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1810, 09-10, t. 44, n. 476-484 (1, 8, 15, 22, 29 septembre, 6, 13, 20, 27 octobre)
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Texte
MERCUREA UD JA
S
۱۱
DE
cen
FRANCE ,
JOURNAL LITTÉRAIRE ET POLITIQUE .
TOME QUARANTE - QUATRIÈME .
EINE
VIRES
ACQUIRIT
EUNDO
A PARIS , 1
CHEZ ARTHUS- BERTRAND , Libraire , rue Hautefeuille
, Nº 23 , acquéreur du fonds de M. Buisson
et de celui de Mme Ve Desaint.
1810.
A Pa
148
4.4
DE L'IMPRIMERIE DE D. COLAS , rue du Vieux-
Colombier , N° 26 , faubourg Saint-Germain .
LIBRARIES
CHICAGO,
ILL
Gen. Lib.
1655567
TABLE
MERCURE
::
DE
FRANCE .
ter N° CCCCLXXVI. Samedi 1 Septem. 1810.
POÉSIE .
LE BEAU LOÏS (1)
Aux bords de Seine errait le beau Loïs :
Isis unjour vit sa grâce enfantine ,
Et lui donna deux bouquets de maïs ,
Plus un baiser de sa bouche divine.
Ason retour que fitle beau Loïs ?
Naïvement il remit à son père
Les deuxbouquets de l'immortelle Isis ;
Mais il garda le baiser pour sa mère.
De ces bouquets le père de Loïs
Sema les grains sur le fécond rivage;
Et désormais , savourant le maïs ,
1
L'homme à ses pieds foula le gland sauvage.
(1) Le nom et la fête de LOUISE viennent d'inspirer à l'un de nos
poëtes une romance où ce nom est consacré , et qui se trouve dédiée
naturellement à celle qui le porte. Cette petite pièce a sur-tout le
mérite de retracer un souvenir et de donner une espérance.
A a
4 MERCURE DE FRANCE ,
Un vieux druide , envieux de Loïs ,
Al'innocent qui le nommait son père
Fit expier le don sacré d'Isis ,
Et l'immola .... sans pitié pour sa mère!
Or , une fleur , pale comme Loïs ,
De son beau sang sur l'heure vint éclore
Etde son nom prit le doux nom de Lis :
Fleur il était et fleur il est encore .
Gloire à ton ombre , 6 jeune et beau Loïs !
Ton nom charmant est le nom d'une reine....
Beau comme toi , bientôt son jeune fils
Sera l'honneur des rivages de Seine .
M. MILLEVOYE..-/
FRAGMENT D'UN POEME SUR LA MUSIQUE.
QUEL être de cet art ne sent point les appas ?
Voyez ce cerf agile... il mesure ses pas ,
Ecoute avec transport la flûte qui soupire ,
Et pour mieux l'écouter , il s'arrête , il, admire.
Regardez s'animer l'éléphant monstrueux ;
Il entend du clairon les accens belliqueux .
Voyez-vous ce coursier s'élancer avec grâce ,
Eclatant de vigueur , de souplesse et d'audace?
On aime à contempler ses rapides élans ,
Sa tête aérienne , et ses naseaux fumans.
L'harmonie enfanta l'ardeur qui le consume ,
Il hennit , il s'agite , il bondit , il écume ,
Et du clairon pompeux respirant les éclats ,
Il cherche les dangers , la gloire et les combats.
L'orgueil pique ses flancs , et la valeur l'entraîne ,
Pour maitriser sa fougue il demande un Turenne .
1
La musique adoucit le lion indompté;
Il ne se souvient plus de sa férocité ,
Et laissant échapper sa victime tremblante ,
Sa fureur obéit à l'appât qui l'enchant
Tant la douce harmonie a des effets heureux ,
Etpar ses goûts charmans suspend les goûts affreux!-
SEPTEMBRE 1810 .
De ces monstres cruels , les fléaux de la terre ,
Ne peut- elle jamais fléchir le caractère ?
L'être même insensible a senti sa douceur ,
Le bronze prend des sens , le marbre prend un coeur.
Et vous , sophistes froids , dont les froides paroles .
Rangent cet art divin parmi les arts frivoles ,
Qui voulez du génie éteindre le fanal ,
Qui couvrez le talent d'un souffle glacial ,
Qui des sentiers obscurs de la métaphysique ,
Accablez la raison d'un repos léthargique ,
Votre esprit à jamais est-il mort au plaisir ?
Etpourra-t-il nier ce qu'il ne peut sentir?
Vos cris n'étouffent point le cri de la nature.
Il flatte par le chant le tourment qu'il endure ,
Cethomme infortuné qui chargé de labeurs ,
Vend ses jours pour cueillir un pain mouillé de pleurs .
Voyez à la charrue un laboureur paisible ;
/
1
Samain avec lenteur trace un sillon pénible ;
Ignoré , mais content , pauvre , mais vertueux ,
Il chante encor les airs que chantaient ses aïeux ;
Et d'échos en échos sa voix qui se promène ,
Vient charmer son travail , vient égayer sa peine.
Que fait sur ces coteaux le vigneron actif,
Dans ces vallons brûlans le moissonneur hâtif?
Que fait le forgeron qui d'une main ardente ,
Du fer frappe le fer sur l'enclume sonnante ,
Et le rameur captif qui d'un bras vigoureux ,
Fait flotter sa prison sur l'océan fougueux ?
Que font tant de mortels au sein des solitudes ,
Ou que le besoin livre aux travaux les plus rudes ,
Ou qui formant leurs jours d'un tissu de malheurs ,
Epuisent lentement la coupe des douleurs ?
Ils chantent ... par le chant allégent la souffrance ,
Et pour eux l'harmonie est soeur de l'espérance .
Dans les fers , dans l'exil , et le jour et la nuit ,
Ils chantent , l'heure vole , et le chagrin s'enfuit , etc.
C. P. J.
}
MERCURE DE FRANCE ,
ENIGME.
Je dois le jour à l'art , à la richesse ;
Je plais aux yeux par mes vives couleurs;
J'embellis les palais de l'oisive mollesse ,
De ses plaisirs j'augmente les douceurs ;
Mais vois , lecteur , le coeur ingrat de l'homme!
Ses pieds poudreux me foulent sans pitié ;
De tems en tems , il me bat , il m'assomme ,
Etpuis ,pendant six mois je vis fort oublié.
:
B...... D'AGEN ( du cercle de la Comédie)
LOGOGRIPHE .
MON vol audacieux ,
Ami lecteur, souvent m'élève jusqu'aux cieux.
Alors , du haut des airs , considérant la terre ,
Une foule d'objets vient attrister mes yeux .
Je ne vois sous mes pieds que débris et misère.
Ce globe , des humains immense cimetière ,
De moi , de mes pareils , deviendra le tombeau.
Toutmortel y jouit d'un bonheur éphémère
Mais sur cet affligeant tableau ,
Hâtons -nous de tirer un consolant rideau.
Occupons-nous de sujets plus aimables ;
Monoeil distingue encor des objets agréables.
J'en pourrais faire ici l'énumération ,
Mais je me borne à ceux contenus en monnom.
Oui , lecteur , j'aperçois ( et mon nom les renferme )
Deux animaux errans près d'une ferme ,
Six rivières de France et six départemens ;
Une ville française , active , industrieuse ;
Unlégume , un arbuste , une plante ligneuse ;
Un arbre bien connu sous deux noms différens ;
Pour guérir un malade un des meilleurs remèdes;
Undes plus petits quadrupèdes ;
Unmétal précieux ; un des quatre élémens .
Je vois un champ d'honneur où maint brave s'élance ,
Et ce poste élevé , dix ans proscrit en France ;
SEPTEMBRE 18103
Deux passages très- fréquentés;
Deux insectes; deux ustensiles ,
Aujardinier , au laboureur utiles ;
Et pour les brigands déshontés
Unsupplice autrefois funeste ;
Unvase antique , une couleur agreste .
Devine enfin , lecteur , et nomme cet objet
Qui s'offre à mes regards , et , me cachant le reste
Vientm'empêcher d'épuiser le sujet.
Par M. ** , de Sens,
CHARADE .
VAINEMENT l'Anglais se flatte
D'asservir seul mon premier.
Un écolier d'Hippocrate
S'illustre par mondernier.
Sans partager le délire
Qu'excite l'amour du jeu ,
L'hiver , je m'amuse à lire
Mon tout au coin de mon feu.
DUPONT.
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE
insérés dans le dernier Numéro .
Lemot de l'Enigme du dernier Numéro estBaromètre.
Celui du Logogripheest Trépas , dans lequel on trouve , repas.
Celui de la Charade est Détour.
SCIENCES ET ARTS.
RAPPORT SUR LES EFFETS D'UN REMÈDE PROPOSÉ POUR LE
TRAITEMENT DE LA GOUTTE' , fait à la Faculté de Médecine
de Paris , au nom d'une commission nommée
par ordre du Ministre de l'intérieur , par M. HALLÉ
rapporteur . Deuxième édition. - Un vol. in-8° .
A Paris , chez Méquignon l'aîné , rue de l'Ecole de
Médecine , nº 9. (1810.)
,
PARMI les inventions toutes recentes , il en est une
dont on a souvent entretenu le public : c'est le remède de
M. Pradier contre la goutte . Les succès vrais , faux ou
exagérés obtenus par ce remède l'avaient déjà rendu
célèbre , lorsque le ministère a donné l'ordre de l'examiner
. La faculté de médecine , juge naturel dans les
cas de cette nature a remis le soin de toute cette affaire
à M. le professeur Hallé. Cet habile et savant médecin
secondé de M. Nysten , a fait avec ce remède , composé
par lui-même , un assez grand nombre d'expériences ,
dont les détails et les résultats sont consignés dans le
rapport qu'il a publié sur cet objet l'an dernier , etdont
il vient de donner une seconde édition avec un supplément.
L'administration de ce remède est une chose fort
simple . On fait avec de la farine de graine de lin un
cataplasme très-large , très - épais et très-chaud , dont on
arrose la surface avec une liqueur d'une couleur jaune et
d'une odeur spiritueuse et comme safranée. Cette préparation
faite , on en enveloppe presqu'en totalité la
partie malade , la jambe , le bras , etc. Voilà la première
application. On la renouvelle au bout de 24 heures , et
on la réitère plus ou moins long-tems suivant les cas .
Ordinairement , après les sept ou huit premières applications
, on s'arrête pour faire reposer le malade .
A la levée des appareils on voit que la peau a conservé
,
1
MERCURE DE FRANCE , SEPTEMBRE 1810. 9
sa couleur et son intégrité naturelle ; elle n'a point de
cloches , point de vésicules ; elle est seulement humectée
et amollie ; de plus , entre elle et le cataplasme , on
remarque une exsudation blanchâtre , de quantité variable
laquelle forme non-seulement une couche à la
surface de la peau , mais paraît être encore profondément
engagée dans les pores . Cette exsudation formée
des débris de l'épiderme détrempés par le cataplasme ,
est d'abord épaisse , blanche , et ressemble à du suif
amolli par la chaleur. A la vérité , on obtiendrait le
même effet d'un cataplasme ordinaire ; mais dans les
applications ultérieures , l'exsudation dont il s'agit devient
beaucoup plus abondante et plus humide . Elle
l'est au point que , même dans les intervalles des applications
, ou malgré la viscosité du cataplasme , elle en
traverse l'épaisseur pour venir mouiller et tremper les
draps , auxquels elle donne , en séchant , une roideur
telle que l'aurait pu faire du blanc-d'oeuf ou de la gomme.
Tout cela se fait , encore un coup , sans que le tissu de
la peau soit le moins du monde altéré .
Telle est , en peu de mots , l'exsudation blanchâtre
sur laquelle on a tant raisonné . Toute l'efficacité du
remède consiste, disait- on , dans la production de cette
espèce de craie. On supposait qu'elle entraînait avec elle
le principe matériel de la maladie. Cependant il est probable
que cette matière ne diffère pas de la matière ordinaire
de la transpiration. Plus abondante peut-être par
l'action du remède de M. Pradier que par celle d'un
simple cataplasme , elle ne l'est d'ailleurs ni plus ni
moins chez les personnes que ce remède n'a point soulagées
, que chez celles qui en ont retiré le plus d'avantages
; chez les personnes non goutteuses , que chez celles
qui le sont ; car , pour mieux éclairer la question , on
a eu soin de faire cette double épreuve . Un autre effet
du cataplasme de M. Pradier , c'est de développer , à la
seconde ou à la troisième application , soit dans l'épaisseur
de la peau , soitdans le tissu fibreux de la plante
des pieds et de la paume des mains , soit dans les attaches
ligamenteuses des articulations voisines , des douleurs
plus ou moins bornées et plus ou moins vives
10 MERCURE DE FRANCE,
quelquefois presque nulles , mais en général si étendues
et si pénétrantes , que l'on a vu des malades préférer
les douleurs du mal à celles du remède. Enfin , lorsque
les applications ont été trop long-tems réitérées , ce
remède laisse dans les jambes de la faiblesse et de l'amaigrissement
, et dans la plante des pieds une sensibilité
qui gêne la marche et la rend douloureuse. Quelquefois
son action se réduit à causer du trouble , de l'agitation ,
de l'insomnie ; quelquefois , au contraire , il augmente
l'activité , réveille l'appetit , rend la digestion plus
rapide , et donne au malade le sentiment d'une plus
grande énergie .
Du reste , il ne faut pas se mettre dans l'esprit que le
cataplasme de M. Pradier soit toujours d'un effet infaillible.
Ce qui n'est vrai d'aucun remède ne saurait l'être
de celui-là. Tantôt il réussit , tantôt il échoue . C'est
que les cas différent ; et c'est à déterminer ceux où il est
nécessaire , et ceux où il est inutile et même dangereux ,
que M. Hallé s'est sur-tout appliqué dans ses expériences
et dans son rapport. Sur ce point , l'auteur entre dans
des détails que nous devons épargner au public. En
général , plus la goutte est simple , et plus le remède est
favorable ; plus la goutte est ancienne et compliquée ,
plus elle a dénaturé le tissu des parties , plus le remède
est douteux ou inutile . Entre ces deux extrêmes , telle
est la proportion du bien et du mal , que sur soixantetrois
observations on compte quarante-un exemples de
succès évidens , dix de succès équivoques , et douze de
succès nuls . En général encore , ce remède ne semble
réussir qu'en accélérant la marche de la maladie . L'accès
est plus court et plus complet , parce qu'il est plus
rapide et plus vif. C'est du tems que l'on échange contre
de la douleur.
Voilà donc un instrument de plus à la disposition des
médecins . Tout simple qu'il est , il faut encore du discernement
pour le manier. Du reste , si on eût traité
cette invention avec le mépris ou l'enthousiasme qu'inspirent
ordinairement les nouveautés , il est certain qu'on
y eût beaucoup perdu. Dans toute science expérimentale
, et sur-tout dans la médecine , il ne faut rien rejeter
SEPTEMBRE 1810 . II
1
ni rien admettre d'emblée et sans examen. Un ignorant
traite un malade et réussit. Courez , vous crie le plus
grand des médecins ; voyez , vérifiez ; et si ce fait est tel
qu'on le dit , appropriez-vous le remède sans façon , et
n'hésitez pas à l'employer dans les cas analogues . Celui
de M. Pradier a déjà fait faire aux médecins quelques
heureuses tentatives . La moindre substance est souvent
d'un prix infini. Quels prodiges n'opère-t-on pas tous
les jours avec un peu d'opium , de mercure et de quinquina
! Qui aurait osé y croire avant l'expérience ? mais
l'expérience est trop familière , et le merveilleux s'est
évanoui , Le fer, l'étaim , le plomb , l'argent , la platine ,
l'antimoine , le cuivre , le zinc , tous les métaux changés,
préparés , altérés par des combinaisons , et maniés avec
adresse , auront peut-être un jour une action étonnante
sur le jeu de nos parties . L'arsenic adoucit le cancer et
guérit la fièvre . J'ai vu une épilepsie s'éteindre par des
doses imperceptibles de pierre infernale. La maladie qui
résiste au mercure cède à une préparation d'or . Jenner a
détruitle ferment de la petite-vérole.On prévientparle feu
ledéveloppement de la rage ; qui sait si l'on n'aura pas un
jour quelque moyen d'étouffer cette cruelle maladie dans
sa plus forte explosion ? N'y aurait-il pas un art de combattre
des poisons par des poisons ? J'entends dire qu'on
amaintenant un spécifique contre le croup . Quel service
rendu aux hommes ! La chimie se met d'une minute à
l'autre en possession de quelque nouvel agent dont les
effets sur notre économie sont encore inconnus . Qui
peut diré où s'arrêteront tant de progrès ? Cherchons
tentons , interrogeons la nature ; au lieu de déplorer
notre indigence , augmentons nos ressources ; mais
sachons choisir ; et sur des objets aussi délicats , ne
soyons ni superstitieux , ni incrédules.
E. PARISET.
,
{
:
1
LITTÉRATURE ET BEAUX-ARTS .
DESCRIPTION DE LONDRES ET DE SES ÉDIFICES , avec un
Précis historique et des observations sur le caractère
de leur architecture , et sur les principaux objets d'art
et de curiosité qu'ils renferment ; par J. B. BARJAUD
et C. P. LANDON. Ouvrage faisant suite à la Description
de Paris , orné de 42 planches , de vues pittoresques
, gravées et ombrées en taille-douce , avec un
plande Londres et les portraits des artistes les plus
célèbres qui ont contribué à l'embellissement de cette
ville. Prix , 18 fr. , et 19 fr . franc de port. A Paris ,
chez C. P. Landon , éditeur , rue de l'Université
n° 19.
L'ÉDITEUR de la Description de Paris publie aujourd'hui
celle de Londres , et remplit envers le public une
espèce d'engagement qu'il avait contracté en faisant paraître
le premier ouvrage. Celui-ci en promettait un
autre ; c'était un tableau que son pendant devait accompagner
, et on ne pouvait faire voyager le lecteur dans
la capitale de la France sans le conduire ensuite dans la
capitale de l'Angleterre . L'étendue, et l'importance de
ces deux villes célèbres , la population et les richesses
qu'elles renferment , le caractère particulier que les deux
peuples rivaux ont imprimé à leurs monumens , cette rivalité
même de deux nations plus divisées encore par leurs
opinions , leurs goûts et leurs penchans que par l'Océan
qui les sépare ; tout contribue à rendre plus piquans les
rapprochemens qui naissent d'eux-mêmes entre ces deux
grandes capitales , et la peinture de l'une doit donner
plus d'intérêt encore à celle de l'autre. Il était donc naturel
et indispensable même de faire succéder la description
de Londres à celle de Paris , et de transporter
T'imagination des rives de la Seine sur les bords de la
Tamise.
MERCURE DE FRANCE , SEPTEMBRE 1810. 13
Si l'on considère simplement les détails , Paris sans
doute doit l'emporter sur sa rivale ; le nombre et la
magnificence de ses palais , de ses temples , de ses édifices
publics ou privés le mettent nécessairement hors de
toute comparaison : mais ce qu'elle perd d'un côté ,
Londres le regagne de l'autre , et jusqu'à un certain
point , ily a compensation. La ville de Londres est sortie
neuve et florissante de ses ruines après l'incendie qui la
réduisit en cendres en 1666 , et elle est bâtie avec plus
de régularité que Paris . Ses rues larges , bien pavées et
garnies de trottoirs sont , dans toute la partie de l'ouest ,
tirées au cordeau , et parmi ces rues , les plus fréquentées
présentent de chaque côté deux rangs parallèles de boutiques
qui traversent la ville dans toute sa longueur , et
dont l'éclat et la variété éblouissent les regards surpris
de tant de magnificence. D'un autre côté , les places
publiques sont vastes et assez multipliées pour interrom
pre l'uniformité un peu monotone des maisons et des
rues. Il est vrai que si , de l'examen général de la ville ,
onpasseàcelui des principaux édifices qu'elle renferme,
on n'en sera pas aussi satisfait . Les Anglais eux-mêmes
conviennent que, sous ce point de vue , Londres laisse
tout à désirer . Le palais de Saint-James a l'air d'une
prison ; l'hôtel-de-ville a l'air d'une abbaye ; l'hôtel du
Jord maire est surmonté d'un corps de bâtiment qui ressemble
à l'arche de Noé. Plusieurs églises ont plutôt
l'air de granges ou de magasins que de temples consacrés
aux solennités de la religion. Cependant tous les édifices
de Londres ne méritent pas de semblables reproches.
Il en est même qui sont dignes de l'attention des connaisseurs
. L'église de Saint-Paul est citée ordinairement
après celle de Saint-Pierre de Rome , et c'est le plus bel
éloge que l'on en puisse faire ; le pavillon dit banqueting.
house ou la salle du banquet , est un beau monument da
talent d'Inigo Jones ; l'abbaye de Westminster et la cha
pelle de Henri VII sont des restes précieux de cette
architecture gothique qui avait chargé le sol des grandes
villes , de temples et de monumens d'une hardiesse si
bizarre et d'une construction tout-à-la-fois si solide et si
légère. D'ailleurs , dans cette même abbaye de West
14 MERCURE DE FRANCE ,
minster , on a accumulé les tombeaux des rois et des
princes anglais , et ceux des grands hommes qui ont honoré
leur patrie par leurs actions ou qui l'ont éclairée
de leurs lumières . Toute la gloire de la nation anglaise
semble se réfugier sous ces voûtes pour s'y défendre
contre les outrages du tems et les injures des hommes ;
et il n'est sans doute aucun lieu dans tout l'univers ,
depuis la violation des tombeaux de Saint-Denis , qui
rassemble , comme l'église de Westminster , la pompe
de la religion , le faste de la grandeur , et le néant de la
tombe , et qui soit habité, comme cette antique abbaye,
par le génie , la gloire et la mort.
Mais c'est sur-tout la Tamise qui est l'ornement et
l'orgueil de la ville de Londres . C'est la Tamise à qui
elledoit sa splendeur , son accroissement etses richesses ;
c'est elle qui lui donne une physionomie particulière ,
et qui la distingue de toutes les grandes villes du continent
. La proximité de la mer , un port commode et sûr ,
des communications libres et faciles avec l'intérieur de
l'île et avec les nations étrangères , tout a dû contribuer
à la prospérité et à l'opulence de Londres . Ce n'est pas
qu'avant de parvenir au point où nous la voyons aujourdhui,
elle n'ait subi de fréquentes et cruelles révolutions ;
elle semble avoir au contraire éprouvé toutes les vicissitudes
de la fortune. La peste et les incendies l'ont
ravagée à des époques très-rapprochées les unes des autres
, et l'ont souvent changée de face. Ces deux épouvantables
fléaux se succédèrent quelque tems d'année
en année , et à peine les habitans respiraient d'une calamité
qu'ils retombaient dans une autre. Les deux dernières
ont été les plus affreuses , comme si, avant de s'en
voir délivrés , ces malheureux devaient en éprouver toutes
les horreurs à-la-fois . La peste de 1665 a laissé dans
cette grande ville des souvenirs bien douloureux : le
récit des maux qu'elle a causés fait frémir. Ils sont retracés
dans l'ouvrage que nous avons sous les yeux d'une
manière énergique et rapide .
<<En 1663 , la peste avait répandu le deuil et la consternation
dans les villes d'Hambourg et d'Amsterdam.
Sur l'avis qu'en reçut le gouvernement , on s'occupa des
SEPTEMBBE 1810. 15
(
moyens d'en prévenir l'introduction dans Londres. Toutes
les précautions furent inutiles. Vers la fin de 1664, des
caisses de marchandises hollandaises , ouvertes près de
Drurylane , infectèrent deux Français qui furent les
premières victimes de ce fléau . La contagion fit des
progrès ; mais un hiver extrêmement rude arrêta le développement
de cette affreuse maladie. Au mois de mars
1665 , elle prit une nouvelle activité , et se répandit dans
les différens quartiers de la ville. Le nombre des morts
s'augmenta tout-à-coup d'une manière si effrayante , que
tous les habitans de Londres , frappés de consternation ,
s'empressèrent de fuir , et d'aller chercher leur salut
loin de ces murs dangereux : mais comme tous à la fois
et dans le plus grand désordre se précipitaient vers la
campagne , les rues et les chemins publics étaient couverts
et embarrassés d'un nombre prodigieux de voitures
de toute espèce , chargées d'infortunés pâles , défaits , et
osant à peine respirer de peur de recevoir dans leur sein
legerme de la mort répandu autour d'eux dans les airs .
>> Enjuillet la liste des morts s'élevait à deux mille dix .
Alors toutes les maisons furent fermées. Les places publiques
étaient désertes ; l'herbe croissait dans les rues ;
des feux étaient allumés de distance en distance . On ne
voyait plus , au milieu du grand silence qui régnait dans
la ville , que des bières portées par des cadavres qui
allaient tomber dans la bière à leur tour ; on ne voyait
que des mourans qui accompagnaient des morts . Sur
presque toutes les portes à côté d'une croix rouge qu'on
yavait peinte , on lisait ces mots : Seigneur, ayez pitié
de nous , et les voix faibles et éteintes des spectres qui
se traînaient dans les rues , répétaient : Seigneur, ayez
pitié de nous, et aux fenêtres des maisons paraissaient
d'autres spectres qui , levant vers le ciel leurs regards
désolés , disaient : Seigneur, ayez pitié de nous . De tems /
en tems des crieurs s'arrêtaient devant les maisons marquées
du sceau de la contagion , et donnaient à haute
voix cet avertissement lugubre : Faites sortir vos morts
de vos maisons. On ne répondait rien , qu , du fond de
ces demeures silencieuses , on entendait une voix expi
7
16 MERCURE DE FRANCE ,
1
rante qui laissait tomber ces mots : Nous n'avons plus
laforce de faire sortir les morts de nos maisons . 1
>> Dans les grandes calamités la religion est toujours
Je refuge des malheureux ; mais les ministres de la religion
fuyaient les infortunés qui venaient chercher auprès
d'eux des espérances et des consolations . Quelquesuns
seulement , et ce furent ces catholiques romains
auxquels la réforme avait interdit leurs fonctions , plus
courageux et plus dignes dépositaires de la parole divine
et des secours de la foi , bravèrent tous les dangers pour
remplir le plus noble et le plus saint ministère. Ils rentrèrent
dans ces temples d'où la puissance humaine les
avait chassés , mais dont une puissance bien supérieure
leur rouvrait les portes , et ils rassurèrent le peuple
éperdu qui les assiégeait de tous côtés , et qui recueillait
avidement chacune de leurs paroles comme si elle
eût été l'annonce de la miséricorde de Dieu et de la
cessation du fléau . >>>
L'année suivante , en 1666 , un incendie terrible éclata
dans un des quartiers de Londres . On n'eut pas le tems
d'en prévenir les ravages . Il s'étendit de tous côtés avec
une rapidité incroyable . Un vent impétueux augmenta
sa furie , et en peu de tems presque toute la ville de
Londres fut réduite en cendres . Ses habitans furent
obligés de se répandre dans la campagne , et d'y rester
en proie à tous les besoins et exposés à toutes les injures
de l'air . Enfin on rebâtit la ville , et ce malheur même
fut pour elle un bienfait , puisqu'il donna occasion de
détruire la cause des fléaux qui l'avaient si souvent désolée
. On élargit et on aligna ses rues auparavant étroites ,
sales et anguleuses ; on disposa les maisons d'une manière
plus salubre et plus commode ; chaque étage n'avança
plus comme autrefois sur l'étage inférieur , et les toits
opposés cessèrent d'être contigus ; enfin l'air circula librement
dans la ville , et ne fut plus exposé à se corrompre ,
de même que la construction des maisons offrit moins
d'alimens à la fureur des flammes et plus d'obstacles aux
ravages des incendies. Depuis cette époque Londres a
été à l'abri de pareils désastres , et tranquille sur le présent
, elle n'a rien à craindre pour l'avenir,
Les
SEPTEMBRE 1810 .
DE
L
SEINI
LesAnglais regrettent aujourd'hui que , dans le tems
où Londres se releva de ses décombres , on n'ait pas
profité de l'occasion qui s'offrait de la rendre la plus
belle ville de l'univers . On présenta des plans , ceux du
célèbre Christophe Wren et de John Evelyn furent distingués
parmi tous les autres . Charles II , qui avait rapporté
de ses voyages en Europe.un goût éclairé pour les
beaux arts , ne demandait pas mieux que de les mettre à
exécution ; mais, lorsqu'on voulut s'en occuper, des discussions
interminables s'élévèrent. Chaque propriétaire
d'une maison détruite par l'incendie réclama le terrain
sur lequel sa maison avait été bâtie , et ils voulurent
presque tous rebâtir sur les mêmes fondemens . Des arbitres
furent nommés pour régler les contestations ; le
droit de propriété parut inviolable et fut respecté. Il en
résulta qu'en plusieurs endroits Londres reparut avec la
même irrégularité qu'auparavant , et que l'utilité générale
fut sacrifiée à des intérêts particuliers . Une économie
mal entendue rendit le mal plus difficile à réparer ,
et on ne comprit pas ou on parut ne pas comprendre
que les étrangers qui viendraient de toutes parts admirer
dans Londres la plus belle et la plus régulière de toutes
les villes du monde , lui apporteraient le tribut de leur
industrie et de leurs richesses , et dédommageraient ainsi
ses habitans des sacrifices volontaires auxquels ils auraient
consenti pour la gloire et la prospérité communes .
C'est dans l'ouvrage mème qu'il faut lire à ce sujet des
détails pleins d'intérêt , et que les bornes de cet article
ne nous permettent pas de mettre sous les yeux de nos
lecteurs .
La division adoptée pour cet ouvrage est la même que
celle de la Description de Paris. Après un précis historique
dont la narration est claire , vive et rapide , M. Barjaud
entre en matière et passe en revue les églises et les
hôpitaux , les édifices publics , les palais et les hôtels
de Londres , et les maisons de plaisance les plus remarquables
de ses environs . La cathédrale de Saint-Paul à
part , les édifices sacrés ne sont pas la partie brillante
de Londres . Les églises de Saint-Georges de Bloomsbury,
de Sainte-Marie des Arcs , de Saint-Martin , de
B
1
4
18 MERCURE DE FRANCE ,
Saint-Dunstan , seraient à peine remarquées dans une
grande ville du continent. Il est vrai que l'église de Saint-
Paul , à elle seule , captive suffisamment l'attention , et
qu'elle peut tenir lieu de plusieurs autres monumens .
Elle a fourni le sujet d'un chapitre assez étendu et trèsintéressant
, ainsi que l'abbaye de Westminster et la
chapelle de Henri VII. Parmi les édifices profanes on
distingue la bourse , la banque , l'hôtel des gardes à
cheval , l'hôtel du lord maire , la salle du banquet ,
l'hôtel de Sommerset et le Monument. On appelle ainsi
une colonne de 202 pieds de hauteur élevée par Christophe
Wren , en mémoire de l'incendie de 1666. Cette
colonne ne pouvait pas être située d'une manière plus
désavantageuse , tout l'effet qu'elle devrait produire est
détruit par le défaut de perspective et le mauvais choix
de l'emplacement. Déjà elle menace ruine, et on se propose
, dit- on , de l'abattre. Templebar, ou la barrière du
Temple , est le seul édifice de ce genre qui soit à Londres
. « On ne doit guère s'attendre , dit M. Barjaud , à
trouver dans une ville de commerce , chez un peuple
tout entier livré aux spéculations du négoce , ces ares
de triomphe destinés à retracer les exploits d'un peuple
belliqueux et sous lesquels ont dû passer des héros accompagnés
de toute la pompe de la victoire et de tout
l'appareil des conquêtes . C'est à Rome , si riche en
souvenirs et si féconde en ruines , c'est à Paris où un
nouveau siècle de gloire et de grandeur fonde des monumens
dignes de l'époque qui les voit naître et du peuple
qui les élève , qu'il faut chercher ces portes triomphales
dont la masse imposante et les nobles décorations annoncent
dignement une grande capitale , et semblent
avertir le voyageur qu'il entre dans la ville des héros
dans le séjour habité par le génie de la victoire . >>>
,
C'est plus particulièrement dans les environs de Londres
que s'est déployé tout le luxe , toute la magnificence
anglaise. L'hôpital de Greenwich est le plus vaste
et peut-être le plus superbe monument de l'Angleterre .
L'hôpital de Chelsea , sans avoir la même grandeur , est
remarquable aussi par de grandes beautés . Plusieurs
maisons de plaisance sont des chefs -d'oeuvre de goût ,
SEPTEMBRE 1810 .
19
i
d'élégance et de noble simplicité. Les citoyens opulens
craignent de déployer le faste de leurs richesses dans la
capitale , où ils sont jaloux de se concilier les suffrages de
la multitude pour arriver aux places et aux dignités ;
mais libres dans leurs terres , ils s'y entourent d'une
magnificence comparable à celle des souverains , et
achètent les chefs-d'oeuvre des arts au poids de l'or pour
en orner des habitations délicieuses . Les connaisseurs
distinguent parmi un grand nombre de charmantes maisons
de campagne , celles de Foots-cray-Place , de
Chyswick, de Wanstead. Le palais et les jardins d'Hamptoncourt
, et sur-tout le palais , le parc et la forêt de
Windsor , achèvent d'embellir les environs de Londres
et annoncent une capitale riche et florissante.
Tel est le sujet et le plan de la Description de Londres
. Le style de cet ouvrage nous a paru géneralement
correct , précis , et quelquefois remarquable par la justesse
de la pensée et la force de l'expression . M. Barjaud
peint rapidement , et ses tableaux sont pittoresques et
animés ; on en jugera par la peinture suivante de la
Tamise .
« Au lieu de découvrir les rives de la Tamise , on
dirait qu'on a pris toutes les précautions imaginables
pour mieux la cacher. Il faut se transporter sur les
ponts pour l'admirer dans sa majestueuse étendue. Rien
n'égale sur-tout le spectacle qu'elle présente du pont de
Londres . La petitesse des arches ne laissant pas remonter
les vaisseaux plus loin , on peut juger en cet endroit de
l'effet que produisent les bâtimens innombrables qui
bordent ses deux rives à perte de vue . Ils sont rangés
avec beaucoup d'ordre sur cinq ou six de front de chaque
côté de la Tamise. On dirait une seconde ville suspendue
sur les flots . Le plus grand mouvement règne sans confusion
au milieu de cette ville flottante . Des vaisseaux
entrent à pleines voiles , d'autres descendent vers la mer.
Une multitude infinie de chaloupes , de canots de toute
espèce se croisent continuellement et semblent voler sur
la surface du fleuve. La rapidité de leur course , les
cris , les mouvemens , les attitudes toujours nouvelles
des matelots , la différence du costume des équipages ,
Ba
20 MERCURE DE FRANCE ,
1
cette forêt de mâts surmontés de pavillons et de banderoles
de diverses couleurs , cet espace laissé vide au
milieu de la Tamise , et que l'on peut se représenter
comme la grande rue de cette ville navale , tout contri-
*bue à donner au spectacle qu'on a sous les yeux plus de
pompe , de variété , de vie et d'intérêt . >>>
C'est faire le plus bel éloge de semblables morceaux
que de les citer . Dans un des chapitres où il passe en
revue les hôpitaux de Londres , M. Barjaud fait les
réflexions suivantes :
« Les indigens blessés peuvent y être admis à toutes
les heures du jour et de la nuit sans avoir besoin de
recommandation ; mais ils sont astreints à une formalité
bizarre qui les empêche souvent d'y venir chercher les
secours dont ils auraient besoin. Avant d'entrer ils sont
obligés de déposer une guinée pour payer les frais de
leur enterrement : précaution barbare qui est en usage
dans plusieurs autres hôpitaux de l'Angleterre , et qui
rend , en quelque sorte , la charité cruelle et la pilié
insultante. Combien de fois , sans doute , n'est- il pas
arrivé qu'un malheureux , l'imagination déjà affaiblie
par ses souffrances , et l'esprit frappé de l'idée de sa
prochaine destruction , a cru voir ses pressentimens
justifiés par la demande de l'argent nécessaire pour les
frais de sa sépulture ! Il aura cru désormais sa mort inévitable
dans une maison où l'on ne paraissait plus compter
sur sa vie ; et le trouble , la tristesse , l'inquiétude
inséparables de cet état continuel de crainte et d'appréhensionhâtant
les progrès de sa maladie , l'auront précipité
vers cette tombe qu'il frémissait d'envisager et qu'on
a eu la barbarie de lui faire apercevoir . >>>
La Description de Londres est ornée de quarante-deux
planches de vues , perspectives , représentant les principaux
édifices de cette ville et de ses environs . Ces
planches sont accompagnées d'une carte de Londres , et
des portraits des artistes les plus célèbres qui ont contribué
à l'embellissement de la capitale de l'Angleterre .
Le texte est sorti des belles presses de Firmin Didot. En
un mot , Féditeur n'a rien négligé pour donner à cet
ouvrage tout le luxe typographique dont il étaitsuscepSEPTEMBRE
1810 . 21
tible , et pour lui mériter la même faveur qu'à la Description
de Paris et aux autres productions dont il a enrichi
la littérature et les beaux arts . C.. T.
DISCOURS PRONONCÉ DANS LA SÉANCE PUBLIQUE DE MÉDECINE
DE MONTPELLIER , le 20 novembre 1809 , pour
l'inauguration du buste de NAPOLEON-LE-GRAND , Empereur
des Français et Roi d'Italie ; par M. CHARLESLOUIS
DUMAS , doyen de la Faculté de médecine de
Montpellier , professeur d'anatomie et de physiologie ,
professeur de clinique de perfectionnement , et médecin
de l'hospice pour les maladies chroniques , correspondant
de l'Institut national de France , etc.-
Brochure grand in-4º de 20 pages , 1809.-A Montpellier
, chez Jean Martel aîné , imprimeur de la
Faculté de médecine , près l'hôtel de la Préfecture.
Le défaut d'espace et l'abondance des matières ont
retardé jusqu'ici la mention en cette feuille , du discours
remarquable dont nous venons d'énoncer le titre , et
auquel l'importance du sujet conservera long-tems le
mérite de la nouveauté .
Dans l'état de grandeur où est parvenu l'Empire français
, parmi la foule des monumens qui ajoutent à sa
gloire et en doivent faire rejaillir l'éclat sur tous les
sières à venir , qui ne distinguera ceux que notre gouvernement
consacre , d'un côté , aux communications
commerciales , par l'ouverture de longs canaux qui ,
comme autant de veines , distribuent la vie dans toutes
les parties de ce vaste Empire ; de l'autre , ceux qu'il
destine à l'encouragement des arts et des sciences les
plus utiles à l'humanité ? Au nombre de ces derniers
monumens , l'auteur du discours dont nous citerons
quelques passages , a dû classer le buste envoyé par
S. M. I. et R. pour décorer le temple de la médecine à
Montpellier ; aussi y a-t-il puisé le motif de l'inauguration
solennelle qui eut lieu le 20 novembre 1809 .
La réunion des autorités locales , la présence des
membres et dignitaires d'une des plus célèbres Facultés
١٠
1
22 MERCURE DE FRANCE ,
de médecine de l'Europe , un concours d'auditeurs
choisis , enfin les talens de l'orateur , ne pouvaient que
donner un caractère imposant à cette touchante cérémonie
.
ינ
M. Dumas a su , dans cette circonstance , former habilement
son cadre. Il attache le sujet qu'il traite aux
grands intérêts sociaux : il montre que l'acte de la munificence
du gouvernement qu'il va célébrer doit s'apprécier
, moins par le relief qu'il donne à l'école de Montpellier
, que par les avantages qui en résulteront pour
les progrès de l'art de guérir.
En adoptant un plan de cette nature l'orateur ne pouvait
qu'augmenter l'intérêt et la noblesse de ses éloges .
Tel aussi nous a paru être le véritable secret du charme
qu'il a su répandre dans son éloquent discours . Voici
quelques phrases de son exorde.
« Nous avons déjà , par des solennités semblables à
celle de ce jour, consacré la mémoire de quelques époques
glorieuses où la munificence du gouvernement à notre
égard devait être regardée comme un de ces bienfaits
publics , qui sont destinés pour tous les hommes et pour
tous les tems. Ma voix , en s'élevant alors , fut l'interprète
de tous ceux qui voyaient le perfectionnement de nos études
, avec une allégresse proportionnée aux avantages qu'ils
pourraient en attendre . On applaudissait à notre enthousiasme
, on partageait notre satisfaction , avec cet accord
unanime que lajouissance d'un même bien doit produire ;
et l'expression de notre gratitude particulière , confondue
avec celle de la reconnaissance générale , en devenait plus
naturelle et plus vive.
» Aujourd'hui le genre de faveur que nous obtenons
porte un tout autre caractère. On ne veut plus offrir seulement
à notre école les moyens d'arriver à la gloire ; on
veut ajouter sur-le-champ un nouveau et puissant motif à
son antique splendeur. Il ne s'agit plus de favoriser simplement
ses travaux par des secours nécessaires ; il s'agit
de les signaler par une récompense magnifique. Ce n'est
plus un de ces bienfaits communs auxquels tout le monde
participe ; c'est une grace spéciale qui lui reste attachée
sans partaggee ,, et dont elle ne saurait bien reconnaître tout
le prix , qu'en tâchant de s'en montrer digne. C'est un témoignage
authentique du rang où l'ont élevée , parmi les
SEPTEMBRE 1810. 23.
institutions honorables , l'estime de la nation et la protection
du souverain .
"
,
,
Mais que dis -je , Messieurs ! le souverain lui-même
paraît au milieu de nous . Ily paraît en simple protecteur
et comme le chef du peuple le plus éclairé de l'univers
qui semble venir dans ce modeste asyle de la science
moins pour y exercer les droits de son empire , que pour
nous mettre en possession de son auguste personne. Il va
désormais présider en maître aux exercices de nos élèves ,
et animerpar son aspect le touchant spectacle de nos triomphes.
Il entre dans ce temple consacré à l'art sublime
d'Hippocrate , et le décorant de son image , il achève de
lui imprimer toute la majesté que la sainte effigie d'un
grand homme (1) avait commencé d'y répandre . Ainsi , le
plus grand capitaine , le monarque le plus illustre permet
de placer son buste dans le même sanctuaire où le premier
médecin , le philosophe le plus utile de l'antiquité ,
occupe déjà la place que le génie de la médecine lui a marquée
, afin que ces deux objets de la vénération publique
attestent aux siècles futurs l'importance et la gloire d'une
étude que leur présence doit ennoblir.
» Quels engagemens heureux cette faveur singulière ne
fait-elle pas contracter à chacun de nous , pour les progrès
de l'instruction publique et pourl'avancement des sciences !
Si notre zèle y trouve le prix qui pouvait le flatter le plus ,
que de puissans motifs n'y trouve-t-il pas aussi pour se
déployer avec toute l'activité , toute laconstance qui assurent
les plus grands succès ! Quelle généreuse ambition de
gloire ne devra point enflammer nos coeurs , à présent que
nos yeux pourront contempler sans cesse les traits de
l'homme qui connut et qui satisfit le mieux ce noble sentiment
! Quelle émulation plus féconde pour nos
successeurs , que de leur transmettre ce témoignage visible
d'une bienveillance éclairée en faveur des sciences dont le
dépôt leur sera confié , et qui , par l'encouragement qu'elles
reçoivent aujourd'hui , verront renaître d'âge en âge des
écoles jalouses de mériter une semblable distinction ! »
On voit qu'il entrait dans le plan de notre orateur de
montrer que la prospérité des sciences et des arts dépend
(1) La tête antique d'Hippocrate , donnée à l'Ecole de médecine
par le Gouvernement , est placée dans la salle ordinaire de ses actes
publics. (Note de l'Auteur.)
24 MERCURE DE FRANCE ,
,
,
essentiellement de la protection que leur accordent ceux
qui sont revêtus de la suprême autorité. Pour le prouver
, et en même tems pour remplir le but de son discours
, il invoque les témoignages de l'histoire ancienne
et moderne ; il cite les siècles glorieux de Périclès
d'Alexandre , de César et d'Auguste , de Charlemagne
des Médicis , de François Ier , de Louis XIV ; il arrive
enfin à notre siècle le plus mémorable de tous . Ici le
souvenir du grand prince dont le buste est sous les yeux
de l'assemblée , appelle de nouveaux mouvemens oratoires
, et le panégyriste sentant la faiblesse de son pinceau
, feint de l'abandonner à des mains plus habiles
qui dessineront mieux les traits du héros .
,
,
« Les uns le représenteront comme un grand capitaine ,
toujours brave , toujours heureux , vaste dans ses conceptions
, impénétrable dans ses vues , prompt à former ses
desseins , habile à les exécuter , qui dès sa première jeunesse
fit une étude approfondie de la science militaire
déploya dans ses actions , aussi bien que dans ses conseils
toutes les facultés du génie , se ressaisit en quelques jours
de toute la gloire que la conquête de l'Italie promettait depuis
si long-tems à nos armées , et commença son histoire
en conduisant ces expéditions hardies , ces entreprises
éclatantes par lesquelles les généraux les plus consommés
seraient honorés de finir. Ils le feront admirer comme un
héros portant sa valeur et sa fortune des contrées soumises
de l'Italie aux déserts indomptés de l'Egypte , cherchant
sous de nouveaux climats les trophées difficiles auxquels
sa noble ambition aspire , commandant l'admiration aux
peuples civilisés , donnant des ordres aux peuples barbares
, et méditant les principes du gouvernement solide
et formidable qu'il vient ensuite offrir lui-même à sa
patrie..
» Les autres le peindront comme un souverain puissant
, victorieux , magnanime , qui gouverne ses Etats avec
sagesse , brave les efforts de l'Europe conjurée , force ses
ennemis au respect , décide du sort des nations ; ils le désigneront
à la reconnaissance publique , comme un homme
d'état, ferme , équitable , pénétrant , qui dirige toute l'administration
de son empire , préside aux délibérations de
son conseil , fait servir la connaissance profonde qu'il a
des hommes an choix de ses ministres , prescrit des règles
SEPTEMBRE 1810 . 25
invariables à la justice , fonde le système de législation le
mieux conçu , et rétablit les tribunaux et la magistrature
dans leur ancienne majesté . "
L'orateur crayonne ensuite le tableau des bienfaits que
l'ancienne école de Montpellier reçut à diverses époques
de nos plus grands monarques.
Cette école , ajoute-t-il , a particulièrement ressenti les
effets puissans de la protection générale que le souverain
accorde à tous les établissemens formés pour la culture des
sciences . Elle a bien vu , de tout tems , les rois de France
exciter ses travaux par des applaudissemens et par des
éloges : mais Napoléon les encourage et les soutient par
des réformes et des améliorations . Les autres prodiguaient
à nos prédécesseurs , des honneurs , des parchemins , des
priviléges ; ils décoraient leur corps antique du titre pompeux
d'université de médecine. Lui , fait construire un
superbe amphithéâtre à l'usage et à la gloire de l'anatomie ;
il veut créer des édifices pour toutes les branches de nos
études; il nous donne une vaste et riche bibliothèque ; il
commence à nous procurer quelques-unes des collections
nécessaires pour nos recherches . Les premières années de
son règne n'ont été marquées que par des bienfaits utiles,
présage heureux de tout le bien que nous devons attendre
des années qui suivront .
Par la citation des passages qu'on vient de lire , nous
croyons avoir non- seulement présenté l'esquisse du plan
de l'orateur , mais encore avoir prouvé qu'il est aussi
familier avec la langue de la bonne littérature qu'avec
celle de la physiologie , science dans laquelle il a placé
son nom à un rang si distingué .
TOURLET.
26 MERCURE DE FRANCE ,
LITTÉRATURE ALLEMANDE.
Karl Wilhelm Ferdinand, herzog zu Braunschweig und
Lüneburg . Ein biographisches Gemælde dieses Fürsten .
Tübingen , bey Cotta.
Portrait biographique de Charles-Guillaume Ferdinand ,
duc de Brunswick et de Lunebourg. A Tubingen ,
chez Cotta .
mo-
Le dernier duc de Brunswick a joui , dès sa jeunesse ,
d'une grande renommée : il la devait à quelques actions
d'éclat dans la guerre de sept ans ,et , plus encore peutêtre
, aux éloges que lui prodigua Frédéric II (1) . Ce
narque l'associa , en quelque sorte, à sa gloire ; et celle que
put acquérir le prince , par la suite , fut toujours absorbée
par l'éclat de ses débuts dans la carrière militaire . Cela est
si vrai , que s'il n'eût pas possédé d'autre mérite que d'avoir
déployé de l'intelligence et du courage dans ses premières
campagnes , mérite si complétement éclipsé par les prodiges
dont lui-même fut témoin dans ses vieux jours , à peine son
nom serait- il aujourd'hui honoré d'un souvenir. Mais le
duc de Brunswick eut des qualités que les hommes n'oublient
pas aussi facilement que des exploits guerriers : il
montra des lumières peu communes et une bonté franche
dans l'administration de ses Etats : il mérita et il obtint
l'amour de ses sujets , et le respect de ses contemporains.
Qui eût pu prévoir que ce prince mourrait chargé d'une
animadversion presqu'universelle ? Il faut , au reste , se
hâter d'ajouter que ce changement dans l'opinion publique
fut aussi passager qu'il fut brusque. La terrible catastrophe
d'Jéna faisant succéder tout-à-coup l'humiliation et le désespoir
aux illusions du plus fol orgueil (2) , les esprits
(1) Il portait le nom de prince héréditaire dans cette guerre mémorable
; et Frédéric , dans l'histoire qu'il en a laissée , dit souvent ,
pour le désigner : Cejeune héros.
(2)Unprince , général au service de Prusse , disait à des officiers
français , dans l'été de 1806 : « Vous êtes assurément de fort braves
> gens ; mais vous ne possédez pas comme nous la théorie de la guerre,
> vous ne savez pas même vous garder. Moi qui vous parle , si jamais
>j'entre en campagne contre vous , je prétends vous enlever par
SEPTEMBRE 1810 .
27
A
irrités cherchèrent une odieuse mais trop commune consolation
, en chargeant un seul homme d'un malheur dont
tant d'individus pouvaient s'avouer coupables. Aujourd'hui
que le tems a calmé les passions et permis à la vérité de
faire entendre sa voix , l'observateur qui étudie les causes
de la décadence de la monarchie prussienne , et l'écrivain
qui trace l'histoire de la guerre qui l'a opérée , savent bien
que ce n'est pas uniquement sur le duc de Brunswick que
doivent s'arrêter leurs regards . Est-ce donc , d'ailleurs , un
événement inexplicable que la défaite d'un vieux général
de 71 ans par le plus grand capitaine du siècle , et par
l'armée la plus aguerrie qui existe sur la terre ?
L'auteur de l'ouvrage allemand dont il s'agit ici déclare ,
dans sa préface , qu'il n'a pas eu l'intention de donner
l'histoire politique et militaire du duc de Brunswick ; il le
considère presqu'exclusivement dans sa vie privée , ou dans
le cercle assez étroit des affaires de son gouvernement : et
c'est ce qu'annonce le titre modeste de portrait biographique.
Il est peint avec vérité et ressemblance; partout l'écrivainse
montre exempt de préventions pour ou contre son
⚫héros.
Le jeune prince héréditaire de Brunswick , né en 1735 ,
n'aurait reçu que l'éducation commune alors , à toutes les
personnes de son rang , et bornée à-peu-près à la connaissance
profonde de l'étiquette , si un choix heureux ne lui
eût donné pour instituteur un homme que ses talens et
soncaractère rendaient l'objet de l'estime générale : le prédicateur
Jérusalem (3) . Leprince ne prononçajamais son
qu'avec attendrissement et reconnaissance . Il lui devait
ce goût pour les lectures instructives et solides qui
développèrent en lui un jugement si précoce. Depuis l'âge
de quinze ans , Thucydide , Xénophon , Polybe , César ,
furent toujours entre ses mains.
nom
Ce fut aussi d'après les sages conseils de son instituteur
que le jeune prince adopta ces rigides principes d'économie
> divisions. » Trois mois après , la guerre éclata , et le prince mit bas
les armes avec tout son corps d'armée. L'histoire de ce prince est
celle de presque tous les généraux et les officiers de l'armée prussienne
: ils ne parlaient que de Frédéric-le-Grand , que de Rosbach ,
eteroyaient marcher à une victoire certaine .
(3) Il était père de ce malheureux jeune homme que Goëthe a
renduà jamais célèbre sous le nom de Werther.
28 MERCURE DE FRANCE ,
dont il ne s'écarta jamais, sans se priver cependant du
plaisir de répandre des bienfaits toutes les fois qu'il en
trouvait l'occasion. Cet amour de l'ordre était poussé chez
luijusqu'à une sorte d'aversion pour ceux de ses sujets qui
ne faisaient pas profession de la même vertu. Toutes les
fois qu'on lui présentait ou qu'on lui recommandait un
jeune homme , sa première question était : « A-t-il des
>>dettes ? » Et selou la réponse , il accordait ou refusait la
place demandée; mais plus d'une fois on l'a entendu dire :
Eh bien!je satisferai les créanciers , car rien ne s'oppose ,
-plus que les dettes , au développement des facultés d'un
jeune homme (4) . "
Une des qualités que le biographe du duc de Brunswick
se plaît à vanter en lui , avec raison , comme la première
dont doive se parer un souverain, c'est une équité inaltérable
. Elle faisait tellement la base du caractère de ce
prince , qu'il finissait toujours par lui subordonner tous les
mouvemens passionnés qui auraient pu le faire dévier de
cette justice sévère. On l'a vu accorder le double de ce qui
hui était demandé , en réparation d'un premier refus dicté
par la prévention ou l'impatience; on l'a vu écrire à d'anciens
serviteurs pour s'excuser de quelques torts de négligence
ou de vivacité ; on l'a vu enfin porter lui-même des
consolations chez des personnes dont il croyait avoir causé
les chagrins.
Il paraît qu'une modération naturelle , autant que des
principes d'économie , inspira de bonne heure au duc un
véritable dégoût pour les plaisirs bruyans et dispendieux.
Ses délassemens favoris étaient la musique et les échecs';
et encore n'y donnait-il que quelques instans. Ses occupations
étaient immenses : si ses Etats étaientpeu étendus ,
nulle affaire , du moins , n'y était examinée et décidée que
par lui ; aucune des lettres qu'on lui adressait , quels qu'en
fussent l'objet et l'auteur , ne demeurait sans réponse. Et
ce n'était pas , d'ailleurs , à son duché que le prince pouvait
borner tous ses soins : sa qualité de feld-maréchal au
(4) Cettehorreur du duc de Brunswick pour les dettes provenait ,
en grande partie , de la peine extrême qu'il eut à réparer le désordre
causé dans ses finances par les prodigalités de son père. Il ne pouvait
pas oublier , non plus , tout ce que ce prince et lui-même avaient ea
à souffrir de la mauvaise humeur de Frédéric II , jusqu'au remboursementdes
sommes considérables qu'il avait prêtées à leur maison. T
SEPTEMBRE 1810.
29
service de Prusse , ses relations intimes avec cette puissance
, l'entraînaient sans cesse dans une foule de détails
politiques et militaires dont lui seul portait tout le poids .
Des esprits sages ont toujours vu avec étonnement le
duc deBrunswick , né prince souverain d'un Etat indépendant
, condescendre à occuper un rang dans une armée
étrangère . Plus d'un motif porte à croire que non-seulement
le duc n'ignorait pas le blâme qu'avait encouru sa
conduite àcet égard, mais que la dignité de son caractère
souffrait intérieurement du sacrifice qu'il se croyait obligé
defaire à la sûreté de ses possessions héréditaires . La suite
des événemens lui a cruellement démontré combien son
erreur était profonde , combien était précaire l'appui sur
lequel il se reposait. Qui croirait , au reste , que tant de
dévouement , dans un prince si recommandable , fut à
peine reconnu à la cour de Berlin , où ses lumières et son
expérience eussent pu être si utiles après la mort de Frédéric
II ? Le duc , loin d'en être choqué , ne voulut pas
s'abaisser à disputer avec des favoris la confiance du nouveau
roi ; aussi Mirabeau le pressant , un jour , de questions
assez indiscrètes à ce sujet , il répondit tres-franchement :
«Qu'il n'aurait jamais d'influence en Prusse , et qu'il était
>loind'en désirer. »
1
Ons'est pourtant imaginé , dans l'Europe entière , qu'il
avait contribué , plus que personne , à décider la Prusse à
la fameuse campagne de 1792 contre la France. On lui a
unanimement reproché le manifeste qui la précéda , et l'on
sait aujourd'hui quel en était l'auteur. Mais on peut demander
pourquoi le duc le signa , et l'on ne trouvera point
d'excuse suffisante à cette faiblesse dans le degré d'obéissance
qu'un prince de son rang , de sa réputation etde son
âge, devait au souverain dont il commandait l'armée.
Quant à cette campagne en elle-même , il n'y a plus que
des esprits bien étroits ou bien prévenus qui puissent la
considérer encore comme une opération véritablement
militaire; et il n'est pas plus permis de tirer de la retraite
précipitée de l'arrmmééeepprriussienne aucune induction contre
les talens du duc de Brunswick , que d'en faire honneur à
ceux de Dumouriez . Cette assertion n'aura certainement
rien de problématique dans l'histoire que liront un jour
nos neveux .
T
Il serait infiniment plus difficile d'assigner avec justesse
la part que le duc a pu prendre aux conseils qui ont déterminé
la guerre de 1806, cette guerre qui devait en4
:
+
30 MERCURE DE FRANCE ,
gloutir ses Etats et terminer son existence. Déjà toutes ses
facultés morales et physiques étaient sensiblement affaiblies;
la politique insidieuse et versatile du cabinet de
Berlin fut une énigme pour lui , comme pour le reste de
l'Europe , Un parti de têtes ardentes cria tout-à-coup aux
armes, et le duc les prit avant d'avoir pu réfléchir s'il
était utile ou non de les prendre .
Les gens qui croient et veulent faire croire aux pressentimens
, attacheront un grand prix à quelques anecdotes
recueillies par l'auteur avec un soin particulier. Le 13 octobre
, veille de la journée décisive d'Iéna , le duc dit aux
personnes qui l'entouraient : « Le 14 octobre a été plus
d'une fois un jour de malheur pour moi ou pour ma
» famille. Le même soir , un de ses valets-de-chambre
vint lui demander une clé qu'il portait toujours sur lui :
Tiens , lui dit-il , garde-la ; bientôt je n'en aurai plus
» besoin. Son vieil ami le lieutenant-général de Mannstaedt
vint prendre congé de lui sur le champ de bataille :
«Lavictoire ou la mort ! cria le prince en montant àcheval;
» pour obtenir la dernière il ne faut qu'une balle. Labataille
était générale , mais encore indécise , lorsque le due
reçut au-dessus de l'oeil droit une balle qui lui fracassa le
cartilage du nez , et fit sortir l'oeil gauche de son orbite . Un
soldat monté en croupe derrière lui , et deux autres marchant
à côté , le conduisirent à Auerstaedt ; là , son médecin
et le colonel de Kleist le déposèrent dans sa voiture ;
mais les douleurs causées par le mouvement devinrent si
violentes , qu'il fallut le porter sur un brancard jusqu'à
Brunswick . Il y resta quelques jours ; puis il se remit en
route pour gagner la rive droite de l'Elbe. Il mourut à
Ottensée , le 9 novembre .
Onpourra disputer un jour au duc de Brunswick une
partie de sa gloire militaire ; mais l'impartiale histoire ,
ainsi que l'observe avec raison l'auteur de sa vie , reconnaîtra
toujours en lui un prince ami des hommes , un
protecteur éclairé des sciences et des arts , un guerrier
plein de valeur.
Die Wahlverwandtschaften , ein roman von Goethe .
Zwey Baende in-8° . Tübengen , bey Cotta.
Les Affinités électives , roman de Goethe . Deux vol .
in-8 °. Tubingen , chez Cotta.
Un des collaborateurs du Mercure a donné récemment
SEPTEMBRE 1810. 31
:
(N° du 28 avril ) un extrait de cet ouvrage : il l'a analysé
avec une clarté remarquable , etjugé selon toutes les règles
du goût et des convenances . Nous nous garderons donc
biend'ajouter un mot à l'article de M. Vanderbourg; mais
il est juste de lui faire honneur de son discernement .
n
On assure , disait-il , que les Affinités électives ont
obtenu en Allemagne un succès prodigieux . Nous avons
> quelque peine à le croire , malgré les avantages que nous
> venons de leur accorder. Il y a enAllemagne trop de
» gens éclairés pour que cet ouvrage n'ait pas été apprécié
> ce qu'il vaut sousle rapportlittéraire. Le sentimentmoral
> y est trop délicat chez les gens bien élevés , pour que les
détails qui nous choquent n'y ait pas excité le même
> dégoût.n
Il nous suffira de traduire quelques lignes d'un des
meilleurs journaux littéraires de l'Allemagne (Allgem. lit.
Zeit. Halle. Jan. 1810 ) , pour faire voir que le succès
prodigieux du nouveau roman de Goëthe n'a jamais existé
que dans la bouche des traducteurs qui voulaient le vendre
aux libraires , et dans les annonces des libraires qui veulent
le vendre au public :
« La peinture des caractères , dit le critique allemand ,
ne dédommage point du manque d'action : il y avait matière
à une nouvelle de quelques pages , et l'auteur a voulu
absolument en faire un livre. Son Edouard n'est qu'un
Wilhelm Meister (5) affublé du titre de baron; la pauvre
Charlotte excite quelqu'intérêt , sur- tout lorsqu'elle n'occupe
point la scène; le capitaine ennuye le lecteur et luimême.
Un M. Mitler sur qui tout semble devoir rouler ne
ditrien , ne fait rien , ne sert à rien. Ottilie n'est pas une
création de l'esprit du romancier , c'est un composé de
trois ou quatre autres personnages qu'il avait introduits
ailleurs . On en voit ici qui disparaissent tout-à-coup
comme emportés par un tourbillon, quand l'auteur ne sait
plus qu'en faire . Un jargon scientifique , des réflexions
abstraites et incohérentes , des détails d'une accablante
prolixité , conduisent l'auteur et le lecteur de feuille en
feuille jusqu'à la concurrence de deux volumes .
L'auteur de Werther et d'Iphigénie a- t-il voulu se
moquer ici de lui-même ou du public ? Depuis long-tems
tout ce qui sortait de sa plume était accueilli avec une
(5) Hérosd'un autre roman de Goëthe.
32 MERCURE DE FRANCE ,
admiration sans bornes ; mais qui croirait que cet enthousiasme
n'a produit que lassitude et dégoût chez celui qui
en était l'objet ? La littérature d'aucun autre peuple offret-
elle l'exemple d'un homme qui , comme Goethe , ait
répondu aux témoignages d'estime de ses contemporains
par l'expression la plus amère de son mépris ? Voltaire
que tous les Français civilisés regardent comme un écrivain
doué d'un talent surhumain ( übermenschlich ) , se
montra jaloux , jusqu'à la fin de ses jours , des suffrages
du public éclairé , et ne se tint jamais pour parfaitement
sûr de les avoir obtenus . Les hommes qui ont le plus
honoré la littérature anglaise , ont témoigné le même respect
pour leurs lecteurs . Quels efforts enfin ne faisaient
pas les plus beaux génies de l'antiquité pour arracher les
applaudissemens de leurs compatriotes ? Certes , si nous
eussions moins prostitué nos hommages , nous serions
plus considérés aujourd'hui ; et nous aurions probablement
reçu, dans ces dernières années , des ouvrages moins
imparfaits de l'homme dont les nouveaux écrits prouvent ,
chaque fois , qu'il aurait pu nous en donner de meilleurs ,
s'il avait cru qu'il fût nécessaire de faire mieux.
Où en est donc réduite notre nation , si l'auteur des
Affinités électives s'est cru autorisé à penser qu'il pouvait
les lui offrir sans perdre de sa considération personnelle ,
ou qu'il devait même l'en gratifier pour se maintenir en
possession du droit de lui fournir ses lectures favorites ? "
Ces citations prouvent , et au delà , que ce n'était pas à
tort que M. Vanderbourg augurait assez bien des lumières
etdu sentiment moral des compatriotes de Goëthe , pour
se persuader qu'ils sauraient apprécier cette étrange production
à sa juste valeur. Les fragmens de critique que
nous venons de rapporter pourraient , peut-être aussi , inspirerune
estime un peu plus étendue pour le goût et les
lumières des littérateurs allemands aux esprits superficiels',
qui trouvent très- expédient , comme le père Bouhours , de
se faire certaines règles générales pour condamner toute
une nation en masse (6). L. S.
(6) Le jésuite Bouhours déclare très-sérieusement que , passé le
50e degré de latitude , il est bien difficile d'avoir quelque chose de
plus qu'un gros bon sens . Frédéric II rappelle plusieurs fois cette burbesque
décision dans sa correspondance avec Voltaire et autres :
•Pardonnez-moi ces réflexions , dit-il; il me semble qu'elles ne sont
REVUE
SEPTEMBRE 1810.
33
SEINE
REVUE LITTÉRAIRE.
CHANTS D'HYMEN.
(DEUXIÈME ARTICLE. )
Nous avons précédemment analysé plusieurs produce
tions poétiques , publiées à l'occasion du plus augušte
hymenée ( Voyez le N° du 28 juillet): mais nous ne pou
vions , dans ce premier article , faire connaître tous les
chants que l'admiration et l'amour ont inspirés à
Nous devons donc continuer aujourd'hui cette intéressante nospoëtés.
revue. Certainement aucun des auteurs qui ont paru dans
la brillante carrière que le hasard des événemens ouvrait à
leur zèle , aucun ne doit être oublié . C'est ici un noble
concours dans lequel il est glorieux même de s'être montré.
L'un de nos poëtes les plus distingués , M. Arnault , a
prouvé qu'il n'abandonnait point le culte des Muses ,
quoiqu'il soit chargé d'importantes fonctions administratives;
il achanté deux fois les illustres époux : la première,
dans une espèce d'idylle qui s'est fait remarquer par la
fraîcheur des idées et l'harmonie des vers ; une autre fois ,
dans une cantate qui a été chantée dans la fête donnée par
la ville de Paris .
Avant lui , M. Tissot, heureux traducteur des Eglogues
> pas si impertinentes pour un homme qui a le malheur d'être né au
> de là du 52e degré de latitude . »
Nous avions déjà terminé cet article , lorsque nous avons trouvé
dans un journaldu 16 mai une analyse des Affinités électives, suivie
d'une dissertation sur les conséquences terribles que doit avoir ce
livre. L'auteur, infiniment moins instruit que M, Vanderbourg , à ce
qu'il paraît , de l'état des lettres et du goût enAllemagne , ne fait
aucune difficulté d'ajouter foi au succès prodigieus du roman de
Goëthe; et aussitôt il sonne le tocsin , pour nous avertir de nous
mettre en garde contre une grande conspiration littéraire et philosophique
qui se forme au delà du Rhin. Ce journaliste aurait épargné à
ses lecteurs une alarme si chaude , s'il eût pris la peinede s'informer,
avant tout , de la réalité du succès prodigieux qui trouble sa raison.
Il est à craindre que de tels articles ne donnent pas aux Allemands
une idéeprodigieuse de la manière dont se fait la critique parmi nous .
C
34 MERCURE DE FRANCE ,
de Virgile , avait exprimé dignement les regrets des nym
phesdel'Ister , en voyant la jeune princesse qu'elles chérissaient
, s'éloigner de leurs climats pour aller embellir de
sa présence les rives de la Seine .
Peude tems aapprrèess,M. Campenon faisait présenter par
les mains des Rosières de Salenci , à la jeune impératrice ,
in bouquet dont les fleurs , par leur fraîcheur et leur éclat,
semblaient avoir été cueillies dans les bosquets de sa
Maison des Champs .
Pindare ne célébrait guères dans ses pompeuses odes
que des vainqueurs dans les jeux de la Grèce : un plus
grand sujet s'offrait au talent de quiconque sentait une'
étincelle du feu pindarique. Aussi MM. Esménard , Le
Mercier , et Delrien , ont-ils choisi le genre de l'ode. De
hautes pensées exprimées en nobles vers ont rappelé le
chantre de la Navigation , et les auteurs d'Agamemnon
et d'Artaxerce.
M. Parceval , qui a chanté jadis avec tant de talent et de
succès les Amours épiques , a célébré sur la même lyre un
hymen bien digne aussi de l'épopée. Il n'a pas eu besoin
de changer de ton , ni de couleurs .
M. d'Avrigny , auteur d'un recueil de Poésies nationales
, dans lesquelles on remarque un enthousiasme vrai
etune grande pompe de style , a été un digne interprête ,
dans son Chant nuptial , de tous les sentimens d'amour et
de respect de la grande nation pour ses souverains .
MM. Le Gouvé , Aignan , Etienne , de Rougemont ,
tous ces noms chers aux muses , et quelques autres encore ,
ont retracé, leś uns dans des visions ou prophéties , d'antres
dans des allégories ingénieuses le bonheur promis à
'Empire.
Nous n'avions cité , dans notre premier article , qu'une
seule femme ( Mme la comtesse de Salm ) qui ent osé
mêler sa voix à celle des chantres de l'hymen. Nous aurions
dû rappeler l'Epithalame qu'a publiée une autre muse ,
M Dufresnoy.
Si l'on ajoute à tous ces noms ceux de MM. Baour-
Lormian , Michaud , etc. , etc. , dont nous avons analysé
les chants dans notre premier article , on verra que de
toutes parts le Parnasse français a retenti long-tems d'hymnes
à l'hymen,
Etcependant voici encore quatre autres poëtes , avantageusementconnus
, qui viennent offrir leur tribut. Comme
leurs ouvrages n'ont point été insérés dans le Mercure.
+
SEPTEMBRE 1810. 35
nous devons les faire connaître par des citations. Sans "
doute nos lecteurs nous en sauront gré .
Le premier qui se présente est M. Alexandre Soumet,
dont nous avons , par deux extraits différens , analysé le
poëme de l'Incredulité. Nous citerons ici le début de l'ode
qu'il vient de publier :
Le destin agitait son urne prophétique;
Un grand événement planait sur l'univers ;
Dans le calme des nuits , l'austère politique
Méditait l'avenir des royaumes divers.
L'Europe attendait en silence.
Soudain NAPOLÉON s'élance
Duhautdesontrône immortel;
Et ce héros , coi du tonnerre ,
Adresse aux peuples de laterre
Cesmots quelui dictale ciel:
«Vous saurez sur quelfront doit siéger ma couronne
> Peuples , l'autel d'Hymen réclame votre roi;
• L'épouse que Dieu même appelle surmontrône
> Promet à l'univers des fils dignes de mois
› Ces fils ,héritiers de magloire ,
• Et qu'adoptera la Victoire ,
› Répondront du sort des humains ;
> Mes palmes siéront à leurs têtes ;
> Mon sceptre , chargé de sonquêtes ,
> Ne fatiguera pas leurs mains.>
Ildit , et vers ces murs où l'attend l'Hyménée ,
Unejeune immortelle a dirigé ses pas ;
Son sourire est céleste , et sa main fortunée
Du rameaupacifique ombrage nos climats.
Telle ,modeste messagère ,
La colombe blanche et légère
Aborda l'arche du Seigneur ,
Quand le cielà son vol timide
Eut confié la branche humide ,
Gagede paix et de bonheur.
:
Nous regrettons de ne pouvoir citer le reste de l'ode;
maisun autre concurrent nous appelle : c'est M. Brifaut
I
G2
36 MERCURE DE FRANCE ,
connu parmi les hommes de lettres par une tragédie reçue ,..
mais qui n'a point encore été représentée.
M. Brifaut a publié la Journéede l'Hymen. Il introduit
dans ce chant , des choeurs de Français , d'exilés , d'artistes
, etc. , qui viennent tour-à-tour rappeler les bienfaits
ou les grandes actions du souverain. Nous répéterons seulement
ici le choeur des arts .
Accourons , célébrons ses travaux , ses conquêtes !
Que le champsoit ouvert! que les palmes soient prêtes1
Que lemarbre et l'airain s'animent à sa voix !
Fatiguons nos pinceaux à tracer ses exploits !
Chantez , fils de lalyre , au pied de ses trophées :
La Terre des Héros doit l'être des Orphées (1) .
NAPOLÉON commande : allez jusques aux Cieux
Porter avec son nom ses faits victorieux ,
Obélisques altiers , colonnes triomphales .
Fontaines , jaillissez sous ses mains libérales ,
Vieux monts , qui des Romains braviez l'aigle en courroux ,
Devant l'aigle français , Alpes , abaissez-vous .
Ouvrez-vous, longs canaux : qu'en vos routes profondes
De cent fleuves rivaux fraternisent les ondes.
Quede travaux hardis , d'utiles monumens !
Unjeune Louvre sort de ses vieux fondemens.
NAPOLÉON nous rendune vie immortelle ,
Et révèle à la France une France nouvelle.
M. Millevoye , dont le front est accoutumé aux palmes
académiques , a voulu en mériter une d'un autre genre. Il
acomposé une scène lyrique intitulée : Hermann et Thusnelda,
dans laquelle on voit une guerre sanglante et de
vieilles haines terminées par un heureux mariage. Il faudrait
insérer ici la scène entière pour que les lecteurs pussent
en prendre une idée , et c'est ce que l'espace ne nous
permet pas . Nous nous contenterons de citer un fragment
de cette scène , où les Drúides sont occupés d'un sacrifice.
1.
LE PREMIER DRUIDE aux Bardes.
Que votre hymne commence et monte vers les cieux.
(1) Nousn'avons pas besoin sans doute de faire remarquer la faute
qui se trouvedans ce vers. Il fallait doit être la terre ou celle des
Orphées.
1
SEPTEMBRE 1810. 37
CHEUR DES BARDES.
Hertha (2) , divinité chérie !
Rends-nous Hermann victorieux":
Couvre du bouclier des Dieux
Lebien-aimé de la patrie.
LE CORYPHÉE.
Appuide nos autels , fondateur de nos droits ,
De nosdestins son ame est sans cesse occupée ;
Il agrandit son peuple , et ce roi de l'épée
Tient dans sa mainle sort des rois.
LE CHEUR.
Hertha , divinité chérie ! etc.
LE CORYPHÉE.
Filles de mort , baissez votre noir étendard ;
Assez il consterna la terre :
Andoigtdes enfans de la guerre ,
Assez l'anneau de sang (3) effraya le regard.
LE CHEUR.
Hertha , divinité chérie ! etc.
LE CORYPHÉE.
Hermann! pose le glaive; arme-toi seulement
Dubouclier de fleurs que Thusnelda t'apprête ;
Des époux ordonne la fête ,
Etfais asseoir la paix sur l'autel du serment.
Nous terminerons cette revue par le Chant nuptial de
M. de Treneuil , poëte auquel deux élégies célèbre sont déjà
faitune réputation méritée. Le poëte , dans cette nouvelle
production , met en scène Charlemagne , qui , touché des
malheurs de la France , s'incline devant le roi du monde,
et lui parle en ces mots :
<Dieu! de ses propres mains la France se déchire :
> De son peuple rebelle enchaine le délire;
>Brise ses vils tyrans comme de vils roseaux :
> Qu'elle reste toujours chrétienne et monarchique;
> Fais de cet arbre antique
५
› Revivre la racine et fleurir les rameaux. »
(2) Cette déesse était la Cybèle des Germains .
(3) Onnommait ainsi l'anneau que portaient les bravesjusqu'à l'is
sue des combats.
38 MERCURE DE FRANCE ,
Des hautes régions d'où découle la vie,
Soudain à Charlemagne apparaît un Génie ,
Enqui ce Souverain respire tout entier :
Charlemagne se voit , se plaitdans son image ,
Du ciel bénit l'ouvrage ,
Et salue , en ces mots , son illustre héritier :
«Va , sous un autre nom renouvelle ma race,
> Va , mon fils , de mes pas interroge la trace ,
> Et de mon vieil Empire accrois la majesté. »
NAPOLÉON parut : successeur de nos maîtres ,
Il les apour ancêtres
Dans l'ordre du Très-haut et de l'éternité.
Quelle vierge embellit l'admirable carrière
De ce monarque radieux ,
Et semble précéder ses pas victorieux ,
Comme l'aurore printanière (4)
Vient , par ses doux rayons , accoutumer nos yeux
Asoutenir du jour l'éclatante lumière ?
La Terre , avec orgueil , l'offre aux regards des cieux.
Ses vertus cachent une Reine :
Sonport trahit la grandeur souveraine (5 ).
Je te salue , ô Reine des Français !
Pour sceptre elle tientune rose ,
Et le joug qu'elle impose
Estunjougd'amour et de paix .
Le lis éclos pendant l'orage ,
Le lis que d'une eau vive abreuve la fraîcheur ,
Que de toutes les fleurs environne l'hommage ,
Et qui voudrait cacher sa rovale blancheur
Dans un vallon voilé d'ombrage ,
(4) Quæ est istaquæ venit quasi aurora consurgens ? Cant. cant.
cap. VI , v.9.
Quelle est celle- ci qui s'avance comme l'aurore naissante?
(5) Quàm pulehri sunt gressus tui , filia Prinsipis ! Cant. cant.
Cap. VII , v. Ι .
Princesse, que votre démarche est belle et majestueuse
SEPTEMBRE 1810. 39
Peint l'éclat de MARIE au printems de son âge ,
Etl'innocence de son coeur (6) .
LeCiel , qui la présente aux Français pour modèle ,
Et qui lui destina le trône le plus beau ,
Voulut que , ministre fidèle ,
UnAnge ombrageât son berceau (7) ,
Etla conduisit sous son aile .
Nous quittons avec peine M. de Treneuil au moment
où il va promettre aux époux une postérité nombreuse ,
au monde des jours de paix et de bonheur : mais nous préférons
de finir par un morceau où l'on retrouve la manière
du poëte qui a chanté les tombeaux de Saint-Denis .
Réjouis- toi , France chrétienne !
Que n'a pas fait pour toi le premier de tes fils ?
Ta foi sera toujours la sienne ,
Et son Dieu , le Dieu de Clovis.
Tandis qu'en lettres d'or , dans les nobles annales
Qui gardent de nos Rois les fêtes nuptiales ,
L'Ange de la victoire et l'Ange de la paix
Ecrivaient ce cantique et les voeux des Français ,
Je vis , de la hauteur des célestes royaumes ,
Descendre de ces Rois les glorieux fantômes ,
Etse confondre ainsi , dans ce jour solennel ,
Les pompes de la terre et les pompes du ciel.
Sous des voiles tissus d'azur et de lumière ,
Brille , en tout son éclat , leur jeunesse première.
Combien de leur amour éclatent les transports !
Qu'ils se plaisent à voir par quels puissans ressorts
(6) Lilium convallium . Sicut lilium inter spinas , sic amica mea
inter filias . Cant. cant. cap . XI , V. 2 .
Elle est comme le lis de la vallée. Tel est le lis entre les épines ,
telle estma bien-aimée entre les vierges .
(7)Angelis suis mandavit de te ut custodiant te in omnibus viis
tuis . Ps . xc , V. 11 .
Le Seigueur,a ordonné à ses Anges de vous garder dans toutes vos
voies.
40 MERCURE DE FRANCE ,
1
LeHéros , que du Ciel inspire la sagesse ,
Arelevé l'Etat perdu par la faiblesse ,
Etdont mille tyrans ou d'avides rivaux
Dévoraient en espoir les malheureux lambeaux !
Quel autre , parmi nous , eût détrôné le crime ,
Et su de nos malheurs combler l'immense abime ,
Asesdesseins profonds plier tous les partis ,
Balancer à son gré leurs flots assujettis ? etc. etc.
Coup-d'oeil sur quelques-uns de nos vieux écrivains.
PLUS on examine les opinions de toute espèce reçues
dans le monde , et plus on sent la nécessitéde n'en admettre
aucune sur parole . En effet , c'est risquer beaucoup de
compromettre son jugement que de répéter sans réflexion
les assertions et les avis des autres. Les plus grandes autorités
même ne dispensent pas de la discussion celui qui
veut prononcer en connaissance de cause sur un sujet
quelconque . Boileau , par exemple , a dit de l'un de nos
anciens poëtes .
Villon sut le premier , dans ces siècles grossiers ,
Débrouiller l'art confus de nos vieux romanciers .
Boileau est , à juste titre , le législateur du Parnasse français.
La solidité de son instruction littéraire , la gravité de
son esprit , l'excellence de sa raison , la presqu'infaillibilité
de ses oracles donnent le plus grand poids à ses opinions .
Avec de tels motifs de confiance , il semblerait ridicule
d'hésiter à regarder Villon comme le premier fanal qui ait
brillé au milieu des ténèbres épaisses dont notre poésie
était environnée. Cependant , avant lui , Alain Chartier ,
contemporain de Charles VI , avait donné des preuves de
talent en prose et en vers .
Alain Chartier , l'un des favoris de Charles VII , et surnommé
le père de l'éloquence française , ne fut indigne ni
de son élévation à la cour , ni de sa réputation dans les
lettres. Son histoire de Charles VII , et d'autres ouvrages
de moins longue haleine , attestent qu'il avait du sens , de
l'élévation dans l'ame , et qu'il connaissait l'art d'écrire . On
trouve souvent chez lui des morceaux très -distingués pour
l'époque à laquelle il vivait. Témoin ce passage d'une lettre
écrite à un de ses amis pour le dissuader de venir à la
cour :
SEPTEMBRE 1810. 4
Tu desires , comme tu dis , estre en la cour avecque
moy, et je desire encore plus être priveement et singuliérementavecques
toy.Etsepour moitu laissoyesvoulentiers
> ta franchise et privée vie , je deveroye plus voulentiers
» pour l'amour de toy laisser cette servitude mortelle ; pour
» ce qu'amour s'acquitte mieux ensemble avec tranquillité ,
» que en cette orgueilleuse misere. Souffise à toy et à moy,
» que l'un de nous deux soit infortuné , etc.
"
"Te repens-tu d'avoir liberté ? Es-tu ennuyé de vivre en
paix? Telle maleurté souffre nature humaine , qu'elle
» appete ce qu'elle n'a pas , et se fuyt du bien qu'elle a
>>sans aultruy danger. Ainsi mesprises-tu la paix de ton
> courage , et le seur estat de ta pensée.
> Tels sont les ouvrages et les manieres de la cour , que
" les simples y sont mesprisez , les vertueux enviez , et les
> arrogans orgueilleux en périls mortels, etc. Entre nous
» serviteurs ne faisons que vivoter à l'ordonnance d'autruy ;
» et tu vis dans ta maison comme un empereur. Tu regnes
> comme un rei paisible soubs le couvert de ton hostel :
» et nous miserables curiaux tremblons de paour de des-
> plaire aux seigneurs des haultes maisons.Retourne, frere ,
» à toy mesmes , et apprens à cognoistre ta felicité par les
> miseres que nous souffrons .
» La cour est nourrice des gens qui , par fraude ou par
>> faintise , se estudient à tirer les uns des autres parolles
> telles par lesquelles ils les puissent persécuter , etc.
» La cour , affin que tu l'entendes bien , estun couvent
» de gens qui , soubs faintise du bien commun, se assem-
> blent pour eux entre-tromper. Nous acheptons autruy ,
> et autruy nous , par flatterie ou par corruption , etc.
» Regarde donc, frere , regarde combien ta maisonnette
> te donne de franchise , et luy saches gré de ce qu'elle te
> reçoit comme seul seigneur. "
Toute la pièce respire la même morale. Alain y fait surtout
la peinture la plus frappante des risques de toute
espèce que la vertu , l'indépendance et le bonheur courent
auprès des princes . Mais cette peinture n'est pas tracée par
la haine envenimée , et la mordante hyperbole d'un écrivain
pauvre et mécontent qui exhale sa bile et son orgueil
dans une satire. Alain laisse courir sa plume , et sa lettre
p'est que l'expression naïve des sentimens d'un homme
instruit par sa propre expérience , et animé du désir de
persuader un ami. Cependant tel chapitre de Montaigne
1
1
1
43 MERCURE DE FRANCE ,
renferme moins de sens et de substance que cette lettre ,
dont le vieux style offre déjà des traces de correction .
La prose latine d'Alain est supérieure sans doute à sa
prose française ; elle réunit au même mérite de pensée une
élégance et une richesse d'expression remarquables . Le
lecteur en pourra juger par le passage que je cite en note ,
etqui , pour le fonds des choses , semble extrait du sermon
deMassilion sur les vices des grands (1) .
Mais si l'on veut connaître daus Alain l'homme sincérement
attaché à son pays , l'ennemi des Anglais qui en
étaient alors les fléaux , il faut lire la lettre dans laquelle il
exprime avec toute la chaleur d'un véritable patriote son
horreur pour la guerre civile , et invite à la paix le roi , les
grands et le peuple. Voici un fragment de cette lettre que
j'ai traduit presque littéralement :
" Ainsi dong , ô bon roi , vous que la fortune a arraché
dans un âge si tendre du milieu des périls , vous qu'elle
> exerce encore par les plus rudes travaux , triomphez par
> la patience de l'égarement général , réprimez la témérité
* par la seule clémence. Les oiseaux de proie , les bêtes
> féroces elles-mêmes , apprivoisées par la douceur et la
bonté , obéissent enfin à la voix qui les appelle . Ily va
- de vos intérêts . Plus votre puissance doit retirer de fruit
- de cette paix nécessaire dont vous êtes devenu comptable
envers nous , plus il faut déployer d'activité pour
l'obtenir. Vous , grands et princes du royaume , qui
pressés de tous côtés par la crainte de la guerre , négligez
» cependant les occasions d'obtenir le paix , rappelez votre
raison , et si vous voulez être commis an gouvernement
> des peuples , prenez les armes pour défendre l'Etat , ou
> venez à son secours en lui procurant la paix. Ce n'est
> pas pour vous que vous êtes élevés au dessus des autres
> sujets du prince , c'est pour lui obéir et servir les peuples .
(1) Sed ridiculosa res est , et turpe reipublicæ spectaculum , si viri
polluti in sublime resideant , quasi eorum vitia spectanda in circuitu
populis exhibeantur. Vivit exemplo mobile vulgus , moresque etfor
Tunam potentum prosequitur. Nec instituta tam rectè imprimunt edito ,
quam vita gubernantis exemplo . Quòd si majores nostri proprice dignitatis
vitiatores sint , erunt alienæ integritatis corruptores . Minimus
quisque qui peccat , sibi peccat : sed quorum vita cæteris imago est ,
sum peccaverint , omnibus peceant. Dialog. sup. deplor. Gallica
calamitatis , page 465.
1
SEPTEMBRE 1810 . 43
» Si vous méprisez ces avis , si , perfides et sans foi , vous
> prêtez l'oreille aux mauvais conseils du siècle , bientôt il
» ne vous sera plus permis de jouir des douceurs de la
» paix ou d'acquérir la gloire des armes . Peut-être même
> le Seigneur détruira votre parti dans sa colère , et vous
> arrachera jusque dans vos racines comme des troncs des-
» séchés qui occupent en vainune place sur la terre . »
Quel écrivain eût été , un siècle plus tard , celui qui
avait cette sève dans l'esprit , cette noblesse de sentimens,
et une si grande instruction ! Aucun homme , tant
soit peu versé dans l'étude des lettres , ne s'attend sans
doute à voir la poésie d'Alain Chartier égaler sa prose
latine, et même celle qu'il a écrite dans sa langue maternelle
. Mais si , quittant le jargon demi-barbare de ses prédécesseurs
, il parle un langage beaucoup plus épuré que
ce fameux comte de Champagne (2) , dont les ouvrages
sont devenus presqu'inintelligibles pour nous; s'il a déjà
su faire des vers qui ne soient pas étrangers à la langue du
dix-neuvième siècle et dépourvus d'agrément , on avouera
qu'il ne méritait pas d'être oublié ou passé sous silence . Je
choisis d'abord la citation la moins favorable à mon anteur.
Elle est tirée d'une pièce intitulée : LeBréviaire des
Nobles :
S'ils varient , ils sont désordonnez ,
Et leurs subjets ne sont d'eux soutenuz ,
(2) Thibaut, comte de Champagne et roi deNavarre , était un vrai
poëte érotique. On trouve des vers charmans dans ses chansons ,
ceux-ci par exemple :
Bienm'a amour feru en droite iceine (le coeur )
Parunregard plain de doulce espérance ,
Dont navré m'a la plus sage de France
Et de beauté la rose souveraine ,
Etm'esmerveille que la plaie ne saigne , etc.
Sipuis sentir sadoulce haleine
Et retenir sa simple contenance , etc.
Bonne aventure amène fol espoir .
1
Mais quelques vers heureux et faciles à comprendre n'empêchent
point que la lecture de Thibaut ne soit fatigante. Quand on l'essaye,
il faut à tout moment recourir au dictionnaire des mots qu'il emploie
, ou deviner des pensées agréables cachées sous des expressions
vieillies dont on n'entend pas une seule à la première lecture
1
44 MERCURE DE FRANCE ,
Ou se leur roy est d'eux habandonnez
Par lâcheté qui les a détenuz :
Jedy qu'ils sont plus villains devenuz
Qu'unbonbouvier qui sa rente vient rendre,
Etqui paye pour ceux qui sont venuz
Servir leur roy et leurs subjets défendre.
Jene donne pas ces vers comme un modèle de poésie ,
mais assurément ils ont le mérite du sens et d'une clarté
parfaite. Citons-en d'autres non moins bien pensés et plus
heureux d'expression. Une dame qui ne veut point écouter
l'amour d'un chevalier , lui dit avec beaucoup de sagesse :
Quanddame en honneur se maintient,
Et respond ce qu'il appartient
Aqui la requiert de folie ,
Fol est qui despite la tient ,
Sans que bel parler l'amolie.
Sin'ayez la mélancolie
Queje soisdure ou sauvage :
Caraprès assez de langage ,
Je vous dybien ung mot pour tous ,
Quique m'entienne folle ou sage ,
Queje n'aurai ja le courage
Deme faire blasmer par vous.
$
Ladame eût fort bien fait d'en rester-là , mais ce n'était
passondernier mot. L'amant, loinde se laisser rebuter par
un refus si positif , prodigue les louanges et les protestations,
et obtient enfin cette douce réponse :
Moncoeur tressault , tremble et tressue ,
Et suis presque toute éperdue ,
Ne je ne sçai nulle défense :
Carjeme sens d'amour férue ,
Votrebeauparler m'a vaincue ,
Quiplusmeplaît tant plus ypense.
Dieu doint (3) que cela soit sans offense.
LaFontaine et Marot son maître auraient trouvé assurément
du charme à cette poésie. On lit ailleurs :
(3) Veuille.
Pour oublier mélancolie ,
SEPTEMBRE 1810. 45
Etpour faire chiere plus lie ,
Ungdoulx matin aux champs issy ,
Aupremier jour qu'amour ralye
Les coeurs en la saison jolie ,
Fait cesser ennuy et soucy :
Siallay tout seulet ainsi
Quel'ayde coutume , et aussi
Marchai l'herbe poignant menue ,
Quimitmon coeurhors de soucy,
Lequel avait ététransy
Long-tems par liesse perdue.
Tout autour oiseaux voletaient
Et si très-doulcement chantaient
Qu'il n'est coeur qui n'en futjoyeux ,
Et en chantant en l'air montaient ,
Etpuis l'un l'autre surmontaient
Al'estrivée à qui mieux mieux , etc.
37
Peut-on refuserde l'harmonie , de la grâce et du goût à ces
vers? Non, sans doute; etjamais Villon, qui n'est pas
cependant àmépriser, n'en fitunpareil nombre d'aussi purs
et d'aussi agréables . De l'aveu même de Marot , cet écrivainn'avaitpoint
suffisamment observé les vraies règles de
lapoésie française déjà connues dans son tems , pourquoi
donc lui attribuer une gloire qui n'est pas la sienne et peut
appartenir à d'autres ? P. F. TISSOT.
(La suite à un prochain Numéro. )
VARIÉTÉŞ.
SPECTACLES .- Théâtre de l'impératrice .- L'Obstiné,
comédie en un acte et en vers de Lanoue .
Cette pièce annoncée comme un ouvrage posthume de
Lanoue n'était point cependant inédit , ets'iln'avait pas
été joué à Paris du vivant de l'auteur , il avait eu du moins
eet honneur en province. C'est un petit acte de fort bon
ton , assez bien versifié , etoù l'on remarque des scènes
plaisantes . La conception n'en est pas très-forte. C'est à
unjeune militaire que l'auteur adonné le caractère principal
. Damis revenant chez ses parens pour épouser une
46 MERCURE DE FRANCE,
cousine , dont il est amoureux , rebute et ses parens et sa
cousine par son obstination ou son entêtement dans la
dispute. Malheureusement on l'a rendu presque excusable
enlui donnant un père et une tante qui ne sont pas plus
raisonnables , et n'ont guère moins l'esprit de contradiction
que lui. Cependant, comme le plus jeune , il doit être
regardé comme le plus coupable , et sa famille se réunit
pour lui donner une leçon. On lui persuade que son mariage
est rompu , que son père va épouser Lucile à sa
place , et que Lucile elle-même exige que lui Damis signe
au contrat. Le dépit l'engage à le faire , et c'est-là ce que
l'on voulait. En effet , l'amour prend bientôt ledessus. II
se désole, il se désespère ; on le laisse quelque tems en
proie à ses regrets , etl'on finit par lui faire voir que c'est
sonpropre contrat qu'il a signé en croyant signer celui de
son père.
Cette pièce n'est point assez bonne pour qu'on puisse
taxer d'un excès de modestie l'auteur qui ne jugea point à
propos de la donner au Théâtre français : mais elle est
assez supérieure à la plupart des petites comédies qui pa-r
raissent aujourd'hui , pour que nous puissions féliciter le
théâtre de l'Odéon de se l'être appropriée.
Théâtre du Vaudeville-Le passage du Léthé, ou petite
récapitulation des grands ouvrages publiés depuis dix ans .
Le petit Vaudeville qui s'est plaint quelquefois de lamalignité
des journaux , et qui souvent est plus malin encore ,
avoulu se mêler comme eux de la grande querelle des
prix décennaux. Lesujet prêtait beaucoup , mais il a été
traité avec peu d'adresse. Les auteurs de la pièce , dont
on vient de lire letitre, supposent que pour désennuyer
Pluton et sa cour , Proserpine a imaginé d'envoyer chercher
en France les meilleurs ouvrages publiés depuis dix
ans . Elle chargede la commission le Diable boîteux , qui la
remet à son tour au dieu du Vaudeville . L'enfant malin ,
pour s'épargner la peine de choisir , prend tous les ouvrages,
qui lui sont donnés pour des chefs-d'oeuvre par leurs
auteurs , et sa charge devient par-là si pesante qu'elle fait
pencher la barque du vieux Caron et tombe dans le fleuve
d'Oubli. Un seul moyen se présente de réparer un pareil,
malheur , c'est de repêcher en détail toutes les pièces naufragées.
On y procède en présence de la déesse et de sa
cour, etcette opération donne lieu à différens jeux de mots ,
antôt louangeurs , tantôt épigrammatiques . La pêche no
jaisse pas d'être abondante, mais à peine en a-t-on déposé
1
SEPTEMBRE 1810. 47
les produits surun brancard de lauriers ,pour les porter au
roi des Enfers , que l'Envie paraît armée de deux flambeaux
comme une furie , et met le feu à la pile malencontreuse .
Tout cependant n'est pas consumé ; en quelques instans les
flammes s'éteignent , et l'on voit sortir du fatal bûcher un
beau transparent chargé des noms des ouvrages qui , au
jugementdes chansonniers à qui nous devons cette pièce ,
doivent aller à l'immortalité.
Ce dénouement a déchaîné tous les sifflets que la curiosité
avait contenus . En effet , nos lecteurs reconnaîtront .
sans peine qu'après toutes les railleries , toutes les réclamations,
tous les brocards qui ont assailli le rapport du jury:
de l'Institut sur cette matière , il était bien mal-adroit au
Vaudeville de vouloir aussi prononcer son jugement . Son
tort est d'autant plus grave qu'il nous eût égayé bien davantage
, si , au lieu de se constituer juge , il avait su prendre à
partie et les juges et les plaideurs ; mais que pouvait-il
espérer en semontrant bien plus exclusif que les premiers ,
etplus sévère même que les seconds , qui, tout en se préférant
à leurs rivaux, n'ont pas prétendu livrer leurs écrits à l'oubli
et aux flammes ?Nous ce citerons point , au reste , le jugement
de nos chansonniers et nous n'insisterons pas davantage
sur les causes de leur déconvenue. Nous regretterons
seulement qu'ils n'ayent pas tiré un meilleur parti de leurpêche
; l'idée en est heureuse ; elle appartient à Lucien et
il était facile en l'imitant d'en tirer des effets très-comiques.
Les auteurs n'ont point été demandés , mais l'affiche
nous a appris leurs noms le lendemain. Ce sontMM. Lafortelle
et Dumolard .
- SOCIÉTÉS SAVANTES. Académie des sciences , arts et
belles-lettres de Caen-Séance publique du 18 mai 1810,
présidée par M. PRUDHOMME .
Laséance a été ouverte par un rapport de M. de Larivière , secrétaire
, dans lequel il a analysé plusieurs mémoires de M. de Roussel ,
sur les moyens de subvenir à la privation des plantes exotiques ; une
Notice de M. Godefroy , sur la vertufébrifuge de l'extrait defleur de
camomille romaine; deux mémoires de M. Demoy , sur la parole , et
quelques réflexions du même membre sur les noms pris emblématiquement;
un mémoire de M. Delarue , sur la valeur et le prix des
livres dans labasse Normandie, depuis le onzièmejusqu'au quinzième
siècle, et sur les anciennes bibliothèques de la ville de Caen; une dis48
MERCURE DE FRANCE,
sertation de M. Brémontier , sur les règles à observer en raisonnant sur
les effets et leurs causes. Le rapporteur a aussi donné la notice deplusieurs
autres ouvrages , soitdes membres , soit des associés correspon
dans.
Après le rapport du secrétaire , on a entendu :
1º. Deux contes de M. de Baudre , intitulés , le premier : le Moine;
le second, le Cardinal et son Singe.
20. Un mémoire de M. Thierry fils , ayant pour titre : Coup -d'oeil
sur lesprogrèsde l'analyse des corps organiques , dans lequel il a présenté,
à la suite d'une esquisse historique et théorique de cette analyse
, les résultats des dernières recherches de MM. Thénard etGay-
Lussac. 1
3º. Deuxmoroeaux de poésie de M. Le Prêtre , le premier , imité de
la XIVe ode du IIe livre d'Horace , Eheu ! fugaces , Posthume , Posthume;
le second intitulé : le Bonheur de la Vie champêtre , tableau
imité aussi de la IIe ode du Ve livre d'Horace , Beatus ille qui procul
negotiis.
4º. Une Dissertation de M. de Baudre , sur l'Epigramme .
50. Une Notice biographique sur M. Hersan , médecin en chef des
hospices civils , et professeur de clinique , membre du jury médical ,
de la Société de médecine , de l'Académie des sciences , arts et belles
lettres , et de la Société d'agriculture de la ville de Caen, par M. Le
Boucher.
6°. Une autreNotice de M. Prudhomme , sur M. Jean- Baptiste de
Gaulle, ingénieur de la marine et professeur aux écoles impériales denavigation
, associé correspondant de l'Institut , de l'Académie de
Caen, de celle de Rome , et de la Société d'émulation de la même
ville.
La séance a été terminée par la lecture du programme suivant :
α« L'Académie des sciences , arts et belles-lettres de Caen ,invite ses
associés correspondans à s'occuper spécialement des questions suivantes.
Elle annonce en même tems qu'elle recevra les solutions que
d'autres personnes voudront lui adresser sur ces questions ; que toutes
les réponses qui lui parviendront , avec un billet cacheté , renfermant
lenom de l'auteur , seront examinées avec soin , et qu'il sera décerné
unemédaille d'argentpour chacune de celles qui aurontparudignesde
cette distinction , parleurmérite absolu . Cette distribution de médailles
se fera dans une séance publique , dont le jour sera annoncé d'avance
aux auteurs qui devront être proclamés . Les ouvrages doivent être
remis , franc de port , au secrétaire de l'Académie , avant le 1er mai
1811 .
1. Quelles
SEPTEMBRE 1810.
LA
SEIN
1. Quelles sont les maladies les plus fréquentes dans le vi
Caen, et quelles en sont les principales causes ?
de
ie ? 5.
II. Le partage des biens communaux a-t-il été avantageur ou non
à l'agriculture , dans les départemens de la ci-devant Normandie?
III. Quels changemens la mer a-t-elle apportés sur le litteraldus
départemens du Calvados et de la Manche ?
IV. Quel a été l'état des arts dans cette province , depuis l'invasio
des Normands ? On joindra à la réponse une note indicative des
artistes originaires de Normandie .
V. Quel a été l'état des sciences dans cette province , depuis l'invasion
des Normands ? On joindra à la réponse une note indicative
des savans originaires de Normandie.
VI. Quel a été l'état des belles-lettres dans cette province , depuis
l'invasion des Normands ? On joindra à la réponse une note indicative
des littérateurs originaires de Normandie.
VII. L'art de faire le cidre en Normandie est-il porté à sa perfection?
Dans le cas de la négative , indiquer les moyens de perfectionnement.
VIII. Déterminer l'influence de la mer sur les terres qu'elle
avoisine , par rapport aux phénomènes météorologiques et à la végétation.
IX. Quelles sont les manufactures chimiques que l'on pourrait
établir avec avantage dans le département du Calvados , en considération
de la position physique , géographique et politique de ce
département et des ressources que présente le sol ?
X. Exposer les avantages qu'apporterait à la fabrication et au commerce
des eaux-de-vie , dans le département du Calvados , l'emploi
des appareils distillatoires usités dans les départemens méridionaux
de la France , et faire connaître quel parti on pourrait tirer du résidu
de la distillation.
XI. Qu'est- ce que la féerie ? Quelle en fut l'origine ?
XII. Quels sont les points du département , outre le territoire de
Litry , qui réunissent au plus haut degré les caractères géologiques
propres à indiquer l'existence du charbon de terre ?
XIII . Quels sont les effets de la terreur sur l'économie animale ?
XIV. Quelle est la nature du petit poisson connu à Caen , sous
lenom demontée, qui se pêche dans l'Orne , à des époques périodiques?
Les membres de l'Académie , se proposant de travailler de concert
D
50
MERCURE DE FRANCE ,
,
àun Dictionnaire des vieux mots normands encore usités dans la
province , invitent les personnes qui pourront se procurer des maté
* riaux pour cet ouvrage ,à les leur communiquer. >
MONUMENT RETROUVÉ . - Epitaphe de Jean Racine, placée
depuis un siecle dans le choeur , au-devant du
maître-aulel , près du premier pilier, à Magny-Lesssart ,
paroisse dans l'étendue de laquelle sont situées l'abbaye
de Port-Royal , détruite en 1709, et la Ferme-des-
Granges .
D. O. M.
Hic jacet nobilis vir JOHANNES RACINE , Franciæ thesauris
præfectus , regi à secretis atque à cubiculo , nec non unus èquadraginta
gallicanæ academiæ viris; quipostquàm profana tragediarum argumenta
diù cum ingenti hominum admiratione tractasset , musas tandem suas
uni Deo consecravit, omnemque ingenii vim in eo laudando contulit,
qui solus laude dignus. Cùm eum vitæ negotiorumque rationes multis
nominibus (1 ) aulæ tenerent addictum , tamen infrequenti hominume
consortioomniapietatis ac religionis officia coluit . A christianissimo
RegeLudovico magno selectus, unà cumfamiliari ipsius amico (2), fuerat,
qui res , co regnante , præclarè ac mirabiliter gestas perscriberet.
Huic intentus operi repentè in gravem æquè et diuturnum morbum
implicitus est : tandem ab hac sede miseriarum in melius domicilium
translatus , anno ætatis suæ quinquagesimo nono , qui mortem longiori
adhùe intervallo remotam valdè horruerat , ejusdem præsentis aspectum
placidâ fronte sustinuit, obiitque spe multò magis et piâ in Deum
fiduciâ erectus , quàmfractus metu . Ea jactura omnes illius amicos , &
quibus nonnulli inter regni primores eminebant , acerbissima dolore
perculit. Manavit etiam ad ipsum regem tanti viri desiderium . Fecio
modestia ejus singularis , et præcipua in hane Portûs Regii domum
benevolentia , ut in isto cemeterio piè magis quàm magnificè sepeliri
vellet, adeòque testamento cavit , ut corpus suum , juxtà piorum hominum,
quihicjacent, corpora humaretur.
Tu verò quicumque es , quem in hanc domum pietas adducit , tuce
(1) Etnon pas nobilibus , comme on lit dans presque toutes les édi
tions où ily a plus de dix altérations de ce genre dans le texte de cette
Épitaphe.
(2)Boileau-Despréaux.
SEPTEMBRE 1810. 61
pre mortalitatis adhunc aspectum recordare , et clarissimam tanti viri
memoriam precibus potiùs quàm elogiis prosequere (3).
Par M. BOILEAU -DESPRÉAUX.
L'Epitaphe qu'on vient de lire estune découverte précieuse dont
les lettres ont obligation à M. M***. Il l'a trouvée , en 1808 , parmi
les nombreuses pierres de ce genre qui recouvrent aujourd'hui toute
la surface du sol de l'Eglise de Magny- Lessart , où elles ont été transportées
lors dela destruction de Port-Royal .
Elle est rapportée tout au long dans les OEuvres de Boileau-Despréaux
, dans celles de Jean Raeine et de Racine le fils , dans le Nécrologe
de Port-Royal , et dans beaucoup d'autres livres ; mais avec
des omissions , changemens ou additions qui en altèrent la lettre et
le sens .
On croyait , dans la République des Lettres , que la pierre sur
Jaquelle était gravée cette inscription , ne subsistait plus depuis longtems.
Elle était cachée dans un lieu où il était difficile de la reconnaître
,et où les regards du vandalisme n'ont pas pénétré.
Cependant une main impie a profané le tombeau du Grand-
Homme. Tout , jusqu'aux titres et qualifications , se trouve conservé
dans l'Epitaphe , excepté ce qu'il y avait de plus essentiel..
Les mots JOHANNES RACINE ont été , non pas détériorés par le
tems , mais enlevés exprès , et détruits à l'aide d'un ciseau dont on
aperçoit encore les traces . Cette dégradation , attribuée à l'envie ou
au zèle fanatique des anti-jansénistes, a empêché de découvrir plustôt
ce précieux monument élevé par Boileau à son illustre ami.
On peut ajouter foi au texte ci-dessus . Il a été copié littéralement
et collationné sur le lieu même le 17 juin 1810 , par M. M*** , en
présence de MM. L*** et M**** , tous deux amis des lettres , et en
celle de Vital M*** , et Eugène L*** , élèves au Lycée Bonaparte ,
qui ont employé leurs jeunes mains à nétoyerl'inscription pour en
faciliter la lecture .
D'après l'indication précise qu'on vient de donner , les amateurs et
les incrédules , s'il y en a , pourront aller eux-mêmes vérifier le monument
sur place ; et comme il rappelle d'une manière touchante la
mémoire de deux des plus grands poëtes dont s'honore la France , il
serait à désirer , pour la gloire nationale , qu'on le mît dans un plus
grandjour.
(3) Le corps de Racine a été transporté à Paris , dans l'église de
Saint-Etienne-du-Mont; et il y est sans épitaphe!
Da
POLITIQUE.
On n'apprend rien sur les événemens de la guerre du
Danube , qui ait un caractère décisif. La garnison de
Rudschuk , vigoureusement pressée , fait une résistance
opiniâtre , des sorties fréquentes , et s'affaiblit même par
les moyens qu'elle déploie contre son ennemi . Sous les
murs de Schumla , chaque jour voit aussi livrer des combats
très-sanglans . Le général Langeron a rejoint le corps
russe principal avec sa division qui avait été occupée au
siége de Silistria . Des renforts considérables sont arrivés a
l'armée turque; les moyens extraordinaires réservés par la
loi de Mahomet , pour les cas où le territoire du prophète
est dans un danger imminent , ont été employés ; on a mis
en usage tout ce qui peut soutenir les courages et enflammer
les esprits . Le Grand-Seigneur paraît s'être mis à la
tête de son armée .
Depuis quelques jours les nouvelles qui parviennent de
laHongrie donneraient lieu de croire que , devant Rudschuk
, les Russes ont été forcés de céder à l'impétuosité de
l'ennemi , et qu'ils n'ont gardé leurs positions qu'en recevant
des renforts ; on ajoute qu'ils sont affaiblis par les
maladies , et que de leur côté les Serviens épuisés par l'état
de guerre qu'ils soutiennent , las de lutter contre les Turcs ,
sans éprouver le bienfait d'une meilleure organisation intérieure,
sans commerce et sans protection , aspirent au
moment où, réunis sous la domination d'une grande puissance
, ils serviront sa cause , et verront leur existence
assurée par elle .
C'est le 11 août , qu'à Orebro , le comité secret de la
diète a dû remettre au roi sa délibération sur le choix d'un
successeur au trône ; opération dont l'ordre des paysans a
demandé que , pendant cette session , la diète s'occupât
uniquement et exclusivement. Le roi doit communiquer ,
aux trois ordres réunis , la délibération , c'est-à-dire la proposition
du comité secret . On ne peut tarder à connaîtrele
voeu du comité. Il serait imprudent autant que déplacé
de désigner , à cet égard, aucune des personnes que l'on
MERCURE DE FRANCE , SEPTEMBRE 1810. 53
peut croire partager ses suffrages . La diète au surplus est
tranquille , et paraît dirigée par un excellent esprit ; elle
semble vouloir donner à l'opération importante dont elle
répond à la patrie , le cachet de la réflexion , d'une saine
politique , et , s'il se peut, de l'unanimité.
LL. MM. westphaliennes sont revenues de Hanovre à
Cassel , après avoir, en quelque sorte , présidé , sous les auspices
de la satisfaction générale , à l'organisation militaire
et administrative du pays . Une députation de Hanovre ,
chargée de supplier LL. MM . de passer dans cette ville
une partie de l'année , a été reçue avec beaucoup de bienveillance
.
A Vienne , le retour de l'Impératrice et l'amélioration
de sa santé partagent. l'attention publique , avec l'entrée
de M. de Wallis au ministère des finances : le change s'est
relevé . On attribue sur-tout ce mouvement aux projets de
réduction dans les dépenses de l'armée ; on parle en effet
de réduire l'armée active , et d'entretenir , au grand soulagement
du trésor public, une milice permanente . On parle
aussi d'un impôt extraordinaire sur les biens - fonds , et
d'un nouveau mode de contribution assise sur les productions
industrielles .
Si , comme on le voit, les événemens politiques n'offrent
que peu d'alimens à la curiosité , on suit avec un vif
intérêt, dans leurs progrès chaque jour plus sensibles , les
effets des mesures prises pour l'affranchissement du commerce
continental . Rostock , où les troupes mecklenbourgeoises
ne suffisaient pas à garantir la ligne des douanes ,
a été occupé par les troupes françaises ; à Stettin , l'ordre
estsubitemeenntt arrivé deséquestrer tous les bâtimens entrés
dans le port , sans exception , et de défendre toute exportation
jusqu'à nouvel ordre. De pareilles mesures , d'après
l'ordrede la cour de Berlin , ont dû s'exécuter dans tous les
ports prussiens . Un ukase russe contient les dispositions
les plus vigoureuses contre les fausses déclarations de neutralité
. On annonce enfin que le fameux convoi de Ténériffe
est définitivement séquestré , et que les bâtimens pourzont
s'en retourner en chargeant des marchandises russes .
Aumidi comme au nord, le commerce anglais estépié ,
suivi , saisi avec la même activité , sous quelque pavillon
qu'il se couvre , et de quelqu'autorisation qu'il se masque .
Le conseil de commerce , présidé par l'Empereur , a statué
surune foule de bâtimens ottomans et barbaresques mis
enséquestre dans les ports de Marseille , de Gênes et de
54 MERCURE DE FRANCE ,
,
Livourne comme en contravention avec les décrets de
Berlin et de Milan . Il a été prouvé que tous ces bâtimens
ont chargé à Malte , ou ont touché des îles occupées par les
Anglais. Ils présentent de faux papiers d'origine , fabriqués
à Malte , comme il s'en fabrique à Londres ; ainsi , sous le
nonr américain , comme sous celui du turc ou de l'africain ,
le négociant ou plutôt le faussaire et le contrebandier anglais
est atteint sur toutes les mers que sa nation prétend
être son exclusif domaine , et dans ces mêmes ports qu'une
arrogance dérisoire prétend tenir en état de blocus : blocus
étrange , dont l'effet est de ruiner ceux qu'il prétend protéger
, singulière garantie qui convertit en propriétés françaises
tous les bâtimens , toutes les denrées qu'elle avait
pour objet d'assurer !
Aussi écoutons des hommes impartiaux et dignes de foi ,
des négocians de Paris et de Caen, qui , récemment arrivés
d'Angleterre , décrivent les résultats de cette situation viqlente
et forcée , dans les liens de laquelle cette nation s'est
elle-même serrée avec tant d'imprudence
La banque de Londres , disent ces voyageurs , a émis
dans toute l'Angleterre une immense quantité de papiers ;
elle est de beaucoup plus forte qu'on ne le suppose à
Paris . Tout se paie enpapier; on ne voit pas une guinée
dans la circulation.
Le gouvernement fait l'impossible pour se procurer des
piastres espagnoles ; mais les gouverneurs des colonies espagnoles
s'y opposent avec le plus grand soin , et c'est à
peine si les négocians anglais peuvent parvenir à faire rentrer
leurs fonds de ces colonies , parce que les denrées qu'ils
y ont apportées , sont tombées à un très-bas prix , que les
retours ne sont pas sans dangers , que les vaisseaux de
guerre seuls peuvent se charger de ces retours , parce que
les gouverneurs espagnols envoient saisir et revendiquer
leurs piastres à bord des vaisseaux marchands.
En revanche l'Angleterre regorge de denrées ; mais cette
richesse factice n'ayant pas de débouchés assurés , de circulation
facile , s'avarie dans les mains de ses propriétaires.
Les Anglais, à tout prix et à tout hasard , ont tenté des expéditions
. Les marchandises ont changé d'entrepôts et non
pas de mains ; elles sont restées entassées sur le rocher
d'Héligoland, ou sur les transports , comme elles l'étaient
dans les magasins de Londres. L'Angleterre n'y a guère
gagné que les frais de convoi , et a donné à la France un
moyen d'occuper un plus grand nombre de côtes .
1
SEPTEMBRE 1810. 55
Les décrets de Milan et de Berlin pèsent sur l'Angleterre
, de manière à l'écraser le jour où l'on pourra aller
demander à la banque le remboursement d'un seul billet .
Elle a en quelques débouchés en Espagne , en Portugal ,
en Hollande , par la contrebande; dans le nord , par l'absence
des troupes françaises . Aujourd'hui tout est changé,
et les décrets de Berlin et de Milan atteignent leur but. Le
change est dans un mouvement de dépréciation qui peut
être rapide , et il est hors de doute que l'Angleterre doit
sous peu succomber sous le poids de sa dette , de son
papier monnaie et de son encombrement , si pourtant les
mesures du gouvernement français sont bien exécutées , et
si par-tout ses agens sont bien convaincus que les bâtimens
quiy arrivent avecdes denrées coloniales , ne viennent
pas d'Amérique ou de Tunis et de Constantinople , mais
de Malte ou de Londres .
Voici un autre témoignage non moins digne de foi :
«Le capitaine Belet , commandant le brick leNeptunus ,
arrivé le 19 août de Farsund àDieppe , y a apporté les nouvelles
suivantes : La réunion de la Hollande à la France a
porté un coup terrible à l'Angleterre , et a amené la faillite
de trois grandes manufactures de Manchester , qui occupaientplusieurs
milliers d'ouvriers ; les banques particulières
cessent leurs paiemens ou faillissent; le papier monnaie se
multiplie d'une manière effrayante , et fait craindre la banqueroute
de la banque de Londres. On regarde au reste que
cet état de choses a également pour cause la déclaration
d'indépendance des colonies espagnoles du continent de
l'Amérique , notamment de celles de la rivière de la Plata ,
où lesAnglais sont admis difficilement , et paient des frais
etdes droits qui rendent leur commerce désavantageux , et
de celles du Pérou où ils ne sont pas admis . La guerre d'Espagne
et de Portugal les ruine par ses dépenses etle nombre
d'hommes qu'elle moissonne; vingt bâtimens qui avaient
armé pour y porter un renfort de cavalerie , ont reçu contr'ordre
. D'ailleurs les têtes fermentent , l'état de crise dans
lequel se trouve l'Angleterre peut amener une révolution ,
etmême sir Francis Burdett en eût déjà fixé l'époque , s'il
se fût prononcé dans les derniers troubles: aussi beaucoup
de personnes quittent l'Angleterre pour n'y être pas témoins
d'une grande catastrophe . »
Au surplus , rienne peut faire connaître à quel point les
décrets dont il s'agit pèsent sur l'Angleterre et hâtent sa
ruine , comme le mouvement de l'opinion publique à
56 MERCURE DE FRANCE ,
Londres , quand , sur une fausse interprétation de la lettre
duministre de France à M. Armstrom , et d'un tarifd'importations
publié à la même époque dans quelques papiers ,
les Anglais se sont imaginés que les décrets de Berlin et de
Milan étaient rapportés . Ils allaient jusqu'à dire qu'ils
avaient vu ce tarif dans le Moniteur du 8 août , et il ne se
trouve pas plus dans le Moniteur du 8 que dans tous ceux
qui ont précédé et suivi. Ce fait prouve assez , sans doute ,
le besoin qu'éprouvent les Anglais de verser à tout prix ,
sur notre territoire , l'excédent des productions américaines
ou de celles de leur industrie ; on reçoit ici leur propre
aveu , et il est bon de le consigner , d'autant plus que
l'erreur n'a pas été longue .
On a vu clairement le sens de la lettre au ministre
Amstrong; on a vu que les Américains étaient contraints
par cette lettre à faire respecter leurs droits ou à risquer de
payer cher leur faiblesse , et que les rapports des décrets
de Berlin et de Milan ne seraient que la conséquence du
rapport des ordres du consul britannique : aussi bientôt la
consternation a fait place au mouvement d'une indiscrète
joie.
Le ministère cherche vainement à distraire l'attention
du public sur cet état de choses ; tantôt en annonçant que
Cadix n'a plus que 15,000 Français occupés à en faire le
siége , tantôt que nos officiers généraux dénoncent les plans
de leur illustre chef, tantôt qu'officiers et soldats désertent,
et vont offirir leurs services au lord Wellington et aux assiégés
de Cadix .
La réponse est facile : si des rapports vous parviennent
surles mouvemens de l'armée française , pourquoi, au lieude
vous repousser de Ciudad à Almeida , etau-delà de la rivière
où vous deviez tenir , n'avez-vous pas prévenu les mouve->
mens , et battu les corps qui ont marché sur vous ? Pourquoi
le général Crawford , si bien instruit , a-t-il été écrasé par le
maréchal duc d'Elchingen ? Il serait en effet commode pour
lesAnglais de lire les ordres secrets du général français , et
de recevoir à-la-fois les confidences et les services des principaux
officiers de son armée ; il serait commode que la
moitié de l'armée française servît d'espion à l'Angleterre ,
et que l'autre moitié désertât ; la guerre alors serait finie ;
voilà qui est clair , et si tel est le rêve ministériel , on ne
peut nier qu'il ne soit satisfaisant : mais iln'a qu'un inconvénient
, c'est d'être un rêve . A qui persuadera-t-on que
des officiers supérieurs qui n'ont acquis leurs grades qu'à
SEPTEMBRE 1810 . 57
force de services , de blessures , de preuves de courage , de
dévouement et de fidélité , iront demander aux Anglais le
prixdu sang versé en les combattant, lorsque le souverain
qui les a formés à son exemple , acquitte si noblement sa
dette de reconnaissance et celle de la patrie ?
Dans quelques corps auxiliaires , des Anglais qui y
avaient été admis imprudemment , ont pu rejoindre leurs
compatriotes , et ces derniers n'ont pu se méprendre sérieusement
à ce genre de désertion : mais que répondre à ce
raisonnement ? Si pour la première fois depuis qu'elle a
été appelée à ses nobles travaux , et à ce vaste héritage de
gloire qu'elle partage , l'armée française comptait quelques
déserteurs , certes les premiers seraient ces malheureux
prisonniers entassés sur des pontons , mal nourris , manquant
detout , et auxquels les offres les plus séduisantessont
faites chaque jour; mais ils restent incorruptibles ,
mais ils restent dans les fers , ou s'ils les rompent , c'est
par une de ces tentatives hardies caractéristiques du
génie etdu courage français , où l'amour du pays donne
des forces surnaturelles , et fait tenter et exécuter desprodiges
. Certes , ily a loin du généreux complot des captifsde
la Castille à un esprit de désertion .
Le Français n'a jamais été atteint de cette honteuse
maladie; comme elle naît toujours du défaut de courage ,
elle n'a jamais pu pénétrer dans nos camps . Elle y a été.
inconnue même dans les tems où la monarchie française,
laissant voir à-la-fois tous les signes de décadence , négli
geait le plus d'élever le caractère de l'homme de guerre à la
bauteur de son état , et d'entretenir en lui le principe sacré
de l'honneur et de la fidélité ; même à l'époque des revers
que l'impéritie d'une cour corrompue faisait subir à une
armée étonnée de n'être plus la même sous des chefs nouveaux
; et même dans les tems désastreux où la proscription
allait chercher , jusque sous les drapeaux , des victimes
épargnées par le fer de l'ennemi , où le père mourait sur
l'échafaud le même jour que le fils sur le champ de bataille
; où le soldat français était en bute à toutes les privations;
où il était sans paie , sans nourriture , sans vêtemens ;
elle était inconnue ! Et les Anglais en accusent aujourd'hui
les braves qu'ils ont tant de sujets de redouter , et ils y
parlent de délation et d'espionnage , pour que ces deux
accusations se soutiennent l'une par l'autre , à raison de
leur analogie connue avec le caractère français ! Assurément
l'impuissance de la haine en délire ne va pas plus loin.
1
58 MERCURE DE FRANCE ,
Au surplus , sur les affaires d'Espagne , voici les derniers
détails que donnent les papiers anglais :
«Le maréchal Masséna , disent-ils ,a fait manoeuvrer,
dans toutes les directions , des forces prodigieuses : il n'y
a pas de doute que les Français ne s'occupent sérieusement
de l'invasion duPortugal. L'armée anglaise a 27,000 hommes
réunis à l'armée portugaise , et soutenue de celle de la
Romana; les dernières dépêches de lord Wellington sont
de Célorico , le 1er de ce mois . -On a reçu en même
tems des gazettes portugaises du 3 août , et des gazettes
espagnoles du 31 juillet .
L'infanterie anglaise , sous les ordres du brigadier-général
Crawford , était portée , le 1º août, dans la vallée de
Mondego. Le général Regnier ayant fait un mouvement
avec sa division , notre cavalerie s'est portée en avant pour
surveiller l'ennemi , Le général Hill , par suite de ce mouvement
du général Regnier , s'est porté à Sarzedas , et conserve
sa communication avec le général Coles qui est à
Gerada.
La fête de S. M. l'Impératrice en a été une véritable pour
l'immense population de Paris : elle semblait s'être portée
toute entière à Versailles où les eaux ont joué ; elle est de là
redescendue à Saint-Clond , où le contraste pittoresque des
eaux et des illuminations dans le parc était dd''uunneeffffeett inexprimable.
La veille S. M. avait reçu les hommages de sa
cour : le dimanche elle a reçu ceux de la multitude innombrable
répandue dans toutes les parties du parc. L'Empereur
s'y est long-tems promené en calèche avec son auguste
épouse au pas de ses chevaux . Les acclamations les
plus vives ont partout accompagné leur marche , pendant
laquelle quelques pétitionnaires ont été accueillis avecune
touchante bonté..
S. M. l'Impératrice , entourée des dames du palais de
service , a reçu , le mercredi 29, S. Em. le cardinal Fesch ,
grand-aumônier, secrétaire-général dela Sociétématernelle.
S. Em, a présenté à S. M. la première liste des dames de
la Société maternelle , et a adressé la parole à S. M. en ces
termes :
« Madame , j'ai l'honneur de présenter à V. M. la pre-
> mière liste des mille dames qui doivent composer da
» Société maternelle.
> Conformément auxintentions de V. M. , je ne lui pré-
>> senterai l'autre partie que dans le courant du mois de
► décembre prochain.
SEPTEMBRE 1810 . 59
+
» Un grand nombre d'hommes , et même de sociétés et
faits a
> corporations , ont voulu concourir au bien que fera la
» Société. Les souscriptions se montent à plus de 600,000
fr. , ce qui , joint aux avantages que l'Empereur a
la Société , lui fournira les moyens de remplir complette-
, ment et parfaitement le but de son établissement. "
"
S. M. a daigné revêtir de son approbation la première
liste de la Société , formée de 500 noms , à la tête de
laquelle on lit ceux de S. A. I. Madame , de S. M. la reine
de Naples , de S. A. I. la princesse Pauline .
Nous terminerons par donner quelques détails sur une
chasse de S. M. Ils paraissent aussi authentiques qu'ils
seront lus avec avidité : avec quel intérêt ne suit-on pas
dans toutes les circonstances de sa vie le souverain qui ,
au moment où il se repose de ses immenses travaux , sait
encore donner même à ses délassemens un caractère d'émulation
, d'encouragement et d'utilité publique !
« Le 24 à 5 heures du matin , S. M. a chassé, dans les bois
de Meudon , un cerf qui , dans moins de deux heures , l'a
conduit jusqu'aux tailles de Rambouillet. L'Impératrice a
suivie la chasse en voiture. A7 heures et demi , le cerf était
pris.
" S. M. , en revenant , s'est arrêtée auprès de Saint-Aubin ,
et , assise sous un arbre , a causé familiérement , pendant
une heure et demie , avec deux gros fermiers des environs ,
sur l'agriculture et l'économie rurale.
A 9 heures et demie , l'Empereur ayant été rejoint par
l'Impératrice , LL. MM. sont entrées dans la manufacture
de Jouy . L'Empereur a demandé M. Oberkampft , mais il
se trouvait alors à sa manufacture d'Essone . S. M. a visité
la fabrique , et a vu avec intérêt , que les cotons des Indes
avaient été remplacés avec avantage par les cotons de
Naples ; et que cette fabrique , qui , il y a trois ans , n'employait
que des matières premières provenant des colonies ,
n'était alimentée aujourd'hui que par des produits du continent.
Le coton de Naples est préférable aux cotons du
Levant ; il remplace avantageusement les coton de Virginie
; le Fernambouc seul lui est supérieur.
» Ainsi le système injuste de l'Angleterre a produit une
révolution dans l'industrie. Bientôt le sucre de raisin suppléera
au suere des colonies , et il est probable qu'avant
trois ans , il ne se consommera en Europe qu'une très-petite
quantité de sucre des colonies ,
Les cotons de Naples et de Rome succéderent aux
60 MERCURE DE FRANCE ,
cotons d'Amérique , et le pastel et la garance remplaceront
les couleurs d'Amérique avec économie et avantage .
" S. M. l'Impératrice , quoique très-fatiguée , s'étant
levée à quatre heures du matin , a voulu visiter tous les
ateliers .
» L'Empereur étant à table , a demandé l'âge du manufacturier
Oberkampft , et apprenant qu'il avait 75 ans , a
bu à sa santé.
>>Ily a 50 ans que cet homme estimable est arrivé à Jouy
avec 50 louis ; il est riche aujourd'hui de 15 à 16 millions .
Le village de Jouy , qui n'était alors que de 400 ames , est
peuplé aujourd'hui de 2000 habitans. La fortune de
M. Oberkampft est honorable , car elle n'est le fruit ni de
la frande ni de l'intrigue .
> Le curé s'étant présenté sur le passage de l'Empereur ,
5. M. Ini a demandé si M. Oberkampft faisait du bien dans
le village ; beaucoup de bien , a répondu le curé , car il
nourrit tous les pauvres . On a remarqué que S. M. a
répondu : En ce cas , il est le véritable seigneur de Jouy. "
:
PARIS .
Undécret impérial accorde 200 mille francs d'encouragement
aux douze établissemens qui auront fourni le plus
de sucre de raisin .
-Un autre décret détermine les numéros dans lesquels
les régimens hollandais de différentes armes prendront
rang dans l'armée française .
-Une partie de la Garde royale de Hollande est arrivée
àParis mercredi ; elle est magnifique ; elle a été accueillie
avec un vif empressement , et magnifiquement traitée par
la Garde impériale dont elle fait désormais partie . Elle
paraîtra à la parade , qui aura lieu dimanche prochain , au
palais des Tuileries .
-Un arrêté du préfet de la Seine ordonne l'inscription
au registre de la conscription pour 1811 , de tous les jeunes
gens nés depuis le 1 janvier 1791, jusqu'au 31 décembre
exclusivement ..
- La seconde Classe de l'Institut tiendra , mercredi
prochain 5 septembre , sa séance publique annuelle pour
la réception de MM. L. Lemercier et de Saintange .
-La 4ª Classe de l'Institut a nommé le célèbre maître
Paësiello , actuellement maître de chapelle de S. M. le roį
SEPTEMBRE 1810. 61
deNaples , à la place d'associé correspondant , vacante par
la mort d'Haydn .
- - M. le baron de Dreyer , ministre de Danemarek en
France , l'un des hommes qui ont fourni une plus longue
carrière diplomatique , vient de mourir des suites de l'opé
ration de la pierre .
- M. le baron de Menou , qui avait succédé au général
Baraguay-d'Hilliers au gouvernementde Venise , est mort
dans cette résidence. Le général Daurier a pris le come
mandement de la cité .
- M. Deguerle , censeur au Lycée impérial , va faire
paraître incessamment sa traduction en prose de l'Enéide ..
ANNONCES .
Tome seconddu Précisde la Géographie universelle , ou Description
de toutes les parties du monde , sur un plan nouveau , d'après les
grandes divisions naturelles du globe ; précédée de l'histoire et de
la théorie générale de la Géographie , etc.; par M. Malte-Brun. Cinq
forts volumes in-8° , imprimés en grand format , sur beaux caractères
neufs de philosophie , et papier superfin d'Auvergne ; avec un
atlas de 24 Cartes géographiques coloriées , format in-folio ; ces
Cartes , dirigées par l'auteur , sont dessinées par MM. Lapie et Poirson
, gravées par d'habiles artistes , et coloriées avec grand soin.
Ce tome II , de 670 pages in-8º , comprend la théorie générale de
laGéographie mathématique , physique et politique , et des tableaux
synoptiques , analytiques et élémentaires , avec 4 planches gravées
en taille-douce. Prix , 8 francs broché , pris à Paris , et 10 fr . 25 cent.
'franc de port. Le tome Ier et l'atlas coûtent 30 francs , pris à Paris ,
dont 6 francs à valoir sur le dernier volume , et 32 fr . 50 cent. franc
de port. Le prix de l'ouvrage complet (en 5 forts volumes in- 8º avee
atlas de 24 Cartes coloriées ) est fixé à 52 francs; en papier vélin , le
prix est double. Les tomes III et IV seront publiés ensemble et sous
peu. Onne vend séparément aucune partie de cet ouvrage . A Paris ,
chez F. Buisson , libraire- éditeur , rue Gilles-Coeur , nº 10. Од
affranchit l'argent et la lettre d'avis .
Provès-criminel en faux , instruit par la cour spéciale de Paris ,
contre Jean-Front Herbelin jeune , notaire à Paris ; Anne-Urbain
Bourget , notaire à Passy; et Jean-Frédéric Tonniges , ancien né
gociant de Dantzick.
62 MERCURE DE FRANCE ,
Ilparaît en ce moment un volume in-8° , caractère cicéro nou in=
terligné , de 40 lignes à la page , contenant : l'Acte d'accusation , le
réquisitoire prononcé les rer , 2, 3 , 4 et 5 août 1810 , par M. le procureur-
général impérial , et l'arrêt . Prix , avec l'Acte d'accusation
et l'arrêt , 5 fr . , et 6 fr. 50 cent. frane de port . Je réquisitoire
seul , sans l'Acte d'accusation ni l'arrêt , 4 fr . , et 5 fr . frane de port.
-
Un autre volume paraitra incessamment ; il renfermera les débats
et les discours des défenseurs . Le prix de ce second volume , de 6
à 700 pages , sera de 6 fr. pour les personnes qui se feront inserire
d'ici au 20 septembre , et de 7 fr. passé ce terme . A Paris , chez
Patris et compagnie , imprimeurs-libraires , rue de la Colombe en
lá Cité , nº 4 .
La Famille du duo de Popoli, Mémoires de M. de Cantelmo son
frère , publiés par Lady-Mary Hamilton. Deux vol. in- 12 , brochés .
Prix , 4 francs , et 5 fr . franc de port. A Paris , chez Ant. -Aug.
Renouard , libraire rue Saint-André-des-Arcs , nº 55 ; et chez
P. Didot l'ainé , rue du Pont-de-Lodi .
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Théorie nouvelle et raisonnée du participe français , où l'on donne
lasolutionde toutes les difficultés , d'après un seul principe , appuyé
d'une foule d'exemples , puisés dans nos meilleurs auteurs , et rangés ,
lorsque la clarté l'exige , par ordre alphabétique ; par Bescher , maitre
d'étude au Lycée impérial..- Prix , 2 fr. , et 2 fr. 50 cent. franc de
port. Chez Arthus-Bertrand , libraire , rue Hautefeuille , nº 23 .
Morceaux choisis de Bossuet , ou Recueil des passages de cet écrivain
, les meilleurs sous le rapport du style et de la morale ; ouvrage
propre à former le coeur et le goût de la jeunesse . Unvol . in- 12 ,
fig. , jolie édition. Prix broché , 2 fr. 50 cent. , et 3 fr. 50 cent. frane
deport.
Le même , de format in-18 , jolie édition , fig . Prix broché , i fr .
50 cent. , et 2 fr. 25 cent. franc de port. Chez Belin fils , libraire ,
quai des Augustins , nº 55 ; et chez Arthus-Bertrand , libraire , rue
Hautefeuille , nº 23 .
Artaxerce , tragédie en cinq actes et en vers , imitée de Métastase ,
parAlexandre de la Ville , représentée pour la première fois sur le
grand théâtre de Bordeaux , le 3 juillet 1810. Seconde édition , revue
et corrigée. In-8°. Prix , I fr. 50 c. , et 1 fr. 60 c. franc de port. A
Bordeaux , chez Lawalle jeune , imprimeur-libraire , allée de Tourny,
nº 20; et à Paris , chez Blanchard et comp. , libraires , Palais-Royal ,
galeriede bois , nº 249.
SEPTEMBRE 1810. 63
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des Enfans , contenant : 10 les vingt-six lettres de l'alphabet ; 2º des
mots et petites phrases pour faire distinguer les syllabes ; 3º l'explica .
tion des 26 gravures ; 4º des petites histoires et des contes ; 5º quelques
fables ; 6º des règles de ponctuation; 7º les quatres règles ,
8. les chiffres romains et arabes ; 9º des modèles d'écriture gravés , et
des exemples formés des pensées morales. Nouvelle édition . Un vol.
in - 12 . Prix , 75 c.; colorié , I fr.; franc de port , 25 c. de plus sur
chaque prix. Chez Lebel et Guitel , libraires , rue des Prêtres-Saint-
Germain- l'Auxerrois , nº 27.
Le Nouveau Furgole , ou Traité des Testamens , des donations
entre vifs et de toutes autres dispositions à titre gratuit, mis en rapport
avec les principes du Code Napoléon , et dans lequel la théorie
se trouve étayée des arrêts de la cour de cassation et appliquée à des
formules générales, etc.; par M. A. T. Desquiron , jurisconsulte ,
auteur de l'Esprit des Institutes , etc. , membre de l'Académie des
sciences d'Erfurt , etc. Deux forts vol. in-40. Prix 36 fr . , franc de
port. AuxArchives du Droitfrançais , chez Clament frères .
Mémoire, ou Observations sur l'opinion en vertu de laquellelejury
institué par S. M. l'Empereur et Roi , propose de décerner un prix à
M. Coray, à l'exclusion du traité de la chasse de Xénophon , et du
Thucydide grec , latin , français , de J. B. Gail; accompagnéesde
remarques critiques , sur Thucydide , Xenophon , Hippocrate etautres
auteurs; par J. B. Gail. Un vol in-4°.
La forme de cet ouvrage est telle que même les gens du monde
pourront apprécier la réclamation. ( Nous en rendrons compte. )
Decimi Junii Juvenalis satiræ , ad codices parisinos recensitæ; lec
tionum varietate et commentario perpetuo illustratæ. A Nic. Lud.
Achaintre. Accedunt Hadr . et C. Valesiorum notæ adhuc ineditæ .
Deux vol. in-8°. Prix , 18 fr. , et 21 fr. franc de port. Chez Firmin
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l'émulation; 2º des fables allégoriques pour porter lesjeunesgens à la
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64 MERCURE DE FRANCE , SEPTEMBRE 1810.
Chez Delacour , imprimeur-libraire , rue J.-J. Rousseau , nº 14 ,
vis-à- vis la grande porte.
Nota. Cet ouvrage a été mal-à-propos annoncé sous letitre de
Nouveau Théâtre de Séraphin ; je me suis empressé , en m'en rendant
éditeur , de l'annoncer sous son véritable titre , afin qu'il ne se trouve
pas confondu avec un ouvrage intitulé , Théâtre de Séraphin .
OEuvres de Lesage et Prévost . Nouvelle édition , imprimée sur
beau carré d'Auvergne , et ornée de cent- dix figures , 55 vol . in- 8 ° .
Cette collection sera publiée par livraisons . Chaque livraison sera
composée de quatre volumes , excepté la dernière qui ne sera que de
trois . La première a paru le rer juillet , la seconde vient de paraître ,
et les autres suivront régulièrement de mois en mois. Prix de chaque
livraison , papier fin , 24 fr .; papier vélin , 48 fr. Chez H. Nicolle
rue de Seine , nº 12 ; Garnerý , même rue , n ° 6 ; et chez Leblanc ,
cour Abbatiale , nº 1 .
Les rre et 2e livraisons , contiennent : le Diable Boîteux , l'Entretien
des Cheminées de Madrid , les Béquilles du Diable Boîteux , une
Journée des Parques , Gilblas , et les Aventures du chevalier de Beauchène
, Guzman d'Alfarache , le Bachelier de Salamanque , et le rer
volume de Roland l'Amoureux.
Philibert , ou les Amis d'enfance , traduit de l'allemand , de Kotzebue
, par M. Breton , traducteur des romans , contes et mélanges du
même auteur. Deux vol. in-1a. Prix , 4 fr . , et 5 fr. franc de port .
Chez J. Chaumerot, libraire , Palais- Royal , galeries de bois , nº 188 ;
et chez Chaumerot , jeune , libraire , passage Feydeau , nº 24.
rence
Avis aux Amateurs de poésie latine .
Depuis que nous avons annoncé la traduction en vers latins de
Daphnis et Chloé , par M. Petit-Radel , le traducteur a reçu deFlole
complément du livre premier , qui forme une addition de
deux cents vers environ. Ceux qui ont acheté son ouvrage peuvent se
présenter chez M. Agasse , libraire , rue des Poitevins , où ils rece
vrontgratis un carton et une demi-feuille d'impression pour le compléter.
L'ouvrage coûte4 fr. , broché. Chez Arthus-Bertrand , libraire ,
rue Hautefeuille , nº 23 .
MUSIQUE . - Hommage à S. M. Marie- Louise , arehiduchesse
d'Autriche , Impératrice des Français , et Reine d'Italie. Divertissement
pour le forté-piano , composé par Holaind , professeur. Prix , 4 fr .
Chez l'Auteur , rue de Vaugirard , derrière le Théâtre de l'Odéon ,
nº 15 ; et aux adresses ordinaires .
N. B. Ce divertissement peut aussi s'exécuter sur la harpe.
ERRATA pour le dernier No.
Page479, ligne 15 , qui s'est plus, lisez : qui s'est plu.
TABLE
DEP
MERCURE
DE FRANCE.
5.
cene
N° CCCCLXXVII.-Samedi 8 Septem . 1810 .
POÉSIE.
NEPTUNE ET LA TAMISE ,
Vers sur le Mariage de LL. MM. II. et RR.
.
Sur l'antique Océan , au milieu des deuxmondes ,
En un palais d'azur , le roi des mers profondes
Tient sa cour , entouré des déesses , des dieux ,
De son liquide empire appuis chers à ses yeux.
De-là , laissant errer son immortelle vue ,
Il aime à contempler la fougue et l'étendue
De ses flots écumeux qui ceignent l'univers ,
Et l'hommage bruyant de cent fleuves divers ,
Qui , loin des régions que leur cours rend fécondes ,
Lui portent à l'envi le tribut de leurs ondes.
Naguère , en recevant ces humides vassaux
Dont le concours ajoute à l'éclat de ses eaux ,
Ce Tibre si célèbre , et plus heureux encore
Du nom , du nouveau nom dontRome se décore ,
Cet immenseDanube , après de longs travaux
Souriant aux douceurs d'un illustre repos ,
Ce Rhin , qui s'applaudit que sa rive guerrière
Soit le noeud des Etats et non plus leur barrière ,
E
66 MERCURE DE FRANCE ,
Et cet Escaut , si fier du canal fastueux
Qui prolonge le cours de ses flots tortueux ,
Il vit au milieu d'eux s'avancer la Tamise :
Ce fleuve , qui de l'ile à ses rives soumise
S'élançait autrefois en bondissant d'orgueil ,
Maintenant abattu , triste , couvert de deuil ,
Paraissait ne se rendre au trône de Neptune
Que pour lui confier une grande infortune .
« D'où vient , lui dit le Dieu , cette sombre douleur
Qui sur tes traits flétris imprime la pâleur ?
Ton Albion , objet de mes bontés constantes
Fait voguer sur mes eaux des flottes si puissantes
Et si loin de son nom y porte l'ascendant
Qu'il semble qu'en ses mains ait passé mon trident ;
Et cet excès d'honneur ne cause plus ta joie !
De quelque adversité Londre est- elle la proie ?
Le tonnerre , contre elle envoyant ses carreaux ,
A-t-il détruit ses ports , brisé ses arsenaux ? »
• O Dieu des mers , s'écrie aussitôt la Tamise ,
Ma tristesse peut-elle exciter ta surprise ?
N'entends -tu pas ces chants partis des bords français ? »
*Eh bien! ces chants heureux , c'est le cri deš succès ,
DitNeptune . Depuis qu'en ses mains souveraines
Le Grand NAPOLÉON de l'Etat prit les rênes ,
Et portant son tonnerre en des climats lointains,
De la France étendue éleva les destins ,
Les transports qu'ont produits tant de faits héroïques
Ont dû t'accoutumer au bruit de ces cantiques.
Mais ton ile. » .... « Ah ! poursuit le fleuve en frémissant,
Cen'est plus des combats le noble et fier accent ;
Ce sont des chants d'amour , de paix et d'hyménée.
De myrtes , de lauriers la tête couronnée ,
L'heureux NAPOLÉON , comme sous ses drapeaux
Habile dans sa cour , actif dans son repos ,
S'unit , pour affermir les droits de sa puissance ,
Au plus grand des rivaux que dompta sa vaillance .
Chaque fille de rois , dans le fond de son coeur ,
Briguait l'honneur si beau de plaire à leur vainqueur.
Par toutes ses vertus ,plus que par sa paissance ,
La touchante LOUISE obtint la préférence .
Le Grand NAPOLÉON , de cette même voix
SEPTEMBRE 1810 . 67
Dont le son conquérant triompha tant de fois ,
L'appelle sur ce trône où le plaça la gloire :
Il semble lui prêter le char de la victoire ,
1
Tant sa marche a de pompe , et tant sur son chemin
Eclatent les transports du Français , du Germain,
Qui, des luttes de Mars long- tems la triste proie ,
Restent encor rivaux, mais d'amour et de joie !
Vienne , son lieu natal et long- tems son séjour ,
De la perdre à jamais s'applaudit sans détour ;
Le Danube en bondit sur les bords qu'il inonde ,
Heureux de la céder pour le bonheur du monde!
Elle arrive , au milieu de ces tributs divers ,
Dans ces murs devenus maîtres de l'univers :
Elle arrive , l'orgueil de sonnouvel empire ;
Elle montre ses traits où la bonté respire ,
Son maintien à-la- fois majestueux et doux ,
Et , recevant la main d'un invincible époux ,
Elle offre , sous ce dais que le laurier ombrage ,
La beauté , la vertu s'alliant au courage.
Pourrais -je ne pas voir d'un regard douloureux
NAPOLÉON former ces politiques noeuds ?
Il faut m'en alarmer plus que de ses conquêtes.
Ces exploits toujours grands , ces palmes toujours prêtes
Sans doute , de l'Europe amenant l'union ,
D'y régner par le trouble empêchaient Albion ;
Mais de notre ennemi la puissance suprême
Devait , soumise au sort , finir avec lui-même ,
Telle que le torrent par l'orage amassé ,
Et qui n'existe plus quand l'orage a passé ;
Et mon peuple en secret conservait l'espérance
De reprendre l'Europe et la terre à la France ;
Ou du moins d'en armer encor les nations ,
De souffler dans les cours l'esprit des factions ,
Etd'attiser le feu des guerres renaissantes
Qui rendent d'Albion les flottes si puissantes.
Vain espoir aujourd'hui que d'un hymen altier
NAPOLÉON attend un fils , un héritier ,
Qui,pleinde ses leçons et sa vivante image ,
D'un père si fameux perpétuera l'ouvrage.
Si la terre est unie , Albion doit périr !
Hélas! à quels moyens peut-elle recourir
۱
E2
68 MERCURE DE FRANCE ,
1
1
Contreuncolosse immense et de force etde gloire ,
Que soutient chaque jour la main de la victoire ,
Etque celledes ans aspire à conserver
Dans le filsdu héros qui seul sut l'élever ?
Unjourde tous les deux la valeur renommée
Vieudra surAlbion lancer l'Europe armée ,
De ce poids formidable écraser nos vaisseaux ,
Au sceptre de la terre unir celui des eaux ,
Et, des peuples amis maitresse universelle ,
Assurer tous les biens d'une paix éternelle.
OSeine , fleuve heureux ! fleuve , l'amour du ciel!
Odestin aussi beau que le mien est cruel !
Oui, de tes dons , Neptune , obtenant mille preuves ,
Je roulais dès long-tems souveraine des fleuves ;
LaSeine recevra ce titre glorieux!
Tandis que , déployant leur tristesse à mes yeux ,
Mes peuples grossiront ,jouets du sort des arines ,
Mes échos de leurs cris , thes ondes de leurs larmes;
Lorsque dans Londre enfin , sur ces illustres bords
Où s'épanchaitmon onde au milieu des trésors ,
Je ne trouverai plus qu'une ville éclipsée
Sous les lambeaux honteuxde sa grandeur passée ,
CetteSeine verra la superbe eité ,
Que son cours à flots purs répète avec fierté ,
Joignant sur les débris des haines étouffées
Lapompe des beaux-arts à l'éclat des trophées ,
Environnantde ponts , de palais , de canaux
Les colonnes de Mars et les arcs triomphaux ,
Grâces à l'ascendant du règne d'un grand homme ,
Offrirune autre Athène , une seconde Rome;
Etsesbords devenir , pour comble de l'honneur ,
Les lieux d'où partiront les torrens de bonheur
Qu'aux peuples , rassemblés sous la plus douce chaîne ,
Versera chaque jour la jeune souveraine ,
Qui, dansNAPOLÉON trouvant encorTitus ,
Voudra d'un tel époux seconder les vertus:
Tels seront les effets d'un si grandhyménée.
N'ai-je pas , dieu des mers , droit d'en être indignée ,
Puisque , ces noeuds chéris , alliant sans retour
L'empire de la force et celui de l'amour ,
Ils vont commela gloire et lapaix de la terre,
SEPTEMBRE 1810 . 69
Eterniser l'affront de la triste Angleterre ?
Neptune , si tu plains la crainte et la douleur
D'un fleuve que toujours honora ta faveur ,
Lance tes aquilons , déchaîne tes tempêtes;
Etouffe dans leur bruit ces chants d'hymen , de fêtes ,
Et prouve aux nations que l'empire des mers
Dumoins ne répond pas à leurs joyeux concerts . >>
Neptune alors reprend : « Qui , moi ! servir ta rage ?
Non .... à NAPOLÉON j'aime mieux rendre hommage ,
Mes yeux s'ouvrent enfin. Depuis que ses exploits
Portèrent ce vainqueur sur le trône des rois ,
Tout de ton peuple , objet de sa trop juste haine ,
Ordonna de prévoir la ruine prochaine :
Albion tomberait sous ses coups valeureux,
Quand jamais de l'hymen il n'eût formé les nouds.
Il est vrai que , d'un fils promettant la naissance ,
Sonnouvel hyménée étendra sa puissance ,
Et d'un sceau plus certain marquera tes revers :
Mais cède noblement avec tout l'univers ;
Courbe- toi , comme lui , dans tes grottes profondes.
J'ai laissé tes vaisseaux dominer sur mes ondes ,
Tant quej'ai cru leur gloire utile au genre humain ;
Mais puisque sonbonheur dépend d'une autre main,
-Puisqu'il règne unhéros , que tout sert et seconde ,
Qui seul saura bientôt donner la paix au monde ,
Etde tous ses travaux entretenir le fruit ,
Sur ce grand intérêt maintenant mieux instruit ,
Je cessede prêter mon appui tutélaire
Ates peuples qu'anime un sentiment contraire ,
Et ne m'attache plus qu'au monarque indompté
Quipromet aux mortels tant de prosperité.
De baigner ses Etats mon empire s'honore ;
Loinde remplir l'espoir que tu formes encore ,
J'ordonne à unes échos de redire les chants
Quicélèbrent ses noeuds par des sons si touchans.
Ses noeuds seront de biens une moisson nombreuse ;
Qu'il soit heureux le chefquirend la terre heureuse ,
Et,pour combler les voeux des peuples satisfaits ,
Que ses jours en durée égalent ses bienfaits !
2
LEGOUVÉ.
70 MERCURE DE FRANCE ,
ENIGME .
TOUJOURS dans la même attitude ,
Et d'exacte similitude ,
Les pieds en bas , la tête en l'air ,
Mon frère et moi sommes de pair :
Nous conservons la même longitude ;
Nous conservons la même latitude .
Nous avons grand nombre d'enfans :
Pour les unir à nous on nous perce les flancs.
Entre mon frère et moi jamais de préséance ;
Nous nous tenons à très -peu de distance ;
Si nous voulions plus près nous approcher ,
Nos enfans seraient là pour nous empêcher.
Loin d'être comme nous sur une même ligne ,
Ils observent entr'eux une distance insigne.
Quoiqu'on foule aux pieds les derniers ,
Et qu'on paraisse avoir pour les premiers
Bien plus d'égards ; aucun d'eux ne s'expose
Amontrer de l'orgueil , et c'est à juste cause ;
Car tel se trouve au premier rang placé ,
Quipeut au dernier rang se trouver renversé.
S ........
LOGOGRIPHE .
Je suis l'effet de la magie
Des grâces ou de la beauté.
Si mon second pied m'est ôté
Alors j'occupe un rang parmi ceux dont la vie
Jadis était vouée à la religion .
Retranche mon premier ainsi que mon second ,
Pour attaquer et pour défendre même ,
Ami lecteur , je deviens bon .
(
Outremes deux premiers , ôte encor mon quatrième
Sans moi tu ne peux vivre. Enfin mon penultième ,
Joint avec mon dernier, composent un pronom.
NAR..... , département de l'Aude
SEPTEMBRE 1810 .
71
CHARADE .
Mon premier suppose un second ,
Mondernier doit au moins contenir trois ou quatre ;
Mon entier est un furibond
Qu'anime l'ardeur de se battre .
S........
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE
insérés dans le dernier Numéro .
Le mot de l'Enigme du dernier Numéro est Tapis-de-Pied.
Celui du Logogriphe est Aéronaute, dans lequel on trouve , ane ,
taure , Var , Orne , Tarn , Eure , Tanaro , Arno , Rouen , rave ,
troëne , rue , aune ou verne , nature , rat , or , eau , arène , trône, rue,
route, ver , taon , rateau , van , roue , urne, vertet nuée.
Celui de la Charade est Mercure.
LITTÉRATURE ET BEAUX-ARTS.
ESSAI SUR LA NATURE DE L'HOMME , ou le Philosophe
aveugle qui cherche , dans le champ de l'obscurité et
des doutes , les vérités qui regardent son ètre ; par
M. l'ex-marquis JEAN-BAPTISTE de RANGONI , de Marseille
, originaire de Modène. Un vol . in-8° . A
Florence , de l'Imprimerie impériale.
-
Je n'ai jamais douté que mes confrères les animaux à
deux pieds sans plume , n'eussent une ame , et que plusieurs
même n'eussent beaucoup d'esprit'; je suis trèsconvaincu
qu'il existe une cause première qui ne ressemble
à rien de ce que je connais, et dont la puissance
imprime le mouvement , la vie , l'ordre à ces innombrables
enfans de la nature dont les uns sont condamnés
à l'inertie , les autres ont la faculté de végéter , quelquesuns
celle de sentir , et les mieux partagés , le don
de végéter , de sentir et de penser. Mais si vous me
demandez quelle est l'essence de cette cause souveraine
dont la volonté et l'action règlent l'Univers ; quel est le
principe qui fait qu'un Lapon sous sa hutte , et un docteur
sous sa fourrure , s'occupent à méditer , l'un sur
l'art de perfectionner ses instrumens pour pêcher la
baleine et en boire l'huile , l'autre sur les moyens de
serrer ses argumens pour mieux enlacer son adversaire
j'imiterai la prudence de Simonide qui , prié de dire ce
qu'il pensait de Dieu , demanda un jour, puis deux , puis
trois , et déclara enfin qu'il n'en savait rien ; je vous dirai
que ma nature est trop bornée pour satisfaire votre
curiosité , et qu'il n'est ni degré ni fourrure de quelqu'université
que ce soit , qui puissent me rendre plus
savant.
Interrogez , en effet, tous ces beaux génies des tems
passés et des tems présens , tous ces fameux philosophes
qui ont essayé de pénétrer dans les profondeurs de la
2
MERCURE DE FRANCE , SEPTEMBRE 1810. 73
métaphysique , et qui dissertent si savamment sur l'essence
de Dieu , celle de l'ame, les opérations de l'esprit ,
et tant d'autres nobles sujets dont le secret fera éternellement
le désespoir de notre insatiable curiosité , que
vous diront-ils ? L'un vous enseignera que l'ame est une
substance aérienne très-subtile , un souffle , un simulacre
léger , une entéléchie , une quintessence , une harmonie.
Platon vous affirmera que si l'ame n'est pas un petit dieu,
c'est au moins une petite portion de la divinité , qui est
venue se loger dans votre corps , comme une liqueur spiritueuse
se loge dans un flacon , et qu'elle se réunira au
grand être , dès que le flacon sera cassé. Thalès en fera
un point éternellement mouvant , et tenant de lui-même
la faculté de se mouvoir, Saint Thomas divisera votre
ame en trois parties , la nutritive , l'augmentative et la
végétative , et de ces trois ames vous composera une forme
subsistante par elle-même , qui aura une mémoire spirituelle
pour les objets spirituels , et une mémoire corporelle
pour les objets corporels .
Ceux-ci vous assureront que l'ame est sempiternelle
de sa nature , qu'elle n'a jamais eu de commencement ,
et qu'elle n'aura jamais de fin: ceux-là , qu'elle a eu un
commencement , et que Dieu prend la peine de créer une
ame toutes les fois qu'un homme se donne le plaisir de
créer un nouvel homme . Nos doctes philosophes ne s'entendent
pas davantage sur l'essence et les attributs de
Dieu . Tantôt il vous déclareront qu'il n'existe dans la
nature qu'un seul être , et que la matière et l'esprit sont
deux modalités , deux qualités , dont il s'accommode
également bien. Tantôt ils vous assureront qu'il est seul
éternel , et que la matière est un produit de sa volonté.
Tantôt ils lui donneront un corps et vous le peindront
assis sur un trône , avec une grande barbe blanche , et
faisant avec ses foudres , des expériences d'électricité,
Nul docteur ne sortira des idées petites , étroites , puériles ,
dans lesquelles la faiblesse de notre nature nous enferme
invinciblement . De tout cela que faut-il conclure ? que
le véritable titre à donner à un livre de métaphysique ,
şerait peut-être : Ignorances .
M. de Rangoni n'en disconvient pas , et rien n'est
74 MERCURE DE FRANCE ,
plus judicieux que cette réflexion par laquelle il commence
son ouvrage : « L'homme ne devrait jamais en-
>> treprendre de sonder les profondeurs de l'essence
>> divine , et encore moins se flatter de pénétrer dans le
>>mystère de la création ; car , quelque confiance qu'il
>> ait en ses propres lumières , il devrait sentir combien
>>il est absurde qu'une créature finie prétende connaître
>>la nature d'un être infini et les effets de sa puissance .
>> Ne serait-il pas plus utile et plus glorieux pour lui
» qu'au lieu de perdre son tems à de vaines recherches ,
>>il sebornât à adorer des mystères qu'il ne saurait appro-
>> fondir , et s'appliquât à mieux se connaître lui-même ?
>> J'avoue qu'en voulant traiter ces matières , je m'expose
>> au même reproche : mais au moins le titre modeste
>> que j'ai donné à mes réflexions en justifiant mon in-
>> tention , prouvent assez que je reconnais mon insuffi-
>>> sance . »
,
Voilà donc une question bien décidée. Si vous lisez
un livre de métaphysique , ce sera pour vous amuser et
non pour vous instruire ; vous occuperez votre curiosité,
mais vous n'augmenterez pas d'un point vos connaissances
. Vous marcherez à tâtons dans le champ du
doute , comme dit fort bien M. Rangoni ; vous pourrez
apercevoir de tems en tems quelques lueurs fugitives ,
mais vous n'en marcherez pas moins dans l'obscurité ,
et l'unique avantage de vos recherches sera de vous pénétrer
de la faiblesse de votre intelligence , et de vous
convaincre , de plus en plus , qu'un aveugle-né ne doit
pas raisonner des couleurs . Je ne sais point s'il y a des
raisonneurs , des savans , des métaphysiciens parmi nos
confrères les éléphans , les singes et les castors ; mais il
me semble que s'ils entreprenaient , à l'aide de leurs
seules facultés végétative et sensitive , de disserter sur la
faculté pensante qui distingue l'homme , ils courraient
risque de raisonner comme nos docteurs lorsqu'ils se
proposent d'expliquer les facultés de Dieu .
Il est probable que nous ne tenons qu'un rang trèssubordonné
dans l'échelle des êtres , et qu'au-dessus
de nous il en est pour lesquels la plupart des mystères
qui confondent notre intelligence , ne sont qu'un jeu; il
SEPTEMBRE 1810. 65
estvraisemblable qu'au-dessus d'eux il en existe encorę
de plus accomplis , et qu'ainsi la perfection s'élève et
croît de rang en rang , jusqu'à la cause suprême et première
qui ordonne et règle tout. Qui m'assurera que ces
mondes jetés dans l'espace , et dont la vue confond mon
imagination , parce que mon imagination est celle d'un
être très-borné , ne sont pas eux-mêmes un ouvrage
d'un ordre inférieur , comme une ville est l'ouvrage des
hommes ; et qu'au-delà de ces mondes , il n'en existe pas
d'autres d'une nature mille fois plus étonnante ?
N'est- ce pas d'ailleurs une assez honnête condition
que d'être placés au premier rang , dans l'ordre des
créatures qui occupent notre modeste séjour? J'ai toujours
pensé que nous devions tenir très-fidélement à
notre qualité de roi , et je ne comprends pas par quelle
abnégation de tout sentiment de dignité , il s'est trouvé
de prétendus philosophes qui ont voulu nous ravaler au
niveau des bêtes , et nous donner pour ancêtres un
papion ou un ourang-outang . Je sais que nous avons
dans la nature un certain nombre de confrères volant ,
nageant , courant , rampant , qui boivent , mangent , digèrent
, dorment , s'éveillent , et se reproduisent comme
nous ; je vois que plusieurs d'entr'eux ont des sensations ,
des idées , et combinent quelques opérations; que l'araignée
tend sa toile pour prendre des mouches , que le fourmilion
creuse son cône pour dévorer des fourmis , que
le renard invente mille ruses pour saisir sa proie. Mais
je vois aussi qu'aucun de ces confrères n'est capable de
raisonner comme un professeur , de pérorer comme un
avocat , encore bien moins d'écrire un livre de métaphysique
; cette observation me console , et je me dis fièrement
: je suis d'une nature fort supérieure à mes frères
les animaux .
1
C'est aussi l'opinion de M. de Rangoni. Loin de chercher
à rabaisser la nature de l'homine , toutes ses idées
tendent à l'élever ; il en fait une créature distincte , séparée
de toutes les autres , et paraît plus disposé à le
rapprocher de la divinité qu'à le confondre avec les animaux
, et c'est sur-tout dans nos obligations morales
qu'il trouve les preuves d'une nature élevée et d'une des-
1
76 MERCURE DE FRANCE ,
tination supérieure : idée grande , profonde , et vraiment
philosophique .
Si M. de Rangoni ne veut point que l'on confonde
l'homme avec les animaux , on conçoit qu'à plus forte
raison , il ne veut pas qu'on en fasse une simple machine
, un automate condamné à obéir à l'action d'une
force aveugle et nécessaire. Il établit qu'au-dessus de
tous les mondes que nous connaissons , il existe une
cause intelligente et suprême dont la puissance ne connaît
pas de bornes. Il soutient que la matière est par
elle-même incapable d'action ; qu'elle reçoit le mouvement
d'un principe simple et immatériel doué de force
et de volonté . C'est ce principe qui dispose et combine
les élémens de la matière et les coordonne d'une manière
appropriée à leur destination. Or , cette coordination
produit les germes , et les germes en se développant , en
assimilant à leur substance les parties de la matière qui
leur conviennent , forment les corps organisés .
Mais , de même qu'il y a trois différentes classes de
créatures vivantes et organisées , savoir : les plantes , les
animaux et l'homme , il y a aussi trois genres de principes
, le végétatif, le sensitif et l'intelligent. Le végétatif
appartient aux plantes ; c'est lui qui règle leur mécanisme
, opère le développement de leurs germes , favorise
et seconde leur accroissement; il est l'ame unique
qui préside au règne végétal. Combiné avec les deux
autres principes , ses fonctions consistent à leur transmettre
les impressions physiques .
Le principe sensitif est moins borné dans ses attributions
. C'est lui qui rend les animaux capables de sentiment
et d'idées , et par conséquent susceptible de
plaisir et de douleur. Il a besoin, dans les animaux ,
d'être uni au principe végétatif , parce que cette classe
d'êtres a deux fonctions à remplir , vivre et sentir. Mais
lanature du principe sensitifest beaucoup moins étendue
que celle du principe intelligent. Il ne conçoit , ni ne
raisonne , il n'a pas même d'idées distinctes ; il a seulement
des idées confuses , dont le retour ne produit
jamais la réminiscence . Il n'est donc capable ni de vices ,
ni de vertus ; il n'y a pour lui ni passé, ni avenir; il ne
SEPTEMBRE 1810.
77
connaît que le présent. Quant à l'homme , objet d'une
prédilection particulière , plus libéralement partagé que
toutes les créatures qui l'environnent , il jouit , non-seulement
du principe végétatifet sensitif, mais du principe
intelligent , c'est-à-dire qu'il conçoit , juge , raisonne
, analyse , et dispose à son gré de ses facultés .
Ces trois principes sont la base , le fondement de tout
le système de M. de Rangoni. Mais ce n'est pas assez
de proposer un système , il faut encore l'établir sur
des raisons probables. Le lecteur dira à M. de Rangoni :
<<Vos trois principes sont une supposition ingénieuse ,
mais par quels argumens en prouverez-vous l'existence?
qui vous démontré que la Cause suprême leur a
confié les fonctions que vous leur attribuez ? par quelle
voie secrète et mystérieuse savez-vous que le règne
végétal n'en possède qu'un , que les animaux en possèdent
deux , et que l'homme les réunit tous les trois ? » C'est
ici qu'il faut des preuves. Voici celles sur lesquelles
l'auteur s'appuie.
a
La nature ne manifeste ses opérations que par le
secours d'une puissance qui agit sur elle. Or , cette puissance
ne saurait agir sur elle , sans être douée de force
et de volonté ; la force et la volonté sont donc néces
saires à l'accomplissement des oeuvres de la nature. Mais
la force et la volonté ne sauraient appartenir à la matière
, parce qu'elles n'ont riende commun avec l'étendue
et la solidité qui sont les attributs essentiels de la matière
; d'ailleurs on conçoit la matière sans mouvement ,
donc le mouvement lui vient d'une cause immatérielle
et étrangère .
Cette cause immatérielle et étrangère est-elle Dieu ?
M. de Rangoni ne le croit pas. Car pourquoi Dieu s'oc
cuperait-il par lui-même de fonctions qu'il peut attribuer
àdes causes subordonnées ? Tout annonce , dit-il , que
l'Etre suprême a au-dessous de lui des agens inférieurs
qu'il charge de l'exécution de ses lois ; ce sont les lieutenans-
généraux , les administrateurs , les subdélégués
de son vaste empire. Mais ces agens que peuvent- ils
être , sinon ces trois principes simples que M. de Rangoni
a découverts ? Il y a donc dans chaque corps orga
78 MERCURE DE FRANCE ,
nisé et vivant un agent qui , sans être matière , préside
au jeu et aux opérations de la matière. Mais un seul
agent ne suffit pas , car les créatures que nous connaissons
diffèrent entr'elles de dispositions et de facultés , et
tous les philosophes d'accord entr'eux les partagent en
trois classes , les uns qui végètent seulement , les autres
qui végètent et sentent , les troisièmes qui joignent l'intelligence
à la végétation et au sentiment. Il faut donc
reconnaître trois principes qui se séparent ou se réunissent
suivant la nature et les proportions de l'être qu'ils
sont destinés à organiser ; c'est l'union de ces trois principes
qui constitue éminemment l'homme ; c'est par eux
qu'il occupe le premier degré dans l'échelle des êtres
que nous connaissons .
A
,
Mais , dira-t- on , est- il nécessaire d'instituer une sorte
de Trinité pour animer l'homme ? ne peut-on pas supposer
que chaque classe d'être a son principe particulier
doué des qualités qui lui sont nécessaires pour accomplir
sa destinée ? M. de Ragoni est d'un avis différent , et
voici les raisons qui le déterminent. Si chaque être était
animé par un principe unique , il aurait une connaissance
égale et complète de toutes ses fonctions . L'homme , par
exemple , connaîtrait les mystères de la végétation et du
sentiment , aussidistinctement qu'il connaît les opérations
de l'esprit ; or , les faits prouvent le contraire . Il estconstant
que nous ne savons rien de ce qui concerne le mécanisme
de notre végétation , rien du système de nos
sensations ; d'où vient cela ? C'est que les trois principes
ont leurs fonctions séparées ; que le végétatifopère indépendamment
du sensitif, le sensitif indépendamment de
Tintelligent , et que l'intelligent n'a que la conscience des
opérations qui lui sont confiées .
Tels sont les argumens sur lesquels M. de Rangoni
établit toute son hypothèse . Rien n'y est démontré ; ce
sont de simples probabilités que l'auteur propose à la
sagacité de ses lecteurs ; mais ces probabilités ont un
caractère neuf, piquant et original . A quelques méditations
que notre esprit se livre , il ne saurait arriver à
aucun résultat positif. Par-tout des profondeurs et des
mystères impénétrables . Quipourra me définir la matière ?
1
SEPTEMBRE 1810.
79
quelle est-elle ? de quelle nature sont ses élémens ? sontils
matériels comme elle ? Mais s'ils sont matériels , ils
sont divisibles , et s'ils sont divisibles , ils cessent d'être
des élémens . Sont ils simples? Mais commentdes élémens
simples produisent-ils des substances qui ne sont pas
simples ? Ou ils cessent d'être simples , et alors ils deviennent
eux-mêmes de la matière ; ou ils conservent leur
simplicité , et alors ils sont incapables de produire de la
matière . Il est fort difficile de sortir de ce dédale , et le
plus habile dialecticien y chercherait vainement un fil .
M. de Rangoni prétend que les germes ne sauraient se
former , et recevoir le mouvement et la vie qued'unprincipe
simple . Quelques philosophes ne pourraient-ils pas
lui opposer que les germes reçoivent ostensiblement le
mouvement et la vie d'un principe matériel , et tellement
matériel qu'on peut en régler la température aux degrés
du thermomètre ? Ils lui représenteraient que les oeufs des
insectes , ceux des oiseaux , des poissons et de quelques
reptiles , n'ont besoin que d'un certain degré de chaleur
pour imprimer au germe qu'ils recèlent , le principe de
l'organisation ; qu'il en est à-peu-près de même de toutes
les graines , dont la germination est déterminée par des
causes purement physiques . Le seul argument qui puisse
nous convaincre qu'il existe , en nous , un principe simple
et différent de la matière , c'est que nous comparons nos
sensations , et qu'il serait impossible de les comparer et
d'en avoir la conscience , si notre organisation était
purement matérielle. Quant aux trois principes de M. de
Rangoni , on peut les regarder comme le produit d'une
imagination riche , comme une invention ingénieuse et
neuve , au moyen de laquelle on peut expliquer quelques
phénomènes de notre existence. Mais ce n'est toujours
qu'une supposition ; et de quel prix peut être une supposition
pour l'homme qui cherche des notions justes , des
connaissances exactes et sûres ? Au sein de cette impénétrable
obscurité qui nous entoure de toutes parts , la nature
ne nous a permis que de bâtir des romans . Celui de
M. de Rangoni a du moins l'avantage d'être conçu avec
beaucoup d'esprit , et d'offrir des aperçus neufs , curieux ,
et pleins d'intérêt .
80- MERCURE DE FRANCE ,
Il est fâcheux seulement que son livre n'ait point été
imprimé en France. La partie typographique en est trèsdéfectueuse.
A peine est-il une page qui n'offre des
fautes graves et choquantes contre les règles de notre
orthographe. On y trouve la volenté pour la volonté;
Marjote pour Mariotte ; primier moteur pour premier
moteur; la natare pour la nature ; fin della seconde partie
pour de la seconde partie , et beaucoup d'autres fautes
qu'il serait trop long d'indiquer.
M. de Rangoni est frère de Mme la princesse Elizabeth
Gonzague de Castiglione , connue par son esprit , son
goût et ses connaissances , et par ses lettres sur la France ,
l'Italie et l'Allemagne ; c'est à elle qu'il a dédié son ouvrage
. La maison de Rangoni est depuis long-tems
célèbre , par les grands hommes qu'elle a produits . II
est beau de trouver dans une même famille la gloire des
talens unie à l'illustration du sang. SALGUES .
LE NOUVEAU FURGOLE , ou Traité des Testamens , des
Donations entre - vifs et de toutes autres dispositions
à titre gratuit , mis en rapport avec les principes du
Code Napoléon , et dans lequel la théorie se trouve
étayée des arrêts de la cour de cassation et appliquée
àdes formules générales , etc .; par M. A. T. DESQUIRON
, jurisconsulte , auteur de l'Esprit des Institutes
, etc. , membre de l'Académie des sciences d'Erfurt
, etc. - Deux forts vol . in-4° . Prix 36 fr . ,
franc de port . Aux Archives du Droit français ,
chez Clament frères .
LORSQU'EN 1745 , Jean-Baptiste Furgole fit hommage
au barreau français de son Traité sur les Testamens ,
les journaux se hâtèrent de payer à ses rares talens leur
tribut d'éloges .
si-
Le Mercure de France , entr'autres , annonça ( 1) que
ce livre était le seul ex-professo en cette matière ; il
gnala son auteur au souverain , comme un sujet recom-
(1) Mars , 1745 .
i
?
mandable
SEPTEMBRE 1810. 81
mandable ; à la patrie , comme un écrivain dont elle
devait s'honorer ; aux jurisconsultes , comme un modèle
qu'ils devaient suivre .
Bientôt le roi éleva Jean-Baptiste Furgole à la dignite
de capitoul ; sa patrie reconnaissante lui décerna les hon
neurs d'une statue .
Pendant plus d'un demi-siècle , alors que la France
divisée en provinces , était régie par les lois romaines
ou par des coutumes , la doctrine de Furgole fut généra- 5.
lement suivie ; elle était presque toujours , sur-tout en
matière testamentaire , la base des décisions des légistes
et des arrêts des parlemens . Mais depuis que la France
a reçu une législation uniforme ; depuis que les coutumes
ont disparu , pour faire place à des règles nouvelles ,
fruit de la sagesse et de la méditation , le Traité des
Testamens de Furgole n'était plus considéré que comme
un récueil précieux , propre , sans doute , à être consulté
dans certains cas , mais étranger désormais àla
presque-totalité de nos usages .
M. Desquiron , ancien magistrat et jurisconsulte , que
le nombre et le mérite de ses ouvrages ont justement
rendu recommandable a formé le projet utile de reproduire
le Traité des Testamens de Furgole , en l'appropriant
aux nouvelles lois qui nous régissent.
,
Ce livre est offert aujourd'hui au public , sous le titre
de Nouveau Furgole , et nous avons pensé qu'il appartenait
particulièrement au Mercure de France de rendre
compte à-la-fois du plan , du style et de l'érudition du
nouvel auteur .
M. Desquiron , dans un avertissement plein de modestie
, annonce qu'il a considéré la doctrine de Furgole
comme la base de son livre . En effet , tout ce qui , dans
l'ancien Traité , pouvait offrir un principe utile en le
conférant avec les dispositions du Code Napoléon , a été
scrupuleusement conservé.
,
Toutefois , les tems des verbes , la tournure de certaines
phrases , quelques expressions vieillies ont été
l'objet de sa sollicitude. Il a senti que Furgole, en parlant
aujourd'hui de l'ancienne jurisprudence, ne pouvait s'exprimer
au tems présent. Il a reconnu que , depuis l'é-
F
82 MERCURE DE FRANCE ,
poque où écrivait Furgole , la langue française avait
considérablement étendu son domaine . Il a reconnu
enfin que le style du barreau n'excluait ni l'élégance ni
la pureté.
A ces travaux , qui supposent toujours dans celui
qui les entreprend une constance et une application
dignes des plus grands éloges , M. Desquiron a réuni
ceux que nécessitait la nouvelle jurisprudence . Partout
règne l'esprit d'ordre et de méthode ; partout on reconnaît
le jurisconsulte profondément versé dans la science
des lois . Parle-t-il de la forme des testamens ou des
donations entre-vifs ? à côté de la proposition se trouve
l'exemple ; à côté de la théorie se trouve la pratique.
Parle-t-il de l'origine des testamens ? il ne suit pas
servilement le texte de Furgole , il s'applique à recourir
aux sources , à vérifier les citations , et à relever les
erreurs qui ont pu s'y glisser , non pas avec le ton
de l'orgueil , mais avec ce ton de douceur et de modestie
qui caractérise le vrai talent. A-t-il enfin à examiner
une question douteuse et controversée ? il met
à contribution tous les auteurs qui ont écrit après Furgole
, et s'il s'y trouve quelque opinion hasardée , c'est
toujours avec le ménagement le plus délicat qu'il se
permet d'en faire la remarque .
L'ouvrage que nous annonçons se refuse de sa nature
à une analyse ; il faut le lire , le méditer dans toutes ses
parties . Le magistrat et le jurisconsulte y trouveront la
loi expliquée par la loi. Les notaires y trouveront des
règles sûres , et la jeunesse y pourra puiser, comme dans
une source abondante , la connaissance des principes.
Il existe aujourd'hui , sans doute , une multitude d'écrivains
, mais il en existe peu qui aient la noble ambition
de se rendre utiles . Combien aussi la société doitelle
d'égards à l'auteur studieux qui , s'arrachant au
tumulte des passions pour se livrer à la méditation et
aux travaux les plus pénibles , fuit ainsi le monde , dans
le généreux dessein de l'éclairer par ses écrits ! M. Desquiron
est dunombre de ces hommes rares qui ne comptent
d'autre bonheur que celui de s'instruire , d'autre
jouissance que celle qui résulte du bien que l'on a fait.
SEPTEMBRE 1810.
83
Nous pensons que son Traité des Testamens lui donnera
de nouveaux droits à sa propre estime , et nous osons
lui présager qu'il lui méritera encore la reconnaissance
de ses concitoyens . Ε . Ν .
PENSÉES , OBSERVATIONS ET RÉFLEXIONS MORALES , POLITIQUES
ET LITTÉRAIRES de M. AUGUSTE DE LABOUÏSSE .
Troisième édition , revue et augmentée.
,
Les hommes qui réfléchissent beaucoup et qui parlent
peu , s'expriment volontiers par sentences , et aiment
le langage court et rapide des proverbes et des
maximes , le style vif et concis des axiomes et des pensées
. Les Orientaux qui , à beaucoup d'imagination
joignent cependant beaucoup de gravité , beaucoup de
penchant à la méditation et au silence qui la favorise ,
emploient fréquemment ces discours sententieux , ce
style tout en apophthegmes ; et si le caractère divin
imprimé aux écrits de Salomon permettait de compter
ce puissant et sage monarque parmi les écrivains ordinaires
, ce serait chez ces peuples que nous trouverions
leplus ancien et le plus beau monument de la philosophie
et de la morale , exprimée en traits détachés qui
frappent l'esprit et s'impriment dans la mémoire par la
vérité des pensées , la sagesse des maximes , le tour vif
et concis de l'expression. Parmi les Grecs , nation babillarde
, les plus grands philosophes , un peu différens
des philosophes modernes qui écrivent prodigieusement,
et parlent encore davantage , adoptèrent ce langage laconique
; nous ne connaissons de Socrate , de Thalès ,
et sur-tout dePythagore, le plus silencieux de tous , que
quelques principes fondamentaux de leur philosophie
particulière , et quelques préceptes isolés de la morale
universelle. Quoique la manière de Plutarque , au lieu
d'être brève et concise , soit au contraire périodique , et
même un peu diffuse , quelques-uns de ses traités moraux
ne sont guère qu'une suite de sentences et de
maximes . Les Romains , plus sérieux que les Grecs ,
durent goûter aussi ce langage qui semble être celui de
Fa
84 MERCURE DE FRANCE ,
la sagesse et de la réflexion , avare de discours oiseux
et de paroles inutiles . Quelques-uns de leurs écrivains ,
entr'autres Laberius et P. Syrus , nous ont laissé des
essais ou fragmens d'ouvrages en ce genre . Les modernes
, imitateurs des anciens , n'ont point négligé
d'imiter ce style philosophique et sententieux , et les
Français se distinguant dans ce genre , comme dans tous
les autres , nomment , parmi ceux qui ont cultivé cette
branche de la philosophie et de la littérature , trois de
leurs écrivains les plus justement célèbres , Pascal , Larochefoucauld
et Labruyère .
Si dans les divers genres philosophiques ou littéraires ,
il est heureux d'avoir été précédé par de grands modèles
qui vous indiquent la route , qui vous y guident , qui
vous en marquent et les sentiers et les écueils , cet avantage
a bien aussi ses inconvéniens . Les hommes aiment
àjuger par comparaison , parce que , de toutes les manières
de juger , c'est celle qui s'accommode le mieux à
leur faiblesse . Ils compareront donc les imitateurs avec
les modèles , et c'est une comparaison bien redoutable .
S'écarte-t- on de la manière des grands écrivains qui semblent
avoir fixé les lois et les limites du genre où ils se
sont exercés ? on est un génie audacieux , bizarre , qui ne
connaîtpas de frein , qui méprise les règles , quimanque
de goût. Les suit-on avec trop de soin et de scrupule ?
on est dénué d'invention , d'imagination , on est un plagiaire
, un servile imitateur. Ce n'est pas tout ; les sujets
s'épuisent ; les heureux génies qui , les premiers , s'en
sont emparés , en ont pris la fleur , en ont saisi les rapports
les plus vrais , les plus naturels , les plus agréables ,
en ont traité les parties les plus intéressantes ; et cet
inconvenient se fait sentir sur-tout dans les genres trèsbornés
: tel est celui de ces ouvrages tout en maximes ,
en sentences , en aphorismes politiques , philosophiques
ou moraux. Labruyère se plaignait déjà d'être ainsi
prévenu sur tout , par les grands écrivains qui l'avaient
précédé : « Tout est dit , et l'on vient trop tard , depuis
>> plus de sept mille ans qu'il y a des hommes et qui pen-
>>sent.... Le plus beau et le meilleur est enlevé ; on ne
>>peut que glaner après les anciens , et les habiles entre
SEPTEMBRE 1810 . 85
>> les modernes . » Il faut avouer que si Labruyère sentait
déjà l'inconvénient de venir tard, il l'a fort augmenté
pour ceux qui , venant après lui , écrivent des pensées.
,
Le nombre des pensées justes et vraies n'est pas , en
effet , très-grand , et celui des pensées qui méritent de
nous être révélées avec une sorte de prétention , et
comme en style d'oracle , est très-petit. Dans un ouvrage
ordinaire où tout est lié , où tout se soutient mutuellement,
et a une dépendance mutuelle avec ce qui précède
et ce qui suit , on n'est point étonné de trouver un assez
bon nombre d'idées faibles et communes qui peuvent
servir à développer , à unir entr'elles , à mieux faire ressortir
des idées brillantes et élevées , dont l'éclat à son
tour rejaillit sur les accessoires et sur l'ensemble ; mais
dans un livre de pensées , chacune d'elles étant isolée et
indépendante , doit être regardée comme un petit ouvrage
à part , et frapper par son mérite particuier.
L'auteur se trouve sans cesse entre deux écueils ; il faut
d'abord que ses pensées soient vraies , c'est-là leur premier
mérite et leur qualité la plus essentielle. Mais , à
force d'être vraies , il est à craindre qu'elles ne soient
communes et triviales . Or , elles ne parviendront jamais
à contenter l'esprit par la vérité seule , si elles ne le
frappent , ne le surprennent et ne le séduisent par la
nouveauté . Aussi l'orateur romain , louant les pensées
de Crassus , ne se contente pas de dire qu'elles sont justes
et vraies , mais il ajoute qu'elles sont neuves et peu communes
: Sententiæ Crassi tam integræ , tam veræ , tam
novæ . Il est vrai qu'on peut rajeunir une vieille pensée ,
et lui donner tout le charme de la nouveauté par un
nouveau tour et une nouvelle expression. C'est la ressource
de ceux qui viennent tard, et lorsque le monde
a déjà sept mille ans . Ce mérite équivaut presqu'à celui
de l'invention . Assurément cette pensée : La mort n'épar
gne personne devait être déjà bien commune et bienusée ,
il y a deux mille ans , et du tems d'Horace ; elle l'était
prodigieusement du tems de Malherbe ; lorsqu'on voit
cependant la fortune qu'elle a faite , renouvellée et embellie
par le tour que lui ont donné ces deux grands
1
1
86 MERCURE DE FRANCE ,
poëtes , et les expressions dont ils l'ont revêtue , il ne
faut désespérer de rien en ce genre .
Mais M. Aug. de Labouïsse est loin de se croire réduit
à cette ressource que nos devanciers , qui ont déjà tant
pensé , ont laissée à ceux qui veulent encore penser après
eux. Il croit qu'il reste encore beaucoup de choses neuves
àdire , et quoiqu'il le prouve rarement , je veux bien le
croire avec lui et sur sa parole. « L'axiôme tout est dit ,
>> est , selon lui , un arrêt dicté par la Faiblesse et signé
>> par la Jalousie . >> Et on voit bien qu'il ne veut pas
plus signer cet arrêt qu'il ne l'a dicté. C'est-là une des
pensées de M. Auguste de Labouïsse , et elle est assez
fière . La suivante est plus modeste : « Quand même on
>> aurait écrit tant de choses , qu'il en existerait peu de
>>nouvelles à dire , il en resterait toujours beaucoup à
>> répéter . » Ceci est incontestable , seulement il ne faut
pasen abuser , et il faut rendre cette justice à M. Auguste
de Labouïsse , il n'en a point abusé ; il a su composer
son livre de manière à n'y mettre rien ou presque rien
de neuf , et à ne pas trop répéter ce que les autres avaient
dit : cela paraît difficile , mais cela n'est pas impossible ,
et j'espère qu'on verra la solution de ce petit problême ,
et qu'on me dispensera de la donner .
Si quelquefois cependant M. Auguste de Labouïsse
répète ce que les autres ont dit , c'est justement lorsqu'il
croit être le premier à le dire . Ainsi , par exemple, dans
son chapitre de la Femme , pensée 42 , il dit : « Quelques
>> moralistes ont tonné avec force contre la liberté ac-
>> cordée aux femmes ..... Mais pas un d'eux n'a songé à
>> condamner ce qu'il y a de plus blamable dans nos
>> moeurs . » Quel est donc cette partie scandaleuse de nos
moeurs qui avait échappé à l'observation et à la censure
de nos moralistes les plus attentifs et les plus sévères ?
Quel est ce sujet intéressant pour les moeurs, que personne
ne s'est encore avisé de traiter , et que par un singulier
bonheur , le talent et le zèle de M. Auguste de Labouïsse
trouvent entièrement neuf ? c'est le bal de l'Opéra. Assurément
, s'il y a quelque chose de neuf dans tout cela ,
c'est de regarder comme neuf un sujet aussi rebattu :-
tout ce que nous pouvons faire en faveur de M. Auguste
SEPTEMBRE 1810. 87
de Labouïsse , c'est de ranger tout ce qu'il nous dit sur
le bal de l'Opéra , non au nombre des pensées neuves
que selon lui nous avons encore le droit d'espérer , mais
parmi les choses cent fois dites , et que d'après lui il est
encore bon de répéter . On pourra encore mettre dans la
même classe la pensée suivante : « Rien n'est si difficile
>> à amuser qu'un désoeuvré. » Et l'on choisira entre
cette prose et les beaux vers de Boileau ,dont il suffira
de citer les deux premiers :
Mais je ne connais point de fatigue si rude ,
Que l'ennuyeux loisir d'un mortel sans étude , etc.
Il est impossible de mettre de l'ordre et de la méthode
dans des réflexions sur un livre tout- à-fait dépourvu de
méthode et d'ordre. On me permettra donc de faire des
observations sans suite et sans liaison, comme les Pensées
qui en sont le sujet. Trop souvent M. Auguste de
Labouïsse ne voit dans les objets que les extrêmes : ce
juste milieu dans lequel résident la raison et la sagesse ,
paraît lui échapper entièrement : « Il est, dit- il , trois
>>grandes époques dans la vie : celle de la confiance , où
>>tous les hommes paraissent bons ; celle de la défiance ,
>> où tous semblentméchans ; et celle de l'indulgence , où
>>l'on reconnaît qu'ils ne sont que faibles . » Est- ce que
M. de Labouïsse ne reconnaît pas une quatrième époque ,
à laquelle arrivent tous les hommes justes et sensés , avan't
mème d'avoir traversé les trois autres , et dans laquelle ,
revenus de cette aveugle confiance , et se tenant également
éloignés d'une excessive défiance et d'une indulgence
banale , ils savent que parmi les hommes il y en
aun petit nombre de bons , et même d'excellens , un
très-grand nombre de faibles , et un trop grand nombre
de méchans et de corrompus ? Il ne tiendrait qu'à mọi
d'appeler aussi cela une pensée , et assurément elle serait
plus vraie et plus juste que celle de M. de Labouïsse .
En voici une autre qui offre , ce me semble , le même
défaut : « Enseigner la vertu sans la pratiquer , c'est la
>> vanité de nos philosophes ; pratiquer la vertu sans
>> l'enseigner , est celle des vrais sages . >> Je demande à
M. Auguste de Labouïsse , dans quelle classe il rangerait
88 MERCURE DE FRANCE ,
ceux qui ne se contentant pas d'enseigner la vertu sans
la pratiquer , ou de la pratiquer sans l'enseigner , la pratiqueraient
et l'enseigneraient tout-à-la-fois : ne seraientils
pas aussi de vrais sages ?
<< Larochefoucauld a écrit : On pardonne tant que l'on
>> aime ; c'est- à-dire , en d'autres termes , que la moindre
>> faute est un crime , dès qu'on a cessé d'aimer . >> Cela
est vrai , et l'on ne peut nier que M. de Labouïsse n'ait
très-bien entendu la pensée de Larochefoucauld ; mais
nous l'entendions aussi , et était-il bien nécessaire de
nous la dire' en d'autres termes ? « Il est des femmes qui,
>> suivant l'expression de Juvénal , désertent leur sexe.
>>Que gagnent-elles à cela ? Elles ont beau faire , elles
>> seront toujours femmes par quelque chose . » Cela est
certain . « Les hommes sont très- exigeans , et dans quel-
>> ques circonstances très -dangereux ; les femmes font
>> donc bien de se tenir sur leurs gardes . >> Cela est incontestable
. « Zéphyrine est jolie , sa taille est bien prise ,
>> ses yeux sont beaux et noirs , sa peau est douce et
>> fine , sa gorge est superbe..... Elle sort parée d'une
>>>robe de mousseline blanche , sur un transparent rose
>> rosé ; une ceinture de la même couleur , un bonnet
>> de crêpe vert sur la tête , un schall de laine mérinos ,
>> et un ridicule de taffetas blanc à la main . Tout le
>> monde la suit , tout le monde la préfère à ces Aramintes
>> qui n'ont pour se faire distinguer que du rouge et des
>> bijoux . >> Cela n'est pas douteux. M. de Labouïsse dit
dans une de ses pensées : On fronde souvent faute de
comprendre. Assurément ce ne serait pas faute d'avoir
compris , qu'on fronderait les pensées que je viens de
citer. Mais en voici qui me paraissent moins claires :
« Chez quelques peuples policés , la décence ressemble
>> aux barrières . Bien des gens croyent qu'il suffit de
>>> payer l'impôt pour être autorisé à les franchir. » Mais s'il
s'agit de barrières proprement dites , ces gens-là ont raison
; s'il s'agit de barrières de la pudeur, M. de Labouïsse
n'a pas su exprimer sa pensée . « On répète sans cesse
>> aux gens disgraciés de la fortune cet adage trivial :
>> pour être heureux , il faut regarder au- dessous de soi.
>>Mais si l'on regarde à côté? .... >> Je ne puis deviner
1
SEPTEMBRE 1810 . 89
ラ
ceque cela veut dire. «Le changement de fortune n'est
>>pas toujours honorable ; il vaut mieux être tête de
>>fourmi que queue de lion. » Les sentimens pourront
être partagés là-dessus . « Puisque la mort est une néces-
>>sité , pourquoi les médecins en sont-ils une aussi ?>>>
Je demanderai à M. de Labouïsse , en quoi ces deux
nécessités-là sont incompatibles ? « Il est des médecins
>> qui agissent sans délibérer , c'est un attentat à la vie ;
>> il en est d'autres qui délibèrent sans agir , c'est une
>> méditation sur la mort. » Il y a plus de recherche que de
clarté dans le dernier membre de la phrase . « Le médecin
>> qui traite un malade , me représente un enfant qui
>>mouche une chandelle. » L'image n'est pas noble . On
voit que M. de Labouïsse n'aime pas les médecins , et
nous voyons , dans une autre de ses Pensées, qu'il n'aime
pas davantage les patineurs et leurs dangereux exercices .
<<<Le doute est semblable à l'enfer , il ôte jusqu'à l'es-
>> pérance . C'est peut- être pourquoi la foi et l'espérance
>> sontsoeurs . >> Pourquoi ce peut-être , etc. Il fallait éviter
l'expression du doute dans une pensée où l'on a représenté
le doute sous de si horribles traits; et il ne fallaitpas
donner l'air d'une découverte à une phrase dont le sens
est très-commun , quoique l'expression et le tour aient
beaucoup de recherche . « Le doute et l'incrédulité : c'est
>> la fleur et le fruit . » Cela est fort alambiqué ; de plus
lafleur et le fruit étant en eux- mêmes des objets agréables
et bons sont toujours pris en bonne part , ce qui est
ici contre l'intention de l'auteur ; il devait donc les caractériser
comme une fleur pernicieuse et un méchant fruit.
<<Un être bienfaisant , c'est Lysias ... Dans aucune occa-
>> sion , il ne détournerait rien de la fortune de son ami ;
>>mais , s'il peut détourner la vertu de sa femme, il ne s'en
>>fera aucun scrupule. Ah ! qu'il y a de Lysias dans le
>> monde ! >> Voilà encore une de ces pensées bien vraies
et bien morales , mais bien mal exprimées . S'il peut détourner
la vertu de safemme a le triple inconvénient de
former un mauvais jeu de mots , de n'être pas français ,
et d'offrir une amphibologie ; on dirait que c'est de sa
propre femme que Lysias veut détourner la vertu .
Voilà bien des critiques , et je pourrais en faire beau
90 MERCURE DE FRANCE ,
coup encore. Il faut , pour être juste , y mêler quelques
éloges . Je louerai d'abord les bons principes et les excellentes
intentions de l'auteur. Sa morale est pure et sévère
. Ses opinions sur les principales questions qui
intéressent la société sont irréprochables . Je sais que
ces éloges ne sont pas ceux qui ordinairement flattent le
plus un auteur . Je suis persuadé néanmoins que M. Auguste
de Labouïsse attache beaucoup de prix à les mériter
. Ceux que je donnerai à son talent , comme écrivain
, et sur-tout comme penseur ingénieux ou profond ,
ne seront pas , il est vrai , sans restriction. Je reconnais
toutefois , avec plaisir , que parmi les portraits qu'il a
jetés en assez grand nombre dans son livre , il y en a de
fort agréables et de très-bien faits , et qu'il me paraît ,
en général , avoir assez bien saisi le style de cette sorte
de composition. J'en citerais volontiers quelques- uns
s'ils n'étaient un peu longs , et si mon article ne l'était
déjà beaucoup . Dans le grand nombre de ses Pensées ,
il en est aussi plusieurs qui frappent par leur justesse ,
par une vérité qui n'est pas trop triviale , et par un tour
qui est assez heureux : telles sont les deux suivantes que
je prends entre beaucoup d'autres que j'ai remarquées ,
et que je choisis exprès sur deux sujets bien différens .
<<Une femme indifférente résiste et s'en souvient à peine .
>> Une femme sensible s'applaudit de ses refus ; en s'ap-
>>plaudissant , elle s'en rappelle l'objet ; elle le plaint ,
>> s'attendrit , et finit par se rendre . Ne pourrait-on pas
>> en conclure que pour un coeur tendre , trop de ré-
>> flexion sur la résistance est une préparation à la dé-
>> faite ? >> <<Dans une bibliothèque choisie , j'ou-
>> blie avecjoie qu'on fait encore des livres . >> Je voudrais
bien que quelques pensées choisies que le lecteur trouvera
dans le livre de M. de Labouïsse , lui fissent oublier
aussi que la plupart ne sont que des lieux communs que
l'auteur n'a nullement rajeunis . Trop souvent ce ne sont
point véritablement des pensées , ce sont des phrases
très -ordinaires , isolées , et sans aucune liaison . L'on
sent combien , à la longue , la lecture doit en être ennuyeuse.
Il est vrai que d'après cette pensée de M. Auguste
de Labouïsse, il aurait par fois le droit d'ennuyer :
.....
SEPTEMBRE 1810. 91
« Quelquefois , dit-il , les gens d'esprit ennuient ; c'est
>> qu'ils se vengent. >> Mais il ne faut pas que les gens
d'esprit soient si vindicatifs . Je terminerai cet article
par une pensée de M. de Labouïsse , qui prouve le bon
esprit de son auteur, et qu'il semble avoir jetée dans son
livre tout exprès pour moi , et comme pour me rassurer
sur le mauvais effet que je pourrais craindre de mes
critiques : << On redoute si fort la franchise , dit-il , que
>> pour en dégoûter ceux qui la professent , on la nomme
>> brusquerie , caprice , mauvaise humeur. » Je dois espérer
, d'après cette juste observation, que M. de Labouïsse
ne verra rien de tout cela dans lafranchise avec laquelle
j'ai dit mon sentiment sur son ouvrage. F.
OEUVRES CHOISIES DE LESAGE , avec figures ; chez Nicolle,
rue de Seine , nº 12 ; Garnery , rue de Seine , nº 6 ;
et Leblanc , imprimeur-libraire , abbaye Saint-Germain-
des -Prés .
On a beaucoup écrit sur les romans . Le savant évêque
d'Avranches , Huet , a décrit l'origine et les progrès du
genre , depuis les Fables ioniennes , milésiennes et sybaritiques
, dont il ne nous reste plus rien , jusqu'à Zayde ,
roman de son amie madame de La Fayette , composé
sous ses yeux , et en tête duquel son traité a toujours
été imprimé . Marmontel , auteur des romans philosophiques
de Bélisaire et des Incas , et des Contes Moraux ,
a , comme beaucoup d'écrivains , fait sa poétique pour
ses ouvrages . Comme il avait affecté de leur donner à
tous un butmoral , prétention qui , pour quelques-uns ,
se manifestait par le titre même , il a cru devoir composer
un Essai sur les romans considérés du côté moral.
Rien n'est assurément mieux pensé ni mieux écrit que
ce morceau . Il y a sur le mérite littéraire des romans les
plus célèbres quelques observations rapides et judicieuses
; mais ce qui s'y trouve traité avec tout le soin ,
tout le développement dont la matière est susceptible ,
c'est la question de l'utilité ou du danger dont les romans
en général , et chacun d'eux en particulier , peuvent
92 MERCURE DE FRANCE ,
\
être pour les moeurs . Cet examen est fait avec une sévérité
qui approche du rigorisme ; et l'on peut affirmer
que si les Contes Moraux de Marmontel lui-même , surtout
les premiers , étaient soumis à une censure si peu
indulgente , il y en aurait très-peu qui ne fussent pas
réprouvés . Laharpe a fait aussi un morceau sur les
romans , qu'il a depuis inséré par parties dans son Cours
de littérature , et où , sans s'arrêter aux productions de
l'antiquité , il passe en revue tous les romans modernes
tant nationaux qu'étrangers , depuis le Roman de la Rose
et l'Astrée , qu'il avoue n'avoir pas lus , jusqu'aux ouvrages
de Mme Riccoboni . Enfin , Hugues Blair , célèbre
littérateur anglais , auteur des Leçons sur la rhétorique
et les belles-lettres , y a consacré un assez long article
aux romans , dont il retrace l'histoire , et qu'il considère
sous le double rapport de l'utilité morale et du talent
littéraire . Ce critique a le mérite très-rare chez les auteurs
de sa nation , de rendre justice aux bons écrivains
de la nôtre ; et l'on n'apprendra pas sans surprise qu'un
homme qui avait Tom Jones et Clarisse à nous opposer,
adit , en propres termes , que , pour les romans , l'Angleterre
le cédait à la France (1) . Chacun de ces littérateurs
fameux ayant envisagé les romans sous le point de
vue qui lui convenait le mieux , et avec des lumièresdifférentes
, j'ai pensé qu'on pouvait , avec quelque profit ,
rassembler leurs idées les plus saillantes , et , osanty en
joindre de nouvelles , donner , en raccourci , l'histoire
savante , littéraire et morale d'une classe d'ouvrages que
notre nation aime assez généralement , et qui , tant par
le nombre que par le mérite , forme une partie considérable
des productions du génie français . Ce tableau
rapide et toutefois complet ne m'a point paru déplacé
en tête d'un article où je dois annoncer la belle réimpression
des OEuvres de Lesage et de Prevost , nos deux
romanciers les plus célèbres et les plus féconds , tous
(1) « In this kind of writing , we are , itmust be confessed , in
> Great Britain , inferior to the French. » ( Leet, on rhetoric and
belles lettres , tom. 3. p . 76. )
SEPTEMBRE 1810. 93
deux véritablement classiques , tous deux excellens dans
des genres opposés .
Je dirai peu de chose de l'influence morale des
romans. Une réflexion toute simple me paraît prouver
mieux que de longs raisonnemens , combien cette influence
peut être favorable ou pernicieuse. Le roman
est le genre d'écrits dont les sujets sont , pour ainsi dire ,
le plus populaires , qui est le plus fertile en productions ,
et qui compte le plus de lecteurs dans toutes les classes
de la société. Fletcher de Salton , écrivain anglais , dit
quelque part : « Donnez-moi le privilége de faire toutes
>> les chansons d'une nation , et je céderai volontiers à
>>tout autre le droit de faire ses lois. >> Ce mot , plein de
justesse et de profondeur , peut s'appliquer aux romans .
,
Marmontel prétend que la fiction a d'abord été employée
à faire ce que nous appelons des romans ; que ce
genre , se perfectionnant , est devenu poëme , et qu'ensuite
le poëme dégénérant , est redevenu roman à son
tour. Il lui paraît probable que l'Iliade et l'Odyssée ont
été précédées de contes en prose sur Cadmus , Hercule
Jason, Minos , les Atrides , etc. , et que ces histoires ,
puisées dans une tradition déjà très-altérée , et surchargées
d'une infinité de circonstances fabuleuses de l'invention
des auteurs , ont été transmises en cet état à Homère
qui , de ces matériaux grossiers , a construit l'édifice
majestueux et régulier de ses poëmes ; de même que
dans l'Europe moderne , les aventures d'Artus , de Merlin
, d'Amadis , des Chevaliers de la Table-Ronde , des
Paladins de Charlemagne , etc. , défigurées par l'imagination
bizarre et déréglée des vieux romanciers , ont été
employées ainsi par l'Arioste dans son admirable poëme
d'Orlando Furioso . Cette opinion , fondée sur l'analogie,
à défaut de documens positifs , n'a rien que de trèsplausible
.
Lorsque la Grèce fut asservie par les Romains , et que
la nation esclave n'eut plus à offrir à ses écrivains ces
récompenses nationales dont l'espoir enfante ceux qui
doivent les mériter un jour , le flambeau du génie , qui
dès long-tems avait commencé à pâlir , jeta à peine , par
intervalles , quelques lueurs faibles et mourantes . Au lieu
/
94 MERCURE DE FRANCE ,
de ces grandes et sublimes compositions , où la fiction ,
parée de tous les charmes de la poésie , du sentiment ,
de la pensée et de l'harmonie , enchantait à-la-fois le
coeur et l'esprit , l'imagination et l'oreille , on ne vit plus
paraître que de froids et fastidieux romans , écrits dans
une prose déjà corrompue , où les inventions les plus
mesquines et les plus forcées n'avaient pour tout ornement
qu'une licence sans grâce et un style maniéré sans
finesse . Telle fut l'époque , tel fut le caractère des romans
grecs , les premiers qui figurent dans la littérature . Les
plus célèbres sont les Amours de Théagène et de Chariclée
, d'Héliodore ; les Amours de Leucippe et de Clitophon
, d'Achilles-Tatius ; les Amours d'Ismène et d'Isménias
, d'Eustathius ; enfin , les Amours de Daphnis et de
Chloé , du sophiste Longus. Ce dernier roman , traduit
par Amyot, doit à quelques peintures assez agréables
de la vie pastorale , et sur-tout au style naïf du traducteur
, parfaitement assorti à ce genre d'images , d'avoir
encore de nos jours quelques lecteurs . Les Latins ont
été plus heureux . L'Ane d'or , d'Apulée , renferme le
charmant épisode de Psyché , si embelli par Lafontaine ;
il ne fallait rien moins que cet épisode pour lui faire
pardonner le cynisme révoltant de ses narrations et la
barbarie de son style. C'est à la pureté et aux grâces du
sien que Pétrone est redevable du succès de son roman .
Il sera toujours lu par les amateurs de la bonne latinité ;
mais nous ne sommes plus au tems où , sur la foi de Saint-
Evremont , on regardait ce livre , mélange monstrueux
d'ordures et de moralités , de mauvais goût et de délicatesse
, de sottises et de traits d'esprit , comme un tableau
de la cour de Néron , tracé par un consul. On n'y voit
plus , avec Voltaire , que l'ouvrage d'un jeune et obscur
libertin , qui s'est amusé à décrire les aventures de
quelques débauchés , suppôts de tavernes et de mauvais
lieux , et voleurs de manteaux , personnages plus vils
encore que ces tireurs de laine dont Villon nous raconte
les bons tours dans ses Franches repues . Pétrone a eu ,
commeApulée , la gloire de fournir un sujet à la Fontaine
, celui du joli conte de la Matrone d'Ephèse .
L'Orient a passé , de tout tems , pour le berceau de la
SEPTEMBRE 1810. 95
fiction , et il a bien certainement été celui de l'apologue.
La théologie des Orientaux , leur morale , leur politique
étaient enveloppées de fables et de paraboles . Leurlangue
elle-même , remplie de figures et de symboles , était
une fiction continuelle . Il était impossible que de semblables
peuples ne produisissent pas un grand nombre
d'ouvrages d'imagination . Les Indiens , les Persans et
les Arabes ont tous écrits des contes . Le recueil le plus
célèbre en ce genre est celui des Mille et une Nuits.
A travers la féerie et le merveilleux qui y règnent , il a
le mérite de retracer très-fidèlement le caractère et les
moeurs des Arabes , et d'offrir une foule de traits d'héroïsme
et de générosité.
Les uns veulent que les Arabes , vainqueurs des Espagnols
, leur aient porté le goût des fictions romanesques
, et que ceux-ci l'aient transmis aux Français
leurs voisins ; les autres prétendent que les Espagnols
l'ont reçu de nous. Il est très-difficile , il est plus inutile
encore de choisir entre ces deux opinions ; ce qui demeure
constant , c'est que les Espagnols , doués d'une
imagination t -vive , que leurs moeurs tendaient à
exalter encore , ont enfanté anciennement un nombre
prodigieux de romans de chevalerie , tels qu'Amadis dé
Gaule , Don Belianis de Grèce , Tirant- le-Blanc , Palmerin
d'Angleterre , Palmerin d'Olive , etc. Ceux qui
seraient curieux d'avoir une nomenclature plus longue
des romans de ce genre , fournis par l'Espagne , pourraient
avoir recours au chapitre de Don Quichotte ,
intitulé : De la revue que firent le curé et le barbier dans
la bibliothèque de notre gentilhomme . C'est à Don Quichotte
que finit , à-peu-près , l'histoire des romans espagnols
. Cervantes a guéri radicalement sa nation de
l'amour effréné qu'elle avait pour les romans de chevalerie
, et , depuis ce tems ceux qu'elle a produits dans
d'autres genres , n'ont point franchi les Pyrénées .
,
L'Angleterre a eu aussi ses romans de chevalerie ;
mais ils sont en moins grand nombre et ils ont joui d'une
moindre renommée. Le sujet national d'Artus et des
Chevaliers de la Table Ronde a sans doute été traité
originairement par des Anglais ;mais les Français s'en
,
1
96 MERCURE DE FRANCE,
sont emparés , et les copies ont fait oublier les origi
naux.
Le pays qui , selon toute apparence , a produit les
premiers ouvrages de ce genre , mais qui incontestablement
en a le plus produit , et à qui appartiennent les
plus célèbres , c'est la France. C'est d'elle aussi qu'ils
tiennent leur nom. La langue des troubadours était ,
comme on sait , un mélange de latin et de tudesque ,
appelé roman ou langue romane , et les ouvrages de ces
bardes provençaux et languedociens étaient des fabliaux,
c'est-à-dire , des histoires fabuleuses écrites en vers .
Ces histoires ont pris le nom de la langue dans laquelle
elles étaient composées , et ce nom a été adopté par
toutes les autres nations pour désigner ce même genre
de productions .
Les romans de chevalerie ont tenu une trop grande
place dans notre littérature naissante , ils ont depuis
donné lieu à trop de recherches et d'écrits , pour qu'il ne
me soit pas permis de jeter un coup-d'oeil sur la sorte
d'institution militaire , politique et religieuse dont ils
retraçaient l'histoire .
On se rappelle quel était l'état de l'Europe avant Char
lemagne. On sait que les grands empires qui la composent
aujourd'hui étaient alors divisés en une foule de
petits Etats soumis à des princes aussi barbares que les
peuples qu'ils gouvernaient. Ces princes que les arts de
la paix ne pouvaient occuper , puisqu'ils n'existaient
pas encore , et qui n'avaient pour toute vertu , pour tout
talent qu'une valeur féroce , se faisalent une guerre continuelle.
Pour attaquer les propriétés d'autrui ou pour
défendre les leurs , ils appelaient à leur secours ceux
de leurs sujets qui , possesseurs d'une plus grande étendue
de territoire et maîtres d'un plus grand nombre de
vassaux , étaient plus en état de les seconder. Au retour
d'une guerre qui n'avait été le plus souvent qu'un massacre
ou une dévastation sans fruit , ces sujets puissans ,
pour se payer des services qu'ils avaient rendus à leur
maître et de ceux qu'ils pouvaient lui rendre encore ,
s'arrogeaient de nouveaux droits , de nouveaux priviléges .
Ces priviléges , ces droits étaient l'homicide , le viol , le
brigandage
7
SEPTEMBRE 1810.
97
DE
brigandage et l'impunité de tous ces crimes. La faiblesse
et la pudeur demandèrent long-tems vengeance sans pouvoir
l'obtenir. Les lois n'existaient pas , ou l'intérêt les
faisait taire . Lorsque l'autorité repressive est nulle ou
impuissante , il faut que la force protége ceux que la
force opprime , ou bien ils demeurent éternellemen
opprimés ; mais la nature yyaa pourvu : elle a mis dangte
fond des coeurs ce sentiment vif du juste et de l'injuste
cet instinct de générosité qui nous porte à prendre la
défense de l'être faible qu'on attaque , et qui ne peut 5.
suffire à se défendre lui-même. Lorsqu'à la faiblessee en
joint la beauté , la générosité , sentiment trop souvent
prompt à se rebuter et à s'éteindre , se change en un
dévouement énergique et soutenu , capable de tout entreprendre
et de tout exécuter. Les défenseurs de la
beauté deviennent des héros , et ces héros deviennent
des hommes sensibles et délicats . Ils bravent pour elle
tous les dangers ; mais ils croiraient imiter les tyrans
dont ils la vengent , ils rougiraient à leurs propres
yeux , s'ils mettaient un prix à leurs services ; pour toute
récompense , ils demandent qu'on leur permette d'aspirer
à plaire ; leur amour , exalté par la résistance des
femmes , à qui ce respect des hommes donne la plus
haute opinion d'elles et de leurs faveurs , est une adoration,
un culte véritable ; il s'éternise par les rigueurs ;
il survit même à l'espérance . Ce mélange d'héroïsme et
de galanterie , de courage impétueux et de tendresse
timide , d'un dévouement sans bornes et d'une délicatesse
à toute épreuve , formait le caractère de nos anciens
chevaliers , et c'est-là ce qui donne une physionomie
si intéressante et si noble aux romans qui nous décrivent
leurs aventures. Nous y voyons d'intrépides paladins
courir nuit etjour , par monts et par vaux , à la défense
des belles , les protéger toutes , n'en aimer qu'une et
T'aimer toujours . Nous les voyons appeler en champ
clos le chevalier discourtois qui aura osé élever un
soupçon , former un doute sur la vertu ou sur la beauté
de la dame de leurs pensées ; nous les voyons enfin dans
ces tournois , dans ces fêtes galantes et guerrières ,
parés des couleurs de leurs maîtresses , se disputer lo
G
LA
SEIN
1
98 MERCURE DE FRANCE ,
prix de l'adresse et du courage , pour aller le déposer
aux pieds de celle qui , d'un coup-d'oeil , a doublé leur
force et décidé la victoire en leur faveur. Voilà les
moeurs piquantes et pittoresques qu'offrait cette institution
de la chevalerie , l'un des plus singuliers phénomènes
de l'histoire moderne ; voilà ce que nos vieux
romanciers nous ont retracé avec la plus rigoureuse fidélité.
On pourrait leur reprocher d'avoir mêlé le naturel
et le merveilleux , d'avoir placé , à côté de combats et
d'aventures vraies ou vraisemblables , les enchantemens ,
les sortiléges , les revenans , les esprits , en un mot
toutes les absurdités de la nécromancie et de la magie
noire ; mais il faut se rappeler que , dans ces tems
d'ignorance et de superstition , ces folies , que les tems
modernes n'ont pas le droit de mépriser si fort , puisqu'il
n'y a pas long-tems encore qu'elles avaient des partisans
dans les classes les plus éclairées , s'étaient mêlées , confondues
et presque identifiées dans tous les esprits avec
les articles les plus respectables de notre croyance ; que
les fées et les enchanteurs , ces puissances favorables ou
malfaisantes , passaient pour des agens immédiats , les
uns de Dieu , et les autres du diable ; qu'enfin les romanciers
eux-mêmes , malgré tout l'esprit et le savoir qu'ils
avaient pour le tems , n'étaient point affranchis du joug
de la crédulité universelle , et même , en leur qualité
d'hommes à imagination , devaient être encore plus disposés
que les autres à s'y soumettre. Ne les blâmons
donc point d'avoir introduit dans leurs ouvrages un merveilleux
qui n'était point un pur jeu de leur imagination ,
et qui , au contraire , ayant son fondement dans la
croyance générale , avait par là même une sorte de
réalité . Sachons leur gré plutôt d'avoir ajouté à la peinture
des événemens , des moeurs et des usages , le tableau
des faiblesses et des misères de l'esprit du tems . Ce dernier
objet n'est pas le moins intéressant pour le lecteur
philosophe qui se plaît à étudier l'homme dans l'histoire
de ses opinions et de ses erreurs .
Le plus ancien de tous les romans français de chevalerie
est celui qu'on a attribué à Turpin , archevêque de
Reims . Ce roman , composé dans le onzième siècle ,
SEPTEMBRE 1810....
99
raconte les exploits de Charlemagne et des douze pairs de
France qui expulsèrent les Sarrazins de ce royaume et
d'une partie de l'Espagne. Il a servi comme de type à
tous les autres , et , ce qui est plus honorable encore , il
a fourni à l'Arioste le sujet et une partie des matériaux
de son poëme.
Les croisades perpétuèrent l'esprit et les moeurs de la
chevalerie , et par conséquent elles sostinrent le genre
et la vogue des romans chevaleresques , en y donnant
une matière nouvelle. Les descendans de Charlemagne
et de ses paladins allaient combattre en Asie les Sarrasins
que ceux- ci avaient chassés de l'Europe . C'étaient ,
pour ainsi dire , les mêmes personnages , les mêmes aventures
, les mêmes coutumes , et toutes ces choses don--
nèrent lieu aux mêmes fictions . Mais , au seizième siècle ,
l'épidémie des conquêtes d'outre-meravaitcessé ; les Etats
dont le nombre était diminué et l'étendue augmentée , se
trouvaient soumis à des princes qu'une plus grande puissance
, une possession consacrée par plusieurs siècles et
un commencement d'équilibre politique entre eux rendajent
nécessairement plus tranquilles ; l'anarchie avait
disparu et le brigandage avec elle ; les lois avaient
repris leurs droits si long-tems méconnus , et la force ,
qui avait régné durant leur silence , n'avait plus de torts
à commettre ou à redresser. D'un autre côté , les tournois
furent abolis , et les qualités du corps , telles que la
vigueur et l'adresse , ne pouvaient plus briller dans ces
jeux : depuis long-tems l'invention des armes à feu les
avait rendues moins utiles dans les combats , où elles
étaient suppléées par le nombre et la tactique . Enfin ,
tandis que les progrès de la corruption avaient fait disparaître
la franchise , la loyauté , l'inviolable fidélité à sa
parole , la grandeur d'ame , le désintéressement , en un
mot , toutes les vertus généreuses des anciens preux ,
le progrès des lumières avait fait évanouir les enchantemens
, les sortiléges , les fées , les magiciens , tous ces
fantômes dont les imaginations avaient été obsédées durant
tant de siècles . Ainsi les chevaliers etleurs prouesses ,
de naturelet le merveilleux de leurs aventures , tout s'é-
1
۱
G2
100 MERCURE DE FRANCE ,
tait anéanti à-la-fois . Les romans de chevalerie ne tardèrent
point à suivre leurs modèles .
Ici paraît tout seul un roman d'une espèce nouvelle ;
c'est le Gargantua et le Pantagruel de Rabelais . Je ne
dirai rien de ce livre indéfinissable pour lequel on a
épuisé , peut- être avec une égale justice , la louange et
le blâme , l'enthousiasme et le mépris. Je ne vois dans
l'antiquité , que la satire de Pétrone qui puisse y être
comparée à quelques égards ; et , parmi les modernes ,
les seuls Anglais se vantent d'avoir produit quelques
ouvrages à son imitation ; mais , quoi qu'ils en puissent
dire , leur doyen Swift n'est ni aussi mauvais , ni aussi
bon que notre Rabelais . AUGER .
1
( La suite à un prochain Numéro . )
LITTÉRATURE ANGLAISE.
A Voyage to the Demerary , containing a statistical
account of the settlements there , and of those of the
Essequebo , the Berbice , and other contiguous rivers
ofGuyana , by HENRY BOLINGBROKE esq. ofNorwich ,
deputy vendue master ( 1 ) at Surinam. London , printed
for R. Philips . in-4° , with mapes
Voyage sur les bords du Démérary , de l'Essequebo , de
la Berbice , et autres rivières de cette partie de la
Guyane , avec un tableau statistique des établissemens
qui s'y trouvent ; par HENRI BOLINGBROKE , de Norwich,
commissaire aux ventes à Surinam. Londres , chez
R. Philips , 1809. In-4° , avec cartes .
CET ouvrage a reçu l'accueil le plus distingué en Angleterre
; il offre la description la plus complète qui ait paru
de la côte nord-est de l'Amérique méridionale . Il présente
même des parties traitées avec une sigrande supériorittéé de
connaissances et de vues politiques , que l'on peut en faire
(1) Le Vendue-Master est nommé par le gouvernement pour présider
aux enchères et ventes publiques ; il prélève à son profit un
droit de 10 pour 100 .
SEPTEMBRE 1810 . 101
l'application à tout le système des colonies des Indes occidentales
. C'est ce qu'atteste une foule de lettres et de notes
adressées à l'auteur par des habitans et même par des
administrateurs de ces colonies .
La cinquième section est sur-tout remarquable par l'importance
du sujet . M. Bolingbroke arrête ses lecteurs sur
l'état actuel des noirs dans les possessions anglaises , et
spécialement dans les colonies conquises sur les Hollandais;
il entreprend enfin l'apologie de la traite des nègres .
Cette grande question , si long-tems et si souvent débattue ,
n'a peut- être jamais été aussi bien approfondie ni aussi
clairement exposée .
M. Bolingbroke vante la supériorité des procédés en
usage à Démérary pour la distillation du rhum; conduit à
parler de la culture des cannes à sucre , il dit que les travaux
qu'elle exige sont réputés pour les plus pénibles auxquels
soient assujettis les nègres , et il se hâte d'ajouter :
<<Nos cultivateurs anglais pourraient-ils s'empêcher de
> sourire , s'ils voyaient de leurs yeux à quoi se réduisent
» ces travaux pénibles ?, Ces mots semblent servir d'introduction
à l'écrivain , et il entre aussitôt en matière .
De ce qu'un noir , dit-il , est acheté pour devenir partie
d'une habitation en Amérique , il résulte pour lui une
sorte de droit de possession sur ce domaine. Jeune ou
vieux , bien portant ou malade , il est également traité ,
nourri , habillé et logé . Ne voit-on pas , à chaque pas , dans
les colonies , un vieux nègre assis avec sa femme devant
la porte de sa case , et faisant jouer ses petits enfans ,
tandis que les parens sont à l'ouvrage ? Toutes les anciennes
habitations peuvent se vanter d'avoir élevé trois
et quatre générations de nègres . Mais l'étendue des terres
défrichées dans le court espace de dix ans , n'est dans
aucune proportion avec l'accroissement du nombre des
noirs. Les nouveaux colons eurent besoin d'être singuliérement
favorisés ; commençant avec de faibles capitaux,
leur attention se porta d'abord sur la culture et non sur la
population ; ils achetèrent donc des esclaves mâles pour
abattre les forêts , dessécher les savanes , etc. Ce ne fut
que par la suite qu'ils songèrent à donner des femmes à
leurs noirs .
Ces mariages sont généralement heureux ; le nègre met
tout son orgueil à parer sa femme , et il emploie communément
à cet effet l'argent qu'il retire de son travail dans
les heures de repos (over-hours ). Dans le cas fort rare
102 MERCURE DE FRANCE ,
/
d'une infidélité , le mari porte sa plainte au propriétaire ou
au gérent de l'habitation , et il en résulte un divorce qui
permet aux deux parties un autre choix . M. Bolingbroke
raconte , à ce sujet, que trois nègres appartenant à un de
ses amis n'ayant trouvé aucune de ses négresses à leur
goût , il leur fut permis d'aller jusqu'à Stabroek (2) , où
devait s'en faire une vente publique. Deux de ces noirs
choisirent de jeunes et jolies filles; le troisième en pritune
qui n'était ni l'un ni l'autre . Son maître lui en témoigna
sa surprise : « Qu'ai-je besoin , répondit-il , d'une femme
» si jolie ? la première chose , c'est qu'elle sache bien tra-
> vailler pour vous et pour moi . "
On remarque à Reyneistein (3) une grande quantité
d'enfans nés dans la colonie , ce qui peut provenir de soins
mieux entendus . La plupart des planteurs se font un
plaisir de s'entourer d'une bande nombreuse de ces petites
créatures qu'ils comblent de cadeaux de toute espèce . Les
danses de ces enfans tout nus rappellent d'une manière
frappante ces bas-reliefs si goûtés des anciens .
Un nègre qui a une femme et des enfans , un petit jardin
, des chèvres , des cochons et de la volaille , s'estime
parfaitement heureux ; et il l'est réellement beaucoup plus
que ne pourrait l'espérer un Africain volontairement expatrié.
Son intelligence se développe sensiblement par son
séjour dans un pays plus civilisé que le sien ; il devient
bientôt capable de comparer les traitemens humains dont
il est l'objet , avec la féroce tyrannie des petits despotes
de sa patrie. Il est même ici une importante remarque a
faire , c'est que la rigueur , assurément très-blamable
dont l'on usait jadis envers les nègres , provenait de ces
Africains eux-mêmes , et des commandeurs noirs qu'on
leur donnait. Plus le nombre des commandeurs blancs
s'est accru , plus le régime des nègres s'est adouci .
Pendant son séjour à Démérary , M. Bolingbroke ne
manquait jamais l'occasion de demander aux nègres de
toutes les habitations qu'il visitait , s'ils regrettaient leur
(2) Stabroek est la capitale de la colonie de Démérary et Essequebo ,
sur la rivière Démérary . Elle est bien bâtie , ainsi que ses deux fau
bourgde Kingston et Cummingburg . Sa population est de mille cinqcent
blancs , deux mille hommes de couleur , et cinq mille nègres . Son
commerce est très- florissant.
(3) Grandplantage à sucre , au midi de Stabroek.
2
:
SEPTEMBRE 1810 . 103
pays . Il affirme sur son honneur que tous lui parurent
préférer infiniment leur situation présente. Acette assertion
, consolante pour les amis de l'humanité , il faut
ajouter que tout ce qu'il y avait de plus odieux dans la
manière de gouverner les noirs est à-peu-près aboli , et ne
tardera pas à l'être entiérement : il s'agit de la douloureuse
flagellation appelée la taille, etsur-tout dubarbare supplice
du Rab-rack (4) . Le seul exemple qu'on en puisse citer
dans les colonies anglaises doit être attribué aux lois hollandaises
(5) , qui malheureusement sont encore en vigueur
àDémérary. Un nègre avait assassiné son maître , il fut
condamné au rab-rack ; mais le lieutenant colonel Heslop
refusa de donner un détachement de ses soldats pour l'exécution
en disant qu'il ne pouvait soupçonner un Anglais
capable d'assister sans horreur à cet abominable spectacle.
,
Quant à la punition ordinaire du fouet , il ne s'en donne
pas plus de coups dans une habitation d'Amérique, que du
chatà neuf queues (6) à bord d'un vaisseau de guerre : au
lieu d'accabler ses nègres de châtimens , un planteur trouvé
plus d'avantage à exciter parmi eux une émulation dontils
se montrent très-susceptibles.L'on a remarqué mille foisque
les anciens regardaient avec une sorte de mépris les nouveauxvenus
, parce qu'ils ne savaientpas encore parlerbuckra
(c'est-à-dire anglais) et qu'ils nnee ccoonnaissaientpas les moeurs
et lesusages des blancs.Autrefoisl'on entendait claquersans
interruption le fouet du commandeur : l'on emploie maintenant
des moyens de discipline qui sont à-la-fois plus
humainset plus efficaces . Les fautes sont punies par des
privations personnelles ; par exemple , on retient an coupable
sa ration de rhum ou de tabac , ou enfin on l'exclut
de la danse générale dudimanche. Si le cuisinier est surpris
(4) Le criminel est étendu sur une planche hérissée de clous , et
on lui brise les membres avec une barre de fer .
(5) Il a été fait une remarque , bien singulière au premier aperçu :
c'est que les peuples qui jouissaient de plus de liberté en Europe étaient
ceux qui gouvernaient le plus durement leurs esclaves dans les colonies.
Ainsi le Negre Hollandais était le plus malheureux de tous; le
Nègre Anglais l'est un peu moins. Ceux des Français etdes Espagnols
sont les mieux traités.
(6) Cat ofnine tails; c'est une sorte de martinet composé de gareettes
dont on se sert à bord des vaisseaux anglais .
1
104 MERCURE DE FRANCE ,
,
*volant la soupe destinée pour son maître , on la lui fait
manger fortement assaisonnée de poivre de Cayenne . Dans
d'autres cas on donne au délinquant unesonce de sel de
Glauber délayé dans une pinte d'eau , qu'il est obligé de
prendre avec une petite cuiller à café. On voit à quoi se
réduisent les traitemens inhumains dont quelques déclamateurs
ont prétendu que les colons se faisaient un jeu :
ces amis des noirs , an lieu d'aller se créer à deux mille
licues de distance des objets de pitié , n'auraient-ils pu
trouver à l'exercer autour d'eux , en contemplant le sort
d'unemultitude de blancs incomparablement plus à plaindre
que les nègres ? Pour ne parler ici que des châtimens
corporels , pourquoi un Africain serait-il plus digne de
compassion que l'Allemand , le Russe ou l'Anglais que la
discipline militaire assujettit aux coups de bâton ou aux
coups de fouet (7) ?
fa
con-
Les lois hollandaises semblent injustes , en un point , à
Pégard des nègres ; elles ne les admettent pas comme
témoins contre les blancs dans les tribunaux . Il faut
venir , cependant, que l'amour de la vérité n'est pas une
vertu particulière aux noirs . Il est très -rare , lorsqu'on les
interroge , qu'ils ne se fassent pas répéter au moins une
fois la question , pour se donner le tems de préparer une
réponse .
Une foule d'écrivains vivant en Europe , qui seraient
très-embarrassés de donner une simple description de la
province qu'ils habitent , n'ont point paru l'être en aucune
façon , lorsqu'ils ont voulu apprendre à leurs lecteurs
tout ce qui se faisait en Amérique , ettout ce qui devait s'y
faire . Leur usage commun , par exemple , est de repré
senter les nègres des colonies réduits à une condition pire
que celle des animaux . M. Bolingbroke leur oppose le tableau
des procédés dont on use envers le noir , dès son
arrivée sur le sol américain. Il détaille les précautions
multipliées que l'on prend pour l'acclimater (8) . Confié
d'abord à une vieille femme dont le nom seul indique la
destination bienfaisante ( nurse ou nourrice ) , il passe en-
(7) Le soldat français est le seul , en Europe , qui ne soit point soumis
au régime humiliant du bâton. Cette distinction est d'autant plus
honorable pour lui , que chez les Romains mêmes les Centurions por
taient un cep de vigne dont ils châtiaient le légionnaire.
(8) C'est ce que les Anglais appellent the seasoning.
SEPTEMBRE 1810. 105
suite sous la surveillance d'un ancien nègre qui lui enseigne
tout ce qu'il doit savoir ; éducation d'autant moins difficile
, que la plupart de ces Africains étaient esclaves dans
leurpatrie , et condamnés aux travaux les plus rudes .
Lorsqu'un nègre est entiérement formé , on lui donne
des poules , des cochons , des chèvres , et des graines pour
ensemencer son jardin. Cette petite propriété , qu'il peut
soigner pendant ses heures de repos , lui rapporte un bénéfice
souvent plus considérable qu'onne pourraitle croire .
Les nègres mettent toute leur ambition à ouvrir une boutique
de mercerie ou de quincaillerie , lorsqu'ils sont vieux.
Il n'est pas fort rare d'en voir amasser assez d'argent
pour acheter leur liberté ; mais la plupart , contens deleur
sort , aiment mieux jouir d'un certain extérieur d'opulence
au milieu de leurs camarades . S'ils meurent , l'argent que
l'on trouve dans leurs cases , est fidélement partagé entre
leurs enfans , et cet argent , à Démérary et à Essequebo ,
s'est élevé plus d'une fois à 2 et 300 livres sterling.
Chaque habitation est visitée , trois fois la semaine , par
un chirurgien auquel on donne annuellement deux dollars
par tête de noir. Les blancs , qui ont bien plus souvent
besoindes secours de la médecine , sont taxés à quarante
dollars .
Après avoir décrit , jusque dans les plus petits détails ,
la situation du nègre dans les colonies des Indes occidentales
, M. Bolingbroke aborde l'importante question de la
traite des noirs . Il ne dissimule pas son dédain pour les
prétendus philanthropes qui ont induit le peuple anglais à
demander l'abolition de ce trafic , et il commence la dis
cussion par poser en principe que c'était la traite des noirs
libres qu'il fallait défendre , mais non celle des noirs
esclaves .
“«
Je connais aussi bien que personne , dit-il , les moyens
> odieux qui sont trop fréquemment employés sur la côte
» d'Afrique pour se procurer des noirs. Des cultivateurs
½ libres , et quelquefois même des individus qui occupent
» un rang distingué dans leur pays , sont arrachés à leurs
> foyers autant par la violence que par la ruse. Je possède
» un écrit rédigé en arabe par un nègre de la colonie de
>Berbice : cet homme était sans doute fort au-dessus du
> vulgaire parmi ses compatriotes ; il représente même son
> père comme une espèce de roi . Ses maîtres lui témoignaient
une extrêine confiance , et pendant cinq ans que
» j'ai été à même de l'observer , il s'en est toujours montré
тов MERCURE DE FRANCE ,
> parfaitement digne. Mais , ce que je ne puis trop faire
>>remarquer , c'est que cet Africain préférait franchement
* le séjour et la vie de la colonie au précédent état de
>>liberté qu'il avait connu dans son pays .
>>Ces enlevemens de noirs par les agens des factoreries
> anglaises devraient être réprimés par les lois les plus
> sévères . Les noirs de Saint-Domingue n'auraient-ils pas
> le même droit de venir enlever les habitans de Démérary
» et de Surinam , pour les vendre à ces cultivateurs de
l'Ohio , dans les Etats-Unis , qui achètent réellement des
>> esclaves blancs , et les traitent beaucoup plus mal que
des noirs ?
» Quant aux nègres que l'on achète en Afrique , combien
>>la chose doit être vue différemment ! Ces malheureux ,
* déjà privés de la liberté dans leur pays , y forment de
>> tous les esclaves la race la plus digne de pitié , puisqu'ils
sont esclaves de sauvages . Ravalés au-dessous de la
>>brute , ils sont tourmentés par d'absurdes pratiques de
* sorcellerie quand leur maître est malade; ils sont exposés
sans défense à tous les caprices de sa cruauté lorsqu'il
veut jouer le héros . Si une maladie , une blessure
* ou l'âge les rend incapables de service , ils sont exposés
>>dans le désert , où ils sont desséchés jusqu'à l'état de
>>momies ; souvent même le prix de leur fidélité consiste
* à être égorgés sur le tombeau de leurs maîtres. L'appât
>>de l'or offert par les Européens a seul contribué à faire
tomber ces massacres en désuétude.
* C'est donc un véritable bienfait que de transporter ces
➤ infortunés dans nos colonies . L'on peut se faire une idée
✔ de la barbarie de ces despotes africains , en observant
» que parmi nous-mêmes les noirs qui ont des esclaves de
>>leur couleur sont les plus durs de tous les maîtres . Les
* nègres le savent si bien , qu'une des menaces les plus
> capables de les effrayer est celle de les vendre à un noir .
» Si M. Wilberforce (9) et ses amis les Négrophiles
formaient , à l'instar des confréries espagnoles , une asso-
> ciation pour la rédemption des captifs , ils ne tarderaient
*pas àse convaincre que leurs richesses ne pourraient être
>>mieux employées que sur la côte d'Afrique . Les négocians
>> de Liverpool , d'après des principes qui sont plus natu-
(9) Membre du Parlement d'Angleterre qui a le plus contribué
faire abolir la traite des Negres.
SEPTEMBRE 1816.
107
> rels et plus dignes de vrais cosmopolites que ceux d'un
>>Wilberforce ( 10) , emploient sur la côte de Guinée des
> sommes infiniment plus fortes que l'on ne pourrait en
obtenir de tous les efforts de la charité chrétienne . Ils
> délivrent annuellement plus de trente-six mille esclaves
africains .
" L'acte du Parlement britannique qui réglait la traite
» des nègres ( the carrying-trade bill ) était une loi d'une_
» haute utilité. Combien il serait à souhaiter qu'elle fût
» mise à exécution dans la traite des esclaves blancs qui
» sont transportés d'Ecosse , d'Irlande , et du pays de
> Galles dans l'Amérique septentrionale (11) !
» Qu'arrivera- t- il désormais ? Les petits bâtimens qui ,
sous un pavillon quelconque , font le commerce de
>>contrebande entre les îles anglaises et l'Amérique espagnole
, s'empareront de la traite des noirs ; et comme ils
ne sont soumis àaucun réglemmeenntt de police maritime
> nous verrons revenir toutes les atrocités qui jadis dés-
> honoraient cette traite . "
,
L'auteur n'a pu se dissimuler qu'il lui serait fait une
(10) Il eût été juste d'observer que si des négocians de Liverpool
rendent service aux esclaves africains en les transportant dans les
colonies européennes , ils sont mus par des calculs d'intérêt bien plus
que par des sentimens d'humanité. C'est ce qu'on ne peut dire de
M. Wilberfoce , en admettant qu'il soit dans l'erreur .
(11 ) Un seul exemple suffira pour faire connaître ces monstres si
justement nommés en Angleterre , en Hollande et en Allemagne ,
vendeurs d'âmes ou marchands de chair humaine : un bâtiment de
deux cent soixante- dix touneaux mit à la voile , en 1791 , de l'ile de
Sky , en Ecosse , pour la Caroline . Il était chargé de quatre cents
passagers , hommes , femmes et enfans . Ces malheureux se trouvaient
tellement entassés qu'ils ne pouvaient s'étendre ; faute de place pour
faire la cuisine , on les nourrissait de biscuit sec. La malpropreté ne
tarda pas à engendrer parmi eux une horrible contagion. Une tempête
les força de relâcher à Greenock; ils n'avaient été que douze jours en
mer , et près de la moitié périt.
Les lois anglaises permettent ce trafic d'esclaves blancs . Ces prétendus
passagers sont engagés au capitaine pour sept ans; en arrivant en
Amérique , il vend ses droits sur eux , et leurs nouveaux maitres
prolongent leur esclavage à-peu-près arbitrairement , sous prétexte de
se rembourser de ses avances .
}
108 MERCURE DE FRANCE ,
1
objection en faveur de M. Wilberforce et autres amis des
noirs. Il avoue qu'ils n'ont peut- être d'autres projets que
de délivrer les esclaves afin de leur procurer une existence
plus douce. Il faudra donc chercher un pays où le travail
soit moins pénible , et le salaire plus considérable , où
enfin , la subsistance de l'homme qui n'a que ses bras soit
mieux assurée contre tous les événemens de la vie . Où est
cet Eldorado ? demande M. Bolingbroke .
Il se hâte de revenir dans les colonies d'Amérique , et
entreprend de démontrer que du moment qu'un nègre est
légalement vendu , c'est à tort qu'on le nomme esclave ; il
ne veut voir en lui qu'un homme attaché à la glèbe , comme
il en existe encore en Europe . Ce nègre , dit-il , est autorisé
à réclamer sa nourriture et des soins en cas d'infirmité ; il
occupe un rang dans la société humaine ; par son contrat
de vente , il acquiert non seulement le droit civil qui est
constaté en Angleterre par l'acte d'établissement ( right of
settlement ) , mais encore la propriété directe des produits
de son industrie personnelle. Il peut se former un pécule ,
et l'employer au rachat de sa liberté ou le léguer à ses
enfans .
Les lois concernant l'homme ainsi attaché à la glèbe , ou
serf de main-morte , demandent assurément à être perfectionnées
dans plusieurs points ; mais ce système est une
conséquence immédiate de l'état , hors de l'ordre social ,
dans lequel se trouve une contrée neuve que l'on veut cultiver.
Cette servitude n'est qu'une sorte d'échange du travail
contre un asyle et des alimens , dans un lieu où l'on ne
peut se procurer ni l'un ni l'autre à prix d'argent , comme
dans un pays civilisé ; et encore , cette servitude doit-elle
avoir un terme , puisque le maître ne réclame de l'homme
qu'il nourrit , qu'une portion de son tems et de ses forces .
Aussi , l'auteur a-t-il soin de faire remarquer que Locke ,
ami de la liberté , mais également ami de la raison , avait
cru devoir constater le droit du propriétaire du fonds sur
les serfs ou esclaves , lorsqu'il rédigea des lois pour la
Caroline méridionale .
M. Bolingbroke sait que des écrivains européens ont
prétendu qu'il fallait que le ciel de l'Amérique , ou les
mauvais traitemens , influâssent beaucoup sur la mortalité
des noirs , puisqu'on en transportait continuellement
d'Afrique aux colonies , sans que leur nombre parût s'accroître
. Il oppose à ce raisonnement plusieurs observations
qui sont confirmées par des documens authentiques . Par
SEPTEMBRE 1810.
109
exemple , il affirme que depuis l'appauvrissementdu solde
diverses îles qui ont été trop dépouillées de leurs forêts ,
une grande quantité de planteurs a passé sur le continent
de l'Amérique , emmenant à leur suite tous leurs nègres .
D'ailleurs , il faut remarquer que si le nombre des noirs
proprement dits ne paraîtpas augmenter , celuides hommes
de sang mêlé s'accroît avec une extrême rapidité par le
croisement des races . M. Bolingbroke donne un état de
population de la Jamaïque , d'où il résulte qu'elle s'est fortifiée
, depuis vingt-deux ans , dans cette île , de vingt-quatro
mille noirs .
Quant à l'influence du climat sur la santé des nègres ,
l'auteur donne un contrôle fort exact des malades tant
blancs que noirs qui ont été reçus dans les hôpitaux des
îles anglaises , dans les sept années comprises depuis 1796
jusqu'à 1802 , et l'on voit que la mortalité des blancs està
celledes noirs comme quatre est à un .
En dernière analyse , loin de consentir à l'abolition de la
traite des noirs esclaves ( car il faut se rappeler la distinction
établie entre ceux-ci et les noirs libres ) , M. Bolingbroke
voudrait que l'on envoyât enAfrique des nègres qui
auraient fait preuve de dévouement par vingt années de
service dans les colonies européennes . Il ne doute pas
qu'ils n'yramenassentdesnations entières, quiles suivraient
avec transport , dès qu'elles auraient connaissance des avantages
réels qui les attendent en Amérique .
VARIÉTÉS .
CHRONIQUE DE PARIS.
L. S.
2
L'ALLURE des habitans d'une grande ville peut , jusqu'a
un certain point , donner une idée de leurs moeurs . En
examinant la démarche des Parisiens , dans les rues , dans
les promenades , il est aisé de reconnaître un peuple plus
actif qu'occupé , plus curieux qu'instruit , plus avide de
voir que d'entendre , plus pressé de juger que de réfléchir.
On a qualifié du nom de badauderie cette manière d'être
des Parisiens , aussi ancienne que leur histoire , s'il est
vrai comme le dit Saintfoix , que l'empereur Julien leur
en ait fait le reproche . Malheur à celui qu'une affaire pres-
,
110 MERCURE DE FRANCE ,
sante oblige de suivre le boulevard , à la chute dujour ! sa
marche à chaque pas est arrêtée par des groupes de
bourgeois ébahis , les uns , devant un enfant qui fait la roue
de saint Bernard entre deux bouts de chandelle ; ceux- ci
autour d'un marchand d'eau de Cologne à treize sous le
rouleau ; ceux-là près d'un orgue de Barbarie qui joue
faux l'air de Cendrillon ; d'autres autour d'une tireuse de
cartes qui, pour deux sous , promet à tout venant de
l'amour , du bonheur et des richesses ; d'autres enfin auprès
d'une jeune fille , dont la tête est modestement enveloppée
d'un voile sale , et qui chante en s'accompagnant
d'une aigre guitare : Bocage que l'aurore , etc. ou mon
coeur soupire. Examinez avec attention les gens dont se
composent ces différens groupes ; avec un peu de tact ,
yous démêlerez facilement , au milieu d'une centaine de
désoeuvrés qui s'amusent à varier leur ennui , trois ou quatre
filous qui épient l'occasion de savoir l'heure qu'il est à
la montre d'autrui , tandis qu'une vingtaine de passans
affairés s'approchent en pestant contre les badauds , et
finissent par en augmenter le nombre.
-Si les spectacles sont , comme le dit Rousseau , un
objet de première nécessité pour une grande ville , Paris ,
dans ce genre , peut se vanter d'avoir du superflu . Mais
n'est-il pas un terme où devrait s'arrêter la curiosité publique
, et ne pourrait-on pas la sévrer de quelques-uns des
alimens qui lui sont trop communément offerts ? Quel
avantage , quel plaisir trouve-t- on à la vue de ces dégoûtantes
monstruosités , dont l'annonce seule soulève le
coeur ? Nous le demandons à ceux qui ont visité cette
espèce de bouge , à l'extrémité du Carousel , où pour quelques
centimes , on met sous vos yeux une de ces productions
monstrueuses , dont l'aspect inopiné ferait reculer d'horreur.
On conçoit que le peuple , que les enfans s'amusent
des tours de souplesse d'un singe , de l'intelligente docilité
d'un chien , du langage burlesque de polichinelle , des
lazzis même de paillasse ; mais que l'on compte au nombre
des plaisirs le spectacle d'un enfant à deux têtes , à
quatre bras ; que des parens fondent leur moyen d'existence
sur cet,objet de honte et de pitié ; ce genre de
⚫cynisme est un véritable outrage à l'humanité , à la décence
et aux bonnes moeurs .
- Le salon d'exposition duMuséum offre en ce moment
la précieuse collection des chefs -d'oeuvre que l'Ecole fran-
-çaise a produits dans les dix dernières années , et dans çe
SEPTEMBRE 1810. III
nombre il en est quelques-uns dont elle s'honorera dans
tous les tems . Peut-être aucun de ces tableaux n'offre-t-il
un ensemble parfait de beautés , mais presque tous sont
recommandables par de grandes parties de talent . C'est
ainsi que dans le tableau du Couronnement , par M. David,
onpeut louer sans restriction, sous le double rapport de la
couleur et du dessin , toute la partie du tableau du côté de
l'autel , tandis qu'on peut également critiquer sans exception
les seconds plans et les tribunes où l'on ne trouve ,
ni fermeté de pinceau , ni connaissance de perspective , ni
même correction de dessin .
Dans la Scène du Déluge , de M. Girodet , on a besoin
d'admirer l'entente du clair obscur , la vigueur savante du
dessin , l'originalité de la composition , pour pardonner la
disposition des figures , la crudité de la couleur , et l'exagération
peut-être un peu voisine du ridicule qui nuit à l'effet
général d'une scène conçue et exécutée avec enthousiasme .
Le tableau de M. Prud'hon représentant la Justice et la
Vérité poursuivant le Crime , est d'un très-bel effet . Les
deux espèces de lumières du flambeau et de la lune , sont
d'autantplus habilement ménagées ,que leur ensemble offrait
de grandes difficultés à vainerree ; peut-être cependant peuton
reprocher à l'auteur d'avoir donné trop d'éclat à la
lumière de la lune; il fait presque jour dans son tableau.
Ce sujet , destiné pour la salle des audiences de la cour
de justice criminelle , semble demander pour pendant , à
l'auteur , la Justice protégeant l'Innocence. La justice ne
doit pas seulement épouvanter le coupable ; son premier
devoir est de rassurer l'innocent.
Les beaux tableaux de Priam, de M. Granier ; des Marér
chaux , de M. Vernet ; de la Peste de Jaffa , de M. Gros ;
de l'Arsenal d'Inspruck , de M. Meynier , et quelques autres
également remarquables , nous fourniront un examen particulier
dans un de nos prochains numéros .
-Quand l'ambition de la célébrité dégénère en manie ,
ce n'est plus qu'an ridicule , et depuis Erostrate jusqu'à
Recrem,presque tous ceux qui ont voulu faire parler d'eux
à tout prix , n'ont réussi le plus souvent qu'à s'en faire
moquer. Pourquoi faut-il que cette réflexion ne se présente
pas à l'esprit de tel ou tel jeune homme qui après avoir
rempli les journaux et les almanachs des Muses du nom
deson Eléonore , pour avoir au moins cela de commun
avec M. de Parny, nous entretient aujourd'hui de son chien ,
de ses maximes et de ses pensées. Les petites choses n'ont
1
112 MERCURE DE FRANCE ,
de prix que de la part de ceux qui peuvent s'élever aux
grandes ; et pour avoir le droit d'occuper de soi le public ,
il faut l'avoir oceupé long-tems de ses ouvrages . Quand ce
jeune écrivain aura pris un rang distingué dans la littérature
, peut-être son Eléonore , son chien et ses pensées
auront-ils quelqu'intérêt pour ses lecteurs ; jusque-là , il est
à craindre qu'il ne fasse partagerà personne ses innocentes
affections .
Un des hommes de France qui écrit et parle le mieux la
langue anglaise achève en ce moment la traduction d'un
roman en cinq volumes , intitulé les Chefs Ecossais . Cet
ouvrage d'un genre tout-à-fait neuf, a fait en Angleterre la
plus grande sensation .
Il n'y a pas deux mois que Lady Mary Hamilton a publié
la Famille du duc de Popoli , et déjà la première édition de
cet ouvrage est épuisée , et l'on en prépare une seconde . Ce
roman est dédié à sir Herbert Croft , le même à qui nous
devons le savant commentaire sur Horace récemmentpublié
sous le titre d'Horace éclairci par la ponctuation , et dont
on se propose de rendre incessamment compte dans cette
feuille.
-Nous avons jeté un coup-d'oeil , dans notre avantdernier
N° , sur le Palais-Royal et ses habitués ; ce qui
nous a valu , par parenthèse , une assez verte réprimande
de la part d'un employé émerite , qui ne veut point qu'on
dise que les commis déjeûnent en attendant l'heure du
bureau : au risque de nous faire une querelle tout aussi
bien motivée , nous continuerons notre revue des lieux
publics , et nous essayerons d'esquisser le tableau du jardin
des Tuileries . Cette promenade , la plus belle et la plus
fréquentée de Paris , a , comme toutes les autres , ses
habitués qui se succèdent a des heures différentes . Dès
sept heures du matin , à l'ouverture des grilles , il n'est
pas rare d'y voir arriver , deux par deux , des jeunes gens
qui ont eu la veille dispute au spectacle , et qui viennent.
attendre leurs adversaires au café Godean , au profit duquel
tourne , le plus souvent , l'explication. Adix heures ,
quelques acteurs vont étudier leur rôle à l'ombre des allées
latérales . Vers midi , un essaim de ces dames qui n'ont
affaire que vers la brune , se dispersent dans les allées
principales où elles s'asseyent négligemment , un livre à la
main, attendant au passage les nouveaux débarqués dont
elles méditent la conquête. A quatre heures , au retour
du bois de Boulogne , les jeunes gens en habit de cheval ,
et
DE
SEPTEMBRE 1810.
DEM
113
et les élégantes en négligé , viennent attendre l'heure
de leur toilette. A six heures le tableau change , les allées
et les quarrés de verdure se couvrent d'une nuée de
bonnes et d'enfans; et tandis que les marmots s'ébattent
innocemment sur la pelouse, leurs jeunes gouvernantes
prêtent l'oreille auxpropos galans ou gaillards des amoureux
en livrée qui les accompagnent. Asept heures, tous les politiquesdu
faubourg Saint-Germain , les rentiers de la rue de
Lille, les vétérans pensionnés , se rassemblent à la petite
Provence , où ils s'entretiennent , en prenant force prises de
tabac, des progrès du Louvre , de la largeurdduupontd'Iéna ,
de la hauteur de la Seine , et des variations du thermomètre
de Chevallier, sans se douter qu'à neuf heures ils cèdent la
placeà de petites ouvrières qui viennent en quittant le magasin
rejoindre quelques clercs de la basoche échappés de
l'étude . Dix heures sonnent et le roulement des tambours
donne à nos amoureux le signal de la retraite. Nous ne
présentons ici que des masses , mais quel tableau piquant
et varié , une seule Journée du jardin des Tuileries ne
fournirait-elle pas à un autre Lesage !
-
On parle beaucoup d'un fameux tableau peint sur
verre et qui se trouve entre les mains d'un receveur des contributions
deMeklembourg . Posé verticalement , ce tableau
n'offre à l'oeil qu'une simple glace , mais à mesure qu'on
l'incline on voit s'y peindre un portrait d'homme , dont le
costume ne se reporte pas à un demi-siècle, et dont l'exé-`
cution décèle un grand-maître. Cette glace merveilleuse ,
qui doit être envoyée incessamment à Paris , fournira la
matière de savantes dissertations .
-Ce phénomène d'optique ne doit pas détourner notre
attention d'une découverte bien autrement importante que
vient de faire M. Helmann , docteur à Torgaw. Il ne s'agit
de rienmoins que d'une panacée universelle , d'un remède
infaillible pour tous les maux et qui ne laisse plus d'autre
prise à la mortque la décrépitude. Le docteur Helmann ne
se dissimule pas qu'un si grand bienfait envers l'humanité
estun bien mauvais office à rendre aux médecins , aussi
a-t-il soin dans son prospectus de prévenir d'avance ses
confrères et de les inviter à sefaire restaurateurs et boulangers:
ces états sont honorables , ajoute-t-il , et il vaut
mieux après tout nourrir les hommes que de les tuer.
-On répète auxFrançais la tragédie deMahometsecond.
-Après la reprise de Sémiramis l'opéra va s'occupor d'une
pièce nouvelle intitulée Sophocle . Cagliostro ne paraîtra
H
114 MERCURE DE FRANCE ,
que cet hiver à l'Opéra-Comique .-L'Odéon va nous donner
une Cendrillon nouvelle . - Le Vaudeville , après la
Manufacture d'indiennes , parodie des Bayadères , doit
mettre à l'étude l'Homme de quarante ans . -Les Variétés
feront suivre les Baladines , autre parodie des Bayadères ,
de Va-de-bon- Coeur.- La Gaîté prépare les Ruines de
Babylone , et l'Ambigu la Bataille de Fontenoy . Il y a de
quoi satisfaire à-peu-près tous les goûts ; nous disons , àpeu-
près , car le bon goût est bien difficile.
- MODES. La chaleur a fait disparaître les cachemires ,
Les femmes portent ce qu'on appelle des robes chemises ;
elles sont en percale ; l'étoffe coûte dix écus , et la garniture
en mousseline , en tulle , en dentelles , en broderies à points
àjour , revient à dix ou douze louis : il faut de la proportion
en tout. On cherche à mettre à la mode une étoffe qu'on
appelle Virginie, et qui tient le milieu entre la levantine
et le satin. On a vu des brodequins en cachemire.
Les chapeaux bateaux sont décidémentproscrits .Laforme
nouvelle est en pain de sucre àtrès-petits bords. Ces chapeaux
ont l'avantage de ne pas froter le collet de l'habit que
l'on porte très-hant. Les cols des chemises ne se montrent
que de quelques lignes au-dessus de la cravatte. Les pantalonsdumatin
sont d'une longueur démésurée et doivent
couvrir le talon et la moitié du soulier . Y.
SPECTACLES.-Théâtre-Français --Débuts deMlle Fabre.
Encore un début de soubrette ! disions -nous , ily a deux
mois , et nous répéterons aujourd'hui avec un étonnement
encore mieux motivé : encore un début de soubrette ! C'est
en effet dans cet emploi que Mlle Fabre vient , après cinq ou
six autres , capter la bienveillance du public. Elle a déjà paru
dans le Dissipateur, dans le Tartuffe , dans les Jeur de
IAmour etduHasard; elle ne manquera pas non plus de se
montrerdans leJoueur , dansla Métromanie, dans le Léga
taire, et autres pièces où ses concurrentes ont déjà paru ,
et cela produira , comme on voit , une admirable variété
dans le répertoire. Je ne sais si les habitués du Théâtre-
Français peuvent tenir à cette répétition continuelle des
mêmes ouvrages , mais je sais fortbien que nos lecteurs ne
tiendraient pas à les voir sans cesse commentés et analysés .
Laissant done là tout le mal et tout le bien que l'on peut
dire des pièces où l'on a déjà vu Mlle Fabre , nous ne parlerons
que d'elle et nous le ferons en peu de mots . Cette
actrice arrive de Rouen ; elle n'a que vingt-trois ans et
paraît unpeu plus âgée. Son extérieur est agréable; elle
SEPTEMBRE 1810. 115
de l'intelligence et de la justesse dans son débit , mais sa
voix est peu avantageuse , et une excessive timidité l'a , diton
; empêchée de développer tous ses moyens . Obtiendrat-
elle ou n'obtiendra-t-elle pas un prix dans ce concours
pour l'emploi des soubrettes qui se prolonge depuis un
an?C'est ce que nous ignorons , mais ce qui nous paraît
certain, c'estque cette manièred'entasser débuts sur débuts
dans le même emploi et dans les mêmes pièces est un
excellentmoyen de rebuter le public et d'empêcher par conséquent
qu'il ne les juge .
**Théâtre de l'Opéra-Comique.- Le Crescendo , opérabouffon
en un acte , imité de l'italien .
L'opéra-bouffon italien a sans doute des canevas plus
invraisemblables et plus absurdes encore que celui de cette
pièce que l'on en ditimitée , mais il n'en a point de plus
plat et de plus ennuyeux. C'est le squelette décharné du
Matrimonio per susurro , joué en avril 1809 à l'Odéon ,
ou de Hypocondre , comédie de J.-B. Rousseau qui n'a
jamais été représentée . Un vieux baron , jadis major d'un
régiment prussien , s'est retiré dans sa terre ; sans être
d'ailleurs trop infirme , il ne peut souffrir le moindre bruit.
Il veut cependant se marier , ce qui en pareil cas n'est pas
trop sage , et il s'adresse volontairement et sciemment à
unejeune personne aimée et amoureuse de son neveu .
Elle feintde consentir à son projet, et capte sa bienveillance
en feignant d'être modeste et sur-tout silencieuse . On
pousse la plaisanterie jusqu'à signer le contrat , mais c'est
alors que la nouvelle épouse change tout-à-coup de caractère
. Elle devient altière , impérieuse , bruyante.Unvalet,
qui la seconde, amène d'abord toute la jeunesse du village,
puis la musique d'un régiment , sous prétexte de célébrer
lemariage du baron . Le vacarme devient tel que le vieillard
craint d'en mourir et demande grace à sa fiancée. Il
n'ad'autresdésir que d'annuler le fatal contrat : mais on
ne lui en offre qu'un seul moyen , qui est de marier , avec
une dot, à son neveu, la beauté bruyante qu'il répudie.
Le baron accepte ,ale neveu se fait prier , mais toutise
termine enfin à la satisfaction générale .
Rien de gai , rien de comique dans cette mystification ,
sans obstacle et sans incidens ; rien de piquant , ni de capable
d'en racheter l'ennui dans le dialogue ; et la musi
que , quoiqu'elle ne soit pas sans mérite , n'a pu seule
compensertous ces défauts. L'ouverture est extrêmement
travaillée; elle produit quelques beaux effets , etenpros
Ha
116 MERCURE DE FRANCE , SEPTEMBRE 1810.
duirait bien davantage si le travail s'y faisait moins sentir.
Un air imitatif chanté par l'Hypocondre a eu du succès .
On a également applaudi un duo entre lui et l'oncle de sa
future; et plus encore un air du valet chanté par Martin ,
etdont l'intention est vraiment originale . En général, cette
composition n'a point été jugée indigne de son auteur ,
M. Chérubini ; mais , soit qu'elle n'ait pu réchauffer suffisamment
les spectateurs glacés par le froid des paroles ,
soit que ce froid eût engourdi le génie même du musi
cien , il est certain que la pièce est tombée , et qu'avec la
meilleure volonté du monde on aura bien de la peine à la
relever.
Théâtre des Variétés .-Nous avons déjà laissé passer
tranquillement quelques nouveautés jouées à ce théâtre , et
nous serions aussi courtois , ou , si l'on veut, aussi discourtais,
pour les Rentes Viagères , si cette pièce , donnée
comme nouvelle , était vraiement une nouveauté.Le fonds
en est très-comique. Un médecin a placé une somme considérable
sur la tête d'un paysan très-vigoureux; mais
esclave de ses préjugés , il prend , pour lui conserver la
santé, des moyens qui la détruisent. Le malheureux villageois
se lie alors d'intérêt avec l'amant de la fille du mé
decin que l'on veut marier malgré elle. L'amant se présente
en habit d'officier , réclame le paysan comme déserteur
menace de lui faire casser la tête ; etle pauvre docteur , dans
la crainte de perdre ses fonds , consent à donner sa fille au
jeune homme et à laisser vivré le paysan à son gré.
Cette pièce a été très- applaudie et elle le méritait; l'auteur
a étédemandé et l'on a nommé M. Martinville. Il est vrai
que les noms des personnages sont de lui; il est encore
vrai qu'il a substitué un uniforme de hussard à un habit
de livrée , et qu'il s'est donné la peine de refaire le dialogue
de cette pièce ; mais le sujet, les caractères, le plan , étlá
marche des scènes appartenaient à Lesage qui les avait
inventés pour sa petite comédie de la Tontine, jouée
en 1732. Nous pensons que M. Martinville aurait bien
fait de ne pas se nommer seul comme auteur de Youvrage.
Il y aurait eu de la bonne-foi et de la prudence à
reconnaître de lui-même les obligations qu'il a contractées
envers l'auteur de Turcaret et de Gilblas , dont quelques
personnes d'un goût un peu suranné lisent encore leson
vrages: et d'ailleurs nous osons croireque , dans cette association
du nom de Lesage et de celui de Martinville ,
l'honneur aurait été au moins égal des deux côtés ,
1
POLITIQUE.
LES relations ambiguës , contradictoires , et visiblement
dictées par les intérêts multipliés et variables du commerce ,
relativement à la campagne du Danube , ne nous tiennent
plus dans l'incertitude , depuis que les rapports officiels
sont parvenus , et donnent avec régularité un aperçu de
l'ensemble des mouvemens , et des résultats des opérations
Les détails suivans appartiennent encore au moisde juin ;
ils sont publiés , à Pétersbourg , dans le Journaldu Nord:
- Les dernières tentatives des Turcs contre les troupes
russes , y est- il dit , n'ont pas été plus heureuses que les
précédentes . Repoussés sur tous les points , après avoir
faitdes pertes considérables en hommes et en chevaux , ils
se trouvent de jour en jour plus pressés par les armées
victorieuses de leurs ennemis , dont la bravoure et les
bonnes dispositions déconcertent tous leurs projets.
Depuis le 14 jusqu'au 17 juin , des sorties continuelles
de Rudschuck ont été repoussées avec avantage par le
ljeutenant-général Sass . Le 15 et le 17, les Tures ayant
rassemblé des forces considérables , redoublèrent leurs
efforts pour tenter de délivrer la place ; la première affaire
dura huit heures , et la seconde près de cinq heures.
Battus complètement dans l'une et dans l'autre , et
poursuivis jusques et sous les retranchemens mêmes det
Rudschuck , ils se retirèrent enfin dans le plus grand désordre
; plus de 700 des leurs ont été enterrés après l'affaire
sur le champ de bataille , et ils ont emporté leurs blessés
en très-grand nombre dans la forteresse . Nous avons
perdu un capitaine en second et IT soldats , et noust
avons eu un officier et 72 soldats blessés .
Le général-major Ermolow ayant un corps d'observationdevant
Giurgevo , s'est emparé des deux forts de Zimnitza
et Slobodzéa , et par le moyen de notre flottille , it
est parvenu à s'ouvrir des communications avec l'aile droite
du corps du lieutenant-général Sass
-"Plusieurs affaires extrêmement brillantes pour nos
troupes se sont succédées dans le corps de la grande arest
mée sous Schumla
118 MERCURE DE FRANCE ,
» Le 24juin , le général-majorKulnew a repoussé vigoureusement
une sortie faite par les assiégés sur notre aile
droite. L'affaire a duré plus de quatre heures .
» Le 26 , le lieutenant-général Ouwarow a eu à soutenir,
avec son corps , celui du lieutenant-général Markow etune
partie de celui du général d'infanterie comte Kamenskoy ,
uncombat extrêmement opiniâtre contre les Turcs , qui au
nombre de 8000 attaquèrent notre centre et le chargèrent
avec la plus grande vigueur.Pendant neufheures , le feule
plus vif continua de part et d'autre. De nouveaux renforts
vinrent plusieurs fois rafraîchir les troupes de l'ennemi ,
dont l'acharnement ne le céda qu'à la bravoure héroïque
des nôtres et aux'talens de leurs chefs . Obligés de chercher
enfin leur salut dans la fuite , ils furent vivement poursuivis
par notre cavalerie jusque sous les retranchemens de
Schumla. Leur perte dans cette occasion a été très-considérable.
Nous leur avons pris trois drapeaux. Nous avons
eu environ 250 hommes tués ou blessés.
Le 27 , le lieutenant-général Lewis ayant reçu ordre du
général en chef de se porter en avant de Djuma , où est
entré le lieutenant-général Langeron , arrivé de Silistria,
s'est emparé d'Eskistambul , qui se trouve sur le chemin
de Schumla à Casani. Il est parvenu en même tems à
( s'ouvrir , par les montagnes , une communication avec le
général-major Voinow qui occupe Tseli-Kavak , ce qui
achève d'assurer le bloeus de Schumla. »
La note suivante est d'une date beaucoup plus récente ;
elle émane du comte Kamenskoy , de son camp devant
Rudschuck , le 27 juillet (8 août 1810). Cette note a été
publiée par le Moniteur.
« Le général en chefde l'armée impériale ayant laissé
près de Schumla une partie de son armée , sous le comman
dement de son frère le comte Kamenskoy pour observer le
grand-visir, s'est dirigé en personne sur Rudschuck avecle
reste de ses forces pour en presser le siége déjà commencé
par le général Sass.
" Le 22 , l'assaut fut donné au rempart de laville; mais
la profondeur du fossé , les nombreuses palissades et les
défenses élevées par les Turcs derrière leur rempart le rendirent
infructueux. Notre perte a été assez considérable et
serait très-sensible , si elle n'était plus que compensée par
la grandeur de celle de l'ennemi. L'impossibilité d'emporter
la place de vive force ayant été reconnue , l'armée est
rentréedans ses positions autour de la ville, et continue à
SEPTEMBRE 1810. /
119"
la tenir étroitement bloquée. Aujourd'hui l'on a intercepté
des lettres du commandant de Tudschuck-Bosniak , aga ,
adressées au grand-visir , qui confirment ce qui a été dit cidessus
de la perte considérable qu'il a essuyée. De son
propre aveu , il a eu 3000 hommes tués et autant de blessés .
Il conjure le visir de ne plus différer , au-delà de quatre à
cinq jours , à lui envoyer des secours , faute de quoi il ne
saurait tenirplus long-tems , ayant perdu la meilleure partie
de sa garnison , et n'ayant plus de vivres que pour dix
jours.
» Au départ du courrier , le général en chef avait reçu la
nouvelle que son frère le comte Kamenskoy avait remporté
, le 23 juillet , une victoire complette sur l'ennemi ,
sorti de Schumla au nombre de 30,000 combattans , commandés
par le nazir de Brahiloff, et par plusieurs pachas
sous ses ordres. La bataille a été sanglante et opiniâtre .
L'ennemi a été repoussé avec une perte considérable , et
s'est retiré dans ses retranchemens . On a fait beaucoup de
prisonniers , dont un pacha , un topdgi bachi , six agas , et
un grand nombre d'autres officiers . Trente-huit drapeaux
et deux bâtons de commandement sont tombés en notre
pouvoir.
A ces nouvelles , la gazette de la cour deVienne ajoute
que des renforts considérables arrivent au grand-visir ,
qu'on y compte particulièrement 12,000Albanais , commandés
par Muchtar pacha , que les préparatifs guerriers
se poursuivent avec ardeur dans Constantinople , que
cependant le signal du départ du Grand-Seigneur pour
l'armée n'a pas encore été donné : on présume que ce départ
a eu lieu le 10 août.
De son côté , le capitan-pacha essaie de couvrir avec sa
flotte les côtes de la mer Noire , depuis Warna jusqu'au
Danube , pour gêner les communications des Russes , et
empêcher leur armée de s'approvisionner par mer : on
ajoute qu'il a fait quelques démonstrations sur la Crimée
pour tenterune diversion ; mais , d'une autre part , on croit
qu'une diversion plus sérieuse attire l'attention et les efforts
des Russes . Des hostilités paraissent avoir commencé
entr'eux et les Persans . Le schah fait déjà avancer deux
armées , l'une contre la Géorgie , l'autre vers les côtes de
la mer Caspienne , pour attaquer les établissemens russes ,
dont les forces se portent aussi de ce côté.
L'ambassadeur anglais , M. Adair , est décidément parti
120 MERCURE DE FRANCE ,
deConstantinople le 14juillet , et a mis à la voile le même
soir.
Après les événemens de la guerre du Danube , l'attentiondu
public s'est particulièrement portée sur l'élection
importante qui occupe la diète suédoise , élection dont on
vient enfin de connaître le résultat .
Cerésultat confirme l'opinion qui s'était répandue dans le
Nord , sur cet illustre choix , sur le sentiment vraiment national
qui l'a dicté , sur l'énergie que le caractère suédois a
déployé dans cette circonstance , et sur les espérances que
donne une telle élection pour l'indépendance et la prospérité
de ce royaume. Le roi Charles XIII , indisposé de nouveau ,
suivant les dernières nouvelles , avait fait au comité secret
de la diète une proposition secondée par les Suédois qui
ont le mieux conservé le souvenir de leur ancienne existence
politique et militaire , et qui , jaloux de retrouver
dans leur chef quelques traits des héros sous lesquels ils
ontlong-tems combattu , ont cru les reconnaître dans ceux
d'un capitaine , étranger à leur nation , mais digne de
justifier ce noble choix .
On ne lira pas sans intérêt quelques passages de la propositiondu
roi à la diète , relativement au grand objet qui
la tient réunie .
,
S. M. rappelle d'abord la perte du Prince royal , et les
circonstances difficiles dans lesquelles cette catastrophe imprévue
a jeté la Suède : fermement résolue , dit-elle
d'accélérer l'élection d'un successeur au trône , S. M. prêta
une oreille favorable à la voix de la nation , qui se déclaraît
hautement pour le prince de Ponte-Corvo, De brillans exploits
militaires , etdes qualités distinguées comme homme
d'état , avaient illustré son nom , qui occupera une place
éminente dans l'histoire . Sa douceur et sa loyauté l'avaient
fait chérir et respecter même par des nations ennemies ; et
les rapports que des guerriers suédois avaient eus avec lui ,
par suite des malheurs de la guerre , leur avaient fait connaître
l'attachement de ce prince pour un peuple qu'il ne
combattait qu'à regret. Toutes ces circonstances ne pouvaient
manquer de fixer l'attention de S. M.; elles devaient
influer sur son opinion , quant à la succession au trône .
nod
S. M. a consulté, dans cette question importante , l'opinion
du comité secret et du conseil-d'état . La grande majorité
dans le premier et l'unanimité des suffrages dans le
second , ont fortifié le sentiment de S. M. Elle a cru qu'en
confiant les destinées futures de la Suède au prince de
4
SEPTEMBRE 1810 . 121
fa-
Ponte-Corvo , la gloire militaire qu'il a déjà acquise assurerait
d'une part l'indépendance du royaume , et de l'autre ,
lui ferait considérer de nouvelles guerres comme inutiles
pour l'intérêt de sa renommée ; que sa mûre expérience et
soncaractère énergique maintiendraient l'ordre dans l'intérieur
et assureraient les bienfaits de la paix ; que l'amour
de la justice et de l'humanité , qu'il a manifesté dans les
pays ennemis comme dans sa patrie , s'exercerait en
veur du bien-être et des lois de sa patrie adoptive , et enfin
que son fils ferait disparaître l'incertitude de l'avenir , objet
auquel l'exemple du passé donne une importance majeure.
Partous ces motifs réunis , S. M. propose aux Etats du
royaume S. A. S. Jean-Baptiste-Jules Bernadotte , prince
de Ponte- Corvo , comme prince-royal , et successeur de
S. M. au trône de Suède .
S. M. croiť devoir ajouter , comme une condition indispensable
prescrite par les lois fondamentales du royaume ,
qu'il faut que le susdit prince , en cas qu'il soit élu par les
Etats à la succession au trône , ait , avant son arrivée sur
le territoire suédois , embrassé la doctrine évangélique
luthérienne , et qu'il signe ensuite un acte de garantie
semblable à celui qui fut dressé par les Etats pour feu
S. A. R. le prince Charles Auguste .
Tous les suffrages de la diète ont suivi la proposition
généreuse et vraiment patriotique du roi . Tous se sont
portés sur le prince de Ponte-Corvo . Le choix de la diète
a déjà été notifié par M. d'Oxenstiern à Copenhague ; un
courier est sur-le-champ parti d'Orebro pour Paris , où
doivent être arrivés , au moment où nous écrivons , MM. les
comtes de Mærner et de Rosen , officiers au service de
Suède , partis pour la même destination , avec une mission
de leur gouvernement. Pendant ce tems , M. Alquier ,
ambassadeur de France à Stockholm , a été vu à Hambourg
se rendant à son poste.
La guerre contre les Anglais prend de jour en jour un
caractère plus sérieux : nous voulons parler de celle qu'il
convientde faire à une marine armée pour la contrebande ,
et qui semble formée par des pirates , la guerre des prises
et des confiscations , partout où se montre , sous quelque
pavillon que ce soit , la propriété évidemment et notoire
ment anglaise . Les puissances du Nord reconnaissent de
plus en plus l'indispensable nécessité , pour soutenir le
système contre lequel l'Angleterre commence à se débattre
si péniblement , d'attaquer cette puissance dans la source
í
122 MERCURE DE FRANCE ,
unique de son accroissement , de la ruiner dans son commerce
, puisqu'elle en veut un exclusif. L'affaire des bâtimens
de Ténériffe est terminée comme on devait s'y attendre.
Cinquante-deux ont été condamnés . C'est une perte
pour le commerce anglais de 25 millions : en même tems
àStettin , encore occupé par les troupes françaises , l'ordre
est venu de Paris de mettre le séquestre sur tous les bâtimens
, et de saisir les denrées coloniales . Le résultat de
cette mesure , ainsi que de l'entrée des Français à Rostock
et à Wismar , et par suite de la confiscation de ces bâtimens
, est désastreux pour le commerce anglais : voici à cet
égard une sorte de notification publiée par la voie du
Moniteur, et qui doit être lue avec intérêt.
Les nouvelles qu'on reçoit de tous côtés annoncent
les résultats de la guerre active qu'on fait au commerce
anglais. Partout les denrées coloniales sont confisquées ,
soit qu'elles viennent sur bâtimens ottomans ou américains ,
soit qu'elles soient accompagnées de certificats d'origine
soi-disant délivrés par les consuls français d'Amérique ,
de Patras , de Gothembourg. L'éveil est donné partout ;
on sait que ces papiers sont faux. En Russie , en Prusse ,
dans le Mecklembourg , en Italie , à Naples , les confiscations
se succèdent avec activité , et le continent s'approvisionne
aux dépens de l'Angleterre . La situation de cette
puissance empire tous les jours.Avec l'activité que mettent
les gouvernemens du continent à se saisir de toutes les
marchandises coloniales , il n'est pas douteux que le commerce
anglais ne sente enfin le danger de sa position.
Nous sommes autorisés à réitérer ce que nous avons
dit dans plusieurs de nos numéros précédens , qu'aucun
consul français ne délivre et ne doit délivrer de certificats
d'origine de denrées coloniales ; qu'ainsi tout certificat qui
est présenté comme tel , est faux et fabriqué. Un navire
prétendant venir de New-Yorck , vient d'arriver à Pétersbourg
avec un certificat faux; il a été confisqué.
» Les agens français et ceux des puissances alliées confisquent
partout les denrées coloniales. Elles sont toutes
de bonne prise , et proviennent du commerce anglais . »
Dans de telles circonstances , on conçoit bien que toute
l'attention du gouvernement anglais , et toute l'inquiétude
de la nation se porte sur l'état de la banque ; on commence
à en être beaucoup plus inquiet encore que de
celui de l'armée du lord Wellington; on sait que ce dernierades
moyens dès long-tems préparés pour quitter le
1
1
SEPTEMBRE 1810. 123
en
pays qu'il ne peut défendre; mais la bauque d'Angleterre
n'a pas de moyen d'évasion , il faut faire face à ses engagemens
ou périr, et ce moment de crise excite une vive
sollicitude: Un rapport a été entendu , sur la rareté progressive
du numéraire , sur la baisse aussi progressive du
change , sur la suspension des paiemens en numéraire ,
sur l'accroissement énorme du papier-monnaie en circulation.
Le comité paraît avoir envisagé toute l'étendue du
mal et l'énoncer avec franchise. Il attribue les deux premiers
effets qu'il a été chargé de reconnaître , aux circonstances
actuelles de la guerre , et à la situation difficile où
ellemetle commerce anglais ; quant àl'émission du papiermonnaie
, il l'attribue à la faculté qu'a obtenue la banque ,
faculté provisoire , de ne pas faire les paiemens en argent.
Il ne se dissimule pas que supprimer cette faculté apour
la banque des dangers réels ; mais donnant le délai de
deux années , et en laissant la banque elle-même conduire
cette opération , le comité pense qu'il lui sera possible de
sortir du mauvais pas où elle est engagée. Il est à remarquer
que dans le cours de son rapport , le comité parle
souvent de la paix , dit souvent que si la paix était conclue,
si elle ouvrait un nouveau débouché aux spéculations
commerciales , la situation serait loin d'être la même;
on peut donc apprécier ici à leur juste valeur , et d'après
les aveux des Anglais eux-mêmes , les declamations des
gens qui ne craignent pas d'affirmer que l'Angleterre
désire soutenir cet état de guerre et que sa prospérité politique
et commerciale y est intéressée. Qui donc peut-être
cru en Angleterre , sur cette question et sur ces intérêts ,
si ce n'est labanque,, etun comité nommé pour examiner
les moyens de la soutenir dans la crise où l'a jetée ce même
état de guerre , qu'on prétend lui être si favorable ?
Un journal français , très-accrédité , a accompagné la
transcription du rapport du comité de Notes où il expose ,
avec beaucoup de clarté, les principes connus etvérifiés par
notre propre expérience , des effets de la progression indéterminée
du papier-monnaie ; effets qui se reproduisent
aujourd'hui en Autriche , en Russie comme enAngleterre ,
effets auxquels , par la force de sa constitution régénérée ,
et la sage distribution des moyens de son gouvernement ,
la France échappe aujourd'hui presque seule. Il examine
ensuite les vues du comité relativement à la banque , les
trouve très -justes , mais fait sentir combien elles sont dangereuses
dans leur éxécution . Dans quel état sera la banque
2
124 MERCURE DE FRANCE ,
1
si onpeut lui rapporter son papier? dans quel état sera le
commerce , si la banque remboursant son papier n'escompteplus
? Les conclusions que le rédacteur de ces
notes tirede sa discussion sont remarquables par leur justesse
, leur précision , et le voeu qu'elles semblent renfermer.
«Nous regardons donc comme prouvé , par tout ce qui
se passe en Angleterre :
ge
>>1°. Que son immense revenu , fondé sur son courtage ,
ne peut se passer d'une banque qui émette du papier
obligé non en consultant les lois sur cette matière , mais
en obéissant aux accidens et aux besoins du courtage.
» 2°. Que l'échafaudage du courtage de l'Angleterre s'écroulera
, et avant cinq ans produira sa ruine , si pendant
cinq ans elle est obligée à la même dépense , et éprouve
la même gène dans son courtage avec le continent .
» Pour soutenir ses 600 millions de dettes , ses 14 ou
1500millions d'impôts nécessaires pour son service , ce
n'est pas trop que d'avoir le commerce de toute l'Europe .
L'Angleterre l'avait par les neutres ; elle l'avait , lorsque son
nouveau système de blocus et ses arrêts du conseil ont
porté le désordre dans ces matières et lui ont fermé tout
le continent. Le vrai remède à tous les maux qui menacent
l'Angleterre , c'est de se faire rouvrir le continent , c'est de
faire succéder à ses idées si exagérées de puissance , des
idées plus conformes à la raison et à l'intérêt bien entendu
de sa nation.n
,
Voici , au surplus , une preuve nouvelle de l'état de
gêne et de crise où se trouvent le commerce et la banque
anglaise . L'idée de tels remèdes , ou plutôt de tels palliatifs ,
ne peut naître que lorsqu'il y a un mal général , et que des
spéculateurs particuliers cherchent à le faire tourner à leur
profit.
La dernière convulsion, dit un journal anglais , qu'a
éprouvée le monde commercial , a donné lieu au projet de
former une nouvelle compagnie de capitalistes , dont les
fonds serontde 5 millions sterl., sous le titre de compagnie
de commerce, de prêts et d'intérêts. Elle doit être divisée
en trois branches :
1º. La branche de dépôt , pour prêter sur propriétés im
meubles , et dont le bénéfice s'accroîtra par les intérêts et
les intérêts des intérêts .
2º. La branche d'intérêts , dans laquelle chaque individu
1
SEPTEMBRE 1810 . 125
pourra déposer de petites sommes , et recevra des billets de
lacompagnieportant intérêts.
3º. La branche de crédit , sur laquelle les actionnaires
pourront tirer à 183 jours , à 9 et 12 mois de date , pourles
trois quarts du montantde leur capital , en donnantune
promesse de fournir la même somme trois jours avant l'échéancede
ses billets . De cette manière , son capital sera
rendu actif.
Le plan contient plus de détails . L'ondit qu'ilest appuyé
par trois des personnes les plus distinguées de la cité.
LeMorning-Chronicle , leTTiirmes, etdes extraits de correspondance
anglaise , nous donnent des détails récens sur
la situation des affaires en Portugal. Les lettres de Lisbonne
, citées par le Moniteur , sont du 6 août; Almeida
est assiégé par Ney, et se dispose à faire une vigoureuse
résistance : les Anglais prétendent y avoir jeté un renfort
commandé par le général Cox. On a tout lieu de croire
qu'ils trompent les Portugais sur Almeida , comme les
Espagnols sur Ciudad-Rodrigo , où ils disaient avoir aussi
garnison. Leur assertion est fausse , et on peut dire qu'elle
est de plus maladroite , car au moment où , suivant le
destinqu'elle ne peut éviter , la garnisond'Almeida mettra
bas les armes , il sera facile de reconnaître si les Portugais
auront eu en effet les auxiliaires qu'on leur prête si généreusement
.
Au moment où l'on écrivait, de vives alarmes se répandaientà
Oporto; on craignait une marche rapide du maréchal
Masséna avecun corps considérable sur cette place , où l'on
embarquait les effets les plus précieux. Un général anglais
et quatorze mille hommes de milice portugaise étaient en
marche pour s'opposer à celle du général français, et cette
disposition n'était rien moins que rassurante , d'autant plus
que toute l'armée de Wellington a suivi , après l'affaire
d'Almeida , le mouvement rétrograde de son avant-garde.
Lord Wellington se plaît à appeler cette retraite volontaire,
il la nomme une retraite de lion ; mais le lion se retiret-
il sans combattre ? La chute d'Oporto et l'occupation
de Lisbonne paraissent donc aussi prochaines qu'inévitables.
La retraite de lord Wellington y a jeté la consternation
; les Anglais , dans leur retraite , pillent et détruisent
tout sur le territoire de leurs alliés.
126 MERCURE DE FRANCE ,
PARIS .
La parade qui devait avoir lieu dimanche dernier au
palais des Tuileries a été contremandée . Le soir , l'Em
pereur a passé la revue de sa garde et de la garde royale
hollandaise destinée à en faire partie , dans la vaste plaine
au-dessous de Saint-Cloud. Ce magnifique spectacle avait
attiré un nombre immense de spectateurs. L'Empereur a
parcouru tous les rangs aux acclamations des soldats et dél
la foule qui se pressait pour jouir de sa présence .
:
- Mardi dernier , entre six et sept heures , l'Empereur
à cheval et incognito , avisité le monument de la colonne
triomphale , la galerie du Louvre , ef plusieurs autres lieux
où des travaux qu'il a ordonnés pour l'embellissement de
la capitale se poursuivent avec la plus grande activité?
S. M. l'Impératrice accompagnait son auguste époux , dans
une calèche.. D
Le 5 , S. M. a tenu un conseil de ministres ; dans la
semaine elle a tenu plusieurs conseils de commerce et
d'administration .
-Par divers décrets , S. M. a déclaré les villes d'Amsterdam
et de Rotterdam au nombre de ses bonnes villes ;
nommé M. Gohier consul général eaux Etats-Unis , et
M. Foureroy consul à Charlestown; M. de la Cheneide
préfet du Cantal ; M. Mounier , l'un des secrétaires du
cabinet , maître des requêtes ; MM. Appellius et Van
Maanem , Hollandais , conseillers-d'étatsira
-Les bâtimens de Meudon sont restaurés , et on va
meubler ce palais dont on avait lieu de regretter la longue
dégradation.
-Mile Bourgoing est de retour à Paris: sa rentrée au
Théâtre Français paraît prochaine : beaucoup de personnes
pensent qu'elle fixerait l'incertitude du comité sur le choix
des débutantes , sielle prenait en rentrant l'emploi auquel
elle est appelée par la nature de son talent, celui des sou
brettes.
1-1
-Molle Duchesnois qui a été sérieusement indisposée ,
et menacée d'une esquinancie , résultat du travail forcé
auquel elle s'est livrée dans ces derniers tems , est en ce
moment absente de la scène. Elle va mieux et ne donne
point d'inquiétudes .
SEPTEMBRE 1810.
127
ANNONCES .
BIBLIOGRAPHIE.-Découvertefaite par Molini, libraire, à Paris.
OEuvres de Cicéron , en latin , édition très-estimée , et assez rare
laquelle a été corrigée par Pierre Victorius , etimprimée en 4 volumes
in- fol. à Venise , par Lucas-Antoine Giunta , en 1534 , 1536 , et
1537 , à laquelle se trouvent 4 feuillets , ou 8 pages entières imprimées
par le même Giunta en très-petits caractèresitaliques , et chaque
page en 3 colonnes , et précisément conformes à l'index , qui est précédé
de la note ci- après :
Variæ lectiones collectæ hoc anno 1538 , ex antiquis exemplaribus ,
in Orationibus M. T. Ciceronis , quæ leguntur in secundo tomo editionis
Lucæ Antonii Juntæ. Quanquam non omnes quidem probamus ,
tamen utcumque sese habeant , ad studiosorum utilitatem edidimus , ut
quam malint lectionem sequantur. Primus numerus est paginæ , secundus
lineæ .
Lesdites huit pages furent imprimées par Giunta , en 1538 , pour
être jointes à son édition ; et aucun bibliographe n'en a parlé jusqu'à
ce jour , du moins à ma connaissance . Elles manquent aux 12 exemplaires
qui se trouvent à Paris , et que l'on a vérifiés très-exactement.
Le seul exemplaire que l'on connaisse jusqu'à ce jour , où lesdites
huit pages se trouvent , a été acquis , le 28 mai 1810 , par M. Vanpraet
, conservateur des livres imprimés pour la bibliothèque impé
riale , où il est déposé
Poésies diverses de M. du Rouve de Savi , ancien officier , membre
des Académies de Marseille etde Montpellier , et de la Société acamiques
des sciences de Paris , et autres Sociétés savantes de France
et des pays étrangers . ALyon , chez Yvernault et Cabin , libraire ;
et àParis, chez Lenormant, imprimeur-libraire , rue des Prêtres-Saint-
Germain-l'Auxerrois , nº 17 .
1
Des Erreurs et des Préjugés répandus dans la Société; par J. В.
Salgues. Un vol. in-8º de plus de 550 page. Prix , 6 fr. broché , et
7 fr. 75 c. franc de port. En papier vélin , le prix est double. Chez
F. Buisson , libraire , rue Gilles-CCoeoeuurr , nº 10.
Esiodo , Ascreo ; i lavori , e le giornate , traduzione in terze rime in
italiano , dal fu Luigi Lanzi, opera riscontrata con 50 codici ,
emendata la versione latina , con ottime note , e varie lezzioni del detto
Lanzi ; 4º greco-latino-italiano . Firenze , 1808. Prix , 18 fr . , broché .
L'on en trouve des exemplaires chez Molini , libraire , rue de Tou
raine , nº 8 , faubourg Saint-Germain , à Paris .
128 MERCURE DE FRANCE SEPTEMBRE 1810 .
Fêtes à l'occasion du Mariage de S. M. Napoléon , Empereur des
Français , Roi d'Italie, avec Marie- Louise , archiduchesse d'Autriche';
recueil de gravures au trait représentant les principales décorations
d'architecture etde peinture , etles illuminations les plus remarquables
auxquelles ce mariage a donné lieu , avec une description par
M. Goutet , architecte , membre de plusieurs sociétés des arts , adjoint
maire du sixième arrondissement de Paris . Un vol in-8 , orné de 54
planches . Prix , pap . ordinaire , 10 fr . ; avec épreuves sur papier Hollandepour
le lavis , 12 fr.; et pap. vélin , 20 fr. Chez L. Ch. Soyer ,
libraire- éditeur , rue du Doyenné , nº 2 , au coin de celle Saint-Themas-
du-Louvre.
GRAVURE. - Incroyables et merveilleuses . Modes , caricatures
parisiennes , de format petit in- fol . , gravées à l'eau forte sur les dessins
d'Horace Vernet , terminées à la pointe sèche et coloriées . Prix ,
1 fr . 50 c. Chez Robin , marchand d'estampes , rue Vivienne ; et chez
Martinet , rue du Coq.
Quatre numéros paraissent actuellement , cinq et six paraîtront au
mois de décembre.
MUSIQUE. - C'est pour toujours , romance ; paroles de M. Marlin
, dédiée à M. le comte de Ségur fils , maréchal-des-logis du palais .
• L'Amantfidèle . - Sans le Savoir.
Trois romances , musique avec accompagnement de piano ouharpe,
par Meissonnier. Prix , I fr . 50 c. chaque. Chez Janet et Cotelle ,
libraires et marchands de musique , tenant un cabinet de lecture , rue
Neuve-des-Petits-Champs , nº 17 .
, Trois romances. Le Baiser du Départ , Rappel au bon vieux tems
etle Départ du Guerrier , musique et accompagnement de piano , par
le chevalier Lemierre , lieutenant-colonel , paroles de M. Auguste de
Saint-Sevren. Prix , 4 fr. 50 c . Chez la veuve Naderman , rue de
Richelieu , à la Clefd'or.
Le bon Henri , ou l'Epicurien couronné. Pont-Neuf. En l'honneur
deHenri IV, que la Société épicurienne , séante au Caveau , a placé
au nombrede ses fondateurs ; parole de M. Armand-Gouffé , musique
d'Alexandre Piccini , membre honoraire de la société épicurienne , et
artiste de la musique particulière de S. M. l'Empereur. Prix , I fr.
80c. c. francde port. Chez Capelle et Renand , rue J.-J. Rousseau ,
nº 6; et chez tous les marchands de musique.
AVIS. C'est parerreur que l'on aannoncé derniérement que l'Atlas
ou Cataloguefiguré du Musée Napoléon , que M. Landon est prêt à
publier , serait gravé au trait; les planches seront ombrées, et il y
aura mêmedes exemplaires coloriés.
AS
SEINE
TALE
2 .
cen
MERCURE
DE FRANCE .
N° CCCCLXXVIII.-Samedi 15 Septem . 1810.
POÉSIE.
JULIEN ET GALLUS ,
ου
REMÈDE CONTRE LENNUI.
۱
Ala brillante cour du fils de Constantin
De deux jeunes Césars s'écoulait le destin ;
Julien et Gallus avaient vu par les crimes
Leur père et tous les leurs , désignés pour victimes ,
L'un sur l'autre égorgés , payer de tout leur sang
L'honneur d'être placés près du suprême rang ;
De ce carnage eux seuls , sauvés par leur faiblesse ,
Devaient languir oisifs dans l'ombre et la mollesse ,
Indifférens au peuple , inconnus aux soldats ,
Sans crainte , aussi long-tems qu'on ne les craindrait pas .
Mais dans un sort pareil , un divers caractère
Déjà se faisait voir chez l'un et l'autre frère .
Aux erreurs du jeune âge avec ardeur livré ,
Et de charmes trompeurs chaque jour enivré ,
I
130 MERCURE DE FRANCE ,
En vains amusemens Gallus perdait sa vie .
Tantôt, un prix sans gloire excitant son envie ,
Dans le cirque ses mains guidaient un char poudreux ;
Tantôt de la parure et du faste amoureux,
Il recherchait l'éclat d'une pourpre nouvelle
Ou d'un beau diamant l'orgueilleuse étincelle ;
Les danses et les jeux prolongés dans la nuit ,
Les chiens et les chevaux , les fêtes et le bruit ,
Des vénales beautés la méprisable flamme ,
Tous ces goûts lui laissaient un vide affreux dans l'ame ;
Et quand tout prévenait ou flattait ses désirs ,
Il était malheureux à force de plaisirs.
Julien , loin du monde et dans la solitude ,
Goûtait les voluptés compagnes de l'étude ;
Des âges anciens il remontait le cours ,
Sondait le coeur humain , épiait ses détours ;
Ce qui charme l'esprit , l'étend , le fortifie ,
Lapoésie auguste et la philosophie ,
L'art de persuader par de touchans discours
Etaient le noble emploi de ses nuits , de ses jours ;
Parmi les souverains se cherchant un modèle ,
Il méditait le livre où s'est peint Mare-Aurèle ,
Ou demandait , pour prix d'un travail assidu
APlaton l'éloquence , à Zénon la vertu.
De son frère un matin visitant la retraite ,
*
1
Je vous vois , dit Gallus , l'ame bien satisfaite ;
Comment donc faites- vous ? et quels sont vos plaisirs ?
Car enfin vos travaux vous laissent des loisirs ;
Vous n'êtes pas toujours attaché sur un livre .
Pour moi, je suis bien las de ma façon de vivre ;
A vous ouvrir mon coeur je suis accoutumé ;
L'ennui règne à la cour , et j'en suis consumé.
C'est un supplice affreux que tous les jours j'endure ;
Mon frère , j'en mourrai , s'il faut que cela dure ;
Je bâille en y pensant .>>>- Julien lui répond :
« Je vous plains d'être en proie à cet ennui profond ;
Ce mal m'est inconnu ; mais j'y sais un remède. »
« Ah ! Dieu ! s'il est ainsi , venez donc à mon aide ,
Dit Gallus. » - « J'y consens , et des demain matin
Je vous fais éprouver ce remède certain .
Venez voir avec moi mon champêtre domaine ,
i
SEPTEMBRE 1810.
131
Doux présent que m'a fait ma noble aïeule Hélène ;
Aux premiers traits du jour il nous faudra partir;
C'est là qu'avant la nuit j'espère vous guérir.
Unassez court chemin tous deux doit nous y rendre. »
Gallus le lendemain ne se fit point attendre.
A l'heure dite , il vient. -Les deux jeunes Césars
De la riche Bysance ont quitté les remparts .
Le char vole ; on abrége , en causant , le voyage ;
Julien à Gallus adresse ce langage :
<<Auriez -vous oublié le vieillard Nicoclès
Qui de nos premiers ans vit les premiers progrès ?
Notre père autrefois nous le donna pour maître ;
Il prit de nous des soins qu'on sut mal reconnaître;
Sonmérite à la cour était trop étranger;
Souvent par sa droiture il s'y mit en danger.
Notre jeune raison par la sienne guidée ,
Fut préservée alors de toute fausse idée.
On redoutait pour nous de si sages leçons ;
On arracha le maître à ses chers nourrissons;
Ale revoir, mon frère , auriez-vous quelque joie ?»
-«Sans doute ; auprès de nous, qu'il vienne, qu'on l'emploie;
J'ai su de ses leçons moins profiter que vous ;
Mais c'était un bonhomme ! iljouait avec nous;
Sa vertu n'avait rien de triste ni d'austère ;
Eh! qu'est-il devenu ? » - « Le croiriez- vous, mon frère ?
Depuis que de la cour il est disgracié ,
Moqué des courtisans et du monde oublié ,
Moins satisfait du sort que de sa conscience ,
Et dans les justes Dieux mettant sa confiance ,
Il vit pauvre et caché ; deux filles avec lui ,
De ses jours avancés faible et dernier appui ,
Languissent sans époux ; leur père qui les aime
Souffre de leur malheur bien plus que du sien même . »
- « O ciel ! vous m'affligez ; nous leur ferons du bien,
Je veux m'en souvenir. » - Pendant cet entretien ,
Aux yeux des voyageurs la maison se découvre ;
On y touche ; on arrive , et la porte qui s'ouvre
Laisse voir unvieillard que deux jeunes beautés
Soutiennent doucement , marchant à ses côtés..
A ee tableau touchant , Gallus , l'ame attendrie ,
Reconnaît Nicoclès; il s'émeut , il s'écrie :
2
132
MERCURE DE FRANCE,
Ah ! mon frère , c'est lui ! c'est notre vieil ami !
Le vieillard s'avançant d'un pas mal affermi :
«Est-il vrai ? je revois mes augustes pupilles ;
J'espèreun tems meilleur et des Dieux plus faciles ,
Puisque je vous retrouve , et peux vous approcher ;
Moi , chez César ! lui-même a daigné me chercher !
Son ordre auprès de lui m'appelle en ces retraites !>>>
- « Mon père , ce n'est point chez César que vous êtes ,
Lui répond Júlien ; ce domaine à mes yeux
Ne fut jamais si cher , jamais si précieux
Que lorsqu'il m'est permis d'en faire un digne usage.
De ma reconnaissance il est le faible gage ;
Oui , nous sommes chez vous. » Ce discours imprévu ,
Par le rang au savoir cet hommage rendu ,
La bonté de César peinte sur son visage
Excitent des transports que son frère partage ;
Nicoclès , ses enfans , voudraient parler tous trois ,
Et tous trois pour parler ne trouvent point de voix.
Dans leurs yeux attendris , des pleurs , un doux sourire
Sont bien plus éloquens que ce qu'ils pourraient dire .
Julien satisfait : « Mon père , suivez moi ;
Venez voir votre bien ; il vous plaira , je croi.
Sans s'étendre fort loin , ce riant apanage
Peut suffire au bonheur , peut contenter un sage. >>
Il leur fait parcourir le modeste logis ;
On n'y voit point briller l'or , les meubles exquis ;
L'aimable aisance y règne et l'orgueil s'en exile ;
De simples ornemens , dont chacun est utile ,
Y promettent au maître un commode séjour.
Que de reconnaissance , et de joie , et d'amour
S'échappe enfin des coeurs de l'heureuse famille !
Quels regards ! quels discours ! le sentiment y brille ,
Non l'esprit; ils n'ont pas le talent des flatteurs.
On s'avance au jardin plein de fruits et de fleurs ;
D'une eau fraîche et limpide une source y bouillonne ;
Un peu de bois encor s'y joint et le couronne.
Quoi ! disait le vieillard , tout ceci m'appartient !
Qu'un asyle si doux me charme et me convient !
Julien! o mon fils ! c'est toi qui me le donnes !
Mes filles que tu vois , si touchantes , si bonnes ,
SEPTEMBRE 1810 . 133
:
Leur vieux père aujourd'hui les lègue à tes bienfaits !
Tranquille sur leur sort, je puis mourir en paix !
Toutes deux cependant , spectacle plein de charmes !
Sur les mains de César laissaient couler leurs larmies ,
Levaient au ciel les yeux , et d'une égale ardeur
L'invoquaient pour un père et pour un bienfaiteur.
Gallus est pénétré d'une scène si tendre ;
Il ne peut se lasser et de voir et d'entendre ,
Félicite son frère , et se plaint en secret
De n'être que témoin d'un si généreux trait.
Il contemple ces lieux , cette aimable demeure :
<<Heureux vieillard , ici vous pourrez à toute heure
Voir à vos pieds voler mille légers vaisseaux
Sillonnant l'Hellespont , se croisant sur les eaux ;
Et sur l'autre rivage à vos yeux se déploie
La campagne du Xanthe , et la place où fut Troie.
Ici vous goûterez le frais et le repos ;
D'une orageuse cour vous oublierez les flots .
Au bord d'une fontaine , aux ondes murinurantes ,
Sur des tapis de mousse et de fleurs odorantes
Vos filles quelquefois assises près de vous
Charmerent vos loisirs , et les rendront plus doux ,
Tantôt par leurs discours , tantôt par la lecture
De vers qu'embellira leur voix touchante et pure.
De l'injuste destin vous braverez les coups ,
,
Mon père , et vous serez moins à plaindre que nous. »
Mais enfin au logis l'appétit les ramène ;
La table les rassemble ; elle est frugale et saine ;
On sert du lait , du miel , et des fruits savoureux :
Des vases ciselés coule un vin généreux ;
Un facile abandon , une gaîté décente
Assaisonne les mets que l'amitié présente.
Le vieillardprend sa lyre , et ses accords touchans
D'Aglaé , de Mysis accompagnent les chants.
Gallus à leurs talens prodigue son suffrage .
Julien cependant veut finir son ouvrage :
< Mon père , et vous , dit-il , vous aimables objets ,
J'ose former pour vous encor d'autres projets ;
De vertus et d'attraits votre jeunesse ornée
Doit s'approcher bientôt des autels d'hyménée;
134 MERCURE DE FRANCE ,
Unpère avec plaisir y guidera vos pas ;
De fortunés époux vous ouvriront leurs bras.
Pour former cette chaîne et la rendre légère ,
Acceptez quelques dons de l'un et l'autre frère ;
Oui , Gullus avec moi veut être de moitié ;
Sa main dote Mysis , et la mienne Aglaé . »
Aces mots , des deux soeurs les chastes fronts rougissent ;
Leurs yeux se sont baissés , et leurs traits s'embellissent ;
D'un régard expressif , et lui serrant la main ,
Gallus ade son frère approuvé le dessein.
Bienfaiteur à son tour , de quelle jouissance
L'enivrent les accens de la reconnaissance !
Le charme qu'il éprouve est tout nouveau pour lui......
Mais quoi ! vers l'occident déjà Vesper a lui ;
Déjà montrant son disque et sa pâle lumière
Phoebé sur l'horizon vient remplacer son frère .
« Que vois-je ? est-ce la nuit ? qu'avec rapidité
Le tems dérobe ici son cours précipité !
Dit le prince étonné ; nous arrivons à peine :
La journée est trop courte , etsa fin trop soudaine ;
Je n'en ai pas senti les instans s'écouler. »
-« C'est que le triste ennui ne vint pas s'y mêler ,
Lui dit alors son frère ; à cette maladie
Vous savez maintenant comment on remédie ;
Il ne tiendra qu'à vous de l'éloigner toujours . »
- « Qui , le remède est sûr ; j'y veux avoir recours ,
Mon frère , et si l'ennui revient pour me surprendre ,
En faisant des heureux , je saurai m'en défendre .
Voilà ma guérison ; vous me l'aviez bien dit. »
Ace noble discours Julien applaudit .
Les deux princes bientôt repartent pour Bysance,
Pleins dejoie , et laissant , grâce à leur bienfaisance ,
Une famille heureuse , et dont l'amour , les voeux ,
Les bénédictions les suivent tous les deux.
Gallus de ce beau jour conserva la mémoire ;
Lui-même avec plaisir en racontait l'histoire ;
Il sut toujours depuis , répandant les bienfaits ,
Toutprince qu'il était , ne s'ennuyer jamais.
Nous pouvons tous connaître un semblable délice ;
Dans l'état le plus humble , on peut rendre service
SEPTEMBRE 1810. 135
Etd'un plus malheureux être le bienfaiteur.
Il n'est à ce plaisir nul ennui qui ne cède.....
Finissons . Aussi bien , je pourrais au lecteur
Faire éprouver le mal , en parlant du remède.
ANDRIEUX.
ENIGME .
Je suis un être blanc et noir :
Onm'expose au grand jour pour qu'on me puisse voir.
J'ordonne , on m'obéit ; ou bien , incontinent ,
La peine est infligée à tout contrevenant .
Je prends naissance au sein de la police ,
Dans un conseil de guerre , au palais de justice ;
Je me répands de-là dans tout Paris .
Souvent autour de moi j'attire les conscrits .
Je suis bien d'une autre importance
Lorsque je sors d'un conseil de finance.
Quelquefois je monte à cheval ,
Et vais donner au général
L'éveil sur tout ce qui se passe ;
Et rapporterde lui ce qu'il faut que l'on fasse.
.........
LOGOGRIPHE .
JEUNES enfans , amis de la folie ,
Que le plaisir succède à vos travaux ....!
Vite en plein air, au gré de votre envie ,
Je vais pour vous agiter mes grelots ;
J'y mêlerai des sauts et des gambades ,
Des chants , des cris , des rires , des bons mots ,
Et force coups à tous mes camarades.
Mes bons amis , si pour savoir mon nom ,
Vous disloquez ma grotesque personne ,
Vous trouverez du grand monde le ton;
Un ferme appui de l'étatet du trône ;
Ce qu'à-la -fois je portę gros et rand ;
De l'amitié le symbole fidèle;
136 MERCURE DE FRANCE , SEPTEMBRE 1810 .
Ce qu'au vieillard l'enfance un peu cruelle
Cherche toujours à faire en badinant;
De notre globe un vaste et vieux empire;
Un grand pays du nouveau continent ;
Unnoir souci qui fait que l'on soupire ;
Deux volatils , l'un sot , l'autre bavard ;
Ce que pratique à la guerre un hussard ;
Un petit poids chez Purgon en usage ;
Ce qui dérobe à mon coeil indiscret
Cejoli sein qu'arrondit un corsage ;
Ce que d'écus maint avare voudrait ;
Deux végétaux d'éclatante verdure ,
Jusques aux cieux élevant leur stature ;
Fleuve africain des voyageurs vanté ;
De l'Italie une forte cité ;
Enfin , lecteur , cette joyeuse fête
Qui fait toujours rêver mainte fillette ,
Etglissedans son coeur la douce volupté.
B...... D'AGEN ( du cercle de la Comédie. )
CHARADE.
MON premier est un cri de répétition ;
Mon second fait au tour est parfaitement rond :
Mon entier équivaut à contestation.
$ ........
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE
insérés dans le dernier Numéro .
Le mot de l'Enigme du dernier Numéro est Echelle.
Celui du Logogriphe est Charme , dans lequel on trouve , carme,
arme ame , et me .
Celui de la Charade est Duelliste
LITTÉRATURE ET BEAUX-ARTS .
VIE D'ULRICH ZWINGLE , RÉFORMATEUR DE LA SUISSE ; par
M. J. G. HESS . Un vol. in-8° . Prix , 4 fr. 50 c . , et
6 fr . franc de port. A Paris , chez J. J. Paschoud ,
libraire , rue des Petits-Augustins , nº3 ; et à Genève ,
chez le même libraire .
4
La réformation du seizième siècle, qui sépara del'église
romaine une grande partie de la chrétienté , est un des
événemens les plus curieux de l'histoire moderne , soit
qu'on en considère les causes , soit qu'on en examine les
suites . Une dispute qui , d'abord , n'avait paru intéresser
que les théologiens , amène une révolution morale , dont
l'influence s'étend sur le monde civilisé . Tel est le point
de vue sous lequel M. Hess envisage cette époque mémorable
; il pense , et avec raison sans doute , que , grâces
aux principes de tolérance universellement établis , il est
enfin permis de peindre les auteurs de ce grand changement
tels qu'ils furent. Le réformateur dont il nous
donne aujourd'hui l'histoire , a moins de célébrité que
Luther et Calvin , parce que ses disciples n'ont pas été
désignés par son nom . On reconnaîtra cependant qu'il
ne leur fut inférieur ni en talens ni en connaissances , si
l'on réfléchit que , contemporain du premier et prédécesseur
du second , il ne trouva qu'en lui-même la force de
s'élever au--dessus de son siècle par l'indépendance de
ses opinions .
Ulrich Zwingle naquit le premier janvier 1484 ( 1 ) à
Wildhaus , village du comté de Tockenbourg en Suisse.
Son père était un simple paysan , mais qui ne le laissa
manquer d'aucun des moyens d'acquérir une instruction
solide. Le jeune Ulrich fut envoyé à Bâle , et ensuite à
(1) Et non en 1487 , comme le dit le Dictionnaire historique de
Chaudon et Delandine .
138 MERCURE DE FRANCE ;
Berne , où une école de belles-lettres venait de s'ouvrir.
Les succès qu'il y obtint fixérent sur lui l'attention des
dominicains qui cherchèrent à lui faire prendre l'habit
de leur ordre . Le pèreen fut instruit , et se hâta d'envoyer
son fils à l'Université de Vienne en Autriche , qui avait
alors beaucoup de réputation. Les auteurs classiques
grecs et latins lui devinrent bientôt si familiers qu'il fut
en état de remplir , à 18 ans , une chaire de professeur
au collège de Bâle . Ily contribua puissamment à faciliter
et encourager l'étude des langues anciennes , étude qui ,
comme l'observe son biographe , prépara la renaissance
des lettres au quinzième siècle , et qui sera dans tous les
tems la meilleure base de toute éducation libérale .
Au milieu des occupations les plus sérieuses , Zwinglé
ne cessa pas de cultiver la musique. Cet art faisait alors
une partie essentielle de l'instruction des jeunes gens destinés
à l'éclat ecclésiastique ; Zwingle le regardait comme
une ressource faite pour reposer l'esprit après un travail
fatigant , pour lui donner de nouvelles forces et adoucir
ła trop grande austérité du caractère.
Elu curé de Glaris , chef-lieu du canton de ce nom ,
Zwingle crut avoir besoin d'une instruction plus profonde
et plus étendue que celle qu'il possédait déjà. Il
résolut donc de recommencer ses études théologiques
d'après un plan qu'il se traça lui-même. La lecture
assidue du nouveau testament précéda ses nouvelles
recherches . Pour se rendre plus familière les épîtres de
saint Paul , il en copia le texte grec de sa main , ajoutant
en marge une foule de notes extraites des Pères de
l'église , ainsi que ses propres observations . Cet intéressant
manuscrit existe encore dans la bibliothèque de
Zurich . M
Voulant connaître en détail la marche progressive du
christianisme , Zwingle ne fut rebuté ni par le style
barbare , ni par les absurdités des auteurs du moyen
âge. D'après lleemméêmeprincipe , il lut sans prévention les
ouvrages de plusieurs écrivains accusés d'hérésie. Il distingua
parmi eux Ratramne , moine du neuvième siècle,
dont les opinions sur l'eucharistie , quoique conformes
à celles des siècles précédens , furent condamnées par
SEPTEMBRE 1810 . 139
la cour de Rome ; l'anglais Wiclef , qui rejetait les voeux
monastiques ; enfin Jean Huss , brûlé par le concile de
Constance pour s'être élevé contre l'excessive puissance
temporelle des papes (2) . Une aussi vaste érudition contrastait
d'une manière bien frappante avec l'ignorance
honteuse de la plupart des prêtres et des moines du tems .
Un auteur contemporain raconte que dans un synode
composé des doyens ruraux du clergé helvétique , il ne
s'en trouva que trois qui eussent lu la Bible ; les autres
avouaient qu'ils connaissaient à peine le nouveau testament.
Leurs sermons étaient de pitoyables amplifications
de la légende , égayées par des bouffonneries dignes des
tréteaux de la Foire .
Ce fut cependant à cette époque que Théobald , baron
de Geroldseck , administrateur de la célèbre abbaye
d'Einsiedeln , dans le canton de Schwitz , conçut le noble
projet d'ouvrir dans son monastère un asyle aux hommes
qui , par leurs lumières et leur zèle , lui paraissaient
propres à répandre les connaissances utiles parmi leurs
compatriotes. Il désirait agréger Zwingle à cette savante
réunion , etil lui offrit laplace de prédicateur de l'abbaye .
Zwingle l'accepta avec empressement : il sentit que sous
la protection de l'administrateur , il pourrait énoncer
plus librement les opinions qu'il s'était formées dans le
silence de l'étude et des méditations. Il ne se trompa
point : il trouva à Einsiedeln plusieurs hommes d'un
vrai savoir qui l'aidèrent , dans la suite , à introduire la
réforme en Suisse . Ils étudiaient ensemble les Pères de
l'église , dont Erasme venait de faire paraître les oeuvres
àBale. Ils y joignaient la lecture des ouvrages de cemême
Erasme et du célèbre hébraïsant Capnion (Reuchlin ) ,
tous deux restaurateurs des lettres en Allemagne.
Lorsque Zwingle crut les esprits suffisamment préparés
par des instructions particulières , il résolut de
frapper un coup décisif. Il choisit à cet effet un jour de
fête solennelle qui attirait à Einsiedeln une foule im-
(2) Il està remarquer que le Dictionnaire historique déjà cité déelareque
Zwingle n'était ni savant , ni littérateur , ni philosophe , ni
même théologien.
140 MERCURE DE FRANCE ,
mense. On a conservé le discours qu'il prononça devant
cette assemblée où l'on comptait les membres les plus
distingués de l'Etat et du clergé ; un seul passage fera
juger de l'esprit qui animait l'orateur :
« Cessez de croire , s'écria-t-il , que c'est par des voeux
>> stériles , par de longs pélérinages , par des offrandes
>>destinées à orner des images sans vie , que vous obtien-
» drez la faveur divine ..... Hélas ! je le sais , c'est nous-
» mêmes , ministres des autels , nous qui devrions être le
>> sel de la terre , c'est nous qui avons égaré dans un laby-
>> rinthe d'erreurs la múltitude ignorante et crédule. C'est
>>pour satisfaire notre avarice et accumuler des trésors ,
>>que nous avons élevé au rang des bonnes oeuvres d'inu-
>>tiles et vaines pratiques . Trop dociles à notre voix , les
>> chrétiens de nos jours ne songent qu'à racheter leurs
>> crimes sans y renoncer. Vivons au gré de nos désirs ,
>>disent-ils , enrichissons- nous du bien d'autrui , ne crai-
» gnons pas de souiller nós mains de sang et de meur
» tres ; nous trouverons dans les graces de l'église des
» expiations faciles . » 3
La morale de Zwingle fit impression sur une partie
de ses auditeurs : on vit des pélerins remporter leurs
offrandes , circonstance qui anima contre lui les moines
d'Einsiedeln , en leur faisant craindre la diminution de
leurs revenus . Les couvens voisins partagèrent cette
animosité , et répandirent des bruits injurieux sur le
compte du réformateur. Il ne paraît pas cependant que
son discours lui ait attiré la disgrace de ses supérieurs
ecclésiastiques . Il est bien remarquable , au contraire ,
qu'à la même époque le pape Léon X lui fit remettre un
diplôme qui lui donnait le titre de chapelain acolyte du
Saint-Siége . Zwingle n'avait point sollicité cette distinction;
il ne la dut qu'à sa renommée qui commençait
à se répandre.
La place de prédicateur de la cathédrale de Zurich
lui fut offerte également sur sa seule réputation ; il l'accepta
, dans l'espoir d'être plus utile que dans l'enceinte
d'un monastère. Selon sa courageuse habitude , il attaqua
le vice dans toutes les classes , dirigeant spécialement
son éloquence contre les dissolutions du clergé.
SEPTEMBRE 1810. 141
Ce fut en cette année mémorable ( 1518 ) que Léon X
envoya en Suisse le franciscain Bernard Samson , auquel
il confia le pouvoir d'absoudre de tout péché les
chrétiens qui , par leurs dons pieux , aideraient à l'achèvement
de la basilique de Saint-Pierre. L'impudence
avec laquelle ce moine s'acquittait de son ministère , se
peint dans ce seul trait : pour écarter la foule des indigens
qui se rassemblaient autour de lui toutes les fois
qu'il paraissait en public , il faisait crier par un diacre :
<<Laissez approcher d'abord les riches qui peuvent ache-
>>ter le pardon de leurs péchés ; après les avoir satis-
>> faits , on écoutera aussi les prières du pauvre. >> Enfin
le cordelier Samson osa dire en chaire que le pécheur
participait à la grâce divine du moment où le son de l'ar
gent retentissait dans le tronc destiné à le recevoir. C'était
àBerne que l'envoyé apostolique débitait cette étrange
morale ; il se dirigea sur Zurich : Zwingle l'y attendait ,
et déjà il avait éclairé l'esprit de ses auditeurs par plusieurs
discours remplis de raison et de force. Lors donc
que Samson se présenta à Zurich , la diète lui ordonna
de sortir sans délai de tout le territoire helvétique.
Plusieurs écrivains , et Voltaire lui-même qui ne peut
être suspecté de partialité en faveur des papes (3) , ont
regardé la querelle sur les indulgences comme la prin--
cipale cause de la réforme , parce que c'est elle qui
donna occasion à Zwingle et à Luther de s'élever publiquement
contre la cour de Rome (4) . M. Hess contredit
formellement l'opinion générale sur ce point; il la réfute
moins par le raisonnement que par des faits .
« On a vu , dit-il , qu'avant l'arrivée de Samson en
>>>Suisse , Zwingle avait senti la nécessité de réformer le
>>culte , la discipline et les dogmes de l'église ; et lors-
>>qu'on considère l'ensemble de son histoire , la résis-
>>tance qu'il opposa à Samson paraît un fait isolé qui
(3) Essai sur les Moeurs et l'Esprit des Nations , chap. 128.
(4) Le Dictionnaire historique dit formellement que Zwingle ne
commença à déchirer le voile que parce qu'il futfaché qu'un cordelier
milanais lui eût été préféré pour la vente des indulgences. On verra
qu'il y a ici autant de mots que d'erreurs .
1
142 MERCURE DE FRANCE ,
» n'influa pas d'une manière directe sur les événemens
> postérieurs . Luther , de même que Zwingle , n'eut
>>> besoin d'aucune impulsion particulière , et , pour
>> trouver l'origine de ses opinions , il faut de même
>> remonter au delà dumoment où il parut sur la scène ...
>>L'influence du nouveau système qu'il se forma se fit
>> sentir long-tems avant la publication de ses fameuses
>> thèses , dans les leçons qu'il donnait à l'université de
>> Wittenberg . La vente des indulgences lui fournit seu-
>> lement l'occasion d'éclater ; mais la direction naturelle
>> de ses idées l'aurait amené tôt ou tard à une rupture
>>avec les partisans du pape , lors même que Tetzel (5)
>>n'eûtpas excité son indignation . Une révolution comme
>> celle qui s'opéra dans le seizième siècle , ne saurait
>>tenir à un seul événement , ni dépendre d'un seul
>> homme ; elle exige le concours d'une multitude de
>> causes qui agissent long-tems en silence et préparent
>>les esprits à des changemens importans. Avant Luther
>> et Zwingle , plusieurs théologiens tentèrent une ré-
> forme ; aucun ne réussit , parce qu'ils avaient essayé
> de guérir la maladie avant le moment de la crise. >>>>
Cette manière d'argumenter est directe , positive ; elle
nous paraît démontrer sans réplique que ce ne fut pas un
intérêt sordide, ni ce que l'on appelle vulgairementjalousie
de métier , qui déterminèrent la conduite de Zwingle
dans cette importante conjoncture . Mais bientôt il fallut
qu'il songeât à sa propre défense . LéonX , en 1520 ,
avait lancé anathême contre Luther , et aussitôt les ennemis
de Zwingle , presque tous moines , crurent le
flétrir par le surnom de Luthérien. Il n'y avait eu cependant
, jusque là , aucun rapport entre le réformateur
suisse et le réformateur saxon. Zwingle ne répondità
(5) Jean Tetzel , dominicain , fut envoyé par le pape , en Allemagne
, avec la même mission que Bernard Samson le fut en Suisse.
La cour de Rome n'avait pu faire de plus mauvais choix. Ce Tetzek
tenait son bureau de vente dans un cabaret ; c'est lui qui osa dire
publiquement , pour encourager les acheteurs : « Vous auriez violé
> la Vierge , mère de Dieu , qu'avec mes indulgences yous n'avez
>rienàcraindre..
SEPTEMBRE 1810 . 143
ces persécutions secrètes qu'en sollicitant deux colloques
successifs pour l'examen de sa doctrine : il y remporta
un triomphe complet. Ses ennemis imaginèrent , alors ,
de le frapper dans la personne d'un de ses plus zélés partisans
, le bailli Wirth , accusé d'avoir brûlé ou laissé
brûler une image de Sainte-Anne , célèbre dans le canton.
Malheureusement il n'était pas de la juridiction du sénat
de Zurich : Zwingle l'aurait défendu et sauvé. Le bailli ,
vieillard vénérable , fut jugé par un tribunal dont le
président répondit aux parens et amis du prisonnier par
ces paroles , qui peignent trop fidèlement l'esprit de
fanatisme et de démence que le réformateur avait à combattre
: « Je n'ai jamais connu un meilleur homme , un
>>citoyen plus loyal que Wirth . S'il avait pillé , volé
assassiné mème , je parlerais volontiers en sa faveur ;
>>mais , puisqu'il a brûlé l'image de la bienheureuse
>> Sainte-Anne , mère de la Vierge , il ne peut y avoir
>> de grâce pour lui.>>>
Zwingle, inébranlable dans ses principes , ne se laissa
point arrêter dans l'exécution de ses projets. Le jour de
Pâques 1525 , il donna aux habitans de Zurich le premier
spectacle de la cérémonie religieuse qu'il annonça devoir
être désormais substituée à la messe . Il célébra la cène
comme une commémoration , et , chose remarquable , le
peuple , loin de paraître scandalisé de cette innovation
que sonpasteur lui représenta comme le retour des usages
antiques , se porta dans les temples avec une nouvelle
ferveur. La révolution s'opérait dans toutes les classes ,
même dans celles qui étaient intéressées à maintenir les
abus . Le chapitre de Zurich remit au sénattous ses droits
politiques et la disposition de ses revenus : ce généreux
exemple fut imité par l'abbesse de Fraumunster . Les
moines mendians voulaient seuls s'opposer à la réforme :
l'autorité civile prononça leur suppression. Mais la cupidité
n'eut aucune part à cette salutaire mesure : les biens
du clergé ne furent ni dilapidés par les particuliers , ni
engloutis par le fisc ; seulement on leur donna une destination
plus éclairée et plus véritablement pieuse , comme
ladotation des hôpitaux et l'entretien des écoles publiques
qui dûrent à Zwingle leur nouvelle organisation. Il y
:
1
144 MERCURE DE FRANCE ,
J
fonda des chaires d'hébreu et de grec , dans la vue principalede
faciliter la comparaison du texte de l'ancien et
du nouveau testament avec les versions adoptées par
l'église romaine (6) .
La réforme obtenant chaque jour de nouveaux partisans
, le grand conseil de Berne convoqua , en 1527 ,
tout le clergé des états de la ligue helvétique. Zwinglese
rendit à cette assemblée , dont son éloquence et sa profonde
érudition le rendirent bientôt l'arbitre . Le grand
conseil adopta solennellement le culte réformé ; et , dans
l'espace de quatre mois , toutes les communes du canton
suivirent solennellement cet exemple. Zwingle , comme
on l'a déjà observé , ne devait son triomphe qu'à lui seul :
loin de recevoir des instructions de Luther , la première
relation directe qu'il eut avec lui fut amenée par la véhémence
avec laquelle le réformateur saxon s'éleva contre
la doctrine de son confrère, relativement àl'impanation et
à l'invination dans l'eucharistie. Le landgrave de Hesse ,
l'un des princes les plus éclairés de son tems , alarmé de
cette division naissante entre deux hommes sur qui l'Europe
avait les yeux fixés , les invita à une entrevue dans
une ville de ses états . Luther et Zwingle se virent à Marbourg
, en 1529 ; ils avaient amené des théologiens
célèbres , tels que Mélanchton , Ecolampade , etc. Ils
s'accordèrent sur tous les points , hors celui de l'eucharistie.
Au milieu de tant de travaux et d'agitations , Zwingle
composait un grand nombre d'ouvrages , dans lesquels il
traitait les questions les plus importantes de la morale et
(6) L'ignorance des langues anciennes était si profonde parmi les
ecclésiastiques , qu'un moine déclamant en chaire contre Zwingle et
Luther , disait : « On a inventé , il y a quelque tems , une nouvelle
>>langue , mère de toutes les hérésies , le grec . C'est dans cette
> langue qu'est imprimé un livre appelé le Nouveau Testament , qui
> contient beaucoup de choses dangereuses . A présent il se forme
> encore un autre langage , l'hébreu : quiconque l'apprend devient
>>aussitôt juif. » ( Jean de Müller , Histoire de la Suisse , tome IV,
page455 de l'original allemand.)
de
SEPTEMBRE 1810. 145
de la théologie (7). Il en est un qui mérite d'être cité :
c'estunprécis de sa doctrine qu'il adressa à François Ier .
On y trouve un passage curieux sur cette opinion des
théologiens qui pensaient que les vertus des païens
n'étaient que des vices brillans (8) , et que par conséquent
l'entrée du ciel leur était interdite : « Cessons de poser
>> des bornes à la miséricorde divine , dit Zwingle ; je suis
১) persuadé qu'un Aristide, qu'un Socrate, enfin quetous LA
SEIN
>> les hommes de bien qui ont accompli les lois gravées
>> dans leur conscience , quelque soit le siècle , quelque
>> soit le pays où ils aient vécu , entreront dans la félicité
>> éternelle . >> Ce fut le dernier écrit qui sortit dela plume
de Zwingle ; peu de semaines après , un coup funeste
l'enleva à son pays , et termina sa carrière laborieuse.
Malgré tous ses efforts pour établir l'harmonie ou , du
moins , uneparfaite tolérance entre les cantons protestans
et les cantons catholiques , une guerre furieuse éclata
entr'eux , en 1531. Le sénat de Zurich mit des troupes en
campagne , et voulut que Zwingle accompagnât le commandant.
Ceux qui lui étaient attachés , croyaient que sa
présence électriserait les soldats; ses ennemis secrets
connaissant son courage (9) espéraient qu'il n'échapperait
pas aux périls qu'il allait courir. Onse miten marche :
le bruit du canon que l'on entendait dans le lointain
annonçait que les deux armées étaient aux prises .
<<Hâtons-nous , s'écria Zwingle; quant à moi , je veux
>> aller joindre mes frères , aider à les sauver , ou périr
>> avec eux. >> Presqu'à l'instantoùil arrivait sur le champ
de bataille , encourageant les siens par ses discours , il
reçut un coup mortel, et tomba dans la mêlée. Des soldats
catholiques , sans le reconnaître , lui offrent un confesseur
. Il refuse d'un mouvement de tête : « Meurs donc ,
>> hérétique obstiné ! >> crie l'un d'eux en le perçant de sa
pique.
Le lendemain seulement le corps du réformateur fut
trouvé et exposé aux regards de l'armée. Une soldatesque
(7) Ses oeuvres forment 4 vol. in-fol. , outre un grandnombre de
manuscrits .
(8) Splendida peccata.
K
E
146 MERCURE DE FRANCE ,
effrénée s'en empare , le livre aux flammes et jette ses
cendres au vent.
Ainsi se termina , à l'âge de quarante-sept ans , la carrière
de Zwingle; mais l'influence de son génie lui survécut.
Le court espace de onze ans lui avait suffi pour
changer les moeurs , les idées religieuses et les principes
politiques de sa patrie . Une charité active , une simpli-
>> cité patriarchale , des lois sages , des moeurs plus fortes
>>que les lois , tel fut le noble legs que Zwingle laissa à
>>sa patrie. >>>
La vie du réformateur de la Suisse a été écrite pour
ainsi dire sur les lieux qui le virent travailler à la propagation
de sa doctrine , et au milieu d'un peuple qui s'honore
de la professer : mais l'on ne peut trop se hâter d'observer
à la gloire de l'auteur , que si sa position et les
circonstances lui ont servi pour être plus exact , jamais
elles ne l'ont entraîné hors de cette impartialité rigoureuse
qui doit être le guide invariable d'un historien. Sa philosophie
est éclairée , et par conséquent toujours humaine
et tolérante. Il rapporte les faits avec candeur , quelquefois
les soumet à une discussion lumineuse , ou en tire
d'utiles réflexions ; mais jamais il ne déclame . Son style
est naturel , correct , et exempt de néologismes . Si
M. Hess est étranger , comme son nom le fait croire , la
manière dont il écrit le français doit être pour nous un
objet particulier de surprise et d'éloge . L. S ...
(9) Le Dictionnaire Historique , qui semble avoir pris son article
Zwingle dans les écrits de quelque moine du tems ,dit que le réfor-
*mateur n'étant pas brave , fit tous ses efforts pour ne pas aller à la
guerre.
SEPTEMBRE 1810. 147
TABLEAU LITTÉRAIRE DU DIX-HUITIÈME SIÈCLE , ou Essai
sur les grands écrivains de ce siècle et les progrès de
l'esprit humain en France ; suivi de l'Eloge de la
Bruyère , avec des notes et des dissertations , ouvrages
qui ont remporté les prix d'éloquence décernés par
la Classe de la langue et de la littérature françaises de
l'Institut , dans sa séance du 4 avril 1810 ; par MARIE
J. J. VICTORIN FABRE . - Un vol. in-8° . -A Paris ,
chez Michaud frères , imprimeurs-libraires , rue des
Bons-Enfans , nº 34 ; et chez Delaunay , libraire , au
Palais-Royal.
CE double concours , ces deux prix d'éloquence remportés
à-la-fois par un jeune orateur ont fait grand bruit
dans le monde littéraire . Ce bruit a été couvert et comme
étouffé par celui que les prix décennaux ont fait et font
encore. C'est vers ce dernier objet que sont maintenant
dirigés tous les regards , tous les intérêts , toutes les
passions . Aussi , qui oserait maintenant prononcer sur
les prix décennaux ? Ce sera quelques mois après la discussion
de cette grande cause, et après le jugement
porté , qu'on pourra démêler la vérité dans tout ce qu'on
voit paraître aujourd'hui d'opinions contradictoires , de
réclamations , de censures. De même , c'est peut- être
ici le moment de juger impartialement et sainement ces
deux discours qui furent couronnés , il y a quelques
mois , dans la même séance académique .
Le premier partagea la couronne avec celui d'un autre
orateur : le second l'obtint seul , et fut mis absolument
hors de pair. L'une et l'autre de ces décisions ont été
fortement attaquées . Elles font été ouvertement dans
quelques journaux , plus sourdement dans d'autres , où
l'on veut du moins sauver les formes . Avec des formes ,
ou sans formes , on dirait que la plupart des journalistes
se croient chargés par le public de lui cacher ce que
nous possédons encore de richesses dans une décadence
très-sensible , et même de courre sus à tout talent qui se
montre , à tout esprit qui s'élève au dessus d'un certain
Ka
148 MERCURE DE FRANCE ,
niveau , à tout génie enfin qui menace de rendre à notre
patrie la gloire littéraire dont elle a joui .
On peut juger , à la manière dont l'Académie française
s'est exprimée par l'organe de son secrétaire perpétuel
sur le compte de l'auteur de ces deux discours , qu'elle
le met dans le petit nombre de ceux qui lui donnent
cette espérance. On jugerait , pour ainsi dire , encore
mieux, au soulévement qui a tout d'un coup éclaté contre
lui , qu'il est destiné à la remplir.
Le Tableau littéraire de la France au dix-huitième
siècle , était pour la cinquième fois au concours . Il y
allait de l'honneur de la littérature française du dixneuvième
siècle que cette palme fût enfin cueillie. Elle
l'a été en même tems par deux rivaux , qui en ont été
trouvés également dignes ( 1 ) ; mais l'un des deux paraissait
pour la première fois dans l'arêne , et il est dans la
force de l'âge : l'autre s'y fait distinguer depuis cinq ans
et il n'en a que vingt-quatre. En rendant au premier la
justice qui lui était due , l'Académie n'a pu se défendre
pour le second d'un mouvement d'intérêt qu'elle a cru
devoir faire partager au public. Elle a remarqué que ,
dans cette même assemblée , M. Victorin Fabre a déjà
obtenu plusieurs couronnes pour divers ouvrages en prose
et en vers (2) .... Et en parlant de l'autre prix qu'il remportait
dans la même seance : Nous n'avons pas besoin
a-t-elle ajouté , d'appeler l'attention de cette assemblée
sur le phénomène intéressant que présentent les triomphes
multipliés d'un écrivain de vingt-quatre ans , et sur les
espérances qu'on doit concevoir d'un talent déjà si varië ,
si brillant et si mûr , lorsque l'âge , la méditation et le
travail l'auront étendu et perfectionné (3) . Il y a longtems
, sans doute , que cette compagnie qui ne peut
avoir d'autre intérêt que celui des Lettres , et dont plus
des trois - quarts , peut- être , connaissent à peine de vue
le jeune auteur , ne s'était expliquée sur personne avec
cette équité bienveillante. Comment le souffrir ? com-
(1) Rapport sur le concours des prix , etc. , page 4.
(2) Ibidem .
(3) Ibid. page 7.
,
SEPTEMBRE 1810. 149
ment ne pas s'efforcer de perdre dans l'opinion publique
et l'orateur qui vient d'obtenir de tels lauriers , et le
tribunal qui les a placés sur sa tête ?
Ce tribunal , au reste , ne s'est exprimé sur M. Fabre
avec cette prédilection honorable qu'au sujet du prix
qu'il a remporté seul. A l'égard de l'autre prix , il a eu
soin de tenir la balance égale dans ses expressions comme
il l'avait fait dans son jugement. Il observe que le Tableau
littéraire de la France au dix-huitième siècle présentait de
grandes difficultés , mais que ce sont les difficultés mêmes
qui donnent au vrai talent l'occasion de déployer toute sa
force (4) ; que plusieurs des écrivains qui avaient d'abord
concouru ont publié leurs ouvrages , que presque tous
avaient assez de mérite pour en justifier la publication ,
mais que leur publicité a aussi justifié la sévérité des
juges ; et il ajoute : « C'est à cette même sévérité que le
public devra les deux discours d'un mérite supérieur qui
ont été couronnés . »
Pour déprécier celui des deux concurrens qu'une
double victoire , précédée de plusieurs autres , rendait un
digne objet de persécution et de haine , il a fallu d'abord
soutenir que le partage était injuste , et relever encore
M. Jay pour abaisser M. Fabre ; sauf à revenir ensuite
sur M. Jay si par la suite il le méritait de même . A Dieu
ne plaise que je prenne le parti contraire , pour relever à
mon tour M. Fabre ! J'adopte dans toute son étendue le
jugement qui a été prononcé , et tenant pour très-bien
couronné l'un des deux Tableaux, je ne veux qu'examiner
à quel titre , indépendamment de toute concurrence ,
l'autre a mérité le prix.
L'une des critiques que je conçois le moins parmi celles
qui ont été faites de ce discours , c'est de manquer de
plan , de contenir, à la vérité , de fort beaux morceaux ,
des caractères fort bien dessinés des grands écrivains du
dix-huitième siècle , mais de ne pas peindre aussi fidèlement
le siècle même , dont le Tableau cependant était
le sujet du prix. J'y reconnais bien ces morceaux et ces
caractères ; mais ce qu'il y a de singulier (et je ne puis
(4) Ibid. , page 5 .
150 MERCURE DE FRANCE ,
4
dire si la singularité est dans les censeurs qui ont fait
ces critiques , ou si elle est enmoi) c'est que le mérite du
plan est celui dont je suis le plus frappé dans ce discours
et dont je sais le plus de gré à l'auteur . Je ne puis savoir
gré du plan d'un ouvrage qu'à proportion de ce qu'il y a
dans ce plan une disposition des parties que l'auteur a
préférée à une autre et qui lui appartient. Si , au contraire
, les choses y étaient disposées dans l'ordre où
elles se présentaient d'elles-mêmes , et où par conséquent
tout le monde eût pu les placer , je ne verrais dans ce
plan aucunmérite , ou , pour mieux dire , je ne verrais
dans l'ouvrage même aucun plan .
Que fait l'auteur de ce discours ? Il marque d'abord
en peu de mots , mais en traits aussi justes qu'ils sont
fermes et concis , le point où l'on était parvenu en France
au commencement du dix-huitième siècle , et le mouvement
qu'avaient successivement imprimé aux esprits le
seizième et le dix-septième . Que restait-il alors à faire ?
Il le dit avec autant de justesse , de concision et de fermeté
; ce qui restait à faire , c'est le dix-huitième siècle
qui l'a fait , et c'est cette action du siècle , opérée par
les grands hommes qu'il a produits , qui remplit dans
tous ses développemens l'étendue entière de son discours.
Et ce n'est pas au hasard qu'il marche dans les
progrès de cette action : sa marche , il a commencé par
se la prescrire , par la tracer d'avance à l'oeil de ses lecteurs
, comme pour leur donner le droit et les moyens
de le reprendre s'il ne la suivait pas exactement.
«Dans ce tableau , dit-il , vont paraître d'abord ceux dont les talens
ou les lumières ont embelli l'aurore de ce siècle et préparé sa splendeur ;
toutes les connaissances humaines , tous les genres de littérature , s'y
montreront isolés , et pour ainsi dire épars . On les verra long-tems
ensuite se développer et s'étendre , enfin s'approcher et s'unir . Alors ,
portant nos regards sur le maguifique ensemble d'un siècle où tout
s'agrandit en s'éclairant , il faudra nous efforcer de déterminer avec
justesse la nature de ses travaux , de fixer avee précision l'étendue et
les bornes de ses conquêtes . Ainsi , conduits par degrés des exemples
qu'il nous laisse aux espérances qu'ilnous donne , nous pourrons juger
des secours qu'il a transmis lui-même à l'âge présent, pour le suivre,
pour l'atteindre peut- être , dans la carrière illimitée du génie et de la
gloire. »
SEPTEMBRE 1810 . 151
Ceplan est assurément très-bon et très-beau . Si l'auteur
ne l'avait pas suivi dans la composition de son
ouvrage , ce serait une distraction bien extraordinaire
que d'en avoir laissé subsister le projet ; et s'il l'a exécuté
au contraire dans toutes ses parties , est-ce distraction
, est-ce injustice , est-ce mauvaise foi que de prétendre
que son ouvrage manque de plan?
Avant d'aller plus loin , je dirai encore ce que je pense
d'une autre critique , bien légère et bien décidée , mais
dont la légéreté et l'assurance ont une excuse . M. Fabre ,
a-t-on ditet écrit , ainsi que plusieurs de ses concurrens ,
ont attribué aux grands écrivains du dix-huitième siècle
tout ce que ce siècle a eu de remarquable et de merveilleux
, tandis que l'influence qu'ils ont eue n'était qu'une
réaction de celle qui avait agi sur eux-mêmes , et qu'ils
n'ont fait qu'accélérer le mouvement qu'ils avaient reçu .
Et là-dessus on s'est mis à tracer le plan que ces Messieurs
et sur-tout M. Fabre auraient dû suivre pour
exécuter cette belle idée. Elle est vraie si l'on parle de
quelques esprits distingués , mais secondaires , qui semblent
destinés en effet à propager et accélérer le mouvement
une fois imprimé aux opinions et aux connaissances
de leur siècle ; mais me dirait-on bien comment
les mêmes influences avaient tellement agi sur le génie
de Voltaire qu'elles y avaient formé trois ou quatre génies
tout-à- fait différens , comment elles les avaient réunis
en un seul , dirigeant vers un même but les créations de
ces trois ou quatre différens génies , et répandant à-lafois
avec tous ces flambeaux tant de lumières que le
système obscurant de plusieurs siècles ne pourrait suffire
àles éteindre ? Comment, presque dans le même tems ,
au milieu des mêmes sociétés , de ces sociétés frivoles de
Français , si peu curieuses de savoir quelle était la nature
, quels étaient les fondemens , et quelles devaient
être les lois des sociétés politiques , ces mêmes influences
avaient si bien agi sur le génie de Montesquieu , qu'il
n'eut plus qu'à exercer une sorte de réaction pour appeler
tous les esprits à ce genre d'études , et pour leur
donner dans un ouvrage qui n'avait point de modèle un
*** guide si entraînant et si sûr ?-Comment dans cet ordre
:
-
1 152 MERCURE DE FRANCE ,
de choses où tout semblait fait pour éloigner de l'étude
de la nature , ces influences avaient modifié le génie de
Buffon , de manière qu'il n'avait plus eu qu'à prendre la
plume et à déployer son beau style pour faire dans les
sciences naturelles la révolution la plus grande et la plus
marquée ?-Comment enfin dans ce monde léger, infatué
de ses préjugés , de ses arts , de son luxe , ces mêmes
influences avaient si puissamment fermenté dans le cerveau
du philosophe de Genève , que ce fut pour lui la
chose laplus simple du monde de concevoir un système
de philosophie absolument opposé à toutes ces dispositions
du siècle , et de le développer avec une éloquence
si persuasive , que le siècle fut entraîné dans un sens
contraire à tout ce qu'il avait été jusqu'alors ?
Non , non , et cent fois non; il n'en est pas ainsi. On
aura beau vouloir niveler ce qui est au-dessus de tout
niveau . Ces quatre grands hommes , et peut-être un ou
deux autres encore , ont fait le dix-huitième siècle ce
qu'il a été. Leurs voies avaient été préparées sans doute ;
mais si la nature ne les avait pas produits alors , si , par
une espèce de prodige, elle ne les eût pas enfantés presqu'à
la fois , rassemblez tous les élémens , toutes les
influences , et tâchez de faire parvenir sans eux l'esprit
humain du point où il était arrivé quand ils parurent à
celui où il est maintenant : si vous procédez dans cet
essai par une méthode vraiment philosophique , vous
verrez à quelle distance prodigieuse vous serez obligé
de vous arrêter. Pour bien faire connaître ce qu'a été le
dix-huitième siècle , il est donc important de bien analyser
et de bien peindre ce que ces quatre grands écrìvains
ont été. Et ce n'est point à traits épars qu'il faut
les peindre : il faut montrer d'abord dans chacun d'eux
ce qui le caractérise et le distingue , pour que l'esprit ,
par une opération alors facile , formant de ces quatre
faisceaux particuliers un seul faisceau , dont il se représentera
l'action simultanée , puisse bien concevoir quelle
en a été la force , et quels en ont dû être les effets .
Mais ils n'ont pas été seuls à les produire : avant eux ,
en même tems et après , dans le même siècle , des esprits
inférieurs à leur égard , mais supérieurs à tout le reste ,
SEPTEMBRE 1810 . 153
contribuèrent à ces effets. Il faut marquer nettement la
part qu'ils y ont eue , et si bien disposer les genres où ils
se distinguèrent , l'ordre dans lequel ils ont brillé , que
l'on conduise insensiblement le lecteur de l'un à l'autre ,
et de tous à ces quatre génies suprêmes qu'on ne doit
point séparer ; c'est alors qu'après avoir rassemblé ce qui
resterait de traits épars qui demanderaient à être signalés ,
et avoir fait sentir l'action exercé par tant de moyens
puissans sur l'esprit du siècle , on ferait voir , dans l'ensemble
de cet esprit à l'époque de la naissance de l'Encyclopédie
, un spectacle qu'aucune autre époque de
l'esprit humain ne présente et qu'aucune ne représentera
plus .
Encore une fois, si ce n'est pas là un plan , si ce n'en
est pas un très-beau , meilleur même que tout autre ne
pourrait être , mais en même tems plus difficile , etqui
demande , pour être bien exécuté , plus d'art et de talent ,
il faut refaire dans cette partie la langue de l'art oratoire
, et nous dire ce qu'on doit entendre dans un discours
par un bon et beau plan.
Ce que celui-ci demande sur-tout , est une des parties
les plus savantes de l'art d'écrire , ce sont les transitions .
Il faut , pour ainsi dire , aller et venir comme à son gré
dans son sujet , et cependant y être conduit par un fil
qui doit demeurer imperceptible. Si ce fil existe , s'il est
tissu avec toute l'adresse que l'art exige , le commun des
lecteurs est excusable de ne le pas apercevoir , et tire
de cette inapercevance même une partie de son plaisir ,
mais il ne doit pas échapper à ceux qui se donnent pour
juges : ils sont récusables , ils méritent d'être pris à
partie s'ils ne le voient pas. Voyons si ce fil des transitions
se trouve ou non dans le tableau tracé par M. Victorin
Fabre , et comment il y est conduit.
Le passage du dix-septième au dix-huitième siècle se
fait naturellement et presque nécessairement par le sage
Fontenelle ; l'alliance des sciences et des lettres qui se
fait remarquer en lui , annonce en quelque sorte celle
qui est un des traits les plus caractéristiques du siècle
qu'il vit naître. Les progrès des études littéraires et de
l'analyse des beaux arts , ceux de l'histoire et de l'élo
154 MERCURE DE FRANCE ,
quence philosophique étaient aussi annoncés . Massilien
avait donné un nouveau caractère à l'éloquence de la
chaire , quand la régence et le système viennent tout
renverser dans les fortunes , dans le goût et dans les
moeurs . C'est le tems des hérésies littéraires . Terrasson
et Lamotte les créent , les propagent , Fontenelle les
accrédite et les autorisé. Racine le fils y résiste par ses
préceptes et par son exemple. J. B. Rousseau , élève de
la même école , le seconde dans cette entreprise , et plus
grand poëte , son exemple influe davantage. Ses bonnes
odes , ses épigrammes , ses cantates mythologiques sont
restées modèles . Il échoua dans la comédie . L'art de la
comédie avait eu pour soutiens , après Molière, Regnard,
Dufresny , Lesage. Destouches commença à l'altérer ,
Lachaussée l'altéra davantage. Bientôt la vraie comédie
fut presque bannie de la scène , et n'y reparut plus que
par intervalles , dans la Métromanie, dans le Méchant.
Pendant qu'elle subissait cette révolution , la tragédie se
maintenait avec plus de gloire , et se préparait même à
s'ouvrir des routes nouvelles . Crébillon tendait avec force
le ressort de la terreur , mais son faux système dramatique
, et les imperfections , disons même la barbarie de
son style , le rendaient aussi peu comparable aux grands
hommes qui l'avaient précédé , qu'à celui auquel la haine
et l'envie voulurent bientôt l'opposer. C'est par cette
transition insensible et naturelle que Voltaire est amené .
On entre , pour ainsi parler , par la tragédie , dans la
décomposition de ce génie multiple qui lui dut en effet
un des plus beaux rayons de sa gloire. La manière dont
cette décomposition est annoncée est trop ingénieuse et
trop vive pour ne la pas citer ici .
<Concevez , dit M. Fabre , un poëte épique qui parcourt à-la - fois
avec honneur la carrière de Virgile et celle de l'Arioste ; un pošte
didactique , digne émule de Pope dans l'épitre morale , digne élève
d'Horace dans la Satire ; un poëte aimable et léger , sans modèle
comme sans émule ; enfin un poëte dramatique , célèbre par vingt
succès , illustre par six chefs-d'oeuvre. Concevez encore un historien
qui crée son genre et qui le fixe;un romancier qui invente sa manière ,
et la rend inimitable ; un rival de Cicéron dans l'épitre familière ; un
critique qui n'a point de rival. Concevez , dis-je , séparément tous
SEPTEMBRE 1810. 155
ces écrivains d'un mérite supérieur. Le siècle qui les aurait produits
seuls ne formerait-il pas une époque glorieuse dans les lettres ? Eh
bien! tous ces écrivains divers qui seuls auraient illustré leur siècle ,
c'est Voltaire . »
,
Le développement de ce qui est si bien annoncé n'occupe
pas moins de douze pages , et elles paraissent
courtes . Voltaire y est analysé , y est peint tout entier
et avec des couleurs qu'il ne désavouerait pas . Cet excellent
morceau se termine par le tableau de l'espèce
d'empire que Voltaire exerçait dans les lettres , et de l'ascendant
qu'il avait pris sur son siècle dans la plupart
des objets que peut embrasser l'esprit humain. Cet
ascendant , Montesquieu l'obtint en Europe sur les
hommes supérieurs dans les matières les plus importantes
: et de là l'orateur trace avec non moins de talent
le caractère de Montesquieu , ou plutôt celui de ses
divers ouvrages . L'autorité de ce grand publiciste était
établie , lorsque parut J. J. Rousseau , destiné à fournir
une carrière si brillante en politique , en philosophie et
en éloquence : c'est sous ce dernier rapport que M. Fabre
le considère en dernier lieu ; et l'éloquence de l'auteur
d'Emile conduit à celle de l'historien de la nature .
Buffon considéré à son tour sous tous les aspects , mais
principalement comme ayant donné en France et dans
l'Europe entière l'impulsion la plus puissante à l'étude
des sciences naturelles , amène l'auteur à retracer cette
impulsion donnée en même tems à toutes les sciences , à
toutes les connaissances humaines par la philosophie et
par les lettres . Parmi les phénomènes de cette époque ,
il n'oublie pas une dame française digne d'être l'amie de
Voltaire et de commenter Newton. L'Anglais Newton ,
chef d'école dans les sciences , rappelle l'Anglais Locke ,
chef d'école en philosophie. Le second eut alors en
France, comme le premier, des sectateurs et des disciples
. Condillac ajouta aux découvertes et à la doctrine
de Locke ses propres découvertes et sa doctrine . Il appliqua
à toutes nos connaissances son excellente méthode
; l'analyse de nos sensations et de nos idées conduit
à celle du langage , et l'on voit s'enchaîner ici
naturellement les progrès de la grammaire raisonnée , de
156 MERCURE DE FRANCE ,
1
la critique et de l'érudition. Ainsi toutes les parties de
la littérature et toutes les sciences se prêtaient un mutuel
appui ; elles se touchaient à force de s'étendre ; il leur
fallait un dépôt commun : alors naquit l'Encyclopédie .
Cette grande et célèbre entreprise et ses deux principaux
auteurs , d'Alembert et Diderot , sont appréciés
avec justesse et avec rapidité . L'orateur s'empresse d'arriver
au point qu'il s'était fixé dès son exorde , et vers
lequel il tendait par une ligne si bien tracée, dans toute
l'étendue de son discours . Parvenu à cette grande explosion
d'esprit public qui accompagna la publication de
l'Encyclopédie , il y arrête le lecteur en s'y arrêtant luimême.
< Ici , dit-il , se présente à nos regards un spectacle tel que n'en
offrirent aucun siècle , aucune littérature. Ce ne sont pas quelques
sages s'appliquant dans la retraite à multiplier leurs connaissances , à
éclairer leur raison ; c'est une nation entière qui se livre à toutes les
études , accumule tous les succès. Ce ne sont pas quelques princes
favorisant la flatterie en técompensant les arts souvent introduits dans
les cours sous le sauf-conduit de la louange , et payés pour prendre
la livrée du maître ; c'est une nation entière qui protége tous les arts .
Cene sont pas quelques honneurs passagers , individuels , accordés
par la puissance , obtenus par la faveur ; c'est une nouvelle noblesse
proclamée par tout un peuple , la noblesse des talens ; c'est une nouvelledignité
reconnue par tout un peuple , la dignité du génie ; c'est
un empire nouveau , celui de la raison et des lumières .
> Cette admiration pour les talens , cette activité des esprits , se
propagentdans la France entière . On dirait , à son enthousiasme , que
lanation est assemblée pour discuter ses intérêts les plus chers ; et les
grands écrivains de cette époque se présentent à l'imagination comme
des orateurs introduits dans son sein, moins pour obtenir ses suffrages
que pour éclairer ses discussions .>>
C'est devant ce concours de la nation que M. Fabre
fait composer les grands ouvrages de tout genre qui ont
leplus honoré ce grand siècle ; figure vivante et animée
qui garantit cette énumération de la sécheresse et de la
langueur. Il continue avec chaleur ce Tableau que des
critiques injustes prétendent qu'il n'a point tracé,
« Unissant donc leurs efforts , consacrant leurs veilles à l'étude
générale de la nature , de l'homme , de la morale , de l'administra-
1
SEPTEMBRE 1810 . 157
tion ou des lois , tous ces écrivains philosophes semblaient se proposer
unbut plus utile que la fortune , plus grand que la renommée. Ainsi
passa dans leurs mains le sceptre de l'opinion publique. Une nation
passionnée pour la gloire et pour les plaisirs , sembla l'offrir par acclamation
à ceux qui faisaient alors et ses plus nobles plaisirs , et sa plus
éclatante , ou plutôt son unique gloire.
> Tandis que ce peuple sensible et grand , fait pour tous les genres
de triomphes , mais alors retenu par une administration faible , trop
au-dessous de lui-même et de ses destinées , n'éprouvait plus que des
revers , ses philosophes , ses écrivains , conservaient et agrandissaient
encore en Europe sa réputation , que ses généraux et ses ministres
semblaient devoir avilir . En donnant tantde splendeur à son existence
nationale , ils embellissaient aussi les jours de son existence civile. Ils
avaient fait de Paris la véritable métropole des lettres , des connaissances
humaines ; et les hommes instruits , les savans dans les genres
les plus divers , qui venaient de toutes les parties du monde étudier
dans son seinla philosophie ou les arts , s'y trouvaient tous dans leur
patrie. »
Ces étrangers , ces savans , il les conduit aux jeux du
théâtre , dont la représentation était alors parfaite; il les
conduit dans nos cercles , où ils retrouvent encore la littérature
et les arts , où les nouveautés littéraires sont
l'objet de tous les entretiens , où retentissent et se confirment
tous les succès ; il les conduit aux séances acadé
miques , où des sujets intéressans et nationaux ont fait
naître un nouveau genre d'éloquence. Recommençant
ensuite à employer l'art des transitions , il passe de ce
genre d'éloquence à l'éloquence en général , et de l'éloquence
à la poésie. Il s'arrête un instant à la poésie descriptive
dont il signale la naissance parmi nous , les
progrès et les dangers : mais celui de nos poëtes qui s'y
est le plus distingué avait d'abord enrichi la langue poétique
par une traduction célèbre. Des traductions en vers
on passe avec l'auteur aux traductions en général , qui
ont pris à cette époque un nouveau caractère , de ces
emprunts faits aux langues anciennes et étrangères , aux
emprunts que les étrangers faisaient à la nôtre , à l'empressement
qu'il avaient de s'enrichir et de notre littérature
et de notre langue , de la parler , de l'écrire. Les
souverains eux-mêmes montraient cet empressement : le
158 MERCURE DE FRANCE ,
grand Frédéric ambitionna l'honneur de se placer parmi
nos poëtes , et écrivit en français l'histoire de sa maison,
et celle de la guerre qu'il avait fait contre nous .
L'admiration pour nos grands écrivains devenait universelle
comme notre littérature. Les rois se plaisaient à correspondre avec
euxdans leur langue : ils les appelaient dans leurs Etats comme autrefois
Philippe avait appelé à sa cour le précepteur d'Alexandre , pour y
présider à l'éducation de l'héritier de leur couronne. Ils leur offraient
de l'estime , des richesses et des honneurs ; et quand ces hommes géné
reux ne voulaient accepter que l'estime , les rois se montraient assez
justes pour ne pas s'étonner de leur refus.
> Ils les honoraient davantage en adoptant leurs principes , en puisant
dans leurs maximes des bienfaits pour l'humanité. La servitude
abolic en Danemarck par Christian VII et son vertueux ministre
Bernstorff; la tolérance proclamée à-la-fois à Stockholm et à Pétersbourg;
la législation criminelle adoucie et sagement réformée dans le
Nord, et dans cette Italie où la philosophie de Montesquieu avait
trouvé pour disciples les Beccaria et les Filangieri ; voilà , sans doute ,
les plus flatteurs , voilà les plus dignes hommages rendus aux lettres
françaises , et souvent renouvelés dans ce siècle où le génie de nos
écrivains politiques parut en quelque sorte siéger dans les diètes européennes
etdans les conseils des rois .
> On voyait renaître ces jours de l'antiquité où les peuples confiaient
à des sages étrangers l'édifice de la législation nationale. Un
peuple voisin'long-tems asservi secoue le joug de ses vainqueurs ; il
veut se donner une constitution et des lois , et il les demande à un
philosophe français : une nation généreuse se rendindépendante dans
le Nouveau-Monde ; elle veut se donner une constitution et des lois ,
et elle les demande à un philosophe français. Partout s'établissent des
académies françaises , partout des théâtres français . Un traité se conclut
dans les glaces du Nord , entre le successeur des sultans et l'héritière
des Czars , et ce traité se rédige en français. Enfin une académie
étrangère propose pour sujet d'un concours l'universalité de la
languefrançaise, et elle couronne un Français . Quelle fut jamais la
nation qui reçut tant de gloire de sa littérature? Quel fut jamais le
siècle illustre qui lui attira tant d'honneurs ? »
-
Arrivé, par cette succession et cette gradation presque
insensible , jusqu'au tems de la révolution française ,
Porateur s'abstient d'entrer dans aucun détail , et il en
dit rapidement les motifs : soit qu'on approuve ou que
SEPTEMBRE 1810. 159
Ton blâme sa réserve , on ne peut du moins lui reprocher
d'adopter l'opinion fausse et injuste de quelques
personnes et même de quelques gens de lettres , qui prétendent
que pendant toute cette orageuse époque le
flambeau des lettres s'éteignit entiérement. « C'est , dit-il ,
le prodige de notre patrie que durant la révolution la
plus tumultueuse et la plus féconde en vicissitudes , les
palmés de la littérature n'aient pas été brisées par l'orage ,
et séchées jusque dans leurs racines.Elles ont continue
de croître : de nouveaux succès ont enrichi cette littérature
si vaste , etc.>> Enfin , une récapitulation générale ,
un regard jetté sur l'ensemble du dix-huitième siècle , et
non plus sur les grands hommes qu'il vit naître , mais
sur les progrès réels et nombreux des lettres et de l'esprit
humain durant cette époque brillante , en terminent le
tableau; et une péroraison dictée par l'enthousiasme
des lettres et de la patrie , appelle à de nouveaux succès
le siècle qui vient d'éclore .
Après une simple lecture de cet exposé très-fidèle du
planque l'auteur de ce discours s'est tracé , je demande
encore quelle bonne foi il peut y avoir dans les deux
grands reproches qu'on lui a faits , de manquer de
plan , et d'avoir peint les grands hommes du dix-huitième
siècle , mais non le siècle même. Quant au style dans
lequel il a exécuté ce plan , les morceaux que j'ai cités
peuvent suffire pour en donner une idée , quoiqu'ils ne
soient pas les plus brillans , et que je les aie choisis dans
tout autre dessein que dans celui de faire connaître la
manière d'écrire de l'orateur. Elle a un grand mérite
auquel on ne paraît pas songer assez , c'est qu'elle est
véritablement oratoire ; que le choix de mots fait par
l'auteur , la structure , et , pour ainsi dire , l'attitude de
ses phrases sont appropriés au genre ; que ses périodes
sont tantôt vives et fortes , tantôt harmonieusement arrondies
; qu'il a ce que je nommerais de l'haleine , et que
sachant ménager ses repos , il arrive à la fin d'une longue
période sans paraître faire d'effort et sans en faire
faire au lecteur : et qu'enfin la variété qu'il a déjà mise
dans trois discours qui ont obtenu des couronnes , l'éloge
deCorneille , ce tableau du dix-huitième siècle , et l'éloge
L
160 MERCURE DE FRANCE ,
1
de Labruyère , promet à la littérature française , nonseulement
un écrivain , mais un orateur.
Je ne puis finir cet extrait sans remarquer , avec quelque
surprise , que parmi les prix décennaux il n'en ait point
été destiné à l'éloquence . S'il en était établi un , si le
jury , si la Classe de l'Institut que cette branche de littérature
intéresse particulièrement , obtenaient de S. M.
la réparation de cet oubli , à quel autre qu'à l'auteur de
ces trois discours ce nouveau prix pourrait-il appartenir
?
Le jury et l'Institut sont en ce moment même occupés
d'un autre jugement auquel est aussi intéressé M. Fabre .
Son poëme de la Mort de Henri IV est sur les rangs pour
un prix de seconde classe. Le jury , dans son rapport ,
l'a jugé seul digne d'une mention honorable ; et si on le
considère sous les différens rapports de l'invention , de
la conduite , mais sur-tout du style poétique , et de ce
genre de style poétique qui convient à l'épopée , il paraît
qu'il n'y aurait que de la justice à faire un pas de plus et
à lui décerner le prix .
Mais ce double talent qu'a notre jeune orateur d'être
en même tems un fort bon poëte , ne doit pas m'entraîner
dans cet article à parler de poésie autant que d'éloquence
; si je dois revenir à lui dans un second extrait ,
ce ne sera point à cause de ses vers , mais pour examiner
son Eloge de la Bruyère , couronné dans la même séance
que le Tableau du dix-huitième siècle , et que l'auteur a
fait paraître en même tems . GINGUENÉ .
RECHERCHES
SEPTEMBRE 1810. 161
RECHERCHES SUR L'ART STATUAIRE CONSIDÉRÉ CHEZ LES
ANCIENS ET CHEZ LES MODERNES , ou Mémoire sur cette
SEA
question proposée par l'Institut national de France :
Quelles ont été les causes de la perfection de la sculpture
antique , et quels seraient les moyens d'y atteindre
Ouvrage couronné par l'Institut , le 15 vendemiaire
an IX . - Un volume in-8º de plus de 500 pagest
A Paris , chez la Ve Nyon aîné , libraire merde
Jardinet , n° 2 .
SECOND ET DERNIER ARTICLE ( 1) .
ru
Dans sa troisième partie , M. Emeric David trace le
rapide tableau de la renaissance des arts . Quelques-unes
des causes principales quiles avaient portés dans Athènes
à la plus haute perfection , les firent d'abord reparaître à
Florence. On sut les y employer à nourrir l'esprit public ,
à l'accroître , à le diriger vers les nobles entreprises : et
tant que la nation jouit de quelque ombre de liberté ,
les artistes y furent honorés avec enthousiasme ;
on leur éleva des statues . Laurent Ghiberti , le plus
grand , peut- être , des sculpteurs modernes , avait travaillé
durant quarante années aux portes du Baptistère :
le gouvernement lui fit présent d'une terre considérable ;
et peu de tems après , il fut élu gonfalonier, c'est-à-dire ,
premier magistrat de la république. Quand un peuple
chérit et honore ainsi les arts , il ne faut pas s'étonner
de voir les arts renaître chez ce peuple , s'élever à des
prodiges , et se perfectionner rapidement. Ces récompenses
accordées à Ghiberti par la premiere ville moderne
qui ait mérité le surnom d'Athènes , présageaient
les nombreux chefs -d'oeuvre qui devaient bientôt illustrer
ses Léonard de Vinci et ses Michel-Ange .
Comme les magistrats de Florence , les papes honorèrent
les arts , mais dans des vues toutes différentes ; ils
les firent servir à rehausser l'éclat de la tiare , à raffermir
leur puissance ébranlée. Ils n'avaient pu soumettre les
(1 ) Voyez le Nº du 25 août.
L
162 MERCURE DE FRANCE ,
Romains par la force , ils y réussirent par des bienfaits ,
et par l'éclat imposant qu'ils donnèrent à la ville sainte .
Mais , malgré tous leurs efforts , Rome produisit peu de
grands artistes ; et la plupart de ceux qui l'ont embellie
étaient nés ou s'étaient formés à Florence .
Pourquoi la statuaire , employée dans cette dernière
ville à des objets d'utilité publique , honorée même et
dirigée par le goût général de la nation , ne s'y élevat-
elle cependant pas à la perfection antique ? M. Eméric
David en donne plusieurs raisons ; entr'autres , le peu de
statues et de monumens érigés aux hommes célèbres , et
la nécessité où se trouvaient quelquefois les sculpteurs
d'être en même tems peintres , ingénieurs et architectes .
Il est d'ailleurs permis de douter qu'ils se fussent fait
une théorie constante , uniforme , adoptée par les divers
maîtres , et qu'ils se transmissent les uns aux autres .
Leurs ouvrages sur l'art contiennent peu de principes ,
et l'on y découvre des contradictions. Aussi cette vive
splendeur dont avait brillé d'abord la sculpture florentine
, ne tarda- t- elle pas à s'obscurcir. Après la mort de
Michel-Ange le goût parut dégénérer , il finit par- se corrompre.
On négligea l'observation de la nature et les
études laborieuses qui avaient formé ce grand homme ;
et les véritables beautés de l'art furent bientôt méconnues.
Cependant les arts s'étaient répandus dans toute l'Europe
: la France commençait à ambitionner leur gloire
durable et leurs paisibles triomphes . On ne saurait mettre
en doute l'aptitude des Français à l'art statuaire ,
quand on réfléchit au grand nombre de sculpteurs , de
peintres célèbres , qui ont fleuri parmi eux. Ce sont done
ou les faveurs ou les erreurs de nos rois qui tour-à-tour
ont accéléré ou retardé les progrès de la sculpture
française.
Louis XIV sentit à-la-fois l'importance et la dignité
des beaux arts : il sut les encourager avec noblesse , et
les récompenser avec magnificence . C'est ce qu'ont fait
de tout tems , chez les nations civilisées , tous les rois
grands et heureux. Sous son règne à jamais célèbre ,
furent instituées l'Académie de peinture et celle de
1
SEPTEMBRE 1810 . 163
Rome. Les honneurs , les lettres de noblesse , les distinctions
les plus flatteuses , devinrent le prix des talens ,
qu'excitait plus vivement encore l'estime particulière du
monarque : mais l'effet de ses soins généreux fut affaibli
par des préjugés et des erreurs dangereuses . Ce goût
général dont le rapide instinct sait avertir , guider les
artistes , et apprécier les productions des arts , n'existait
point encore en France . Leurs succès intéressaient faiblement
l'orgueil national ; et l'estime accordée à leurs
chefs-d'oeuvre ne parut être souvent qu'une pure ostentation
.
Dans la formation de l'Académie , la sculpture fut
malheureusement subordonnée à la peinture , et l'enseignement
tendit bien plus à former des peintres que des
statuaires . Les uns et les autres ont long-tems disputé
sur la prééminence de leur art. J'aurais souhaité que le
savant auteur de cet ouvrage eût balancé le pour et le
contre , et qu'il nous eût donné , sur ce point de controverse
intéressant , une opinion motivée. Il ne m'appartient
pas de décider la question : mais je vois avec peine
les statuaires , qui pouvaient faire valoir de plus justes
considérations , se contenter trop souvent de repousser
les prétentions de leurs adversaires par cette mauvaise
défaite : « Vous ne représentez l'homme que d'un côtẻ ;
>>nous le représentons sous toutes les faces . » Comme
si un artiste capable de bien dessiner une des faces du
modèle , ne pourrait pas également bien saisir et retracer
toutes les autres , eny employant plus de tems ! Comme
si l'artiste qui a su découvrir les changemens que la
passion dont le personnage est animé , doit produire
dans tout son système musculaire , vu d'un côté seulement
, pouvait trouverplus difficile d'appliquer les mêmes
combinaisons aux autres faces du corps humain !
Encore un coup , je ne veux prendre parti ni pour les
sculpteurs ni pour les peintres : mais ceux-ci me paraissent
alléguer de bien meilleures raisons en leur faveur ,
lorsqu'ils prétendent que le statuaire n'ayant à représenter
, en ronde bosse , qu'un groupe , en bas- relief, que des
figures rangées à la file , et tout au plus sur deux ou trois
plans , n'a pas besoin, au même degré, des diverses com-
L2
164 MERCURE DE FRANCE ,
1
!
binaisons qui sont indispensables au peintre pour concevoir
les plans , les masses , les oppositions variées et les
contrastes d'une grande machine; que les difficultés du
coloris n'existent point pour le sculpteur ; qu'il n'a point
à élever, à creuser tour-à-tour une toile pour lui donner
de l'étendue et de la profondeur ; et qu'enfin l'habile
peintre d'histoire déroule quelquefois à nos yeux un
vaste drame , dont le sculpteur ne pourrait offrir qu'une
scène .
Mais doit-- on conclure de là que , dans l'enseignement
public , il fallût subordonner la sculpture à la peinture ,
qu'on voulait également encourager ? Etait- il done si
inévitable qu'un des deux arts fût en partie sacrifié aux
avantages de l'autre ? Et ne pourrait-on pas avoir une
Ecole particulière de sculpture , où tout serait disposé
pour l'avancement de ce bel art ?
Louis XIV commit encore une faute moins excusable ,
en nommant son premier peintre , Lebrun , inspecteurgénéral
de tous les ouvrages de sculpture ; place dans
laquelleGirardon lui succéda. Ils exigeaient l'un et l'autre
que les sculpteurs travaillassent d'après leurs dessins ; et
l'on ne peut disconvenir que cet asservissement ne fût
extrêmement nuisible aux progrès et au développement
de l'art statuaire .
D'ailleurs , les élèves en sculpture ne modèlent à l'école
publique que des bas-reliefs : ils doivent exécuter leurs
figures en trop peu de tems: ils ne peuvent changer de
place , pour mieux juger des plans et des formes : toutes
ces causes réunies retardent leur avancement .
M. Emeric David s'était plaint aussi que les sujets des
grands prix de sculpture fussent uniquement des basreliefs
et c'est peut- être à cette plainte fondée , que
nous sommes redevables d'une innovation salutaire adoptée
dans ces concours où , depuis quelques années , le
sujet doit être une figure de ronde bosse , ou bien une
tête aussi de ronde bosse et un bas-relief ; changement
dont les heureux effets ne tarderont pas sans doute à se
faire sentir , et dont on ne saurait , dès aujourd'hui ,
révoquer en doute la sagesse et l'utilité. On ne saurait
non plus nier l'utilité des conseils que M. Emeric
SEPTEMBRE 1810 . 165
David donne à nos jeunes artistes , vers la fin de son
ouvrage. Il leur trace la bonne route , leur indique les
moyens de s'y maintenir toujours , d'y accélérer leur
marche , de connaître les écueils dont est semée leur
carrière , de les éviter souvent , et de savoir aussi les
franchir . Fidèle aux principes des Grecs , ce sont leurs
exemples qu'il invoque sans cesse à l'appui de sa théorie ,
presque toujours aussi sage que savante .
Son livre est heureusement terminé par un résumé
substantiel de ce qu'il renferme de plus utile , et par des
voeux adressés au gouvernement pour la prospérité des
arts . L'auteur y propose divers moyens d'encouragement
ou d'instruction , parmi lesquels il demande un
nouveau mode d'enseignement pour les statuaires , et des
concours pour les monumens publics. Veut- on que les
arts s'élèvent , et prennent un noble essor ? Eh bien ! il
faut les diriger vers un but d'utilité nationale . C'est donc
du gouvernement que dépend leur destinée. Aussi ,
M. Emeric David termine-t-il son livre en y attachant
l'inscription qu'il avait tracée sur le frontispice :
Quelles ont été les causes de la perfection de la sculpture
antique , et quels seraient les moyens d'y atteindre ?
C'est au législateur à opérer ce prodige.
Je crois avoir donné de ce livre une analyse fidèle ;
seul parti , selon moi , qu'ait à prendre un critique , lorsqu'il
veut sincèrement faire connaître le travail d'un
auteur , et se mettre lui-même à l'abri du soupçon de partialité
, soit dans l'éloge , soit dans le blâme . C'est maintenant
au lecteur à juger , sur cette même analyse , de la
régularité du plan que s'est tracé M. Emeric David , de
l'ordre et des rapports de ses différentes parties qui , fortement
enchaînées l'une à l'autre , me semblent se prêter
un mutuel appui. Pour moi , je ne crains point d'ajouter
que la question proposée par l'Institut , est traitée dans
cet écrit d'une manière très-satisfaisante ; que ses divers
points y sont vus de haut , et souvent présentés , discutés
et appréciés avec autant de finesse que d'exactitude .
Le style est , en général , travaillé , animé et harmonieux
. On pourrait cependant y relever des défauts de
plus d'un genre ; de l'exagération dans les formes , de la
1
166 MERCURE DE FRANCE ,
brusquerie dans les mouvemens , del'emphase dans certains
morceaux ; dans quelques pensées un peu d'affectation ,
ét enfin , un petit nombre de constructions et de tours
embarrassés . Je crois aussi qu'en revoyant son ouvrage ,
M. Emeric David lui-même pourrait le trouver un peu ,
diffus en quelques endroits , et y faire un certain nombre
de coupures , sans trancher dans le vif. Mais ces défauts ,
(en les supposant aussi réels qu'ils me le paraissent ) ,
sont rachetés , et presque effacés , même sous le rapport
du style , par des beautés très -nombreuses , et dont
quelques -unes sont d'un ordre fort distingué. C'est , en
total , un très-bon livre. Il en est peu de ce genre ,
qui réunissent , au même degré , l'utilité et l'agrément ,
le talent et la science , l'imagination et le goût .
Vinckelman , dans son ouvrage si célèbre , et si justement
célèbre , s'est cependant peu occupé des recherches
sur les procédés de l'art , et sur les principes des grands
artistes . Il avait donc laissé à côté de lui une lacune à
combler et une place à prendre : M. Eméric David me
paraît avoir rempli l'une , et par conséquent , mérité
l'autre .
Il a traité avec plus d'étendue et d'originalité qu'on
n'avait fait jusqu'à lui , la plus importante de toutes les
questions qui se rapportent aux arts ; je veux dire celle
qu'il pose lui-même en ces termes : « Si les chefs- d'oeuvre
>> de la sculpture antique ne sont qu'une imitation de la
>> nature , pourquoi paraissent-ils la surpasser ? » En cherchant
à présenter une solution exacte de cette intéressante
question , il a donné l'analyse de ce qu'on nomme le beau
idéal , sujet de tant de vaines et vagues disputes . En se
rendant utile aux artistes , il s'est encore attaché à éclairer
les amis de l'art, à rendre agréables aux gens du monde
jusqu'aux descriptions anatomiques , soit de l'homme
vivant , soit des statues antiques , qu'il a dû prendre tourà-
tour pour sujets de ses observations ; genre de mérite
très -rare , et qu'apprécieront sur-tout les gens de lettres ,
qui n'ignorent point combien il est difficile de donner à
des préceptes didactiques , à des recherches scientifiques
ou d'érudition , des formes nobles et élégantes .
VICT....
SEPTEMBRE 1810. 167
FÊTES A L'OCCASION DU MARIAGE DE S. M. NAPOLÉON ,
EMPEREUR DES FRANÇAIS , ROI D'ITALIE , AVEC MARIELOUISE
, ARCHIDUCHESSE D'AUTRICHE ; recueil de gravures
au trait représentant les principales décorations d'architecture
et de peinture , et les illuminations les plus
remarquables auxquelles ce mariage a donné lieu ,
avec une description par M. GOULET , architecte ,
membre de plusieurs sociétés des arts , adjoint-maire
du sixième arrondissement de Paris . Un vol in-8° ,
orné de 54 planches . Prix , pap. ordinaire , 10 fr.;
avec épreuves sur papier Hollande pour le lavis , 12 fr .;
et pap. vélin , 20 fr . Chez L. Ch. Soyer , libraire-éditeur
, rue du Doyenné , nºa , au coin de celle Saint-
Thomas-du-Louvre .
Si les fêtes publiques , quoique passagères , laissent
souvent des souvenirs durables dans la mémoire des
hommes , c'est sur-tout lorsqu'à la pompe et à l'éclat des
réjouissances d'une grande nation, se joignent de vifs
sentimens d'amour et de reconnaissance pour celui qui
en est la cause et l'objet , et lor que les regards éblouis du
présent se reportent avec confiance vers l'avenir où ils
ne découvrent que des motifs d'espérance et de bonheur.
Une victoire imprévue et décisive , la paix conclue après
une longue suite de triomphes , un mariage qui réunit
deux grands peuples long-tems divisés par des intérêts
politiques , et qui assure à l'un et à l'autre tous les avantages
de la victoire et de la paix , sans périls et sans combats
, voilà sans doute de grandes occasions de fêtes et
de réjouissances , et de justes sujets de déployer , dansles
jours consacrés à l'alégresse publique , cette magnificence
qui frappe les yeux , étonne l'imagination , et
laisse une profonde impression dans l'esprit parce qu'en
même tems elle parle au coeur et l'intéresse vivement.
Tel est l'effet qu'ont produit sur tous les habitans de
cette capitale les fêtes par lesquelles on a célébré le mariage
de S. M. l'Empereur et Roi , et l'arrivée de son
auguste épouse dans une ville où tous les voeux l'appe
168 MERCURE DE FRANCE ,
laient , où tous les yeux se sont tournés sur elle lorsqu'elle
a paru , où elle a été accueillie avec tout le respect
et l'amour que ses nouveaux sujets portaient d'avance
à leur jeune souveraine . Les arts se sont réunis pour
l'environner de leurs prestiges ; la poésie , la peinture ,
l'architecture ont multiplié leurs hommages et les ont
variés sous toutes les formes ; des hymnes de paix et de
' bonheur ont été chantés ; des tableaux aussi rapidement
exécutés que rapidement conçus ont présenté des allégories
aussi justes qu'ingénieuses ; des arcs-de-triomphe
se sont élevés comme par enchantement sur le passage
des augustes époux ; sur quelqu'endroit que leurs
regards sé soient arrêtés en entrant dans Paris , ils ont
dû être frappés par la richesse des décorations qui les
environnaient , par le luxe que tous les arts avaient déployé
, en un mot par la magnificence du triomphe que
leur avait préparé la reconnaissance et l'amour de la
grande capitale . La splendeur du jour a été effacée par
celle de la nuit qui lui a succédé . L'illumination la plus
brillante a donné le spectacle d'une ville toute de feu au
milieu des ténèbres , ou plutôt les ténèbres avaient disparu
, et les feux innombrables qui dessinaient la surface
et les lignes de chaque monument , avaient chassé l'obscurité
remplacée par une clarté vive et éblouissante . Le
talent avait présidé à l'ordonnance , à l'arrangement , à
la distribution de toutes ces lumières . Elles obéissaient
aux lois de l'architecture , s'étendaient , se développaient
à volonté , suivant les proportions les plus nobles et les
plus élégantes , et ces édifices de flamme avaient toute
la régularité des monumens plus durables dont ils couvraient
la superficie . Les plus habiles architectes avaient
donné des dessins dont l'exécution a justifié la haute
idée que l'on avait déjà de leur science et de leur goût ;
et les noms de MM. Percier , Fontaine , Célerier , Chalgrin
, Poyet . Benard , Rondelet , etc., étaient d'un heureux
augure pour les décorations et les embellissemens
projettés
Sans doute , tous les Français qui ont pu être témoins
de ces fêtes magnifiques , ont partagé l'admiration
qu'elles ont inspirée aux habitans de la capitale ; mais
SEPTEMBRE 1810 . 169
combien d'autres , trop éloignés de Paris , n'ont pu que
s'en former une idée imparfaite sur des récits peu fidèles
, ou sur les descriptions qu'en ont données les
journaux ! C'est pour leur offrir un dédommagement
que M. Soyer a entrepris de publier un recueil de gravures
au trait , représentant les principales décorations
d'architecture et de peinture , et les illuminations
les plus remarquables , auxquelles le mariage de S. M. a
donné lieu . Dailleurs , ceux mème qui ont pu voir tout
l'appareil de ces fêtes triomphales sont souvent bien aises
de pouvoir se rappeler ce qui a le plus étonné leurs
regards et frappé leur imagination . Ils trouveront dans
Pouvrage de M. Soyer tout ce qui peut réveiller leur
attention et fixer leurs souvenirs . Les planches de cet
ouvrage sont précédées d'un texte explicatif rédigé par
M. Goulet , architecte , et les descriptions qui répondent
à chaque monument ou à chaque décoration , en donnent
une idée claire et précise. Quoique ce genre paraisse
d'abord étranger à l'architecture , on a pu juger , dans
cette circonstance , par le mérite des conceptions qu'elle
a fait naître , combien il serait nécessaire qu'on l'y rattachât
toujours ; nul doute que le dessin de ces décorations
momentanées ne puisse offrir aux jeunes gens qui étudient
ce bel art, des occasions utiles d'essayer leurs
forces et de perfectioner leur goût . C'est encore là un
des motifs qui ont déterminé M. Soyer à la publication
de ce recueil : il mérite ainsi beaucoup d'attention sous
le rapport de l'utilité qu'il peut avoir pour les progrès
de la science ; et il peut satisfaire également ceux
qui recherchent de semblables ouvrages par le seul
attrait de la curiosité , et ceux qui veulent trouver dans
leurs lectures l'instruction qu'ils ont droit d'en attendre .
Les planches de ce recueil sont exécutées avec une netteté
, une finesse et une précision qui ne laissent rien à
désirer . Quelques-unes sont vraiment charmantes , et
M. Normand qui les a gravées , leur a donné une grace
toute particulière .
B.
4
170 MERCURE DE FRANCE ,
!
VARIÉTÉS .
A M. GINGUENÉ , membre de l'Institut de France.
MONSIEUR , je vous prie d'agréer mes remercîmens sur
la manière flatteuse dont vous avez bien voulu rendre
compte de mon Histoire de la guerre de l'indépendance des
Etats-Unis d'Amérique , dans les numéros du Mercure du
12 mai et du 18 août . Votre suffrage est infiniment précieux
pour moi , et je serais trop heureux si mon ouvrage
pouvait ressembler à l'idée que vous en donnez . J'ai voulu
peindre un événement important , et faire en même tems
quelque chose d'utile à cette belle langue d'Italie , qu'un
trop grand nombre de ses enfans même semblent se plaire
à défigurer tous les jours . Dans cette noble entreprise , la
seule bonne volonté est un mérite , et il ne m'appartient
pas de juger si j'ai pu acquérir celui d'avoir réussi. Je vous
dois encore des remercîmens pour l'occasion que vous me
fournissez de justifier l'emploi de quelques mots , qui vous
ontparu ou inconvenans dans le style de l'histoire , à cause
de leur trivialité , ou pris dans une acception qui ne serait
pas autorisée par les pères de la langue . Le premier et le
plus important de tous ces mots est celui de libertini , que
j'ai adopté pour désigner , dans tout mon ouvrage , ceux
qui aimaient ou faisaient profession d'aimer la liberté.
Vous pensez que ce mot ne signifie qu'un affranchi . Il est
très-vrai que le Vocabulaire de la Crusca , qui , malgré les
clameurs des novateurs inconsidérés , sera toujours la source
laplus pure de la langue italienne , ne rapporte le mot de
libertino que dans le sens d'affranchi . Mais vous savez ,
Monsieur, que j'ai déclaré dans l'Avertissement que j'ai
mis en tête de l'ouvrage , que je m'étais servi aussi de quelques
mots , et j'aurais dû ajouter de quelques acceptions
demots , qui ne se trouvent pas dans le Vocabulaire , et
qui cependant sont employés par les auteurs dans lesquels
ses rédacteurs ont puisé les mots et les exemples dont il
est composé. Le mot de libertino est de ce nombre . En
effet , j'ouvre le quatrième volume de la Storia Fiorentina
di messer Benedetto Varchi , de l'édition des Classici Italiani
, faite à Milan , et je trouve cette phrase à la page 46 :
Lodovico prese per suo compagno Dante di Guido da
SEPTEMBRE 1810.
171
Castiglione , il quale solo si mise a cotal rischio per amor
della patria , come quegli , che era libertino , e di gran
coraggio . Ce Dante da Castiglione était un des principaux
chefs de ceux qui s'opposaient au rétablissement des Médicis
à Florence , et qui s'appelaient du nom d'amis de la
liberté . Libertino est donc pris ici évidemment dans le
sens que je lui ai donné moi-même . Voici encore un autre
exemple. Lorsque les troupes de l'empereur Charles V,
après un siége de seize mois , s'emparèrent de Florence
poury remettre les Médicis pluspuissansque jamais , on
commença à y persécuter les défenseurs de la république ;
entr'autres choses on forçait, sous les peines les plus sévères
, les débiteurs de la ville à payer , et on ne payait
pas ceux qui en étaient les créanciers . Varchi , à la page
324 du même volume , s'exprime ainsi : Dall' altro lato
coloro , i quali .... avevano avere dal comune , non solo
non erano pagati come libertini , ma ripresi. Dans l'index
du troisième volume de cette même histoire de Varchi , on
lit les mots insolenze de' libertini. Ceci se rapporte à la
page 175 , où l'auteur raconte les insultes que ce Danteda
Castiglioneet ses amis faisaient éprouver aux partisans
des Médicis dans le tems du siége. Désire-t-on encore
quelque chose de plus clair et de plus précis ? Ouvrons le
huitième volume de l'histoire de Guicciardini , même édition
, et nous lirons à la page 178 ces mots : Quegli che
perfare professione di desiderare la libertà si chiamavano
volgarmente i libertini, Je suis sûr que ces exemples sufliront,
Monsieur , pour vous persuader que j'étais assez autorisé
à user du mot de libertini dans le sens dout il est
question. Il est vrai que quelques Italiens , qui aiment
mienx les alliages étrangers , que l'or pur de l'Arno , ne se
rendrontpas pour cela : mais ils me permettront de croire
que Varchi et Guicciardini en savaient autant , en fait de
langue italienne , qu'ils en savent eux-mêmes .
Passons maintenant aux autres mots qui ont paru vous
faire de la peine . La sedizione aveva piùgran barbe messe .
Racines au lieu de barbe vous paraîtrait plus noble. Et
moi je puis vous assurer , Monsieur , qu'aveva più gran
barbe messe est plus noble qu'aveva più gran radici messe .
Ce sont-là certaines nuances , certaines propriétés qui se
trouvent dans toutes les langues , et que les étrangers saisissent
difficilement. Les autres acceptions , que le mot
barbe peut avoir , ne font rien à la chose. D'ailleurs cette
phrase est tirée de l'histoire du concile de Trente par Paolo
173 MERCURE DE FRANCE ,
Sarpi . L'auteur parle d'une province d'Allemagne , où
l'hérésie avait fait plus de progrès , aveva più gran barbe
messe .
Una gran battisoffiola , pour dire une grande frayeur ,
une forte alarme, ne paraît pas de votre goût. Je vous prie ,
Monsieur , de faire attention que je me suis servi de ce
mot à l'égard d'un général anglais , qui fut fortement alarmé
des progrès de l'armée du général Washington dans le
Jersey. Ce mot qui , à la vérité , est un peu dérisoire , ne
vous paraîtra pas mal employé , si vous voulez bien vous
rappeler les ridicules bravades de quelques généraux anglais
de ce tems-là , qui allaient disant à tout le monde , que
les Américains n'auraient pas osé seulement regarder en
face les troupes britanniques . Le mot battisoffiola est là
exprès . Ce serait bien malheureux si nous voulions nous
priver de ces ressources de la langue . Mettez paura à la
place , et la phrase n'aura plus la même énergie . D'ailleurs
vous savez aussi bien que moi , que le mot battisoffiola est
employé plusieurs fois par Davanzati dans sa traduction de
Tacite . Je vois ici quelques Italiens jeter les hauts cris :
mais moi , je persiste à croire , que Davanzati connaissait
très-bien les convenances et les propriétés de la langue italienne.
Il vaut bien la peine de faire édition sur édition du
Tacite de Davanzati , si on croit que ce traducteur n'avait.
pas le sens comman !
Passons au mot bordaglia , pour signifier le bas peuple ,
la canaille . Certes , si j'eusse mis ce mot dans la bouche
d'un membre du congrès , qui aurait parlé du peuple américain
, j'aurais commis une grande inconvenance : mais
c'est un ministre anglais , qui s'en sert en parlant des insurgens
d'Amérique , et sur-tout de ceux qui avaient
commis des excès condamnables aux yeux de tout le monde .
Il n'y a pas de terme de mépris assez fort , dont un ministre
anglais n'eût pu se servir dans une pareille situation .
Repubblicone largo in cintura vous a paru' renfermer
quelque chose de dérisoire et peu digne du style historique..
Mais il est clair que j'ai voulu me moquer un peu
de M. Wilkes , qui agissait enAngleterre , et dans ce temslà
, c'est-à-dire à l'époque d'un gouvernement régulier et
établi depuis long-tems , comme s'il eût été au tems de la
rose blanche et de la rose rouge , ou bien à celui des derniers
Stuarts . Si on avait fait ce que Wilkes voulait faire
non pas relativement à l'Amérique , mais relativement à
l'Angleterre , cette dernière aurait eu encore une fois des
,
SEPTEMBRE 1810 . 173
siècles d'anarchie. Je n'aime pas ceux qui se plaignent ,
pour le dire avec le proverbe italien , di gamba sana. Le
mieux est l'ennemi du bien. Ainsi l'expression , quoique
dérisoire jusqu'à un certain point , ne me paraît pas audessous
de la chose . Je me trompe peut-être dans ma manière
de voir sur Wilkes ; mais en voyant de la sorte ;
je pouvais , je devais même me servir d'une pareille expression.
,
Au reste , permettez-moi , Monsieur , de faire ici une
observation générale ; c'est qu'il n'y a dans aucune langue
du monde aucune expression quelque triviale qu'elle soit ,
qu'un auteur judicieux ne puisse placer convenablement ,
même dans les compositions du genre le plus élevé ; ou
s'il y a de ces expressions , elles sont du moins en très -petit
nombre , sur-tout dans la langue italienne , qui heureusement
a conservé une variété prodigieuse de tons et de
couleurs. Le mot anglais whores se trouve dans les vers
sublimes de Dryden , et celui de whoremonger dans les
sermons de Tillotson. Cependant ces deux mots sont tels
que je n'oserais les traduire par leurs synonymes en français.
Et ne croyez pas que ce soient lå des gentillesses
exclusivement réservées au sol britannique . Pétrarque ,
poëte si élégant , si réservé , si divinement pur , n'a-t-il
pas putta sfacciata dans un de ses plus beaux sonnets ?
Traduisez cela mot à mot en français , si vous l'osez . Et le
Dante ne se sert- il pas du mot bordello dans un moment
où sa muse est montée sur le ton le plus épique ? Vous me
dites que les oreilles françaises ne peuvent pas supporter
ces licences . Il ne s'agit pas de cela , mais bien si elles
sont autorisées dans la langue italienne. Toutefois voyons .
Je crois que le mot chien n'est pas trop noble. Cependant
Racine a dit dans Athalie :
Que de lambeaux affreux
Que des chiens dévorans se disputaient entr'eux .
Les chiens sont à ta porte , et demandent leur proie .
Bourreau , pris sur-tout au sens propre , est assez mal
sonnant. Malgré cela, je trouve dans les Templiers de
M. Reynouard :
Les bourreaux interdits n'osent plus approcher ,
Its jettent en tremblant le feu sur le bûcher.
)
74 MERCURE DE FRANCE ,
Je pourrais multiplier ces exemples à l'infini , si je le
voulais . Vous croyez certainement comme moi , que chiens ,
bourreau , putta , whores et whoremonger valent bien
bordaglia et battisoffiola , et que les styles épique , lyrique
, tragique et religieux , doivent être pour le moins aussi
élevés que le style historique. Vous m'objecterez , sans
doute , qu'il faut une grande autorité et un pouvoir plus
qu'ordinaire pour ennoblir un mot , et le faire entrer dans
la bonne compagnie . Vous ajouterez que ce qui a été
accordé à Racine et à Pétrarque , n'est pas donné à tout le
monde. Vous me rappelleriez peut-être le vers du Dante :
Or chi sei tu , che vuoi seder a scranna ,
si vous ne craigniez pas ce mot très-trivial de scranna.
Je vous accorderai tout cela bien volontiers ; mais il sera
toujours vrai que les mots dont nous parlons , et dont je
me suis servi dans mon histoire , s'ils sont jusqu'à présent
vraiment indignes du style historique , ne sont pas tels par
eux-mêmes , mais seulement parce que mon autorité n'est
pas suffisante pour les y faire adopter. J'espère pour la
gloire de l'Italie , que quelque grand pouvoir s'élévera un
jour dans la république des lettres , qui leur accordera le
droit de cité malgré leur ignoble physionomie. Je dois
cependant remarquer qu'on ne peut faire usage de pareilles
expressions qu'avec beaucoup de ménagement; elles sont
à la langue ce que les dissonances sont la musique ; elles
ont besoin d'être préparées et sauvées . On ne saurait user
de trop de précaution et d'art dans leur emploi. Il faut
bien faire attention à ce qui précède , à ce qui suit , et au
ton général du morceau où l'on veut les placer.
à
Il me reste , Monsieur , à parler du motgarzonissima ,
que vous n'aimez pas . Vous croyez qu'on ne peut s'en
servir au sujet d'une jeune femme mariée . Vous le passeriez
à l'égard d'une jeune demoiselle. Cette opinion ne
m'aurait pas étonné dans un Français qui n'eût pas fait
une étude approfondie de la langue italienne : mais vous ,
Monsieur , qui la connaissez aussi bien et même mieux
que beaucoup d'Italiens , comment ne vous êtes -vous pas
aperçu que c'est la signification du mot français garçon
qui vous a induit en erreur ? Garçon en français se dit
ordinairement d'un jeune homme qui n'est pas marié.
Mais garzone , dont garzonissima n'est qu'un dérivatif,
signifie en italien un jeune homme quelconque , marié ou
non. Ainsi , quoique Bembo ne se soit servi du motgar
SEPTEMBRE 1810 .
175
zonissima que pour dire une très-jeune fille , j'étais antorisé
, en suivant l'analogie du mot principal garzone , à
m'en servir pour signifier une jeune femme mariée.
Je vous demande la permission de profiter de cette
occasion pour répondre à quelques reproches que des
Italiens , d'ailleurs très- instruits et très-bien intentionnés ,
ont fait au système que j'ai suivi dans le style de mon
ouvrage. Ils ont cru y trouver beaucoup de mots et d'expressions
surannées , que l'usage actuel dela langue n'admet
plus. Ils disent que l'usage est le maître absolu des langues
. Ils citent contre moi les fameux vers d'Horace :
Multa renascentur , quæjam cecidere , cadentque ,
Quæ nunc sunt in honore vocabula , si volet usus ,
Quem penes arbitrium est et vis et norma loquendi.
Je réponds à cela , qu'ily a, dans la période que chaque
langueparcourt, une époque de perfection , un apogée , s'il
m'est permis de me servir de ce mot , dont on ne peut
s'écarter , qu'au grand préjudice de ces inêmes langues ;
que le latinde Cicéron et de Virgile ne vieillira pas plus
que le français de Fénélon et de Racine; et que si Horace
avaitpu soupçonner que la langue latine dût devenir autant
corrompue qu'elle l'a été trois cents ans après lui ,
il n'aurait pas dit d'une manière aussi générale ce qu'il a
dit. Car il serait absurde de supposer qu'Horace eût pu
donner la préférence au latin qu'on parlait et qu'on écrivait
au tems d'Augustole , et même au tems de Constantin , sur
celui de Virgile , de Cicéron, et sur le sien propre. Ce
qu'Horace adit ne peut s'appliquerqu'aux langues qui sont
en état de progression , et non à celles qui sont en état de
décadence . Or , je ne crois pas qu'il se trouve parmi les Italiens
d'aujourd'hui un seul qui ose soutenir que la langue
italienne soit en état de progression , hormis qu'on veuille
appeler du nom de progression le grand nombre de mots et
de locutions étrangères qu'on y introduit tous les jours. Je
pose en faitque la langue italienne est corrompue aujourd'hui.
La corruption n'avait gagné jusqu'ici que la prose;
elle commence à se glisser dans la poésie. Il faut bien que le
danger soit réel , puisque l'auguste dispensateur detoutes les
récompenses a daigné établir un moyen digne de lui pour
l'arrêter. Pourquoi les Italiens ne sont-ils pas aussi jaloux,
aussi soigneux de la pureté de leur langue que les Français
le sont de la pureté de la leur ? Si un Français s'avisait un
jour de se servir du mot strage pour dire massacre , il
serait hué d'un bout de la France à l'autre. Cependant les
176 MERCURE DE FRANCE ,
,
Italiens d'aujourd'hui disent et écrivent tous les jours mas
sacro au lieu de strage , quoique massacro ne soit pas plus
italien que strage n'est français . Je prévois , si on n'y
prend garde , que massacro chassera strage , et que ce
dernier mot sera suranné dans dix ans d'ici . Je pourrais
rapporter des milliers d'exemples semblables , et puis ,
qu'on cite l'usage ! Si beaucoup de mots et d'expressions
sont devenues surannées , il faut s'en prendre à l'insouciance
des Italiens eux- mêmes et cette insouciance ne
peut , en aucune manière , faire loi . Oui , monsieur , si
des hommes courageux ne s'opposent pas au torrent , la
langue italienne est perdue ; elle ne sera plus , bientôt ,
qu'un jargon ridicule , qu'un français macaronique. Cela
peut être commode pour les paresseux qui ne veulent pas
se donner la peine de l'étudier ; mais aussi c'est un véritable
scandale , et une grande soustraction de plaisir pour
tous les hommes faits pour sentir le prix de l'élégance et de
l'harmonie .
?
Quant à moi , je persiste à croire que la langue dans
laquelle ont écrit Boccace , Villani , Pétrarque , Macchiavelli
, Guicciardini , Bembo , Varchi , Annibal Caro
Tasse et Arioste , vaut bien celle de certains novateurs qui
préfèrent un alliage sans couleur à l'or le plus brillant , et
la bourse d'un pauvre au plus riche trésor d'un grand
prince . Sur quoi se fonde-t-il le dix-huitième siècle d'Italie ,
quant à la langue et à la littérature , pour parler si haut
contre le seizième ?
Ceux qui pendant le premier de ces deux siècles ont fait
'des ouvrages digues de passer à la postérité , se sont rapprochés
, tant qu'ils ont pu , des grands modeles que nous
venons de citer. Quant aux autres , qu'ils me montrent des
ouvrages écrits dans leur jargon , qui puissent soutenir la
comparaison avec un Décaméron, une Histoire de Florence ,
une Histoire d'Italie , une Arcadia , une Jérusalem délivrée
, unRoland furieux , et je changerai peut-être d'avis .
Je vous demande pardon , monsieur , de vous avoir entretenu
si long-tems d'un objet que beaucoup de monde
pourra regarder comme peu important; mais je l'ai fait
parce que vous m'y avez invité , et parce que les intérêts de
la langue et de la littérature italienne vous sont aussi chers
qu'ils vous sent connus .
Votre très -humble et très-obéissant serviteur ,
Paris , 5 septembre 1810.
CHARLES BOTTA .
BEAUX
SEPTEMBRE 1810 .
177
SEINE
BEAUX-ARTS. Une réunion de professeurs et d'amateurs
zélés pour l'honneur de l'art musical , a exécuté , il y a quelques
semaines , dans l'église de Boulogne , près de Saint-
Cloud , une messe solennelle , composée de morceaux de
choix de Jomelli et Haydn ; l'Elévation , par M. P. Porro :
le Domine salvum , par M. Martini ; le premier
par M. Bertin , ci-devant maître de chapelle. M Rigel
pianiste des concerts de S. M. l'Empereur et Rouen a
dirigé l'exécution . Un auditoire nombreux d'auteurs et de
professeurs distingués a paru pleinement satisfait, tant du
choix de la musique que de la pureté de son exécution,
On ne saurait trop encourager la musique religieuse co
genre contient le type des premières beautés de art ; et
les Conservatoires d'Italie lui ont toujours accorde, avec
raison , la prééminence , sur-tout en exigeant de leurs
élèves un chef-d'oeuvre de musique sacrée , qui réunît les
trois qualités fondamentales de l'art , c'est-à-dire , création ,
simplicité et convenance .
-Onvient deplacer sur le monument de la place Saint-
Sulpice les bas-reliefs qui lui étaient destinés; ils ont été
exécutés par M. Espercieux. Ils sont en marbre , et représentent
l'Agriculture , la Paix , le Commerce , les Sciences
et les Arts .
Le premier offre Cérès instruisant Triptolème . Deux
boeufs attelés à une charrue de forme antique servent à
caractériser ce bas-relief, qu'on pourrait croire , en effet ,
être un ouvrage du ciseau grec , tant la composition est àla-
fois simple , élégante et pleine de grace .
Le second , la Paix et l'Abondance protégées par la Victoire
, qui les enveloppe de ses ailes .
Dans le troisième , le Commerce est représenté par
Mercure , unissant les quatre parties du Monde , lesquelles
sont caractérisées par des végétaux indigènes de chaque
partie ; le chêne est l'attribut de l'Europe , la canne à sucre
de l'Asie , le dattier de l'Afrique , et le maïs de l'Amérique.
1
Ces figures sont différenciées tant par leurs costumes
que par leur caractère . L'Europe est vêtue de l'habit que
portaient dans l'antiquité les personnes de distinction : son
caractère indique la reine de l'Univers . L'Asie est représentée
indolente et voluptueuse , l'Afrique sauvage et
indomptée , l'Amérique jeune et timide.
M
178 MERCURE DE FRANCE SEPTEMBRE 1810 .
Le quatrième bas-relief est composé de la peinture , de
P'architecture , des mathématiques dont la figure donne la
main à celle de la sculpture , et enfin , de l'astronomie et de
la navigation ; au milieu est la statue de Minerve , déesse
tutélaire des sciences et des arts .
SOCIÉTÉS SAVANTES . - L'académie des Belles - Lettres , Sciences
et Arts de la Rochelle , avait annoncé dans sa Séance publique du
13 décembre 1809 , et par un programme inséré dans les journaux ,
qu'elle décernerait au mois de juillet 1810 un prix consistant en une
médaille d'or, de la valeur de trois cents francs , au meilleur Discours
sur les questions suivantes :
Quel est le genre d'éducation le plus propre àformer un administrateur
?
Aquel degré les Sciences et les Lettres lui sont-elles nécessaires ?
Quels secours l'administrateur et l'homme de lettres peuvent-ils et
doivent-ils réciproquement se prêter ? :
Huit Discours ont été adressés à l'Académie. La plupart lui ont
paru d'un grand intérêt : quelques-uns annoncent des vues utiles et
des talens très-distingués ; mais elle a remarqué dans le Discours
qui a pour épigraphe : Orabunt causas melius , etc. , que l'auteur
s'est mépris sur le sens de la troisième question. L'Académie y considère
l'administrateur et l'homme de lettres comme deux personnes
distinctes.
Elle a trouvé des longueurs dans le Discours qui a pour épigraphe :
L'Etat doit recueillir les fruits , etc. La digression qui le termine a
sur-tout paru étrangère au sujet .
L'Auteurdu Discours ayant pour épigraphe : Cùm vir ille verò civilis
, etc. , a fait des belles -lettres un éloge trop étendu et n'a pas sufisamment
répondu aux questions . Cette dernière observation s'applique
également au discours qui a pour épigraphe : Conabor ...
Ceş considérations ont déterminé l'Académie à remettre le prix qui
ne sera décerné qu'au mois de mai 1811. Les mémoires devront être
envoyés , franç de port , avant le premier avril , terme de rigueur , à
l'adresse de M. le secrétaire perpétuel.
POLITIQUE.
APRÈS les notes officielles que nous avons publiées surla
guerre duDanube , aucune autre n'a paru depuis , présentant
le caractère d'authenticité que nous exigeons avant de les
consigner dans cet aperçu des événemens poliques et militaires
. Les journaux allemands affirment et démentent tourà-
tour les nouvelles qu'ils ont données , en prévenant leurs
lecteurs de n'y ajouter qu'une foi très -modérée .
L'empereur de Russie était le 28 juillet à Cronstadt.
S. M. a visité sa flotte dans le plus grand détail , et a fait
manoeuvrer quelques troupes formant un camp près de ce
port; elle a ordonné des distributions aux soldats et aux
marins , et est retournée le même jour à Péterhof. Le cours
du change est toujours très-bas .
En Suède , toutes les classes ont témoigné la joie la plus
vive et la plus franche de l'élection du prince de Ponte-
Corvo; le plan du comité de constitution relatifà cette élection
, est déjà remis à la diète ; on attend le prince à Stockholm
vers les derniers jours d'octobre ; le roi et la reine
sont dans une terre située à deux lieues de la capitale. En
Danemarck , on_apprend journellement des prises faites
sur les Anglais . Le roi de Prusse est en route pour la Silésie.
A Vienne , tout se dispose pour le prochain voyage de
l'empereur dans la Styrie , la Carinthie , et une partie de la
Croatie; l'impératrice se rendra en Hongrie , où elle sera
rejointe par son auguste époux ; on croit que leur séjour
dans ce royaume sera de quelque durée . Le système de la
plus exacte neutralité est observée surles frontières turques ,
et ce n'est que pour le faire observer strictement que quelques
corps ont reçu ordre de se porter de ce côté . Le
nombre n'en excède pas celui de six régimens . Lesgrandes
routes de la monarchie sont couvertes de sémestriers , ou
de porteurs de congés retournantdans leurs foyers. Le nouveau
ministre des finances comte de Wallis , s'occupe sans
relâche des nouvelles mesures , dont on attend l'entier rétablissement
du crédit public .
Pendant que le prince vice-roi visite Venise et les côtes
de l'Adriatique , inspecte la flottille qui y protége utilement
M 2
180 MERCURE DE FRANCE ,
le commerce , celle du roi de Naples continue à se signaler
contre les Anglais : dans la nuit du 18 août , elle a eu l'heureuse
audace d'aller couvrir de mitraille le camp assis sur
la rive opposée , et d'y porter le désordre et l'alarme. L'ennemi
se voyant menacé d'un débarquement , a repris à la
hâte la ligned'embossage qu'il avait imprudemment quittée.
Les deux flottilles se sont alors engagées pendant six heures ;
ila été tiré plus de 4000 coups de canon. La ligne ennemie,
sillonée par les divisions nopolitaines , a dû beaucoup souf
frir. Toute l'armée était témoin du combat , S. M. a parcouru
les rangs , et un enthousiasme général a mêlé aux
cris de vive le Roi, celui-ci , en Sicile , en Sicile , unanimement
répété par les marins et les soldats .
Almeida, attaquée par l'armée française, assiégée, et non
secourue , a vainement imploré l'assistance du général
anglais qui , suivant une expression piquante , semble avoir
amené ses troupes en Espagne , pour leur apprendre avec
quelle activité et avec quel ensemble de talens et de
moyens les Français font les siéges et emportent les places.
Voici la lettre du maréchal prince d'Essling au prince
major-général :
«Monseigneur , par ma dernière dépêche , j'avais eu l'honneur de
vous prévenirque , dans la journée du 26 , le feude la place d'Almeida
avait répondu au nôtre jusqu'à quatre heures du soir; qu'alors il avait
cessé entiérement; qu'à sept heures , une explosion considérable s'était
manifestée dans la place , et que les incendies furent entretenus toute
Januit par nos bombes et nos obus. Cet état de choses me détermina à
sommer , hier matin , le gouverneur de se rendre. Il m'envoya des
officiers pour parlementer : je leur fis connaître les conditions de la
capitulation que je leur offrais. Plusieurs heures de la journée furent
employées à une négociation qui ne produisit pas le succès que je
désirais. Je fis done recommencer le feu à huit heures du soir , et ce
ne fut que trois heures après que le gouverneur de la place signa la
capitulation dont j'ai l'honneur d'envoyer copie à V. A. , ainsi que de
ma sommation. Almeida se trouve de cette manière au pouvoir de
S. M. l'Empereur et Roi. Nous y sommes entrés ce matin à neuf
heures. La garnison est prisonnière de guerre , et sera conduite en
France. Nous avons trouvé dans la place 98 pièces en batteries , 17 à
réparer ; trois cent mille rations de biscuit 100,000 rations de
viande salée , et une grande quantité d'autres munitions de bouche
qu'on inventorie en ce moment, et dont une note approximative est
i-jointe.
SEPTEMBRE 1810. : 181
› Je crois devoir dire à V. A. quelque chose de l'esprit de la garnison.
M. le marquis d'Alorna , général de division , Portugais , et plu
sieurs autres officiers-généraux ou supérieurs de sa nation, employés
dans l'armée française , s'approchèrent de la place pendant que l'on
négociait. Ils furent reconnus du haut des remparts par une grande
partie de leurs compatriotes , qui démontrèrent bien vivement leur
satisfaction d'être bientôt débarrassés du joug des Anglais ; satisfaction
qui s'accrut encore lorsqu'ils apprirent que S. M. l'Empereur avait
attaché à son service , et dans leurs grades , les officiers portugais qui
setrouvaient en France , et que bien loin de les avoir réduits à l'état
d'humiliation que les Anglais leur font éprouver aujourd'hui , il les a
admis à l'honneur de combattre à ses côtés dans les grandes eampagnes.
» Les horreurs que commettent les Anglais sont déplorables ; ils
coupent les blés , détruisent les moulins , les inaisons , et font undésert
de cet infortuné pays qu'ils sont appelés à défendre : ils violent ainsi
le droit des gens et de la guerre . Cette nation est accoutumée à né
rien respecter; son intérêt du moment est sa seule loi.
• C'est ladivision Loison,dan corps du duc d'Elchingen , qui a fait
le siége de Ciudad-Rodrigo et d'Almeida. Les deux autres divisions
de ce corps , les trois divisions du eorps du duc d'Abrantes , etles trois
divisions du 2e corps n'ont pas encore tiré un coup de fusil. Le duc
d'Abrantes est à Ledesma; le général Reynier , commandant le 26
corps , est à Zarza- Mayor. Le soldat est bien portant , l'armée approvisionnée
, et pleine du désir de faire éprouver à l'armée anglaise ce
que nous avons déjà fait éprouver à la division Crawford. L'Empereur
peut compter sur la bravoure et les bonnes dispositions de l'armée ,
comme sur mon zèle et mon respectueux dévouement. »
Aux termes de la capitulation , la garnison est prisonnière
de guerre; les milices rentreront chez elles après avoir
déposé les armes , et s'être engagées à ne pas servir contre
la France et ses alliés .
Pendant ce siége , les autres corps distribués en Espagne
y suivaient leurs opérations , et y repoussaient avec avantage
toutes les tentatives ennemies. Une division espagnole
, commandée parBalleystaros , s'étaitprésentéedevant
Cordoue pendant que le 5º corps manoeuvrait sur laGua
diana. Le général Girard a marché à lui pour lui couper
la retraite. Ce mouvement a été bien exécuté. Le général
Girard a fait prisonnière presque toute la division ennemie
, lui apris toute son artillerie et ses munitions , lui a
atué beaucoup de monde , et apoursuivi ses débris jusqu'à
182 MERCURE DE FRANCE ,
Zafra . A Cadix les travaux du blocus ont continué . L'armement
et l'approvisionnement des immenses batteries de
larade se sont perfectionnés . On construit sans relâche des
chaloupes et autres bâtimens pour la flottille . Tous les débarquemens
ennemis ont été repoussés , et les habitans
font eux-mêmes la guerre aux brigands . Le général Sébastiani
a mis en bon état le fort de Malaga : la garnison de
Tortose a fait une sortie malheureuse pour elle . Le siége
de cette place avance .
Voilà quant aux détails militaires ; voici maintenant ,
quant aux détails politiques , ce que les papiers anglais
ajoutent eux-mêmes aux détails que nous connaissons sur
la situation intérieure de l'Espagne , les divisions qui y
règnent , le peu d'ensemble dans les mesures , et les sentimens
qu'on porte à l'autorité qui a succédé à la Junte.
«La régence , écrit- on de Cadix , est aussi détestable et
encore pire que la Junte qui l'a précédée . La jalousie , de
vaines distinctions et étiquettes , la crainte qu'elle a des
Cortès , la terreur que lui inspire le peuple , occupent toutes
ses pensées et troublent ses conseils ; elle n'a de confiance
en personne; elle-même n'inspire de confiance à personne ;
même dans ce coin de terre , les autorités sont en opposition
, et il règne des animosités entre la régence et la junte
de Cadix.
Notre dernier gouvernement a du moins échappé aux
princes étrangers et à leurs prétentions ; il a déjoué les
efforts qu'avaient faits la reine de Naples et la princesse
duBrésil , pour s'immiscer dans nos affaires ; mais la régence
, dans sa sagesse , a envoyé chercher un prince pour
nous secourir , et cela , dit-on , sans avoir même consulté
le ministère anglais . L'ancienne Junte avait tout fait pour
nous tenir liés aux Américains : la régence veut leur faire
la guerre. Dans la Junte ily avait ce qu'on appelle une
opposition , à la tête de laquelle étaient même des hommes
de talent et de caractère ; mais , dans ce nouveau comité ,
nous ne voyons qu'imbécillité , préjugés , inexpérience et
intrigues. Si nos quarante tyrans manquaient de courage
pour punir le crime, nos cinq directeurs manquent de
bonnefoi etde discernement pour récompenser le mérite;
la manière dont on affecte d'employer Albuquerque et
Blake , et leur bannissement réel, en sont la preuve. Ces
directeurs n'ont pas non plus mieux traité les grands que
L'ancien gouvernement ne l'avait fait. Ceux qui ont suivi
le parti des patriotes , sont méprisés et négligés par la
SEPTEMBRE 1810 . 183
,
régence , et proscrits par les Français , pendant que ceux
qui se sont soumis à Joseph , sont caressés et n'ont
pas même été mis en jugement par un gouvernement qui
prétend représenter le souverain que ces traîtres ont abandonné.
Aucune amélioration ne se fait dans l'armée . Elle
est encore dépourvue de bons officiers et sans discipline ,
tandis que plusieurs centaines d'officiers se promènent
dans les rues de cette ville , sans avoir d'autre service à
faire que celui de recevoir une portion de l'argent qu'envoient
ici les Américains , auxquels nous allons chercher
querelle . "
Après ces détails , il est difficile qu'on ne lise pas avec
un vif intérêt un aperçu récernment publié sur la conduite
des Anglais en Espagne et en Portugal; écrit très-remarquable
, où l'on trouve à-la-fois , et au plus haut degré ,
connaissance parfaite de l'ensemble des événemens , exactitude
dans les faits , étonnante fidélité de mémoire , et
sur-tout un grand talent de peindre en écrivant , et de
caractériser avec précision les époques , les hommes et les
lieux. L'auteur partage en trois époques le séjour des Anglais
en Espagne .
Dans la première , le général Moore avait 25 mille hom
mes de bonnes troupes ; il n'a rien fait pour les Espagnols
alors forts de 300 mille hommes sous les armes et de leurs
troupes de ligne , détruits à Spinosa , à Burgos , à Tudela .
Le général Moore pouvait défendre Madrid , il l'a laissé
prendre sans faire un pas . Madrid pris , les armées espagnoles
rejetées en Andalousie , le général Moore se met
trop tard en mouvement de Salamanque. Il voit qu'il
donne dans un piége qui lui était tendu ; il se retire précipitamment
, ses débris s'embarquent à la Corogne en
abandonnant son artillerie et ses hôpitaux; telle avait été
aussi sa conduite lors de la guerre de la Finlande , car ce
fut une fatalité attachée aux armes du général Moore
d'assister à la ruine des armées suédoises et espagnoles
sans les secourir .
Ala seconde époque , la guerre de la cinquième coalition
était allumée . Si les Anglais eussent pu ressaisir la supériorité
en Espagne , c'était à ce moment ; mais le cabinet
français ne retira d'Espagne que la seule garde impériale.
Lord Wellington occupe le Portugal , évacué sans bataille
et sans combat , mais bientôt son imprudence le conduit
à Talaveyra , où il n'échappe que par miracle à une destruction
totale ; il revient sur Lisbonne , refait son armée ,
184 MERCURE DE FRANCE ,
tandis que 30,000 Anglais vont périr dans les marais de
Walcheren . Séville et l'Andalousie tombent au pouvoir
des Français ; Cadix est attaquée sans que legénéral anglais
fasse un mouvement. Ainsi les Anglais prennent à tâche
de prouver qu'ils ne sont venus en Espagne que pour
égarer un peuple malheureux , pour exciter ses fureurs, et
non pour le seconder dans son aveugle résistance.
A la troisième époque , la paix de Vienne était faite ;
au lieu de recevoir quelques lumières de ce nouveau résultat
des combinaisons du génie et du courage français , le
ministère anglais continue la lutte, il veut faire ce que n'avait
pas même tenté Moore , secondé par toutes les forces de
l'insurrection , dans le tems que les armées françaises
étaient à Vienne et en Hongrie . Mais ce ministère ne
s'engageait à rien par ses promesses . Ici , l'écrit que nous
analysons , prend un tel caractère d'intérêt qu'il faut le
transcrire .
<<Ciudad-Rodrigo fut investie; la Romana etles colonels
espagnols accoururent du fond de l'Estramadure , les larmes
aux yeux , se jetèrent aux pieds de lord Wellington , et le
conjurèrent de secourir la brave garnison de Ciudad-Rodrigo
, où 8000 hommes d'élite étaient renfermés .
>>Lord Wellington , qui avait tout promis lorsqu'il avait
été question de faire enfermer les 8000 hommes dans la
place , se rétracta lorsqu'il fallut en venir au fait; et, poussé
àbout , il montra en plein conseil une lettre du roi d'Angleterre,
qui lui défendait de rien hasarder . La place de
Ciudad-Rodrigo fut prise ; 80co Espagnols d'élite y furent
faits prisonniers . A cette nouvelle , les Anglais assurèrent
qu'il n'en serait pas de même d'Almeida , et persuadèrent
les Portugais de s'enfermer dans cette place . " Mais à quoi
sert, disaient les Portugais , que nous nous enfermions
dans Almeida , puisque les Français ont un équipage de
siége? Si vous ne voulez pas livrer bataille , faites sauter la
place. Si vous voulez la secourir , pourquoi n'en avez -vous
pas donné l'exemple à Ciudad-Rodrigo ? » - « Le cas est
différent, disait lord Wellington : j'avais des ordres contraires
pour l'Espagne , je n'en ai pas pour le Portugal.
D'ailleurs , je ne pouvais pas m'engager dans les plaines de
Ciudad-Rodrigo contre une cavalerie quintuple etmeilleure
manoeuvrière que la mienne; mais Almeida est un paya
coupé de rochers . Quand la place sera assiégée , et que les
Français seront fatigués du siége , je la dégagerai. » La garnigon
se laissa renfermer dans la place. Le général Craw
SEPTEMBRE 1810. 185
ford, par la plus sotte des manoeuvres , fit écraser les régimens
de sadivision. La tranchée fut ouverte devantAlmeida;
les Anglais , de leur camp , en voyaient le feu . Les Portugais
vinrent trouver lord Wellington, et le sommèrent de
tenir sa promesse et de dégager leurs compatriotes . « Je ne
puis rien, répondit-il ; mes ordres sont contraires. » Peude
jours après , Almeida fut pris . On raconte qu'un général
portugais dit à cette occasion au général Wellington : " Si
vous ne pouviez pas nous défendre , pourquoi nous exciter
à la résistance , et couvrir de ruines et de sang notre malheureuse
patrie ? Si vous êtes en force , livrez bataille; si
vous êtes trop faible , et que vous ne puissiez pas faire venir
de plus grandes forces , retirez-vous, et laissez-nous nous
arranger avec les vainqueurs. » 1
Pour toute réponse , lord Wellington fait sonner la
retraite; et par une barbarie inconnue chez les nations
civilisées , il ordonne qué les moulins , les fermes , les maisons
soient détruits , que les champs soient brûűlés , et
qu'un vaste désert sépare l'armée anglaise de l'armée française
de plusieurs marches . Cette conduite est atroce et
sans exemple dans les annales modernes . Les Turcs et les
Tartares seuls agissent ainsi.
Si les puissances européennes adoptaient ces principes ,
tout serait dévasté sur le continent; les provinces de la
Prusse , de l'Autriche , seraient des déserts : touty aurait
été livré aux flammes et à la dévastation. Les Français , les
Prussiens , les Autrichiens , les Russes , n'ont jamais usé
de ces moyens atroces dans des pays ennemis. Comment
excuser un général qui , dans un pays ami dont il se déclare
le protecteur, qui doit lui être sacré comme lesien propre
ne pouvant le conserver , le brûle , le ravage , ledétruit?
C'est bien là là conduite d'une nation pour qui rien n'est
sacré , et dont la férocité se fait sentir dans tous les lieux
où elle exerce son pouvoir.
" Quand la France sera maîtresse de la mer , ses lois se
ressentiront de la générosité de son caractère . La libéralité
de ses principes maritimes sera la même que sur terre . Les
marchands ne seront pas prisonniers; les matelots ne seront
point ennemis, s'ils ne sont point armés; tout bâtiment
sera couvert par son pavillon .
» Concluons donc que dans la première expédition des
Anglais , ils pouvaient être utiles aux Espagnols , mais
qu'ils ne leur furent d'aucun secours par malhabileté et
par égoïsme ; que dans la seconde expédition , ils se com
186 MERCURE DE FRANCE ,
portèrent sans savoir à qui ils avaient affaire , et abandonnèrent
impitoyablement leurs alliés , voyant la lutte
sérieuse où ils étaient engagés ; que dans la troisième ,
ils suivirent les mêmes erremens , ne faisant que ce qui
pouvait accréditer des libelles et des calomnies , distillant
le poison sur la péninsule , et attisant le feu de la discorde
etde la guerre civile ; enfin ,qu'ils n'ont aucun respect pour
le droit des gens; que rien n'est sacré pour eux; que s'ils
étaient sur terre aussi puissans qu'ils y sont malhabiles ,
s'ils avaient l'ombre de la puissance de France , le continent
porterait les fers dont sont chargés les malheureux
Indiens . Le droit des gens et la libéralité du Code contimental
sont dus à la France ; la barbarie du Code maritime
est due à l'influence de l'Angleterre sur mer. »
Dans ces circonstances , on a dù lire aussi avec un intérêt
qui tenait en quelque sorte de l'avidité , un parallèle
entre la situation de la France et celle de l'Angleterre , morcean
piquant et curieux , que nous ne pouvons aftribuer qu'à
l'auteur de celui sur la conduite des Anglais en Espagne ;
mêmes connaissances générales , même précision dans les
faits , même exactitude dans les détails , même sagacité
dans les rapprochemens , même justesse dans les conséquences.
Nous ne l'abrégeons qu'à regret , tant il est curieux;
et ce n'est pas sans difficulté ,tant il est substantiel !
L'auteur y examine ety oppose successivement la situation
de l'Angleterre et de la France , sous le rapportdes finances,
du commerce et de la politique ; nous suivons cette division
en la citant.
Finances . L'Angleterre ne peut avoir plus de 300
millions de revenu ; elle en a 1500 millions , mais 300
millions représentent sa richesse réelle , et 1200 millions
Je revenu de son monopole.
D'où il résulte que pour peu que l'Angleterre soit gênée
dans son courtage , le change est contre elle ; elle ne peut
plus se soutenir , et elle a besoin d'un papier-monnaie .
L'Angleterre a 600 millions de rentes de dettes ; c'est le
double de son revenu réel et raisonnable .
1
: La France a 800 millions de revenu en tems de paix. Ce
n'est que les deux tiers de celui qu'elle peut se procurer en
tems de guerre. En mettant 30 centimes sur tous les tarifs
son revenu est porté à 1200 millions. Ce revenu est tout
entier le revenu de son territoire . Elle a 50 millions de
dettes , c'est-à-dire , le 16º de son revenu ordinaire. On
SEPTEMBRE 1810. 187
sent par-là que la France n'a et ne doit avoir aucun papiermonnaie
.
La banque escompte le double de ce qu'escomptait ,
en 1780 , la caisse d'escompte. Elle a 120 millions de
billets en circulation ; ce sont de vrais billets de banque
libres , échangeables à volonté , et non forcés . Les monnaies
de la France sont les plus parfaites de l'Europe :
l'argent y est abondant ; l'intérêt est à 4 , et au plus à 5
pour 100. Ses manufactures sont dans un état de prospérité
tel , qu'elles fournissent non-senlement à sa consommation
, mais encore à celle de l'Italie et de l'Allemagne.
Les fabriques de France n'ont jamais tant prospéré.
Commerce.-Comme la puissance de l'Angleterre consiste
dans son courtage , son commerce consiste dans
l'exploitation des denrées du Nouveau Monde . Nous avons
prouvé que les 4/5 de son revenu provenaient du courtage
: c'est donc le café , le sucre , l'indigo , le bois de
teinture , la mousseline des Indes , qui forment sa fortune
; toute sa prospérité consiste à tirer les productions
des deux Indes , et à en favoriser l'introduction en Europe
.
La France a un intérêt tout continental ; son revenu
consiste en elle-même , dans les produits de ses champs ,
de ses vignobles , de ses huiles , de ses savons , de ses
tabacs , de ses fabriques de soie , de lin ; dans les cotons
de ses provinces méridionales . Comme le continent , elle
a intérêt à repousser les marchandises des deux Indes et à
profiter du bienfait de la nature , qui a mis dans l'ancien
continent de quoi se passer du nouveau . Aussi les entraves
qu'elle a mises au courtage anglais sont telles , que la consommation
du sucre , du café et des denrées coloniales a ,
depuis trois ans , diminué de moitié en Europe . Les découvertes
qu'elle a faites mettent à même de suppléer aux
productions des colonies .
Voilà une des plus grandes raisons de la diminution du
courtage de l'Angleterre ; ces effets seront plus efficaces
que les décrets de Milan et de Berlin . Que ces décrets continuent
à être en vigueur encore quelques années , et ils se
feront sentir cent ans après qu'ils auront été révoqués .
Politique.-L'alliance de l'Angleterre a causé la ruiné
des puissances qui l'ont recherchée : témoin le stathouder
レ
188 MERCURE DE FRANCE ,
de Hollande , les rois de Sardaigne et de Naples , et les
autres princes qui s'y sont abandonnés .
L'Angleterre est , dans son intérieur , intolérante : une
population de plus de 6 millions de chrétiens ne peut professer
sa religion ; elle ne peut occuper des emplois dans
l'administration et dans l'armée , sans renoncer à sa
croyance.
L'Angleterre opprime les nations qu'elle réunit , puisqu'elle
porte l'oppression jusqu'à ne point leur laisser le
libre exercice de leur religion.
Le roi d'Angleterre n'oserait sortir seul de Londres ; il a
failli dix fois être assassiné ; il se garderait bien d'aller
dans la foule ; il est probable qu'il ne le ferait pas impunément.
Pour avoir des matelots , on les presse , on les enlève
dans tous les lieux publics , sans règles et comme des sauvages.
On se bat , on se tue dans les expéditions ; par-tout
l'autorité agit avec violence.
1
Toutes les puissances alliées de la France sont agrandies ;
tous les pays réunis sont traités en frères ; la tolérance y est
entière et absolue : dans l'enceinte du Louvre est la chapelle
de Saint-Thomas , où officient les protestans . L'Empereur
nomme et solde les évêques et les curés , les présidensdeconsistoire
et les ministres , organise les séminaires
et les écoles de Genève etdeMontauban. LL''aautorité civile
n'a pas le droit de gêner les consciences ; c'est le principe
de lamonarchie française .
Aucunes troupes ne sont nécessaires , même dans les pays
réunis . Le Piémont , la Toscane , Gênes , n'avaient pas
1500 hommes de troupes dans le tems que l'Empereur
était à Vienne. Il n'y avait que 1200 hommes de garnison
à Paris . La conscription se levait ; les impositions se
payaient avec scrupule , et tout était plus tranquille .
Nulle part la force armée n'a été employée depuis la fin
de la révolution , et l'Empereur se promène au milieu de
lafoule qui couvre le Carrousel , ou dans le parc de Saint-
Cloud, dans une calèche à quatre chevaux au pas , avec
l'Impératrice et un seul page , et au milieu de cent cinquante
mille spectateurs environnant sa voiture , et bénissant
le père de la patrie .
Tout est opinion en France , depuis la dernière classe
jusqu'à la plus haute; tout entend raison , et marche quand
da trompette sonne .
La conscription est réglée comme les impositions ; elle
SEPTEMBRE 1810. 189
se lève sans émeute , sans désordre ; les magistrats du
peuple président à tout; il n'y a de violence, de tumulte
nulle part. "
C'est parde tels écrits , par de tels rapprochemens , dont
l'évidence existe pour tous les yeux , et la justesse pour tous
les esprits , qu'il est beau de pouvoir répondre aux assertions
mensongères d'un impuissant ennemi , et de désabuser
la crédulité qui pourrait encore être dupe de son
langage.
PARIS .
L'EMPEREUR a tenu , lundi dernier , un conseil de commerce.
-Un assez grand nombre de décrets instituent des
majorats et des dotations en faveur de divers fonctionnaires
de l'Empire ; plusieurs ont reçu récemment de la faveur
de S.Μ. , etletittrreedebaronet ladécoration de la légiond'honneur.
-S. Ex. le ministre des finances , duc de Gaëte , a fait
àS. M. un rapport sur les pièces d'or de 48 et de 24 , et
sur les pièces d'argent de 6 et de 3 liv. , qui dans leur
valeur réelle offraient quelque différence avec leur valeur
nominative , et qui , dans leur change ou leur appoint avec
le franc, présentaient sans cesse des difficultés . Il était
nécessaire de ramener le système monétaire à cette unité
précieuse qui en est la base , unité qui dans quelques
années sera européenne , et l'un des plus heureux résultats
pour les étrangers de l'adoption des lois françaises . Le franç
demeure seule et unique monnaie , et pour être reçus dans
la circulation , tous les autres signes doivent s'élever à sa
valeur.
Les pièces de 48liv. et de 24 liv. continuerontde circuler,
les premières pour 47 fr. 20 c., et les secondes pour
23 fr. 55 c.
Celles de6 liv. et de3 liv.,les premières pour5 fr. 80c.
et les secondes pour 2 fr. 75c.
Au premier aperçu , ces pièces paraissent perdre 20 et
25 c.; mais iln'en est rien: ladifférence entre leur ancienne
valeur nominale en livres tournois , et celle qu'elles conser
vent en francs , doit être diminuée de un un quart pour cent
qu'il fallait précédemment ajouter à chaque pièce, pour la
porter à la valeurdu franc.
Ainsi , par exemple , la pièce de 6liv. étant tarifée à 5 fr.
1
190 MERCURE DE FRANCE ,
80 c. , ou 5 liv . 16 s. , la différence apparente est de 49.;
mais en faisant la déduction de I s. 6d. pour équivaloir
à la valeur du franc , la différence réelle résultant du tarif
et provenant de la diminution du poids par le frai , ne se
trouvera réellement que de 2s. 6d.
Un article particulier du projet de décret détermine le
taux auquel ces pièces seront reçues au change des monnaies
pour être converties en monnaies nouvelles .
Ce taux est; par kilogr. pour l'or , de 3,094 fr. 43 с.
Et pour l'argent , 198 fr. 31 c .
)
« Je dois observer , ajoute S. Ex. , relativement à l'or ,
qu'en suivant la proportion réglée par l'arrêté du gouvernemenť
du 16 germinal an XI , les pièces de 48 liv. et de
24 liv. sont reçues aujourd'hui comme contenant 901 millième
de fin , tandis que les expériences faites depuis ont
prouvé que leur titre réel n'était qu'à-peu-près 900 millièmes
: ce qui occasionne au gouvernement une perte
d'environun millième par kilogramme. Cette perte calculée
sur la masse des pièces d'or réputée en circulation ferait
un objet de 6 à 7 cent mille fr.
»Pour prévenir cette perte , il faudrait ne fixer le prixdu
tarifpour les monnaies d'or qui seront portées aux Hôtels
des Monnaies qu'à 3,091 fr. par kilogramme , au lieu de
3,094 fr. 43 c. que l'on donne aujourd'hui .
Mais on ne peut se dissimuler , 1º que ce serait un changement
dans ce qui s'est pratiqué constamment depuis
f'an XI; 2º que le résultat de ce changement serait une
perte pour les particuliers qui porteraient leurs monnaies
d'or aux hôtels des monnaies .
» Cette considération me donnerait à penser que la différence
ne pouvant être sur l'ensemble de la refonte de l'or
que de 6 à 700,000 fr. qui se répartiront sur au moins dix
années , il pourrait être préférable de supporter cette perte ,
plutôt que de ralentir la refonte qu'il importe d'accélérer.
J'ai en conséquence porté provisoirement, dans le décret
ci-joint , le prix du kilogr. à 3094 fr. 43 c. , sauf à le réduire
à 3091 fr . sì V. M. jugeait à-propos de l'ordonner. »
L'Empereur a rendu un décret conforme à la proposition
de son ministre , en fixant le prix du kilogramme
pour les pièces d'or à 3094 fr . 43 с .
Ce décret a été publié , le 13 , dans le Bulletin des Lois ,
et affiché dans tout Paris , par ordre de la préfecture de
police . Il a été sur-le-champ mis à exécution dans toutes
SEPTEMBRE 1810 .
igi
les transactions de la journée avec une facilité égale à la
clarté de ses dispositions .
-Un autre décret porte que les propriétaires ou consignataires
de denrées coloniales qui ont été soumises en
Espagne au droit de 40 et de 50 pour cent de la valeur ,
devront , avant le 1er octobre prochain , payer lesdits droits ,
soit en espèces , soit en obligations valablement cau
tionnées .
S. A. S. la princesse de Neufchâtel et de Wagram
est accouchée d'un prince .
-M. Spontini est nommé directeur-général de la musique
de l'opéra Seria et de l'opéra Buffa , réunis au théâtre
de S. M. l'Impératrice .
-Le Conservatoire de musique est en ce moment occupé
des exercices pour la distribution de ses prix annuels .
Mercredi dernier les élèves ont concouru pour le piano et
le chant . Aujourd'hui , vendredi , ils concourent pour la
déclamation tragique et comique ; demain, samedi , pour
la déclamation lyrique . On voit que cet établissement remplitainsi
le double but de son institution , améliorée par
la munificence et la protection éclairée du gouvernement.
-L'Opéra prépare Sophocle . Les Bayadères , dont nous
n'avons encore pu annoncer que le succès , continuent à
attirer la foule. Déjà les parodistes s'en sont emparés ,
mais ce qui constitue le succès durable de cet opéra est
tout-à-fait hors de leur domaine . Par ordre on annonce la
remise de Sémiramis , l'un des ouvrages qui concourent
aux prix décennaux , et pour lequel le jury a proposé une
mention honorable .
- Le Crescendo , élégant badinage musical , échappé à
la plume savante de Chérubini , a d'abord été entendu avec
une extrême défaveur ; aujourd'hui il est écouté , et le compositeur
a obtenu grace pour le canevas . Cendrillon est à
sa 72ª représentation , le Diable à Quatre revient lui disputer
la propriété d'attirer la foule. Mme Gavaudan vient
de reparaître dans cet ouvrage fort amusant; elle y est parfaite,
et a reçu l'accueil le plus brillant dans Margot , après
avoir été charmante dans Euphrosine .
2
192 MERCURE DE FRANCE , SEPTEMBRE 1810.
ANNONCES .
Leguide du voyageur à Paris , contenant la description des monumens
publics les plus remarquables et les plus dignes de la curiosité
des voyageurs ; des réflexions critiques sur leur architecture ; desnotes
historiques sur les églises ; l'explication des ouvrages de peinture et de
sculpture exposés dans les Musés et autres édifices publics ; l'indication
des cabinets curieux , des écoles et des sociétés savantes , des bibliothèques
, des hôtels des ministres , de toutes les autorités civiles et
militaires , et des jours de leurs audiences ; enfin , des détails de tous
les établissemens qu'on a cru dignes d'attirer l'attention et de piquer la
curiosité des étrangers . Nouvelle édition enrichie de figures , représentant
l'are de triomphe du Carrousel , la fontaine des Innocens
avec les changemens et les additions que nécessitent les circonstances .
Prix , 3 fr. , et 3 fr . 60 c. franc de port. Chez Gueffier , éditeur , rue
Galande , nº 61 ; Delance et Belin , imprimeurs-libraires , rue des
Mathurins-Saint-Jacques , hôtel Cluny; et chez Arthus-Bertrand ,
libraire , rue Hautefeuille , nº 23 .
Cette deuxième édition , qui est augmentée de plus d'un tiers , rend
ce petit livre très - intéressant ; aussi l'éditeur peut être assuré d'avance
dusuccès de son ouvrage et de la nullité de tous ceux qui ont copié
ou imité son titre depuis sa première édition , publiée en l'an 10. C'est
lui rendre justice que de le féliciter sur les soins qu'il a pris à rendre
son ouvrage utile par la quantité de notes historiques , savantes et critiques
dont il est rempli. La partie des Musées sur-tout y est traitée
avec un soin tout particulier ; la description en est faite de manière à
trouver sous sa main tous les objets de peinture et sculpture sans avoir
recours aux numéros , ce qui le rend d'une grande utilité. Toutes les
autres parties de l'ouvrage nous ont paru de même très-soignées. Ce
livre surpasse son titre en ce qu'il offre aux personnes éloignées de la
capitale et aux étrangers une nomenclature exacte de toutes les
richesses qui composent nos Musées , et généralement tous les objets
d'arts , d'antiquités et d'agrémens que renferme cette immense Cité.
Morceaux choisis de Fénélon , Fleury , Rolin , Dupuy , Hallifax ,
et Mme de Lambert , pour servir à l'éducation des jeunes personnes ,
auxquels on a ajouté l'ouvrage intitulé : Instructions d'un père à ses
filles, traduit de Grégory, par Bernard, sur la sixième édition anglaise ,
corrigé et augmenté , in-12 , divisé en deux parties , et orné d'une jolie
gravure. Imprimé sur pap. fin d'Auvergne. Prix , 2 fr. 25 c. , et 3 fr .
franc de port. Chez Laurensjeune , imprimeur-libraire , rue Saint-
Jacques , nº 61 .
TABLE
MERCURE
DE FRANCE .
N° CCCCLXXIX.- Samedi 22 Septem . 1810 .
POÉSIE.
LE NAVIGATEUR .
!
DER
DE
LASE
15.06
cen
ODE.
« J'ENVAHIRAI la plaine humide ,
» Malgré les vents , l'onde et les dieux.
Loin de moi , cette ancre timide !
> La rive importune mes yeux. >
Il dit.... fier d'un nouvel empire ,
Le nocher qu'Uranie inspire
Sur les flots s'est précipité.
Ainsi l'aiglon fuyant son aire ,
Jouit du ciel héréditaire
Que son vol superbe a tenté.
:
Gloire au Génois vainqueur des ondes ,
Et des dieux long-tems obstinés ,
Qui cherche et trouve enfin les mondes
Que son génie a devinés !..
Unpeuple ingrat en vain l'outrage.
Froid aux cris d'un aveugle rage
:
N
194 MERCURE DE FRANCE ,
Qu'il repoussed'un front serein;
Sur l'Océan qu'il étudie ,
Ilpoursuit sa course hardie ,
Le coeur armé d'un triple airain.
Le génie a soumis Neptune ;
Qu'il nous livre enfin l'univers !
Tes chemins , aveugle fortune ,
D'un monde à l'autre sont ouverts !
Le commerce étendant ses ailes ,
S'élance aux régions nouvelles
Qu'ignoraientnos simples aïeux;
Et revient , conquérant utile
De son urne immense et fertile
Nous verser les dons précieux .
,
Mais quels flots de sang et de larmes
Ces trésors si chers ont coûté !
Fiers mortels ! par combien d'alarmes ,
Ce grand triomphe est acheté !
Les vents , les écueils , le naufrage ,
Les oris assidus de l'orage ,
Le calme homicide des airs (1 ) ,
La faim sur sa proie attachée ,
Et la soif vers l'onde penchée
Quibrûle au seintrompeur des mers.
Quels cris ontdéchiré mon ame !
D'où partent ces tristes sanglots?
Tout fume , pétille , et la flamme
Couvre les pâles matelots.
Parmi ces feux qui les embrâsent ,
Sous ces débris qui les écrasent ,
Neptune ! ils courent t'implorer.
Mais variant leur long supplice ,
Dans ses flancs le gouffre complice
Les reçoit , pour les dévorer.19
Dieuximplacables ! mer perfidet
En est-ce assez , pour les punir ?
:
:
(1) Le calmeplat.
:
SEPTEMBRE 1810 .
نود
Non , non ; que la guerre homicide
Aux feux , aux vents vienne s'unir !
Elle vient , de torches armée ,
Allume la foudre enfermée
Au fond de ces Etnas mouvans;
Etl'orgueil , l'intérêt , la haine
Luttent sur la planche incertaine
Qu'assiégent les eaux et les vents.
On se joint ... le fer étincelle ...
Le bronze tonne à coups pressés..
Le sang confondu qui ruiselle
Abreuve les ponts fracassés .
Des flots de cendre et de fumée
Roulent sur la nef consumée
Que tourmente une onde en fureur,
Et le bord qu'en vain l'on regrette
N'offre qu'un écueil , pour retraite
Aux vaincus glacés de terreur.
۹۰
Les voilà , trompeuse Uranie ,
Les dons amers que tu nous fais
Quoi! toujours les arts , le génie
Marchent entourés de forfaits?
Quoi! n'est-il rien dont l'avarice ,
La fourbe , l'orgueil , le caprice ,
L'ambition n'ait abusé!
Ogloire , ô crime inséparables !
Est-ce à nous rendre misérables
Que le talent s'est épuisé?
Pourquoidonc franchir la barrière
Qu'en vain nous opposent les dieux ?
Or trompeur , gloire aventurière ,
Séduirez-vous encor mes yeux ?
N'ai-je pas le champ de mon père ?
Quel désir m'abuse , et qu'espère
Mon coeur au trouble abandonné?
Que me font les rives de l'Inde !
L'air est-il plus doux à Mélinde ,
Quedans ces bois où je suis né?
Quelle est cette gloire bizarre
Dont les humains sont enivrés ?
1
N2
196 MERCURE DE FRANCE ,
Eh quei ! d'un Cortez , d'un Pizarre
Les crimes seraient admirés !
Non , non , le meurtre et le ravage
Ont marqué le sanglant passage
De ces cruels navigateurs .
Partout leur rage fut semée :
Partout leur honte est imprimée
Sur des débris accusateurs.
Leurs enfans seront plus coupables ,
Plus altérés de sang et d'or:
Ils vont , de pudeur incapables ,
Souiller vingt mers vierges encor.
Du haut de leur poupe insolente ,
Sur l'Afrique à leurs pieds tremblante ,
Le crime avare est descendu ;
Et corrompt ces rives ingrates ,
Où le père à l'or des pirates
Vend son fils qui l'aurait vendu .
Malheureux ! ... mais un jour peut-être
Sur ces bords de pleurs arrosés
Ces esclaves , contre leur maître ,
S'armeront de leurs fers brisés .
Un jour, Européen sauvage ,
Tes os blanchis sur le rivage
Diront à tes neveux errans :
«Vois , race impie et turbulente ,
> Vois l'hospitalité sanglante
> Qu'ici l'on réserve aux tyrans . »
Ah! si des ondes menaçantes
Nous bravons encor les rigueurs ,
Suivons les traces innocentes
De ces utiles voyageurs .
Ils partent ... leurs mains révérées
N'envahissent point les contrées
Quemesurent leurs longs regards.
Ils vont , philosophes paisibles .
Porter à des peuples sensibles .
Destalens , des lois et des arte
SEPTEMBRE 1810.
197
i
Qu'avez-vous fait , astres de l'ourse ,
De ce Coock de nos bords parti ?
Hélas! les dieux bornant sa course ,
Près du Pôle l'ont englouti.
Ah! si l'Europe gémissante
Ne peut , sur ta poussière absente ,
Lapeyrouse , semer des fleurs ,
Reçois du moins , cendre égarée ,
Ces chants qu'une muse ignorée
Laisse couler avec ses pleurs .
LÉON DUSILLET.
STANCES sur une solitude connue à Vienne en Autriche,
sous le nom de VALLON SAINTE-HÉLÈNE (1).
Aton aspect , célèbre solitude ,
Tous mes esprits se trouvent étonnés .
Et j'étudie avec inquiétude
Le sentiment qui les tient enchaînés ....
Pins élevés ! vos fronts jusqu'aux nuages
Vont fièrement étaler leur beauté.
Vous nous offrez les plus vives images
De la grandeur et de la majesté .
A
Rocs sou reilleux , monument des années
Qui du soleil ont fatigué le cours !
J'honore aussi vos cîmes ruinées ;
L'aigle y plaça le fruit de ses amours .
(1) Le lieu qui fait le principal sujet de ces stances est véritablement
très-pittoresque. Il se trouve à l'entrée de quelques montagnes dépendantes
de la chaîne par laquelle est coupée la Stirie .
Le joli village de Baden , renommé pour ses bains chauds , n'en est
éloigné que d'un quart de lieue . La famille impériale d'Autriche s'y
réunit , tous les ans; et la solitude , dont il s'agit , paraît faire alors
ses délices .
L'Empereur des Français lui-même, pendant la dernière campagne ,
a eu la curiosité de la voir; tous les journaux l'ont annoncé en septembre
dernier,
1
198 MERCURE DE FRANCE ,
De ces rochers toi qui parcours les veines.
Soufre exhalé de leurs noirs souterrains ,
Avee ton feu , l'eau jaillit vers les plaines :
BADEN te doit ses salutaires bains.
1
Sur ce gazon , tout au repos invite ;
Untapis d'or aurait moins de douceur ;
Chaque arbrisseau du zéphyr qui l'agite
Semble vers moi renvoyer la fraîcheur.
A
Grande Thérèse ! ici , sur ta mémoire
Qu'avec plaisir se repose l'esprit !
Ces lieux encore instruisent de ta gloire :
Ton ombre auguste y règne et les remplit.
Jevois ton âme et forte et magnanime
Qui , s'échappant du creuset des revers ,
Prend aussitôt ce vol ferme et sublime
Dont , malgré lui , s'étonna l'univers .
Ofemme roi ! modèle des grands hommes ,
Qui nous montras tant d'aimables vertus !
Ton souvenir , même au siècle où nous sommes .
De tous les coeurs exige des tributs .
Toujours célèbre et toujours cher au monde ,
r
Il passera chez nos derniers neveux.
O providence ! O sagesse profonde !
Quelle lueur vient caresser mes yeux ?
Onvoit partout le bien que l'on désire :
M'abusez-vous , éphémères clartés ?
Non; sur le sort du plus superbeEmpire
Les voeux du ciel se sont manifestés .
LeDieu qui veut que , par une merveille ,
De ta carrière on compte chaque pas ,
NAPOLEON , ce Dieu tout-puissant veille
Sur tes destins , au- delà du trépas .
Connais pour toi sa prévoyance extrême :
Une princesse enchantant tes longs jours ,
Et rehaussant ton double diademe ,
Doit de ton sang éterniser le cours.
1
SEPTEMBRE 1810. 199
Des rois Lorrains elle a toute la grâce ,
Et de Thérèse elle estunrejeton.
Nulle princesse en beauté ne l'efface :
Nulle n'éclipse un si glorieux nom.
Mille vertus la rendent adorable :
Mille talens décorent ses attraits;
Et la nature à son regard aimable
D'un divin charme attacha tous les traits.
Vers toi son coeur , du Danube à la Seine,
Vole et triomphe , en se voyant conquis ;
Heureux d'unir par une sainte chaîne
Deux souverains trop long-tems ennemis.
Comble ses voeux ! Cette brillante tige
Ne peut donner qu'un fruit digne detai
Elle est aussi dans son sexe un prodige ;
Rome en attend un héros et son 10
Sois enfin père et cesse de combattre :
Lemyrte ajoute à l'éclat des lauriers.
De tonpouvoir que la France idolâtre
Transmets ledroit à beaucoup d'héritiers .
La paix se plaît aux fêtes d'hyménée!
Toujours leur joie excite ses désins
Elle y viendra contente , environnée
De tes guerriers , de rois et de plaisirs.
Lieux fortunés ! rives silencieuses !
Parces accens qui vous sont consacrés ,
Vous deviendrez peut- être plus fameuses :
Vos charmes seuls me les ont inspirés.
د
A. J. DELLARD , Professeur au Lycéede Gand.
ENIGME
Nous sommes deux frères jumeaux ,
Destinés à servir deux soeurs aussi jumelles.
Les frères sont plus ou moins beaux ,
Et les soeurs sont plus ou moins belles.
Lorsqu'avec leurs cinq doigts elles nous font visite ,
Avec cinq doigts aussi nous leur donnons le gîte.
200 MERCURE DE FRANCE , SEPTEMBRE 1810 .
0
Quand certain chevalier d'honneur
Jettel'un de nous sur la place ,
S'il s'y trouve un homme de coeur ,
Tout aussitôt il le ramasse ,
Et contre l'ennemi qui l'ose défier
Signale sa valeur , en combat singulier .
MS ........
LOGOGRIPHE .
٢٠٠ )
De ce sphinx redoutable et fameux dans l'histoire ,
Veux-tu , nouvel OEdipe , effacer la mémoire ,
Fais qu'un infinitif en son inversion
Offre lemême mot qu'en sa construction.
Il n'est besoin, je crois ,de faire une harangue
Pourprouver que ce mot est unique en la langue.
STA
CHARADE .
$ ........
MON premier est criminel ou sublime ;
Mon dernier vient avec le tems :
Auxbellesmon entier peut offrir son encens ,
Mais il ne peut prétendre à leur estime.
ود
$........
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE
insérés dans le dernier Numéro .
Le mot de l'Enigme du dernier Numéro est Ordonnance .
Celui du Logogriphe est Polichinelle , dans lequel on trouve , polis
loi , échine , chien , niche, Chine , Chili , peine , oie , pic , pille, once,
pli , pile , chêne , pin , Coni , Nil , et noce.
Celui de la Charade est Bisbille
ةزال
20
LITTÉRATURE ET BEAUX-ARTS.
OBSERVATIONS SUR LES MEURS DES INDIENS QUI HABITENT
LA PARTIE SUPÉRIEURE DU MISSOURI , d'après un manuscrit
de JEAN TRUDEAU , communiqué au docteur
MITCHILL.
(Extrait du Medical repertory d'Amérique. )
Tous les peuples sauvages qui habitent la partie supérieure
du Missouri ne connaissent ni obéissance , ni
subordination : ils n'ont ni lois régulières , ni juges , ni
prêtres , et les conventions en usage parmi eux ne sont
pas assez compliquées pour servir d'instrument contre
le faible ou contre l'indigent.
1
Ils ont l'habitude de se donner mutuellement des
vivres , des ustensiles , ou de se faire des présens en
chevaux , ou autres objets estimés parmi eux , et de se
-porter des secours réciproques dans leurs besoins . Il
n'entre jamais dans leurs calculs de s'enrichir ou d'ac-
-cumuler des propriétés . Pour acquérir de la considé-
-ration, il faut être brave , généreux et actif. Il est rare
que le petit nombre d'objets qu'ils possèdent soit une
cause de dispute parmi eux. La médisance , la fourberie
, ainsi que les procédures civiles et criminelles ,
leur sont presque inconnues . Les fautes sont punies par
l'opinion qui prononce que le délinquant est un insensé
ou un homme sans coeur ; et celui qui commet un vol
'est excuse , parce qu'on suppose qu'il y a été entraîné
par un besoin pressant. Le meurtre et l'assassinat sont
extrêmement rares , ainsi que le vol , quoique leurs cabanes
restent ouvertes jour et nuit , et qu'il soit permis
à chacun d'y entrer à toute heure. Si ces nations que
nous appelons sauvages , connaissaient tous les crimes
dont les peuples civilisés se rendent coupables les uns
envers les autres , elles cesseraient d'avoir une si haute
202 MERCURE DE FRANCE ,
opinion des hommes blancs , et regarderaient les efforts
que nous faisons pour assouvir notre avarice et notre
ambition comme une marque caractéristique de barbarie
.
Ils sont tous également juges et médiateurs des disputes
qui surviennent parmi eux; leur décision est toujours
conforme à la justice , et étrangère à tout esprit de
parti . Celui qui a évidemment tort , est contraint par la
raison ou par les reproches de céder; mais s'il persiste
dans son opiniâtreté , et qu'il ne veuille pas se rendre à
l'équité , il est banni de la société.
Les sauvages ne connaissent que le moment présent ,
sans penser au passé ou à l'avenir. Ils exercent peu leurs
facultés intellectuelles , et ils emploient tout le tems
qu'ils restent dans leurs villages à manger , à boire et
àdormir. Ils préparent les viandes en les faisant bouillir
ou rôtir , et ils aiment beaucoup le bouillon qui en provient.
Ils ne font usage ni de sel , ni d'épiceries , parce
qu'ils ne peuvent s'en procurer. Ils n'ont point d'heures
fixes pour leurs repas , la faim seule les porte à prendre
de la nourriture. Ils se réunissent ordinairement pour
se réjouir et pour manger. Ils sont d'une si forte cons- .
titution , qu'ils peuvent supporter une faim violente pendant
un long espace de tems , ou prendre une quantité
prodigieuse d'alimens sans en être sensiblement incommodés
. Ils offrent communément à manger aux personnes
qui les visitent dans leurs huttes , et un refus est
-considéré comme un acte de faiblesse et d'incivilité ; on
doit prendre quelques bouchées , soit qu'on ait besoin
ou non. Lorsqu'on est invité à un repas , invitation qui
se réitère dans quelques circonstances plusieurs fois le
même jour , on est obligé de s'y rendre , afin de ne point
faire injure à celui qui vous prie ; mais on ne mange
que ce qu'on veut. L'usage est d'emporter avec soi les
mets qui vous ont été servis et que vous n'avez pu achever.
On regarde comme une impolitesse de laisser dés
restes. Après qu'ils ont fini le repas , ils causent ensemble
, et passent le tems à fumer du tabac.
Une personne de la compagnie prépare une pipe , et
laprésente pour être allumée à celui de l'assemblée qui
SEPTEMBRE 1810. 203
jouit d'une plus grande considération. Ce dernier , après
avoir pris un charbon qui est apporté par un jeune
homme , se lève , allume la pipe , et invite celui qui la
lui a donnée à fumer le premier. Celui-ci fait trois aspirations
, la passe à son voisin , ainsi de suite et à la
ronde . Ils lui font faire le tour de droite à gauche , parce
que , disent-ils , le soleil fait sa révolution dans ce sens ,
Ce serait manquer au cérémonial que d'en agir autre
ment. On doit ôter les cendres avant de donner la pipe à
son voisin .
La haine implacable qu'ils portent à leurs ennemis ,
est la passion dominante de ces sauvages ; sentiment qui
entretient continuellement dans leur coeur le désir de se
venger. Ils sont fiers de leur bravoure , quoique indolens
sous tous les autres rapports .:
Ils ont un caractère de gravité qui les rend circonspects
dans leurs paroles et dans leurs actions ; leurs
réponses sont courtes , et ordinairement monosyllabiques
. Lorsqu'on leur parle sur un sujet quelconque , ils
font briévement leurs observations en ce genre , c'est
bon; cela ne convient pas ; admirable ; la chose estjuste;
ce n'est pas mauvais , etc. , et ils écoutent sans en dire
davantage jusqu'à la fin du discours. Il est à remarquer
que lorsqu'ils tiennent conseil , ils raisonnent très-juste
sur les affaires qui concernent leurs intérêts communs ,
et qu'ils montrent une profonde sagacité sur ce point.
Ils ont aussi le talent de parler longuement sur divers
sujets , quoiqu'ils n'aient reçu d'autre éducation quecelle
qu'ils ont puisée dans les lumières de la nature . On ne
peut nier que plusieurs ne soient doués d'un esprit sain,
et qu'ils ne prononcent avec beaucoup de jugement sur
leurs propres affaires . Quant aux autres matières , ils les
conçoivent avec difficulté , et restent opiniâtrement attachés
à leur opinion. Ils sont incapables de discerner un
sophisme d'un principe vrai , une conclusion fausse de
celle qui est juste .
Ils sont doués de la plus heureuse mémoire ; j'ai
entendu parler à tous les vieux Indiens , avec une grande
exactitude, et sans omettre la moindre circonstance , des
présens qu'ils avaient faits anciennement aux étrangers .
204 MERCURE DE FRANCE ,
Ils honnorent la vieillesse , la considèrent comme un
oracle , et lui prodiguent des soins assidus . Les vieillards
hors d'état de se livrer aux fatigues de la chasse ou de la
guerre , sont occupés à inspirer à la jeunesse des principes
d'ordre , et à la former pour la société dans laquelle
elle doit entrer. Assis sur le sommet de leur hutte , ils
passent une partie de la journée à parler à leurs jeunes
élèves . Ils donnent des éloges à ceux qui se conduisent
d'après les usages reçus dans la nation , ou les maximes
transmises par leurs ancêtres . Ils blâment publiquement
la conduite de ceux qui négligent ou qui violent ces
principes . Ils encouragent les jeunes gens à s'adonner à
la chasse et les femmes à s'appliquer au travail. Ils ne
cessent de leur recommander une bienveillance réciproque
et une union constante. Ils répètent continuellement
que le maître de la vie , ou le grand esprit , aime
l'homme raisonnable, libéral , paisible , généreux envers
ses amis , intrépide contre ses ennemis , qui respecte la
vieillesse , qui ne prend pas pour lui les meilleures provisions
, mais qui les livre pour qu'elles soient mangées
en commun, et qui offre fréquemment au maître de la
vie , de la chair de vache grasse. Ils condamnent ceux
qui séduisent les femmes mariées , comme la cause des
plus grands désordres. Ils conseillent aux jeunes gens
de se marier de bonne heure , afin qu'étant attachés à
une femme , ils ne cherchent pas à se procurer celles
des autres .
De tous les préceptes de morale enseignés par ces vieux
orateurs , le dernierest le moins suivi . Je serais trop long
si je voulais parler de tous les sujets dont ces prédicateurs
entretiennent leur auditoire : mais j'en ai assez dit pour
prouver l'erreur grossière dans laquelle tombent toutes
les personnes qui croient que ces Indiens sont stupides ,
sans idées , et incapables de penser et de réfléchir. Jeme
rappelle d'avoir lu dans ma jeunesse des relations sur les
moeurs et les usages des sauvages , écrites par des prêtres ,
et remplies d'absurdités et de contradictions , quoique
leurs auteurs se fussent acquis une réputation de sainteté
; j'aurais ajouté foi à tout ce qu'ils racontaient , si je
n'avais pas compris la langue des Indiens, etquejen'eusse
SEPTEMBRE 1810 . 205
pas observé par moi-même , dans le cours de mes
voyages , les usages de différentes nations indiennes .
Mais je me suis bien désabusé depuis que j'ai résidé chez
ces nations , et que je me suis aperçu que les jésuites et
les récolets , les plus célèbres parmi ces auteurs , avaient
intérêt à écrire comme ils l'ont fait. On sait que ces
illustres personnages , ainsi que plusieurs autres revêtus
du même caractère , et qui habitaient parmi différentes
nations , ne s'accordent pas mieux entr'eux que
les jansénistes et les molinistes .
Quoique les Indiens soient aussi peu versés dans la
géographie que dans les autres sciences , ils tracent
cependant sur des peaux , avec toute l'exactitude possible
, les pays qui leur sont connus , et il ne manqué
rien à ces cartes que les degrés de latitude et de longitude
. Ils désignent le nord d'après l'étoile polaire , et en
partantde ce point , ils tracent les sinuosités des rivières ,
la position des lacs , des marais , des montagnes , des
bois , des prairies et des sentiers . Ils computent les distances
par journée ou par demi-journée. Ils partagent
l'année en quatre saisons et donnent un nom à chacune ,
mais ils ne connaissent pas la division du tems enheures
et en semaines. Comme ils n'ont jamais eu d'horloges
ou de montres pour régler cette division , ils se contentent
de la faire par moitié et par quart ; c'est-à-dire , le
lever du soleil , son coucher , le soir et le matin. Ils possèdent
un genre d'habileté qu'on ne peut acquérir que
par une longue expérience , celui de faire des voyages
de cent lieues et même plus , à travers les forêts et les
prairies , sans crainte de s'égarer. L'organe de la vue est
si parfait chez eux , qu'il peuvent suivre plusieurs jours
de suite , sans se tromper , les traces que les hommes ou
les animaux laissent après eux sur l'herbe ou sur les
feuilles . Ils ont acquis une telle sagacité pour reconnaître
les instans du jour ou de la nuit , qu'ils les indiquent
avec une grande précision , malgré que le soleil ou
les étoiles soient cachées .
Quoique j'aie dit que les sauvages vivent sans lois et
sans subordination , je ne prétends pas cependant affirmer
qu'iln'ayent ni organisation,ni police , niusages propres
206 MERCURE DE FRANCE ,
àmaintenir l'ordre parmi eux ; je veux seulement faire
entendre qu'ils n'ont ni despote ni gouvernement absolu .
Chaque tribut a ses chefs et ses notables. Ceux-ci ,
joints aux vieillards , composent le conseil , qui délibère
et prend des décisions . Après qu'une question a
été approuvée ou rejetée , un orateur en proclame le
résultat dans le village , et chacun se soumet. Lorsque
tous les habitans d'un village partent pour la chasse du
Bison , le conseil désigne un certain nombre des plus
braves jeunes gens pour former la garde durant l'expédition
. Les chefs et les vieillards désignent les distances
et les lieux où l'on doit camper , les limites auxquelles
doit se borner la chasse de chaque jour , et ces réglemens
sontcommuniqués aux chasseurs , afin que personne
n'ait un prétexte de les transgresser. Si un sauvage , par
esprit d'entreprise ou d'ambition , franchit ces limites , et
qu'il soit découvert par les soldats de garde , on lui
donne la bastonnade , on déchire ses habits , on brise ses
armes , on détruit sa maison , et on tue ses chevaux et
ses chiens . Cette punition est infligée même aux guerriers
les plus braves . Ces lois sont établies afin d'empêcher que
ceux qui sont les plus agiles à la course , ou qui ont de
meilleurs chevaux , ne devancent les autres , n'épouvantent
le gibier , et qu'après en avoir tué quelques pièces ,
ils ne mettent ceux qui viendraient après eux dans l'impossibilité
d'en trouver de nouveau , et ne les exposent
ainsi à mourir de faim; tandis qu'en s'avançant lentement
, et réunis les uns aux autres , ils n'effrayent pas
le gibier et en tuent une assez grande quantité
pour leur subsistance , chacun ayant une portion égale
dans les prises .
7
J'ai dit que les distinctions n'étaient pas connues chez
ces peuples ; mais j'ai seulement voulu parler de celles
quel'intrigue oule hasard ont introduites parmi nous , telles
que la naissance , les titres , les honneurs et les richesses .
Les sauvages ont leur manière d'estimer un individu qui
amontré de la bravoure ou d'autres qualités militaires ,
de la libéralité envers les étrangers , du zèle pour le bien
public , soit dans les conseils , soit dans toute autre circonstance;
qui a donné des preuves d'un bon jugement ,
SEPTEMBRE 1810 . 207
de modération et de droiture . Un homme de ce caractère
est toujours admis dans les assemblées ou dans les fètes ,
quoiqu'il ne soit chef ni par naissance ni par élection ;
ses discours et ses opinions ont souvent plus de poids
que celles des hommes qui peuvent compter un grand
nombre de chefs parmi leurs ancêtres , mais qui lui sont
inférieurs en mérite ; celui à qui l'on confère ces marques
d'estime , ne possède aucune autorité ni aucun privilége
au détriment des autres , et il n'en éprouve même aucun
sentiment d'orgueil ou de vanité , car son habitation est
continuellement remplie de personnes qui fument, qui
boivent et qui mangent avec lui aussi long-tems qu'il
peut satisfaire leurs goûts et leurs besoins .
Les Indiens sont sujets à peu de maladies , et ils en
méconnaissentun grand nombre auxquelles nous sommes
habituellement exposés . La paralysie , la goutte , la
pierre et d'autres maladies sont extrêmement rares parmi
eux; leur vie est souvent très-prolongée , quoique plusieurs
abrègent leurs jours par leur intempérance. Le
suicide est assez commun , sur-tout parmi les Sioux; ils
se tuent avec un poignard , ou se pendent.
Un singulier genre de polygamie est en usage parmi
ces nations . Lorsqu'un homme prend une femme qui a
plusieurs jeunes soeurs , il les épouse communément
toutes les unes après les autres à mesure qu'elles deviennent
nubiles . J'ai vu plusieurs Indiens qui avaient six
femmes , soeurs les unes des autres .
Il est rare cependant qu'un jeune homme vive longtems
avec toutes ses femmes ; car il arrive souvent qu'à
l'âge de trente ans , après avoir habité avec dix femmes ,
il les abandonne toutes . Passé cet age , ils montrent plus
de constance dans leurs liaisons . Les hommes ont , en
général , la liberté de divorcer lorsqu'ils le jugent à
propos , et de se marier de nouveau ; les femmes ne
jouissent de ce droit qu'après avoir été délaissées par leur
premier mari . Alors elles ont le pouvoir de faire , sur
ce point , ce qu'elles veulent . C'est en raison de cette
faculté qu'elles changent de maris aussi souvent qu'elles
y sont excitées par un sentiment de curiosité , ou par
leur convenance. Lorsqu'une femme avance en âge ,
1
208 MERCURE DE FRANCE ,
elle s'attache à un homme , et c'est ordinairement à celui
dont elle a eu le plus grand nombre d'enfans . Lorsqu'un
homme se sépare d'une femme qui lui a donné des enfans
, il ne prend pour lui que ses armes ; mais les
chevaux et autres objets restent en propriété à la femme.
Si une jeune femme perd son mari à la guerre ou de
toute autre manière , et que celui-ci laisse des frères
après lui , l'un d'eux épouse la veuve , ou , pour parler
plus exactement , il a le droit de l'épouser ; car cet
ancien usage n'a lieu aujourd'hui que parmi les sauvages
qui sont strictement attachés aux pratiques de leurs
ancêtres . Lorsque nous leurs expliquons la nature des
liens qui unissent , chez les blancs , l'homme et la femme,
ils ne conçoivent pas comment avec toute notre intelligence
et nos connaissances nous ne comprenons pas que
le mariage est une source de peines et de tourmens . Un
mariage indissoluble leur paraît une monstruosité ; et
l'on a beau leur dire à ce sujet tout ce qu'on veut , ils
sont convaincus que les blancs sont les esclaves des
femmes. Il y a peu d'Indiennes qui soient constantes et
fidèles à leursmaris . Elles sont très-adonnées à l'intrigue
et à l'incontinence . Cet esprit ne règne cependant pas
généralement parmi toutes ces nations , on en trouve où
les femmes sont chastes et réservées .
Les Panis , les Mandanes , les Ricaras et les Bigbellies
montrent une assez grande indifférence pour leurs
femmes . Jamais le sentiment de jalousie n'est entré dans
leurs coeurs . Ils disent à ce sujet que lorsqu'un homme
meurt , il ne peut emporter sa femme avec lui dans la
région des morts , et que ceux qui se disputent , se battent
et se tuent pour la possession d'une femme sont des
insensés. Ils sont si fortement imbus de ce principe ,
que plusieurs d'entre eux se font une gloire de livrer
leurs plus jeunes et leurs plus jolies femmes aux personnes
qui jouissent d'une grande considération parmi eux . Cela
est si vrai que les maris , les pères et les frères sollicitent
avec importunité les blancs qui leur rendent des visites ,
de jouir de leurs femmes , de leurs soeurs et de leurs
filles ; ils acceptent même , en reconnaissance , diverses
bagatelles . Les femmes et les filles sont , en effet , si
libres
}
E
SEPTEMBRE 1810.
209
SEINE
libres dans leur conduite qu'elles semblent être un bien
en communauté , et qu'il est facile de jouir de leurs
faveurs en leur présentant un peu de vermillon ou
ruban bleu. Ce genre de commerce est bien connu pab
nos marchands du Canada. Les maladies vénériennes
sont la suite de cette intempérance , et elles règnent
fréquemment parmi les Indiens , qui les guérissent avec
la décoction de certaines plantes . J'ai vu despersonnes
qui en étaient infectées se guérir par ce movenedans
l'espace de six mois .
Les femmes sortent hors des huttes à l'époque de lens
infirmités périodiques , font du feu , et cuisent leurs
alimens pour elles seules . Personne n'ose prendre de leur
feu pour un emploi quelconque , même pour allumer
une pipe , dans la crainte de s'attirer quelque malheur .
Elles évitent alors , avec grand soin , d'entrer dans une
cabane où se trouve un blessé ou un malade , dans la
persuasion qu'elles retarderaient sa guérison. Lorsqu'une
femme est grosse, elle s'éloigne de son mari, et ne revient
auprès de lui que trente jours après ses couches . On
conçoit qu'il peut se trouver des exceptions à cet usage ;
mais on pense qu'une femme qui en agit autrement est
une insensée qui expose sa vie et celle de son enfant.
Lorsque les douleurs de l'enfantement se font sentir ,
elles se retirent dans une hutte construite pour cet objet
dans tous les endroits où l'on forme une station , et les
vieilles femmes les accompagnent dans ce lieu afin de
leur donner tous les secours dont elles sont capables .
Mais elles n'ont pas besoin de sages-femmes , car elles
accouchent avec une facilité qui n'a pas d'exemple parmi
les femmes du monde civilisé . Elles sortent de leur
retraite au bout de deux jours ; et lorsque une peuplade
juge à propos de changer de lieu , elle ne retarde son
départ que d'une demi-journée pour leur donner le
tems de se mettre en marche. La mère , après avoir
accouché , dispose son enfant , et suit la peuplade avec
le secours de quelques-unes de ses amies . Dès le lendemain
de ses couches elle plonge et lave son enfant dans
l'eau , l'hiver comme l'été. Elle l'enveloppe ensuite dans
une peau de bison , l'attache sur une planche longue de
210 MERCURE DE FRANCE ,
trois pieds , et le met sur son dos . Les femmes nourrissent
elles -mêmes leurs enfans , et comme elles ne sont
pas dans l'habitude de les sevrer , ils têtent aussi longtems
qu'ils veulent . C. P. DE LASTEYRIE .
:
OEUVRES CHOISIES DE LESAGE , avec figures ; chez Nicolle,
rue de Seine , nº 12 ; Garnery , rue de Seine , nº 6 ;
et Leblanc , imprimeur-libraire , abbaye Saint-Germain-
des -Prés .
(DEUXIÈME EXTRAIT . )
ENVIRON un siècle après le roman de Rabelais , parut
l'Astrée : d'Urfé en est l'auteur . « C'était , dit Boileau ,
un homme de fort grande qualité dans le Lyonnais et
très-enclin à l'amour , qui voulant faire valoir un grand
nombre de vers qu'il avait composés pour ses maîtresses ,
et rassembler en un corps plusieurs aventures amoureuses
qui lui étaient arrivées , feignit que dans le Forez ,
petit pays contigu à la Limagne d'Auvergne , il y avait
eu, du tems de nos premiers rois , une troupe de bergers
et de bergères qui habitaient sur les bords de la
rivière du Lignon , et qui , assez accommodés des biens
de la fortune , ne laissaient pas néanmoins , par un simple
amusement et pour leur seul plaisir , de mener paître
eux-mêmes leurs troupeaux . » Tous ces bergers et toutes
ces bergères étant d'un fort grand loisir , l'amour avait
pris soin de leur donner de l'occupation et de susciter
parmi eux beaucoup de troubles et d'événemens . C'est
à la faveur de cette fiction , que d'Urfé amena dans son
récit ses propres aventures et y enchâssa tous ses vers
galans . Boileau , naturellement peu disposé à goûter ces
fadaises amoureuses , convient pourtant que l'auteur les
mit en oeuvre avec beaucoup d'art , et que son roman fut
fort estimé même des gens du goût le plus exquis . Il en
publia quatre volumes qu'il intitula Astrée , du nom de
la plus belle de ses bergères ; étant mort sur ces entrefaites
, Baro , son ami , et , selon quelques-uns , son domestique
, en composa sur ses Mémoires un cinquième
tome , qui formait la conclusion de l'ouvrage, et qui
SEPTEMBRE 1810. 211
fut presque aussi bien reçu que les quatre premiers
volumes .
D'Urfé fut le chef d'une école long-tems fameuse :
ses nombreux imitateurs , comme il arrive presque toujours
, voulurent enchérir sur leur modèle et lui restèrent
inférieurs . Il avait choisi l'espèce de personnages à
qui convenaient le mieux les aventures et les conversations
amoureuses . Dans la nature de convention que
les poëtes se sont créée à beaucoup d'égards , les bergers
ont de tout tems passé pour faire de l'amour leur principale
occupation : témoin les idylles , les églogues et
les pastorales tant anciennes que modernes . Mais la foule
des romanciers qu'engendra le succès de l'Astrée , imaginèrent
qu'ils donneraient un fort grand relief à leurs
fictions amoureuses , s'ils prenaient leurs acteurs dans
un ordre plus élevé . Les personnages les plus fameux
de l'antiquité et du moyen âge ne leur parurent pas trop
grands pour figurer dans leurs romans . C'étaient Cyrus ,
Tomyris , Juba , Cléopâtre , Horatius- Coclès , Brutus ,
Pharamond , etc. A défaut de héros historiques , ils en
choisissaient de fabuleux , ou bien ils en créaient euxmêmes
, mais toujours sur le modèle imposant des premiers
. Rien n'était plus absurde. L'esprit se prête assez
facilement à voir des bergers dans l'aisance et dans le
repos , passant les jours entiers à faire l'amour sous
l'ombrage; mais il se révolte justement quand on lui
montre des rois , des princes , de grands capitaines , de
sévères Romains des premiers tems de la république ,
qui abandonnent le soin de leur empire ou de leur
gloire , pour soupirer comme Sylvandre ou Céladon. Le
plan et l'exécution de ces romans répondaient au choix
des personnages .. Ce n'était point assez d'avoir indignement
dépouillé ceux-ci du caractère que leur donne
l'histoire , on ne les faisait pas même agir dans les règles
de la nature et de la vraisemblance . La tendresse sotiement
timide des amans , la fierté plus sottement scrupuleuse
de leurs maîtresses faisaient durer les préliminaires
d'une passion au-delà du terme que comporte la persévérance
ordinaire du coeur humain , et ce n'était qu'après
des siècles de basses soumissions et de folles rigueurs ,
1
03
212 MERCURE DE FRANCE ,
que le lecteur fatigué voyait arriver la conclusion de leur
amour et du roman. Le récit de ces éternelles intrigues
était entre-mêlé de conversations interminables , où l'on
soutenait thèse sur l'amour avec toute la subtilité de
l'ancienne scolastique , et de portraits où les auteurs
peignaient , sous des noms réels ou supposés , les personnages
célèbres de leur tems et même ceux qui ne
l'étaient pas. MM.de Port-Royal ( qui le croirait ? )
furent peints dans la Clélie de Mile de Scudéry. Malgré
leur aversion pour ces livres pernicieux , ils firent venir
au désert le volume où l'on parlait d'eux ; il y courut de
main en main , et tous les solitaires voulurent voir l'endroit
où ils étaient traités d'illustres . Pascal rendit même
àMlle de Scudéry ses louanges dans une des Provinciales.
Malgré tous leurs défauts , les ouvrages de cette infatigable
romancière et de ses dignes rivaux La Calprenède
, Somberville et Desmarets obtinrent d'abord un
succès universel : il était dû aux circonstances . On sortait
de la Fronde où l'amour s'était mêlé à la faction et
l'avait dirigée ; où les femmes , à la faveur du trouble ,
avaient étendu jusqu'aux affaires publiques une domination
bornée auparavant aux intrigues et aux plaisirs
de la société . Sur le trône était assis unjeune roi qui ,
doué d'un penchant très-vif pour l'amour et de toutes
les qualités propres à l'inspirer , semblait déposer aux
pieds des femmes la puissance qu'elles venaient de lui
disputer à main armée. Les romanciers , frappés de l'éclat
de leurs triomphes et jaloux de leur plaire, ainsi qu'au
monarque qu'elles commençaient à subjuguer , firentde
tous leurs ouvrages autant de monumens à la gloire du
sexe féminin. Les femmes lisaient avec délices et prônaient
avec enthousiasme des écrits qui flattaient leur
vanité , celui de leurs penchans qu'on dit être le plus vif
et le plus durable ; de leur côté , les hommes , livrés à
la galanterie dans un siècle où tout l'inspirait , applaudissaient
volontiers à des fictions qui retraçaient leur
histoire et autorisaient leurs faiblesses .
Observés sous le point de vue moral , ces romans héroïques
et galans étaient loin de valoir les romans de
SEPTEMBRE 1810. 213
4
:
chevalerie. Ceux-ci inspiraient la valeur , la générosité ,
la fidélité dans l'amitié et dans les engagemens , en un
mot , toutes les vertus publiques , sociales et privées ;
les autres ne respiraient que l'amour ; l'amour y était le
sujet de tous les entretiens , le but de toutes les entreprises
, et le plus beau titre qu'un héros pût y mériter ,
était celui d'amant soumis et constant. Dotant tous leurs
personnages d'une perfection chimérique de corps et
d'esprit , et mettant à la place de tous les intérêts divers
qui se partagent nos instans, un intérêt unique , celui de
l'amour qui ne doit qu'amuser nos loisirs , ils donnaient
aux jeunes gens de l'un et de l'autre sexe les idées les
plus fausses sur l'homme et sur la société ; et lorsque
ceux-ci venaient à tomber de la sphère imaginaire des
romans sur celle où ils devaient habiter , détrompés de
toutes leurs douces illusions , ils se vengeaient sur la
réalité en la ravalant , prenaient en dédain un monde où
l'on faisait autre chose qu'aimer et plaire , et finissaient
par inspirer aux autres tout le dégoût qu'ils ressentaient
pour eux. A
Boileau , en guerre contre tous les abus qui infestaient
la littérature , en garde contre tous ceux qui la menaçaient,
ne tarda point à s'élever contre ce goût épidémique
pour des romans où l'histoire , la nature , la raison et la
morale lui semblaient également outragées . Il employa
contre eux le ridicule , seule arme qu'en France on
puisse tourner avec succès contre la mode et l'engouement.
Les romans héroïques furent enveloppés par lui
dans une même proscription avec ces ennuyeux poëmes
épiques que ses satires ont rendus fameux , et quin'étaient
eux-mêmes que de mauvais romans. De cette foule prodigieuse
de romans en vers plats et d'épopées en prose
ampoulée , les deux seuls ouvrages qui se fassent excepter
un peu , et dont les littérateurs de profession osent
quelquefois entamer la lecture , sont le Saint-Louis du
P. Lemoine et la Cléopâtre de La Calprenède : il y a
dans tous les deux de l'élévation , de la verve et de l'imagination.
Mme de Sévigné ne haïssait pas les grands
coups d'épée de la Cléopâtre ; mais c'était aux Rochers , et
àla campagne tous les livres sont bons ; du reste , elle
214 MERCURE DE FRANCE ,
1
en trouvait le style détestable : c'est un des meilleurs
jugemens littéraires qu'elle ait rendus .
>>
Tandis que Boileau livrait une si rude guerre aux
mauvais romans , une femme en composait de bons ,
et ce n'était pas un genre d'hostilité moins funeste pour
eux : cette femme est Mme de la Fayette . « Sa Princesse
>> de Clèves et sa Zayde , dit Voltaire , furent les pre-
>> miers romans où l'on vit les moeurs des honnêtes gens
>> et des aventures naturelles décrites avec grâce . Avant
>> elle on écrivait d'un style ampoulé des choses peu vraisemblables.
» Mme de la Fayette donna à ses ouvrages
une forme ou plutôt une dimension qui dut contribuer
à leur succès. Quelque goût que l'on eût alors pour tes
fictions romanesques , quelque loisir que procurassent
aux lecteurs une distribution plus profitable des heures
de la journée , et l'absence de mille expédiens imaginés
depuis pour consumer le tems , on devait être un
peu rebuté de l'excessive étendue des romans , d'autant
qu'à cette longueur se joignait le vide de l'action , trèsmal
rempli par des incidens oiseux et des entretiens gravement
futiles , qui en éternisaient le cours en le ralentissant.
Mme de la Fayette sentit qu'il fallait serrer les
évènemens , donner à chacun d'eux sa juste mesure ,
bannir les épisodes parasites , et arriver au dénouement
dès qu'il serait suffisamment préparé. Un nouveau nom
était en quelque sorte nécessaire pour ce genre nouveau .
Celui de Roman ne pouvait convenir alors : un ouvrage
n'en était pas digne à moins de huit ou dix gros volumes .
Mme de la Fayette donna aux siens le titre plus modeste
de Nouvelle , emprunté des Espagnols. Elle crut s'apercevoir
aussi que des personnages historiques ou imagi
naires , placés dans des tems et dans des lieux très-éloignés
de nous , n'étaient susceptibles que d'un intérêt
médiocre . Elle se fit donc des héros modernes et français
; elle revêtit de noms illustres pris dans nos annales ,
des personnages de son invention , et les plaçant à une
époque quelconque de notre histoire , les entoura de
circonstances véritables puisées dans cette même époque
, mais sans confondre la réalité et la fiction , sans
corrompre l'une par le mélange de l'autre. La supério
SEPTEMBRE 1810. 215
rité des romans de Mme de la Fayette , sur tous ceux du
même tems , est incontestable , et immense du côté de
l'art et de l'intérêt : sous le rapport de la morale , elle est
peut-être plus grande encore. Ils ont pour but de nous
montrer l'amour aux prises avec la vertu , qui tantôt
remporte sur lui une pénible et glorieuse victoire ,
tantôt lui fait expier par de longs et cruels remords
l'avantage passager qu'il a obtenu sur elle. Telle est la
route nouvelle qu'a ouverte Mme de la Fayette , et elle y
a été suivie par un grand nombre de femmes. Ses plus
célèbres imitatrices sont Mme de Tencin , auteur du
Comte de Comminges , du Siége de Calais , etc ; Mme de
Fontaines , auteur de la Comtesse de Savoie ; dans ces
derniers tems , Mme Cottin , auteur de Claire d'Albe et
de Malvina , et Mme de Genlis , que la seule nouvelle de
Madame de Clermont place tout à côté de son modèle
et fort au-dessus de la plupart de ses rivales .
Jusqu'ici , à deux ou trois exceptions près , l'amour ;
comme on a pu le remarquer , a fait le fond de tous les
romans , ou du moins il y a joué le principale rôle. Les
romanciers pensaient avec les poëtes tragiques , que la
peinture de cette passion
Est pour aller au coeur la route la plus sûre.
L'amour , en effet , est une source inépuisable d'inté
rêt : en vain dans les ouvrages de tout genre que vingt
siècles ont enfantés , on en a développé tous les mouvemens
et toutes les formes , il semble toujours qu'il
yaquelque effet qu'on n'a pas remarqué , quelque nuance
qu'on n'a pas saisie , et lors même qu'on ne fait que le
reproduire sous des traits déjà tracés mille fois , l'image
de l'amour , comme l'amour même , a toujours pour
nous le charme de la nouveauté .
Scarron , qui paraît ne l'avoir guère ressenti , et qui
bien certainement ne l'a jamais inspiré , n'a jamais entrepris
non plus de le peindre. Avant lui , les héros d'un
roman étaient des personnages d'une condition relevée,
qu'une grande délicatesse de moeurs et de sentimens ,
les avantages de la fortune et le loisir qui en résulte
rendaient tout propres à figurer dans une intrigue amou-
,
216 MERCURE DE FRANCE ,
A
reuse. Scarron , qui n'avait de talent que pour les gratesques
, s'est bien gardé de prendre ses héros dans la
bonne compagnie ; il est allé les chercher dans une misérable
troupe d'histrions ambulans , et il leur a prêté des
aventures , des discours et des moeurs parfaitement assortis
à leur état. On sent qu'au milien des scènes burlesques
que jouent de tels personnages , il n'y a point de place
pour les raffinemens et les mystères de l'amour; mais on
y trouve en revanche des caractères originaux et divertissans
, tracés avec une grande vérité, et nombre de
traits d'un gaieté vive et franche , bien que souvent un
peu trop bouffonne .
Scarron a peut-être créé Lesage ; il y a du moins un
rapport très- sensible entre le Roman comique et plusieurs
productions de l'auteur de Turcaret , telles que Gusman
d'Alfarache , Estevanille , etc .; c'est la même nature , la
même vérité , le même enjouement. Mais Lésage est bien
autrement moral et observateur : il a porté dans le roman
le talent de la comédie ; Scarron n'avait que celui de la
farce , et il a peint des ridicules si bas , qu'il n'y a pour
les honnêtes gens aucun profit à tirer de cette peinture .
Lesage fronde les travers de toutes les classes de la société
, depuis les ministres jusqu'aux valets , depuis les
duchesses jusqu'aux courtisanes ; chacun de ses romans
est , comme La Fontaine le dit de l'apologue ,
Une ample comédie à cent acteurs divers .
Mais dans aucun il n'a porté aussi loin que dans Gilblas
le talent d'observation qui le distingue . Gilblas , dit
« Laharpe , est l'école du monde , le tableau moral et
>>>animé de la vie humaine . » Qui n'a pas lu vingt fois
Gilblas ? qui ne désire pas de le relire encore ? Gilblas
est le roman français par excellence ; et s'il est convenu
que le roman de moeurs et de caractère l'emporte sur le
roman pathétique , autant que la comédie sur le drame ,
Gilblas qui , dans ce genre préféré , est au-dessus de
tout ce que les autres nations pourraient vouloir y opposer
, suffit pour nous assurer sur les Anglais cette supériorité
qu'un de leurs meilleurs critiques s'est empressé
de reconnaître .
SEPTEMBRE 1810. 217
,
,
Il faut applaudir sans restriction à la grande et belle
entreprise qui a pour objet la réimpression des OOEuvres
choisies de Lesage , et ensuite des OOEuvres choisies de
l'abbé Prevost. L'ancienne collection , formant cinquantequatre
volumes in-8°. , était entièrement épuisée ; quoique
rare et chère , elle était loin de satisfaire les amateurs
, à cause de son exécution très-négligée , principalement
sous le rapport de la correction. La nouvelle
faite sur du beau papier , avec de très-beaux caractères
et ornée des mêmes figures que la précédente , dont on
a habilement retouché les planches , offre un texte pur ,
résultat d'une soigneuse confrontation entre les éditions
les plus estimées . A tous ces avantages se joint celui
d'une rapidité soutenue dans l'émission des livraisons :
commencé depuis quelques mois seulement , l'ouvrage
est déjà à son douzième volume , et il n'en faut plus que
quatre pour compléter les oeuvres de Lesage , qui en
auront un de plus que dans l'ancienne collection. Ce qui
forme la valeur de ce volume , ce sont trois comédies
imitées de l'espagnol , Le Traître puni , Don Félix de
Mendoce , et Don César Ursin ; La Valise trouvée ,
sorte de cadre où l'auteur a fait entrer, en forme de lettres
, des critiques vives et ingénieuses de tous les états
de la société , et enfin un Mélange amusant de saillies
d'esprit et de traits historiques des plus frappans . Ces
deux derniers ouvrages sont attribués à Lesage par les
plus habiles bibliographes, et le premier a même été réimprimé
sous son nom en 1779. L'omission que le précédent
éditeur a faite de ces divers écrits , et notamment
des trois comédies jouées ou destinées au théatre français
, est d'autant moins raisonnable , que tout ce qu'il
a cru devoir admettre dans sa collection du théâtre de
la foire de Lesage , est d'un intérêt et d'un mérite beaucoup
moindre . Dans la nouvelle édition , cette partie des
oeuvres de Lesage sera précédée d'une notice sur les
théâtres forains , depuis leur origine jusqu'à leur entière
subversion en 1802 .
Je reviendrai sur cette précieuse collection , quand la
première livraison des oeuvres de l'abbé Prevost aura
paru , et j'aurai peut-être occasion alors de comparer
218 MERCURE DE FRANCE ,
les deux genres très- différens , dans lesquels se sont
exercés avec un succès presqu'égal , ces deux célèbres
romanciers . AUGER.
DESERREURS ET DES PRÉJUGÉS RÉPANDUS DANS LA SOCIÉTÉ ;
par J. B. SALGUES . Avec cette épigraphe :
Benè adhibita ratio cernit quid optimum sit ; neglecta
multis implicatur erroribus . CIC. Tuscul .
- -Un vol in-8° , de plus de 550 pages . Prix 6 fr .
broché , et 7 fr. 75 c. franc de port.-A Paris , chez
F. Buisson , libraire , rue Gilles - Coeur , N° 10 .
Je croirais assez volontiers l'auteur de cet écrit descendu
en ligne directe du railleur Démocrite . Ce philosophe
qui riait de si bon coeur et de si bonne grâce des
folies humaines , maniait aussi habilement , quand il le
voulait , l'arme du raisonnement que celle du ridicule.
L'héritier de son talent sait aussi attaquer les erreurs humaines
avec une égal succès , soit qu'il les plaisante
très-agréablement , soit qu'il les poursuive avec une dialectique
très- serrée et très-lumineuse. Ce pauvre genre
humain est voué de sa nature à l'erreur. Les passions
humaines ne s'alimentent que de faussetés . Nous sommes
disposés à accueillir le charlatan lorsqu'il nous présente
des mensonges qui nous plaisent , et à repousser le sage
qui veut nous morigéner. L'erreur et la folie règnent sur
ce globe , et ce tribut qu'il faut leur payer , il est bien
peu d'ames assez fortes pour s'en affranchir. Ce même
César qui , se moquant des prédictions de Spurina , alla
se faire assassiner le 1er mars , en plein sénat , ne montait
jamais dans son char sans réciter un vers grec auquel
on attribuait la vertu de préserver de tout accident pendant
les voyages ; il ne cessa de le reciter depuis le jour
où l'essieu de sa voiture s'étant rompu il avait manqué
être tué .
On n'a pas toujours pu attaquer impunément ces erreurs
et ces préjugés dont l'empire est si étendu et si
puissant. Bien en prend à M. S. que la raison ait rompu
SEPTEMBRE 1810. 219
ses langes , et lui ait préparé des protecteurs , car dans
un autre tems son oeuvre aurait senti tant soit peu le
fagot , et on a mis à l'Index plus d'un livre moins redoutable
pour les apôtres de l'ignorance ; mais aujourd'hui
que les sciences naturelles et la philosophie ont fait de
rapides progres , il aura les rieurs de son côté .
Cet ouvrage badin et léger suppose cependant une
érudition aussi étendue que piquante ; il est plein de
recherches très- curieuses , et plusieurs chapitres sont des
modèles de discussion et de logique ; de sorte que le tout
compose une lecture à-la- fois très-instructive et très-amusante
. Il nous a paru que ce livre se place très-bien à côté
de celui qu'a publié , il y a quelques mois , un célèbre
médecin , pour dénoncer et combattre les erreurs et les
préjugés en médecine , d'autant plus que celui de M. S.
renferme plusieurs articles qui ont aussi le même objet ,
et qu'il parle la langue du médecin comme un homme
du métier. La différence qui se montre le plus entre
les deux ouvrages , c'est que celui-ci est plus gai , et
doit trouver par conséquent plus de lecteurs . Mais il
ne suppose pas moins dans son auteur des connaissances
très -variées en physique , en histoire naturelle ,
et la forme de controverse qu'il a adoptée plusieurs fois ,
lui donne occasion de faire un double plaidoyer pour
et contre l'erreur qu'il attaque , et il y remplit avec une
égale bonne foi le rôle de deux avocats . On en verra un
exemple remarquable dans l'examen des vertus de la baguette
divinatoire. Qui ne lirait que la première partie
de ce chapitre , serait fort tenté d'y croire ; mais ensuite
les faits et le raisonnement viennent vous détromper
complètement , et vous n'êtes plus disposé à croire
qu'on puisse par le mouvement d'une baguette de coudrier
, trouver des sources , des trésors et découvrir des
voleurs ; sur-tout quand le malín auteur vous cite sa
propre expérience , en vous déclarant << qu'il a présenté
>> plusieurs fois la baguette à la surface de l'eau , et sur
>> son petit coffre-fort , qu'il l'a passé vingt fois sur la
>> tête de son tailleur , sans que jamais elle ait donné
» d'elle-même le moindre signe de sensibilité. »
Un autre préjugé , maintenant rejeté par le plus grand
220 MERCURE DE FRANCE ,
nombre des gens sensés et éclairés , mais qui a encore
des partisans même parmi les médecins , savoir que
l'imagination des femmes enceintes a le pouvoir de déformer
leur fruit , ou de l'orner des apparences bizarres
qui occupent leur fantaisie , est ici attaqué avec beaucoup
de force ; et je ne sais trop ce que ceux qui voudraient
encore le soutenir , pourraient répondre à ce dernier
argument : ce n'est jamais qu'après la naissance
de leurs enfans que les femmes expliquent par leurs
envies les singularités qui se trouvent sur les corps de
ces enfans ; mais on ne peut citer un seul fait semblable
qui ait été annoncé d'avance par la mère ; on n'en a
encore trouvé aucune qui ait dit avant l'accouchement :
mon enfant aura une cerise au bout du nez
, parce
qu'ayant eu fortement envie d'une cerise , j'ai porté la
main à mon nez .
Une réflexion que ne peut manquer de suggérer la
lecture de cet ouvrage , c'est la différence de notre siècle
avec les tems anciens. Les plus beaux génies de l'antiquité
, s'ils n'ont pas été tout-à-fait les esclaves de
l'opinion , se sont soumis cependant à son sceptre avec
une grande docilité. Ils rapportent les contes populaires
sans en rire ; ce qui peut faire soupçonner que s'ils ne
croyaient pas toutes les absurdités répandues dans la
multitude , ils pouvaient bien avoir aussi leurs erreurs
favorites . La doctrine de l'influence des nombres a eu
pour auteur le sage Pythagore ; le divin Hippocrate et le
savant Gallien confirmèrent par leur autorité la croyance
du pouvoir de l'imagination des femmes sur leur fruit ,
et d'autres sottises ; Aristote et Pline racontent gravement
les choses les plus ridicules . Le dernier , en parlant
de la longévité des arbres , dit , je crois , qu'il avait
vu , ou qu'on voyait de son tems l'arbre auquel le satyre
Marsias avait été attaché pour être écorché , et bien
d'autres folies . Tite-Live et Tacite lui-même racontent
sérieusement mille extravagances : ce sont des pluies
de laine , des pluies de sang , etc. On ne trouverait pas
aujourd'hui un écrivain de cet ordre qui rapportât sér
rieusement de pareils contes . C'est que les lumières sont
plus répandues et que si les classes élevées de la ,
SEPTEMBRE 1810. 221
société donnent encore asile à une sotte crédulité ,
il y a , en général , plus d'instruction et plus de solide
raison dans les classes moyennes . L'ouvrage de M. S.
est fait pour en étendre l'empire ; il sera lu avidement ,
parce qu'il offre une lecture très-variée et remplie à-lafois
de connaissances positives . Les gens de lettres qui
laissent trop souvent apercevoir dans des pages d'ailleurs
bien écrites , dans des vers bien tournés , une ignorance
parfois honteuse des premières notions de l'astronomie
et de l'histoire naturelle , cesseront d'y répéter
les présages fâcheux dont les comètes sont accusées de
nous menacer , l'effroi qu'inspire le cri de l'oiseau de la
nuit , etc. Et les gens du monde quand ils entendront
des histoires de revenans , pourront rapporter celle de ce
bon curé qui , voulant inspirer à ses paroissiens une
tendre pitié pour les ames souffrantes de leurs pères ,
et les faire recourir à lui pour obtenir le secours de ses
oremus , s'avisa de faire paraître la nuit , dans le cimetière
, des lumières errantes qui n'auraient pas manqué
de produire un effet fort utile au pasteur , si malheureusement
il n'eût négligé de retirer une des écrevisses
chargées de petites bougies qui s'étaient si merveilleusement
promenées : elle fut trouvée le lendemain par
unmécréant qui éventa la mèche et ruina les espérances
du saint homme . M. B. R.
LITTÉRATURE ALLEMANDE.
Iphigenie auf Tauris , ein Schauspiel , von GOETHE.
Iphigénie en Tauride , drame par Goëthe.
Le roman des Affinités électives , dernière production
d'un des écrivains les plus distingués de l'Allemagne , a
ramené l'attention sur ses premiers ouvrages . Est-il
"
croyable , se sont écriés plusieurs critiques justement
> célèbres , qu'un roman qui ne se distingue de la foule
que par l'extravagance du plan et la puérile bizarrerie des
détails, soit sortie de la même main à laquelle nous
devons Werther et Iphigénie ? De quelque censure
29
233 MERCURE DE FRANCE ,
que Werther ait pu être l'objet , du moins est-il permis de
croire qu'un livre traduit dans toutes les langues de l'Europe
, et réimprimé dix fois depuis vingt-cinq ans , n'est
pas un livre ordinaire : l'auteur y avait donné le droit à
ceux dont cette lecture a fait les délices , de se montrer
plus difficile envers les Affinités électives . Quant à son
Iphigénie , dont on vient de renouveler le souvenir, malgré
le peu d'analogie qui semble exister entre un roman et une
pièce de théâtre , comme elle est à-peu-près inconnue en
France , et qu'il peut être , d'ailleurs , de quelqu'intérêt de
voir quel parti a su tirer un écrivain étranger d'un sujet si
fameux dans l'antiquité et chez les modernes , nous allons
entreprendre un extrait de la pièce allemande .
L'on a dû déjà observer que l'auteur l'a nommée drame
(schauspiel ) , et non tragédie ( trauerspiel) : ce serait lui
prêter cependantdes intentions trop profondes que de voir
dans cet intitulé une distinction subtile. Il est peu probable
que , dans un pays où le joug des règles est si léger ,
Goëthe ait adopté la première de ces dénominations pour
se soustraire aux conditions que lui cût imposées l'autre ?
N'est- il pas bien plus naturel de penser qu'il appelle son
ouvrage un drame et non une tragédie , tout simplement
parce que la scène n'y est point ensanglantée ?
Contre la coutume du théâtre allemand , et celle même
de l'auteur, en particulier, qui a mis près de trente personnages
en mouvement dans sa tragédie de Goëtz von Berlichingen
, on n'en compte que cinq dans son Iphigénie en
Tauride : encore l'un d'eux ( Arcas ) n'est-il qu'un confident
de Thoas . Une autre particularité non moins remarquable
, c'est que la scène ne change point dans le cours
des cinq actes : ils se passent tous dans le bois sacré qui
entoure le temple de Diane .
Iphigénie ouvré le premier acte par une longue prière à
la déesse; elle la remercie de l'avoir sauvée de la mort en
Aulide , et elle la conjure de la sauver de sa vie actuelle ,
qui estune seconde mort. Arcas vient la préparer à recevoir
lavisite du roi. Ce n'est point ce Scythe farouche , cette
espèce d'anthropophage que nous sommes accoutumés à
voir sur nos théâtres ; c'est un prince encore plus débonnaire
que le Thoas d'Euripide. Iphigénie, reconnaissante
des bienfaits qu'elle en a reçus depuis qu'elle vit sous ses
lois , le comble de bénédictions , auxquelles il se montre
fort sensible dans une réponse qu'il termine par l'offre de sa
main, La prêtresse se récrie surl'excès d'honneur qu'ilveut
SEPTEMBRE 1810 . 223
“
lui faire : le roi lui reproche de n'avoir point eu encore assez
de confiance enluaii ,, pourlui révélerle secret de son origine.
Grand prince , lui dit-elle , ce n'est point méfiance , mais
» embarras, sije ne me suis pas faitconnaître plus tôt . Hélas !
> si vous saviez à quelle tête maudite vous accordez un
» asyle , au lieu de me faire partager votre trône , vous me
banniriez de vos Etats avant le tems . " Thoas la rassure
par les sermens les plus solennels , et aussitôt elle entreprendl'histoire
généalogique la plus complète de sa maison,
depuis Tantale jusqu'à Oreste . Après avoir entendu trèspatiemment
cet énorme discours , le bon roi de Tauride lui
dit avec toute la simplicité de son pays : Viens , suis-moi ,
» et partage ce que j'ai . (1) La prêtresse s'excuse sur la
sainteté de ses devoirs envers la chaste Diane ; mais sa résistance
ne tarde pas à indisposer le monarque , dont le dépit
se manifeste , d'ailleurs , avec une retenue que l'on ne saurait
trop admirer dans un Scythe . Il regarde commeindigne
de lui d'employer la violence pour arracher du sanctuaire
la fille d'Agamemnon; mais il déclare que , si par égard.
pour elle , il osatrop long-tems priver la déesse du sang des
étrangers qui abordent en Tauride , il va , dès aujourd'hui ,
apaiser son courroux , en envoyant à l'autel deux victimes
trouvées sur le rivage. Iphigénie adresse au ciel les voeux
les plus ardens pour leur salut.
ACTE II. Oreste et Pylade , dans la tragédie française ,
arrivent successivement après avoir échappé à la tempête ,
où chacun d'eux croit avoir perdu son ami : l'auteur allemand
, comme Euripide , les amène ensemble , non poussés
parles vents,mais conduitsppaarl'espoir d'accomplirl'oracle
d'Apollon, qui a marqué en Tauride la fin des tourmens
d'Oreste . Il est cependant ici une différence essentielle à
faire : dans le grec , Apollon a formellement demandé que
le meurtrier de Clytemnestre enlevât de Tauride la statue
de Diane ; dans l'allemand , les paroles du Dieu sont , à dessein
, extrêmement ambiguës ; le poëte , qui voulait y trouver
son dénouement, s'est bien gardé d'y placer le mot de
statue ; et , par une tournure propre à sa langue , il a fait
qu'Oreste ne peut vraiment savoir , d'abord , s'il s'agit de sa
soeur ou de celle d'Apollon. (2)
(1) Komm, folge mir, und theile was ich habe.
(2) Tout l'art de Goëthe a consisté ici à éviter d'employer le pronom
possessifquieût fait disparaître toute équivoque; voici saphrase,
1
224 MERCURE DE FRANCE ,
1
-
,
-
Les deux amis ont ensemble une scène qui remplit presqu'en
entierle second acte. Oreste , déchiré par ses remords
et poursuivi par les Euménides , se réjouit d'avoir trouvé la
mort; mais Pylade préfère vivre , et il songe à mettre leur
disgrace même à profit pour enlever la statue. « Oui , dit-il
» à son ami , quand la prêtresse leverait déjà la main pour
>>nous couper les cheveux ton salut et le mien serait
> encore ma seule pensée.n Il me semble entendre
Ulysse , dit Oreste . " Ne badine pas , réplique Pylade ;
>>la ruse et la prudence ne me paraissent point déshonorer
» l'homme quí se voue à des actions hardies (3) . " Oreste
remarque qu'une femme ne pourra pas les soustraire à la
fureur du roi . Pylade lui répond qu'ils doivent , au contraire
, bénir le ciel de tomberentre les mains d'une femme ,
parce qu'un homme ferait de nécessité vertu , et ne les
épargnerait pas . Il aperçoit la prêtresse , et presse aussitôt
son ami de le laisser seul avec elle , en lui promettant de
le rejoindre avant qu'elle l'interroge à son tour.
Fidèle à son plan de dissimulation , Pylade répond aux
questions d'Iphigénie par une fable dans laquelle il prend
le nom de Céphale et donne à Oreste celui de Laodamas ,
tous deux fils d'Adraste et nés dans l'île de Crète . «Lao-
>>>damas , ajoute-t-il , irrité des prétentions hautaines de
>> notre frère aîné , lui arracha la vie. Depuis ce jour fatal ,
>>poursuivi par les furies , il venait chercher dans le temple
>>de Diane le repos que lui a promis l'oracle d'Apollon. "
Iphigénie le prie d'oublier pendant quelques instans les
malheurs de sa famille , pour lui donner des nouvelles
du siége de Troie et de tous les héros de laGrèce . Pylade
lui fait le récit détaillé de l'assassinat d'Agamemnon; elle
l'écoute avec calme , mais elle se voile le visage , et se retire
en disant : « C'est assez : vous me reverrez. Pylade reste
à laquelle on ne pourrait conserver en français ce sens amphibologique
:
(3)
«Bringst du die Schwester , die an Tauris ufer
> Im heiligthume wider willen bleibt ,
> Nach Griechenland ; so loeset sich der fluch. »
OREST.
Ich hoer' Ulyssen reden.
PYLADES.
1
Spotte nicht , ete.
Un
SEPTEMBRE 1810. 225
১
un peu étonné de la part que prend la prêtresse au destin
du roi d'Argos .
ACTE III. Iphigénie reprend avec Oreste l'entretien
où elle l'avait laissé avec Pylade. Elle demande si Oreste
et Electre vivent encore ; elle est transportée d'apprendre
qu'ils respirent. Mais le jeune prince lui lait observer qu'elle
ne sait pas tout encore , et il lui raconte la mort
de Cly- LA
temnestre , il lui fait la peinture des tourmens d'Oreste.
Comme c'est dans cette scène que se fait la reconnaissance
d'Oreste et d'Iphigénie , nous allons traduire ce morceau
pour donner une idée de la manière du poëteallemand.
IPHIGÉNIE. 15.
Malheureux ! qui peut mieux que vous exprimer tout ce
que ressent Oreste ? Vous qui , depuis le meurtre d'in
frère , accablé des mêmes maux.....
Que voulez-vous dire ?
ORESTE .
IPHIGÉNIE.
Votre jeune frère m'a tout confié.
ORESTE.
LA
SEINE
Ah ! je ne puis souffrir que votre grande ame soit trompée
parune parole insidieuse . Que l'étranger accoutumé à l'artifice
tende un piége sous les pas de l'étranger ; mais entre
nous , rien que la vérité. Je suis Oreste : cette tête criminelle
se penche vers l'abîme , et cherche la mort ; sous
toutes les formes , qu'elle soit la bien-venue . Prêtresse , qui
que vous soyez , je fais des voeux pour votre salut , pour
celui de mon ami , et je n'en fais aucun pour le mien,
Fuyez , et laissez-moi ici. ( Il s'éloigne . )
IPHIGÉNIE. (Elle adresse une invocation au ciel. )
ORESTE (revenant sur la scène . )
Si vous invoquez les dieux pour vous et pour Pylade ,
au moins ne prononcez point mon nom avec les vôtres ,
vous ne sauveriez pas le coupable , et vous partageriez sa
malédiction et sa misère .
IPHIGENIE
Ma destinée est étroitement unie à la vôtre .
ORESTE.
Non : laissez-moimarcher seul au trépas. Quand même
vous couvririez le parricide de votre voile , vous ne le déroberiez
pas aux regards des soeurs qui veillent toujours ;
P
1
226 MERCURE DE FRANCE ;
votre présence , ô fille du ciel , pourrait les écarterun instant
, mais non les mettre en fuite . Elles n'osent fouler
de leur pied d'airain le sol du bois sacré , mais j'entends
dans le lointain leurs ris féroces . C'est ainsi que des loups
attendent au pied de l'arbre sur lequel s'est réfugié un
voyageur. Les Eumenides sont là; si je quittais cet asyle ,
aussitôt agitant les serpens de leurs têtes , et faisant de
toutes parts voler la poussière , vous les verriez chasser
leur proie devant elles .
く
IPHIGÉNIE .
Oreste , peux-tu entendre un mot de consolation ?
ORESTE.
Garde-le pour un ami des dieux.
IPHIGÉNIE .
Ils font briller à tes yeux un nouveau rayon d'espérance .
ORESTE .
Atravers de noires vapeurs je ne vois briller que le feu
des enfers , je ne découvre que la rive du fleuve des morts .
IPHIGÉNIE .
N'as-tu d'autre soeur qu'Electre ?
ORESTE.
Je n'ai connu qu'elle ; l'aînée dut à son heureux destin
quenous trouvâmes si cruel , d'être soustraite avant le tems
auxmaux qui accablèrent notre famille . Mais cesse de m'interroger
et de t'unir contre moi aux filles du Styx; remplies
d'unejoie maligne , elles soufflent la cendre de mon ame;
elles ne veulent pas queles derniers charbons de l'incendie
qui a dévoré notre maison s'éteignentdans mon sein. Ah !
faudra-t-il que ce feu nourri du soufre des enfers me
consume éternellement ?
IPHIGÉNIE .
Je verse un doux encens sur ces flammes : que la pure
haleine de l'amitié rafraîchisse l'ardeur qui te brûle ! Oreste,
mon cher Oreste , ne peux-tu rien pressentir? La poursuite
des terribles déesses a-t-elle déjà desséché tout ton sang
dans tes veines ? Un charme pétrifiant comme la tête de
la Gorgone s'est-il emparé de tous tes membres ? Oh ! si
le sang d'une mère versé par tes mains t'appelle d'une voix
formidable dans les gouffres du Tartare , les voeux d'une
soeur innocente ne peuvent-ils faire descendre à ton secours
les dieux de l'Olympe ?
SEPTEMBRE 1810.
227
ORESTE.
1
Oui , on m'appelle .... On m'appelle ! .... tu veux dond
me perdre sans retour ? La déesse de la vengeance est-elle
cachée sous tes traits ? Qui est-tu , toi dont la voix agit si
puissamment sur tout mon être ?
IPHIGÉNIE.
Et cette voix ne m'a-t-elle pas déjà nommée dans le fond
de ton coeur ? Oreste , c'est moi ! vois Iphigénie ! je vis
encore !
Toi !
Mon frère !
ORESTE .
1
IPHIGÉNIE.
ORESTE.
Va , retire-toi ! je te le conseille , ne touche pas à mes
cheveux. De même que de la robe nuptiale de Creuse , il
sort de moi un feu inextinguible. Laisse-moi ! tel qu'Hercule
, je veux , tout indigne que j'en suis , souffrir, renfermé
en moi-même , une mort pleine d'amertume.
IPHIGÉNIE .
Non, tu ne périras point..... une force insurmontable
m'entraîne vers mon frère .
ORESTE.
Est-ce isi le temple de Bacchus ? une sainte fureur s'empare-
t-elle de la prêtresse ?
IPHIGÉNIE.
O entends -moi ! la source éternelle qui , du sommet du
Parnasse , s'élance de rocher en rocher jusque dans la vallée
d'or , n'est pas plus pure que la joie qui s'écoule à
grands flots de mon coeur , et qui m'environne de toutes
parts comme une mer de félicité. Oreste ! Oreste ! mon
frère!
ORESTE.
Belle nymphe , je ne me fie à toi ni à tes flatteries .
Cette scène , que nous avons abrégée et dont nous supprimons
même la fin , se termine par le délire complet
d'Oreste . Iphigénie court appeler Pylade à son aide. Celuici
presse son ami de reprendre ses sens , parce qu'il n'y a
pas un instant à perdre s'ils veulent se sauver ; et il l'emmène.
1
P2
228 MERCURE DE FRANCE ,
ACTE IV . Iphigénie , dans un long monologue , informe
le spectateur qu'enfin Oreste est à bord d'un petit bâtiment
caché sous les rocs , et prêt à mettre à la voile. Elle se
lamente de ce qu'elle , qui n'a jamais menti , sera forcée de
répondre au roi Thoas par des mensonges. Arcas vient
demander le prompt sacrifice des deux étrangers : la prétresse
demande la permission d'aller d'abord purifier dans
les eaux de la mer la statue de la déesse , souillée par les
fureurs de l'un des captifs (4) . Arcas va prendre les ordres
de Thoas . Pylade accourt plein dejoie; il annonce qu'Oreste
est déjà dans le vaisseau , et que , quant à lui , il vient
chercher la statue de Diane , qu'il est assez fort pour porter
seul sur ses épaules bien exercées (5). Iphigénie tressaille :
Pylade lui reproche très-vivement son incertitude , et la
blâme sur-tout de ce qu'elle n'a pas su s'envelopper dans
son caractère de grande prêtresse , pour fixer à son gré
l'époque du sacrifice. Il sort , mais en déclarant qu'il va
revenir prendre la statue. Iphigénie , restée seule , gémit
de n'avoir pas le coeur d'un homme : elle se reproche
d'avance sa fuite et l'enlèvement de l'image sainte comme
une trahison envers Thoas , qui a été pour elle un second
père . Dans son chagrin , elle répète la chanson que chantèrent
les Parques lorsque Tantale fut précipité dans les
enfers , chanson que dans son enfance sa nourrice lui avait
apprise.
ACTE V. Thoas , qui n'a point reparu depuis le premier
acte , témoigne à Arcas de violens soupçons sur la conduite
de la prêtresse : il donne l'ordre de la faire venir en
sa présence , et de saisir les deux étrangers par-tout où on
les trouvera. Iphigénie paraît. Thoas la somme de déclarer
qui sont ces captifs auxquels elle prend un si tendre intérêt.
Elle réfléchit un instant , puis tout-à- coup elle confesse ,
sans nul détour , que l'un de ces Grecs est Oreste son
frère , que l'autre est Pylade son ami , et que tous deux
sont envoyés par Apollon pour enlever la statue de Diane.
Le roi fait éclater une violente surprise : " Ah ! donnez-
»moi la main en signe de paix ! lui dit la prêtresse . C'est
> beaucoup demander en peu de tems , répond Thoas . "
Oreste survient tout armé pour emmener sa soeur ; il ne
regarde pas même le roi qu'il ne connaît point . Iphigénie
(4) La prêtresse , dans Euripide , se sert du même prétexte pour
différer le sacrifice .
(5) Aufwohl geübten schultern .
1
SEPTEMBRE 1810 .
229
le lui nomme : “ Eh bien ! dit Oreste , veut-il nous laisser
>>partir tranquillement ? » Pylade et Arcas arrivent ensemble
l'épée à la main : les Grecs ont été découverts , leur
vaisseau est sur le point d'être attaqué . Thoas commande
aux siens de ne point bouger; Pylade va porter le même
ordre aux Grecs . Oreste , resté en présence du roi de
Tauride , lui demande de le faire combattre contre le plus
vaillant de ses guerriers . « Si je suis vaincu , dit-il , le ciel
> aura prononcé mon arrêt et celui de tous les étrangers
» qui aborderont sur ce rivage ; mais si je triomphe , que
»cette barbare coutume soit à jamais abolie . " Thoas loue
son courage , et s'offre lui-même pour le combattre . Iphigénie
se jette entre leurs épées ; mais le roi prétend abso-
Jument tirer vengeance du sacrilège qui voulait lui ravir la
statue de la déesse . « Ce ne sera point cette image qui nous
>>divisera , s'écrie Oreste ; l'oracle m'est expliqué maintenant
; c'est ma soeur , et non la sienne , qu'Apollon
> m'envoie chercher ici . Souffre donc , ô roi , qu'Iphigénie
» me suive à Argos . La princesse lui représente qu'il
n'aura pas souvent l'occasion de faire une action aussi belle :
"Eh bien ! partez , dit Thoas .- Non , réplique Iphigénie ,
>>ce n'est pas ainsi que nous voulons partir , puisque ce
» n'est qu'à regret que tu y consens . Tu m'es aussi cher
> que me le fut Agamemnon lui-même. Fais-moi donc
> entendre une parole consolante en nous séparant , et
> donne-moi ta main en gage de notre ancienne amitié . »
-Adieu ! dit Thoas . Ce mot finit la pièce , et la toile
tombe.
Telle est la marche et tels sont les traits saillans de
cette Iphigénie en Tauride , dont les partisans enthousiastes
de Goëthe ont voulu faire un de ses principaux titres
de gloire. Les personnes qui se croiront assez éclairées par
cet extrait pour asseoir leur jugement sur le mérite de
l'ouvrage , auront déjà fait , sans doute , les observations
suivantes :
Dans la longue scène d'Oreste et Pylade au second acte ,
l'auteur allemand ne leur a point mis dans la bouche un
seul mot qui rappelât ce combat d'amitié si célèbre dans
l'antiquité (6) , combat à peine indiqué , il faut en convenir,
(6) Ire jubet Pylades charum moriturus Orestem ;
Hicnegat ; inque vicem pugnat uterque mori .
Extitit hoc unum quod non convenerit illis :
Cætera pars concors et sine lite fuit.
OVID . de Pont. III.
230 MERCURE DE FRANCE ,
dans Euripide , mais si pathétique , si sublime dans Guymond
de la Touche .
La double reconnaissance d'Oreste et d'Iphigénie , telle
que le poëte grec l'a traitée (7) , paraîtrait peut-être un peu
trop brusque à des spectateurs modernes , mais elle nous
semble encore préférable à celle de l'auteur allemand . Il
estd'autant moins excusable de l'avoir ménagée avec si peu
d'art qu'il pouvait profiter du modèle que lui offrait encore ,
à cet égard , le poëte français.
Thoas est presqu'étranger à l'action dans la pièce allemande
, moins peut-être encore , il est vrai , que dans la
pièce grecque où il ne paraît qu'au cinquième acte. Guymond
de la Touche l'emporte également en ce point ; mais
il est juste aussi d'observer que seul il a jeté très-gratuitement
une teinte odieuse sur le beau caractère d'Iphigénie
, en la représentant comme réduite à égorger ellemême
les victimes humaines. Euripide et le poëte allemand
, d'après lui , font dire positivement à la prêtresse
que le sang des hommes n'a jamais souillé et ne souillera
jamais ses mains .
Les Allemands admirent extrêmement le style de leur
Iphigénik en Tauride , qui est , en effet , d'une pureté et
d'une élégance rares ; or , il faut convenir que le charme
des vers de l'auteur n'a pu entrer pour rien dans l'exposé
que nous venons de faire de son ouvrage . Quoi qu'il en soit,
nous pensons que nos lecteurs sont maintenant assez
éclairés à cet égard , pour croire que si Goëthe a fait
Iphigénie en Tauride , ce n'est pas une raison pour qu'il
n'ait pu faire les Affinités électives . L. S.
VARIÉTÉS .
CHRONIQUE DE PARIS .
LES fêtes champêtres (et sous ce nom , nous n'entendons
pas parlerde celles qui se donnent au milieu de Paris , dans
des jardins de 50 perches carrées ) se disputent les derniers
jours de la belle saison. Chaque village des environs de
(7) Iphigénie remet à Pylade , qui va partir, une lettre pour Oreste.
Pylade la donne sur-le-champ à son ami , en disant: Recevez, Oreste,
la lettre de votre soeur.
SEPTEMBRE 1810.1 231
Paris jouit du privilége d'attirer périodiquement toutes les
classes des habitans de la capitale . Quelques-unes de ces
fêtes patronales , et principalement celles de Saint-Maur ,
de Vincennes , de Meudon , de Choisi , se distinguent par
une réunion plus nombreuse ; mais il en est une sur-tout ,
qui l'emporte sur toutes les autres par son éclat et sa durée,
c'est la fête de St-Cloud. La raison de cette prédilection des
Parisiens , se trouve naturellement dans l'espoir qu'ils ont
dejouir, en ce lieu , de la vue de LL. MM. II . qui daignent
ordinairement se montrer dans cette réunion de famille . La
foire de Saint-Cloud dure un mois entier , et la multitude
qui s'y porte pendant les quatre dimanches consacrés à
cette joyeuse solennité , est elle-même le plus agréable des
spectacles . Rien de plus riant et de plus varié que le tableau
du départ et du retour. Des centaines de charettes couvertes
s'acheminent sur le pavé de la grande route , chargées jusque
sur le brancard , de trois ou quatre générations d'une même
famillede bons artisans qui s'en vont gaiement passer leur
journée dans les allées du parc . Sur les deux côtés du chemin,
trottent, au milieu d'un nuage épais de poussière , les
petites voitures appelées coucous , dont les conducteurs
trouvent le moyen , avec un seul cheval ( et quel cheval
encore !) de transporter , en une heure de tems , à deux
lieues de distance , huit personnes , en comptant les lapins
etles singes , c'est-à-dire , ceux qui vont sur le siége et derrière
la voiture. Ces carrossées ce composent ordinairement
d'employés subalternes , de commis-marchands , de
clercs de procureurs et de jolies grisettes qui se distribuent
dans toutes les guinguettes de Saint-Cloud , et reviennent
à pied le soir , au son mélodieux des mirlitons. Entre les
carioles et les charrettes , circulent avec la rapidité de l'éclair,
les légers bockeys , les brillantes calèches , les jolis char-àbancs
, où se cachent sous leur ombrelle les élégantes dont
le dîner s'apprête chez le fameux Griel. Distingués sur la
route, tous les rangs , tous les états sont gaiement confondus
dans le cours de la fête ; on yjouit pêle-mêle de cette
foule de jeux, de spectacles que l'on rencontre à chaque
pas , et au milieu desquels s'écoule la plus grande partie
de la nuit.
-Les tableaux exposés au Louvre continuent à attirer
la foule , et soit instinct naturel , soit opinion communiquée
, les ouvrages d'une supériorité reconnue par les
amateurs , jouissent du privilége de fixer , de préférence ,
les regards de la multitude, Dece nombre, et en première
232 MERCURE DE FRANCE ,
ligne , sont les pestiférés de Jaffa , de M. Gros : ce tableau
remarquable à tant d'égards a commencé la réputation de
cet artiste , et suffirait pour justifier la célébrité qu'il s'est
acquise . La composition en, est originale et hardie ; des
scènes épisodiques pleines d'intérêt et de vérité , attirent
tour-à-tour l'attention , sans la détourner entiérement de
l'action principale , l'une des plus belles sans doute que
l'héroïsme ait jamais offertes au génie de la peinture . Tout
le monde sait que le sujet principal de ce tableau est
l'Empereur dans un hôpital de pestiférés , touchant un
bubon pestilentiel pour encourager les malades en leur
prouvant que le mal n'était point contagieux . Le ton rougeâtre
et vaporeux du ciel ne vous transporte pas seulement
sous le brûlant climat de l'Afrique , vous craignez
de respirer au milieu d'une atmosphère qui semble imprégnée
de miasmes putrides . Nous ne parlerons pas de la
couleur générale , on sait combien est riche et brillante la
palette de M. Gros , auquel il ne manque peut-être pour
remporter aujourd'hui le prix de son art , qu'une plus
grande correction de dessin et une plus grande connaissance
des effets et des lois de la perspective .
L'art avec lequel les costumes français sont employés
dans ce tableau , ne se fait pas remarquer dans celui qui
se trouve en face , le passage du Mont Saint-Bernard, par
M. Thevenin. Ce tableau , remarquable par un grand
mouvement dans la composition , par une couleur sage ,
par un grand soin dans les accessoires et dans les détails ,
pèche par un asservissement beaucoup trop scrupuleux
à la vérité du costume : tout est exact , mais rien n'est
pittoresque ; et Vander- Meulen , sur les traces duquel
M. Thevenin paraît marcher , n'ajuste pas ses soldats
comme pourrait le faire un major d'infanterie...
Le sujet du tableau de M. Vernet , ( l'Empereur donnant
des ordres à ses maréchaux ) est vague , et le motif
principal n'en est pas suffisamment arrêté , mais ce défaut
est racheté par des beautés du premier ordre . Les attitudes
sont nobles et variées , les portraits d'une ressemblance
parfaite , sans la moindre recherche , et l'effet général on
ne peut plus satisfaisant. Les dimensions des figures et le
genre même auquel appartient ce tableau , ajoutent au
mérite de son exécution de la part d'un artiste dont les
études et les travaux avaient eu jusque-là une direction
toute différente .
L'arsenal d'Inspruck , par M. Meynier , nous a paru
SEPTEMBRE 1810 . 233
digne de la mention honorable qu'il a obtenu; le sujet si
noble et si pathétique est traité avec un véritable talent ;
l'action est simple , bien indiquée , et tous les personnages
concourent à l'effel . Le dessin est correct et la couleur
agréable ; les têtes sont étudiées , mais au premier coupd'oeil
on serait tenté de croire qu'un seul modèle a servi
pour toutes , tant les figures ont un air de famille : quelques
expressions outrées , quelques pauses théâtrales dé
parent encore cette belle composition.
- On se propose de recueillir en un volume et d'imprimer
avec beaucoup de luxe les nombreuses pièces de
vers composées à l'occasion du mariage de S. M. l'Empereur
: il en est quelques-unes qui, ne pouvant se passer
de la représentation théâtrale , n'ont pu être prêtes pour
l'époque brillante qu'elles étaient destinées à célébrer , et
de ce nombre est un intermède , intitulée : Europe , fille
d'Agenor, par l'auteur des Bayadères .
-
Il ne fallait rien moins pour consoler l'Allemagne de
la perte du bienheureux Kotzebue , décidément retiré du
monde , que l'apparition d'un autre phénomène littéraire ,
signalé dans la personne du jeune Witte, lequel, avant l'âge
de dix ans , entend , parle , écrit toutes les langues mortes
et vivantes , et trouve presqu'autant de plaisir à réciter
Homère qu'à enlever un cerf-volant .
-On répare en ce moment le portail de l'église de
Saint-Etienne-du-Mont , dont la première pierre fut posée
par Marguerite de Valois , première femme de Henri IV.
Cette église où se trouvent plusieurs morceaux de Jean
Goujon et de Germain Pilon , ces restaurateurs de la sculpture
dans le seizième siècle , regrette les restes de Blaise
Pascal et d'Eustache Lesueur, dont on l'a déshéritée. Nous
avons déjà témoigné le désir de voir quelques-uns de nos
savans s'occuper de rechercher les lieux où reposent les
cendres de nos grands hommes. Cette partie de notre histoire,
un peu trop négligée peut-être , fournirait des rapprochemens
curieux , et donnerait quelquefois lieu à de
singulières réflexions .On ne reconnaîtrait pas sans quelque
émotion dans le marché Saint-Joseph , sous l'établi d'une
marchande de marée , ce petit coin de terre , obtenu par
prière, où fut enseveli sans monument et sans honneur
l'un des plus grands hommes dont s'honore la France .
-Aujourd'hui que les artisans se nomment des artistes,
que des cordonniers font des pièces de théâtre et que des
tailleurs soupirent des élégies , on ne sera pas surpris d'ap
234 MERCURE DE FRANCE ,
prendre que M. Michalon vient de quitter le fer à toupet
pour le ciseau de Praxitèle , et de transformer en bosses
toutes ses têtes à perruques .
- On assure que deux libraires de la capitale s'occupent
d'une nouvelle édition du Dictionnaire de l'Académie , en
attendant celle que l'Académie prépare elle-même depuis
vingt ans , et qui ne peut tarder à paraître puisqu'on en
est déjà à la lettre D. S'il était vrai , comme on l'annonce ,
qu'un académicien coopérât à ce travail, il serait à craindre
que l'on ne vît se renouveler la querelle de Furetière . On
dit encore qu'un des principaux collaborateurs de ce Nouveau
Dictionnaire français , est un de nos plus savans hellénistes
.
,
-Le concours des élèves du Conservatoire pour le prix
de déclamation a eu lieu jeudi dernier. Plusieurs talens se
sont fait remarquer dans ces exercices et promettent à la
scène des sujets distingués en plus d'un genre. La palme
tragique a été remportée par Mile Boisseroise qui se destine
àl'emploi des reines : cette jeune personne nous a paru
avoir plus d'étude que de naturel, plus de force qué de chaleur
, et plus de mémoire que d'intelligence . M. Dumilatre
nommé après Mlle Boisseroise , a fait preuve , du moins à
notre avis, d'un talent plus vrai, plus arrêté, plus susceptible
de paraître dès aujourd'hui sur la scène . Mlle Dumerson
déjà connue par ses brillans débuts , aux Français , dans
l'emploi des soubrettes , a remporté tout d'une voix le premier
prix de comédie : on ne peut que féliciter la comédie
française de l'acquisition d'un sujet qui ne tardera pas à
être mis au rang des Bellecour et des Joly. Mlle Minette a
obtenu un second prix dans le même emploi; nous lui
reprocherons cependant dejouer les Lisettes en Colombine ;
il est vrai qu'au Vaudeville elle joue les Colombines en
Lisette pour faire plaisir aux journalistes qui lui ont persuadé
qu'elle devait débuter aux Français . Nous serons plus
francs , et nous l'inviterons à ne point quitter un théâtre ou
elle a été élevée , et à profiter des exemples qui se sont passés
sous ses yeux .
- Mlle Bourgoin va reparaître incessamment aux Français
, dans les rôles de grandes coquettes dont s'est emparée
Mile Levert ; voilà vos successeurs , Contat ! etc ... Clozel ,
dans les premiers rôles , et Firmin dans les jeunes premiers
vont aussi être admis aux débuts .
Julien, qui a quitté l'Opéra- Comique , entre à l'Odéon,
5
SEPTEMBRE 1810. 235
où il jouera l'emploi des petits maîtres dans lequel il s'était
fait, sur un autre théâtre , une réputation bien méritée.
Le Vaudeville , obligé de fermer sa Manufacture d'Indienne,
que tout son crédit ne saurait soutenir , prépare
une nouveauté très -originale , à en juger par le titre , les
Deux Lions . On assure qu'un de nos meilleurs auteurs comiques
n'a pas dédaigné d'entrer pour un quart dans cette
folie.
Le Théâtre des Variétés qu'enrichisssent ses Baladines ,
ne nous montre de nouveautés que dans le lointain. On
parle cependant d'une Cendrillon pour Brunet.
L'administration du théâtre des Jeux Gymniques annonce
toujours l'Homme du Destin ; cette pièce qui sera
montée , dit-on , de la manière la plus brillante , offrira dix
décorations neuves .
Le théâtre des Fabulistes jouit en ce momentd'une sorte
de vogue. Nous souhaitons qu'il la conserve aussilong-tems
que le bon homme qui lui fournit ses pièces .
MODES. Un cachemire n'est cher que le jour qu'on
l'achète ; c'est une vérité reconnue de toutes les femmes.
Ne peut-il plus servir en schall , on en fait une robe , puis
un canezou, puis un gilet pour monsieur , puis des brodequins
pour madame , puis des ceintures , puis enfin des
cordons de montre pour tous les habitués de la maison.
Une femme élégante ne s'habille , pour le moment, que
chez sa lingère : une capote de mousseline , une robe de
perkale , un fichu guimpe en tricot de Berlin , rien de plus
pour la toilette de madame. Son équipage est une calèche
très-enfoncée , couleur serein ; sa promenade , la vallée de
Montmorenci , et son spectacle l'opéra Buffa .
Un chapeau à la magicienne , une chemise en oreille de
lièvre , une cravatte à l'artiste , un pantalon à l'américaine ,
ungilet à la matelotte , et un habit on ne sait trop comment
; tel est , depuis quelques jours , la mise des jeunes
gens qui se plaignent avec raison que la mode manque de
régulateurs . Y.
:
SPECTACLES. Académie impériale de Musique .-Les
Bayadères .
Transplantées du climat voluptueux de l'Inde sur ce
théâtre magique où se succèdent avec un si brillant prestige
, et les grandes scènes de l'histoire , et les ingénieuses
fables de lamythologie , où tous les arts se réunissent pour
236 MERCURE DE FRANCE ,
reproduire l'image fidèle de tous les peuples et de toutes
les contrées , les Bayaderes étaient sûres de l'accueil qui
leur a été fait ; elles rentraient en quelque sorte dans leur
patrie , et se trouvaient , en arrivant , naturalisées .
Onnepouvait imaginerun plus heureux sujet pour l'Opéra .
M. de Jouy avait bien assez de goût pour le choisir , mais il
est remarquable que c'est lui qui devait être choisi pour le
traiter ; en effet , il a visité les contrées où il place la
scène ; les tableaux qu'il a dessinés , il les a vus ; les
moeurs qu'il a décrites , il les a étudiées ; les enchanteresses
qu'il nous présente , ont pu le séduire lui -même : en écrivant
, il peut être sous le charme des souvenirs ; sa mémoire
est une partie de son talent , et le poëte est animé , secondé,
éclairé par le voyageur. Aussi ce qu'on remarque d'abord
dans les Bayadères , c'est la fidélité locale : Solvyns n'a pas
mieux vu , et n'est pas plus exact .
1
L'action est simple , claire et naturelle : un Nabab endormi
dans le sein des voluptés , est tout-à-coup réveillé
par les cris d'un vainqueur furieux , déjà maître de sa
capitale ; la mollesse le perdit , elle va perdre son rival.
Les Bayadères ont d'autres armes que les faibles soldats
duNabab ; c'est de la coupe du plaisir qu'elles vont enivrer
les Marattes ; ces guerriers redoutables succombent avec
plaisir dans cette guerre nouvelle; ils reçoivent les chaînes
qu'ils allaient donner : une Bayadère fidèle , amante généreuse
, a tout conduit; elle sauve son prince et son amant,
etpour prix de son amour , plus encore que de son bienfait
, elle s'assied avec lui sur le trône .
Les Bayadères avaient de nombreux garans du succès
qui les a couronnées : c'étaient le talent déjà éprouvé de
M. de Jouy , dans un art plus difficile qu'on ne le croit
vulgairement, mais qui l'est assez pour qu'un petit nombre
de noms y ait acquis de la gloire , et pour qu'on lui ait
décerné une des palmes décennales ; l'élégance et la correctiondu
style du compositeur, M. Catel , la science éclairée
par le goût chez ce professeur auquel les théories musicales
doivent de profonds traités , et la scène lyrique
Sémiramis ; la nouveauté , la variété des tableaux que devaient
animer l'imagination inépuisable et le crayon gracieux
de M. Gardel; enfin , ce jeu passionné , cette voix
dramatique , cet accent pénétrant et pathétique d'une actrice
qui nous reproduirait toute Mme Saint-Huberti , si
Mme Saint-Huberti avait chanté comme elle .
Je ne dissimulerai pas que beaucoup de personnes ,
SEPTEMBRE 1810. 237
sur le titre , attendaient un autre plan ; elles espéraient un
ouvrage demi-sérieux , genre trop négligé sur notre grand
théâtre lyrique , où l'on semble toujours craindre de déroger
à la majesté de la tragédie; dans ce système que j'expose ,
sans dire que je le partage , le bruit des armes n'aurait pas
troublé la paix du sérail , une intrigue piquante y eût été
l'objet de l'amusement du maître , et parmi les Bayadères ,
le motif d'une rivalité , où elles auraient fait assaut de leurs
talens divers ; mais l'auteur a tenu à des idées dramatiques
d'un ordre plus élevé , et au risque d'offrir au troisième
acte , avec une seconde action , un dénouement trop prévu ,
il a combiné son sujet de manière à obtenir des effets
vigoureux et des scènes voluptueuses , c'est-à-dire , des
contrastes frappans et agréables . Il a peut-être craint , avec
raison pour le spectateur , les langueurs du sérail , et l'ennui
qui trop souvent préside à ses fêtes ; il a mieux aimé
tenir toujours le public en haleine , par une succession
rapide d'événemens dont chacun est un tableau.
Celui du second acte ne peut se décrire ; c'est à l'imagination
qu'il faut s'adresser pour se figurer cent beautés captives
, épuisant tous leurs moyens de séduction et faisant
tomber leurs maîtres à leurs pieds : ajoutez sur-tout à
cette scène d'ivresse et presque de délire , l'intérêt qui
naît en même tems du péril qui croît , de l'événement
qui se prépare , du réveil qui va suivre ce songe voluptueux,
de cette conjuration qui s'ourdit au milieu des combats
amoureux , et dont l'éclat va interrompre le cri du plaisir ,
et vous reconnaîtrez que le second acte est un des chefsd'oeuvre
du genre. Les autres l'amènent et lui succèdent
bien ; mais il est hors ligne dans l'ouvrage , ainsi qu'il l'est
comparativement à beaucoup d'autres ; il en assurera constamment
le succès .
Le musicien a donné une preuve rare de talent en s'attachant
à rendre par-tout l'intention du poëte , et à revêtir
l'ensemble de sa composition de cette couleur locale , dont
le charme et l'effet se sentent mieux qu'ils ne peuvent
s'exprimer; le ton varie bien avec les personnages ; le rôle
de la Bayadère est écrit avec une passion et une énergie
entraînantes ; le voluptueuxNabab n'exhale que des soupirs ,
le farouche Marate ne profère que des cris de guerre et des
accens de fureur. Les hommes de l'art regardent la partition
des Bayadères comme un ouvrage d'une correction
parfaite , le public y reconnaît de l'élégance , de la grâce
et une expression juste , en y désirant quelquefois plus
238 MERCURE DE FRANCE ,
d'imagination et d'originalité. Les choeurs décèlent un harmoniste
habile , les marches et les mouvemens de scène
ont des motifs heureux , et les airs du ballet sont dansans :
singulier éloge , dira-t-on ; oui , singulier , car il est assez
rare qu'on le mérite .
Quant aux décorations , et à tout ce qui est accessoire
l'Opéra a déployé toute sa magnificence ; les décorations
sont d'une variété égale à leurs richesses , et les costumes
d'un éclat qui ne le cède qu'à leur fidélité.
Voilà bien des titres à un succès aussi durable qu'il est
brillant; mais les Bayadères en ont encore un autre fort
nécessaire à l'Opéra . Elles sont un cadre toujours prêt
pour épuiser , s'il était possible , l'imagination du chorégraphe
, et pour défier le nombre et la variété de talens des
Bayadères de l'Opéra . Parmi elles , des noms fameux sont
encore restés étrangers au succès de l'ouvrage ; on peut
dire , les Bayadères ont paru à l'Opéra , et les Gardel, les
Clotilde, les Saulnier n'y étaient pas ! Elles y seront un
jour sans doute , près des Chevigny , des Bigotini , des
Millière, conduisant cet essaim de jeunes et légères beautés
au milieu desquelles Terpsicore elle-même a fondé sa
séduisante école .
Sémiramis vient d'être donnée par ordre . Proposé pour
une mention honorable par le jury des prix décennaux , ce
bel opéra a reçu de nouveaux témoignages de toute l'estime
qui lui est due : il a commencé la réputation de
M. Catel; c'était s'annoncer en effet d'une manière trèsbrillante.
Le premier acte paraît pouvoir être compté parmi
les meilleurs qui existent; les autres ont des beautés réelles ,
mais l'éclat du premier est trop vif pour qu'ils puissent le
soutenir. L'auteur du poëme , d'ailleurs , en arrangeant
la tragédie de Voltaire pour la scène lyrique , a moins pris
la partie pathétique du sujet , que la partie théâtrale ; il eût
pu mieux servir le génie du compositeur. Quel que soit
l'avenir le sort de cette production, il en restera toujours
quelques morceaux comme classiques .
L'entrée d'Arsace , le choeur qui l'accompagne , le pas
des Scythes admirable après celui de Gluck même , l'air
d'Azéma àAssur , un duo du troisième acte sont des morceaux
du premier rang. Peut- être dans quelques parties de
celte composition y a-t-il surabondance et exagération de
moyens ; peut-être l'orchestre , déjà si colossal , y est-il
trop constamment en action : un tel système ne saurait
}
SEPTEMBRE 1810. 239
être trop souvent l'objet d'une critique officieuse : les chanteurs
de l'Opéra crient d'une manière horrible , mais ne
les force-t-on pas à crier ? Nourrit , Mm Branchu et
Mll Maillard font dans Sémiramis une épreuve souvent
cruelle de l'étendue de leurs moyens . Mme Branchu surtout
paraît avoir besoin de ménagemens ; un zèle louable
l'emporte peut-être au-delà des bornes; il faut l'y retenir
pour l'intérêt d'une scène à laquelle elle est si nécessaire ,
etd'un art dont elle peut si bien seconder les progrès .
Théâtre de l'Opéra- Comique . Le Crescendo ne remplit
pas précisément son titre; le succès ne va pas en croissant;
mais après la chute complète de la première représentation
, c'est beaucoup que d'en avoir obtenu quelques
autres . M. Cherubini doit cette faveur à son nom , à ce
nom qui promet toujours une composition originale , ingénieuse
, piquante et correcte à-la-fois , et qui tient constamment
parole. Nous renverrons pour le sujet du Crescendo
à ceux qui désertaient la salle, quand leMatrimonio
per susurro réussissait à faire tomber la musique de Cimarosa
: quant à celle du Crescendo , on ne peut que regretter
qu'elle soit adaptée à une telle rapsodie , d'autant
plus que ce qu'elle offre de plus saillant est trop inhérent
au sujet pour en être facilement détaché . On ne peut en
effet entendre qu'à la scène l'excellent duo où un valet
décrivant une bataille , est forcé de parler bas , et ne hausse
la voix que par distraction et par habitude. Ce morceau
était piquant , il était facile d'y réussir; mais M. Cherubini
ya réussi en maître ; dans le reste de l'ouvrage on ne fait
que le reconnaître , et l'on désire ou que le théâtre consente
à remettre ses chefs-d'oeuvre , ou qu'il ne prodigue
pas ainsi , même les fruits les moins précieux d'un talent
tel que le sien .
Montano et Stéphanie , joué par ordre , et précédé
d'Aline , reine de Golccoonnddee , a mis récemment dans une
heureuse évidence le talent si distingué de M. Berton . Il
est difficile de mieux saisir la couleur de deux sujets si
différens : Aline a des morceaux charmans marqués au
coin de l'originalité et de la grâce , mais ils y sont en petit
nombre ; dans Montano un homme nourri à une grande
école musicale se fait remarquer par l'ensemble de sa composition,
par une distribution très-dramatique de ses morceaux,
par la chaleur et l'énergie du style. Le bel air de
Stéphanie semble un hommage à Sacchini rendu par son
240 MERCURE DE FRANCE ,
habile élève ; les morceaux finals du premier et du second
acte sont d'un effet théâtral auquel on ne peut résister.
La pantomime d'un acteur comme Gavaudan y ajoute sans
doute, mais la part du musicien, dans cet effet , est encore
bien honorable. On ne saurait trop regretter qu'un tel ouvrage
ne soit pas lié par un récitatif, et ne fasse pas partie
du domaine de l'Opéra ; car c'est par un étrange abus de
mots qu'on l'intitule opéra-comique. On nous promet
bientôt du même musicien un ouvrage rempli de gaieté ,
en communauté avec un auteur dont le nom promet au
moins cette précieuse qualité .
Théâtre de l'Opéra- Buffa. La réunion vraiment extraordinaire
de trois femmes , douées d'autant de talens , et de
talens aussi différens que Mmes Barelli , Festa et Correa ,
a singulièrement servi parmi nous l'établissement de l'opéra
italien. En entendant chauter ensemble deux de ces sujets
justernent célèbres , dans les Finte rivali , on ne se rappelle
pas avoir eu l'idée d'un accord de voix si brillant et si
parfait. Il paraît que cet hiver nous n'aurons pas seulement
l'opéra bouffon italien , mais que sous la direction de
M. Spontini , nous aurons aussi un opéra sérieux. Il est
difficile de présager quel sera le succès parmi nous d'une
telle innovation ; mais il est évident que ce succès ne sera
certain que si de très-habiles sujets exécutent de véritables
chefs -d'oeuvre : c'est dans ce genre sur-tout que la médiocrité
serait insupportable. Toutefois c'est un essai qui peut
être heureux , et qui aura sans doute un résultat utile .
L'opéra bouffon a exercé sur nos compositeurs , sur nos
chanteurs , sur nos orchestres comiques une influence trèsremarquable
. L'opéra Seria italien viendrait-il nous prouver
qu'on peut déclamer juste et chanter bien , exprimer sans
exagération , et trouver sans cris et sans efforts des accens
pathétiques ? Que d'obligations nous aurions alors à l'Opéra
Seria!
Théâtre de l'Impératrice .-Roufignac , ou le Donneur
de Conseils , comédie en un acte et en vers , de M. Maurin.
C'est une chose convenue , peut-être sans trop de raison,
que les gascons jouent sur nos théâtres le rôle de parasites :
mais plus adroits et plus délicats que ceux de l'ancienne
Grèce et de Rome , ce n'est que rarement qu'ils emploient
la flatterie pour obtenir un dîner. Des contes amusans ,
d'ingénieux mensonges , un peu de fanfaronade , des inven
tions
SEPTEMBRE 1810 . 241
tions plaisantes , telssontleurs moyens , que l'accent du pays
assaisonne plutôt que d'y nuire ; aussi les rôles de ce genre
ont ils été employés plus d'une fois par nos faiseurs de
comédie , et le plus souvent avec succès . Nous nous
contenterons de citer pour exemple le Cousin de tout le
Monde , de M. Picard, pièce que lui a fournie une anecdote
du Tableau de Paris , et dont le rôle du cousin gascon qui
donne à tout le monde des avis ou des conseils, fait le prin cipal mérite. Roufignac gascon , donneur de conseils n'esty, A
SEINE
ODE
ce
10
prodose
donc pas une invention très-nouvelle;; et l'intrigue
personnage figure n'offre pas non plus beaucoup d'inven
tion. Roufignac ayant besoin d'un dîner apprend que
M. Dumont, riche banquier , doit marier sa fille Emilie
avec une dot de cent mille francs , et aussitôt il se présente
chez lui pour lui proposer une affaire où il gagnera la moitié
de cette somme. Dumont que cet appât séduitInvite lo
gascon à dîner , et en sortant de table Roufignac lui
d'épouser lui-même Emilie avec cinquante mille francs au
lieu de cent. Cette ruse est fort innocente , mais celle qui
suit et qui fait le dénouement de la pièce, l'estunpeu moins .
Ce n'est point à Charles , amant d'Emilie , que Dumont
veut la marier; c'est à un jeune fou , nommé Floridor. Le
sage banquier est même assez imprudent pour lui remettre
d'avance une somme considérable , et alors Roufignae qui
protége Charles s'empare du jeune étourdi; il le conduit
dans une maison de jeu et ne l'en laisse sortir que les mains
vides . A cette nouvelle , Dumont retire la parole qu'il lui
avait donnée et unit sa fille au protégé de Roufignac.
Quelque louable qu'en soit le but , on trouvera sans doute
que la gasconade était un peu forte .
Cette pièce a eu , dit-on , beaucoup de succès en province.
Elle en aeufort peu à l'Odéon . Des marques d'improbation
assez vives en ont troublé la représentation , et l'on a eu
quelque peine à faire nommer l'auteur.
Théâtre des Variétés . - Le Mariage pardemandes et
par réponses , vaudeville épisodique de M. Georges Duval .
Encore une pièce nouvelle dont le sujet et l'intrigue
n'offrent presque rien de nouveau. Nos petits théâtres avaient
déjà donné un Mariage par les Petites affiches , et c'est un
moyen très-usé à celui-ci que les travertissemens . Voici
comment le nouvel auteur les meten usage . Isidore , jeune
commis voyageur d'une maison de Senlis , est amoureux de
Laurette, fort jolie personne , dont l'oncle tient, àParis ,
Q
-
242 MERCURE DE FRANCE,
un bureau généralde mariages . Cet oncle malheureusement
vent lui-même l'épouser , et Isidore n'osant pas s'introduire
ouvertement chez lui , se sert du prétexte de son entreprise
pour s'y présenter sous divers déguisemens . Il paraît ainsi
successivement en peintre , en comédien , en auteur , mais
il est toujours reconnu par le maudit oncle . Enfin un travestissement
plus adroit lui réussit. Il prend le nom , l'habit
et la figure d'un vieillard qui a déjà donné vingt-cinq
louis à l'entrepreneur pour qu'il lui procure une femme ,
et se montre fort en coollèèrree de n'avoir pas encore celle qu'il
Ini faut : l'oncle craignant de perdre une aussi bonne pratique
, et n'ayant pas pour le moment de jeune femme à
marier sous la main , engage sa nièce à en jouer le rôle . Il
s'imagine queLaurette refusera lamainduvviieeiillllard , mais
Laurette a été prévenue; elle accepte sans la moindre difficulté;
tous les intéressés signent au contrat , etun mariage
très-sérieux et très-réel est le fruit de cette indiscrette fourberie
. On voit qu'il n'y a pas plus de vraisemblance que
d'originalité dans cette intrigue. Quelques détails heureux ,
quelques jolis couplets , et sur-tout la manière modeste
dontla pièce avait été annoncée, lui ont cependant procure
unmodeste succès .
2
SOCIÉTÉS SAVANTES . - Programme de la Société des Sciences ,
Belles -Lettres et Arts de Bordeaux . - Séance publique du 8 septembre
1810.
I. La Société avait remis au concours , pour la quatrième fois , la
question suivante : Quel est le moyen le plus simple de saisir et de
soulever les corps submergés à une profondeur déterminée , quelle que
soit leur pesanteur , dans un endroit où leflux et le reflux sefons
sentirP
Aucun des mémoires qui lui sont parvenus cette année ne lui ayant
parudigne d'être couronné , elle a arrêté que la question serait retiré
du concours .
II. Pour sujet d'un second prix , qui devait être décerné dans la
séance de ce jour , la Société avait demandé : Quels seraient les
moyens de tirer des pins des landes de la ci-devant province deGuienne
un goudron aussiparfait en qualité que peuvent l'être ceux du Nord, et
particulièrement ceux que l'onfabrique en Suède ?
N'ayant rien reçu sur cette question , elle a arrêté qu'elle serait
aussi retirée du concours
JU. Pour sujet d'un troisième prix , la Société avait demandé :
SEPTEMBRE 1810.
243
Quels seraient les moyens de rétablir et perfectionner l'éducation des
abeilles dans les landes situées entre l'Adour et la Garonne ?
Aucun des mémoires qui ont concouru ne Ini ayant paru mériter le
prix , elle a arrêté ro que la question serait retirée ; 2º qu'il serait
fait une mention honorable du mémoire coté A, no I , ayant pour
devise : Contra tantiforti io debole saro . METASTASE ;
3º. Que si , dici à l'année prochaine , il lui était adressé quelque
travail intéressant sur ce sujet , elle accorderait à son auteur une médaille
d'encouragement . 4
IV. Enfin , pour sujet d'un prix d'éloquence , la Société avait
demandé: Quels sont les moyens defaire concourir les théâtres à la
perfection du goût et à l'amélioration des moeurs ? Aucun des discours
qui lui ont été adressés ne lui a paru mériter d'être couronné ; mais
elle a distingué celui qui a pour épigraphe : Panem et circenses . L'auteur
parait bien posséder son sujet , mais on peut lui reprocher d'avoir
trop négligé son style , qui tantôt s'élève jusqu'à la hauteurde la belle
éloquence , et tantôt descend au-dessous de la simple dissertation.
En conséquence , la Société a arrêté que le concours serait prorogé
d'une année ..
Les auteurs qui voudront concourir , devront faire parvenir leurs
mémoires à laSociété avant le 1er juillet 1811 ; ce termeestde rigueur.
V. La Société n'a rien reçu cette année qui lui ait paru mériter la
médaille d'encouragement pour l'agriculture. Ellea décerné celle pour
la littérature à un recueil d'apologues , ayantpour devise : L'apologus
est un don qui vient des immortels . LAFONT. L'auteur est M. Caillau,
médecin , à Bordeaux.
VI . La Société , désirant encourager le zèle de ses correspondans , a
annoncé , dans un de ses precédens programmes , qu'elle décernera
chaque année une médaille à celui qui lui aura fait l'envoi du travail
leplus important. A la tête des ouvrages que ses correspondans lui
ont faitparvenir cette année , on doit placer celui de M. Parmentier ,
sur la fabrication du sirop de raisin ; la Société a pensé qu'elle ne
pouvait rien ajouter aux distinctions honorables par lesquelles le
Gouvernement a récompensé le zèle et les talens de M. Parmentier.
Parmi les autres ouvrages , la Société en a distingué trois :
1º. La traduction de Saluste , par M. Mollevaut , proviseur du
lycée de Nanci ;
26. Le recueil des monumens anciens et modernes , gravés par
M. Lacour fils ;
30. Des observations et expériences sur l'épizootie , par M. Frédé
riç DaOlmi , professeur de physique au collège de Sorèze .
Qa
/
214 MERCURE DE FRANCE ,
La Société a arrêté qu'il serait décerné , dans la séance de ce jour ,
une médaille d'or à M. Mollevaut , et une à M. Lacour fils , et qu'il
serait fait une mention honorable de l'ouvrage de M. Da Olmi.
VII . Le défrichement et la culture de nos landes ont été souvent
l'objet des sollicitudes de la Société; c'est dans les vues d'atteindre ce
double but , qu'elle propose aujourd'hui les deux questions suivantes :
Quelle serait la meilleure charrue qui , suppléant à la houe ou à la
bêche , pourrait être employée à moins defrais au défrichement des
landes? Le prix consistant en une médaille d'or de la valeur de
300 fr. , sera décerné dans la séance publique du mois d'août 1812.
Les mémoires , dessins ou modèles des charrues , doivent être parvenus
à la Société avant le rer juillet de la même année ; ce terme
estderigueur.
- Pour sujet d'un second prix , la Société demande : Si les landes ,
situées entre l'Adour et la Garonne , sont susceptibles d'être conserties ,
en tout ou en partie , en prairies artificielles ? Le prix consistant en
une médaille d'or de 300 fr. , sera décerné dans la séancepublique du
mois d'août 1813 .
Les mémoires doivent être parvenus à la Société avant le rer juillet
de la même année ; ce terme est de rigueur.
VIII. La vigne était autrefois une source de richesses si grande pour
Le département de la Gironde , que les cultivateurs ont négligé les
autres produits territoriaux , pour s'occuper exclusivement de la culture
de cet arbuste précieux. Mais depuis que la guerre a interrompu
nos relations commerciales , les produits des vignobles ont été , pour
ainsi dire , nuls , et l'agriculteur industrieux a dû chercher de nouvelles
ressources dans d'autres branches de culture. Ce n'est en effet
que depuis cette époque que la funeste habitude des jachères a été
abandonnée , que les prairies artificielles ont été introduites dans presque
tous les cantons; que l'on a cultivé la pomme-de-terre pour la
nourriture des hommes et des animaux; que les plantations d'acacia
se sontmultipliées ; et qu'enfin l'on a songé à améliorer nos races de
bêtes à l'aine , par leur croisement avec celles d'Espagne , dites Mérinos.
C'est ainsi qu'une nation industrieuse et agricole profite de ses
malheurs pour se créer de nouvelles ressources . Mais que d'obstacles
ont à vaincre les hommes qui veulent s'écarter des sentiers de la routine!
qu'il faut de courage pour surmonter les difficultés sans cesse
renaissantes qui les entravent à chaque pas ! Convaincue de ces vérités
importantes , la Société s'est fait un devoir , non-seulement de seconder
leurs effors , mais encore de les aider de ses conseils et de récompenser
leurs travaux. Dispensatrice de la munificence du conseil géné
SEPTEMBRE 1810. 245
ral du département et de la ville de Bordeaux , chaque année elle consacre
plusieurs prix à encourager l'industrie agricole , et alors même
qu'elle n'a pas de succès completà couronner , elle saisit avec empressement
toutes les occasions qu'elle trouve de récompenser de louables
efforts. Mais la Société a sur-tout pris à tâche de leur indiquer les
nouvelles branches d'industrie agricole quipeuvent augmenter les produits
de leurs terres : c'est dans ces vues qu'elle appelle aujourd'hui
leur attention sur la culture de quelques plantes quipeuvent atteindre
cebut , telles que le colza , le navetde Suède et la soude. La première
de ces plantes , si généralement répandue dans le nord de la France ,
et sur-tout en Flandre , où elle est une source de richesses , est à peine
connue des agriculteurs de ce département ; et, si l'on en excepte quelques
cantons de l'arrondissement de la Réole , on n'en voit pas un pied
dans tout le reste du pays. Cependant quede ressources elle offre ! Sa
culture , peu dispendieuse , la met à la portée de toutes les classes de
cultivateurs ; sa récolte ne gêne pour aucun des autres travaux agricoles
, puisqu'elle se fait en mai ; l'huile qu'on en retire est toujours
d'un débouché assuré ; enfin , les débris de la plante sont une bonne
litière pour les animaux et un engrais excellent pour les terres.
Le navet de Suède , rutabaga , n'est pas moins important : sa multiplication
est prodigieuse ; il estplus succulent que le navet ordinaire,
et peut servir à la nourriture des hommes et des animaux ; il procure
un fourrage dont les boeufs et les moutons sont très-avides; enfin , il
a sur le navet ordinaire le grand avantage de résister aux fortes
✓ gelées .
La soude ( salsola soda , Linn. ) croît naturellement et en trèsgrande
abondance sur toutes nos côtes ; onn'en tire aucun parti . Elle
offrirait cependant de grandes ressources aux habitans de ces contrées ,
sur- tout depuis l'interruption de nos relations commerciales avec l'Espagne.
Non-seulement ils devraient exploiter eelle qui croît spontanément
, mais même la cultiver habituellement : elle formerait un très-
Bon assolement des terres situées le long du bord de la mer , etlorsque
la crue de ses eaux a détruit les semences des plantes céréales , comme
cela arrive fréquemment , on pourrait , en donnant un simple labour
aux terres qui ont été inondées , y semer cette plante précieuse.
Convaincue de tous ces avantages , la Société propose une médaille
d'or de la valeur de cent franes , qui sera décernée dans la séance
publique du mois d'août 1811 , au cultivateur du département de la
Girondequi aura fabriqué la plus grande quantitéde soude, Cette quantité
ne pourra être moins d'un quintal métrique . Les auteurs devront
faire parvenir à la Société , avec la note des procédés qu'ils auront
246 MERCURE DE FRANCE , SEPTEMBRE 1810.
employés pour la fabrication, un échantillon du poids au moins de
5kilogrammes , et un certificat du maire du lieu , qui attestera la
fabrication.
La Société décernera aussi dans la même séance une médaille d'or
de cent francs au cultivateurqui aura ensemencé la plus grande quantité
de terre en colza ou en navets de Suède : cette quantité ne pourra
être moins de deux hectares ( trois journaux bordelais ) , et le fait
devra être constaté par le maire du lieu .
IX. La Société , désirant accélérer le perfectionnementdes races de
bêtes à laine dans le département de la Gironde , a délibéré , sur le
rapport de la commission spéciale chargée de ce qui est relatifà cette
branche de l'industrie agricole , que, dans sa séance publique de 1811 ,
il serait accordé une médaille d'or , du prix de 200 fr. , à celui des
agriculteurs qui aurait vaincu le plus d'obstacles et obtenu le plus de
succès pour l'introduction et l'éducation des mérinos dans undes
arrondissemens communaux de la Gironde.
X. La Société rappelle , qu'indépendamment des prix proposés , elle
décerne chaque année des médailles d'encouragement aux agriculteurs,
aux artistes et aux littérateurs qui se rendent recommandables par
d'utiles travaux : les gardes des forêts impériales , qui , par des plantations
utiles , auraient amélioré leur triage , ont également droit à ces
récompenses .
MM. les sous-préfets et maires sont invités à faire connaître à la
Société les agriculteurs et les artistes qui leur paraîtraient mériter ses
encouragemens .
Conditions générales à remplir par les aspirans aux prix, quel que soit
le sujet qu'ils traitent.
Les personnes de tous les pays , les membres résidans de la Société
exceptés , sont admises à concourir.
Aucun ouvrage envoyé au concours ne doit porter le nom de l'auteur
, mais seulement une sentence : on joindra au mémoire un billet
cacheté, portant lamême sentence ou devise , et renfermant le nom
et l'adresse de l'aspirant. Ce billet ne sera ouvert par la Société que
dans le cas où la pièce aurait remporté le prix .
Les mémoires doivent être écrits en français ou en latin.
Les ouvrages destinés au concours doivent être adressés , frane de
port, au secrétaire de la Société , hôtel de l'Académie , rue Saint-
Dominique , nor , avant le 1er juillet; ce terme est de rigueur.
১
POLITIQUE.
Des pièces très-importantes relatives aux dispositions de
l'Amérique méridionale, viennent d'être rendues publiques
par les journaux anglais . La régence d'Espagne établie ou
plutôt réfugiée à Cadix , autorité qui succède à la fameuse
junte de Séville , a adressé en Amérique son décret sur
une prétendue réunion des cortès . Il est à remarquer que
ce décret , et la proclamation qui l'accompagne , n'ont ni
signature ni marque quelconque d'authenticité. C'est une
manière nouvelle et réservéeà la régence royale , de publier
les actes qui émanent d'elle . Mais la junte américaine paraît
être formaliste ; elle a demandé en vertu de quel ordre
légitime elle devait reconnaître la régence ; elle a demandé
qu'on lui cîtât un exemple d'une reconnaissance d'une
autorité souveraine , et d'une prestation de serment , en
vertu d'un simple imprimé , dénué de formes authentiques .
Les actes d'un gouvernement , dit la junte de Buenos-Ayres ,
doivent avoir pour base des principes reconnus. Sur la pièce
présentée , elle ne peut reconnaître la représentation du
souverain légitime , elle n'a aucune preuve de ce caractère
de légitimité: ainsi , tout en protestant de sa fidélité à une
représentation souveraine , légitimement établie , termes
qui laissent , comme on le voit , une grande latitude aux
événemens qui peuvent déciderde l'attribution de cette souveraineté
, la junte remet à délibérer sur la question de la
reconnaissance qui lui est demandée , au moment où elle
recevra des pièces officielles et authentiques.
La province des Carracas manifeste le même esprit , et
le témoigne dans des termes moins ménagés . « L'Amérique
, est-il dit dans une déclaration publiée à Venezuela,
voit s'affaiblir de jour en jour l'espoir qu'elle concevait sur
le sort de l'Espagne ; elle la voit se précipiter de malheurs
en malheurs ; elle ignore l'emploi que l'on fait de ses trésors
; elle voit débarquer chez elle des hommes nommés
pour être à la tête du pouvoir suprême , et ces hommes
sont accusés de perfidie ; ils sont souillés de vénalités ,
ignorans et despotes; onles questionne sur le sort de l'Es
248 MERCURE ১ DE FRANCE ,
pagne , et ils ne disent jamais rien en faveur du peuple
qu'ils sont venus représenter. »
C'est ainsi que sont désignés en Amérique les envoyés
ou les émissaires de la régence de Cadix. Au dehors de
l'Espagne , ajoute l'écrit que nous citons , nous ne voyons
qu'oppression ; au dedans , que des factions , des armées
dispersées ou détruites , un manque général de confiance ,
et enfin un gouvernement publiquement détesté; et c'est
dans cette circonstance , pendant que les Français occupent
l'Andalousie , qu'on nous demande de reconnaître un prétendu
gouvernement formé dans l'île de Léon , auquel
aucun Américain ne peut prendre part ! La conclusion est
facile à deviner , c'est un refus de reconnaissance . " Les lois ,
> disent les Américains , n'ont plus d'autres protecteurs que
nous-mêmes. La province des Carracas fait un appel aux
- peuples du continent d'Amérique ; elle leur demande s'ils
>veulent mériter l'estime de leurs contemporains et la re-
> connaissance de la postérité , ou s'ils veulent accorder une
» soumission servile à une ombre de puissance qui promet
> des avantages si fort au-dessus de son pouvoir . Ces actes
et ces déclarations s'accordent très-bien , comme on voit ,
avec la nature de la mission du dernier envoyé de Buenos-
Ayres en Espagne ; sa commission est seulement , et les
Anglais en conviennent eux-mêmes , de traiter avec tout
gouvernement légitime qui serait établi dans la mère patrie
au moment de son arrivée , et l'on ajoute qu'on lui laisse à
décider s'il doit regarder ou non la régence comme gouvernement
légitime ; d'où l'on doit conclure que ladécision
de l'envoyé s'établissant, sur l'étendue du territoire occupé ,
sur la nature des forces qui y sont établies , sur l'usage
qu'ony fait de l'autorité , sur l'avenir que cette autorité
promet aux Espagnols , cet envoyé pourrait bien se rendre
à Madrid , et s'y ranger aux pieds du trône , au lieu d'aller
s'enfermer à Léon avec une autorité assiégée et méconnue
.
:
Les relations officielles sur la campagne des Russes en
Bulgarie , nous tiennent toujours à une date très-éloignée.
Les lettres de Moldavie continuent à annoncer qu'on se
bat avec acharnement ; la garnison de Rudschuck , forte
de 18000 hommes , se défend avec constance , et le camp
du grand-visir à Schumla oppose toujours aux généraux
russes une résistance opiniâtre. Une armée turque se ras-
-semble à Nissa; son dessein est de se porter sur les derrières
des Russes , et de les forcer ainsi à rétrograder. Ce
1
SEPTEMBRE 1810. 249
mouvement a rapproché des frontières autrichiennes le
théâtre de cette guerre sanglante , et la ligne de neutralité
a été renforcée . D'une autre part on commence à reconnaître
que les Turcs ne trouvent plus dans les Serviens de
si dangereux ennemis , ni les Russes de si secourables
alliés , depuis que cette nation , fatiguée de la guerre dont
elle est depuis si long-tems victime , a manifesté l'intention
de se jeter dans les bras d'une grande puissance voisine ;
mais ce qui paraît positif , c'est la résolution du Grand-
Seigneur de s'ensevelir sous les ruines de l'Empire plutôt
que de consentir aux cessions exigées par la Russie . Il est
sorti de Constantinople , avec les solennités accoutumées ,
à la tête d'une armée dont l'avant-garde a déjà joint celle
du grand-visir ; il est précédé dans sa marche par une proclamation
de la main même de sa Hautesse; elle est conçue
dans les termes les plus énergiques ; c'est un appel à tous
les sectateurs de la foideMahomet; ony signale le danger
qui menace le territoire du prophète : " Dieu s'est un peu
» retiré de vous , dit le sultan à ses peuples , parce qu'il y
avait faiblesse en vous ; mais pourpeu que vous comptiez
parmi vous une centaine d'hommes constans , vous
>>battrez deux cents ennemis avec la permission de Dieu . "
Le sultan invoque le secours du Très-Haut , l'influence
spirituelle de son prophète ; il s'élance dans le champ de
la victoire , et est prêt à faire l'avant-garde de l'armée
musulmane . Cette proclamation et les ordres pour une
levée générale d'hommes et de munitions ont été portés jusqu'aux
confins de l'Empire par des Tartares . On s'attend
incessamment à un engagement général qui déciderait du
sort de la campagne .
"
21
L'acte d'élection du prince de Ponte-Corvo a été publié
àOrebro le 21 du mois dernier ; on connaît les motifs de
cette élection donnés par la diěte , adoptant ceux exposés
par le roi. Un gentilhomme suédois , le général major de
Tibell , a développé ces motifs dans son vote à la diète ; ce
discours a fait une vive sensation . L'orateur a d'abord examiné
la situation politique de l'Europe , et les rapports de
la Suède avec elle. Le tems n'est plus on tous les Etats de
l'Europe , grands et petits , se contre-balançaient réciproquement;
il n'y a plus que trois puissances qui , entourées
de leurs alliés , se disputent la prépondérance exclusive ,
ou contre-balancent réciproquement leurs forces . L'empire
britannique a soumis la mer ; la Russie s'étend de Tornea
aux bouches du Danube ; la France embrasse l'Europe
250 MERCURE DE FRANCE ,
occidentale toute entière , depuis l'Océan jusqu'au Niémen,
depuis le cap nord jusqu'à la Calabre. Dans sa position
géographique , et vule nombre de ses habitans , la Suède
ne peut espérer de garder cette indépendance parfaite
dont jouissaient les Etats secondaires dans l'ancien système
d'équilibre : cette vérité est désagréable , mais la Suède
elle-même a failli en faire la triste épreuve; sans larévolution
qui l'a sauvée , elle périssait ; c'est donc cette
révolution qu'il faut consolider. Pour cela la Suède doit
embrasser franchement le système de la puissance dont
elle a le plus à espérer et le moins à craindre ; cette puissance
ne peut être que la France . L'élection d'un prince
français est la conséquence naturelle de cette vérité.
Ici l'orateur observe que l'unanimité de la voix publique
en faveur du prince de Ponte-Corvo , le dispense de faire
l'éloge de ses qualités personnelles .
Il retrace cependant celles que le prince a déployées dans
les camps , dans les ambassades et dans les cabinets . Ille
peint tour- à-tour général , ambassadeur , ministre , gouverneur
des pays conquis par les armes françaises. Il cite
même jusqu'à cette faveur de la fortune qui récompensant
le mérite l'a élevé des grades subalternes à la dignité éminente
de maréchal et prince de l'Empire français . Sa manière
de vivre est simple , sans faste ,elle conviendra à un
peuple frugal et sévère. Dans la paix il saura gouverner la
Suède , et dans la guerre la défendre . Il a constamment
'professé les principes sur lesquels reposent les constitutions
d'un peuple libre. Un fils de onze ans assure sa succession
et augmente les espérances de la patrie . Voilà les motifs
de l'orateur , et ceux qui ont été partagés et sanctionnés
par le voeu général. Bientôt le prince royal de Suède recevra
lui-même l'expression de ces sentimens ; on assure
qu'il se rend incessamment à Stockholm .
Il est inutile d'ajouter à l'analyse de ce discours la réfutation
de quelques écrits qui ont circulé en Suède. Il est
fauxqu'ony ait reçu par courier exprès , soit des nouvelles ,
soit le portrait du prince de Ponte- Corvo. «Quant aux
autres nouvelles , porte la réfutation que nous citons
d'après le Moniteur , c'est-à-dire , quant aux avantages
promis au royaume par ce prince , dans le cas où il fût élu
successeur au trône , le public éclairé jugera lui-même du
degréde foi qu'elles méritent , lorsqu'il apprendra qu'en
éloignant toute ombre d'influence , l'Empereur Napoléon
alaissé au roi et à la diètele choix entièrement libre ; qu'en
SEPTEMBRE 1810 . 251
choisissant le prince de Ponte-Corvo , les Etats n'ont été
influencés que par ses qualités brillantes et généralement
reconnues , et nullement par l'espoir de quelques avantages
dont un bruit vague flattait le peuple ; qu'enfin il
aurait été au dessous de la dignité et du caractère de ce
prince de promettre à notre commerce des bénéfices que
peut-être if lui serait impossible d'obtenir , quelque grand
que puisse être son désir de contribuer à la prospérité de
la Suède . "
Mais il est un autre bruit répandu dans le Nord, et que
confirment les lettres de Vizmar , de Rostock et de la Baltique
; si l'on y ajoutait foi , le port suédois de Gothenbourg
servirait d'asile et de point de réunion à des convois
anglais . Trois cents bâtimens en seraient sortis dans les
premiers jours de septembre ; deux cents devaient les
suivre. Le Moniteur se refuse à croire à de tels bruits :
« Ce qu'ils annoncent , dit-il , serait trop contraire à ce
» que l'on connaît du traité de paix entre la France et la
» Suède : si cependant le port de Gothenbourg est ouvert
>>aux Anglais , il faut l'attribuer à l'espèce d'interrègne qui
» a eu lieu . La nation suédoise est trop loyale pour ne pas
>>tenir les engagemens qu'elle prend. "
4
Les nouvelles de Londres les plus récentes , relatives
aux affaires d'Espagne et de Portugal , sont du 11 septembre.
Voici les détails qu'elles renferment ; ils sont
datés du quartier-général de Celorico le 14 août , sept
jours avant la prise d'Almeida :
« La cavalerie est en avant de l'armée qui s'est retirée
de quelques lieues depuis la prise de Ciudad-Rodrigo .
L'ennemi a ouvert aujourd'hui ses tranchées devant Almeida.
Il occupe Pinhel , Valveida , Carvallas , Serepeiro
et d'autres villages des environs . Nous occupons une
chaîne de villages exactement opposée ; et il ne se passe
pas trois heures que quelque escarmouche n'ait lieu . Notre
cavalerie s'attend toutes les nuits à être attaquée , et n'a
pas derrière elle un seul homme d'infanterie à douze
milles à la ronde. L'ennemi a quinze mille hommes sous
les ordres de Loison , destinés à investir Almeida , et qui
font partie du corps du maréchal Ney , dont le reste , d'environ
dix mille hommes , est au fort de la Conception;
vingt-cinq mille sous les ordres de Juuot , à Saint-Felices ;
et ces corps sont à deux jours de marche de notre armée ,
et quelques-unes de leurs divisions n'en sont qu'à huit
milles. Massena est à Val de Mula , village situé près de
252 MERCURE DE FRANCE ;
Ciudad-Rodrigo , que nous occupions il y a trois semaines .
Regnier , à la tête de dix-huit ou vingt-mille hommes ,
menace la province d'Alentejo . Telle est l'armée de Portugal
; on dit qu'elle sera renforcée par deux autres corps
de l'armée d'Espagne , qui sont en marche , l'un de Valence
et l'autre d'Andalousie . Notre cavalerie ne cesse
d'être sur le qui vive . Il y a trente-trois nuits que les officiers
et les hussards et dragons de nos 14 et 16º régimens
ne se sont déshabillés . La cavalerie ennemie est au nombre
dedix-mille hommes dans notre voisinage. "
On connaît , depuis cette date , la prise d'Almeida , et
le mouvement de retraite des Anglais . D'autres lettres contiennent
de nouveaux détails sur les terreurs éprouvées à
Oporto , où l'armée française semble attendue , et d'où
sortent de nombreuses embarcations pour l'Angleterre ;
sur les pertes qu'éprouve la garnison de Gibraltar par la
maladie apportée de Walcheren ; sur la Hollande , où l'on
fait monter à plus de 50 millions le produit de l'impôt de
50 pour cent; sur Dantzick , qu'on sait avoir été occupée
par les troupes françaises , et avoir sur-le-champ armé des
corsaires ; sur l'anniversaire de la fête de l'Empereur , que
l'armée anglaise crut bien être signalée par une attaque
de Masséna; sur les crises des banques de provinces ,
sources continuelles de craintes et de malheurs dans le
commerce ; sur les alarmes qu'inspirèrent , à Londres ,
les bruits d'une sortie de la flottille de Boulogne; enfin sur
l'état de pénurie extrême qu'éprouve l'armée anglaise en
Espagne , et particulièrement la brigade du général Hill ,
opposée au général Reynier .
Les Anglais , toutefois , se trompent relativement au
produit du droit de 50 pour cent sur les denrées coloniales,
établi en Hollande ; ils l'évaluent à 30 millions , mais on
écrit d'Amsterdam même , en date du 17 septembre , que
les déclarations vont déjà à 80 millions , sansy compren dre
la valeur des marchandises de fabrique anglaise qui ont
été confisquées. Il en résulte pour les Anglais une perte bien
considérable , car une grande partie des denrées coloniales
appartenait au commerce anglais , et avait été envoyée à
Amsterdam en compte courant, et non à la charge des
négocians hollandais . En même tems un embargo général
a été mis par les Danois dans tous les ports du Holstein et
le long des côtes de l'Elbe ; on y saisit les marchandises
anglaises , et on ne laisse sortir que les corsaires armés
contre le commerce de l'ennemi . Les mesures de saisie et
SEPTEMBRE 1810. 253
1
deconfiscation se poursuivent en Russie et en Prusse avee
la même activité. Les corsaires danois , particulièrement ,
fontdes prises considérables . Les gouvernemens de Vienne
et de Berlin continuent à s'occuper presqu'exclusivement
du rétablissement de leurs finances. Il est question de
séculariser , en Silésie , les domaines ecclésiastiques , pour
les employer au paiement de la dette de l'Etat. Ces biens
sont évalués à 30 millions d'écus. Les contrats pour l'approvisionnement
des garnisons françaises , et des hôpitaux
å Stettin et à Custrin, sont renouvellés pour un an. Le
grand quartier-général de l'armée française en Allemagne ,
adu être rendu , le to septembre , à Hanôvre , sous les
ordres du général Compans.
C'est peut-être ici le cas de faire remarquer quel effet
produit sur l'opinion en Angleterre cette réunion de la
Hollande à la France , dont le commerce anglais a déjà
tant souffert . Elle est l'objet de considérations politiques
développées dans le Politicalregister, avec autant d'étendue
que d'intérêt . Selon cet écrivain , l'Empereur Napoléon , à
peine débarrassé des affaires du continent et des soins pénibles
de la guerre , devait tourner les yeux sur la Hollande
; il avait toujours dû vouloir conserver une grande
influence sur ce pays pour l'accomplissement de son système.
Du moment où l'on a vu que le roi Louis était trop
porté à s'appitoyer sur des malheurs particuliers devenus
nécessaires à l'ensemble des opérations , on a dû prévoir
ce qui est arrivé. La conduite de l'Empereur envers toute
sa famille , prouve qu'ila en le désir constant de l'illustrer ,
et qu'ici sa politique a dû être plus forte que ses inclinations
naturelles . En Hollande la masse du peuple sera
probablement satisfaite du changement qui vient de s'opérer.
Aujourd'hui c'est à l'Angleterre à envisager ellemême
, et pour son propre intérêt , les conséquences de
cette réunion. Ces conséquences sont le débarquement possible
et probable de 50 mille hommes , transportés enAngleterre
en huit ou dix heures de tems. Dans un an l'Empereur
peut avoir en Hollande , à Boulogne , à Rochefort ,
au Ferrol , à Lisbonne, des bâtimens qui peuvent partir à
un moment donné , et partir avec des troupes à bord. Cet
événement est encore plus probable que ne l'était la bataillo
deWagram , et la paix et le mariage qui l'ont suivie . Quels
seraient les résultats d'un débarquement en Angleterre ?
Ils peuvent se prévoir; mais en Irlande ils ne peuvent se
calculer. L'écrivain que nous citons termine d'une manière
1
254 MERCURE DE FRANCE ,
dont l'exemple peut enhardir les discoureurs politiques , et
qui fut en effet une réponse du célèbre Fox : vous me demandez
le remède , dit-il , moi je vous indique le mal ;
trouvez-le , ou c'est votre faute plus que la mienne . A cet
égard , le Political register nous semble avoir pris le parti
lemoins embarrassant ; il semble trop oublier pour les intérêts
de son pays , que la déclaration d'un mal que tout le
monde peut voir , et en quelque sorte palper , est la moindre
preuve de discernement que puisse donner un médecin.
Cemal , l'Angleterre entière le connaît , elle l'éprouve , elle
envoit les progrès , elle en sent les résultats prochains. Ce
ne sont pas à cet égard les lumières et l'expérience qui lui
manquent , ce sont des préservatifs , et nous devons voir
avec quelque plaisir que l'écrivain anglais que nous citons ,
ne se donne même pas la peine d'en chercher. Il est clair
qu'il n'en indiquerait qu'un seul , mais la haine et l'orgueil
défendraient de l'entendre .
Cet orgueil et cette aveugle haine viennent encore de
trouver une victime assez aveugle elle-même pour se dévouer
à en être le vil instrument.
Un nommé Pagowski , se disant comte polonais et
chevalier de Malte , a été condamné à mort le 13 de ce
mois , par une commission militaire formée à Paris , en
vertu d'un décret impérial , par le général comte Hullin ,
commandant d'armes , et de la première division militaire .
L'exécution a suivi le même jour.
Le Moniteur , qui a imprimé le texte du jugement , a
publié une note qui fait connaître quel était ce misérable ,
nouvel et triste exemple du délire qui préside à de telles
combinaisons , de la bassesse qui attache un honteux salaire
aux plus honteuses manoeuvres . Voici cette note : 1
«Le nommé Pagowski , se disant comte polonais et
chevalier de Malte , condamné le 13 de ce mois , par une
commission militaire , à la peine de mort , avait été chassé
de France en 1802 , de Russie en septembre 1805 ; il passa
en Angleterre , d'où il fut jeté de nouveau sur le Continent
àla fin de mai 1807.
» Il revint à Paris , où il subit une condamnation juridique
pour délits de faux et escroquerie , et , après deux
ans de détention à Bicêtre , il fut conduit par la gendarmerie
hors des frontières de France , au mois de mars
dernier.
» En même tems , les journaux français , par des avis
bien circonstanciés , prémunirent le public contre les
SEPTEMBRE 1810 . 255
manoeuvres de cet individu , qu'on ne regardait alors que
comme un vil escroc .
» Mais bientôt changeant de masque et de noms, il prit
pour base de ses escroqueries , des suppositions et même
des propositions de crimes de lèse-majesté; à cet effet , il
écrivit de Francfort et de Hanau , directement et sous des
noms différens , à plusieurs souverains , sous la date des
8 et 9 mai , 5 et 24 juin ; le même jour 24 juin , il écrivait
à l'amiral Saumarez dans la Baltique , sous le nom d'un
personnage qui se serait évadé des prisons de France avec
le baron de Kolli ; et c'est sans doute d'après une semblable
autorité que les derniers journaux anglais sont pleins
de l'arrivée de Kolli en Angleterre .
>>Les cabinets indignés ont procuré l'arrestation de
Pagowski ; et éclairés par ces nouvelles trames sur des
scélératesses antérieures du même homme , ils en ont
envoyé officiellement les preuves , qui , en ne laissant à
l'accusé et à son défenseur aucun moyen possible de défense
, ont porté au plus haut degré l'horreur et la conviction
des juges . "
S.
PARIS.
L'EMPEREUR a tenu , lundi , un conseil de commerce .
S. M. a chassé plusieurs fois cette semaine dans les environs
de Versailles . Ses chasses l'ont conduit aussi à Sceaux ,
dans les bois de Verrières et d'Aunay; par-tout la population
s'empressait de se porter sur les pas de LL. Mм. ,
et de saluer leur présence par ses acclamations . S. M. dans
ces différentes courses a reçu , avec une extrême affabilité ,
diverses pétitions .
-Un décret impérial détermine la division de la Hollande
en départemens .
-Les élèves des Lycées de l'Académie de Paris rentreront
en classes le 8 octobre prochain .
ANNONCES .
Bienfaits de la Religion chrétienne , ou Histoire des effets de lareligion
sur le genre humain , chez les peuples anciens etmodernes , barbares
et civilisés . Ouvrage traduit de l'anglais d'Edouard Ryan ,
vicaire de Donoghmore. Un vol. in-8° , de 670 pages . Prix , 6 fr .
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et chez Arthus-Bertrand , libraire , rue Hautefeuille , nº 23 .
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1809. Un vol. in-12. Prix , 2 fr . , et 2 fr . 50 c. franc de port. AParis
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Genève , chez le même libraire.
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par N. S. Anquetil. Prix , 2fr . 50 c. , et 3 fr . 60 c. franc de port .
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parties de cet ouvrage qui forment à-present 6 gros volumes ,
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230 pages. Prix , 2 fr. 50 c. , et 3 fr. franc de port. Chez Crapart ,
libraire , rue et hôtel Serpente , nº 16; et chez Arthus-Bertrand,
Libraire , rueHautefeuille , no 23 .
ONCE
DEP
1
MERCURE
DE FRANCE .
5.
cen
N° CCCCLXXX.- Samedi 29 Septem . 1810.
POÉSIE .
LE PRIX .
«QUELLE est la femme dans Paris
La plus digne d'un pur hommage ,
Et qui toujours aimable et sage ,
Sur son sexe obtiendrait le prix ,
Si ce doux prix était d'usage ? »
Ainsi le puissant Obéron ,
Des sylphes le premier , dit-on ,
Parlait à ses quatre confrères ,
Qui surnotre ingrate cité ,
Où leur nom n'est plus répété ,
Etendent leurs soins tutélaires .
Celle que je couronnerais ,
Dit l'un d'eux , sévère pour elle ,
Fuirait cette palme nouvelle,
La douceur est dans tous ses traits.
Elle a reçu de la nature
Cette grâce , noble parure
Que l'art jaloux n'imite pas.
Son rire n'a jamais d'éclats.
/
R
LA
SEIN
258 MERCURE DE FRANCE ,
Desbeaux arts amante timide ,
Dans l'âge encore où de plaisirs
Son sexe léger est avide ,
Loind'un monde bruyant et vide
Elle se fait d'heureux loisirs .
Ses discours au bon goût fidèles
N'ont point de vaine ambition ;
Mais son imagination
Ala raison donne des ailes .
Le second s'exprime en ces mots :
Jepense qu'à votre suffrage
Une autre a des titres égaux.
Ases enfans elle partage
Son amour , ses soins , son repos.
Surleurs pencians qu'elle redresses
Veille incessamment sa tendresse .
Son exemple éloquent instruit
Leur coeur et leur raison novice ;
Mais étrangère à l'artifice ,
Pour eux elle redoute et fuit
Ces éclairs d'un esprit factice
Qui souvent présagent la nuit.
Obéron gardait le silence .
Une autre encore à votre choix ,
Dit le troisième , aurait des droits .
De l'amitié sa bienveillance
Exagère les douces lois.
Par leur sort qui change et varie
Ses amis tourmentent sa vie.
Elle adopte tous leurs destins ,
Pour eux elle craint , elle espère ,.
Et quand se lève un jourprospère .
Prévoit des orages lointains .
O combien cet excès l'honore !
Elle gémit sur leurs malheurs ;
Mais le tems a séché leurs pleurs ,
Lorsque les siens coulent encore.
Une autre , disait le dernier ,
Présente un modèle aussi rare
Ledestin pourelle estavare
1
SEPTEMBRE 1810. 250
De la santé , ce bien premier
Dontjamais rien ne dédommage ,
Sur-tout dans le printems de l'âge
Que seul il ferait envier.
Sans soins pour elle et sans alarmes ,
Sa souffrance est calme toujours :
C'est pour d'autres qu'elle a des larmes ,
Des plaintes , de touchans discours.
Sa voix douce et pure console ;
Son sourire est une leçon ;
Ce monde si froid , si frivole ,
Sur sa bouche aime la raison .
Ainsi la rose bienfaisante
Que battent les vents importuns ,
Peuchant sa tête languissante ,
Exhale encor sès doux parfums.
« A ces femmes , dit le génie ,
Il faudrait un prix glorieux .
Aumoins que l'équité publie
Leur exemple si précieux .
Prenez ce soin ; et qu'un poëte ,
Expiant de vaines chansons ,
Dans ses vers proclame leurs noms. »
Tous répondent : c'est Antoinette .
EVARISTE PARNY.
VERS mis au bas d'une statue de l'Amour placé sur un autel, et prêt
à lancer uneflèche.
DANS l'âge d'or l'Amour sans ailes et sans armes
Etait toujours le même ; il se vit délaissé.
En vain, il prodigua les caresses , les larmes ,
Par les Ennuis enfin il fut chassé.
Le Dépit lui donna l'aile de l'Inconstance ;
LaVengeance l'arma d'arc et de traits cruels;
Faire des malheureux devint sa jouissance .....
L'homme aussitôt lui dressa des autels !
S. DE LAM***.
R2
260
MERCURE DE FRANCE,
QUATRAIN .
Le plaisir que cherche l'oisif
Pour tromper l'ennui qui l'obsède ,
N'en est que le palliatif :
Le travail en est le remède .
KÉRIVALANT.
ENIGME.
SELON qu'en ma première enfance
Je fus ou de bure ou de lin ,
Je deviens , à ma renaissance ,
Objet plus commun ou plus fin .
Cen'est pas sans de justes causes
Que je crains les métamorphoses ,
Elles n'ont rien d'heureux pour moi ,
Ce que je vais dire en fait foi .
Dans l'origine arraché de ma mère ,
Ou bien tondu sur le dos de mon père ,
Je fus battu , noyé , rompu ,
Echarpé , comprimé , tordu ,
Mis en pièces enfin. On me vend , on m'achète ,
Je sers à table , au lit , à la toilette ,
Enhiver , en été , de jour comme de nuit ,
Et quand un long service à la fin m'a réduit
Al'état le plus pitoyable ,
Onm'abandonne à quelque misérable
Qui me met en lambeaux , me porte au chiffonnier ,
Qui me livre à vil prix . Bientôt sur un fumier
Je vais périr. Tu présumes , peut-être ,
Qu'après de tels affronts je ne puis reparaître ;
Lecteur , détrompe-toi : si ce n'est à rôtir ,
Je suis encor bon à bouillir.
On m'empâte ; je prends certaine consistance ,
Etplus important quejamais ,
Peut-être un jour j'aurai ta confiance ,
Etdeviendrai de tes secrets
Le dépositaire fidèle.
SEPTEMBRE 1810 . 201
Mais , hélas ! pour prix de mon zèle ,
Unmoment de dépit te fait me mutiler ;
Et tu finis souvent par me brûler.
$........
LOGOGRIPHE .
Je suis un idole trompeur
Qui conduit rarement l'auteur à la fortune ;
On me cherche croyant rencontrer le bonheur ,
Etj'entends des mortels la demande importune.
J'éternise l'éclat du plus rare talent ,
Le favori de Mars me voit dans sa conquête.
Lecteur , si tu m'ôtes la tête ,
Je me jette dans l'Océan .
A. F. de l'Ecole militaire de Saint-Cyr .
CHARADE.
Pour enchaîner la fortune volage ,
L'homme ici-bas , dans son pélerinage ,
Ne se lasse jamais de faire mon premier ;
Son trop fragile coeur , jouet de mon entier ,
N'a que douleur pour apanage ,
Jadis en proie à ce triste partage ,
De l'Orient un souverain , un sage ,
Déplorant ses erreurs qu'il voulait expier ,
Fitde ses dons touchans retentir mon dernier.
B ...... D'AGEN ( du cercle de la Comédie. )
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE
insérés dans le dernier Numéro .
Le mot de l'Enigme du dernier Numéro est Gants.
Celui du Logogriphe est Rêver.
Celuide la Charade est Folage.
SCIENCES ET ARTS .
Dizionario ragionato di libri d'agricoltura, veterinaria, etc.
ou Dictionnaire raisonné des livres d'agriculture , de
vétérinaire , et des autres parties de l'économie rurale,
à l'usage des agronomes et à celui de la jeunesse ;
par FILIPPO RÉ .- Quatre vol . Venise , 1808-1809 .
M. Ré , professeur d'économie rurale à l'Université de
Bologne , agriculteur aussi distingué dans la théorie que
dans la pratique de l'agriculture , s'est fait connaître depuis
quelques années par plusieurs bons ouvrages sur diverses
parties de l'économie champêtre. On remarque parmi ces
écrits un Traité sur le jardinage , des Elémens d'agriculture
, une Physiologie des plantes , et le Dictionnaire dont
nous allons rendre compte ..
Le grand nombre d'ouvrages publiés dans le dernier
siècle sur l'économie rurale , démontre que cette science a
fait des progrès , ou du moins que le nombre des personnes
qui s'en occupent s'est accru dans une égale proportion ;
car les auteurs n'écrivent que lorsqu'ils espèrent trouver
des lecteurs ; mais , si cette richesse littéraire étend le
domaine de la science , il n'est pas moins certain qu'elle
la rend plus pénible et plus difficile à acquérir. Celui qui
vent en connaître toutes les parties et ne rien ignorer des
nouvelles découvertes qu'elle présente chaque jour , se
trouve obligé de tout lire ou de tout examiner, et de perdre
ainsi un tems précieux à parcourir. des écrits qui souvent
ne renferment que des notions déjà connues , des faits
hasardés ou controuvés . De là résulte la grande utilité des
journaux qui , dénués de tout esprit de parti ou d'intérêt ,
présentent aux lecteurs des jugemens dictés par une critique
saine et éclairée : mais les jugemens des journaux
s'effacent promptement de la mémoire , et il est souvent
impossible de les consulter lorsqu'on veut lire un ouvrage
⚫que les circonstances nous mettent sous la main. Il est
donc très-utile aux progrès des sciences , et même indispensable
pour en faciliter la route , de donner, sur les diffěMERCURE
DE FRANCE , SEPTEMBRE 1810. 263
rentes parties qui les composent , des bibliographies où
l'on puisse non-seulement trouver le titre de tous les onvrages
publiés sur une matière , mais encore un jugement
propre à guider dans le choix qu'on doit faire , et dans la
confiance qu'on peut accorder à un autenr .
Les Italiens ainsi que les Allemands ont senti d'impor
tance de ce genre de publication. Les derniers ont donné
des bibliographies sur toutes les parties dont se compose
le vaste champ de la littérature et des sciences. Il nous
suffit de citer ici , pour ce qui concerne l'économie rurale ,
l'ouvrage de M. F. B. Weber , publié en 1803 et composé
de trois volumes in-8°. Les Français semblent dédaigner
ce genre utile de littérature , ou plutôt ils ne sont pas doués
en général de la constance nécessaire pour suivre les
recherches qu'il exige.... L'Italie offre quelques essais
bibiographiques moins complets que ceux des Allemands ;
mais où l'on trouve cependant des renseignemens toujours
utiles aux bibliographes et aux agriculteurs . "
M. Lastri , savant aussi recommandable par ses qualités
sociales que par la variété de ses connaissances , a
publié en 1787 une Bibliothèque Géorgique , en un volume
in-4° , où il donne le catalogue de la grande majorité des
ouvrages agronomiques publiés en langue italienne jusqu'à
l'époque où il a écrit. On regrette qu'il n'ait pas porté son
jugement sur tous les ouvrages dont il cite les titres. Ils'est
contenté de prononcer sur un petit nombre. C'est dans le
dessein de suppléer à ce qui manque à la Bibiographie de
M. Lastri , que M. Ré publia , en 1798 , à la suite de la
première édition de ses Elémens d'agriculture , un Essai de
Bibliographie Géorgique, où il fait le recensement d'un petit
nombre d'ouvrages , en indiquant la matière dont ils traitent
et l'utilité qu'on peut retirer de leur lecture . Mais cet
essai était trop incomplet pour servir de guide aux personnes
qui désirent de connaître en détail les productions
agronomiques des Italiens. Aussi M. Ré a publié nouvellement
son Dictionnaire dans lequel il cite 1400 ouvrages ,
dont mille italiens , tandis que la Bibliothèque de M. Lastri
n'en contient que 800. Il donne son opinion sur les auteurs
anciens , grecs et latins , et sur les principaux ouvrages
français et anglais , sans oublier les traités de chimie ou de
botanique qui ont du rapport avec l'agriculture. L'auteur
lu on examiné tous les ouvrages dont ilparle , et nous ne
pouvons mieux. faire connaître les principes de sa critique
qu'en citant un passage dans lequel il les manifeste luia
264 MERCURE DE FRANCE ,
même. « J'ai porté mes jugemens sans me laisser entraîner
» par la passion de la haine ou de l'amitié . J'ai préféré de
me tromper par excès de modération ; c'est pour cette
» raison que je n'ai pas cité les mauvais ouvrages ou que
> j'en ai parlé très-briévement , afin de ne point m'em-
> porter contre leurs défauts . J'ai loué ceux qui m'ont été
> profitables , et qui ont ainsi contribué à mes jouissances
. "
M. Ré a mis à la tête de son Dictionnaire une préface
assez longue , dans laquelle il donne des règles sur la manière
de lire avec profit les ouvrages d'agriculture ; puis il
trace le caractère des auteurs grecs et romains ; il passe
ensuite en revue les écrits peu nombreux qui ont paru du
cinquième au quinzième siècle ; il consacre un paragraphe
àceuxdu seizième et dix-septième , et donne de plus grands
détails sur les écrivains du dix-huitième siècle ; enfin il
emploie le reste de sa préface à caractériser les auteurs italiens
, français , allemands , suisses , suédois ,danois , etc.,
espagnols et anglais .
a
Ilconseille , avec raison , de se défier des écrivains systématiques
, qui , au lieu d'étudier les lois de la nature ,
s'efforcent de les plier au caprice de leur imagination ou de
leur amour propre : mais , en rejetant ce genre d'ouvrages ,
il exhorte les amateurs de la science agricole de joindre à
l'étude de la pratique celle de la théorie qui doit servir de
guide dans les applications , et sans laquelle on ne deviendra
jamais un cultivateur consommé. Il en démontre
l'importance en faisant observer que les nations chez lesquelles
elle fait les plus grands progrès , sont aussi celles
qui ont porté la pratique à un plus haut degré de perfection
; il cite à l'appui de cette vérité la Toscane , le Milanais
, les Etats Vénitiens , etc. Il prémunit les personnes
inexpérimentées contre deux écueils également dangereux
dans la lecture des ouvrages agronomiques . Le premier est
relatif aux traités qui renferment parmi un grand nombre
d'erreurs quelques bonnes pratiques , ou des principes
fondés sur les lois de la nature ; il faut être doué d'un
jugement sain , et avoir des connaissances pour discerner
les parties de ces écrits auxquelles on peut ajouter foi ,
de celles qu'on doit rejeter. Le second est relatif aux
ouvrages dont les principes et les conseils sont basés sur
l'expérience et l'observation , mais qui souvent induisent
en erreur les personnes qui veulent les suivre sans apporter
•un examen assez réfléchi sur la différence des sols , des
SEPTEMBRE 1810 . 265
elimats , des circonstances , etc. « Je sais qu'il arrive quel-
» quefois , sur - tout parmi les ultramontains , ajoute
» M. Ré , que des auteurs renommés prêtent leur nom à
>> certains ouvrages , soit par bonté , soit par ambition
> soit par d'autres motifs , et que ces mêmes personnes ,
» ou quelques écrivains faméliques , ne cessent de donner
> des éloges à la médiocrité .» Les lecteurs ne sauraient
donc se tenir trop en garde contre cette espèce de vénalité.
L'agronome italien , fidèle aux principes d'une critique
saine et équitable , éloigné de cet esprit de coterie et de
charlatanisme qui déshonore trop souvent les sciences et
ceux qui les professent , a porté sur les ouvrages dont il
parle dans son Dictionnaire , un jugement qui fait honneur
à son caractère et à ses lumières , et qui doit servir de
guide dans le choix et la lecture des ouvrages économiques
écrits en langue italienne .
C. P. DE LASTEYRIE .
LITTÉRATURE ET BEAUX-ARTS.
MORCEAUX CHOISIS DES LEITRES ÉDIFIANTES ET CURIEUSES
ÉCRITES DES MISSIONS ÉTRANGÈRES SUR LA RELIGION LES
MOEURS ET LES USAGES DES PEUPLES VISITÉS PAR LES MIS-
,
SIONNAIRES , suivis de Fragmens de nouvelles lettres
édifiantes et d'un coup-d'oeil général sur les missions ;
par A. C*** , avec gravures .-Paris , chez Brunot-
Labbe , libraire de l'Université impériale , quai des
Augustins , nº 33 .
S'IL fallait venger l'humanité des outrages de quelques
moralistes atrabilaires qui méconnaissant tout ce que le
coeur humain renferme de noble et de généreux , fontde
notre intérêt personnel le principe exclusif de toutes nos
actions , il suffirait de leur opposer le dévouement de ces
héros de l'évangile , qui , sans autre motif que l'amour
des hommes et le zèle de la religion , sans autre espérance
que les dangers , les souffrances , les persécutions
et le supplice , vont à travers les mers , au sein des forêts
et des déserts , chercher , dans des terres inconnues , des
nations sauvages et barbares , pour leur porter les bienfaits
de la civilisation et les lumières de la foi .
Est- ce donc par les vues d'un vil et méprisable intérêt
que ces hommes extraordinaires renoncent à leur
patrie , à leur famille , à leurs amis , à tout ce que leur
éducation , leurs connaissances etleur talentpeuvent leur
promettre de jouissances et de bonheur ?
Est-ce par intérêt personnel qu'ils vont s'ensevelir sous
la hutte d'un sauvage , partager ses alimens grossiers ,
braver ses caprices féroces et ses moeurs farouches ?
Qu'ils sont à plaindre ces esprits froids et méthodiques
qui , se dépouillant eux-mêmes de leurs plus belles prérogatives
, renoncent à tous les avantages de l'imagination
et du sentiment , pour se réduire au triste et glacial
exercice de la raison géométrique !
MERCURE DE FRANCE SEPTEMBRE 1810. 267
Transformez tous les hommes en métaphysiciens , en
calculateurs exacts ; supposez qu'ils n'entreprennent rien
sans consulter leur intérêt personnel , sans s'interroger
eux-mêmes sur les motifs qui les animent , quels sentimens
, quelles résolutions , quelles entreprises grandes
etmagnanimes pouvez-vous attendre d'eux? Pensez-vous
que le guerrier se précipite au milieu des bataillons en
nemis , brave le fer et le feu , verse son sang , sacrifie
ses jours pour la patrie ? Pensez-vous que Codrus se
dévoue pour les Athéniens , que Curtius, s'ensevelisse
dans les entrailles de la terre , que d'Assas livre sa poitrine
au fer de l'ennemi ? Et s'il arrive qu'une contagion
meurtrière désole une contrée , qu'un incendie dévore
une cité , que des torrens débordés ravagent les campagnes
, sera- ce par égoïsme que Belsunce , Dapchon et
le duc de Brunswick affrontent les flammes , les flots
et le trépas pour la cause commune ? Est-ce l'intérèt
personnel qui anime ces filles vertueuses dont les mains
délicates et compatissantes vont, dans l'asyle de la misère
et de la douleur , panser les plaies et soulager les infir
mités du malheureux ?
Ne détruisons donc pas ces inspirations du coeur ,
ces mouvemens irréfléchis qui portent l'ame à de grandes
entreprises et nous font oublier nos propres intérêts
pour ceux de l'humanité .
Ne craignons pas d'admirer la sainte audace de ces
hommes apostoliques dont les généreux travaux ont déjà
répandu tant de bienfaits sur la terre . Honorons leurs
vertus , et ne leur ravissons pas la gloire d'avoir bravé
tant de dangers , subi tant de souffrances , méprisé les
fers et la mort pour l'intérêt seul du genre humain .
ta
Cette gloire appartient toute entière au christianisme
et à nos siècles modernes . Les âges antiques ne sauraient
en rien réclamer. Jamais ni les Grecs ni les Romains
ne la connurent , et c'est d'eux peut- être qu'il est
possible de dire avec quelque justice , que tout ce qu'ils
entreprirent fut conçu , dirigé , exécuté par le motif
exclusif de l'intérêt personnel .
Le recueil des lettres édifiantes est donc un des beaux
monumens de notre histoire ; ce n'est pas seulement un
268 MERCURE DE FRANCE ,
livre de religion , c'est encore un dépôt précieux de
sciences , d'observations et de recherches importantes .
C'est l'ouvrage d'hommes également remplis de science
et de vertus , également animés de l'esprit de Dieu et de
l'amour de leurs semblables . Depuis long-tems on désirait
qu'un écrivain judicieux fit un choix parmi les quarante-
deux volumes qui composent cette collection ; car
il est des lettres qui n'offrent qu'un intérêt momentane ,
local , isolé ; il en est qui sont toutes remplies de sentimens
ascétiques , de détails sur la marche , les progrès et
les obstacles de la prédication évangélique. Celles-là
seront toujours chères aux ames pieuses , mais elles ne
seront pas également recherchées des savans et des gens
dumonde. Il fallait donc qu'un juge éclairé se chargeât
de distribuer les parts . Ce travail est fait depuis deux
ans , et c'est ici le lieu de rappeler un choix de Lettres
édifiantes et curieuses , publiées en huit volumes in-8° ,
chez Maradan .
Sans doute l'auteur du nouvel abrégé aura cru qu'on
pouvait encore réduire cette collection , et se sera flatté
de plaire en n'offrant à ses lecteurs que des morceaux
variés , courts et piquans . On ne saurait nier que la lecture
de son ouvrage , toute superficielle qu'elle est ,
n'offre de l'intérêt , et ne soit de nature à plaire à tout
le monde. Les hommes instruits préféreront l'édition en
huit volumes ; les esprits légers , qui lisent plus pour
s'amuser que pour s'instruire , se contenteront de l'édition
en deux. Le choix en est fait avec discernement ; on y
frouve des détails curieux , des observations d'histoire
naturelle intéressantes , des anecdotes propres à amuser.
Voulez-vous savoir de quelle manière les prêtres syriens
administrent l'eucharistie et l'extrême-onction ? un des
missionnaires va vous en instruire :
« Les prêtres grecs , en Syrie , font faire un grand
>> pain le jeudi saint. Ils le consacrent lorsqu'il est en-
>>core tout chaud , le trempent dans du vin consacré ,
>> et l'exposent ensuite au soleil pour le faire sécher ;
>> après quoi ils le pulvérisent dans un petit moulin, et
>> en conservent la poudre dans un sac assez mal propre .
>>>Lorsqu'on les appelle pour donner le saint viatique
1
SEPTEMBRE 1810.
269
» aux malades , ils prennent un peu de cette poudre avec
>> une cuillère , et la font tomber doucement dans la bou-
>> che du malade .
>>Pour ce qui est de l'extrême- onction , ils préparent
>> et administrent ce sacrement de la manière suivante :
>>ils prennent un morceau de la pâte dont ils font leur
>> pain ; ils la mettent dans un plat ; ils versent de l'huile
» sur cette pâte; lorsqu'elle est pénétrée de l'huile qui
>>>l'environne , ils y enfoncent un bâton auquel ils atta-
>> chent trois mèches allumées ; ils récitent ensuite de
>>longues prières et lisent quelques endroits de la sainte
>> écriture . Les prières et les lectures finies , ils s'appro-
>> chent du malade , et prenant un peu de l'huile qui est
>>dans le plat , ils lui en font des onctions au visage , à
>>la poitrine et aux mains; ils font les mêmes onctions
>> aux habitans . >>>
C'est ainsi que les usages , les opinions , les dogmes
même , changent avec le tems , les lieux , les hommes.
Quelle idée aurions-nous de nos pasteurs s'ils prétendaient
nous donner l'extrême-onction quand nous nous
portons bien ?
Quoique les idées de tolérance ne soient guère répandues
parmi les Turcs , il arrive cependant que le
besoin , la crainte et l'intérêt leur inspirent quelquefois
des sentimens d'union et de bienveillance. Des nuages
de sauterelles ayant désolé les environs de la ville d'Alep ,
on crut qu'il fallait pour s'en délivrer recourir à un
moyen extraordinaire. On conçut le projet d'une procession
dans laquelle les Turcs , les chrétiens et les juifs
seraient réunis , et demanderaient tous ensemble à Dieu
la cessation de ce fléau . L'expédient fut adopté et le jour
de la procession fixé . Tel fut l'ordre de la marche :
Les Mahométans s'avançaient les premiers , portant
l'alcoran , et invoquant la miséricorde du ciel , avec un
chant et des cris qui tenaient un peu des hurlemens .
Les chrétiens grecs et leurs papas suivaient avec l'évangile
, la croix , les images sacrées , les prêtres en chappe ,
chacun d'eux faisant leurs prières en langues grecque ,
syrienne et arménienne. Les juifs venaient les derniers
avec le pentateuque, chantant à leur manière. Ces diffé-
1
270 MERCURE DE FRANCE ,
rens choeurs étaient éloignés les uns des autres pour
éviter la confusion et la cacophonie. Malgré la solennité
du jour , la gravité de la fête , et l'importance de son
objet , la discorde se mit parmi les assistans . Les juifs
se crurent méprisés en voyant marcher les chrétiens
avant eux , et comme ils sont les aînés , ils entreprirent
de se ressaisir de leurs droits de primogéniture. Les
chrétiens voulurent conserver leur préséance et défendre
le terrain ; on en vint aux mains , le combat fut opiniatre
, mais le bâton des Turcs intervint , et la paix fut
rétablie. Ces dispositions n'étaient pas propres à attirer
la faveur du ciel. Aussi les sauterelles continuèrentelles
de manger les moissons des Turcs , des juifs et des
chrétiens , et le territoire d'Alep n'en fut délivré que
lorsqu'une multitude d'oiseaux venus de Perse , et ennemis
irréconciliables des sauterelles , les eurent toutes
dévorées et exterminées .
Les missionnaires , auteurs des lettres édifiantes , n'éfaient
pas seulement des apôtres zélés , des théologiens
érudits , des prédicateurs fervens ; plusieurs d'entr'eux
étaient encore des physiciens , des naturalistes , des géomètres
distingués et des orateurs éloquens . Je ne sais s'il
serait facile de mieux peindre le caractère et les moeurs
du célèbre Thamas Kouli-kan ; le portrait suivant est
digne de nos grands écrivains :
« Le fameux Thamas Kouli-kan , la terreur de l'em-
>> pire ottoman , l'usurpateur du trône de Perse , le con-
>> quérant de l'Inde , était d'un tempérament fort et
>>> robuste , d'une taille très-haute et d'une grosseur pro-
>>portionnée . Il avait le visage basanné etun peu allongé,
>> le nez aquilin , la bouche assez bien fendue , la lèvre
>> inférieure un peu excédente , les yeux petits et per-
>>çans , le regard vif et pénétrant , la voix rude et forte ,
>>mais il en savait adoucir le son , suivant son caprice et
>> son intérêt .
,
>> Seul artisan de sa fortune , il ne dut son élévation
» qu'à lui-même. Malgré la bassesse de son extraction
>> il semblait né pour le trône ; la nature lui avait donné
>>>toutes les qualités qui font les héros , et une partie de
>>celles qui font les grands rois. On aura peine à trouver
SEPTEMBRE 1810. 27t
> dans l'histoire un prince d'un génie plus vaste , d'un
>>esprit plus pénétrant , d'un courage plus intrépide. Ses
>>projets étaient grands , ses moyens bien choisis , et
>>l'exécution était préparée avec une rare prudence ,
>>avant que l'entreprise éclatât. Ses regards se portaient
>>>sur toutes les provinces de son royaume ; rien ne lui
>> était inconnu et il n'oubliait rien. Les travaux ne l'abat-
>>taient point; il ne s'effrayait pas des dangers; les diffi---
>> cultés et les obstacles même entraient dans l'ordre de
>>ses projets. Il n'avait point de demeure fixe . Sa cour
>> était son camp ; une tente formait son palais ; son trône
>> était placé au milieu des armes , et ses plus chers conf-
>> dens étaient les meilleurs guerriers . Les froids rigou-
>> rieux de l'hiver , les chaleurs excessives de l'été , la
>>neige et les pluies , la faim et la soif , les travaux et les
>>, dangers irritaient son courage et n'étonnaient point sa
>> fermeté . On l'a vu souvent passer d'une frontière à
>>l'autre ; dans le tems qu'on le croyait occupé dans une
>> province , il remportait une victoire dans celle qui en
>> était le plus éloignée. Intrépide dans les combats , il
>>portait la bravoure jusqu'à la témérité , et se trouvait
>>. toujours au milieu du danger , à la tête de ses braves ,
>>tant que durait l'action , et à leur suite , quand il fallait
>> se retirer . Le premier et le dernier sur le champ de
>> de bataille , il ne négligeait aucun des moyens que la
>> prudence suggère ; mais il dédaignait les ressources
>> qu'elle se ménage , et ne comptait que sur son cou-
>> rage et sa fortune. C'est par là que dans les actions
>> d'éclat et dans les batailles importantes , il décidait la
>>>victoire en sa faveur. Tant de brillantes qualités au-
>> raient fait oublier sa naissance , et à force d'admirer le
>> monarque , on se serait accoutumé , peut-être , à excu-
>> ser l'usurpateur ; mais son avarice sordide et ses
>>> cruautés inouies qui fatiguèrent sa nation et occasion-
>> nèrent sa perte , les excès et les horreurs où se porta
>> son caractère violent et barbare , le rendirent la ter-
>> reur et l'exécration des peuples. Il serait difficile de
>>> dire de quelle religion il était ; plusieurs de ceux qui
>> pensent l'avoir bien connu , prétendent qu'il n'en avait
>>> aucune. Il disait quelquefois assez publiquement , qu'il
272 MERCURE DE FRANCE ,
>>s'estimait autant que Mahomet et Ali ; qu'ils n'étaient
>>si grands que parce qu'ils avaient été bons guerriers ;
>> et qu'après tout , il croyait avoir atteint le degré de
>>gloire auquel ils étaient parvenus par les armes. »
Ne serait- il pas fâcheux que des morceaux aussi bien
écrits , restassent ensevelis et ignorés dans une collection
trop volumineuse pour être lue , et ne faut-il pas
convenir que le travail des compilateurs a aussi quelquefois
son mérite ? SALGUES .
RECUEIL DES OUVRAGES DE PEINTURE , SCULPTURE , ARCHITECTURE
, GRAVURE EN TAILLE- DOUCE , EN MÉDAILLES ET
EN PIERRES FINES , cités dans le rapport du jury sur les
prix décennaux , exposés le 25 août 1810 , dans le
grand salon du MUSÉE NAPOLÉON ; volume in-8° ,
contenant , avec l'explication des sujets , quarantecinq
planches gravées au trait ; publié par C. P.
LANDON , peintre , ancien pensionnaire de l'Académie
de France à Rome , auteur des Annales du Musée .
A Paris , chez l'auteur , rue de l'Université , nº 19 ;
et chez les principaux libraires . Prix , 9 fr . , et 10 fr .
franc de port .
De toutes les institutions qui ont pour but de faire
fleurir les sciences et les arts chez une nation , il n'en
est pas de plus grande , de plus importante , de plus digne
d'un puissant empire et de son souverain , que celle
des prix décennaux . Elle encourage tous les genres de
talens , elle promet toutes les espèces de gloire , et les
récompenses sont proportionnées aux efforts que le génie
ou le talent ont faits pour les mériter. La solennité du
triomphe doit ajouter encore un nouveau prix à la victoire
, et il n'est peut-être rien de plus capable d'exciter
l'émulation et de donner à l'ame une activité nouvelle ,
que l'attente d'une couronne décernée , si j'ose m'exprimer
ainsi , en présence de tout l'empire , par l'auguste
monarque qui le représente. Cette publicité de
la victoire , cette pompe , cet appareil qui doivent l'environner
, sont autant d'aiguillons puissans qui réveillent
l'esprit
SEPTEMBRE 1810. 273
SEINE
,
l'esprit et l'imagination. Celui qui entrevoit l'espérance
de paraître à son tour sur un si grand théâtre , redouble
d'efforts pour y parvenir. Le spectacle imposant
qu'il a sous les yeux , sera toujours présent à ses regards
; le bruit des applaudissemens qu'il vient d'entendre
retentira toujours à son oreille et troublera son
repos dans le silence et l'obscurité de la nuit , jusqu'à
ce qu'il ait travaillé pour en obtenir de semblables
ainsi que lestrophées de Miltiade poursuivirent Themis
tocle dans son sommeil , et donnèrent un héros de plus
à la Grèce . Qui ne sait d'ailleurs combien sont profondes
les impressions que l'ame reçoit dans les grandes solen
nités , dans les assemblées publiques ; en motu
milieu de la multitude dont la présence électri , et dont
les marques d'approbation sont si flatteuses ? En France
sur-tout, où peut-être on est plus avide que par-tout ailleurs
de captiver ses suffrages , on a toujours recherché
les moyens de briller à ses yeux. C'est ce qui a fait ,
c'est ce qui fera long-tems encore la prospérité de son
théâtre , parce que les triomphes de la scène sont plus
éclatans et la gloire qu'elle donne plus immédiate ; et
enfin parce que le jugement rendu par le public à la
représentation d'un ouvrage dramatique est un avantcoureur
de celui de la postérité aux yeux de l'amourpropre
, qui se fait quelquefois illusion à lui - même ,
qui se plaît à jouir d'avance des éloges de l'avenir dans
ceux de ses contemporains , et qui prend pour la justice
des siècles l'enthousiasme et souvent la prévention
du moment.
Mais ce que sont les couronnes dramatiques pour les
poëtes qui font des tragédies et des comédies , les lauriers
décennaux le seront désormais pour tous ceux quicultivent
le domaine si varié et si inépuisable des beauxarts
et des sciences utiles . L'impulsion qui n'était donnée
qu'à une seule espèce de talent , étant communiquée
à tous les talens à-la-fois , les efforts seront partout
les mêmes ; les succès se multiplieront comme les
récompenses qui doivent les encourager. C'est l'avenir
sur-tout qui verra les avantages , qui éprouvera tous les
bienfaits de cette belle institution. On ne fait que semer
S
274 MERCURE DE FRANCE ,
maintenant , on recueillera plus tard , et comme un
champ fertile devient plus fertile encore par la culture ,
ainsi les moissons de gloire et de lauriers deviendront
plus belles , à mesure que les semences fécondes , confiées
aujourd'hui par le législateur au sol le plus heureux
, se développeront sous les mains qui doivent en
recueillir les premiers fruits .
Si , comme tout donne lieu de le croire , les avantages
de cette grande institution vont toujours en croissant
, on peut juger de l'avenir par le présent , et se faire
une idée des richesses qui seront l'orgueil de la postérité
par celle que l'âge actuel met sous nos yeux. Sans
vouloir examiner ici sur quels titres peuvent se fonder
aujourd'hui les espérances de la littérature et des sciences
exactes , nous nous contenterons de tirer le plus
heureux augure de ce que les beaux arts ont produit de
plus remarquable depuis dix ans .
Les monumens des beaux-arts , c'est - à- dire , de la
peinture , de la sculpture et de l'architecture , frappent
tous les yeux , et peuvent être jusqu'à un certain point
jugés par tout le monde. Nous entendons par-là que
qui que ce soit peut donner son avis sur une statue ,
sur un tableau , sur un édifice , et le motiver par des
raisons plausibles , sans avoir fait aucune des études qui
y sont relatives , parce que , dans les arts d'imitation ,
il est plusieurs sortes de beautés dont la simple raison
naturelle est juge. Il suffit d'avoir des yeux pour les
apercevoir ou pour découvrir les défauts qui leur sont
opposés. On a donc pensé que rien n'était plus convenable
, avant de prononcer un jugement définitif , que
d'exposer aux regards du public les ouvrages qui pouvaient
prétendre à des distinctions particulières , et paraître
avec avantage dans un concours où les chefsd'oeuvre
seuls doivent être couronnés . Un ordre émané
de l'Empereur a fait transporter ces ouvrages dans le
grand salon du Musée Napoléon , et sans doute s'il est
un spectacle digne de l'attention de l'Europe savante
c'est celui que présente aujourd'hui la réunion des
objets qui y sont exposés . On y embrasse d'un coupd'oeil
les progrès de l'école moderne des beaux-arts. On
,
T
SEPTEMBRE 1810. 275
1
peut y comparer les diverses productions dont elle s'est
enrichie pendant les dix années qui ont précédé cette
exposition , et peut- être prévoir avec quelque certitude ,
comme je l'ai déjà dit , les succès qu'elle obtiendra pendant
le cours d'une nouvelle période décennale .
Il étaît , sans doute , intéressant de reproduire par
la gravure ces productions capitales de nos grands maîtres
, afin d'en donner une idée aux étrangers , ou même
aux Français que leur éloignement de Paris , ou tout
autre cause , empêchent de jouir de la plus belle exposition
qui ait jamais appelé les regards des connaisseurs .
C'est ce que M. Landon a fait avec succès dans un ouvrage
que tout le monde peut se procurer facilement ,
et où il donne la gravure de presque tous les ouvrages
dont il a été fait mention dans le jury de l'Institut , avec
untexte peu étendu , parce qu'il est facile au lecteur dé
recourir aux explications raisonnées qu'il a données de
ces mêmes objets dans son recueil périodique des annales
du Musée. Nous pensons que ce nouvel ouvrage
ne pouvait paraître dans une circonstance plus favorable
qu'au moment où les prix décennaux sont l'objet de tant
de discussions différentes . Nous hasarderons à cette occasion
notre sentiment sur quelques-unes des productions
dont il a publié la gravure .
Lapeinture occupant la première place dans les décrets
de S. M. relatifs aux prix décennaux , le même ordre a
été suivi par le jury de l'Institut dans le rapport qu'il
a publié , et M. Landon s'est également conformé aux
divisions établies . Il a donc d'abord donné la gravure au
trait des tableaux de l'exposition décennale . Ces tableaux
qui ont été choisis parmi tout ce que l'école française
avait produit de plus parfait pendant la première période
des dix ans , ont été le sujet de louanges et de
critiques souvent exagérées . Des discussions , nous pourrions
même dire des disputes très-vives , se sont élevées
sur le mérite des ouvrages et des auteurs , elles se
renouvellent chaque jour , et il résultera du moins de
ce choc d'opinions et de jugemens , une lumière qui rejaillira
sur les beaux-arts eux- mêmes , et qui , éclairant
Sa
276 MERCURE DE FRANCE ,
1
ceux qui les cultivent , hâtera leurs progrès et assurera
le succès de leurs travaux. C'est ainsi que :
De deux cailloux frottés il sort des étincelles .
Le tableau du déluge , par M. Girodet , est celui qui ,
réunissant presque tous les suffrages , a paru le mieux
mériter d'être placé au premier rang. Je dis presque tous
les suffrages , car il est encore bien des personnes qui
donnent la préférence au tableau des Sabines . Derniérement
on a publié , dans un journal , une lettre où
l'on s'exprime à ce sujet d'une manière très-nette et
très -positive , et où , sans chercher de détours ni de ménagement
, on décide d'un ton très-affirmatif que le
tableau des Sabines vaut beaucoup mieux que celui du
déluge , et doit l'emporter dans la balance du concours.
Sans relever ce que cette opinion exprimée d'une manière
si tranchante peut avoir d'inconvenant aux yeux
des personnes modérées et impartiales , nous appuyerons
de quelques observations l'espèce de jugement qui
aété prononcé par l'opinion publique sur ces deux ouvrages
, non que nous prétendions trouver le tableau du
déluge à l'abri de toute censure ; nous pensons au contraire
qu'on peut lui faire quelques reproches mérités.
Ils portent sur la composition plutôt que sur le dessin
sur l'ordonnance du tableau plutôt que sur son exécution.
Cette bourse que le vieillard emporte a paru un
accessoire au moins inutile ; nous le croyons même déplacé.
Dans un désordre semblable , causé par le bouleversement
de tous les élémens , un vieillard , quelle que
soit d'ailleurs son avarice , ne s'occupera jamais de sauver
ses trésors , sur-tout quand sa vie est exposée à un péril
si imminent. Il eût été plus convenable , suivant nous ,
de représenter ce vieillard , qui va périr avec toute sa
postérité , levant ses regards vers le ciel dont il implore
la protection pour ses enfans , et mêlant à ce sentiment
depiété une noble résignation et toute la confiance d'un
homme juste dans la bonté de la providence. L'espérance
et la prière eussent été dans ses yeux , le calme et
la piété sur son front , et cette expression sublime eût
été le plus beau contraste avec l'expression terrible de
la figure de son fils .
,
SEPTEMBRE 1810 .
277
On se demande aussi comment ce fils qui porte son
père sur ses épaules , et qui est chargé du poids de tout
le reste de sa famille , a pu parvenir sur le rocher trèsélevé
où il saisit la branche d'arbre qui se brise dans ses
mains .
Enfin on a reproché au peintre de n'avoir pas mouillé
ses draperies pendant un orage épouvantable , et lorsque
l'eau s'écoule par ruisseaux du haut des rochers . Il est
clair que si la représentation fidèle des effets de la nature
est l'unique but qu'il doive se proposer , il a eu
tort ; mais si quelquefois la vérité de détails peut être
sacrifiée à l'effet pittoresque du tableau , il a eu raison ,
et on ne peut le blâmer d'avoir pris une licence que des
beautés du premier ordre doivent faire excuser.
Mais si l'esprit a quelques objections à faire contre ce
chef-d'oeuvre , les yeux s'y arrêtent toujours avec un
nouveau plaisir. La beauté , le grand caractère , et la
pureté du dessin , l'expression des deux figures principales
, le charme du coloris et du clair-obscur , ne laissent
rien à désirer. Nous joindrons à notre opinion
celle qui est consignée dans le recueil bien connu des
annales du Musée , où les jugemens nous paraissent
toujours dictés par l'impartialité la plus sévère et la justice
la plus scrupuleuse .
<<Si le but le plus sublime de l'art est d'agrandir la
nature , en représentant l'homme dans des situations où
il puisse déployer toute la force physique et morale
dont il est doué , M. Girodet peut se flatter de l'avoir
atteint . En effet , cet homme qui seul chargé du poids de
quatre individus et dans le bouleversement de la nature ,
ne s'occupe que de la conservation de ceux qui lui sont
chers , présente une conception qui , par l'effet que produit
toujours l'élévation des idées , doit plaire également
au philosophe et à l'artiste . D'après la disposition des
figures , on voit que l'auteur s'est ménagé l'occasion de
montrer toute sa science dans le dessin ; aussi semble-t-il
s'être inspiré des ouvrages de Michel-Ange ; il y a puisé
lahardiesse du style et la pureté des contours ; on n'aperçoit
aucun mouvement , aucune articulation qui ne soient
en rapport avec l'intention , l'âge ou le sexe de chaque
278 MERCURE DE FRANCE ,
figure . Cet accord se retrouve dans la manière savante
dont ce groupe est peint et dans l'effet du coloris : la touche
est facile , large et nerveuse ; et la pâle lueur que la
foudre répand sur cette scène de désolation a mis l'artiste
à même de déployer une intelligence parfaite du clairobscur.>>>
Tel est le jugement de l'auteur des annales du Musée
sur ce chef-d'oeuvre , que la France peut opposer avec
orgueil aux plus beaux ouvrages des écoles d'Italie .
**Le tableau des Sabines avec des beautés du premier
ordre , et telles qu'un grand maître peut seul les avoir
conçues et exécutées , n'a pas été placé sur le même
rang que le tableau du déluge , et cette différence mise
entre eux nous paraît juste. Il n'est personne qui n'admire
dans le tableau des Sabines la pureté et l'extrême
correction du dessin, auquel la critique la plus sévère ne
pourrait reprendre qu'un peu de sécheresse et de froideur;
mais on désirerait dans le tableau plus de feu , de
vie et de mouvement. Hersilie , dont la pose et si gracieuse
et le dessin admirable , manque d'expression. On
peut faire le même reproche à Romulus et même à
Tatius . Il y a un trop grand repos , un calme trop uniforme
dans cette composition. Les personnages semblent
attachés à la place qu'ils occupent , et paraissent peu
disposés à se mouvoir : en un mot , ce sont de belles académies
, mais ce ne sont pas encore des Romains ni des
Sabines . L'auteur des annales du Musée s'explique ainsi
sur ce tableau .
<<La correction du dessin , la vigueur des caractères
et la sévérité du style , constituent le principal mérite du
tableau des Sabines . Sous ce rapport , l'école moderne
offre peu d'ouvrages qui puissent lui être comparés.
>>Il n'y faut pas chercher ce qu'on appelle , en termes
de l'art , clair-obscur , effet , harmonie. Ou cette partie
de la peinture n'est pas familière à M. David , ou il n'a
pas jugé à propos de s'en occuper ; il a pu croire
qu'une scène vive et pathétique ne requérait pas impérieusement
ces moyens secondaires de l'art , et qu'un
peintre ne doit les employer qu'avec beaucoup de dis
SEPTEMBRE 1810 .
279
crétion dans les sujets d'un grand caractère , pour ne
pas en affaiblir l'expression.
>>Mais la vérité de la couleur n'est pas une vérité
de convention , elle est nécessaire; et le coloris des
Sabines manque de chaleur , de ressort et de variété ,
Cependant les carnations (le sujet se compose presque
entiérement de nus ) sont peintes avec une certaine
vigueur de ton. D'où viennent donc cette monotonie ,
cette pâleur répandues sur la masse générale du tableau ?
Nous croyons pouvoir en expliquer la cause. Une vapeur
grisâtre qui affadit toutes les parties du fond , ainsi que
les groupes des deuxième et troisième plans , détruit les
lumières des figures placées sur le premier , et se confond
avec leurs demi-teintes . >>>
Nos lecteurs ne seront peut être pas fachés de connaître
l'opinion du même auteur sur un autre tableaude
M. David , celui du couronnement .
« Après avoir reconnu la disposition historique de ce
tableau , qui porte en général un caractère de magnificence
et de solennité , s'il fallait émettre une opinion
précise sur son effet pittoresque , écartant toute prévention
, résumant avec la plus exacte impartialité les différentes
observations des connaisseurs , ne pourrait- on
pas dire qu'il se compose de deux moitiés très-dissemblables
pour le mérite de l'exécution ; que la droite est ,
dans plusieurs parties , comparable à ce que l'artiste a
produit de meilleur ; que la gauche est inférieure à ce
qu'on est en droit d'attendre d'un talent consommé , mais
que les beautés et les défauts sont tellement compensés
que les unes ajouteront peut-être à la réputation du
peintre , sans que les autres puissent lui porter un grand
préjudice ?
>> Le côté principal , celui de l'autel , est rempli de
groupes disposés avec goût , savamment dessinés , et
touchés d'un pinceau brillant et animé. Le côté opposé
offre peu de mouvement dans les plans et dans les lignes .
Cette partie considérable du tableau , noyée dans un
reflet dont rien ne motive la teinte verdâtre et uniforme ,
est terne , monotone , et manque d'air et de relief. La
tribune du milieu où plusieurs rangs de spectateurs sont
280 MERCURE DE FRANCE ,
1
placés verticalement les uns au-dessus des autres , coupe
désagréablement la composition ; les figures n'y paraissent
ni dans le clair , ni dans l'ombre , ni dans la demiteinte
; le ton en est lourd ; elles offrent un dessin faible
, une touche irrésolue , mais qui probablement n'est
pas celle du maître . >>
Les tableaux dont nous venons de nous occuper, sont
sans doute les plus importans de l'exposition , mais il
n'en est aucun qui nous paraisse réunir , au plus haut
degré , toutes les espèces de mérite , sans aucun mélange
de défauts , comme celui d'Atala , par le peintre du
Déluge . La composition en est simple , noble et touchante
; le dessin d'une pureté et d'une correction admirables
; l'expression plus admirable encore , et le coloris
d'une suavité enchanteresse. Quelle figure que celle
d'Atala ! quelle expression angélique et céleste répandue
sur tous les traits de cette vierge du désert ! Il n'était pas
possible de présenter la mort sous une apparence si
douce et avec un charme si attendrissant. Onse rappelle,
en la voyant , ce passage du Génie du Christianisme :
« Si on eût ignoré que cette Vestale avait joui de la
lumière , on l'aurait prise pour la statue de la Virginité
endormie. >> Que l'on cherche dans l'immense galerie
remplie des chefs-d'oeuvre de toutes les écoles de peinture
, et on ne trouvera pas une seule tête à laquelle
on puisse comparer celle d'Atala , pour la beauté du
caractère et de l'expression . C'est-là une de ces scènes
calmes et tranquilles qui conviennent plus particulièrement
à la peinture , et qui sont plus propres que toute
autre à faire illusion. Si on ajoute au mérite de la pensée
celui d'une exécution parfaite , on conviendra avec nous
que ce tableau est peut être le chef-d'oeuvre le plus accompli
de l'école moderne . C'est de tous les tableaux de
l'exposition celui devant lequel on s'arrête le plus longtems
, c'est celui vers lequel on revient le plus volontiers
et dont on a le plus de peine à s'éloigner . B.
SEPTEMBRE 1810 . 281
P
LES ANTIQUITÉS D'ATHÈNES , mesurées et dessinées par
J. STUART et L. REVELT , peintres et architectes , ouvrage
traduit de l'anglais par L. F. FEUILLET , bibliothécaire
adjoint de l'Institut , et publié par C. P. LANDON
, peintre , auteur et éditeur des Annales duMusée.
Seconde livraison . Prix , 20 fr .; avec épreuves sur
papier de Hollande propre au lavis , 25 fr.; papier
vélin , 40 fr .; et papier vélin , épreuves coloriées ,
50 fr.: 2 fr. de plus pour le port par la poste.
,
Les anciens sont parvenus , dans les beaux-arts , à une
perfection souvent désespérante pour les modernes . Les
Grecs sur-tout , placés dans un des climats les plus favorisés
de la nature , respirant un air pur sous un ciel presque
toujours serein , environnés de tout ce qui pouvait donner
une activité nouvelle à leur brillante imagination
ont dû produire nécessairement plus de chefs-d'oeuvre
que les autres peuples . Rien n'arrêtait chez eux l'essor
du génie. Les moeurs , la religion , le gouvernement contribuaient
au contraire à lui faire prendre un vol plus
élevé ; il était donc naturel qu'il sortit des limites resserrées
où l'ignorance , les préjugés , les vices des institutions
sociales l'ont si souvent retenu chez les autres
nations . D'ailleurs , il ne suffit pas qu'il n'y ait point
d'obstacles , car ce n'est pas ce qui effraie le génie , il en
triomphe presque toujours ; mais il ne faut pas sur-tout
qu'il manque d'encouragemens et de récompenses ; il
faut qu'il ait l'espoir d'être jugé et apprécié ; il faut qu'il
puisse compter sur des suffrages éclairés , et qu'il soit
sûr d'être loué de ses beautés comme blâmé de ses défauts
. Cela suppose un peuple poli , civilisé , plein de
goût pour les arts , les cultivant avec passion , les admirant
avec enthousiasme. Or , tel était particulièrement
le peuple d'Athènes . Athènes devait done renfermer dans
son sein une foule d'artistes et de chefs - d'oeuvre des arts .
Les hommes périssent , les ouvrages restent , ou plutôt
ils périssent de même , car tout ce qui sort d'une main
mortelle est mortel aussi; mais ce n'est qu'après bien
282 MERCURE DE FRANCE ,
des siècles : ils subsistent long-tems pour servir de règle
et de modèle à la postérité . Athènes , qui n'est plus
comptée parmi les nations de l'Europe , existe encore par
sa gloire , et , outre celle qui est toute entière dans la
mémoire des hommes , et qui ne consiste qu'en souvenirs
, il en reste encore des monumens réels , qui frappent
les yeux et parlent à l'imagination. Athènes avait
excellé dans la peinture , dans la sculpture et dans
l'architecture . Les tableaux ont péri ; les statues , moins
fragiles , n'ont pas toutes été brisées par le tems , et
celles qui ont survécu aux autres suffisent pour attester
que jamais on n'approchera plus près de la perfection .
Les monumens de l'architecture qui sembleraient devoir
résister plus long-tems , et se défendre par leur masse
et leur solidité , n'ont guère été plus épargnés que
les chefs-d'oeuvre sortis du ciseau des sculpteurs . C'est
que les ravages de l'homme sont souvent plus terribles
que ceux du tems , et que rien ne résiste à cette double
cause de destruction. Cependant tout n'a pas été
anéanti . Des portions entières de palais , de temples ,
d'édifices publics sont restées debout. On a pu admirer
dans chacun de ces monumens la beauté de
l'ordonnance , la sagesse et la régularité du dessin , la
noble simplicité du plan , l'élégance des détails et le
choix heureux des ornemens . On a pu reconnaître dans
ces restes précieux le type véritable du beau dans les
arts , et observer , par comparaison , combien on s'en est
éloigné chez les autres peuples dans les tems qui ont
suivi les siècles florissans de la Grèce. Cependant ces
monumens , qui se dégradent chaque jour davantage ,
n'étaient connus que du petit nombre de curieux ou
d'amateurs qui entreprenaient un voyage périlleux et
difficile pour aller admirer de près les magnifiques débris
de la gloire de Périclès. Leurs récits et des descriptions
imparfaites en donnaient une idée souvent peu exacte à
leurs lecteurs : il manquait un ouvrage où on les fît véritablement
connaître au public éclairé qui aime et juge
les beaux-arts . Deux Anglais Stuart et Revelt osèrent l'entreprendre
; leurs talens déjà connus dans le dessin et
dans l'architecture , leur zèle et leur persévérance à sur
SEPTEMBRE 1810 . 283
T
Imonter tous les obstacles qui les arrêtèrent , la sagesse
'de leur goût et l'étendue de leurs connaissances ; tout
devait assurer le succès de cette belle entreprise. Ils passèrent
trois ans entiers à examiner , mesurer et dessiner
les ruines d'Athènes . De retour dans leur patrie , ils publièrent
en 1762 un premier volume qui reçut l'accueil
le plus favorable. On espérait que les volumes suivans
ne tarderaient pas à paraître , un événement malheureux
en éloigna cependant la publication. Stuart mourut le
2 février 1788 , avant d'avoir mis la dernière main à son
second volume , dont l'impression était commencée.depuis
un an. Mais ses nombreux amis fournirent à sa
veuve tous les secours nécessaires pour la continuation
d'un ouvrage si long-tems attendu . La société des Dilettanti
, qui a rendu de si grands services aux arts et aux
artistes , fit graver plusieurs dessins à ses frais , et le
deuxième volume des antiquités d'Athènes parut en 1790 ,
vingt-huit ans après la publication du premier. De nouveaux
obstacles retardèrent encore celle du troisième
volume . Enfin , les soins réunis de MM. Revelay et
Revelt , du savant docteur Chandler et de la société des
Dilettanti mirent au jour ce troisième volume digne
des deux précédens , et qui obtint le succès le mieux
mérité .
Cebel ouvrage était peu connu en France . L'intervalle
qui s'était écoulé entre la publication des différens volumes
, le défaut de traduction , la difficulté des communications
entre les deux nations rivales , toutes ces causes
réunies l'avaient empêché de se répandre en France ,
où on l'aurait tout-à-fait ignoré sans les réponses dé
M. Le Roi , souvent cité et toujours critiqué dans l'ouvrage
de Stuart. Cependant on se plaignait de la rareté
d'un ouvrage qui reproduisait dans tout leur éclat les
beautés de l'architecture grecque. Le retour des écoles
françaises de peinture , de sculpture et d'architecture
aux véritables principes du beau , le rendait indispensable
pour tous ceux qui suivent la carrière des beaux
arts , et ceux même qui cultivent les diverses branches
de la littérature ancienne éprouvaient chaque jour le
besoin de le consulter...
1
284 MERCURE DE FRANCE ,
1
Dans ces circonstances , M. Landon a pensé qu'il se
rait utile de publier une traduction française des antiquités
d'Athènes . Il a confié le soin de cette traduction
à une plume habile et exercée , et le traducteur n'a rien
négligé pour rendre avec fidélité le texte original. La
gravure des planches a été aussi l'objet d'un soin particulier.
On n'a omis aucun des objets représentés dans
l'ouvrage anglais . Tous les dessins ont été relevés par
M. Clémence , et gravés par M. Normand , l'un et l'autre
architectes et anciens pensionnaires de l'académie de
France , à Rome , et qui ont fait preuve , dans cet ouvrage
, de goût , d'intelligence et de talent. M. Landon
a adopté la gravure au trait pour les planches d'architecture
et de sculpture , non-seulement comme la plus
expéditive et la moins dispendieuse , mais encore comme
la plus agréable pour les artistes et les vrais amateurs ,
qui , dans la représentation des monumens , recherchent
1
principalement la justesse des proportions et la pureté
des formes , difficiles à saisir dans les masses d'ombre
et les effets de clair-obscur. Voici comme il s'explique
lui-même à cet égard : « On a ombré et terminé avec
goût les vues pittoresques qui représentent les monumens
d'Athènes dans leur état actuel de dégradation ; un
simple trait eût été sans intérêt et sans effet. On a conservé
à tous les détails d'architecture l'exacte grandeur
des planches originales , avec les cotes qui y sont jointes
en très-grand nombre , et qui donnent la facilité de déterminer
les plus petites parties d'un monument. Mais
pour mettre l'ouvrage à la portée d'un plus grand nombre
de personnes , on a réduit d'un quart et quelquefois de
moitié la dimension de quelques figures que l'on peut
sans inconvénient présenter sur une moindre échelle
telles que les plans , les élévations et les coupes ; par
des réductions semblables , on a réuni et présenté sous
un même aspect les différens morceaux de sculpture
qui décorent un même monument , ce qui , sans rien
ôter à l'intérêt et à la fidélité de leurs détails , procure
au lecteur l'avantage d'en saisir l'ensemble et les rapports
; enfin , on trouve rassemblées dans des planches
particulières les vignettes qui se trouvent au cominence-
,
1
SEPTEMBRE 1810. 285
ment età la fin des chapitres de l'ouvrage anglais , et qui
ont des rapports plus ou moins directs avec les sujets
traités dans ces chapitres . » Stuart s'était contenté de
coter ses monumens en pieds et en pouces anglais , le
nouvel éditeur y a ajouté trois échelles comparatives qui
représentent le pied français , le mètre et le module .
Telle est la manière dont M. Landon a conçu et exécuté
une entreprise qui doit intéresser tous les vrais
amis des beaux arts . On peut juger, par ce qui est terminé
, de ce qui ne l'est pas encore. Il a paru de cet
ouvrage un volume en deux livraisons . La première
comprend une vue générale d'Athènes ; la vue pittoresque
d'un temple dorique dans son état actuel , ses plan ,
élévation et coupe , et les divers détails de son architecture
; une mosaïque , des médailles et des fragmens
tirés de ses ruines ; la vue pittoresque d'un temple ionique
sur l'Ilyssus , ses plan , coupe , etc.; la vue pittoresque
de la tour des vents , ses plan , coupe , élévation
et les huit figures des vents sculptés en bas relief sur la
frise qui se développe autour de la partie supérieure du
monument. La seconde livraison contient la vue pittoresque
, les plan , coupe , élévation et les divers détails
du monument choragique de Lysicrates , vulgairement
appelé la lanterne de Démosthènes , et du stoa ou portique
pris communément pour le temple de Jupiter olympien
, édifice remarquable par son étendue et par le
caractère de son architecture . D.
REVUE LITTÉRAIRE .
LE CHANSONNIER DES GRACES , avec la Musique des airs
nouveaux . - Un vol. in-18 . - Paris , chez F. Louis ,
libraire , rue de Savoie , nº 6 .
En ouvrant le Chansonnier des Graces , je tombe sur ces
couplets :
Des couplets qui ne disent rien,
Sont la chose la plus facile ;
Maint auteur les rime assez bien.
)
286 MERCURE DE FRANCE ,
On chante , même au Vaudeville ,
Des couplets qui ne disent rien.
Plus d'un recueil nouveau contient
Fades couplets , tous uniformes ;
Aplus d'un éditeur il vient ,
Portaffranchi , paquets énormes
De couplets qui ne disent rien.
Après avoir lu le Chansonnier des Graces , je trouve un
nouveau mérite à ces couplets ; ils pourraient me dispenser
de pousser plus loin cet article. Je l'avouerai, cependant,
l'application serait trop sévère . Parmi beaucoup de couplets
qui ne disent rien , dans ce recueil tout comme ailleurs ,
il s'en trouve aussi un certain nombre qui disent quelque
chose, et qui le disent avec esprit, ou même avecdélicatesse :
telle estsansdoute cette romance de Me Dufresnoy, qu'on
nous saura gré de citer. Nous n'en condamnerions que le
titre; c'est :
LE PERFIDE CHÉRI.
AIR : Ah! pour l'amant le plus discret.
Objet demon plus tendre amour ,
Demonamitié la plus tendre ,
Charmant , quoique parjure Alcandre ,
Reviens. embellir mon séjour !
Reviens; de ma flamme trahie
Ne crains point les jaloux éclats ;
Ose m'ouvrir encor tes bras ;
Pardonne-moi ta perfidie !
Quand tume ravis le bonheur
Par ton inconstance fatale ,
Il est vrai , contre ma rivale
Je laissai parler ma douleur .
J'ai dit à la nature entière
Lemalheur de ton premier choix :
J'aimais pour la dernière fois ;
Jehaïssais pour la première.
O Dieux ! que j'ai souffert de maux !
Combien j'eus de pensers terribles!
Par coinbiende veilles pénibles
J'achetai mon triste repos!
1
}
SEPTEMBRE 1810. 287
Mais je me suis accoutuméę
A ne plus être tout pour toi ;
Et je dis , presque sans effroi :
Une autre d'Alcandre est aimée ...
Viens donc essayer les douceurs
D'une passion sans orage ;
Que tu sois fidèle ou volage ,
Rien ne désunira nos coeurs .
Pour te plaire , mon ame ardente
Découvre un nouveau sentiment;
Oui , sans t'aimer moins vivement ,
Je t'aimerai mieux qu'une amante .
Ce n'est pas de la délicatesse , mais un tour facile , une
originalité plaisante, qui distinguent quelques coupletsd'une
chanson de M. Pain , intitulée leMénage du Garçon : deux
fautes de convenance ou de goût nous empêchent de citer
les autres .
Je loge au quatrième étage ,
C'est là que finit l'escalier ;
Je suis ma femme de ménage ,
Mon domestique et mon portier.
De créanciers quand la cohorte
Au logis sonne à tour de bras ,
C'est toujours , en ouvrant la porte ,
Moi qui dis que je n'y suis pas.
Gourmands , vous voulez , j'imagine ,
Demoi pour faire certain cas ,
Avoir l'état de ma cuisine ;
Sachez que je fais trois repas.
Le déjeûner m'est très-facile ,
De tous côtés je le reçoi ;
Je dine tous les jours en ville ,
Et ne soupe jamais chez moi.
Je suis riche , et j'ai pour campagne
Tous les environs de Paris ;
J'ai mille châteaux en Espagne ,
J'ai pour fermiers tous mes amis ,
J'ai pour faire le petit-maître ,
288 MERCURE DE FRANCE ,
Sur la place un cabriolet ;
J'ai mon jardin sur ma fenêtre ,
Et mes rentes dans mon gilet.
Encore une citation qui ne sera pas longue. On voit trop
clairement aujourd'hui que la plupart des chansonniers ,
en célébrant la liqueur divine de Bacchus , préfèrent le thé
et le café ; ils chantent le vin en buveurs d'eau . Ce n'était
pas ainsi que nos pères , buveurs dans la véritable acceptiondu
mot , et buveurs déterminés, vantaient leurs plus
chères amours . La passion leur prêtait des expressions
vives , des tournures heureuses ; ils trouvaient toujours de
nouvelles formes pour honorer dignement ce qu'ils aimaient
de si bon coeur.
Tems malheureux ! tout est dégénéré !
Les panégyristes de Bacchus ne sortent plus depuis longtems
des ornières de la routine . C'est donc un grand mérite
à M. Boutroux de s'en être écarté dans cette Complainte
bachique :
Je veux du plus grand des malheurs
Vous faire la peinture .
Amis , vous verserez des pleurs
Sur ma triste aventure .
Quand j'y songe , rempli d'effroi ,
Ce souvenir toujours en moi
Fait frémir la nature .
Dieux ! comment raconter les traits
D'une pareille histoire?
Races futures , non , jamais
Vous ne pourrez y croire ;
Mais , puisqu'il faut le dire enfin ,
J'ai vu ... j'ai vu... mon verre plein...
Et je n'ai pu le boire .
Nous avons cité des exemples des divers genres de
mérite qui recommandent ce recueil ; et s'ils ne suffisaient
point encore pour attirer les acheteurs , nous ajouterions
que ce petit volume , imprimé sur bon papier et en fort
beaux caractères , est enrichi d'une jolie gravure d'une
vignette de Lambert , et de la musique gravée de trentetrois
airs nouveaux , dont plusieurs sont agréables et adaptés
aux paroles avec goût.
:
,
OEUVRES
SEPTEMBRE 1810 .
289
OEUVRES CHOISIES DE DESTOUCHES , édition stéréotype ,
d'après le procédé de FIRMIN DIDOT.-Deuxvol. in-18 .
A Paris , chez Didot aîné , et chez Firmin Didot.
1810 .
-
-
à la suitedesc LA
SEINE
APRÈS avoir donné des éditions. stéréotypes des oeuvres
complètes de nos classiques , MM. Didot recueillent aujourd'hui
, dans celles des écrivains du second ordre , les
productions qui ont mérité de prendre place
chefs-d'oeuvre de notre littérature. Le genre dramatique ,
disent- ils dans un court Avertissement , a d'abord fixe nos
regards ..... Après les maîtres de la scène , il est beaucoup
d'écrivains trop féconds qui n'ont légué à la postérité qu'un
petit nombre de pièces dignes d'elle. Ces pièces , nous les
avons réunies , non point dans une même collection sous
le titre de Théâtre ou de Répertoire , mais dans des recueils
séparés , et sous le nom de chaque auteur . Nous ne nous
sommes pas bornés rigoureusement aux ouvrages restés en
possession du théâtre : nous avons admis unpetit nombre
de ces pièces que le vice du sujet , le défaut d'action , ou
quelqu'autre cause , privent aujourd'hui des honneurs de
la représentation , mais que de véritables beautés recommandent
encore à l'estime des connaisseurs . " MM. les
Editeurs affirment ensuite que le goût du public éclairé et
l'opinion des plus judicieux critiques ont été consultés sur
ces différens choix , dans lesquels , ajoutent-ils , ils ont
incliné plutôt vers un peu d'indulgence que vers une excessive
sévérité .
Voilà réellement dans quel esprit a été fait ce choix des
comédies de Destouches . Ce serait ici , sans doute , une
belle occasion pour un critique , de répéter encore sur la
personne et sur les ouvrages de ce poëte , ce qu'on en a dit
vingt fois , et déjà répété mille . Mais nous ne ferons pas à
nos lecteurs l'injure de penser qu'ils l'ignorent , et nous leur
épargnerons l'ennui de relire ce qu'ils savent. Toutes les
pièces que renferme ce recueil leur étant depuis long-tems
connues , il leur suffira , pour juger eux-mêmes du mérite
de ce recueil , d'avoir le titre de ces pièces. Ce sont le Philosophe
Marié , le Glorieux , le Triple Mariage , le Dissipateur
, la Fausse Agnès et le Tambour nocturne . Ces
différentes comédies sont précédées des préfaces de l'auteur
; et en tête des unes et des autres est placée une notice
sur Destouches et sur ses écrits . L'exécution typographique
est soignée , et d'une correction très-rare . Déjà plus
T
1
290 MERCURE DE FRANCE ,
de deux cent cinquante volumes , du même caractère et
du même format , sont sortis des presses stéréotypes de
MM. Didot.
ALDINO ET LILLA .
NOUVELLE (1) .
APRÈS avoir long-tems porté les armes dans les guerres
sanglantes que se livrèrent les maisons d'Aragon et d'Anjou
pour la possession du royaume de Naples , un vieux chevalier
s'était retiré dans les environs de Bénévent. Marco
Bertoldi avait versé son sang , épuisé sa fortune pour des
maîtres qui n'avaient fait que passer sur le trône , et il fut
trop heureux de trouver un asyle dans les ruines d'un
antique château bâti par ses aïeux . Une femme aimable et
belle promettait de consoler ses vieux ans : une mort prématurée
la lui ravit . Bertoldi , inconsolable , n'eût jamais
conçu l'espoir de remplacer sa douce Agnesilla ; mais le
petit Aldino , seul gage d'une union si chère , semblait
réclamer les soins d'une femme , et Bertoldi laissa , presque
machinalement , mettre sa main dans celle d'une veuve ,
renommée dans tout le canton .
Le premier époux de Mme Béatrix était un riche propriétaire
qui lui avait abandonné la direction exclusive de
toutes ses affaires . Pour les simplifier , elle avait imaginé
de convertir ses prés et ses vignes en riches joyaux , en
ducats de bon aloi; la cassette qui les contenait ne connut
plus d'autre maître qu'elle , dès que ce mari débonnaire
eut fermé les yeux. Il ne manquait à son ambition que
de se voir la femme d'un gentilhomme. Lorsqu'elle sut
que le bon chevalier avait perdu la sienne , elle décida
que c'était à elle à occuper le château. Son premier soin
fut d'en faire rétablir le pont-levis et les girouettes . Elle ne
se rendait jamais à l'église , qu'un ancien valet de ferme ,
affublé du titre d'écuyer , ne portât devant elle un faucon
sur le poing, selon l'antique usage de la chevalerie . Eblouie
elle-même de ce faste nouveau , elle s'habitua facilement à
se regarder comme la bienfaitrice du modeste Bertoldi ; et
(1) Cette nouvelle a été composée d'après une anecdote du seizième
sitole.
SEPTEMBRE 1810 .
291
bientôt le bon chevalier se vit admis , comme par grâce , à
la table d'une maîtresse impérieuse . J
Béatrix avait amené à sa suite deux enfans , fruit de son
premier mariage. Tous ses soins leur étaient prodigués ,
tous les respects des vassaux étaient exigés pour eux , tandis
que l'héritier légitime languissait dans une espèce d'abandon.
Les grâces précoces , les caresses mêmes d'Aldino
ne purent lui faire pardonner d'ètre né d'une autre mère ;
et la mémoire d'Agnesilla fut d'autant plus abhorrée par la
nouvelle épouse de Bertoldi , que le vieux chevalier ne
pouvait, sans un soupir ou une larme , entendre prononcer
un nom qui lui rappelait l'époque de son bonheur. Ces
souvenirs étaient un crime aux yeux de l'altière Béatrix ;
elle s'étudiait à en faire disparaître successivement tous les
objets . Agnesilla consacrait à la culture des fleurs les instans
qui n'étaient pas réclamés par son époux ou par ses
devoirs . Béatrix ne passait jamais devant le parterre orné
par ses mains , sans éprouver un dépit secret. Un jour ,
enfin , elle surprit le chevalier jetant , tour-à-tour , de
tendres regards sur ces fleurs , sur Aldino et vers le ciel.
Son coeur jaloux en frémit , et dès la nuit même , sous
prétexte de donner une nouvelle forme au jardin , tout fut
arraché , bouleversé. La furie n'épargna pas même un
jeune palmier qu'Agnesilla avait planté enmémoire de la
naissance de son premier enfant . A son réveil , le malheureux
Bertoldi , témoin de l'outrage fait à son amour et
àses regrets , prit son fils dans ses bras ; il le pressait sur
son coeur; il semblait lui dire : " Que deviendras-tu , pauvre
enfant , lorsque j'irai rejoindre ta mère ? "
Depuis ce jour , le chevalier semblait avoir redoublé
d'affection pour son Aldino . Quelle fut sa surprise , sa
douleur , quand Béatrix vint lui déclarer qu'il était tems
d'envoyer aux écoles de la ville un enfant que l'excessive
tendresse de son père , plus encore que l'oisiveté de la
campagne , ne pouvait manquer de perdre entièrement !
Mais bientôt l'indignation rendit le courage à son coeur
paternel. Non, s'écria-t-il , non ; mon fils est ma con-
>>solation , majoie ; il ne me quittera que lorsqu'il sera
» d'âge à porter une lance , à entrer dans la carrière que
> lui ont tracée ses aïeux. C'est de son vieux père qu'il doit
recevoir les premières leçons de la chevalerie . L'accent
mâle dont Bertoldi prononça ces paroles , le feu dont ses
yeux étincelaient, firent une impression aussi forte que
77
T2
292 MERCURE DE FRANCE ,
nouvelle sur l'astucieuse marâtre : elle ne répliqua point
et il ne fut plus question du départ d'Aldino .
Il grandissait rapidement : une ame sensible , un caractère
noble se développaient en lui avec ses facultés . Les
deux enfans de Béatrix , loin d'exciter sa jalousie , devinrent
pour lui les objets d'une amitié véritablement fraternelle .
Lilla , plus jeune que lui de quelques années , se montra
de bonne heure reconnaissante des soins qu'il prenait
d'elle. Chargé de l'accompagner, ou plutôt de la servir , il
N'acquittait de ce devoir , bien moins par la crainte d'attirer
sur lui le courroux de sa belle -mère , que pour obéir au
mouvement de son coeur qui lui faisait sentir le besoin
d'aimer et d'être aimé . Point de jeu qui pût lui plaire si
Lilla ne le partageait pas ; point de fleurs , point d'oiseaux
qui pussent l'intéresser si ce n'était pour les offrir à sa jeune
soeur; et Lilla ne se montrait sensible aux présens dont
l'accablait une mère extrême en tout , que dans l'espoir
secret d'en faire le partage avec l'ami de son enfance . Ces
prévenances mutuelles n'échappèrent pas à la surveillance
de Beatrix; mais loin de savoir quelque gré à l'aimable
Aldino de ses attentions pour Lilla , elle n'éprouva qu'un
violent accès d'humeur en voyant sa fille démentir la haine
qu'elle avait jurée au fils d'une autre mère . Aldino ne tarda
pas à s'apercevoir que Lilla était moins caressée parBéatrix ,
et elle lui devint encore plus chère. Lilla , accablée d'un
refroidissement dont son jeune coeur ne pouvait soupçonner
la cause , s'accoutuma sans peine à placer toute sa confiance
, tout son espoir dans le sensible Aldino .
Il n'en était pas de même de Stéfano , le second des
enfans de Béatrix ; dès ses plus jeunes ans , il semblait
avoir deviné l'aversion de sa mère pour le fils d'Agnesilla .
La candeur, les procédés touchans d'Aldino ne purent désarmer
sa jalousie ; sournois et lâche , il épiait toutes ses
actions , il savait les envenimer dans ses rapports à sa
mère ; il jouissait déjà de pouvoir ajouter à ses préventions
haineuses .
Plus la raison d'Aldino se forma , plus il sentit profondément
toute l'amertume de sa destinée . Son malheureux
père , en proie à d'éternels soucis , ne pouvait lui offrir de
consolations ; il n'en puisait qu'auprès de Lilla , et bientôt
elles lui furent ravies par son implacable marâtre. Béatrix
interdit à sa fille les doux entretiens où son coeur et celui
de son jeune ami , dans un épanchement mutuel , trovvaient
l'oubli de leurs peines ou se communiquaient la
1
SEPTEMBRE 1810. 293
force de les supporter . Aldino , condamné souvent à la
solitude , allait pleurer en silence sur le tombeau de sa
mère. Trop jeune encore , quand elle lui fut ravie , pour
apprécier dignement ses soins et sa tendresse , c'était
d'après les rigueurs d'une marâtre qu'il cherchait à se peindre
la félicité des enfans qui croissent sous les yeux d'une
mère digne de ce nom .
Chaque jour lui offrait l'occasion de faire ce douloureux
rapprochement. Il en gémissait sans se permettre un murmure
; mais un événement imprévu vint mettre sa résignation
à une épreuve dont elle ne put triompher. Stéfano ,
élevé dans tout l'orgueil de sa mère , prétendait exercer un
empire absolu sur les vassaux des modestes domaines du
chevalier. Ses exercices , ses jeux mêmes , avaient un caractère
de despotisme et de méchanceté . Un jour de fête
avait rassemblé les habitans du village sur la place du château.
Non content des saluts respectueux des garçons , et
des révérences timides des jeunes filles , Stéfannoo imagine ,
pour faire mieux éclater son pouvoir , d'interrompre la
danse au moment où elle était le plus animée . On rit de ce
bizarre caprice : il menace , il s'emporte, il pousse la fureur
jusqu'à briser les instrumens dans la main des musiciens .
Accoutumés à trembler devant l'altière Béatrix , la plupart
des villageois restaient interdits ; mais les jeunes gens ne
virent dans Stéfano qu'un petit tyran dont , depuis longtems
, ils désiraient châtier l'insolence. Ils le poursuivirent
jusque dans la cour du château , où il se réfugia transi de
frayeur , en appelant à son secours . Aldino entendit ses
cris , et il vola généreusement à sa délivrance . Stéfano alla
se cacher dans un souterrain , et Aldino resta seul en présence
des nombreux assaillans . Malgré l'amitié qu'il portait
à ces compagnons de son enfance , il leur déclara qu'il
traiterait en ennemis tous ceux qui oseraient attaquer le fils
de Béatrix . Béatrix , en cet instant , parut elle-même à une
fenêtre ; elle se hâta d'y amener son faible époux. « Voyez ,
>>lui dit-elle , voyez votre cherAldino , ce modèle de sagesse
> et de douceur ! le voilà poursuivi par ces villageois dont
» vous le disiez adoré ! quelle honte pour nous! nos vas-
» saux révoltés pénétrant audacieusement jusque dans la
» cour de notre château ! » Bertoldi fait entendre sa voix :
Aldino s'arrête immobile , les jeunes villageois reculent et
s'inclinent ; un profond silence succède au tumulte .
Sur l'ordre de son père , Aldino monte auprès de lui.
Béatrix se rend son accusatrice et son juge ; elle le peint
1
294 MERCURE DE FRANCE ,
comme le provocateur de cette scène scandaleuse . En vain
lejeune homme tente d'exposer qu'il n'y a pris part que
pour dégager Stéfano : la marâtre lui coupe impérieusementla
parole , empêche son père de la prendre , et prononce
cependant , en son nom , la sentence du prétendu
coupable. Elle déclare qu'Aldino quittera dès le lendemain
la maison paternelle . Vous avez toujours désiré de porter
les armes , lui dit-elle , avec un sourire amer et des re-
" gards où se peignait une joie farouche ; on fait la guerre
dans toutes nos provinces , les jeunes gens de votre mérite
>>sont faciles à placer. » Aldino , avant de pouvoir répliquer
, se trouva déjà hors de la chambre de son père,
Résolu à braver tous les maux auxquels il semblait dévoué
depuis sa naissance , le fils de Bertoldi ne put cependant
soutenir l'idée qu'il allait être contraint de s'éloigner avant
d'avoir reçu les derniers adieux de l'auteur de ses jours. Il
rêvait aux moyens d'arriver encore une fois jusqu'à lui,
lorsqu'un vieux serviteur vint lui dire avec précaution qu'il
avait l'ordre de le conduire secrétement chez son maître ,
à l'entrée de la nuit.
Le jeune homme attendit ce moment avec impatience ;
introduit par le fidèle Giacomo , il se yit enfin seul en présence
d'un père qui , devenu en quelque façon étranger
pour lui , n'avait jamais cessé cependant d'être l'objet de
son respect et de son amour. Le bon chevalier lui tendit
les bras , et l'ayant fait asseoir sur un tabouret en face de
son grand fautenil : « Ecoute-moi , mon cher fils , lui dit-il ,
27
la paix de ce séjour exige que tu t'éloignes ; mais mon
» Aldino , mais l'enfant de ma tendre Agnesilla , ne doit
pas être banni de la maison où elle lui donna le jour.
Tu vas marcher au champ d'honneur comme tous tes
> ancêtres ; voici une lettre pour mon ancien frère d'armes
don Pedro d'Almazar , qui tient un des premiers rangs
sous les drapeaux du célèbre Gonsalve de Cordoue . Va
trouver ce digne ami au camp d'Aquila ; tu rompras ta
>>première lance sous ses yeux. Mais la bravoure n'est pas
» la seule qualité que mon cher fils doive posséder ; songe
>>dans toutes les actions de ta vie que ton vieux père a les
yeux sur toi . Ne l'oublie jamais : quelque jour peut-
» etre ..... " Le bon chevalier avait le coeur plein , il eût
voulu l'épancher ; mais sa profonde émotion lui ôta l'usage
de la voix ; il se leva pendant qu'Aldino tombait à ses
genoux. Posant sa main tremblante sur la tête du jeune
homme , il implorait pour lui la bénédiction du ciel,
SEPTEMBRE 1810 . 295
Aldino , suffoqué par ses pleurs , se retira en faisant les
mêmes voeux pour son père .
En traversant la longue galerie du château , il rencontra
sa persécutrice ; son coeur se serra . " Madame , lui dit-il , je
>>viens de faire mes adieux à mon père ; voulez-vous recevoir
les miens , et m'accorder mon pardon , si jamais j'ai
> pu me rendre coupable de quelqu'offense envers vous ? »
La marâtre rougit ; elle ne put se défendre d'un mouvement
de honte et d'embarras . « Adieu , Aldino , lui répondit-
» elle , en lui présentant froidement sa joue . Conduisez-
> vous bien , et soyez sûr que vous trouverez , un jour ,
» dans mon fils assistance et protection . "
Aldino , en la quittant , passa devant lachambre de Lilla :
il sentit ses forces défaillir; il s'arrêta . La journée entière
s'était écoulée sans qu'il fût parvenu à se trouver un seul
instant auprès de sa consolatrice , de son unique amie.
Pouvait-il se résoudre à croire que Lilla aussi fût indifférente
à son éloignement? Encore quelques heures , et il allait la
quitter, peut-être pour jamais . D'une voix basse et suppliante
ill'appela ; elle ne répondit point. Il l'appela encore;
même silence. Il prêta l'oreille , ilcrut entendre des gémissemens
, des sanglots étouffés : son coeur se brisa , ses
larmes arrosèrent le seuil de la porte .
Le fidèle Giacomo vint l'arracher à sa douleur , pour
achever les apprêts de son départ. Il lui fit observer qu'il
cachait dans un coin de sa valise une petite bourse d'or ,
dernier présent que lui faisait son vieux père , à l'insu de
son avare épouse.
Le jour n'était pas encore levé , que déjà l'infortunéjeune
homme était revenu à la porte de Lilla. Il frappa doucement
, la conjura de lui répondre.... Vains efforts ! un
sombre désespoir s'empare de son ame; il s'élance hors du
château; il jette de sinistresregards derrière lui , il envisage
son exil avec moins d'effroi : les hasards qu'il va courir
peuvent lui faire trouver la fin d'une existence flétrie par
:
l'ingratitude de Lilla .
Sa marche était rapide , ses yeux étaient égarés . Une
haie se présente devant lui , il veut la franchir; il se sent
arrêté par son habit , il se retourne... C'était Lilla . Il pousse
un cri : elle était dans ses bras . " O mon ami , mon frère !
>>lui dit-elle ; l'as-tu pu croire , que ta soeur te verrait
>>s'éloigner d'elle sans recueillir tes dernières paroles , sans
> te faire répéter encore que ni le tems ni l'absence n'altére-
> cont les doux sentimens qui nous lient ? ah ! j'en prends à
296 MERCURE DE FRANCE ,
> témoin le Dieu que je ne cesse de prier pour ta conserva-
» tion depuis que je sais qu'on t'arrache de ton amie : il
» sait , ce Dieu mon seul espoir, que la vie qu'il m'a donnée
» n'est qu'un don cruel , puisqu'il ne m'est plus permis de
> t'en consacrer tous les instans . Aldino , et tu as pu trouver
la force de m'abandonner , de me fuir... ! » Elle ne se
soutenait plus , il la déposa mourante au pied d'un arbre .
Il serrait ses mains dans les siennes ; des larmes brûlantes
sillonnaient ses joues : il gardait un morne silence .
Lillarouvrit les yeux , etfaisant sur elle-même un pénible
effort : " Tu rougis de ma faiblesse , reprit-elle , je le vois .
» Pardonne à mon sexe , à mon âge , pardonne, hélas ! à ma
>> tendresse ! je ne serai plus auprès de toi , et tu vas exposer
tes jours dans les combats . Mon frère , accomplis le
> dernier de mes voeux ; reçois de mes mains un gage qui
> me rappelle quelquefois à ta pensée. Un pieux chevalier
> rapporta jadis de la Terre-Sainte cette petite croix d'éme-
>>raudes : c'est en elle que j'ai mis toute mon existence ,
» puisqu'elle va me répondre de la tienne. Ce cordon est
" toi.»
-
tissu de mes cheveux : il ne sera pas sans
prixpour
« Objets de mon culte et de mon amour ! s'écriaAldino,
> pendant que Lilla passait la croix à son cou; non , vous
" ne me quitterez ni à la vie ni à la mort ! Adieu , ma soeur,
» adieu . Loin de moi tu seras toujours ma bienfaitrice ;
» n'est-ce pas toi qui vas consoler mon père de l'absence de
, son fils ? Adieu encore , Lilla , ma soeur, ma douce amie ...
Nous nous reverrons . "
En achevant ces mots , il s'efforça de sourire ; mais il sen
tait chanceler son courage : il s'arracha des bras de la triste
Lilla ; elle ne fit pas même d'efforts pour le retenir ; accablée
par l'excès de sa douleur , elle semblait pétrifiée.
Lorsqu'elle reprit ses sens , Aldino était déjà hors de sa
vue; elle se traîna vers le château , s'inquiétant peu d'être
aperçue par sa mère. Béatrix ne la vit point rentrer ; mais
sa pâleur , les larmes qui malgré elle s'échappaient de ses
yeux, n'étaientque des indices trop certains de ce qui sepassaitdans
son ame , et Lilla ne tarda point à se convaincre
qu'on ne regretterait pas impunément Aldino en présence
de sa belle-mère .
Le jeune homme , armé de cette force inconnue qui
semble naître du sein de la douleur même , quand on a
combattu son premier accablement , traverse avec rapidité
le chemin qui le sépare du camp espagnol . Il demande
qu'on leconduise à la tente de don Pedro d'Almazar; mais,
SEPTEMBRE 1810. 297
depuis un an , ce guerrier n'existe plus ; il a péri au siège
du château de Naples . Voilà donc Aldino sans protecteur ,
sans appui , au milieu d'une armée étrangère ! Il étaitbeau ,
grand et vigoureux : dix capitaines lui proposèrent à-la-fois
Phonneur d'être admis au nombre des soldats de Ferdinand .
Le fils de Bertoldi , doué naturellement d'une ardeur guer
rière , prit sans hésiter l'arme qu'on lui mit dans les mains .
Il se disait : " Si je n'étais pas un bon soldat , serais-je
> digne de l'estime de mon père , et de l'amour de Lilla ? »
Dès la première action , il prouva qu'il n'avait pas dégénéré
de ses aïeux .
La campagne finie , les troupes furent envoyées en quartier
d'hiver dans les riches environs de Molise. Aldino , pendant
la marche , traversait un bois peu éloigné du chemin .
Une bourse se rencontre sous ses pieds : elle contenait 300
pièces d'or , mais aucun indice qui pût faire découvrir à qui
elle appartenait. Le premier mouvement du généreuxjeune
homme fut de songer au regret de celui qui avait perdu
cette bourse ; le second au plaisirqu'il aurait à la lui rendre.
S'illa cacha soigneusement , ce ne fut que pourla soustraire
à l'avidité de ses camarades; il leur avait partagé libéralement
l'or qu'il avait apporté en prenant parti parmi eux;
mais ne se regardant que comme dépositaire de celui que
le hasard avait mis entre ses mains , il n'attendait que l'instant
d'en rendre compte .
A la fin du jour la colonne s'arrêta dans un bourg au
pied des Apennins ; la compagnie à laquelle appartenait
Aldino fut logée dans la principale hôtellerie de l'endroit.
Le vin , le jeu , captivèrent bientôt entiérement les enfans
de Bellone . Aldino fut le seul qui fit quelqu'attention à
l'entrée d'un religieux , qui , paraissant effrayé de ce tumulte
, alla s'asseoir dans un coin retiré , où il gardait un
profond silence. Le fils de Bertoldi ne tarda pas à observer
que de tems en tems il essuyait des larmes qu'il semblait
craindre de laisser apercevoir. Sous un prétexte honnête
il s'approcha de lui , et s'informa d'un ton si affectueux du
sujet de son chagrin , que le religieux éprouva bientôt luimême
le désir de le lui confier. " Je suis , lui dit-il , l'économe
d'un couvent de Franciscains , situé au-delà des
» montagnes ; je revenais d'une quête longue et pénible
» avec une somme qui devait fournir à notre subsistance
> pendant plusieurs mois . En traversant la forêt de San-
>>Giuliano , j'ai perdu , par je ne sais quel funeste événement,
cette bourse notre unique espoir. Comment ren298
MERCURE DE FRANCE ,
-
»trer au monastère ? Tous mes confrères m'y attendent
>>comme leur ange tutélaire . Que leur dirai-je ? Que vont-
>>ils croire ? Ah ! bon jeune homme , vous semblez digne
» de compâtir à mes peines...... Je les termine , dit
Aldino à voix basse , reprenez votre bien ; et il disparut,
Le religieux restait immobile : il considérait sa bourse , il
la serrait dans ses mains pour s'assurer que ce n'était pas
une illusion. Dès qu'il eut la force de se lever , il demanda
instamment qu'on lui fit connaître son bienfaiteur. Aucun
des militaires espagnols n'avait remarqué son entretien avec
Aldino; toutes ses recherches furent vaines .- "Ah ! qui
>>que tu sois , s'écria le bon Père , ame généreuse et noble ,
> tu n'échapperas point à ma reconnaissance ; le ciel dai-
» gnera s'en charger. Si tu es une créature humaine , les
>>traits de ta physionomie , le son de ta voix ne me pern
mettront pas de méconnaître mon bienfaiteur en quelque
lieu que le sort le ramène devant moi . Le lendemain
au point du jour , le religieux reprit le chemin de son couvent
, et la troupe se remit en marche.
n
Le retour du printems fut aussi le retour des hostilités .
La victoire fut fidèle au grand capitaine (1) . Il pénétra
dans l'intérieur du royaume. Quel saisissement de joie ,
de crainte , s'empara d'Aldino , quand il apprit que l'armée
se portait sur Bénévent ! Bientôt tous les objets qui se présentent
à ses regards lui deviennent moins étrangers : ils
se mêlent à quelques souvenirs de son enfance . Enfin du
haut d'une colline il découvre le vallon qui enferme dans
son enceinte tout ce qu'il a de cher au monde ; mais à
peine ose-t-il en croire ses yeux épouvantés . De la plupart
des chaumières du hameau s'élèvent des tourbillons de
flamme et de fumée. Aldino précipite ses pas , son coeur
était déchiré ; par-tout il eût voulu porter du secours ; mais
son père , mais Lilla réclamaient ses premiers soins . En
approchant du château , il aperçoit une troupe d'Espagnols
qui en sortaient chargés dubutin qu'ils venaient d'y faire:
il dédaigne de le leur arracher , et il s'élance dans l'intérieur.
Quel spectacle d'horreur et d'effroi ! Un vieillard traîné
par ses cheveux blancs , une jeune fille se débattant avec
des cris lamentables contre des soldats qui se la disputaient
. Aldino paraît , et déjà tout ce qui se trouve devant
lui est renversé ; il délivre son père , il enlève Lilla des
(1) Surnom donné à Gonsalve de Cordoue par les contemporains.
SEPTEMBRE 1810 . 299
1
٦
bras de ses ravisseurs . Mais furieux de se voir arracher
leur proie , tous les Espagnols se réunissent et fondent sur
l'intrépide jeune homme. Le désespoir lui fait trouver des
forces surnaturelles ; son père , encore sans connaissance ,
était couché à ses pieds ; d'un bras il soutenait sa soeur
défaillante , tandis que de l'autre il écartait les assaillans à
grands coups d'épée. Peut-être allait-il succomber dans
une lutte si inégale , lorsqu'un capitaine de l'armée de Gonsalve
survient tout-à-coup : son aspect intimide les Espa
gnols . C'est contre les soldats de votre roi , lui dit Aldino ,
que son soldat moi-même je défends mon père et ma
" soeur . - Jeune homme , répond froidement l'officier ;
tu étais digne d'être Castillan ; et il s'éloigne . Aldino courait
çà et là cherchant du secours pour les deux êtres chéris
qu'il voyait privés de sentiment : il trouva Béatrix et son
fils Stéfano cachés et tremblans dans un réduit obscur.
Egarée par sa frayeur , la marâtre ne le reconnaissait pas ;
elle voulait se jeter à ses pieds . « Allez soigner votre fille ,
>>lui dit-il , et ne craignez rien d'Aldino . »
Il s'occupe seul de son vieux père ; à genoux près de
lui , il baisait ses mains et les arrosait de ses larmes Le
vieillard ouvrit les yeux. Est-ce toi , mon cher enfant,
lui disait-il ? le ciel a béni ta piété filiale , il a voulu que
> tu fusses le sauveur de ton père. Aldino ne sortit de ses
bras que pour sejeter dans ceux de Lilla , qui , promptement
revenue à elle , accourait pour revoir ce frère qu'elle
croyait à jamais perdu , ce frère à qui elle était présentement
redevable de la vie et de l'honneur. Eût- elle jamais
pu penser , lorsque pour la première fois il se sépara d'elle ,
qu'il fût possible d'ajouter à la vivacité de l'attachement
dont elle se sentait pénétrée pour lui ? Et cependant , ce
qu'elle éprouvait en le considérant , lui semblait un sentiment
nouveau qu'elle ne pouvait définir. Dans sa naïve
innocence , elle se complaisait à observer que l'habit militaire
et la tournure martiale de son frère formaient un heureux
contraste avec la douceur de ses traits . Aldino la surprit
plongée dans une sorte d'extase en le contemplant ;
elle s'en aperçut elle-même , tressaillit , et baissa les yeux ;
ses joues se colorèrent d'une rougeur subite. Pourquoi rougit-
elle ? se dit Aldino , en rougissant lui-même. Depuis
cetinstant , ils se regardèrent beaucoup et se parlèrent peu .
Le bon Bertoldi allégea leur embarras en adressant mille
questions à son fils sur tous les faits d'armes auxquels il
avait pris part. La soirée n'avait pas sufli pour satisfaire la
300 MERCURE DE FRANCE ,
curiosité du vieux chevalier; Aldino remit au lendemain
le récit de ses aventures .
1
Mais , à minuit , tout-à-coup une alarme générale se fait
entendre ; Aldino saisit ses armes ; il trouve son corps
prêt à marcher , l'honneur lui fait une loi de le suivre : la
voix même de Lilla ne peut le retenir. A peu de distance
on rencontre l'ennemi qui , ayant reçu un puissant renfort,
s'avançait rapidement dans l'espoir de surprendre Gonsalve.
Le combat s'engage avec une fureur réciproque .
La malheureuse Lilla , restée seule et frémissant d'épouvante
, se réfugie dans l'antique chapelle du château ; elle
implorait le Dieu des armées pour son frère. Chaque coup
de canon qui faisait trembler les vitraux était pour elle
l'annonce de la mort d'Aldino , et le signal de la sienne .
Un lugubre silence succéda au bruit de l'artillerie . Lilla
tomba évanouie au pied de l'autel .
C'est là que le fidèle Giacomo vint la trouver au point
du jour. Les ennemis sont repoussés , lui dit-il , et Gon-
» salve est à leur poursuite. Nos villageois sont com-
> mandés pour relever les blessés . "- u Juste ciel ! s'écrie
» Lilla , les blessés ! si Aldino était du nombre ! cher
» Giacomo , je connais tout ton attachement pour ton
>> jeune maître ; viens , suis-moi , je t'en conjure. Un ins-
>> tant de plus , et peut-être arriverons-nous trop tard. »
Et sans daigner remarquer si le vieux serviteur accompagne
ses pas rapides , elle vole vers le champ de bataille .
L'aspect effroyable qu'il présente n'est point capable d'ar--
rêter son généreux élan ; errante au milieu des vestiges du
carnage , elle ose parcourir de ses regards inquiets , et les
figures où la mort est empreinte sous mille traits divers ,
et celles où les convulsions de la souffrance attestent encore
la vie. De quelque côté qu'elle entende des voix
gémissantes , elle y porte ses pas ; mais peut-elle les arrêter
avant d'avoir retrouvé l'unique objet qui occupe toutes ses
pensées ? Déjà elle a parcouru en tout sens ce théâtre
d'horreur , et ses recherches ont été vaines. Giacomo , qui
est parvenu à la rejoindre , s'efforce de l'entraîner . Elic
résiste , et au même instant aperçoit étendu , près d'un
buisson , un soldatdont une main cachait le visage , tandis
que l'autre comprimée sur sa poitrine serrait fortement un
cordon auquel était suspendu quelque chose de brillant.
Elle approche : la croix d'émeraudes qu'elle avait donnée à
son frère frappe ses yeux. C'est lui , s'écrie-t-elle , c'est
lui ! its l'ont égorgé , les barbares ! qui me rejoindra au
SEPTEMBRE 1810. 30t
› bien-aimé de mon coeur? Sa douleur va remplir ses
voeux. « Il n'est point mort , il respire ! dit tout-à-coup
> Giacomo ; Dieu soit béni ! il nous sera rendu . » Lilla
tombe à genoux auprès de ce corps immobile et glacé ;
elle épie sa respiration , elle l'appelle , elle lui prodigue
les noms les plus tendres , mais sa voix n'est pas entendue.
« Il faut l'enlever d'ici , dit Giacomo , ou nous le perdons
> à jamais ; et il essaye de le charger sur ses épaules
tremblantes . Courbé sous le fardeau , il s'achemine d'un
pas chancelant vers le village , tandis que Lilla , soutenant
la tête de l'infortuné jeune homme , essuyait le sang qui
inondait sa figure . Aucune de ses blessures n'est déclarée
mortelle ; Lilla semble recevoir elle-même la permission
de recommencer à vivre . Aldino ouvre enfin les yeux , et
ses regards disent qu'il reconnaît sa soeur. Ce retour inespéré
fait sur l'ame de Lilla une impression si vive qu'elle
semble oublier en un instant et les angoisses qu'elle a souffertes
, et les dangers mêmes qu'a courus l'objet de sa
tendresse . Bientôt enfin elle l'entend prononcer son nom ;
elle sent sa main serrée par la sienne ; elle ne se fait pas
l'idée d'une félicité plus douce .
Quelle force est comparable à la force de la femme qui
aime ? Nuit et jour , à toute heure , Lilla prodigue à son
frère chéri des soins que le coeur seul peut suggérer , que
le coeur seul peut apprécier. Leur persévérance est couronnée
par des succès au delà de son espoir ; Aldino revenait
rapidement à la vie ; il semblait qu'il puisât sa guérison
dans le plaisir de voir sans cesse Lilla près de lui.
Légèrement appuyé sur elle , il essayait quelques pas mal
assurés ; elle le conduisait au jardin respirer un air plus
pur.
Un jour qu'assis l'un près de l'autre dans unbosquet ,
Lilla travaillait à une écharpe dont avait encore besoin un
des bras d'Aldino , il la considéra long-tems en silence ;
un profond attendrissement semblait s'être emparé de lui ;
elle s'en aperçut , et sans lui parler , elle lui serra la main :
elle la sentit frémir dans la sienne ; Aldino l'attira doucement
vers lui . Il était de plus en plus agité ; elle ne voyait
que trop qu'une pensée secrète pesait sur son coeur , et
la parole expirait sur ses lèvres . " Aldino, lui dit-elle enfin
d'une voix timide , vous vous taisez : auriez -vous des
> reproches à me faire ?-Un reproche ! à toi , Lilla ?
» lis-tu si mal dans mon ame ? C'est que vous .... c'est
"
-
que tu me regardais avec des yeux si extraordinaires .....
1
303 MERCURE DE FRANCE ,
-
CherAldino , explique-toi donc bien vite , où je te croirai
vraiment fâché contre moi . - Que je m'explique ! oh !
» oui , Lilla , il le faudra bien , et je cherche .... mais j'ai
» des idées si délicieuses , si ravissantes ! Etc'est ce
» qui te donne l'air si soucieux ?-Hélas ! c'est que si tu
> ne pensais pas comme moi?-Que penses-tu donc ?-
» Ah ! Lilla , ma chère Lilla , ma tendre amie .... Eh
bien ! mon cher Aldino ...-Lilla , réponds; voudrais-tu
être ma femme ? Ta femme ? moi ! qu'as-tu dit ? ah
> Dieu ! Aldino ... ! » Elle le regardait fixement; un rouge
de feu , une pâleur mortelle se succédaient sur son visage ;
elle brûlait et frissonnait tour-à-tour . "Aldino , dit-elle
>> enfin d'une voix entrecoupée , songez-vous que je suis
"
-
-
votre soeur ? -Ma soeur ? non , tu ne l'es pas ; non ,
> Lilla , je ne suis pas ton frère. Nous ne sommes pas du
» même sang ; rien ne s'oppose.. Ciel! il se pourrait..?
» Aldino , pourquoi m'avoir fait entrevoirtantde félicité ,
si nous ne sommes pas assurés d'y parvenir ?- Repose-
» toi du succès sur mon amour , chère Lilla , et garde un
>>profond secret.
Ils reviennent tout pensifs s'asseoir auprès de Bertoldi ;
quelque tendre affection qu'ait Aldino pour son père ,
n'ose l'interroger sur le doute qui l'occupe , tant il redoute
une réponsequi trahisse son espoir; tant il craint sur-tout
que le trop faible vieillard n'instruise Béatrix d'un projet
que son inimitié se plairait à confondre .
Le jeune homme sent qu'il lui en coûtera moins de s'ouvrir
au fidèle Giacomo. Le vieux écuyer trouva la question
trop au-dessus de son savoir , mais il promit de la soumettre
sans délai à un pieux ermite dont toutes les décisions étaient
des oracles. L'anachorète répondit que la pensée seule d'un
tel mariage devait atfirer sur toute une famille la malédiction
du ciel. Les deux amans saisis d'effroi n'osaient plus
se regarder ; ils se fuyaient , et , pour comble d'infortune ,
ils sentaient que chaque jourils s'aimaient davantage . L'implacable
marâtre avait redoublé de haine pour le fils de son
époux , depuis qu'elle lui devait la conservation de ses
biens , et peut-être de son existence. Elle frémissait de rage,
en songeant qu'Aldino son bienfaiteur pouvait se croire
indépendant de l'autorité qu'elle avait usurpée dans la maison
paternelle. Ses mauvais traitemens , ses outrages n'eurent
plus de bornes : Lilla les partageait tous . Cette mère
dénaturée pouvait- elle lui pardonner de ne point haïr celui
qu'elle abhorrait? De leur commun désespoir naquit une
SEPTEMBRE 1810. 303
résolution commune . Aldino n'avait plus d'autre désir que
d'aller braver de nouveau la mort dans les combats ; Lilla
n'aspirait plus qu'à ensevelir ses éternels regrets dans un
cloître. Le vieuxBertoldi , accablé par l'âge , et victime luimême
de la tyrannie de Béatrix , ne pouvait les protéger; il
ne leur restait plus qu'une consolation : celle de partir
ensemble . Aldino savait que près de Viterbe était un monastère
célèbre dont l'abbesse appartenait à sa famille : il
offrità Lilla de la conduire dans cet asyle .
Combien de fois, pendant la route , se dirent- ils intérieurement
que le dernier jour de leur voyage serait le dernier
où ils devaient se voir dans ce monde ! rien ne les
détournait du sentiment profond de leurs peines , rien ne
troublait le morne silence qui régnait entr'eux.
Rome se trouvait sur leurs pas : leur unique désir , en
arrivant dans cette ville fameuussee,, fut de visiter labasilique
de Saint-Pierre qui s'achevait alors , et dont toute la chrétienté
vantait déjà les merveilles . Une madone révérée ,
objet de leur dévotion dès l'enfance , venait d'être placée
dans une chapelle . Aussitôt que leurs regards l'aperçoivent,
ils tombent à genoux d'un commun mouvement. Sans
s'être communiqué leurs pensées secrètes , ces deux amans
infortunés imploraient le ciel l'un pour l'autre . Leur esprit
absorbé dans la prière , leurs yeux attachés sur l'image
vénérée , rien ne pouvait distraire leur attention. Un cardinal
s'était arrêté dans la même chapelle : l'habit militaire
du jeune napolitain , son attitude , la mélancolie empreinte
sur sa figure , le frappent involontairement. Il le considère,
et se sent agité de souvenirs vagues ; tourmenté du désir
d'éclaircir ses soupçons , il fait appeler le jeune couple
dans un endroit écarté . Malheureuse dès ses premiers pas
dans le monde , Lilla tremblait : Aldino la rassura. Il se
présenta avec une modeste assurance . «Vous avez servi
dans les troupes de Gonsalve ? lui dit le cardinal .-Je
> vais rejoindre son armée .-Et cette jeune fille? Elle
est ma soeur : je la conduis au monastère de Viterbe .-
27
"
-
Ne pourriez-vous pas vous rappeler qu'étant un jour en
>> marche avec votre corps , vous rencontrâtes dans une
→ hôtellerie des Apennins un religieux qui avait perdu une
> bourse de 300 ducats ?- Oui ; c'était , à ce que me dit
» ce bon père , le produit de la quête qu'il venait de faire
pour son couvent ( le prélat levait tour-à-tour les yeux au
» ciel et les rabaissait sur Aldino ) .
21
- Jeune homme ,
vous serait-il possible de vous remettre les traits de ce
:
304 MERCURE DE FRANCE , í
> religieux ? - J'ai peine à le croire ; je ne le vis qu'un
> instant. -Et cet instant a décidé de ta destinée. Qui
» c'est toi , oui , voilà le brave soldat qui fut mon bien-
>> faiteur . Le ciel a exaucé le plus cher de mes voeux : il t'a
» ramené devant moi : il lui a plu de m'accorder les gran-
» deurs , les richesses de ce monde : sans doute , c'était
> pour me donner les moyens de te mieux prouver ma
> reconnaissance . En achevant ces mots il le pressait
dans ses bras , et se tournant vers les assistans , il leur fit
le récit de la noble action du jeune militaire . C'était la
première fois que Lilla l'entendait : Aldino la trouvait si
simple qu'il avait dédaigné de la lui raconter .
,
Le cardinal voulut que son jeune ami le suivît à son
palais . Dès la première question qu'il lui adressa , l'amant
deLilla , trop plein de ses peines pour les déguiser , lui fit
l'aveu sincère de la situation déplorable où les avaient
réduits une passion mutuelle et les rigueurs d'une marâtre.
Après les avoir paternellement exhortés l'un et l'autre à ne
pas se livrer au désespoir , il ordonna que , le soir même ,
Lilla fût conduite dans un couvent du même ordre que
celui où elle voulait se réfugier . Vous vous reverrez un
jour , leur dit- il , mais il refusa de s'expliquer davantage ..
Depuis trois mois Aldino était privé de la vue de tout ce
qu'il aimait ; un noir chagrin le dévorait et il n'osait
interroger son protecteur. Un jour qu'accablé de ses
réflexions sinistres il se proposait d'annoncer au cardinal
sa résolution de rejoindre ses drapeaux , il voit le prélat
s'avancer vers lui d'un air empressé : une douce satisfaction
brillait dans ses yeux . « Félicitez-moi , mon jeune ami ,
lui dit-il , je puis enfin m'acquitter envers vous . Le
souverain pontife a daigné exaucer ma prière : voici la
> dispense qui vous permet de devenir l'époux de Lilla . "
Oppressé par l'excès d'une joie subite , Aldino semblait
ne pas entendre . " Oui , mon ami , reprit le cardinal , elle
est à vous . Demain je célèbre moi-même votre union.
" Vous ne retournerez plus à l'armée d'Espagne : sa sain-
> teté vous admet au nombre de ses écuyers . "
La cérémonie eut lieu devant une grande réunion de
personnages illustres qui voulurent être témoins du bonheur
des deux amans . Le généreux prélat conduisit les
jeunes époux dans une maison agréable qu'il les contraignit
d'accepter pour présent de noces . Tous leurs voeux étaient
comblés ; il ne manquait plus à leur contentement que de
revoir les auteurs de leurs jours . Bertoldi et Béatrix quittèrent
1
SEPTEMBRE 1810. 305
tèrent leur antique manoir , et vinrent rejoindre leurs enfans.
Aldino soigna les vieux ans de son père , il protégea
la jeunesse de Stéfano , et ne voulut voir en lui que le
frère de sa Lilla. Il fit plus : il chercha à se faire aimer de
Béatrix ; mais ses attentions les plus délicates ne produisaient
chez cette marâtre que le dépit secret de l'envie
humiliée . Pour toute vengeance , Aldino se disait quelquefois
tout bas : “ Elle doit être bien à plaindre
bien heureux.n L. DE SEVEL
DE
GES .
SUA
SEINE
SPECTACLES .
gustie.
-
VARIÉTÉS .
5.
cen
Opera Buffa. - L'Impressarto
La nouvelle direction de ce théâtre qui de jour en jour
perd sa qualité d'étranger , et que chaque représentation
naturalise parmi nous , avaitdésiré signaler sa prise de possession
par un beau succès , et elle n'avait à cet égard rien
négligé ; un opéra de Cimarosa , deux acteurs nouveaux ,
venus exprès d'Italie , Mme Festa remplissant le principal
rôle , tels étaient les élémens du succès espéré ; le public
en avait agréé l'augure , car il s'était porté en foule à lapremière
représentation de la reprise de l'Impressario in Angustie;
mais cette représentation a déçu l'attente générale.
M. Boggia était chargé du rôle difficile du poëte; il est assez
bon acteur et sa voix est agréable : mais dénué de moyens , il
a été , dès la première scène , jugé avec sévérité; il parle plus
qu'il ne chante , et bien nous prend que le mélodieux Cima
rosa soutienne son virtuose en traçant dans son orchestre
le chant principal , car avec un autre système de composi
tion devenu très à la mode , M. Boggia ne se faisant pas
entendre , laisserait son orcheste dans l'embarras , et n'offri
rait , dans le morceau exécuté , qu'une composition sans
ensemble et sans liaison. Son concurrent n'est pas même
son rival : M. Botticcelli n'a pas un moment fixé l'attention
du public , trop juste ef trop prompt appréciateur de la
force et de l'étendue des moyens de ce bouffon un peu
sérieux. Fiorini , qui n'est encore ici considéré que comme
un débutant , a une méthode sage et de la justesse ; mais
une certaine uniformité d'expression et une langueur
dans l'exécution , qui ne contribuait pas à réchauffer la
,
V
306 MERCURE DE FRANCE ,
scène ; aussi Madame Festa s'est - elle trouvée placée
comme dans un cercle étranger à son talent : frappée de la
froideur inattendue et inaccoutumée du public , elle-même
a eu de la peine à ressaisir ses moyens visiblement altérés .
La voix de cette cantatrice , d'ailleurs , est d'un timbre admirable
, le son en est beau , naturel , égal et d'un effet ravissant;
mais elle manque , jusqu'à un certain point , de facilité,
et même quelquefois de justesse ; pour pen que le trait
ait de la hardiesse et de la difficulté ,il manque de cette
inaltérable pureté , de cette correction exquise à laquelle
Mme Barelli nous a comme habitués . Mais un défaut beancoup
plus sensible chez Mme Festa , c'est l'oubli trop fréquent
du rhythme , de cette fidélité à la mesure sans laquelle
il n'y a ni charme , ni effet musical , ni entraînement. Son
succès dans le Molinara , malgré ce défaut qui y est si
sensible , ne doit pas l'aveugler. Il n'y a pas de musique ,
si l'on ne sent pas un rhythme vivement et également prononcé
: il n'y a plus qu'une déclamation notée , ou une
vague psalmodie.
,
Le mauvais accueil fait à l'Impressario a tenu uniquementà
la faiblesse de l'exécution; aux représentations suivantes
, il y a eu plus d'ensemble , plus de sûreté , plus de
chaleur comique , plus de verve musicale ; on s'est rapproché
du compositeur , de son esprit , qui vit par la mélodie ,
de son originalité qui ne se sépare jamais de la grace. Quelques
amateurs qui ne semblent être heureux que de leurs
souvenirs , et qui les opposent toujours à leurs jouissances
dumoment , comme pour se donner le plaisir de diminuer
celui qu'ils éprouvent , nomment encore Raffanelli
Rovedino ou Martinelli , Lazzarini , et Mm Bolla : nous
nommerons nous , les sujets que nous possédons , ceux
qui leur seront réunis bientôt , et peut-être à des yeux non
prévenus , la balance sera-t-elle presqu'égale. Un fait incontestable
est qu'à aucune époque l'Opéra Buffa n'a réuni
trois femmes telles que celles qu'il possède aujourd'hui ;
bien placées , elles sont inappréciables , et elles peuvent
Fêtre , si l'Impressario , trop souvent in Angustie , parvient,
par l'influence inséparable d'un grand talent , et les
moyens de persuasion qui secondent si bien l'autorité , à
triompher de ces sortes d'incompatibilités dramatiques ,
quí entretiennent sur la scène de perpétuels divorces , et
font, du temple de l'harmonie, d'éternels foyers do
discorde .
Nous avons cru devoir assigner la cause véritable dupeu
/
SEPTEMBRE 1810 . 307
1
de succès de l'Impressario : cette cause n'est ni dans les
morceaux retranchés ni dans ceux ajoutés , quoique nous
regrettions le joli air Che dice mal d'amor, et le duo magnifique
, che l' alma mia discacci , que Lazzarini et
Mme Bolla chantaient avec une si grande et si belle expression
. Cette cause n'est pas sur-tout , quoiqu'on le prétende
, dans la faiblesse dede l'ouvrage , et dans le mérite de
ceux,que nous avons entendus depuis . A force de nous
parler de Mozart comme de l'incomparable , on finirait par
nous faire désirer son ostracisme . C'est , il est vrai , un admirable
génie , un homme à part ; mais il n'est pas vrai
qu'il écrase tout, qu'auprès de lui tout paraisse faible ;
cela est vrai dans son école ; cela n'est pas vrai dans l'école
italienne , dont le style , la marche , le but et les effets diffèrent
essentiellement de la sienne. L'Impressario , par
exemple , a toujours été regardé comme une des compositions
les plus spirituelles et les plus piquantes de Cimarosa;
c'était un choix non pas avoué , mais dicté par le
goût , et il y a lieu de croire que M. Spontini n'en fera
jamais d'autres . Qu'il nous ramène tout-à-fait en Italie , qu'il
nous y maintienne ; c'est la patrie de l'art. Quelques excursions
sont permises ; mais il faut rentrer dans la terre
natale , et quoi qu'on en dise , je ne puis croire que les
Sarti , les Paësiello , les Cimarosa , les Fioravanti , soient
déjà trop vieux ; je croirais plutôt trop jeunes ceux qui les
croient surannés , et trop pauvres ceux qui ne les trouvent
pas assez riches
-
en Parodies. Si une parodie contribue toujours ,
quelque manière , à constater le succès d'un ouvrage sérieux
, on peut dire que deux parodies sont une preuve
de son triomphe : les Bayadères ont obtenu cet honneur.
On a parodié cet opéra au Vaudeville et aux Variétés .
mais avec des intentions un peu différentes . Les auteurs
qui ont fait jouer sur le théâtre de la rue de Chartres la
Manufacture d'indiennes ou le triomphe des schalls etde la
Queue du Chat , avaient pour but principal la critique , et
même une critique amère; ils ont moins songé à être gais
qu'à être méchans . Les parodistes qui ont introduit les
Baladines sur le premier théâtre des boulevards , ont eu
pour première intention de nous faire rire ; ils n'ont été
malins que pour être gais. Il y a d'ailleurs beaucoup de ressemblance
dans le plan des deux ouvrages , également calqués
sur le poëme original . Ce sont plutôt des travestis-
V2
308 MERCURE DE FRANCE ,
1
semens que des parodies . Au Vaudeville le RajahDémaly
est représenté par un bas-normand , nommé Fadoli , propriétaire
d'une manufacture d'indiennes . L'oncle qui la lui a
léguée, ne l'a fait qu'à condition qu'il épousera, dans le terme
d'un an , une vieille coune , et il en a trois à choisir. Aux
Variétés , c'estunmarquis italien qui représente un peuplus
dignement le Rajah des Bayadères , et s'il est comme Fadoli
obligé par un testament à se marier , c'est entre trois jeunes
etjolies personnes qu'il doit choisir son épouse . La mêmel
différence de couleur continue à se faire sentir dans les
deux copies : Laméa et ses compagnes ne sont plus dans la
Manufacture d'indiennes que des marchandes de chansons
à-peu-près aussi grivoises que leur marchandise , et dontle
costume n'a rien d'agréable : dans les Baladines , ce sont
des danseuses italiennes fort lestement vêtues , mais qui ne
disent rien de trop leste , attendu qu'elles ne parlent pas .
Les deux parodies ont chacune leur caricature , et si celle
duVaudeville est plus originale , l'autre nous a paru beaucoup
plus plaisante : la première est un rôle de jockey
nomméPupo , que Jolyjoue enimitant tous les mouvemens
d'une marionnette ; la seconde est le rôle de Laméa ellemême
, joué par Brunet. Nous ne pousserons pas plus loin
le parallèle . Il suffira de dire à la louange du public qu'entre
des auteurs dont les uns avaient compté sur son goût pour
les méchancetés , et les autres sur son penchant à la gaieté ,
c'est à ces derniers qu'il a donné hautement la préférence.
Le succès des Baladines a été complet; on a demandé et
applaudi le nom des auteurs , MM. Merleet Ourry. La
Manufacture d'indiennes a été sifflée , et ce n'est que deux
jours après qu'ont paru sur les affiches les noms de
MM. Dieulafoyet Gersin.
Le théâtre des Variétés a été beaucoup moins heureux
dans sa parodie des Deux Gendres , que le Vaudeville
n'a point encore parodiés. Ce serait une belle occasion
pour celui-ci de prendre sa revanche . Cadet-Roussel beaupère
est un long travestissement , en deux actes , de la
pièce de M. Etienne. Nous ignorons si l'auteur a eu pour
but principal d'être méchant ou d'être plaisant , mais il
paraît qu'ila eu , par-dessus tout , le talent d'être ennuyeux :
sans le jeu original de Brunet et de Pothier , la représentation
de sa pièce n'aurait point été achevée . Cependant
les amis quis'étaient obstinés à l'applaudir, malgré les
sifflets , se sont opiniâtrés de même à demander l'auteur ,
mais l'auteur plus sage ne s'est pas fait connaître sous son
SEPTEMBRE 1810 . 309
véritablenom. Il n'a livré aux sifflets et auxapplaudissemens
que celui de M. Duran , de la rue de la Lune, et nous
sommes trop édifiés de cet acte de modestie pour chercher
àle découvrir sous l'incognito .
Théâtre du Vaudeville .-
L'Homme de Quarante-ans ,
ou le Rôle de Comédie , vaudeville en un acte , de M. Jos .
Pain.
Les événemens sur lesquels cet ouvrage est fondé sontun
peu romanesques . Germeuil amoureux de Laure , et agréé
par ses parens , a cédé généreusement ses droits à Maineval
qu'elle préférait; il est allé porter ses chagrins en Amérique
, et est revenu en France après s'être ruiné . Laure ,
devenue veuve , en est à peine instruite qu'elle l'appelle
auprès d'elle en lui offrant sa fortune et sa main : on trouve
rarement dans la société tant de générosité et de reconnaissance.
Les incidens qui suivent et qui formentl'intrigue de
la pièce , sont un peu plus communs . Germeuil sans fortune
, est lui-même un peu étonné de se voir aimé à quarante
ans de la même femme qui le rebutait à trente . Il
craint que l'offre qu'elle lui a faite ne soit que le sacrifice
d'un coeur reconnaissant , et il veut savoir à quoi s'en tenir
avant qu'un tel sacrifice se consomme. Au lieu d'arriver
au château de Laure par la grande route , il s'y rend parun
chemin détourné , s'introduit dans le pare dont il connaît
les issues et s'y procure bientôt un espion dans la personne
du jardinier . Quoique Laure aime Germeuil de bonne-foi ,
non d'amour à la vérité , mais de l'amitié la plus tendre
les apparences confirment d'abord tous les soupçons du
futur époux. Laure veut célébrer son retour par une petite
fête dont le principal ornement doit être une comédie composée
par Emile son jeune cousin. Elle en a fait un secret
à tout le monde afin de surprendre Germeuil , et l'on
conçoit aisément combien la nécessité de s'entretenir sou
vent , tête-à-tête , avec Emile , fournira de rapports perfides
au jardinier, qui croit ne pouvoir pas mieux gagner
l'argent que Germeuil lui donne . Un autre personnage
contribue encore à alimenter sa jalousie. Juliette , jeune
soeur de Laure , est sortie tout récemment de sa pension.
Comme toutes les petites filles , elle brûle d'être mariée.
Son cousin Emile lui plaît fort ; elle craint que sa soeur ne
l'épouse , et pour l'en empêcher', elle lutte de vigilance
avec le jardinier eett raconte tout à Germeuil. Leurs efforts
réunis ont tant de succès qu'enfin celui-ci se décide à épier
ع
310 MERCURE DE FRANCE ,
P
un rendez-vous donné par Laure à son cousin. Que devient-
il lorsqu'il entend l'aimable veuve déplorer l'hymen
qui va faire son malheur , Emile lui proposer de s'y soustraire
par la fuite et Laure enfin y consentir ! Germeuil ne
peut se contenir davantage , il se montre , il fulmine , mais
Laure lui dit et lui prouve aisément que la conversation
qu'il vient d'entendre n'est qu'une scène de la comédie
qu'il verra jouer le lendemain. Nos lecteurs devinent le
reste , mais ce qu'il faut leur dire , parce qu'ils ne le devineraient
pas , c'est que si cet ouvrage pèche contre la vraisemblance,
si l'intrigue en est faible et prolongé avec trop pen
d'art , il rachète amplement ces défauts par des caractères
bien choisis et bien tracés , par le bon ton dont il est
écrit, par des couplets ingénieux. Très-peu ont obtenules
honneurs du bis , trop souventréservés aux pointes , aux jeux
de mots , et même à des amphigouris dignes des Précieuses
de Molière , mais presque tous ont été vivement applaudis .
En dépit de quelques sifflets qui ont troublé le dénouement
de cet ouvrage , nous croyons qu'il suffirait de quelques
légères corrections pour le placer honorablement à côtể đẻ
ceuxdont le même auteur a déjà enrichi ce théâtre .
1
4
SOCIÉTÉS SAVANTÉS.-Programme d'un prixproposéparl'Athenéede
Vaucluse. - M. de Stassart , préfet de Vaucluse et président
de l'Athénée , jaloux de voir célébrer dignement la mémoire de Pétrarque
, se propose de décerner une médaille d'or de la valeur de
300 fr. à l'auteur qui , au jugement de l'Athénée , aura composé ,
soit en vers , soit en prose , le meilleur éloge du poëte vauclusien. Le
vainqueur sera proclamé dans la séance publique qui aura lieu àVaucluse
même, le 20 juillet 1811 , jour anniversaire de la naissance de
Pétrarque. Les poëmes ne doivent point excéder 200 vers , ni les
discours une demi-heure de lecture.
L'Athénée désire que les auteurs analysent et fassent ressortir les
différens mérites dePétrarque. L'amant de Laure n'était pas seulement
ungrand poëte; il était encore un moraliste profond. Sous ce double
rapport , ondoit marquer l'influence de cet écrivain sur son siècle et
sur la langue italienne.
Les ouvrages destinés au concours doivent être adressés , avant le
zomai , à M. Morel , secrétaire-perpétuel de l'Athénée de Vaucluse,
*Avignon; le terme est de rigueur.
Tous les Français et étrangers sont admis à concourir , à l'exception
des membres résidens de l'Athénée.
1
1
SEPTEMBRE 1810 . 31r
Lesnoms , qualités et demeure des auteurs seront consignés dans
un billet cacheté qui renfermera pareillement une devise ou sentence
analogue au sujet, laquelle sera placée en tête de l'ouvrage . On brûlerales
billets des discours on porines qui n'auront pas été couronnés .
Le prix ne sera remis qu'à l'auteurcouronné ou au porteur de sa
procuration.
L'Académie de Bordeaux , dans sa séance publique du 8 septembre ,
a décernéune médaille d'or à M. C. L. Mollevaut, pour sa traduction
de Salluste. (1)
La troisième édition de la traduction en vers de Tibulle , par le
même auteur , et sa traduction en prose de l'Enéide , paraîtront dans
quinzejours.
Aux Rédacteurs du Mercure de France.
MESSIEURS , Vous annoncez comme devant paraitre incessamment,
la traduction en prose de l'Enéide par M. De Guerle : seriez-vous assez
complaisans pour me permettre d'annoncer aussi , par votre organe ,
que depuis plus de dix- huit mois j'ai terminé moi-même la traduction
complète des OEuvres de Virgile en prose poétique , à laquelle j'ai
consacré dix ans de travail , que plusieurs littérateurs distingués ont
honorée de leurs suffrages , et qui n'attendrait , pour être publiée ,
qu'un imprimeur qui voulût risquer les frais de l'impression , parce
quema fortune actuelle ne me permet pas de les faire moi-même ?
Comme il est très-possible que cette nouvelle concurrence d'un
littérateur aussi distingué que M. De Guerle , condamne tout-àfait
à l'oubli ma traduction , donnez -moi du moins la consolation
d'en dire un mot , et de répéter , dans votre journal , l'offre désintéressée
que je fais à tout imprimeur ou libraire qui voudra se charger
de l'impression , de lui en abandonner entiérement la propriété ,
comme de lui laisser la chance du profit.
Agréez , je vous prie , l'assurance et les témoignages de l'estime la
plus distinguée ,
DE LA CHABEAUSSIÈRE .
Eaubonne , vallée de Montmorenci , 18 septembre 1810 .
(1) Salluste . Seconde édition . Un vol. in-12. Prix , 3 fr. Chez
Kænig, libraire , quai des Augustins; et Debray , libraire , rue Saint-
Honoré, vis-à-vis celle du Coq.
POLITIQUE.
Les nouvelles du camp russe devant Rudschuck , et de
l'armée qui attaque le camp turc de Schumla , annoncent
peu de progrès ultérieurs : il serait même à croire que les
Russes ont fait un léger mouvement rétrograde . Un bulletin
officiel a été colporté dans Constantinople , le titre et
le style sont également curieux , et nous le mettrions sous
les yeux des lecteurs , s'il ne fallait remarquer que ces relations
ne vont que jusqu'à la fin de juillet, et que celles
des Russes annonçant la conservation de leur position sont
postérieures.
S. M. le roi de Prusse est rentrée à Berlin après son
voyage en Silésie , voyage dont le but paraît être la sécularisation
d'un grand nombre de couvens , et la réunion
de leurs domaines à celui de l'Etat , dont ils acquitteront
en partie la dette. Les opérations financières se suivent
aussi à Vienne. Les lettres-patentes relatives à l'impôt pour
l'amortissement des dettes publiques et du papier-monnaic
, viennent de paraître. En Danemarck la sévérité des
mesures continentales a été portée au point de défendre
absolument l'entrée de tout navire soit rentre , soit ami ,
portant des denrées coloniales. En Westphalie le système
de la conscription s'établit et s'applique aux provinces du
Hanovre; un autre soin occupe en même tems le monarque
, celui de protéger l'instruction , d'enrichir ses bibliothèques
, de faire prospérer ses universités , qui ont déjà
recouvré tout l'éclat dont elles jouissaient en Allemagne .
Les Etats de Prague doivent se rassembler au commenceinentd'octobre.
Le mariage du prince de Bavière est fixé
au 12 octobre , et sa résidence à Inspruck . On croit que
la réunion du pays de Salizbourg et de l'Innwertiel a dû
être effectuée dans le cours de ce mois , en même tems
que quelques cessions au grand duc de Wurtzbourg . Les
lois bavaroises sont toutes en vigueur à Ratisbonne . La
marine napolitaine continue à se couvrir de gloire en tenant
en échec celle que les Anglais occupent à la défense de la
Sicile; ces engagemens ont plus ou moins d'importance
MERCURE DE FRANCE , SEPTEMBRE 1810. 313
mais celui du 4 de ce mois a été général . Trois fois la
ligne ennemie est revenue à la charge , et trois fois les bâtimens
anglais , écrasés par le feu des canonnières et des
batteries , ont été obligées de se retirer et de gagner promptement
le port de Messine . Ces combats sont devenus le
spectacle du peuple de Naples qui y prend une juste idée
de la véritable force des Anglais , et de celle que le courage
et le zèle patriotique peuvent donner. La présence de
S. M. anime chaque officier , chaque soldat , chaque marin;
tous cherchent à se distinguer sous ses yeux .
Les Anglais ont reçu la nouvelle de la capitulation
d'Almeida ; ils insinuent que cette reddition est l'effet de
l'explosion du magasin à poudre ; ils savent bien que cet
accident , qui a coûté la vie à plus de 500 hommes , n'a
fait que hâter la chute de la place. Ils se vantent de compter
le général Cox au nombre des blessés ; cela n'est point
exact , cet officier n'a ni ce chagrin , ni cet honneur. Seul
de sa personne dans Almeida , où les Anglais l'avaient
jetté , et où sa nation n'a combattu que par ce représentant ,
il a capitulé pour les Portugais renfermés avec lui : les
Anglais tenaient la campagne en arrière et en vue de la
place , mais ils ne s'y étaient point hasardés ; prisonnier
au quartier-général français , on a pu se convaincre que
M. Cox n'avait pas été blessé , et qu'il se porte très-bien.
Les mêmes nouvelles annoncent que le maréchal duc de
Trévise aurait battu l'armée de la Romana : cette nouvelle
n'est point jusqu'à présent officiellement confirmée , et ce
n'est encore qu'un bruit qu'accrédite sa vraisemblance .
En voici un autre , dont les voeux d'un bien grand nombre
de familles appelleraient la confirmation : on écrivait
de Londres , en date du 8 septembre , que la réponse définitive
du gouvernement anglais au gouvernement français
, relativement à l'échange des prisonniers , avait été
envoyée la veille du bureau des transports àM. Mackensie
à Morlaix . On ne sait rien de la nature de cette réponse ,
et si elle est dictée par un esprit qui mette fin à toutes les
difficultés .
Mais il est d'autres bruits que le besoin de diviser et celui
de nuire engagent les Anglais à répandre . Les brandons
de discorde sont toujours préparés dans ce pays , et ce n'est
✓ pas la production nationale que le ministère cherche , avec
le moins de soins , àjeter sur le continent. Sur cet étrange
objet de contrebande , les douanes continentales sont en
effet,jusqu'à un certain point , impuissantes ; mais il est
314 MERCURE DE FRANCE ,
des moyens certains d'étouffer ces machines incendiaires
que d'autres Congrèves viennent lancer parmi nous ; ce
sont des déclarations franches de sentimens et de principes
. La publicité est souvent un des secrets les plus
heureux de la politique : la franchise est sur-tout le plus
noble de ses moyens , quand elle repose sur la justice et
qu'elle est garantie par la force .
Or voici la nouvelle machine que les Anglais promènent
en quelque sorte dans la Baltique, et dont ils ont sans
doute tenté l'introduction dans les ports de cette mer sévèrement
fermés à leurs vaisseaux .
"Ils ont reçu , disent-ils, des lettres particulières de Saint-
Pétersbourg qui vont jusqu'au 23 août. L'élection de Bernadote
au titre de prince royal de Suède , a fait dans ce
pays la plus vive sensation. On y craignait généralement
que le gouvernement français n'insistat sur la restitution
du territoire acquis par les Russes sur les Suédois , dans
ladernière guerre ; on s'attendait aussi à un prochain changeinentdans
le ministère ; on avait contremandé , pour le
moment, la marche d'un corps de 15,000 hommes destiné
à renforcer , en Turquie , l'armée du comte Kamenskoi . »
Voilà la version anglaise , et la manière dont on fabrique
à Londres les nouvelles de Pétersbourg. Le Moniteur s'est
chargé de répondre à une insinuation que l'on pourrait
trouver dangereuse , si on n'en sentait trop facilement la
perfidie ; mais le génie du mal y est empreint ; laissons-en
parler un autre; c'est-à-dire , ce génie qui a combattu pour
la paix , et qui a vaincu pour elle ; celui dont l'alliance a
toujours été efficace , protectrice et fidèle , qui , vainqueur
rapide et négociateur généreux , n'a jamais stipulé que pour
le bonheur des peuples et le repos du monde , et qui va ,
telle est sa prévoyance , trouver dans le sujet même de
l'alarme qu'on veut répandre , le motif de la sécurité qu'il
va rétablir . Voici la note du Moniteur :
"La nomination du prince de Ponte-Corvo à la dignité
de prince royal de Suède est un vaste champ d'espérances
pour lesAnglais . Vain espoir ! cet événement inattendu
pour les deux Empereurs de France et de Russie , n'est
pointune cause de refroidissement entr'eux. La Finlande
a été cédée par la Suède à la Russie; cette province est
russe , et c'est un des avantages que ce grand Empire a
retiré de son alliance avec la France . La Finlande était
nne des provinces nécessaires à la Russie pour centraliser
sonEmpire. Le comte Kamenskoi a les troupes nécessaires
SEPTEMBRE 1810. : 315
pourse maintenir dans les provinces qu'ila conquises sur
leDanube. Si l'Empereur Alexandre juge convenable d'y
envoyer de nouvelles troupes , qui peut l'en empêcher ?
L'Empereur Napoléon est sûr de la Russie , comme la
Russie est sûre de la France . Nous sommes bien aises
'd'avoir sujet de donner cette explication; car depuis quinze
jours on n'entend parler en Europe que d'apparence de
guerre. Ces bruits sont répandus pour encourager le peuple
anglais et lui dontrer des motifsdd''eesspérance pour sortir de
la situation malheureuse où il se trouve . Les mouvemens
de troupes dans le Mecklembourg ont pour but d'empêcher
la contrebande anglaise .
> Nous disons que l'élection du prince de Ponte-Corvo
est un événement qui n'a pas été calculé. Le roi et lepeuple
ont choisi ce prince spontanément en haine de l'Angleterre
, et en opposition du roi anglais , qui , quoique
depuis son malheur il ait été , selon l'usage , désavoué et
abandonné par l'Angleterre , a cependantperdu son royaume
pour être fidèle à lapolitique insensée et furibonde qui dis
lingue aujourd'hui l'Angleterre . "
Peut-être est-il convenable de rapprocher de cette note
si importante et si historique , celle-ci qui a paru dans la
gazette de Berlin du 14 septembre .
«Les deux prétendus couriers russes que les feuilles
allemandes ont fait arriver ici étaient simplement deux
couriers expédiés de Colberg , pour rendre compte de l'attaque
des Anglais contre des bateaux chargés de sel près
deBrodenhagen : on a donné également un air de mystère
à la mission du prince Gagerin , qui n'était chargé que de
faire à S. M. des complimens de condoléance sur la mort
de la reine . "
Les contestations entre lajunte américaine de Buenos-
Ayres et les membres de l'ancien gouvernement , ont eu le
résultat auquel les actes de cette junte , ses restrictions et
ses protestations avaient dû préparer depuis long-tems . Elle
a fait transporter en Espagne les membres de l'audience
royale et le dernier vice-roi. Les Anglais , qui avouent cet
événement et le reconnaissent authentique , ont , disentils
, des raisons pour ne pas donner à cet égard tous les
détails dont ils sont en possession ; on en peut seulement
conclure que l'esprit d'indépendance se manifeste et se propage
de plus en plus dans ces contrées ,et que la régence
espagnole usera vainement, dans ses proclamations, du tan316
MERCURE DE FRANCE ,
gage qu'elle a déjà si inutilement1 tenu aux peuples des
Carracas.
Les Anglais qui observent ces mouvemens avec une inquiétude
égale à l'ambition, qu'ils dissimulent trop peu , de
substituer , dans ces riches domaines , la domination britannique
au joug espagnol , ont cependant des raisons
puissantes de ne pas chercher à étendre trop au loin leur
empire ; qu'ils regardent près d'eux; le germe d'une vieille
haine, nourrie par l'injustice , aigrie par le tems , et devenue
un sentiment national , se fortifie et se développe par la
fermentation : Dublin ne lève point un étendard séditieux ,
I'Irlande n'est pas en proie à la révolte ; mais les armes employées
sontplus fortes , car elles sont légitimes; plus irrésistibles
, car elles sont constitutionnelles . On a publié ,
dans les journaux d'Irlande , en gros caractère et sous
ce titre remarquable , TRIOMPHE DE LA JUSTICE ET DU
PEUPLE D'IRLANDE , la note que l'on va lire , en date du
8septembre :
« Les shérifs de la ville de Dublin viennent de répondre
àla longue attente de ceux qui avaient demandé une convocationdes
bourgeois etdes francs -tenanciers . L'influence
du château a cédé à la fermeté des magistrats de notre
pays . Les hommes vendus à l'administration ont épuisé
vainement toutes les ressources de leur malignité , et le
secrétaire lui-même a perdu ses moyens ordinaires de persuasion
; ni les menaces , ni la calomnie , ni les caresses ,
ni les séductions de la cour n'ont pu ébranler l'intégrité de
nos vertneueux et honorés shérifs . En conséquence , ils
ont désigné le.... de.... pour le jour de l'assemblée des
bourgeois et francs-tenanciers , afin de préparer une pétition
à l'effet d'obtenir la révocation de l'acte d'union . "
Mais ce n'est pas seulement en Irlande que le despotisme
anglais compte des hommes et des nations disposés
à s'ysoustraire : l'Inde est encore un théâtre où des princes
opprimés et non soumis , s'agitent pour recouvrer leur indépendance
, ou combattent pour ne pas la perdre . Les
forces anglaises sont en mouvement sur divers points ,
pour combattre des chefs que l'on annonce aussi entreprenans
qu'habiles , et des rhajas dont les révoltes successives
attirent et distraient continuellement les troupes peu
nombreuses que les Anglais ont dans ces contrées .
- Un autre mal y existe , et y appelle au plus haut degré
Pattentiondes ministres ; ce sont les prétentions des chefs
de l'armée , et leur opposition presque constante aux ordres
SEPTEMBRE 1810. 317
de la cour , des directeurs de la compagnie des Indes , l'insubordination
d'une partie des officiers , leurs plaintes cons
tantes sur la modicité de la paie , sur le défaut d'avancement,
la longueur du service dans ce pays , si contraire
à la constitution des Anglais. Les correspondances et les
actes qui renferment l'expression de ces diverses plaintes ,
ont été l'objet d'une publicationoù la compagnieles discute,
ét les établit à leur juste valeur; mais ces réfutations n'empêchent
pas que les plaintes n'existent , et que pour asseoir
sadomination dans l'Inde , outre les naturels du pays,
toujours prêts à abandonner leur cause ou à la mal servir ,
lesAnglais entretiennent et soldent dans l'Inde une armée
mécontente de son sort , qui obéit mal , parce qu'elle n'obéit
qu'à regret , et qui doit finir par défendre avec peu
de chaleur le pouvoir britannique , dans un pays où elle
ne reste qu'avec peine , et s'acclimate difficilement.
PARIS .
S.
SAMEDI dernier LL. MM. II. et RR. ont assisté à une
représentationde Mahomet : le lendemainelles onthonoré
de leur présence celle des Bayadères. L'enthousiasme du
public était à son comble. Dans la matinéedu lundi , l'Empereur
et son auguste épouse ont visité le Musée. L'Empereur
est ensuite allé visiter plusieurs des travaux publics ,
à l'avancement desquels il imprime tant d'ensemble etde
rapidité.
-LL. MM. sont parties mardi pour Fontainebleau,
elles ont passé par Grosbois , où elles ont daigné nommer
le fils dont la princesse de Neufchâtel et de Wagram vient
d'accoucher.
- Un décret impérial, du 5 août 1810 , a ordonné le
remboursement de la dette publique des Etats romains ,
montant à 2,500,000 fr. de rente . Un capital de 50 millions
en domaines nationaux est affecté à ce remboursement
, et ces biens sont mis à la disposition d'une administration
composée d'un directeur , de deux adjoints , et
d'un conseil de trente membres , tous créanciers de la dette
publique des ci-devant Etats romains , et présidée par
l'intendant du trésor dans les départemens de Rome etde
Trasimène .
3
-La garde impériale a donné un repas de corps à la
légion portugaise. Les Portugais montrent le plus grand
(
1
318 MERCURE DE FRANCE ,
enthousiasme à l'idée d'aller en Portugal , battre les Anglais
, détromper leurs compatriotes et payer le tribut de
leur reconnaissance et de leur admiration pour l'Empereur
, qu'ils ont suivi sur le champ de bataille , où ils ont
partagé les succès des armées françaises .
Cette légion est composée des corps d'élite de l'armée
de Portugal. Les officiers appartiennent , pour la plupart ,
aux familles les plus considérées du pays . L'arrivéede cette
légion en Portugal sera la meilleure réponse aux atroces
libelles et aux calomnies , armes favorites des Anglais ,
qui n'ont pas manqué de présenter ces braves gens à leurs
compatriotes comme ayant tous été empoisonnés ou assassinés.
-S. Exc. le ministre de l'intérieur , voulant presser la
construction des greniers d'abondance sur le terrain de
PArsenal , vient d'ordonner que les travaux de maçonnerie
, qui devaient être exécutés par les soins d'un seul
entrepreneur , seraient partagés en trois entreprises différentes
.
- Le ministre directeur de l'administration de la guerre
a ordonné la fabrication d'une quantité considérable de
sirop de raisin pour le service des hôpitaux militaires de
Pintérieur.
-Par décision de S. Exc. le ministre de la police générale
, un aubergiste de Strasbourg a été condamně administrativement
à un mois de détention , qu'il subit en ce
moment , pour s'être permis , contrairement aux réglemens
de police , de fournir une voiture attelée à un courier non
muni de passe-ports , et auquel les chevaux avaient été
refusés à la poste ,
- Le fronton du péristyle du palais du Corps-législatif
est achevé : il offre cent douze pieds de développement ,
et sa grande dimension de hauteur est de dix-sept pieds ;
il représente S. M. l'Empereur à cheval , faisant présent
au Corps-législatifdes drapeaux pris sur l'ennemi . Les deux
figures personnifiées placées aux angles du fronton , ont
quatorze pieds de proportion : elles représentent la Seine
et le Danube. Feu M. Chaudet , membre de l'Institut et
de la légiond'honneur , est l'auteur de ce bas- relief.
- Les examens pour l'admission des élèves de l'école
polytechnique et les opérations du concours sont terminés .
Cent soixante-sept élèves sont admis . Le Lycée Napoléon
en a fourni à lui seul cinquante-trois.
SEPTEMBRE 1810 . 319
ANNONCES .
Les Incas , ou la Destruction de l'Empire du Pérou , par Marmontel
. Trois vol . in- 18 . Prix , 4 fr. , et 5 fr. 50 c. franc de port. Le même
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, rue des Prêtres- Saint-Germain-l'Auxerrois , nº 17; et chez
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prixde ce volume , bien imprimé sur papier vélin , est de 4 fr. , et
4fr. 40 c. franc de port. Chez l'Auteur , rue des Bons-Enfans , nº34.
Dictionnaire de Chimie , par MM. M. H. Klaproth , professeur de
chimie ,membre de l'Académie des Sciences de Berlin, associé étranger
de l'Institut de France , etc.; et F. Wolff , docteur enphilosophie ,
professeur au gymnase de Joachimsthal. Traduit de l'allemand , avec
des notes , par E. J. B. Bouillon- Lagrange , docteur en médecine
professeur au Lycée Napoléon et à l'Ecole de pharmacie , membre
du jury d'instruction de l'Ecole vétérinaire d'Alfort , de plusieurs
Sociétés savantes françaises et étrangères; et par H. A. Vogel , pharmaciende
l'Ecole de Paris , préparateur général à la même Ecole ,
conservateur du cabinet de physique au Lycée Napoléon , et membre
deplusieurs Sociétés savantes . Tome II, in-8º de plus de 500pages , imprimé
sur caractères neufs de philosophie , et papier carré fin d'Auvergne
, avec des planches. Prix , 6 fr. , br., et 7 fr. 50 c. franc de
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Tome IIIe paraîtra le 1er novembre prochain , et les tomes IVe , Vect
dernier suivront de près . Chez J. Klostermann fils , libraire-éditeur des
Annales de Chimie , rue du Jardinet , nº 13 .
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au concours de l'Athénée de Niort , le 14 juin 1810. Suivi d'un
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1º 188,
1
د
320 MERCURE DE FRANCE , SEPTEMBRE 1810 .
1
1
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vert , et le tombeau d'une mère , velours pourpre noir violeté , bordé
devert, plus de la graine de Pied d'allouette julienne pyramidal ;
idem , de Coquelourde et de Pavôt double de toutes couleurs .
On est prié d'affranchir les lettres et l'argent.
AVIS.-MM. les Abonnés au Mercure de France, sontprévenus
que le prix de leur souscription doit être payé enfrancs et non en livres
tournois.
TABLE
DAN
WYNTNAN
MERCURE
DE FRANCE .
DEFT
DE
LA
SE
N
5.
N° CCCCLXXXI. - Samedi 6 Octobre 1810
POÉSIE .
ÉPITRE A M. RAYNOUARD , DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE ;
Ouvrage qui a remporté le prix de la Violette aux Jeux
Floraux , le 3 mai 1810 .
Adhuc sub judice lis est.
Sĩ mon goût , Raynouard , n'a trompé ma raison
Parmi tous les Français estimés d'Apollon ,
Racine , au premier rang élevé sans partage ,
Doit des siècles futurs emporter le suffrage.
Ce début te surprend. Je sais qu'un autre choix
Signala dans Paris ton éloquente voix ,
Et qu'on t'a vu , pressé d'un nombreux auditoire ,
Al'auteur de Cinna décerner la victoire .
Mais je ne prétends pas , m'érigeant en frondeur ,
D'un parti contre toi réveiller la fureur ;
Et d'un schisme nouveau désolant le Parnasse ,
Préparer à ma muse une haute disgrâce .
Amoureux de la paix , craignant de m'égarer ,
Avec toi , Raynouard , je cherche à m'éclairer .
X
322 MERCURE DE FRANCE,
Corneille , j'en couviens , est un rare génie .
J'admire en tressaillant cette touche hardie ;
Soit qu'il peigne le Cid par l'honneur coinbattu ,
Et de Chimène en pleurs la cruelle vertu ;
Que dans ses vers romains le fils du vieil Horace
Repousse en furieux le tendre Curiace ;
Soit que , de Nicomède étalant les mépris ,
Ce même auteur insulte à ses Romains chéris ;
Qu'avec Sertorius , dans les champs de l'Ibère ,
D'un sénat méprisable il brave la colère;
Soit qu'enfin , sous lejoug pliant la liberté ,
Et d'Auguste vieilli célébrant la bonté ,
Il me fasse oublier tous les crimes d'Octave ,
Et pardonner à Rome alors qu'elle est esclave.
Mon ame s'agrandit à ses mâles accens .
Il impose , il m'étonne , il subjugue mes sens;
Et lorsque , remontant à ces jours d'ignorance ,
Où , brut et menacé d'une éternelle enfance ,
Le théâtre français languissait iguoré ,
Je verrai tout-à-coup cet astre inespéré ,
Ouvrant comme un soleil sa brillante carrière ,
Jeter dans ce chaos une vive lumière ;
Auxpieds du grand Corneille humiliantmon front ,
Comme toi , jusqu'aux cieux j'élèverai son nom.
De quelque éclat pourtant que ce nom resplendisse ,
Près de lui ne crois pas que Racine pâlisse .
Du théâtre à son tour fondateur et soutien ,
Au talent d'un rival son talent ne doit rien ;
Et dans l'art dont tous deux ont enrichi Lutèce ,
Corneille n'a sur lui qu'un faible droit d'aînesse.
Par le dieu de Délos l'un et l'autre inspirés
Prirent vers l'Hélicon des chemins séparés .
Mais l'un , trompé d'abord par d'infidèles guides ,
Surpassa vainement ses modèles perfides .
Le goût en l'admirant avait trop à blâmer ;
Trop de vices encor restaient à réformer ;
Melpomène hésitait , et le nouvel athlète
N'arrachait point aux Grecs l'aveu de leur défaite.
Racine seul , Racine , à leur école instruit ,
De ses heureux travaux obtint ce digue fruit.
ОстоBRE 1810 323
Les limites de l'art devant lui reculèrent.
De Corneille en sa fleur les amis s'alarmèrent.
Pour venger , soutenir ce génie immortel ,
On crut avoir besoin de cabale et de fiel.
Racine, réprimant sa muse trop féconde ,
Fesant du coeur humain une étude profonde ,
Apprécia son siècle , et de ses auditeurs
Sut par des passions rapprocher ses acteurs ;
Des héros de son choix conserva la figure ;
Peignit en traits de feu l'homme de la nature ;
Emprunta de l'amour le charme tout-puissant ,
Et de la vérité le langage et l'accent.
L'action fut restreinte et remplit mieux la scène ,
Se noua sans effort , se dénoua sans peine ;
Avec plus de richesse et de simplicité
Montra dans ses détails plus d'ordre et de clarté.
Notre langue enhardie ,à son faîte montée ,
Souple , mélodieuse , à l'oreille enchantée
Déploya des trésors jusqu'alors inconnus ,
Et des charmes secrets qu'on ne retrouva plus.
Mais ne comptons pour rien cette grâce ineffable ,
Ce styleharmonieux , rapide , inimitable ,
Qui peut-être sera pour la postérité
Dupremier des beaux-arts la première beauté.
L'auteur des Templiers est digne de l'entendre.
De louer ces beaux vers tu n'as pu te défendre;
Etdans ce grand procès où j'ose m'engager ,
Ce n'est point , Raynouard , ce qu'il reste à juger.
Voyons si la vigueur manque à ce beau génie ,
Ou si la force en lui se joint à l'harmonie.
Mais par où commencer ? comment peindre à-la-fois
Ce groupe de héros , cette foule de rois
Qui viennent à l'envi s'offrir à ma mémoire,
Et fiers de leur poëte en publier la gloire?
Entends-tu ce visir , qui , d'Amurat vainqueur
Osant donner le trône et jurer le malheur ,
Maudit de deux amans le funeste caprice ;
Se plaint qu'à leurs destins la fortune l'unisse ;
Reste seul sous la foudre ; et loin de reculer,
Court au devant des coups qui viennent l'accabler?
2
824 MERCURE DE FRANCE ,
1
Ecoute ce Burrhus , modèle des ministres ,
Qui, combattant Nérondans ses projets sinistres ,
Des soupçons qu'il partage excusant l'Empereur ,
Souffre la calomnie , et va droit à l'honneur ;
Cet Hébreu , qui d'Esther ranime la constance ,
Et, du Dieu d'Israël proclamant la puissance ,
Aux pieds du fier Aman refuse de tomber;
Ce roi, que sous le joug Rome n'a pu courber ,
Dévoilant , sans rougir d'une horrible disgrâce ,
Les projets qu'en fuyant a conçus son audace
Expirant en vainqueur sur ses derniers confins ,
Et de ses yeux mourans insultant aux Romains.
2
:
14
Ne tressailles-tu point quand la tendre Monime
Immole à la vertu sa flamme illégitime ,
L'hymen d'un roi jaloux qui surprend cetamour ,
Et va sans murmurer s'immoler à son tour ;
Lorsque dans Bajazet la sultane indignée ,
Etouffant dans son coeur une ardeur dédaignée ,
Et vengeant sur l'ingrat ses complots avortés ,
Prononce froidement le terrible : sortez ?
Lorsque dans son espoir Hermione déçue ,
Par l'amour et l'orgueil tour à tour combattue ,
D'Oreste chancelant arme le bras vengeur ,
Le retient , le renvoie , accuse sa lenteur ;
Et de Pyrrhus bientôt redemandant la vie ,
Outrage en ses regrets le bras qui l'a servie ?
Quand ce monstre embelli , dont nos yeux délicats ,
Sans craindre pourles moeurs , souffrent les attentats ,
Phèdre , par les remords loin du crime entraînées
Par un transport jaloux au crime ramenée ,
Au nomde ses aïeux rougissant de son coeur , dom A
Maudit l'affreuse OEnone et se prend enhorreur?
Mais tout cède et se tait devant Iphigénie ,
Monument immortel , chef-d'oeuvre du génie ,
Plus durable cent fois que le marbre et l'airain ,
Et que la faulx du Tems attaquerait en vain;
Où les scènes toujours , l'une à l'autre enchainées ,
Sont par nos sentimens , par nos pleurs devinées ;
Où chaque personnage avée soin retracé ,
Etpourun même objet sans cesse intéressé ,
OCTOBRE 1810. 325
Me parle son langage , et passe sans contrainte
De la joie à l'horreur , de l'espoir à la crainte .
Athalie , il est vrai , partageant les esprits ,
Long-tems à ce chef-d'oeuvre adisputé le prix.
J'admire , Raynouard , cette pompe magique ,
Ce spectacle imposant , ce luxe poétique ;
Cet enfant , digne objet de tant de soins divers ,
Tige auguste d'un Dieu promis à l'univers ;
D'Achab , de Jésabel la sanguinaire fille ,
En haine de David reniant sa famille ;
Ce pontife tranquille au milieu du danger ,
Se confiant au Dieu qu'il aspire à venger ,
De sa sainte fureur foudroyant un infâme ,
Conspirant sans détours , sans déguiser sa trame ,
Aux yeux d'un peuple entier qu'il ne veut point gagner ;
Instruisant son élève au grand art de régner ,
Excitant au combat sa phalange sacrée ,
Et voyant sans remords sa reine massacrée.
J'admire; cependant soit que le grand Joad
De tout ce qui l'entoure affaiblisse l'éclat ,
Soit qu'enfin par mon coeur ma raison se décide ,
Un penchant plus heureux m'attire vers l'Aulide.
Le coeur de l'homme ici se montre tout entier ,
Modeste , ambitieux , noble , jaloux , altier ,
Pleind'amour , d'intérêt , de tendresse , de haine;
L'Aulide est le tableau de la nature humaine.
Tout m'y plait , tout m'y charme ; à force de grandeur ,
D'un sacrifice horrible on m'y cache l'horreur.
Si d'une trahison Eriphile est noircie ,
Son Ilionl'excuse et son trépas l'expie.
Que j'aime Clytemnestre , et ce noble courroux
Qu'oppose cette mère à l'orgueild'un époux!
Quand les Dieux de ses bras arrachent la victime ,
Camille en ses fureurs est-elle plus sublime ?
Quel monarque ou héros , par Corneille chanté ,
Egale en sentimens , surpasse en majesté
Ce père , roi des rois , qui , domptant sa tendresse ,
Vapayer de son sang le sceptre de la Grèce;
Cet Achille qu'à tort un envieux parti
En chevalier français acru voir travesti ?
1
326 MERCURE DE FRANCE ,
On atrop répété cette sentence inique .
Je reconnais par-tout cet OEacide antique ,
Qui s'en va , pour venger son amour et ses droits ,
Bouleverser un camp à l'aspect de vingt rois ;
De gloire insatiable , impatient , colère ,
Tel que le veut Horace ou que l'a fait Homère.
D'orgueil en l'écoutant mes sens sont transportés.
Et ces traits ravissans , ces austères beautés
Nesont point des éclairs dans une nuit obscure ;
C'est un astre sans tache , une lumière pure ,
Qui , croissant par degrés son éclat radieux ,
Aux rayons les plus vifs accoutume nos yeux.
Oui , Raynouard , tel est le poëte que j'aime ,
Que je voudrais te rendre aussi cher qu'à moi-même.
Lui seul peut aujourd'hui , sur le Pinde français ,
Arrêter du faux goût les rapides succès .
Ramenons à son culte un public infidèle ;
Fesons de ses écrits une étude éternelle .
Si jamais de l'atteindre on ne doit espérer ,
Sur ses traces dumoins on ne peut s'égarer .
Honorons ses rivaux; mais quand l'art dégénère .
Quand César veut le rendre à sa splendeur première ,
N'offrons à nos auteurs qu'un modèle achevé.
Que Racine triomphe , et le goût est sauvé.
Toi-même , tu l'as dit , et j'aime à le redire :
<Racine dans Paris doit prétendre à l'empire . »
Et tu veux aussitôt , par un choix inégal ,
Sur le trône du monde élever son rival !
Quels peuples , Raynouard , prends-tu donc pour arbitres?
Des Grecs et des Romains je reconnais les titres :
Eux seuls aux lois du goût ayant voulu céder ,
Ils ont seuls avec nous le droit de décider ,
Etje les vois , instruits par le fils de Latone ,
Au vainqueur d'Euripide adjuger la couronne.
Que nous importe après que des peuples nouveaux
Du Parnasse et de nous se déclarent rivaux?
Faut-il qu'un peuple né pour servir de modèle ,
Des lois de Melpomene observateur fidèle ,
Suive dans leurs erreurs des esprits égarés ,
Qui,dans cetart divin loin de nous demeurés ,
OCTOBRE 18107337
2
Prodiguant leur hommage à des monstres bizarres ,
Soutiennent par orgueil leurs spectacles barbares ?
Non , non ; puisqu'un Français leur doit faire la loi ,
Du théâtre français qu'ils adoptent le roi.
Sur des titres certains notre estime se fonde;
L'idole de Paris le doit être du monde;
Le tems fera sa gloire , et la postérité
S'étonnera qu'un jour le monde ait hésité.
Mais que dis- je ! est-ce ainsi que le doute s'annonce?
Ma muse veut plaider et ma muse prononce.
Pardonne , àmon amour je me laisse emporter.
D'un tribut , d'un devoir j'avais à m'acquitter .
Racine , m'enflammant de la plus noble audace ,
M'entraîna le premier aux bosquets du Parnasse :
Dans mes travaux obscurs lui seul est mon soutien .
Que de jours fortunés m'a faits son entretien !
Que d'ennuis m'a charmés sa lyre enchanteresse !
Ma mémoire en est pleine , et j'y reviens sans cesse.
Depuis vingt-ans enfin , chaquejourje le vois ,
Etcrois toujours le voir pour la premièrefois .
J. P. G. VIENNET .
IMPROMPTU
AMadame de Gr*** , qui s'arrêtait devant un buisson defleurs où
bourdonnaient des abeilles .
De ces abeilles , ô Sophie ,
N'allez pas trop vous occuper :
La rose en est la fleur chérie ,
Elles pourraient bien s'y tromper.
PH . DE LA MADELAINE .
ENIGME .
MA soeur et moi formons une paire d'auvens
Lesquels mis en avant d'une double fenêtre ,
Lapréservent des accidens
Que le hasard peut faire naitre :
328 MERCURE DE FRANCE , OCTOBRE 1810.
Ma soeur et moi sommes en mouvement ,
Tant que l'une et l'autre est ouverte :
Se ferment-elles ? à l'instant
Par ma soeur et par moi l'une et l'autre est couverte .
S........
LOGOGRIPHE .
SUR mes six pieds j'accélère la marche ;
Otez mon chef , on me voit dans les cieux ,
Ou sur la terre où pesamment je marche ,
Enfaisant peur aux plus audacieux.
J. D. B.
CHARADE .
MON premier estun futile ornement;
Mon second est un utile élément :
Heureux qui peut porter mon tout patiemment!
S........
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE
insérés dans le dernier Numéro .
Lemot de l'Enigme du dernier Numéro est Papier .
Celui du Logogriphe est Gloire , dans lequel on trouve : Loire.
Celui de la Charade est Passion...
3.
SCIENCES ET ARTS .
LA BOTANIQUE HISTORIQUE ET LITTÉRAIRE , contenant tous
les traits , toutes les anecdotes et les superstitions relatives
aux fleurs dont il est fait mention dans l'histoire
sainte et profane , et des détails sur quelques plantes
singulières ou qui portent le nom de personnages
célèbres , et sur celles qui servent au culte religieux et
dans les cérémonies civiles des divers peuples et des
sauvages ; avec les devises , les proverbes , etc. , auxquels
les végétaux ont donné lieu ; suivie d'une nouvelle
intitulée , les Fleurs ou les Artistes , par Mme de
GENLIS.
1
VOICI proprement un ouvrage de femme. Il est fait et
taillé avec des ciseaux. La Botanique historique et littéraire
devant contenir, comme son titre l'annonce , tous les
événemens , toutes les circonstances , toutes les anecdotes
où il a été question des plantes , depuis le commencement
du monde jusqu'à nos jours , on comprend qu'une
pareille collection n'était pas une petitebesogne. Il fallait,
selon l'expression de l'auteur , « relire tout ce qu'on avait
>> lu , pour extraire des auteurs anciens , des voyages ,
>>de l'histoire des cérémonies religieuses , etc. quelques
>>traits dispersés dans une infinité de volumes , et que ,
>> sans le projet de faire cet ouvrage , on avait à peine
>> remarqués . » Aussi , Mme de Genlis assure-t-elle qu'il
lui a coûté d'immenses recherches , et qu'elle a passé
beaucoup d'années à en rassembler les matériaux.
Ceci réfute , d'une manière peremptoire , l'opinion de
quelques personnes qui trouvent les derniers ouvrages
de Mme de Genlis trop peu travaillés , qui les accusent
même d'être fort négligés , et au-dessous de la réputation
de leur auteur. Puisqu'elle a consacré des années entières
àcomposer la Botanique historique et la Nouvelle
Maison rustique , il n'y a pas moyen de lui reprocher
1
(
330 MERCURE DE FRANCE ,
1
trop deprécipitation.Au reste , pour de gros livres comme
pour un sonnet , le tems n'est rien et l'ouvrage est tout ;
il ne s'agit pas de savoir si on l'a fait vite , mais si on l'a
faitbien.
D'après le nombre et l'étendue des objets que celui-ci
embrasse , on me demandera combien il a de volumes.
En a-t-il un , ou dix , ou vingt , ou cent? Cela dépendra
entièrement de la volonté de l'auteur , de la sévérité plus
ou moins grande qu'il aura mise dans ses choix , des
limites qu'il se sera prescrites pour distinguer ce qui est
insignifiant et futile , de ce qui mérite d'être retenu ;
voyons donc quels choix a faits Mme de Genlis , voyons
quels traits elle a cru devoir conserver .
Al'article du palmier, on trouve que la prophétesse
Débora , quand elle jugeait le peuple juif , s'asseyait sous
un palmier. A l'article du sycomore , on trouve que le
jour de l'entrée de Jésus- Christ dans Jérusalem , Zachée
monta sur un sycomore , et il n'est pas du tout question
du sycomore pour autre chose . A l'article du chêne , on
trouve qu'Abraham allait souvent se reposer sousunchêne ,
que l'ange du Seigneur qui apparut à Gédéon , s'assit sous
un chêne , que la nourrice de Rébecca fut enterrée sous
un chêne , que le lit d'Endymion , suivant la fable , était
placé sous un chêne , que Milon de Crotone périt pour .
avoir voulu entr'ouvrir un chêne , qu'il y a dans le comté -
de Kent une petite ville appelée Seven oaks , à cause
du voisinage de sept vieux chênes; que Lafontaine a fait
une belle fable sous le titre du Chêne et du Roseau ; enfin ,
et c'est tout ce qu'il y a d'intéressant dans cet article , il
y est parlé du vieux chêne sous lequel saint Louis rendait
la justice dans le parc de Vincennes , et du Royal
oak , le chêne royal , sous lequel se réfugia le roi d'Angleterre
Charles II .
De même, à l'article de l'orme , on trouve que selon la
fable , Orphée , après la mort d'Eurydice , chanta d'abord
ses malheurs sous un orme ; que , selon lafable , Achille ,
près d'être englouti par les eaux du Xanthe , se sauva
sur un orme, dont il se fit un pont . A l'article du myrte,
on voit que Phèdre s'asseyait sous un myrte , pour
regarder de loin Hippolyte sur son char , quand il allait
OCTOBRE 1810 . 331
à la chasse. En général , quand un personnage , ancien
ou moderne , historique ou fabuleux , s'est assis sous
un arbre quelconque , si cet événement s'est transmis
jusqu'à nous , Mme de Genlis ne manque pas d'en tenir
registre ; sa fidélité wa même beaucoup plus loin. Par
exemple , au commencement de l'article saule , on trouve
ce passage : << Dans la troisième églogue de Virgile , un
>>> berger dit : la jeune et folâtre Galatée me jette une
>> grenade ; mais en fuyant elle désire qu'un coup-d'oeil
>> découvre son badinage. >> On ne voit pas d'abord
pourquoi cela vient à propos de saule , puisqu'il n'est
pas question du tout de cet arbre. Mais doucement , en
voici le fin. Il y a, dans le latin , le mot salix qui signifie
saule , et fugit ad salices , elle fuit vers les saules ; c'en
est assez pour que ce passage doive entrer dans la Botaniquehistorique
et littéraire , même sans qu'il soit besoin
de parler du saule dans la traduction. Il est aussi fait
mention à l'article du saule , d'une propriété merveilleuse
de cet arbre, laquelle,je crois , n'avait jamais été jusqu'à
présent soupçonnée : « C'est que son bois , quoique tendre,
>> a la propriété d'aiguiser les couteaux, comme le pourrait
>>faire une pierre à aiguiser. » Mme de Genlis ayant toujours
soin d'avertir quand les choses sont selon lafable,
il faut croire que celle-ci est selon l'histoire , mais j'admire
comment les bûcherons et les rémouleurs ont eu
la simplicité de négliger un procédé si commode.
Mme de Genlis ne s'est pas bornée à recueillir les particularités
relatives aux plantes véritables , elle a fait un
chapitre des plantes fabuleuses. On y lit que la plante
achéménis avait la propriété de jeter la terreur parmi les
ennemis ; que la plante indiquée à Ulysse par Mercure ,
comme un préservatif contre les breuvages de Circé ,
s'appelait molly. Il y est aussi question de la plante
baaras , qui passait pour être possédée du démon. On
y parle du teti-potes-iba , plante produite par la fiente
de certains oiseaux , qui déposée sur des orangers , s'unit
intimement à leur substance , et les transforme en une
autre plante. Je n'ose pas continuer les citations de ces
noms barbares , tant j'ai peur de les estropier et de me
perdre dans toute cette érudition. J'aime mieux revenir
332 MERCURE DE FRANCE ,
/
à saint Nicolas que l'on représente tenant trois pommes
d'or dans la main pour rappeler le souvenir d'une libéralité
par laquelle il sauval'honneur à trois jeunes filles.
L'auteur rappelle également que Mercure portait un roseau
d'or , que pourdescendre aux enfers il fallait cueilun
rameau d'or , que Jupiter , après l'enlèvement de
Ganimède , donna au père de cet enfant une superbe
vigne d'or , etc. , etc. Tout cela se voit au chapitre intitulé
, les fruits et les végétaux d'or ; d'autres de métaux,
de pierreries , etc. On y trouve aussi un fait historique :
« c'est qu'en 948 , Luitprand étant ambassadeur près de
>>Constantin VII , vit près du trône un grand arbre de
>> cuivre doré , dont les branches s'étendaient sur le
▸ trône. » Voilà , en effet , qui est curieux , et cela
méritait bien d'être remarqué .
* L'érudition répandue dans cet ouvrage , n'est pas
toujours aussi sévère ; l'auteur ne dédaigne pas de descendre
jusqu'aux rébus , quand ils ont rapport à la botanique.
Par exemple , elle rapporte que Cotier , médecin
de Louis XI , ayant été disgracié , et se trouvant fort
satisfait d'avoir quitté le séjour périlleux de la cour , fit
sculpter sur la porte de sa maison , un abricotier, avec
cette inscription : à l'abri cotier. L'auteur cite aussi , à
la vérité comme un mauvais rébus , cette devise d'une
maison de Savoie , qui portait dans ses armes une espèce
de chou , que l'on appelle le chou cabus , avec ces mots
tout n'est, qui joints avec le nom du chou , signifient ,
tout n'est qu'abus. Mme de Genlis paraît affectionner singulièrement
les devises et les emblémes ; elle en citeune
foule , mais seulement de ceux qui ont été pris dans le
règne végétal , afin de ne pas sortir de son sujet. Par
exemple , un jeune peuplier, en peu de tems il s'élèvera ,
une ortie , brûlant dès la jeunesse (celui-ci ressemble un
peu àun calembourg) ; un encensoir fumant , c'est un
feu sacré qui l'embrase ; ou bien, ilhonore le ciel.
On doit bien s'attendre que dans la botanique historique
, Mme de Genlis n'a point oublié les miracles qui
ont été opérés avec des arbres ou avec des fleurs . A
l'article du faux pistachier , nommé vulgairement bois
de saint Edem , elle rapporte l'origine de cette dénomi
OCTOBRE 1810. 333
nation.<< Saint Edem , dit-elle , avait en voyageant un
>> bâton du bois de cet arbrisseau : un jour il le piqua en
terre , et il y prit racine . » Elle rapporte également la
vision de sainte Catherine de Sienne. Notre Seigneur lui
offrit en songe deux couronnes , l'une d'épine, l'autre
d'or ; la sainte choisit la première , et c'est pourquoi la
voilà aujourd'hui dans la Botanique historique . Al'article
roses on trouve qu'un ange offrit à sainte Dorothée
un bouquet de roses , et qu'une palme sortit de labouche
de saint Julien après sa mort ; mais ce fut une rose qui
sortit de la bouche de saint Louis l'évêque. Tout à côté
de ces passages on trouve les fictions de la mythologie sur
la rose; on voit qu'elle naquit du sang d'Adonis , ou d'une
piqûredeVénus; que Rhodante futmétamorphosée en rose
par Apollon , et d'autres fables semblables . On sait que
les anciens avaient élevé un autel au dieu inconnu : de
même , pour que rien n'échappe à la botanique historique
, Mmede Genlis a consacré un chapitre aux fleurs
et aux végétaux vaguement indiqués , c'est- à-dire , qui ne
sont point nommés . C'est là qu'elle raconte l'histoire de
sainte Casilde , fille d'un roi Maure qui , portant à manger
secrétement àdes prisonniers chrétiens , malgré les
défenses sévères de son père , fut surprise un jour par
le roi en personne sur le chemin qui conduisait aux
prisons. Il voulut voir ce qu'elle tenait caché dans un
pande sa robe , sainte Casilde ledécouvrit en tremblant,
mais,les alimens se trouvèrent changés en fleurs . Elle
raconte aussi , d'après d'anciennes chroniques , que Bau-
» doin , frère du fameux Roland , ayant été blessé à
>>mortdans un combat , se confessa publiquement , puis
>>>arracha trois brins d'herbe en l'honneur de la sainte
» Trinité , et les avala au lieu de viatique, se communiant
» ainsi lui-même . » Mme de Genlis est beaucoup moins
forte sur l'histoire profane que sur les miracles. En
parlant du cerisier , elle ne daigne pas dire qu'il fut
apporté d'Asie en Italie par Lucullus ; ce qui pourtant
eût été un trait d'érudition gastronomique fort convenable.
En revanche elle suppose que les Romains ont
fait la guerre aux Carthaginois pour avoir des figues qui
étaient excellentes en Afrique. Ce serait un trait de
!
334 MERCURE DE FRANCE ,
gourmandise un peu fort; mais la chose n'est pas tout
à-fait ainsi . Caton ayant rapporté des figues d'Afrique
les présenta au sénat romain , pour l'engager à la guerre ,
et lui montrer la nécessité de détruire un ennemi redoutable
, assez voisin pour que les fruits cueillis sur
son territoire arrivassent encore frais à Rome. Autre
inexactitude. Mine de Genlis à l'article du noisetier parle
de la baguette divinatoire , et se moque avec raison de
cette superstition ridicule , aujourd'hui méprisée de tous
les vrais savans : mais ce qui est plaisant , c'est qu'elle
reproche aux savans de soutenir cette superstition et de
l'accréditer . « On se moque de ces folies , dit-elle , on
>>>les trouve absurdes eton a raison; cependant à lahonte
>>des sciences elles ont été dans tous les tems protégées
>> et soutenues par les savans mêmes ; car on abuse de
>>>tout , et des sciences humaines comme de toute autre
>>>>>chose.>> Certes , voilà une inculpation que l'on n'aurait
guère prévue. Mme de Genlis a-t-elle vu jamais l'Aca
démie des sciences , l'Institut de France you la Société
royale de Londres défendre et protéger la baguette divinatoire
? S'il a plu à quelque charlatan de revêtir ces
absürdités du nom de physique occulte , si quelque cerveau
exalté s'est frappé de ces imaginations , Mme de
Genlis peut le prêcher tout à son aise , elle fera trèsbien,
et les savans lui en sauront beaucoup de gré ;
mais qu'elle ne s'en prenne pas à eux. Bien loin de favoriser
les adeptes de la rabdomancie , ils ont pris quelquefois
la liberté de s'en moquer. Mme de Genlis n'est pas
plus équitable envers le Régent , quand elle avance que
ce prince et toute sa cour , qui , dit-elle , ne croyaient pas
enDieu , furent émerveillés des miracles opérés avec la
baguette divinatoire , par un charlatan nommé Jacques
Aymar. Je ne sais si le Régent croyait en Dieu ou non ;
mais il est de fait que la cour ne fut point du tout la
dupe des miracles de Jacques Aymar. Le prince de
Condé le fit venir exprès pour savoir à quoi s'en tenir
sur ses qualités merveilleuses qui faisaient grand bruit
alors. Il fut examiné par un membre de l'Académie des
sciences , on ne tarda pas à le convaincre de tromperie ;
lui-même finit par avouer qu'il n'était qu'un charlatan ;
OCTOBRE 1810 . 335
et le détail de toute ceite aventure fut imprimé , par
ordre du prince , dans le Journal des Savans et dans le
Mercure Galant. Voilà la vérité telle que Mme de Genlis
aurait dû la dire. Il faut être juste envers tout le monde ,
même envers ceux qui font du scandale .
La botanique historique est terminée par une nouvelle
intiulée : Les Fleurs ou les Artistes. C'est un petit roman
dont tous les incidens sont causés par des fleurs . Il fallait
tout l'esprit de Mme de Genlis pour imaginer un pareil
sujet ; il fallait tout son talent pour le rendre supportable
et même attachant. Un jeune peintre de fleurs
vient à Paris pour se perfectionner dans son art et acquérir
de la célébrité. Introduit par un hasard extraordinaire
chez un fameux peintre d'histoire appelé Mélidor ,
il devient éperdument amoureux de sa fille Emma , et
celle-ci , selon l'usage , le trouve aussi fort à son gré ;
mais malheureusement ce Mélidor s'est mis dans la tête
une idée assez bizarre . Il ne veut donner sa fille en mariage
qu'à un homme de génie , et la preuve de génie
qu'il exige , c'est qu'on lui fasse un tableau de fleurs naturellement
toutes blanches , comme des muguets , des
narcisses , etc. , et dont cependant la moitié soit d'un
superbe violet foncé. Le jeune homme prend cela
pour une mauvaise plaisanterie , il se désespère ; enfin ,
un hasard heureux lui donne le mot de l'énigme. Emma
faisait une neuvaine pour la réussite de leur amour.
Elle priait dans une chapelle , et elle avait placé sur l'autel
des roses blanches et des narcisses dans un vase de
cristal bleu . Une partie de ces fleurs était tombée sur
l'autel , et se trouvant éclairée par la lumière transmise
à travers le vase , était colorée d'une superbe teinte de
pourpre. Alors le jeune homme ravi comprend le secret
de cette merveilleuse composition. Il fait son tableau ,
épouse Emma , devient jaloux , et bientôt la croit infidelle
, parce qu'il trouve dans son sac à ouvrage un
anneau de fleurs , qui porte le nom d'un jeune musicien
dont il la soupçonnait d'ètre éprise. Dans son désespoir
il part sans demander aucune explication , s'en va aux
Pyrénées , y retrouve son musicien déguisé en vieillard ,
reconnaît son erreur , et revient près de sa femme à la-
1
336 MERCURE DE FRANCE ,
quelle il annonce encore son retour par une guirlande
de fleurs , dont les noms , ou plutôt les premières lettresde
ces noms forment un sens qui exprimele repentir
dont il est pénétré. La jeune femme pardonne et voilà
le roman fini . Tout cela n'est guères naturel , ni vraisemblable.
On ne conçoit pas comment ce jeune peintre
a pu faire le plus petit tableau de fleurs , sans s'aperce
voir que les ombres qu'elles portent les unes sur les autres
, modifient leurs couleurs propres , et que la lumière
transmise à travers les pétales d'une rose , teint en rose
tous les objets qu'elle éclaire. Il est impossible qu'il n'ait
pas souvent remarqué et imité ces effets , à moins que
ses tableaux n'aient pas plus de perspective aérienne que
ceux des Chinois. Ce peintre d'histoire qui regarde la
connaissance des reflets comme un trait de génie , et qui
veut pour gendre un Edipe , est aussi un original tel
qu'il n'en a jamais existé. Mais malgré toutes ces invraisemblances
, cette petite nouvelle se fait lire avec plaisir ;
la manière agréable dont elle est racontée , le style facile
et négligé qui est si naturel à l'auteur , et qui convient
si bien à ce genre , tout cela plait et attache malgré qu'on
en ait. Pourquoi toute la botanique historique n'est-elle
pas une jolie nouvelle ? Comment , lorsqu'on s'est fait
une juste célébrité par des ouvrages d'éducation aussi
intéressans qu'utiles , par des romans pleins d'élégance
et de grace ; enfin , lorsqu'on s'est placé tout près de
l'auteur de la Princesse de Clèves , et qu'on est si riche
de son propre fonds , comment peut-on prendre la peine
et l'ennui de rassembler çà et là des lambeaux épars pour
les coudre ensemble sans ordre et sans choix , en faire
un volume , et enfin les donner au public sous son nom?
Une fatalité pareille semble attachée aux derniers
ouvrages que Mme de Genlis vient de publier . Il suffit
d'avoir habité quelque tems la campagne et d'avoir la
plus légère connaissance des occupations rurales , pour
sentir qué sa Nouvelle maison rustique est un ouvrage
superficiel qui ne peut avoir aucune utilité. On en peut
dire autant des Arabesques mythologiques , ouvrage moral
destiné à l'enfance , dans lequel on lit en toutes lettres :
«Que Myrrha ayant conçu une passion incestueusepour
>>Cynire
1
1
OCTOBRE 1810.337
avec
LA
SEINE
>> Cynire son père , trouva le moyen , à l'insçu de Cy-
>> nire , de se substituer la nuit dans son lit à la place de
>> sa mère , » et tout ce qui s'ensuivit. C'était bien la
peine de proscrire tous les autres livres de mythologie ,
et même le Petit Dictionnaire de la fable , comme ne
pouvant pas bienséance être présentés aux jeunes
personnes . Dans ce même ouvrage , Mme de Gentis a
imaginé de composer , pour chaque divinité de la fable
un petit trophée allégorique , formé de ses attributs
principaux . Le nom du dieu fait partie du tableau. Il s'y
trouve gravé , non pas de gauche à droite , dansle sens
ordinaire de l'écriture , mais de bas en haut , de manière
qu'il faut retourner la page en travers pour le lire ; et
afin d'augmenter la difficulté , chaque nom est accompagné
de sa contre preuve , lettre par lettre , comme
lorsqu'on plie sur lui-même un papier où l'on vient
d'écrire un mot , ou comme les écoliers impriment des
têtes de mouches au collège. L'enfant est supposé ne
pas pouvoir lire ces noms sans tourner l'image , il faut
qu'il les devine d'après les attributs ; mais au moins il
serait juste que ces attributs ressemblassent aux objets
qu'ils doivent exprimer ; or c'est ce qui n'arrive presque
jamais , sans doute par le défaut de la gravure , car je
n'oserais rejeter de telles incorrections sur l'auteur des
dessins originaux. Par exemple , dans l'arabesque de
Jupiter et de Junon , on voit une guirlande ou un
rameau que l'on serait tenté de croire de chêne , parce
que le graveur y a figuré des façons de glands de son
invention ; mais les feuilles ne sont pas des feuilles de
chêne , elles ressemblent plutôt à celles du peuplier .
L'aigle de Jupiter tient dans ses serres une couronne
dont le feuillage ressemble à tout ce qu'on voudra . Dans
l'arabesque de Pluton et de Proserpine , on a figuré une
branche de grenadier dont ni les feuilles , ni les fruits ,
ni les fleurs n'ont aucun rapport avec la nature . Ailleurs
on trouve des narcisses à cinq pétales , des roses qui
ressemblent aussi bien à des oeillets . En un mot , la
plupart des plantes et des fleurs que Mme de Genlis a
voulu représenter , n'ont aucune vérité d'imitation. Elle
n'a pas été plus heureuse pour les emblêmes pris dans
Y
338 MERCURE DE FRANCE , OCTOBRE 1810.
)
d'autres genres . Elle n'a pas voulu figurer Janus avec
son double visage , parce que ces deux visages ne pouvaient
pas entrer à son gré dans un arabesque , et elle
s'est décidée à le désigner par un figuier chargé de fruits .
Mais le premier emblème peut seul faire reconnaître
Janus , et le dernier n'a aucun rapport avec ce dieu .
L'arabesque de la Pauvreté est encore plus curieux.
Dans quelques collections iconologiques on trouve la
Pauvreté représentée par une femme très-maigre , à
peine couverte de vêtemens en lambeaux. Mme de Genlis
amieux aimé la figurer par un pot ébréché , dans lequel
est un chardon , et auquel est suspendu un panier vide.
De bonne foi , peut-on espérer que de pareils ouvrages
seront utiles aux jeunes personnes ? quels fruits tirerontelles
de ces mignardises , de ces collections d'idées superficielles
, apprêtées et hors de la nature ? quelles leçons
y trouveront-elles qui puissent former leur jugement ,
développer leur esprit ou habituer leur coeur à la vertu ?
Pour moi , quand je lis quelque ouvrage de ce genre ,
de ceux que l'on annonce ordinairement comme destinés
pour la jeunesse , je me les représente toujours mis en
pratique. Je me figure que le jeune homme , ou la jeune
fille , auxquels on les destine s'en sont pénétrés , et je
me demande quel profit ils en retireront , si cela leur
fera bien ou mal , s'ils en sortiront meilleurs , plus heureux
ou plus instruits , et ainsi j'estime autant que je
peux le mérite du livre par les effets qu'il produira. En
supposant que quelques personnes voulussent appliquer
cette méthode à la Botanique historique , à la Nouvelle
Maison rustique et aux autres ouvrages d'éducation que
Mme de Genlis a donnés récemment , je suis persuadé
que nous rappelant tout le charme de son talent , et tant
d'écrits pleins d'intérêt qu'elle a publiés dans le genre où
elle excelle , nous lui dirions d'un commun accord ,
comme autrefois à M. Galland : Mme de Genlis , si vous
ne dormez pas , dites-nous donc un de ces contes que
vous contez si bien .
Βιοτ .
:
LITTÉRATURE ET BEAUX-ARTS .
OEUVRES DE MASSILLON , évêque de Clermont. A Paris ,
chez Ant. -Aug. Renouard , libr. , rue Saint-Andrédes-
Arcs , n° 55.
i
M. le cardinal Maury qui , toute sa vie , a fait et défait
des réputations , qui s'imagine avoir créé celle de Bossuet
, et qui n'a pas , à beaucoup près , aussi bien réussi
à faire un grand homme de l'abbé de Radonvilliers , a
voulu , dans son Essai sur l'Eloquence de la Chaire ,
réduire à moitié la réputation de Massillon , en lui refusant
le titre de grand orateur , pour ne lui laisser que le
titre de grand écrivain. Il va jusqu'à l'accuser d'avoir
corrompu l'éloquence de la chaire : il en veut sur-tout
au Petit Carême qu'il appelle la plus faible de ses productions
oratoires , quoiqu'on l'ait , dit- il , long-tems cité
comme son chef-d'oeuvre .
De tous les ouvrages de Massillon , le Petit Carême est
celui qu'on lit le plus sans doute , et cela tient à ce que
l'auteur s'y est attaché plus qu'ailleurs à développer ces
éternelles vérités morales qui intéressent le plus grand
nombre , et à parer de tous les charmes de la diction les
maximes sévères qu'il devait faire entendre à l'oreille
d'un enfant-roi; mais je ne sache pas qu'aucun littérateur
de quelque autorité ait affirmé la prééminence du
Petit Carême sur toutes les autres compositions de l'évêque
de Clermont. Dans l'éloge de ce prélat , d'Alembert,
qui ne dissimule point sa prédilection particulière pour
le Petit Carême , reconnaît que les grands sermons du
même orateur ont plus de mouvement et de véhémence ; il
lui semble seulement que l'éloquence du Petit Carême
est plus insinuante et plus sensible : c'est-là établir une
différence et non pas une supériorité. Voltaire qui avait
toujours le Petit Carême sur sa table de nuit , comme il
Je plaçait sur la toilette de Mme Gertrude , voulant donner
Y 2
340 MERCURE DE FRANCE ,
dans un article de l'Encyclopédie un exemple de haute
éloquence , le tire , non pas du Petit Carême , mais du
sermon sur le petit nombre des élus , lequel appartient
au Grand Carême . Enfin , Massillon lui-même , en tête
du Petit Carême , avertit que les sermons qui le composent
, ne sont que des entretiens particuliers ; c'était assez
dire qu'il n'y avait point affecté les grands mouvemens
de l'éloquence évangélique , et qu'il y avait pris au contraire
le ton simple et affectueux d'une instruction , pour
ainsi dire , paternelle . Si donc Massillon a fait et bien
fait tout ce qu'il devait et voulait faire , si ses lecteurs
(il ne peut plus avoir d'auditeurs) préfèrent, pour le fond
et pour la forme, ces entretiens particuliers aux discours
plus mâles , prononcés devant un nombreux auditoire
d'hommes faits , sans pour cela comparer mal-à-propos
deux genres si différens et plus mal-à-propos encore
placer l'un au-dessus de l'autre , je ne vois aucun motif
pour reprocher à l'orateur d'être resté inférieur à luimême
, et au public de préférer ce qui est le plus
propre à lui plaire , ni sur-tout pour appeler , avec
une dureté très-inutile , la plus faible des productions
pratoires de Massillon , une production qui , de sa nature
et d'après la volonté même de l'auteur , ne devait
pas être oratoire. Si les successeurs de Massillon , imitant
plus volontiers son Petit Carême que ses grands sermons
, avaient par-là , comme le dit M. le cardinal
Maury , énervé l'éloquence évangélique , il faudrait s'en
prendre à leur jugement , qui n'aurait pas su distinguer
des circonstances diverses , ety appliquer le genre d'éloquence
convenable : Massillon ne serait en rien comptable
de leur faute . Mais serait-ce véritablement à une
imitation indiscrète du Petit Carême qu'il faudrait imputer
l'affaiblissement de l'éloquence évangélique ? Je
crois qu'on pourrait y assigner des causes plus réelles ;
mais il serait trop long de les exposer ici.
En général , Massillon paraît à M. le cardinal Maury ,
trop souvent inférieur à sa renommée , comme orateur.
Cettedisproportion entre sa renommée et son mérite ,
n'avait encore frappé personne. Il est clair que M. le cardinalMaury
, toujours en extase devant la figure coles-
1
- OCTOBRE 1810. 341
sale de Bossuet qu'il se flatte d'avoir placée sur un piédestal
plus solide et plus élevé , n'est ni au point de vue',
ni dans la disposition convenable pour juger des dimensitions
réelles de toutes les figures qui l'entourent ; à
côté de ce géant de la chaire , les autres orateurs lui
semblent des pygmées . Pour lui , Bossuet est le Jupiter
de Phidias ; cela est fort bien; mais il ne faudrait pas que
ce Jupiter , parce qu'il avait soixante pieds de haut , empèchất
de reconnaître dans l'Apollon du Belvédère , qui
n'en a guère que six ou sept , unmodèle parfaitde pureté
et d'expression dans les traits , d'élégance et de proportion
dans les formes . Mais laissons-là les comparaisons ,
plus souvent faites pour abuser l'esprit que pour l'éclairer.
Il me semble que Bossuet et Massillon ont peu de
chose à démêler ensemble : leur genre et leur mérite
sont très-distincts . On les appelle à la vérité tous deux
du nom générique d'orateur ; mais ils ont divisé entre
eux le domaine de l'éloquence sacrée , de manière à prévenir
toute discussion sur leurs droits mutuels . Bossuet
règne dans l'oraison funèbre , et il y règne sans rivaux :
il est reconnu que des talens fort élevés y sont restés à
une prodigieuse distance de son genie. Massillon compte
à peine dans ce nombre de panégyristes qui semblentne
servir qu'à la gloire de Bossuet , et sa place n'y est restée
marquée que par ce trait sublime qui commence Torairon
funèbre de Louis-le-Grand : Dieu seul est grand',
mesfrères . Mais Bossuet , à son tour , perd dans le sermon
cette immense supériorité ; quelques efforts que
M. le cardinal ait faits pour la lui conquérir, elle eat demeurée
à deux autres orateurs qui se la partagent plus
ou moins inégalement. Bourdaloue et Massillon , par la
masse et le mérite de leurs compositions , sont les deux
premiers sermonaires français. Je doute que M. le car
dinal Maury parvienne à les déposséder de ce titre en
faveur d'un autre , malgré toute l'autorité qu'il reçoit en
cette matière , et de ses succès dont a retenti cette capitale
, et de ses méditations attestées par son Essai sur
Péloquence de la Chaire .
Nous devons assurément de la déférence à l'opinion
des personnes du métier , lorsqu'elles nous assurent que
342 MERCURE DE FRANCE ,
Bourdaloue possède mieux que son rival la science de
la religion , qu'il traite avec plus de profondeur le dogme
et les mystères , qu'il est plus nourri des saintes écritures
et des pères de l'église , que son argumentation est plus
serrée et vigoureuse , que son style même , simple et
sévère , est plus approprié au caractère de la véritable
éloquence évangélique . Mais voilà encore un de ces points
sur lesquels le public mondain , se reconnaissant indigne
d'avoir un sentiment et plus encore de combattre
celui des maîtres de l'art , élude toute controverse et ne
prend d'autre parti que de céder à son penchant . Si ,
pour l'honneur de la doctrine , quelque écrivain didactique
s'irritait de cette disposition des esprits , il aurait
tort ; car enfin , si le talent du prédicateur différe à
quelques égards de celui de l'écrivain et peut en être séparé
, les sermons que distingue l'un ou l'autre de ces
mérites , ne peuvent avoir une même fortune : le grand
prédicateur a reçu le prix de ses travaux en effets produits
et en conversions opérées sur des auditeurs ; il faut
bien que le grand écrivain trouve la récompense des
siens dans la préférence et le suffrage des lecteurs .
De ce que Massillon, plus qu'aucun autre des sermonaires
français , mérite de faire aujourd'hui nos délices ,
en faut-il donc conclure qu'il n'a pas produit de bien
vives impressions sur ses contemporains qui l'entendaient
; en un mot , qu'il n'a pas été un grand orateur ?
M. le cardinal Maury qui semble affecter de ne lui donner
jamais ce titre , et qui ne le qualifie que de grand
écrivain , ne dit pas positivement que Massillon n'a pas
obtenu d'éclatans succès dans la chaire ; mais on pourrait
le conclure de sa réticence et d'une certaine profusion
de louanges sur les qualités du style , qui a l'air de
faire diversion aux autres genres delouanges . Au total , il
est assez difficile non pas de démêler , mais d'extraire ,
non pas de connaître soi-même , mais de faire connaître
textuellement aux autres la véritable pensée de M. le
cardinal Maury sur Massillon : ce ne sont pas précisément
des contradictions ; ce sont des modifications
perpétuelles , des sévérités et des douceurs sans cesse
tempérées les unes par les autres , enfin une combinai-
,
OCTOBRE 1810. 343
son constante des ménagemens dûs à une gloire consacrée
et des insinuations les plus propres à l'affaiblir. Ce
qu'on en peut tirer de plus positif , c'est , comme je l'ai
déjà cité , que Massillon est souvent inférieur à sa renommée
comme orateur. Que quelques sermons plus faibles
aient fait dire qu'il y est inférieur à lui-même , à
son talent , je le conçois sans peine ; mais , sa renommée
de grand orateur ayant pour base la totalité de ses
discours , il faudrait , pour qu'il y fût inférieur , qu'il
n'eût réellement pas fait un assez grand nombre de bons
discours pour la mériter. Si cette conséquence est juste ,
commejele crois, la sentence prononcée par M. le cardinal
Maury ne l'est pas , et lui-même me fournit les moyens de
le prouver. Comment pourrait-on n'être pas à la hauteur
de la plus haute renommée oratoire , lorsqu'on a fait des
sermons , comme dit M. le cardinal , « aussi parfaits que
>> ses Conférences ecclésiastiques , ses discours sur le
>> Petit nombre des élus , sur le Pardon des ennemis , sur
>> la Mort du pécheur , sur la Confession , sur l'Aumône ,
>> sur la Divinité de Jésus- Christ, sur le Mélangedes bons
» et des méchans , sur le Respect humain , sur l'Impéni-
>> tencefinale , sur la Tiédeur , sur les Injustices du mon-
» de , ses homélies de l'Enfant prodigue , du Mauvais
>> riche et de la Samaritaine , etc. , etc. , et presque tous
>> les sermons de son Avent et de son Grand Carême ? »
Il me semble qu'une renommée fondée sur tant de chefsd'oeuvre
, ne peut pas être accusée d'un excès d'élévation :
deux seuls sermons , au jugement de M. le cardinal
Maury , suffisent bien à Fénélon pour s'associer à la
prééminence de nos trois immortels prédicateurs et marcher
leur égal. M. le cardinal qui raconte complaisamment
et quelquefois un peu longuement des anecdotes
à la gloire de nos plus célèbres orateurs sacrés , devait
peut-être , lorsque Massillon est jugé si rigoureusement
par lui , faire preuve ou du moins montre d'impartialité
en rappelant le souvenir de ce qui lui arriva la première
fois qu'il prêcha son sermon du Petit nombre des élus .
« Il y eut , dit Voltaire de qui l'on tient le fait , il y eut
>> un moment où un transport de saisissement s'empara
>> de tout l'auditoire ; presque tout le monde se leva à
344 MERCURE DE FRANCE ,
1
> moitié par un mouvement involontaire ; le mouvement
>> d'acclamation et de surprise fut si fort qu'il troubla
>> l'orateur , et ce trouble ne servit qu'à augmenter le
> pathétique de ce morceau . » Voilà sans doute un des
beaux triomphes de l'éloquence : Bourdaloue , avec sa
dialectique et sa théologie , n'en eût jamais obtenu un
pareil ; tout ce qu'il put faire , ce fut d'arracher un jour
au comte de Grammont , pressé par la force de ses argumens
, cette exclamation un peu cavalière : mordieu !
il a raison . Cela produisit une scène d'un genre moins
sombre qu'au sermon de Massillon. « MADAME éclata de
>> rire , dit Mme de Sévigné , et le sermon en fut telle-
>> ment interrompu , qu'on ne savait ce qui en arrive-
>>rait. >>>Rollin raconte quelque part qu'ayant conduit
les écoliers du collège de Beauvais à un des sermons
de Massillon , il les en ramena si profondément touchés ,
que pendant plusieurs semaines , le recueillement remplaça
la dissipation dans tout le college , qu'il n'y eut
pas un devoir négligé , pas une faute commise , pas une
dispute élevée , même entre les plus indisciplinés . Frapper
vivement de jeunes esprits est un succès facile et
commun ; mais produire sur eux une impression durable
est une gloire singulière qui ne peut appartenir qu'à
l'éloquence la plus persuasive , la plus pénétrante , à
celle qui , semblable au Dieu dont elle est l'organe , tient
les coeurs dans sa main et les change comme il lui plaît ,
Telle était l'éloquence de Massillon .
Les oeuvres de ce grand orateur , de cet écrivain vraiment
classique , n'avaient point encore été imprimées
d'une manière tout-à-fait digne de leur mérite et de leur
célébrité : la seule édition qui se recommandât du moins
par la correction , était la première de toutes , celle de
1745 , en 15 volumes in-12 ; mais elle était devenue excessivement
rare , et il fallait se contenter de réimpressions
qui enchérissaient toutes les unes sur les autres , pour
la mauvaise exécution typographique et sur-tout l'altération
du texte. M. Rénouard , libraire justement renommé
par la perfection qu'il a su procurer à toutes les éditions
sorties de ses mains , vient de signaler encore une
fois son zèle par une réimpression très-soignée et trèsOCTOBRE
1810. 345
belle des oeuvres de Massillon. Il a préféré l'in-8° , afin
qu'elle pût s'associer dans les bibliothèques à la nombreuse
et brillante collection de nos chefs-d'oeuvre , pour
la plupart imprimés de ce format. Elle se publie , à des
distances rapprochées , par livraisons de trois volumes
chacune , et déjà il a paru deux de ces livraisons qui
contiennent l'Avent , le Grand et le Petit Carême. Le
treizième et dernier volume sera accompagné d'un portrait
de Massillon , gravé par M. Roger , d'après le
dessin de M. Guérin , et de son éloge par d'Alembert ,
chiffré à part , pour qu'on puisse , si l'on veut , l'attacher
en tête du premier volume. L'édition sort des presses
de M. Crapelet , et la très-grande beauté du papier fait
ressortir agréablement la netteté et l'élégance de l'impression
. M. Rénouard a remarqué que ces avantages
captivaient le lecteur , et souvent même , sans qu'il s'en
doutât , lui faisaient trouver plus agréable une lecture
qu'elles lui rendaient plus facile : le nouveau Massillon
fait sentir parfaitement la justesse de cette observation.
AUGER.
LITTÉRATURE ANGLAISE.
APERÇU DE L'ÉTAT ACTUEL DU PORT JACKSON , DANS LA
NOUVELLE-HOLLANDE.
(Tiré de l'Eclectic Review. )
:
DES considérations d'une haute importance ont déterminé
les Anglais à transférer leurs établissemens de Botany-
Bay au port Jackson , situé à peu de distance au nord
de cette colonie. Animé par le plus noble et le plus pur
des motifs , par le désir de se rendre utile à ses semblables
et à sa patrie , un homme arrive des extrémités de la terre
à Londres , et parvient à y faire entendre au gouvernement
le langage de la vérité qu'on lui dissimulait ."
Par les statuts mêmes de la fondation du port Jackson ,
il était sévérement défendu aux officiers , qui passaient
d'Europe dans cette partie du monde , de s'y faire accompagner
par leurs femmes. Les lois étaient si rigoureuses à
cet égard , qu'un capitaine de vaisseau ayant découvert
346 MERCURE DE FRANCE ,
sur son bord la femme d'un officier , qu'un ardent amour
avait portée à se déguiser en matelot pour suivre son mari
jusque dans la nouvelle Galles du sud , il la renvoya sans
pitié en Angleterre , quoiqu'elle eût déjà fait plus de la
moitié de ce long et pénible trajet . Que résulta-t-il de cette
mesure générale ? ce qui devait infailliblement arriver , et
ce que le ministère semblait n'avoir aucunement prévu.
Dès que ces jeunes militaires furent rendus à leur destination
, leur premier soin fut de se procurer des compagnes
pour adoucir l'ennui de leur exil dans ces régions lointaines .
Ils s'étudièrent à séduire les femmes et les filles de leurs
compatriotes de la colonie , et furent souvent eux-mêmes
l'objet de toutes les séductions d'un sexe très-flatté de captiver
des hommes qui , arrivant directement d'une patrie
qu'elles avaient perdue de vue , leur paraissaient véritablement
appartenir à une espèce supérieure .
Il est facile de se peindre les désordres qui naquirent en
foule d'une cause sans cesse renaissante , puisqu'elle tenait
à l'organisation même de la colonie. C'est du sein de ce
trouble même que s'éleva l'homme dont nous venons de
faire mention. M. Marsden était simple aumônier d'un
régiment d'infanterie anglaise . La droiture de son caractère
et la pureté de ses moeurs lui concilièrent l'estime et le
respect des colons les plus indisciplinés : il fut unanimement
élu juge de paix. Mais que pouvait tout le zèle dont
il était animé , contre les obstacles presqu'insurmontables
qui s'opposaient au rétablissement de l'ordre et de lajustice
? La Nouvelle -Galles du sud est , par sa destination
même , le réceptacle des criminels les plus abjects qui
aient souillé le sol des îles britanniques. Cette race endurcie
dans le crime était parvenue à faire du lien même
de son exil et de son châtiment une espèce de refuge , où
elle bravait toutes les lois. Les scélérats les plus audacieux
, portés par les suffrages de leurs complices , étaient
impudemment assis au rang des magistrats de la colonie..
Le malfaiteur paraissait sans nulle crainte devant un tribunal
, où il était assuré de trouver plutôt des protecteurs
que des juges . Voilà , sommairement , dans quelle anarchie
était tombée cette espèce de république , lorsque le
courageux Marsden osa concevoir le projet d'y rétablir le
règne des lois , et même d'y faire fleurir la civilisation .
L'assistance du gouverneur lui était absolument inutile ;
son autorité était tellement déchue , que les officiers militaires
donnaient eux-mêmes l'exemple de la désobéissance,
OCTOBRE 1810....... 347
Marsden voulant d'abord essayer les moyens que lui
fournissait son caractère ecclésiastique , adressa aux colons
les exhortations les plus touchantes : la plupart les reçurent
avec indifférence , les plus farouches avec emportement.
La vie du vertueux réformateur fut menacée ; ceux même
qui applaudissaient à son zèle , lui annonçaient que ses
efforts seraient vains : dans cette extrémité , il tourna ses
regards vers la mère-patrie ; il résolut d'aller implorer ses
secours pour sauver la colonie , s'il en était tems encore.
Le gouverneur lui procura la facilité de s'embarquer.
C'est en 1808 que M. Marsden revint en Angleterre. Il
fut assez bien servi par quelques amis pour obtenir une
audience de lord Castelereagh , ministre de la guerre. Il
peignit avec sa chaleur accoutumée la situation déplorable
du pays dont il voulait prévenir la ruine; ses discours ne
se trouvèrent que trop tôt et trop fortement confirmés par
les dépêches qui arrivèrent de la Nouvelle-Hollande . Quelques-
uns des colons les plus puissans par leurs richesses
et leur influence s'étaient réunis à des officiers mécontens :
le gouverneur , homme faible et irrésolu , avait été arrêté ,
toutes les autorités légales déposées ; la révolution était
complète.
Le gouvernement se hâta d'y envoyer de nouvelles troupes
pour remplacer ou combattre celles qui venaient de se
Tendre coupables de révolte. L'expédition fut mise sous
les ordres du colonel Mac Quarrie , homme d'une valeur
et d'une intelligence éprouvées . Il devait prendre le commandement
de la colonie , et renvoyer en Europe les chefs
de la rébellion : mais le digne Marsden représenta avec
une nouvelle ardeur que la force des armes serait insuffisante
pour maintenir dans l'obéissance un établissement
situé à l'extrémité du globe ; il démontra que la métropole
ne pouvait se fier que sur de bonnes lois de l'obéissance
de ses colons , et il proposa d'introduire dans leur régime
les changemens suivans :
« Loin de défendre aux officiers et soldats anglais d'emmener
leurs femmes et leurs enfans avec eux , leur en procurer
toutes les facilités et les y exhorter par l'entremise
de leurs chefs . Suivre la même conduite envers les, criminels
même condamnés à la déportation ; enfin ne laisser
porter à aucune magistrature quelconque que des hommes
mariés ou veufs . »
On reconnaîtra la sagesse de ces mesures en apprenant
que l'on ne comptait généralement dans toute la Nouvelle
348 MERCURE DE FRANCE;
Gallesdu sud qu'une seule femme pour huit ou dix hommes.
Il est vrai que les bâtimens qui se rendent présentementdans
la colonie n'y débarqueront pas moins de trois
cents femmes d'officiers ou de soldats .
Marsdena proposé , en second lieu , que trois nouveaux
pasteurs et autant de maîtres d'école fussent placés et entrctenus
par le gouvernement dans les trois chefs-lieux de
Sidney , Paramatta et Hawkesbury , en observant que ce
nombre devra être augmenté par la suite , vu l'accroissement
continuel que reçoit la colonie. Il y arrive journellement
detoutes les parties du monde des individus qui demandent
de la terre et du travail . Le digne Marsden , pour
sa part , a fondé deux écoles publiques , une pour chaque
sexe , sans demander la plus légère indemnité de ses frais.
Il a étendu ses vues plus loin , en songeant aux moyens
de soutenir ces enfans par leur travail même , lorsqu'ils
seraient sortis des écoles . Il offrit , en conséquence , au
gouvernement d'établir deux grands ateliers , l'un de fabrique
d'étoffes , et l'autre des principaux arts mécaniques.
La première de ces propositions fut d'abord rejetée comme
pouvant nuire , par ses résultats , aux manufactures de la
mère-patrie ; mais Marsden représenta que l'Etat ferait
l'économie des sommes considérables que lui coûtait l'habillementdes
déportés , si on voulait permettre qu'ils travaillassent
à se vêtir eux-mêmes avec la laine que leur fourniraient
abondamment les bergeries appartenant à la couronne
dans la colonie , et , en outre , les troupeaux sauvages.
Ces sages remontrances eurent leur plein effet.
Pendant le séjour que cet homme aussi intelligent que
vertueux avait fait dans la Notasie (1 ) , il avait souvent jeté
ses regards vers la Nouvelle-Zélande. Tippa-Hee , que l'on
pent considérer comme le chef suprême ou roi de ces îles ,
a déjà fait deux voyages au port Jackson. Il s'y est montré
fort avide d'acquérir des connaissances relatives aux arts
d'Europe . M. Marsden le reçut plusieurs fois chez lui , à
Paramatta; il commençait à s'exprimer intelligiblement en
anglais , et même à écrire dans cette langue. Encouragé
par tout cequ'il lui entendit raconter de son pays , M. Marsden
crut devoir appeler spécialement sur la Nouvelle-
(1) Les Anglais emploient assez fréquemment , pour désigner
l'Asie méridionale , cette expression de Notasie , comme plus concise.
(Notos , midi. )
OCTOBRE 1810. 34g
1
Zélande l'attention de la compagnie qui s'est chargée d'envoyer
des missionnaires en Afrique et en Asie. La compagnie
a accordé à ses prières un excellent charpentier qui
estdoué d'untalent naturel pour la prédication. Tippa-Hee
a emmené cet homme avec sa femme ; il a obtenu aussi
un habile cordier , qui doit enseigner à ses sujets l'art de
mettre en oeuvre le chanvre si abondant dans la Nouvelle-
Zélande.
Avant que M. Marsden quittât sa patrie pour la seconde
fois , il eut recours au gouvernement, mais moins encore
qu'aux amis de l'humanité , pour former une bibliothèque
qu'il destine à bannir de chez ses colons l'ignorance et le
désoeuvrement . Les personnages les plus distingués de l'Angleterre
se firent un devoir de lui procurer les ouvrages les
plus importans sur la religion , la morale , la mécanique ,
l'agriculture , l'histoire , la géographie et le commerce.Des
mesures sont prises pour que cette bibliothèque publique
s'accroisse progressivement.
Le roi lui-même ayant appris que M. Marsden cherchait
quelques moutons de race pure , ordonna à sir Joseph
Banks de lui composer un choix des plus beaux mérinos.
Ils n'arrivèrent à Portsmouth que peu d'heures avant que le
digne envoyé ne mît à la voile,
On attend beaucoup en Angleterre des travaux et du
génie de cet homme de bien. On y sent parfaitement que
čes établissemens de la Nouvelle-Hollande qui n'étaient
destinés , dans l'origine , qu'à recéler des criminels rejetés
du sein de la société , peuvent former un jour des colonies
d'autant plus précieuses , que leur influence s'étendra par
degrés sur toute la Polynésie (2) . L. S.
(2) On comprend sous cette dénomination toutes les îles du grand
océan appelé vulgairement mer du sud. :
350 MERCURE DE FRANCE ,
BEAUX-ARTS .
Sur les fontaines publiques .
L'EAU de la rivière qui baigne une cité suffit aux besoins
des premiers habitans ; mais lorsque la ville s'est agrandie,
queles citoyens deviennent plus délicats , plus industrieux ,
'éloignement de la rivière , quelquefois le peu de limpidité
de ses eaux , la crainte d'un incendie , tout fait sentir la
nécessité d'amener au sein des différens quartiers les eaux
des sources voisines .
Telle a dû être chez tous les peuples l'origine des fontaines
publiques . D'abord grossières , elles ont pris peu-à-peu
un caractère plus noble , à mesure que les arts ont été mieux
cultivés . Au tems d'Homère leur simplicité devait être
extrême , si l'on en juge au moins par la manière peudétaillée
dont le poëte parle de celles qu'on voyait dans le palais
du bon roi Alcinois : " l'une dit-il , servait à l'arrosement
des jardins , et l'autre élevée jusqu'a la maison passait
sous le seuil de la porte , où les citoyens venaient puiser
l'eau qui était nécessaire:
Quand les Grecs furent plus policés , ils regardèrent les
fontaines comme des édifices publics dont l'objet sert à la
salubrité des villes et la décoration à leur embellissement.
Quoique les descriptions que nous en ont laissées plusieurs
auteurs ne soient pas bien d'accord entre elles , on peut conjecturer
avec toute vraisemblance , que les fontaines , comme
tous les autres monumens dela Grèce, étaient décorées avec
autant de raison que de goût. Je n'en veux pour exemple
que celle dont parle Pausanias et qu'on voyait près de
Corinthe. Pégase pret à s'élever vers l'Olympe frappait du
pied le roc sur le sommet duquel il était placé , et il en jail-
Jisait une source qui retombait en cascade . Il était difficile
d'imaginerpour les Grecs une composition plus pittoresque
età-la-fois plus ingénieuse.
Les Romains avaient encore porté plus loin le luxe des
fontaines , sinon pour le goût de la décoration , du moins
pour l'abondance des eaux. Le consul Frontin qui , sous
Nerva , était chargé de l'inspection des aquéducs , a compté
jusqu'à 13594 tuyaux d'un pouce. Bon nombre , à la vérité ,
servait à l'entretien des bains particuliers des Thermes
des Naumaches : mais combien il devait en rester encore
OCTOBRE 1810 . 35г
pour l'aliment des fontaines ! On avait sur-tout multiplié
ces monumens dans les marchés , dans les places , près des
portiques ; on en comptait plusieurs sous celui de Pompée :
la plupart étaient d'eau jaillissante , sorte de fontaine trèsconvenable
dans un pays dont l'atmosphère est sans cesse
embrasée .
1
Le tems n'a pu détruire de si solides travaux : il n'en a
coûté aux papes que le soin de relever et d'entretenir quelques-
uns des anciens aquéducs , pour faire jouir la Rome
moderne d'une abondance d'eau considérable . On en reçoit
encore plus de 1500 pouces dans cette ville .. La fontaine
de Trevi , celle de la place de Navone , bien moins
remarquables , malgré l'opinion générale , par la beauté
de leur disposition , que par le volume d'eau qu'elles fournissent
, sont des fleuves en comparaison de nos fontaines .
Concentré dans son origine entre deux bras de la Seine ,
Paris fut long-tems privé de monumens si utiles . D'après
nos anciennes chroniques , on ne peut guère faire remonter
l'établissement des fontaines au-delà du 13º siècle . La première
fut construite à la Léproserie de St-Lazare : elle s'alimentait
des eaux amenées de Belleville par un aquéduc
souterrain. Le fait est constaté par une permission que
saint Louis accorda aux Filles-Dieu , le 5 juillet 1265 , de
faire venir dans leur maison une partie du superflu que
laissait échapper la fontaine de la Léproserie de Saint-
Lazare . On a bien répété plusieurs fois , et sans trop de
fondement , que l'empereur Julien avait fait élever un
aquéduc à Arcueil; mais en admettant que ce rapport soit
exact , ce n'eût été toujours que pour le service de son
palais , qui alors était hors de Paris.
Quant à l'aquéduc de Belleville , il servit peu après à
l'entretien d'autres fontaines , et principalement à celui de
la fontaine des Innocens , monument qui n'était pas alors
aussi célèbre qu'il l'est devenu , depuis que Jean Goujon
s'est plu à l'orner de bas-reliefs .
Depuis François Ier jusqu'à nos jours , et sur-tout sous
les règnes de Louis XIV et de Louis XV , Paris s'agrandissant
chaque jour, on multiplia les fontaines et on les
décora avec plus de magnificence . Cependant , malgré les
soins et les dépenses de différens monarques , il s'en fallait
de beaucoup que l'on possédât à Paris la quantité d'eau
nécessaire à une ville aussi populeuse. On a évalué à un
pouce d'eau , et cela en ne donnant rien au superflu , la
352 MERCURE DE FRANCE ,
consommation journalière de mille habitans . Or toutes les
conduites, dansle meilleur état , n'en fournissaientpas cent ,
lorsque l'on comptait déjà plus de 600 mille citoyens .
Mais le puissant génie qui ne néglige rien de ce qui peut
contribuer à la salubrité et à l'embellissement de la capitale
de son vaste Empire , a ordonné , par un décret du 2 mai
1806, qu'à l'avenir toutes les machines hydrauliques seraient
soigneusement entretenues , que l'eau coulerait jous
et nuit dans toutes les fontaines , et qu'on en éleverait quinze
nouvelles sur les emplacemens suivans , savoir :
Dans le marché des Jacobins ; au Château-d'eau , place,
du Tribunat ; au-dessus de l'égoût de la place des Trois-
Maries ; sur la place et en face du portail Notre-Dame; à
l'extrémité du Pont-au-Change; au pied du Regard , rue
des Lions-Saint-Paul ; rue de Popincourt , vis-à-vis la
caserne ; sur la place du Palais des Arts ; rue de Sèvres ,
près des Incurables ; sur la place Saint-Sulpice ; au coin
des rues du Regard et de Vaugirard ; à la façade du Lycée
Bonaparte , rue de Caumartin ; rue Mouffetard , et au
carrefour qui termine la rue du Jardin des Plantes .
Presque toutes ces fontaines sont déjà achevées , et l'on
commence à jouir des avantages qu'elles procurent , tant
pour la consommation domestique que pour la salubrité
générale . Empressons-nous donc de témoigner ici , avec
fous les citoyens de Paris , notre reconnaissance au gouvernement
protecteur qui s'occupe si constamment du
soind'embellir et d'assainir cette grande ville. Nous lui
devrons bientôt encore de nouvelles actions de grâces , car
enaugmentant ainsi le nombre des fontaines , il a en probablement
l'intention d'accroître de beaucoup les moyens
d'y amener de l'eau . L'embranchement du canal de l'Ourc
qui est destiné à l'irrigation d'un des quartiers les plus
populeux , ne laisse même aucun doute à cet égard .
,
Toutefois il eût peut-être été à désirer , pour l'intérêt de
l'art qu'on songeâten premier lieu à construire des aquéducs
. C'est sur-tout la disette d'eau qui rend chez nous les
fontaines si mesquines , si ridicules . Mettons à part , pour
un moment , le mauvais goût qui a présidé à la décoration
de la fontaine de Grenelle , n'est-ce pas encore un spectacle
assez bizarre que celui de ce mince filet d'eau qui sort
comme à regret d'un bâtiment aussi vaste ? Combien le
manque de cet élément a dû d'ailleurs embarrasser les
architectes dans leurs compositions ! En vain ils ont cherché
à y suppléer par des flots de marbre , nous ne sommes
point
OCTOBRE 1810. 353
point aussi crédules que la nymphe de la fontaine des
Innocens (1) .
Loin donc , dans les nouvelles fontaines , de blâmer celles
qui se rapprochent le plus de la simplicité , nous pensons
que ce sont les seules qui méritent quelques éloges . Quel
monument pouvait convenir à tant de misère? le plus simple
était encore le moins discordant . Sous ce
fontaine dite du Marché aux Chevaux , et qui termine la
EA point de vue la
rue du Jardin desPlantes, estpeut-être la meilleare de toutes .
Elle se compose d'une borne antique au hautreAaquelle est
un aigle sculpté en relief dans une couronne de lauriers .
au bas un mascaron par lequel s'échappe un let d'eau qui
tombe dans une cuvette carrée , et en retombe ensuite par
deux gueules de lions placées de chaque côté .
Peut-être n'aurait- on aucun reproche à faire à l'autour de
cette fontaine , si , au lieu d'une petite cuvette carrée , il
avait placé sa borne au milieu d'un vaste bassin de forme
ronde ou ovale , afin que les chevaux pussent venir s'y
abreuver en plus grand nombre , sans gêner les habitans
qui ont besoin de puiser continuellement aux goulottes. Il
faut d'ailleurs faire observer ici , et cela pour toutes les fontaines
, que le récipient du jet-d'eau ne saurait être trop
grand; il doit servir de réservoir en cas d'incendie , car le
jet ne suffirait point pour alimenter les pompes .
Malheureusement parmi les nouvelles fontaines , il en est
trop peu d'aussi sagement composées que celle du Marché,
aux Chevaux; presque toutes au contraire se distinguent par
leur bizarrrie . Parlerai-je de celle qu'on voit sur la placedu
Châtelet? Ah ! sans doute , si c'est un moyen d'empêcher
qu'on en élève de semblables à l'avenir. Que signifi,e
une colonne qui n'est d'aucun ordre , d'aucune proportion
, dont le sommet est surmonté d'une Renommée du
plus mauvais style , et dont la base est entourée de quatre
figures allégoriques qui ont l'air de danser en rond? Le tout
est supporté par unpiédestal carré ; aux quatre angles , sont
desdauphins dont la queue setermine en corne d'abondance ,
et qui font jaillir de l'eau par leurs navines .
Certes, si l'on en excepte les trois ou quatre petits jets-
(1) Santeuil avait proposé , pour cette fontaine , les deux vers
suivans :
Quos duro cernis simulatos marmorefructus ,
Hujus nympha loci credidit esse suos .
Z
354 MERCURE DE FRANCE ,
۱
d'eau , qui encore ne coulent pas toujours , rien dans ce
monument ne rappelle l'objet de sa destination. C'est une
colonne triomphale , c'est tout ce qu'on voudra , mais ce
n'est point une fontaine.
J'en signalerai encore deux autres , dont la disposition
estpeut-être moins vicieuse , mais dont la décoration n'est
pas moins ridicule . C'est celle de la rue du Regard et celle
de la rue Censier. La première est ornée d'un bas -relief
représentant Léda aux bords de l'Eurotas. Jupiter sous la
forme d'un cygne s'est approché de Léda , il est déjà sur ses
genoux.... et que croit-on qu'ily fait ? l'oiseau divin y lance
tout bonnement par le becl'eau qui sert à alimenter la fontaine.
Le bas-relief qui décore la seconde , représente un
faune tenant entre ses bras une outre pleine de raisin; il la
presse , elle crève , et c'est de l'eau qui en sort : en vérité ce
miracle ne vaut pas celui qui eut lieu aux noces de Cana .
Mais c'est pousser la plaisanterie assez loin ; ces monumens
sont aujourd'hui terminés , et toutes les critiques n'y
changeront rien. Profitons , tels qu'ils sont, des commodités
qu'ils procurent. Désirons seulement qu'on y fasse
quelques améliorations qui coûteraientpeu.
Ne pourrait-on pas , par exemple , au lieu d'adosser
les fontaines à d'autres édifices , les isoler totalement,
afin d'en rendre les abords plus faciles ? Qui empêcherait
aussi de planter des arbres tout autour ? ce moyen
offrirait à-la-fois l'avantage de donner aux fontaines un
aspect plus pittoresque , d'abriter ceux qui viennent y
puiser , et d'y conserver l'eau plus fraîche et plus pure?
Pour la commodité des habitans , qu'on les garnisse toutes
d'un vase quelconque , soit en terre , soit en bois , soit en
métal : c'est une précaution que les anciens ne manquaient
jamais d'avoir. Souhaitons enfin qu'au lieu de laisser perdre
l'eau nuit et jour , ce qui , excepté dans les chaleurs
excessives , ne fait que rendre plus boueuses les rues de
Paris , on fasse échapper le trop-plein pendant le jour par
un tuyau sous terre , qui irait aboutir à l'orifice d'un égoût ,
et que pendant la nuit seulement on laisse couler l'eau
pour laver les ruisseaux sans incommoder les passans .
A. M. G.
OCTOBRE 1810 . 355
de
VARIÉTÉS .
CHRONIQUE DE PARIS.
Les travaux de la nouvelle rue qui doit , en rejoignant
celle de Tournon , se prolonger jusqu'au palais du Luxembourg
, se poussent avec la plus grande activité. Cet édifice ,
commencé en 1615 sous la régence de Marie de Médicis ,
fut exécuté sur les dessins de Jacques Desbrosses , et l'on
court encore y admirer cette belle galerie où Rubens peignit
l'histoire entière de cette reine , dont le titre le plus
glorieux est d'avoir été l'épouse d'Henri IV. Construit sur
le terrain où fut autrefois l'hôtel de Luxembourg , ce palais
en a conservé le nom. Après avoir été successivement
habité par Marie de Médicis ,par cette belle duchesse de
Berri , de scandaleuse mémoire , et par le comte de Provence
, à qui Louis XVI en avait fait don , le Luxembourg
a reçu depuis quelques années une destination digne de
sa magnificence en devenant le palais du Sénat Conservateur.
Entr'autres embellissemens exécutés depuis peu ,
on admire le superbe escalier qui conduit à la salle des
séances , où se trouvent les statues des généraux Kléber ,
Hoche , Desaix , Dugommier , Joubert , Cafarelly et Marceau
, et celles de nos plus célèbres orateurs . Cet escalier
est l'ouvrage de M. Chalgrin , et quelque critique qu'il ait
essuyée , nous pensons qu'il fait honneur au talent de cet
habile architecte.
Lesjardins augmentés des terrains provenantdu cloître des
Chartreux , sontaujourd'hui , par leur étendue , leur disposition
, et la grande quantité de statues qui les décorent , au
nombre des plus beaux jardins de l'Europe : ce sont les
Tuileries du pays latin. Les élèves de l'école de droit viennent
s'y délasser , auprès des jolies et modestes bourgeoises
de la rue de Vaugirard et de l'Estrapade , des
fatigantes études de Cujas et de Justinien; quelques étudians
en médecine , pressés d'obtenir le funeste diplôme ,
y commentent dans la solitude des allées latérales les aphorismes
d'Hippocrate ou la pharmacopée de Baumé ; les
rentiers de la rue d'Enfer viennent y prendre le frais , et
quelques choristes des bouffons y frédonner à jeun lefinale
d'el Matrimonio secreto , ou de Nozze di Dorina.
Z2
356 MERCURE DE FRANCE ,
-On a fait derniérement sur le bassin de la Villette
l'essai d'un vaisseau de nouvelle construction ; s'il faut s'en
rapporter aux promesses de l'auteur et aux résultats des
expériences faites sur le modèle en petit , ce vaisseau doit
avoir sur les autres des avantages inappréciables : d'abord
il tire moitié moins d'eau , ( on ne dit pas s'il tient aussi
bien le vent ) , ses dimensions lui permettent de porter
deux mille hommes , ( il ne s'agit pas seulement de les
porter , mais de les transporter. ) L'établissement de sa
voilure lui permet de pincer le vent de plus près , et sa
forme , qui est la même à l'avant et à l'arrière , ne le met
jamais dans la nécessité de virer de bord ; ici les objections
se présentent en foule , mais on peut se dispenser de
les faire aussi long-tems que ce vaisseau restera dans le
bassin de la Villette .
-- Les décorations extérieures des boutiques acquièrent
chaque jour un nouveau degré de recherche et d'élégance ;
aussi , lorsqu'il arrive qu'un marchand fait de mauvaises
affaires , l'huissier qui vient pour saisir , dresse dans la
rue la plus grande partie de son procès-verbal . Au nombre
des magasins qui se distinguent par ce luxe d'étalage ,
nous citerons la parfumerie de M. Teissier , la pharmacie
de M. Lescot , la distillerie de M. Fargeon , et la manufacture
d'armes de M. Pirmet , que l'on décore en ce moment.
Il est difficile d'imaginer quelque chose de plus
élégant , de plus riche et de meilleur goût que les ornemens
extérieurs de ce magasin ; tous les attributs de la
guerre et de la chasse y sont ajustés et distribués de la
manière la plus ingénieuse. Mais tout ce faste des magasins
modernes obtient à peine quelques regards de la multitude
, tandis qu'elle se presse autour du modeste étalage
du libraire de la rue du Coq. Cette boutique a sés habi
tués , qui n'ontjamais mis le pied dans l'intérieur , et se
contentent d'examiner à travers les vîtres toutes les belles
choses offertes à leur curiosité ; de passer en revue les
caricatures nouvelles , les costumes de théâtre , les portraits
d'acteurs et de musiciens , les uniformes des troupes
françaises et étrangères , les mises de bon goût , les meubles
de bon genre , et nous citerions telle personne de bon
ton qui , de son aveu , passe plus agréablement une heure
devant la boutique de Martinet, qu'à la représentation d'un
des chefs -d'oeuvre de Molière .
-On aurait de la peine à nombrer les travaux publics
qui s'exécutent en ce moment à Paris , avec une activité
OCTOBRE 1810 . 357
,
que l'oeil a peine à suivre. De quelque côté que l'on porte
ses pas , on est sûr d'y trouver des preuves matérielles de
l'infatigable sollicitude du gouvernement. Il n'est pas un
quartier , nous dirions presque , pas une rue , où ne s'élève
un monument utile , agréable , ou glorieux ; le pont d'Jéna,
le Louvre , l'obélisque du Pont-Neuf , la Bourse , le Château-
d'eau du boulevard du Temple , la fontaine de la
Bastille , les abattoirs de la barrière de Rochechouard ,
l'aqueduc du canal de l'Ourq , le temple de la Gloire , le
palais du Corps -législatif , l'arc de triomphe de l'Etoile
et beaucoup d'autres monumens d'un intérêt moins grand ,
mais tous remarquables par un but d'utilité publique.
C'est au nombre des travaux seulement utiles qu'il faut
citer ceux qui s'exécutent aux environs du cimetière de
Mont-Louis ,et qui ont pour objet d'en rendre les avenues
plus belles et plus commodes . Ce vaste terrain , consacré
aux sépultures , est tout-à-la-fois remarquable par son
étendue , son exposition , et par la beauté de quelquesuns
des monumens qu'il renferme . Le fastueux palais de
l'implacable confesseur de Louis XIV ne tardera pas à être
abattu , et l'on doit élever , sur le terrain qu'il occupe , une
pyramide sépulchrale de 100 pieds de haut.
,
Pourquoi n'ornerait-on pas la demeure des morts ? pourquoi
ne chercherait-on pas à vaincre , en partie , la répugnance
qui éloigne les vivans de ces lieux où chaque pas
leur offre de si touchantes leçons de morale ? Que celui
que sa douleur ne conduit pas dans cette triste enceinte
examine avec quelqu'attention les tombes qui l'entourent ,
elles lui découvriront les secrets des familles . Voyez ce
simple mausolée , la pierre indique qu'il y a quarante ans
qu'une tendre mère y repose ; mais les fleurs y croissent
encore , le mousseron , les ronces , n'en dérobent pas la
yue ; au retour du printems une main pieuse vienty semer
les premières violettes ; ne craignez pas de prononcer que
cette tombe appartient à une famille de gens de bien .
Entre beaucoup d'épitaphes remarquables par la délicatesse
du sentiment qui les a dictées , nous avons distingué celleci
, gravée sur un modeste cippe de pierre de liais : LA
PREMIÈRE AU RENDEZ-VOUS .
-L'exposition des ouvrages de sculpture qui ont concouru
pour les prix décennaux , offre plusieurs morceaux
remarquables . Celui que l'on aperçoit le premier , est une
statue du député Vergniaux : cet ouvrage est beau d'aspect,
lapose est énergique , la figure expressive et bienmodelée ,
358 MERCURE DE FRANCE,
mais le corps et les extrémités ne nous ontpas paru étudiés
avec assez de soin. Les draperies en quelques endroits
cachent trop le nud , et ne le laissent pas assez sentir dans
d'autres : la coiffure est ajustée sans goût , et quelque peu
favorable que soit à l'art du sculpteur celle de cette époque
, nous sommes autorisés à croire qu'on en pouvait tirer
un meilleur parti , témoin le tableau du serment du jeude
paume , par M. David. Malgré ces légers défants , cet
ouvrage n'en est pas moins un de ceux qui font le plus
d'honneur à M. Cartelier . Nous devons encore à cet artiste
la statue de laPudeur qui décore les jardins de la Malmaison
, et à laquelle on n'a peut- être d'autre reproche à faire
que de rappeler trop fidèlement la charmanteBaigneuse de
M. Julien , placée sous la rotonde du palais du Sénat .
On ne peut parler de M. Julien sans songer à sa belle
statue du Poussin . Ce grand peintre est représenté le corps
enpartie couvert d'un ample manteau , et concevant l'idée
deson tableau du Testamentd'Eudamidas . La pose estaussi
simple qu'élégante , et la figure pleine de génie et d'expres
sionjoint au mérite de l'exécution celui d'une ressemblance
parfaite . C'est une des plus belles productions de l'école
moderne .
Labelle statue de l'Empereur , placée dans la salle des
séances du Corps -Législatif , doit ajouter aux regrets causés
par la mort prématurée de M. Chaudet. Cet ouvrage où respire
le sentiment de l'antique , n'est pas moins remarquable
par la grande correction du dessin que par l'élégante simplicité
de l'ensemble et le fini des accessoires .
- Tous les talens ont des envieux , toutes les jolies
femmes font des mécontens ; c'est à l'une ou l'autre de ces
deux espèces d'ennemis qu'une de nos plus jolies actrices
doit attribuer la petite espiéglerie dont elle vient d'être
l'objet. A son lever , Mlle.... reçoit la visite d'un de nos
plus célèbres médecins , qui s'informe de sa santé avec
toutes les précautions , toute la délicatesse d'un docteur de
cour ; très -surprise des questions qu'on lui adresse , la
jeune élève de Thalie va répondre , lorsqu'un second docteur
se présente et procède avec elle de la même manière
que le premier ; Mlle qui commençait à soupçonner la
vérité , n'apas eu besoind'attendre la douzième visitepour
s'apercevoir du tour qu'on lui jouait; elle a pris le parti
très-sage d'en rire , et réunissant à table les douze suppôts
d'Hippocrate, les a forcés de convenir qu'ils n'avaientjamais
assistéà une aussi agréable consultation .
OCTOBRE 1810. 35g
-On s'entretenait derniérement , dans une société , de la
sentence du tribunal de Montauban , qui condamne une
femme à deux ans de détention pour fait d'adultère ; un
pareil sujet est la ressource des mauvais plaisans ; l'un d'eux
prétendit qu'il y aurait un moyen simple d'appliquer cette
sentence , dans Paris même , à tous les délits de la même
espèce , et qu'il suffirait pour cela , de fermer pendant deux
ans les barrières .
-
Les grands théâtres ne font jamais de meilleures
affaires que lorsqu'ils jouent peu de nouveautés ; car il est
clair alors que les anciennes pièces leur suffisent. Les Français,
au moyendes reprises , des rentrées , et des Deux Gendres,
croient pouvoir se passer encore quelque tems de
Mahomet II, qui ne sera pas joué avant un mois , à ce que
l'on assure du moins .
Feydeau , pendant l'absence d'Elleviou , se tire d'affaire
avec Cendrillon . L'Odéon ne fait point d'argent , mais il
commence à s'y habituer , et l'Opera Seria achèvera, suivant
toute apparence , de familiariser ce théâtre avec ce régime
diététique.
Le Vaudeville prépare une pièce où Mme Hervey doit
encore jouer un rôle d'homme , mais on nous fait espérer
qu'elle et Brunet reparaîtront bientôt dans les habits de leur
sexe.
Le théâtre des Fabulistes a fait baisser les actions de celui
de M. Pierre , etrecevra probablement le même échec d'une
nouvelle troupe de Beaujolais qui va s'établir au Palais-
Royal, dans le local de l'ancien théâtre de Montansier.
MODES. - Les toiles de Perse , dessins de cachemire ,
sont en grande vogue , et s'emploient concuremment avec
la percale pour robes du matin. La forme de toutes ces robes
est à peu de chose près la même; elles se croisent sur la
poitrine comme les douillettes, et ne diffèrent que par les
garnitures qui se varient de mille manières . Les calèches à
liserés tranchants , sur la couleur principale , qui doit être
rose , jonquille ou lilas , sont en négligé la seule coiffure de
bon genre. Quelques femmes qui ne font point autorité se
sont permis d'y adapter quelques fleurs , mais cette innovation
n'a pas en la sanction des oracles du goût. En parure ,
la coiffure à l'enfant a succédé aux Titus , qui ne tarderont
pas à être entiérement bannies .
Nos élégantes , à l'imitation de leurs adorateurs , portent
au col des charivaris de breloques; les sentimens et les
360 MERCURE DE FRANCE ,
étincelles circulent des doigts de Madame à la chaîne de
montre de Monsieur ; cette mode est un véritable état comme
celui des cabriolets ou des chevaux de selle , et depuis qu'on
est convenu de juger des succès d'un jeune homme par le
nombre et l'espèce de ses breloques , c'est à qui affichera le
plus de ces bonnes fortunes qui n'en sont véritablement que
pour le bijoutier .
Les culottes de peau ne sont plus indispensables pour
monter à cheval ; ony a substitué une étoffe de coton et de
soie croisée : ces culottes doivent être très -larges du haut et
très -serrées du genou . Les gilets à bouton de métal sont
toujours croisés sur la poitrine ; il n'y a de préférence ni
pour l'étoffe , ni pour le dessin. On voit encore quelques lorgnons
en acier de Berlin , mais ce qui distingue pour le moment
l'homme véritablementà la mode , c'est la cravatte et
la chemise en mousseline , dite Cambrick . Les chapeaux
en bâteau ont déjà fait place aux chapeaux à la magicienne,
auxquels on parle de faire succéder les chapeaux à la
victime . Il ne faut rien moins que l'oeil d'un habitué du café
Tortoni , ou celui d'un membre de la troisième classe de
l'Institutpour assigner la différence quiexiste entre la coiffure
à la François Ior et la coiffure à la Charles XII .
ESSAI SUR LES SOTS .
Y.
IL faut savoir vivre avec les sots , ou renoncer à la société
qu'ils inondent . Si ce dernier parti n'est pas toujours le
plus facile à prendre , il est au moins le plus sûr. Grace à
mon goût pour la solitude , je me suis , en quelque sorte ,
affranchi , et je me sers de mon heureuse indépendance
pour me tenir aussi éloigné que je le puis de certains individus
dont la présence m'importune , et que je n'aime pas
même à savoir près de moi .
Il est des sots de plus d'un genre , et il me paraît que
si l'on pouvait les définir exactement , il en résulterait un
avantage réel pour ceux qui se laissent aisément tromper
à l'apparence , et sont sujets à prendre l'ombre pour la
réalité.
Il est des sots qui éblouissent , et ce ne sont peut- être
pas les moins dangereux. Il est des sots de bonne foi ,
espèce de niais dont on rit et dont on ne se méfie point ,
parce qu'ils font rarement du mal , à moins qu'on ne leur
en fasse . Les sots à prétention sont le plus à redouter : ils
sont le fléau de la société ; ils sont sur-tout celui de l'homme
OCTOBRE 1810. 361
qui pense , qui réfléchit . De quel fonds de modestie et de
patience ne faut-il pas être doué pour les entendre , d'un
air doctoral , et d'un ton tranchant , prononcer sur les
choses mêmes dont ils ont le moins juger un poëme , un tableau , une sonaddteee ?coQnunealilsesacnocme-,
plaisance il faut avoir pour les écouter ! quelle politesse
pour ne pas les contredire ! quelle faiblesse pour les approuver
, et sur-tout quel courage pour se taire lorsqu'ils
outragent à-la-fois le bon goût, la raison et le talent!
On n'est guère un sot de l'espèce dont je parle ici sans
être un impertinent , et l'on n'est guère un impertinent si
l'on ne se croit autorisé à l'être. L'homme riche et puissant
qui n'a jamais été qu'un sot , mais qui n'a pas été
toujours dans l'opulence , devient plus sot et plus orgueil-
Jeux au milieu de la prospérité. On l'entoure , on le flatte ,
on l'accoutume à prendre la profusion pour le goût et le
brillant pour le beau . Le choix qu'il fait est toujours le
meilleur ; l'estampe qu'il vient d'acheter et qu'il a payée
le double de sa valeur , est toujours l'épreuve la plus parfaite
. L'in- folio qu'il étale à vos yeux , avec emphase , est
toujours l'édition la plus soignée et la plus précieuse . Malheur
à vous si vous osez dire qu'il en existe une plus belle !
il a dans l'instant cent louis à parier contre vous , et comptez
bien , si vous êtes homme à accepter la gageure , qu'il ne
la soutiendrait point , et qu'il vous aura invité à dîner pour
la dernière fois .
Il est des sots beaux esprits . Ceux-là , avec quelques
connaissances superficielles , une idée légère de quelques
ouvrages de littérature , dont le journal leur a appris le
contenu , ceux-là , avec un fonds inépuisable d'impudence
et de vanité , s'imaginent occuper une place dans le monde
et paraissent déplacés par-tout. Toujours contens d'euxmêmes
, toujours satisfaits de ce qu'ils ont fait , de ce qu'ils
ont dit ou de ce qu'ils vont dire ou faire , ils ne vous abordent
que le sourire sur les lèvres et le quolibet à la bouche.
L'insipide calembourg , la froide équivoque , les jeux de
mots de toute espèce , ce sont-là les armes dont ils se servent
pour attaquer ou se défendre . On les voit se tourmenter
sans cesse pour plaire ou pour briller; enfin ils
passent leur vie à poursuivre l'esprit aux dépens du sens
commun .
Il existe une autre classe de sots , et ce n'est pas la moins
nombreuse . Je veux parler de ces êtres oisifs autant qu'ignorans
qui , aussi à charge à la société qu'à eux-mêmes , por
362 MERCURE DE FRANCE ,
tent par-tout l'ennui qui les accable . A leur approche le
plaisir fuit , la gaieté cesse , un léger frisson vous saisit ,
et de longs baillemens annoncent l'engourdissement et le
silence qui vont suivre . Tel est l'effet que produit la présence
de cette espèce de sots , importuns , indiscrets et
fâcheux que l'on n'évite ici que pour les retrouver un peu
plus loin , et dont on est obsédé comme par ces fantômes
de la nuit qui ne s'évanouissent un moment que pour reparaître
et nous poursuivre encore . Toujours semblables à
eux-mêmes et l'esprit aussi vide que le coeur , ces ennemis
de notre repos ne se lassent pas de nous fatiguer. On sait
d'avance ce qu'ils vont dire , et l'on est trop heureux quand
ils se bornent aux variations du baromètre , et que , grace
à leur paresse , ils ne lisent pas les papiers publics. Il est
tels de ces êtres-là à qui l'on voudrait n'avoir à pardonner
que leur inutilité , leur ineptie et leur sottise, mais quiy
joignent encore toute l'arrogance et toute la dureté de
l'égoïsme.
Dernièrement , nous nous entretenions , Mme de... et
moi , de la misère publique . Son coeur ne paraît jamais plus
rempli que lorsqu'elle s'occupe de cet objet , et qu'elle peut
en parler avec ceux qui savent l'entendre. Un de mes plus
grands chagrins , me dit-elle , est de ne pouvoir faire tout
le bien que je voudrais . Si ma santé n'exigeait pas que je
prisse des soins particuliers de ma personne , je me reprocherais
le morceau plus délicat dont je me nourris , en
pensant au malheureux qui peut à peine se procurer du
pain. Pourquoi donc n'ai-je qu'une fortune si bornée avec
une ame si sensible ?-Sa cuisinière entra toute éplorée ,
pour lui demander d'aller recevoir la bénédiction de son
pauvre père expirant .-Porte-lui donc , lui ditMme de ... ,
ma dernière bouteille de vin d'Alicante , et elle joignit à la
bouteille un écu de six francs . Mariane sortit en bénissant
sabonne maîtresse . Le beau-frère de Mme de ... parut dans le
mêmeinstant. Qu'est-ce donc, madame , dit-il? cette fille est
toute en pleurs . Son père est mourant , répondit-elle , il va
laisser à la mendicité une femme et dix enfans dont il était
presque l'unique soutien .-Tant pis , reprit M.de .... , d'un
air tranquille et sec. Quant au père , il est bien heureux ;
il va cesser de souffrir. La vie n'est-elle pas un fardeau pour
de pareils étres ? Et puis l'on a beaucoup fait pour ce veillard;
cela devient importun à la fin. Ce propos m'indigna,
et je lui demandai s'il avait à se plaindre d'avoir accordé à
cette famille quelque secours dont elle eût abusé . Je ne
donne rien , me répondit-il durement , et je n'en vis que
LOCTOBRE 1810. 363
plus tranquille . Personne ne me demande , et ce sont des
ingrats de moins .-Au risque d'en faire quelques-uns ,
ditMme de... , que je vovais s'échauffer par degrés , et dont
les joues se couvraient d'une vive rougeur, il me paraît qu'il
est toujours bien doux de donner , et que le plaisir que l'on
goûte à soulager l'indigence, dédommage assez de l'idée que
lebienfait peut être oublié. Avotre place , ajouta-t-elle ,j'en
ferais l'épreuve , etvous en avez unebelle occasion. Ehbien!
dit-il froidement , j'y penserai. J'appris le lendemain qu'il
avait envoyé au moribond une pièce de douze sous . -
Sans doute , il estpermis d'être un sot , et c'est un tort que
l'on serait plus disposé à pardonner à M. de ... , s'il n'ajoutait
l'égoïsme , l'insensibilité , la méfiance et l'avarice..
Il est une espèce de sots incivils , grossiers , maladroits
etbourrus , dont on craint la rencontre et l'approche , qui
blessent en caressant , offensent quand ils croient obliger ,
emploient le mot qui insulte au lieu de celui qui pourrait
flatter , agissent tout de travers , et vous disent une injure du
même ton et du même air dont on dit une politesse . Etres
singuliers , gâtés par la fortune et la mauvaise société , éga
lement susceptibles d'une bonne et d'une mauvaise action,
et n'attachant pas plus d'importance à l'une qu'à l'autre ,
rebutant la vertu humble et soumise , pour accueillir et
favoriser le vice audacieux ; humains et durs tour-à-tour ;
accordant un jour le bienfait qu'ils avaient refusé la veille :
êtres indéfinissables , mais toujours dominés par l'orgueil,
ils ne se croyent tout permis que parce qu'on leur permet
trop . Malheur à la femme timide et modeste qui a fixé leur
attention , ou que le hasard place près d'eux ! Malheur à
celledont ils ont surpris le secret ou la confiance ! Mais
sur-tout , malheur à celle que le sort ou les circonstances
leur ont associée !
Je pourrais parler de plusieurs autres espèces de sots
que chaque jour on rencontre sur son chemin , mais je ne
fais ici qu'un essai , j'effleure le sujet. Je ne finirai pas
cependant sans faire une réflexion .
:
En faitde choses de goût , j'aime à sonsulter les personnes
dont je crois les lumières supérieures aux miennes , le tact
plus délicat et plus sûr . Je m'éclaire de leur avis , je m'applaudis
de leur suffrage et cherche rarement à en appeler
quand elles ont prononcé ; mais je ne puis souffrir qu'un
sot , de quelqu'espèce qu'il soit , ose me juger , et que surtout
, il ose , au gré de son caprice , et sans m'avoir compris
, ou m'élever jusqu'aux nues , ou me traîner dans la
fange.
CESAR-AUGUSTE ,
364 MERCURE DE FRANCE ,
SPECTACLES. - Théâtre Français . - Les Templiers.
Le succès des Templiers dans leur nouveauté est un des
plus brillans et des mieux constatés qu'ait jamais obtenus
une tragédie. Après avoir eu de nombreuses représentations
suivies par le public avec enthousiasme , ils ouvrirent
à l'auteur les portes de l'Institut; le jury des prix
décennaux vient de leur décerner une de ses palmes , et il
semble que rien ne pût ajouter à de si flatteuses distinctions
. Cependant , nous devons le dire , la fureur , l'acharnement
de certains critiques nous paraît une preuve encore
plus convaincante de leur mérite et de leur succès .
Non-seulement ces critiques se déchaînèrent contre eux
dans le moment de leur premier triomphe , mais ils redoublèrent
leurs attaques à l'époque où il s'agissait de leur en
décernerun second. On vit paraître alors ces Lettres Champenoises
, froide plaisanterie dont l'auteur , en se montrant
très -habile à découvrir les moindres défauts , semble avoir
pris à tâche de prouver qu'il n'a point de sentiment pour
les beautés les plus sublimes. La représentation par ordre
qui donne lieu à cet article vient encore de réveiller les
premiers détracteurs des Templiers : mais ces nouveaux
efforts tourneront , comme les premiers , à la gloire de
l'ouvrage . Les beautés ne sont pas détruites par les défauts ,
et les apologistes de M. Raynouard peuvent avouer ceux-ci
sans craindre de compromettre ni la juste réputation de
cette tragédie , nile jugement favorable qu'ils en ontporté.
Et en effet, il y a long-tems que les connaisseurs éclairés
et de bonne foi sont d'accord sur les reproches que l'on
peut faire à cet ouvrage . Ils conviennent que les deux premiers
actes sont assez froids , que l'action paraît languissante
, attendu qu'il ne s'opère aucun changement dans la
fortune des principaux personnages , qu'on n'y éprouve
aucune de ces alternatives qui font passer de l'espoir à la
crainte et de la crainte à l'espoir; ils conviennent encore
que cette même action est cependant si précipitée , qu'il
est impossible qu'elle se soit passée dans l'espace d'un
jour; car comment supposer qu'en un jour les Templiers
aient été arrêtés , interrogés , confrontés , jugés et livrés au
dernier supplice ? Ils ne s'empresseront pas non plus de
justifier la faiblesse de certains caractères . Ils avoueront
que Marigny père joue un rôle si odieux , qu'on ne le
plaint pas un instant lorsqu'il voit son propre fils victime
OCTOBRE 1810: 365
de son ambition démesurée , et si nul que sa punition n'est
même pas pour le spectateur une jouissance. Ils reconnaîtront
même l'inutilité du rôle de la reine et le vague
qui enveloppe le caractère du roi . Mais en dernière analyse
quel avantage pourra tirer la critique de toutes ces concessions
? Le même qu'elle a déjà pu tirer de pareilles
concessions qu'on est bien obligé de lui faire dans plusieurs
tragédies de Corneille. La duplicité d'action dans les Horaces
, le chaos des trois premiers actes de Rodogune ,
toutes les coupures qu'il a fallu faire au Cid pour continuer
à le jouer , n'ont point affaibli notre admiration pour ces
chefs-d'oeuvre , et l'on ne voit pas avec moins de plaisir
Cinna et Polyeucte , depuis qu'on a bien reconnu l'odieux
du rôle de Maxime et la bassesse de celui de Félix.
Je n'ignore point ce que les critiques pourront me répondre
. Corneille a trouvé l'art dans son enfance ; il est
excusable d'avoir commis des fautes qui ne peuvent plus
trouver grâce depuis que l'art s'est perfectionné ; etd'ailleurs
il rachète ses défauts par des beautés du premier
ordre . Rien de plus juste ; et nous ne prétendons point
justifier M. Raynouard des fautes qu'il a faites dans ses
Templiers ; mais le succès même de cette tragédie ne nous
met-il pas en droit de croire que ces défauts sont sans doute
moins saillans , puisqu'ils n'ont pas révolté un public bien
plus difficile qu'au tems de Corneille, et qu'ils sont rachetés,
comme dans Corneille , par des beautés qui en affaiblissent
l'impression ?
2
Il nous paraît impossible , en effet , de méconnaître ces
beautés supérieures des Templiers , lorsqu'on examine sans
prévention cette tragédie . On l'a déjà dit ; elle ne ressemble
àaucune autre. "On n'y voit , comme le jury l'a observé ,
ni tyrans , ni usurpateurs , ni conjurations , ni rivalité d'ambition
, ni les fureurs de la jalousie; toute l'action porte sur
de vagues accusations intentées contre un ordre célèbre
défendu par son chef ; et c'est presque uniquement du
caractère de ce chef que découle le grand intérêt de la
pièce. Mais pourquoi ce caractère est-il si grand , si
noble , si imposant ? pourquoi obtient-il sur le spectateur
une influence analogue à l'empire qu'il exerce sur les chevaliers
du Temple? c'est qu'en lui l'auteur a personnifié la
vertu luttant contre la fortune , non pour conserver des
biens périssables , tels que la puissance , les richesses , les
honneurs , mais seulement sa propre dignité . On a détruit
l'ordre dont Jacques de Molay était le grand maître ; on est
366 MERCURE DE FRANCE ,
venu l'arrêter au milieu de ses chevaliers armés ; on l'a in
terrogé , jugé comme un vil criminel ; on l'a condamné sur
de faux témoignages .A-t-il opposé la moindre résistance ?
en a-t-il même conçu l'idée ? non , elle est un crime à ses
yeux. On veut enfin lui faire grâce , on veut qu'il demeure
àla cour , que ses chevaliers rentrent dans les rangs de la
noblesse française; on demande seulement qu'il s'avoue
coupable , qu'il confesse les crimes dont l'ordre est accusé.
Là commence sa résistance : il aurait fait sans murmurer
tous les autres sacrifices ; il ne peut faire celui de l'honneur .
Son exemple entraîne ses généreux frères , et tous meurent
au milieu des flammes , en témoignage de cette loi fondamentale
de toute morale et de toute vertu : que l'homme
ne possède qu'un seul bien véritable , un seul auquel il ne
doive jamais renoncer , le témoignage de sa conscience.
Nous ne rappellerons point ici les diverses situations où
l'auteur a mis en action ce principe sublime ; elles sont
trop généralement connues . Nous ajouterons seulement
quelques mots sur le rôle du jeune Marigny. On a cru
faire un reproche bien grave à l'auteur , en disant que
ce rôle n'est qu'un accessoire de celui du grand-maître ; et
nous dirons , à sa louange , qu'il en est le complément . Le
grand-maître seul pouvait nous montrer le sacrifice de la
grandeur et de la puissance fait à l'honneur et à la vertu ;
mais ce grand-maître ne pouvait pas être un jeune homme ,
il ne pouvait plus avoir l'amour à sacrifier ; il fallait cependant
que la vertu triomphât de cette passion pour que sa
victoire fût complète , et c'est le spectacle qu'elle nous offre
dans la personne du jeune Marigny.
Il serait sans doute inutile de discuter plus long-tems le
mérité de cet ouvrage ; on est d'accord sur ses défauts , et
quant aux critiques qui en nient les beautés , c'est qu'ils ne
les ont point senties , ou qu'ils ne veulent pas les sentir ; et
dans ces deux cas , il est également impossible de les convaincre
. Laissons agir le tems ; seul il a le pouvoir de dissiper
les préventions , d'éteindre les petites passions , qui
ne prennent sur nos jugemens que trop d'influence ; seul
il met à leur véritable place toutes les productions des arts .
Les Templiers ont été joués assez faiblement à cette reprise.
Damas sur-tout a rendu le récit du dénouement de
manière à en détruire tout l'effet . Le public , qui n'a pas
laissé une place vide dans toute la salle , a écouté , d'un
bout à l'autre , avec une attention extrême , et qui avait
une sorte de solennité; ses applaudissemens tenaient plus
OCTOBRE 1810 . 367
de l'approbation que de l'enthousiasme. Il semblait avoir
moins l'intention de jouir des beaux effets de cette tragédie
que de revoir le jugement qu'il en a porté ; mais cette ré
serve même , hors de laquelle il s'est vu d'ailleurs entraîné
plus d'une fois , ne donnera que plus d'autorité à l'arrêt
conforme au premier qu'il a prononcé en seconde ins
tance.
1
Rentrée de Mille Bourgoing dans Eugénie et l'Epreuve
nouvelle.
On a dit que Mlle Bourgoing arrivant dePétersbourg, après
une assez longue absence , avait choisi le rôle d'Eugénie pour
sa rentrée , parce qu'elle y a obtenu de grands succès dans
l'étranger, et aussi parce que cettepièce estundrame,,genre
dans lequel elle n'avaitpoint encore exercé ses talens àParis.
Si cela est , elle sait maintenant par expérience qu'elle n'aurait
pu que difficilement faire un plus mauvais calcul . On est
un peu dégoûté du drame , et le rôle d'Eugénie n'est pas
très-avantageux. Que peut y faire la meilleure actrice ? Ce
qu'y a fait Mue Bourgoing. Baisser les yeux , parler peu et
d'une voix mourante , se jeter à genoux , sanglotter , selaisser
tomber à terre comme la Zaire du théâtre anglais , embrasser
son frère, sa tante et son père ; tout cela n'estguères
quedelapantomime que plus d'un actrice exécute à merveille
même sur les théâtres des boulevards. Mlle Bourgoing n'a
cependant pas porté la peine de ce mauvais choix danstoute
son étendue , elle avait à faire à un public trop galant. On
l'a applaudie très -vivement et à plusieurs reprises lorsqu'elle
aparu , quoique sa jolie figure fût à moitié cachée sous son
chapeau anglais. On l'a applaudie de nouveau au troisième
acte lorsqu'elle a reparu débarrassée de ce maudit chapeau .
La naïveté , la grâce , la sensibilité qu'elle a mises dans le
rôle d'Angélique de l'Epreuve Nouvelle , lui ont valu l'honneur
d'être demandée à la fin du spectacle. Mais toute la
politesse du public n'a pu empêcher qu'il ne s'ennuyât pen
dantles cinq actes d'Eugénie , et il l'a quelquefois témoigné.
On est vraiment étonné lorsqu'on se rappelle le succès
qu'eut autrefois ce drame tiré d'une nouvelle du Diable
Boîteux , transporté d'Espagne en Angleterre , et enrichi
seulement de deuxrôles , le baron et sa soeur , copiés de deux
originaux de Tom-Jones , M.et Mme Western. Il est vrai
que les événemens ne manquent pas dans cet ouvrage , que
ces événemens produisentmême quelquefoisdes situations ,
qu'il y a beaucoup d'appareil et de jeu de théâtre , et qu'on ८
368 MERCURE DE FRANCE ,
n'était pas blasé sur toutes ces ressources du drame lorsque
celui-ciparut. Mais , hélas ! le drame, fils naturel de la tragédie,
a depuis engendré le mélodrame , qui prétend être son
fils légitime et qui a recueilli sa succession . Que sont toutle
spectacle , toute la pantomime , tous les événemens romanesques
, toutes les exclamations et déclamations d'Eugénie
et de tantd'autres ouvrages , auprès de ce que nous présente
dans le même genre le moindre mélodrame de l'Ambigu-
Comique ou de la Gaieté ? C'est là que les véritables amateurs
iront chercher ces belles choseess ,, laissant les places du
Théâtre-Français à ceux dont le goût suranné est resté
fidèle à la tragédie , et qui préfèrent le développement des
caractères , les combats des passions et les charmes de la
poésie à tout le fracas des événemens . Sous cepointde vue,
je ne sais trop si les gens de ce goût ne devront pas quelque
reconnaissance au mélodrame . Onavait pu craindreun
moment qu'il ne fit tort à la tragédie dont il semblait vouloir
usurper le domaine ; mais iln'a dépouillé que le drame ,
ennemi bien plus dangereux , parce qu'il gardait quelque
mesure ; et pour comble de bonheur il l'a tué .
SOCIÉTÉ D'ENCOURAGEMENT POUR L'INDUSTRIE NATIONALE .
- La Société d'Encouragement a tenu , le 8 d'août , à l'hôtel de
Boulogne , rue du Bac , sa séance générale d'été , consacrée , d'après
son réglement , à la distribution des prix proposés l'année précédente,
et à la détermination des nouveaux sujets de prix à proposer.
Plusieurs nouveaux objets d'arts rangés avec ordre , et réunis à
ceux que la Société possède dans sa collection , offraient un spectacle
très- intéressant . On y a remarqué de très-beaux meubles en bois indigènes
, présentés par MM. Burette , ébéniste , et Frichot , fabricant
de marquetterie , à Paris ; les gravures en relief de M. Duplat , et
celles en bois de M. Bougon fils ; un modèle fonctionnant , de la
machine à vapeurs de MM. Charles Albert et Louis Martin , couronnés
en 1809 par la Société ; une feuille de zing laminé , ayant
quatre pieds carrés , et des feuilles de cuivre présentées par M. Gédéonde
Contamine , propriétaire de la belle manufacture de Fromléanes
, près de Givet , département des Ardennes ; des fils de lin , provenant
de la filature mécanique établie à la Flèche par M. de la
Fontaine , et une pièce de toile écrue fabriquée,avec ces mêmes
fils , etc. , etc.
La séance s'est ouverte à sept heures et demie , sous la présidence
deM. le sénateur Chaptal , comte de Chanteloup .
M.
>
DEPT
DE
OCTOBRE 1810. 3095
M. Claude-Anthelme Costaz , l'undes secrétaires , a pris la purotech
pour exposer les résultats générauxdu concours sur lequel l'assemblée
avait à prononcer , et pour lui soumettre différentes propositions au
nom du conseil d'administration.
Le grand nombre de lectures qui ont été faites par les membres du
comité , sur chaque prix en particulier , ne nous permettant pas d'entrer
dans tous les détails , nous nous bornerons à rendre compte sommairement
des prix , médailles et mentions honorables qui ont été
décernés dans cette séance , comparable à celle du mois de septembre
1809..
Des deux prix de 4000 fr. chacun , proposés pour la découverte d'un
moyen d'épurer en grand le fer cassant à froid et le fer cassant à
chaud , celui qui avait pour objet la première de ces qualités de fer ,
a été décerné à M. Dufaud , propriétaire de forges àNevers (Nièvre.)
Le prix de 3,000 fr. pour la meilleure constructiondes fours àchaux,
à tuiles et à briques , a été décerné à MM. Donop , professeur de mathématiques
, et de Blinne , architecte , demeurant à Paris , rue de la
Bouclerie , nº 9 .
0
M. Bonnet , faïencier à Apt ( Vaucluse ) a obtenu pour le même
objet l'accessit de 300 fr annoncé dans le programme .
Leprix de 2,000 fr. pour la gravure en taille de relief , a été adjugé
à M. Duplat , graveur à Paris , rue du Marché-Palu , nº 26 , auteur
d'un procédé de gravure susceptible de joindre l'économie à la perfection.
Une médaille d'argent , de la valeur de 400 fr. , a été accordée à
M. Bougon fils , graveur en bois , demeurant à Paris , rue de la
Vieille-Bouclerie , nº 22 , comme ayant présenté , dans ce genre de
gravure , des ouvrages extrêmement soignés .
Il a été accordé une médaille d'argent et un encouragement de
400fr. à M. Jullien , marchand de vin à Paris , rue Saint-Sauveur ,
comme ayant inventé une machine à extraire la tourbe sous l'eau ,
qui réunit plusieurs avantages constatés par un commencement d'expériences.
Un encouragement de 400 fr . , y compris une médaille d'argent , à
M. de Manrey , d'Incarville , département de l'Eure , pour avoir
fourni d'excellentes vues , et même des résultats importans sur la
filature en général , et notamment sur le peignage de la laine .
Idem à M. Burette , ébéniste à Paris , rue de l'Echelle , comme
ayantprésenté au concours un fort beau meuble fait en loupe d'orme
tortillard , et comme ayant imaginé des moyens mécaniques pour
diminuer la main-d'oeuvre de ses sortes d'ouvrages .
370 MERCURE DE FRANCE ,
Unementionhonorable à l'auteur du mémoire nº 3, sur le prix
relatifà la tefuture de la laine etde la soie avec la garauce , ayant
pourdevise: Parvis quoque rebus magnajuvari.
Idem à l'auteur dumémoirenº 3 , sur le prix relatifau collage du
papier, leditmémoire portant pour épigraphe : L'amélioration dans
lesarisest lerésultat des expériences.
Idem àM. GabrielBernard, demeurant àDijon , auteur du mémoire
nº4 , sur lemême sujet de prix.
Prix remis au concours.
Pour 1811.- Prix pour le cardage et la filature par mécanique ,
des déchets provenant du tirage de la soie , 1500 fr.
Pour la constructiondemachines à peigner la laine, au lieu de
2000 fr. , 3000 fr .
Pour lesmachinesà filer la laine peignée pour chaine etpour trame,
2000fr.
Pour la découverte d'un procédé propre à donner à la laine ,
avec la garance , la belle couleur rouge du coton d'Andrinople ,
6000 fr.
Pour la purificationdes fers cassant à chaud , 4000 fr.
Pour ladétermination des produits de la distillation du bois , 1000 fr.
Pour la fabrication de vases de métal revêtus d'un émail économique,
1000 fr.
Pour la découverte d'unmoyen d'imprimer sur étoffes , d'une façon
solide , toute espècede gravures en taille-douce. ( Prix proposé par
M. de Paroy ) , 1200 f.
Pour la fabricationdu cinabre , 1200fr .
Pour la fabrication du sirop et du sucre de raisin , 2400 fr.
Pour unmeubledans lequel on n'aura employé que du bois d'arbres
Indigènes ou acclimatés en France , 1200 fr .
Pour 1812. -Prix pour la fabrication des fils de fer et d'acier propres
à faire les aiguilles à coudre et les cardes à coton et à laine , au lieu
de3000 fr. , 5000 fr .
Pour 1813. - Pour une machine à extraire la tourbé sous l'eau ,
2000 fr.
Nouveaux prix proposés.
Pour 1811.-Prix pour une machine à pétrir le pain , 1500 fr.
Pour la fabrication des ouvrages en plaqué d'or et d'argent ,
1500 fr .
Pour celui qui indiquera le moyenle plus avantageux d'employer
engrand l'acide muriatique et le muriate de chaux provenant de la
fabrication de la soude, 2000 fr,
OCTOBRE 1810 . 371
Pour 1812. Prix pour la fabrication du sucre de betterave ,
2000fr.
Idem, second prix , 1000 fr.
Pour la purification du miel , 1000 fr .
Pour unmoyen prompt et économique d'arracher les joncs et autres
plantes aquatiques dans les marais desséchés , 1200 fr .
Programmed'un prix pour lafabrication du sirop ou du sucrede raisin .
LaSociété d'Encouragement propose un prixde 2400 fr. à celui qui
aura fabriqué cette année en plus grande quantité et avec plus d'économie
, le sirop ou sucre de raisin le plus parfait.
Les concurrens enverrontun mémoire détaillé des procédés et de
l'espècede raisins employés . Ils auront soin de noter avec exactitude
laquantité fabriquée et le prix auquel leur revientle kilogramme.
Elleoffre pareillement un prix de 600 fr. à celui qui, n'ayantpu se
livrer à une grande fabrication , aurait trouvé des procédés faciles et
peu dispendieux pour obtenir le sirop ou sucre de raisin le plus analogue
à celui qu'on retire de l'arunde saccharifera ou canne à sucre.
Il devra prouver en avoir préparé au moins trente kilogrammes.
Tous les faits énoncés dans les mémoires des concurrens seront
attestés par les autorités du lieu , et les échantillons qui doivent être
envoyés à la Société seront pris , par ces mêmes autorités , dans la
masse générale du sirop ou sucre fabriqué , et revêtus de leur sceau .
Les échantillons à envoyer ne pourront être moindres que du poids
de deux kilogrammes.
Le tout sera adressé , franc de port , au secrétariat de la Société ,
avant le rer mai 1811 , et le prix adjugé dans la séance générale du
mois de juillet suivant.
Aa 2
TALHE
POLITIQUE.
IL était aisé de prévoir qu'en essayant de lancer sur le
continent la nouvelle machine incendiaire dont nous avons
parlé , les Anglais ne se borneraient pas à une tentative.
La première mine a été éventée ; voici la seconde :
Nous apprenons, dit un correspondant de Londres qui
s'empresse d'écrire ces belles nouvelles , le 17 septembre à
sept heures du soir, nous apprenons , par des lettres de
Pétersbourg , qu'il vient de s'y opérer un changement considérable
dans le cabinet .
«Le parti français a été éloigné du pouvoir , et le parti
opposé à la France est rentré en faveur. Les lettres qui
donnent ces nouvelles sont très -récentes ; elles sont du
31 août. L'annonce de l'élection du général Bernadotte
comme prince royal de Suède a produit cette révolution ,
et la plus grande activité règne dans toutes les branches
du département de la guerre , afin de se préparer à tout
événement. Un corps considérable de troupes a déjà marché
sur les frontières pour agir , selon l'occurrence , offensivement
ou défensivement.
* On s'était trompé en disant que les Français n'avaient
que25,000hommes en Pologne. Cette assertion est basée
sur les fausses déclarations du gouvernement français . Dans
le fait , il a 50,000 hommes en Pologne , et 50,000 hommes
dans le nord de l'Allemagne , qui se tiennent tout prêts à
marcher contre la Russie au premier signal.
» Alexandre connaît enfin le danger de sa situation , et
les mêmes lettres portent qu'un armistice a été conclu
entre le général Kamenski etle grand-visir , afin de traiter
de la paix , et qu'en conséquence les Russes ont levé les
siéges de Rudschuck et de Schumla .
Ces lettres portent encore , que des ordres avaient été
donnés pour suspendre provisoirement l'exécution du décret
relatif à la séquestration des bâtimens de Ténériffe et de
leurs cargaisons .
» On dit qu'indépendamment des motifs de plaintes que
laRussie a , à cause de la nomination de Bernadotte et de
1
MERCURE DE FRANCE , OCTOBRE 1810. 373
i
lademande de la Finlande , Napoléon veut que tous les
ports russes soient gardés par des troupes françaises .
» H est arrivé ce matin des lettres de Gothembourg du
8du courant. Une de ces lettres porte que l'on venait d'y
recevoir l'ordre de mettre sous le séquestre toutes les
propriétés anglaises. Cet ordre est venu de Stockholm , et
estun effet de l'influence de l'ambassadeur français . "
Le Moniteur veut bien donner une licence d'introduction
à ces nouvelles anglaises : il y reconnait l'esprit cons-'
tant qui en anime les auteurs ; mais il note avec soin ce
qu'elles présentent de faux , ce qu'elles renferment de vrai .
Voici le faux : le décret relatif à la séquestration des
marchandises provenant de Ténériffe et des bâtimens qui
en étaient chargés , loin d'être rapporté , est exécuté ; ces
marchandises et bâtimens n'étaient pas neutres , tout était
Anglais , tout a été confisqué , et si les négocians anglais
comptent sur le produit de ces denrées , sur leur restitution
ou sur leur vente , ils compromettent gravementtlleeuurr crédit
et doivent en toute hâte chercher d'autres moyens de faire
face à leurs engagemens .
:
Actuellement voilà le vrai ; il est contenu dans le dernier
paragraphe de la lettre du 17 septembre . " Gothembourg
et la Baltique , dit le Moniteur , vont donc être
fermés aux Anglais . Des flottes françaises sont entrées dans
le Jahde et l'Ems . Des bâtteries et des nombreux détachemens
de douaniers français garnissent les côtes de la Hollande
et celles de l'Allemagne jusqu'à la Baltique. Les magasins
d'Héligoland , où il y a pour 200 millions de marchandises
anglaises , ne pourront plus avoir de débouchés .
Il faudra reporter en Angleterre ce qui ne sera pas avarié.
Mais , pour étourdir le peuple , on fait voir à leur imagination
le continent en feu et couvert d'une mer de sang.
Nous en sommes fâchés pour les Anglais , le continent est
et restera en paix. »
Nous ajouterons ici que la nouvelle relative à Gothembourg
et aux dispositions où l'on y est à l'égard des Anglais ,
se trouve pleinement confirmée par un événement qui a dû
faire sensation parmi les Anglais. Il est arrivé le 14 septembre.
Un corsaire danois poursuivi par un brick anglais
s'était réfugié dans le port suédois de Marstrand. Des
chaloupes anglaises y pénètrent pour prendre le corsaire
de vive force. Un combat s'en est suivi entre les Anglais
et la garnison suédoise. Un Anglais a été tué , plusieurs
blessés ,le reste a été fait prisonnier.
374 MERCURE DE FRANCE ,
, Les Anglais , au reste ne sont pas heureux sur cette
côte ; le continent les repousse , et la mer leur est fatale .
Trente-cinq voiles , faisant partie d'un convoi venant d'Angleterre
, paraissent avoir peri corps,et biens près de Marstrand
: on croit cependant que quelques-uns ont pu se
sauver et trouver dans leur détresse les secours dûs à l'humanité.
Une partie de leur grande flotte est toujours à l'ancre
non loin de Carlskrone , mais elle manque d'eau fraîche
, de bestiaux et de légumes. Toutes les côtes sont
dans l'état de surveillance le plus rigoureux ; les corsaires
danois harcèlent les convois anglais , et par- tout le sequestre
les atteint où ils se réfugient..
Les confiscations dans les ports , et les sequestres des
denrées coloniales dans l'intérieur du pays où elles peuvent
être saisios , continuent avec une activité , un ensemble
et une vigueur qui doivent assurer le succès du système.
Des saisies considérables ont été faites à Léipsick ,
le long de l'Elbe et dans les départemens italiens de l'Adige.
D'autre part on annonce à Paris la prochaine arrivée
de nombreux transports de ces denrées qui ont acquitté
les droits fixés pour l'importation après leur première
saisie.
Les nouvelles d'Irlande continuent d'être alarmantes
pour le ministère.
Il est bien question , dit-on , de rendre plus commodes
les communications entre l'Angleterre et l'Irlande , entre
Londres et Dublin ! ces communications devront s'établir
par le nord-ouest de l'Ecosse ; quelques ports seraient
rendus plus profonds et plus faciles. Certes , l'Irlande doit
applaudir à ce trait de prévoyance du ministère , mais elle
demande d'autres preuves de protection , d'autres garanties.
Les corporations se réunissent , les pétitions se multiplient
; on y demande à grands cris la révocation de l'acte
d'union , ony proteste d'un attachement respectueux à la
personne du roi , d'une fidélité à toute épreuve à son gouvernement
; mais l'Irlande veut son parlement , sa représentation
, ses lois , ses priviléges , pour prix de son association
au royaume uni; elle les demande au nom de sa
prospérité anéantie , de son industrie étouffée , de ses manufactures
détruites .
Les nouvelles de l'Inde continuent aussi à être défavorables
à la puissance anglaise dans ces contrées livrées depuis
quelque tems à une vive fermentation. Les Marattes
ont assez de confiance pour faire des préparatifs, lesAnOCTOBRE
1810 . 375
:
glais assez de faiblesse pour chercher à les acheter , au
lieu d'aller les combattre. Les deux côtés de la Péninsule
sont agités par l'esprit de révolte ; la domination britannique
y est minée par le sentiment de haine qu'inspirent
les violences , les exactions , et tous les actes tyranniques
auxquels est soumise l'Inde , tributaire et asservie ; mais
elle l'est sur-tout par les idées qu'éveille au sein de ces peuples
le récit des grandes actions de l'Empereur des Français,
le tableau de sa vaste puissance , de l'immensité de
ses vues , de sa résolution d'atteindre les Anglais partout
où ils ont étendu leur commerce . Les Wahabis , qui depuis
long-tems entretenaient des relations avec les Anglais,
viennent de les rompre subitement , avertis par une demande
indiscrète des Anglais de ce qu'ilfaut attendre de tels
alliés ; ceux-ci ont des intelligences plus heureuses avec les
beys d'Egypte , et pour que leur commerce dans la mer
Rouge ne soit pas inquiété par le pacha du Caire , ils ont
réussi à armer, contre lui et contre le gouvernement ottoman
, quelques beys , qui , dit-on , ont déjà ouvert la campagne
près de Gisch.
Ainsi , voilà la Porte attaquée enEgypte par les instigations
de ces mêmes Anglais qui prétendent la défendre aux
Dardanelles , qui se vantent de passer le détroit , de naviguer
dans la mer Noire , tandis que le capitan-pacha ferme
rigoureusement le passage à tout vaisseau anglais , tandis
que M. Adair a eu toutes les peines du monde à obtenir
l'entrée de la frégate qui devait le reconduire enAngleterre.
Ces rapprochemens suffisent pour faire apprécier à
Constantinople et reconnaître dans toute l'Europe quelle
est cette alliance que les Anglais semblent offrir à tous les
peuples , comme pour les entraîner dans l'abîme , si dès
le premier moment ils n'ouvrent pas les yeux sur le but
secret de l'offre , sur la vanité des promesses et la stérilité
des effets .
Les dernières nouvelles de Constantinople ne parlaient
que de l'immensité des préparatifs faits pour continuer la
guerre avec vigueur , et pour foreer les Russes à la retraite .
Legrand-seigneur était arrivé à Andrinople avec une garde
de dix-huit mille hommes; les Serviens , attaqués par le
pachadeTrawnich , ne pouvaient soutenir les Russes , et
la marche des renforts des deux côtés faisait présager un
grand événement . Des détails officiels d'une haute imporlance
viennent à cet égard d'être publiés àVienne.
Les premiers sont relatifs aux opérations du général Ka
376 MERCURE DE FRANCE ,
menski , pour réunir autour de lui toutes les troupes disponibles
, et les opposer aux Turcs , dont il savait les forces
considérablement augmentées . Nous suivons ici la relation
qui , ainsi qu'on le va voir , nous conduit à une date assez
récente .
«Après avoir laissé devant Rudschuck le lieutenant-général
comte de Langeron pour en continuer le siége , le
général en chef marcha en personne contre l'ennemi , le
5 septembre ; il arriva , le 6 au soir , avec l'armée formant
cinq colonnes , dans le voisinage des Turcs , et ordonna
pour le lendemain une attaque générale. Elle commença
àdix heures du matin , et à sept heures du soir l'armée des
Turcs n'existait plus . Une position qui paraissait inexpugnable
, des retranchemens défendus avec opiniâtreté,, rien
n'a pu résister à la bravoure et à la persévérance des troupes
russes . Cette journée mémorable les a couverts de
nouveaux lauriers . En voici les détails .
>>Le lieutenant-général Wainow arriva à Rudschuck le
3 septembre . Après avoir fait reposer sa division toute la
journée du 4 , le général en chef s'achemina le 5 avec ce
corps , et quelques troupes prises parmi celles du siége ,
vers le général d'infanterie comte Kamenski , auquel s'était
réunie notre flottille aux ordres du colonel Berlire . Après
sa jonction , il divisa l'armée en cinq colonnes , dont il
donna le commandement au lieutenant-général Suwaroff ,
et aux généraux-majors Jlowaiski , comte de Saint-Priest ,
Sabanejeff et Kulnew.
11
» Le 6 , le général en chef se porta avec les trois dernières
colonnes vers le flanc gauche de l'ennemi , dans l'intention
de tourner sa position , pendant que le général
d'infanterie comte Kamenski marcherait droit à lui avec les
deux autres. Ces deux corps s'établirent durant la nuit à
peu de distance de l'ennemi , qui avait trois camps séparés
et bien fortifiés .
> On apprit par des prisonniers faits dans cette journée ,
qu'Achmet-Pacha , arrivé de Schumla avec six mille hommes
, venait de se réunir à Koubandjali-Halil-Pacha , et
que par cette réunion et celle des Ayans de Sistow , Pirnowa
, Nicopolis , et de tous les autres districts de la Bulgarie
, les autres troupes turques montaient à quarante
millehommes. On sut en même tems que leur flottille était
très -nombreuse .
Le 7 , le général en chef fit attaquer à dix heures du
matin. Le général-major Jlowaiski prit d'assaut trois re
1
OCTOBRE 1810. 377
doutes , et s'empara de tous les retranchemens qui couvraient
le camp de l'ennemi sur son flanc gauche placé
près duDanube. Pendant ce tems , legénéral-major Kulnew
ayant fait le tour de l'autre côté , et étant également arrivé
auDanube , occupa un camp turc qui s'y trouvait. De cette
manière , l'ennemi vit ses retranchemens entourés de tous
-côtésparnos troupes . Néanmoins , et malgré une canonnade
très-vive de notre part, il continua à se défendre avec opiniâtreté
.
>>Une tentative sur son flanc gauche n'ayantpoint eu de
succès , le général en chefprit le parti , pour terminer cette
affaire, d'ordonner au général d'infanterie comte Kamenski
d'ouvrir à cinq heures et demie une forte canonnade , et
d'envoyer toutde suite après douze bataillons pourprendre
ce retranchement d'assaut , pendant que , de son côté , il
détachait le général-major Sabanejeff avec 10bataillons pour
s'emparer par derrière du camp de l'ennemi. Ce général
entra bientôt dans lecamp turc , et cette attaque inattendue
et opérée avec toute la rapidité imaginable , décida de la
victoire. Une grande partie de la cavalerie ennemie prit
aussitôt la fuite , et fut sabrée parla nôtre qu'on envoya
poursuite.
àsa
>>Le général en chef, sans perdre de tems , ordonna au
général-major Sabanejeff de conduire une partie de ses
troupes vers le dernier et le plus fort des retranchemens
tures pour coopérer à l'attaquer ; mais voyant que l'obscurité
empêchait nos troupes d'agir , il remit cette attaque au
lendemain , et les fit retirer. Pendant ce tems , le colonel
Berlire attaqua la flottille , prit quelques bâteaux , en coula
à fond un grand nombre , et dispersa le reste.
Dans la nuit, les Turcs se voyant entourés de tous côtés ,
envoyèrent un dignitaire pour demander à capituler , et
bientôt après ils se rendirent à discrétion . De cette manière,
une armée de 40,000 hommes fut dispersé et détruite en
neuf heures de tems . Tout le camp , armes , bagages et
artillerie , trois bâtons de commandement , 178 drapeaux ,
3 pavillons , et plus de 5000 prisonniers , parmi lesquels
Achmet-Pacha à trois queues , le commandant de la flottille
, pacha à deux queues , et un grand nombre d'autres
officiers de marque , sont tombés entre nos mains .
» Le séraskier Koubandjali-Halil-Pacha a perdu la vie.
Tous les retranchemens et les environs ont été couverts de
cadavres ennemis. La perte des Turcs monte , en tués , à
plus de5000hommes; la nôtre a été insignifiante.
378 MERCURE DE FRANCE ,
» Le général en chef a reçu du général-major comte de
Saint-Priest un rapport dans lequel il annonce que la ville
de Sistow , vers laquelle il avait été envoyé avec quatre bataillons
, s'est rendue par capitulation. Les troupes ennemies
ont eu la liberté dequitter la ville en nous abandonnant
leurs armes , leurs bagages et toute l'artillerie. La reddition
de cette ville , qui est une suite de la victoire décisive remportée
le 7 de ce mois , a mis en notre possession toute la
flottille turque avec une grande quantité de munitions et de
provisions. "
Le ci-devant roi de Suède voyageant en Allemagne sous
le nom du comte deGottorp , a un peu déconcerté les
journalistes allemands qui ont pris à tâche de le suivre : il
n'est pas exact qu'il ait eu à Berlin une communication
avec le roi ou avec un prince de sa maison. Il y a passé
incognito . A Dischen,, il a été suivi par un envoyé du
cabinet prussien , venu pour observer sa marche . Il paraît
vouloir se rendre en Russie et passer en Angleterre. Le
prince royal de Suède, parti de Paris dans les derniers
jours de septembre , est attendu à Stockholm , où tout est
préparé pour le recevoir. M. le baron Alquier , ministre
de France , y est déjà arrivé . En Bavière , l'organisation ,
départementale est achevée , ainsi que celle ministérielle
dans le grand duché de Francfort. Le roi de Saxe
est rétabli. L'Empereur et l'Impératrice d'Autriche étaient,
auxdernières nouvelles , à Clagenfurth , l'objet de fêtes
brillantes . Le ministère autrichien s'occupe sans relâche
de l'exécution des patentes impériales , et des mesures
générales prises pour le rétablissement du crédit et l'extinction
successive du papier monnaie. On va procéder
àla vente des domaines ecclésiastiques ; ils seront payés
en espèces sonnantes , ou en billets à raison de trois
capitaux pour un , le gouvernement se réservant les
moyens d'amortir , par ces rentrées , la masse des billets
en circulation. On remarque , en général , un assez
grand empressement à se rendre adjudicataire de ces domaines.
Un Irlandais s'est rendu soumissionnaire , pour
une somme très-considérable , de l'abbaie dite des Ecossais.
On cite aussi un des ci-devant électeurs celui de
Hesse, comme disposé à retirer ses fonds de la banque
d'Angleterre , pour se rendre adjudicataire des domaines
dont il s'agit. Probablement l'Angleterre trouvera piquant
d'être forcée à une telle restitution , et pourun tel objet :
si cet exemple salutaire est imité , voilà pour elle une
,
OCTOBRE 1810. 379
1
branche nouvelle de crédit qu'elle était loin d'imaginer.
Les mêmes mesures et les mêmes résultats s'effectuent en
Silésie , où le voyage du roi avait ces aliénations pour objet.
Voici sur la situation actuelle des affaires en Espagne
et en Portugal des détails qui ne sont pas officiels , mais
qui paraissent avoir un degré d'authenticité auquel ajoute
leur vraisemblance : ils sont donnés à Paris d'après des
journaux de Hollande .
«Le bombardement de Cadix n'a point encore été commencé
, mais on a tiré vivement sur les forts qui l'entourent
. Les Français continuent à travailler avec ardeur à
l'équipement de chaloupes canonnières et de petites embarcations
; on tire le bois des forêts près de Séville , et on
le transporte par la Guadalquivir à San-Lucar-di-Barrameda
, où on a établi un atelier. Les différentes divisions
de matelots français qui ont traversé derniérement l'Espagne
pour se rendre devant Cadix , servent sur les chaloupes
et embarcations dont on vient de parler ; plusieurs
marins andalousiens sont enrôlés dans le nouveau corps
de marine , qui sera composé uniquement d'Espagnols . On
continue avec beaucoup de zèle à équiper des vaisseauxcorsaires
: ceux qui ont déjà mis en mer ont fait des-captures
très-considérables ; ce qui contribue infiniment à
encourager les autres: Les officiers-généraux anglais et
espagnols paraissent espérer beaucoup, pour la levée du
siége de Cadix , des diversions qui se font sur différens
points , mais qui jusqu'ici ont été infructueuses. Les troupes
ducorps du général Sébastiani occupent toujours le royaume
deGrenade, et travaillent aux fortifications de Malaga et
de la ville de Grenade. Des partis qui s'étaient introduits
de Murcie dans l'Andalousie orientale , ont été repoussés
avec perte par les troupes françaises. S. M. se trouve enencore
à Madrid , où on a entiérement achevé le fort de
Retiro.
> Depuis l'investissement d'Almeida , on a été dans l'at
tente d'une grande bataille entre les armées française et
anglaise . Lord Wellington avait pris une forte position
avec son aile gauche près de la Duero , et avec son aile
droite près de Guarda. Depuis la retraite de la division de
l'aile gauche , qui occupait les environs de Pinhel , cette
position formaitune ligne oblique ; car les troupes les plus
éloignées s'étaient retirées jusqu'à Villa-Nuova-de-Foscia.
On croyait en attendant qu'Almeida ne serait point totalement
abandonnée à son sort , et que les Anglais auraient
380 MERCURE DE FRANCE ,
fait quelque tentative pour secourir cette forteresse; ce qui
cependant n'a pas eulieu , car le général anglais a jugé à
propos de retirer ses troupes. Une partie de l'aile droite
du corps d'armée du prince d'Essling a passé la Duero près
d'Hermosilla , ets'estportée du côté de Torre-de-Mencorvo ;
le corps du général Regnier qui était venu d'Estramadure
apassé le Tage près d'Alcantara , et s'est rendu à marches
forcées par Idanha-a-Veilha en Portugal , pour pénétrer
parBelmonte jusqu'à Guarda . Cette marche n'a pu être
empêchée par les Anglais ; le général Regnier s'est joint à
l'armée du prince d'Essling , et menace de déborder les
ailes de l'armée anglaise . Le général Hill , qui avait observé
avec sa division près d'Elvas les mouvemens des Français
enEstramadure, reçut l'ordre de se poster sur la rive droite
de la rivière de Zezare , afin d'empêcher le général Regnier
de pénétrer plus avant en Portugal : la position des Anglais
étant cependant exposée à beaucoup de dangers , ils vinrent
se poster entre Vizeu et la Zezare , pour couvrir les
chemins qui conduisent à Coimbra et à Lisbonne . Un détachement
de troupes anglaises et portugaises était resté
près de Guarda , pour défendre , autant que possible , cette
place . L'armée française s'est mise à la poursuite de l'armée
anglaise qui faisait sa retraite , et a fait nombre de prisonniers
et pris plusieurs canons ; toute la contrée entre Guarda
et Pinhel , où l'armée anglaise a été campée durant le siége
de Ciudad-Rodrigo , se trouve actuellement occupée par
l'armée française . Un corps français , sous les ordres du
général Clauzel , s'est mis en marche de la rive droite de la
Duera contre Villa-Réal , et fait de grands progrès de ce
côté-là. Le corps d'observation sur la rive gauche de ladite
rivière est commandé par le duc d'Abrantes . "
**Al'occasion des affaires d'Espagne , nous remarquerons
queles papiers anglais donnent une description curieuse des
médailles qui viennent d'être accordées aux officiers et
soldats qui se sont trouvés aux différentes batailles livrées
enEspagne et en Portugal. Cette expression , qui se sont
trouvés , diminue quelque chose del'étonnement qu'inspirecette
distribution de médailles, car au moins on l'avoue
par elle , on n'ose pas dire qu'elle soit faite à des vainqueurs
. Mais la face représente l'Angleterre assise dans la
péninsule de l'Espagne et du Portugal , se reposant après
une victoire ; le défaut de désignation conduit naturellement
à demander laquelle ; le médailliste n'a pas cru devoir la
nommer: cependant le nom de l'officier , celui de la ba
OCTOBRE 1810 . 381
taille doivent etre gravés sur la médaille , et l'on sedemande
si la postérité y lira comme titres d'honneur de l'armée
anglaise , la retraite de la Corogne , la défaite et le trépas
de Moore , Talaveyra , la retraite de lord Wellington sur
le Portugal , la prise de Ciudad-Rodrigo et d'Almeida , la
prétendueblessure eett lacaptivitédu général Cox , seulAnglais
défenseur de cette dernière place.Ainsi composées ,
ces médailles seraient historiques , sans doute , mais est-ce
à l'armée anglaise qu'elles devraient être destinées ?
La cour est à Fontainebleau où son séjour paraît devoir
se prolonger : elle y sera aussi nombreuse que brillante;
la reine de Hollande y est arrivée ; on y attend la reine
d'Espagne ; cinq cents invitations ont été envoyées pour
ce voyage ; le concours des étrangers est immense ; mais
toutes les dispositions ont été prises pour que les logemens
ne manquent pas . Pendant toute la durée du voyage , il y
aura spectacle sur le théâtre du palais , les lundi , mercredi
et samedi. Le dimanche grande audience après la
messe , et le soir , cercle et concert ; toutes les personnes
présentées sont admises comme aux Tuileries .
PARIS.
S.
S. M. a travaillé dimanche avec ses ministres; lundi elle
a tenu un conseil de marine et un conseil de commerce .
-Divers décrets viennent d'être publiés ; voici les dispositions
que renferment les principaux d'entr'eux.
Par décret de S. M. , les dotations de cinquième et
sixième classes , en rentes sur le Monte-Napoleone , et
celles assises dans les pays conquis en Allemagne , serout
réunies en société pour l'administration et la jouissance
-desdits biens et revenus , à daterdu 1er janvier 1811. Chaque
titulaire recevra une action de la société de 4000 et 2000 fr.
Les titulaires de plus fortes dotations pourront être admis
dans les sociétés et recevront un nombre d'actions proportionné
au revenu dont ils sont dotés. Chaque société aura
un administrateur-général à Paris et un caissier nommés
par elle . Il y aura chaque année deux assemblées générales
des sociétaires , prévenus par un avis inséré au
Moniteur.
Un autre décret supprime les ordres monastiques et les
congrégations dans les départemens de Gênes etdes Apennins;
les religieux supprimés sont mis à la peusion , et
382 MERCURE DE FRANCE ,
Jeurs biens réunis au domaine de l'Etat . Le costume cessera
d'être porté à compter du 1 novembre.
LaBanque de France exercera son privilége dans les
villes où les comptoirs d'escompte sont établis , de la même
manière qu'elle est autorisée à l'exercer à Paris .
MM. Lemot et Stouf , statuaires , sont nommés professeurs
de sculpture à l'école spéciale des beaux-arts , en remplacement
de MM. Chandet et Moitte , décédés .
M. Abrial , auditeur au conseil-d'état , est nommé commissaire-
général de police à Lyon. M. Letourneur , général
du génie , est nommé maître des comptes ; M. le baron
Dudon , maître des requêtes , procureur-général du conseil
du sceau des titres , et M. le comte Regnier , auditeur ,
sécrétaire-général dudit conseil.
- La cour impériale de Rome est organisée , conformément
au décret du 6 juillet 1810. Un décret du 27 septembre
organise des écoles spéciales de marine.
-Le conseil des prises , à Paris , connaîtra de toutes les
difficultés résultantes des saisies faites en Hollande , en
exécution des décrets rendus pour le commerce anglais .
- M. le sénateur comte d'Harville est nommé gouverneur
du palais des Tuileries .
-Les comédiens français ont donné , samedi dernier ,
sur le théâtre dela cour , laMortde Pompée.
-Par ordonnance de police , tous les petits théâtres
commenceront le dimanche à cinq heures et demi précises ,
àdater du premier octobre .
- Le général comte Hullin a passé en revue , vendredi
sur la place Vendôme , la garde municipale de Paris et la
légion portugaise qui se partagent le service des postes de
cette capitale.
-M. de Bissy , ancien lieutenant-général , l'un des quarante
de l'Académie française , et membre de la deuxième
Classe de l'Institut , vientde mourir à l'âge de 89 ans .
-On annonce de nouveaux travaux dans l'intérieur des
appartemens des Tuileries : ceux du Louvre , des quais de
l'Archevêché et Bonaparte , ceux du pont d'Iéna , et des
divers marchés , ceux de la Bourse , et des fondations des
abattoirs ceux enfin de l'arc de Triomphe de l'Etoile se
poursuivent avec une égale activité .
,
OCTOBRE 1810. 383
ANNONCES .
Lejoyeux Vigneron à ses Vendanges et à sa provision de Sucre de
Raisin ; par Cointeraux. Ouvrage enrichi de deux gravures , et dans
lequel l'auteur , toujours occupé du bien public , enseigne les écono
miques procédés à employer : 1º pour obtenir à l'aide de son nouvel
égrappoir , et de ses tamis de toile métallique , un moût déjà très - rapproché
de l'état sirupeux , et par suite un moscouade-raisiné aussi
blanc que possible ; 2º pour construire proprement , solidement et à
peu de frais les laboratoires et les fourneaux indispensables aux personnes
qui vont se livrer à la fabricationdu sucre de raisin ; 3º et enfin
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édition, revue etaugmentée. Brochure in-8º. Prix, I fr. 25 c. , et 1 fr .
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384 MERCURE DE FRANCE , OCTOBRE 1810 .
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१
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Palais -Royal , nº 188; et chez Chaumerot jeune , passage Feydeau ,
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d'uneNotice sur la vie et les ouvrages de cet auteur; par René Perrin .
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Le même ouvrage , format in-18 , avec les mêmes figures , aussi
jolie édition , prix , relié , 3 fr. 25 c. , et 4 fr. , broché , franc deport.
AVIS . - MM. les Abonnés au Mercure de France , sont prévenus
que leprix de leur souscription doit être payé enfranes et non en liøres
tournois .
DEPT
DE
LA
TA
MERCURE
DE FRANCE .
N° CCCCLXXXII. - Samedi 13 Octobre 1810.
POÉSIE .
FRAGMENT
D'UNE TRADUCTION LIBRE ET ABRÉGÉE DE LA PHARSALE
DE LUCAIN.
( C'est le moment où Césarfait assiéger Marseille. )
:
QUAND les taureaux , ravis à Cérès consternée ,
Qui pleure en ses guérets la perte de l'année , T
Eurent , au pied des murs par César menacés ,
Traîné de la forêt les débris entassés ,
César , qui craint toujours que sonbras ne s'arrête ,
Laisse à ses lieutenans cette lente conquête ;
Aux champs de l'Ibérie il porte ses drapeaux.
J
Du siége cependant on presse les travaux.
Déjà deux vastes forts , aussi hauts que la ville ,
S'avancent , en roulant sur un essieu mobile ,
De ces mouvantes tours tombe de toutes parts
Sur Marseille étonnée une grêle de dards ;
Mais du haut de ses murs ses soldats indomptables
Accablent les Romains de coups plus redoutables ,
Bb
:
386 MERCURE DE FRANCE ,
Lancé par la baliste , et non point par leur bras ,
Chaque trait en partant porte plus d'un trépas.
C'est peu : de l'instrument les détentes rapides
Font succéder aux traits des pierres homicides ,
Qui , semblables aux rocs ébranlés par les tems
Que du sommet des monts arrachent les autans ,
Plus promptes que la foudre , avides de carnage ,
Brisent , renversent tout dans leur sanglant passage ,
Ecrasent sous leur choc les soldats fracassés ,
Et fontvoler au loin leurs membres dispersés .
LesRomains , pour tromper ces, atteintes funestes ,
De leurs rangs éclaircis réunissant les restes ,
Jusqu'au pied des remparts s'approchent , défendus
Par leurs longs boucliers sur leurs fronts étendus ;
Et des traits meurtriers , qui passent sur leur tête ,
Tombe et meurt derrière eux l'inutile tempête.
Les assiégés alors , de leur bras vigoureux ,
Ebranlent des rochers qu'ils font rouler sur eux :
Les boucliers unis , à ce fardeau terrible
Opposent quelque tems une masse invincible ,
Comine d'un plomb solide un dôme revêtu
Retentit sous la grêle et n'est point abattu ;
Mais , lorsque des Romains la force est épuisée,
Cette voûte d'airain s'ouvre , et tombe brisée .
Un autre toît par eux est soudain avancé :
Le bélier, sous son ombre à grand bruit balancé,
Et par ses mouvemens rendu plus redoutable ,
Frappe et bat les remparts d'un front infatigable ,
Et s'efforce à briser, sous ses coups obstinés ,
Les liens de ciment dont ils sont enchaînés .
Impuissante fureur ! Marseille , plus habile ,
Demomenten moment , sur cet abri mobile
Fait pleuvoir les rochers , les poutres et les feux ;
Le toit fléchit , succombe , et s'écroule avec eux .
Tremblant et fatigué d'un assaut inutile ,
LeRomain de son camp implore enfin l'asyle.
Ce succès enhardit les Grecs à tout risquer .
C'est peu de se défendre , ils veulent attaquer.
De jeunes combattans dans l'ombre et le silence
Marchent, en abjurant le carquois et la lance.
OCTOBRE 1810 . 387
Leurbras , au lieu de traits , s'est armé de flambeaux;
Ils veulent de César embraser les travaux.
Un incendie immense à l'instant se déploie;
Le chêne lutte en vain , lui-même en est la proie.
Par Eole excité , Vulcain vole en tous lieux ;
Il dévore , il consume , et vainqueur , jusqu'aux cieux
Faitmonter en sifflant dans la nuit enflammée
Des tourbillons de feu , de cendre et de fumée.
Tout cède à ses fureurs : le soldat étonné
Voit brûlerjusqu'au roe par les feux calciné ;
Et la masse du camp, s'écroulant toute entière,
Semble plus grande encor dans sa vaste poussière.
Le vaincu fuit la terre , et court tenter les eaux ;
Contre les Marseillais on arme les vaisseaux.
Decius vient unir à ces voiles actives
Sa flotte que du Rhône ont vu naître les rives.'
Marseille à cet aspect , par des efforts nouveaux,
Rassemblant ses soldats , veut braver ses rivaux.
Les vieillards , de leur âge oubliant la faiblesse ,
Accourent sur les eaux se joindre à la jeunesse.
Déjà l'aube du jour , s'élevant par degrés ,
Brise ses rayons d'or dans les flots azurés;
Le ciel pur ,le vent calme , et la mer immobile
Offrent aux jeux de Mars un théâtre tranquille.
Soudaindes deux partis , au combat appelés ,
S'avancent les vaisseaux à la fois ébranlés .
Apeine ils font frémir l'empire de Nérée ,
Une longue clameur fend la voûte éthérée ,
Et couvre de son bruit le bruit des avirons ,
Le murmure de l'onde et la voix des clairons.
Lamer s'enfle et bouillonne , et la rame écumante
Frappe à coups plus pressés la vague blanchissante ;
Les flottes à grand bruit se heurtent ; les vaisseaux
Se repoussent l'un l'autre , et font bondir les eaux.
Mais bientôt pour tenter des attaques nouvelles ,
Chacune , en s'éloignant , développe ses ailes.
Mille traits élancés se croisent dans les airs :
Les cieux en sont voilés , les flots en sont couverts.
Decius, que du sort la lenteur importune ,
Bba
388 MERCURE DE FRANCE ,
Par un choc plus hardi veut étonner Neptune' ;
Il commande ; ses chefs à sa voix empressés ,
Ramènent près du sien leurs vaisseaux dispersés.
D'un si puissant renfort cette flotte affermie
Trompe les mouvemes de la flotte ennemie ,
La rassemble autour d'elle , et l'arrête soudain
Par une chaîne immense et des griffes d'airain .
Contre ces noeuds étroits la résistance échoue ;
Le mât s'attache au mât et la proue à la proue ,
Et sur tous ces vaisseaux , joints et serrés entre eux ,
S'ouvre un champ , où commence un combat plus affreux.
Ce n'estplus ni le trait ni la flèche qu'on lance ;
Le soldat furieux sur le soldat s'élance ;
Le fer croise le fer , on frappe , on est frappé .
Dans ses coups plus certains le bras n'est plus trompé ,
Le sang coule , et rougit les ondes écumantes :
Les cadavres , tombant des galères fumantes ,
Entre leurs flancs étroits arrêtés , suspendus ,
Semblent des ponts nouveaux pour combattre étendus.
Les morts , le sang , les cris irritent le courage.
Le pilote Telon , celui qui dans l'orage
Sait le mieux maîtriser le vaisseau qu'il conduit ,
Tombe , et détourne encor la poupe qui le fuit.
Le brave Giarée à la saisir s'apprête ;
:
Au moment qu'il s'élance , un trait mortel l'arrête .
Parmi les Marseillais fleurissaient deux jumeaux.
Semblables par leurs traits , par leur stature égaux ,
L'amour les confondait aux regards de leur mère.
Le trépas vient détruire une erreur aussi chère ,
Etdistingue à jamais ces frères malheureux .
Celui qui succombait sous un trait douloureux
Veut dérober à l'autre une mort si funeste ;
De sa force en mourant il rassemble le reste ,
Etend autour de lui ses membres enlacés ,
Reçoit ainsi les coups à son frère adressés ;
Et par ce tendre soin qui tous deux les honore ,
Expirant dans ses bras , il le défend encore .
Les blessés , les mourans boivent , au sein des mers ,
Leur sang qui les inonde avec les flots amers.
D'autres , précipités dans les plaines profondes , t
OCTOBRE 1810. 389
1
4
Repoussant à-la-fois le trépas et les ondes ,
D'un vaisseau qui combat vont approcher le bord;
Mais son choc les écrase , et les rend à la mort. 1
Sur les eaux , hors des eaux , règne un affreux carnage
Les traits manquent en vain , la valeur devient rage .
L'un ,pour son fer rompu , d'un effort belliqueux ,
Prend les débris d'un mât , se défend avec eux.
D'autres , cherchant en vain leurs flèches épuisées ,
Jettent aux ennemis des antennes brisées ;
Avec les avirons on combat à grands cris ;
On brise les vaisseaux pour lancer leurs débris :
La fureur ou la crainte ont inventé des armes .
Sans voiles et sans mâts , au sein de tant d'alarmes ,
Les navires des Grecs s'échappent, arrachés
Aux noeuds dont les Romains les avaient attachés .
Ils traînent lentement leur masse fracassée ;
Mais soudain de Romains une flotte élancée
Fond sur eux , les combat , et , sous des coups nouveaux ,
Veut achever leur perte et briser leurs lambeaux.
Nul ne peut soutenir cette attaque terrible .
L'un d'eux , à tort paré du nom de l'invincible ,
S'ouvre , et , cédant au poids des flots qui l'ont rempli ,
Dans les gouffres profonds se perd enseveli .
Là , le Taurus s'abyme en combattant encore ;
Ici l'Aigle se rend , plus loin fuit le Centaure ,
Qui , de ses mâts divers privé par tant d'assauts ,
Semble unmont dépouillé qui flotte sur les eaux,
Sur d'autres bâtimens s'allume un incendie .
D'une aile , dans son vol par les vents enhardie ,
Furieux , il s'élance , et joint avec fracas
Ses traits aux traits de Mars , et la mort au trépas .
Rien ne peut l'arrêter : l'onde même enflammée ,
Loin d'éteindre ses feux , semble en être allumée;
Elle écume , elle roule à flots étincelans .
Des navires bientôt elle perce les flancs ;
Elle entre , et , se joignant au feu qui les dévore ,
D'un fléau destructeur vient les poursuivre encore.
De ces deux élémens le soldat entouré.
Ne sachant où les fuir , erre désespéré :
Tantôt , pour éviter les ondes menaçantes ,
L
390 MERCURE DE FRANCE ,
1
1
Il s'attache et périt à des poutres ardentes ;
Et tantôt on le voit dans le gouffre écumant ,
Pour se soustraire aux feux , se plonger tout fumant.
Il n'est plus de salut , et l'impuissant courage
Frémit moins en tombant de douleur que de rage.
Les imprécations , les longs gémissemens ,
Au bruit de l'incendie ont joint leurs hurlemens ;
Les vagues , les écueils , les nuages rougissent
De la lueur des feux , qu'au loin ils réfléchissent ,
Comme aux jours où l'Etna , de son sein furieux ,
Lance à grand bruit la flamme et les rocs jusqu'aux cieux.
Dans leur lit bouillonnant les mers amoncelées
Roulent des corps fumans et des planches brûlées ;
Et présentent aux yeux dans le même moment
Les horreurs d'un naufrage et d'un embrâsement.
ENIGME.
Par M. LE GOUVÉ.
J'AI de commun avec la lune ,
1
Trois quarts de chose assez commune .
Sans vouloir m'égaler aux dieux ,
J'ai rangdistingué dans les cieux.
Sans moi l'hiver nous n'aurions point deglaces ,
Ni de chaleur pendant l'été ;
Les femmes resteraient sans grâces ,
Les hommes sans capacité.
Je fais les conquérans , je forme le courage ,
Lepremier au combat commençant le carnage .
César , je m'en rapporte à toi ,
Tu n'eusses pas vaincu sans moi ;
Et sans vouloir m'en faire accroire ,
Pour t'avoir en tout tems procuré la victoire ,
Non seulement sans moi tu n'eusses pas vaincu ;
Même , sans moi , César, tu n'eusses pas vécu.
Je règne sur les coeurs, et sur les caractères ,
Je les rends franes , constans , sincères .
Entres-tu dans ton cabinet?
J'y suis , et toujours en secret.
Admis dans le conseil,je joue un rôle en France..
Sans moi rienne s'achève, et rienne se commence :
OCTOBRE 1810 . 391
Anssi voit- on qu'à moi toujours
Pour chaque chose on a recours.
Quoique je dédaigne les trônes ,
Il n'en est pas ainsi des sceptres , des couronnes;
Fait pour être en captivité ,
Je vis au sein de l'esclavage ;
:Ne pouvant être en liberté ,
Je consens qu'on me mette en cage.
$........
(
LOGOGRIPHE .
En voyant les dents de Thémire
Tout le monde aussitôt m'admire;
Mais ôtez-moi mon chef, je me transforme enjeu
Où la force et l'adresse ont également lieu .
7 NAR..... , département de l'Aude.
CHARADE.
TOUJOURS ouvert est mon premier ;
Jamais fermé n'est mon dernier ;
Dans le tems de l'herbe fleurie ,
Mon entier couvre la prairie.
S........
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE
insérés dans le dernier Numéro.
Le mot de l'Enigme du dernier Numéro est Paupières . (les )
Celui du Logogriphe est Course, dans lequel on trouve : ourse.
Celui de la Charade est Fardeau .
SCIENCES ET ARTS.
VOCABULAIRE PORTATIF d'agriculture , d'économie rurale
et domestique , de médecine , de l'homme et des animaux
, de botanique , de chimie , de chasse , de pêche ,
et des autres sciences ou arts qui ont rapport à la
culture des terres et à l'économie , dans lequel se
trouve l'explication claire et précise de tous les termes
qui ne sont pas d'un usage ordinaire , et qui sont employés
dans les livres modernes d'agriculture et dans
d'autres livres (*) ; par MM. SONNINI , VEILLARD et
CHEVALIER, collaborateurs du NOUVEAU COURS COMPLET,
ou Dictionnaire' universel d'agriculture-pratique de
l'abbé ROZIER , en six volumes in-8 ° . A Paris , chez
F. Buisson , rue Gilles-Coeur , nº 10 .
IL arrive presque toujours que celui qui cultive n'est
pas assez instruit , et que celui qui enseigne à cultiver
est plus instruit qu'il ne faut. Il suit de là que le cullivateur
a beaucoup de peine à entendre le professeur ,
et que le professeur perd son tems à enseigner le cultivateur.
Pour se faire comprendre , il faut s'exprimer
dans une langue commune. Si vous me parlez grec ,
quand je sais à peine le français , j'aurai bien de la peine
à profiter de vos leçons .
Depuis que l'on a introduit les sciences exactes dans
le domaine des sciences rurales , il s'est opéré une
grande révolution dans le dictionnaire simple et modeste
de l'art de Cérès. Les savans n'ont pas voulu
s'abaisser jusqu'au langage des champs , et pour se
donner plus d'importance , quelques- uns ont affecté une
grande ostentation de mots , un faste d'expression puérile
et ridicule .
(*) Unvolume in-8°. Prix , broché , 6 fr. , et 7 fr. 50 c. franc de
port.
MERCURE DE FRANCE , OCTOBRE 1810. 393
On a vu des journaux d'agriculture où le nom même
d'agriculture , méprisé et proscrit , était remplacé par
celui de géoponie. Les campagnes n'avaient plus de
terre végétale , mais de l'humus ; on n'écorçait plus les
arbres , on en faisait la décortication ; ce n'était plus le
verd de gris qui attaquait le cuivre , mais l'oxide ou
l'acétate de cuivre; on ne devait plus , dans quelques circonstances
, donner du sel , mais du muriate de soude
aux animaux malades . Vertumne et Pomone étaient condamnés
à ne parler que grec et latin .
On affectait de dédaigner les anciennes méthodes ,
de mépriser les notions courtes , étroites et simples du
cultivateur. On appelait toutes les sciences à son secours
. On voulait qu'il ne fût étranger à aucune d'elles ;
de sorte qu'il ne devait désormais labourer son champ ,
tailler sa vigne , et semer du persil , sans savoir préalablement
la géométrie , l'astronomie , la météorologie , la
chimie , la minéralogie , la botanique , la docimasie , etc.
१
Les écrivains de l'antiquité étaient loin de se donner
ces ridicules . Rien n'est plus simple , plus clair , moins
fastueux que leurs leçons . Il n'est pas un habitant des
hameaux qui ne puisse les lire. Les ouvrages de Varron
de Columelle , de Caton , sont des modèles de pureté ,
de précision , de méthode , de clarté. Leur parure est
comme celle des fleurs , fraîche , naturelle , et sans
apprêt. Ils ne cherchent point à briller, mais à se rendre
utiles ; ils n'aspirent point à une vaine gloire , mais
au mérite de propager l'instruction dans les campagnes .
Les ouvrages de nos premiers agriculteurs français
se distinguent par le même mérite . Quoi de plus instructif
et de plus simple en même tems que le Théâtre
d'Agriculture d'Olivier de Serres ! Est-ce en parlant de
charrue et de hoyau qu'on doit recourir aux figures ambitieuses
, et au luxe de la rhétorique ? la véritable éloquence
consiste à donner à chaque sujet le style qui lui
convient.
Mais , si d'un côté le langage des agriculteurs érudits
est trop recherché , celui des simples cultivateurs est
quelquefois trop négligé . Ils estropient presque tous les
mots , ils en créent à leur guise , et se font un argot
394 MERCURE DE FRANCE ,
qu'il n'est pas donné à tout le monde d'entendre. Qu'un
propriétaire se promène sur ses domaines , cette plante ,
cette graine , lui dira son jardinier , est aoûtée , c'est-àdire
, mûrie , propre à résister au froid , parce que le
mois d'août est celui qui perfectionne et qui achève la
maturation des plantes et des fruits . Cette brebis est
gobbée, viendra lui dire son berger , c'est-à- dire , qu'elle
a dans l'estomac une boule de laine qu'on appelle
gobbe. ;
Ces gobbes étaient autrefois en fort mauvais renom .
On les regardait comme des compositions empoisonnées
que des malveillans , des sorciers avaient répandues
dans les pâturages . On a reconnu depuis , qu'elles étaient
des amas de laine ou de poil que les animaux avaient
formés eux-mêmes en se léchant souvent et en avalant
une partie de leur toison. Mais avant qu'on eût fait cette
découverte , combien de malheureux bergers n'a-t-on
pas emprisonnés , torturés , brûlés peut-être comme
sorciers , parce que quelques chèvres de leurs maîtres
étaient gobbées ? On trouve des gobbes dans l'estomac
de tous les animaux qui ruminent , et quelquefois elles
forment des boules d'une rondeur parfaite et d'un poli
achevé .
La campagne a aussi son système de chronologie et
son almanach particulier. Ce sont les saints qui servent
à fixer les dates , régler les époques , partager les saisons
, indiquer les échéances . A la Madelaine les noix
sont pleines ; à la saint Laurent , regardez dedans . Il est
bon que vous sachiez que la Madelaine arrive au 22
juillet , et la saint Laurent au 10 août. Saint Médard ,
sainte Barbe , saint Gervais , saint Claude et saint Bonaventure
, saint André , saint Simon et saint Martin ,
sont aussi des chefs d'époque avec lesquels il est à propos
de faire connaissance . Je suis fâché que les auteurs du
Vocabulaire portatif n'aient pas noté ce genre de chronologie
, il aurait eu aussi son mérite . On a publié , il
y a quelques années , un dictionnaire du langage populaire
; un dictionnaire de la langue des campagnes ne
serait pas moins utile. Ce serait un moyen de communicationde
plus entre le propriétaire et ses tenanciers .
OCTOBRE 1810. 395
On ne peut que savoir gré à MM. Sonnini , Veillard
et Chevalier d'avoir cherché à rendre la langue des agriculteurs
lettres accessible aux cultivateturs illettrés . Il
est constant qu'on trouverait à la campagne peu de personnes
en état de lire un Cours d'Agriculture , sans être
arrêté à chaque instant par les expressions néologiques ,
lés termes d'arts et de sciences , les mots grecs et latins
dont on a surchargé , depuis quelque tems , ces sortes
d'ouvrages . Par quel art secret un berger apprendra-til
qu'un ægagropile n'est autre chose que cette gobbe
dont nous parlions tout à l'heure ? Le magister du lieu
lui enseignera-t-il les racines grecques ? Quelle compositionmagique
faudra-t-il lui faire avaler , pour lui apprendre
que ce mot est composé de aigos qui signifie
chèvre , et de pilos qui signifie poil ? Votre jardinier
pourra-t-il jamais comprendre qu'un fruit indéhiscent
est celui qui ne s'ouvre point , qui n'a pas la faculté de
s'ouvrir spontanément? Mais s'il vient lui-même à vous
dire qu'il a égravillonné vos orangers , pourrez-vous
jamais comprendre qu'il les a décaissés et qu'il en acoupé
les racines à une certaine distance de la tige ? Avec le
Vocabulaire de MM. Sonnini , Veillard et Chevalier ,
vous saurez tout cela; vous comprendrez et on vous
comprendra. Vous apprendrez sans maître une langue
d'autant plus importante , qu'elle se rapporte à nos inté.-
rêts les plus chers , à nos besoins les plus utiles .
On ne s'étonnera pas de voir M. Sonnini au nombre
des auteurs de cet ouvrage . Ce savant s'est depuis longtems
distingué par son éloignement pour tout ce qui sent
le pédantisme et la charlatanerie. Il a soin dans tous
ses écrits de s'expliquer d'une manière claire , précise et
sans recherche . Il sait parer son style sans avoir recours
àdes ornemens étrangers , persuadé , sans doute , que
la langue d'un peuple aussi avancé que les Français
dans les sciences et la civilisation , est propre à exprimer
tous ses besoins , à rendre toutes ses idées.
SALGUES.
1
LITTÉRATURE ET BEAUX-ARTS.
MÉMOIRE , OU Observations sur l'opinion en vertu de
laquelle le jury institué par S. M. l'Empereur et Roi ,
propose de décerner un prix à M. Coray , à l'exclusion
du Traité de la Chasse de Xénophon , du Thucydide
grec-latin-français , et des Observations littéraires sur
Théocrite et Virgile , de J. B. Gail , membre de l'Institut
, lecteur impérial , et avec l'agrément de S. M.
l'Empereur et Roi , chevalier de l'ordre de Saint-
Wolodimir de Russie ; accompagnées de Remarques
critiques sur Thucydide , Xénophon , Hippocrate ,
Théocrite , Isocrate et autres auteurs ; suivies d'une
Notice de ses travaux depuis vingt ans , et divisées en
deux parties ; par J. B. GAIL.- Prix de ce Mémoire ,
3 fr .; prix de l'Extrait du mémoire , 1 fr. 25 с. -:
A Paris , chez Auguste Delalain , libraire , rue des
Mathurins-Saint-Jacques .-An 1810. :
Le jury institné pour les prix décennaux a cru devoir
décerner le prix de traduction du grec au Traité d'Hippocrate
, des airs , des eaux et des lieux , dontM. le docteur
Coray a publié une édition grecque et française ,
en deux volumes in-8° . « M. Coray , dit le jury , a
>> rendu un véritable service à la science et à la critique ,
>> en traduisant ce traité , sur lequel ses remarques ont
>> répandu une clarté nouvelle. Le nombre des passages
>> qu'il a mieux entendus et de ceux qu'il a restitués , cor-
>> rigés et expliqués d'une manière satisfaisante , est très-
>>considérable . La sagacité de sa critique et le bonheur
>>de ses conjectures semblent le conduire souvent jus-
>> qu'à l'évidence.. La philologie et la science médicale
>> répandues avec choix et sans profusion dans ses notes,
>> rendent la lecture de se traité aussi intéressante qu'ins-
>> tructive . A l'égard du style , M. Coray a la modestie
>> de dire , dans son discours préliminaire , qu'on s'aper
MERCURE DE FRANCE , OCTOBRE 1810. 397.
» cevra facilement que c'est un étranger qui traduit dans
>>une langue étrangère . Cependant , il n'y a rien de cho-
>> quant dans son style , et l'on pourrait désirer que tous
>> les Français qui se livrent principalement aux travaux
>>>de l'érudition , écrivissent leur langue avec autant de
>>pureté et de correction que M. Coray . >>
Cette décision du jury a excité dans l'ame de M. Gail
la plus vive indignation ; il se croit , lui , beaucoup plus
digne du prix , que l'écrivain qu'on lui a préféré . Aussi ,
lorsque la troisième classe de l'Institut , dont M. Gail est
membre , a été appelée à discuter le rapport du jury,
en ce qui la concerne , M. Gail n'a-t-il pas manqué d'y
faire entendre ses réclamations ; mais la classe les a
rejetées à l'unanimité , en confirmant le jugement du
jury . M. Gail a donc aujourd'hui contre lui , non seulement
l'opinion de ses premiers juges , mais aussi celle de
la classe de l'Institut , composée des hommes les plus
capables d'apprécier la légitimité de ses prétentions .
Dans cette situation , fort décourageante , sans doute ,
pour un homme qui n'aurait pas , comme M. Gail , la
conviction de ses forces et de son mérite personnel , il
se présente intrépidement au public et au juge suprême,
avec le Mémoire à consulter et Consultation , dont on a
pu voir le titre bizarre au commencement de cet article.
Le scandale de ces réclamations n'a-t- il pas déjà été
beaucoup trop grand ? Ceux qui ont attaqué le jury avec
si peu de décence et de modération , n'auraient-ils pas dû
s'apercevoirque leurs efforts n'étaient propres qu'à décrier
les arts , les sciences et les lettres , et ceux qui les cultivent
? Un membre de l'Institut , en mêlant sa voix à ces
clameurs insensées , ne paraît-il pas perdre tout-à-fait
le sentiment de sa propre dignité? D'ailleurs , comment
prouve-t-on autrement que par ses ouvrages , qu'on est
un grand écrivain et un savant du premier ordre ? Je
n'examinerai point ici toutes ces questions . M. Gail est
convaincu qu'on lui a fait une horrible injustice ; il est
persuadé que la gloire de son pays sera compromise , si
on ne lui adjuge pas le prix : il faut donc l'en croire au
moins jusqu'à ce qu'on ait examiné les raisons sur lesquelles
il se fonde , et c'est ce que je vais faire.
398 MERCURE DE FRANCE ,
Cette tâche , au reste , n'est assurément pas facile ; il
règne dans le mémoire du savant professeur un tel désordre
, une telle confusion d'idées , les mêmes choses y
sont redites et répétées si souvent et quelquefois si hors
de propos , les faits les plus insignifians , les raisonnemens
les plus étrangers au véritable objet de la question
yviennent si fréquemment interrompre et égarer l'attention
du lecteur , que ce n'est qu'avec bien de la peine qu'il
peut parvenir à se faire une idée nette du but que l'auteur
se propose , et des moyens par lesquels il a cru y
parvenir. Mais on ne doit pas en être surpris , la clarté
et la précision ne sont pas les qualités dominantesdu style
de l'auteur , comme le savent ceux qui ont eu occasion
de lire quelques-uns de ses nombreuxouvrages .Dailleurs,
encomposant celui-ci , il se sentait déjà malade , trèsmalade,
comme il l'avoue lui-même (1) , et il n'est que
trop aisé de voir qu'il était alors dans un véritable accès
de fièvre chaude. Essayons , toutefois , de démêler à
travers ses digressions , ses contradictions , ses redites
continuelles (velut ægri somnia) , ce qu'il a voulu dire et
prouver. 1
J'ai donc cru entrevoir que M. Gail voulait établir les
trois propositions suivantes : 1º qu'il est l'auteur d'une
traduction française de l'Histoire de Thucydide , ouvrage
bien plus considérable et bien plus important que le
Traité d'Hippocrate , traduit par M. Coray , qui est en
effet très-court; 2º que le travail de ce savanthelléniste,
auquel le jury et latroisième classe de l'Institut ont ac-
(1) P. 146. « C'est donc de l'argent que vous voulez , a dit , dans
>une réunion littéraire,un savant d'un grand poids.Réponse. Non';
> car le prix n'est que de 5000 fr. , et ilm'en coûtera peut-être plus
> de 5000 fr .: 1º pour l'impression de mon Mémoire (*) ; 2º pour
> LA MALADIE QUE JE VAIS FAIRE , àla suite de ce travail de vingt
> jours et quinze nuits ; 3º pour LES HONORAIRES DES MÉDECING,
> Ce n'est pas pour de l'argent que je plaide ; mais pour repousser
> l'injustice , et pour défendre LA GLOIRE DE MON PAYS. »
(*) M. Gail ne compte pas apparemment sur ungranddébit de son
Mémoire , puisque l'exemplaire se vend3 fr.; et l'Extrait , I fr. 25. с. ,
comme le titre même l'annonce.
OCTOBRE 1810. 399
cordé le prix d'une voix unanime , est , dans le fait , fort
peu estimable , sous le rapport de l'érudition et de la
critique , aussi bien que sous celui du style ; 3º enfin,
que si jusqu'à ce moment ses titres et ses réclamations
ont obtenu un accueil très-peu favorable , c'est que
M. Gail est l'objet et la victime d'une persécution inouie ,
puisque , depuis douze ans , tous les hellénistes de
France (2) l'attaquent , le dénigrent , le déchirentà l'envi,
et le harcèlent ou par d'audacieuses clameurs ou par de
sourdes intrigues . Voyons maintenant comment il démontre
tous ces faits .
Sans doute , si M. Gail avait réellement donné une
traduction de Thucydide passablement bonne , il eût
été injuste d'accorder le prix à celle du Traité des airs ,
des eaux et des lieux , sur-tout en n'envisageant que le
mérite de traducteur , parce qu'en effet , un ouvrage
didactique , qui n'a qu'un petit nombre de pages ,
présentait infiniment moins de difficultés qu'une vaste
composition historique , éminemment remarquable par
l'éclat et la magnificence du style , par l'intérêt et la
profondeur des pensées , par des harangues d'une éloquence
admirable . Mais malheureusement pour M. Gail,
cette traduction qu'il donne comme son ouvrage , est
celle du savant et respectable M. Lévêque , qu'il n'a fait
que copier presque d'un bout à l'autre , et qu'il prétend
s'approprier sans façon. Il ne pouvait donc se dissimu-
Ier que ce serait-là le premier fait qu'on opposerait à ses
prétentions , et il est curieux de voir comment il s'y
prend pour anéantir ce fait accablant .
Il commence par rassembler un certain nombre de
morceaux dans lesquels il croit avoir le mieux réussi à
déguiser les phrases et les expressions de M. Lévêque ,
quoique les traces du plagiat y soient pourtant encore
évidentes pour l'oeil même le moins exercé , et il fait imprimer
ces morceaux sur deux colonnes : « Pour mettre ,
>>dit-il , mes lecteurs à portée de juger si Thucydide
» était traduit imparfaitement avant moi , je vais offrir de
(2) Moins un , comme il le dit très-élégamment , pag. 148.
400 MERCURE DE FRANCE ,
> nombreux échantillons de ma version placée en re-
>> gard de celle de M. Lévêque. » Ces échantillons occupent
environ soixante-douze pages. Cependant il n'est
pas encore bien rassuré sur l'effet que cet artifice maladroit
pourra produire , et il croit devoir faire cette
concession : « Je dois beaucoup , il est vrai , à la tra-
» duction de M. Lévêque ; et pourquoi n'aurais-je pas
>>profité d'une traduction que je savais être bien préfé-
>> rable à celle de ses devanciers ? Oui : j'en ai profité ,
» ainsi que je l'ai déclaré dans ma Préface , et en dimi-
» nuant le travail des mots , j'ai donné plus de tems à
› celui des choses . » Mais à mesure qu'il écrit , sa tête
se monte , ses doutes sur la légitimité de son procédé
s'évanouissent : bientôt ce ne sont plus que des chapitres
tout entiers dans les livres VII et VIII seulement qu'il
a empruntés à la traduction de son confrère ; et enfin sa
confiance s'accroissant avec le besoin qu'il a de la montrer
, il met de côté toute mauvaise honte , tous les scrupules
qui jusque-là semblaient l'avoir arrêté ; il prend
décidément son parti , et déclare sans hésiter , « que
» sa traduction ne doit rien , rien absolument à celle de
» M. Lévêque dans tout ce qui pour être compris exi-
>> geait érudition et logique , comme ce qui , pour être
>> noblement exprimé , exigeait verve , éloquence et
» poésie ; que , malgré ses emprunts de brouillards , sa
>> traduction , louée par tout ce qu'il y a de plus savant
>> et de plus grand en Europe , fruit de tant d'années
>> de travaux , pouvait , malgré ses emprunts , s'opposer
» à la fameuse version des sept pages et demie de
» M. Coray , etc. >>
Cependant , M. Gail sentait bien qu'on pourrait n'être
pas très- frappé de la force d'une pareille logique , et lui
représenter que sa distinction entre le travail des mots et
te travail des choses n'est qu'une vaine subtilité ; que
dans une traduction le travail des mots , c'est-à-dire , le
choix des expressions , l'emploi des locutions , la coupe
et le tour des phrases , sont assurément des choses d'assez
grande importance ; qu'en supposant que les changemens
plus ou moins nombreux qu'il a faits à l'ouvrage
de M. Lévêque , l'eussent amélioré , ce serait pourtant
encore
OCTOBRE 1810. 401
encore l'ouvrage de M. Lévêque , revu et corrigé par
M. Gail ; mais que si , au contraire , il avait souvent
substitué des expressions impropres , des locutions V
pclieetusse,sd,andseles endroits qu'il avait changenso(3n ) calors i
alors il
sens
coMSEINE
était clair que cette traduction qu'il prend sattrib
et en vertu de laquelle il veut qu'on lui adjuge le prix ,
n'est , dans le fait , que la traduction de M. Lévêque
mutilée et défigurée par M. Gail .
)) ! et
Pressé par de telles objections , il ne lui restait plus
que la ressource des déclamations , des récriminations
les plus étranges , et en effet il y a recours : << Non-seu-
>> lement dans mes harangues , dit-il , mais dans cent
>> passages des récits , j'ai traduit infiniment mieux que
M. Lévèque , et l'on ose m'opposer mes emprunts
>> l'on osa me combattre avec mes propres armes , ou
>> plutôt avec de honteux sophismes ! Quoi ! parce que
» j'ai été généreux envers M. Lévêque , parce que je n'ai
>>relevé aucun de ses innombrables contre-sens ; parce
>> que j'ai voulu les taire ; parce que j'ai couru çà et là
>> priant les journalistes de ne point relever les fautes de
» M. Lévêque ; parce que je les ai suppliés de respecter
>>>ses cheveux blancs et sa vie , dont le calme ne devait
>> point être troublé ; parce que j'ai fait tout cela , vous
>> voulez m'opprimer ! etc. >>>
On pouvait lui répondre : tout le pathos que vous
venez nous débiter ici , traduit en bon français , signifie
seulement : Quoi ! parce que j'ai pillé par-tout la traduc-
(3) Dans la seule harangue d'Alcibiade , qui n'a pas plus de cinq à
six pages , M. Gail a fait ou des fautes de langage , ou des fautes,
contre le sens de son auteur , par-tout où il a cessé de copier
M. Lévêque. Ainsi , là où celui-ci a dit : Lancer des chars , M. Gail
dit : Emettre des chars ; au lieu de dire comme son devancier , personne
chez eux ne croit avoir une patrie à défendre , il dit : personnene
se croit une patris , ce qui signifierait , en français , ne croit être une
patrie , c'est-à-dire , ce qui n'a aucun sens , etc. , etc. Il faudrait
écrire un volume entier pour relever les méprises de tout genre qu'offrent
les seuls échantillons que M. Gail a donnés de sa prétendue
traduction.
Cc
402 MERCURE DE FRANCE ,
tion de M. Lévêque , parce que depuis je n'ai cessé de la
díffamer et de la décrier de tous côtés , autant qu'il était
enmon pouvoir , vous ne voulez pas me présenter àS. M.
l'Empereur et à l'Europe comme un savant digne des plus
honorables récompenses ! Mais M. Gail ne s'amuse pas
à réfuter une objection aussi frivole. Il raconte (p.96)
comment il a collationné treize manuscrits de Thucydide
( travail incomplet et insuffisant, puisqu'il a négligé
de donner les accens des variantes , et sur-tout les scholies
inédites de ses manuscrits;) comment il les collationnait
tout seul , quand personne ne l'aidait ; comment
il tenait d'une main un texte imprimé , de l'autre un texte
manuscrit , puis du manuscrit il revenait à l'imprimé ;
comment il acheta une maison contiguë au collége de
France ; comment il céda pour de l'argent comptant
une indemnité future , lointaine , et d'autant plus incertaine
qu'elle devait résulter de la vente des exemplaires
de son Xénophon , etc. etc. , et d'autres détails de cette
importance . Il dit et répète en plusieurs endroits : 1º Mon
Mémoire sur Thucydide . 2°. , 3 ° . , 4º , 5º , 6º.; d'autres
Mémoires encore . 7º. Un Index fait à la hâte . 8 ° . Un
manuscrit ! Tels sont les titres sur lesquels il fonde l'espoir
de son triomphe .
,
Après avoir ainsi démontré comment la traduction de
Thucydide , par M. Lévêque , lui appartient véritablement
, à lui M. Gail , il passe à l'examen critique de
l'ouvrage de M. Coray , et si cette nouvelle victoire
n'est pas moins difficile à remporter que la précédente
il n'y marche pas avec moins d'intrépidité. Mais d'abord
pour qu'on ne fût pas surpris de le voir entrer en lice
avec M. Coray , dont tous les hellénistes de l'Europe
prisent l'érudition peu commune , et les profondes connaissances
dans la langue grecque , M. Gail a pris une
précaution ; c'est de déclarer , deux fois dans son mé--
moire , ( pag . 54 et 71 ) que Denys d'Halicarnasse n'entendait
pas bien le grec ; or , pour que M. Gail vît cela
il a fallu qu'il comprît mieux le grec que Denys d'Halicarnasse
lui-même , et assurément personne n'oserait en
dire autant de M. Coray ; il est donc évidemment démontré
àfortiori que l'auteur du mémoire est plus savant
,
OCTOBRE 1810. 403
que M. Coray , il n'y a pas le mot à dire à cela. Voyons
maintenant quelques échantillons de ses critiques .
M. Coray dit : « la première chose que doit faire un
>>médecin en arrivant dans une ville qu'il ne connaît
>> pas ...»-« Ville nouvelle pour lui, dit M. Gail , rendrait,
>> je crois mieux l'idée ; car il la connaît au moins de
>>nom. » Cependant , ville nouvelle pour lui , ne signifię
rien en français ;de plus on ne dit pas d'une ville qu'on
la connaît de nom , et quoique M. Gail connaisse les
noms de Londres et de Pékin , ce sont pourtant des villes
qu'il ne connaît pas. Mais il n'importe , sa remarque
subsiste .
.. » ....
Plus loin il est choqué . non plus de l'expression , mais
de la pensée mème qu'il trouve dans la traduction de
M. Coray. « Cette pensée , dit-il , me paraissant peu
>> digne de la haute renommée d'Hippocrate... » Vous
croyez qu'il va y substituer quelque pensée lumineuse
ou sublime , point du tout ; il prend sa canne et son
chapeau et se met à courir tout Paris . « J'allai voir ,
>>poursuit- il , MM. Portal , Hallé , Chaussier,
C'est dommage qu'il n'ait pas songé à M. Pinel , car
c'était le seul qui pût lui donner de salutaires avis dans
la situation où il se trouvait. Quoi qu'il en soit , il ne rencontra
que M. Chaussier , quile mit , dit- il , sur la voie de
lapensée qu'il n'avait pu trouver tout seul ; cette pensée ,
ajoute-t-il ,fondée sur le texte , sefonde en même tems , etc.
Il disserte encore pendant une grande page sur cette
pensée fondée qui se fonde , et il finit par ces paroles
remarquables : « Pressé par le tems , étranger d'ailleurs
» à la médecine , je ne puis fixer le sens de περὶ ἑκάσε τε
» χρόνες ... etc. » Et c'était le point de la difficulté qu'il
s'était proposée .
Dans tout cet examen critique de la version de
M. Coray , notre illustre professeur montre du moins
qu'il possède au plus haut degré le merveilleux talent
de parler sans rien dire . Je n'ai pas le tems d'examiner
un passage de Polybe ; un plus ample examen m'est nécessaire
; telles sont les formules qu'il emploie fréquemment
, et il espère bien que ses,lecteurs compteront
pour autant de fautes dans l'ouvrage qu'il attaque ainsi ,
Cca2
404 MERCURE DE FRANCE ,
les doutes que sa passion lui suggère , et que sa précipitation
ou son incapacité ne lui permettent pas de résoudre.
Que M. Gail se soit montré tout-à-fait incapable de
lutter en fait de critique et d'intelligence de la langue
grecque avec celui qu'il lui plait d'appeler son rival ,
quoiqu'assurément personne n'ait songé à établir de
comparaison entre lui et M. Coray , c'est ce qui n'étonnera
personne. Mais qu'un professeur de littérature , né
en France , qu'un traducteur qui a la prétention modeste
de conserver « à Xénophon sa douce harmonie , à Thu-
>> cydide son énergique précision , ses riches métapho-
» res , ses mouvemens oratoires , ses brillantes proso-
» popées , ses étonnantes onomatopées , ... etc. , » ait
fait les fautes les plus grossières et les plus ridicules ,
toutes les fois qu'il entreprend de critiquer et de corriger
le style d'un étranger , c'est ce qu'on aurait peine à
croire ; citons donc encore un ou deux exemples .
Là où M. Coray a dit , « l'urine que rendent ceux
» qui ont la pierre , est extrêmement claire , » M. Gail
dit : Les calculeux pissent une urine très-claire , et il
ajoute avec un ton de jactance qu'on a peine à comprendre
: « Ma traduction , quoique faite à la hâte , me
>> semble centfois plus littérale et plus claire . » Elle n'est
bien certainement que plus ignoble et plus incorrecte.
« Les Scythes , en général , dit M. Coray , ont le teint
>> basané ; ... etc. >> et moi , dit M. Gail , « je tradui-
>> rais mot pour mot , et un enfant même allemand ,
>> même suisse , traduirait , sans étonner personne , la
> nation scythe est basanée à cause du froid. » Certes ,
tout le monde approuvera M. Coray , de n'avoir traduit
ni comme un enfant allemand , ni comme un enfant
suisse , ni comme M. le professeur Gail. Et qu'on ne
s'imagine pas que je me sois donné beaucoup de peine
pour trouver ces fautes grossières , ceux qui ont lu cet
incroyable mémoire , savent assez que je n'ai pu avoir
que l'embarras du choix.
On a vu jusqu'ici comment l'illustre professeur a
établi la vérité de ses deux premières propositions :
1º qu'il est l'auteur de la traduction de Thucydide ;
OCTOBRE 1810. 405
2º que M. Coray n'est qu'un traducteur incorrect , et un
très-mauvais critique. Examinons maintenant comment
il prouve ce système de persécution et de dénigrement
dont il se plaint dans vingt endroits d'une manière si pathétique
. Qui sont - ils , en effet , ces ennemis dont
il se vante ? Il n'en nomme pas un seul. Il cite en sa faveur
les témoignages honorables de MM. de Sainte-
Croix (4) et Heyne , et , pour parler son langage , les
Amar, les Hoffmann , les Fellés , les Sévelinges ; il reconnaît
que le Moniteur , le Journal de l'Empire , leMercure
, etc. ont cent fois publié ses louanges , et pour
établir la preuve de cette prétendue persécution , dont il
sedit l'objet , il est obligé de rappeler une critique de sa
traduction du Traité de la Chasse de Xénophon , insérée
il y a sept à huit ans dans le Magasin Encyclopédique,
et , depuis deux ans , un seul article du Mercure où l'on
a parlé de ses ouvrages avec trop peu de respect et
d'admiration ; encore cet article était-il , dit M. Gail ,
d'unhomme médiocre et tout-à-fait incapable d'apercevoir
par lui-même les fautes qu'il relevait. Ainsi voilà ,
de son propre aveu , deux ou trois articles dans le cours
de huit années , deux individus qui seuls ont osé refuser
dejoindre leur voix à ce concert d'éloges dont il marchait
sans cesse environné.
Il semble , en vérité , qu'il prenne à tâche de placer
(4) On est d'abord un peu surpris qu'un savant du mérite de M. de
Sainte-Croix ait donné des louanges si exagérées à des ouvrages
qu'il était , mieux que personne , capable d'apprécier à leur juste
valeur. Mais M. Gail a pris la peine de nous expliquer lui-même
comment il était parvenu à obtenir cette marque d'excessive indulgence:
A tout moment, il est vrai , dit-il , j'étourdissais M. de
Sainte- Croix de mes réclamations , à tout moment je lui disais :
> Comment ! les savans honnêtes gens ne prendront jamais mon parti,
> et ne fermeront pas la bouche à l'intrigue audacieuse ? » Et remarquez
ici que ceux qui ont le malheur de ne pas admirer les ouvrages
du savant professeur sont traités d'intrigans audacieux , et ne
peuvent pas , en effet , être d'honnêtes gens , car
Quiméprise Cotin n'estime point son roi ,
Et n'a , selon Cotin , ni dieu , ni foi , ni loi.
1
1
406 MERCURE DE FRANCE ,
auprès de chacune des assertions dont il veut fournir
la preuve , tous les faits qui peuvent démentir et détruire
cette assertion. Et d'ailleurs , à qui M. Gail persuadera-
t-il que des hommes laborieux et paisibles ,
livrés sans cesse à des études qui font le charme et la
consolation de leur vie , ou aux soins qu'exigent leurs
affaires et leurs familles , ont formé une conspiration
(ou synomosie , comme il le dit pour plus de clarté )
contre le repos et la gloire de M. Gail ? Ne voilà-t-il pas
un objet bien digne de leur attention ? Non , sans doute ,
ils ne consentiront à s'occuper un moment de ses oeuvres
et de sa personne que lorsque par des provocations
insensées , ou par les saillies indiscrètes d'un amourpropre
en délire , il les forcera à réprimer son inconcevable
arrogance et ses outrages ; trop heureux de
pouvoir rentrer aussitôt dans le calme de leur vie habituelle
et dans le silence de leur cabinet ! « Mais , dit- il ,
>> lorsqu'on est insulté jusque dans les voies publiques,
>>> lorsque tous les jours on est accablé de lettres ano-
>> nymes ....>> Alors il faut avoir assez de bon sens pour
mépriser les lettres anonymes , et assez de fermeté pour
imposer aux insolens qui seraient tentés de vous insulter
dans la rue (5) ; mais sur-tout il faut avoir assez
de respect de soi-même et du public pour ne pas l'entretenir
de pareilles pauvretés , car il n'y a sûrement là
rien qui ait le moindre rapport avec la littérature ou
avec les gens de lettres .
:
>> Comparez , dit-il ailleurs du ton le plus lamentable ,
>> comparez M. Coray justement encouragé dans ses
>> utiles travaux , à M. Gail injustement découragé ..... à
» M. Gail ne recevant ni honoraires , ni prix , ni mention
>> très-honorable , à M. Gailquepersonne ne soutient ... »
(5) Mais , dit M. Gail , je ne veux pas me battre , pour trois raisons
: « 1. Il n'y a pas un seul armurier dans tout le pays grec et
> latin ; 2º d'ailleurs je ne sais pas si on prend une épée par la pointe
ou par la poignée; 3º mes parens m'ont élevé avec l'horreur du
duel , et dans un duel on peut tuer un traducteur tout comme un
> autre ... etc . Tout cela était-il biennécessaire àdire , bien utile
au succès de sa cause ? je ne le crois pas,
OCTOBRE 1810 . -407
Quoi! tous les journaux et tous les écrivains cités précédemment
par lui , ne l'ont pas assez encouragé ! Quoi !
il occupe depuis vingt- cinq ans la première chaire de
grec dans tout l'Empire , à laquelle sont attachés de fort
bons appointemens et un logement , et il se plaint qu'il
ne reçoit point d'honoraires ! Quoi ! le gouvernement a
fait imprimer à ses frais la traduction de Xénophon par
M. Gail , et lui a donné , comme indemnité , une partie
des exemplaires , les diverses commissions de l'instruction
publique ont adopté plusieurs de ses livres élémentaires
, et lui en ont procuré un débit avantageux, il est
chevalier de l'ordre de Wolodimir, membre de l'Institut ,
et il ose se plaindre que personne ne l'a soutenu et encouragé
! Certes , jamais mérite aussi mince ne fut plus
magnifiquement récompensé .
Je ne pousserai pas plus loin l'examen de ce Mémoire,
je craindrais de faire partager au lecteur la fatigue
et l'ennui que j'éprouve moi-même à m'en occuper :
mais quoique je n'aie relevé qu'une très-petite partie
des contradictions et des fautes de tout genre que l'auteur .
y a accumulées comme à plaisir , je crois avoir montré
avec évidence , qu'on ne peut lui accorder ses trois propositions
, que par le renversement le plus complet des
principes d'une saine logique , ou plutôt des plus simples
lois du bon sens . En effet , si en se traînant servilement
sur les traces d'un traducteur, en copiant ses expressions
, ses phrases , etc. , on est soi-même traducteur
original , alors c'est véritablement M. Gail qui aura
traduit Thucydide , et non pas M. Lévêque. Si en courant
chez tous les journalistes leur dire , l'ouvrage de
M. Lévêque est rempli de contre-sens et de fautes de
toute espèce , je vous en avertis , mais je vous prie de
n'en rien dire , on se montre généreux envers l'homme
que l'on s'efforce ainsi de diffamer , alors M. Gail aura
été généreux envers M. Lévêque . Si , étranger à la médecine
, et n'ayant peut-être pas lu deux traités d'Hip-
*pocrate , ignorant les principes les plus vulgaires de
Ja grammaire , au point de dire qu'un écrivain penseur
et dont la précision est l'attribut , a dû souvent omettre
l'article ( attendu que cette sorte de mots contribue
)
408 MERCURE DE FRANCE ,
éminemment à la clarté et à la précision) , on est capable
de juger un travail sur Hippocrate , fait par un
médecin de profession , par un homme connu pour l'un
des plus habiles critiques de l'Europe , alors M. Gail
aura démontré que M. Coray est un mauvais critique .
Si un homme assez peu instruit du bon usage de la langue
française pour écrire ( p.89) , celui indiqué , et ( p. 93 ) ,
jelui remarquai, etc. , etc. (6) , peut être regardé comme
unjuge compétent de la correction du langage , alors
M. Gail aura pu prouver que M. Goray est un écrivain
incorrect. Enfin , si celui qui a été appelé très-jeune et
sans aucun titre à remplir la première chaire de grec en
France , qui a été constamment vanté et préconisé par
tous les journaux , qui a reçu à toutes les époques de sa
vie des récompenses à-la-fois utiles et honorables , est
unhomme persécuté, alors M. Gail aura porté jusqu'à
l'évidence la démonstration de ce système de persécution
dont il aime tant à se plaindre .
Quelqu'undirapeut-être en voyant l'innombrable amas
de contradictions et de puérilités dont est rempli ce
Mémoire : Quoi ! l'auteur n'avait-il pas un ami qui pût
charitablement le dissuader de cette entreprise si nuisible
à sa gloire ? Au contraire , il nous apprend luimême
( p.142 ) : « Qu'un jeune savant a employé tout
» ce qu'il avait d'éloquence et d'amitié pour le détourner
>> du projet d'écrire le présent Mémoire. » Mais ne pouvait-
il pas au moins se donner le tems de réfléchir ,
'avant de le faire imprimer , au scandale qu'il devait
nécessairement produire ? point du tout : il avait ouï
(6) Encore un exemple de l'étrange langage du savant professeur :
«Souvent la danse , dit-il , n'est qu'une manière de marcher plus gracieuse,
comme la musique n'estqu'unefaçon de parlerplus agréable...
▾Dans leballet de Télémaque , Mentor ne fait que remuer les mains
→ et marcher en mesure , et cette action simultanée s'appelle danse à
→ l'Opéra. Dans un autre ballet , le déserteur , principal personnage ,
>n'exécute point même un seul pas , dit proprement de danse , et
> cependant it donne un ballet. Le Déserteur qui donne un ballet !
en vérité M. Gail est admirable ;
« On a que lui qui puisse écrire de cegoût. »
OCTOBRE 1810 . 409
dire que S. M. l'Empereur devait prononcer sur les prix
décennaux le 15 août ( voyez page 152) . Quoi ! a-t-il pu
penser que S. M. daignerait jeter les yeux sur un pareil
écrit? et l'un de nos plus grands poëtes ne lui avait-il pas
dit dès long-tems ,
Va, le roi n'a point lu ton Mémoire ennuyeux ;
Il a trop peu de tems et trop de soins à prendre ;
Son peuple à soulager , ses amis à défendre ,
La guerre à soutenir ; en un mot , les bourgeois
Doivent très-rarement importuner les rois .
I
Oh ! que n'a-t-il fait cette réflexion salutaire ! ou s'il
voulait absolument produire ses étranges réclamations ,
qui l'obligeait à outrager aussi gratuitement et aussi
indécemment deux hommes recommandables par leurs
vertus , par leurs talens , et par de longs services rendus
aux lettres et à l'érudition ? pour quoi exciter des
journalistes à propager et à augmenter un pareil scandale
(7) ? Quant à moi , j'aurais bien voulu , je l'avoue ,
être dispensé de m'occuper de l'ouvrage et de son auteur
: mais quelque répugnance naturelle que j'aie pour
la critique de ces écrits dans lesquels rien ne dédommage
du malheur de blâmer , parce qu'on n'y trouve ,
en effet , rien qui ne soit à reprendre , il m'a semblé que
lajustice et la vérité exigeaient que je misse le lecteur à
-portée d'apprécier les titres et les réclamations de M. le
professeur Gail , et la manière dont il a su les faire
valoir (8) . THUROT.
(7) Plusieurs journaux , dit- on , ont déjà annoncé ce Mémoire
avec beaucoup d'éloges.
(8) M. Gail nous donne avis qu'une réponse à la critique de son
Mémoire paraîtra incessamment.
(Note des Rédacteurs. )
410 MERCURE DE FRANCE ,
DISCOURS prononcé dans la séance publique tenue par la
Classe de la langue et de la littérature françaises de
l'Institut de France , le 5 septembre 1810 , pour la
réception de M. de SAINTANGE. Paris , Baudouin , imprimeur
de l'Institut de France .
It est extrêmement rare qu'une élection académique
ne soit pas désapprouvée par une partie plus ou moins
considérable du public , qui s'est réservé , sur toutes les
décisions de l'Académie , un droit de censure dont il
use largement. Aussi c'est une particularité fort honorable
pour la nomination de M. de Saintange , que l'assentiment
unanime donné par le public au choix de
l'Académie . Ceux mêmes qui n'avaient pas craint de disputer
à ce poëte des suffrages que déjà plusieurs fois il
avait tenté vainement de réunir en sa faveur , n'ont point
osé se plaindre de la préférence qu'on lui accordait sur
eux ; ils ont été vaincus sans honte , et ils ont cédé sans
murmure à leur vainqueur : en pareîl cas , on ne trouve
pas toujours dans un si grand mérite un si légitime motif
de consolation . L'Académie , en rendant à M. de Saintange
cette justice un peu tardive , a servi ses propres
intérêts; ce nom qui manquait à sa liste , pouvait la
faire examiner avec une sévérité désobligeante; et l'exclusion
si souvent répétée du traducteur des Métamorphoses
jetait toujours quelque défaveur sur l'admission
des autres candidats , qu'elle rendait comme complices
d'une sorte d'iniquité littéraire. Aujourd'hui tout est
réparé : l'Académie , qui a satisfait à l'opinion , est rendue
à l'entière liberté de son choix; elle peut désormais le
fixer à son gré entre des concurrens dont les talens
moins inégaux que différens semblent se balancer : ceuxci
qui avaient des titres ont maintenant des droits , et ils
ne trouveront plus , dans la délicatesse de leur conscience
ou dans les inquiétudes de leur amour-propre ,
rien qui les empêche de les faire prévaloir.
On a quelquefois reproché à M. de Saintange , sinon
une trop forte conviction de son propre mérite , du
OCTOBRE 1810. 411
moins une expression trop franche de cette conviction .
Cette faiblesse , s'il l'a réellement , peut choquer les
convenances , mais elle n'offense point la vérité ; si
l'amour-propre des autres murmure des éloges que le
sien se donne à lui-même , leur équité est obligée d'y
souscrire , et , pour exprimer la chose par une distinction
grammaticale , si M. de Saintange a tort de se
vanter , ce n'est pas à tort qu'il se vante . Combien d'autres
poëtes , endoctrinant de leur mérite quelques petits
échos familiers , ne font , pour ainsi dire , que nous faire
entendre par réflexion ce qu'il aime mieux adresser
directement à nos oreilles ! Au reste , en qui cette légère
violation de nos usages modernes pourrait- elle être plus
excusable ? M. de Saintange a passé sa vie entière dans
le commerce des anciens ; il s'est pénétré de leurs habitudes
, et les a transportées à-la-fois dans son talent et
dans son caractère . C'est encore imiter Ovide que de se
louer franchement soi-même ; ce poëte ingénieux n'at-
il pas dit , en achevant ses Métamorphoses ?
Le voilà donc fini ce poétique ouvrage
Qui du fer , qui du feu ne craint point le ravage ,
Ni les dents de l'envie ou la rouille des ans !
Oui , le dernier des jours que m'a comptés le tems ,
Peut terminer ma vie et mon destin fragile ;
Le tems n'a de pouvoir que sur ma faible argile ,
Le tems respectera mon nom toujours fameux.
Jusqu'aux astres portée , immortelle comme eux ,
La gloire de mes vers doit survivre à ma cendre.
Par-tout où des Romains l'empire ira s'étendre ,
Mon livre , si j'en crois et ma muse et mes voeux ,
Passera d'âge en âge à nos derniers neveux.
Quoi qu'il en soit , M. de Saintange qui sait être
modeste quand il veut , et l'être de fort bonne grace , a
parlé de lui-même , dans son discours de réception , en
homme qui se confie noblement à la justice des autres.
Sa confiance n'a pas été trompée : le public , qui l'avait
nommé long-tems d'avance , la reçu avec cette satisfaction
qu'on a toujours pour son propre ouvrage , et
que de longs obstacles enfin surmontés ne font que
413 MERCURE DE FRANCE ,
rendre plus douce et plus vive. M. de Saintange est en
proie , comme il le dit lui-même , à une cruelle maladie,
sans trève et sans remède . La souffrance a son égoïsme
comme la vanité ; elle a souvent le tort de trop parler
d'elle-même : M. de Saintange a mis dans ses plaintes une
modération à laquelle les traces de douleur imprimées profondément
sur toute sa personne donnaient un earactère
fort touchant . « Si cette maladie , a-t- il dit , ne me per-
>> met pas de goûter , comme je le voudrais , la joie
» d'être admis dans le premier corps littéraire de la
>> France et de l'Europe , cet honneur ne me pénètre pas
>> moins de la plus vive reconnaissance. Je le regarde
> comme un titre à inscrire sur ma tombe , et , ce qui
>> me touche bien plus , comme une recommandation ,
>> non moins utile qu'honorable , que je puis léguer à ma
>> famille . Je fais violence en ce moment aux souffrances
>> continuelles et intolérables qui m'avertissent que l'om-
>>bre de l'académicien que je remplace attend la mienne ,
>>et qui me font dire , comme le vieux Lusignan dans
>> Zaïre :
> Mes maux m'ont affaibli plus encor que mes ańs .
» Je les surmonte autant que je puis , pour tracer , en y
>> mêlant quelques réflexions , une esquisse des progrès
>> de la science grammaticale , depuis Vaugelas jusqu'à
» M. Domergue , et pour répandre d'une main trem-
>> blante quelques fleurs et quelques grains d'encens sur
>> sa cendre . >>
Trop souvent l'éloge de l'académicienqu'on remplace,
est ce qu'on appelle vulgairement une corvée; ou le sujet
estd'une aridité que toute la richesse du talent ne peut
féconder, ou il présente de ces difficultés périlleuses que
toute son adresse ne saurait ni éluder , ni vaincre . Erasme
a fait l'éloge de la Folie et Passerat celui du Rien; mais
ce n'était pas sérieusement , et ils n'y étaient point obligés
: ce sontd'ailleurs de ces tours de force que tout le
monde n'est pas en état de faire. M. de Saintange aurait
pu être encore plus mal partagé qu'il ne l'a été : son
prédécesseur était un grammairien qui avait en assez
forte dose les travers presqu'inséparables de cette pro
OCTOBRE 1810 . 413
fession', c'est-à-dire , la manie de forger des dénominations
nouvelles et le zèle pour son art , poussé jusqu'à
cet excès qui rend ridicules les plus estimables choses .
Mais ce sont-là des torts faciles à excuser : plus d'une
fois , Fontenelle a su répandre un aimable intérêt sur ces
légers abus et ces innocentes bizarreries qu'enfante l'enthousiasme
ou , si l'on veut , le fanatisme de la science.
M. de Saintange n'a pas été étranger à cet art ; il a
fait de M. Domergue un portrait fidèle , et pourtant assez
gracieux ; il y a marqué tous les traits du modèle , même
les plus irréguliers , mais en les adoucissant , en leur
donnant un certain tour qui ne dérobait rien à l'exactitude
de la ressemblance et satisfaisait aux bienséances du
moment et du lieu . Il fallait , sans doute , quelqu'adresse
pour ne pas trop vivement égayer l'auditoire , aux dépens
du défunt académicien , en rapportant cette petite anecdote
: M. Domergue dit un jour à M. Bitaubé , que
Voltaire ne savait par la grammaire . Ce que vous me
dites , répondit M. Bitaubé , mefait grand plaisir; car
cela me prouve qu'on peut s'en passer , sans écrire plus
mal.
M. de Saintange , en sa qualité de poëte , ne pouvait
s'empêcher de protester contre ce rigorisme grammatical
de M. Domergue , qui ne voulait voir que des irrégularités
défectueuses dans ces heureuses hardiesses qui
sont un des priviléges du génie poétique . « Il ne s'aper-
>> cevait pas , dit l'orateur , qu'elles n'étaient pas contre
>> les règles , mais au-dessus des règles . » C'est le cas
du proverbe latin : Cæsar est suprà grammaticam. La
prose plébéienne doit toujours obéir aux lois du langage:
la noble poésie peut s'en affranchir quelquefois .
L'éloge de M. Domergue amenait assez naturellement
l'histoire de la grammaire en France. M. de Saintange l'a
écrite en traits rapides , mais trop mesurés , trop sûrs
pour qu'on ne s'aperçoive pas qu'il est dès long-tems
familiarisé avec la matière qu'il traite et les écrivains qu'il
apprécie . L'ouvrage de l'abbé Girard sur les Vrais principes
de la Languefrançaise , est vengé par lui du discrédit
trop rigoureux où l'ont fait tomber à sa naissance
la nouveauté plus apparente que réelle du système, et
414 MERCURE DE FRANCE ,
sur-tout un ton de mignardise et de galanterie affétée qui
ne convenait pas plus au sujet qu'a l'auteur. « Si cette
>> grammaire , dit M. de Saintange , n'est pas usuelle , si
>> elle a été abandonnée du vulgaire , les savans ont bien
>> su en faire leur profit. Les excellentes notes de Duclos
» sur la Grammaire générale et raisonnée de Port-Royal
>> sont presque toutes des corollaires des Vrais Prin-
>> cipes de Girard. » Ainsi Ductos en savait plus encore
qu'il ne semblait , lorsqu'il disait de ce même ouvrage :
c'est un livre quifera la fortune d'un autre .
La péroraison de tout discours académique est ordinairement
consacrée à l'éloge du monarque. M. de Saintange
a fait très-heureusement sortir la sienne de son
sujet . Il remarque que M. Domergue a terminé ses jours
au milieu des fètes du mariage. «Hélas ! dit-il , ces fêtes
>>brillantes , je ne les ai point vues . Je n'ai pu mêler ma
>> voix aux chants d'hymen des poëtes qui ont monté
>> leur lyre , pour célébrer cette union auguste et solen-
>>nelle. Le travail des vers demande du repos d'esprit ,
>>de l'imagination , de la verve , et un malade infirme et
>>souffrant n'en a pas. Un malheureux peut- il chanter
>>le bonheur? Que dis-je? Messieurs . J'oublie en ce mo-
>> ment que je le suis. Je me crois , je me sens heureux
>>au milieu de vous . Ce sentiment , si long-tems inconnu,
» si long-tems inespéré pour moi , est à-la-fois le plus
>> touchant effet et le plus digne hommage de ma recon-
>> naissance . »
M. Daru , président de la Classe , a répondu à M. de
Saintange avec une urbanité élégante et ingénieuse . Au
portrait de M. Domergue , tracé par le récipiendaire , il
a ajouté ce trait heureux : Ami de plusieurs écrivains
célèbres , et entr'autres de Thomas qui n'aimait que ce
qu'il estimait. Il a rappelé les discussions littéraires qui
eurent lieu entre le grammairien et le poëte , son successeur
, et il les a justement loués de leur égale modération
dans l'attaque et dans la défense. Enfin , appréciant
le solide bonheur que goûte un homme entiérement
livré à l'étude , et qui a détourné ses yeux de tout ce
qui émeut les ambitions ordinaires : « Je n'ai pas besoin
>> de vous en féliciter , a-t-il dit à M. de Saintange ; c'est
1
OCTOBRE 1810 . 415
>> à ceux qui , comme vous , ont su jouir de la retraite ,
>> à nous dire qu'ils y ont trouvé la paix et les arts : c'est
>>à nous d'ajouter qu'ils y ont mérité la gloire. » Il faudrait
désespérer et sur-tout dédaigner de faire sentir à
ceux qui ne le sentiraient pas eux-mêmes , tout ce qu'il
y a de fin , de délicat , de mesuré dans cet éloge de la
retraite et de la modération , fait par un homme que de
hauts emplois ont distrait du commerce , mais non dé
taché de l'amour des muses . AUGER.
LA JEUNE FEMME EXIGEANTE.
NOUVELLE.
:
- La jeune Amélie d'Osville , enfant gâté de la nature et
de la fortune , l'avait été aussi deses parens dans son enfance
et de la société depuis le jour où elle avait paru pour la
première fois dans le monde. L'encens qu'on nous donne,
de trop bonneheure rend notre tête. un peu légère , la vanité
s'en empare , et n'y laisse plus de place pour la réflexion..
Cependant seize ans , une jolie figure , des grâces , embellissent
de légers défauts . La vanité dans une jeune personne
que nous aimons n'est qu'une justice qu'elle se rend
à elle-même; nous oublions que la modestie nous plairait
davantage. Clairval amoureuxde lajeuneAmélie, avaitcherché
à lui plaire et s'était servi , pour parvenir à son but, du
moyen le plus facile et le plus sûr , de la flatterie . Il avait
l'esprit vif, l'imagination variée , et ce talent frivole mais:
agréable de tourner avec aisance ces petits vers de société
dont tout le mérite est dans l'à-propos , qui , comme des
étincelles ,brillent et meurent en naissant , mais produisent
quelquefois uneimpression durable surle coeurde la femme
qui les inspire .
Clairval etAmélie étaient mariés depuis deux ans , etun
enfant avait cimenté cette union qu'aucun nuage apparent
n'avait encore troublée. Cependant , il faut l'avouer , Clairval
avait insensiblement changé de ton et de langage. II,
aimait toujours sa femme avec la même tendresse , mais il
ne faisait plus devers pour elle . Occupédusoin de la rendre
heureuse , il ne songeait plus à la flatter. Son langage avec
elle était celui de la franchise et de la confiance , noncelui
de la galanterie. Il pensait que le bonheur رد s'exprime autre416
MERCURE DE FRANCE ,
ment que les désirs , que la galanterie peut être fort agréable
dans le monde , mais qu'elle doit être fort insipide auprès de
la femme avec qui l'on doit passer sa vie. Avant d'être
marié , il avait voulu paraître le plus aimable des amans ;
une fois marié , il ne pensa qu'à être le meilleur de tous
les maris .
Mais ce n'est pas à dix-huit ans qu'une femme nous aime
pour nos bonnes qualités seulement. Acetâge la réflexion
n'apasencore passé dans le coeur . Mm de Clairval fut blessée
du changement de son mari; dans toute la fraîcheur de sa
beauté, environnée d'adorateurs , elle crut devoir se dédommager
des hommages qu'on lui refusait dans sa maison par
ceux qu'on lui prodiguait dans le monde. On devina bientôt
que la vanité était sa passion favorite , et l'encens ne lui
fut pas épargné. Clairval s'aperçut qu'elle jouissait de son
triomphe avec peu de modération , et que ce désir effréné
de plaire pourrait être funeste à son bonheur et à sa réputation.
Vous étiez hier fort gaie chez Mme de Belmont,
lui dit-il un jour ; et je remarque avec chagrin , mon amie ,
que vous paraissez beaucoup plus heureuse dans le monde
que dans votre ménage. - Votre remarque est juste,
répond Mme de Clairval avec un peu d'aigreur; dans le
monde on s'empresse de me rendre ce qui m'est dû , et dans
monménage on me compte pour rien.- Vous l'entendez
mal, ma chère amie , répondit Clairval. Dans le monde on
vous flatte comme une jolie femme , et cela est bien : chez
vous , on vous traite comme une femme estimable , comme
une bonne mère , comme une tendre épouse , et cela vaut
encore mieux. Dans le monde , l'amour-propre met en jeu
tous les ressorts d'un esprit frivole et léger pour vous tourner
la tête ; dans votre ménage , c'est le coeur seul qui vous
parle avec toute la franchise du sentiment . Dans le monde
oncherche à vous séduire ; dans votre ménage......
Cette conversation fut interrompue par l'arrivée d'une
société nombreuse . Mme de Clairval est bientôt entourée.
d'un cercle de jeunes gens à la mode ; son éloge est sur
toutes les lèvres , dans tous les regards . Une conversation
vive , quoique sans suite , offre à chacun l'occasion de
déployer son esprit et son amabilité. Mme de Clairval ne
ditpas unmotqui ne soit relevé , répété par tout le cercle .
Qu'elle a d'esprit ! que de grâces ! que de finesse ! c'est le
criuniversel: éloges d'autant plus flatteurs qu'ils sont mérités.
•Parmi cette foule dejeunes admirateurs des charmes de
M L
OCTOBRE 1810 . 417
A
DEPT
DE
LA
SE
Mede Clairval , on remarquait sur-tout Floréville ; sa taille
était belle , sa figure agréable , sa parure élégante et recher
chée. Il est vrai que tant d'agrémens extérieurs étaientgâtés
par beaucoup d'affectation dans les manières, etqu'àl'esprit
qu'on ne pouvait lui refuser, il ne joignait pas la moindr
dose de sens commun : mais peut-être , s'il eût réuni ce
deux qualités , aurait-il eu moins de succès dans lemonde
où l'affectation est souvent prise pour le bon goût , et le
ridicule pour le bon ton , où les plus solides qualités ne
valent pas toujours un défaut à la mode.
Floréville avait entrepris la conquête de Mme de Clairval
et croyait même avoir fait déjà quelques progrès sur son
coeur. Il ne s'était pas trompé. Quoique Mme deClairval eût
reçu des principes excellens , qu'elle eût une connaissance
parfaite et l'amour de ses devoirs , il était tems de venir au
secours de sa raison . Un jour Clairval entre dans la chambre
de sa femme ; elle était absente , mais elle avait laissé par
mégarde sur son secrétaire le commencement d'une lettre
qu'elle écrivait à une amie de son enfance. Clairval jette les
yeux sur ce papier , et lit ce qui suit :
« Il s'en faut bien , ma chère amie , que je sois aussi henreuse
que tu l'imagines . Il est vrai que mon mari est toujours
le meilleur des hommes; je crois à sa tendresse , mais
il n'est plus pour moi ce qu'il était avant de m'avoir épousée.
Qu'est devenu ce tems où il était soumis à toutes mes
volontés , à mes moindres caprices? Il ne me parlait que pour
me dire des choses galantes et flatteuses . Il se néglige tous les
jours de plus enplus . Ses procédés sonttoujours lesmêmes ,
maisnonses manières et son langage. Il me traite d'égal à
égal. Croirais -tu qu'il ose me donner des conseils , à moi
qu'il regardait autrefois comme son oracle ? Il oublie tous
lesjours les moyens qu'il a employés pour me plaire , et sans
lesquels certainement je ne l'aurais jamais aimé.Heureusement
une foule de jeunes gens s'empressent autour de
moi , et je retrouve en eux ces soins , ces attentions quemon
mari ne daigne plus me rendre. Il en est un sur-tout.......
Ah! si tule voyais , tu l'aimerais , je gage. Il se nomine Floréville
, je ne crois pas qu'il soit possible d'être plus aimable;
il joint à l'esprit le plus brillant la galanterie la plus recherchée.
C'est l'homme à la mode , et je crois que cette fois-ci
la mode a raison . Je puis te dire en confidence que j'ai fait
sa conquête . » ......... Mme de Clairval s'était arrêtée à cet
endroit.
Son mari ne laissa pas que d'être ému à cette lecture;
Dd
5.
cen
418 MERCURE DE FRANCE ,
1
2.
mais , en y réfléchissant , il crut trouver dans ce qui l'affligeait
quelques lueurs d'espérance et de consolation. Ma
femme m'aime encore , se dit-il à lui-même ; elle rendjustice
aux qualités de mon coeur: c'est moins dema conduite
avec elle que de mes manières qu'elle est mécontente ; eh
bien! il faut en changer. Elle regrette l'encens que je lui
prodiguais ; je vais recommencer à en brûler à sagloire :
sans doute je vaincrai mes rivaux une seconde fois en me
servant de leurs propres armes ; ou plutôt , car au fond
Amélie est raisonnable et sensible , elle apprendra ce que
valent réellement les fadeurs de la galanterie en les voyant
succéder dans ma conduite à l'expression franche et naturelle
de la plus solide affection .
Il arrive dans un de ces cercles nombreux où sa femme
manquait rarement de se rendre. Il s'avance sur-le-champ
vers elle , et se placé au milieu des adorateurs dont elle est
environnée . Floréville faisait tous les frais d'une conversation
animée , et jamais son esprit n'avait paru plus vif et plus
brillant. Il adressait à Mme de Clairval des complimens
tournés avec tant de grâce que tous sesrivaux désespéraient
depouvoir jamais atteindre ce degré d'amabilité. Clairval
préparait à l'assemblée une scène assez neuve . Il se place
entre sa femmeetFloréville, et le voilà qui renchérit encore
sur les éloges prodigués par ce dernier. Tous deux semblent
se disputerà qui montrera le plus d'esprit et d'imagination;
c'estun feu roulant de madrigaux , à la fin duquel Clairval
se trouve avoir remporté un victoire complète.
Bientôt onjoue à ces petits jeux qui n'ontsouventd'innocent
quele nom; Clairval, toujours à côté de sa femme, ne
perd pas une occasion de lui adresser quelque compliment
ingénieux et flatteur. M. de Clairval est embarrassée du
rôle que joue son mari ; elle rougitlorsqu'elle voit le sourire
moqueur des autres femmes de la société , lorsqu'elle
entendmurmurerautour d'elle : «N'est-il pas ridicule qu'un
mari adresse publiquement de tels éloges à sa femme ?
N'ont-ils pas le tems , lorsqu'ils sont tête-à-tête , de se
débiter toutes ces fadeurs ? L'amour conjugal peut être
fort bon chez soi , mais il est bien insipide chez les autres .
Bientôt on tire les gages , et Floréville reçoit l'ordre de
faire le portrait de la femme qu'il aime. Le portrait est
trouvé délicieux , et chacun regarde Me de Clairval ; hommagé
ironique de l'envie qui tourne cependant au profitde
la beauté . Clairval se voit bientôt obligéde remplir la même
Laché. Il fait à son tour le portraitde la femme qu'il aime.
OCTOBRE 1810 . 419
Les plus brillantes couleurs sont prodiguées ; la corbeille
de Flore , tous les trésors du printems sont épuisés . Le
portrait est d'une fraîcheur ! ...... C'est Mme de Clairval , il
est impossible de s'y méprendre ..
Pour le coup on n'y peut plus tenir. « C'est pitoyable ,
disent toutes les femmes à voix basse; ce pauvre Clairval
estdevenu fou.-La conduite de Clairval est vraiment édifiante
, disent les jeunes gens ; peu de maris feraientun
aussi beau portrait de leur femme. "
Lemomentde quitter l'assemblée est arrivé ; Clairval se
lève , il apporte avec le plus vif empressement le schall de
sa femme , et ne veut pas souffrir qu'un autre homme lui
donne la main pour la conduire à sa voiture. Lorsqu'il est
seul avec elle , il conserve le même ton et les mêmes manières
. Me de Clairval garde un profond silence , mais
arrivée chez elle , elle ne peut se contenir plus long-tems .
-Je ne conçois rien à votre conduite , Monsieur , dit-elle
à son mari ; sûrement vous avez ce soir perdu la raison. -
Ah ! Madame , répond Clairval , qui pourrait la conserver
auprès de vous ?-Tous ces complimens que vous m'avez
faits..... Ils sont bien fades en comparaison de ceux que
vous méritez .- Cetencens ..... Etait bien faible pourune
divinité. -Ce portrait.....- Il n'était pas flatté.-Il était
du dernier ridicule . La difficulté de peindre tant de
charmes doit me servir d'excuse . -Vous m'avez exposée
à la risée de toutes les femmes .- Elles étaient jalouses de
vos agrémens .-Tous les hommes se moquaient de vous.
-Ils étaient jaloux de mon bonheur. - Vous m'avez fait
rougir plus de mille fois .-Ne vous en plaignez pas ;
rienne donne autant de charmes à la beauté que l'aimable
rougeur de la modestie.
-
-
-
Aces mots , il la quitte et se retire dans son appartement.
Elle est indignée ; elle rougit encore du rôle qu'on lui a fait
joner, et des plaisanteries piquantes dont elle vient d'être
l'objet .
Le lendemain Clairval entre dans son appartement , mais
il ne marche qu'avec la plus timide précaution. M'est-il
permis , dit- il, d'entrer dans le sanctuaire des grâces ?
Mme deClairval lève les épaules . Quelle fraîcheur ! continue
Clairval , sans avoir l'air de remarquer le mécontentement
de sa femme ; vous réunissez sur vos joues toutes les roses"
du matin. M de Clairval ne daigne pas répondre . On lui
apporte son enfant qu'elle embrasse avec tendresse. Ah!
dit Clairval, quel rianttableau ! c'est l'Amour dans les bras
Dda A
420 MERCURE DE FRANCE ,
de sa mère. Quel ton ridicule ! dit enfin Mme de Clairval;
est-ce ainsi qu'un mari doit parler à sa femme , qu'un père
doit s'exprimer en parlant de son fils ? Cessez , je vous en
conjure , ce ton de fade galanterie , ou vous me mettrez
en colère . En colère ? dit Clairval en souriant ; cela n'est
pas possible; des yeux si beaux ... Je n'y tiens plus , interrompt
Amélie avec beaucoup d'humeur ; si vous continuez
sur ce ton , Monsieur , je sens que vous me ferez mourir
d'ennui . Je vous prie en grâce de me laisser seule ; je préfèrela
solitude absolue à la sociétéd'un homme qui n'aque
des fadeurs à me débiter .
Clairval soutenait depuis long-tems un procès considérable
d'où dépendait une grande partie de sa fortune. Ce
procès l'avait beaucoup occupé. L'affaire allait être jugée
définitivement. Cependant il semble avoir perdu de vue
tous sesintérêts : il n'est plus occupé que de sa femme. Son
avocat vient chez lui pour lui demander une instruction nouvelle
, et le trouve attentif à composer une chanson pour
l'aimable Amélie. Mme de Clairval le persécute pour aller
voir ses juges . - Moi , Madame ? moi ! lui dit-il , m'éloigner
un instant de vous pour de vils intérêts ? - Vous perdrez
votre procès .-J'aime mieux le perdre qu'un seul de
vos regards .- Vous vous ruinerez . Vous me resterez ,
je serai toujours assez riche . Aces mots , Amélie impatiente
veut se retirer , mais Clairval la retient , la fait asseoir malgré
elle , et lui montre la chanson qu'il compose , et dont
elle est l'objet . C'est en vain que MmedeClairval refuse de
l'entendre. Je veux vous la chanter toute entière , Ini
dit son mari , elle n'a encore que dix couplets.- Mme de
Clairval se désole , mais il insiste et ne la laisse sortir qu'après
l'avoir faite assister au sacrifice de toutes les déesses
de la mythologie , detoutes les beautés célèbres de l'histoire ,
immolées à sa supériorité.
1
Apeine Mme de Clairval était-elle rentrée dans son appartement
, les yeux encore pleins de larmes de dépit et de
colère, qu'un domestique vint annoncer M. de Floréville .
Le jeune homme le suit de près , il entre et salue Mme de
Clairval avec toute la grâce imaginable ; il se prépare à lui
dire des choses charmantes et l'entretient du dernier bal où
elle n'a point paru .-Etait-il brillant , demande-t-elle avec
nonchalance . Brillant ? ah Madame ! pouvait-il l'être?
vous n'y étiez pas. Floréville passe en revue toutes les personnes
qui assistaient au bal; il assaisonne chaque portrait
d'une épigramme plus ou moins piquanto, et les jeunes
-
OCTOBRE 1810 . 421
-
-
-
,
femmes qui par leurs agrémens ou leur parure pouvaient
rivaliser avec Mme de Clairval ne sont pas ménagées . Elle
écoute avecun peude distraction ; sa pensée revient comme
malgré elle sur la scène qu'elle vient d'avoir avec son mari.
Floréville s'aperçoit de sa préoccupation et lui endemande
la cause. Eh quoi , Madame ? vous serait-il arrivé quelque
malheur ? Auriez-vous du chagrin , vous que tout votre sexe
regarde d'un oeil d'envie ? Je suis occupée d'un procès .
-D'un procès ? ah Madame ! ce n'est sûrement pas contre
les Grâces que vous plaidez; jamais vous n'avez été si bien
ensemble. Allons , dit en elle-même Mme de Clairval
voilà encore le langage de mon mari. Cependant il faut
répondre au madrigal de Floréville . C'est un procès
considérable , et je crains malheureusement de le perdre .
-Vous , perdre un procès , Madame ? impossible ; vos
juges seront des hommes , et l'Amour plaidera pour vous .
M² de Clairval commence à donner quelques marques
d'impatience . Elle va sonner et demander au galant Floréville
la permission de le quitter, lorsque Clairval entre
tout-à-coup dans l'appartement avec une figure toute
rayonnante de joie. Je viens d'ajouter deux couplets à ma
chanson , dit-il à sa femme ; puis apercevant Floréville : ah
Monsieur ! lui dit-il ; je suis charmé de vous voir ici : vous
faites des vers très-agréables , je veux que vous jugiez de
ceux que je viens de composer. Alors , sans attendre de
réponse , il chante une demi-douzaine de couplets . Il s'arrête
à la fin de chacun , pour attendre les complimens de
Floréville, et Floréville est forcé de se récrier. Mme de
Clairval est au supplice , et pour mettre le comble à ce
qu'elle souffre , une lutte nouvelle s'engage entre Floréville
et sonmari . Floréville croit devoirse montrer plus aimable
que Clairval , qui n'a garde de lui céder. Les madrigaux
pleuvent sur la pauvre Amélie au point qu'elle est prête à
se trouver mal.
-
Floréville voyant enfin que son répertoire commence à
s'épuiser , prend le parti de la retraite. - Il faut avouer ,
ditClairval , que ce jeune homme est bien aimable .
Dites , bien insipide .-Comment ! tout ce qu'il dit....
Est d'une fadeur insupportable.- Il tourne un compliment
avec une grâce ! ....-Dont je suis excédée .-Vous
n'aimez donc pas les complimens ?- Je les déteste.-
Les hommages ? Ils m'assomment . - Cependant son
esprit.... Il me fait pitié .-Il est vrai qu'en fait d'esprit
vous avez le droit d'être difficile.-Allons , encoredAh
-
422 MERCURE DE FRANCE ,
じ
mon dieu ! quand finirez-vous ? Quand prendrez-vous un
autre langage ?-Lorsque vous m'aurez prescrit celui que
je dois tenir avec vous.-Trève de cette froide galanterie,
je vous en conjure , dit Mede Clairval en versant quel
ques larmes ; parlez-moi le langage de la confiance , de
l'estime et de la tendresse. Ah ! Clairval ! je ne vous reconnais
plus . Autrefois vous me parliez comme un tendre
ami ..... Avez-vous donc cessé de l'être ? Je le suis toujours
, s'écrie Clairval en se jettant dans les bras de sa
femme. Pardonne-moi , ma chère amie , la petite leçon
que je t'ai donnée. Un peu trop de vanité te faisait rechercher
et mettre au-dessus de tout les hommages frivoles
dont tu connais aujourd'hui le véritable prix. J'ai voulu
te prouver que ce qui peut séduire un instant l'amourpropre
dans le monde , serait à la longue bien insupportable
et bien ridicule dans le commerce habituel de la vie.
-Quoi ! dit Amélie en souriant , c'est une leçon que tu
as voulu me donner? Tu jouais un rôle passager ? Tune
seras plus galant avec moi ? Que je suis heureuse ! La leçon
est excellente , etje promets d'en profiter. Dans le monde,
vive la galanterie ! mais vive la bonhomie dans notre ménage
! ADRIEN DE S .....N.
VARIÉTÉS .
SPECTACLES. - Théâtre de l'Impératrice- Le Père
Ambitieux, comédie en cinq actes et en vers , de M. Dorvo .
LeMari Ambitieux de M. Picard n'obtint , il y a quelques
années , qu'un succès médiocre au théâtre de la ruede
Louvois. Le Père Ambitieux de la tragédie , l'Artaban de
M. Delrien , a jeté beaucoup plus d'éclat au Théâtre Français
; mais le Père Ambitieux de la comédie vient d'épronver
à l'Odéon une chute complette , ce qui ,joint au peu de
succès de l'Ambitieux de Destouches , semblerait prouver
que Melpomène est beaucoup plus propre que Thalie à
nous peindre les excès et les malheurs de l'ambition.
M. Dorvo semblerait même l'avoir senti , carsa comédie est
aussi romanesque que les mélodrames de la Melpomène
des boulevards. S'il n'a pas mis de rois sur la scène , ila du
moins fait agir un deleurs représentans, un ambassadeur;
s'il n'a pu employer le pistolet ni le poignard , en revanche
ilnous a fourni deux enfans retrouvés et trois reconnais
OCTOBRE 1810 . 423
sances; etpourson style, s'il a cru devoir le rabaisser quelquefois
jusqu'à la familiarité la plus triviale , quelquefois
aussi il a sule guinderjusqu'aux régions les plus nébuleuses
de l'emphase et de l'ampoulé . Son malheur est quele public
n'apas voulugoûter ce mélange ,qu'étant venu pours'égayer
et ne trouvant pas dans la pièce le mot pour rire , il s'est
amusé aux dépens de l'auteur , si bien que de sifflets en
quolibets , d'applaudissemens ironiques en mauvaises plaisanteries,
l'ouvrage s'est traîné péniblement à sa fin , n'a pu
être entendu dans les dernières scènes , et n'est pas même
parvenuà se relever par deux ou trois autres représentations .
Nous n'arrêterons pas long-tems nos lecteurs à l'analyse
de cette pièce . Son but moral , qui est de corriger le père
ambitieux , n'en occupe que la moindre partie , et se réduit
àdeux situations . D'abord Dapremont, étantparvenu à faire
nommer son fils Léon secrétaire d'ambassade , va le voir
dans sa grandeur nouvelle, et son fils , conseillé par un oncle
qui est le raisonneur de la pièce , le reçoit en effet du haut
de sa grandeur ; ensuite ce même oncle fait croire au père
que le fils vient d'être disgracié, et alors Dapremont, révolté
de cette injustice estle premier à conseiller à Léonde renoncer
àune carrière où il a si malheureusement débuté. Ce
premier échec le convertit, et nous lui enfaisons notre compliment;
mais nous enconcluerons aussi que son ambition
n'étaitpas tenace. :
Tel est le fond de cette comédie ; mais comme il n'aurait
pu fournir cinq actes , l'auteur l'a renforcé de l'intrigue
romanesque que nous avons indiquée plus haut. Il a donné
à Léon une soeur nommée Aglaé ,que Dapremont sacrifie ,
comme on l'a déjà deviné , à ses vues d'ambition pour le
frère. Il entre encore dans ces mêmes vuesdu père de marier
son fils à Pauline , nièce de l'ambassadeur auprès duquel
il l'a placé , mais Léon s'est amouraché en voyageant d'une
orpheline inconnue. D'un autre côté , Dapremont aun commís
nommé Ferdinand, jeune homme également inconnu,
qui est devenu amoureux de sa fille ; mais malgré l'absolue
nécessité de faire au moins un mariage dans une comédie,
il y a encore moins d'espoir de réussite pour celui-ci que
pour le premier. Heureusement M. Dorvo est venu au
secours de ses amans par le seul moyen qui fût en sa puissance
: ne pouvant les unir dans l'état qu'il leur a donné
au commencement de la pièce , il a pris le parti de les faire
changer d'état . Léon reconnaît dans Pauline , nièce de
J'ambassadeur , son adorable orpheline ; elle est reconnue
1
>
1
424 MERCURE DE FRANCE ,
pour être aussi la nièce d'une Mme de Volmar qui l'avait
abandonnée après s'être emparée de ses hiens ; le modeste
commis Ferdinand est reconnu à son tour pour frère de
Pauline , pour neveu de Mme de Volmar et du ministre;
ses biens lui sont rendus ainsi qu'à sa soeur; etrien ne s'oppose
plus à son union avec Aglaé , non plus qu'à celle de
Léon avec Pauline .
Théâtre du Vaudeville. Les Deux Lions , ou M. Vinfort
, comédie-vaudeville en un acte , de MM. Barré ,
Picard , Radet et Desfontaines .
Les quatre auteurs de Lantara satisfaits de leur association
se sont réunis de nouveau , et viennent de donner ,
en_compagnie , les Deux Lions , ou M. Vinfort.
Lascène se passe à Pantin ; M. Vinfort est un employé
au canal de l'Ourq : il a une fille nommée Rose , dont le
mariage est , suivant l'usage , le sujet de ce vaudeville
nouveau. Deux prétendans aspirent à sa main ; Dufleuret ,
maître d'armes d'un régiment , est protégé par son père ;
Dutrot , commis à cheval dans les droits réunis , est soutenu
par Mme Vinfort. Dufleuret est aimé de Rose ; mais
Vinfort est une espèce de Cassandre qui n'ose résister à sa
femme lorsqu'il est à jeun , et l'on voit que jusqu'ici les
avantages des deux rivaux se balancent. En effet , il n'y a
point eu de décision de prise tant que les choses sont demeurées
en cet état : mais Dufleuret étant parti pour l'armée
, Dutrot a obsédé Mme Vinfort. La bonne dame a
réduit son faible mari à l'obéissance , et l'on doit enfin se
réunir à Pantin , chez la veuve Ledru , à l'auberge du
Lion-d'Or , pour la signature du contrat. Mme Vinfort et
Dutrot s'y rendent les premiers avec le notaire , et l'on
n'attend plus pour terminer que M. et Me Vinfort.
En face de l'auberge du Lion-d'Or , est celle du Liond'Argent
, tenue par Brin d'Amour , ci- devant premier
garçon chez M Ledru ; Brin d'Amour aspirait à devenir
le troisième mari de la tendre veuve ; mais n'ayant pu y
parvenir , il s'est établi en face de son ancienne maîtresse,
et de-là vient la rivalité des deux lions .
Dufleuret , qui a obtenu un congé , arrive à Pantin chez
son ami Brin d'Amour; ils tiennent conseil pour rompre
le mariage de M. Dutrot , et lorsque M. Vinfort arrive
enfin au rendez-vous avec sa fille , on lui persuade que sa
femme l'attend au Lion-d'Argent. Il y trouve Dufleuret
qui lui rappelte sa promesse ; M. Vinfort penche toujours
OCTOBRE 1810. 425
pour lui ; mais pour le faire vouloir il faut le faire boire ,
-et c'est de quoi s'occupent aussitôt Brin d'Amour et Dufleuret.
Ils fui versent à l'envi du caractère , et à la fin de
la seconde bouteille , M. Vinfort retrouve toute sa vigueur .
Il fait substituer , sur le contrat , le nom de Dufleuret à
celui de Dutrot , et lorsque Mme Vinfort rejoint la compagnie
, elle trouve sa fille mariée ; elle entre d'abord dans
une violente colère , elle veut soutenir les droits de son
protégé ; mais Dutrot , que son rival vient d'effrayer par
une scène de matamore , renonce lui-même à ses prétentions
, et Mme Vinfort se console de perdre un gendre aussi
poltron. Mme Ledru , apparemment pour faire partie carrée
, épouse aussi Brin d'Amour..
: Les spectateurs ont exprimé , chacun à leur manière ,
P'impression que M. Vinfort avait faite sur eux , je ne vois
pas pourquoi les journalistes ne jouiraient pas du même
privilége : les uns ont annoncé que M. Vinfort avait été
applaudi , et ils ont raison; les autres ont dit qu'il avait été
sifflé , et ceux-là ont encore raison. Il resterait maintenant
à apprendre aux lecteurs lequel des deux partis a remporté
la victoire , ou des siffleurs ou des applaudisseurs . Tout
ce que nous pouvons leur dire , c'est que les auteurs ont
-été nommés . C'est toujours un signe de succès , mais qui
-malheureusement est devenu un peu équivoque.
Après avoir impartialement rendu compte de la première
représentation de M. Vinfort , qu'il me soit permis
de dire aussi mon opinion': je pense que les Deux Lions ,
quoique un peu effarouchés de la réception que le parterre
leur a faite , ne doivent pas se tenir pour battus , et qu'ils
réussiront complétement à leurs prochaines tentatives.
Sur l'épidémie de Pantin .
DEPUIS quelques jours le public alarmé s'entretient d'une
épidémie pestilentielle que l'on dit régner à Pantin , c'està-
dire , aux portes de Paris. On ajoute , pour agraver les
circonstances , que la mortalité est effrayante , que ledrapeau
noir est arboré , et qu'un cordon de troupes a été
placé pour intercepter toute communication. Voilà des
exagérations bien ridicules . MM. Bourdois et Lherminier ,
⚫tous deux médecins des épidémies , se sont rendus sur les
lieux par ordre de M. le comte préfet de la Seime . Leur
rapport est entiérement contraire an bruit général ; et c'est
précisément par cette opposition qu'il est devenu suspect .
et que le public persiste dans son erreur.
426 MERCURE DE FRANCE , OCTOBRE 1810.
Le fait est que , dès la fin d'avril dernier , des fièvres se
sont montrées à Pantin. Ces fièvres étaient rares et bénignes
, comme le sont en général toutes les fièvres de printems
. Vers le milieu du mois d'août , elles se sont multipliées
tout-à-coup , en prenant le caractère des fièvres
d'automne : mais c'est uniquement par leur nombre , et
non par leur danger , qu'elles ont attiré l'attention du gouvernement.
Ce qui prouve qu'elles ne sont pas dangereuses
, c'est que le village de Pantin n'a perdu depuis le
mois d'avril que buit habitans. Deux sont morts de vieillesse
, deux d'accidens , un cinquième de phthisie pulmonaire
, et trois seulement de la fièvre épidémique . Acela
il faut ajouter que la mortalité habituelle , loin d'être à
Pantinplus forte que ne le comporte la population , est en
général plus faible; et qquuee ,, particulièrement, pendant cette
année 1810 , elle a été moindre que dans les années prédentes
. Ce que nous avançons ici a été vérifié sur les
lieux, par un relevé fait sur les registres de la commune.
La fièvre qui règne à Pantin n'a donc rien d'alarmant .
Elle est même très-facile à traiter; et les résultats prouvent
que les médecins ont adopté la véritable méthode. Cette
fièvre est absolument analogue à celle qui , deux ans de
suite , a régné épidémiquement à Créteil et dans les communes
environnantes . Elles ont été l'une et l'autre produites
par les exhalaisons qui s'élèvent , sur-tout en automne
, des terres basses , humides et marécageuses . Les
terres de Créteil ont été , en effet, inondées plusieurs fois
par la Seine ; et celles de Pantin le sont sur une surface de
près de soixante-dix arpens par les eauxdu canal de l'Ourcq,
lequel est , dans ce point de son trajet , supérieur de plus
de deux toises au niveau de la plaine qui s'étend sur sa
droite.
Du reste , grâce aux soins d'une administration vigilante
etprotectrice , l'épidémie de Pantin diminue d'un jour à
l'autre. On ne compte plus aujourd'hui qu'une centaine de
malades , dont aucun ne fait craindre pour sa vie ; seulement
les convalescences sont longues , difficiles , et sujettes
àrécidives . Les secours que l'administration prodigue aux
indigens , et le changement de saison , mettront bientôt un
terme à la maladie. Voilà , nous osons le dire , l'exacte
vérité sur l'épidémie de Pantin. Il faut donc en écarter
toute idée de contagion etde danger. La peste n'est faite
que pour les peuples abrutis par les mauvais gouvernemens .
Ce fléau est aussi étranger à notre civilisation qu'à notre
climat. E. PARISET.
POLITIQUE.
Les rapports officiels russes sur les événemens de la
guerre du Danube , pendant le mois de juillet , sont parvenus;
ils contiennent ce que les relations reçues par la
voie de Vienne avaient fait connaître . Le 9juillet , le commandant
en chef Kamenski II s'est porté lui-même devant
Rutschuck pour presser les opérations de ce siége
important. Toutes les sorties faites par les assiégés ont été
repoussées , tous les rassemblemens formés dans le voisinage
de la place ont été dispersés. Ces attaques ont occupé
les premiers jours de juillet. Le 11 , le général ordonna le
bombardement de la forteresse ; le 12,le feu commença.
Le même jour 3000 Turcs s'avançant pour secourir la place
ont été rejetés au loin avec une perte considérable . Le 13 ,
le général Ouvarow parvint à compléter le blocus de la
place.
En même tems , c'est-à-dire le 8 juillet , d'autres opérations
se poursuivaient par la grande armée sous Schiumla.
Le général Kamenski Ir battait un corps de douze mille
Turcs sortis de la forteresse , et qui s'étaient dirigés particulièrement
sur le corps du général comte de Langeron.
Les Cosaques soutinrent le premier choc avec bravoure ,
mais quelques régimens de ligne ayant paru avec de l'artillerie
légère , les Turcs battirent en retraite. Bientôt ils
essayèrent de tourner les Russes par leur droite , mais des
carrés d'infanterie les attendaient. Pendant que l'on combattait
sur ce point avec acharnement , le général Kamenski
ordonna un mouvement qui , rapprochant un corps de ses
troupes de Schiumla , menaçait de couper la retraite aux
Turcs engagés sur la droite des Russes ; ce mouvement
détermina leur retraite précipitée; ils ont été poursuivis jusqu'au
pont défendu par des troupes fraîches , et qu'elles se
sont hâtées de brûler. La perte des Ottomans a été trèsconsidérable.
Les généraux russes , particulièrement le
comte de Langeron , ont reçurdu général en chef les témoignages
les plus honorables de leur conduite distinguée .
et
Le 23 juillet , un autre engagement beaucoup plus con428
MERCURE DE FRANCE ,
sidérable sur le même point a eu le même résultat. Les
Turcs étaient sortis au nombre de 30000 hommes : ils voulaient
enfoncer le centre des assiégeans en feignant de
menacer à-la-fois leurs deux ailes . Ce mouvement fut
prévu. Le combat fut long , sanglant et opiniâtre. Les Turcs
ont été obligés de faire céder leur impétuosité et leur extrême
bravoure à la constance des troupes russes ; ils sont
rentrés en laissant le champ de bataille couvert de leurs
morts. Le nombre de leurs prisonniers a été considérable ;
plusieurs pachas , beaucoup d'officiers , quarante drapeaux ,
deux bâtons de commandement sont tombés au pouvoir
des Russes ; le grand-visir lui-même a assisté à cette affaire ,
et a été témoin de la défaite de son corps d'armée .
Les relations russes s'arrêtent à cette date , ce qui s'explique
facilement par la raison des distances; mais il est
essentiel que le lecteur se reporte pour la suite des événemens
aux rapports subséquens publiés à Vienne , et qui
vont jusqu'à la bataille du 7 septembre , dont nous avons
fait connaître le détail : on sait qu'une armée turque nombreuse
s'est avancée au secours de Rutschuck , que le général
en chef russe a réuni ses forces sur le point qu'elle
menaçait , et que maintenant la garnison dans ses retranchemens
, il a livré à l'armée qui marchait à lui , une bataille
sanglante , décisive pour le succès des opérations
ultérieures ; que les Turcs ont perdu plus de dix mille
hommes tués ou prisonniers; que leur perte en armes ,
bagages , artillerie est immense ; que Sistoff s'est rendue à
lasuite de cette affaire , et que sa reddition a entraîné celle
de la flottille turque avec un grand nombre de munitions .
Acet état de choses , il faut enfin ajouter que le pacha de
Nissa , qui était entré en Servie , y a été complétement
battu le 7 septembre , par Czerni-Georges , le même jour
que les Turcs étaient défaits près de Rutschuck . La perte
des Tarcs a été considérable , celle des Serviens assez
forte; mais enfin leur territoire a été évacué dès le lendemain
de l'affaire , c'est-à-dire , le 8 septembre.
Quant à Constantinople , les nouvelles directes vontjusqu'au
25 août . Les troupes asiatiques continuaient à défiler
pour l'armée du grand-visir; le grand-seigneur n'était pas
encore parti ; laflotte turque était dans le canal de Constantinople
, retenue par les vents contraires , et l'on savait
déjà le mouvement de l'armée turque,qui se portait au secours
de Rutschuck , mouvement dontles nouvelles du 7
ont appris les désastreux résultats .
OCTOBRE 1810. 429
1
1
Les journaux allemands ont continué de suivre , dans sa
marche incertaine et dans les détails singuliers de sa conduite
, le comte de Gottorp , le ci-devant roi de Suède .
Le 14 septembre , il était à Dirschau ( Prusse) : il s'est fait
reconnaître pour avoir des chevaux avec célérité ; un agent
prussien le suivait pour l'observer et connaître la route qu'il
devait prendre . Le 15 , il s'est présenté à Colberg pour
rejoindre la croisière anglaise ; l'officier commandant lui a
fait éprouver un refus ; à un petit port entre Colberg et
Kænisberg , même refus . Il a alors déclaré que son intention
était de gagner la frontière de Russie , d'où il passerait
en Angleterre , alléguant qu'on ne lui donnait pas de
moyens de subsistance sur le continent : en effet , le 17 il
passait à Mémel , delà il est arrivé à Polange , frontière
russe , où il est descendu au bureau des douanes. Il paraît
qu'il a été embarqué sur un bâtiment marchand , pour
joindre une croisière anglaise , et que delà il aura fait voile
pour l'Angleterre ; car personne ne peut présumer que les
Anglais aient la cruauté de se servir de ce prince comme
d'un instrument pour fomenter le désordre et l'anarchie
dans le royaume de Suède qu'il a perdu pour eux et par
eux , et qu'ils vovent désormais arraché à leurs intérêts.
Al'égard de l'allégation du défaut de secours , et du
paiement de la rente annuelle votée en sa faveur par les
Etats de Suède , on peut rapprocher de ce mot , que l'on
prête peut-être à tort au conte de Gottorp , l'extrait suivant
d'une lettre d'Orebro ,publié dans un journal du Nord :
«Dans le nombre des mille et un contes qu'on a faits sur
le but du voyage de l'ancien roi Gustave Adolphe à Berlin,
contes qui sont parvenus jusqu'ici , on s'est plu à rapporter
entr'autres : Que le roi s'y était vuforcé, parce
qu'on ne lui payait pas la pension qu'on lui avait promise.
Si le roi n'a pas reçu cette somme , c'est sa faute ; il a
réfusé de la toucher des mains d'un juif , correspondant
du banquier de la cour , Haber , à Carlserana , également
de la nation juive ; et par une lettre de ce prince , arrivée
hier , nous apprenons qu'il a nommé pour son payeur un
chrétien à Stockholm. A son départ de Gripsholm , le roi
choisit lui-même la Suisse pour son futur séjour , et promitd'y
demeurer avec sa famille ; c'est sous cette conditionque
lesEtats lui ont accordé une pension. Les fréquens
voyages du roi et le refus d'habiter le
bourg , qui avait été préparé pour lui etpour les siens,ont
faitmaintenant naître la question , si on devait continuer
1
430 MERCURE DE FRANCE ,
àpayer la pension accordée au roi et à sa famille , vu qu'il
n'apastenu les engagemens qu'il avait contractés . »
Nous ne chercherons point à décider cette question.
Mais si le roi de Suède , abdicataire et fugitif , a cherché
un asyle chez le peuple dont la protection et l'alliance
l'ont détrôné , il est probable que la questionde ce que la
Suède lui peut devoir , n'en formera plus une sur laquelle
lesEtats aientàdélibérer. Ausurplus , et pour en revenir à
cequi regarde plus positivement les intérêts de la Suède ,
dontles voyagesdu comte de Gottorp nousont tenus comme
éloignés , l'arrivée du prince-royaly sera aussi prochaine
qu'elle y est impatiemment attendue. Au moment où
nous écrivons, il doit être à Stockholm , où il a été précédé
par l'ambassadeur de France M. Alquier.
Quelques lecteurs se rappellent, peut-être , les étranges
conséquences que les Anglais se plaisent àtirer de l'électionde
ce prince , et savent de quelle manière elles ont été
repoussées à Paris; il est remarquable qu'à la même
époque , les mêmes bruits semés enRussie étaient accueillis
de la même manière , et qu'au moment où le Moniteur
deFrance disait , le continent est en paix et y restera , n
l'empereur Alexandre daignait donner au chevalierDebray,
partant pourMunich , ces paroles d'adieu et de congé aussi
authentiques que remarquables :
«Vous ne manquerez pas d'entendre sur la route des
bruits ridicules , sur une prétendue rupture entre la Russie
et la France; il est singulier qu'on veuille à toute
force mettre aux mains les Russes et les Français . Soyez
tranquille sur ces bruits. J'aime l'empereur Napoléon , et
il a pour moi les mêmes sentimens. L'alliance des deux
empereurs est à l'abri de toutes vicissitudes . "
C'est ici le lieu de répéter quelques bruits que les
Anglais font encore venir de Gothenbourg et de Danemarck
: car tous les bruits allarmans , même les plus insensés
et les plus ridicules , ont leur source en Angleterre.
Le premier aurait été répandu à Copenhague , et suivant .
ce bruit la France et l'Autriche armeraient contre la Russie;
suivant le second , la France aurait demandé le pas-..
sage par le Holstein , de 25,000 hommes destinés pour la
Zélande; enfin, la junte, de Xérès aurait déclaré au roi Joseph
son impossibilité de fournir plus long-tems des vivres
à l'armée devant Cadix. Balivernes , dit le Moniteur, à
l'énoncé de chacun de ces bruits , balivernes pour étourdir
le peuple de Londres. Nous répétons avec lui balivernes,
τ
1
OCTOBRE 1810... 43
nous lesdonnons pour ce qu'elles sont , et , comme on dit ,
pour mémoire.
Au camp royal de Scilla , c'était peu d'une reconnais
sance hardie sur la rive opposée , et d'une apparition qui
a porté l'alarme dans Messine. Le roi a voulu prouver
qu'il était possible à son armée de débarquer en Sicile au
premier coup de vent qui mettrait l'ennemi dans le cas de
faire rentrer sa ligne d'embossage. Cet événement a eu
lieu le 18 septembre: lesAnglais , frappés par le vent qui
les jettait à la côte , avaient fait rentrer tous leurs bâtimens
dans le port. Vers dix heures du soir des détachemens de
plusieurs régimens et un bataillen corse s'embarquent ,
et se dirigent en silence vers Scaletta. A trois heures du
matin , ils étaient à Saint-Stephano en Sicile , et en avaient
délogé l'ennemi aux cris de vive l'Empereur ! vive leRoi!
Leurs colonnes s'avancent audacieusement, enlevant l'un'
après l'autre les postes qu'ils trouvaient sur leur passage :
ils allaient sans doute être soutenus , et peut-être ce débarquement
était le prélude d'une opération générale ; le roi
sur l'autre rive avait passé la nuit dans sa barque , et
l'armée n'attendait qu'un signal ; mais ce signal ne put
être donné : les vents , ces seuls maîtres de la mer ; ces
véritables et irrésistibles dominateurs de l'onde en avaient
autrement ordonné ; un calme plat s'était tout-à-coup établi
, les courans étaient contraires , et l'on ne put que
donner le signal du retour aux détachemens descendus sur
l'autre rive. Le général anglais s'est alors efforcé de rendre
leur retraite difficile , mais ils avaient fini leur embarquement
avant que l'ennemi eût pu réunir les moyens nécessaires
pour les pousser vivement vers le rivage; seulement
quelques hommes n'out pu être ramenés , parce que les
premières barques arrivées étaient retournées aux Calabres ,
et n'avaient pu revenir , comme on l'a vu , avec de nouvelles
troupes . Cette tentative a été brillante ; elle a encouragé
les Napolitains , et leur a fait reconnaître que son
entier succès n'avait tenu qu'à une force surhumaine : elle
a porté l'alarme parmi les Anglais , qui reconnaissent ce
qu'ils peuvent attendre de quelques heures de constance
d'un vent contraire à la défense de l'île ; enfin les peuples
deSicile ont vu les troupes napolitaines , et malgré la précipitation
de l'attaque et le peu de durée de leur séjour,
ils ont pu connaître , par le traitement qu'ils ont éprouvé
dans les villages occupés par les troupes de S. M., combien
étaient ridicules les moyens employés par lesAnglais pour
432 MERCURE DE FRANCE ,
tâcher de rendre redoutable à la population sicilienne une
invasion qu'elle préférerait aujourd'hui sans doute à l'occupation
gênante et anti-nationale de leurs prétendus protecteurs
, invasion qu'elle appelle de ses voeux , et à laquelle
il est démontré qu'avec un concours heureux de
circonstances lesAnglais ne peuvent s'opposer.
Depuis ce moment, le roi s'est rendu à Reggio , quelques
divisions se sont rapprochées de Scilla , et leurs barques
ont filé sur ce point. La garde royale a suivi le mouvement
de ces divisions. Dans le même moment , le roi ,
instruit que des éruptions successives et très-violentes du
Vésuve avaient causé beaucoup de dommages , a écrit à
son ministre de l'intérieur que les pertes seraient remboursées
sur sa cassette ; les noms de ceux qui auraient
pu périr seront donnés à S. M. , et des secours seront distribués
à leurs familles .
Depuis la publication des patentes sur les finances en
Autriche , de nouvelles demandes se succèdent pour des
acquisitions de domaines ecclésiastiques . Il n'était pas
exact de dire que les domaines ecclésiastiques en vente
dussent être achetés en espèces sonnantes; ils peuvent
l'être de cette manière , mais aussi en papier ; et il est
question d'exiger de l'acquéreur qu'il prouve qu'il a retiré
ses fonds de l'étranger , ou qu'il les avait à sa disposition
avant la publication de la circulaire . En Bavière , comme
dans le grand duché de Francfort , il est question d'obliger
les propriétaires détenteurs de denrées coloniales à
payer des droits très-considérables : ces droits seront les
mêmes que ceux établis en France par décret du 5 août ,
et ne porteront que sur celles de ces denrées consommées
dans le pays , et non sur celles exportées ; la même mesure
vient de s'étendre au royaume d'Italie et à celui de Naples ,
où l'entrée de tous les bâtimens chargés de denrées coloniales
, quel que soit le pavillon , est interdit sous les peines
les plus sévères. Des ordres publiés à Trieste admettent au
nombre des bâtimens neutres ceux Ottomans : cette notification
a fait une grande sensation dans l'Adriatique .
L'extrême rigueur avec laquelle est poursuivi le commerce
anglais , soit dans les ports où il cherche à pénétrer,
soit derrière la ligne même des douanes , s'il est parvenu à
la franchir , continue à exciter en Angleterre les alarmes
detous les bons esprits , et ces alarmes ne sont que trop
justifiées par de funestes événemens . Le 27 septembre,
M. Abraham Goldsmith , chef d'une des premières mai
sons
OCTOBRE 1810.
SEIN
433
DELA
sons de Londres , s'est brûlé la cervelle ; on a en mêmetems
eu connaissance de la faillite de la maison Bekers
qui faisait des affaires immenses avec Malte et Héligoland,
et qui manque de 24 millions de francs ,parce queHéligoland
et Malte , entrepôts surchargés , n'ont pu trouver , sur
aucune partie du continent qu'ils avoisinent, les débouches
sur lesquels comptaient les directeurs de cette maison . On
regardait ces deux maisons comme les colonnes de la cité;
à la nouvelle de leur chute , le cours est tombé subitement.
L'état de la banque de Londres a aussi continué d'être pris
par les actionnaires en très-grande considération . La dividende
a été réglé à 5 pour 100. On a remarqué le discours
d'un membre qui s'est attaché à réfuter le rapport du comité
des monnaies sur l'état de la banque . Cet orateur
attribue cet état à d'autres causes que le comité , etjustifie
peut-être plus adroitement ces causes , mais cela ne
change rien à l'état de la banque. L'orateur n'en conclut
pas moins à ce que la banque ne fasse ses paiemens en
espèces , que lorsque les directeurs le jugeront à propos ;
et lorsqu'un tel discours , que le Moniteur a donné en
entier et qui effectivement est curieux , reçoit de vifs applaudissemens
, on conçoit qu'ils sont libéralement donnés
par les actionnaires de la banque , plus que par les porteurs
de billets ; nous ne pouvons , toutefois ,passer sous silence
un fait à consigner et que l'orateur nous révèle . La banque
a fait vingt-neuf remontrances au gouvernement contre les
exportations de numéraire pour les expéditions tentées
par le ministère , et pour les subsides accordés aux souverains
armés contre la France . Ces remontrances ont été
vaines , M. Pitt n'y prenait pas garde , et comme depuis
Iui le mal a été en croissant , on peut évaluer ce qu'il est
aujourd'hui ; la vingt-neuvième remontrance datait de 1797.
Or , voici pour la banque l'occasion d'en préparer une
trentième , et contre un nouvel envoi de forces en Portugal
, tandis que lord Wellington , à la date du 7 septembre
, continuait son mouvement de retraite , et contre
une expédition lointaine et hasardeuse dirigée sur l'île de
Bourbon. On sait quel succès a eu une première tentative
sur cette île . La seconde est , dit-on , confiée à 5000 hommes
sous le commandement du général Camphell .
Quant au Portugal, on sait que c'est le 4 et le 5 que lord
Wellington a commencé sa retraite de Celorico sur Coimbre.
Les troupes françaises ont suivi ce mouvement et se
sontportées sur Pinhel. Le duc d'Abrantès était à Ledes-
Ee
3C
434 MERCURE DE FRANCE ,
ma. Des escarmouches ont eu lieu pendant la retraite de
l'armée anglaise , nécessairement avec des succès variés.
On ignore en Angleterre si les renforts envoyés au lord
Wellington le détermineront à livrer bataille avant la saison
pluvieuse ; mais voici un événement qui peut changer
lescombinaisons de ce général , ou qui , s'il ne les change
point , jette un grand jour sur la position de son armée , et
ses rapports politiques avec les Portugais .
Voici ce qu'on lit dans l'Alfred du 2 octobre , et dans
leMoniteur du 11 .
« Pendant que l'armée anglaise s'est opposéejusqu'ici aux
progrès de Masséna , Lisbonne a été menacée par les machinations
du parti français qui existe dans cette ville.
> Lord Wellington a intercepté une correspondance
entre l'ennemi et un parti portugais opposé à l'Angleterre ,
dans lequel se trouvent plusieurs des nobles les plus considérables
. Plus de deux cents personnes ont été arrêtées ,
et on a trouvé une grande quantité d'armes cachées . On dit
que leplandes conspirateurs étaitde mettre le feu à la ville
enplusieurs endroits , et de profiter du désordre occasionné
parl'incendie pourmassacrer lesAnglais et leursprincipaux
partisans . Le moment de l'exécution devait coïncider avec
une attaque générale de Masséna contre l'armée de lord
Wellington. Heureusement que ce complota été découvert :
les conspirateurs ont été enlevés et conduits à bord des
vaisseaux; et sans doute ils auront le sort qu'ils ont si bien
mérité.
D'autres lettres ajoutent que les avis donnés à lord
Wellington étaient si précis , que les demeures des conspirateurs
et le nombre des armes qui devaient s'y trouvery
étaient spécifiés . On assure que la quantité d'armes découverte
est considérable. Les conspirateurs devaient aussi ,
dit-on, faire sauter le principal magasin à poudre ; ce qui
auraitdétruit un des quartiers de la ville . D'après ce qui
a transpiré jusqu'ici , ce complot paraît avoir été formé
dans la plus haute classe des habitans. Un grand nombre
de nobles ont déjà été arrêtés ; et comme les ramifications
du projet sont très-étendues , on doit s'attendre à de
nouvelles arrestations .
> Ceci est une nouvelle preuve de la fausseté de l'opinion
qui prétend que la seule populace des Etats de l'Europe est
biendisposée en faveur des Français. Il paraît maintenant
biencertain qu'en Espagne et en Portugal , les partisans de
laFrance doivent se chercher dans lespremières classes de
1
OCTOBRE 1810 . 435
la société . Nous ignorons les causes de cette prédilection;
mais il est pénible de voir des dispositions aussi hostiles
envers l'Angleterre chez les Portugais les plus éclairés etles
plus riches . On ne dit pas que le clergé ait eu part à la conspiration;
c'est de lui que dépend notre succès . Si le clergé
joignait son influence à celle de la noblesse , ce serait une
folie à nous que de prétendre défendre le Portugal. »
Il est difficile d'asseoir son jugement sur un événement
de cette importance , d'après un extrait de dépêches sans
date , et ne renfermant que des détails aussi peu circonstanciés
; il faut attendre le résultat de cette découverte
pour en apprécier l'importance. Mais , quoi qu'il en soit
du nombre et des desseins des conspirateurs , et de la
nature du crime que les Anglais prétendent avoir à punir ,
dût le Tage revoir les exécutions sanglantes qui , sur la
côte de Naples , ont déshonoré ce pavillon anglais , que
Nelson laissa déployer sur elles , il resterait démontré que
les Portugais ne regardent pas les Anglais comme des
protecteurs fidèles , comme des alliés utiles ; que la chute
d'Almeida ne les a pas fait considérer comme des défenseurs
dévoués et généreux , que leurs mouvemens n'inspirent
à Oporto , à Coimbre et à Lisbonne que de vives
alarmes , et qu'enfin les Français avaient laissé dans la
capitale du Portugal , sur leur conduite, leur discipline ,
leur administration , leur police , des souvenirs honorables
pour eux et chers à une partie des habitans . Cela reconnu
, si les Anglais avouent que ces habitans ne sont
point de ces prolétaires toujours prêts à se vendre à l'étranger
, et à embrasser la cause de la révolte , parce qu'elle
est celle du pillage et des excès , mais que les auteurs du
complot appartiennent aux premières maisons du Portugal ,
que les habitans les plus éclairés et les plus riches y sont
partisans des Français , les attendent , les appellent , et
voulaient leur faciliter les chemins , la position des Anglais
en Portugal est jugée , et leur projet de défendre ce pays
est apprécié , en se mesurant sur la conduite qu'ils y ont
tenue, envers des ennemis qu'ils n'ont pas su combattre , et
des amis qui les récusent pour défenseurs .
PARIS.
S.
ON annonce que dimanche , 21 octobre , il y aura une
grande fête à Fontainebleau. Il y aura spectacle et bal.
1
436 MERCURE DE FRANCE ,
Les invitations doivent être très- nombreuses . La Comédie
française représentera les Trois Sultanes , qui seront
suivies d'un divertissement .
-M. le conseiller-d'état Néri Corsini est nommé membre
du conseil du sceau des titres en remplacement de
M. Portalis , directeur-général de l'imprimerie et de la
librairie .
-Des lettres de Marseille annoncent un grand nombre
de prises dans la Méditerranée .
-Un journal du Nord annonce que le roi d'Angleterre
a été frappé d'une attaque d'apoplexie qui a mis ses jours
endanger.
-M. Rousseau , évêque d'Orléans , est mort à Blois,
dans la soixante-quinzième année de son âge.
-Les petits spectacles ont reçu l'ordre de commencer
tous les jours à six heures .
- On promet , pour cet hiver , à l'Opéra-Buffa , la
Flûte enchantée et le Don Juan de Mozart , et une reprise
brillante du Matrimonio secretto .
3
ANNONCES.
Nouveaux Dialogues , ou Entretiens aux Champs-Elysées , de quelques
personnages marquans , anciens et modernes ; par Louvain-
Desfontaines . Prix , 60 c. , et 80 c. franc de port. Chez Martinet ,
zue du Coq-Saint-Honoré; Lenormant , rue des Prêtres-Saint-Germain-
l'Auxerrois; Petit , Palais -Royal , galeries de bois ; et cher
l'Auteur , rue Helvétius , nº 345.
Traité d'Equitation; parde MontfaucondeRogles, écuyer ordinaire
de la petite écurie du roi , commandant l'équipage de Mgr. le dauphin.
Nouvelle édition , d'après celle du Louvre. Un vol. in-8º de 276 pages,
avec9planches. Prix, 5 fr., et 6 fr.frane de port. Chez Mm Huzard,
imprimeur- libraire,, rue de l'Eperon, nº 7; Magimel , libraire , rue de
Thionville , nº 9; et chez Arthus -Bertrand, libraire , rue Hautefeuille ,
nº23.
L'homme Singulier, ou Emile dans le Monde, par Auguste Lafontaine;
imité de l'allemand sur la dernière édition; par.J. B. J. Breton,
et J. D. Frieswinkel. Nouvelle édition , ornée de deux gravures,
5
OCTOBRE 1810. 437
dessinées par Monsiau et exécutées par Bovinet. Deux vol. in-12.
Prix, 4 fr . , et 5 fr. 20 c. franc de port. ChezGabriel Dufouret com
pagnie, libraires , rue des Mathurins , nº 7; et chez Janet et Cotelle ,
libraires , rue Neuve-des-Petits-Champs , nº 17.
Le Petit Chansonnier, ou les Diners du Petit Salon. Unvol. in-18,
Prix, I fr . , et 1 fr. 25 c. franç de port.A Lyon , chez M. Mauchera.
Longpré , cabinet littéraire.
L'Epicurien Lyonnais. Un vol. in-18. Prix , I fr. , et 1 fr . 25 с.
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DesManufactures de Soie, et du Mûrier ; par M. E. Mayet , ancien
directeur des fabriques du roi de Prusse. Un vol. in-80. Prix , 3 fr . ,
et 4fr. franc de port. Chez Mongie jeune , libraire , Palais-Royal ,
galerie de bois , nº 208 ; Ferra aîné , libraire , rue des Grands-Augustins
, nº 11 ; Bertin , libraire , rue Mazarine , nº 35. 1.5
Histoire des généraux Français depuis 1792 jusqu'à nosjours ; par
A. Châteauneuf. Sixième édition , absolument refondue. Le prix des
24parties de cent-cinquante pages chacune était précédemment , de
30 fr. et de36 fr. frane de port. Cette sixième édition , revue avec un
soin extrême , très -épurée quant au style , et bien imprimée , ne se
vend que 22fr. , et 28 fr. franc de port. Ceux qui s'y abonneront recevront
à -la-fois , dès-à-présent , depuis la rre jusqu'à la 12e partie. Les
douze dernières parties qui se réimpriment , seront envoyées aux
abonnés de huit jours en huit jours, jusqu'à la concurrence des 24parties
qui complètent cet ouvrage. Au reste , on peut acheter à part les
douzeparties réimprimées , moyennant 10 fr. , et 13 fr . frane deport ,
et le reste à mesure qu'il reparaitra . Chez l'Auteur , rue des Bons-
Enfans , nº 34; et chez Arthus-Bertrand , libraire , rue Hautefeuille ,
nº 23.
Poésies diverses de J. B. A. Clédon . Deux vol . in- 18 très-bien imprimés
sur pap. superfin d'Angoulême par Brasseur aîné . Prix , 3. fr. ,
et3 fr. 75 e. franc de port. Chez Delaunay , libraire , Palais-Royal ;
J. Chaumerot , lihraire , Palais-Royal ; et chez l'Imprimeur , rue dela
Harpe , nº 93.
Notice sur le Pastel ( isatis tinctorum ) , sa culture et les moyens
d'en retirer l'indigo; par M. de Puymaurin , député au Corps-Législatif.
Prix , 75 c. Chez H. Agasse , imprimeur-libraire , rue des Poitevias,
nº6.
438 MERCURE DE FRANCE ,
Mémoire surl'amélioration de nos laines en France , et sur tout l'intérêt
qu'elle mérite de la part du gouvernement , dédié à l'Agriculture
et au Commerce; par M. Papion , chef et propriétaire de l'ancienne
manufacture royale de damas et lampas de Tours. Brochure in-80.
Prix , 50c. , et 60 c. franc de port. ATours , chez Letourmy, imp.-
libraire , rue Colbert , n° 2. A Paris , chez Lenormant , rue des
Prêtres-Saint-Germain-l'Auxerrois , nº 17 .
UneMatinéede Charlemagne . Ce petit fragment se trouve chez
Renard, libraire de S. A. I. la princesse Pauline, rues de Caumartin,
nº 12 , et de l'Université , nº 5 .
Mémoire sur la culture des mûriers et les récoltes de soie, dédié aux
Sociétés d'Emulation et &Agriculture ; par M. Papion , chef et propriétaire
de l'ancienne manufacture royale de damas et lampas de
Tours. Brochure in-8°. Prix , 75 c. , et 1 fr. franc de port. A Tours,
chezMame , imprimeur-libraire. AParis ,chez Lenormant , rue des
Prêtres-Saint-Germain-l'Auxerrois , nº 17 .
Pensées de Cicéron , choisies et traduites en français par feu J. d'Olivet,
membre de l'Académie française; on ya joint le texte latin et
une traduction italienne : à l'usage des lycées et des colléges , et de
tous les jeunes gens qui se livrent à l'étude des langues. Par E. T.
Dessous. Edit. de 1797. Un vol. in-8°. Prix , 3 fr. , et 4 fr. franc de
port. Chez Lebel et Guitel , libraires, rue des Prêtres-Saint-Germainl'Auxerrois
, nº 27 .
2
Petit Barême décimal , ou Méthode simple et facile pour convertir
lesmesures etpoids nouveaux en anciens , et les mesures et poids anciens
en nouveaux. En outre , une méthode toute simple pour découvrir
le prix d'une nouvelle mesure , d'après celui de l'ancienne , et
réciproquement celui d'une ancienne , d'après celui de la nouvelle :
précédée de la réduction des anciennes monnaies en francs et centimes,
etdes nouvelles monnaies en anciennes . Ouvrage utile ét nécessaire
aux fonctionnaires publics , employés , banquiers , commerçans,
notaires , arpenteurs , etc. , etc.; par J. C. , arpenteur-géomètre.
Précédé d'un petit tableau de la réduction des pièces d'or et d'argent ,
livres tournois en francs , d'après le dernier décret impérial du 13 septembre
1810. Un vol. in-16. Prix , I fr . 25 cent. franc de port. Chez
Leprieur , libraire , rue des Noyers , nº 45 .
L'anthropographie française , on Moyens de correspondre à des
distances éloignées , précédée de l'exposition de l'anthropographe de
OCTOBRE 1810.
439
M. James Sprath , lieutenant de vaisseaux , lequel lui amérité une
médaille d'argent de la Société des Arts de Londres ; par MM. Pajot
Laforet , membre de la Société académique des Sciences de Paris ,
correspondant de la Société des Sciences et Arts de Douay, etc. , etc .;
et Coulon de Thevenot , de la Société des Inventions et Découvertes,
ancien tachygraphe du gouvernement. Brochure in-8° , avec planche.
Prix , 2 fr. , et 2 fr. 50 c. franc de port. Chez Coulon de Thevenot ,
rue du faubourg Saint-Honoré , nº 30 ; Lenormant , rue Saint-Germain
-l'Auxerrois , nº 17 .
2
Instruction sur l'Histoire de France et Romaine ; par Le Ragois ;
suivie d'un Abrégé de géographie , de l'Histoire poétique , des Métamorphoses
d'Ovide , et d'un Recueil de proverbes et bons mots ; avec
les portraits des rois et celai de Napoléon Ier. Nouvelle édition , totalement
revue et corrigée , continuée jusqu'en juillet 1810 ; augmentée
d'un Précis des moeurs , lois et usages des Français sous les trois races',
et d'un Abrégé de l'Histoire ancienne , par Moustalon , auteur du
Lycéede la Jeunesse. Deux vol. in-12 de 612 pages , reliés en un seul
volume, en vélin , dos brisé , avec pièce en or. Prix , 3 fr.; relié en
basane , dos brisé , 3 fr. 50 c.; broché , 4 fr. 50 c. franc de port.
Chez Genets jeune , libraire , rue de Thionville , nº 14.
Discours sur les questions suivantes , proposées par l'Académie de
la Rochelle : Quel est le genre d'éducation le plus propre àformer un
administrateur ? Jusqu'à quel degré les lettres et les sciences lui sontelles
nécessaires ? Quel secours l'administrateur et l'homme de lettres
peuvent-ils et doivent-ils se prêter ? Par M. Bajot , employé au ministère
de la marine , division des vivres et des hôpitaux. Brochure
in-8°. Prix , 1 fr. 25 c. , et 1 fr. 50 c. franc de port. Chez Clerc ,
libraire , rue du Rempart , près du Théâtre français .
Mémorial des Pasteurs , ou Recueil des maximes et des écrits des
SS . PP. , sur les différentes situations de la vie sociale et de la vie
privée ; précédé d'une Notice sur l'histoire du Christianisme , sur les
différentes institutions d'ordres religieux et militaires ; et suivi de
l'abrégé du Catechismus ad ordinandos , juxtà concilium tridentinum ,
ainsi que d'un supplément contenant plusieurs sujets de discours.
A l'usage des curés et des jeunes ecclésiastiques . Nouvelle édition ,
revue , corrigée et considérablement augmentée. Un vol. in-12.
ALyon , ches les frères Périsse , imprimeurs-libraires . AParis , chez
Périsse et Compère , libraires , quai des Augustins , nº 47 ; et dans
les principales villes de France .
440 MERCURE DE FRANCE , OCTOBRE 1810 .
Les Fables de Phedre , affranchi de César Auguste , Empereur
romain , divisées en quatre livres égaux , et traduites en français , par
J. E. J. F. Boinvilliers , associé-correspondant de l'Institut de
France , etc. conformément à l'édition latine qu'il en a donnée en
faveurdes lycées , avec les suppressions commandées par la décence.
Ouvrage dédié à S. M. l'Empereur detoutes les Russies. Unvel.in-12.
Prix,3fr. Chez Aug. Delalain , rue des Mathurins -Saint-Jacques.
La Science des Négocians et des teneurs de livres , ouvrage utile aux
négocians , armateurs , banquiers, marchands , aux receveursgénéraux
et particuliers , et aux jeunes gens qui désirent s'instruire , soit dans
latenue des livres à partie simple mixte et double , soit dans la comptabilitémaritime
et rurale, et dans les opérations debanque. Troisième
édition, considérablement augmentée , dans laquelle se trouve le commentaire
de l'ordonnance de 1673, comme étant la base de notre nouveau
codede commerce, et ce dernier code avec sa jurisprudence; le
rapport des poids étrangers au marc de France , donné par MM.
Hellot et Tillet , offrant ce qu'il y a de plus exact sur cette matière
importante , qui fut imprimé dans le tems à l'imprimerie royale , et
qui est devenu d'une rareté extrême , un article important sur les
prises maritimes, comprenant aussi l'arrêté du 6 germinal an VIII , sur
la formation d'un conseil des prises à Paris ; et les décrets impériaux
des 21 novembre 1806 , et 17 décembre 1807 ; l'article Russie en ce
qui arapport àson commerce, le tout enrichi de planches et tableaux.
Dédié à son Excellence M. le comte Nicolas de Romantzof, ministre
de S. M. l'Empereur de toutes les Russies , pour les affaires étrangères
et le commerce . Par M. P. B. Boucher , conseiller-d'état de S. M.
l'Empereur de toutes lesRussies , attaché au ministère du commerce
et à la commission des lois. Deux vol. in-4°. Prix , 21 fr. , et
28 fr . franc de port. Chez Gabriel Dufour et compe , libraires , rue
des Mathurins - St-Jacques , nº 7 ; et chez Janet et Cotelle , libraires ,
rue Neuve-des-Petits-Champs , nº 17.
Exercices latins , tirés des auteurs des derniers siècles de la littérature
latine , à l'usage des classes inférieures ; par Depping. Un vol.
in-12, cartonné. Prix , 1 fr. 25 c. , et 1 fr. 50 c. franc de port. Cher
P. Blanchard et compe , libraires , rue Mazarine , nº30 , et Palais-
Royal , galeries de bois , au sage Franklin.
AVIS.-MM. les Abonnés au Mercure de France , sont prévenus
que lepriz de leur souseription doit être payé enfranes et non en livres
tournois.
TABLE
MERCURE
DE FRANCE
DEPT
DE
LA
SE
5
N° CCCCLXXXIII . - Samedi 20 Octobre 1810.
POÉSIE .
LA JEUNESSE DE FLORE (*) .
QUAND Flore vit le jour , elle était si jolie ,
Son teint brillait de si fraîches couleurs
Qu'elle fut destinée à régner sur les fleurs .
De tous les Dieux également chérie ,
Elle devint pendant ses premiers ans
L'heureux objet des soins les plus touchans ;
Bientôt de mille attraits sa jeunesse embellie
Offrit aux yeux charmés une belle accomplie.
Ses blonds cheveux , dans un ordre inégal ,
Dessinąient un bandeau sur son front virginal ,
Et formaient avec grâce une boucle , une tresse;
Ses yeux bleus respiraient l'esprit et la finesse ;
Sa bouche , qu'animait un sourire enchanteur ,
(*) Cette pièce de vers a été faite pour une jeune personne trèsjolie
, qui se plaisait aux jeux bruyans des écoliers , aimait à s'affubler
d'un chapeau militaire , etc. et affeetait des manières et un langage
qui auraient dû lui être tout-à-fait étrangers .
(Note de l'Auteur. )
Ff
442 MERCURE DE FRANCE ,
:
De la rose quinaît retraçait la fraîcheur ,
Et sa taille légère imitait l'élégance
Du lis qu'un doux zéphyr sur sa tige balance.
Si parfois sur les fleurs elle formait des pas ,
Onla voyait , de ses pieds délicats ,
En voltigeant les effleurer à peine ;
Elle semblait alors agir en souveraine
Qui neveutpoint fatiguer ses sujets .
Les Dieux , en l'admirant , charmés de tant d'attraits ,
Répétaient tous dans leur ivresse :
Des filles du printems voilàbien la déesse!
Cependant quelle fut la surprise des Dieux
De voir cette aimable immortelle
Mépriser ses dons précieux ,
Etparaissantdédaigner d'être belle ,
Renoncer au plaisir de charmer tous les yeux;
Quitter les mouvemens nobles et gracieux
Pour copier quelque geste burlesque ,
Etprendreune démarche hardie et soldatesque,
Jusqu'à cejour nouvelle dans les cieux!
Lorsqu'elleparlait , son langage
Formait contraste avec son doux visage;
Bien loinde partager les jeux
Des nymphes des célestes lieux ,
On la voyait, dans son étourderie ,
Des faunes turbulens imiter la folie
Et les plaisirs bruyans des espiègles sylvains ,
S'amuser à charger ses délicates mains
7
T
Des armes duDieu de la guerre ,
Et ceindre à ses côtés son pesant cimeterre .
Onditmême qu'un jour les grâces , les plaisirs ,
Les volages amours , et les jeunes zéphyrs ,
Qui venaient folâtrer autour de l'immortelle ,
Dans un coinde l'Olympe aperçurent la belle
Un casque en tête , une lance à la main
Qu'elle avaitdérobés aux forges de Vulcain .
Sonfront était courbé sous les poids du panache ,
Et le dirai-je ? ... une large moustache
Environnait ses lèvres de carmin.
Acet aspect les zéphyrs s'envolèrent ,
Les plaisirs tristement reprirent leur chemin
остоBRE 1810. 443
1.0
Etpleins d'effroi les amours se cachèrent .
UneGrâce lui dit: Un tel déguisement
Certes a droit de nous surprendre ;
Ala reine des fleurs il ne sied nullement :
Quelle raison vous forçait à leprendre ? "
Reine des fleurs ! répond en grossissant sa voix
La jeune déité , j'abdique cet empire,
J'en désire un plus digne de men choix ;
Régner au champ d'honneur est le bien où j'aspire ,
Dès aujourd'huije quitte ce séjour :
Je dédaigne les jeux, les plaisirs etlampur
Mais je le sens , j'ai du goût pour la gloire ,
Et dans un régiment je me ferai tambour ! ... ;
Les Grâces l'écoutant avaient peine à la croire,
Je vous laisse àjuger de leur étonnement ,...
Ladéessedes fleurs tambourd'un régiment ! ..
Ce projet dans les cieux se répandit bien vite :
Jupiter s'indigna ,le puissant immortel
En fronça le sourcil qui fait trembler le ciel.
Qu'on l'arrête , dit-il , qu'on s'oppose à sa fuite :
Sans mon ordre partir ! ce crime est capital !
Réunissez des Dieux l'imposante assemblée ,
Et que devant l'auguste tribunal :
On amène à l'instant la jeune écervelée
છછ?????? છ?? છે :છિછછછ???
Lorsque Jupiter parle , on ne réplique pas ;
LesDieux sont rassemblés , notre belle étourdie
Paraît confuse un peu de son espiéglérie
Ses yeux baissés , son timide embarras
Donnent un nouveau charme à ses jeunes appas ;
Sa rougeur l'embellit , et déjà sur ses traces
L'aimable modestie a ramené les Graces ;
Aussi , jetant un regard sur les Dieux ,
Ellevit sonpardon écrit dans tous les yeux.
Cependant Jupiter prend unair redoutable ,
Etcommande àVénus de gronder la coupable.
Eh quoi ! lui dit la mère des Amours ,
Flore dédaigne son empire !
Et celle que les Dieux formèrent pour séduire
Aperdre ses attraits occupe ses beaux jours !
Le puissant Jupiter, en rous créant déesse,
Ffa
)
444 MERCURE DE FRANCE ,
Ne vous accorda point l'éternelle jeunesse ;
Ah! profitez de ses dons enchanteurs ,
Quele tems va bientôt emporter sur ses ailes :
Si vous avez l'éclat des fleurs
Vous passerez aussi comme elle .
Flore avait de l'esprit , il fallut peu d'instans
Pour lui persuader sans peine
Qu'il vaut bien mieux employer son printems
Aséduire , à charmer , qu'à faire peur aux gens :
Elle rendit aux fleurs leur souveraine ,
Choisit'le plus doux passe-tems ,
Cultiva son esprit , ses grâces , ses talens ,
Etdigne enfin d'être chérie ,
Elle devint de l'Olympe enchanté l
Laplus aimable déité ,
Comme elle était la plus jolie.
St ءاف
ÉLÉGIE DE TIBULLE (*).
J
DLUSTRATION CHAMPÊTRE.
Vous tous , heureux pasteurs , favorisez mes chants ;
Suivant le rit ancien,purifions les champs
78.2
Viens , Bacchus : à ton front suspends la grappe mûre;
Cérès , orne d'épis ta blonde chevelure.qLv.
Sillons , reposez-vous ; reposez , laboureurs ;?
Laissez le soc oisifs et, dans leurs noeuds de fleurs ,
Les taureaux arrêtés à leur crèche remplie,
Permettront que le peuple aux autels s'humilie.
Bergères , ce grand jour réclamé par les dieux,
Écartedu fuseau vos doigts religieux
Toi dont hier Vénus couronna la tendresse ,, κου
Fuis les dieux , fuis , ou crains leur foudre vengeresse :
La chasteté leur plaît ; d'un lin pur décorés ,velje
slorata
(*) Cette élégie fait partie de la traduction de Tibulle , par M. C. L.
Mollevaut. Troisième édition. Un vol in-12. Prix, 2 fr . 50 c. Chez
Caret , libraire , rue des Poitevins , nº 2. La traduction en prose de
l'Enéide , et la traduction de Salluste , de M. Mollevaut , se trouvent
chez lemême libraire ...
OCTOBRE 118S1ro0. 445
Plongez une main pure au seindes flots sacrés.
Regardez la victime à l'autel amenée ;
La foule suit ses pas , d'olivier couronnée.
Dieux , nous purifions les champs et les pasteurs.
Vous , loin de ces climats repoussez les malheurs ;
Que jamais les guérets ne craignent l'herbe avide ,
Ni la lente brebis , la dent du loup rapide.
On verra le colon , de ses nombreux ormeaux ,
Ases foyers ardens prodiguer les rameaux ,
Et ses fils , riche espoir d'une terre féconde ,
En voûte assoupliront la branche vagabonde.
Pasteurs , le ciel propice a comblé tous vos voeux;
La fibre prophétique annonce un sort heureux.
Que l'odorant Falerne aux festins vous rappelle ;
Que, brisant ses liens , le vieux Chio ruisselle :
Le buveur , inondé du nectar pétillant ,
Peut aujourd'hui, sans honte, errer d'un pied tremblant.
Amonhéros absent buvons plein d'allégresse;
Son nom dans nos discours doit retentir sans cesse.
L'Aquitaine a fléchi sous ses coups glorieux ,
Et sa gloire a vaincu celle de ses aïeux .
Messala , viens , accours ! ta présence m'inspire ;
Viens , des dieux de nos champs je célèbre l'empire.
Le sauvage , à leur voix , quitte son arc sanglant ,
Repousse au loin la faim sans le secours du gland,
Et dépouillant les bois de leur antique ombrage ,
Couvre sonhumble abri d'un dôme de feuillage .
Bientôt le joug unit les taureaux indomptés;
Sur leur essieu brûlant les hauts chars sont montés ;
Lagreffe offre à Pomone une branche féconde;
Les jardins altérés des ruisseaux boivent l'onde ;
La grappe sous les pieds fait jaillir sa liqueur ,
Ala fougue du vin l'eau mêle sa fraîcheur;
Cérès , quand Apollon embrase la nature ,
Abandonne à la faulx sa blonde chevelure ;
L'abeille aux jeunes fleurs dérobe leur trésor ,
Et de leur ambroisie emplit ses rayons d'or;
Le pasteur fatigué , pour charmer la tristesse ,
Ades lois asservit les chants de l'allégresse ,
Etpressant sous les doigts de légers chalumeaux ,
Célèbre sés amours , ses dieux et ses travaux.
446 MERCURE DE FRANCE ,
OBacchus! unberger, le front rouge de lie ,
Régla des premiers choeurs la joyeuse folie ,
Etd'une riche étable immola le bélier :
Cebélier des troupeaux était le chef altier.
Dans les champs se tressa la première guirlande
Dont un enfant aux Dieux fit sa timide offrande ;
Dans les champs , la brebis , en l'ardente saison,
Offrit à la bergère une molle toison :
La quenouille bientôt reçut la laine humide ,
Ledoigt la fit tourner sur le fuseau rapide ;
Et la navette agile , errant sur le métier ,
Mêla son bruit léger aux chants de l'ouvrier.
L'Amour même , ce dieu si fier de sa puissance ,
L'Amour dans les hameaux a reçu la naissance;
Son arc mal assuré , ses traits encor nouveaux ,
S'exercèrent d'abord sur les faibles troupeaux.
Mais en bienpeu de tems que sa main ignorante
(Pour mon malheur , hélas ! ) devint sûre et savante !
Les troupeaux ne sont plus percés d'un trait cruel :
Il poursuit la beauté , l'audacieux mortel !
Le jeune homme pour lui prodigue sa fortune ;
De ses voeux impuissans le vieillard l'importune ;
L'amante échappe seule aux gardiens endormis ,
Et , se glissant la nuit au rendez - vous promis ,
De ses pieds suspendus sonde les chemins sombres ,
De ses bras allongés interroge les ombres .
Malheureux ceux qu'Amour voit d'un oeil menaçant !
Heureux qui sent du dieu le souffle caressant !
J
Amour, viens aux festins , mais dépose tes armes :
Loinde nous tes flambeaux , loin de nous tes alarmes !
Pasteurs , à haute voix , prions pour nos guérets ;
Priez à voix plus basse , 6 vous amants discrets ;
Non, sans crainte parlez ; la flûte de Phrygie
Couvreles voeux formés dans labruyante orgie.
Hâtez-vous : la nuit froide attelle ses coursiers ;
Les astres , rallumant leurs feux hospitaliers .
De leur mère voilée éclaircissent les ombres.
Le sommeil taciturne , entourés d'ailes sombres,
S'avance lentement sur son ehar paresseux ,
Et les songes légers suivent d'un pied douteux.
4
A
C. L. MOLLEVAUTE
OCTOBRE 1810. 447
ENIGME.
MON tout présente un objet double ,
Qu'il importe que rien ne trouble;
Ils ne font qu'un , mais ils sont deux :
En se plaçant à l'entour d'eux ,
Un lien commun les rassemble ,
Pour faire leur service ensemble ;
Car ce serait bien vainement
Qu'ils le feraient séparément.
S........
LOGOGRIPHE .
Sr tune touches pas ,
Ami lecteur , à ma structure
C'estdans les cours que tu me trouveras.
Mais que dis-je ! à l'instant , d'un livre fais lecture ,
Et sous tes yeux aussitôt tu m'auras.
Ou bien, mettant ma tête à bas ,
De lajeune Aglaé regarde la figure ,
En elle tu me connaîtras ,
Ala fraîcheur de ses appas .
NAR..... , département de l'Aude.
CHARADE.
Un fleuve ultramontain se voit dans mon premier;
L'athlète jadis couraitdans mon dernier ;
Tous les voleurs redoutent mon entier.
J. D. B.
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE
insérés dans le dernier Numéro .
Le mot de l'Enigme du dernier Numéro est C. ( la lettre )
Celui du Logogriphe est Email, dans lequel on trouve : mail.
Celui de la Charade est Email.
LITTÉRATURE ET BEAUX-ARTS.
CHARLES BARIMORE. Avec cette épigraphe :
De desseins en regrets et d'erreurs en désirs ,
Les mortels insensés promènent leur folie.
Dans des malheurs présens , dans l'espoir des plaisirs ,
Nous ne vivons jamais , nous attendons la vie.
Un volume in-8°, grand raisin , figures .-Prix , 4 fr .
50 c. , et 5 fr. franc de port.-A Paris , chez Renard,
libraire , rue Caumartin , nº 12 ; et chez Arthus-
Bertrand , libraire , rue Hautefeuille , nº 23 .
On a tant fait et refait de romans , qu'il semble qu'en
ce genre il n'y ait plus rien à faire ; cependant lamanufacture
va toujours , et avec une activité qui confond
tous les calculs . Ce n'est pas que les lecteurs n'ayent
souvent été trompés dans leur espoir, les écrivains encore
plus ; mais enfin des deux côtés personne ne se décourage
, et l'on juge aisément que si les uns ne se lassent
point de lire , les autres se lasseront encore moins
d'écrire ; car , dieu merci , jamais courtisan n'a eu autant
d'envie de plaire à son prince qu'un auteur à son
lecteur. Il faut convenir , en même tems , que l'entreprise
offre , au premier aperçu , toutes les facilités désirables
: le champ est libre , vous pouvez à volte gré
l'étendre ou le circonscrire ; vous pouvez dans votre vol
( si toutefois vous avez des ailes ) percer les nues on
raser la terre. Depuis les palais jusqu'aux cabanes toutes
les portes vous sont ouvertes ; vous êtes maître de votre
tems comme de votre terrain ; vos héros peuvent être
mis en nourrice à la première page et mourir de vieillesse
à la dernière ; rien ne vous maîtrise , rien ne vous
gêne , ni rhétorique , ni poétique , ni règles , ni usage ,
ni convention ; vous pouvez passer par-tout, excepté où
vous verrez des traces , elles ne sont bonnes qu'à éviter.
Ne consultez donc point ici le code pédantesque des lois
MERCURE DE FRANCE , OCTOBRE 1810. 449
littéraires ; il n'en existe qu'une pourles romanciers , c'est
d'amuser . Ne craignez pas même d'être pris en mensonge
, le mensonge est votre premier devoir ; mais ce
qui paraît si commode à tant de gens dans tant d'occasions
, l'est beaucoup moins dans celle-ci il y a loin
de mentir en imposteur ordinaire ou en poëte ; autant
l'un se ravale , autant l'autre s'élève au-dessus de la nature
humaine ; car mentir en poëte , c'est créer ; et créer, c'est
l'action d'un dieu . Cependant ne vous contentez pas
d'une création informe et inanimée , tâchez que vos
êtres fantastiques offrent les apparences d'une existence
réelle : que , s'il est possible , ils fassent une illusion.complète
, et qu'ils s'emparent de l'esprit comme ces rêves
dont on a peine à se détromper. Quand vous nous
racontez ce que vous n'avez pas vu, faites en sorte qu'on
voie ce que vous racontez ; tachez que tout se lie , tout
s'enchaine , et se serve de preuve entre soi ; qu'une juste
convenance entre les caractères de vos personnages ,
feurs discours et leurs actions , prête je ne sais quelle
probabilité aux aventures les plus extraordinaires , et
qu'une simplicité maligne dans le ton du récit , donne
au conteur , comme au bon Arioste , l'accent de la persuasion
; en un mot , mentez avec vérité ; ou , si les
choses que vous avez à nous diré étaient assez étranges
pour que la crédulité la plus accommodante ne pût s'y
prêter , fascinez comme l'Arioste la sévérité même , et
que l'étrange disparaisse sous le gracieux . Qu'une grande
pensée morale vous serve toujours comme d'étoile dans
votre route : les hommes aiment que l'instruction naisse
de l'amusement , comme les fruits des fleurs . Montreznous
donc , sous les formes qu'il vous plaira , les passions
tyrannisant les hommes chacune à sa manière , toujours
divisées entre elles , toujours réunies contre la raison,
leur ennemie commune ; peignez-nous l'ivresse de l'orgueil
, les fureurs de la haine , les tortures de l'envie ,
la pauvreté de l'avarice ; mais peignez-nous aussi la
vertu , virtutem videant. Peignez la probité au-dessus de
la tentation , la sagesse méprisant également les offres
et les menacés de la fortune; peignez , en couleurs
célestes , les délices de la bienfaisance , l'enthousiasme de
450 MERCURE DE FRANCE,
l'honneur , la magnanimité de l'amitié ; sur-tout n'oubliez
pas l'amour dans vos tableaux ; l'amour , ce déli
cieux assaisonnement de la vie ; l'amour , dont on a fait
tant de portraits , et dont il restera toujours tant de portraits
à faire ; peignez-le de manière que notre coeur le
reconnaisse à ses charmes , notre raison à ses dangers ;
qu'à chaque page les ames sensibles répètent involontairement
: O troppo dura legge , et les ames fortes :
Otroppo imperfetta natura . Enfin, si votre héros ou votre
héroïne en triomphent , qu'on les admire sans les aimer
moins ; s'ils succombent , qu'en les admirant moins , si
l'on veut , on les aime davantage .
Une partie de ce que nous avons osé mettre en conseils ,
l'auteur du roman que nous avons sous les yeux a su le
mettre en exemples ; et quoique ce joli morceau ne soit ,
en effet , qu'un morceau d'un plus grand ouvrage où
nous aimerons à le retrouver , il suffit de reste pour
donner l'idée qu'on doit prendre du style agréable , de la
sensibilité communicative et des nobles affections de
lécrivain .
Le héros de la pièce , le jeune Barimore , est un de
ces êtres privilégiés que les bons romanciers , à l'exemple
des poëtes et des fées , se plaisent à douer de ce qu'ils
trouvent de plus précieux dans leur trésor , et qui apparaissent
tout-à-coup dans l'imagination du lecteur comme
Roscius ou Talma sur la scène , pour tout effacer .
A une haute naissance , à une grande fortune , à une
charmante figure , le jeune sir Charles Barimore joint
une ame sensible , un caractère aimable , un esprit orné ,
des talens cultivés , une raison précoce ; mais ce qui ajoute
encore à tant d'avantages , c'est que déjà l'honnête
homme perce au travers d'une aussi brillante enveloppe ,
qu'il a des principes arrêtés dans l'âge qui n'annonce
encore que des inclinations , et que son premier abord
en inspirant l'intérêt commande l'estime et la confiance.
Cependant le coeur de sir Charles ne s'est encore ouvert
qu'à l'amitié ; mais je ne sais quoi lui dit , sans amour
point de bonheur ; il est donc triste comme beaucoup.
d'autres Anglais , et comme eux il prend le parti de
Voyager.
ОСТОБЕE 1819. 451
Il s'embarque pour la France avec un jeune Français ,
son compagnon d'études et son premier ami ; Moléar
(c'était son nom) , était aimable , léger , impétueux ,
inconsidéré comme son âge , et si l'on en croit les Anglais ,
comme son pays le comporte. On ne savait pas trop bien
en Angleterre qui était ce Moléar : lui-même ignore , à
vrai dire , ses parens ; mais qu'importe à Barimore ? un
ami n'est- il pas toujours assez bonne compagnie ? Le
jeune homme était mandé auprès de la duchesse de B. ,
très-digne et très-grande dame , et mère d'une personne
accomplie , nommée Mme de Saverande . Moléar leur est
présenté : la dame , malgré sa réputation de sécheresse
et de froideur , le reçoit à bras ouverts ; elle s'écrie à
plusieurs reprises qu'elle revoit les traits de son amie la
plus tendre et la plus chère , et demande à sa fille de
consentir qu'elle l'adopte et qu'elle le traite comme son
propre fils . On pense aisément que l'ami de Moléar est
d'abord traité comme ami de la maison , et d'après son
caractère aussi aimant qu'aimable , il ne tarde pas à le
devenir.
Paris en était alors au premier crépuscule de la
révolution , et déjà c'en était assez pour déterminer
Mme la duchesse et compagnie à sortir de France.
Barimore les suit , et se lie particulièrement avec un personnage
très-remarquable qui se trouvait dans la caravane.
C'était un brave et galant homme , d'une très-belle
figure , et d'un esprit encore plus distingué ; autrefois
l'homme d'affaire , et devenu l'ami de la maison ; mais une
fatale différence d'opinion sur les matières qui troublaient
alors tous les cerveaux , le rendait de jour en jour
moins agréable à la duchesse. Toute la société , par la
même raison , lui avait tourné le dos ; jusqu'à Moléar sur
l'attachementduquel il croyait avoir , plus que personne,
droit de compter , mais à qui sa frivolité naturelle d'une
part , et de l'autre son amour insensé pour Mme de
Saverande, avait fait oublier tout ce qu'il devait à ses
amis ; en sorte que ce digne M. Ferrand , attristé de sa
position , songeaaiitt à retourner en France , vers laquelle
d'ailleurs ses idées ou , si l'on veut, ses rêves patriotiques la
rappelaient . Cependant, avant de partir , il veut se débar
452 MERCURE DE FRANCE ,
1
rasser d'un secret qui lui pèse , et que, pour des raisons à
lui connues , il ne doit confier à personne de la société ,
pas même à Mme de Saverande , la seule pourtant dont il
ait toujours à se louer . Il choisit donc pour confident ce
jeune Anglais qui lui a inspiré autant d'estime que d'affection.
Hélas ! cette affection devait peu durer. Aussitôt
après la confidence faite , le malheureux part et vá
chercher à Paris le sort des députés de la Gironde .
Ennuyé de son invincible indifférence , attristé des
mécomptes de l'amitié , et pleurant l'homme interessant
qu'il ne reverra plus , sir Charles prend congé d'une
compagnie qui essaye en vain de le retenir, et va promener
sa mélancolie dans le pays le plus fait pour la dissiper.
Son projet est de parcourir l'Italie , non en voyageur
ordinaire , mais en contemplateur sensible de la
nature , en admirateur savant de l'antiquité , en amateur
plus qu'amateur des arts , en véritable artiste : il
jouira de ce climat ami de l'esprit ; il dessinera les
points de vue les plus attrayans; il admirera les chefsd'oeuvre
, il visitera les mmoonnuumens , il méditera sur les
ruines , et conversera , s'il le peut , avec les hommes fameux
dans les sciences ou dans les arts . C'est ainsi que
voyage Barimore , toujours occupé sur sa route , autant
que la mélancolie le permet , s'arrêtant , s'écartant , se
détournant , revenant quelquefois sur ses pas , prenant ,
comme Inachus , plaisir à prolonger son cours , et partout
recueillant au fond de sa pensée la double moisson
que l'Italie ancienne et l'Italie moderne ne cesseront
jamais d'offrir à l'observateur.
Qui est-ce qui n'ambitionnerait pas une place à côté
d'untel voyageur ? Elle était remplie , et certes par celui
qu'on y aurait le moins cherché , par un homme que
Tétrange bizarrerie des conjonctures pouvait seule rapprocher
de notre jeune Anglais ; c'était , ( qui le croirait?
) M. l'abbé de Septfonds , qui , obligé de fuir , avait
annonce, en passantpar Lausanne , la mort de M. Ferrand;
et comme il projettait de se rendre à Rome auprès
du chef de l'église , il avait accepté la compagnie de
sir Charles , bien persuadé qu'entre un saint et un
honnête homme il ne saurait y avoir de mésalliance.
OCTOBRE 1810. 453
Les hautes vertus , le profond jugement , la résignation
touchante , la tolérance exemplaire du cénobite fugitif ,
jointes à beaucoup de connaissances qui lui restaient
d'un monde auquel il avait renoncé , avaient attiré la
vénération sincère du jeune sir Charles , et cette vénération
le saint personnage la payait d'une tendre amitié.
Ils ont donc voyagé , ou plutôt ils se sont promenés
ensemble jusqu'à la capitale du monde ; ensemble ils
ont payé le tribut qu'elle semble commander à tous ceux
qui respirent , pour la première fois , l'air natal de tant
de héros , à ceux qui , pour la première fois , impriment
leurs pas sur cette terre où un peuple de grandes ombres
semble toujours respirer , dans des bronzes , des marbres
, des porphyres , à qui des mains immortelles ont
donné l'immortalité .
Mais quand on a tout vu et revu à Rome , quand on
s'y est familiarisé avec tout ce qui vous y étonnait , et
que jusqu'à l'antiquité y a perdu pour vous le charme
de la nouveauté , il faut chercher vos plaisirs ailleurs ; et
Rome elle-même vous dit dans son langage majestueux
que vous serez plus heureux à Naples . Barrymore cède
comme un autre , plus qu'un autre peut-être , à la tentation
commune , car les mélancoliques espèrent toujours
laisser leur mélancolie derrière eux. Il part donc
après avoir fait des efforts inutiles pour emmener avec
lui sonpieux compagnon , devenu son ami pour le reste
de ses jours , mais que de puissantes raisons tiennent
enchaîné dans la métropole chrétienne ; et c'est une peine
de plus que le malheureux Barimore emporte avec lui.
Levoilàdone condamné à courir le monde, seul, absorbé,
suivant sa triste coutume , dans ses tristes réflexions jusqu'à
cette ville plus aimable que le Vésuve n'est terrible.
Ecoutons ce qu'il en dit , afin de juger , au moins par
quelques lignes , du talent de sir Charles pour montrer
àses lecteurs ce qu'il a vu , et leur faire éprouver ce
qu'il a senti .
<<A peine est-on à Naples que déjà on y est naturalisé ;
>> une langueur paresseuse s'insinue dans vos veines .
» Arrêté où l'on se trouve , on ne pense pas que lemieux
>>puisse être plus loin. Mollement couché au pied d'un
454 MERCURE DE FRANCE ,
>>pin , d'un citronnier en fleur , les yeux et la pensée
>> errent doucement sur cette plage fortunée.
>>Le soir , la scène devenait plus animée ; une gerbe
>> enflammée vomie par le Vésuve s'élevait dans les airs ,
>> et retombait en pluie ardente sur Portici et Torre del
>> Greco ; le peuple de Naples répondait par des cris de
>> plaisir aux détonations redoublées du volcan . Des
>>>fusées , le son de la guitare et la danse de la Taren-
>>telle égayaient le rivage : des barques chargées de
>>musiciens voguaient légèrement sur cette mer sillonnée
>> de feux , et la lumière de la lune était voilée par le
>> reflet rougeâtre de ce vaste incendie. >>>
Au reste , sir Charles prouve mieux que personne,
par son exemple , qu'on oublie tout à Naples , qu'on s'y
oublie soi-même , et qu'on n'y pense pas même à penser ;
car, de son propre aveu , ily reste près d'un an dans une
sorte d'assoupissement d'esprit et de sensibilité qu'il
compare aux calmes précurseurs des grands orages .
Une promenade solitaire , sans autre but que le changement
de place , le conduit par hasard à Procita , petite
île à trois milles de Naples , peuplée jadis par une colonie
grecque , dont les habitans offrent encore quelques
vestiges dans leurs traits , leur langage et leur costume.
Notre mélancolique s'oublie , selon sa coutume , dans
ses vagues rêveries ; le mauvais tems le surprend ; impossibilité
absolue de se rembarquer , difficulté presque
égale de gagner le bourg qui ne laissé pas que d'être
assez éloigné : une humble maison de pêcheur est seule
à portée ; Charles s'y réfugie ; la pauvreté est hospitalière
. Il y voit de jeunes et belles filles , et une entre
autres ... La voilà trouvée celle qui devait lui faire payer
ce tribut si long-tems refusé aux plus aimables dames
d'Angleterre , de France et d'Italie . C'était la fille d'un
pêcheur , c'était Niziéda que son coeur attendait ; ils se
voient ; ils se fixent ; une même commotion électrique
les a frappés ; ils aiment , ils aimeront toujours; rien ne
les séparera , mais qui pourra les rapprocher ? Demandez
aú premier des entremetteurs , à l'amour.
Barimore , déjà tout autre , n'a pas tardé à s'insinuer
dans la confiance de l'humble famille des Andora : il
OCTOBRE 1810. 455
apprend que ces bonnes gens ne sont pas absolument ce
qu'ils paraissent; comme beaucoup de pauvres , ils ont
été riches ; comme beaucoup de riches , ils sont devenus
pauvres . Si c'était là tout le mal , le remède serait bientôt
trouvé . Il y a plus , c'est qu'ils tiennent de très près ,
(à la vérité par une mésalliance) à une famille noble ,
qui leur fait quelque bien ; mais à la condition expresse
que tous leurs enfans embrasseront l'état monastique
aussitôt qu'ils seront en âge de prononcer des voeux ,
et les malheureux père et mère y avaient consenti . Que
n'ose point l'orgueil , et que n'accepte point la misère ?
Ils y avaient consenti , et leur belle Niziéda , comme
une autre Andromède , allait être la première victime
de cette loi sacrilége qui ne leur permettait de vivre
qu'en immolant leurs enfans , et qui les nourrissait en
quelque sorte de leur postérité. Niziéda en était instruite
; elle s'était soumise ; elle avait promis , mais c'était
avant d'avoir vu le beau sir Charles Barimore. Cependant
le couvent est désigné , la jeune fille y est attendue;
elle devrait déjà y être , et c'est par une faveur singulière
que ces pauvres parens avaient obtenu pour leur
enfant chéri un répit de deux ans ; mais le terme fatal
approche , et l'abbesse réclame sa proie. Que ne fait
point le désolé sir Charles pour persuader à la victime
de se dérober au sacrifice ! Inutiles efforts , la trop vertueuse
fille a promis , et c'est comme si la promesse
était écrite au ciel. Déjà il ne reste plus qu'un mois ;
Niziéda languissante , accablée , trop faible contre ses
combats intérieurs , tombe malade ; une fièvre brûlante
se joint à la fièvre d'amour ; son état devient de jour en
jour plus inquiétant. Charles , heureux au moins de la
servir , a gagné sa maladie ; bientôt le médecin déclare
que la malade est dans le plus pressant danger , et que
Charles risque d'y être lui-même , s'il s'obstine à rester
'auprès d'elle ; mais il sent qu'il risque encore plus à s'en
éloigner. Déjà tous les deux , comme deux colombes
percées de la même flèche , sont étendus sans connaissance
l'un à côté de l'autre , prêt de mourir ensemble ,
faute de pouvoir y vivre .... quand tout-à-coup une
voix inattendue réveille Barimore de sa léthargie ; il
)
456 MERCURE DE FRANCE ,
reconnaît le vénérable et sensible abbé de Septfonds ,
qui, au milieu des tumultes politiques , avait suivi son
jeune ami de la pensée : rien ne lui avait échappé ; il
savait l'amour de Barimore , et il le pardonnait; il savait
ces terribles engagemens qui , semblables à des handelettes
sacrées , liaient la tendre Niziéda ; il savait que
l'un et l'autre touchaient à leurs derniers momens . Que
ne peut la sagesse encouragée par l'amitié ! il est parti ;
il a obtenu dans sa route le désistement de l'orgueilleuse
famille; il a fait entendre raison à l'abbesse ; il a levé
les scrupules des bons et simples parens , et arrivé à tems
pour placer la main mourante de Charles dans la main
mourante de Niziéda , il les guérit l'un par l'autre . I
Reposons-nous ici , et laissons respirer nos deux con,
valescens; laissons-les jouir d'un bonheur que l'auteur
peint si bien , mais qui durera si peu ! et détournons , si
nous pouvons , les yeux des tableaux rembrunis qui vont
succéder à ces agréables peintures ; car plus nous nous
intéressons à Charles et à Niziéda , plus il nous en coûterait
de nous arrêter sur le récit de leurs malheurs . On
se ressouviendra seulement que Charles , avant de quitter
Lausanne , a reçu une confidence importante , et ce
n'est pas la peine de dire qu'il devait garder le secret
jusqu'au moment d'en faire usage . Or , le moment est
venu. Voici le secret. Molear et Mme de Saverande sont
frère et soeur , et l'ignorent; la duchesse et son ancien
homme d'affaires le savaient aussi bien l'un que l'autre,
mais ils sont morts sans l'avoir dit aux parties intéressées .
Maintenant le jeune homme est passionnément amoureux
de la jeune dame ; et cet amour date , comme bien
d'autres , du premier regard ; elle en est embarrassée ;
elle pourrait lui défendre de la voir ; mais il lui a été si
vivement , si tendrement recommandé par la duchesse ,
qu'elle ne se résoudra point à rompre avec lui. Enfin , tant
que M. de Saverande a véçu , il n'y avait rien à craindre ;
aujourd'hui elle est veuve ; elle n'a point , il est vrai,
d'amour pour Molear , mais , en même tems , elle n'en a
pour personne , et il en a tant pour elle ! tant , qu'elle
apeut-être besoin qu'on l'aide à lui résister . Au surplus,
le frère et la soeur sont à Rome , et l'un et l'autre y atten
dent
OCTOBRE 1810. 457
dent Barimore , qui sent qu'il n'y a pas un moment à
perdre.
Revenons à présent à Niziéda ; elle nous a d'abord
semblé parfaite , elle ne l'est point. Son mari , quoique
tous les jours plus épris , lui a reconnu une défiance
que rien ne rassure , une jalousie incurable , une inquiétude
vague attachée peut-être à l'excès de la félicité
même , lorsqu'elle passe la mesure du coeur. DE LA
te
5
Nous la verrons donc cette belle et trop interessan
créature en proie aux plus horribles chagrins , quand
son mari lui annoncera la courte absence qu'il médite ;
en vain essaye-t-elle de le retenir , l'honneur parle , et
Barimore n'écoute que l'honneur; en vain demande-t-elle en
à le suivre , elle est grosse de huit mois , elle est languissante
, elle est malade , les chemins ne sont pas sûrs ,
son mari l'aime trop pour consentir. Malheureux !
Phonneur lui défend de rester auprès d'elle , l'amour lui
défend de l'emmener avec lui. Bref, il saisit un moment
où il la voit tombée dans une sorte d'assoupissement , à
la suite des plus horribles agitations , et il part. Il lui a
fallu pour cela toute la force que donne la probité; mais
qu'aurait-il fait s'il avait prévu tout ce qui s'en est suivi ?,
et ce départ insensé de Niziéda , et cette arrivée sous un
autre nom à l'hôtel garni de sir Charles , et ce coup de
foudre qu'elle reçoit à ceïte porte fatale qu'elle n'entrouvre
que ce qu'il faut pour voir Charles avec Mme
de Saverande , et qu'elle referme sans avoir été vue , et
ce déplorable enfant tombé mort sur l'escalier de l'hôtel ,
et tous ces signes de la plus effrayante folie , et cette
fuite précipitée , dans un pareil état , dans de pareils
momens ! et cette retraite impénétrable , indevinable
où elle va chercher un tombeau , que ne connaîtra jamais
celui qui serait trop heureux de le partager !
2
Au reste , tous les romans sont pleins de ces infortunes-
là ; c'est à qui s'y prendra le mieux pour nous les
rendre d'une manière plus frappante , et peu s'y prennent
aussi bien que notre auteur ; mais plus les objets
sont bien peints , comme ici , plus l'effet qu'ils produisent
dans notre pensée doit être douloureux. Quelle
idée un écrivain a-t-il donc de ses lecteurs , s'il pense ,
G.g
458 MERCURE DE FRANCE ,
en leur offrant de telles images , les servir à leur goût ?
et qu'est-ce que les hommes , si ce sont là les plaisirs
qu'il leur faut ? Et ces dames sensibles et délicates qui
en font leur plus doux passetems , ne ressemblent-elles
pas à ces douces vestales qui , dans les combats de gladiateurs,
trouvaient leurs innocentes délices à voir couler
lesang , et faisaient ordinairement signe au vainqueur
d'égorger le vaincu ?
S'il était possible qu'il parût aujourd'hui , dans nos
sociétés , un homme debons sens qui , sans être dépourvu
de connaissances , fût absolument étranger à ces sortes
de compositions , et qu'on lui en fît lire une pour lapremière
fois .... Eh quoi ! dirait-il , on vous a fabriqué à
plaisir des êtres plus parfaits , plus aimables que tout
ce que le monde a jamais produits ! on vous les présente
sous le plus beau jour! il n'y a point de pères ,
point de mères qui ne fussent glorieux d'avoir donné le
jour à de tels fils et à de telles filles ; point d'amans et de
maîtresses qui pour eux ne fissent de bon coeur infidélité
à leurs maîtresses ou à leurs amans . Enfin , on n'a
rien oublié de ce qui pouvait vous passionner pour eux ,
et c'est pour mieux vous amuser de leurs infortunes.
N'est-ce point renouveller aux yeux de l'esprit les horribles
spectacles des arènes de Rome , excepté que là
c'était des hommes condamnés ou diffamés , au lieu
qu'ici c'est l'élite des deux sexes qu'on immole pour
vos plaisirs ? allez, vous n'êtes pas si bons quevous essayez
de le paraître. Et que dirait-il ce même censeur sauvage,
à tous nos faiseurs de drames et de romans qui , après
avoir , comme autant de Jupiters , produit ces êtres tout
parfaits du creux de leurs cerveaux , leur préparent, dans
leurs ténébreuses méditations , toutes les traverses , tous
les chagrins , toutes les embûches que la malice humaine
puisse inventer ? On en voit même qui s'ingénient
pour les vexer , les tourmenter , les torturer jusqu'à ce
que mort s'ensuive. Ah ! les anciens romans de nos
bons et gais ancêtres finissaient mieux que cela. Cette
triste passion du moment , pour ces sortes de sacrifices
humains , nous vient d'un autre peuple ; laissonslui
en tout leplaisir; mais nous, écartons , s'il se peut, de.
OCTOBRE 1810. 459
nos riantes imaginations , tous ces tableaux funèbres , et
quand le bonheur serait , dans la réalité , aussi rare qu'on
se plait à le dire , essayons du moins de le montrerquelque
fois en peinture . BOUFFLERS.
LITTÉRATURE ANGLAISE.
Hugh Gray's Letters from Canada. London , 1810 .
Lettres sur le Canada , par HUGUES GRAY. Londres ,
1810.
L'AUTEUR commence par reprocher à ses compatriotes
l'ignorance où ils sont presque tous des rapports qui existent
entre le Canada et la Métropole. On croit généralement
enAngleterre , dit-il , que dans une colonie anglaise ,
dans un pays conquis , ce sont les Anglais qui gouvernent
et donnent la loi . Il n'est point cependant d'erreur plus
grande; car , si le gouverneur et quelques membres du
conseil sont anglais , la majorité de l'assemblée ( assemblyhouse)
est formée par les Canadiens français , et aucune
loi ne pourrait y passer sans leur consentement. Ils sont
excessivement jaloux de ce droit d'opposition , et n'ont
jamais manqué de s'en prévaloir avec autant d'énergie que
de fierté dans une foule de circonstances .
Dans quelle société de Londres ne s'imagine-t-on pas
que, dans une colonie britannique , la langue anglaise
doit être nécessairement la seule admise dans l'assemblée
des représentans , les administrations publiques et les tri
bunaux? Il n'en est pourtant rien. Par-tout on parle français;
les actes quelconques sont rédigés d'abord en français,
puis subsidiairement en anglais pour l'intelligence des
agens britanniques. Les Canadiens mettent leur orgueil à
ne pas prononcerun seul mot anglais , non-seulement dans
la vie sociale , mais même dans l'assemblée législative : on
juge facilement alors à quel état de faiblesse et d'inertiey
sont réduits les membres nouvellement arrivés d'Angleterre,
ou point encore familiarisés avec l'idiome du pays .
Les Canadiens paraissent très-déterminés à user de tous
lesmoyens de force et d'adresse pour maintenir la préponderancedontils
jouissentdans la législation . L'exemple suivant
en est une preuve ; vers la fin de la session de l'assembly-
house en 1807, plusieurs colons avaient obtenu la per
Gg 2
460 MERCURE DE FRANCE ,
1
et
mission de retourner dans leurs familles ; il en résulia que
le nombre des membres délibérans se trouva composé , par
parties égales , de Français et d'Anglais . Les premiers ne
tardèrent pas à s'apercevoir que leurs adversaires voulaient
profiter de la circonstance , pour faire adopter une de leurs
propositions : aussitôt un Canadien quitte son siége
s'élance hors de la barre de l'assemblée ; un autre s'écrie
sur-le-champ que la délibération doit être ajournée , parce
que les votans ne sont plus en nombre compétent. L'orateur
ou président ( the speaker ) n'osa pas ordonner au
Canadien de reprendre sa place , tous les autres semblant
déjà se disposer à sortir de la salle : il fallut lever la
séance.
Un journal français ( le Canadien ) qui s'imprime à
Québec depuis quelques années , s'attache visiblement å
exalter le caractère français en toute occasion , tandis qu'il
n'en néglige jamais une de déprécier la nation anglaise.
Aussi l'auteur de l'ouvrage que nous annonçons se répandil
en plaintes amères sur ce qu'il appelle l'impudente audace
( procacious audaciousness ) de ces journalistes antianglicans
. Il remarque comme un trait de méchanceté
noire de leur part d'avoir été exhumer une lettre écrite ,
il y a plus de quarante ans , par le général Murray , lettre
dans laquelle ce gouverneur déclarait au ministère que la
plupart des sujets anglais , qui étaient venus s'établir dans
Ie Canada , faisaient honte à la nation par la perversité de
leur caractère et la dépravation de leurs moeurs . Enfin
Hugues Gray avoue que la présence des troupes anglaises
impose si peu aux Français-Canadiens , qu'il est très-ordinaire
de leur entendre dire hautement, qu'un événement
semblable à celui qui les a séparés de leur mère-patrie
peut , au premier jour , leur procurer la consolation de
rentrer sous ses lois .
,
Il paraît assez naturel de supposer que les Canadiens ne
jouissent de priviléges aussi étendus , qu'en vertu des conventions
faites avec eux lors de la conquête , c'est-à-dire
des capitulations de Québec et de Mont-Réal : mais Hugues
Gray s'indigne de cette simple supposition. Il entre dans un
long examen des articles stipulés dans le traité définitif ,
pour prouver que ce que les nouveaux sujets de la Grande-
Bretagne appellent leurs droits , ne sont que des usurpations
manifestes . Nous ne le suivrons pas dans cette discussion
politique , mais nous remarquerons la manière ambi-
-quë et insidieuse dont les commissaires britaniques réponOCTOBRE
1810. 461
dirent, dans le tems , à deux articles par lesquels les colons
français , tant du Canada que de l'Acadie , se réservaieut
le droit de ne jamais porter les armes contre le roi de
France et ses alliés , ainsi que le libre exercice des lois civiles
connues sous le nom de Coutume de Paris . Les Anglais
écrivirent simplement au bas de ces articles : Les colons
seront sujets du roi. C'est , néanmoins , sur ce peu de
mots que la cour de Londres s'appuya pour retirer aux
Canadiens tous les priviléges dont ils comptaient jouir , et
pour introduire chez eux la législation anglaise dans toutes
ses formes. Cet état de choses dura onze ans ; mais en 1774,
les plaintes des admininistrés devinrent si violentes , qu'un
billdu parlement annulla tous les jugemens rendus au Canada
selon les lois anglaises , et y rétablit formellement
celles qui y avaient été en vigueur sous la domination de
la France. Hugues Gray veut bien faire honneur de cette
rare condescendance à la modération de son souverain et
de ses ministres; mais il nous permettra d'observer que
la violente fermentation qui régnait déjà , à cette époque ,
dans une vaste contrée voisine du Canada (la Nouvelle-
Angleterre ) , a dû nécessairement influer sur les décisions
du cabinet de Saint-James . L'auteur gémit de ce qu'il
nomme une faiblesse , et qui ne fut probablement qu'une
sage prudence , à laquelle l'Angleterre dut la conservation
d'une colonie qui pouvait alors lui échapper comme tant
d'autres dans cette même partie du globe. « Si le code
>> anglais , dit assez naïvement Hugues Gray , fût resté en
» vigueur , du moins les juges auraient-ils eu l'avantage
> d'entendre la loi ; au lieu qu'aujourd'hui , ces juges qui
> arrivent ordinairement des Universités d'Oxford et de
» Cambridge , ont quelquefois beaucoup de peine à lire et
» à comprendre le texte des lois françaises qu'ils sont
> chargés d'appliquer . " On ajoute aisément foi aux assertions
de l'auteur , lorsqu'il affirme qu'une organisation
aussi bizarre du système judiciaire a eu pour résultat immédiat
l'avilissement des juges , et le mépris de la loi
même . Ce n'est pas avec moins de raison qu'il avance ,
que rien n'est plus capable de dépraver tout un peuple
que de mauvaises lois , ou une mauvaise application de
lois bonnes en elles-mêmes , cas incomparablement plus
fréquent que le premier chez la plupart des nations civilisées
( 1) .
(1) Hugues Gray cite pour exemple le Portugal où la législation
est bonne , mais où l'insuffisance des traitemens a conduit gradueli
462 MERCURE DE FRANCE ,
se
La justice criminelle est parfaitement administrée au
Canada; aussi y voit-on fort peu de vols à force ouverte ,
et encore moins de meurtres ; mais le droit civily est un
objet de dérision. Un habitant de Québec qui pave ses
dettes , fait une action exemplaire ; rien ne l'y contraint ,
pour peu qu'il soit rendu familier avec quelques formes
de chicane. On n'y connaît aucun réglement à l'égard des
banqueroutes : nul n'a le droit de faire arrêter son débiteur
, à moins qu'il n'atteste par serment que cet homme
a le dessein de quitter le pays; encore celui-ci peut-il se
soustraire àla détention par un serment opposé. En aucun
cas ses biens ne peuvent être saisis par son créancier ; si
celui- ci obtient un arrêt quelconque , le débiteur l'éconduit
d'appel en appel , jusqu'à ce que sa bourse et sa patience
soient également épuisées .
Après avoir ainsi parcouru toutes les branches de l'administration
, l'auteur consacre une espèce d'appendice à
la relation de quelques scènes qui , dans les premiers mois
de cette année , donnèrent de vives inquiétudes au ministère
britannique sur les dispositions des habitans de cette
importante possession . La fermentation des esprits y fut
principalement attribuée à l'influence du journal le Canadien,
qui , en effet , redoublait chaque jour de hardiesse
contre le gouvernement anglais . L'ordre arriva de Londres
d'arrêter le rédacteur de cette feuille , et bientôt après
l'orateur de la chambre des représentans . Le gouverneur ,
sir James Henry Craig , rendit , à cette époque , une proclamation
d'une longueur démesurée , que l'auteur des
lettres s'est cependant cru obligé d'insérer dans toute sa
teneur. On ignore quelle a pu être depuis six mois , la
suite de ces troubles : le gouvernement anglais affecte le
plus profond silence à cet égard.
,
Porté par inclination et par état à s'occuper presque
exclusivement des matières de législation et d'économie
politique , Hugues Gray semble n'avoir accordé qu'une
lement les juges et les magistrats à la plus honteuse vénalité. Il raconte
que pendant qu'il habitait Oporto en 1802 , une bande de brigands
commit les dévastations et les cruautés les plus épouvantables ; elle
était composée de muletiers , de moines et de jeunes gens de famille.
Tous furent arrêtés ; on s'attendait à les voir périr : une somme de
20,000 crusades , remise au président de la cour de justice , leur fit
ouvrir les prisons sur l'heure.
OCTOBRE 1810 . 463
attention très-secondaire aux objets de sciences ou de curiosité
. Il donne quelques détails sur l'érable à sucre ( acer
saccharinum ) très-abondant au Canada , et dont il croit
que l'on pourrait tirer un assez grand profit en Europe , où
il serait facile de multiplier cet arbre. Enfin il n'apas omis
de parler du fameux saut de Niagara , dont la vue paraît
l'avoir singulièrement étonné , quoiqu'en dépit de plus
d'une géographie moderne , il réduise la hauteur de cette
cataracte de 600 pieds à 160 environ. La rivière de Montmorenci
, près de Québec , se précipite d'une élévationbien
plus considérable ( 240 pieds); mais elle est , à la vérité ,
beaucoup moins large que le fleuve Saint-Laurent.
L'auteur a hasardé , sur les frontières occidentales du
Canada , et , en général, sur toute la partie nord-ouest de
l'Amérique septentrionale , des conjectures géographiques
qui se trouvent entiérement démenties par le voyage des
capitaines Lewis et Clarke dans ces contrées jusqu'alors
inconnues (2) . L. S.
(2) Ce voyage , entrepris par ordre des Etats-Unis , a eu pour
objet de reconnaître la rivière du Missouri depuis son embouchure
jusqu'à sa source , et , après avoir traversé les montagnes par le plus
court passage , de rechercher la communication par eau la plus
directe et la plus facile de ces montagnes au grand Océan dit Pacifique.
Les capitaines Lewis et Clarke ont parfaitement rempli les
vues du congrès ; le journal de leur voyage , qui a duré deux ans et
quatre mois , a été traduit en français par M. Lalleimant , l'un
des secrétaires de la marine ; il est accompagné d'une carte entièrement
neuve , gravée par Tardieu. Cet intéressant ouvrage se trouve
chez Arthus Bertrand , libraire , rue Hautefeuille , n° 23 .
Le gouvernement des Etats-Unis fait imprimer la relation détaillée
de ce grand et important voyage , en 3 vol. in-4º , avec un atlas .
464 MERCURE DE FRANCE ,
:
1
LITTÉRATURE ALLEMANDE .
Herr Gottlieb Merks , der Egoist und Kritikus ; ein
Lustspiel in zwey akten von A. von Kotzebue .
,
Monsieur Théophile Merks , l'égoïste et le critique ,
comédie en deux actes , par A. de Kotzebue .
CETTE pièce est imprimée en tête de l'Almanach dramatique
pour 1810 , que M. de Kotzebue s'est empressé de
faire paraître dès le mois d'août 1809 , selon l'usage de
l'Allemagne , où l'on attache tant de prix aux Almanachs
qu'on veut les avoir long-tems avant l'année dont ils portent
le nom. Les auteurs et éditeurs tâchaut de se gagner
de vitesse , il en résultera infailliblement qu'au premier
janvier , en croyant se procurer l'Almanach de l'année
courante , on achetera celui de l'année d'après . Mais revenons
à la comédie de M. de Kotzebue .
Le titre seul annonce une satire : elle est même probablement
directe. Le nom de Merks semble cacher celui
d'un écrivain , avec lequel M. de Kotzebue a été en querelle
ouverte , relativement à l'entreprise de son fameux
journal le Freimüthig . Peu importe , au reste , à des lecteurs
français : il leur suffira que l'égoïste- critique , héros.
de cette nouvelle composition de l'inépuisable dramaturge ,
soit peint en traits assez larges pour que sa figure puisse
s'appliquer sur celle de tout individu appartenant à la
même classe. Nous allons donc donner un aperçu des
principales scènes .
Merks est à son bureau , travaillant à son journal ; l'imprimeur
l'attend : 1
«Mon dernier numéro n'était que l'éclair , celui d'an-
> jourd'hui sera la foudre . Je veux faire perdre aux actrices
■ l'habitude de voyager ..... et cette Coraline , qui se permet
> de paraître dans un emploi où j'ai décidé que ma petite
» Juliette n'aurait point d'égal ! Oui , je lui ai assigné tous
» ces rôles-là , et je répéterai si souvent au public qu'elle
seule peut les jouer , qu'il finira par le croire . Quant à
» Coraline , qu'elley prenne garde ! Elle sait que ma plume
> gouverne le parterre.
Voyons maintenant ce que m'ont apporté la grande et
> la petite poste ;un roman en deux volumes , et une lettre
1 OCTOBRE 1810. 465
-
» de deux lignes ! L'éloge ne sera pas plus long .-Un
recueil de poésies , et un ducat sous l'enveloppe : voilà
» de très-jolis vers . Et ceci , un article tout fait , sans
» recommandation ... ? Au rebut .-Et cette autre lettre ?-
" Monsieur le journaliste , en vain redoublerais-je d'efforts
pour plaire au public , si votre feuilleton , oracle du bon
" goût , arbitre des opinions , régulateur des sentimens ....
»Ah ! voilà enfin un auteur qui a quelqu'idée des conve-
» nances ! "
Le libraire Krause entre en faisant de profonds saluts :
"Monsieur , permettez que j'aie l'honneur .... de venir trèshumblement.....
"
Qui êtes-vous ?
MERKS .
KRAUSE .
1
Un malheureux libraire chargé d'une nombreuse famille.
Un petit article de votre estimable feuille va nous envoyer
tous à l'hôpital ; toute l'édition de la tragédie que je viens
d'imprimer va me rester sur les bras .
MERKS .
Pourquoi vous en être chargé ? Vous saviez que la pièce
me déplaisait . "
KRAUSE..
:
Hé ! monsieur , pouvais-je le penser ? Vous en aviez
parlé si avantageusement chez M. le conseiller Baumaun ! ...
MERKS .
Moi! ... eh bien ! cela peut être. Mais , depuis ce tems-là ,
l'auteur m'a manqué , monsieur , manqué grièvement.
KRAUSE.
Il a tort , monsieur ; mais moi , vous ai-je offensé ?
MERKS .
{
Ecoutez mon cher monsieur Krause : franchement ,
n'avez-vous pas envoyé un exemplaire de cette belle tragédie
au rédacteur d'un certain journal ?
1.
KRAUSE .
Monsieur , j'en conviens; mais ne faut-il pas se mettre
bien avec tout le monde ?
MERKS .
Avec moi , Monsieur , avec moi. Allez demander
messieurs tels et tels qui a fait leur réputation.
466 MERCURE DE FRANCE ,
KRAUSE.
J'aime toujours à croire que ce sont les ouvrages qui
font la réputation des auteurs .
Pauvre homme !
MERKS.
KRAUSE.
Oui , pauvre libraire ! je commence à voir que je n'entends
rien au débit des livres que j'imprime. Mais enfin ,
mon cher monsieur Merks , pourquoi voulez-vous tomber
sur celui qui vient de paraître ?
MERKS .
Plaisante question ! n'ai-je pas mes abonnés à divertir?
Et ne savez-vous pas encore que la multitude a autant de
plaisir à voir déchirer un auteur , qu'à voir pendre un
criminel?
:
KRAUSE.
Oh Dieu ! qui doit-on mépriserle plus', dans ce cás , du
public ou du critique ?
MERKS.
Méprisez qui vous voudrez , cela m'est égal. Mais si c'est
tout ce que vous avez à me dire , adieu .
1
KRAUSE.
Adieu donc , monsieur le journaliste. Mais , si j'imprimais
notre conversation !
MERKS.
:
Je dirais que vous avez menti d'un bout à l'autre : il
n'y a pas de témoin.
KRAUSE .
Fortbien : mais si j'imprimais la relation détaillée de la
petite rencontre que vous eûtes derniérement avec un
homme de lettres qui, en pleine rue .....
MERKS .
Bah ! le public l'a su avant vous : imprimez , mon ami ,
imprimez si l'on vous paie .
Le libraire se retire en levant les épaules , et Merks déclame
deux mauvais vers dont le sens est : " Un vrai criti-
» que ne craint pas plus les coups de bâton que les coups
de pie'd; il est cuirassé comme un rhinocéros. "
Survient unjeune homme , nommé Holder :
Monsieur le journaliste , je suis pauvre , et je suis
cependant l'unique soutiendemes vieux parens. J'allais
OCTOBRE 1810. 467
obtenir une place qui comblait tous leurs voeux et les
miens : vous avez versé le ridicule sur mon dernier ouvrage
: mon protecteur a rougi de moi, et la place est
donnée à un autre . »
MERKS .
Monsieur , j'en suis désespéré : mais j'avais de bonnes
raisons pour vous traiter ainsi .
HOLDER.
De bonnes raisons pour m'assassiner !
MERKS .
Vous avez les plus heureuses dispositions , votre ouvrage
annonce même ...... mais , mon cher monsieur , vous
appartenez à une certaine clique ....
HOLDER.
Moi ! je ne connais , grâce au ciel , nul esprit de parti ;
et d'abord , faites-moi l'honneur de m'expliquer....
MERKS .
Monsieur , je n'explique rien , je n'ai pas ce tems-là.
Au lieu de perdre des paroles , écrivez contre moi.
HOLDER.
Contre vous , qui pouvez chaque jour correspondre avec
soixante mille lecteurs ! je demande seulement que vous
répariez le tort que vous pouvez m'avoir fait auprès d'eux .
MERKS .
Moi ! me rétracter ? ah ! je dis comme Pilate : ce qui est
écrit , est écrit .
HOLDER..
Adieu donc ; la vérité , peut-être malgré vous ....
1.
MERKS.
Eh quoi ! de l'emportement , jeune homme ! vous m'intéressez
, écoutez-moi : Voulez-vous être des nôtres pour
guerroyer par tous les moyens certaines gens ..... ? vous
m'entendez ..... et ma plume est à vous .
HOLDER .
Etvous me disiez à l'instant même.....
MERKS .
Bah ! je vous disais.... ! ne savez-vous pas l'histoire de
ce cardinal qui fit un si beau discours pour démontrer
P'existence de Dieu , et qui dit à ceux qui l'applaudissaient :
«Maintenant, si vous voulez ,je vais vous prouver le con
468 MERCURE DE FRANCE ,
traire? Chacun ici-bas fait ce qu'il veut de sa langue et
de sa plume ; pourquoi donc prétendriez-vous qu'un critique
fût seul invariable comme une étoile fixe ?
HOLDER.
Nous ne nous comprendrions pas , monsieur le journaliste
; je vous laisse ; votre conversation m'a rendu le courage
que m'avait ôté votre censure .
:
1
Après plusieurs scènes assez insignifiantes , après un
monologue écrit , l'ont ne sait trop pourquoi , en vers
rimés , lorsque le reste de la pièce est en prose , arrive un
Persan , auquel le journaliste adresse très-respectueusement
la prière de se faire connaître. Que tous les astres
répond-il , s'inclinent devant le plus grand homme de
l'Allemagne ! je suis fier , à cause de lui , d'être Allemand
moi -même. Je m'appelle Foppmann ; mais le
costume oriental que je porte n'est pas un vain déguisement.
J'arrive réellement de Perse , où j'étais attaché en
qualité de médecin à la princesse d'Erzerum. Elle eut la
fantaisie d'apprendre la langue allemande. Cent chameaux
furent chargés de tous les ouvrages qu'avait produits depuis
six mois la foire de Leipsick ; mais la princesse ne
voulut absolument en lire d'autres que ceux du célèbre
Théophile Merks .
MERKS .
Oh ! Monsieur , quelle adorable princesse !
FOPPMANN.
De même qu'Alexandre faisait porter à sa suite les
oeuvres d'Homère dans une riche cassette , la princesse
d'Erzerum ne fait jamais un pas sans tous vos journaux ,
qu'elle dépose elle-même dans un coffret de bois de cèdre
enrichi de perles .
MERKS .
Elle vivra dans la postérité aussi long-tems qu'Alexandre .
FOPPMANN .
Mais vous lire ne lui suffisait plus : je veux le voir , a-telle
dit , je veux le voir face à face. Elle est partie , elle a
volé , rien n'a pu la détourner un seul instant. En vain j'ai
offert de lui montrer ce que l'Allemagne possède de plus
rare : le grand foudre de Heidelberg , l'encrier que le diable
jeta à la tête de Luther , etc. , elle vous trouve plus curieux
que tout cela , elle ne veut avoir d'yeux que pour vous .
<
OCTOBRE 1810. 469
MERKS .
Ciel ! quand pourrai-je me précipiter à ses pieds , et
baiser le bord de sa robe ?
FOPPMANN .
Elle fait tout disposer pour vous recevoir convenablement;
et elle vous prie d'abord d'accepter , selon l'usage
oriental , cette aigrette de diamans pour votre digne compagne.
MERKS .
Des diamans ! Ah ! messieurs les beaux esprits qui méprisez
mon journal !
On se doute bien que les diamans sont faux , et que
toute cette scène n'est qu'une mystification assez visiblement
imitée de celle que Covielle fait subir au Bourgeois
Gentilhomme . Tout le reste de cette comédie n'est plus
qu'une farce très-peu amusante , parce qu'elle ressemble
àcent autres . En général , cette nouvelle production de
M. de Kotzebue est bien complétement dans la manière
habituelle de l'auteur , manière qui tient peut-être encore
moins à la tournure de son esprit qu'à un système raisonné.
Il veut être original , à quelque prix que ce soit , et
pense qu'il n'y a pas de moyen plus sûr pour y parvenir
que de confondre tous les genres , que d'entasser toutes
les disparates . C'est ainsi qu'à côté d'une observation fine
se trouve une basse trivialité , après un mot délicat une
obscénité grossière , à la suite d'une scène touchante une
pantalonade , etc. La réputation de M. de Kotzebue est si
bien faite à cet égard , que lorsqu'un auteur donne une
pièce nouvelle qu'il sait être sans plan , sans liaison , sans
caractères , il a soin de faire ajouter sur l'affiche : Nach der
Kotzebueschen manier ( à la manière de Kotzebue ) . Au
reste , cette précaution ne réussit pas plus aux imitateurs
que le genre lui-même au chefde cette belle école.
L. S.
2
470 MERCURE DE FRANCE ,
1
J. B. GAIL à l'auteur d'un article du MERCURE ,
Nº 482 , 13 octobre 1810.
Réponse au reproche d'avoir attaqué l'institut ( p.472) ;
Réflexions sur le Traité de la Chasse , dont M. le Rédacteurn'apas
daignéfaire la moindre mention, ouvrage
écrit avec facilité , dit le jury , et que M.Gail, qui en
est le premier traducteur , croit pouvoir opposer avec
un,immense avantage au traité de M. Coray , traité iné
légamment traduit, et d'ailleurs traduit avantM. Coray.
FONTENELLE jetait avec mépris dans un coffre toutes les
satyres qu'on publiait contre lui. Ce stoïcisme est beau ,
sans doute : mais n'y aurait-il pas des circonstances où il
serait plus facile de l'admirer que de l'imiter : celle , par
exemple , où je me trouve, engagé comme je le suis dans un
procès où je n'ai pas la ressource du silence, puisqu'il s'agit
d'une cause mise sous les yeux de l'Europe savante ?
Ma première pensée était de répondre à M. le Rédacteur
parces seuls mots : "Depuis vingt-cinq ans, m'efforçant de
remédierà la disette des livres grecs en France , j'ai publié
de nombreuses éditions , entr'autres ce Thucydide grec
français-latin, qui manquait à notre littérature et ànos lycées ;
durant vingt-cinq ans , donnant des cours gratuits qui ont
suppléé pour le grec à l'absence d'une école normale , j'ai
entretenu lefeu sacré; pendant vingt ans, ( et ici qu'il me
soit permis de citer mot pour mot le témoignage même de
l'Institut ) : M. Gail a bien méritéde la littérature grecque,
soit par des leçons ( gratuites ) non interrompues dans les
circonstances les plus difficiles , soit par de nombreux
ouvrages , tels que traductions , éditions , abrégés , etc. ,
consacrés à l'instruction et dont on ne peut méconnaître
l'utilité. Je voulais me borner à cette réponse ; mais elle
ne satisferait pas mon adversaire : je consens donc à descendre
dans l'arène .
Je commencerai par rappeler que j'ai tout fait pour éviter
une lutte où il me serait presque impossible de résister
seul à l'astuce et aux sophismes de plusieurs. Je voulais ,
évitant un concours périlleux , jouir du bonheur d'être obscurément
utile . Ce bonheur que je sollicitais m'a été envié.
Onavoulu me faire servir de trophée au char du vainqueur:
j'ai cru alors devoir réclamer dans un mémoire où j'ai rap
OCTOBRE 1810. 471
pelé mes titres . Ce mémoire est combattu, etvoiciparquels
argumens .
Premièreobjection . «Le jury aprononcé contre M. Gail.
Qui : mais sa décision est nulle , puisque , des trois juges
qui le composaient, l'an,M. Delambre , astronomeillustre ,
ne connaissait qu'une partie de mes travaux helléniques
(déclaration qu'il m'autorise à faire ) ; et l'autre , M. Lévêque
, était à-la-fois mon rival et mon juge .
Deuxième objection . " M.Gaila réclamé contre ladécision
» du jury, et la classe arejeté sa réclamation . "-Réclamé !
non. Pour réclamer , il m'aurait fallu protester contre ce
qui allait se faire , m'élever contre la décision d'unjurysans
juges ( voyez première objection ), contre la partialité du
rapporteur qui , après avoir lancé de virulentes diatribes
contre mon Traité de la Chasse , dès qu'il parut , venait de
déclarer, depuis l'ouverture du concours , qu'il les maintenait
et lesjugeait fondées pour laplupart ; citer ces diatribes
dont la dernière finit par ces mots : Je ne puis m'empêcher
de plaindreM. Gail de ce qu'il se croit dans la nécessitéde
donner des éditions et des traductions des auteurs classiques
; il n'a rien de ce qu'ilfaut pour ce genre de travail,
etc. Il fallait remarquer que ces critiques outrageantes
avaientpuinfluer sur la sévérité du jury; que sil'on accorde
quelque attention à un ouvrage favorablement annoncé , on
détourne involontairement ses regards d'une production que
l'on voit dénigrée par des hommes qui passent pour juges,
éclairés; il m'aurait fallu ensuite , approfondissant la question
, dire à M. Lévêque présent, que son Thucydide était
inexactement traduit, et en offrir des preuves que d'anciennes
relations ou des affections habituelles eussent peut-être
rejetées sans examen ; déclarer de plus aux juges et amisde
M. Coray que les fameuses sept pages et demie , traduites
par l'illustre Dacier entre autres , ne méritaient pas la couronne
, puisque le style en est incorrect , le texte souvent
mutilé , les notes prolixes , souvent insignifiantes . Je n'ai
rien fait de tout cela : je n'ai donc pas réclamé. Loin de
montrer du courage etla conscience de ma force , j'aiparu ,
en lisant quelques lignes en ma faveur , faible , tremblant ,
et défiant de moi-même. Je voyais un rival juge et partie ,
un rapporteur trop peu généreux , l'Institutinduit en erreur,
T'honneur de mon pays compromis par la proposition de
couronner les immortelles sept pages ; MM. Ameilhon ,
Guéroult , Binet , Mollevaut entiérement oubliés ;mestrois
1
(
472 MERCURE DE FRANCE ,
grands ouvrages écartés du concours ;M. le rapporteur abusant
de l'influence que donnent dans toutes les compagnies
les fonctions de rapporteur ; en abusant au point de proposer
et d'obtenir une mention honorable pour son ami M. le
Rédacteur du Mercure que je combats , pour M.Th. , lequel
deviendra sans doute un grand helléniste , mais qui, dans le
moment où je parle, n'a traduit qu'un opuscule traduit avant
Iui. J'entendais M. le Rapporteur, d'une part , déclarer sur
son honneur et sa conscience qu'après un mûr examen il
n'avait trouvé que trois fautes légères dans les sept pages
(voyez p. 149 du Mémoire ) , de l'autre un savant , trèshonnête
homme , mais égaré par ses affections , se récrier
contre l'inhumanité d'une critique qui osait violer un étranger
arrivé tout récemment en France , depuis vingt à vingtcinq
ans . Confus de ces injustices , ne pouvant d'ailleurs
inviter les trois grands hellénistes que possède la classe à
entreprendre un examen de mes trois ouvrages , dont deux
(Xénophon et Thucydide ) sont hérissés de difficultés , je
me taisais : mon silence alors paraissant un aveu de ma faiblesse
, la classe prit le seul parti qu'elle pouvait prendre ,
celui d'adopter les conclusions du Rapporteur. Voilà les
faits , je n'ai donc pas réclamé : je n'ai donc été jugé ni par
le jury , ni par son rapporteur , ni par l'Institut .
Troisième objection . “ M. Gail , membre de l'Institut ,
» n'a-t-il pasperdu, en réclamant , le sentiment de sa propre
» dignité. La dignité de l'homme consiste-t-elle donc à se
laisser immoler? La confiance que je m'efforce de mériter
comme professeur du premier Collége de France est- elle
donc unbien qui m'appartienne , et que je puisse sacrifier à
ce que mes adversaires appellent l'amour de la paix ?
• Quatrième objection . « M. Gail , mêlant sa voix à des
clameurs insensées , attaque l'Institut . » Est-il bien vrai ?
Quoi ! j'aurais long-tems désiré d'appartenir à la première
société savante de l'Europe , je jouirais de cet honneur ,
j'aurais le bonheur de me voir le confrère d'hommes que
je consulte sans cesse , d'hommes vénérables trop accoutumés
à être mes bienfaiteurs pour s'en douter;etje serais,
moi , leur contradicteur ! Un trop juste dépit m'aurait-il
donc rendu ingrat à ce point ? Non , j'en jure par l'honneur
que m'a fait l'Institut; non, je n'ai point manqué au
corps illustre qui m'a reçu dans son sein ; car l'Institut
n'existe pas dans le seul M. Lévêque , dans ce savant respectable
que sa rivalité a pu un moment égarer ; l'Institut
n'existe
OCTOBRE 1810.
473
n'existe pas dans M. le rapporteur qui a sacrifié sa conscience,
à d'injustes ressentimens .
Cinquième objection . M. Gail a collatione qua
>> nuscrits de Thucydide , mais son recueilest compδε
Mon recueil des variantes de Thucydide et de mophon
m'a commandé des sacrifices sans nombre , et d'un traif
de plume , vous prétendez en faire oublier les drosta
Souffrez que j'oppose à votre témoignag celui de l'illus
tre M. Heyne , jugeant mes variantes autrement que vous
Eas ( variantes ) magni pretii æstimandas pronuntio, e
que je forme un voeu , celui de voir les textes des sutears
collationnés avec les mêmes soins et dans les principes
que j'ai professés . Les règles , dit M. Heyne , que M. Gail
a suivies pour l'admission des variantes dans le texte
sont bonnes : on ne peut rien leur objecter . Voyez pag . 100
de mon Mémoire .
Sixième objection . « La traduction de Thucydide , par
M. Gail , n'est dans le fait que la traduction de M. Lévê-
>>que , mutilée et défigurée par M. Gail. Il lui a souvent
>> substitué des expressions impropres , des locutions vi-
>>cieuses , et de véritables contre-sens . " Afin de prouver
que j'avais mieux réussi que M. Lévêque , j'ai donné 1º de
nombreux échantillons de ma version placée en regard de
celle de M. Lévêque ; 2º un index des nombreux contresens
commis soit par M. Lévêque , soit par les plus célè--
bres hellénistes de l'Europe. Pour anéantir cette masse de
preuves , que fait M. le Rédacteur ? Montre-t-il une vingtaine
de fautes qui encore ne prouveraient rien contre un
ouvrage de si longue haleine , et contre l'interprète du plus
difficile des écrivains grecs ? Non. Il cite deux prétendues
fautes , et après s'être exprimé ainsi : « Là où celui-ci
( M. Lévêque ) a dit lancer des chars , M. Gail dit , émetntre
des chars ; tout-à-coup fatigué de ses efforts et passant
à la conclusion , il faudrait , dit-il , écrire un volume
entier pour relever les méprises de tout genre commises
par M. Gail. Voilà une réfutation assurément
impartiale et péremptoire !
Page 400 , M. le Rédacteur m'objecte une contradiction ;
mais n'ai-je pas d'avance réfuté le sophisme , puisque
j'explique en quoi je dois à M. Lévêque , et sous quels
rapports je ne lui dois rien ? Je lui dois beaucoup en ce
qu'il m'a ouvert la carrière , et présenté des secours dont
j'ai dû profiter ( voyez page 142 du Mémoire les motifs
Hh
474 MERCURE DE FRANCE ,
de ces emprunts ) : mais je ne lui dois rien , rien absolument
dans les passages difficiles ; dans ce qui , pour être
compris, exigeait érudition et logique , comme dans ce qui,
pour être noblement exprimé , exigeait verve , éloquence
et poésie ; et mon index et les témoignages des deux plus
illustres critiques de l'Europe (voyez page 101 sq. et page
105 ) offrent la preuve que j'ai résolu d'innombrables difficultés
. Quant au style , il a été jugé favorablement par
lesmeilleurs écrivains : qu'on examine les échantillons de
traduction , et l'on verra que la version de M. Lévêque
n'offre que la sèche littéralité d'un translateur qui rend
le sens des mots sansfaire ressortir lesformes et la pensée
de son modèle , tandis que la mienne , disent les meilleurs
écrivains , en général élégante , conserve souvent au то-
dele son énergique précision . Je ne me suis donc pas
contredit : mon censeur avec ses deux notes n'a donc
pas anéanti un travail loué , pour la partie érudite et
critique , par les Sainte-Croix et les Heyne ; et pour la
partie oratoire et le style par MM. de Sainte-Croix , Hoffmann
, Fellès , et tant d'autres . Au reste , en avonant
(p. 106 du Mémoire) que 1º, pour le style , je n'ai pu soigner
ma traduction de Thucydide autant que celle d'Anacreon ,
de Théocrite , de Phèdre etc. il n'en reste pas moins
évident que cent pages de mon Mémoire bien écrites , et
sur 800 pages de ma traduction , 200 pages élégamment
écrites , méritent cent fois mieux la couronne que les sept
pages de M. Coray. Voilà ce que je soutiendrai même après
ladistribution des prix décennaux .
,
Mais suivons M. le Rédacteur dans sa course rapide ;
et de mon Thucydide qu'il croit anéanti par deux phrases
censurées , passons avec lui à l'Hippocrate de M. Coray ,
objet de la septième objection .
Septième objection. M. Gail assez peu instruit du bon
usage de la grammaire française pour écrire , celui indiqué,
je lui remarquai ( p . 408 ) , et ignorant les principes les
plus vulgaires de la grammaire ( p. 407), ne peut être juge
compétent de la correction du langage ( p.408 ) , ni prouver
que M. Coray est écrivain incorrect. » Acette objection
la réponse est facile . La traduction de Théocrite par
M. Gail, est élégante et correcte , Laharpe.-M. Gail,
L'un de nos plus laborieux hellénistes , a enrichi la langue ,
M. Geoffroy . - M. Gail se distingue par la correction du
style : sa traduction est incontestablement la meilleure
OCTOBRE 1810: 475
SEINE
qui existe dans notre langue , M. Ginguené . Son Exc.
M. le Grand- Maître porte à-peu-près le même jugement
dans un article du Mercure , où il a daigné rendre compte
de mon Anacréon . -
,
gance
Le style du Traité de la Chasse ne
manque ni de facilité, ni même d'une sorte dex
M. Dacier. - La mode , l'esprit de parti , l'intrigue litte
raire , n'ont aucune influence sur le succès de son Theocrite
: on peut placer hardiment sa traduction parmi celles
qui doivent être recherchées par tous les amis des bonnes
études et de la poésie antique , M. Esménard.
১.
cen
Rassuré par ces témoignages qui peuvent concebalancer
celui de moncenseur , j'ose avancer : 1º que M. Caray, est
écrivain incorrect ; 2º qu'il n'y a pas dans son opuscule un
seul chapitre d'une élégance annonçant du goût et un véritable
talent. Voici des preuves de ce que j'avance . Ch . 8 ,
1. 6 , l'état du ventre suit. L'idée d'état est- elle susceptible
de l'idée de suivre ?- Ib . , 1.8 , la manière dont on doit
faire les recherches dont. Dont doit donc ! - Ch. 11 , 1. 1 ,
et ch. 14 , 1.2 , ainsi situé . Ainsi si. -Ch. 53 , tous
ceux dont la vessie n'est pas ardente , ni son col trop
enflammé.- Ch. 22 , 1. 12 , en dissipant par. Pant par !
-Ch.9 , toute ville exposée aux vents chauds , tels que
ceux qui soufflent entre le levant et le couchant d'hiver , et
qui est à l'abri des vents . Tels qui , et qui est !-Ib . , 1.5,
mais ces eaux sont saumâtres . Ces sont sau ! Le jury a
beau dire : Il n'y a rien de choquant dans le style de
"M. Coray , et l'on pourrait désirer que tous les Français
qui se livrent aux travaux de l'érudition , écrivissent leur
langue avec autant de pureté et de correction que M.
Coray ; moi , je répondrai que M. Coray est un écrivain
incorrect , qu'il a écrit en Scythe barbare et non en Français
, et que c'est faire injure à la langue des Racine et des
Bossuet , que de couronner l'ouvrage de cet étranger ,
' d'ailleurs si estimable , en rejetant les trois grands ouvrages
de M. J. B. Gail , Français , qui depuis vingt-cinq ans a
enrichi la langue d'ouvrages utiles aux belles-lettres. Si l'on
couronne les ces , sont , sau , de M. Coray , que l'on aille
déterrer l'auteur de ces phrases harmonieuses : Qu'attend- on
donc tant ? que ne les ( barricades ) tend-on donc ? afin
d'en couronner l'auteur ?
Huitième objection. Pour démontrer l'injustice de ma
critique et anéantir la preuve de tant de fautes grossières
commises par M. Coraydans ses immortelles sept pages ,
Hh2
476 MERCURE DE FRANCE ,
M. le censeur cite quatre passages où ma critique lui paraît
en défaut. Je ne répondrai pas à sa note sur ville nouvelle
pour lui , je ne la crois pas fondée ; mais page 403 , où il
prétend qu'au lieu de réfuter M. Coray j'ai moi-même
erré , je proteste que j'ai démontré , dans la seule p . 111
de mon Mémoire , trois fautes graves commises par
M. Coray . Mais , continue M. le Rédacteur : «Là où
M. Coray a dit : L'urine que rendent ceux qui ont la pierre
est extrêmement claire , M. Gail dit : Les calculeux pissent
une urine claire. , M. le Rédacteur a beau me reprocher
mon très-mince mérite et mon incapacité , je lui répondrai :
1º que des injures ne sont pas des raisons ; 2º que ma
traduction de ἐρίες , inadmissible dans un ouvrage de goût ,
est recevable dans un traité de médecine ; 3º que le mot
calculeux , qui me vaut une verte réprimande , n'est pas
de moi : je l'ai pris à M. Coray , au chapitre précédent ;
4º que même dans l'hypothèse d'une faute , la réprimande
ne serait pas méritée. Il faut juger ma version non d'après
une ligne, mais d'après des chapitres entiers que j'oppose
àM. Coray.
Au lieu de censurer mon style , M. le Rédacteur aurait
dû châtier le sien , et sur-tout supprimer son là où celui-ci
dit , M. Gail dit ( p. 401 , lig . 32 , sq. du Mercure ) phrase
élégante qu'il affectionne et répète ( p. 404 , 1. 19 ) ; surtout
il aurait dû , si la justice n'est pas un vain nom , s'interdire
un système d'attaque qui consiste à montrer ou des
fautes réelles , ou de prétendues fautes , en passant sous silence
les beautés qui les rachètent : Curego paucis ? etc. Pour
moi, je n'imiterai pas l'injustice de mes rivaux , et j'avouerai
publiquement que M. le Rédacteur , sophiste habile , a un
style , en général , correct ; que cet article que je réfute est
incontestablement le meilleur qu'il ait fait , et que son ami ,
M. le rapporteur du jury , très-mauvais écrivain , puisqu'il
me propose l'adoption de quatorze an , ant , dans mon
Traité de la Chasse , a d'ailleurs du mérite .
Neuvième objection . « M. Gail est d'une arrogance
inconcevable . Oui , s'il y a de l'arrogance à repousser
l'oppression : mais est-il donc si modeste , mon heureux
rival, lorsqu'après avoir traduit sept pages et demie d'Hippocrate,
secroyant, commele pense en effet M. Lévêque, digne
des regards de l'Europe , il s'écrie dans son enthousiasme :
6 món immortel Hippocrate ! Est-il donc si modeste et
digne , même sous ce rapport,dos éloges dujury ( p. 28 ) ,
OCTOBRE 1810.
477
,
lorsqu'il dit , tom. 1 , p. 124 (1 ) , j'avais devine la bonne
correction d'Heringa; tom . 2 , p . 7 , un critique m'avait
devancé dans cette correction ; ib . p. 210 , j'ai rétabli ce
passage long-tems avant d'avoir connu la bonne leçon de
Gadaldinus ; ib . p . 246 , 1. 10 , avant d'avoir aucune connaissance
des variantes de Gadaldinus , j'avais déjà rétabli
ce passage ; p . 173 de son Théophraste ( sur lequel j'aurai
bien des choses à dire , si cet ouvrage fût entré dans le
concours ) ,j'ai expliqué un mot comme Richard Newton ,
mais je ne me suis aperçu de la note de Newton qu'après
avoirfait lamienne; ib . p. 247. Reiske l'explique de lamême
manière que moi. Quoi ! M. Coray , Reiske , votre ancien
l'a expliqué comme vous ! pourquoi ne pas dire que vous
l'avez expliqué comme Reiske et d'après Reiske ? Se montret-
il donc si humble et si modeste , se montre-t-il philosophe
pratique , et l'Aristide des Grecs modernes, lorsque
aecusant Saumaise d'une mauvaise correction , et oubliant
que sous ce rapport il est loin d'être l'éditeur sans reproche,
il dit à Saumaise qu'il insulte au bon sens de ses lecteurs
( ibid. p . 169 ) ? Est-il done si humble et si modeste ,
M. Coray , qui censeur pointilleux des Saumaise et des
Casaubon , s'applique avec tant d'art à se faire honneur
non-seulement de ce qu'il croit avoir trouvé , mais sur-tout
de ce que les autres ont découvert avant lui ? Dacier
( ch . 121 , 123 ) propose-t-il une excellente leçon , M. Coray
( ch.76 ) , ne le nomme pas; le nomme-t-il ( tom . 2,
p. 274 ) , c'est pour lui reprocher une impropriété d'expression.
Est-ce d'après de semblables traits d'humilité que le
jury , attentif à parer son idole , préconise sa modestie?
Est-ce en raison des découvertes faits par les Heringa , les
Gadaldinus , les Dacier et autres , que le jury ( p.28 ) vante
la sagacité de sa critique et le bonheur de ses conjectures?
Son bonheur vient , nonpas de la sagacité de sa critique et
de ses heureuses corrections du texte , car il le mutile sans
(1) Je l'ai déjà dit , la traduction de M. Coray a sept pages et
demie in- fol . , ou trente-sept pages treize lignes de l'édition grecque
et latine de V. Linden: ce qui, en ôtant la version latine, ne donnepas
tout-à-fait dix-huit pages de texte gree, Ces dix-huit pages imprimées
en gros caractères et divisées en nombreux chapitres et alinéa ont conduitM.
Coray à soixante pages de traduction , et à deux volumes en
tout , en comptant quantité de notes prolixes dont les meilleures
appartiennent àses devanciers. Voyez-en lapreuve dans monmémoire.
478 MERCURE DE FRANCE ,
çesse , mais de l'inappréciable avantage d'être le dieu d'une
secte. Qu'il soit donc dieu , puisqu'il consent à l'être ( deus
esto ) , mais que je ne sois pas sa victime , ni celle d'un
parti qui veut montrer sa puissance , en déifiant celui- ci, en
frappant celui-là .
Dixième objection . "M. Gail se plaint d'un système de
» dénigrement et de persécution ( p. 408'et passim ) , donc
> M. Gail est visionnaire . » Les preuves multipliées de persécution
(que les bornes du journal me forcent d'abréger)
n'existent-elles pas et dans les virulentes diatribes du Rapporteur
, diatribes que consacrent ( voyez page 175 du
Mémoire) les procès-verbaux de l'Institut; et dans l'injuste
acharnement d'hellénistes français pour qui chacun
de mes livres a été un titre de persécution ; et dans la conduite
de M. le Rédacteur qui , le 19 août 1809 , jour même
demon installation à l'Institut , publia cette fameuse diatribe
qui condamne tous mes ouvrages in globo ; et dans
la hardiesse avec laquelle M. le Rédacteur rappelle aujourd'hui
( p . 405 , 1. 16 ) cette persécutante diatribe ? Quoi !
M. le Rédacteur , unissant votre voix à celle de M. le Rapporteur
, vous me plaignez , vous et M. le Rapporteur ,
d'avoir publié des éditions et des traductions ! Le scandale
n'est pas que je les aie publiées , mais que je me voie réduit
à justifier le bien que j'ai fait . Le scandale n'est pas
que je les aie publiées , mais que bienfaiteur de l'instruction
publique , j'aie été publiquement outragé dans mon
pays etdans le journal des instituteurs qui sont tous mes
amis , et qu'en récompense de mes immenses travaux , je
n'aie recueilli que des injustices , et me sois vu impunément
appelé par vous , ici , l'imbécille du Pyrée , là , l'ingénieuxEmule
de M. Jourdain. Le scandale n'est pas que
j'aie publié et mon Traité de la Chasse , et mon Thucydide
grec-latin-français (2) , et mes observations sur Théocrite
et Virgile , mais que ces trois ouvrages aient été écartés
du concours sans la moindre mention , et que j'aie été
réduit à prouver que des ouvrages , fruit de dix années de
travaux , et loués par tout ce qu'il de plus grand en
Europe , valaient mieux qu'un opuscule d'un mois , déjà
traduit par Dacier. Le scandale n'est pas que je me sois
ya
(2) Une fois ces débats terminés , je commencerai l'impression de
mon Hérodote avec les variantes des cinq manuscrits de la bibliohè
que impériale .
OCTOBRE 1810. : 479
immolé pour mon pays , mais qu'on ait préféré le traduc
teur de sept pages au traducteur et auteur de trois grands
ouvrages ; et qu'on vous ait accordé à vous , M. le Rédacteur
, une mention honorable pour un opuscule traduit
avant vous . Voilà le scandale .
Me reprocher mes éditions , c'est m'accuser d'avoir remédié
à la disette des livres grecs en France. Je n'ai pas le
droit de dire à mes accusateurs , comme autrefois un illustre
Romain : ( j'ai eu le bonheur de servir mon pays )
Concitoyens , montons au Capitole remercier les Dieux ( et
qu'il ne reste sur la place que le crieur) (3) ; mais du moins,
avais-je celui d'espérer que des sacrifices de toute espèce
me protégeraient contre des hommes nouveaux , sans cesse
dénigrant mes livres classiques , mes éditions , mes traductions
, et jusqu'à mon enseignement .
Je persiste donc dans mes précédentes conclusions
(voyez -pag. 146 sq. , et pag. 224 du Mémoire ) ( τῆς αὐτῆς
ἀτὶ γνώμης ἔχομαι , ὦΑ'θήναιοι , μὰ εἴκειν) et convaincu que M. Coray
est un grand helléniste et un élégant écrivain , je
prétends que ce double mérite , qui existe dans sa personne
, ne se voit nullement dans son traité que l'on
veut couronner. Je prétends 1º que le traité des airs , des
eaux et des lieux, est un ouvrage médiocre ; que le style
en est incorrect , le texte honteusement mutilé, les notes
prolixes , souvent insignifiantes et fautives ; 2º qu'il est
injuste de préférer le traducteurdes immortelles sept pages
au traducteur de sept à huit cents pages , parmi lesquelles
on en compte au moins cent de bien écrites , et à l'auteur
d'un mémoire jugé aussi bien écrit que bien pensé; et en
cas de rejet de cet ouvrage qui m'a coûté tant d'années de
veilles , j'offre au concours ; 1º mes Observations sur
Théocrite et Virgile , ouvrage si honorablement accueilli
en Allemagne par le patriarche de la littérature grecque ,
et en France par nos plus grands littérateurs , et que je puis
opposer aux notes médicales de M. Coray que quelques-
uns couronnent , ne pouvant couronner son style ;
2º ce Traité de la Chasse , écrit avec facilité et même élégance,
disent des hommes impartiaux , ouvrage non traduit
avant moi , plein d'obscurités , offrantdegrandes dif-
(3) Simul se universa concio ab accusatoribus avertit et secuta
Scipionem est , nec quisquam præter præconeni turbamque servilem
remansit. Je cite de mémoire .
480 MERCURE DE FRANCE ,
ficultés , sur-tout celle de marcher sans guide et abandouné
à soi-même ; et qu'enfin l'estimable M. Coray , étranger ,
traducteur de sept pages et demie traduites avant lui par
l'illustre Dacier , est beaucoup moins digne du prix national
que M. J. B. Gail, Français, s'immolant pour son pays depuis
vingt-cinq ans . Voilà ce que , fort de ma conscience , je
soutiendrai même après la distribution des prix décennaux,
si , comme il est probable , ma réclamation n'arrive pas
jusqu'au pied du trône de S. M. I. (4) ; même alors je
défendrai ma cause , je rassemblerai les pièces du procès ,
j'indiquerai des séances publiques au collège de France , et
jedirai : Français , venez m'entendre et me juger. Et si
m'aveuglant sur mes droits , si n'obtenant pas le suffrage
de ces arbitres convoqués, je venais à succomber à mes douleurs
, même alors du fond de ma tombe , à travers l'enveloppe
de pierre ou de marbre, sortirait , comme autrefois
de la statue de Niobé , non pas seulement le cri de la douleur
, mais encore celui de l'indignation.
Mais , me dira-t-on , la classe , à vous entendre , ne
pouvant , au milieu de ses importantes fonctions , entreprendre
une discussion longue , penible et difficile , a bien
fait d'adopter les conclusions du rapporteur , et vous désireriez
que S. M. , occupée de grands intérêts et de hauts faits
d'armes , descendît jusqu'à votre réclamation ! Oui , je le
désire , et pour que justice soit faite , j'ai l'honneur de
supplier S. M. I. de daigner interroger un tribunal dont la
formation ne sera pas embarrassante : car il existe déjà, cet
infaillible tribunal. Le journal d'Iéna , MM. de Sainte-
Croix , Ginguené , Esménard , Geoffroy , Hoffmann , et
autres ont prononcé en faveur de la correction de mon
style. La question n'est-elle pas décidée , puisque S. M.
veut courronner une traduction utile ,non pas aux belleslettres
et aux sciences tout à-la-fois , mais utile soit aux
belles-lettres , soit aux sciences ? Or , mon Traité de la
Chasse a ce mérite; et de plus , au lieu d'un seul ouvrage ,
j'enprésente trois dont le style peut certes balancer celui
de M. Coray. Si l'on exige plus que le décret impérial et
que l'on me demande un ouvrage utile même aux sciences
(4) S'il m'était permis d'émettre une opinion , je proposerais de
donner le prix de langues anciennes ou à M. Guéroult, ou à M. Binet,
ou de partager le prix entre M. Lévêque et moi. Ces quatre Français
offrent de plus beaux titres que M. Coray étranger,
OCTOBRE 1810 . 481
et à la critique ,je réponds que j'ai pour moi , 1º le premier
critique de France , M. de Sainte-Croix , qui juge que j'ai
beaucoup lu , beaucoup comparé , et que je remporte sur
Laharpe et Mably une victoire complète (p. 103sq. ) ; 2º le
journal d'Iéna ; 3º le patriarche de la littérature grecque
en Allemagne ; 4º que dans mon Traité de la Chasse , j'ai
réfuté des erreurs d'Oppien , de Pollux , de Buffon (p.222
du Mémoire ) , et que sur le rapport de monseigneur le
Grand-Chancelier de la Légion-d'Honneur et de M. Cuvier
, la classe des sciences a ordonné l'impression de
trois mémoires que j'ai composés d'après mon Traité de la
Chasse . Dixi . J. B. GAIL , membre de l'Institut .
Note sur l'article précédent .
Puisque M. Gail n'a rien de plus , ni de mieux , à dire contre
l'opinion que j'ai énoncée en rendant compte de son Mémoire , je
consens , très-volontiers , à ne pas ajouter un mot à ce que j'ai déjà
dit , et il ne tiendra pas à moi que nous n'ayons désormais rien à
démêler ensemble. J'avais pris , depuis long-tems , la résolution de
ne pas écrire une seule ligne au sujet de ses ouvrages , et j'aurais
évité de parler de cette nouvelle production de sa plume , s'il avait
su s'abstenir d'y mêler des personnalités odieuses et tout-à- fait inutiles
, contre deux savans très-recommandables et généralement estimés.
Il paraît que je n'ai pas pu parvenir à lui faire comprendre qu'il
avait eu tort , au moins à cet égard , puisqu'il n'a fait que redoubler
ici ses attaques furieuses , et l'on a pu voir avec quel succès . Au reste ,
si cette vérité est sensible pour tout le monde , excepté pour lui , sa
cause n'en deviendra pas meilleure . M. Gail , dont l'imagination est
trop souvent obsédée par les fantômes qu'elle produit , exagère et
travestit jusqu'aux expressions que ses critiques ont employées : il
prétend que je l'ai appelé l'imbécille du Pyrée, et un journaliste a
observé avec un ton de commisération dont M. Gail est peut-être
dupe , que cela n'est pas poli ; la vérité est que je n'ai jamais écrit
une pareille grossiéreté . Mais , encore une fois , je ne demande pas
mieux que de garder , à l'avenir , un silence absolu sur les ouvrages
de M. Gail , à moins qu'il n'en publie de bous : alors je le louerai
biensincérement ; et pour lui prouver que je ne suis pas son ennemi ,
comme il le croit peut-être , je souhaite , de tout mon coeur , que ses
écrits , dans cette circonstance , ne lui fassent pas plus de tort qu'ils
n'en feront à ceux contre qui ils sont dirigés ; mais je l'avertis qu'il a
un véritable et bien dangereux ennemi dans l'auteur de ces écrits-là.
THUROT.
482 MERGURE DE FRANCE ,
*
VARIÉTÉS .
CHRONIQUE DE PARIS.
Paris est pour un riche un pays de Cocagne,
Et pour le pauvre adroit un pays de ressources .
Croira-t-on qu'il existe dans cette grande capitale une
classeassez nombreuse de gens qui ne possèdentpas unsou ,
qui n'exercent aucune profession , qui n'ont ni parens ni
amis , dontla conduiten'a rien de légalement repréhensible ,
etqui trouvent cependant le moyen de mener une assez douce
vie? Voici la solution de ce singulier problème. L'homme
que nous prendrons pour type de l'espèce dont il est question
, sort de chez lui de fort bonne heure : une pièce d'estomac
de baptiste bien blanche et bien plissée supplée à la
chemise qui lui manque , une cravatte noir lui donne un
air militaire dont il peut tirer parti au besoin; le drap de
son habit , vu de près , laisse un peu trop à découvert le
travail du tisserand , mais à tout prendre il est proprement
et décemment vêtu; il peut , sans être désagréablement
remarqué , se présenter par-tout : c'est le point important .
On l'a pris à témoin la veille dans un pari dont la perte
entraîne un déjeûner au Rocher de Cancale , à la porte
Maillot , ou sous la rotonde du Palais-Royal ; il se trouve
tout naturellement invité , et ne manque jamais d'arriver le
premier au rendez-vous . Vers quatre heures il entre dans
une maison de jeu , examine attentivement la figure , la
contenance des joueurs et s'attache de préférence à l'étranger
que la fortune favorise . Unjoueur qui gagne , dîne bien,
et n'aime pas à dîner seul; notre homme accompagne le
ponte heureux chez le restaurateur , s'assied à table avec lui
et dîne à ses dépens. Le dîner fini , il court au café
Minerve , rendez-vous général des claqueurs dramatiques :
ily a toujours quelque pièce nouvelle , quelque reprise , ou
quelque rentrée d'actrice; notre homme est particulièrement
connu du chefdefile à qui les billets sont prodigués dans
ces jours solennels , il en obtient deux , court sous les galeries
du théâtre , et propose à quelque provincial une entrée
gratis , que celui-ci accepte avec reconnaissance . Placés
l'un auprès de l'autre , l'habitué raconte à sonvoisin toutes
les anecdotesdes coulisses ,lui dit le nom de chaque acteur,
OCTOBRE 1810. 483
lui apprend quel est l'amant de chaque actrice , et lui fait
l'histoire des chutes et des succès de l'auteur qu'on joue .
L'offre d'un bol de punch ou d'un riz au lait après le spectacle
ne saurait payer tant de complaisance ; on se sépare
très-satisfait l'un de l'autre , avec promesse de se revoir le
lendemain , et la connaissance intime commence , de la part
de l'officieux désoeuvré , par l'emprunt d'un ou deux écus
de six francs , qui servent à payer une quinzaine de lamansarde
qu'il occupe rue Saint-Jean-de-Beauvais .
-
Le prince d'Estherazy , le même qui fit exécuter à
Paris, dans le mois de juin dernier , la messe en musique
de notre célèbre Chérubini , vientde donner une nouvelle
preuve de son amour éclairé pour les arts , et principalement
pour la musique , en faisant rendre à la mémoire
d'Haydn des honneurs funèbres , dignes de cet immortel
compositeur. Après en avoir obtenu la permission du
gouvernement autrichien , le prince a fait transporter à
Elsenstall en Hongrie les restes de cet homme célèbre ,
et les a fait déposer , avec la plus grande pompe , dans le
caveau des Franciscains , à côté de ceux du fameux Thomassini.
Ce prince , protecteur des arts , s'est empressé
d'acquérir , à un prix très-élevé , tous les livres et tous les
manuscrits d'Haydn , ainsi que les nombreuses médailles
qu'il avait obtenues dans le cours de sa longue et glorieuse
carrière .
La
- On trouve chez tous les marchands de nouveautés ,
dans tous les cabinets littéraires , et nous croyons même
qu'on crie dans les rues , (nous n'oserions l'assurer cependantt))
,, un nouvel ouvrage dudocteurGay, intitulé
saignée réduite à sa plus simple expression ; cet énoncé
algébrique n'indique néanmoins qu'une réfutation des articles
de journaux qui se sont élevés contre les opinions de
ce docteur anti-phlebotomiste. S'il arrivait pourtant que
son système prévalût quelque jour , et qu'on en vint à
reconnaître l'abus qu'il dénonce , il faudrait ajouter le
nom du docteur Gay à celui des apologistes persécutés de
l'antimoine , du quinquina et de l'inoculation ; en attendant
, on peut affirmer dès aujourd'hui , qu'esprit de système
à part , M. Gay est un médecin très-habile , et de
tous points semblable à l'homme d'Horace qui n'avait
d'autre travers que celui de se croire possesseur de tous les
vaisseaux qui entraient dans le Pyrée. Cætera sanus .
-Nous nous sommes lassés plus vite que les Anglais
de ces romans phantasmagoriques , dont la littérature s'est
484 MERCURE DE FRANCE ,
trouvée infectée tout-à-coup d'un bout de l'Europe à l'autre
; la manière noire de Mme Radcliff , passée de mode en
France , se soutient , sinon avec honneur , du moins avec
fureur en Angleterre . On est effrayé du nom seul de quelques-
uns des romans qui viennent de paraître à Londres :
c'est , le Moine gris et le Revenant blanc ; la Religieuse
apostate ; le Ménétrier nocturne ; les Bandits de la Forét,
etc. etc. En jetant les yeux sur de pareilles pauvretés
, on demande aux Anglais où sont leurs Fieldinget
leurs Richardson ; mais à leur tour , en nous voyant réduits
à traduire les niaiseries sentimentales de Kotzebue
et autres , ils sont en droit de nous demander où sont nos
Lesage , nos Prévôt et nos Marmontel .
Il n'estquestion que des préparatifs qui se font à
Fontainebleau pour la fête qui doit avoir lieu dimanche
prochain. Ce palais , l'une des plus belles habitations
royales , est peut-être , par sa distribution , par l'étendue ,
ladisposition et la forme de ses jardins , plus susceptible
qu'aucun autre de se prêter à la pompe et aux développemens
d'une grande fête . La belle salle des Cent-suisses ,
construite sous François Ier , et enrichie de fresques peintes
par Nicolo , sur les dessins du Primatice , est disposée.
pour le bal , et décorée avec autant de richesse que d'élégance.
L'étang et son pavillon illuminés ne peuvent manquer
de produire un effet merveilleux .
-La police, dont les centyeux sont ouverts sur les abus
de toutes espèces qui se renouvellent sans cesse au milieu
d'une aussi grande réunion d'hommes , ne lutte pas toujours
avec avantage contre les efforts de la cupidité . Les
marchands veulent à tout prix attirer l'attention ; ils ne se
contentent pasd'enseignes énormes etfastueuses , d'affiches ,
d'annonces de toutes les couleurs ; ils imaginent encore de
rétrécir les rues et les passages par des étalages saillans qui
enlèvent à la voie publique un pied ou deux de chaque
côté. Tout cela n'est que gênant , mais il peut résulter
des inconvéniens plus graves de cette quantité de lanternes-
enseignes qui servent à indiquer les cafés , les maisons
de prêt , les tripots et les restaurateurs . Il est à soue
haiter que l'accident arrivé dernièrement rue de Richelieu ,
àune dame qui fut blessée par la chute d'une de ces lanternes
, serve à faire remettre en vigueur l'ordonnance de
police qui prescrit d'adosser ces lanternes à la muraille et
défend de les suspendre en saillie sur la rue . L'abus et
les inconvéniens de ces enseignes transparentes , se font
OCTOBRE 1810 . 485
plus particulièrement remarquer sous les galeries du Palais-
Royal , où leur nombre , leurs formes et la variété de
leurs couleurs , sont tels , qu'on est tenté de croire , en les
regardant , qu'on assiste au troisième acte de l'opera de
Panurge.
-On poursuit avec activité les réparations et le nétoiement
des statues des Tuileries et de leurs piédestaux. Les
crampons de bronze qui servaient à lier entr'elles les différentes
pièces de marbre dont se composent ces piédestaux ,
répandaient en s'oxidant des taches verdâtres qui altéraient
lablancheur et le poli du marbre . Ces crampons ont disparu
et sont remplacés par une espèce de mastic ou de ciment
que l'on applique par un procédé nouveau , et qui se joint
à la pierre d'une manière si immédiate qu'on peut croire
que le piédestal est formé d'un seul bloc. Déjà toutes les
statues de la terrasse ont subi cette réparation qui se continue
sur les autres , et l'on peut espérer qu'avant un an les
belles productions des Coustou , des Coyzevox , des Puget
et des Pigale reparaîtront avec l'éclat de l'atelier .
- Les petits spectacles viennent de recevoir l'ordre de
commencer , le dimanche , à cinq heures et demie précises
et de finir à dix heures; cette ordonnance rappelle celle
du juge de police en 1609 qui enjoignait aux comédiens de
l'hôtel de Bourgogne et de l'hôtel d'Argent , de nejouer
passé quatre heures et demieauplus tard, et de commencer
précisément avec telles personnes qu'ilyaura àdeuxheures
après midi , la porte devant être ouverte à une heure précise.
A cette même époque , on payait cinq sous au parterre
et dix sous dans les loges . Nunc hic dies aliam vitam adfert
, alios mores postulat.
-Avant la nouvelle tragédie de Mahomet II, les Français
nous donneront encore une comédie en cinq actes eten
vers .
Feydeau va rajeunir son répertoire d'une foule de vieilles
pièces qu'on n'a pas joué depuis trente ans : il est question
du Serrurier et de On ne s'avisejamais de tout . On a refait
la musique du premier de ces ouvrages , mais on ne s'est
pas permis de toucher à l'oeuvre de Monsigny.
L'Odéon aura bientôt deux Cendrillons , l'une en français
, et l'autre en italien ; elles n'auront , à ce qu'on assure,
de commun avec la pièce de Feydeau que le titre , et peutêtre
aussi le succès .
LeVaudeville prépare une pièce intitulée :Jem'émancipe;
et les Variétés rappellent leRavisseur.
:
486 MERCURE DE FRANCE ,
MODES.-C'est du théâtre que sont prises les modes de
femmes de cette dernière quinzaine. On voit beaucoup de
chapeaux à la Cortez, espèce de toque de paille noire, garnie
de plumes de même couleur autour de la forme : la robe à
l'Eugénie , est faite sur le modèle de la robe que porte
Mlle Bourgoing dans la pièce de ce nom. La saison a déjà
ramené les robes de mérinos etles rédingotes de drap ; leur
forme est absolument la même que celle de l'année dernière .
Mais cequi distingue éminemment la femme comme il faut,
c'est la robe de cachemire : plus d'une tête de femme travaille
en ce moment pour se procurer cette parure , qui
serait encore la plus jolie lors même qu'elle ne serait pas la
plus chère.
Nos jeunes gens portent des habits d'une largeur démésurée
, et dont la mesure paraît avoir été prise sur le plus
étoffé des sapeurs de la garde. Les culottes ressemblent à
des pantalons , et les bottes à des guêtres : c'est dans ce costume
qu'il est d'usage d'aller prendre avant dîner au café
Tortoni une liqueur nouvelle qu'on est convenu d'appeler
des gouttes de Malte, et qu'un provincial appellerait tout
simplement du Cuiraço .
L'eau de Portugal a remplacé sur toutes les toilettes l'eau
de miel d'Angleterre et l'essence de rose ; en vain les plus
fameux parfumeurs de la capitale ont ils essayé d'imiter ce
parfum . Les Fargeon, les Teissier, les Laboulée, ontbaissé
pavillon devant le fameux Riban de Montpellier , lequel
vient d'établir un dépôt de ses essences dans la rue Helvétius:
son modeste magasin , où rien n'éblouit les yeux ,
'annonce de loin à l'odorat charmé. Avingtpas de sa maisononse
croit transporté dans les odoriférantes campagnes
de labelle Provence. Y.
SPECTACLES.-Théâtre du Vaudeville.-Première représentation
des Epoux de troisjours où J'enlève ma Femme ,
vaudeville en deux actes .
Les romans sont une mine inépuisable pour les auteurs
d'opéras comiques , de vaudevilles , de mélodrames ; c'est
là qu'ils peuvent trouver abondamment de quoi satisfaire
la curiosité sans cesse renaissante des spectateurs : on
ferait un catalogue assez nombreux de cette sorte de pièces
de théâtre qui tirentleur origine d'un roman.
Parmi nos romanciers modernes , l'un des plus féconds
r
OCTOBRE 1810.
487
et des plus spirituels , M. Pigault-Lebrun , est aussi celui
auquel on a fait les emprunts les plus nombreux.
Cette manière de travailler est fort commode pour les
auteurs ; ils trouvent dans un roman les matériaux tout
préparés , souvent même ils conservent le dialogue; ils
n'ont donc plus d'autre peine que de resserrer les incidens ,
et de faire passer en peu d'instans sous les yeux du spectateur
les événemens que le romancier a délayés dans plusieurs
volumes .
C'est dans un roman de M. Pigault-Lebrun , intitulé :
La Famille de Luceval , que les auteurs ont pris le sujet
de la pièce nouvelle .
Adolphe , neveu de Mme de Vétilly , est âgé de dix-huit
ans ; il a épousé depuis trois jours une jeune personne qui
en a dix-septs ; les nouveaux époux , pour échapper aux importunités
auxquelles ils sont en butte depuis leur union ,
et pouvoir se répéter sans contrainte qu'ils s'aiment , quittent
clandestinement le château de la tante , et forment le
projet de vivre uniquement pour eux dans quelque retraite
ignorée.
Mme de Vétilly court après eux , et en cela elle n'agit pas
enpersonne expérimentée ; elle devait savoir qu'une passion
qui n'est pas contrariée , et qui peut être satisfaite à
chaque instant , s'éteint bien vite ; Mm de Vétilly , à mon
avis , devait attendre tranquillement dans son château , et
je lui aurais garanti le retour des déserteurs avant la semaine
écoulée ; mais alors pas de vaudeville , etnous aurions
perdu une pièce gaie dont le dialogue est spirituel , les
couplets bientournés et sans calembourgs, choses devenues
assez rares au Vaudeville . Mme de Vétilly fait donc bien de
poursuivre les fugitifs; ceux-ci ont quitté le château en négligé
dumatin; ce costume assez singulier éveille les soupçons du
greffier d'un maire de village , chez lequel ils seprésentent
pour avoir des rafraîchissemens : le greffier se persuade, d'après
un avis qu'il a reçu , que ce sont deux fous échappés
d'unemaison de santé voisine; déjà même il se prépare à les
faire lier et reconduire à leur hospice, lorsqu'heureusement
pour Adolphe le médecin de cet hospice arrive luimême
: il ne reconnaît pas ses malades , et n'a pas de peine
à décider le greffier à mettre les jeunes gens en liberté . Le
premier usage qu'ils en font, est de partir pour Paris , où
ils ne connaissent personne ; le docteur leur donne l'adresse
d'un hôtel garni situé au fond du Marais . A peine ontils
quitté la chaumière du greffier , que l'on voit arriver
488 MERCURE DE FRANCE , OCTOBRE 1810 .
Mme de Vétilly , escortée de M. Famignac , gascon affamé;
on lui apprend le départ de son neveu, le nom de l'hôtel
où il va descendre , et la bonne dame , sans pitié pour ses
chevaux et pour M. Famignac , se remet en route , sans
même leur donner le tems de se reposer ni de se rafraîchir .
Au second acte , Adolphe et sa femme arrivent dans
l'hôtel garni du Marais ; ce quartier solitaire leur plaît beaucoup,
ils veulenty prendre un appartement, mais à l'inspection
de leur costume un peu trop négligé, l'hôte est sur
le point de les mettre à la porte , lorsque Adolphe montre
del'or : à la vue de ce métal tout-puissant , on leur offre le
meilleur appartement de la maison , mais , ô disgrace ! à
peine en ont-ils pris possession que la tante et le gascon
arrivent sur leurs traces : les jeunes époux se barricadent
dans leur appartement et sont décidés à soutenir un siége en
règle ; M. Famignac est introduit dans la place assiégée en
qualitédeparlementaire , et la paix est signée aux conditions
suivantes : liberté absolue aux jeunes époux , et Mme de
Vétilly épouse Famignac .
J'ai déjà dit que les couplets de ce vaudeville étaient bien
tournés et le dialogue spirituel ; il a été fort applaudi par
tous les spectateurs , à l'exception de deux ou trois esprits
chagrins , qui , non contens de ne pas prendre de plaisir à
cette représentation , ont essayé de troubler celui des autres
par le bruit aigu de certains instrumens à vent; mais
leurs voix aigres se sont perdues , non dans le désert ,
mais dans le bruit glorieux des applaudissemens nombreux
et mérités. Les auteurs ont été nommés ; ce sont
MM. Ourry et Moreau.
-Il est difficile de se tromper plus complètement que ne
l'a fait ou que ne l'ont fait l'auteur ou les auteurs du Ravisseur;
vaudeville sentimental , moral et amphigourique ,
représenté mercredi dernier sur le théatre des Variétés . Le
parterre a fait justice de cette production bizarre dont probablement
nous n'entendrons plus parler .
POLITIQUE.
LA
۱
POLITIQUE.
5.
pen
La gazette de la cour de Pétersbourg a publie le rap
port du général en chef Kamenskoi , sur la victoire da
septembre , dont nous avons donné les détails : ceux que
renferme ce rapport officiel sont absolument conformes
à ce qui avait été publié à Vienne , et que les feuilles
de Paris se sont empressées de reproduire . Depuis cette
affaire majeure , on ignore quel parti les vainqueurs ont
pu tirer d'un avantage regardé comme décisif , et qui
paraissait devoir entraîner la chute de la place importante
que les Tures avaient eu pour objet de délivrer
mais la seule place de Sistow a capitulé , on n'apprend
pas encore la reddition de Rutschuck. Des lettres de Turquie
annoncent que l'armée russe se tient toujours sur la
défensive , mais ce sont des lettres de Turquie , répétées
par des gazettes hongroises , et l'on sait depuis long-tems
quelle foi est due à de telles autorités revêtues de semblables
garanties . A Pétersbourg , la famille impériale
réunie a célébré avec solennité la fête de l'Empereur
Alexandre ; il y a eu grand couvert au palais d'hiver , et
le soir spectacle au théâtre de l'Ermitage
10
Comed
S. A. R. le prince héréditaire de Suède poursuit sa
route ; ce doit être déjà pour lui une douce récompense
des nobles travaux qui l'ont élevé jusqu'à la dignité royale ,
que de voir les sentimens que son élection inspire dans
les pays situés sur son passage ; ce doit être une heureuse
perspective pour l'avenir qui l'attend , et comme un favorable
augure , que de traverser ainsi , pour se rendre dans
les Etats qu'il doit gouverner un jour , ceux de souverains
amis de son ancienne et de sa nouvelle patrie , amisde sa
gloire personnelle , et sur-tout de celle du grand monarque
qui se plaît à en laisser réfléchir les rayons sur ses
fidèles alliés . Par-tout en effet le prince reçoit les témoignages
les plus flatteurs de la haute estirne qui le précède ,
etdes voeux qui l'accompagnent dans le chemin glorieux
qu'il poursuit. A Cassel le roi avait daigné envoyer audevaannttdu
prince son grand chambellan etplusieurs de ses
officiers dans les voitures de la cour. Le prince a assisté
Ii
400 MERCURE DE FRANCE ,
aux manoeuvres de la garde royale , et d'une division
westphalienne , commandées par S. M. , et au retour de
ces manoeuvres elle a reçu le grand cordon de l'ordre de
Westphalie qui lui a été remis , de la part du souverain ,
par M. le comte de Furtenstein. En Danemarck la réception
la plus brillante lui est aussi préparée : les autorités
civiles et militaires des Etats de S. M. danoise ont reçu
ordre de lui rendre tous les honneurs dus à son rang.
M. l'adjudant de Lindhom est chargé de l'accompagner
au passage des Belís, etM. le comte de Molik de le recevoir
et de le complimenter à Corsoër. Le ministre de
Suède est parti pour aller à sa rencontre jusqu'à Altona .
Une nombreuse députation des premières autorités suédoises
l'attend à Helsingborg pour le conduire à Stockholm.
Là il doit recevoir les grandes décorations des ordres de
la couronne , et les fonctions de généralissime des armées
de terre et de mer du royaume , titre que S. M. suédoise
vient de lui conférer .
L'empereur d'Autriche continue son voyage en Styrie ;
il était à Gratz le 2 octobre , et devait se rendre en Croatie,
envisitant la frontière de Turquie , revenir par la Hongrie,
accompagné de l'archiduc palatin. Des mines nouvellement
découvertes , de grands travaux entrepris pour rendre la
navigation et les communications plus faciles , doivent fixer
pendant ce voyage l'attention du monarque qui , dit-on ,
faitporter aussi en Hongrie, sur le cordon de neutralité ,
quelques-unes des troupes qui étaient stationnées en Bohême.
Pendant ce voyage , les ministres poursuivent l'exécution
des mesureessdefinances prises pour le rétablissement
du crédit , mesures parmi lesquelles il faut compter
un nouveau tarif des douanes . Cependant le change varie
encore avec une incroyable rapidité , et ses mouvemens
donnent lieu à un jeu, ou proviennent d'un jeu , qui , à la
bourse de Vienne , déplace en un moment la fortune d'un
grand nombre de particuliers . On répand le bruit d'une
mesure qui tendrait à suspendre la vente des domaines
ecclésiastiques , et qui en remplacerait le produit par une
contribution réglée avec le clergé ; mais on ne croit pas
que le ministère révienne sur une résolution prise après les
délibérations les plus mûres , et qui tenait à un ensemble
d'opérations . En Silésie et en Westphalie , cette même
disposition paraît devoir s'exécuter sans délais et sans
transaction. Par décret royal de Cassel , neuf couvens sont
supprimés dansdifférentes villes de Westphalie . Les mem- 2101010
OCTOBRE 1810 . 491
bres de ces établissemens seront pensionnés , et les domaines
vendus en bloc sur les devis d'exploitation .
En Saxe , tout se prépare pour l'assemblée des Etats :
après leur tenue , le roi dont la santé se rétablit de jour en
jour, se rendra à Varsovie pour ouvrir la diète du grand
duché, à laquelle assisteront , pour la première fois , les
députés de laGGaalllliicie réunie . En Bavière , les mesures de
circonscription du territoire ancien et du territoire réuni ,
et de la distribution des chefs-lieux d'administration , s'exécutent
avec rapidité , et comme sous les auspices du marage
du prince-royal , événement qui comble les voeux de
la Bavière , et pour lequel de grandes solennités se préparent
à Munich .
Les princes de la confédération , occupés de régulariser
l'administration des états qui leur sont échus en partage ,
n'enplacent pas moins au rang de leurs plus chers et de
leurs premiers intérêts la fidélité aux devoirs que leur impose
le lienpuissant qu'ils forment et qui les affermit. La
confédération toute entière est en paix; mais elle est encore
armée contre un ennemi dont il faut craindre jusqu'aux
présens , contre les Anglais qui , si on peut s'exprimer
ainsi , pour soulever le fardeau colonial qui les oppresse ,
peuvent appeler au secours de leur commerce leurs
propres sacrifices , et chercher à introduire des denrées , en
évitant , par des pertes calculées , la perte totale qui les
menace ; mais partout le décret impérialde Trianon , en date
du5 août, se convertit en loi ; il en a acquis la force en Saxe,
en Bavière , dans le Wurtemberg , en Westphalie , dans
legrands duchés de Bade , de Francfort etde Berg. Les
principauxdépôts de marchandises prohibées enAllemagne
et en Suisse sont saisies , et le Moniteur prie les afficheurs
du café de Lloyd d'en tenir note. Nous disions dans un
dernier numéro , qu'un ordre relatif aux bâtimens ottomans
avait étonné , et fait une grande sensation dans l'Adriatique
; cet ordre en effet a été révoqué par l'autorité
supérieure. Les bâtimens ottomans qui avaient été relâchés
, à la vérité sous caution , à Trieste , ont été reconnus
naviguer sous licence anglaise , pour le compte
anglais ,eett venir de Malte ; les cautions garantiront l'acquit
de la valeur de leurs cargaisons. En conséquence
des ordres expédiés à cet effet , les confiscations faites à
Marseille , à Gênes , à Naples , à Venise , se montent déjà
à vingt millions ; celles faites à Trieste et à Ancône montent
à douze; voilà donc ,dit encore le Moniteur , trente
492 MERCURE DE FRANCE ,
deux millions escomptés par la banque de Londres , et
dont elle est créditée sur les brouillards de Adriatique
et de la Méditerranée. C'est ici le cas d'ajouter quelques
détails sur M. Goldsmith , sa mort , la cause de cette catastrophe,
son état de situation , et celle des maisons qui
appuyaient leur crédit sur la sienne. M. Goldsmith était
un des hommes les plus probes que pût compter le commerce
anglais; associé à la maison de Baring , les pertes
de celle-cifurent telles, qu'aucune fortune particulière n'eût
pu'les supporter. Depuis que l'Omnium dont M. Goldsmith
avait pour 20 millions (un journal, anglais dit 4 millions
sterling , 96 millions de francs ) , était tombé au-dessous
dupair, le courage de ce négociant s'étaitaffaibli. L'Omnium
étant tombé à 5 et6 pour cent d'escompté sans apparencede
hausse possible, la tête du malheureux négociant
se perdit tout-à-fait, et il crut ne pouvoir se soustraire au
coup affreux qui le menaçait , que par un suicide . On en
connaît l'effet subit , l'Omnium tomba sur-le- champ de six
à dix d'escompte. M. Baring a aussi perdu la vie: on présume
que c'est un effet naturel de sa situation violente ,
et du désespoir que lui a cause la mort qu'il avait , en quelquesorte,
donnée à son ami. Le déficit des deux maisons
a dû être constaté le 3 octobre , mais on varie sur le résul
tat. Quoi qu'il en soit, on croit que le gouvernement viendraau
secours des associés survivans , et des individus qui
avaient fait à M. Goldsmith des avancés sur les fonds
d'Omnium qu'il possédait; mais déjà le contre-coups'est fait
sentir: lamaisonBekers manque pour une somme à -peuprès
égale à celledela maison Goldsmith ; plusieurs autres
très-considérables de la cité viennent d'éprouver le même
Sort.
Les dernières nouvelles du Portugal n'ont donné connaissance
d'aucun engagement entre l'armée du maréchal
prince d'Ekmull et celle du général Wellington . L'Alfred
présente une analyse rapide des événemens de cette campagne
, depuis le moment où , de jour en jour , l'on promet
a Londres la défection totale de l'armée française . Cette
analyse offre ceci de remarquable, c'eesstt qquue , date par date,
tontes les fois qu'un bruit se répand à Londres , l'événement
l'a démenti en Portugal ; et qu'ainsi , au lieu de la
bataille dans laquelle le général anglais devait inévitablement
anéantir l'armée française , affaiblie par des désertions
en masse , une effroyable dyssenterie , el in manque
total de vivres , on a successivement appris la prise de
OCTOBRE 1810 . 493
Ciudad-Rodrigo, celle d'Almeida , la destruction de l'avantgarde
commandée par le général Crafford , et enfin la retraite
de lord Wellington : ainsi , dit l'Alfred , après l'attente
d'une bataille réputée inévitable , nous retrouvons au
boutde quarante-sept jours le lord Wellington en arrière ,
selon lui , de quelques lieues de la position qu'il prétendait
garder , et de la ville qu'il a défendue par procuration ,
donnée à un seul Anglais , le général Cox , pris avec la
garnison portugaise ! Nous retrouvons aussi ce Massena
qui devait être retourné à Salamanque , dont l'armée manquait
de provisions et même d'eau , et disparaissait ,
vaincue par la maladie et par la désertion , nous le retronvons
avançant , en dépit des obstacles que lui oppose la
dévastation qui sépare son armée de celle anglaise , comme
un signe évident de la protection généreuse que cette
armée assure au pays qu'elle défend. Au moment où
l'Alfred faisait ces rapprochemens , la crédulité publique
était encore amusée par la nouvelle de l'arrivée d'une lettre
particulière , apportée par un bâtiment de guerre anglais ,
qui la tenait d'un Américain , qui la tenait du Havre où
régnait le plus grand découragement par suite de la destruction
de l'armée française. La généalogie de cette nouvelle
a quelque chose de piquant, mais le plus curieux ,
c'est qu'accompagnée de tous les caractères de vérité que
nous venons de retracer , elle a été crue généralement.
Après cela , il ne faut plus s'étonner du nombre des jour
naux anglais , de leur étendue , de la quantité de leurs
infatigables souscripteurs : la lecture de ces journaux est
une des habitudes de la crédulité publique ; et c'est à raison
de cela , sans doute , que l'Angleterre est reconnue
pour la terre classique des nouvellistes .
1
En parlant de fausses nouvelles on en avait aussi
répandu une ces jours derniers dans Paris : un prince
étranger devait arriver à Compiègne , où des appartemens
lui étaient préparés ; le prince de Neufchâtel était parti
pour aller à sa rencontre , d'autres disaient pour aller
prendre le commandement de l'armée en Allemagne . La
vérité est qu'il n'y a aucun mouvement , aucun préparatif,
aucun relai préparé à Compiègne , que le prince de Neufchâtel
a eu l'honneur de chasser le 16 avec S. M. , et qu'il
n'a pas un instant quitté Fontainebleau .
Ne confondons pas cependant dans le sentiment d'une
égale défiance tout ce qui se dit sur le séjour de la cour à
Fontainebleau ; loin de là , accueillons avec empressement,
494 MERCURE DE FRANCE ,
avec joie ce que l'on répand sur la fête du 21 , sur son
objet, sur l'événement heureux qu'appelaient les voeux des
Français , et qu'on espère y voir annoncé.
S. :
PARIS. 1
S. M. a nommé S. Em. M. le cardinal Maury à l'archevêché
de Paris . S. Em. a prêté serment en cette qualité
, dimanche dernier , à Fontainebleau , à la messe
impériale , après l'Evangile .
-M. le conseiller d'Etat Dubois , préfet de police ,
rentre au conseil d'Etat , service ordinaire , section de
Pintérieur. S. M. a nommé à la préfecture de police
M. le baron Pasquier , conseiller d'Etat , auquel M. le
baronDudon succède dans sa place de procureur impérial
près la commission du sceau des titres.
-S. M. a nommé grand chancelier de l'ordre des Trois-
Toisons-d'Or , M. le général comte Andréossi ; et grand
trésorier , M. le comte Schimmelpenning.
-Un décret impérial du 3 octobre établit , à l'égard
des domestiques dans la ville de Paris ,,un réglement qui
rétablira , sous ce rapport , la sécurité qui était désirable
garantira l'existence des bons domestiques , rrééccoommpensera
Ieur fidélité , et tiendra les mauvais dans une appréhension
salutaire des mesures de police prescrites contre eux . Tout
domestique de l'un et de l'autre sexe devra être inscrit à
la préfecture de police. Nul domestique ne sera reçu s'il
n'est pourvu d'un billet d'inscription qui restera dans les
mains des maîtres . Tout domestique sans place pendant
plus d'un mois , et qui ne justifierait pas de moyens d'exislence
, sera tenu de sortir de Paris . L'obligation de l'inscription
n'est pas applicable aux domestiques qui ont plus
de cinq ans de résidence chez le même maître.
- Par divers décrets , S. M. a appelé à son conseil
'd'état , M. le duc d'Alberg , et MM. Pommereuil, préfet da
Nord , Quinette , préfetde la Somme , et Chauvelin , préfet
de laLys .
-Par un autre décret , S. M. a confirmé dans la place
de trésorier du sénat M. le sénateur comte Chaptal de
Chanteloup , qui l'occupait depuis 1804.
-Par divers autres décrets , M. le baron Bressieux est
nommé administrateur-général des forêts ; M. Rossel ,
ancien capitaine de vaisseau , est nommé membre du bus
OCTOBRE 1810. 495
reau des longitudes en remplacement de M. le comte de
Fleurieu ; M. Lecointe , négociant , est appelé aux fonctions
de membre du conseil de préfecture de la Seine , en
remplacement de M. Perdry , démissionnaire ; M. Lescalier
est nommé consul-général aux Etats-Unis d'Amérique;
M. de la Malle , auditeur au conseil-d'état , est nommé
commissaire-général de police à Livourne ; M. le baron
Louis , maître des requêtes , est nommé président du conseil
de liquidation , établi en Hollande par décret du 23
septembre dernier .
-La première classe de l'Institut de France vient de
nommer à la place vacante par la mort de M. de Fleurieu ,
M. Beautems Beaupré , ingénieur hydrographe au ministère
de la marine .
-M. Luce de Lancival a laissé une soeur absolument
sans fortune : l'Empereur , instruit de son sort , par considération
pour les talens de son frère , et les services qu'il a
rendus dans la carrière de l'instruction publique , a daigné
lui accorder une pension de 1500 fr .
-On profite à Paris , avec activité , des derniers beaux
jours de la saison qui se prolonge heureusement , pour la
continuation des travaux publics. De nouvelles percées
sont commencées dans divers quartiers , et produiront par
des moyens faciles d'utiles dégagemens et de beaux points
de vue. :
Toutes les nouvelles des pays vignobles s'accordent
à dire que la récolte n'a pas été très-abondante , mais
qu'elle est d'une excellente qualité , ce qui est incomparablement
plus avantageux aux propriétaires et aux consommateurs
.
-On prétend que la seconde classe de l'Institut revisant
le rapport du jury, propose de donner le premier prixdes
poëmes nationaux à M. Millevoye , auteur de Belzunce ,
ou la Peste de Marseille ; le second , à M. de Treneuil ,
auteur des Tombeaux de Saint-Denis , et d'accorder une
mention honorable aux poëmes de MM. Davrigny et Victorin-
Fabre. ir
-La statue du général Desaix , à la place des Victoires,
est environnée d'échafaudages qui indiquent qu'on s'occupe
d'apporter quelques changemens à ce monument.
M. Lehoc, auteur de Pyrrhus , etanciennement connu
dans la carrière diplomatique , vient de mourir.
1
496 MERCURE DE FRANCE , OCTOBRE 1810 .
ANNONCES.
Poétique de Vida , traduite en vers français avec le texte à côté .
Nouvelle édition , suivie de notes explicatives ; par J. E. Barrau ,
professeur de rhétorique au Collège de Riom. In-80. Prix , 3 fr. , et
3 fr. 75 c. franc de port. Chez Debray , libraire , rue Saint-Honoré ,
nº 168.
On trouve chez le même libraire , et du même auteur , Sephèbe ,
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et envers , à l'usage des Lycées et des Ecoles secondaires .
Abrégé de la vie des plus illustres philosophes de l'antiquité , avec
leurs dogmes , leurs systèmes , leur morale , et un recueil de leurs plus
belles maximes . Ouvrage destinéà l'éducation de la jeunesse , par F. de
Salignac dela Motte-Fénélon , archevêque de Cambray, et précepteur
de M. le duc de Bourgogne. Nouvelle édition , revue avec soin. Orné
des vingt-six portraits des philosophes , et d'un portrait de Fénélon .
Unvol. in-12. Prix , 2 fr. 50 c. , et 3 fr. 25 e. franc de port. A Lyon ,
chez Mme Buynand , née Bruyset; et chez Yvernault et Cabin; et à
Paris , chez Lenormant , rue des Prêtres-Saint-Germain-l'Auxerrois ,
nº 17.
Idées nouvelles sur le système de l'univers ; par Guillaume-Antoine
Maréchal. Prix , 5 fr. , et6 fr. 25 c. franc de port. Chez Clament ,
libraire.
Laquestion de la saignée réduite à sa plus simple expression , et
mise à la portée de tout le monde ; ou Adresse à la classe des sciences
physiques de l'Institut , chargée d'examiner les écrits destinés à concourir
pour les prix décennaux ; par Jean-Antoine Gay, membrede
l'ancienne faculté de médecine , et de l'ancienne société d'agriculture
etdes arts deMontpellier ; ci-devantmédecin d'un hôpital de la même
ville. Brochure in-80. Prix , 50c. , et 60 c. franc de port. Chez Lenor
mant , imprimeur-libraire , rue des Prêtres-Saint-Germain-l'Auxer
rois , nº 17; Gabon , place de l'Ecole de Médecine ; et Cussac , Palais-
Royal , galerie vitrée , nº 231 .
49
4
3
AVIS. M. Carnevale , professeur de langue italienne et espagnole ,
rue Faydeau , nº 28 , continue son cours , et il donne des leçons partisulières
.
TABLE
MERCURE
DE FRANCE .
DEPT
5.
cen
LA
SEINE
N° CCCCLXXXIV .- Samedi 27 Octobre 1810.
POÉSIE .
SUR LA MORT DE LUCE DE LANCIVAL ,
Professeur de rhétorique au Lycée impérial, auteur de la
tragédie d'Hector .
Extinctum Musæ crudeli funere Daphnim
Flebant VIRGILE.-Eglog.
De ses voiles épais la Nuit couvrait la terre ,
Lorsque des dieux l'horrible et prompte messagère ,
La Mort au teint livide , aux regards menaçans ,
Vint de Luce à jamais apaiser les tourmens.
Elle arrive , et déjà , rayonnante de joie ,
L'euménide sanglante a dévoré sa proie ,
Lancival dans ses bras va descendre au tombeau......
« Arrête , ô Mort ! éteins ton lugubre flambeau ,
» Détache de ton front les palmes funéraires ,
> Retiens ta faux sanglante , écoute nos prières.
> Fille de l'Acheron , hélas ! tu vois nos pleurs .
■ Suspends d'une heure encor l'effet de tes rigueurs;
Kk
498 MERCURE DE FRANCE ,
› Laisse , laisse ànos yeux contempler ta victime.
› Luce , ô toi qu'Apollon vit , sur la double cime ,
› A la muse d'Ovide arracher des faveurs ,
► Que depuis tu ravis à Melpomène en pleurs ,
> Luce , de l'amitié n'attends plus que des larmes ..
> Jour affreux ! quoi ! ton coeur , tes écrits pleins de charmes,
> Tes vertus , rien ne peut t'enlever au trépas ?
•Chantre immortel d'Hector, peux- tu ne vivre pas ?
> Peux-tu mourir , hélas ! lorsque , vainqueur des âges ,
> Vers la postérité s'élancent tes ouvrages ?
> Peux- tu mourir , à l'heure où de puissans rivaux ,
›Te cèdent la victoire et des lauriers nouveaux ;
› A l'heure où , chantre heureux de la splendeur du trône ,
>De la fille des rois (*) tu reçois la couronne ?
> Luce , qui l'eût pensé que , pour ton noble orgueil ,
• Le char victorieux dût n'être qu'un cercueil !
> France! et toi qui l'aimais , ô Fontane , ô son maître !
› Toi qui joins aux talens celui de les connaître ,
> Et que forma le goût pour nous dicter ses lois ;
> Toi dont on entendit et les pleurs et la voix
> Gémir sur ses douleurs , proclamer sa victoire ,
• Etmêler de regrets l'éloge de sa gloire ,
> Qui vous eût dit qu'un jour, pour Luce , plein d'appas ,
• Serait un jour de pleurs , marqué de son trépas ,
•Qu'ilmourrait dans l'instant le plus beaude sa vie ?
▸ Ainsi le sort parfois s'est joué du génie.
> J'en atteste le tien , chantre aimé des neuf soeurs ,
> O Tasse ! dont le nom rappelle les malheurs .
Tu marchais triomphant aux murs du Capitole ,
► Quand la Mort vint tromper ton attente frivole ,
•Et changer tout-à-coup tes lauriers en cyprès .
> Qu'importe à ta mémoire ! elle vit à jamais :
> Commela tienne , ô Luce , elle est impérissable. >
Mais que vois-je ! la Mort n'est pas impitoyable.
Son courroux un moment semble s'être adouci ,
Son coeur d'airain s'émeut , de nos pleurs amolli.
Venez , amis de Luce ! et vous aimable enfance,
Vous , l'objet de ses soins , et l'espoir de la France ,
(*) L'Université impériale.
OCTOBRE 1810 .
499
Vousqui de ses leçons nous devrez compte un jour ,
Approchez ; que vos pleurs lui disent votre amour.
Sous les simples lambris qu'habite la sagesse ,
Dans le réduit voilé , chéri de la mollesse ,
Parait Luce , étendu sur un lit de douleur .
Au chevet de sa couché , à la pâle lueur
Des flambeaux répétés dans cette enceinte obscure ,
La Mort laisse entrevoir sa hideuse figure .
Elle attend , immobile , et prête à s'envoler ,
Le soupir que bientôt Luce doit exhaler ,
Tandis que de la Mort , à son tour triomphante ,
Montera dans les cieux son ame bienfaisante .
O qu'est-il devenu son sourire éloquent !
Cet oeil rapide et vif comme fut son talent!
Ses lèvres ne sont plus la source aimable etpure
Des sentimens heureux , enfans de la nature ;
Et ses yeux abaissés , fermés par la douleur ,
Ont déjà de la Mort ressenti la froideur .
Daigne encor les ouvrir à la douce lumière ,
Lancival. Lève ici ta mourante paupière.
Vois de tes vrais amis le couple infortuné
S'attrister du signal qu'Atropos a donné ;
De ces jeunes enfans entends la voix touchante :
<<Toi qui tiens dans tes mains la foudre étincelante,
» O Dieu! de Lancival épargne les destins ;
> Epargne notre ami , le meilleur des humains .
» Il est de nos vertus le modèle et le père :
1
>Prends nos jours , mais du moins prolonge sa carrière. »
O! comme ces accens ont pénétre son coeur !
Il oublie un moment l'excès de sa douleur.
Il les voit , il leur tend une main défaillante ,
Sa voixles nomme encore , et sa lèvre brûlante C
Les appelle aux baisers des adieux éternels.
Mais voici que soudain de leurs chants solennels
Ses amis ont frappé son oreille attentive.
Il écoute , il entend; et sa bouche craintive
Ose à peine d'un mot interroger le bruit
Qui de ses longs travaux a couronné le fruit ,
Et qui sur ses rivaux lui donne la victoire.
Quand iln'en peut douter , il refuse d'y croire.
T
Kk2
Вод MERCURE DE FRANCE ,
Eh ! qu'ai-je fait, dit-il ,pour un honneur si grand?
» Toi qui viens d'accorder à mon faible talent,
» Un prix où mon espoir n'aurait osé prétendre
→ O grand maître ! dis-moi , d'un intérêt si tendre ,
> Comment j'ai mérité la douce expression ?
> Jadis quandj'ai montré la plaintive Ilion
> Prophétisant d'Hector les tristes funérailles ,
:
> Perdant en lui l'espoir , l'appui de ses murailles;
•Quand j'ai dit d'Andromaque et d'Hector belliqueux ,
> Et l'amour , et les pleurs ,etles touchans adieux ;
› Quand j'ai peint dans Achille un prince moins sévère ,
> Plus courageux ,plus grand, l'idole de la terre ,
→ Je n'avais d'autre but que d'imiter tes chants.
>Heureux ! si j'eusse atteint àtes nobles accens ,
› A cesmâles accordsd'un sublime génie ,
> Par qui , chez les Français , l'ignorance bannie ,
› L'étude et la morale au trône des Césars
> Forment aveo amour d'invincibles remparts.
> Dès-lors à mes succès , vantés par l'indulgence ,
> Tu voulus ajouter ; mais à la récompense ,
› Au rang on ta faveur m'allait associer ,
› J'osai me dérober , et m'en justifier.
> Je disais : en tout tems , fidèle à ma promesse ,
> Je veux à mes leçons enchainer la jeunesse ;
►Atoujours cultiver son esprit et son coeur ,
> Luce a placé sa gloire ou plutôt son bonheur. >
En achevant ses mots , sa langue embarrassée
Forme un son douloureux , et demeure glacée ;
Il expire , et son ame a volé dans les cieux.
Abaisse tes regards sur ces terrestres lieux ,
Lancival. Vois nos pleurs ; vois tes amis fidèles
Des lauriers du Parnasse et des fleurs les plus belles
Tresser une couronne àton front glorieux ,
Et léguer ta mémoire à nos derniers neveux.
BRULEBEUF.
OCTOBRE 1810. 501
LA CAVERNE DU TEMS.
Fragment de CLAUDIEN , Eloge de STILICON , livre 2me.
Parde là les soleils et par de là les cieux ,
Lieu presque inaccessible aux pas mêmes des Dieux,
Où , dans son vol hardi , loin du globe élancée ,
"De l'homme veut en vain s'élever la pensée;
Source de l'infini , mère antique des ans ,
L'Eternité creusa la caverne du Tems .
Un serpent , dont les dents rongent tout en silence,
L'embrasse et la remplitde son contour immense...
Sa tête mord sa queue ; et son corps écaillé ,
De vert , de pourpre et d'or , et d'azur émaillé ,
En cercle incessamment se roule sur lui-même .
Vieille , mais toujours belle en sa vieillesse extreme ,
La Nature est assise au seuil de ce séjour :
Des germes créateurs ,voltigeant alentour ,
Par elle sont semés dans les champs de la vie.
Un vieillard vénérable , à la barbe blanchie ,
Là,grave sur l'aírain les immuables lois ,
Qui gouvernent les ans , les saisons et les mois ;
Et des astres divers les repos et la course ,
Devie et de trépas inépuisable source
Ce que servent au monde , étoilés voyageurs ...
Jupiter dans sa marche , et Mars en ses erreurs ,
Dans sa rapidité la courrière nocturne
Et sur son char pesant la lenteur de Saturne ,
L'étoile de Vénus , au feu pur et vermeil ,
Et le fils de Maïa , compagnon du Soleil.
Arrivé súr le seuil , le Dieu du jour s'arrête :
La Nature s'avance ; elle incline sa tête
Devant le front du Dieu , de rayons couronné.
Soudain la porte s'ouvre , et les gonds ont tourné.
Son oeil perce du Tems lademeure profonde ,
Etpénètre un mystère impénétrable au monde.
Là , s'assemblent debout , en groupes séparés ,
Les siècles différens , enmétal figurés.
てい
502
1
MERCURE DE FRANCE ,
Là,les siècles de fer,àl'airdur,au frontsombre,
Près des siècles d'airain sont entassés sans nombre.
Ici,brillans d'argent,sontdes siècles plus doux.
Plus loin, les siècles d'or ,les plus rares de tous,
... Ages heureux , toujours regrettés sur laterre,
S'entrelacent en cercle autour du sanctuaire .
DESAINTANGE.
A MADAME **.
:
ILS sontdonc écoulés ces jours si pleins decharmes ,
Où chaque instant vous offrait à mes yeux !
Ah! par combien de soupirs et de larmes
Je vais payer ees momens trop heureux!
Debonheur etd'amour pres de vous je m'enivre :
Que j'aurai loin de vous de tourmens à souffrir !
Puisqu'avec vous , hélas ! je ne puis vivre ,..
Envous quittantque ne puis-je mourir!
S. DE LAM***.
ENIGME.
ON a souvent recours à moi ;
Mais pour bien remplirmon emploi ,
Etnepas m'exposer àce qu'on me rejète ,
Je ne dois pas manquer de tête;
Car sans tête , malgré ce que j'ai de piquant ,
Jedeviendrais moins attachant.
Ode l'esprit humain égarement bizarre !
Malgré mes qualités , souvent on me compare
Aux plus vils objets , mais toute comparaison ,
Comme l'on sait , n'est pas raison.
S.........
LOGOGRIPHE .
ON me trouve toujours d'une douceur extrême ,
Sibienque la douceur se compare àmoi-même.
(
OCTOBRE 1810 . -503.
Je suis le résultat d'un travail précieux ,
Et l'utile produit d'un peuple industrieux :
Au fils d'un roi jadis il prit envie
De goûter de mon suc ; il en perdit la vie.
J'ai quatre pieds , supprimez le second,
Etvous aurez le latin de mon nom.
$........
CHARADE ,
En couplet, adressé à mademoiselle de ** .
Je voudrais bien , belle Thémire ,
Pouvoir peindre dans mon dernier
Ce que votre beauté m'inspire ,
Mais je ne saurais l'exprimer.
Ah! si le ciel m'avait fait naître
Pour être avec vous mon premier ,
N'en doutez pas , je croirais être
Leplus heureux de mon entier.
NAR..... , département de l'Aude.
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE
insérés dans le dernier Numéro .
Le mot de l'Enigme est Verres de lunettes. ( les )
Celui du Logogriphe estPage, dans lequel on trouve : age.
Celui de la Charade estPolice.
LITTÉRATURE ET BEAUX-ARTS .
HISTOIRE DE FRANCE PENDANT LE DIX-HUITIÈME SIÈCLE ;
par CHARLES LACRETELLE , professeur d'histoire à l'Université
Impériale . Tome IV . A Paris , chez
F. Buisson , rue Gilles- Coeur , nº 10 .
0
-
Les trois premiers volumes de cette histoire avaient
obtenu des suffrages unanimes ; aucune censure n'en
avait interrompu le concert : c'était un genre d'épreuve
et de sanction qui manquait à la gloire de l'auteur. Le
jury des prix décennaux s'est empressé de le lui procurer.
On n'a pas vu sans surprise ce grave et respectable
tribunal entasser dans son jugement sur l'ouvrage
de M. Lacretelle des éloges et des reproches tellement
contradictoires , qu'ils se détruisent les uns les autres , et
qu'en définitif il ne subsiste plus ni louange ni blâme.
<< C'est , a-t- on dit d'abord , le tableau le plus complet
>> des événemens publics où la France s'est trouvée
>> intéressée pendant lapremière moitié du dix-huitième
>> siècle .... Les faits ysont présentés avec exactitude; la
>> narration est claire et rapide ; le style est généra-
>>lement facile et correct ; enfin louvrage offre une
>>instruction suffisante, présentée sous une forme agréa-
>>ble et quelquefois intéressante . >>>Cela est netet positif:
exactitude dans les faits , clarté et rapidité dans la narration
, facilité et correction dans le style , voilà des
éloges absolus qui , en soi, semblent n'adınettre aucune
restriction . « Tous ces titres , ajoute le jury , sont
>>balancés par des imperfections de plus d'un genre .>>>
On doute d'abord qu'un historien qui réunit toutes les
qualités les plus essentielles du genre , puisse avoir des
défauts qui les balancent. Toujours est-on certain que
ces défauts ne seront pas le contraire de ces qualités ,
c'est-à-dire , que l'inexactitude des faits ne sera pas
reprochée à celui qu'on a loué de son exactitude; qu'on
MERCURE DE FRANCE , OCTOBRE 1810. 505
1
n'accusera pas de manquer d'instruction celui en qui
l'on a remarqué une instruction suffisante , etc. , etc.
Eh bien ! l'on est dans l'erreur. « M. Lacretelle n'a fait
>> aucune recherche pour constater la vérité de quelques
>>> faits importans ; ..... il serait aisé de relever plusieurs
>>inexactitudes dans d'autres faits . En général il y a peu
>> de critique dans son ouvrage , et la partie politique
>>>sur-tout , y est traitée superficiellement ..... Dans les
>>>portraits qu'il trace du caractère des principaux per-
>>> sonnages , la justesse de certains traits peut être con-
>> testée..... M. Lacretelle recherche trop des anecdotes
>> satiriques souvent suspectes ; ...... il a répété , sans
>> un examen assez sévère , des imputations calom-
>> nieuses , etc. >> Je demande maintenant ce que sont
devenues cette instruction suffisante et cette exactitude
avec laquelle les faits sont présentés . Se montre-t-il suffisamment
instruit , celui qui n'a fait aucune recherche
pour constater la vérité de faits importans , qui a mis peu
-de critique dans son ouvrage , et qui a traité trop superficiellement
la partie politique sur- tout ? A-t- il présenté les
faits avec exactitude , celui en qui il serait aisé de relever
plusieurs inexactitudes , en qui la justesse de certains
traits peut être contestée , qui recherche trop des anecdotes
satiriques souvent suspectes , et qui a répété des
imputations calomnieuses sans un examen assez sévère ?
Qu'aurait dit de plus , de quelle autre sorte se serait
exprimé le critique qui aurait voulu prouver que M. Lacretelle
manquait d'exactitude et d'instruction , c'est-àdire
absolument le contraire de ce que le jury avait établi
d'abord ? Le jury pourrait vouloir expliquer ces étranges
contradictions , en disant que l'éloge n'est exprimé que
généralement et sauf restriction , que l'ouvrage , dans
la totalité , rempli d'instruction et d'exactitude , pèche
pourtant sous ces deux rapports dans plusieurs de ses
parties , et que la justice voulait qu'il en fût fait mention
. Je répondrais alors au jury que , par leur répétition
fréquente et leur nombreuse réunion , toutes ces
expressions partitives et proportionnelles , plusieurs,
quelques - uns , certains , quelquefois , trop ou trop peu , etc. ,
détruisent à mesure et finissent par ruiner complètement
1
1
506 MERCURE DE FRANCE ,
l'éloge qu'elles ont l'air seulement de vouloir modifier et
restreindre . On pourrait défier le jury de placer à la fin
de son jugement sur l'ouvrage de M. Lacretelle la phrase
louangeuse qu'il a mise au commencement. Je propose
une épreuve facile à faire : que mes lecteurs veuillent
bien parcourir une seconde fois des yeux la longue série
des reproches articulés contre l'historien sur son défaut
de recherche , d'exactitude , de critique, de justesse et
autres griefs , et qu'ensuite ils se la représentent terminée
par ces mots en forme de conclusion : bref, l'ouvrage
offre une instruction suffisante , et lesfaitsy sont présentés
avec exactitude : certainement ils seront frappés de cette
chute , comme d'une des plus fortes inconséquences qui
soient jamais sorties d'un cerveau humain. Jemesuisattaché
seulement à ce qui concerne l'exactitude et l'instruction
, parce que ce sont-là les points les plus importans ;
j'aurais pu démontrer avec la même facilité que le jury ,
toujours abusant de la faculté de restreindre , a pareillement
annihilé les éloges qu'il avait cru d'abord devoir
accorder à la clarté et à la rapidité de la narration , ainsi
qu'à la facilité et à la correction du style. C'est sur-tout
cette louange donnée à la forme agréable et quelquefois
intéressante de l'ouvrage , qu'il devient impossible de
retrouver sous un amas de reproches qui excluent , qui
étouffent pour ainsi dire toute idée d'agrément et d'intérêt
, tels que le défaut de liaison entre les faits , ceux- ci
dépouillés des circonstances qui les accompagnent et les
expliquent , la sécheresse et le décousu qui en résulte , et
plusieurs autres vices de ce genre. Mais une espèce de
critique toute particulière et que M. Lacretelle seul a
subie , c'est celle qui le compare successivement à trois
des écrivains qui ont retracé la même époque , remarque
en quoi il diffère de chacun d'eux , et tourne contre lui
toutes ces différences comme autant de sujets de blâme .
« Il est resté , dit- on , fréquemment au-dessous de ses
>> modèles . » L'expression de modèles est d'une impropriété
perfide , s'appliquant à Saint-Simon et à Duclos : unhistorien
ne prend point pour modèles des auteurs de mémoires
, et ceux-ci trouvent dans la liberté du genre des
ressources qui sont totalement interdites à l'autre. « En
OCTOBRE 1810. 507
suivant Saint-Simon , Voltaire et Duclos , il n'a ni l'éner-
>> gie originale du premier , ni l'élégance naturelle et pi-
>> quante du second, nile traitferme et précis du dernier .>>>
M. Lacretelle pourrait avouer sans confusion qu'il n'a
pas , du moins au même degré que ces trois écrivains
célèbres , la qualité qui caractérise chacund'eux. Chacun
d'eux n'est il pas aussi privé du mérite particulier qui distingue
les deux autres ? Voltaire a-t-ill'énergie originalede
Saint- Simon , et Saint-Simon l'élégance naturelle et piquante
de Voltaire? Que veulent dire ces distinctions ? Hors des
trois qualités que l'on cite , n'en existe-t-il pas quelque
autre qui puisse honorablement caractériser la manière
d'un historien , telle , par exemple , que la noblesse et la
gravité ? D'ailleurs , pourquoi le jury n'a-t- il pas aussi
appliqué cette espèce de critique relative , aux autres genres
d'ouvrages soumis à son examen? Pourquoi n'a-t- il pas
dit d'un auteur de tragédie , qu'il avait ou n'avait pas la
sublimité de Corneille , la diction enchanteresse de
Racine , et le pathétique entraînant de Voltaire ? Cela
n'eût pas été plus injuste, et c'est alors sur-tout que l'expression.
de modèles eût été bien plus convenable.
Ces éloges si habilement neutralisés par tous les reproches
contraires , et ces formes extrajudiciaires employées
seulement contre l'historien du dix-huitième siècle , ne
sont rien en comparaison de la phrase qui termine le
jugement porté sur son ouvrage. « Il serait possible de
>> faire des reproches encore plus graves au troisième
>> volume , que l'auteura publié depuis la clôture ducon-
» cours ; mais , par cette considération même , le jury est
>> dispensé d'en faire l'analyse . >> Ce n'est point ici le
lieu d'examiner si ce troisième volume mérite en effet
des reproches encore plus graves que les deux autres
qui , comme on a pu voir , en ont encouru d'assez graves
etd'assez nombreux sur-tout : mais comment lejury s'estil
décidé à flétrir de ce blâme, d'autant plus nuisible qu'il
estplus vague , un volume qui n'était nullementjusticiable
de sa censure , puisqu'il avait été publié depuis la clôture
du concours? Il est, dit-il , dispensé, parcette considération
même , d'en faire l'analyse. Mais cette même considération
, sans parler de celles delajustice et de labienséance,
508 MERCURE DE FRANCE ,
le dispensait aussi d'en faire la satire. La phrase du jury
n'est- elle pas l'équivalent exact de celle-ci? nous n'avons
pas le droitde vous juger , mais nous vous condamnons .
Le quatrième volume , dont j'ai à rendre compte , est
formé de trois livres , et la plus grande moitié de cet
espace est remplie par le ministère du duc de Choiseul ;
le reste contient les trois dernières années du règnede
Louis XV, et les deux premières du règne de son inforfuné
successeur. Avant d'entamer le récit des événemens
qui , en terminant honteusement l'un de ces règnes , ont
și terriblement influé sur les destinées de l'autre , l'historien
s'excuse de ce qu'il va les retracer avec plus d'étendue
et de détails qu'ils ne semblent le mériter. « Si le
› règne de Louis XV, dit- il , eût été suivi d'un règne
» prospère qui , par son énergie , eût réparé les torts de
>> la mollesse et de l'irrésolution , l'historien pourrait
>> tracer avec une rapidité dédaigneuse le tableau des
>>douze dernières années de ce monarque; il indiquerait
→ les désordres d'une cour énervée , heureux d'en voiler
>> les détails ...... Mais les malheurs , la chute et la mort
>> de Louis XVI font une loi de rechercher avec plus de
>> scrupule , de retracer avec plus de sévérité les fautes
>> de son aïeul , et de saisir , dans des événemens frivoles
>> en apparence , les pronostics ou les mobiles d'une
» révolution terrible. » L'auteur établit ensuite une distinction
plus juste encore qu'ingénieuse entre les diffé
rentes manières de traiter l'histoire , suivant la forme
différente des gouvernemens dont il faut décrire la
marche et l'action. Il fait sentir parfaitement l'avantage
*qu'ont eu les historiens de l'antiquité qui, ayant à peindre
soit les agitations d'une démocratie , soit les révolutions
d'un état despotique , pouvaient , dans l'un etdans l'autre
cas , ne mettre en scène à la fois qu'un petit nombre
d'imposans personnages , donnant l'impulsion aux divers
partis par la seule force du caractère , ou changeant par
quelque catastrophe subite la destinée d'un grand peuple .
Il prouve que les monarchies tempérées des tems modernes
offrent un tableau beaucoup plus compliqué.
«C'est sur-tout , dit-il , depuis les grandes découvertes
>>des quinzième et seizième siècles que les noms et les
OCTOBRE 1810. 500
:
2
▸ faits historiques se multiplient. L'opinion règne ; les
>> nations veulent concourir à leurs destinées : les sou-
>>verains éprouvent une résistance inaccoutumée .......
» L'opinion qui dans le principe n'avait ni un but fixe
» ni un mouvement progressif , devient plus constante
» dans ses voeux , à mesure que le gouvernement paraît
>>plus mobile dans ses résolutions . On dirait qu'il s'est
>>formé une démocratie factice . Tout homme qui prend
» de l'empire sur ses contemporains , soit en excitant
>> l'enthousiasme , soit en armant la raison , soit en lan-
» çant le ridicule , possède , autant et plus qu'un mi-
>> nistre , qu'un roi , le privilége d'amener de grands
» événemens . L'écrivain qui ne peut méconnaître la
>> puissance de ces divers mobiles , désespère de les pré-
>>senter avec ordre , avec clarté . Il s'embarrasse de ses
>> propres conjectures et se défie du sentiment qui a pu
>>les lui dicter. Quelque travail qu'il s'impose , il sent
>> qu'un travail du même genre reste à faire à ses lec-
>>>teurs . » Cette manière de saisir et de présenter les
difficultés de son sujet , est d'un écrivain qui saura bien
les surmonter .
M. Lacretelle, qui envie aux historiens de l'antiquité la
majestueuse simplicité de leurs sujets , me paraît avoit
emprunté assez heureusement un des artifices de leur
composition ; je veux parler de ces discours directs où
l'on fait dire à ses personnages ce que , d'après leur
caractère ou leur intérêt connu , ils ont pu dire ou
penser dans une circonstance donnée. On ablâme , peutêtre
avec raison , les harangues politiques ou militaires
que les historiens anciens mettent dans la bouche de
leurs personnages , parce qu'une harangue est donnée
pour un fait , et que fort souvent les circonstances du
lieu , du tems ou de la personne , ne permettent pas de
croire que ce fait ait eu réellement lieu , ou du moins
qu'il se soit passé exactement comme on le raconte : mais
la vérité ne peut être blessée par ces sortes de discours
que l'on présente comme de pures suppositions , et qui
ne sont qu'unmoyen plas vif , plus animé d'exposer les
sentimens dont foute une classe de la société était affectée
dans quelque conjoncture importante , les désirs ou
1
510 MERCURE DE FRANCE ,
les craintes que sa position lai suggérait , et enfin les
raisonnemens que lui dictait son intérêt ou sa passion.
M. Lacretelle en a fait particulièrement usage dans
T'histoire de la destruction des Jésuites , événement dans
lequel la cour , le clergé , les parlemens , les jansénistes
et les philosophes prenaient parti soit d'une manière
opposée , soit plutôt d'une même manière , mais par des
motifs fort différens .
Je ne puis suivre l'historien dans la route qu'il se fraye
à travers tant d'événemens , de personnages , de partis et
d'intrigues de tout genre. Sa marche y est à-la-fois ferme
et prudente ; quelquefois ralentie par des observations
nécessaires , ou même par des pas rétrogrades que la
position des divers objets lui commande , elle n'est jamais
incertaine ni embarrassée . D'intéressantes digressions
qui ont pour objet d'expliquer l'influence de certaines
causes trop éloignées de leurs effets pour être aperçues
du vulgaire , délassent le lecteur de la diversité monotone
d'une foule de petits faits qui , n'étant le produit
d'aucune volonté ferme , ne produisent eux-mêmes, aucun
résultat important ni durable . De ce genre est la digression
relative aux travaux , aux bienfaits et aux erreurs
de la philosophie de 1758 à 1770 , c'est- à-dire , dans
un intervalle de douze années : l'autorité de Voltaire
s'affaiblissant par degrés , son irréligion jugée timide , et
surpassée par une incrédulité qui n'a pas à craindre la
même disgrâce , sa monarchie universelle démembrée
par des lieutenans qui cachent leurs vues ambitieuses
sous des respects trompeurs , un nouveau phénomène
s'élevant sur l'horizon littéraire , et exerçant , par le soin
même qu'il prend de heurter son siècle , un pouvoir que
Voltaire n'a jamais obtenu en le flattant , tels sont les
principaux traits de ce tableau , où quelques traits accessoires
peuvent manquer de justesse , quelques couleurs
pourront paraître aux uns trop adoucies , aux autres trop
dures et trop tranchantes , mais où tous seront forcés de
reconnaître un talent observateur , habile à rassembler et
à coordonner des faits épars pour en faire apercevoir la
liaison secrète et en tirer d'importantes conséquences ,
un esprit juste autant qu'éclairé , sincère dans son amour
OCTOBRE 1810 .: 511
pour l'ordre comme dans son aversion pour les excès ,
ayant la ferme volonté d'être impartial et prouvant assez
bien qu'il y réussit , en réunissant contre lui les opinions
extrêmes . Je dois encore indiquer , comme morceaux
pleins d'une instruction riche , variée et féconde en aperçus
, l'exposition de la philosophie sage et modérée de
cette fameuse université d'Edimbourg , qui , suivant l'expresion
de l'auteur , fut un autre Port-Royal pour le
nombre d'écrivains profonds et laborieux qu'elle produisit
, mais où l'esprit de secte ne pénétra jamais ; et l'analyse
comparative des deux écoles d'économistes dont
l'une eut son berceau dans le modeste appartement que
Quesnay , médecin de Mme de Pompadour , occupait à
Versailles , sous celui de la favorite , et qui toutes deux
ralliées en un seul corps sous le bon et vertueux Turgot,
eurent , pour peu d'instans , la joie de voir leurs voeux
enfin réalisés , et leurs théories mises en pratique .
J'ai eu occasion , dans le compte que j'ai rendu des
précédens volumes de l'Histoire du dix-huitième siècle ,
de louer certains traits fermes et brillans par lesquels
l'auteur caractérisait une époque ou un personnage : ce
genre de mérite ne se fait pas moins remarquer dans le
volume que j'examine aujourd'hui. Voici de quelle manière
l'historien termine le portrait du duc de Choiseul :
<<Personne ne pouvait dire : C'est un grand homme;
>> chacun disait : C'est un homme brillant. Pendant pres-
>>que tout le cours du dix-huitième siècle , il n'y eut
>>point en France de meilleur titre de recommandation . >>>
C'est peindre d'un mot et le due de Choiseul et le siècle .
Je ne puis trouver la même justesse dans ce trait : « On
>>pourrait dire que c'était le Régent avec de la sobriété. »
Le Régent sobre eût été l'un des meilleurs et des plus
grands princes de la monarchie ; il eût peut-être égalé
Henri IV , dont le sang coulait dans ses veines , et dont
sa figure rappelait , dit-on , les traits . Aussi, brave que
lui , doué dans les combats d'autant de présence d'esprit
et de pénétration , plus libéral ou peut-être seulement
plus prodigue , il avait sa bonté , sa clémence , son affabilité
, sa gaieté, ses réparties promptes et spirituelles ;
une conception facile et nette , un premier jugement
512 MERCURE DE FRANCE ,
rapide et sûr l'eussent rendu aussi propre à conduire lës
affaires de l'Etat , que ses dégoûts et ses débauches ly
rendirent inhabile; enfin des connaissances variées et
des talens portés fort au-delà du médiocre embellissaient
cet heureux naturel , et auraient suffi pour faire
du Régent , fût-il né dans la classe moyenne , un des
hommes les plus aimables et les plus distingués de son
tems . Je doute fort que M. le duc de Choiseul possédât
une semblable réunion de qualités . Ni les vices d'une
détestable éducation , ni l'amour effréné de tous les
plaisirs n'empêchèrent le développement ou l'application
de celles qu'il avait , et l'on peut croire qu'il n'était pas
véritablement né pour les grandes choses , puisque maître
à-peu-près absolu du pouvoir en France pendant
douze années , il ne signala son administration par aucune
de ces opérations profondes et durables qui assu
rent la prospérité intérieure d'un royaume ou établissent
sa gloire au-dehors . M. Lacretelle observe un rapport
beaucoup plus réel entre le Régent et M. de Choiseul ;
c'est d'avoir été en butte l'un et l'autre à des soupçons
aussi atroces qu'injustes , d'avoir été accusés tous deux
de s'être faits les empoisonneurs d'une grande partie de
lafamille royale . Il faut repousser , comme le fait M. Lacretelle
, les imputations dirigées contre M. de Choiseul
, et encore plus celles dont le Régent fut l'objet ;
mais on ne peut s'empêcher d'être frappé d'une stupeur
inquiète et soupçonneuse envoyant tomber presque à la
fois autour du trône , ledauphin , la dauphine , le duc
de Bourgogne leur fils , la reine , et enfin Mme de Pompadour
qu'il faut bien oser nommer avec tous ces augustes
personnages , de même qu'on avait vú , au commencement
du siècle , un autre dauphin , un autre duc
de Bourgogne , sa femme et l'un de ses fils descendre au
tombeau , pour ainsi dire , sans intervalle. « Lorsque
>>Mme de Pompadour mourut , dit M. Lacretelle , les
>> troupes françaises , dont elle avait compromis la gloire ,
>> témoignèrent leur joie d'être délivrées de sa méprisa-
>>ble et capricieuse influence. Quand de telles femmes
>> deviennent des instrumens de calamité , le peuple les
>>>charge d'imprécations , afin d'épargner son roi; mais
>>le
OCTOBRE 1810. 513.
>> le roi seul est coupable . >>> Cela est bien observé , et
l'histoire ne peut prononcer une sentence à-la-fois plus
sévère , plus juste et mieux exprimée. AUCER LA
DEPE
ELOGE DE LA BRUYÈRE , discours qui a remporté le prix
d'éloquence décerné par la Classe de la langue et de
la littérature françaises de l'Institut , dans sa séance
du 4 avril 1810 , par MARIE J. J. VICTORIN FABRE .
-Un vol . in-8° , avec le Tableau littéraire du dix
huitième siècle , discours du même auteur , couronne
dans la même séance de l'Institut . A Paris , chez
Michaud frères , imprimeurs-libraires , rue des Bons-
Enfans , nº 34 ; et chez Delaunay , libraire , au Palais-
Royal.
PEU de livres dans notre langue ont eu plus de célébrité
que les Caractères de La Bruyère, mais aucun , peut-être,
ne paraît , au premier aperçu , moins fait pour que l'éloge
de son auteur , dont il est à-peu-près l'unique ouvrage ,
soit le sujet d'un prix d'éloquence . La vie de cet auteur ,
sa personne , sont presque inconnues ; son livre est une
composition philosophique où ni la grandeur du plan ,
ni les formes du style n'ont d'abord rien de frappant , où
l'éloquence , en un mot , ne paraît point provoquer
l'éloquence ; et plus un écrivain semblera s'être fait une
étude du style oratoire , moins on le croira propre à
traiter un pareil sujet. Si , par exemple , un jeune homme
avait mérité deux fois la couronne par deux discours tels
que l'Eloge de Corneille et le Tableau littéraire du dixhuitième
siècle , et qu'il confiât à quelqu'un le projet de
disputer ce troisième prix , il est peu de donneurs d'avis
qui ne l'en détournassent , et qui ne trouvassent pour
cela de fort bonnes raisons . Mais s'il avait une fois bien
mis cela dans sa jeune tête ; s'il avait déjà bien médité
son La Bruyère , comme il me semble qu'il le fait de
chaque sujet qu'il traite , laissez-moi faire , répondrait-il :
il y a plusieurs genres d'éloquence ; La Bruyère lui-même
m'apprend à les distinguer (1 ) : ou je me trompe , ou
(1) Dès son premier chapitre , intitulé : Des ouvrages de l'esprit,
SEINE
LI
514 MERCURE DE FRANCE ,
son ouvrage qui les rassemble tous , son ouvrage dont
je suis plein et sur lequel je ne pourrais plus obtenir de
moi de ne pas écrire , m'inspirera celui de tous ces
genres qui conviendra le mieux , ou plutôt me rendra
capable d'en changer et de les prendre tous l'un après
l'autre à son exemple. L'éloquence , a dit mon auteur ,
est rarement où on la cherche , et elle est quelquefois où
on ne la cherche point (2) . Je vous vois bien disposé à
ne la point chercher dans le discours que je vais faire :
je tâcherai que mes juges l'y trouvent , et pour cela je
tâcherai qu'elle y soit .
Que les choses se soient ainsi passées ou non , il est
certain que les juges qui ont prononcé sur ce discours y
ont trouvé le genre d'éloquence qui pouvait y mieux
convenir. Non seulement ils l'ont couronné , mais ils
l'ont vivement applaudi , ils en ont parlé avec plus que
de l'estime . L'auteur n'y ayant pas joint son nom cacheté,
les paris étaient ouverts pour deviner de qui il
pouvait être , et quand on l'a su on voulait à peine le
croire , tant on y trouvait sa manière différente de ce
qu'elle était dans les deux autres discours , tant ony
rencontrait de ces résultats qui supposent l'expérience ,
de cette connaissance du monde qu'on n'acquiert que
dans le monde même , en un mot de maturité. En effet ,
M. Fabre ne paraît pas seulement , dans ce discours , si
bien pénétré de l'auteur dont il fait l'éloge , qu'il le loue
en quelque sorte dans son style ; mais il semble aussi
avoir appris de lui-même à observer les hommes ; et
dans plus d'un endroit , après avoir cité des traits de
La Bruyère , il y joint des traits de lui , qui paraissent
encore des citations .
Dès sa seconde page , voulant expliquer la différence
qui existe entre La Bruyère auteur d'un livre célèbre ,
mais dont la vie est peu connue , et certains auteurs qui
sans cesse attirent sur eux les yeux du monde, et croyent
assurer par là la célébrité de leurs ouvrages , il dit de ces
derniers : « Lorsqu'un auteur s'est fait ainsi des succès ,
et ce qu'il croit un avenir , on n'ignore point sa vie : on
(2) Ibidem.
ל
OCTOBRE 1810. 515
,
sait qu'on le voyait souvent dans le salon de Ménippe ,
ou à la toilette de Césonie (3) ; on retient ses mots flatteurs
ses anecdotes piquantes ; on n'oublie que sa
prose et ses vers ; et quelquefois il demeure un grand
homme dans le dictionnaire historique. L'on va donc
par cette route à la postérité , mais on n'y porte pas ses
livres. Quand un livre y va seul , au contraire , sa réputation
est sûre et durable : c'est lui qui l'a faite , et il la
soutient. >> Ne pourrait-on pas dire au panégyriste :
Est-ce vous qui parlez , ou si c'est votre auteur ?
,
Ailleurs il veut faire sentir pour quelle principale
raison la manière de Théophraste , dans ses Caractères,
diffère de celle de La Bruyère. Cette raison , il la trouve
dans les hommes , dans les sociétés civiles , dans les
moeurs publiques que chacun des deux moralistes avait
à peindre . La différence des modèles entraînait celle
des portraits , etThéophraste ne pouvaitpeindre le monde
tel qu'il n'existait pas de son tems . «Parmi les peintures
de La Bruyère , dit M. Fabre , il n'en est pas de plus
piquante , de plus éminemment philosophique et morale
que celle de ces deux hommes , l'un toujours timide
circonspect , embarrassé , flatteur , complaisant ; partout
évité , oublié , raillé ; importun avec une extrême
politesse , et stupide malgré son esprit (4) : l'autre fier ,
railleur , présomptueux , dogmatique ; toujours recherché
, fêté , caressé , applaudi ; homme aimable , homme
de bon ton qui ne dit que des impertinences , homme
d'esprit qui n'est qu'un sot. Ces peintures si vivement ,
si heureusement terminées par ces mots : Il est pauvre !
il est riche ! le philosophe grec n'aurait pu les tracer .>>>
Ne croirez-vous pas que ce sont là les deux portraits que
La Bruyère a tracés lui-même ? point du tout ; c'en est
une réduction vive et animée ; ce sont deux pagès resserrées
en deux phrases , et à l'exception du peu de
mots qui sont ici en italique , pas une expression de la
copie ne se trouve dans l'original .
(3) Deux caractères de La Bruyère.
(4) Ila , dit LaBruyère , aree de l'esprit , l'air d'un stupide .
Lla
516 MERCURE DE FRANCE ,
Ce n'est pas tout ; il continue : « Jamais le pauvre
de La Bruyère ne s'est offert à ses regards ( de Théophraste).
Il ne l'a jamais vu marcher lentement , le
front penché , les épaules serrées , le chapeau abaissé
sur les yeux pour n'être point aperçu (5). » Puis toutà-
coup laissant là son guide , il va plus loin que lui ,
mais du même pas et de la même allure. « La considération
, les égards , n'étaient point encore dans le
siècle où vivait Théophraste l'apanage exclusif de l'opulence.
L'indigence même avait été ennoblie par les Miltiades
et les Eudamidas . Le pauvre était , se croyait , et
il était cru l'égal du riche. Comme lui , dans les assem--
blées politiques , il venait , la main libre et la tête haute ,
jeter son vote dans l'urne , et se donner des magistrats :
il entrait avec lui dans les bains publics , dans les lycées ,
dans les gymnases : etdans les jeux , dans les spectacles ,
il venait s'asseoir près de lui sur les marches de l'amphithéâtre
, ou s'élançant dans la lice , il volait lui disputer
le prix. Une inégalité plus ou moins grande dans les fortunesa
été de tous les siècles et de tous les gouvernemens .
Mais , à ne considérer les objets que sous le point devue
moral et politique, on trouvera que les hommes furent
toujours partagés en deux classes : ce sont aujourd'hui
des riches et des pauvres; c'étaient autrefoisdes esclaves
et des citoyens. Les modernes peuvent s'applaudir et se
faire honneur de leur partage. Il y a cependant plus de
rapports entre lapauvreté et l'esclavagequ'entrelarichesse
et les droits de cité . >> Vous voyez que si l'on peut encore,
prendre cela pour du La Bruyère , c'est en lui donnant,
cent ans de plus et en supposant qu'il ait écrit dans
notre siècle et non pas dans le sien.
Ce discours est divisé en trois parties. J'avoue que je
n'ai pas été d'abord content de l'ordre dans lequel l'orateur
annonce qu'il les a rangées. Il se propose d'analyser
premièrement la composition de La Bruyère et son
style ; d'exposer ensuite sa morale et sa philosophie ;
enfin de chercher à découvrir , par la connaissance de
l'écrivain et du philosophe , les traces de l'homme ignoré .
(5) Expression de La Bruyère.
OCTOBRE 1810 . 517
1
L'écrivain , le philosophe , l'homme , voilà donc les trois
parties de son discours .Or, quelque distinguée , quelque
supérieure que soit la manière de composer et d'écrire
de l'auteur des Caractères , son talent d'observer et les
principes de sa philosophie le sont encore davantage :
la réflexion , l'observation précédèrent en lui l'art , et
peut-être même le dessein d'écrire : en général , un
philosophe moraliste doit étudier long-tems les hommes ,
doit rapprocher long-tems ce qu'il découvre en eux , des
principes qu'il s'est faits d'avance et des opinions philosophiques
qu'il a embrassées , avant de prendre la plume
pour les peindre. Il me semblait donc qu'ici l'ordre
naturel des idées était interverti et que la seconde partie
du discours aurait dû être la première; mais en lisant
cette partie , j'ai reconnu que de la manière grande et
générale dont l'auteur y considère l'écrivain , il avait
sagement fait de disposer ainsi sa matière , et qu'il avait
fort bien rempli le précepte d'Horace qui s'applique, à
tout l'art d'écrire aussi bien qu'à la poésie :
Utjam nunc dicatjam nunc debentia dici.
«C'est un métier de faire un livre , comme de faire
>> une pendule. >> Cette expression de La Bruyère autorisait
assez M. Fabre à distinguer en lui, comme dans
tout écrivain habile , le talent de l'auteur et l'art de
l'ouvrier. On lui a reproché cette expression avec la
même justesse et la même bonne foi que beaucoupd'autres
choses ; on s'est moqué de son admiration pour cet
art de l'ouvrier dans un écrivain tel que La Bruyère ,
comme s'il n'avait vu en lui que cet art , comme s'il
avait eu tort de se servir de ce mot ouvrier, qui lui a été
dicté en quelque sorte par La Bruyère lui-même , lorsqu'il
a employé le mot métier; enfin comme si l'orateur
avait entendu par-là seulement l'arrangement artificiel
des mots , et s'il se fût tué dans tout son discours à
tâcher de nous démontrer , le scalpel à la main , cet
arrangement. Il faut avoir lu ces choses-là pour y croire .
A l'âge de M. Fabre , avec ses talens et ses succès , on
pourrait avoir une dose un peu forte d'amour-propre : s'il
était dans ce cas , ses amis pourraient craindre qu'à force
518 MERCURE DE FRANCE ,
d'être injuste on ne le poussât jusqu'à unexcessiforgueil :
rien n'y serait plus propre , et des injustices d'un genre
plus grave feraient croire qu'on en aurait le projet ; j'espère
qu'il ne tombera point dans le piége , que de quelque
manière qu'il soit traité par les passions des autres , il
p'en sera pas moins maître des siennes , et qu'il n'en
sera, en un mot , ni plus découragé ni plus fier. 1
Mais revenons à sa première partie , où il ne cherche
point du tout à nous expliquer en quelle façon LaBruyère
observait les règles de la grammaire et de la syntaxe ,
mais comment il était devenu écrivain , quel plan il s'était
tracé , quel apprentissage il s'était fait à lui-même dans
ce métier de faire un livre , quelles raisons il avait eues
pour donner au sien la forme que nous yvoyons , que's
furent pour lui les avantages de cette forme , et enfin les
talens qu'il déploya dans l'exécution de son dessein.
Le plus brillant , et celui où il excella peut-être le plus ,
est le talent de peindre. Son panégyriste fait passer sous
nos yeux plusieurs de ses tableaux , et sans les copier
toujours littéralement , il les retrace. S'il était poëte
comique , il relirait sans cesse La Bruyère; et il montre
évidemment le profit qu'il en saurait tirer ; mais cela le
conduit plus loin; un autre grand peintre , le poëte
comique par excellence , Molière excella aussi dans la
fidèle représentation des caractères : on peut comparer
plusieurs de ceux de ces deux habiles maîtres; en faisant
cette comparaison entre l'hypocrite de l'un et l'hypocrite
de l'autre , M. Fabre aperçoit et il nous fait voir
dans l'Onuphre de LaBruyère le dessein très-marqué de
faire la contre-partie du Tartuffe de Molière , et de relever
quelques inconséquences dans la conduite de ce
dernier.
Nous voilà loin, je crois , des dissections grammaticales
, et ce qui suit ne nous en rapproche pas. Après
avoir mis en rivalité La Bruyère avec Molière, il indique
en passant ce que Fontenelle , Duclos , et même l'auteur
des Lettres Persannes ont pu apprendre du premier. II
ne prétend pas pour cela ( car son admiration ne va pas
jusqu'à un aveugle engouement) , il ne prétend pas
égaler La Bruyère aux Molière et aux Montesquieu ;
OCTOBRE 1810 . 51g
il ne le placera pas au rang de ces génies extraordinaires
dont un seul suffit pour illustrer un siècle et une nation ;
mais se servant avec adresse de cette restriction même ,
pour réunir sous un seul point de vue tous les différens
mérites qu'il admire dans son auteur : « Je demanderai ,
dit-il , quelle est la seconde place digne d'un écrivain
qui , dans un seul ouvrage , semble épuiser toutes les
formes de la composition et toutes les ressources du
style ; qui prend avec une égale aisance tous les caractères
d'esprit et tous les genres de talent ; qui peint le
vice comme Juvénal , joue le ridicule comme Aristophane;
qui raille avec Lucien , plaisante avec Rabelais ;
puis tout-à-coup grandit , se passionne et s'élève , se
montre philosophe , et grand philosophe , orateur et
grand orateur , et devient un moment l'émule des Platon
, des Cicéron et des Chrysostome ; qui , représentant
cet univers comme une vaste scène d'illusions
théâtrales , où les décorations restent toujours les mêmes,
tandis que les acteurs changent toujours , où ceux qui
ne sont pas encore , unjour ne seront plus , demande quel
fond à faire sur ce personnage de comédie (6) , avec ce
même ton oratoire , cet accent de triomphe et de terreur
, dont Bossuet s'écrie , après une peinture du même
-genre : Oh ! que nous ne sommes rien ! qui , s'élevant
contre le prince d'Orange à peine encore assis sur le
trône par l'exil de son beau-père , accable le nouveau
monarque de son indignation moins encore que de ses
craintes , rend la cause du faible Stuart commune à tous
les rois qui l'ont trahie , et développe les plus grands
intérêts politiques avec toute la rapidité des mouvemens
oratoires les plus variés et les plus éclatans ? »
Lisez l'analyse éloquente que l'orateur fait ensuite de
cette éloquente harangue ; et reconnaissez avec lui ,
dans La Bruyère , cette variété singulière de tons qui
se plie à tous les genres d'éloquence. Il ne vous dis-
-simulera point quelques défauts qui se mêlent à ces
qualités éminentes ; il en assignera les causes . En parlant
de ces causes , il avancera sur-tout que La Bruyère
(6) Chap. VIII , De la Cour .
า
520 MERCURE DE FRANCE ,
ne pouvait reconnaître de modèles dans l'art d'écrire ,
puisque son livre n'en avait pas ; et comme on serait
tenté de lui objecter Théophraste , c'est de là qu'il partira
pour donner des notions aussi justes que précises
sur la philosophie morale des Grecs , sur ce philosophe
en particulier , sur ce qui constitue sa doctrine et sa
manière , et sur les raisons fondamentales qui font que,
quoiqu'il ait peint des caractères comme La Bruyère ,
La Bruyère ne pouvait en rien se modeler sur lui . La
principale de ces raisons est la différence des moeurs , et
cette différence est sur-tout remarquable entre l'existence
que les femmes avaient chez les Grecs , et celle
qu'elles ont chez les peuples modernes . Ici vous pardonnerez
sans doute à un jeune homme sensible un morceau
un peu plus étendu peut-être que ne le demandaient
les justes proportions de son discours , sur le
rang où les femmes se sont élevées parmi nous , sur
l'influence qu'elles ont exercée , et sur la part qu'elles
doivent avoir dans tout ouvrage qui a pour but la peinture
des moeurs . L'auteur parvient ainsi à la fin de sa
première partie , qu'il a su remplir de mouvement et de
variété , sans cesser d'envisager comme écrivain son
auteur , mais en considérant dans l'art d'écrire ce qu'il
a de plus élevé , de plus noble , de plus rarement ap-.
précié , non ce qu'il a de vulgaire , de sec et de trivial.
C'est comme philosophe moraliste qu'il le représente
dans sa seconde partie ; il y recherche d'abord pourquoi
sur certains points la morale de La Bruyère differe
de celle des anciens : il fait voir ensuite que , sur beaucoup
d'autres , La Bruyère devança au dix-septième siècle
les philosophes du dix-huitième ; il retrouve encore en
lui le grand peintre dans l'art de mettre le plus souvent
la morale en action et les principes en tableaux. Ce n'est
point la méthode des philosophes vulgaires , c'est la
sienne. Pour nous prouver , par exemple , que le sort
des habitans des campagnes est trop souvent malheureux
, et que nous le connaissons et le plaignons trop
peu , ils s'épuiseraient en déclamations , en oppositions ,
en contrastes ; La Bruyère fait moins de frais et frappe
bien davantage ; il met en quelque sorte sous nos yeux
OCTOBRE 1810. 521
la chose même. C'est là qu'est placée cette belle citation
qui produisit un effet si général et si grand à la lecture
publique , et qui confirme si bien ce que l'auteur a précédemment
établi , que La Bruyère possède les parties
les plus élevées et les plus rares de l'éloquence .
Je choisirai plus loin une autre citation qui n'est pas
de Labruyère , mais où l'on voit une nouvelle preuve
du parti que son panégyriste a tiré de son commerce
avec lui. La Bruyère , dit-il , en peignant les hommes de
son tems , a fort souvent aussi fait le portrait des hommes
du nôtre. « Nous vivons encore tous les jours avec la
plupart de ses personnages . N'est-il pas notre contemporain
ce favori d'un ministre qui , la veille d'une disgrace
, reconduit jusque sur l'escalier ? N'est-il pas notre
contemporain , ce savant Hermagoras qui néglige de
s'informer des guerres d'Allemagne ou d'Italie pour discourir
, sans distractions , sur la guerre des géans ? Les
jolies femmes d'un âge mûr ne se persuadent-elles plus
que les années ont moins de douze mois ? N'est- il plus de
ces hommes prudens qui , peu chargés de maximes , en
empruntent , selon l'occurence , à mesure qu'ils en ont
besoin (7) ? Que de Pamphiles aujourd'hui , comme dans
le siècle de La Bruyère , parlent de guerre à un homme de
robe , et de politique à un financier (8) , savent l'histoire
avec les femmes , sont poëtes avec un docteur , et géomètres
avec un poëte ! Mais sur-tout quelle foule , ou
pour parler plus juste , quel troupeau de ces Clitons qui
n'antjamais eu toute leur vie que deux affaires , déjeuner
lematin et dîner le soir; hommes nés pour la digestion ,
et dont les éloquens discours sur le rôt , les entremets et
le hors-d'oeuvre donnent envie de s'asseoir à une bonne
table où ils ne soient point (9) . »
On n'est point surpris après cela du retour que l'orateur
fait sur lui-même et de lui entendre dire : « Il me semble
quelquefois que la méditation de son livre m'a donné
de l'expérience. Si je me laisse moins surprendre à ces
(7) Chap . IX , Des Grands.
(8) Ibid.
(9) Chap . XI , De l'Homme.
1
522 MERCURE DE FRANCE ,
dehors qui nous trompent , parce qu'ils commencent
par nous flatter ; si je me trouve armé d'avance contre
cette honnêteté impérieuse qui fait servir la politesse
aux prétentions de la vanité , ou si je prends sur le fait
ce désintéressement avare qui sait tourner les calculs de
la générosité au profit de la fortune ; c'est que j'ai pris
des leçons de La Bruyère , c'est qu'en m'instruisant si
bien à observer les visages , il m'a fait sentir le besoin
de ne plus m'arrêter aux masques , et , comme il dit luimême
avec tant de bonheur , d'enfoncer les caractères
pour savoir à quelle profondeur on rencontre le tuf. »
Mais peut-être y a-t-il quelque imprudence à nous avoir
ainsi dit son secret ; peut- être même M. Fabre en éprouvet-
il déjà les suites . Qu'il y prenne garde ; ni son âge ni
la carrière qu'il paraît destiné à parcourir , ne lui permettent
de vivre ailleurs que dans ce grand bal masqué
qu'on appelle le monde ; et il y trouvera bien peu de
masques qui pardonnent à qui leur dit : je te connais.
Trop souvent un voile épais
Couvre de honteux mystères :
Si nous voulons vivre en paix ,
Effleurons les caractères ;
Ne les enfonçons jamais .
M. Fabre ayant à peindre , dans sa troisième partie ,
T'homme moral , rassemble les traits épars , sur le caractère
de La Bruyère , dans l'histoire de l'académie par
d'Olivet , dans le discours de l'abbé Fleuri , successeur
de La Bruyère à l'académie, dans le livre de La Bruyère
lui-même : de l'assemblage de tous ces traits résulte un
caractère aussi estimable qu'on doit l'attendre dans
l'inexorable censeur du vice , et plus aimable que ne le
ferait croire quelquefois l'âpreté de ses censures , tel en
un mot qu'on aime à le trouver dans le véritable homme
de lettres , et que malheureusement on ne l'y trouve pas
toujours . Je ne sais pourquoi l'auteur ne donne ici que
comme une conjecture , que La Bruyère s'est peint luimême
dans la peinture qu'il a faite d'un philosophe , au
sixième chapitre des Caractères . Cela paraît , en effet ,
purement hypothétique , de la manière dont le passage
OCTOBRE 1810. 523
est cité dans ce discours . « Entrez chez ce philosophe ;
yous le trouverez sur les livres de Platon qui traitent
de la spiritualité de l'ame ..... ou la plume à la main pour
calculer les distances de Saturne et de Jupiter.... Vous
lui apportez quelque chose de plus précieux que l'argent
et l'or , si c'est une occasion de vous obliger , etc. » Cela
n'est point ainsi à la troisième personne , dans le livre de
La Bruyère ; c'est en style direct , c'est en son nom qu'il
parle , et il est nullement douteux que ce portrait ne soit
le sien .
Il se met d'abord en scène avec un certain Clitiphon ,
chez qui il s'est présenté deux fois : la première fois ,
Clitiphon n'était point encore visible ; il devait l'être dans
une heure , et avant l'heure il était sorti ; on ne le voit
point , on ne le trouve point; on vient toujours trop tôt
ou trop tard ; et quand il s'enferme dans son cabinet
comme en un sanctuaire impénétrable , qu'y fait- il? il
enfile quelques mémoires , il collationne un registre ; il
signe , il paraphe , ou fait quelqu'autre chose tout aussi
graveque celles-là . « O homme important et chargé d'affaires
, qui à votre tour avez besoin de mes offices , lui
dit enfin La Bruyère , venez dans la solitude de mon
cabinet , le philosophe est accessible ; je ne vous remettrai
point à un autre jour ! Vous me trouverez sur les
livres de Platon qui traitent de la spiritualité de l'ame ,
de sa distinction d'avec le corps , ou la plume à la main
pour calculer les distances de Saturne et de Jupiter.......
Entrez , toutes les portes vous sont ouvertes ; mon antichambre
n'est pas faite pour s'y ennuyer en attendant;
passez jusqu'à moi sans me faire avertir : vous m'apportez
quelque chose de plus précieux que l'argent et l'or ,
si c'est une occasion de vous obliger ; parlez , que voulezvous
queje fasse pour vous ? Faut- il quitter mes livres , mes
études , mon ouvrage , cette ligne qui est commencée ?
Quelle interruption heureuse , que celle de vous être
utile ! etc. » Assurément il n'y a aucun doute que La
Bruyère n'ait eu en vue quelque Clitiphon de sa connaissance
, dans ce portrait qui ressemble encore à des
Clitiphons de la nôtre , et que pour en mieux faire res-.
sortir l'impertinence , il ne se soit représenté lui-même
524 MERCURE DE FRANCE ,
au natürel . M. Fabre a peut-être eu une raison pour
faire ce changement dans le texte de son auteur , mais
franchement je ne la vois pas.
Quoi qu'il en soit , il parvient , dans cette troisième
partie , à établir si bien le caractère de La Bruyère , que
l'on oublie, après l'avoir lue , qu'il n'avait que peu d'élémens
d'où il pût le tirer , et que ces élémens étaient
épars . Il finit par une sorte de parallèle entre La Bruyère
et un peintre de moeurs avec lequel on ne lui voit
d'abord rien de coinmun que ce titre : c'est La Fontaine.
Mais sans faire de ces efforts que l'on voit si fréquemment
dans les parallèles , pour concilier les oppositions et rapprocher
les contraires , M. Fabre saisit avec esprit et
avecjustesse des rapports généraux entre deux écrivains
si différens . Il ne cherche point à enfler par des exagérations
le mérite d'un auteur qui n'en a pas besoin ; il
l'associe à nos plus grands hommes , sans que le goût
puisse lui reprocher , ni de l'avoir trop élevé , ni de
les avoir fait descendre. « Si l'on ne trouve dans son
livre, l'un des chefs-d'oeuvre de notre langue , ni la profondeur
éloquente de Pascal , ni l'impétueuse élévation
de Bossuet , qui furent des génies sublimes : ni la sim-
-plicité brillante de Fénélon , ni le charme ingénu de La
Fontaine , qui furent d'heureux génies ; comme La Fontaine
lui-même , La Bruyère eut des successeurs , et ne
fut pas remplacé dans le sein de l'Académie ; comme
La Fontaine lui-même , il a fait des imitateurs sans
nombre , et n'a pas été remplacé dans notre littérature .
Traitant des genres divers , mais qui se ressemblent ,
puisque l'un et l'autre exigent sur toutes choses le talent
de bien peindre et de bien définir , tous deux ont ouvert
la carrière et paraissent l'avoir fermée : hors de parallèle
tous deux , leur commune destinée semblerait nous
avertir que la parfaite union des ressources de l'esprit
les plus variées et les plus fécondes avec tout ce que
l'art d'écrire eut jamais de plus industrieux , moins séduisante
peut-être , et sur-tout moins admirée , n'est
cependant pas moins rare , moins difficile à égaler , que
les heureuses inspirations du plus aimable génie . »
C'est de ce tonet de ce style qu'est , en général , écrit
OCTOBRE 1810. 5257
ce discours , si l'on en excepte un petit nombre d'endroits
où , en parlant de morceaux de La Bruyère dont
le style est plus oratoire et plus élevé , l'auteur élève
aussi le sien davantage , ce qui prouve en lui le double
talent , nécessaire au bon orateur , de ne se point pas- .
sionner hors de tems et de mesure , et de savoir se pas-i
sionner à propos . Pour faire entendre en peu de mots ce
que je pense de la manière dont ce sujet , nouveau pour
l'éloquence académique , est traité , il me semble que si ,.
l'un des passages que j'ai cités , ou tel autre que j'aurais
pu citer encore , eussent précédemment existé , et si
M. Fabre cût demandé à l'homme du goût le plus exercé
et le plus sûr comment il devait écrire cet éloge, proposé
pour le prix d'éloquence française, il aurait eu pour
réponse : Ecrivez-le ainsi .
En rendant compte précédemment du Tableau littéraire
du 18º siècle , je n'ai point parlé des notes et dissertations
qui le suivent. Je ne dirai rien non plusde celles qui sont
àla fin de l'éloge de La Bruyère. Ily faudrait un article à
part. Le jeune orateur a une manière à lui d'envisager la
plupart des objets , et son style , même dans des notes ,
est aussi piquant que ses vues. Je renverrai le lecteur ,
dans les notes du premier discours , à une dissertation
de plus de vingt-cinq pages sur les tragédies deVoltaire ;
à plusieurs notes sur ce même Voltaire , sur Montesquieu
, sur d'Alembert , sur les discours de réception à
l'Académie ; dans les notes du second , à celles qui ont
pour objet les divers genres d'éloquence , les Caractères
de Théophraste , les Dialogues de La Bruyère sur le quiétisme
; la philanthropie et la sensibilité de La Bruyère, sa
morale ou sa doctrine , résumé très-bien fait, qui offre
en corps de système ce qui est répandu sans ordre dans
tout le livre de l'auteur , et enfin l'exposé de quelques
jugemens portés jusqu'à ce jour sur le livre des Caractères.
Tous ces morceaux prouvent que M. Victorin
Fabre ne cultive pas moins son goût et sa raison que son
talent d'écrire . L'Académie française , en reconnaissant
la variété , l'éclat et la maturité de ce talent , a annoncé
qu'elle en concevait encore de plus grandes espérances ,
lorsque l'âge , la méditation et le travail l'auront étendu et
1
526 MERCURE DE FRANCE ,
perfectionné (10). Il semble que M. Fabre , qui ne peut
rien sur son âge , s'efforce , en doublant la méditation et
le travail , de corriger cet heureux désavantage , pour
remplir les espérances de l'Académie , et celles qu'il a
données dès son début , aux amis de la philosophie et des
lettres. GINGUENÉ .
OEUVRES CHOISIES DE PIRON , édition stéréotype , d'après
le procédé de M. Firmin Didot. Deux volumes in- 18 .
AParis , chez Didot l'aîné , et chez Firmin Didot.
Un éditeur mal-adroit avait recueilli les oeuvres de
Piron en sept gros volumes : un abréviateur plus sage
vient de les réduire à deux petits , et cependant je crains
fort qu'on ne lui dise comme à Lamotte :
Vos abrégés sont longs au dernier point.
a
La Métromanie , Gustave , en faveur de quelques
situations énergiques , un petit nombre de contes et de
poésies légères où se montrent un esprit et un talent
original , enfin quelques épigrammes dignes d'être proposées
pour modèles , tel est sans doute , en dernier
résultat , tout le bagage que Piron doit porter à la postérité.
L'abréviateur bien recueilli la Métromanie et
Gustave ; il a bien recueilli , et même en trop grand
nombre , les poésies légères et les contes ; il y a bien
ajouté quelques-unes des épigrammes les plus piquantes :
mais il en a écarté plusieurs qui méritaient d'être conservées
; et , qui pis est , il a conservé et les Courses de
Tempé , et Arlequin Deucalion , très- médiocre arlequinade
, digne au plus d'être classée parmi les pièces
du second ordre dans le répertoire des Variétés .
L'éditeur , sans rien ôter à l'étendue de son volume ,
aurait pu le remplir moins mal , si à la place d'Arlequin
il eût mis l'Ecole des Pères , pièce qui , sous le titre des
Fils ingrats , obtint du succès dans la nouveauté ; et une
scène de Fernand Cortès , où des bizarreries nombreuses
(10) Rapport déjà cité , sur le Concours des Prix , ete.
OCTOBRE 1810 . 527
défigurent , il est vrai , mais ne doivent pas faire méconnaître
, une éloquence noble et vigoureuse .
Quant aux épigrammes , on pense bien que l'abréviateur
n'a point oublié celle sur l'abbé Desfontaines :
Un écrivain fameux par cent libelles , etc.
épigramme exquise de tout point , et qui conservera
toujours le mérite de l'à-propos , parce que dans tous les
siècles il se trouvera , selon l'expression même de l'auteur
, des visages sur qui l'appliquer. Mais , pour citer
un exemple des omissions dont je ne puis savoir gré à
l'éditeur , je n'aurai pas besoin de rappeler une pièce
moins connue . Qui ne sait par coeur ce huitain , modèle
de finesse et de grâce ?
Gresset pleure sur ses ouvrages
En pénitent des plus touchés .
Apprenez à devenir sages ,
Petits écrivains débauchés.
Pour nous , qu'il a si bien prêchés ,
Prions tous Dieu qu'en l'autre vie
Il veuille oublier ses péchés ,
Comme en ce monde on les oublie .
Comment M. l'éditeur a-t-il pu rejeter de son recueil
cette épigramme charmante , qui faisait les délicés de
Voltaire? Serait-ce donc parce qu'elle est injuste ? Mais
M. l'éditeur en a laissé subsister plus d'une contre Voltaire
lui-même , où l'injustice du fond n'est pas , à beaucoup
près , rachetée par les mêmes agrémens dans la
forme; et dans le choix des pièces fugitives , qu'il nous
reste à examiner , il en a inséré plusieurs qui ne renferment
que des injures toujours contre ce même Voltaire ,
des injures personnelles , brutales , sans esprit comme
sans talent , et qui blessent le goût autant que la décence.
Pour prouver que je ne dis rien de trop , il me faut
bien en donner quelques exemples . J'aurai la modération
de les choisir tous dans la même pièce : vingt
autres pourraient m'en fournir presqu'autant. Cette
pièce vraiment odieuse est un dialogue en forme de
528 MERCURE DE FRANCE ,
couplets , entre Apollon et une Muse , sur l'air de la
Confession.
APOLLON.
Que je vois d'abus ,
Degens intrus
Ici , ma chère
Depuis quarante ans
Qu'en pourpoint j'ai couru les champs !
D'où nous est venu ce téméraire
Qu'onnommeVoltaire ?
LA MUSE.
Joli sansonnet ,
Bonperroquet ,
Dès la lisièro
Lepetit fripon
Eut le vol du chapon.
APOLLON .
D
Par où commença le téméraire ?
Répondez , ma chère .
LA MUSE .
Tout jeune , il voulut , etc.
Il voulut faire OEdipe , la Henriade , l'histoire de
Charles XII , le Temple du Goût , tous ouvrages plus
ridicules les uns que les autres , ainsi que chacun sait ,
au dire de la Muse de Piron .
APOLLON .
Et que fit ensuite le téméraire ?
Répondez , ma chère .
LA MUSE.
Quoique inepte et froid ,
Et qu'il ne soit
Maçon ni père ,
Il ne fit , un tems ,
Que des temples et des enfans .
:
Après avoir déclaré Voltaire inepte , la Muse continue
àpasser en revue tous les ouvrages de ce grand écrivain.
Viennent ensuite les actions :
:
Il fit le méchant ,
Le chien couchant ,
Le
OCTOBRE 1810. 529
Le réfractaire
Et selon les tems
Montra le derrière ou les dents .
APOLLON.
J'ordonne , lorsque le téméraire
Sera dans la bière ,
Qu'on porte soudain
Cet écrivain
Au cimetière
Ditcommunément
Le charnier de Saint- Innocent ;
Et qu'il y soit écrit sur la pierre
Par mon secrétaire :
Ci-dessous git qui
Droit comme un i
Eût perdu la terre ,
Si de Montfaucon
Le croc était sur l'Hélicon.
DEPT
DE
LA
SE
5.
en
Je ne dirai pas précisément que l'auteur d'un tel dialogue
méritât de perdre la terre droit comme uni ; mais je
demanderai quel sel , quelle espèce d'agrément on peut
trouver aujourd'hui à ces plates vilenies. Que tous les
folliculaires , tous les faiseurs de libelles , depuis l'infolio
jusqu'à l'in-18 , se soient acharnés sur Voltaire
pendant plus de soixante années , on le conçoit aisément
, ou plutôt il serait impossible de concevoir le contraire;
mais que les hommes de lettres ses contemporains
, et j'entends les plus distingués , aient été à son
égard, trente ou quarante années durant , des libellistes
eux-mêmes , et d'injustes folliculaires , voilà , il faut en
convenir , ce qui paraît , au premier coup-d'oeil , être
bien moins naturel. Cependant il n'est pas malaisé de
s'en donner l'explication , et d'en démêler les causes .
Voltaire eut le double malheur , et d'entrer bien jeune
encore dans la carrière des lettres , et d'y obtenir , dès
ses premiers pas , d'incontestables succès . Or, c'est-làun
double crime que toute la vie d'un auteur ne suffit point
à expier , à moins qu'il ne parvienne à la décrépitude.
Voltaire , célèbre à vingt-cinq ans, eut toutefois assez
1
Mm
530 MERCURE DE FRANCE ,
de erédit pour être reçu à l'Académie à cinquante : mais
s'il fût mort à cette époque , il aurait quitté la vie bien
persuadé qu'il ne laissait dans le monde que l'idée d'un
bel esprit. Quand on se rappelle les premiers tems de
son existence littéraire , pourrait-on douter un moment
que l'auteur de la Henriade ne fit un retour sur celui
d'Edipe , lorsqu'il écrivait cette pensée , cet axiome
d'une vérité si grande et si universelle :
C'est un poids bien pesant qu'un nom trop tôt fameux ?
Ne serait-ce point d'ailleurs un commentaire de ce
beau vers qu'il aurait voulu nous donner lui-même dans
ce fragment d'une épître charmante :
De ma Muse en ses jeunes ans
J'ai vu les tendres fruits imprudemment éclore ;
J'ai vu la calonnie avec ses noirs serpens
Des plus beaux jours de mon printems
Obscurcir la naissante aurore .
Ces vers dont tout écrivain qui , dans quelqué genre
que ce puisse être , aura le dangereux honneur d'obtenir
des succès prématurés , sera condamné dans tous les
siècles à se faire l'application , étaient plus particulièrement
encore appropriés à la situation de Voltaire . Ala
vérité , quand Edipe parut , Lamotte , alors censeur
royal , imprima dans son approbation , que cet ouvrage
faisait espérer un digne successeur de Corneille et de
Racine; généreux et noble témoignage qui lui fera plus
d'honneur dans la postérité que les scènes touchantes
d'Inès ! Mais les ames comme celle de Lamotte sont
rares , et Lamotte lui-même ne fut pas toujours , dans la
suite , aussi juste envers Voltaire. Peut- être éprouva-t-il ,
sans se l'avouer , que le jeune auteur d'Edipe avait trop
tôt rempli ses espérances .
Cela peut arriver quelquefois : ce qui arrive presque
toujours , c'est qu'on juge les écrits d'un jeune homme ,
non pas sur son talent , mais sur son âge. Cette manière
de juger sera toujours la plus commune , parce qu'elle
estlaplus commode , n'exigeant de la part des juges ,
ni goût , ni esprit , ni lumières , ni examen . Lorsqu'un
jeune écrivain paraît , quelques succès qu'il obtienne .
ОСТОВКЕ 1810. 531
bien des gens s'empressent de tirer son horoscope ; ils
lui marquent ses limites , et lui disent : « Tu n'iras pas
>>plus loin. » Or , ces gens-là ne souffrent pas qu'on les
démente . Il en est d'autres , au contraire , qui savent
très-bien voir l'espace qu'il doit un jour parcourir ; et
ils en conviennent sans peine jusqu'à ce qu'il le parcoure
réellement. Ils sont alors les premiers à s'inscrire
en faux contre leurs prophéties . On se met à l'aise avec
la réputation naissante d'un jeune homme : on prend sur
ses écrits un ton qu'il serait pénible de quitter. Aussi ne
fait- on sur ce point rien de pénible. Ces injustices durent
encore quand l'âge qui les fit naître s'est depuis
long-tems écoulé. De sorte que pour arriver tard à la
gloire , le plus sûr moyen qu'il y ait à prendre , c'est de
mériter de bonne heure la renommée..
Pour moi , je dirai au jeune homme qui se destinera
aux lettres : Ayez d'abord une fortune qui vous permette
d'attendre : une fois lancé dans la carrière , il ne serait
plus tems de revenir sur vos pas. Travaillez , et beaucoup
dès aujourd'hui ; les ouvrages que vous ferez dans
toute la fougue des passions , auront plus d'originalité ,
plus d'ame peut-être et de vrai talent qu'ils n'en auraient
à un autre âge : mais travaillez en secret; attendez le
tems de la maturité pour faire éclore par l'impression
les fruits de votre solitude . Si l'on vous nomme une fois
un jeune écrivain , vous serez tel une bonne partie de
votre vie . Si , au contraire , vous vous montrez lorsque ,
vous supposant toutes vos forces , on ne craindra plus
en vous l'avenir et les espérances , vos écrits prendront
aussitôt leur rang , et vous monterez au vôtre .
Comparez la destinée de Rousseau à celle de Voltaire ,
et reconnaissez vous-même les raisons qui motivent mon
conseil. Que si l'on vient flatter vos oreilles de cette
espèce d'indulgence que le public accorde , dit-on , aux
essais de la jeunesse , priez bien Dieu , les deux mains
jointes , qu'il vous préserve à jamais d'une pareille indulgence
. Puisse-t-il vous accorder en échange toute la
sévérité dont on favorise l'âge mûr !
Je ne finirai point cet article sans parler de l'exécution
typographique du livre qui en est le sujet. Dire que le
Mma
532 MERCURE DE FRANCE ,
texte est imprimé avec correction et avec soin , ce serait
ne rien apprendre aux lecteurs qui voient sur le frontispice
le nom de Didot. Mais puisqu'on a vouļu décrier
le papier employé par MM. Didot dans leurs éditions
stéréotypes , je regarde comme un devoir de déclarer
que le papier des deux volumes que j'annonce est trèsbon
pour l'in- 18 ; et j'ajouterai que les caractères , malgré
leur extrême petitesse , ont tant d'harmonie et de
netteté qu'ils sont agréables à l'oeil , et fatiguent peu
la vue.
VARIÉTÉS .
SPECTACLES . - Théâtre de l'Opéra- Comique.
Est bien fou du cerveau
Qui prétend contenter tout le monde et son père.
Je me suis récemment attiré deux fâcheuses affaires , et
de redoutables adversaires dans la polémique musicale. La
première fois , j'ai eu le malheur de dire que Dalayrac , musicien
plein de grâce , d'esprit et de goût , serait toujours
entendu avecplaisir à l'Opéra-Comique , mais qu'il n'aurait
pas le même succès aux concerts du Conservatoire: je
croyais avoir raison , je pensais qu'une chose mise à sa
place double de prix ; on m'a soutenu le contraire onm'a
accusé d'insulter à la mémoire d'un artiste cher au public ,
d'affecter un goût exclusif pour les compositeurs étrangers ,
et de préférer des productions que beaucoup de gens trouvent
inintelligibles , à des morceaux légers et faciles que
tout le monde aime , parce que tout le monde les retient. Le
reproche était tout-à-fait injuste , mais il subsiste , même
ici , où j'aime à le reproduire, certain de ne pas le mériter.
Une autre fois , je parlais des exclusifs d'une autre école ;
et avouant que pour moi aussi Mozart était un génie bien
extraordinaire , je demandais , relativement à son culte, des
dogmes moins sévères que ceux de notre révélation divine .
Je désirais qu'on reconnût la pluralité des dieux dans
l'Olympe musical , un peu païen de sa nature; mais un
cri s'est élevé : j'ai blasphémé , dit-on , il n'y a qu'un dieu ,
c'est Mozart , et me voilà traduit devant le tribunal de l'inquisition
harmonique , pour en avoir douté.
L
OCTOBRE 1810 . 533
,
Je croyais cependant que Garat me l'avait bien fait connaître
, bien entendre et bien sentir , ce Mozart inappréciable
, dont on ne saisit ni les intentions, ni le style , ni
l'esprit , si on ne l'entend , par exemple , qu'aux Bouffons ,
où les chanteurs ne laissent guères deviner qu'il y a autant
de finesse et de gaieté dans cette musique que dans le dialogue
de la pièce . J'évalue si haut ce trésor intitulé le
Nozze di Figaro , que j'ai souvent insisté pour que l'Opéra-
Comique français s'en enrichît , en prenant la traduction
excellente qui existe , et en rétablissant tout ce qui a été
somis ou dénaturé. Les rôles sont , en quelque sorte , écrit
pour Elleviou , Martin , Mane Duret, Mme Gavaudan
Mme Regnault et la jeune Alexandrine : là cette musique
toute dramatique , toute de verve , d'inspiration , comme
elle est toute de situation , serait exécutée par les chanteurs
dans son esprit véritable. Est-ce là désirer que Mozart soit
banni ? J'avois , en effet , parlé d'ostracisme; comme ce
paysan d'Athènes , fatigué d'entendre appeler Aristide le
juste , je m'étais lassé d'entendre appeler Mozart l'unique :
mais qu'on se tranquillise ; ily a loin d'une plaisanterie à
l'inscription d'un tel nom sur la fatale coquille. Loin de
l'exiler , je l'invoque , et je l'appelle ; mais, qu'il paraisse à
l'opéra français ou italien , je désire qu'on ne lui immole
pas de victimes : on peut , sans se contredire , entendre
successivement et avec un grand charme , les chefs des
différentes écoles , et les maîtres de tous les pays; en les
analysant bien , on voit que lorsqu'ils excellent , ils se rapprochent;
tous ont eu le même but , mais il est curieux de
voir par quelle route ils ont cherché à y parvenir ; pour
cela il faut une oreille douée de sensibilité et de tolérance .
Quantà moi , je ne conçois pas qu'un bel airde Piccini fasse
dédaigner les expressifs quintettide Boccherini ; par admiration
pour les symphonies d'Haydn , je ne refuserai pas
d'entendre un délicieux nocturne d'Azioli ; l'Iphigénie en
Aulide ne me paraît pas nuire du tout à la Fausse Magie ;
et le style idéal de Stratonice n'empêche qu'Azémia ne soit
un ouvrage d'une piquante naïveté. Chaque production
musicale a son lieu où elle est bien , si elle est bien traitée
dans son genre : sa couleur , si elle est naturelle et vraie ,
et son mérite si elle flatte l'esprit, le coeur ou l'oreille. Mais
les exclusifs raisonnent autrement; ils seraient de mauvais
gardiens du Musée; ils n'en tiendraient ouverte qu'une travée
. A entendre les uns , il n'y a plus rien dans ce Pergolèze
àla suite duquel Grétry s'était placé àdessein , etRouse
534 MERCURE DE FRANCE ,
seau par sentiment. Ecoutez les autres , on ne comprend
plus rien à la musique , depuis qu'elle a revêtu un costume
qui accuse un peu moins le nu . Chacun sơn goût , soit ; mais
aussi respect à celui des autres ; laissez composer et laissez
entendre;'ce principe des économistes n'est pas d'une application
dangereuse à la musique ; écoutons , je parle à
ceux qui l'aiment , celle de tous les pays , et celle de tous
les âges ; ses formes peuvent varier , le fond est le même ,
et l'effet sera le même dans tous les tems , lorsqu'elle aura
une expression quelconque . Ne croyons pas que les bornes
de l'art soient posées , ne soyons ni trop facilement enthousiastes
, ni trop promptément ingrats ; et si par exemple ,
après une longue absence , Monsigny reparaît avec sa
vieille partition d'On ne s'avisejamais de tout , par respect
pour Félix , observons , avec soin , le ton naif de ses
romances , la coupe franche et comique de ses petits airs),
le tour heureux et l'unité de ses vaudevilles . On avait en
tort de désigner On ne s'avise jamais de tout , comme un
moyen de fortune pour l'Opéra-Comique ; sur-tout de dire la
veille , que les spectateurs ne sauraient pas entendre cette
musique plus que les acteurs ne sauraient l'exécuter ; le
public l'a très bien entendue , et cela n'était pas difficile ;
les acteurs l'ont bien chantée dans son style : Solié y a été
sur-tout d'une perfection rare. Quant à la pièce , on sait que
ce n'est qu'une petite parade dont le succès serait aujourd'hui
fort douteux. Au total , On ne s'avisejamais de tout
ne fera pas plus vivre l'Opéra-Comique , qu'il ne tuera lo
Barbier de Séville qu'on prétend être sa copie. Je vois bien
dans M. Tue l'idée de Bartholo , mais certes , je ne vois
pas Rosine dans Lise , ni Almaviva dans Dorval ; quant à
Figaro,je ne le soupçonne même pas , et il est cependant
pour quelque chose dans le Barbier de Séville .
Reprise de Fanchette, comédie en deux actes mêléo
d'ariettes ; paroles de M. Desfontaines , musique de
Dalayrac.
Une fable romanesque qui produit une assez faible
intrigue , une musique légère sans couleur et sans effet,
telssont, enpeu de mots, les élémens dont se compose cette
Fanchetteque l'on vient de remettre au théâtre , et que le
public semblait avoir oubliée , quoique sa première représentation
ne date que de vingt-deux ans. On y voit un
honnêteM.Dupréqui estallécher cher fortune onAmérique,
OCTOBRE 1816 . 535
laissant en France sa fille Fanchette entre les mains d'uné
nourrice . Il a gagné aux îles 1500 mille francs , et il passe
pour avoir péri en revenant en Europe , ou du moins pour
avoir été pris par les Algériens . Heureusement ses richesses
n'ont pas éprouvé le même sort; elles sont parvenues en
entier à sa soeur MeDarville , ce qui l'a un peu consolée
du malheur du pauvre Dupré. En bonne mère de famille
qui ne veut pas laisser son argent oisif, elle a commencé
par acheter une fort jolie terre ; son fils Auguste , à peine
adolescent , l'habite déja depuisquelques semaines avec son
intendant Dubois , et Mme Darville y est attendue le jour
même. Les paysans lui préparent une fête qui lui fera
sûrement plaisir , car elle aime beaucoup les hommages ,
mais Auguste lui a ménagé une surprise qui ne lui plaira
pas autant . Parmi les filles du village , il-a remarqué une
petite Fanchette , fille d'un gros paysan nommé Lucas , et
il en est devenu amoureux. Lucas n'habite le canton que
depuis six semaines ; les autres villageois ignorent qui il est
et ne s'en inquiètent guères ; mais Dubois , l'intendant de
M Darville, se doute bien qu'iln'est pas un paysan comnie
un autre , et sans doute nos lecteurs ont déjàreconnu en lui le
voyageur Dupré. Il a pris cé déguisement pour éprouver sa
soeur, etl'amour qu'Auguste et Fanchette ont conçul'un pour
l'autre , lui en fournit l'occasion. Auguste , qui n'y entend
pas malice, a obtenu de sa mère qu'elle prendrait Fanchette
en qualité de femme de chambre; mais au premier essai
que l'on veut faire de ses talens , la petite fille fait autant de
gaucheries que Brunet dans ses rôles de jocrisse; Mme Darville
s'aperçoit en même tems des motifs qu'a eus son fils
pour la placer auprès d'elle , et se décide à la renvoyer.
Dupré trouve d'abord cela fort mauvais; il est indigné de
ce queMmeDarville eut pas marier son fils âgé de seizo
ansàune petite paysanne de quinze. Cependant , avant de
rompre tout-à-fait avec sa soeur , il veut voir si par hasard
* son neveu ne vaut pas mieux qu'elle , et il ne tarde pas à en
être convaincu. Auguste déclare qu'il ne se laissera jamais
séparer de Fanchette,et lebon Dupré voit bien qu'il ne
faut pas différerdavantage à unir ces deux enfans si pleins
d'amour et de raison. Il se fait connaître ; Mm Darville
( nous devons lui rendre cette justice ) paraît beaucoup
plus sensible au plaisir de revoir son frère qu'au chagrinde
lui rendre les 1500 mille francs . Dupré reconnaît que malgré
ses petits torts , elle a au fond un bon caractère ; le frère
et la soeur s'embrassent, et les deux enfans sont unis.
ne
1
536 MERCURE DE FRANCE ,
Le talent de Mme Saint-Aubin avait fait , dans la nouveauté
, le succès de ce faible ouvrage. Elle y déployait ,.
dans le rôle de Fanchette , ces grâces , cette gentillesse ,
cette naïveté enfantine que l'on aurait cru inimitables, si sa
fille ne semblait en avoir hérité. Aussi est-ce à Mlle Saint-
Aubin que le rôle de Fanchette a été confié à cette reprise ;
mais , en employant les mêmes moyens que sa mère , elle
n'a point obtenu le même succès . Le public , un peu trop
accoutumé sans doute aux rôles de ce genre , n'a pas
trouvé que celui-ci fût suffisant pour le dédommager de
l'ennui qui règne dans tout le reste de l'ouvrage . Il l'a
accueilli assez froidement , et il est probable qu'après un
petit nombre de représentations , Fanchette retombera
dans l'oubli d'où on l'a tirée .
On ne s'avisejamais de tout , opéra-comique en un acte,
de Sédaine , musique de M. Monsigny. :
On ne s'avise jamais de tout est une pièce beaucoupplus
agréable que celle dont nous venons de rendre compte ,
mais nous ne croyons pas que sa reprise ait plus de succès.
Tout le monde en connaît le sujet , emprunté du conte de
La Fontaine qui porte le même titre. Un amant dont la
maîtresse est sévérement gardée par un vieux tuteur amou-
-reux et jaloux , imagine de la dérober à cette surveillance
fâcheuse , en lui versant sur la tête un panier d'ordures lorsqu'elle
passe sous son balcon escortée de sa gouvernante ;
il descend ensuite dans la rue déguisé lui-même en duègne,
et persuade à la duègne véritable de lui confier lajeune personne
pendant qu'elle ira lui chercher des habits . C'est en
vainque le tuteur furieux revient bientôt réclamer sa pupille.
Lajustice qu'il invoque se déclare contrelui , et il est obligé
de consentir au mariage de Dorval et de Lise . Aux deuxou
trois scènes que fournissait ce fond assez léger , Sédaine
en a ajouté d'autres plus plaisantes : tantôt c'est le tuteur et
la duègne qui développent l'un sa jalousie et l'autre sonavarice;
tantôt c'est Dorval qui travesti , d'abord en valet bègue
et ensuite en captifrevenu d'Alger, trouve moyen d'observer
les argus de Lise , d'amuser la duègne etde prescrire à Lise
elle-même la marche qu'elle doit suivre pour favoriser son
dessein. Le dialogue de ce petit ouvrage estfranc etnaturel.
Sédaine l'a semé de plaisanteries fort gaies et de couplets
agréables auxquels M. Monsigny a adapté de fort jolis airs .
On conçoit qu'il ait eu un grand succès lorsque l'Opéra-
Comiquen'était encore que ce que le Vaudeville estde nos
OCTOBRE 1810. 537
jours , car c'est un fort joli vaudeville ; mais les amateurs
de l'Opéra-Comique sont aujourd'hui plus exigeans . Ils
veulent une intrigue plus forte et sur-tout unemusique plus
savante et plus riche que celle d'On ne s'avise jamais de
tout. Ils trouvent tout cela dans d'autres ouvrages , dont
plusieurs même leur ont été donnés par ces deux auteurs;
et à moins que le public ne revienne au goût qu'il avait , il
ya soixante ans , nous ne devons pas présumer qu'il abandonne
les pièces nouvelles pour les anciennes .
Théâtre de l'Impératrice.- Le Jeune savant , comédie
en un acle et en vers , deM. Rougemont.
•Qui trop embrasse , mal étreint . > α
C'est ce proverbe que M. Rougemont a mis en action .
Charles , fils de Thomas , riche meunier , a été envoyé à
Paris par son père , pour y recevoir une éducation plus
soignée que celle qu'on aurait pu lui donner au village ;
mais cette éducation , quoique très-brillante , est loin d'être
bonne ; Charles a appris un peu de tout , c'est-à-dire , qu'il
ne sait rien. Il aime Elisa , fille de Germeuil ; le père lui
destine la main de sa fille , mais , avant de les marier , il
prétend corriger Charles de sa présomption et de sa confiance
en ses prétendus talens. Il lui annonce donc que
son père , en lui donnant une éducation aussi dispendieuse
, a plus consulté sa tendresse que la prudence , et
que les dépenses qu'il a faites ont totalement ruiné le bon
Thomas . A cette nouvelle , Charles , en bon fils , veut se
servir d'un de ses talens pour faire exister son père , et
comme il croit exceller dans toutes les sciences et tous
les arts d'agrément , il n'est embarrassé que de choisir
entre le dessin , la musique ou les mathématiques ; mais à
la nouvelle de sa ruine , les maîtres qui le flattaient lorsqu'il
était riche , lui disent à présent , sans détour , qu'il
ne sait rien.
Lorsque Germeuil a assez prolongé la confusion de
Charles , il lui apprend que son père n'a rien perdu , et
que c'estune leçon qu'on lui a donnée ; Charles promet de
la mettre à profit , et la main d'Elisa sera sa récompense
s'il persévère dans ses bons sentimens .
Cette petite comédie a obtenu un succès non contesté.
Le public a tenu compte à l'auteur de l'intention comique
de son ouvrage , celle de corriger un jeune homme d'un
défaut devenu , il faut le dire , plus commun qu'il ne
538 MERGURE DE FRANCE ,
J'était il y a quelques années . Rien de plus ridicule qu'un
jeune pédant ; la jeunesse est l'âge de l'étourderie et non
de la morgue.
Mais , en attaquant ce ridicule , M. Rougemont n'aurait
pas dû prendre , dans le joli vaudeville du Retour au Comptoir,
l'idée de la scène principale , celle où les maîtres de
Charles , en apprenant sa ruine , lui disent crûment
qu'il n'a pas profité de leurs leçons .
Malgré cet emprunt dont peu de personnes se sont
aperçues , la pièce mérite le succès qu'elle a obtenu ; elle
est écrite en vers assez bien tournés , et quelques petits
traits de satire générale ont égayé l'assemblée. Les acteurs
ont bien secondé l'auteur. Firmin , sur-tout , s'est fait
remarquer dans le rôle de Charles .
SOCIÉTÉS SAVANTES. - Athénée de Paris .- L'Athénée de Paris
vient de publier le programme de ses cours pour l'an 1811 ; depuis
vingt-cinq ans , un suceès constant a couronné le zèle de ses fondateurs.
Cet établissement , unique en France, et auquel rienque ressemble
chez les nations étrangères , n'est , comme l'observe très-bien
Je rédacteur du programine , ni une académie , ni un club . ni précisémentune
école publique ; il est à-la-fois tout cela; ou du moins il
réunit jusqu'à certain point , ce que ces divers genres d'institutions
offrent d'agréable et d'utile. « On y trouve des leçons journalières sur
les différentes branches de la littérature et des sciences ... Trois
salons séparés de la salle des cours , etdestinés , l'un à la conversation
et à la société , l'autre à la lecture , le troisième aux dames , sont
ouverts aux souscripteurs depuis neuf heures du matin jusqu'à onze
heures et demie du soir. Ceux qui fréquentent l'établissement ont en
même tems l'avantage d'y pouvoir lire tous les journaux , d'y trouver
habituellement une société choisie , d'avoir à leur disposition une
bibliothèque , un cabinet d'histoire naturelle , et un lieu de réunion
commode , où ils peuvent se rencontrer , à toutes les heures du jour ,
dans lequartier le plus central de la capitale , avec les personnes qu'ils
ont besoin de voir , sans perdre de tems à s'attendre mutuellement. »
Le rédacteur du programme ajoute , avec vérité , en traçant uu
court historique de l'établissement : «Dans son sein ont parú successivementles
plus habiles professeurs , les orateurs les plus distingués .
C'est pour lui qu'ont été composés ces ouvrages célèbres où sont
>déposés les meilleurs principes des sciences , les meilleures règles
> du goût : Le Cours de Littérature, de Laharpe ; le Cours de Botanique,
de Ventenat ; le Système des connaissances chimiques, de
Fourcroy , etc. , etc. Le rédacteur passe ensuite à l'énoncé des cours
de l'Athénée , qui comprennent deux grandes divisions .
ヤ
14 PREMIÉRE DIVISION:- Sciences physiques. 10. Physique expisimontale.
Professeur , M. Thémery , ingénieur des mines.ne
OCTOBRE 1810. 539
3.Chimie. M. Thénard , professeur au Collège de France ,
membre de l'Institut.
3° . Anatomie et Physiologie . M. Pariset , D. M. , membre du
conseil de salubrité et de la Société Philotechnique.
4°. Botanique , physiologie végétale.
l'Institut.
M. Mirbel , membre de
Cet énoncé est suivi des notices où les professeurs ont eux-mêmes
exposé , ou simplement indiqué , la marche que chacun d'eux se propose
de tenir dans ses leçons . Nous analyserons brièvement ces différentes
notices .
M. Thémery , en fesant l'exposé de toutes les connaissances qui
appartiennent proprement à la physique , s'attachera , dit-il , à fixer
l'attention sur celles que nous devons aux recherches les plus modernes;
de manière que ses leçons puissent intéresser non-seulement
les personnes qui se proposent de suivre un cours complet , mais
encore celles qui , ayant déjà fait une étude plus ou moins approfondie
de la physique , désirent connaître particulièrement en quoi consistent
les travaux les plus récens qui ont reculé les limites de cette science .
M. Thénard traitera des principes généraux de la chimie , eu fera
des applications aux arts , à la médecine , et à l'économie domestique.
M. Pariset , après avoir donné , dans les trois années précédentes ,
l'exposition de tous les phénomènes de laphysiologie , considérés dans
T'homme individuel , se propose d'en faire d'abord une récapitulation
générale ; après quoi il fera des applications de la physiologie individuelle
à l'espèce humaine en général, considérée , 1º dans ses variétés
originelles ; 2º dans ses modifications accidentelles , causées , soit par
l'influencedes agens extérieurs , tels que l'air , le climat , le sol ; soit
par l'actionde ses propres ouvrages , tels que les arts, les lois , etc.
M.Mirbel , divisant son cours en trois parties , traitera , dans la première,
de l'anatomie et de la physiologie végétales ; dans la seconde ,
des divers systèmes qui ont été imaginés pour conduire les élèves à la
connaissance des espèces ; et dans la troisième ,il exposera la théorie
des familles naturelles .
SECONDE DIVISION DES COURS.-Littérature et langues étrangères.
1º. Littérature générale. Professeur, M. Nepomucene-Louis-Lemercier
, membre de l'Institut.
20. Eloquence . - M. Victorin-Fabre.
3°. Langue italienne . -M. Boldoni.
4. Langue anglaise .-M. Roberts .
MM. Boldoniet Roberts annoncent qu'ils suivrontdans leurs cours
la même méthode que les années précédentes , ce qui nous dispense
d'analyser leurs notices. On sait d'ailleurs que l'utilité , la boutéde
cette méthode a été confirmée parun plein succès . Nous croyons , au
contraire , convenable de ne pas nous borner à extraire , mais de
transcrire textuellement les notices de MM. Lemercier et Victorin-
Fabre , parce qu'elles ont pour objet des matières qui intéressent plus
particulièrement nos lecteurs.
Littérature générale.-M. Nepomucène-Louis Lemercier, membre
de l'Institut , continuera cette année l'étude de la littérature dramatique
, en suivant la méthode analytique qu'il a employée l'année
540 MERCURE DE FRANCE ,
dernière. Ildécomposera le genre comique, ainsi qu'il adécomposé le
tragique : il en classifiera les diverses espèces ; il exposera leurs qualités
distinctives et traitera de leurs conditions ou règles générales et
particulières . Après avoir succinctement récapitulé les principes fondamentaux
qu'il a posés , il en déduira , dans lapremière séance , des
considérations sur la comédie, ancienne et moderne ; et ses leçons ,
données de semaine en semaine se composeront ensuite alternativement
, de son travail nouveau sur ce genre , et de son travail antérieurement
présenté au public sur la tragédie. Le professeur , en
reproduisant cette partie déjà connue de ses essais d'enseignement ,
cède aux invitations qui lui ont été adressées , de satisfaire à la curiosité
des personnes qui n'ont pu l'entendre , et de répondre au désir
encourageant de celles qui veulent bien l'écouter encore.
,
Eloquencefrançaise . - M. Victorin-Fabre.
On s'attachera sur-tout à faire connaître avec quelque précision
les développemens successifs de l'éloquence française , les causes qui
ont hâté ou ralenti son essor , les caractères que lui ont imprimés des
génies diversement supérieurs , et les applications qu'ils ont faites
soit de l'éloquence , soit de l'art oratoire , à tous les genres d'écrire.,
Si l'on considère par abstraction tous les écrivains éloquens qui
ont formé et enrichi la langue , depuis Amiot et Montaigne jusqu'à
l'immortel auteur de l'Histoire Naturelle , comme un seul écrivain
éloquent dont on se propose d'apprécier et de suivre pas à pas tous
les progrès , depuis les premiers essais de son jeune âge jusqu'aux
chefs-d'oeuvre de sa maturité ; en décomposant par l'analyse les
diverses parties de son talent , en présentant dans l'ordre historique
ses tentatives heureuses ou trop hardies , ses chutes ou ses succès
dans tous les genres de compositions , en cherchant enfin à découvrir
Tinfluence qu'il a exercée sur l'esprit général de la nation et celle
qu'il en a reçue , on peut concevoir l'espérance de tracer à la fois
l'histoire et le tableau de l'éloquence française . Tel sera du moins le
but que s'efforcera d'atteindre le professeur. S'il ne s'écarte pas trop
de son plan, les préceptes généraux et les règles particulières de l'art
viendront se présenter d'eux-mêmes dans le cours de la narration ,
interprêtés par de grands exemples , autorisés par de grands noms , et
commedes secrets du talent , surpris par l'étude aux grands modèles.
Quelques journaux n'ayant cité de la notice qu'on vient de lire
qu'une phrase incidente et tronquée qui , travestie de la sorte , ne présentait
plus qu'un sens obscur , ou plutôt n'en présentait aucun, ayant
*d'ailleurs cité cette phrase , qui n'était plus celle du professeur, de manière
à faire penser que c'était là toute sa notice , nous croyons devoir
observer que , bien loind'offrir rien d'obscur , d'énigmatique ou de
bizarre , cette même notice fait connaître avec beaucoup de clarté le
plan de M. Victorin-Fabre. On y voit très-bien , qu'il nous
semble, que , ne voulant pas se restreindre à donner des notions particulières
sur la vie, des jugemens isolés sur les productions de nos
grands écrivains , il se propose, au contraire , de les réunir , de les
coordonner , de les présenter sous des points de vue généraux ,d'en
former ainsi un ensemble , un tout; et de traeer par ce moyen un historique
saivi et untableau progressif, non-seulement de l'art oratoire
àce
OCTOBRE 1810. 541
enFrance , mais de l'éloquence française. Voilà du moins ce qui nous
aparu fort nettement indiqué dans sa notice, telle que nous l'avons
mise sous les yeux de nos lecteurs . Nous dirons aussi , en passant ,
que les mêmes journaux se sont mépris lorsqu'ils ont parlé de la chaire
d'éloquence comme existant depuis long-tems
à l'Athénée de Paris .
Il n'y avait jamais eu à l'Athénée deParis de chaire d'éloquence :
sera remplie cette année pour la première fois .
elle
On remarque encore dans le programme une autre nouveauté. II
ennonce qu'outre les cours des professeurs dont nous venons de parler,
plusieurs hommes de lettres parmi lesquels sont nommés MM. Lemaire,
Andrieux , de Grandmaison , et de Chazet, doivent faire des lectures
sur des objets littéraires
Ondit, au reste , que l'ouverture générale des cours aura lieu lo
15 novembre , et que M. Fabre a été chargé de prononcer le discours
d'ouverture .
Prixproposés par l'Académie des sciences , belles-lettres et arts de
Besançon. L'Académie , dans sa séance du 14 août 1810 , n'ayant
pu couronner aucun des ouvrages qui lui ont été adressés , propose
les mêmes sujets de prix pour l'année prochaine.
Une médaille d'or de la valeur de mille francs sera décernée à celui
des concurrens qui aura le mieux écrit une époque de notre histoire .
Le sujet doit être choisi parmi les événemens qui se sont passés depuis
lemilieu du huitième siècle , jusqu'au règne de Henri II inclusivement.
L'Académie doit rappeler ici les motifs qui l'ont déterminée à présenter
une époque historique pour sujet d'un prix de littérature .
Trop souvent les académies ont proposé des questions vagues , inu
tiles, qquuii, loindedirigervers lesbonnes études l'esprit desjeunes écrivains
,ne pouvaient donner lieu qu'à de froides déclamations. Les
mots style académique , bien loin de réveiller l'idée de ces formes
simples et nobles qui distinguent le style de nos grands prosateurs ,
signifient un style emphatique et maniéré , un style qu'on ne peut
employer dans aucun genre d'ouvrages raisonnables. L'Académie de
Besançon a voulu présenter un sujet qui n'invitât pas les concurrens
à faire des lieux communs . Le style historique est celui vers lequel
il lui paraît important de diriger aujourd'hui les études des jeuneslittérateurs
, et sans doute il serait superflu qu'elle développât lesmotifs
desonopinion. Elle ne couronnera nidesdéclamations,nniiunearide
nomenclature de faits ; elle demande aux concurrens des pages écrites
dans le style animé , simple , élégant et noble qui convient à l'histoire..
L'étendue des ouvrages n'est pas déterminée. Ils doivent être adressés
, francs de port , à M. le secrétaire perpétuel , avant le 1er juin
1811.
Le sujet du prix d'érudition est encore pour l'année prochaine ,
'Histoire des deux premiers royaumes de Bourgogne. Le prix est une ,
médaille d'or de la valeur de 200 fr.
Les concurrens, pour l'un etl'autre prix, ne se feront pas connaitre ;
desbillets cachetés contiendront leurs noms etleurs adresses.
८
POLITIQUE.
ON connaît , et l'on publie officiellement à Vienne , les
résultats avantageux pour l'armée russe de la grande affaire
du 7 septembre . Ces détails communiqués par la légation
russe ontété imprimés dans la gazette de la cour. Les voici :
17 ( 29 ) septembre 1810 .
« Pendant que les troupes victorieuses de S. M. ( l'Empereur
Alexandre ) occupaient la forteresse de Sistow , le général en chef ,
comte Kamenski II , fut informé qu'un autre corps de troupes russes ,
sous les ordres du colonel Zwileneff , avait emporté d'assaut les retranchemens
de Buno , et s'était peu après rendu maître de la place de
Cladowa.
>>La prise de Sistow n'est pas le seul résultat heureux de la glorieuso
victoire éclatante que les troupes russes ont remportée près de Batyn .
Elles ont pris le 6 ( 18 septembre ) la forteresse d'Ornawa , et peu de
tems après les deux autres forteresses de Praowa et de Negotin , ainsi
'que toute l'artillerie , les munitions de guerre et de bouche qui s'y
trouvaient. L'occupation de ces deux dernières places est d'autant plus
importante , qu'elles garantissent de ce côté les Serviens contre toutes
les attaques des Tures .
» Ces progrès rapides ont eu pour résultat immédiat la prise trèsimportante
de Rudschuck et de Giurgewo . C'est au milieu des salves
d'artillerie par lesquelles on célébrait le 15 (.27 septembre) la fête du
couronnement de notre monarque adoré , que les habitans de ces deux
villes ont prêté le serment de foi et hommage , et se sont soumis à
son sceptre glorieux . Cet événement , si décisif pour la suite des opérations
de l'armée russe , acquiert un nouveau prix en ce qu'il nous rend
maîtres d'une quantité immense d'artillerie et de provisions de guerre.
Toute la flotille turque qui était stationnée devant Rudschuck est aussi
tombée en notre pouvoir.>
On dit que c'est à la suite d'un bombardement de dixhuit
heures que les Russes se sont emparés de Rudschuck;
déjà à Pétersbourg , le jour de la fête de S. M. I. , les trophées
pris sur les Turcs avaient été portés en procession
publique , au nombre de 240 drapeaux, étendards ou queues
de cheval. Le soir de ce jour , toute la ville a été illuminée
MERCURE DE FRANCE , OCTOBRE 1810. 543
en signe d'allégresse. Les prisonniers turcs sont très -nombreux
au quartier-général russe ; parmi eux on en reconnaît
beaucoup qui appartiennent à la classe aisée . Du côté
de la Servie , une nouvelle attaque, faite le 26 septembre ,
a donné lieu à une action sanglante ; les Turcs ont été
repoussés avec une perte très-considérable ; le soir , l'armée
turque leva son camp et battit en retraite. Les Serviens se
sont battus vaillamment , ils ont perdu un de leurs plus
braves chefs . Dans la mer Noire , les opérations de l'escadre
russe ont également obtenu des résultats avantageux .
,
AVienne , l'ouverture des Etats a eu lieu le 8 octobre
de la manière la plus solennelle : on croit que dans cette
session annuelle , cette assemblée s'occupera spécialement
des finances et des impôts . L'empereur continue son
voyage en Hongrie , examinant par lui-même les moyens
d'exécution des plans d'amélioration et de restauration qui
lui ont été proposés . S. M. , par une nouvelle décision , a
confirmé sa première résolution sur la vente des biens
ecclésiastiques ; les réclamations du clergé et ses offres d'acquitter
volontairement une imposition qui devait équivaloir
au prix de lavente ,n'ont pu déterminer S. M. à revenir
sur sa délibération ; une commission spéciale désignera
les biens à vendre. Le ministre de Russie , M. Stakelberg ,
est arrivé dans la capitale en même tems que M. de Metternich
qui , de retour de Paris , a expédié , sur-le-champ ,
un courrier à son souverain , La fête de S. M. a été célébrée
avec solennité dans toutes les provinces de la monarchie.
Cependant le change continue à éprouver une baisse
sensible ; l'édit par lequel le gouvernement accorde une
prime aux contribuables qui se sont acquittés avant le
délai fixé par la loi , a fait sur le cours une impression
défavorable. M. le baron d'Eskeler a été envoyé en Hol-
Jande ,pour des négociations dont on attend impatiemment
le résultat .
La cour de Bavière voit se succéder les fêtes du mariage
du prince royal avec la princesse de Saxe- Hildburghausen.
Le 13, ily a eu grande illumination à Munich , et le lendemain
présentation , cercle et gala. LL. AA. RR. ont
reçu les félicitations des députations envoyées de toutes
Les parties du royaume , et de tous les corps de l'armée..
Degrandes promotions dans le civil et le militaire vont si
gnaler cette époque mémorable ; le ministre cher à l'Etat
et à son roi , M. de Montgelas , doit être élevé à ladignité
544 MERCURE DE FRANCE ,
de prince; la cour de Bavière entretiendra désormais un
envoyé à la cour de Saxe-Hildburghausen .
La diète saxonne sera ouverte le 6 janvier ; celle de
Varsovie lui succédera ; celle d'Orebro, a dû se former le
18 octobre , et le roi revenir à Stockholm . Les préparatifs
pour la réception du prince royal continuent; on attend
aussi la princesse son épouse et le prince Oscar son fils ;
leurs appartemens sont préparés . Le prince a quitté Hambourg
le 14. Le 16, le chef d'état-major de l'armée d'Allemagne
y est arrivé. Ony attend le grand quartier-général
du prince d'Ekmull .
La guerre déclarée par la confédération du Rhin à la
contrebande , à la fraude anglaise , et à tous les produits
du commerce ou de l'industrie decette nation, se continue
avec une vigueur et un ensemble qui doit en assurer le
succès .
" Tous les Etats confédérés et toute la Suisse , dit le
Moniteur , se sont empressés d'imiter l'exemple donné par
la France : dans tous ces Etats le nouveau tarif sur les
denrées coloniales a été mis en vigneur. Par-tout; cette
mesure atteint son but; par-tout les heureux effets s'en
✓font sentir. Dans le Wurtemberg le prix des denrées coloniales
augmenta de moitié le jour même où parut l'ordonnance
du roi. Ce concert de tous les Etats aura un'
résultat facile à prévoir et infaillible. En ôtant tous moyens
à la contrebande , il enlève à l'Angleterre sa dernière
espérance. "
Cela est si vrai qu'on apprend de Hambourg , que six
cents vaisseaux sortis de Liverpool et d'Héligoland, chargés
de marchandises manufacturées en Angleterre ou de denrées
coloniales , errent en ce moment sur la Baltique ; ils
s'arrêtent à quelque distance des côtes , et cherchent vainement
une issue favorable à la fraude. En vain met-on en
usage tous les moyens de corruption , toutes les simulations,
tous les artifices ordinaires de la contrebande : les
côtes de laBaltique sont surveillées , comme le seront désormais
celles de lamer du Nord. Les douanes sont par-tout
inspectées , et mises à l'abri de la séduction. Les six cents
bâtimens dont il s'agit seront bientôt forcés d'abandonner
ces parages , et retournant en Angleterre avec leur cargaison
, ils y rapporteront l'effroi , le découragement , et
le signal de nouvelles banqueroutes.
Aussi éerit-on de Londres , en date du 10 octobre :
Tout est ici dans la plus grande stagnation , et les prix
OCTOBRE 1810. 545
ysont au plus bas : il n'est pas une marchandise qu'on
n'obtînt à plus de 20 pour 100 du prix coté , en offrant du
numéraire : l'omnium continue à décheoir : la mort de
M. Barings y contribue , et en remettra beaucoup à vendre
sur la place. Les banqueroutes continuent à se succéder
avec rapidité , il n'y a plus de crédit , la confiance
est évanouie , tout le monde est suspect.n
a besoin d'ad
LASER
Mais comme ce tableau trop véridique
DE
cissement , on insinue qu'on se console en débitant la
Por
Russie va déclarer la guerre à la France. C'est pour cela
sans doute , que lord Wellington hâte sa retraite
tugal , et qu'il a tout fait disposer , par l'amiral Berkley,
pourque chacun de ses régimens trouve ses chaloupe pretes
à le recevoir.
: ren
Voici des détails officiels qui font connaître quels ont
les mouvemens qui ont déterminé lord Wellington à hat
le sien.
Le généralDrouet , commandant le 9ª corps de l'armée
d'Espagne , mande du 10 , qu'un affidé qui vient d'arriver
àValladolid , lui porte les nouvelles suivantes :
Le 30 septembre , le prince d'Essling était arrivé à
Coimbre , une des plus grandes villes du Portugal , située
à moitié chemin d'Almeida à Lisbonne . L'armée française
avait déjà fait plus de quarante lieues depuis son
départ d'Almeida; elle avait eu plusieurs affaires d'avantgarde
et de flanc avec les milices et les régimens portugais;
elle avait fait plus de 2500 prisonniers , et désarmé
plusieurs régimens portugais. Le 27 septembre , elle avait
rencontré l'armée anglaise qui se croyait inexpugnable
dans une forte position , à une journée de Coimbre. Les
Anglais avaient été attaqués , tournés et vivement poursuivis
; ils avaient abandonné une partie de leurs malades
et de leurs magasins . Le résultat de l'affaire du 27 était
700 prisonniers , dont 400Anglais , et deux pièces de canon
anglaises. Mais ce qui était plus important , on avait gagné
à cette affaire les superbes positions de Mondego , et la
ville de Coimbre , qui offre de grandes ressources . L'officier
porteurdes détails des événemens qui s'étaient passés
depuis le 27 septembre , marchait avec une escorte qui
conduisait les prisonniers . L'affidé les avait laissés à la
couchée de Viseu .
>>L'armée était en bonne santé et abondamment approvisionnée
de vivres . On avait évacué les blessés sur l'hôpital
de Viseu , et ceux principalement provenant de l'affaire
Nn
546 MERCURE DE FRANCE ,
du 27 : ils ne se montaient guère qu'à 500 hommes , compris
les malades .
» Le général Drouet marchait pour se porter sur Almeida,
et maintenir les communications sur les derrières
du Portugal. ,
Une seconde lettre du même général , en date du 12 , est
parvenue au prince de Neufchâtel. Ce général annonce
que le prince d'Essling poussait les Anglais l'épée dans les
reins . Il n'a point encore de nouvelles directes du prince
d'Essling , mais il transmet au prince major-général celles
qu'il reçoit de l'intendant-général de l'armée , M. le commissaire-
ordonnateur Lambert. Ce dernier écrit de Viseu
en date du 5 octobre :
«Nous n'avons eu aucune affaire très-importante depuis
notre entrée en Portugal. Le 26 septembre , le prince rencontra
l'armée anglaise occupant les gorges et les défilés
de Mondego , à huit lieues de Coimbre. Les troupes légères
ennemies , repoussées les 26, 27 et 28 , évacuèrent
toutes leurs positions , qui étaient aussi fortes qu'ily en ait
aumonde. Aussi le prince ne les fit pas attaquer de front ;
il se contenta de tenir en respect par son infanterie légère
l'armée anglaise , et se porta avec le duc d'Abrantès , la
cavalerie et les trois quarts de l'armée , sur la route de
Coimbre à Oporto. Mais le général anglais était déjà en
retraite , avait repassé le Mondego , et nous livrait ces
belles positions et toutes les ressources que nous offrait la
ville de Coimbre .
> L'armée se porte bien ; elle est abondamment pourvue
de vivres. Nous avons trouvé des ressources à Viseu . L'hôpital
est abondamment fourni ; il n'y a que 500 blessés et
250 malades . Aucun général ni colonel n'a été blessé au
combat de Coimbre . On m'assure , mais cela n'est pas
certain, que le général de brigade Simon , ayant voulu ,
avec trois bataillons de voltigeurs , enlever le couvent de
Basaco , avait été fait prisonnier avec quelques hommes.
Plusieurs blessés qui étaient de cette échauffourée , m'assurent
que l'ennemi a fait peu de prisonniers ; car ayant
reçu l'ordre réitéré de ne pas attaquer le couvent et de ne
pas avancer , nos troupes avaient eu le tems de se replier.
>Nous sommes en pleine communication avec Coimbre.
On m'assure que notre cavalerie est déjà arrivée à Pombal.
Les magasins trouvés à Coimbre sont assez considérables .
■ Il paraît que lord Wellington avait compté rester long-.
OCTOBRE 1810 . 547
tems dans sa position de Mondego. Il n'a pu brûler qu'une
partie de ses magasins .>>
Les nouvelles des autres corps de l'armée d'Espagne
sont également satisfaisantes . 1
En Estramadure , le 2º corps aux ordres du général
Regnier a eu quelques engagemens sérieux , dans lesquels
les généraux Marisy , Sarrut et Graindorge , et la division
du général Gazan se sont particulièrement distingués .
L'ennemi a eu plus de 2000 morts et 100o prisonniers
dans le cours d'août ; d'autres affaires ont eu lieu dans la
même province , les généraux Chauvel et Girard ontvivement
repousséun corps qui avait le projet de marcher sur
Séville. L'ennemi a perdu 2500 hommes tués ou blessés
et 700 prisonniers , beaucoup d'artillerie et une immense
quantité de vivres .
Cadix éprouve une disette de vivres toujours croissante ,
et les assiégés tentent de jour en jour de petits débarquemenspour
s'en procurer. Le duc d'Aremberg et le général
Pepin réunis ont marché sur les détachemens descendus
etles ont forcés à se rembarquer honteusement , enlaissant
à terre leurs tonneaux vides ou pleins.
,
Dans les provinces de Grenade et de Murcie , le général
Sébastiani a fait divers mouvemens contre les insurgés aux
**ordres de Blake . Son expédition contre Murcia a parfaitement
réussi : l'armée y est entrée sans tirer un coup de
fusil . Pendant la marche de ce corps , des soulevemens
partiels ont été tentés ; le général Weslé a tout maintenu ,
ou tout fait rentrer dans le devoir. Grenade s'est très-bien
conduite; tout est tranquille du côté de Malaga et dans
les montagnes de la Rondą .
Dans la Manche , le nombre des brigands diminue chaque
jour. Une bande de 1200 hommes avait paru dans le
Guadalaxara. Le général Huge l'a détruite. En Catalogne ,
une marche de quelques bataillons du général Suchet a
fait disparaître quelques Valenciens qui avaient fait mine
de s'avancer; des drapeaux , des bagages , et 150 mille
rations ont été abandonnés . L'armée de Catalogne a fait
jonction avec le 3º corps , et les travaux du siége de Tortose
sont poussés avec vigueur. Les Aragonais sont dans
le meilleur esprit , ils ne s'occupent que de leurs travaux :
on voyage dans ce pays sans escorte. Dans la Navarre ,
dans la Biscaye , les Asturies et la Vieille-Castille , il n'y a
absolument que des bandes isolées qui ne se rendent redoutables
qu'aux habitans , et ne se signalent que par
548 MERCURE DE FRANCE ,
pillage, et les excès qui accompagnent toujours l'existence
de ces hordes sans organisation et sans discipline .
Les dernières nouvelles de Londres sont du 20 octobre ;
on y sait déja la, retraite de lord Wellington , qui de forte
position en forte position a été conduit par le maréchal
Massena jusqu'à quelques milles de Lisbonne . Les Anglais
parlent de nombreuses rencontres de cavalerie, où , comme
de raison , ils ont eu constamment le dessus , tandis que
leur infanterie gagnait du terrain en arrière : c'est à Torrez
Vedras que l'on croit à Londres que lord Wellington attendra
l'ennemi enragé , dit le Correspondant , qui s'attache à
sa poursuite . On ajoute , toujours à Londres , que la Romana
s'est joint , avec dix mille hommes , à la droite de
l'armée anglaise , que des renforts sont arrivés , et que
l'armée française meurt de faim. C'est cette dernière supposition
qui nous vaut peut être l'épithète dont les Anglais
l'honorent; toutefois elle les effraie alors qu'ils la prononcent;
la crise , disent ils , est alarmante ; lord Wellington
esthabile , ses troupes sont braves et ses positions fortes
mais il a affaire à des enragés , et il a en tête un homme qui
passe pour le premier général de l'armée française. Ajoutantque
Coimbre est occupé et qu'Opporto est sans défense ,
on concevra l'importance qu'attache l'Angleterre à ce que
l'amiral Berkley remplisse exactement cette mission salutaire
dont nous avons parlé plus haut .
La cour de Fontainebleau a été , dimanche dernier , extrêmement
brillante. S. M. a reçu avant la messe le ministre
plénipotentiaire de Danemarck ; ensuite le corps
diplomatique a été conduit à l'audience dans les formes
accoutumées . Avantla messe , Mmela duchesse d'Elchingen
etMm la princesse Aldobrandini, nouvelles dames
du palais , ont été admises à prêter serment , ainsi que plusieurs
Hollandais nommés chambellans . Le soir il y a eu
spectacle au théâtre de la cour : on a représenté les Trois
Sultanes ; il y a eu ensuite bal et souper dans les grands
appartemens .
Dans cette journée on a appris avec une satisfaction que
nous ne chercherons point à caractériser , qu'une gouver
nante des enfans de France venait d'être nommée . Mme la
comtesse de Montesquiou a eu l'honneur de fixer pour cette
haute mission le choix de S. M. l'Empereuret Roi . On a
appris en même tems que M. Dubois , chirurgien en chef
l'hospice de l'Ecole de médecine , avait été nommé chi
rurgien-accoucheur de S. M. l'Impératrice, 8,
1
OCTOBRE 1810 . 549
PARIS.
S. M. a tenu lundi dernier un conseil de commerce .
-Un décret impérial du 18 octobre établit un réglement
général pour l'organisation provisoire des départemens de
la Hollande pour l'an 1811 .
-Un autre décret établit des cours spéciales pour connaître
des délits en matière de douanes , poursuivre les
auteurs et complices de la contrebande . La compatibilité
de ces cours reconnue , leurs jugemens seront sans appel.
-Un autre décret pourvoit à la salubrité des lieux voisins
d'établissemens ou de manufactures répandant une odeur
désagréable ou dangereuse , en statuant sur les distances
auxquelles ces établissemens doivent être placés , des
autres habitations .
६ -On a reçu la nouvelle que l'île Bonaparte , voisine de
l'Isle-de-France , a été attaquée par le général anglais
Stewart , à la têté de six mille hommes , et qu'elle a dû
être occupée après une honorable capitulation.
-S. M. a confirmé dans la place de trésorierdu sénat
M. le comte Chaptal , qui l'occupait depuis plusieurs
années .
-MM. Quinette , préfet de la Somme , Pommereuil ,
préfet du Nord , et Chauvelin , préfet de la Lys , sont
nommés conseillers-d'état , section de l'intérieur.
M. Lescalier est nommé consul-général aux Etats-
Unis . M. Alexandre Macrae est arrivé de Philadelphie
à Paris , en qualité de consul américain et de conseil des
prises .
-M. Lonis , maître des requêtes , est nommé président
du conseil de liquidation établi en Hollande. ٠٤
-L'exposition publique des productions modernes: au
Musée Napoléon , commencera le premier novembre prochain.
Tout annonce qu'elle sera digne de la précédente ,
et qu'elle soutiendra l'éclat de celle des prix décennaux.
Le célèbre sculpteur Canova vient d'arriver à Paris .
On le dit chargé de travaux importans , et l'on croit qu'à
l'exposition prochaine le public pourra voir quelques-unes
de ses productions . $
TABLE
DU TOME QUARANTE - QUATRIÈME .
L
POESIE .
JE beau Loïs; par M. Millevoye .
Fragment d'un poëme sur la Musique ; par M. С. Р. J.
Page3
Neptune et la Tamise , vers sur le Mariage de LL. MM. II. et
RR.; par M. Le Gouvé. 65
Julienet Gallus , ou Remède contre l'Ennui ; par M. Andrieux. 129
Le Navigateur.- Ode ; par M. Léon Dusillat . 193
Stances sur une Solitude; par M. A. J. Dellard. 197
Le Prix ; par M. Evariste Parny. 257
Vers mis aubas d'une statue de l'Amour ; par M. S. de la M** 259
Quatrain; par M. Kérivalant. 260
Epître à M. Raynouard ; par M. J. P. G. Viennet. 321-
Impromptu àMmede Gr.; par M. Ph. de la Madelaine. 327
Fragment d'une traduction de la Pharsale ; par M. Le Gouvé. 385
La jeunesse de Flore. 14 441
Elégie de Tibulle ; par M. C. L. Mollevaut. 444
Sur la Mort de Luce de Lancival; par M. Bruleboeuf. 497
La Caverne du Tems ; par M. Desaintange . 502
AMme ***; par M. S. de laM.....
Enigmes,
Logogriphes.
Ib.
6,70 , 135 , 199 , 260 , 327 , 390 , 447 , 502
6,70 , 135 , 200 , 261 , 328, 391,447,502
Charades. 7,71 , 136, 200, 261 , 328 , 391,447 , 503
*
:
SCIENCES ET ARTS .
Rapport sur les effets d'un remède contre la goutte ; par
M. Hallé. (Extrait . )
Dictionnaire raisonné des Livres d'Agriculture; par Filippo Rè.
(Extrait.)
8
262
TABLE DES MATIÈRES. 551
Botanique historique et littéraire ; par Mme de Genlis. (Extrait. ) 329
Vocabulaire portatif d'Agriculture et d'Economie rurale ; par
MM. Sonnini , Viellard et Chevalier. (Extrait. )
LITTÉRATURE ET BEAUX - ARTS.
Description de Londres et de ses édifices ; par J. B. Barjaud et
C. P. Landon . ( Extrait. )
392
1
12
Dicours prononcé dans la séance publique de la faculté de Médecine
de Montpellier ; par M. C. L. Dumas .
Coup-d'oeil sur quelques-uns de nos vieux écrivains ; par M. P.
21
F. Tissot. 40
Essai sur la nature de l'Homme ; par M. l'ex-marquis J. B. de
Rangoni. (Extrait. ) 72
Lenouveau Furgole , ou Traité des Testamens ; par M. A. Т.
Desquiron . ( Extrait. ) 80
Pensées , Observations , etc.; par M. Auguste de Labouïsse.
(Extrait.) 83
OEuvres choisies de Lesage. (Extrait. ) 91 , 210
Vie d'Ulrich Zuingle ; par M. J. G. Hesse. ( Extrait. )
Tableau littéraire du XVIIIe siècle ; par M. Victorin Fabre.
137
(Extrait.) 147
L
16г
Recherches sur l'art statuaire chez les anciens ; par M. Emeric
David. ( Deuxième extrait. )
Fêtes à l'occasion du Mariage de S. M. Napoléon , etc.; recueil
degravures avec une description ; par M. Goulet. (Extrait. ) 167
Observations sur les Moeurs des Indiens qui habitent la partie supérieure
du Missouri , d'après un manuscrit de Jean Trudeau. 201 .
Des erreurs et des préjugés répandus dans la société ; par J. B.
Salgues .
Morceaux choisis des Lettres édifiantes . (Extrait. )
Recueil des ouvrages de peinture , sculpture , etc. , exposés dans
lesalon duMusée ; par M. Landon. ( Extrait.)
Les Antiquités d'Athènes , de Stuart , etc., publiées par Landon.
(Extrait. )
Aldino et Lilla. -Nouvelle ; par M. de Sévelinges .
OEuvres de Massillon. (Extrait. )
Sur les Fontaines publiques ; par M. A. M. G,
Mémoire ou Observations de J. B. Gail, sur une opinion du
jurypour les prix décennaux. ( Extrait. )
Discours de M. Desaintange , pour sa réception dans la classe de
la Langue et de laLittérature françaises. (Extrait. )
218
266
278
28F
290
33g
350
396
410
552 TABLE DES MATIÈRES.
LaJeune Femme exigeante.-Nouvelle ; par M. Adrien de S ... 415
CharlesBarimore ; par M. *** . ( Extrait. )
448 J. B. Gail à l'auteur d'un article du Mercure .
470
Histoire de France pendant le XVIIIe siècle ; par Charles Lacretelle.
( Extrait. ) 504
Eloge de Labruyère ; par M. Marie J. J. Victorin Fabre. (Extr.) 513
OEuvres choisies de Piron. ( Extrait . ) 526
Revue littéraire .-Chants d'Hymen. ( Deuxième article.) 33
Le Chansonnier des Grâces . 285
OEuvres choisies de Destouches . 289
Littérature allemande.- Portrait biographique de Charles Guillaume
Ferdinand , duc de Brunswick et de Lunebourg.
Les Affinités électives ; roman de Goëthe.
26
30
Iphigénie en Tauride.-Drame ; par le même .
M. Théophile Merks , l'Egoïste et le Critique.- Comédie
221
de Kotzebuе . 464
Littérature anglaise . Voyages sur les bords du Démárari, etc.;
par Henri Bolingbroke. ICO
Aperçu de l'état actuel du port Jackson. 345
Lettres sur le Canada ; par Hugues Gray. 459
VARIÉTÉS.
Spectacles. 45 , 114 , 235 , 305 , 364,422 , 486 , 532
Sociétés savantes et littéraires . 47 , 178 , 242 , 310 , 368 , 538
Essais sur les Sots ; par M. César Auguste. 360
Monument retrouvé. 50
Sur l'épidémie de Pantin ; par M. Pariset. 425
Chronique de Paris . 109 , 230 , 355 482
Beaux-Arts . 177
Lettres aux Rédacteurs . 170, 311
POLITIQUE.
:
Evénemens historiques. 52 , 117 , 179 , 247 , 312 , 372, 427 , 489, 542
Paris.
Livres nouveaux.
60, 126, 189 , 255 , 317, 381 , 435, 494 , 549
ANNONCES.
61 , 127, 192 , 256 , 319 , 383 , 436 , 496
Einde la Table du tome quarante-quatrième .
S
۱۱
DE
cen
FRANCE ,
JOURNAL LITTÉRAIRE ET POLITIQUE .
TOME QUARANTE - QUATRIÈME .
EINE
VIRES
ACQUIRIT
EUNDO
A PARIS , 1
CHEZ ARTHUS- BERTRAND , Libraire , rue Hautefeuille
, Nº 23 , acquéreur du fonds de M. Buisson
et de celui de Mme Ve Desaint.
1810.
A Pa
148
4.4
DE L'IMPRIMERIE DE D. COLAS , rue du Vieux-
Colombier , N° 26 , faubourg Saint-Germain .
LIBRARIES
CHICAGO,
ILL
Gen. Lib.
1655567
TABLE
MERCURE
::
DE
FRANCE .
ter N° CCCCLXXVI. Samedi 1 Septem. 1810.
POÉSIE .
LE BEAU LOÏS (1)
Aux bords de Seine errait le beau Loïs :
Isis unjour vit sa grâce enfantine ,
Et lui donna deux bouquets de maïs ,
Plus un baiser de sa bouche divine.
Ason retour que fitle beau Loïs ?
Naïvement il remit à son père
Les deuxbouquets de l'immortelle Isis ;
Mais il garda le baiser pour sa mère.
De ces bouquets le père de Loïs
Sema les grains sur le fécond rivage;
Et désormais , savourant le maïs ,
1
L'homme à ses pieds foula le gland sauvage.
(1) Le nom et la fête de LOUISE viennent d'inspirer à l'un de nos
poëtes une romance où ce nom est consacré , et qui se trouve dédiée
naturellement à celle qui le porte. Cette petite pièce a sur-tout le
mérite de retracer un souvenir et de donner une espérance.
A a
4 MERCURE DE FRANCE ,
Un vieux druide , envieux de Loïs ,
Al'innocent qui le nommait son père
Fit expier le don sacré d'Isis ,
Et l'immola .... sans pitié pour sa mère!
Or , une fleur , pale comme Loïs ,
De son beau sang sur l'heure vint éclore
Etde son nom prit le doux nom de Lis :
Fleur il était et fleur il est encore .
Gloire à ton ombre , 6 jeune et beau Loïs !
Ton nom charmant est le nom d'une reine....
Beau comme toi , bientôt son jeune fils
Sera l'honneur des rivages de Seine .
M. MILLEVOYE..-/
FRAGMENT D'UN POEME SUR LA MUSIQUE.
QUEL être de cet art ne sent point les appas ?
Voyez ce cerf agile... il mesure ses pas ,
Ecoute avec transport la flûte qui soupire ,
Et pour mieux l'écouter , il s'arrête , il, admire.
Regardez s'animer l'éléphant monstrueux ;
Il entend du clairon les accens belliqueux .
Voyez-vous ce coursier s'élancer avec grâce ,
Eclatant de vigueur , de souplesse et d'audace?
On aime à contempler ses rapides élans ,
Sa tête aérienne , et ses naseaux fumans.
L'harmonie enfanta l'ardeur qui le consume ,
Il hennit , il s'agite , il bondit , il écume ,
Et du clairon pompeux respirant les éclats ,
Il cherche les dangers , la gloire et les combats.
L'orgueil pique ses flancs , et la valeur l'entraîne ,
Pour maitriser sa fougue il demande un Turenne .
1
La musique adoucit le lion indompté;
Il ne se souvient plus de sa férocité ,
Et laissant échapper sa victime tremblante ,
Sa fureur obéit à l'appât qui l'enchant
Tant la douce harmonie a des effets heureux ,
Etpar ses goûts charmans suspend les goûts affreux!-
SEPTEMBRE 1810 .
De ces monstres cruels , les fléaux de la terre ,
Ne peut- elle jamais fléchir le caractère ?
L'être même insensible a senti sa douceur ,
Le bronze prend des sens , le marbre prend un coeur.
Et vous , sophistes froids , dont les froides paroles .
Rangent cet art divin parmi les arts frivoles ,
Qui voulez du génie éteindre le fanal ,
Qui couvrez le talent d'un souffle glacial ,
Qui des sentiers obscurs de la métaphysique ,
Accablez la raison d'un repos léthargique ,
Votre esprit à jamais est-il mort au plaisir ?
Etpourra-t-il nier ce qu'il ne peut sentir?
Vos cris n'étouffent point le cri de la nature.
Il flatte par le chant le tourment qu'il endure ,
Cethomme infortuné qui chargé de labeurs ,
Vend ses jours pour cueillir un pain mouillé de pleurs .
Voyez à la charrue un laboureur paisible ;
/
1
Samain avec lenteur trace un sillon pénible ;
Ignoré , mais content , pauvre , mais vertueux ,
Il chante encor les airs que chantaient ses aïeux ;
Et d'échos en échos sa voix qui se promène ,
Vient charmer son travail , vient égayer sa peine.
Que fait sur ces coteaux le vigneron actif,
Dans ces vallons brûlans le moissonneur hâtif?
Que fait le forgeron qui d'une main ardente ,
Du fer frappe le fer sur l'enclume sonnante ,
Et le rameur captif qui d'un bras vigoureux ,
Fait flotter sa prison sur l'océan fougueux ?
Que font tant de mortels au sein des solitudes ,
Ou que le besoin livre aux travaux les plus rudes ,
Ou qui formant leurs jours d'un tissu de malheurs ,
Epuisent lentement la coupe des douleurs ?
Ils chantent ... par le chant allégent la souffrance ,
Et pour eux l'harmonie est soeur de l'espérance .
Dans les fers , dans l'exil , et le jour et la nuit ,
Ils chantent , l'heure vole , et le chagrin s'enfuit , etc.
C. P. J.
}
MERCURE DE FRANCE ,
ENIGME.
Je dois le jour à l'art , à la richesse ;
Je plais aux yeux par mes vives couleurs;
J'embellis les palais de l'oisive mollesse ,
De ses plaisirs j'augmente les douceurs ;
Mais vois , lecteur , le coeur ingrat de l'homme!
Ses pieds poudreux me foulent sans pitié ;
De tems en tems , il me bat , il m'assomme ,
Etpuis ,pendant six mois je vis fort oublié.
:
B...... D'AGEN ( du cercle de la Comédie)
LOGOGRIPHE .
MON vol audacieux ,
Ami lecteur, souvent m'élève jusqu'aux cieux.
Alors , du haut des airs , considérant la terre ,
Une foule d'objets vient attrister mes yeux .
Je ne vois sous mes pieds que débris et misère.
Ce globe , des humains immense cimetière ,
De moi , de mes pareils , deviendra le tombeau.
Toutmortel y jouit d'un bonheur éphémère
Mais sur cet affligeant tableau ,
Hâtons -nous de tirer un consolant rideau.
Occupons-nous de sujets plus aimables ;
Monoeil distingue encor des objets agréables.
J'en pourrais faire ici l'énumération ,
Mais je me borne à ceux contenus en monnom.
Oui , lecteur , j'aperçois ( et mon nom les renferme )
Deux animaux errans près d'une ferme ,
Six rivières de France et six départemens ;
Une ville française , active , industrieuse ;
Unlégume , un arbuste , une plante ligneuse ;
Un arbre bien connu sous deux noms différens ;
Pour guérir un malade un des meilleurs remèdes;
Undes plus petits quadrupèdes ;
Unmétal précieux ; un des quatre élémens .
Je vois un champ d'honneur où maint brave s'élance ,
Et ce poste élevé , dix ans proscrit en France ;
SEPTEMBRE 18103
Deux passages très- fréquentés;
Deux insectes; deux ustensiles ,
Aujardinier , au laboureur utiles ;
Et pour les brigands déshontés
Unsupplice autrefois funeste ;
Unvase antique , une couleur agreste .
Devine enfin , lecteur , et nomme cet objet
Qui s'offre à mes regards , et , me cachant le reste
Vientm'empêcher d'épuiser le sujet.
Par M. ** , de Sens,
CHARADE .
VAINEMENT l'Anglais se flatte
D'asservir seul mon premier.
Un écolier d'Hippocrate
S'illustre par mondernier.
Sans partager le délire
Qu'excite l'amour du jeu ,
L'hiver , je m'amuse à lire
Mon tout au coin de mon feu.
DUPONT.
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE
insérés dans le dernier Numéro .
Lemot de l'Enigme du dernier Numéro estBaromètre.
Celui du Logogripheest Trépas , dans lequel on trouve , repas.
Celui de la Charade est Détour.
SCIENCES ET ARTS.
RAPPORT SUR LES EFFETS D'UN REMÈDE PROPOSÉ POUR LE
TRAITEMENT DE LA GOUTTE' , fait à la Faculté de Médecine
de Paris , au nom d'une commission nommée
par ordre du Ministre de l'intérieur , par M. HALLÉ
rapporteur . Deuxième édition. - Un vol. in-8° .
A Paris , chez Méquignon l'aîné , rue de l'Ecole de
Médecine , nº 9. (1810.)
,
PARMI les inventions toutes recentes , il en est une
dont on a souvent entretenu le public : c'est le remède de
M. Pradier contre la goutte . Les succès vrais , faux ou
exagérés obtenus par ce remède l'avaient déjà rendu
célèbre , lorsque le ministère a donné l'ordre de l'examiner
. La faculté de médecine , juge naturel dans les
cas de cette nature a remis le soin de toute cette affaire
à M. le professeur Hallé. Cet habile et savant médecin
secondé de M. Nysten , a fait avec ce remède , composé
par lui-même , un assez grand nombre d'expériences ,
dont les détails et les résultats sont consignés dans le
rapport qu'il a publié sur cet objet l'an dernier , etdont
il vient de donner une seconde édition avec un supplément.
L'administration de ce remède est une chose fort
simple . On fait avec de la farine de graine de lin un
cataplasme très-large , très - épais et très-chaud , dont on
arrose la surface avec une liqueur d'une couleur jaune et
d'une odeur spiritueuse et comme safranée. Cette préparation
faite , on en enveloppe presqu'en totalité la
partie malade , la jambe , le bras , etc. Voilà la première
application. On la renouvelle au bout de 24 heures , et
on la réitère plus ou moins long-tems suivant les cas .
Ordinairement , après les sept ou huit premières applications
, on s'arrête pour faire reposer le malade .
A la levée des appareils on voit que la peau a conservé
,
1
MERCURE DE FRANCE , SEPTEMBRE 1810. 9
sa couleur et son intégrité naturelle ; elle n'a point de
cloches , point de vésicules ; elle est seulement humectée
et amollie ; de plus , entre elle et le cataplasme , on
remarque une exsudation blanchâtre , de quantité variable
laquelle forme non-seulement une couche à la
surface de la peau , mais paraît être encore profondément
engagée dans les pores . Cette exsudation formée
des débris de l'épiderme détrempés par le cataplasme ,
est d'abord épaisse , blanche , et ressemble à du suif
amolli par la chaleur. A la vérité , on obtiendrait le
même effet d'un cataplasme ordinaire ; mais dans les
applications ultérieures , l'exsudation dont il s'agit devient
beaucoup plus abondante et plus humide . Elle
l'est au point que , même dans les intervalles des applications
, ou malgré la viscosité du cataplasme , elle en
traverse l'épaisseur pour venir mouiller et tremper les
draps , auxquels elle donne , en séchant , une roideur
telle que l'aurait pu faire du blanc-d'oeuf ou de la gomme.
Tout cela se fait , encore un coup , sans que le tissu de
la peau soit le moins du monde altéré .
Telle est , en peu de mots , l'exsudation blanchâtre
sur laquelle on a tant raisonné . Toute l'efficacité du
remède consiste, disait- on , dans la production de cette
espèce de craie. On supposait qu'elle entraînait avec elle
le principe matériel de la maladie. Cependant il est probable
que cette matière ne diffère pas de la matière ordinaire
de la transpiration. Plus abondante peut-être par
l'action du remède de M. Pradier que par celle d'un
simple cataplasme , elle ne l'est d'ailleurs ni plus ni
moins chez les personnes que ce remède n'a point soulagées
, que chez celles qui en ont retiré le plus d'avantages
; chez les personnes non goutteuses , que chez celles
qui le sont ; car , pour mieux éclairer la question , on
a eu soin de faire cette double épreuve . Un autre effet
du cataplasme de M. Pradier , c'est de développer , à la
seconde ou à la troisième application , soit dans l'épaisseur
de la peau , soitdans le tissu fibreux de la plante
des pieds et de la paume des mains , soit dans les attaches
ligamenteuses des articulations voisines , des douleurs
plus ou moins bornées et plus ou moins vives
10 MERCURE DE FRANCE,
quelquefois presque nulles , mais en général si étendues
et si pénétrantes , que l'on a vu des malades préférer
les douleurs du mal à celles du remède. Enfin , lorsque
les applications ont été trop long-tems réitérées , ce
remède laisse dans les jambes de la faiblesse et de l'amaigrissement
, et dans la plante des pieds une sensibilité
qui gêne la marche et la rend douloureuse. Quelquefois
son action se réduit à causer du trouble , de l'agitation ,
de l'insomnie ; quelquefois , au contraire , il augmente
l'activité , réveille l'appetit , rend la digestion plus
rapide , et donne au malade le sentiment d'une plus
grande énergie .
Du reste , il ne faut pas se mettre dans l'esprit que le
cataplasme de M. Pradier soit toujours d'un effet infaillible.
Ce qui n'est vrai d'aucun remède ne saurait l'être
de celui-là. Tantôt il réussit , tantôt il échoue . C'est
que les cas différent ; et c'est à déterminer ceux où il est
nécessaire , et ceux où il est inutile et même dangereux ,
que M. Hallé s'est sur-tout appliqué dans ses expériences
et dans son rapport. Sur ce point , l'auteur entre dans
des détails que nous devons épargner au public. En
général , plus la goutte est simple , et plus le remède est
favorable ; plus la goutte est ancienne et compliquée ,
plus elle a dénaturé le tissu des parties , plus le remède
est douteux ou inutile . Entre ces deux extrêmes , telle
est la proportion du bien et du mal , que sur soixantetrois
observations on compte quarante-un exemples de
succès évidens , dix de succès équivoques , et douze de
succès nuls . En général encore , ce remède ne semble
réussir qu'en accélérant la marche de la maladie . L'accès
est plus court et plus complet , parce qu'il est plus
rapide et plus vif. C'est du tems que l'on échange contre
de la douleur.
Voilà donc un instrument de plus à la disposition des
médecins . Tout simple qu'il est , il faut encore du discernement
pour le manier. Du reste , si on eût traité
cette invention avec le mépris ou l'enthousiasme qu'inspirent
ordinairement les nouveautés , il est certain qu'on
y eût beaucoup perdu. Dans toute science expérimentale
, et sur-tout dans la médecine , il ne faut rien rejeter
SEPTEMBRE 1810 . II
1
ni rien admettre d'emblée et sans examen. Un ignorant
traite un malade et réussit. Courez , vous crie le plus
grand des médecins ; voyez , vérifiez ; et si ce fait est tel
qu'on le dit , appropriez-vous le remède sans façon , et
n'hésitez pas à l'employer dans les cas analogues . Celui
de M. Pradier a déjà fait faire aux médecins quelques
heureuses tentatives . La moindre substance est souvent
d'un prix infini. Quels prodiges n'opère-t-on pas tous
les jours avec un peu d'opium , de mercure et de quinquina
! Qui aurait osé y croire avant l'expérience ? mais
l'expérience est trop familière , et le merveilleux s'est
évanoui , Le fer, l'étaim , le plomb , l'argent , la platine ,
l'antimoine , le cuivre , le zinc , tous les métaux changés,
préparés , altérés par des combinaisons , et maniés avec
adresse , auront peut-être un jour une action étonnante
sur le jeu de nos parties . L'arsenic adoucit le cancer et
guérit la fièvre . J'ai vu une épilepsie s'éteindre par des
doses imperceptibles de pierre infernale. La maladie qui
résiste au mercure cède à une préparation d'or . Jenner a
détruitle ferment de la petite-vérole.On prévientparle feu
ledéveloppement de la rage ; qui sait si l'on n'aura pas un
jour quelque moyen d'étouffer cette cruelle maladie dans
sa plus forte explosion ? N'y aurait-il pas un art de combattre
des poisons par des poisons ? J'entends dire qu'on
amaintenant un spécifique contre le croup . Quel service
rendu aux hommes ! La chimie se met d'une minute à
l'autre en possession de quelque nouvel agent dont les
effets sur notre économie sont encore inconnus . Qui
peut diré où s'arrêteront tant de progrès ? Cherchons
tentons , interrogeons la nature ; au lieu de déplorer
notre indigence , augmentons nos ressources ; mais
sachons choisir ; et sur des objets aussi délicats , ne
soyons ni superstitieux , ni incrédules.
E. PARISET.
,
{
:
1
LITTÉRATURE ET BEAUX-ARTS .
DESCRIPTION DE LONDRES ET DE SES ÉDIFICES , avec un
Précis historique et des observations sur le caractère
de leur architecture , et sur les principaux objets d'art
et de curiosité qu'ils renferment ; par J. B. BARJAUD
et C. P. LANDON. Ouvrage faisant suite à la Description
de Paris , orné de 42 planches , de vues pittoresques
, gravées et ombrées en taille-douce , avec un
plande Londres et les portraits des artistes les plus
célèbres qui ont contribué à l'embellissement de cette
ville. Prix , 18 fr. , et 19 fr . franc de port. A Paris ,
chez C. P. Landon , éditeur , rue de l'Université
n° 19.
L'ÉDITEUR de la Description de Paris publie aujourd'hui
celle de Londres , et remplit envers le public une
espèce d'engagement qu'il avait contracté en faisant paraître
le premier ouvrage. Celui-ci en promettait un
autre ; c'était un tableau que son pendant devait accompagner
, et on ne pouvait faire voyager le lecteur dans
la capitale de la France sans le conduire ensuite dans la
capitale de l'Angleterre . L'étendue, et l'importance de
ces deux villes célèbres , la population et les richesses
qu'elles renferment , le caractère particulier que les deux
peuples rivaux ont imprimé à leurs monumens , cette rivalité
même de deux nations plus divisées encore par leurs
opinions , leurs goûts et leurs penchans que par l'Océan
qui les sépare ; tout contribue à rendre plus piquans les
rapprochemens qui naissent d'eux-mêmes entre ces deux
grandes capitales , et la peinture de l'une doit donner
plus d'intérêt encore à celle de l'autre. Il était donc naturel
et indispensable même de faire succéder la description
de Londres à celle de Paris , et de transporter
T'imagination des rives de la Seine sur les bords de la
Tamise.
MERCURE DE FRANCE , SEPTEMBRE 1810. 13
Si l'on considère simplement les détails , Paris sans
doute doit l'emporter sur sa rivale ; le nombre et la
magnificence de ses palais , de ses temples , de ses édifices
publics ou privés le mettent nécessairement hors de
toute comparaison : mais ce qu'elle perd d'un côté ,
Londres le regagne de l'autre , et jusqu'à un certain
point , ily a compensation. La ville de Londres est sortie
neuve et florissante de ses ruines après l'incendie qui la
réduisit en cendres en 1666 , et elle est bâtie avec plus
de régularité que Paris . Ses rues larges , bien pavées et
garnies de trottoirs sont , dans toute la partie de l'ouest ,
tirées au cordeau , et parmi ces rues , les plus fréquentées
présentent de chaque côté deux rangs parallèles de boutiques
qui traversent la ville dans toute sa longueur , et
dont l'éclat et la variété éblouissent les regards surpris
de tant de magnificence. D'un autre côté , les places
publiques sont vastes et assez multipliées pour interrom
pre l'uniformité un peu monotone des maisons et des
rues. Il est vrai que si , de l'examen général de la ville ,
onpasseàcelui des principaux édifices qu'elle renferme,
on n'en sera pas aussi satisfait . Les Anglais eux-mêmes
conviennent que, sous ce point de vue , Londres laisse
tout à désirer . Le palais de Saint-James a l'air d'une
prison ; l'hôtel-de-ville a l'air d'une abbaye ; l'hôtel du
Jord maire est surmonté d'un corps de bâtiment qui ressemble
à l'arche de Noé. Plusieurs églises ont plutôt
l'air de granges ou de magasins que de temples consacrés
aux solennités de la religion. Cependant tous les édifices
de Londres ne méritent pas de semblables reproches.
Il en est même qui sont dignes de l'attention des connaisseurs
. L'église de Saint-Paul est citée ordinairement
après celle de Saint-Pierre de Rome , et c'est le plus bel
éloge que l'on en puisse faire ; le pavillon dit banqueting.
house ou la salle du banquet , est un beau monument da
talent d'Inigo Jones ; l'abbaye de Westminster et la cha
pelle de Henri VII sont des restes précieux de cette
architecture gothique qui avait chargé le sol des grandes
villes , de temples et de monumens d'une hardiesse si
bizarre et d'une construction tout-à-la-fois si solide et si
légère. D'ailleurs , dans cette même abbaye de West
14 MERCURE DE FRANCE ,
minster , on a accumulé les tombeaux des rois et des
princes anglais , et ceux des grands hommes qui ont honoré
leur patrie par leurs actions ou qui l'ont éclairée
de leurs lumières . Toute la gloire de la nation anglaise
semble se réfugier sous ces voûtes pour s'y défendre
contre les outrages du tems et les injures des hommes ;
et il n'est sans doute aucun lieu dans tout l'univers ,
depuis la violation des tombeaux de Saint-Denis , qui
rassemble , comme l'église de Westminster , la pompe
de la religion , le faste de la grandeur , et le néant de la
tombe , et qui soit habité, comme cette antique abbaye,
par le génie , la gloire et la mort.
Mais c'est sur-tout la Tamise qui est l'ornement et
l'orgueil de la ville de Londres . C'est la Tamise à qui
elledoit sa splendeur , son accroissement etses richesses ;
c'est elle qui lui donne une physionomie particulière ,
et qui la distingue de toutes les grandes villes du continent
. La proximité de la mer , un port commode et sûr ,
des communications libres et faciles avec l'intérieur de
l'île et avec les nations étrangères , tout a dû contribuer
à la prospérité et à l'opulence de Londres . Ce n'est pas
qu'avant de parvenir au point où nous la voyons aujourdhui,
elle n'ait subi de fréquentes et cruelles révolutions ;
elle semble avoir au contraire éprouvé toutes les vicissitudes
de la fortune. La peste et les incendies l'ont
ravagée à des époques très-rapprochées les unes des autres
, et l'ont souvent changée de face. Ces deux épouvantables
fléaux se succédèrent quelque tems d'année
en année , et à peine les habitans respiraient d'une calamité
qu'ils retombaient dans une autre. Les deux dernières
ont été les plus affreuses , comme si, avant de s'en
voir délivrés , ces malheureux devaient en éprouver toutes
les horreurs à-la-fois . La peste de 1665 a laissé dans
cette grande ville des souvenirs bien douloureux : le
récit des maux qu'elle a causés fait frémir. Ils sont retracés
dans l'ouvrage que nous avons sous les yeux d'une
manière énergique et rapide .
<<En 1663 , la peste avait répandu le deuil et la consternation
dans les villes d'Hambourg et d'Amsterdam.
Sur l'avis qu'en reçut le gouvernement , on s'occupa des
SEPTEMBBE 1810. 15
(
moyens d'en prévenir l'introduction dans Londres. Toutes
les précautions furent inutiles. Vers la fin de 1664, des
caisses de marchandises hollandaises , ouvertes près de
Drurylane , infectèrent deux Français qui furent les
premières victimes de ce fléau . La contagion fit des
progrès ; mais un hiver extrêmement rude arrêta le développement
de cette affreuse maladie. Au mois de mars
1665 , elle prit une nouvelle activité , et se répandit dans
les différens quartiers de la ville. Le nombre des morts
s'augmenta tout-à-coup d'une manière si effrayante , que
tous les habitans de Londres , frappés de consternation ,
s'empressèrent de fuir , et d'aller chercher leur salut
loin de ces murs dangereux : mais comme tous à la fois
et dans le plus grand désordre se précipitaient vers la
campagne , les rues et les chemins publics étaient couverts
et embarrassés d'un nombre prodigieux de voitures
de toute espèce , chargées d'infortunés pâles , défaits , et
osant à peine respirer de peur de recevoir dans leur sein
legerme de la mort répandu autour d'eux dans les airs .
>> Enjuillet la liste des morts s'élevait à deux mille dix .
Alors toutes les maisons furent fermées. Les places publiques
étaient désertes ; l'herbe croissait dans les rues ;
des feux étaient allumés de distance en distance . On ne
voyait plus , au milieu du grand silence qui régnait dans
la ville , que des bières portées par des cadavres qui
allaient tomber dans la bière à leur tour ; on ne voyait
que des mourans qui accompagnaient des morts . Sur
presque toutes les portes à côté d'une croix rouge qu'on
yavait peinte , on lisait ces mots : Seigneur, ayez pitié
de nous , et les voix faibles et éteintes des spectres qui
se traînaient dans les rues , répétaient : Seigneur, ayez
pitié de nous, et aux fenêtres des maisons paraissaient
d'autres spectres qui , levant vers le ciel leurs regards
désolés , disaient : Seigneur, ayez pitié de nous . De tems /
en tems des crieurs s'arrêtaient devant les maisons marquées
du sceau de la contagion , et donnaient à haute
voix cet avertissement lugubre : Faites sortir vos morts
de vos maisons. On ne répondait rien , qu , du fond de
ces demeures silencieuses , on entendait une voix expi
7
16 MERCURE DE FRANCE ,
1
rante qui laissait tomber ces mots : Nous n'avons plus
laforce de faire sortir les morts de nos maisons . 1
>> Dans les grandes calamités la religion est toujours
Je refuge des malheureux ; mais les ministres de la religion
fuyaient les infortunés qui venaient chercher auprès
d'eux des espérances et des consolations . Quelquesuns
seulement , et ce furent ces catholiques romains
auxquels la réforme avait interdit leurs fonctions , plus
courageux et plus dignes dépositaires de la parole divine
et des secours de la foi , bravèrent tous les dangers pour
remplir le plus noble et le plus saint ministère. Ils rentrèrent
dans ces temples d'où la puissance humaine les
avait chassés , mais dont une puissance bien supérieure
leur rouvrait les portes , et ils rassurèrent le peuple
éperdu qui les assiégeait de tous côtés , et qui recueillait
avidement chacune de leurs paroles comme si elle
eût été l'annonce de la miséricorde de Dieu et de la
cessation du fléau . >>>
L'année suivante , en 1666 , un incendie terrible éclata
dans un des quartiers de Londres . On n'eut pas le tems
d'en prévenir les ravages . Il s'étendit de tous côtés avec
une rapidité incroyable . Un vent impétueux augmenta
sa furie , et en peu de tems presque toute la ville de
Londres fut réduite en cendres . Ses habitans furent
obligés de se répandre dans la campagne , et d'y rester
en proie à tous les besoins et exposés à toutes les injures
de l'air . Enfin on rebâtit la ville , et ce malheur même
fut pour elle un bienfait , puisqu'il donna occasion de
détruire la cause des fléaux qui l'avaient si souvent désolée
. On élargit et on aligna ses rues auparavant étroites ,
sales et anguleuses ; on disposa les maisons d'une manière
plus salubre et plus commode ; chaque étage n'avança
plus comme autrefois sur l'étage inférieur , et les toits
opposés cessèrent d'être contigus ; enfin l'air circula librement
dans la ville , et ne fut plus exposé à se corrompre ,
de même que la construction des maisons offrit moins
d'alimens à la fureur des flammes et plus d'obstacles aux
ravages des incendies. Depuis cette époque Londres a
été à l'abri de pareils désastres , et tranquille sur le présent
, elle n'a rien à craindre pour l'avenir,
Les
SEPTEMBRE 1810 .
DE
L
SEINI
LesAnglais regrettent aujourd'hui que , dans le tems
où Londres se releva de ses décombres , on n'ait pas
profité de l'occasion qui s'offrait de la rendre la plus
belle ville de l'univers . On présenta des plans , ceux du
célèbre Christophe Wren et de John Evelyn furent distingués
parmi tous les autres . Charles II , qui avait rapporté
de ses voyages en Europe.un goût éclairé pour les
beaux arts , ne demandait pas mieux que de les mettre à
exécution ; mais, lorsqu'on voulut s'en occuper, des discussions
interminables s'élévèrent. Chaque propriétaire
d'une maison détruite par l'incendie réclama le terrain
sur lequel sa maison avait été bâtie , et ils voulurent
presque tous rebâtir sur les mêmes fondemens . Des arbitres
furent nommés pour régler les contestations ; le
droit de propriété parut inviolable et fut respecté. Il en
résulta qu'en plusieurs endroits Londres reparut avec la
même irrégularité qu'auparavant , et que l'utilité générale
fut sacrifiée à des intérêts particuliers . Une économie
mal entendue rendit le mal plus difficile à réparer ,
et on ne comprit pas ou on parut ne pas comprendre
que les étrangers qui viendraient de toutes parts admirer
dans Londres la plus belle et la plus régulière de toutes
les villes du monde , lui apporteraient le tribut de leur
industrie et de leurs richesses , et dédommageraient ainsi
ses habitans des sacrifices volontaires auxquels ils auraient
consenti pour la gloire et la prospérité communes .
C'est dans l'ouvrage mème qu'il faut lire à ce sujet des
détails pleins d'intérêt , et que les bornes de cet article
ne nous permettent pas de mettre sous les yeux de nos
lecteurs .
La division adoptée pour cet ouvrage est la même que
celle de la Description de Paris. Après un précis historique
dont la narration est claire , vive et rapide , M. Barjaud
entre en matière et passe en revue les églises et les
hôpitaux , les édifices publics , les palais et les hôtels
de Londres , et les maisons de plaisance les plus remarquables
de ses environs . La cathédrale de Saint-Paul à
part , les édifices sacrés ne sont pas la partie brillante
de Londres . Les églises de Saint-Georges de Bloomsbury,
de Sainte-Marie des Arcs , de Saint-Martin , de
B
1
4
18 MERCURE DE FRANCE ,
Saint-Dunstan , seraient à peine remarquées dans une
grande ville du continent. Il est vrai que l'église de Saint-
Paul , à elle seule , captive suffisamment l'attention , et
qu'elle peut tenir lieu de plusieurs autres monumens .
Elle a fourni le sujet d'un chapitre assez étendu et trèsintéressant
, ainsi que l'abbaye de Westminster et la
chapelle de Henri VII. Parmi les édifices profanes on
distingue la bourse , la banque , l'hôtel des gardes à
cheval , l'hôtel du lord maire , la salle du banquet ,
l'hôtel de Sommerset et le Monument. On appelle ainsi
une colonne de 202 pieds de hauteur élevée par Christophe
Wren , en mémoire de l'incendie de 1666. Cette
colonne ne pouvait pas être située d'une manière plus
désavantageuse , tout l'effet qu'elle devrait produire est
détruit par le défaut de perspective et le mauvais choix
de l'emplacement. Déjà elle menace ruine, et on se propose
, dit- on , de l'abattre. Templebar, ou la barrière du
Temple , est le seul édifice de ce genre qui soit à Londres
. « On ne doit guère s'attendre , dit M. Barjaud , à
trouver dans une ville de commerce , chez un peuple
tout entier livré aux spéculations du négoce , ces ares
de triomphe destinés à retracer les exploits d'un peuple
belliqueux et sous lesquels ont dû passer des héros accompagnés
de toute la pompe de la victoire et de tout
l'appareil des conquêtes . C'est à Rome , si riche en
souvenirs et si féconde en ruines , c'est à Paris où un
nouveau siècle de gloire et de grandeur fonde des monumens
dignes de l'époque qui les voit naître et du peuple
qui les élève , qu'il faut chercher ces portes triomphales
dont la masse imposante et les nobles décorations annoncent
dignement une grande capitale , et semblent
avertir le voyageur qu'il entre dans la ville des héros
dans le séjour habité par le génie de la victoire . >>>
,
C'est plus particulièrement dans les environs de Londres
que s'est déployé tout le luxe , toute la magnificence
anglaise. L'hôpital de Greenwich est le plus vaste
et peut-être le plus superbe monument de l'Angleterre .
L'hôpital de Chelsea , sans avoir la même grandeur , est
remarquable aussi par de grandes beautés . Plusieurs
maisons de plaisance sont des chefs -d'oeuvre de goût ,
SEPTEMBRE 1810 .
19
i
d'élégance et de noble simplicité. Les citoyens opulens
craignent de déployer le faste de leurs richesses dans la
capitale , où ils sont jaloux de se concilier les suffrages de
la multitude pour arriver aux places et aux dignités ;
mais libres dans leurs terres , ils s'y entourent d'une
magnificence comparable à celle des souverains , et
achètent les chefs-d'oeuvre des arts au poids de l'or pour
en orner des habitations délicieuses . Les connaisseurs
distinguent parmi un grand nombre de charmantes maisons
de campagne , celles de Foots-cray-Place , de
Chyswick, de Wanstead. Le palais et les jardins d'Hamptoncourt
, et sur-tout le palais , le parc et la forêt de
Windsor , achèvent d'embellir les environs de Londres
et annoncent une capitale riche et florissante.
Tel est le sujet et le plan de la Description de Londres
. Le style de cet ouvrage nous a paru géneralement
correct , précis , et quelquefois remarquable par la justesse
de la pensée et la force de l'expression . M. Barjaud
peint rapidement , et ses tableaux sont pittoresques et
animés ; on en jugera par la peinture suivante de la
Tamise .
« Au lieu de découvrir les rives de la Tamise , on
dirait qu'on a pris toutes les précautions imaginables
pour mieux la cacher. Il faut se transporter sur les
ponts pour l'admirer dans sa majestueuse étendue. Rien
n'égale sur-tout le spectacle qu'elle présente du pont de
Londres . La petitesse des arches ne laissant pas remonter
les vaisseaux plus loin , on peut juger en cet endroit de
l'effet que produisent les bâtimens innombrables qui
bordent ses deux rives à perte de vue . Ils sont rangés
avec beaucoup d'ordre sur cinq ou six de front de chaque
côté de la Tamise. On dirait une seconde ville suspendue
sur les flots . Le plus grand mouvement règne sans confusion
au milieu de cette ville flottante . Des vaisseaux
entrent à pleines voiles , d'autres descendent vers la mer.
Une multitude infinie de chaloupes , de canots de toute
espèce se croisent continuellement et semblent voler sur
la surface du fleuve. La rapidité de leur course , les
cris , les mouvemens , les attitudes toujours nouvelles
des matelots , la différence du costume des équipages ,
Ba
20 MERCURE DE FRANCE ,
1
cette forêt de mâts surmontés de pavillons et de banderoles
de diverses couleurs , cet espace laissé vide au
milieu de la Tamise , et que l'on peut se représenter
comme la grande rue de cette ville navale , tout contri-
*bue à donner au spectacle qu'on a sous les yeux plus de
pompe , de variété , de vie et d'intérêt . >>>
C'est faire le plus bel éloge de semblables morceaux
que de les citer . Dans un des chapitres où il passe en
revue les hôpitaux de Londres , M. Barjaud fait les
réflexions suivantes :
« Les indigens blessés peuvent y être admis à toutes
les heures du jour et de la nuit sans avoir besoin de
recommandation ; mais ils sont astreints à une formalité
bizarre qui les empêche souvent d'y venir chercher les
secours dont ils auraient besoin. Avant d'entrer ils sont
obligés de déposer une guinée pour payer les frais de
leur enterrement : précaution barbare qui est en usage
dans plusieurs autres hôpitaux de l'Angleterre , et qui
rend , en quelque sorte , la charité cruelle et la pilié
insultante. Combien de fois , sans doute , n'est- il pas
arrivé qu'un malheureux , l'imagination déjà affaiblie
par ses souffrances , et l'esprit frappé de l'idée de sa
prochaine destruction , a cru voir ses pressentimens
justifiés par la demande de l'argent nécessaire pour les
frais de sa sépulture ! Il aura cru désormais sa mort inévitable
dans une maison où l'on ne paraissait plus compter
sur sa vie ; et le trouble , la tristesse , l'inquiétude
inséparables de cet état continuel de crainte et d'appréhensionhâtant
les progrès de sa maladie , l'auront précipité
vers cette tombe qu'il frémissait d'envisager et qu'on
a eu la barbarie de lui faire apercevoir . >>>
La Description de Londres est ornée de quarante-deux
planches de vues , perspectives , représentant les principaux
édifices de cette ville et de ses environs . Ces
planches sont accompagnées d'une carte de Londres , et
des portraits des artistes les plus célèbres qui ont contribué
à l'embellissement de la capitale de l'Angleterre .
Le texte est sorti des belles presses de Firmin Didot. En
un mot , Féditeur n'a rien négligé pour donner à cet
ouvrage tout le luxe typographique dont il étaitsuscepSEPTEMBRE
1810 . 21
tible , et pour lui mériter la même faveur qu'à la Description
de Paris et aux autres productions dont il a enrichi
la littérature et les beaux arts . C.. T.
DISCOURS PRONONCÉ DANS LA SÉANCE PUBLIQUE DE MÉDECINE
DE MONTPELLIER , le 20 novembre 1809 , pour
l'inauguration du buste de NAPOLEON-LE-GRAND , Empereur
des Français et Roi d'Italie ; par M. CHARLESLOUIS
DUMAS , doyen de la Faculté de médecine de
Montpellier , professeur d'anatomie et de physiologie ,
professeur de clinique de perfectionnement , et médecin
de l'hospice pour les maladies chroniques , correspondant
de l'Institut national de France , etc.-
Brochure grand in-4º de 20 pages , 1809.-A Montpellier
, chez Jean Martel aîné , imprimeur de la
Faculté de médecine , près l'hôtel de la Préfecture.
Le défaut d'espace et l'abondance des matières ont
retardé jusqu'ici la mention en cette feuille , du discours
remarquable dont nous venons d'énoncer le titre , et
auquel l'importance du sujet conservera long-tems le
mérite de la nouveauté .
Dans l'état de grandeur où est parvenu l'Empire français
, parmi la foule des monumens qui ajoutent à sa
gloire et en doivent faire rejaillir l'éclat sur tous les
sières à venir , qui ne distinguera ceux que notre gouvernement
consacre , d'un côté , aux communications
commerciales , par l'ouverture de longs canaux qui ,
comme autant de veines , distribuent la vie dans toutes
les parties de ce vaste Empire ; de l'autre , ceux qu'il
destine à l'encouragement des arts et des sciences les
plus utiles à l'humanité ? Au nombre de ces derniers
monumens , l'auteur du discours dont nous citerons
quelques passages , a dû classer le buste envoyé par
S. M. I. et R. pour décorer le temple de la médecine à
Montpellier ; aussi y a-t-il puisé le motif de l'inauguration
solennelle qui eut lieu le 20 novembre 1809 .
La réunion des autorités locales , la présence des
membres et dignitaires d'une des plus célèbres Facultés
١٠
1
22 MERCURE DE FRANCE ,
de médecine de l'Europe , un concours d'auditeurs
choisis , enfin les talens de l'orateur , ne pouvaient que
donner un caractère imposant à cette touchante cérémonie
.
ינ
M. Dumas a su , dans cette circonstance , former habilement
son cadre. Il attache le sujet qu'il traite aux
grands intérêts sociaux : il montre que l'acte de la munificence
du gouvernement qu'il va célébrer doit s'apprécier
, moins par le relief qu'il donne à l'école de Montpellier
, que par les avantages qui en résulteront pour
les progrès de l'art de guérir.
En adoptant un plan de cette nature l'orateur ne pouvait
qu'augmenter l'intérêt et la noblesse de ses éloges .
Tel aussi nous a paru être le véritable secret du charme
qu'il a su répandre dans son éloquent discours . Voici
quelques phrases de son exorde.
« Nous avons déjà , par des solennités semblables à
celle de ce jour, consacré la mémoire de quelques époques
glorieuses où la munificence du gouvernement à notre
égard devait être regardée comme un de ces bienfaits
publics , qui sont destinés pour tous les hommes et pour
tous les tems. Ma voix , en s'élevant alors , fut l'interprète
de tous ceux qui voyaient le perfectionnement de nos études
, avec une allégresse proportionnée aux avantages qu'ils
pourraient en attendre . On applaudissait à notre enthousiasme
, on partageait notre satisfaction , avec cet accord
unanime que lajouissance d'un même bien doit produire ;
et l'expression de notre gratitude particulière , confondue
avec celle de la reconnaissance générale , en devenait plus
naturelle et plus vive.
» Aujourd'hui le genre de faveur que nous obtenons
porte un tout autre caractère. On ne veut plus offrir seulement
à notre école les moyens d'arriver à la gloire ; on
veut ajouter sur-le-champ un nouveau et puissant motif à
son antique splendeur. Il ne s'agit plus de favoriser simplement
ses travaux par des secours nécessaires ; il s'agit
de les signaler par une récompense magnifique. Ce n'est
plus un de ces bienfaits communs auxquels tout le monde
participe ; c'est une grace spéciale qui lui reste attachée
sans partaggee ,, et dont elle ne saurait bien reconnaître tout
le prix , qu'en tâchant de s'en montrer digne. C'est un témoignage
authentique du rang où l'ont élevée , parmi les
SEPTEMBRE 1810. 23.
institutions honorables , l'estime de la nation et la protection
du souverain .
"
,
,
Mais que dis -je , Messieurs ! le souverain lui-même
paraît au milieu de nous . Ily paraît en simple protecteur
et comme le chef du peuple le plus éclairé de l'univers
qui semble venir dans ce modeste asyle de la science
moins pour y exercer les droits de son empire , que pour
nous mettre en possession de son auguste personne. Il va
désormais présider en maître aux exercices de nos élèves ,
et animerpar son aspect le touchant spectacle de nos triomphes.
Il entre dans ce temple consacré à l'art sublime
d'Hippocrate , et le décorant de son image , il achève de
lui imprimer toute la majesté que la sainte effigie d'un
grand homme (1) avait commencé d'y répandre . Ainsi , le
plus grand capitaine , le monarque le plus illustre permet
de placer son buste dans le même sanctuaire où le premier
médecin , le philosophe le plus utile de l'antiquité ,
occupe déjà la place que le génie de la médecine lui a marquée
, afin que ces deux objets de la vénération publique
attestent aux siècles futurs l'importance et la gloire d'une
étude que leur présence doit ennoblir.
» Quels engagemens heureux cette faveur singulière ne
fait-elle pas contracter à chacun de nous , pour les progrès
de l'instruction publique et pourl'avancement des sciences !
Si notre zèle y trouve le prix qui pouvait le flatter le plus ,
que de puissans motifs n'y trouve-t-il pas aussi pour se
déployer avec toute l'activité , toute laconstance qui assurent
les plus grands succès ! Quelle généreuse ambition de
gloire ne devra point enflammer nos coeurs , à présent que
nos yeux pourront contempler sans cesse les traits de
l'homme qui connut et qui satisfit le mieux ce noble sentiment
! Quelle émulation plus féconde pour nos
successeurs , que de leur transmettre ce témoignage visible
d'une bienveillance éclairée en faveur des sciences dont le
dépôt leur sera confié , et qui , par l'encouragement qu'elles
reçoivent aujourd'hui , verront renaître d'âge en âge des
écoles jalouses de mériter une semblable distinction ! »
On voit qu'il entrait dans le plan de notre orateur de
montrer que la prospérité des sciences et des arts dépend
(1) La tête antique d'Hippocrate , donnée à l'Ecole de médecine
par le Gouvernement , est placée dans la salle ordinaire de ses actes
publics. (Note de l'Auteur.)
24 MERCURE DE FRANCE ,
,
,
essentiellement de la protection que leur accordent ceux
qui sont revêtus de la suprême autorité. Pour le prouver
, et en même tems pour remplir le but de son discours
, il invoque les témoignages de l'histoire ancienne
et moderne ; il cite les siècles glorieux de Périclès
d'Alexandre , de César et d'Auguste , de Charlemagne
des Médicis , de François Ier , de Louis XIV ; il arrive
enfin à notre siècle le plus mémorable de tous . Ici le
souvenir du grand prince dont le buste est sous les yeux
de l'assemblée , appelle de nouveaux mouvemens oratoires
, et le panégyriste sentant la faiblesse de son pinceau
, feint de l'abandonner à des mains plus habiles
qui dessineront mieux les traits du héros .
,
,
« Les uns le représenteront comme un grand capitaine ,
toujours brave , toujours heureux , vaste dans ses conceptions
, impénétrable dans ses vues , prompt à former ses
desseins , habile à les exécuter , qui dès sa première jeunesse
fit une étude approfondie de la science militaire
déploya dans ses actions , aussi bien que dans ses conseils
toutes les facultés du génie , se ressaisit en quelques jours
de toute la gloire que la conquête de l'Italie promettait depuis
si long-tems à nos armées , et commença son histoire
en conduisant ces expéditions hardies , ces entreprises
éclatantes par lesquelles les généraux les plus consommés
seraient honorés de finir. Ils le feront admirer comme un
héros portant sa valeur et sa fortune des contrées soumises
de l'Italie aux déserts indomptés de l'Egypte , cherchant
sous de nouveaux climats les trophées difficiles auxquels
sa noble ambition aspire , commandant l'admiration aux
peuples civilisés , donnant des ordres aux peuples barbares
, et méditant les principes du gouvernement solide
et formidable qu'il vient ensuite offrir lui-même à sa
patrie..
» Les autres le peindront comme un souverain puissant
, victorieux , magnanime , qui gouverne ses Etats avec
sagesse , brave les efforts de l'Europe conjurée , force ses
ennemis au respect , décide du sort des nations ; ils le désigneront
à la reconnaissance publique , comme un homme
d'état, ferme , équitable , pénétrant , qui dirige toute l'administration
de son empire , préside aux délibérations de
son conseil , fait servir la connaissance profonde qu'il a
des hommes an choix de ses ministres , prescrit des règles
SEPTEMBRE 1810 . 25
invariables à la justice , fonde le système de législation le
mieux conçu , et rétablit les tribunaux et la magistrature
dans leur ancienne majesté . "
L'orateur crayonne ensuite le tableau des bienfaits que
l'ancienne école de Montpellier reçut à diverses époques
de nos plus grands monarques.
Cette école , ajoute-t-il , a particulièrement ressenti les
effets puissans de la protection générale que le souverain
accorde à tous les établissemens formés pour la culture des
sciences . Elle a bien vu , de tout tems , les rois de France
exciter ses travaux par des applaudissemens et par des
éloges : mais Napoléon les encourage et les soutient par
des réformes et des améliorations . Les autres prodiguaient
à nos prédécesseurs , des honneurs , des parchemins , des
priviléges ; ils décoraient leur corps antique du titre pompeux
d'université de médecine. Lui , fait construire un
superbe amphithéâtre à l'usage et à la gloire de l'anatomie ;
il veut créer des édifices pour toutes les branches de nos
études; il nous donne une vaste et riche bibliothèque ; il
commence à nous procurer quelques-unes des collections
nécessaires pour nos recherches . Les premières années de
son règne n'ont été marquées que par des bienfaits utiles,
présage heureux de tout le bien que nous devons attendre
des années qui suivront .
Par la citation des passages qu'on vient de lire , nous
croyons avoir non- seulement présenté l'esquisse du plan
de l'orateur , mais encore avoir prouvé qu'il est aussi
familier avec la langue de la bonne littérature qu'avec
celle de la physiologie , science dans laquelle il a placé
son nom à un rang si distingué .
TOURLET.
26 MERCURE DE FRANCE ,
LITTÉRATURE ALLEMANDE.
Karl Wilhelm Ferdinand, herzog zu Braunschweig und
Lüneburg . Ein biographisches Gemælde dieses Fürsten .
Tübingen , bey Cotta.
Portrait biographique de Charles-Guillaume Ferdinand ,
duc de Brunswick et de Lunebourg. A Tubingen ,
chez Cotta .
mo-
Le dernier duc de Brunswick a joui , dès sa jeunesse ,
d'une grande renommée : il la devait à quelques actions
d'éclat dans la guerre de sept ans ,et , plus encore peutêtre
, aux éloges que lui prodigua Frédéric II (1) . Ce
narque l'associa , en quelque sorte, à sa gloire ; et celle que
put acquérir le prince , par la suite , fut toujours absorbée
par l'éclat de ses débuts dans la carrière militaire . Cela est
si vrai , que s'il n'eût pas possédé d'autre mérite que d'avoir
déployé de l'intelligence et du courage dans ses premières
campagnes , mérite si complétement éclipsé par les prodiges
dont lui-même fut témoin dans ses vieux jours , à peine son
nom serait- il aujourd'hui honoré d'un souvenir. Mais le
duc de Brunswick eut des qualités que les hommes n'oublient
pas aussi facilement que des exploits guerriers : il
montra des lumières peu communes et une bonté franche
dans l'administration de ses Etats : il mérita et il obtint
l'amour de ses sujets , et le respect de ses contemporains.
Qui eût pu prévoir que ce prince mourrait chargé d'une
animadversion presqu'universelle ? Il faut , au reste , se
hâter d'ajouter que ce changement dans l'opinion publique
fut aussi passager qu'il fut brusque. La terrible catastrophe
d'Jéna faisant succéder tout-à-coup l'humiliation et le désespoir
aux illusions du plus fol orgueil (2) , les esprits
(1) Il portait le nom de prince héréditaire dans cette guerre mémorable
; et Frédéric , dans l'histoire qu'il en a laissée , dit souvent ,
pour le désigner : Cejeune héros.
(2)Unprince , général au service de Prusse , disait à des officiers
français , dans l'été de 1806 : « Vous êtes assurément de fort braves
> gens ; mais vous ne possédez pas comme nous la théorie de la guerre,
> vous ne savez pas même vous garder. Moi qui vous parle , si jamais
>j'entre en campagne contre vous , je prétends vous enlever par
SEPTEMBRE 1810 .
27
A
irrités cherchèrent une odieuse mais trop commune consolation
, en chargeant un seul homme d'un malheur dont
tant d'individus pouvaient s'avouer coupables. Aujourd'hui
que le tems a calmé les passions et permis à la vérité de
faire entendre sa voix , l'observateur qui étudie les causes
de la décadence de la monarchie prussienne , et l'écrivain
qui trace l'histoire de la guerre qui l'a opérée , savent bien
que ce n'est pas uniquement sur le duc de Brunswick que
doivent s'arrêter leurs regards . Est-ce donc , d'ailleurs , un
événement inexplicable que la défaite d'un vieux général
de 71 ans par le plus grand capitaine du siècle , et par
l'armée la plus aguerrie qui existe sur la terre ?
L'auteur de l'ouvrage allemand dont il s'agit ici déclare ,
dans sa préface , qu'il n'a pas eu l'intention de donner
l'histoire politique et militaire du duc de Brunswick ; il le
considère presqu'exclusivement dans sa vie privée , ou dans
le cercle assez étroit des affaires de son gouvernement : et
c'est ce qu'annonce le titre modeste de portrait biographique.
Il est peint avec vérité et ressemblance; partout l'écrivainse
montre exempt de préventions pour ou contre son
⚫héros.
Le jeune prince héréditaire de Brunswick , né en 1735 ,
n'aurait reçu que l'éducation commune alors , à toutes les
personnes de son rang , et bornée à-peu-près à la connaissance
profonde de l'étiquette , si un choix heureux ne lui
eût donné pour instituteur un homme que ses talens et
soncaractère rendaient l'objet de l'estime générale : le prédicateur
Jérusalem (3) . Leprince ne prononçajamais son
qu'avec attendrissement et reconnaissance . Il lui devait
ce goût pour les lectures instructives et solides qui
développèrent en lui un jugement si précoce. Depuis l'âge
de quinze ans , Thucydide , Xénophon , Polybe , César ,
furent toujours entre ses mains.
nom
Ce fut aussi d'après les sages conseils de son instituteur
que le jeune prince adopta ces rigides principes d'économie
> divisions. » Trois mois après , la guerre éclata , et le prince mit bas
les armes avec tout son corps d'armée. L'histoire de ce prince est
celle de presque tous les généraux et les officiers de l'armée prussienne
: ils ne parlaient que de Frédéric-le-Grand , que de Rosbach ,
eteroyaient marcher à une victoire certaine .
(3) Il était père de ce malheureux jeune homme que Goëthe a
renduà jamais célèbre sous le nom de Werther.
28 MERCURE DE FRANCE ,
dont il ne s'écarta jamais, sans se priver cependant du
plaisir de répandre des bienfaits toutes les fois qu'il en
trouvait l'occasion. Cet amour de l'ordre était poussé chez
luijusqu'à une sorte d'aversion pour ceux de ses sujets qui
ne faisaient pas profession de la même vertu. Toutes les
fois qu'on lui présentait ou qu'on lui recommandait un
jeune homme , sa première question était : « A-t-il des
>>dettes ? » Et selou la réponse , il accordait ou refusait la
place demandée; mais plus d'une fois on l'a entendu dire :
Eh bien!je satisferai les créanciers , car rien ne s'oppose ,
-plus que les dettes , au développement des facultés d'un
jeune homme (4) . "
Une des qualités que le biographe du duc de Brunswick
se plaît à vanter en lui , avec raison , comme la première
dont doive se parer un souverain, c'est une équité inaltérable
. Elle faisait tellement la base du caractère de ce
prince , qu'il finissait toujours par lui subordonner tous les
mouvemens passionnés qui auraient pu le faire dévier de
cette justice sévère. On l'a vu accorder le double de ce qui
hui était demandé , en réparation d'un premier refus dicté
par la prévention ou l'impatience; on l'a vu écrire à d'anciens
serviteurs pour s'excuser de quelques torts de négligence
ou de vivacité ; on l'a vu enfin porter lui-même des
consolations chez des personnes dont il croyait avoir causé
les chagrins.
Il paraît qu'une modération naturelle , autant que des
principes d'économie , inspira de bonne heure au duc un
véritable dégoût pour les plaisirs bruyans et dispendieux.
Ses délassemens favoris étaient la musique et les échecs';
et encore n'y donnait-il que quelques instans. Ses occupations
étaient immenses : si ses Etats étaientpeu étendus ,
nulle affaire , du moins , n'y était examinée et décidée que
par lui ; aucune des lettres qu'on lui adressait , quels qu'en
fussent l'objet et l'auteur , ne demeurait sans réponse. Et
ce n'était pas , d'ailleurs , à son duché que le prince pouvait
borner tous ses soins : sa qualité de feld-maréchal au
(4) Cettehorreur du duc de Brunswick pour les dettes provenait ,
en grande partie , de la peine extrême qu'il eut à réparer le désordre
causé dans ses finances par les prodigalités de son père. Il ne pouvait
pas oublier , non plus , tout ce que ce prince et lui-même avaient ea
à souffrir de la mauvaise humeur de Frédéric II , jusqu'au remboursementdes
sommes considérables qu'il avait prêtées à leur maison. T
SEPTEMBRE 1810.
29
service de Prusse , ses relations intimes avec cette puissance
, l'entraînaient sans cesse dans une foule de détails
politiques et militaires dont lui seul portait tout le poids .
Des esprits sages ont toujours vu avec étonnement le
duc deBrunswick , né prince souverain d'un Etat indépendant
, condescendre à occuper un rang dans une armée
étrangère . Plus d'un motif porte à croire que non-seulement
le duc n'ignorait pas le blâme qu'avait encouru sa
conduite àcet égard, mais que la dignité de son caractère
souffrait intérieurement du sacrifice qu'il se croyait obligé
defaire à la sûreté de ses possessions héréditaires . La suite
des événemens lui a cruellement démontré combien son
erreur était profonde , combien était précaire l'appui sur
lequel il se reposait. Qui croirait , au reste , que tant de
dévouement , dans un prince si recommandable , fut à
peine reconnu à la cour de Berlin , où ses lumières et son
expérience eussent pu être si utiles après la mort de Frédéric
II ? Le duc , loin d'en être choqué , ne voulut pas
s'abaisser à disputer avec des favoris la confiance du nouveau
roi ; aussi Mirabeau le pressant , un jour , de questions
assez indiscrètes à ce sujet , il répondit tres-franchement :
«Qu'il n'aurait jamais d'influence en Prusse , et qu'il était
>loind'en désirer. »
1
Ons'est pourtant imaginé , dans l'Europe entière , qu'il
avait contribué , plus que personne , à décider la Prusse à
la fameuse campagne de 1792 contre la France. On lui a
unanimement reproché le manifeste qui la précéda , et l'on
sait aujourd'hui quel en était l'auteur. Mais on peut demander
pourquoi le duc le signa , et l'on ne trouvera point
d'excuse suffisante à cette faiblesse dans le degré d'obéissance
qu'un prince de son rang , de sa réputation etde son
âge, devait au souverain dont il commandait l'armée.
Quant à cette campagne en elle-même , il n'y a plus que
des esprits bien étroits ou bien prévenus qui puissent la
considérer encore comme une opération véritablement
militaire; et il n'est pas plus permis de tirer de la retraite
précipitée de l'arrmmééeepprriussienne aucune induction contre
les talens du duc de Brunswick , que d'en faire honneur à
ceux de Dumouriez . Cette assertion n'aura certainement
rien de problématique dans l'histoire que liront un jour
nos neveux .
T
Il serait infiniment plus difficile d'assigner avec justesse
la part que le duc a pu prendre aux conseils qui ont déterminé
la guerre de 1806, cette guerre qui devait en4
:
+
30 MERCURE DE FRANCE ,
gloutir ses Etats et terminer son existence. Déjà toutes ses
facultés morales et physiques étaient sensiblement affaiblies;
la politique insidieuse et versatile du cabinet de
Berlin fut une énigme pour lui , comme pour le reste de
l'Europe , Un parti de têtes ardentes cria tout-à-coup aux
armes, et le duc les prit avant d'avoir pu réfléchir s'il
était utile ou non de les prendre .
Les gens qui croient et veulent faire croire aux pressentimens
, attacheront un grand prix à quelques anecdotes
recueillies par l'auteur avec un soin particulier. Le 13 octobre
, veille de la journée décisive d'Iéna , le duc dit aux
personnes qui l'entouraient : « Le 14 octobre a été plus
d'une fois un jour de malheur pour moi ou pour ma
» famille. Le même soir , un de ses valets-de-chambre
vint lui demander une clé qu'il portait toujours sur lui :
Tiens , lui dit-il , garde-la ; bientôt je n'en aurai plus
» besoin. Son vieil ami le lieutenant-général de Mannstaedt
vint prendre congé de lui sur le champ de bataille :
«Lavictoire ou la mort ! cria le prince en montant àcheval;
» pour obtenir la dernière il ne faut qu'une balle. Labataille
était générale , mais encore indécise , lorsque le due
reçut au-dessus de l'oeil droit une balle qui lui fracassa le
cartilage du nez , et fit sortir l'oeil gauche de son orbite . Un
soldat monté en croupe derrière lui , et deux autres marchant
à côté , le conduisirent à Auerstaedt ; là , son médecin
et le colonel de Kleist le déposèrent dans sa voiture ;
mais les douleurs causées par le mouvement devinrent si
violentes , qu'il fallut le porter sur un brancard jusqu'à
Brunswick . Il y resta quelques jours ; puis il se remit en
route pour gagner la rive droite de l'Elbe. Il mourut à
Ottensée , le 9 novembre .
Onpourra disputer un jour au duc de Brunswick une
partie de sa gloire militaire ; mais l'impartiale histoire ,
ainsi que l'observe avec raison l'auteur de sa vie , reconnaîtra
toujours en lui un prince ami des hommes , un
protecteur éclairé des sciences et des arts , un guerrier
plein de valeur.
Die Wahlverwandtschaften , ein roman von Goethe .
Zwey Baende in-8° . Tübengen , bey Cotta.
Les Affinités électives , roman de Goethe . Deux vol .
in-8 °. Tubingen , chez Cotta.
Un des collaborateurs du Mercure a donné récemment
SEPTEMBRE 1810. 31
:
(N° du 28 avril ) un extrait de cet ouvrage : il l'a analysé
avec une clarté remarquable , etjugé selon toutes les règles
du goût et des convenances . Nous nous garderons donc
biend'ajouter un mot à l'article de M. Vanderbourg; mais
il est juste de lui faire honneur de son discernement .
n
On assure , disait-il , que les Affinités électives ont
obtenu en Allemagne un succès prodigieux . Nous avons
> quelque peine à le croire , malgré les avantages que nous
> venons de leur accorder. Il y a enAllemagne trop de
» gens éclairés pour que cet ouvrage n'ait pas été apprécié
> ce qu'il vaut sousle rapportlittéraire. Le sentimentmoral
> y est trop délicat chez les gens bien élevés , pour que les
détails qui nous choquent n'y ait pas excité le même
> dégoût.n
Il nous suffira de traduire quelques lignes d'un des
meilleurs journaux littéraires de l'Allemagne (Allgem. lit.
Zeit. Halle. Jan. 1810 ) , pour faire voir que le succès
prodigieux du nouveau roman de Goëthe n'a jamais existé
que dans la bouche des traducteurs qui voulaient le vendre
aux libraires , et dans les annonces des libraires qui veulent
le vendre au public :
« La peinture des caractères , dit le critique allemand ,
ne dédommage point du manque d'action : il y avait matière
à une nouvelle de quelques pages , et l'auteur a voulu
absolument en faire un livre. Son Edouard n'est qu'un
Wilhelm Meister (5) affublé du titre de baron; la pauvre
Charlotte excite quelqu'intérêt , sur- tout lorsqu'elle n'occupe
point la scène; le capitaine ennuye le lecteur et luimême.
Un M. Mitler sur qui tout semble devoir rouler ne
ditrien , ne fait rien , ne sert à rien. Ottilie n'est pas une
création de l'esprit du romancier , c'est un composé de
trois ou quatre autres personnages qu'il avait introduits
ailleurs . On en voit ici qui disparaissent tout-à-coup
comme emportés par un tourbillon, quand l'auteur ne sait
plus qu'en faire . Un jargon scientifique , des réflexions
abstraites et incohérentes , des détails d'une accablante
prolixité , conduisent l'auteur et le lecteur de feuille en
feuille jusqu'à la concurrence de deux volumes .
L'auteur de Werther et d'Iphigénie a- t-il voulu se
moquer ici de lui-même ou du public ? Depuis long-tems
tout ce qui sortait de sa plume était accueilli avec une
(5) Hérosd'un autre roman de Goëthe.
32 MERCURE DE FRANCE ,
admiration sans bornes ; mais qui croirait que cet enthousiasme
n'a produit que lassitude et dégoût chez celui qui
en était l'objet ? La littérature d'aucun autre peuple offret-
elle l'exemple d'un homme qui , comme Goethe , ait
répondu aux témoignages d'estime de ses contemporains
par l'expression la plus amère de son mépris ? Voltaire
que tous les Français civilisés regardent comme un écrivain
doué d'un talent surhumain ( übermenschlich ) , se
montra jaloux , jusqu'à la fin de ses jours , des suffrages
du public éclairé , et ne se tint jamais pour parfaitement
sûr de les avoir obtenus . Les hommes qui ont le plus
honoré la littérature anglaise , ont témoigné le même respect
pour leurs lecteurs . Quels efforts enfin ne faisaient
pas les plus beaux génies de l'antiquité pour arracher les
applaudissemens de leurs compatriotes ? Certes , si nous
eussions moins prostitué nos hommages , nous serions
plus considérés aujourd'hui ; et nous aurions probablement
reçu, dans ces dernières années , des ouvrages moins
imparfaits de l'homme dont les nouveaux écrits prouvent ,
chaque fois , qu'il aurait pu nous en donner de meilleurs ,
s'il avait cru qu'il fût nécessaire de faire mieux.
Où en est donc réduite notre nation , si l'auteur des
Affinités électives s'est cru autorisé à penser qu'il pouvait
les lui offrir sans perdre de sa considération personnelle ,
ou qu'il devait même l'en gratifier pour se maintenir en
possession du droit de lui fournir ses lectures favorites ? "
Ces citations prouvent , et au delà , que ce n'était pas à
tort que M. Vanderbourg augurait assez bien des lumières
etdu sentiment moral des compatriotes de Goëthe , pour
se persuader qu'ils sauraient apprécier cette étrange production
à sa juste valeur. Les fragmens de critique que
nous venons de rapporter pourraient , peut-être aussi , inspirerune
estime un peu plus étendue pour le goût et les
lumières des littérateurs allemands aux esprits superficiels',
qui trouvent très- expédient , comme le père Bouhours , de
se faire certaines règles générales pour condamner toute
une nation en masse (6). L. S.
(6) Le jésuite Bouhours déclare très-sérieusement que , passé le
50e degré de latitude , il est bien difficile d'avoir quelque chose de
plus qu'un gros bon sens . Frédéric II rappelle plusieurs fois cette burbesque
décision dans sa correspondance avec Voltaire et autres :
•Pardonnez-moi ces réflexions , dit-il; il me semble qu'elles ne sont
REVUE
SEPTEMBRE 1810.
33
SEINE
REVUE LITTÉRAIRE.
CHANTS D'HYMEN.
(DEUXIÈME ARTICLE. )
Nous avons précédemment analysé plusieurs produce
tions poétiques , publiées à l'occasion du plus augušte
hymenée ( Voyez le N° du 28 juillet): mais nous ne pou
vions , dans ce premier article , faire connaître tous les
chants que l'admiration et l'amour ont inspirés à
Nous devons donc continuer aujourd'hui cette intéressante nospoëtés.
revue. Certainement aucun des auteurs qui ont paru dans
la brillante carrière que le hasard des événemens ouvrait à
leur zèle , aucun ne doit être oublié . C'est ici un noble
concours dans lequel il est glorieux même de s'être montré.
L'un de nos poëtes les plus distingués , M. Arnault , a
prouvé qu'il n'abandonnait point le culte des Muses ,
quoiqu'il soit chargé d'importantes fonctions administratives;
il achanté deux fois les illustres époux : la première,
dans une espèce d'idylle qui s'est fait remarquer par la
fraîcheur des idées et l'harmonie des vers ; une autre fois ,
dans une cantate qui a été chantée dans la fête donnée par
la ville de Paris .
Avant lui , M. Tissot, heureux traducteur des Eglogues
> pas si impertinentes pour un homme qui a le malheur d'être né au
> de là du 52e degré de latitude . »
Nous avions déjà terminé cet article , lorsque nous avons trouvé
dans un journaldu 16 mai une analyse des Affinités électives, suivie
d'une dissertation sur les conséquences terribles que doit avoir ce
livre. L'auteur, infiniment moins instruit que M, Vanderbourg , à ce
qu'il paraît , de l'état des lettres et du goût enAllemagne , ne fait
aucune difficulté d'ajouter foi au succès prodigieus du roman de
Goëthe; et aussitôt il sonne le tocsin , pour nous avertir de nous
mettre en garde contre une grande conspiration littéraire et philosophique
qui se forme au delà du Rhin. Ce journaliste aurait épargné à
ses lecteurs une alarme si chaude , s'il eût pris la peinede s'informer,
avant tout , de la réalité du succès prodigieux qui trouble sa raison.
Il est à craindre que de tels articles ne donnent pas aux Allemands
une idéeprodigieuse de la manière dont se fait la critique parmi nous .
C
34 MERCURE DE FRANCE ,
de Virgile , avait exprimé dignement les regrets des nym
phesdel'Ister , en voyant la jeune princesse qu'elles chérissaient
, s'éloigner de leurs climats pour aller embellir de
sa présence les rives de la Seine .
Peude tems aapprrèess,M. Campenon faisait présenter par
les mains des Rosières de Salenci , à la jeune impératrice ,
in bouquet dont les fleurs , par leur fraîcheur et leur éclat,
semblaient avoir été cueillies dans les bosquets de sa
Maison des Champs .
Pindare ne célébrait guères dans ses pompeuses odes
que des vainqueurs dans les jeux de la Grèce : un plus
grand sujet s'offrait au talent de quiconque sentait une'
étincelle du feu pindarique. Aussi MM. Esménard , Le
Mercier , et Delrien , ont-ils choisi le genre de l'ode. De
hautes pensées exprimées en nobles vers ont rappelé le
chantre de la Navigation , et les auteurs d'Agamemnon
et d'Artaxerce.
M. Parceval , qui a chanté jadis avec tant de talent et de
succès les Amours épiques , a célébré sur la même lyre un
hymen bien digne aussi de l'épopée. Il n'a pas eu besoin
de changer de ton , ni de couleurs .
M. d'Avrigny , auteur d'un recueil de Poésies nationales
, dans lesquelles on remarque un enthousiasme vrai
etune grande pompe de style , a été un digne interprête ,
dans son Chant nuptial , de tous les sentimens d'amour et
de respect de la grande nation pour ses souverains .
MM. Le Gouvé , Aignan , Etienne , de Rougemont ,
tous ces noms chers aux muses , et quelques autres encore ,
ont retracé, leś uns dans des visions ou prophéties , d'antres
dans des allégories ingénieuses le bonheur promis à
'Empire.
Nous n'avions cité , dans notre premier article , qu'une
seule femme ( Mme la comtesse de Salm ) qui ent osé
mêler sa voix à celle des chantres de l'hymen. Nous aurions
dû rappeler l'Epithalame qu'a publiée une autre muse ,
M Dufresnoy.
Si l'on ajoute à tous ces noms ceux de MM. Baour-
Lormian , Michaud , etc. , etc. , dont nous avons analysé
les chants dans notre premier article , on verra que de
toutes parts le Parnasse français a retenti long-tems d'hymnes
à l'hymen,
Etcependant voici encore quatre autres poëtes , avantageusementconnus
, qui viennent offrir leur tribut. Comme
leurs ouvrages n'ont point été insérés dans le Mercure.
+
SEPTEMBRE 1810. 35
nous devons les faire connaître par des citations. Sans "
doute nos lecteurs nous en sauront gré .
Le premier qui se présente est M. Alexandre Soumet,
dont nous avons , par deux extraits différens , analysé le
poëme de l'Incredulité. Nous citerons ici le début de l'ode
qu'il vient de publier :
Le destin agitait son urne prophétique;
Un grand événement planait sur l'univers ;
Dans le calme des nuits , l'austère politique
Méditait l'avenir des royaumes divers.
L'Europe attendait en silence.
Soudain NAPOLÉON s'élance
Duhautdesontrône immortel;
Et ce héros , coi du tonnerre ,
Adresse aux peuples de laterre
Cesmots quelui dictale ciel:
«Vous saurez sur quelfront doit siéger ma couronne
> Peuples , l'autel d'Hymen réclame votre roi;
• L'épouse que Dieu même appelle surmontrône
> Promet à l'univers des fils dignes de mois
› Ces fils ,héritiers de magloire ,
• Et qu'adoptera la Victoire ,
› Répondront du sort des humains ;
> Mes palmes siéront à leurs têtes ;
> Mon sceptre , chargé de sonquêtes ,
> Ne fatiguera pas leurs mains.>
Ildit , et vers ces murs où l'attend l'Hyménée ,
Unejeune immortelle a dirigé ses pas ;
Son sourire est céleste , et sa main fortunée
Du rameaupacifique ombrage nos climats.
Telle ,modeste messagère ,
La colombe blanche et légère
Aborda l'arche du Seigneur ,
Quand le cielà son vol timide
Eut confié la branche humide ,
Gagede paix et de bonheur.
:
Nous regrettons de ne pouvoir citer le reste de l'ode;
maisun autre concurrent nous appelle : c'est M. Brifaut
I
G2
36 MERCURE DE FRANCE ,
connu parmi les hommes de lettres par une tragédie reçue ,..
mais qui n'a point encore été représentée.
M. Brifaut a publié la Journéede l'Hymen. Il introduit
dans ce chant , des choeurs de Français , d'exilés , d'artistes
, etc. , qui viennent tour-à-tour rappeler les bienfaits
ou les grandes actions du souverain. Nous répéterons seulement
ici le choeur des arts .
Accourons , célébrons ses travaux , ses conquêtes !
Que le champsoit ouvert! que les palmes soient prêtes1
Que lemarbre et l'airain s'animent à sa voix !
Fatiguons nos pinceaux à tracer ses exploits !
Chantez , fils de lalyre , au pied de ses trophées :
La Terre des Héros doit l'être des Orphées (1) .
NAPOLÉON commande : allez jusques aux Cieux
Porter avec son nom ses faits victorieux ,
Obélisques altiers , colonnes triomphales .
Fontaines , jaillissez sous ses mains libérales ,
Vieux monts , qui des Romains braviez l'aigle en courroux ,
Devant l'aigle français , Alpes , abaissez-vous .
Ouvrez-vous, longs canaux : qu'en vos routes profondes
De cent fleuves rivaux fraternisent les ondes.
Quede travaux hardis , d'utiles monumens !
Unjeune Louvre sort de ses vieux fondemens.
NAPOLÉON nous rendune vie immortelle ,
Et révèle à la France une France nouvelle.
M. Millevoye , dont le front est accoutumé aux palmes
académiques , a voulu en mériter une d'un autre genre. Il
acomposé une scène lyrique intitulée : Hermann et Thusnelda,
dans laquelle on voit une guerre sanglante et de
vieilles haines terminées par un heureux mariage. Il faudrait
insérer ici la scène entière pour que les lecteurs pussent
en prendre une idée , et c'est ce que l'espace ne nous
permet pas . Nous nous contenterons de citer un fragment
de cette scène , où les Drúides sont occupés d'un sacrifice.
1.
LE PREMIER DRUIDE aux Bardes.
Que votre hymne commence et monte vers les cieux.
(1) Nousn'avons pas besoin sans doute de faire remarquer la faute
qui se trouvedans ce vers. Il fallait doit être la terre ou celle des
Orphées.
1
SEPTEMBRE 1810. 37
CHEUR DES BARDES.
Hertha (2) , divinité chérie !
Rends-nous Hermann victorieux":
Couvre du bouclier des Dieux
Lebien-aimé de la patrie.
LE CORYPHÉE.
Appuide nos autels , fondateur de nos droits ,
De nosdestins son ame est sans cesse occupée ;
Il agrandit son peuple , et ce roi de l'épée
Tient dans sa mainle sort des rois.
LE CHEUR.
Hertha , divinité chérie ! etc.
LE CORYPHÉE.
Filles de mort , baissez votre noir étendard ;
Assez il consterna la terre :
Andoigtdes enfans de la guerre ,
Assez l'anneau de sang (3) effraya le regard.
LE CHEUR.
Hertha , divinité chérie ! etc.
LE CORYPHÉE.
Hermann! pose le glaive; arme-toi seulement
Dubouclier de fleurs que Thusnelda t'apprête ;
Des époux ordonne la fête ,
Etfais asseoir la paix sur l'autel du serment.
Nous terminerons cette revue par le Chant nuptial de
M. de Treneuil , poëte auquel deux élégies célèbre sont déjà
faitune réputation méritée. Le poëte , dans cette nouvelle
production , met en scène Charlemagne , qui , touché des
malheurs de la France , s'incline devant le roi du monde,
et lui parle en ces mots :
<Dieu! de ses propres mains la France se déchire :
> De son peuple rebelle enchaine le délire;
>Brise ses vils tyrans comme de vils roseaux :
> Qu'elle reste toujours chrétienne et monarchique;
> Fais de cet arbre antique
५
› Revivre la racine et fleurir les rameaux. »
(2) Cette déesse était la Cybèle des Germains .
(3) Onnommait ainsi l'anneau que portaient les bravesjusqu'à l'is
sue des combats.
38 MERCURE DE FRANCE ,
Des hautes régions d'où découle la vie,
Soudain à Charlemagne apparaît un Génie ,
Enqui ce Souverain respire tout entier :
Charlemagne se voit , se plaitdans son image ,
Du ciel bénit l'ouvrage ,
Et salue , en ces mots , son illustre héritier :
«Va , sous un autre nom renouvelle ma race,
> Va , mon fils , de mes pas interroge la trace ,
> Et de mon vieil Empire accrois la majesté. »
NAPOLÉON parut : successeur de nos maîtres ,
Il les apour ancêtres
Dans l'ordre du Très-haut et de l'éternité.
Quelle vierge embellit l'admirable carrière
De ce monarque radieux ,
Et semble précéder ses pas victorieux ,
Comme l'aurore printanière (4)
Vient , par ses doux rayons , accoutumer nos yeux
Asoutenir du jour l'éclatante lumière ?
La Terre , avec orgueil , l'offre aux regards des cieux.
Ses vertus cachent une Reine :
Sonport trahit la grandeur souveraine (5 ).
Je te salue , ô Reine des Français !
Pour sceptre elle tientune rose ,
Et le joug qu'elle impose
Estunjougd'amour et de paix .
Le lis éclos pendant l'orage ,
Le lis que d'une eau vive abreuve la fraîcheur ,
Que de toutes les fleurs environne l'hommage ,
Et qui voudrait cacher sa rovale blancheur
Dans un vallon voilé d'ombrage ,
(4) Quæ est istaquæ venit quasi aurora consurgens ? Cant. cant.
cap. VI , v.9.
Quelle est celle- ci qui s'avance comme l'aurore naissante?
(5) Quàm pulehri sunt gressus tui , filia Prinsipis ! Cant. cant.
Cap. VII , v. Ι .
Princesse, que votre démarche est belle et majestueuse
SEPTEMBRE 1810. 39
Peint l'éclat de MARIE au printems de son âge ,
Etl'innocence de son coeur (6) .
LeCiel , qui la présente aux Français pour modèle ,
Et qui lui destina le trône le plus beau ,
Voulut que , ministre fidèle ,
UnAnge ombrageât son berceau (7) ,
Etla conduisit sous son aile .
Nous quittons avec peine M. de Treneuil au moment
où il va promettre aux époux une postérité nombreuse ,
au monde des jours de paix et de bonheur : mais nous préférons
de finir par un morceau où l'on retrouve la manière
du poëte qui a chanté les tombeaux de Saint-Denis .
Réjouis- toi , France chrétienne !
Que n'a pas fait pour toi le premier de tes fils ?
Ta foi sera toujours la sienne ,
Et son Dieu , le Dieu de Clovis.
Tandis qu'en lettres d'or , dans les nobles annales
Qui gardent de nos Rois les fêtes nuptiales ,
L'Ange de la victoire et l'Ange de la paix
Ecrivaient ce cantique et les voeux des Français ,
Je vis , de la hauteur des célestes royaumes ,
Descendre de ces Rois les glorieux fantômes ,
Etse confondre ainsi , dans ce jour solennel ,
Les pompes de la terre et les pompes du ciel.
Sous des voiles tissus d'azur et de lumière ,
Brille , en tout son éclat , leur jeunesse première.
Combien de leur amour éclatent les transports !
Qu'ils se plaisent à voir par quels puissans ressorts
(6) Lilium convallium . Sicut lilium inter spinas , sic amica mea
inter filias . Cant. cant. cap . XI , V. 2 .
Elle est comme le lis de la vallée. Tel est le lis entre les épines ,
telle estma bien-aimée entre les vierges .
(7)Angelis suis mandavit de te ut custodiant te in omnibus viis
tuis . Ps . xc , V. 11 .
Le Seigueur,a ordonné à ses Anges de vous garder dans toutes vos
voies.
40 MERCURE DE FRANCE ,
1
LeHéros , que du Ciel inspire la sagesse ,
Arelevé l'Etat perdu par la faiblesse ,
Etdont mille tyrans ou d'avides rivaux
Dévoraient en espoir les malheureux lambeaux !
Quel autre , parmi nous , eût détrôné le crime ,
Et su de nos malheurs combler l'immense abime ,
Asesdesseins profonds plier tous les partis ,
Balancer à son gré leurs flots assujettis ? etc. etc.
Coup-d'oeil sur quelques-uns de nos vieux écrivains.
PLUS on examine les opinions de toute espèce reçues
dans le monde , et plus on sent la nécessitéde n'en admettre
aucune sur parole . En effet , c'est risquer beaucoup de
compromettre son jugement que de répéter sans réflexion
les assertions et les avis des autres. Les plus grandes autorités
même ne dispensent pas de la discussion celui qui
veut prononcer en connaissance de cause sur un sujet
quelconque . Boileau , par exemple , a dit de l'un de nos
anciens poëtes .
Villon sut le premier , dans ces siècles grossiers ,
Débrouiller l'art confus de nos vieux romanciers .
Boileau est , à juste titre , le législateur du Parnasse français.
La solidité de son instruction littéraire , la gravité de
son esprit , l'excellence de sa raison , la presqu'infaillibilité
de ses oracles donnent le plus grand poids à ses opinions .
Avec de tels motifs de confiance , il semblerait ridicule
d'hésiter à regarder Villon comme le premier fanal qui ait
brillé au milieu des ténèbres épaisses dont notre poésie
était environnée. Cependant , avant lui , Alain Chartier ,
contemporain de Charles VI , avait donné des preuves de
talent en prose et en vers .
Alain Chartier , l'un des favoris de Charles VII , et surnommé
le père de l'éloquence française , ne fut indigne ni
de son élévation à la cour , ni de sa réputation dans les
lettres. Son histoire de Charles VII , et d'autres ouvrages
de moins longue haleine , attestent qu'il avait du sens , de
l'élévation dans l'ame , et qu'il connaissait l'art d'écrire . On
trouve souvent chez lui des morceaux très -distingués pour
l'époque à laquelle il vivait. Témoin ce passage d'une lettre
écrite à un de ses amis pour le dissuader de venir à la
cour :
SEPTEMBRE 1810. 4
Tu desires , comme tu dis , estre en la cour avecque
moy, et je desire encore plus être priveement et singuliérementavecques
toy.Etsepour moitu laissoyesvoulentiers
> ta franchise et privée vie , je deveroye plus voulentiers
» pour l'amour de toy laisser cette servitude mortelle ; pour
» ce qu'amour s'acquitte mieux ensemble avec tranquillité ,
» que en cette orgueilleuse misere. Souffise à toy et à moy,
» que l'un de nous deux soit infortuné , etc.
"
"Te repens-tu d'avoir liberté ? Es-tu ennuyé de vivre en
paix? Telle maleurté souffre nature humaine , qu'elle
» appete ce qu'elle n'a pas , et se fuyt du bien qu'elle a
>>sans aultruy danger. Ainsi mesprises-tu la paix de ton
> courage , et le seur estat de ta pensée.
> Tels sont les ouvrages et les manieres de la cour , que
" les simples y sont mesprisez , les vertueux enviez , et les
> arrogans orgueilleux en périls mortels, etc. Entre nous
» serviteurs ne faisons que vivoter à l'ordonnance d'autruy ;
» et tu vis dans ta maison comme un empereur. Tu regnes
> comme un rei paisible soubs le couvert de ton hostel :
» et nous miserables curiaux tremblons de paour de des-
> plaire aux seigneurs des haultes maisons.Retourne, frere ,
» à toy mesmes , et apprens à cognoistre ta felicité par les
> miseres que nous souffrons .
» La cour est nourrice des gens qui , par fraude ou par
>> faintise , se estudient à tirer les uns des autres parolles
> telles par lesquelles ils les puissent persécuter , etc.
» La cour , affin que tu l'entendes bien , estun couvent
» de gens qui , soubs faintise du bien commun, se assem-
> blent pour eux entre-tromper. Nous acheptons autruy ,
> et autruy nous , par flatterie ou par corruption , etc.
» Regarde donc, frere , regarde combien ta maisonnette
> te donne de franchise , et luy saches gré de ce qu'elle te
> reçoit comme seul seigneur. "
Toute la pièce respire la même morale. Alain y fait surtout
la peinture la plus frappante des risques de toute
espèce que la vertu , l'indépendance et le bonheur courent
auprès des princes . Mais cette peinture n'est pas tracée par
la haine envenimée , et la mordante hyperbole d'un écrivain
pauvre et mécontent qui exhale sa bile et son orgueil
dans une satire. Alain laisse courir sa plume , et sa lettre
p'est que l'expression naïve des sentimens d'un homme
instruit par sa propre expérience , et animé du désir de
persuader un ami. Cependant tel chapitre de Montaigne
1
1
1
43 MERCURE DE FRANCE ,
renferme moins de sens et de substance que cette lettre ,
dont le vieux style offre déjà des traces de correction .
La prose latine d'Alain est supérieure sans doute à sa
prose française ; elle réunit au même mérite de pensée une
élégance et une richesse d'expression remarquables . Le
lecteur en pourra juger par le passage que je cite en note ,
etqui , pour le fonds des choses , semble extrait du sermon
deMassilion sur les vices des grands (1) .
Mais si l'on veut connaître daus Alain l'homme sincérement
attaché à son pays , l'ennemi des Anglais qui en
étaient alors les fléaux , il faut lire la lettre dans laquelle il
exprime avec toute la chaleur d'un véritable patriote son
horreur pour la guerre civile , et invite à la paix le roi , les
grands et le peuple. Voici un fragment de cette lettre que
j'ai traduit presque littéralement :
" Ainsi dong , ô bon roi , vous que la fortune a arraché
dans un âge si tendre du milieu des périls , vous qu'elle
> exerce encore par les plus rudes travaux , triomphez par
> la patience de l'égarement général , réprimez la témérité
* par la seule clémence. Les oiseaux de proie , les bêtes
> féroces elles-mêmes , apprivoisées par la douceur et la
bonté , obéissent enfin à la voix qui les appelle . Ily va
- de vos intérêts . Plus votre puissance doit retirer de fruit
- de cette paix nécessaire dont vous êtes devenu comptable
envers nous , plus il faut déployer d'activité pour
l'obtenir. Vous , grands et princes du royaume , qui
pressés de tous côtés par la crainte de la guerre , négligez
» cependant les occasions d'obtenir le paix , rappelez votre
raison , et si vous voulez être commis an gouvernement
> des peuples , prenez les armes pour défendre l'Etat , ou
> venez à son secours en lui procurant la paix. Ce n'est
> pas pour vous que vous êtes élevés au dessus des autres
> sujets du prince , c'est pour lui obéir et servir les peuples .
(1) Sed ridiculosa res est , et turpe reipublicæ spectaculum , si viri
polluti in sublime resideant , quasi eorum vitia spectanda in circuitu
populis exhibeantur. Vivit exemplo mobile vulgus , moresque etfor
Tunam potentum prosequitur. Nec instituta tam rectè imprimunt edito ,
quam vita gubernantis exemplo . Quòd si majores nostri proprice dignitatis
vitiatores sint , erunt alienæ integritatis corruptores . Minimus
quisque qui peccat , sibi peccat : sed quorum vita cæteris imago est ,
sum peccaverint , omnibus peceant. Dialog. sup. deplor. Gallica
calamitatis , page 465.
1
SEPTEMBRE 1810 . 43
» Si vous méprisez ces avis , si , perfides et sans foi , vous
> prêtez l'oreille aux mauvais conseils du siècle , bientôt il
» ne vous sera plus permis de jouir des douceurs de la
» paix ou d'acquérir la gloire des armes . Peut-être même
> le Seigneur détruira votre parti dans sa colère , et vous
> arrachera jusque dans vos racines comme des troncs des-
» séchés qui occupent en vainune place sur la terre . »
Quel écrivain eût été , un siècle plus tard , celui qui
avait cette sève dans l'esprit , cette noblesse de sentimens,
et une si grande instruction ! Aucun homme , tant
soit peu versé dans l'étude des lettres , ne s'attend sans
doute à voir la poésie d'Alain Chartier égaler sa prose
latine, et même celle qu'il a écrite dans sa langue maternelle
. Mais si , quittant le jargon demi-barbare de ses prédécesseurs
, il parle un langage beaucoup plus épuré que
ce fameux comte de Champagne (2) , dont les ouvrages
sont devenus presqu'inintelligibles pour nous; s'il a déjà
su faire des vers qui ne soient pas étrangers à la langue du
dix-neuvième siècle et dépourvus d'agrément , on avouera
qu'il ne méritait pas d'être oublié ou passé sous silence . Je
choisis d'abord la citation la moins favorable à mon anteur.
Elle est tirée d'une pièce intitulée : LeBréviaire des
Nobles :
S'ils varient , ils sont désordonnez ,
Et leurs subjets ne sont d'eux soutenuz ,
(2) Thibaut, comte de Champagne et roi deNavarre , était un vrai
poëte érotique. On trouve des vers charmans dans ses chansons ,
ceux-ci par exemple :
Bienm'a amour feru en droite iceine (le coeur )
Parunregard plain de doulce espérance ,
Dont navré m'a la plus sage de France
Et de beauté la rose souveraine ,
Etm'esmerveille que la plaie ne saigne , etc.
Sipuis sentir sadoulce haleine
Et retenir sa simple contenance , etc.
Bonne aventure amène fol espoir .
1
Mais quelques vers heureux et faciles à comprendre n'empêchent
point que la lecture de Thibaut ne soit fatigante. Quand on l'essaye,
il faut à tout moment recourir au dictionnaire des mots qu'il emploie
, ou deviner des pensées agréables cachées sous des expressions
vieillies dont on n'entend pas une seule à la première lecture
1
44 MERCURE DE FRANCE ,
Ou se leur roy est d'eux habandonnez
Par lâcheté qui les a détenuz :
Jedy qu'ils sont plus villains devenuz
Qu'unbonbouvier qui sa rente vient rendre,
Etqui paye pour ceux qui sont venuz
Servir leur roy et leurs subjets défendre.
Jene donne pas ces vers comme un modèle de poésie ,
mais assurément ils ont le mérite du sens et d'une clarté
parfaite. Citons-en d'autres non moins bien pensés et plus
heureux d'expression. Une dame qui ne veut point écouter
l'amour d'un chevalier , lui dit avec beaucoup de sagesse :
Quanddame en honneur se maintient,
Et respond ce qu'il appartient
Aqui la requiert de folie ,
Fol est qui despite la tient ,
Sans que bel parler l'amolie.
Sin'ayez la mélancolie
Queje soisdure ou sauvage :
Caraprès assez de langage ,
Je vous dybien ung mot pour tous ,
Quique m'entienne folle ou sage ,
Queje n'aurai ja le courage
Deme faire blasmer par vous.
$
Ladame eût fort bien fait d'en rester-là , mais ce n'était
passondernier mot. L'amant, loinde se laisser rebuter par
un refus si positif , prodigue les louanges et les protestations,
et obtient enfin cette douce réponse :
Moncoeur tressault , tremble et tressue ,
Et suis presque toute éperdue ,
Ne je ne sçai nulle défense :
Carjeme sens d'amour férue ,
Votrebeauparler m'a vaincue ,
Quiplusmeplaît tant plus ypense.
Dieu doint (3) que cela soit sans offense.
LaFontaine et Marot son maître auraient trouvé assurément
du charme à cette poésie. On lit ailleurs :
(3) Veuille.
Pour oublier mélancolie ,
SEPTEMBRE 1810. 45
Etpour faire chiere plus lie ,
Ungdoulx matin aux champs issy ,
Aupremier jour qu'amour ralye
Les coeurs en la saison jolie ,
Fait cesser ennuy et soucy :
Siallay tout seulet ainsi
Quel'ayde coutume , et aussi
Marchai l'herbe poignant menue ,
Quimitmon coeurhors de soucy,
Lequel avait ététransy
Long-tems par liesse perdue.
Tout autour oiseaux voletaient
Et si très-doulcement chantaient
Qu'il n'est coeur qui n'en futjoyeux ,
Et en chantant en l'air montaient ,
Etpuis l'un l'autre surmontaient
Al'estrivée à qui mieux mieux , etc.
37
Peut-on refuserde l'harmonie , de la grâce et du goût à ces
vers? Non, sans doute; etjamais Villon, qui n'est pas
cependant àmépriser, n'en fitunpareil nombre d'aussi purs
et d'aussi agréables . De l'aveu même de Marot , cet écrivainn'avaitpoint
suffisamment observé les vraies règles de
lapoésie française déjà connues dans son tems , pourquoi
donc lui attribuer une gloire qui n'est pas la sienne et peut
appartenir à d'autres ? P. F. TISSOT.
(La suite à un prochain Numéro. )
VARIÉTÉŞ.
SPECTACLES .- Théâtre de l'impératrice .- L'Obstiné,
comédie en un acte et en vers de Lanoue .
Cette pièce annoncée comme un ouvrage posthume de
Lanoue n'était point cependant inédit , ets'iln'avait pas
été joué à Paris du vivant de l'auteur , il avait eu du moins
eet honneur en province. C'est un petit acte de fort bon
ton , assez bien versifié , etoù l'on remarque des scènes
plaisantes . La conception n'en est pas très-forte. C'est à
unjeune militaire que l'auteur adonné le caractère principal
. Damis revenant chez ses parens pour épouser une
46 MERCURE DE FRANCE,
cousine , dont il est amoureux , rebute et ses parens et sa
cousine par son obstination ou son entêtement dans la
dispute. Malheureusement on l'a rendu presque excusable
enlui donnant un père et une tante qui ne sont pas plus
raisonnables , et n'ont guère moins l'esprit de contradiction
que lui. Cependant, comme le plus jeune , il doit être
regardé comme le plus coupable , et sa famille se réunit
pour lui donner une leçon. On lui persuade que son mariage
est rompu , que son père va épouser Lucile à sa
place , et que Lucile elle-même exige que lui Damis signe
au contrat. Le dépit l'engage à le faire , et c'est-là ce que
l'on voulait. En effet , l'amour prend bientôt ledessus. II
se désole, il se désespère ; on le laisse quelque tems en
proie à ses regrets , etl'on finit par lui faire voir que c'est
sonpropre contrat qu'il a signé en croyant signer celui de
son père.
Cette pièce n'est point assez bonne pour qu'on puisse
taxer d'un excès de modestie l'auteur qui ne jugea point à
propos de la donner au Théâtre français : mais elle est
assez supérieure à la plupart des petites comédies qui pa-r
raissent aujourd'hui , pour que nous puissions féliciter le
théâtre de l'Odéon de se l'être appropriée.
Théâtre du Vaudeville-Le passage du Léthé, ou petite
récapitulation des grands ouvrages publiés depuis dix ans .
Le petit Vaudeville qui s'est plaint quelquefois de lamalignité
des journaux , et qui souvent est plus malin encore ,
avoulu se mêler comme eux de la grande querelle des
prix décennaux. Lesujet prêtait beaucoup , mais il a été
traité avec peu d'adresse. Les auteurs de la pièce , dont
on vient de lire letitre, supposent que pour désennuyer
Pluton et sa cour , Proserpine a imaginé d'envoyer chercher
en France les meilleurs ouvrages publiés depuis dix
ans . Elle chargede la commission le Diable boîteux , qui la
remet à son tour au dieu du Vaudeville . L'enfant malin ,
pour s'épargner la peine de choisir , prend tous les ouvrages,
qui lui sont donnés pour des chefs-d'oeuvre par leurs
auteurs , et sa charge devient par-là si pesante qu'elle fait
pencher la barque du vieux Caron et tombe dans le fleuve
d'Oubli. Un seul moyen se présente de réparer un pareil,
malheur , c'est de repêcher en détail toutes les pièces naufragées.
On y procède en présence de la déesse et de sa
cour, etcette opération donne lieu à différens jeux de mots ,
antôt louangeurs , tantôt épigrammatiques . La pêche no
jaisse pas d'être abondante, mais à peine en a-t-on déposé
1
SEPTEMBRE 1810. 47
les produits surun brancard de lauriers ,pour les porter au
roi des Enfers , que l'Envie paraît armée de deux flambeaux
comme une furie , et met le feu à la pile malencontreuse .
Tout cependant n'est pas consumé ; en quelques instans les
flammes s'éteignent , et l'on voit sortir du fatal bûcher un
beau transparent chargé des noms des ouvrages qui , au
jugementdes chansonniers à qui nous devons cette pièce ,
doivent aller à l'immortalité.
Ce dénouement a déchaîné tous les sifflets que la curiosité
avait contenus . En effet , nos lecteurs reconnaîtront .
sans peine qu'après toutes les railleries , toutes les réclamations,
tous les brocards qui ont assailli le rapport du jury:
de l'Institut sur cette matière , il était bien mal-adroit au
Vaudeville de vouloir aussi prononcer son jugement . Son
tort est d'autant plus grave qu'il nous eût égayé bien davantage
, si , au lieu de se constituer juge , il avait su prendre à
partie et les juges et les plaideurs ; mais que pouvait-il
espérer en semontrant bien plus exclusif que les premiers ,
etplus sévère même que les seconds , qui, tout en se préférant
à leurs rivaux, n'ont pas prétendu livrer leurs écrits à l'oubli
et aux flammes ?Nous ce citerons point , au reste , le jugement
de nos chansonniers et nous n'insisterons pas davantage
sur les causes de leur déconvenue. Nous regretterons
seulement qu'ils n'ayent pas tiré un meilleur parti de leurpêche
; l'idée en est heureuse ; elle appartient à Lucien et
il était facile en l'imitant d'en tirer des effets très-comiques.
Les auteurs n'ont point été demandés , mais l'affiche
nous a appris leurs noms le lendemain. Ce sontMM. Lafortelle
et Dumolard .
- SOCIÉTÉS SAVANTES. Académie des sciences , arts et
belles-lettres de Caen-Séance publique du 18 mai 1810,
présidée par M. PRUDHOMME .
Laséance a été ouverte par un rapport de M. de Larivière , secrétaire
, dans lequel il a analysé plusieurs mémoires de M. de Roussel ,
sur les moyens de subvenir à la privation des plantes exotiques ; une
Notice de M. Godefroy , sur la vertufébrifuge de l'extrait defleur de
camomille romaine; deux mémoires de M. Demoy , sur la parole , et
quelques réflexions du même membre sur les noms pris emblématiquement;
un mémoire de M. Delarue , sur la valeur et le prix des
livres dans labasse Normandie, depuis le onzièmejusqu'au quinzième
siècle, et sur les anciennes bibliothèques de la ville de Caen; une dis48
MERCURE DE FRANCE,
sertation de M. Brémontier , sur les règles à observer en raisonnant sur
les effets et leurs causes. Le rapporteur a aussi donné la notice deplusieurs
autres ouvrages , soitdes membres , soit des associés correspon
dans.
Après le rapport du secrétaire , on a entendu :
1º. Deux contes de M. de Baudre , intitulés , le premier : le Moine;
le second, le Cardinal et son Singe.
20. Un mémoire de M. Thierry fils , ayant pour titre : Coup -d'oeil
sur lesprogrèsde l'analyse des corps organiques , dans lequel il a présenté,
à la suite d'une esquisse historique et théorique de cette analyse
, les résultats des dernières recherches de MM. Thénard etGay-
Lussac. 1
3º. Deuxmoroeaux de poésie de M. Le Prêtre , le premier , imité de
la XIVe ode du IIe livre d'Horace , Eheu ! fugaces , Posthume , Posthume;
le second intitulé : le Bonheur de la Vie champêtre , tableau
imité aussi de la IIe ode du Ve livre d'Horace , Beatus ille qui procul
negotiis.
4º. Une Dissertation de M. de Baudre , sur l'Epigramme .
50. Une Notice biographique sur M. Hersan , médecin en chef des
hospices civils , et professeur de clinique , membre du jury médical ,
de la Société de médecine , de l'Académie des sciences , arts et belles
lettres , et de la Société d'agriculture de la ville de Caen, par M. Le
Boucher.
6°. Une autreNotice de M. Prudhomme , sur M. Jean- Baptiste de
Gaulle, ingénieur de la marine et professeur aux écoles impériales denavigation
, associé correspondant de l'Institut , de l'Académie de
Caen, de celle de Rome , et de la Société d'émulation de la même
ville.
La séance a été terminée par la lecture du programme suivant :
α« L'Académie des sciences , arts et belles-lettres de Caen ,invite ses
associés correspondans à s'occuper spécialement des questions suivantes.
Elle annonce en même tems qu'elle recevra les solutions que
d'autres personnes voudront lui adresser sur ces questions ; que toutes
les réponses qui lui parviendront , avec un billet cacheté , renfermant
lenom de l'auteur , seront examinées avec soin , et qu'il sera décerné
unemédaille d'argentpour chacune de celles qui aurontparudignesde
cette distinction , parleurmérite absolu . Cette distribution de médailles
se fera dans une séance publique , dont le jour sera annoncé d'avance
aux auteurs qui devront être proclamés . Les ouvrages doivent être
remis , franc de port , au secrétaire de l'Académie , avant le 1er mai
1811 .
1. Quelles
SEPTEMBRE 1810.
LA
SEIN
1. Quelles sont les maladies les plus fréquentes dans le vi
Caen, et quelles en sont les principales causes ?
de
ie ? 5.
II. Le partage des biens communaux a-t-il été avantageur ou non
à l'agriculture , dans les départemens de la ci-devant Normandie?
III. Quels changemens la mer a-t-elle apportés sur le litteraldus
départemens du Calvados et de la Manche ?
IV. Quel a été l'état des arts dans cette province , depuis l'invasio
des Normands ? On joindra à la réponse une note indicative des
artistes originaires de Normandie .
V. Quel a été l'état des sciences dans cette province , depuis l'invasion
des Normands ? On joindra à la réponse une note indicative
des savans originaires de Normandie.
VI. Quel a été l'état des belles-lettres dans cette province , depuis
l'invasion des Normands ? On joindra à la réponse une note indicative
des littérateurs originaires de Normandie.
VII. L'art de faire le cidre en Normandie est-il porté à sa perfection?
Dans le cas de la négative , indiquer les moyens de perfectionnement.
VIII. Déterminer l'influence de la mer sur les terres qu'elle
avoisine , par rapport aux phénomènes météorologiques et à la végétation.
IX. Quelles sont les manufactures chimiques que l'on pourrait
établir avec avantage dans le département du Calvados , en considération
de la position physique , géographique et politique de ce
département et des ressources que présente le sol ?
X. Exposer les avantages qu'apporterait à la fabrication et au commerce
des eaux-de-vie , dans le département du Calvados , l'emploi
des appareils distillatoires usités dans les départemens méridionaux
de la France , et faire connaître quel parti on pourrait tirer du résidu
de la distillation.
XI. Qu'est- ce que la féerie ? Quelle en fut l'origine ?
XII. Quels sont les points du département , outre le territoire de
Litry , qui réunissent au plus haut degré les caractères géologiques
propres à indiquer l'existence du charbon de terre ?
XIII . Quels sont les effets de la terreur sur l'économie animale ?
XIV. Quelle est la nature du petit poisson connu à Caen , sous
lenom demontée, qui se pêche dans l'Orne , à des époques périodiques?
Les membres de l'Académie , se proposant de travailler de concert
D
50
MERCURE DE FRANCE ,
,
àun Dictionnaire des vieux mots normands encore usités dans la
province , invitent les personnes qui pourront se procurer des maté
* riaux pour cet ouvrage ,à les leur communiquer. >
MONUMENT RETROUVÉ . - Epitaphe de Jean Racine, placée
depuis un siecle dans le choeur , au-devant du
maître-aulel , près du premier pilier, à Magny-Lesssart ,
paroisse dans l'étendue de laquelle sont situées l'abbaye
de Port-Royal , détruite en 1709, et la Ferme-des-
Granges .
D. O. M.
Hic jacet nobilis vir JOHANNES RACINE , Franciæ thesauris
præfectus , regi à secretis atque à cubiculo , nec non unus èquadraginta
gallicanæ academiæ viris; quipostquàm profana tragediarum argumenta
diù cum ingenti hominum admiratione tractasset , musas tandem suas
uni Deo consecravit, omnemque ingenii vim in eo laudando contulit,
qui solus laude dignus. Cùm eum vitæ negotiorumque rationes multis
nominibus (1 ) aulæ tenerent addictum , tamen infrequenti hominume
consortioomniapietatis ac religionis officia coluit . A christianissimo
RegeLudovico magno selectus, unà cumfamiliari ipsius amico (2), fuerat,
qui res , co regnante , præclarè ac mirabiliter gestas perscriberet.
Huic intentus operi repentè in gravem æquè et diuturnum morbum
implicitus est : tandem ab hac sede miseriarum in melius domicilium
translatus , anno ætatis suæ quinquagesimo nono , qui mortem longiori
adhùe intervallo remotam valdè horruerat , ejusdem præsentis aspectum
placidâ fronte sustinuit, obiitque spe multò magis et piâ in Deum
fiduciâ erectus , quàmfractus metu . Ea jactura omnes illius amicos , &
quibus nonnulli inter regni primores eminebant , acerbissima dolore
perculit. Manavit etiam ad ipsum regem tanti viri desiderium . Fecio
modestia ejus singularis , et præcipua in hane Portûs Regii domum
benevolentia , ut in isto cemeterio piè magis quàm magnificè sepeliri
vellet, adeòque testamento cavit , ut corpus suum , juxtà piorum hominum,
quihicjacent, corpora humaretur.
Tu verò quicumque es , quem in hanc domum pietas adducit , tuce
(1) Etnon pas nobilibus , comme on lit dans presque toutes les édi
tions où ily a plus de dix altérations de ce genre dans le texte de cette
Épitaphe.
(2)Boileau-Despréaux.
SEPTEMBRE 1810. 61
pre mortalitatis adhunc aspectum recordare , et clarissimam tanti viri
memoriam precibus potiùs quàm elogiis prosequere (3).
Par M. BOILEAU -DESPRÉAUX.
L'Epitaphe qu'on vient de lire estune découverte précieuse dont
les lettres ont obligation à M. M***. Il l'a trouvée , en 1808 , parmi
les nombreuses pierres de ce genre qui recouvrent aujourd'hui toute
la surface du sol de l'Eglise de Magny- Lessart , où elles ont été transportées
lors dela destruction de Port-Royal .
Elle est rapportée tout au long dans les OEuvres de Boileau-Despréaux
, dans celles de Jean Raeine et de Racine le fils , dans le Nécrologe
de Port-Royal , et dans beaucoup d'autres livres ; mais avec
des omissions , changemens ou additions qui en altèrent la lettre et
le sens .
On croyait , dans la République des Lettres , que la pierre sur
Jaquelle était gravée cette inscription , ne subsistait plus depuis longtems.
Elle était cachée dans un lieu où il était difficile de la reconnaître
,et où les regards du vandalisme n'ont pas pénétré.
Cependant une main impie a profané le tombeau du Grand-
Homme. Tout , jusqu'aux titres et qualifications , se trouve conservé
dans l'Epitaphe , excepté ce qu'il y avait de plus essentiel..
Les mots JOHANNES RACINE ont été , non pas détériorés par le
tems , mais enlevés exprès , et détruits à l'aide d'un ciseau dont on
aperçoit encore les traces . Cette dégradation , attribuée à l'envie ou
au zèle fanatique des anti-jansénistes, a empêché de découvrir plustôt
ce précieux monument élevé par Boileau à son illustre ami.
On peut ajouter foi au texte ci-dessus . Il a été copié littéralement
et collationné sur le lieu même le 17 juin 1810 , par M. M*** , en
présence de MM. L*** et M**** , tous deux amis des lettres , et en
celle de Vital M*** , et Eugène L*** , élèves au Lycée Bonaparte ,
qui ont employé leurs jeunes mains à nétoyerl'inscription pour en
faciliter la lecture .
D'après l'indication précise qu'on vient de donner , les amateurs et
les incrédules , s'il y en a , pourront aller eux-mêmes vérifier le monument
sur place ; et comme il rappelle d'une manière touchante la
mémoire de deux des plus grands poëtes dont s'honore la France , il
serait à désirer , pour la gloire nationale , qu'on le mît dans un plus
grandjour.
(3) Le corps de Racine a été transporté à Paris , dans l'église de
Saint-Etienne-du-Mont; et il y est sans épitaphe!
Da
POLITIQUE.
On n'apprend rien sur les événemens de la guerre du
Danube , qui ait un caractère décisif. La garnison de
Rudschuk , vigoureusement pressée , fait une résistance
opiniâtre , des sorties fréquentes , et s'affaiblit même par
les moyens qu'elle déploie contre son ennemi . Sous les
murs de Schumla , chaque jour voit aussi livrer des combats
très-sanglans . Le général Langeron a rejoint le corps
russe principal avec sa division qui avait été occupée au
siége de Silistria . Des renforts considérables sont arrivés a
l'armée turque; les moyens extraordinaires réservés par la
loi de Mahomet , pour les cas où le territoire du prophète
est dans un danger imminent , ont été employés ; on a mis
en usage tout ce qui peut soutenir les courages et enflammer
les esprits . Le Grand-Seigneur paraît s'être mis à la
tête de son armée .
Depuis quelques jours les nouvelles qui parviennent de
laHongrie donneraient lieu de croire que , devant Rudschuk
, les Russes ont été forcés de céder à l'impétuosité de
l'ennemi , et qu'ils n'ont gardé leurs positions qu'en recevant
des renforts ; on ajoute qu'ils sont affaiblis par les
maladies , et que de leur côté les Serviens épuisés par l'état
de guerre qu'ils soutiennent , las de lutter contre les Turcs ,
sans éprouver le bienfait d'une meilleure organisation intérieure,
sans commerce et sans protection , aspirent au
moment où, réunis sous la domination d'une grande puissance
, ils serviront sa cause , et verront leur existence
assurée par elle .
C'est le 11 août , qu'à Orebro , le comité secret de la
diète a dû remettre au roi sa délibération sur le choix d'un
successeur au trône ; opération dont l'ordre des paysans a
demandé que , pendant cette session , la diète s'occupât
uniquement et exclusivement. Le roi doit communiquer ,
aux trois ordres réunis , la délibération , c'est-à-dire la proposition
du comité secret . On ne peut tarder à connaîtrele
voeu du comité. Il serait imprudent autant que déplacé
de désigner , à cet égard, aucune des personnes que l'on
MERCURE DE FRANCE , SEPTEMBRE 1810. 53
peut croire partager ses suffrages . La diète au surplus est
tranquille , et paraît dirigée par un excellent esprit ; elle
semble vouloir donner à l'opération importante dont elle
répond à la patrie , le cachet de la réflexion , d'une saine
politique , et , s'il se peut, de l'unanimité.
LL. MM. westphaliennes sont revenues de Hanovre à
Cassel , après avoir, en quelque sorte , présidé , sous les auspices
de la satisfaction générale , à l'organisation militaire
et administrative du pays . Une députation de Hanovre ,
chargée de supplier LL. MM . de passer dans cette ville
une partie de l'année , a été reçue avec beaucoup de bienveillance
.
A Vienne , le retour de l'Impératrice et l'amélioration
de sa santé partagent. l'attention publique , avec l'entrée
de M. de Wallis au ministère des finances : le change s'est
relevé . On attribue sur-tout ce mouvement aux projets de
réduction dans les dépenses de l'armée ; on parle en effet
de réduire l'armée active , et d'entretenir , au grand soulagement
du trésor public, une milice permanente . On parle
aussi d'un impôt extraordinaire sur les biens - fonds , et
d'un nouveau mode de contribution assise sur les productions
industrielles .
Si , comme on le voit, les événemens politiques n'offrent
que peu d'alimens à la curiosité , on suit avec un vif
intérêt, dans leurs progrès chaque jour plus sensibles , les
effets des mesures prises pour l'affranchissement du commerce
continental . Rostock , où les troupes mecklenbourgeoises
ne suffisaient pas à garantir la ligne des douanes ,
a été occupé par les troupes françaises ; à Stettin , l'ordre
estsubitemeenntt arrivé deséquestrer tous les bâtimens entrés
dans le port , sans exception , et de défendre toute exportation
jusqu'à nouvel ordre. De pareilles mesures , d'après
l'ordrede la cour de Berlin , ont dû s'exécuter dans tous les
ports prussiens . Un ukase russe contient les dispositions
les plus vigoureuses contre les fausses déclarations de neutralité
. On annonce enfin que le fameux convoi de Ténériffe
est définitivement séquestré , et que les bâtimens pourzont
s'en retourner en chargeant des marchandises russes .
Aumidi comme au nord, le commerce anglais estépié ,
suivi , saisi avec la même activité , sous quelque pavillon
qu'il se couvre , et de quelqu'autorisation qu'il se masque .
Le conseil de commerce , présidé par l'Empereur , a statué
surune foule de bâtimens ottomans et barbaresques mis
enséquestre dans les ports de Marseille , de Gênes et de
54 MERCURE DE FRANCE ,
,
Livourne comme en contravention avec les décrets de
Berlin et de Milan . Il a été prouvé que tous ces bâtimens
ont chargé à Malte , ou ont touché des îles occupées par les
Anglais. Ils présentent de faux papiers d'origine , fabriqués
à Malte , comme il s'en fabrique à Londres ; ainsi , sous le
nonr américain , comme sous celui du turc ou de l'africain ,
le négociant ou plutôt le faussaire et le contrebandier anglais
est atteint sur toutes les mers que sa nation prétend
être son exclusif domaine , et dans ces mêmes ports qu'une
arrogance dérisoire prétend tenir en état de blocus : blocus
étrange , dont l'effet est de ruiner ceux qu'il prétend protéger
, singulière garantie qui convertit en propriétés françaises
tous les bâtimens , toutes les denrées qu'elle avait
pour objet d'assurer !
Aussi écoutons des hommes impartiaux et dignes de foi ,
des négocians de Paris et de Caen, qui , récemment arrivés
d'Angleterre , décrivent les résultats de cette situation viqlente
et forcée , dans les liens de laquelle cette nation s'est
elle-même serrée avec tant d'imprudence
La banque de Londres , disent ces voyageurs , a émis
dans toute l'Angleterre une immense quantité de papiers ;
elle est de beaucoup plus forte qu'on ne le suppose à
Paris . Tout se paie enpapier; on ne voit pas une guinée
dans la circulation.
Le gouvernement fait l'impossible pour se procurer des
piastres espagnoles ; mais les gouverneurs des colonies espagnoles
s'y opposent avec le plus grand soin , et c'est à
peine si les négocians anglais peuvent parvenir à faire rentrer
leurs fonds de ces colonies , parce que les denrées qu'ils
y ont apportées , sont tombées à un très-bas prix , que les
retours ne sont pas sans dangers , que les vaisseaux de
guerre seuls peuvent se charger de ces retours , parce que
les gouverneurs espagnols envoient saisir et revendiquer
leurs piastres à bord des vaisseaux marchands.
En revanche l'Angleterre regorge de denrées ; mais cette
richesse factice n'ayant pas de débouchés assurés , de circulation
facile , s'avarie dans les mains de ses propriétaires.
Les Anglais, à tout prix et à tout hasard , ont tenté des expéditions
. Les marchandises ont changé d'entrepôts et non
pas de mains ; elles sont restées entassées sur le rocher
d'Héligoland, ou sur les transports , comme elles l'étaient
dans les magasins de Londres. L'Angleterre n'y a guère
gagné que les frais de convoi , et a donné à la France un
moyen d'occuper un plus grand nombre de côtes .
1
SEPTEMBRE 1810. 55
Les décrets de Milan et de Berlin pèsent sur l'Angleterre
, de manière à l'écraser le jour où l'on pourra aller
demander à la banque le remboursement d'un seul billet .
Elle a en quelques débouchés en Espagne , en Portugal ,
en Hollande , par la contrebande; dans le nord , par l'absence
des troupes françaises . Aujourd'hui tout est changé,
et les décrets de Berlin et de Milan atteignent leur but. Le
change est dans un mouvement de dépréciation qui peut
être rapide , et il est hors de doute que l'Angleterre doit
sous peu succomber sous le poids de sa dette , de son
papier monnaie et de son encombrement , si pourtant les
mesures du gouvernement français sont bien exécutées , et
si par-tout ses agens sont bien convaincus que les bâtimens
quiy arrivent avecdes denrées coloniales , ne viennent
pas d'Amérique ou de Tunis et de Constantinople , mais
de Malte ou de Londres .
Voici un autre témoignage non moins digne de foi :
«Le capitaine Belet , commandant le brick leNeptunus ,
arrivé le 19 août de Farsund àDieppe , y a apporté les nouvelles
suivantes : La réunion de la Hollande à la France a
porté un coup terrible à l'Angleterre , et a amené la faillite
de trois grandes manufactures de Manchester , qui occupaientplusieurs
milliers d'ouvriers ; les banques particulières
cessent leurs paiemens ou faillissent; le papier monnaie se
multiplie d'une manière effrayante , et fait craindre la banqueroute
de la banque de Londres. On regarde au reste que
cet état de choses a également pour cause la déclaration
d'indépendance des colonies espagnoles du continent de
l'Amérique , notamment de celles de la rivière de la Plata ,
où lesAnglais sont admis difficilement , et paient des frais
etdes droits qui rendent leur commerce désavantageux , et
de celles du Pérou où ils ne sont pas admis . La guerre d'Espagne
et de Portugal les ruine par ses dépenses etle nombre
d'hommes qu'elle moissonne; vingt bâtimens qui avaient
armé pour y porter un renfort de cavalerie , ont reçu contr'ordre
. D'ailleurs les têtes fermentent , l'état de crise dans
lequel se trouve l'Angleterre peut amener une révolution ,
etmême sir Francis Burdett en eût déjà fixé l'époque , s'il
se fût prononcé dans les derniers troubles: aussi beaucoup
de personnes quittent l'Angleterre pour n'y être pas témoins
d'une grande catastrophe . »
Au surplus , rienne peut faire connaître à quel point les
décrets dont il s'agit pèsent sur l'Angleterre et hâtent sa
ruine , comme le mouvement de l'opinion publique à
56 MERCURE DE FRANCE ,
Londres , quand , sur une fausse interprétation de la lettre
duministre de France à M. Armstrom , et d'un tarifd'importations
publié à la même époque dans quelques papiers ,
les Anglais se sont imaginés que les décrets de Berlin et de
Milan étaient rapportés . Ils allaient jusqu'à dire qu'ils
avaient vu ce tarif dans le Moniteur du 8 août , et il ne se
trouve pas plus dans le Moniteur du 8 que dans tous ceux
qui ont précédé et suivi. Ce fait prouve assez , sans doute ,
le besoin qu'éprouvent les Anglais de verser à tout prix ,
sur notre territoire , l'excédent des productions américaines
ou de celles de leur industrie ; on reçoit ici leur propre
aveu , et il est bon de le consigner , d'autant plus que
l'erreur n'a pas été longue .
On a vu clairement le sens de la lettre au ministre
Amstrong; on a vu que les Américains étaient contraints
par cette lettre à faire respecter leurs droits ou à risquer de
payer cher leur faiblesse , et que les rapports des décrets
de Berlin et de Milan ne seraient que la conséquence du
rapport des ordres du consul britannique : aussi bientôt la
consternation a fait place au mouvement d'une indiscrète
joie.
Le ministère cherche vainement à distraire l'attention
du public sur cet état de choses ; tantôt en annonçant que
Cadix n'a plus que 15,000 Français occupés à en faire le
siége , tantôt que nos officiers généraux dénoncent les plans
de leur illustre chef, tantôt qu'officiers et soldats désertent,
et vont offirir leurs services au lord Wellington et aux assiégés
de Cadix .
La réponse est facile : si des rapports vous parviennent
surles mouvemens de l'armée française , pourquoi, au lieude
vous repousser de Ciudad à Almeida , etau-delà de la rivière
où vous deviez tenir , n'avez-vous pas prévenu les mouve->
mens , et battu les corps qui ont marché sur vous ? Pourquoi
le général Crawford , si bien instruit , a-t-il été écrasé par le
maréchal duc d'Elchingen ? Il serait en effet commode pour
lesAnglais de lire les ordres secrets du général français , et
de recevoir à-la-fois les confidences et les services des principaux
officiers de son armée ; il serait commode que la
moitié de l'armée française servît d'espion à l'Angleterre ,
et que l'autre moitié désertât ; la guerre alors serait finie ;
voilà qui est clair , et si tel est le rêve ministériel , on ne
peut nier qu'il ne soit satisfaisant : mais iln'a qu'un inconvénient
, c'est d'être un rêve . A qui persuadera-t-on que
des officiers supérieurs qui n'ont acquis leurs grades qu'à
SEPTEMBRE 1810 . 57
force de services , de blessures , de preuves de courage , de
dévouement et de fidélité , iront demander aux Anglais le
prixdu sang versé en les combattant, lorsque le souverain
qui les a formés à son exemple , acquitte si noblement sa
dette de reconnaissance et celle de la patrie ?
Dans quelques corps auxiliaires , des Anglais qui y
avaient été admis imprudemment , ont pu rejoindre leurs
compatriotes , et ces derniers n'ont pu se méprendre sérieusement
à ce genre de désertion : mais que répondre à ce
raisonnement ? Si pour la première fois depuis qu'elle a
été appelée à ses nobles travaux , et à ce vaste héritage de
gloire qu'elle partage , l'armée française comptait quelques
déserteurs , certes les premiers seraient ces malheureux
prisonniers entassés sur des pontons , mal nourris , manquant
detout , et auxquels les offres les plus séduisantessont
faites chaque jour; mais ils restent incorruptibles ,
mais ils restent dans les fers , ou s'ils les rompent , c'est
par une de ces tentatives hardies caractéristiques du
génie etdu courage français , où l'amour du pays donne
des forces surnaturelles , et fait tenter et exécuter desprodiges
. Certes , ily a loin du généreux complot des captifsde
la Castille à un esprit de désertion .
Le Français n'a jamais été atteint de cette honteuse
maladie; comme elle naît toujours du défaut de courage ,
elle n'a jamais pu pénétrer dans nos camps . Elle y a été.
inconnue même dans les tems où la monarchie française,
laissant voir à-la-fois tous les signes de décadence , négli
geait le plus d'élever le caractère de l'homme de guerre à la
bauteur de son état , et d'entretenir en lui le principe sacré
de l'honneur et de la fidélité ; même à l'époque des revers
que l'impéritie d'une cour corrompue faisait subir à une
armée étonnée de n'être plus la même sous des chefs nouveaux
; et même dans les tems désastreux où la proscription
allait chercher , jusque sous les drapeaux , des victimes
épargnées par le fer de l'ennemi , où le père mourait sur
l'échafaud le même jour que le fils sur le champ de bataille
; où le soldat français était en bute à toutes les privations;
où il était sans paie , sans nourriture , sans vêtemens ;
elle était inconnue ! Et les Anglais en accusent aujourd'hui
les braves qu'ils ont tant de sujets de redouter , et ils y
parlent de délation et d'espionnage , pour que ces deux
accusations se soutiennent l'une par l'autre , à raison de
leur analogie connue avec le caractère français ! Assurément
l'impuissance de la haine en délire ne va pas plus loin.
1
58 MERCURE DE FRANCE ,
Au surplus , sur les affaires d'Espagne , voici les derniers
détails que donnent les papiers anglais :
«Le maréchal Masséna , disent-ils ,a fait manoeuvrer,
dans toutes les directions , des forces prodigieuses : il n'y
a pas de doute que les Français ne s'occupent sérieusement
de l'invasion duPortugal. L'armée anglaise a 27,000 hommes
réunis à l'armée portugaise , et soutenue de celle de la
Romana; les dernières dépêches de lord Wellington sont
de Célorico , le 1er de ce mois . -On a reçu en même
tems des gazettes portugaises du 3 août , et des gazettes
espagnoles du 31 juillet .
L'infanterie anglaise , sous les ordres du brigadier-général
Crawford , était portée , le 1º août, dans la vallée de
Mondego. Le général Regnier ayant fait un mouvement
avec sa division , notre cavalerie s'est portée en avant pour
surveiller l'ennemi , Le général Hill , par suite de ce mouvement
du général Regnier , s'est porté à Sarzedas , et conserve
sa communication avec le général Coles qui est à
Gerada.
La fête de S. M. l'Impératrice en a été une véritable pour
l'immense population de Paris : elle semblait s'être portée
toute entière à Versailles où les eaux ont joué ; elle est de là
redescendue à Saint-Clond , où le contraste pittoresque des
eaux et des illuminations dans le parc était dd''uunneeffffeett inexprimable.
La veille S. M. avait reçu les hommages de sa
cour : le dimanche elle a reçu ceux de la multitude innombrable
répandue dans toutes les parties du parc. L'Empereur
s'y est long-tems promené en calèche avec son auguste
épouse au pas de ses chevaux . Les acclamations les
plus vives ont partout accompagné leur marche , pendant
laquelle quelques pétitionnaires ont été accueillis avecune
touchante bonté..
S. M. l'Impératrice , entourée des dames du palais de
service , a reçu , le mercredi 29, S. Em. le cardinal Fesch ,
grand-aumônier, secrétaire-général dela Sociétématernelle.
S. Em, a présenté à S. M. la première liste des dames de
la Société maternelle , et a adressé la parole à S. M. en ces
termes :
« Madame , j'ai l'honneur de présenter à V. M. la pre-
> mière liste des mille dames qui doivent composer da
» Société maternelle.
> Conformément auxintentions de V. M. , je ne lui pré-
>> senterai l'autre partie que dans le courant du mois de
► décembre prochain.
SEPTEMBRE 1810 . 59
+
» Un grand nombre d'hommes , et même de sociétés et
faits a
> corporations , ont voulu concourir au bien que fera la
» Société. Les souscriptions se montent à plus de 600,000
fr. , ce qui , joint aux avantages que l'Empereur a
la Société , lui fournira les moyens de remplir complette-
, ment et parfaitement le but de son établissement. "
"
S. M. a daigné revêtir de son approbation la première
liste de la Société , formée de 500 noms , à la tête de
laquelle on lit ceux de S. A. I. Madame , de S. M. la reine
de Naples , de S. A. I. la princesse Pauline .
Nous terminerons par donner quelques détails sur une
chasse de S. M. Ils paraissent aussi authentiques qu'ils
seront lus avec avidité : avec quel intérêt ne suit-on pas
dans toutes les circonstances de sa vie le souverain qui ,
au moment où il se repose de ses immenses travaux , sait
encore donner même à ses délassemens un caractère d'émulation
, d'encouragement et d'utilité publique !
« Le 24 à 5 heures du matin , S. M. a chassé, dans les bois
de Meudon , un cerf qui , dans moins de deux heures , l'a
conduit jusqu'aux tailles de Rambouillet. L'Impératrice a
suivie la chasse en voiture. A7 heures et demi , le cerf était
pris.
" S. M. , en revenant , s'est arrêtée auprès de Saint-Aubin ,
et , assise sous un arbre , a causé familiérement , pendant
une heure et demie , avec deux gros fermiers des environs ,
sur l'agriculture et l'économie rurale.
A 9 heures et demie , l'Empereur ayant été rejoint par
l'Impératrice , LL. MM. sont entrées dans la manufacture
de Jouy . L'Empereur a demandé M. Oberkampft , mais il
se trouvait alors à sa manufacture d'Essone . S. M. a visité
la fabrique , et a vu avec intérêt , que les cotons des Indes
avaient été remplacés avec avantage par les cotons de
Naples ; et que cette fabrique , qui , il y a trois ans , n'employait
que des matières premières provenant des colonies ,
n'était alimentée aujourd'hui que par des produits du continent.
Le coton de Naples est préférable aux cotons du
Levant ; il remplace avantageusement les coton de Virginie
; le Fernambouc seul lui est supérieur.
» Ainsi le système injuste de l'Angleterre a produit une
révolution dans l'industrie. Bientôt le sucre de raisin suppléera
au suere des colonies , et il est probable qu'avant
trois ans , il ne se consommera en Europe qu'une très-petite
quantité de sucre des colonies ,
Les cotons de Naples et de Rome succéderent aux
60 MERCURE DE FRANCE ,
cotons d'Amérique , et le pastel et la garance remplaceront
les couleurs d'Amérique avec économie et avantage .
" S. M. l'Impératrice , quoique très-fatiguée , s'étant
levée à quatre heures du matin , a voulu visiter tous les
ateliers .
» L'Empereur étant à table , a demandé l'âge du manufacturier
Oberkampft , et apprenant qu'il avait 75 ans , a
bu à sa santé.
>>Ily a 50 ans que cet homme estimable est arrivé à Jouy
avec 50 louis ; il est riche aujourd'hui de 15 à 16 millions .
Le village de Jouy , qui n'était alors que de 400 ames , est
peuplé aujourd'hui de 2000 habitans. La fortune de
M. Oberkampft est honorable , car elle n'est le fruit ni de
la frande ni de l'intrigue .
> Le curé s'étant présenté sur le passage de l'Empereur ,
5. M. Ini a demandé si M. Oberkampft faisait du bien dans
le village ; beaucoup de bien , a répondu le curé , car il
nourrit tous les pauvres . On a remarqué que S. M. a
répondu : En ce cas , il est le véritable seigneur de Jouy. "
:
PARIS .
Undécret impérial accorde 200 mille francs d'encouragement
aux douze établissemens qui auront fourni le plus
de sucre de raisin .
-Un autre décret détermine les numéros dans lesquels
les régimens hollandais de différentes armes prendront
rang dans l'armée française .
-Une partie de la Garde royale de Hollande est arrivée
àParis mercredi ; elle est magnifique ; elle a été accueillie
avec un vif empressement , et magnifiquement traitée par
la Garde impériale dont elle fait désormais partie . Elle
paraîtra à la parade , qui aura lieu dimanche prochain , au
palais des Tuileries .
-Un arrêté du préfet de la Seine ordonne l'inscription
au registre de la conscription pour 1811 , de tous les jeunes
gens nés depuis le 1 janvier 1791, jusqu'au 31 décembre
exclusivement ..
- La seconde Classe de l'Institut tiendra , mercredi
prochain 5 septembre , sa séance publique annuelle pour
la réception de MM. L. Lemercier et de Saintange .
-La 4ª Classe de l'Institut a nommé le célèbre maître
Paësiello , actuellement maître de chapelle de S. M. le roį
SEPTEMBRE 1810. 61
deNaples , à la place d'associé correspondant , vacante par
la mort d'Haydn .
- - M. le baron de Dreyer , ministre de Danemarek en
France , l'un des hommes qui ont fourni une plus longue
carrière diplomatique , vient de mourir des suites de l'opé
ration de la pierre .
- M. le baron de Menou , qui avait succédé au général
Baraguay-d'Hilliers au gouvernementde Venise , est mort
dans cette résidence. Le général Daurier a pris le come
mandement de la cité .
- M. Deguerle , censeur au Lycée impérial , va faire
paraître incessamment sa traduction en prose de l'Enéide ..
ANNONCES .
Tome seconddu Précisde la Géographie universelle , ou Description
de toutes les parties du monde , sur un plan nouveau , d'après les
grandes divisions naturelles du globe ; précédée de l'histoire et de
la théorie générale de la Géographie , etc.; par M. Malte-Brun. Cinq
forts volumes in-8° , imprimés en grand format , sur beaux caractères
neufs de philosophie , et papier superfin d'Auvergne ; avec un
atlas de 24 Cartes géographiques coloriées , format in-folio ; ces
Cartes , dirigées par l'auteur , sont dessinées par MM. Lapie et Poirson
, gravées par d'habiles artistes , et coloriées avec grand soin.
Ce tome II , de 670 pages in-8º , comprend la théorie générale de
laGéographie mathématique , physique et politique , et des tableaux
synoptiques , analytiques et élémentaires , avec 4 planches gravées
en taille-douce. Prix , 8 francs broché , pris à Paris , et 10 fr . 25 cent.
'franc de port. Le tome Ier et l'atlas coûtent 30 francs , pris à Paris ,
dont 6 francs à valoir sur le dernier volume , et 32 fr . 50 cent. franc
de port. Le prix de l'ouvrage complet (en 5 forts volumes in- 8º avee
atlas de 24 Cartes coloriées ) est fixé à 52 francs; en papier vélin , le
prix est double. Les tomes III et IV seront publiés ensemble et sous
peu. Onne vend séparément aucune partie de cet ouvrage . A Paris ,
chez F. Buisson , libraire- éditeur , rue Gilles-Coeur , nº 10. Од
affranchit l'argent et la lettre d'avis .
Provès-criminel en faux , instruit par la cour spéciale de Paris ,
contre Jean-Front Herbelin jeune , notaire à Paris ; Anne-Urbain
Bourget , notaire à Passy; et Jean-Frédéric Tonniges , ancien né
gociant de Dantzick.
62 MERCURE DE FRANCE ,
Ilparaît en ce moment un volume in-8° , caractère cicéro nou in=
terligné , de 40 lignes à la page , contenant : l'Acte d'accusation , le
réquisitoire prononcé les rer , 2, 3 , 4 et 5 août 1810 , par M. le procureur-
général impérial , et l'arrêt . Prix , avec l'Acte d'accusation
et l'arrêt , 5 fr . , et 6 fr. 50 cent. frane de port . Je réquisitoire
seul , sans l'Acte d'accusation ni l'arrêt , 4 fr . , et 5 fr . frane de port.
-
Un autre volume paraitra incessamment ; il renfermera les débats
et les discours des défenseurs . Le prix de ce second volume , de 6
à 700 pages , sera de 6 fr. pour les personnes qui se feront inserire
d'ici au 20 septembre , et de 7 fr. passé ce terme . A Paris , chez
Patris et compagnie , imprimeurs-libraires , rue de la Colombe en
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frère , publiés par Lady-Mary Hamilton. Deux vol. in- 12 , brochés .
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Renouard , libraire rue Saint-André-des-Arcs , nº 55 ; et chez
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quai des Augustins , nº 55 ; et chez Arthus-Bertrand , libraire , rue
Hautefeuille , nº 23 .
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composée de quatre volumes , excepté la dernière qui ne sera que de
trois . La première a paru le rer juillet , la seconde vient de paraître ,
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rue de Seine , nº 12 ; Garnerý , même rue , n ° 6 ; et chez Leblanc ,
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des Cheminées de Madrid , les Béquilles du Diable Boîteux , une
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Depuis que nous avons annoncé la traduction en vers latins de
Daphnis et Chloé , par M. Petit-Radel , le traducteur a reçu deFlole
complément du livre premier , qui forme une addition de
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L'ouvrage coûte4 fr. , broché. Chez Arthus-Bertrand , libraire ,
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MUSIQUE . - Hommage à S. M. Marie- Louise , arehiduchesse
d'Autriche , Impératrice des Français , et Reine d'Italie. Divertissement
pour le forté-piano , composé par Holaind , professeur. Prix , 4 fr .
Chez l'Auteur , rue de Vaugirard , derrière le Théâtre de l'Odéon ,
nº 15 ; et aux adresses ordinaires .
N. B. Ce divertissement peut aussi s'exécuter sur la harpe.
ERRATA pour le dernier No.
Page479, ligne 15 , qui s'est plus, lisez : qui s'est plu.
TABLE
DEP
MERCURE
DE FRANCE.
5.
cene
N° CCCCLXXVII.-Samedi 8 Septem . 1810 .
POÉSIE.
NEPTUNE ET LA TAMISE ,
Vers sur le Mariage de LL. MM. II. et RR.
.
Sur l'antique Océan , au milieu des deuxmondes ,
En un palais d'azur , le roi des mers profondes
Tient sa cour , entouré des déesses , des dieux ,
De son liquide empire appuis chers à ses yeux.
De-là , laissant errer son immortelle vue ,
Il aime à contempler la fougue et l'étendue
De ses flots écumeux qui ceignent l'univers ,
Et l'hommage bruyant de cent fleuves divers ,
Qui , loin des régions que leur cours rend fécondes ,
Lui portent à l'envi le tribut de leurs ondes.
Naguère , en recevant ces humides vassaux
Dont le concours ajoute à l'éclat de ses eaux ,
Ce Tibre si célèbre , et plus heureux encore
Du nom , du nouveau nom dontRome se décore ,
Cet immenseDanube , après de longs travaux
Souriant aux douceurs d'un illustre repos ,
Ce Rhin , qui s'applaudit que sa rive guerrière
Soit le noeud des Etats et non plus leur barrière ,
E
66 MERCURE DE FRANCE ,
Et cet Escaut , si fier du canal fastueux
Qui prolonge le cours de ses flots tortueux ,
Il vit au milieu d'eux s'avancer la Tamise :
Ce fleuve , qui de l'ile à ses rives soumise
S'élançait autrefois en bondissant d'orgueil ,
Maintenant abattu , triste , couvert de deuil ,
Paraissait ne se rendre au trône de Neptune
Que pour lui confier une grande infortune .
« D'où vient , lui dit le Dieu , cette sombre douleur
Qui sur tes traits flétris imprime la pâleur ?
Ton Albion , objet de mes bontés constantes
Fait voguer sur mes eaux des flottes si puissantes
Et si loin de son nom y porte l'ascendant
Qu'il semble qu'en ses mains ait passé mon trident ;
Et cet excès d'honneur ne cause plus ta joie !
De quelque adversité Londre est- elle la proie ?
Le tonnerre , contre elle envoyant ses carreaux ,
A-t-il détruit ses ports , brisé ses arsenaux ? »
• O Dieu des mers , s'écrie aussitôt la Tamise ,
Ma tristesse peut-elle exciter ta surprise ?
N'entends -tu pas ces chants partis des bords français ? »
*Eh bien! ces chants heureux , c'est le cri deš succès ,
DitNeptune . Depuis qu'en ses mains souveraines
Le Grand NAPOLÉON de l'Etat prit les rênes ,
Et portant son tonnerre en des climats lointains,
De la France étendue éleva les destins ,
Les transports qu'ont produits tant de faits héroïques
Ont dû t'accoutumer au bruit de ces cantiques.
Mais ton ile. » .... « Ah ! poursuit le fleuve en frémissant,
Cen'est plus des combats le noble et fier accent ;
Ce sont des chants d'amour , de paix et d'hyménée.
De myrtes , de lauriers la tête couronnée ,
L'heureux NAPOLÉON , comme sous ses drapeaux
Habile dans sa cour , actif dans son repos ,
S'unit , pour affermir les droits de sa puissance ,
Au plus grand des rivaux que dompta sa vaillance .
Chaque fille de rois , dans le fond de son coeur ,
Briguait l'honneur si beau de plaire à leur vainqueur.
Par toutes ses vertus ,plus que par sa paissance ,
La touchante LOUISE obtint la préférence .
Le Grand NAPOLÉON , de cette même voix
SEPTEMBRE 1810 . 67
Dont le son conquérant triompha tant de fois ,
L'appelle sur ce trône où le plaça la gloire :
Il semble lui prêter le char de la victoire ,
1
Tant sa marche a de pompe , et tant sur son chemin
Eclatent les transports du Français , du Germain,
Qui, des luttes de Mars long- tems la triste proie ,
Restent encor rivaux, mais d'amour et de joie !
Vienne , son lieu natal et long- tems son séjour ,
De la perdre à jamais s'applaudit sans détour ;
Le Danube en bondit sur les bords qu'il inonde ,
Heureux de la céder pour le bonheur du monde!
Elle arrive , au milieu de ces tributs divers ,
Dans ces murs devenus maîtres de l'univers :
Elle arrive , l'orgueil de sonnouvel empire ;
Elle montre ses traits où la bonté respire ,
Son maintien à-la- fois majestueux et doux ,
Et , recevant la main d'un invincible époux ,
Elle offre , sous ce dais que le laurier ombrage ,
La beauté , la vertu s'alliant au courage.
Pourrais -je ne pas voir d'un regard douloureux
NAPOLÉON former ces politiques noeuds ?
Il faut m'en alarmer plus que de ses conquêtes.
Ces exploits toujours grands , ces palmes toujours prêtes
Sans doute , de l'Europe amenant l'union ,
D'y régner par le trouble empêchaient Albion ;
Mais de notre ennemi la puissance suprême
Devait , soumise au sort , finir avec lui-même ,
Telle que le torrent par l'orage amassé ,
Et qui n'existe plus quand l'orage a passé ;
Et mon peuple en secret conservait l'espérance
De reprendre l'Europe et la terre à la France ;
Ou du moins d'en armer encor les nations ,
De souffler dans les cours l'esprit des factions ,
Etd'attiser le feu des guerres renaissantes
Qui rendent d'Albion les flottes si puissantes.
Vain espoir aujourd'hui que d'un hymen altier
NAPOLÉON attend un fils , un héritier ,
Qui,pleinde ses leçons et sa vivante image ,
D'un père si fameux perpétuera l'ouvrage.
Si la terre est unie , Albion doit périr !
Hélas! à quels moyens peut-elle recourir
۱
E2
68 MERCURE DE FRANCE ,
1
1
Contreuncolosse immense et de force etde gloire ,
Que soutient chaque jour la main de la victoire ,
Etque celledes ans aspire à conserver
Dans le filsdu héros qui seul sut l'élever ?
Unjourde tous les deux la valeur renommée
Vieudra surAlbion lancer l'Europe armée ,
De ce poids formidable écraser nos vaisseaux ,
Au sceptre de la terre unir celui des eaux ,
Et, des peuples amis maitresse universelle ,
Assurer tous les biens d'une paix éternelle.
OSeine , fleuve heureux ! fleuve , l'amour du ciel!
Odestin aussi beau que le mien est cruel !
Oui, de tes dons , Neptune , obtenant mille preuves ,
Je roulais dès long-tems souveraine des fleuves ;
LaSeine recevra ce titre glorieux!
Tandis que , déployant leur tristesse à mes yeux ,
Mes peuples grossiront ,jouets du sort des arines ,
Mes échos de leurs cris , thes ondes de leurs larmes;
Lorsque dans Londre enfin , sur ces illustres bords
Où s'épanchaitmon onde au milieu des trésors ,
Je ne trouverai plus qu'une ville éclipsée
Sous les lambeaux honteuxde sa grandeur passée ,
CetteSeine verra la superbe eité ,
Que son cours à flots purs répète avec fierté ,
Joignant sur les débris des haines étouffées
Lapompe des beaux-arts à l'éclat des trophées ,
Environnantde ponts , de palais , de canaux
Les colonnes de Mars et les arcs triomphaux ,
Grâces à l'ascendant du règne d'un grand homme ,
Offrirune autre Athène , une seconde Rome;
Etsesbords devenir , pour comble de l'honneur ,
Les lieux d'où partiront les torrens de bonheur
Qu'aux peuples , rassemblés sous la plus douce chaîne ,
Versera chaque jour la jeune souveraine ,
Qui, dansNAPOLÉON trouvant encorTitus ,
Voudra d'un tel époux seconder les vertus:
Tels seront les effets d'un si grandhyménée.
N'ai-je pas , dieu des mers , droit d'en être indignée ,
Puisque , ces noeuds chéris , alliant sans retour
L'empire de la force et celui de l'amour ,
Ils vont commela gloire et lapaix de la terre,
SEPTEMBRE 1810 . 69
Eterniser l'affront de la triste Angleterre ?
Neptune , si tu plains la crainte et la douleur
D'un fleuve que toujours honora ta faveur ,
Lance tes aquilons , déchaîne tes tempêtes;
Etouffe dans leur bruit ces chants d'hymen , de fêtes ,
Et prouve aux nations que l'empire des mers
Dumoins ne répond pas à leurs joyeux concerts . >>
Neptune alors reprend : « Qui , moi ! servir ta rage ?
Non .... à NAPOLÉON j'aime mieux rendre hommage ,
Mes yeux s'ouvrent enfin. Depuis que ses exploits
Portèrent ce vainqueur sur le trône des rois ,
Tout de ton peuple , objet de sa trop juste haine ,
Ordonna de prévoir la ruine prochaine :
Albion tomberait sous ses coups valeureux,
Quand jamais de l'hymen il n'eût formé les nouds.
Il est vrai que , d'un fils promettant la naissance ,
Sonnouvel hyménée étendra sa puissance ,
Et d'un sceau plus certain marquera tes revers :
Mais cède noblement avec tout l'univers ;
Courbe- toi , comme lui , dans tes grottes profondes.
J'ai laissé tes vaisseaux dominer sur mes ondes ,
Tant quej'ai cru leur gloire utile au genre humain ;
Mais puisque sonbonheur dépend d'une autre main,
-Puisqu'il règne unhéros , que tout sert et seconde ,
Qui seul saura bientôt donner la paix au monde ,
Etde tous ses travaux entretenir le fruit ,
Sur ce grand intérêt maintenant mieux instruit ,
Je cessede prêter mon appui tutélaire
Ates peuples qu'anime un sentiment contraire ,
Et ne m'attache plus qu'au monarque indompté
Quipromet aux mortels tant de prosperité.
De baigner ses Etats mon empire s'honore ;
Loinde remplir l'espoir que tu formes encore ,
J'ordonne à unes échos de redire les chants
Quicélèbrent ses noeuds par des sons si touchans.
Ses noeuds seront de biens une moisson nombreuse ;
Qu'il soit heureux le chefquirend la terre heureuse ,
Et,pour combler les voeux des peuples satisfaits ,
Que ses jours en durée égalent ses bienfaits !
2
LEGOUVÉ.
70 MERCURE DE FRANCE ,
ENIGME .
TOUJOURS dans la même attitude ,
Et d'exacte similitude ,
Les pieds en bas , la tête en l'air ,
Mon frère et moi sommes de pair :
Nous conservons la même longitude ;
Nous conservons la même latitude .
Nous avons grand nombre d'enfans :
Pour les unir à nous on nous perce les flancs.
Entre mon frère et moi jamais de préséance ;
Nous nous tenons à très -peu de distance ;
Si nous voulions plus près nous approcher ,
Nos enfans seraient là pour nous empêcher.
Loin d'être comme nous sur une même ligne ,
Ils observent entr'eux une distance insigne.
Quoiqu'on foule aux pieds les derniers ,
Et qu'on paraisse avoir pour les premiers
Bien plus d'égards ; aucun d'eux ne s'expose
Amontrer de l'orgueil , et c'est à juste cause ;
Car tel se trouve au premier rang placé ,
Quipeut au dernier rang se trouver renversé.
S ........
LOGOGRIPHE .
Je suis l'effet de la magie
Des grâces ou de la beauté.
Si mon second pied m'est ôté
Alors j'occupe un rang parmi ceux dont la vie
Jadis était vouée à la religion .
Retranche mon premier ainsi que mon second ,
Pour attaquer et pour défendre même ,
Ami lecteur , je deviens bon .
(
Outremes deux premiers , ôte encor mon quatrième
Sans moi tu ne peux vivre. Enfin mon penultième ,
Joint avec mon dernier, composent un pronom.
NAR..... , département de l'Aude
SEPTEMBRE 1810 .
71
CHARADE .
Mon premier suppose un second ,
Mondernier doit au moins contenir trois ou quatre ;
Mon entier est un furibond
Qu'anime l'ardeur de se battre .
S........
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE
insérés dans le dernier Numéro .
Le mot de l'Enigme du dernier Numéro est Tapis-de-Pied.
Celui du Logogriphe est Aéronaute, dans lequel on trouve , ane ,
taure , Var , Orne , Tarn , Eure , Tanaro , Arno , Rouen , rave ,
troëne , rue , aune ou verne , nature , rat , or , eau , arène , trône, rue,
route, ver , taon , rateau , van , roue , urne, vertet nuée.
Celui de la Charade est Mercure.
LITTÉRATURE ET BEAUX-ARTS.
ESSAI SUR LA NATURE DE L'HOMME , ou le Philosophe
aveugle qui cherche , dans le champ de l'obscurité et
des doutes , les vérités qui regardent son ètre ; par
M. l'ex-marquis JEAN-BAPTISTE de RANGONI , de Marseille
, originaire de Modène. Un vol . in-8° . A
Florence , de l'Imprimerie impériale.
-
Je n'ai jamais douté que mes confrères les animaux à
deux pieds sans plume , n'eussent une ame , et que plusieurs
même n'eussent beaucoup d'esprit'; je suis trèsconvaincu
qu'il existe une cause première qui ne ressemble
à rien de ce que je connais, et dont la puissance
imprime le mouvement , la vie , l'ordre à ces innombrables
enfans de la nature dont les uns sont condamnés
à l'inertie , les autres ont la faculté de végéter , quelquesuns
celle de sentir , et les mieux partagés , le don
de végéter , de sentir et de penser. Mais si vous me
demandez quelle est l'essence de cette cause souveraine
dont la volonté et l'action règlent l'Univers ; quel est le
principe qui fait qu'un Lapon sous sa hutte , et un docteur
sous sa fourrure , s'occupent à méditer , l'un sur
l'art de perfectionner ses instrumens pour pêcher la
baleine et en boire l'huile , l'autre sur les moyens de
serrer ses argumens pour mieux enlacer son adversaire
j'imiterai la prudence de Simonide qui , prié de dire ce
qu'il pensait de Dieu , demanda un jour, puis deux , puis
trois , et déclara enfin qu'il n'en savait rien ; je vous dirai
que ma nature est trop bornée pour satisfaire votre
curiosité , et qu'il n'est ni degré ni fourrure de quelqu'université
que ce soit , qui puissent me rendre plus
savant.
Interrogez , en effet, tous ces beaux génies des tems
passés et des tems présens , tous ces fameux philosophes
qui ont essayé de pénétrer dans les profondeurs de la
2
MERCURE DE FRANCE , SEPTEMBRE 1810. 73
métaphysique , et qui dissertent si savamment sur l'essence
de Dieu , celle de l'ame, les opérations de l'esprit ,
et tant d'autres nobles sujets dont le secret fera éternellement
le désespoir de notre insatiable curiosité , que
vous diront-ils ? L'un vous enseignera que l'ame est une
substance aérienne très-subtile , un souffle , un simulacre
léger , une entéléchie , une quintessence , une harmonie.
Platon vous affirmera que si l'ame n'est pas un petit dieu,
c'est au moins une petite portion de la divinité , qui est
venue se loger dans votre corps , comme une liqueur spiritueuse
se loge dans un flacon , et qu'elle se réunira au
grand être , dès que le flacon sera cassé. Thalès en fera
un point éternellement mouvant , et tenant de lui-même
la faculté de se mouvoir, Saint Thomas divisera votre
ame en trois parties , la nutritive , l'augmentative et la
végétative , et de ces trois ames vous composera une forme
subsistante par elle-même , qui aura une mémoire spirituelle
pour les objets spirituels , et une mémoire corporelle
pour les objets corporels .
Ceux-ci vous assureront que l'ame est sempiternelle
de sa nature , qu'elle n'a jamais eu de commencement ,
et qu'elle n'aura jamais de fin: ceux-là , qu'elle a eu un
commencement , et que Dieu prend la peine de créer une
ame toutes les fois qu'un homme se donne le plaisir de
créer un nouvel homme . Nos doctes philosophes ne s'entendent
pas davantage sur l'essence et les attributs de
Dieu . Tantôt il vous déclareront qu'il n'existe dans la
nature qu'un seul être , et que la matière et l'esprit sont
deux modalités , deux qualités , dont il s'accommode
également bien. Tantôt ils vous assureront qu'il est seul
éternel , et que la matière est un produit de sa volonté.
Tantôt ils lui donneront un corps et vous le peindront
assis sur un trône , avec une grande barbe blanche , et
faisant avec ses foudres , des expériences d'électricité,
Nul docteur ne sortira des idées petites , étroites , puériles ,
dans lesquelles la faiblesse de notre nature nous enferme
invinciblement . De tout cela que faut-il conclure ? que
le véritable titre à donner à un livre de métaphysique ,
şerait peut-être : Ignorances .
M. de Rangoni n'en disconvient pas , et rien n'est
74 MERCURE DE FRANCE ,
plus judicieux que cette réflexion par laquelle il commence
son ouvrage : « L'homme ne devrait jamais en-
>> treprendre de sonder les profondeurs de l'essence
>> divine , et encore moins se flatter de pénétrer dans le
>>mystère de la création ; car , quelque confiance qu'il
>> ait en ses propres lumières , il devrait sentir combien
>>il est absurde qu'une créature finie prétende connaître
>>la nature d'un être infini et les effets de sa puissance .
>> Ne serait-il pas plus utile et plus glorieux pour lui
» qu'au lieu de perdre son tems à de vaines recherches ,
>>il sebornât à adorer des mystères qu'il ne saurait appro-
>> fondir , et s'appliquât à mieux se connaître lui-même ?
>> J'avoue qu'en voulant traiter ces matières , je m'expose
>> au même reproche : mais au moins le titre modeste
>> que j'ai donné à mes réflexions en justifiant mon in-
>> tention , prouvent assez que je reconnais mon insuffi-
>>> sance . »
,
Voilà donc une question bien décidée. Si vous lisez
un livre de métaphysique , ce sera pour vous amuser et
non pour vous instruire ; vous occuperez votre curiosité,
mais vous n'augmenterez pas d'un point vos connaissances
. Vous marcherez à tâtons dans le champ du
doute , comme dit fort bien M. Rangoni ; vous pourrez
apercevoir de tems en tems quelques lueurs fugitives ,
mais vous n'en marcherez pas moins dans l'obscurité ,
et l'unique avantage de vos recherches sera de vous pénétrer
de la faiblesse de votre intelligence , et de vous
convaincre , de plus en plus , qu'un aveugle-né ne doit
pas raisonner des couleurs . Je ne sais point s'il y a des
raisonneurs , des savans , des métaphysiciens parmi nos
confrères les éléphans , les singes et les castors ; mais il
me semble que s'ils entreprenaient , à l'aide de leurs
seules facultés végétative et sensitive , de disserter sur la
faculté pensante qui distingue l'homme , ils courraient
risque de raisonner comme nos docteurs lorsqu'ils se
proposent d'expliquer les facultés de Dieu .
Il est probable que nous ne tenons qu'un rang trèssubordonné
dans l'échelle des êtres , et qu'au-dessus
de nous il en est pour lesquels la plupart des mystères
qui confondent notre intelligence , ne sont qu'un jeu; il
SEPTEMBRE 1810. 65
estvraisemblable qu'au-dessus d'eux il en existe encorę
de plus accomplis , et qu'ainsi la perfection s'élève et
croît de rang en rang , jusqu'à la cause suprême et première
qui ordonne et règle tout. Qui m'assurera que ces
mondes jetés dans l'espace , et dont la vue confond mon
imagination , parce que mon imagination est celle d'un
être très-borné , ne sont pas eux-mêmes un ouvrage
d'un ordre inférieur , comme une ville est l'ouvrage des
hommes ; et qu'au-delà de ces mondes , il n'en existe pas
d'autres d'une nature mille fois plus étonnante ?
N'est- ce pas d'ailleurs une assez honnête condition
que d'être placés au premier rang , dans l'ordre des
créatures qui occupent notre modeste séjour? J'ai toujours
pensé que nous devions tenir très-fidélement à
notre qualité de roi , et je ne comprends pas par quelle
abnégation de tout sentiment de dignité , il s'est trouvé
de prétendus philosophes qui ont voulu nous ravaler au
niveau des bêtes , et nous donner pour ancêtres un
papion ou un ourang-outang . Je sais que nous avons
dans la nature un certain nombre de confrères volant ,
nageant , courant , rampant , qui boivent , mangent , digèrent
, dorment , s'éveillent , et se reproduisent comme
nous ; je vois que plusieurs d'entr'eux ont des sensations ,
des idées , et combinent quelques opérations; que l'araignée
tend sa toile pour prendre des mouches , que le fourmilion
creuse son cône pour dévorer des fourmis , que
le renard invente mille ruses pour saisir sa proie. Mais
je vois aussi qu'aucun de ces confrères n'est capable de
raisonner comme un professeur , de pérorer comme un
avocat , encore bien moins d'écrire un livre de métaphysique
; cette observation me console , et je me dis fièrement
: je suis d'une nature fort supérieure à mes frères
les animaux .
1
C'est aussi l'opinion de M. de Rangoni. Loin de chercher
à rabaisser la nature de l'homine , toutes ses idées
tendent à l'élever ; il en fait une créature distincte , séparée
de toutes les autres , et paraît plus disposé à le
rapprocher de la divinité qu'à le confondre avec les animaux
, et c'est sur-tout dans nos obligations morales
qu'il trouve les preuves d'une nature élevée et d'une des-
1
76 MERCURE DE FRANCE ,
tination supérieure : idée grande , profonde , et vraiment
philosophique .
Si M. de Rangoni ne veut point que l'on confonde
l'homme avec les animaux , on conçoit qu'à plus forte
raison , il ne veut pas qu'on en fasse une simple machine
, un automate condamné à obéir à l'action d'une
force aveugle et nécessaire. Il établit qu'au-dessus de
tous les mondes que nous connaissons , il existe une
cause intelligente et suprême dont la puissance ne connaît
pas de bornes. Il soutient que la matière est par
elle-même incapable d'action ; qu'elle reçoit le mouvement
d'un principe simple et immatériel doué de force
et de volonté . C'est ce principe qui dispose et combine
les élémens de la matière et les coordonne d'une manière
appropriée à leur destination. Or , cette coordination
produit les germes , et les germes en se développant , en
assimilant à leur substance les parties de la matière qui
leur conviennent , forment les corps organisés .
Mais , de même qu'il y a trois différentes classes de
créatures vivantes et organisées , savoir : les plantes , les
animaux et l'homme , il y a aussi trois genres de principes
, le végétatif, le sensitif et l'intelligent. Le végétatif
appartient aux plantes ; c'est lui qui règle leur mécanisme
, opère le développement de leurs germes , favorise
et seconde leur accroissement; il est l'ame unique
qui préside au règne végétal. Combiné avec les deux
autres principes , ses fonctions consistent à leur transmettre
les impressions physiques .
Le principe sensitif est moins borné dans ses attributions
. C'est lui qui rend les animaux capables de sentiment
et d'idées , et par conséquent susceptible de
plaisir et de douleur. Il a besoin, dans les animaux ,
d'être uni au principe végétatif , parce que cette classe
d'êtres a deux fonctions à remplir , vivre et sentir. Mais
lanature du principe sensitifest beaucoup moins étendue
que celle du principe intelligent. Il ne conçoit , ni ne
raisonne , il n'a pas même d'idées distinctes ; il a seulement
des idées confuses , dont le retour ne produit
jamais la réminiscence . Il n'est donc capable ni de vices ,
ni de vertus ; il n'y a pour lui ni passé, ni avenir; il ne
SEPTEMBRE 1810.
77
connaît que le présent. Quant à l'homme , objet d'une
prédilection particulière , plus libéralement partagé que
toutes les créatures qui l'environnent , il jouit , non-seulement
du principe végétatifet sensitif, mais du principe
intelligent , c'est-à-dire qu'il conçoit , juge , raisonne
, analyse , et dispose à son gré de ses facultés .
Ces trois principes sont la base , le fondement de tout
le système de M. de Rangoni. Mais ce n'est pas assez
de proposer un système , il faut encore l'établir sur
des raisons probables. Le lecteur dira à M. de Rangoni :
<<Vos trois principes sont une supposition ingénieuse ,
mais par quels argumens en prouverez-vous l'existence?
qui vous démontré que la Cause suprême leur a
confié les fonctions que vous leur attribuez ? par quelle
voie secrète et mystérieuse savez-vous que le règne
végétal n'en possède qu'un , que les animaux en possèdent
deux , et que l'homme les réunit tous les trois ? » C'est
ici qu'il faut des preuves. Voici celles sur lesquelles
l'auteur s'appuie.
a
La nature ne manifeste ses opérations que par le
secours d'une puissance qui agit sur elle. Or , cette puissance
ne saurait agir sur elle , sans être douée de force
et de volonté ; la force et la volonté sont donc néces
saires à l'accomplissement des oeuvres de la nature. Mais
la force et la volonté ne sauraient appartenir à la matière
, parce qu'elles n'ont riende commun avec l'étendue
et la solidité qui sont les attributs essentiels de la matière
; d'ailleurs on conçoit la matière sans mouvement ,
donc le mouvement lui vient d'une cause immatérielle
et étrangère .
Cette cause immatérielle et étrangère est-elle Dieu ?
M. de Rangoni ne le croit pas. Car pourquoi Dieu s'oc
cuperait-il par lui-même de fonctions qu'il peut attribuer
àdes causes subordonnées ? Tout annonce , dit-il , que
l'Etre suprême a au-dessous de lui des agens inférieurs
qu'il charge de l'exécution de ses lois ; ce sont les lieutenans-
généraux , les administrateurs , les subdélégués
de son vaste empire. Mais ces agens que peuvent- ils
être , sinon ces trois principes simples que M. de Rangoni
a découverts ? Il y a donc dans chaque corps orga
78 MERCURE DE FRANCE ,
nisé et vivant un agent qui , sans être matière , préside
au jeu et aux opérations de la matière. Mais un seul
agent ne suffit pas , car les créatures que nous connaissons
diffèrent entr'elles de dispositions et de facultés , et
tous les philosophes d'accord entr'eux les partagent en
trois classes , les uns qui végètent seulement , les autres
qui végètent et sentent , les troisièmes qui joignent l'intelligence
à la végétation et au sentiment. Il faut donc
reconnaître trois principes qui se séparent ou se réunissent
suivant la nature et les proportions de l'être qu'ils
sont destinés à organiser ; c'est l'union de ces trois principes
qui constitue éminemment l'homme ; c'est par eux
qu'il occupe le premier degré dans l'échelle des êtres
que nous connaissons .
A
,
Mais , dira-t- on , est- il nécessaire d'instituer une sorte
de Trinité pour animer l'homme ? ne peut-on pas supposer
que chaque classe d'être a son principe particulier
doué des qualités qui lui sont nécessaires pour accomplir
sa destinée ? M. de Ragoni est d'un avis différent , et
voici les raisons qui le déterminent. Si chaque être était
animé par un principe unique , il aurait une connaissance
égale et complète de toutes ses fonctions . L'homme , par
exemple , connaîtrait les mystères de la végétation et du
sentiment , aussidistinctement qu'il connaît les opérations
de l'esprit ; or , les faits prouvent le contraire . Il estconstant
que nous ne savons rien de ce qui concerne le mécanisme
de notre végétation , rien du système de nos
sensations ; d'où vient cela ? C'est que les trois principes
ont leurs fonctions séparées ; que le végétatifopère indépendamment
du sensitif, le sensitif indépendamment de
Tintelligent , et que l'intelligent n'a que la conscience des
opérations qui lui sont confiées .
Tels sont les argumens sur lesquels M. de Rangoni
établit toute son hypothèse . Rien n'y est démontré ; ce
sont de simples probabilités que l'auteur propose à la
sagacité de ses lecteurs ; mais ces probabilités ont un
caractère neuf, piquant et original . A quelques méditations
que notre esprit se livre , il ne saurait arriver à
aucun résultat positif. Par-tout des profondeurs et des
mystères impénétrables . Quipourra me définir la matière ?
1
SEPTEMBRE 1810.
79
quelle est-elle ? de quelle nature sont ses élémens ? sontils
matériels comme elle ? Mais s'ils sont matériels , ils
sont divisibles , et s'ils sont divisibles , ils cessent d'être
des élémens . Sont ils simples? Mais commentdes élémens
simples produisent-ils des substances qui ne sont pas
simples ? Ou ils cessent d'être simples , et alors ils deviennent
eux-mêmes de la matière ; ou ils conservent leur
simplicité , et alors ils sont incapables de produire de la
matière . Il est fort difficile de sortir de ce dédale , et le
plus habile dialecticien y chercherait vainement un fil .
M. de Rangoni prétend que les germes ne sauraient se
former , et recevoir le mouvement et la vie qued'unprincipe
simple . Quelques philosophes ne pourraient-ils pas
lui opposer que les germes reçoivent ostensiblement le
mouvement et la vie d'un principe matériel , et tellement
matériel qu'on peut en régler la température aux degrés
du thermomètre ? Ils lui représenteraient que les oeufs des
insectes , ceux des oiseaux , des poissons et de quelques
reptiles , n'ont besoin que d'un certain degré de chaleur
pour imprimer au germe qu'ils recèlent , le principe de
l'organisation ; qu'il en est à-peu-près de même de toutes
les graines , dont la germination est déterminée par des
causes purement physiques . Le seul argument qui puisse
nous convaincre qu'il existe , en nous , un principe simple
et différent de la matière , c'est que nous comparons nos
sensations , et qu'il serait impossible de les comparer et
d'en avoir la conscience , si notre organisation était
purement matérielle. Quant aux trois principes de M. de
Rangoni , on peut les regarder comme le produit d'une
imagination riche , comme une invention ingénieuse et
neuve , au moyen de laquelle on peut expliquer quelques
phénomènes de notre existence. Mais ce n'est toujours
qu'une supposition ; et de quel prix peut être une supposition
pour l'homme qui cherche des notions justes , des
connaissances exactes et sûres ? Au sein de cette impénétrable
obscurité qui nous entoure de toutes parts , la nature
ne nous a permis que de bâtir des romans . Celui de
M. de Rangoni a du moins l'avantage d'être conçu avec
beaucoup d'esprit , et d'offrir des aperçus neufs , curieux ,
et pleins d'intérêt .
80- MERCURE DE FRANCE ,
Il est fâcheux seulement que son livre n'ait point été
imprimé en France. La partie typographique en est trèsdéfectueuse.
A peine est-il une page qui n'offre des
fautes graves et choquantes contre les règles de notre
orthographe. On y trouve la volenté pour la volonté;
Marjote pour Mariotte ; primier moteur pour premier
moteur; la natare pour la nature ; fin della seconde partie
pour de la seconde partie , et beaucoup d'autres fautes
qu'il serait trop long d'indiquer.
M. de Rangoni est frère de Mme la princesse Elizabeth
Gonzague de Castiglione , connue par son esprit , son
goût et ses connaissances , et par ses lettres sur la France ,
l'Italie et l'Allemagne ; c'est à elle qu'il a dédié son ouvrage
. La maison de Rangoni est depuis long-tems
célèbre , par les grands hommes qu'elle a produits . II
est beau de trouver dans une même famille la gloire des
talens unie à l'illustration du sang. SALGUES .
LE NOUVEAU FURGOLE , ou Traité des Testamens , des
Donations entre - vifs et de toutes autres dispositions
à titre gratuit , mis en rapport avec les principes du
Code Napoléon , et dans lequel la théorie se trouve
étayée des arrêts de la cour de cassation et appliquée
àdes formules générales , etc .; par M. A. T. DESQUIRON
, jurisconsulte , auteur de l'Esprit des Institutes
, etc. , membre de l'Académie des sciences d'Erfurt
, etc. - Deux forts vol . in-4° . Prix 36 fr . ,
franc de port . Aux Archives du Droit français ,
chez Clament frères .
LORSQU'EN 1745 , Jean-Baptiste Furgole fit hommage
au barreau français de son Traité sur les Testamens ,
les journaux se hâtèrent de payer à ses rares talens leur
tribut d'éloges .
si-
Le Mercure de France , entr'autres , annonça ( 1) que
ce livre était le seul ex-professo en cette matière ; il
gnala son auteur au souverain , comme un sujet recom-
(1) Mars , 1745 .
i
?
mandable
SEPTEMBRE 1810. 81
mandable ; à la patrie , comme un écrivain dont elle
devait s'honorer ; aux jurisconsultes , comme un modèle
qu'ils devaient suivre .
Bientôt le roi éleva Jean-Baptiste Furgole à la dignite
de capitoul ; sa patrie reconnaissante lui décerna les hon
neurs d'une statue .
Pendant plus d'un demi-siècle , alors que la France
divisée en provinces , était régie par les lois romaines
ou par des coutumes , la doctrine de Furgole fut généra- 5.
lement suivie ; elle était presque toujours , sur-tout en
matière testamentaire , la base des décisions des légistes
et des arrêts des parlemens . Mais depuis que la France
a reçu une législation uniforme ; depuis que les coutumes
ont disparu , pour faire place à des règles nouvelles ,
fruit de la sagesse et de la méditation , le Traité des
Testamens de Furgole n'était plus considéré que comme
un récueil précieux , propre , sans doute , à être consulté
dans certains cas , mais étranger désormais àla
presque-totalité de nos usages .
M. Desquiron , ancien magistrat et jurisconsulte , que
le nombre et le mérite de ses ouvrages ont justement
rendu recommandable a formé le projet utile de reproduire
le Traité des Testamens de Furgole , en l'appropriant
aux nouvelles lois qui nous régissent.
,
Ce livre est offert aujourd'hui au public , sous le titre
de Nouveau Furgole , et nous avons pensé qu'il appartenait
particulièrement au Mercure de France de rendre
compte à-la-fois du plan , du style et de l'érudition du
nouvel auteur .
M. Desquiron , dans un avertissement plein de modestie
, annonce qu'il a considéré la doctrine de Furgole
comme la base de son livre . En effet , tout ce qui , dans
l'ancien Traité , pouvait offrir un principe utile en le
conférant avec les dispositions du Code Napoléon , a été
scrupuleusement conservé.
,
Toutefois , les tems des verbes , la tournure de certaines
phrases , quelques expressions vieillies ont été
l'objet de sa sollicitude. Il a senti que Furgole, en parlant
aujourd'hui de l'ancienne jurisprudence, ne pouvait s'exprimer
au tems présent. Il a reconnu que , depuis l'é-
F
82 MERCURE DE FRANCE ,
poque où écrivait Furgole , la langue française avait
considérablement étendu son domaine . Il a reconnu
enfin que le style du barreau n'excluait ni l'élégance ni
la pureté.
A ces travaux , qui supposent toujours dans celui
qui les entreprend une constance et une application
dignes des plus grands éloges , M. Desquiron a réuni
ceux que nécessitait la nouvelle jurisprudence . Partout
règne l'esprit d'ordre et de méthode ; partout on reconnaît
le jurisconsulte profondément versé dans la science
des lois . Parle-t-il de la forme des testamens ou des
donations entre-vifs ? à côté de la proposition se trouve
l'exemple ; à côté de la théorie se trouve la pratique.
Parle-t-il de l'origine des testamens ? il ne suit pas
servilement le texte de Furgole , il s'applique à recourir
aux sources , à vérifier les citations , et à relever les
erreurs qui ont pu s'y glisser , non pas avec le ton
de l'orgueil , mais avec ce ton de douceur et de modestie
qui caractérise le vrai talent. A-t-il enfin à examiner
une question douteuse et controversée ? il met
à contribution tous les auteurs qui ont écrit après Furgole
, et s'il s'y trouve quelque opinion hasardée , c'est
toujours avec le ménagement le plus délicat qu'il se
permet d'en faire la remarque .
L'ouvrage que nous annonçons se refuse de sa nature
à une analyse ; il faut le lire , le méditer dans toutes ses
parties . Le magistrat et le jurisconsulte y trouveront la
loi expliquée par la loi. Les notaires y trouveront des
règles sûres , et la jeunesse y pourra puiser, comme dans
une source abondante , la connaissance des principes.
Il existe aujourd'hui , sans doute , une multitude d'écrivains
, mais il en existe peu qui aient la noble ambition
de se rendre utiles . Combien aussi la société doitelle
d'égards à l'auteur studieux qui , s'arrachant au
tumulte des passions pour se livrer à la méditation et
aux travaux les plus pénibles , fuit ainsi le monde , dans
le généreux dessein de l'éclairer par ses écrits ! M. Desquiron
est dunombre de ces hommes rares qui ne comptent
d'autre bonheur que celui de s'instruire , d'autre
jouissance que celle qui résulte du bien que l'on a fait.
SEPTEMBRE 1810.
83
Nous pensons que son Traité des Testamens lui donnera
de nouveaux droits à sa propre estime , et nous osons
lui présager qu'il lui méritera encore la reconnaissance
de ses concitoyens . Ε . Ν .
PENSÉES , OBSERVATIONS ET RÉFLEXIONS MORALES , POLITIQUES
ET LITTÉRAIRES de M. AUGUSTE DE LABOUÏSSE .
Troisième édition , revue et augmentée.
,
Les hommes qui réfléchissent beaucoup et qui parlent
peu , s'expriment volontiers par sentences , et aiment
le langage court et rapide des proverbes et des
maximes , le style vif et concis des axiomes et des pensées
. Les Orientaux qui , à beaucoup d'imagination
joignent cependant beaucoup de gravité , beaucoup de
penchant à la méditation et au silence qui la favorise ,
emploient fréquemment ces discours sententieux , ce
style tout en apophthegmes ; et si le caractère divin
imprimé aux écrits de Salomon permettait de compter
ce puissant et sage monarque parmi les écrivains ordinaires
, ce serait chez ces peuples que nous trouverions
leplus ancien et le plus beau monument de la philosophie
et de la morale , exprimée en traits détachés qui
frappent l'esprit et s'impriment dans la mémoire par la
vérité des pensées , la sagesse des maximes , le tour vif
et concis de l'expression. Parmi les Grecs , nation babillarde
, les plus grands philosophes , un peu différens
des philosophes modernes qui écrivent prodigieusement,
et parlent encore davantage , adoptèrent ce langage laconique
; nous ne connaissons de Socrate , de Thalès ,
et sur-tout dePythagore, le plus silencieux de tous , que
quelques principes fondamentaux de leur philosophie
particulière , et quelques préceptes isolés de la morale
universelle. Quoique la manière de Plutarque , au lieu
d'être brève et concise , soit au contraire périodique , et
même un peu diffuse , quelques-uns de ses traités moraux
ne sont guère qu'une suite de sentences et de
maximes . Les Romains , plus sérieux que les Grecs ,
durent goûter aussi ce langage qui semble être celui de
Fa
84 MERCURE DE FRANCE ,
la sagesse et de la réflexion , avare de discours oiseux
et de paroles inutiles . Quelques-uns de leurs écrivains ,
entr'autres Laberius et P. Syrus , nous ont laissé des
essais ou fragmens d'ouvrages en ce genre . Les modernes
, imitateurs des anciens , n'ont point négligé
d'imiter ce style philosophique et sententieux , et les
Français se distinguant dans ce genre , comme dans tous
les autres , nomment , parmi ceux qui ont cultivé cette
branche de la philosophie et de la littérature , trois de
leurs écrivains les plus justement célèbres , Pascal , Larochefoucauld
et Labruyère .
Si dans les divers genres philosophiques ou littéraires ,
il est heureux d'avoir été précédé par de grands modèles
qui vous indiquent la route , qui vous y guident , qui
vous en marquent et les sentiers et les écueils , cet avantage
a bien aussi ses inconvéniens . Les hommes aiment
àjuger par comparaison , parce que , de toutes les manières
de juger , c'est celle qui s'accommode le mieux à
leur faiblesse . Ils compareront donc les imitateurs avec
les modèles , et c'est une comparaison bien redoutable .
S'écarte-t- on de la manière des grands écrivains qui semblent
avoir fixé les lois et les limites du genre où ils se
sont exercés ? on est un génie audacieux , bizarre , qui ne
connaîtpas de frein , qui méprise les règles , quimanque
de goût. Les suit-on avec trop de soin et de scrupule ?
on est dénué d'invention , d'imagination , on est un plagiaire
, un servile imitateur. Ce n'est pas tout ; les sujets
s'épuisent ; les heureux génies qui , les premiers , s'en
sont emparés , en ont pris la fleur , en ont saisi les rapports
les plus vrais , les plus naturels , les plus agréables ,
en ont traité les parties les plus intéressantes ; et cet
inconvenient se fait sentir sur-tout dans les genres trèsbornés
: tel est celui de ces ouvrages tout en maximes ,
en sentences , en aphorismes politiques , philosophiques
ou moraux. Labruyère se plaignait déjà d'être ainsi
prévenu sur tout , par les grands écrivains qui l'avaient
précédé : « Tout est dit , et l'on vient trop tard , depuis
>> plus de sept mille ans qu'il y a des hommes et qui pen-
>>sent.... Le plus beau et le meilleur est enlevé ; on ne
>>peut que glaner après les anciens , et les habiles entre
SEPTEMBRE 1810 . 85
>> les modernes . » Il faut avouer que si Labruyère sentait
déjà l'inconvénient de venir tard, il l'a fort augmenté
pour ceux qui , venant après lui , écrivent des pensées.
,
Le nombre des pensées justes et vraies n'est pas , en
effet , très-grand , et celui des pensées qui méritent de
nous être révélées avec une sorte de prétention , et
comme en style d'oracle , est très-petit. Dans un ouvrage
ordinaire où tout est lié , où tout se soutient mutuellement,
et a une dépendance mutuelle avec ce qui précède
et ce qui suit , on n'est point étonné de trouver un assez
bon nombre d'idées faibles et communes qui peuvent
servir à développer , à unir entr'elles , à mieux faire ressortir
des idées brillantes et élevées , dont l'éclat à son
tour rejaillit sur les accessoires et sur l'ensemble ; mais
dans un livre de pensées , chacune d'elles étant isolée et
indépendante , doit être regardée comme un petit ouvrage
à part , et frapper par son mérite particuier.
L'auteur se trouve sans cesse entre deux écueils ; il faut
d'abord que ses pensées soient vraies , c'est-là leur premier
mérite et leur qualité la plus essentielle. Mais , à
force d'être vraies , il est à craindre qu'elles ne soient
communes et triviales . Or , elles ne parviendront jamais
à contenter l'esprit par la vérité seule , si elles ne le
frappent , ne le surprennent et ne le séduisent par la
nouveauté . Aussi l'orateur romain , louant les pensées
de Crassus , ne se contente pas de dire qu'elles sont justes
et vraies , mais il ajoute qu'elles sont neuves et peu communes
: Sententiæ Crassi tam integræ , tam veræ , tam
novæ . Il est vrai qu'on peut rajeunir une vieille pensée ,
et lui donner tout le charme de la nouveauté par un
nouveau tour et une nouvelle expression. C'est la ressource
de ceux qui viennent tard, et lorsque le monde
a déjà sept mille ans . Ce mérite équivaut presqu'à celui
de l'invention . Assurément cette pensée : La mort n'épar
gne personne devait être déjà bien commune et bienusée ,
il y a deux mille ans , et du tems d'Horace ; elle l'était
prodigieusement du tems de Malherbe ; lorsqu'on voit
cependant la fortune qu'elle a faite , renouvellée et embellie
par le tour que lui ont donné ces deux grands
1
1
86 MERCURE DE FRANCE ,
poëtes , et les expressions dont ils l'ont revêtue , il ne
faut désespérer de rien en ce genre .
Mais M. Aug. de Labouïsse est loin de se croire réduit
à cette ressource que nos devanciers , qui ont déjà tant
pensé , ont laissée à ceux qui veulent encore penser après
eux. Il croit qu'il reste encore beaucoup de choses neuves
àdire , et quoiqu'il le prouve rarement , je veux bien le
croire avec lui et sur sa parole. « L'axiôme tout est dit ,
>> est , selon lui , un arrêt dicté par la Faiblesse et signé
>> par la Jalousie . >> Et on voit bien qu'il ne veut pas
plus signer cet arrêt qu'il ne l'a dicté. C'est-là une des
pensées de M. Auguste de Labouïsse , et elle est assez
fière . La suivante est plus modeste : « Quand même on
>> aurait écrit tant de choses , qu'il en existerait peu de
>>nouvelles à dire , il en resterait toujours beaucoup à
>> répéter . » Ceci est incontestable , seulement il ne faut
pasen abuser , et il faut rendre cette justice à M. Auguste
de Labouïsse , il n'en a point abusé ; il a su composer
son livre de manière à n'y mettre rien ou presque rien
de neuf , et à ne pas trop répéter ce que les autres avaient
dit : cela paraît difficile , mais cela n'est pas impossible ,
et j'espère qu'on verra la solution de ce petit problême ,
et qu'on me dispensera de la donner .
Si quelquefois cependant M. Auguste de Labouïsse
répète ce que les autres ont dit , c'est justement lorsqu'il
croit être le premier à le dire . Ainsi , par exemple, dans
son chapitre de la Femme , pensée 42 , il dit : « Quelques
>> moralistes ont tonné avec force contre la liberté ac-
>> cordée aux femmes ..... Mais pas un d'eux n'a songé à
>> condamner ce qu'il y a de plus blamable dans nos
>> moeurs . » Quel est donc cette partie scandaleuse de nos
moeurs qui avait échappé à l'observation et à la censure
de nos moralistes les plus attentifs et les plus sévères ?
Quel est ce sujet intéressant pour les moeurs, que personne
ne s'est encore avisé de traiter , et que par un singulier
bonheur , le talent et le zèle de M. Auguste de Labouïsse
trouvent entièrement neuf ? c'est le bal de l'Opéra. Assurément
, s'il y a quelque chose de neuf dans tout cela ,
c'est de regarder comme neuf un sujet aussi rebattu :-
tout ce que nous pouvons faire en faveur de M. Auguste
SEPTEMBRE 1810. 87
de Labouïsse , c'est de ranger tout ce qu'il nous dit sur
le bal de l'Opéra , non au nombre des pensées neuves
que selon lui nous avons encore le droit d'espérer , mais
parmi les choses cent fois dites , et que d'après lui il est
encore bon de répéter . On pourra encore mettre dans la
même classe la pensée suivante : « Rien n'est si difficile
>> à amuser qu'un désoeuvré. » Et l'on choisira entre
cette prose et les beaux vers de Boileau ,dont il suffira
de citer les deux premiers :
Mais je ne connais point de fatigue si rude ,
Que l'ennuyeux loisir d'un mortel sans étude , etc.
Il est impossible de mettre de l'ordre et de la méthode
dans des réflexions sur un livre tout- à-fait dépourvu de
méthode et d'ordre. On me permettra donc de faire des
observations sans suite et sans liaison, comme les Pensées
qui en sont le sujet. Trop souvent M. Auguste de
Labouïsse ne voit dans les objets que les extrêmes : ce
juste milieu dans lequel résident la raison et la sagesse ,
paraît lui échapper entièrement : « Il est, dit- il , trois
>>grandes époques dans la vie : celle de la confiance , où
>>tous les hommes paraissent bons ; celle de la défiance ,
>> où tous semblentméchans ; et celle de l'indulgence , où
>>l'on reconnaît qu'ils ne sont que faibles . » Est- ce que
M. de Labouïsse ne reconnaît pas une quatrième époque ,
à laquelle arrivent tous les hommes justes et sensés , avan't
mème d'avoir traversé les trois autres , et dans laquelle ,
revenus de cette aveugle confiance , et se tenant également
éloignés d'une excessive défiance et d'une indulgence
banale , ils savent que parmi les hommes il y en
aun petit nombre de bons , et même d'excellens , un
très-grand nombre de faibles , et un trop grand nombre
de méchans et de corrompus ? Il ne tiendrait qu'à mọi
d'appeler aussi cela une pensée , et assurément elle serait
plus vraie et plus juste que celle de M. de Labouïsse .
En voici une autre qui offre , ce me semble , le même
défaut : « Enseigner la vertu sans la pratiquer , c'est la
>> vanité de nos philosophes ; pratiquer la vertu sans
>> l'enseigner , est celle des vrais sages . >> Je demande à
M. Auguste de Labouïsse , dans quelle classe il rangerait
88 MERCURE DE FRANCE ,
ceux qui ne se contentant pas d'enseigner la vertu sans
la pratiquer , ou de la pratiquer sans l'enseigner , la pratiqueraient
et l'enseigneraient tout-à-la-fois : ne seraientils
pas aussi de vrais sages ?
<< Larochefoucauld a écrit : On pardonne tant que l'on
>> aime ; c'est- à-dire , en d'autres termes , que la moindre
>> faute est un crime , dès qu'on a cessé d'aimer . >> Cela
est vrai , et l'on ne peut nier que M. de Labouïsse n'ait
très-bien entendu la pensée de Larochefoucauld ; mais
nous l'entendions aussi , et était-il bien nécessaire de
nous la dire' en d'autres termes ? « Il est des femmes qui,
>> suivant l'expression de Juvénal , désertent leur sexe.
>>Que gagnent-elles à cela ? Elles ont beau faire , elles
>> seront toujours femmes par quelque chose . » Cela est
certain . « Les hommes sont très- exigeans , et dans quel-
>> ques circonstances très -dangereux ; les femmes font
>> donc bien de se tenir sur leurs gardes . >> Cela est incontestable
. « Zéphyrine est jolie , sa taille est bien prise ,
>> ses yeux sont beaux et noirs , sa peau est douce et
>> fine , sa gorge est superbe..... Elle sort parée d'une
>>>robe de mousseline blanche , sur un transparent rose
>> rosé ; une ceinture de la même couleur , un bonnet
>> de crêpe vert sur la tête , un schall de laine mérinos ,
>> et un ridicule de taffetas blanc à la main . Tout le
>> monde la suit , tout le monde la préfère à ces Aramintes
>> qui n'ont pour se faire distinguer que du rouge et des
>> bijoux . >> Cela n'est pas douteux. M. de Labouïsse dit
dans une de ses pensées : On fronde souvent faute de
comprendre. Assurément ce ne serait pas faute d'avoir
compris , qu'on fronderait les pensées que je viens de
citer. Mais en voici qui me paraissent moins claires :
« Chez quelques peuples policés , la décence ressemble
>> aux barrières . Bien des gens croyent qu'il suffit de
>>> payer l'impôt pour être autorisé à les franchir. » Mais s'il
s'agit de barrières proprement dites , ces gens-là ont raison
; s'il s'agit de barrières de la pudeur, M. de Labouïsse
n'a pas su exprimer sa pensée . « On répète sans cesse
>> aux gens disgraciés de la fortune cet adage trivial :
>> pour être heureux , il faut regarder au- dessous de soi.
>>Mais si l'on regarde à côté? .... >> Je ne puis deviner
1
SEPTEMBRE 1810 . 89
ラ
ceque cela veut dire. «Le changement de fortune n'est
>>pas toujours honorable ; il vaut mieux être tête de
>>fourmi que queue de lion. » Les sentimens pourront
être partagés là-dessus . « Puisque la mort est une néces-
>>sité , pourquoi les médecins en sont-ils une aussi ?>>>
Je demanderai à M. de Labouïsse , en quoi ces deux
nécessités-là sont incompatibles ? « Il est des médecins
>> qui agissent sans délibérer , c'est un attentat à la vie ;
>> il en est d'autres qui délibèrent sans agir , c'est une
>> méditation sur la mort. » Il y a plus de recherche que de
clarté dans le dernier membre de la phrase . « Le médecin
>> qui traite un malade , me représente un enfant qui
>>mouche une chandelle. » L'image n'est pas noble . On
voit que M. de Labouïsse n'aime pas les médecins , et
nous voyons , dans une autre de ses Pensées, qu'il n'aime
pas davantage les patineurs et leurs dangereux exercices .
<<<Le doute est semblable à l'enfer , il ôte jusqu'à l'es-
>> pérance . C'est peut- être pourquoi la foi et l'espérance
>> sontsoeurs . >> Pourquoi ce peut-être , etc. Il fallait éviter
l'expression du doute dans une pensée où l'on a représenté
le doute sous de si horribles traits; et il ne fallaitpas
donner l'air d'une découverte à une phrase dont le sens
est très-commun , quoique l'expression et le tour aient
beaucoup de recherche . « Le doute et l'incrédulité : c'est
>> la fleur et le fruit . » Cela est fort alambiqué ; de plus
lafleur et le fruit étant en eux- mêmes des objets agréables
et bons sont toujours pris en bonne part , ce qui est
ici contre l'intention de l'auteur ; il devait donc les caractériser
comme une fleur pernicieuse et un méchant fruit.
<<Un être bienfaisant , c'est Lysias ... Dans aucune occa-
>> sion , il ne détournerait rien de la fortune de son ami ;
>>mais , s'il peut détourner la vertu de sa femme, il ne s'en
>>fera aucun scrupule. Ah ! qu'il y a de Lysias dans le
>> monde ! >> Voilà encore une de ces pensées bien vraies
et bien morales , mais bien mal exprimées . S'il peut détourner
la vertu de safemme a le triple inconvénient de
former un mauvais jeu de mots , de n'être pas français ,
et d'offrir une amphibologie ; on dirait que c'est de sa
propre femme que Lysias veut détourner la vertu .
Voilà bien des critiques , et je pourrais en faire beau
90 MERCURE DE FRANCE ,
coup encore. Il faut , pour être juste , y mêler quelques
éloges . Je louerai d'abord les bons principes et les excellentes
intentions de l'auteur. Sa morale est pure et sévère
. Ses opinions sur les principales questions qui
intéressent la société sont irréprochables . Je sais que
ces éloges ne sont pas ceux qui ordinairement flattent le
plus un auteur . Je suis persuadé néanmoins que M. Auguste
de Labouïsse attache beaucoup de prix à les mériter
. Ceux que je donnerai à son talent , comme écrivain
, et sur-tout comme penseur ingénieux ou profond ,
ne seront pas , il est vrai , sans restriction. Je reconnais
toutefois , avec plaisir , que parmi les portraits qu'il a
jetés en assez grand nombre dans son livre , il y en a de
fort agréables et de très-bien faits , et qu'il me paraît ,
en général , avoir assez bien saisi le style de cette sorte
de composition. J'en citerais volontiers quelques- uns
s'ils n'étaient un peu longs , et si mon article ne l'était
déjà beaucoup . Dans le grand nombre de ses Pensées ,
il en est aussi plusieurs qui frappent par leur justesse ,
par une vérité qui n'est pas trop triviale , et par un tour
qui est assez heureux : telles sont les deux suivantes que
je prends entre beaucoup d'autres que j'ai remarquées ,
et que je choisis exprès sur deux sujets bien différens .
<<Une femme indifférente résiste et s'en souvient à peine .
>> Une femme sensible s'applaudit de ses refus ; en s'ap-
>>plaudissant , elle s'en rappelle l'objet ; elle le plaint ,
>> s'attendrit , et finit par se rendre . Ne pourrait-on pas
>> en conclure que pour un coeur tendre , trop de ré-
>> flexion sur la résistance est une préparation à la dé-
>> faite ? >> <<Dans une bibliothèque choisie , j'ou-
>> blie avecjoie qu'on fait encore des livres . >> Je voudrais
bien que quelques pensées choisies que le lecteur trouvera
dans le livre de M. de Labouïsse , lui fissent oublier
aussi que la plupart ne sont que des lieux communs que
l'auteur n'a nullement rajeunis . Trop souvent ce ne sont
point véritablement des pensées , ce sont des phrases
très -ordinaires , isolées , et sans aucune liaison . L'on
sent combien , à la longue , la lecture doit en être ennuyeuse.
Il est vrai que d'après cette pensée de M. Auguste
de Labouïsse, il aurait par fois le droit d'ennuyer :
.....
SEPTEMBRE 1810. 91
« Quelquefois , dit-il , les gens d'esprit ennuient ; c'est
>> qu'ils se vengent. >> Mais il ne faut pas que les gens
d'esprit soient si vindicatifs . Je terminerai cet article
par une pensée de M. de Labouïsse , qui prouve le bon
esprit de son auteur, et qu'il semble avoir jetée dans son
livre tout exprès pour moi , et comme pour me rassurer
sur le mauvais effet que je pourrais craindre de mes
critiques : << On redoute si fort la franchise , dit-il , que
>> pour en dégoûter ceux qui la professent , on la nomme
>> brusquerie , caprice , mauvaise humeur. » Je dois espérer
, d'après cette juste observation, que M. de Labouïsse
ne verra rien de tout cela dans lafranchise avec laquelle
j'ai dit mon sentiment sur son ouvrage. F.
OEUVRES CHOISIES DE LESAGE , avec figures ; chez Nicolle,
rue de Seine , nº 12 ; Garnery , rue de Seine , nº 6 ;
et Leblanc , imprimeur-libraire , abbaye Saint-Germain-
des -Prés .
On a beaucoup écrit sur les romans . Le savant évêque
d'Avranches , Huet , a décrit l'origine et les progrès du
genre , depuis les Fables ioniennes , milésiennes et sybaritiques
, dont il ne nous reste plus rien , jusqu'à Zayde ,
roman de son amie madame de La Fayette , composé
sous ses yeux , et en tête duquel son traité a toujours
été imprimé . Marmontel , auteur des romans philosophiques
de Bélisaire et des Incas , et des Contes Moraux ,
a , comme beaucoup d'écrivains , fait sa poétique pour
ses ouvrages . Comme il avait affecté de leur donner à
tous un butmoral , prétention qui , pour quelques-uns ,
se manifestait par le titre même , il a cru devoir composer
un Essai sur les romans considérés du côté moral.
Rien n'est assurément mieux pensé ni mieux écrit que
ce morceau . Il y a sur le mérite littéraire des romans les
plus célèbres quelques observations rapides et judicieuses
; mais ce qui s'y trouve traité avec tout le soin ,
tout le développement dont la matière est susceptible ,
c'est la question de l'utilité ou du danger dont les romans
en général , et chacun d'eux en particulier , peuvent
92 MERCURE DE FRANCE ,
\
être pour les moeurs . Cet examen est fait avec une sévérité
qui approche du rigorisme ; et l'on peut affirmer
que si les Contes Moraux de Marmontel lui-même , surtout
les premiers , étaient soumis à une censure si peu
indulgente , il y en aurait très-peu qui ne fussent pas
réprouvés . Laharpe a fait aussi un morceau sur les
romans , qu'il a depuis inséré par parties dans son Cours
de littérature , et où , sans s'arrêter aux productions de
l'antiquité , il passe en revue tous les romans modernes
tant nationaux qu'étrangers , depuis le Roman de la Rose
et l'Astrée , qu'il avoue n'avoir pas lus , jusqu'aux ouvrages
de Mme Riccoboni . Enfin , Hugues Blair , célèbre
littérateur anglais , auteur des Leçons sur la rhétorique
et les belles-lettres , y a consacré un assez long article
aux romans , dont il retrace l'histoire , et qu'il considère
sous le double rapport de l'utilité morale et du talent
littéraire . Ce critique a le mérite très-rare chez les auteurs
de sa nation , de rendre justice aux bons écrivains
de la nôtre ; et l'on n'apprendra pas sans surprise qu'un
homme qui avait Tom Jones et Clarisse à nous opposer,
adit , en propres termes , que , pour les romans , l'Angleterre
le cédait à la France (1) . Chacun de ces littérateurs
fameux ayant envisagé les romans sous le point de
vue qui lui convenait le mieux , et avec des lumièresdifférentes
, j'ai pensé qu'on pouvait , avec quelque profit ,
rassembler leurs idées les plus saillantes , et , osanty en
joindre de nouvelles , donner , en raccourci , l'histoire
savante , littéraire et morale d'une classe d'ouvrages que
notre nation aime assez généralement , et qui , tant par
le nombre que par le mérite , forme une partie considérable
des productions du génie français . Ce tableau
rapide et toutefois complet ne m'a point paru déplacé
en tête d'un article où je dois annoncer la belle réimpression
des OEuvres de Lesage et de Prevost , nos deux
romanciers les plus célèbres et les plus féconds , tous
(1) « In this kind of writing , we are , itmust be confessed , in
> Great Britain , inferior to the French. » ( Leet, on rhetoric and
belles lettres , tom. 3. p . 76. )
SEPTEMBRE 1810. 93
deux véritablement classiques , tous deux excellens dans
des genres opposés .
Je dirai peu de chose de l'influence morale des
romans. Une réflexion toute simple me paraît prouver
mieux que de longs raisonnemens , combien cette influence
peut être favorable ou pernicieuse. Le roman
est le genre d'écrits dont les sujets sont , pour ainsi dire ,
le plus populaires , qui est le plus fertile en productions ,
et qui compte le plus de lecteurs dans toutes les classes
de la société. Fletcher de Salton , écrivain anglais , dit
quelque part : « Donnez-moi le privilége de faire toutes
>> les chansons d'une nation , et je céderai volontiers à
>>tout autre le droit de faire ses lois. >> Ce mot , plein de
justesse et de profondeur , peut s'appliquer aux romans .
,
Marmontel prétend que la fiction a d'abord été employée
à faire ce que nous appelons des romans ; que ce
genre , se perfectionnant , est devenu poëme , et qu'ensuite
le poëme dégénérant , est redevenu roman à son
tour. Il lui paraît probable que l'Iliade et l'Odyssée ont
été précédées de contes en prose sur Cadmus , Hercule
Jason, Minos , les Atrides , etc. , et que ces histoires ,
puisées dans une tradition déjà très-altérée , et surchargées
d'une infinité de circonstances fabuleuses de l'invention
des auteurs , ont été transmises en cet état à Homère
qui , de ces matériaux grossiers , a construit l'édifice
majestueux et régulier de ses poëmes ; de même que
dans l'Europe moderne , les aventures d'Artus , de Merlin
, d'Amadis , des Chevaliers de la Table-Ronde , des
Paladins de Charlemagne , etc. , défigurées par l'imagination
bizarre et déréglée des vieux romanciers , ont été
employées ainsi par l'Arioste dans son admirable poëme
d'Orlando Furioso . Cette opinion , fondée sur l'analogie,
à défaut de documens positifs , n'a rien que de trèsplausible
.
Lorsque la Grèce fut asservie par les Romains , et que
la nation esclave n'eut plus à offrir à ses écrivains ces
récompenses nationales dont l'espoir enfante ceux qui
doivent les mériter un jour , le flambeau du génie , qui
dès long-tems avait commencé à pâlir , jeta à peine , par
intervalles , quelques lueurs faibles et mourantes . Au lieu
/
94 MERCURE DE FRANCE ,
de ces grandes et sublimes compositions , où la fiction ,
parée de tous les charmes de la poésie , du sentiment ,
de la pensée et de l'harmonie , enchantait à-la-fois le
coeur et l'esprit , l'imagination et l'oreille , on ne vit plus
paraître que de froids et fastidieux romans , écrits dans
une prose déjà corrompue , où les inventions les plus
mesquines et les plus forcées n'avaient pour tout ornement
qu'une licence sans grâce et un style maniéré sans
finesse . Telle fut l'époque , tel fut le caractère des romans
grecs , les premiers qui figurent dans la littérature . Les
plus célèbres sont les Amours de Théagène et de Chariclée
, d'Héliodore ; les Amours de Leucippe et de Clitophon
, d'Achilles-Tatius ; les Amours d'Ismène et d'Isménias
, d'Eustathius ; enfin , les Amours de Daphnis et de
Chloé , du sophiste Longus. Ce dernier roman , traduit
par Amyot, doit à quelques peintures assez agréables
de la vie pastorale , et sur-tout au style naïf du traducteur
, parfaitement assorti à ce genre d'images , d'avoir
encore de nos jours quelques lecteurs . Les Latins ont
été plus heureux . L'Ane d'or , d'Apulée , renferme le
charmant épisode de Psyché , si embelli par Lafontaine ;
il ne fallait rien moins que cet épisode pour lui faire
pardonner le cynisme révoltant de ses narrations et la
barbarie de son style. C'est à la pureté et aux grâces du
sien que Pétrone est redevable du succès de son roman .
Il sera toujours lu par les amateurs de la bonne latinité ;
mais nous ne sommes plus au tems où , sur la foi de Saint-
Evremont , on regardait ce livre , mélange monstrueux
d'ordures et de moralités , de mauvais goût et de délicatesse
, de sottises et de traits d'esprit , comme un tableau
de la cour de Néron , tracé par un consul. On n'y voit
plus , avec Voltaire , que l'ouvrage d'un jeune et obscur
libertin , qui s'est amusé à décrire les aventures de
quelques débauchés , suppôts de tavernes et de mauvais
lieux , et voleurs de manteaux , personnages plus vils
encore que ces tireurs de laine dont Villon nous raconte
les bons tours dans ses Franches repues . Pétrone a eu ,
commeApulée , la gloire de fournir un sujet à la Fontaine
, celui du joli conte de la Matrone d'Ephèse .
L'Orient a passé , de tout tems , pour le berceau de la
SEPTEMBRE 1810. 95
fiction , et il a bien certainement été celui de l'apologue.
La théologie des Orientaux , leur morale , leur politique
étaient enveloppées de fables et de paraboles . Leurlangue
elle-même , remplie de figures et de symboles , était
une fiction continuelle . Il était impossible que de semblables
peuples ne produisissent pas un grand nombre
d'ouvrages d'imagination . Les Indiens , les Persans et
les Arabes ont tous écrits des contes . Le recueil le plus
célèbre en ce genre est celui des Mille et une Nuits.
A travers la féerie et le merveilleux qui y règnent , il a
le mérite de retracer très-fidèlement le caractère et les
moeurs des Arabes , et d'offrir une foule de traits d'héroïsme
et de générosité.
Les uns veulent que les Arabes , vainqueurs des Espagnols
, leur aient porté le goût des fictions romanesques
, et que ceux-ci l'aient transmis aux Français
leurs voisins ; les autres prétendent que les Espagnols
l'ont reçu de nous. Il est très-difficile , il est plus inutile
encore de choisir entre ces deux opinions ; ce qui demeure
constant , c'est que les Espagnols , doués d'une
imagination t -vive , que leurs moeurs tendaient à
exalter encore , ont enfanté anciennement un nombre
prodigieux de romans de chevalerie , tels qu'Amadis dé
Gaule , Don Belianis de Grèce , Tirant- le-Blanc , Palmerin
d'Angleterre , Palmerin d'Olive , etc. Ceux qui
seraient curieux d'avoir une nomenclature plus longue
des romans de ce genre , fournis par l'Espagne , pourraient
avoir recours au chapitre de Don Quichotte ,
intitulé : De la revue que firent le curé et le barbier dans
la bibliothèque de notre gentilhomme . C'est à Don Quichotte
que finit , à-peu-près , l'histoire des romans espagnols
. Cervantes a guéri radicalement sa nation de
l'amour effréné qu'elle avait pour les romans de chevalerie
, et , depuis ce tems ceux qu'elle a produits dans
d'autres genres , n'ont point franchi les Pyrénées .
,
L'Angleterre a eu aussi ses romans de chevalerie ;
mais ils sont en moins grand nombre et ils ont joui d'une
moindre renommée. Le sujet national d'Artus et des
Chevaliers de la Table Ronde a sans doute été traité
originairement par des Anglais ;mais les Français s'en
,
1
96 MERCURE DE FRANCE,
sont emparés , et les copies ont fait oublier les origi
naux.
Le pays qui , selon toute apparence , a produit les
premiers ouvrages de ce genre , mais qui incontestablement
en a le plus produit , et à qui appartiennent les
plus célèbres , c'est la France. C'est d'elle aussi qu'ils
tiennent leur nom. La langue des troubadours était ,
comme on sait , un mélange de latin et de tudesque ,
appelé roman ou langue romane , et les ouvrages de ces
bardes provençaux et languedociens étaient des fabliaux,
c'est-à-dire , des histoires fabuleuses écrites en vers .
Ces histoires ont pris le nom de la langue dans laquelle
elles étaient composées , et ce nom a été adopté par
toutes les autres nations pour désigner ce même genre
de productions .
Les romans de chevalerie ont tenu une trop grande
place dans notre littérature naissante , ils ont depuis
donné lieu à trop de recherches et d'écrits , pour qu'il ne
me soit pas permis de jeter un coup-d'oeil sur la sorte
d'institution militaire , politique et religieuse dont ils
retraçaient l'histoire .
On se rappelle quel était l'état de l'Europe avant Char
lemagne. On sait que les grands empires qui la composent
aujourd'hui étaient alors divisés en une foule de
petits Etats soumis à des princes aussi barbares que les
peuples qu'ils gouvernaient. Ces princes que les arts de
la paix ne pouvaient occuper , puisqu'ils n'existaient
pas encore , et qui n'avaient pour toute vertu , pour tout
talent qu'une valeur féroce , se faisalent une guerre continuelle.
Pour attaquer les propriétés d'autrui ou pour
défendre les leurs , ils appelaient à leur secours ceux
de leurs sujets qui , possesseurs d'une plus grande étendue
de territoire et maîtres d'un plus grand nombre de
vassaux , étaient plus en état de les seconder. Au retour
d'une guerre qui n'avait été le plus souvent qu'un massacre
ou une dévastation sans fruit , ces sujets puissans ,
pour se payer des services qu'ils avaient rendus à leur
maître et de ceux qu'ils pouvaient lui rendre encore ,
s'arrogeaient de nouveaux droits , de nouveaux priviléges .
Ces priviléges , ces droits étaient l'homicide , le viol , le
brigandage
7
SEPTEMBRE 1810.
97
DE
brigandage et l'impunité de tous ces crimes. La faiblesse
et la pudeur demandèrent long-tems vengeance sans pouvoir
l'obtenir. Les lois n'existaient pas , ou l'intérêt les
faisait taire . Lorsque l'autorité repressive est nulle ou
impuissante , il faut que la force protége ceux que la
force opprime , ou bien ils demeurent éternellemen
opprimés ; mais la nature yyaa pourvu : elle a mis dangte
fond des coeurs ce sentiment vif du juste et de l'injuste
cet instinct de générosité qui nous porte à prendre la
défense de l'être faible qu'on attaque , et qui ne peut 5.
suffire à se défendre lui-même. Lorsqu'à la faiblessee en
joint la beauté , la générosité , sentiment trop souvent
prompt à se rebuter et à s'éteindre , se change en un
dévouement énergique et soutenu , capable de tout entreprendre
et de tout exécuter. Les défenseurs de la
beauté deviennent des héros , et ces héros deviennent
des hommes sensibles et délicats . Ils bravent pour elle
tous les dangers ; mais ils croiraient imiter les tyrans
dont ils la vengent , ils rougiraient à leurs propres
yeux , s'ils mettaient un prix à leurs services ; pour toute
récompense , ils demandent qu'on leur permette d'aspirer
à plaire ; leur amour , exalté par la résistance des
femmes , à qui ce respect des hommes donne la plus
haute opinion d'elles et de leurs faveurs , est une adoration,
un culte véritable ; il s'éternise par les rigueurs ;
il survit même à l'espérance . Ce mélange d'héroïsme et
de galanterie , de courage impétueux et de tendresse
timide , d'un dévouement sans bornes et d'une délicatesse
à toute épreuve , formait le caractère de nos anciens
chevaliers , et c'est-là ce qui donne une physionomie
si intéressante et si noble aux romans qui nous décrivent
leurs aventures. Nous y voyons d'intrépides paladins
courir nuit etjour , par monts et par vaux , à la défense
des belles , les protéger toutes , n'en aimer qu'une et
T'aimer toujours . Nous les voyons appeler en champ
clos le chevalier discourtois qui aura osé élever un
soupçon , former un doute sur la vertu ou sur la beauté
de la dame de leurs pensées ; nous les voyons enfin dans
ces tournois , dans ces fêtes galantes et guerrières ,
parés des couleurs de leurs maîtresses , se disputer lo
G
LA
SEIN
1
98 MERCURE DE FRANCE ,
prix de l'adresse et du courage , pour aller le déposer
aux pieds de celle qui , d'un coup-d'oeil , a doublé leur
force et décidé la victoire en leur faveur. Voilà les
moeurs piquantes et pittoresques qu'offrait cette institution
de la chevalerie , l'un des plus singuliers phénomènes
de l'histoire moderne ; voilà ce que nos vieux
romanciers nous ont retracé avec la plus rigoureuse fidélité.
On pourrait leur reprocher d'avoir mêlé le naturel
et le merveilleux , d'avoir placé , à côté de combats et
d'aventures vraies ou vraisemblables , les enchantemens ,
les sortiléges , les revenans , les esprits , en un mot
toutes les absurdités de la nécromancie et de la magie
noire ; mais il faut se rappeler que , dans ces tems
d'ignorance et de superstition , ces folies , que les tems
modernes n'ont pas le droit de mépriser si fort , puisqu'il
n'y a pas long-tems encore qu'elles avaient des partisans
dans les classes les plus éclairées , s'étaient mêlées , confondues
et presque identifiées dans tous les esprits avec
les articles les plus respectables de notre croyance ; que
les fées et les enchanteurs , ces puissances favorables ou
malfaisantes , passaient pour des agens immédiats , les
uns de Dieu , et les autres du diable ; qu'enfin les romanciers
eux-mêmes , malgré tout l'esprit et le savoir qu'ils
avaient pour le tems , n'étaient point affranchis du joug
de la crédulité universelle , et même , en leur qualité
d'hommes à imagination , devaient être encore plus disposés
que les autres à s'y soumettre. Ne les blâmons
donc point d'avoir introduit dans leurs ouvrages un merveilleux
qui n'était point un pur jeu de leur imagination ,
et qui , au contraire , ayant son fondement dans la
croyance générale , avait par là même une sorte de
réalité . Sachons leur gré plutôt d'avoir ajouté à la peinture
des événemens , des moeurs et des usages , le tableau
des faiblesses et des misères de l'esprit du tems . Ce dernier
objet n'est pas le moins intéressant pour le lecteur
philosophe qui se plaît à étudier l'homme dans l'histoire
de ses opinions et de ses erreurs .
Le plus ancien de tous les romans français de chevalerie
est celui qu'on a attribué à Turpin , archevêque de
Reims . Ce roman , composé dans le onzième siècle ,
SEPTEMBRE 1810....
99
raconte les exploits de Charlemagne et des douze pairs de
France qui expulsèrent les Sarrazins de ce royaume et
d'une partie de l'Espagne. Il a servi comme de type à
tous les autres , et , ce qui est plus honorable encore , il
a fourni à l'Arioste le sujet et une partie des matériaux
de son poëme.
Les croisades perpétuèrent l'esprit et les moeurs de la
chevalerie , et par conséquent elles sostinrent le genre
et la vogue des romans chevaleresques , en y donnant
une matière nouvelle. Les descendans de Charlemagne
et de ses paladins allaient combattre en Asie les Sarrasins
que ceux- ci avaient chassés de l'Europe . C'étaient ,
pour ainsi dire , les mêmes personnages , les mêmes aventures
, les mêmes coutumes , et toutes ces choses don--
nèrent lieu aux mêmes fictions . Mais , au seizième siècle ,
l'épidémie des conquêtes d'outre-meravaitcessé ; les Etats
dont le nombre était diminué et l'étendue augmentée , se
trouvaient soumis à des princes qu'une plus grande puissance
, une possession consacrée par plusieurs siècles et
un commencement d'équilibre politique entre eux rendajent
nécessairement plus tranquilles ; l'anarchie avait
disparu et le brigandage avec elle ; les lois avaient
repris leurs droits si long-tems méconnus , et la force ,
qui avait régné durant leur silence , n'avait plus de torts
à commettre ou à redresser. D'un autre côté , les tournois
furent abolis , et les qualités du corps , telles que la
vigueur et l'adresse , ne pouvaient plus briller dans ces
jeux : depuis long-tems l'invention des armes à feu les
avait rendues moins utiles dans les combats , où elles
étaient suppléées par le nombre et la tactique . Enfin ,
tandis que les progrès de la corruption avaient fait disparaître
la franchise , la loyauté , l'inviolable fidélité à sa
parole , la grandeur d'ame , le désintéressement , en un
mot , toutes les vertus généreuses des anciens preux ,
le progrès des lumières avait fait évanouir les enchantemens
, les sortiléges , les fées , les magiciens , tous ces
fantômes dont les imaginations avaient été obsédées durant
tant de siècles . Ainsi les chevaliers etleurs prouesses ,
de naturelet le merveilleux de leurs aventures , tout s'é-
1
۱
G2
100 MERCURE DE FRANCE ,
tait anéanti à-la-fois . Les romans de chevalerie ne tardèrent
point à suivre leurs modèles .
Ici paraît tout seul un roman d'une espèce nouvelle ;
c'est le Gargantua et le Pantagruel de Rabelais . Je ne
dirai rien de ce livre indéfinissable pour lequel on a
épuisé , peut- être avec une égale justice , la louange et
le blâme , l'enthousiasme et le mépris. Je ne vois dans
l'antiquité , que la satire de Pétrone qui puisse y être
comparée à quelques égards ; et , parmi les modernes ,
les seuls Anglais se vantent d'avoir produit quelques
ouvrages à son imitation ; mais , quoi qu'ils en puissent
dire , leur doyen Swift n'est ni aussi mauvais , ni aussi
bon que notre Rabelais . AUGER .
1
( La suite à un prochain Numéro . )
LITTÉRATURE ANGLAISE.
A Voyage to the Demerary , containing a statistical
account of the settlements there , and of those of the
Essequebo , the Berbice , and other contiguous rivers
ofGuyana , by HENRY BOLINGBROKE esq. ofNorwich ,
deputy vendue master ( 1 ) at Surinam. London , printed
for R. Philips . in-4° , with mapes
Voyage sur les bords du Démérary , de l'Essequebo , de
la Berbice , et autres rivières de cette partie de la
Guyane , avec un tableau statistique des établissemens
qui s'y trouvent ; par HENRI BOLINGBROKE , de Norwich,
commissaire aux ventes à Surinam. Londres , chez
R. Philips , 1809. In-4° , avec cartes .
CET ouvrage a reçu l'accueil le plus distingué en Angleterre
; il offre la description la plus complète qui ait paru
de la côte nord-est de l'Amérique méridionale . Il présente
même des parties traitées avec une sigrande supériorittéé de
connaissances et de vues politiques , que l'on peut en faire
(1) Le Vendue-Master est nommé par le gouvernement pour présider
aux enchères et ventes publiques ; il prélève à son profit un
droit de 10 pour 100 .
SEPTEMBRE 1810 . 101
l'application à tout le système des colonies des Indes occidentales
. C'est ce qu'atteste une foule de lettres et de notes
adressées à l'auteur par des habitans et même par des
administrateurs de ces colonies .
La cinquième section est sur-tout remarquable par l'importance
du sujet . M. Bolingbroke arrête ses lecteurs sur
l'état actuel des noirs dans les possessions anglaises , et
spécialement dans les colonies conquises sur les Hollandais;
il entreprend enfin l'apologie de la traite des nègres .
Cette grande question , si long-tems et si souvent débattue ,
n'a peut- être jamais été aussi bien approfondie ni aussi
clairement exposée .
M. Bolingbroke vante la supériorité des procédés en
usage à Démérary pour la distillation du rhum; conduit à
parler de la culture des cannes à sucre , il dit que les travaux
qu'elle exige sont réputés pour les plus pénibles auxquels
soient assujettis les nègres , et il se hâte d'ajouter :
<<Nos cultivateurs anglais pourraient-ils s'empêcher de
> sourire , s'ils voyaient de leurs yeux à quoi se réduisent
» ces travaux pénibles ?, Ces mots semblent servir d'introduction
à l'écrivain , et il entre aussitôt en matière .
De ce qu'un noir , dit-il , est acheté pour devenir partie
d'une habitation en Amérique , il résulte pour lui une
sorte de droit de possession sur ce domaine. Jeune ou
vieux , bien portant ou malade , il est également traité ,
nourri , habillé et logé . Ne voit-on pas , à chaque pas , dans
les colonies , un vieux nègre assis avec sa femme devant
la porte de sa case , et faisant jouer ses petits enfans ,
tandis que les parens sont à l'ouvrage ? Toutes les anciennes
habitations peuvent se vanter d'avoir élevé trois
et quatre générations de nègres . Mais l'étendue des terres
défrichées dans le court espace de dix ans , n'est dans
aucune proportion avec l'accroissement du nombre des
noirs. Les nouveaux colons eurent besoin d'être singuliérement
favorisés ; commençant avec de faibles capitaux,
leur attention se porta d'abord sur la culture et non sur la
population ; ils achetèrent donc des esclaves mâles pour
abattre les forêts , dessécher les savanes , etc. Ce ne fut
que par la suite qu'ils songèrent à donner des femmes à
leurs noirs .
Ces mariages sont généralement heureux ; le nègre met
tout son orgueil à parer sa femme , et il emploie communément
à cet effet l'argent qu'il retire de son travail dans
les heures de repos (over-hours ). Dans le cas fort rare
102 MERCURE DE FRANCE ,
/
d'une infidélité , le mari porte sa plainte au propriétaire ou
au gérent de l'habitation , et il en résulte un divorce qui
permet aux deux parties un autre choix . M. Bolingbroke
raconte , à ce sujet, que trois nègres appartenant à un de
ses amis n'ayant trouvé aucune de ses négresses à leur
goût , il leur fut permis d'aller jusqu'à Stabroek (2) , où
devait s'en faire une vente publique. Deux de ces noirs
choisirent de jeunes et jolies filles; le troisième en pritune
qui n'était ni l'un ni l'autre . Son maître lui en témoigna
sa surprise : « Qu'ai-je besoin , répondit-il , d'une femme
» si jolie ? la première chose , c'est qu'elle sache bien tra-
> vailler pour vous et pour moi . "
On remarque à Reyneistein (3) une grande quantité
d'enfans nés dans la colonie , ce qui peut provenir de soins
mieux entendus . La plupart des planteurs se font un
plaisir de s'entourer d'une bande nombreuse de ces petites
créatures qu'ils comblent de cadeaux de toute espèce . Les
danses de ces enfans tout nus rappellent d'une manière
frappante ces bas-reliefs si goûtés des anciens .
Un nègre qui a une femme et des enfans , un petit jardin
, des chèvres , des cochons et de la volaille , s'estime
parfaitement heureux ; et il l'est réellement beaucoup plus
que ne pourrait l'espérer un Africain volontairement expatrié.
Son intelligence se développe sensiblement par son
séjour dans un pays plus civilisé que le sien ; il devient
bientôt capable de comparer les traitemens humains dont
il est l'objet , avec la féroce tyrannie des petits despotes
de sa patrie. Il est même ici une importante remarque a
faire , c'est que la rigueur , assurément très-blamable
dont l'on usait jadis envers les nègres , provenait de ces
Africains eux-mêmes , et des commandeurs noirs qu'on
leur donnait. Plus le nombre des commandeurs blancs
s'est accru , plus le régime des nègres s'est adouci .
Pendant son séjour à Démérary , M. Bolingbroke ne
manquait jamais l'occasion de demander aux nègres de
toutes les habitations qu'il visitait , s'ils regrettaient leur
(2) Stabroek est la capitale de la colonie de Démérary et Essequebo ,
sur la rivière Démérary . Elle est bien bâtie , ainsi que ses deux fau
bourgde Kingston et Cummingburg . Sa population est de mille cinqcent
blancs , deux mille hommes de couleur , et cinq mille nègres . Son
commerce est très- florissant.
(3) Grandplantage à sucre , au midi de Stabroek.
2
:
SEPTEMBRE 1810 . 103
pays . Il affirme sur son honneur que tous lui parurent
préférer infiniment leur situation présente. Acette assertion
, consolante pour les amis de l'humanité , il faut
ajouter que tout ce qu'il y avait de plus odieux dans la
manière de gouverner les noirs est à-peu-près aboli , et ne
tardera pas à l'être entiérement : il s'agit de la douloureuse
flagellation appelée la taille, etsur-tout dubarbare supplice
du Rab-rack (4) . Le seul exemple qu'on en puisse citer
dans les colonies anglaises doit être attribué aux lois hollandaises
(5) , qui malheureusement sont encore en vigueur
àDémérary. Un nègre avait assassiné son maître , il fut
condamné au rab-rack ; mais le lieutenant colonel Heslop
refusa de donner un détachement de ses soldats pour l'exécution
en disant qu'il ne pouvait soupçonner un Anglais
capable d'assister sans horreur à cet abominable spectacle.
,
Quant à la punition ordinaire du fouet , il ne s'en donne
pas plus de coups dans une habitation d'Amérique, que du
chatà neuf queues (6) à bord d'un vaisseau de guerre : au
lieu d'accabler ses nègres de châtimens , un planteur trouvé
plus d'avantage à exciter parmi eux une émulation dontils
se montrent très-susceptibles.L'on a remarqué mille foisque
les anciens regardaient avec une sorte de mépris les nouveauxvenus
, parce qu'ils ne savaientpas encore parlerbuckra
(c'est-à-dire anglais) et qu'ils nnee ccoonnaissaientpas les moeurs
et lesusages des blancs.Autrefoisl'on entendait claquersans
interruption le fouet du commandeur : l'on emploie maintenant
des moyens de discipline qui sont à-la-fois plus
humainset plus efficaces . Les fautes sont punies par des
privations personnelles ; par exemple , on retient an coupable
sa ration de rhum ou de tabac , ou enfin on l'exclut
de la danse générale dudimanche. Si le cuisinier est surpris
(4) Le criminel est étendu sur une planche hérissée de clous , et
on lui brise les membres avec une barre de fer .
(5) Il a été fait une remarque , bien singulière au premier aperçu :
c'est que les peuples qui jouissaient de plus de liberté en Europe étaient
ceux qui gouvernaient le plus durement leurs esclaves dans les colonies.
Ainsi le Negre Hollandais était le plus malheureux de tous; le
Nègre Anglais l'est un peu moins. Ceux des Français etdes Espagnols
sont les mieux traités.
(6) Cat ofnine tails; c'est une sorte de martinet composé de gareettes
dont on se sert à bord des vaisseaux anglais .
1
104 MERCURE DE FRANCE ,
,
*volant la soupe destinée pour son maître , on la lui fait
manger fortement assaisonnée de poivre de Cayenne . Dans
d'autres cas on donne au délinquant unesonce de sel de
Glauber délayé dans une pinte d'eau , qu'il est obligé de
prendre avec une petite cuiller à café. On voit à quoi se
réduisent les traitemens inhumains dont quelques déclamateurs
ont prétendu que les colons se faisaient un jeu :
ces amis des noirs , an lieu d'aller se créer à deux mille
licues de distance des objets de pitié , n'auraient-ils pu
trouver à l'exercer autour d'eux , en contemplant le sort
d'unemultitude de blancs incomparablement plus à plaindre
que les nègres ? Pour ne parler ici que des châtimens
corporels , pourquoi un Africain serait-il plus digne de
compassion que l'Allemand , le Russe ou l'Anglais que la
discipline militaire assujettit aux coups de bâton ou aux
coups de fouet (7) ?
fa
con-
Les lois hollandaises semblent injustes , en un point , à
Pégard des nègres ; elles ne les admettent pas comme
témoins contre les blancs dans les tribunaux . Il faut
venir , cependant, que l'amour de la vérité n'est pas une
vertu particulière aux noirs . Il est très -rare , lorsqu'on les
interroge , qu'ils ne se fassent pas répéter au moins une
fois la question , pour se donner le tems de préparer une
réponse .
Une foule d'écrivains vivant en Europe , qui seraient
très-embarrassés de donner une simple description de la
province qu'ils habitent , n'ont point paru l'être en aucune
façon , lorsqu'ils ont voulu apprendre à leurs lecteurs
tout ce qui se faisait en Amérique , ettout ce qui devait s'y
faire . Leur usage commun , par exemple , est de repré
senter les nègres des colonies réduits à une condition pire
que celle des animaux . M. Bolingbroke leur oppose le tableau
des procédés dont on use envers le noir , dès son
arrivée sur le sol américain. Il détaille les précautions
multipliées que l'on prend pour l'acclimater (8) . Confié
d'abord à une vieille femme dont le nom seul indique la
destination bienfaisante ( nurse ou nourrice ) , il passe en-
(7) Le soldat français est le seul , en Europe , qui ne soit point soumis
au régime humiliant du bâton. Cette distinction est d'autant plus
honorable pour lui , que chez les Romains mêmes les Centurions por
taient un cep de vigne dont ils châtiaient le légionnaire.
(8) C'est ce que les Anglais appellent the seasoning.
SEPTEMBRE 1810. 105
suite sous la surveillance d'un ancien nègre qui lui enseigne
tout ce qu'il doit savoir ; éducation d'autant moins difficile
, que la plupart de ces Africains étaient esclaves dans
leurpatrie , et condamnés aux travaux les plus rudes .
Lorsqu'un nègre est entiérement formé , on lui donne
des poules , des cochons , des chèvres , et des graines pour
ensemencer son jardin. Cette petite propriété , qu'il peut
soigner pendant ses heures de repos , lui rapporte un bénéfice
souvent plus considérable qu'onne pourraitle croire .
Les nègres mettent toute leur ambition à ouvrir une boutique
de mercerie ou de quincaillerie , lorsqu'ils sont vieux.
Il n'est pas fort rare d'en voir amasser assez d'argent
pour acheter leur liberté ; mais la plupart , contens deleur
sort , aiment mieux jouir d'un certain extérieur d'opulence
au milieu de leurs camarades . S'ils meurent , l'argent que
l'on trouve dans leurs cases , est fidélement partagé entre
leurs enfans , et cet argent , à Démérary et à Essequebo ,
s'est élevé plus d'une fois à 2 et 300 livres sterling.
Chaque habitation est visitée , trois fois la semaine , par
un chirurgien auquel on donne annuellement deux dollars
par tête de noir. Les blancs , qui ont bien plus souvent
besoindes secours de la médecine , sont taxés à quarante
dollars .
Après avoir décrit , jusque dans les plus petits détails ,
la situation du nègre dans les colonies des Indes occidentales
, M. Bolingbroke aborde l'importante question de la
traite des noirs . Il ne dissimule pas son dédain pour les
prétendus philanthropes qui ont induit le peuple anglais à
demander l'abolition de ce trafic , et il commence la dis
cussion par poser en principe que c'était la traite des noirs
libres qu'il fallait défendre , mais non celle des noirs
esclaves .
“«
Je connais aussi bien que personne , dit-il , les moyens
> odieux qui sont trop fréquemment employés sur la côte
» d'Afrique pour se procurer des noirs. Des cultivateurs
½ libres , et quelquefois même des individus qui occupent
» un rang distingué dans leur pays , sont arrachés à leurs
> foyers autant par la violence que par la ruse. Je possède
» un écrit rédigé en arabe par un nègre de la colonie de
>Berbice : cet homme était sans doute fort au-dessus du
> vulgaire parmi ses compatriotes ; il représente même son
> père comme une espèce de roi . Ses maîtres lui témoignaient
une extrêine confiance , et pendant cinq ans que
» j'ai été à même de l'observer , il s'en est toujours montré
тов MERCURE DE FRANCE ,
> parfaitement digne. Mais , ce que je ne puis trop faire
>>remarquer , c'est que cet Africain préférait franchement
* le séjour et la vie de la colonie au précédent état de
>>liberté qu'il avait connu dans son pays .
>>Ces enlevemens de noirs par les agens des factoreries
> anglaises devraient être réprimés par les lois les plus
> sévères . Les noirs de Saint-Domingue n'auraient-ils pas
> le même droit de venir enlever les habitans de Démérary
» et de Surinam , pour les vendre à ces cultivateurs de
l'Ohio , dans les Etats-Unis , qui achètent réellement des
>> esclaves blancs , et les traitent beaucoup plus mal que
des noirs ?
» Quant aux nègres que l'on achète en Afrique , combien
>>la chose doit être vue différemment ! Ces malheureux ,
* déjà privés de la liberté dans leur pays , y forment de
>> tous les esclaves la race la plus digne de pitié , puisqu'ils
sont esclaves de sauvages . Ravalés au-dessous de la
>>brute , ils sont tourmentés par d'absurdes pratiques de
* sorcellerie quand leur maître est malade; ils sont exposés
sans défense à tous les caprices de sa cruauté lorsqu'il
veut jouer le héros . Si une maladie , une blessure
* ou l'âge les rend incapables de service , ils sont exposés
>>dans le désert , où ils sont desséchés jusqu'à l'état de
>>momies ; souvent même le prix de leur fidélité consiste
* à être égorgés sur le tombeau de leurs maîtres. L'appât
>>de l'or offert par les Européens a seul contribué à faire
tomber ces massacres en désuétude.
* C'est donc un véritable bienfait que de transporter ces
➤ infortunés dans nos colonies . L'on peut se faire une idée
✔ de la barbarie de ces despotes africains , en observant
» que parmi nous-mêmes les noirs qui ont des esclaves de
>>leur couleur sont les plus durs de tous les maîtres . Les
* nègres le savent si bien , qu'une des menaces les plus
> capables de les effrayer est celle de les vendre à un noir .
» Si M. Wilberforce (9) et ses amis les Négrophiles
formaient , à l'instar des confréries espagnoles , une asso-
> ciation pour la rédemption des captifs , ils ne tarderaient
*pas àse convaincre que leurs richesses ne pourraient être
>>mieux employées que sur la côte d'Afrique . Les négocians
>> de Liverpool , d'après des principes qui sont plus natu-
(9) Membre du Parlement d'Angleterre qui a le plus contribué
faire abolir la traite des Negres.
SEPTEMBRE 1816.
107
> rels et plus dignes de vrais cosmopolites que ceux d'un
>>Wilberforce ( 10) , emploient sur la côte de Guinée des
> sommes infiniment plus fortes que l'on ne pourrait en
obtenir de tous les efforts de la charité chrétienne . Ils
> délivrent annuellement plus de trente-six mille esclaves
africains .
" L'acte du Parlement britannique qui réglait la traite
» des nègres ( the carrying-trade bill ) était une loi d'une_
» haute utilité. Combien il serait à souhaiter qu'elle fût
» mise à exécution dans la traite des esclaves blancs qui
» sont transportés d'Ecosse , d'Irlande , et du pays de
> Galles dans l'Amérique septentrionale (11) !
» Qu'arrivera- t- il désormais ? Les petits bâtimens qui ,
sous un pavillon quelconque , font le commerce de
>>contrebande entre les îles anglaises et l'Amérique espagnole
, s'empareront de la traite des noirs ; et comme ils
ne sont soumis àaucun réglemmeenntt de police maritime
> nous verrons revenir toutes les atrocités qui jadis dés-
> honoraient cette traite . "
,
L'auteur n'a pu se dissimuler qu'il lui serait fait une
(10) Il eût été juste d'observer que si des négocians de Liverpool
rendent service aux esclaves africains en les transportant dans les
colonies européennes , ils sont mus par des calculs d'intérêt bien plus
que par des sentimens d'humanité. C'est ce qu'on ne peut dire de
M. Wilberfoce , en admettant qu'il soit dans l'erreur .
(11 ) Un seul exemple suffira pour faire connaître ces monstres si
justement nommés en Angleterre , en Hollande et en Allemagne ,
vendeurs d'âmes ou marchands de chair humaine : un bâtiment de
deux cent soixante- dix touneaux mit à la voile , en 1791 , de l'ile de
Sky , en Ecosse , pour la Caroline . Il était chargé de quatre cents
passagers , hommes , femmes et enfans . Ces malheureux se trouvaient
tellement entassés qu'ils ne pouvaient s'étendre ; faute de place pour
faire la cuisine , on les nourrissait de biscuit sec. La malpropreté ne
tarda pas à engendrer parmi eux une horrible contagion. Une tempête
les força de relâcher à Greenock; ils n'avaient été que douze jours en
mer , et près de la moitié périt.
Les lois anglaises permettent ce trafic d'esclaves blancs . Ces prétendus
passagers sont engagés au capitaine pour sept ans; en arrivant en
Amérique , il vend ses droits sur eux , et leurs nouveaux maitres
prolongent leur esclavage à-peu-près arbitrairement , sous prétexte de
se rembourser de ses avances .
}
108 MERCURE DE FRANCE ,
1
objection en faveur de M. Wilberforce et autres amis des
noirs. Il avoue qu'ils n'ont peut- être d'autres projets que
de délivrer les esclaves afin de leur procurer une existence
plus douce. Il faudra donc chercher un pays où le travail
soit moins pénible , et le salaire plus considérable , où
enfin , la subsistance de l'homme qui n'a que ses bras soit
mieux assurée contre tous les événemens de la vie . Où est
cet Eldorado ? demande M. Bolingbroke .
Il se hâte de revenir dans les colonies d'Amérique , et
entreprend de démontrer que du moment qu'un nègre est
légalement vendu , c'est à tort qu'on le nomme esclave ; il
ne veut voir en lui qu'un homme attaché à la glèbe , comme
il en existe encore en Europe . Ce nègre , dit-il , est autorisé
à réclamer sa nourriture et des soins en cas d'infirmité ; il
occupe un rang dans la société humaine ; par son contrat
de vente , il acquiert non seulement le droit civil qui est
constaté en Angleterre par l'acte d'établissement ( right of
settlement ) , mais encore la propriété directe des produits
de son industrie personnelle. Il peut se former un pécule ,
et l'employer au rachat de sa liberté ou le léguer à ses
enfans .
Les lois concernant l'homme ainsi attaché à la glèbe , ou
serf de main-morte , demandent assurément à être perfectionnées
dans plusieurs points ; mais ce système est une
conséquence immédiate de l'état , hors de l'ordre social ,
dans lequel se trouve une contrée neuve que l'on veut cultiver.
Cette servitude n'est qu'une sorte d'échange du travail
contre un asyle et des alimens , dans un lieu où l'on ne
peut se procurer ni l'un ni l'autre à prix d'argent , comme
dans un pays civilisé ; et encore , cette servitude doit-elle
avoir un terme , puisque le maître ne réclame de l'homme
qu'il nourrit , qu'une portion de son tems et de ses forces .
Aussi , l'auteur a-t-il soin de faire remarquer que Locke ,
ami de la liberté , mais également ami de la raison , avait
cru devoir constater le droit du propriétaire du fonds sur
les serfs ou esclaves , lorsqu'il rédigea des lois pour la
Caroline méridionale .
M. Bolingbroke sait que des écrivains européens ont
prétendu qu'il fallait que le ciel de l'Amérique , ou les
mauvais traitemens , influâssent beaucoup sur la mortalité
des noirs , puisqu'on en transportait continuellement
d'Afrique aux colonies , sans que leur nombre parût s'accroître
. Il oppose à ce raisonnement plusieurs observations
qui sont confirmées par des documens authentiques . Par
SEPTEMBRE 1810.
109
exemple , il affirme que depuis l'appauvrissementdu solde
diverses îles qui ont été trop dépouillées de leurs forêts ,
une grande quantité de planteurs a passé sur le continent
de l'Amérique , emmenant à leur suite tous leurs nègres .
D'ailleurs , il faut remarquer que si le nombre des noirs
proprement dits ne paraîtpas augmenter , celuides hommes
de sang mêlé s'accroît avec une extrême rapidité par le
croisement des races . M. Bolingbroke donne un état de
population de la Jamaïque , d'où il résulte qu'elle s'est fortifiée
, depuis vingt-deux ans , dans cette île , de vingt-quatro
mille noirs .
Quant à l'influence du climat sur la santé des nègres ,
l'auteur donne un contrôle fort exact des malades tant
blancs que noirs qui ont été reçus dans les hôpitaux des
îles anglaises , dans les sept années comprises depuis 1796
jusqu'à 1802 , et l'on voit que la mortalité des blancs està
celledes noirs comme quatre est à un .
En dernière analyse , loin de consentir à l'abolition de la
traite des noirs esclaves ( car il faut se rappeler la distinction
établie entre ceux-ci et les noirs libres ) , M. Bolingbroke
voudrait que l'on envoyât enAfrique des nègres qui
auraient fait preuve de dévouement par vingt années de
service dans les colonies européennes . Il ne doute pas
qu'ils n'yramenassentdesnations entières, quiles suivraient
avec transport , dès qu'elles auraient connaissance des avantages
réels qui les attendent en Amérique .
VARIÉTÉS .
CHRONIQUE DE PARIS.
L. S.
2
L'ALLURE des habitans d'une grande ville peut , jusqu'a
un certain point , donner une idée de leurs moeurs . En
examinant la démarche des Parisiens , dans les rues , dans
les promenades , il est aisé de reconnaître un peuple plus
actif qu'occupé , plus curieux qu'instruit , plus avide de
voir que d'entendre , plus pressé de juger que de réfléchir.
On a qualifié du nom de badauderie cette manière d'être
des Parisiens , aussi ancienne que leur histoire , s'il est
vrai comme le dit Saintfoix , que l'empereur Julien leur
en ait fait le reproche . Malheur à celui qu'une affaire pres-
,
110 MERCURE DE FRANCE ,
sante oblige de suivre le boulevard , à la chute dujour ! sa
marche à chaque pas est arrêtée par des groupes de
bourgeois ébahis , les uns , devant un enfant qui fait la roue
de saint Bernard entre deux bouts de chandelle ; ceux- ci
autour d'un marchand d'eau de Cologne à treize sous le
rouleau ; ceux-là près d'un orgue de Barbarie qui joue
faux l'air de Cendrillon ; d'autres autour d'une tireuse de
cartes qui, pour deux sous , promet à tout venant de
l'amour , du bonheur et des richesses ; d'autres enfin auprès
d'une jeune fille , dont la tête est modestement enveloppée
d'un voile sale , et qui chante en s'accompagnant
d'une aigre guitare : Bocage que l'aurore , etc. ou mon
coeur soupire. Examinez avec attention les gens dont se
composent ces différens groupes ; avec un peu de tact ,
yous démêlerez facilement , au milieu d'une centaine de
désoeuvrés qui s'amusent à varier leur ennui , trois ou quatre
filous qui épient l'occasion de savoir l'heure qu'il est à
la montre d'autrui , tandis qu'une vingtaine de passans
affairés s'approchent en pestant contre les badauds , et
finissent par en augmenter le nombre.
-Si les spectacles sont , comme le dit Rousseau , un
objet de première nécessité pour une grande ville , Paris ,
dans ce genre , peut se vanter d'avoir du superflu . Mais
n'est-il pas un terme où devrait s'arrêter la curiosité publique
, et ne pourrait-on pas la sévrer de quelques-uns des
alimens qui lui sont trop communément offerts ? Quel
avantage , quel plaisir trouve-t- on à la vue de ces dégoûtantes
monstruosités , dont l'annonce seule soulève le
coeur ? Nous le demandons à ceux qui ont visité cette
espèce de bouge , à l'extrémité du Carousel , où pour quelques
centimes , on met sous vos yeux une de ces productions
monstrueuses , dont l'aspect inopiné ferait reculer d'horreur.
On conçoit que le peuple , que les enfans s'amusent
des tours de souplesse d'un singe , de l'intelligente docilité
d'un chien , du langage burlesque de polichinelle , des
lazzis même de paillasse ; mais que l'on compte au nombre
des plaisirs le spectacle d'un enfant à deux têtes , à
quatre bras ; que des parens fondent leur moyen d'existence
sur cet,objet de honte et de pitié ; ce genre de
⚫cynisme est un véritable outrage à l'humanité , à la décence
et aux bonnes moeurs .
- Le salon d'exposition duMuséum offre en ce moment
la précieuse collection des chefs -d'oeuvre que l'Ecole fran-
-çaise a produits dans les dix dernières années , et dans çe
SEPTEMBRE 1810. III
nombre il en est quelques-uns dont elle s'honorera dans
tous les tems . Peut-être aucun de ces tableaux n'offre-t-il
un ensemble parfait de beautés , mais presque tous sont
recommandables par de grandes parties de talent . C'est
ainsi que dans le tableau du Couronnement , par M. David,
onpeut louer sans restriction, sous le double rapport de la
couleur et du dessin , toute la partie du tableau du côté de
l'autel , tandis qu'on peut également critiquer sans exception
les seconds plans et les tribunes où l'on ne trouve ,
ni fermeté de pinceau , ni connaissance de perspective , ni
même correction de dessin .
Dans la Scène du Déluge , de M. Girodet , on a besoin
d'admirer l'entente du clair obscur , la vigueur savante du
dessin , l'originalité de la composition , pour pardonner la
disposition des figures , la crudité de la couleur , et l'exagération
peut-être un peu voisine du ridicule qui nuit à l'effet
général d'une scène conçue et exécutée avec enthousiasme .
Le tableau de M. Prud'hon représentant la Justice et la
Vérité poursuivant le Crime , est d'un très-bel effet . Les
deux espèces de lumières du flambeau et de la lune , sont
d'autantplus habilement ménagées ,que leur ensemble offrait
de grandes difficultés à vainerree ; peut-être cependant peuton
reprocher à l'auteur d'avoir donné trop d'éclat à la
lumière de la lune; il fait presque jour dans son tableau.
Ce sujet , destiné pour la salle des audiences de la cour
de justice criminelle , semble demander pour pendant , à
l'auteur , la Justice protégeant l'Innocence. La justice ne
doit pas seulement épouvanter le coupable ; son premier
devoir est de rassurer l'innocent.
Les beaux tableaux de Priam, de M. Granier ; des Marér
chaux , de M. Vernet ; de la Peste de Jaffa , de M. Gros ;
de l'Arsenal d'Inspruck , de M. Meynier , et quelques autres
également remarquables , nous fourniront un examen particulier
dans un de nos prochains numéros .
-Quand l'ambition de la célébrité dégénère en manie ,
ce n'est plus qu'an ridicule , et depuis Erostrate jusqu'à
Recrem,presque tous ceux qui ont voulu faire parler d'eux
à tout prix , n'ont réussi le plus souvent qu'à s'en faire
moquer. Pourquoi faut-il que cette réflexion ne se présente
pas à l'esprit de tel ou tel jeune homme qui après avoir
rempli les journaux et les almanachs des Muses du nom
deson Eléonore , pour avoir au moins cela de commun
avec M. de Parny, nous entretient aujourd'hui de son chien ,
de ses maximes et de ses pensées. Les petites choses n'ont
1
112 MERCURE DE FRANCE ,
de prix que de la part de ceux qui peuvent s'élever aux
grandes ; et pour avoir le droit d'occuper de soi le public ,
il faut l'avoir oceupé long-tems de ses ouvrages . Quand ce
jeune écrivain aura pris un rang distingué dans la littérature
, peut-être son Eléonore , son chien et ses pensées
auront-ils quelqu'intérêt pour ses lecteurs ; jusque-là , il est
à craindre qu'il ne fasse partagerà personne ses innocentes
affections .
Un des hommes de France qui écrit et parle le mieux la
langue anglaise achève en ce moment la traduction d'un
roman en cinq volumes , intitulé les Chefs Ecossais . Cet
ouvrage d'un genre tout-à-fait neuf, a fait en Angleterre la
plus grande sensation .
Il n'y a pas deux mois que Lady Mary Hamilton a publié
la Famille du duc de Popoli , et déjà la première édition de
cet ouvrage est épuisée , et l'on en prépare une seconde . Ce
roman est dédié à sir Herbert Croft , le même à qui nous
devons le savant commentaire sur Horace récemmentpublié
sous le titre d'Horace éclairci par la ponctuation , et dont
on se propose de rendre incessamment compte dans cette
feuille.
-Nous avons jeté un coup-d'oeil , dans notre avantdernier
N° , sur le Palais-Royal et ses habitués ; ce qui
nous a valu , par parenthèse , une assez verte réprimande
de la part d'un employé émerite , qui ne veut point qu'on
dise que les commis déjeûnent en attendant l'heure du
bureau : au risque de nous faire une querelle tout aussi
bien motivée , nous continuerons notre revue des lieux
publics , et nous essayerons d'esquisser le tableau du jardin
des Tuileries . Cette promenade , la plus belle et la plus
fréquentée de Paris , a , comme toutes les autres , ses
habitués qui se succèdent a des heures différentes . Dès
sept heures du matin , à l'ouverture des grilles , il n'est
pas rare d'y voir arriver , deux par deux , des jeunes gens
qui ont eu la veille dispute au spectacle , et qui viennent.
attendre leurs adversaires au café Godean , au profit duquel
tourne , le plus souvent , l'explication. Adix heures ,
quelques acteurs vont étudier leur rôle à l'ombre des allées
latérales . Vers midi , un essaim de ces dames qui n'ont
affaire que vers la brune , se dispersent dans les allées
principales où elles s'asseyent négligemment , un livre à la
main, attendant au passage les nouveaux débarqués dont
elles méditent la conquête. A quatre heures , au retour
du bois de Boulogne , les jeunes gens en habit de cheval ,
et
DE
SEPTEMBRE 1810.
DEM
113
et les élégantes en négligé , viennent attendre l'heure
de leur toilette. A six heures le tableau change , les allées
et les quarrés de verdure se couvrent d'une nuée de
bonnes et d'enfans; et tandis que les marmots s'ébattent
innocemment sur la pelouse, leurs jeunes gouvernantes
prêtent l'oreille auxpropos galans ou gaillards des amoureux
en livrée qui les accompagnent. Asept heures, tous les politiquesdu
faubourg Saint-Germain , les rentiers de la rue de
Lille, les vétérans pensionnés , se rassemblent à la petite
Provence , où ils s'entretiennent , en prenant force prises de
tabac, des progrès du Louvre , de la largeurdduupontd'Iéna ,
de la hauteur de la Seine , et des variations du thermomètre
de Chevallier, sans se douter qu'à neuf heures ils cèdent la
placeà de petites ouvrières qui viennent en quittant le magasin
rejoindre quelques clercs de la basoche échappés de
l'étude . Dix heures sonnent et le roulement des tambours
donne à nos amoureux le signal de la retraite. Nous ne
présentons ici que des masses , mais quel tableau piquant
et varié , une seule Journée du jardin des Tuileries ne
fournirait-elle pas à un autre Lesage !
-
On parle beaucoup d'un fameux tableau peint sur
verre et qui se trouve entre les mains d'un receveur des contributions
deMeklembourg . Posé verticalement , ce tableau
n'offre à l'oeil qu'une simple glace , mais à mesure qu'on
l'incline on voit s'y peindre un portrait d'homme , dont le
costume ne se reporte pas à un demi-siècle, et dont l'exé-`
cution décèle un grand-maître. Cette glace merveilleuse ,
qui doit être envoyée incessamment à Paris , fournira la
matière de savantes dissertations .
-Ce phénomène d'optique ne doit pas détourner notre
attention d'une découverte bien autrement importante que
vient de faire M. Helmann , docteur à Torgaw. Il ne s'agit
de rienmoins que d'une panacée universelle , d'un remède
infaillible pour tous les maux et qui ne laisse plus d'autre
prise à la mortque la décrépitude. Le docteur Helmann ne
se dissimule pas qu'un si grand bienfait envers l'humanité
estun bien mauvais office à rendre aux médecins , aussi
a-t-il soin dans son prospectus de prévenir d'avance ses
confrères et de les inviter à sefaire restaurateurs et boulangers:
ces états sont honorables , ajoute-t-il , et il vaut
mieux après tout nourrir les hommes que de les tuer.
-On répète auxFrançais la tragédie deMahometsecond.
-Après la reprise de Sémiramis l'opéra va s'occupor d'une
pièce nouvelle intitulée Sophocle . Cagliostro ne paraîtra
H
114 MERCURE DE FRANCE ,
que cet hiver à l'Opéra-Comique .-L'Odéon va nous donner
une Cendrillon nouvelle . - Le Vaudeville , après la
Manufacture d'indiennes , parodie des Bayadères , doit
mettre à l'étude l'Homme de quarante ans . -Les Variétés
feront suivre les Baladines , autre parodie des Bayadères ,
de Va-de-bon- Coeur.- La Gaîté prépare les Ruines de
Babylone , et l'Ambigu la Bataille de Fontenoy . Il y a de
quoi satisfaire à-peu-près tous les goûts ; nous disons , àpeu-
près , car le bon goût est bien difficile.
- MODES. La chaleur a fait disparaître les cachemires ,
Les femmes portent ce qu'on appelle des robes chemises ;
elles sont en percale ; l'étoffe coûte dix écus , et la garniture
en mousseline , en tulle , en dentelles , en broderies à points
àjour , revient à dix ou douze louis : il faut de la proportion
en tout. On cherche à mettre à la mode une étoffe qu'on
appelle Virginie, et qui tient le milieu entre la levantine
et le satin. On a vu des brodequins en cachemire.
Les chapeaux bateaux sont décidémentproscrits .Laforme
nouvelle est en pain de sucre àtrès-petits bords. Ces chapeaux
ont l'avantage de ne pas froter le collet de l'habit que
l'on porte très-hant. Les cols des chemises ne se montrent
que de quelques lignes au-dessus de la cravatte. Les pantalonsdumatin
sont d'une longueur démésurée et doivent
couvrir le talon et la moitié du soulier . Y.
SPECTACLES.-Théâtre-Français --Débuts deMlle Fabre.
Encore un début de soubrette ! disions -nous , ily a deux
mois , et nous répéterons aujourd'hui avec un étonnement
encore mieux motivé : encore un début de soubrette ! C'est
en effet dans cet emploi que Mlle Fabre vient , après cinq ou
six autres , capter la bienveillance du public. Elle a déjà paru
dans le Dissipateur, dans le Tartuffe , dans les Jeur de
IAmour etduHasard; elle ne manquera pas non plus de se
montrerdans leJoueur , dansla Métromanie, dans le Léga
taire, et autres pièces où ses concurrentes ont déjà paru ,
et cela produira , comme on voit , une admirable variété
dans le répertoire. Je ne sais si les habitués du Théâtre-
Français peuvent tenir à cette répétition continuelle des
mêmes ouvrages , mais je sais fortbien que nos lecteurs ne
tiendraient pas à les voir sans cesse commentés et analysés .
Laissant done là tout le mal et tout le bien que l'on peut
dire des pièces où l'on a déjà vu Mlle Fabre , nous ne parlerons
que d'elle et nous le ferons en peu de mots . Cette
actrice arrive de Rouen ; elle n'a que vingt-trois ans et
paraît unpeu plus âgée. Son extérieur est agréable; elle
SEPTEMBRE 1810. 115
de l'intelligence et de la justesse dans son débit , mais sa
voix est peu avantageuse , et une excessive timidité l'a , diton
; empêchée de développer tous ses moyens . Obtiendrat-
elle ou n'obtiendra-t-elle pas un prix dans ce concours
pour l'emploi des soubrettes qui se prolonge depuis un
an?C'est ce que nous ignorons , mais ce qui nous paraît
certain, c'estque cette manièred'entasser débuts sur débuts
dans le même emploi et dans les mêmes pièces est un
excellentmoyen de rebuter le public et d'empêcher par conséquent
qu'il ne les juge .
**Théâtre de l'Opéra-Comique.- Le Crescendo , opérabouffon
en un acte , imité de l'italien .
L'opéra-bouffon italien a sans doute des canevas plus
invraisemblables et plus absurdes encore que celui de cette
pièce que l'on en ditimitée , mais il n'en a point de plus
plat et de plus ennuyeux. C'est le squelette décharné du
Matrimonio per susurro , joué en avril 1809 à l'Odéon ,
ou de Hypocondre , comédie de J.-B. Rousseau qui n'a
jamais été représentée . Un vieux baron , jadis major d'un
régiment prussien , s'est retiré dans sa terre ; sans être
d'ailleurs trop infirme , il ne peut souffrir le moindre bruit.
Il veut cependant se marier , ce qui en pareil cas n'est pas
trop sage , et il s'adresse volontairement et sciemment à
unejeune personne aimée et amoureuse de son neveu .
Elle feintde consentir à son projet, et capte sa bienveillance
en feignant d'être modeste et sur-tout silencieuse . On
pousse la plaisanterie jusqu'à signer le contrat , mais c'est
alors que la nouvelle épouse change tout-à-coup de caractère
. Elle devient altière , impérieuse , bruyante.Unvalet,
qui la seconde, amène d'abord toute la jeunesse du village,
puis la musique d'un régiment , sous prétexte de célébrer
lemariage du baron . Le vacarme devient tel que le vieillard
craint d'en mourir et demande grace à sa fiancée. Il
n'ad'autresdésir que d'annuler le fatal contrat : mais on
ne lui en offre qu'un seul moyen , qui est de marier , avec
une dot, à son neveu, la beauté bruyante qu'il répudie.
Le baron accepte ,ale neveu se fait prier , mais toutise
termine enfin à la satisfaction générale .
Rien de gai , rien de comique dans cette mystification ,
sans obstacle et sans incidens ; rien de piquant , ni de capable
d'en racheter l'ennui dans le dialogue ; et la musi
que , quoiqu'elle ne soit pas sans mérite , n'a pu seule
compensertous ces défauts. L'ouverture est extrêmement
travaillée; elle produit quelques beaux effets , etenpros
Ha
116 MERCURE DE FRANCE , SEPTEMBRE 1810.
duirait bien davantage si le travail s'y faisait moins sentir.
Un air imitatif chanté par l'Hypocondre a eu du succès .
On a également applaudi un duo entre lui et l'oncle de sa
future; et plus encore un air du valet chanté par Martin ,
etdont l'intention est vraiment originale . En général, cette
composition n'a point été jugée indigne de son auteur ,
M. Chérubini ; mais , soit qu'elle n'ait pu réchauffer suffisamment
les spectateurs glacés par le froid des paroles ,
soit que ce froid eût engourdi le génie même du musi
cien , il est certain que la pièce est tombée , et qu'avec la
meilleure volonté du monde on aura bien de la peine à la
relever.
Théâtre des Variétés .-Nous avons déjà laissé passer
tranquillement quelques nouveautés jouées à ce théâtre , et
nous serions aussi courtois , ou , si l'on veut, aussi discourtais,
pour les Rentes Viagères , si cette pièce , donnée
comme nouvelle , était vraiement une nouveauté.Le fonds
en est très-comique. Un médecin a placé une somme considérable
sur la tête d'un paysan très-vigoureux; mais
esclave de ses préjugés , il prend , pour lui conserver la
santé, des moyens qui la détruisent. Le malheureux villageois
se lie alors d'intérêt avec l'amant de la fille du mé
decin que l'on veut marier malgré elle. L'amant se présente
en habit d'officier , réclame le paysan comme déserteur
menace de lui faire casser la tête ; etle pauvre docteur , dans
la crainte de perdre ses fonds , consent à donner sa fille au
jeune homme et à laisser vivré le paysan à son gré.
Cette pièce a été très- applaudie et elle le méritait; l'auteur
a étédemandé et l'on a nommé M. Martinville. Il est vrai
que les noms des personnages sont de lui; il est encore
vrai qu'il a substitué un uniforme de hussard à un habit
de livrée , et qu'il s'est donné la peine de refaire le dialogue
de cette pièce ; mais le sujet, les caractères, le plan , étlá
marche des scènes appartenaient à Lesage qui les avait
inventés pour sa petite comédie de la Tontine, jouée
en 1732. Nous pensons que M. Martinville aurait bien
fait de ne pas se nommer seul comme auteur de Youvrage.
Il y aurait eu de la bonne-foi et de la prudence à
reconnaître de lui-même les obligations qu'il a contractées
envers l'auteur de Turcaret et de Gilblas , dont quelques
personnes d'un goût un peu suranné lisent encore leson
vrages: et d'ailleurs nous osons croireque , dans cette association
du nom de Lesage et de celui de Martinville ,
l'honneur aurait été au moins égal des deux côtés ,
1
POLITIQUE.
LES relations ambiguës , contradictoires , et visiblement
dictées par les intérêts multipliés et variables du commerce ,
relativement à la campagne du Danube , ne nous tiennent
plus dans l'incertitude , depuis que les rapports officiels
sont parvenus , et donnent avec régularité un aperçu de
l'ensemble des mouvemens , et des résultats des opérations
Les détails suivans appartiennent encore au moisde juin ;
ils sont publiés , à Pétersbourg , dans le Journaldu Nord:
- Les dernières tentatives des Turcs contre les troupes
russes , y est- il dit , n'ont pas été plus heureuses que les
précédentes . Repoussés sur tous les points , après avoir
faitdes pertes considérables en hommes et en chevaux , ils
se trouvent de jour en jour plus pressés par les armées
victorieuses de leurs ennemis , dont la bravoure et les
bonnes dispositions déconcertent tous leurs projets.
Depuis le 14 jusqu'au 17 juin , des sorties continuelles
de Rudschuck ont été repoussées avec avantage par le
ljeutenant-général Sass . Le 15 et le 17, les Tures ayant
rassemblé des forces considérables , redoublèrent leurs
efforts pour tenter de délivrer la place ; la première affaire
dura huit heures , et la seconde près de cinq heures.
Battus complètement dans l'une et dans l'autre , et
poursuivis jusques et sous les retranchemens mêmes det
Rudschuck , ils se retirèrent enfin dans le plus grand désordre
; plus de 700 des leurs ont été enterrés après l'affaire
sur le champ de bataille , et ils ont emporté leurs blessés
en très-grand nombre dans la forteresse . Nous avons
perdu un capitaine en second et IT soldats , et noust
avons eu un officier et 72 soldats blessés .
Le général-major Ermolow ayant un corps d'observationdevant
Giurgevo , s'est emparé des deux forts de Zimnitza
et Slobodzéa , et par le moyen de notre flottille , it
est parvenu à s'ouvrir des communications avec l'aile droite
du corps du lieutenant-général Sass
-"Plusieurs affaires extrêmement brillantes pour nos
troupes se sont succédées dans le corps de la grande arest
mée sous Schumla
118 MERCURE DE FRANCE ,
» Le 24juin , le général-majorKulnew a repoussé vigoureusement
une sortie faite par les assiégés sur notre aile
droite. L'affaire a duré plus de quatre heures .
» Le 26 , le lieutenant-général Ouwarow a eu à soutenir,
avec son corps , celui du lieutenant-général Markow etune
partie de celui du général d'infanterie comte Kamenskoy ,
uncombat extrêmement opiniâtre contre les Turcs , qui au
nombre de 8000 attaquèrent notre centre et le chargèrent
avec la plus grande vigueur.Pendant neufheures , le feule
plus vif continua de part et d'autre. De nouveaux renforts
vinrent plusieurs fois rafraîchir les troupes de l'ennemi ,
dont l'acharnement ne le céda qu'à la bravoure héroïque
des nôtres et aux'talens de leurs chefs . Obligés de chercher
enfin leur salut dans la fuite , ils furent vivement poursuivis
par notre cavalerie jusque sous les retranchemens de
Schumla. Leur perte dans cette occasion a été très-considérable.
Nous leur avons pris trois drapeaux. Nous avons
eu environ 250 hommes tués ou blessés.
Le 27 , le lieutenant-général Lewis ayant reçu ordre du
général en chef de se porter en avant de Djuma , où est
entré le lieutenant-général Langeron , arrivé de Silistria,
s'est emparé d'Eskistambul , qui se trouve sur le chemin
de Schumla à Casani. Il est parvenu en même tems à
( s'ouvrir , par les montagnes , une communication avec le
général-major Voinow qui occupe Tseli-Kavak , ce qui
achève d'assurer le bloeus de Schumla. »
La note suivante est d'une date beaucoup plus récente ;
elle émane du comte Kamenskoy , de son camp devant
Rudschuck , le 27 juillet (8 août 1810). Cette note a été
publiée par le Moniteur.
« Le général en chefde l'armée impériale ayant laissé
près de Schumla une partie de son armée , sous le comman
dement de son frère le comte Kamenskoy pour observer le
grand-visir, s'est dirigé en personne sur Rudschuck avecle
reste de ses forces pour en presser le siége déjà commencé
par le général Sass.
" Le 22 , l'assaut fut donné au rempart de laville; mais
la profondeur du fossé , les nombreuses palissades et les
défenses élevées par les Turcs derrière leur rempart le rendirent
infructueux. Notre perte a été assez considérable et
serait très-sensible , si elle n'était plus que compensée par
la grandeur de celle de l'ennemi. L'impossibilité d'emporter
la place de vive force ayant été reconnue , l'armée est
rentréedans ses positions autour de la ville, et continue à
SEPTEMBRE 1810. /
119"
la tenir étroitement bloquée. Aujourd'hui l'on a intercepté
des lettres du commandant de Tudschuck-Bosniak , aga ,
adressées au grand-visir , qui confirment ce qui a été dit cidessus
de la perte considérable qu'il a essuyée. De son
propre aveu , il a eu 3000 hommes tués et autant de blessés .
Il conjure le visir de ne plus différer , au-delà de quatre à
cinq jours , à lui envoyer des secours , faute de quoi il ne
saurait tenirplus long-tems , ayant perdu la meilleure partie
de sa garnison , et n'ayant plus de vivres que pour dix
jours.
» Au départ du courrier , le général en chef avait reçu la
nouvelle que son frère le comte Kamenskoy avait remporté
, le 23 juillet , une victoire complette sur l'ennemi ,
sorti de Schumla au nombre de 30,000 combattans , commandés
par le nazir de Brahiloff, et par plusieurs pachas
sous ses ordres. La bataille a été sanglante et opiniâtre .
L'ennemi a été repoussé avec une perte considérable , et
s'est retiré dans ses retranchemens . On a fait beaucoup de
prisonniers , dont un pacha , un topdgi bachi , six agas , et
un grand nombre d'autres officiers . Trente-huit drapeaux
et deux bâtons de commandement sont tombés en notre
pouvoir.
A ces nouvelles , la gazette de la cour deVienne ajoute
que des renforts considérables arrivent au grand-visir ,
qu'on y compte particulièrement 12,000Albanais , commandés
par Muchtar pacha , que les préparatifs guerriers
se poursuivent avec ardeur dans Constantinople , que
cependant le signal du départ du Grand-Seigneur pour
l'armée n'a pas encore été donné : on présume que ce départ
a eu lieu le 10 août.
De son côté , le capitan-pacha essaie de couvrir avec sa
flotte les côtes de la mer Noire , depuis Warna jusqu'au
Danube , pour gêner les communications des Russes , et
empêcher leur armée de s'approvisionner par mer : on
ajoute qu'il a fait quelques démonstrations sur la Crimée
pour tenterune diversion ; mais , d'une autre part , on croit
qu'une diversion plus sérieuse attire l'attention et les efforts
des Russes . Des hostilités paraissent avoir commencé
entr'eux et les Persans . Le schah fait déjà avancer deux
armées , l'une contre la Géorgie , l'autre vers les côtes de
la mer Caspienne , pour attaquer les établissemens russes ,
dont les forces se portent aussi de ce côté.
L'ambassadeur anglais , M. Adair , est décidément parti
120 MERCURE DE FRANCE ,
deConstantinople le 14juillet , et a mis à la voile le même
soir.
Après les événemens de la guerre du Danube , l'attentiondu
public s'est particulièrement portée sur l'élection
importante qui occupe la diète suédoise , élection dont on
vient enfin de connaître le résultat .
Cerésultat confirme l'opinion qui s'était répandue dans le
Nord , sur cet illustre choix , sur le sentiment vraiment national
qui l'a dicté , sur l'énergie que le caractère suédois a
déployé dans cette circonstance , et sur les espérances que
donne une telle élection pour l'indépendance et la prospérité
de ce royaume. Le roi Charles XIII , indisposé de nouveau ,
suivant les dernières nouvelles , avait fait au comité secret
de la diète une proposition secondée par les Suédois qui
ont le mieux conservé le souvenir de leur ancienne existence
politique et militaire , et qui , jaloux de retrouver
dans leur chef quelques traits des héros sous lesquels ils
ontlong-tems combattu , ont cru les reconnaître dans ceux
d'un capitaine , étranger à leur nation , mais digne de
justifier ce noble choix .
On ne lira pas sans intérêt quelques passages de la propositiondu
roi à la diète , relativement au grand objet qui
la tient réunie .
,
S. M. rappelle d'abord la perte du Prince royal , et les
circonstances difficiles dans lesquelles cette catastrophe imprévue
a jeté la Suède : fermement résolue , dit-elle
d'accélérer l'élection d'un successeur au trône , S. M. prêta
une oreille favorable à la voix de la nation , qui se déclaraît
hautement pour le prince de Ponte-Corvo, De brillans exploits
militaires , etdes qualités distinguées comme homme
d'état , avaient illustré son nom , qui occupera une place
éminente dans l'histoire . Sa douceur et sa loyauté l'avaient
fait chérir et respecter même par des nations ennemies ; et
les rapports que des guerriers suédois avaient eus avec lui ,
par suite des malheurs de la guerre , leur avaient fait connaître
l'attachement de ce prince pour un peuple qu'il ne
combattait qu'à regret. Toutes ces circonstances ne pouvaient
manquer de fixer l'attention de S. M.; elles devaient
influer sur son opinion , quant à la succession au trône .
nod
S. M. a consulté, dans cette question importante , l'opinion
du comité secret et du conseil-d'état . La grande majorité
dans le premier et l'unanimité des suffrages dans le
second , ont fortifié le sentiment de S. M. Elle a cru qu'en
confiant les destinées futures de la Suède au prince de
4
SEPTEMBRE 1810 . 121
fa-
Ponte-Corvo , la gloire militaire qu'il a déjà acquise assurerait
d'une part l'indépendance du royaume , et de l'autre ,
lui ferait considérer de nouvelles guerres comme inutiles
pour l'intérêt de sa renommée ; que sa mûre expérience et
soncaractère énergique maintiendraient l'ordre dans l'intérieur
et assureraient les bienfaits de la paix ; que l'amour
de la justice et de l'humanité , qu'il a manifesté dans les
pays ennemis comme dans sa patrie , s'exercerait en
veur du bien-être et des lois de sa patrie adoptive , et enfin
que son fils ferait disparaître l'incertitude de l'avenir , objet
auquel l'exemple du passé donne une importance majeure.
Partous ces motifs réunis , S. M. propose aux Etats du
royaume S. A. S. Jean-Baptiste-Jules Bernadotte , prince
de Ponte- Corvo , comme prince-royal , et successeur de
S. M. au trône de Suède .
S. M. croiť devoir ajouter , comme une condition indispensable
prescrite par les lois fondamentales du royaume ,
qu'il faut que le susdit prince , en cas qu'il soit élu par les
Etats à la succession au trône , ait , avant son arrivée sur
le territoire suédois , embrassé la doctrine évangélique
luthérienne , et qu'il signe ensuite un acte de garantie
semblable à celui qui fut dressé par les Etats pour feu
S. A. R. le prince Charles Auguste .
Tous les suffrages de la diète ont suivi la proposition
généreuse et vraiment patriotique du roi . Tous se sont
portés sur le prince de Ponte-Corvo . Le choix de la diète
a déjà été notifié par M. d'Oxenstiern à Copenhague ; un
courier est sur-le-champ parti d'Orebro pour Paris , où
doivent être arrivés , au moment où nous écrivons , MM. les
comtes de Mærner et de Rosen , officiers au service de
Suède , partis pour la même destination , avec une mission
de leur gouvernement. Pendant ce tems , M. Alquier ,
ambassadeur de France à Stockholm , a été vu à Hambourg
se rendant à son poste.
La guerre contre les Anglais prend de jour en jour un
caractère plus sérieux : nous voulons parler de celle qu'il
convientde faire à une marine armée pour la contrebande ,
et qui semble formée par des pirates , la guerre des prises
et des confiscations , partout où se montre , sous quelque
pavillon que ce soit , la propriété évidemment et notoire
ment anglaise . Les puissances du Nord reconnaissent de
plus en plus l'indispensable nécessité , pour soutenir le
système contre lequel l'Angleterre commence à se débattre
si péniblement , d'attaquer cette puissance dans la source
í
122 MERCURE DE FRANCE ,
unique de son accroissement , de la ruiner dans son commerce
, puisqu'elle en veut un exclusif. L'affaire des bâtimens
de Ténériffe est terminée comme on devait s'y attendre.
Cinquante-deux ont été condamnés . C'est une perte
pour le commerce anglais de 25 millions : en même tems
àStettin , encore occupé par les troupes françaises , l'ordre
est venu de Paris de mettre le séquestre sur tous les bâtimens
, et de saisir les denrées coloniales . Le résultat de
cette mesure , ainsi que de l'entrée des Français à Rostock
et à Wismar , et par suite de la confiscation de ces bâtimens
, est désastreux pour le commerce anglais : voici à cet
égard une sorte de notification publiée par la voie du
Moniteur, et qui doit être lue avec intérêt.
Les nouvelles qu'on reçoit de tous côtés annoncent
les résultats de la guerre active qu'on fait au commerce
anglais. Partout les denrées coloniales sont confisquées ,
soit qu'elles viennent sur bâtimens ottomans ou américains ,
soit qu'elles soient accompagnées de certificats d'origine
soi-disant délivrés par les consuls français d'Amérique ,
de Patras , de Gothembourg. L'éveil est donné partout ;
on sait que ces papiers sont faux. En Russie , en Prusse ,
dans le Mecklembourg , en Italie , à Naples , les confiscations
se succèdent avec activité , et le continent s'approvisionne
aux dépens de l'Angleterre . La situation de cette
puissance empire tous les jours.Avec l'activité que mettent
les gouvernemens du continent à se saisir de toutes les
marchandises coloniales , il n'est pas douteux que le commerce
anglais ne sente enfin le danger de sa position.
Nous sommes autorisés à réitérer ce que nous avons
dit dans plusieurs de nos numéros précédens , qu'aucun
consul français ne délivre et ne doit délivrer de certificats
d'origine de denrées coloniales ; qu'ainsi tout certificat qui
est présenté comme tel , est faux et fabriqué. Un navire
prétendant venir de New-Yorck , vient d'arriver à Pétersbourg
avec un certificat faux; il a été confisqué.
» Les agens français et ceux des puissances alliées confisquent
partout les denrées coloniales. Elles sont toutes
de bonne prise , et proviennent du commerce anglais . »
Dans de telles circonstances , on conçoit bien que toute
l'attention du gouvernement anglais , et toute l'inquiétude
de la nation se porte sur l'état de la banque ; on commence
à en être beaucoup plus inquiet encore que de
celui de l'armée du lord Wellington; on sait que ce dernierades
moyens dès long-tems préparés pour quitter le
1
1
SEPTEMBRE 1810. 123
en
pays qu'il ne peut défendre; mais la bauque d'Angleterre
n'a pas de moyen d'évasion , il faut faire face à ses engagemens
ou périr, et ce moment de crise excite une vive
sollicitude: Un rapport a été entendu , sur la rareté progressive
du numéraire , sur la baisse aussi progressive du
change , sur la suspension des paiemens en numéraire ,
sur l'accroissement énorme du papier-monnaie en circulation.
Le comité paraît avoir envisagé toute l'étendue du
mal et l'énoncer avec franchise. Il attribue les deux premiers
effets qu'il a été chargé de reconnaître , aux circonstances
actuelles de la guerre , et à la situation difficile où
ellemetle commerce anglais ; quant àl'émission du papiermonnaie
, il l'attribue à la faculté qu'a obtenue la banque ,
faculté provisoire , de ne pas faire les paiemens en argent.
Il ne se dissimule pas que supprimer cette faculté apour
la banque des dangers réels ; mais donnant le délai de
deux années , et en laissant la banque elle-même conduire
cette opération , le comité pense qu'il lui sera possible de
sortir du mauvais pas où elle est engagée. Il est à remarquer
que dans le cours de son rapport , le comité parle
souvent de la paix , dit souvent que si la paix était conclue,
si elle ouvrait un nouveau débouché aux spéculations
commerciales , la situation serait loin d'être la même;
on peut donc apprécier ici à leur juste valeur , et d'après
les aveux des Anglais eux-mêmes , les declamations des
gens qui ne craignent pas d'affirmer que l'Angleterre
désire soutenir cet état de guerre et que sa prospérité politique
et commerciale y est intéressée. Qui donc peut-être
cru en Angleterre , sur cette question et sur ces intérêts ,
si ce n'est labanque,, etun comité nommé pour examiner
les moyens de la soutenir dans la crise où l'a jetée ce même
état de guerre , qu'on prétend lui être si favorable ?
Un journal français , très-accrédité , a accompagné la
transcription du rapport du comité de Notes où il expose ,
avec beaucoup de clarté, les principes connus etvérifiés par
notre propre expérience , des effets de la progression indéterminée
du papier-monnaie ; effets qui se reproduisent
aujourd'hui en Autriche , en Russie comme enAngleterre ,
effets auxquels , par la force de sa constitution régénérée ,
et la sage distribution des moyens de son gouvernement ,
la France échappe aujourd'hui presque seule. Il examine
ensuite les vues du comité relativement à la banque , les
trouve très -justes , mais fait sentir combien elles sont dangereuses
dans leur éxécution . Dans quel état sera la banque
2
124 MERCURE DE FRANCE ,
1
si onpeut lui rapporter son papier? dans quel état sera le
commerce , si la banque remboursant son papier n'escompteplus
? Les conclusions que le rédacteur de ces
notes tirede sa discussion sont remarquables par leur justesse
, leur précision , et le voeu qu'elles semblent renfermer.
«Nous regardons donc comme prouvé , par tout ce qui
se passe en Angleterre :
ge
>>1°. Que son immense revenu , fondé sur son courtage ,
ne peut se passer d'une banque qui émette du papier
obligé non en consultant les lois sur cette matière , mais
en obéissant aux accidens et aux besoins du courtage.
» 2°. Que l'échafaudage du courtage de l'Angleterre s'écroulera
, et avant cinq ans produira sa ruine , si pendant
cinq ans elle est obligée à la même dépense , et éprouve
la même gène dans son courtage avec le continent .
» Pour soutenir ses 600 millions de dettes , ses 14 ou
1500millions d'impôts nécessaires pour son service , ce
n'est pas trop que d'avoir le commerce de toute l'Europe .
L'Angleterre l'avait par les neutres ; elle l'avait , lorsque son
nouveau système de blocus et ses arrêts du conseil ont
porté le désordre dans ces matières et lui ont fermé tout
le continent. Le vrai remède à tous les maux qui menacent
l'Angleterre , c'est de se faire rouvrir le continent , c'est de
faire succéder à ses idées si exagérées de puissance , des
idées plus conformes à la raison et à l'intérêt bien entendu
de sa nation.n
,
Voici , au surplus , une preuve nouvelle de l'état de
gêne et de crise où se trouvent le commerce et la banque
anglaise . L'idée de tels remèdes , ou plutôt de tels palliatifs ,
ne peut naître que lorsqu'il y a un mal général , et que des
spéculateurs particuliers cherchent à le faire tourner à leur
profit.
La dernière convulsion, dit un journal anglais , qu'a
éprouvée le monde commercial , a donné lieu au projet de
former une nouvelle compagnie de capitalistes , dont les
fonds serontde 5 millions sterl., sous le titre de compagnie
de commerce, de prêts et d'intérêts. Elle doit être divisée
en trois branches :
1º. La branche de dépôt , pour prêter sur propriétés im
meubles , et dont le bénéfice s'accroîtra par les intérêts et
les intérêts des intérêts .
2º. La branche d'intérêts , dans laquelle chaque individu
1
SEPTEMBRE 1810 . 125
pourra déposer de petites sommes , et recevra des billets de
lacompagnieportant intérêts.
3º. La branche de crédit , sur laquelle les actionnaires
pourront tirer à 183 jours , à 9 et 12 mois de date , pourles
trois quarts du montantde leur capital , en donnantune
promesse de fournir la même somme trois jours avant l'échéancede
ses billets . De cette manière , son capital sera
rendu actif.
Le plan contient plus de détails . L'ondit qu'ilest appuyé
par trois des personnes les plus distinguées de la cité.
LeMorning-Chronicle , leTTiirmes, etdes extraits de correspondance
anglaise , nous donnent des détails récens sur
la situation des affaires en Portugal. Les lettres de Lisbonne
, citées par le Moniteur , sont du 6 août; Almeida
est assiégé par Ney, et se dispose à faire une vigoureuse
résistance : les Anglais prétendent y avoir jeté un renfort
commandé par le général Cox. On a tout lieu de croire
qu'ils trompent les Portugais sur Almeida , comme les
Espagnols sur Ciudad-Rodrigo , où ils disaient avoir aussi
garnison. Leur assertion est fausse , et on peut dire qu'elle
est de plus maladroite , car au moment où , suivant le
destinqu'elle ne peut éviter , la garnisond'Almeida mettra
bas les armes , il sera facile de reconnaître si les Portugais
auront eu en effet les auxiliaires qu'on leur prête si généreusement
.
Au moment où l'on écrivait, de vives alarmes se répandaientà
Oporto; on craignait une marche rapide du maréchal
Masséna avecun corps considérable sur cette place , où l'on
embarquait les effets les plus précieux. Un général anglais
et quatorze mille hommes de milice portugaise étaient en
marche pour s'opposer à celle du général français, et cette
disposition n'était rien moins que rassurante , d'autant plus
que toute l'armée de Wellington a suivi , après l'affaire
d'Almeida , le mouvement rétrograde de son avant-garde.
Lord Wellington se plaît à appeler cette retraite volontaire,
il la nomme une retraite de lion ; mais le lion se retiret-
il sans combattre ? La chute d'Oporto et l'occupation
de Lisbonne paraissent donc aussi prochaines qu'inévitables.
La retraite de lord Wellington y a jeté la consternation
; les Anglais , dans leur retraite , pillent et détruisent
tout sur le territoire de leurs alliés.
126 MERCURE DE FRANCE ,
PARIS .
La parade qui devait avoir lieu dimanche dernier au
palais des Tuileries a été contremandée . Le soir , l'Em
pereur a passé la revue de sa garde et de la garde royale
hollandaise destinée à en faire partie , dans la vaste plaine
au-dessous de Saint-Cloud. Ce magnifique spectacle avait
attiré un nombre immense de spectateurs. L'Empereur a
parcouru tous les rangs aux acclamations des soldats et dél
la foule qui se pressait pour jouir de sa présence .
:
- Mardi dernier , entre six et sept heures , l'Empereur
à cheval et incognito , avisité le monument de la colonne
triomphale , la galerie du Louvre , ef plusieurs autres lieux
où des travaux qu'il a ordonnés pour l'embellissement de
la capitale se poursuivent avec la plus grande activité?
S. M. l'Impératrice accompagnait son auguste époux , dans
une calèche.. D
Le 5 , S. M. a tenu un conseil de ministres ; dans la
semaine elle a tenu plusieurs conseils de commerce et
d'administration .
-Par divers décrets , S. M. a déclaré les villes d'Amsterdam
et de Rotterdam au nombre de ses bonnes villes ;
nommé M. Gohier consul général eaux Etats-Unis , et
M. Foureroy consul à Charlestown; M. de la Cheneide
préfet du Cantal ; M. Mounier , l'un des secrétaires du
cabinet , maître des requêtes ; MM. Appellius et Van
Maanem , Hollandais , conseillers-d'étatsira
-Les bâtimens de Meudon sont restaurés , et on va
meubler ce palais dont on avait lieu de regretter la longue
dégradation.
-Mile Bourgoing est de retour à Paris: sa rentrée au
Théâtre Français paraît prochaine : beaucoup de personnes
pensent qu'elle fixerait l'incertitude du comité sur le choix
des débutantes , sielle prenait en rentrant l'emploi auquel
elle est appelée par la nature de son talent, celui des sou
brettes.
1-1
-Molle Duchesnois qui a été sérieusement indisposée ,
et menacée d'une esquinancie , résultat du travail forcé
auquel elle s'est livrée dans ces derniers tems , est en ce
moment absente de la scène. Elle va mieux et ne donne
point d'inquiétudes .
SEPTEMBRE 1810.
127
ANNONCES .
BIBLIOGRAPHIE.-Découvertefaite par Molini, libraire, à Paris.
OEuvres de Cicéron , en latin , édition très-estimée , et assez rare
laquelle a été corrigée par Pierre Victorius , etimprimée en 4 volumes
in- fol. à Venise , par Lucas-Antoine Giunta , en 1534 , 1536 , et
1537 , à laquelle se trouvent 4 feuillets , ou 8 pages entières imprimées
par le même Giunta en très-petits caractèresitaliques , et chaque
page en 3 colonnes , et précisément conformes à l'index , qui est précédé
de la note ci- après :
Variæ lectiones collectæ hoc anno 1538 , ex antiquis exemplaribus ,
in Orationibus M. T. Ciceronis , quæ leguntur in secundo tomo editionis
Lucæ Antonii Juntæ. Quanquam non omnes quidem probamus ,
tamen utcumque sese habeant , ad studiosorum utilitatem edidimus , ut
quam malint lectionem sequantur. Primus numerus est paginæ , secundus
lineæ .
Lesdites huit pages furent imprimées par Giunta , en 1538 , pour
être jointes à son édition ; et aucun bibliographe n'en a parlé jusqu'à
ce jour , du moins à ma connaissance . Elles manquent aux 12 exemplaires
qui se trouvent à Paris , et que l'on a vérifiés très-exactement.
Le seul exemplaire que l'on connaisse jusqu'à ce jour , où lesdites
huit pages se trouvent , a été acquis , le 28 mai 1810 , par M. Vanpraet
, conservateur des livres imprimés pour la bibliothèque impé
riale , où il est déposé
Poésies diverses de M. du Rouve de Savi , ancien officier , membre
des Académies de Marseille etde Montpellier , et de la Société acamiques
des sciences de Paris , et autres Sociétés savantes de France
et des pays étrangers . ALyon , chez Yvernault et Cabin , libraire ;
et àParis, chez Lenormant, imprimeur-libraire , rue des Prêtres-Saint-
Germain-l'Auxerrois , nº 17 .
1
Des Erreurs et des Préjugés répandus dans la Société; par J. В.
Salgues. Un vol. in-8º de plus de 550 page. Prix , 6 fr. broché , et
7 fr. 75 c. franc de port. En papier vélin , le prix est double. Chez
F. Buisson , libraire , rue Gilles-CCoeoeuurr , nº 10.
Esiodo , Ascreo ; i lavori , e le giornate , traduzione in terze rime in
italiano , dal fu Luigi Lanzi, opera riscontrata con 50 codici ,
emendata la versione latina , con ottime note , e varie lezzioni del detto
Lanzi ; 4º greco-latino-italiano . Firenze , 1808. Prix , 18 fr . , broché .
L'on en trouve des exemplaires chez Molini , libraire , rue de Tou
raine , nº 8 , faubourg Saint-Germain , à Paris .
128 MERCURE DE FRANCE SEPTEMBRE 1810 .
Fêtes à l'occasion du Mariage de S. M. Napoléon , Empereur des
Français , Roi d'Italie, avec Marie- Louise , archiduchesse d'Autriche';
recueil de gravures au trait représentant les principales décorations
d'architecture etde peinture , etles illuminations les plus remarquables
auxquelles ce mariage a donné lieu , avec une description par
M. Goutet , architecte , membre de plusieurs sociétés des arts , adjoint
maire du sixième arrondissement de Paris . Un vol in-8 , orné de 54
planches . Prix , pap . ordinaire , 10 fr . ; avec épreuves sur papier Hollandepour
le lavis , 12 fr.; et pap. vélin , 20 fr. Chez L. Ch. Soyer ,
libraire- éditeur , rue du Doyenné , nº 2 , au coin de celle Saint-Themas-
du-Louvre.
GRAVURE. - Incroyables et merveilleuses . Modes , caricatures
parisiennes , de format petit in- fol . , gravées à l'eau forte sur les dessins
d'Horace Vernet , terminées à la pointe sèche et coloriées . Prix ,
1 fr . 50 c. Chez Robin , marchand d'estampes , rue Vivienne ; et chez
Martinet , rue du Coq.
Quatre numéros paraissent actuellement , cinq et six paraîtront au
mois de décembre.
MUSIQUE. - C'est pour toujours , romance ; paroles de M. Marlin
, dédiée à M. le comte de Ségur fils , maréchal-des-logis du palais .
• L'Amantfidèle . - Sans le Savoir.
Trois romances , musique avec accompagnement de piano ouharpe,
par Meissonnier. Prix , I fr . 50 c. chaque. Chez Janet et Cotelle ,
libraires et marchands de musique , tenant un cabinet de lecture , rue
Neuve-des-Petits-Champs , nº 17 .
, Trois romances. Le Baiser du Départ , Rappel au bon vieux tems
etle Départ du Guerrier , musique et accompagnement de piano , par
le chevalier Lemierre , lieutenant-colonel , paroles de M. Auguste de
Saint-Sevren. Prix , 4 fr. 50 c . Chez la veuve Naderman , rue de
Richelieu , à la Clefd'or.
Le bon Henri , ou l'Epicurien couronné. Pont-Neuf. En l'honneur
deHenri IV, que la Société épicurienne , séante au Caveau , a placé
au nombrede ses fondateurs ; parole de M. Armand-Gouffé , musique
d'Alexandre Piccini , membre honoraire de la société épicurienne , et
artiste de la musique particulière de S. M. l'Empereur. Prix , I fr.
80c. c. francde port. Chez Capelle et Renand , rue J.-J. Rousseau ,
nº 6; et chez tous les marchands de musique.
AVIS. C'est parerreur que l'on aannoncé derniérement que l'Atlas
ou Cataloguefiguré du Musée Napoléon , que M. Landon est prêt à
publier , serait gravé au trait; les planches seront ombrées, et il y
aura mêmedes exemplaires coloriés.
AS
SEINE
TALE
2 .
cen
MERCURE
DE FRANCE .
N° CCCCLXXVIII.-Samedi 15 Septem . 1810.
POÉSIE.
JULIEN ET GALLUS ,
ου
REMÈDE CONTRE LENNUI.
۱
Ala brillante cour du fils de Constantin
De deux jeunes Césars s'écoulait le destin ;
Julien et Gallus avaient vu par les crimes
Leur père et tous les leurs , désignés pour victimes ,
L'un sur l'autre égorgés , payer de tout leur sang
L'honneur d'être placés près du suprême rang ;
De ce carnage eux seuls , sauvés par leur faiblesse ,
Devaient languir oisifs dans l'ombre et la mollesse ,
Indifférens au peuple , inconnus aux soldats ,
Sans crainte , aussi long-tems qu'on ne les craindrait pas .
Mais dans un sort pareil , un divers caractère
Déjà se faisait voir chez l'un et l'autre frère .
Aux erreurs du jeune âge avec ardeur livré ,
Et de charmes trompeurs chaque jour enivré ,
I
130 MERCURE DE FRANCE ,
En vains amusemens Gallus perdait sa vie .
Tantôt, un prix sans gloire excitant son envie ,
Dans le cirque ses mains guidaient un char poudreux ;
Tantôt de la parure et du faste amoureux,
Il recherchait l'éclat d'une pourpre nouvelle
Ou d'un beau diamant l'orgueilleuse étincelle ;
Les danses et les jeux prolongés dans la nuit ,
Les chiens et les chevaux , les fêtes et le bruit ,
Des vénales beautés la méprisable flamme ,
Tous ces goûts lui laissaient un vide affreux dans l'ame ;
Et quand tout prévenait ou flattait ses désirs ,
Il était malheureux à force de plaisirs.
Julien , loin du monde et dans la solitude ,
Goûtait les voluptés compagnes de l'étude ;
Des âges anciens il remontait le cours ,
Sondait le coeur humain , épiait ses détours ;
Ce qui charme l'esprit , l'étend , le fortifie ,
Lapoésie auguste et la philosophie ,
L'art de persuader par de touchans discours
Etaient le noble emploi de ses nuits , de ses jours ;
Parmi les souverains se cherchant un modèle ,
Il méditait le livre où s'est peint Mare-Aurèle ,
Ou demandait , pour prix d'un travail assidu
APlaton l'éloquence , à Zénon la vertu.
De son frère un matin visitant la retraite ,
*
1
Je vous vois , dit Gallus , l'ame bien satisfaite ;
Comment donc faites- vous ? et quels sont vos plaisirs ?
Car enfin vos travaux vous laissent des loisirs ;
Vous n'êtes pas toujours attaché sur un livre .
Pour moi, je suis bien las de ma façon de vivre ;
A vous ouvrir mon coeur je suis accoutumé ;
L'ennui règne à la cour , et j'en suis consumé.
C'est un supplice affreux que tous les jours j'endure ;
Mon frère , j'en mourrai , s'il faut que cela dure ;
Je bâille en y pensant .>>>- Julien lui répond :
« Je vous plains d'être en proie à cet ennui profond ;
Ce mal m'est inconnu ; mais j'y sais un remède. »
« Ah ! Dieu ! s'il est ainsi , venez donc à mon aide ,
Dit Gallus. » - « J'y consens , et des demain matin
Je vous fais éprouver ce remède certain .
Venez voir avec moi mon champêtre domaine ,
i
SEPTEMBRE 1810.
131
Doux présent que m'a fait ma noble aïeule Hélène ;
Aux premiers traits du jour il nous faudra partir;
C'est là qu'avant la nuit j'espère vous guérir.
Unassez court chemin tous deux doit nous y rendre. »
Gallus le lendemain ne se fit point attendre.
A l'heure dite , il vient. -Les deux jeunes Césars
De la riche Bysance ont quitté les remparts .
Le char vole ; on abrége , en causant , le voyage ;
Julien à Gallus adresse ce langage :
<<Auriez -vous oublié le vieillard Nicoclès
Qui de nos premiers ans vit les premiers progrès ?
Notre père autrefois nous le donna pour maître ;
Il prit de nous des soins qu'on sut mal reconnaître;
Sonmérite à la cour était trop étranger;
Souvent par sa droiture il s'y mit en danger.
Notre jeune raison par la sienne guidée ,
Fut préservée alors de toute fausse idée.
On redoutait pour nous de si sages leçons ;
On arracha le maître à ses chers nourrissons;
Ale revoir, mon frère , auriez-vous quelque joie ?»
-«Sans doute ; auprès de nous, qu'il vienne, qu'on l'emploie;
J'ai su de ses leçons moins profiter que vous ;
Mais c'était un bonhomme ! iljouait avec nous;
Sa vertu n'avait rien de triste ni d'austère ;
Eh! qu'est-il devenu ? » - « Le croiriez- vous, mon frère ?
Depuis que de la cour il est disgracié ,
Moqué des courtisans et du monde oublié ,
Moins satisfait du sort que de sa conscience ,
Et dans les justes Dieux mettant sa confiance ,
Il vit pauvre et caché ; deux filles avec lui ,
De ses jours avancés faible et dernier appui ,
Languissent sans époux ; leur père qui les aime
Souffre de leur malheur bien plus que du sien même . »
- « O ciel ! vous m'affligez ; nous leur ferons du bien,
Je veux m'en souvenir. » - Pendant cet entretien ,
Aux yeux des voyageurs la maison se découvre ;
On y touche ; on arrive , et la porte qui s'ouvre
Laisse voir unvieillard que deux jeunes beautés
Soutiennent doucement , marchant à ses côtés..
A ee tableau touchant , Gallus , l'ame attendrie ,
Reconnaît Nicoclès; il s'émeut , il s'écrie :
2
132
MERCURE DE FRANCE,
Ah ! mon frère , c'est lui ! c'est notre vieil ami !
Le vieillard s'avançant d'un pas mal affermi :
«Est-il vrai ? je revois mes augustes pupilles ;
J'espèreun tems meilleur et des Dieux plus faciles ,
Puisque je vous retrouve , et peux vous approcher ;
Moi , chez César ! lui-même a daigné me chercher !
Son ordre auprès de lui m'appelle en ces retraites !>>>
- « Mon père , ce n'est point chez César que vous êtes ,
Lui répond Júlien ; ce domaine à mes yeux
Ne fut jamais si cher , jamais si précieux
Que lorsqu'il m'est permis d'en faire un digne usage.
De ma reconnaissance il est le faible gage ;
Oui , nous sommes chez vous. » Ce discours imprévu ,
Par le rang au savoir cet hommage rendu ,
La bonté de César peinte sur son visage
Excitent des transports que son frère partage ;
Nicoclès , ses enfans , voudraient parler tous trois ,
Et tous trois pour parler ne trouvent point de voix.
Dans leurs yeux attendris , des pleurs , un doux sourire
Sont bien plus éloquens que ce qu'ils pourraient dire .
Julien satisfait : « Mon père , suivez moi ;
Venez voir votre bien ; il vous plaira , je croi.
Sans s'étendre fort loin , ce riant apanage
Peut suffire au bonheur , peut contenter un sage. >>
Il leur fait parcourir le modeste logis ;
On n'y voit point briller l'or , les meubles exquis ;
L'aimable aisance y règne et l'orgueil s'en exile ;
De simples ornemens , dont chacun est utile ,
Y promettent au maître un commode séjour.
Que de reconnaissance , et de joie , et d'amour
S'échappe enfin des coeurs de l'heureuse famille !
Quels regards ! quels discours ! le sentiment y brille ,
Non l'esprit; ils n'ont pas le talent des flatteurs.
On s'avance au jardin plein de fruits et de fleurs ;
D'une eau fraîche et limpide une source y bouillonne ;
Un peu de bois encor s'y joint et le couronne.
Quoi ! disait le vieillard , tout ceci m'appartient !
Qu'un asyle si doux me charme et me convient !
Julien! o mon fils ! c'est toi qui me le donnes !
Mes filles que tu vois , si touchantes , si bonnes ,
SEPTEMBRE 1810 . 133
:
Leur vieux père aujourd'hui les lègue à tes bienfaits !
Tranquille sur leur sort, je puis mourir en paix !
Toutes deux cependant , spectacle plein de charmes !
Sur les mains de César laissaient couler leurs larmies ,
Levaient au ciel les yeux , et d'une égale ardeur
L'invoquaient pour un père et pour un bienfaiteur.
Gallus est pénétré d'une scène si tendre ;
Il ne peut se lasser et de voir et d'entendre ,
Félicite son frère , et se plaint en secret
De n'être que témoin d'un si généreux trait.
Il contemple ces lieux , cette aimable demeure :
<<Heureux vieillard , ici vous pourrez à toute heure
Voir à vos pieds voler mille légers vaisseaux
Sillonnant l'Hellespont , se croisant sur les eaux ;
Et sur l'autre rivage à vos yeux se déploie
La campagne du Xanthe , et la place où fut Troie.
Ici vous goûterez le frais et le repos ;
D'une orageuse cour vous oublierez les flots .
Au bord d'une fontaine , aux ondes murinurantes ,
Sur des tapis de mousse et de fleurs odorantes
Vos filles quelquefois assises près de vous
Charmerent vos loisirs , et les rendront plus doux ,
Tantôt par leurs discours , tantôt par la lecture
De vers qu'embellira leur voix touchante et pure.
De l'injuste destin vous braverez les coups ,
,
Mon père , et vous serez moins à plaindre que nous. »
Mais enfin au logis l'appétit les ramène ;
La table les rassemble ; elle est frugale et saine ;
On sert du lait , du miel , et des fruits savoureux :
Des vases ciselés coule un vin généreux ;
Un facile abandon , une gaîté décente
Assaisonne les mets que l'amitié présente.
Le vieillardprend sa lyre , et ses accords touchans
D'Aglaé , de Mysis accompagnent les chants.
Gallus à leurs talens prodigue son suffrage .
Julien cependant veut finir son ouvrage :
< Mon père , et vous , dit-il , vous aimables objets ,
J'ose former pour vous encor d'autres projets ;
De vertus et d'attraits votre jeunesse ornée
Doit s'approcher bientôt des autels d'hyménée;
134 MERCURE DE FRANCE ,
Unpère avec plaisir y guidera vos pas ;
De fortunés époux vous ouvriront leurs bras.
Pour former cette chaîne et la rendre légère ,
Acceptez quelques dons de l'un et l'autre frère ;
Oui , Gullus avec moi veut être de moitié ;
Sa main dote Mysis , et la mienne Aglaé . »
Aces mots , des deux soeurs les chastes fronts rougissent ;
Leurs yeux se sont baissés , et leurs traits s'embellissent ;
D'un régard expressif , et lui serrant la main ,
Gallus ade son frère approuvé le dessein.
Bienfaiteur à son tour , de quelle jouissance
L'enivrent les accens de la reconnaissance !
Le charme qu'il éprouve est tout nouveau pour lui......
Mais quoi ! vers l'occident déjà Vesper a lui ;
Déjà montrant son disque et sa pâle lumière
Phoebé sur l'horizon vient remplacer son frère .
« Que vois-je ? est-ce la nuit ? qu'avec rapidité
Le tems dérobe ici son cours précipité !
Dit le prince étonné ; nous arrivons à peine :
La journée est trop courte , etsa fin trop soudaine ;
Je n'en ai pas senti les instans s'écouler. »
-« C'est que le triste ennui ne vint pas s'y mêler ,
Lui dit alors son frère ; à cette maladie
Vous savez maintenant comment on remédie ;
Il ne tiendra qu'à vous de l'éloigner toujours . »
- « Qui , le remède est sûr ; j'y veux avoir recours ,
Mon frère , et si l'ennui revient pour me surprendre ,
En faisant des heureux , je saurai m'en défendre .
Voilà ma guérison ; vous me l'aviez bien dit. »
Ace noble discours Julien applaudit .
Les deux princes bientôt repartent pour Bysance,
Pleins dejoie , et laissant , grâce à leur bienfaisance ,
Une famille heureuse , et dont l'amour , les voeux ,
Les bénédictions les suivent tous les deux.
Gallus de ce beau jour conserva la mémoire ;
Lui-même avec plaisir en racontait l'histoire ;
Il sut toujours depuis , répandant les bienfaits ,
Toutprince qu'il était , ne s'ennuyer jamais.
Nous pouvons tous connaître un semblable délice ;
Dans l'état le plus humble , on peut rendre service
SEPTEMBRE 1810. 135
Etd'un plus malheureux être le bienfaiteur.
Il n'est à ce plaisir nul ennui qui ne cède.....
Finissons . Aussi bien , je pourrais au lecteur
Faire éprouver le mal , en parlant du remède.
ANDRIEUX.
ENIGME .
Je suis un être blanc et noir :
Onm'expose au grand jour pour qu'on me puisse voir.
J'ordonne , on m'obéit ; ou bien , incontinent ,
La peine est infligée à tout contrevenant .
Je prends naissance au sein de la police ,
Dans un conseil de guerre , au palais de justice ;
Je me répands de-là dans tout Paris .
Souvent autour de moi j'attire les conscrits .
Je suis bien d'une autre importance
Lorsque je sors d'un conseil de finance.
Quelquefois je monte à cheval ,
Et vais donner au général
L'éveil sur tout ce qui se passe ;
Et rapporterde lui ce qu'il faut que l'on fasse.
.........
LOGOGRIPHE .
JEUNES enfans , amis de la folie ,
Que le plaisir succède à vos travaux ....!
Vite en plein air, au gré de votre envie ,
Je vais pour vous agiter mes grelots ;
J'y mêlerai des sauts et des gambades ,
Des chants , des cris , des rires , des bons mots ,
Et force coups à tous mes camarades.
Mes bons amis , si pour savoir mon nom ,
Vous disloquez ma grotesque personne ,
Vous trouverez du grand monde le ton;
Un ferme appui de l'étatet du trône ;
Ce qu'à-la -fois je portę gros et rand ;
De l'amitié le symbole fidèle;
136 MERCURE DE FRANCE , SEPTEMBRE 1810 .
Ce qu'au vieillard l'enfance un peu cruelle
Cherche toujours à faire en badinant;
De notre globe un vaste et vieux empire;
Un grand pays du nouveau continent ;
Unnoir souci qui fait que l'on soupire ;
Deux volatils , l'un sot , l'autre bavard ;
Ce que pratique à la guerre un hussard ;
Un petit poids chez Purgon en usage ;
Ce qui dérobe à mon coeil indiscret
Cejoli sein qu'arrondit un corsage ;
Ce que d'écus maint avare voudrait ;
Deux végétaux d'éclatante verdure ,
Jusques aux cieux élevant leur stature ;
Fleuve africain des voyageurs vanté ;
De l'Italie une forte cité ;
Enfin , lecteur , cette joyeuse fête
Qui fait toujours rêver mainte fillette ,
Etglissedans son coeur la douce volupté.
B...... D'AGEN ( du cercle de la Comédie. )
CHARADE.
MON premier est un cri de répétition ;
Mon second fait au tour est parfaitement rond :
Mon entier équivaut à contestation.
$ ........
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE
insérés dans le dernier Numéro .
Le mot de l'Enigme du dernier Numéro est Echelle.
Celui du Logogriphe est Charme , dans lequel on trouve , carme,
arme ame , et me .
Celui de la Charade est Duelliste
LITTÉRATURE ET BEAUX-ARTS .
VIE D'ULRICH ZWINGLE , RÉFORMATEUR DE LA SUISSE ; par
M. J. G. HESS . Un vol. in-8° . Prix , 4 fr. 50 c . , et
6 fr . franc de port. A Paris , chez J. J. Paschoud ,
libraire , rue des Petits-Augustins , nº3 ; et à Genève ,
chez le même libraire .
4
La réformation du seizième siècle, qui sépara del'église
romaine une grande partie de la chrétienté , est un des
événemens les plus curieux de l'histoire moderne , soit
qu'on en considère les causes , soit qu'on en examine les
suites . Une dispute qui , d'abord , n'avait paru intéresser
que les théologiens , amène une révolution morale , dont
l'influence s'étend sur le monde civilisé . Tel est le point
de vue sous lequel M. Hess envisage cette époque mémorable
; il pense , et avec raison sans doute , que , grâces
aux principes de tolérance universellement établis , il est
enfin permis de peindre les auteurs de ce grand changement
tels qu'ils furent. Le réformateur dont il nous
donne aujourd'hui l'histoire , a moins de célébrité que
Luther et Calvin , parce que ses disciples n'ont pas été
désignés par son nom . On reconnaîtra cependant qu'il
ne leur fut inférieur ni en talens ni en connaissances , si
l'on réfléchit que , contemporain du premier et prédécesseur
du second , il ne trouva qu'en lui-même la force de
s'élever au--dessus de son siècle par l'indépendance de
ses opinions .
Ulrich Zwingle naquit le premier janvier 1484 ( 1 ) à
Wildhaus , village du comté de Tockenbourg en Suisse.
Son père était un simple paysan , mais qui ne le laissa
manquer d'aucun des moyens d'acquérir une instruction
solide. Le jeune Ulrich fut envoyé à Bâle , et ensuite à
(1) Et non en 1487 , comme le dit le Dictionnaire historique de
Chaudon et Delandine .
138 MERCURE DE FRANCE ;
Berne , où une école de belles-lettres venait de s'ouvrir.
Les succès qu'il y obtint fixérent sur lui l'attention des
dominicains qui cherchèrent à lui faire prendre l'habit
de leur ordre . Le pèreen fut instruit , et se hâta d'envoyer
son fils à l'Université de Vienne en Autriche , qui avait
alors beaucoup de réputation. Les auteurs classiques
grecs et latins lui devinrent bientôt si familiers qu'il fut
en état de remplir , à 18 ans , une chaire de professeur
au collège de Bâle . Ily contribua puissamment à faciliter
et encourager l'étude des langues anciennes , étude qui ,
comme l'observe son biographe , prépara la renaissance
des lettres au quinzième siècle , et qui sera dans tous les
tems la meilleure base de toute éducation libérale .
Au milieu des occupations les plus sérieuses , Zwinglé
ne cessa pas de cultiver la musique. Cet art faisait alors
une partie essentielle de l'instruction des jeunes gens destinés
à l'éclat ecclésiastique ; Zwingle le regardait comme
une ressource faite pour reposer l'esprit après un travail
fatigant , pour lui donner de nouvelles forces et adoucir
ła trop grande austérité du caractère.
Elu curé de Glaris , chef-lieu du canton de ce nom ,
Zwingle crut avoir besoin d'une instruction plus profonde
et plus étendue que celle qu'il possédait déjà. Il
résolut donc de recommencer ses études théologiques
d'après un plan qu'il se traça lui-même. La lecture
assidue du nouveau testament précéda ses nouvelles
recherches . Pour se rendre plus familière les épîtres de
saint Paul , il en copia le texte grec de sa main , ajoutant
en marge une foule de notes extraites des Pères de
l'église , ainsi que ses propres observations . Cet intéressant
manuscrit existe encore dans la bibliothèque de
Zurich . M
Voulant connaître en détail la marche progressive du
christianisme , Zwingle ne fut rebuté ni par le style
barbare , ni par les absurdités des auteurs du moyen
âge. D'après lleemméêmeprincipe , il lut sans prévention les
ouvrages de plusieurs écrivains accusés d'hérésie. Il distingua
parmi eux Ratramne , moine du neuvième siècle,
dont les opinions sur l'eucharistie , quoique conformes
à celles des siècles précédens , furent condamnées par
SEPTEMBRE 1810 . 139
la cour de Rome ; l'anglais Wiclef , qui rejetait les voeux
monastiques ; enfin Jean Huss , brûlé par le concile de
Constance pour s'être élevé contre l'excessive puissance
temporelle des papes (2) . Une aussi vaste érudition contrastait
d'une manière bien frappante avec l'ignorance
honteuse de la plupart des prêtres et des moines du tems .
Un auteur contemporain raconte que dans un synode
composé des doyens ruraux du clergé helvétique , il ne
s'en trouva que trois qui eussent lu la Bible ; les autres
avouaient qu'ils connaissaient à peine le nouveau testament.
Leurs sermons étaient de pitoyables amplifications
de la légende , égayées par des bouffonneries dignes des
tréteaux de la Foire .
Ce fut cependant à cette époque que Théobald , baron
de Geroldseck , administrateur de la célèbre abbaye
d'Einsiedeln , dans le canton de Schwitz , conçut le noble
projet d'ouvrir dans son monastère un asyle aux hommes
qui , par leurs lumières et leur zèle , lui paraissaient
propres à répandre les connaissances utiles parmi leurs
compatriotes. Il désirait agréger Zwingle à cette savante
réunion , etil lui offrit laplace de prédicateur de l'abbaye .
Zwingle l'accepta avec empressement : il sentit que sous
la protection de l'administrateur , il pourrait énoncer
plus librement les opinions qu'il s'était formées dans le
silence de l'étude et des méditations. Il ne se trompa
point : il trouva à Einsiedeln plusieurs hommes d'un
vrai savoir qui l'aidèrent , dans la suite , à introduire la
réforme en Suisse . Ils étudiaient ensemble les Pères de
l'église , dont Erasme venait de faire paraître les oeuvres
àBale. Ils y joignaient la lecture des ouvrages de cemême
Erasme et du célèbre hébraïsant Capnion (Reuchlin ) ,
tous deux restaurateurs des lettres en Allemagne.
Lorsque Zwingle crut les esprits suffisamment préparés
par des instructions particulières , il résolut de
frapper un coup décisif. Il choisit à cet effet un jour de
fête solennelle qui attirait à Einsiedeln une foule im-
(2) Il està remarquer que le Dictionnaire historique déjà cité déelareque
Zwingle n'était ni savant , ni littérateur , ni philosophe , ni
même théologien.
140 MERCURE DE FRANCE ,
mense. On a conservé le discours qu'il prononça devant
cette assemblée où l'on comptait les membres les plus
distingués de l'Etat et du clergé ; un seul passage fera
juger de l'esprit qui animait l'orateur :
« Cessez de croire , s'écria-t-il , que c'est par des voeux
>> stériles , par de longs pélérinages , par des offrandes
>>destinées à orner des images sans vie , que vous obtien-
» drez la faveur divine ..... Hélas ! je le sais , c'est nous-
» mêmes , ministres des autels , nous qui devrions être le
>> sel de la terre , c'est nous qui avons égaré dans un laby-
>> rinthe d'erreurs la múltitude ignorante et crédule. C'est
>>pour satisfaire notre avarice et accumuler des trésors ,
>>que nous avons élevé au rang des bonnes oeuvres d'inu-
>>tiles et vaines pratiques . Trop dociles à notre voix , les
>> chrétiens de nos jours ne songent qu'à racheter leurs
>> crimes sans y renoncer. Vivons au gré de nos désirs ,
>>disent-ils , enrichissons- nous du bien d'autrui , ne crai-
» gnons pas de souiller nós mains de sang et de meur
» tres ; nous trouverons dans les graces de l'église des
» expiations faciles . » 3
La morale de Zwingle fit impression sur une partie
de ses auditeurs : on vit des pélerins remporter leurs
offrandes , circonstance qui anima contre lui les moines
d'Einsiedeln , en leur faisant craindre la diminution de
leurs revenus . Les couvens voisins partagèrent cette
animosité , et répandirent des bruits injurieux sur le
compte du réformateur. Il ne paraît pas cependant que
son discours lui ait attiré la disgrace de ses supérieurs
ecclésiastiques . Il est bien remarquable , au contraire ,
qu'à la même époque le pape Léon X lui fit remettre un
diplôme qui lui donnait le titre de chapelain acolyte du
Saint-Siége . Zwingle n'avait point sollicité cette distinction;
il ne la dut qu'à sa renommée qui commençait
à se répandre.
La place de prédicateur de la cathédrale de Zurich
lui fut offerte également sur sa seule réputation ; il l'accepta
, dans l'espoir d'être plus utile que dans l'enceinte
d'un monastère. Selon sa courageuse habitude , il attaqua
le vice dans toutes les classes , dirigeant spécialement
son éloquence contre les dissolutions du clergé.
SEPTEMBRE 1810. 141
Ce fut en cette année mémorable ( 1518 ) que Léon X
envoya en Suisse le franciscain Bernard Samson , auquel
il confia le pouvoir d'absoudre de tout péché les
chrétiens qui , par leurs dons pieux , aideraient à l'achèvement
de la basilique de Saint-Pierre. L'impudence
avec laquelle ce moine s'acquittait de son ministère , se
peint dans ce seul trait : pour écarter la foule des indigens
qui se rassemblaient autour de lui toutes les fois
qu'il paraissait en public , il faisait crier par un diacre :
<<Laissez approcher d'abord les riches qui peuvent ache-
>>ter le pardon de leurs péchés ; après les avoir satis-
>> faits , on écoutera aussi les prières du pauvre. >> Enfin
le cordelier Samson osa dire en chaire que le pécheur
participait à la grâce divine du moment où le son de l'ar
gent retentissait dans le tronc destiné à le recevoir. C'était
àBerne que l'envoyé apostolique débitait cette étrange
morale ; il se dirigea sur Zurich : Zwingle l'y attendait ,
et déjà il avait éclairé l'esprit de ses auditeurs par plusieurs
discours remplis de raison et de force. Lors donc
que Samson se présenta à Zurich , la diète lui ordonna
de sortir sans délai de tout le territoire helvétique.
Plusieurs écrivains , et Voltaire lui-même qui ne peut
être suspecté de partialité en faveur des papes (3) , ont
regardé la querelle sur les indulgences comme la prin--
cipale cause de la réforme , parce que c'est elle qui
donna occasion à Zwingle et à Luther de s'élever publiquement
contre la cour de Rome (4) . M. Hess contredit
formellement l'opinion générale sur ce point; il la réfute
moins par le raisonnement que par des faits .
« On a vu , dit-il , qu'avant l'arrivée de Samson en
>>>Suisse , Zwingle avait senti la nécessité de réformer le
>>culte , la discipline et les dogmes de l'église ; et lors-
>>qu'on considère l'ensemble de son histoire , la résis-
>>tance qu'il opposa à Samson paraît un fait isolé qui
(3) Essai sur les Moeurs et l'Esprit des Nations , chap. 128.
(4) Le Dictionnaire historique dit formellement que Zwingle ne
commença à déchirer le voile que parce qu'il futfaché qu'un cordelier
milanais lui eût été préféré pour la vente des indulgences. On verra
qu'il y a ici autant de mots que d'erreurs .
1
142 MERCURE DE FRANCE ,
» n'influa pas d'une manière directe sur les événemens
> postérieurs . Luther , de même que Zwingle , n'eut
>>> besoin d'aucune impulsion particulière , et , pour
>> trouver l'origine de ses opinions , il faut de même
>> remonter au delà dumoment où il parut sur la scène ...
>>L'influence du nouveau système qu'il se forma se fit
>> sentir long-tems avant la publication de ses fameuses
>> thèses , dans les leçons qu'il donnait à l'université de
>> Wittenberg . La vente des indulgences lui fournit seu-
>> lement l'occasion d'éclater ; mais la direction naturelle
>> de ses idées l'aurait amené tôt ou tard à une rupture
>>avec les partisans du pape , lors même que Tetzel (5)
>>n'eûtpas excité son indignation . Une révolution comme
>> celle qui s'opéra dans le seizième siècle , ne saurait
>>tenir à un seul événement , ni dépendre d'un seul
>> homme ; elle exige le concours d'une multitude de
>> causes qui agissent long-tems en silence et préparent
>>les esprits à des changemens importans. Avant Luther
>> et Zwingle , plusieurs théologiens tentèrent une ré-
> forme ; aucun ne réussit , parce qu'ils avaient essayé
> de guérir la maladie avant le moment de la crise. >>>>
Cette manière d'argumenter est directe , positive ; elle
nous paraît démontrer sans réplique que ce ne fut pas un
intérêt sordide, ni ce que l'on appelle vulgairementjalousie
de métier , qui déterminèrent la conduite de Zwingle
dans cette importante conjoncture . Mais bientôt il fallut
qu'il songeât à sa propre défense . LéonX , en 1520 ,
avait lancé anathême contre Luther , et aussitôt les ennemis
de Zwingle , presque tous moines , crurent le
flétrir par le surnom de Luthérien. Il n'y avait eu cependant
, jusque là , aucun rapport entre le réformateur
suisse et le réformateur saxon. Zwingle ne répondità
(5) Jean Tetzel , dominicain , fut envoyé par le pape , en Allemagne
, avec la même mission que Bernard Samson le fut en Suisse.
La cour de Rome n'avait pu faire de plus mauvais choix. Ce Tetzek
tenait son bureau de vente dans un cabaret ; c'est lui qui osa dire
publiquement , pour encourager les acheteurs : « Vous auriez violé
> la Vierge , mère de Dieu , qu'avec mes indulgences yous n'avez
>rienàcraindre..
SEPTEMBRE 1810 . 143
ces persécutions secrètes qu'en sollicitant deux colloques
successifs pour l'examen de sa doctrine : il y remporta
un triomphe complet. Ses ennemis imaginèrent , alors ,
de le frapper dans la personne d'un de ses plus zélés partisans
, le bailli Wirth , accusé d'avoir brûlé ou laissé
brûler une image de Sainte-Anne , célèbre dans le canton.
Malheureusement il n'était pas de la juridiction du sénat
de Zurich : Zwingle l'aurait défendu et sauvé. Le bailli ,
vieillard vénérable , fut jugé par un tribunal dont le
président répondit aux parens et amis du prisonnier par
ces paroles , qui peignent trop fidèlement l'esprit de
fanatisme et de démence que le réformateur avait à combattre
: « Je n'ai jamais connu un meilleur homme , un
>>citoyen plus loyal que Wirth . S'il avait pillé , volé
assassiné mème , je parlerais volontiers en sa faveur ;
>>mais , puisqu'il a brûlé l'image de la bienheureuse
>> Sainte-Anne , mère de la Vierge , il ne peut y avoir
>> de grâce pour lui.>>>
Zwingle, inébranlable dans ses principes , ne se laissa
point arrêter dans l'exécution de ses projets. Le jour de
Pâques 1525 , il donna aux habitans de Zurich le premier
spectacle de la cérémonie religieuse qu'il annonça devoir
être désormais substituée à la messe . Il célébra la cène
comme une commémoration , et , chose remarquable , le
peuple , loin de paraître scandalisé de cette innovation
que sonpasteur lui représenta comme le retour des usages
antiques , se porta dans les temples avec une nouvelle
ferveur. La révolution s'opérait dans toutes les classes ,
même dans celles qui étaient intéressées à maintenir les
abus . Le chapitre de Zurich remit au sénattous ses droits
politiques et la disposition de ses revenus : ce généreux
exemple fut imité par l'abbesse de Fraumunster . Les
moines mendians voulaient seuls s'opposer à la réforme :
l'autorité civile prononça leur suppression. Mais la cupidité
n'eut aucune part à cette salutaire mesure : les biens
du clergé ne furent ni dilapidés par les particuliers , ni
engloutis par le fisc ; seulement on leur donna une destination
plus éclairée et plus véritablement pieuse , comme
ladotation des hôpitaux et l'entretien des écoles publiques
qui dûrent à Zwingle leur nouvelle organisation. Il y
:
1
144 MERCURE DE FRANCE ,
J
fonda des chaires d'hébreu et de grec , dans la vue principalede
faciliter la comparaison du texte de l'ancien et
du nouveau testament avec les versions adoptées par
l'église romaine (6) .
La réforme obtenant chaque jour de nouveaux partisans
, le grand conseil de Berne convoqua , en 1527 ,
tout le clergé des états de la ligue helvétique. Zwinglese
rendit à cette assemblée , dont son éloquence et sa profonde
érudition le rendirent bientôt l'arbitre . Le grand
conseil adopta solennellement le culte réformé ; et , dans
l'espace de quatre mois , toutes les communes du canton
suivirent solennellement cet exemple. Zwingle , comme
on l'a déjà observé , ne devait son triomphe qu'à lui seul :
loin de recevoir des instructions de Luther , la première
relation directe qu'il eut avec lui fut amenée par la véhémence
avec laquelle le réformateur saxon s'éleva contre
la doctrine de son confrère, relativement àl'impanation et
à l'invination dans l'eucharistie. Le landgrave de Hesse ,
l'un des princes les plus éclairés de son tems , alarmé de
cette division naissante entre deux hommes sur qui l'Europe
avait les yeux fixés , les invita à une entrevue dans
une ville de ses états . Luther et Zwingle se virent à Marbourg
, en 1529 ; ils avaient amené des théologiens
célèbres , tels que Mélanchton , Ecolampade , etc. Ils
s'accordèrent sur tous les points , hors celui de l'eucharistie.
Au milieu de tant de travaux et d'agitations , Zwingle
composait un grand nombre d'ouvrages , dans lesquels il
traitait les questions les plus importantes de la morale et
(6) L'ignorance des langues anciennes était si profonde parmi les
ecclésiastiques , qu'un moine déclamant en chaire contre Zwingle et
Luther , disait : « On a inventé , il y a quelque tems , une nouvelle
>>langue , mère de toutes les hérésies , le grec . C'est dans cette
> langue qu'est imprimé un livre appelé le Nouveau Testament , qui
> contient beaucoup de choses dangereuses . A présent il se forme
> encore un autre langage , l'hébreu : quiconque l'apprend devient
>>aussitôt juif. » ( Jean de Müller , Histoire de la Suisse , tome IV,
page455 de l'original allemand.)
de
SEPTEMBRE 1810. 145
de la théologie (7). Il en est un qui mérite d'être cité :
c'estunprécis de sa doctrine qu'il adressa à François Ier .
On y trouve un passage curieux sur cette opinion des
théologiens qui pensaient que les vertus des païens
n'étaient que des vices brillans (8) , et que par conséquent
l'entrée du ciel leur était interdite : « Cessons de poser
>> des bornes à la miséricorde divine , dit Zwingle ; je suis
১) persuadé qu'un Aristide, qu'un Socrate, enfin quetous LA
SEIN
>> les hommes de bien qui ont accompli les lois gravées
>> dans leur conscience , quelque soit le siècle , quelque
>> soit le pays où ils aient vécu , entreront dans la félicité
>> éternelle . >> Ce fut le dernier écrit qui sortit dela plume
de Zwingle ; peu de semaines après , un coup funeste
l'enleva à son pays , et termina sa carrière laborieuse.
Malgré tous ses efforts pour établir l'harmonie ou , du
moins , uneparfaite tolérance entre les cantons protestans
et les cantons catholiques , une guerre furieuse éclata
entr'eux , en 1531. Le sénat de Zurich mit des troupes en
campagne , et voulut que Zwingle accompagnât le commandant.
Ceux qui lui étaient attachés , croyaient que sa
présence électriserait les soldats; ses ennemis secrets
connaissant son courage (9) espéraient qu'il n'échapperait
pas aux périls qu'il allait courir. Onse miten marche :
le bruit du canon que l'on entendait dans le lointain
annonçait que les deux armées étaient aux prises .
<<Hâtons-nous , s'écria Zwingle; quant à moi , je veux
>> aller joindre mes frères , aider à les sauver , ou périr
>> avec eux. >> Presqu'à l'instantoùil arrivait sur le champ
de bataille , encourageant les siens par ses discours , il
reçut un coup mortel, et tomba dans la mêlée. Des soldats
catholiques , sans le reconnaître , lui offrent un confesseur
. Il refuse d'un mouvement de tête : « Meurs donc ,
>> hérétique obstiné ! >> crie l'un d'eux en le perçant de sa
pique.
Le lendemain seulement le corps du réformateur fut
trouvé et exposé aux regards de l'armée. Une soldatesque
(7) Ses oeuvres forment 4 vol. in-fol. , outre un grandnombre de
manuscrits .
(8) Splendida peccata.
K
E
146 MERCURE DE FRANCE ,
effrénée s'en empare , le livre aux flammes et jette ses
cendres au vent.
Ainsi se termina , à l'âge de quarante-sept ans , la carrière
de Zwingle; mais l'influence de son génie lui survécut.
Le court espace de onze ans lui avait suffi pour
changer les moeurs , les idées religieuses et les principes
politiques de sa patrie . Une charité active , une simpli-
>> cité patriarchale , des lois sages , des moeurs plus fortes
>>que les lois , tel fut le noble legs que Zwingle laissa à
>>sa patrie. >>>
La vie du réformateur de la Suisse a été écrite pour
ainsi dire sur les lieux qui le virent travailler à la propagation
de sa doctrine , et au milieu d'un peuple qui s'honore
de la professer : mais l'on ne peut trop se hâter d'observer
à la gloire de l'auteur , que si sa position et les
circonstances lui ont servi pour être plus exact , jamais
elles ne l'ont entraîné hors de cette impartialité rigoureuse
qui doit être le guide invariable d'un historien. Sa philosophie
est éclairée , et par conséquent toujours humaine
et tolérante. Il rapporte les faits avec candeur , quelquefois
les soumet à une discussion lumineuse , ou en tire
d'utiles réflexions ; mais jamais il ne déclame . Son style
est naturel , correct , et exempt de néologismes . Si
M. Hess est étranger , comme son nom le fait croire , la
manière dont il écrit le français doit être pour nous un
objet particulier de surprise et d'éloge . L. S ...
(9) Le Dictionnaire Historique , qui semble avoir pris son article
Zwingle dans les écrits de quelque moine du tems ,dit que le réfor-
*mateur n'étant pas brave , fit tous ses efforts pour ne pas aller à la
guerre.
SEPTEMBRE 1810. 147
TABLEAU LITTÉRAIRE DU DIX-HUITIÈME SIÈCLE , ou Essai
sur les grands écrivains de ce siècle et les progrès de
l'esprit humain en France ; suivi de l'Eloge de la
Bruyère , avec des notes et des dissertations , ouvrages
qui ont remporté les prix d'éloquence décernés par
la Classe de la langue et de la littérature françaises de
l'Institut , dans sa séance du 4 avril 1810 ; par MARIE
J. J. VICTORIN FABRE . - Un vol. in-8° . -A Paris ,
chez Michaud frères , imprimeurs-libraires , rue des
Bons-Enfans , nº 34 ; et chez Delaunay , libraire , au
Palais-Royal.
CE double concours , ces deux prix d'éloquence remportés
à-la-fois par un jeune orateur ont fait grand bruit
dans le monde littéraire . Ce bruit a été couvert et comme
étouffé par celui que les prix décennaux ont fait et font
encore. C'est vers ce dernier objet que sont maintenant
dirigés tous les regards , tous les intérêts , toutes les
passions . Aussi , qui oserait maintenant prononcer sur
les prix décennaux ? Ce sera quelques mois après la discussion
de cette grande cause, et après le jugement
porté , qu'on pourra démêler la vérité dans tout ce qu'on
voit paraître aujourd'hui d'opinions contradictoires , de
réclamations , de censures. De même , c'est peut- être
ici le moment de juger impartialement et sainement ces
deux discours qui furent couronnés , il y a quelques
mois , dans la même séance académique .
Le premier partagea la couronne avec celui d'un autre
orateur : le second l'obtint seul , et fut mis absolument
hors de pair. L'une et l'autre de ces décisions ont été
fortement attaquées . Elles font été ouvertement dans
quelques journaux , plus sourdement dans d'autres , où
l'on veut du moins sauver les formes . Avec des formes ,
ou sans formes , on dirait que la plupart des journalistes
se croient chargés par le public de lui cacher ce que
nous possédons encore de richesses dans une décadence
très-sensible , et même de courre sus à tout talent qui se
montre , à tout esprit qui s'élève au dessus d'un certain
Ka
148 MERCURE DE FRANCE ,
niveau , à tout génie enfin qui menace de rendre à notre
patrie la gloire littéraire dont elle a joui .
On peut juger , à la manière dont l'Académie française
s'est exprimée par l'organe de son secrétaire perpétuel
sur le compte de l'auteur de ces deux discours , qu'elle
le met dans le petit nombre de ceux qui lui donnent
cette espérance. On jugerait , pour ainsi dire , encore
mieux, au soulévement qui a tout d'un coup éclaté contre
lui , qu'il est destiné à la remplir.
Le Tableau littéraire de la France au dix-huitième
siècle , était pour la cinquième fois au concours . Il y
allait de l'honneur de la littérature française du dixneuvième
siècle que cette palme fût enfin cueillie. Elle
l'a été en même tems par deux rivaux , qui en ont été
trouvés également dignes ( 1 ) ; mais l'un des deux paraissait
pour la première fois dans l'arêne , et il est dans la
force de l'âge : l'autre s'y fait distinguer depuis cinq ans
et il n'en a que vingt-quatre. En rendant au premier la
justice qui lui était due , l'Académie n'a pu se défendre
pour le second d'un mouvement d'intérêt qu'elle a cru
devoir faire partager au public. Elle a remarqué que ,
dans cette même assemblée , M. Victorin Fabre a déjà
obtenu plusieurs couronnes pour divers ouvrages en prose
et en vers (2) .... Et en parlant de l'autre prix qu'il remportait
dans la même seance : Nous n'avons pas besoin
a-t-elle ajouté , d'appeler l'attention de cette assemblée
sur le phénomène intéressant que présentent les triomphes
multipliés d'un écrivain de vingt-quatre ans , et sur les
espérances qu'on doit concevoir d'un talent déjà si varië ,
si brillant et si mûr , lorsque l'âge , la méditation et le
travail l'auront étendu et perfectionné (3) . Il y a longtems
, sans doute , que cette compagnie qui ne peut
avoir d'autre intérêt que celui des Lettres , et dont plus
des trois - quarts , peut- être , connaissent à peine de vue
le jeune auteur , ne s'était expliquée sur personne avec
cette équité bienveillante. Comment le souffrir ? com-
(1) Rapport sur le concours des prix , etc. , page 4.
(2) Ibidem .
(3) Ibid. page 7.
,
SEPTEMBRE 1810. 149
ment ne pas s'efforcer de perdre dans l'opinion publique
et l'orateur qui vient d'obtenir de tels lauriers , et le
tribunal qui les a placés sur sa tête ?
Ce tribunal , au reste , ne s'est exprimé sur M. Fabre
avec cette prédilection honorable qu'au sujet du prix
qu'il a remporté seul. A l'égard de l'autre prix , il a eu
soin de tenir la balance égale dans ses expressions comme
il l'avait fait dans son jugement. Il observe que le Tableau
littéraire de la France au dix-huitième siècle présentait de
grandes difficultés , mais que ce sont les difficultés mêmes
qui donnent au vrai talent l'occasion de déployer toute sa
force (4) ; que plusieurs des écrivains qui avaient d'abord
concouru ont publié leurs ouvrages , que presque tous
avaient assez de mérite pour en justifier la publication ,
mais que leur publicité a aussi justifié la sévérité des
juges ; et il ajoute : « C'est à cette même sévérité que le
public devra les deux discours d'un mérite supérieur qui
ont été couronnés . »
Pour déprécier celui des deux concurrens qu'une
double victoire , précédée de plusieurs autres , rendait un
digne objet de persécution et de haine , il a fallu d'abord
soutenir que le partage était injuste , et relever encore
M. Jay pour abaisser M. Fabre ; sauf à revenir ensuite
sur M. Jay si par la suite il le méritait de même . A Dieu
ne plaise que je prenne le parti contraire , pour relever à
mon tour M. Fabre ! J'adopte dans toute son étendue le
jugement qui a été prononcé , et tenant pour très-bien
couronné l'un des deux Tableaux, je ne veux qu'examiner
à quel titre , indépendamment de toute concurrence ,
l'autre a mérité le prix.
L'une des critiques que je conçois le moins parmi celles
qui ont été faites de ce discours , c'est de manquer de
plan , de contenir, à la vérité , de fort beaux morceaux ,
des caractères fort bien dessinés des grands écrivains du
dix-huitième siècle , mais de ne pas peindre aussi fidèlement
le siècle même , dont le Tableau cependant était
le sujet du prix. J'y reconnais bien ces morceaux et ces
caractères ; mais ce qu'il y a de singulier (et je ne puis
(4) Ibid. , page 5 .
150 MERCURE DE FRANCE ,
4
dire si la singularité est dans les censeurs qui ont fait
ces critiques , ou si elle est enmoi) c'est que le mérite du
plan est celui dont je suis le plus frappé dans ce discours
et dont je sais le plus de gré à l'auteur . Je ne puis savoir
gré du plan d'un ouvrage qu'à proportion de ce qu'il y a
dans ce plan une disposition des parties que l'auteur a
préférée à une autre et qui lui appartient. Si , au contraire
, les choses y étaient disposées dans l'ordre où
elles se présentaient d'elles-mêmes , et où par conséquent
tout le monde eût pu les placer , je ne verrais dans ce
plan aucunmérite , ou , pour mieux dire , je ne verrais
dans l'ouvrage même aucun plan .
Que fait l'auteur de ce discours ? Il marque d'abord
en peu de mots , mais en traits aussi justes qu'ils sont
fermes et concis , le point où l'on était parvenu en France
au commencement du dix-huitième siècle , et le mouvement
qu'avaient successivement imprimé aux esprits le
seizième et le dix-septième . Que restait-il alors à faire ?
Il le dit avec autant de justesse , de concision et de fermeté
; ce qui restait à faire , c'est le dix-huitième siècle
qui l'a fait , et c'est cette action du siècle , opérée par
les grands hommes qu'il a produits , qui remplit dans
tous ses développemens l'étendue entière de son discours.
Et ce n'est pas au hasard qu'il marche dans les
progrès de cette action : sa marche , il a commencé par
se la prescrire , par la tracer d'avance à l'oeil de ses lecteurs
, comme pour leur donner le droit et les moyens
de le reprendre s'il ne la suivait pas exactement.
«Dans ce tableau , dit-il , vont paraître d'abord ceux dont les talens
ou les lumières ont embelli l'aurore de ce siècle et préparé sa splendeur ;
toutes les connaissances humaines , tous les genres de littérature , s'y
montreront isolés , et pour ainsi dire épars . On les verra long-tems
ensuite se développer et s'étendre , enfin s'approcher et s'unir . Alors ,
portant nos regards sur le maguifique ensemble d'un siècle où tout
s'agrandit en s'éclairant , il faudra nous efforcer de déterminer avec
justesse la nature de ses travaux , de fixer avee précision l'étendue et
les bornes de ses conquêtes . Ainsi , conduits par degrés des exemples
qu'il nous laisse aux espérances qu'ilnous donne , nous pourrons juger
des secours qu'il a transmis lui-même à l'âge présent, pour le suivre,
pour l'atteindre peut- être , dans la carrière illimitée du génie et de la
gloire. »
SEPTEMBRE 1810 . 151
Ceplan est assurément très-bon et très-beau . Si l'auteur
ne l'avait pas suivi dans la composition de son
ouvrage , ce serait une distraction bien extraordinaire
que d'en avoir laissé subsister le projet ; et s'il l'a exécuté
au contraire dans toutes ses parties , est-ce distraction
, est-ce injustice , est-ce mauvaise foi que de prétendre
que son ouvrage manque de plan?
Avant d'aller plus loin , je dirai encore ce que je pense
d'une autre critique , bien légère et bien décidée , mais
dont la légéreté et l'assurance ont une excuse . M. Fabre ,
a-t-on ditet écrit , ainsi que plusieurs de ses concurrens ,
ont attribué aux grands écrivains du dix-huitième siècle
tout ce que ce siècle a eu de remarquable et de merveilleux
, tandis que l'influence qu'ils ont eue n'était qu'une
réaction de celle qui avait agi sur eux-mêmes , et qu'ils
n'ont fait qu'accélérer le mouvement qu'ils avaient reçu .
Et là-dessus on s'est mis à tracer le plan que ces Messieurs
et sur-tout M. Fabre auraient dû suivre pour
exécuter cette belle idée. Elle est vraie si l'on parle de
quelques esprits distingués , mais secondaires , qui semblent
destinés en effet à propager et accélérer le mouvement
une fois imprimé aux opinions et aux connaissances
de leur siècle ; mais me dirait-on bien comment
les mêmes influences avaient tellement agi sur le génie
de Voltaire qu'elles y avaient formé trois ou quatre génies
tout-à- fait différens , comment elles les avaient réunis
en un seul , dirigeant vers un même but les créations de
ces trois ou quatre différens génies , et répandant à-lafois
avec tous ces flambeaux tant de lumières que le
système obscurant de plusieurs siècles ne pourrait suffire
àles éteindre ? Comment, presque dans le même tems ,
au milieu des mêmes sociétés , de ces sociétés frivoles de
Français , si peu curieuses de savoir quelle était la nature
, quels étaient les fondemens , et quelles devaient
être les lois des sociétés politiques , ces mêmes influences
avaient si bien agi sur le génie de Montesquieu , qu'il
n'eut plus qu'à exercer une sorte de réaction pour appeler
tous les esprits à ce genre d'études , et pour leur
donner dans un ouvrage qui n'avait point de modèle un
*** guide si entraînant et si sûr ?-Comment dans cet ordre
:
-
1 152 MERCURE DE FRANCE ,
de choses où tout semblait fait pour éloigner de l'étude
de la nature , ces influences avaient modifié le génie de
Buffon , de manière qu'il n'avait plus eu qu'à prendre la
plume et à déployer son beau style pour faire dans les
sciences naturelles la révolution la plus grande et la plus
marquée ?-Comment enfin dans ce monde léger, infatué
de ses préjugés , de ses arts , de son luxe , ces mêmes
influences avaient si puissamment fermenté dans le cerveau
du philosophe de Genève , que ce fut pour lui la
chose laplus simple du monde de concevoir un système
de philosophie absolument opposé à toutes ces dispositions
du siècle , et de le développer avec une éloquence
si persuasive , que le siècle fut entraîné dans un sens
contraire à tout ce qu'il avait été jusqu'alors ?
Non , non , et cent fois non; il n'en est pas ainsi. On
aura beau vouloir niveler ce qui est au-dessus de tout
niveau . Ces quatre grands hommes , et peut-être un ou
deux autres encore , ont fait le dix-huitième siècle ce
qu'il a été. Leurs voies avaient été préparées sans doute ;
mais si la nature ne les avait pas produits alors , si , par
une espèce de prodige, elle ne les eût pas enfantés presqu'à
la fois , rassemblez tous les élémens , toutes les
influences , et tâchez de faire parvenir sans eux l'esprit
humain du point où il était arrivé quand ils parurent à
celui où il est maintenant : si vous procédez dans cet
essai par une méthode vraiment philosophique , vous
verrez à quelle distance prodigieuse vous serez obligé
de vous arrêter. Pour bien faire connaître ce qu'a été le
dix-huitième siècle , il est donc important de bien analyser
et de bien peindre ce que ces quatre grands écrìvains
ont été. Et ce n'est point à traits épars qu'il faut
les peindre : il faut montrer d'abord dans chacun d'eux
ce qui le caractérise et le distingue , pour que l'esprit ,
par une opération alors facile , formant de ces quatre
faisceaux particuliers un seul faisceau , dont il se représentera
l'action simultanée , puisse bien concevoir quelle
en a été la force , et quels en ont dû être les effets .
Mais ils n'ont pas été seuls à les produire : avant eux ,
en même tems et après , dans le même siècle , des esprits
inférieurs à leur égard , mais supérieurs à tout le reste ,
SEPTEMBRE 1810 . 153
contribuèrent à ces effets. Il faut marquer nettement la
part qu'ils y ont eue , et si bien disposer les genres où ils
se distinguèrent , l'ordre dans lequel ils ont brillé , que
l'on conduise insensiblement le lecteur de l'un à l'autre ,
et de tous à ces quatre génies suprêmes qu'on ne doit
point séparer ; c'est alors qu'après avoir rassemblé ce qui
resterait de traits épars qui demanderaient à être signalés ,
et avoir fait sentir l'action exercé par tant de moyens
puissans sur l'esprit du siècle , on ferait voir , dans l'ensemble
de cet esprit à l'époque de la naissance de l'Encyclopédie
, un spectacle qu'aucune autre époque de
l'esprit humain ne présente et qu'aucune ne représentera
plus .
Encore une fois, si ce n'est pas là un plan , si ce n'en
est pas un très-beau , meilleur même que tout autre ne
pourrait être , mais en même tems plus difficile , etqui
demande , pour être bien exécuté , plus d'art et de talent ,
il faut refaire dans cette partie la langue de l'art oratoire
, et nous dire ce qu'on doit entendre dans un discours
par un bon et beau plan.
Ce que celui-ci demande sur-tout , est une des parties
les plus savantes de l'art d'écrire , ce sont les transitions .
Il faut , pour ainsi dire , aller et venir comme à son gré
dans son sujet , et cependant y être conduit par un fil
qui doit demeurer imperceptible. Si ce fil existe , s'il est
tissu avec toute l'adresse que l'art exige , le commun des
lecteurs est excusable de ne le pas apercevoir , et tire
de cette inapercevance même une partie de son plaisir ,
mais il ne doit pas échapper à ceux qui se donnent pour
juges : ils sont récusables , ils méritent d'être pris à
partie s'ils ne le voient pas. Voyons si ce fil des transitions
se trouve ou non dans le tableau tracé par M. Victorin
Fabre , et comment il y est conduit.
Le passage du dix-septième au dix-huitième siècle se
fait naturellement et presque nécessairement par le sage
Fontenelle ; l'alliance des sciences et des lettres qui se
fait remarquer en lui , annonce en quelque sorte celle
qui est un des traits les plus caractéristiques du siècle
qu'il vit naître. Les progrès des études littéraires et de
l'analyse des beaux arts , ceux de l'histoire et de l'élo
154 MERCURE DE FRANCE ,
quence philosophique étaient aussi annoncés . Massilien
avait donné un nouveau caractère à l'éloquence de la
chaire , quand la régence et le système viennent tout
renverser dans les fortunes , dans le goût et dans les
moeurs . C'est le tems des hérésies littéraires . Terrasson
et Lamotte les créent , les propagent , Fontenelle les
accrédite et les autorisé. Racine le fils y résiste par ses
préceptes et par son exemple. J. B. Rousseau , élève de
la même école , le seconde dans cette entreprise , et plus
grand poëte , son exemple influe davantage. Ses bonnes
odes , ses épigrammes , ses cantates mythologiques sont
restées modèles . Il échoua dans la comédie . L'art de la
comédie avait eu pour soutiens , après Molière, Regnard,
Dufresny , Lesage. Destouches commença à l'altérer ,
Lachaussée l'altéra davantage. Bientôt la vraie comédie
fut presque bannie de la scène , et n'y reparut plus que
par intervalles , dans la Métromanie, dans le Méchant.
Pendant qu'elle subissait cette révolution , la tragédie se
maintenait avec plus de gloire , et se préparait même à
s'ouvrir des routes nouvelles . Crébillon tendait avec force
le ressort de la terreur , mais son faux système dramatique
, et les imperfections , disons même la barbarie de
son style , le rendaient aussi peu comparable aux grands
hommes qui l'avaient précédé , qu'à celui auquel la haine
et l'envie voulurent bientôt l'opposer. C'est par cette
transition insensible et naturelle que Voltaire est amené .
On entre , pour ainsi parler , par la tragédie , dans la
décomposition de ce génie multiple qui lui dut en effet
un des plus beaux rayons de sa gloire. La manière dont
cette décomposition est annoncée est trop ingénieuse et
trop vive pour ne la pas citer ici .
<Concevez , dit M. Fabre , un poëte épique qui parcourt à-la - fois
avec honneur la carrière de Virgile et celle de l'Arioste ; un pošte
didactique , digne émule de Pope dans l'épitre morale , digne élève
d'Horace dans la Satire ; un poëte aimable et léger , sans modèle
comme sans émule ; enfin un poëte dramatique , célèbre par vingt
succès , illustre par six chefs-d'oeuvre. Concevez encore un historien
qui crée son genre et qui le fixe;un romancier qui invente sa manière ,
et la rend inimitable ; un rival de Cicéron dans l'épitre familière ; un
critique qui n'a point de rival. Concevez , dis-je , séparément tous
SEPTEMBRE 1810. 155
ces écrivains d'un mérite supérieur. Le siècle qui les aurait produits
seuls ne formerait-il pas une époque glorieuse dans les lettres ? Eh
bien! tous ces écrivains divers qui seuls auraient illustré leur siècle ,
c'est Voltaire . »
,
Le développement de ce qui est si bien annoncé n'occupe
pas moins de douze pages , et elles paraissent
courtes . Voltaire y est analysé , y est peint tout entier
et avec des couleurs qu'il ne désavouerait pas . Cet excellent
morceau se termine par le tableau de l'espèce
d'empire que Voltaire exerçait dans les lettres , et de l'ascendant
qu'il avait pris sur son siècle dans la plupart
des objets que peut embrasser l'esprit humain. Cet
ascendant , Montesquieu l'obtint en Europe sur les
hommes supérieurs dans les matières les plus importantes
: et de là l'orateur trace avec non moins de talent
le caractère de Montesquieu , ou plutôt celui de ses
divers ouvrages . L'autorité de ce grand publiciste était
établie , lorsque parut J. J. Rousseau , destiné à fournir
une carrière si brillante en politique , en philosophie et
en éloquence : c'est sous ce dernier rapport que M. Fabre
le considère en dernier lieu ; et l'éloquence de l'auteur
d'Emile conduit à celle de l'historien de la nature .
Buffon considéré à son tour sous tous les aspects , mais
principalement comme ayant donné en France et dans
l'Europe entière l'impulsion la plus puissante à l'étude
des sciences naturelles , amène l'auteur à retracer cette
impulsion donnée en même tems à toutes les sciences , à
toutes les connaissances humaines par la philosophie et
par les lettres . Parmi les phénomènes de cette époque ,
il n'oublie pas une dame française digne d'être l'amie de
Voltaire et de commenter Newton. L'Anglais Newton ,
chef d'école dans les sciences , rappelle l'Anglais Locke ,
chef d'école en philosophie. Le second eut alors en
France, comme le premier, des sectateurs et des disciples
. Condillac ajouta aux découvertes et à la doctrine
de Locke ses propres découvertes et sa doctrine . Il appliqua
à toutes nos connaissances son excellente méthode
; l'analyse de nos sensations et de nos idées conduit
à celle du langage , et l'on voit s'enchaîner ici
naturellement les progrès de la grammaire raisonnée , de
156 MERCURE DE FRANCE ,
1
la critique et de l'érudition. Ainsi toutes les parties de
la littérature et toutes les sciences se prêtaient un mutuel
appui ; elles se touchaient à force de s'étendre ; il leur
fallait un dépôt commun : alors naquit l'Encyclopédie .
Cette grande et célèbre entreprise et ses deux principaux
auteurs , d'Alembert et Diderot , sont appréciés
avec justesse et avec rapidité . L'orateur s'empresse d'arriver
au point qu'il s'était fixé dès son exorde , et vers
lequel il tendait par une ligne si bien tracée, dans toute
l'étendue de son discours . Parvenu à cette grande explosion
d'esprit public qui accompagna la publication de
l'Encyclopédie , il y arrête le lecteur en s'y arrêtant luimême.
< Ici , dit-il , se présente à nos regards un spectacle tel que n'en
offrirent aucun siècle , aucune littérature. Ce ne sont pas quelques
sages s'appliquant dans la retraite à multiplier leurs connaissances , à
éclairer leur raison ; c'est une nation entière qui se livre à toutes les
études , accumule tous les succès. Ce ne sont pas quelques princes
favorisant la flatterie en técompensant les arts souvent introduits dans
les cours sous le sauf-conduit de la louange , et payés pour prendre
la livrée du maître ; c'est une nation entière qui protége tous les arts .
Cene sont pas quelques honneurs passagers , individuels , accordés
par la puissance , obtenus par la faveur ; c'est une nouvelle noblesse
proclamée par tout un peuple , la noblesse des talens ; c'est une nouvelledignité
reconnue par tout un peuple , la dignité du génie ; c'est
un empire nouveau , celui de la raison et des lumières .
> Cette admiration pour les talens , cette activité des esprits , se
propagentdans la France entière . On dirait , à son enthousiasme , que
lanation est assemblée pour discuter ses intérêts les plus chers ; et les
grands écrivains de cette époque se présentent à l'imagination comme
des orateurs introduits dans son sein, moins pour obtenir ses suffrages
que pour éclairer ses discussions .>>
C'est devant ce concours de la nation que M. Fabre
fait composer les grands ouvrages de tout genre qui ont
leplus honoré ce grand siècle ; figure vivante et animée
qui garantit cette énumération de la sécheresse et de la
langueur. Il continue avec chaleur ce Tableau que des
critiques injustes prétendent qu'il n'a point tracé,
« Unissant donc leurs efforts , consacrant leurs veilles à l'étude
générale de la nature , de l'homme , de la morale , de l'administra-
1
SEPTEMBRE 1810 . 157
tion ou des lois , tous ces écrivains philosophes semblaient se proposer
unbut plus utile que la fortune , plus grand que la renommée. Ainsi
passa dans leurs mains le sceptre de l'opinion publique. Une nation
passionnée pour la gloire et pour les plaisirs , sembla l'offrir par acclamation
à ceux qui faisaient alors et ses plus nobles plaisirs , et sa plus
éclatante , ou plutôt son unique gloire.
> Tandis que ce peuple sensible et grand , fait pour tous les genres
de triomphes , mais alors retenu par une administration faible , trop
au-dessous de lui-même et de ses destinées , n'éprouvait plus que des
revers , ses philosophes , ses écrivains , conservaient et agrandissaient
encore en Europe sa réputation , que ses généraux et ses ministres
semblaient devoir avilir . En donnant tantde splendeur à son existence
nationale , ils embellissaient aussi les jours de son existence civile. Ils
avaient fait de Paris la véritable métropole des lettres , des connaissances
humaines ; et les hommes instruits , les savans dans les genres
les plus divers , qui venaient de toutes les parties du monde étudier
dans son seinla philosophie ou les arts , s'y trouvaient tous dans leur
patrie. »
Ces étrangers , ces savans , il les conduit aux jeux du
théâtre , dont la représentation était alors parfaite; il les
conduit dans nos cercles , où ils retrouvent encore la littérature
et les arts , où les nouveautés littéraires sont
l'objet de tous les entretiens , où retentissent et se confirment
tous les succès ; il les conduit aux séances acadé
miques , où des sujets intéressans et nationaux ont fait
naître un nouveau genre d'éloquence. Recommençant
ensuite à employer l'art des transitions , il passe de ce
genre d'éloquence à l'éloquence en général , et de l'éloquence
à la poésie. Il s'arrête un instant à la poésie descriptive
dont il signale la naissance parmi nous , les
progrès et les dangers : mais celui de nos poëtes qui s'y
est le plus distingué avait d'abord enrichi la langue poétique
par une traduction célèbre. Des traductions en vers
on passe avec l'auteur aux traductions en général , qui
ont pris à cette époque un nouveau caractère , de ces
emprunts faits aux langues anciennes et étrangères , aux
emprunts que les étrangers faisaient à la nôtre , à l'empressement
qu'il avaient de s'enrichir et de notre littérature
et de notre langue , de la parler , de l'écrire. Les
souverains eux-mêmes montraient cet empressement : le
158 MERCURE DE FRANCE ,
grand Frédéric ambitionna l'honneur de se placer parmi
nos poëtes , et écrivit en français l'histoire de sa maison,
et celle de la guerre qu'il avait fait contre nous .
L'admiration pour nos grands écrivains devenait universelle
comme notre littérature. Les rois se plaisaient à correspondre avec
euxdans leur langue : ils les appelaient dans leurs Etats comme autrefois
Philippe avait appelé à sa cour le précepteur d'Alexandre , pour y
présider à l'éducation de l'héritier de leur couronne. Ils leur offraient
de l'estime , des richesses et des honneurs ; et quand ces hommes géné
reux ne voulaient accepter que l'estime , les rois se montraient assez
justes pour ne pas s'étonner de leur refus.
> Ils les honoraient davantage en adoptant leurs principes , en puisant
dans leurs maximes des bienfaits pour l'humanité. La servitude
abolic en Danemarck par Christian VII et son vertueux ministre
Bernstorff; la tolérance proclamée à-la-fois à Stockholm et à Pétersbourg;
la législation criminelle adoucie et sagement réformée dans le
Nord, et dans cette Italie où la philosophie de Montesquieu avait
trouvé pour disciples les Beccaria et les Filangieri ; voilà , sans doute ,
les plus flatteurs , voilà les plus dignes hommages rendus aux lettres
françaises , et souvent renouvelés dans ce siècle où le génie de nos
écrivains politiques parut en quelque sorte siéger dans les diètes européennes
etdans les conseils des rois .
> On voyait renaître ces jours de l'antiquité où les peuples confiaient
à des sages étrangers l'édifice de la législation nationale. Un
peuple voisin'long-tems asservi secoue le joug de ses vainqueurs ; il
veut se donner une constitution et des lois , et il les demande à un
philosophe français : une nation généreuse se rendindépendante dans
le Nouveau-Monde ; elle veut se donner une constitution et des lois ,
et elle les demande à un philosophe français. Partout s'établissent des
académies françaises , partout des théâtres français . Un traité se conclut
dans les glaces du Nord , entre le successeur des sultans et l'héritière
des Czars , et ce traité se rédige en français. Enfin une académie
étrangère propose pour sujet d'un concours l'universalité de la
languefrançaise, et elle couronne un Français . Quelle fut jamais la
nation qui reçut tant de gloire de sa littérature? Quel fut jamais le
siècle illustre qui lui attira tant d'honneurs ? »
-
Arrivé, par cette succession et cette gradation presque
insensible , jusqu'au tems de la révolution française ,
Porateur s'abstient d'entrer dans aucun détail , et il en
dit rapidement les motifs : soit qu'on approuve ou que
SEPTEMBRE 1810. 159
Ton blâme sa réserve , on ne peut du moins lui reprocher
d'adopter l'opinion fausse et injuste de quelques
personnes et même de quelques gens de lettres , qui prétendent
que pendant toute cette orageuse époque le
flambeau des lettres s'éteignit entiérement. « C'est , dit-il ,
le prodige de notre patrie que durant la révolution la
plus tumultueuse et la plus féconde en vicissitudes , les
palmés de la littérature n'aient pas été brisées par l'orage ,
et séchées jusque dans leurs racines.Elles ont continue
de croître : de nouveaux succès ont enrichi cette littérature
si vaste , etc.>> Enfin , une récapitulation générale ,
un regard jetté sur l'ensemble du dix-huitième siècle , et
non plus sur les grands hommes qu'il vit naître , mais
sur les progrès réels et nombreux des lettres et de l'esprit
humain durant cette époque brillante , en terminent le
tableau; et une péroraison dictée par l'enthousiasme
des lettres et de la patrie , appelle à de nouveaux succès
le siècle qui vient d'éclore .
Après une simple lecture de cet exposé très-fidèle du
planque l'auteur de ce discours s'est tracé , je demande
encore quelle bonne foi il peut y avoir dans les deux
grands reproches qu'on lui a faits , de manquer de
plan , et d'avoir peint les grands hommes du dix-huitième
siècle , mais non le siècle même. Quant au style dans
lequel il a exécuté ce plan , les morceaux que j'ai cités
peuvent suffire pour en donner une idée , quoiqu'ils ne
soient pas les plus brillans , et que je les aie choisis dans
tout autre dessein que dans celui de faire connaître la
manière d'écrire de l'orateur. Elle a un grand mérite
auquel on ne paraît pas songer assez , c'est qu'elle est
véritablement oratoire ; que le choix de mots fait par
l'auteur , la structure , et , pour ainsi dire , l'attitude de
ses phrases sont appropriés au genre ; que ses périodes
sont tantôt vives et fortes , tantôt harmonieusement arrondies
; qu'il a ce que je nommerais de l'haleine , et que
sachant ménager ses repos , il arrive à la fin d'une longue
période sans paraître faire d'effort et sans en faire
faire au lecteur : et qu'enfin la variété qu'il a déjà mise
dans trois discours qui ont obtenu des couronnes , l'éloge
deCorneille , ce tableau du dix-huitième siècle , et l'éloge
L
160 MERCURE DE FRANCE ,
1
de Labruyère , promet à la littérature française , nonseulement
un écrivain , mais un orateur.
Je ne puis finir cet extrait sans remarquer , avec quelque
surprise , que parmi les prix décennaux il n'en ait point
été destiné à l'éloquence . S'il en était établi un , si le
jury , si la Classe de l'Institut que cette branche de littérature
intéresse particulièrement , obtenaient de S. M.
la réparation de cet oubli , à quel autre qu'à l'auteur de
ces trois discours ce nouveau prix pourrait-il appartenir
?
Le jury et l'Institut sont en ce moment même occupés
d'un autre jugement auquel est aussi intéressé M. Fabre .
Son poëme de la Mort de Henri IV est sur les rangs pour
un prix de seconde classe. Le jury , dans son rapport ,
l'a jugé seul digne d'une mention honorable ; et si on le
considère sous les différens rapports de l'invention , de
la conduite , mais sur-tout du style poétique , et de ce
genre de style poétique qui convient à l'épopée , il paraît
qu'il n'y aurait que de la justice à faire un pas de plus et
à lui décerner le prix .
Mais ce double talent qu'a notre jeune orateur d'être
en même tems un fort bon poëte , ne doit pas m'entraîner
dans cet article à parler de poésie autant que d'éloquence
; si je dois revenir à lui dans un second extrait ,
ce ne sera point à cause de ses vers , mais pour examiner
son Eloge de la Bruyère , couronné dans la même séance
que le Tableau du dix-huitième siècle , et que l'auteur a
fait paraître en même tems . GINGUENÉ .
RECHERCHES
SEPTEMBRE 1810. 161
RECHERCHES SUR L'ART STATUAIRE CONSIDÉRÉ CHEZ LES
ANCIENS ET CHEZ LES MODERNES , ou Mémoire sur cette
SEA
question proposée par l'Institut national de France :
Quelles ont été les causes de la perfection de la sculpture
antique , et quels seraient les moyens d'y atteindre
Ouvrage couronné par l'Institut , le 15 vendemiaire
an IX . - Un volume in-8º de plus de 500 pagest
A Paris , chez la Ve Nyon aîné , libraire merde
Jardinet , n° 2 .
SECOND ET DERNIER ARTICLE ( 1) .
ru
Dans sa troisième partie , M. Emeric David trace le
rapide tableau de la renaissance des arts . Quelques-unes
des causes principales quiles avaient portés dans Athènes
à la plus haute perfection , les firent d'abord reparaître à
Florence. On sut les y employer à nourrir l'esprit public ,
à l'accroître , à le diriger vers les nobles entreprises : et
tant que la nation jouit de quelque ombre de liberté ,
les artistes y furent honorés avec enthousiasme ;
on leur éleva des statues . Laurent Ghiberti , le plus
grand , peut- être , des sculpteurs modernes , avait travaillé
durant quarante années aux portes du Baptistère :
le gouvernement lui fit présent d'une terre considérable ;
et peu de tems après , il fut élu gonfalonier, c'est-à-dire ,
premier magistrat de la république. Quand un peuple
chérit et honore ainsi les arts , il ne faut pas s'étonner
de voir les arts renaître chez ce peuple , s'élever à des
prodiges , et se perfectionner rapidement. Ces récompenses
accordées à Ghiberti par la premiere ville moderne
qui ait mérité le surnom d'Athènes , présageaient
les nombreux chefs -d'oeuvre qui devaient bientôt illustrer
ses Léonard de Vinci et ses Michel-Ange .
Comme les magistrats de Florence , les papes honorèrent
les arts , mais dans des vues toutes différentes ; ils
les firent servir à rehausser l'éclat de la tiare , à raffermir
leur puissance ébranlée. Ils n'avaient pu soumettre les
(1 ) Voyez le Nº du 25 août.
L
162 MERCURE DE FRANCE ,
Romains par la force , ils y réussirent par des bienfaits ,
et par l'éclat imposant qu'ils donnèrent à la ville sainte .
Mais , malgré tous leurs efforts , Rome produisit peu de
grands artistes ; et la plupart de ceux qui l'ont embellie
étaient nés ou s'étaient formés à Florence .
Pourquoi la statuaire , employée dans cette dernière
ville à des objets d'utilité publique , honorée même et
dirigée par le goût général de la nation , ne s'y élevat-
elle cependant pas à la perfection antique ? M. Eméric
David en donne plusieurs raisons ; entr'autres , le peu de
statues et de monumens érigés aux hommes célèbres , et
la nécessité où se trouvaient quelquefois les sculpteurs
d'être en même tems peintres , ingénieurs et architectes .
Il est d'ailleurs permis de douter qu'ils se fussent fait
une théorie constante , uniforme , adoptée par les divers
maîtres , et qu'ils se transmissent les uns aux autres .
Leurs ouvrages sur l'art contiennent peu de principes ,
et l'on y découvre des contradictions. Aussi cette vive
splendeur dont avait brillé d'abord la sculpture florentine
, ne tarda- t- elle pas à s'obscurcir. Après la mort de
Michel-Ange le goût parut dégénérer , il finit par- se corrompre.
On négligea l'observation de la nature et les
études laborieuses qui avaient formé ce grand homme ;
et les véritables beautés de l'art furent bientôt méconnues.
Cependant les arts s'étaient répandus dans toute l'Europe
: la France commençait à ambitionner leur gloire
durable et leurs paisibles triomphes . On ne saurait mettre
en doute l'aptitude des Français à l'art statuaire ,
quand on réfléchit au grand nombre de sculpteurs , de
peintres célèbres , qui ont fleuri parmi eux. Ce sont done
ou les faveurs ou les erreurs de nos rois qui tour-à-tour
ont accéléré ou retardé les progrès de la sculpture
française.
Louis XIV sentit à-la-fois l'importance et la dignité
des beaux arts : il sut les encourager avec noblesse , et
les récompenser avec magnificence . C'est ce qu'ont fait
de tout tems , chez les nations civilisées , tous les rois
grands et heureux. Sous son règne à jamais célèbre ,
furent instituées l'Académie de peinture et celle de
1
SEPTEMBRE 1810 . 163
Rome. Les honneurs , les lettres de noblesse , les distinctions
les plus flatteuses , devinrent le prix des talens ,
qu'excitait plus vivement encore l'estime particulière du
monarque : mais l'effet de ses soins généreux fut affaibli
par des préjugés et des erreurs dangereuses . Ce goût
général dont le rapide instinct sait avertir , guider les
artistes , et apprécier les productions des arts , n'existait
point encore en France . Leurs succès intéressaient faiblement
l'orgueil national ; et l'estime accordée à leurs
chefs-d'oeuvre ne parut être souvent qu'une pure ostentation
.
Dans la formation de l'Académie , la sculpture fut
malheureusement subordonnée à la peinture , et l'enseignement
tendit bien plus à former des peintres que des
statuaires . Les uns et les autres ont long-tems disputé
sur la prééminence de leur art. J'aurais souhaité que le
savant auteur de cet ouvrage eût balancé le pour et le
contre , et qu'il nous eût donné , sur ce point de controverse
intéressant , une opinion motivée. Il ne m'appartient
pas de décider la question : mais je vois avec peine
les statuaires , qui pouvaient faire valoir de plus justes
considérations , se contenter trop souvent de repousser
les prétentions de leurs adversaires par cette mauvaise
défaite : « Vous ne représentez l'homme que d'un côtẻ ;
>>nous le représentons sous toutes les faces . » Comme
si un artiste capable de bien dessiner une des faces du
modèle , ne pourrait pas également bien saisir et retracer
toutes les autres , eny employant plus de tems ! Comme
si l'artiste qui a su découvrir les changemens que la
passion dont le personnage est animé , doit produire
dans tout son système musculaire , vu d'un côté seulement
, pouvait trouverplus difficile d'appliquer les mêmes
combinaisons aux autres faces du corps humain !
Encore un coup , je ne veux prendre parti ni pour les
sculpteurs ni pour les peintres : mais ceux-ci me paraissent
alléguer de bien meilleures raisons en leur faveur ,
lorsqu'ils prétendent que le statuaire n'ayant à représenter
, en ronde bosse , qu'un groupe , en bas- relief, que des
figures rangées à la file , et tout au plus sur deux ou trois
plans , n'a pas besoin, au même degré, des diverses com-
L2
164 MERCURE DE FRANCE ,
1
!
binaisons qui sont indispensables au peintre pour concevoir
les plans , les masses , les oppositions variées et les
contrastes d'une grande machine; que les difficultés du
coloris n'existent point pour le sculpteur ; qu'il n'a point
à élever, à creuser tour-à-tour une toile pour lui donner
de l'étendue et de la profondeur ; et qu'enfin l'habile
peintre d'histoire déroule quelquefois à nos yeux un
vaste drame , dont le sculpteur ne pourrait offrir qu'une
scène .
Mais doit-- on conclure de là que , dans l'enseignement
public , il fallût subordonner la sculpture à la peinture ,
qu'on voulait également encourager ? Etait- il done si
inévitable qu'un des deux arts fût en partie sacrifié aux
avantages de l'autre ? Et ne pourrait-on pas avoir une
Ecole particulière de sculpture , où tout serait disposé
pour l'avancement de ce bel art ?
Louis XIV commit encore une faute moins excusable ,
en nommant son premier peintre , Lebrun , inspecteurgénéral
de tous les ouvrages de sculpture ; place dans
laquelleGirardon lui succéda. Ils exigeaient l'un et l'autre
que les sculpteurs travaillassent d'après leurs dessins ; et
l'on ne peut disconvenir que cet asservissement ne fût
extrêmement nuisible aux progrès et au développement
de l'art statuaire .
D'ailleurs , les élèves en sculpture ne modèlent à l'école
publique que des bas-reliefs : ils doivent exécuter leurs
figures en trop peu de tems: ils ne peuvent changer de
place , pour mieux juger des plans et des formes : toutes
ces causes réunies retardent leur avancement .
M. Emeric David s'était plaint aussi que les sujets des
grands prix de sculpture fussent uniquement des basreliefs
et c'est peut- être à cette plainte fondée , que
nous sommes redevables d'une innovation salutaire adoptée
dans ces concours où , depuis quelques années , le
sujet doit être une figure de ronde bosse , ou bien une
tête aussi de ronde bosse et un bas-relief ; changement
dont les heureux effets ne tarderont pas sans doute à se
faire sentir , et dont on ne saurait , dès aujourd'hui ,
révoquer en doute la sagesse et l'utilité. On ne saurait
non plus nier l'utilité des conseils que M. Emeric
SEPTEMBRE 1810 . 165
David donne à nos jeunes artistes , vers la fin de son
ouvrage. Il leur trace la bonne route , leur indique les
moyens de s'y maintenir toujours , d'y accélérer leur
marche , de connaître les écueils dont est semée leur
carrière , de les éviter souvent , et de savoir aussi les
franchir . Fidèle aux principes des Grecs , ce sont leurs
exemples qu'il invoque sans cesse à l'appui de sa théorie ,
presque toujours aussi sage que savante .
Son livre est heureusement terminé par un résumé
substantiel de ce qu'il renferme de plus utile , et par des
voeux adressés au gouvernement pour la prospérité des
arts . L'auteur y propose divers moyens d'encouragement
ou d'instruction , parmi lesquels il demande un
nouveau mode d'enseignement pour les statuaires , et des
concours pour les monumens publics. Veut- on que les
arts s'élèvent , et prennent un noble essor ? Eh bien ! il
faut les diriger vers un but d'utilité nationale . C'est donc
du gouvernement que dépend leur destinée. Aussi ,
M. Emeric David termine-t-il son livre en y attachant
l'inscription qu'il avait tracée sur le frontispice :
Quelles ont été les causes de la perfection de la sculpture
antique , et quels seraient les moyens d'y atteindre ?
C'est au législateur à opérer ce prodige.
Je crois avoir donné de ce livre une analyse fidèle ;
seul parti , selon moi , qu'ait à prendre un critique , lorsqu'il
veut sincèrement faire connaître le travail d'un
auteur , et se mettre lui-même à l'abri du soupçon de partialité
, soit dans l'éloge , soit dans le blâme . C'est maintenant
au lecteur à juger , sur cette même analyse , de la
régularité du plan que s'est tracé M. Emeric David , de
l'ordre et des rapports de ses différentes parties qui , fortement
enchaînées l'une à l'autre , me semblent se prêter
un mutuel appui. Pour moi , je ne crains point d'ajouter
que la question proposée par l'Institut , est traitée dans
cet écrit d'une manière très-satisfaisante ; que ses divers
points y sont vus de haut , et souvent présentés , discutés
et appréciés avec autant de finesse que d'exactitude .
Le style est , en général , travaillé , animé et harmonieux
. On pourrait cependant y relever des défauts de
plus d'un genre ; de l'exagération dans les formes , de la
1
166 MERCURE DE FRANCE ,
brusquerie dans les mouvemens , del'emphase dans certains
morceaux ; dans quelques pensées un peu d'affectation ,
ét enfin , un petit nombre de constructions et de tours
embarrassés . Je crois aussi qu'en revoyant son ouvrage ,
M. Emeric David lui-même pourrait le trouver un peu ,
diffus en quelques endroits , et y faire un certain nombre
de coupures , sans trancher dans le vif. Mais ces défauts ,
(en les supposant aussi réels qu'ils me le paraissent ) ,
sont rachetés , et presque effacés , même sous le rapport
du style , par des beautés très -nombreuses , et dont
quelques -unes sont d'un ordre fort distingué. C'est , en
total , un très-bon livre. Il en est peu de ce genre ,
qui réunissent , au même degré , l'utilité et l'agrément ,
le talent et la science , l'imagination et le goût .
Vinckelman , dans son ouvrage si célèbre , et si justement
célèbre , s'est cependant peu occupé des recherches
sur les procédés de l'art , et sur les principes des grands
artistes . Il avait donc laissé à côté de lui une lacune à
combler et une place à prendre : M. Eméric David me
paraît avoir rempli l'une , et par conséquent , mérité
l'autre .
Il a traité avec plus d'étendue et d'originalité qu'on
n'avait fait jusqu'à lui , la plus importante de toutes les
questions qui se rapportent aux arts ; je veux dire celle
qu'il pose lui-même en ces termes : « Si les chefs- d'oeuvre
>> de la sculpture antique ne sont qu'une imitation de la
>> nature , pourquoi paraissent-ils la surpasser ? » En cherchant
à présenter une solution exacte de cette intéressante
question , il a donné l'analyse de ce qu'on nomme le beau
idéal , sujet de tant de vaines et vagues disputes . En se
rendant utile aux artistes , il s'est encore attaché à éclairer
les amis de l'art, à rendre agréables aux gens du monde
jusqu'aux descriptions anatomiques , soit de l'homme
vivant , soit des statues antiques , qu'il a dû prendre tourà-
tour pour sujets de ses observations ; genre de mérite
très -rare , et qu'apprécieront sur-tout les gens de lettres ,
qui n'ignorent point combien il est difficile de donner à
des préceptes didactiques , à des recherches scientifiques
ou d'érudition , des formes nobles et élégantes .
VICT....
SEPTEMBRE 1810. 167
FÊTES A L'OCCASION DU MARIAGE DE S. M. NAPOLÉON ,
EMPEREUR DES FRANÇAIS , ROI D'ITALIE , AVEC MARIELOUISE
, ARCHIDUCHESSE D'AUTRICHE ; recueil de gravures
au trait représentant les principales décorations d'architecture
et de peinture , et les illuminations les plus
remarquables auxquelles ce mariage a donné lieu ,
avec une description par M. GOULET , architecte ,
membre de plusieurs sociétés des arts , adjoint-maire
du sixième arrondissement de Paris . Un vol in-8° ,
orné de 54 planches . Prix , pap. ordinaire , 10 fr.;
avec épreuves sur papier Hollande pour le lavis , 12 fr .;
et pap. vélin , 20 fr . Chez L. Ch. Soyer , libraire-éditeur
, rue du Doyenné , nºa , au coin de celle Saint-
Thomas-du-Louvre .
Si les fêtes publiques , quoique passagères , laissent
souvent des souvenirs durables dans la mémoire des
hommes , c'est sur-tout lorsqu'à la pompe et à l'éclat des
réjouissances d'une grande nation, se joignent de vifs
sentimens d'amour et de reconnaissance pour celui qui
en est la cause et l'objet , et lor que les regards éblouis du
présent se reportent avec confiance vers l'avenir où ils
ne découvrent que des motifs d'espérance et de bonheur.
Une victoire imprévue et décisive , la paix conclue après
une longue suite de triomphes , un mariage qui réunit
deux grands peuples long-tems divisés par des intérêts
politiques , et qui assure à l'un et à l'autre tous les avantages
de la victoire et de la paix , sans périls et sans combats
, voilà sans doute de grandes occasions de fêtes et
de réjouissances , et de justes sujets de déployer , dansles
jours consacrés à l'alégresse publique , cette magnificence
qui frappe les yeux , étonne l'imagination , et
laisse une profonde impression dans l'esprit parce qu'en
même tems elle parle au coeur et l'intéresse vivement.
Tel est l'effet qu'ont produit sur tous les habitans de
cette capitale les fêtes par lesquelles on a célébré le mariage
de S. M. l'Empereur et Roi , et l'arrivée de son
auguste épouse dans une ville où tous les voeux l'appe
168 MERCURE DE FRANCE ,
laient , où tous les yeux se sont tournés sur elle lorsqu'elle
a paru , où elle a été accueillie avec tout le respect
et l'amour que ses nouveaux sujets portaient d'avance
à leur jeune souveraine . Les arts se sont réunis pour
l'environner de leurs prestiges ; la poésie , la peinture ,
l'architecture ont multiplié leurs hommages et les ont
variés sous toutes les formes ; des hymnes de paix et de
' bonheur ont été chantés ; des tableaux aussi rapidement
exécutés que rapidement conçus ont présenté des allégories
aussi justes qu'ingénieuses ; des arcs-de-triomphe
se sont élevés comme par enchantement sur le passage
des augustes époux ; sur quelqu'endroit que leurs
regards sé soient arrêtés en entrant dans Paris , ils ont
dû être frappés par la richesse des décorations qui les
environnaient , par le luxe que tous les arts avaient déployé
, en un mot par la magnificence du triomphe que
leur avait préparé la reconnaissance et l'amour de la
grande capitale . La splendeur du jour a été effacée par
celle de la nuit qui lui a succédé . L'illumination la plus
brillante a donné le spectacle d'une ville toute de feu au
milieu des ténèbres , ou plutôt les ténèbres avaient disparu
, et les feux innombrables qui dessinaient la surface
et les lignes de chaque monument , avaient chassé l'obscurité
remplacée par une clarté vive et éblouissante . Le
talent avait présidé à l'ordonnance , à l'arrangement , à
la distribution de toutes ces lumières . Elles obéissaient
aux lois de l'architecture , s'étendaient , se développaient
à volonté , suivant les proportions les plus nobles et les
plus élégantes , et ces édifices de flamme avaient toute
la régularité des monumens plus durables dont ils couvraient
la superficie . Les plus habiles architectes avaient
donné des dessins dont l'exécution a justifié la haute
idée que l'on avait déjà de leur science et de leur goût ;
et les noms de MM. Percier , Fontaine , Célerier , Chalgrin
, Poyet . Benard , Rondelet , etc., étaient d'un heureux
augure pour les décorations et les embellissemens
projettés
Sans doute , tous les Français qui ont pu être témoins
de ces fêtes magnifiques , ont partagé l'admiration
qu'elles ont inspirée aux habitans de la capitale ; mais
SEPTEMBRE 1810 . 169
combien d'autres , trop éloignés de Paris , n'ont pu que
s'en former une idée imparfaite sur des récits peu fidèles
, ou sur les descriptions qu'en ont données les
journaux ! C'est pour leur offrir un dédommagement
que M. Soyer a entrepris de publier un recueil de gravures
au trait , représentant les principales décorations
d'architecture et de peinture , et les illuminations
les plus remarquables , auxquelles le mariage de S. M. a
donné lieu . Dailleurs , ceux mème qui ont pu voir tout
l'appareil de ces fêtes triomphales sont souvent bien aises
de pouvoir se rappeler ce qui a le plus étonné leurs
regards et frappé leur imagination . Ils trouveront dans
Pouvrage de M. Soyer tout ce qui peut réveiller leur
attention et fixer leurs souvenirs . Les planches de cet
ouvrage sont précédées d'un texte explicatif rédigé par
M. Goulet , architecte , et les descriptions qui répondent
à chaque monument ou à chaque décoration , en donnent
une idée claire et précise. Quoique ce genre paraisse
d'abord étranger à l'architecture , on a pu juger , dans
cette circonstance , par le mérite des conceptions qu'elle
a fait naître , combien il serait nécessaire qu'on l'y rattachât
toujours ; nul doute que le dessin de ces décorations
momentanées ne puisse offrir aux jeunes gens qui étudient
ce bel art, des occasions utiles d'essayer leurs
forces et de perfectioner leur goût . C'est encore là un
des motifs qui ont déterminé M. Soyer à la publication
de ce recueil : il mérite ainsi beaucoup d'attention sous
le rapport de l'utilité qu'il peut avoir pour les progrès
de la science ; et il peut satisfaire également ceux
qui recherchent de semblables ouvrages par le seul
attrait de la curiosité , et ceux qui veulent trouver dans
leurs lectures l'instruction qu'ils ont droit d'en attendre .
Les planches de ce recueil sont exécutées avec une netteté
, une finesse et une précision qui ne laissent rien à
désirer . Quelques-unes sont vraiment charmantes , et
M. Normand qui les a gravées , leur a donné une grace
toute particulière .
B.
4
170 MERCURE DE FRANCE ,
!
VARIÉTÉS .
A M. GINGUENÉ , membre de l'Institut de France.
MONSIEUR , je vous prie d'agréer mes remercîmens sur
la manière flatteuse dont vous avez bien voulu rendre
compte de mon Histoire de la guerre de l'indépendance des
Etats-Unis d'Amérique , dans les numéros du Mercure du
12 mai et du 18 août . Votre suffrage est infiniment précieux
pour moi , et je serais trop heureux si mon ouvrage
pouvait ressembler à l'idée que vous en donnez . J'ai voulu
peindre un événement important , et faire en même tems
quelque chose d'utile à cette belle langue d'Italie , qu'un
trop grand nombre de ses enfans même semblent se plaire
à défigurer tous les jours . Dans cette noble entreprise , la
seule bonne volonté est un mérite , et il ne m'appartient
pas de juger si j'ai pu acquérir celui d'avoir réussi. Je vous
dois encore des remercîmens pour l'occasion que vous me
fournissez de justifier l'emploi de quelques mots , qui vous
ontparu ou inconvenans dans le style de l'histoire , à cause
de leur trivialité , ou pris dans une acception qui ne serait
pas autorisée par les pères de la langue . Le premier et le
plus important de tous ces mots est celui de libertini , que
j'ai adopté pour désigner , dans tout mon ouvrage , ceux
qui aimaient ou faisaient profession d'aimer la liberté.
Vous pensez que ce mot ne signifie qu'un affranchi . Il est
très-vrai que le Vocabulaire de la Crusca , qui , malgré les
clameurs des novateurs inconsidérés , sera toujours la source
laplus pure de la langue italienne , ne rapporte le mot de
libertino que dans le sens d'affranchi . Mais vous savez ,
Monsieur, que j'ai déclaré dans l'Avertissement que j'ai
mis en tête de l'ouvrage , que je m'étais servi aussi de quelques
mots , et j'aurais dû ajouter de quelques acceptions
demots , qui ne se trouvent pas dans le Vocabulaire , et
qui cependant sont employés par les auteurs dans lesquels
ses rédacteurs ont puisé les mots et les exemples dont il
est composé. Le mot de libertino est de ce nombre . En
effet , j'ouvre le quatrième volume de la Storia Fiorentina
di messer Benedetto Varchi , de l'édition des Classici Italiani
, faite à Milan , et je trouve cette phrase à la page 46 :
Lodovico prese per suo compagno Dante di Guido da
SEPTEMBRE 1810.
171
Castiglione , il quale solo si mise a cotal rischio per amor
della patria , come quegli , che era libertino , e di gran
coraggio . Ce Dante da Castiglione était un des principaux
chefs de ceux qui s'opposaient au rétablissement des Médicis
à Florence , et qui s'appelaient du nom d'amis de la
liberté . Libertino est donc pris ici évidemment dans le
sens que je lui ai donné moi-même . Voici encore un autre
exemple. Lorsque les troupes de l'empereur Charles V,
après un siége de seize mois , s'emparèrent de Florence
poury remettre les Médicis pluspuissansque jamais , on
commença à y persécuter les défenseurs de la république ;
entr'autres choses on forçait, sous les peines les plus sévères
, les débiteurs de la ville à payer , et on ne payait
pas ceux qui en étaient les créanciers . Varchi , à la page
324 du même volume , s'exprime ainsi : Dall' altro lato
coloro , i quali .... avevano avere dal comune , non solo
non erano pagati come libertini , ma ripresi. Dans l'index
du troisième volume de cette même histoire de Varchi , on
lit les mots insolenze de' libertini. Ceci se rapporte à la
page 175 , où l'auteur raconte les insultes que ce Danteda
Castiglioneet ses amis faisaient éprouver aux partisans
des Médicis dans le tems du siége. Désire-t-on encore
quelque chose de plus clair et de plus précis ? Ouvrons le
huitième volume de l'histoire de Guicciardini , même édition
, et nous lirons à la page 178 ces mots : Quegli che
perfare professione di desiderare la libertà si chiamavano
volgarmente i libertini, Je suis sûr que ces exemples sufliront,
Monsieur , pour vous persuader que j'étais assez autorisé
à user du mot de libertini dans le sens dout il est
question. Il est vrai que quelques Italiens , qui aiment
mienx les alliages étrangers , que l'or pur de l'Arno , ne se
rendrontpas pour cela : mais ils me permettront de croire
que Varchi et Guicciardini en savaient autant , en fait de
langue italienne , qu'ils en savent eux-mêmes .
Passons maintenant aux autres mots qui ont paru vous
faire de la peine . La sedizione aveva piùgran barbe messe .
Racines au lieu de barbe vous paraîtrait plus noble. Et
moi je puis vous assurer , Monsieur , qu'aveva più gran
barbe messe est plus noble qu'aveva più gran radici messe .
Ce sont-là certaines nuances , certaines propriétés qui se
trouvent dans toutes les langues , et que les étrangers saisissent
difficilement. Les autres acceptions , que le mot
barbe peut avoir , ne font rien à la chose. D'ailleurs cette
phrase est tirée de l'histoire du concile de Trente par Paolo
173 MERCURE DE FRANCE ,
Sarpi . L'auteur parle d'une province d'Allemagne , où
l'hérésie avait fait plus de progrès , aveva più gran barbe
messe .
Una gran battisoffiola , pour dire une grande frayeur ,
une forte alarme, ne paraît pas de votre goût. Je vous prie ,
Monsieur , de faire attention que je me suis servi de ce
mot à l'égard d'un général anglais , qui fut fortement alarmé
des progrès de l'armée du général Washington dans le
Jersey. Ce mot qui , à la vérité , est un peu dérisoire , ne
vous paraîtra pas mal employé , si vous voulez bien vous
rappeler les ridicules bravades de quelques généraux anglais
de ce tems-là , qui allaient disant à tout le monde , que
les Américains n'auraient pas osé seulement regarder en
face les troupes britanniques . Le mot battisoffiola est là
exprès . Ce serait bien malheureux si nous voulions nous
priver de ces ressources de la langue . Mettez paura à la
place , et la phrase n'aura plus la même énergie . D'ailleurs
vous savez aussi bien que moi , que le mot battisoffiola est
employé plusieurs fois par Davanzati dans sa traduction de
Tacite . Je vois ici quelques Italiens jeter les hauts cris :
mais moi , je persiste à croire , que Davanzati connaissait
très-bien les convenances et les propriétés de la langue italienne.
Il vaut bien la peine de faire édition sur édition du
Tacite de Davanzati , si on croit que ce traducteur n'avait.
pas le sens comman !
Passons au mot bordaglia , pour signifier le bas peuple ,
la canaille . Certes , si j'eusse mis ce mot dans la bouche
d'un membre du congrès , qui aurait parlé du peuple américain
, j'aurais commis une grande inconvenance : mais
c'est un ministre anglais , qui s'en sert en parlant des insurgens
d'Amérique , et sur-tout de ceux qui avaient
commis des excès condamnables aux yeux de tout le monde .
Il n'y a pas de terme de mépris assez fort , dont un ministre
anglais n'eût pu se servir dans une pareille situation .
Repubblicone largo in cintura vous a paru' renfermer
quelque chose de dérisoire et peu digne du style historique..
Mais il est clair que j'ai voulu me moquer un peu
de M. Wilkes , qui agissait enAngleterre , et dans ce temslà
, c'est-à-dire à l'époque d'un gouvernement régulier et
établi depuis long-tems , comme s'il eût été au tems de la
rose blanche et de la rose rouge , ou bien à celui des derniers
Stuarts . Si on avait fait ce que Wilkes voulait faire
non pas relativement à l'Amérique , mais relativement à
l'Angleterre , cette dernière aurait eu encore une fois des
,
SEPTEMBRE 1810 . 173
siècles d'anarchie. Je n'aime pas ceux qui se plaignent ,
pour le dire avec le proverbe italien , di gamba sana. Le
mieux est l'ennemi du bien. Ainsi l'expression , quoique
dérisoire jusqu'à un certain point , ne me paraît pas audessous
de la chose . Je me trompe peut-être dans ma manière
de voir sur Wilkes ; mais en voyant de la sorte ;
je pouvais , je devais même me servir d'une pareille expression.
,
Au reste , permettez-moi , Monsieur , de faire ici une
observation générale ; c'est qu'il n'y a dans aucune langue
du monde aucune expression quelque triviale qu'elle soit ,
qu'un auteur judicieux ne puisse placer convenablement ,
même dans les compositions du genre le plus élevé ; ou
s'il y a de ces expressions , elles sont du moins en très -petit
nombre , sur-tout dans la langue italienne , qui heureusement
a conservé une variété prodigieuse de tons et de
couleurs. Le mot anglais whores se trouve dans les vers
sublimes de Dryden , et celui de whoremonger dans les
sermons de Tillotson. Cependant ces deux mots sont tels
que je n'oserais les traduire par leurs synonymes en français.
Et ne croyez pas que ce soient lå des gentillesses
exclusivement réservées au sol britannique . Pétrarque ,
poëte si élégant , si réservé , si divinement pur , n'a-t-il
pas putta sfacciata dans un de ses plus beaux sonnets ?
Traduisez cela mot à mot en français , si vous l'osez . Et le
Dante ne se sert- il pas du mot bordello dans un moment
où sa muse est montée sur le ton le plus épique ? Vous me
dites que les oreilles françaises ne peuvent pas supporter
ces licences . Il ne s'agit pas de cela , mais bien si elles
sont autorisées dans la langue italienne. Toutefois voyons .
Je crois que le mot chien n'est pas trop noble. Cependant
Racine a dit dans Athalie :
Que de lambeaux affreux
Que des chiens dévorans se disputaient entr'eux .
Les chiens sont à ta porte , et demandent leur proie .
Bourreau , pris sur-tout au sens propre , est assez mal
sonnant. Malgré cela, je trouve dans les Templiers de
M. Reynouard :
Les bourreaux interdits n'osent plus approcher ,
Its jettent en tremblant le feu sur le bûcher.
)
74 MERCURE DE FRANCE ,
Je pourrais multiplier ces exemples à l'infini , si je le
voulais . Vous croyez certainement comme moi , que chiens ,
bourreau , putta , whores et whoremonger valent bien
bordaglia et battisoffiola , et que les styles épique , lyrique
, tragique et religieux , doivent être pour le moins aussi
élevés que le style historique. Vous m'objecterez , sans
doute , qu'il faut une grande autorité et un pouvoir plus
qu'ordinaire pour ennoblir un mot , et le faire entrer dans
la bonne compagnie . Vous ajouterez que ce qui a été
accordé à Racine et à Pétrarque , n'est pas donné à tout le
monde. Vous me rappelleriez peut-être le vers du Dante :
Or chi sei tu , che vuoi seder a scranna ,
si vous ne craigniez pas ce mot très-trivial de scranna.
Je vous accorderai tout cela bien volontiers ; mais il sera
toujours vrai que les mots dont nous parlons , et dont je
me suis servi dans mon histoire , s'ils sont jusqu'à présent
vraiment indignes du style historique , ne sont pas tels par
eux-mêmes , mais seulement parce que mon autorité n'est
pas suffisante pour les y faire adopter. J'espère pour la
gloire de l'Italie , que quelque grand pouvoir s'élévera un
jour dans la république des lettres , qui leur accordera le
droit de cité malgré leur ignoble physionomie. Je dois
cependant remarquer qu'on ne peut faire usage de pareilles
expressions qu'avec beaucoup de ménagement; elles sont
à la langue ce que les dissonances sont la musique ; elles
ont besoin d'être préparées et sauvées . On ne saurait user
de trop de précaution et d'art dans leur emploi. Il faut
bien faire attention à ce qui précède , à ce qui suit , et au
ton général du morceau où l'on veut les placer.
à
Il me reste , Monsieur , à parler du motgarzonissima ,
que vous n'aimez pas . Vous croyez qu'on ne peut s'en
servir au sujet d'une jeune femme mariée . Vous le passeriez
à l'égard d'une jeune demoiselle. Cette opinion ne
m'aurait pas étonné dans un Français qui n'eût pas fait
une étude approfondie de la langue italienne : mais vous ,
Monsieur , qui la connaissez aussi bien et même mieux
que beaucoup d'Italiens , comment ne vous êtes -vous pas
aperçu que c'est la signification du mot français garçon
qui vous a induit en erreur ? Garçon en français se dit
ordinairement d'un jeune homme qui n'est pas marié.
Mais garzone , dont garzonissima n'est qu'un dérivatif,
signifie en italien un jeune homme quelconque , marié ou
non. Ainsi , quoique Bembo ne se soit servi du motgar
SEPTEMBRE 1810 .
175
zonissima que pour dire une très-jeune fille , j'étais antorisé
, en suivant l'analogie du mot principal garzone , à
m'en servir pour signifier une jeune femme mariée.
Je vous demande la permission de profiter de cette
occasion pour répondre à quelques reproches que des
Italiens , d'ailleurs très- instruits et très-bien intentionnés ,
ont fait au système que j'ai suivi dans le style de mon
ouvrage. Ils ont cru y trouver beaucoup de mots et d'expressions
surannées , que l'usage actuel dela langue n'admet
plus. Ils disent que l'usage est le maître absolu des langues
. Ils citent contre moi les fameux vers d'Horace :
Multa renascentur , quæjam cecidere , cadentque ,
Quæ nunc sunt in honore vocabula , si volet usus ,
Quem penes arbitrium est et vis et norma loquendi.
Je réponds à cela , qu'ily a, dans la période que chaque
langueparcourt, une époque de perfection , un apogée , s'il
m'est permis de me servir de ce mot , dont on ne peut
s'écarter , qu'au grand préjudice de ces inêmes langues ;
que le latinde Cicéron et de Virgile ne vieillira pas plus
que le français de Fénélon et de Racine; et que si Horace
avaitpu soupçonner que la langue latine dût devenir autant
corrompue qu'elle l'a été trois cents ans après lui ,
il n'aurait pas dit d'une manière aussi générale ce qu'il a
dit. Car il serait absurde de supposer qu'Horace eût pu
donner la préférence au latin qu'on parlait et qu'on écrivait
au tems d'Augustole , et même au tems de Constantin , sur
celui de Virgile , de Cicéron, et sur le sien propre. Ce
qu'Horace adit ne peut s'appliquerqu'aux langues qui sont
en état de progression , et non à celles qui sont en état de
décadence . Or , je ne crois pas qu'il se trouve parmi les Italiens
d'aujourd'hui un seul qui ose soutenir que la langue
italienne soit en état de progression , hormis qu'on veuille
appeler du nom de progression le grand nombre de mots et
de locutions étrangères qu'on y introduit tous les jours. Je
pose en faitque la langue italienne est corrompue aujourd'hui.
La corruption n'avait gagné jusqu'ici que la prose;
elle commence à se glisser dans la poésie. Il faut bien que le
danger soit réel , puisque l'auguste dispensateur detoutes les
récompenses a daigné établir un moyen digne de lui pour
l'arrêter. Pourquoi les Italiens ne sont-ils pas aussi jaloux,
aussi soigneux de la pureté de leur langue que les Français
le sont de la pureté de la leur ? Si un Français s'avisait un
jour de se servir du mot strage pour dire massacre , il
serait hué d'un bout de la France à l'autre. Cependant les
176 MERCURE DE FRANCE ,
,
Italiens d'aujourd'hui disent et écrivent tous les jours mas
sacro au lieu de strage , quoique massacro ne soit pas plus
italien que strage n'est français . Je prévois , si on n'y
prend garde , que massacro chassera strage , et que ce
dernier mot sera suranné dans dix ans d'ici . Je pourrais
rapporter des milliers d'exemples semblables , et puis ,
qu'on cite l'usage ! Si beaucoup de mots et d'expressions
sont devenues surannées , il faut s'en prendre à l'insouciance
des Italiens eux- mêmes et cette insouciance ne
peut , en aucune manière , faire loi . Oui , monsieur , si
des hommes courageux ne s'opposent pas au torrent , la
langue italienne est perdue ; elle ne sera plus , bientôt ,
qu'un jargon ridicule , qu'un français macaronique. Cela
peut être commode pour les paresseux qui ne veulent pas
se donner la peine de l'étudier ; mais aussi c'est un véritable
scandale , et une grande soustraction de plaisir pour
tous les hommes faits pour sentir le prix de l'élégance et de
l'harmonie .
?
Quant à moi , je persiste à croire que la langue dans
laquelle ont écrit Boccace , Villani , Pétrarque , Macchiavelli
, Guicciardini , Bembo , Varchi , Annibal Caro
Tasse et Arioste , vaut bien celle de certains novateurs qui
préfèrent un alliage sans couleur à l'or le plus brillant , et
la bourse d'un pauvre au plus riche trésor d'un grand
prince . Sur quoi se fonde-t-il le dix-huitième siècle d'Italie ,
quant à la langue et à la littérature , pour parler si haut
contre le seizième ?
Ceux qui pendant le premier de ces deux siècles ont fait
'des ouvrages digues de passer à la postérité , se sont rapprochés
, tant qu'ils ont pu , des grands modeles que nous
venons de citer. Quant aux autres , qu'ils me montrent des
ouvrages écrits dans leur jargon , qui puissent soutenir la
comparaison avec un Décaméron, une Histoire de Florence ,
une Histoire d'Italie , une Arcadia , une Jérusalem délivrée
, unRoland furieux , et je changerai peut-être d'avis .
Je vous demande pardon , monsieur , de vous avoir entretenu
si long-tems d'un objet que beaucoup de monde
pourra regarder comme peu important; mais je l'ai fait
parce que vous m'y avez invité , et parce que les intérêts de
la langue et de la littérature italienne vous sont aussi chers
qu'ils vous sent connus .
Votre très -humble et très-obéissant serviteur ,
Paris , 5 septembre 1810.
CHARLES BOTTA .
BEAUX
SEPTEMBRE 1810 .
177
SEINE
BEAUX-ARTS. Une réunion de professeurs et d'amateurs
zélés pour l'honneur de l'art musical , a exécuté , il y a quelques
semaines , dans l'église de Boulogne , près de Saint-
Cloud , une messe solennelle , composée de morceaux de
choix de Jomelli et Haydn ; l'Elévation , par M. P. Porro :
le Domine salvum , par M. Martini ; le premier
par M. Bertin , ci-devant maître de chapelle. M Rigel
pianiste des concerts de S. M. l'Empereur et Rouen a
dirigé l'exécution . Un auditoire nombreux d'auteurs et de
professeurs distingués a paru pleinement satisfait, tant du
choix de la musique que de la pureté de son exécution,
On ne saurait trop encourager la musique religieuse co
genre contient le type des premières beautés de art ; et
les Conservatoires d'Italie lui ont toujours accorde, avec
raison , la prééminence , sur-tout en exigeant de leurs
élèves un chef-d'oeuvre de musique sacrée , qui réunît les
trois qualités fondamentales de l'art , c'est-à-dire , création ,
simplicité et convenance .
-Onvient deplacer sur le monument de la place Saint-
Sulpice les bas-reliefs qui lui étaient destinés; ils ont été
exécutés par M. Espercieux. Ils sont en marbre , et représentent
l'Agriculture , la Paix , le Commerce , les Sciences
et les Arts .
Le premier offre Cérès instruisant Triptolème . Deux
boeufs attelés à une charrue de forme antique servent à
caractériser ce bas-relief, qu'on pourrait croire , en effet ,
être un ouvrage du ciseau grec , tant la composition est àla-
fois simple , élégante et pleine de grace .
Le second , la Paix et l'Abondance protégées par la Victoire
, qui les enveloppe de ses ailes .
Dans le troisième , le Commerce est représenté par
Mercure , unissant les quatre parties du Monde , lesquelles
sont caractérisées par des végétaux indigènes de chaque
partie ; le chêne est l'attribut de l'Europe , la canne à sucre
de l'Asie , le dattier de l'Afrique , et le maïs de l'Amérique.
1
Ces figures sont différenciées tant par leurs costumes
que par leur caractère . L'Europe est vêtue de l'habit que
portaient dans l'antiquité les personnes de distinction : son
caractère indique la reine de l'Univers . L'Asie est représentée
indolente et voluptueuse , l'Afrique sauvage et
indomptée , l'Amérique jeune et timide.
M
178 MERCURE DE FRANCE SEPTEMBRE 1810 .
Le quatrième bas-relief est composé de la peinture , de
P'architecture , des mathématiques dont la figure donne la
main à celle de la sculpture , et enfin , de l'astronomie et de
la navigation ; au milieu est la statue de Minerve , déesse
tutélaire des sciences et des arts .
SOCIÉTÉS SAVANTES . - L'académie des Belles - Lettres , Sciences
et Arts de la Rochelle , avait annoncé dans sa Séance publique du
13 décembre 1809 , et par un programme inséré dans les journaux ,
qu'elle décernerait au mois de juillet 1810 un prix consistant en une
médaille d'or, de la valeur de trois cents francs , au meilleur Discours
sur les questions suivantes :
Quel est le genre d'éducation le plus propre àformer un administrateur
?
Aquel degré les Sciences et les Lettres lui sont-elles nécessaires ?
Quels secours l'administrateur et l'homme de lettres peuvent-ils et
doivent-ils réciproquement se prêter ? :
Huit Discours ont été adressés à l'Académie. La plupart lui ont
paru d'un grand intérêt : quelques-uns annoncent des vues utiles et
des talens très-distingués ; mais elle a remarqué dans le Discours
qui a pour épigraphe : Orabunt causas melius , etc. , que l'auteur
s'est mépris sur le sens de la troisième question. L'Académie y considère
l'administrateur et l'homme de lettres comme deux personnes
distinctes.
Elle a trouvé des longueurs dans le Discours qui a pour épigraphe :
L'Etat doit recueillir les fruits , etc. La digression qui le termine a
sur-tout paru étrangère au sujet .
L'Auteurdu Discours ayant pour épigraphe : Cùm vir ille verò civilis
, etc. , a fait des belles -lettres un éloge trop étendu et n'a pas sufisamment
répondu aux questions . Cette dernière observation s'applique
également au discours qui a pour épigraphe : Conabor ...
Ceş considérations ont déterminé l'Académie à remettre le prix qui
ne sera décerné qu'au mois de mai 1811. Les mémoires devront être
envoyés , franç de port , avant le premier avril , terme de rigueur , à
l'adresse de M. le secrétaire perpétuel.
POLITIQUE.
APRÈS les notes officielles que nous avons publiées surla
guerre duDanube , aucune autre n'a paru depuis , présentant
le caractère d'authenticité que nous exigeons avant de les
consigner dans cet aperçu des événemens poliques et militaires
. Les journaux allemands affirment et démentent tourà-
tour les nouvelles qu'ils ont données , en prévenant leurs
lecteurs de n'y ajouter qu'une foi très -modérée .
L'empereur de Russie était le 28 juillet à Cronstadt.
S. M. a visité sa flotte dans le plus grand détail , et a fait
manoeuvrer quelques troupes formant un camp près de ce
port; elle a ordonné des distributions aux soldats et aux
marins , et est retournée le même jour à Péterhof. Le cours
du change est toujours très-bas .
En Suède , toutes les classes ont témoigné la joie la plus
vive et la plus franche de l'élection du prince de Ponte-
Corvo; le plan du comité de constitution relatifà cette élection
, est déjà remis à la diète ; on attend le prince à Stockholm
vers les derniers jours d'octobre ; le roi et la reine
sont dans une terre située à deux lieues de la capitale. En
Danemarck , on_apprend journellement des prises faites
sur les Anglais . Le roi de Prusse est en route pour la Silésie.
A Vienne , tout se dispose pour le prochain voyage de
l'empereur dans la Styrie , la Carinthie , et une partie de la
Croatie; l'impératrice se rendra en Hongrie , où elle sera
rejointe par son auguste époux ; on croit que leur séjour
dans ce royaume sera de quelque durée . Le système de la
plus exacte neutralité est observée surles frontières turques ,
et ce n'est que pour le faire observer strictement que quelques
corps ont reçu ordre de se porter de ce côté . Le
nombre n'en excède pas celui de six régimens . Lesgrandes
routes de la monarchie sont couvertes de sémestriers , ou
de porteurs de congés retournantdans leurs foyers. Le nouveau
ministre des finances comte de Wallis , s'occupe sans
relâche des nouvelles mesures , dont on attend l'entier rétablissement
du crédit public .
Pendant que le prince vice-roi visite Venise et les côtes
de l'Adriatique , inspecte la flottille qui y protége utilement
M 2
180 MERCURE DE FRANCE ,
le commerce , celle du roi de Naples continue à se signaler
contre les Anglais : dans la nuit du 18 août , elle a eu l'heureuse
audace d'aller couvrir de mitraille le camp assis sur
la rive opposée , et d'y porter le désordre et l'alarme. L'ennemi
se voyant menacé d'un débarquement , a repris à la
hâte la ligned'embossage qu'il avait imprudemment quittée.
Les deux flottilles se sont alors engagées pendant six heures ;
ila été tiré plus de 4000 coups de canon. La ligne ennemie,
sillonée par les divisions nopolitaines , a dû beaucoup souf
frir. Toute l'armée était témoin du combat , S. M. a parcouru
les rangs , et un enthousiasme général a mêlé aux
cris de vive le Roi, celui-ci , en Sicile , en Sicile , unanimement
répété par les marins et les soldats .
Almeida, attaquée par l'armée française, assiégée, et non
secourue , a vainement imploré l'assistance du général
anglais qui , suivant une expression piquante , semble avoir
amené ses troupes en Espagne , pour leur apprendre avec
quelle activité et avec quel ensemble de talens et de
moyens les Français font les siéges et emportent les places.
Voici la lettre du maréchal prince d'Essling au prince
major-général :
«Monseigneur , par ma dernière dépêche , j'avais eu l'honneur de
vous prévenirque , dans la journée du 26 , le feude la place d'Almeida
avait répondu au nôtre jusqu'à quatre heures du soir; qu'alors il avait
cessé entiérement; qu'à sept heures , une explosion considérable s'était
manifestée dans la place , et que les incendies furent entretenus toute
Januit par nos bombes et nos obus. Cet état de choses me détermina à
sommer , hier matin , le gouverneur de se rendre. Il m'envoya des
officiers pour parlementer : je leur fis connaître les conditions de la
capitulation que je leur offrais. Plusieurs heures de la journée furent
employées à une négociation qui ne produisit pas le succès que je
désirais. Je fis done recommencer le feu à huit heures du soir , et ce
ne fut que trois heures après que le gouverneur de la place signa la
capitulation dont j'ai l'honneur d'envoyer copie à V. A. , ainsi que de
ma sommation. Almeida se trouve de cette manière au pouvoir de
S. M. l'Empereur et Roi. Nous y sommes entrés ce matin à neuf
heures. La garnison est prisonnière de guerre , et sera conduite en
France. Nous avons trouvé dans la place 98 pièces en batteries , 17 à
réparer ; trois cent mille rations de biscuit 100,000 rations de
viande salée , et une grande quantité d'autres munitions de bouche
qu'on inventorie en ce moment, et dont une note approximative est
i-jointe.
SEPTEMBRE 1810. : 181
› Je crois devoir dire à V. A. quelque chose de l'esprit de la garnison.
M. le marquis d'Alorna , général de division , Portugais , et plu
sieurs autres officiers-généraux ou supérieurs de sa nation, employés
dans l'armée française , s'approchèrent de la place pendant que l'on
négociait. Ils furent reconnus du haut des remparts par une grande
partie de leurs compatriotes , qui démontrèrent bien vivement leur
satisfaction d'être bientôt débarrassés du joug des Anglais ; satisfaction
qui s'accrut encore lorsqu'ils apprirent que S. M. l'Empereur avait
attaché à son service , et dans leurs grades , les officiers portugais qui
setrouvaient en France , et que bien loin de les avoir réduits à l'état
d'humiliation que les Anglais leur font éprouver aujourd'hui , il les a
admis à l'honneur de combattre à ses côtés dans les grandes eampagnes.
» Les horreurs que commettent les Anglais sont déplorables ; ils
coupent les blés , détruisent les moulins , les inaisons , et font undésert
de cet infortuné pays qu'ils sont appelés à défendre : ils violent ainsi
le droit des gens et de la guerre . Cette nation est accoutumée à né
rien respecter; son intérêt du moment est sa seule loi.
• C'est ladivision Loison,dan corps du duc d'Elchingen , qui a fait
le siége de Ciudad-Rodrigo et d'Almeida. Les deux autres divisions
de ce corps , les trois divisions du eorps du duc d'Abrantes , etles trois
divisions du 2e corps n'ont pas encore tiré un coup de fusil. Le duc
d'Abrantes est à Ledesma; le général Reynier , commandant le 26
corps , est à Zarza- Mayor. Le soldat est bien portant , l'armée approvisionnée
, et pleine du désir de faire éprouver à l'armée anglaise ce
que nous avons déjà fait éprouver à la division Crawford. L'Empereur
peut compter sur la bravoure et les bonnes dispositions de l'armée ,
comme sur mon zèle et mon respectueux dévouement. »
Aux termes de la capitulation , la garnison est prisonnière
de guerre; les milices rentreront chez elles après avoir
déposé les armes , et s'être engagées à ne pas servir contre
la France et ses alliés .
Pendant ce siége , les autres corps distribués en Espagne
y suivaient leurs opérations , et y repoussaient avec avantage
toutes les tentatives ennemies. Une division espagnole
, commandée parBalleystaros , s'étaitprésentéedevant
Cordoue pendant que le 5º corps manoeuvrait sur laGua
diana. Le général Girard a marché à lui pour lui couper
la retraite. Ce mouvement a été bien exécuté. Le général
Girard a fait prisonnière presque toute la division ennemie
, lui apris toute son artillerie et ses munitions , lui a
atué beaucoup de monde , et apoursuivi ses débris jusqu'à
182 MERCURE DE FRANCE ,
Zafra . A Cadix les travaux du blocus ont continué . L'armement
et l'approvisionnement des immenses batteries de
larade se sont perfectionnés . On construit sans relâche des
chaloupes et autres bâtimens pour la flottille . Tous les débarquemens
ennemis ont été repoussés , et les habitans
font eux-mêmes la guerre aux brigands . Le général Sébastiani
a mis en bon état le fort de Malaga : la garnison de
Tortose a fait une sortie malheureuse pour elle . Le siége
de cette place avance .
Voilà quant aux détails militaires ; voici maintenant ,
quant aux détails politiques , ce que les papiers anglais
ajoutent eux-mêmes aux détails que nous connaissons sur
la situation intérieure de l'Espagne , les divisions qui y
règnent , le peu d'ensemble dans les mesures , et les sentimens
qu'on porte à l'autorité qui a succédé à la Junte.
«La régence , écrit- on de Cadix , est aussi détestable et
encore pire que la Junte qui l'a précédée . La jalousie , de
vaines distinctions et étiquettes , la crainte qu'elle a des
Cortès , la terreur que lui inspire le peuple , occupent toutes
ses pensées et troublent ses conseils ; elle n'a de confiance
en personne; elle-même n'inspire de confiance à personne ;
même dans ce coin de terre , les autorités sont en opposition
, et il règne des animosités entre la régence et la junte
de Cadix.
Notre dernier gouvernement a du moins échappé aux
princes étrangers et à leurs prétentions ; il a déjoué les
efforts qu'avaient faits la reine de Naples et la princesse
duBrésil , pour s'immiscer dans nos affaires ; mais la régence
, dans sa sagesse , a envoyé chercher un prince pour
nous secourir , et cela , dit-on , sans avoir même consulté
le ministère anglais . L'ancienne Junte avait tout fait pour
nous tenir liés aux Américains : la régence veut leur faire
la guerre. Dans la Junte ily avait ce qu'on appelle une
opposition , à la tête de laquelle étaient même des hommes
de talent et de caractère ; mais , dans ce nouveau comité ,
nous ne voyons qu'imbécillité , préjugés , inexpérience et
intrigues. Si nos quarante tyrans manquaient de courage
pour punir le crime, nos cinq directeurs manquent de
bonnefoi etde discernement pour récompenser le mérite;
la manière dont on affecte d'employer Albuquerque et
Blake , et leur bannissement réel, en sont la preuve. Ces
directeurs n'ont pas non plus mieux traité les grands que
L'ancien gouvernement ne l'avait fait. Ceux qui ont suivi
le parti des patriotes , sont méprisés et négligés par la
SEPTEMBRE 1810 . 183
,
régence , et proscrits par les Français , pendant que ceux
qui se sont soumis à Joseph , sont caressés et n'ont
pas même été mis en jugement par un gouvernement qui
prétend représenter le souverain que ces traîtres ont abandonné.
Aucune amélioration ne se fait dans l'armée . Elle
est encore dépourvue de bons officiers et sans discipline ,
tandis que plusieurs centaines d'officiers se promènent
dans les rues de cette ville , sans avoir d'autre service à
faire que celui de recevoir une portion de l'argent qu'envoient
ici les Américains , auxquels nous allons chercher
querelle . "
Après ces détails , il est difficile qu'on ne lise pas avec
un vif intérêt un aperçu récernment publié sur la conduite
des Anglais en Espagne et en Portugal; écrit très-remarquable
, où l'on trouve à-la-fois , et au plus haut degré ,
connaissance parfaite de l'ensemble des événemens , exactitude
dans les faits , étonnante fidélité de mémoire , et
sur-tout un grand talent de peindre en écrivant , et de
caractériser avec précision les époques , les hommes et les
lieux. L'auteur partage en trois époques le séjour des Anglais
en Espagne .
Dans la première , le général Moore avait 25 mille hom
mes de bonnes troupes ; il n'a rien fait pour les Espagnols
alors forts de 300 mille hommes sous les armes et de leurs
troupes de ligne , détruits à Spinosa , à Burgos , à Tudela .
Le général Moore pouvait défendre Madrid , il l'a laissé
prendre sans faire un pas . Madrid pris , les armées espagnoles
rejetées en Andalousie , le général Moore se met
trop tard en mouvement de Salamanque. Il voit qu'il
donne dans un piége qui lui était tendu ; il se retire précipitamment
, ses débris s'embarquent à la Corogne en
abandonnant son artillerie et ses hôpitaux; telle avait été
aussi sa conduite lors de la guerre de la Finlande , car ce
fut une fatalité attachée aux armes du général Moore
d'assister à la ruine des armées suédoises et espagnoles
sans les secourir .
Ala seconde époque , la guerre de la cinquième coalition
était allumée . Si les Anglais eussent pu ressaisir la supériorité
en Espagne , c'était à ce moment ; mais le cabinet
français ne retira d'Espagne que la seule garde impériale.
Lord Wellington occupe le Portugal , évacué sans bataille
et sans combat , mais bientôt son imprudence le conduit
à Talaveyra , où il n'échappe que par miracle à une destruction
totale ; il revient sur Lisbonne , refait son armée ,
184 MERCURE DE FRANCE ,
tandis que 30,000 Anglais vont périr dans les marais de
Walcheren . Séville et l'Andalousie tombent au pouvoir
des Français ; Cadix est attaquée sans que legénéral anglais
fasse un mouvement. Ainsi les Anglais prennent à tâche
de prouver qu'ils ne sont venus en Espagne que pour
égarer un peuple malheureux , pour exciter ses fureurs, et
non pour le seconder dans son aveugle résistance.
A la troisième époque , la paix de Vienne était faite ;
au lieu de recevoir quelques lumières de ce nouveau résultat
des combinaisons du génie et du courage français , le
ministère anglais continue la lutte, il veut faire ce que n'avait
pas même tenté Moore , secondé par toutes les forces de
l'insurrection , dans le tems que les armées françaises
étaient à Vienne et en Hongrie . Mais ce ministère ne
s'engageait à rien par ses promesses . Ici , l'écrit que nous
analysons , prend un tel caractère d'intérêt qu'il faut le
transcrire .
<<Ciudad-Rodrigo fut investie; la Romana etles colonels
espagnols accoururent du fond de l'Estramadure , les larmes
aux yeux , se jetèrent aux pieds de lord Wellington , et le
conjurèrent de secourir la brave garnison de Ciudad-Rodrigo
, où 8000 hommes d'élite étaient renfermés .
>>Lord Wellington , qui avait tout promis lorsqu'il avait
été question de faire enfermer les 8000 hommes dans la
place , se rétracta lorsqu'il fallut en venir au fait; et, poussé
àbout , il montra en plein conseil une lettre du roi d'Angleterre,
qui lui défendait de rien hasarder . La place de
Ciudad-Rodrigo fut prise ; 80co Espagnols d'élite y furent
faits prisonniers . A cette nouvelle , les Anglais assurèrent
qu'il n'en serait pas de même d'Almeida , et persuadèrent
les Portugais de s'enfermer dans cette place . " Mais à quoi
sert, disaient les Portugais , que nous nous enfermions
dans Almeida , puisque les Français ont un équipage de
siége? Si vous ne voulez pas livrer bataille , faites sauter la
place. Si vous voulez la secourir , pourquoi n'en avez -vous
pas donné l'exemple à Ciudad-Rodrigo ? » - « Le cas est
différent, disait lord Wellington : j'avais des ordres contraires
pour l'Espagne , je n'en ai pas pour le Portugal.
D'ailleurs , je ne pouvais pas m'engager dans les plaines de
Ciudad-Rodrigo contre une cavalerie quintuple etmeilleure
manoeuvrière que la mienne; mais Almeida est un paya
coupé de rochers . Quand la place sera assiégée , et que les
Français seront fatigués du siége , je la dégagerai. » La garnigon
se laissa renfermer dans la place. Le général Craw
SEPTEMBRE 1810. 185
ford, par la plus sotte des manoeuvres , fit écraser les régimens
de sadivision. La tranchée fut ouverte devantAlmeida;
les Anglais , de leur camp , en voyaient le feu . Les Portugais
vinrent trouver lord Wellington, et le sommèrent de
tenir sa promesse et de dégager leurs compatriotes . « Je ne
puis rien, répondit-il ; mes ordres sont contraires. » Peude
jours après , Almeida fut pris . On raconte qu'un général
portugais dit à cette occasion au général Wellington : " Si
vous ne pouviez pas nous défendre , pourquoi nous exciter
à la résistance , et couvrir de ruines et de sang notre malheureuse
patrie ? Si vous êtes en force , livrez bataille; si
vous êtes trop faible , et que vous ne puissiez pas faire venir
de plus grandes forces , retirez-vous, et laissez-nous nous
arranger avec les vainqueurs. » 1
Pour toute réponse , lord Wellington fait sonner la
retraite; et par une barbarie inconnue chez les nations
civilisées , il ordonne qué les moulins , les fermes , les maisons
soient détruits , que les champs soient brûűlés , et
qu'un vaste désert sépare l'armée anglaise de l'armée française
de plusieurs marches . Cette conduite est atroce et
sans exemple dans les annales modernes . Les Turcs et les
Tartares seuls agissent ainsi.
Si les puissances européennes adoptaient ces principes ,
tout serait dévasté sur le continent; les provinces de la
Prusse , de l'Autriche , seraient des déserts : touty aurait
été livré aux flammes et à la dévastation. Les Français , les
Prussiens , les Autrichiens , les Russes , n'ont jamais usé
de ces moyens atroces dans des pays ennemis. Comment
excuser un général qui , dans un pays ami dont il se déclare
le protecteur, qui doit lui être sacré comme lesien propre
ne pouvant le conserver , le brûle , le ravage , ledétruit?
C'est bien là là conduite d'une nation pour qui rien n'est
sacré , et dont la férocité se fait sentir dans tous les lieux
où elle exerce son pouvoir.
" Quand la France sera maîtresse de la mer , ses lois se
ressentiront de la générosité de son caractère . La libéralité
de ses principes maritimes sera la même que sur terre . Les
marchands ne seront pas prisonniers; les matelots ne seront
point ennemis, s'ils ne sont point armés; tout bâtiment
sera couvert par son pavillon .
» Concluons donc que dans la première expédition des
Anglais , ils pouvaient être utiles aux Espagnols , mais
qu'ils ne leur furent d'aucun secours par malhabileté et
par égoïsme ; que dans la seconde expédition , ils se com
186 MERCURE DE FRANCE ,
portèrent sans savoir à qui ils avaient affaire , et abandonnèrent
impitoyablement leurs alliés , voyant la lutte
sérieuse où ils étaient engagés ; que dans la troisième ,
ils suivirent les mêmes erremens , ne faisant que ce qui
pouvait accréditer des libelles et des calomnies , distillant
le poison sur la péninsule , et attisant le feu de la discorde
etde la guerre civile ; enfin ,qu'ils n'ont aucun respect pour
le droit des gens; que rien n'est sacré pour eux; que s'ils
étaient sur terre aussi puissans qu'ils y sont malhabiles ,
s'ils avaient l'ombre de la puissance de France , le continent
porterait les fers dont sont chargés les malheureux
Indiens . Le droit des gens et la libéralité du Code contimental
sont dus à la France ; la barbarie du Code maritime
est due à l'influence de l'Angleterre sur mer. »
Dans ces circonstances , on a dù lire aussi avec un intérêt
qui tenait en quelque sorte de l'avidité , un parallèle
entre la situation de la France et celle de l'Angleterre , morcean
piquant et curieux , que nous ne pouvons aftribuer qu'à
l'auteur de celui sur la conduite des Anglais en Espagne ;
mêmes connaissances générales , même précision dans les
faits , même exactitude dans les détails , même sagacité
dans les rapprochemens , même justesse dans les conséquences.
Nous ne l'abrégeons qu'à regret , tant il est curieux;
et ce n'est pas sans difficulté ,tant il est substantiel !
L'auteur y examine ety oppose successivement la situation
de l'Angleterre et de la France , sous le rapportdes finances,
du commerce et de la politique ; nous suivons cette division
en la citant.
Finances . L'Angleterre ne peut avoir plus de 300
millions de revenu ; elle en a 1500 millions , mais 300
millions représentent sa richesse réelle , et 1200 millions
Je revenu de son monopole.
D'où il résulte que pour peu que l'Angleterre soit gênée
dans son courtage , le change est contre elle ; elle ne peut
plus se soutenir , et elle a besoin d'un papier-monnaie .
L'Angleterre a 600 millions de rentes de dettes ; c'est le
double de son revenu réel et raisonnable .
1
: La France a 800 millions de revenu en tems de paix. Ce
n'est que les deux tiers de celui qu'elle peut se procurer en
tems de guerre. En mettant 30 centimes sur tous les tarifs
son revenu est porté à 1200 millions. Ce revenu est tout
entier le revenu de son territoire . Elle a 50 millions de
dettes , c'est-à-dire , le 16º de son revenu ordinaire. On
SEPTEMBRE 1810. 187
sent par-là que la France n'a et ne doit avoir aucun papiermonnaie
.
La banque escompte le double de ce qu'escomptait ,
en 1780 , la caisse d'escompte. Elle a 120 millions de
billets en circulation ; ce sont de vrais billets de banque
libres , échangeables à volonté , et non forcés . Les monnaies
de la France sont les plus parfaites de l'Europe :
l'argent y est abondant ; l'intérêt est à 4 , et au plus à 5
pour 100. Ses manufactures sont dans un état de prospérité
tel , qu'elles fournissent non-senlement à sa consommation
, mais encore à celle de l'Italie et de l'Allemagne.
Les fabriques de France n'ont jamais tant prospéré.
Commerce.-Comme la puissance de l'Angleterre consiste
dans son courtage , son commerce consiste dans
l'exploitation des denrées du Nouveau Monde . Nous avons
prouvé que les 4/5 de son revenu provenaient du courtage
: c'est donc le café , le sucre , l'indigo , le bois de
teinture , la mousseline des Indes , qui forment sa fortune
; toute sa prospérité consiste à tirer les productions
des deux Indes , et à en favoriser l'introduction en Europe
.
La France a un intérêt tout continental ; son revenu
consiste en elle-même , dans les produits de ses champs ,
de ses vignobles , de ses huiles , de ses savons , de ses
tabacs , de ses fabriques de soie , de lin ; dans les cotons
de ses provinces méridionales . Comme le continent , elle
a intérêt à repousser les marchandises des deux Indes et à
profiter du bienfait de la nature , qui a mis dans l'ancien
continent de quoi se passer du nouveau . Aussi les entraves
qu'elle a mises au courtage anglais sont telles , que la consommation
du sucre , du café et des denrées coloniales a ,
depuis trois ans , diminué de moitié en Europe . Les découvertes
qu'elle a faites mettent à même de suppléer aux
productions des colonies .
Voilà une des plus grandes raisons de la diminution du
courtage de l'Angleterre ; ces effets seront plus efficaces
que les décrets de Milan et de Berlin . Que ces décrets continuent
à être en vigueur encore quelques années , et ils se
feront sentir cent ans après qu'ils auront été révoqués .
Politique.-L'alliance de l'Angleterre a causé la ruiné
des puissances qui l'ont recherchée : témoin le stathouder
レ
188 MERCURE DE FRANCE ,
de Hollande , les rois de Sardaigne et de Naples , et les
autres princes qui s'y sont abandonnés .
L'Angleterre est , dans son intérieur , intolérante : une
population de plus de 6 millions de chrétiens ne peut professer
sa religion ; elle ne peut occuper des emplois dans
l'administration et dans l'armée , sans renoncer à sa
croyance.
L'Angleterre opprime les nations qu'elle réunit , puisqu'elle
porte l'oppression jusqu'à ne point leur laisser le
libre exercice de leur religion.
Le roi d'Angleterre n'oserait sortir seul de Londres ; il a
failli dix fois être assassiné ; il se garderait bien d'aller
dans la foule ; il est probable qu'il ne le ferait pas impunément.
Pour avoir des matelots , on les presse , on les enlève
dans tous les lieux publics , sans règles et comme des sauvages.
On se bat , on se tue dans les expéditions ; par-tout
l'autorité agit avec violence.
1
Toutes les puissances alliées de la France sont agrandies ;
tous les pays réunis sont traités en frères ; la tolérance y est
entière et absolue : dans l'enceinte du Louvre est la chapelle
de Saint-Thomas , où officient les protestans . L'Empereur
nomme et solde les évêques et les curés , les présidensdeconsistoire
et les ministres , organise les séminaires
et les écoles de Genève etdeMontauban. LL''aautorité civile
n'a pas le droit de gêner les consciences ; c'est le principe
de lamonarchie française .
Aucunes troupes ne sont nécessaires , même dans les pays
réunis . Le Piémont , la Toscane , Gênes , n'avaient pas
1500 hommes de troupes dans le tems que l'Empereur
était à Vienne. Il n'y avait que 1200 hommes de garnison
à Paris . La conscription se levait ; les impositions se
payaient avec scrupule , et tout était plus tranquille .
Nulle part la force armée n'a été employée depuis la fin
de la révolution , et l'Empereur se promène au milieu de
lafoule qui couvre le Carrousel , ou dans le parc de Saint-
Cloud, dans une calèche à quatre chevaux au pas , avec
l'Impératrice et un seul page , et au milieu de cent cinquante
mille spectateurs environnant sa voiture , et bénissant
le père de la patrie .
Tout est opinion en France , depuis la dernière classe
jusqu'à la plus haute; tout entend raison , et marche quand
da trompette sonne .
La conscription est réglée comme les impositions ; elle
SEPTEMBRE 1810. 189
se lève sans émeute , sans désordre ; les magistrats du
peuple président à tout; il n'y a de violence, de tumulte
nulle part. "
C'est parde tels écrits , par de tels rapprochemens , dont
l'évidence existe pour tous les yeux , et la justesse pour tous
les esprits , qu'il est beau de pouvoir répondre aux assertions
mensongères d'un impuissant ennemi , et de désabuser
la crédulité qui pourrait encore être dupe de son
langage.
PARIS .
L'EMPEREUR a tenu , lundi dernier , un conseil de commerce.
-Un assez grand nombre de décrets instituent des
majorats et des dotations en faveur de divers fonctionnaires
de l'Empire ; plusieurs ont reçu récemment de la faveur
de S.Μ. , etletittrreedebaronet ladécoration de la légiond'honneur.
-S. Ex. le ministre des finances , duc de Gaëte , a fait
àS. M. un rapport sur les pièces d'or de 48 et de 24 , et
sur les pièces d'argent de 6 et de 3 liv. , qui dans leur
valeur réelle offraient quelque différence avec leur valeur
nominative , et qui , dans leur change ou leur appoint avec
le franc, présentaient sans cesse des difficultés . Il était
nécessaire de ramener le système monétaire à cette unité
précieuse qui en est la base , unité qui dans quelques
années sera européenne , et l'un des plus heureux résultats
pour les étrangers de l'adoption des lois françaises . Le franç
demeure seule et unique monnaie , et pour être reçus dans
la circulation , tous les autres signes doivent s'élever à sa
valeur.
Les pièces de 48liv. et de 24 liv. continuerontde circuler,
les premières pour 47 fr. 20 c., et les secondes pour
23 fr. 55 c.
Celles de6 liv. et de3 liv.,les premières pour5 fr. 80c.
et les secondes pour 2 fr. 75c.
Au premier aperçu , ces pièces paraissent perdre 20 et
25 c.; mais iln'en est rien: ladifférence entre leur ancienne
valeur nominale en livres tournois , et celle qu'elles conser
vent en francs , doit être diminuée de un un quart pour cent
qu'il fallait précédemment ajouter à chaque pièce, pour la
porter à la valeurdu franc.
Ainsi , par exemple , la pièce de 6liv. étant tarifée à 5 fr.
1
190 MERCURE DE FRANCE ,
80 c. , ou 5 liv . 16 s. , la différence apparente est de 49.;
mais en faisant la déduction de I s. 6d. pour équivaloir
à la valeur du franc , la différence réelle résultant du tarif
et provenant de la diminution du poids par le frai , ne se
trouvera réellement que de 2s. 6d.
Un article particulier du projet de décret détermine le
taux auquel ces pièces seront reçues au change des monnaies
pour être converties en monnaies nouvelles .
Ce taux est; par kilogr. pour l'or , de 3,094 fr. 43 с.
Et pour l'argent , 198 fr. 31 c .
)
« Je dois observer , ajoute S. Ex. , relativement à l'or ,
qu'en suivant la proportion réglée par l'arrêté du gouvernemenť
du 16 germinal an XI , les pièces de 48 liv. et de
24 liv. sont reçues aujourd'hui comme contenant 901 millième
de fin , tandis que les expériences faites depuis ont
prouvé que leur titre réel n'était qu'à-peu-près 900 millièmes
: ce qui occasionne au gouvernement une perte
d'environun millième par kilogramme. Cette perte calculée
sur la masse des pièces d'or réputée en circulation ferait
un objet de 6 à 7 cent mille fr.
»Pour prévenir cette perte , il faudrait ne fixer le prixdu
tarifpour les monnaies d'or qui seront portées aux Hôtels
des Monnaies qu'à 3,091 fr. par kilogramme , au lieu de
3,094 fr. 43 c. que l'on donne aujourd'hui .
Mais on ne peut se dissimuler , 1º que ce serait un changement
dans ce qui s'est pratiqué constamment depuis
f'an XI; 2º que le résultat de ce changement serait une
perte pour les particuliers qui porteraient leurs monnaies
d'or aux hôtels des monnaies .
» Cette considération me donnerait à penser que la différence
ne pouvant être sur l'ensemble de la refonte de l'or
que de 6 à 700,000 fr. qui se répartiront sur au moins dix
années , il pourrait être préférable de supporter cette perte ,
plutôt que de ralentir la refonte qu'il importe d'accélérer.
J'ai en conséquence porté provisoirement, dans le décret
ci-joint , le prix du kilogr. à 3094 fr. 43 c. , sauf à le réduire
à 3091 fr . sì V. M. jugeait à-propos de l'ordonner. »
L'Empereur a rendu un décret conforme à la proposition
de son ministre , en fixant le prix du kilogramme
pour les pièces d'or à 3094 fr . 43 с .
Ce décret a été publié , le 13 , dans le Bulletin des Lois ,
et affiché dans tout Paris , par ordre de la préfecture de
police . Il a été sur-le-champ mis à exécution dans toutes
SEPTEMBRE 1810 .
igi
les transactions de la journée avec une facilité égale à la
clarté de ses dispositions .
-Un autre décret porte que les propriétaires ou consignataires
de denrées coloniales qui ont été soumises en
Espagne au droit de 40 et de 50 pour cent de la valeur ,
devront , avant le 1er octobre prochain , payer lesdits droits ,
soit en espèces , soit en obligations valablement cau
tionnées .
S. A. S. la princesse de Neufchâtel et de Wagram
est accouchée d'un prince .
-M. Spontini est nommé directeur-général de la musique
de l'opéra Seria et de l'opéra Buffa , réunis au théâtre
de S. M. l'Impératrice .
-Le Conservatoire de musique est en ce moment occupé
des exercices pour la distribution de ses prix annuels .
Mercredi dernier les élèves ont concouru pour le piano et
le chant . Aujourd'hui , vendredi , ils concourent pour la
déclamation tragique et comique ; demain, samedi , pour
la déclamation lyrique . On voit que cet établissement remplitainsi
le double but de son institution , améliorée par
la munificence et la protection éclairée du gouvernement.
-L'Opéra prépare Sophocle . Les Bayadères , dont nous
n'avons encore pu annoncer que le succès , continuent à
attirer la foule. Déjà les parodistes s'en sont emparés ,
mais ce qui constitue le succès durable de cet opéra est
tout-à-fait hors de leur domaine . Par ordre on annonce la
remise de Sémiramis , l'un des ouvrages qui concourent
aux prix décennaux , et pour lequel le jury a proposé une
mention honorable .
- Le Crescendo , élégant badinage musical , échappé à
la plume savante de Chérubini , a d'abord été entendu avec
une extrême défaveur ; aujourd'hui il est écouté , et le compositeur
a obtenu grace pour le canevas . Cendrillon est à
sa 72ª représentation , le Diable à Quatre revient lui disputer
la propriété d'attirer la foule. Mme Gavaudan vient
de reparaître dans cet ouvrage fort amusant; elle y est parfaite,
et a reçu l'accueil le plus brillant dans Margot , après
avoir été charmante dans Euphrosine .
2
192 MERCURE DE FRANCE , SEPTEMBRE 1810.
ANNONCES .
Leguide du voyageur à Paris , contenant la description des monumens
publics les plus remarquables et les plus dignes de la curiosité
des voyageurs ; des réflexions critiques sur leur architecture ; desnotes
historiques sur les églises ; l'explication des ouvrages de peinture et de
sculpture exposés dans les Musés et autres édifices publics ; l'indication
des cabinets curieux , des écoles et des sociétés savantes , des bibliothèques
, des hôtels des ministres , de toutes les autorités civiles et
militaires , et des jours de leurs audiences ; enfin , des détails de tous
les établissemens qu'on a cru dignes d'attirer l'attention et de piquer la
curiosité des étrangers . Nouvelle édition enrichie de figures , représentant
l'are de triomphe du Carrousel , la fontaine des Innocens
avec les changemens et les additions que nécessitent les circonstances .
Prix , 3 fr. , et 3 fr . 60 c. franc de port. Chez Gueffier , éditeur , rue
Galande , nº 61 ; Delance et Belin , imprimeurs-libraires , rue des
Mathurins-Saint-Jacques , hôtel Cluny; et chez Arthus-Bertrand ,
libraire , rue Hautefeuille , nº 23 .
Cette deuxième édition , qui est augmentée de plus d'un tiers , rend
ce petit livre très - intéressant ; aussi l'éditeur peut être assuré d'avance
dusuccès de son ouvrage et de la nullité de tous ceux qui ont copié
ou imité son titre depuis sa première édition , publiée en l'an 10. C'est
lui rendre justice que de le féliciter sur les soins qu'il a pris à rendre
son ouvrage utile par la quantité de notes historiques , savantes et critiques
dont il est rempli. La partie des Musées sur-tout y est traitée
avec un soin tout particulier ; la description en est faite de manière à
trouver sous sa main tous les objets de peinture et sculpture sans avoir
recours aux numéros , ce qui le rend d'une grande utilité. Toutes les
autres parties de l'ouvrage nous ont paru de même très-soignées. Ce
livre surpasse son titre en ce qu'il offre aux personnes éloignées de la
capitale et aux étrangers une nomenclature exacte de toutes les
richesses qui composent nos Musées , et généralement tous les objets
d'arts , d'antiquités et d'agrémens que renferme cette immense Cité.
Morceaux choisis de Fénélon , Fleury , Rolin , Dupuy , Hallifax ,
et Mme de Lambert , pour servir à l'éducation des jeunes personnes ,
auxquels on a ajouté l'ouvrage intitulé : Instructions d'un père à ses
filles, traduit de Grégory, par Bernard, sur la sixième édition anglaise ,
corrigé et augmenté , in-12 , divisé en deux parties , et orné d'une jolie
gravure. Imprimé sur pap. fin d'Auvergne. Prix , 2 fr. 25 c. , et 3 fr .
franc de port. Chez Laurensjeune , imprimeur-libraire , rue Saint-
Jacques , nº 61 .
TABLE
MERCURE
DE FRANCE .
N° CCCCLXXIX.- Samedi 22 Septem . 1810 .
POÉSIE.
LE NAVIGATEUR .
!
DER
DE
LASE
15.06
cen
ODE.
« J'ENVAHIRAI la plaine humide ,
» Malgré les vents , l'onde et les dieux.
Loin de moi , cette ancre timide !
> La rive importune mes yeux. >
Il dit.... fier d'un nouvel empire ,
Le nocher qu'Uranie inspire
Sur les flots s'est précipité.
Ainsi l'aiglon fuyant son aire ,
Jouit du ciel héréditaire
Que son vol superbe a tenté.
:
Gloire au Génois vainqueur des ondes ,
Et des dieux long-tems obstinés ,
Qui cherche et trouve enfin les mondes
Que son génie a devinés !..
Unpeuple ingrat en vain l'outrage.
Froid aux cris d'un aveugle rage
:
N
194 MERCURE DE FRANCE ,
Qu'il repoussed'un front serein;
Sur l'Océan qu'il étudie ,
Ilpoursuit sa course hardie ,
Le coeur armé d'un triple airain.
Le génie a soumis Neptune ;
Qu'il nous livre enfin l'univers !
Tes chemins , aveugle fortune ,
D'un monde à l'autre sont ouverts !
Le commerce étendant ses ailes ,
S'élance aux régions nouvelles
Qu'ignoraientnos simples aïeux;
Et revient , conquérant utile
De son urne immense et fertile
Nous verser les dons précieux .
,
Mais quels flots de sang et de larmes
Ces trésors si chers ont coûté !
Fiers mortels ! par combien d'alarmes ,
Ce grand triomphe est acheté !
Les vents , les écueils , le naufrage ,
Les oris assidus de l'orage ,
Le calme homicide des airs (1 ) ,
La faim sur sa proie attachée ,
Et la soif vers l'onde penchée
Quibrûle au seintrompeur des mers.
Quels cris ontdéchiré mon ame !
D'où partent ces tristes sanglots?
Tout fume , pétille , et la flamme
Couvre les pâles matelots.
Parmi ces feux qui les embrâsent ,
Sous ces débris qui les écrasent ,
Neptune ! ils courent t'implorer.
Mais variant leur long supplice ,
Dans ses flancs le gouffre complice
Les reçoit , pour les dévorer.19
Dieuximplacables ! mer perfidet
En est-ce assez , pour les punir ?
:
:
(1) Le calmeplat.
:
SEPTEMBRE 1810 .
نود
Non , non ; que la guerre homicide
Aux feux , aux vents vienne s'unir !
Elle vient , de torches armée ,
Allume la foudre enfermée
Au fond de ces Etnas mouvans;
Etl'orgueil , l'intérêt , la haine
Luttent sur la planche incertaine
Qu'assiégent les eaux et les vents.
On se joint ... le fer étincelle ...
Le bronze tonne à coups pressés..
Le sang confondu qui ruiselle
Abreuve les ponts fracassés .
Des flots de cendre et de fumée
Roulent sur la nef consumée
Que tourmente une onde en fureur,
Et le bord qu'en vain l'on regrette
N'offre qu'un écueil , pour retraite
Aux vaincus glacés de terreur.
۹۰
Les voilà , trompeuse Uranie ,
Les dons amers que tu nous fais
Quoi! toujours les arts , le génie
Marchent entourés de forfaits?
Quoi! n'est-il rien dont l'avarice ,
La fourbe , l'orgueil , le caprice ,
L'ambition n'ait abusé!
Ogloire , ô crime inséparables !
Est-ce à nous rendre misérables
Que le talent s'est épuisé?
Pourquoidonc franchir la barrière
Qu'en vain nous opposent les dieux ?
Or trompeur , gloire aventurière ,
Séduirez-vous encor mes yeux ?
N'ai-je pas le champ de mon père ?
Quel désir m'abuse , et qu'espère
Mon coeur au trouble abandonné?
Que me font les rives de l'Inde !
L'air est-il plus doux à Mélinde ,
Quedans ces bois où je suis né?
Quelle est cette gloire bizarre
Dont les humains sont enivrés ?
1
N2
196 MERCURE DE FRANCE ,
Eh quei ! d'un Cortez , d'un Pizarre
Les crimes seraient admirés !
Non , non , le meurtre et le ravage
Ont marqué le sanglant passage
De ces cruels navigateurs .
Partout leur rage fut semée :
Partout leur honte est imprimée
Sur des débris accusateurs.
Leurs enfans seront plus coupables ,
Plus altérés de sang et d'or:
Ils vont , de pudeur incapables ,
Souiller vingt mers vierges encor.
Du haut de leur poupe insolente ,
Sur l'Afrique à leurs pieds tremblante ,
Le crime avare est descendu ;
Et corrompt ces rives ingrates ,
Où le père à l'or des pirates
Vend son fils qui l'aurait vendu .
Malheureux ! ... mais un jour peut-être
Sur ces bords de pleurs arrosés
Ces esclaves , contre leur maître ,
S'armeront de leurs fers brisés .
Un jour, Européen sauvage ,
Tes os blanchis sur le rivage
Diront à tes neveux errans :
«Vois , race impie et turbulente ,
> Vois l'hospitalité sanglante
> Qu'ici l'on réserve aux tyrans . »
Ah! si des ondes menaçantes
Nous bravons encor les rigueurs ,
Suivons les traces innocentes
De ces utiles voyageurs .
Ils partent ... leurs mains révérées
N'envahissent point les contrées
Quemesurent leurs longs regards.
Ils vont , philosophes paisibles .
Porter à des peuples sensibles .
Destalens , des lois et des arte
SEPTEMBRE 1810.
197
i
Qu'avez-vous fait , astres de l'ourse ,
De ce Coock de nos bords parti ?
Hélas! les dieux bornant sa course ,
Près du Pôle l'ont englouti.
Ah! si l'Europe gémissante
Ne peut , sur ta poussière absente ,
Lapeyrouse , semer des fleurs ,
Reçois du moins , cendre égarée ,
Ces chants qu'une muse ignorée
Laisse couler avec ses pleurs .
LÉON DUSILLET.
STANCES sur une solitude connue à Vienne en Autriche,
sous le nom de VALLON SAINTE-HÉLÈNE (1).
Aton aspect , célèbre solitude ,
Tous mes esprits se trouvent étonnés .
Et j'étudie avec inquiétude
Le sentiment qui les tient enchaînés ....
Pins élevés ! vos fronts jusqu'aux nuages
Vont fièrement étaler leur beauté.
Vous nous offrez les plus vives images
De la grandeur et de la majesté .
A
Rocs sou reilleux , monument des années
Qui du soleil ont fatigué le cours !
J'honore aussi vos cîmes ruinées ;
L'aigle y plaça le fruit de ses amours .
(1) Le lieu qui fait le principal sujet de ces stances est véritablement
très-pittoresque. Il se trouve à l'entrée de quelques montagnes dépendantes
de la chaîne par laquelle est coupée la Stirie .
Le joli village de Baden , renommé pour ses bains chauds , n'en est
éloigné que d'un quart de lieue . La famille impériale d'Autriche s'y
réunit , tous les ans; et la solitude , dont il s'agit , paraît faire alors
ses délices .
L'Empereur des Français lui-même, pendant la dernière campagne ,
a eu la curiosité de la voir; tous les journaux l'ont annoncé en septembre
dernier,
1
198 MERCURE DE FRANCE ,
De ces rochers toi qui parcours les veines.
Soufre exhalé de leurs noirs souterrains ,
Avee ton feu , l'eau jaillit vers les plaines :
BADEN te doit ses salutaires bains.
1
Sur ce gazon , tout au repos invite ;
Untapis d'or aurait moins de douceur ;
Chaque arbrisseau du zéphyr qui l'agite
Semble vers moi renvoyer la fraîcheur.
A
Grande Thérèse ! ici , sur ta mémoire
Qu'avec plaisir se repose l'esprit !
Ces lieux encore instruisent de ta gloire :
Ton ombre auguste y règne et les remplit.
Jevois ton âme et forte et magnanime
Qui , s'échappant du creuset des revers ,
Prend aussitôt ce vol ferme et sublime
Dont , malgré lui , s'étonna l'univers .
Ofemme roi ! modèle des grands hommes ,
Qui nous montras tant d'aimables vertus !
Ton souvenir , même au siècle où nous sommes .
De tous les coeurs exige des tributs .
Toujours célèbre et toujours cher au monde ,
r
Il passera chez nos derniers neveux.
O providence ! O sagesse profonde !
Quelle lueur vient caresser mes yeux ?
Onvoit partout le bien que l'on désire :
M'abusez-vous , éphémères clartés ?
Non; sur le sort du plus superbeEmpire
Les voeux du ciel se sont manifestés .
LeDieu qui veut que , par une merveille ,
De ta carrière on compte chaque pas ,
NAPOLEON , ce Dieu tout-puissant veille
Sur tes destins , au- delà du trépas .
Connais pour toi sa prévoyance extrême :
Une princesse enchantant tes longs jours ,
Et rehaussant ton double diademe ,
Doit de ton sang éterniser le cours.
1
SEPTEMBRE 1810. 199
Des rois Lorrains elle a toute la grâce ,
Et de Thérèse elle estunrejeton.
Nulle princesse en beauté ne l'efface :
Nulle n'éclipse un si glorieux nom.
Mille vertus la rendent adorable :
Mille talens décorent ses attraits;
Et la nature à son regard aimable
D'un divin charme attacha tous les traits.
Vers toi son coeur , du Danube à la Seine,
Vole et triomphe , en se voyant conquis ;
Heureux d'unir par une sainte chaîne
Deux souverains trop long-tems ennemis.
Comble ses voeux ! Cette brillante tige
Ne peut donner qu'un fruit digne detai
Elle est aussi dans son sexe un prodige ;
Rome en attend un héros et son 10
Sois enfin père et cesse de combattre :
Lemyrte ajoute à l'éclat des lauriers.
De tonpouvoir que la France idolâtre
Transmets ledroit à beaucoup d'héritiers .
La paix se plaît aux fêtes d'hyménée!
Toujours leur joie excite ses désins
Elle y viendra contente , environnée
De tes guerriers , de rois et de plaisirs.
Lieux fortunés ! rives silencieuses !
Parces accens qui vous sont consacrés ,
Vous deviendrez peut- être plus fameuses :
Vos charmes seuls me les ont inspirés.
د
A. J. DELLARD , Professeur au Lycéede Gand.
ENIGME
Nous sommes deux frères jumeaux ,
Destinés à servir deux soeurs aussi jumelles.
Les frères sont plus ou moins beaux ,
Et les soeurs sont plus ou moins belles.
Lorsqu'avec leurs cinq doigts elles nous font visite ,
Avec cinq doigts aussi nous leur donnons le gîte.
200 MERCURE DE FRANCE , SEPTEMBRE 1810 .
0
Quand certain chevalier d'honneur
Jettel'un de nous sur la place ,
S'il s'y trouve un homme de coeur ,
Tout aussitôt il le ramasse ,
Et contre l'ennemi qui l'ose défier
Signale sa valeur , en combat singulier .
MS ........
LOGOGRIPHE .
٢٠٠ )
De ce sphinx redoutable et fameux dans l'histoire ,
Veux-tu , nouvel OEdipe , effacer la mémoire ,
Fais qu'un infinitif en son inversion
Offre lemême mot qu'en sa construction.
Il n'est besoin, je crois ,de faire une harangue
Pourprouver que ce mot est unique en la langue.
STA
CHARADE .
$ ........
MON premier est criminel ou sublime ;
Mon dernier vient avec le tems :
Auxbellesmon entier peut offrir son encens ,
Mais il ne peut prétendre à leur estime.
ود
$........
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE
insérés dans le dernier Numéro .
Le mot de l'Enigme du dernier Numéro est Ordonnance .
Celui du Logogriphe est Polichinelle , dans lequel on trouve , polis
loi , échine , chien , niche, Chine , Chili , peine , oie , pic , pille, once,
pli , pile , chêne , pin , Coni , Nil , et noce.
Celui de la Charade est Bisbille
ةزال
20
LITTÉRATURE ET BEAUX-ARTS.
OBSERVATIONS SUR LES MEURS DES INDIENS QUI HABITENT
LA PARTIE SUPÉRIEURE DU MISSOURI , d'après un manuscrit
de JEAN TRUDEAU , communiqué au docteur
MITCHILL.
(Extrait du Medical repertory d'Amérique. )
Tous les peuples sauvages qui habitent la partie supérieure
du Missouri ne connaissent ni obéissance , ni
subordination : ils n'ont ni lois régulières , ni juges , ni
prêtres , et les conventions en usage parmi eux ne sont
pas assez compliquées pour servir d'instrument contre
le faible ou contre l'indigent.
1
Ils ont l'habitude de se donner mutuellement des
vivres , des ustensiles , ou de se faire des présens en
chevaux , ou autres objets estimés parmi eux , et de se
-porter des secours réciproques dans leurs besoins . Il
n'entre jamais dans leurs calculs de s'enrichir ou d'ac-
-cumuler des propriétés . Pour acquérir de la considé-
-ration, il faut être brave , généreux et actif. Il est rare
que le petit nombre d'objets qu'ils possèdent soit une
cause de dispute parmi eux. La médisance , la fourberie
, ainsi que les procédures civiles et criminelles ,
leur sont presque inconnues . Les fautes sont punies par
l'opinion qui prononce que le délinquant est un insensé
ou un homme sans coeur ; et celui qui commet un vol
'est excuse , parce qu'on suppose qu'il y a été entraîné
par un besoin pressant. Le meurtre et l'assassinat sont
extrêmement rares , ainsi que le vol , quoique leurs cabanes
restent ouvertes jour et nuit , et qu'il soit permis
à chacun d'y entrer à toute heure. Si ces nations que
nous appelons sauvages , connaissaient tous les crimes
dont les peuples civilisés se rendent coupables les uns
envers les autres , elles cesseraient d'avoir une si haute
202 MERCURE DE FRANCE ,
opinion des hommes blancs , et regarderaient les efforts
que nous faisons pour assouvir notre avarice et notre
ambition comme une marque caractéristique de barbarie
.
Ils sont tous également juges et médiateurs des disputes
qui surviennent parmi eux; leur décision est toujours
conforme à la justice , et étrangère à tout esprit de
parti . Celui qui a évidemment tort , est contraint par la
raison ou par les reproches de céder; mais s'il persiste
dans son opiniâtreté , et qu'il ne veuille pas se rendre à
l'équité , il est banni de la société.
Les sauvages ne connaissent que le moment présent ,
sans penser au passé ou à l'avenir. Ils exercent peu leurs
facultés intellectuelles , et ils emploient tout le tems
qu'ils restent dans leurs villages à manger , à boire et
àdormir. Ils préparent les viandes en les faisant bouillir
ou rôtir , et ils aiment beaucoup le bouillon qui en provient.
Ils ne font usage ni de sel , ni d'épiceries , parce
qu'ils ne peuvent s'en procurer. Ils n'ont point d'heures
fixes pour leurs repas , la faim seule les porte à prendre
de la nourriture. Ils se réunissent ordinairement pour
se réjouir et pour manger. Ils sont d'une si forte cons- .
titution , qu'ils peuvent supporter une faim violente pendant
un long espace de tems , ou prendre une quantité
prodigieuse d'alimens sans en être sensiblement incommodés
. Ils offrent communément à manger aux personnes
qui les visitent dans leurs huttes , et un refus est
-considéré comme un acte de faiblesse et d'incivilité ; on
doit prendre quelques bouchées , soit qu'on ait besoin
ou non. Lorsqu'on est invité à un repas , invitation qui
se réitère dans quelques circonstances plusieurs fois le
même jour , on est obligé de s'y rendre , afin de ne point
faire injure à celui qui vous prie ; mais on ne mange
que ce qu'on veut. L'usage est d'emporter avec soi les
mets qui vous ont été servis et que vous n'avez pu achever.
On regarde comme une impolitesse de laisser dés
restes. Après qu'ils ont fini le repas , ils causent ensemble
, et passent le tems à fumer du tabac.
Une personne de la compagnie prépare une pipe , et
laprésente pour être allumée à celui de l'assemblée qui
SEPTEMBRE 1810. 203
jouit d'une plus grande considération. Ce dernier , après
avoir pris un charbon qui est apporté par un jeune
homme , se lève , allume la pipe , et invite celui qui la
lui a donnée à fumer le premier. Celui-ci fait trois aspirations
, la passe à son voisin , ainsi de suite et à la
ronde . Ils lui font faire le tour de droite à gauche , parce
que , disent-ils , le soleil fait sa révolution dans ce sens ,
Ce serait manquer au cérémonial que d'en agir autre
ment. On doit ôter les cendres avant de donner la pipe à
son voisin .
La haine implacable qu'ils portent à leurs ennemis ,
est la passion dominante de ces sauvages ; sentiment qui
entretient continuellement dans leur coeur le désir de se
venger. Ils sont fiers de leur bravoure , quoique indolens
sous tous les autres rapports .:
Ils ont un caractère de gravité qui les rend circonspects
dans leurs paroles et dans leurs actions ; leurs
réponses sont courtes , et ordinairement monosyllabiques
. Lorsqu'on leur parle sur un sujet quelconque , ils
font briévement leurs observations en ce genre , c'est
bon; cela ne convient pas ; admirable ; la chose estjuste;
ce n'est pas mauvais , etc. , et ils écoutent sans en dire
davantage jusqu'à la fin du discours. Il est à remarquer
que lorsqu'ils tiennent conseil , ils raisonnent très-juste
sur les affaires qui concernent leurs intérêts communs ,
et qu'ils montrent une profonde sagacité sur ce point.
Ils ont aussi le talent de parler longuement sur divers
sujets , quoiqu'ils n'aient reçu d'autre éducation quecelle
qu'ils ont puisée dans les lumières de la nature . On ne
peut nier que plusieurs ne soient doués d'un esprit sain,
et qu'ils ne prononcent avec beaucoup de jugement sur
leurs propres affaires . Quant aux autres matières , ils les
conçoivent avec difficulté , et restent opiniâtrement attachés
à leur opinion. Ils sont incapables de discerner un
sophisme d'un principe vrai , une conclusion fausse de
celle qui est juste .
Ils sont doués de la plus heureuse mémoire ; j'ai
entendu parler à tous les vieux Indiens , avec une grande
exactitude, et sans omettre la moindre circonstance , des
présens qu'ils avaient faits anciennement aux étrangers .
204 MERCURE DE FRANCE ,
Ils honnorent la vieillesse , la considèrent comme un
oracle , et lui prodiguent des soins assidus . Les vieillards
hors d'état de se livrer aux fatigues de la chasse ou de la
guerre , sont occupés à inspirer à la jeunesse des principes
d'ordre , et à la former pour la société dans laquelle
elle doit entrer. Assis sur le sommet de leur hutte , ils
passent une partie de la journée à parler à leurs jeunes
élèves . Ils donnent des éloges à ceux qui se conduisent
d'après les usages reçus dans la nation , ou les maximes
transmises par leurs ancêtres . Ils blâment publiquement
la conduite de ceux qui négligent ou qui violent ces
principes . Ils encouragent les jeunes gens à s'adonner à
la chasse et les femmes à s'appliquer au travail. Ils ne
cessent de leur recommander une bienveillance réciproque
et une union constante. Ils répètent continuellement
que le maître de la vie , ou le grand esprit , aime
l'homme raisonnable, libéral , paisible , généreux envers
ses amis , intrépide contre ses ennemis , qui respecte la
vieillesse , qui ne prend pas pour lui les meilleures provisions
, mais qui les livre pour qu'elles soient mangées
en commun, et qui offre fréquemment au maître de la
vie , de la chair de vache grasse. Ils condamnent ceux
qui séduisent les femmes mariées , comme la cause des
plus grands désordres. Ils conseillent aux jeunes gens
de se marier de bonne heure , afin qu'étant attachés à
une femme , ils ne cherchent pas à se procurer celles
des autres .
De tous les préceptes de morale enseignés par ces vieux
orateurs , le dernierest le moins suivi . Je serais trop long
si je voulais parler de tous les sujets dont ces prédicateurs
entretiennent leur auditoire : mais j'en ai assez dit pour
prouver l'erreur grossière dans laquelle tombent toutes
les personnes qui croient que ces Indiens sont stupides ,
sans idées , et incapables de penser et de réfléchir. Jeme
rappelle d'avoir lu dans ma jeunesse des relations sur les
moeurs et les usages des sauvages , écrites par des prêtres ,
et remplies d'absurdités et de contradictions , quoique
leurs auteurs se fussent acquis une réputation de sainteté
; j'aurais ajouté foi à tout ce qu'ils racontaient , si je
n'avais pas compris la langue des Indiens, etquejen'eusse
SEPTEMBRE 1810 . 205
pas observé par moi-même , dans le cours de mes
voyages , les usages de différentes nations indiennes .
Mais je me suis bien désabusé depuis que j'ai résidé chez
ces nations , et que je me suis aperçu que les jésuites et
les récolets , les plus célèbres parmi ces auteurs , avaient
intérêt à écrire comme ils l'ont fait. On sait que ces
illustres personnages , ainsi que plusieurs autres revêtus
du même caractère , et qui habitaient parmi différentes
nations , ne s'accordent pas mieux entr'eux que
les jansénistes et les molinistes .
Quoique les Indiens soient aussi peu versés dans la
géographie que dans les autres sciences , ils tracent
cependant sur des peaux , avec toute l'exactitude possible
, les pays qui leur sont connus , et il ne manqué
rien à ces cartes que les degrés de latitude et de longitude
. Ils désignent le nord d'après l'étoile polaire , et en
partantde ce point , ils tracent les sinuosités des rivières ,
la position des lacs , des marais , des montagnes , des
bois , des prairies et des sentiers . Ils computent les distances
par journée ou par demi-journée. Ils partagent
l'année en quatre saisons et donnent un nom à chacune ,
mais ils ne connaissent pas la division du tems enheures
et en semaines. Comme ils n'ont jamais eu d'horloges
ou de montres pour régler cette division , ils se contentent
de la faire par moitié et par quart ; c'est-à-dire , le
lever du soleil , son coucher , le soir et le matin. Ils possèdent
un genre d'habileté qu'on ne peut acquérir que
par une longue expérience , celui de faire des voyages
de cent lieues et même plus , à travers les forêts et les
prairies , sans crainte de s'égarer. L'organe de la vue est
si parfait chez eux , qu'il peuvent suivre plusieurs jours
de suite , sans se tromper , les traces que les hommes ou
les animaux laissent après eux sur l'herbe ou sur les
feuilles . Ils ont acquis une telle sagacité pour reconnaître
les instans du jour ou de la nuit , qu'ils les indiquent
avec une grande précision , malgré que le soleil ou
les étoiles soient cachées .
Quoique j'aie dit que les sauvages vivent sans lois et
sans subordination , je ne prétends pas cependant affirmer
qu'iln'ayent ni organisation,ni police , niusages propres
206 MERCURE DE FRANCE ,
àmaintenir l'ordre parmi eux ; je veux seulement faire
entendre qu'ils n'ont ni despote ni gouvernement absolu .
Chaque tribut a ses chefs et ses notables. Ceux-ci ,
joints aux vieillards , composent le conseil , qui délibère
et prend des décisions . Après qu'une question a
été approuvée ou rejetée , un orateur en proclame le
résultat dans le village , et chacun se soumet. Lorsque
tous les habitans d'un village partent pour la chasse du
Bison , le conseil désigne un certain nombre des plus
braves jeunes gens pour former la garde durant l'expédition
. Les chefs et les vieillards désignent les distances
et les lieux où l'on doit camper , les limites auxquelles
doit se borner la chasse de chaque jour , et ces réglemens
sontcommuniqués aux chasseurs , afin que personne
n'ait un prétexte de les transgresser. Si un sauvage , par
esprit d'entreprise ou d'ambition , franchit ces limites , et
qu'il soit découvert par les soldats de garde , on lui
donne la bastonnade , on déchire ses habits , on brise ses
armes , on détruit sa maison , et on tue ses chevaux et
ses chiens . Cette punition est infligée même aux guerriers
les plus braves . Ces lois sont établies afin d'empêcher que
ceux qui sont les plus agiles à la course , ou qui ont de
meilleurs chevaux , ne devancent les autres , n'épouvantent
le gibier , et qu'après en avoir tué quelques pièces ,
ils ne mettent ceux qui viendraient après eux dans l'impossibilité
d'en trouver de nouveau , et ne les exposent
ainsi à mourir de faim; tandis qu'en s'avançant lentement
, et réunis les uns aux autres , ils n'effrayent pas
le gibier et en tuent une assez grande quantité
pour leur subsistance , chacun ayant une portion égale
dans les prises .
7
J'ai dit que les distinctions n'étaient pas connues chez
ces peuples ; mais j'ai seulement voulu parler de celles
quel'intrigue oule hasard ont introduites parmi nous , telles
que la naissance , les titres , les honneurs et les richesses .
Les sauvages ont leur manière d'estimer un individu qui
amontré de la bravoure ou d'autres qualités militaires ,
de la libéralité envers les étrangers , du zèle pour le bien
public , soit dans les conseils , soit dans toute autre circonstance;
qui a donné des preuves d'un bon jugement ,
SEPTEMBRE 1810 . 207
de modération et de droiture . Un homme de ce caractère
est toujours admis dans les assemblées ou dans les fètes ,
quoiqu'il ne soit chef ni par naissance ni par élection ;
ses discours et ses opinions ont souvent plus de poids
que celles des hommes qui peuvent compter un grand
nombre de chefs parmi leurs ancêtres , mais qui lui sont
inférieurs en mérite ; celui à qui l'on confère ces marques
d'estime , ne possède aucune autorité ni aucun privilége
au détriment des autres , et il n'en éprouve même aucun
sentiment d'orgueil ou de vanité , car son habitation est
continuellement remplie de personnes qui fument, qui
boivent et qui mangent avec lui aussi long-tems qu'il
peut satisfaire leurs goûts et leurs besoins .
Les Indiens sont sujets à peu de maladies , et ils en
méconnaissentun grand nombre auxquelles nous sommes
habituellement exposés . La paralysie , la goutte , la
pierre et d'autres maladies sont extrêmement rares parmi
eux; leur vie est souvent très-prolongée , quoique plusieurs
abrègent leurs jours par leur intempérance. Le
suicide est assez commun , sur-tout parmi les Sioux; ils
se tuent avec un poignard , ou se pendent.
Un singulier genre de polygamie est en usage parmi
ces nations . Lorsqu'un homme prend une femme qui a
plusieurs jeunes soeurs , il les épouse communément
toutes les unes après les autres à mesure qu'elles deviennent
nubiles . J'ai vu plusieurs Indiens qui avaient six
femmes , soeurs les unes des autres .
Il est rare cependant qu'un jeune homme vive longtems
avec toutes ses femmes ; car il arrive souvent qu'à
l'âge de trente ans , après avoir habité avec dix femmes ,
il les abandonne toutes . Passé cet age , ils montrent plus
de constance dans leurs liaisons . Les hommes ont , en
général , la liberté de divorcer lorsqu'ils le jugent à
propos , et de se marier de nouveau ; les femmes ne
jouissent de ce droit qu'après avoir été délaissées par leur
premier mari . Alors elles ont le pouvoir de faire , sur
ce point , ce qu'elles veulent . C'est en raison de cette
faculté qu'elles changent de maris aussi souvent qu'elles
y sont excitées par un sentiment de curiosité , ou par
leur convenance. Lorsqu'une femme avance en âge ,
1
208 MERCURE DE FRANCE ,
elle s'attache à un homme , et c'est ordinairement à celui
dont elle a eu le plus grand nombre d'enfans . Lorsqu'un
homme se sépare d'une femme qui lui a donné des enfans
, il ne prend pour lui que ses armes ; mais les
chevaux et autres objets restent en propriété à la femme.
Si une jeune femme perd son mari à la guerre ou de
toute autre manière , et que celui-ci laisse des frères
après lui , l'un d'eux épouse la veuve , ou , pour parler
plus exactement , il a le droit de l'épouser ; car cet
ancien usage n'a lieu aujourd'hui que parmi les sauvages
qui sont strictement attachés aux pratiques de leurs
ancêtres . Lorsque nous leurs expliquons la nature des
liens qui unissent , chez les blancs , l'homme et la femme,
ils ne conçoivent pas comment avec toute notre intelligence
et nos connaissances nous ne comprenons pas que
le mariage est une source de peines et de tourmens . Un
mariage indissoluble leur paraît une monstruosité ; et
l'on a beau leur dire à ce sujet tout ce qu'on veut , ils
sont convaincus que les blancs sont les esclaves des
femmes. Il y a peu d'Indiennes qui soient constantes et
fidèles à leursmaris . Elles sont très-adonnées à l'intrigue
et à l'incontinence . Cet esprit ne règne cependant pas
généralement parmi toutes ces nations , on en trouve où
les femmes sont chastes et réservées .
Les Panis , les Mandanes , les Ricaras et les Bigbellies
montrent une assez grande indifférence pour leurs
femmes . Jamais le sentiment de jalousie n'est entré dans
leurs coeurs . Ils disent à ce sujet que lorsqu'un homme
meurt , il ne peut emporter sa femme avec lui dans la
région des morts , et que ceux qui se disputent , se battent
et se tuent pour la possession d'une femme sont des
insensés. Ils sont si fortement imbus de ce principe ,
que plusieurs d'entre eux se font une gloire de livrer
leurs plus jeunes et leurs plus jolies femmes aux personnes
qui jouissent d'une grande considération parmi eux . Cela
est si vrai que les maris , les pères et les frères sollicitent
avec importunité les blancs qui leur rendent des visites ,
de jouir de leurs femmes , de leurs soeurs et de leurs
filles ; ils acceptent même , en reconnaissance , diverses
bagatelles . Les femmes et les filles sont , en effet , si
libres
}
E
SEPTEMBRE 1810.
209
SEINE
libres dans leur conduite qu'elles semblent être un bien
en communauté , et qu'il est facile de jouir de leurs
faveurs en leur présentant un peu de vermillon ou
ruban bleu. Ce genre de commerce est bien connu pab
nos marchands du Canada. Les maladies vénériennes
sont la suite de cette intempérance , et elles règnent
fréquemment parmi les Indiens , qui les guérissent avec
la décoction de certaines plantes . J'ai vu despersonnes
qui en étaient infectées se guérir par ce movenedans
l'espace de six mois .
Les femmes sortent hors des huttes à l'époque de lens
infirmités périodiques , font du feu , et cuisent leurs
alimens pour elles seules . Personne n'ose prendre de leur
feu pour un emploi quelconque , même pour allumer
une pipe , dans la crainte de s'attirer quelque malheur .
Elles évitent alors , avec grand soin , d'entrer dans une
cabane où se trouve un blessé ou un malade , dans la
persuasion qu'elles retarderaient sa guérison. Lorsqu'une
femme est grosse, elle s'éloigne de son mari, et ne revient
auprès de lui que trente jours après ses couches . On
conçoit qu'il peut se trouver des exceptions à cet usage ;
mais on pense qu'une femme qui en agit autrement est
une insensée qui expose sa vie et celle de son enfant.
Lorsque les douleurs de l'enfantement se font sentir ,
elles se retirent dans une hutte construite pour cet objet
dans tous les endroits où l'on forme une station , et les
vieilles femmes les accompagnent dans ce lieu afin de
leur donner tous les secours dont elles sont capables .
Mais elles n'ont pas besoin de sages-femmes , car elles
accouchent avec une facilité qui n'a pas d'exemple parmi
les femmes du monde civilisé . Elles sortent de leur
retraite au bout de deux jours ; et lorsque une peuplade
juge à propos de changer de lieu , elle ne retarde son
départ que d'une demi-journée pour leur donner le
tems de se mettre en marche. La mère , après avoir
accouché , dispose son enfant , et suit la peuplade avec
le secours de quelques-unes de ses amies . Dès le lendemain
de ses couches elle plonge et lave son enfant dans
l'eau , l'hiver comme l'été. Elle l'enveloppe ensuite dans
une peau de bison , l'attache sur une planche longue de
210 MERCURE DE FRANCE ,
trois pieds , et le met sur son dos . Les femmes nourrissent
elles -mêmes leurs enfans , et comme elles ne sont
pas dans l'habitude de les sevrer , ils têtent aussi longtems
qu'ils veulent . C. P. DE LASTEYRIE .
:
OEUVRES CHOISIES DE LESAGE , avec figures ; chez Nicolle,
rue de Seine , nº 12 ; Garnery , rue de Seine , nº 6 ;
et Leblanc , imprimeur-libraire , abbaye Saint-Germain-
des -Prés .
(DEUXIÈME EXTRAIT . )
ENVIRON un siècle après le roman de Rabelais , parut
l'Astrée : d'Urfé en est l'auteur . « C'était , dit Boileau ,
un homme de fort grande qualité dans le Lyonnais et
très-enclin à l'amour , qui voulant faire valoir un grand
nombre de vers qu'il avait composés pour ses maîtresses ,
et rassembler en un corps plusieurs aventures amoureuses
qui lui étaient arrivées , feignit que dans le Forez ,
petit pays contigu à la Limagne d'Auvergne , il y avait
eu, du tems de nos premiers rois , une troupe de bergers
et de bergères qui habitaient sur les bords de la
rivière du Lignon , et qui , assez accommodés des biens
de la fortune , ne laissaient pas néanmoins , par un simple
amusement et pour leur seul plaisir , de mener paître
eux-mêmes leurs troupeaux . » Tous ces bergers et toutes
ces bergères étant d'un fort grand loisir , l'amour avait
pris soin de leur donner de l'occupation et de susciter
parmi eux beaucoup de troubles et d'événemens . C'est
à la faveur de cette fiction , que d'Urfé amena dans son
récit ses propres aventures et y enchâssa tous ses vers
galans . Boileau , naturellement peu disposé à goûter ces
fadaises amoureuses , convient pourtant que l'auteur les
mit en oeuvre avec beaucoup d'art , et que son roman fut
fort estimé même des gens du goût le plus exquis . Il en
publia quatre volumes qu'il intitula Astrée , du nom de
la plus belle de ses bergères ; étant mort sur ces entrefaites
, Baro , son ami , et , selon quelques-uns , son domestique
, en composa sur ses Mémoires un cinquième
tome , qui formait la conclusion de l'ouvrage, et qui
SEPTEMBRE 1810. 211
fut presque aussi bien reçu que les quatre premiers
volumes .
D'Urfé fut le chef d'une école long-tems fameuse :
ses nombreux imitateurs , comme il arrive presque toujours
, voulurent enchérir sur leur modèle et lui restèrent
inférieurs . Il avait choisi l'espèce de personnages à
qui convenaient le mieux les aventures et les conversations
amoureuses . Dans la nature de convention que
les poëtes se sont créée à beaucoup d'égards , les bergers
ont de tout tems passé pour faire de l'amour leur principale
occupation : témoin les idylles , les églogues et
les pastorales tant anciennes que modernes . Mais la foule
des romanciers qu'engendra le succès de l'Astrée , imaginèrent
qu'ils donneraient un fort grand relief à leurs
fictions amoureuses , s'ils prenaient leurs acteurs dans
un ordre plus élevé . Les personnages les plus fameux
de l'antiquité et du moyen âge ne leur parurent pas trop
grands pour figurer dans leurs romans . C'étaient Cyrus ,
Tomyris , Juba , Cléopâtre , Horatius- Coclès , Brutus ,
Pharamond , etc. A défaut de héros historiques , ils en
choisissaient de fabuleux , ou bien ils en créaient euxmêmes
, mais toujours sur le modèle imposant des premiers
. Rien n'était plus absurde. L'esprit se prête assez
facilement à voir des bergers dans l'aisance et dans le
repos , passant les jours entiers à faire l'amour sous
l'ombrage; mais il se révolte justement quand on lui
montre des rois , des princes , de grands capitaines , de
sévères Romains des premiers tems de la république ,
qui abandonnent le soin de leur empire ou de leur
gloire , pour soupirer comme Sylvandre ou Céladon. Le
plan et l'exécution de ces romans répondaient au choix
des personnages .. Ce n'était point assez d'avoir indignement
dépouillé ceux-ci du caractère que leur donne
l'histoire , on ne les faisait pas même agir dans les règles
de la nature et de la vraisemblance . La tendresse sotiement
timide des amans , la fierté plus sottement scrupuleuse
de leurs maîtresses faisaient durer les préliminaires
d'une passion au-delà du terme que comporte la persévérance
ordinaire du coeur humain , et ce n'était qu'après
des siècles de basses soumissions et de folles rigueurs ,
1
03
212 MERCURE DE FRANCE ,
que le lecteur fatigué voyait arriver la conclusion de leur
amour et du roman. Le récit de ces éternelles intrigues
était entre-mêlé de conversations interminables , où l'on
soutenait thèse sur l'amour avec toute la subtilité de
l'ancienne scolastique , et de portraits où les auteurs
peignaient , sous des noms réels ou supposés , les personnages
célèbres de leur tems et même ceux qui ne
l'étaient pas. MM.de Port-Royal ( qui le croirait ? )
furent peints dans la Clélie de Mile de Scudéry. Malgré
leur aversion pour ces livres pernicieux , ils firent venir
au désert le volume où l'on parlait d'eux ; il y courut de
main en main , et tous les solitaires voulurent voir l'endroit
où ils étaient traités d'illustres . Pascal rendit même
àMlle de Scudéry ses louanges dans une des Provinciales.
Malgré tous leurs défauts , les ouvrages de cette infatigable
romancière et de ses dignes rivaux La Calprenède
, Somberville et Desmarets obtinrent d'abord un
succès universel : il était dû aux circonstances . On sortait
de la Fronde où l'amour s'était mêlé à la faction et
l'avait dirigée ; où les femmes , à la faveur du trouble ,
avaient étendu jusqu'aux affaires publiques une domination
bornée auparavant aux intrigues et aux plaisirs
de la société . Sur le trône était assis unjeune roi qui ,
doué d'un penchant très-vif pour l'amour et de toutes
les qualités propres à l'inspirer , semblait déposer aux
pieds des femmes la puissance qu'elles venaient de lui
disputer à main armée. Les romanciers , frappés de l'éclat
de leurs triomphes et jaloux de leur plaire, ainsi qu'au
monarque qu'elles commençaient à subjuguer , firentde
tous leurs ouvrages autant de monumens à la gloire du
sexe féminin. Les femmes lisaient avec délices et prônaient
avec enthousiasme des écrits qui flattaient leur
vanité , celui de leurs penchans qu'on dit être le plus vif
et le plus durable ; de leur côté , les hommes , livrés à
la galanterie dans un siècle où tout l'inspirait , applaudissaient
volontiers à des fictions qui retraçaient leur
histoire et autorisaient leurs faiblesses .
Observés sous le point de vue moral , ces romans héroïques
et galans étaient loin de valoir les romans de
SEPTEMBRE 1810. 213
4
:
chevalerie. Ceux-ci inspiraient la valeur , la générosité ,
la fidélité dans l'amitié et dans les engagemens , en un
mot , toutes les vertus publiques , sociales et privées ;
les autres ne respiraient que l'amour ; l'amour y était le
sujet de tous les entretiens , le but de toutes les entreprises
, et le plus beau titre qu'un héros pût y mériter ,
était celui d'amant soumis et constant. Dotant tous leurs
personnages d'une perfection chimérique de corps et
d'esprit , et mettant à la place de tous les intérêts divers
qui se partagent nos instans, un intérêt unique , celui de
l'amour qui ne doit qu'amuser nos loisirs , ils donnaient
aux jeunes gens de l'un et de l'autre sexe les idées les
plus fausses sur l'homme et sur la société ; et lorsque
ceux-ci venaient à tomber de la sphère imaginaire des
romans sur celle où ils devaient habiter , détrompés de
toutes leurs douces illusions , ils se vengeaient sur la
réalité en la ravalant , prenaient en dédain un monde où
l'on faisait autre chose qu'aimer et plaire , et finissaient
par inspirer aux autres tout le dégoût qu'ils ressentaient
pour eux. A
Boileau , en guerre contre tous les abus qui infestaient
la littérature , en garde contre tous ceux qui la menaçaient,
ne tarda point à s'élever contre ce goût épidémique
pour des romans où l'histoire , la nature , la raison et la
morale lui semblaient également outragées . Il employa
contre eux le ridicule , seule arme qu'en France on
puisse tourner avec succès contre la mode et l'engouement.
Les romans héroïques furent enveloppés par lui
dans une même proscription avec ces ennuyeux poëmes
épiques que ses satires ont rendus fameux , et quin'étaient
eux-mêmes que de mauvais romans. De cette foule prodigieuse
de romans en vers plats et d'épopées en prose
ampoulée , les deux seuls ouvrages qui se fassent excepter
un peu , et dont les littérateurs de profession osent
quelquefois entamer la lecture , sont le Saint-Louis du
P. Lemoine et la Cléopâtre de La Calprenède : il y a
dans tous les deux de l'élévation , de la verve et de l'imagination.
Mme de Sévigné ne haïssait pas les grands
coups d'épée de la Cléopâtre ; mais c'était aux Rochers , et
àla campagne tous les livres sont bons ; du reste , elle
214 MERCURE DE FRANCE ,
1
en trouvait le style détestable : c'est un des meilleurs
jugemens littéraires qu'elle ait rendus .
>>
Tandis que Boileau livrait une si rude guerre aux
mauvais romans , une femme en composait de bons ,
et ce n'était pas un genre d'hostilité moins funeste pour
eux : cette femme est Mme de la Fayette . « Sa Princesse
>> de Clèves et sa Zayde , dit Voltaire , furent les pre-
>> miers romans où l'on vit les moeurs des honnêtes gens
>> et des aventures naturelles décrites avec grâce . Avant
>> elle on écrivait d'un style ampoulé des choses peu vraisemblables.
» Mme de la Fayette donna à ses ouvrages
une forme ou plutôt une dimension qui dut contribuer
à leur succès. Quelque goût que l'on eût alors pour tes
fictions romanesques , quelque loisir que procurassent
aux lecteurs une distribution plus profitable des heures
de la journée , et l'absence de mille expédiens imaginés
depuis pour consumer le tems , on devait être un
peu rebuté de l'excessive étendue des romans , d'autant
qu'à cette longueur se joignait le vide de l'action , trèsmal
rempli par des incidens oiseux et des entretiens gravement
futiles , qui en éternisaient le cours en le ralentissant.
Mme de la Fayette sentit qu'il fallait serrer les
évènemens , donner à chacun d'eux sa juste mesure ,
bannir les épisodes parasites , et arriver au dénouement
dès qu'il serait suffisamment préparé. Un nouveau nom
était en quelque sorte nécessaire pour ce genre nouveau .
Celui de Roman ne pouvait convenir alors : un ouvrage
n'en était pas digne à moins de huit ou dix gros volumes .
Mme de la Fayette donna aux siens le titre plus modeste
de Nouvelle , emprunté des Espagnols. Elle crut s'apercevoir
aussi que des personnages historiques ou imagi
naires , placés dans des tems et dans des lieux très-éloignés
de nous , n'étaient susceptibles que d'un intérêt
médiocre . Elle se fit donc des héros modernes et français
; elle revêtit de noms illustres pris dans nos annales ,
des personnages de son invention , et les plaçant à une
époque quelconque de notre histoire , les entoura de
circonstances véritables puisées dans cette même époque
, mais sans confondre la réalité et la fiction , sans
corrompre l'une par le mélange de l'autre. La supério
SEPTEMBRE 1810. 215
rité des romans de Mme de la Fayette , sur tous ceux du
même tems , est incontestable , et immense du côté de
l'art et de l'intérêt : sous le rapport de la morale , elle est
peut-être plus grande encore. Ils ont pour but de nous
montrer l'amour aux prises avec la vertu , qui tantôt
remporte sur lui une pénible et glorieuse victoire ,
tantôt lui fait expier par de longs et cruels remords
l'avantage passager qu'il a obtenu sur elle. Telle est la
route nouvelle qu'a ouverte Mme de la Fayette , et elle y
a été suivie par un grand nombre de femmes. Ses plus
célèbres imitatrices sont Mme de Tencin , auteur du
Comte de Comminges , du Siége de Calais , etc ; Mme de
Fontaines , auteur de la Comtesse de Savoie ; dans ces
derniers tems , Mme Cottin , auteur de Claire d'Albe et
de Malvina , et Mme de Genlis , que la seule nouvelle de
Madame de Clermont place tout à côté de son modèle
et fort au-dessus de la plupart de ses rivales .
Jusqu'ici , à deux ou trois exceptions près , l'amour ;
comme on a pu le remarquer , a fait le fond de tous les
romans , ou du moins il y a joué le principale rôle. Les
romanciers pensaient avec les poëtes tragiques , que la
peinture de cette passion
Est pour aller au coeur la route la plus sûre.
L'amour , en effet , est une source inépuisable d'inté
rêt : en vain dans les ouvrages de tout genre que vingt
siècles ont enfantés , on en a développé tous les mouvemens
et toutes les formes , il semble toujours qu'il
yaquelque effet qu'on n'a pas remarqué , quelque nuance
qu'on n'a pas saisie , et lors même qu'on ne fait que le
reproduire sous des traits déjà tracés mille fois , l'image
de l'amour , comme l'amour même , a toujours pour
nous le charme de la nouveauté .
Scarron , qui paraît ne l'avoir guère ressenti , et qui
bien certainement ne l'a jamais inspiré , n'a jamais entrepris
non plus de le peindre. Avant lui , les héros d'un
roman étaient des personnages d'une condition relevée,
qu'une grande délicatesse de moeurs et de sentimens ,
les avantages de la fortune et le loisir qui en résulte
rendaient tout propres à figurer dans une intrigue amou-
,
216 MERCURE DE FRANCE ,
A
reuse. Scarron , qui n'avait de talent que pour les gratesques
, s'est bien gardé de prendre ses héros dans la
bonne compagnie ; il est allé les chercher dans une misérable
troupe d'histrions ambulans , et il leur a prêté des
aventures , des discours et des moeurs parfaitement assortis
à leur état. On sent qu'au milien des scènes burlesques
que jouent de tels personnages , il n'y a point de place
pour les raffinemens et les mystères de l'amour; mais on
y trouve en revanche des caractères originaux et divertissans
, tracés avec une grande vérité, et nombre de
traits d'un gaieté vive et franche , bien que souvent un
peu trop bouffonne .
Scarron a peut-être créé Lesage ; il y a du moins un
rapport très- sensible entre le Roman comique et plusieurs
productions de l'auteur de Turcaret , telles que Gusman
d'Alfarache , Estevanille , etc .; c'est la même nature , la
même vérité , le même enjouement. Mais Lésage est bien
autrement moral et observateur : il a porté dans le roman
le talent de la comédie ; Scarron n'avait que celui de la
farce , et il a peint des ridicules si bas , qu'il n'y a pour
les honnêtes gens aucun profit à tirer de cette peinture .
Lesage fronde les travers de toutes les classes de la société
, depuis les ministres jusqu'aux valets , depuis les
duchesses jusqu'aux courtisanes ; chacun de ses romans
est , comme La Fontaine le dit de l'apologue ,
Une ample comédie à cent acteurs divers .
Mais dans aucun il n'a porté aussi loin que dans Gilblas
le talent d'observation qui le distingue . Gilblas , dit
« Laharpe , est l'école du monde , le tableau moral et
>>>animé de la vie humaine . » Qui n'a pas lu vingt fois
Gilblas ? qui ne désire pas de le relire encore ? Gilblas
est le roman français par excellence ; et s'il est convenu
que le roman de moeurs et de caractère l'emporte sur le
roman pathétique , autant que la comédie sur le drame ,
Gilblas qui , dans ce genre préféré , est au-dessus de
tout ce que les autres nations pourraient vouloir y opposer
, suffit pour nous assurer sur les Anglais cette supériorité
qu'un de leurs meilleurs critiques s'est empressé
de reconnaître .
SEPTEMBRE 1810. 217
,
,
Il faut applaudir sans restriction à la grande et belle
entreprise qui a pour objet la réimpression des OOEuvres
choisies de Lesage , et ensuite des OOEuvres choisies de
l'abbé Prevost. L'ancienne collection , formant cinquantequatre
volumes in-8°. , était entièrement épuisée ; quoique
rare et chère , elle était loin de satisfaire les amateurs
, à cause de son exécution très-négligée , principalement
sous le rapport de la correction. La nouvelle
faite sur du beau papier , avec de très-beaux caractères
et ornée des mêmes figures que la précédente , dont on
a habilement retouché les planches , offre un texte pur ,
résultat d'une soigneuse confrontation entre les éditions
les plus estimées . A tous ces avantages se joint celui
d'une rapidité soutenue dans l'émission des livraisons :
commencé depuis quelques mois seulement , l'ouvrage
est déjà à son douzième volume , et il n'en faut plus que
quatre pour compléter les oeuvres de Lesage , qui en
auront un de plus que dans l'ancienne collection. Ce qui
forme la valeur de ce volume , ce sont trois comédies
imitées de l'espagnol , Le Traître puni , Don Félix de
Mendoce , et Don César Ursin ; La Valise trouvée ,
sorte de cadre où l'auteur a fait entrer, en forme de lettres
, des critiques vives et ingénieuses de tous les états
de la société , et enfin un Mélange amusant de saillies
d'esprit et de traits historiques des plus frappans . Ces
deux derniers ouvrages sont attribués à Lesage par les
plus habiles bibliographes, et le premier a même été réimprimé
sous son nom en 1779. L'omission que le précédent
éditeur a faite de ces divers écrits , et notamment
des trois comédies jouées ou destinées au théatre français
, est d'autant moins raisonnable , que tout ce qu'il
a cru devoir admettre dans sa collection du théâtre de
la foire de Lesage , est d'un intérêt et d'un mérite beaucoup
moindre . Dans la nouvelle édition , cette partie des
oeuvres de Lesage sera précédée d'une notice sur les
théâtres forains , depuis leur origine jusqu'à leur entière
subversion en 1802 .
Je reviendrai sur cette précieuse collection , quand la
première livraison des oeuvres de l'abbé Prevost aura
paru , et j'aurai peut-être occasion alors de comparer
218 MERCURE DE FRANCE ,
les deux genres très- différens , dans lesquels se sont
exercés avec un succès presqu'égal , ces deux célèbres
romanciers . AUGER.
DESERREURS ET DES PRÉJUGÉS RÉPANDUS DANS LA SOCIÉTÉ ;
par J. B. SALGUES . Avec cette épigraphe :
Benè adhibita ratio cernit quid optimum sit ; neglecta
multis implicatur erroribus . CIC. Tuscul .
- -Un vol in-8° , de plus de 550 pages . Prix 6 fr .
broché , et 7 fr. 75 c. franc de port.-A Paris , chez
F. Buisson , libraire , rue Gilles - Coeur , N° 10 .
Je croirais assez volontiers l'auteur de cet écrit descendu
en ligne directe du railleur Démocrite . Ce philosophe
qui riait de si bon coeur et de si bonne grâce des
folies humaines , maniait aussi habilement , quand il le
voulait , l'arme du raisonnement que celle du ridicule.
L'héritier de son talent sait aussi attaquer les erreurs humaines
avec une égal succès , soit qu'il les plaisante
très-agréablement , soit qu'il les poursuive avec une dialectique
très- serrée et très-lumineuse. Ce pauvre genre
humain est voué de sa nature à l'erreur. Les passions
humaines ne s'alimentent que de faussetés . Nous sommes
disposés à accueillir le charlatan lorsqu'il nous présente
des mensonges qui nous plaisent , et à repousser le sage
qui veut nous morigéner. L'erreur et la folie règnent sur
ce globe , et ce tribut qu'il faut leur payer , il est bien
peu d'ames assez fortes pour s'en affranchir. Ce même
César qui , se moquant des prédictions de Spurina , alla
se faire assassiner le 1er mars , en plein sénat , ne montait
jamais dans son char sans réciter un vers grec auquel
on attribuait la vertu de préserver de tout accident pendant
les voyages ; il ne cessa de le reciter depuis le jour
où l'essieu de sa voiture s'étant rompu il avait manqué
être tué .
On n'a pas toujours pu attaquer impunément ces erreurs
et ces préjugés dont l'empire est si étendu et si
puissant. Bien en prend à M. S. que la raison ait rompu
SEPTEMBRE 1810. 219
ses langes , et lui ait préparé des protecteurs , car dans
un autre tems son oeuvre aurait senti tant soit peu le
fagot , et on a mis à l'Index plus d'un livre moins redoutable
pour les apôtres de l'ignorance ; mais aujourd'hui
que les sciences naturelles et la philosophie ont fait de
rapides progres , il aura les rieurs de son côté .
Cet ouvrage badin et léger suppose cependant une
érudition aussi étendue que piquante ; il est plein de
recherches très- curieuses , et plusieurs chapitres sont des
modèles de discussion et de logique ; de sorte que le tout
compose une lecture à-la- fois très-instructive et très-amusante
. Il nous a paru que ce livre se place très-bien à côté
de celui qu'a publié , il y a quelques mois , un célèbre
médecin , pour dénoncer et combattre les erreurs et les
préjugés en médecine , d'autant plus que celui de M. S.
renferme plusieurs articles qui ont aussi le même objet ,
et qu'il parle la langue du médecin comme un homme
du métier. La différence qui se montre le plus entre
les deux ouvrages , c'est que celui-ci est plus gai , et
doit trouver par conséquent plus de lecteurs . Mais il
ne suppose pas moins dans son auteur des connaissances
très -variées en physique , en histoire naturelle ,
et la forme de controverse qu'il a adoptée plusieurs fois ,
lui donne occasion de faire un double plaidoyer pour
et contre l'erreur qu'il attaque , et il y remplit avec une
égale bonne foi le rôle de deux avocats . On en verra un
exemple remarquable dans l'examen des vertus de la baguette
divinatoire. Qui ne lirait que la première partie
de ce chapitre , serait fort tenté d'y croire ; mais ensuite
les faits et le raisonnement viennent vous détromper
complètement , et vous n'êtes plus disposé à croire
qu'on puisse par le mouvement d'une baguette de coudrier
, trouver des sources , des trésors et découvrir des
voleurs ; sur-tout quand le malín auteur vous cite sa
propre expérience , en vous déclarant << qu'il a présenté
>> plusieurs fois la baguette à la surface de l'eau , et sur
>> son petit coffre-fort , qu'il l'a passé vingt fois sur la
>> tête de son tailleur , sans que jamais elle ait donné
» d'elle-même le moindre signe de sensibilité. »
Un autre préjugé , maintenant rejeté par le plus grand
220 MERCURE DE FRANCE ,
nombre des gens sensés et éclairés , mais qui a encore
des partisans même parmi les médecins , savoir que
l'imagination des femmes enceintes a le pouvoir de déformer
leur fruit , ou de l'orner des apparences bizarres
qui occupent leur fantaisie , est ici attaqué avec beaucoup
de force ; et je ne sais trop ce que ceux qui voudraient
encore le soutenir , pourraient répondre à ce dernier
argument : ce n'est jamais qu'après la naissance
de leurs enfans que les femmes expliquent par leurs
envies les singularités qui se trouvent sur les corps de
ces enfans ; mais on ne peut citer un seul fait semblable
qui ait été annoncé d'avance par la mère ; on n'en a
encore trouvé aucune qui ait dit avant l'accouchement :
mon enfant aura une cerise au bout du nez
, parce
qu'ayant eu fortement envie d'une cerise , j'ai porté la
main à mon nez .
Une réflexion que ne peut manquer de suggérer la
lecture de cet ouvrage , c'est la différence de notre siècle
avec les tems anciens. Les plus beaux génies de l'antiquité
, s'ils n'ont pas été tout-à-fait les esclaves de
l'opinion , se sont soumis cependant à son sceptre avec
une grande docilité. Ils rapportent les contes populaires
sans en rire ; ce qui peut faire soupçonner que s'ils ne
croyaient pas toutes les absurdités répandues dans la
multitude , ils pouvaient bien avoir aussi leurs erreurs
favorites . La doctrine de l'influence des nombres a eu
pour auteur le sage Pythagore ; le divin Hippocrate et le
savant Gallien confirmèrent par leur autorité la croyance
du pouvoir de l'imagination des femmes sur leur fruit ,
et d'autres sottises ; Aristote et Pline racontent gravement
les choses les plus ridicules . Le dernier , en parlant
de la longévité des arbres , dit , je crois , qu'il avait
vu , ou qu'on voyait de son tems l'arbre auquel le satyre
Marsias avait été attaché pour être écorché , et bien
d'autres folies . Tite-Live et Tacite lui-même racontent
sérieusement mille extravagances : ce sont des pluies
de laine , des pluies de sang , etc. On ne trouverait pas
aujourd'hui un écrivain de cet ordre qui rapportât sér
rieusement de pareils contes . C'est que les lumières sont
plus répandues et que si les classes élevées de la ,
SEPTEMBRE 1810. 221
société donnent encore asile à une sotte crédulité ,
il y a , en général , plus d'instruction et plus de solide
raison dans les classes moyennes . L'ouvrage de M. S.
est fait pour en étendre l'empire ; il sera lu avidement ,
parce qu'il offre une lecture très-variée et remplie à-lafois
de connaissances positives . Les gens de lettres qui
laissent trop souvent apercevoir dans des pages d'ailleurs
bien écrites , dans des vers bien tournés , une ignorance
parfois honteuse des premières notions de l'astronomie
et de l'histoire naturelle , cesseront d'y répéter
les présages fâcheux dont les comètes sont accusées de
nous menacer , l'effroi qu'inspire le cri de l'oiseau de la
nuit , etc. Et les gens du monde quand ils entendront
des histoires de revenans , pourront rapporter celle de ce
bon curé qui , voulant inspirer à ses paroissiens une
tendre pitié pour les ames souffrantes de leurs pères ,
et les faire recourir à lui pour obtenir le secours de ses
oremus , s'avisa de faire paraître la nuit , dans le cimetière
, des lumières errantes qui n'auraient pas manqué
de produire un effet fort utile au pasteur , si malheureusement
il n'eût négligé de retirer une des écrevisses
chargées de petites bougies qui s'étaient si merveilleusement
promenées : elle fut trouvée le lendemain par
unmécréant qui éventa la mèche et ruina les espérances
du saint homme . M. B. R.
LITTÉRATURE ALLEMANDE.
Iphigenie auf Tauris , ein Schauspiel , von GOETHE.
Iphigénie en Tauride , drame par Goëthe.
Le roman des Affinités électives , dernière production
d'un des écrivains les plus distingués de l'Allemagne , a
ramené l'attention sur ses premiers ouvrages . Est-il
"
croyable , se sont écriés plusieurs critiques justement
> célèbres , qu'un roman qui ne se distingue de la foule
que par l'extravagance du plan et la puérile bizarrerie des
détails, soit sortie de la même main à laquelle nous
devons Werther et Iphigénie ? De quelque censure
29
233 MERCURE DE FRANCE ,
que Werther ait pu être l'objet , du moins est-il permis de
croire qu'un livre traduit dans toutes les langues de l'Europe
, et réimprimé dix fois depuis vingt-cinq ans , n'est
pas un livre ordinaire : l'auteur y avait donné le droit à
ceux dont cette lecture a fait les délices , de se montrer
plus difficile envers les Affinités électives . Quant à son
Iphigénie , dont on vient de renouveler le souvenir, malgré
le peu d'analogie qui semble exister entre un roman et une
pièce de théâtre , comme elle est à-peu-près inconnue en
France , et qu'il peut être , d'ailleurs , de quelqu'intérêt de
voir quel parti a su tirer un écrivain étranger d'un sujet si
fameux dans l'antiquité et chez les modernes , nous allons
entreprendre un extrait de la pièce allemande .
L'on a dû déjà observer que l'auteur l'a nommée drame
(schauspiel ) , et non tragédie ( trauerspiel) : ce serait lui
prêter cependantdes intentions trop profondes que de voir
dans cet intitulé une distinction subtile. Il est peu probable
que , dans un pays où le joug des règles est si léger ,
Goëthe ait adopté la première de ces dénominations pour
se soustraire aux conditions que lui cût imposées l'autre ?
N'est- il pas bien plus naturel de penser qu'il appelle son
ouvrage un drame et non une tragédie , tout simplement
parce que la scène n'y est point ensanglantée ?
Contre la coutume du théâtre allemand , et celle même
de l'auteur, en particulier, qui a mis près de trente personnages
en mouvement dans sa tragédie de Goëtz von Berlichingen
, on n'en compte que cinq dans son Iphigénie en
Tauride : encore l'un d'eux ( Arcas ) n'est-il qu'un confident
de Thoas . Une autre particularité non moins remarquable
, c'est que la scène ne change point dans le cours
des cinq actes : ils se passent tous dans le bois sacré qui
entoure le temple de Diane .
Iphigénie ouvré le premier acte par une longue prière à
la déesse; elle la remercie de l'avoir sauvée de la mort en
Aulide , et elle la conjure de la sauver de sa vie actuelle ,
qui estune seconde mort. Arcas vient la préparer à recevoir
lavisite du roi. Ce n'est point ce Scythe farouche , cette
espèce d'anthropophage que nous sommes accoutumés à
voir sur nos théâtres ; c'est un prince encore plus débonnaire
que le Thoas d'Euripide. Iphigénie, reconnaissante
des bienfaits qu'elle en a reçus depuis qu'elle vit sous ses
lois , le comble de bénédictions , auxquelles il se montre
fort sensible dans une réponse qu'il termine par l'offre de sa
main, La prêtresse se récrie surl'excès d'honneur qu'ilveut
SEPTEMBRE 1810 . 223
“
lui faire : le roi lui reproche de n'avoir point eu encore assez
de confiance enluaii ,, pourlui révélerle secret de son origine.
Grand prince , lui dit-elle , ce n'est point méfiance , mais
» embarras, sije ne me suis pas faitconnaître plus tôt . Hélas !
> si vous saviez à quelle tête maudite vous accordez un
» asyle , au lieu de me faire partager votre trône , vous me
banniriez de vos Etats avant le tems . " Thoas la rassure
par les sermens les plus solennels , et aussitôt elle entreprendl'histoire
généalogique la plus complète de sa maison,
depuis Tantale jusqu'à Oreste . Après avoir entendu trèspatiemment
cet énorme discours , le bon roi de Tauride lui
dit avec toute la simplicité de son pays : Viens , suis-moi ,
» et partage ce que j'ai . (1) La prêtresse s'excuse sur la
sainteté de ses devoirs envers la chaste Diane ; mais sa résistance
ne tarde pas à indisposer le monarque , dont le dépit
se manifeste , d'ailleurs , avec une retenue que l'on ne saurait
trop admirer dans un Scythe . Il regarde commeindigne
de lui d'employer la violence pour arracher du sanctuaire
la fille d'Agamemnon; mais il déclare que , si par égard.
pour elle , il osatrop long-tems priver la déesse du sang des
étrangers qui abordent en Tauride , il va , dès aujourd'hui ,
apaiser son courroux , en envoyant à l'autel deux victimes
trouvées sur le rivage. Iphigénie adresse au ciel les voeux
les plus ardens pour leur salut.
ACTE II. Oreste et Pylade , dans la tragédie française ,
arrivent successivement après avoir échappé à la tempête ,
où chacun d'eux croit avoir perdu son ami : l'auteur allemand
, comme Euripide , les amène ensemble , non poussés
parles vents,mais conduitsppaarl'espoir d'accomplirl'oracle
d'Apollon, qui a marqué en Tauride la fin des tourmens
d'Oreste . Il est cependant ici une différence essentielle à
faire : dans le grec , Apollon a formellement demandé que
le meurtrier de Clytemnestre enlevât de Tauride la statue
de Diane ; dans l'allemand , les paroles du Dieu sont , à dessein
, extrêmement ambiguës ; le poëte , qui voulait y trouver
son dénouement, s'est bien gardé d'y placer le mot de
statue ; et , par une tournure propre à sa langue , il a fait
qu'Oreste ne peut vraiment savoir , d'abord , s'il s'agit de sa
soeur ou de celle d'Apollon. (2)
(1) Komm, folge mir, und theile was ich habe.
(2) Tout l'art de Goëthe a consisté ici à éviter d'employer le pronom
possessifquieût fait disparaître toute équivoque; voici saphrase,
1
224 MERCURE DE FRANCE ,
1
-
,
-
Les deux amis ont ensemble une scène qui remplit presqu'en
entierle second acte. Oreste , déchiré par ses remords
et poursuivi par les Euménides , se réjouit d'avoir trouvé la
mort; mais Pylade préfère vivre , et il songe à mettre leur
disgrace même à profit pour enlever la statue. « Oui , dit-il
» à son ami , quand la prêtresse leverait déjà la main pour
>>nous couper les cheveux ton salut et le mien serait
> encore ma seule pensée.n Il me semble entendre
Ulysse , dit Oreste . " Ne badine pas , réplique Pylade ;
>>la ruse et la prudence ne me paraissent point déshonorer
» l'homme quí se voue à des actions hardies (3) . " Oreste
remarque qu'une femme ne pourra pas les soustraire à la
fureur du roi . Pylade lui répond qu'ils doivent , au contraire
, bénir le ciel de tomberentre les mains d'une femme ,
parce qu'un homme ferait de nécessité vertu , et ne les
épargnerait pas . Il aperçoit la prêtresse , et presse aussitôt
son ami de le laisser seul avec elle , en lui promettant de
le rejoindre avant qu'elle l'interroge à son tour.
Fidèle à son plan de dissimulation , Pylade répond aux
questions d'Iphigénie par une fable dans laquelle il prend
le nom de Céphale et donne à Oreste celui de Laodamas ,
tous deux fils d'Adraste et nés dans l'île de Crète . «Lao-
>>>damas , ajoute-t-il , irrité des prétentions hautaines de
>> notre frère aîné , lui arracha la vie. Depuis ce jour fatal ,
>>poursuivi par les furies , il venait chercher dans le temple
>>de Diane le repos que lui a promis l'oracle d'Apollon. "
Iphigénie le prie d'oublier pendant quelques instans les
malheurs de sa famille , pour lui donner des nouvelles
du siége de Troie et de tous les héros de laGrèce . Pylade
lui fait le récit détaillé de l'assassinat d'Agamemnon; elle
l'écoute avec calme , mais elle se voile le visage , et se retire
en disant : « C'est assez : vous me reverrez. Pylade reste
à laquelle on ne pourrait conserver en français ce sens amphibologique
:
(3)
«Bringst du die Schwester , die an Tauris ufer
> Im heiligthume wider willen bleibt ,
> Nach Griechenland ; so loeset sich der fluch. »
OREST.
Ich hoer' Ulyssen reden.
PYLADES.
1
Spotte nicht , ete.
Un
SEPTEMBRE 1810. 225
১
un peu étonné de la part que prend la prêtresse au destin
du roi d'Argos .
ACTE III. Iphigénie reprend avec Oreste l'entretien
où elle l'avait laissé avec Pylade. Elle demande si Oreste
et Electre vivent encore ; elle est transportée d'apprendre
qu'ils respirent. Mais le jeune prince lui lait observer qu'elle
ne sait pas tout encore , et il lui raconte la mort
de Cly- LA
temnestre , il lui fait la peinture des tourmens d'Oreste.
Comme c'est dans cette scène que se fait la reconnaissance
d'Oreste et d'Iphigénie , nous allons traduire ce morceau
pour donner une idée de la manière du poëteallemand.
IPHIGÉNIE. 15.
Malheureux ! qui peut mieux que vous exprimer tout ce
que ressent Oreste ? Vous qui , depuis le meurtre d'in
frère , accablé des mêmes maux.....
Que voulez-vous dire ?
ORESTE .
IPHIGÉNIE.
Votre jeune frère m'a tout confié.
ORESTE.
LA
SEINE
Ah ! je ne puis souffrir que votre grande ame soit trompée
parune parole insidieuse . Que l'étranger accoutumé à l'artifice
tende un piége sous les pas de l'étranger ; mais entre
nous , rien que la vérité. Je suis Oreste : cette tête criminelle
se penche vers l'abîme , et cherche la mort ; sous
toutes les formes , qu'elle soit la bien-venue . Prêtresse , qui
que vous soyez , je fais des voeux pour votre salut , pour
celui de mon ami , et je n'en fais aucun pour le mien,
Fuyez , et laissez-moi ici. ( Il s'éloigne . )
IPHIGÉNIE. (Elle adresse une invocation au ciel. )
ORESTE (revenant sur la scène . )
Si vous invoquez les dieux pour vous et pour Pylade ,
au moins ne prononcez point mon nom avec les vôtres ,
vous ne sauveriez pas le coupable , et vous partageriez sa
malédiction et sa misère .
IPHIGENIE
Ma destinée est étroitement unie à la vôtre .
ORESTE.
Non : laissez-moimarcher seul au trépas. Quand même
vous couvririez le parricide de votre voile , vous ne le déroberiez
pas aux regards des soeurs qui veillent toujours ;
P
1
226 MERCURE DE FRANCE ;
votre présence , ô fille du ciel , pourrait les écarterun instant
, mais non les mettre en fuite . Elles n'osent fouler
de leur pied d'airain le sol du bois sacré , mais j'entends
dans le lointain leurs ris féroces . C'est ainsi que des loups
attendent au pied de l'arbre sur lequel s'est réfugié un
voyageur. Les Eumenides sont là; si je quittais cet asyle ,
aussitôt agitant les serpens de leurs têtes , et faisant de
toutes parts voler la poussière , vous les verriez chasser
leur proie devant elles .
く
IPHIGÉNIE .
Oreste , peux-tu entendre un mot de consolation ?
ORESTE.
Garde-le pour un ami des dieux.
IPHIGÉNIE .
Ils font briller à tes yeux un nouveau rayon d'espérance .
ORESTE .
Atravers de noires vapeurs je ne vois briller que le feu
des enfers , je ne découvre que la rive du fleuve des morts .
IPHIGÉNIE .
N'as-tu d'autre soeur qu'Electre ?
ORESTE.
Je n'ai connu qu'elle ; l'aînée dut à son heureux destin
quenous trouvâmes si cruel , d'être soustraite avant le tems
auxmaux qui accablèrent notre famille . Mais cesse de m'interroger
et de t'unir contre moi aux filles du Styx; remplies
d'unejoie maligne , elles soufflent la cendre de mon ame;
elles ne veulent pas queles derniers charbons de l'incendie
qui a dévoré notre maison s'éteignentdans mon sein. Ah !
faudra-t-il que ce feu nourri du soufre des enfers me
consume éternellement ?
IPHIGÉNIE .
Je verse un doux encens sur ces flammes : que la pure
haleine de l'amitié rafraîchisse l'ardeur qui te brûle ! Oreste,
mon cher Oreste , ne peux-tu rien pressentir? La poursuite
des terribles déesses a-t-elle déjà desséché tout ton sang
dans tes veines ? Un charme pétrifiant comme la tête de
la Gorgone s'est-il emparé de tous tes membres ? Oh ! si
le sang d'une mère versé par tes mains t'appelle d'une voix
formidable dans les gouffres du Tartare , les voeux d'une
soeur innocente ne peuvent-ils faire descendre à ton secours
les dieux de l'Olympe ?
SEPTEMBRE 1810.
227
ORESTE.
1
Oui , on m'appelle .... On m'appelle ! .... tu veux dond
me perdre sans retour ? La déesse de la vengeance est-elle
cachée sous tes traits ? Qui est-tu , toi dont la voix agit si
puissamment sur tout mon être ?
IPHIGÉNIE.
Et cette voix ne m'a-t-elle pas déjà nommée dans le fond
de ton coeur ? Oreste , c'est moi ! vois Iphigénie ! je vis
encore !
Toi !
Mon frère !
ORESTE .
1
IPHIGÉNIE.
ORESTE.
Va , retire-toi ! je te le conseille , ne touche pas à mes
cheveux. De même que de la robe nuptiale de Creuse , il
sort de moi un feu inextinguible. Laisse-moi ! tel qu'Hercule
, je veux , tout indigne que j'en suis , souffrir, renfermé
en moi-même , une mort pleine d'amertume.
IPHIGÉNIE .
Non, tu ne périras point..... une force insurmontable
m'entraîne vers mon frère .
ORESTE.
Est-ce isi le temple de Bacchus ? une sainte fureur s'empare-
t-elle de la prêtresse ?
IPHIGÉNIE.
O entends -moi ! la source éternelle qui , du sommet du
Parnasse , s'élance de rocher en rocher jusque dans la vallée
d'or , n'est pas plus pure que la joie qui s'écoule à
grands flots de mon coeur , et qui m'environne de toutes
parts comme une mer de félicité. Oreste ! Oreste ! mon
frère!
ORESTE.
Belle nymphe , je ne me fie à toi ni à tes flatteries .
Cette scène , que nous avons abrégée et dont nous supprimons
même la fin , se termine par le délire complet
d'Oreste . Iphigénie court appeler Pylade à son aide. Celuici
presse son ami de reprendre ses sens , parce qu'il n'y a
pas un instant à perdre s'ils veulent se sauver ; et il l'emmène.
1
P2
228 MERCURE DE FRANCE ,
ACTE IV . Iphigénie , dans un long monologue , informe
le spectateur qu'enfin Oreste est à bord d'un petit bâtiment
caché sous les rocs , et prêt à mettre à la voile. Elle se
lamente de ce qu'elle , qui n'a jamais menti , sera forcée de
répondre au roi Thoas par des mensonges. Arcas vient
demander le prompt sacrifice des deux étrangers : la prétresse
demande la permission d'aller d'abord purifier dans
les eaux de la mer la statue de la déesse , souillée par les
fureurs de l'un des captifs (4) . Arcas va prendre les ordres
de Thoas . Pylade accourt plein dejoie; il annonce qu'Oreste
est déjà dans le vaisseau , et que , quant à lui , il vient
chercher la statue de Diane , qu'il est assez fort pour porter
seul sur ses épaules bien exercées (5). Iphigénie tressaille :
Pylade lui reproche très-vivement son incertitude , et la
blâme sur-tout de ce qu'elle n'a pas su s'envelopper dans
son caractère de grande prêtresse , pour fixer à son gré
l'époque du sacrifice. Il sort , mais en déclarant qu'il va
revenir prendre la statue. Iphigénie , restée seule , gémit
de n'avoir pas le coeur d'un homme : elle se reproche
d'avance sa fuite et l'enlèvement de l'image sainte comme
une trahison envers Thoas , qui a été pour elle un second
père . Dans son chagrin , elle répète la chanson que chantèrent
les Parques lorsque Tantale fut précipité dans les
enfers , chanson que dans son enfance sa nourrice lui avait
apprise.
ACTE V. Thoas , qui n'a point reparu depuis le premier
acte , témoigne à Arcas de violens soupçons sur la conduite
de la prêtresse : il donne l'ordre de la faire venir en
sa présence , et de saisir les deux étrangers par-tout où on
les trouvera. Iphigénie paraît. Thoas la somme de déclarer
qui sont ces captifs auxquels elle prend un si tendre intérêt.
Elle réfléchit un instant , puis tout-à- coup elle confesse ,
sans nul détour , que l'un de ces Grecs est Oreste son
frère , que l'autre est Pylade son ami , et que tous deux
sont envoyés par Apollon pour enlever la statue de Diane.
Le roi fait éclater une violente surprise : " Ah ! donnez-
»moi la main en signe de paix ! lui dit la prêtresse . C'est
> beaucoup demander en peu de tems , répond Thoas . "
Oreste survient tout armé pour emmener sa soeur ; il ne
regarde pas même le roi qu'il ne connaît point . Iphigénie
(4) La prêtresse , dans Euripide , se sert du même prétexte pour
différer le sacrifice .
(5) Aufwohl geübten schultern .
1
SEPTEMBRE 1810 .
229
le lui nomme : “ Eh bien ! dit Oreste , veut-il nous laisser
>>partir tranquillement ? » Pylade et Arcas arrivent ensemble
l'épée à la main : les Grecs ont été découverts , leur
vaisseau est sur le point d'être attaqué . Thoas commande
aux siens de ne point bouger; Pylade va porter le même
ordre aux Grecs . Oreste , resté en présence du roi de
Tauride , lui demande de le faire combattre contre le plus
vaillant de ses guerriers . « Si je suis vaincu , dit-il , le ciel
> aura prononcé mon arrêt et celui de tous les étrangers
» qui aborderont sur ce rivage ; mais si je triomphe , que
»cette barbare coutume soit à jamais abolie . " Thoas loue
son courage , et s'offre lui-même pour le combattre . Iphigénie
se jette entre leurs épées ; mais le roi prétend abso-
Jument tirer vengeance du sacrilège qui voulait lui ravir la
statue de la déesse . « Ce ne sera point cette image qui nous
>>divisera , s'écrie Oreste ; l'oracle m'est expliqué maintenant
; c'est ma soeur , et non la sienne , qu'Apollon
> m'envoie chercher ici . Souffre donc , ô roi , qu'Iphigénie
» me suive à Argos . La princesse lui représente qu'il
n'aura pas souvent l'occasion de faire une action aussi belle :
"Eh bien ! partez , dit Thoas .- Non , réplique Iphigénie ,
>>ce n'est pas ainsi que nous voulons partir , puisque ce
» n'est qu'à regret que tu y consens . Tu m'es aussi cher
> que me le fut Agamemnon lui-même. Fais-moi donc
> entendre une parole consolante en nous séparant , et
> donne-moi ta main en gage de notre ancienne amitié . »
-Adieu ! dit Thoas . Ce mot finit la pièce , et la toile
tombe.
Telle est la marche et tels sont les traits saillans de
cette Iphigénie en Tauride , dont les partisans enthousiastes
de Goëthe ont voulu faire un de ses principaux titres
de gloire. Les personnes qui se croiront assez éclairées par
cet extrait pour asseoir leur jugement sur le mérite de
l'ouvrage , auront déjà fait , sans doute , les observations
suivantes :
Dans la longue scène d'Oreste et Pylade au second acte ,
l'auteur allemand ne leur a point mis dans la bouche un
seul mot qui rappelât ce combat d'amitié si célèbre dans
l'antiquité (6) , combat à peine indiqué , il faut en convenir,
(6) Ire jubet Pylades charum moriturus Orestem ;
Hicnegat ; inque vicem pugnat uterque mori .
Extitit hoc unum quod non convenerit illis :
Cætera pars concors et sine lite fuit.
OVID . de Pont. III.
230 MERCURE DE FRANCE ,
dans Euripide , mais si pathétique , si sublime dans Guymond
de la Touche .
La double reconnaissance d'Oreste et d'Iphigénie , telle
que le poëte grec l'a traitée (7) , paraîtrait peut-être un peu
trop brusque à des spectateurs modernes , mais elle nous
semble encore préférable à celle de l'auteur allemand . Il
estd'autant moins excusable de l'avoir ménagée avec si peu
d'art qu'il pouvait profiter du modèle que lui offrait encore ,
à cet égard , le poëte français.
Thoas est presqu'étranger à l'action dans la pièce allemande
, moins peut-être encore , il est vrai , que dans la
pièce grecque où il ne paraît qu'au cinquième acte. Guymond
de la Touche l'emporte également en ce point ; mais
il est juste aussi d'observer que seul il a jeté très-gratuitement
une teinte odieuse sur le beau caractère d'Iphigénie
, en la représentant comme réduite à égorger ellemême
les victimes humaines. Euripide et le poëte allemand
, d'après lui , font dire positivement à la prêtresse
que le sang des hommes n'a jamais souillé et ne souillera
jamais ses mains .
Les Allemands admirent extrêmement le style de leur
Iphigénik en Tauride , qui est , en effet , d'une pureté et
d'une élégance rares ; or , il faut convenir que le charme
des vers de l'auteur n'a pu entrer pour rien dans l'exposé
que nous venons de faire de son ouvrage . Quoi qu'il en soit,
nous pensons que nos lecteurs sont maintenant assez
éclairés à cet égard , pour croire que si Goëthe a fait
Iphigénie en Tauride , ce n'est pas une raison pour qu'il
n'ait pu faire les Affinités électives . L. S.
VARIÉTÉS .
CHRONIQUE DE PARIS .
LES fêtes champêtres (et sous ce nom , nous n'entendons
pas parlerde celles qui se donnent au milieu de Paris , dans
des jardins de 50 perches carrées ) se disputent les derniers
jours de la belle saison. Chaque village des environs de
(7) Iphigénie remet à Pylade , qui va partir, une lettre pour Oreste.
Pylade la donne sur-le-champ à son ami , en disant: Recevez, Oreste,
la lettre de votre soeur.
SEPTEMBRE 1810.1 231
Paris jouit du privilége d'attirer périodiquement toutes les
classes des habitans de la capitale . Quelques-unes de ces
fêtes patronales , et principalement celles de Saint-Maur ,
de Vincennes , de Meudon , de Choisi , se distinguent par
une réunion plus nombreuse ; mais il en est une sur-tout ,
qui l'emporte sur toutes les autres par son éclat et sa durée,
c'est la fête de St-Cloud. La raison de cette prédilection des
Parisiens , se trouve naturellement dans l'espoir qu'ils ont
dejouir, en ce lieu , de la vue de LL. MM. II . qui daignent
ordinairement se montrer dans cette réunion de famille . La
foire de Saint-Cloud dure un mois entier , et la multitude
qui s'y porte pendant les quatre dimanches consacrés à
cette joyeuse solennité , est elle-même le plus agréable des
spectacles . Rien de plus riant et de plus varié que le tableau
du départ et du retour. Des centaines de charettes couvertes
s'acheminent sur le pavé de la grande route , chargées jusque
sur le brancard , de trois ou quatre générations d'une même
famillede bons artisans qui s'en vont gaiement passer leur
journée dans les allées du parc . Sur les deux côtés du chemin,
trottent, au milieu d'un nuage épais de poussière , les
petites voitures appelées coucous , dont les conducteurs
trouvent le moyen , avec un seul cheval ( et quel cheval
encore !) de transporter , en une heure de tems , à deux
lieues de distance , huit personnes , en comptant les lapins
etles singes , c'est-à-dire , ceux qui vont sur le siége et derrière
la voiture. Ces carrossées ce composent ordinairement
d'employés subalternes , de commis-marchands , de
clercs de procureurs et de jolies grisettes qui se distribuent
dans toutes les guinguettes de Saint-Cloud , et reviennent
à pied le soir , au son mélodieux des mirlitons. Entre les
carioles et les charrettes , circulent avec la rapidité de l'éclair,
les légers bockeys , les brillantes calèches , les jolis char-àbancs
, où se cachent sous leur ombrelle les élégantes dont
le dîner s'apprête chez le fameux Griel. Distingués sur la
route, tous les rangs , tous les états sont gaiement confondus
dans le cours de la fête ; on yjouit pêle-mêle de cette
foule de jeux, de spectacles que l'on rencontre à chaque
pas , et au milieu desquels s'écoule la plus grande partie
de la nuit.
-Les tableaux exposés au Louvre continuent à attirer
la foule , et soit instinct naturel , soit opinion communiquée
, les ouvrages d'une supériorité reconnue par les
amateurs , jouissent du privilége de fixer , de préférence ,
les regards de la multitude, Dece nombre, et en première
232 MERCURE DE FRANCE ,
ligne , sont les pestiférés de Jaffa , de M. Gros : ce tableau
remarquable à tant d'égards a commencé la réputation de
cet artiste , et suffirait pour justifier la célébrité qu'il s'est
acquise . La composition en, est originale et hardie ; des
scènes épisodiques pleines d'intérêt et de vérité , attirent
tour-à-tour l'attention , sans la détourner entiérement de
l'action principale , l'une des plus belles sans doute que
l'héroïsme ait jamais offertes au génie de la peinture . Tout
le monde sait que le sujet principal de ce tableau est
l'Empereur dans un hôpital de pestiférés , touchant un
bubon pestilentiel pour encourager les malades en leur
prouvant que le mal n'était point contagieux . Le ton rougeâtre
et vaporeux du ciel ne vous transporte pas seulement
sous le brûlant climat de l'Afrique , vous craignez
de respirer au milieu d'une atmosphère qui semble imprégnée
de miasmes putrides . Nous ne parlerons pas de la
couleur générale , on sait combien est riche et brillante la
palette de M. Gros , auquel il ne manque peut-être pour
remporter aujourd'hui le prix de son art , qu'une plus
grande correction de dessin et une plus grande connaissance
des effets et des lois de la perspective .
L'art avec lequel les costumes français sont employés
dans ce tableau , ne se fait pas remarquer dans celui qui
se trouve en face , le passage du Mont Saint-Bernard, par
M. Thevenin. Ce tableau , remarquable par un grand
mouvement dans la composition , par une couleur sage ,
par un grand soin dans les accessoires et dans les détails ,
pèche par un asservissement beaucoup trop scrupuleux
à la vérité du costume : tout est exact , mais rien n'est
pittoresque ; et Vander- Meulen , sur les traces duquel
M. Thevenin paraît marcher , n'ajuste pas ses soldats
comme pourrait le faire un major d'infanterie...
Le sujet du tableau de M. Vernet , ( l'Empereur donnant
des ordres à ses maréchaux ) est vague , et le motif
principal n'en est pas suffisamment arrêté , mais ce défaut
est racheté par des beautés du premier ordre . Les attitudes
sont nobles et variées , les portraits d'une ressemblance
parfaite , sans la moindre recherche , et l'effet général on
ne peut plus satisfaisant. Les dimensions des figures et le
genre même auquel appartient ce tableau , ajoutent au
mérite de son exécution de la part d'un artiste dont les
études et les travaux avaient eu jusque-là une direction
toute différente .
L'arsenal d'Inspruck , par M. Meynier , nous a paru
SEPTEMBRE 1810 . 233
digne de la mention honorable qu'il a obtenu; le sujet si
noble et si pathétique est traité avec un véritable talent ;
l'action est simple , bien indiquée , et tous les personnages
concourent à l'effel . Le dessin est correct et la couleur
agréable ; les têtes sont étudiées , mais au premier coupd'oeil
on serait tenté de croire qu'un seul modèle a servi
pour toutes , tant les figures ont un air de famille : quelques
expressions outrées , quelques pauses théâtrales dé
parent encore cette belle composition.
- On se propose de recueillir en un volume et d'imprimer
avec beaucoup de luxe les nombreuses pièces de
vers composées à l'occasion du mariage de S. M. l'Empereur
: il en est quelques-unes qui, ne pouvant se passer
de la représentation théâtrale , n'ont pu être prêtes pour
l'époque brillante qu'elles étaient destinées à célébrer , et
de ce nombre est un intermède , intitulée : Europe , fille
d'Agenor, par l'auteur des Bayadères .
-
Il ne fallait rien moins pour consoler l'Allemagne de
la perte du bienheureux Kotzebue , décidément retiré du
monde , que l'apparition d'un autre phénomène littéraire ,
signalé dans la personne du jeune Witte, lequel, avant l'âge
de dix ans , entend , parle , écrit toutes les langues mortes
et vivantes , et trouve presqu'autant de plaisir à réciter
Homère qu'à enlever un cerf-volant .
-On répare en ce moment le portail de l'église de
Saint-Etienne-du-Mont , dont la première pierre fut posée
par Marguerite de Valois , première femme de Henri IV.
Cette église où se trouvent plusieurs morceaux de Jean
Goujon et de Germain Pilon , ces restaurateurs de la sculpture
dans le seizième siècle , regrette les restes de Blaise
Pascal et d'Eustache Lesueur, dont on l'a déshéritée. Nous
avons déjà témoigné le désir de voir quelques-uns de nos
savans s'occuper de rechercher les lieux où reposent les
cendres de nos grands hommes. Cette partie de notre histoire,
un peu trop négligée peut-être , fournirait des rapprochemens
curieux , et donnerait quelquefois lieu à de
singulières réflexions .On ne reconnaîtrait pas sans quelque
émotion dans le marché Saint-Joseph , sous l'établi d'une
marchande de marée , ce petit coin de terre , obtenu par
prière, où fut enseveli sans monument et sans honneur
l'un des plus grands hommes dont s'honore la France .
-Aujourd'hui que les artisans se nomment des artistes,
que des cordonniers font des pièces de théâtre et que des
tailleurs soupirent des élégies , on ne sera pas surpris d'ap
234 MERCURE DE FRANCE ,
prendre que M. Michalon vient de quitter le fer à toupet
pour le ciseau de Praxitèle , et de transformer en bosses
toutes ses têtes à perruques .
- On assure que deux libraires de la capitale s'occupent
d'une nouvelle édition du Dictionnaire de l'Académie , en
attendant celle que l'Académie prépare elle-même depuis
vingt ans , et qui ne peut tarder à paraître puisqu'on en
est déjà à la lettre D. S'il était vrai , comme on l'annonce ,
qu'un académicien coopérât à ce travail, il serait à craindre
que l'on ne vît se renouveler la querelle de Furetière . On
dit encore qu'un des principaux collaborateurs de ce Nouveau
Dictionnaire français , est un de nos plus savans hellénistes
.
,
-Le concours des élèves du Conservatoire pour le prix
de déclamation a eu lieu jeudi dernier. Plusieurs talens se
sont fait remarquer dans ces exercices et promettent à la
scène des sujets distingués en plus d'un genre. La palme
tragique a été remportée par Mile Boisseroise qui se destine
àl'emploi des reines : cette jeune personne nous a paru
avoir plus d'étude que de naturel, plus de force qué de chaleur
, et plus de mémoire que d'intelligence . M. Dumilatre
nommé après Mlle Boisseroise , a fait preuve , du moins à
notre avis, d'un talent plus vrai, plus arrêté, plus susceptible
de paraître dès aujourd'hui sur la scène . Mlle Dumerson
déjà connue par ses brillans débuts , aux Français , dans
l'emploi des soubrettes , a remporté tout d'une voix le premier
prix de comédie : on ne peut que féliciter la comédie
française de l'acquisition d'un sujet qui ne tardera pas à
être mis au rang des Bellecour et des Joly. Mlle Minette a
obtenu un second prix dans le même emploi; nous lui
reprocherons cependant dejouer les Lisettes en Colombine ;
il est vrai qu'au Vaudeville elle joue les Colombines en
Lisette pour faire plaisir aux journalistes qui lui ont persuadé
qu'elle devait débuter aux Français . Nous serons plus
francs , et nous l'inviterons à ne point quitter un théâtre ou
elle a été élevée , et à profiter des exemples qui se sont passés
sous ses yeux .
- Mlle Bourgoin va reparaître incessamment aux Français
, dans les rôles de grandes coquettes dont s'est emparée
Mile Levert ; voilà vos successeurs , Contat ! etc ... Clozel ,
dans les premiers rôles , et Firmin dans les jeunes premiers
vont aussi être admis aux débuts .
Julien, qui a quitté l'Opéra- Comique , entre à l'Odéon,
5
SEPTEMBRE 1810. 235
où il jouera l'emploi des petits maîtres dans lequel il s'était
fait, sur un autre théâtre , une réputation bien méritée.
Le Vaudeville , obligé de fermer sa Manufacture d'Indienne,
que tout son crédit ne saurait soutenir , prépare
une nouveauté très -originale , à en juger par le titre , les
Deux Lions . On assure qu'un de nos meilleurs auteurs comiques
n'a pas dédaigné d'entrer pour un quart dans cette
folie.
Le Théâtre des Variétés qu'enrichisssent ses Baladines ,
ne nous montre de nouveautés que dans le lointain. On
parle cependant d'une Cendrillon pour Brunet.
L'administration du théâtre des Jeux Gymniques annonce
toujours l'Homme du Destin ; cette pièce qui sera
montée , dit-on , de la manière la plus brillante , offrira dix
décorations neuves .
Le théâtre des Fabulistes jouit en ce momentd'une sorte
de vogue. Nous souhaitons qu'il la conserve aussilong-tems
que le bon homme qui lui fournit ses pièces .
MODES. Un cachemire n'est cher que le jour qu'on
l'achète ; c'est une vérité reconnue de toutes les femmes.
Ne peut-il plus servir en schall , on en fait une robe , puis
un canezou, puis un gilet pour monsieur , puis des brodequins
pour madame , puis des ceintures , puis enfin des
cordons de montre pour tous les habitués de la maison.
Une femme élégante ne s'habille , pour le moment, que
chez sa lingère : une capote de mousseline , une robe de
perkale , un fichu guimpe en tricot de Berlin , rien de plus
pour la toilette de madame. Son équipage est une calèche
très-enfoncée , couleur serein ; sa promenade , la vallée de
Montmorenci , et son spectacle l'opéra Buffa .
Un chapeau à la magicienne , une chemise en oreille de
lièvre , une cravatte à l'artiste , un pantalon à l'américaine ,
ungilet à la matelotte , et un habit on ne sait trop comment
; tel est , depuis quelques jours , la mise des jeunes
gens qui se plaignent avec raison que la mode manque de
régulateurs . Y.
:
SPECTACLES. Académie impériale de Musique .-Les
Bayadères .
Transplantées du climat voluptueux de l'Inde sur ce
théâtre magique où se succèdent avec un si brillant prestige
, et les grandes scènes de l'histoire , et les ingénieuses
fables de lamythologie , où tous les arts se réunissent pour
236 MERCURE DE FRANCE ,
reproduire l'image fidèle de tous les peuples et de toutes
les contrées , les Bayaderes étaient sûres de l'accueil qui
leur a été fait ; elles rentraient en quelque sorte dans leur
patrie , et se trouvaient , en arrivant , naturalisées .
Onnepouvait imaginerun plus heureux sujet pour l'Opéra .
M. de Jouy avait bien assez de goût pour le choisir , mais il
est remarquable que c'est lui qui devait être choisi pour le
traiter ; en effet , il a visité les contrées où il place la
scène ; les tableaux qu'il a dessinés , il les a vus ; les
moeurs qu'il a décrites , il les a étudiées ; les enchanteresses
qu'il nous présente , ont pu le séduire lui -même : en écrivant
, il peut être sous le charme des souvenirs ; sa mémoire
est une partie de son talent , et le poëte est animé , secondé,
éclairé par le voyageur. Aussi ce qu'on remarque d'abord
dans les Bayadères , c'est la fidélité locale : Solvyns n'a pas
mieux vu , et n'est pas plus exact .
1
L'action est simple , claire et naturelle : un Nabab endormi
dans le sein des voluptés , est tout-à-coup réveillé
par les cris d'un vainqueur furieux , déjà maître de sa
capitale ; la mollesse le perdit , elle va perdre son rival.
Les Bayadères ont d'autres armes que les faibles soldats
duNabab ; c'est de la coupe du plaisir qu'elles vont enivrer
les Marattes ; ces guerriers redoutables succombent avec
plaisir dans cette guerre nouvelle; ils reçoivent les chaînes
qu'ils allaient donner : une Bayadère fidèle , amante généreuse
, a tout conduit; elle sauve son prince et son amant,
etpour prix de son amour , plus encore que de son bienfait
, elle s'assied avec lui sur le trône .
Les Bayadères avaient de nombreux garans du succès
qui les a couronnées : c'étaient le talent déjà éprouvé de
M. de Jouy , dans un art plus difficile qu'on ne le croit
vulgairement, mais qui l'est assez pour qu'un petit nombre
de noms y ait acquis de la gloire , et pour qu'on lui ait
décerné une des palmes décennales ; l'élégance et la correctiondu
style du compositeur, M. Catel , la science éclairée
par le goût chez ce professeur auquel les théories musicales
doivent de profonds traités , et la scène lyrique
Sémiramis ; la nouveauté , la variété des tableaux que devaient
animer l'imagination inépuisable et le crayon gracieux
de M. Gardel; enfin , ce jeu passionné , cette voix
dramatique , cet accent pénétrant et pathétique d'une actrice
qui nous reproduirait toute Mme Saint-Huberti , si
Mme Saint-Huberti avait chanté comme elle .
Je ne dissimulerai pas que beaucoup de personnes ,
SEPTEMBRE 1810. 237
sur le titre , attendaient un autre plan ; elles espéraient un
ouvrage demi-sérieux , genre trop négligé sur notre grand
théâtre lyrique , où l'on semble toujours craindre de déroger
à la majesté de la tragédie; dans ce système que j'expose ,
sans dire que je le partage , le bruit des armes n'aurait pas
troublé la paix du sérail , une intrigue piquante y eût été
l'objet de l'amusement du maître , et parmi les Bayadères ,
le motif d'une rivalité , où elles auraient fait assaut de leurs
talens divers ; mais l'auteur a tenu à des idées dramatiques
d'un ordre plus élevé , et au risque d'offrir au troisième
acte , avec une seconde action , un dénouement trop prévu ,
il a combiné son sujet de manière à obtenir des effets
vigoureux et des scènes voluptueuses , c'est-à-dire , des
contrastes frappans et agréables . Il a peut-être craint , avec
raison pour le spectateur , les langueurs du sérail , et l'ennui
qui trop souvent préside à ses fêtes ; il a mieux aimé
tenir toujours le public en haleine , par une succession
rapide d'événemens dont chacun est un tableau.
Celui du second acte ne peut se décrire ; c'est à l'imagination
qu'il faut s'adresser pour se figurer cent beautés captives
, épuisant tous leurs moyens de séduction et faisant
tomber leurs maîtres à leurs pieds : ajoutez sur-tout à
cette scène d'ivresse et presque de délire , l'intérêt qui
naît en même tems du péril qui croît , de l'événement
qui se prépare , du réveil qui va suivre ce songe voluptueux,
de cette conjuration qui s'ourdit au milieu des combats
amoureux , et dont l'éclat va interrompre le cri du plaisir ,
et vous reconnaîtrez que le second acte est un des chefsd'oeuvre
du genre. Les autres l'amènent et lui succèdent
bien ; mais il est hors ligne dans l'ouvrage , ainsi qu'il l'est
comparativement à beaucoup d'autres ; il en assurera constamment
le succès .
Le musicien a donné une preuve rare de talent en s'attachant
à rendre par-tout l'intention du poëte , et à revêtir
l'ensemble de sa composition de cette couleur locale , dont
le charme et l'effet se sentent mieux qu'ils ne peuvent
s'exprimer; le ton varie bien avec les personnages ; le rôle
de la Bayadère est écrit avec une passion et une énergie
entraînantes ; le voluptueuxNabab n'exhale que des soupirs ,
le farouche Marate ne profère que des cris de guerre et des
accens de fureur. Les hommes de l'art regardent la partition
des Bayadères comme un ouvrage d'une correction
parfaite , le public y reconnaît de l'élégance , de la grâce
et une expression juste , en y désirant quelquefois plus
238 MERCURE DE FRANCE ,
d'imagination et d'originalité. Les choeurs décèlent un harmoniste
habile , les marches et les mouvemens de scène
ont des motifs heureux , et les airs du ballet sont dansans :
singulier éloge , dira-t-on ; oui , singulier , car il est assez
rare qu'on le mérite .
Quant aux décorations , et à tout ce qui est accessoire
l'Opéra a déployé toute sa magnificence ; les décorations
sont d'une variété égale à leurs richesses , et les costumes
d'un éclat qui ne le cède qu'à leur fidélité.
Voilà bien des titres à un succès aussi durable qu'il est
brillant; mais les Bayadères en ont encore un autre fort
nécessaire à l'Opéra . Elles sont un cadre toujours prêt
pour épuiser , s'il était possible , l'imagination du chorégraphe
, et pour défier le nombre et la variété de talens des
Bayadères de l'Opéra . Parmi elles , des noms fameux sont
encore restés étrangers au succès de l'ouvrage ; on peut
dire , les Bayadères ont paru à l'Opéra , et les Gardel, les
Clotilde, les Saulnier n'y étaient pas ! Elles y seront un
jour sans doute , près des Chevigny , des Bigotini , des
Millière, conduisant cet essaim de jeunes et légères beautés
au milieu desquelles Terpsicore elle-même a fondé sa
séduisante école .
Sémiramis vient d'être donnée par ordre . Proposé pour
une mention honorable par le jury des prix décennaux , ce
bel opéra a reçu de nouveaux témoignages de toute l'estime
qui lui est due : il a commencé la réputation de
M. Catel; c'était s'annoncer en effet d'une manière trèsbrillante.
Le premier acte paraît pouvoir être compté parmi
les meilleurs qui existent; les autres ont des beautés réelles ,
mais l'éclat du premier est trop vif pour qu'ils puissent le
soutenir. L'auteur du poëme , d'ailleurs , en arrangeant
la tragédie de Voltaire pour la scène lyrique , a moins pris
la partie pathétique du sujet , que la partie théâtrale ; il eût
pu mieux servir le génie du compositeur. Quel que soit
l'avenir le sort de cette production, il en restera toujours
quelques morceaux comme classiques .
L'entrée d'Arsace , le choeur qui l'accompagne , le pas
des Scythes admirable après celui de Gluck même , l'air
d'Azéma àAssur , un duo du troisième acte sont des morceaux
du premier rang. Peut- être dans quelques parties de
celte composition y a-t-il surabondance et exagération de
moyens ; peut-être l'orchestre , déjà si colossal , y est-il
trop constamment en action : un tel système ne saurait
}
SEPTEMBRE 1810. 239
être trop souvent l'objet d'une critique officieuse : les chanteurs
de l'Opéra crient d'une manière horrible , mais ne
les force-t-on pas à crier ? Nourrit , Mm Branchu et
Mll Maillard font dans Sémiramis une épreuve souvent
cruelle de l'étendue de leurs moyens . Mme Branchu surtout
paraît avoir besoin de ménagemens ; un zèle louable
l'emporte peut-être au-delà des bornes; il faut l'y retenir
pour l'intérêt d'une scène à laquelle elle est si nécessaire ,
etd'un art dont elle peut si bien seconder les progrès .
Théâtre de l'Opéra- Comique . Le Crescendo ne remplit
pas précisément son titre; le succès ne va pas en croissant;
mais après la chute complète de la première représentation
, c'est beaucoup que d'en avoir obtenu quelques
autres . M. Cherubini doit cette faveur à son nom , à ce
nom qui promet toujours une composition originale , ingénieuse
, piquante et correcte à-la-fois , et qui tient constamment
parole. Nous renverrons pour le sujet du Crescendo
à ceux qui désertaient la salle, quand leMatrimonio
per susurro réussissait à faire tomber la musique de Cimarosa
: quant à celle du Crescendo , on ne peut que regretter
qu'elle soit adaptée à une telle rapsodie , d'autant
plus que ce qu'elle offre de plus saillant est trop inhérent
au sujet pour en être facilement détaché . On ne peut en
effet entendre qu'à la scène l'excellent duo où un valet
décrivant une bataille , est forcé de parler bas , et ne hausse
la voix que par distraction et par habitude. Ce morceau
était piquant , il était facile d'y réussir; mais M. Cherubini
ya réussi en maître ; dans le reste de l'ouvrage on ne fait
que le reconnaître , et l'on désire ou que le théâtre consente
à remettre ses chefs-d'oeuvre , ou qu'il ne prodigue
pas ainsi , même les fruits les moins précieux d'un talent
tel que le sien .
Montano et Stéphanie , joué par ordre , et précédé
d'Aline , reine de Golccoonnddee , a mis récemment dans une
heureuse évidence le talent si distingué de M. Berton . Il
est difficile de mieux saisir la couleur de deux sujets si
différens : Aline a des morceaux charmans marqués au
coin de l'originalité et de la grâce , mais ils y sont en petit
nombre ; dans Montano un homme nourri à une grande
école musicale se fait remarquer par l'ensemble de sa composition,
par une distribution très-dramatique de ses morceaux,
par la chaleur et l'énergie du style. Le bel air de
Stéphanie semble un hommage à Sacchini rendu par son
240 MERCURE DE FRANCE ,
habile élève ; les morceaux finals du premier et du second
acte sont d'un effet théâtral auquel on ne peut résister.
La pantomime d'un acteur comme Gavaudan y ajoute sans
doute, mais la part du musicien, dans cet effet , est encore
bien honorable. On ne saurait trop regretter qu'un tel ouvrage
ne soit pas lié par un récitatif, et ne fasse pas partie
du domaine de l'Opéra ; car c'est par un étrange abus de
mots qu'on l'intitule opéra-comique. On nous promet
bientôt du même musicien un ouvrage rempli de gaieté ,
en communauté avec un auteur dont le nom promet au
moins cette précieuse qualité .
Théâtre de l'Opéra- Buffa. La réunion vraiment extraordinaire
de trois femmes , douées d'autant de talens , et de
talens aussi différens que Mmes Barelli , Festa et Correa ,
a singulièrement servi parmi nous l'établissement de l'opéra
italien. En entendant chauter ensemble deux de ces sujets
justernent célèbres , dans les Finte rivali , on ne se rappelle
pas avoir eu l'idée d'un accord de voix si brillant et si
parfait. Il paraît que cet hiver nous n'aurons pas seulement
l'opéra bouffon italien , mais que sous la direction de
M. Spontini , nous aurons aussi un opéra sérieux. Il est
difficile de présager quel sera le succès parmi nous d'une
telle innovation ; mais il est évident que ce succès ne sera
certain que si de très-habiles sujets exécutent de véritables
chefs -d'oeuvre : c'est dans ce genre sur-tout que la médiocrité
serait insupportable. Toutefois c'est un essai qui peut
être heureux , et qui aura sans doute un résultat utile .
L'opéra bouffon a exercé sur nos compositeurs , sur nos
chanteurs , sur nos orchestres comiques une influence trèsremarquable
. L'opéra Seria italien viendrait-il nous prouver
qu'on peut déclamer juste et chanter bien , exprimer sans
exagération , et trouver sans cris et sans efforts des accens
pathétiques ? Que d'obligations nous aurions alors à l'Opéra
Seria!
Théâtre de l'Impératrice .-Roufignac , ou le Donneur
de Conseils , comédie en un acte et en vers , de M. Maurin.
C'est une chose convenue , peut-être sans trop de raison,
que les gascons jouent sur nos théâtres le rôle de parasites :
mais plus adroits et plus délicats que ceux de l'ancienne
Grèce et de Rome , ce n'est que rarement qu'ils emploient
la flatterie pour obtenir un dîner. Des contes amusans ,
d'ingénieux mensonges , un peu de fanfaronade , des inven
tions
SEPTEMBRE 1810 . 241
tions plaisantes , telssontleurs moyens , que l'accent du pays
assaisonne plutôt que d'y nuire ; aussi les rôles de ce genre
ont ils été employés plus d'une fois par nos faiseurs de
comédie , et le plus souvent avec succès . Nous nous
contenterons de citer pour exemple le Cousin de tout le
Monde , de M. Picard, pièce que lui a fournie une anecdote
du Tableau de Paris , et dont le rôle du cousin gascon qui
donne à tout le monde des avis ou des conseils, fait le prin cipal mérite. Roufignac gascon , donneur de conseils n'esty, A
SEINE
ODE
ce
10
prodose
donc pas une invention très-nouvelle;; et l'intrigue
personnage figure n'offre pas non plus beaucoup d'inven
tion. Roufignac ayant besoin d'un dîner apprend que
M. Dumont, riche banquier , doit marier sa fille Emilie
avec une dot de cent mille francs , et aussitôt il se présente
chez lui pour lui proposer une affaire où il gagnera la moitié
de cette somme. Dumont que cet appât séduitInvite lo
gascon à dîner , et en sortant de table Roufignac lui
d'épouser lui-même Emilie avec cinquante mille francs au
lieu de cent. Cette ruse est fort innocente , mais celle qui
suit et qui fait le dénouement de la pièce, l'estunpeu moins .
Ce n'est point à Charles , amant d'Emilie , que Dumont
veut la marier; c'est à un jeune fou , nommé Floridor. Le
sage banquier est même assez imprudent pour lui remettre
d'avance une somme considérable , et alors Roufignae qui
protége Charles s'empare du jeune étourdi; il le conduit
dans une maison de jeu et ne l'en laisse sortir que les mains
vides . A cette nouvelle , Dumont retire la parole qu'il lui
avait donnée et unit sa fille au protégé de Roufignac.
Quelque louable qu'en soit le but , on trouvera sans doute
que la gasconade était un peu forte .
Cette pièce a eu , dit-on , beaucoup de succès en province.
Elle en aeufort peu à l'Odéon . Des marques d'improbation
assez vives en ont troublé la représentation , et l'on a eu
quelque peine à faire nommer l'auteur.
Théâtre des Variétés . - Le Mariage pardemandes et
par réponses , vaudeville épisodique de M. Georges Duval .
Encore une pièce nouvelle dont le sujet et l'intrigue
n'offrent presque rien de nouveau. Nos petits théâtres avaient
déjà donné un Mariage par les Petites affiches , et c'est un
moyen très-usé à celui-ci que les travertissemens . Voici
comment le nouvel auteur les meten usage . Isidore , jeune
commis voyageur d'une maison de Senlis , est amoureux de
Laurette, fort jolie personne , dont l'oncle tient, àParis ,
Q
-
242 MERCURE DE FRANCE,
un bureau généralde mariages . Cet oncle malheureusement
vent lui-même l'épouser , et Isidore n'osant pas s'introduire
ouvertement chez lui , se sert du prétexte de son entreprise
pour s'y présenter sous divers déguisemens . Il paraît ainsi
successivement en peintre , en comédien , en auteur , mais
il est toujours reconnu par le maudit oncle . Enfin un travestissement
plus adroit lui réussit. Il prend le nom , l'habit
et la figure d'un vieillard qui a déjà donné vingt-cinq
louis à l'entrepreneur pour qu'il lui procure une femme ,
et se montre fort en coollèèrree de n'avoir pas encore celle qu'il
Ini faut : l'oncle craignant de perdre une aussi bonne pratique
, et n'ayant pas pour le moment de jeune femme à
marier sous la main , engage sa nièce à en jouer le rôle . Il
s'imagine queLaurette refusera lamainduvviieeiillllard , mais
Laurette a été prévenue; elle accepte sans la moindre difficulté;
tous les intéressés signent au contrat , etun mariage
très-sérieux et très-réel est le fruit de cette indiscrette fourberie
. On voit qu'il n'y a pas plus de vraisemblance que
d'originalité dans cette intrigue. Quelques détails heureux ,
quelques jolis couplets , et sur-tout la manière modeste
dontla pièce avait été annoncée, lui ont cependant procure
unmodeste succès .
2
SOCIÉTÉS SAVANTES . - Programme de la Société des Sciences ,
Belles -Lettres et Arts de Bordeaux . - Séance publique du 8 septembre
1810.
I. La Société avait remis au concours , pour la quatrième fois , la
question suivante : Quel est le moyen le plus simple de saisir et de
soulever les corps submergés à une profondeur déterminée , quelle que
soit leur pesanteur , dans un endroit où leflux et le reflux sefons
sentirP
Aucun des mémoires qui lui sont parvenus cette année ne lui ayant
parudigne d'être couronné , elle a arrêté que la question serait retiré
du concours .
II. Pour sujet d'un second prix , qui devait être décerné dans la
séance de ce jour , la Société avait demandé : Quels seraient les
moyens de tirer des pins des landes de la ci-devant province deGuienne
un goudron aussiparfait en qualité que peuvent l'être ceux du Nord, et
particulièrement ceux que l'onfabrique en Suède ?
N'ayant rien reçu sur cette question , elle a arrêté qu'elle serait
aussi retirée du concours
JU. Pour sujet d'un troisième prix , la Société avait demandé :
SEPTEMBRE 1810.
243
Quels seraient les moyens de rétablir et perfectionner l'éducation des
abeilles dans les landes situées entre l'Adour et la Garonne ?
Aucun des mémoires qui ont concouru ne Ini ayant paru mériter le
prix , elle a arrêté ro que la question serait retirée ; 2º qu'il serait
fait une mention honorable du mémoire coté A, no I , ayant pour
devise : Contra tantiforti io debole saro . METASTASE ;
3º. Que si , dici à l'année prochaine , il lui était adressé quelque
travail intéressant sur ce sujet , elle accorderait à son auteur une médaille
d'encouragement . 4
IV. Enfin , pour sujet d'un prix d'éloquence , la Société avait
demandé: Quels sont les moyens defaire concourir les théâtres à la
perfection du goût et à l'amélioration des moeurs ? Aucun des discours
qui lui ont été adressés ne lui a paru mériter d'être couronné ; mais
elle a distingué celui qui a pour épigraphe : Panem et circenses . L'auteur
parait bien posséder son sujet , mais on peut lui reprocher d'avoir
trop négligé son style , qui tantôt s'élève jusqu'à la hauteurde la belle
éloquence , et tantôt descend au-dessous de la simple dissertation.
En conséquence , la Société a arrêté que le concours serait prorogé
d'une année ..
Les auteurs qui voudront concourir , devront faire parvenir leurs
mémoires à laSociété avant le 1er juillet 1811 ; ce termeestde rigueur.
V. La Société n'a rien reçu cette année qui lui ait paru mériter la
médaille d'encouragement pour l'agriculture. Ellea décerné celle pour
la littérature à un recueil d'apologues , ayantpour devise : L'apologus
est un don qui vient des immortels . LAFONT. L'auteur est M. Caillau,
médecin , à Bordeaux.
VI . La Société , désirant encourager le zèle de ses correspondans , a
annoncé , dans un de ses precédens programmes , qu'elle décernera
chaque année une médaille à celui qui lui aura fait l'envoi du travail
leplus important. A la tête des ouvrages que ses correspondans lui
ont faitparvenir cette année , on doit placer celui de M. Parmentier ,
sur la fabrication du sirop de raisin ; la Société a pensé qu'elle ne
pouvait rien ajouter aux distinctions honorables par lesquelles le
Gouvernement a récompensé le zèle et les talens de M. Parmentier.
Parmi les autres ouvrages , la Société en a distingué trois :
1º. La traduction de Saluste , par M. Mollevaut , proviseur du
lycée de Nanci ;
26. Le recueil des monumens anciens et modernes , gravés par
M. Lacour fils ;
30. Des observations et expériences sur l'épizootie , par M. Frédé
riç DaOlmi , professeur de physique au collège de Sorèze .
Qa
/
214 MERCURE DE FRANCE ,
La Société a arrêté qu'il serait décerné , dans la séance de ce jour ,
une médaille d'or à M. Mollevaut , et une à M. Lacour fils , et qu'il
serait fait une mention honorable de l'ouvrage de M. Da Olmi.
VII . Le défrichement et la culture de nos landes ont été souvent
l'objet des sollicitudes de la Société; c'est dans les vues d'atteindre ce
double but , qu'elle propose aujourd'hui les deux questions suivantes :
Quelle serait la meilleure charrue qui , suppléant à la houe ou à la
bêche , pourrait être employée à moins defrais au défrichement des
landes? Le prix consistant en une médaille d'or de la valeur de
300 fr. , sera décerné dans la séance publique du mois d'août 1812.
Les mémoires , dessins ou modèles des charrues , doivent être parvenus
à la Société avant le rer juillet de la même année ; ce terme
estderigueur.
- Pour sujet d'un second prix , la Société demande : Si les landes ,
situées entre l'Adour et la Garonne , sont susceptibles d'être conserties ,
en tout ou en partie , en prairies artificielles ? Le prix consistant en
une médaille d'or de 300 fr. , sera décerné dans la séancepublique du
mois d'août 1813 .
Les mémoires doivent être parvenus à la Société avant le rer juillet
de la même année ; ce terme est de rigueur.
VIII. La vigne était autrefois une source de richesses si grande pour
Le département de la Gironde , que les cultivateurs ont négligé les
autres produits territoriaux , pour s'occuper exclusivement de la culture
de cet arbuste précieux. Mais depuis que la guerre a interrompu
nos relations commerciales , les produits des vignobles ont été , pour
ainsi dire , nuls , et l'agriculteur industrieux a dû chercher de nouvelles
ressources dans d'autres branches de culture. Ce n'est en effet
que depuis cette époque que la funeste habitude des jachères a été
abandonnée , que les prairies artificielles ont été introduites dans presque
tous les cantons; que l'on a cultivé la pomme-de-terre pour la
nourriture des hommes et des animaux; que les plantations d'acacia
se sontmultipliées ; et qu'enfin l'on a songé à améliorer nos races de
bêtes à l'aine , par leur croisement avec celles d'Espagne , dites Mérinos.
C'est ainsi qu'une nation industrieuse et agricole profite de ses
malheurs pour se créer de nouvelles ressources . Mais que d'obstacles
ont à vaincre les hommes qui veulent s'écarter des sentiers de la routine!
qu'il faut de courage pour surmonter les difficultés sans cesse
renaissantes qui les entravent à chaque pas ! Convaincue de ces vérités
importantes , la Société s'est fait un devoir , non-seulement de seconder
leurs effors , mais encore de les aider de ses conseils et de récompenser
leurs travaux. Dispensatrice de la munificence du conseil géné
SEPTEMBRE 1810. 245
ral du département et de la ville de Bordeaux , chaque année elle consacre
plusieurs prix à encourager l'industrie agricole , et alors même
qu'elle n'a pas de succès completà couronner , elle saisit avec empressement
toutes les occasions qu'elle trouve de récompenser de louables
efforts. Mais la Société a sur-tout pris à tâche de leur indiquer les
nouvelles branches d'industrie agricole quipeuvent augmenter les produits
de leurs terres : c'est dans ces vues qu'elle appelle aujourd'hui
leur attention sur la culture de quelques plantes quipeuvent atteindre
cebut , telles que le colza , le navetde Suède et la soude. La première
de ces plantes , si généralement répandue dans le nord de la France ,
et sur-tout en Flandre , où elle est une source de richesses , est à peine
connue des agriculteurs de ce département ; et, si l'on en excepte quelques
cantons de l'arrondissement de la Réole , on n'en voit pas un pied
dans tout le reste du pays. Cependant quede ressources elle offre ! Sa
culture , peu dispendieuse , la met à la portée de toutes les classes de
cultivateurs ; sa récolte ne gêne pour aucun des autres travaux agricoles
, puisqu'elle se fait en mai ; l'huile qu'on en retire est toujours
d'un débouché assuré ; enfin , les débris de la plante sont une bonne
litière pour les animaux et un engrais excellent pour les terres.
Le navet de Suède , rutabaga , n'est pas moins important : sa multiplication
est prodigieuse ; il estplus succulent que le navet ordinaire,
et peut servir à la nourriture des hommes et des animaux ; il procure
un fourrage dont les boeufs et les moutons sont très-avides; enfin , il
a sur le navet ordinaire le grand avantage de résister aux fortes
✓ gelées .
La soude ( salsola soda , Linn. ) croît naturellement et en trèsgrande
abondance sur toutes nos côtes ; onn'en tire aucun parti . Elle
offrirait cependant de grandes ressources aux habitans de ces contrées ,
sur- tout depuis l'interruption de nos relations commerciales avec l'Espagne.
Non-seulement ils devraient exploiter eelle qui croît spontanément
, mais même la cultiver habituellement : elle formerait un très-
Bon assolement des terres situées le long du bord de la mer , etlorsque
la crue de ses eaux a détruit les semences des plantes céréales , comme
cela arrive fréquemment , on pourrait , en donnant un simple labour
aux terres qui ont été inondées , y semer cette plante précieuse.
Convaincue de tous ces avantages , la Société propose une médaille
d'or de la valeur de cent franes , qui sera décernée dans la séance
publique du mois d'août 1811 , au cultivateur du département de la
Girondequi aura fabriqué la plus grande quantitéde soude, Cette quantité
ne pourra être moins d'un quintal métrique . Les auteurs devront
faire parvenir à la Société , avec la note des procédés qu'ils auront
246 MERCURE DE FRANCE , SEPTEMBRE 1810.
employés pour la fabrication, un échantillon du poids au moins de
5kilogrammes , et un certificat du maire du lieu , qui attestera la
fabrication.
La Société décernera aussi dans la même séance une médaille d'or
de cent francs au cultivateurqui aura ensemencé la plus grande quantité
de terre en colza ou en navets de Suède : cette quantité ne pourra
être moins de deux hectares ( trois journaux bordelais ) , et le fait
devra être constaté par le maire du lieu .
IX. La Société , désirant accélérer le perfectionnementdes races de
bêtes à laine dans le département de la Gironde , a délibéré , sur le
rapport de la commission spéciale chargée de ce qui est relatifà cette
branche de l'industrie agricole , que, dans sa séance publique de 1811 ,
il serait accordé une médaille d'or , du prix de 200 fr. , à celui des
agriculteurs qui aurait vaincu le plus d'obstacles et obtenu le plus de
succès pour l'introduction et l'éducation des mérinos dans undes
arrondissemens communaux de la Gironde.
X. La Société rappelle , qu'indépendamment des prix proposés , elle
décerne chaque année des médailles d'encouragement aux agriculteurs,
aux artistes et aux littérateurs qui se rendent recommandables par
d'utiles travaux : les gardes des forêts impériales , qui , par des plantations
utiles , auraient amélioré leur triage , ont également droit à ces
récompenses .
MM. les sous-préfets et maires sont invités à faire connaître à la
Société les agriculteurs et les artistes qui leur paraîtraient mériter ses
encouragemens .
Conditions générales à remplir par les aspirans aux prix, quel que soit
le sujet qu'ils traitent.
Les personnes de tous les pays , les membres résidans de la Société
exceptés , sont admises à concourir.
Aucun ouvrage envoyé au concours ne doit porter le nom de l'auteur
, mais seulement une sentence : on joindra au mémoire un billet
cacheté, portant lamême sentence ou devise , et renfermant le nom
et l'adresse de l'aspirant. Ce billet ne sera ouvert par la Société que
dans le cas où la pièce aurait remporté le prix .
Les mémoires doivent être écrits en français ou en latin.
Les ouvrages destinés au concours doivent être adressés , frane de
port, au secrétaire de la Société , hôtel de l'Académie , rue Saint-
Dominique , nor , avant le 1er juillet; ce terme est de rigueur.
১
POLITIQUE.
Des pièces très-importantes relatives aux dispositions de
l'Amérique méridionale, viennent d'être rendues publiques
par les journaux anglais . La régence d'Espagne établie ou
plutôt réfugiée à Cadix , autorité qui succède à la fameuse
junte de Séville , a adressé en Amérique son décret sur
une prétendue réunion des cortès . Il est à remarquer que
ce décret , et la proclamation qui l'accompagne , n'ont ni
signature ni marque quelconque d'authenticité. C'est une
manière nouvelle et réservéeà la régence royale , de publier
les actes qui émanent d'elle . Mais la junte américaine paraît
être formaliste ; elle a demandé en vertu de quel ordre
légitime elle devait reconnaître la régence ; elle a demandé
qu'on lui cîtât un exemple d'une reconnaissance d'une
autorité souveraine , et d'une prestation de serment , en
vertu d'un simple imprimé , dénué de formes authentiques .
Les actes d'un gouvernement , dit la junte de Buenos-Ayres ,
doivent avoir pour base des principes reconnus. Sur la pièce
présentée , elle ne peut reconnaître la représentation du
souverain légitime , elle n'a aucune preuve de ce caractère
de légitimité: ainsi , tout en protestant de sa fidélité à une
représentation souveraine , légitimement établie , termes
qui laissent , comme on le voit , une grande latitude aux
événemens qui peuvent déciderde l'attribution de cette souveraineté
, la junte remet à délibérer sur la question de la
reconnaissance qui lui est demandée , au moment où elle
recevra des pièces officielles et authentiques.
La province des Carracas manifeste le même esprit , et
le témoigne dans des termes moins ménagés . « L'Amérique
, est-il dit dans une déclaration publiée à Venezuela,
voit s'affaiblir de jour en jour l'espoir qu'elle concevait sur
le sort de l'Espagne ; elle la voit se précipiter de malheurs
en malheurs ; elle ignore l'emploi que l'on fait de ses trésors
; elle voit débarquer chez elle des hommes nommés
pour être à la tête du pouvoir suprême , et ces hommes
sont accusés de perfidie ; ils sont souillés de vénalités ,
ignorans et despotes; onles questionne sur le sort de l'Es
248 MERCURE ১ DE FRANCE ,
pagne , et ils ne disent jamais rien en faveur du peuple
qu'ils sont venus représenter. »
C'est ainsi que sont désignés en Amérique les envoyés
ou les émissaires de la régence de Cadix. Au dehors de
l'Espagne , ajoute l'écrit que nous citons , nous ne voyons
qu'oppression ; au dedans , que des factions , des armées
dispersées ou détruites , un manque général de confiance ,
et enfin un gouvernement publiquement détesté; et c'est
dans cette circonstance , pendant que les Français occupent
l'Andalousie , qu'on nous demande de reconnaître un prétendu
gouvernement formé dans l'île de Léon , auquel
aucun Américain ne peut prendre part ! La conclusion est
facile à deviner , c'est un refus de reconnaissance . " Les lois ,
> disent les Américains , n'ont plus d'autres protecteurs que
nous-mêmes. La province des Carracas fait un appel aux
- peuples du continent d'Amérique ; elle leur demande s'ils
>veulent mériter l'estime de leurs contemporains et la re-
> connaissance de la postérité , ou s'ils veulent accorder une
» soumission servile à une ombre de puissance qui promet
> des avantages si fort au-dessus de son pouvoir . Ces actes
et ces déclarations s'accordent très-bien , comme on voit ,
avec la nature de la mission du dernier envoyé de Buenos-
Ayres en Espagne ; sa commission est seulement , et les
Anglais en conviennent eux-mêmes , de traiter avec tout
gouvernement légitime qui serait établi dans la mère patrie
au moment de son arrivée , et l'on ajoute qu'on lui laisse à
décider s'il doit regarder ou non la régence comme gouvernement
légitime ; d'où l'on doit conclure que ladécision
de l'envoyé s'établissant, sur l'étendue du territoire occupé ,
sur la nature des forces qui y sont établies , sur l'usage
qu'ony fait de l'autorité , sur l'avenir que cette autorité
promet aux Espagnols , cet envoyé pourrait bien se rendre
à Madrid , et s'y ranger aux pieds du trône , au lieu d'aller
s'enfermer à Léon avec une autorité assiégée et méconnue
.
:
Les relations officielles sur la campagne des Russes en
Bulgarie , nous tiennent toujours à une date très-éloignée.
Les lettres de Moldavie continuent à annoncer qu'on se
bat avec acharnement ; la garnison de Rudschuck , forte
de 18000 hommes , se défend avec constance , et le camp
du grand-visir à Schumla oppose toujours aux généraux
russes une résistance opiniâtre. Une armée turque se ras-
-semble à Nissa; son dessein est de se porter sur les derrières
des Russes , et de les forcer ainsi à rétrograder. Ce
1
SEPTEMBRE 1810. 249
mouvement a rapproché des frontières autrichiennes le
théâtre de cette guerre sanglante , et la ligne de neutralité
a été renforcée . D'une autre part on commence à reconnaître
que les Turcs ne trouvent plus dans les Serviens de
si dangereux ennemis , ni les Russes de si secourables
alliés , depuis que cette nation , fatiguée de la guerre dont
elle est depuis si long-tems victime , a manifesté l'intention
de se jeter dans les bras d'une grande puissance voisine ;
mais ce qui paraît positif , c'est la résolution du Grand-
Seigneur de s'ensevelir sous les ruines de l'Empire plutôt
que de consentir aux cessions exigées par la Russie . Il est
sorti de Constantinople , avec les solennités accoutumées ,
à la tête d'une armée dont l'avant-garde a déjà joint celle
du grand-visir ; il est précédé dans sa marche par une proclamation
de la main même de sa Hautesse; elle est conçue
dans les termes les plus énergiques ; c'est un appel à tous
les sectateurs de la foideMahomet; ony signale le danger
qui menace le territoire du prophète : " Dieu s'est un peu
» retiré de vous , dit le sultan à ses peuples , parce qu'il y
avait faiblesse en vous ; mais pourpeu que vous comptiez
parmi vous une centaine d'hommes constans , vous
>>battrez deux cents ennemis avec la permission de Dieu . "
Le sultan invoque le secours du Très-Haut , l'influence
spirituelle de son prophète ; il s'élance dans le champ de
la victoire , et est prêt à faire l'avant-garde de l'armée
musulmane . Cette proclamation et les ordres pour une
levée générale d'hommes et de munitions ont été portés jusqu'aux
confins de l'Empire par des Tartares . On s'attend
incessamment à un engagement général qui déciderait du
sort de la campagne .
"
21
L'acte d'élection du prince de Ponte-Corvo a été publié
àOrebro le 21 du mois dernier ; on connaît les motifs de
cette élection donnés par la diěte , adoptant ceux exposés
par le roi. Un gentilhomme suédois , le général major de
Tibell , a développé ces motifs dans son vote à la diète ; ce
discours a fait une vive sensation . L'orateur a d'abord examiné
la situation politique de l'Europe , et les rapports de
la Suède avec elle. Le tems n'est plus on tous les Etats de
l'Europe , grands et petits , se contre-balançaient réciproquement;
il n'y a plus que trois puissances qui , entourées
de leurs alliés , se disputent la prépondérance exclusive ,
ou contre-balancent réciproquement leurs forces . L'empire
britannique a soumis la mer ; la Russie s'étend de Tornea
aux bouches du Danube ; la France embrasse l'Europe
250 MERCURE DE FRANCE ,
occidentale toute entière , depuis l'Océan jusqu'au Niémen,
depuis le cap nord jusqu'à la Calabre. Dans sa position
géographique , et vule nombre de ses habitans , la Suède
ne peut espérer de garder cette indépendance parfaite
dont jouissaient les Etats secondaires dans l'ancien système
d'équilibre : cette vérité est désagréable , mais la Suède
elle-même a failli en faire la triste épreuve; sans larévolution
qui l'a sauvée , elle périssait ; c'est donc cette
révolution qu'il faut consolider. Pour cela la Suède doit
embrasser franchement le système de la puissance dont
elle a le plus à espérer et le moins à craindre ; cette puissance
ne peut être que la France . L'élection d'un prince
français est la conséquence naturelle de cette vérité.
Ici l'orateur observe que l'unanimité de la voix publique
en faveur du prince de Ponte-Corvo , le dispense de faire
l'éloge de ses qualités personnelles .
Il retrace cependant celles que le prince a déployées dans
les camps , dans les ambassades et dans les cabinets . Ille
peint tour- à-tour général , ambassadeur , ministre , gouverneur
des pays conquis par les armes françaises. Il cite
même jusqu'à cette faveur de la fortune qui récompensant
le mérite l'a élevé des grades subalternes à la dignité éminente
de maréchal et prince de l'Empire français . Sa manière
de vivre est simple , sans faste ,elle conviendra à un
peuple frugal et sévère. Dans la paix il saura gouverner la
Suède , et dans la guerre la défendre . Il a constamment
'professé les principes sur lesquels reposent les constitutions
d'un peuple libre. Un fils de onze ans assure sa succession
et augmente les espérances de la patrie . Voilà les motifs
de l'orateur , et ceux qui ont été partagés et sanctionnés
par le voeu général. Bientôt le prince royal de Suède recevra
lui-même l'expression de ces sentimens ; on assure
qu'il se rend incessamment à Stockholm .
Il est inutile d'ajouter à l'analyse de ce discours la réfutation
de quelques écrits qui ont circulé en Suède. Il est
fauxqu'ony ait reçu par courier exprès , soit des nouvelles ,
soit le portrait du prince de Ponte- Corvo. «Quant aux
autres nouvelles , porte la réfutation que nous citons
d'après le Moniteur , c'est-à-dire , quant aux avantages
promis au royaume par ce prince , dans le cas où il fût élu
successeur au trône , le public éclairé jugera lui-même du
degréde foi qu'elles méritent , lorsqu'il apprendra qu'en
éloignant toute ombre d'influence , l'Empereur Napoléon
alaissé au roi et à la diètele choix entièrement libre ; qu'en
SEPTEMBRE 1810 . 251
choisissant le prince de Ponte-Corvo , les Etats n'ont été
influencés que par ses qualités brillantes et généralement
reconnues , et nullement par l'espoir de quelques avantages
dont un bruit vague flattait le peuple ; qu'enfin il
aurait été au dessous de la dignité et du caractère de ce
prince de promettre à notre commerce des bénéfices que
peut-être if lui serait impossible d'obtenir , quelque grand
que puisse être son désir de contribuer à la prospérité de
la Suède . "
Mais il est un autre bruit répandu dans le Nord, et que
confirment les lettres de Vizmar , de Rostock et de la Baltique
; si l'on y ajoutait foi , le port suédois de Gothenbourg
servirait d'asile et de point de réunion à des convois
anglais . Trois cents bâtimens en seraient sortis dans les
premiers jours de septembre ; deux cents devaient les
suivre. Le Moniteur se refuse à croire à de tels bruits :
« Ce qu'ils annoncent , dit-il , serait trop contraire à ce
» que l'on connaît du traité de paix entre la France et la
» Suède : si cependant le port de Gothenbourg est ouvert
>>aux Anglais , il faut l'attribuer à l'espèce d'interrègne qui
» a eu lieu . La nation suédoise est trop loyale pour ne pas
>>tenir les engagemens qu'elle prend. "
4
Les nouvelles de Londres les plus récentes , relatives
aux affaires d'Espagne et de Portugal , sont du 11 septembre.
Voici les détails qu'elles renferment ; ils sont
datés du quartier-général de Celorico le 14 août , sept
jours avant la prise d'Almeida :
« La cavalerie est en avant de l'armée qui s'est retirée
de quelques lieues depuis la prise de Ciudad-Rodrigo .
L'ennemi a ouvert aujourd'hui ses tranchées devant Almeida.
Il occupe Pinhel , Valveida , Carvallas , Serepeiro
et d'autres villages des environs . Nous occupons une
chaîne de villages exactement opposée ; et il ne se passe
pas trois heures que quelque escarmouche n'ait lieu . Notre
cavalerie s'attend toutes les nuits à être attaquée , et n'a
pas derrière elle un seul homme d'infanterie à douze
milles à la ronde. L'ennemi a quinze mille hommes sous
les ordres de Loison , destinés à investir Almeida , et qui
font partie du corps du maréchal Ney , dont le reste , d'environ
dix mille hommes , est au fort de la Conception;
vingt-cinq mille sous les ordres de Juuot , à Saint-Felices ;
et ces corps sont à deux jours de marche de notre armée ,
et quelques-unes de leurs divisions n'en sont qu'à huit
milles. Massena est à Val de Mula , village situé près de
252 MERCURE DE FRANCE ;
Ciudad-Rodrigo , que nous occupions il y a trois semaines .
Regnier , à la tête de dix-huit ou vingt-mille hommes ,
menace la province d'Alentejo . Telle est l'armée de Portugal
; on dit qu'elle sera renforcée par deux autres corps
de l'armée d'Espagne , qui sont en marche , l'un de Valence
et l'autre d'Andalousie . Notre cavalerie ne cesse
d'être sur le qui vive . Il y a trente-trois nuits que les officiers
et les hussards et dragons de nos 14 et 16º régimens
ne se sont déshabillés . La cavalerie ennemie est au nombre
dedix-mille hommes dans notre voisinage. "
On connaît , depuis cette date , la prise d'Almeida , et
le mouvement de retraite des Anglais . D'autres lettres contiennent
de nouveaux détails sur les terreurs éprouvées à
Oporto , où l'armée française semble attendue , et d'où
sortent de nombreuses embarcations pour l'Angleterre ;
sur les pertes qu'éprouve la garnison de Gibraltar par la
maladie apportée de Walcheren ; sur la Hollande , où l'on
fait monter à plus de 50 millions le produit de l'impôt de
50 pour cent; sur Dantzick , qu'on sait avoir été occupée
par les troupes françaises , et avoir sur-le-champ armé des
corsaires ; sur l'anniversaire de la fête de l'Empereur , que
l'armée anglaise crut bien être signalée par une attaque
de Masséna; sur les crises des banques de provinces ,
sources continuelles de craintes et de malheurs dans le
commerce ; sur les alarmes qu'inspirèrent , à Londres ,
les bruits d'une sortie de la flottille de Boulogne; enfin sur
l'état de pénurie extrême qu'éprouve l'armée anglaise en
Espagne , et particulièrement la brigade du général Hill ,
opposée au général Reynier .
Les Anglais , toutefois , se trompent relativement au
produit du droit de 50 pour cent sur les denrées coloniales,
établi en Hollande ; ils l'évaluent à 30 millions , mais on
écrit d'Amsterdam même , en date du 17 septembre , que
les déclarations vont déjà à 80 millions , sansy compren dre
la valeur des marchandises de fabrique anglaise qui ont
été confisquées. Il en résulte pour les Anglais une perte bien
considérable , car une grande partie des denrées coloniales
appartenait au commerce anglais , et avait été envoyée à
Amsterdam en compte courant, et non à la charge des
négocians hollandais . En même tems un embargo général
a été mis par les Danois dans tous les ports du Holstein et
le long des côtes de l'Elbe ; on y saisit les marchandises
anglaises , et on ne laisse sortir que les corsaires armés
contre le commerce de l'ennemi . Les mesures de saisie et
SEPTEMBRE 1810. 253
1
deconfiscation se poursuivent en Russie et en Prusse avee
la même activité. Les corsaires danois , particulièrement ,
fontdes prises considérables . Les gouvernemens de Vienne
et de Berlin continuent à s'occuper presqu'exclusivement
du rétablissement de leurs finances. Il est question de
séculariser , en Silésie , les domaines ecclésiastiques , pour
les employer au paiement de la dette de l'Etat. Ces biens
sont évalués à 30 millions d'écus. Les contrats pour l'approvisionnement
des garnisons françaises , et des hôpitaux
å Stettin et à Custrin, sont renouvellés pour un an. Le
grand quartier-général de l'armée française en Allemagne ,
adu être rendu , le to septembre , à Hanôvre , sous les
ordres du général Compans.
C'est peut-être ici le cas de faire remarquer quel effet
produit sur l'opinion en Angleterre cette réunion de la
Hollande à la France , dont le commerce anglais a déjà
tant souffert . Elle est l'objet de considérations politiques
développées dans le Politicalregister, avec autant d'étendue
que d'intérêt . Selon cet écrivain , l'Empereur Napoléon , à
peine débarrassé des affaires du continent et des soins pénibles
de la guerre , devait tourner les yeux sur la Hollande
; il avait toujours dû vouloir conserver une grande
influence sur ce pays pour l'accomplissement de son système.
Du moment où l'on a vu que le roi Louis était trop
porté à s'appitoyer sur des malheurs particuliers devenus
nécessaires à l'ensemble des opérations , on a dû prévoir
ce qui est arrivé. La conduite de l'Empereur envers toute
sa famille , prouve qu'ila en le désir constant de l'illustrer ,
et qu'ici sa politique a dû être plus forte que ses inclinations
naturelles . En Hollande la masse du peuple sera
probablement satisfaite du changement qui vient de s'opérer.
Aujourd'hui c'est à l'Angleterre à envisager ellemême
, et pour son propre intérêt , les conséquences de
cette réunion. Ces conséquences sont le débarquement possible
et probable de 50 mille hommes , transportés enAngleterre
en huit ou dix heures de tems. Dans un an l'Empereur
peut avoir en Hollande , à Boulogne , à Rochefort ,
au Ferrol , à Lisbonne, des bâtimens qui peuvent partir à
un moment donné , et partir avec des troupes à bord. Cet
événement est encore plus probable que ne l'était la bataillo
deWagram , et la paix et le mariage qui l'ont suivie . Quels
seraient les résultats d'un débarquement en Angleterre ?
Ils peuvent se prévoir; mais en Irlande ils ne peuvent se
calculer. L'écrivain que nous citons termine d'une manière
1
254 MERCURE DE FRANCE ,
dont l'exemple peut enhardir les discoureurs politiques , et
qui fut en effet une réponse du célèbre Fox : vous me demandez
le remède , dit-il , moi je vous indique le mal ;
trouvez-le , ou c'est votre faute plus que la mienne . A cet
égard , le Political register nous semble avoir pris le parti
lemoins embarrassant ; il semble trop oublier pour les intérêts
de son pays , que la déclaration d'un mal que tout le
monde peut voir , et en quelque sorte palper , est la moindre
preuve de discernement que puisse donner un médecin.
Cemal , l'Angleterre entière le connaît , elle l'éprouve , elle
envoit les progrès , elle en sent les résultats prochains. Ce
ne sont pas à cet égard les lumières et l'expérience qui lui
manquent , ce sont des préservatifs , et nous devons voir
avec quelque plaisir que l'écrivain anglais que nous citons ,
ne se donne même pas la peine d'en chercher. Il est clair
qu'il n'en indiquerait qu'un seul , mais la haine et l'orgueil
défendraient de l'entendre .
Cet orgueil et cette aveugle haine viennent encore de
trouver une victime assez aveugle elle-même pour se dévouer
à en être le vil instrument.
Un nommé Pagowski , se disant comte polonais et
chevalier de Malte , a été condamné à mort le 13 de ce
mois , par une commission militaire formée à Paris , en
vertu d'un décret impérial , par le général comte Hullin ,
commandant d'armes , et de la première division militaire .
L'exécution a suivi le même jour.
Le Moniteur , qui a imprimé le texte du jugement , a
publié une note qui fait connaître quel était ce misérable ,
nouvel et triste exemple du délire qui préside à de telles
combinaisons , de la bassesse qui attache un honteux salaire
aux plus honteuses manoeuvres . Voici cette note : 1
«Le nommé Pagowski , se disant comte polonais et
chevalier de Malte , condamné le 13 de ce mois , par une
commission militaire , à la peine de mort , avait été chassé
de France en 1802 , de Russie en septembre 1805 ; il passa
en Angleterre , d'où il fut jeté de nouveau sur le Continent
àla fin de mai 1807.
» Il revint à Paris , où il subit une condamnation juridique
pour délits de faux et escroquerie , et , après deux
ans de détention à Bicêtre , il fut conduit par la gendarmerie
hors des frontières de France , au mois de mars
dernier.
» En même tems , les journaux français , par des avis
bien circonstanciés , prémunirent le public contre les
SEPTEMBRE 1810 . 255
manoeuvres de cet individu , qu'on ne regardait alors que
comme un vil escroc .
» Mais bientôt changeant de masque et de noms, il prit
pour base de ses escroqueries , des suppositions et même
des propositions de crimes de lèse-majesté; à cet effet , il
écrivit de Francfort et de Hanau , directement et sous des
noms différens , à plusieurs souverains , sous la date des
8 et 9 mai , 5 et 24 juin ; le même jour 24 juin , il écrivait
à l'amiral Saumarez dans la Baltique , sous le nom d'un
personnage qui se serait évadé des prisons de France avec
le baron de Kolli ; et c'est sans doute d'après une semblable
autorité que les derniers journaux anglais sont pleins
de l'arrivée de Kolli en Angleterre .
>>Les cabinets indignés ont procuré l'arrestation de
Pagowski ; et éclairés par ces nouvelles trames sur des
scélératesses antérieures du même homme , ils en ont
envoyé officiellement les preuves , qui , en ne laissant à
l'accusé et à son défenseur aucun moyen possible de défense
, ont porté au plus haut degré l'horreur et la conviction
des juges . "
S.
PARIS.
L'EMPEREUR a tenu , lundi , un conseil de commerce .
S. M. a chassé plusieurs fois cette semaine dans les environs
de Versailles . Ses chasses l'ont conduit aussi à Sceaux ,
dans les bois de Verrières et d'Aunay; par-tout la population
s'empressait de se porter sur les pas de LL. Mм. ,
et de saluer leur présence par ses acclamations . S. M. dans
ces différentes courses a reçu , avec une extrême affabilité ,
diverses pétitions .
-Un décret impérial détermine la division de la Hollande
en départemens .
-Les élèves des Lycées de l'Académie de Paris rentreront
en classes le 8 octobre prochain .
ANNONCES .
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sur le genre humain , chez les peuples anciens etmodernes , barbares
et civilisés . Ouvrage traduit de l'anglais d'Edouard Ryan ,
vicaire de Donoghmore. Un vol. in-8° , de 670 pages . Prix , 6 fr .
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1809. Un vol. in-12. Prix , 2 fr . , et 2 fr . 50 c. franc de port. AParis
chez J. J. Paschoud , libraire , rue des Petits -Augustins , n° 3 ; et à
Genève , chez le même libraire.
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par N. S. Anquetil. Prix , 2fr . 50 c. , et 3 fr . 60 c. franc de port .
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230 pages. Prix , 2 fr. 50 c. , et 3 fr. franc de port. Chez Crapart ,
libraire , rue et hôtel Serpente , nº 16; et chez Arthus-Bertrand,
Libraire , rueHautefeuille , no 23 .
ONCE
DEP
1
MERCURE
DE FRANCE .
5.
cen
N° CCCCLXXX.- Samedi 29 Septem . 1810.
POÉSIE .
LE PRIX .
«QUELLE est la femme dans Paris
La plus digne d'un pur hommage ,
Et qui toujours aimable et sage ,
Sur son sexe obtiendrait le prix ,
Si ce doux prix était d'usage ? »
Ainsi le puissant Obéron ,
Des sylphes le premier , dit-on ,
Parlait à ses quatre confrères ,
Qui surnotre ingrate cité ,
Où leur nom n'est plus répété ,
Etendent leurs soins tutélaires .
Celle que je couronnerais ,
Dit l'un d'eux , sévère pour elle ,
Fuirait cette palme nouvelle,
La douceur est dans tous ses traits.
Elle a reçu de la nature
Cette grâce , noble parure
Que l'art jaloux n'imite pas.
Son rire n'a jamais d'éclats.
/
R
LA
SEIN
258 MERCURE DE FRANCE ,
Desbeaux arts amante timide ,
Dans l'âge encore où de plaisirs
Son sexe léger est avide ,
Loind'un monde bruyant et vide
Elle se fait d'heureux loisirs .
Ses discours au bon goût fidèles
N'ont point de vaine ambition ;
Mais son imagination
Ala raison donne des ailes .
Le second s'exprime en ces mots :
Jepense qu'à votre suffrage
Une autre a des titres égaux.
Ases enfans elle partage
Son amour , ses soins , son repos.
Surleurs pencians qu'elle redresses
Veille incessamment sa tendresse .
Son exemple éloquent instruit
Leur coeur et leur raison novice ;
Mais étrangère à l'artifice ,
Pour eux elle redoute et fuit
Ces éclairs d'un esprit factice
Qui souvent présagent la nuit.
Obéron gardait le silence .
Une autre encore à votre choix ,
Dit le troisième , aurait des droits .
De l'amitié sa bienveillance
Exagère les douces lois.
Par leur sort qui change et varie
Ses amis tourmentent sa vie.
Elle adopte tous leurs destins ,
Pour eux elle craint , elle espère ,.
Et quand se lève un jourprospère .
Prévoit des orages lointains .
O combien cet excès l'honore !
Elle gémit sur leurs malheurs ;
Mais le tems a séché leurs pleurs ,
Lorsque les siens coulent encore.
Une autre , disait le dernier ,
Présente un modèle aussi rare
Ledestin pourelle estavare
1
SEPTEMBRE 1810. 250
De la santé , ce bien premier
Dontjamais rien ne dédommage ,
Sur-tout dans le printems de l'âge
Que seul il ferait envier.
Sans soins pour elle et sans alarmes ,
Sa souffrance est calme toujours :
C'est pour d'autres qu'elle a des larmes ,
Des plaintes , de touchans discours.
Sa voix douce et pure console ;
Son sourire est une leçon ;
Ce monde si froid , si frivole ,
Sur sa bouche aime la raison .
Ainsi la rose bienfaisante
Que battent les vents importuns ,
Peuchant sa tête languissante ,
Exhale encor sès doux parfums.
« A ces femmes , dit le génie ,
Il faudrait un prix glorieux .
Aumoins que l'équité publie
Leur exemple si précieux .
Prenez ce soin ; et qu'un poëte ,
Expiant de vaines chansons ,
Dans ses vers proclame leurs noms. »
Tous répondent : c'est Antoinette .
EVARISTE PARNY.
VERS mis au bas d'une statue de l'Amour placé sur un autel, et prêt
à lancer uneflèche.
DANS l'âge d'or l'Amour sans ailes et sans armes
Etait toujours le même ; il se vit délaissé.
En vain, il prodigua les caresses , les larmes ,
Par les Ennuis enfin il fut chassé.
Le Dépit lui donna l'aile de l'Inconstance ;
LaVengeance l'arma d'arc et de traits cruels;
Faire des malheureux devint sa jouissance .....
L'homme aussitôt lui dressa des autels !
S. DE LAM***.
R2
260
MERCURE DE FRANCE,
QUATRAIN .
Le plaisir que cherche l'oisif
Pour tromper l'ennui qui l'obsède ,
N'en est que le palliatif :
Le travail en est le remède .
KÉRIVALANT.
ENIGME.
SELON qu'en ma première enfance
Je fus ou de bure ou de lin ,
Je deviens , à ma renaissance ,
Objet plus commun ou plus fin .
Cen'est pas sans de justes causes
Que je crains les métamorphoses ,
Elles n'ont rien d'heureux pour moi ,
Ce que je vais dire en fait foi .
Dans l'origine arraché de ma mère ,
Ou bien tondu sur le dos de mon père ,
Je fus battu , noyé , rompu ,
Echarpé , comprimé , tordu ,
Mis en pièces enfin. On me vend , on m'achète ,
Je sers à table , au lit , à la toilette ,
Enhiver , en été , de jour comme de nuit ,
Et quand un long service à la fin m'a réduit
Al'état le plus pitoyable ,
Onm'abandonne à quelque misérable
Qui me met en lambeaux , me porte au chiffonnier ,
Qui me livre à vil prix . Bientôt sur un fumier
Je vais périr. Tu présumes , peut-être ,
Qu'après de tels affronts je ne puis reparaître ;
Lecteur , détrompe-toi : si ce n'est à rôtir ,
Je suis encor bon à bouillir.
On m'empâte ; je prends certaine consistance ,
Etplus important quejamais ,
Peut-être un jour j'aurai ta confiance ,
Etdeviendrai de tes secrets
Le dépositaire fidèle.
SEPTEMBRE 1810 . 201
Mais , hélas ! pour prix de mon zèle ,
Unmoment de dépit te fait me mutiler ;
Et tu finis souvent par me brûler.
$........
LOGOGRIPHE .
Je suis un idole trompeur
Qui conduit rarement l'auteur à la fortune ;
On me cherche croyant rencontrer le bonheur ,
Etj'entends des mortels la demande importune.
J'éternise l'éclat du plus rare talent ,
Le favori de Mars me voit dans sa conquête.
Lecteur , si tu m'ôtes la tête ,
Je me jette dans l'Océan .
A. F. de l'Ecole militaire de Saint-Cyr .
CHARADE.
Pour enchaîner la fortune volage ,
L'homme ici-bas , dans son pélerinage ,
Ne se lasse jamais de faire mon premier ;
Son trop fragile coeur , jouet de mon entier ,
N'a que douleur pour apanage ,
Jadis en proie à ce triste partage ,
De l'Orient un souverain , un sage ,
Déplorant ses erreurs qu'il voulait expier ,
Fitde ses dons touchans retentir mon dernier.
B ...... D'AGEN ( du cercle de la Comédie. )
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE
insérés dans le dernier Numéro .
Le mot de l'Enigme du dernier Numéro est Gants.
Celui du Logogriphe est Rêver.
Celuide la Charade est Folage.
SCIENCES ET ARTS .
Dizionario ragionato di libri d'agricoltura, veterinaria, etc.
ou Dictionnaire raisonné des livres d'agriculture , de
vétérinaire , et des autres parties de l'économie rurale,
à l'usage des agronomes et à celui de la jeunesse ;
par FILIPPO RÉ .- Quatre vol . Venise , 1808-1809 .
M. Ré , professeur d'économie rurale à l'Université de
Bologne , agriculteur aussi distingué dans la théorie que
dans la pratique de l'agriculture , s'est fait connaître depuis
quelques années par plusieurs bons ouvrages sur diverses
parties de l'économie champêtre. On remarque parmi ces
écrits un Traité sur le jardinage , des Elémens d'agriculture
, une Physiologie des plantes , et le Dictionnaire dont
nous allons rendre compte ..
Le grand nombre d'ouvrages publiés dans le dernier
siècle sur l'économie rurale , démontre que cette science a
fait des progrès , ou du moins que le nombre des personnes
qui s'en occupent s'est accru dans une égale proportion ;
car les auteurs n'écrivent que lorsqu'ils espèrent trouver
des lecteurs ; mais , si cette richesse littéraire étend le
domaine de la science , il n'est pas moins certain qu'elle
la rend plus pénible et plus difficile à acquérir. Celui qui
vent en connaître toutes les parties et ne rien ignorer des
nouvelles découvertes qu'elle présente chaque jour , se
trouve obligé de tout lire ou de tout examiner, et de perdre
ainsi un tems précieux à parcourir. des écrits qui souvent
ne renferment que des notions déjà connues , des faits
hasardés ou controuvés . De là résulte la grande utilité des
journaux qui , dénués de tout esprit de parti ou d'intérêt ,
présentent aux lecteurs des jugemens dictés par une critique
saine et éclairée : mais les jugemens des journaux
s'effacent promptement de la mémoire , et il est souvent
impossible de les consulter lorsqu'on veut lire un ouvrage
⚫que les circonstances nous mettent sous la main. Il est
donc très-utile aux progrès des sciences , et même indispensable
pour en faciliter la route , de donner, sur les diffěMERCURE
DE FRANCE , SEPTEMBRE 1810. 263
rentes parties qui les composent , des bibliographies où
l'on puisse non-seulement trouver le titre de tous les onvrages
publiés sur une matière , mais encore un jugement
propre à guider dans le choix qu'on doit faire , et dans la
confiance qu'on peut accorder à un autenr .
Les Italiens ainsi que les Allemands ont senti d'impor
tance de ce genre de publication. Les derniers ont donné
des bibliographies sur toutes les parties dont se compose
le vaste champ de la littérature et des sciences. Il nous
suffit de citer ici , pour ce qui concerne l'économie rurale ,
l'ouvrage de M. F. B. Weber , publié en 1803 et composé
de trois volumes in-8°. Les Français semblent dédaigner
ce genre utile de littérature , ou plutôt ils ne sont pas doués
en général de la constance nécessaire pour suivre les
recherches qu'il exige.... L'Italie offre quelques essais
bibiographiques moins complets que ceux des Allemands ;
mais où l'on trouve cependant des renseignemens toujours
utiles aux bibliographes et aux agriculteurs . "
M. Lastri , savant aussi recommandable par ses qualités
sociales que par la variété de ses connaissances , a
publié en 1787 une Bibliothèque Géorgique , en un volume
in-4° , où il donne le catalogue de la grande majorité des
ouvrages agronomiques publiés en langue italienne jusqu'à
l'époque où il a écrit. On regrette qu'il n'ait pas porté son
jugement sur tous les ouvrages dont il cite les titres. Ils'est
contenté de prononcer sur un petit nombre. C'est dans le
dessein de suppléer à ce qui manque à la Bibiographie de
M. Lastri , que M. Ré publia , en 1798 , à la suite de la
première édition de ses Elémens d'agriculture , un Essai de
Bibliographie Géorgique, où il fait le recensement d'un petit
nombre d'ouvrages , en indiquant la matière dont ils traitent
et l'utilité qu'on peut retirer de leur lecture . Mais cet
essai était trop incomplet pour servir de guide aux personnes
qui désirent de connaître en détail les productions
agronomiques des Italiens. Aussi M. Ré a publié nouvellement
son Dictionnaire dans lequel il cite 1400 ouvrages ,
dont mille italiens , tandis que la Bibliothèque de M. Lastri
n'en contient que 800. Il donne son opinion sur les auteurs
anciens , grecs et latins , et sur les principaux ouvrages
français et anglais , sans oublier les traités de chimie ou de
botanique qui ont du rapport avec l'agriculture. L'auteur
lu on examiné tous les ouvrages dont ilparle , et nous ne
pouvons mieux. faire connaître les principes de sa critique
qu'en citant un passage dans lequel il les manifeste luia
264 MERCURE DE FRANCE ,
même. « J'ai porté mes jugemens sans me laisser entraîner
» par la passion de la haine ou de l'amitié . J'ai préféré de
me tromper par excès de modération ; c'est pour cette
» raison que je n'ai pas cité les mauvais ouvrages ou que
> j'en ai parlé très-briévement , afin de ne point m'em-
> porter contre leurs défauts . J'ai loué ceux qui m'ont été
> profitables , et qui ont ainsi contribué à mes jouissances
. "
M. Ré a mis à la tête de son Dictionnaire une préface
assez longue , dans laquelle il donne des règles sur la manière
de lire avec profit les ouvrages d'agriculture ; puis il
trace le caractère des auteurs grecs et romains ; il passe
ensuite en revue les écrits peu nombreux qui ont paru du
cinquième au quinzième siècle ; il consacre un paragraphe
àceuxdu seizième et dix-septième , et donne de plus grands
détails sur les écrivains du dix-huitième siècle ; enfin il
emploie le reste de sa préface à caractériser les auteurs italiens
, français , allemands , suisses , suédois ,danois , etc.,
espagnols et anglais .
a
Ilconseille , avec raison , de se défier des écrivains systématiques
, qui , au lieu d'étudier les lois de la nature ,
s'efforcent de les plier au caprice de leur imagination ou de
leur amour propre : mais , en rejetant ce genre d'ouvrages ,
il exhorte les amateurs de la science agricole de joindre à
l'étude de la pratique celle de la théorie qui doit servir de
guide dans les applications , et sans laquelle on ne deviendra
jamais un cultivateur consommé. Il en démontre
l'importance en faisant observer que les nations chez lesquelles
elle fait les plus grands progrès , sont aussi celles
qui ont porté la pratique à un plus haut degré de perfection
; il cite à l'appui de cette vérité la Toscane , le Milanais
, les Etats Vénitiens , etc. Il prémunit les personnes
inexpérimentées contre deux écueils également dangereux
dans la lecture des ouvrages agronomiques . Le premier est
relatif aux traités qui renferment parmi un grand nombre
d'erreurs quelques bonnes pratiques , ou des principes
fondés sur les lois de la nature ; il faut être doué d'un
jugement sain , et avoir des connaissances pour discerner
les parties de ces écrits auxquelles on peut ajouter foi ,
de celles qu'on doit rejeter. Le second est relatif aux
ouvrages dont les principes et les conseils sont basés sur
l'expérience et l'observation , mais qui souvent induisent
en erreur les personnes qui veulent les suivre sans apporter
•un examen assez réfléchi sur la différence des sols , des
SEPTEMBRE 1810 . 265
elimats , des circonstances , etc. « Je sais qu'il arrive quel-
» quefois , sur - tout parmi les ultramontains , ajoute
» M. Ré , que des auteurs renommés prêtent leur nom à
>> certains ouvrages , soit par bonté , soit par ambition
> soit par d'autres motifs , et que ces mêmes personnes ,
» ou quelques écrivains faméliques , ne cessent de donner
> des éloges à la médiocrité .» Les lecteurs ne sauraient
donc se tenir trop en garde contre cette espèce de vénalité.
L'agronome italien , fidèle aux principes d'une critique
saine et équitable , éloigné de cet esprit de coterie et de
charlatanisme qui déshonore trop souvent les sciences et
ceux qui les professent , a porté sur les ouvrages dont il
parle dans son Dictionnaire , un jugement qui fait honneur
à son caractère et à ses lumières , et qui doit servir de
guide dans le choix et la lecture des ouvrages économiques
écrits en langue italienne .
C. P. DE LASTEYRIE .
LITTÉRATURE ET BEAUX-ARTS.
MORCEAUX CHOISIS DES LEITRES ÉDIFIANTES ET CURIEUSES
ÉCRITES DES MISSIONS ÉTRANGÈRES SUR LA RELIGION LES
MOEURS ET LES USAGES DES PEUPLES VISITÉS PAR LES MIS-
,
SIONNAIRES , suivis de Fragmens de nouvelles lettres
édifiantes et d'un coup-d'oeil général sur les missions ;
par A. C*** , avec gravures .-Paris , chez Brunot-
Labbe , libraire de l'Université impériale , quai des
Augustins , nº 33 .
S'IL fallait venger l'humanité des outrages de quelques
moralistes atrabilaires qui méconnaissant tout ce que le
coeur humain renferme de noble et de généreux , fontde
notre intérêt personnel le principe exclusif de toutes nos
actions , il suffirait de leur opposer le dévouement de ces
héros de l'évangile , qui , sans autre motif que l'amour
des hommes et le zèle de la religion , sans autre espérance
que les dangers , les souffrances , les persécutions
et le supplice , vont à travers les mers , au sein des forêts
et des déserts , chercher , dans des terres inconnues , des
nations sauvages et barbares , pour leur porter les bienfaits
de la civilisation et les lumières de la foi .
Est- ce donc par les vues d'un vil et méprisable intérêt
que ces hommes extraordinaires renoncent à leur
patrie , à leur famille , à leurs amis , à tout ce que leur
éducation , leurs connaissances etleur talentpeuvent leur
promettre de jouissances et de bonheur ?
Est-ce par intérêt personnel qu'ils vont s'ensevelir sous
la hutte d'un sauvage , partager ses alimens grossiers ,
braver ses caprices féroces et ses moeurs farouches ?
Qu'ils sont à plaindre ces esprits froids et méthodiques
qui , se dépouillant eux-mêmes de leurs plus belles prérogatives
, renoncent à tous les avantages de l'imagination
et du sentiment , pour se réduire au triste et glacial
exercice de la raison géométrique !
MERCURE DE FRANCE SEPTEMBRE 1810. 267
Transformez tous les hommes en métaphysiciens , en
calculateurs exacts ; supposez qu'ils n'entreprennent rien
sans consulter leur intérêt personnel , sans s'interroger
eux-mêmes sur les motifs qui les animent , quels sentimens
, quelles résolutions , quelles entreprises grandes
etmagnanimes pouvez-vous attendre d'eux? Pensez-vous
que le guerrier se précipite au milieu des bataillons en
nemis , brave le fer et le feu , verse son sang , sacrifie
ses jours pour la patrie ? Pensez-vous que Codrus se
dévoue pour les Athéniens , que Curtius, s'ensevelisse
dans les entrailles de la terre , que d'Assas livre sa poitrine
au fer de l'ennemi ? Et s'il arrive qu'une contagion
meurtrière désole une contrée , qu'un incendie dévore
une cité , que des torrens débordés ravagent les campagnes
, sera- ce par égoïsme que Belsunce , Dapchon et
le duc de Brunswick affrontent les flammes , les flots
et le trépas pour la cause commune ? Est-ce l'intérèt
personnel qui anime ces filles vertueuses dont les mains
délicates et compatissantes vont, dans l'asyle de la misère
et de la douleur , panser les plaies et soulager les infir
mités du malheureux ?
Ne détruisons donc pas ces inspirations du coeur ,
ces mouvemens irréfléchis qui portent l'ame à de grandes
entreprises et nous font oublier nos propres intérêts
pour ceux de l'humanité .
Ne craignons pas d'admirer la sainte audace de ces
hommes apostoliques dont les généreux travaux ont déjà
répandu tant de bienfaits sur la terre . Honorons leurs
vertus , et ne leur ravissons pas la gloire d'avoir bravé
tant de dangers , subi tant de souffrances , méprisé les
fers et la mort pour l'intérêt seul du genre humain .
ta
Cette gloire appartient toute entière au christianisme
et à nos siècles modernes . Les âges antiques ne sauraient
en rien réclamer. Jamais ni les Grecs ni les Romains
ne la connurent , et c'est d'eux peut- être qu'il est
possible de dire avec quelque justice , que tout ce qu'ils
entreprirent fut conçu , dirigé , exécuté par le motif
exclusif de l'intérêt personnel .
Le recueil des lettres édifiantes est donc un des beaux
monumens de notre histoire ; ce n'est pas seulement un
268 MERCURE DE FRANCE ,
livre de religion , c'est encore un dépôt précieux de
sciences , d'observations et de recherches importantes .
C'est l'ouvrage d'hommes également remplis de science
et de vertus , également animés de l'esprit de Dieu et de
l'amour de leurs semblables . Depuis long-tems on désirait
qu'un écrivain judicieux fit un choix parmi les quarante-
deux volumes qui composent cette collection ; car
il est des lettres qui n'offrent qu'un intérêt momentane ,
local , isolé ; il en est qui sont toutes remplies de sentimens
ascétiques , de détails sur la marche , les progrès et
les obstacles de la prédication évangélique. Celles-là
seront toujours chères aux ames pieuses , mais elles ne
seront pas également recherchées des savans et des gens
dumonde. Il fallait donc qu'un juge éclairé se chargeât
de distribuer les parts . Ce travail est fait depuis deux
ans , et c'est ici le lieu de rappeler un choix de Lettres
édifiantes et curieuses , publiées en huit volumes in-8° ,
chez Maradan .
Sans doute l'auteur du nouvel abrégé aura cru qu'on
pouvait encore réduire cette collection , et se sera flatté
de plaire en n'offrant à ses lecteurs que des morceaux
variés , courts et piquans . On ne saurait nier que la lecture
de son ouvrage , toute superficielle qu'elle est ,
n'offre de l'intérêt , et ne soit de nature à plaire à tout
le monde. Les hommes instruits préféreront l'édition en
huit volumes ; les esprits légers , qui lisent plus pour
s'amuser que pour s'instruire , se contenteront de l'édition
en deux. Le choix en est fait avec discernement ; on y
frouve des détails curieux , des observations d'histoire
naturelle intéressantes , des anecdotes propres à amuser.
Voulez-vous savoir de quelle manière les prêtres syriens
administrent l'eucharistie et l'extrême-onction ? un des
missionnaires va vous en instruire :
« Les prêtres grecs , en Syrie , font faire un grand
>> pain le jeudi saint. Ils le consacrent lorsqu'il est en-
>>core tout chaud , le trempent dans du vin consacré ,
>> et l'exposent ensuite au soleil pour le faire sécher ;
>> après quoi ils le pulvérisent dans un petit moulin, et
>> en conservent la poudre dans un sac assez mal propre .
>>>Lorsqu'on les appelle pour donner le saint viatique
1
SEPTEMBRE 1810.
269
» aux malades , ils prennent un peu de cette poudre avec
>> une cuillère , et la font tomber doucement dans la bou-
>> che du malade .
>>Pour ce qui est de l'extrême- onction , ils préparent
>> et administrent ce sacrement de la manière suivante :
>>ils prennent un morceau de la pâte dont ils font leur
>> pain ; ils la mettent dans un plat ; ils versent de l'huile
» sur cette pâte; lorsqu'elle est pénétrée de l'huile qui
>>>l'environne , ils y enfoncent un bâton auquel ils atta-
>> chent trois mèches allumées ; ils récitent ensuite de
>>longues prières et lisent quelques endroits de la sainte
>> écriture . Les prières et les lectures finies , ils s'appro-
>> chent du malade , et prenant un peu de l'huile qui est
>>dans le plat , ils lui en font des onctions au visage , à
>>la poitrine et aux mains; ils font les mêmes onctions
>> aux habitans . >>>
C'est ainsi que les usages , les opinions , les dogmes
même , changent avec le tems , les lieux , les hommes.
Quelle idée aurions-nous de nos pasteurs s'ils prétendaient
nous donner l'extrême-onction quand nous nous
portons bien ?
Quoique les idées de tolérance ne soient guère répandues
parmi les Turcs , il arrive cependant que le
besoin , la crainte et l'intérêt leur inspirent quelquefois
des sentimens d'union et de bienveillance. Des nuages
de sauterelles ayant désolé les environs de la ville d'Alep ,
on crut qu'il fallait pour s'en délivrer recourir à un
moyen extraordinaire. On conçut le projet d'une procession
dans laquelle les Turcs , les chrétiens et les juifs
seraient réunis , et demanderaient tous ensemble à Dieu
la cessation de ce fléau . L'expédient fut adopté et le jour
de la procession fixé . Tel fut l'ordre de la marche :
Les Mahométans s'avançaient les premiers , portant
l'alcoran , et invoquant la miséricorde du ciel , avec un
chant et des cris qui tenaient un peu des hurlemens .
Les chrétiens grecs et leurs papas suivaient avec l'évangile
, la croix , les images sacrées , les prêtres en chappe ,
chacun d'eux faisant leurs prières en langues grecque ,
syrienne et arménienne. Les juifs venaient les derniers
avec le pentateuque, chantant à leur manière. Ces diffé-
1
270 MERCURE DE FRANCE ,
rens choeurs étaient éloignés les uns des autres pour
éviter la confusion et la cacophonie. Malgré la solennité
du jour , la gravité de la fête , et l'importance de son
objet , la discorde se mit parmi les assistans . Les juifs
se crurent méprisés en voyant marcher les chrétiens
avant eux , et comme ils sont les aînés , ils entreprirent
de se ressaisir de leurs droits de primogéniture. Les
chrétiens voulurent conserver leur préséance et défendre
le terrain ; on en vint aux mains , le combat fut opiniatre
, mais le bâton des Turcs intervint , et la paix fut
rétablie. Ces dispositions n'étaient pas propres à attirer
la faveur du ciel. Aussi les sauterelles continuèrentelles
de manger les moissons des Turcs , des juifs et des
chrétiens , et le territoire d'Alep n'en fut délivré que
lorsqu'une multitude d'oiseaux venus de Perse , et ennemis
irréconciliables des sauterelles , les eurent toutes
dévorées et exterminées .
Les missionnaires , auteurs des lettres édifiantes , n'éfaient
pas seulement des apôtres zélés , des théologiens
érudits , des prédicateurs fervens ; plusieurs d'entr'eux
étaient encore des physiciens , des naturalistes , des géomètres
distingués et des orateurs éloquens . Je ne sais s'il
serait facile de mieux peindre le caractère et les moeurs
du célèbre Thamas Kouli-kan ; le portrait suivant est
digne de nos grands écrivains :
« Le fameux Thamas Kouli-kan , la terreur de l'em-
>> pire ottoman , l'usurpateur du trône de Perse , le con-
>> quérant de l'Inde , était d'un tempérament fort et
>>> robuste , d'une taille très-haute et d'une grosseur pro-
>>portionnée . Il avait le visage basanné etun peu allongé,
>> le nez aquilin , la bouche assez bien fendue , la lèvre
>> inférieure un peu excédente , les yeux petits et per-
>>çans , le regard vif et pénétrant , la voix rude et forte ,
>>mais il en savait adoucir le son , suivant son caprice et
>> son intérêt .
,
>> Seul artisan de sa fortune , il ne dut son élévation
» qu'à lui-même. Malgré la bassesse de son extraction
>> il semblait né pour le trône ; la nature lui avait donné
>>>toutes les qualités qui font les héros , et une partie de
>>celles qui font les grands rois. On aura peine à trouver
SEPTEMBRE 1810. 27t
> dans l'histoire un prince d'un génie plus vaste , d'un
>>esprit plus pénétrant , d'un courage plus intrépide. Ses
>>projets étaient grands , ses moyens bien choisis , et
>>l'exécution était préparée avec une rare prudence ,
>>avant que l'entreprise éclatât. Ses regards se portaient
>>>sur toutes les provinces de son royaume ; rien ne lui
>> était inconnu et il n'oubliait rien. Les travaux ne l'abat-
>>taient point; il ne s'effrayait pas des dangers; les diffi---
>> cultés et les obstacles même entraient dans l'ordre de
>>ses projets. Il n'avait point de demeure fixe . Sa cour
>> était son camp ; une tente formait son palais ; son trône
>> était placé au milieu des armes , et ses plus chers conf-
>> dens étaient les meilleurs guerriers . Les froids rigou-
>> rieux de l'hiver , les chaleurs excessives de l'été , la
>>neige et les pluies , la faim et la soif , les travaux et les
>>, dangers irritaient son courage et n'étonnaient point sa
>> fermeté . On l'a vu souvent passer d'une frontière à
>>l'autre ; dans le tems qu'on le croyait occupé dans une
>> province , il remportait une victoire dans celle qui en
>> était le plus éloignée. Intrépide dans les combats , il
>>portait la bravoure jusqu'à la témérité , et se trouvait
>>. toujours au milieu du danger , à la tête de ses braves ,
>>tant que durait l'action , et à leur suite , quand il fallait
>> se retirer . Le premier et le dernier sur le champ de
>> de bataille , il ne négligeait aucun des moyens que la
>> prudence suggère ; mais il dédaignait les ressources
>> qu'elle se ménage , et ne comptait que sur son cou-
>> rage et sa fortune. C'est par là que dans les actions
>> d'éclat et dans les batailles importantes , il décidait la
>>>victoire en sa faveur. Tant de brillantes qualités au-
>> raient fait oublier sa naissance , et à force d'admirer le
>> monarque , on se serait accoutumé , peut-être , à excu-
>> ser l'usurpateur ; mais son avarice sordide et ses
>>> cruautés inouies qui fatiguèrent sa nation et occasion-
>> nèrent sa perte , les excès et les horreurs où se porta
>> son caractère violent et barbare , le rendirent la ter-
>> reur et l'exécration des peuples. Il serait difficile de
>>> dire de quelle religion il était ; plusieurs de ceux qui
>> pensent l'avoir bien connu , prétendent qu'il n'en avait
>>> aucune. Il disait quelquefois assez publiquement , qu'il
272 MERCURE DE FRANCE ,
>>s'estimait autant que Mahomet et Ali ; qu'ils n'étaient
>>si grands que parce qu'ils avaient été bons guerriers ;
>> et qu'après tout , il croyait avoir atteint le degré de
>>gloire auquel ils étaient parvenus par les armes. »
Ne serait- il pas fâcheux que des morceaux aussi bien
écrits , restassent ensevelis et ignorés dans une collection
trop volumineuse pour être lue , et ne faut-il pas
convenir que le travail des compilateurs a aussi quelquefois
son mérite ? SALGUES .
RECUEIL DES OUVRAGES DE PEINTURE , SCULPTURE , ARCHITECTURE
, GRAVURE EN TAILLE- DOUCE , EN MÉDAILLES ET
EN PIERRES FINES , cités dans le rapport du jury sur les
prix décennaux , exposés le 25 août 1810 , dans le
grand salon du MUSÉE NAPOLÉON ; volume in-8° ,
contenant , avec l'explication des sujets , quarantecinq
planches gravées au trait ; publié par C. P.
LANDON , peintre , ancien pensionnaire de l'Académie
de France à Rome , auteur des Annales du Musée .
A Paris , chez l'auteur , rue de l'Université , nº 19 ;
et chez les principaux libraires . Prix , 9 fr . , et 10 fr .
franc de port .
De toutes les institutions qui ont pour but de faire
fleurir les sciences et les arts chez une nation , il n'en
est pas de plus grande , de plus importante , de plus digne
d'un puissant empire et de son souverain , que celle
des prix décennaux . Elle encourage tous les genres de
talens , elle promet toutes les espèces de gloire , et les
récompenses sont proportionnées aux efforts que le génie
ou le talent ont faits pour les mériter. La solennité du
triomphe doit ajouter encore un nouveau prix à la victoire
, et il n'est peut-être rien de plus capable d'exciter
l'émulation et de donner à l'ame une activité nouvelle ,
que l'attente d'une couronne décernée , si j'ose m'exprimer
ainsi , en présence de tout l'empire , par l'auguste
monarque qui le représente. Cette publicité de
la victoire , cette pompe , cet appareil qui doivent l'environner
, sont autant d'aiguillons puissans qui réveillent
l'esprit
SEPTEMBRE 1810. 273
SEINE
,
l'esprit et l'imagination. Celui qui entrevoit l'espérance
de paraître à son tour sur un si grand théâtre , redouble
d'efforts pour y parvenir. Le spectacle imposant
qu'il a sous les yeux , sera toujours présent à ses regards
; le bruit des applaudissemens qu'il vient d'entendre
retentira toujours à son oreille et troublera son
repos dans le silence et l'obscurité de la nuit , jusqu'à
ce qu'il ait travaillé pour en obtenir de semblables
ainsi que lestrophées de Miltiade poursuivirent Themis
tocle dans son sommeil , et donnèrent un héros de plus
à la Grèce . Qui ne sait d'ailleurs combien sont profondes
les impressions que l'ame reçoit dans les grandes solen
nités , dans les assemblées publiques ; en motu
milieu de la multitude dont la présence électri , et dont
les marques d'approbation sont si flatteuses ? En France
sur-tout, où peut-être on est plus avide que par-tout ailleurs
de captiver ses suffrages , on a toujours recherché
les moyens de briller à ses yeux. C'est ce qui a fait ,
c'est ce qui fera long-tems encore la prospérité de son
théâtre , parce que les triomphes de la scène sont plus
éclatans et la gloire qu'elle donne plus immédiate ; et
enfin parce que le jugement rendu par le public à la
représentation d'un ouvrage dramatique est un avantcoureur
de celui de la postérité aux yeux de l'amourpropre
, qui se fait quelquefois illusion à lui - même ,
qui se plaît à jouir d'avance des éloges de l'avenir dans
ceux de ses contemporains , et qui prend pour la justice
des siècles l'enthousiasme et souvent la prévention
du moment.
Mais ce que sont les couronnes dramatiques pour les
poëtes qui font des tragédies et des comédies , les lauriers
décennaux le seront désormais pour tous ceux quicultivent
le domaine si varié et si inépuisable des beauxarts
et des sciences utiles . L'impulsion qui n'était donnée
qu'à une seule espèce de talent , étant communiquée
à tous les talens à-la-fois , les efforts seront partout
les mêmes ; les succès se multiplieront comme les
récompenses qui doivent les encourager. C'est l'avenir
sur-tout qui verra les avantages , qui éprouvera tous les
bienfaits de cette belle institution. On ne fait que semer
S
274 MERCURE DE FRANCE ,
maintenant , on recueillera plus tard , et comme un
champ fertile devient plus fertile encore par la culture ,
ainsi les moissons de gloire et de lauriers deviendront
plus belles , à mesure que les semences fécondes , confiées
aujourd'hui par le législateur au sol le plus heureux
, se développeront sous les mains qui doivent en
recueillir les premiers fruits .
Si , comme tout donne lieu de le croire , les avantages
de cette grande institution vont toujours en croissant
, on peut juger de l'avenir par le présent , et se faire
une idée des richesses qui seront l'orgueil de la postérité
par celle que l'âge actuel met sous nos yeux. Sans
vouloir examiner ici sur quels titres peuvent se fonder
aujourd'hui les espérances de la littérature et des sciences
exactes , nous nous contenterons de tirer le plus
heureux augure de ce que les beaux arts ont produit de
plus remarquable depuis dix ans .
Les monumens des beaux-arts , c'est - à- dire , de la
peinture , de la sculpture et de l'architecture , frappent
tous les yeux , et peuvent être jusqu'à un certain point
jugés par tout le monde. Nous entendons par-là que
qui que ce soit peut donner son avis sur une statue ,
sur un tableau , sur un édifice , et le motiver par des
raisons plausibles , sans avoir fait aucune des études qui
y sont relatives , parce que , dans les arts d'imitation ,
il est plusieurs sortes de beautés dont la simple raison
naturelle est juge. Il suffit d'avoir des yeux pour les
apercevoir ou pour découvrir les défauts qui leur sont
opposés. On a donc pensé que rien n'était plus convenable
, avant de prononcer un jugement définitif , que
d'exposer aux regards du public les ouvrages qui pouvaient
prétendre à des distinctions particulières , et paraître
avec avantage dans un concours où les chefsd'oeuvre
seuls doivent être couronnés . Un ordre émané
de l'Empereur a fait transporter ces ouvrages dans le
grand salon du Musée Napoléon , et sans doute s'il est
un spectacle digne de l'attention de l'Europe savante
c'est celui que présente aujourd'hui la réunion des
objets qui y sont exposés . On y embrasse d'un coupd'oeil
les progrès de l'école moderne des beaux-arts. On
,
T
SEPTEMBRE 1810. 275
1
peut y comparer les diverses productions dont elle s'est
enrichie pendant les dix années qui ont précédé cette
exposition , et peut- être prévoir avec quelque certitude ,
comme je l'ai déjà dit , les succès qu'elle obtiendra pendant
le cours d'une nouvelle période décennale .
Il étaît , sans doute , intéressant de reproduire par
la gravure ces productions capitales de nos grands maîtres
, afin d'en donner une idée aux étrangers , ou même
aux Français que leur éloignement de Paris , ou tout
autre cause , empêchent de jouir de la plus belle exposition
qui ait jamais appelé les regards des connaisseurs .
C'est ce que M. Landon a fait avec succès dans un ouvrage
que tout le monde peut se procurer facilement ,
et où il donne la gravure de presque tous les ouvrages
dont il a été fait mention dans le jury de l'Institut , avec
untexte peu étendu , parce qu'il est facile au lecteur dé
recourir aux explications raisonnées qu'il a données de
ces mêmes objets dans son recueil périodique des annales
du Musée. Nous pensons que ce nouvel ouvrage
ne pouvait paraître dans une circonstance plus favorable
qu'au moment où les prix décennaux sont l'objet de tant
de discussions différentes . Nous hasarderons à cette occasion
notre sentiment sur quelques-unes des productions
dont il a publié la gravure .
Lapeinture occupant la première place dans les décrets
de S. M. relatifs aux prix décennaux , le même ordre a
été suivi par le jury de l'Institut dans le rapport qu'il
a publié , et M. Landon s'est également conformé aux
divisions établies . Il a donc d'abord donné la gravure au
trait des tableaux de l'exposition décennale . Ces tableaux
qui ont été choisis parmi tout ce que l'école française
avait produit de plus parfait pendant la première période
des dix ans , ont été le sujet de louanges et de
critiques souvent exagérées . Des discussions , nous pourrions
même dire des disputes très-vives , se sont élevées
sur le mérite des ouvrages et des auteurs , elles se
renouvellent chaque jour , et il résultera du moins de
ce choc d'opinions et de jugemens , une lumière qui rejaillira
sur les beaux-arts eux- mêmes , et qui , éclairant
Sa
276 MERCURE DE FRANCE ,
1
ceux qui les cultivent , hâtera leurs progrès et assurera
le succès de leurs travaux. C'est ainsi que :
De deux cailloux frottés il sort des étincelles .
Le tableau du déluge , par M. Girodet , est celui qui ,
réunissant presque tous les suffrages , a paru le mieux
mériter d'être placé au premier rang. Je dis presque tous
les suffrages , car il est encore bien des personnes qui
donnent la préférence au tableau des Sabines . Derniérement
on a publié , dans un journal , une lettre où
l'on s'exprime à ce sujet d'une manière très-nette et
très -positive , et où , sans chercher de détours ni de ménagement
, on décide d'un ton très-affirmatif que le
tableau des Sabines vaut beaucoup mieux que celui du
déluge , et doit l'emporter dans la balance du concours.
Sans relever ce que cette opinion exprimée d'une manière
si tranchante peut avoir d'inconvenant aux yeux
des personnes modérées et impartiales , nous appuyerons
de quelques observations l'espèce de jugement qui
aété prononcé par l'opinion publique sur ces deux ouvrages
, non que nous prétendions trouver le tableau du
déluge à l'abri de toute censure ; nous pensons au contraire
qu'on peut lui faire quelques reproches mérités.
Ils portent sur la composition plutôt que sur le dessin
sur l'ordonnance du tableau plutôt que sur son exécution.
Cette bourse que le vieillard emporte a paru un
accessoire au moins inutile ; nous le croyons même déplacé.
Dans un désordre semblable , causé par le bouleversement
de tous les élémens , un vieillard , quelle que
soit d'ailleurs son avarice , ne s'occupera jamais de sauver
ses trésors , sur-tout quand sa vie est exposée à un péril
si imminent. Il eût été plus convenable , suivant nous ,
de représenter ce vieillard , qui va périr avec toute sa
postérité , levant ses regards vers le ciel dont il implore
la protection pour ses enfans , et mêlant à ce sentiment
depiété une noble résignation et toute la confiance d'un
homme juste dans la bonté de la providence. L'espérance
et la prière eussent été dans ses yeux , le calme et
la piété sur son front , et cette expression sublime eût
été le plus beau contraste avec l'expression terrible de
la figure de son fils .
,
SEPTEMBRE 1810 .
277
On se demande aussi comment ce fils qui porte son
père sur ses épaules , et qui est chargé du poids de tout
le reste de sa famille , a pu parvenir sur le rocher trèsélevé
où il saisit la branche d'arbre qui se brise dans ses
mains .
Enfin on a reproché au peintre de n'avoir pas mouillé
ses draperies pendant un orage épouvantable , et lorsque
l'eau s'écoule par ruisseaux du haut des rochers . Il est
clair que si la représentation fidèle des effets de la nature
est l'unique but qu'il doive se proposer , il a eu
tort ; mais si quelquefois la vérité de détails peut être
sacrifiée à l'effet pittoresque du tableau , il a eu raison ,
et on ne peut le blâmer d'avoir pris une licence que des
beautés du premier ordre doivent faire excuser.
Mais si l'esprit a quelques objections à faire contre ce
chef-d'oeuvre , les yeux s'y arrêtent toujours avec un
nouveau plaisir. La beauté , le grand caractère , et la
pureté du dessin , l'expression des deux figures principales
, le charme du coloris et du clair-obscur , ne laissent
rien à désirer. Nous joindrons à notre opinion
celle qui est consignée dans le recueil bien connu des
annales du Musée , où les jugemens nous paraissent
toujours dictés par l'impartialité la plus sévère et la justice
la plus scrupuleuse .
<<Si le but le plus sublime de l'art est d'agrandir la
nature , en représentant l'homme dans des situations où
il puisse déployer toute la force physique et morale
dont il est doué , M. Girodet peut se flatter de l'avoir
atteint . En effet , cet homme qui seul chargé du poids de
quatre individus et dans le bouleversement de la nature ,
ne s'occupe que de la conservation de ceux qui lui sont
chers , présente une conception qui , par l'effet que produit
toujours l'élévation des idées , doit plaire également
au philosophe et à l'artiste . D'après la disposition des
figures , on voit que l'auteur s'est ménagé l'occasion de
montrer toute sa science dans le dessin ; aussi semble-t-il
s'être inspiré des ouvrages de Michel-Ange ; il y a puisé
lahardiesse du style et la pureté des contours ; on n'aperçoit
aucun mouvement , aucune articulation qui ne soient
en rapport avec l'intention , l'âge ou le sexe de chaque
278 MERCURE DE FRANCE ,
figure . Cet accord se retrouve dans la manière savante
dont ce groupe est peint et dans l'effet du coloris : la touche
est facile , large et nerveuse ; et la pâle lueur que la
foudre répand sur cette scène de désolation a mis l'artiste
à même de déployer une intelligence parfaite du clairobscur.>>>
Tel est le jugement de l'auteur des annales du Musée
sur ce chef-d'oeuvre , que la France peut opposer avec
orgueil aux plus beaux ouvrages des écoles d'Italie .
**Le tableau des Sabines avec des beautés du premier
ordre , et telles qu'un grand maître peut seul les avoir
conçues et exécutées , n'a pas été placé sur le même
rang que le tableau du déluge , et cette différence mise
entre eux nous paraît juste. Il n'est personne qui n'admire
dans le tableau des Sabines la pureté et l'extrême
correction du dessin, auquel la critique la plus sévère ne
pourrait reprendre qu'un peu de sécheresse et de froideur;
mais on désirerait dans le tableau plus de feu , de
vie et de mouvement. Hersilie , dont la pose et si gracieuse
et le dessin admirable , manque d'expression. On
peut faire le même reproche à Romulus et même à
Tatius . Il y a un trop grand repos , un calme trop uniforme
dans cette composition. Les personnages semblent
attachés à la place qu'ils occupent , et paraissent peu
disposés à se mouvoir : en un mot , ce sont de belles académies
, mais ce ne sont pas encore des Romains ni des
Sabines . L'auteur des annales du Musée s'explique ainsi
sur ce tableau .
<<La correction du dessin , la vigueur des caractères
et la sévérité du style , constituent le principal mérite du
tableau des Sabines . Sous ce rapport , l'école moderne
offre peu d'ouvrages qui puissent lui être comparés.
>>Il n'y faut pas chercher ce qu'on appelle , en termes
de l'art , clair-obscur , effet , harmonie. Ou cette partie
de la peinture n'est pas familière à M. David , ou il n'a
pas jugé à propos de s'en occuper ; il a pu croire
qu'une scène vive et pathétique ne requérait pas impérieusement
ces moyens secondaires de l'art , et qu'un
peintre ne doit les employer qu'avec beaucoup de dis
SEPTEMBRE 1810 .
279
crétion dans les sujets d'un grand caractère , pour ne
pas en affaiblir l'expression.
>>Mais la vérité de la couleur n'est pas une vérité
de convention , elle est nécessaire; et le coloris des
Sabines manque de chaleur , de ressort et de variété ,
Cependant les carnations (le sujet se compose presque
entiérement de nus ) sont peintes avec une certaine
vigueur de ton. D'où viennent donc cette monotonie ,
cette pâleur répandues sur la masse générale du tableau ?
Nous croyons pouvoir en expliquer la cause. Une vapeur
grisâtre qui affadit toutes les parties du fond , ainsi que
les groupes des deuxième et troisième plans , détruit les
lumières des figures placées sur le premier , et se confond
avec leurs demi-teintes . >>>
Nos lecteurs ne seront peut être pas fachés de connaître
l'opinion du même auteur sur un autre tableaude
M. David , celui du couronnement .
« Après avoir reconnu la disposition historique de ce
tableau , qui porte en général un caractère de magnificence
et de solennité , s'il fallait émettre une opinion
précise sur son effet pittoresque , écartant toute prévention
, résumant avec la plus exacte impartialité les différentes
observations des connaisseurs , ne pourrait- on
pas dire qu'il se compose de deux moitiés très-dissemblables
pour le mérite de l'exécution ; que la droite est ,
dans plusieurs parties , comparable à ce que l'artiste a
produit de meilleur ; que la gauche est inférieure à ce
qu'on est en droit d'attendre d'un talent consommé , mais
que les beautés et les défauts sont tellement compensés
que les unes ajouteront peut-être à la réputation du
peintre , sans que les autres puissent lui porter un grand
préjudice ?
>> Le côté principal , celui de l'autel , est rempli de
groupes disposés avec goût , savamment dessinés , et
touchés d'un pinceau brillant et animé. Le côté opposé
offre peu de mouvement dans les plans et dans les lignes .
Cette partie considérable du tableau , noyée dans un
reflet dont rien ne motive la teinte verdâtre et uniforme ,
est terne , monotone , et manque d'air et de relief. La
tribune du milieu où plusieurs rangs de spectateurs sont
280 MERCURE DE FRANCE ,
1
placés verticalement les uns au-dessus des autres , coupe
désagréablement la composition ; les figures n'y paraissent
ni dans le clair , ni dans l'ombre , ni dans la demiteinte
; le ton en est lourd ; elles offrent un dessin faible
, une touche irrésolue , mais qui probablement n'est
pas celle du maître . >>
Les tableaux dont nous venons de nous occuper, sont
sans doute les plus importans de l'exposition , mais il
n'en est aucun qui nous paraisse réunir , au plus haut
degré , toutes les espèces de mérite , sans aucun mélange
de défauts , comme celui d'Atala , par le peintre du
Déluge . La composition en est simple , noble et touchante
; le dessin d'une pureté et d'une correction admirables
; l'expression plus admirable encore , et le coloris
d'une suavité enchanteresse. Quelle figure que celle
d'Atala ! quelle expression angélique et céleste répandue
sur tous les traits de cette vierge du désert ! Il n'était pas
possible de présenter la mort sous une apparence si
douce et avec un charme si attendrissant. Onse rappelle,
en la voyant , ce passage du Génie du Christianisme :
« Si on eût ignoré que cette Vestale avait joui de la
lumière , on l'aurait prise pour la statue de la Virginité
endormie. >> Que l'on cherche dans l'immense galerie
remplie des chefs-d'oeuvre de toutes les écoles de peinture
, et on ne trouvera pas une seule tête à laquelle
on puisse comparer celle d'Atala , pour la beauté du
caractère et de l'expression . C'est-là une de ces scènes
calmes et tranquilles qui conviennent plus particulièrement
à la peinture , et qui sont plus propres que toute
autre à faire illusion. Si on ajoute au mérite de la pensée
celui d'une exécution parfaite , on conviendra avec nous
que ce tableau est peut être le chef-d'oeuvre le plus accompli
de l'école moderne . C'est de tous les tableaux de
l'exposition celui devant lequel on s'arrête le plus longtems
, c'est celui vers lequel on revient le plus volontiers
et dont on a le plus de peine à s'éloigner . B.
SEPTEMBRE 1810 . 281
P
LES ANTIQUITÉS D'ATHÈNES , mesurées et dessinées par
J. STUART et L. REVELT , peintres et architectes , ouvrage
traduit de l'anglais par L. F. FEUILLET , bibliothécaire
adjoint de l'Institut , et publié par C. P. LANDON
, peintre , auteur et éditeur des Annales duMusée.
Seconde livraison . Prix , 20 fr .; avec épreuves sur
papier de Hollande propre au lavis , 25 fr.; papier
vélin , 40 fr .; et papier vélin , épreuves coloriées ,
50 fr.: 2 fr. de plus pour le port par la poste.
,
Les anciens sont parvenus , dans les beaux-arts , à une
perfection souvent désespérante pour les modernes . Les
Grecs sur-tout , placés dans un des climats les plus favorisés
de la nature , respirant un air pur sous un ciel presque
toujours serein , environnés de tout ce qui pouvait donner
une activité nouvelle à leur brillante imagination
ont dû produire nécessairement plus de chefs-d'oeuvre
que les autres peuples . Rien n'arrêtait chez eux l'essor
du génie. Les moeurs , la religion , le gouvernement contribuaient
au contraire à lui faire prendre un vol plus
élevé ; il était donc naturel qu'il sortit des limites resserrées
où l'ignorance , les préjugés , les vices des institutions
sociales l'ont si souvent retenu chez les autres
nations . D'ailleurs , il ne suffit pas qu'il n'y ait point
d'obstacles , car ce n'est pas ce qui effraie le génie , il en
triomphe presque toujours ; mais il ne faut pas sur-tout
qu'il manque d'encouragemens et de récompenses ; il
faut qu'il ait l'espoir d'être jugé et apprécié ; il faut qu'il
puisse compter sur des suffrages éclairés , et qu'il soit
sûr d'être loué de ses beautés comme blâmé de ses défauts
. Cela suppose un peuple poli , civilisé , plein de
goût pour les arts , les cultivant avec passion , les admirant
avec enthousiasme. Or , tel était particulièrement
le peuple d'Athènes . Athènes devait done renfermer dans
son sein une foule d'artistes et de chefs - d'oeuvre des arts .
Les hommes périssent , les ouvrages restent , ou plutôt
ils périssent de même , car tout ce qui sort d'une main
mortelle est mortel aussi; mais ce n'est qu'après bien
282 MERCURE DE FRANCE ,
des siècles : ils subsistent long-tems pour servir de règle
et de modèle à la postérité . Athènes , qui n'est plus
comptée parmi les nations de l'Europe , existe encore par
sa gloire , et , outre celle qui est toute entière dans la
mémoire des hommes , et qui ne consiste qu'en souvenirs
, il en reste encore des monumens réels , qui frappent
les yeux et parlent à l'imagination. Athènes avait
excellé dans la peinture , dans la sculpture et dans
l'architecture . Les tableaux ont péri ; les statues , moins
fragiles , n'ont pas toutes été brisées par le tems , et
celles qui ont survécu aux autres suffisent pour attester
que jamais on n'approchera plus près de la perfection .
Les monumens de l'architecture qui sembleraient devoir
résister plus long-tems , et se défendre par leur masse
et leur solidité , n'ont guère été plus épargnés que
les chefs-d'oeuvre sortis du ciseau des sculpteurs . C'est
que les ravages de l'homme sont souvent plus terribles
que ceux du tems , et que rien ne résiste à cette double
cause de destruction. Cependant tout n'a pas été
anéanti . Des portions entières de palais , de temples ,
d'édifices publics sont restées debout. On a pu admirer
dans chacun de ces monumens la beauté de
l'ordonnance , la sagesse et la régularité du dessin , la
noble simplicité du plan , l'élégance des détails et le
choix heureux des ornemens . On a pu reconnaître dans
ces restes précieux le type véritable du beau dans les
arts , et observer , par comparaison , combien on s'en est
éloigné chez les autres peuples dans les tems qui ont
suivi les siècles florissans de la Grèce. Cependant ces
monumens , qui se dégradent chaque jour davantage ,
n'étaient connus que du petit nombre de curieux ou
d'amateurs qui entreprenaient un voyage périlleux et
difficile pour aller admirer de près les magnifiques débris
de la gloire de Périclès. Leurs récits et des descriptions
imparfaites en donnaient une idée souvent peu exacte à
leurs lecteurs : il manquait un ouvrage où on les fît véritablement
connaître au public éclairé qui aime et juge
les beaux-arts . Deux Anglais Stuart et Revelt osèrent l'entreprendre
; leurs talens déjà connus dans le dessin et
dans l'architecture , leur zèle et leur persévérance à sur
SEPTEMBRE 1810 . 283
T
Imonter tous les obstacles qui les arrêtèrent , la sagesse
'de leur goût et l'étendue de leurs connaissances ; tout
devait assurer le succès de cette belle entreprise. Ils passèrent
trois ans entiers à examiner , mesurer et dessiner
les ruines d'Athènes . De retour dans leur patrie , ils publièrent
en 1762 un premier volume qui reçut l'accueil
le plus favorable. On espérait que les volumes suivans
ne tarderaient pas à paraître , un événement malheureux
en éloigna cependant la publication. Stuart mourut le
2 février 1788 , avant d'avoir mis la dernière main à son
second volume , dont l'impression était commencée.depuis
un an. Mais ses nombreux amis fournirent à sa
veuve tous les secours nécessaires pour la continuation
d'un ouvrage si long-tems attendu . La société des Dilettanti
, qui a rendu de si grands services aux arts et aux
artistes , fit graver plusieurs dessins à ses frais , et le
deuxième volume des antiquités d'Athènes parut en 1790 ,
vingt-huit ans après la publication du premier. De nouveaux
obstacles retardèrent encore celle du troisième
volume . Enfin , les soins réunis de MM. Revelay et
Revelt , du savant docteur Chandler et de la société des
Dilettanti mirent au jour ce troisième volume digne
des deux précédens , et qui obtint le succès le mieux
mérité .
Cebel ouvrage était peu connu en France . L'intervalle
qui s'était écoulé entre la publication des différens volumes
, le défaut de traduction , la difficulté des communications
entre les deux nations rivales , toutes ces causes
réunies l'avaient empêché de se répandre en France ,
où on l'aurait tout-à-fait ignoré sans les réponses dé
M. Le Roi , souvent cité et toujours critiqué dans l'ouvrage
de Stuart. Cependant on se plaignait de la rareté
d'un ouvrage qui reproduisait dans tout leur éclat les
beautés de l'architecture grecque. Le retour des écoles
françaises de peinture , de sculpture et d'architecture
aux véritables principes du beau , le rendait indispensable
pour tous ceux qui suivent la carrière des beaux
arts , et ceux même qui cultivent les diverses branches
de la littérature ancienne éprouvaient chaque jour le
besoin de le consulter...
1
284 MERCURE DE FRANCE ,
1
Dans ces circonstances , M. Landon a pensé qu'il se
rait utile de publier une traduction française des antiquités
d'Athènes . Il a confié le soin de cette traduction
à une plume habile et exercée , et le traducteur n'a rien
négligé pour rendre avec fidélité le texte original. La
gravure des planches a été aussi l'objet d'un soin particulier.
On n'a omis aucun des objets représentés dans
l'ouvrage anglais . Tous les dessins ont été relevés par
M. Clémence , et gravés par M. Normand , l'un et l'autre
architectes et anciens pensionnaires de l'académie de
France , à Rome , et qui ont fait preuve , dans cet ouvrage
, de goût , d'intelligence et de talent. M. Landon
a adopté la gravure au trait pour les planches d'architecture
et de sculpture , non-seulement comme la plus
expéditive et la moins dispendieuse , mais encore comme
la plus agréable pour les artistes et les vrais amateurs ,
qui , dans la représentation des monumens , recherchent
1
principalement la justesse des proportions et la pureté
des formes , difficiles à saisir dans les masses d'ombre
et les effets de clair-obscur. Voici comme il s'explique
lui-même à cet égard : « On a ombré et terminé avec
goût les vues pittoresques qui représentent les monumens
d'Athènes dans leur état actuel de dégradation ; un
simple trait eût été sans intérêt et sans effet. On a conservé
à tous les détails d'architecture l'exacte grandeur
des planches originales , avec les cotes qui y sont jointes
en très-grand nombre , et qui donnent la facilité de déterminer
les plus petites parties d'un monument. Mais
pour mettre l'ouvrage à la portée d'un plus grand nombre
de personnes , on a réduit d'un quart et quelquefois de
moitié la dimension de quelques figures que l'on peut
sans inconvénient présenter sur une moindre échelle
telles que les plans , les élévations et les coupes ; par
des réductions semblables , on a réuni et présenté sous
un même aspect les différens morceaux de sculpture
qui décorent un même monument , ce qui , sans rien
ôter à l'intérêt et à la fidélité de leurs détails , procure
au lecteur l'avantage d'en saisir l'ensemble et les rapports
; enfin , on trouve rassemblées dans des planches
particulières les vignettes qui se trouvent au cominence-
,
1
SEPTEMBRE 1810. 285
ment età la fin des chapitres de l'ouvrage anglais , et qui
ont des rapports plus ou moins directs avec les sujets
traités dans ces chapitres . » Stuart s'était contenté de
coter ses monumens en pieds et en pouces anglais , le
nouvel éditeur y a ajouté trois échelles comparatives qui
représentent le pied français , le mètre et le module .
Telle est la manière dont M. Landon a conçu et exécuté
une entreprise qui doit intéresser tous les vrais
amis des beaux arts . On peut juger, par ce qui est terminé
, de ce qui ne l'est pas encore. Il a paru de cet
ouvrage un volume en deux livraisons . La première
comprend une vue générale d'Athènes ; la vue pittoresque
d'un temple dorique dans son état actuel , ses plan ,
élévation et coupe , et les divers détails de son architecture
; une mosaïque , des médailles et des fragmens
tirés de ses ruines ; la vue pittoresque d'un temple ionique
sur l'Ilyssus , ses plan , coupe , etc.; la vue pittoresque
de la tour des vents , ses plan , coupe , élévation
et les huit figures des vents sculptés en bas relief sur la
frise qui se développe autour de la partie supérieure du
monument. La seconde livraison contient la vue pittoresque
, les plan , coupe , élévation et les divers détails
du monument choragique de Lysicrates , vulgairement
appelé la lanterne de Démosthènes , et du stoa ou portique
pris communément pour le temple de Jupiter olympien
, édifice remarquable par son étendue et par le
caractère de son architecture . D.
REVUE LITTÉRAIRE .
LE CHANSONNIER DES GRACES , avec la Musique des airs
nouveaux . - Un vol. in-18 . - Paris , chez F. Louis ,
libraire , rue de Savoie , nº 6 .
En ouvrant le Chansonnier des Graces , je tombe sur ces
couplets :
Des couplets qui ne disent rien,
Sont la chose la plus facile ;
Maint auteur les rime assez bien.
)
286 MERCURE DE FRANCE ,
On chante , même au Vaudeville ,
Des couplets qui ne disent rien.
Plus d'un recueil nouveau contient
Fades couplets , tous uniformes ;
Aplus d'un éditeur il vient ,
Portaffranchi , paquets énormes
De couplets qui ne disent rien.
Après avoir lu le Chansonnier des Graces , je trouve un
nouveau mérite à ces couplets ; ils pourraient me dispenser
de pousser plus loin cet article. Je l'avouerai, cependant,
l'application serait trop sévère . Parmi beaucoup de couplets
qui ne disent rien , dans ce recueil tout comme ailleurs ,
il s'en trouve aussi un certain nombre qui disent quelque
chose, et qui le disent avec esprit, ou même avecdélicatesse :
telle estsansdoute cette romance de Me Dufresnoy, qu'on
nous saura gré de citer. Nous n'en condamnerions que le
titre; c'est :
LE PERFIDE CHÉRI.
AIR : Ah! pour l'amant le plus discret.
Objet demon plus tendre amour ,
Demonamitié la plus tendre ,
Charmant , quoique parjure Alcandre ,
Reviens. embellir mon séjour !
Reviens; de ma flamme trahie
Ne crains point les jaloux éclats ;
Ose m'ouvrir encor tes bras ;
Pardonne-moi ta perfidie !
Quand tume ravis le bonheur
Par ton inconstance fatale ,
Il est vrai , contre ma rivale
Je laissai parler ma douleur .
J'ai dit à la nature entière
Lemalheur de ton premier choix :
J'aimais pour la dernière fois ;
Jehaïssais pour la première.
O Dieux ! que j'ai souffert de maux !
Combien j'eus de pensers terribles!
Par coinbiende veilles pénibles
J'achetai mon triste repos!
1
}
SEPTEMBRE 1810. 287
Mais je me suis accoutuméę
A ne plus être tout pour toi ;
Et je dis , presque sans effroi :
Une autre d'Alcandre est aimée ...
Viens donc essayer les douceurs
D'une passion sans orage ;
Que tu sois fidèle ou volage ,
Rien ne désunira nos coeurs .
Pour te plaire , mon ame ardente
Découvre un nouveau sentiment;
Oui , sans t'aimer moins vivement ,
Je t'aimerai mieux qu'une amante .
Ce n'est pas de la délicatesse , mais un tour facile , une
originalité plaisante, qui distinguent quelques coupletsd'une
chanson de M. Pain , intitulée leMénage du Garçon : deux
fautes de convenance ou de goût nous empêchent de citer
les autres .
Je loge au quatrième étage ,
C'est là que finit l'escalier ;
Je suis ma femme de ménage ,
Mon domestique et mon portier.
De créanciers quand la cohorte
Au logis sonne à tour de bras ,
C'est toujours , en ouvrant la porte ,
Moi qui dis que je n'y suis pas.
Gourmands , vous voulez , j'imagine ,
Demoi pour faire certain cas ,
Avoir l'état de ma cuisine ;
Sachez que je fais trois repas.
Le déjeûner m'est très-facile ,
De tous côtés je le reçoi ;
Je dine tous les jours en ville ,
Et ne soupe jamais chez moi.
Je suis riche , et j'ai pour campagne
Tous les environs de Paris ;
J'ai mille châteaux en Espagne ,
J'ai pour fermiers tous mes amis ,
J'ai pour faire le petit-maître ,
288 MERCURE DE FRANCE ,
Sur la place un cabriolet ;
J'ai mon jardin sur ma fenêtre ,
Et mes rentes dans mon gilet.
Encore une citation qui ne sera pas longue. On voit trop
clairement aujourd'hui que la plupart des chansonniers ,
en célébrant la liqueur divine de Bacchus , préfèrent le thé
et le café ; ils chantent le vin en buveurs d'eau . Ce n'était
pas ainsi que nos pères , buveurs dans la véritable acceptiondu
mot , et buveurs déterminés, vantaient leurs plus
chères amours . La passion leur prêtait des expressions
vives , des tournures heureuses ; ils trouvaient toujours de
nouvelles formes pour honorer dignement ce qu'ils aimaient
de si bon coeur.
Tems malheureux ! tout est dégénéré !
Les panégyristes de Bacchus ne sortent plus depuis longtems
des ornières de la routine . C'est donc un grand mérite
à M. Boutroux de s'en être écarté dans cette Complainte
bachique :
Je veux du plus grand des malheurs
Vous faire la peinture .
Amis , vous verserez des pleurs
Sur ma triste aventure .
Quand j'y songe , rempli d'effroi ,
Ce souvenir toujours en moi
Fait frémir la nature .
Dieux ! comment raconter les traits
D'une pareille histoire?
Races futures , non , jamais
Vous ne pourrez y croire ;
Mais , puisqu'il faut le dire enfin ,
J'ai vu ... j'ai vu... mon verre plein...
Et je n'ai pu le boire .
Nous avons cité des exemples des divers genres de
mérite qui recommandent ce recueil ; et s'ils ne suffisaient
point encore pour attirer les acheteurs , nous ajouterions
que ce petit volume , imprimé sur bon papier et en fort
beaux caractères , est enrichi d'une jolie gravure d'une
vignette de Lambert , et de la musique gravée de trentetrois
airs nouveaux , dont plusieurs sont agréables et adaptés
aux paroles avec goût.
:
,
OEUVRES
SEPTEMBRE 1810 .
289
OEUVRES CHOISIES DE DESTOUCHES , édition stéréotype ,
d'après le procédé de FIRMIN DIDOT.-Deuxvol. in-18 .
A Paris , chez Didot aîné , et chez Firmin Didot.
1810 .
-
-
à la suitedesc LA
SEINE
APRÈS avoir donné des éditions. stéréotypes des oeuvres
complètes de nos classiques , MM. Didot recueillent aujourd'hui
, dans celles des écrivains du second ordre , les
productions qui ont mérité de prendre place
chefs-d'oeuvre de notre littérature. Le genre dramatique ,
disent- ils dans un court Avertissement , a d'abord fixe nos
regards ..... Après les maîtres de la scène , il est beaucoup
d'écrivains trop féconds qui n'ont légué à la postérité qu'un
petit nombre de pièces dignes d'elle. Ces pièces , nous les
avons réunies , non point dans une même collection sous
le titre de Théâtre ou de Répertoire , mais dans des recueils
séparés , et sous le nom de chaque auteur . Nous ne nous
sommes pas bornés rigoureusement aux ouvrages restés en
possession du théâtre : nous avons admis unpetit nombre
de ces pièces que le vice du sujet , le défaut d'action , ou
quelqu'autre cause , privent aujourd'hui des honneurs de
la représentation , mais que de véritables beautés recommandent
encore à l'estime des connaisseurs . " MM. les
Editeurs affirment ensuite que le goût du public éclairé et
l'opinion des plus judicieux critiques ont été consultés sur
ces différens choix , dans lesquels , ajoutent-ils , ils ont
incliné plutôt vers un peu d'indulgence que vers une excessive
sévérité .
Voilà réellement dans quel esprit a été fait ce choix des
comédies de Destouches . Ce serait ici , sans doute , une
belle occasion pour un critique , de répéter encore sur la
personne et sur les ouvrages de ce poëte , ce qu'on en a dit
vingt fois , et déjà répété mille . Mais nous ne ferons pas à
nos lecteurs l'injure de penser qu'ils l'ignorent , et nous leur
épargnerons l'ennui de relire ce qu'ils savent. Toutes les
pièces que renferme ce recueil leur étant depuis long-tems
connues , il leur suffira , pour juger eux-mêmes du mérite
de ce recueil , d'avoir le titre de ces pièces. Ce sont le Philosophe
Marié , le Glorieux , le Triple Mariage , le Dissipateur
, la Fausse Agnès et le Tambour nocturne . Ces
différentes comédies sont précédées des préfaces de l'auteur
; et en tête des unes et des autres est placée une notice
sur Destouches et sur ses écrits . L'exécution typographique
est soignée , et d'une correction très-rare . Déjà plus
T
1
290 MERCURE DE FRANCE ,
de deux cent cinquante volumes , du même caractère et
du même format , sont sortis des presses stéréotypes de
MM. Didot.
ALDINO ET LILLA .
NOUVELLE (1) .
APRÈS avoir long-tems porté les armes dans les guerres
sanglantes que se livrèrent les maisons d'Aragon et d'Anjou
pour la possession du royaume de Naples , un vieux chevalier
s'était retiré dans les environs de Bénévent. Marco
Bertoldi avait versé son sang , épuisé sa fortune pour des
maîtres qui n'avaient fait que passer sur le trône , et il fut
trop heureux de trouver un asyle dans les ruines d'un
antique château bâti par ses aïeux . Une femme aimable et
belle promettait de consoler ses vieux ans : une mort prématurée
la lui ravit . Bertoldi , inconsolable , n'eût jamais
conçu l'espoir de remplacer sa douce Agnesilla ; mais le
petit Aldino , seul gage d'une union si chère , semblait
réclamer les soins d'une femme , et Bertoldi laissa , presque
machinalement , mettre sa main dans celle d'une veuve ,
renommée dans tout le canton .
Le premier époux de Mme Béatrix était un riche propriétaire
qui lui avait abandonné la direction exclusive de
toutes ses affaires . Pour les simplifier , elle avait imaginé
de convertir ses prés et ses vignes en riches joyaux , en
ducats de bon aloi; la cassette qui les contenait ne connut
plus d'autre maître qu'elle , dès que ce mari débonnaire
eut fermé les yeux. Il ne manquait à son ambition que
de se voir la femme d'un gentilhomme. Lorsqu'elle sut
que le bon chevalier avait perdu la sienne , elle décida
que c'était à elle à occuper le château. Son premier soin
fut d'en faire rétablir le pont-levis et les girouettes . Elle ne
se rendait jamais à l'église , qu'un ancien valet de ferme ,
affublé du titre d'écuyer , ne portât devant elle un faucon
sur le poing, selon l'antique usage de la chevalerie . Eblouie
elle-même de ce faste nouveau , elle s'habitua facilement à
se regarder comme la bienfaitrice du modeste Bertoldi ; et
(1) Cette nouvelle a été composée d'après une anecdote du seizième
sitole.
SEPTEMBRE 1810 .
291
bientôt le bon chevalier se vit admis , comme par grâce , à
la table d'une maîtresse impérieuse . J
Béatrix avait amené à sa suite deux enfans , fruit de son
premier mariage. Tous ses soins leur étaient prodigués ,
tous les respects des vassaux étaient exigés pour eux , tandis
que l'héritier légitime languissait dans une espèce d'abandon.
Les grâces précoces , les caresses mêmes d'Aldino
ne purent lui faire pardonner d'ètre né d'une autre mère ;
et la mémoire d'Agnesilla fut d'autant plus abhorrée par la
nouvelle épouse de Bertoldi , que le vieux chevalier ne
pouvait, sans un soupir ou une larme , entendre prononcer
un nom qui lui rappelait l'époque de son bonheur. Ces
souvenirs étaient un crime aux yeux de l'altière Béatrix ;
elle s'étudiait à en faire disparaître successivement tous les
objets . Agnesilla consacrait à la culture des fleurs les instans
qui n'étaient pas réclamés par son époux ou par ses
devoirs . Béatrix ne passait jamais devant le parterre orné
par ses mains , sans éprouver un dépit secret. Un jour ,
enfin , elle surprit le chevalier jetant , tour-à-tour , de
tendres regards sur ces fleurs , sur Aldino et vers le ciel.
Son coeur jaloux en frémit , et dès la nuit même , sous
prétexte de donner une nouvelle forme au jardin , tout fut
arraché , bouleversé. La furie n'épargna pas même un
jeune palmier qu'Agnesilla avait planté enmémoire de la
naissance de son premier enfant . A son réveil , le malheureux
Bertoldi , témoin de l'outrage fait à son amour et
àses regrets , prit son fils dans ses bras ; il le pressait sur
son coeur; il semblait lui dire : " Que deviendras-tu , pauvre
enfant , lorsque j'irai rejoindre ta mère ? "
Depuis ce jour , le chevalier semblait avoir redoublé
d'affection pour son Aldino . Quelle fut sa surprise , sa
douleur , quand Béatrix vint lui déclarer qu'il était tems
d'envoyer aux écoles de la ville un enfant que l'excessive
tendresse de son père , plus encore que l'oisiveté de la
campagne , ne pouvait manquer de perdre entièrement !
Mais bientôt l'indignation rendit le courage à son coeur
paternel. Non, s'écria-t-il , non ; mon fils est ma con-
>>solation , majoie ; il ne me quittera que lorsqu'il sera
» d'âge à porter une lance , à entrer dans la carrière que
> lui ont tracée ses aïeux. C'est de son vieux père qu'il doit
recevoir les premières leçons de la chevalerie . L'accent
mâle dont Bertoldi prononça ces paroles , le feu dont ses
yeux étincelaient, firent une impression aussi forte que
77
T2
292 MERCURE DE FRANCE ,
nouvelle sur l'astucieuse marâtre : elle ne répliqua point
et il ne fut plus question du départ d'Aldino .
Il grandissait rapidement : une ame sensible , un caractère
noble se développaient en lui avec ses facultés . Les
deux enfans de Béatrix , loin d'exciter sa jalousie , devinrent
pour lui les objets d'une amitié véritablement fraternelle .
Lilla , plus jeune que lui de quelques années , se montra
de bonne heure reconnaissante des soins qu'il prenait
d'elle. Chargé de l'accompagner, ou plutôt de la servir , il
N'acquittait de ce devoir , bien moins par la crainte d'attirer
sur lui le courroux de sa belle -mère , que pour obéir au
mouvement de son coeur qui lui faisait sentir le besoin
d'aimer et d'être aimé . Point de jeu qui pût lui plaire si
Lilla ne le partageait pas ; point de fleurs , point d'oiseaux
qui pussent l'intéresser si ce n'était pour les offrir à sa jeune
soeur; et Lilla ne se montrait sensible aux présens dont
l'accablait une mère extrême en tout , que dans l'espoir
secret d'en faire le partage avec l'ami de son enfance . Ces
prévenances mutuelles n'échappèrent pas à la surveillance
de Beatrix; mais loin de savoir quelque gré à l'aimable
Aldino de ses attentions pour Lilla , elle n'éprouva qu'un
violent accès d'humeur en voyant sa fille démentir la haine
qu'elle avait jurée au fils d'une autre mère . Aldino ne tarda
pas à s'apercevoir que Lilla était moins caressée parBéatrix ,
et elle lui devint encore plus chère. Lilla , accablée d'un
refroidissement dont son jeune coeur ne pouvait soupçonner
la cause , s'accoutuma sans peine à placer toute sa confiance
, tout son espoir dans le sensible Aldino .
Il n'en était pas de même de Stéfano , le second des
enfans de Béatrix ; dès ses plus jeunes ans , il semblait
avoir deviné l'aversion de sa mère pour le fils d'Agnesilla .
La candeur, les procédés touchans d'Aldino ne purent désarmer
sa jalousie ; sournois et lâche , il épiait toutes ses
actions , il savait les envenimer dans ses rapports à sa
mère ; il jouissait déjà de pouvoir ajouter à ses préventions
haineuses .
Plus la raison d'Aldino se forma , plus il sentit profondément
toute l'amertume de sa destinée . Son malheureux
père , en proie à d'éternels soucis , ne pouvait lui offrir de
consolations ; il n'en puisait qu'auprès de Lilla , et bientôt
elles lui furent ravies par son implacable marâtre. Béatrix
interdit à sa fille les doux entretiens où son coeur et celui
de son jeune ami , dans un épanchement mutuel , trovvaient
l'oubli de leurs peines ou se communiquaient la
1
SEPTEMBRE 1810. 293
force de les supporter . Aldino , condamné souvent à la
solitude , allait pleurer en silence sur le tombeau de sa
mère. Trop jeune encore , quand elle lui fut ravie , pour
apprécier dignement ses soins et sa tendresse , c'était
d'après les rigueurs d'une marâtre qu'il cherchait à se peindre
la félicité des enfans qui croissent sous les yeux d'une
mère digne de ce nom .
Chaque jour lui offrait l'occasion de faire ce douloureux
rapprochement. Il en gémissait sans se permettre un murmure
; mais un événement imprévu vint mettre sa résignation
à une épreuve dont elle ne put triompher. Stéfano ,
élevé dans tout l'orgueil de sa mère , prétendait exercer un
empire absolu sur les vassaux des modestes domaines du
chevalier. Ses exercices , ses jeux mêmes , avaient un caractère
de despotisme et de méchanceté . Un jour de fête
avait rassemblé les habitans du village sur la place du château.
Non content des saluts respectueux des garçons , et
des révérences timides des jeunes filles , Stéfannoo imagine ,
pour faire mieux éclater son pouvoir , d'interrompre la
danse au moment où elle était le plus animée . On rit de ce
bizarre caprice : il menace , il s'emporte, il pousse la fureur
jusqu'à briser les instrumens dans la main des musiciens .
Accoutumés à trembler devant l'altière Béatrix , la plupart
des villageois restaient interdits ; mais les jeunes gens ne
virent dans Stéfano qu'un petit tyran dont , depuis longtems
, ils désiraient châtier l'insolence. Ils le poursuivirent
jusque dans la cour du château , où il se réfugia transi de
frayeur , en appelant à son secours . Aldino entendit ses
cris , et il vola généreusement à sa délivrance . Stéfano alla
se cacher dans un souterrain , et Aldino resta seul en présence
des nombreux assaillans . Malgré l'amitié qu'il portait
à ces compagnons de son enfance , il leur déclara qu'il
traiterait en ennemis tous ceux qui oseraient attaquer le fils
de Béatrix . Béatrix , en cet instant , parut elle-même à une
fenêtre ; elle se hâta d'y amener son faible époux. « Voyez ,
>>lui dit-elle , voyez votre cherAldino , ce modèle de sagesse
> et de douceur ! le voilà poursuivi par ces villageois dont
» vous le disiez adoré ! quelle honte pour nous! nos vas-
» saux révoltés pénétrant audacieusement jusque dans la
» cour de notre château ! » Bertoldi fait entendre sa voix :
Aldino s'arrête immobile , les jeunes villageois reculent et
s'inclinent ; un profond silence succède au tumulte .
Sur l'ordre de son père , Aldino monte auprès de lui.
Béatrix se rend son accusatrice et son juge ; elle le peint
1
294 MERCURE DE FRANCE ,
comme le provocateur de cette scène scandaleuse . En vain
lejeune homme tente d'exposer qu'il n'y a pris part que
pour dégager Stéfano : la marâtre lui coupe impérieusementla
parole , empêche son père de la prendre , et prononce
cependant , en son nom , la sentence du prétendu
coupable. Elle déclare qu'Aldino quittera dès le lendemain
la maison paternelle . Vous avez toujours désiré de porter
les armes , lui dit-elle , avec un sourire amer et des re-
" gards où se peignait une joie farouche ; on fait la guerre
dans toutes nos provinces , les jeunes gens de votre mérite
>>sont faciles à placer. » Aldino , avant de pouvoir répliquer
, se trouva déjà hors de la chambre de son père,
Résolu à braver tous les maux auxquels il semblait dévoué
depuis sa naissance , le fils de Bertoldi ne put cependant
soutenir l'idée qu'il allait être contraint de s'éloigner avant
d'avoir reçu les derniers adieux de l'auteur de ses jours. Il
rêvait aux moyens d'arriver encore une fois jusqu'à lui,
lorsqu'un vieux serviteur vint lui dire avec précaution qu'il
avait l'ordre de le conduire secrétement chez son maître ,
à l'entrée de la nuit.
Le jeune homme attendit ce moment avec impatience ;
introduit par le fidèle Giacomo , il se yit enfin seul en présence
d'un père qui , devenu en quelque façon étranger
pour lui , n'avait jamais cessé cependant d'être l'objet de
son respect et de son amour. Le bon chevalier lui tendit
les bras , et l'ayant fait asseoir sur un tabouret en face de
son grand fautenil : « Ecoute-moi , mon cher fils , lui dit-il ,
27
la paix de ce séjour exige que tu t'éloignes ; mais mon
» Aldino , mais l'enfant de ma tendre Agnesilla , ne doit
pas être banni de la maison où elle lui donna le jour.
Tu vas marcher au champ d'honneur comme tous tes
> ancêtres ; voici une lettre pour mon ancien frère d'armes
don Pedro d'Almazar , qui tient un des premiers rangs
sous les drapeaux du célèbre Gonsalve de Cordoue . Va
trouver ce digne ami au camp d'Aquila ; tu rompras ta
>>première lance sous ses yeux. Mais la bravoure n'est pas
» la seule qualité que mon cher fils doive posséder ; songe
>>dans toutes les actions de ta vie que ton vieux père a les
yeux sur toi . Ne l'oublie jamais : quelque jour peut-
» etre ..... " Le bon chevalier avait le coeur plein , il eût
voulu l'épancher ; mais sa profonde émotion lui ôta l'usage
de la voix ; il se leva pendant qu'Aldino tombait à ses
genoux. Posant sa main tremblante sur la tête du jeune
homme , il implorait pour lui la bénédiction du ciel,
SEPTEMBRE 1810 . 295
Aldino , suffoqué par ses pleurs , se retira en faisant les
mêmes voeux pour son père .
En traversant la longue galerie du château , il rencontra
sa persécutrice ; son coeur se serra . " Madame , lui dit-il , je
>>viens de faire mes adieux à mon père ; voulez-vous recevoir
les miens , et m'accorder mon pardon , si jamais j'ai
> pu me rendre coupable de quelqu'offense envers vous ? »
La marâtre rougit ; elle ne put se défendre d'un mouvement
de honte et d'embarras . « Adieu , Aldino , lui répondit-
» elle , en lui présentant froidement sa joue . Conduisez-
> vous bien , et soyez sûr que vous trouverez , un jour ,
» dans mon fils assistance et protection . "
Aldino , en la quittant , passa devant lachambre de Lilla :
il sentit ses forces défaillir; il s'arrêta . La journée entière
s'était écoulée sans qu'il fût parvenu à se trouver un seul
instant auprès de sa consolatrice , de son unique amie.
Pouvait-il se résoudre à croire que Lilla aussi fût indifférente
à son éloignement? Encore quelques heures , et il allait la
quitter, peut-être pour jamais . D'une voix basse et suppliante
ill'appela ; elle ne répondit point. Il l'appela encore;
même silence. Il prêta l'oreille , ilcrut entendre des gémissemens
, des sanglots étouffés : son coeur se brisa , ses
larmes arrosèrent le seuil de la porte .
Le fidèle Giacomo vint l'arracher à sa douleur , pour
achever les apprêts de son départ. Il lui fit observer qu'il
cachait dans un coin de sa valise une petite bourse d'or ,
dernier présent que lui faisait son vieux père , à l'insu de
son avare épouse.
Le jour n'était pas encore levé , que déjà l'infortunéjeune
homme était revenu à la porte de Lilla. Il frappa doucement
, la conjura de lui répondre.... Vains efforts ! un
sombre désespoir s'empare de son ame; il s'élance hors du
château; il jette de sinistresregards derrière lui , il envisage
son exil avec moins d'effroi : les hasards qu'il va courir
peuvent lui faire trouver la fin d'une existence flétrie par
:
l'ingratitude de Lilla .
Sa marche était rapide , ses yeux étaient égarés . Une
haie se présente devant lui , il veut la franchir; il se sent
arrêté par son habit , il se retourne... C'était Lilla . Il pousse
un cri : elle était dans ses bras . " O mon ami , mon frère !
>>lui dit-elle ; l'as-tu pu croire , que ta soeur te verrait
>>s'éloigner d'elle sans recueillir tes dernières paroles , sans
> te faire répéter encore que ni le tems ni l'absence n'altére-
> cont les doux sentimens qui nous lient ? ah ! j'en prends à
296 MERCURE DE FRANCE ,
> témoin le Dieu que je ne cesse de prier pour ta conserva-
» tion depuis que je sais qu'on t'arrache de ton amie : il
» sait , ce Dieu mon seul espoir, que la vie qu'il m'a donnée
» n'est qu'un don cruel , puisqu'il ne m'est plus permis de
> t'en consacrer tous les instans . Aldino , et tu as pu trouver
la force de m'abandonner , de me fuir... ! » Elle ne se
soutenait plus , il la déposa mourante au pied d'un arbre .
Il serrait ses mains dans les siennes ; des larmes brûlantes
sillonnaient ses joues : il gardait un morne silence .
Lillarouvrit les yeux , etfaisant sur elle-même un pénible
effort : " Tu rougis de ma faiblesse , reprit-elle , je le vois .
» Pardonne à mon sexe , à mon âge , pardonne, hélas ! à ma
>> tendresse ! je ne serai plus auprès de toi , et tu vas exposer
tes jours dans les combats . Mon frère , accomplis le
> dernier de mes voeux ; reçois de mes mains un gage qui
> me rappelle quelquefois à ta pensée. Un pieux chevalier
> rapporta jadis de la Terre-Sainte cette petite croix d'éme-
>>raudes : c'est en elle que j'ai mis toute mon existence ,
» puisqu'elle va me répondre de la tienne. Ce cordon est
" toi.»
-
tissu de mes cheveux : il ne sera pas sans
prixpour
« Objets de mon culte et de mon amour ! s'écriaAldino,
> pendant que Lilla passait la croix à son cou; non , vous
" ne me quitterez ni à la vie ni à la mort ! Adieu , ma soeur,
» adieu . Loin de moi tu seras toujours ma bienfaitrice ;
» n'est-ce pas toi qui vas consoler mon père de l'absence de
, son fils ? Adieu encore , Lilla , ma soeur, ma douce amie ...
Nous nous reverrons . "
En achevant ces mots , il s'efforça de sourire ; mais il sen
tait chanceler son courage : il s'arracha des bras de la triste
Lilla ; elle ne fit pas même d'efforts pour le retenir ; accablée
par l'excès de sa douleur , elle semblait pétrifiée.
Lorsqu'elle reprit ses sens , Aldino était déjà hors de sa
vue; elle se traîna vers le château , s'inquiétant peu d'être
aperçue par sa mère. Béatrix ne la vit point rentrer ; mais
sa pâleur , les larmes qui malgré elle s'échappaient de ses
yeux, n'étaientque des indices trop certains de ce qui sepassaitdans
son ame , et Lilla ne tarda point à se convaincre
qu'on ne regretterait pas impunément Aldino en présence
de sa belle-mère .
Le jeune homme , armé de cette force inconnue qui
semble naître du sein de la douleur même , quand on a
combattu son premier accablement , traverse avec rapidité
le chemin qui le sépare du camp espagnol . Il demande
qu'on leconduise à la tente de don Pedro d'Almazar; mais,
SEPTEMBRE 1810. 297
depuis un an , ce guerrier n'existe plus ; il a péri au siège
du château de Naples . Voilà donc Aldino sans protecteur ,
sans appui , au milieu d'une armée étrangère ! Il étaitbeau ,
grand et vigoureux : dix capitaines lui proposèrent à-la-fois
Phonneur d'être admis au nombre des soldats de Ferdinand .
Le fils de Bertoldi , doué naturellement d'une ardeur guer
rière , prit sans hésiter l'arme qu'on lui mit dans les mains .
Il se disait : " Si je n'étais pas un bon soldat , serais-je
> digne de l'estime de mon père , et de l'amour de Lilla ? »
Dès la première action , il prouva qu'il n'avait pas dégénéré
de ses aïeux .
La campagne finie , les troupes furent envoyées en quartier
d'hiver dans les riches environs de Molise. Aldino , pendant
la marche , traversait un bois peu éloigné du chemin .
Une bourse se rencontre sous ses pieds : elle contenait 300
pièces d'or , mais aucun indice qui pût faire découvrir à qui
elle appartenait. Le premier mouvement du généreuxjeune
homme fut de songer au regret de celui qui avait perdu
cette bourse ; le second au plaisirqu'il aurait à la lui rendre.
S'illa cacha soigneusement , ce ne fut que pourla soustraire
à l'avidité de ses camarades; il leur avait partagé libéralement
l'or qu'il avait apporté en prenant parti parmi eux;
mais ne se regardant que comme dépositaire de celui que
le hasard avait mis entre ses mains , il n'attendait que l'instant
d'en rendre compte .
A la fin du jour la colonne s'arrêta dans un bourg au
pied des Apennins ; la compagnie à laquelle appartenait
Aldino fut logée dans la principale hôtellerie de l'endroit.
Le vin , le jeu , captivèrent bientôt entiérement les enfans
de Bellone . Aldino fut le seul qui fit quelqu'attention à
l'entrée d'un religieux , qui , paraissant effrayé de ce tumulte
, alla s'asseoir dans un coin retiré , où il gardait un
profond silence. Le fils de Bertoldi ne tarda pas à observer
que de tems en tems il essuyait des larmes qu'il semblait
craindre de laisser apercevoir. Sous un prétexte honnête
il s'approcha de lui , et s'informa d'un ton si affectueux du
sujet de son chagrin , que le religieux éprouva bientôt luimême
le désir de le lui confier. " Je suis , lui dit-il , l'économe
d'un couvent de Franciscains , situé au-delà des
» montagnes ; je revenais d'une quête longue et pénible
» avec une somme qui devait fournir à notre subsistance
> pendant plusieurs mois . En traversant la forêt de San-
>>Giuliano , j'ai perdu , par je ne sais quel funeste événement,
cette bourse notre unique espoir. Comment ren298
MERCURE DE FRANCE ,
-
»trer au monastère ? Tous mes confrères m'y attendent
>>comme leur ange tutélaire . Que leur dirai-je ? Que vont-
>>ils croire ? Ah ! bon jeune homme , vous semblez digne
» de compâtir à mes peines...... Je les termine , dit
Aldino à voix basse , reprenez votre bien ; et il disparut,
Le religieux restait immobile : il considérait sa bourse , il
la serrait dans ses mains pour s'assurer que ce n'était pas
une illusion. Dès qu'il eut la force de se lever , il demanda
instamment qu'on lui fit connaître son bienfaiteur. Aucun
des militaires espagnols n'avait remarqué son entretien avec
Aldino; toutes ses recherches furent vaines .- "Ah ! qui
>>que tu sois , s'écria le bon Père , ame généreuse et noble ,
> tu n'échapperas point à ma reconnaissance ; le ciel dai-
» gnera s'en charger. Si tu es une créature humaine , les
>>traits de ta physionomie , le son de ta voix ne me pern
mettront pas de méconnaître mon bienfaiteur en quelque
lieu que le sort le ramène devant moi . Le lendemain
au point du jour , le religieux reprit le chemin de son couvent
, et la troupe se remit en marche.
n
Le retour du printems fut aussi le retour des hostilités .
La victoire fut fidèle au grand capitaine (1) . Il pénétra
dans l'intérieur du royaume. Quel saisissement de joie ,
de crainte , s'empara d'Aldino , quand il apprit que l'armée
se portait sur Bénévent ! Bientôt tous les objets qui se présentent
à ses regards lui deviennent moins étrangers : ils
se mêlent à quelques souvenirs de son enfance . Enfin du
haut d'une colline il découvre le vallon qui enferme dans
son enceinte tout ce qu'il a de cher au monde ; mais à
peine ose-t-il en croire ses yeux épouvantés . De la plupart
des chaumières du hameau s'élèvent des tourbillons de
flamme et de fumée. Aldino précipite ses pas , son coeur
était déchiré ; par-tout il eût voulu porter du secours ; mais
son père , mais Lilla réclamaient ses premiers soins . En
approchant du château , il aperçoit une troupe d'Espagnols
qui en sortaient chargés dubutin qu'ils venaient d'y faire:
il dédaigne de le leur arracher , et il s'élance dans l'intérieur.
Quel spectacle d'horreur et d'effroi ! Un vieillard traîné
par ses cheveux blancs , une jeune fille se débattant avec
des cris lamentables contre des soldats qui se la disputaient
. Aldino paraît , et déjà tout ce qui se trouve devant
lui est renversé ; il délivre son père , il enlève Lilla des
(1) Surnom donné à Gonsalve de Cordoue par les contemporains.
SEPTEMBRE 1810 . 299
1
٦
bras de ses ravisseurs . Mais furieux de se voir arracher
leur proie , tous les Espagnols se réunissent et fondent sur
l'intrépide jeune homme. Le désespoir lui fait trouver des
forces surnaturelles ; son père , encore sans connaissance ,
était couché à ses pieds ; d'un bras il soutenait sa soeur
défaillante , tandis que de l'autre il écartait les assaillans à
grands coups d'épée. Peut-être allait-il succomber dans
une lutte si inégale , lorsqu'un capitaine de l'armée de Gonsalve
survient tout-à-coup : son aspect intimide les Espa
gnols . C'est contre les soldats de votre roi , lui dit Aldino ,
que son soldat moi-même je défends mon père et ma
" soeur . - Jeune homme , répond froidement l'officier ;
tu étais digne d'être Castillan ; et il s'éloigne . Aldino courait
çà et là cherchant du secours pour les deux êtres chéris
qu'il voyait privés de sentiment : il trouva Béatrix et son
fils Stéfano cachés et tremblans dans un réduit obscur.
Egarée par sa frayeur , la marâtre ne le reconnaissait pas ;
elle voulait se jeter à ses pieds . « Allez soigner votre fille ,
>>lui dit-il , et ne craignez rien d'Aldino . »
Il s'occupe seul de son vieux père ; à genoux près de
lui , il baisait ses mains et les arrosait de ses larmes Le
vieillard ouvrit les yeux. Est-ce toi , mon cher enfant,
lui disait-il ? le ciel a béni ta piété filiale , il a voulu que
> tu fusses le sauveur de ton père. Aldino ne sortit de ses
bras que pour sejeter dans ceux de Lilla , qui , promptement
revenue à elle , accourait pour revoir ce frère qu'elle
croyait à jamais perdu , ce frère à qui elle était présentement
redevable de la vie et de l'honneur. Eût- elle jamais
pu penser , lorsque pour la première fois il se sépara d'elle ,
qu'il fût possible d'ajouter à la vivacité de l'attachement
dont elle se sentait pénétrée pour lui ? Et cependant , ce
qu'elle éprouvait en le considérant , lui semblait un sentiment
nouveau qu'elle ne pouvait définir. Dans sa naïve
innocence , elle se complaisait à observer que l'habit militaire
et la tournure martiale de son frère formaient un heureux
contraste avec la douceur de ses traits . Aldino la surprit
plongée dans une sorte d'extase en le contemplant ;
elle s'en aperçut elle-même , tressaillit , et baissa les yeux ;
ses joues se colorèrent d'une rougeur subite. Pourquoi rougit-
elle ? se dit Aldino , en rougissant lui-même. Depuis
cetinstant , ils se regardèrent beaucoup et se parlèrent peu .
Le bon Bertoldi allégea leur embarras en adressant mille
questions à son fils sur tous les faits d'armes auxquels il
avait pris part. La soirée n'avait pas sufli pour satisfaire la
300 MERCURE DE FRANCE ,
curiosité du vieux chevalier; Aldino remit au lendemain
le récit de ses aventures .
1
Mais , à minuit , tout-à-coup une alarme générale se fait
entendre ; Aldino saisit ses armes ; il trouve son corps
prêt à marcher , l'honneur lui fait une loi de le suivre : la
voix même de Lilla ne peut le retenir. A peu de distance
on rencontre l'ennemi qui , ayant reçu un puissant renfort,
s'avançait rapidement dans l'espoir de surprendre Gonsalve.
Le combat s'engage avec une fureur réciproque .
La malheureuse Lilla , restée seule et frémissant d'épouvante
, se réfugie dans l'antique chapelle du château ; elle
implorait le Dieu des armées pour son frère. Chaque coup
de canon qui faisait trembler les vitraux était pour elle
l'annonce de la mort d'Aldino , et le signal de la sienne .
Un lugubre silence succéda au bruit de l'artillerie . Lilla
tomba évanouie au pied de l'autel .
C'est là que le fidèle Giacomo vint la trouver au point
du jour. Les ennemis sont repoussés , lui dit-il , et Gon-
» salve est à leur poursuite. Nos villageois sont com-
> mandés pour relever les blessés . "- u Juste ciel ! s'écrie
» Lilla , les blessés ! si Aldino était du nombre ! cher
» Giacomo , je connais tout ton attachement pour ton
>> jeune maître ; viens , suis-moi , je t'en conjure. Un ins-
>> tant de plus , et peut-être arriverons-nous trop tard. »
Et sans daigner remarquer si le vieux serviteur accompagne
ses pas rapides , elle vole vers le champ de bataille .
L'aspect effroyable qu'il présente n'est point capable d'ar--
rêter son généreux élan ; errante au milieu des vestiges du
carnage , elle ose parcourir de ses regards inquiets , et les
figures où la mort est empreinte sous mille traits divers ,
et celles où les convulsions de la souffrance attestent encore
la vie. De quelque côté qu'elle entende des voix
gémissantes , elle y porte ses pas ; mais peut-elle les arrêter
avant d'avoir retrouvé l'unique objet qui occupe toutes ses
pensées ? Déjà elle a parcouru en tout sens ce théâtre
d'horreur , et ses recherches ont été vaines. Giacomo , qui
est parvenu à la rejoindre , s'efforce de l'entraîner . Elic
résiste , et au même instant aperçoit étendu , près d'un
buisson , un soldatdont une main cachait le visage , tandis
que l'autre comprimée sur sa poitrine serrait fortement un
cordon auquel était suspendu quelque chose de brillant.
Elle approche : la croix d'émeraudes qu'elle avait donnée à
son frère frappe ses yeux. C'est lui , s'écrie-t-elle , c'est
lui ! its l'ont égorgé , les barbares ! qui me rejoindra au
SEPTEMBRE 1810. 30t
› bien-aimé de mon coeur? Sa douleur va remplir ses
voeux. « Il n'est point mort , il respire ! dit tout-à-coup
> Giacomo ; Dieu soit béni ! il nous sera rendu . » Lilla
tombe à genoux auprès de ce corps immobile et glacé ;
elle épie sa respiration , elle l'appelle , elle lui prodigue
les noms les plus tendres , mais sa voix n'est pas entendue.
« Il faut l'enlever d'ici , dit Giacomo , ou nous le perdons
> à jamais ; et il essaye de le charger sur ses épaules
tremblantes . Courbé sous le fardeau , il s'achemine d'un
pas chancelant vers le village , tandis que Lilla , soutenant
la tête de l'infortuné jeune homme , essuyait le sang qui
inondait sa figure . Aucune de ses blessures n'est déclarée
mortelle ; Lilla semble recevoir elle-même la permission
de recommencer à vivre . Aldino ouvre enfin les yeux , et
ses regards disent qu'il reconnaît sa soeur. Ce retour inespéré
fait sur l'ame de Lilla une impression si vive qu'elle
semble oublier en un instant et les angoisses qu'elle a souffertes
, et les dangers mêmes qu'a courus l'objet de sa
tendresse . Bientôt enfin elle l'entend prononcer son nom ;
elle sent sa main serrée par la sienne ; elle ne se fait pas
l'idée d'une félicité plus douce .
Quelle force est comparable à la force de la femme qui
aime ? Nuit et jour , à toute heure , Lilla prodigue à son
frère chéri des soins que le coeur seul peut suggérer , que
le coeur seul peut apprécier. Leur persévérance est couronnée
par des succès au delà de son espoir ; Aldino revenait
rapidement à la vie ; il semblait qu'il puisât sa guérison
dans le plaisir de voir sans cesse Lilla près de lui.
Légèrement appuyé sur elle , il essayait quelques pas mal
assurés ; elle le conduisait au jardin respirer un air plus
pur.
Un jour qu'assis l'un près de l'autre dans unbosquet ,
Lilla travaillait à une écharpe dont avait encore besoin un
des bras d'Aldino , il la considéra long-tems en silence ;
un profond attendrissement semblait s'être emparé de lui ;
elle s'en aperçut , et sans lui parler , elle lui serra la main :
elle la sentit frémir dans la sienne ; Aldino l'attira doucement
vers lui . Il était de plus en plus agité ; elle ne voyait
que trop qu'une pensée secrète pesait sur son coeur , et
la parole expirait sur ses lèvres . " Aldino, lui dit-elle enfin
d'une voix timide , vous vous taisez : auriez -vous des
> reproches à me faire ?-Un reproche ! à toi , Lilla ?
» lis-tu si mal dans mon ame ? C'est que vous .... c'est
"
-
que tu me regardais avec des yeux si extraordinaires .....
1
303 MERCURE DE FRANCE ,
-
CherAldino , explique-toi donc bien vite , où je te croirai
vraiment fâché contre moi . - Que je m'explique ! oh !
» oui , Lilla , il le faudra bien , et je cherche .... mais j'ai
» des idées si délicieuses , si ravissantes ! Etc'est ce
» qui te donne l'air si soucieux ?-Hélas ! c'est que si tu
> ne pensais pas comme moi?-Que penses-tu donc ?-
» Ah ! Lilla , ma chère Lilla , ma tendre amie .... Eh
bien ! mon cher Aldino ...-Lilla , réponds; voudrais-tu
être ma femme ? Ta femme ? moi ! qu'as-tu dit ? ah
> Dieu ! Aldino ... ! » Elle le regardait fixement; un rouge
de feu , une pâleur mortelle se succédaient sur son visage ;
elle brûlait et frissonnait tour-à-tour . "Aldino , dit-elle
>> enfin d'une voix entrecoupée , songez-vous que je suis
"
-
-
votre soeur ? -Ma soeur ? non , tu ne l'es pas ; non ,
> Lilla , je ne suis pas ton frère. Nous ne sommes pas du
» même sang ; rien ne s'oppose.. Ciel! il se pourrait..?
» Aldino , pourquoi m'avoir fait entrevoirtantde félicité ,
si nous ne sommes pas assurés d'y parvenir ?- Repose-
» toi du succès sur mon amour , chère Lilla , et garde un
>>profond secret.
Ils reviennent tout pensifs s'asseoir auprès de Bertoldi ;
quelque tendre affection qu'ait Aldino pour son père ,
n'ose l'interroger sur le doute qui l'occupe , tant il redoute
une réponsequi trahisse son espoir; tant il craint sur-tout
que le trop faible vieillard n'instruise Béatrix d'un projet
que son inimitié se plairait à confondre .
Le jeune homme sent qu'il lui en coûtera moins de s'ouvrir
au fidèle Giacomo. Le vieux écuyer trouva la question
trop au-dessus de son savoir , mais il promit de la soumettre
sans délai à un pieux ermite dont toutes les décisions étaient
des oracles. L'anachorète répondit que la pensée seule d'un
tel mariage devait atfirer sur toute une famille la malédiction
du ciel. Les deux amans saisis d'effroi n'osaient plus
se regarder ; ils se fuyaient , et , pour comble d'infortune ,
ils sentaient que chaque jourils s'aimaient davantage . L'implacable
marâtre avait redoublé de haine pour le fils de son
époux , depuis qu'elle lui devait la conservation de ses
biens , et peut-être de son existence. Elle frémissait de rage,
en songeant qu'Aldino son bienfaiteur pouvait se croire
indépendant de l'autorité qu'elle avait usurpée dans la maison
paternelle. Ses mauvais traitemens , ses outrages n'eurent
plus de bornes : Lilla les partageait tous . Cette mère
dénaturée pouvait- elle lui pardonner de ne point haïr celui
qu'elle abhorrait? De leur commun désespoir naquit une
SEPTEMBRE 1810. 303
résolution commune . Aldino n'avait plus d'autre désir que
d'aller braver de nouveau la mort dans les combats ; Lilla
n'aspirait plus qu'à ensevelir ses éternels regrets dans un
cloître. Le vieuxBertoldi , accablé par l'âge , et victime luimême
de la tyrannie de Béatrix , ne pouvait les protéger; il
ne leur restait plus qu'une consolation : celle de partir
ensemble . Aldino savait que près de Viterbe était un monastère
célèbre dont l'abbesse appartenait à sa famille : il
offrità Lilla de la conduire dans cet asyle .
Combien de fois, pendant la route , se dirent- ils intérieurement
que le dernier jour de leur voyage serait le dernier
où ils devaient se voir dans ce monde ! rien ne les
détournait du sentiment profond de leurs peines , rien ne
troublait le morne silence qui régnait entr'eux.
Rome se trouvait sur leurs pas : leur unique désir , en
arrivant dans cette ville fameuussee,, fut de visiter labasilique
de Saint-Pierre qui s'achevait alors , et dont toute la chrétienté
vantait déjà les merveilles . Une madone révérée ,
objet de leur dévotion dès l'enfance , venait d'être placée
dans une chapelle . Aussitôt que leurs regards l'aperçoivent,
ils tombent à genoux d'un commun mouvement. Sans
s'être communiqué leurs pensées secrètes , ces deux amans
infortunés imploraient le ciel l'un pour l'autre . Leur esprit
absorbé dans la prière , leurs yeux attachés sur l'image
vénérée , rien ne pouvait distraire leur attention. Un cardinal
s'était arrêté dans la même chapelle : l'habit militaire
du jeune napolitain , son attitude , la mélancolie empreinte
sur sa figure , le frappent involontairement. Il le considère,
et se sent agité de souvenirs vagues ; tourmenté du désir
d'éclaircir ses soupçons , il fait appeler le jeune couple
dans un endroit écarté . Malheureuse dès ses premiers pas
dans le monde , Lilla tremblait : Aldino la rassura. Il se
présenta avec une modeste assurance . «Vous avez servi
dans les troupes de Gonsalve ? lui dit le cardinal .-Je
> vais rejoindre son armée .-Et cette jeune fille? Elle
est ma soeur : je la conduis au monastère de Viterbe .-
27
"
-
Ne pourriez-vous pas vous rappeler qu'étant un jour en
>> marche avec votre corps , vous rencontrâtes dans une
→ hôtellerie des Apennins un religieux qui avait perdu une
> bourse de 300 ducats ?- Oui ; c'était , à ce que me dit
» ce bon père , le produit de la quête qu'il venait de faire
pour son couvent ( le prélat levait tour-à-tour les yeux au
» ciel et les rabaissait sur Aldino ) .
21
- Jeune homme ,
vous serait-il possible de vous remettre les traits de ce
:
304 MERCURE DE FRANCE , í
> religieux ? - J'ai peine à le croire ; je ne le vis qu'un
> instant. -Et cet instant a décidé de ta destinée. Qui
» c'est toi , oui , voilà le brave soldat qui fut mon bien-
>> faiteur . Le ciel a exaucé le plus cher de mes voeux : il t'a
» ramené devant moi : il lui a plu de m'accorder les gran-
» deurs , les richesses de ce monde : sans doute , c'était
> pour me donner les moyens de te mieux prouver ma
> reconnaissance . En achevant ces mots il le pressait
dans ses bras , et se tournant vers les assistans , il leur fit
le récit de la noble action du jeune militaire . C'était la
première fois que Lilla l'entendait : Aldino la trouvait si
simple qu'il avait dédaigné de la lui raconter .
,
Le cardinal voulut que son jeune ami le suivît à son
palais . Dès la première question qu'il lui adressa , l'amant
deLilla , trop plein de ses peines pour les déguiser , lui fit
l'aveu sincère de la situation déplorable où les avaient
réduits une passion mutuelle et les rigueurs d'une marâtre.
Après les avoir paternellement exhortés l'un et l'autre à ne
pas se livrer au désespoir , il ordonna que , le soir même ,
Lilla fût conduite dans un couvent du même ordre que
celui où elle voulait se réfugier . Vous vous reverrez un
jour , leur dit- il , mais il refusa de s'expliquer davantage ..
Depuis trois mois Aldino était privé de la vue de tout ce
qu'il aimait ; un noir chagrin le dévorait et il n'osait
interroger son protecteur. Un jour qu'accablé de ses
réflexions sinistres il se proposait d'annoncer au cardinal
sa résolution de rejoindre ses drapeaux , il voit le prélat
s'avancer vers lui d'un air empressé : une douce satisfaction
brillait dans ses yeux . « Félicitez-moi , mon jeune ami ,
lui dit-il , je puis enfin m'acquitter envers vous . Le
souverain pontife a daigné exaucer ma prière : voici la
> dispense qui vous permet de devenir l'époux de Lilla . "
Oppressé par l'excès d'une joie subite , Aldino semblait
ne pas entendre . " Oui , mon ami , reprit le cardinal , elle
est à vous . Demain je célèbre moi-même votre union.
" Vous ne retournerez plus à l'armée d'Espagne : sa sain-
> teté vous admet au nombre de ses écuyers . "
La cérémonie eut lieu devant une grande réunion de
personnages illustres qui voulurent être témoins du bonheur
des deux amans . Le généreux prélat conduisit les
jeunes époux dans une maison agréable qu'il les contraignit
d'accepter pour présent de noces . Tous leurs voeux étaient
comblés ; il ne manquait plus à leur contentement que de
revoir les auteurs de leurs jours . Bertoldi et Béatrix quittèrent
1
SEPTEMBRE 1810. 305
tèrent leur antique manoir , et vinrent rejoindre leurs enfans.
Aldino soigna les vieux ans de son père , il protégea
la jeunesse de Stéfano , et ne voulut voir en lui que le
frère de sa Lilla. Il fit plus : il chercha à se faire aimer de
Béatrix ; mais ses attentions les plus délicates ne produisaient
chez cette marâtre que le dépit secret de l'envie
humiliée . Pour toute vengeance , Aldino se disait quelquefois
tout bas : “ Elle doit être bien à plaindre
bien heureux.n L. DE SEVEL
DE
GES .
SUA
SEINE
SPECTACLES .
gustie.
-
VARIÉTÉS .
5.
cen
Opera Buffa. - L'Impressarto
La nouvelle direction de ce théâtre qui de jour en jour
perd sa qualité d'étranger , et que chaque représentation
naturalise parmi nous , avaitdésiré signaler sa prise de possession
par un beau succès , et elle n'avait à cet égard rien
négligé ; un opéra de Cimarosa , deux acteurs nouveaux ,
venus exprès d'Italie , Mme Festa remplissant le principal
rôle , tels étaient les élémens du succès espéré ; le public
en avait agréé l'augure , car il s'était porté en foule à lapremière
représentation de la reprise de l'Impressario in Angustie;
mais cette représentation a déçu l'attente générale.
M. Boggia était chargé du rôle difficile du poëte; il est assez
bon acteur et sa voix est agréable : mais dénué de moyens , il
a été , dès la première scène , jugé avec sévérité; il parle plus
qu'il ne chante , et bien nous prend que le mélodieux Cima
rosa soutienne son virtuose en traçant dans son orchestre
le chant principal , car avec un autre système de composi
tion devenu très à la mode , M. Boggia ne se faisant pas
entendre , laisserait son orcheste dans l'embarras , et n'offri
rait , dans le morceau exécuté , qu'une composition sans
ensemble et sans liaison. Son concurrent n'est pas même
son rival : M. Botticcelli n'a pas un moment fixé l'attention
du public , trop juste ef trop prompt appréciateur de la
force et de l'étendue des moyens de ce bouffon un peu
sérieux. Fiorini , qui n'est encore ici considéré que comme
un débutant , a une méthode sage et de la justesse ; mais
une certaine uniformité d'expression et une langueur
dans l'exécution , qui ne contribuait pas à réchauffer la
,
V
306 MERCURE DE FRANCE ,
scène ; aussi Madame Festa s'est - elle trouvée placée
comme dans un cercle étranger à son talent : frappée de la
froideur inattendue et inaccoutumée du public , elle-même
a eu de la peine à ressaisir ses moyens visiblement altérés .
La voix de cette cantatrice , d'ailleurs , est d'un timbre admirable
, le son en est beau , naturel , égal et d'un effet ravissant;
mais elle manque , jusqu'à un certain point , de facilité,
et même quelquefois de justesse ; pour pen que le trait
ait de la hardiesse et de la difficulté ,il manque de cette
inaltérable pureté , de cette correction exquise à laquelle
Mme Barelli nous a comme habitués . Mais un défaut beancoup
plus sensible chez Mme Festa , c'est l'oubli trop fréquent
du rhythme , de cette fidélité à la mesure sans laquelle
il n'y a ni charme , ni effet musical , ni entraînement. Son
succès dans le Molinara , malgré ce défaut qui y est si
sensible , ne doit pas l'aveugler. Il n'y a pas de musique ,
si l'on ne sent pas un rhythme vivement et également prononcé
: il n'y a plus qu'une déclamation notée , ou une
vague psalmodie.
,
Le mauvais accueil fait à l'Impressario a tenu uniquementà
la faiblesse de l'exécution; aux représentations suivantes
, il y a eu plus d'ensemble , plus de sûreté , plus de
chaleur comique , plus de verve musicale ; on s'est rapproché
du compositeur , de son esprit , qui vit par la mélodie ,
de son originalité qui ne se sépare jamais de la grace. Quelques
amateurs qui ne semblent être heureux que de leurs
souvenirs , et qui les opposent toujours à leurs jouissances
dumoment , comme pour se donner le plaisir de diminuer
celui qu'ils éprouvent , nomment encore Raffanelli
Rovedino ou Martinelli , Lazzarini , et Mm Bolla : nous
nommerons nous , les sujets que nous possédons , ceux
qui leur seront réunis bientôt , et peut-être à des yeux non
prévenus , la balance sera-t-elle presqu'égale. Un fait incontestable
est qu'à aucune époque l'Opéra Buffa n'a réuni
trois femmes telles que celles qu'il possède aujourd'hui ;
bien placées , elles sont inappréciables , et elles peuvent
Fêtre , si l'Impressario , trop souvent in Angustie , parvient,
par l'influence inséparable d'un grand talent , et les
moyens de persuasion qui secondent si bien l'autorité , à
triompher de ces sortes d'incompatibilités dramatiques ,
quí entretiennent sur la scène de perpétuels divorces , et
font, du temple de l'harmonie, d'éternels foyers do
discorde .
Nous avons cru devoir assigner la cause véritable dupeu
/
SEPTEMBRE 1810 . 307
1
de succès de l'Impressario : cette cause n'est ni dans les
morceaux retranchés ni dans ceux ajoutés , quoique nous
regrettions le joli air Che dice mal d'amor, et le duo magnifique
, che l' alma mia discacci , que Lazzarini et
Mme Bolla chantaient avec une si grande et si belle expression
. Cette cause n'est pas sur-tout , quoiqu'on le prétende
, dans la faiblesse dede l'ouvrage , et dans le mérite de
ceux,que nous avons entendus depuis . A force de nous
parler de Mozart comme de l'incomparable , on finirait par
nous faire désirer son ostracisme . C'est , il est vrai , un admirable
génie , un homme à part ; mais il n'est pas vrai
qu'il écrase tout, qu'auprès de lui tout paraisse faible ;
cela est vrai dans son école ; cela n'est pas vrai dans l'école
italienne , dont le style , la marche , le but et les effets diffèrent
essentiellement de la sienne. L'Impressario , par
exemple , a toujours été regardé comme une des compositions
les plus spirituelles et les plus piquantes de Cimarosa;
c'était un choix non pas avoué , mais dicté par le
goût , et il y a lieu de croire que M. Spontini n'en fera
jamais d'autres . Qu'il nous ramène tout-à-fait en Italie , qu'il
nous y maintienne ; c'est la patrie de l'art. Quelques excursions
sont permises ; mais il faut rentrer dans la terre
natale , et quoi qu'on en dise , je ne puis croire que les
Sarti , les Paësiello , les Cimarosa , les Fioravanti , soient
déjà trop vieux ; je croirais plutôt trop jeunes ceux qui les
croient surannés , et trop pauvres ceux qui ne les trouvent
pas assez riches
-
en Parodies. Si une parodie contribue toujours ,
quelque manière , à constater le succès d'un ouvrage sérieux
, on peut dire que deux parodies sont une preuve
de son triomphe : les Bayadères ont obtenu cet honneur.
On a parodié cet opéra au Vaudeville et aux Variétés .
mais avec des intentions un peu différentes . Les auteurs
qui ont fait jouer sur le théâtre de la rue de Chartres la
Manufacture d'indiennes ou le triomphe des schalls etde la
Queue du Chat , avaient pour but principal la critique , et
même une critique amère; ils ont moins songé à être gais
qu'à être méchans . Les parodistes qui ont introduit les
Baladines sur le premier théâtre des boulevards , ont eu
pour première intention de nous faire rire ; ils n'ont été
malins que pour être gais. Il y a d'ailleurs beaucoup de ressemblance
dans le plan des deux ouvrages , également calqués
sur le poëme original . Ce sont plutôt des travestis-
V2
308 MERCURE DE FRANCE ,
1
semens que des parodies . Au Vaudeville le RajahDémaly
est représenté par un bas-normand , nommé Fadoli , propriétaire
d'une manufacture d'indiennes . L'oncle qui la lui a
léguée, ne l'a fait qu'à condition qu'il épousera, dans le terme
d'un an , une vieille coune , et il en a trois à choisir. Aux
Variétés , c'estunmarquis italien qui représente un peuplus
dignement le Rajah des Bayadères , et s'il est comme Fadoli
obligé par un testament à se marier , c'est entre trois jeunes
etjolies personnes qu'il doit choisir son épouse . La mêmel
différence de couleur continue à se faire sentir dans les
deux copies : Laméa et ses compagnes ne sont plus dans la
Manufacture d'indiennes que des marchandes de chansons
à-peu-près aussi grivoises que leur marchandise , et dontle
costume n'a rien d'agréable : dans les Baladines , ce sont
des danseuses italiennes fort lestement vêtues , mais qui ne
disent rien de trop leste , attendu qu'elles ne parlent pas .
Les deux parodies ont chacune leur caricature , et si celle
duVaudeville est plus originale , l'autre nous a paru beaucoup
plus plaisante : la première est un rôle de jockey
nomméPupo , que Jolyjoue enimitant tous les mouvemens
d'une marionnette ; la seconde est le rôle de Laméa ellemême
, joué par Brunet. Nous ne pousserons pas plus loin
le parallèle . Il suffira de dire à la louange du public qu'entre
des auteurs dont les uns avaient compté sur son goût pour
les méchancetés , et les autres sur son penchant à la gaieté ,
c'est à ces derniers qu'il a donné hautement la préférence.
Le succès des Baladines a été complet; on a demandé et
applaudi le nom des auteurs , MM. Merleet Ourry. La
Manufacture d'indiennes a été sifflée , et ce n'est que deux
jours après qu'ont paru sur les affiches les noms de
MM. Dieulafoyet Gersin.
Le théâtre des Variétés a été beaucoup moins heureux
dans sa parodie des Deux Gendres , que le Vaudeville
n'a point encore parodiés. Ce serait une belle occasion
pour celui-ci de prendre sa revanche . Cadet-Roussel beaupère
est un long travestissement , en deux actes , de la
pièce de M. Etienne. Nous ignorons si l'auteur a eu pour
but principal d'être méchant ou d'être plaisant , mais il
paraît qu'ila eu , par-dessus tout , le talent d'être ennuyeux :
sans le jeu original de Brunet et de Pothier , la représentation
de sa pièce n'aurait point été achevée . Cependant
les amis quis'étaient obstinés à l'applaudir, malgré les
sifflets , se sont opiniâtrés de même à demander l'auteur ,
mais l'auteur plus sage ne s'est pas fait connaître sous son
SEPTEMBRE 1810 . 309
véritablenom. Il n'a livré aux sifflets et auxapplaudissemens
que celui de M. Duran , de la rue de la Lune, et nous
sommes trop édifiés de cet acte de modestie pour chercher
àle découvrir sous l'incognito .
Théâtre du Vaudeville .-
L'Homme de Quarante-ans ,
ou le Rôle de Comédie , vaudeville en un acte , de M. Jos .
Pain.
Les événemens sur lesquels cet ouvrage est fondé sontun
peu romanesques . Germeuil amoureux de Laure , et agréé
par ses parens , a cédé généreusement ses droits à Maineval
qu'elle préférait; il est allé porter ses chagrins en Amérique
, et est revenu en France après s'être ruiné . Laure ,
devenue veuve , en est à peine instruite qu'elle l'appelle
auprès d'elle en lui offrant sa fortune et sa main : on trouve
rarement dans la société tant de générosité et de reconnaissance.
Les incidens qui suivent et qui formentl'intrigue de
la pièce , sont un peu plus communs . Germeuil sans fortune
, est lui-même un peu étonné de se voir aimé à quarante
ans de la même femme qui le rebutait à trente . Il
craint que l'offre qu'elle lui a faite ne soit que le sacrifice
d'un coeur reconnaissant , et il veut savoir à quoi s'en tenir
avant qu'un tel sacrifice se consomme. Au lieu d'arriver
au château de Laure par la grande route , il s'y rend parun
chemin détourné , s'introduit dans le pare dont il connaît
les issues et s'y procure bientôt un espion dans la personne
du jardinier . Quoique Laure aime Germeuil de bonne-foi ,
non d'amour à la vérité , mais de l'amitié la plus tendre
les apparences confirment d'abord tous les soupçons du
futur époux. Laure veut célébrer son retour par une petite
fête dont le principal ornement doit être une comédie composée
par Emile son jeune cousin. Elle en a fait un secret
à tout le monde afin de surprendre Germeuil , et l'on
conçoit aisément combien la nécessité de s'entretenir sou
vent , tête-à-tête , avec Emile , fournira de rapports perfides
au jardinier, qui croit ne pouvoir pas mieux gagner
l'argent que Germeuil lui donne . Un autre personnage
contribue encore à alimenter sa jalousie. Juliette , jeune
soeur de Laure , est sortie tout récemment de sa pension.
Comme toutes les petites filles , elle brûle d'être mariée.
Son cousin Emile lui plaît fort ; elle craint que sa soeur ne
l'épouse , et pour l'en empêcher', elle lutte de vigilance
avec le jardinier eett raconte tout à Germeuil. Leurs efforts
réunis ont tant de succès qu'enfin celui-ci se décide à épier
ع
310 MERCURE DE FRANCE ,
P
un rendez-vous donné par Laure à son cousin. Que devient-
il lorsqu'il entend l'aimable veuve déplorer l'hymen
qui va faire son malheur , Emile lui proposer de s'y soustraire
par la fuite et Laure enfin y consentir ! Germeuil ne
peut se contenir davantage , il se montre , il fulmine , mais
Laure lui dit et lui prouve aisément que la conversation
qu'il vient d'entendre n'est qu'une scène de la comédie
qu'il verra jouer le lendemain. Nos lecteurs devinent le
reste , mais ce qu'il faut leur dire , parce qu'ils ne le devineraient
pas , c'est que si cet ouvrage pèche contre la vraisemblance,
si l'intrigue en est faible et prolongé avec trop pen
d'art , il rachète amplement ces défauts par des caractères
bien choisis et bien tracés , par le bon ton dont il est
écrit, par des couplets ingénieux. Très-peu ont obtenules
honneurs du bis , trop souventréservés aux pointes , aux jeux
de mots , et même à des amphigouris dignes des Précieuses
de Molière , mais presque tous ont été vivement applaudis .
En dépit de quelques sifflets qui ont troublé le dénouement
de cet ouvrage , nous croyons qu'il suffirait de quelques
légères corrections pour le placer honorablement à côtể đẻ
ceuxdont le même auteur a déjà enrichi ce théâtre .
1
4
SOCIÉTÉS SAVANTÉS.-Programme d'un prixproposéparl'Athenéede
Vaucluse. - M. de Stassart , préfet de Vaucluse et président
de l'Athénée , jaloux de voir célébrer dignement la mémoire de Pétrarque
, se propose de décerner une médaille d'or de la valeur de
300 fr. à l'auteur qui , au jugement de l'Athénée , aura composé ,
soit en vers , soit en prose , le meilleur éloge du poëte vauclusien. Le
vainqueur sera proclamé dans la séance publique qui aura lieu àVaucluse
même, le 20 juillet 1811 , jour anniversaire de la naissance de
Pétrarque. Les poëmes ne doivent point excéder 200 vers , ni les
discours une demi-heure de lecture.
L'Athénée désire que les auteurs analysent et fassent ressortir les
différens mérites dePétrarque. L'amant de Laure n'était pas seulement
ungrand poëte; il était encore un moraliste profond. Sous ce double
rapport , ondoit marquer l'influence de cet écrivain sur son siècle et
sur la langue italienne.
Les ouvrages destinés au concours doivent être adressés , avant le
zomai , à M. Morel , secrétaire-perpétuel de l'Athénée de Vaucluse,
*Avignon; le terme est de rigueur.
Tous les Français et étrangers sont admis à concourir , à l'exception
des membres résidens de l'Athénée.
1
1
SEPTEMBRE 1810 . 31r
Lesnoms , qualités et demeure des auteurs seront consignés dans
un billet cacheté qui renfermera pareillement une devise ou sentence
analogue au sujet, laquelle sera placée en tête de l'ouvrage . On brûlerales
billets des discours on porines qui n'auront pas été couronnés .
Le prix ne sera remis qu'à l'auteurcouronné ou au porteur de sa
procuration.
L'Académie de Bordeaux , dans sa séance publique du 8 septembre ,
a décernéune médaille d'or à M. C. L. Mollevaut, pour sa traduction
de Salluste. (1)
La troisième édition de la traduction en vers de Tibulle , par le
même auteur , et sa traduction en prose de l'Enéide , paraîtront dans
quinzejours.
Aux Rédacteurs du Mercure de France.
MESSIEURS , Vous annoncez comme devant paraitre incessamment,
la traduction en prose de l'Enéide par M. De Guerle : seriez-vous assez
complaisans pour me permettre d'annoncer aussi , par votre organe ,
que depuis plus de dix- huit mois j'ai terminé moi-même la traduction
complète des OEuvres de Virgile en prose poétique , à laquelle j'ai
consacré dix ans de travail , que plusieurs littérateurs distingués ont
honorée de leurs suffrages , et qui n'attendrait , pour être publiée ,
qu'un imprimeur qui voulût risquer les frais de l'impression , parce
quema fortune actuelle ne me permet pas de les faire moi-même ?
Comme il est très-possible que cette nouvelle concurrence d'un
littérateur aussi distingué que M. De Guerle , condamne tout-àfait
à l'oubli ma traduction , donnez -moi du moins la consolation
d'en dire un mot , et de répéter , dans votre journal , l'offre désintéressée
que je fais à tout imprimeur ou libraire qui voudra se charger
de l'impression , de lui en abandonner entiérement la propriété ,
comme de lui laisser la chance du profit.
Agréez , je vous prie , l'assurance et les témoignages de l'estime la
plus distinguée ,
DE LA CHABEAUSSIÈRE .
Eaubonne , vallée de Montmorenci , 18 septembre 1810 .
(1) Salluste . Seconde édition . Un vol. in-12. Prix , 3 fr. Chez
Kænig, libraire , quai des Augustins; et Debray , libraire , rue Saint-
Honoré, vis-à-vis celle du Coq.
POLITIQUE.
Les nouvelles du camp russe devant Rudschuck , et de
l'armée qui attaque le camp turc de Schumla , annoncent
peu de progrès ultérieurs : il serait même à croire que les
Russes ont fait un léger mouvement rétrograde . Un bulletin
officiel a été colporté dans Constantinople , le titre et
le style sont également curieux , et nous le mettrions sous
les yeux des lecteurs , s'il ne fallait remarquer que ces relations
ne vont que jusqu'à la fin de juillet, et que celles
des Russes annonçant la conservation de leur position sont
postérieures.
S. M. le roi de Prusse est rentrée à Berlin après son
voyage en Silésie , voyage dont le but paraît être la sécularisation
d'un grand nombre de couvens , et la réunion
de leurs domaines à celui de l'Etat , dont ils acquitteront
en partie la dette. Les opérations financières se suivent
aussi à Vienne. Les lettres-patentes relatives à l'impôt pour
l'amortissement des dettes publiques et du papier-monnaic
, viennent de paraître. En Danemarck la sévérité des
mesures continentales a été portée au point de défendre
absolument l'entrée de tout navire soit rentre , soit ami ,
portant des denrées coloniales. En Westphalie le système
de la conscription s'établit et s'applique aux provinces du
Hanovre; un autre soin occupe en même tems le monarque
, celui de protéger l'instruction , d'enrichir ses bibliothèques
, de faire prospérer ses universités , qui ont déjà
recouvré tout l'éclat dont elles jouissaient en Allemagne .
Les Etats de Prague doivent se rassembler au commenceinentd'octobre.
Le mariage du prince de Bavière est fixé
au 12 octobre , et sa résidence à Inspruck . On croit que
la réunion du pays de Salizbourg et de l'Innwertiel a dû
être effectuée dans le cours de ce mois , en même tems
que quelques cessions au grand duc de Wurtzbourg . Les
lois bavaroises sont toutes en vigueur à Ratisbonne . La
marine napolitaine continue à se couvrir de gloire en tenant
en échec celle que les Anglais occupent à la défense de la
Sicile; ces engagemens ont plus ou moins d'importance
MERCURE DE FRANCE , SEPTEMBRE 1810. 313
mais celui du 4 de ce mois a été général . Trois fois la
ligne ennemie est revenue à la charge , et trois fois les bâtimens
anglais , écrasés par le feu des canonnières et des
batteries , ont été obligées de se retirer et de gagner promptement
le port de Messine . Ces combats sont devenus le
spectacle du peuple de Naples qui y prend une juste idée
de la véritable force des Anglais , et de celle que le courage
et le zèle patriotique peuvent donner. La présence de
S. M. anime chaque officier , chaque soldat , chaque marin;
tous cherchent à se distinguer sous ses yeux .
Les Anglais ont reçu la nouvelle de la capitulation
d'Almeida ; ils insinuent que cette reddition est l'effet de
l'explosion du magasin à poudre ; ils savent bien que cet
accident , qui a coûté la vie à plus de 500 hommes , n'a
fait que hâter la chute de la place. Ils se vantent de compter
le général Cox au nombre des blessés ; cela n'est point
exact , cet officier n'a ni ce chagrin , ni cet honneur. Seul
de sa personne dans Almeida , où les Anglais l'avaient
jetté , et où sa nation n'a combattu que par ce représentant ,
il a capitulé pour les Portugais renfermés avec lui : les
Anglais tenaient la campagne en arrière et en vue de la
place , mais ils ne s'y étaient point hasardés ; prisonnier
au quartier-général français , on a pu se convaincre que
M. Cox n'avait pas été blessé , et qu'il se porte très-bien.
Les mêmes nouvelles annoncent que le maréchal duc de
Trévise aurait battu l'armée de la Romana : cette nouvelle
n'est point jusqu'à présent officiellement confirmée , et ce
n'est encore qu'un bruit qu'accrédite sa vraisemblance .
En voici un autre , dont les voeux d'un bien grand nombre
de familles appelleraient la confirmation : on écrivait
de Londres , en date du 8 septembre , que la réponse définitive
du gouvernement anglais au gouvernement français
, relativement à l'échange des prisonniers , avait été
envoyée la veille du bureau des transports àM. Mackensie
à Morlaix . On ne sait rien de la nature de cette réponse ,
et si elle est dictée par un esprit qui mette fin à toutes les
difficultés .
Mais il est d'autres bruits que le besoin de diviser et celui
de nuire engagent les Anglais à répandre . Les brandons
de discorde sont toujours préparés dans ce pays , et ce n'est
✓ pas la production nationale que le ministère cherche , avec
le moins de soins , àjeter sur le continent. Sur cet étrange
objet de contrebande , les douanes continentales sont en
effet,jusqu'à un certain point , impuissantes ; mais il est
314 MERCURE DE FRANCE ,
des moyens certains d'étouffer ces machines incendiaires
que d'autres Congrèves viennent lancer parmi nous ; ce
sont des déclarations franches de sentimens et de principes
. La publicité est souvent un des secrets les plus
heureux de la politique : la franchise est sur-tout le plus
noble de ses moyens , quand elle repose sur la justice et
qu'elle est garantie par la force .
Or voici la nouvelle machine que les Anglais promènent
en quelque sorte dans la Baltique, et dont ils ont sans
doute tenté l'introduction dans les ports de cette mer sévèrement
fermés à leurs vaisseaux .
"Ils ont reçu , disent-ils, des lettres particulières de Saint-
Pétersbourg qui vont jusqu'au 23 août. L'élection de Bernadote
au titre de prince royal de Suède , a fait dans ce
pays la plus vive sensation. On y craignait généralement
que le gouvernement français n'insistat sur la restitution
du territoire acquis par les Russes sur les Suédois , dans
ladernière guerre ; on s'attendait aussi à un prochain changeinentdans
le ministère ; on avait contremandé , pour le
moment, la marche d'un corps de 15,000 hommes destiné
à renforcer , en Turquie , l'armée du comte Kamenskoi . »
Voilà la version anglaise , et la manière dont on fabrique
à Londres les nouvelles de Pétersbourg. Le Moniteur s'est
chargé de répondre à une insinuation que l'on pourrait
trouver dangereuse , si on n'en sentait trop facilement la
perfidie ; mais le génie du mal y est empreint ; laissons-en
parler un autre; c'est-à-dire , ce génie qui a combattu pour
la paix , et qui a vaincu pour elle ; celui dont l'alliance a
toujours été efficace , protectrice et fidèle , qui , vainqueur
rapide et négociateur généreux , n'a jamais stipulé que pour
le bonheur des peuples et le repos du monde , et qui va ,
telle est sa prévoyance , trouver dans le sujet même de
l'alarme qu'on veut répandre , le motif de la sécurité qu'il
va rétablir . Voici la note du Moniteur :
"La nomination du prince de Ponte-Corvo à la dignité
de prince royal de Suède est un vaste champ d'espérances
pour lesAnglais . Vain espoir ! cet événement inattendu
pour les deux Empereurs de France et de Russie , n'est
pointune cause de refroidissement entr'eux. La Finlande
a été cédée par la Suède à la Russie; cette province est
russe , et c'est un des avantages que ce grand Empire a
retiré de son alliance avec la France . La Finlande était
nne des provinces nécessaires à la Russie pour centraliser
sonEmpire. Le comte Kamenskoi a les troupes nécessaires
SEPTEMBRE 1810. : 315
pourse maintenir dans les provinces qu'ila conquises sur
leDanube. Si l'Empereur Alexandre juge convenable d'y
envoyer de nouvelles troupes , qui peut l'en empêcher ?
L'Empereur Napoléon est sûr de la Russie , comme la
Russie est sûre de la France . Nous sommes bien aises
'd'avoir sujet de donner cette explication; car depuis quinze
jours on n'entend parler en Europe que d'apparence de
guerre. Ces bruits sont répandus pour encourager le peuple
anglais et lui dontrer des motifsdd''eesspérance pour sortir de
la situation malheureuse où il se trouve . Les mouvemens
de troupes dans le Mecklembourg ont pour but d'empêcher
la contrebande anglaise .
> Nous disons que l'élection du prince de Ponte-Corvo
est un événement qui n'a pas été calculé. Le roi et lepeuple
ont choisi ce prince spontanément en haine de l'Angleterre
, et en opposition du roi anglais , qui , quoique
depuis son malheur il ait été , selon l'usage , désavoué et
abandonné par l'Angleterre , a cependantperdu son royaume
pour être fidèle à lapolitique insensée et furibonde qui dis
lingue aujourd'hui l'Angleterre . "
Peut-être est-il convenable de rapprocher de cette note
si importante et si historique , celle-ci qui a paru dans la
gazette de Berlin du 14 septembre .
«Les deux prétendus couriers russes que les feuilles
allemandes ont fait arriver ici étaient simplement deux
couriers expédiés de Colberg , pour rendre compte de l'attaque
des Anglais contre des bateaux chargés de sel près
deBrodenhagen : on a donné également un air de mystère
à la mission du prince Gagerin , qui n'était chargé que de
faire à S. M. des complimens de condoléance sur la mort
de la reine . "
Les contestations entre lajunte américaine de Buenos-
Ayres et les membres de l'ancien gouvernement , ont eu le
résultat auquel les actes de cette junte , ses restrictions et
ses protestations avaient dû préparer depuis long-tems . Elle
a fait transporter en Espagne les membres de l'audience
royale et le dernier vice-roi. Les Anglais , qui avouent cet
événement et le reconnaissent authentique , ont , disentils
, des raisons pour ne pas donner à cet égard tous les
détails dont ils sont en possession ; on en peut seulement
conclure que l'esprit d'indépendance se manifeste et se propage
de plus en plus dans ces contrées ,et que la régence
espagnole usera vainement, dans ses proclamations, du tan316
MERCURE DE FRANCE ,
gage qu'elle a déjà si inutilement1 tenu aux peuples des
Carracas.
Les Anglais qui observent ces mouvemens avec une inquiétude
égale à l'ambition, qu'ils dissimulent trop peu , de
substituer , dans ces riches domaines , la domination britannique
au joug espagnol , ont cependant des raisons
puissantes de ne pas chercher à étendre trop au loin leur
empire ; qu'ils regardent près d'eux; le germe d'une vieille
haine, nourrie par l'injustice , aigrie par le tems , et devenue
un sentiment national , se fortifie et se développe par la
fermentation : Dublin ne lève point un étendard séditieux ,
I'Irlande n'est pas en proie à la révolte ; mais les armes employées
sontplus fortes , car elles sont légitimes; plus irrésistibles
, car elles sont constitutionnelles . On a publié ,
dans les journaux d'Irlande , en gros caractère et sous
ce titre remarquable , TRIOMPHE DE LA JUSTICE ET DU
PEUPLE D'IRLANDE , la note que l'on va lire , en date du
8septembre :
« Les shérifs de la ville de Dublin viennent de répondre
àla longue attente de ceux qui avaient demandé une convocationdes
bourgeois etdes francs -tenanciers . L'influence
du château a cédé à la fermeté des magistrats de notre
pays . Les hommes vendus à l'administration ont épuisé
vainement toutes les ressources de leur malignité , et le
secrétaire lui-même a perdu ses moyens ordinaires de persuasion
; ni les menaces , ni la calomnie , ni les caresses ,
ni les séductions de la cour n'ont pu ébranler l'intégrité de
nos vertneueux et honorés shérifs . En conséquence , ils
ont désigné le.... de.... pour le jour de l'assemblée des
bourgeois et francs-tenanciers , afin de préparer une pétition
à l'effet d'obtenir la révocation de l'acte d'union . "
Mais ce n'est pas seulement en Irlande que le despotisme
anglais compte des hommes et des nations disposés
à s'ysoustraire : l'Inde est encore un théâtre où des princes
opprimés et non soumis , s'agitent pour recouvrer leur indépendance
, ou combattent pour ne pas la perdre . Les
forces anglaises sont en mouvement sur divers points ,
pour combattre des chefs que l'on annonce aussi entreprenans
qu'habiles , et des rhajas dont les révoltes successives
attirent et distraient continuellement les troupes peu
nombreuses que les Anglais ont dans ces contrées .
- Un autre mal y existe , et y appelle au plus haut degré
Pattentiondes ministres ; ce sont les prétentions des chefs
de l'armée , et leur opposition presque constante aux ordres
SEPTEMBRE 1810. 317
de la cour , des directeurs de la compagnie des Indes , l'insubordination
d'une partie des officiers , leurs plaintes cons
tantes sur la modicité de la paie , sur le défaut d'avancement,
la longueur du service dans ce pays , si contraire
à la constitution des Anglais. Les correspondances et les
actes qui renferment l'expression de ces diverses plaintes ,
ont été l'objet d'une publicationoù la compagnieles discute,
ét les établit à leur juste valeur; mais ces réfutations n'empêchent
pas que les plaintes n'existent , et que pour asseoir
sadomination dans l'Inde , outre les naturels du pays,
toujours prêts à abandonner leur cause ou à la mal servir ,
lesAnglais entretiennent et soldent dans l'Inde une armée
mécontente de son sort , qui obéit mal , parce qu'elle n'obéit
qu'à regret , et qui doit finir par défendre avec peu
de chaleur le pouvoir britannique , dans un pays où elle
ne reste qu'avec peine , et s'acclimate difficilement.
PARIS .
S.
SAMEDI dernier LL. MM. II. et RR. ont assisté à une
représentationde Mahomet : le lendemainelles onthonoré
de leur présence celle des Bayadères. L'enthousiasme du
public était à son comble. Dans la matinéedu lundi , l'Empereur
et son auguste épouse ont visité le Musée. L'Empereur
est ensuite allé visiter plusieurs des travaux publics ,
à l'avancement desquels il imprime tant d'ensemble etde
rapidité.
-LL. MM. sont parties mardi pour Fontainebleau,
elles ont passé par Grosbois , où elles ont daigné nommer
le fils dont la princesse de Neufchâtel et de Wagram vient
d'accoucher.
- Un décret impérial, du 5 août 1810 , a ordonné le
remboursement de la dette publique des Etats romains ,
montant à 2,500,000 fr. de rente . Un capital de 50 millions
en domaines nationaux est affecté à ce remboursement
, et ces biens sont mis à la disposition d'une administration
composée d'un directeur , de deux adjoints , et
d'un conseil de trente membres , tous créanciers de la dette
publique des ci-devant Etats romains , et présidée par
l'intendant du trésor dans les départemens de Rome etde
Trasimène .
3
-La garde impériale a donné un repas de corps à la
légion portugaise. Les Portugais montrent le plus grand
(
1
318 MERCURE DE FRANCE ,
enthousiasme à l'idée d'aller en Portugal , battre les Anglais
, détromper leurs compatriotes et payer le tribut de
leur reconnaissance et de leur admiration pour l'Empereur
, qu'ils ont suivi sur le champ de bataille , où ils ont
partagé les succès des armées françaises .
Cette légion est composée des corps d'élite de l'armée
de Portugal. Les officiers appartiennent , pour la plupart ,
aux familles les plus considérées du pays . L'arrivéede cette
légion en Portugal sera la meilleure réponse aux atroces
libelles et aux calomnies , armes favorites des Anglais ,
qui n'ont pas manqué de présenter ces braves gens à leurs
compatriotes comme ayant tous été empoisonnés ou assassinés.
-S. Exc. le ministre de l'intérieur , voulant presser la
construction des greniers d'abondance sur le terrain de
PArsenal , vient d'ordonner que les travaux de maçonnerie
, qui devaient être exécutés par les soins d'un seul
entrepreneur , seraient partagés en trois entreprises différentes
.
- Le ministre directeur de l'administration de la guerre
a ordonné la fabrication d'une quantité considérable de
sirop de raisin pour le service des hôpitaux militaires de
Pintérieur.
-Par décision de S. Exc. le ministre de la police générale
, un aubergiste de Strasbourg a été condamně administrativement
à un mois de détention , qu'il subit en ce
moment , pour s'être permis , contrairement aux réglemens
de police , de fournir une voiture attelée à un courier non
muni de passe-ports , et auquel les chevaux avaient été
refusés à la poste ,
- Le fronton du péristyle du palais du Corps-législatif
est achevé : il offre cent douze pieds de développement ,
et sa grande dimension de hauteur est de dix-sept pieds ;
il représente S. M. l'Empereur à cheval , faisant présent
au Corps-législatifdes drapeaux pris sur l'ennemi . Les deux
figures personnifiées placées aux angles du fronton , ont
quatorze pieds de proportion : elles représentent la Seine
et le Danube. Feu M. Chaudet , membre de l'Institut et
de la légiond'honneur , est l'auteur de ce bas- relief.
- Les examens pour l'admission des élèves de l'école
polytechnique et les opérations du concours sont terminés .
Cent soixante-sept élèves sont admis . Le Lycée Napoléon
en a fourni à lui seul cinquante-trois.
SEPTEMBRE 1810 . 319
ANNONCES .
Les Incas , ou la Destruction de l'Empire du Pérou , par Marmontel
. Trois vol . in- 18 . Prix , 4 fr. , et 5 fr. 50 c. franc de port. Le même
avec 12 jolies figures , 6 fr.,et 7 fr. 5cc. franc de port. A Lyon , chez
Mme Buynaud, née Bruyset ; et à Paris , chez Lenormant, imprimeurlibraire
, rue des Prêtres- Saint-Germain-l'Auxerrois , nº 17; et chez
Arthus -Bertrand , libraire , rue Hautefeuille , nº 23 .
Simples notices historiques sur les généraux étrangers les plus célèbres,
depuis 1792jusqu'à nosjours ; par M. de Châteauneuf.
Nota. C'est la troisième édition de cet ouvrage, depuis 4 mois : Ta
prixde ce volume , bien imprimé sur papier vélin , est de 4 fr. , et
4fr. 40 c. franc de port. Chez l'Auteur , rue des Bons-Enfans , nº34.
Dictionnaire de Chimie , par MM. M. H. Klaproth , professeur de
chimie ,membre de l'Académie des Sciences de Berlin, associé étranger
de l'Institut de France , etc.; et F. Wolff , docteur enphilosophie ,
professeur au gymnase de Joachimsthal. Traduit de l'allemand , avec
des notes , par E. J. B. Bouillon- Lagrange , docteur en médecine
professeur au Lycée Napoléon et à l'Ecole de pharmacie , membre
du jury d'instruction de l'Ecole vétérinaire d'Alfort , de plusieurs
Sociétés savantes françaises et étrangères; et par H. A. Vogel , pharmaciende
l'Ecole de Paris , préparateur général à la même Ecole ,
conservateur du cabinet de physique au Lycée Napoléon , et membre
deplusieurs Sociétés savantes . Tome II, in-8º de plus de 500pages , imprimé
sur caractères neufs de philosophie , et papier carré fin d'Auvergne
, avec des planches. Prix , 6 fr. , br., et 7 fr. 50 c. franc de
port. Les deux premiers volumes 12 fr . et 15 fr . franc de port. Le
Tome IIIe paraîtra le 1er novembre prochain , et les tomes IVe , Vect
dernier suivront de près . Chez J. Klostermann fils , libraire-éditeur des
Annales de Chimie , rue du Jardinet , nº 13 .
Tobie, oules Captifs de Ninive. Poëme quiaobtenu la mention honorable
au concours de l'Athénée de Niort , le 14 juin 1810. Suivi d'un
choix de poésies , par P. J. Charrin ( de Lyon ) , membre-correspondant
dela Société des sciences et arts du départementdes Deux-Sèvres .
Prix , 1 fr. 50 c. , et 1 fr. 75 c. franc de port. Chez Hocquet et compagnie
, imprimeurs , rue du faubourg Montmartre , nº 4 ; Barba ,
libraire , Palais-Royal , derrière le Théâtre-Français ; Martinet , rue
duCoq-Saint-Honoré; Jh. Chaumerot, Palais-Royal, galerie de bois ,
1º 188,
1
د
320 MERCURE DE FRANCE , SEPTEMBRE 1810 .
1
1
Io , poëme en cinq chants , suivi de poésies fugitives; par Adolphe
Rossolin , in- 18 , grand-raisin . Prix , I fr. 80 c. , et 2 fr . 25 c. frane
de port. Chez Michaud frères , imprim. -libraires , rue des Bons-Enfans ,
nº 34; et chez Arthus-Bertrand , libraire , rue Hautefeuille , nº 23.
Horace éclairci par la ponctuation , par le chevalier Croft . Un vol.
petit in-8° . Prix , 3 fr . 75 c. , et 4 fr. 50 c. franc de port. Chez Ant.
Aug. Renouard , libraire , rue Saint-André-des-Arcs , nº 55 .
Nouvelle Bibliothèque d'un homme de goût , entiérement refondue ,
corrigée et augmentée ; contenant des jugemens tirés des journaux les
plus connus , etdes critiques les plus estimés , sur les meilleurs ouvrages
qui ont paru dans tous les genres , tant en France que chez l'étranger ,
jusqu'à ce jour ; par A. A. Barbier , bibliothécaire de sa majesté impériale
et royale et de son conseil-d'Etat ; et N. L. M. Desessarts ,
membre de plusieurs académies . TOME Ve . Un vol. in-80.
Prix, 5 fr. , et6 fr. 50c . francde port. Chez Arthus-Bertrand , libraire ,
rue Hautefeuille , nº 23 ; et chez Mme Ve Duminil- le-Sueur , imprimeur-
libraire , rue de la Harpe , nº 78 .
Les5 volumes se vendent 25 fr. , et 32 fr. 50 c. franc de port. Les
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1
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1
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avenues de Neuilly , nº 20 , prie les personnes auxquelles il reste des
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Les Anémones et les Renoncules de tous les pays , du plus riche.
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et à chaque lot de 50 fr. il ajoutera , gratuitement , deux oignons
de Jacinthes inappréciables ; savoir , la dorure impériale jaune coeur
vert , et le tombeau d'une mère , velours pourpre noir violeté , bordé
devert, plus de la graine de Pied d'allouette julienne pyramidal ;
idem , de Coquelourde et de Pavôt double de toutes couleurs .
On est prié d'affranchir les lettres et l'argent.
AVIS.-MM. les Abonnés au Mercure de France, sontprévenus
que le prix de leur souscription doit être payé enfrancs et non en livres
tournois.
TABLE
DAN
WYNTNAN
MERCURE
DE FRANCE .
DEFT
DE
LA
SE
N
5.
N° CCCCLXXXI. - Samedi 6 Octobre 1810
POÉSIE .
ÉPITRE A M. RAYNOUARD , DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE ;
Ouvrage qui a remporté le prix de la Violette aux Jeux
Floraux , le 3 mai 1810 .
Adhuc sub judice lis est.
Sĩ mon goût , Raynouard , n'a trompé ma raison
Parmi tous les Français estimés d'Apollon ,
Racine , au premier rang élevé sans partage ,
Doit des siècles futurs emporter le suffrage.
Ce début te surprend. Je sais qu'un autre choix
Signala dans Paris ton éloquente voix ,
Et qu'on t'a vu , pressé d'un nombreux auditoire ,
Al'auteur de Cinna décerner la victoire .
Mais je ne prétends pas , m'érigeant en frondeur ,
D'un parti contre toi réveiller la fureur ;
Et d'un schisme nouveau désolant le Parnasse ,
Préparer à ma muse une haute disgrâce .
Amoureux de la paix , craignant de m'égarer ,
Avec toi , Raynouard , je cherche à m'éclairer .
X
322 MERCURE DE FRANCE,
Corneille , j'en couviens , est un rare génie .
J'admire en tressaillant cette touche hardie ;
Soit qu'il peigne le Cid par l'honneur coinbattu ,
Et de Chimène en pleurs la cruelle vertu ;
Que dans ses vers romains le fils du vieil Horace
Repousse en furieux le tendre Curiace ;
Soit que , de Nicomède étalant les mépris ,
Ce même auteur insulte à ses Romains chéris ;
Qu'avec Sertorius , dans les champs de l'Ibère ,
D'un sénat méprisable il brave la colère;
Soit qu'enfin , sous lejoug pliant la liberté ,
Et d'Auguste vieilli célébrant la bonté ,
Il me fasse oublier tous les crimes d'Octave ,
Et pardonner à Rome alors qu'elle est esclave.
Mon ame s'agrandit à ses mâles accens .
Il impose , il m'étonne , il subjugue mes sens;
Et lorsque , remontant à ces jours d'ignorance ,
Où , brut et menacé d'une éternelle enfance ,
Le théâtre français languissait iguoré ,
Je verrai tout-à-coup cet astre inespéré ,
Ouvrant comme un soleil sa brillante carrière ,
Jeter dans ce chaos une vive lumière ;
Auxpieds du grand Corneille humiliantmon front ,
Comme toi , jusqu'aux cieux j'élèverai son nom.
De quelque éclat pourtant que ce nom resplendisse ,
Près de lui ne crois pas que Racine pâlisse .
Du théâtre à son tour fondateur et soutien ,
Au talent d'un rival son talent ne doit rien ;
Et dans l'art dont tous deux ont enrichi Lutèce ,
Corneille n'a sur lui qu'un faible droit d'aînesse.
Par le dieu de Délos l'un et l'autre inspirés
Prirent vers l'Hélicon des chemins séparés .
Mais l'un , trompé d'abord par d'infidèles guides ,
Surpassa vainement ses modèles perfides .
Le goût en l'admirant avait trop à blâmer ;
Trop de vices encor restaient à réformer ;
Melpomène hésitait , et le nouvel athlète
N'arrachait point aux Grecs l'aveu de leur défaite.
Racine seul , Racine , à leur école instruit ,
De ses heureux travaux obtint ce digue fruit.
ОстоBRE 1810 323
Les limites de l'art devant lui reculèrent.
De Corneille en sa fleur les amis s'alarmèrent.
Pour venger , soutenir ce génie immortel ,
On crut avoir besoin de cabale et de fiel.
Racine, réprimant sa muse trop féconde ,
Fesant du coeur humain une étude profonde ,
Apprécia son siècle , et de ses auditeurs
Sut par des passions rapprocher ses acteurs ;
Des héros de son choix conserva la figure ;
Peignit en traits de feu l'homme de la nature ;
Emprunta de l'amour le charme tout-puissant ,
Et de la vérité le langage et l'accent.
L'action fut restreinte et remplit mieux la scène ,
Se noua sans effort , se dénoua sans peine ;
Avec plus de richesse et de simplicité
Montra dans ses détails plus d'ordre et de clarté.
Notre langue enhardie ,à son faîte montée ,
Souple , mélodieuse , à l'oreille enchantée
Déploya des trésors jusqu'alors inconnus ,
Et des charmes secrets qu'on ne retrouva plus.
Mais ne comptons pour rien cette grâce ineffable ,
Ce styleharmonieux , rapide , inimitable ,
Qui peut-être sera pour la postérité
Dupremier des beaux-arts la première beauté.
L'auteur des Templiers est digne de l'entendre.
De louer ces beaux vers tu n'as pu te défendre;
Etdans ce grand procès où j'ose m'engager ,
Ce n'est point , Raynouard , ce qu'il reste à juger.
Voyons si la vigueur manque à ce beau génie ,
Ou si la force en lui se joint à l'harmonie.
Mais par où commencer ? comment peindre à-la-fois
Ce groupe de héros , cette foule de rois
Qui viennent à l'envi s'offrir à ma mémoire,
Et fiers de leur poëte en publier la gloire?
Entends-tu ce visir , qui , d'Amurat vainqueur
Osant donner le trône et jurer le malheur ,
Maudit de deux amans le funeste caprice ;
Se plaint qu'à leurs destins la fortune l'unisse ;
Reste seul sous la foudre ; et loin de reculer,
Court au devant des coups qui viennent l'accabler?
2
824 MERCURE DE FRANCE ,
1
Ecoute ce Burrhus , modèle des ministres ,
Qui, combattant Nérondans ses projets sinistres ,
Des soupçons qu'il partage excusant l'Empereur ,
Souffre la calomnie , et va droit à l'honneur ;
Cet Hébreu , qui d'Esther ranime la constance ,
Et, du Dieu d'Israël proclamant la puissance ,
Aux pieds du fier Aman refuse de tomber;
Ce roi, que sous le joug Rome n'a pu courber ,
Dévoilant , sans rougir d'une horrible disgrâce ,
Les projets qu'en fuyant a conçus son audace
Expirant en vainqueur sur ses derniers confins ,
Et de ses yeux mourans insultant aux Romains.
2
:
14
Ne tressailles-tu point quand la tendre Monime
Immole à la vertu sa flamme illégitime ,
L'hymen d'un roi jaloux qui surprend cetamour ,
Et va sans murmurer s'immoler à son tour ;
Lorsque dans Bajazet la sultane indignée ,
Etouffant dans son coeur une ardeur dédaignée ,
Et vengeant sur l'ingrat ses complots avortés ,
Prononce froidement le terrible : sortez ?
Lorsque dans son espoir Hermione déçue ,
Par l'amour et l'orgueil tour à tour combattue ,
D'Oreste chancelant arme le bras vengeur ,
Le retient , le renvoie , accuse sa lenteur ;
Et de Pyrrhus bientôt redemandant la vie ,
Outrage en ses regrets le bras qui l'a servie ?
Quand ce monstre embelli , dont nos yeux délicats ,
Sans craindre pourles moeurs , souffrent les attentats ,
Phèdre , par les remords loin du crime entraînées
Par un transport jaloux au crime ramenée ,
Au nomde ses aïeux rougissant de son coeur , dom A
Maudit l'affreuse OEnone et se prend enhorreur?
Mais tout cède et se tait devant Iphigénie ,
Monument immortel , chef-d'oeuvre du génie ,
Plus durable cent fois que le marbre et l'airain ,
Et que la faulx du Tems attaquerait en vain;
Où les scènes toujours , l'une à l'autre enchainées ,
Sont par nos sentimens , par nos pleurs devinées ;
Où chaque personnage avée soin retracé ,
Etpourun même objet sans cesse intéressé ,
OCTOBRE 1810. 325
Me parle son langage , et passe sans contrainte
De la joie à l'horreur , de l'espoir à la crainte .
Athalie , il est vrai , partageant les esprits ,
Long-tems à ce chef-d'oeuvre adisputé le prix.
J'admire , Raynouard , cette pompe magique ,
Ce spectacle imposant , ce luxe poétique ;
Cet enfant , digne objet de tant de soins divers ,
Tige auguste d'un Dieu promis à l'univers ;
D'Achab , de Jésabel la sanguinaire fille ,
En haine de David reniant sa famille ;
Ce pontife tranquille au milieu du danger ,
Se confiant au Dieu qu'il aspire à venger ,
De sa sainte fureur foudroyant un infâme ,
Conspirant sans détours , sans déguiser sa trame ,
Aux yeux d'un peuple entier qu'il ne veut point gagner ;
Instruisant son élève au grand art de régner ,
Excitant au combat sa phalange sacrée ,
Et voyant sans remords sa reine massacrée.
J'admire; cependant soit que le grand Joad
De tout ce qui l'entoure affaiblisse l'éclat ,
Soit qu'enfin par mon coeur ma raison se décide ,
Un penchant plus heureux m'attire vers l'Aulide.
Le coeur de l'homme ici se montre tout entier ,
Modeste , ambitieux , noble , jaloux , altier ,
Pleind'amour , d'intérêt , de tendresse , de haine;
L'Aulide est le tableau de la nature humaine.
Tout m'y plait , tout m'y charme ; à force de grandeur ,
D'un sacrifice horrible on m'y cache l'horreur.
Si d'une trahison Eriphile est noircie ,
Son Ilionl'excuse et son trépas l'expie.
Que j'aime Clytemnestre , et ce noble courroux
Qu'oppose cette mère à l'orgueild'un époux!
Quand les Dieux de ses bras arrachent la victime ,
Camille en ses fureurs est-elle plus sublime ?
Quel monarque ou héros , par Corneille chanté ,
Egale en sentimens , surpasse en majesté
Ce père , roi des rois , qui , domptant sa tendresse ,
Vapayer de son sang le sceptre de la Grèce;
Cet Achille qu'à tort un envieux parti
En chevalier français acru voir travesti ?
1
326 MERCURE DE FRANCE ,
On atrop répété cette sentence inique .
Je reconnais par-tout cet OEacide antique ,
Qui s'en va , pour venger son amour et ses droits ,
Bouleverser un camp à l'aspect de vingt rois ;
De gloire insatiable , impatient , colère ,
Tel que le veut Horace ou que l'a fait Homère.
D'orgueil en l'écoutant mes sens sont transportés.
Et ces traits ravissans , ces austères beautés
Nesont point des éclairs dans une nuit obscure ;
C'est un astre sans tache , une lumière pure ,
Qui , croissant par degrés son éclat radieux ,
Aux rayons les plus vifs accoutume nos yeux.
Oui , Raynouard , tel est le poëte que j'aime ,
Que je voudrais te rendre aussi cher qu'à moi-même.
Lui seul peut aujourd'hui , sur le Pinde français ,
Arrêter du faux goût les rapides succès .
Ramenons à son culte un public infidèle ;
Fesons de ses écrits une étude éternelle .
Si jamais de l'atteindre on ne doit espérer ,
Sur ses traces dumoins on ne peut s'égarer .
Honorons ses rivaux; mais quand l'art dégénère .
Quand César veut le rendre à sa splendeur première ,
N'offrons à nos auteurs qu'un modèle achevé.
Que Racine triomphe , et le goût est sauvé.
Toi-même , tu l'as dit , et j'aime à le redire :
<Racine dans Paris doit prétendre à l'empire . »
Et tu veux aussitôt , par un choix inégal ,
Sur le trône du monde élever son rival !
Quels peuples , Raynouard , prends-tu donc pour arbitres?
Des Grecs et des Romains je reconnais les titres :
Eux seuls aux lois du goût ayant voulu céder ,
Ils ont seuls avec nous le droit de décider ,
Etje les vois , instruits par le fils de Latone ,
Au vainqueur d'Euripide adjuger la couronne.
Que nous importe après que des peuples nouveaux
Du Parnasse et de nous se déclarent rivaux?
Faut-il qu'un peuple né pour servir de modèle ,
Des lois de Melpomene observateur fidèle ,
Suive dans leurs erreurs des esprits égarés ,
Qui,dans cetart divin loin de nous demeurés ,
OCTOBRE 18107337
2
Prodiguant leur hommage à des monstres bizarres ,
Soutiennent par orgueil leurs spectacles barbares ?
Non , non ; puisqu'un Français leur doit faire la loi ,
Du théâtre français qu'ils adoptent le roi.
Sur des titres certains notre estime se fonde;
L'idole de Paris le doit être du monde;
Le tems fera sa gloire , et la postérité
S'étonnera qu'un jour le monde ait hésité.
Mais que dis- je ! est-ce ainsi que le doute s'annonce?
Ma muse veut plaider et ma muse prononce.
Pardonne , àmon amour je me laisse emporter.
D'un tribut , d'un devoir j'avais à m'acquitter .
Racine , m'enflammant de la plus noble audace ,
M'entraîna le premier aux bosquets du Parnasse :
Dans mes travaux obscurs lui seul est mon soutien .
Que de jours fortunés m'a faits son entretien !
Que d'ennuis m'a charmés sa lyre enchanteresse !
Ma mémoire en est pleine , et j'y reviens sans cesse.
Depuis vingt-ans enfin , chaquejourje le vois ,
Etcrois toujours le voir pour la premièrefois .
J. P. G. VIENNET .
IMPROMPTU
AMadame de Gr*** , qui s'arrêtait devant un buisson defleurs où
bourdonnaient des abeilles .
De ces abeilles , ô Sophie ,
N'allez pas trop vous occuper :
La rose en est la fleur chérie ,
Elles pourraient bien s'y tromper.
PH . DE LA MADELAINE .
ENIGME .
MA soeur et moi formons une paire d'auvens
Lesquels mis en avant d'une double fenêtre ,
Lapréservent des accidens
Que le hasard peut faire naitre :
328 MERCURE DE FRANCE , OCTOBRE 1810.
Ma soeur et moi sommes en mouvement ,
Tant que l'une et l'autre est ouverte :
Se ferment-elles ? à l'instant
Par ma soeur et par moi l'une et l'autre est couverte .
S........
LOGOGRIPHE .
SUR mes six pieds j'accélère la marche ;
Otez mon chef , on me voit dans les cieux ,
Ou sur la terre où pesamment je marche ,
Enfaisant peur aux plus audacieux.
J. D. B.
CHARADE .
MON premier estun futile ornement;
Mon second est un utile élément :
Heureux qui peut porter mon tout patiemment!
S........
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE
insérés dans le dernier Numéro .
Lemot de l'Enigme du dernier Numéro est Papier .
Celui du Logogriphe est Gloire , dans lequel on trouve : Loire.
Celui de la Charade est Passion...
3.
SCIENCES ET ARTS .
LA BOTANIQUE HISTORIQUE ET LITTÉRAIRE , contenant tous
les traits , toutes les anecdotes et les superstitions relatives
aux fleurs dont il est fait mention dans l'histoire
sainte et profane , et des détails sur quelques plantes
singulières ou qui portent le nom de personnages
célèbres , et sur celles qui servent au culte religieux et
dans les cérémonies civiles des divers peuples et des
sauvages ; avec les devises , les proverbes , etc. , auxquels
les végétaux ont donné lieu ; suivie d'une nouvelle
intitulée , les Fleurs ou les Artistes , par Mme de
GENLIS.
1
VOICI proprement un ouvrage de femme. Il est fait et
taillé avec des ciseaux. La Botanique historique et littéraire
devant contenir, comme son titre l'annonce , tous les
événemens , toutes les circonstances , toutes les anecdotes
où il a été question des plantes , depuis le commencement
du monde jusqu'à nos jours , on comprend qu'une
pareille collection n'était pas une petitebesogne. Il fallait,
selon l'expression de l'auteur , « relire tout ce qu'on avait
>> lu , pour extraire des auteurs anciens , des voyages ,
>>de l'histoire des cérémonies religieuses , etc. quelques
>>traits dispersés dans une infinité de volumes , et que ,
>> sans le projet de faire cet ouvrage , on avait à peine
>> remarqués . » Aussi , Mme de Genlis assure-t-elle qu'il
lui a coûté d'immenses recherches , et qu'elle a passé
beaucoup d'années à en rassembler les matériaux.
Ceci réfute , d'une manière peremptoire , l'opinion de
quelques personnes qui trouvent les derniers ouvrages
de Mme de Genlis trop peu travaillés , qui les accusent
même d'être fort négligés , et au-dessous de la réputation
de leur auteur. Puisqu'elle a consacré des années entières
àcomposer la Botanique historique et la Nouvelle
Maison rustique , il n'y a pas moyen de lui reprocher
1
(
330 MERCURE DE FRANCE ,
1
trop deprécipitation.Au reste , pour de gros livres comme
pour un sonnet , le tems n'est rien et l'ouvrage est tout ;
il ne s'agit pas de savoir si on l'a fait vite , mais si on l'a
faitbien.
D'après le nombre et l'étendue des objets que celui-ci
embrasse , on me demandera combien il a de volumes.
En a-t-il un , ou dix , ou vingt , ou cent? Cela dépendra
entièrement de la volonté de l'auteur , de la sévérité plus
ou moins grande qu'il aura mise dans ses choix , des
limites qu'il se sera prescrites pour distinguer ce qui est
insignifiant et futile , de ce qui mérite d'être retenu ;
voyons donc quels choix a faits Mme de Genlis , voyons
quels traits elle a cru devoir conserver .
Al'article du palmier, on trouve que la prophétesse
Débora , quand elle jugeait le peuple juif , s'asseyait sous
un palmier. A l'article du sycomore , on trouve que le
jour de l'entrée de Jésus- Christ dans Jérusalem , Zachée
monta sur un sycomore , et il n'est pas du tout question
du sycomore pour autre chose . A l'article du chêne , on
trouve qu'Abraham allait souvent se reposer sousunchêne ,
que l'ange du Seigneur qui apparut à Gédéon , s'assit sous
un chêne , que la nourrice de Rébecca fut enterrée sous
un chêne , que le lit d'Endymion , suivant la fable , était
placé sous un chêne , que Milon de Crotone périt pour .
avoir voulu entr'ouvrir un chêne , qu'il y a dans le comté -
de Kent une petite ville appelée Seven oaks , à cause
du voisinage de sept vieux chênes; que Lafontaine a fait
une belle fable sous le titre du Chêne et du Roseau ; enfin ,
et c'est tout ce qu'il y a d'intéressant dans cet article , il
y est parlé du vieux chêne sous lequel saint Louis rendait
la justice dans le parc de Vincennes , et du Royal
oak , le chêne royal , sous lequel se réfugia le roi d'Angleterre
Charles II .
De même, à l'article de l'orme , on trouve que selon la
fable , Orphée , après la mort d'Eurydice , chanta d'abord
ses malheurs sous un orme ; que , selon lafable , Achille ,
près d'être englouti par les eaux du Xanthe , se sauva
sur un orme, dont il se fit un pont . A l'article du myrte,
on voit que Phèdre s'asseyait sous un myrte , pour
regarder de loin Hippolyte sur son char , quand il allait
OCTOBRE 1810 . 331
à la chasse. En général , quand un personnage , ancien
ou moderne , historique ou fabuleux , s'est assis sous
un arbre quelconque , si cet événement s'est transmis
jusqu'à nous , Mme de Genlis ne manque pas d'en tenir
registre ; sa fidélité wa même beaucoup plus loin. Par
exemple , au commencement de l'article saule , on trouve
ce passage : << Dans la troisième églogue de Virgile , un
>>> berger dit : la jeune et folâtre Galatée me jette une
>> grenade ; mais en fuyant elle désire qu'un coup-d'oeil
>> découvre son badinage. >> On ne voit pas d'abord
pourquoi cela vient à propos de saule , puisqu'il n'est
pas question du tout de cet arbre. Mais doucement , en
voici le fin. Il y a, dans le latin , le mot salix qui signifie
saule , et fugit ad salices , elle fuit vers les saules ; c'en
est assez pour que ce passage doive entrer dans la Botaniquehistorique
et littéraire , même sans qu'il soit besoin
de parler du saule dans la traduction. Il est aussi fait
mention à l'article du saule , d'une propriété merveilleuse
de cet arbre, laquelle,je crois , n'avait jamais été jusqu'à
présent soupçonnée : « C'est que son bois , quoique tendre,
>> a la propriété d'aiguiser les couteaux, comme le pourrait
>>faire une pierre à aiguiser. » Mme de Genlis ayant toujours
soin d'avertir quand les choses sont selon lafable,
il faut croire que celle-ci est selon l'histoire , mais j'admire
comment les bûcherons et les rémouleurs ont eu
la simplicité de négliger un procédé si commode.
Mme de Genlis ne s'est pas bornée à recueillir les particularités
relatives aux plantes véritables , elle a fait un
chapitre des plantes fabuleuses. On y lit que la plante
achéménis avait la propriété de jeter la terreur parmi les
ennemis ; que la plante indiquée à Ulysse par Mercure ,
comme un préservatif contre les breuvages de Circé ,
s'appelait molly. Il y est aussi question de la plante
baaras , qui passait pour être possédée du démon. On
y parle du teti-potes-iba , plante produite par la fiente
de certains oiseaux , qui déposée sur des orangers , s'unit
intimement à leur substance , et les transforme en une
autre plante. Je n'ose pas continuer les citations de ces
noms barbares , tant j'ai peur de les estropier et de me
perdre dans toute cette érudition. J'aime mieux revenir
332 MERCURE DE FRANCE ,
/
à saint Nicolas que l'on représente tenant trois pommes
d'or dans la main pour rappeler le souvenir d'une libéralité
par laquelle il sauval'honneur à trois jeunes filles.
L'auteur rappelle également que Mercure portait un roseau
d'or , que pourdescendre aux enfers il fallait cueilun
rameau d'or , que Jupiter , après l'enlèvement de
Ganimède , donna au père de cet enfant une superbe
vigne d'or , etc. , etc. Tout cela se voit au chapitre intitulé
, les fruits et les végétaux d'or ; d'autres de métaux,
de pierreries , etc. On y trouve aussi un fait historique :
« c'est qu'en 948 , Luitprand étant ambassadeur près de
>>Constantin VII , vit près du trône un grand arbre de
>> cuivre doré , dont les branches s'étendaient sur le
▸ trône. » Voilà , en effet , qui est curieux , et cela
méritait bien d'être remarqué .
* L'érudition répandue dans cet ouvrage , n'est pas
toujours aussi sévère ; l'auteur ne dédaigne pas de descendre
jusqu'aux rébus , quand ils ont rapport à la botanique.
Par exemple , elle rapporte que Cotier , médecin
de Louis XI , ayant été disgracié , et se trouvant fort
satisfait d'avoir quitté le séjour périlleux de la cour , fit
sculpter sur la porte de sa maison , un abricotier, avec
cette inscription : à l'abri cotier. L'auteur cite aussi , à
la vérité comme un mauvais rébus , cette devise d'une
maison de Savoie , qui portait dans ses armes une espèce
de chou , que l'on appelle le chou cabus , avec ces mots
tout n'est, qui joints avec le nom du chou , signifient ,
tout n'est qu'abus. Mme de Genlis paraît affectionner singulièrement
les devises et les emblémes ; elle en citeune
foule , mais seulement de ceux qui ont été pris dans le
règne végétal , afin de ne pas sortir de son sujet. Par
exemple , un jeune peuplier, en peu de tems il s'élèvera ,
une ortie , brûlant dès la jeunesse (celui-ci ressemble un
peu àun calembourg) ; un encensoir fumant , c'est un
feu sacré qui l'embrase ; ou bien, ilhonore le ciel.
On doit bien s'attendre que dans la botanique historique
, Mme de Genlis n'a point oublié les miracles qui
ont été opérés avec des arbres ou avec des fleurs . A
l'article du faux pistachier , nommé vulgairement bois
de saint Edem , elle rapporte l'origine de cette dénomi
OCTOBRE 1810. 333
nation.<< Saint Edem , dit-elle , avait en voyageant un
>> bâton du bois de cet arbrisseau : un jour il le piqua en
terre , et il y prit racine . » Elle rapporte également la
vision de sainte Catherine de Sienne. Notre Seigneur lui
offrit en songe deux couronnes , l'une d'épine, l'autre
d'or ; la sainte choisit la première , et c'est pourquoi la
voilà aujourd'hui dans la Botanique historique . Al'article
roses on trouve qu'un ange offrit à sainte Dorothée
un bouquet de roses , et qu'une palme sortit de labouche
de saint Julien après sa mort ; mais ce fut une rose qui
sortit de la bouche de saint Louis l'évêque. Tout à côté
de ces passages on trouve les fictions de la mythologie sur
la rose; on voit qu'elle naquit du sang d'Adonis , ou d'une
piqûredeVénus; que Rhodante futmétamorphosée en rose
par Apollon , et d'autres fables semblables . On sait que
les anciens avaient élevé un autel au dieu inconnu : de
même , pour que rien n'échappe à la botanique historique
, Mmede Genlis a consacré un chapitre aux fleurs
et aux végétaux vaguement indiqués , c'est- à-dire , qui ne
sont point nommés . C'est là qu'elle raconte l'histoire de
sainte Casilde , fille d'un roi Maure qui , portant à manger
secrétement àdes prisonniers chrétiens , malgré les
défenses sévères de son père , fut surprise un jour par
le roi en personne sur le chemin qui conduisait aux
prisons. Il voulut voir ce qu'elle tenait caché dans un
pande sa robe , sainte Casilde ledécouvrit en tremblant,
mais,les alimens se trouvèrent changés en fleurs . Elle
raconte aussi , d'après d'anciennes chroniques , que Bau-
» doin , frère du fameux Roland , ayant été blessé à
>>mortdans un combat , se confessa publiquement , puis
>>>arracha trois brins d'herbe en l'honneur de la sainte
» Trinité , et les avala au lieu de viatique, se communiant
» ainsi lui-même . » Mme de Genlis est beaucoup moins
forte sur l'histoire profane que sur les miracles. En
parlant du cerisier , elle ne daigne pas dire qu'il fut
apporté d'Asie en Italie par Lucullus ; ce qui pourtant
eût été un trait d'érudition gastronomique fort convenable.
En revanche elle suppose que les Romains ont
fait la guerre aux Carthaginois pour avoir des figues qui
étaient excellentes en Afrique. Ce serait un trait de
!
334 MERCURE DE FRANCE ,
gourmandise un peu fort; mais la chose n'est pas tout
à-fait ainsi . Caton ayant rapporté des figues d'Afrique
les présenta au sénat romain , pour l'engager à la guerre ,
et lui montrer la nécessité de détruire un ennemi redoutable
, assez voisin pour que les fruits cueillis sur
son territoire arrivassent encore frais à Rome. Autre
inexactitude. Mine de Genlis à l'article du noisetier parle
de la baguette divinatoire , et se moque avec raison de
cette superstition ridicule , aujourd'hui méprisée de tous
les vrais savans : mais ce qui est plaisant , c'est qu'elle
reproche aux savans de soutenir cette superstition et de
l'accréditer . « On se moque de ces folies , dit-elle , on
>>>les trouve absurdes eton a raison; cependant à lahonte
>>des sciences elles ont été dans tous les tems protégées
>> et soutenues par les savans mêmes ; car on abuse de
>>>tout , et des sciences humaines comme de toute autre
>>>>>chose.>> Certes , voilà une inculpation que l'on n'aurait
guère prévue. Mme de Genlis a-t-elle vu jamais l'Aca
démie des sciences , l'Institut de France you la Société
royale de Londres défendre et protéger la baguette divinatoire
? S'il a plu à quelque charlatan de revêtir ces
absürdités du nom de physique occulte , si quelque cerveau
exalté s'est frappé de ces imaginations , Mme de
Genlis peut le prêcher tout à son aise , elle fera trèsbien,
et les savans lui en sauront beaucoup de gré ;
mais qu'elle ne s'en prenne pas à eux. Bien loin de favoriser
les adeptes de la rabdomancie , ils ont pris quelquefois
la liberté de s'en moquer. Mme de Genlis n'est pas
plus équitable envers le Régent , quand elle avance que
ce prince et toute sa cour , qui , dit-elle , ne croyaient pas
enDieu , furent émerveillés des miracles opérés avec la
baguette divinatoire , par un charlatan nommé Jacques
Aymar. Je ne sais si le Régent croyait en Dieu ou non ;
mais il est de fait que la cour ne fut point du tout la
dupe des miracles de Jacques Aymar. Le prince de
Condé le fit venir exprès pour savoir à quoi s'en tenir
sur ses qualités merveilleuses qui faisaient grand bruit
alors. Il fut examiné par un membre de l'Académie des
sciences , on ne tarda pas à le convaincre de tromperie ;
lui-même finit par avouer qu'il n'était qu'un charlatan ;
OCTOBRE 1810 . 335
et le détail de toute ceite aventure fut imprimé , par
ordre du prince , dans le Journal des Savans et dans le
Mercure Galant. Voilà la vérité telle que Mme de Genlis
aurait dû la dire. Il faut être juste envers tout le monde ,
même envers ceux qui font du scandale .
La botanique historique est terminée par une nouvelle
intiulée : Les Fleurs ou les Artistes. C'est un petit roman
dont tous les incidens sont causés par des fleurs . Il fallait
tout l'esprit de Mme de Genlis pour imaginer un pareil
sujet ; il fallait tout son talent pour le rendre supportable
et même attachant. Un jeune peintre de fleurs
vient à Paris pour se perfectionner dans son art et acquérir
de la célébrité. Introduit par un hasard extraordinaire
chez un fameux peintre d'histoire appelé Mélidor ,
il devient éperdument amoureux de sa fille Emma , et
celle-ci , selon l'usage , le trouve aussi fort à son gré ;
mais malheureusement ce Mélidor s'est mis dans la tête
une idée assez bizarre . Il ne veut donner sa fille en mariage
qu'à un homme de génie , et la preuve de génie
qu'il exige , c'est qu'on lui fasse un tableau de fleurs naturellement
toutes blanches , comme des muguets , des
narcisses , etc. , et dont cependant la moitié soit d'un
superbe violet foncé. Le jeune homme prend cela
pour une mauvaise plaisanterie , il se désespère ; enfin ,
un hasard heureux lui donne le mot de l'énigme. Emma
faisait une neuvaine pour la réussite de leur amour.
Elle priait dans une chapelle , et elle avait placé sur l'autel
des roses blanches et des narcisses dans un vase de
cristal bleu . Une partie de ces fleurs était tombée sur
l'autel , et se trouvant éclairée par la lumière transmise
à travers le vase , était colorée d'une superbe teinte de
pourpre. Alors le jeune homme ravi comprend le secret
de cette merveilleuse composition. Il fait son tableau ,
épouse Emma , devient jaloux , et bientôt la croit infidelle
, parce qu'il trouve dans son sac à ouvrage un
anneau de fleurs , qui porte le nom d'un jeune musicien
dont il la soupçonnait d'ètre éprise. Dans son désespoir
il part sans demander aucune explication , s'en va aux
Pyrénées , y retrouve son musicien déguisé en vieillard ,
reconnaît son erreur , et revient près de sa femme à la-
1
336 MERCURE DE FRANCE ,
quelle il annonce encore son retour par une guirlande
de fleurs , dont les noms , ou plutôt les premières lettresde
ces noms forment un sens qui exprimele repentir
dont il est pénétré. La jeune femme pardonne et voilà
le roman fini . Tout cela n'est guères naturel , ni vraisemblable.
On ne conçoit pas comment ce jeune peintre
a pu faire le plus petit tableau de fleurs , sans s'aperce
voir que les ombres qu'elles portent les unes sur les autres
, modifient leurs couleurs propres , et que la lumière
transmise à travers les pétales d'une rose , teint en rose
tous les objets qu'elle éclaire. Il est impossible qu'il n'ait
pas souvent remarqué et imité ces effets , à moins que
ses tableaux n'aient pas plus de perspective aérienne que
ceux des Chinois. Ce peintre d'histoire qui regarde la
connaissance des reflets comme un trait de génie , et qui
veut pour gendre un Edipe , est aussi un original tel
qu'il n'en a jamais existé. Mais malgré toutes ces invraisemblances
, cette petite nouvelle se fait lire avec plaisir ;
la manière agréable dont elle est racontée , le style facile
et négligé qui est si naturel à l'auteur , et qui convient
si bien à ce genre , tout cela plait et attache malgré qu'on
en ait. Pourquoi toute la botanique historique n'est-elle
pas une jolie nouvelle ? Comment , lorsqu'on s'est fait
une juste célébrité par des ouvrages d'éducation aussi
intéressans qu'utiles , par des romans pleins d'élégance
et de grace ; enfin , lorsqu'on s'est placé tout près de
l'auteur de la Princesse de Clèves , et qu'on est si riche
de son propre fonds , comment peut-on prendre la peine
et l'ennui de rassembler çà et là des lambeaux épars pour
les coudre ensemble sans ordre et sans choix , en faire
un volume , et enfin les donner au public sous son nom?
Une fatalité pareille semble attachée aux derniers
ouvrages que Mme de Genlis vient de publier . Il suffit
d'avoir habité quelque tems la campagne et d'avoir la
plus légère connaissance des occupations rurales , pour
sentir qué sa Nouvelle maison rustique est un ouvrage
superficiel qui ne peut avoir aucune utilité. On en peut
dire autant des Arabesques mythologiques , ouvrage moral
destiné à l'enfance , dans lequel on lit en toutes lettres :
«Que Myrrha ayant conçu une passion incestueusepour
>>Cynire
1
1
OCTOBRE 1810.337
avec
LA
SEINE
>> Cynire son père , trouva le moyen , à l'insçu de Cy-
>> nire , de se substituer la nuit dans son lit à la place de
>> sa mère , » et tout ce qui s'ensuivit. C'était bien la
peine de proscrire tous les autres livres de mythologie ,
et même le Petit Dictionnaire de la fable , comme ne
pouvant pas bienséance être présentés aux jeunes
personnes . Dans ce même ouvrage , Mme de Gentis a
imaginé de composer , pour chaque divinité de la fable
un petit trophée allégorique , formé de ses attributs
principaux . Le nom du dieu fait partie du tableau. Il s'y
trouve gravé , non pas de gauche à droite , dansle sens
ordinaire de l'écriture , mais de bas en haut , de manière
qu'il faut retourner la page en travers pour le lire ; et
afin d'augmenter la difficulté , chaque nom est accompagné
de sa contre preuve , lettre par lettre , comme
lorsqu'on plie sur lui-même un papier où l'on vient
d'écrire un mot , ou comme les écoliers impriment des
têtes de mouches au collège. L'enfant est supposé ne
pas pouvoir lire ces noms sans tourner l'image , il faut
qu'il les devine d'après les attributs ; mais au moins il
serait juste que ces attributs ressemblassent aux objets
qu'ils doivent exprimer ; or c'est ce qui n'arrive presque
jamais , sans doute par le défaut de la gravure , car je
n'oserais rejeter de telles incorrections sur l'auteur des
dessins originaux. Par exemple , dans l'arabesque de
Jupiter et de Junon , on voit une guirlande ou un
rameau que l'on serait tenté de croire de chêne , parce
que le graveur y a figuré des façons de glands de son
invention ; mais les feuilles ne sont pas des feuilles de
chêne , elles ressemblent plutôt à celles du peuplier .
L'aigle de Jupiter tient dans ses serres une couronne
dont le feuillage ressemble à tout ce qu'on voudra . Dans
l'arabesque de Pluton et de Proserpine , on a figuré une
branche de grenadier dont ni les feuilles , ni les fruits ,
ni les fleurs n'ont aucun rapport avec la nature . Ailleurs
on trouve des narcisses à cinq pétales , des roses qui
ressemblent aussi bien à des oeillets . En un mot , la
plupart des plantes et des fleurs que Mme de Genlis a
voulu représenter , n'ont aucune vérité d'imitation. Elle
n'a pas été plus heureuse pour les emblêmes pris dans
Y
338 MERCURE DE FRANCE , OCTOBRE 1810.
)
d'autres genres . Elle n'a pas voulu figurer Janus avec
son double visage , parce que ces deux visages ne pouvaient
pas entrer à son gré dans un arabesque , et elle
s'est décidée à le désigner par un figuier chargé de fruits .
Mais le premier emblème peut seul faire reconnaître
Janus , et le dernier n'a aucun rapport avec ce dieu .
L'arabesque de la Pauvreté est encore plus curieux.
Dans quelques collections iconologiques on trouve la
Pauvreté représentée par une femme très-maigre , à
peine couverte de vêtemens en lambeaux. Mme de Genlis
amieux aimé la figurer par un pot ébréché , dans lequel
est un chardon , et auquel est suspendu un panier vide.
De bonne foi , peut-on espérer que de pareils ouvrages
seront utiles aux jeunes personnes ? quels fruits tirerontelles
de ces mignardises , de ces collections d'idées superficielles
, apprêtées et hors de la nature ? quelles leçons
y trouveront-elles qui puissent former leur jugement ,
développer leur esprit ou habituer leur coeur à la vertu ?
Pour moi , quand je lis quelque ouvrage de ce genre ,
de ceux que l'on annonce ordinairement comme destinés
pour la jeunesse , je me les représente toujours mis en
pratique. Je me figure que le jeune homme , ou la jeune
fille , auxquels on les destine s'en sont pénétrés , et je
me demande quel profit ils en retireront , si cela leur
fera bien ou mal , s'ils en sortiront meilleurs , plus heureux
ou plus instruits , et ainsi j'estime autant que je
peux le mérite du livre par les effets qu'il produira. En
supposant que quelques personnes voulussent appliquer
cette méthode à la Botanique historique , à la Nouvelle
Maison rustique et aux autres ouvrages d'éducation que
Mme de Genlis a donnés récemment , je suis persuadé
que nous rappelant tout le charme de son talent , et tant
d'écrits pleins d'intérêt qu'elle a publiés dans le genre où
elle excelle , nous lui dirions d'un commun accord ,
comme autrefois à M. Galland : Mme de Genlis , si vous
ne dormez pas , dites-nous donc un de ces contes que
vous contez si bien .
Βιοτ .
:
LITTÉRATURE ET BEAUX-ARTS .
OEUVRES DE MASSILLON , évêque de Clermont. A Paris ,
chez Ant. -Aug. Renouard , libr. , rue Saint-Andrédes-
Arcs , n° 55.
i
M. le cardinal Maury qui , toute sa vie , a fait et défait
des réputations , qui s'imagine avoir créé celle de Bossuet
, et qui n'a pas , à beaucoup près , aussi bien réussi
à faire un grand homme de l'abbé de Radonvilliers , a
voulu , dans son Essai sur l'Eloquence de la Chaire ,
réduire à moitié la réputation de Massillon , en lui refusant
le titre de grand orateur , pour ne lui laisser que le
titre de grand écrivain. Il va jusqu'à l'accuser d'avoir
corrompu l'éloquence de la chaire : il en veut sur-tout
au Petit Carême qu'il appelle la plus faible de ses productions
oratoires , quoiqu'on l'ait , dit- il , long-tems cité
comme son chef-d'oeuvre .
De tous les ouvrages de Massillon , le Petit Carême est
celui qu'on lit le plus sans doute , et cela tient à ce que
l'auteur s'y est attaché plus qu'ailleurs à développer ces
éternelles vérités morales qui intéressent le plus grand
nombre , et à parer de tous les charmes de la diction les
maximes sévères qu'il devait faire entendre à l'oreille
d'un enfant-roi; mais je ne sache pas qu'aucun littérateur
de quelque autorité ait affirmé la prééminence du
Petit Carême sur toutes les autres compositions de l'évêque
de Clermont. Dans l'éloge de ce prélat , d'Alembert,
qui ne dissimule point sa prédilection particulière pour
le Petit Carême , reconnaît que les grands sermons du
même orateur ont plus de mouvement et de véhémence ; il
lui semble seulement que l'éloquence du Petit Carême
est plus insinuante et plus sensible : c'est-là établir une
différence et non pas une supériorité. Voltaire qui avait
toujours le Petit Carême sur sa table de nuit , comme il
Je plaçait sur la toilette de Mme Gertrude , voulant donner
Y 2
340 MERCURE DE FRANCE ,
dans un article de l'Encyclopédie un exemple de haute
éloquence , le tire , non pas du Petit Carême , mais du
sermon sur le petit nombre des élus , lequel appartient
au Grand Carême . Enfin , Massillon lui-même , en tête
du Petit Carême , avertit que les sermons qui le composent
, ne sont que des entretiens particuliers ; c'était assez
dire qu'il n'y avait point affecté les grands mouvemens
de l'éloquence évangélique , et qu'il y avait pris au contraire
le ton simple et affectueux d'une instruction , pour
ainsi dire , paternelle . Si donc Massillon a fait et bien
fait tout ce qu'il devait et voulait faire , si ses lecteurs
(il ne peut plus avoir d'auditeurs) préfèrent, pour le fond
et pour la forme, ces entretiens particuliers aux discours
plus mâles , prononcés devant un nombreux auditoire
d'hommes faits , sans pour cela comparer mal-à-propos
deux genres si différens et plus mal-à-propos encore
placer l'un au-dessus de l'autre , je ne vois aucun motif
pour reprocher à l'orateur d'être resté inférieur à luimême
, et au public de préférer ce qui est le plus
propre à lui plaire , ni sur-tout pour appeler , avec
une dureté très-inutile , la plus faible des productions
pratoires de Massillon , une production qui , de sa nature
et d'après la volonté même de l'auteur , ne devait
pas être oratoire. Si les successeurs de Massillon , imitant
plus volontiers son Petit Carême que ses grands sermons
, avaient par-là , comme le dit M. le cardinal
Maury , énervé l'éloquence évangélique , il faudrait s'en
prendre à leur jugement , qui n'aurait pas su distinguer
des circonstances diverses , ety appliquer le genre d'éloquence
convenable : Massillon ne serait en rien comptable
de leur faute . Mais serait-ce véritablement à une
imitation indiscrète du Petit Carême qu'il faudrait imputer
l'affaiblissement de l'éloquence évangélique ? Je
crois qu'on pourrait y assigner des causes plus réelles ;
mais il serait trop long de les exposer ici.
En général , Massillon paraît à M. le cardinal Maury ,
trop souvent inférieur à sa renommée , comme orateur.
Cettedisproportion entre sa renommée et son mérite ,
n'avait encore frappé personne. Il est clair que M. le cardinalMaury
, toujours en extase devant la figure coles-
1
- OCTOBRE 1810. 341
sale de Bossuet qu'il se flatte d'avoir placée sur un piédestal
plus solide et plus élevé , n'est ni au point de vue',
ni dans la disposition convenable pour juger des dimensitions
réelles de toutes les figures qui l'entourent ; à
côté de ce géant de la chaire , les autres orateurs lui
semblent des pygmées . Pour lui , Bossuet est le Jupiter
de Phidias ; cela est fort bien; mais il ne faudrait pas que
ce Jupiter , parce qu'il avait soixante pieds de haut , empèchất
de reconnaître dans l'Apollon du Belvédère , qui
n'en a guère que six ou sept , unmodèle parfaitde pureté
et d'expression dans les traits , d'élégance et de proportion
dans les formes . Mais laissons-là les comparaisons ,
plus souvent faites pour abuser l'esprit que pour l'éclairer.
Il me semble que Bossuet et Massillon ont peu de
chose à démêler ensemble : leur genre et leur mérite
sont très-distincts . On les appelle à la vérité tous deux
du nom générique d'orateur ; mais ils ont divisé entre
eux le domaine de l'éloquence sacrée , de manière à prévenir
toute discussion sur leurs droits mutuels . Bossuet
règne dans l'oraison funèbre , et il y règne sans rivaux :
il est reconnu que des talens fort élevés y sont restés à
une prodigieuse distance de son genie. Massillon compte
à peine dans ce nombre de panégyristes qui semblentne
servir qu'à la gloire de Bossuet , et sa place n'y est restée
marquée que par ce trait sublime qui commence Torairon
funèbre de Louis-le-Grand : Dieu seul est grand',
mesfrères . Mais Bossuet , à son tour , perd dans le sermon
cette immense supériorité ; quelques efforts que
M. le cardinal ait faits pour la lui conquérir, elle eat demeurée
à deux autres orateurs qui se la partagent plus
ou moins inégalement. Bourdaloue et Massillon , par la
masse et le mérite de leurs compositions , sont les deux
premiers sermonaires français. Je doute que M. le car
dinal Maury parvienne à les déposséder de ce titre en
faveur d'un autre , malgré toute l'autorité qu'il reçoit en
cette matière , et de ses succès dont a retenti cette capitale
, et de ses méditations attestées par son Essai sur
Péloquence de la Chaire .
Nous devons assurément de la déférence à l'opinion
des personnes du métier , lorsqu'elles nous assurent que
342 MERCURE DE FRANCE ,
Bourdaloue possède mieux que son rival la science de
la religion , qu'il traite avec plus de profondeur le dogme
et les mystères , qu'il est plus nourri des saintes écritures
et des pères de l'église , que son argumentation est plus
serrée et vigoureuse , que son style même , simple et
sévère , est plus approprié au caractère de la véritable
éloquence évangélique . Mais voilà encore un de ces points
sur lesquels le public mondain , se reconnaissant indigne
d'avoir un sentiment et plus encore de combattre
celui des maîtres de l'art , élude toute controverse et ne
prend d'autre parti que de céder à son penchant . Si ,
pour l'honneur de la doctrine , quelque écrivain didactique
s'irritait de cette disposition des esprits , il aurait
tort ; car enfin , si le talent du prédicateur différe à
quelques égards de celui de l'écrivain et peut en être séparé
, les sermons que distingue l'un ou l'autre de ces
mérites , ne peuvent avoir une même fortune : le grand
prédicateur a reçu le prix de ses travaux en effets produits
et en conversions opérées sur des auditeurs ; il faut
bien que le grand écrivain trouve la récompense des
siens dans la préférence et le suffrage des lecteurs .
De ce que Massillon, plus qu'aucun autre des sermonaires
français , mérite de faire aujourd'hui nos délices ,
en faut-il donc conclure qu'il n'a pas produit de bien
vives impressions sur ses contemporains qui l'entendaient
; en un mot , qu'il n'a pas été un grand orateur ?
M. le cardinal Maury qui semble affecter de ne lui donner
jamais ce titre , et qui ne le qualifie que de grand
écrivain , ne dit pas positivement que Massillon n'a pas
obtenu d'éclatans succès dans la chaire ; mais on pourrait
le conclure de sa réticence et d'une certaine profusion
de louanges sur les qualités du style , qui a l'air de
faire diversion aux autres genres delouanges . Au total , il
est assez difficile non pas de démêler , mais d'extraire ,
non pas de connaître soi-même , mais de faire connaître
textuellement aux autres la véritable pensée de M. le
cardinal Maury sur Massillon : ce ne sont pas précisément
des contradictions ; ce sont des modifications
perpétuelles , des sévérités et des douceurs sans cesse
tempérées les unes par les autres , enfin une combinai-
,
OCTOBRE 1810. 343
son constante des ménagemens dûs à une gloire consacrée
et des insinuations les plus propres à l'affaiblir. Ce
qu'on en peut tirer de plus positif , c'est , comme je l'ai
déjà cité , que Massillon est souvent inférieur à sa renommée
comme orateur. Que quelques sermons plus faibles
aient fait dire qu'il y est inférieur à lui-même , à
son talent , je le conçois sans peine ; mais , sa renommée
de grand orateur ayant pour base la totalité de ses
discours , il faudrait , pour qu'il y fût inférieur , qu'il
n'eût réellement pas fait un assez grand nombre de bons
discours pour la mériter. Si cette conséquence est juste ,
commejele crois, la sentence prononcée par M. le cardinal
Maury ne l'est pas , et lui-même me fournit les moyens de
le prouver. Comment pourrait-on n'être pas à la hauteur
de la plus haute renommée oratoire , lorsqu'on a fait des
sermons , comme dit M. le cardinal , « aussi parfaits que
>> ses Conférences ecclésiastiques , ses discours sur le
>> Petit nombre des élus , sur le Pardon des ennemis , sur
>> la Mort du pécheur , sur la Confession , sur l'Aumône ,
>> sur la Divinité de Jésus- Christ, sur le Mélangedes bons
» et des méchans , sur le Respect humain , sur l'Impéni-
>> tencefinale , sur la Tiédeur , sur les Injustices du mon-
» de , ses homélies de l'Enfant prodigue , du Mauvais
>> riche et de la Samaritaine , etc. , etc. , et presque tous
>> les sermons de son Avent et de son Grand Carême ? »
Il me semble qu'une renommée fondée sur tant de chefsd'oeuvre
, ne peut pas être accusée d'un excès d'élévation :
deux seuls sermons , au jugement de M. le cardinal
Maury , suffisent bien à Fénélon pour s'associer à la
prééminence de nos trois immortels prédicateurs et marcher
leur égal. M. le cardinal qui raconte complaisamment
et quelquefois un peu longuement des anecdotes
à la gloire de nos plus célèbres orateurs sacrés , devait
peut-être , lorsque Massillon est jugé si rigoureusement
par lui , faire preuve ou du moins montre d'impartialité
en rappelant le souvenir de ce qui lui arriva la première
fois qu'il prêcha son sermon du Petit nombre des élus .
« Il y eut , dit Voltaire de qui l'on tient le fait , il y eut
>> un moment où un transport de saisissement s'empara
>> de tout l'auditoire ; presque tout le monde se leva à
344 MERCURE DE FRANCE ,
1
> moitié par un mouvement involontaire ; le mouvement
>> d'acclamation et de surprise fut si fort qu'il troubla
>> l'orateur , et ce trouble ne servit qu'à augmenter le
> pathétique de ce morceau . » Voilà sans doute un des
beaux triomphes de l'éloquence : Bourdaloue , avec sa
dialectique et sa théologie , n'en eût jamais obtenu un
pareil ; tout ce qu'il put faire , ce fut d'arracher un jour
au comte de Grammont , pressé par la force de ses argumens
, cette exclamation un peu cavalière : mordieu !
il a raison . Cela produisit une scène d'un genre moins
sombre qu'au sermon de Massillon. « MADAME éclata de
>> rire , dit Mme de Sévigné , et le sermon en fut telle-
>> ment interrompu , qu'on ne savait ce qui en arrive-
>>rait. >>>Rollin raconte quelque part qu'ayant conduit
les écoliers du collège de Beauvais à un des sermons
de Massillon , il les en ramena si profondément touchés ,
que pendant plusieurs semaines , le recueillement remplaça
la dissipation dans tout le college , qu'il n'y eut
pas un devoir négligé , pas une faute commise , pas une
dispute élevée , même entre les plus indisciplinés . Frapper
vivement de jeunes esprits est un succès facile et
commun ; mais produire sur eux une impression durable
est une gloire singulière qui ne peut appartenir qu'à
l'éloquence la plus persuasive , la plus pénétrante , à
celle qui , semblable au Dieu dont elle est l'organe , tient
les coeurs dans sa main et les change comme il lui plaît ,
Telle était l'éloquence de Massillon .
Les oeuvres de ce grand orateur , de cet écrivain vraiment
classique , n'avaient point encore été imprimées
d'une manière tout-à-fait digne de leur mérite et de leur
célébrité : la seule édition qui se recommandât du moins
par la correction , était la première de toutes , celle de
1745 , en 15 volumes in-12 ; mais elle était devenue excessivement
rare , et il fallait se contenter de réimpressions
qui enchérissaient toutes les unes sur les autres , pour
la mauvaise exécution typographique et sur-tout l'altération
du texte. M. Rénouard , libraire justement renommé
par la perfection qu'il a su procurer à toutes les éditions
sorties de ses mains , vient de signaler encore une
fois son zèle par une réimpression très-soignée et trèsOCTOBRE
1810. 345
belle des oeuvres de Massillon. Il a préféré l'in-8° , afin
qu'elle pût s'associer dans les bibliothèques à la nombreuse
et brillante collection de nos chefs-d'oeuvre , pour
la plupart imprimés de ce format. Elle se publie , à des
distances rapprochées , par livraisons de trois volumes
chacune , et déjà il a paru deux de ces livraisons qui
contiennent l'Avent , le Grand et le Petit Carême. Le
treizième et dernier volume sera accompagné d'un portrait
de Massillon , gravé par M. Roger , d'après le
dessin de M. Guérin , et de son éloge par d'Alembert ,
chiffré à part , pour qu'on puisse , si l'on veut , l'attacher
en tête du premier volume. L'édition sort des presses
de M. Crapelet , et la très-grande beauté du papier fait
ressortir agréablement la netteté et l'élégance de l'impression
. M. Rénouard a remarqué que ces avantages
captivaient le lecteur , et souvent même , sans qu'il s'en
doutât , lui faisaient trouver plus agréable une lecture
qu'elles lui rendaient plus facile : le nouveau Massillon
fait sentir parfaitement la justesse de cette observation.
AUGER.
LITTÉRATURE ANGLAISE.
APERÇU DE L'ÉTAT ACTUEL DU PORT JACKSON , DANS LA
NOUVELLE-HOLLANDE.
(Tiré de l'Eclectic Review. )
:
DES considérations d'une haute importance ont déterminé
les Anglais à transférer leurs établissemens de Botany-
Bay au port Jackson , situé à peu de distance au nord
de cette colonie. Animé par le plus noble et le plus pur
des motifs , par le désir de se rendre utile à ses semblables
et à sa patrie , un homme arrive des extrémités de la terre
à Londres , et parvient à y faire entendre au gouvernement
le langage de la vérité qu'on lui dissimulait ."
Par les statuts mêmes de la fondation du port Jackson ,
il était sévérement défendu aux officiers , qui passaient
d'Europe dans cette partie du monde , de s'y faire accompagner
par leurs femmes. Les lois étaient si rigoureuses à
cet égard , qu'un capitaine de vaisseau ayant découvert
346 MERCURE DE FRANCE ,
sur son bord la femme d'un officier , qu'un ardent amour
avait portée à se déguiser en matelot pour suivre son mari
jusque dans la nouvelle Galles du sud , il la renvoya sans
pitié en Angleterre , quoiqu'elle eût déjà fait plus de la
moitié de ce long et pénible trajet . Que résulta-t-il de cette
mesure générale ? ce qui devait infailliblement arriver , et
ce que le ministère semblait n'avoir aucunement prévu.
Dès que ces jeunes militaires furent rendus à leur destination
, leur premier soin fut de se procurer des compagnes
pour adoucir l'ennui de leur exil dans ces régions lointaines .
Ils s'étudièrent à séduire les femmes et les filles de leurs
compatriotes de la colonie , et furent souvent eux-mêmes
l'objet de toutes les séductions d'un sexe très-flatté de captiver
des hommes qui , arrivant directement d'une patrie
qu'elles avaient perdue de vue , leur paraissaient véritablement
appartenir à une espèce supérieure .
Il est facile de se peindre les désordres qui naquirent en
foule d'une cause sans cesse renaissante , puisqu'elle tenait
à l'organisation même de la colonie. C'est du sein de ce
trouble même que s'éleva l'homme dont nous venons de
faire mention. M. Marsden était simple aumônier d'un
régiment d'infanterie anglaise . La droiture de son caractère
et la pureté de ses moeurs lui concilièrent l'estime et le
respect des colons les plus indisciplinés : il fut unanimement
élu juge de paix. Mais que pouvait tout le zèle dont
il était animé , contre les obstacles presqu'insurmontables
qui s'opposaient au rétablissement de l'ordre et de lajustice
? La Nouvelle -Galles du sud est , par sa destination
même , le réceptacle des criminels les plus abjects qui
aient souillé le sol des îles britanniques. Cette race endurcie
dans le crime était parvenue à faire du lien même
de son exil et de son châtiment une espèce de refuge , où
elle bravait toutes les lois. Les scélérats les plus audacieux
, portés par les suffrages de leurs complices , étaient
impudemment assis au rang des magistrats de la colonie..
Le malfaiteur paraissait sans nulle crainte devant un tribunal
, où il était assuré de trouver plutôt des protecteurs
que des juges . Voilà , sommairement , dans quelle anarchie
était tombée cette espèce de république , lorsque le
courageux Marsden osa concevoir le projet d'y rétablir le
règne des lois , et même d'y faire fleurir la civilisation .
L'assistance du gouverneur lui était absolument inutile ;
son autorité était tellement déchue , que les officiers militaires
donnaient eux-mêmes l'exemple de la désobéissance,
OCTOBRE 1810....... 347
Marsden voulant d'abord essayer les moyens que lui
fournissait son caractère ecclésiastique , adressa aux colons
les exhortations les plus touchantes : la plupart les reçurent
avec indifférence , les plus farouches avec emportement.
La vie du vertueux réformateur fut menacée ; ceux même
qui applaudissaient à son zèle , lui annonçaient que ses
efforts seraient vains : dans cette extrémité , il tourna ses
regards vers la mère-patrie ; il résolut d'aller implorer ses
secours pour sauver la colonie , s'il en était tems encore.
Le gouverneur lui procura la facilité de s'embarquer.
C'est en 1808 que M. Marsden revint en Angleterre. Il
fut assez bien servi par quelques amis pour obtenir une
audience de lord Castelereagh , ministre de la guerre. Il
peignit avec sa chaleur accoutumée la situation déplorable
du pays dont il voulait prévenir la ruine; ses discours ne
se trouvèrent que trop tôt et trop fortement confirmés par
les dépêches qui arrivèrent de la Nouvelle-Hollande . Quelques-
uns des colons les plus puissans par leurs richesses
et leur influence s'étaient réunis à des officiers mécontens :
le gouverneur , homme faible et irrésolu , avait été arrêté ,
toutes les autorités légales déposées ; la révolution était
complète.
Le gouvernement se hâta d'y envoyer de nouvelles troupes
pour remplacer ou combattre celles qui venaient de se
Tendre coupables de révolte. L'expédition fut mise sous
les ordres du colonel Mac Quarrie , homme d'une valeur
et d'une intelligence éprouvées . Il devait prendre le commandement
de la colonie , et renvoyer en Europe les chefs
de la rébellion : mais le digne Marsden représenta avec
une nouvelle ardeur que la force des armes serait insuffisante
pour maintenir dans l'obéissance un établissement
situé à l'extrémité du globe ; il démontra que la métropole
ne pouvait se fier que sur de bonnes lois de l'obéissance
de ses colons , et il proposa d'introduire dans leur régime
les changemens suivans :
« Loin de défendre aux officiers et soldats anglais d'emmener
leurs femmes et leurs enfans avec eux , leur en procurer
toutes les facilités et les y exhorter par l'entremise
de leurs chefs . Suivre la même conduite envers les, criminels
même condamnés à la déportation ; enfin ne laisser
porter à aucune magistrature quelconque que des hommes
mariés ou veufs . »
On reconnaîtra la sagesse de ces mesures en apprenant
que l'on ne comptait généralement dans toute la Nouvelle
348 MERCURE DE FRANCE;
Gallesdu sud qu'une seule femme pour huit ou dix hommes.
Il est vrai que les bâtimens qui se rendent présentementdans
la colonie n'y débarqueront pas moins de trois
cents femmes d'officiers ou de soldats .
Marsdena proposé , en second lieu , que trois nouveaux
pasteurs et autant de maîtres d'école fussent placés et entrctenus
par le gouvernement dans les trois chefs-lieux de
Sidney , Paramatta et Hawkesbury , en observant que ce
nombre devra être augmenté par la suite , vu l'accroissement
continuel que reçoit la colonie. Il y arrive journellement
detoutes les parties du monde des individus qui demandent
de la terre et du travail . Le digne Marsden , pour
sa part , a fondé deux écoles publiques , une pour chaque
sexe , sans demander la plus légère indemnité de ses frais.
Il a étendu ses vues plus loin , en songeant aux moyens
de soutenir ces enfans par leur travail même , lorsqu'ils
seraient sortis des écoles . Il offrit , en conséquence , au
gouvernement d'établir deux grands ateliers , l'un de fabrique
d'étoffes , et l'autre des principaux arts mécaniques.
La première de ces propositions fut d'abord rejetée comme
pouvant nuire , par ses résultats , aux manufactures de la
mère-patrie ; mais Marsden représenta que l'Etat ferait
l'économie des sommes considérables que lui coûtait l'habillementdes
déportés , si on voulait permettre qu'ils travaillassent
à se vêtir eux-mêmes avec la laine que leur fourniraient
abondamment les bergeries appartenant à la couronne
dans la colonie , et , en outre , les troupeaux sauvages.
Ces sages remontrances eurent leur plein effet.
Pendant le séjour que cet homme aussi intelligent que
vertueux avait fait dans la Notasie (1 ) , il avait souvent jeté
ses regards vers la Nouvelle-Zélande. Tippa-Hee , que l'on
pent considérer comme le chef suprême ou roi de ces îles ,
a déjà fait deux voyages au port Jackson. Il s'y est montré
fort avide d'acquérir des connaissances relatives aux arts
d'Europe . M. Marsden le reçut plusieurs fois chez lui , à
Paramatta; il commençait à s'exprimer intelligiblement en
anglais , et même à écrire dans cette langue. Encouragé
par tout cequ'il lui entendit raconter de son pays , M. Marsden
crut devoir appeler spécialement sur la Nouvelle-
(1) Les Anglais emploient assez fréquemment , pour désigner
l'Asie méridionale , cette expression de Notasie , comme plus concise.
(Notos , midi. )
OCTOBRE 1810. 34g
1
Zélande l'attention de la compagnie qui s'est chargée d'envoyer
des missionnaires en Afrique et en Asie. La compagnie
a accordé à ses prières un excellent charpentier qui
estdoué d'untalent naturel pour la prédication. Tippa-Hee
a emmené cet homme avec sa femme ; il a obtenu aussi
un habile cordier , qui doit enseigner à ses sujets l'art de
mettre en oeuvre le chanvre si abondant dans la Nouvelle-
Zélande.
Avant que M. Marsden quittât sa patrie pour la seconde
fois , il eut recours au gouvernement, mais moins encore
qu'aux amis de l'humanité , pour former une bibliothèque
qu'il destine à bannir de chez ses colons l'ignorance et le
désoeuvrement . Les personnages les plus distingués de l'Angleterre
se firent un devoir de lui procurer les ouvrages les
plus importans sur la religion , la morale , la mécanique ,
l'agriculture , l'histoire , la géographie et le commerce.Des
mesures sont prises pour que cette bibliothèque publique
s'accroisse progressivement.
Le roi lui-même ayant appris que M. Marsden cherchait
quelques moutons de race pure , ordonna à sir Joseph
Banks de lui composer un choix des plus beaux mérinos.
Ils n'arrivèrent à Portsmouth que peu d'heures avant que le
digne envoyé ne mît à la voile,
On attend beaucoup en Angleterre des travaux et du
génie de cet homme de bien. On y sent parfaitement que
čes établissemens de la Nouvelle-Hollande qui n'étaient
destinés , dans l'origine , qu'à recéler des criminels rejetés
du sein de la société , peuvent former un jour des colonies
d'autant plus précieuses , que leur influence s'étendra par
degrés sur toute la Polynésie (2) . L. S.
(2) On comprend sous cette dénomination toutes les îles du grand
océan appelé vulgairement mer du sud. :
350 MERCURE DE FRANCE ,
BEAUX-ARTS .
Sur les fontaines publiques .
L'EAU de la rivière qui baigne une cité suffit aux besoins
des premiers habitans ; mais lorsque la ville s'est agrandie,
queles citoyens deviennent plus délicats , plus industrieux ,
'éloignement de la rivière , quelquefois le peu de limpidité
de ses eaux , la crainte d'un incendie , tout fait sentir la
nécessité d'amener au sein des différens quartiers les eaux
des sources voisines .
Telle a dû être chez tous les peuples l'origine des fontaines
publiques . D'abord grossières , elles ont pris peu-à-peu
un caractère plus noble , à mesure que les arts ont été mieux
cultivés . Au tems d'Homère leur simplicité devait être
extrême , si l'on en juge au moins par la manière peudétaillée
dont le poëte parle de celles qu'on voyait dans le palais
du bon roi Alcinois : " l'une dit-il , servait à l'arrosement
des jardins , et l'autre élevée jusqu'a la maison passait
sous le seuil de la porte , où les citoyens venaient puiser
l'eau qui était nécessaire:
Quand les Grecs furent plus policés , ils regardèrent les
fontaines comme des édifices publics dont l'objet sert à la
salubrité des villes et la décoration à leur embellissement.
Quoique les descriptions que nous en ont laissées plusieurs
auteurs ne soient pas bien d'accord entre elles , on peut conjecturer
avec toute vraisemblance , que les fontaines , comme
tous les autres monumens dela Grèce, étaient décorées avec
autant de raison que de goût. Je n'en veux pour exemple
que celle dont parle Pausanias et qu'on voyait près de
Corinthe. Pégase pret à s'élever vers l'Olympe frappait du
pied le roc sur le sommet duquel il était placé , et il en jail-
Jisait une source qui retombait en cascade . Il était difficile
d'imaginerpour les Grecs une composition plus pittoresque
età-la-fois plus ingénieuse.
Les Romains avaient encore porté plus loin le luxe des
fontaines , sinon pour le goût de la décoration , du moins
pour l'abondance des eaux. Le consul Frontin qui , sous
Nerva , était chargé de l'inspection des aquéducs , a compté
jusqu'à 13594 tuyaux d'un pouce. Bon nombre , à la vérité ,
servait à l'entretien des bains particuliers des Thermes
des Naumaches : mais combien il devait en rester encore
OCTOBRE 1810 . 35г
pour l'aliment des fontaines ! On avait sur-tout multiplié
ces monumens dans les marchés , dans les places , près des
portiques ; on en comptait plusieurs sous celui de Pompée :
la plupart étaient d'eau jaillissante , sorte de fontaine trèsconvenable
dans un pays dont l'atmosphère est sans cesse
embrasée .
1
Le tems n'a pu détruire de si solides travaux : il n'en a
coûté aux papes que le soin de relever et d'entretenir quelques-
uns des anciens aquéducs , pour faire jouir la Rome
moderne d'une abondance d'eau considérable . On en reçoit
encore plus de 1500 pouces dans cette ville .. La fontaine
de Trevi , celle de la place de Navone , bien moins
remarquables , malgré l'opinion générale , par la beauté
de leur disposition , que par le volume d'eau qu'elles fournissent
, sont des fleuves en comparaison de nos fontaines .
Concentré dans son origine entre deux bras de la Seine ,
Paris fut long-tems privé de monumens si utiles . D'après
nos anciennes chroniques , on ne peut guère faire remonter
l'établissement des fontaines au-delà du 13º siècle . La première
fut construite à la Léproserie de St-Lazare : elle s'alimentait
des eaux amenées de Belleville par un aquéduc
souterrain. Le fait est constaté par une permission que
saint Louis accorda aux Filles-Dieu , le 5 juillet 1265 , de
faire venir dans leur maison une partie du superflu que
laissait échapper la fontaine de la Léproserie de Saint-
Lazare . On a bien répété plusieurs fois , et sans trop de
fondement , que l'empereur Julien avait fait élever un
aquéduc à Arcueil; mais en admettant que ce rapport soit
exact , ce n'eût été toujours que pour le service de son
palais , qui alors était hors de Paris.
Quant à l'aquéduc de Belleville , il servit peu après à
l'entretien d'autres fontaines , et principalement à celui de
la fontaine des Innocens , monument qui n'était pas alors
aussi célèbre qu'il l'est devenu , depuis que Jean Goujon
s'est plu à l'orner de bas-reliefs .
Depuis François Ier jusqu'à nos jours , et sur-tout sous
les règnes de Louis XIV et de Louis XV , Paris s'agrandissant
chaque jour, on multiplia les fontaines et on les
décora avec plus de magnificence . Cependant , malgré les
soins et les dépenses de différens monarques , il s'en fallait
de beaucoup que l'on possédât à Paris la quantité d'eau
nécessaire à une ville aussi populeuse. On a évalué à un
pouce d'eau , et cela en ne donnant rien au superflu , la
352 MERCURE DE FRANCE ,
consommation journalière de mille habitans . Or toutes les
conduites, dansle meilleur état , n'en fournissaientpas cent ,
lorsque l'on comptait déjà plus de 600 mille citoyens .
Mais le puissant génie qui ne néglige rien de ce qui peut
contribuer à la salubrité et à l'embellissement de la capitale
de son vaste Empire , a ordonné , par un décret du 2 mai
1806, qu'à l'avenir toutes les machines hydrauliques seraient
soigneusement entretenues , que l'eau coulerait jous
et nuit dans toutes les fontaines , et qu'on en éleverait quinze
nouvelles sur les emplacemens suivans , savoir :
Dans le marché des Jacobins ; au Château-d'eau , place,
du Tribunat ; au-dessus de l'égoût de la place des Trois-
Maries ; sur la place et en face du portail Notre-Dame; à
l'extrémité du Pont-au-Change; au pied du Regard , rue
des Lions-Saint-Paul ; rue de Popincourt , vis-à-vis la
caserne ; sur la place du Palais des Arts ; rue de Sèvres ,
près des Incurables ; sur la place Saint-Sulpice ; au coin
des rues du Regard et de Vaugirard ; à la façade du Lycée
Bonaparte , rue de Caumartin ; rue Mouffetard , et au
carrefour qui termine la rue du Jardin des Plantes .
Presque toutes ces fontaines sont déjà achevées , et l'on
commence à jouir des avantages qu'elles procurent , tant
pour la consommation domestique que pour la salubrité
générale . Empressons-nous donc de témoigner ici , avec
fous les citoyens de Paris , notre reconnaissance au gouvernement
protecteur qui s'occupe si constamment du
soind'embellir et d'assainir cette grande ville. Nous lui
devrons bientôt encore de nouvelles actions de grâces , car
enaugmentant ainsi le nombre des fontaines , il a en probablement
l'intention d'accroître de beaucoup les moyens
d'y amener de l'eau . L'embranchement du canal de l'Ourc
qui est destiné à l'irrigation d'un des quartiers les plus
populeux , ne laisse même aucun doute à cet égard .
,
Toutefois il eût peut-être été à désirer , pour l'intérêt de
l'art qu'on songeâten premier lieu à construire des aquéducs
. C'est sur-tout la disette d'eau qui rend chez nous les
fontaines si mesquines , si ridicules . Mettons à part , pour
un moment , le mauvais goût qui a présidé à la décoration
de la fontaine de Grenelle , n'est-ce pas encore un spectacle
assez bizarre que celui de ce mince filet d'eau qui sort
comme à regret d'un bâtiment aussi vaste ? Combien le
manque de cet élément a dû d'ailleurs embarrasser les
architectes dans leurs compositions ! En vain ils ont cherché
à y suppléer par des flots de marbre , nous ne sommes
point
OCTOBRE 1810. 353
point aussi crédules que la nymphe de la fontaine des
Innocens (1) .
Loin donc , dans les nouvelles fontaines , de blâmer celles
qui se rapprochent le plus de la simplicité , nous pensons
que ce sont les seules qui méritent quelques éloges . Quel
monument pouvait convenir à tant de misère? le plus simple
était encore le moins discordant . Sous ce
fontaine dite du Marché aux Chevaux , et qui termine la
EA point de vue la
rue du Jardin desPlantes, estpeut-être la meilleare de toutes .
Elle se compose d'une borne antique au hautreAaquelle est
un aigle sculpté en relief dans une couronne de lauriers .
au bas un mascaron par lequel s'échappe un let d'eau qui
tombe dans une cuvette carrée , et en retombe ensuite par
deux gueules de lions placées de chaque côté .
Peut-être n'aurait- on aucun reproche à faire à l'autour de
cette fontaine , si , au lieu d'une petite cuvette carrée , il
avait placé sa borne au milieu d'un vaste bassin de forme
ronde ou ovale , afin que les chevaux pussent venir s'y
abreuver en plus grand nombre , sans gêner les habitans
qui ont besoin de puiser continuellement aux goulottes. Il
faut d'ailleurs faire observer ici , et cela pour toutes les fontaines
, que le récipient du jet-d'eau ne saurait être trop
grand; il doit servir de réservoir en cas d'incendie , car le
jet ne suffirait point pour alimenter les pompes .
Malheureusement parmi les nouvelles fontaines , il en est
trop peu d'aussi sagement composées que celle du Marché,
aux Chevaux; presque toutes au contraire se distinguent par
leur bizarrrie . Parlerai-je de celle qu'on voit sur la placedu
Châtelet? Ah ! sans doute , si c'est un moyen d'empêcher
qu'on en élève de semblables à l'avenir. Que signifi,e
une colonne qui n'est d'aucun ordre , d'aucune proportion
, dont le sommet est surmonté d'une Renommée du
plus mauvais style , et dont la base est entourée de quatre
figures allégoriques qui ont l'air de danser en rond? Le tout
est supporté par unpiédestal carré ; aux quatre angles , sont
desdauphins dont la queue setermine en corne d'abondance ,
et qui font jaillir de l'eau par leurs navines .
Certes, si l'on en excepte les trois ou quatre petits jets-
(1) Santeuil avait proposé , pour cette fontaine , les deux vers
suivans :
Quos duro cernis simulatos marmorefructus ,
Hujus nympha loci credidit esse suos .
Z
354 MERCURE DE FRANCE ,
۱
d'eau , qui encore ne coulent pas toujours , rien dans ce
monument ne rappelle l'objet de sa destination. C'est une
colonne triomphale , c'est tout ce qu'on voudra , mais ce
n'est point une fontaine.
J'en signalerai encore deux autres , dont la disposition
estpeut-être moins vicieuse , mais dont la décoration n'est
pas moins ridicule . C'est celle de la rue du Regard et celle
de la rue Censier. La première est ornée d'un bas -relief
représentant Léda aux bords de l'Eurotas. Jupiter sous la
forme d'un cygne s'est approché de Léda , il est déjà sur ses
genoux.... et que croit-on qu'ily fait ? l'oiseau divin y lance
tout bonnement par le becl'eau qui sert à alimenter la fontaine.
Le bas-relief qui décore la seconde , représente un
faune tenant entre ses bras une outre pleine de raisin; il la
presse , elle crève , et c'est de l'eau qui en sort : en vérité ce
miracle ne vaut pas celui qui eut lieu aux noces de Cana .
Mais c'est pousser la plaisanterie assez loin ; ces monumens
sont aujourd'hui terminés , et toutes les critiques n'y
changeront rien. Profitons , tels qu'ils sont, des commodités
qu'ils procurent. Désirons seulement qu'on y fasse
quelques améliorations qui coûteraientpeu.
Ne pourrait-on pas , par exemple , au lieu d'adosser
les fontaines à d'autres édifices , les isoler totalement,
afin d'en rendre les abords plus faciles ? Qui empêcherait
aussi de planter des arbres tout autour ? ce moyen
offrirait à-la-fois l'avantage de donner aux fontaines un
aspect plus pittoresque , d'abriter ceux qui viennent y
puiser , et d'y conserver l'eau plus fraîche et plus pure?
Pour la commodité des habitans , qu'on les garnisse toutes
d'un vase quelconque , soit en terre , soit en bois , soit en
métal : c'est une précaution que les anciens ne manquaient
jamais d'avoir. Souhaitons enfin qu'au lieu de laisser perdre
l'eau nuit et jour , ce qui , excepté dans les chaleurs
excessives , ne fait que rendre plus boueuses les rues de
Paris , on fasse échapper le trop-plein pendant le jour par
un tuyau sous terre , qui irait aboutir à l'orifice d'un égoût ,
et que pendant la nuit seulement on laisse couler l'eau
pour laver les ruisseaux sans incommoder les passans .
A. M. G.
OCTOBRE 1810 . 355
de
VARIÉTÉS .
CHRONIQUE DE PARIS.
Les travaux de la nouvelle rue qui doit , en rejoignant
celle de Tournon , se prolonger jusqu'au palais du Luxembourg
, se poussent avec la plus grande activité. Cet édifice ,
commencé en 1615 sous la régence de Marie de Médicis ,
fut exécuté sur les dessins de Jacques Desbrosses , et l'on
court encore y admirer cette belle galerie où Rubens peignit
l'histoire entière de cette reine , dont le titre le plus
glorieux est d'avoir été l'épouse d'Henri IV. Construit sur
le terrain où fut autrefois l'hôtel de Luxembourg , ce palais
en a conservé le nom. Après avoir été successivement
habité par Marie de Médicis ,par cette belle duchesse de
Berri , de scandaleuse mémoire , et par le comte de Provence
, à qui Louis XVI en avait fait don , le Luxembourg
a reçu depuis quelques années une destination digne de
sa magnificence en devenant le palais du Sénat Conservateur.
Entr'autres embellissemens exécutés depuis peu ,
on admire le superbe escalier qui conduit à la salle des
séances , où se trouvent les statues des généraux Kléber ,
Hoche , Desaix , Dugommier , Joubert , Cafarelly et Marceau
, et celles de nos plus célèbres orateurs . Cet escalier
est l'ouvrage de M. Chalgrin , et quelque critique qu'il ait
essuyée , nous pensons qu'il fait honneur au talent de cet
habile architecte.
Lesjardins augmentés des terrains provenantdu cloître des
Chartreux , sontaujourd'hui , par leur étendue , leur disposition
, et la grande quantité de statues qui les décorent , au
nombre des plus beaux jardins de l'Europe : ce sont les
Tuileries du pays latin. Les élèves de l'école de droit viennent
s'y délasser , auprès des jolies et modestes bourgeoises
de la rue de Vaugirard et de l'Estrapade , des
fatigantes études de Cujas et de Justinien; quelques étudians
en médecine , pressés d'obtenir le funeste diplôme ,
y commentent dans la solitude des allées latérales les aphorismes
d'Hippocrate ou la pharmacopée de Baumé ; les
rentiers de la rue d'Enfer viennent y prendre le frais , et
quelques choristes des bouffons y frédonner à jeun lefinale
d'el Matrimonio secreto , ou de Nozze di Dorina.
Z2
356 MERCURE DE FRANCE ,
-On a fait derniérement sur le bassin de la Villette
l'essai d'un vaisseau de nouvelle construction ; s'il faut s'en
rapporter aux promesses de l'auteur et aux résultats des
expériences faites sur le modèle en petit , ce vaisseau doit
avoir sur les autres des avantages inappréciables : d'abord
il tire moitié moins d'eau , ( on ne dit pas s'il tient aussi
bien le vent ) , ses dimensions lui permettent de porter
deux mille hommes , ( il ne s'agit pas seulement de les
porter , mais de les transporter. ) L'établissement de sa
voilure lui permet de pincer le vent de plus près , et sa
forme , qui est la même à l'avant et à l'arrière , ne le met
jamais dans la nécessité de virer de bord ; ici les objections
se présentent en foule , mais on peut se dispenser de
les faire aussi long-tems que ce vaisseau restera dans le
bassin de la Villette .
-- Les décorations extérieures des boutiques acquièrent
chaque jour un nouveau degré de recherche et d'élégance ;
aussi , lorsqu'il arrive qu'un marchand fait de mauvaises
affaires , l'huissier qui vient pour saisir , dresse dans la
rue la plus grande partie de son procès-verbal . Au nombre
des magasins qui se distinguent par ce luxe d'étalage ,
nous citerons la parfumerie de M. Teissier , la pharmacie
de M. Lescot , la distillerie de M. Fargeon , et la manufacture
d'armes de M. Pirmet , que l'on décore en ce moment.
Il est difficile d'imaginer quelque chose de plus
élégant , de plus riche et de meilleur goût que les ornemens
extérieurs de ce magasin ; tous les attributs de la
guerre et de la chasse y sont ajustés et distribués de la
manière la plus ingénieuse. Mais tout ce faste des magasins
modernes obtient à peine quelques regards de la multitude
, tandis qu'elle se presse autour du modeste étalage
du libraire de la rue du Coq. Cette boutique a sés habi
tués , qui n'ontjamais mis le pied dans l'intérieur , et se
contentent d'examiner à travers les vîtres toutes les belles
choses offertes à leur curiosité ; de passer en revue les
caricatures nouvelles , les costumes de théâtre , les portraits
d'acteurs et de musiciens , les uniformes des troupes
françaises et étrangères , les mises de bon goût , les meubles
de bon genre , et nous citerions telle personne de bon
ton qui , de son aveu , passe plus agréablement une heure
devant la boutique de Martinet, qu'à la représentation d'un
des chefs -d'oeuvre de Molière .
-On aurait de la peine à nombrer les travaux publics
qui s'exécutent en ce moment à Paris , avec une activité
OCTOBRE 1810 . 357
,
que l'oeil a peine à suivre. De quelque côté que l'on porte
ses pas , on est sûr d'y trouver des preuves matérielles de
l'infatigable sollicitude du gouvernement. Il n'est pas un
quartier , nous dirions presque , pas une rue , où ne s'élève
un monument utile , agréable , ou glorieux ; le pont d'Jéna,
le Louvre , l'obélisque du Pont-Neuf , la Bourse , le Château-
d'eau du boulevard du Temple , la fontaine de la
Bastille , les abattoirs de la barrière de Rochechouard ,
l'aqueduc du canal de l'Ourq , le temple de la Gloire , le
palais du Corps -législatif , l'arc de triomphe de l'Etoile
et beaucoup d'autres monumens d'un intérêt moins grand ,
mais tous remarquables par un but d'utilité publique.
C'est au nombre des travaux seulement utiles qu'il faut
citer ceux qui s'exécutent aux environs du cimetière de
Mont-Louis ,et qui ont pour objet d'en rendre les avenues
plus belles et plus commodes . Ce vaste terrain , consacré
aux sépultures , est tout-à-la-fois remarquable par son
étendue , son exposition , et par la beauté de quelquesuns
des monumens qu'il renferme . Le fastueux palais de
l'implacable confesseur de Louis XIV ne tardera pas à être
abattu , et l'on doit élever , sur le terrain qu'il occupe , une
pyramide sépulchrale de 100 pieds de haut.
,
Pourquoi n'ornerait-on pas la demeure des morts ? pourquoi
ne chercherait-on pas à vaincre , en partie , la répugnance
qui éloigne les vivans de ces lieux où chaque pas
leur offre de si touchantes leçons de morale ? Que celui
que sa douleur ne conduit pas dans cette triste enceinte
examine avec quelqu'attention les tombes qui l'entourent ,
elles lui découvriront les secrets des familles . Voyez ce
simple mausolée , la pierre indique qu'il y a quarante ans
qu'une tendre mère y repose ; mais les fleurs y croissent
encore , le mousseron , les ronces , n'en dérobent pas la
yue ; au retour du printems une main pieuse vienty semer
les premières violettes ; ne craignez pas de prononcer que
cette tombe appartient à une famille de gens de bien .
Entre beaucoup d'épitaphes remarquables par la délicatesse
du sentiment qui les a dictées , nous avons distingué celleci
, gravée sur un modeste cippe de pierre de liais : LA
PREMIÈRE AU RENDEZ-VOUS .
-L'exposition des ouvrages de sculpture qui ont concouru
pour les prix décennaux , offre plusieurs morceaux
remarquables . Celui que l'on aperçoit le premier , est une
statue du député Vergniaux : cet ouvrage est beau d'aspect,
lapose est énergique , la figure expressive et bienmodelée ,
358 MERCURE DE FRANCE,
mais le corps et les extrémités ne nous ontpas paru étudiés
avec assez de soin. Les draperies en quelques endroits
cachent trop le nud , et ne le laissent pas assez sentir dans
d'autres : la coiffure est ajustée sans goût , et quelque peu
favorable que soit à l'art du sculpteur celle de cette époque
, nous sommes autorisés à croire qu'on en pouvait tirer
un meilleur parti , témoin le tableau du serment du jeude
paume , par M. David. Malgré ces légers défants , cet
ouvrage n'en est pas moins un de ceux qui font le plus
d'honneur à M. Cartelier . Nous devons encore à cet artiste
la statue de laPudeur qui décore les jardins de la Malmaison
, et à laquelle on n'a peut- être d'autre reproche à faire
que de rappeler trop fidèlement la charmanteBaigneuse de
M. Julien , placée sous la rotonde du palais du Sénat .
On ne peut parler de M. Julien sans songer à sa belle
statue du Poussin . Ce grand peintre est représenté le corps
enpartie couvert d'un ample manteau , et concevant l'idée
deson tableau du Testamentd'Eudamidas . La pose estaussi
simple qu'élégante , et la figure pleine de génie et d'expres
sionjoint au mérite de l'exécution celui d'une ressemblance
parfaite . C'est une des plus belles productions de l'école
moderne .
Labelle statue de l'Empereur , placée dans la salle des
séances du Corps -Législatif , doit ajouter aux regrets causés
par la mort prématurée de M. Chaudet. Cet ouvrage où respire
le sentiment de l'antique , n'est pas moins remarquable
par la grande correction du dessin que par l'élégante simplicité
de l'ensemble et le fini des accessoires .
- Tous les talens ont des envieux , toutes les jolies
femmes font des mécontens ; c'est à l'une ou l'autre de ces
deux espèces d'ennemis qu'une de nos plus jolies actrices
doit attribuer la petite espiéglerie dont elle vient d'être
l'objet. A son lever , Mlle.... reçoit la visite d'un de nos
plus célèbres médecins , qui s'informe de sa santé avec
toutes les précautions , toute la délicatesse d'un docteur de
cour ; très -surprise des questions qu'on lui adresse , la
jeune élève de Thalie va répondre , lorsqu'un second docteur
se présente et procède avec elle de la même manière
que le premier ; Mlle qui commençait à soupçonner la
vérité , n'apas eu besoind'attendre la douzième visitepour
s'apercevoir du tour qu'on lui jouait; elle a pris le parti
très-sage d'en rire , et réunissant à table les douze suppôts
d'Hippocrate, les a forcés de convenir qu'ils n'avaientjamais
assistéà une aussi agréable consultation .
OCTOBRE 1810. 35g
-On s'entretenait derniérement , dans une société , de la
sentence du tribunal de Montauban , qui condamne une
femme à deux ans de détention pour fait d'adultère ; un
pareil sujet est la ressource des mauvais plaisans ; l'un d'eux
prétendit qu'il y aurait un moyen simple d'appliquer cette
sentence , dans Paris même , à tous les délits de la même
espèce , et qu'il suffirait pour cela , de fermer pendant deux
ans les barrières .
-
Les grands théâtres ne font jamais de meilleures
affaires que lorsqu'ils jouent peu de nouveautés ; car il est
clair alors que les anciennes pièces leur suffisent. Les Français,
au moyendes reprises , des rentrées , et des Deux Gendres,
croient pouvoir se passer encore quelque tems de
Mahomet II, qui ne sera pas joué avant un mois , à ce que
l'on assure du moins .
Feydeau , pendant l'absence d'Elleviou , se tire d'affaire
avec Cendrillon . L'Odéon ne fait point d'argent , mais il
commence à s'y habituer , et l'Opera Seria achèvera, suivant
toute apparence , de familiariser ce théâtre avec ce régime
diététique.
Le Vaudeville prépare une pièce où Mme Hervey doit
encore jouer un rôle d'homme , mais on nous fait espérer
qu'elle et Brunet reparaîtront bientôt dans les habits de leur
sexe.
Le théâtre des Fabulistes a fait baisser les actions de celui
de M. Pierre , etrecevra probablement le même échec d'une
nouvelle troupe de Beaujolais qui va s'établir au Palais-
Royal, dans le local de l'ancien théâtre de Montansier.
MODES. - Les toiles de Perse , dessins de cachemire ,
sont en grande vogue , et s'emploient concuremment avec
la percale pour robes du matin. La forme de toutes ces robes
est à peu de chose près la même; elles se croisent sur la
poitrine comme les douillettes, et ne diffèrent que par les
garnitures qui se varient de mille manières . Les calèches à
liserés tranchants , sur la couleur principale , qui doit être
rose , jonquille ou lilas , sont en négligé la seule coiffure de
bon genre. Quelques femmes qui ne font point autorité se
sont permis d'y adapter quelques fleurs , mais cette innovation
n'a pas en la sanction des oracles du goût. En parure ,
la coiffure à l'enfant a succédé aux Titus , qui ne tarderont
pas à être entiérement bannies .
Nos élégantes , à l'imitation de leurs adorateurs , portent
au col des charivaris de breloques; les sentimens et les
360 MERCURE DE FRANCE ,
étincelles circulent des doigts de Madame à la chaîne de
montre de Monsieur ; cette mode est un véritable état comme
celui des cabriolets ou des chevaux de selle , et depuis qu'on
est convenu de juger des succès d'un jeune homme par le
nombre et l'espèce de ses breloques , c'est à qui affichera le
plus de ces bonnes fortunes qui n'en sont véritablement que
pour le bijoutier .
Les culottes de peau ne sont plus indispensables pour
monter à cheval ; ony a substitué une étoffe de coton et de
soie croisée : ces culottes doivent être très -larges du haut et
très -serrées du genou . Les gilets à bouton de métal sont
toujours croisés sur la poitrine ; il n'y a de préférence ni
pour l'étoffe , ni pour le dessin. On voit encore quelques lorgnons
en acier de Berlin , mais ce qui distingue pour le moment
l'homme véritablementà la mode , c'est la cravatte et
la chemise en mousseline , dite Cambrick . Les chapeaux
en bâteau ont déjà fait place aux chapeaux à la magicienne,
auxquels on parle de faire succéder les chapeaux à la
victime . Il ne faut rien moins que l'oeil d'un habitué du café
Tortoni , ou celui d'un membre de la troisième classe de
l'Institutpour assigner la différence quiexiste entre la coiffure
à la François Ior et la coiffure à la Charles XII .
ESSAI SUR LES SOTS .
Y.
IL faut savoir vivre avec les sots , ou renoncer à la société
qu'ils inondent . Si ce dernier parti n'est pas toujours le
plus facile à prendre , il est au moins le plus sûr. Grace à
mon goût pour la solitude , je me suis , en quelque sorte ,
affranchi , et je me sers de mon heureuse indépendance
pour me tenir aussi éloigné que je le puis de certains individus
dont la présence m'importune , et que je n'aime pas
même à savoir près de moi .
Il est des sots de plus d'un genre , et il me paraît que
si l'on pouvait les définir exactement , il en résulterait un
avantage réel pour ceux qui se laissent aisément tromper
à l'apparence , et sont sujets à prendre l'ombre pour la
réalité.
Il est des sots qui éblouissent , et ce ne sont peut- être
pas les moins dangereux. Il est des sots de bonne foi ,
espèce de niais dont on rit et dont on ne se méfie point ,
parce qu'ils font rarement du mal , à moins qu'on ne leur
en fasse . Les sots à prétention sont le plus à redouter : ils
sont le fléau de la société ; ils sont sur-tout celui de l'homme
OCTOBRE 1810. 361
qui pense , qui réfléchit . De quel fonds de modestie et de
patience ne faut-il pas être doué pour les entendre , d'un
air doctoral , et d'un ton tranchant , prononcer sur les
choses mêmes dont ils ont le moins juger un poëme , un tableau , une sonaddteee ?coQnunealilsesacnocme-,
plaisance il faut avoir pour les écouter ! quelle politesse
pour ne pas les contredire ! quelle faiblesse pour les approuver
, et sur-tout quel courage pour se taire lorsqu'ils
outragent à-la-fois le bon goût, la raison et le talent!
On n'est guère un sot de l'espèce dont je parle ici sans
être un impertinent , et l'on n'est guère un impertinent si
l'on ne se croit autorisé à l'être. L'homme riche et puissant
qui n'a jamais été qu'un sot , mais qui n'a pas été
toujours dans l'opulence , devient plus sot et plus orgueil-
Jeux au milieu de la prospérité. On l'entoure , on le flatte ,
on l'accoutume à prendre la profusion pour le goût et le
brillant pour le beau . Le choix qu'il fait est toujours le
meilleur ; l'estampe qu'il vient d'acheter et qu'il a payée
le double de sa valeur , est toujours l'épreuve la plus parfaite
. L'in- folio qu'il étale à vos yeux , avec emphase , est
toujours l'édition la plus soignée et la plus précieuse . Malheur
à vous si vous osez dire qu'il en existe une plus belle !
il a dans l'instant cent louis à parier contre vous , et comptez
bien , si vous êtes homme à accepter la gageure , qu'il ne
la soutiendrait point , et qu'il vous aura invité à dîner pour
la dernière fois .
Il est des sots beaux esprits . Ceux-là , avec quelques
connaissances superficielles , une idée légère de quelques
ouvrages de littérature , dont le journal leur a appris le
contenu , ceux-là , avec un fonds inépuisable d'impudence
et de vanité , s'imaginent occuper une place dans le monde
et paraissent déplacés par-tout. Toujours contens d'euxmêmes
, toujours satisfaits de ce qu'ils ont fait , de ce qu'ils
ont dit ou de ce qu'ils vont dire ou faire , ils ne vous abordent
que le sourire sur les lèvres et le quolibet à la bouche.
L'insipide calembourg , la froide équivoque , les jeux de
mots de toute espèce , ce sont-là les armes dont ils se servent
pour attaquer ou se défendre . On les voit se tourmenter
sans cesse pour plaire ou pour briller; enfin ils
passent leur vie à poursuivre l'esprit aux dépens du sens
commun .
Il existe une autre classe de sots , et ce n'est pas la moins
nombreuse . Je veux parler de ces êtres oisifs autant qu'ignorans
qui , aussi à charge à la société qu'à eux-mêmes , por
362 MERCURE DE FRANCE ,
tent par-tout l'ennui qui les accable . A leur approche le
plaisir fuit , la gaieté cesse , un léger frisson vous saisit ,
et de longs baillemens annoncent l'engourdissement et le
silence qui vont suivre . Tel est l'effet que produit la présence
de cette espèce de sots , importuns , indiscrets et
fâcheux que l'on n'évite ici que pour les retrouver un peu
plus loin , et dont on est obsédé comme par ces fantômes
de la nuit qui ne s'évanouissent un moment que pour reparaître
et nous poursuivre encore . Toujours semblables à
eux-mêmes et l'esprit aussi vide que le coeur , ces ennemis
de notre repos ne se lassent pas de nous fatiguer. On sait
d'avance ce qu'ils vont dire , et l'on est trop heureux quand
ils se bornent aux variations du baromètre , et que , grace
à leur paresse , ils ne lisent pas les papiers publics. Il est
tels de ces êtres-là à qui l'on voudrait n'avoir à pardonner
que leur inutilité , leur ineptie et leur sottise, mais quiy
joignent encore toute l'arrogance et toute la dureté de
l'égoïsme.
Dernièrement , nous nous entretenions , Mme de... et
moi , de la misère publique . Son coeur ne paraît jamais plus
rempli que lorsqu'elle s'occupe de cet objet , et qu'elle peut
en parler avec ceux qui savent l'entendre. Un de mes plus
grands chagrins , me dit-elle , est de ne pouvoir faire tout
le bien que je voudrais . Si ma santé n'exigeait pas que je
prisse des soins particuliers de ma personne , je me reprocherais
le morceau plus délicat dont je me nourris , en
pensant au malheureux qui peut à peine se procurer du
pain. Pourquoi donc n'ai-je qu'une fortune si bornée avec
une ame si sensible ?-Sa cuisinière entra toute éplorée ,
pour lui demander d'aller recevoir la bénédiction de son
pauvre père expirant .-Porte-lui donc , lui ditMme de ... ,
ma dernière bouteille de vin d'Alicante , et elle joignit à la
bouteille un écu de six francs . Mariane sortit en bénissant
sabonne maîtresse . Le beau-frère de Mme de ... parut dans le
mêmeinstant. Qu'est-ce donc, madame , dit-il? cette fille est
toute en pleurs . Son père est mourant , répondit-elle , il va
laisser à la mendicité une femme et dix enfans dont il était
presque l'unique soutien .-Tant pis , reprit M.de .... , d'un
air tranquille et sec. Quant au père , il est bien heureux ;
il va cesser de souffrir. La vie n'est-elle pas un fardeau pour
de pareils étres ? Et puis l'on a beaucoup fait pour ce veillard;
cela devient importun à la fin. Ce propos m'indigna,
et je lui demandai s'il avait à se plaindre d'avoir accordé à
cette famille quelque secours dont elle eût abusé . Je ne
donne rien , me répondit-il durement , et je n'en vis que
LOCTOBRE 1810. 363
plus tranquille . Personne ne me demande , et ce sont des
ingrats de moins .-Au risque d'en faire quelques-uns ,
ditMme de... , que je vovais s'échauffer par degrés , et dont
les joues se couvraient d'une vive rougeur, il me paraît qu'il
est toujours bien doux de donner , et que le plaisir que l'on
goûte à soulager l'indigence, dédommage assez de l'idée que
lebienfait peut être oublié. Avotre place , ajouta-t-elle ,j'en
ferais l'épreuve , etvous en avez unebelle occasion. Ehbien!
dit-il froidement , j'y penserai. J'appris le lendemain qu'il
avait envoyé au moribond une pièce de douze sous . -
Sans doute , il estpermis d'être un sot , et c'est un tort que
l'on serait plus disposé à pardonner à M. de ... , s'il n'ajoutait
l'égoïsme , l'insensibilité , la méfiance et l'avarice..
Il est une espèce de sots incivils , grossiers , maladroits
etbourrus , dont on craint la rencontre et l'approche , qui
blessent en caressant , offensent quand ils croient obliger ,
emploient le mot qui insulte au lieu de celui qui pourrait
flatter , agissent tout de travers , et vous disent une injure du
même ton et du même air dont on dit une politesse . Etres
singuliers , gâtés par la fortune et la mauvaise société , éga
lement susceptibles d'une bonne et d'une mauvaise action,
et n'attachant pas plus d'importance à l'une qu'à l'autre ,
rebutant la vertu humble et soumise , pour accueillir et
favoriser le vice audacieux ; humains et durs tour-à-tour ;
accordant un jour le bienfait qu'ils avaient refusé la veille :
êtres indéfinissables , mais toujours dominés par l'orgueil,
ils ne se croyent tout permis que parce qu'on leur permet
trop . Malheur à la femme timide et modeste qui a fixé leur
attention , ou que le hasard place près d'eux ! Malheur à
celledont ils ont surpris le secret ou la confiance ! Mais
sur-tout , malheur à celle que le sort ou les circonstances
leur ont associée !
Je pourrais parler de plusieurs autres espèces de sots
que chaque jour on rencontre sur son chemin , mais je ne
fais ici qu'un essai , j'effleure le sujet. Je ne finirai pas
cependant sans faire une réflexion .
:
En faitde choses de goût , j'aime à sonsulter les personnes
dont je crois les lumières supérieures aux miennes , le tact
plus délicat et plus sûr . Je m'éclaire de leur avis , je m'applaudis
de leur suffrage et cherche rarement à en appeler
quand elles ont prononcé ; mais je ne puis souffrir qu'un
sot , de quelqu'espèce qu'il soit , ose me juger , et que surtout
, il ose , au gré de son caprice , et sans m'avoir compris
, ou m'élever jusqu'aux nues , ou me traîner dans la
fange.
CESAR-AUGUSTE ,
364 MERCURE DE FRANCE ,
SPECTACLES. - Théâtre Français . - Les Templiers.
Le succès des Templiers dans leur nouveauté est un des
plus brillans et des mieux constatés qu'ait jamais obtenus
une tragédie. Après avoir eu de nombreuses représentations
suivies par le public avec enthousiasme , ils ouvrirent
à l'auteur les portes de l'Institut; le jury des prix
décennaux vient de leur décerner une de ses palmes , et il
semble que rien ne pût ajouter à de si flatteuses distinctions
. Cependant , nous devons le dire , la fureur , l'acharnement
de certains critiques nous paraît une preuve encore
plus convaincante de leur mérite et de leur succès .
Non-seulement ces critiques se déchaînèrent contre eux
dans le moment de leur premier triomphe , mais ils redoublèrent
leurs attaques à l'époque où il s'agissait de leur en
décernerun second. On vit paraître alors ces Lettres Champenoises
, froide plaisanterie dont l'auteur , en se montrant
très -habile à découvrir les moindres défauts , semble avoir
pris à tâche de prouver qu'il n'a point de sentiment pour
les beautés les plus sublimes. La représentation par ordre
qui donne lieu à cet article vient encore de réveiller les
premiers détracteurs des Templiers : mais ces nouveaux
efforts tourneront , comme les premiers , à la gloire de
l'ouvrage . Les beautés ne sont pas détruites par les défauts ,
et les apologistes de M. Raynouard peuvent avouer ceux-ci
sans craindre de compromettre ni la juste réputation de
cette tragédie , nile jugement favorable qu'ils en ontporté.
Et en effet, il y a long-tems que les connaisseurs éclairés
et de bonne foi sont d'accord sur les reproches que l'on
peut faire à cet ouvrage . Ils conviennent que les deux premiers
actes sont assez froids , que l'action paraît languissante
, attendu qu'il ne s'opère aucun changement dans la
fortune des principaux personnages , qu'on n'y éprouve
aucune de ces alternatives qui font passer de l'espoir à la
crainte et de la crainte à l'espoir; ils conviennent encore
que cette même action est cependant si précipitée , qu'il
est impossible qu'elle se soit passée dans l'espace d'un
jour; car comment supposer qu'en un jour les Templiers
aient été arrêtés , interrogés , confrontés , jugés et livrés au
dernier supplice ? Ils ne s'empresseront pas non plus de
justifier la faiblesse de certains caractères . Ils avoueront
que Marigny père joue un rôle si odieux , qu'on ne le
plaint pas un instant lorsqu'il voit son propre fils victime
OCTOBRE 1810: 365
de son ambition démesurée , et si nul que sa punition n'est
même pas pour le spectateur une jouissance. Ils reconnaîtront
même l'inutilité du rôle de la reine et le vague
qui enveloppe le caractère du roi . Mais en dernière analyse
quel avantage pourra tirer la critique de toutes ces concessions
? Le même qu'elle a déjà pu tirer de pareilles
concessions qu'on est bien obligé de lui faire dans plusieurs
tragédies de Corneille. La duplicité d'action dans les Horaces
, le chaos des trois premiers actes de Rodogune ,
toutes les coupures qu'il a fallu faire au Cid pour continuer
à le jouer , n'ont point affaibli notre admiration pour ces
chefs-d'oeuvre , et l'on ne voit pas avec moins de plaisir
Cinna et Polyeucte , depuis qu'on a bien reconnu l'odieux
du rôle de Maxime et la bassesse de celui de Félix.
Je n'ignore point ce que les critiques pourront me répondre
. Corneille a trouvé l'art dans son enfance ; il est
excusable d'avoir commis des fautes qui ne peuvent plus
trouver grâce depuis que l'art s'est perfectionné ; etd'ailleurs
il rachète ses défauts par des beautés du premier
ordre . Rien de plus juste ; et nous ne prétendons point
justifier M. Raynouard des fautes qu'il a faites dans ses
Templiers ; mais le succès même de cette tragédie ne nous
met-il pas en droit de croire que ces défauts sont sans doute
moins saillans , puisqu'ils n'ont pas révolté un public bien
plus difficile qu'au tems de Corneille, et qu'ils sont rachetés,
comme dans Corneille , par des beautés qui en affaiblissent
l'impression ?
2
Il nous paraît impossible , en effet , de méconnaître ces
beautés supérieures des Templiers , lorsqu'on examine sans
prévention cette tragédie . On l'a déjà dit ; elle ne ressemble
àaucune autre. "On n'y voit , comme le jury l'a observé ,
ni tyrans , ni usurpateurs , ni conjurations , ni rivalité d'ambition
, ni les fureurs de la jalousie; toute l'action porte sur
de vagues accusations intentées contre un ordre célèbre
défendu par son chef ; et c'est presque uniquement du
caractère de ce chef que découle le grand intérêt de la
pièce. Mais pourquoi ce caractère est-il si grand , si
noble , si imposant ? pourquoi obtient-il sur le spectateur
une influence analogue à l'empire qu'il exerce sur les chevaliers
du Temple? c'est qu'en lui l'auteur a personnifié la
vertu luttant contre la fortune , non pour conserver des
biens périssables , tels que la puissance , les richesses , les
honneurs , mais seulement sa propre dignité . On a détruit
l'ordre dont Jacques de Molay était le grand maître ; on est
366 MERCURE DE FRANCE ,
venu l'arrêter au milieu de ses chevaliers armés ; on l'a in
terrogé , jugé comme un vil criminel ; on l'a condamné sur
de faux témoignages .A-t-il opposé la moindre résistance ?
en a-t-il même conçu l'idée ? non , elle est un crime à ses
yeux. On veut enfin lui faire grâce , on veut qu'il demeure
àla cour , que ses chevaliers rentrent dans les rangs de la
noblesse française; on demande seulement qu'il s'avoue
coupable , qu'il confesse les crimes dont l'ordre est accusé.
Là commence sa résistance : il aurait fait sans murmurer
tous les autres sacrifices ; il ne peut faire celui de l'honneur .
Son exemple entraîne ses généreux frères , et tous meurent
au milieu des flammes , en témoignage de cette loi fondamentale
de toute morale et de toute vertu : que l'homme
ne possède qu'un seul bien véritable , un seul auquel il ne
doive jamais renoncer , le témoignage de sa conscience.
Nous ne rappellerons point ici les diverses situations où
l'auteur a mis en action ce principe sublime ; elles sont
trop généralement connues . Nous ajouterons seulement
quelques mots sur le rôle du jeune Marigny. On a cru
faire un reproche bien grave à l'auteur , en disant que
ce rôle n'est qu'un accessoire de celui du grand-maître ; et
nous dirons , à sa louange , qu'il en est le complément . Le
grand-maître seul pouvait nous montrer le sacrifice de la
grandeur et de la puissance fait à l'honneur et à la vertu ;
mais ce grand-maître ne pouvait pas être un jeune homme ,
il ne pouvait plus avoir l'amour à sacrifier ; il fallait cependant
que la vertu triomphât de cette passion pour que sa
victoire fût complète , et c'est le spectacle qu'elle nous offre
dans la personne du jeune Marigny.
Il serait sans doute inutile de discuter plus long-tems le
mérité de cet ouvrage ; on est d'accord sur ses défauts , et
quant aux critiques qui en nient les beautés , c'est qu'ils ne
les ont point senties , ou qu'ils ne veulent pas les sentir ; et
dans ces deux cas , il est également impossible de les convaincre
. Laissons agir le tems ; seul il a le pouvoir de dissiper
les préventions , d'éteindre les petites passions , qui
ne prennent sur nos jugemens que trop d'influence ; seul
il met à leur véritable place toutes les productions des arts .
Les Templiers ont été joués assez faiblement à cette reprise.
Damas sur-tout a rendu le récit du dénouement de
manière à en détruire tout l'effet . Le public , qui n'a pas
laissé une place vide dans toute la salle , a écouté , d'un
bout à l'autre , avec une attention extrême , et qui avait
une sorte de solennité; ses applaudissemens tenaient plus
OCTOBRE 1810 . 367
de l'approbation que de l'enthousiasme. Il semblait avoir
moins l'intention de jouir des beaux effets de cette tragédie
que de revoir le jugement qu'il en a porté ; mais cette ré
serve même , hors de laquelle il s'est vu d'ailleurs entraîné
plus d'une fois , ne donnera que plus d'autorité à l'arrêt
conforme au premier qu'il a prononcé en seconde ins
tance.
1
Rentrée de Mille Bourgoing dans Eugénie et l'Epreuve
nouvelle.
On a dit que Mlle Bourgoing arrivant dePétersbourg, après
une assez longue absence , avait choisi le rôle d'Eugénie pour
sa rentrée , parce qu'elle y a obtenu de grands succès dans
l'étranger, et aussi parce que cettepièce estundrame,,genre
dans lequel elle n'avaitpoint encore exercé ses talens àParis.
Si cela est , elle sait maintenant par expérience qu'elle n'aurait
pu que difficilement faire un plus mauvais calcul . On est
un peu dégoûté du drame , et le rôle d'Eugénie n'est pas
très-avantageux. Que peut y faire la meilleure actrice ? Ce
qu'y a fait Mue Bourgoing. Baisser les yeux , parler peu et
d'une voix mourante , se jeter à genoux , sanglotter , selaisser
tomber à terre comme la Zaire du théâtre anglais , embrasser
son frère, sa tante et son père ; tout cela n'estguères
quedelapantomime que plus d'un actrice exécute à merveille
même sur les théâtres des boulevards. Mlle Bourgoing n'a
cependant pas porté la peine de ce mauvais choix danstoute
son étendue , elle avait à faire à un public trop galant. On
l'a applaudie très -vivement et à plusieurs reprises lorsqu'elle
aparu , quoique sa jolie figure fût à moitié cachée sous son
chapeau anglais. On l'a applaudie de nouveau au troisième
acte lorsqu'elle a reparu débarrassée de ce maudit chapeau .
La naïveté , la grâce , la sensibilité qu'elle a mises dans le
rôle d'Angélique de l'Epreuve Nouvelle , lui ont valu l'honneur
d'être demandée à la fin du spectacle. Mais toute la
politesse du public n'a pu empêcher qu'il ne s'ennuyât pen
dantles cinq actes d'Eugénie , et il l'a quelquefois témoigné.
On est vraiment étonné lorsqu'on se rappelle le succès
qu'eut autrefois ce drame tiré d'une nouvelle du Diable
Boîteux , transporté d'Espagne en Angleterre , et enrichi
seulement de deuxrôles , le baron et sa soeur , copiés de deux
originaux de Tom-Jones , M.et Mme Western. Il est vrai
que les événemens ne manquent pas dans cet ouvrage , que
ces événemens produisentmême quelquefoisdes situations ,
qu'il y a beaucoup d'appareil et de jeu de théâtre , et qu'on ८
368 MERCURE DE FRANCE ,
n'était pas blasé sur toutes ces ressources du drame lorsque
celui-ciparut. Mais , hélas ! le drame, fils naturel de la tragédie,
a depuis engendré le mélodrame , qui prétend être son
fils légitime et qui a recueilli sa succession . Que sont toutle
spectacle , toute la pantomime , tous les événemens romanesques
, toutes les exclamations et déclamations d'Eugénie
et de tantd'autres ouvrages , auprès de ce que nous présente
dans le même genre le moindre mélodrame de l'Ambigu-
Comique ou de la Gaieté ? C'est là que les véritables amateurs
iront chercher ces belles choseess ,, laissant les places du
Théâtre-Français à ceux dont le goût suranné est resté
fidèle à la tragédie , et qui préfèrent le développement des
caractères , les combats des passions et les charmes de la
poésie à tout le fracas des événemens . Sous cepointde vue,
je ne sais trop si les gens de ce goût ne devront pas quelque
reconnaissance au mélodrame . Onavait pu craindreun
moment qu'il ne fit tort à la tragédie dont il semblait vouloir
usurper le domaine ; mais iln'a dépouillé que le drame ,
ennemi bien plus dangereux , parce qu'il gardait quelque
mesure ; et pour comble de bonheur il l'a tué .
SOCIÉTÉ D'ENCOURAGEMENT POUR L'INDUSTRIE NATIONALE .
- La Société d'Encouragement a tenu , le 8 d'août , à l'hôtel de
Boulogne , rue du Bac , sa séance générale d'été , consacrée , d'après
son réglement , à la distribution des prix proposés l'année précédente,
et à la détermination des nouveaux sujets de prix à proposer.
Plusieurs nouveaux objets d'arts rangés avec ordre , et réunis à
ceux que la Société possède dans sa collection , offraient un spectacle
très- intéressant . On y a remarqué de très-beaux meubles en bois indigènes
, présentés par MM. Burette , ébéniste , et Frichot , fabricant
de marquetterie , à Paris ; les gravures en relief de M. Duplat , et
celles en bois de M. Bougon fils ; un modèle fonctionnant , de la
machine à vapeurs de MM. Charles Albert et Louis Martin , couronnés
en 1809 par la Société ; une feuille de zing laminé , ayant
quatre pieds carrés , et des feuilles de cuivre présentées par M. Gédéonde
Contamine , propriétaire de la belle manufacture de Fromléanes
, près de Givet , département des Ardennes ; des fils de lin , provenant
de la filature mécanique établie à la Flèche par M. de la
Fontaine , et une pièce de toile écrue fabriquée,avec ces mêmes
fils , etc. , etc.
La séance s'est ouverte à sept heures et demie , sous la présidence
deM. le sénateur Chaptal , comte de Chanteloup .
M.
>
DEPT
DE
OCTOBRE 1810. 3095
M. Claude-Anthelme Costaz , l'undes secrétaires , a pris la purotech
pour exposer les résultats générauxdu concours sur lequel l'assemblée
avait à prononcer , et pour lui soumettre différentes propositions au
nom du conseil d'administration.
Le grand nombre de lectures qui ont été faites par les membres du
comité , sur chaque prix en particulier , ne nous permettant pas d'entrer
dans tous les détails , nous nous bornerons à rendre compte sommairement
des prix , médailles et mentions honorables qui ont été
décernés dans cette séance , comparable à celle du mois de septembre
1809..
Des deux prix de 4000 fr. chacun , proposés pour la découverte d'un
moyen d'épurer en grand le fer cassant à froid et le fer cassant à
chaud , celui qui avait pour objet la première de ces qualités de fer ,
a été décerné à M. Dufaud , propriétaire de forges àNevers (Nièvre.)
Le prix de 3,000 fr. pour la meilleure constructiondes fours àchaux,
à tuiles et à briques , a été décerné à MM. Donop , professeur de mathématiques
, et de Blinne , architecte , demeurant à Paris , rue de la
Bouclerie , nº 9 .
0
M. Bonnet , faïencier à Apt ( Vaucluse ) a obtenu pour le même
objet l'accessit de 300 fr annoncé dans le programme .
Leprix de 2,000 fr. pour la gravure en taille de relief , a été adjugé
à M. Duplat , graveur à Paris , rue du Marché-Palu , nº 26 , auteur
d'un procédé de gravure susceptible de joindre l'économie à la perfection.
Une médaille d'argent , de la valeur de 400 fr. , a été accordée à
M. Bougon fils , graveur en bois , demeurant à Paris , rue de la
Vieille-Bouclerie , nº 22 , comme ayant présenté , dans ce genre de
gravure , des ouvrages extrêmement soignés .
Il a été accordé une médaille d'argent et un encouragement de
400fr. à M. Jullien , marchand de vin à Paris , rue Saint-Sauveur ,
comme ayant inventé une machine à extraire la tourbe sous l'eau ,
qui réunit plusieurs avantages constatés par un commencement d'expériences.
Un encouragement de 400 fr . , y compris une médaille d'argent , à
M. de Manrey , d'Incarville , département de l'Eure , pour avoir
fourni d'excellentes vues , et même des résultats importans sur la
filature en général , et notamment sur le peignage de la laine .
Idem à M. Burette , ébéniste à Paris , rue de l'Echelle , comme
ayantprésenté au concours un fort beau meuble fait en loupe d'orme
tortillard , et comme ayant imaginé des moyens mécaniques pour
diminuer la main-d'oeuvre de ses sortes d'ouvrages .
370 MERCURE DE FRANCE ,
Unementionhonorable à l'auteur du mémoire nº 3, sur le prix
relatifà la tefuture de la laine etde la soie avec la garauce , ayant
pourdevise: Parvis quoque rebus magnajuvari.
Idem à l'auteur dumémoirenº 3 , sur le prix relatifau collage du
papier, leditmémoire portant pour épigraphe : L'amélioration dans
lesarisest lerésultat des expériences.
Idem àM. GabrielBernard, demeurant àDijon , auteur du mémoire
nº4 , sur lemême sujet de prix.
Prix remis au concours.
Pour 1811.- Prix pour le cardage et la filature par mécanique ,
des déchets provenant du tirage de la soie , 1500 fr.
Pour la constructiondemachines à peigner la laine, au lieu de
2000 fr. , 3000 fr .
Pour lesmachinesà filer la laine peignée pour chaine etpour trame,
2000fr.
Pour la découverte d'un procédé propre à donner à la laine ,
avec la garance , la belle couleur rouge du coton d'Andrinople ,
6000 fr.
Pour la purificationdes fers cassant à chaud , 4000 fr.
Pour ladétermination des produits de la distillation du bois , 1000 fr.
Pour la fabrication de vases de métal revêtus d'un émail économique,
1000 fr.
Pour la découverte d'unmoyen d'imprimer sur étoffes , d'une façon
solide , toute espècede gravures en taille-douce. ( Prix proposé par
M. de Paroy ) , 1200 f.
Pour la fabricationdu cinabre , 1200fr .
Pour la fabrication du sirop et du sucre de raisin , 2400 fr.
Pour unmeubledans lequel on n'aura employé que du bois d'arbres
Indigènes ou acclimatés en France , 1200 fr .
Pour 1812. -Prix pour la fabrication des fils de fer et d'acier propres
à faire les aiguilles à coudre et les cardes à coton et à laine , au lieu
de3000 fr. , 5000 fr .
Pour 1813. - Pour une machine à extraire la tourbé sous l'eau ,
2000 fr.
Nouveaux prix proposés.
Pour 1811.-Prix pour une machine à pétrir le pain , 1500 fr.
Pour la fabrication des ouvrages en plaqué d'or et d'argent ,
1500 fr .
Pour celui qui indiquera le moyenle plus avantageux d'employer
engrand l'acide muriatique et le muriate de chaux provenant de la
fabrication de la soude, 2000 fr,
OCTOBRE 1810 . 371
Pour 1812. Prix pour la fabrication du sucre de betterave ,
2000fr.
Idem, second prix , 1000 fr.
Pour la purification du miel , 1000 fr .
Pour unmoyen prompt et économique d'arracher les joncs et autres
plantes aquatiques dans les marais desséchés , 1200 fr .
Programmed'un prix pour lafabrication du sirop ou du sucrede raisin .
LaSociété d'Encouragement propose un prixde 2400 fr. à celui qui
aura fabriqué cette année en plus grande quantité et avec plus d'économie
, le sirop ou sucre de raisin le plus parfait.
Les concurrens enverrontun mémoire détaillé des procédés et de
l'espècede raisins employés . Ils auront soin de noter avec exactitude
laquantité fabriquée et le prix auquel leur revientle kilogramme.
Elleoffre pareillement un prix de 600 fr. à celui qui, n'ayantpu se
livrer à une grande fabrication , aurait trouvé des procédés faciles et
peu dispendieux pour obtenir le sirop ou sucre de raisin le plus analogue
à celui qu'on retire de l'arunde saccharifera ou canne à sucre.
Il devra prouver en avoir préparé au moins trente kilogrammes.
Tous les faits énoncés dans les mémoires des concurrens seront
attestés par les autorités du lieu , et les échantillons qui doivent être
envoyés à la Société seront pris , par ces mêmes autorités , dans la
masse générale du sirop ou sucre fabriqué , et revêtus de leur sceau .
Les échantillons à envoyer ne pourront être moindres que du poids
de deux kilogrammes.
Le tout sera adressé , franc de port , au secrétariat de la Société ,
avant le rer mai 1811 , et le prix adjugé dans la séance générale du
mois de juillet suivant.
Aa 2
TALHE
POLITIQUE.
IL était aisé de prévoir qu'en essayant de lancer sur le
continent la nouvelle machine incendiaire dont nous avons
parlé , les Anglais ne se borneraient pas à une tentative.
La première mine a été éventée ; voici la seconde :
Nous apprenons, dit un correspondant de Londres qui
s'empresse d'écrire ces belles nouvelles , le 17 septembre à
sept heures du soir, nous apprenons , par des lettres de
Pétersbourg , qu'il vient de s'y opérer un changement considérable
dans le cabinet .
«Le parti français a été éloigné du pouvoir , et le parti
opposé à la France est rentré en faveur. Les lettres qui
donnent ces nouvelles sont très -récentes ; elles sont du
31 août. L'annonce de l'élection du général Bernadotte
comme prince royal de Suède a produit cette révolution ,
et la plus grande activité règne dans toutes les branches
du département de la guerre , afin de se préparer à tout
événement. Un corps considérable de troupes a déjà marché
sur les frontières pour agir , selon l'occurrence , offensivement
ou défensivement.
* On s'était trompé en disant que les Français n'avaient
que25,000hommes en Pologne. Cette assertion est basée
sur les fausses déclarations du gouvernement français . Dans
le fait , il a 50,000 hommes en Pologne , et 50,000 hommes
dans le nord de l'Allemagne , qui se tiennent tout prêts à
marcher contre la Russie au premier signal.
» Alexandre connaît enfin le danger de sa situation , et
les mêmes lettres portent qu'un armistice a été conclu
entre le général Kamenski etle grand-visir , afin de traiter
de la paix , et qu'en conséquence les Russes ont levé les
siéges de Rudschuck et de Schumla .
Ces lettres portent encore , que des ordres avaient été
donnés pour suspendre provisoirement l'exécution du décret
relatif à la séquestration des bâtimens de Ténériffe et de
leurs cargaisons .
» On dit qu'indépendamment des motifs de plaintes que
laRussie a , à cause de la nomination de Bernadotte et de
1
MERCURE DE FRANCE , OCTOBRE 1810. 373
i
lademande de la Finlande , Napoléon veut que tous les
ports russes soient gardés par des troupes françaises .
» H est arrivé ce matin des lettres de Gothembourg du
8du courant. Une de ces lettres porte que l'on venait d'y
recevoir l'ordre de mettre sous le séquestre toutes les
propriétés anglaises. Cet ordre est venu de Stockholm , et
estun effet de l'influence de l'ambassadeur français . "
Le Moniteur veut bien donner une licence d'introduction
à ces nouvelles anglaises : il y reconnait l'esprit cons-'
tant qui en anime les auteurs ; mais il note avec soin ce
qu'elles présentent de faux , ce qu'elles renferment de vrai .
Voici le faux : le décret relatif à la séquestration des
marchandises provenant de Ténériffe et des bâtimens qui
en étaient chargés , loin d'être rapporté , est exécuté ; ces
marchandises et bâtimens n'étaient pas neutres , tout était
Anglais , tout a été confisqué , et si les négocians anglais
comptent sur le produit de ces denrées , sur leur restitution
ou sur leur vente , ils compromettent gravementtlleeuurr crédit
et doivent en toute hâte chercher d'autres moyens de faire
face à leurs engagemens .
:
Actuellement voilà le vrai ; il est contenu dans le dernier
paragraphe de la lettre du 17 septembre . " Gothembourg
et la Baltique , dit le Moniteur , vont donc être
fermés aux Anglais . Des flottes françaises sont entrées dans
le Jahde et l'Ems . Des bâtteries et des nombreux détachemens
de douaniers français garnissent les côtes de la Hollande
et celles de l'Allemagne jusqu'à la Baltique. Les magasins
d'Héligoland , où il y a pour 200 millions de marchandises
anglaises , ne pourront plus avoir de débouchés .
Il faudra reporter en Angleterre ce qui ne sera pas avarié.
Mais , pour étourdir le peuple , on fait voir à leur imagination
le continent en feu et couvert d'une mer de sang.
Nous en sommes fâchés pour les Anglais , le continent est
et restera en paix. »
Nous ajouterons ici que la nouvelle relative à Gothembourg
et aux dispositions où l'on y est à l'égard des Anglais ,
se trouve pleinement confirmée par un événement qui a dû
faire sensation parmi les Anglais. Il est arrivé le 14 septembre.
Un corsaire danois poursuivi par un brick anglais
s'était réfugié dans le port suédois de Marstrand. Des
chaloupes anglaises y pénètrent pour prendre le corsaire
de vive force. Un combat s'en est suivi entre les Anglais
et la garnison suédoise. Un Anglais a été tué , plusieurs
blessés ,le reste a été fait prisonnier.
374 MERCURE DE FRANCE ,
, Les Anglais , au reste ne sont pas heureux sur cette
côte ; le continent les repousse , et la mer leur est fatale .
Trente-cinq voiles , faisant partie d'un convoi venant d'Angleterre
, paraissent avoir peri corps,et biens près de Marstrand
: on croit cependant que quelques-uns ont pu se
sauver et trouver dans leur détresse les secours dûs à l'humanité.
Une partie de leur grande flotte est toujours à l'ancre
non loin de Carlskrone , mais elle manque d'eau fraîche
, de bestiaux et de légumes. Toutes les côtes sont
dans l'état de surveillance le plus rigoureux ; les corsaires
danois harcèlent les convois anglais , et par- tout le sequestre
les atteint où ils se réfugient..
Les confiscations dans les ports , et les sequestres des
denrées coloniales dans l'intérieur du pays où elles peuvent
être saisios , continuent avec une activité , un ensemble
et une vigueur qui doivent assurer le succès du système.
Des saisies considérables ont été faites à Léipsick ,
le long de l'Elbe et dans les départemens italiens de l'Adige.
D'autre part on annonce à Paris la prochaine arrivée
de nombreux transports de ces denrées qui ont acquitté
les droits fixés pour l'importation après leur première
saisie.
Les nouvelles d'Irlande continuent d'être alarmantes
pour le ministère.
Il est bien question , dit-on , de rendre plus commodes
les communications entre l'Angleterre et l'Irlande , entre
Londres et Dublin ! ces communications devront s'établir
par le nord-ouest de l'Ecosse ; quelques ports seraient
rendus plus profonds et plus faciles. Certes , l'Irlande doit
applaudir à ce trait de prévoyance du ministère , mais elle
demande d'autres preuves de protection , d'autres garanties.
Les corporations se réunissent , les pétitions se multiplient
; on y demande à grands cris la révocation de l'acte
d'union , ony proteste d'un attachement respectueux à la
personne du roi , d'une fidélité à toute épreuve à son gouvernement
; mais l'Irlande veut son parlement , sa représentation
, ses lois , ses priviléges , pour prix de son association
au royaume uni; elle les demande au nom de sa
prospérité anéantie , de son industrie étouffée , de ses manufactures
détruites .
Les nouvelles de l'Inde continuent aussi à être défavorables
à la puissance anglaise dans ces contrées livrées depuis
quelque tems à une vive fermentation. Les Marattes
ont assez de confiance pour faire des préparatifs, lesAnOCTOBRE
1810 . 375
:
glais assez de faiblesse pour chercher à les acheter , au
lieu d'aller les combattre. Les deux côtés de la Péninsule
sont agités par l'esprit de révolte ; la domination britannique
y est minée par le sentiment de haine qu'inspirent
les violences , les exactions , et tous les actes tyranniques
auxquels est soumise l'Inde , tributaire et asservie ; mais
elle l'est sur-tout par les idées qu'éveille au sein de ces peuples
le récit des grandes actions de l'Empereur des Français,
le tableau de sa vaste puissance , de l'immensité de
ses vues , de sa résolution d'atteindre les Anglais partout
où ils ont étendu leur commerce . Les Wahabis , qui depuis
long-tems entretenaient des relations avec les Anglais,
viennent de les rompre subitement , avertis par une demande
indiscrète des Anglais de ce qu'ilfaut attendre de tels
alliés ; ceux-ci ont des intelligences plus heureuses avec les
beys d'Egypte , et pour que leur commerce dans la mer
Rouge ne soit pas inquiété par le pacha du Caire , ils ont
réussi à armer, contre lui et contre le gouvernement ottoman
, quelques beys , qui , dit-on , ont déjà ouvert la campagne
près de Gisch.
Ainsi , voilà la Porte attaquée enEgypte par les instigations
de ces mêmes Anglais qui prétendent la défendre aux
Dardanelles , qui se vantent de passer le détroit , de naviguer
dans la mer Noire , tandis que le capitan-pacha ferme
rigoureusement le passage à tout vaisseau anglais , tandis
que M. Adair a eu toutes les peines du monde à obtenir
l'entrée de la frégate qui devait le reconduire enAngleterre.
Ces rapprochemens suffisent pour faire apprécier à
Constantinople et reconnaître dans toute l'Europe quelle
est cette alliance que les Anglais semblent offrir à tous les
peuples , comme pour les entraîner dans l'abîme , si dès
le premier moment ils n'ouvrent pas les yeux sur le but
secret de l'offre , sur la vanité des promesses et la stérilité
des effets .
Les dernières nouvelles de Constantinople ne parlaient
que de l'immensité des préparatifs faits pour continuer la
guerre avec vigueur , et pour foreer les Russes à la retraite .
Legrand-seigneur était arrivé à Andrinople avec une garde
de dix-huit mille hommes; les Serviens , attaqués par le
pachadeTrawnich , ne pouvaient soutenir les Russes , et
la marche des renforts des deux côtés faisait présager un
grand événement . Des détails officiels d'une haute imporlance
viennent à cet égard d'être publiés àVienne.
Les premiers sont relatifs aux opérations du général Ka
376 MERCURE DE FRANCE ,
menski , pour réunir autour de lui toutes les troupes disponibles
, et les opposer aux Turcs , dont il savait les forces
considérablement augmentées . Nous suivons ici la relation
qui , ainsi qu'on le va voir , nous conduit à une date assez
récente .
«Après avoir laissé devant Rudschuck le lieutenant-général
comte de Langeron pour en continuer le siége , le
général en chef marcha en personne contre l'ennemi , le
5 septembre ; il arriva , le 6 au soir , avec l'armée formant
cinq colonnes , dans le voisinage des Turcs , et ordonna
pour le lendemain une attaque générale. Elle commença
àdix heures du matin , et à sept heures du soir l'armée des
Turcs n'existait plus . Une position qui paraissait inexpugnable
, des retranchemens défendus avec opiniâtreté,, rien
n'a pu résister à la bravoure et à la persévérance des troupes
russes . Cette journée mémorable les a couverts de
nouveaux lauriers . En voici les détails .
>>Le lieutenant-général Wainow arriva à Rudschuck le
3 septembre . Après avoir fait reposer sa division toute la
journée du 4 , le général en chef s'achemina le 5 avec ce
corps , et quelques troupes prises parmi celles du siége ,
vers le général d'infanterie comte Kamenski , auquel s'était
réunie notre flottille aux ordres du colonel Berlire . Après
sa jonction , il divisa l'armée en cinq colonnes , dont il
donna le commandement au lieutenant-général Suwaroff ,
et aux généraux-majors Jlowaiski , comte de Saint-Priest ,
Sabanejeff et Kulnew.
11
» Le 6 , le général en chef se porta avec les trois dernières
colonnes vers le flanc gauche de l'ennemi , dans l'intention
de tourner sa position , pendant que le général
d'infanterie comte Kamenski marcherait droit à lui avec les
deux autres. Ces deux corps s'établirent durant la nuit à
peu de distance de l'ennemi , qui avait trois camps séparés
et bien fortifiés .
> On apprit par des prisonniers faits dans cette journée ,
qu'Achmet-Pacha , arrivé de Schumla avec six mille hommes
, venait de se réunir à Koubandjali-Halil-Pacha , et
que par cette réunion et celle des Ayans de Sistow , Pirnowa
, Nicopolis , et de tous les autres districts de la Bulgarie
, les autres troupes turques montaient à quarante
millehommes. On sut en même tems que leur flottille était
très -nombreuse .
Le 7 , le général en chef fit attaquer à dix heures du
matin. Le général-major Jlowaiski prit d'assaut trois re
1
OCTOBRE 1810. 377
doutes , et s'empara de tous les retranchemens qui couvraient
le camp de l'ennemi sur son flanc gauche placé
près duDanube. Pendant ce tems , legénéral-major Kulnew
ayant fait le tour de l'autre côté , et étant également arrivé
auDanube , occupa un camp turc qui s'y trouvait. De cette
manière , l'ennemi vit ses retranchemens entourés de tous
-côtésparnos troupes . Néanmoins , et malgré une canonnade
très-vive de notre part, il continua à se défendre avec opiniâtreté
.
>>Une tentative sur son flanc gauche n'ayantpoint eu de
succès , le général en chefprit le parti , pour terminer cette
affaire, d'ordonner au général d'infanterie comte Kamenski
d'ouvrir à cinq heures et demie une forte canonnade , et
d'envoyer toutde suite après douze bataillons pourprendre
ce retranchement d'assaut , pendant que , de son côté , il
détachait le général-major Sabanejeff avec 10bataillons pour
s'emparer par derrière du camp de l'ennemi. Ce général
entra bientôt dans lecamp turc , et cette attaque inattendue
et opérée avec toute la rapidité imaginable , décida de la
victoire. Une grande partie de la cavalerie ennemie prit
aussitôt la fuite , et fut sabrée parla nôtre qu'on envoya
poursuite.
àsa
>>Le général en chef, sans perdre de tems , ordonna au
général-major Sabanejeff de conduire une partie de ses
troupes vers le dernier et le plus fort des retranchemens
tures pour coopérer à l'attaquer ; mais voyant que l'obscurité
empêchait nos troupes d'agir , il remit cette attaque au
lendemain , et les fit retirer. Pendant ce tems , le colonel
Berlire attaqua la flottille , prit quelques bâteaux , en coula
à fond un grand nombre , et dispersa le reste.
Dans la nuit, les Turcs se voyant entourés de tous côtés ,
envoyèrent un dignitaire pour demander à capituler , et
bientôt après ils se rendirent à discrétion . De cette manière,
une armée de 40,000 hommes fut dispersé et détruite en
neuf heures de tems . Tout le camp , armes , bagages et
artillerie , trois bâtons de commandement , 178 drapeaux ,
3 pavillons , et plus de 5000 prisonniers , parmi lesquels
Achmet-Pacha à trois queues , le commandant de la flottille
, pacha à deux queues , et un grand nombre d'autres
officiers de marque , sont tombés entre nos mains .
» Le séraskier Koubandjali-Halil-Pacha a perdu la vie.
Tous les retranchemens et les environs ont été couverts de
cadavres ennemis. La perte des Turcs monte , en tués , à
plus de5000hommes; la nôtre a été insignifiante.
378 MERCURE DE FRANCE ,
» Le général en chef a reçu du général-major comte de
Saint-Priest un rapport dans lequel il annonce que la ville
de Sistow , vers laquelle il avait été envoyé avec quatre bataillons
, s'est rendue par capitulation. Les troupes ennemies
ont eu la liberté dequitter la ville en nous abandonnant
leurs armes , leurs bagages et toute l'artillerie. La reddition
de cette ville , qui est une suite de la victoire décisive remportée
le 7 de ce mois , a mis en notre possession toute la
flottille turque avec une grande quantité de munitions et de
provisions. "
Le ci-devant roi de Suède voyageant en Allemagne sous
le nom du comte deGottorp , a un peu déconcerté les
journalistes allemands qui ont pris à tâche de le suivre : il
n'est pas exact qu'il ait eu à Berlin une communication
avec le roi ou avec un prince de sa maison. Il y a passé
incognito . A Dischen,, il a été suivi par un envoyé du
cabinet prussien , venu pour observer sa marche . Il paraît
vouloir se rendre en Russie et passer en Angleterre. Le
prince royal de Suède, parti de Paris dans les derniers
jours de septembre , est attendu à Stockholm , où tout est
préparé pour le recevoir. M. le baron Alquier , ministre
de France , y est déjà arrivé . En Bavière , l'organisation ,
départementale est achevée , ainsi que celle ministérielle
dans le grand duché de Francfort. Le roi de Saxe
est rétabli. L'Empereur et l'Impératrice d'Autriche étaient,
auxdernières nouvelles , à Clagenfurth , l'objet de fêtes
brillantes . Le ministère autrichien s'occupe sans relâche
de l'exécution des patentes impériales , et des mesures
générales prises pour le rétablissement du crédit et l'extinction
successive du papier monnaie. On va procéder
àla vente des domaines ecclésiastiques ; ils seront payés
en espèces sonnantes , ou en billets à raison de trois
capitaux pour un , le gouvernement se réservant les
moyens d'amortir , par ces rentrées , la masse des billets
en circulation. On remarque , en général , un assez
grand empressement à se rendre adjudicataire de ces domaines.
Un Irlandais s'est rendu soumissionnaire , pour
une somme très-considérable , de l'abbaie dite des Ecossais.
On cite aussi un des ci-devant électeurs celui de
Hesse, comme disposé à retirer ses fonds de la banque
d'Angleterre , pour se rendre adjudicataire des domaines
dont il s'agit. Probablement l'Angleterre trouvera piquant
d'être forcée à une telle restitution , et pourun tel objet :
si cet exemple salutaire est imité , voilà pour elle une
,
OCTOBRE 1810. 379
1
branche nouvelle de crédit qu'elle était loin d'imaginer.
Les mêmes mesures et les mêmes résultats s'effectuent en
Silésie , où le voyage du roi avait ces aliénations pour objet.
Voici sur la situation actuelle des affaires en Espagne
et en Portugal des détails qui ne sont pas officiels , mais
qui paraissent avoir un degré d'authenticité auquel ajoute
leur vraisemblance : ils sont donnés à Paris d'après des
journaux de Hollande .
«Le bombardement de Cadix n'a point encore été commencé
, mais on a tiré vivement sur les forts qui l'entourent
. Les Français continuent à travailler avec ardeur à
l'équipement de chaloupes canonnières et de petites embarcations
; on tire le bois des forêts près de Séville , et on
le transporte par la Guadalquivir à San-Lucar-di-Barrameda
, où on a établi un atelier. Les différentes divisions
de matelots français qui ont traversé derniérement l'Espagne
pour se rendre devant Cadix , servent sur les chaloupes
et embarcations dont on vient de parler ; plusieurs
marins andalousiens sont enrôlés dans le nouveau corps
de marine , qui sera composé uniquement d'Espagnols . On
continue avec beaucoup de zèle à équiper des vaisseauxcorsaires
: ceux qui ont déjà mis en mer ont fait des-captures
très-considérables ; ce qui contribue infiniment à
encourager les autres: Les officiers-généraux anglais et
espagnols paraissent espérer beaucoup, pour la levée du
siége de Cadix , des diversions qui se font sur différens
points , mais qui jusqu'ici ont été infructueuses. Les troupes
ducorps du général Sébastiani occupent toujours le royaume
deGrenade, et travaillent aux fortifications de Malaga et
de la ville de Grenade. Des partis qui s'étaient introduits
de Murcie dans l'Andalousie orientale , ont été repoussés
avec perte par les troupes françaises. S. M. se trouve enencore
à Madrid , où on a entiérement achevé le fort de
Retiro.
> Depuis l'investissement d'Almeida , on a été dans l'at
tente d'une grande bataille entre les armées française et
anglaise . Lord Wellington avait pris une forte position
avec son aile gauche près de la Duero , et avec son aile
droite près de Guarda. Depuis la retraite de la division de
l'aile gauche , qui occupait les environs de Pinhel , cette
position formaitune ligne oblique ; car les troupes les plus
éloignées s'étaient retirées jusqu'à Villa-Nuova-de-Foscia.
On croyait en attendant qu'Almeida ne serait point totalement
abandonnée à son sort , et que les Anglais auraient
380 MERCURE DE FRANCE ,
fait quelque tentative pour secourir cette forteresse; ce qui
cependant n'a pas eulieu , car le général anglais a jugé à
propos de retirer ses troupes. Une partie de l'aile droite
du corps d'armée du prince d'Essling a passé la Duero près
d'Hermosilla , ets'estportée du côté de Torre-de-Mencorvo ;
le corps du général Regnier qui était venu d'Estramadure
apassé le Tage près d'Alcantara , et s'est rendu à marches
forcées par Idanha-a-Veilha en Portugal , pour pénétrer
parBelmonte jusqu'à Guarda . Cette marche n'a pu être
empêchée par les Anglais ; le général Regnier s'est joint à
l'armée du prince d'Essling , et menace de déborder les
ailes de l'armée anglaise . Le général Hill , qui avait observé
avec sa division près d'Elvas les mouvemens des Français
enEstramadure, reçut l'ordre de se poster sur la rive droite
de la rivière de Zezare , afin d'empêcher le général Regnier
de pénétrer plus avant en Portugal : la position des Anglais
étant cependant exposée à beaucoup de dangers , ils vinrent
se poster entre Vizeu et la Zezare , pour couvrir les
chemins qui conduisent à Coimbra et à Lisbonne . Un détachement
de troupes anglaises et portugaises était resté
près de Guarda , pour défendre , autant que possible , cette
place . L'armée française s'est mise à la poursuite de l'armée
anglaise qui faisait sa retraite , et a fait nombre de prisonniers
et pris plusieurs canons ; toute la contrée entre Guarda
et Pinhel , où l'armée anglaise a été campée durant le siége
de Ciudad-Rodrigo , se trouve actuellement occupée par
l'armée française . Un corps français , sous les ordres du
général Clauzel , s'est mis en marche de la rive droite de la
Duera contre Villa-Réal , et fait de grands progrès de ce
côté-là. Le corps d'observation sur la rive gauche de ladite
rivière est commandé par le duc d'Abrantes . "
**Al'occasion des affaires d'Espagne , nous remarquerons
queles papiers anglais donnent une description curieuse des
médailles qui viennent d'être accordées aux officiers et
soldats qui se sont trouvés aux différentes batailles livrées
enEspagne et en Portugal. Cette expression , qui se sont
trouvés , diminue quelque chose del'étonnement qu'inspirecette
distribution de médailles, car au moins on l'avoue
par elle , on n'ose pas dire qu'elle soit faite à des vainqueurs
. Mais la face représente l'Angleterre assise dans la
péninsule de l'Espagne et du Portugal , se reposant après
une victoire ; le défaut de désignation conduit naturellement
à demander laquelle ; le médailliste n'a pas cru devoir la
nommer: cependant le nom de l'officier , celui de la ba
OCTOBRE 1810 . 381
taille doivent etre gravés sur la médaille , et l'on sedemande
si la postérité y lira comme titres d'honneur de l'armée
anglaise , la retraite de la Corogne , la défaite et le trépas
de Moore , Talaveyra , la retraite de lord Wellington sur
le Portugal , la prise de Ciudad-Rodrigo et d'Almeida , la
prétendueblessure eett lacaptivitédu général Cox , seulAnglais
défenseur de cette dernière place.Ainsi composées ,
ces médailles seraient historiques , sans doute , mais est-ce
à l'armée anglaise qu'elles devraient être destinées ?
La cour est à Fontainebleau où son séjour paraît devoir
se prolonger : elle y sera aussi nombreuse que brillante;
la reine de Hollande y est arrivée ; on y attend la reine
d'Espagne ; cinq cents invitations ont été envoyées pour
ce voyage ; le concours des étrangers est immense ; mais
toutes les dispositions ont été prises pour que les logemens
ne manquent pas . Pendant toute la durée du voyage , il y
aura spectacle sur le théâtre du palais , les lundi , mercredi
et samedi. Le dimanche grande audience après la
messe , et le soir , cercle et concert ; toutes les personnes
présentées sont admises comme aux Tuileries .
PARIS.
S.
S. M. a travaillé dimanche avec ses ministres; lundi elle
a tenu un conseil de marine et un conseil de commerce .
-Divers décrets viennent d'être publiés ; voici les dispositions
que renferment les principaux d'entr'eux.
Par décret de S. M. , les dotations de cinquième et
sixième classes , en rentes sur le Monte-Napoleone , et
celles assises dans les pays conquis en Allemagne , serout
réunies en société pour l'administration et la jouissance
-desdits biens et revenus , à daterdu 1er janvier 1811. Chaque
titulaire recevra une action de la société de 4000 et 2000 fr.
Les titulaires de plus fortes dotations pourront être admis
dans les sociétés et recevront un nombre d'actions proportionné
au revenu dont ils sont dotés. Chaque société aura
un administrateur-général à Paris et un caissier nommés
par elle . Il y aura chaque année deux assemblées générales
des sociétaires , prévenus par un avis inséré au
Moniteur.
Un autre décret supprime les ordres monastiques et les
congrégations dans les départemens de Gênes etdes Apennins;
les religieux supprimés sont mis à la peusion , et
382 MERCURE DE FRANCE ,
Jeurs biens réunis au domaine de l'Etat . Le costume cessera
d'être porté à compter du 1 novembre.
LaBanque de France exercera son privilége dans les
villes où les comptoirs d'escompte sont établis , de la même
manière qu'elle est autorisée à l'exercer à Paris .
MM. Lemot et Stouf , statuaires , sont nommés professeurs
de sculpture à l'école spéciale des beaux-arts , en remplacement
de MM. Chandet et Moitte , décédés .
M. Abrial , auditeur au conseil-d'état , est nommé commissaire-
général de police à Lyon. M. Letourneur , général
du génie , est nommé maître des comptes ; M. le baron
Dudon , maître des requêtes , procureur-général du conseil
du sceau des titres , et M. le comte Regnier , auditeur ,
sécrétaire-général dudit conseil.
- La cour impériale de Rome est organisée , conformément
au décret du 6 juillet 1810. Un décret du 27 septembre
organise des écoles spéciales de marine.
-Le conseil des prises , à Paris , connaîtra de toutes les
difficultés résultantes des saisies faites en Hollande , en
exécution des décrets rendus pour le commerce anglais .
- M. le sénateur comte d'Harville est nommé gouverneur
du palais des Tuileries .
-Les comédiens français ont donné , samedi dernier ,
sur le théâtre dela cour , laMortde Pompée.
-Par ordonnance de police , tous les petits théâtres
commenceront le dimanche à cinq heures et demi précises ,
àdater du premier octobre .
- Le général comte Hullin a passé en revue , vendredi
sur la place Vendôme , la garde municipale de Paris et la
légion portugaise qui se partagent le service des postes de
cette capitale.
-M. de Bissy , ancien lieutenant-général , l'un des quarante
de l'Académie française , et membre de la deuxième
Classe de l'Institut , vientde mourir à l'âge de 89 ans .
-On annonce de nouveaux travaux dans l'intérieur des
appartemens des Tuileries : ceux du Louvre , des quais de
l'Archevêché et Bonaparte , ceux du pont d'Iéna , et des
divers marchés , ceux de la Bourse , et des fondations des
abattoirs ceux enfin de l'arc de Triomphe de l'Etoile se
poursuivent avec une égale activité .
,
OCTOBRE 1810. 383
ANNONCES .
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Raisin ; par Cointeraux. Ouvrage enrichi de deux gravures , et dans
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miques procédés à employer : 1º pour obtenir à l'aide de son nouvel
égrappoir , et de ses tamis de toile métallique , un moût déjà très - rapproché
de l'état sirupeux , et par suite un moscouade-raisiné aussi
blanc que possible ; 2º pour construire proprement , solidement et à
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384 MERCURE DE FRANCE , OCTOBRE 1810 .
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१
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Trois vol . in-8º brochés . Prix , 12 fr . , et 16 fr . 50 c. franc de port .
Chez Maugeret fils , imprimeur, et éditeur , rue Saint-Jacques, nº38 ;
Arthus-Bertrand , libraire , rue Hautefeuille , nº 23 ; et Delaunay ,
Palais-Royal , galeries de bois , nº 243 .
L'Imitation de Jésus-Christ , traduite par Gonnelieu . Un vol.
in-12 , orné de quatre jolies gravures en taille-douce , sujets tirés
de l'ouvrage même. Prix , relié enbasanne , 3 fr. 75 c. , et 4 fr . 50 c . ,
broché , franc de port. Chez Belin fils , libraire , quai des Augustins
nº 55 ; et chez Arthus-Bertrand , libraire , rue Hautefeuille , nº 23 .
Le même ouvrage , format in-18 , avec les mêmes figures , aussi
jolie édition , prix , relié , 3 fr. 25 c. , et 4 fr. , broché , franc deport.
AVIS . - MM. les Abonnés au Mercure de France , sont prévenus
que leprix de leur souscription doit être payé enfranes et non en liøres
tournois .
DEPT
DE
LA
TA
MERCURE
DE FRANCE .
N° CCCCLXXXII. - Samedi 13 Octobre 1810.
POÉSIE .
FRAGMENT
D'UNE TRADUCTION LIBRE ET ABRÉGÉE DE LA PHARSALE
DE LUCAIN.
( C'est le moment où Césarfait assiéger Marseille. )
:
QUAND les taureaux , ravis à Cérès consternée ,
Qui pleure en ses guérets la perte de l'année , T
Eurent , au pied des murs par César menacés ,
Traîné de la forêt les débris entassés ,
César , qui craint toujours que sonbras ne s'arrête ,
Laisse à ses lieutenans cette lente conquête ;
Aux champs de l'Ibérie il porte ses drapeaux.
J
Du siége cependant on presse les travaux.
Déjà deux vastes forts , aussi hauts que la ville ,
S'avancent , en roulant sur un essieu mobile ,
De ces mouvantes tours tombe de toutes parts
Sur Marseille étonnée une grêle de dards ;
Mais du haut de ses murs ses soldats indomptables
Accablent les Romains de coups plus redoutables ,
Bb
:
386 MERCURE DE FRANCE ,
Lancé par la baliste , et non point par leur bras ,
Chaque trait en partant porte plus d'un trépas.
C'est peu : de l'instrument les détentes rapides
Font succéder aux traits des pierres homicides ,
Qui , semblables aux rocs ébranlés par les tems
Que du sommet des monts arrachent les autans ,
Plus promptes que la foudre , avides de carnage ,
Brisent , renversent tout dans leur sanglant passage ,
Ecrasent sous leur choc les soldats fracassés ,
Et fontvoler au loin leurs membres dispersés .
LesRomains , pour tromper ces, atteintes funestes ,
De leurs rangs éclaircis réunissant les restes ,
Jusqu'au pied des remparts s'approchent , défendus
Par leurs longs boucliers sur leurs fronts étendus ;
Et des traits meurtriers , qui passent sur leur tête ,
Tombe et meurt derrière eux l'inutile tempête.
Les assiégés alors , de leur bras vigoureux ,
Ebranlent des rochers qu'ils font rouler sur eux :
Les boucliers unis , à ce fardeau terrible
Opposent quelque tems une masse invincible ,
Comine d'un plomb solide un dôme revêtu
Retentit sous la grêle et n'est point abattu ;
Mais , lorsque des Romains la force est épuisée,
Cette voûte d'airain s'ouvre , et tombe brisée .
Un autre toît par eux est soudain avancé :
Le bélier, sous son ombre à grand bruit balancé,
Et par ses mouvemens rendu plus redoutable ,
Frappe et bat les remparts d'un front infatigable ,
Et s'efforce à briser, sous ses coups obstinés ,
Les liens de ciment dont ils sont enchaînés .
Impuissante fureur ! Marseille , plus habile ,
Demomenten moment , sur cet abri mobile
Fait pleuvoir les rochers , les poutres et les feux ;
Le toit fléchit , succombe , et s'écroule avec eux .
Tremblant et fatigué d'un assaut inutile ,
LeRomain de son camp implore enfin l'asyle.
Ce succès enhardit les Grecs à tout risquer .
C'est peu de se défendre , ils veulent attaquer.
De jeunes combattans dans l'ombre et le silence
Marchent, en abjurant le carquois et la lance.
OCTOBRE 1810 . 387
Leurbras , au lieu de traits , s'est armé de flambeaux;
Ils veulent de César embraser les travaux.
Un incendie immense à l'instant se déploie;
Le chêne lutte en vain , lui-même en est la proie.
Par Eole excité , Vulcain vole en tous lieux ;
Il dévore , il consume , et vainqueur , jusqu'aux cieux
Faitmonter en sifflant dans la nuit enflammée
Des tourbillons de feu , de cendre et de fumée.
Tout cède à ses fureurs : le soldat étonné
Voit brûlerjusqu'au roe par les feux calciné ;
Et la masse du camp, s'écroulant toute entière,
Semble plus grande encor dans sa vaste poussière.
Le vaincu fuit la terre , et court tenter les eaux ;
Contre les Marseillais on arme les vaisseaux.
Decius vient unir à ces voiles actives
Sa flotte que du Rhône ont vu naître les rives.'
Marseille à cet aspect , par des efforts nouveaux,
Rassemblant ses soldats , veut braver ses rivaux.
Les vieillards , de leur âge oubliant la faiblesse ,
Accourent sur les eaux se joindre à la jeunesse.
Déjà l'aube du jour , s'élevant par degrés ,
Brise ses rayons d'or dans les flots azurés;
Le ciel pur ,le vent calme , et la mer immobile
Offrent aux jeux de Mars un théâtre tranquille.
Soudaindes deux partis , au combat appelés ,
S'avancent les vaisseaux à la fois ébranlés .
Apeine ils font frémir l'empire de Nérée ,
Une longue clameur fend la voûte éthérée ,
Et couvre de son bruit le bruit des avirons ,
Le murmure de l'onde et la voix des clairons.
Lamer s'enfle et bouillonne , et la rame écumante
Frappe à coups plus pressés la vague blanchissante ;
Les flottes à grand bruit se heurtent ; les vaisseaux
Se repoussent l'un l'autre , et font bondir les eaux.
Mais bientôt pour tenter des attaques nouvelles ,
Chacune , en s'éloignant , développe ses ailes.
Mille traits élancés se croisent dans les airs :
Les cieux en sont voilés , les flots en sont couverts.
Decius, que du sort la lenteur importune ,
Bba
388 MERCURE DE FRANCE ,
Par un choc plus hardi veut étonner Neptune' ;
Il commande ; ses chefs à sa voix empressés ,
Ramènent près du sien leurs vaisseaux dispersés.
D'un si puissant renfort cette flotte affermie
Trompe les mouvemes de la flotte ennemie ,
La rassemble autour d'elle , et l'arrête soudain
Par une chaîne immense et des griffes d'airain .
Contre ces noeuds étroits la résistance échoue ;
Le mât s'attache au mât et la proue à la proue ,
Et sur tous ces vaisseaux , joints et serrés entre eux ,
S'ouvre un champ , où commence un combat plus affreux.
Ce n'estplus ni le trait ni la flèche qu'on lance ;
Le soldat furieux sur le soldat s'élance ;
Le fer croise le fer , on frappe , on est frappé .
Dans ses coups plus certains le bras n'est plus trompé ,
Le sang coule , et rougit les ondes écumantes :
Les cadavres , tombant des galères fumantes ,
Entre leurs flancs étroits arrêtés , suspendus ,
Semblent des ponts nouveaux pour combattre étendus.
Les morts , le sang , les cris irritent le courage.
Le pilote Telon , celui qui dans l'orage
Sait le mieux maîtriser le vaisseau qu'il conduit ,
Tombe , et détourne encor la poupe qui le fuit.
Le brave Giarée à la saisir s'apprête ;
:
Au moment qu'il s'élance , un trait mortel l'arrête .
Parmi les Marseillais fleurissaient deux jumeaux.
Semblables par leurs traits , par leur stature égaux ,
L'amour les confondait aux regards de leur mère.
Le trépas vient détruire une erreur aussi chère ,
Etdistingue à jamais ces frères malheureux .
Celui qui succombait sous un trait douloureux
Veut dérober à l'autre une mort si funeste ;
De sa force en mourant il rassemble le reste ,
Etend autour de lui ses membres enlacés ,
Reçoit ainsi les coups à son frère adressés ;
Et par ce tendre soin qui tous deux les honore ,
Expirant dans ses bras , il le défend encore .
Les blessés , les mourans boivent , au sein des mers ,
Leur sang qui les inonde avec les flots amers.
D'autres , précipités dans les plaines profondes , t
OCTOBRE 1810. 389
1
4
Repoussant à-la-fois le trépas et les ondes ,
D'un vaisseau qui combat vont approcher le bord;
Mais son choc les écrase , et les rend à la mort. 1
Sur les eaux , hors des eaux , règne un affreux carnage
Les traits manquent en vain , la valeur devient rage .
L'un ,pour son fer rompu , d'un effort belliqueux ,
Prend les débris d'un mât , se défend avec eux.
D'autres , cherchant en vain leurs flèches épuisées ,
Jettent aux ennemis des antennes brisées ;
Avec les avirons on combat à grands cris ;
On brise les vaisseaux pour lancer leurs débris :
La fureur ou la crainte ont inventé des armes .
Sans voiles et sans mâts , au sein de tant d'alarmes ,
Les navires des Grecs s'échappent, arrachés
Aux noeuds dont les Romains les avaient attachés .
Ils traînent lentement leur masse fracassée ;
Mais soudain de Romains une flotte élancée
Fond sur eux , les combat , et , sous des coups nouveaux ,
Veut achever leur perte et briser leurs lambeaux.
Nul ne peut soutenir cette attaque terrible .
L'un d'eux , à tort paré du nom de l'invincible ,
S'ouvre , et , cédant au poids des flots qui l'ont rempli ,
Dans les gouffres profonds se perd enseveli .
Là , le Taurus s'abyme en combattant encore ;
Ici l'Aigle se rend , plus loin fuit le Centaure ,
Qui , de ses mâts divers privé par tant d'assauts ,
Semble unmont dépouillé qui flotte sur les eaux,
Sur d'autres bâtimens s'allume un incendie .
D'une aile , dans son vol par les vents enhardie ,
Furieux , il s'élance , et joint avec fracas
Ses traits aux traits de Mars , et la mort au trépas .
Rien ne peut l'arrêter : l'onde même enflammée ,
Loin d'éteindre ses feux , semble en être allumée;
Elle écume , elle roule à flots étincelans .
Des navires bientôt elle perce les flancs ;
Elle entre , et , se joignant au feu qui les dévore ,
D'un fléau destructeur vient les poursuivre encore.
De ces deux élémens le soldat entouré.
Ne sachant où les fuir , erre désespéré :
Tantôt , pour éviter les ondes menaçantes ,
L
390 MERCURE DE FRANCE ,
1
1
Il s'attache et périt à des poutres ardentes ;
Et tantôt on le voit dans le gouffre écumant ,
Pour se soustraire aux feux , se plonger tout fumant.
Il n'est plus de salut , et l'impuissant courage
Frémit moins en tombant de douleur que de rage.
Les imprécations , les longs gémissemens ,
Au bruit de l'incendie ont joint leurs hurlemens ;
Les vagues , les écueils , les nuages rougissent
De la lueur des feux , qu'au loin ils réfléchissent ,
Comme aux jours où l'Etna , de son sein furieux ,
Lance à grand bruit la flamme et les rocs jusqu'aux cieux.
Dans leur lit bouillonnant les mers amoncelées
Roulent des corps fumans et des planches brûlées ;
Et présentent aux yeux dans le même moment
Les horreurs d'un naufrage et d'un embrâsement.
ENIGME.
Par M. LE GOUVÉ.
J'AI de commun avec la lune ,
1
Trois quarts de chose assez commune .
Sans vouloir m'égaler aux dieux ,
J'ai rangdistingué dans les cieux.
Sans moi l'hiver nous n'aurions point deglaces ,
Ni de chaleur pendant l'été ;
Les femmes resteraient sans grâces ,
Les hommes sans capacité.
Je fais les conquérans , je forme le courage ,
Lepremier au combat commençant le carnage .
César , je m'en rapporte à toi ,
Tu n'eusses pas vaincu sans moi ;
Et sans vouloir m'en faire accroire ,
Pour t'avoir en tout tems procuré la victoire ,
Non seulement sans moi tu n'eusses pas vaincu ;
Même , sans moi , César, tu n'eusses pas vécu.
Je règne sur les coeurs, et sur les caractères ,
Je les rends franes , constans , sincères .
Entres-tu dans ton cabinet?
J'y suis , et toujours en secret.
Admis dans le conseil,je joue un rôle en France..
Sans moi rienne s'achève, et rienne se commence :
OCTOBRE 1810 . 391
Anssi voit- on qu'à moi toujours
Pour chaque chose on a recours.
Quoique je dédaigne les trônes ,
Il n'en est pas ainsi des sceptres , des couronnes;
Fait pour être en captivité ,
Je vis au sein de l'esclavage ;
:Ne pouvant être en liberté ,
Je consens qu'on me mette en cage.
$........
(
LOGOGRIPHE .
En voyant les dents de Thémire
Tout le monde aussitôt m'admire;
Mais ôtez-moi mon chef, je me transforme enjeu
Où la force et l'adresse ont également lieu .
7 NAR..... , département de l'Aude.
CHARADE.
TOUJOURS ouvert est mon premier ;
Jamais fermé n'est mon dernier ;
Dans le tems de l'herbe fleurie ,
Mon entier couvre la prairie.
S........
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE
insérés dans le dernier Numéro.
Le mot de l'Enigme du dernier Numéro est Paupières . (les )
Celui du Logogriphe est Course, dans lequel on trouve : ourse.
Celui de la Charade est Fardeau .
SCIENCES ET ARTS.
VOCABULAIRE PORTATIF d'agriculture , d'économie rurale
et domestique , de médecine , de l'homme et des animaux
, de botanique , de chimie , de chasse , de pêche ,
et des autres sciences ou arts qui ont rapport à la
culture des terres et à l'économie , dans lequel se
trouve l'explication claire et précise de tous les termes
qui ne sont pas d'un usage ordinaire , et qui sont employés
dans les livres modernes d'agriculture et dans
d'autres livres (*) ; par MM. SONNINI , VEILLARD et
CHEVALIER, collaborateurs du NOUVEAU COURS COMPLET,
ou Dictionnaire' universel d'agriculture-pratique de
l'abbé ROZIER , en six volumes in-8 ° . A Paris , chez
F. Buisson , rue Gilles-Coeur , nº 10 .
IL arrive presque toujours que celui qui cultive n'est
pas assez instruit , et que celui qui enseigne à cultiver
est plus instruit qu'il ne faut. Il suit de là que le cullivateur
a beaucoup de peine à entendre le professeur ,
et que le professeur perd son tems à enseigner le cultivateur.
Pour se faire comprendre , il faut s'exprimer
dans une langue commune. Si vous me parlez grec ,
quand je sais à peine le français , j'aurai bien de la peine
à profiter de vos leçons .
Depuis que l'on a introduit les sciences exactes dans
le domaine des sciences rurales , il s'est opéré une
grande révolution dans le dictionnaire simple et modeste
de l'art de Cérès. Les savans n'ont pas voulu
s'abaisser jusqu'au langage des champs , et pour se
donner plus d'importance , quelques- uns ont affecté une
grande ostentation de mots , un faste d'expression puérile
et ridicule .
(*) Unvolume in-8°. Prix , broché , 6 fr. , et 7 fr. 50 c. franc de
port.
MERCURE DE FRANCE , OCTOBRE 1810. 393
On a vu des journaux d'agriculture où le nom même
d'agriculture , méprisé et proscrit , était remplacé par
celui de géoponie. Les campagnes n'avaient plus de
terre végétale , mais de l'humus ; on n'écorçait plus les
arbres , on en faisait la décortication ; ce n'était plus le
verd de gris qui attaquait le cuivre , mais l'oxide ou
l'acétate de cuivre; on ne devait plus , dans quelques circonstances
, donner du sel , mais du muriate de soude
aux animaux malades . Vertumne et Pomone étaient condamnés
à ne parler que grec et latin .
On affectait de dédaigner les anciennes méthodes ,
de mépriser les notions courtes , étroites et simples du
cultivateur. On appelait toutes les sciences à son secours
. On voulait qu'il ne fût étranger à aucune d'elles ;
de sorte qu'il ne devait désormais labourer son champ ,
tailler sa vigne , et semer du persil , sans savoir préalablement
la géométrie , l'astronomie , la météorologie , la
chimie , la minéralogie , la botanique , la docimasie , etc.
१
Les écrivains de l'antiquité étaient loin de se donner
ces ridicules . Rien n'est plus simple , plus clair , moins
fastueux que leurs leçons . Il n'est pas un habitant des
hameaux qui ne puisse les lire. Les ouvrages de Varron
de Columelle , de Caton , sont des modèles de pureté ,
de précision , de méthode , de clarté. Leur parure est
comme celle des fleurs , fraîche , naturelle , et sans
apprêt. Ils ne cherchent point à briller, mais à se rendre
utiles ; ils n'aspirent point à une vaine gloire , mais
au mérite de propager l'instruction dans les campagnes .
Les ouvrages de nos premiers agriculteurs français
se distinguent par le même mérite . Quoi de plus instructif
et de plus simple en même tems que le Théâtre
d'Agriculture d'Olivier de Serres ! Est-ce en parlant de
charrue et de hoyau qu'on doit recourir aux figures ambitieuses
, et au luxe de la rhétorique ? la véritable éloquence
consiste à donner à chaque sujet le style qui lui
convient.
Mais , si d'un côté le langage des agriculteurs érudits
est trop recherché , celui des simples cultivateurs est
quelquefois trop négligé . Ils estropient presque tous les
mots , ils en créent à leur guise , et se font un argot
394 MERCURE DE FRANCE ,
qu'il n'est pas donné à tout le monde d'entendre. Qu'un
propriétaire se promène sur ses domaines , cette plante ,
cette graine , lui dira son jardinier , est aoûtée , c'est-àdire
, mûrie , propre à résister au froid , parce que le
mois d'août est celui qui perfectionne et qui achève la
maturation des plantes et des fruits . Cette brebis est
gobbée, viendra lui dire son berger , c'est-à- dire , qu'elle
a dans l'estomac une boule de laine qu'on appelle
gobbe. ;
Ces gobbes étaient autrefois en fort mauvais renom .
On les regardait comme des compositions empoisonnées
que des malveillans , des sorciers avaient répandues
dans les pâturages . On a reconnu depuis , qu'elles étaient
des amas de laine ou de poil que les animaux avaient
formés eux-mêmes en se léchant souvent et en avalant
une partie de leur toison. Mais avant qu'on eût fait cette
découverte , combien de malheureux bergers n'a-t-on
pas emprisonnés , torturés , brûlés peut-être comme
sorciers , parce que quelques chèvres de leurs maîtres
étaient gobbées ? On trouve des gobbes dans l'estomac
de tous les animaux qui ruminent , et quelquefois elles
forment des boules d'une rondeur parfaite et d'un poli
achevé .
La campagne a aussi son système de chronologie et
son almanach particulier. Ce sont les saints qui servent
à fixer les dates , régler les époques , partager les saisons
, indiquer les échéances . A la Madelaine les noix
sont pleines ; à la saint Laurent , regardez dedans . Il est
bon que vous sachiez que la Madelaine arrive au 22
juillet , et la saint Laurent au 10 août. Saint Médard ,
sainte Barbe , saint Gervais , saint Claude et saint Bonaventure
, saint André , saint Simon et saint Martin ,
sont aussi des chefs d'époque avec lesquels il est à propos
de faire connaissance . Je suis fâché que les auteurs du
Vocabulaire portatif n'aient pas noté ce genre de chronologie
, il aurait eu aussi son mérite . On a publié , il
y a quelques années , un dictionnaire du langage populaire
; un dictionnaire de la langue des campagnes ne
serait pas moins utile. Ce serait un moyen de communicationde
plus entre le propriétaire et ses tenanciers .
OCTOBRE 1810. 395
On ne peut que savoir gré à MM. Sonnini , Veillard
et Chevalier d'avoir cherché à rendre la langue des agriculteurs
lettres accessible aux cultivateturs illettrés . Il
est constant qu'on trouverait à la campagne peu de personnes
en état de lire un Cours d'Agriculture , sans être
arrêté à chaque instant par les expressions néologiques ,
lés termes d'arts et de sciences , les mots grecs et latins
dont on a surchargé , depuis quelque tems , ces sortes
d'ouvrages . Par quel art secret un berger apprendra-til
qu'un ægagropile n'est autre chose que cette gobbe
dont nous parlions tout à l'heure ? Le magister du lieu
lui enseignera-t-il les racines grecques ? Quelle compositionmagique
faudra-t-il lui faire avaler , pour lui apprendre
que ce mot est composé de aigos qui signifie
chèvre , et de pilos qui signifie poil ? Votre jardinier
pourra-t-il jamais comprendre qu'un fruit indéhiscent
est celui qui ne s'ouvre point , qui n'a pas la faculté de
s'ouvrir spontanément? Mais s'il vient lui-même à vous
dire qu'il a égravillonné vos orangers , pourrez-vous
jamais comprendre qu'il les a décaissés et qu'il en acoupé
les racines à une certaine distance de la tige ? Avec le
Vocabulaire de MM. Sonnini , Veillard et Chevalier ,
vous saurez tout cela; vous comprendrez et on vous
comprendra. Vous apprendrez sans maître une langue
d'autant plus importante , qu'elle se rapporte à nos inté.-
rêts les plus chers , à nos besoins les plus utiles .
On ne s'étonnera pas de voir M. Sonnini au nombre
des auteurs de cet ouvrage . Ce savant s'est depuis longtems
distingué par son éloignement pour tout ce qui sent
le pédantisme et la charlatanerie. Il a soin dans tous
ses écrits de s'expliquer d'une manière claire , précise et
sans recherche . Il sait parer son style sans avoir recours
àdes ornemens étrangers , persuadé , sans doute , que
la langue d'un peuple aussi avancé que les Français
dans les sciences et la civilisation , est propre à exprimer
tous ses besoins , à rendre toutes ses idées.
SALGUES.
1
LITTÉRATURE ET BEAUX-ARTS.
MÉMOIRE , OU Observations sur l'opinion en vertu de
laquelle le jury institué par S. M. l'Empereur et Roi ,
propose de décerner un prix à M. Coray , à l'exclusion
du Traité de la Chasse de Xénophon , du Thucydide
grec-latin-français , et des Observations littéraires sur
Théocrite et Virgile , de J. B. Gail , membre de l'Institut
, lecteur impérial , et avec l'agrément de S. M.
l'Empereur et Roi , chevalier de l'ordre de Saint-
Wolodimir de Russie ; accompagnées de Remarques
critiques sur Thucydide , Xénophon , Hippocrate ,
Théocrite , Isocrate et autres auteurs ; suivies d'une
Notice de ses travaux depuis vingt ans , et divisées en
deux parties ; par J. B. GAIL.- Prix de ce Mémoire ,
3 fr .; prix de l'Extrait du mémoire , 1 fr. 25 с. -:
A Paris , chez Auguste Delalain , libraire , rue des
Mathurins-Saint-Jacques .-An 1810. :
Le jury institné pour les prix décennaux a cru devoir
décerner le prix de traduction du grec au Traité d'Hippocrate
, des airs , des eaux et des lieux , dontM. le docteur
Coray a publié une édition grecque et française ,
en deux volumes in-8° . « M. Coray , dit le jury , a
>> rendu un véritable service à la science et à la critique ,
>> en traduisant ce traité , sur lequel ses remarques ont
>> répandu une clarté nouvelle. Le nombre des passages
>> qu'il a mieux entendus et de ceux qu'il a restitués , cor-
>> rigés et expliqués d'une manière satisfaisante , est très-
>>considérable . La sagacité de sa critique et le bonheur
>>de ses conjectures semblent le conduire souvent jus-
>> qu'à l'évidence.. La philologie et la science médicale
>> répandues avec choix et sans profusion dans ses notes,
>> rendent la lecture de se traité aussi intéressante qu'ins-
>> tructive . A l'égard du style , M. Coray a la modestie
>> de dire , dans son discours préliminaire , qu'on s'aper
MERCURE DE FRANCE , OCTOBRE 1810. 397.
» cevra facilement que c'est un étranger qui traduit dans
>>une langue étrangère . Cependant , il n'y a rien de cho-
>> quant dans son style , et l'on pourrait désirer que tous
>> les Français qui se livrent principalement aux travaux
>>>de l'érudition , écrivissent leur langue avec autant de
>>pureté et de correction que M. Coray . >>
Cette décision du jury a excité dans l'ame de M. Gail
la plus vive indignation ; il se croit , lui , beaucoup plus
digne du prix , que l'écrivain qu'on lui a préféré . Aussi ,
lorsque la troisième classe de l'Institut , dont M. Gail est
membre , a été appelée à discuter le rapport du jury,
en ce qui la concerne , M. Gail n'a-t-il pas manqué d'y
faire entendre ses réclamations ; mais la classe les a
rejetées à l'unanimité , en confirmant le jugement du
jury . M. Gail a donc aujourd'hui contre lui , non seulement
l'opinion de ses premiers juges , mais aussi celle de
la classe de l'Institut , composée des hommes les plus
capables d'apprécier la légitimité de ses prétentions .
Dans cette situation , fort décourageante , sans doute ,
pour un homme qui n'aurait pas , comme M. Gail , la
conviction de ses forces et de son mérite personnel , il
se présente intrépidement au public et au juge suprême,
avec le Mémoire à consulter et Consultation , dont on a
pu voir le titre bizarre au commencement de cet article.
Le scandale de ces réclamations n'a-t- il pas déjà été
beaucoup trop grand ? Ceux qui ont attaqué le jury avec
si peu de décence et de modération , n'auraient-ils pas dû
s'apercevoirque leurs efforts n'étaient propres qu'à décrier
les arts , les sciences et les lettres , et ceux qui les cultivent
? Un membre de l'Institut , en mêlant sa voix à ces
clameurs insensées , ne paraît-il pas perdre tout-à-fait
le sentiment de sa propre dignité? D'ailleurs , comment
prouve-t-on autrement que par ses ouvrages , qu'on est
un grand écrivain et un savant du premier ordre ? Je
n'examinerai point ici toutes ces questions . M. Gail est
convaincu qu'on lui a fait une horrible injustice ; il est
persuadé que la gloire de son pays sera compromise , si
on ne lui adjuge pas le prix : il faut donc l'en croire au
moins jusqu'à ce qu'on ait examiné les raisons sur lesquelles
il se fonde , et c'est ce que je vais faire.
398 MERCURE DE FRANCE ,
Cette tâche , au reste , n'est assurément pas facile ; il
règne dans le mémoire du savant professeur un tel désordre
, une telle confusion d'idées , les mêmes choses y
sont redites et répétées si souvent et quelquefois si hors
de propos , les faits les plus insignifians , les raisonnemens
les plus étrangers au véritable objet de la question
yviennent si fréquemment interrompre et égarer l'attention
du lecteur , que ce n'est qu'avec bien de la peine qu'il
peut parvenir à se faire une idée nette du but que l'auteur
se propose , et des moyens par lesquels il a cru y
parvenir. Mais on ne doit pas en être surpris , la clarté
et la précision ne sont pas les qualités dominantesdu style
de l'auteur , comme le savent ceux qui ont eu occasion
de lire quelques-uns de ses nombreuxouvrages .Dailleurs,
encomposant celui-ci , il se sentait déjà malade , trèsmalade,
comme il l'avoue lui-même (1) , et il n'est que
trop aisé de voir qu'il était alors dans un véritable accès
de fièvre chaude. Essayons , toutefois , de démêler à
travers ses digressions , ses contradictions , ses redites
continuelles (velut ægri somnia) , ce qu'il a voulu dire et
prouver. 1
J'ai donc cru entrevoir que M. Gail voulait établir les
trois propositions suivantes : 1º qu'il est l'auteur d'une
traduction française de l'Histoire de Thucydide , ouvrage
bien plus considérable et bien plus important que le
Traité d'Hippocrate , traduit par M. Coray , qui est en
effet très-court; 2º que le travail de ce savanthelléniste,
auquel le jury et latroisième classe de l'Institut ont ac-
(1) P. 146. « C'est donc de l'argent que vous voulez , a dit , dans
>une réunion littéraire,un savant d'un grand poids.Réponse. Non';
> car le prix n'est que de 5000 fr. , et ilm'en coûtera peut-être plus
> de 5000 fr .: 1º pour l'impression de mon Mémoire (*) ; 2º pour
> LA MALADIE QUE JE VAIS FAIRE , àla suite de ce travail de vingt
> jours et quinze nuits ; 3º pour LES HONORAIRES DES MÉDECING,
> Ce n'est pas pour de l'argent que je plaide ; mais pour repousser
> l'injustice , et pour défendre LA GLOIRE DE MON PAYS. »
(*) M. Gail ne compte pas apparemment sur ungranddébit de son
Mémoire , puisque l'exemplaire se vend3 fr.; et l'Extrait , I fr. 25. с. ,
comme le titre même l'annonce.
OCTOBRE 1810. 399
cordé le prix d'une voix unanime , est , dans le fait , fort
peu estimable , sous le rapport de l'érudition et de la
critique , aussi bien que sous celui du style ; 3º enfin,
que si jusqu'à ce moment ses titres et ses réclamations
ont obtenu un accueil très-peu favorable , c'est que
M. Gail est l'objet et la victime d'une persécution inouie ,
puisque , depuis douze ans , tous les hellénistes de
France (2) l'attaquent , le dénigrent , le déchirentà l'envi,
et le harcèlent ou par d'audacieuses clameurs ou par de
sourdes intrigues . Voyons maintenant comment il démontre
tous ces faits .
Sans doute , si M. Gail avait réellement donné une
traduction de Thucydide passablement bonne , il eût
été injuste d'accorder le prix à celle du Traité des airs ,
des eaux et des lieux , sur-tout en n'envisageant que le
mérite de traducteur , parce qu'en effet , un ouvrage
didactique , qui n'a qu'un petit nombre de pages ,
présentait infiniment moins de difficultés qu'une vaste
composition historique , éminemment remarquable par
l'éclat et la magnificence du style , par l'intérêt et la
profondeur des pensées , par des harangues d'une éloquence
admirable . Mais malheureusement pour M. Gail,
cette traduction qu'il donne comme son ouvrage , est
celle du savant et respectable M. Lévêque , qu'il n'a fait
que copier presque d'un bout à l'autre , et qu'il prétend
s'approprier sans façon. Il ne pouvait donc se dissimu-
Ier que ce serait-là le premier fait qu'on opposerait à ses
prétentions , et il est curieux de voir comment il s'y
prend pour anéantir ce fait accablant .
Il commence par rassembler un certain nombre de
morceaux dans lesquels il croit avoir le mieux réussi à
déguiser les phrases et les expressions de M. Lévêque ,
quoique les traces du plagiat y soient pourtant encore
évidentes pour l'oeil même le moins exercé , et il fait imprimer
ces morceaux sur deux colonnes : « Pour mettre ,
>>dit-il , mes lecteurs à portée de juger si Thucydide
» était traduit imparfaitement avant moi , je vais offrir de
(2) Moins un , comme il le dit très-élégamment , pag. 148.
400 MERCURE DE FRANCE ,
> nombreux échantillons de ma version placée en re-
>> gard de celle de M. Lévêque. » Ces échantillons occupent
environ soixante-douze pages. Cependant il n'est
pas encore bien rassuré sur l'effet que cet artifice maladroit
pourra produire , et il croit devoir faire cette
concession : « Je dois beaucoup , il est vrai , à la tra-
» duction de M. Lévêque ; et pourquoi n'aurais-je pas
>>profité d'une traduction que je savais être bien préfé-
>> rable à celle de ses devanciers ? Oui : j'en ai profité ,
» ainsi que je l'ai déclaré dans ma Préface , et en dimi-
» nuant le travail des mots , j'ai donné plus de tems à
› celui des choses . » Mais à mesure qu'il écrit , sa tête
se monte , ses doutes sur la légitimité de son procédé
s'évanouissent : bientôt ce ne sont plus que des chapitres
tout entiers dans les livres VII et VIII seulement qu'il
a empruntés à la traduction de son confrère ; et enfin sa
confiance s'accroissant avec le besoin qu'il a de la montrer
, il met de côté toute mauvaise honte , tous les scrupules
qui jusque-là semblaient l'avoir arrêté ; il prend
décidément son parti , et déclare sans hésiter , « que
» sa traduction ne doit rien , rien absolument à celle de
» M. Lévêque dans tout ce qui pour être compris exi-
>> geait érudition et logique , comme ce qui , pour être
>> noblement exprimé , exigeait verve , éloquence et
» poésie ; que , malgré ses emprunts de brouillards , sa
>> traduction , louée par tout ce qu'il y a de plus savant
>> et de plus grand en Europe , fruit de tant d'années
>> de travaux , pouvait , malgré ses emprunts , s'opposer
» à la fameuse version des sept pages et demie de
» M. Coray , etc. >>
Cependant , M. Gail sentait bien qu'on pourrait n'être
pas très- frappé de la force d'une pareille logique , et lui
représenter que sa distinction entre le travail des mots et
te travail des choses n'est qu'une vaine subtilité ; que
dans une traduction le travail des mots , c'est-à-dire , le
choix des expressions , l'emploi des locutions , la coupe
et le tour des phrases , sont assurément des choses d'assez
grande importance ; qu'en supposant que les changemens
plus ou moins nombreux qu'il a faits à l'ouvrage
de M. Lévêque , l'eussent amélioré , ce serait pourtant
encore
OCTOBRE 1810. 401
encore l'ouvrage de M. Lévêque , revu et corrigé par
M. Gail ; mais que si , au contraire , il avait souvent
substitué des expressions impropres , des locutions V
pclieetusse,sd,andseles endroits qu'il avait changenso(3n ) calors i
alors il
sens
coMSEINE
était clair que cette traduction qu'il prend sattrib
et en vertu de laquelle il veut qu'on lui adjuge le prix ,
n'est , dans le fait , que la traduction de M. Lévêque
mutilée et défigurée par M. Gail .
)) ! et
Pressé par de telles objections , il ne lui restait plus
que la ressource des déclamations , des récriminations
les plus étranges , et en effet il y a recours : << Non-seu-
>> lement dans mes harangues , dit-il , mais dans cent
>> passages des récits , j'ai traduit infiniment mieux que
M. Lévèque , et l'on ose m'opposer mes emprunts
>> l'on osa me combattre avec mes propres armes , ou
>> plutôt avec de honteux sophismes ! Quoi ! parce que
» j'ai été généreux envers M. Lévêque , parce que je n'ai
>>relevé aucun de ses innombrables contre-sens ; parce
>> que j'ai voulu les taire ; parce que j'ai couru çà et là
>> priant les journalistes de ne point relever les fautes de
» M. Lévêque ; parce que je les ai suppliés de respecter
>>>ses cheveux blancs et sa vie , dont le calme ne devait
>> point être troublé ; parce que j'ai fait tout cela , vous
>> voulez m'opprimer ! etc. >>>
On pouvait lui répondre : tout le pathos que vous
venez nous débiter ici , traduit en bon français , signifie
seulement : Quoi ! parce que j'ai pillé par-tout la traduc-
(3) Dans la seule harangue d'Alcibiade , qui n'a pas plus de cinq à
six pages , M. Gail a fait ou des fautes de langage , ou des fautes,
contre le sens de son auteur , par-tout où il a cessé de copier
M. Lévêque. Ainsi , là où celui-ci a dit : Lancer des chars , M. Gail
dit : Emettre des chars ; au lieu de dire comme son devancier , personne
chez eux ne croit avoir une patrie à défendre , il dit : personnene
se croit une patris , ce qui signifierait , en français , ne croit être une
patrie , c'est-à-dire , ce qui n'a aucun sens , etc. , etc. Il faudrait
écrire un volume entier pour relever les méprises de tout genre qu'offrent
les seuls échantillons que M. Gail a donnés de sa prétendue
traduction.
Cc
402 MERCURE DE FRANCE ,
tion de M. Lévêque , parce que depuis je n'ai cessé de la
díffamer et de la décrier de tous côtés , autant qu'il était
enmon pouvoir , vous ne voulez pas me présenter àS. M.
l'Empereur et à l'Europe comme un savant digne des plus
honorables récompenses ! Mais M. Gail ne s'amuse pas
à réfuter une objection aussi frivole. Il raconte (p.96)
comment il a collationné treize manuscrits de Thucydide
( travail incomplet et insuffisant, puisqu'il a négligé
de donner les accens des variantes , et sur-tout les scholies
inédites de ses manuscrits;) comment il les collationnait
tout seul , quand personne ne l'aidait ; comment
il tenait d'une main un texte imprimé , de l'autre un texte
manuscrit , puis du manuscrit il revenait à l'imprimé ;
comment il acheta une maison contiguë au collége de
France ; comment il céda pour de l'argent comptant
une indemnité future , lointaine , et d'autant plus incertaine
qu'elle devait résulter de la vente des exemplaires
de son Xénophon , etc. etc. , et d'autres détails de cette
importance . Il dit et répète en plusieurs endroits : 1º Mon
Mémoire sur Thucydide . 2°. , 3 ° . , 4º , 5º , 6º.; d'autres
Mémoires encore . 7º. Un Index fait à la hâte . 8 ° . Un
manuscrit ! Tels sont les titres sur lesquels il fonde l'espoir
de son triomphe .
,
Après avoir ainsi démontré comment la traduction de
Thucydide , par M. Lévêque , lui appartient véritablement
, à lui M. Gail , il passe à l'examen critique de
l'ouvrage de M. Coray , et si cette nouvelle victoire
n'est pas moins difficile à remporter que la précédente
il n'y marche pas avec moins d'intrépidité. Mais d'abord
pour qu'on ne fût pas surpris de le voir entrer en lice
avec M. Coray , dont tous les hellénistes de l'Europe
prisent l'érudition peu commune , et les profondes connaissances
dans la langue grecque , M. Gail a pris une
précaution ; c'est de déclarer , deux fois dans son mé--
moire , ( pag . 54 et 71 ) que Denys d'Halicarnasse n'entendait
pas bien le grec ; or , pour que M. Gail vît cela
il a fallu qu'il comprît mieux le grec que Denys d'Halicarnasse
lui-même , et assurément personne n'oserait en
dire autant de M. Coray ; il est donc évidemment démontré
àfortiori que l'auteur du mémoire est plus savant
,
OCTOBRE 1810. 403
que M. Coray , il n'y a pas le mot à dire à cela. Voyons
maintenant quelques échantillons de ses critiques .
M. Coray dit : « la première chose que doit faire un
>>médecin en arrivant dans une ville qu'il ne connaît
>> pas ...»-« Ville nouvelle pour lui, dit M. Gail , rendrait,
>> je crois mieux l'idée ; car il la connaît au moins de
>>nom. » Cependant , ville nouvelle pour lui , ne signifię
rien en français ;de plus on ne dit pas d'une ville qu'on
la connaît de nom , et quoique M. Gail connaisse les
noms de Londres et de Pékin , ce sont pourtant des villes
qu'il ne connaît pas. Mais il n'importe , sa remarque
subsiste .
.. » ....
Plus loin il est choqué . non plus de l'expression , mais
de la pensée mème qu'il trouve dans la traduction de
M. Coray. « Cette pensée , dit-il , me paraissant peu
>> digne de la haute renommée d'Hippocrate... » Vous
croyez qu'il va y substituer quelque pensée lumineuse
ou sublime , point du tout ; il prend sa canne et son
chapeau et se met à courir tout Paris . « J'allai voir ,
>>poursuit- il , MM. Portal , Hallé , Chaussier,
C'est dommage qu'il n'ait pas songé à M. Pinel , car
c'était le seul qui pût lui donner de salutaires avis dans
la situation où il se trouvait. Quoi qu'il en soit , il ne rencontra
que M. Chaussier , quile mit , dit- il , sur la voie de
lapensée qu'il n'avait pu trouver tout seul ; cette pensée ,
ajoute-t-il ,fondée sur le texte , sefonde en même tems , etc.
Il disserte encore pendant une grande page sur cette
pensée fondée qui se fonde , et il finit par ces paroles
remarquables : « Pressé par le tems , étranger d'ailleurs
» à la médecine , je ne puis fixer le sens de περὶ ἑκάσε τε
» χρόνες ... etc. » Et c'était le point de la difficulté qu'il
s'était proposée .
Dans tout cet examen critique de la version de
M. Coray , notre illustre professeur montre du moins
qu'il possède au plus haut degré le merveilleux talent
de parler sans rien dire . Je n'ai pas le tems d'examiner
un passage de Polybe ; un plus ample examen m'est nécessaire
; telles sont les formules qu'il emploie fréquemment
, et il espère bien que ses,lecteurs compteront
pour autant de fautes dans l'ouvrage qu'il attaque ainsi ,
Cca2
404 MERCURE DE FRANCE ,
les doutes que sa passion lui suggère , et que sa précipitation
ou son incapacité ne lui permettent pas de résoudre.
Que M. Gail se soit montré tout-à-fait incapable de
lutter en fait de critique et d'intelligence de la langue
grecque avec celui qu'il lui plait d'appeler son rival ,
quoiqu'assurément personne n'ait songé à établir de
comparaison entre lui et M. Coray , c'est ce qui n'étonnera
personne. Mais qu'un professeur de littérature , né
en France , qu'un traducteur qui a la prétention modeste
de conserver « à Xénophon sa douce harmonie , à Thu-
>> cydide son énergique précision , ses riches métapho-
» res , ses mouvemens oratoires , ses brillantes proso-
» popées , ses étonnantes onomatopées , ... etc. , » ait
fait les fautes les plus grossières et les plus ridicules ,
toutes les fois qu'il entreprend de critiquer et de corriger
le style d'un étranger , c'est ce qu'on aurait peine à
croire ; citons donc encore un ou deux exemples .
Là où M. Coray a dit , « l'urine que rendent ceux
» qui ont la pierre , est extrêmement claire , » M. Gail
dit : Les calculeux pissent une urine très-claire , et il
ajoute avec un ton de jactance qu'on a peine à comprendre
: « Ma traduction , quoique faite à la hâte , me
>> semble centfois plus littérale et plus claire . » Elle n'est
bien certainement que plus ignoble et plus incorrecte.
« Les Scythes , en général , dit M. Coray , ont le teint
>> basané ; ... etc. >> et moi , dit M. Gail , « je tradui-
>> rais mot pour mot , et un enfant même allemand ,
>> même suisse , traduirait , sans étonner personne , la
> nation scythe est basanée à cause du froid. » Certes ,
tout le monde approuvera M. Coray , de n'avoir traduit
ni comme un enfant allemand , ni comme un enfant
suisse , ni comme M. le professeur Gail. Et qu'on ne
s'imagine pas que je me sois donné beaucoup de peine
pour trouver ces fautes grossières , ceux qui ont lu cet
incroyable mémoire , savent assez que je n'ai pu avoir
que l'embarras du choix.
On a vu jusqu'ici comment l'illustre professeur a
établi la vérité de ses deux premières propositions :
1º qu'il est l'auteur de la traduction de Thucydide ;
OCTOBRE 1810. 405
2º que M. Coray n'est qu'un traducteur incorrect , et un
très-mauvais critique. Examinons maintenant comment
il prouve ce système de persécution et de dénigrement
dont il se plaint dans vingt endroits d'une manière si pathétique
. Qui sont - ils , en effet , ces ennemis dont
il se vante ? Il n'en nomme pas un seul. Il cite en sa faveur
les témoignages honorables de MM. de Sainte-
Croix (4) et Heyne , et , pour parler son langage , les
Amar, les Hoffmann , les Fellés , les Sévelinges ; il reconnaît
que le Moniteur , le Journal de l'Empire , leMercure
, etc. ont cent fois publié ses louanges , et pour
établir la preuve de cette prétendue persécution , dont il
sedit l'objet , il est obligé de rappeler une critique de sa
traduction du Traité de la Chasse de Xénophon , insérée
il y a sept à huit ans dans le Magasin Encyclopédique,
et , depuis deux ans , un seul article du Mercure où l'on
a parlé de ses ouvrages avec trop peu de respect et
d'admiration ; encore cet article était-il , dit M. Gail ,
d'unhomme médiocre et tout-à-fait incapable d'apercevoir
par lui-même les fautes qu'il relevait. Ainsi voilà ,
de son propre aveu , deux ou trois articles dans le cours
de huit années , deux individus qui seuls ont osé refuser
dejoindre leur voix à ce concert d'éloges dont il marchait
sans cesse environné.
Il semble , en vérité , qu'il prenne à tâche de placer
(4) On est d'abord un peu surpris qu'un savant du mérite de M. de
Sainte-Croix ait donné des louanges si exagérées à des ouvrages
qu'il était , mieux que personne , capable d'apprécier à leur juste
valeur. Mais M. Gail a pris la peine de nous expliquer lui-même
comment il était parvenu à obtenir cette marque d'excessive indulgence:
A tout moment, il est vrai , dit-il , j'étourdissais M. de
Sainte- Croix de mes réclamations , à tout moment je lui disais :
> Comment ! les savans honnêtes gens ne prendront jamais mon parti,
> et ne fermeront pas la bouche à l'intrigue audacieuse ? » Et remarquez
ici que ceux qui ont le malheur de ne pas admirer les ouvrages
du savant professeur sont traités d'intrigans audacieux , et ne
peuvent pas , en effet , être d'honnêtes gens , car
Quiméprise Cotin n'estime point son roi ,
Et n'a , selon Cotin , ni dieu , ni foi , ni loi.
1
1
406 MERCURE DE FRANCE ,
auprès de chacune des assertions dont il veut fournir
la preuve , tous les faits qui peuvent démentir et détruire
cette assertion. Et d'ailleurs , à qui M. Gail persuadera-
t-il que des hommes laborieux et paisibles ,
livrés sans cesse à des études qui font le charme et la
consolation de leur vie , ou aux soins qu'exigent leurs
affaires et leurs familles , ont formé une conspiration
(ou synomosie , comme il le dit pour plus de clarté )
contre le repos et la gloire de M. Gail ? Ne voilà-t-il pas
un objet bien digne de leur attention ? Non , sans doute ,
ils ne consentiront à s'occuper un moment de ses oeuvres
et de sa personne que lorsque par des provocations
insensées , ou par les saillies indiscrètes d'un amourpropre
en délire , il les forcera à réprimer son inconcevable
arrogance et ses outrages ; trop heureux de
pouvoir rentrer aussitôt dans le calme de leur vie habituelle
et dans le silence de leur cabinet ! « Mais , dit- il ,
>> lorsqu'on est insulté jusque dans les voies publiques,
>>> lorsque tous les jours on est accablé de lettres ano-
>> nymes ....>> Alors il faut avoir assez de bon sens pour
mépriser les lettres anonymes , et assez de fermeté pour
imposer aux insolens qui seraient tentés de vous insulter
dans la rue (5) ; mais sur-tout il faut avoir assez
de respect de soi-même et du public pour ne pas l'entretenir
de pareilles pauvretés , car il n'y a sûrement là
rien qui ait le moindre rapport avec la littérature ou
avec les gens de lettres .
:
>> Comparez , dit-il ailleurs du ton le plus lamentable ,
>> comparez M. Coray justement encouragé dans ses
>> utiles travaux , à M. Gail injustement découragé ..... à
» M. Gail ne recevant ni honoraires , ni prix , ni mention
>> très-honorable , à M. Gailquepersonne ne soutient ... »
(5) Mais , dit M. Gail , je ne veux pas me battre , pour trois raisons
: « 1. Il n'y a pas un seul armurier dans tout le pays grec et
> latin ; 2º d'ailleurs je ne sais pas si on prend une épée par la pointe
ou par la poignée; 3º mes parens m'ont élevé avec l'horreur du
duel , et dans un duel on peut tuer un traducteur tout comme un
> autre ... etc . Tout cela était-il biennécessaire àdire , bien utile
au succès de sa cause ? je ne le crois pas,
OCTOBRE 1810 . -407
Quoi! tous les journaux et tous les écrivains cités précédemment
par lui , ne l'ont pas assez encouragé ! Quoi !
il occupe depuis vingt- cinq ans la première chaire de
grec dans tout l'Empire , à laquelle sont attachés de fort
bons appointemens et un logement , et il se plaint qu'il
ne reçoit point d'honoraires ! Quoi ! le gouvernement a
fait imprimer à ses frais la traduction de Xénophon par
M. Gail , et lui a donné , comme indemnité , une partie
des exemplaires , les diverses commissions de l'instruction
publique ont adopté plusieurs de ses livres élémentaires
, et lui en ont procuré un débit avantageux, il est
chevalier de l'ordre de Wolodimir, membre de l'Institut ,
et il ose se plaindre que personne ne l'a soutenu et encouragé
! Certes , jamais mérite aussi mince ne fut plus
magnifiquement récompensé .
Je ne pousserai pas plus loin l'examen de ce Mémoire,
je craindrais de faire partager au lecteur la fatigue
et l'ennui que j'éprouve moi-même à m'en occuper :
mais quoique je n'aie relevé qu'une très-petite partie
des contradictions et des fautes de tout genre que l'auteur .
y a accumulées comme à plaisir , je crois avoir montré
avec évidence , qu'on ne peut lui accorder ses trois propositions
, que par le renversement le plus complet des
principes d'une saine logique , ou plutôt des plus simples
lois du bon sens . En effet , si en se traînant servilement
sur les traces d'un traducteur, en copiant ses expressions
, ses phrases , etc. , on est soi-même traducteur
original , alors c'est véritablement M. Gail qui aura
traduit Thucydide , et non pas M. Lévêque. Si en courant
chez tous les journalistes leur dire , l'ouvrage de
M. Lévêque est rempli de contre-sens et de fautes de
toute espèce , je vous en avertis , mais je vous prie de
n'en rien dire , on se montre généreux envers l'homme
que l'on s'efforce ainsi de diffamer , alors M. Gail aura
été généreux envers M. Lévêque . Si , étranger à la médecine
, et n'ayant peut-être pas lu deux traités d'Hip-
*pocrate , ignorant les principes les plus vulgaires de
Ja grammaire , au point de dire qu'un écrivain penseur
et dont la précision est l'attribut , a dû souvent omettre
l'article ( attendu que cette sorte de mots contribue
)
408 MERCURE DE FRANCE ,
éminemment à la clarté et à la précision) , on est capable
de juger un travail sur Hippocrate , fait par un
médecin de profession , par un homme connu pour l'un
des plus habiles critiques de l'Europe , alors M. Gail
aura démontré que M. Coray est un mauvais critique .
Si un homme assez peu instruit du bon usage de la langue
française pour écrire ( p.89) , celui indiqué , et ( p. 93 ) ,
jelui remarquai, etc. , etc. (6) , peut être regardé comme
unjuge compétent de la correction du langage , alors
M. Gail aura pu prouver que M. Goray est un écrivain
incorrect. Enfin , si celui qui a été appelé très-jeune et
sans aucun titre à remplir la première chaire de grec en
France , qui a été constamment vanté et préconisé par
tous les journaux , qui a reçu à toutes les époques de sa
vie des récompenses à-la-fois utiles et honorables , est
unhomme persécuté, alors M. Gail aura porté jusqu'à
l'évidence la démonstration de ce système de persécution
dont il aime tant à se plaindre .
Quelqu'undirapeut-être en voyant l'innombrable amas
de contradictions et de puérilités dont est rempli ce
Mémoire : Quoi ! l'auteur n'avait-il pas un ami qui pût
charitablement le dissuader de cette entreprise si nuisible
à sa gloire ? Au contraire , il nous apprend luimême
( p.142 ) : « Qu'un jeune savant a employé tout
» ce qu'il avait d'éloquence et d'amitié pour le détourner
>> du projet d'écrire le présent Mémoire. » Mais ne pouvait-
il pas au moins se donner le tems de réfléchir ,
'avant de le faire imprimer , au scandale qu'il devait
nécessairement produire ? point du tout : il avait ouï
(6) Encore un exemple de l'étrange langage du savant professeur :
«Souvent la danse , dit-il , n'est qu'une manière de marcher plus gracieuse,
comme la musique n'estqu'unefaçon de parlerplus agréable...
▾Dans leballet de Télémaque , Mentor ne fait que remuer les mains
→ et marcher en mesure , et cette action simultanée s'appelle danse à
→ l'Opéra. Dans un autre ballet , le déserteur , principal personnage ,
>n'exécute point même un seul pas , dit proprement de danse , et
> cependant it donne un ballet. Le Déserteur qui donne un ballet !
en vérité M. Gail est admirable ;
« On a que lui qui puisse écrire de cegoût. »
OCTOBRE 1810 . 409
dire que S. M. l'Empereur devait prononcer sur les prix
décennaux le 15 août ( voyez page 152) . Quoi ! a-t-il pu
penser que S. M. daignerait jeter les yeux sur un pareil
écrit? et l'un de nos plus grands poëtes ne lui avait-il pas
dit dès long-tems ,
Va, le roi n'a point lu ton Mémoire ennuyeux ;
Il a trop peu de tems et trop de soins à prendre ;
Son peuple à soulager , ses amis à défendre ,
La guerre à soutenir ; en un mot , les bourgeois
Doivent très-rarement importuner les rois .
I
Oh ! que n'a-t-il fait cette réflexion salutaire ! ou s'il
voulait absolument produire ses étranges réclamations ,
qui l'obligeait à outrager aussi gratuitement et aussi
indécemment deux hommes recommandables par leurs
vertus , par leurs talens , et par de longs services rendus
aux lettres et à l'érudition ? pour quoi exciter des
journalistes à propager et à augmenter un pareil scandale
(7) ? Quant à moi , j'aurais bien voulu , je l'avoue ,
être dispensé de m'occuper de l'ouvrage et de son auteur
: mais quelque répugnance naturelle que j'aie pour
la critique de ces écrits dans lesquels rien ne dédommage
du malheur de blâmer , parce qu'on n'y trouve ,
en effet , rien qui ne soit à reprendre , il m'a semblé que
lajustice et la vérité exigeaient que je misse le lecteur à
-portée d'apprécier les titres et les réclamations de M. le
professeur Gail , et la manière dont il a su les faire
valoir (8) . THUROT.
(7) Plusieurs journaux , dit- on , ont déjà annoncé ce Mémoire
avec beaucoup d'éloges.
(8) M. Gail nous donne avis qu'une réponse à la critique de son
Mémoire paraîtra incessamment.
(Note des Rédacteurs. )
410 MERCURE DE FRANCE ,
DISCOURS prononcé dans la séance publique tenue par la
Classe de la langue et de la littérature françaises de
l'Institut de France , le 5 septembre 1810 , pour la
réception de M. de SAINTANGE. Paris , Baudouin , imprimeur
de l'Institut de France .
It est extrêmement rare qu'une élection académique
ne soit pas désapprouvée par une partie plus ou moins
considérable du public , qui s'est réservé , sur toutes les
décisions de l'Académie , un droit de censure dont il
use largement. Aussi c'est une particularité fort honorable
pour la nomination de M. de Saintange , que l'assentiment
unanime donné par le public au choix de
l'Académie . Ceux mêmes qui n'avaient pas craint de disputer
à ce poëte des suffrages que déjà plusieurs fois il
avait tenté vainement de réunir en sa faveur , n'ont point
osé se plaindre de la préférence qu'on lui accordait sur
eux ; ils ont été vaincus sans honte , et ils ont cédé sans
murmure à leur vainqueur : en pareîl cas , on ne trouve
pas toujours dans un si grand mérite un si légitime motif
de consolation . L'Académie , en rendant à M. de Saintange
cette justice un peu tardive , a servi ses propres
intérêts; ce nom qui manquait à sa liste , pouvait la
faire examiner avec une sévérité désobligeante; et l'exclusion
si souvent répétée du traducteur des Métamorphoses
jetait toujours quelque défaveur sur l'admission
des autres candidats , qu'elle rendait comme complices
d'une sorte d'iniquité littéraire. Aujourd'hui tout est
réparé : l'Académie , qui a satisfait à l'opinion , est rendue
à l'entière liberté de son choix; elle peut désormais le
fixer à son gré entre des concurrens dont les talens
moins inégaux que différens semblent se balancer : ceuxci
qui avaient des titres ont maintenant des droits , et ils
ne trouveront plus , dans la délicatesse de leur conscience
ou dans les inquiétudes de leur amour-propre ,
rien qui les empêche de les faire prévaloir.
On a quelquefois reproché à M. de Saintange , sinon
une trop forte conviction de son propre mérite , du
OCTOBRE 1810. 411
moins une expression trop franche de cette conviction .
Cette faiblesse , s'il l'a réellement , peut choquer les
convenances , mais elle n'offense point la vérité ; si
l'amour-propre des autres murmure des éloges que le
sien se donne à lui-même , leur équité est obligée d'y
souscrire , et , pour exprimer la chose par une distinction
grammaticale , si M. de Saintange a tort de se
vanter , ce n'est pas à tort qu'il se vante . Combien d'autres
poëtes , endoctrinant de leur mérite quelques petits
échos familiers , ne font , pour ainsi dire , que nous faire
entendre par réflexion ce qu'il aime mieux adresser
directement à nos oreilles ! Au reste , en qui cette légère
violation de nos usages modernes pourrait- elle être plus
excusable ? M. de Saintange a passé sa vie entière dans
le commerce des anciens ; il s'est pénétré de leurs habitudes
, et les a transportées à-la-fois dans son talent et
dans son caractère . C'est encore imiter Ovide que de se
louer franchement soi-même ; ce poëte ingénieux n'at-
il pas dit , en achevant ses Métamorphoses ?
Le voilà donc fini ce poétique ouvrage
Qui du fer , qui du feu ne craint point le ravage ,
Ni les dents de l'envie ou la rouille des ans !
Oui , le dernier des jours que m'a comptés le tems ,
Peut terminer ma vie et mon destin fragile ;
Le tems n'a de pouvoir que sur ma faible argile ,
Le tems respectera mon nom toujours fameux.
Jusqu'aux astres portée , immortelle comme eux ,
La gloire de mes vers doit survivre à ma cendre.
Par-tout où des Romains l'empire ira s'étendre ,
Mon livre , si j'en crois et ma muse et mes voeux ,
Passera d'âge en âge à nos derniers neveux.
Quoi qu'il en soit , M. de Saintange qui sait être
modeste quand il veut , et l'être de fort bonne grace , a
parlé de lui-même , dans son discours de réception , en
homme qui se confie noblement à la justice des autres.
Sa confiance n'a pas été trompée : le public , qui l'avait
nommé long-tems d'avance , la reçu avec cette satisfaction
qu'on a toujours pour son propre ouvrage , et
que de longs obstacles enfin surmontés ne font que
413 MERCURE DE FRANCE ,
rendre plus douce et plus vive. M. de Saintange est en
proie , comme il le dit lui-même , à une cruelle maladie,
sans trève et sans remède . La souffrance a son égoïsme
comme la vanité ; elle a souvent le tort de trop parler
d'elle-même : M. de Saintange a mis dans ses plaintes une
modération à laquelle les traces de douleur imprimées profondément
sur toute sa personne donnaient un earactère
fort touchant . « Si cette maladie , a-t- il dit , ne me per-
>> met pas de goûter , comme je le voudrais , la joie
» d'être admis dans le premier corps littéraire de la
>> France et de l'Europe , cet honneur ne me pénètre pas
>> moins de la plus vive reconnaissance. Je le regarde
> comme un titre à inscrire sur ma tombe , et , ce qui
>> me touche bien plus , comme une recommandation ,
>> non moins utile qu'honorable , que je puis léguer à ma
>> famille . Je fais violence en ce moment aux souffrances
>> continuelles et intolérables qui m'avertissent que l'om-
>>bre de l'académicien que je remplace attend la mienne ,
>>et qui me font dire , comme le vieux Lusignan dans
>> Zaïre :
> Mes maux m'ont affaibli plus encor que mes ańs .
» Je les surmonte autant que je puis , pour tracer , en y
>> mêlant quelques réflexions , une esquisse des progrès
>> de la science grammaticale , depuis Vaugelas jusqu'à
» M. Domergue , et pour répandre d'une main trem-
>> blante quelques fleurs et quelques grains d'encens sur
>> sa cendre . >>
Trop souvent l'éloge de l'académicienqu'on remplace,
est ce qu'on appelle vulgairement une corvée; ou le sujet
estd'une aridité que toute la richesse du talent ne peut
féconder, ou il présente de ces difficultés périlleuses que
toute son adresse ne saurait ni éluder , ni vaincre . Erasme
a fait l'éloge de la Folie et Passerat celui du Rien; mais
ce n'était pas sérieusement , et ils n'y étaient point obligés
: ce sontd'ailleurs de ces tours de force que tout le
monde n'est pas en état de faire. M. de Saintange aurait
pu être encore plus mal partagé qu'il ne l'a été : son
prédécesseur était un grammairien qui avait en assez
forte dose les travers presqu'inséparables de cette pro
OCTOBRE 1810 . 413
fession', c'est-à-dire , la manie de forger des dénominations
nouvelles et le zèle pour son art , poussé jusqu'à
cet excès qui rend ridicules les plus estimables choses .
Mais ce sont-là des torts faciles à excuser : plus d'une
fois , Fontenelle a su répandre un aimable intérêt sur ces
légers abus et ces innocentes bizarreries qu'enfante l'enthousiasme
ou , si l'on veut , le fanatisme de la science.
M. de Saintange n'a pas été étranger à cet art ; il a
fait de M. Domergue un portrait fidèle , et pourtant assez
gracieux ; il y a marqué tous les traits du modèle , même
les plus irréguliers , mais en les adoucissant , en leur
donnant un certain tour qui ne dérobait rien à l'exactitude
de la ressemblance et satisfaisait aux bienséances du
moment et du lieu . Il fallait , sans doute , quelqu'adresse
pour ne pas trop vivement égayer l'auditoire , aux dépens
du défunt académicien , en rapportant cette petite anecdote
: M. Domergue dit un jour à M. Bitaubé , que
Voltaire ne savait par la grammaire . Ce que vous me
dites , répondit M. Bitaubé , mefait grand plaisir; car
cela me prouve qu'on peut s'en passer , sans écrire plus
mal.
M. de Saintange , en sa qualité de poëte , ne pouvait
s'empêcher de protester contre ce rigorisme grammatical
de M. Domergue , qui ne voulait voir que des irrégularités
défectueuses dans ces heureuses hardiesses qui
sont un des priviléges du génie poétique . « Il ne s'aper-
>> cevait pas , dit l'orateur , qu'elles n'étaient pas contre
>> les règles , mais au-dessus des règles . » C'est le cas
du proverbe latin : Cæsar est suprà grammaticam. La
prose plébéienne doit toujours obéir aux lois du langage:
la noble poésie peut s'en affranchir quelquefois .
L'éloge de M. Domergue amenait assez naturellement
l'histoire de la grammaire en France. M. de Saintange l'a
écrite en traits rapides , mais trop mesurés , trop sûrs
pour qu'on ne s'aperçoive pas qu'il est dès long-tems
familiarisé avec la matière qu'il traite et les écrivains qu'il
apprécie . L'ouvrage de l'abbé Girard sur les Vrais principes
de la Languefrançaise , est vengé par lui du discrédit
trop rigoureux où l'ont fait tomber à sa naissance
la nouveauté plus apparente que réelle du système, et
414 MERCURE DE FRANCE ,
sur-tout un ton de mignardise et de galanterie affétée qui
ne convenait pas plus au sujet qu'a l'auteur. « Si cette
>> grammaire , dit M. de Saintange , n'est pas usuelle , si
>> elle a été abandonnée du vulgaire , les savans ont bien
>> su en faire leur profit. Les excellentes notes de Duclos
» sur la Grammaire générale et raisonnée de Port-Royal
>> sont presque toutes des corollaires des Vrais Prin-
>> cipes de Girard. » Ainsi Ductos en savait plus encore
qu'il ne semblait , lorsqu'il disait de ce même ouvrage :
c'est un livre quifera la fortune d'un autre .
La péroraison de tout discours académique est ordinairement
consacrée à l'éloge du monarque. M. de Saintange
a fait très-heureusement sortir la sienne de son
sujet . Il remarque que M. Domergue a terminé ses jours
au milieu des fètes du mariage. «Hélas ! dit-il , ces fêtes
>>brillantes , je ne les ai point vues . Je n'ai pu mêler ma
>> voix aux chants d'hymen des poëtes qui ont monté
>> leur lyre , pour célébrer cette union auguste et solen-
>>nelle. Le travail des vers demande du repos d'esprit ,
>>de l'imagination , de la verve , et un malade infirme et
>>souffrant n'en a pas. Un malheureux peut- il chanter
>>le bonheur? Que dis-je? Messieurs . J'oublie en ce mo-
>> ment que je le suis. Je me crois , je me sens heureux
>>au milieu de vous . Ce sentiment , si long-tems inconnu,
» si long-tems inespéré pour moi , est à-la-fois le plus
>> touchant effet et le plus digne hommage de ma recon-
>> naissance . »
M. Daru , président de la Classe , a répondu à M. de
Saintange avec une urbanité élégante et ingénieuse . Au
portrait de M. Domergue , tracé par le récipiendaire , il
a ajouté ce trait heureux : Ami de plusieurs écrivains
célèbres , et entr'autres de Thomas qui n'aimait que ce
qu'il estimait. Il a rappelé les discussions littéraires qui
eurent lieu entre le grammairien et le poëte , son successeur
, et il les a justement loués de leur égale modération
dans l'attaque et dans la défense. Enfin , appréciant
le solide bonheur que goûte un homme entiérement
livré à l'étude , et qui a détourné ses yeux de tout ce
qui émeut les ambitions ordinaires : « Je n'ai pas besoin
>> de vous en féliciter , a-t-il dit à M. de Saintange ; c'est
1
OCTOBRE 1810 . 415
>> à ceux qui , comme vous , ont su jouir de la retraite ,
>> à nous dire qu'ils y ont trouvé la paix et les arts : c'est
>>à nous d'ajouter qu'ils y ont mérité la gloire. » Il faudrait
désespérer et sur-tout dédaigner de faire sentir à
ceux qui ne le sentiraient pas eux-mêmes , tout ce qu'il
y a de fin , de délicat , de mesuré dans cet éloge de la
retraite et de la modération , fait par un homme que de
hauts emplois ont distrait du commerce , mais non dé
taché de l'amour des muses . AUGER.
LA JEUNE FEMME EXIGEANTE.
NOUVELLE.
:
- La jeune Amélie d'Osville , enfant gâté de la nature et
de la fortune , l'avait été aussi deses parens dans son enfance
et de la société depuis le jour où elle avait paru pour la
première fois dans le monde. L'encens qu'on nous donne,
de trop bonneheure rend notre tête. un peu légère , la vanité
s'en empare , et n'y laisse plus de place pour la réflexion..
Cependant seize ans , une jolie figure , des grâces , embellissent
de légers défauts . La vanité dans une jeune personne
que nous aimons n'est qu'une justice qu'elle se rend
à elle-même; nous oublions que la modestie nous plairait
davantage. Clairval amoureuxde lajeuneAmélie, avaitcherché
à lui plaire et s'était servi , pour parvenir à son but, du
moyen le plus facile et le plus sûr , de la flatterie . Il avait
l'esprit vif, l'imagination variée , et ce talent frivole mais:
agréable de tourner avec aisance ces petits vers de société
dont tout le mérite est dans l'à-propos , qui , comme des
étincelles ,brillent et meurent en naissant , mais produisent
quelquefois uneimpression durable surle coeurde la femme
qui les inspire .
Clairval etAmélie étaient mariés depuis deux ans , etun
enfant avait cimenté cette union qu'aucun nuage apparent
n'avait encore troublée. Cependant , il faut l'avouer , Clairval
avait insensiblement changé de ton et de langage. II,
aimait toujours sa femme avec la même tendresse , mais il
ne faisait plus devers pour elle . Occupédusoin de la rendre
heureuse , il ne songeait plus à la flatter. Son langage avec
elle était celui de la franchise et de la confiance , noncelui
de la galanterie. Il pensait que le bonheur رد s'exprime autre416
MERCURE DE FRANCE ,
ment que les désirs , que la galanterie peut être fort agréable
dans le monde , mais qu'elle doit être fort insipide auprès de
la femme avec qui l'on doit passer sa vie. Avant d'être
marié , il avait voulu paraître le plus aimable des amans ;
une fois marié , il ne pensa qu'à être le meilleur de tous
les maris .
Mais ce n'est pas à dix-huit ans qu'une femme nous aime
pour nos bonnes qualités seulement. Acetâge la réflexion
n'apasencore passé dans le coeur . Mm de Clairval fut blessée
du changement de son mari; dans toute la fraîcheur de sa
beauté, environnée d'adorateurs , elle crut devoir se dédommager
des hommages qu'on lui refusait dans sa maison par
ceux qu'on lui prodiguait dans le monde. On devina bientôt
que la vanité était sa passion favorite , et l'encens ne lui
fut pas épargné. Clairval s'aperçut qu'elle jouissait de son
triomphe avec peu de modération , et que ce désir effréné
de plaire pourrait être funeste à son bonheur et à sa réputation.
Vous étiez hier fort gaie chez Mme de Belmont,
lui dit-il un jour ; et je remarque avec chagrin , mon amie ,
que vous paraissez beaucoup plus heureuse dans le monde
que dans votre ménage. - Votre remarque est juste,
répond Mme de Clairval avec un peu d'aigreur; dans le
monde on s'empresse de me rendre ce qui m'est dû , et dans
monménage on me compte pour rien.- Vous l'entendez
mal, ma chère amie , répondit Clairval. Dans le monde on
vous flatte comme une jolie femme , et cela est bien : chez
vous , on vous traite comme une femme estimable , comme
une bonne mère , comme une tendre épouse , et cela vaut
encore mieux. Dans le monde , l'amour-propre met en jeu
tous les ressorts d'un esprit frivole et léger pour vous tourner
la tête ; dans votre ménage , c'est le coeur seul qui vous
parle avec toute la franchise du sentiment . Dans le monde
oncherche à vous séduire ; dans votre ménage......
Cette conversation fut interrompue par l'arrivée d'une
société nombreuse . Mme de Clairval est bientôt entourée.
d'un cercle de jeunes gens à la mode ; son éloge est sur
toutes les lèvres , dans tous les regards . Une conversation
vive , quoique sans suite , offre à chacun l'occasion de
déployer son esprit et son amabilité. Mme de Clairval ne
ditpas unmotqui ne soit relevé , répété par tout le cercle .
Qu'elle a d'esprit ! que de grâces ! que de finesse ! c'est le
criuniversel: éloges d'autant plus flatteurs qu'ils sont mérités.
•Parmi cette foule dejeunes admirateurs des charmes de
M L
OCTOBRE 1810 . 417
A
DEPT
DE
LA
SE
Mede Clairval , on remarquait sur-tout Floréville ; sa taille
était belle , sa figure agréable , sa parure élégante et recher
chée. Il est vrai que tant d'agrémens extérieurs étaientgâtés
par beaucoup d'affectation dans les manières, etqu'àl'esprit
qu'on ne pouvait lui refuser, il ne joignait pas la moindr
dose de sens commun : mais peut-être , s'il eût réuni ce
deux qualités , aurait-il eu moins de succès dans lemonde
où l'affectation est souvent prise pour le bon goût , et le
ridicule pour le bon ton , où les plus solides qualités ne
valent pas toujours un défaut à la mode.
Floréville avait entrepris la conquête de Mme de Clairval
et croyait même avoir fait déjà quelques progrès sur son
coeur. Il ne s'était pas trompé. Quoique Mme deClairval eût
reçu des principes excellens , qu'elle eût une connaissance
parfaite et l'amour de ses devoirs , il était tems de venir au
secours de sa raison . Un jour Clairval entre dans la chambre
de sa femme ; elle était absente , mais elle avait laissé par
mégarde sur son secrétaire le commencement d'une lettre
qu'elle écrivait à une amie de son enfance. Clairval jette les
yeux sur ce papier , et lit ce qui suit :
« Il s'en faut bien , ma chère amie , que je sois aussi henreuse
que tu l'imagines . Il est vrai que mon mari est toujours
le meilleur des hommes; je crois à sa tendresse , mais
il n'est plus pour moi ce qu'il était avant de m'avoir épousée.
Qu'est devenu ce tems où il était soumis à toutes mes
volontés , à mes moindres caprices? Il ne me parlait que pour
me dire des choses galantes et flatteuses . Il se néglige tous les
jours de plus enplus . Ses procédés sonttoujours lesmêmes ,
maisnonses manières et son langage. Il me traite d'égal à
égal. Croirais -tu qu'il ose me donner des conseils , à moi
qu'il regardait autrefois comme son oracle ? Il oublie tous
lesjours les moyens qu'il a employés pour me plaire , et sans
lesquels certainement je ne l'aurais jamais aimé.Heureusement
une foule de jeunes gens s'empressent autour de
moi , et je retrouve en eux ces soins , ces attentions quemon
mari ne daigne plus me rendre. Il en est un sur-tout.......
Ah! si tule voyais , tu l'aimerais , je gage. Il se nomine Floréville
, je ne crois pas qu'il soit possible d'être plus aimable;
il joint à l'esprit le plus brillant la galanterie la plus recherchée.
C'est l'homme à la mode , et je crois que cette fois-ci
la mode a raison . Je puis te dire en confidence que j'ai fait
sa conquête . » ......... Mme de Clairval s'était arrêtée à cet
endroit.
Son mari ne laissa pas que d'être ému à cette lecture;
Dd
5.
cen
418 MERCURE DE FRANCE ,
1
2.
mais , en y réfléchissant , il crut trouver dans ce qui l'affligeait
quelques lueurs d'espérance et de consolation. Ma
femme m'aime encore , se dit-il à lui-même ; elle rendjustice
aux qualités de mon coeur: c'est moins dema conduite
avec elle que de mes manières qu'elle est mécontente ; eh
bien! il faut en changer. Elle regrette l'encens que je lui
prodiguais ; je vais recommencer à en brûler à sagloire :
sans doute je vaincrai mes rivaux une seconde fois en me
servant de leurs propres armes ; ou plutôt , car au fond
Amélie est raisonnable et sensible , elle apprendra ce que
valent réellement les fadeurs de la galanterie en les voyant
succéder dans ma conduite à l'expression franche et naturelle
de la plus solide affection .
Il arrive dans un de ces cercles nombreux où sa femme
manquait rarement de se rendre. Il s'avance sur-le-champ
vers elle , et se placé au milieu des adorateurs dont elle est
environnée . Floréville faisait tous les frais d'une conversation
animée , et jamais son esprit n'avait paru plus vif et plus
brillant. Il adressait à Mme de Clairval des complimens
tournés avec tant de grâce que tous sesrivaux désespéraient
depouvoir jamais atteindre ce degré d'amabilité. Clairval
préparait à l'assemblée une scène assez neuve . Il se place
entre sa femmeetFloréville, et le voilà qui renchérit encore
sur les éloges prodigués par ce dernier. Tous deux semblent
se disputerà qui montrera le plus d'esprit et d'imagination;
c'estun feu roulant de madrigaux , à la fin duquel Clairval
se trouve avoir remporté un victoire complète.
Bientôt onjoue à ces petits jeux qui n'ontsouventd'innocent
quele nom; Clairval, toujours à côté de sa femme, ne
perd pas une occasion de lui adresser quelque compliment
ingénieux et flatteur. M. de Clairval est embarrassée du
rôle que joue son mari ; elle rougitlorsqu'elle voit le sourire
moqueur des autres femmes de la société , lorsqu'elle
entendmurmurerautour d'elle : «N'est-il pas ridicule qu'un
mari adresse publiquement de tels éloges à sa femme ?
N'ont-ils pas le tems , lorsqu'ils sont tête-à-tête , de se
débiter toutes ces fadeurs ? L'amour conjugal peut être
fort bon chez soi , mais il est bien insipide chez les autres .
Bientôt on tire les gages , et Floréville reçoit l'ordre de
faire le portrait de la femme qu'il aime. Le portrait est
trouvé délicieux , et chacun regarde Me de Clairval ; hommagé
ironique de l'envie qui tourne cependant au profitde
la beauté . Clairval se voit bientôt obligéde remplir la même
Laché. Il fait à son tour le portraitde la femme qu'il aime.
OCTOBRE 1810 . 419
Les plus brillantes couleurs sont prodiguées ; la corbeille
de Flore , tous les trésors du printems sont épuisés . Le
portrait est d'une fraîcheur ! ...... C'est Mme de Clairval , il
est impossible de s'y méprendre ..
Pour le coup on n'y peut plus tenir. « C'est pitoyable ,
disent toutes les femmes à voix basse; ce pauvre Clairval
estdevenu fou.-La conduite de Clairval est vraiment édifiante
, disent les jeunes gens ; peu de maris feraientun
aussi beau portrait de leur femme. "
Lemomentde quitter l'assemblée est arrivé ; Clairval se
lève , il apporte avec le plus vif empressement le schall de
sa femme , et ne veut pas souffrir qu'un autre homme lui
donne la main pour la conduire à sa voiture. Lorsqu'il est
seul avec elle , il conserve le même ton et les mêmes manières
. Me de Clairval garde un profond silence , mais
arrivée chez elle , elle ne peut se contenir plus long-tems .
-Je ne conçois rien à votre conduite , Monsieur , dit-elle
à son mari ; sûrement vous avez ce soir perdu la raison. -
Ah ! Madame , répond Clairval , qui pourrait la conserver
auprès de vous ?-Tous ces complimens que vous m'avez
faits..... Ils sont bien fades en comparaison de ceux que
vous méritez .- Cetencens ..... Etait bien faible pourune
divinité. -Ce portrait.....- Il n'était pas flatté.-Il était
du dernier ridicule . La difficulté de peindre tant de
charmes doit me servir d'excuse . -Vous m'avez exposée
à la risée de toutes les femmes .- Elles étaient jalouses de
vos agrémens .-Tous les hommes se moquaient de vous.
-Ils étaient jaloux de mon bonheur. - Vous m'avez fait
rougir plus de mille fois .-Ne vous en plaignez pas ;
rienne donne autant de charmes à la beauté que l'aimable
rougeur de la modestie.
-
-
-
Aces mots , il la quitte et se retire dans son appartement.
Elle est indignée ; elle rougit encore du rôle qu'on lui a fait
joner, et des plaisanteries piquantes dont elle vient d'être
l'objet .
Le lendemain Clairval entre dans son appartement , mais
il ne marche qu'avec la plus timide précaution. M'est-il
permis , dit- il, d'entrer dans le sanctuaire des grâces ?
Mme deClairval lève les épaules . Quelle fraîcheur ! continue
Clairval , sans avoir l'air de remarquer le mécontentement
de sa femme ; vous réunissez sur vos joues toutes les roses"
du matin. M de Clairval ne daigne pas répondre . On lui
apporte son enfant qu'elle embrasse avec tendresse. Ah!
dit Clairval, quel rianttableau ! c'est l'Amour dans les bras
Dda A
420 MERCURE DE FRANCE ,
de sa mère. Quel ton ridicule ! dit enfin Mme de Clairval;
est-ce ainsi qu'un mari doit parler à sa femme , qu'un père
doit s'exprimer en parlant de son fils ? Cessez , je vous en
conjure , ce ton de fade galanterie , ou vous me mettrez
en colère . En colère ? dit Clairval en souriant ; cela n'est
pas possible; des yeux si beaux ... Je n'y tiens plus , interrompt
Amélie avec beaucoup d'humeur ; si vous continuez
sur ce ton , Monsieur , je sens que vous me ferez mourir
d'ennui . Je vous prie en grâce de me laisser seule ; je préfèrela
solitude absolue à la sociétéd'un homme qui n'aque
des fadeurs à me débiter .
Clairval soutenait depuis long-tems un procès considérable
d'où dépendait une grande partie de sa fortune. Ce
procès l'avait beaucoup occupé. L'affaire allait être jugée
définitivement. Cependant il semble avoir perdu de vue
tous sesintérêts : il n'est plus occupé que de sa femme. Son
avocat vient chez lui pour lui demander une instruction nouvelle
, et le trouve attentif à composer une chanson pour
l'aimable Amélie. Mme de Clairval le persécute pour aller
voir ses juges . - Moi , Madame ? moi ! lui dit-il , m'éloigner
un instant de vous pour de vils intérêts ? - Vous perdrez
votre procès .-J'aime mieux le perdre qu'un seul de
vos regards .- Vous vous ruinerez . Vous me resterez ,
je serai toujours assez riche . Aces mots , Amélie impatiente
veut se retirer , mais Clairval la retient , la fait asseoir malgré
elle , et lui montre la chanson qu'il compose , et dont
elle est l'objet . C'est en vain que MmedeClairval refuse de
l'entendre. Je veux vous la chanter toute entière , Ini
dit son mari , elle n'a encore que dix couplets.- Mme de
Clairval se désole , mais il insiste et ne la laisse sortir qu'après
l'avoir faite assister au sacrifice de toutes les déesses
de la mythologie , detoutes les beautés célèbres de l'histoire ,
immolées à sa supériorité.
1
Apeine Mme de Clairval était-elle rentrée dans son appartement
, les yeux encore pleins de larmes de dépit et de
colère, qu'un domestique vint annoncer M. de Floréville .
Le jeune homme le suit de près , il entre et salue Mme de
Clairval avec toute la grâce imaginable ; il se prépare à lui
dire des choses charmantes et l'entretient du dernier bal où
elle n'a point paru .-Etait-il brillant , demande-t-elle avec
nonchalance . Brillant ? ah Madame ! pouvait-il l'être?
vous n'y étiez pas. Floréville passe en revue toutes les personnes
qui assistaient au bal; il assaisonne chaque portrait
d'une épigramme plus ou moins piquanto, et les jeunes
-
OCTOBRE 1810 . 421
-
-
-
,
femmes qui par leurs agrémens ou leur parure pouvaient
rivaliser avec Mme de Clairval ne sont pas ménagées . Elle
écoute avecun peude distraction ; sa pensée revient comme
malgré elle sur la scène qu'elle vient d'avoir avec son mari.
Floréville s'aperçoit de sa préoccupation et lui endemande
la cause. Eh quoi , Madame ? vous serait-il arrivé quelque
malheur ? Auriez-vous du chagrin , vous que tout votre sexe
regarde d'un oeil d'envie ? Je suis occupée d'un procès .
-D'un procès ? ah Madame ! ce n'est sûrement pas contre
les Grâces que vous plaidez; jamais vous n'avez été si bien
ensemble. Allons , dit en elle-même Mme de Clairval
voilà encore le langage de mon mari. Cependant il faut
répondre au madrigal de Floréville . C'est un procès
considérable , et je crains malheureusement de le perdre .
-Vous , perdre un procès , Madame ? impossible ; vos
juges seront des hommes , et l'Amour plaidera pour vous .
M² de Clairval commence à donner quelques marques
d'impatience . Elle va sonner et demander au galant Floréville
la permission de le quitter, lorsque Clairval entre
tout-à-coup dans l'appartement avec une figure toute
rayonnante de joie. Je viens d'ajouter deux couplets à ma
chanson , dit-il à sa femme ; puis apercevant Floréville : ah
Monsieur ! lui dit-il ; je suis charmé de vous voir ici : vous
faites des vers très-agréables , je veux que vous jugiez de
ceux que je viens de composer. Alors , sans attendre de
réponse , il chante une demi-douzaine de couplets . Il s'arrête
à la fin de chacun , pour attendre les complimens de
Floréville, et Floréville est forcé de se récrier. Mme de
Clairval est au supplice , et pour mettre le comble à ce
qu'elle souffre , une lutte nouvelle s'engage entre Floréville
et sonmari . Floréville croit devoirse montrer plus aimable
que Clairval , qui n'a garde de lui céder. Les madrigaux
pleuvent sur la pauvre Amélie au point qu'elle est prête à
se trouver mal.
-
Floréville voyant enfin que son répertoire commence à
s'épuiser , prend le parti de la retraite. - Il faut avouer ,
ditClairval , que ce jeune homme est bien aimable .
Dites , bien insipide .-Comment ! tout ce qu'il dit....
Est d'une fadeur insupportable.- Il tourne un compliment
avec une grâce ! ....-Dont je suis excédée .-Vous
n'aimez donc pas les complimens ?- Je les déteste.-
Les hommages ? Ils m'assomment . - Cependant son
esprit.... Il me fait pitié .-Il est vrai qu'en fait d'esprit
vous avez le droit d'être difficile.-Allons , encoredAh
-
422 MERCURE DE FRANCE ,
じ
mon dieu ! quand finirez-vous ? Quand prendrez-vous un
autre langage ?-Lorsque vous m'aurez prescrit celui que
je dois tenir avec vous.-Trève de cette froide galanterie,
je vous en conjure , dit Mede Clairval en versant quel
ques larmes ; parlez-moi le langage de la confiance , de
l'estime et de la tendresse. Ah ! Clairval ! je ne vous reconnais
plus . Autrefois vous me parliez comme un tendre
ami ..... Avez-vous donc cessé de l'être ? Je le suis toujours
, s'écrie Clairval en se jettant dans les bras de sa
femme. Pardonne-moi , ma chère amie , la petite leçon
que je t'ai donnée. Un peu trop de vanité te faisait rechercher
et mettre au-dessus de tout les hommages frivoles
dont tu connais aujourd'hui le véritable prix. J'ai voulu
te prouver que ce qui peut séduire un instant l'amourpropre
dans le monde , serait à la longue bien insupportable
et bien ridicule dans le commerce habituel de la vie.
-Quoi ! dit Amélie en souriant , c'est une leçon que tu
as voulu me donner? Tu jouais un rôle passager ? Tune
seras plus galant avec moi ? Que je suis heureuse ! La leçon
est excellente , etje promets d'en profiter. Dans le monde,
vive la galanterie ! mais vive la bonhomie dans notre ménage
! ADRIEN DE S .....N.
VARIÉTÉS .
SPECTACLES. - Théâtre de l'Impératrice- Le Père
Ambitieux, comédie en cinq actes et en vers , de M. Dorvo .
LeMari Ambitieux de M. Picard n'obtint , il y a quelques
années , qu'un succès médiocre au théâtre de la ruede
Louvois. Le Père Ambitieux de la tragédie , l'Artaban de
M. Delrien , a jeté beaucoup plus d'éclat au Théâtre Français
; mais le Père Ambitieux de la comédie vient d'épronver
à l'Odéon une chute complette , ce qui ,joint au peu de
succès de l'Ambitieux de Destouches , semblerait prouver
que Melpomène est beaucoup plus propre que Thalie à
nous peindre les excès et les malheurs de l'ambition.
M. Dorvo semblerait même l'avoir senti , carsa comédie est
aussi romanesque que les mélodrames de la Melpomène
des boulevards. S'il n'a pas mis de rois sur la scène , ila du
moins fait agir un deleurs représentans, un ambassadeur;
s'il n'a pu employer le pistolet ni le poignard , en revanche
ilnous a fourni deux enfans retrouvés et trois reconnais
OCTOBRE 1810 . 423
sances; etpourson style, s'il a cru devoir le rabaisser quelquefois
jusqu'à la familiarité la plus triviale , quelquefois
aussi il a sule guinderjusqu'aux régions les plus nébuleuses
de l'emphase et de l'ampoulé . Son malheur est quele public
n'apas voulugoûter ce mélange ,qu'étant venu pours'égayer
et ne trouvant pas dans la pièce le mot pour rire , il s'est
amusé aux dépens de l'auteur , si bien que de sifflets en
quolibets , d'applaudissemens ironiques en mauvaises plaisanteries,
l'ouvrage s'est traîné péniblement à sa fin , n'a pu
être entendu dans les dernières scènes , et n'est pas même
parvenuà se relever par deux ou trois autres représentations .
Nous n'arrêterons pas long-tems nos lecteurs à l'analyse
de cette pièce . Son but moral , qui est de corriger le père
ambitieux , n'en occupe que la moindre partie , et se réduit
àdeux situations . D'abord Dapremont, étantparvenu à faire
nommer son fils Léon secrétaire d'ambassade , va le voir
dans sa grandeur nouvelle, et son fils , conseillé par un oncle
qui est le raisonneur de la pièce , le reçoit en effet du haut
de sa grandeur ; ensuite ce même oncle fait croire au père
que le fils vient d'être disgracié, et alors Dapremont, révolté
de cette injustice estle premier à conseiller à Léonde renoncer
àune carrière où il a si malheureusement débuté. Ce
premier échec le convertit, et nous lui enfaisons notre compliment;
mais nous enconcluerons aussi que son ambition
n'étaitpas tenace. :
Tel est le fond de cette comédie ; mais comme il n'aurait
pu fournir cinq actes , l'auteur l'a renforcé de l'intrigue
romanesque que nous avons indiquée plus haut. Il a donné
à Léon une soeur nommée Aglaé ,que Dapremont sacrifie ,
comme on l'a déjà deviné , à ses vues d'ambition pour le
frère. Il entre encore dans ces mêmes vuesdu père de marier
son fils à Pauline , nièce de l'ambassadeur auprès duquel
il l'a placé , mais Léon s'est amouraché en voyageant d'une
orpheline inconnue. D'un autre côté , Dapremont aun commís
nommé Ferdinand, jeune homme également inconnu,
qui est devenu amoureux de sa fille ; mais malgré l'absolue
nécessité de faire au moins un mariage dans une comédie,
il y a encore moins d'espoir de réussite pour celui-ci que
pour le premier. Heureusement M. Dorvo est venu au
secours de ses amans par le seul moyen qui fût en sa puissance
: ne pouvant les unir dans l'état qu'il leur a donné
au commencement de la pièce , il a pris le parti de les faire
changer d'état . Léon reconnaît dans Pauline , nièce de
J'ambassadeur , son adorable orpheline ; elle est reconnue
1
>
1
424 MERCURE DE FRANCE ,
pour être aussi la nièce d'une Mme de Volmar qui l'avait
abandonnée après s'être emparée de ses hiens ; le modeste
commis Ferdinand est reconnu à son tour pour frère de
Pauline , pour neveu de Mme de Volmar et du ministre;
ses biens lui sont rendus ainsi qu'à sa soeur; etrien ne s'oppose
plus à son union avec Aglaé , non plus qu'à celle de
Léon avec Pauline .
Théâtre du Vaudeville. Les Deux Lions , ou M. Vinfort
, comédie-vaudeville en un acte , de MM. Barré ,
Picard , Radet et Desfontaines .
Les quatre auteurs de Lantara satisfaits de leur association
se sont réunis de nouveau , et viennent de donner ,
en_compagnie , les Deux Lions , ou M. Vinfort.
Lascène se passe à Pantin ; M. Vinfort est un employé
au canal de l'Ourq : il a une fille nommée Rose , dont le
mariage est , suivant l'usage , le sujet de ce vaudeville
nouveau. Deux prétendans aspirent à sa main ; Dufleuret ,
maître d'armes d'un régiment , est protégé par son père ;
Dutrot , commis à cheval dans les droits réunis , est soutenu
par Mme Vinfort. Dufleuret est aimé de Rose ; mais
Vinfort est une espèce de Cassandre qui n'ose résister à sa
femme lorsqu'il est à jeun , et l'on voit que jusqu'ici les
avantages des deux rivaux se balancent. En effet , il n'y a
point eu de décision de prise tant que les choses sont demeurées
en cet état : mais Dufleuret étant parti pour l'armée
, Dutrot a obsédé Mme Vinfort. La bonne dame a
réduit son faible mari à l'obéissance , et l'on doit enfin se
réunir à Pantin , chez la veuve Ledru , à l'auberge du
Lion-d'Or , pour la signature du contrat. Mme Vinfort et
Dutrot s'y rendent les premiers avec le notaire , et l'on
n'attend plus pour terminer que M. et Me Vinfort.
En face de l'auberge du Lion-d'Or , est celle du Liond'Argent
, tenue par Brin d'Amour , ci- devant premier
garçon chez M Ledru ; Brin d'Amour aspirait à devenir
le troisième mari de la tendre veuve ; mais n'ayant pu y
parvenir , il s'est établi en face de son ancienne maîtresse,
et de-là vient la rivalité des deux lions .
Dufleuret , qui a obtenu un congé , arrive à Pantin chez
son ami Brin d'Amour; ils tiennent conseil pour rompre
le mariage de M. Dutrot , et lorsque M. Vinfort arrive
enfin au rendez-vous avec sa fille , on lui persuade que sa
femme l'attend au Lion-d'Argent. Il y trouve Dufleuret
qui lui rappelte sa promesse ; M. Vinfort penche toujours
OCTOBRE 1810. 425
pour lui ; mais pour le faire vouloir il faut le faire boire ,
-et c'est de quoi s'occupent aussitôt Brin d'Amour et Dufleuret.
Ils fui versent à l'envi du caractère , et à la fin de
la seconde bouteille , M. Vinfort retrouve toute sa vigueur .
Il fait substituer , sur le contrat , le nom de Dufleuret à
celui de Dutrot , et lorsque Mme Vinfort rejoint la compagnie
, elle trouve sa fille mariée ; elle entre d'abord dans
une violente colère , elle veut soutenir les droits de son
protégé ; mais Dutrot , que son rival vient d'effrayer par
une scène de matamore , renonce lui-même à ses prétentions
, et Mme Vinfort se console de perdre un gendre aussi
poltron. Mme Ledru , apparemment pour faire partie carrée
, épouse aussi Brin d'Amour..
: Les spectateurs ont exprimé , chacun à leur manière ,
P'impression que M. Vinfort avait faite sur eux , je ne vois
pas pourquoi les journalistes ne jouiraient pas du même
privilége : les uns ont annoncé que M. Vinfort avait été
applaudi , et ils ont raison; les autres ont dit qu'il avait été
sifflé , et ceux-là ont encore raison. Il resterait maintenant
à apprendre aux lecteurs lequel des deux partis a remporté
la victoire , ou des siffleurs ou des applaudisseurs . Tout
ce que nous pouvons leur dire , c'est que les auteurs ont
-été nommés . C'est toujours un signe de succès , mais qui
-malheureusement est devenu un peu équivoque.
Après avoir impartialement rendu compte de la première
représentation de M. Vinfort , qu'il me soit permis
de dire aussi mon opinion': je pense que les Deux Lions ,
quoique un peu effarouchés de la réception que le parterre
leur a faite , ne doivent pas se tenir pour battus , et qu'ils
réussiront complétement à leurs prochaines tentatives.
Sur l'épidémie de Pantin .
DEPUIS quelques jours le public alarmé s'entretient d'une
épidémie pestilentielle que l'on dit régner à Pantin , c'està-
dire , aux portes de Paris. On ajoute , pour agraver les
circonstances , que la mortalité est effrayante , que ledrapeau
noir est arboré , et qu'un cordon de troupes a été
placé pour intercepter toute communication. Voilà des
exagérations bien ridicules . MM. Bourdois et Lherminier ,
⚫tous deux médecins des épidémies , se sont rendus sur les
lieux par ordre de M. le comte préfet de la Seime . Leur
rapport est entiérement contraire an bruit général ; et c'est
précisément par cette opposition qu'il est devenu suspect .
et que le public persiste dans son erreur.
426 MERCURE DE FRANCE , OCTOBRE 1810.
Le fait est que , dès la fin d'avril dernier , des fièvres se
sont montrées à Pantin. Ces fièvres étaient rares et bénignes
, comme le sont en général toutes les fièvres de printems
. Vers le milieu du mois d'août , elles se sont multipliées
tout-à-coup , en prenant le caractère des fièvres
d'automne : mais c'est uniquement par leur nombre , et
non par leur danger , qu'elles ont attiré l'attention du gouvernement.
Ce qui prouve qu'elles ne sont pas dangereuses
, c'est que le village de Pantin n'a perdu depuis le
mois d'avril que buit habitans. Deux sont morts de vieillesse
, deux d'accidens , un cinquième de phthisie pulmonaire
, et trois seulement de la fièvre épidémique . Acela
il faut ajouter que la mortalité habituelle , loin d'être à
Pantinplus forte que ne le comporte la population , est en
général plus faible; et qquuee ,, particulièrement, pendant cette
année 1810 , elle a été moindre que dans les années prédentes
. Ce que nous avançons ici a été vérifié sur les
lieux, par un relevé fait sur les registres de la commune.
La fièvre qui règne à Pantin n'a donc rien d'alarmant .
Elle est même très-facile à traiter; et les résultats prouvent
que les médecins ont adopté la véritable méthode. Cette
fièvre est absolument analogue à celle qui , deux ans de
suite , a régné épidémiquement à Créteil et dans les communes
environnantes . Elles ont été l'une et l'autre produites
par les exhalaisons qui s'élèvent , sur-tout en automne
, des terres basses , humides et marécageuses . Les
terres de Créteil ont été , en effet, inondées plusieurs fois
par la Seine ; et celles de Pantin le sont sur une surface de
près de soixante-dix arpens par les eauxdu canal de l'Ourcq,
lequel est , dans ce point de son trajet , supérieur de plus
de deux toises au niveau de la plaine qui s'étend sur sa
droite.
Du reste , grâce aux soins d'une administration vigilante
etprotectrice , l'épidémie de Pantin diminue d'un jour à
l'autre. On ne compte plus aujourd'hui qu'une centaine de
malades , dont aucun ne fait craindre pour sa vie ; seulement
les convalescences sont longues , difficiles , et sujettes
àrécidives . Les secours que l'administration prodigue aux
indigens , et le changement de saison , mettront bientôt un
terme à la maladie. Voilà , nous osons le dire , l'exacte
vérité sur l'épidémie de Pantin. Il faut donc en écarter
toute idée de contagion etde danger. La peste n'est faite
que pour les peuples abrutis par les mauvais gouvernemens .
Ce fléau est aussi étranger à notre civilisation qu'à notre
climat. E. PARISET.
POLITIQUE.
Les rapports officiels russes sur les événemens de la
guerre du Danube , pendant le mois de juillet , sont parvenus;
ils contiennent ce que les relations reçues par la
voie de Vienne avaient fait connaître . Le 9juillet , le commandant
en chef Kamenski II s'est porté lui-même devant
Rutschuck pour presser les opérations de ce siége
important. Toutes les sorties faites par les assiégés ont été
repoussées , tous les rassemblemens formés dans le voisinage
de la place ont été dispersés. Ces attaques ont occupé
les premiers jours de juillet. Le 11 , le général ordonna le
bombardement de la forteresse ; le 12,le feu commença.
Le même jour 3000 Turcs s'avançant pour secourir la place
ont été rejetés au loin avec une perte considérable . Le 13 ,
le général Ouvarow parvint à compléter le blocus de la
place.
En même tems , c'est-à-dire le 8 juillet , d'autres opérations
se poursuivaient par la grande armée sous Schiumla.
Le général Kamenski Ir battait un corps de douze mille
Turcs sortis de la forteresse , et qui s'étaient dirigés particulièrement
sur le corps du général comte de Langeron.
Les Cosaques soutinrent le premier choc avec bravoure ,
mais quelques régimens de ligne ayant paru avec de l'artillerie
légère , les Turcs battirent en retraite. Bientôt ils
essayèrent de tourner les Russes par leur droite , mais des
carrés d'infanterie les attendaient. Pendant que l'on combattait
sur ce point avec acharnement , le général Kamenski
ordonna un mouvement qui , rapprochant un corps de ses
troupes de Schiumla , menaçait de couper la retraite aux
Turcs engagés sur la droite des Russes ; ce mouvement
détermina leur retraite précipitée; ils ont été poursuivis jusqu'au
pont défendu par des troupes fraîches , et qu'elles se
sont hâtées de brûler. La perte des Ottomans a été trèsconsidérable.
Les généraux russes , particulièrement le
comte de Langeron , ont reçurdu général en chef les témoignages
les plus honorables de leur conduite distinguée .
et
Le 23 juillet , un autre engagement beaucoup plus con428
MERCURE DE FRANCE ,
sidérable sur le même point a eu le même résultat. Les
Turcs étaient sortis au nombre de 30000 hommes : ils voulaient
enfoncer le centre des assiégeans en feignant de
menacer à-la-fois leurs deux ailes . Ce mouvement fut
prévu. Le combat fut long , sanglant et opiniâtre. Les Turcs
ont été obligés de faire céder leur impétuosité et leur extrême
bravoure à la constance des troupes russes ; ils sont
rentrés en laissant le champ de bataille couvert de leurs
morts. Le nombre de leurs prisonniers a été considérable ;
plusieurs pachas , beaucoup d'officiers , quarante drapeaux ,
deux bâtons de commandement sont tombés au pouvoir
des Russes ; le grand-visir lui-même a assisté à cette affaire ,
et a été témoin de la défaite de son corps d'armée .
Les relations russes s'arrêtent à cette date , ce qui s'explique
facilement par la raison des distances; mais il est
essentiel que le lecteur se reporte pour la suite des événemens
aux rapports subséquens publiés à Vienne , et qui
vont jusqu'à la bataille du 7 septembre , dont nous avons
fait connaître le détail : on sait qu'une armée turque nombreuse
s'est avancée au secours de Rutschuck , que le général
en chef russe a réuni ses forces sur le point qu'elle
menaçait , et que maintenant la garnison dans ses retranchemens
, il a livré à l'armée qui marchait à lui , une bataille
sanglante , décisive pour le succès des opérations
ultérieures ; que les Turcs ont perdu plus de dix mille
hommes tués ou prisonniers; que leur perte en armes ,
bagages , artillerie est immense ; que Sistoff s'est rendue à
lasuite de cette affaire , et que sa reddition a entraîné celle
de la flottille turque avec un grand nombre de munitions .
Acet état de choses , il faut enfin ajouter que le pacha de
Nissa , qui était entré en Servie , y a été complétement
battu le 7 septembre , par Czerni-Georges , le même jour
que les Turcs étaient défaits près de Rutschuck . La perte
des Tarcs a été considérable , celle des Serviens assez
forte; mais enfin leur territoire a été évacué dès le lendemain
de l'affaire , c'est-à-dire , le 8 septembre.
Quant à Constantinople , les nouvelles directes vontjusqu'au
25 août . Les troupes asiatiques continuaient à défiler
pour l'armée du grand-visir; le grand-seigneur n'était pas
encore parti ; laflotte turque était dans le canal de Constantinople
, retenue par les vents contraires , et l'on savait
déjà le mouvement de l'armée turque,qui se portait au secours
de Rutschuck , mouvement dontles nouvelles du 7
ont appris les désastreux résultats .
OCTOBRE 1810. 429
1
1
Les journaux allemands ont continué de suivre , dans sa
marche incertaine et dans les détails singuliers de sa conduite
, le comte de Gottorp , le ci-devant roi de Suède .
Le 14 septembre , il était à Dirschau ( Prusse) : il s'est fait
reconnaître pour avoir des chevaux avec célérité ; un agent
prussien le suivait pour l'observer et connaître la route qu'il
devait prendre . Le 15 , il s'est présenté à Colberg pour
rejoindre la croisière anglaise ; l'officier commandant lui a
fait éprouver un refus ; à un petit port entre Colberg et
Kænisberg , même refus . Il a alors déclaré que son intention
était de gagner la frontière de Russie , d'où il passerait
en Angleterre , alléguant qu'on ne lui donnait pas de
moyens de subsistance sur le continent : en effet , le 17 il
passait à Mémel , delà il est arrivé à Polange , frontière
russe , où il est descendu au bureau des douanes. Il paraît
qu'il a été embarqué sur un bâtiment marchand , pour
joindre une croisière anglaise , et que delà il aura fait voile
pour l'Angleterre ; car personne ne peut présumer que les
Anglais aient la cruauté de se servir de ce prince comme
d'un instrument pour fomenter le désordre et l'anarchie
dans le royaume de Suède qu'il a perdu pour eux et par
eux , et qu'ils vovent désormais arraché à leurs intérêts.
Al'égard de l'allégation du défaut de secours , et du
paiement de la rente annuelle votée en sa faveur par les
Etats de Suède , on peut rapprocher de ce mot , que l'on
prête peut-être à tort au conte de Gottorp , l'extrait suivant
d'une lettre d'Orebro ,publié dans un journal du Nord :
«Dans le nombre des mille et un contes qu'on a faits sur
le but du voyage de l'ancien roi Gustave Adolphe à Berlin,
contes qui sont parvenus jusqu'ici , on s'est plu à rapporter
entr'autres : Que le roi s'y était vuforcé, parce
qu'on ne lui payait pas la pension qu'on lui avait promise.
Si le roi n'a pas reçu cette somme , c'est sa faute ; il a
réfusé de la toucher des mains d'un juif , correspondant
du banquier de la cour , Haber , à Carlserana , également
de la nation juive ; et par une lettre de ce prince , arrivée
hier , nous apprenons qu'il a nommé pour son payeur un
chrétien à Stockholm. A son départ de Gripsholm , le roi
choisit lui-même la Suisse pour son futur séjour , et promitd'y
demeurer avec sa famille ; c'est sous cette conditionque
lesEtats lui ont accordé une pension. Les fréquens
voyages du roi et le refus d'habiter le
bourg , qui avait été préparé pour lui etpour les siens,ont
faitmaintenant naître la question , si on devait continuer
1
430 MERCURE DE FRANCE ,
àpayer la pension accordée au roi et à sa famille , vu qu'il
n'apastenu les engagemens qu'il avait contractés . »
Nous ne chercherons point à décider cette question.
Mais si le roi de Suède , abdicataire et fugitif , a cherché
un asyle chez le peuple dont la protection et l'alliance
l'ont détrôné , il est probable que la questionde ce que la
Suède lui peut devoir , n'en formera plus une sur laquelle
lesEtats aientàdélibérer. Ausurplus , et pour en revenir à
cequi regarde plus positivement les intérêts de la Suède ,
dontles voyagesdu comte de Gottorp nousont tenus comme
éloignés , l'arrivée du prince-royaly sera aussi prochaine
qu'elle y est impatiemment attendue. Au moment où
nous écrivons, il doit être à Stockholm , où il a été précédé
par l'ambassadeur de France M. Alquier.
Quelques lecteurs se rappellent, peut-être , les étranges
conséquences que les Anglais se plaisent àtirer de l'électionde
ce prince , et savent de quelle manière elles ont été
repoussées à Paris; il est remarquable qu'à la même
époque , les mêmes bruits semés enRussie étaient accueillis
de la même manière , et qu'au moment où le Moniteur
deFrance disait , le continent est en paix et y restera , n
l'empereur Alexandre daignait donner au chevalierDebray,
partant pourMunich , ces paroles d'adieu et de congé aussi
authentiques que remarquables :
«Vous ne manquerez pas d'entendre sur la route des
bruits ridicules , sur une prétendue rupture entre la Russie
et la France; il est singulier qu'on veuille à toute
force mettre aux mains les Russes et les Français . Soyez
tranquille sur ces bruits. J'aime l'empereur Napoléon , et
il a pour moi les mêmes sentimens. L'alliance des deux
empereurs est à l'abri de toutes vicissitudes . "
C'est ici le lieu de répéter quelques bruits que les
Anglais font encore venir de Gothenbourg et de Danemarck
: car tous les bruits allarmans , même les plus insensés
et les plus ridicules , ont leur source en Angleterre.
Le premier aurait été répandu à Copenhague , et suivant .
ce bruit la France et l'Autriche armeraient contre la Russie;
suivant le second , la France aurait demandé le pas-..
sage par le Holstein , de 25,000 hommes destinés pour la
Zélande; enfin, la junte, de Xérès aurait déclaré au roi Joseph
son impossibilité de fournir plus long-tems des vivres
à l'armée devant Cadix. Balivernes , dit le Moniteur, à
l'énoncé de chacun de ces bruits , balivernes pour étourdir
le peuple de Londres. Nous répétons avec lui balivernes,
τ
1
OCTOBRE 1810... 43
nous lesdonnons pour ce qu'elles sont , et , comme on dit ,
pour mémoire.
Au camp royal de Scilla , c'était peu d'une reconnais
sance hardie sur la rive opposée , et d'une apparition qui
a porté l'alarme dans Messine. Le roi a voulu prouver
qu'il était possible à son armée de débarquer en Sicile au
premier coup de vent qui mettrait l'ennemi dans le cas de
faire rentrer sa ligne d'embossage. Cet événement a eu
lieu le 18 septembre: lesAnglais , frappés par le vent qui
les jettait à la côte , avaient fait rentrer tous leurs bâtimens
dans le port. Vers dix heures du soir des détachemens de
plusieurs régimens et un bataillen corse s'embarquent ,
et se dirigent en silence vers Scaletta. A trois heures du
matin , ils étaient à Saint-Stephano en Sicile , et en avaient
délogé l'ennemi aux cris de vive l'Empereur ! vive leRoi!
Leurs colonnes s'avancent audacieusement, enlevant l'un'
après l'autre les postes qu'ils trouvaient sur leur passage :
ils allaient sans doute être soutenus , et peut-être ce débarquement
était le prélude d'une opération générale ; le roi
sur l'autre rive avait passé la nuit dans sa barque , et
l'armée n'attendait qu'un signal ; mais ce signal ne put
être donné : les vents , ces seuls maîtres de la mer ; ces
véritables et irrésistibles dominateurs de l'onde en avaient
autrement ordonné ; un calme plat s'était tout-à-coup établi
, les courans étaient contraires , et l'on ne put que
donner le signal du retour aux détachemens descendus sur
l'autre rive. Le général anglais s'est alors efforcé de rendre
leur retraite difficile , mais ils avaient fini leur embarquement
avant que l'ennemi eût pu réunir les moyens nécessaires
pour les pousser vivement vers le rivage; seulement
quelques hommes n'out pu être ramenés , parce que les
premières barques arrivées étaient retournées aux Calabres ,
et n'avaient pu revenir , comme on l'a vu , avec de nouvelles
troupes . Cette tentative a été brillante ; elle a encouragé
les Napolitains , et leur a fait reconnaître que son
entier succès n'avait tenu qu'à une force surhumaine : elle
a porté l'alarme parmi les Anglais , qui reconnaissent ce
qu'ils peuvent attendre de quelques heures de constance
d'un vent contraire à la défense de l'île ; enfin les peuples
deSicile ont vu les troupes napolitaines , et malgré la précipitation
de l'attaque et le peu de durée de leur séjour,
ils ont pu connaître , par le traitement qu'ils ont éprouvé
dans les villages occupés par les troupes de S. M., combien
étaient ridicules les moyens employés par lesAnglais pour
432 MERCURE DE FRANCE ,
tâcher de rendre redoutable à la population sicilienne une
invasion qu'elle préférerait aujourd'hui sans doute à l'occupation
gênante et anti-nationale de leurs prétendus protecteurs
, invasion qu'elle appelle de ses voeux , et à laquelle
il est démontré qu'avec un concours heureux de
circonstances lesAnglais ne peuvent s'opposer.
Depuis ce moment, le roi s'est rendu à Reggio , quelques
divisions se sont rapprochées de Scilla , et leurs barques
ont filé sur ce point. La garde royale a suivi le mouvement
de ces divisions. Dans le même moment , le roi ,
instruit que des éruptions successives et très-violentes du
Vésuve avaient causé beaucoup de dommages , a écrit à
son ministre de l'intérieur que les pertes seraient remboursées
sur sa cassette ; les noms de ceux qui auraient
pu périr seront donnés à S. M. , et des secours seront distribués
à leurs familles .
Depuis la publication des patentes sur les finances en
Autriche , de nouvelles demandes se succèdent pour des
acquisitions de domaines ecclésiastiques . Il n'était pas
exact de dire que les domaines ecclésiastiques en vente
dussent être achetés en espèces sonnantes; ils peuvent
l'être de cette manière , mais aussi en papier ; et il est
question d'exiger de l'acquéreur qu'il prouve qu'il a retiré
ses fonds de l'étranger , ou qu'il les avait à sa disposition
avant la publication de la circulaire . En Bavière , comme
dans le grand duché de Francfort , il est question d'obliger
les propriétaires détenteurs de denrées coloniales à
payer des droits très-considérables : ces droits seront les
mêmes que ceux établis en France par décret du 5 août ,
et ne porteront que sur celles de ces denrées consommées
dans le pays , et non sur celles exportées ; la même mesure
vient de s'étendre au royaume d'Italie et à celui de Naples ,
où l'entrée de tous les bâtimens chargés de denrées coloniales
, quel que soit le pavillon , est interdit sous les peines
les plus sévères. Des ordres publiés à Trieste admettent au
nombre des bâtimens neutres ceux Ottomans : cette notification
a fait une grande sensation dans l'Adriatique .
L'extrême rigueur avec laquelle est poursuivi le commerce
anglais , soit dans les ports où il cherche à pénétrer,
soit derrière la ligne même des douanes , s'il est parvenu à
la franchir , continue à exciter en Angleterre les alarmes
detous les bons esprits , et ces alarmes ne sont que trop
justifiées par de funestes événemens . Le 27 septembre,
M. Abraham Goldsmith , chef d'une des premières mai
sons
OCTOBRE 1810.
SEIN
433
DELA
sons de Londres , s'est brûlé la cervelle ; on a en mêmetems
eu connaissance de la faillite de la maison Bekers
qui faisait des affaires immenses avec Malte et Héligoland,
et qui manque de 24 millions de francs ,parce queHéligoland
et Malte , entrepôts surchargés , n'ont pu trouver , sur
aucune partie du continent qu'ils avoisinent, les débouches
sur lesquels comptaient les directeurs de cette maison . On
regardait ces deux maisons comme les colonnes de la cité;
à la nouvelle de leur chute , le cours est tombé subitement.
L'état de la banque de Londres a aussi continué d'être pris
par les actionnaires en très-grande considération . La dividende
a été réglé à 5 pour 100. On a remarqué le discours
d'un membre qui s'est attaché à réfuter le rapport du comité
des monnaies sur l'état de la banque . Cet orateur
attribue cet état à d'autres causes que le comité , etjustifie
peut-être plus adroitement ces causes , mais cela ne
change rien à l'état de la banque. L'orateur n'en conclut
pas moins à ce que la banque ne fasse ses paiemens en
espèces , que lorsque les directeurs le jugeront à propos ;
et lorsqu'un tel discours , que le Moniteur a donné en
entier et qui effectivement est curieux , reçoit de vifs applaudissemens
, on conçoit qu'ils sont libéralement donnés
par les actionnaires de la banque , plus que par les porteurs
de billets ; nous ne pouvons , toutefois ,passer sous silence
un fait à consigner et que l'orateur nous révèle . La banque
a fait vingt-neuf remontrances au gouvernement contre les
exportations de numéraire pour les expéditions tentées
par le ministère , et pour les subsides accordés aux souverains
armés contre la France . Ces remontrances ont été
vaines , M. Pitt n'y prenait pas garde , et comme depuis
Iui le mal a été en croissant , on peut évaluer ce qu'il est
aujourd'hui ; la vingt-neuvième remontrance datait de 1797.
Or , voici pour la banque l'occasion d'en préparer une
trentième , et contre un nouvel envoi de forces en Portugal
, tandis que lord Wellington , à la date du 7 septembre
, continuait son mouvement de retraite , et contre
une expédition lointaine et hasardeuse dirigée sur l'île de
Bourbon. On sait quel succès a eu une première tentative
sur cette île . La seconde est , dit-on , confiée à 5000 hommes
sous le commandement du général Camphell .
Quant au Portugal, on sait que c'est le 4 et le 5 que lord
Wellington a commencé sa retraite de Celorico sur Coimbre.
Les troupes françaises ont suivi ce mouvement et se
sontportées sur Pinhel. Le duc d'Abrantès était à Ledes-
Ee
3C
434 MERCURE DE FRANCE ,
ma. Des escarmouches ont eu lieu pendant la retraite de
l'armée anglaise , nécessairement avec des succès variés.
On ignore en Angleterre si les renforts envoyés au lord
Wellington le détermineront à livrer bataille avant la saison
pluvieuse ; mais voici un événement qui peut changer
lescombinaisons de ce général , ou qui , s'il ne les change
point , jette un grand jour sur la position de son armée , et
ses rapports politiques avec les Portugais .
Voici ce qu'on lit dans l'Alfred du 2 octobre , et dans
leMoniteur du 11 .
« Pendant que l'armée anglaise s'est opposéejusqu'ici aux
progrès de Masséna , Lisbonne a été menacée par les machinations
du parti français qui existe dans cette ville.
> Lord Wellington a intercepté une correspondance
entre l'ennemi et un parti portugais opposé à l'Angleterre ,
dans lequel se trouvent plusieurs des nobles les plus considérables
. Plus de deux cents personnes ont été arrêtées ,
et on a trouvé une grande quantité d'armes cachées . On dit
que leplandes conspirateurs étaitde mettre le feu à la ville
enplusieurs endroits , et de profiter du désordre occasionné
parl'incendie pourmassacrer lesAnglais et leursprincipaux
partisans . Le moment de l'exécution devait coïncider avec
une attaque générale de Masséna contre l'armée de lord
Wellington. Heureusement que ce complota été découvert :
les conspirateurs ont été enlevés et conduits à bord des
vaisseaux; et sans doute ils auront le sort qu'ils ont si bien
mérité.
D'autres lettres ajoutent que les avis donnés à lord
Wellington étaient si précis , que les demeures des conspirateurs
et le nombre des armes qui devaient s'y trouvery
étaient spécifiés . On assure que la quantité d'armes découverte
est considérable. Les conspirateurs devaient aussi ,
dit-on, faire sauter le principal magasin à poudre ; ce qui
auraitdétruit un des quartiers de la ville . D'après ce qui
a transpiré jusqu'ici , ce complot paraît avoir été formé
dans la plus haute classe des habitans. Un grand nombre
de nobles ont déjà été arrêtés ; et comme les ramifications
du projet sont très-étendues , on doit s'attendre à de
nouvelles arrestations .
> Ceci est une nouvelle preuve de la fausseté de l'opinion
qui prétend que la seule populace des Etats de l'Europe est
biendisposée en faveur des Français. Il paraît maintenant
biencertain qu'en Espagne et en Portugal , les partisans de
laFrance doivent se chercher dans lespremières classes de
1
OCTOBRE 1810 . 435
la société . Nous ignorons les causes de cette prédilection;
mais il est pénible de voir des dispositions aussi hostiles
envers l'Angleterre chez les Portugais les plus éclairés etles
plus riches . On ne dit pas que le clergé ait eu part à la conspiration;
c'est de lui que dépend notre succès . Si le clergé
joignait son influence à celle de la noblesse , ce serait une
folie à nous que de prétendre défendre le Portugal. »
Il est difficile d'asseoir son jugement sur un événement
de cette importance , d'après un extrait de dépêches sans
date , et ne renfermant que des détails aussi peu circonstanciés
; il faut attendre le résultat de cette découverte
pour en apprécier l'importance. Mais , quoi qu'il en soit
du nombre et des desseins des conspirateurs , et de la
nature du crime que les Anglais prétendent avoir à punir ,
dût le Tage revoir les exécutions sanglantes qui , sur la
côte de Naples , ont déshonoré ce pavillon anglais , que
Nelson laissa déployer sur elles , il resterait démontré que
les Portugais ne regardent pas les Anglais comme des
protecteurs fidèles , comme des alliés utiles ; que la chute
d'Almeida ne les a pas fait considérer comme des défenseurs
dévoués et généreux , que leurs mouvemens n'inspirent
à Oporto , à Coimbre et à Lisbonne que de vives
alarmes , et qu'enfin les Français avaient laissé dans la
capitale du Portugal , sur leur conduite, leur discipline ,
leur administration , leur police , des souvenirs honorables
pour eux et chers à une partie des habitans . Cela reconnu
, si les Anglais avouent que ces habitans ne sont
point de ces prolétaires toujours prêts à se vendre à l'étranger
, et à embrasser la cause de la révolte , parce qu'elle
est celle du pillage et des excès , mais que les auteurs du
complot appartiennent aux premières maisons du Portugal ,
que les habitans les plus éclairés et les plus riches y sont
partisans des Français , les attendent , les appellent , et
voulaient leur faciliter les chemins , la position des Anglais
en Portugal est jugée , et leur projet de défendre ce pays
est apprécié , en se mesurant sur la conduite qu'ils y ont
tenue, envers des ennemis qu'ils n'ont pas su combattre , et
des amis qui les récusent pour défenseurs .
PARIS.
S.
ON annonce que dimanche , 21 octobre , il y aura une
grande fête à Fontainebleau. Il y aura spectacle et bal.
1
436 MERCURE DE FRANCE ,
Les invitations doivent être très- nombreuses . La Comédie
française représentera les Trois Sultanes , qui seront
suivies d'un divertissement .
-M. le conseiller-d'état Néri Corsini est nommé membre
du conseil du sceau des titres en remplacement de
M. Portalis , directeur-général de l'imprimerie et de la
librairie .
-Des lettres de Marseille annoncent un grand nombre
de prises dans la Méditerranée .
-Un journal du Nord annonce que le roi d'Angleterre
a été frappé d'une attaque d'apoplexie qui a mis ses jours
endanger.
-M. Rousseau , évêque d'Orléans , est mort à Blois,
dans la soixante-quinzième année de son âge.
-Les petits spectacles ont reçu l'ordre de commencer
tous les jours à six heures .
- On promet , pour cet hiver , à l'Opéra-Buffa , la
Flûte enchantée et le Don Juan de Mozart , et une reprise
brillante du Matrimonio secretto .
3
ANNONCES.
Nouveaux Dialogues , ou Entretiens aux Champs-Elysées , de quelques
personnages marquans , anciens et modernes ; par Louvain-
Desfontaines . Prix , 60 c. , et 80 c. franc de port. Chez Martinet ,
zue du Coq-Saint-Honoré; Lenormant , rue des Prêtres-Saint-Germain-
l'Auxerrois; Petit , Palais -Royal , galeries de bois ; et cher
l'Auteur , rue Helvétius , nº 345.
Traité d'Equitation; parde MontfaucondeRogles, écuyer ordinaire
de la petite écurie du roi , commandant l'équipage de Mgr. le dauphin.
Nouvelle édition , d'après celle du Louvre. Un vol. in-8º de 276 pages,
avec9planches. Prix, 5 fr., et 6 fr.frane de port. Chez Mm Huzard,
imprimeur- libraire,, rue de l'Eperon, nº 7; Magimel , libraire , rue de
Thionville , nº 9; et chez Arthus -Bertrand, libraire , rue Hautefeuille ,
nº23.
L'homme Singulier, ou Emile dans le Monde, par Auguste Lafontaine;
imité de l'allemand sur la dernière édition; par.J. B. J. Breton,
et J. D. Frieswinkel. Nouvelle édition , ornée de deux gravures,
5
OCTOBRE 1810. 437
dessinées par Monsiau et exécutées par Bovinet. Deux vol. in-12.
Prix, 4 fr . , et 5 fr. 20 c. franc de port. ChezGabriel Dufouret com
pagnie, libraires , rue des Mathurins , nº 7; et chez Janet et Cotelle ,
libraires , rue Neuve-des-Petits-Champs , nº 17.
Le Petit Chansonnier, ou les Diners du Petit Salon. Unvol. in-18,
Prix, I fr . , et 1 fr. 25 c. franç de port.A Lyon , chez M. Mauchera.
Longpré , cabinet littéraire.
L'Epicurien Lyonnais. Un vol. in-18. Prix , I fr. , et 1 fr . 25 с.
franc deport. Chez le même.
DesManufactures de Soie, et du Mûrier ; par M. E. Mayet , ancien
directeur des fabriques du roi de Prusse. Un vol. in-80. Prix , 3 fr . ,
et 4fr. franc de port. Chez Mongie jeune , libraire , Palais-Royal ,
galerie de bois , nº 208 ; Ferra aîné , libraire , rue des Grands-Augustins
, nº 11 ; Bertin , libraire , rue Mazarine , nº 35. 1.5
Histoire des généraux Français depuis 1792 jusqu'à nosjours ; par
A. Châteauneuf. Sixième édition , absolument refondue. Le prix des
24parties de cent-cinquante pages chacune était précédemment , de
30 fr. et de36 fr. frane de port. Cette sixième édition , revue avec un
soin extrême , très -épurée quant au style , et bien imprimée , ne se
vend que 22fr. , et 28 fr. franc de port. Ceux qui s'y abonneront recevront
à -la-fois , dès-à-présent , depuis la rre jusqu'à la 12e partie. Les
douze dernières parties qui se réimpriment , seront envoyées aux
abonnés de huit jours en huit jours, jusqu'à la concurrence des 24parties
qui complètent cet ouvrage. Au reste , on peut acheter à part les
douzeparties réimprimées , moyennant 10 fr. , et 13 fr . frane deport ,
et le reste à mesure qu'il reparaitra . Chez l'Auteur , rue des Bons-
Enfans , nº 34; et chez Arthus-Bertrand , libraire , rue Hautefeuille ,
nº 23.
Poésies diverses de J. B. A. Clédon . Deux vol . in- 18 très-bien imprimés
sur pap. superfin d'Angoulême par Brasseur aîné . Prix , 3. fr. ,
et3 fr. 75 e. franc de port. Chez Delaunay , libraire , Palais-Royal ;
J. Chaumerot , lihraire , Palais-Royal ; et chez l'Imprimeur , rue dela
Harpe , nº 93.
Notice sur le Pastel ( isatis tinctorum ) , sa culture et les moyens
d'en retirer l'indigo; par M. de Puymaurin , député au Corps-Législatif.
Prix , 75 c. Chez H. Agasse , imprimeur-libraire , rue des Poitevias,
nº6.
438 MERCURE DE FRANCE ,
Mémoire surl'amélioration de nos laines en France , et sur tout l'intérêt
qu'elle mérite de la part du gouvernement , dédié à l'Agriculture
et au Commerce; par M. Papion , chef et propriétaire de l'ancienne
manufacture royale de damas et lampas de Tours. Brochure in-80.
Prix , 50c. , et 60 c. franc de port. ATours , chez Letourmy, imp.-
libraire , rue Colbert , n° 2. A Paris , chez Lenormant , rue des
Prêtres-Saint-Germain-l'Auxerrois , nº 17 .
UneMatinéede Charlemagne . Ce petit fragment se trouve chez
Renard, libraire de S. A. I. la princesse Pauline, rues de Caumartin,
nº 12 , et de l'Université , nº 5 .
Mémoire sur la culture des mûriers et les récoltes de soie, dédié aux
Sociétés d'Emulation et &Agriculture ; par M. Papion , chef et propriétaire
de l'ancienne manufacture royale de damas et lampas de
Tours. Brochure in-8°. Prix , 75 c. , et 1 fr. franc de port. A Tours,
chezMame , imprimeur-libraire. AParis ,chez Lenormant , rue des
Prêtres-Saint-Germain-l'Auxerrois , nº 17 .
Pensées de Cicéron , choisies et traduites en français par feu J. d'Olivet,
membre de l'Académie française; on ya joint le texte latin et
une traduction italienne : à l'usage des lycées et des colléges , et de
tous les jeunes gens qui se livrent à l'étude des langues. Par E. T.
Dessous. Edit. de 1797. Un vol. in-8°. Prix , 3 fr. , et 4 fr. franc de
port. Chez Lebel et Guitel , libraires, rue des Prêtres-Saint-Germainl'Auxerrois
, nº 27 .
2
Petit Barême décimal , ou Méthode simple et facile pour convertir
lesmesures etpoids nouveaux en anciens , et les mesures et poids anciens
en nouveaux. En outre , une méthode toute simple pour découvrir
le prix d'une nouvelle mesure , d'après celui de l'ancienne , et
réciproquement celui d'une ancienne , d'après celui de la nouvelle :
précédée de la réduction des anciennes monnaies en francs et centimes,
etdes nouvelles monnaies en anciennes . Ouvrage utile ét nécessaire
aux fonctionnaires publics , employés , banquiers , commerçans,
notaires , arpenteurs , etc. , etc.; par J. C. , arpenteur-géomètre.
Précédé d'un petit tableau de la réduction des pièces d'or et d'argent ,
livres tournois en francs , d'après le dernier décret impérial du 13 septembre
1810. Un vol. in-16. Prix , I fr . 25 cent. franc de port. Chez
Leprieur , libraire , rue des Noyers , nº 45 .
L'anthropographie française , on Moyens de correspondre à des
distances éloignées , précédée de l'exposition de l'anthropographe de
OCTOBRE 1810.
439
M. James Sprath , lieutenant de vaisseaux , lequel lui amérité une
médaille d'argent de la Société des Arts de Londres ; par MM. Pajot
Laforet , membre de la Société académique des Sciences de Paris ,
correspondant de la Société des Sciences et Arts de Douay, etc. , etc .;
et Coulon de Thevenot , de la Société des Inventions et Découvertes,
ancien tachygraphe du gouvernement. Brochure in-8° , avec planche.
Prix , 2 fr. , et 2 fr. 50 c. franc de port. Chez Coulon de Thevenot ,
rue du faubourg Saint-Honoré , nº 30 ; Lenormant , rue Saint-Germain
-l'Auxerrois , nº 17 .
2
Instruction sur l'Histoire de France et Romaine ; par Le Ragois ;
suivie d'un Abrégé de géographie , de l'Histoire poétique , des Métamorphoses
d'Ovide , et d'un Recueil de proverbes et bons mots ; avec
les portraits des rois et celai de Napoléon Ier. Nouvelle édition , totalement
revue et corrigée , continuée jusqu'en juillet 1810 ; augmentée
d'un Précis des moeurs , lois et usages des Français sous les trois races',
et d'un Abrégé de l'Histoire ancienne , par Moustalon , auteur du
Lycéede la Jeunesse. Deux vol. in-12 de 612 pages , reliés en un seul
volume, en vélin , dos brisé , avec pièce en or. Prix , 3 fr.; relié en
basane , dos brisé , 3 fr. 50 c.; broché , 4 fr. 50 c. franc de port.
Chez Genets jeune , libraire , rue de Thionville , nº 14.
Discours sur les questions suivantes , proposées par l'Académie de
la Rochelle : Quel est le genre d'éducation le plus propre àformer un
administrateur ? Jusqu'à quel degré les lettres et les sciences lui sontelles
nécessaires ? Quel secours l'administrateur et l'homme de lettres
peuvent-ils et doivent-ils se prêter ? Par M. Bajot , employé au ministère
de la marine , division des vivres et des hôpitaux. Brochure
in-8°. Prix , 1 fr. 25 c. , et 1 fr. 50 c. franc de port. Chez Clerc ,
libraire , rue du Rempart , près du Théâtre français .
Mémorial des Pasteurs , ou Recueil des maximes et des écrits des
SS . PP. , sur les différentes situations de la vie sociale et de la vie
privée ; précédé d'une Notice sur l'histoire du Christianisme , sur les
différentes institutions d'ordres religieux et militaires ; et suivi de
l'abrégé du Catechismus ad ordinandos , juxtà concilium tridentinum ,
ainsi que d'un supplément contenant plusieurs sujets de discours.
A l'usage des curés et des jeunes ecclésiastiques . Nouvelle édition ,
revue , corrigée et considérablement augmentée. Un vol. in-12.
ALyon , ches les frères Périsse , imprimeurs-libraires . AParis , chez
Périsse et Compère , libraires , quai des Augustins , nº 47 ; et dans
les principales villes de France .
440 MERCURE DE FRANCE , OCTOBRE 1810 .
Les Fables de Phedre , affranchi de César Auguste , Empereur
romain , divisées en quatre livres égaux , et traduites en français , par
J. E. J. F. Boinvilliers , associé-correspondant de l'Institut de
France , etc. conformément à l'édition latine qu'il en a donnée en
faveurdes lycées , avec les suppressions commandées par la décence.
Ouvrage dédié à S. M. l'Empereur detoutes les Russies. Unvel.in-12.
Prix,3fr. Chez Aug. Delalain , rue des Mathurins -Saint-Jacques.
La Science des Négocians et des teneurs de livres , ouvrage utile aux
négocians , armateurs , banquiers, marchands , aux receveursgénéraux
et particuliers , et aux jeunes gens qui désirent s'instruire , soit dans
latenue des livres à partie simple mixte et double , soit dans la comptabilitémaritime
et rurale, et dans les opérations debanque. Troisième
édition, considérablement augmentée , dans laquelle se trouve le commentaire
de l'ordonnance de 1673, comme étant la base de notre nouveau
codede commerce, et ce dernier code avec sa jurisprudence; le
rapport des poids étrangers au marc de France , donné par MM.
Hellot et Tillet , offrant ce qu'il y a de plus exact sur cette matière
importante , qui fut imprimé dans le tems à l'imprimerie royale , et
qui est devenu d'une rareté extrême , un article important sur les
prises maritimes, comprenant aussi l'arrêté du 6 germinal an VIII , sur
la formation d'un conseil des prises à Paris ; et les décrets impériaux
des 21 novembre 1806 , et 17 décembre 1807 ; l'article Russie en ce
qui arapport àson commerce, le tout enrichi de planches et tableaux.
Dédié à son Excellence M. le comte Nicolas de Romantzof, ministre
de S. M. l'Empereur de toutes les Russies , pour les affaires étrangères
et le commerce . Par M. P. B. Boucher , conseiller-d'état de S. M.
l'Empereur de toutes lesRussies , attaché au ministère du commerce
et à la commission des lois. Deux vol. in-4°. Prix , 21 fr. , et
28 fr . franc de port. Chez Gabriel Dufour et compe , libraires , rue
des Mathurins - St-Jacques , nº 7 ; et chez Janet et Cotelle , libraires ,
rue Neuve-des-Petits-Champs , nº 17.
Exercices latins , tirés des auteurs des derniers siècles de la littérature
latine , à l'usage des classes inférieures ; par Depping. Un vol.
in-12, cartonné. Prix , 1 fr. 25 c. , et 1 fr. 50 c. franc de port. Cher
P. Blanchard et compe , libraires , rue Mazarine , nº30 , et Palais-
Royal , galeries de bois , au sage Franklin.
AVIS.-MM. les Abonnés au Mercure de France , sont prévenus
que lepriz de leur souseription doit être payé enfranes et non en livres
tournois.
TABLE
MERCURE
DE FRANCE
DEPT
DE
LA
SE
5
N° CCCCLXXXIII . - Samedi 20 Octobre 1810.
POÉSIE .
LA JEUNESSE DE FLORE (*) .
QUAND Flore vit le jour , elle était si jolie ,
Son teint brillait de si fraîches couleurs
Qu'elle fut destinée à régner sur les fleurs .
De tous les Dieux également chérie ,
Elle devint pendant ses premiers ans
L'heureux objet des soins les plus touchans ;
Bientôt de mille attraits sa jeunesse embellie
Offrit aux yeux charmés une belle accomplie.
Ses blonds cheveux , dans un ordre inégal ,
Dessinąient un bandeau sur son front virginal ,
Et formaient avec grâce une boucle , une tresse;
Ses yeux bleus respiraient l'esprit et la finesse ;
Sa bouche , qu'animait un sourire enchanteur ,
(*) Cette pièce de vers a été faite pour une jeune personne trèsjolie
, qui se plaisait aux jeux bruyans des écoliers , aimait à s'affubler
d'un chapeau militaire , etc. et affeetait des manières et un langage
qui auraient dû lui être tout-à-fait étrangers .
(Note de l'Auteur. )
Ff
442 MERCURE DE FRANCE ,
:
De la rose quinaît retraçait la fraîcheur ,
Et sa taille légère imitait l'élégance
Du lis qu'un doux zéphyr sur sa tige balance.
Si parfois sur les fleurs elle formait des pas ,
Onla voyait , de ses pieds délicats ,
En voltigeant les effleurer à peine ;
Elle semblait alors agir en souveraine
Qui neveutpoint fatiguer ses sujets .
Les Dieux , en l'admirant , charmés de tant d'attraits ,
Répétaient tous dans leur ivresse :
Des filles du printems voilàbien la déesse!
Cependant quelle fut la surprise des Dieux
De voir cette aimable immortelle
Mépriser ses dons précieux ,
Etparaissantdédaigner d'être belle ,
Renoncer au plaisir de charmer tous les yeux;
Quitter les mouvemens nobles et gracieux
Pour copier quelque geste burlesque ,
Etprendreune démarche hardie et soldatesque,
Jusqu'à cejour nouvelle dans les cieux!
Lorsqu'elleparlait , son langage
Formait contraste avec son doux visage;
Bien loinde partager les jeux
Des nymphes des célestes lieux ,
On la voyait, dans son étourderie ,
Des faunes turbulens imiter la folie
Et les plaisirs bruyans des espiègles sylvains ,
S'amuser à charger ses délicates mains
7
T
Des armes duDieu de la guerre ,
Et ceindre à ses côtés son pesant cimeterre .
Onditmême qu'un jour les grâces , les plaisirs ,
Les volages amours , et les jeunes zéphyrs ,
Qui venaient folâtrer autour de l'immortelle ,
Dans un coinde l'Olympe aperçurent la belle
Un casque en tête , une lance à la main
Qu'elle avaitdérobés aux forges de Vulcain .
Sonfront était courbé sous les poids du panache ,
Et le dirai-je ? ... une large moustache
Environnait ses lèvres de carmin.
Acet aspect les zéphyrs s'envolèrent ,
Les plaisirs tristement reprirent leur chemin
остоBRE 1810. 443
1.0
Etpleins d'effroi les amours se cachèrent .
UneGrâce lui dit: Un tel déguisement
Certes a droit de nous surprendre ;
Ala reine des fleurs il ne sied nullement :
Quelle raison vous forçait à leprendre ? "
Reine des fleurs ! répond en grossissant sa voix
La jeune déité , j'abdique cet empire,
J'en désire un plus digne de men choix ;
Régner au champ d'honneur est le bien où j'aspire ,
Dès aujourd'huije quitte ce séjour :
Je dédaigne les jeux, les plaisirs etlampur
Mais je le sens , j'ai du goût pour la gloire ,
Et dans un régiment je me ferai tambour ! ... ;
Les Grâces l'écoutant avaient peine à la croire,
Je vous laisse àjuger de leur étonnement ,...
Ladéessedes fleurs tambourd'un régiment ! ..
Ce projet dans les cieux se répandit bien vite :
Jupiter s'indigna ,le puissant immortel
En fronça le sourcil qui fait trembler le ciel.
Qu'on l'arrête , dit-il , qu'on s'oppose à sa fuite :
Sans mon ordre partir ! ce crime est capital !
Réunissez des Dieux l'imposante assemblée ,
Et que devant l'auguste tribunal :
On amène à l'instant la jeune écervelée
છછ?????? છ?? છે :છિછછછ???
Lorsque Jupiter parle , on ne réplique pas ;
LesDieux sont rassemblés , notre belle étourdie
Paraît confuse un peu de son espiéglérie
Ses yeux baissés , son timide embarras
Donnent un nouveau charme à ses jeunes appas ;
Sa rougeur l'embellit , et déjà sur ses traces
L'aimable modestie a ramené les Graces ;
Aussi , jetant un regard sur les Dieux ,
Ellevit sonpardon écrit dans tous les yeux.
Cependant Jupiter prend unair redoutable ,
Etcommande àVénus de gronder la coupable.
Eh quoi ! lui dit la mère des Amours ,
Flore dédaigne son empire !
Et celle que les Dieux formèrent pour séduire
Aperdre ses attraits occupe ses beaux jours !
Le puissant Jupiter, en rous créant déesse,
Ffa
)
444 MERCURE DE FRANCE ,
Ne vous accorda point l'éternelle jeunesse ;
Ah! profitez de ses dons enchanteurs ,
Quele tems va bientôt emporter sur ses ailes :
Si vous avez l'éclat des fleurs
Vous passerez aussi comme elle .
Flore avait de l'esprit , il fallut peu d'instans
Pour lui persuader sans peine
Qu'il vaut bien mieux employer son printems
Aséduire , à charmer , qu'à faire peur aux gens :
Elle rendit aux fleurs leur souveraine ,
Choisit'le plus doux passe-tems ,
Cultiva son esprit , ses grâces , ses talens ,
Etdigne enfin d'être chérie ,
Elle devint de l'Olympe enchanté l
Laplus aimable déité ,
Comme elle était la plus jolie.
St ءاف
ÉLÉGIE DE TIBULLE (*).
J
DLUSTRATION CHAMPÊTRE.
Vous tous , heureux pasteurs , favorisez mes chants ;
Suivant le rit ancien,purifions les champs
78.2
Viens , Bacchus : à ton front suspends la grappe mûre;
Cérès , orne d'épis ta blonde chevelure.qLv.
Sillons , reposez-vous ; reposez , laboureurs ;?
Laissez le soc oisifs et, dans leurs noeuds de fleurs ,
Les taureaux arrêtés à leur crèche remplie,
Permettront que le peuple aux autels s'humilie.
Bergères , ce grand jour réclamé par les dieux,
Écartedu fuseau vos doigts religieux
Toi dont hier Vénus couronna la tendresse ,, κου
Fuis les dieux , fuis , ou crains leur foudre vengeresse :
La chasteté leur plaît ; d'un lin pur décorés ,velje
slorata
(*) Cette élégie fait partie de la traduction de Tibulle , par M. C. L.
Mollevaut. Troisième édition. Un vol in-12. Prix, 2 fr . 50 c. Chez
Caret , libraire , rue des Poitevins , nº 2. La traduction en prose de
l'Enéide , et la traduction de Salluste , de M. Mollevaut , se trouvent
chez lemême libraire ...
OCTOBRE 118S1ro0. 445
Plongez une main pure au seindes flots sacrés.
Regardez la victime à l'autel amenée ;
La foule suit ses pas , d'olivier couronnée.
Dieux , nous purifions les champs et les pasteurs.
Vous , loin de ces climats repoussez les malheurs ;
Que jamais les guérets ne craignent l'herbe avide ,
Ni la lente brebis , la dent du loup rapide.
On verra le colon , de ses nombreux ormeaux ,
Ases foyers ardens prodiguer les rameaux ,
Et ses fils , riche espoir d'une terre féconde ,
En voûte assoupliront la branche vagabonde.
Pasteurs , le ciel propice a comblé tous vos voeux;
La fibre prophétique annonce un sort heureux.
Que l'odorant Falerne aux festins vous rappelle ;
Que, brisant ses liens , le vieux Chio ruisselle :
Le buveur , inondé du nectar pétillant ,
Peut aujourd'hui, sans honte, errer d'un pied tremblant.
Amonhéros absent buvons plein d'allégresse;
Son nom dans nos discours doit retentir sans cesse.
L'Aquitaine a fléchi sous ses coups glorieux ,
Et sa gloire a vaincu celle de ses aïeux .
Messala , viens , accours ! ta présence m'inspire ;
Viens , des dieux de nos champs je célèbre l'empire.
Le sauvage , à leur voix , quitte son arc sanglant ,
Repousse au loin la faim sans le secours du gland,
Et dépouillant les bois de leur antique ombrage ,
Couvre sonhumble abri d'un dôme de feuillage .
Bientôt le joug unit les taureaux indomptés;
Sur leur essieu brûlant les hauts chars sont montés ;
Lagreffe offre à Pomone une branche féconde;
Les jardins altérés des ruisseaux boivent l'onde ;
La grappe sous les pieds fait jaillir sa liqueur ,
Ala fougue du vin l'eau mêle sa fraîcheur;
Cérès , quand Apollon embrase la nature ,
Abandonne à la faulx sa blonde chevelure ;
L'abeille aux jeunes fleurs dérobe leur trésor ,
Et de leur ambroisie emplit ses rayons d'or;
Le pasteur fatigué , pour charmer la tristesse ,
Ades lois asservit les chants de l'allégresse ,
Etpressant sous les doigts de légers chalumeaux ,
Célèbre sés amours , ses dieux et ses travaux.
446 MERCURE DE FRANCE ,
OBacchus! unberger, le front rouge de lie ,
Régla des premiers choeurs la joyeuse folie ,
Etd'une riche étable immola le bélier :
Cebélier des troupeaux était le chef altier.
Dans les champs se tressa la première guirlande
Dont un enfant aux Dieux fit sa timide offrande ;
Dans les champs , la brebis , en l'ardente saison,
Offrit à la bergère une molle toison :
La quenouille bientôt reçut la laine humide ,
Ledoigt la fit tourner sur le fuseau rapide ;
Et la navette agile , errant sur le métier ,
Mêla son bruit léger aux chants de l'ouvrier.
L'Amour même , ce dieu si fier de sa puissance ,
L'Amour dans les hameaux a reçu la naissance;
Son arc mal assuré , ses traits encor nouveaux ,
S'exercèrent d'abord sur les faibles troupeaux.
Mais en bienpeu de tems que sa main ignorante
(Pour mon malheur , hélas ! ) devint sûre et savante !
Les troupeaux ne sont plus percés d'un trait cruel :
Il poursuit la beauté , l'audacieux mortel !
Le jeune homme pour lui prodigue sa fortune ;
De ses voeux impuissans le vieillard l'importune ;
L'amante échappe seule aux gardiens endormis ,
Et , se glissant la nuit au rendez - vous promis ,
De ses pieds suspendus sonde les chemins sombres ,
De ses bras allongés interroge les ombres .
Malheureux ceux qu'Amour voit d'un oeil menaçant !
Heureux qui sent du dieu le souffle caressant !
J
Amour, viens aux festins , mais dépose tes armes :
Loinde nous tes flambeaux , loin de nous tes alarmes !
Pasteurs , à haute voix , prions pour nos guérets ;
Priez à voix plus basse , 6 vous amants discrets ;
Non, sans crainte parlez ; la flûte de Phrygie
Couvreles voeux formés dans labruyante orgie.
Hâtez-vous : la nuit froide attelle ses coursiers ;
Les astres , rallumant leurs feux hospitaliers .
De leur mère voilée éclaircissent les ombres.
Le sommeil taciturne , entourés d'ailes sombres,
S'avance lentement sur son ehar paresseux ,
Et les songes légers suivent d'un pied douteux.
4
A
C. L. MOLLEVAUTE
OCTOBRE 1810. 447
ENIGME.
MON tout présente un objet double ,
Qu'il importe que rien ne trouble;
Ils ne font qu'un , mais ils sont deux :
En se plaçant à l'entour d'eux ,
Un lien commun les rassemble ,
Pour faire leur service ensemble ;
Car ce serait bien vainement
Qu'ils le feraient séparément.
S........
LOGOGRIPHE .
Sr tune touches pas ,
Ami lecteur , à ma structure
C'estdans les cours que tu me trouveras.
Mais que dis-je ! à l'instant , d'un livre fais lecture ,
Et sous tes yeux aussitôt tu m'auras.
Ou bien, mettant ma tête à bas ,
De lajeune Aglaé regarde la figure ,
En elle tu me connaîtras ,
Ala fraîcheur de ses appas .
NAR..... , département de l'Aude.
CHARADE.
Un fleuve ultramontain se voit dans mon premier;
L'athlète jadis couraitdans mon dernier ;
Tous les voleurs redoutent mon entier.
J. D. B.
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE
insérés dans le dernier Numéro .
Le mot de l'Enigme du dernier Numéro est C. ( la lettre )
Celui du Logogriphe est Email, dans lequel on trouve : mail.
Celui de la Charade est Email.
LITTÉRATURE ET BEAUX-ARTS.
CHARLES BARIMORE. Avec cette épigraphe :
De desseins en regrets et d'erreurs en désirs ,
Les mortels insensés promènent leur folie.
Dans des malheurs présens , dans l'espoir des plaisirs ,
Nous ne vivons jamais , nous attendons la vie.
Un volume in-8°, grand raisin , figures .-Prix , 4 fr .
50 c. , et 5 fr. franc de port.-A Paris , chez Renard,
libraire , rue Caumartin , nº 12 ; et chez Arthus-
Bertrand , libraire , rue Hautefeuille , nº 23 .
On a tant fait et refait de romans , qu'il semble qu'en
ce genre il n'y ait plus rien à faire ; cependant lamanufacture
va toujours , et avec une activité qui confond
tous les calculs . Ce n'est pas que les lecteurs n'ayent
souvent été trompés dans leur espoir, les écrivains encore
plus ; mais enfin des deux côtés personne ne se décourage
, et l'on juge aisément que si les uns ne se lassent
point de lire , les autres se lasseront encore moins
d'écrire ; car , dieu merci , jamais courtisan n'a eu autant
d'envie de plaire à son prince qu'un auteur à son
lecteur. Il faut convenir , en même tems , que l'entreprise
offre , au premier aperçu , toutes les facilités désirables
: le champ est libre , vous pouvez à volte gré
l'étendre ou le circonscrire ; vous pouvez dans votre vol
( si toutefois vous avez des ailes ) percer les nues on
raser la terre. Depuis les palais jusqu'aux cabanes toutes
les portes vous sont ouvertes ; vous êtes maître de votre
tems comme de votre terrain ; vos héros peuvent être
mis en nourrice à la première page et mourir de vieillesse
à la dernière ; rien ne vous maîtrise , rien ne vous
gêne , ni rhétorique , ni poétique , ni règles , ni usage ,
ni convention ; vous pouvez passer par-tout, excepté où
vous verrez des traces , elles ne sont bonnes qu'à éviter.
Ne consultez donc point ici le code pédantesque des lois
MERCURE DE FRANCE , OCTOBRE 1810. 449
littéraires ; il n'en existe qu'une pourles romanciers , c'est
d'amuser . Ne craignez pas même d'être pris en mensonge
, le mensonge est votre premier devoir ; mais ce
qui paraît si commode à tant de gens dans tant d'occasions
, l'est beaucoup moins dans celle-ci il y a loin
de mentir en imposteur ordinaire ou en poëte ; autant
l'un se ravale , autant l'autre s'élève au-dessus de la nature
humaine ; car mentir en poëte , c'est créer ; et créer, c'est
l'action d'un dieu . Cependant ne vous contentez pas
d'une création informe et inanimée , tâchez que vos
êtres fantastiques offrent les apparences d'une existence
réelle : que , s'il est possible , ils fassent une illusion.complète
, et qu'ils s'emparent de l'esprit comme ces rêves
dont on a peine à se détromper. Quand vous nous
racontez ce que vous n'avez pas vu, faites en sorte qu'on
voie ce que vous racontez ; tachez que tout se lie , tout
s'enchaine , et se serve de preuve entre soi ; qu'une juste
convenance entre les caractères de vos personnages ,
feurs discours et leurs actions , prête je ne sais quelle
probabilité aux aventures les plus extraordinaires , et
qu'une simplicité maligne dans le ton du récit , donne
au conteur , comme au bon Arioste , l'accent de la persuasion
; en un mot , mentez avec vérité ; ou , si les
choses que vous avez à nous diré étaient assez étranges
pour que la crédulité la plus accommodante ne pût s'y
prêter , fascinez comme l'Arioste la sévérité même , et
que l'étrange disparaisse sous le gracieux . Qu'une grande
pensée morale vous serve toujours comme d'étoile dans
votre route : les hommes aiment que l'instruction naisse
de l'amusement , comme les fruits des fleurs . Montreznous
donc , sous les formes qu'il vous plaira , les passions
tyrannisant les hommes chacune à sa manière , toujours
divisées entre elles , toujours réunies contre la raison,
leur ennemie commune ; peignez-nous l'ivresse de l'orgueil
, les fureurs de la haine , les tortures de l'envie ,
la pauvreté de l'avarice ; mais peignez-nous aussi la
vertu , virtutem videant. Peignez la probité au-dessus de
la tentation , la sagesse méprisant également les offres
et les menacés de la fortune; peignez , en couleurs
célestes , les délices de la bienfaisance , l'enthousiasme de
450 MERCURE DE FRANCE,
l'honneur , la magnanimité de l'amitié ; sur-tout n'oubliez
pas l'amour dans vos tableaux ; l'amour , ce déli
cieux assaisonnement de la vie ; l'amour , dont on a fait
tant de portraits , et dont il restera toujours tant de portraits
à faire ; peignez-le de manière que notre coeur le
reconnaisse à ses charmes , notre raison à ses dangers ;
qu'à chaque page les ames sensibles répètent involontairement
: O troppo dura legge , et les ames fortes :
Otroppo imperfetta natura . Enfin, si votre héros ou votre
héroïne en triomphent , qu'on les admire sans les aimer
moins ; s'ils succombent , qu'en les admirant moins , si
l'on veut , on les aime davantage .
Une partie de ce que nous avons osé mettre en conseils ,
l'auteur du roman que nous avons sous les yeux a su le
mettre en exemples ; et quoique ce joli morceau ne soit ,
en effet , qu'un morceau d'un plus grand ouvrage où
nous aimerons à le retrouver , il suffit de reste pour
donner l'idée qu'on doit prendre du style agréable , de la
sensibilité communicative et des nobles affections de
lécrivain .
Le héros de la pièce , le jeune Barimore , est un de
ces êtres privilégiés que les bons romanciers , à l'exemple
des poëtes et des fées , se plaisent à douer de ce qu'ils
trouvent de plus précieux dans leur trésor , et qui apparaissent
tout-à-coup dans l'imagination du lecteur comme
Roscius ou Talma sur la scène , pour tout effacer .
A une haute naissance , à une grande fortune , à une
charmante figure , le jeune sir Charles Barimore joint
une ame sensible , un caractère aimable , un esprit orné ,
des talens cultivés , une raison précoce ; mais ce qui ajoute
encore à tant d'avantages , c'est que déjà l'honnête
homme perce au travers d'une aussi brillante enveloppe ,
qu'il a des principes arrêtés dans l'âge qui n'annonce
encore que des inclinations , et que son premier abord
en inspirant l'intérêt commande l'estime et la confiance.
Cependant le coeur de sir Charles ne s'est encore ouvert
qu'à l'amitié ; mais je ne sais quoi lui dit , sans amour
point de bonheur ; il est donc triste comme beaucoup.
d'autres Anglais , et comme eux il prend le parti de
Voyager.
ОСТОБЕE 1819. 451
Il s'embarque pour la France avec un jeune Français ,
son compagnon d'études et son premier ami ; Moléar
(c'était son nom) , était aimable , léger , impétueux ,
inconsidéré comme son âge , et si l'on en croit les Anglais ,
comme son pays le comporte. On ne savait pas trop bien
en Angleterre qui était ce Moléar : lui-même ignore , à
vrai dire , ses parens ; mais qu'importe à Barimore ? un
ami n'est- il pas toujours assez bonne compagnie ? Le
jeune homme était mandé auprès de la duchesse de B. ,
très-digne et très-grande dame , et mère d'une personne
accomplie , nommée Mme de Saverande . Moléar leur est
présenté : la dame , malgré sa réputation de sécheresse
et de froideur , le reçoit à bras ouverts ; elle s'écrie à
plusieurs reprises qu'elle revoit les traits de son amie la
plus tendre et la plus chère , et demande à sa fille de
consentir qu'elle l'adopte et qu'elle le traite comme son
propre fils . On pense aisément que l'ami de Moléar est
d'abord traité comme ami de la maison , et d'après son
caractère aussi aimant qu'aimable , il ne tarde pas à le
devenir.
Paris en était alors au premier crépuscule de la
révolution , et déjà c'en était assez pour déterminer
Mme la duchesse et compagnie à sortir de France.
Barimore les suit , et se lie particulièrement avec un personnage
très-remarquable qui se trouvait dans la caravane.
C'était un brave et galant homme , d'une très-belle
figure , et d'un esprit encore plus distingué ; autrefois
l'homme d'affaire , et devenu l'ami de la maison ; mais une
fatale différence d'opinion sur les matières qui troublaient
alors tous les cerveaux , le rendait de jour en jour
moins agréable à la duchesse. Toute la société , par la
même raison , lui avait tourné le dos ; jusqu'à Moléar sur
l'attachementduquel il croyait avoir , plus que personne,
droit de compter , mais à qui sa frivolité naturelle d'une
part , et de l'autre son amour insensé pour Mme de
Saverande, avait fait oublier tout ce qu'il devait à ses
amis ; en sorte que ce digne M. Ferrand , attristé de sa
position , songeaaiitt à retourner en France , vers laquelle
d'ailleurs ses idées ou , si l'on veut, ses rêves patriotiques la
rappelaient . Cependant, avant de partir , il veut se débar
452 MERCURE DE FRANCE ,
1
rasser d'un secret qui lui pèse , et que, pour des raisons à
lui connues , il ne doit confier à personne de la société ,
pas même à Mme de Saverande , la seule pourtant dont il
ait toujours à se louer . Il choisit donc pour confident ce
jeune Anglais qui lui a inspiré autant d'estime que d'affection.
Hélas ! cette affection devait peu durer. Aussitôt
après la confidence faite , le malheureux part et vá
chercher à Paris le sort des députés de la Gironde .
Ennuyé de son invincible indifférence , attristé des
mécomptes de l'amitié , et pleurant l'homme interessant
qu'il ne reverra plus , sir Charles prend congé d'une
compagnie qui essaye en vain de le retenir, et va promener
sa mélancolie dans le pays le plus fait pour la dissiper.
Son projet est de parcourir l'Italie , non en voyageur
ordinaire , mais en contemplateur sensible de la
nature , en admirateur savant de l'antiquité , en amateur
plus qu'amateur des arts , en véritable artiste : il
jouira de ce climat ami de l'esprit ; il dessinera les
points de vue les plus attrayans; il admirera les chefsd'oeuvre
, il visitera les mmoonnuumens , il méditera sur les
ruines , et conversera , s'il le peut , avec les hommes fameux
dans les sciences ou dans les arts . C'est ainsi que
voyage Barimore , toujours occupé sur sa route , autant
que la mélancolie le permet , s'arrêtant , s'écartant , se
détournant , revenant quelquefois sur ses pas , prenant ,
comme Inachus , plaisir à prolonger son cours , et partout
recueillant au fond de sa pensée la double moisson
que l'Italie ancienne et l'Italie moderne ne cesseront
jamais d'offrir à l'observateur.
Qui est-ce qui n'ambitionnerait pas une place à côté
d'untel voyageur ? Elle était remplie , et certes par celui
qu'on y aurait le moins cherché , par un homme que
Tétrange bizarrerie des conjonctures pouvait seule rapprocher
de notre jeune Anglais ; c'était , ( qui le croirait?
) M. l'abbé de Septfonds , qui , obligé de fuir , avait
annonce, en passantpar Lausanne , la mort de M. Ferrand;
et comme il projettait de se rendre à Rome auprès
du chef de l'église , il avait accepté la compagnie de
sir Charles , bien persuadé qu'entre un saint et un
honnête homme il ne saurait y avoir de mésalliance.
OCTOBRE 1810. 453
Les hautes vertus , le profond jugement , la résignation
touchante , la tolérance exemplaire du cénobite fugitif ,
jointes à beaucoup de connaissances qui lui restaient
d'un monde auquel il avait renoncé , avaient attiré la
vénération sincère du jeune sir Charles , et cette vénération
le saint personnage la payait d'une tendre amitié.
Ils ont donc voyagé , ou plutôt ils se sont promenés
ensemble jusqu'à la capitale du monde ; ensemble ils
ont payé le tribut qu'elle semble commander à tous ceux
qui respirent , pour la première fois , l'air natal de tant
de héros , à ceux qui , pour la première fois , impriment
leurs pas sur cette terre où un peuple de grandes ombres
semble toujours respirer , dans des bronzes , des marbres
, des porphyres , à qui des mains immortelles ont
donné l'immortalité .
Mais quand on a tout vu et revu à Rome , quand on
s'y est familiarisé avec tout ce qui vous y étonnait , et
que jusqu'à l'antiquité y a perdu pour vous le charme
de la nouveauté , il faut chercher vos plaisirs ailleurs ; et
Rome elle-même vous dit dans son langage majestueux
que vous serez plus heureux à Naples . Barrymore cède
comme un autre , plus qu'un autre peut-être , à la tentation
commune , car les mélancoliques espèrent toujours
laisser leur mélancolie derrière eux. Il part donc
après avoir fait des efforts inutiles pour emmener avec
lui sonpieux compagnon , devenu son ami pour le reste
de ses jours , mais que de puissantes raisons tiennent
enchaîné dans la métropole chrétienne ; et c'est une peine
de plus que le malheureux Barimore emporte avec lui.
Levoilàdone condamné à courir le monde, seul, absorbé,
suivant sa triste coutume , dans ses tristes réflexions jusqu'à
cette ville plus aimable que le Vésuve n'est terrible.
Ecoutons ce qu'il en dit , afin de juger , au moins par
quelques lignes , du talent de sir Charles pour montrer
àses lecteurs ce qu'il a vu , et leur faire éprouver ce
qu'il a senti .
<<A peine est-on à Naples que déjà on y est naturalisé ;
>> une langueur paresseuse s'insinue dans vos veines .
» Arrêté où l'on se trouve , on ne pense pas que lemieux
>>puisse être plus loin. Mollement couché au pied d'un
454 MERCURE DE FRANCE ,
>>pin , d'un citronnier en fleur , les yeux et la pensée
>> errent doucement sur cette plage fortunée.
>>Le soir , la scène devenait plus animée ; une gerbe
>> enflammée vomie par le Vésuve s'élevait dans les airs ,
>> et retombait en pluie ardente sur Portici et Torre del
>> Greco ; le peuple de Naples répondait par des cris de
>> plaisir aux détonations redoublées du volcan . Des
>>>fusées , le son de la guitare et la danse de la Taren-
>>telle égayaient le rivage : des barques chargées de
>>musiciens voguaient légèrement sur cette mer sillonnée
>> de feux , et la lumière de la lune était voilée par le
>> reflet rougeâtre de ce vaste incendie. >>>
Au reste , sir Charles prouve mieux que personne,
par son exemple , qu'on oublie tout à Naples , qu'on s'y
oublie soi-même , et qu'on n'y pense pas même à penser ;
car, de son propre aveu , ily reste près d'un an dans une
sorte d'assoupissement d'esprit et de sensibilité qu'il
compare aux calmes précurseurs des grands orages .
Une promenade solitaire , sans autre but que le changement
de place , le conduit par hasard à Procita , petite
île à trois milles de Naples , peuplée jadis par une colonie
grecque , dont les habitans offrent encore quelques
vestiges dans leurs traits , leur langage et leur costume.
Notre mélancolique s'oublie , selon sa coutume , dans
ses vagues rêveries ; le mauvais tems le surprend ; impossibilité
absolue de se rembarquer , difficulté presque
égale de gagner le bourg qui ne laissé pas que d'être
assez éloigné : une humble maison de pêcheur est seule
à portée ; Charles s'y réfugie ; la pauvreté est hospitalière
. Il y voit de jeunes et belles filles , et une entre
autres ... La voilà trouvée celle qui devait lui faire payer
ce tribut si long-tems refusé aux plus aimables dames
d'Angleterre , de France et d'Italie . C'était la fille d'un
pêcheur , c'était Niziéda que son coeur attendait ; ils se
voient ; ils se fixent ; une même commotion électrique
les a frappés ; ils aiment , ils aimeront toujours; rien ne
les séparera , mais qui pourra les rapprocher ? Demandez
aú premier des entremetteurs , à l'amour.
Barimore , déjà tout autre , n'a pas tardé à s'insinuer
dans la confiance de l'humble famille des Andora : il
OCTOBRE 1810. 455
apprend que ces bonnes gens ne sont pas absolument ce
qu'ils paraissent; comme beaucoup de pauvres , ils ont
été riches ; comme beaucoup de riches , ils sont devenus
pauvres . Si c'était là tout le mal , le remède serait bientôt
trouvé . Il y a plus , c'est qu'ils tiennent de très près ,
(à la vérité par une mésalliance) à une famille noble ,
qui leur fait quelque bien ; mais à la condition expresse
que tous leurs enfans embrasseront l'état monastique
aussitôt qu'ils seront en âge de prononcer des voeux ,
et les malheureux père et mère y avaient consenti . Que
n'ose point l'orgueil , et que n'accepte point la misère ?
Ils y avaient consenti , et leur belle Niziéda , comme
une autre Andromède , allait être la première victime
de cette loi sacrilége qui ne leur permettait de vivre
qu'en immolant leurs enfans , et qui les nourrissait en
quelque sorte de leur postérité. Niziéda en était instruite
; elle s'était soumise ; elle avait promis , mais c'était
avant d'avoir vu le beau sir Charles Barimore. Cependant
le couvent est désigné , la jeune fille y est attendue;
elle devrait déjà y être , et c'est par une faveur singulière
que ces pauvres parens avaient obtenu pour leur
enfant chéri un répit de deux ans ; mais le terme fatal
approche , et l'abbesse réclame sa proie. Que ne fait
point le désolé sir Charles pour persuader à la victime
de se dérober au sacrifice ! Inutiles efforts , la trop vertueuse
fille a promis , et c'est comme si la promesse
était écrite au ciel. Déjà il ne reste plus qu'un mois ;
Niziéda languissante , accablée , trop faible contre ses
combats intérieurs , tombe malade ; une fièvre brûlante
se joint à la fièvre d'amour ; son état devient de jour en
jour plus inquiétant. Charles , heureux au moins de la
servir , a gagné sa maladie ; bientôt le médecin déclare
que la malade est dans le plus pressant danger , et que
Charles risque d'y être lui-même , s'il s'obstine à rester
'auprès d'elle ; mais il sent qu'il risque encore plus à s'en
éloigner. Déjà tous les deux , comme deux colombes
percées de la même flèche , sont étendus sans connaissance
l'un à côté de l'autre , prêt de mourir ensemble ,
faute de pouvoir y vivre .... quand tout-à-coup une
voix inattendue réveille Barimore de sa léthargie ; il
)
456 MERCURE DE FRANCE ,
reconnaît le vénérable et sensible abbé de Septfonds ,
qui, au milieu des tumultes politiques , avait suivi son
jeune ami de la pensée : rien ne lui avait échappé ; il
savait l'amour de Barimore , et il le pardonnait; il savait
ces terribles engagemens qui , semblables à des handelettes
sacrées , liaient la tendre Niziéda ; il savait que
l'un et l'autre touchaient à leurs derniers momens . Que
ne peut la sagesse encouragée par l'amitié ! il est parti ;
il a obtenu dans sa route le désistement de l'orgueilleuse
famille; il a fait entendre raison à l'abbesse ; il a levé
les scrupules des bons et simples parens , et arrivé à tems
pour placer la main mourante de Charles dans la main
mourante de Niziéda , il les guérit l'un par l'autre . I
Reposons-nous ici , et laissons respirer nos deux con,
valescens; laissons-les jouir d'un bonheur que l'auteur
peint si bien , mais qui durera si peu ! et détournons , si
nous pouvons , les yeux des tableaux rembrunis qui vont
succéder à ces agréables peintures ; car plus nous nous
intéressons à Charles et à Niziéda , plus il nous en coûterait
de nous arrêter sur le récit de leurs malheurs . On
se ressouviendra seulement que Charles , avant de quitter
Lausanne , a reçu une confidence importante , et ce
n'est pas la peine de dire qu'il devait garder le secret
jusqu'au moment d'en faire usage . Or , le moment est
venu. Voici le secret. Molear et Mme de Saverande sont
frère et soeur , et l'ignorent; la duchesse et son ancien
homme d'affaires le savaient aussi bien l'un que l'autre,
mais ils sont morts sans l'avoir dit aux parties intéressées .
Maintenant le jeune homme est passionnément amoureux
de la jeune dame ; et cet amour date , comme bien
d'autres , du premier regard ; elle en est embarrassée ;
elle pourrait lui défendre de la voir ; mais il lui a été si
vivement , si tendrement recommandé par la duchesse ,
qu'elle ne se résoudra point à rompre avec lui. Enfin , tant
que M. de Saverande a véçu , il n'y avait rien à craindre ;
aujourd'hui elle est veuve ; elle n'a point , il est vrai,
d'amour pour Molear , mais , en même tems , elle n'en a
pour personne , et il en a tant pour elle ! tant , qu'elle
apeut-être besoin qu'on l'aide à lui résister . Au surplus,
le frère et la soeur sont à Rome , et l'un et l'autre y atten
dent
OCTOBRE 1810. 457
dent Barimore , qui sent qu'il n'y a pas un moment à
perdre.
Revenons à présent à Niziéda ; elle nous a d'abord
semblé parfaite , elle ne l'est point. Son mari , quoique
tous les jours plus épris , lui a reconnu une défiance
que rien ne rassure , une jalousie incurable , une inquiétude
vague attachée peut-être à l'excès de la félicité
même , lorsqu'elle passe la mesure du coeur. DE LA
te
5
Nous la verrons donc cette belle et trop interessan
créature en proie aux plus horribles chagrins , quand
son mari lui annoncera la courte absence qu'il médite ;
en vain essaye-t-elle de le retenir , l'honneur parle , et
Barimore n'écoute que l'honneur; en vain demande-t-elle en
à le suivre , elle est grosse de huit mois , elle est languissante
, elle est malade , les chemins ne sont pas sûrs ,
son mari l'aime trop pour consentir. Malheureux !
Phonneur lui défend de rester auprès d'elle , l'amour lui
défend de l'emmener avec lui. Bref, il saisit un moment
où il la voit tombée dans une sorte d'assoupissement , à
la suite des plus horribles agitations , et il part. Il lui a
fallu pour cela toute la force que donne la probité; mais
qu'aurait-il fait s'il avait prévu tout ce qui s'en est suivi ?,
et ce départ insensé de Niziéda , et cette arrivée sous un
autre nom à l'hôtel garni de sir Charles , et ce coup de
foudre qu'elle reçoit à ceïte porte fatale qu'elle n'entrouvre
que ce qu'il faut pour voir Charles avec Mme
de Saverande , et qu'elle referme sans avoir été vue , et
ce déplorable enfant tombé mort sur l'escalier de l'hôtel ,
et tous ces signes de la plus effrayante folie , et cette
fuite précipitée , dans un pareil état , dans de pareils
momens ! et cette retraite impénétrable , indevinable
où elle va chercher un tombeau , que ne connaîtra jamais
celui qui serait trop heureux de le partager !
2
Au reste , tous les romans sont pleins de ces infortunes-
là ; c'est à qui s'y prendra le mieux pour nous les
rendre d'une manière plus frappante , et peu s'y prennent
aussi bien que notre auteur ; mais plus les objets
sont bien peints , comme ici , plus l'effet qu'ils produisent
dans notre pensée doit être douloureux. Quelle
idée un écrivain a-t-il donc de ses lecteurs , s'il pense ,
G.g
458 MERCURE DE FRANCE ,
en leur offrant de telles images , les servir à leur goût ?
et qu'est-ce que les hommes , si ce sont là les plaisirs
qu'il leur faut ? Et ces dames sensibles et délicates qui
en font leur plus doux passetems , ne ressemblent-elles
pas à ces douces vestales qui , dans les combats de gladiateurs,
trouvaient leurs innocentes délices à voir couler
lesang , et faisaient ordinairement signe au vainqueur
d'égorger le vaincu ?
S'il était possible qu'il parût aujourd'hui , dans nos
sociétés , un homme debons sens qui , sans être dépourvu
de connaissances , fût absolument étranger à ces sortes
de compositions , et qu'on lui en fît lire une pour lapremière
fois .... Eh quoi ! dirait-il , on vous a fabriqué à
plaisir des êtres plus parfaits , plus aimables que tout
ce que le monde a jamais produits ! on vous les présente
sous le plus beau jour! il n'y a point de pères ,
point de mères qui ne fussent glorieux d'avoir donné le
jour à de tels fils et à de telles filles ; point d'amans et de
maîtresses qui pour eux ne fissent de bon coeur infidélité
à leurs maîtresses ou à leurs amans . Enfin , on n'a
rien oublié de ce qui pouvait vous passionner pour eux ,
et c'est pour mieux vous amuser de leurs infortunes.
N'est-ce point renouveller aux yeux de l'esprit les horribles
spectacles des arènes de Rome , excepté que là
c'était des hommes condamnés ou diffamés , au lieu
qu'ici c'est l'élite des deux sexes qu'on immole pour
vos plaisirs ? allez, vous n'êtes pas si bons quevous essayez
de le paraître. Et que dirait-il ce même censeur sauvage,
à tous nos faiseurs de drames et de romans qui , après
avoir , comme autant de Jupiters , produit ces êtres tout
parfaits du creux de leurs cerveaux , leur préparent, dans
leurs ténébreuses méditations , toutes les traverses , tous
les chagrins , toutes les embûches que la malice humaine
puisse inventer ? On en voit même qui s'ingénient
pour les vexer , les tourmenter , les torturer jusqu'à ce
que mort s'ensuive. Ah ! les anciens romans de nos
bons et gais ancêtres finissaient mieux que cela. Cette
triste passion du moment , pour ces sortes de sacrifices
humains , nous vient d'un autre peuple ; laissonslui
en tout leplaisir; mais nous, écartons , s'il se peut, de.
OCTOBRE 1810. 459
nos riantes imaginations , tous ces tableaux funèbres , et
quand le bonheur serait , dans la réalité , aussi rare qu'on
se plait à le dire , essayons du moins de le montrerquelque
fois en peinture . BOUFFLERS.
LITTÉRATURE ANGLAISE.
Hugh Gray's Letters from Canada. London , 1810 .
Lettres sur le Canada , par HUGUES GRAY. Londres ,
1810.
L'AUTEUR commence par reprocher à ses compatriotes
l'ignorance où ils sont presque tous des rapports qui existent
entre le Canada et la Métropole. On croit généralement
enAngleterre , dit-il , que dans une colonie anglaise ,
dans un pays conquis , ce sont les Anglais qui gouvernent
et donnent la loi . Il n'est point cependant d'erreur plus
grande; car , si le gouverneur et quelques membres du
conseil sont anglais , la majorité de l'assemblée ( assemblyhouse)
est formée par les Canadiens français , et aucune
loi ne pourrait y passer sans leur consentement. Ils sont
excessivement jaloux de ce droit d'opposition , et n'ont
jamais manqué de s'en prévaloir avec autant d'énergie que
de fierté dans une foule de circonstances .
Dans quelle société de Londres ne s'imagine-t-on pas
que, dans une colonie britannique , la langue anglaise
doit être nécessairement la seule admise dans l'assemblée
des représentans , les administrations publiques et les tri
bunaux? Il n'en est pourtant rien. Par-tout on parle français;
les actes quelconques sont rédigés d'abord en français,
puis subsidiairement en anglais pour l'intelligence des
agens britanniques. Les Canadiens mettent leur orgueil à
ne pas prononcerun seul mot anglais , non-seulement dans
la vie sociale , mais même dans l'assemblée législative : on
juge facilement alors à quel état de faiblesse et d'inertiey
sont réduits les membres nouvellement arrivés d'Angleterre,
ou point encore familiarisés avec l'idiome du pays .
Les Canadiens paraissent très-déterminés à user de tous
lesmoyens de force et d'adresse pour maintenir la préponderancedontils
jouissentdans la législation . L'exemple suivant
en est une preuve ; vers la fin de la session de l'assembly-
house en 1807, plusieurs colons avaient obtenu la per
Gg 2
460 MERCURE DE FRANCE ,
1
et
mission de retourner dans leurs familles ; il en résulia que
le nombre des membres délibérans se trouva composé , par
parties égales , de Français et d'Anglais . Les premiers ne
tardèrent pas à s'apercevoir que leurs adversaires voulaient
profiter de la circonstance , pour faire adopter une de leurs
propositions : aussitôt un Canadien quitte son siége
s'élance hors de la barre de l'assemblée ; un autre s'écrie
sur-le-champ que la délibération doit être ajournée , parce
que les votans ne sont plus en nombre compétent. L'orateur
ou président ( the speaker ) n'osa pas ordonner au
Canadien de reprendre sa place , tous les autres semblant
déjà se disposer à sortir de la salle : il fallut lever la
séance.
Un journal français ( le Canadien ) qui s'imprime à
Québec depuis quelques années , s'attache visiblement å
exalter le caractère français en toute occasion , tandis qu'il
n'en néglige jamais une de déprécier la nation anglaise.
Aussi l'auteur de l'ouvrage que nous annonçons se répandil
en plaintes amères sur ce qu'il appelle l'impudente audace
( procacious audaciousness ) de ces journalistes antianglicans
. Il remarque comme un trait de méchanceté
noire de leur part d'avoir été exhumer une lettre écrite ,
il y a plus de quarante ans , par le général Murray , lettre
dans laquelle ce gouverneur déclarait au ministère que la
plupart des sujets anglais , qui étaient venus s'établir dans
Ie Canada , faisaient honte à la nation par la perversité de
leur caractère et la dépravation de leurs moeurs . Enfin
Hugues Gray avoue que la présence des troupes anglaises
impose si peu aux Français-Canadiens , qu'il est très-ordinaire
de leur entendre dire hautement, qu'un événement
semblable à celui qui les a séparés de leur mère-patrie
peut , au premier jour , leur procurer la consolation de
rentrer sous ses lois .
,
Il paraît assez naturel de supposer que les Canadiens ne
jouissent de priviléges aussi étendus , qu'en vertu des conventions
faites avec eux lors de la conquête , c'est-à-dire
des capitulations de Québec et de Mont-Réal : mais Hugues
Gray s'indigne de cette simple supposition. Il entre dans un
long examen des articles stipulés dans le traité définitif ,
pour prouver que ce que les nouveaux sujets de la Grande-
Bretagne appellent leurs droits , ne sont que des usurpations
manifestes . Nous ne le suivrons pas dans cette discussion
politique , mais nous remarquerons la manière ambi-
-quë et insidieuse dont les commissaires britaniques réponOCTOBRE
1810. 461
dirent, dans le tems , à deux articles par lesquels les colons
français , tant du Canada que de l'Acadie , se réservaieut
le droit de ne jamais porter les armes contre le roi de
France et ses alliés , ainsi que le libre exercice des lois civiles
connues sous le nom de Coutume de Paris . Les Anglais
écrivirent simplement au bas de ces articles : Les colons
seront sujets du roi. C'est , néanmoins , sur ce peu de
mots que la cour de Londres s'appuya pour retirer aux
Canadiens tous les priviléges dont ils comptaient jouir , et
pour introduire chez eux la législation anglaise dans toutes
ses formes. Cet état de choses dura onze ans ; mais en 1774,
les plaintes des admininistrés devinrent si violentes , qu'un
billdu parlement annulla tous les jugemens rendus au Canada
selon les lois anglaises , et y rétablit formellement
celles qui y avaient été en vigueur sous la domination de
la France. Hugues Gray veut bien faire honneur de cette
rare condescendance à la modération de son souverain et
de ses ministres; mais il nous permettra d'observer que
la violente fermentation qui régnait déjà , à cette époque ,
dans une vaste contrée voisine du Canada (la Nouvelle-
Angleterre ) , a dû nécessairement influer sur les décisions
du cabinet de Saint-James . L'auteur gémit de ce qu'il
nomme une faiblesse , et qui ne fut probablement qu'une
sage prudence , à laquelle l'Angleterre dut la conservation
d'une colonie qui pouvait alors lui échapper comme tant
d'autres dans cette même partie du globe. « Si le code
>> anglais , dit assez naïvement Hugues Gray , fût resté en
» vigueur , du moins les juges auraient-ils eu l'avantage
> d'entendre la loi ; au lieu qu'aujourd'hui , ces juges qui
> arrivent ordinairement des Universités d'Oxford et de
» Cambridge , ont quelquefois beaucoup de peine à lire et
» à comprendre le texte des lois françaises qu'ils sont
> chargés d'appliquer . " On ajoute aisément foi aux assertions
de l'auteur , lorsqu'il affirme qu'une organisation
aussi bizarre du système judiciaire a eu pour résultat immédiat
l'avilissement des juges , et le mépris de la loi
même . Ce n'est pas avec moins de raison qu'il avance ,
que rien n'est plus capable de dépraver tout un peuple
que de mauvaises lois , ou une mauvaise application de
lois bonnes en elles-mêmes , cas incomparablement plus
fréquent que le premier chez la plupart des nations civilisées
( 1) .
(1) Hugues Gray cite pour exemple le Portugal où la législation
est bonne , mais où l'insuffisance des traitemens a conduit gradueli
462 MERCURE DE FRANCE ,
se
La justice criminelle est parfaitement administrée au
Canada; aussi y voit-on fort peu de vols à force ouverte ,
et encore moins de meurtres ; mais le droit civily est un
objet de dérision. Un habitant de Québec qui pave ses
dettes , fait une action exemplaire ; rien ne l'y contraint ,
pour peu qu'il soit rendu familier avec quelques formes
de chicane. On n'y connaît aucun réglement à l'égard des
banqueroutes : nul n'a le droit de faire arrêter son débiteur
, à moins qu'il n'atteste par serment que cet homme
a le dessein de quitter le pays; encore celui-ci peut-il se
soustraire àla détention par un serment opposé. En aucun
cas ses biens ne peuvent être saisis par son créancier ; si
celui- ci obtient un arrêt quelconque , le débiteur l'éconduit
d'appel en appel , jusqu'à ce que sa bourse et sa patience
soient également épuisées .
Après avoir ainsi parcouru toutes les branches de l'administration
, l'auteur consacre une espèce d'appendice à
la relation de quelques scènes qui , dans les premiers mois
de cette année , donnèrent de vives inquiétudes au ministère
britannique sur les dispositions des habitans de cette
importante possession . La fermentation des esprits y fut
principalement attribuée à l'influence du journal le Canadien,
qui , en effet , redoublait chaque jour de hardiesse
contre le gouvernement anglais . L'ordre arriva de Londres
d'arrêter le rédacteur de cette feuille , et bientôt après
l'orateur de la chambre des représentans . Le gouverneur ,
sir James Henry Craig , rendit , à cette époque , une proclamation
d'une longueur démesurée , que l'auteur des
lettres s'est cependant cru obligé d'insérer dans toute sa
teneur. On ignore quelle a pu être depuis six mois , la
suite de ces troubles : le gouvernement anglais affecte le
plus profond silence à cet égard.
,
Porté par inclination et par état à s'occuper presque
exclusivement des matières de législation et d'économie
politique , Hugues Gray semble n'avoir accordé qu'une
lement les juges et les magistrats à la plus honteuse vénalité. Il raconte
que pendant qu'il habitait Oporto en 1802 , une bande de brigands
commit les dévastations et les cruautés les plus épouvantables ; elle
était composée de muletiers , de moines et de jeunes gens de famille.
Tous furent arrêtés ; on s'attendait à les voir périr : une somme de
20,000 crusades , remise au président de la cour de justice , leur fit
ouvrir les prisons sur l'heure.
OCTOBRE 1810 . 463
attention très-secondaire aux objets de sciences ou de curiosité
. Il donne quelques détails sur l'érable à sucre ( acer
saccharinum ) très-abondant au Canada , et dont il croit
que l'on pourrait tirer un assez grand profit en Europe , où
il serait facile de multiplier cet arbre. Enfin il n'apas omis
de parler du fameux saut de Niagara , dont la vue paraît
l'avoir singulièrement étonné , quoiqu'en dépit de plus
d'une géographie moderne , il réduise la hauteur de cette
cataracte de 600 pieds à 160 environ. La rivière de Montmorenci
, près de Québec , se précipite d'une élévationbien
plus considérable ( 240 pieds); mais elle est , à la vérité ,
beaucoup moins large que le fleuve Saint-Laurent.
L'auteur a hasardé , sur les frontières occidentales du
Canada , et , en général, sur toute la partie nord-ouest de
l'Amérique septentrionale , des conjectures géographiques
qui se trouvent entiérement démenties par le voyage des
capitaines Lewis et Clarke dans ces contrées jusqu'alors
inconnues (2) . L. S.
(2) Ce voyage , entrepris par ordre des Etats-Unis , a eu pour
objet de reconnaître la rivière du Missouri depuis son embouchure
jusqu'à sa source , et , après avoir traversé les montagnes par le plus
court passage , de rechercher la communication par eau la plus
directe et la plus facile de ces montagnes au grand Océan dit Pacifique.
Les capitaines Lewis et Clarke ont parfaitement rempli les
vues du congrès ; le journal de leur voyage , qui a duré deux ans et
quatre mois , a été traduit en français par M. Lalleimant , l'un
des secrétaires de la marine ; il est accompagné d'une carte entièrement
neuve , gravée par Tardieu. Cet intéressant ouvrage se trouve
chez Arthus Bertrand , libraire , rue Hautefeuille , n° 23 .
Le gouvernement des Etats-Unis fait imprimer la relation détaillée
de ce grand et important voyage , en 3 vol. in-4º , avec un atlas .
464 MERCURE DE FRANCE ,
:
1
LITTÉRATURE ALLEMANDE .
Herr Gottlieb Merks , der Egoist und Kritikus ; ein
Lustspiel in zwey akten von A. von Kotzebue .
,
Monsieur Théophile Merks , l'égoïste et le critique ,
comédie en deux actes , par A. de Kotzebue .
CETTE pièce est imprimée en tête de l'Almanach dramatique
pour 1810 , que M. de Kotzebue s'est empressé de
faire paraître dès le mois d'août 1809 , selon l'usage de
l'Allemagne , où l'on attache tant de prix aux Almanachs
qu'on veut les avoir long-tems avant l'année dont ils portent
le nom. Les auteurs et éditeurs tâchaut de se gagner
de vitesse , il en résultera infailliblement qu'au premier
janvier , en croyant se procurer l'Almanach de l'année
courante , on achetera celui de l'année d'après . Mais revenons
à la comédie de M. de Kotzebue .
Le titre seul annonce une satire : elle est même probablement
directe. Le nom de Merks semble cacher celui
d'un écrivain , avec lequel M. de Kotzebue a été en querelle
ouverte , relativement à l'entreprise de son fameux
journal le Freimüthig . Peu importe , au reste , à des lecteurs
français : il leur suffira que l'égoïste- critique , héros.
de cette nouvelle composition de l'inépuisable dramaturge ,
soit peint en traits assez larges pour que sa figure puisse
s'appliquer sur celle de tout individu appartenant à la
même classe. Nous allons donc donner un aperçu des
principales scènes .
Merks est à son bureau , travaillant à son journal ; l'imprimeur
l'attend : 1
«Mon dernier numéro n'était que l'éclair , celui d'an-
> jourd'hui sera la foudre . Je veux faire perdre aux actrices
■ l'habitude de voyager ..... et cette Coraline , qui se permet
> de paraître dans un emploi où j'ai décidé que ma petite
» Juliette n'aurait point d'égal ! Oui , je lui ai assigné tous
» ces rôles-là , et je répéterai si souvent au public qu'elle
seule peut les jouer , qu'il finira par le croire . Quant à
» Coraline , qu'elley prenne garde ! Elle sait que ma plume
> gouverne le parterre.
Voyons maintenant ce que m'ont apporté la grande et
> la petite poste ;un roman en deux volumes , et une lettre
1 OCTOBRE 1810. 465
-
» de deux lignes ! L'éloge ne sera pas plus long .-Un
recueil de poésies , et un ducat sous l'enveloppe : voilà
» de très-jolis vers . Et ceci , un article tout fait , sans
» recommandation ... ? Au rebut .-Et cette autre lettre ?-
" Monsieur le journaliste , en vain redoublerais-je d'efforts
pour plaire au public , si votre feuilleton , oracle du bon
" goût , arbitre des opinions , régulateur des sentimens ....
»Ah ! voilà enfin un auteur qui a quelqu'idée des conve-
» nances ! "
Le libraire Krause entre en faisant de profonds saluts :
"Monsieur , permettez que j'aie l'honneur .... de venir trèshumblement.....
"
Qui êtes-vous ?
MERKS .
KRAUSE .
1
Un malheureux libraire chargé d'une nombreuse famille.
Un petit article de votre estimable feuille va nous envoyer
tous à l'hôpital ; toute l'édition de la tragédie que je viens
d'imprimer va me rester sur les bras .
MERKS .
Pourquoi vous en être chargé ? Vous saviez que la pièce
me déplaisait . "
KRAUSE..
:
Hé ! monsieur , pouvais-je le penser ? Vous en aviez
parlé si avantageusement chez M. le conseiller Baumaun ! ...
MERKS .
Moi! ... eh bien ! cela peut être. Mais , depuis ce tems-là ,
l'auteur m'a manqué , monsieur , manqué grièvement.
KRAUSE.
Il a tort , monsieur ; mais moi , vous ai-je offensé ?
MERKS .
{
Ecoutez mon cher monsieur Krause : franchement ,
n'avez-vous pas envoyé un exemplaire de cette belle tragédie
au rédacteur d'un certain journal ?
1.
KRAUSE .
Monsieur , j'en conviens; mais ne faut-il pas se mettre
bien avec tout le monde ?
MERKS .
Avec moi , Monsieur , avec moi. Allez demander
messieurs tels et tels qui a fait leur réputation.
466 MERCURE DE FRANCE ,
KRAUSE.
J'aime toujours à croire que ce sont les ouvrages qui
font la réputation des auteurs .
Pauvre homme !
MERKS.
KRAUSE.
Oui , pauvre libraire ! je commence à voir que je n'entends
rien au débit des livres que j'imprime. Mais enfin ,
mon cher monsieur Merks , pourquoi voulez-vous tomber
sur celui qui vient de paraître ?
MERKS .
Plaisante question ! n'ai-je pas mes abonnés à divertir?
Et ne savez-vous pas encore que la multitude a autant de
plaisir à voir déchirer un auteur , qu'à voir pendre un
criminel?
:
KRAUSE.
Oh Dieu ! qui doit-on mépriserle plus', dans ce cás , du
public ou du critique ?
MERKS.
Méprisez qui vous voudrez , cela m'est égal. Mais si c'est
tout ce que vous avez à me dire , adieu .
1
KRAUSE.
Adieu donc , monsieur le journaliste. Mais , si j'imprimais
notre conversation !
MERKS.
:
Je dirais que vous avez menti d'un bout à l'autre : il
n'y a pas de témoin.
KRAUSE .
Fortbien : mais si j'imprimais la relation détaillée de la
petite rencontre que vous eûtes derniérement avec un
homme de lettres qui, en pleine rue .....
MERKS .
Bah ! le public l'a su avant vous : imprimez , mon ami ,
imprimez si l'on vous paie .
Le libraire se retire en levant les épaules , et Merks déclame
deux mauvais vers dont le sens est : " Un vrai criti-
» que ne craint pas plus les coups de bâton que les coups
de pie'd; il est cuirassé comme un rhinocéros. "
Survient unjeune homme , nommé Holder :
Monsieur le journaliste , je suis pauvre , et je suis
cependant l'unique soutiendemes vieux parens. J'allais
OCTOBRE 1810. 467
obtenir une place qui comblait tous leurs voeux et les
miens : vous avez versé le ridicule sur mon dernier ouvrage
: mon protecteur a rougi de moi, et la place est
donnée à un autre . »
MERKS .
Monsieur , j'en suis désespéré : mais j'avais de bonnes
raisons pour vous traiter ainsi .
HOLDER.
De bonnes raisons pour m'assassiner !
MERKS .
Vous avez les plus heureuses dispositions , votre ouvrage
annonce même ...... mais , mon cher monsieur , vous
appartenez à une certaine clique ....
HOLDER.
Moi ! je ne connais , grâce au ciel , nul esprit de parti ;
et d'abord , faites-moi l'honneur de m'expliquer....
MERKS .
Monsieur , je n'explique rien , je n'ai pas ce tems-là.
Au lieu de perdre des paroles , écrivez contre moi.
HOLDER.
Contre vous , qui pouvez chaque jour correspondre avec
soixante mille lecteurs ! je demande seulement que vous
répariez le tort que vous pouvez m'avoir fait auprès d'eux .
MERKS .
Moi ! me rétracter ? ah ! je dis comme Pilate : ce qui est
écrit , est écrit .
HOLDER..
Adieu donc ; la vérité , peut-être malgré vous ....
1.
MERKS.
Eh quoi ! de l'emportement , jeune homme ! vous m'intéressez
, écoutez-moi : Voulez-vous être des nôtres pour
guerroyer par tous les moyens certaines gens ..... ? vous
m'entendez ..... et ma plume est à vous .
HOLDER .
Etvous me disiez à l'instant même.....
MERKS .
Bah ! je vous disais.... ! ne savez-vous pas l'histoire de
ce cardinal qui fit un si beau discours pour démontrer
P'existence de Dieu , et qui dit à ceux qui l'applaudissaient :
«Maintenant, si vous voulez ,je vais vous prouver le con
468 MERCURE DE FRANCE ,
traire? Chacun ici-bas fait ce qu'il veut de sa langue et
de sa plume ; pourquoi donc prétendriez-vous qu'un critique
fût seul invariable comme une étoile fixe ?
HOLDER.
Nous ne nous comprendrions pas , monsieur le journaliste
; je vous laisse ; votre conversation m'a rendu le courage
que m'avait ôté votre censure .
:
1
Après plusieurs scènes assez insignifiantes , après un
monologue écrit , l'ont ne sait trop pourquoi , en vers
rimés , lorsque le reste de la pièce est en prose , arrive un
Persan , auquel le journaliste adresse très-respectueusement
la prière de se faire connaître. Que tous les astres
répond-il , s'inclinent devant le plus grand homme de
l'Allemagne ! je suis fier , à cause de lui , d'être Allemand
moi -même. Je m'appelle Foppmann ; mais le
costume oriental que je porte n'est pas un vain déguisement.
J'arrive réellement de Perse , où j'étais attaché en
qualité de médecin à la princesse d'Erzerum. Elle eut la
fantaisie d'apprendre la langue allemande. Cent chameaux
furent chargés de tous les ouvrages qu'avait produits depuis
six mois la foire de Leipsick ; mais la princesse ne
voulut absolument en lire d'autres que ceux du célèbre
Théophile Merks .
MERKS .
Oh ! Monsieur , quelle adorable princesse !
FOPPMANN.
De même qu'Alexandre faisait porter à sa suite les
oeuvres d'Homère dans une riche cassette , la princesse
d'Erzerum ne fait jamais un pas sans tous vos journaux ,
qu'elle dépose elle-même dans un coffret de bois de cèdre
enrichi de perles .
MERKS .
Elle vivra dans la postérité aussi long-tems qu'Alexandre .
FOPPMANN .
Mais vous lire ne lui suffisait plus : je veux le voir , a-telle
dit , je veux le voir face à face. Elle est partie , elle a
volé , rien n'a pu la détourner un seul instant. En vain j'ai
offert de lui montrer ce que l'Allemagne possède de plus
rare : le grand foudre de Heidelberg , l'encrier que le diable
jeta à la tête de Luther , etc. , elle vous trouve plus curieux
que tout cela , elle ne veut avoir d'yeux que pour vous .
<
OCTOBRE 1810. 469
MERKS .
Ciel ! quand pourrai-je me précipiter à ses pieds , et
baiser le bord de sa robe ?
FOPPMANN .
Elle fait tout disposer pour vous recevoir convenablement;
et elle vous prie d'abord d'accepter , selon l'usage
oriental , cette aigrette de diamans pour votre digne compagne.
MERKS .
Des diamans ! Ah ! messieurs les beaux esprits qui méprisez
mon journal !
On se doute bien que les diamans sont faux , et que
toute cette scène n'est qu'une mystification assez visiblement
imitée de celle que Covielle fait subir au Bourgeois
Gentilhomme . Tout le reste de cette comédie n'est plus
qu'une farce très-peu amusante , parce qu'elle ressemble
àcent autres . En général , cette nouvelle production de
M. de Kotzebue est bien complétement dans la manière
habituelle de l'auteur , manière qui tient peut-être encore
moins à la tournure de son esprit qu'à un système raisonné.
Il veut être original , à quelque prix que ce soit , et
pense qu'il n'y a pas de moyen plus sûr pour y parvenir
que de confondre tous les genres , que d'entasser toutes
les disparates . C'est ainsi qu'à côté d'une observation fine
se trouve une basse trivialité , après un mot délicat une
obscénité grossière , à la suite d'une scène touchante une
pantalonade , etc. La réputation de M. de Kotzebue est si
bien faite à cet égard , que lorsqu'un auteur donne une
pièce nouvelle qu'il sait être sans plan , sans liaison , sans
caractères , il a soin de faire ajouter sur l'affiche : Nach der
Kotzebueschen manier ( à la manière de Kotzebue ) . Au
reste , cette précaution ne réussit pas plus aux imitateurs
que le genre lui-même au chefde cette belle école.
L. S.
2
470 MERCURE DE FRANCE ,
1
J. B. GAIL à l'auteur d'un article du MERCURE ,
Nº 482 , 13 octobre 1810.
Réponse au reproche d'avoir attaqué l'institut ( p.472) ;
Réflexions sur le Traité de la Chasse , dont M. le Rédacteurn'apas
daignéfaire la moindre mention, ouvrage
écrit avec facilité , dit le jury , et que M.Gail, qui en
est le premier traducteur , croit pouvoir opposer avec
un,immense avantage au traité de M. Coray , traité iné
légamment traduit, et d'ailleurs traduit avantM. Coray.
FONTENELLE jetait avec mépris dans un coffre toutes les
satyres qu'on publiait contre lui. Ce stoïcisme est beau ,
sans doute : mais n'y aurait-il pas des circonstances où il
serait plus facile de l'admirer que de l'imiter : celle , par
exemple , où je me trouve, engagé comme je le suis dans un
procès où je n'ai pas la ressource du silence, puisqu'il s'agit
d'une cause mise sous les yeux de l'Europe savante ?
Ma première pensée était de répondre à M. le Rédacteur
parces seuls mots : "Depuis vingt-cinq ans, m'efforçant de
remédierà la disette des livres grecs en France , j'ai publié
de nombreuses éditions , entr'autres ce Thucydide grec
français-latin, qui manquait à notre littérature et ànos lycées ;
durant vingt-cinq ans , donnant des cours gratuits qui ont
suppléé pour le grec à l'absence d'une école normale , j'ai
entretenu lefeu sacré; pendant vingt ans, ( et ici qu'il me
soit permis de citer mot pour mot le témoignage même de
l'Institut ) : M. Gail a bien méritéde la littérature grecque,
soit par des leçons ( gratuites ) non interrompues dans les
circonstances les plus difficiles , soit par de nombreux
ouvrages , tels que traductions , éditions , abrégés , etc. ,
consacrés à l'instruction et dont on ne peut méconnaître
l'utilité. Je voulais me borner à cette réponse ; mais elle
ne satisferait pas mon adversaire : je consens donc à descendre
dans l'arène .
Je commencerai par rappeler que j'ai tout fait pour éviter
une lutte où il me serait presque impossible de résister
seul à l'astuce et aux sophismes de plusieurs. Je voulais ,
évitant un concours périlleux , jouir du bonheur d'être obscurément
utile . Ce bonheur que je sollicitais m'a été envié.
Onavoulu me faire servir de trophée au char du vainqueur:
j'ai cru alors devoir réclamer dans un mémoire où j'ai rap
OCTOBRE 1810. 471
pelé mes titres . Ce mémoire est combattu, etvoiciparquels
argumens .
Premièreobjection . «Le jury aprononcé contre M. Gail.
Qui : mais sa décision est nulle , puisque , des trois juges
qui le composaient, l'an,M. Delambre , astronomeillustre ,
ne connaissait qu'une partie de mes travaux helléniques
(déclaration qu'il m'autorise à faire ) ; et l'autre , M. Lévêque
, était à-la-fois mon rival et mon juge .
Deuxième objection . " M.Gaila réclamé contre ladécision
» du jury, et la classe arejeté sa réclamation . "-Réclamé !
non. Pour réclamer , il m'aurait fallu protester contre ce
qui allait se faire , m'élever contre la décision d'unjurysans
juges ( voyez première objection ), contre la partialité du
rapporteur qui , après avoir lancé de virulentes diatribes
contre mon Traité de la Chasse , dès qu'il parut , venait de
déclarer, depuis l'ouverture du concours , qu'il les maintenait
et lesjugeait fondées pour laplupart ; citer ces diatribes
dont la dernière finit par ces mots : Je ne puis m'empêcher
de plaindreM. Gail de ce qu'il se croit dans la nécessitéde
donner des éditions et des traductions des auteurs classiques
; il n'a rien de ce qu'ilfaut pour ce genre de travail,
etc. Il fallait remarquer que ces critiques outrageantes
avaientpuinfluer sur la sévérité du jury; que sil'on accorde
quelque attention à un ouvrage favorablement annoncé , on
détourne involontairement ses regards d'une production que
l'on voit dénigrée par des hommes qui passent pour juges,
éclairés; il m'aurait fallu ensuite , approfondissant la question
, dire à M. Lévêque présent, que son Thucydide était
inexactement traduit, et en offrir des preuves que d'anciennes
relations ou des affections habituelles eussent peut-être
rejetées sans examen ; déclarer de plus aux juges et amisde
M. Coray que les fameuses sept pages et demie , traduites
par l'illustre Dacier entre autres , ne méritaient pas la couronne
, puisque le style en est incorrect , le texte souvent
mutilé , les notes prolixes , souvent insignifiantes . Je n'ai
rien fait de tout cela : je n'ai donc pas réclamé. Loin de
montrer du courage etla conscience de ma force , j'aiparu ,
en lisant quelques lignes en ma faveur , faible , tremblant ,
et défiant de moi-même. Je voyais un rival juge et partie ,
un rapporteur trop peu généreux , l'Institutinduit en erreur,
T'honneur de mon pays compromis par la proposition de
couronner les immortelles sept pages ; MM. Ameilhon ,
Guéroult , Binet , Mollevaut entiérement oubliés ;mestrois
1
(
472 MERCURE DE FRANCE ,
grands ouvrages écartés du concours ;M. le rapporteur abusant
de l'influence que donnent dans toutes les compagnies
les fonctions de rapporteur ; en abusant au point de proposer
et d'obtenir une mention honorable pour son ami M. le
Rédacteur du Mercure que je combats , pour M.Th. , lequel
deviendra sans doute un grand helléniste , mais qui, dans le
moment où je parle, n'a traduit qu'un opuscule traduit avant
Iui. J'entendais M. le Rapporteur, d'une part , déclarer sur
son honneur et sa conscience qu'après un mûr examen il
n'avait trouvé que trois fautes légères dans les sept pages
(voyez p. 149 du Mémoire ) , de l'autre un savant , trèshonnête
homme , mais égaré par ses affections , se récrier
contre l'inhumanité d'une critique qui osait violer un étranger
arrivé tout récemment en France , depuis vingt à vingtcinq
ans . Confus de ces injustices , ne pouvant d'ailleurs
inviter les trois grands hellénistes que possède la classe à
entreprendre un examen de mes trois ouvrages , dont deux
(Xénophon et Thucydide ) sont hérissés de difficultés , je
me taisais : mon silence alors paraissant un aveu de ma faiblesse
, la classe prit le seul parti qu'elle pouvait prendre ,
celui d'adopter les conclusions du Rapporteur. Voilà les
faits , je n'ai donc pas réclamé : je n'ai donc été jugé ni par
le jury , ni par son rapporteur , ni par l'Institut .
Troisième objection . “ M. Gail , membre de l'Institut ,
» n'a-t-il pasperdu, en réclamant , le sentiment de sa propre
» dignité. La dignité de l'homme consiste-t-elle donc à se
laisser immoler? La confiance que je m'efforce de mériter
comme professeur du premier Collége de France est- elle
donc unbien qui m'appartienne , et que je puisse sacrifier à
ce que mes adversaires appellent l'amour de la paix ?
• Quatrième objection . « M. Gail , mêlant sa voix à des
clameurs insensées , attaque l'Institut . » Est-il bien vrai ?
Quoi ! j'aurais long-tems désiré d'appartenir à la première
société savante de l'Europe , je jouirais de cet honneur ,
j'aurais le bonheur de me voir le confrère d'hommes que
je consulte sans cesse , d'hommes vénérables trop accoutumés
à être mes bienfaiteurs pour s'en douter;etje serais,
moi , leur contradicteur ! Un trop juste dépit m'aurait-il
donc rendu ingrat à ce point ? Non , j'en jure par l'honneur
que m'a fait l'Institut; non, je n'ai point manqué au
corps illustre qui m'a reçu dans son sein ; car l'Institut
n'existe pas dans le seul M. Lévêque , dans ce savant respectable
que sa rivalité a pu un moment égarer ; l'Institut
n'existe
OCTOBRE 1810.
473
n'existe pas dans M. le rapporteur qui a sacrifié sa conscience,
à d'injustes ressentimens .
Cinquième objection . M. Gail a collatione qua
>> nuscrits de Thucydide , mais son recueilest compδε
Mon recueil des variantes de Thucydide et de mophon
m'a commandé des sacrifices sans nombre , et d'un traif
de plume , vous prétendez en faire oublier les drosta
Souffrez que j'oppose à votre témoignag celui de l'illus
tre M. Heyne , jugeant mes variantes autrement que vous
Eas ( variantes ) magni pretii æstimandas pronuntio, e
que je forme un voeu , celui de voir les textes des sutears
collationnés avec les mêmes soins et dans les principes
que j'ai professés . Les règles , dit M. Heyne , que M. Gail
a suivies pour l'admission des variantes dans le texte
sont bonnes : on ne peut rien leur objecter . Voyez pag . 100
de mon Mémoire .
Sixième objection . « La traduction de Thucydide , par
M. Gail , n'est dans le fait que la traduction de M. Lévê-
>>que , mutilée et défigurée par M. Gail. Il lui a souvent
>> substitué des expressions impropres , des locutions vi-
>>cieuses , et de véritables contre-sens . " Afin de prouver
que j'avais mieux réussi que M. Lévêque , j'ai donné 1º de
nombreux échantillons de ma version placée en regard de
celle de M. Lévêque ; 2º un index des nombreux contresens
commis soit par M. Lévêque , soit par les plus célè--
bres hellénistes de l'Europe. Pour anéantir cette masse de
preuves , que fait M. le Rédacteur ? Montre-t-il une vingtaine
de fautes qui encore ne prouveraient rien contre un
ouvrage de si longue haleine , et contre l'interprète du plus
difficile des écrivains grecs ? Non. Il cite deux prétendues
fautes , et après s'être exprimé ainsi : « Là où celui-ci
( M. Lévêque ) a dit lancer des chars , M. Gail dit , émetntre
des chars ; tout-à-coup fatigué de ses efforts et passant
à la conclusion , il faudrait , dit-il , écrire un volume
entier pour relever les méprises de tout genre commises
par M. Gail. Voilà une réfutation assurément
impartiale et péremptoire !
Page 400 , M. le Rédacteur m'objecte une contradiction ;
mais n'ai-je pas d'avance réfuté le sophisme , puisque
j'explique en quoi je dois à M. Lévêque , et sous quels
rapports je ne lui dois rien ? Je lui dois beaucoup en ce
qu'il m'a ouvert la carrière , et présenté des secours dont
j'ai dû profiter ( voyez page 142 du Mémoire les motifs
Hh
474 MERCURE DE FRANCE ,
de ces emprunts ) : mais je ne lui dois rien , rien absolument
dans les passages difficiles ; dans ce qui , pour être
compris, exigeait érudition et logique , comme dans ce qui,
pour être noblement exprimé , exigeait verve , éloquence
et poésie ; et mon index et les témoignages des deux plus
illustres critiques de l'Europe (voyez page 101 sq. et page
105 ) offrent la preuve que j'ai résolu d'innombrables difficultés
. Quant au style , il a été jugé favorablement par
lesmeilleurs écrivains : qu'on examine les échantillons de
traduction , et l'on verra que la version de M. Lévêque
n'offre que la sèche littéralité d'un translateur qui rend
le sens des mots sansfaire ressortir lesformes et la pensée
de son modèle , tandis que la mienne , disent les meilleurs
écrivains , en général élégante , conserve souvent au то-
dele son énergique précision . Je ne me suis donc pas
contredit : mon censeur avec ses deux notes n'a donc
pas anéanti un travail loué , pour la partie érudite et
critique , par les Sainte-Croix et les Heyne ; et pour la
partie oratoire et le style par MM. de Sainte-Croix , Hoffmann
, Fellès , et tant d'autres . Au reste , en avonant
(p. 106 du Mémoire) que 1º, pour le style , je n'ai pu soigner
ma traduction de Thucydide autant que celle d'Anacreon ,
de Théocrite , de Phèdre etc. il n'en reste pas moins
évident que cent pages de mon Mémoire bien écrites , et
sur 800 pages de ma traduction , 200 pages élégamment
écrites , méritent cent fois mieux la couronne que les sept
pages de M. Coray. Voilà ce que je soutiendrai même après
ladistribution des prix décennaux .
,
Mais suivons M. le Rédacteur dans sa course rapide ;
et de mon Thucydide qu'il croit anéanti par deux phrases
censurées , passons avec lui à l'Hippocrate de M. Coray ,
objet de la septième objection .
Septième objection. M. Gail assez peu instruit du bon
usage de la grammaire française pour écrire , celui indiqué,
je lui remarquai ( p . 408 ) , et ignorant les principes les
plus vulgaires de la grammaire ( p. 407), ne peut être juge
compétent de la correction du langage ( p.408 ) , ni prouver
que M. Coray est écrivain incorrect. » Acette objection
la réponse est facile . La traduction de Théocrite par
M. Gail, est élégante et correcte , Laharpe.-M. Gail,
L'un de nos plus laborieux hellénistes , a enrichi la langue ,
M. Geoffroy . - M. Gail se distingue par la correction du
style : sa traduction est incontestablement la meilleure
OCTOBRE 1810: 475
SEINE
qui existe dans notre langue , M. Ginguené . Son Exc.
M. le Grand- Maître porte à-peu-près le même jugement
dans un article du Mercure , où il a daigné rendre compte
de mon Anacréon . -
,
gance
Le style du Traité de la Chasse ne
manque ni de facilité, ni même d'une sorte dex
M. Dacier. - La mode , l'esprit de parti , l'intrigue litte
raire , n'ont aucune influence sur le succès de son Theocrite
: on peut placer hardiment sa traduction parmi celles
qui doivent être recherchées par tous les amis des bonnes
études et de la poésie antique , M. Esménard.
১.
cen
Rassuré par ces témoignages qui peuvent concebalancer
celui de moncenseur , j'ose avancer : 1º que M. Caray, est
écrivain incorrect ; 2º qu'il n'y a pas dans son opuscule un
seul chapitre d'une élégance annonçant du goût et un véritable
talent. Voici des preuves de ce que j'avance . Ch . 8 ,
1. 6 , l'état du ventre suit. L'idée d'état est- elle susceptible
de l'idée de suivre ?- Ib . , 1.8 , la manière dont on doit
faire les recherches dont. Dont doit donc ! - Ch. 11 , 1. 1 ,
et ch. 14 , 1.2 , ainsi situé . Ainsi si. -Ch. 53 , tous
ceux dont la vessie n'est pas ardente , ni son col trop
enflammé.- Ch. 22 , 1. 12 , en dissipant par. Pant par !
-Ch.9 , toute ville exposée aux vents chauds , tels que
ceux qui soufflent entre le levant et le couchant d'hiver , et
qui est à l'abri des vents . Tels qui , et qui est !-Ib . , 1.5,
mais ces eaux sont saumâtres . Ces sont sau ! Le jury a
beau dire : Il n'y a rien de choquant dans le style de
"M. Coray , et l'on pourrait désirer que tous les Français
qui se livrent aux travaux de l'érudition , écrivissent leur
langue avec autant de pureté et de correction que M.
Coray ; moi , je répondrai que M. Coray est un écrivain
incorrect , qu'il a écrit en Scythe barbare et non en Français
, et que c'est faire injure à la langue des Racine et des
Bossuet , que de couronner l'ouvrage de cet étranger ,
' d'ailleurs si estimable , en rejetant les trois grands ouvrages
de M. J. B. Gail , Français , qui depuis vingt-cinq ans a
enrichi la langue d'ouvrages utiles aux belles-lettres. Si l'on
couronne les ces , sont , sau , de M. Coray , que l'on aille
déterrer l'auteur de ces phrases harmonieuses : Qu'attend- on
donc tant ? que ne les ( barricades ) tend-on donc ? afin
d'en couronner l'auteur ?
Huitième objection. Pour démontrer l'injustice de ma
critique et anéantir la preuve de tant de fautes grossières
commises par M. Coraydans ses immortelles sept pages ,
Hh2
476 MERCURE DE FRANCE ,
M. le censeur cite quatre passages où ma critique lui paraît
en défaut. Je ne répondrai pas à sa note sur ville nouvelle
pour lui , je ne la crois pas fondée ; mais page 403 , où il
prétend qu'au lieu de réfuter M. Coray j'ai moi-même
erré , je proteste que j'ai démontré , dans la seule p . 111
de mon Mémoire , trois fautes graves commises par
M. Coray . Mais , continue M. le Rédacteur : «Là où
M. Coray a dit : L'urine que rendent ceux qui ont la pierre
est extrêmement claire , M. Gail dit : Les calculeux pissent
une urine claire. , M. le Rédacteur a beau me reprocher
mon très-mince mérite et mon incapacité , je lui répondrai :
1º que des injures ne sont pas des raisons ; 2º que ma
traduction de ἐρίες , inadmissible dans un ouvrage de goût ,
est recevable dans un traité de médecine ; 3º que le mot
calculeux , qui me vaut une verte réprimande , n'est pas
de moi : je l'ai pris à M. Coray , au chapitre précédent ;
4º que même dans l'hypothèse d'une faute , la réprimande
ne serait pas méritée. Il faut juger ma version non d'après
une ligne, mais d'après des chapitres entiers que j'oppose
àM. Coray.
Au lieu de censurer mon style , M. le Rédacteur aurait
dû châtier le sien , et sur-tout supprimer son là où celui-ci
dit , M. Gail dit ( p. 401 , lig . 32 , sq. du Mercure ) phrase
élégante qu'il affectionne et répète ( p. 404 , 1. 19 ) ; surtout
il aurait dû , si la justice n'est pas un vain nom , s'interdire
un système d'attaque qui consiste à montrer ou des
fautes réelles , ou de prétendues fautes , en passant sous silence
les beautés qui les rachètent : Curego paucis ? etc. Pour
moi, je n'imiterai pas l'injustice de mes rivaux , et j'avouerai
publiquement que M. le Rédacteur , sophiste habile , a un
style , en général , correct ; que cet article que je réfute est
incontestablement le meilleur qu'il ait fait , et que son ami ,
M. le rapporteur du jury , très-mauvais écrivain , puisqu'il
me propose l'adoption de quatorze an , ant , dans mon
Traité de la Chasse , a d'ailleurs du mérite .
Neuvième objection . « M. Gail est d'une arrogance
inconcevable . Oui , s'il y a de l'arrogance à repousser
l'oppression : mais est-il donc si modeste , mon heureux
rival, lorsqu'après avoir traduit sept pages et demie d'Hippocrate,
secroyant, commele pense en effet M. Lévêque, digne
des regards de l'Europe , il s'écrie dans son enthousiasme :
6 món immortel Hippocrate ! Est-il donc si modeste et
digne , même sous ce rapport,dos éloges dujury ( p. 28 ) ,
OCTOBRE 1810.
477
,
lorsqu'il dit , tom. 1 , p. 124 (1 ) , j'avais devine la bonne
correction d'Heringa; tom . 2 , p . 7 , un critique m'avait
devancé dans cette correction ; ib . p. 210 , j'ai rétabli ce
passage long-tems avant d'avoir connu la bonne leçon de
Gadaldinus ; ib . p . 246 , 1. 10 , avant d'avoir aucune connaissance
des variantes de Gadaldinus , j'avais déjà rétabli
ce passage ; p . 173 de son Théophraste ( sur lequel j'aurai
bien des choses à dire , si cet ouvrage fût entré dans le
concours ) ,j'ai expliqué un mot comme Richard Newton ,
mais je ne me suis aperçu de la note de Newton qu'après
avoirfait lamienne; ib . p. 247. Reiske l'explique de lamême
manière que moi. Quoi ! M. Coray , Reiske , votre ancien
l'a expliqué comme vous ! pourquoi ne pas dire que vous
l'avez expliqué comme Reiske et d'après Reiske ? Se montret-
il donc si humble et si modeste , se montre-t-il philosophe
pratique , et l'Aristide des Grecs modernes, lorsque
aecusant Saumaise d'une mauvaise correction , et oubliant
que sous ce rapport il est loin d'être l'éditeur sans reproche,
il dit à Saumaise qu'il insulte au bon sens de ses lecteurs
( ibid. p . 169 ) ? Est-il done si humble et si modeste ,
M. Coray , qui censeur pointilleux des Saumaise et des
Casaubon , s'applique avec tant d'art à se faire honneur
non-seulement de ce qu'il croit avoir trouvé , mais sur-tout
de ce que les autres ont découvert avant lui ? Dacier
( ch . 121 , 123 ) propose-t-il une excellente leçon , M. Coray
( ch.76 ) , ne le nomme pas; le nomme-t-il ( tom . 2,
p. 274 ) , c'est pour lui reprocher une impropriété d'expression.
Est-ce d'après de semblables traits d'humilité que le
jury , attentif à parer son idole , préconise sa modestie?
Est-ce en raison des découvertes faits par les Heringa , les
Gadaldinus , les Dacier et autres , que le jury ( p.28 ) vante
la sagacité de sa critique et le bonheur de ses conjectures?
Son bonheur vient , nonpas de la sagacité de sa critique et
de ses heureuses corrections du texte , car il le mutile sans
(1) Je l'ai déjà dit , la traduction de M. Coray a sept pages et
demie in- fol . , ou trente-sept pages treize lignes de l'édition grecque
et latine de V. Linden: ce qui, en ôtant la version latine, ne donnepas
tout-à-fait dix-huit pages de texte gree, Ces dix-huit pages imprimées
en gros caractères et divisées en nombreux chapitres et alinéa ont conduitM.
Coray à soixante pages de traduction , et à deux volumes en
tout , en comptant quantité de notes prolixes dont les meilleures
appartiennent àses devanciers. Voyez-en lapreuve dans monmémoire.
478 MERCURE DE FRANCE ,
çesse , mais de l'inappréciable avantage d'être le dieu d'une
secte. Qu'il soit donc dieu , puisqu'il consent à l'être ( deus
esto ) , mais que je ne sois pas sa victime , ni celle d'un
parti qui veut montrer sa puissance , en déifiant celui- ci, en
frappant celui-là .
Dixième objection . "M. Gail se plaint d'un système de
» dénigrement et de persécution ( p. 408'et passim ) , donc
> M. Gail est visionnaire . » Les preuves multipliées de persécution
(que les bornes du journal me forcent d'abréger)
n'existent-elles pas et dans les virulentes diatribes du Rapporteur
, diatribes que consacrent ( voyez page 175 du
Mémoire) les procès-verbaux de l'Institut; et dans l'injuste
acharnement d'hellénistes français pour qui chacun
de mes livres a été un titre de persécution ; et dans la conduite
de M. le Rédacteur qui , le 19 août 1809 , jour même
demon installation à l'Institut , publia cette fameuse diatribe
qui condamne tous mes ouvrages in globo ; et dans
la hardiesse avec laquelle M. le Rédacteur rappelle aujourd'hui
( p . 405 , 1. 16 ) cette persécutante diatribe ? Quoi !
M. le Rédacteur , unissant votre voix à celle de M. le Rapporteur
, vous me plaignez , vous et M. le Rapporteur ,
d'avoir publié des éditions et des traductions ! Le scandale
n'est pas que je les aie publiées , mais que je me voie réduit
à justifier le bien que j'ai fait . Le scandale n'est pas
que je les aie publiées , mais que bienfaiteur de l'instruction
publique , j'aie été publiquement outragé dans mon
pays etdans le journal des instituteurs qui sont tous mes
amis , et qu'en récompense de mes immenses travaux , je
n'aie recueilli que des injustices , et me sois vu impunément
appelé par vous , ici , l'imbécille du Pyrée , là , l'ingénieuxEmule
de M. Jourdain. Le scandale n'est pas que
j'aie publié et mon Traité de la Chasse , et mon Thucydide
grec-latin-français (2) , et mes observations sur Théocrite
et Virgile , mais que ces trois ouvrages aient été écartés
du concours sans la moindre mention , et que j'aie été
réduit à prouver que des ouvrages , fruit de dix années de
travaux , et loués par tout ce qu'il de plus grand en
Europe , valaient mieux qu'un opuscule d'un mois , déjà
traduit par Dacier. Le scandale n'est pas que je me sois
ya
(2) Une fois ces débats terminés , je commencerai l'impression de
mon Hérodote avec les variantes des cinq manuscrits de la bibliohè
que impériale .
OCTOBRE 1810. : 479
immolé pour mon pays , mais qu'on ait préféré le traduc
teur de sept pages au traducteur et auteur de trois grands
ouvrages ; et qu'on vous ait accordé à vous , M. le Rédacteur
, une mention honorable pour un opuscule traduit
avant vous . Voilà le scandale .
Me reprocher mes éditions , c'est m'accuser d'avoir remédié
à la disette des livres grecs en France. Je n'ai pas le
droit de dire à mes accusateurs , comme autrefois un illustre
Romain : ( j'ai eu le bonheur de servir mon pays )
Concitoyens , montons au Capitole remercier les Dieux ( et
qu'il ne reste sur la place que le crieur) (3) ; mais du moins,
avais-je celui d'espérer que des sacrifices de toute espèce
me protégeraient contre des hommes nouveaux , sans cesse
dénigrant mes livres classiques , mes éditions , mes traductions
, et jusqu'à mon enseignement .
Je persiste donc dans mes précédentes conclusions
(voyez -pag. 146 sq. , et pag. 224 du Mémoire ) ( τῆς αὐτῆς
ἀτὶ γνώμης ἔχομαι , ὦΑ'θήναιοι , μὰ εἴκειν) et convaincu que M. Coray
est un grand helléniste et un élégant écrivain , je
prétends que ce double mérite , qui existe dans sa personne
, ne se voit nullement dans son traité que l'on
veut couronner. Je prétends 1º que le traité des airs , des
eaux et des lieux, est un ouvrage médiocre ; que le style
en est incorrect , le texte honteusement mutilé, les notes
prolixes , souvent insignifiantes et fautives ; 2º qu'il est
injuste de préférer le traducteurdes immortelles sept pages
au traducteur de sept à huit cents pages , parmi lesquelles
on en compte au moins cent de bien écrites , et à l'auteur
d'un mémoire jugé aussi bien écrit que bien pensé; et en
cas de rejet de cet ouvrage qui m'a coûté tant d'années de
veilles , j'offre au concours ; 1º mes Observations sur
Théocrite et Virgile , ouvrage si honorablement accueilli
en Allemagne par le patriarche de la littérature grecque ,
et en France par nos plus grands littérateurs , et que je puis
opposer aux notes médicales de M. Coray que quelques-
uns couronnent , ne pouvant couronner son style ;
2º ce Traité de la Chasse , écrit avec facilité et même élégance,
disent des hommes impartiaux , ouvrage non traduit
avant moi , plein d'obscurités , offrantdegrandes dif-
(3) Simul se universa concio ab accusatoribus avertit et secuta
Scipionem est , nec quisquam præter præconeni turbamque servilem
remansit. Je cite de mémoire .
480 MERCURE DE FRANCE ,
ficultés , sur-tout celle de marcher sans guide et abandouné
à soi-même ; et qu'enfin l'estimable M. Coray , étranger ,
traducteur de sept pages et demie traduites avant lui par
l'illustre Dacier , est beaucoup moins digne du prix national
que M. J. B. Gail, Français, s'immolant pour son pays depuis
vingt-cinq ans . Voilà ce que , fort de ma conscience , je
soutiendrai même après la distribution des prix décennaux,
si , comme il est probable , ma réclamation n'arrive pas
jusqu'au pied du trône de S. M. I. (4) ; même alors je
défendrai ma cause , je rassemblerai les pièces du procès ,
j'indiquerai des séances publiques au collège de France , et
jedirai : Français , venez m'entendre et me juger. Et si
m'aveuglant sur mes droits , si n'obtenant pas le suffrage
de ces arbitres convoqués, je venais à succomber à mes douleurs
, même alors du fond de ma tombe , à travers l'enveloppe
de pierre ou de marbre, sortirait , comme autrefois
de la statue de Niobé , non pas seulement le cri de la douleur
, mais encore celui de l'indignation.
Mais , me dira-t-on , la classe , à vous entendre , ne
pouvant , au milieu de ses importantes fonctions , entreprendre
une discussion longue , penible et difficile , a bien
fait d'adopter les conclusions du rapporteur , et vous désireriez
que S. M. , occupée de grands intérêts et de hauts faits
d'armes , descendît jusqu'à votre réclamation ! Oui , je le
désire , et pour que justice soit faite , j'ai l'honneur de
supplier S. M. I. de daigner interroger un tribunal dont la
formation ne sera pas embarrassante : car il existe déjà, cet
infaillible tribunal. Le journal d'Iéna , MM. de Sainte-
Croix , Ginguené , Esménard , Geoffroy , Hoffmann , et
autres ont prononcé en faveur de la correction de mon
style. La question n'est-elle pas décidée , puisque S. M.
veut courronner une traduction utile ,non pas aux belleslettres
et aux sciences tout à-la-fois , mais utile soit aux
belles-lettres , soit aux sciences ? Or , mon Traité de la
Chasse a ce mérite; et de plus , au lieu d'un seul ouvrage ,
j'enprésente trois dont le style peut certes balancer celui
de M. Coray. Si l'on exige plus que le décret impérial et
que l'on me demande un ouvrage utile même aux sciences
(4) S'il m'était permis d'émettre une opinion , je proposerais de
donner le prix de langues anciennes ou à M. Guéroult, ou à M. Binet,
ou de partager le prix entre M. Lévêque et moi. Ces quatre Français
offrent de plus beaux titres que M. Coray étranger,
OCTOBRE 1810 . 481
et à la critique ,je réponds que j'ai pour moi , 1º le premier
critique de France , M. de Sainte-Croix , qui juge que j'ai
beaucoup lu , beaucoup comparé , et que je remporte sur
Laharpe et Mably une victoire complète (p. 103sq. ) ; 2º le
journal d'Iéna ; 3º le patriarche de la littérature grecque
en Allemagne ; 4º que dans mon Traité de la Chasse , j'ai
réfuté des erreurs d'Oppien , de Pollux , de Buffon (p.222
du Mémoire ) , et que sur le rapport de monseigneur le
Grand-Chancelier de la Légion-d'Honneur et de M. Cuvier
, la classe des sciences a ordonné l'impression de
trois mémoires que j'ai composés d'après mon Traité de la
Chasse . Dixi . J. B. GAIL , membre de l'Institut .
Note sur l'article précédent .
Puisque M. Gail n'a rien de plus , ni de mieux , à dire contre
l'opinion que j'ai énoncée en rendant compte de son Mémoire , je
consens , très-volontiers , à ne pas ajouter un mot à ce que j'ai déjà
dit , et il ne tiendra pas à moi que nous n'ayons désormais rien à
démêler ensemble. J'avais pris , depuis long-tems , la résolution de
ne pas écrire une seule ligne au sujet de ses ouvrages , et j'aurais
évité de parler de cette nouvelle production de sa plume , s'il avait
su s'abstenir d'y mêler des personnalités odieuses et tout-à- fait inutiles
, contre deux savans très-recommandables et généralement estimés.
Il paraît que je n'ai pas pu parvenir à lui faire comprendre qu'il
avait eu tort , au moins à cet égard , puisqu'il n'a fait que redoubler
ici ses attaques furieuses , et l'on a pu voir avec quel succès . Au reste ,
si cette vérité est sensible pour tout le monde , excepté pour lui , sa
cause n'en deviendra pas meilleure . M. Gail , dont l'imagination est
trop souvent obsédée par les fantômes qu'elle produit , exagère et
travestit jusqu'aux expressions que ses critiques ont employées : il
prétend que je l'ai appelé l'imbécille du Pyrée, et un journaliste a
observé avec un ton de commisération dont M. Gail est peut-être
dupe , que cela n'est pas poli ; la vérité est que je n'ai jamais écrit
une pareille grossiéreté . Mais , encore une fois , je ne demande pas
mieux que de garder , à l'avenir , un silence absolu sur les ouvrages
de M. Gail , à moins qu'il n'en publie de bous : alors je le louerai
biensincérement ; et pour lui prouver que je ne suis pas son ennemi ,
comme il le croit peut-être , je souhaite , de tout mon coeur , que ses
écrits , dans cette circonstance , ne lui fassent pas plus de tort qu'ils
n'en feront à ceux contre qui ils sont dirigés ; mais je l'avertis qu'il a
un véritable et bien dangereux ennemi dans l'auteur de ces écrits-là.
THUROT.
482 MERGURE DE FRANCE ,
*
VARIÉTÉS .
CHRONIQUE DE PARIS.
Paris est pour un riche un pays de Cocagne,
Et pour le pauvre adroit un pays de ressources .
Croira-t-on qu'il existe dans cette grande capitale une
classeassez nombreuse de gens qui ne possèdentpas unsou ,
qui n'exercent aucune profession , qui n'ont ni parens ni
amis , dontla conduiten'a rien de légalement repréhensible ,
etqui trouvent cependant le moyen de mener une assez douce
vie? Voici la solution de ce singulier problème. L'homme
que nous prendrons pour type de l'espèce dont il est question
, sort de chez lui de fort bonne heure : une pièce d'estomac
de baptiste bien blanche et bien plissée supplée à la
chemise qui lui manque , une cravatte noir lui donne un
air militaire dont il peut tirer parti au besoin; le drap de
son habit , vu de près , laisse un peu trop à découvert le
travail du tisserand , mais à tout prendre il est proprement
et décemment vêtu; il peut , sans être désagréablement
remarqué , se présenter par-tout : c'est le point important .
On l'a pris à témoin la veille dans un pari dont la perte
entraîne un déjeûner au Rocher de Cancale , à la porte
Maillot , ou sous la rotonde du Palais-Royal ; il se trouve
tout naturellement invité , et ne manque jamais d'arriver le
premier au rendez-vous . Vers quatre heures il entre dans
une maison de jeu , examine attentivement la figure , la
contenance des joueurs et s'attache de préférence à l'étranger
que la fortune favorise . Unjoueur qui gagne , dîne bien,
et n'aime pas à dîner seul; notre homme accompagne le
ponte heureux chez le restaurateur , s'assied à table avec lui
et dîne à ses dépens. Le dîner fini , il court au café
Minerve , rendez-vous général des claqueurs dramatiques :
ily a toujours quelque pièce nouvelle , quelque reprise , ou
quelque rentrée d'actrice; notre homme est particulièrement
connu du chefdefile à qui les billets sont prodigués dans
ces jours solennels , il en obtient deux , court sous les galeries
du théâtre , et propose à quelque provincial une entrée
gratis , que celui-ci accepte avec reconnaissance . Placés
l'un auprès de l'autre , l'habitué raconte à sonvoisin toutes
les anecdotesdes coulisses ,lui dit le nom de chaque acteur,
OCTOBRE 1810. 483
lui apprend quel est l'amant de chaque actrice , et lui fait
l'histoire des chutes et des succès de l'auteur qu'on joue .
L'offre d'un bol de punch ou d'un riz au lait après le spectacle
ne saurait payer tant de complaisance ; on se sépare
très-satisfait l'un de l'autre , avec promesse de se revoir le
lendemain , et la connaissance intime commence , de la part
de l'officieux désoeuvré , par l'emprunt d'un ou deux écus
de six francs , qui servent à payer une quinzaine de lamansarde
qu'il occupe rue Saint-Jean-de-Beauvais .
-
Le prince d'Estherazy , le même qui fit exécuter à
Paris, dans le mois de juin dernier , la messe en musique
de notre célèbre Chérubini , vientde donner une nouvelle
preuve de son amour éclairé pour les arts , et principalement
pour la musique , en faisant rendre à la mémoire
d'Haydn des honneurs funèbres , dignes de cet immortel
compositeur. Après en avoir obtenu la permission du
gouvernement autrichien , le prince a fait transporter à
Elsenstall en Hongrie les restes de cet homme célèbre ,
et les a fait déposer , avec la plus grande pompe , dans le
caveau des Franciscains , à côté de ceux du fameux Thomassini.
Ce prince , protecteur des arts , s'est empressé
d'acquérir , à un prix très-élevé , tous les livres et tous les
manuscrits d'Haydn , ainsi que les nombreuses médailles
qu'il avait obtenues dans le cours de sa longue et glorieuse
carrière .
La
- On trouve chez tous les marchands de nouveautés ,
dans tous les cabinets littéraires , et nous croyons même
qu'on crie dans les rues , (nous n'oserions l'assurer cependantt))
,, un nouvel ouvrage dudocteurGay, intitulé
saignée réduite à sa plus simple expression ; cet énoncé
algébrique n'indique néanmoins qu'une réfutation des articles
de journaux qui se sont élevés contre les opinions de
ce docteur anti-phlebotomiste. S'il arrivait pourtant que
son système prévalût quelque jour , et qu'on en vint à
reconnaître l'abus qu'il dénonce , il faudrait ajouter le
nom du docteur Gay à celui des apologistes persécutés de
l'antimoine , du quinquina et de l'inoculation ; en attendant
, on peut affirmer dès aujourd'hui , qu'esprit de système
à part , M. Gay est un médecin très-habile , et de
tous points semblable à l'homme d'Horace qui n'avait
d'autre travers que celui de se croire possesseur de tous les
vaisseaux qui entraient dans le Pyrée. Cætera sanus .
-Nous nous sommes lassés plus vite que les Anglais
de ces romans phantasmagoriques , dont la littérature s'est
484 MERCURE DE FRANCE ,
trouvée infectée tout-à-coup d'un bout de l'Europe à l'autre
; la manière noire de Mme Radcliff , passée de mode en
France , se soutient , sinon avec honneur , du moins avec
fureur en Angleterre . On est effrayé du nom seul de quelques-
uns des romans qui viennent de paraître à Londres :
c'est , le Moine gris et le Revenant blanc ; la Religieuse
apostate ; le Ménétrier nocturne ; les Bandits de la Forét,
etc. etc. En jetant les yeux sur de pareilles pauvretés
, on demande aux Anglais où sont leurs Fieldinget
leurs Richardson ; mais à leur tour , en nous voyant réduits
à traduire les niaiseries sentimentales de Kotzebue
et autres , ils sont en droit de nous demander où sont nos
Lesage , nos Prévôt et nos Marmontel .
Il n'estquestion que des préparatifs qui se font à
Fontainebleau pour la fête qui doit avoir lieu dimanche
prochain. Ce palais , l'une des plus belles habitations
royales , est peut-être , par sa distribution , par l'étendue ,
ladisposition et la forme de ses jardins , plus susceptible
qu'aucun autre de se prêter à la pompe et aux développemens
d'une grande fête . La belle salle des Cent-suisses ,
construite sous François Ier , et enrichie de fresques peintes
par Nicolo , sur les dessins du Primatice , est disposée.
pour le bal , et décorée avec autant de richesse que d'élégance.
L'étang et son pavillon illuminés ne peuvent manquer
de produire un effet merveilleux .
-La police, dont les centyeux sont ouverts sur les abus
de toutes espèces qui se renouvellent sans cesse au milieu
d'une aussi grande réunion d'hommes , ne lutte pas toujours
avec avantage contre les efforts de la cupidité . Les
marchands veulent à tout prix attirer l'attention ; ils ne se
contentent pasd'enseignes énormes etfastueuses , d'affiches ,
d'annonces de toutes les couleurs ; ils imaginent encore de
rétrécir les rues et les passages par des étalages saillans qui
enlèvent à la voie publique un pied ou deux de chaque
côté. Tout cela n'est que gênant , mais il peut résulter
des inconvéniens plus graves de cette quantité de lanternes-
enseignes qui servent à indiquer les cafés , les maisons
de prêt , les tripots et les restaurateurs . Il est à soue
haiter que l'accident arrivé dernièrement rue de Richelieu ,
àune dame qui fut blessée par la chute d'une de ces lanternes
, serve à faire remettre en vigueur l'ordonnance de
police qui prescrit d'adosser ces lanternes à la muraille et
défend de les suspendre en saillie sur la rue . L'abus et
les inconvéniens de ces enseignes transparentes , se font
OCTOBRE 1810 . 485
plus particulièrement remarquer sous les galeries du Palais-
Royal , où leur nombre , leurs formes et la variété de
leurs couleurs , sont tels , qu'on est tenté de croire , en les
regardant , qu'on assiste au troisième acte de l'opera de
Panurge.
-On poursuit avec activité les réparations et le nétoiement
des statues des Tuileries et de leurs piédestaux. Les
crampons de bronze qui servaient à lier entr'elles les différentes
pièces de marbre dont se composent ces piédestaux ,
répandaient en s'oxidant des taches verdâtres qui altéraient
lablancheur et le poli du marbre . Ces crampons ont disparu
et sont remplacés par une espèce de mastic ou de ciment
que l'on applique par un procédé nouveau , et qui se joint
à la pierre d'une manière si immédiate qu'on peut croire
que le piédestal est formé d'un seul bloc. Déjà toutes les
statues de la terrasse ont subi cette réparation qui se continue
sur les autres , et l'on peut espérer qu'avant un an les
belles productions des Coustou , des Coyzevox , des Puget
et des Pigale reparaîtront avec l'éclat de l'atelier .
- Les petits spectacles viennent de recevoir l'ordre de
commencer , le dimanche , à cinq heures et demie précises
et de finir à dix heures; cette ordonnance rappelle celle
du juge de police en 1609 qui enjoignait aux comédiens de
l'hôtel de Bourgogne et de l'hôtel d'Argent , de nejouer
passé quatre heures et demieauplus tard, et de commencer
précisément avec telles personnes qu'ilyaura àdeuxheures
après midi , la porte devant être ouverte à une heure précise.
A cette même époque , on payait cinq sous au parterre
et dix sous dans les loges . Nunc hic dies aliam vitam adfert
, alios mores postulat.
-Avant la nouvelle tragédie de Mahomet II, les Français
nous donneront encore une comédie en cinq actes eten
vers .
Feydeau va rajeunir son répertoire d'une foule de vieilles
pièces qu'on n'a pas joué depuis trente ans : il est question
du Serrurier et de On ne s'avisejamais de tout . On a refait
la musique du premier de ces ouvrages , mais on ne s'est
pas permis de toucher à l'oeuvre de Monsigny.
L'Odéon aura bientôt deux Cendrillons , l'une en français
, et l'autre en italien ; elles n'auront , à ce qu'on assure,
de commun avec la pièce de Feydeau que le titre , et peutêtre
aussi le succès .
LeVaudeville prépare une pièce intitulée :Jem'émancipe;
et les Variétés rappellent leRavisseur.
:
486 MERCURE DE FRANCE ,
MODES.-C'est du théâtre que sont prises les modes de
femmes de cette dernière quinzaine. On voit beaucoup de
chapeaux à la Cortez, espèce de toque de paille noire, garnie
de plumes de même couleur autour de la forme : la robe à
l'Eugénie , est faite sur le modèle de la robe que porte
Mlle Bourgoing dans la pièce de ce nom. La saison a déjà
ramené les robes de mérinos etles rédingotes de drap ; leur
forme est absolument la même que celle de l'année dernière .
Mais cequi distingue éminemment la femme comme il faut,
c'est la robe de cachemire : plus d'une tête de femme travaille
en ce moment pour se procurer cette parure , qui
serait encore la plus jolie lors même qu'elle ne serait pas la
plus chère.
Nos jeunes gens portent des habits d'une largeur démésurée
, et dont la mesure paraît avoir été prise sur le plus
étoffé des sapeurs de la garde. Les culottes ressemblent à
des pantalons , et les bottes à des guêtres : c'est dans ce costume
qu'il est d'usage d'aller prendre avant dîner au café
Tortoni une liqueur nouvelle qu'on est convenu d'appeler
des gouttes de Malte, et qu'un provincial appellerait tout
simplement du Cuiraço .
L'eau de Portugal a remplacé sur toutes les toilettes l'eau
de miel d'Angleterre et l'essence de rose ; en vain les plus
fameux parfumeurs de la capitale ont ils essayé d'imiter ce
parfum . Les Fargeon, les Teissier, les Laboulée, ontbaissé
pavillon devant le fameux Riban de Montpellier , lequel
vient d'établir un dépôt de ses essences dans la rue Helvétius:
son modeste magasin , où rien n'éblouit les yeux ,
'annonce de loin à l'odorat charmé. Avingtpas de sa maisononse
croit transporté dans les odoriférantes campagnes
de labelle Provence. Y.
SPECTACLES.-Théâtre du Vaudeville.-Première représentation
des Epoux de troisjours où J'enlève ma Femme ,
vaudeville en deux actes .
Les romans sont une mine inépuisable pour les auteurs
d'opéras comiques , de vaudevilles , de mélodrames ; c'est
là qu'ils peuvent trouver abondamment de quoi satisfaire
la curiosité sans cesse renaissante des spectateurs : on
ferait un catalogue assez nombreux de cette sorte de pièces
de théâtre qui tirentleur origine d'un roman.
Parmi nos romanciers modernes , l'un des plus féconds
r
OCTOBRE 1810.
487
et des plus spirituels , M. Pigault-Lebrun , est aussi celui
auquel on a fait les emprunts les plus nombreux.
Cette manière de travailler est fort commode pour les
auteurs ; ils trouvent dans un roman les matériaux tout
préparés , souvent même ils conservent le dialogue; ils
n'ont donc plus d'autre peine que de resserrer les incidens ,
et de faire passer en peu d'instans sous les yeux du spectateur
les événemens que le romancier a délayés dans plusieurs
volumes .
C'est dans un roman de M. Pigault-Lebrun , intitulé :
La Famille de Luceval , que les auteurs ont pris le sujet
de la pièce nouvelle .
Adolphe , neveu de Mme de Vétilly , est âgé de dix-huit
ans ; il a épousé depuis trois jours une jeune personne qui
en a dix-septs ; les nouveaux époux , pour échapper aux importunités
auxquelles ils sont en butte depuis leur union ,
et pouvoir se répéter sans contrainte qu'ils s'aiment , quittent
clandestinement le château de la tante , et forment le
projet de vivre uniquement pour eux dans quelque retraite
ignorée.
Mme de Vétilly court après eux , et en cela elle n'agit pas
enpersonne expérimentée ; elle devait savoir qu'une passion
qui n'est pas contrariée , et qui peut être satisfaite à
chaque instant , s'éteint bien vite ; Mm de Vétilly , à mon
avis , devait attendre tranquillement dans son château , et
je lui aurais garanti le retour des déserteurs avant la semaine
écoulée ; mais alors pas de vaudeville , etnous aurions
perdu une pièce gaie dont le dialogue est spirituel , les
couplets bientournés et sans calembourgs, choses devenues
assez rares au Vaudeville . Mme de Vétilly fait donc bien de
poursuivre les fugitifs; ceux-ci ont quitté le château en négligé
dumatin; ce costume assez singulier éveille les soupçons du
greffier d'un maire de village , chez lequel ils seprésentent
pour avoir des rafraîchissemens : le greffier se persuade, d'après
un avis qu'il a reçu , que ce sont deux fous échappés
d'unemaison de santé voisine; déjà même il se prépare à les
faire lier et reconduire à leur hospice, lorsqu'heureusement
pour Adolphe le médecin de cet hospice arrive luimême
: il ne reconnaît pas ses malades , et n'a pas de peine
à décider le greffier à mettre les jeunes gens en liberté . Le
premier usage qu'ils en font, est de partir pour Paris , où
ils ne connaissent personne ; le docteur leur donne l'adresse
d'un hôtel garni situé au fond du Marais . A peine ontils
quitté la chaumière du greffier , que l'on voit arriver
488 MERCURE DE FRANCE , OCTOBRE 1810 .
Mme de Vétilly , escortée de M. Famignac , gascon affamé;
on lui apprend le départ de son neveu, le nom de l'hôtel
où il va descendre , et la bonne dame , sans pitié pour ses
chevaux et pour M. Famignac , se remet en route , sans
même leur donner le tems de se reposer ni de se rafraîchir .
Au second acte , Adolphe et sa femme arrivent dans
l'hôtel garni du Marais ; ce quartier solitaire leur plaît beaucoup,
ils veulenty prendre un appartement, mais à l'inspection
de leur costume un peu trop négligé, l'hôte est sur
le point de les mettre à la porte , lorsque Adolphe montre
del'or : à la vue de ce métal tout-puissant , on leur offre le
meilleur appartement de la maison , mais , ô disgrace ! à
peine en ont-ils pris possession que la tante et le gascon
arrivent sur leurs traces : les jeunes époux se barricadent
dans leur appartement et sont décidés à soutenir un siége en
règle ; M. Famignac est introduit dans la place assiégée en
qualitédeparlementaire , et la paix est signée aux conditions
suivantes : liberté absolue aux jeunes époux , et Mme de
Vétilly épouse Famignac .
J'ai déjà dit que les couplets de ce vaudeville étaient bien
tournés et le dialogue spirituel ; il a été fort applaudi par
tous les spectateurs , à l'exception de deux ou trois esprits
chagrins , qui , non contens de ne pas prendre de plaisir à
cette représentation , ont essayé de troubler celui des autres
par le bruit aigu de certains instrumens à vent; mais
leurs voix aigres se sont perdues , non dans le désert ,
mais dans le bruit glorieux des applaudissemens nombreux
et mérités. Les auteurs ont été nommés ; ce sont
MM. Ourry et Moreau.
-Il est difficile de se tromper plus complètement que ne
l'a fait ou que ne l'ont fait l'auteur ou les auteurs du Ravisseur;
vaudeville sentimental , moral et amphigourique ,
représenté mercredi dernier sur le théatre des Variétés . Le
parterre a fait justice de cette production bizarre dont probablement
nous n'entendrons plus parler .
POLITIQUE.
LA
۱
POLITIQUE.
5.
pen
La gazette de la cour de Pétersbourg a publie le rap
port du général en chef Kamenskoi , sur la victoire da
septembre , dont nous avons donné les détails : ceux que
renferme ce rapport officiel sont absolument conformes
à ce qui avait été publié à Vienne , et que les feuilles
de Paris se sont empressées de reproduire . Depuis cette
affaire majeure , on ignore quel parti les vainqueurs ont
pu tirer d'un avantage regardé comme décisif , et qui
paraissait devoir entraîner la chute de la place importante
que les Tures avaient eu pour objet de délivrer
mais la seule place de Sistow a capitulé , on n'apprend
pas encore la reddition de Rutschuck. Des lettres de Turquie
annoncent que l'armée russe se tient toujours sur la
défensive , mais ce sont des lettres de Turquie , répétées
par des gazettes hongroises , et l'on sait depuis long-tems
quelle foi est due à de telles autorités revêtues de semblables
garanties . A Pétersbourg , la famille impériale
réunie a célébré avec solennité la fête de l'Empereur
Alexandre ; il y a eu grand couvert au palais d'hiver , et
le soir spectacle au théâtre de l'Ermitage
10
Comed
S. A. R. le prince héréditaire de Suède poursuit sa
route ; ce doit être déjà pour lui une douce récompense
des nobles travaux qui l'ont élevé jusqu'à la dignité royale ,
que de voir les sentimens que son élection inspire dans
les pays situés sur son passage ; ce doit être une heureuse
perspective pour l'avenir qui l'attend , et comme un favorable
augure , que de traverser ainsi , pour se rendre dans
les Etats qu'il doit gouverner un jour , ceux de souverains
amis de son ancienne et de sa nouvelle patrie , amisde sa
gloire personnelle , et sur-tout de celle du grand monarque
qui se plaît à en laisser réfléchir les rayons sur ses
fidèles alliés . Par-tout en effet le prince reçoit les témoignages
les plus flatteurs de la haute estirne qui le précède ,
etdes voeux qui l'accompagnent dans le chemin glorieux
qu'il poursuit. A Cassel le roi avait daigné envoyer audevaannttdu
prince son grand chambellan etplusieurs de ses
officiers dans les voitures de la cour. Le prince a assisté
Ii
400 MERCURE DE FRANCE ,
aux manoeuvres de la garde royale , et d'une division
westphalienne , commandées par S. M. , et au retour de
ces manoeuvres elle a reçu le grand cordon de l'ordre de
Westphalie qui lui a été remis , de la part du souverain ,
par M. le comte de Furtenstein. En Danemarck la réception
la plus brillante lui est aussi préparée : les autorités
civiles et militaires des Etats de S. M. danoise ont reçu
ordre de lui rendre tous les honneurs dus à son rang.
M. l'adjudant de Lindhom est chargé de l'accompagner
au passage des Belís, etM. le comte de Molik de le recevoir
et de le complimenter à Corsoër. Le ministre de
Suède est parti pour aller à sa rencontre jusqu'à Altona .
Une nombreuse députation des premières autorités suédoises
l'attend à Helsingborg pour le conduire à Stockholm.
Là il doit recevoir les grandes décorations des ordres de
la couronne , et les fonctions de généralissime des armées
de terre et de mer du royaume , titre que S. M. suédoise
vient de lui conférer .
L'empereur d'Autriche continue son voyage en Styrie ;
il était à Gratz le 2 octobre , et devait se rendre en Croatie,
envisitant la frontière de Turquie , revenir par la Hongrie,
accompagné de l'archiduc palatin. Des mines nouvellement
découvertes , de grands travaux entrepris pour rendre la
navigation et les communications plus faciles , doivent fixer
pendant ce voyage l'attention du monarque qui , dit-on ,
faitporter aussi en Hongrie, sur le cordon de neutralité ,
quelques-unes des troupes qui étaient stationnées en Bohême.
Pendant ce voyage , les ministres poursuivent l'exécution
des mesureessdefinances prises pour le rétablissement
du crédit , mesures parmi lesquelles il faut compter
un nouveau tarif des douanes . Cependant le change varie
encore avec une incroyable rapidité , et ses mouvemens
donnent lieu à un jeu, ou proviennent d'un jeu , qui , à la
bourse de Vienne , déplace en un moment la fortune d'un
grand nombre de particuliers . On répand le bruit d'une
mesure qui tendrait à suspendre la vente des domaines
ecclésiastiques , et qui en remplacerait le produit par une
contribution réglée avec le clergé ; mais on ne croit pas
que le ministère révienne sur une résolution prise après les
délibérations les plus mûres , et qui tenait à un ensemble
d'opérations . En Silésie et en Westphalie , cette même
disposition paraît devoir s'exécuter sans délais et sans
transaction. Par décret royal de Cassel , neuf couvens sont
supprimés dansdifférentes villes de Westphalie . Les mem- 2101010
OCTOBRE 1810 . 491
bres de ces établissemens seront pensionnés , et les domaines
vendus en bloc sur les devis d'exploitation .
En Saxe , tout se prépare pour l'assemblée des Etats :
après leur tenue , le roi dont la santé se rétablit de jour en
jour, se rendra à Varsovie pour ouvrir la diète du grand
duché, à laquelle assisteront , pour la première fois , les
députés de laGGaalllliicie réunie . En Bavière , les mesures de
circonscription du territoire ancien et du territoire réuni ,
et de la distribution des chefs-lieux d'administration , s'exécutent
avec rapidité , et comme sous les auspices du marage
du prince-royal , événement qui comble les voeux de
la Bavière , et pour lequel de grandes solennités se préparent
à Munich .
Les princes de la confédération , occupés de régulariser
l'administration des états qui leur sont échus en partage ,
n'enplacent pas moins au rang de leurs plus chers et de
leurs premiers intérêts la fidélité aux devoirs que leur impose
le lienpuissant qu'ils forment et qui les affermit. La
confédération toute entière est en paix; mais elle est encore
armée contre un ennemi dont il faut craindre jusqu'aux
présens , contre les Anglais qui , si on peut s'exprimer
ainsi , pour soulever le fardeau colonial qui les oppresse ,
peuvent appeler au secours de leur commerce leurs
propres sacrifices , et chercher à introduire des denrées , en
évitant , par des pertes calculées , la perte totale qui les
menace ; mais partout le décret impérialde Trianon , en date
du5 août, se convertit en loi ; il en a acquis la force en Saxe,
en Bavière , dans le Wurtemberg , en Westphalie , dans
legrands duchés de Bade , de Francfort etde Berg. Les
principauxdépôts de marchandises prohibées enAllemagne
et en Suisse sont saisies , et le Moniteur prie les afficheurs
du café de Lloyd d'en tenir note. Nous disions dans un
dernier numéro , qu'un ordre relatif aux bâtimens ottomans
avait étonné , et fait une grande sensation dans l'Adriatique
; cet ordre en effet a été révoqué par l'autorité
supérieure. Les bâtimens ottomans qui avaient été relâchés
, à la vérité sous caution , à Trieste , ont été reconnus
naviguer sous licence anglaise , pour le compte
anglais ,eett venir de Malte ; les cautions garantiront l'acquit
de la valeur de leurs cargaisons. En conséquence
des ordres expédiés à cet effet , les confiscations faites à
Marseille , à Gênes , à Naples , à Venise , se montent déjà
à vingt millions ; celles faites à Trieste et à Ancône montent
à douze; voilà donc ,dit encore le Moniteur , trente
492 MERCURE DE FRANCE ,
deux millions escomptés par la banque de Londres , et
dont elle est créditée sur les brouillards de Adriatique
et de la Méditerranée. C'est ici le cas d'ajouter quelques
détails sur M. Goldsmith , sa mort , la cause de cette catastrophe,
son état de situation , et celle des maisons qui
appuyaient leur crédit sur la sienne. M. Goldsmith était
un des hommes les plus probes que pût compter le commerce
anglais; associé à la maison de Baring , les pertes
de celle-cifurent telles, qu'aucune fortune particulière n'eût
pu'les supporter. Depuis que l'Omnium dont M. Goldsmith
avait pour 20 millions (un journal, anglais dit 4 millions
sterling , 96 millions de francs ) , était tombé au-dessous
dupair, le courage de ce négociant s'étaitaffaibli. L'Omnium
étant tombé à 5 et6 pour cent d'escompté sans apparencede
hausse possible, la tête du malheureux négociant
se perdit tout-à-fait, et il crut ne pouvoir se soustraire au
coup affreux qui le menaçait , que par un suicide . On en
connaît l'effet subit , l'Omnium tomba sur-le- champ de six
à dix d'escompte. M. Baring a aussi perdu la vie: on présume
que c'est un effet naturel de sa situation violente ,
et du désespoir que lui a cause la mort qu'il avait , en quelquesorte,
donnée à son ami. Le déficit des deux maisons
a dû être constaté le 3 octobre , mais on varie sur le résul
tat. Quoi qu'il en soit, on croit que le gouvernement viendraau
secours des associés survivans , et des individus qui
avaient fait à M. Goldsmith des avancés sur les fonds
d'Omnium qu'il possédait; mais déjà le contre-coups'est fait
sentir: lamaisonBekers manque pour une somme à -peuprès
égale à celledela maison Goldsmith ; plusieurs autres
très-considérables de la cité viennent d'éprouver le même
Sort.
Les dernières nouvelles du Portugal n'ont donné connaissance
d'aucun engagement entre l'armée du maréchal
prince d'Ekmull et celle du général Wellington . L'Alfred
présente une analyse rapide des événemens de cette campagne
, depuis le moment où , de jour en jour , l'on promet
a Londres la défection totale de l'armée française . Cette
analyse offre ceci de remarquable, c'eesstt qquue , date par date,
tontes les fois qu'un bruit se répand à Londres , l'événement
l'a démenti en Portugal ; et qu'ainsi , au lieu de la
bataille dans laquelle le général anglais devait inévitablement
anéantir l'armée française , affaiblie par des désertions
en masse , une effroyable dyssenterie , el in manque
total de vivres , on a successivement appris la prise de
OCTOBRE 1810 . 493
Ciudad-Rodrigo, celle d'Almeida , la destruction de l'avantgarde
commandée par le général Crafford , et enfin la retraite
de lord Wellington : ainsi , dit l'Alfred , après l'attente
d'une bataille réputée inévitable , nous retrouvons au
boutde quarante-sept jours le lord Wellington en arrière ,
selon lui , de quelques lieues de la position qu'il prétendait
garder , et de la ville qu'il a défendue par procuration ,
donnée à un seul Anglais , le général Cox , pris avec la
garnison portugaise ! Nous retrouvons aussi ce Massena
qui devait être retourné à Salamanque , dont l'armée manquait
de provisions et même d'eau , et disparaissait ,
vaincue par la maladie et par la désertion , nous le retronvons
avançant , en dépit des obstacles que lui oppose la
dévastation qui sépare son armée de celle anglaise , comme
un signe évident de la protection généreuse que cette
armée assure au pays qu'elle défend. Au moment où
l'Alfred faisait ces rapprochemens , la crédulité publique
était encore amusée par la nouvelle de l'arrivée d'une lettre
particulière , apportée par un bâtiment de guerre anglais ,
qui la tenait d'un Américain , qui la tenait du Havre où
régnait le plus grand découragement par suite de la destruction
de l'armée française. La généalogie de cette nouvelle
a quelque chose de piquant, mais le plus curieux ,
c'est qu'accompagnée de tous les caractères de vérité que
nous venons de retracer , elle a été crue généralement.
Après cela , il ne faut plus s'étonner du nombre des jour
naux anglais , de leur étendue , de la quantité de leurs
infatigables souscripteurs : la lecture de ces journaux est
une des habitudes de la crédulité publique ; et c'est à raison
de cela , sans doute , que l'Angleterre est reconnue
pour la terre classique des nouvellistes .
1
En parlant de fausses nouvelles on en avait aussi
répandu une ces jours derniers dans Paris : un prince
étranger devait arriver à Compiègne , où des appartemens
lui étaient préparés ; le prince de Neufchâtel était parti
pour aller à sa rencontre , d'autres disaient pour aller
prendre le commandement de l'armée en Allemagne . La
vérité est qu'il n'y a aucun mouvement , aucun préparatif,
aucun relai préparé à Compiègne , que le prince de Neufchâtel
a eu l'honneur de chasser le 16 avec S. M. , et qu'il
n'a pas un instant quitté Fontainebleau .
Ne confondons pas cependant dans le sentiment d'une
égale défiance tout ce qui se dit sur le séjour de la cour à
Fontainebleau ; loin de là , accueillons avec empressement,
494 MERCURE DE FRANCE ,
avec joie ce que l'on répand sur la fête du 21 , sur son
objet, sur l'événement heureux qu'appelaient les voeux des
Français , et qu'on espère y voir annoncé.
S. :
PARIS. 1
S. M. a nommé S. Em. M. le cardinal Maury à l'archevêché
de Paris . S. Em. a prêté serment en cette qualité
, dimanche dernier , à Fontainebleau , à la messe
impériale , après l'Evangile .
-M. le conseiller d'Etat Dubois , préfet de police ,
rentre au conseil d'Etat , service ordinaire , section de
Pintérieur. S. M. a nommé à la préfecture de police
M. le baron Pasquier , conseiller d'Etat , auquel M. le
baronDudon succède dans sa place de procureur impérial
près la commission du sceau des titres.
-S. M. a nommé grand chancelier de l'ordre des Trois-
Toisons-d'Or , M. le général comte Andréossi ; et grand
trésorier , M. le comte Schimmelpenning.
-Un décret impérial du 3 octobre établit , à l'égard
des domestiques dans la ville de Paris ,,un réglement qui
rétablira , sous ce rapport , la sécurité qui était désirable
garantira l'existence des bons domestiques , rrééccoommpensera
Ieur fidélité , et tiendra les mauvais dans une appréhension
salutaire des mesures de police prescrites contre eux . Tout
domestique de l'un et de l'autre sexe devra être inscrit à
la préfecture de police. Nul domestique ne sera reçu s'il
n'est pourvu d'un billet d'inscription qui restera dans les
mains des maîtres . Tout domestique sans place pendant
plus d'un mois , et qui ne justifierait pas de moyens d'exislence
, sera tenu de sortir de Paris . L'obligation de l'inscription
n'est pas applicable aux domestiques qui ont plus
de cinq ans de résidence chez le même maître.
- Par divers décrets , S. M. a appelé à son conseil
'd'état , M. le duc d'Alberg , et MM. Pommereuil, préfet da
Nord , Quinette , préfetde la Somme , et Chauvelin , préfet
de laLys .
-Par un autre décret , S. M. a confirmé dans la place
de trésorier du sénat M. le sénateur comte Chaptal de
Chanteloup , qui l'occupait depuis 1804.
-Par divers autres décrets , M. le baron Bressieux est
nommé administrateur-général des forêts ; M. Rossel ,
ancien capitaine de vaisseau , est nommé membre du bus
OCTOBRE 1810. 495
reau des longitudes en remplacement de M. le comte de
Fleurieu ; M. Lecointe , négociant , est appelé aux fonctions
de membre du conseil de préfecture de la Seine , en
remplacement de M. Perdry , démissionnaire ; M. Lescalier
est nommé consul-général aux Etats-Unis d'Amérique;
M. de la Malle , auditeur au conseil-d'état , est nommé
commissaire-général de police à Livourne ; M. le baron
Louis , maître des requêtes , est nommé président du conseil
de liquidation , établi en Hollande par décret du 23
septembre dernier .
-La première classe de l'Institut de France vient de
nommer à la place vacante par la mort de M. de Fleurieu ,
M. Beautems Beaupré , ingénieur hydrographe au ministère
de la marine .
-M. Luce de Lancival a laissé une soeur absolument
sans fortune : l'Empereur , instruit de son sort , par considération
pour les talens de son frère , et les services qu'il a
rendus dans la carrière de l'instruction publique , a daigné
lui accorder une pension de 1500 fr .
-On profite à Paris , avec activité , des derniers beaux
jours de la saison qui se prolonge heureusement , pour la
continuation des travaux publics. De nouvelles percées
sont commencées dans divers quartiers , et produiront par
des moyens faciles d'utiles dégagemens et de beaux points
de vue. :
Toutes les nouvelles des pays vignobles s'accordent
à dire que la récolte n'a pas été très-abondante , mais
qu'elle est d'une excellente qualité , ce qui est incomparablement
plus avantageux aux propriétaires et aux consommateurs
.
-On prétend que la seconde classe de l'Institut revisant
le rapport du jury, propose de donner le premier prixdes
poëmes nationaux à M. Millevoye , auteur de Belzunce ,
ou la Peste de Marseille ; le second , à M. de Treneuil ,
auteur des Tombeaux de Saint-Denis , et d'accorder une
mention honorable aux poëmes de MM. Davrigny et Victorin-
Fabre. ir
-La statue du général Desaix , à la place des Victoires,
est environnée d'échafaudages qui indiquent qu'on s'occupe
d'apporter quelques changemens à ce monument.
M. Lehoc, auteur de Pyrrhus , etanciennement connu
dans la carrière diplomatique , vient de mourir.
1
496 MERCURE DE FRANCE , OCTOBRE 1810 .
ANNONCES.
Poétique de Vida , traduite en vers français avec le texte à côté .
Nouvelle édition , suivie de notes explicatives ; par J. E. Barrau ,
professeur de rhétorique au Collège de Riom. In-80. Prix , 3 fr. , et
3 fr. 75 c. franc de port. Chez Debray , libraire , rue Saint-Honoré ,
nº 168.
On trouve chez le même libraire , et du même auteur , Sephèbe ,
tragédie en trois actes et en vers ; et Ulysse , tragédie en trois actes
et envers , à l'usage des Lycées et des Ecoles secondaires .
Abrégé de la vie des plus illustres philosophes de l'antiquité , avec
leurs dogmes , leurs systèmes , leur morale , et un recueil de leurs plus
belles maximes . Ouvrage destinéà l'éducation de la jeunesse , par F. de
Salignac dela Motte-Fénélon , archevêque de Cambray, et précepteur
de M. le duc de Bourgogne. Nouvelle édition , revue avec soin. Orné
des vingt-six portraits des philosophes , et d'un portrait de Fénélon .
Unvol. in-12. Prix , 2 fr. 50 c. , et 3 fr. 25 e. franc de port. A Lyon ,
chez Mme Buynand , née Bruyset; et chez Yvernault et Cabin; et à
Paris , chez Lenormant , rue des Prêtres-Saint-Germain-l'Auxerrois ,
nº 17.
Idées nouvelles sur le système de l'univers ; par Guillaume-Antoine
Maréchal. Prix , 5 fr. , et6 fr. 25 c. franc de port. Chez Clament ,
libraire.
Laquestion de la saignée réduite à sa plus simple expression , et
mise à la portée de tout le monde ; ou Adresse à la classe des sciences
physiques de l'Institut , chargée d'examiner les écrits destinés à concourir
pour les prix décennaux ; par Jean-Antoine Gay, membrede
l'ancienne faculté de médecine , et de l'ancienne société d'agriculture
etdes arts deMontpellier ; ci-devantmédecin d'un hôpital de la même
ville. Brochure in-80. Prix , 50c. , et 60 c. franc de port. Chez Lenor
mant , imprimeur-libraire , rue des Prêtres-Saint-Germain-l'Auxer
rois , nº 17; Gabon , place de l'Ecole de Médecine ; et Cussac , Palais-
Royal , galerie vitrée , nº 231 .
49
4
3
AVIS. M. Carnevale , professeur de langue italienne et espagnole ,
rue Faydeau , nº 28 , continue son cours , et il donne des leçons partisulières
.
TABLE
MERCURE
DE FRANCE .
DEPT
5.
cen
LA
SEINE
N° CCCCLXXXIV .- Samedi 27 Octobre 1810.
POÉSIE .
SUR LA MORT DE LUCE DE LANCIVAL ,
Professeur de rhétorique au Lycée impérial, auteur de la
tragédie d'Hector .
Extinctum Musæ crudeli funere Daphnim
Flebant VIRGILE.-Eglog.
De ses voiles épais la Nuit couvrait la terre ,
Lorsque des dieux l'horrible et prompte messagère ,
La Mort au teint livide , aux regards menaçans ,
Vint de Luce à jamais apaiser les tourmens.
Elle arrive , et déjà , rayonnante de joie ,
L'euménide sanglante a dévoré sa proie ,
Lancival dans ses bras va descendre au tombeau......
« Arrête , ô Mort ! éteins ton lugubre flambeau ,
» Détache de ton front les palmes funéraires ,
> Retiens ta faux sanglante , écoute nos prières.
> Fille de l'Acheron , hélas ! tu vois nos pleurs .
■ Suspends d'une heure encor l'effet de tes rigueurs;
Kk
498 MERCURE DE FRANCE ,
› Laisse , laisse ànos yeux contempler ta victime.
› Luce , ô toi qu'Apollon vit , sur la double cime ,
› A la muse d'Ovide arracher des faveurs ,
► Que depuis tu ravis à Melpomène en pleurs ,
> Luce , de l'amitié n'attends plus que des larmes ..
> Jour affreux ! quoi ! ton coeur , tes écrits pleins de charmes,
> Tes vertus , rien ne peut t'enlever au trépas ?
•Chantre immortel d'Hector, peux- tu ne vivre pas ?
> Peux-tu mourir , hélas ! lorsque , vainqueur des âges ,
> Vers la postérité s'élancent tes ouvrages ?
> Peux- tu mourir , à l'heure où de puissans rivaux ,
›Te cèdent la victoire et des lauriers nouveaux ;
› A l'heure où , chantre heureux de la splendeur du trône ,
>De la fille des rois (*) tu reçois la couronne ?
> Luce , qui l'eût pensé que , pour ton noble orgueil ,
• Le char victorieux dût n'être qu'un cercueil !
> France! et toi qui l'aimais , ô Fontane , ô son maître !
› Toi qui joins aux talens celui de les connaître ,
> Et que forma le goût pour nous dicter ses lois ;
> Toi dont on entendit et les pleurs et la voix
> Gémir sur ses douleurs , proclamer sa victoire ,
• Etmêler de regrets l'éloge de sa gloire ,
> Qui vous eût dit qu'un jour, pour Luce , plein d'appas ,
• Serait un jour de pleurs , marqué de son trépas ,
•Qu'ilmourrait dans l'instant le plus beaude sa vie ?
▸ Ainsi le sort parfois s'est joué du génie.
> J'en atteste le tien , chantre aimé des neuf soeurs ,
> O Tasse ! dont le nom rappelle les malheurs .
Tu marchais triomphant aux murs du Capitole ,
► Quand la Mort vint tromper ton attente frivole ,
•Et changer tout-à-coup tes lauriers en cyprès .
> Qu'importe à ta mémoire ! elle vit à jamais :
> Commela tienne , ô Luce , elle est impérissable. >
Mais que vois-je ! la Mort n'est pas impitoyable.
Son courroux un moment semble s'être adouci ,
Son coeur d'airain s'émeut , de nos pleurs amolli.
Venez , amis de Luce ! et vous aimable enfance,
Vous , l'objet de ses soins , et l'espoir de la France ,
(*) L'Université impériale.
OCTOBRE 1810 .
499
Vousqui de ses leçons nous devrez compte un jour ,
Approchez ; que vos pleurs lui disent votre amour.
Sous les simples lambris qu'habite la sagesse ,
Dans le réduit voilé , chéri de la mollesse ,
Parait Luce , étendu sur un lit de douleur .
Au chevet de sa couché , à la pâle lueur
Des flambeaux répétés dans cette enceinte obscure ,
La Mort laisse entrevoir sa hideuse figure .
Elle attend , immobile , et prête à s'envoler ,
Le soupir que bientôt Luce doit exhaler ,
Tandis que de la Mort , à son tour triomphante ,
Montera dans les cieux son ame bienfaisante .
O qu'est-il devenu son sourire éloquent !
Cet oeil rapide et vif comme fut son talent!
Ses lèvres ne sont plus la source aimable etpure
Des sentimens heureux , enfans de la nature ;
Et ses yeux abaissés , fermés par la douleur ,
Ont déjà de la Mort ressenti la froideur .
Daigne encor les ouvrir à la douce lumière ,
Lancival. Lève ici ta mourante paupière.
Vois de tes vrais amis le couple infortuné
S'attrister du signal qu'Atropos a donné ;
De ces jeunes enfans entends la voix touchante :
<<Toi qui tiens dans tes mains la foudre étincelante,
» O Dieu! de Lancival épargne les destins ;
> Epargne notre ami , le meilleur des humains .
» Il est de nos vertus le modèle et le père :
1
>Prends nos jours , mais du moins prolonge sa carrière. »
O! comme ces accens ont pénétre son coeur !
Il oublie un moment l'excès de sa douleur.
Il les voit , il leur tend une main défaillante ,
Sa voixles nomme encore , et sa lèvre brûlante C
Les appelle aux baisers des adieux éternels.
Mais voici que soudain de leurs chants solennels
Ses amis ont frappé son oreille attentive.
Il écoute , il entend; et sa bouche craintive
Ose à peine d'un mot interroger le bruit
Qui de ses longs travaux a couronné le fruit ,
Et qui sur ses rivaux lui donne la victoire.
Quand iln'en peut douter , il refuse d'y croire.
T
Kk2
Вод MERCURE DE FRANCE ,
Eh ! qu'ai-je fait, dit-il ,pour un honneur si grand?
» Toi qui viens d'accorder à mon faible talent,
» Un prix où mon espoir n'aurait osé prétendre
→ O grand maître ! dis-moi , d'un intérêt si tendre ,
> Comment j'ai mérité la douce expression ?
> Jadis quandj'ai montré la plaintive Ilion
> Prophétisant d'Hector les tristes funérailles ,
:
> Perdant en lui l'espoir , l'appui de ses murailles;
•Quand j'ai dit d'Andromaque et d'Hector belliqueux ,
> Et l'amour , et les pleurs ,etles touchans adieux ;
› Quand j'ai peint dans Achille un prince moins sévère ,
> Plus courageux ,plus grand, l'idole de la terre ,
→ Je n'avais d'autre but que d'imiter tes chants.
>Heureux ! si j'eusse atteint àtes nobles accens ,
› A cesmâles accordsd'un sublime génie ,
> Par qui , chez les Français , l'ignorance bannie ,
› L'étude et la morale au trône des Césars
> Forment aveo amour d'invincibles remparts.
> Dès-lors à mes succès , vantés par l'indulgence ,
> Tu voulus ajouter ; mais à la récompense ,
› Au rang on ta faveur m'allait associer ,
› J'osai me dérober , et m'en justifier.
> Je disais : en tout tems , fidèle à ma promesse ,
> Je veux à mes leçons enchainer la jeunesse ;
►Atoujours cultiver son esprit et son coeur ,
> Luce a placé sa gloire ou plutôt son bonheur. >
En achevant ses mots , sa langue embarrassée
Forme un son douloureux , et demeure glacée ;
Il expire , et son ame a volé dans les cieux.
Abaisse tes regards sur ces terrestres lieux ,
Lancival. Vois nos pleurs ; vois tes amis fidèles
Des lauriers du Parnasse et des fleurs les plus belles
Tresser une couronne àton front glorieux ,
Et léguer ta mémoire à nos derniers neveux.
BRULEBEUF.
OCTOBRE 1810. 501
LA CAVERNE DU TEMS.
Fragment de CLAUDIEN , Eloge de STILICON , livre 2me.
Parde là les soleils et par de là les cieux ,
Lieu presque inaccessible aux pas mêmes des Dieux,
Où , dans son vol hardi , loin du globe élancée ,
"De l'homme veut en vain s'élever la pensée;
Source de l'infini , mère antique des ans ,
L'Eternité creusa la caverne du Tems .
Un serpent , dont les dents rongent tout en silence,
L'embrasse et la remplitde son contour immense...
Sa tête mord sa queue ; et son corps écaillé ,
De vert , de pourpre et d'or , et d'azur émaillé ,
En cercle incessamment se roule sur lui-même .
Vieille , mais toujours belle en sa vieillesse extreme ,
La Nature est assise au seuil de ce séjour :
Des germes créateurs ,voltigeant alentour ,
Par elle sont semés dans les champs de la vie.
Un vieillard vénérable , à la barbe blanchie ,
Là,grave sur l'aírain les immuables lois ,
Qui gouvernent les ans , les saisons et les mois ;
Et des astres divers les repos et la course ,
Devie et de trépas inépuisable source
Ce que servent au monde , étoilés voyageurs ...
Jupiter dans sa marche , et Mars en ses erreurs ,
Dans sa rapidité la courrière nocturne
Et sur son char pesant la lenteur de Saturne ,
L'étoile de Vénus , au feu pur et vermeil ,
Et le fils de Maïa , compagnon du Soleil.
Arrivé súr le seuil , le Dieu du jour s'arrête :
La Nature s'avance ; elle incline sa tête
Devant le front du Dieu , de rayons couronné.
Soudain la porte s'ouvre , et les gonds ont tourné.
Son oeil perce du Tems lademeure profonde ,
Etpénètre un mystère impénétrable au monde.
Là , s'assemblent debout , en groupes séparés ,
Les siècles différens , enmétal figurés.
てい
502
1
MERCURE DE FRANCE ,
Là,les siècles de fer,àl'airdur,au frontsombre,
Près des siècles d'airain sont entassés sans nombre.
Ici,brillans d'argent,sontdes siècles plus doux.
Plus loin, les siècles d'or ,les plus rares de tous,
... Ages heureux , toujours regrettés sur laterre,
S'entrelacent en cercle autour du sanctuaire .
DESAINTANGE.
A MADAME **.
:
ILS sontdonc écoulés ces jours si pleins decharmes ,
Où chaque instant vous offrait à mes yeux !
Ah! par combien de soupirs et de larmes
Je vais payer ees momens trop heureux!
Debonheur etd'amour pres de vous je m'enivre :
Que j'aurai loin de vous de tourmens à souffrir !
Puisqu'avec vous , hélas ! je ne puis vivre ,..
Envous quittantque ne puis-je mourir!
S. DE LAM***.
ENIGME.
ON a souvent recours à moi ;
Mais pour bien remplirmon emploi ,
Etnepas m'exposer àce qu'on me rejète ,
Je ne dois pas manquer de tête;
Car sans tête , malgré ce que j'ai de piquant ,
Jedeviendrais moins attachant.
Ode l'esprit humain égarement bizarre !
Malgré mes qualités , souvent on me compare
Aux plus vils objets , mais toute comparaison ,
Comme l'on sait , n'est pas raison.
S.........
LOGOGRIPHE .
ON me trouve toujours d'une douceur extrême ,
Sibienque la douceur se compare àmoi-même.
(
OCTOBRE 1810 . -503.
Je suis le résultat d'un travail précieux ,
Et l'utile produit d'un peuple industrieux :
Au fils d'un roi jadis il prit envie
De goûter de mon suc ; il en perdit la vie.
J'ai quatre pieds , supprimez le second,
Etvous aurez le latin de mon nom.
$........
CHARADE ,
En couplet, adressé à mademoiselle de ** .
Je voudrais bien , belle Thémire ,
Pouvoir peindre dans mon dernier
Ce que votre beauté m'inspire ,
Mais je ne saurais l'exprimer.
Ah! si le ciel m'avait fait naître
Pour être avec vous mon premier ,
N'en doutez pas , je croirais être
Leplus heureux de mon entier.
NAR..... , département de l'Aude.
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE
insérés dans le dernier Numéro .
Le mot de l'Enigme est Verres de lunettes. ( les )
Celui du Logogriphe estPage, dans lequel on trouve : age.
Celui de la Charade estPolice.
LITTÉRATURE ET BEAUX-ARTS .
HISTOIRE DE FRANCE PENDANT LE DIX-HUITIÈME SIÈCLE ;
par CHARLES LACRETELLE , professeur d'histoire à l'Université
Impériale . Tome IV . A Paris , chez
F. Buisson , rue Gilles- Coeur , nº 10 .
0
-
Les trois premiers volumes de cette histoire avaient
obtenu des suffrages unanimes ; aucune censure n'en
avait interrompu le concert : c'était un genre d'épreuve
et de sanction qui manquait à la gloire de l'auteur. Le
jury des prix décennaux s'est empressé de le lui procurer.
On n'a pas vu sans surprise ce grave et respectable
tribunal entasser dans son jugement sur l'ouvrage
de M. Lacretelle des éloges et des reproches tellement
contradictoires , qu'ils se détruisent les uns les autres , et
qu'en définitif il ne subsiste plus ni louange ni blâme.
<< C'est , a-t- on dit d'abord , le tableau le plus complet
>> des événemens publics où la France s'est trouvée
>> intéressée pendant lapremière moitié du dix-huitième
>> siècle .... Les faits ysont présentés avec exactitude; la
>> narration est claire et rapide ; le style est généra-
>>lement facile et correct ; enfin louvrage offre une
>>instruction suffisante, présentée sous une forme agréa-
>>ble et quelquefois intéressante . >>>Cela est netet positif:
exactitude dans les faits , clarté et rapidité dans la narration
, facilité et correction dans le style , voilà des
éloges absolus qui , en soi, semblent n'adınettre aucune
restriction . « Tous ces titres , ajoute le jury , sont
>>balancés par des imperfections de plus d'un genre .>>>
On doute d'abord qu'un historien qui réunit toutes les
qualités les plus essentielles du genre , puisse avoir des
défauts qui les balancent. Toujours est-on certain que
ces défauts ne seront pas le contraire de ces qualités ,
c'est-à-dire , que l'inexactitude des faits ne sera pas
reprochée à celui qu'on a loué de son exactitude; qu'on
MERCURE DE FRANCE , OCTOBRE 1810. 505
1
n'accusera pas de manquer d'instruction celui en qui
l'on a remarqué une instruction suffisante , etc. , etc.
Eh bien ! l'on est dans l'erreur. « M. Lacretelle n'a fait
>> aucune recherche pour constater la vérité de quelques
>>> faits importans ; ..... il serait aisé de relever plusieurs
>>inexactitudes dans d'autres faits . En général il y a peu
>> de critique dans son ouvrage , et la partie politique
>>>sur-tout , y est traitée superficiellement ..... Dans les
>>>portraits qu'il trace du caractère des principaux per-
>>> sonnages , la justesse de certains traits peut être con-
>> testée..... M. Lacretelle recherche trop des anecdotes
>> satiriques souvent suspectes ; ...... il a répété , sans
>> un examen assez sévère , des imputations calom-
>> nieuses , etc. >> Je demande maintenant ce que sont
devenues cette instruction suffisante et cette exactitude
avec laquelle les faits sont présentés . Se montre-t-il suffisamment
instruit , celui qui n'a fait aucune recherche
pour constater la vérité de faits importans , qui a mis peu
-de critique dans son ouvrage , et qui a traité trop superficiellement
la partie politique sur- tout ? A-t- il présenté les
faits avec exactitude , celui en qui il serait aisé de relever
plusieurs inexactitudes , en qui la justesse de certains
traits peut être contestée , qui recherche trop des anecdotes
satiriques souvent suspectes , et qui a répété des
imputations calomnieuses sans un examen assez sévère ?
Qu'aurait dit de plus , de quelle autre sorte se serait
exprimé le critique qui aurait voulu prouver que M. Lacretelle
manquait d'exactitude et d'instruction , c'est-àdire
absolument le contraire de ce que le jury avait établi
d'abord ? Le jury pourrait vouloir expliquer ces étranges
contradictions , en disant que l'éloge n'est exprimé que
généralement et sauf restriction , que l'ouvrage , dans
la totalité , rempli d'instruction et d'exactitude , pèche
pourtant sous ces deux rapports dans plusieurs de ses
parties , et que la justice voulait qu'il en fût fait mention
. Je répondrais alors au jury que , par leur répétition
fréquente et leur nombreuse réunion , toutes ces
expressions partitives et proportionnelles , plusieurs,
quelques - uns , certains , quelquefois , trop ou trop peu , etc. ,
détruisent à mesure et finissent par ruiner complètement
1
1
506 MERCURE DE FRANCE ,
l'éloge qu'elles ont l'air seulement de vouloir modifier et
restreindre . On pourrait défier le jury de placer à la fin
de son jugement sur l'ouvrage de M. Lacretelle la phrase
louangeuse qu'il a mise au commencement. Je propose
une épreuve facile à faire : que mes lecteurs veuillent
bien parcourir une seconde fois des yeux la longue série
des reproches articulés contre l'historien sur son défaut
de recherche , d'exactitude , de critique, de justesse et
autres griefs , et qu'ensuite ils se la représentent terminée
par ces mots en forme de conclusion : bref, l'ouvrage
offre une instruction suffisante , et lesfaitsy sont présentés
avec exactitude : certainement ils seront frappés de cette
chute , comme d'une des plus fortes inconséquences qui
soient jamais sorties d'un cerveau humain. Jemesuisattaché
seulement à ce qui concerne l'exactitude et l'instruction
, parce que ce sont-là les points les plus importans ;
j'aurais pu démontrer avec la même facilité que le jury ,
toujours abusant de la faculté de restreindre , a pareillement
annihilé les éloges qu'il avait cru d'abord devoir
accorder à la clarté et à la rapidité de la narration , ainsi
qu'à la facilité et à la correction du style. C'est sur-tout
cette louange donnée à la forme agréable et quelquefois
intéressante de l'ouvrage , qu'il devient impossible de
retrouver sous un amas de reproches qui excluent , qui
étouffent pour ainsi dire toute idée d'agrément et d'intérêt
, tels que le défaut de liaison entre les faits , ceux- ci
dépouillés des circonstances qui les accompagnent et les
expliquent , la sécheresse et le décousu qui en résulte , et
plusieurs autres vices de ce genre. Mais une espèce de
critique toute particulière et que M. Lacretelle seul a
subie , c'est celle qui le compare successivement à trois
des écrivains qui ont retracé la même époque , remarque
en quoi il diffère de chacun d'eux , et tourne contre lui
toutes ces différences comme autant de sujets de blâme .
« Il est resté , dit- on , fréquemment au-dessous de ses
>> modèles . » L'expression de modèles est d'une impropriété
perfide , s'appliquant à Saint-Simon et à Duclos : unhistorien
ne prend point pour modèles des auteurs de mémoires
, et ceux-ci trouvent dans la liberté du genre des
ressources qui sont totalement interdites à l'autre. « En
OCTOBRE 1810. 507
suivant Saint-Simon , Voltaire et Duclos , il n'a ni l'éner-
>> gie originale du premier , ni l'élégance naturelle et pi-
>> quante du second, nile traitferme et précis du dernier .>>>
M. Lacretelle pourrait avouer sans confusion qu'il n'a
pas , du moins au même degré que ces trois écrivains
célèbres , la qualité qui caractérise chacund'eux. Chacun
d'eux n'est il pas aussi privé du mérite particulier qui distingue
les deux autres ? Voltaire a-t-ill'énergie originalede
Saint- Simon , et Saint-Simon l'élégance naturelle et piquante
de Voltaire? Que veulent dire ces distinctions ? Hors des
trois qualités que l'on cite , n'en existe-t-il pas quelque
autre qui puisse honorablement caractériser la manière
d'un historien , telle , par exemple , que la noblesse et la
gravité ? D'ailleurs , pourquoi le jury n'a-t- il pas aussi
appliqué cette espèce de critique relative , aux autres genres
d'ouvrages soumis à son examen? Pourquoi n'a-t- il pas
dit d'un auteur de tragédie , qu'il avait ou n'avait pas la
sublimité de Corneille , la diction enchanteresse de
Racine , et le pathétique entraînant de Voltaire ? Cela
n'eût pas été plus injuste, et c'est alors sur-tout que l'expression.
de modèles eût été bien plus convenable.
Ces éloges si habilement neutralisés par tous les reproches
contraires , et ces formes extrajudiciaires employées
seulement contre l'historien du dix-huitième siècle , ne
sont rien en comparaison de la phrase qui termine le
jugement porté sur son ouvrage. « Il serait possible de
>> faire des reproches encore plus graves au troisième
>> volume , que l'auteura publié depuis la clôture ducon-
» cours ; mais , par cette considération même , le jury est
>> dispensé d'en faire l'analyse . >> Ce n'est point ici le
lieu d'examiner si ce troisième volume mérite en effet
des reproches encore plus graves que les deux autres
qui , comme on a pu voir , en ont encouru d'assez graves
etd'assez nombreux sur-tout : mais comment lejury s'estil
décidé à flétrir de ce blâme, d'autant plus nuisible qu'il
estplus vague , un volume qui n'était nullementjusticiable
de sa censure , puisqu'il avait été publié depuis la clôture
du concours? Il est, dit-il , dispensé, parcette considération
même , d'en faire l'analyse. Mais cette même considération
, sans parler de celles delajustice et de labienséance,
508 MERCURE DE FRANCE ,
le dispensait aussi d'en faire la satire. La phrase du jury
n'est- elle pas l'équivalent exact de celle-ci? nous n'avons
pas le droitde vous juger , mais nous vous condamnons .
Le quatrième volume , dont j'ai à rendre compte , est
formé de trois livres , et la plus grande moitié de cet
espace est remplie par le ministère du duc de Choiseul ;
le reste contient les trois dernières années du règnede
Louis XV, et les deux premières du règne de son inforfuné
successeur. Avant d'entamer le récit des événemens
qui , en terminant honteusement l'un de ces règnes , ont
și terriblement influé sur les destinées de l'autre , l'historien
s'excuse de ce qu'il va les retracer avec plus d'étendue
et de détails qu'ils ne semblent le mériter. « Si le
› règne de Louis XV, dit- il , eût été suivi d'un règne
» prospère qui , par son énergie , eût réparé les torts de
>> la mollesse et de l'irrésolution , l'historien pourrait
>> tracer avec une rapidité dédaigneuse le tableau des
>>douze dernières années de ce monarque; il indiquerait
→ les désordres d'une cour énervée , heureux d'en voiler
>> les détails ...... Mais les malheurs , la chute et la mort
>> de Louis XVI font une loi de rechercher avec plus de
>> scrupule , de retracer avec plus de sévérité les fautes
>> de son aïeul , et de saisir , dans des événemens frivoles
>> en apparence , les pronostics ou les mobiles d'une
» révolution terrible. » L'auteur établit ensuite une distinction
plus juste encore qu'ingénieuse entre les diffé
rentes manières de traiter l'histoire , suivant la forme
différente des gouvernemens dont il faut décrire la
marche et l'action. Il fait sentir parfaitement l'avantage
*qu'ont eu les historiens de l'antiquité qui, ayant à peindre
soit les agitations d'une démocratie , soit les révolutions
d'un état despotique , pouvaient , dans l'un etdans l'autre
cas , ne mettre en scène à la fois qu'un petit nombre
d'imposans personnages , donnant l'impulsion aux divers
partis par la seule force du caractère , ou changeant par
quelque catastrophe subite la destinée d'un grand peuple .
Il prouve que les monarchies tempérées des tems modernes
offrent un tableau beaucoup plus compliqué.
«C'est sur-tout , dit-il , depuis les grandes découvertes
>>des quinzième et seizième siècles que les noms et les
OCTOBRE 1810. 500
:
2
▸ faits historiques se multiplient. L'opinion règne ; les
>> nations veulent concourir à leurs destinées : les sou-
>>verains éprouvent une résistance inaccoutumée .......
» L'opinion qui dans le principe n'avait ni un but fixe
» ni un mouvement progressif , devient plus constante
» dans ses voeux , à mesure que le gouvernement paraît
>>plus mobile dans ses résolutions . On dirait qu'il s'est
>>formé une démocratie factice . Tout homme qui prend
» de l'empire sur ses contemporains , soit en excitant
>> l'enthousiasme , soit en armant la raison , soit en lan-
» çant le ridicule , possède , autant et plus qu'un mi-
>> nistre , qu'un roi , le privilége d'amener de grands
» événemens . L'écrivain qui ne peut méconnaître la
>> puissance de ces divers mobiles , désespère de les pré-
>>senter avec ordre , avec clarté . Il s'embarrasse de ses
>> propres conjectures et se défie du sentiment qui a pu
>>les lui dicter. Quelque travail qu'il s'impose , il sent
>> qu'un travail du même genre reste à faire à ses lec-
>>>teurs . » Cette manière de saisir et de présenter les
difficultés de son sujet , est d'un écrivain qui saura bien
les surmonter .
M. Lacretelle, qui envie aux historiens de l'antiquité la
majestueuse simplicité de leurs sujets , me paraît avoit
emprunté assez heureusement un des artifices de leur
composition ; je veux parler de ces discours directs où
l'on fait dire à ses personnages ce que , d'après leur
caractère ou leur intérêt connu , ils ont pu dire ou
penser dans une circonstance donnée. On ablâme , peutêtre
avec raison , les harangues politiques ou militaires
que les historiens anciens mettent dans la bouche de
leurs personnages , parce qu'une harangue est donnée
pour un fait , et que fort souvent les circonstances du
lieu , du tems ou de la personne , ne permettent pas de
croire que ce fait ait eu réellement lieu , ou du moins
qu'il se soit passé exactement comme on le raconte : mais
la vérité ne peut être blessée par ces sortes de discours
que l'on présente comme de pures suppositions , et qui
ne sont qu'unmoyen plas vif , plus animé d'exposer les
sentimens dont foute une classe de la société était affectée
dans quelque conjoncture importante , les désirs ou
1
510 MERCURE DE FRANCE ,
les craintes que sa position lai suggérait , et enfin les
raisonnemens que lui dictait son intérêt ou sa passion.
M. Lacretelle en a fait particulièrement usage dans
T'histoire de la destruction des Jésuites , événement dans
lequel la cour , le clergé , les parlemens , les jansénistes
et les philosophes prenaient parti soit d'une manière
opposée , soit plutôt d'une même manière , mais par des
motifs fort différens .
Je ne puis suivre l'historien dans la route qu'il se fraye
à travers tant d'événemens , de personnages , de partis et
d'intrigues de tout genre. Sa marche y est à-la-fois ferme
et prudente ; quelquefois ralentie par des observations
nécessaires , ou même par des pas rétrogrades que la
position des divers objets lui commande , elle n'est jamais
incertaine ni embarrassée . D'intéressantes digressions
qui ont pour objet d'expliquer l'influence de certaines
causes trop éloignées de leurs effets pour être aperçues
du vulgaire , délassent le lecteur de la diversité monotone
d'une foule de petits faits qui , n'étant le produit
d'aucune volonté ferme , ne produisent eux-mêmes, aucun
résultat important ni durable . De ce genre est la digression
relative aux travaux , aux bienfaits et aux erreurs
de la philosophie de 1758 à 1770 , c'est- à-dire , dans
un intervalle de douze années : l'autorité de Voltaire
s'affaiblissant par degrés , son irréligion jugée timide , et
surpassée par une incrédulité qui n'a pas à craindre la
même disgrâce , sa monarchie universelle démembrée
par des lieutenans qui cachent leurs vues ambitieuses
sous des respects trompeurs , un nouveau phénomène
s'élevant sur l'horizon littéraire , et exerçant , par le soin
même qu'il prend de heurter son siècle , un pouvoir que
Voltaire n'a jamais obtenu en le flattant , tels sont les
principaux traits de ce tableau , où quelques traits accessoires
peuvent manquer de justesse , quelques couleurs
pourront paraître aux uns trop adoucies , aux autres trop
dures et trop tranchantes , mais où tous seront forcés de
reconnaître un talent observateur , habile à rassembler et
à coordonner des faits épars pour en faire apercevoir la
liaison secrète et en tirer d'importantes conséquences ,
un esprit juste autant qu'éclairé , sincère dans son amour
OCTOBRE 1810 .: 511
pour l'ordre comme dans son aversion pour les excès ,
ayant la ferme volonté d'être impartial et prouvant assez
bien qu'il y réussit , en réunissant contre lui les opinions
extrêmes . Je dois encore indiquer , comme morceaux
pleins d'une instruction riche , variée et féconde en aperçus
, l'exposition de la philosophie sage et modérée de
cette fameuse université d'Edimbourg , qui , suivant l'expresion
de l'auteur , fut un autre Port-Royal pour le
nombre d'écrivains profonds et laborieux qu'elle produisit
, mais où l'esprit de secte ne pénétra jamais ; et l'analyse
comparative des deux écoles d'économistes dont
l'une eut son berceau dans le modeste appartement que
Quesnay , médecin de Mme de Pompadour , occupait à
Versailles , sous celui de la favorite , et qui toutes deux
ralliées en un seul corps sous le bon et vertueux Turgot,
eurent , pour peu d'instans , la joie de voir leurs voeux
enfin réalisés , et leurs théories mises en pratique .
J'ai eu occasion , dans le compte que j'ai rendu des
précédens volumes de l'Histoire du dix-huitième siècle ,
de louer certains traits fermes et brillans par lesquels
l'auteur caractérisait une époque ou un personnage : ce
genre de mérite ne se fait pas moins remarquer dans le
volume que j'examine aujourd'hui. Voici de quelle manière
l'historien termine le portrait du duc de Choiseul :
<<Personne ne pouvait dire : C'est un grand homme;
>> chacun disait : C'est un homme brillant. Pendant pres-
>>que tout le cours du dix-huitième siècle , il n'y eut
>>point en France de meilleur titre de recommandation . >>>
C'est peindre d'un mot et le due de Choiseul et le siècle .
Je ne puis trouver la même justesse dans ce trait : « On
>>pourrait dire que c'était le Régent avec de la sobriété. »
Le Régent sobre eût été l'un des meilleurs et des plus
grands princes de la monarchie ; il eût peut-être égalé
Henri IV , dont le sang coulait dans ses veines , et dont
sa figure rappelait , dit-on , les traits . Aussi, brave que
lui , doué dans les combats d'autant de présence d'esprit
et de pénétration , plus libéral ou peut-être seulement
plus prodigue , il avait sa bonté , sa clémence , son affabilité
, sa gaieté, ses réparties promptes et spirituelles ;
une conception facile et nette , un premier jugement
512 MERCURE DE FRANCE ,
rapide et sûr l'eussent rendu aussi propre à conduire lës
affaires de l'Etat , que ses dégoûts et ses débauches ly
rendirent inhabile; enfin des connaissances variées et
des talens portés fort au-delà du médiocre embellissaient
cet heureux naturel , et auraient suffi pour faire
du Régent , fût-il né dans la classe moyenne , un des
hommes les plus aimables et les plus distingués de son
tems . Je doute fort que M. le duc de Choiseul possédât
une semblable réunion de qualités . Ni les vices d'une
détestable éducation , ni l'amour effréné de tous les
plaisirs n'empêchèrent le développement ou l'application
de celles qu'il avait , et l'on peut croire qu'il n'était pas
véritablement né pour les grandes choses , puisque maître
à-peu-près absolu du pouvoir en France pendant
douze années , il ne signala son administration par aucune
de ces opérations profondes et durables qui assu
rent la prospérité intérieure d'un royaume ou établissent
sa gloire au-dehors . M. Lacretelle observe un rapport
beaucoup plus réel entre le Régent et M. de Choiseul ;
c'est d'avoir été en butte l'un et l'autre à des soupçons
aussi atroces qu'injustes , d'avoir été accusés tous deux
de s'être faits les empoisonneurs d'une grande partie de
lafamille royale . Il faut repousser , comme le fait M. Lacretelle
, les imputations dirigées contre M. de Choiseul
, et encore plus celles dont le Régent fut l'objet ;
mais on ne peut s'empêcher d'être frappé d'une stupeur
inquiète et soupçonneuse envoyant tomber presque à la
fois autour du trône , ledauphin , la dauphine , le duc
de Bourgogne leur fils , la reine , et enfin Mme de Pompadour
qu'il faut bien oser nommer avec tous ces augustes
personnages , de même qu'on avait vú , au commencement
du siècle , un autre dauphin , un autre duc
de Bourgogne , sa femme et l'un de ses fils descendre au
tombeau , pour ainsi dire , sans intervalle. « Lorsque
>>Mme de Pompadour mourut , dit M. Lacretelle , les
>> troupes françaises , dont elle avait compromis la gloire ,
>> témoignèrent leur joie d'être délivrées de sa méprisa-
>>ble et capricieuse influence. Quand de telles femmes
>> deviennent des instrumens de calamité , le peuple les
>>>charge d'imprécations , afin d'épargner son roi; mais
>>le
OCTOBRE 1810. 513.
>> le roi seul est coupable . >>> Cela est bien observé , et
l'histoire ne peut prononcer une sentence à-la-fois plus
sévère , plus juste et mieux exprimée. AUCER LA
DEPE
ELOGE DE LA BRUYÈRE , discours qui a remporté le prix
d'éloquence décerné par la Classe de la langue et de
la littérature françaises de l'Institut , dans sa séance
du 4 avril 1810 , par MARIE J. J. VICTORIN FABRE .
-Un vol . in-8° , avec le Tableau littéraire du dix
huitième siècle , discours du même auteur , couronne
dans la même séance de l'Institut . A Paris , chez
Michaud frères , imprimeurs-libraires , rue des Bons-
Enfans , nº 34 ; et chez Delaunay , libraire , au Palais-
Royal.
PEU de livres dans notre langue ont eu plus de célébrité
que les Caractères de La Bruyère, mais aucun , peut-être,
ne paraît , au premier aperçu , moins fait pour que l'éloge
de son auteur , dont il est à-peu-près l'unique ouvrage ,
soit le sujet d'un prix d'éloquence . La vie de cet auteur ,
sa personne , sont presque inconnues ; son livre est une
composition philosophique où ni la grandeur du plan ,
ni les formes du style n'ont d'abord rien de frappant , où
l'éloquence , en un mot , ne paraît point provoquer
l'éloquence ; et plus un écrivain semblera s'être fait une
étude du style oratoire , moins on le croira propre à
traiter un pareil sujet. Si , par exemple , un jeune homme
avait mérité deux fois la couronne par deux discours tels
que l'Eloge de Corneille et le Tableau littéraire du dixhuitième
siècle , et qu'il confiât à quelqu'un le projet de
disputer ce troisième prix , il est peu de donneurs d'avis
qui ne l'en détournassent , et qui ne trouvassent pour
cela de fort bonnes raisons . Mais s'il avait une fois bien
mis cela dans sa jeune tête ; s'il avait déjà bien médité
son La Bruyère , comme il me semble qu'il le fait de
chaque sujet qu'il traite , laissez-moi faire , répondrait-il :
il y a plusieurs genres d'éloquence ; La Bruyère lui-même
m'apprend à les distinguer (1 ) : ou je me trompe , ou
(1) Dès son premier chapitre , intitulé : Des ouvrages de l'esprit,
SEINE
LI
514 MERCURE DE FRANCE ,
son ouvrage qui les rassemble tous , son ouvrage dont
je suis plein et sur lequel je ne pourrais plus obtenir de
moi de ne pas écrire , m'inspirera celui de tous ces
genres qui conviendra le mieux , ou plutôt me rendra
capable d'en changer et de les prendre tous l'un après
l'autre à son exemple. L'éloquence , a dit mon auteur ,
est rarement où on la cherche , et elle est quelquefois où
on ne la cherche point (2) . Je vous vois bien disposé à
ne la point chercher dans le discours que je vais faire :
je tâcherai que mes juges l'y trouvent , et pour cela je
tâcherai qu'elle y soit .
Que les choses se soient ainsi passées ou non , il est
certain que les juges qui ont prononcé sur ce discours y
ont trouvé le genre d'éloquence qui pouvait y mieux
convenir. Non seulement ils l'ont couronné , mais ils
l'ont vivement applaudi , ils en ont parlé avec plus que
de l'estime . L'auteur n'y ayant pas joint son nom cacheté,
les paris étaient ouverts pour deviner de qui il
pouvait être , et quand on l'a su on voulait à peine le
croire , tant on y trouvait sa manière différente de ce
qu'elle était dans les deux autres discours , tant ony
rencontrait de ces résultats qui supposent l'expérience ,
de cette connaissance du monde qu'on n'acquiert que
dans le monde même , en un mot de maturité. En effet ,
M. Fabre ne paraît pas seulement , dans ce discours , si
bien pénétré de l'auteur dont il fait l'éloge , qu'il le loue
en quelque sorte dans son style ; mais il semble aussi
avoir appris de lui-même à observer les hommes ; et
dans plus d'un endroit , après avoir cité des traits de
La Bruyère , il y joint des traits de lui , qui paraissent
encore des citations .
Dès sa seconde page , voulant expliquer la différence
qui existe entre La Bruyère auteur d'un livre célèbre ,
mais dont la vie est peu connue , et certains auteurs qui
sans cesse attirent sur eux les yeux du monde, et croyent
assurer par là la célébrité de leurs ouvrages , il dit de ces
derniers : « Lorsqu'un auteur s'est fait ainsi des succès ,
et ce qu'il croit un avenir , on n'ignore point sa vie : on
(2) Ibidem.
ל
OCTOBRE 1810. 515
,
sait qu'on le voyait souvent dans le salon de Ménippe ,
ou à la toilette de Césonie (3) ; on retient ses mots flatteurs
ses anecdotes piquantes ; on n'oublie que sa
prose et ses vers ; et quelquefois il demeure un grand
homme dans le dictionnaire historique. L'on va donc
par cette route à la postérité , mais on n'y porte pas ses
livres. Quand un livre y va seul , au contraire , sa réputation
est sûre et durable : c'est lui qui l'a faite , et il la
soutient. >> Ne pourrait-on pas dire au panégyriste :
Est-ce vous qui parlez , ou si c'est votre auteur ?
,
Ailleurs il veut faire sentir pour quelle principale
raison la manière de Théophraste , dans ses Caractères,
diffère de celle de La Bruyère. Cette raison , il la trouve
dans les hommes , dans les sociétés civiles , dans les
moeurs publiques que chacun des deux moralistes avait
à peindre . La différence des modèles entraînait celle
des portraits , etThéophraste ne pouvaitpeindre le monde
tel qu'il n'existait pas de son tems . «Parmi les peintures
de La Bruyère , dit M. Fabre , il n'en est pas de plus
piquante , de plus éminemment philosophique et morale
que celle de ces deux hommes , l'un toujours timide
circonspect , embarrassé , flatteur , complaisant ; partout
évité , oublié , raillé ; importun avec une extrême
politesse , et stupide malgré son esprit (4) : l'autre fier ,
railleur , présomptueux , dogmatique ; toujours recherché
, fêté , caressé , applaudi ; homme aimable , homme
de bon ton qui ne dit que des impertinences , homme
d'esprit qui n'est qu'un sot. Ces peintures si vivement ,
si heureusement terminées par ces mots : Il est pauvre !
il est riche ! le philosophe grec n'aurait pu les tracer .>>>
Ne croirez-vous pas que ce sont là les deux portraits que
La Bruyère a tracés lui-même ? point du tout ; c'en est
une réduction vive et animée ; ce sont deux pagès resserrées
en deux phrases , et à l'exception du peu de
mots qui sont ici en italique , pas une expression de la
copie ne se trouve dans l'original .
(3) Deux caractères de La Bruyère.
(4) Ila , dit LaBruyère , aree de l'esprit , l'air d'un stupide .
Lla
516 MERCURE DE FRANCE ,
Ce n'est pas tout ; il continue : « Jamais le pauvre
de La Bruyère ne s'est offert à ses regards ( de Théophraste).
Il ne l'a jamais vu marcher lentement , le
front penché , les épaules serrées , le chapeau abaissé
sur les yeux pour n'être point aperçu (5). » Puis toutà-
coup laissant là son guide , il va plus loin que lui ,
mais du même pas et de la même allure. « La considération
, les égards , n'étaient point encore dans le
siècle où vivait Théophraste l'apanage exclusif de l'opulence.
L'indigence même avait été ennoblie par les Miltiades
et les Eudamidas . Le pauvre était , se croyait , et
il était cru l'égal du riche. Comme lui , dans les assem--
blées politiques , il venait , la main libre et la tête haute ,
jeter son vote dans l'urne , et se donner des magistrats :
il entrait avec lui dans les bains publics , dans les lycées ,
dans les gymnases : etdans les jeux , dans les spectacles ,
il venait s'asseoir près de lui sur les marches de l'amphithéâtre
, ou s'élançant dans la lice , il volait lui disputer
le prix. Une inégalité plus ou moins grande dans les fortunesa
été de tous les siècles et de tous les gouvernemens .
Mais , à ne considérer les objets que sous le point devue
moral et politique, on trouvera que les hommes furent
toujours partagés en deux classes : ce sont aujourd'hui
des riches et des pauvres; c'étaient autrefoisdes esclaves
et des citoyens. Les modernes peuvent s'applaudir et se
faire honneur de leur partage. Il y a cependant plus de
rapports entre lapauvreté et l'esclavagequ'entrelarichesse
et les droits de cité . >> Vous voyez que si l'on peut encore,
prendre cela pour du La Bruyère , c'est en lui donnant,
cent ans de plus et en supposant qu'il ait écrit dans
notre siècle et non pas dans le sien.
Ce discours est divisé en trois parties. J'avoue que je
n'ai pas été d'abord content de l'ordre dans lequel l'orateur
annonce qu'il les a rangées. Il se propose d'analyser
premièrement la composition de La Bruyère et son
style ; d'exposer ensuite sa morale et sa philosophie ;
enfin de chercher à découvrir , par la connaissance de
l'écrivain et du philosophe , les traces de l'homme ignoré .
(5) Expression de La Bruyère.
OCTOBRE 1810 . 517
1
L'écrivain , le philosophe , l'homme , voilà donc les trois
parties de son discours .Or, quelque distinguée , quelque
supérieure que soit la manière de composer et d'écrire
de l'auteur des Caractères , son talent d'observer et les
principes de sa philosophie le sont encore davantage :
la réflexion , l'observation précédèrent en lui l'art , et
peut-être même le dessein d'écrire : en général , un
philosophe moraliste doit étudier long-tems les hommes ,
doit rapprocher long-tems ce qu'il découvre en eux , des
principes qu'il s'est faits d'avance et des opinions philosophiques
qu'il a embrassées , avant de prendre la plume
pour les peindre. Il me semblait donc qu'ici l'ordre
naturel des idées était interverti et que la seconde partie
du discours aurait dû être la première; mais en lisant
cette partie , j'ai reconnu que de la manière grande et
générale dont l'auteur y considère l'écrivain , il avait
sagement fait de disposer ainsi sa matière , et qu'il avait
fort bien rempli le précepte d'Horace qui s'applique, à
tout l'art d'écrire aussi bien qu'à la poésie :
Utjam nunc dicatjam nunc debentia dici.
«C'est un métier de faire un livre , comme de faire
>> une pendule. >> Cette expression de La Bruyère autorisait
assez M. Fabre à distinguer en lui, comme dans
tout écrivain habile , le talent de l'auteur et l'art de
l'ouvrier. On lui a reproché cette expression avec la
même justesse et la même bonne foi que beaucoupd'autres
choses ; on s'est moqué de son admiration pour cet
art de l'ouvrier dans un écrivain tel que La Bruyère ,
comme s'il n'avait vu en lui que cet art , comme s'il
avait eu tort de se servir de ce mot ouvrier, qui lui a été
dicté en quelque sorte par La Bruyère lui-même , lorsqu'il
a employé le mot métier; enfin comme si l'orateur
avait entendu par-là seulement l'arrangement artificiel
des mots , et s'il se fût tué dans tout son discours à
tâcher de nous démontrer , le scalpel à la main , cet
arrangement. Il faut avoir lu ces choses-là pour y croire .
A l'âge de M. Fabre , avec ses talens et ses succès , on
pourrait avoir une dose un peu forte d'amour-propre : s'il
était dans ce cas , ses amis pourraient craindre qu'à force
518 MERCURE DE FRANCE ,
d'être injuste on ne le poussât jusqu'à unexcessiforgueil :
rien n'y serait plus propre , et des injustices d'un genre
plus grave feraient croire qu'on en aurait le projet ; j'espère
qu'il ne tombera point dans le piége , que de quelque
manière qu'il soit traité par les passions des autres , il
p'en sera pas moins maître des siennes , et qu'il n'en
sera, en un mot , ni plus découragé ni plus fier. 1
Mais revenons à sa première partie , où il ne cherche
point du tout à nous expliquer en quelle façon LaBruyère
observait les règles de la grammaire et de la syntaxe ,
mais comment il était devenu écrivain , quel plan il s'était
tracé , quel apprentissage il s'était fait à lui-même dans
ce métier de faire un livre , quelles raisons il avait eues
pour donner au sien la forme que nous yvoyons , que's
furent pour lui les avantages de cette forme , et enfin les
talens qu'il déploya dans l'exécution de son dessein.
Le plus brillant , et celui où il excella peut-être le plus ,
est le talent de peindre. Son panégyriste fait passer sous
nos yeux plusieurs de ses tableaux , et sans les copier
toujours littéralement , il les retrace. S'il était poëte
comique , il relirait sans cesse La Bruyère; et il montre
évidemment le profit qu'il en saurait tirer ; mais cela le
conduit plus loin; un autre grand peintre , le poëte
comique par excellence , Molière excella aussi dans la
fidèle représentation des caractères : on peut comparer
plusieurs de ceux de ces deux habiles maîtres; en faisant
cette comparaison entre l'hypocrite de l'un et l'hypocrite
de l'autre , M. Fabre aperçoit et il nous fait voir
dans l'Onuphre de LaBruyère le dessein très-marqué de
faire la contre-partie du Tartuffe de Molière , et de relever
quelques inconséquences dans la conduite de ce
dernier.
Nous voilà loin, je crois , des dissections grammaticales
, et ce qui suit ne nous en rapproche pas. Après
avoir mis en rivalité La Bruyère avec Molière, il indique
en passant ce que Fontenelle , Duclos , et même l'auteur
des Lettres Persannes ont pu apprendre du premier. II
ne prétend pas pour cela ( car son admiration ne va pas
jusqu'à un aveugle engouement) , il ne prétend pas
égaler La Bruyère aux Molière et aux Montesquieu ;
OCTOBRE 1810 . 51g
il ne le placera pas au rang de ces génies extraordinaires
dont un seul suffit pour illustrer un siècle et une nation ;
mais se servant avec adresse de cette restriction même ,
pour réunir sous un seul point de vue tous les différens
mérites qu'il admire dans son auteur : « Je demanderai ,
dit-il , quelle est la seconde place digne d'un écrivain
qui , dans un seul ouvrage , semble épuiser toutes les
formes de la composition et toutes les ressources du
style ; qui prend avec une égale aisance tous les caractères
d'esprit et tous les genres de talent ; qui peint le
vice comme Juvénal , joue le ridicule comme Aristophane;
qui raille avec Lucien , plaisante avec Rabelais ;
puis tout-à-coup grandit , se passionne et s'élève , se
montre philosophe , et grand philosophe , orateur et
grand orateur , et devient un moment l'émule des Platon
, des Cicéron et des Chrysostome ; qui , représentant
cet univers comme une vaste scène d'illusions
théâtrales , où les décorations restent toujours les mêmes,
tandis que les acteurs changent toujours , où ceux qui
ne sont pas encore , unjour ne seront plus , demande quel
fond à faire sur ce personnage de comédie (6) , avec ce
même ton oratoire , cet accent de triomphe et de terreur
, dont Bossuet s'écrie , après une peinture du même
-genre : Oh ! que nous ne sommes rien ! qui , s'élevant
contre le prince d'Orange à peine encore assis sur le
trône par l'exil de son beau-père , accable le nouveau
monarque de son indignation moins encore que de ses
craintes , rend la cause du faible Stuart commune à tous
les rois qui l'ont trahie , et développe les plus grands
intérêts politiques avec toute la rapidité des mouvemens
oratoires les plus variés et les plus éclatans ? »
Lisez l'analyse éloquente que l'orateur fait ensuite de
cette éloquente harangue ; et reconnaissez avec lui ,
dans La Bruyère , cette variété singulière de tons qui
se plie à tous les genres d'éloquence. Il ne vous dis-
-simulera point quelques défauts qui se mêlent à ces
qualités éminentes ; il en assignera les causes . En parlant
de ces causes , il avancera sur-tout que La Bruyère
(6) Chap. VIII , De la Cour .
า
520 MERCURE DE FRANCE ,
ne pouvait reconnaître de modèles dans l'art d'écrire ,
puisque son livre n'en avait pas ; et comme on serait
tenté de lui objecter Théophraste , c'est de là qu'il partira
pour donner des notions aussi justes que précises
sur la philosophie morale des Grecs , sur ce philosophe
en particulier , sur ce qui constitue sa doctrine et sa
manière , et sur les raisons fondamentales qui font que,
quoiqu'il ait peint des caractères comme La Bruyère ,
La Bruyère ne pouvait en rien se modeler sur lui . La
principale de ces raisons est la différence des moeurs , et
cette différence est sur-tout remarquable entre l'existence
que les femmes avaient chez les Grecs , et celle
qu'elles ont chez les peuples modernes . Ici vous pardonnerez
sans doute à un jeune homme sensible un morceau
un peu plus étendu peut-être que ne le demandaient
les justes proportions de son discours , sur le
rang où les femmes se sont élevées parmi nous , sur
l'influence qu'elles ont exercée , et sur la part qu'elles
doivent avoir dans tout ouvrage qui a pour but la peinture
des moeurs . L'auteur parvient ainsi à la fin de sa
première partie , qu'il a su remplir de mouvement et de
variété , sans cesser d'envisager comme écrivain son
auteur , mais en considérant dans l'art d'écrire ce qu'il
a de plus élevé , de plus noble , de plus rarement ap-.
précié , non ce qu'il a de vulgaire , de sec et de trivial.
C'est comme philosophe moraliste qu'il le représente
dans sa seconde partie ; il y recherche d'abord pourquoi
sur certains points la morale de La Bruyère differe
de celle des anciens : il fait voir ensuite que , sur beaucoup
d'autres , La Bruyère devança au dix-septième siècle
les philosophes du dix-huitième ; il retrouve encore en
lui le grand peintre dans l'art de mettre le plus souvent
la morale en action et les principes en tableaux. Ce n'est
point la méthode des philosophes vulgaires , c'est la
sienne. Pour nous prouver , par exemple , que le sort
des habitans des campagnes est trop souvent malheureux
, et que nous le connaissons et le plaignons trop
peu , ils s'épuiseraient en déclamations , en oppositions ,
en contrastes ; La Bruyère fait moins de frais et frappe
bien davantage ; il met en quelque sorte sous nos yeux
OCTOBRE 1810. 521
la chose même. C'est là qu'est placée cette belle citation
qui produisit un effet si général et si grand à la lecture
publique , et qui confirme si bien ce que l'auteur a précédemment
établi , que La Bruyère possède les parties
les plus élevées et les plus rares de l'éloquence .
Je choisirai plus loin une autre citation qui n'est pas
de Labruyère , mais où l'on voit une nouvelle preuve
du parti que son panégyriste a tiré de son commerce
avec lui. La Bruyère , dit-il , en peignant les hommes de
son tems , a fort souvent aussi fait le portrait des hommes
du nôtre. « Nous vivons encore tous les jours avec la
plupart de ses personnages . N'est-il pas notre contemporain
ce favori d'un ministre qui , la veille d'une disgrace
, reconduit jusque sur l'escalier ? N'est-il pas notre
contemporain , ce savant Hermagoras qui néglige de
s'informer des guerres d'Allemagne ou d'Italie pour discourir
, sans distractions , sur la guerre des géans ? Les
jolies femmes d'un âge mûr ne se persuadent-elles plus
que les années ont moins de douze mois ? N'est- il plus de
ces hommes prudens qui , peu chargés de maximes , en
empruntent , selon l'occurence , à mesure qu'ils en ont
besoin (7) ? Que de Pamphiles aujourd'hui , comme dans
le siècle de La Bruyère , parlent de guerre à un homme de
robe , et de politique à un financier (8) , savent l'histoire
avec les femmes , sont poëtes avec un docteur , et géomètres
avec un poëte ! Mais sur-tout quelle foule , ou
pour parler plus juste , quel troupeau de ces Clitons qui
n'antjamais eu toute leur vie que deux affaires , déjeuner
lematin et dîner le soir; hommes nés pour la digestion ,
et dont les éloquens discours sur le rôt , les entremets et
le hors-d'oeuvre donnent envie de s'asseoir à une bonne
table où ils ne soient point (9) . »
On n'est point surpris après cela du retour que l'orateur
fait sur lui-même et de lui entendre dire : « Il me semble
quelquefois que la méditation de son livre m'a donné
de l'expérience. Si je me laisse moins surprendre à ces
(7) Chap . IX , Des Grands.
(8) Ibid.
(9) Chap . XI , De l'Homme.
1
522 MERCURE DE FRANCE ,
dehors qui nous trompent , parce qu'ils commencent
par nous flatter ; si je me trouve armé d'avance contre
cette honnêteté impérieuse qui fait servir la politesse
aux prétentions de la vanité , ou si je prends sur le fait
ce désintéressement avare qui sait tourner les calculs de
la générosité au profit de la fortune ; c'est que j'ai pris
des leçons de La Bruyère , c'est qu'en m'instruisant si
bien à observer les visages , il m'a fait sentir le besoin
de ne plus m'arrêter aux masques , et , comme il dit luimême
avec tant de bonheur , d'enfoncer les caractères
pour savoir à quelle profondeur on rencontre le tuf. »
Mais peut-être y a-t-il quelque imprudence à nous avoir
ainsi dit son secret ; peut- être même M. Fabre en éprouvet-
il déjà les suites . Qu'il y prenne garde ; ni son âge ni
la carrière qu'il paraît destiné à parcourir , ne lui permettent
de vivre ailleurs que dans ce grand bal masqué
qu'on appelle le monde ; et il y trouvera bien peu de
masques qui pardonnent à qui leur dit : je te connais.
Trop souvent un voile épais
Couvre de honteux mystères :
Si nous voulons vivre en paix ,
Effleurons les caractères ;
Ne les enfonçons jamais .
M. Fabre ayant à peindre , dans sa troisième partie ,
T'homme moral , rassemble les traits épars , sur le caractère
de La Bruyère , dans l'histoire de l'académie par
d'Olivet , dans le discours de l'abbé Fleuri , successeur
de La Bruyère à l'académie, dans le livre de La Bruyère
lui-même : de l'assemblage de tous ces traits résulte un
caractère aussi estimable qu'on doit l'attendre dans
l'inexorable censeur du vice , et plus aimable que ne le
ferait croire quelquefois l'âpreté de ses censures , tel en
un mot qu'on aime à le trouver dans le véritable homme
de lettres , et que malheureusement on ne l'y trouve pas
toujours . Je ne sais pourquoi l'auteur ne donne ici que
comme une conjecture , que La Bruyère s'est peint luimême
dans la peinture qu'il a faite d'un philosophe , au
sixième chapitre des Caractères . Cela paraît , en effet ,
purement hypothétique , de la manière dont le passage
OCTOBRE 1810. 523
est cité dans ce discours . « Entrez chez ce philosophe ;
yous le trouverez sur les livres de Platon qui traitent
de la spiritualité de l'ame ..... ou la plume à la main pour
calculer les distances de Saturne et de Jupiter.... Vous
lui apportez quelque chose de plus précieux que l'argent
et l'or , si c'est une occasion de vous obliger , etc. » Cela
n'est point ainsi à la troisième personne , dans le livre de
La Bruyère ; c'est en style direct , c'est en son nom qu'il
parle , et il est nullement douteux que ce portrait ne soit
le sien .
Il se met d'abord en scène avec un certain Clitiphon ,
chez qui il s'est présenté deux fois : la première fois ,
Clitiphon n'était point encore visible ; il devait l'être dans
une heure , et avant l'heure il était sorti ; on ne le voit
point , on ne le trouve point; on vient toujours trop tôt
ou trop tard ; et quand il s'enferme dans son cabinet
comme en un sanctuaire impénétrable , qu'y fait- il? il
enfile quelques mémoires , il collationne un registre ; il
signe , il paraphe , ou fait quelqu'autre chose tout aussi
graveque celles-là . « O homme important et chargé d'affaires
, qui à votre tour avez besoin de mes offices , lui
dit enfin La Bruyère , venez dans la solitude de mon
cabinet , le philosophe est accessible ; je ne vous remettrai
point à un autre jour ! Vous me trouverez sur les
livres de Platon qui traitent de la spiritualité de l'ame ,
de sa distinction d'avec le corps , ou la plume à la main
pour calculer les distances de Saturne et de Jupiter.......
Entrez , toutes les portes vous sont ouvertes ; mon antichambre
n'est pas faite pour s'y ennuyer en attendant;
passez jusqu'à moi sans me faire avertir : vous m'apportez
quelque chose de plus précieux que l'argent et l'or ,
si c'est une occasion de vous obliger ; parlez , que voulezvous
queje fasse pour vous ? Faut- il quitter mes livres , mes
études , mon ouvrage , cette ligne qui est commencée ?
Quelle interruption heureuse , que celle de vous être
utile ! etc. » Assurément il n'y a aucun doute que La
Bruyère n'ait eu en vue quelque Clitiphon de sa connaissance
, dans ce portrait qui ressemble encore à des
Clitiphons de la nôtre , et que pour en mieux faire res-.
sortir l'impertinence , il ne se soit représenté lui-même
524 MERCURE DE FRANCE ,
au natürel . M. Fabre a peut-être eu une raison pour
faire ce changement dans le texte de son auteur , mais
franchement je ne la vois pas.
Quoi qu'il en soit , il parvient , dans cette troisième
partie , à établir si bien le caractère de La Bruyère , que
l'on oublie, après l'avoir lue , qu'il n'avait que peu d'élémens
d'où il pût le tirer , et que ces élémens étaient
épars . Il finit par une sorte de parallèle entre La Bruyère
et un peintre de moeurs avec lequel on ne lui voit
d'abord rien de coinmun que ce titre : c'est La Fontaine.
Mais sans faire de ces efforts que l'on voit si fréquemment
dans les parallèles , pour concilier les oppositions et rapprocher
les contraires , M. Fabre saisit avec esprit et
avecjustesse des rapports généraux entre deux écrivains
si différens . Il ne cherche point à enfler par des exagérations
le mérite d'un auteur qui n'en a pas besoin ; il
l'associe à nos plus grands hommes , sans que le goût
puisse lui reprocher , ni de l'avoir trop élevé , ni de
les avoir fait descendre. « Si l'on ne trouve dans son
livre, l'un des chefs-d'oeuvre de notre langue , ni la profondeur
éloquente de Pascal , ni l'impétueuse élévation
de Bossuet , qui furent des génies sublimes : ni la sim-
-plicité brillante de Fénélon , ni le charme ingénu de La
Fontaine , qui furent d'heureux génies ; comme La Fontaine
lui-même , La Bruyère eut des successeurs , et ne
fut pas remplacé dans le sein de l'Académie ; comme
La Fontaine lui-même , il a fait des imitateurs sans
nombre , et n'a pas été remplacé dans notre littérature .
Traitant des genres divers , mais qui se ressemblent ,
puisque l'un et l'autre exigent sur toutes choses le talent
de bien peindre et de bien définir , tous deux ont ouvert
la carrière et paraissent l'avoir fermée : hors de parallèle
tous deux , leur commune destinée semblerait nous
avertir que la parfaite union des ressources de l'esprit
les plus variées et les plus fécondes avec tout ce que
l'art d'écrire eut jamais de plus industrieux , moins séduisante
peut-être , et sur-tout moins admirée , n'est
cependant pas moins rare , moins difficile à égaler , que
les heureuses inspirations du plus aimable génie . »
C'est de ce tonet de ce style qu'est , en général , écrit
OCTOBRE 1810. 5257
ce discours , si l'on en excepte un petit nombre d'endroits
où , en parlant de morceaux de La Bruyère dont
le style est plus oratoire et plus élevé , l'auteur élève
aussi le sien davantage , ce qui prouve en lui le double
talent , nécessaire au bon orateur , de ne se point pas- .
sionner hors de tems et de mesure , et de savoir se pas-i
sionner à propos . Pour faire entendre en peu de mots ce
que je pense de la manière dont ce sujet , nouveau pour
l'éloquence académique , est traité , il me semble que si ,.
l'un des passages que j'ai cités , ou tel autre que j'aurais
pu citer encore , eussent précédemment existé , et si
M. Fabre cût demandé à l'homme du goût le plus exercé
et le plus sûr comment il devait écrire cet éloge, proposé
pour le prix d'éloquence française, il aurait eu pour
réponse : Ecrivez-le ainsi .
En rendant compte précédemment du Tableau littéraire
du 18º siècle , je n'ai point parlé des notes et dissertations
qui le suivent. Je ne dirai rien non plusde celles qui sont
àla fin de l'éloge de La Bruyère. Ily faudrait un article à
part. Le jeune orateur a une manière à lui d'envisager la
plupart des objets , et son style , même dans des notes ,
est aussi piquant que ses vues. Je renverrai le lecteur ,
dans les notes du premier discours , à une dissertation
de plus de vingt-cinq pages sur les tragédies deVoltaire ;
à plusieurs notes sur ce même Voltaire , sur Montesquieu
, sur d'Alembert , sur les discours de réception à
l'Académie ; dans les notes du second , à celles qui ont
pour objet les divers genres d'éloquence , les Caractères
de Théophraste , les Dialogues de La Bruyère sur le quiétisme
; la philanthropie et la sensibilité de La Bruyère, sa
morale ou sa doctrine , résumé très-bien fait, qui offre
en corps de système ce qui est répandu sans ordre dans
tout le livre de l'auteur , et enfin l'exposé de quelques
jugemens portés jusqu'à ce jour sur le livre des Caractères.
Tous ces morceaux prouvent que M. Victorin
Fabre ne cultive pas moins son goût et sa raison que son
talent d'écrire . L'Académie française , en reconnaissant
la variété , l'éclat et la maturité de ce talent , a annoncé
qu'elle en concevait encore de plus grandes espérances ,
lorsque l'âge , la méditation et le travail l'auront étendu et
1
526 MERCURE DE FRANCE ,
perfectionné (10). Il semble que M. Fabre , qui ne peut
rien sur son âge , s'efforce , en doublant la méditation et
le travail , de corriger cet heureux désavantage , pour
remplir les espérances de l'Académie , et celles qu'il a
données dès son début , aux amis de la philosophie et des
lettres. GINGUENÉ .
OEUVRES CHOISIES DE PIRON , édition stéréotype , d'après
le procédé de M. Firmin Didot. Deux volumes in- 18 .
AParis , chez Didot l'aîné , et chez Firmin Didot.
Un éditeur mal-adroit avait recueilli les oeuvres de
Piron en sept gros volumes : un abréviateur plus sage
vient de les réduire à deux petits , et cependant je crains
fort qu'on ne lui dise comme à Lamotte :
Vos abrégés sont longs au dernier point.
a
La Métromanie , Gustave , en faveur de quelques
situations énergiques , un petit nombre de contes et de
poésies légères où se montrent un esprit et un talent
original , enfin quelques épigrammes dignes d'être proposées
pour modèles , tel est sans doute , en dernier
résultat , tout le bagage que Piron doit porter à la postérité.
L'abréviateur bien recueilli la Métromanie et
Gustave ; il a bien recueilli , et même en trop grand
nombre , les poésies légères et les contes ; il y a bien
ajouté quelques-unes des épigrammes les plus piquantes :
mais il en a écarté plusieurs qui méritaient d'être conservées
; et , qui pis est , il a conservé et les Courses de
Tempé , et Arlequin Deucalion , très- médiocre arlequinade
, digne au plus d'être classée parmi les pièces
du second ordre dans le répertoire des Variétés .
L'éditeur , sans rien ôter à l'étendue de son volume ,
aurait pu le remplir moins mal , si à la place d'Arlequin
il eût mis l'Ecole des Pères , pièce qui , sous le titre des
Fils ingrats , obtint du succès dans la nouveauté ; et une
scène de Fernand Cortès , où des bizarreries nombreuses
(10) Rapport déjà cité , sur le Concours des Prix , ete.
OCTOBRE 1810 . 527
défigurent , il est vrai , mais ne doivent pas faire méconnaître
, une éloquence noble et vigoureuse .
Quant aux épigrammes , on pense bien que l'abréviateur
n'a point oublié celle sur l'abbé Desfontaines :
Un écrivain fameux par cent libelles , etc.
épigramme exquise de tout point , et qui conservera
toujours le mérite de l'à-propos , parce que dans tous les
siècles il se trouvera , selon l'expression même de l'auteur
, des visages sur qui l'appliquer. Mais , pour citer
un exemple des omissions dont je ne puis savoir gré à
l'éditeur , je n'aurai pas besoin de rappeler une pièce
moins connue . Qui ne sait par coeur ce huitain , modèle
de finesse et de grâce ?
Gresset pleure sur ses ouvrages
En pénitent des plus touchés .
Apprenez à devenir sages ,
Petits écrivains débauchés.
Pour nous , qu'il a si bien prêchés ,
Prions tous Dieu qu'en l'autre vie
Il veuille oublier ses péchés ,
Comme en ce monde on les oublie .
Comment M. l'éditeur a-t-il pu rejeter de son recueil
cette épigramme charmante , qui faisait les délicés de
Voltaire? Serait-ce donc parce qu'elle est injuste ? Mais
M. l'éditeur en a laissé subsister plus d'une contre Voltaire
lui-même , où l'injustice du fond n'est pas , à beaucoup
près , rachetée par les mêmes agrémens dans la
forme; et dans le choix des pièces fugitives , qu'il nous
reste à examiner , il en a inséré plusieurs qui ne renferment
que des injures toujours contre ce même Voltaire ,
des injures personnelles , brutales , sans esprit comme
sans talent , et qui blessent le goût autant que la décence.
Pour prouver que je ne dis rien de trop , il me faut
bien en donner quelques exemples . J'aurai la modération
de les choisir tous dans la même pièce : vingt
autres pourraient m'en fournir presqu'autant. Cette
pièce vraiment odieuse est un dialogue en forme de
528 MERCURE DE FRANCE ,
couplets , entre Apollon et une Muse , sur l'air de la
Confession.
APOLLON.
Que je vois d'abus ,
Degens intrus
Ici , ma chère
Depuis quarante ans
Qu'en pourpoint j'ai couru les champs !
D'où nous est venu ce téméraire
Qu'onnommeVoltaire ?
LA MUSE.
Joli sansonnet ,
Bonperroquet ,
Dès la lisièro
Lepetit fripon
Eut le vol du chapon.
APOLLON .
D
Par où commença le téméraire ?
Répondez , ma chère .
LA MUSE .
Tout jeune , il voulut , etc.
Il voulut faire OEdipe , la Henriade , l'histoire de
Charles XII , le Temple du Goût , tous ouvrages plus
ridicules les uns que les autres , ainsi que chacun sait ,
au dire de la Muse de Piron .
APOLLON .
Et que fit ensuite le téméraire ?
Répondez , ma chère .
LA MUSE.
Quoique inepte et froid ,
Et qu'il ne soit
Maçon ni père ,
Il ne fit , un tems ,
Que des temples et des enfans .
:
Après avoir déclaré Voltaire inepte , la Muse continue
àpasser en revue tous les ouvrages de ce grand écrivain.
Viennent ensuite les actions :
:
Il fit le méchant ,
Le chien couchant ,
Le
OCTOBRE 1810. 529
Le réfractaire
Et selon les tems
Montra le derrière ou les dents .
APOLLON.
J'ordonne , lorsque le téméraire
Sera dans la bière ,
Qu'on porte soudain
Cet écrivain
Au cimetière
Ditcommunément
Le charnier de Saint- Innocent ;
Et qu'il y soit écrit sur la pierre
Par mon secrétaire :
Ci-dessous git qui
Droit comme un i
Eût perdu la terre ,
Si de Montfaucon
Le croc était sur l'Hélicon.
DEPT
DE
LA
SE
5.
en
Je ne dirai pas précisément que l'auteur d'un tel dialogue
méritât de perdre la terre droit comme uni ; mais je
demanderai quel sel , quelle espèce d'agrément on peut
trouver aujourd'hui à ces plates vilenies. Que tous les
folliculaires , tous les faiseurs de libelles , depuis l'infolio
jusqu'à l'in-18 , se soient acharnés sur Voltaire
pendant plus de soixante années , on le conçoit aisément
, ou plutôt il serait impossible de concevoir le contraire;
mais que les hommes de lettres ses contemporains
, et j'entends les plus distingués , aient été à son
égard, trente ou quarante années durant , des libellistes
eux-mêmes , et d'injustes folliculaires , voilà , il faut en
convenir , ce qui paraît , au premier coup-d'oeil , être
bien moins naturel. Cependant il n'est pas malaisé de
s'en donner l'explication , et d'en démêler les causes .
Voltaire eut le double malheur , et d'entrer bien jeune
encore dans la carrière des lettres , et d'y obtenir , dès
ses premiers pas , d'incontestables succès . Or, c'est-làun
double crime que toute la vie d'un auteur ne suffit point
à expier , à moins qu'il ne parvienne à la décrépitude.
Voltaire , célèbre à vingt-cinq ans, eut toutefois assez
1
Mm
530 MERCURE DE FRANCE ,
de erédit pour être reçu à l'Académie à cinquante : mais
s'il fût mort à cette époque , il aurait quitté la vie bien
persuadé qu'il ne laissait dans le monde que l'idée d'un
bel esprit. Quand on se rappelle les premiers tems de
son existence littéraire , pourrait-on douter un moment
que l'auteur de la Henriade ne fit un retour sur celui
d'Edipe , lorsqu'il écrivait cette pensée , cet axiome
d'une vérité si grande et si universelle :
C'est un poids bien pesant qu'un nom trop tôt fameux ?
Ne serait-ce point d'ailleurs un commentaire de ce
beau vers qu'il aurait voulu nous donner lui-même dans
ce fragment d'une épître charmante :
De ma Muse en ses jeunes ans
J'ai vu les tendres fruits imprudemment éclore ;
J'ai vu la calonnie avec ses noirs serpens
Des plus beaux jours de mon printems
Obscurcir la naissante aurore .
Ces vers dont tout écrivain qui , dans quelqué genre
que ce puisse être , aura le dangereux honneur d'obtenir
des succès prématurés , sera condamné dans tous les
siècles à se faire l'application , étaient plus particulièrement
encore appropriés à la situation de Voltaire . Ala
vérité , quand Edipe parut , Lamotte , alors censeur
royal , imprima dans son approbation , que cet ouvrage
faisait espérer un digne successeur de Corneille et de
Racine; généreux et noble témoignage qui lui fera plus
d'honneur dans la postérité que les scènes touchantes
d'Inès ! Mais les ames comme celle de Lamotte sont
rares , et Lamotte lui-même ne fut pas toujours , dans la
suite , aussi juste envers Voltaire. Peut- être éprouva-t-il ,
sans se l'avouer , que le jeune auteur d'Edipe avait trop
tôt rempli ses espérances .
Cela peut arriver quelquefois : ce qui arrive presque
toujours , c'est qu'on juge les écrits d'un jeune homme ,
non pas sur son talent , mais sur son âge. Cette manière
de juger sera toujours la plus commune , parce qu'elle
estlaplus commode , n'exigeant de la part des juges ,
ni goût , ni esprit , ni lumières , ni examen . Lorsqu'un
jeune écrivain paraît , quelques succès qu'il obtienne .
ОСТОВКЕ 1810. 531
bien des gens s'empressent de tirer son horoscope ; ils
lui marquent ses limites , et lui disent : « Tu n'iras pas
>>plus loin. » Or , ces gens-là ne souffrent pas qu'on les
démente . Il en est d'autres , au contraire , qui savent
très-bien voir l'espace qu'il doit un jour parcourir ; et
ils en conviennent sans peine jusqu'à ce qu'il le parcoure
réellement. Ils sont alors les premiers à s'inscrire
en faux contre leurs prophéties . On se met à l'aise avec
la réputation naissante d'un jeune homme : on prend sur
ses écrits un ton qu'il serait pénible de quitter. Aussi ne
fait- on sur ce point rien de pénible. Ces injustices durent
encore quand l'âge qui les fit naître s'est depuis
long-tems écoulé. De sorte que pour arriver tard à la
gloire , le plus sûr moyen qu'il y ait à prendre , c'est de
mériter de bonne heure la renommée..
Pour moi , je dirai au jeune homme qui se destinera
aux lettres : Ayez d'abord une fortune qui vous permette
d'attendre : une fois lancé dans la carrière , il ne serait
plus tems de revenir sur vos pas. Travaillez , et beaucoup
dès aujourd'hui ; les ouvrages que vous ferez dans
toute la fougue des passions , auront plus d'originalité ,
plus d'ame peut-être et de vrai talent qu'ils n'en auraient
à un autre âge : mais travaillez en secret; attendez le
tems de la maturité pour faire éclore par l'impression
les fruits de votre solitude . Si l'on vous nomme une fois
un jeune écrivain , vous serez tel une bonne partie de
votre vie . Si , au contraire , vous vous montrez lorsque ,
vous supposant toutes vos forces , on ne craindra plus
en vous l'avenir et les espérances , vos écrits prendront
aussitôt leur rang , et vous monterez au vôtre .
Comparez la destinée de Rousseau à celle de Voltaire ,
et reconnaissez vous-même les raisons qui motivent mon
conseil. Que si l'on vient flatter vos oreilles de cette
espèce d'indulgence que le public accorde , dit-on , aux
essais de la jeunesse , priez bien Dieu , les deux mains
jointes , qu'il vous préserve à jamais d'une pareille indulgence
. Puisse-t-il vous accorder en échange toute la
sévérité dont on favorise l'âge mûr !
Je ne finirai point cet article sans parler de l'exécution
typographique du livre qui en est le sujet. Dire que le
Mma
532 MERCURE DE FRANCE ,
texte est imprimé avec correction et avec soin , ce serait
ne rien apprendre aux lecteurs qui voient sur le frontispice
le nom de Didot. Mais puisqu'on a vouļu décrier
le papier employé par MM. Didot dans leurs éditions
stéréotypes , je regarde comme un devoir de déclarer
que le papier des deux volumes que j'annonce est trèsbon
pour l'in- 18 ; et j'ajouterai que les caractères , malgré
leur extrême petitesse , ont tant d'harmonie et de
netteté qu'ils sont agréables à l'oeil , et fatiguent peu
la vue.
VARIÉTÉS .
SPECTACLES . - Théâtre de l'Opéra- Comique.
Est bien fou du cerveau
Qui prétend contenter tout le monde et son père.
Je me suis récemment attiré deux fâcheuses affaires , et
de redoutables adversaires dans la polémique musicale. La
première fois , j'ai eu le malheur de dire que Dalayrac , musicien
plein de grâce , d'esprit et de goût , serait toujours
entendu avecplaisir à l'Opéra-Comique , mais qu'il n'aurait
pas le même succès aux concerts du Conservatoire: je
croyais avoir raison , je pensais qu'une chose mise à sa
place double de prix ; on m'a soutenu le contraire onm'a
accusé d'insulter à la mémoire d'un artiste cher au public ,
d'affecter un goût exclusif pour les compositeurs étrangers ,
et de préférer des productions que beaucoup de gens trouvent
inintelligibles , à des morceaux légers et faciles que
tout le monde aime , parce que tout le monde les retient. Le
reproche était tout-à-fait injuste , mais il subsiste , même
ici , où j'aime à le reproduire, certain de ne pas le mériter.
Une autre fois , je parlais des exclusifs d'une autre école ;
et avouant que pour moi aussi Mozart était un génie bien
extraordinaire , je demandais , relativement à son culte, des
dogmes moins sévères que ceux de notre révélation divine .
Je désirais qu'on reconnût la pluralité des dieux dans
l'Olympe musical , un peu païen de sa nature; mais un
cri s'est élevé : j'ai blasphémé , dit-on , il n'y a qu'un dieu ,
c'est Mozart , et me voilà traduit devant le tribunal de l'inquisition
harmonique , pour en avoir douté.
L
OCTOBRE 1810 . 533
,
Je croyais cependant que Garat me l'avait bien fait connaître
, bien entendre et bien sentir , ce Mozart inappréciable
, dont on ne saisit ni les intentions, ni le style , ni
l'esprit , si on ne l'entend , par exemple , qu'aux Bouffons ,
où les chanteurs ne laissent guères deviner qu'il y a autant
de finesse et de gaieté dans cette musique que dans le dialogue
de la pièce . J'évalue si haut ce trésor intitulé le
Nozze di Figaro , que j'ai souvent insisté pour que l'Opéra-
Comique français s'en enrichît , en prenant la traduction
excellente qui existe , et en rétablissant tout ce qui a été
somis ou dénaturé. Les rôles sont , en quelque sorte , écrit
pour Elleviou , Martin , Mane Duret, Mme Gavaudan
Mme Regnault et la jeune Alexandrine : là cette musique
toute dramatique , toute de verve , d'inspiration , comme
elle est toute de situation , serait exécutée par les chanteurs
dans son esprit véritable. Est-ce là désirer que Mozart soit
banni ? J'avois , en effet , parlé d'ostracisme; comme ce
paysan d'Athènes , fatigué d'entendre appeler Aristide le
juste , je m'étais lassé d'entendre appeler Mozart l'unique :
mais qu'on se tranquillise ; ily a loin d'une plaisanterie à
l'inscription d'un tel nom sur la fatale coquille. Loin de
l'exiler , je l'invoque , et je l'appelle ; mais, qu'il paraisse à
l'opéra français ou italien , je désire qu'on ne lui immole
pas de victimes : on peut , sans se contredire , entendre
successivement et avec un grand charme , les chefs des
différentes écoles , et les maîtres de tous les pays; en les
analysant bien , on voit que lorsqu'ils excellent , ils se rapprochent;
tous ont eu le même but , mais il est curieux de
voir par quelle route ils ont cherché à y parvenir ; pour
cela il faut une oreille douée de sensibilité et de tolérance .
Quantà moi , je ne conçois pas qu'un bel airde Piccini fasse
dédaigner les expressifs quintettide Boccherini ; par admiration
pour les symphonies d'Haydn , je ne refuserai pas
d'entendre un délicieux nocturne d'Azioli ; l'Iphigénie en
Aulide ne me paraît pas nuire du tout à la Fausse Magie ;
et le style idéal de Stratonice n'empêche qu'Azémia ne soit
un ouvrage d'une piquante naïveté. Chaque production
musicale a son lieu où elle est bien , si elle est bien traitée
dans son genre : sa couleur , si elle est naturelle et vraie ,
et son mérite si elle flatte l'esprit, le coeur ou l'oreille. Mais
les exclusifs raisonnent autrement; ils seraient de mauvais
gardiens du Musée; ils n'en tiendraient ouverte qu'une travée
. A entendre les uns , il n'y a plus rien dans ce Pergolèze
àla suite duquel Grétry s'était placé àdessein , etRouse
534 MERCURE DE FRANCE ,
seau par sentiment. Ecoutez les autres , on ne comprend
plus rien à la musique , depuis qu'elle a revêtu un costume
qui accuse un peu moins le nu . Chacun sơn goût , soit ; mais
aussi respect à celui des autres ; laissez composer et laissez
entendre;'ce principe des économistes n'est pas d'une application
dangereuse à la musique ; écoutons , je parle à
ceux qui l'aiment , celle de tous les pays , et celle de tous
les âges ; ses formes peuvent varier , le fond est le même ,
et l'effet sera le même dans tous les tems , lorsqu'elle aura
une expression quelconque . Ne croyons pas que les bornes
de l'art soient posées , ne soyons ni trop facilement enthousiastes
, ni trop promptément ingrats ; et si par exemple ,
après une longue absence , Monsigny reparaît avec sa
vieille partition d'On ne s'avisejamais de tout , par respect
pour Félix , observons , avec soin , le ton naif de ses
romances , la coupe franche et comique de ses petits airs),
le tour heureux et l'unité de ses vaudevilles . On avait en
tort de désigner On ne s'avise jamais de tout , comme un
moyen de fortune pour l'Opéra-Comique ; sur-tout de dire la
veille , que les spectateurs ne sauraient pas entendre cette
musique plus que les acteurs ne sauraient l'exécuter ; le
public l'a très bien entendue , et cela n'était pas difficile ;
les acteurs l'ont bien chantée dans son style : Solié y a été
sur-tout d'une perfection rare. Quant à la pièce , on sait que
ce n'est qu'une petite parade dont le succès serait aujourd'hui
fort douteux. Au total , On ne s'avisejamais de tout
ne fera pas plus vivre l'Opéra-Comique , qu'il ne tuera lo
Barbier de Séville qu'on prétend être sa copie. Je vois bien
dans M. Tue l'idée de Bartholo , mais certes , je ne vois
pas Rosine dans Lise , ni Almaviva dans Dorval ; quant à
Figaro,je ne le soupçonne même pas , et il est cependant
pour quelque chose dans le Barbier de Séville .
Reprise de Fanchette, comédie en deux actes mêléo
d'ariettes ; paroles de M. Desfontaines , musique de
Dalayrac.
Une fable romanesque qui produit une assez faible
intrigue , une musique légère sans couleur et sans effet,
telssont, enpeu de mots, les élémens dont se compose cette
Fanchetteque l'on vient de remettre au théâtre , et que le
public semblait avoir oubliée , quoique sa première représentation
ne date que de vingt-deux ans. On y voit un
honnêteM.Dupréqui estallécher cher fortune onAmérique,
OCTOBRE 1816 . 535
laissant en France sa fille Fanchette entre les mains d'uné
nourrice . Il a gagné aux îles 1500 mille francs , et il passe
pour avoir péri en revenant en Europe , ou du moins pour
avoir été pris par les Algériens . Heureusement ses richesses
n'ont pas éprouvé le même sort; elles sont parvenues en
entier à sa soeur MeDarville , ce qui l'a un peu consolée
du malheur du pauvre Dupré. En bonne mère de famille
qui ne veut pas laisser son argent oisif, elle a commencé
par acheter une fort jolie terre ; son fils Auguste , à peine
adolescent , l'habite déja depuisquelques semaines avec son
intendant Dubois , et Mme Darville y est attendue le jour
même. Les paysans lui préparent une fête qui lui fera
sûrement plaisir , car elle aime beaucoup les hommages ,
mais Auguste lui a ménagé une surprise qui ne lui plaira
pas autant . Parmi les filles du village , il-a remarqué une
petite Fanchette , fille d'un gros paysan nommé Lucas , et
il en est devenu amoureux. Lucas n'habite le canton que
depuis six semaines ; les autres villageois ignorent qui il est
et ne s'en inquiètent guères ; mais Dubois , l'intendant de
M Darville, se doute bien qu'iln'est pas un paysan comnie
un autre , et sans doute nos lecteurs ont déjàreconnu en lui le
voyageur Dupré. Il a pris cé déguisement pour éprouver sa
soeur, etl'amour qu'Auguste et Fanchette ont conçul'un pour
l'autre , lui en fournit l'occasion. Auguste , qui n'y entend
pas malice, a obtenu de sa mère qu'elle prendrait Fanchette
en qualité de femme de chambre; mais au premier essai
que l'on veut faire de ses talens , la petite fille fait autant de
gaucheries que Brunet dans ses rôles de jocrisse; Mme Darville
s'aperçoit en même tems des motifs qu'a eus son fils
pour la placer auprès d'elle , et se décide à la renvoyer.
Dupré trouve d'abord cela fort mauvais; il est indigné de
ce queMmeDarville eut pas marier son fils âgé de seizo
ansàune petite paysanne de quinze. Cependant , avant de
rompre tout-à-fait avec sa soeur , il veut voir si par hasard
* son neveu ne vaut pas mieux qu'elle , et il ne tarde pas à en
être convaincu. Auguste déclare qu'il ne se laissera jamais
séparer de Fanchette,et lebon Dupré voit bien qu'il ne
faut pas différerdavantage à unir ces deux enfans si pleins
d'amour et de raison. Il se fait connaître ; Mm Darville
( nous devons lui rendre cette justice ) paraît beaucoup
plus sensible au plaisir de revoir son frère qu'au chagrinde
lui rendre les 1500 mille francs . Dupré reconnaît que malgré
ses petits torts , elle a au fond un bon caractère ; le frère
et la soeur s'embrassent, et les deux enfans sont unis.
ne
1
536 MERCURE DE FRANCE ,
Le talent de Mme Saint-Aubin avait fait , dans la nouveauté
, le succès de ce faible ouvrage. Elle y déployait ,.
dans le rôle de Fanchette , ces grâces , cette gentillesse ,
cette naïveté enfantine que l'on aurait cru inimitables, si sa
fille ne semblait en avoir hérité. Aussi est-ce à Mlle Saint-
Aubin que le rôle de Fanchette a été confié à cette reprise ;
mais , en employant les mêmes moyens que sa mère , elle
n'a point obtenu le même succès . Le public , un peu trop
accoutumé sans doute aux rôles de ce genre , n'a pas
trouvé que celui-ci fût suffisant pour le dédommager de
l'ennui qui règne dans tout le reste de l'ouvrage . Il l'a
accueilli assez froidement , et il est probable qu'après un
petit nombre de représentations , Fanchette retombera
dans l'oubli d'où on l'a tirée .
On ne s'avisejamais de tout , opéra-comique en un acte,
de Sédaine , musique de M. Monsigny. :
On ne s'avise jamais de tout est une pièce beaucoupplus
agréable que celle dont nous venons de rendre compte ,
mais nous ne croyons pas que sa reprise ait plus de succès.
Tout le monde en connaît le sujet , emprunté du conte de
La Fontaine qui porte le même titre. Un amant dont la
maîtresse est sévérement gardée par un vieux tuteur amou-
-reux et jaloux , imagine de la dérober à cette surveillance
fâcheuse , en lui versant sur la tête un panier d'ordures lorsqu'elle
passe sous son balcon escortée de sa gouvernante ;
il descend ensuite dans la rue déguisé lui-même en duègne,
et persuade à la duègne véritable de lui confier lajeune personne
pendant qu'elle ira lui chercher des habits . C'est en
vainque le tuteur furieux revient bientôt réclamer sa pupille.
Lajustice qu'il invoque se déclare contrelui , et il est obligé
de consentir au mariage de Dorval et de Lise . Aux deuxou
trois scènes que fournissait ce fond assez léger , Sédaine
en a ajouté d'autres plus plaisantes : tantôt c'est le tuteur et
la duègne qui développent l'un sa jalousie et l'autre sonavarice;
tantôt c'est Dorval qui travesti , d'abord en valet bègue
et ensuite en captifrevenu d'Alger, trouve moyen d'observer
les argus de Lise , d'amuser la duègne etde prescrire à Lise
elle-même la marche qu'elle doit suivre pour favoriser son
dessein. Le dialogue de ce petit ouvrage estfranc etnaturel.
Sédaine l'a semé de plaisanteries fort gaies et de couplets
agréables auxquels M. Monsigny a adapté de fort jolis airs .
On conçoit qu'il ait eu un grand succès lorsque l'Opéra-
Comiquen'était encore que ce que le Vaudeville estde nos
OCTOBRE 1810. 537
jours , car c'est un fort joli vaudeville ; mais les amateurs
de l'Opéra-Comique sont aujourd'hui plus exigeans . Ils
veulent une intrigue plus forte et sur-tout unemusique plus
savante et plus riche que celle d'On ne s'avise jamais de
tout. Ils trouvent tout cela dans d'autres ouvrages , dont
plusieurs même leur ont été donnés par ces deux auteurs;
et à moins que le public ne revienne au goût qu'il avait , il
ya soixante ans , nous ne devons pas présumer qu'il abandonne
les pièces nouvelles pour les anciennes .
Théâtre de l'Impératrice.- Le Jeune savant , comédie
en un acle et en vers , deM. Rougemont.
•Qui trop embrasse , mal étreint . > α
C'est ce proverbe que M. Rougemont a mis en action .
Charles , fils de Thomas , riche meunier , a été envoyé à
Paris par son père , pour y recevoir une éducation plus
soignée que celle qu'on aurait pu lui donner au village ;
mais cette éducation , quoique très-brillante , est loin d'être
bonne ; Charles a appris un peu de tout , c'est-à-dire , qu'il
ne sait rien. Il aime Elisa , fille de Germeuil ; le père lui
destine la main de sa fille , mais , avant de les marier , il
prétend corriger Charles de sa présomption et de sa confiance
en ses prétendus talens. Il lui annonce donc que
son père , en lui donnant une éducation aussi dispendieuse
, a plus consulté sa tendresse que la prudence , et
que les dépenses qu'il a faites ont totalement ruiné le bon
Thomas . A cette nouvelle , Charles , en bon fils , veut se
servir d'un de ses talens pour faire exister son père , et
comme il croit exceller dans toutes les sciences et tous
les arts d'agrément , il n'est embarrassé que de choisir
entre le dessin , la musique ou les mathématiques ; mais à
la nouvelle de sa ruine , les maîtres qui le flattaient lorsqu'il
était riche , lui disent à présent , sans détour , qu'il
ne sait rien.
Lorsque Germeuil a assez prolongé la confusion de
Charles , il lui apprend que son père n'a rien perdu , et
que c'estune leçon qu'on lui a donnée ; Charles promet de
la mettre à profit , et la main d'Elisa sera sa récompense
s'il persévère dans ses bons sentimens .
Cette petite comédie a obtenu un succès non contesté.
Le public a tenu compte à l'auteur de l'intention comique
de son ouvrage , celle de corriger un jeune homme d'un
défaut devenu , il faut le dire , plus commun qu'il ne
538 MERGURE DE FRANCE ,
J'était il y a quelques années . Rien de plus ridicule qu'un
jeune pédant ; la jeunesse est l'âge de l'étourderie et non
de la morgue.
Mais , en attaquant ce ridicule , M. Rougemont n'aurait
pas dû prendre , dans le joli vaudeville du Retour au Comptoir,
l'idée de la scène principale , celle où les maîtres de
Charles , en apprenant sa ruine , lui disent crûment
qu'il n'a pas profité de leurs leçons .
Malgré cet emprunt dont peu de personnes se sont
aperçues , la pièce mérite le succès qu'elle a obtenu ; elle
est écrite en vers assez bien tournés , et quelques petits
traits de satire générale ont égayé l'assemblée. Les acteurs
ont bien secondé l'auteur. Firmin , sur-tout , s'est fait
remarquer dans le rôle de Charles .
SOCIÉTÉS SAVANTES. - Athénée de Paris .- L'Athénée de Paris
vient de publier le programme de ses cours pour l'an 1811 ; depuis
vingt-cinq ans , un suceès constant a couronné le zèle de ses fondateurs.
Cet établissement , unique en France, et auquel rienque ressemble
chez les nations étrangères , n'est , comme l'observe très-bien
Je rédacteur du programine , ni une académie , ni un club . ni précisémentune
école publique ; il est à-la-fois tout cela; ou du moins il
réunit jusqu'à certain point , ce que ces divers genres d'institutions
offrent d'agréable et d'utile. « On y trouve des leçons journalières sur
les différentes branches de la littérature et des sciences ... Trois
salons séparés de la salle des cours , etdestinés , l'un à la conversation
et à la société , l'autre à la lecture , le troisième aux dames , sont
ouverts aux souscripteurs depuis neuf heures du matin jusqu'à onze
heures et demie du soir. Ceux qui fréquentent l'établissement ont en
même tems l'avantage d'y pouvoir lire tous les journaux , d'y trouver
habituellement une société choisie , d'avoir à leur disposition une
bibliothèque , un cabinet d'histoire naturelle , et un lieu de réunion
commode , où ils peuvent se rencontrer , à toutes les heures du jour ,
dans lequartier le plus central de la capitale , avec les personnes qu'ils
ont besoin de voir , sans perdre de tems à s'attendre mutuellement. »
Le rédacteur du programme ajoute , avec vérité , en traçant uu
court historique de l'établissement : «Dans son sein ont parú successivementles
plus habiles professeurs , les orateurs les plus distingués .
C'est pour lui qu'ont été composés ces ouvrages célèbres où sont
>déposés les meilleurs principes des sciences , les meilleures règles
> du goût : Le Cours de Littérature, de Laharpe ; le Cours de Botanique,
de Ventenat ; le Système des connaissances chimiques, de
Fourcroy , etc. , etc. Le rédacteur passe ensuite à l'énoncé des cours
de l'Athénée , qui comprennent deux grandes divisions .
ヤ
14 PREMIÉRE DIVISION:- Sciences physiques. 10. Physique expisimontale.
Professeur , M. Thémery , ingénieur des mines.ne
OCTOBRE 1810. 539
3.Chimie. M. Thénard , professeur au Collège de France ,
membre de l'Institut.
3° . Anatomie et Physiologie . M. Pariset , D. M. , membre du
conseil de salubrité et de la Société Philotechnique.
4°. Botanique , physiologie végétale.
l'Institut.
M. Mirbel , membre de
Cet énoncé est suivi des notices où les professeurs ont eux-mêmes
exposé , ou simplement indiqué , la marche que chacun d'eux se propose
de tenir dans ses leçons . Nous analyserons brièvement ces différentes
notices .
M. Thémery , en fesant l'exposé de toutes les connaissances qui
appartiennent proprement à la physique , s'attachera , dit-il , à fixer
l'attention sur celles que nous devons aux recherches les plus modernes;
de manière que ses leçons puissent intéresser non-seulement
les personnes qui se proposent de suivre un cours complet , mais
encore celles qui , ayant déjà fait une étude plus ou moins approfondie
de la physique , désirent connaître particulièrement en quoi consistent
les travaux les plus récens qui ont reculé les limites de cette science .
M. Thénard traitera des principes généraux de la chimie , eu fera
des applications aux arts , à la médecine , et à l'économie domestique.
M. Pariset , après avoir donné , dans les trois années précédentes ,
l'exposition de tous les phénomènes de laphysiologie , considérés dans
T'homme individuel , se propose d'en faire d'abord une récapitulation
générale ; après quoi il fera des applications de la physiologie individuelle
à l'espèce humaine en général, considérée , 1º dans ses variétés
originelles ; 2º dans ses modifications accidentelles , causées , soit par
l'influencedes agens extérieurs , tels que l'air , le climat , le sol ; soit
par l'actionde ses propres ouvrages , tels que les arts, les lois , etc.
M.Mirbel , divisant son cours en trois parties , traitera , dans la première,
de l'anatomie et de la physiologie végétales ; dans la seconde ,
des divers systèmes qui ont été imaginés pour conduire les élèves à la
connaissance des espèces ; et dans la troisième ,il exposera la théorie
des familles naturelles .
SECONDE DIVISION DES COURS.-Littérature et langues étrangères.
1º. Littérature générale. Professeur, M. Nepomucene-Louis-Lemercier
, membre de l'Institut.
20. Eloquence . - M. Victorin-Fabre.
3°. Langue italienne . -M. Boldoni.
4. Langue anglaise .-M. Roberts .
MM. Boldoniet Roberts annoncent qu'ils suivrontdans leurs cours
la même méthode que les années précédentes , ce qui nous dispense
d'analyser leurs notices. On sait d'ailleurs que l'utilité , la boutéde
cette méthode a été confirmée parun plein succès . Nous croyons , au
contraire , convenable de ne pas nous borner à extraire , mais de
transcrire textuellement les notices de MM. Lemercier et Victorin-
Fabre , parce qu'elles ont pour objet des matières qui intéressent plus
particulièrement nos lecteurs.
Littérature générale.-M. Nepomucène-Louis Lemercier, membre
de l'Institut , continuera cette année l'étude de la littérature dramatique
, en suivant la méthode analytique qu'il a employée l'année
540 MERCURE DE FRANCE ,
dernière. Ildécomposera le genre comique, ainsi qu'il adécomposé le
tragique : il en classifiera les diverses espèces ; il exposera leurs qualités
distinctives et traitera de leurs conditions ou règles générales et
particulières . Après avoir succinctement récapitulé les principes fondamentaux
qu'il a posés , il en déduira , dans lapremière séance , des
considérations sur la comédie, ancienne et moderne ; et ses leçons ,
données de semaine en semaine se composeront ensuite alternativement
, de son travail nouveau sur ce genre , et de son travail antérieurement
présenté au public sur la tragédie. Le professeur , en
reproduisant cette partie déjà connue de ses essais d'enseignement ,
cède aux invitations qui lui ont été adressées , de satisfaire à la curiosité
des personnes qui n'ont pu l'entendre , et de répondre au désir
encourageant de celles qui veulent bien l'écouter encore.
,
Eloquencefrançaise . - M. Victorin-Fabre.
On s'attachera sur-tout à faire connaître avec quelque précision
les développemens successifs de l'éloquence française , les causes qui
ont hâté ou ralenti son essor , les caractères que lui ont imprimés des
génies diversement supérieurs , et les applications qu'ils ont faites
soit de l'éloquence , soit de l'art oratoire , à tous les genres d'écrire.,
Si l'on considère par abstraction tous les écrivains éloquens qui
ont formé et enrichi la langue , depuis Amiot et Montaigne jusqu'à
l'immortel auteur de l'Histoire Naturelle , comme un seul écrivain
éloquent dont on se propose d'apprécier et de suivre pas à pas tous
les progrès , depuis les premiers essais de son jeune âge jusqu'aux
chefs-d'oeuvre de sa maturité ; en décomposant par l'analyse les
diverses parties de son talent , en présentant dans l'ordre historique
ses tentatives heureuses ou trop hardies , ses chutes ou ses succès
dans tous les genres de compositions , en cherchant enfin à découvrir
Tinfluence qu'il a exercée sur l'esprit général de la nation et celle
qu'il en a reçue , on peut concevoir l'espérance de tracer à la fois
l'histoire et le tableau de l'éloquence française . Tel sera du moins le
but que s'efforcera d'atteindre le professeur. S'il ne s'écarte pas trop
de son plan, les préceptes généraux et les règles particulières de l'art
viendront se présenter d'eux-mêmes dans le cours de la narration ,
interprêtés par de grands exemples , autorisés par de grands noms , et
commedes secrets du talent , surpris par l'étude aux grands modèles.
Quelques journaux n'ayant cité de la notice qu'on vient de lire
qu'une phrase incidente et tronquée qui , travestie de la sorte , ne présentait
plus qu'un sens obscur , ou plutôt n'en présentait aucun, ayant
*d'ailleurs cité cette phrase , qui n'était plus celle du professeur, de manière
à faire penser que c'était là toute sa notice , nous croyons devoir
observer que , bien loind'offrir rien d'obscur , d'énigmatique ou de
bizarre , cette même notice fait connaître avec beaucoup de clarté le
plan de M. Victorin-Fabre. On y voit très-bien , qu'il nous
semble, que , ne voulant pas se restreindre à donner des notions particulières
sur la vie, des jugemens isolés sur les productions de nos
grands écrivains , il se propose, au contraire , de les réunir , de les
coordonner , de les présenter sous des points de vue généraux ,d'en
former ainsi un ensemble , un tout; et de traeer par ce moyen un historique
saivi et untableau progressif, non-seulement de l'art oratoire
àce
OCTOBRE 1810. 541
enFrance , mais de l'éloquence française. Voilà du moins ce qui nous
aparu fort nettement indiqué dans sa notice, telle que nous l'avons
mise sous les yeux de nos lecteurs . Nous dirons aussi , en passant ,
que les mêmes journaux se sont mépris lorsqu'ils ont parlé de la chaire
d'éloquence comme existant depuis long-tems
à l'Athénée de Paris .
Il n'y avait jamais eu à l'Athénée deParis de chaire d'éloquence :
sera remplie cette année pour la première fois .
elle
On remarque encore dans le programme une autre nouveauté. II
ennonce qu'outre les cours des professeurs dont nous venons de parler,
plusieurs hommes de lettres parmi lesquels sont nommés MM. Lemaire,
Andrieux , de Grandmaison , et de Chazet, doivent faire des lectures
sur des objets littéraires
Ondit, au reste , que l'ouverture générale des cours aura lieu lo
15 novembre , et que M. Fabre a été chargé de prononcer le discours
d'ouverture .
Prixproposés par l'Académie des sciences , belles-lettres et arts de
Besançon. L'Académie , dans sa séance du 14 août 1810 , n'ayant
pu couronner aucun des ouvrages qui lui ont été adressés , propose
les mêmes sujets de prix pour l'année prochaine.
Une médaille d'or de la valeur de mille francs sera décernée à celui
des concurrens qui aura le mieux écrit une époque de notre histoire .
Le sujet doit être choisi parmi les événemens qui se sont passés depuis
lemilieu du huitième siècle , jusqu'au règne de Henri II inclusivement.
L'Académie doit rappeler ici les motifs qui l'ont déterminée à présenter
une époque historique pour sujet d'un prix de littérature .
Trop souvent les académies ont proposé des questions vagues , inu
tiles, qquuii, loindedirigervers lesbonnes études l'esprit desjeunes écrivains
,ne pouvaient donner lieu qu'à de froides déclamations. Les
mots style académique , bien loin de réveiller l'idée de ces formes
simples et nobles qui distinguent le style de nos grands prosateurs ,
signifient un style emphatique et maniéré , un style qu'on ne peut
employer dans aucun genre d'ouvrages raisonnables. L'Académie de
Besançon a voulu présenter un sujet qui n'invitât pas les concurrens
à faire des lieux communs . Le style historique est celui vers lequel
il lui paraît important de diriger aujourd'hui les études des jeuneslittérateurs
, et sans doute il serait superflu qu'elle développât lesmotifs
desonopinion. Elle ne couronnera nidesdéclamations,nniiunearide
nomenclature de faits ; elle demande aux concurrens des pages écrites
dans le style animé , simple , élégant et noble qui convient à l'histoire..
L'étendue des ouvrages n'est pas déterminée. Ils doivent être adressés
, francs de port , à M. le secrétaire perpétuel , avant le 1er juin
1811.
Le sujet du prix d'érudition est encore pour l'année prochaine ,
'Histoire des deux premiers royaumes de Bourgogne. Le prix est une ,
médaille d'or de la valeur de 200 fr.
Les concurrens, pour l'un etl'autre prix, ne se feront pas connaitre ;
desbillets cachetés contiendront leurs noms etleurs adresses.
८
POLITIQUE.
ON connaît , et l'on publie officiellement à Vienne , les
résultats avantageux pour l'armée russe de la grande affaire
du 7 septembre . Ces détails communiqués par la légation
russe ontété imprimés dans la gazette de la cour. Les voici :
17 ( 29 ) septembre 1810 .
« Pendant que les troupes victorieuses de S. M. ( l'Empereur
Alexandre ) occupaient la forteresse de Sistow , le général en chef ,
comte Kamenski II , fut informé qu'un autre corps de troupes russes ,
sous les ordres du colonel Zwileneff , avait emporté d'assaut les retranchemens
de Buno , et s'était peu après rendu maître de la place de
Cladowa.
>>La prise de Sistow n'est pas le seul résultat heureux de la glorieuso
victoire éclatante que les troupes russes ont remportée près de Batyn .
Elles ont pris le 6 ( 18 septembre ) la forteresse d'Ornawa , et peu de
tems après les deux autres forteresses de Praowa et de Negotin , ainsi
'que toute l'artillerie , les munitions de guerre et de bouche qui s'y
trouvaient. L'occupation de ces deux dernières places est d'autant plus
importante , qu'elles garantissent de ce côté les Serviens contre toutes
les attaques des Tures .
» Ces progrès rapides ont eu pour résultat immédiat la prise trèsimportante
de Rudschuck et de Giurgewo . C'est au milieu des salves
d'artillerie par lesquelles on célébrait le 15 (.27 septembre) la fête du
couronnement de notre monarque adoré , que les habitans de ces deux
villes ont prêté le serment de foi et hommage , et se sont soumis à
son sceptre glorieux . Cet événement , si décisif pour la suite des opérations
de l'armée russe , acquiert un nouveau prix en ce qu'il nous rend
maîtres d'une quantité immense d'artillerie et de provisions de guerre.
Toute la flotille turque qui était stationnée devant Rudschuck est aussi
tombée en notre pouvoir.>
On dit que c'est à la suite d'un bombardement de dixhuit
heures que les Russes se sont emparés de Rudschuck;
déjà à Pétersbourg , le jour de la fête de S. M. I. , les trophées
pris sur les Turcs avaient été portés en procession
publique , au nombre de 240 drapeaux, étendards ou queues
de cheval. Le soir de ce jour , toute la ville a été illuminée
MERCURE DE FRANCE , OCTOBRE 1810. 543
en signe d'allégresse. Les prisonniers turcs sont très -nombreux
au quartier-général russe ; parmi eux on en reconnaît
beaucoup qui appartiennent à la classe aisée . Du côté
de la Servie , une nouvelle attaque, faite le 26 septembre ,
a donné lieu à une action sanglante ; les Turcs ont été
repoussés avec une perte très-considérable ; le soir , l'armée
turque leva son camp et battit en retraite. Les Serviens se
sont battus vaillamment , ils ont perdu un de leurs plus
braves chefs . Dans la mer Noire , les opérations de l'escadre
russe ont également obtenu des résultats avantageux .
,
AVienne , l'ouverture des Etats a eu lieu le 8 octobre
de la manière la plus solennelle : on croit que dans cette
session annuelle , cette assemblée s'occupera spécialement
des finances et des impôts . L'empereur continue son
voyage en Hongrie , examinant par lui-même les moyens
d'exécution des plans d'amélioration et de restauration qui
lui ont été proposés . S. M. , par une nouvelle décision , a
confirmé sa première résolution sur la vente des biens
ecclésiastiques ; les réclamations du clergé et ses offres d'acquitter
volontairement une imposition qui devait équivaloir
au prix de lavente ,n'ont pu déterminer S. M. à revenir
sur sa délibération ; une commission spéciale désignera
les biens à vendre. Le ministre de Russie , M. Stakelberg ,
est arrivé dans la capitale en même tems que M. de Metternich
qui , de retour de Paris , a expédié , sur-le-champ ,
un courrier à son souverain , La fête de S. M. a été célébrée
avec solennité dans toutes les provinces de la monarchie.
Cependant le change continue à éprouver une baisse
sensible ; l'édit par lequel le gouvernement accorde une
prime aux contribuables qui se sont acquittés avant le
délai fixé par la loi , a fait sur le cours une impression
défavorable. M. le baron d'Eskeler a été envoyé en Hol-
Jande ,pour des négociations dont on attend impatiemment
le résultat .
La cour de Bavière voit se succéder les fêtes du mariage
du prince royal avec la princesse de Saxe- Hildburghausen.
Le 13, ily a eu grande illumination à Munich , et le lendemain
présentation , cercle et gala. LL. AA. RR. ont
reçu les félicitations des députations envoyées de toutes
Les parties du royaume , et de tous les corps de l'armée..
Degrandes promotions dans le civil et le militaire vont si
gnaler cette époque mémorable ; le ministre cher à l'Etat
et à son roi , M. de Montgelas , doit être élevé à ladignité
544 MERCURE DE FRANCE ,
de prince; la cour de Bavière entretiendra désormais un
envoyé à la cour de Saxe-Hildburghausen .
La diète saxonne sera ouverte le 6 janvier ; celle de
Varsovie lui succédera ; celle d'Orebro, a dû se former le
18 octobre , et le roi revenir à Stockholm . Les préparatifs
pour la réception du prince royal continuent; on attend
aussi la princesse son épouse et le prince Oscar son fils ;
leurs appartemens sont préparés . Le prince a quitté Hambourg
le 14. Le 16, le chef d'état-major de l'armée d'Allemagne
y est arrivé. Ony attend le grand quartier-général
du prince d'Ekmull .
La guerre déclarée par la confédération du Rhin à la
contrebande , à la fraude anglaise , et à tous les produits
du commerce ou de l'industrie decette nation, se continue
avec une vigueur et un ensemble qui doit en assurer le
succès .
" Tous les Etats confédérés et toute la Suisse , dit le
Moniteur , se sont empressés d'imiter l'exemple donné par
la France : dans tous ces Etats le nouveau tarif sur les
denrées coloniales a été mis en vigneur. Par-tout; cette
mesure atteint son but; par-tout les heureux effets s'en
✓font sentir. Dans le Wurtemberg le prix des denrées coloniales
augmenta de moitié le jour même où parut l'ordonnance
du roi. Ce concert de tous les Etats aura un'
résultat facile à prévoir et infaillible. En ôtant tous moyens
à la contrebande , il enlève à l'Angleterre sa dernière
espérance. "
Cela est si vrai qu'on apprend de Hambourg , que six
cents vaisseaux sortis de Liverpool et d'Héligoland, chargés
de marchandises manufacturées en Angleterre ou de denrées
coloniales , errent en ce moment sur la Baltique ; ils
s'arrêtent à quelque distance des côtes , et cherchent vainement
une issue favorable à la fraude. En vain met-on en
usage tous les moyens de corruption , toutes les simulations,
tous les artifices ordinaires de la contrebande : les
côtes de laBaltique sont surveillées , comme le seront désormais
celles de lamer du Nord. Les douanes sont par-tout
inspectées , et mises à l'abri de la séduction. Les six cents
bâtimens dont il s'agit seront bientôt forcés d'abandonner
ces parages , et retournant en Angleterre avec leur cargaison
, ils y rapporteront l'effroi , le découragement , et
le signal de nouvelles banqueroutes.
Aussi éerit-on de Londres , en date du 10 octobre :
Tout est ici dans la plus grande stagnation , et les prix
OCTOBRE 1810. 545
ysont au plus bas : il n'est pas une marchandise qu'on
n'obtînt à plus de 20 pour 100 du prix coté , en offrant du
numéraire : l'omnium continue à décheoir : la mort de
M. Barings y contribue , et en remettra beaucoup à vendre
sur la place. Les banqueroutes continuent à se succéder
avec rapidité , il n'y a plus de crédit , la confiance
est évanouie , tout le monde est suspect.n
a besoin d'ad
LASER
Mais comme ce tableau trop véridique
DE
cissement , on insinue qu'on se console en débitant la
Por
Russie va déclarer la guerre à la France. C'est pour cela
sans doute , que lord Wellington hâte sa retraite
tugal , et qu'il a tout fait disposer , par l'amiral Berkley,
pourque chacun de ses régimens trouve ses chaloupe pretes
à le recevoir.
: ren
Voici des détails officiels qui font connaître quels ont
les mouvemens qui ont déterminé lord Wellington à hat
le sien.
Le généralDrouet , commandant le 9ª corps de l'armée
d'Espagne , mande du 10 , qu'un affidé qui vient d'arriver
àValladolid , lui porte les nouvelles suivantes :
Le 30 septembre , le prince d'Essling était arrivé à
Coimbre , une des plus grandes villes du Portugal , située
à moitié chemin d'Almeida à Lisbonne . L'armée française
avait déjà fait plus de quarante lieues depuis son
départ d'Almeida; elle avait eu plusieurs affaires d'avantgarde
et de flanc avec les milices et les régimens portugais;
elle avait fait plus de 2500 prisonniers , et désarmé
plusieurs régimens portugais. Le 27 septembre , elle avait
rencontré l'armée anglaise qui se croyait inexpugnable
dans une forte position , à une journée de Coimbre. Les
Anglais avaient été attaqués , tournés et vivement poursuivis
; ils avaient abandonné une partie de leurs malades
et de leurs magasins . Le résultat de l'affaire du 27 était
700 prisonniers , dont 400Anglais , et deux pièces de canon
anglaises. Mais ce qui était plus important , on avait gagné
à cette affaire les superbes positions de Mondego , et la
ville de Coimbre , qui offre de grandes ressources . L'officier
porteurdes détails des événemens qui s'étaient passés
depuis le 27 septembre , marchait avec une escorte qui
conduisait les prisonniers . L'affidé les avait laissés à la
couchée de Viseu .
>>L'armée était en bonne santé et abondamment approvisionnée
de vivres . On avait évacué les blessés sur l'hôpital
de Viseu , et ceux principalement provenant de l'affaire
Nn
546 MERCURE DE FRANCE ,
du 27 : ils ne se montaient guère qu'à 500 hommes , compris
les malades .
» Le général Drouet marchait pour se porter sur Almeida,
et maintenir les communications sur les derrières
du Portugal. ,
Une seconde lettre du même général , en date du 12 , est
parvenue au prince de Neufchâtel. Ce général annonce
que le prince d'Essling poussait les Anglais l'épée dans les
reins . Il n'a point encore de nouvelles directes du prince
d'Essling , mais il transmet au prince major-général celles
qu'il reçoit de l'intendant-général de l'armée , M. le commissaire-
ordonnateur Lambert. Ce dernier écrit de Viseu
en date du 5 octobre :
«Nous n'avons eu aucune affaire très-importante depuis
notre entrée en Portugal. Le 26 septembre , le prince rencontra
l'armée anglaise occupant les gorges et les défilés
de Mondego , à huit lieues de Coimbre. Les troupes légères
ennemies , repoussées les 26, 27 et 28 , évacuèrent
toutes leurs positions , qui étaient aussi fortes qu'ily en ait
aumonde. Aussi le prince ne les fit pas attaquer de front ;
il se contenta de tenir en respect par son infanterie légère
l'armée anglaise , et se porta avec le duc d'Abrantès , la
cavalerie et les trois quarts de l'armée , sur la route de
Coimbre à Oporto. Mais le général anglais était déjà en
retraite , avait repassé le Mondego , et nous livrait ces
belles positions et toutes les ressources que nous offrait la
ville de Coimbre .
> L'armée se porte bien ; elle est abondamment pourvue
de vivres. Nous avons trouvé des ressources à Viseu . L'hôpital
est abondamment fourni ; il n'y a que 500 blessés et
250 malades . Aucun général ni colonel n'a été blessé au
combat de Coimbre . On m'assure , mais cela n'est pas
certain, que le général de brigade Simon , ayant voulu ,
avec trois bataillons de voltigeurs , enlever le couvent de
Basaco , avait été fait prisonnier avec quelques hommes.
Plusieurs blessés qui étaient de cette échauffourée , m'assurent
que l'ennemi a fait peu de prisonniers ; car ayant
reçu l'ordre réitéré de ne pas attaquer le couvent et de ne
pas avancer , nos troupes avaient eu le tems de se replier.
>Nous sommes en pleine communication avec Coimbre.
On m'assure que notre cavalerie est déjà arrivée à Pombal.
Les magasins trouvés à Coimbre sont assez considérables .
■ Il paraît que lord Wellington avait compté rester long-.
OCTOBRE 1810 . 547
tems dans sa position de Mondego. Il n'a pu brûler qu'une
partie de ses magasins .>>
Les nouvelles des autres corps de l'armée d'Espagne
sont également satisfaisantes . 1
En Estramadure , le 2º corps aux ordres du général
Regnier a eu quelques engagemens sérieux , dans lesquels
les généraux Marisy , Sarrut et Graindorge , et la division
du général Gazan se sont particulièrement distingués .
L'ennemi a eu plus de 2000 morts et 100o prisonniers
dans le cours d'août ; d'autres affaires ont eu lieu dans la
même province , les généraux Chauvel et Girard ontvivement
repousséun corps qui avait le projet de marcher sur
Séville. L'ennemi a perdu 2500 hommes tués ou blessés
et 700 prisonniers , beaucoup d'artillerie et une immense
quantité de vivres .
Cadix éprouve une disette de vivres toujours croissante ,
et les assiégés tentent de jour en jour de petits débarquemenspour
s'en procurer. Le duc d'Aremberg et le général
Pepin réunis ont marché sur les détachemens descendus
etles ont forcés à se rembarquer honteusement , enlaissant
à terre leurs tonneaux vides ou pleins.
,
Dans les provinces de Grenade et de Murcie , le général
Sébastiani a fait divers mouvemens contre les insurgés aux
**ordres de Blake . Son expédition contre Murcia a parfaitement
réussi : l'armée y est entrée sans tirer un coup de
fusil . Pendant la marche de ce corps , des soulevemens
partiels ont été tentés ; le général Weslé a tout maintenu ,
ou tout fait rentrer dans le devoir. Grenade s'est très-bien
conduite; tout est tranquille du côté de Malaga et dans
les montagnes de la Rondą .
Dans la Manche , le nombre des brigands diminue chaque
jour. Une bande de 1200 hommes avait paru dans le
Guadalaxara. Le général Huge l'a détruite. En Catalogne ,
une marche de quelques bataillons du général Suchet a
fait disparaître quelques Valenciens qui avaient fait mine
de s'avancer; des drapeaux , des bagages , et 150 mille
rations ont été abandonnés . L'armée de Catalogne a fait
jonction avec le 3º corps , et les travaux du siége de Tortose
sont poussés avec vigueur. Les Aragonais sont dans
le meilleur esprit , ils ne s'occupent que de leurs travaux :
on voyage dans ce pays sans escorte. Dans la Navarre ,
dans la Biscaye , les Asturies et la Vieille-Castille , il n'y a
absolument que des bandes isolées qui ne se rendent redoutables
qu'aux habitans , et ne se signalent que par
548 MERCURE DE FRANCE ,
pillage, et les excès qui accompagnent toujours l'existence
de ces hordes sans organisation et sans discipline .
Les dernières nouvelles de Londres sont du 20 octobre ;
on y sait déja la, retraite de lord Wellington , qui de forte
position en forte position a été conduit par le maréchal
Massena jusqu'à quelques milles de Lisbonne . Les Anglais
parlent de nombreuses rencontres de cavalerie, où , comme
de raison , ils ont eu constamment le dessus , tandis que
leur infanterie gagnait du terrain en arrière : c'est à Torrez
Vedras que l'on croit à Londres que lord Wellington attendra
l'ennemi enragé , dit le Correspondant , qui s'attache à
sa poursuite . On ajoute , toujours à Londres , que la Romana
s'est joint , avec dix mille hommes , à la droite de
l'armée anglaise , que des renforts sont arrivés , et que
l'armée française meurt de faim. C'est cette dernière supposition
qui nous vaut peut être l'épithète dont les Anglais
l'honorent; toutefois elle les effraie alors qu'ils la prononcent;
la crise , disent ils , est alarmante ; lord Wellington
esthabile , ses troupes sont braves et ses positions fortes
mais il a affaire à des enragés , et il a en tête un homme qui
passe pour le premier général de l'armée française. Ajoutantque
Coimbre est occupé et qu'Opporto est sans défense ,
on concevra l'importance qu'attache l'Angleterre à ce que
l'amiral Berkley remplisse exactement cette mission salutaire
dont nous avons parlé plus haut .
La cour de Fontainebleau a été , dimanche dernier , extrêmement
brillante. S. M. a reçu avant la messe le ministre
plénipotentiaire de Danemarck ; ensuite le corps
diplomatique a été conduit à l'audience dans les formes
accoutumées . Avantla messe , Mmela duchesse d'Elchingen
etMm la princesse Aldobrandini, nouvelles dames
du palais , ont été admises à prêter serment , ainsi que plusieurs
Hollandais nommés chambellans . Le soir il y a eu
spectacle au théâtre de la cour : on a représenté les Trois
Sultanes ; il y a eu ensuite bal et souper dans les grands
appartemens .
Dans cette journée on a appris avec une satisfaction que
nous ne chercherons point à caractériser , qu'une gouver
nante des enfans de France venait d'être nommée . Mme la
comtesse de Montesquiou a eu l'honneur de fixer pour cette
haute mission le choix de S. M. l'Empereuret Roi . On a
appris en même tems que M. Dubois , chirurgien en chef
l'hospice de l'Ecole de médecine , avait été nommé chi
rurgien-accoucheur de S. M. l'Impératrice, 8,
1
OCTOBRE 1810 . 549
PARIS.
S. M. a tenu lundi dernier un conseil de commerce .
-Un décret impérial du 18 octobre établit un réglement
général pour l'organisation provisoire des départemens de
la Hollande pour l'an 1811 .
-Un autre décret établit des cours spéciales pour connaître
des délits en matière de douanes , poursuivre les
auteurs et complices de la contrebande . La compatibilité
de ces cours reconnue , leurs jugemens seront sans appel.
-Un autre décret pourvoit à la salubrité des lieux voisins
d'établissemens ou de manufactures répandant une odeur
désagréable ou dangereuse , en statuant sur les distances
auxquelles ces établissemens doivent être placés , des
autres habitations .
६ -On a reçu la nouvelle que l'île Bonaparte , voisine de
l'Isle-de-France , a été attaquée par le général anglais
Stewart , à la têté de six mille hommes , et qu'elle a dû
être occupée après une honorable capitulation.
-S. M. a confirmé dans la place de trésorierdu sénat
M. le comte Chaptal , qui l'occupait depuis plusieurs
années .
-MM. Quinette , préfet de la Somme , Pommereuil ,
préfet du Nord , et Chauvelin , préfet de la Lys , sont
nommés conseillers-d'état , section de l'intérieur.
M. Lescalier est nommé consul-général aux Etats-
Unis . M. Alexandre Macrae est arrivé de Philadelphie
à Paris , en qualité de consul américain et de conseil des
prises .
-M. Lonis , maître des requêtes , est nommé président
du conseil de liquidation établi en Hollande. ٠٤
-L'exposition publique des productions modernes: au
Musée Napoléon , commencera le premier novembre prochain.
Tout annonce qu'elle sera digne de la précédente ,
et qu'elle soutiendra l'éclat de celle des prix décennaux.
Le célèbre sculpteur Canova vient d'arriver à Paris .
On le dit chargé de travaux importans , et l'on croit qu'à
l'exposition prochaine le public pourra voir quelques-unes
de ses productions . $
TABLE
DU TOME QUARANTE - QUATRIÈME .
L
POESIE .
JE beau Loïs; par M. Millevoye .
Fragment d'un poëme sur la Musique ; par M. С. Р. J.
Page3
Neptune et la Tamise , vers sur le Mariage de LL. MM. II. et
RR.; par M. Le Gouvé. 65
Julienet Gallus , ou Remède contre l'Ennui ; par M. Andrieux. 129
Le Navigateur.- Ode ; par M. Léon Dusillat . 193
Stances sur une Solitude; par M. A. J. Dellard. 197
Le Prix ; par M. Evariste Parny. 257
Vers mis aubas d'une statue de l'Amour ; par M. S. de la M** 259
Quatrain; par M. Kérivalant. 260
Epître à M. Raynouard ; par M. J. P. G. Viennet. 321-
Impromptu àMmede Gr.; par M. Ph. de la Madelaine. 327
Fragment d'une traduction de la Pharsale ; par M. Le Gouvé. 385
La jeunesse de Flore. 14 441
Elégie de Tibulle ; par M. C. L. Mollevaut. 444
Sur la Mort de Luce de Lancival; par M. Bruleboeuf. 497
La Caverne du Tems ; par M. Desaintange . 502
AMme ***; par M. S. de laM.....
Enigmes,
Logogriphes.
Ib.
6,70 , 135 , 199 , 260 , 327 , 390 , 447 , 502
6,70 , 135 , 200 , 261 , 328, 391,447,502
Charades. 7,71 , 136, 200, 261 , 328 , 391,447 , 503
*
:
SCIENCES ET ARTS .
Rapport sur les effets d'un remède contre la goutte ; par
M. Hallé. (Extrait . )
Dictionnaire raisonné des Livres d'Agriculture; par Filippo Rè.
(Extrait.)
8
262
TABLE DES MATIÈRES. 551
Botanique historique et littéraire ; par Mme de Genlis. (Extrait. ) 329
Vocabulaire portatif d'Agriculture et d'Economie rurale ; par
MM. Sonnini , Viellard et Chevalier. (Extrait. )
LITTÉRATURE ET BEAUX - ARTS.
Description de Londres et de ses édifices ; par J. B. Barjaud et
C. P. Landon . ( Extrait. )
392
1
12
Dicours prononcé dans la séance publique de la faculté de Médecine
de Montpellier ; par M. C. L. Dumas .
Coup-d'oeil sur quelques-uns de nos vieux écrivains ; par M. P.
21
F. Tissot. 40
Essai sur la nature de l'Homme ; par M. l'ex-marquis J. B. de
Rangoni. (Extrait. ) 72
Lenouveau Furgole , ou Traité des Testamens ; par M. A. Т.
Desquiron . ( Extrait. ) 80
Pensées , Observations , etc.; par M. Auguste de Labouïsse.
(Extrait.) 83
OEuvres choisies de Lesage. (Extrait. ) 91 , 210
Vie d'Ulrich Zuingle ; par M. J. G. Hesse. ( Extrait. )
Tableau littéraire du XVIIIe siècle ; par M. Victorin Fabre.
137
(Extrait.) 147
L
16г
Recherches sur l'art statuaire chez les anciens ; par M. Emeric
David. ( Deuxième extrait. )
Fêtes à l'occasion du Mariage de S. M. Napoléon , etc.; recueil
degravures avec une description ; par M. Goulet. (Extrait. ) 167
Observations sur les Moeurs des Indiens qui habitent la partie supérieure
du Missouri , d'après un manuscrit de Jean Trudeau. 201 .
Des erreurs et des préjugés répandus dans la société ; par J. B.
Salgues .
Morceaux choisis des Lettres édifiantes . (Extrait. )
Recueil des ouvrages de peinture , sculpture , etc. , exposés dans
lesalon duMusée ; par M. Landon. ( Extrait.)
Les Antiquités d'Athènes , de Stuart , etc., publiées par Landon.
(Extrait. )
Aldino et Lilla. -Nouvelle ; par M. de Sévelinges .
OEuvres de Massillon. (Extrait. )
Sur les Fontaines publiques ; par M. A. M. G,
Mémoire ou Observations de J. B. Gail, sur une opinion du
jurypour les prix décennaux. ( Extrait. )
Discours de M. Desaintange , pour sa réception dans la classe de
la Langue et de laLittérature françaises. (Extrait. )
218
266
278
28F
290
33g
350
396
410
552 TABLE DES MATIÈRES.
LaJeune Femme exigeante.-Nouvelle ; par M. Adrien de S ... 415
CharlesBarimore ; par M. *** . ( Extrait. )
448 J. B. Gail à l'auteur d'un article du Mercure .
470
Histoire de France pendant le XVIIIe siècle ; par Charles Lacretelle.
( Extrait. ) 504
Eloge de Labruyère ; par M. Marie J. J. Victorin Fabre. (Extr.) 513
OEuvres choisies de Piron. ( Extrait . ) 526
Revue littéraire .-Chants d'Hymen. ( Deuxième article.) 33
Le Chansonnier des Grâces . 285
OEuvres choisies de Destouches . 289
Littérature allemande.- Portrait biographique de Charles Guillaume
Ferdinand , duc de Brunswick et de Lunebourg.
Les Affinités électives ; roman de Goëthe.
26
30
Iphigénie en Tauride.-Drame ; par le même .
M. Théophile Merks , l'Egoïste et le Critique.- Comédie
221
de Kotzebuе . 464
Littérature anglaise . Voyages sur les bords du Démárari, etc.;
par Henri Bolingbroke. ICO
Aperçu de l'état actuel du port Jackson. 345
Lettres sur le Canada ; par Hugues Gray. 459
VARIÉTÉS.
Spectacles. 45 , 114 , 235 , 305 , 364,422 , 486 , 532
Sociétés savantes et littéraires . 47 , 178 , 242 , 310 , 368 , 538
Essais sur les Sots ; par M. César Auguste. 360
Monument retrouvé. 50
Sur l'épidémie de Pantin ; par M. Pariset. 425
Chronique de Paris . 109 , 230 , 355 482
Beaux-Arts . 177
Lettres aux Rédacteurs . 170, 311
POLITIQUE.
:
Evénemens historiques. 52 , 117 , 179 , 247 , 312 , 372, 427 , 489, 542
Paris.
Livres nouveaux.
60, 126, 189 , 255 , 317, 381 , 435, 494 , 549
ANNONCES.
61 , 127, 192 , 256 , 319 , 383 , 436 , 496
Einde la Table du tome quarante-quatrième .
Qualité de la reconnaissance optique de caractères