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1810, 07-08, t. 43, n. 468-475 (7, 14, 21, 28 juillet, 4, 11, 18, 25 août)
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MERCURE
DE
FRANCE ,
JOURNAL LITTÉRAIRE ET POLITIQUE .
TOME QUARANTE -TROISIÈME.
VIRES ACQUIRIT EUNDO
A
PARIS ,
CHEZ ARTHUS-BERTRAND , Libraire , rue Hautefeuille
, N° 23 , acquéreur du fonds de M. Buisson
et de celui de Mme Ve Desaint.
1810.
BIBL. UNIV,
CENT
1972
B.
"
DE L'IMPRIMERIE DE D. COLAS , rue du Vieux-
Colombier , Nº 26 , faubourg Saint-Germain .
MERCURE
DE FRANCE .
N° CCCCLXVIII .
-
7
Samedi Juillet 1810 .
COMM
ERCE
POÉSIE .
CANTATE
Exécutée devant leurs Majestés Impériales et Royales , lejour de lafête
donnée par la Ville de Paris , au sujet de leur Mariage. Paroles de
M. Arnault , musique de M. Méhul , membres de l'Institut.
LA VILLE DE PARIS.
Du Trône où jusqu'à Toi s'élève notre hommage ,
Du Trône où la beauté règne auprès du courage ,
Et Minerve à côté de Mars ;
Sur ces bords dont l'Amour t'a rendu Souverain
Sur ces bords fortunés , embellis par la Seine ,
LOUISE , abaisse tes regards.
CHEUR GÉNÉRAL .
Ivre d'orgueil et d'allégresse ,
ETE
C'est un peuple entier qui t'en presse ;
Entends ses voeux , l'Amour n'en peut être jaloux :
A notre sort intéresser ton ame ,
SO
Ce n'est point t'arracher aux doux soins de ta flamme ;
C'est t'occuper de ton Epoux .
LA GLOIRE.
Ces murs sont remplis de sa gloire ;
DE
A 2
MERCURE DE FRANCE ,
•
Le marbre ici , de toutes parts ,
De ton Héros t'offre l'histoire ,
Et , dans les prodiges des arts ,
Les prodiges de la victoire.
Admire aussi ar quels bienfaits
Ce Héros porte les Français
A se former sur son exemple :
Là le Génie a son palais ( 1 ) ;
Ici l'Héroïsme a son Temple (2).
CHOEUR.
Ce que les tems ont offensé ,
Plus puissant , son bras le relève ;
Ce que les Rois ont commencé ,
Plus généreux , son bras l'achève .
LE GÉNIE DES ARTS.
Devant son ordre souverain
Le Génie étonné voit tomber les obstacles ;
Les accords du Chantre Thébain
Ont enfanté moins de miracles :
Il veut , et ce palajs (3 ) , à l'orgueil de Paris ,
Par l'orgueil de dix Rois , par trois siècles promis ,
Renaît , parfait enfin , de ses débris illustres :
Il veut, et rajeuni sur ses vieux fondemens ,
Le plus vaste des Monumens
Sous un seul Souverain se finit en deux lustres.
CHOEUR.
O Seine ! dis -nous quelles mains ,
A ces Naïades étonnées ,
Dont les ondes te sont données ,
Ont ouvert ces nouveaux chemins ?
LA SEINE.
Aux besoins , aux plaisirs de la Ville du monde ,
Fière de m'épuiser pour enrichir ses bords ,
De mon urne féconde
Je prodiguais tous les trésors .
Les Rois , dans leur munificence ,
Se contentaient de mes tributs ;
(1 ) Le Palais de l'Institut.
(2) Le Temple de la Victoire.
(3) Le Louvre , commencé sous François Ier,
JUILLET 1810 . 5
NAPOLEON plus grand , devait exiger plus :
C'est dans l'utilité qu'est sa magnificence ;
NAPOLÉON parle , et soudain
A des Fleuves nouveaux Paris ouvre son sein,
Dans l'albâtre et dans l'or , où leurs eaux s'embellissent ,
Ils viennent en sujets rendre hommage à leur Roi ;
Et de mon vaste lit les profondeurs s'emplissent
Des Mots que sur mes Soeurs it a conquis pour moi.
CHOEUR GÉNÉRAL.
Nos descendans pourront - ils croire ,
En admirant tant de splendeur ,
Qu'infatigable Bienfaiteur ,
Il ait porté notre bonheur
A la hauteur de notre gloire ?
LES FEMMES.
C'est à ses Lois que nous devons
La paix qui règne en cette enceinte .
LES HOMMES.
C'est par Lui que nous survivons
Aux feux de la discorde éteinte .
LES SOLDATS.
Les Français des Français ne sont plus ennemis ;
L'État sans s'effrayer voit leur bravoure armée ;
Sous les ailes de l'Aigle , à sa voix réunis ,
Ils ne forment plus qu'une armée.
LE PEUPLE.
Les vieux ressentimens expirent oubliés :
Aux pieds du Trône auguste où Sa Majesté brille ,
Les partis réconciliés
Ne forment plus qu'une famille .
LES FEMMES.
Il nous gouverne en Père ;
LES HOMMES.
༈༙ རཱ་ : ་
LE
Il nous défend en Roi.
PEUPLE.
Par notre intérêt seul le sien se détermine ,
Et son amour pour nous , ô REINE ! est l'origine
De tout l'amour qu'il a pour Toi!
CHOEUR GÉNÉRAL .
Qu'à cet amour le tien réponde !
Que des Rois le plus généreux
MERCURE DE FRANCE ,
Que le plus Grand 'Homme du monde
En soit aussi le plus heureux !
C'est pour remplir cette espérance ,
Qu'en nos murs Tu viens habiter .
Ton amour seul peut acquitter
Toute la dette de la France .
1
ODE à l'occasion des honneurs funèbres rendus au maréchal duc de
MONTEBELLO.
LE char lugubre roule , et lentement s'avance
A travers les sanglots des peuples éperdus.
De longs voiles de crêpe ont obscurci la France :
France , Montebello n'est plus !
Il n'est plus , il n'est plus , le fils de la victoire !`
Sur un lit de lauriers il repose endormi ,
Celui dont l'oeil mourant , ranimé par
A vu fuir encor l'ennemi !
la gloire ,
Alpes! des champs Lombards , l'agile Renomméo
Dirigeant vers Paris son vol triomphateur ,
Vous dit comme il bravait la tempête enflamméo
Du bronze au loin dévastateur .
Combien de fois , ô Nil , sur ton fameux rivage ,
Tu l'as vu , poursuivant les tyrans de Memphis ,
Rendre la vraisemblance au fabuleux courage
Des fils d'Alcmène et de Thétis ! ..
Vainement Saragosse , en ses murs infidèles ,
Rassemble tous les bras du farouche Aragon :
Il paraît , et Joseph de ses enfans rebelles
N'a plus qu'à signer le pardonuloy
Du Vésuve en courroux s'élance un feu liquide ,
Dont les flots rugissans embrâsent les forêts ,
Et dévorent des prés la chevelure humide ,
Ou l'or nourricier des guérêts :
Telle , de rangs en rangs prodiguant le carnagel,
Et même au coeur du brave enseignant la terreur ,
Sur le Germain , l'Ibère , ou l'Arabe sauvage
Se précipitait sa valeur .
'T
2
JUILLET 1810 .
Il ne manque plus rien à sa gloire guerrière :
Il n'y manque plus rien que la mort des héros.
Champ d'Essling , de son sang illustre ta poussière ,
Et couronne tous ses travaux !
D'autres peuvent décrire en leurs chants téméraires,
La pâleur d'une épouse et ses yeux abattus ;
Je crains de profaner ses larmes solitaires ,
Secrètes comme ses vertus.
L'objet de son amour et de sa longue plainte
Joignait à la bonté la sublime candeur ;
Et les mille replis , où se traîne la feinte ,
N'ont jamais sillonné son coeur.
Franc , généreux , loyal , chéri d'amis sincères ,
Trouvant dans ses bienfaits ses plaisirs les plus doux ,
Ce terrible guerrier fut le meilleur des pères ,
Et le plus tendre des époux.
Mais ne va pas , ô lyre ! en accens funéraires ,
Exhaler de tes sons l'héroïque fierté ;
Laisse pleurer sa mort à des muses vulgaires :
Chante son immortalité.
Cieux ! entr'ouvrez l'azur de votre immense voûte ;
Montrez-nous le héros de gloire étincelant .
Aux pieds de Charlemagne il est assis sans doute ,
A côté de l'autre Roland .
Petit-fils de Martel , que ton oreille heureuse
Dut boire avidement les récits du guerrier !
Du Grand NAPOLÉON la inain victorieuse
A fait reverdir ton laurier.
La pourpre impériale à la France est rendue ;
Les peuples devant elle ont fléchi tour-à-tour ;
Et des rois qu'elle a faits la cohorte assidue
S'empresse de former sa cour.
Les Saxons éclairés sont devenus nos frères ;
Les rives du Bétis ont vu nos étendards ;
Rome enfin a rougi de ses noeuds adultères ,
Et n'est plus veuve des Césars .
De nos augustes lois , que l'Europe s'honore
De voir déjà fleurir en ses Etats divers ,
8 MERCURE DE FRANCE ,
R
Le code révéré , qu'un nom sacré décore ,
Est un bienfait pour l'univers ;
Et tandis que des arts la troupe ingénieuse ,
A la voix du héros , prend un sublime essor ,
La science grossit , lente et laborieuse ,
Son impérissable trésor .
En traçant cette histoire , en merveilles féconde ,
Du Grand NAPOLÉON , dis sur- tout aujourd'hui ,
ô Montebello ! que nul monarque au monde
Ne récompensa comme lui . Dis ,
Et vous , Soldats , venez saluer le saint reste
Du plus vaillant soldat nourri sous vos drapeaux ;
Mais arrêtez vos pleurs , et du cyprès funeste
Eloignez les sombres rameaux .
Eh ! qu'importe la mort au brave qui succombe !
A la postérité léguant son souvenir ,
Son regard plein d'espoir , au travers de la tombe ,
S'élance et saisit l'avenir .
Heureux Montebello ! quel Français ne t'envie
De tout un peuple en deuil le regret solennel ,
Et ce noble trépas qui sur ta noble vie
Répand son éclat immortel?
Tu meurs , mais nos enfans rediront ton courage' :
Tu meurs , mais l'univers retentit de ton nom :
Tu meurs , mais il coula sur ton pâle visage
Des larmes de NAPOLÉON .
Par le chevalier FOURCY. !
ENIGME.
JE suis celui que je ne puis pas être ,
Mais sans lequel je ne saurais paraître .
Je disparais à défaut de clarté ;
Et je produis toujours l'obscurité.
Je n'existe que dans la forme
Jamais dans la réalité :
Le tableau que je trace est souvent très- difforme.
Te reste-t -il encor quelque difficulté ?
Eh bien ! lecteur , va m'attendre sous l'orme.
S ...... ༤
JUILLET 1810 .
LOGOGRIPHE.
EN mécanique , avec ma tête ,
Digne d'exercer un Newton ;
Dans la cuisine , sans ma tête ,
Je n'occupe qu'un marmiton .
BERGEAT , de Reims .
CHARADE .
UNE extrême douleur , une vive allégresse
Prennent l'accent de mon premier :
Le petit animal que nomme mon dernier ,
En tourmentant plus qu'il ne blesse ,
Fait ce qu'opère mon entier
Sur les auteurs de toute espèce .
Par le même .
ANAGRAMME.
NAPOLEON LE GRAND ,
Empereur des Français ,
et
Roi d'Italie.
Il sappera ,
confondra
et
détruira l'ennemie
de sa gloire.
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE
insérés dans le dernier Numéro .
Le mot de l'Enigme du dernier Numéro est Balances.
Celui du Logogriphe est Chalumeau , où l'on trouve , hameau ,
lame , eau , ame et mal.
Celui de la Charade est Richelieu.
LITTÉRATURE ET BEAUX -ARTS .
Extrait du RAPPORT sur les travaux de la Classe d'histoire
et de littérature ancienne de l'Institut , fait par M. GINGUENÉ
, l'un de ses membres , dans la séance publique
du 5 juillet 1810 .
Si la Classe d'histoire et de littérature ancienne , dans le
compte qu'elle rend de ses travaux , doit toujours commencer
par ceux dont cette Antiquité grecque , que l'on
n'aura jamais ni épuisée , ni suffisamment étudiée , a été
l'objet , elle se félicite cette année de pouvoir placer à la
tête des Mémoires lus dans son sein le travail considérable ,
étendu , plein de calculs et de recherches , que M. Larcher ,
son doyen , et qui est aussi l'un de ceux de l'érudition
grecque en Europe , a fait sur les observations astronomiques
, envoyées de Babylone à Aristote , par Callisthènes .
C'est sur la foi de Simplicius que l'on a cru à cet envoi .
Cet auteur cite Porphyre , et Porphyre donne à ces observations
envoyées par Callisthènes une antiquité qui paraît.
à M. Larcher choquer toutes les vraisemblances . Pour le
démontrer , il établit , dans la première section de son Mémoire
, qu'il est très -douteux que le philosophe Callisthènes
ait envoyé de Babylone à Aristote des observations astronomiques
, ou que , s'il lui en a envoyé , ce ne peuvent
être que celles qui remontent à l'ère de Nabonasar ; dans
la seconde section , il soutient que les astronomes grecs
jusqu'à Ptolémée , loin de connaître des observations astronomiques
antérieures à cette ère , ne l'ont même pas connue.
Enfin il se propose de prouver dans la troisième section
que Ptolémée est le premier écrivain qui ait parlé de
cette ère de Nabonasar , et qu'il n'en a pas connu qui y fût
antérieure . Après avoir appuyé ces trois assertions de toutes
les preuves que Le texte de Ptolémée lui fournit , et de celles .
qu'il tire d'un nombre considérable d'autres textes , l'auteur
ajoute des considérations tirées du peu de séjour que Callisthènes
fit à Babylone : il y avait suivi Alexandre ; il en
repartit avec lui ; et Alexandre le fit mourir , et mourut luimême
, avant que ni l'un ni l'autre fût revenu dans cette
:
MERCURE DE FRANCE , JUILLET 1810. , 11
ville M. Larcher en conclut que loin d'envoyer à Aristote
des observations aussi anciennes qu'on le dit , Callisthènes
ne lui en envoya d'aucune espèce , et par conséquent que
ce que Simplicius a rapporté à ce sujet , sur la foi de Porphyre
, n'est qu'un tissu de fables .
M. Barbié du Boccage , dans des recherches aussi trèsétendues
, et qui ne furent qu'annoncées dans le rapport
de l'année dernière , a examiné , avec le plus grand détail ,
la topographie entière de la plaine d'Argos . Ce qui l'a conduit
à s'en occuper est une grande carte de la Morée qu'il
a dressée par ordre du Gouvernement , et que l'on grave
maintenant au dépôt de la guerre . Pour ne pas s'égarer
dans les détails immenses et compliqués que la géographie
fournit sur cette plaine , il divise son travail en trois parties .
La première comprend la description de la portion occidentale
de la plaine et du terrain qui y tient jusqu'aux
limites méridionales de la carte : la seconde partie contient
celle de toute la région du nord ; enfin la description des
parties orientale et méridionale est l'objet de la troisième
partie . Dans toutes trois , il prend pour guide Pausanias ,
et compare avec les récits de cet auteur les relations de tous
les voyageurs modernes qui ont visité cette plaine : il a pu
disposer de plusieurs relations inédites qui l'ont souvent
éclairé , mais dont souvent aussi il a eu occasion de relever
les erreurs . Aidé de tous les secours qu'il a pu réunir , il
n'a laissé aucun point de cette plaine sí célèbre dans l'antiquité
, aucune ville , aucun bourg , aucun monument , ni
temple , ni montagne , ni fleuve , ni antre , ni fontaine ,
sans en déterminer la place , et sans tirer des anciens auteurs
tout ce que la fable , l'histoire , la géographie et la
critique pouvaient fournir à leur sujet . Un point sur-tout
qu'il a traité dans la troisième partie l'intéressait particuliérement
: c'était la place qu'occupait la ville de Tirynthe .
L'abbé Fourmont , dans une relation manuscrite , avait cru
en découvrir les ruines bien avant dans les terres , au milieu
des montagnes M. Barbié au contraire les a placées vers
le bord de la mer , dans ses cartes ponr le voyage du jeune
Anacharsis . Fourmont avait communiqué sa fausse opinion
à presque toute l'Académie des belles-lettres ; le savant
Danville lui-même l'avait adoptée . On a depuis peu
renouvelé cette même erreur , et l'on a prétendu que
c'était M. Barbié qui en avait commis une , en plaçant
Tirynthe comme il l'a fait dans ses cartes . Il n'a pas de
peine à démontrer que l'on s'est trompé , parce qu'en sui12
MERCURE DE FRANCE ,
vant Pausanias sur cette route on a cru qu'il était allé
d'Epidaure , qui est à l'une des extrémités , à Argos qui
est à l'autre ; tandis que c'est d'Argos qu'il était parti
pour Epidaure . Dans le premier cas , Tirynthe , qu'il indique
à sa droite , eût été , en effet , où la placent Danville
et ceux qui l'on suivi ; mais dans le second , qui est le seul
conforme aux texte , elle était où M. Barbié l'a rétablie .
Les erreurs qui peuvent s'accréditer sur l'emplacement
d'une ville ancienne sont sans doute importantes ; mais
celles dont un sage tel que Socrate est l'objet , le sont
peut-être davantage . M. Gail s'est proposé de défendre sa
mémoire par un moyen nouveau . C'est principalement
dans le Banquet de Xénophon que l'on puise des argumens
contre ce sage : notre confrère s'est livré spécialement à
l'examen de ce traité , dont le sens ne lui paraît avoir été
saisi ni par les anciens auteurs ,
ni par aucun des éditeurs
et commentateurs modernes , et qu'on ne peut expliquer ;
selon lui , qu'en y admettant l'ironie socratique . Il pense
donc que ce traité de Xénophon est une véritable comédie
où Socrate jone le rôle principal , et où il voit même des
traits qui ne seraient pas indignes de Molière ; qu'il ne
contient point du tout l'éloge de Socrate , qu'enfin il n'est
autre chose qu'une fine critique des sophistes et de Platon
Ini-même , cachée sous le voile de l'ironie ..
· Dans un autre Mémoire , M. Gail se propose de démontrer
que le stoa , ou galerie que les 400 firent construire à
Athènes , selon Thucydide , avait pour objet le maintien
de leur oligarchie , et différait entièrement du long stoà
dont parlent Pausanias , Démosthènes et d'autres auteurs ,
et qui avait dû être bâti par Thémistocles . Notre même
confrère , dans des Observations qui roulent principalement
sur la bataille navale des Athéniens et des Lacédémoniens
dans l'Hellespont , rétablit un lieu sur le bord de la mer
auquel était appuyée une extrémité de la flotté des Athe
niens , et que les géographes les plus savans n'avaient point
reconnu . Enfin M. Gail nous a communiqué ses conjec
tures sur la course des chars dans laquelle Sophocle sup
pose qu'Oreste a péri ; il pense , contre l'opinion de notre
confrère , M. de Choiseul Gouffier , que les chars des dix
concurrens que Sophocle nomme , concoururent , non cinq
par cinq , mais tous les dix à la fois ; que les loges ou
remises qui étaient au bas du cirque , et où les chars étaient
retenus en attendant le signal , étaient aussi au nombre de
JUILLET 1810. 13
I
dix ; et qu'enfin dans les jeux Pythiques décrits par Sophocle
, les dix chars partirent ensemble de la barrière .
Ce n'est pas un seul fait de l'histoire d'Athènes ou un
usage particulier de son peuple que M: Lévesque a voulu
traiter : il a embrassé dans un Mémoire tout ce qui regarde
les moeurs et les usages des Athéniens ; sujet trop vaste ,
sans doute , pour qu'il fût possible d'en donner l'idée dans
ce rapport. Même dans le rapport imprimé , je n'ai pa
parler que de la seule partie qui regarde les richesses , la
manière dont vivaient les Athéniens riches , le luxe da
leurs maisons et de leurs repas . L'auteur entre dans les
plus grands détails sur tous ces points , sur le prix des
maisons et des jardins les plus célèbres , sur la dot des
femmes , sur les spéculations de commerce et l'intérêt de
l'argent , sur la nourriture commune , les vins , la bonne
chère , etc .; et de tous ces détails on peut conclure avec lui
que cette république , l'une des plus riches et des plus florissantes
de la Grèce , était pauvre si on la compare à la répu
blique romaine , ou même aux Etats les moins opulens de
l'Europe moderne , et que les plus riches Athéniens seraient
tout au plus parmi nous des hommes aisés . Quand
on pense cependant à ce que ces Athéniens ont fait de
grand et d'admirable malgré les vices de leur constitution ,
et les vices plus dangereux de leur caractère , à tous les
modèles qu'ils nous ont laissés dans les arts de l'imagination
et les créations du génie , on est tenté de trouver
bien réellement riche ce peuple , sans les inventions duquel
les peuples les plus opulens n'eussent été et ne seraient
encore que des barbares .
L'histoire de cette ancienne Grèce qui nous a laissé de si
grands et de si nobles souvenirs , a aussi voué des tyrans
célèbres à l'exécration de la postérité . Il en est deux dont
les noms se trouvent presque toujours réunis dans les
écrits des anciens , lorsqu'il s'agit de donner des exemples
d'une inhumanité au-dessus de toute croyance . L'un est
Phalaris , tyran d'Agrigente en Sicile , et l'autre , Apollodore
, tyran de Cassandrée en Macédoine . C'est de ce dernier
, et principalement du soin de fixer l'époque où il a
vécu , que M. Clavier a fait l'objet de ses recherches . Il en
doit lire le résultat dans cette séance .
M. Mongez continuant les siennes sur toutes les parties
du costume des anciens , à examiné dans un nouveau
Mémoire les vêtemens extérieurs , manteaux ou surtouts ,
appelés à Rome Lacerna, Penula et Caracalla ; il a décrit
14
MERCURE DE FRANCE ,
la forme de chacun des trois , et fixé le tems où l'on commença
et où l'on finit d'en faire usage . Le dernier a cela
de remarquable , qu'un mauvais empereur qui déshonorait
le beau nom d'Antonin , voulut que ce manteau qu'il avait
adopté pour lui et pour tous ceux qui se présentaient devant
lui , portât le nom d'Antoninien ; et qu'au contraire ce fut
ce manteau , appelé de tout tems Caracalla dans les Gaules ,
qui finit par donner son nom à l'empereur.
Notre confrère a ensuite examiné les vêtemens que les
anciens portaient sous le manteau et sous la tunique extérieure
. Les monumens étant insuffisans à cet égard , c'est
dans les écrivains qu'il a puisé toutes les notions dont il
avait besoin . Une tunique intérieure , de lin ou de coton ;
des caleçons de différente forme ; une pièce d'estomac ,
que l'on nommait thorax ; une espèce de cravate , qui était
regardée comme un signe de mollesse , ou qu'on ne portait
que dans les pays froids : telles étaient les différentes
pièces de cette partie du vêtement. Les hommes avaient
de plus une ceinture : les femmes aussi en portaient une ,
ou plutôt une espèce de bandelette sous la tunique intérieure
, et immédiatement sous le sein . Les deux sexes
mettaient dans leur ceinture leur bourse , leurs clés , et
enfin le linge que nous nommons mouchoir ; ce que
M. Mongez dit de ce dernier prouve que plusieurs philologues
avaient eu tort de croire qu'on n'en trouvait dans
l'antiquité aucune trace .
Un objet qui intéressait les arts , mais d'une autre manière
, a aussi occupé M. Mongez . On a cru avoir décou
vert à Lyon une conserve de vin qui a 100 pieds de long et
15 de hauteur . Le mortier , disait -on , est encore rouge du
tartre que
le vin y a laissé . La possibilité de conserver
ainsi le vin dans des citernes n'était pas douteuse ; l'usage
en existe même encore dans le midi de la France . Notre
confrère n'a douté que de la réalité du fait . Pour s'en
éclaircir , il s'est procuré quelques morceaux détachés de
cet enduit , et M. Darcet , chimiste éclairé , vérificateur des
essais à la Monnaie , ayant soumis ces morceaux à l'analyse
chimique , a trouvé que le mortier en était composé , dans
des proportions qu'il a déterminées , de ciment , de chaux
et d'acide carbonique , mais que rien n'y annonce la présence
du tartre , ou , pour parler plus exactement , du tartrite
de potasse , qui aurait annoncé lui-même que cette
citerne avait en effet renfermé du vin . La couleur rougeâ
tre , seule cause de cette opinion , n'est due qu'à celle des
JUILLET 1810 . 15
poteries dont on a mêlé des fragmens au mortier. C'est
approcher de la vérité , conclut sagement M. Mongez , que
de détruire une erreur ; et les antiquaires ont souvent à
exercer cette critique utile pour la science , et satisfaisante
pour eux .
(La suite au numéro prochain . )
•
ETUDES DE L'ENEIDE DE VIRGILE , à l'usage des Lycées et
des Colléges , publiée par F. H. PAILLET , bibliothé
caire de la ville , et professeur au Lycée de Versailles .
Un vol . in- 8 ° , del'imprimerie de Lebel, à Versailles
Se trouve à Paris , chez Lebel et Guitel , libraires , rue
des Prêtres-Saint- Germain-l'Auxerrois , n° 17. - 1810.
—
C'ÉTAIT un sujet d'un extrême intérêt , et d'une
grande utilité pour l'éducation littéraire de la jeunesse ,
qu'un examen approfondi de l'Enéide de Virgile sous
les différens rapports sous lesquels elle peut être envisagée.
Les rares beautés qu'on découvre dans la conception
de ce poëme , malgré l'état d'imperfection où la mort
prématurée de son auteur l'a laissé , les défauts mêmes
qu'on peut y observer , l'art sublime et le talent presque
divin qui caractérise particuliérement le style de ce grand
poëte , la variété des faits , des traditions , des connaissances
en antiquités , histoire , géographie , philosophie
, etc. , qu'il a rassemblées dans son immortel ouvrage ,
tout cela forme un ensemble d'objets qui traités avec l'érudition
, le goûtet le discernement convenables offriraient
à de jeunes lecteurs , et même à un grand nombre
d'hommes dont la première éducation a été , ou négli
gée , ou imparfaite , " autant d'utilité que d'agrément. Les
matériaux d'un pareil travail ne seraient même pas peutêtre
fort difficiles à réunir ; ils existent disséminés dans
plusieurs ouvrages français , latins , allemands et anglais ,
dont le nombre n'est pas très -considérable , et la dernière
édition de Virgile donnée en 1803 par le savant et respectable
M. Heine , qui réunit , et au-delà , tout ce qui
serait nécessaire sous le rapport de l'érudition , fournit
en même tems des indications nombreuses sur les autres
16 MERCURE DE FRANCE ,
livres qu'on pourrait consulter avec succès pour l'exécu
tion complette d'une entreprise de ce genre .
Malheureusement l'auteur de l'ouvrage que nous
annonçons paraît avoir ignoré l'existence de cette source
d'instruction aussi pure qu'abondante , sur le sujet qu'il
avait entrepris de traiter , ou du moins il paraît l'avoir
entiérement négligée . Il a cru devoir adopter ces formes
d'exposition légère et superficielle qui sont dès longtems
usitées dans les colléges et dans les pensionnats , et
son livre n'est qu'une traduction libre ou abrégée de
Virgile , avec une espèce de paraphrase des endroits qui
lui ont paru le plus mériter cette distinction . Virgile n'est
donc ici considéré ou étudié que sous un seul point de
vue ; on n'y développe aux yeux des lecteurs que le tissu
de sa narration avec quelques réflexions sur le goût , sur
la convenance des idées , ou sur les beautés du style , et les
indications des divers passages des poëmes d'Homère
que Virgile a imités . Mais il nous semble encore que
sous ce rapport le travail de l'auteur n'est ni aussi complet
, ni aussi soigné , à beaucoup près , qu'on pouvait
le désirer. Trop souvent il a vu dans son auteur ce qui n'y
est nullement , et plusieurs fois aussi il n'y a pas vu , ou
du moins il a négligé de faire remarquer les beautés réelles
qui s'y trouvent.
Il veut absolument que l'Enéide ne soit qu'une allégorie
. «< Enée , dit-il , après le sac de Troie , passe en Italie ;
» il y est accueilli par le roi Latinus qui lui donne sa fille .
>> Des Troyens et des Latins il se forme un seul peuple ,
>> uni par les cérémonies d'une même religion : quelle
>> richesse dans ce seul point d'histoire ! quel heureux
>> concours de circonstances y découvre Virgile ! d'abord ,
» ce qui est pour lui le plus flatteur, il voit dans Enée un
>> portrait d'Auguste plus qu'ébauché : il sent en habile
» politique , qu'il est à - propos de diminuer par quelques
» moyens , dans les Romains , cet amour trop jaloux de
» leur liberté , et de les accoutumer à souffrir le joug du
» nouvel Empereur . C'est ce que lui offre encore son
» sujet , sans que ce peuple altier puisse même l'en soup-
» çonner. >>
Virgile saisissait sans doute avec empressement toutes
les
JUILLET 1810 .
17
les occasions de louer Auguste dont les bienfaits l'avaient
prévenu ; il est même probable qu'il avait choisi de préférence
un sujet qui lui offrait de nombreuses et éclatantes
occasions de rehausser dans ses vers la noble origine et
les qualités
éminentes
de son bienfaiteur , et l'on EVE LA
SEIN
raison de dire que si Auguste n'avait pas été neven ethis
adoptifde César nous n'aurions probablementpas l'Eneide
Mais vouloir que ce beau poëme ne soit qu'une frote
allégorie , qu'Enée ne soit qu'un emblème d'Auguste ,
et que l'intention du poete , en composant un ouvrage
d'environ dix mille vers , ait été d'exercer sur l'opinion
de ses contemporains la petite influence qu'on pouvait
obtenir par une harangue ou par un écrit de quelques
pages , c'est , à notre avis , être beaucoup plus habile
politique que Virgile lui -même .
J
Nous savons bien que cette opinion , ou plutôt cette
erreur , n'est pas uniquement propre à l'écrivain que nous
réfutons ; elle a été avancée et soutenue par quelques
hommes qui ne manquaient ni de sagacité ni d'érudition ,
mais elle n'en choque pas moins les véritables principes
du goût et la droite raison : « Il n'y arien , dif à ce sujet
» M. Heyne , qui soit plus étranger au poëme épique que
l'allégorie , elle en détruit toute la force ; elle abaisse
» et dégradela dignité des personnages et des événemens ;
» elle dissipe une illusion chère à l'esprit des lecteurs ,
>> refroidit l'enthousiasme dont ils seraient animés , et
» leur ôte tout le plaisir qu'ils se promettaient . >>
>> ་ ་
L'auteur des Etudes de l'Enéide paraît aussi s'être fait
des idées très -peu justes sur la nature et l'espèce des
emprunts que le poëte latin a faits à Homère , et quel que
soit son zèle pour la gloire de Virgile , on croirait à l'entendre
que celui- ci n'a pas une idée , une conception ,
une image , un personnage , un fait , qu'il n'ait imités du
poele grec . Il semble , dit-il , que Virgile a voulu ras-
>> sembler dans son Enéide tout ce qu'il y avait de plus
>> beau dans l'Iliade et l'Odyssée . Il réduit quarante-huit
>> chants à douze , et deux héros à un ; de deux poëmes
» dont l'un traite de guerres , et l'autre de voyages , il
» n'en fait qu'un de guerres et de voyages tout ensemble ....
» Ce qu'il dit d'Apollon , de Diane , d'Iris , d'Eole , dú
B
S
18 MERCURE DE FRANCE ,
"
» Sommeil , de Bellone , de la Discorde , de la Renommée ,
» et de plusieurs autres dieux , tout cela est pris ou imité...
» C'est aussi sur les héros d'Homère que Virgile a calqué
» les siens.... Lavinie tient chez lui la place d'Hélène ,
» Didon celle de Calypso et de Nausicaa , la Sybille celle
» de Circé ; Anchise dans les enfers fait l'office de Tiré-
» sias ; Palinure dans le même endroit revient à Elpénor ,
» Didon à Ajax, Déiphobe à Agamemnon , etc. » Enfin ,
il n'y a pas jusqu'aux boeufs des Harpies , qui , suivant
l'auteur , ont beaucoup de rapport avec ceux du soleil .
Vraiment il faut bien que des boeufs ressemblent à des
boeufs , des femmes à des femmes , des guerriers à des
guerriers , etc. Il n'y a que la ressemblance , ou le rapport,
de Didon avec Ajax que personne assurément n'admettra ,
mais que conclure de tout ceci ? que l'Enéide n'est pas
un poëme original , qu'elle n'étincèle pas de beautés uniquement
propres à Virgile , de traits sublimes , de tableaux
d'une vérité et d'une grace inimitables , de sentimens
nobles , vrais , touchans , et toujours appropriés avec la
plus merveilleuse convenance aux personnages que
poëte a créés et aux circonstances où il les a placés ? Sans
doute ce n'est pas là ce que
l'auteur veut dire , et il serait
bien faché qu'on tirât une pareille conclusion de son livre :
mais alors il faut avouer que l'espèce de digression qui
le termine , sous le titre de Rapprochement d'Homère et
de Virgile , dans laquelle il a accumulé tous les prétendus
traits de ressemblance qu'on vient de voir entre ces deux
poëtes , et bien d'autres encore , il faut convenir , dis-je ,
que cette digression se compose d'idées tout-à- fait inexactes
et trop peu réfléchies .
le
Parce qu'un érudit du seizième siècle (Fulvius Ursinus)
a compilé une multitude de passages tirés de tous les
auteurs grecs et latins antérieurs à Virgile , et s'est autorisé
du moindre mot qui pouvait avoir quelque rapport
éloigné avec les expressions de ce poëte , pour représenter
à l'instant ces expressions comme une imitation
ou une traduction des auteurs qu'il cite , il ne fallait pas
s'en laisser imposer par cet étalage d'érudition ; il suffisait
d'un peu de réflexion pour apercevoir combien il
arrive souvent à Fulvius Ursinus de rapprocher des pasJUILLET
1810. 19
sages qui n'ont absolument aucune ressemblance , aucune
analogie ; et ce qui prouve que l'auteur des Etudes
de Virgile n'a pas toujours consulté cet écrivain même
avec toute l'attention nécessaire , c'est qu'il lui arrive de
prendre les citations qu'il y a trouvées , dans un sens
différent de celui qu'elles ont réellement . Ainsi , lorsqu'à
la fin du troisième livre Enée raconte la mort de son
père , « ni le devin Hélénus , dit- il , ni la cruelle Céléno ,
» ne m'avaient prédit ce malheur. » Sur quoi notre auteur
s'exprime ainsi : « Cette dernière pensée est d'Achille
» en apprenant la mort de Patrocle. » Or Achille , dans
Homère , ne dit rien de pareil , en apprenant la mort de
Patrocle , qu'il a déjà prévue au moment où Antiloque
vient la lui annoncer ; mais le passage cité par Fulvius
Ursinus , sur le vers 712 du troisième livre de l'Enéide ,
dont il est question ici , est une réflexion d'Homère luimême
, qui , après avoir peint le combat furieux que se
livrent les Grecs et les Troyens autour du corps de Patrocle
, ajoute : « Achille cependant ignorait le trépas de
>> Patrocle .... car sa mère , qui lui avait souvent annoncé
» les décrets de Jupiter , ne lui avait pas prédit alors la
» mort d'un ami si cher. On voit , au reste , que ce
passage d'Homère n'a qu'un rapport bien vague et bien
éloigné avec celui de Virgile .
On ne saurait nier cependant que Virgile , Horace , et
les autres grands poëtes de cette époque , n'aient fréquemment
imité les plus illustres écrivains de la Grèce ,
chacun dans le genre qu'il avait plus particuliérement
adopté ; ils n'avaient pas manqué de mettre à profit , pour
leur propre compte , le précepte que l'un d'eux donnait
aux auteurs de son tems :
Vos exemplaria græca
Nocturnâ versate manu , versate diurnâ .
Mais Virgile a imité Homère et les poëtes d'Alexandrie ,
Horace a imité les lyriques grecs , comme Boileau a
imité Horace et Virgile , comme Racine a imité Euripide
et les écrivains hébreux , et c'était ce procédé d'imitation
qu'il eût été utile et intéressant d'approfondir et
de développer dans un ouvrage tel que celui qui est
B 2
2.0 MERCURE DE FRANCE ,
l'objet de cet article ; il fallait montrer comment le grand
poëte dont on se rendait l'interprète , en traitant un
sujet , pour ainsi dire , contemporain de ceux qu'Homère
a traités , en adoptant par conséquent le système mythologique
du poëte grec , en donnant à ses héros à-peuprès
les mêmes moeurs , les mêmes opinions , les mêmes
sentimens et les mêmes passions , a su pourtant créer un
chef-d'oeuvre qui porte l'empreinte d'un génie original ,
et modifier tout cet ensemble de données d'une manière
propre à satisfaire les esprits les plus délicats d'un siècle
où la civilisation était singuliérement perfectionnée .
Il semble que tout ce qu'a fait l'auteur du livre que
nous examinons , se soit borné uniquement à recueillir
différens morceaux , pris çà et là dans Virgile , qu'il avait
peut-être eu occasion d'écrire à différentes époques ,
pour les exercices de ses écoliers , et à remplir les intermédiaires
par un travail du même genre . Mais il aurait
dû penser que ce qui est bon pour un auditoire , toujours
naturellement disposé à l'indulgence , n'est pas
quelquefois supportable dans un livre destiné à guider
la jeunesse dans ses études , et dont la composition doit
être extrêmement soignée sous tous les rapports ; que
plusieurs traits familiers , ou destinés à égayer des auditeurs
bénévoles , ne peuvent pas sans inconvénient se
reproduire dans un ouvrage sérieux , où ils deviennent
une sorte d'inconvenance ; qu'enfin , si dans le débit ra
pide de ces examens soi-disant oratoires d'un poëte ou
d'un écrivain quelconque , soit grec , soit latin , l'écolier
chargé de faire valoir la doctrine de son professeur n'a
jamais pour contradicteur qu'un ami complaisant , bien
plus empressé à encourager le maître et l'élève qu'à relever
les erreurs plus ou moins graves qui peuvent être
échappées à l'un ou à l'autre , il n'en est pas de même
d'un livre offert par le professeur tout seul au public , qui
attend de lui une doctrine solide , un travail sérieux et
véritablement utile .
Si l'auteur des Etudes de l'Enéide avait fait ces ré
flexions , il n'aurait pas hasardé des pensées souvent
communes et exprimées dans un style incorrect ou trop
familier , comme lorsqu'il dit en parlant des Harpies ;
{
JUILLET 1810. 21
Enée raconte à Didon tout ce qu'il eut à souffrir de ces
» vilains oiseaux. » — « Hélénus leur fait servir des ra-
» fraîchissemens , mais , comme le vent était bon , Enée
>> prie cet habile devin de l'instruire de la volonté des
» dieux. Ici la liaison des idées n'est pas assez sensible ,
et l'on ne voit pas ce que le vent bon ou mauvais pouvait
avoir de commun avec la prière d'Enée . Ailleurs l'aus
teur s'exprime ainsi : « Quelle adresse dans tout ce dis-
>> cours ! le début est d'une véhémencé à étonner l'ingrat
» le plus déterminé. Didon veut d'abord abattre son
» amant, etc .. > «Ces vers sans césure semblent tomber
» aux pieds d'Enée avec Didon pour le fléchir . Plus
loin il dit encore : « Le discours que Boileau met dans la
» bouche de la femme du sieur Lamour pour arrêter son
» mari ; est absolument fait d'après celai-ci. » Et ensuite :
Si le discours de la dame Lamour est calqué d'après
» celui d'Enée , celui du perruquier l'est d'après la
réponse d'Enée à Didon , etc. etc.» Il nous semble
que tout cela n'est ni du bon goût ni du bon style.
>>
Dans les notes qui sont à la fin de ce volume , l'au
teur a voulu développer avec plus de détail les premiers
vers de l'Enéide , et ici encore il est tombé dans un
excès souvent et justement reproché à ce genre d'expli
cation ou d'analyse qui dégénère en minuties et en puérilités
. Onveut voir dans toutes les expressions d'ungrand
écrivain des béautés particulières , une énergie ou une
grâce que personne n'y avait remarquées , de l'harmonie
imitative , des effets , des intentions que le commun des
lecteurs n'y soupçonne pasyson 's'appesantit sur chaque
mot , et l'on étonne quelquefois , en effet , par cetappa
reil et par tout ce fracas des gen's simples qui n'auraient
jamais imaginé tant de belles choses . Ainsi , à propos
de la description que fait Virgile du séjour d'Eole et des
vents , l'auteur de ces notes qui prétend, on ne sait trop
pour quoi , que cette description a donné lieu à dettende ·
l'alcove du Trésorier dans te Lutra , cite lesvots deBon
leau quisont , en effet , d'une perfection admirabley no
Dans le f
ns le réduit obseur d'une alcore enfoncée , etc.
Puis il continue ainsi , « Queligguollesse paffinée ! iln'y
.
22
MERCURE
DE FRANCE
,
» a pas un seul mot dans ce portrait qui ne caractérise
» l'épicurien le plus recherché ..... Réduit , marque un
» lieu écarté , isolé , bien clos . Obscur , il fallait qu'il le
» fût pourpouvoir y dormir jusqu'au grand jour . Ce n'est
>> pas assez d'un réduit obscur , il y a encore une alcove
» enfoncée , etc. » Voilà comment en se donnant , en
quelque sorte , la torture pour expliquer ce qui est fort
clair , om finit par rendre obscures les notions et les
expressions les plus familières . Le mot réduit n'exprime
pas toujours un lieu bien clos , et quand on dit le réduit
d'une alcove enfoncée , on ne veut exprimer par-là qu'une
seule idée , et non pas deux idées distinctes , comme le
prétend l'auteur de la note qu'on vient de lire .
半辈2
.....Voilà hien des critiques ; et c'est avec regret qu'on se
voit obligé de signaler les défauts d'un ouvrage conçu
dans un but louable , exécuté par un homme livré à des
fonctions qu'on ne saurait trop encourager, et dont le zèle
est assurément fort estimable ; il n'a même prétendu ,
comme il s'en explique dans l'avertissement qui est à la
tête de son livre , que mettre sous les yeux des lecteurs
des observations qui ont étéfaites nombre defois par tous
les professeurs éclairés qui ont expliqué Virgile à leurs
élèves . Mais c'est précisément parce que rien n'est si.commun
que ce genre d'observations et d'explications
parce que c'est à-peu-près ce qu'on entend répéter
chaque année dans les exercices publics de nos pensionnats
et de nos colléges , et ce qu'on trouve dans un grand
nombre de livres publiés par les professeurs de ces
établissemens , que nous avons jugé utile de nous exprimer
avec franchise sur les défauts et sur l'insuffisance
de ce mode d'interprétation des auteurs anciens . On
s'autorise de l'exemple du célèbre Rollin qui , dans son
Traité des Etudes , a donné quelques modèles de ce
genre mais il faudrait au moins mettre dans ces imitation's
la même sûreté de goût , la même justesse d'esprit
qui caractérisaient ce sage et respectable écrivain . De plus
on ne saurait nier que depuis lui la science de l'antiquité
, la critique et l'érudition classique ont fait des
progrès sensibles , dont il serait à souhaiter que la plupart
de ceux qui écrivent sur ces matières fussent mieux
91 2050
JUILLET 1810. 23
informés qu'ils ne paraissent l'être . C'est dans les livres
publiés depuis environ trente ans par les plus habiles
philologues de l'Allemagne , de la Hollande et de l'Angleterre
, qu'ils pourront recueillir un grand nombre
d'observations précieuses , et on ne saurait trop les inviter
à exploiter enfin cette mine si riche et si féconde .
THUROT.
DICTIONNAIRE UNIVERSEL , HISTORIQUE , CRITIQUE ET BIBLIOGRAPHIQUE
, etc. , d'après la huitième édition , publiée
par MM . CHAUDON et DELANDINE ; neuvième édition ,
revue , corrigée et augmentée de 16000 articles environ
, par une société de savans français et étrangers
.
( FIN DE L'ARTICLE. )
BEAUCOUSIN figurait déjà dans le Prospectus où son
article donné pour modèle était sans faute . Eh bien !
l'éditeur n'a pas su le copier. Après avoir dit dans son
Dictionnaire : Beaucousin est mort sans avoir mis au
jour aucun ouvrage important , il ajoute : on a de lui les
Vies de Jean Le Conte , de Jean d'Artis , de Bonaventure
Fourcroy, de Nicolas de Ramel, de Philibert Delorme ;
les Eloges de J. B. Hatté , de Loiseau , de Mauléon (17),
de Jacques et Pierre Sarrasin ; la Notice des ouvrages de
Charles Dumoulin , jurisconsulte ; P'Histoire des Hommes
illustres de Noyon ; l'Eloge de Mme Beaucousin sa mère .
On pourrait croire , d'après cette manière de s'exprimer
, que tous ces ouvrages sont imprimés. Cependant
aucun n'est publié . L'erreur ici est d'autant plus
* forte que , dans son Prospectus , M. Prudhomme reproche
amérement à l'estimable M. Delandine de l'avoir
commise.
I. ATHÉNÉE . La traduction de cet auteur , par Lefèvre
de Villebrune , a paru de 1789 à 1791 ( et non 1801 ,
comme le dit M. Prudhomme ) ; elle est en 5 vol . in-4°.
ce que ne dit pas M. Prudhomme ) ; elle ne vaut
(17) Il fallait écrire : De Loiseau de Mauléon .
24
MERCURE DE FRANCE ,
rien ( 18) ( ce que ne dit pas M. Prudhomme ) ; enfint
c'est une traduction française , et l'on serait autorisé à
croire que c'est une traduction latine , d'après ces mots :
« En 1597 parut l'édition de Casaubon , la seule imė
primée sous ses yeux , et que suivit son grand com-
» mentaire . Depuis plus de deux siècles , Athénée n'avait
» pas trouvé un nouvel éditeur quand Lefèvre de Ville-
» brune a donné une traduction de ses oeuvres en 1789
» et 1801 ( lisez 1791 ) . Jean Schweighauser en a donné
» aussi une édition ; le premier volume d'une traduction
» latine nouvelle , etc. parut à Strasbourg , in- 8 ° . »
Notez que l'éditeur n'a parlé précédemment d'aucune
traduction latine , pas même de celle de Dalechamp .
V. BASNAGE DE BEAUVAL (Jacques) , s'il fallait en croire
M. Prudhomme , serait auteur , I de la République des
Hébreux , Amsterdam , 1705 , 3 vol . in- 8° . II , des Antiquités
judaïques , 1713 , 2 vol . in-8 ° .
Basnage est auteur des Antiquités judaïques , livre qui
fait suite au traité de la République des Hébreux . Ce
dernier ouvrage est de Cuneus, qui le composa en latin ;
la traduction française est de Goerée comme on le
voit , Basnage n'y est donc pour rien .
BEAURIEU appelait le tems une dormeuse qui nous mène
à l'éternité. M. Prudhomme a mis un dormeur. Cette
faute qu'on trouve dans la huitième édition n'existe pas
dans la notice que M. Marron donna dans le tems ( 19 )
sur l'auteur de l'Elève de la nature.
BIEVRE . Parmi les calembourgs de cet auteur M. Prudhomme
, d'après ses prédécesseurs , cité le trait suivant :
Dans la pièce de Cléopâtre de Marmontel on fit faire
» un aspic par Vaucanson , et au moment où Cléo
ou Cléopâtre
l'approchait de son sein , l'aspic sifflait . Après la pièce
» on demanda à Bièvre ce qu'il en pensait : Je suis , ré-
» pondit- il , de l'avis de l'aspic . ».
Nous croyons d'abord que cette répartie n'est pas
( 18) On y a compté plus de 6000 fautes . Voyez Magasin encyclopédique
, I , III , page 365 ; le Nouvel Almanach des Muses , 1810 ,
page 263 ; et le Répertoire de littérature " ancienne , page 301 .
(19) Dans le Magasin encyclopédique , I , VI , page 529 .
JUILLET 1810 . 25
!
un calembourg , mais un bon mot , ce qui est bien
différent .
En second lieu , nous avons toujours vu ce bon mot
attribué au marquis de Louvois ou à Fontenelle . Il est ,
au reste , certain qu'il n'est pas de Bièvre . Cléopâtre ,
tragédie de Marmontel , eut onze représentations en 1750 ;
la première eut lieu le 20 mai (20 ) . Bièvre avait alors
environ trois ans , puisqu'il est né en 1747 , de l'aveu du
Dictionnaire universel, historique , critique .
BOISMONT. Ses oeuvres ont été recueillies et publiées
à Paris en un vol . in-8° , il y a quatre ou cinq ans ( 21).
BELLEAU ( Remi) , auteur du seizième siècle , et BEL
LECOUR Comédien , mort en 1778 ( 22) , ( et non en 1786) ,
ne peuvent guère être confondus . Cependant M. Pru
dhomme attribue à ce dernier un poëme macaronique
de Bello huguenotico , qui appartient au premier.
BONNARD . Sa vie a été écrite par M. Garat , et forme
un petit volume in- 18 , imprimé en 1787 (23) .
1
Tous les articles , dont nous venons de parler , sont
donnés pour corrigés : On peut apprécier ces corrections
si fastueusement annoncées . Nous allons examiner quelques
articles que M. Prudhomme a regardés comme
parfaits , puisqu'il n'y a fait aucun changement.
IV. AGAPET , diacre de l'église de C. P. dans le
» sixième siècle , adressa une lettre à l'empereur Justi
nien sur les devoirs d'un prince chrétien . Les Grecs , qui
>> faisaient un grand cas de cette lettre l'appelaient la
(20) Abrégé de l'Histoire du Théâtre Français , tome I , page 98 ;
Mémoires de Collé , tome I , page 202 ; Calendrier historique des
théátrès de l'opéra et des comédies française et italienne , 1751 , in-16 ,
page 60.
(21 ) Ici il y a un singulier quiproquo . On a confondu Boismont
et Boismorand , et l'on attribue à ce dernier les oeuvres du premier.
(22) Abrégé de l'Histoire du Théâtre Français , tome II , page 390 ;
les Spectacles de Paris , 29° partie pour l'année 1760 , page 1re après.
le Calendrier ..
(23) Voyez Dictionnaire des ouvrages anonymes et pseudonymes »
N° 10489.
26 MERCURE DE FRANCE ,
» royale. Elle est dans la Bibliothèque des Pères , et a
» été imprimée plusieurs fois in- 8°. »
Cette lettre fut écrite en 530. Nous en connaissons
une traduction imprimée sous ce titre : Préceptes d'Agapetus
à Justinian mis en françois par le roi Louis XIII,
Paris , P. Lecourt , 1612 , in- 8 ° (24) .
Il nous semble qu'un traducteur d'un rang aussi élevé
n'était pas à oublier .
:
I. ALLARD ( Gui ) , est auteur de plusieurs ouvrages
dont ne parle pas le Dictionnaire universel historique.
quelques-uns pouvaient être passés sous silence ; mais
il fallait absolument faire mention de la Bibliothèque de
Dauphiné , Grenoble , 1680 , petit in- 12 . P. V. Chalvet
en a donné une nouvelle édition , revue et augmentée sous
ce titre Bibliothèque du Dauphiné, Grenoble , 1797 ,
in-8 °. Cette nouvelle édition est mutilée , et ne remplace
point la première qui est très-rare (25 ) . P. V. Chalvet en
voulant relever des fautes en a ajouté à l'ouvrage d'Allard,
Le jugement que nous venons de rapporter sur le
travail de Chalvet est de l'abbé Mercier de Saint-
Léger. Il paraît que M. Prudhomme ne juge pas à propos
de faire usage des notes qu'il dit avoir de ce célèbre
bibliographe.
<< II. BARRE ( Pierre ) , médecin du dernier siècle , a
» publié quelques ouvrages sur sa profession , I un traité
» sur l'abus de l'antimoine , II un autre sur l'usage de la
» glace , III un autre de veris terminis partûs humani, » «
Cet auteur ne s'appelait pas Barre , mais BARRA ( 26) ;
il ne vécut pas dans le dernier siècle , mais dans le dixseptième
siècle . Son ouvrage sur l'abus de l'antimoine et
de la saignée a été imprimé en 1664 ; le traité sur l'usage
(24) On peut voir le volume à la Bibliothèque impériale , * E ,
N° 1092 .
(25) Magasin Encyclopédique , IV , I , page 339.
(26) Voyez Les Lyonnais dignes de mémoire , tome I , page 253
et l'Histoire litf. de la ville de Lyon , par Colonia , tome II , pages
802 , 803.
JUILLET 1810 . 27
1
de la glace , de la neige et du froid ; en 1671 , puis en
1675 (27).
Passons aux additions .
:
Les articles consacrés à BENEZECH , BICHAT, BOUILLE ,
BOUCHAUD ( Mathieu-Antoine ) , BRONGNIART , BRUNCK ,
CALONNE , CAMBACERES , donnés pour nouveaux , ne le
sont pas il était déjà question de ces personnages dans
la huitième édition ( 28) ; l'alinéa sur Brongniart y a
mème été copié textuellement. On a ajouté seulement le
rapport du calendrier grégorien au calendrier républicain
pour une date .
Quelque tems après avoir mis son ouvrage en vente ,
l'éditeur a fait faire une vingtaine de cartons ; un de ces
cartons a été destiné à faire disparaître le passage suivant
:
« BACHIUS ( Joannes- Augustus ) , uno volumine vul-
» gavit Xenophontis oeconomicum (29) , Apologiam So-
» cratis , Symposium , Hieronem , Agesilaum , doctè pro-
»fectò et eleganter ; quem virum nisi præmaturi acer-
» bitas fati abstulisset , haberet jurisprudentia , qui anti-
» quos illos Cujacios et Gothofredos referret. »
Voilà tout l'article , il était certainement déplacé dans
un Dictionnaire français . Au moyen d'un carton , cette
phrase a disparu de presque tous les exemplaires , et est
remplacée par ce qui suit :
>>
BACHIUS (Jean- Auguste) , né en 1721 , mort en 1756,
» a publié en un seul volume les OEconomiques de Xénophon,
l'Apologie de Socrate , Symposius , Hieron et
» Agésilas , avec des observations curieuses et des notes
» très-savantes . Il est très-malheureux qu'une mort pré-
» maturée l'ait enlevé aux lettres il était déjà mis au
» nombre des plus fameux jurisconsultes , et regardé
» comme le successeur des Cujas , des Barthole et des
>> Godefroi . »>>
:
N'est- il pas singulier de présenter, Bachius comme
(27)) Les éditions que nous citons sont à la Bibliothèque de l'Ecole
de médecine à Paris.
(28) Tome XII , à la fin .
(29) Il fallait écrire : Xenophontis Economicum.
28 MERCURE DE FRANCE ,
successeur des Cujas et des Godefroi , quand on ne cite
de lui qu'une édition de Xénophon ? Il fallait nécessairement
parler de son Histoire de la jurisprudence romaine
(30) .
AVISSE ( Etienne ) , auteur de la Gouvernante , a un
article suffisamment étendu , quoique court ; celui qui
suit, consacré à un autre AVISSE , est beaucoup trop long.
Ce dernier auteur devait remplir tout au plus dix lignes ;
il en occupe plus de soixante . On parle beaucoup plus
briévement d'Arbogast , personnage un peu plus important
, qui a été membre de la Convention nationale , ce
que M. Prudhomme ne dit pas .
ARTEAGA. Ses Révolutions du théâtre musical en Italie
ont eu au moins trois éditions en Italie . M. le baron
de R..... en a donné une traduction française sous ce
titre : Les Révolutions du théâtre musical en Italie , depuis
son origine jusqu'à nos jours , traduites et abrégées de
Pitalien de dom Arteaga ( sur la troisième édition . )
Londres , 1802 , in- 8°.
BARRETT ( Paul de ) n'est pas l'auteur des Histoires ét
Maximes morales extraites des auteurs profanes . Paris ,
1781 , in 12. Cet ouvrage est une traduction du Selectæ
e profanis. Les ouvrages mentionnés par M. Prudhomme
n'étant pas tous ceux de Barrett , au lieu de dife , on a
de cet auteur , ce qui ferait croire que c'est tout ce qu'on
a de lui , n'aurait-il pas fallu dire : Ses principaux ouvrages
sont ?
BARTHELEMI COURCAY , neveu de J. J. Barthélemi“ ,
s'appelait André.
BEATTIE ( James ) est mort le 18 août , et non en octobre
1803.
BEAUCLAIR a publié un Cours de gallicismes , Francfort
1794 , en deux gros volumes in- 12 , et non en un
volume in- 8 °.
Mite BIHERON s'appelait Marie- Catherine .
BAUDEAU ( Nicolas ) n'est pas le seul auteur des Ephemérides
du citoyen ; il a eu pour collaborateur le marquis
950 13
(30) J. B. Bachii histor . jurisprud. rom . novis observ . auxit Aug.
111 ( 8)
Corn. Stockmann , Leipsig , 1806 , in- 8 .
JUILLET 1810 . 29
de Mirabeau , et pour continuateur M. Dupont de Nemours
. Cette collection a 63 vol . in- 12 . L'abbé Baudeau
avait entrepris et commencé une édition des Economies
royales de Sully qui devait avoir 12 volumes in-8° . Celte
entreprise n'a pas été achevée ; il en a paru deux volumes
seulement . M. Prudhomme n'en parle pas .
BERTRAND ( Antoine - Marie ) était maire de Lyon en
1793 ; il ne l'était pas en 1795. Cet article fourmille
d'erreurs ; mais nous ne croyons pas convenable de
parler ici des malheureux événemens dont nous avons
été témoin oculaire :
Quæque ipse miserrima vidi.
Si les tems sont trop rapprochés pour en parler froidement
, ils ne sont pas assez éloignés pour que l'auteur
des Révolutions de Paris soit excusable d'en parler inexactement.
CAMBRY. L'éditeur lui attribue un Voyage en Angle
terre. M. Ersch (31 ) et M. Boucher la Richarderie (32)
parlent d'une seconde édition de cet ouvrage . Personne
ne parle de la première , personne n'a vu ni la première
ni la seconde : nous avons fait beaucoup de recherches
à ce sujet , et après deux ans de perquisitions , nous
pourrions presque affirmer que si l'ouvrage a été fait ,
il n'a pas été imprimé.
V. BAUME ( GRIFFET DE LA ) s'appelait Antoine Gilbert,
Il était né à Moulins ; il était neveu du P. Griffet , jésuite .
Il est mort le 18 mars 1805 ; il a traduit les tomes II à
VIII de l'Histoire des Suisses , de Muller , ouvrage assez
important pour qu'on dût en parler . Quant à la Messe de
Gnide , « dans laquelle ( au jugement de M. Prudhomme)
» cet auteur prouve que son talent ne se bornait pas à
» traduire , mais qu'il savait encore composer , » il fauț
ne l'avoir pas lue ou avoir de singuliers principes pour
en faire un tel éloge . La Messe de Gnide est un ouvrage
obscène , sans esprit et sans goût.
Il nous reste à parler des omissions ; et c'est la partie
(31) Supplément ( premier ) à la France littéraire , page 91 .
(32) Bibliothèque universelle des voyages , tome III , page 217.
30 MERCURE DE FRANCE ,
la plus difficile . On ne peut avoir dans la mémoire et
rangés par ordre alphabétique les noms de 50000 personnes
. C'est le tems seul qui peut révéler les omissions ;
il faut qu'elles soient bien nombreuses pour que nous
puissions déjà en signaler quelques-unes .
BREZ ( Jacques ) , mort à 28 ans en 1798 , auteur de
'Histoire des Vaudois , etc. (33).
BARRE BEAUMARCHAIS ( Antoine la ) , traducteur de la
Monarchie des Hébreux , et auteur de beaucoup d'ouvrages
(34) .
BELOT ( Mme ) , plus connue sous ce nom que sous
celui de Meynières qu'elle porta ensuite , morte à Chaillot
en 1805. Elle a traduit de l'anglais l'Histoire d'Angleterre
, par Hume , et d'autres ouvrages (35) .
}
BUCHOZ ( Joseph-Pierre ) , laborieux naturaliste , auteur
de plus de 300 volumes , mort à Paris le 30 janvier
1807 (36) ...
ANTREMONT ( Mme d' ) . Cette omission eût pu se réparer
en partie , en lui donnant un article sous le nom
de BOURDIC qu'elle a aussi porté . Sans doute elle aura
un article sous le nom de Mme Vior : mais l'omission
des renvois qu'on devrait trouver aux mots ANTREMONT
et BOURDIC , nous ne voyons aucun moyen pour la réparer
(37) .
Tous ces personnages méritaient sans contredit que
l'on parlât d'eux . Peut-être même , puisqu'on faisait tant
que d'ajouter 16000 articles , aurait-on dû réserver des
places à BERR-BING ( Isaïe ) , BERTIN- D'ANTILLY , BERTRAND-
QUINQUET , BONNAIRE DE ROUVILLE , BOULLEMIER ,
(33) On trouve sa notice dans le Magasin Encyclopédique, IV, VI,
pages 390-391.
(34) Il n'y avait presque qu'à copier les Mémoires hist. , crit . et
litt. de Bruys , tome 1 , pages 159 et suiv .
(35) Archives littéraires , tomne VI. ( Gazette littéraire , avril 1805,
page xxiij . )
(36) Son éloge , par M. Deleuze , a été insérée dans la Revue philosophique
, littéraire et politique , No 17 de 1807 , tome LIII , p . 503 .
(37) M. Mulot a donné sa notice dans le Nouvel Almanach des
Muses , seconde année , 1803 , page 304.
JUILLET 1810 . 31
BOURIENNE , BRETIN , BUREAUX- DE-PUZY , BURSAY , comédien
, traducteur de Misanthropie et Repentir , etc.
Les trois volumes de la neuvième édition du Nouveau
Dictionnaire historique sont ornés de 192 portraits . L'édi
teur a pris une excellente précaution , c'est de mettre au
bas de chacun le nom du personnage qu'il est censé
représenter. Cependant , malgré cela , on ne reconnaît
pas davantage les hommes illustres . Douze portraits sur
une feuille in- 8 ° ! A vrai dire ce ne sont pas des portraits
, mais des images comme celles qu'on voit sur les
almanachs de cabinet .
Au surplus , ces portraits nous ont rappelé une
anecdote .
Lors de la querelle du jansénisme , un graveur étant
allé en Hollande , y débita très- chèrement et en peu de
tems une infinité d'exemplaires d'un mauvais portrait , au
bas duquel il avait mis le nom du P. Quesnel ; et comme
quelques personnes qui connaissaient ce Père reprochèrent
au marchand que ce portrait ne ressemblait pas à
l'original , il répondit froidement , « qu'il n'avait cherché
>> en cela qu'à satisfaire l'empressement du public : Po-
» pulus vult decipi, decipiatur. Le public veut être trompé,
» qu'il le soit . »
་
Le nom d'aucun auteur ne se trouve ni sur le frontispice
, ni au bas des articles du Dictionnaire universel
historique. Trois ou quatre seulement des soixante collaborateurs
annoncés dans le Prospectus sont restés attachés
à l'entreprise de M. Prudhomme , et sont nommés
par lui dans son Discours préliminaire . Ce Discours
préliminaire est vraiment une pièce curieuse ; il est intitulé
Avis de l'éditeur , et est remarquable par la bizarrerie
des idées et leur incohérence .
Nous croyons devoir relever une assertion étrange
qu'on y trouve . D'autres libraires , ainsi que nous l'avons
dit , ont sous presse un ouvrage (38) dans le même genre'
que celui dont nous venons de rendre compte . Or ,
M. Prudhomme prétend qu'ils ne peuvent faire leur ou-
(38) Le Prospectus , ou Discours préliminaire , par M. Auger ,
parait depuis quelques mois.
32 MERCURE DE FRANCE ,
vrage , sans puiser dans le sien , 1 ° la série des noms
( que lui- même a prise dans Moreri , Bayle , Ladvocat ,
Barral , etc. etc. etc. ) ; 2 ° les recherches immenses qu'ont
exigées toutes les dates ( comme si son livre était la loi et
les prophètes ) ; 3 ° les lieux et l'époque de la naissance
et de la mort des auteurs ( nous avons démontré l'exactitude
de M. Prudhomme sur ce point ) ; 4° les titres des
productions littéraires ( qu'on trouve dans les catalogues
et les bibliographies , et encore mieux en ayant les livres
sous les yeux ) ; 5 ° les faits historiques ( comme si M. Prudhomme
les avait inventés. )
M. Chaudon , premier auteur du Nouveau Dictionnaire
historique , ne vint qu'après Moreri , Ladvocat ,
Barral , etc .; et dans la Préface de la première édition de
son livre , Préface reproduite par M. Prudhomme , on
lit ce qui suit :
« Notre ouvrage n'était d'abord qu'un répertoire pour
» notre usage particulier , et comme un supplément au
» Dictionnaire historique de M. l'abbé Ladvocat . Nous
>> avons attendu long- tems qu'une main plus habile que
» la nôtre réparât ce petit édifice , et en élevât un plus
» digne au (39) public . Nous croyions que l'auteur dų
» Dictionnaire historique et critique en 6 volumes in- 8 ° ,
» ( l'abbé Barral ) aurait fait ce que nous n'osions faire ;
» mais cette production , quoique rédigée par un homme
» de mérite , n'ayant pas répondu à notre attente , etc. »
Il nous semble que les éditeurs et auteurs du Diction
naire universel de biographie ancienne et moderne peuvent
tenir le même langage .
Pendant que nous examinions la première livraison
du Dictionnaire universel historique , M. Prudhomme
publiait la seconde . Nous l'avons parcourue , et déjà nous
avons aperçu un grand nombre de fautes . Dans la première
, comme dans la seconde livraison , il y a quelques
articles curieux et bien traités . Un grand nombre n'est
ridicule que parce que l'éditeur n'a pas su employer les
matériaux qu'il avait. Il y a une grande confusion dans
les articles ; il n'est pas rare de voir attribuer à un auteur
(39) Il fallait du
des
JUILLET 1810 . 33
5
des ouvrages qu'on doit à un autre . Quelques person
nages sont reproduits deux ou trois fois . Il paraît aussi
que les notes qu'a M. Prudhomme sont loin d'être écrites
correctement ; de là de singulières erreurs dans la manière
d'écrire les noms propres . De nombreuses fautes
d'impression viennent encore déparer le Dictionnaire universel
historique. La cause principale de tous ces défauts
est dans la précipitation de l'éditeur. Il a voulu gagner
de vitesse ses concurrens . Il eût mieux fait peut-être de
marcher de front avec eux . Aujourd'hui qu'il est lancé
dans la carrière , il ne peut plus reculer ; mais il a rendu
plus grande la responsabilité de ses concurrens . On a
beaucoup de raisons pour exiger de ces derniers un ouvrage
très-supérieur au Dictionnaire universel historique .
Leur travail répondra-t- il au désir du public , à l'espoir
de quelques personnes ? Feront-ils mieux que leur devancier
? Ce sera au public à prononcer.
A. J. Q. B.
LETTRES SUR LA VIEILLESSE ; par J. H. MEISTER . Avec cette
épigraphe :
Τὸ γὰρ φιλότιμον ἀγήρων μόνον
In- 12 . Prix , 1 fr . 80 c . , et 2 fr . 25 c . franc de port.
A Paris , chez Ant. Aug. Renouard , libraire , rue
Saint-André-des-Arcs , n° 55.
La vieillesse , malheureusement pour elle , n'est rien
moins qu'un sujet neuf ; beaucoup de grands écrivains
l'ont traité , à commencer par Cicéron ; Sénèque en
parle aussi , plutôt néanmoins par occasion qu'autrement.
Tout ce qu'ils ont écrit l'un et l'autre est bon à lire ,
mais difficile à suivre , et ne convient pas , à beaucoup
près , à tout le monde. Le premier paraît n'avoir en
vue que la vieillesse d'un homme respectable qui espère
être respecté , d'un orateur sublime qui espère être
écouté , d'un grand homme d'Etat qui espère être consulté
, d'un Cicéron , en un mot , c'est- à-dire , d'un
homme comme il y en a bien peu . La vieillesse dont
C
cen
34
MERCURE
DE FRANCE
,
l'autre nous parle , est celle d'un stoïcien dans toute
la force , dans toute la rigueur du terme , c'est- à-dire ,
d'un homme comme il n'y en a point . Respectons les
anciens comme ils veulent qu'on respecte les vieillards ;
mais avouons , en même tems , que Mme de Lambert ,
M. de Saint- Lambert et M. Meister , entre lesquels nous
ne prétendons pas assigner de rang , sont bien mieux
entrés dans la matière . Ils ne se perdent ni en vaines
discussions , ni en frivoles subtilités ; il ne proposent
rien que de faisable d'après l'ordre présent des choses ,
et n'adressent leurs réflexions qu'à des personnes qu'une
éducation libérale et une fortune indépendante auraient
mises à portée de les entendre et de les suivre . On ne
saurait donner de meilleurs conseils ; mais nous craignons
que les vieillards ne les reçoivent comme des
riches à qui on voudrait faire l'aumône . La vieillesse ,
de sa nature , est un peu difficile à morigéner ; elle
pense qu'elle n'a besoin des avis de personne , qu'elle les
a tous reçus chemin faisant de la plus grande maîtresse
qu'on puisse consulter , l'expérience , et que c'est à elle
à en donner aux autres . Quant à ceux qu'on veut bien
lui offrir , ou elle n'est pas encore en humeur de s'y
conformer , ou elle n'est plus en état d'en recevoir.
N'a-t-elle pas , en effet , quelque droit de croire qu'elle
peut se passer de précepteur ? car , si le précepteur est
jeune , de quoi se mêle-t- il ? s'il est vieux , au contraire ,
est-il bien sûr de ne pas radoter ? D'ailleurs , ou il
exhorte à faire comme lui , alors il se donne pour modèle ,
et son orgueil le décrédite ; ou il ne fait pas ce qu'il
recommande , et que penser alors de sa doctrine ? il
contrarie ses conseils par ses exemples ; mais ses conseils
ne sont que des mots , et ses exemples sont des
choses .
Si quelqu'un , cependant , pouvait être appelé à cette
tâche plus difficile que nécessaire , ce serait le sage écrivain
que nous avons en ce moment sous les yeux : un
style facile et clair , un raisonnement solide , un esprit
de modération , de paix , de bienveillance universelle
et jusqu'à cette confiance aimable qu'il semble témoigner
à ses lecteurs , les attachent plus que l'on ne s'y attenJUILLET
1810 . 35
dait. On croit voir par-tout que M. Meister écrit autant
d'après son sentiment que d'après sa raison ; il n'a pas
l'ambition de se peindre , mais il se montre ; on aime à
savoir qu'après une vie orageuse il jouit enfin d'un sort
tranquille , dont sa modestie se contente . On en jouit
avec lui , on se repose en pensée dans sa retraite , on
voudrait prolonger et partager les heures sereines qu'il
y passe , et quelquefois on se sentirait l'envie de tout
laisser pour aller s'établir dans un si agréable voisinage .
Enfin on s'arrêté à cette partie du livre comme devant un
beau couchant qui répand une teinte plus harmonieuse
sur tous les objets qu'il éclaire ; tandis qu'à l'horizon
aucun nuage noir , aucune vapeur inquiétante ne menace
d'un mauvais lendemain .
C'est à l'âge de soixante cinq ans que M. Meister écrit
sur la vieillesse . Le moment ne pouvait pas être mieux
choisi : à soixante-cinq ans on doit , si nous nous en
souvenons , savoir encore un peu ce que c'est que des
passions , ou l'on n'en aurait jamais eu ; on doit en
même tems savoir ce que c'est que la sagesse ; ou bien
on ne le saurait jamais plus vieux , on n'aurait plus la
confiance des autres âges ; plus jeune , les vieux refuséraient
de vous écouter ; au lieu qu'à cet âge , on est
comme un autre Tirésias , dans le secret des deux partis .
Nous demanderons à présent qu'est- ce que la vieillesse
, et pourquoi on voudrait la regarder comme une
sorte d'existence à part de la vie , tandis qu'elle n'en est
que la continuation. La vie est une journée plus ou
moins longue qui se refroidit d'ordinaire vers le soir ;
voilà tout le mystère ; il faut de bonne heure prendre
ses précautions pour en souffrir le moins possible ; et
c'est apparemment pourquoi M. Meister suppose un
Néophyte qu'il instruit et qu'il initie , en quelque sorte ,
au secret de vieillir sans chagrin et d'être vieux sans
ennui ; mais selon M. Meister ce secret est celui de bien
vivre , par conséquent celui qu'il faut mettre toute la
vie en pratique , car c'est dès l'entrée du stade que le
coureur doit ménager ses forces et son haleine pour les
conserver jusqu'au but .
Au fait , la vieillesse , à proprement parler, n'est que
C 2
36 MERCURE DE FRANCE ,
le lendemain de la jeunesse ; mais où est le point de
partage , la vraie ligne de démarcation ? Il y a tant de
variétés dans la nature , tant de hasard dans les choses !
tel est déjà vieux , étant jeune ; tel est encore jeune , étant
vieux. M. Meister , pour se reconnaître dans le champ
qu'il parcourt , suppose , d'après les calculs reçus , que
la durée moyenne de la vie humaine est de soixante et
quinze ans ; il divise ensuite cette durée en trois parts
égales , dont la dernière est , comme de raison , pour
la vieillesse ; les gens de quarante-neuf ans trouveront
qu'il la fait commencer de bonne heure ; ceux de soixante
et quatorze ans ne seront guères plus satisfaits . Au reste ,
dans tous les comptes de ce genre il n'y a de vrai que
les sommes totales ; quant aux élémens dont elles se
composent , il y reste heureusement une latitude indéfinie
que l'espérance étend au gré de chacun et dont elle
profite pour bercer les vieux enfans qui en ont besoin .
Ce n'est donc point pour ceux qui se croient arrivés à
la vieillesse que ce livre est fait , mais pour ceux qui sont
encore en chemin , c'est- à-dire , pour tout le monde ;
car les jeunes ne comptent pas mourir jeunes , et les
vieux comptent bien vieillir encore . Ainsi la fuite de
tout excès , la modération dans les plaisirs , le soin de sa
santé , et jusqu'à l'économie dans la dépense , conviennent
également à tous les âges . Ces choses seront en
tout tems bonnes à recommander à quiconque aimera
mieux vieillir que mourir. On pourra trouver que la
plupart des avis de M. Meister ne sont pas nouveaux , à
beaucoup près , mais ils sont utiles , et dès-lors ils sont
bons à répéter ; car il y a cette différence entre ce qui
est utile et ce qui n'est qu'agréable , c'est que l'utile
est toujours utile , au lieu que l'agréable n'est d'ordinaire
bon que pour une fois , et ne peut pas reservir .
Les défauts qu'on reproche aux vieillards , ont presque
tous été consignés dans les admirables vers d'Horace ;
cependant ils n'appartiennent pas si fort en propre à la
vieillesse , que toutes les autres saisons n'en ayent leur
Fart . Aussi M. Meister propose-t-il , avec grande raison ,
de s'en corriger d'avance ; car une fois la vieillesse venue ,
il ne serait plus tems . En effet , un vieillard n'a commuJUILLET
1810 . 37
nément que les défauts qu'ir a toujours eus , et souventily
en a eu beaucoup , tels que l'inconséquence , la frivolité ,
la fatuité , l'impétuosité , et d'autres encore , dont la
vieillesse est presque toujours le correctif : il y en a
cependant aussi quelques -uns qui croissent avec l'âge ,
comme on voit toutes les irrégularités de nos traits et
de nos tailles se prononcer davantage à mesure que la
lourde main du tems s'appesantit sur nous ; mais le
principe était dans notre nature ; la vieillesse a trouvé
tout cela , elle n'a rien apporté . Ce vieillard que vous
accusez d'être si avare , a-t-il jamais été généreux ? Celui
à qui vous reprochez un égoïsme si dur , était-il né bien
sensible et bien tendre ? Cette raison si faible , si chancelante
dans ce malheureux octogénaire , a -t- elle été vingt
ans plutôt bien forte et bien lumineuse ? non , le vrai
défaut et presque le seul qu'on puisse attribuer à la vieillesse
, encore n'est- il pas général , c'est la paresse , qui
dans le fond , n'est autre chose que l'assoupissement
d'un ouvrier à la fin de son travail.
Quant à ce qu'on appelle par-tout les malheurs de la
vieillesse , ils ressemblent à certains maux , à certaines
blessures , qui excitent plus de pitié qu'ils ne causent
de douleur . Une première réponse à tout ce qu'on se
figure d'avance sur le triste sort des vieillards , c'est que
personne d'entre eux n'en désire la fin , et que souvent
même ils meurent avec plus de regrets que les nouveau
venus. On dirait que plus on avance dans la vie et plus
on s'y attache ; il faut que les restes en soient bons .
Considérez-vous peut-être la vieillesse comme une maladie
? celle -là , sans doute , en se prolongeant devient
mortelle ; mais vous n'en avez guère eu dans le cours
de la vie dont vous n'ayez souffert davantage . Nous
dirons plus , c'est de toutes les maladies celle dont on
meurt, le moins , et l'horloge de la vie a presque toujours
été monté par la nature pour plus long-tems qu'il n'a
duré ; c'est le hasard , c'est la folie qui l'ont dérangé ;
On meurt parce qu'on est homme , et non parce qu'on est
vieux . N'importe , dira-t-on , ' l'approche terrible de la
mort n'en est pas moins un supplice pour les vieillards .
Nous avons là dessus leur secret : quand ils en parlent
38 MERCURE
DE FRANCE
,
c'est plutôt pour intéresser les autres que pour s'en attrister ;
ils en parlent souvent , mais ils n'y pensent guères , on en
peut juger par leurs vastes projets . Mais n'y eût- il que
les regrets qu'on doit leur supposer.... Et qu'est- ce qu'ils
regretteraient ? les avantages de la figure ? cette perte-là ·
commence long-tems avant la vieillesse , et ceux et
celles -même qui s'en attristeraient ne mériteraient pas
d'être consolés . S'affligeraient-ils de la perte de leurs
forces ? il leur en reste assez pour ce qu'ils ont à faire .
Serait-ce de l'affaiblissement de leur esprit ? c'est la chose,
que l'esprit sent le moins , il ne voit de lui que ce qui en
reste . On pourrait , avec plus de raison , s'effrayer de .
l'abandon où languissent quelques - uns d'entre eux ; mais
ceux qui s'en plaignent , ne se le sont-ils pas quelquefois
attiré par une humeur fâcheuse qui date de plus loin ?,
Les hommes , en général , ne fuient pas qui les aime . Il
est vrai aussi qu'on n'avance dans la vie qu'en laissant
derrière soi beaucoup de ceux qui avaient commencé le
voyage avec nous ; il y a un Polyphème invisible qui
dévore tous les jours un de nos compagnons ; on ne peut
ni les défendre , ni les remplacer ; mais encore une fois ,
c'est le sort de tous les âges . Notre monde disparaît peuà-
peu , un autre le remplace ; nous le voyons.se remplir
d'inconnus qui ont d'autres intérêts , d'autres manières ,
d'autres moeurs , un autre langage . Eh bien ! vivons
avec eux comme au milieu d'un peuple étranger , chez
qui nous devons au moins trouver un accueil hospitalier...
Au peu d'amis qui nous restent , ajoutons-en que
nous soyons plus sûrs de conserver ; des amis qui n'aient
d'autre affaire que de nous plaire , que nous soyons les
maîtres de quitter et de reprendre à volonté ; nos livres...
Cependant les livres sont des amis , si l'on veut , mais
des amis qui n'aiment point ; ils causent à merveille ; ils
parlent quand on le désire ; ils se taisent quand on se
lasse , ils reviennent quand on les rappelle , ils ne sont
ni exigeans , ni susceptibles .... Mais qu'est-ce que le
plus agréable délassement , quand l'esprit et la raison en
font seuls tous les frais , et que le sentiment n'y est pour
rien ? La meilleure lecture ne vaut pas une bonne conJUILLET
1810 . 39
versation , et une bonne société vaut mieux que toutes
les bibliothèques.
Eh quoi ! le tems n'aurait-il donc laissé personne au vieillard
, ne lui aurait-il amené personne qui eût à-la- fois le
besoin et le devoir de l'aimer ? Qu'est- ce donc qu'une
famille ? Ah ! ne blasphémons ni la nature , ni la société .
Quoi ! les fils , en vieillissant ( car ils vieillissent aussi ) ,
cesseraient -ils donc d'aimer leurs vieux pères ? Ah ! quand
vous ne seriez point émus par une tendre sensibilité à la
vue de ces êtres protecteurs qui se sont lassés en vous
guidant , et qu'il est tems de soutenir à votre tour ; quand
une pieuse reconnaissance ne vous montrerait pas dans
chacune de vos heures un de leurs bienfaits , reconnaissez
du moins l'intérêt que vous avez de ne pas donner à vos
fils l'exemple d'un si funeste endurcissement . Celui qui ,
dans cette triste pensée , a osé dire que les grands pères
caressaient leurs pelits -fils , parce qu'ils voyaient en eux
des vengeurs , semblerait plutôt avoir fait ses observations
dans l'enfer que parmi nous ; parce que c'est là ,
comme l'a si bien dit l'aimable sainte Thérèse , ce n'est
que là , qu'on n'aime point .
On ne conçoit pas comment M. Meister , dont l'ame
paraît ouverte aux plus douces affections , a pu rappeler,
dans une de ses notes , une maison dont un égoïste détracteur
du genre humain , comme ils le sont tous , s'est
plu à nous donner la description . Voyez , dit-il , une
octogénaire délaissé au rez-de-chaussée , et au premier
un homme de soixante- cinq ans ennuyé de ce que sa
mère souffre encore voyez au second un homme de
trente-six ans , causant avec sa femme sur le mauvais
visage de son père , pendant qu'au troisième étage un
jeune homme de dix-sept ans confie à son valet- de- chambre
ses plaintes sur l'avarice et la dureté du père , du
grand père et de la bisaïeule . Il y a là de quoi dégoûter ,
non pas seulement de la vieillesse , mais de la vie . Quel
intérieur que celui d'un homme qui se représente cet
intérieur-la ! Ce n'est pas tout ; le même homme place
en face de cette maison qu'il serait si digne d'habiter , un
collatéral qui fait des voeux pour qu'elle s'abîme , et
qu'en s'abîmant elle écrase tout ce qu'elle renferme .
40 MERCURE DE FRANCE ,
Non , tant d'horreurs ne prouvent que contre qui les
conçoit. Croyons que tout n'est pas corrompu sur la
terre , croyons même que ce qui l'est , ne l'est pas autant
qu'on le dit ; le sommet du vice est presqu'aussi difficile
à atteindre que celui de la vertu . Espérons du moins
qu'il y a encore une nature , une vérité , une sensibilité ;
et sur-tout fermons notre coeur à la défiance qui cherche
à nous montrer des ennemis dans nos amis .
M. Meisfer est conduit naturellement à parler sur le
genre de vie qui convient le mieux dans notre dernière
saison , et il s'en acquitte avec autant d'élégance que de
sagesse ; mais ce n'est pas un traité qu'il faudrait donner
là-dessus , c'en seraient mille , car il y a autant de vieillesses
que de vieillards . Supposons- les donc tous à - peuprès
raisonnables ( ils ont eu le tems de le devenir ) , et
laissons chacun d'eux juge de la conservation ou de la
diminution de ses forces , ainsi que de ses autres facultés .
S'il s'agit de la santé , la campagne offre au vieillard un'
meilleur air , mais la ville lui promet plus de secours ;
laissez le choisir . S'agit- il de décider entre la retraite et le
monde , c'est encore à lui à se consulter ; qui mieux que
lui jugera s'il peut se suffire à lui -même , ou s'il n'a pas
besoin que la distraction le soulage d'une partie du poids
de son existence?
Il en est des conseils comme des habits , il les faut à
la taille de chacun , et la mesure d'un conseil est plus
difficile à prendre : si la force de l'habitude retient encore
votre vieil ami dans un train de vie trop fatigant pour
son âge , croyez que son mouvement se ralentira peu -àpeu
; pensez qu'il a pris jusque là conseil de ses forces ,
et que bientôt il le prendra de sa faiblesse s'il occupe
des emplois publics , dont ses infirmités le rendent incapable
, ne l'affligez pas de vos exhortations , et fiez -vous
aux soins de ceux qui aspirent à le remplacer. Suit-il la
carrière des lettres ? Là , il y a place pour tout le monde ;
laissez -le donc écrire . Quel mal fait- il ? S'il se croit toujours
le même , toujours supérieur à lui-même , comme
l'archevêque de Tolède , que vous importe ? Ne lui parlez
pas de l'Agésilas de Corneille , et laissez - le croire à l'Edipe
de Sophocle, En général , peut-être serait-il plus à propos
JUILLET 1810 . 41 \
de donner au monde des conseils sur la manière de se
conduire avec les vieillards , que d'en donner aux vieillards
sur la manière de se conduire dans le monde ; car
ou ils sont corrigés , ou ils sont incorrigibles .
BOUFFLERS .
REVUE LITTÉRAIRE .
VOYAGES DANS L'ANCIENNE FRANCE , SOUS LES RÈGNES DE
CLOVIS ET DE CHARLEMAGNE ; par ANTOINE MIÉVILLE.
Deux volumes in- 12 . - A Paris , chez Barba , libr . ,
au Palais-Royal , derrière le Théâtre Français .
- -
Ce petit ouvrage a deux petits défauts : le premier , celui
d'être trop superficiel pour les savans ; et le second , celui
d'être trop savant pour les gens du monde . Il fallait un
goût aussi délicat et une érudition aussi profonde que celle
de l'auteur d'Anacharsis ( dont l'ouvrage de M. Miéville
est une imitation ) , pour savoir allier au même degré.
l'intérêt de toutes les classes de lecteurs . L'auteur , des
Voyages en France , avec des recherches qui ont nécessairement
exigé beaucoup de soins , avec un style quelquefois
élégant et presque toujours correct , n'a fait de son ouvrage
qu'un roman froid et aride , dans lequel il a amené tant
bien que mal l'histoire de nos premières institutions . Teutatès
est le héros du premier voyage ; il l'entreprend vers
l'an 476 , à l'époque de la décadence de l'Empire romain .
Les causes de la ruine de la Gaule lui sont dévoilées
un solitaire qui lui raconte les malheurs de sa patrie . Ce
voyage n'est qu'une simple narration , et ne présente pas
assez d'intérêt . Le second voyage se passe sous le règne
de Clovis , et donne lieu à l'auteur de décrire toutes les
coutumes de cette époque encore barbare . Isembart entreprend
le troisième voyage sous le règne de Charlemagne .
L'auteur a consacré de grands développemens à cette partie
de notre histoire , mais je ne sais pourquoi ce qu'il raconte
n'excite ni intérêt , ni curiosité . Est- ce la faute de l'auteur ,
ou des faits qu'il retrace ? Du moins est- il bien certain
qu'il n'a pas eu , comme l'abbé Barthélemy , à promener
notre esprit sur des souvenirs aussi attachans que ceux des
beaux tems de la Grèce .
par
Quoi qu'il en soit , l'ouvrage de M. Miéville semble avoir
42
MERCURE DE FRANCE ,
besoin d'être refait sur un plan plus vaste ; ce n'est pas
dans deux petits volumes in- 12 qu'on peut espérer de dissiper
les ténèbres qui environnent le berceau de notre monarchie.
On pourrait aussi conseiller à l'auteur d'être moins
avare de notes et de citations : il n'a pas encore un nom
assez recommandable pour qu'on soit obligé de l'en croire
sur parole . A cet égard encore l'auteur d'Anacharsis peut
lui servir de modèle .
RECUEIL DES POÈMES COURONNÉS PAR LA SOCIÉTÉ LITTÉ-
RAIRE dite des CATHERINISTES , à Alost .. - Un vol . in-8°.
-A Gand , chez Goesin-Verhaeghe.
t
-
ON convient assez généralement qu'en fait d'Académies
de province , les seules utiles sont celles qui ne s'occupent
que de sciences physiques et mathématiques . La raison en
est simple , partout on peut observer et calculer avec fruit ;
mais il n'en est pas de même en matière de goût et de
poésie :
Et ce n'est qu'à Paris que l'on fait de bons vers .
Encore n'en fait-on pas beaucoup . Cette opinion ne doit
cependant pas être prise à la rigueur , et il est plus d'une
Académie de province qui mérite une honorable exception ;
de ce nombre on peut citer l'Académie des Jeux floraux
de Toulouse , celle de Marseille qui comptait Barthe au
nombre de ses membres . Nous ne parlerons aujourd'hui
de celle de Gand que pour faire mention d'un poëme que
cette Académie vient de couronner . On ne sait pas trop
d'abord dans quelle classe on doit placer ce genre d'ouvrage
, auquel on devrait peut-être donner le titre de Poëme
historique . L'histoire de la Belgique s'y trouve décrite ,
et quoique l'ensemble de cette composition manque de
plan et de méthode , on ne peut pourtant pas refuser à
l'auteur un talent facile , et quelquefois un coloris brillant .
Après avoir décrit les premiers tems de la Belgique , M. Lebroussart
passe à l'histoire de la peinture chez ce peuple
qui a eu l'honneur de donner son nom à une école . Nous
citerons avec plaisir quelques vers consacrés à Teniers .
D'autres , en esquissant de plus simples images ,
Choisiront leurs sujets sous les toits des villages :
L'ami de la campagne , en voyant leurs tableaux ,
Croit assister encore aux fêtes des hameaux .
Que j'aime de Teniers les peintures champêtres !
JUILLET 1810 . 43
Là ce sont des buveurs , accroupis sous des hêtres :'
Le plaisir est empreint sur leur front bourgeonné .
D'un côté celui- ci sur la table incliné ,
Suivant du coin de l'oeil la légère fumée
Qu'exhale dans les airs sa pipe bien aimée :
Celui-là savourant sa double volupté ,
Son verre devant lui , sa belle à son côté ,
Et , l'entourant d'un bras , sur sa fraiche maîtresse
Fixant des yeux brillans de vin et de tendresse .
Plus loin , sous cet ormeau , tourne un cercle joyeux
Qui s'agitant au sein d'un tourbillon poudreux ,
A la franche gaité sacrifiant la grâce
Du terrain sous ses pas fait trembler la surface ;
Tandis que du sommet d'un énorme tonneau ,
Un lourd ménétrier , l'Amphion du hameau ,
Pour guider les élans de la foule bruyante
Joint son archet criard à sa voix glapissante .
Le seigneur du canton , dans un fauteuil à bras
Gravement étendu , préside à leurs ébats .
;
Mais quels sont dans ce coin ces quatre solitaires ?
Ce sont de vieux fermiers entre-choquant leurs verres :
Leur regard est humide ; un heureux vermillon
De ses vives couleurs enlumine leur front.
Ils parlent ; je crois presque entendre leur langage ;
Le rire épanoui sur leurs larges visages
Par son aspect joyeux excite ma gaîté ,
Et je souris moi- même à leur félicité , etc.
Tous les vers de ce poëme ne sont pas , à beaucoup près ,
aussi agréablement tournés ; ceux qu'il a consacrés à Rubens
sont surchargés d'épithètes rarement heureuses . Mais ,
en général , l'auteur de ce petit poëme y fait preuve d'un
certain talent dans le genre descriptif , le plus facile , à la
vérité , de tous les genres de poésie , mais qui laissera
néanmoins des chefs-d'oeuvre immortels dans notre langue.
CHOIX DE POÉSIES DE L'ABBÉ L'ATTAIGNANT.
- Un volume
in -18 . A Paris , chez Capelle et Renand.
C'EST un terrible déchet d'être réduit de six gros volumes
in-12 en un léger volume in- 18 , et pourtant , malgré cette
énorme réduction , ce recueil est encore trop volumineux .
L'abbé de l'Attaignant s'est fait , on ne sait comment , une
44
MERCURE DE FRANCE ,
grande réputation comme chansonnier vers le milieu du
dernier siècle . La facilité qu'il avait à composer sur-lechamp
et à propos de tout des couplets médiocres , lui avait
donné de la célébrité dans les sociétés qu'il fréquentait ;
et comme il voyait beaucoup de monde et de beau monde ,
son talent était connu de tout Paris . Jamais recueil n'aurait
dû , à plus juste, titre , s'appeler Apropos de société.
L'événement le plus futile , la circonstance la plus insignifiante
est le sujet d'une chanson admirée du cercle où elle
a pris naissance , et devenue une énigme pour les personnes
qui ignorent que Madame une telle avait une petite
chienne qu'on appelait Finette , que M. le comte un tel
portait habituellement un habit de velours noir avec des
boutons d'or , ou enfin telle autre circonstance d'un aussi
grand intérêt. On sent aisément qu'il faudrait à présent
un moderne Saumaise pour nous faire sentir tout le mérite
d'un pareil recueil. Si l'éditeur avait bien fait , il aurait
laissé l'abbé de Lattaignant vivre sur son ancienne réputation
et sur quelques couplets restés dans la mémoire de
tout le monde , et il n'aurait pas exhumé un volume
de chansons le plus souvent au -dessous du médiocre . Si
l'on joint à la chanson Bon soir la Compagnie , le joli couplet
qu'il adressa à Collé au sujet de sa chanson des Reve
nans , on aura , à très-peu de chose près , ce que l'abbé de
Lattaignant a fait de mieux .
AIR : Chanson , chanson :
EST-CE Anacréon , est-ce Horace ,
Qui firent ces vers pleins de grâce
Dans leur printems ?
Collé , recevez - en la gloire ,
Ou vous nous forcerez à croire
Aux revenans .
+
TABLEAU LITTÉRAIRE DE LA FRANCE PENDANT LE TREIZIÈME
SIÈCLE , ou Recherches historiques sur la situation des
arts , sciences et belles -lettres , depuis l'an 1200 jusqu'en
1301. Un vol . in-8° . Prix , 4 fr . A Paris
chez Hécart, passage des Jacobins , nº 10 .
-
A
-
PAR un prospectus répandu il y a quelque tems à la suite
de l'annonce de quelques autres ouvrages , M. Rosny
disait qu'il élevait un monument à la gloire du treizième
siècle , fruit de ses longues recherches sur cette partie
JUILLET 1810 . 45
" essentielle de notre histoire avait même eu l'idée de
continuer l'Histoire littéraire de la France , par les Bénédictins
. Ces dignes moines ont publié 12 volumes in-4°
qui viennent jusqu'en l'année 1167 , sauf beaucoup d'articles
qu'ils avaient laissés en arrière .
M. Rosny aurait donc eu son ouvrage à commencer à
1167 ; mais il a eu de bonnes raisons pour ne pas le faire.
C'était dans leur monastère du Mans que les Bénédictins
recueillaient leurs notes et matériaux . Quand on était parvenu
à rassembler tout ce qui concernait un auteur ou un
certain laps de tems , les matériaux étaient envoyés au
couvent des Blancs -Manteaux à Paris , et c'était là qu'on
rédigeait ou revoyait les articles . Tous les articles qui
avaient rapport au douzième siècle se trouvèrent à Paris
lors de la destruction des couvens ; les matériaux des
siècles postérieurs restèrent au Mans : ils y sont peut-être
encore . Ceux qui concernaient le treizième siècle étaient
divisés en deux parties et rangés par ordre alphabétique ,
A -G et G-X ; mais ces matériaux n'étaient pas complets.
Sans s'amuser à recueillir ce qui pouvait encore manquer ,
M.Rosny a cru pouvoir profiter de stravaux de dom Colomb,
et de-là son Tableau littéraire du treizième siècle. C'est un
recueil de quelques phrases prises çà et là dans divers ouvrages
. L'auteur y parle de tems en tems de quelques auteurs
, et cite quelques passages de leurs ouvrages. Il a
toujours soin de faire précéder ou suivre ses citations de
cette phrase bannale : Par cette citation on peut juger du
goût du siècle , etc. M. Rosny vole quelquefois de ses
propres ailes , et c'est pour nous dire (page 63 ) que le mot
troubadour tire son étymologie du mot trouver . Nous avions
cru qu'il venait du mot provençal troubar, avec lequel il a
en effet plus de rapport . M. Rosny , dans son prospectus ,
avait promis 300 pages environ ; pour en donner 267 , il a
mis :
1
1º. Une dissertation de 14 pages sur l'Art militaire .
2º . Une liste par ordre alphabétique des savans et des
auteurs qui se sont distingués dans le cours du treizième
siècle . Cette liste remplit 36 pages ; l'auteur l'appelle pompeusement
une notice : il aurait dû la qualifier de table ,
mais alors il eût fallu parler dans le corps de son ouvrage
de ces auteurs et de leurs travaux. Il a trouvé plus commode
de faire une simple nomenclature ; encore est - elle
inexacte. Nous y avons vainement cherché Arnaud de
Villeneuve , Joinville ; Jean Algrin , cardinal ; Barthe46
MERCURE DE FRANCE ,
lemi de Bresse , savant professeur de droit canon ; Guillaume
de Cabestan , poëte provençal ; Raoul de Couci , etc.,
quatre pages
d'et cætera , comme dit Beaumarchais .
D'après cela , on peut juger combien sont grandes les
connaissances de l'auteur du tableau littéraire du treizième
siècle , quel soin , quelle conscience il a apportés dans son
travail. A la suite de son prétendu tableau littéraire , il
donne le catalogue de ses ouvrages , qui sont un Voyage
autour du Pont-Neuf, la Laitière de Saint-Ouen , l'Optique
du jour ou le Foyer de Montansier , Cadet-Roussel,
homme de lettres , et autres productions qui lui ont assuré
une réputation littéraire qu'il est impossible de ternir .
LA MORALE DES POÈTES , ou Pensées extraites des plus célèbres
poëtes latins et français . Un vol . in- 12 . Prix
3 fr. 50 cent . , et 4 fr . 60 cent . franc de port. A Paris ,
chez Lebel et Guitelle , libraires , rue des Prêtres-Saint-
Germain-l'Auxerrois , près de l'église .
-
VOICI encore une compilation , mais du moins elle peut
avoir quelque utilité . Ce sera un volume bon à mettre entre
les mains de la jeunesse que ce nouvel ouvrage de M. Moustalon
. L'auteur , comme il l'annonce dans son titre , a recueilli
dans un seul volume les pensées de Plaute , Térence ,
Lucrèce , Catulle , Tibulle , Properce , Virgile , Horace ,
Ovide , Phèdre , Perse , Lucain , Sénèque , Juvénal , Martial
, Publius Syrus , et de Jean Milanais ( auteur de l'Ecole
de Salerne, ouvrage dont tant de vers sont devenus proverbes
) ; voilà pour les poëtes latins . M. Moustalon a mis
le texte et la traduction en regard . Les poëtes français qu'il
a mis à contribution sont Clément Marot , Regnier , Malherbe
, Molière , Corneille , Mme Deshoulières , La Fontaine ,
Racine , Regnard , Boileau , Rousseau , Crébillon , Racine
(Louis ) , Piron , Gresset , Voltaire , Bernis . Tous les auteurs
dont nous venons de rappeler les noms , et qui ont
fourni des pensées à M. Moustalon , ont une notice d'après
laquelle on a une idée de leurs personnes et de leurs ouvrages
. Nous désirions depuis long-tems qu'on fit sur
les bons écrivains français un ouvrage pareil à celui que
nous avons sous le titre suivant : Florilegii magni , seu
Polyanthea , libri XXII. Cet ouvrage , dont il y a plusieurs
éditions en un ou deux volumes in-folio , est un
extrait , par ordre alphabétique des matières , des passages
des auteurs célèbres grecs et latins . On donne à
JUILLET 1810 .
47
chaque article ou mot : 1º Definitio et etymologia ; 2º divisio
; 3° Biblici loci ; 4° Biblioe sententiæ ; 5. Patrum sententiæ
; 6° Poetica sententiæ ; 7° Philosophicoe sententiæ ;
8. Apophthegmata ; 9° Similitudines ; 10° Exempla sacra;
11° Profana exempla ; 12 ° Hieroglyphica ; 13 ° Emblema ;
14° Scriptores. Il est des articles même qui ont un plus grand
nombre de divisions . L'ouvrage de M. Moustalon n'est pas
conçu sur un plan si vaste ; il pourra cependant être consulté
quelquefois par les érudits , qui ne se rappellent pas
toujours le texte précis d'un passage qu'ils ont à citer .
Une table alphabétique des matières facilite les recherches ;
et s'il n'y a pas grande invention dans le volume que nous
annonçons , au moins l'auteur ne mérite- t-il que des éloges
sous le rapport du choix des pensées et de leur classement .
t
VARIÉTÉS .
SPECTACLES . ― Théâtre Francais. -
- Débuts de M. Colson.
Il y a un an que M. Colson s'essaya à ce théâtre
dans l'emploi des jeunes amoureux. Il reparaît aujourd'hui
dans celui des rois et des pères ; c'est avoir essuyé dans ce
court espace de tems une assez grande métamorphose . Le
rôle de Pharasmane , par lequel il a commencé ses nouveaux
débuts , la faisait même paraître plus grande encore : il semblait
annoncer que M. Colson se destinait de préférence à
l'emploi des tyrans ; mais il a joué depuis Agamemnon et
Thésée , d'où l'on peut conclure que sa véritable intention
est de doubler Saint -Prix . Quoi qu'il en soit , ce nouvel
acteur paraît devoir mieux réussir dans sa nouvelle carrière ,
que dans celle où il était d'abord entré . Sa taille et tout son
extérieur conviennent fort bien à la royauté tragique . Il a de
la noblesse , de la dignité , de l'intelligence , et ne manque
pas de chaleur . Il paraît entendre fort bien la pantomime,
ce qui commence à être un assez grand mérite même au
Théâtre Français , parce que l'on commence à y faire des
tableaux . Un critique l'a accusé d'avoir la voix rauque plutôt
que grave , et de faire trop ronfler la lettre R. Un autre lui
a reproché , au contraire , de la prononcer trop mollement .
Pour nous , la voix de M. Colson nous a paru tout aussi
douce qu'on puisse la désirer dans ses rôles ; nous avons
remarqué qu'il grasseyait quelquefois un peu , mais nous
pensons qu'avec du tems et des efforts soutenus , il pourra
48 MERCURE DE FRANCE ,
corriger ce défaut au point de le rendre supportable . Les
observations qu'on a faites sur son débit sont plus justes .
Il dit mieux le vers que les vers , et ne connaît point encore
assez l'art de nuancer et d'enchaîner les différentes parties
d'une période . C'est sur- tout dans le rôle d'Agamemnon
que nous l'avons observé , et ce rôle est en même tems celui
où il a obtenu le plus de succès : mais quoiqu'on l'y ait sou
vent applaudi et qu'aucune marque d'improbation n'ait
trouble son triomphe , ce triomphe n'a pas été du genre de
ceux que nous souhaiterions à un débutant . Il n'a rien ris
qué du sien dans son rôle ; il a suivi sans broncher la route
battue , et n'a manifesté aucune nouvelle intention . Nous
aimerions mieux qu'il eût hasardé davantage ; se fût- il
trompé plusieurs fois et n'eût- il réussi qu'une seule , il nous
aurait donné l'espérance de trouver en lui un acteur original
, et nous n'y voyons jusqu'à présent qu'un assez bon
double .
L'auditoire était assez nombreux pour la saison à cette
représentation d'Iphigénie . Lafond y jouait Achille , et l'on
sait qu'il met dans ce rôle beaucoup de noblesse et de feu ,
qu'il y prend de très -belles attitudes . Me Maillard , que
l'on voit trop rarement , jouait Eriphile . Elle a bien saisi la
couleur de ce rôle , mais peut -être l'a - t - elle exagérée . Il
nous semble au moins que si les autres acteurs donnaient
trop à l'élégance des mouvemens et à l'effet pittoresque
elle-même s'y refusait trop et se renfermait trop strictement
dans la sévérité antique ; ces deux excès mis en contraste
se nuisaient réciproquement . Mlle Duchesnois a joué Clytemnestre
avec beaucoup d'ame , car elle ne peut jouer
autrement. Elle a été vraiment admirable dans la scène où
elle se jette aux pieds d'Achille.
-
"
Théâtre du Vaudeville. Le Paysan de Barège.
D'assez bons matériaux pris un peu de côté et d'autre et
mis en ordre avec précipitation , telle est la construction
de cet ouvrage . La base en est évidemment empruntée de
l'opéra de Félix. Le héros de la pièce est un bon paysan
qui a fait fortune avec une bourse qu'il a trouvée , et qui ,
au moment de marier sa fille , se voit dans le cas de restituer.
Le dénouement n'est pas cependant le même dans
les deux pièces ; mais , sans être moins romanesque dans
le vaudeville , il est encore moins préparé que dans l'opéra .
Les cent louis , dont le paysan de Barège a besoin pour se
tirer d'affaire , lui sont fournis par un Espagnol quí habite
Barège
JUILLET 1810 .
49
LA
SE
DE
Barège sous un faux nom , et à qui le paysan est ensuite
assez heureux pour faire retrouver sa maîtresse . Cette intrigue
est , comme on voit , celle d'un drame ; or , un drame
resserré dans un acte ne peut avoir les développemens
nécessaires , et l'acte où on le mutile est toujours trop
long . Il n'est donc pas étonnant que celui - ci n'ait point e
de succès , mais on s'étonnerait peut-être que sa chute
n'ait point été bruyante , si nous n'ajoutions que les soches
qui le composent , quoique trop longues et mal liées ont
presque toutes par elles -mêmes du comique ou de l'intérêt
On a particuliérement remarqué le rôle plaisant d'un bon 5 .
invalide aussi grivois que généreux : un président Dormon-er
ville et sa femme , venus à Barège pour prendre les ea
ont paru des originaux assez bien dessinés . Le mal est que
toute la gaieté qui devait naître de ces différens caractères
s'est éteinte dans les couleurs sombres qui composent le
reste du tableau . Ce mérite dans les détails et ces défauts
dans l'ensemble expliquent très -bien le sort de la pièce :
on l'a écoutée sans murmure ; quelques sifflets se sont fait
entendre à la chute du rideau . On n'a point demandé les
auteurs pour les féliciter , mais on ne les a point appelés
non plus par ces acclamations ironiques pires cent fois que
les sifflets .
Théâtre des Variétés . Ce théâtre , par le nom qu'il
porte , a contracté l'obligation d'être amusant , puisqu'il
est reconnu que :
L'ennui naquit un jour de l'uniformité.
Tous les genres doivent tour-à-tour s'y montrer , et c'est
de ce mélange qu'il lui convient de former son répertoire .
Il n'a point manqué à ce devoir . Peu de théâtres du second
ordre en possèdent un aussi varié . Des ouvrages d'un
mérite assez remarquable y alternent avec quelques pièces
grivoises ou d'un comique original , et forment un contraste
piquant avec des farces auxquelles le goût aurait bien
des reproches à faire , mais qui légitiment par leur gaieté
les élémens un peu communs dont elles se composent.
Cependant la multitude des nouveautés qui se succèdent
si rapidement sur nos différens théâtres a rendu ie public
plus difficile , son goût est blasé , et tel sujet dont il se fût
contenté il y a trente ans , n'est plus aujourd'hui à ses yeux
qu'une bleuette sans conséquence , qu'un seul jour doit
voir naître et mourir . On exige du fonds dans un vaude-
D
50 MERCURE DE FRANCE , JUILLET 1810 .
ville comme dans une pièce en cinq actes ; on va plus loin ,
on y veut des caractères et des situations neuves , Sans
nous déclarer les Don Quichottes des auteurs modernes ,
nous serions bien aises de demander à ces critiques superbes
de quelle manière ils recevraient à présent le Tonnelier
, le Maréchal Ferrant , les Chasseurs et la Laitière ,
et une foule d'ouvrages qui ont fait pendant si long-tems
les délices des amateurs de l'opéra-comique , et qui ne
sont qu'une suite de scènes liées entre elles par les attaches
les plus frêles ; on deviendrait peut-être moins exigeant si
l'on voulait porter ses regards sur bien des pièces anciennes
qui ne doivent leur réputation qu'aux acclamations de certains
journalistes , qui prennent à tâche de louer le passé
aux dépens du présent.
Les Commissionnaires sont une de ces pièces , dont une
anecdote gaie , piquante ou morale a fourni le fond : celleci
a l'avantage de réunir ces différens genres de mérite .
Un commissionnaire a trouvé , dans une de ses courses ,
un porte -feuille contenant une somme de dix mille francs ,
plus un louis en or . Une circonstance pressante l'oblige à
distraire de cette trouvaille la modique somme de six francs .
L'avare , à qui le porte-feuille est rapporté , refuse de donner
la récompense qu'il avait promise , sous prétexte de l'infidélité
du commissionnaire . Le commissaire arrive , et nouveau
Salomon , il rend au commissionnaire le porte-feuille ,
en alléguant pour raison que , puisque le propriétaire ne
reconnaît pas la somme perdue , le porte- feuille doit appartenir
probablement à une autre personne qui viendra le
réclamer. Cette petite pièce offre un tableau assez amusant .
Les couplets spirituels y sont en grand nombre , et pour
couronner le succès Brunet et Tiercelin y jouent les principaux
rôles . L'auteur est M. Ouvry.
ノ
POLITIQUE.
LES Anglais n'ont encore obtenu aucun succès dans la
Baltique ; ils paraissent refuser le combat au maréchal
Massena ; ils manoeuvrent pour défendre la Sicile et secourir
Cadix ; voilà en peu de mots le sommaire des nouvelles
peu intéressantes dont nous avons cette fois à entretenir
les lecteurs .
Au défaut d'événemens , on répand et on accueille des
bruits ; les plus singuliers et les plus incroyables sont ceux
qui ont d'ordinaire le plus de crédit dans les grandes cités ;
ceux-là seuls semblent mériter la peine d'être colportés et
d'être crus . Ainsi à Londres , à la date du 19 , sur la foi de
prétendues lettres de Stockholm et de Gothenbourg , on
prétendait que la paix entre la Russie et la Grande-Bretagne
était sur le point d'être rétablie ; que la première de ces
puissances était entrée dans une nouvelle coalition contre
la France . Par malheur , à la date du 25 , toutes ces belles
espérances étaient éteintes et reconnues tout- à - fait illusoires
; des communications demi- officielles avaient été
faites ; il en résultait qu'aucune négociation n'était sur le
tapis , et qu'aucune ne devait y être . Cette dénégation ne
laisse rien sans doute à désirer ; mais quelques jours auparavant
le Moniteur l'avait rendue inutile , en fixant les
opinions sur les relations constantes des cabinets de Paris
et de Pétersbourg.
« On voit , disait-il en rapportant les bruits semés à
Londres , on voit que l'Angleterre rêve encore coalition .
La France et la Russie n'ont jamais été plus unies ,
plus
plus résolues à marcher ensemble et de concert dans la
lutte actuelle , et à ne pas s'égorger pour soutenir la tyrannie
anglaise sur les mers . Mais ces illusions de guerres continentales
sont un moyen dont se sert le gouvernement britannique
pour engager les Anglais à s'épuiser d'hommes
et d'argent dans une lutte si disproportionnée avec leurs
forces et leur position . Nous ne leur voyons ,
traire , que de nouveaux ennemis , puisqu'au lieu de paix
avec la Russie , c'est la guerre avec la Suède qu'ils devraient
publier. »
Da
au con52
MERCURE DE FRANCE ,
Autre assertion dénuée de fondement , et également démentie
. Tout en avouant ne recevoir aucune nouvelle
officielle relative au général Sébastiani , les Anglais le faisaient
battre par le général Freire , de concert avec les
insurgés des environs de Malaga ; ils le faisaient ensuite
capituler ; puis , changeant encore de version , à défaut de
renseignemens positifs , ils le renfermaient dans Malaga ,
et le mettaient à la discrétion de l'armée qui l'avait placé
entre son feu et celui des rebelles , Toutes ces nouvelles
sont controuvées . « Le général Sébastiani , dit le Moniteur
en les démentant , a eu par-tout des succès , et a montré
dans toute cette camqagne autant de talent et de bravoure
qu'il a eu de bonheur . Jaën , Grenade , Malaga , Murcie ,
ont été tour-à-tour conquis par le corps qui est à ses
ordres mais tout cela sert à amuser l'oisiveté des habitans
de Londres , et les aide à supporter l'agonie de leur
armée de Portugal , dont la perte est imminente , et que
le gros bon sens du peuple anglais lui fait voir comme
:
certaine . >>
Au surplus , à la date du 30 , on regardait comme certain
à Londres , que M. le maréchal prince d'Essling
s'était avancé contre l'armée anglaise et lui avait offert la
bataille , que lord Wellington n'avait pas cru devoir l'accepter
; et dès-lors on présumait que des ordres étaient
donnés pour l'évacuation du Portugal .
Le parlement a été prorogé le 21 ; la veille sir Francis
Burdett a dû sortir de la Tour secrètement et se rendre à sa
maison de campagne . Les dernières discussions du parlement
ont eu les affaires d'Espagne pour objet . Le marquis
de Lansdown a vivement attaqué le ministère , qui a été
défendu par le marquis de Vellesley , lequel a saisi cette occasion
de réunir dans son apologie du ministère le général
lord Wellington , frère de l'orateur . Ce débat paraît n'avoir
eu aucune suite . Des pertes assez considérables annoncées
dans l'Inde , la prise par les Français de l'établissement de
Tappanooli , l'indépendance vers laquelle marchent les
colonies espagnoles et l'Amérique méridionale , les troubles
qui ont excité dans le Canada la surveillance du Gouvernement
, sont l'objet de l'attention publique , et excitent
d'assez vives inquiétudes .
Relativement à l'indépendance de l'Amérique méridionale
, quelques extraits de lettres font connaître l'état des
choses : cet événement était prévu ; la faiblesse de l'ancien
gouvernement espagnol l'avait en quelque sorte préparé .
JUILLET 1810 . 53
Portsmouth , 22 juin .
« Le sloop de guerre la Musette est arrivé de Curaçao , et a apporté
la nouvelle qu'une révolution a éclaté dans l'Amérique du sud dans
les derniers jours du mois d'avril : elle a commencé à Caraccas et la
Quayra ; les gouverneurs de ces places ont été arrêtés et envoyés à
Maracabo . Il y a parmi les révolutionnaires quatre partis ; les uns
tiennent pour les insurgés d'Espagne , d'autres pour l'indépendance ,
d'autres pour la France , et d'autres enfin pour l'Angleterre . »
Curaçao , le 9 mai.
Nous avons à vous annoncer que l'explosion laquelle on s'attendait
depuis long-tems a enfin éclaté dans la province de Caraccas .
L'insurrection a commencé dans cette place , et s'est étendue dans
toutes les provinces voisines ; elle a été produite par l'indignation du
peuple , lorsqu'il a appris quelle était la conduite de la junte suprême
en Espagne . Le capitaine - général , l'intendant , et quelques autres personnages
connus pour vouloir , quels que fussent les événemens ,
maintenir la colonie dans la dépendance de l'Espagne , ont été arrêtés
. On n'a néanmoins commis aucune violence sur leurs personnes ;
ils ont seulement été conduits dans une place de sûreté sur la côte , et
de-là embarqués , les uns pour Cuba , et les autres pour Porto-Ricco.
C'est une chose remarquable , que cette révolution se soit opérée sans
qu'il ait été commis le moindre excès. Le peuple a déclaré qu'il
n'avait d'autres vues que d'établir un gouvernement libre et indépendant.
>
( Extrait d'une autre lettre . )
Le 19 avril , les habitans de Carracas , au nombre de 34,000 , se
sont insurgés , et ont arrêté leurs principaux officiers . Cela fait , ils
ont formé un gouvernement provisoire , composé de personnes choisies
parmi eux ; tous les anciens fonctionnaires de la province ont été
embarqués. Depuis , les droits d'entrée et de sortie ont été considérablement
diminués , et le commerce a été déclaré libre et affranchi de
toutes les restrictions impolitiques qui lui étaient imposées. Tout est
actuellement tranquille . »
Inquiets sur les suites de ce mouvement pour leur commerce
, les Anglais le sont bien plus encore sur le sort de
la Floride , qui paraît avoir été cédée aux Français par le
roi Charles IV, tandis que les Anglais se la faisaient céder
par la Junte ; mais ils le sont particulièrement sur les
troubles du Canada de jour en jour plus sérieux . Dans une
proclamation très-modérée , le gouverneur anglais demand.
54
MERCURE
DE FRANCE
,
aux mécontens , dont les démonstrations ont exigé des précautions
sérieuses , quels peuvent être leurs griefs , quelles
plaintes ils ont à former ; il les invite à apprécier les bienfaits
du règne sous lequel ils ont le bonheur de vivre , les
invite à se défier de l'instigation des meneurs étrangers , et
à lui faire connaître tous les provocateurs aux troubles et
au désordre ; enfin , les forces des noirs à St. -Domingue ,
que les Anglais ont si bien pris le soin d'entretenir et de
favoriser , commencent à leur faire redouter , pour leurs
possessions voisines , les effets de leur odieuse politique .
Voici , au surplus , un acte du gouvernement anglais qui
prouve jusqu'à l'évidence à quel point il ressent lui -même
l'effet de ces mesures de blocus qu'il a le premier établies ,
et de ces prohibitions anti - commerciales qu'il a fallu exercer
contre lui par représailles , jusqu'à ce qu'il ait adopté
un système plus conforme à ses véritables intérêts . Cet
acte est arraché à une fausse politique par le besoin , et il
importe d'en consigner ici l'aveu très -positif.
du
La Gazette de la Cour d'hier contient un ordre du
conseil qui permet pour six mois , à compter du 20 juin ,
l'importation des cuirs préparés ou non préparés , des
peaux de veau préparées ou non préparées , des cornes ,
suif , de la laine ( le coton en laine excepté ) , et des peaux
de chèvre préparées ou non préparées , sur un bâtiment
étranger , et venant de quelque port que ce soit , d'où le
pavillon anglais est exclu , et qui prescrit que tout bâtiment
étranger , chargé de quelques-uns des articles ci- dessus , et
venant d'un port d'où le pavillon anglais est exclu , qui se
présentera dans un port quelconque du royaume - uni , y
sera reçu en payant pour ces objets les mêmes droits qu'ils
paieraient s'ils étaient importés sur des bâtimens anglais
ou irlandais . "
Les nouvelles de Cadix reçues en Angleterre , ne donnent
aucun détail d'événement nouveau qui mérite d'être
rapporté ; elles confirment ce que nous savions de la délivrance
de nos braves prisonniers du ponton la Castille ;
elles avouent qu'en poursuivant sur leur frêle embarcation
ces malheureux prisonniers , les chaloupes anglaises qui
voulaient les reprendre ont essuyé un feu très-vif des bâtimens
et des batteries de terre , et qu'elles ont eu beaucoup
de tués et de blessés .
Si nous suivons les Anglais en Sicile , nous les trouverons
au détroit de Scilla , vainement occupés à empêcher
la réunion des moyens nécessaires pour tenter l'expédiJUILLET
1810 . 55
tion . Journellement de petits combats ont lieu à la vue des
côtes et sous les yeux du roi , qui par-tout anime les
moyens de défense et prépare ceux d'attaque . L'engagement
du 10 juin nous paraît susceptible d'être rapporté
avec quelques détails ; il a eu lieu entre la marine royale
et toute la flotille ennemie .
«Cette flotille était composée de trente- trois canonnières ,
deux bombardes , six obusiers et quelques scoridors .
Le général anglais Stuart , après avoir échoué dans une
tentative qu'il avait faite hier , avait ordonné au commandant
de la flotille de se porter de Messine au Phare . Elle y
était toute réunie ce matin à la pointe du jour . Elle a fait
voile alors , et s'est dirigée vers un convoi qui avait été
signalé hier par le travers de Pietra -Nera. A huit heures du
matin , les canonnières de la tête ont engagé l'action avec
la queue du convoi par le travers de Palmi . Deux canonnières
napolitaines se sont embossées pour la protéger , et
ont fait un feu si bien nourri et si bien dirigé , qu'elles ont
coulé une canonnière ennemie , et en ont endommagé
plusieurs autres . Cependant , le restant de la flotille est
arrivé et a dirigé tous ses efforts contre elles . Le commandant
de l'une des canonnières s'est sacrifié pour sauver le
convoi qui , par ce moyen , a eu le tems de prendre terre à
Bagnara . Alors toute la flotille ennemie s'est dirigée sur ce
point , où l'on n'avait pu mettre encore en batterie que deux
mortiers , une pièce de 33 et deux pièces de 8. Le combat.
est devenu terrible , et a duré environ quatre heures ; mais ,
comme hier , l'ennemi a eu la honte de se voir forcé à
regagner le large .
29 Quatre canonnières de la marine royale ont été endommagées
; 20 hommes ont été mis hors de combat. L'ennemi
doit avoir beaucoup souffert , puisqu'après un combat
très- opiniâtre , il a été contraint de ' renoncer à atteindre le
but de son expédition .
" L'ennemi , en se retirant , avait laissé en observation , à
l'entrée du canal , une canonnière portant du canon de 24 .
Des voltigeurs de la garde royale et des grenadiers du 10
régiment se sont élancés dans deux scoridors et dans les
deux canots le Joachim , la Caroline , et sont allés l'attaquer.
La canonnière a été enlevée à l'abordage en présence
de toute la flotille anglaise .
n
Celte prise est entrée dans le port de Scilla , au milieu
des applaudissemens de tous les habitans de notre ville , et
5.6 MERCURE DE FRANCE ,
malgré la poursuite de 23 canonnières ennemies qui n'ont
pu l'atteindre .
" Pendant la durée de l'action , un second convoi de 62
voiles , commandé par le capitaine de frégate Carucciolo ,
se trouvait en vue de Gioia , et est entré sans accident à
Bagnara . On apprit aussi l'entrée dans ce même port de
deux bâtimens de transport qui faisaient partie du premier
convoi , et qu'on croyait être tombés au pouvoir de l'ennemi.
"
Un même esprit anime et les troupes françaises mises à
la disposition du roi , et l'armée napolitaine , et la marine ,
et les habitans des côtes qui ont en horreur les brigands
venus de Sicile et les Anglais qui si souvent leur ont
servi d'escorte ; chaque jour sur l'étendue de la côte , à
l'approche des bâtimens ennemis , les gardes civiques se
portent aux points menacés , et leur contenance suffit le
plus souvent pour empêcher l'ennemi de débarquer et de
commettre quelques pirateries : on ne lira pas sans intérêt
ce rapprochement qui est dû à la reconnaissance des habitans
pour leur brave monarque .
Le 13 juin 1809 , les Anglais entrèrent à Scilla , et la
ville fut occupée par l'armée de brigands qu'ils avaient à
leur suite . Les habitans , pendant le court séjour qu'y fit
une si dangereuse garnison , craignaient à chaque instant
d'être égorgés . Aujourd'hui , un nombre considérable de
troupes occupe Scilla et les environs , et leur présence n'a
pas encore donné lieu à une seule plainte . Le séjour du roi
à Scilla n'y laisse dans les esprits aucune place aux souvenirs
funestes d'une pareille époque , si chère d'ailleurs
à tous les Italiens , puisqu'elle est aussi l'anniversaire de
la bataille de Marengo . »
Depuis l'affaire du 10 , l'ennemi n'a rien tenté contre
Scilla ; il se borne à canonner sans effet les transports de
la Torre di Cavallo à la pointe del Pezzo ; sur l'autre rive
chaque jour de vives alarmes ont lieu , et l'on remarque
qu'à Messine chacune de ces alertes semble annoncer
l'approche de l'ennemi et le signal de quelqu'acte de vengeance
contre les Anglais . Dans une nuit , sur le bruit
d'un débarquement , un officier et douze soldats anglais
furent assassinés : ce crime donne la mesure des dispositions
des Siciliens , et des impressions que font naître
dans cette contrée , et la conduite de la cour de Palerme ,
et celle de ses auxiliaires .
La même surveillance règne sur les côtes d'Italie . Voici
JUILLET 1810.
57
quelques détails qui le prouvent de la manière la plus satisfaisante
:
Dans la matinée du 20 du courant , le capitaine Margollé
, commandant la division maritime d'Ancône , ayant
aperçu une frégate et un brick ennemis qui se trouvaient
en calme à deux lieues de la rade , donna le signal de
mettre à la voile à trois canonnières et à toutes les barcasses
composant la division , et d'aller attaquer l'ennemi . Après
un feu très-vif , les vaisseaux anglais , profitant d'un vent
d'est qui s'éleva tout-à-coup , prirent le large et disparurent.
La division française rentra dans la rade .
» Le 21 , au matin , les mêmes vaisseaux ennemis sé
présentèrent devant Ancône , arborant pavillon anglais ,
et semblant par leurs fanfaronnades provoquer la division
française . Elle mit encore à la voile , et après avoir lancé
plusieurs bordées à l'ennemi , elle le força de nouveau à
prendre le large après lui avoir tué beaucoup de monde et
causé de grandes avaries . "
En Illyrie , même disposition . L'organisation administrative
et militaire s'y continue avec activité . Le maréchal
duc de Raguse est sur le point de faire un voyage en Dalmatie
; tous les points des côtes sont occupés et en bon
état de défense . Les gardes nationales servent avec zèle et
activité .
Voici un aperçu des dernières nouvelles de Constantinople
. A la date du 25 mai , les Russes devaient avoir
passé le Danube à Hirsowa en Valachie , dont ils ont
pris possession . Le bruit de succès très-importans s'est
répandu . De leur côté , les Turcs faisaient tous leurs
efforts pour empêcher le passage du fleuve par l'armée
entière , et pour l'arrêter dans ses progrès ultérieurs . Dans
la capitale le calme s'était rétabli par la sévérité des mesures
prises contre les factieux ; mais rassurée au - dedans
sur le maintien de la tranquillité , la Porte ne l'était nullement
au -dehors sur l'exécution des mesures qu'elle ordonne
pour la marche des secours qu'elle envoie au grand -visir .
Des conférences ont eu lieu sur les frontières turques entre
les généraux autrichiens .
La diète de Suède est convoquée pour le 25 juillet , en
vertu d'une proclamation royale qui communique aux
fidèles sujets de S. 'M. la douloureuse nouvelle de la mort
prématurée du prince héréditaire Charles-Auguste , et annonce
que l'objet de la convocation de cette diète extraordinaire
est la nomination d'un héritier au trône . Cepen58
MERCURE DE FRANCE ,
dant les armemens continuent et sur les côtes et dans les
ports ; des chaloupes canonnières sortent pour protéger les
bâtimens marchands . Il paraît que l'amiral Saumarez s'est
départi de la rigueur de ses premières mesures ; il a rendu
les bâtimens caboteurs dont il s'est emparé , et ne doit
plus troubler désormais le cabotage le long des côtes de
Suède , pourvu qu'il se fasse par des bâtimens suédois ,
quelle que soit la nature de leurs cargaisons . Ne serait- ce pas
le cas de dire que les Anglais permettent ici ce qu'ils ne
peuvent guère empêcher , et qu'ils espèrent d'obtenir par
une feinte modération ce qu'ils ont bien vu ne pas pouvoir
obtenir par la force ?
Leur amiral menace à -la -fois les possessions suédoises
et celles du Danemarck , mais il n'effectue ses projets apparens
sur aucun point : l'île de Bornholm a été menacée
d'une descente ; le gouvernement danois y avait fait passer
tous les secours nécessaires ; elle n'a point été attaquée .
Les Anglais ont aussi paru disposés à attaquer l'île de Gothland
, qui leur eût offert des avantages pour leurs projets
d'importation : cette démonstration a été vaine . On voit
donc qu'encore , à dater des dernières nouvelles , ni militairement
, ni sous le rapport commercial , les Anglais n'ont
retiré aucun fruit d'une expédition pour laquelle ils ont
fait des dépenses énormes , et dans laquelle ils risquent la
perte d'un grand nombre de bâtimens et de leurs riches
cargaisons .
Le séjour du roi de Saxe dans son grand duché de
Varsovie a été marqué par de nombreux bienfaits . L'introduction
du Code Napoléon a été fixée au 15 août , jour
de la fête de l'Empereur dont la sagesse a présidé à la
confection de ce Code . Les attributions ministérielles sont
fixées ; des mesures ont été prises pour assurer la circulation
et l'approvisionnement des subsistances ; des priviléges
commerciaux importans ont été donnés à Cracovie ;
un plan nouveau asseoit les impôts sur une meilleure base .
Le roi est reparti pour Dresde , où on attend toujours
l'impératrice d'Autriche ; il a dû y arriver le 6 juin . L'empereur
d'Autriche est de retour à Vienne .
On attend également à Hanovre , de retour de leur voyage
à Paris , le roi et la reine de Westphalie , qui ont réuni à
leur couronne cette importante province . Voici un coupd'ail
statisque sur cette acquisition :
Principauté de Calenberg, 137,504 habitans ; 18,385 feux-
Ville de Hanovre , 19,444 habitans . Hameln , 5,064 , etc.
JUILLET 1810 . 59
Duché de Lunebourg , 241,731 habitans ; 30,488 feux .
Ville de Lunebourg , 10,039 habitans . Celle , 8,784 . Harbourg
, 3,625 , etc.
Comtés de Hoya et Diepuolz , 101,202 habitans ; 12,677
feux . Ville de Nieubourg , 3,348 habitans .
Duché de Brême , 168,504 habitans ; 28,979 feux . Ville
de Stade , 4,104 habitans .
Principauté de Verden , 22,556 habitans ; 2,998 feux .
Ville de Verden , 3,599 habitans .
Total de ces provinces , 671,497 habitans , et 93,527 feux.
Le duché de Lauenbourg n'est pas encore incorporé au
royaume de Westphalie . La principauté de Grubenhagen
et le quartier de Gottingue l'ont été dès la première formation
de cet Etat.
En Bavière , on se dispose toujours à la remise des principautés
de Bareuth , de Saltzbourg et de l'Innwiertell . La
remise d'Ulm au Wurtemberg dépend encore d'arrangemens
ultérieurs ; on s'occupera ensuite de la circonscription
administrative définitive de la Bavière .
L'Empereur continue de prouver par des actes d'une
haute importance dans leurs résultats sur notre prospérité
industrielle commerciale , qu'il ne laisse sans attention et
sans examen aucune des idées qui peuvent lui être soumises
, dans le dessein de soustraire la France aux tributs
qu'elle paie à diverses productions étrangères . Cette fois.
c'est de l'indigo , et des moyens d'y suppléer qu'il est question
. Voici à ce sujet les dispositions d'un décret impérial ,
qui est un nouvel appel au génie inventif de nos cultivateurs
et de nos manufacturiers .
Sur le compte qui nous a été rendu des moyens qu'on pourrait
employer pour diminuer la consommation de l'indigo dans les teintures
, tant par les produits du sol français que par ceux de l'industrie
, nous avons décrété et décrétons ce qui suit :
Art. 1er. Il sera accordé un prix de la somme de 100,000 fr . à celui
qui trouvera le moyen d'extraire d'une plante indigène et d'une culture
facile une fécule propre à remplacer l'indigo , quant au prix , à l'emploi
, à l'éclat et à la solidité de la couleur .
2. Un prix égal sera donné à celui qui fournira un procédé propre
fixer une couleur végétale indigène sur la laine , le coton , le lin et
la soie , de manière à remplacer l'indigo , aux conditions de l'art . 1er .
3. Un prix d'une somme de 50,000 fr . sera accordé à celui qui ,
en mêlant l'indigo avec des substances indigènes , ou en l'employant
60 MERCURE DE FRANCE ,
d'une manière nouvelle , en diminuera la dose de moitié , et produira
néanmoins le même effet quant à l'intensité de la couleur et à sa solidité.
Le prix sera de 25,000 fr . , si on diminue d'un quart l'emploi de
l'indigo , et aux mêmes conditions que ci-desssus .
4. Il sera accordé un prix de 25,000 fr. à celui qui fera connaître
un moyen facile et sûr d'extraire de la plante qui fournit le pastel
( Isatis tinctoria , Linné ) la fécule colorante , et de l'employer dans la
teinture .
5. Le prix sera de 100,000 fr, si on parvient à obtenir ou à donner
à cette fécule , sans nuire à sa solidité , la finesse et l'éclat de l'indigo .
6. Il sera accordé un prix de 25,000 fr . à celui qui fera connaître
un procédé sûr et facile pour teindre la laine et la soie avec le bleu de
Prusse , de manière à obtenir une couleur unie , brillante , égale et
inaltérable , par le frottement et le lavage à l'eau .
7. Les concurrens adresseront à notre ministre de l'intérieur une
description de leurs procédés , et y joindront des échantillons .
D'autres décrets , dont l'un a été publié en Hollande ,
autorisent la remise des marchandises séquestrées à leurs
propriétaires , et leur entrée en France , moyennant un
triple droit aux douanes ; enfin , l'exportation des blés et
farines pour l'étranger est défendue par tous les ports de
la côte , depuis Schouwen jusqu'à l'Orient ; celle des
avoines l'est sur tous les points des frontières de terre et de
mer de l'Empire .
En même-tems que ce décret , il a paru un rapport du
ministre de la guerre sur la conduite du général Sarrazin ,
dont la fuite inopinée en Angleterre a été précédemment
annoncée . Ce rapport présente l'historique de la vie militaire
de cet officier ; il en résulte que ses services datent de
1792 , et ont offert peu d'interruption , mais des directions
assez différentes , que par- tout l'inquiétude naturelle de
son caractère , son esprit inquiet et tracassier , ses plaintes
constantes , ses réclamations , les dénonciations qu'il se
permettait sans cesse contre ses supérieurs , l'avaient rendu
l'objet de l'inimitié de presque tous ceux avec lesquels il a
servi . Souvent il fut obligé de se retirer , et c'est toujours
dans d'autres lieux , et sous d'autres chefs , qu'il obtint de
nouveau du service , et de nouveau mérita des désagré
mens . Sa conduite dans cette circonstance étonnera donc
moins qu'elle n'aurait pû le faire les personnes qui ont
JUILLET 1810. 61
acquis une connaissance particulière du caractère de cet
officier.
PARIS .
LE 4 de ce mois S. M. a tenu un conseil de ministres .
-S. A. I. la grande duchesse de Toscane est heureusement
accouchée d'un prince .
-S. M. a assigné des dotations à l'ordre des Trois-
Toisons ; parmi ces dotations se trouvent les riches mines
d'Istria .
- M. Victor Hugues , ancien gouverneur de Cayenne
et de la Guiane française , est en ce moment en présence
d'un conseil de guerre formé d'officiers généraux et supérieurs
, et présidé par M. le général Duplessis .
- L'Académie française , dans sa séance du 4 , a élu
M. de Saint-Ange , traducteur d'Ovide , à la place vacante
par la mort de M. Domergue ; M. Parceval Grandmaison
a été balotté avec M. de Saint-Ange ; après M. Parceval ,
le candidat qui a obtenu le plus de suffrages , est M. Lacretelle
, auteur de l'histoire de France pendant le dix-huitième
siècle .
-
La classe des belles -lettres a tenu sa séance annuelle le 5.
Les travaux du Louvre sont continués avec une extrême
activité . La seconde partie est à vingt pieds de terre ;
la corniche de la troisième est posée : les sculptures de la
première sont commencées , et sous peu cette première
partie sera disponible . La colonne de la place Vendôme
va être incessamment découverte , ainsi que la statue
Desaix .
-Les obsèques du duc de Montebello ont eu lieu , aujourd'hui
6 , avec toute la pompe que prescrivait le cérémonial
arrêté pour cette triste solennité .
ANNONCES.
Nouvelle Collection d'arabesques propres à la décoration des appartemens
; dessinées à Rome par Lavallée , Poussin , et autres artistes
modernes , précédée d'une notice sur le genre arabesque , et d'une
explication raisonnée des planches de la collection , par M. Alexandre
62 MERCURE DE FRANCE ,
Lenoir , conservateur des objets d'artde la Malmaison , administrateur
du Musée impérial des Monumens français , etc. , etc. Un vol. petit
in-folio , avec 400 planches gravées . Prix , 25 fr . , et 27 fr . franc de
port. A Paris , chez Treuttel et Würtz , libraires , rue de Lille , nº 17 ;
et à Strasbourg , même maison de commerce .
"
9
Ier et IIe cahiers de 96 pages in- 12 de la Correspondance sur la conservation
et l'amélioration des animaux domestiques : observations
nouvelles sur les moyens les plus avantageux de les employer , de les
entretenir en santé , de les multiplier , de perfectionner leurs races
de les traiter dans leurs maladies ; en un mot , d'en tirer le parti le plus
utile aux propriétaires et à la société . Avec les applications les plus
directes à l'agriculture , au commerce , à la cavalerie , aux manéges
aux haras et à l'économie domestique ; recueillies et publiées par
M. Fromage de Feugré , vétérinaire en chef de la gendarmerie de la
garde de S. M. l'Empereur et Roi , membre de la Légion-d'honneur ,
ancien professeur à l'école vétérinaire d'Alfort . Ces deux cahiers cortiennent
entr'autres articles : Fragmens de Végèce , sur la médecine
des animaux , extraits et traduits du latin , par le Rédacteur . — Sur la
fièvre des chevaux , extrait des vétérinaires grecs ; par le même .
Observations de M. Girard , sur l'esquinancie du cheval , la fluxion
aux yeux , la fourbure , les parotides . - Paralysie et fièvre bilieuse
dans des chevaux ; par M. Damoiseau . - Jument paralysée guérie au
moyen du galvanisme ; par M. Preau . - Sur le charbon , l'avortement ,
les tics , dans le cheval ; par M. Rigot. - Epingle trouvée implantée
dans le coeur d'une vache ; par M. Barrier père . Renversement de
la matrice des vaches et des jumens ; par M. d'Orfeuille . Sur
quelques vers des moutons ; par le Rédacteur . - De la clopée des moutons
; par M. Chenu . -Tournis des bêtes à laine , guéri par M. Ignard.—
Est-il possible de faire produire aux animaux des mâles ou des femelles ,
selon qu'on préfère l'un à l'autre ? Manière de faire prendre le
vert aux animaux ; par M. Fromage de Feugré . Le prix de la souscription
pour l'année est de 8 fr . pour les douze cahiers , que l'on
recevra francs de port par la poste , dans tous les départemens . Chez
F. Buisson , libraire , rue Gilles - Coeur , nº 10.
-
-
-
Coup-d'ail sur le Code Napoléon , en Allemagne , ou Dissertation
dans laquelle se trouve , après la discussion des principales objections
opposées à l'introduction de ce Code dans les Etats confédérés , un
plan raisonné , critique , théorique et pratique de son étude , et par
suite de celle des autres Codes , avec un décret à ce sujet du Prince-
Primat de la Confédération du Rhin . Ouvrage utile à tous ceux qui
doivent connaître ou appliquer cette nouvelle législation civile ; dédié
JUILLET 1810 . 63
1
1
L
[
à S. A. Em . le Prince-Primat . Troisième édition . Un vol . in- 8° . Prix,
3 fr . , et 3 fr . 75 c . franc de port . Aux Archives du Droit français ,
chez Clament frères , libraires -éditeurs , rue de l'Echelle , n° 3 , au
Carrousel.
L'ouvrage réfute , par l'esprit et la théorie même du Code Napoléon
, les objections opposées à son introduction ; il montre le peu de
fondement des plus spécieuses , et résout des difficultés qui ont fait
question en France tout comme en Allemagne , où les deux premières
éditions ont été publiées .
Il trace enfin , comme le titre l'indique , un plan d'étude de ce Code ;
il fait connaître les élémens de cette étude , traite de leur combinaison ,
et indique les ouvrages qui jusqu'ici ont le plus approché de ce plan .
Dire que cet ouvrage a obtenu l'assentiment du prince éclairé qui
occupe un des rangs les plus distingués parmi les savans comme parmi
les souverains de l'Allemagne , lequel en a ordonné la traduction ,
c'est dire qu'il mérite l'attention de tous ceux qui sentent l'intérêt que
doivent inspirer les matières qu'il embrasse . Partout l'auteur marche
appuyé de l'esprit de la loi , de la lettre , des autorités les plus respectables
dont il a eu soin d'étayer ses assertions .
Jurisprudence hypothécaire , ou Recueil alphabétique de questions
et décisions sur les points les plus importans de la matière des hypothèques
, privilèges , nantissemens , inscriptions , ventes , transcriptions ,
saisies , expropriations , ordres , contributions , etc. Par M. A.-C. Guichard
, avocat en la cour de cassation et à la cour d'appel de Paris ,
ancien avocat au parlement. Ouvrage faisant suite à la Législation hypothécaire
du même auteur -TOME Ier . —Prix , 6 fr . 50 c. , et 8 fr.
25 c. franc de port . Aux Archives du Droitfrançais , chez Clament
frères , libraires - éditeurs , rue de l'Echelle , nº 3 , au Carrousel .
-
On sait à combien de difficultés la matière des hypothèques a jusqu'iei
donné lieu ; combien de procès en ont été la suite , ainsi que
l'affligeante désolation de tant de familles . Vainement recourrait -on à
la doctrine pour y trouver un guide dans des principes sûrs et certains ;
la doctrine ancienne , très - défectueuse d'ailleurs , était changée ; la
nouvelle n'était pas encore fixée ou suffisamment éclaircie par les
leçons de l'expérience , qu'il fallait attendre . M. Guichard les a soigneusement
recueillies , mises à profit ; et , réunissant la théorie avec
les leçons de cette expérience précieuse , c'est - à - dire , avec la jurisprudence
, il a fait l'ouvrage en même tems le plus fort de raisonnemens
et d'autorités qui eût été fait jusqu'ici . Il s'est bien gardé , dissertateur
imprudent , de se livrer à des raisonnemens hasardés , dénués
d'autorités , et , d'un autre côté , son ouvrage est bien au-dessus de ceux
64 MERCURE DE FRANCE , JUILLET 1810 .
1
où l'on n'a fait que réunir des fragmens souvent sans cohérence et san s
liaison aucune , que celle qui existait dans la tête de leurs auteurs trop
imprudens , puisqu'ils se sont trop hâtés .
Nouvelle Bibliothèque germanique de médecine et de chirurgie , contenant
l'extrait analytique des meilleurs ouvrages allemands sur l'art
de guérir , un choix d'observations pratiques des médecins et chirurgiens
les plus renommés de l'Allemagne , les nouvelles découvertes
qui s'y font en médecine et en chirurgie , et les morceaux les plus
intéressans qui se publient dans les journaux de médecine de ce pays ;
par F. Gallot , D. M.
SECONDE ANNÉE. -JUILLET 1810. -N° XIX .
A Neuchâtel en Suisse , chez le Rédacteur ; et à Paris , chez Allut ,
imprimeur- libraire , rue de l'Ecole- de - Médecine no 6 , vis-à-vis
Saint-Côme .
9
La Nouvelle Bibliothèque germanique de médecine et de chirurgie
paraît tous les mois par numéros de 5 à 7 feuilles .
Trois numéros forment un volume d'environ 300 pages .
:
Le prix de l'abonnement , pour l'année , est de 14 fr . à Paris et à
Neuchâtel en Suisse , et de 18 fr . ( port payé ) pour les départemens .
Les deux bureaux de ce journal sont à Paris , chez M. Allut ,
imprimeur-libraire , rue de l'Ecole - de- Médecine , nº 6 ; et Neuchâtel
en Suisse , chez le docteur Gallot , rédacteur . On peut aussi s'abonner
chez les principaux libraires de la France et de l'étranger .
Les auteurs et libraires qui voudraient faire annoncer leurs ouvrages ,
en adresseront un exemplaire à l'un des deux bureaux ci -dessus .
L'annonce sera faite avec exactitude .
On peut encore se procurer aux mêmes adresses les quatre volumes
de l'année 1808 , brochés .
-- AVIS . - Mlle Chaumeton compose un rouge végétal et serkis , qui
mérite d'être annoncé avec éloge . Il a été admis à l'exposition des produits
des arts , en 1806 , d'après l'examen d'une commission quien avait
reconnu et constaté la supériorité . Le serkis qui en est la base lui
communique une qualité balsamique , et le rend particuliérement
favorable à la peau.
Mlle Chaumeton fait aussi une pommade qui garantit du hâle , et
corrige les imperfections de la peau . Enfin elle débite une autre pommade
qui est un remède pour guérir sur-le-champ les brûlures .
Sa demeure est toujours rue Cerutti , nº 8 , à Paris , près du boulevard
des Italiens .
LI Panorama représentant la bataille de Wagram a été ouvert au
public , boulevard des Capucines , le 6 de ce mois , jour anniversaire
de cette bataille.
ar
MERCURE
DE
N° CCCCLXIX.
FRANCE .
Samedi 14 Juillet 1810 .
POÉSIE.
L'AMOUR DE LA GLOIRE.
Il est un sentiment inné dans tous les coeurs ,
Qui parsème nos jours d'épines ou de fleurs ;
Et qui , par des chemins proscrits ou légitimes ,
Mène aux grandes vertus , ou conduit aux grands crimes.
Il entraina jadis , par de doubles attraits ,
Alexandre à la guerre et Titus à la paix ;
Même avant le combat , certain de la victoire ,
Ce sentiment sacré , c'est l'amour de la gloire.
On peut tout contester. « Quoi ! dira Dorilas
Petit auteur bien fier de petits vers bien plats ,
> Ce pesant laboureur dans sa sphère bornée ,
> Recommençant d'hier la pénible journée ,
» Et qui n'a jamais lu , dans son obscur pays ,
» Ni ma prose à Cloé , ni mes vers Doris ,
On veut que de la gloire il puisse avoir l'idée ! »
Oui , de ce sentiment son ame est possédée ;
Et souvent le désir de vaincre des rivaux
Fut le motif secret de ses nobles travaux .
E
66 MERCURE DE FRANCE ,
Le dernier au repos , le premier à l'ouvrage ,
Il veut être cité pour modèle au village ;
Il veut qu'à la moisson , favori de Cérès ,
Des épis plus nombreux distinguent ses guérêts ;
Et dans un cercle étroit sa gloire renfermée
De César à ses yeux passe la renommée .
Ainsi , l'homme en naissant apporte dans son coeur
Pour l'honneur et la gloire une invincible ardeur ;
Mais c'est aux champs de Mars , c'est au bord du Permesse
Qu'on voit briller sur- tout leur flamme enchanteresse :
Et les Dieux ont orné d'un immortel éclat :
Le laurier du poëte et celui du soldat .
Lorsqu'aux plaines de Mars deux phalanges altières
Vont disputer le sort des nations entières ,
La gloire , sur un char qui plane au haut des cieux ,
Semble pour leur valeur l'interprête des Dieux .
D'un seul de ses regards la puissante magie
Des soldats qu'elle enflamme a doublé l'énergie ;
Tout brave est un héros , et par un noble effort ,
Amoureux de la gloire , il aspire à la mort.
Tel ce héros vainqueur , de qui la destinée
Est d'attirer les yeux de la terre étonnée ;
De bonne heure il sentit le besoin d'être grand .
Le signal des dangers parut : au même instant ,
Impatient de gloire , il vola dans l'arêne ;
Elancé dès l'entrée , il la franchit sans peine .
A ses exploits nombreux l'Europe se troubla ;
La France en tressaillit , l'Angleterre en treinbla .
Il semblait qu'à nos chefs de son puissant génie
Quelque esprit bienfaiteur portait une partie ;
Et , pareil à ce Dieu qui finit le chaos ,
Existant par lui- même , il créa des héros .
Pour les fils d'Apollon d'autres lauriers fleurissent ;
Mais quels souffles jaloux trop souvent les flétrissent !
Ah! du moins les enfans de Bellone et de Mars
Ne sont dans les combats exposés qu'aux hasards.
Leurs rivaux généreux eux - mêmes les secondent :
Une voix les loua , mille autres y répondent ;
Tandis que trop souvent , sur le coteau sacré ,
Des auteurs ses rivaux l'auteur est abhorré.
JUILLET 1810 . 67
Malheur sur-tout , malheur à l'ame ardente et fière ,
Qui sut d'une science entr'ouvrir la carrière !
A ses travaux sans doute on rend justice un jour ;
Mais qu'il doit payer cher un si tardif retour !
Quand , lassé des clameurs qui ternirent sa gloire ,
Un grand homine au trépas a cédé la victoire ,
Et des beaux arts en deuil emportant le flambeau ,
Descend tout radieux dans la nuit du tombeau ,
Nous offrons à sa cendre une pitié stérile ;
Et l'envie , abjurant une rage inutile ,
Jadis l'oeil en fureur et le front courroucé ,
Triste et morne aujourd'hui voit son dard émoussé
On dirait qu'elle sent , plus juste et moins sévère ,
Quand un grand homme expire , expirer sa colère.
Philosophe français (1 ) , tel fut ton triste sort ;
On a troublé ta vie , on a pleuré ta mort.
Apôtre du bon sens , lorsque sur Aristote
Tu dirigeais tes coups , la cabale dévote ,
T'accusant saintement de ne pas croire en Dieu ,
Ainsi que tes écrits te condamnait au feu ;
;
Mais quand le grand Newton eut conquis la lumière .
Et nous montra du vrai la route toute entière ,
Leur manie adopta jusques à tes erreurs ,
Et tu devins un Dieu pour tes persécuteurs .
9
T
L
On a vu cependant l'ignoranee au génie
Pardonner à-la - fois son triomphe et sa vie.
Ainsi , du monde entier attirant les regards
Fontenelle long-tems tint le sceptre des arts .
Ainsi quand nos aïeux , dans leurs recherches vainės ,
Ignotèrent le sang qui coulait dans leurs veines ;
De ses canaux divers quand le jeu continu
N'était pour leur esprit qu'un bienfait méconnu ,
Hervé parla ; soudain guidé par la nature ,
Et démontrant du sang la route toujours sûre ,
Il dessilla leurs yeux ; et bientôt sans appui ,
Le préjugé honteux disparut devant lui .
(1 ) Descartes , à qui son siècle a décerné ce nom , que lui a conservé
la postérité. E 2
68 MERCURE DE FRANCE ;
Il est des tems heureux où féconds en largesses ,
Les talens à l'envi prodiguent leurs richesses.
Tel , dardant ses rayons sur nos yeux éblouis ,
Brilla d'un vif éclat le siècle de Louis .
Un ministre guerrier . poëte , politique ,
Elève pour la gloire un temple magnifique ;
Les arts reconnaissans accourent à sa voix.
De ce nouveau séjour Boileau dicte les lois .
Corneille des Romains évoque le génie
Racine sait des Grecs égaler l'harmonie .
Fénélon semble un fleuve au cours majestueux ,
L'éloquent Bossuet un fleuve impétueux .
Molière , aux mooeurs du tems rendant pleine justice
Siffle le ridicule et démasque le vice ;
Tandis que Lafontaine , ornant la vérité ,
Marche , d'un pas rêveur , à l'immortalité.
Hélas ! ce temple heureux vit fléttir ses couronnes ;
La main du Tems rompit ses plus belles colonnes.
En vain , nouvel Atlas , pendant un siècle entier 1
Voltaire en supporta le fardeau sans plier.
Il n'est plus , et , semblable à cette voûte sombre , (2)
Qui renferme sa cendre et non pas sa grande ombre ,
L'édifice sacré semble prêt à fléchir,
Du besoin d'être illustre heureux de s'affranchir ,
Dorlis , dans les plaisirs trouvant le bien suprême ,
Croit par ses argumens combattre mon système .
<< De la gloire , dit-il , exaltant le pouvoir ,
> Pourquoi nous en donner le chimérique espoir ?
a A quoi nous servirait cette vaine fumée ?
» Nul n'entre aux sombres bords avec sa renommée.
> Nous ne vivons qu'un jour ; faut- il donc sans pitié ,
> En des projets douteux en perdre la moitié ?
» Ah ! savourous plutôt tous les biens de la vie ;
» Ou , si par Apollon notre ame est asservie ,
» Consacrons à ce Dieu quelques feuillets légers ,
อ
› Aimables comme nous , comme nous passagers ;
» Et nous ornant des fleurs que nos mains font éclore
» Que pour nous le travail soit un plaisir encore. »
(2) Le Panthéon.
L
JUILLET 1810 .
69
1
Jeune insensé , trop fier d'un jugement si prompt ,
Des lauriers de la gloire as-tu paré ton front?
De ses tourmens divins as tu senti l'atteinte ?
Non , et ton calme seul peut expliquer ta plainte.
Heureux , sans doute , heureux le poëte enchanteur ,
Qui de ce champ fécond ne cueillit que la fleur !
Ases couplets charmans si les Grâces sourirent ,
A ses vers délicats si leurs mains applaudirent ,
Qu'importe que son nom un jour soit oublié ?
Il vécut pour les arts , l'amour et l'amitié.
Si la feuille de rose à qui sa main confie
Les charmes d'Aglaé , les faveurs de Délie
S'égare en son trajet vers la postérité ,
D'un sort qu'il prévoyait il n'est pas attristé ;
Et sa muse aurait cru , fidèle au badinage ,
Faire un vol au bonheur en faisant un ouvrage.
Ce destin , je le sens , peut flatter nos désirs ,
Mais Corneille et Racine eurent d'autres plaisirs .
Oui , quand de leurs beaux vers un public idolâtre
De ses bravos nombreux remplissait le théâtre ,
Ils songeaient dans leurs coeurs que l'écho de ces murs
Répéterait un jour ceux des siècles futurs .
Que dis-je ? ils l'entendaient ; ils se voyaient d'avance
Modèles de notre âge , et cette jouissance ,
Pour la gloire enflammant leurs esprits immortels ,
Déifia leurs noms , et leur vaut des autels .
Et lorsque de nos jours le sort coupe la trame ,
Si le souffle inconnu , ce feu sacré , cette ame ,
1
Comme un secret instinct nous l'a promis cent fois ,
Libre de ses liens , rentre dans tous ses droits ,
Rien n'est plus ici - bas pour un être vulgaire ;
Mais le génie encore a des biens sur la terre :
Il jouit en repos des beautés qu'il créa.
Qu'on retrace à la scène , ou l'ame de Cinna ,
Ou de l'affreux Néron les attentats profânes ,
Ne vous semble -t-il pas que les augustes mânes
De ces auteurs sont là , pour jouir de plus près
Des applaudissemens doublés par les regrets ?
Eh! quel génie étroit oserait nous défendre
Cet espoir si touchant de survivre à sa cendre?
1
༡༠
MERCURE DE FRANCE ,
Si c'est un songe , au moins c'est un songe bien doux :
Si c'est un préjugé , c'est le plus beau de tous.
Mais non , vils détracteurs , consultez un grand homme.
A Torquato (3 ) mourant , le jour même que Rome
Imaginait pour lui des triomphes nouveaux ,
Essayez de prouver qu'il perdit ses travaux ;
Un Dieu consolateur lui défend de vous croire ,
Et son dernier soupir est encor pour la gloire .
OURRY.
AM. PHILIPPON DE LA MADELAINE , bibliothécaire de Monseigneur
le Ministre de l'Intérieur , en lui offrant mes Lettres à Sophie .
A vous dont la muse charmante
Dicte les plus galans écrits ,
Vous qui chantez les beaux esprits ,
Et qui méritez qu'on vous chante ;
A vous dont les couplets divers .
Respirent le doux badinage ,
Je viens offrir ces petits vers ,
Accompagnés d'un gros ouvrage.
Quoi ! vous riez de mon hommage !
Et tandis que j'ai le travers
De chanter ce vaste univers ,
Assis au frais , dans un bocage ,
Vous élevez vos doux concerts.
Consacrés au plaisir volage.
Chapelle , Démahis , Boufflers ,
Vous ont inspiré , je le gage :
Comme eux il faut bien être sage ,
Lorsqu'on fait d'aussi jolis airs.
Toujours léger , toujours aimable ,
L'amour vous donna des leçons ;
Vous n'écrivez point vos chansons ,
Un Dieu vous les inspire à table .
O combien vous êtes heureux !
Votre muse , vive et galante ,
Amuse nos cercles joyeux :
On ne vous lit point , on vous chante :
(3) Le Tasse.
JUILLET 1810 .
A table , au milieu des festins
La beauté , qu'un doux feu colore ,
D'une voix touchante et sonore ,
Répète vos galans refrains :
Déjà tout s'anime à sa vue ,
On écoute son chant flatteur ,
Et souvent , jusqu'au fond du coeur ,
Une voix doucement émue ,
Fait passer le nom de l'auteur .
Jugez de nos destins contraires ,
J'écris pour
charmer mes loisirs ,
Tandis que vos chansons légères
Sont le fruit des plus doux plaisirs .
LOUIS AIMÉ MARTIN.
grette
ENIGME .
TANTOT je suis , lecteur , cet antre redouté
Qu'au milieu des procès habite la justice ;
Et tantôt , d'un verger. , par un sage artifice ,
Je double l'agrément et la fécondité.
LOGOGRIPHE .
SOUVENT on me cherche avec peine ,
Souvent on me cherche sans fruit ;
Je tiens la pensée incertaine
Lorsque je m'offre avec esprit .
On trouve en changeant mon essence
Un oiseau bavard et moqueur ;
Ce dont , tant bien que mal , s'acquitte tout acteur ;
Ce que d'abord l'on apprend à l'enfance ;
Ce qui seul est la récompense
D'un poëte et d'un orateur;
Un fleuve d'Italie ; un oiseau domestique ;
Ce que ceint le moite élément ;
Un métal , un département ;
Une note de la musique ;
Ce qu'on trouve au fond d'un tonneau ;
72 MERCURE DE FRANCE , JUILLET 1816 .
Le frein du tyran sanguinaire ;
Deux points importans de la sphère ;
L'amante d'un divin taureau ;
Ce qui couvre un bouc , un chameau ;
Un synonyme de colère ;
Le nom d'un puissant souverain ;
Ce que le tems porte à la main ;
Un article ; gril ; pile ; un grain ,
Tu dois me connaître , j'espère .
A. F. , de l'Ecole militaire de Saint-Cyr.
оптор
CHARADE A MADEMOISELLE L... DE C ....
JEUNE Iris , mon dernier t'accompagne sans cesse ;
Aux pauvres te vit-on refuser mon premier ?
Daigne à ces faibles vers accorder mon entier
De mon coeur amoureux tu combleras l'ivresse .
D. ( d'Argentat ) , élève de l'Ecole militaire de Saint- Cyr.
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE
insérés dans le dernier Numéro .
Le mot de l'Enigme du dernier Numéro est l'Ombre .
Celui du Logogriphe est Lévier .
Celui de la Charade est Critique .
•
LITTÉRATURE ET BEAUX-ARTS .
Extrait du RAPPORT sur les travaux de la Classe d'histoire
et de littérature ancienne de l'Institut , fait par M. GINGUENÉ
, l'un de ses membres , dans la séance publique
du 5 juillet 1810.
( SUITE ET FIN . )
L'ÉTUDE des monumens historiques de l'Italie et de la
Grèce , considérée sous un point de vue nouveau , a conduit
M. Louis Petit-Radel à l'examen des monumens des
origines historiques de l'Espagne . Dans un premier Mémoire
que mon précédent rapport a fait connaître , il avait
prouvé par le témoignage des murs mêmes de Tarragone ,
que cette ville n'a point été bâtie par les Scipions , comme
Pline et après lui Solin l'ont dit ; il avait conjecturé que le
peuple ibère n'était originairement que les Pélasges tyrrhéniens
de l'Etrurie , dont les monumens n'auraient été que
restaurés par les Scipions ; cette conjecture était fondée
sur un aperçu de la correspondance exacte des homonymies
géographiques répétée sur les deux côtes de l'Ibérie et de
la Tyrrhénie : il nous a donné depuis , dans quatre nouveaux
Mémoires , les développemens historiques et géographiques
de cette idée .
Dans son second Mémoire , après avoir fait connaître à
quels signes on doit distinguer dans l'ancienne géographie
de l'Espagne les villes celtiques des villes ibériennes , il
reconnaît le principal caractère des villes ibériennes dans
l'homonymie , ou la réunion sur un même territoire , d'une
ville et d'un peuple du même nom. Des principes qu'il
établit , des applications qu'il en fait et de tous les exemples
qu'il cite , il résulterait que les Ibériens arrivés en
Espagne et dans les Gaules par mer , auraient d'un côté
porté des colonies , depuis l'Ebre jusque dans la Botique ,
où l'on trouve neuf villes dont les noms sont semblables à
ceux des métropoles et des peuples voisins de l'Ebre , et
que de l'autre ils auraient remonté ce fleuve pour aller
fonder six villes de leurs noms dans l'Aquitaine.
Mais d'où ces Ibères étaient - ils venus en Espagne et qui
74
MERCURE DE FRANCE ,
étaient -ils originairement ? M. Petit- Radel établit dans son
troisième Mémoire que ce ne pouvait être que des Pélasges
de la côte Tyrrhénienne ou de l'Etrurie : il fait le relevé de
cinquante- cinq noms géographiques de cette côte , et présente
le parallèle correspondant de toutes ces homonymies
en Espagne , où tous ces noms latins de villes existaient
avant la première entrée des Romains dans ce pays .
Il recherche dans un quatrième Mémoire à quelle époque
de l'ancienne histoire d'Etrurie une émigration de
Tyrrhéniens et de Pélasges a pu se porter en Espagne , et
quelles en ont été les causes . La désertion simultanée des
Pélasges de cette côte , et leur émigration dans des contrées
barbares , ' remonte jusqu'aux tems antérieurs à la
guerre de Troie . A cette époque reculée , la côte de Toscane
et de Rome éprouva les secousses les plus terribles :
des éruption's volcaniques y engloutirent des villes entières ,
et leurs ruines qu'on trouve sur ce territoire , y sont encore
entourées par les cratères de ces volcans éteints . Ces ruines
réunissent à leur nom pélasgique le caractère propre aux
constructions du même peuple. M. Petit-Radel , qui les a
visitées , retrouve ces mêmes noms en Espagne avec celui
d'une ville disparue des marais pontins au tems de Pline ,
sans avoir laissé de vestiges. A ces faits comparés , il en
ajoute beaucoup d'autres , et y joint des observations et
des considérations d'espèces différentes qui viennent toutes
à l'appui de son opinion .
. Dans son cinquième Mémoire , il fait distinguer en Espagne
les villes celtiques et les villes ibériennes ; il remonte
à origine de la progression coloniale des Celtes , en suivant
les traces des homonymies géographiques , et en s'appuyant
de leur accord avec l'histoire . Mais cette partie
d'un travail dont il n'a fait encore qu'une première lecture ,
touche de si près au sujet du prix proposé pour 1811 , qu'il
a jugé convenable de n'en point publier les résultats .
Notre même confrère , consulté par M. le conseillerd'état
préfet de la Seine , sur le type des armoiries dont le
corps municipal pouvait solliciter la concession , a proposé
les anciennes , avec les modifications conformes aux décrets
autant qu'au goût d'une critique éclairée . Cet avis
motivé est devenu le sujet d'un Mémoire . M. Petit- Radel®
rétablit dans tous ses droits l'ancienne opinion qui fait
dériver du culte d'Isis , et le nom de Parisii, et le symbole
de la nef, qui , dès le treizième siècle , faisait la pièce principale
de leurs armoiries . Il écarte toutes les autres expliJUILLET
1810.
75
eations , et appuie celle - ci de toutes les autorités que l'érudition
peut rassembler . Il conclut donc pour le rétablissement
de la nef , et propose pour devise ces mots tirés
d'un vers de Lucain :
Tuam recipimus İsim .
Dans tout ce qui regarde l'antiquité , dans la carrière
entière des lettres et des arts , on rencontre partout Homère .
Les discussions animées dont il a été l'objet , les accusations
, les défenses , tout peut recommencer , autrement
sans doute , mais avec une chaleur nouvelle ; tout peut
passer à un nouvel examen .
Dans le tems de la guerre homérique , les détracteurs
de ce grand poëte lui avaient reproché d'avoir manqué de
de jugement dans la composition poétique du bouclier
d'Achille , d'avoir resserré dans un trop petit espace tous
les sujets dont il le suppose orné . Pour les représenter ,
disaient-ils , il eût fallu , non-seulement l'étendue d'un
bouclier , mais celle de la Place royale . Boiyin le cadet , de
l'Académie des inscriptions , imagina , pour leur répondre ,
d'en appeler à l'expérience . Il fit dessiner et graver tous
ces mêmes sujets dans un espace beaucoup moindre que
celui d'un bouclier , puisqu'ils n'occupaient dans son livre
qu'une planche gravée ordinaire . Cette épreuve produisit
alors un grand effet . Son Bouclier d'Achille eut les suffrages
des deux partis . Tous les traducteurs d'Homère l'ont
adopté ; Pope l'à accrédité ; Caylus l'a copié enfin la justification
du poëte a paru complète sur cet objet.
M. Quatremère de Quincy se prononce aujourd'hui toutà-
la-fois , et contre l'accusation d'Homère , et contre son
apologie . Selon lui , premiérement , l'accusation est nulle ,
parce que dans le règne du merveilleux et de l'épopée , le
poëte est toujours maître d'excéder pour les choses , comme
pour les personnes , les rapports qui tiennent à la vérité
géométrique ou historique . Notre confrère appuie cette
raison de plusieurs autres ; il rappelle ensuite l'emploi que
plusieurs poëtes ont fait d'inventions pareilles , et il fait
voir que soit pour l'étendue des sujets , soit sous tous les
autres rapports , Homère l'emporte sur eux tous en modération
, en goût , et en jugement .
Secondement , l'accusation admise , Homère ne devait
pas être justifié par un dessin , ni par le suffrage du sens
physique ; ceci tient à la différence des élémens de la poésie
6
MERCURE
DE
FRANCE
;
et de la peinture , et M. Quatremère développe cette dif
férence de manière à rendre sensible l'erreur de l'ancien
défenseur d'Homère il prouve de plus qu'ayant jugé à
propos de soumettre Homère à cette épreuve , il fallait le
faire avec plus de justesse et plus d'art ; il démontre tous
les vices de la composition du dessin et de son exécution ;
enfin , pour dernier argument , il en emploie un que je regrette
de ne pouvoir produire ici ; c'est un nouveau dessin
du Bouclier d'Achille , dessin imaginé et exécuté par luimême
, où toutes les inventions d'Homère sont réalisées
dans le système qui leur convient , sur un disque de quatre
pieds de diamètre . Ce dessin prouve clairement aux yeux ,
que , si Homère avait besoin d'être justifié ,
ce que notre
confrère n'avoue pas , c'était ainsi du moins qu'il devait
l'être .
L'emploi que les anciens faisaient de l'or dans les ouvrages
de l'art , a paru au même M. Quatremère de Quincy
exiger des recherches particulières . Elles lui ont fourni le
sujet d'un Mémoire , dont la lecture doit occuper une partie
de cette séance .
Des monumens d'une autre espèce ont attiré depuis longtems
l'attention de M. Sylvestre de Sacy . Dans ses Mémoires
sur les antiquités de la Perse , il en a publié un en
1792 , sur les monumens qui se trouvent dans le voisinage
de la ville de Kirmanschah et sur le mont Bisutoun . Son
principal objet a été l'explication de deux inscriptions en
caractères sassanides qui accompagnent un monument de
cette montagne . Il est parvenu à les lire , à les expliquer ,
et à en remplir les lacunes . Il est résulté de son travail que
les deux figures , auprès desquelles les inscriptions sont
gravées , sont celles de deux rois de Perse de la dynastie
des Sassanides , Sapor II , et son fils Bahram , surnommé
Kirmanschah .
Depuis la publication de ces Mémoires , M. l'abbé Morelli
de Venise a fait connaître un voyageur vénitien ,
Ambroise Bembo , qui , en 1674 , visita les monumens de
Bisutoun , les décrivit et les dessina fort exactement .
Parmi ces dessins , se sont trouvés ceux du monument
et des inscriptions expliquées par M. de Sacy . Ces dessins
Jui ayant été communiqués par M. Morelli , il a soumis
son travail à un nouvel examen , dont le résultat a été de
confirmer le plus grand nombre de ses conjectures , d'en
réformer quelques-unes , et sur-tout de
le seprouver
que
JUILLET 1810 .
77
cond des rois représentés sur le monument n'était pas celui
qu'il avait pensé , mais bien Sapor III , fils et successeur
immédiat de Sapor II.
M. de Sacy , après s'être occupé d'une inscription grecque
, observée dans une autre partie de la même montagne
par Ambroise Bembo , et qui l'a été depuis par M. Olivier ,
termine en éxaminant les diverses opinions des savans sur
le sens et l'étymologie du mot satrape ; il montre que ce
mot est tiré de l'ancienne langue persane , qu'il signifie
gardien , gouverneur d'une province ou d'une ville , et que
son ancienne orthographe nous est assez bien conservée
dans les textes originaux des livres d'Esther et de Daniel.
M. Lanjuinais , livré depuis plusieurs années à des étude
relatives aux langues , à la littérature , à la religion , et à la
philosophie des Indiens , a conçu le projet d'une suite de
Mémoires où seront traités ces différens objets . Il a lu à là
classe une partie seulement du premier de ces Mémoires.
On y voit déjà se développer le plan qu'il s'est tracé ; l'auteur
doit en donner lecture dans cette séance , si le tems
le permet. 1
M. Lévesque y doit lire ses recherches sur les événe
mens qui ont précédé le premier partage de la Pologne ,
et M. Boissy- d'Anglas un Mémoire sur quelques événemens
de la fin du règne de Charles VI , et en particulier
sur les poursuites auxquelles donna lieu contre Charles ;
dauphin de France , et ensuite roi sous le nom de Charles
VII , le meurtre du duc de Bourgogne . C'est ce qui me
défend de donner ici l'analyse de ces différens Mémoires .
Si M. Toulongeon avait donné plus de fixité aux simples
aperçus qui sont l'objet de son Essai sur les périodes de
la civilisation des peuples , ce serait par cet Essai qu'il
faudrait commencer tout ce qui regarde la chronologie ,
puisqu'il se propose d'y établir des bases d'après lesquelles
on pût reconnaire dans chaque peuple son plus haut degré
d'ancienneté . Après avoir posé les principes dont sa théorie
est la conséquence , il fait voir, par un coup-d'oeil jeté sur
tous les peuples anciens et sur les principales nations modernes
, un singulier rapport entr'eux , c'est qu'ils ont tous
été à - peu -près le même nombre de siècles à parvenir du
premier degré de l'état de société , jusqu'au dernier de la
civilisation perfectionnée ; ce nombre commun est celui
de seize siècles . La conclusion générale qu'il en tire est
que l'on n'a aucun besoin de donner à notre monde uné
78
MERCURE
DE
FRANCE
,
antiquité aussi prodigieuse qu'on l'a voulu faire dans ces
derniers tems , pour expliquer le haut degré de civilisation
qu'annonce l'ancienne histoire des Egyptiens et même des
Chinois . En donnant de plus à chaque nation d'un côté ,
quelques siècles pour passer de l'état d'isolement et ensuite
de famille , à celui de réunion des familles et de commencement
de civilisation , et de l'autre le nombre des siècles
pendant lesquels la civilisation perfectionnée s'est maintenue
, ou ayant commencé à décheoir , est descendue jusqu'à
l'état de barbarie que l'auteur regarde comme le terme
de sa décadence , on aura une mesure commune , au-delà
de laquelle , selon lui , toute supposition est inutile .
M. Dupont ( de Nemours ) s'est élevé , pour ainsi dire ;
au-dessus de ces époques primitives dans un drame d'une
espèce nouvelle , dont la classe n'a pu entendre sans intérêt
la lecture , quoique l'ouvrage n'eût de rapport avec ses travaux
que parce qu'il est fondé sur un fait très -antique.
Dans le premier acte , la scène est au milieu du déluge
dans la barque avec laquelle Deucalion a sauvé Pirrha ; et
l'acte finit lorsqu'ils ont mis pied à terre sur les montagnes
de la Thessalie. Dans le second , Pirrha , malgré sa reconnaissance
et son amour pour Deucalion , ne veut consentir
à leur mariage qu'après qu'ils auront préparé un champ
dont la récolte pourra seule assurer la subsistance de leur
postérité . Ce champ est , comme toutes les vallées primitives
, couvert de pierres et de cailloux roulés par les vagues
. Il faut les enlever pour que la terre puisse être cul-
Et c'est ainsi qu'en jetant des pierres derrière
eux , ils ont repeuplé le monde .
tivée . -
M. Grégoire , qui semble s'être proposé de retirer la
société des enfans de Deucalion , de son indifférence pour
les maux , que des classes entières d'hommes souffrent au
milieu d'elle par les vices de ses institutions , a recherché
dans toute la France celles de ces classes que l'opinion publique
, que les lois mêmes qui devraient toujours être les
protectrices de tous , ont avilies . Il les a rassemblées en
quelque sorte sous nos yeux , comme des parties déshé,
ritées de la grande famille auxquelles il veut faire rendre
leur héritage . Mais , il faut le dire , notre confrère paraît
se féliciter lui -même de ce qu'il reste désormais peu à faire .
Le tems , la raison , le progrès des lumières ont déjà beaucoup
fait , et pour que le reste suive , nous n'avons peuttre
besoin que d'être avertis ,
JUILLET 1810.. 79
Nous ignorons , en général , au centre de la France , qu'il
a existé , qu'il existe même encore des Oiseliers dans ce qui
formait le duché de Bouillon , des Colliberts dans le Poitou
et l'Aunis , des Cacous , Cagoux on Cagueux en basse Bretagne
, des Gahets dans le Bordelais , des Cagots ou Agots
dans les Pyrénées , qui tous ont été l'objet des préjugés
les plus avilissans et les plus barbares , qui ont formé des
castes réprouvées , et qui ont pour la plupart encore besoin
que la voix de l'homme de bien et de l'homme éclairé s'élève
en leur faveur , pour effacer entièrement les traces de
cette ancienne réprobation . C'est ce but louable que
M. Grégoire s'est proposé dans les recherches qu'il a
faites sur chacie de ces classes , sur leur origine , leurs
différens caractères , le genre d'oppression qui pesait sur
elles , le degré d'adoucissement où l'opinion est parvenue
à leur sujet dans ces différentes parties de la France , et les
derniers pas qui restent à faire encore .
a
Parmi quelques objets d'antiquité ecclésiastique envoyés
du ci -devant Piémont à notre même, confrère , il s'en est
trouvé un qui pouvait intéresser les arts et dont il a fait le
sujet d'un autre travail . C'est une clochette sphérique à
jour , formée par dix branches recourbées en dedans et
terminées en pointes , qui était dans l'abbaye de Bobbio.
Le diamètre en est d'environ neuf décimètres , et le timbre
proportionément beaucoup plus fort que celui des clochettes
de même poids qui ont une forme allongée . M. Grégoire
entrepris de découvrir , en interrogeant la chimie et la physique
, à quoi tenait la qualité singulièrement brillante de
ce son . Il a remis à M. Vauquelin de l'Institut une portion
de métal coupée dans un endroit indifférent pour la
résonnance de la clochette . L'analyse faite par ce savant , a
donné sur 100 parties , 76 de cuivre , 20 d'étain , et 4 de
plomb . Notre confrère a de plus consulté MM . Chladinių
Charles , Molard et Montgolfier. Presque tous pensent que
les interstices de la moitié inférieure qui est à jour dans la
clochette de Bobbio , facilitent les vibrations et que les dents
font la fonction de conducteurs du son . MM . Molard et
Montgolfier ont fondu quatre autres clochettes de même
forme et de même grosseur en variant les alliages , ce qui
a produit des timbres différens . Ces Messieurs ont le projet
d'en fondre d'autres , exactement conformes à l'analyse
donnée par M. Vauquelin , les unes de même grosseur ,
d'autres doubles , quadruples , et si l'on parvient à en ob
80 MERCURE DE FRANCE ,
tenir , sous un volume beaucoup moindre , un son égal
aux clochettes ordinaires , cette découverte économique
tournera au profit des arts , et les expériences déjà faites
autorisent cette espérance .
C'est ainsi que toutes les parties des connaissances hu
maines se lient et s'éclairent mutuellement , et que l'érudi
tion philophique tient non-seulement à toute la littérature ,
mais aux sciences et aux arts : alliance rompue , pour ainsi
dire , par- tout ailleurs et ( disons-le à la gloire de notre
patrie ) qui n'existe dans son intégrité , sa force et sa haute
utilité que dans le sein de l'Institut de France .
ANNALES DES VOYAGES , DE LA GEOGRAPHIE ET DE L'HISTOIRE
, publiées par M. MALTE -BRUN. Paris , chez
F. Buisson , libraire , rue Gilles- Coeur, n° 10. Tome
onzième . ( XXXIe et XXXIIe cahiers de la collection
) (1)..
de
RIEN n'est peut-être plus intéressant pour l'homme ,
plus propre à agrandir ses pensées et son industrie , que
la connaissance de ces contrées lointaines , de ces na
tions étrangères que la nature a séparées de nous par
longues distances . Le plus beau titre de gloire dont
Homère ait décoré le héros de l'Odyssée , c'est d'avoir
parcouru des terres inconnues , étudié les moeurs d'un
grand nombre de peuples :
1
Qui mores hominum multorum vidit et urbes.
Quelles idées ne prend-on pas de la puissance et de la
fécondité de la nature , quand on contemple cette prodigieuse
variété d'hommes , d'animaux , de plantes , qui
couvrent notre globe ; ces étonnantes, vicissitudes de
température , de météores , de phénomènes qui se manifestent
au sein des airs et des mers ! Quelle source iné→
puisable d'études et de méditations ! Si la nature est si
grande , si riche , si variée sur le point imperceptible
(1 )Le prix de l'abonnement pour douze cahiers avec des gravures ,
est de 24 francs pour Paris , et de 30 fr . pour les départemens , rendus
franc de port par la pastels
que
JUILLET 1810 . 81
que nous habitons , quelle doit être sa magnificence dans
cet innombrable assemblage de mondes dont l'espace
est peuplé ! Faibles atômes que nous sommes , nous regardons
comme un effort sublime , comme un prodige
d'audace , de franchir quelques gouttes d'eau , de faire
quelques pas sur le grain de poussière dans lequel nous
nous agitons ! Que serait- ce donc si nos frêles machines
pouvaient s'élancer à travers les sphères et contempler
le grand oeuvre de l'univers ? Que de problèmes seraient
résolus ! Que de questions éclaircies , de mystères expliqués
! Nous prétendons pénétrer les secrets de la nature ,
fixer les lois générales du monde ; nous faisons imprimer
, sous nos petites planches typographiques , des`
théories profondes , pour apprendre à Dieu ce qu'il a dû
faire , pour révéler à nos semblables ce qu'il a fait . Tant
de présomption n'est-elle pas un peu ridicule ? et s'il est
vrai , comme l'assure le plus célèbre des poëtes , que
Dieu s'amuse de nos prétentions , quel sujet n'a-t- il pas
de rire quand ses regards s'abaissent sur ces grands
docteurs qui se proposent d'expliquer le système de tous
les mondes !
Le mieux est de modérer notre curiosité , de régler
nos affaires et d'étudier modestement les objets qui sont
à notre portée . C'est sous ce point de vue qu'on doit des
éloges à ces hommes doués d'une ame forte et d'un esprit
élevé , qui ont osé affronter les tempêtes et les fureurs
de la mer pour nous faire connaître de nouveaux cieux
et de nouvelles terres . Quels services n'ont-ils pas rendus
à l'humanité ! C'est par eux que s'est accrue l'industrie
humaine , que la civilisation s'est perfectionnée , que les
limites de la pensée et de la science se sont étendues et
reculées , que l'esprit de l'homme s'est ouvert une route
sûre et facile vers le point de perfection auquel il peut
atteindre . Supposez un peuple séparé de toutes les nations
, abandonné aux forces isolées de sa propre intelligence
, quels progrès pensez-vous qu'il fasse ? Ne serat-
il pas condamné à languir dans une éternelle enfance ?
La raison et l'industrie humaine ont besoin de s'enrichir
par le commerce . L'homme qui voyage s'éclaire de tous
les rayons épars autour de lui , rassemble en sa pensée ,
F
en
82 MERCURE DE FRANCE ,
comme dans un foyer commun , toutes les pensées des
autres . Supposez encore que les Alpes et les Pyrénées ,
eussent été élevées comme des barrières insurmontables
entre l'Italie , l'Espagne et nous , croyez - vous que
nous eussions eu des De Thou , des Montaigne , des
Corneille , des Lebrun , des Lesueur , des Fénélon , des
Racine , etc.?
C'est ce besoin de connaissances , cette tendance naturelle
vers l'amélioration de nos facultés , qui nous inspire
tant d'intérêt pour les récits des voyageurs , qui
nous attache à la lecture de leurs écrits . Quand M. Malte-
Brun conçut le projet de rassembler dans un corps d'ouvrage
tous les matériaux épars qui pouvaient intéresser
la géographie , la géologie , l'histoire , le commerce , la
navigation , il eut une pensée heureuse ; il était sûr de
remplir le précepte d'Horace , de joindre l'utile à l'agréable
; l'observation de ce principe sortait de la nature
même de son sujet .
Jusqu'à ce jour son travail a réuni les suffrages du
public , et quoique sa collection se soit rapidement
élevée jusqu'à onze volumes , personne encore n'a songé
à lui reprocher sa fécondité . Il faut avouer aussi qu'il a
su presque toujours faire un choix judicieux , et répandre
sur son sujet le mérite de la variété ; l'instruction
n'y a rien d'austère , et si la science s'y montre quelquefois
sous ses formes graves et sévères , ceux qu'elle peut
effaroucher ont du moins la ressource de se réfugier vers
des objets d'un caractère plus attrayant , semblables à
ces observateurs superficiels qui se trouvant au milien
de ces magnifiques collections des trois règnes de la
nature , passent rapidement à travers les salles qui renferment
les trésors du règne minéral , pour aller près
de là jouir du spectacle de ces animaux rares et curieux
sur lesquels la nature semble avoir rassemblé toutes ses
richesses .
Le tome onzième , dont les deux premiers cahiers
viennent de paraître , offrent divers Mémoires et des
détails curieux sur les Madecasses et les Patagons . L'intérieur
de Madagascar est encore peu connu ; Flacourt ,
qui séjourna dans cette île depuis 1642 jusqu'en 1658 ,
JUILLET 1810 . 83
est le premier voyageur qui en ait donné une description
générale . Son ouvrage est encore regardé comme une
source aussi riche qu'authentique . Les notices de ce
voyageur sur les plantes de l'île méritent d'être consultées
; elles renferment des indications intéressantes
pour l'économie domestique et la médecine . Mais Le
Gentil a mieux observé encore . Forster le regarde
comme un des écrivains les plus exacts et les plus dignes
de foi qui aient décrit Madagascar . Ses renseignemens ,
dit l'auteur du Mémoire , concernent particuliérement
l'histoire naturelle des environs du Fort-Dauphin qu'il
visita en 1762. Il démontre l'utilité d'un établissement
dans cette riche contrée , et donne une idée assez favorable
des naturels de cette partie . Il réfute d'une manière
victorieuse les récits de Flacourt et de Commerson qui
avaient jugé à propos de supposer une colonie de pygmées
au milieu de Madagascar .
Nous devons aussi à Rochon une description générale
de cette île . Ses observations sont postérieures
à celles de Flacourt et de Le Gentil ; mais elles ne les
ont pas fait oublier. Il fallait , pour connaître cette
vaste région , qui renferme deux cents millions d'acres
d'excellentes terres , la parcourir dans toute son étendue.
C'est ce qu'a fait M. Dumaine avec une constance digne
des plus grands éloges . Il voyage de village en village ;
il observe tout ce qui s'offre à ses regards ; il note les
positions géographiques ; il indique les diverses peuplades
, les fleuves , les bois , les montagnes , et ce qui
rend son récit facile à suivre , c'est une carte très - exacte
que le rédacteur a eu l'attention d'y joindre . Si la lecture
de ce Mémoire n'est pas toujours attrayante , elle
est toujours utile , et l'on peut le regarder comme un
des meilleurs morceaux qui aient été insérés dans les
Annales des Voyages .
L'article qui regarde les Patagons n'est pas moins
intéressant , il est extrait d'une relation espagnole intitulée
Relacion del ultimo viage al estrecho de Magellanes
, de la fragata de S. M. Santa Maria de la Cabeza
en los annos de 1785-1786 . On sait combien de fables
on a publiées au sujet des Patagons , combien les récits
F 2
84 MERCURE DE FRANCE ,
des voyageurs sont opposés et contradictoires , combien
de débats se sont élevés au sujet de leur taille colossale.
Ici toutes les difficultés sont éclaircies , tous les débats
conciliés et apaisés . L'auteur espagnol a vu les Patagons
, il a commercé avec eux , il a eu la faculté de les
contempler et de les mesurer , et voici le résultat de ses
observations : « Les Patagons sont grands et d'une cons-
» titution forte et robuste ; mais , après les avoir exac-
» tement mesurés , il en est résulté que les plus grands
» n'ont que sept pieds un pouce quatre lignes , et ceux
» d'une taille moyenne que six pieds et demi , mesure
» espagnole (2 ) . Ils sont généralement robustes sans
» être gras , et leur figure est assez prévenante. Ils ont
» la peau cuivrée , la tête grosse , le visage ovale et un
» peu plat , les cheveux noirs , les yeux étincelans , les
» dents d'une rare blancheur , mais d'une longueur dis-
» proportionnée .
» Leur vetement est composé d'un manteau de mor-
» ceaux de peau de guanaco ou de zorillo cousus en-
>> semble : il est attaché sur les hanches et descend jus-
» qu'aux mollets . Quelques-uns portent des capuchons
» comme les créoles de Buenos-Ayres , des pantalons
» de matelot comme les nôtres , et des bottes de peau
» de cheval . Leur visage est peint en rouge , en blanc
» ou en noir.
» Les harnois de leurs chevaux sont aussi grossiers
» que simples ; la selle est faite de quelques peaux de
>> guanaco , roulées en bourrelet et relevées par des cour-
» roies , Les étriers et le mords sont de bois , et les épe-
» rons sont faits de deux baguettes pointues , en forme
» de fourchettes .
» Les Patagons mènent absolument une vie nomade
» et construisent leurs habitations tantôt auprès d'un
>> ruisseau ou d'une lagune , tantôt à la proximité d'un
» monticule . Ils ne sont pas aussi cruels que nous les
» ont dépeints d'anciennes relations mensongères ; ils
» montrent , au contraire , une humeur sociable . Ils ont
» des idées de commerce et semblent connaître les effets
(2) Le pied espagnol a 18 lignes de plus que celui de Francę.
JUILLET 1810 . 85
» nuisibles du vin et de l'eau-de-vie , car ils se défendent
» d'accepter ces deux boissons .
>> Il semble aussi régner parmi eux une certaine subor-
>> dination , au sujet de laquelle on ne saurait néanmoins
>> donner de détails . Ils paraissent pénétrés d'une véné-
» ration_particulière pour le soleil . Leur langage est
» plein de voyelles ; ils parlent du gosier , mais n'ont pas
» d'accent national . Aucun d'eux ne manifeste le désir,
» de quitter le sol natal pour voir les contrées euro-
» péennes . »
Cette tribu remarquable habite la plaine . Les peuplades
qui occupent les montagnes forment une race
toute différente , les individus y sont d'une taille ordinaire
. Ils vivent de coquillages et de poissons , n'ont
point de demeures fixes , et s'arrêtent où ils trouvent des
moyens de subsistance . D'où vient la race des Patagons ?
comment des tribus si voisines sont- elles si différentes ?
quelle cause produit cette élévation de taille chez un
peuple que le ciel ne favorise d'aucun de ses bienfaits ?
Ce sont des questions dont le tems , l'étude et les recherches
des voyageurs nous donneront peut-être un jour la
solution . SALGUES .
ESSAI SUR L'ÉLOQUENCE DE LA CHAIRE , PANÉGYRIQUES ,
ELOGES ET DISCOURS ; par S. Em . Mgr. le cardinal
MAURY , archevêque-évêque de Montefiascone et de
Corneto , membre de l'Institut impérial , etc.
Nouvelle édition , considérablement augmentée .
Deux gros volumes in-8° . - Prix , 15 fr . , et 19 fr.
par la poste . A Paris , chez Gabriel Warée , libraire ,
quai Voltaire , n° 21 .
L'ESSAI Sur l'éloquence de la chaire est depuis longtems
célèbre ; il obtint , dès sa naissance , les suffrages
les plus éclairés ; et le succès en est devenů en quelque
sorte populaire . Aussi ma tâche n'eût- elle pas été longue
si l'auteur , plus difficile que le public , n'avait pas cru
devoir perfectionner encore et surtout augmenter
beaucoup un ouvrage reçu avec tant de faveur. Ces
86 MERCURE DE FRANCE ,
augmentations si nombreuses en font , pour ainsi dire
un nouveau Traité . Tout est revu avec soin , et plus ou
moins changé ce qui seul est resté le même , c'est
la théorie de l'auteur , ce sont les principes de goût ,
la doctrine littéraire qu'il exposa dans ses leçons après
l'avoir prouvée par ses exemples . Cette doctrine est
d'abord ce que je vais faire connaître , autant du moins
que peuvent le permettre les bornes de ce journal .
Voici , dit M. le cardinal Maury lui - même , l'idée
générale qu'on peut se former de l'éloquence de la
chaire . « Un homme sensible voit son ami engagé dans
quelques desseins contraires à son intérêt ou à ses devoirs
, il veut l'en détourner , mais il craint d'éloigner
de lui sa confiance par une opposition trop brusque :
il s'insinue donc avec douceur : il ne combat pas d'abord ,
il discute. On ne l'écoute point ; il ne demande qu'à être
entendu : il prend l'accent de la pitié , et peu-à-peu il
renforce ses raisons , en présentant les argumens de
l'évidence avec la réserve du doute . On ne lui répond
rien ; on feint de ne le pas comprendre . Alors il se
plaint , non de l'obstination , mais du silence : il va audevant
de toutes les objections , et les réfute . Animé
du zèle indulgent de l'amitié , il est loin de prétendre
à briller par l'esprit , il ne parle que le langage du sentiment.
Bientôt , sûr d'intéresser , il s'interdit tout reproche
, il découvre le précipice aux yeux de son ami ,
et lui en montre toute la profondeur , pour assaillir en
lui l'imagination , la plus faible , mais la plus vive de nos
facultés ; c'est avec ce levier qu'il parvient à l'ébranler.
Il s'abaisse jusqu'à la supplication , et donne un libre
cours à ses soupirs et à ses plaintes . C'en est fait , le
coeur cède , la vérité triomphe , les deux amis s'embrassent
; et c'est à l'éloquence d'une persuasive tendresse
que la raison et la vertu doivent l'honneur de la victoire .
Örateur chrétien ! voilà votre premier modèle dans l'art
de préparer et de graduer les triomphes de l'éloquence
sacrée . Cet homme compâtissant qui doit s'attendrir pour
convaincre , c'est vous-même : cet ami qu'il faut émouvoir
pour le gagner , c'est votre auditoire. >>
Voilà , sans doute , une très- belle et très-vive image
JUILLET 1810. 87
de l'éloquence évangélique . Je l'ai transcrite textuellement
, parce qu'elle renferme , en quelque sorte , le
texte de tout l'ouvrage , et les germes très-féconds de
cette sage théorie que j'ai promis d'exposer , c'est-à-dire ,
d'extraire le plus succinctement qu'il se pourra.
Il suit d'abord de cette idée riche et fertile en applications
, que pour convaincre une grande assemblée ,
l'orateur peut la considérer dans ses exhortations , dans
ses plaintes , dans ses reproches , comme un seul ami ,
un seul infortuné , un seul coupable. Ainsi , par une
fiction oratoire , il n'existe pour lui qu'un seul homme
dans la multitude qui l'environne . Cet homme debout à
ses côtés , s'attendrit tour -à-tour ou s'irrite , cède ou
résiste ; et le ministre de la parole qui veut parvenir à
triompher de ses passions , de ses inconséquences et de
ses préjugés , ne doit jamais le perdre de vue dans la
solitude de ses compositions . Les raisons qui seront assez
persuasives pour surmonter sa résistance individuelle suffiront
pour subjuguer la plus nombreuse assemblée . Ainsi ,
pris à partie par l'orateur , son auditoire va l'écouter
avec tout l'intérêt qu'inspire une cause personnelle .
Mais où trouver cet homme abstrait qui réunit en
lui seul toutes les faiblesses , et doit éprouver toutes les
émotions d'une multitude d'auditeurs ? où le trouver ?
« Dans votre propre coeur ..... Si vous avez médité
les livres saints , si vous avez étudié les hommes ,
si vous avez bien lu les moralistes , qui ne sont pour
vous que des historiens ....... Peignez - nous ensuite
vos propres combats , vos inclinations ...... Faites sur
vous -même l'épreuve de votre éloquence . Devenez , pour
ainsi dire , l'auditeur de vos propres discours , et en
anticipant ainsi sur l'effet qu'ils doivent produire .......
vous jugerez vous-même si l'orateur est dans le vrai ,
et s'il a saisi l'accent de la nature ...... »
A ces préceptes généraux succèdent les règles de l'art
sur les compositions oratoires , et l'auteur traite d'abord
de la manière de préparer ces compositions . Le précepte
le plus important , le plus simple , et souvent le plus
négligé , est de méditer long-tems son sujet , de le scruter
à loisir. Ces longues méditations en feront seules
88 MERCURE DE FRANCE ,
connaître toute l'étendue , toute la fécondité , tous les
rapports elles rempliront l'esprit d'idées neuves et d'images
; et l'effet s'en manifestera bientôt par cette impatience
de produire qu'elles donnent à l'orateur , saisi et
comme entraîné par de soudaines inspirations qui rendent
à ses yeux le sujet plus riche , la composition plus
facile , plus rapide et plus attrayante . Alors se jettent
les premières bases de l'édifice oratoire , alors s'amassent
les matériaux ; l'on en fera aisément ensuite une heureuse
distribution ; et déjà s'entrevoit de loin l'ensemble
du discours , dans ces idées détachées qu'une combinaison
savante va réunir .
Si pourtant malgré cet amas que vous avez fait d'une
forêt d'idées et de choses ( 1 ) , vous éprouvez en écrivant
la lassitude et les langueurs d'une imagination refroidie ,
sortez , poursuit l'orateur ( car l'auteur d'un Essai sur
l'éloquence devait l'être , et M. le cardinal Maury l'est
presque toujours ) , sortez de votre retraite....... Allez
vous délivrer de cette sécheresse d'esprit dans les entretiens
d'un ami éclairé qui partage vos études ..... Bientôt
cessera la stérilité , qui n'est que le sommeil du talent.
A- t-on enfin pénétré toute l'étendue , mis à sa disposition
toutes les ressources du sujet ? Il est tems de tracer
son plan. C'est ici proprement que commence l'ouvrage
de l'art . Souvent tout le mérite d'un discours dépend de
cette première ordonnance . Placez -vous au centre de
votre sujet ; étendez et fixez ses limites : plus votre plan
aura de grandeur , plus aussi vous trouverez dans votre
matière de fécondité , d'abondance , plus vos détails
s'enrichiront et seront susceptibles de produire des effets
variés et frappans . Ecartez donc ces plans , ces divisions
froides et stériles fondées sur des épithètes ou des oppositions
de mots . N'imitez pas Massillon lorsqu'il cède
une fois lui-même à la tentation de puiser un plan artificiel
dans l'analyse de son texte . Ouvrez , dès le début ,
une vaste carrière au raisonnement et à l'imagination ,
c'est-à-dire , à l'éloquence . Marquez votre route avec
(1 ) Silva rerum ac sententiarum comparanda est . Cicéron ,
M. le cardinal Maury.
cité
par
JUILLET 1810 . 89
ordre , avec précision , avec méthode ; le génie a besoin
d'être guidé , ou plutôt de se guider lui -même . Que
l'auditeur sache d'abord où vous voulez le conduire ;
qu'il y ait dans votre composition du mouvement , une
marche , une progression constante , qui renouvelle et
accroisse toujours le développement des preuves , la
force de l'argumentation , et la véhémence du pathétique .
Le progrès qui soutient la marche de chaque période est
l'image naturelle des élans qui doivent animer d'un bout
à l'autre toute la composition . Bien persuadé que la
gloire de l'orateur chrétien ne peut être solidement établie
que par les succès qu'il obtient sur la multitude ,
évitez toutes ces divisions , ces distinctions affectées ;
sentez tout le tort que l'esprit fait quelquefois à l'éloquence
; soyez simple , si vous prétendez à être sublime .
C'est dans l'exorde sur-tout qu'une noble simplicité
doit être la seule parure de l'éloquence ; mais on ne
doit pas pour cela le travailler avec moins de soin ;
c'est là qu'il faut offrir avec art la perspective d'un vaste
plan , faire connaître sa route , montrer de loin à l'auditeur
quelles seront les parties saillantes sur lesquelles
doit principalement arrêter son attention .
Pour se la concilier dès les premiers pas , une exacte
définition du sujet est nécessaire . Des traits vifs et
frappans vous conduiront plus sûrement encore au même
but ; et malgré la rigueur avec laquelle on vous recommande
la simplicité , vous pouvez vous les permettre
avec beaucoup de bonheur et de succès , si vous trouvez
à la fois dans vous-même et dans votre matière de
quoi vous élever encore au- dessus , et rester ainsi fidèle
à la progression oratoire . Rien n'est plus heureux que
d'entrer dans son sujet par un mouvement qui frappe
les auditeurs , qui les sépare de leurs propres pensées ,
les réunisse à l'homme éloquent qui les domine , et les
entraîne à sa suite avec toute la puissance et l'impétuosité
du génie . Aussi Montaigne disait- il : « Je veux
des discours qui donnent la première charge dans le
plus fort du doute ; et je cherche des raisons bonnes
et fermes d'arrivée . »
Tous les sujets ne sont pas susceptibles de produire
90 MERCURE DE FRANCE ,
ces impressions qui sont le triomphe de l'éloquence .
M. le cardinal Maury recommande avec instance de
les choisir grands et religieux . En effet , la religion , ses
vérités surnaturelles , ses promesses , ses menaces , une
éternité terrible ou consolante , tels sont les objets qui
peuvent élever le génie du véritable orateur chrétien , et
assurer son empire sur une nombreuse assemblée . C'est
circonscrire son talent dans des limites bien étroites que
de se borner , comme on l'a fait trop souvent , à cès
dissertations froidement morales qui ne peuvent se rattacher
à la religion que par d'artificieux rapports . Choisissez
donc de préférence , dit M. le cardinal Maury
des sujets religieux et vastes qui vous placent au milieu de
la conscience de vos auditeurs , et qui , en les environnant
sans cesse de l'horizon de l'éternité , embrassent tous
les intérêts de l'homme chrétien .
Le genre des éloges et des panégyriques peut vous
offrir des sujets aussi pleins d'intérêt que de grandeur ,
ét sur-tout très-variés pour le vrai talent qui sait mettre
à profit la diversité des caractères , des époques et
des événemens . D'ailleurs , quoi de plus propre à enflammer
l'imagination d'un orateur que l'auguste ministère
de dispenser la louange aux héros chrétiens dont
les exemples honorent notre culte , et bien souvent aussi
accusent nos moeurs ? Mais une vie sans taches suffitelle
pour obtenir un éloge public ? Peut-elle fournir assez
d'alimens à l'éloquence ? Non , sans doute ; et pour soutenir
l'éclat de ces hommages solennels , il faut s'être
élevé au- dessus des vertus vulgaires , et se présenter à
la postérité avec des droits publics à une renommée imposante
.
Ce qui est de la plus haute importance dans toute
espèce de composition , je veux dire , la profonde connaissance
du sujet , semble plus particulièrement encore
être indispensable dans le panégyrique . Comment éviter
sans ce secours les écueils ordinaires de ce genre , les
déclamations , le vague des lieux communs , et l'insignifiante
monotonie de ces louanges banales qui n'ont jamais
bien caractérisé un seul homme célèbre , parce
JUILLET 1810 . 91
qu'elles peuvent s'appliquer à tous avec presque autant
de justesse ?
Cette espèce de discours , dit M. le cardinal Maury ,
devrait réunir , aux récits instructifs d'un éloge historique
, l'intérêt plus animé d'un éloge oratoire . Cette pensée
est développée , éclaircie et présentée en exemple , ou ,
pour ainsi dire , en action dans plusieurs pages de
l'Essai sur l'éloquence , et notamment dans un aperçu
de la manière dont il faudrait disposer en chaire l'éloge
de Saint-Vincent de Paule . Dire avec quelle supériorité
toute cette partie de l'ouvrage est traitée , ce serait ,
sans doute , ne rien apprendre à ceux qui ont entendu
ce même éloge prononcé par M. le cardinal Maury , à
ceux qui ont relu plusieurs fois , et médité comme des
modèles , le panégyrique de Saint -Louis et celui de
Saint-Augustin .
Quel que soit le genre dans lequel s'exerce un orateur ,
et quelques sujets qu'il traite , c'est de son style que va
dépendre la durée de sa réputation . Aussi toutes les lois
du style sont-elles exposées avec art dans cet ouvrage ,
analysées avec goût, développées avec étendue : les formes
, les mouvemens oratoires , les figures , l'harmonie ,
toutes les délicatesses de diction y sont présentées en
définitions , en préceptes et en exemples , en exemples
multipliés , variés , enchanteurs ou admirables , tirés des
Bossuets , des Fénélons , des Massillons , des Bourdaloues
, de tous nos orateurs chrétiens , et même assez
souvent de nos écrivains dits profanes . Cette partie de
l'ouvrage contient un grand nombre d'observations ingénieuses
, de maximes utiles et de curieuses traditions
qui ne se trouvent nulle part .
Enfin , pour ne rien oublier de ce qui peut être utile
aux jeunes candidats de la chaire , M. le cardinal Maury
leur indique toutes les sources dans lesquelles ils doivent
puiser. Persuadé qu'un mauvais débit suffit seul
pour détruire l'effet d'un très - bon discours , il ne néglige
pas même de leur donner des avis sur cette partie de
leurs études ; et il termine en les exhortant , avec éloquence
, à surmonter les dégoûts qui se rencontrent fréquemment
sur leur route , par la considération de la
92 MERCURE DE FRANCE ,
noblesse de leur ministère , et de l'utilité dont ils peuvent
être aux hommes .
Il est facile de sentir maintenant quelle doit être celle
d'un tel livre , et de décider si la chaire peut enfin se
flatter d'avoir son Quintilien . « M. l'abbé Maury , a dit
» M. de Laharpe en rendant compte , dans ce journal ,
» de la première édition de cet Essai , M. l'abbé
» Maury fait une analyse abrégée de toutes les parties
» relatives à l'éloquence de la chaire ; il n'en omet au-
» cune depuis l'invention jusqu'au geste , et saisit dans
» chaque objet les points essentiels. Dans ce plan , il
» était impossible qu'il ne répétât pas quelquefois ce qui
» avait été dit . Il eût peut-être été plus piquant de ne
» prendre que la fleur du sujet , et de ne donner qu'un
» Essai sur ce qu'il y a de plus important dans les études
» de l'orateur chrétien . Mais M. l'abbé Maury a cru
» qu'un Traité complet serait plus utile à ceux qui cou-
>> rent la même carrière que lui . D'ailleurs , toutes les
» parties qu'il embrasse sont discutées avec esprit et avec
» intérêt . Il écrit en homme fait pour donner le pré-
» cepte et l'exemple , et pour parler avec affection d'un
» art qu'il a cultivé avec succès. Il sait proportionner son
» ton aux matières qu'il traite , et c'est avec énergie qu'il
>> peint l'énergie de Démosthènes , etc. »
Ce jugement , très-juste dès l'époque où il fut porté ,
l'est aujourd'hui bien davantage . Il avertit assez les lecteurs
de ne pas croire , sur la foi d'une sèche et courte
analyse , que l'Essai sur l'éloquence de la chaire ne soit
qu'une simple rhétorique , un froid et pédantesque traité
de composition et de style . Ils y reconnaîtront au contraire
le langage d'un vainqueur qui , parvenu au bout
de la lice , invite de nouveaux athlètes à le suivre , et
qui , s'il leur trace la route avec sagesse et précision
l'a parcourue lui-même avec audace . Sa doctrine , souvent
lumineuse , est non-seulement appuyée sur le raisonnement
et sur l'exemple , mais encore sur l'application
: elle est développée dans les divers portraits que fait
l'orateur des grands maîtres de la chaire ; et c'est une
chose remarquable que l'adresse avec laquelle M. le cardinal
Maury a su généralement passer des préceptes aux
JUILLET 1810 .
93
modèles , et faire découler ses leçons de l'étude raisonnée
des écrivains de génie ..
Pour ne pas rompre le fil de l'analyse que j'ai donnée
de sa doctrine littéraire , je n'ai point parlé dans cet article
de ces portraits , de ces études , de ces jugemens nombreux
et toujours pleins d'intérêt qui sont mêlés , dans
tout l'ouvrage , aux préceptes didactiques , presque toujours
avec bonheur , mais quelquefois cependant avec
trop peu de méthode . J'en parlerai dans un second
article , où je tâcherai aussi de faire apprécier , par des
citations , le style et la manière oratoire de l'écrivain .
LE DERVICHE , conte oriental ; suivi de TAMARA, ou le Lac
des Pénitens , nouvelle indienne ; et de АH SI ! .... ,
nouvelle allemande . -A Paris , chez Briand , libraire,
rue des Poitevins , nº 2 .
LE coup d'essai de M. de Boufflers dans la carrière
où il se représente aujourd'hui , fut un véritable coup
de maître , et fixa d'autant plus facilement tous les
regards sur son auteur , que sa position le mettait plus
en évidence . C'était , à-peu-près , à la même époque
que Marmontel publiait ces Contes qui font aujourd'hui
, comme ils faisaient alors , la partie la plus brillante
de sa réputation . Ce genre , considéré comme
très-léger par des écrivains qui se croient de poids parce
qu'ils sont pesans , n'en est pas moins un de ceux où les
succès s'obtiennent le plus difficilement , si l'on en
juge par le très - petit nombre de ceux que le tems a
consacrés . On n'est pas généralement convaincu , malgré
l'autorité de Boileau , qu'un Sonnet sans défaut vaille
seul un long poëme ; mais il est hors de doute qu'une nouvelle
sans défaut vaut presque toujours mieux qu'un long
roman . Pour apprécier le mérite de ce genre d'ouvrage ,
il suffit de se rendre compte des qualités qu'il doit réunir .
La fable doit en être simple , neuve , et présentée sous une
forme dramatique ; les situations attachantes sans le
secours des développemens ; les caractères saillans , et
pourtant esquissés à grands traits ; enfin l'action doit en
BIBL . UNIV,
GENT
94
MERCURE DE FRANCE ,
être claire , rapide et complète . Ces premières conditions
remplies ne sont encore que la partie la plus facile d'un
travail où le fonds est compté pour peu de chose , si la
broderie dont il est orné ne se trouve , à-la-fois , riche
élégante et de bon goût . Le charme du style est ici de
première nécessité , et se compose de nuances délicates
qu'il n'est donné qu'à bien peu d'écrivains de savoir
assortir. Dans les nouvelles en prose , comme dans les
contes en vers , le style doit être facile sans prolixité ,
naïf sans niaiserie , spirituel sans affectation , et piquant
sans trop de recherche . En n'admettant que le petit
nombre d'ouvrages où tant de difficultés ont été heureusement
vaincues , il doit être permis de les regarder
( contre l'avis de quelques pédagogues ) comme formant
un genre estimable dans la littérature , et non comme
une mode dont la raison a fait justice .
A l'appui d'un fait qui n'existe pas , un écrivain
périodique a cru devoir apporter une preuve également
controuvée , en affirmant avec bienveillance que les contes
récemment insérés dans le Mercure de France n'ont fait
aucune sensation : nous affirmerons avec plus de certitude
que la plupart des nouvelles insérées dans le Mercure
depuis quelques années par MM. de Boufflers , de Sévelinges
et Sarrasin , ont été lues avec un extrême plaisir ,
que plusieurs ont été traduites en allemand , en anglais ,
et reproduites dans les journaux étrangers ; et qu'enfin
nos auteurs dramatiques en ont transporté avec succès
quelques-unes sur la scène . Quelle autre sensation voulait-
on quelles produisissent ?
:
Sans aller chercher l'origine de cette espèce de production
dans la poussière des fabliaux , il est facile de
prouver qu'on s'est montré trop généreux envers Marmontel
en lui attribuant l'honneur d'avoir créé une
branche de littérature , cultivée dans le siècle précédent
par mesdames de Montpensier , de Villedieu , par Chevreau
, Scaron , Sarrasin , qui n'avaient fait eux- mêmes
que marcher sur les traces de Cervantes . Ces nouvelles ,
il est vrai , plus romanesques qu'intéressantes , laisseraient
encore à Marmontel le mérite d'une sorte d'invention
, si Hamilton , mesdames de la Fayette et de
JUILLET 1810 . 95
Tencin n'avaient évidemment indiqué à l'auteur des
Contes Moraux la nouvelle route où il est entré et qu'il
a parcourue avec beaucoup de succès . M. de Boufflers
s'est montré plus original dans ses contes , et particulièrement
dans celui d'Aline , où l'on retrouve bien
toute la grace , tout l'esprit d'Hamilton , mais présentés
sous d'autres formes et soutenus par un plus grand
fond d'intérêt . Ce caractère d'originalité , qui manque à
la plupart de nos écrivains modernes , dont les écrits
semblent jetés dans le même moule , se fait remarquer
dans toutes les productions de M. de Boufflers et distingue
éminemment celles dont nous allons essayer de
rendre compte .
Le recueil que nous annonçons ne contient que trois
contes ; le premier , dont une anecdote véritable a fourni
le sujet , est intitulé : le Derviche. En voici l'analyse :
Le vaillant Akbar avait soumis l'Asie entière à sa puissance
et subjugué tous les coeurs par sa bonté . Juste ,
humain , libéral , tolérant , affable , toutes les vertus se
disputaient son grand coeur , et leurs excès étaient ses
seules imperfections . L'Etat , au sein d'une paix glorieuse
, voyait fleurir l'agriculture , les arts et le commerce
. De nombreuses caravanes couvraient les routes
de l'Indoustan, et l'une d'elles était composée de quelques
émirs licenciés de l'armée royale , qui rentraient dans
leurs foyers pour y jouir de leur gloire et des bienfaits
dont le sultan les avait comblés . Chaque station était
marquée par un festin où nos braves guerriers à table ,
s'entretenaient de leurs périls passés , de leur bonheur
actuel et des projets différens que chacun formait pour
l'avenir.
L'un d'eux , le jeune Mohely , n'était connu de ses
compagnons que par sa valeur brillante et la singularité
de son costume . Sa figure était cachée en partie sous les
plis d'un ample voile de mousseline , qui enveloppait sa
tête à la manière des femmes du Candahar. Il parlait
peu et ne se faisait remarquer que par les services qu'il
rendait à ses frères d'armes . Un jour , sur la fin d'un de
ces repas où les vins de Shiras et d'Yerd n'avaient pas été
épargnés , le rideau de la tente s'entrouvre et l'on voit
96
MERCURE
DE
FRANCE
,
paraître un derviche dont l'air vénérable fixe l'attention
de toute l'assemblée . La vraie bravoure honore la vieillesse
; aussi le saint personnage fut-il mieux accueilli
des guerriers indiens que ne le fut l'infortuné Bélisaire
par les courtisans de Justinien dans une circonstance àpeu-
près semblable . On le force de s'asseoir à table , et
dans la conversation qui s'établit , le vieillard leur apprend
qu'il est envoyé , par le sultan , à la recherche d'un guerrier
qui sauva la vie au monarque à la bataille de Platila ,
et qui se dérobe depuis quatorze ans à sa reconnaissance
. Un fer de lance empreint sur la joue du libérateur
d'Akbar est le seul indice auquel on puisse le reconnaître .
On devine déjà que Mohely est celui que cherche le
derviche , et qu'il ne se voile une partie de la figure que
pour ne pas être découvert.
Le derviche et Mohely se dérobent quelques momens
à la joie bruyante des convives , et , à la prière du jeune
guerrier , le vieillard lui fait part de ses propres aventures
. Il avait un fils unique que sa prodigieuse valeur
entraînait chaque jour dans des périls nouveaux . Pour
réprimer les élans d'une audace impétueuse , source de
continuelles alarmes , à la suite d'un combat que le jeune
homme venait de soutenir contre un tigre qui l'avait
blessé à la joue , son père exigea de lui qu'il renonçât
à l'exercice de la chasse ; mais à quelque tems de là un
lion furieux vint ravager le pays ; Idalmen ( c'est le nom
de son fils ) oublie sa promesse , vole au - devant du
monstre , le terrasse , et laisse sur le champ de bataille
son manteau ensanglanté que l'on s'empresse de rapporter
à la maison paternelle . Cet indice qui trompa jadis
le patriarche Jacob , produisit le même effet dans la
famille d'Idalmen ; on le crut mort , sa mère succomba
bientôt à sa douleur , et le jeune homme ne reparut après
ce funeste accident , que pour être accablé de la malédiction
d'un père qui voyait en lui le meurtrier de son
épouse . Idalmen s'est condamné à l'exil ; mais bientôt
après , son père accablé de sa perte , renonce aux grandeurs
, à la fortune , à sa patrie , et sous l'habit d'un
simple derviche parcourt , depuis dix - sept ans , l'Asie ,
pour y chercher un fils dont le souvenir fait le désespoir
de
JUILLET 1810 .
de sa vieillesse . Rien de plus ingénieux que la man
dont l'auteur a gradué cette nouvelle reconnaissance
car il est tems pour nous de le dire , c'est à Idalmen
son fils lui- même , caché sous le nom de Mohely , que le
derviche raconte ses malheurs . De tems à autre 15 .
guerrier interrompt le récit du vieillard par des obscen
vations qui portent sur des circonstances dont celui-c
n'a pas parlé. Cela est vrai , dit à chaque fois le derviche
, mais je ne croyais pas vous l'avoir conté ; à quoi
l'émir répond toujours : Bon vieillard , comment le saurais-
je autrement ? Tout se découvre enfin ; Mohely se
fait reconnaître à son père ; il lui avoue même que c'est
lui qui a sauvé les jours du sultan ( sans qu'on devine
pourquoi il a mis jusqu'ici tant de soin à se dérober
aux recherches du monarque ) . Idalmen présente son
père à ses compagnons de voyage ; ils poursuivent leur
route vers la ville royale , et sont arrêtés aux portes par
le cortége pompeux du grand Akbar qui vient lui -même
au devant de son libérateur , qu'il proclame roi de
Platila , en mémoire de cette grande journée .'
Nous n'avons pas besoin de prévenir nos lecteurs que
cette froide esquisse ne peut leur donner qu'une idée
très-imparfaite d'un tableau charmant , dont le mérite
principal est dans l'expression des figures , dans la grâce
des détails , et dans la fraîcheur du coloris .
Si M. de Boufflers , dans l'avant-propos qui précède
le comte du Derviche , ne courait en quelque sorte au
devant de la critique , nous pourrions lui reprocher
quelques erreurs géographiques dans la peinture des
lieux , quelques fautes contre le costume dans la peinture
des peuples ; nous nous permettrions de lui faire
observer qu'un derviche est un moine mahométan , et
que cette même classe d'hommes , dans la religion des
Indous , se nomme fakir ; qu'on ne connaît point aux
Indes le titre d'émir qui ne peut appartenir qu'à des Musulmans
. Mais , tout en convenant avec l'auteur que ces
légères erreurs , dans un conte , ne tirent point à conséquence
, nous pensons qu'il est facile de les corriger,
et que M. de Boufflers ne peut se dispenser de les faire
disparaître dans les éditions subséquentes .
G
98
MERCURE
DE FRANCE
,
Nous dirons peu de choses du second de ces contes
intitulé : Tamara , ou le Lac des Pénitens . L'idée en est
ingénieuse , mais peut - être un peu forcée ; le merveilleux
lui-même a sa vraisemblance . Quelque bon ou
mauvais génie pourra bien creuser un lac dont les eaux
auront la propriété de réfléchir l'ame et non pas la figure
de ceux qui s'en approcheront ; mais ce lac ne subsistera
pas long-tems : trop de gens sont intéressés à son desséchement.
Quoi qu'il en soit , ce petit ouvrage , plein de
la morale la plus douce et la plus relevée tout à-la-fois ,
est écrit avec autant de pureté que d'élégance ; nous
aurions désiré seulement que l'auteur fût moins prodigue
de mots étrangers et quelquefois étranges . Lorsque ces
expressions sont tellement locales qu'elles n'ont point
d'équivalent dans notre langue , il faut bien en prendre
son parti ; mais un ouvrage finirait par devenir inintelligible
si l'on y accumulait beaucoup de mots tels que
sares-ouaty ( la science ) , orangas ( l'éléphant royal ) ,
dewatas ( les vents ) , mayas ( les illusions ) , et quelques
autres qui , même en français , n'ôteraient rien à l'originalité
du conte.
C'est sur-tout dans la nouvelle allemande intitulée :
Ah si ! qu'on aime à retrouver l'auteur d'Aline , et des
Lettres de la Suisse , avec cette grâce piquante , cette
verve de saillies , disons même , avec ces défauts aimables
dont il serait peut-être fâcheux qu'il se corrigeât.
་ , ་
C'est au milieu de la nuit , dans une rue de Flussenstat ,
petite ville de la Souabe , que la voiture de M. le comte
de Gluksleben et celle de Mme de Blumm se heurtent et
s'accrochent avec tant de violence qu'elles se brisent
l'une contre l'autre . En un moment tous les habitans
sont sur pied. M. le bourgmestre ( personnage officieux
et important dont on regrette , que l'auteur n'ait
pas tiré un plus grand parti ) dirige avec une gravité
très-comique les secours que l'on prodigue aux voyageurs ,
et attendu que dans la meilleure auberge de Flussenstat
on ne trouve que des tables et point de lits , il entraîne
chez lui les deux étrangers . Mme de Blumm est d'abord
très-contrariée d'un retard dont on ne peut fixer le terme ,
car le charron de l'endroit ne travaille plus à cause de
JUILLET 1810 .
99
son âge , le sellier est à plusieurs lieues de là , et le maréchal
est malade . L'impatience de la dame est d'autant
plus naturelle qu'elle est en route pour rejoindre une
amie d'enfance dont elle va épouser le frère , qu'elle ne
connaît pourtant pas encore , ce qui contribue peut- être
un peu à modérer son humeur . M. le comte se . trouve
exactement dans la même situation : il court la poste
pour aller se marier avec une femme qu'il n'a jamais.
vue ; mais à vingt- cinq ans , la rencontre d'une jeune et
jolie veuve avec laquelle on est forcé de passer quelques
jours , est un des contre-tems auquel on se résigne le
plus volontiers . M. de Gluksleben console du mieux
qu'il peut sa compagne , et s'occupe , en apparence ,
avec beaucoup de zèle , des moyens de faire raccommoder
sa voiture .
11
C'est- là que commence l'intrigue , et c'est dans l'ouvrage
même qu'il faut en suivre les développemens ,
qu'il faut voir naître et se fortifier graduellement une
passion réciproque , avec toute la vraisemblance , toute
la mesure qu'exigent les convenances les plus délicates
de la société . C'est dans l'ouvrage même qu'on pourra
se faire une idée de l'art avec lequel l'auteur a su tracer
ce caractère si piquant et si nouveau de Martine , cette
petite femme de chambre sortie pour la première fois de
son village , et faisant , à force d'ingénuité , marcher
une intrigue avec plus de succès que ne le pourrait faire
la soubrette parisienne la plus adroite et la plus exercée .
Cependant un jour , deux jours , trois jours se passent
et les réparations les plus urgentes ont été faites : mais
les glaces sont brisées , il faut deux jours encore pour
s'en procurer d'autres , et sans un rhume opiniâtre on
partirait sans les glaces . Ce rhume a pourtant diminué ,
grâce à un thé excellent que le comte avait dans une
cassette . Copions ici M. de Boufflers :
« Eh bien ! madame , la boîte est là , permettez qu'on
la place dans votre voiture.... après en avoir retiré un
très-aimable compagnon de voyage , mais dont je doute
Comment cela ?
que vous puissiez tirer grand parti .
-Parce que je crains qu'il ne parle pas votre langue .
-De qui parlez -vous ? dit la comtesse .
-
De Virgile ,
G 2
100 MERCURE DE FRANCE ,
—
?
répondit le comte , en montrant un petit Elzevir qui se
trouvait dans la cassette . J'en ai été charmé jusqu'à présent
, mais je crains , après ceci , ajouta-t-il avec un
regard qui expliquait parfaitement 'sa pensée , qu'il ne
me trouve beaucoup moins d'attention ." J'ai un
jugement hasardé à vous faire expier . Hasardé ,
reprend-il , et à propos de quoi ? A propos de ce
petit compagnon de voyage dont vous croyez que je ne
pourrais tirer aucun parti . Ah ! madame , pardonnez
si , au premier coup- d'oeil , je vous avais pris pour une
femme.... Comment ? Oui , pour une personne
charmante , mais auprès de qui mon ami perdrait son
latin . Voulez-vous , puisque vous me condamnez à
garder la chambre , que nous prenions votre ami en tiers
et que nous en lisions quelque chose ensemble .
-
Vous êtes étonné de ma science ; mais sachez
que ce qui m'a fait apprendre le latin , ' c'est que je ne
pouvais pas supporter de lire Virgile en français . Quelle
honte , pour la France , que le plus parfait des poëtes
n'ait eu jusqu'à présent que d'aussi pitoyables traducteurs
! En effet , dit le comte , il a toujours été en
mauvaises mains jusqu'à l'abbé Desfontaines . Inclusivement,
ajoute la comtesse ; comment voulez -vous qu'un
pédant comprenne un poëte ? Eh bien ! soyez contente ,
il lui naît un vengeur , comme pour sa Didon , et tel
que vous me voyez ... - Comment , serait - ce vous qui
vous chargeriez de l'entreprise ? - Hélas ! tant de gloire
ne m'appartient point ; mais je m'en repose sur un bon
camarade de classe que j'avais au Collège de la Marche
à Paris , l'année d'avant Mahon ; un petit Auvergnat qui
à quinze ans est devenu amoureux de la poésie de Virgile
. Un amoureux de quinze ans ! c'est bien jeune
pour les muses . Jusqu'à présent c'est le plus favorisé.
Déjà tout le pays latin le voyait d'un oeil d'envie ; on
aurait dit que Virgile lui-même l'avait déclaré son héririter.
Alors il sera bien riche . Ce qui le prouverait
c'est qu'il est impossible de lire de suite quelques vers
de l'un comme de l'autre , sur le sujet le plus indifférent ,
en apparence , sans être étonné de l'émotion qu'on
éprouvé...
i.
-
-
1
JUILLET 1810 .
101
Quelqu'agréable que soit ce morceau , nous ne le
citons pas comme un des plus piquans de l'ouvrage
mais comme un modèle de la louange la plus délicate
et comme un hommage touchant et sincère , également
honorable pour l'écrivain distingué qui le rend , et pour
le grand poëte qui le reçoit .
Dans l'impossibilité où nous sommes de faire connaître
cette gradation imperceptible de sentimens et de
situations qui amène si naturellement le dénouement
de cette nouvelle , nous nous bornerons à dire qu'au
bout de quelques jours nos voyageurs , épris l'un de l'autre ,
voient arriver avec beaucoup de peine le moment qui
doit les séparer ; qu'en se confiant leur projet de mariage
, ils n'ont pas de peine à se convaincre qu'il y
aurait quelque chose de mieux à faire pour eux , que
d'aller épouser une personne qu'ils ne connaissent pas ;
que les deux mariages projetés se rompent par une complication
de circonstances plus imprévues que nécessaires
; finalement que M. de Glukseben épouse Mme de
Blumm .
Après avoir donné une idée du sujet , nous pouvons
nous dispenser de faire l'éloge du style de cette nouvelle
; on conçoit assez qu'elle récolte de fleurs de toute
espèce l'auteur a dû faire dans un champ si bien préparé
, où il peut se dire véritablement sur son terrain . Il
faut pourtant qu'il s'attende que certaines personnes ,
qui se refusent trop souvent l'usage de l'esprit , lui en
reprocheront l'abus ; qu'elles auront grand soin d'isoler
quelques phrases , de déplacer quelques expressions
pour montrer de la prétention et de la recherche dans
un style dont la grâce et l'abandon est le premier mérite ,
et qui ( semblable à certaines figures auxquelles ne messiéent
pas quelques marques de petite vérole ) perdrait
de sa physionomie en acquérant plus de perfection .
Ajouter que l'on remarque dans ce petit volume une
connaissance particulière du coeur des femmes , l'habitude
des convenances d'un certain monde , des moeurs
et des usages de la meilleure compagnie , pourrait être
un éloge pour beaucoup d'autres écrivains , mais par
(
102 MERCURE DE FRANCE ,
rapport à M. de Boufflers , cette remarque serait mise
au nombre de celles que d'Alembert qualifie de vérités
niaises . Jour.
LE COUVENT DE SAINTE-CATHERINE , ou les Moeurs du
13 ° siècle ; roman historique d'Anne Radclife , traduit
par Mme la baronne CAROLINE A*** née W*** de M*** ,
agrégée à plusieurs académies étrangères , auteur du
Phénix , d'Esope au bal de l'Opéra , des Mémoires
de Babiole , du Sterne de Mondégo , etc. , etc.—
Deux vol. in- 12 . A Paris , chez Renard , libraire , rues
Caumartin , nº 12 , et de l'Université , nº 5 .
Des malveillans s'étaient plu à répandre le bruit de la
mort de Mme de Radclife ; et nous avons craint longtems
de ne plus voir de nouveaux fruits de sa sombre
imagination . Mais il paraît qu'elle vit encore , ou que du
moins on a recueilli de son héritage une collection assez
considérable de romans posthumes , puisque , de tems en
tems , d'officieux traducteurs en enrichissent la littérature
française . Quoi qu'il en soit , lecteurs , voici un nouveau
roman que l'on impute à Mme Radclife ; et c'est à Mme la
baronne Caroline A*** née W*** de M*** , que vous en
devez la traduction , comme vous lui deviez aussi , peutêtre
sans le savoir , le Phénix , Esope au bal de l'Opéra
, etc. , etc ,
Mais avant d'entrer dans les souterrains et les tours
obscures des antiques châteaux , arrêtons-nous un instant
sur la dédicace que le traducteur a mise à la tête de
son ouvrage . Mme Caroline A*** fait hommage à son
mari de sa nouvelle production dans les termes suivans :
« Depuis Clotilde de Surville , mon cher José , aucune
» femme n'osa prendre son mari pour Mécène , et quoi-
» que cet oubli date de cinq siècles , personne ne s'en
» est étonné , pas même nos indulgens détracteurs ; on
» voit si rarement des fleurs sur les mines de fer , et de
» la rosée sur les mines d'or ! ... Pour toi qui n'es , grâces
» à Dieu , qu'une mine de sciences , etc. »
JUILLET 1810 . 103
On pourra bien ici ne pas trouver rigoureusement
observé ce précepte du législateur du Parnasse :
Que le début soit simple et n'ait rien d'affecté .
Ce n'est pas dans le début seul , qu'on aperçoit ce défaut
de clarté, si sévèrement réprouvé par toutes les poétiques .
Si le mari de Mme Caroline A*** n'a pas reçu avec cette
dédicace quelques éclaircissemens particuliers , il sera
certainement tout aussi embarrasé que nous , pour l'explication
de cet autre passage :
་་
« Malgré la secte d'incrédules qui s'élève pour nier
› l'existence des êtres qui nous ont précédés depuis Ho-
» mère jusqu'à Jésus- Christ , depuis Sapho jusqu'à Clo-
» tilde , j'aime à penser que Dieu fait homme a conçu
» l'évangile , et qu'une femme digne d'y croire a adoré
» en une seule personne , l'amitié , l'amour et l'hymen . »
Nous croyons qu'en effet , comme le dit l'auteur de la
dédicace , dans ce même pays où rien n'étonne plus , cette
dédicace sera une chose assez rare.
Dirons-nous par quels motifs Mme Caroline A*** a entrepris
la traduction du Couvent de Sainte- Catherine ,
quoiqu'elle n'ait jamais aimé ni Mme Radclife ni ses
ouvrages ? Dirons-nous comment elle s'est déterminée à
mettre ( ce sont ses expressions ) des ailes de papillon
aux oiseaux de mort de l'auteur anglais ? Non , le récit
en serait long , inutile d'ailleurs ; et nous nous bornons
à renvoyer le lecteur à la préface de l'ouvrage , qui lui
apprendra tout cela et bien d'autres choses encore .
Voyons ce qui se passe au couvent de Sainte - Catherine .
Mais quoi ! il n'est question de ce couvent que dans une
très- petite partie du roman ! il n'est l'occasion , le motif
d'aucun événement remarquable ; il n'est pas le lieu de
la scène , et n'est pour rien dans l'action . Pourquoi donc
cet ouvrage est- il appelé le Couvent de Sainte- Catherine ?
Malheureusement on n'a que trop de questions de ce
genre à faire à Mme Caroline A*** , ou plutôt à Mme Radclife
; puisque c'est bien cette dernière qui est l'auteur
du roman , et que le traducteur avoue n'avoir fait que
corriger par des nuances de style la monotonie de l'original
. Nous dirons donc , sans craindre d'offenser une
104
MERCURE
DE FRANCE
,
de nos aimables compatriotes , que le Couvent de Sainte-
Catherine est inférieur à tous les autres ouvrages du
même auteur , à ceux même qu'on a composés sous son
nom. C'est sur- tout par le plan que cet ouvrage est défectueux
. L'intrigue en est embrouillée . Les incidens ,
qui y sont multipliés , sont généralement mal amenés .
On y voit de grands crimes sans motif , de grands malheurs
sans intérêt . C'est le premier roman de Mme Radclife
, où l'on ne remarque pas , au milieu de ses défauts ,
Te talent particulier qu'elle a pour les descriptions , cet
art de préparer l'imagination à des tableaux sinistres , de
tenir l'esprit en suspens , dans l'attente du merveilleux ,
de jeter enfin l'épouvante dans les coeurs . Ses spectres ,
ses fantômes manquent ici du prestige dont elle sait ordinairement
les environner ; et sur-tout la raison n'y est
pas satisfaite , lorsqu'on veut lui expliquer des apparitions
que l'imagination frappée a pu croire un moment
surnaturelles .
1
On n'attend pas de nous sans doute l'analyse de cet
ouvrage . Il est entendu qu'on ne saurait , sans copier le
livre même , rendre compte d'un roman où les événemens
se multiplient et se croisent à chaque instant , où
les caractères ne sont pas assez prononcés , où les situations
n'ont point de développement .
Comment avec des noms célèbres , des aventures extraordinaires
et même avec un style qui ne manque ni
de force , ni de couleur , ne parvient- on pas à intéresser
dans le roman dont nous parlons ? C'est qu'il est atteint
d'un vice capital , le défaut de raison ; et que la raison.
est en tout ouvrage , même en chansons , la condition
rigoureuse pour plaire et pour réussir . On trouve souvent
ici , dans le tableau d'une situation qui pourrait
devenir intéressante , des réflexions épigrammatiques ,
je ne sais quel ton léger et sardonique qui contrastent
tout-à-fait avec les lieux , le tems et la situation . Si ce
sont là les nuances de style par lesquelles Me Caroline
A*** a cherché à corriger la monotonie de l'original , elle
n'a que trop réussi , et elle aurait mieux fait de traduire
tout simplement l'auteur anglais avec les défauts particuliers
au genre de ses ouvrages . H.D.
JUILLET 1810 . 105
VARIÉTÉS .
CHRONIQUE DE PARIS.
Le 6 de ce mois , jour anniversaire de la bataille de
Wagram , les honneurs funèbres ont été rendus au maréchal
dnc de Montebello . Son corps , déposé depuis quelques
jours , dans l'église des Invalides , sous les mêmes voûtes
qui renferment les cendres de Turenne et de Vauban ,
avait été porté au milieu de la nef et placé sous un obélisque
de forme égyptienne , aux quatre coins duquel s'élevaient
les statues de la Force , de la Prudence , de la Tempérance
et de la Justice . La chapelle ardente , formant une pyramide
enflammée , avait été érigée sous le dôme . L'église tendue
de noir était décorée des armes du maréchal , et des noms
des affaires où il s'est illustré . Pendant la messe , le Conservatoire
de Musique a exécuté , avec la perfection qui
distingue cette excellente école , ce fameux Requiem de
Mozart , que l'on regarde comme le chef- d'oeuvre de son
illustre auteur . Mais soit que l'orchestre ne fût pas assez
nombreux pour la grandeur du local , soit que les drape-.
ries dont l'église était tendue , absorbassent en partie les
sons , du moins est- il certain que ce morceau ne produisit
pas tout l'effet qu'on en devait attendre . L'oraison
funèbre du maréchal , prononcée par M. l'abbé Raillon ,
chanoine de l'église métropolitaine , en présence du prince
archichancelier qui présidait cette cérémonie , offre des
traits de la plus haute éloquence , où l'on a cru reconnaître
un élève et un successeur de l'illustre évêque de
Clermont.
A trois heures , le cortége est parti des Invalides et a traversé
le péristyle , tout entier drapé de noir , et sur lequel on
lisait cette inscription : Napoléon à la mémoire du duc de
Montebello , mort glorieusement aux champs d'Essling ,
le 22 mai 1809. Des détachemens de différens corps et de
toutes les armes ouvraient la marche ; ils étaient suivis du
cortége religieux , composé de vieillards et d'enfans des
hospices , du clergé de Paris représenté par des ecclésiastiques
des différentes paroisses ; le char funèbre venait
ensuite ; quatre maréchaux de l'Empire portaient les coins
du poële , et les aides-de-camp du duc de Montebello
106 MERCURE DE FRANCE ,
escortaient sa voiture vide , derrière laquelle marchait , conduit
à la main par deux écuyers , le cheval de bataille du
maréchal . La famille et des députations des différens corps
de l'Etat fermaient la marche .
Arrivé au Panthéon , le corps a été descendu , par des
grenadiers décorés et blessés à la même bataille où périt
le maréchal , dans l'église souterraine , où il restera déposé
jusqu'à ce qu'on ait achevé le monument qu'on lui
destine.
Les cavaux funéraires pratiqués sous le Panthéon ,
sont remarquables par leur grandeur , par la noblesse et la
sévérité du style . Les corridors sont vastes et pourront ,
lorsque la mort aura rempli ces tristes cellules , recevoir
plus de 1200 cercueils , rangés comme anciennement à St.-
Denis sur des supports de fer scellés dans la muraille .
Chaque caveau renferme cinq places , et dans chacun on
a pratiqué deux petites niches où peut être déposée une
partie de la dépouille mortelle de ceux dont les corps
n'auront pu être transportés en entier dans ce dernier
asyle . La construction en est simple et sans aucune espèce
d'ornement . Le jour , ingénieusement ménagé , ne
laisse pénétrer qu'avec peine , à travers des soupiraux
demi- circulaires , une lueur pâle et mourante , dont l'effet
ajoute encore aux émotions que ces lieux inspirent .
-
Les galeries déjà si vastes du Muséum d'Histoire
naturelle , au jardin des Plantes , viennent encore d'être
agrandies du côté du nord , de plusieurs pièces qui permettront
d'exposer et de classer une foule d'objets curieux
que le défaut d'espace obligeait de tenir entassés sans
ordre dans des appartemens fermés . Au nombre des acquisitions
nouvelles dont s'est augmenté cette collection la
plus riche que l'on connaisse , se trouve un énorme squale
( squalus maximus ) de Linné , pêché près de Dieppe ,
dans le mois de février dernier . Če poisson a 25 pieds et
demi de long.
-
-Les jardins publics et les spectacles ont alterné pour
les recettes , dans cette dernière quinzaine . Le beau tems
et la pluie dispensent tour-à -tour leurs faveurs aux spectacles
en plein vent , et aux spectacles couverts . C'est ainsi
que dans une grande ville bien civilisée rien n'est perdu
pour le plaisir. Quand les allées de Tivoli sont encombrées ,
les loges des théâtres sont désertes , et vice versâ. Chacune
des variations de l'atmosphère indique un amusement
nouveau . Pleut-il le dimanche , on lit après dîner l'annonce
JUILLET 1810 .
107
de spectacles , et dans le conseil de famille on se décide à
la pluralité des voix . Les jeunes filles proposent l'Opéra-
Comique , les garçons préfèrent Brunet ou Franconi ; les
grands parens seraient bien d'avis d'aller aux Français ou
à l'Opéra , mais on a tant vu le Médecin malgré lui et la
Caravane! Enfin , après une longue discussion , par amendement
, on prend le parti d'aller s'attendrir au mélodrame .
Fait-il beau tems au contraire , on arrange des parties de
campagne ; les jolies grisettes cherchent des prétextes pour
sortir de bonne heure et des raisons pour rentrer tard ;
des milliers de couples de tous les rangs , de tous les âges ,
vont peupler Tivoli , le Colysée , le Caprice des Dames ,
les Grands -Maronniers et la Chaumière , et vers onze heures
chacune et chacun rentre chez soi , moins satisfait , pour
l'ordinaire , du plaisir qu'il a goûté , que de celui qu'il se
promet pour le dimanche suivant .
-
Les affiches sont à Paris le genre de charlatanisme le
plus productif. Leurs amorces sont à la portée de tout le
monde . La variété des couleurs attire les regards , et la
grandeur démesurée des caractères force à les lire . Les
coins de rue , les passages , les entrées des lieux publics et
principalement les galeries du Palais - Royal , sont chamarées
d'affiches de toutes les couleurs et de tous les genres .
Les dîners excellens à vingt-deux sous , les habits complets
en trois heures , les chapeaux gratis , les bottes sans
couture , les souliers imperméables , les cures de M. Laffecteur
, le café Moka du pharmacien Lamégie , les calculs
du mathématicien Marseille , se partagent la foule des badauds
ébahis ; mais parmi ces innombrables affiches , il
en est une qui jouit en ce moment d'une faveur particulière
, et devant laquelle se rassemblent les groupes les plus
nombreux ; c'est celle qui annonce les prodiges de Coco ,
sous le titre du Cerfmonté. C'est là qu'il faut lire le brillant
détail des qualités de cet intéressant animal ; qu'il faut
étudier la constitution du cerf, les moyens physiques et
moraux du jeune élève , qui joint la docilité à l'adresse ,
la
précision à la légèreté, et l'audace à l'exécution et qui ,
nonobstant les exercices du manège , dans lesquels il
montre autant d'intelligence que de fermeté , IL franchit
les objets les plus hauts , bien entendu toujours monté.
On conviendra que de pareils phénomènes gagnent beaucoup
à être annoncés avec une éloquence aussi cavalière , et
qu'il est aisé de s'apercevoir que la rédaction des affiches
"'
108 MERCURE DE FRANCE ,
du Cirque Olympique , est confiée à des gens de lettres,
habitués à n'écrire que des pantomimes équestres .
-
La librairie acquiert chaque jour une activité nouvelle
, et cette activité se dirige vers les bons ouvrages . La
première livraison des Antiquités du moyen âge , par
M. Leroux , vient de paraître . Le libraire Nicolle prépare
une belle édition de Molière avec les commentaires de Bret.
M. Rainouard a déjà mis en vente les trois premiers volumes
de Massillon ; et cette édition , comme toutes celles
qui sortent des presses de cet habile typographe , est remarquable
par la correction du texte , l'élégance des caractères
, et le mérite de l'exécution . Un libraire allemand se
propose de réimprimer Florian in- 8° . Nous ne mettrons
pas de fonds dans cette entreprise . M. Samuel Baur vient
de publier un Dictionnaire biographique en cinq volumes ,
depuis la création du monde jusqu'à nos jours ; on y trouve ,
à ce qu'on assure , des détails très -authentiques sur la vie
privée d'Adam.
Auguste Lafontaine est depuis quelque tems en France
le romancier à la mode . Il compose encore ses productions
en Allemagne qu'on les traduit déjà à Paris . Son
dernier roman de Raphaël ou la vie paisible , va paraître
en même tems chez deux libraires . L'une des deux traductions
est l'ouvrage d'un homme de lettres avantageusement
connu dans la carrière du théâtre .
-On attend avec empressement une suite aux Costumes
parisiens de M. Horace Vernet , et l'on espère qu'on verra
bientôt reparaître , sous le crayon de cet ingénieux artiste ,
le costume vraiment original de ces deux élégantes qui se
montrèrent dernièrement au Boulevard italien , avec des
guêtres grises sur des bas couleur de chair , et dont les
robes soutenues par des bretelles , dessinaient exactement
leurs formes . De pareilles innovations sont du domaine
de la caricature .
-
Nos petites maîtresses ne peuvent plus se passer d'un
album . Ces livrets n'étaient autrefois d'usage que pour les
artistes ; ils y esquissaient , pour les retrouver au besoin ,
le croquis d'un torse , la pause d'une Académie , des études
de paysages , des fragmens d'après l'antique , etc. Nos
dames , en adoptant ces recueils , leur donnent une plus vaste
destination . Comme elles se méfient de leur mémoire , et
qu'elles veulent se conserver des souvenirs , elles invitent
tous leurs amis à s'inscrire sur l'album , de manière à ce
qu'au bout de quelques années elles puissent s'y reconJUILLET
1810 . 109
naître . Le poëte y met des vers , le musicien des notes ,
le peintre un dessin , le moraliste une sentence , le guerrier
y met son nom , et le parvenu y fait une croix .
On parle du retour de Mlle Bourgoin : elle est , dit-on ,
à Cassel où elle a donné quelques représentations . Les
uns disent qu'elle a perdu de sa beauté , les autres qu'elle
a perdu de son talent ; ne serait-ce pas convenir du même
fait en d'autres mots ?
MODES . La batiste est l'étoffe à la mode . Une femme
doit être vêtue en batiste de la tête aux pieds ; capotte ,
chemise , fichu , robe , souliers , ou brodequins de batiste ,
et le tout en assez grand nombre pour changer au moins
'une fois tous les jours . On ne peut rien voir de plus simple,
de plus modeste que cet habillement , et cependant
les maris se plaignent encore de la dépense . Vraiment on
ne sait comment faire avec eux !
-Les calèches sont aujourd'hui les voitures par excellence
; on en voit de toutes les formes , mais une des plus
curieuses est celle que vient de mettre au jour le sellier
Pauly , près de l'ancien pavillon d'Hanovre ; elle est surmontée
d'un énorme parasol , au moyen duquel cette vor
ture ne ressemble pas mal à l'établi d'une marchande
fruitière du marché des Innocens .
-
Y.
SPECTACLES . Théaire français . Debuts de Mlle Demerson.
Encore un début de soubrette ! et si nous comptons
bien , c'est le quatrième depuis sept à huit mois . Le
public du moins ne se plaindra pas de n'avoir point à
choisir , sur-tout si , lorsque le concours sera fermé . c'est
à son jugement que l'on défère . Quoi qu'il en soit , MI Demerson
a déjà un avantage assez grand sur les actrices qui
l'ont précédée . On ne l'a point obligée de paraître dans
le Dissipateur , la Métromanie , les Folies amoureuses , et
autres comédies qui semblaient exclusivement destinées à
ce genre de débuts , et dont le public commençait à être
un peu las . C'est dans la Nérine du Joueur et dans Toinette
du Malade Imaginaire qu'elle a fait ses premiers
essais ; on a même donné , avec le Malade Imaginaire , la
cérémonie qu'on ne voyait guère qu'à l'époque du carnaval.
Cette petite innovation a fort bien réussi ; l'assemblée
s'est trouvée beaucoup plus nombreuse qu'on ne pou
vait l'espérer de la saison , et nous devons dire , à la louange
de Mlle Demerson , qu'elle a justifié cette double faveur de
110 MERCURE DE FRANCE ,
la comédie et du parterre . Son extérieur a d'abord prévenu
pour elle . Sa figure est agréable ; sa tournure élégante ; sa
voix forte et sonore ; et si elle a paru quelquefois trop grave ,
c'est un défaut dont il sera facile à Mlle Demerson de se
corriger. Sa prononciation est correcte et distincte . Elle
annonce de l'intelligence ; Baptiste aîné est , dit -on , son
maître , et l'on peut beaucoup attendre d'un aussi heureux
naturel soutenu d'aussi bonnes leçons .
C'est , à ce qu'il nous semble , dans le rôle de Nérine
qu'elle a le mieux déployé tous ses avantages . Quoiqu'elle
n'eût jamais paru , dit l'affiche , sur aucun théâtre , elle n'a
point souffert dans ce rôle de la timidité presqu'inséparable
des débuts . Elle a montré toute la vivacité , tout
l'à-plomb que l'on demande dans une soubrette . Les scènes
qu'elle a rendues avec le plus de succès sont celle où
Nérine prévient sa maîtresse contre les artifices que Valère
emploiera , sans doute , pour la ramener , et celle où Valère
en effet les emploie et réussit . Dans la première sur-tout
elle a joué avec beaucoup de grâce et de talent le moment
où elle se jette aux pieds de sa maîtresse , et lui tient les
mêmes discours par lesquels Valère saura bientôt l'attendrir
. Tout cela sans doute , lui a été montré par son
maître , mais elle annonce des dispositions à marcher
bientôt sans son secours ; et son jeu muet dans toute la
pièce semble prouver , non-seulement que sa physionomie
est mobile , mais qu'elle saura en tirer parti .
Avant de passer au Malade imaginaire , nous devons
placer ici quelques réflexions que nous avons déjà annoncées
sur une tradition singulière du rôle d'Hector dans le
Joueur. Elle est sans doute fort ancienne ; car, dans la plupart
des éditions de Regnard , on trouve à la scène treizième
du quatrième acte , une observation qu'elle seule a
pu motiver. Regnard , dit-on , en écrivant cette scène
entre Hector et Valère , avait oublié la quatrième du
troisième acte entre Géronte et Hector ; car avec Valère
il ne sait lire , il ânonne comme s'il
pas
était encore à
son ABC . Avec Géronte , au contraire , non - seulement il
sait lire , mais il lit très - couramment un mémoire qu'il a
lui-même écrit et rédigé . L'accusation est juste , mais ce
n'est pas sur le poëte , c'est sur l'acteur qu'elle doit tomber,
Dans Regnard , Hector s'excuse , il est vrai , de lire Sénèque
, sur ce qu'il n'a jamais lu que dans des almanachs :
mais qu'est-ce que cela prouve? Qu'il craint de lire tout
haut un discours suivi , ce qui est toute autre chose que
en
JUILLET 1810 . III
de ne savoir
pas lire et d'ânonner
comme
un enfant
. Rien
n'était
si commun
à l'époque
du Joueur
, et même
beaucoup
plus
tard , que ce genre
d'ignorance
. On savait
écrire
et lire pour soi , mais non
pour les autres
, ce qui
est bien
différent
. Hector
, en lisant
Sénèque
, devait
donc
traîner
ses mots , les dire tous sur le même
ton , n'observer
ni les points
ni les virgules
, appuyer
sur les e muets
, et
manquer
les liaisons
; il y aurait
encore
assez de quoi faire
rire le parterre
, sans que la vraisemblance
de la scène
du
mémoire
en souffrît
en rien . Mais
qu'il épèle
ses lettres
,
qu'il
répète
dix fois le même
membre
de phrase
pour se
donner
le tems
de déchiffrer
le mot qui suit , c'est mettre
véritablement
l'auteur
en contradiction
avec
lui- même
;
c'est se livrer
à une charge
indigne
du Théâtre
Français
,
c'est faire perdre
enfin
dans
de grossiers
éclats
de rire le
vrai comique
de cette
situation
, produit
par le rapport
de
l'état
du Joueur
avec la morale
de Sénèque
, dont le texte
devient
inintelligible
, lorsqu'il
est si maladroitement
défiguré
.
Nous pourrons parler une autre fois de quelques passages
de la scène entre Hector et Géronte , que le goût
et la décence ont fait long-tems supprimer , et que les acteurs
ont jugé à propos de rétablir depuis que le public
est devenu plus rigoureux sur ces deux articles . Cette contradiction
entre leur jugement et le sien paraîtra même
assez plaisante . Mais c'est à Toinette et au Malade imaginaire
qu'appartient aujourd'hui l'espace dont nous pouvons
encore disposer . Nous avons déjà annoncé que
Melle Demerson nous avait paru moins bien placée dans ce
second rôle , que dans celui de Nérine . En effet , Toinette
n'est pas une véritable soubrette ; c'est une servante de
Molière , quoique la plus polie de celles qu'il a placées dans
ses tableaux. Melle Demerson en avait le costume , mais
elle n'en a pas aussi bien saisi les manières et le ton . On
lui a déjà reproché de s'être fait servir par des laquais pour
servir elle -même son maître , et ce reproche est très-bien
fondé. Les oreillers qu'elle donne à Beline pour les arranger
autour d'Argan , devraient être à sa portée dans la chambre
du malade ; elle devrait les prendre elle -même et non les
recevoir de la main des valets . Cela n'empêche pas cependant
Mlle Demerson n'ait été très -applaudie dans ce
rôle , et n'y ait encore fait briller ses heureuses dispositions .
Mais c'est dans Molière sur -tout que des leçons ne suffisent
pas aux acteurs ; ils doivent l'étudier long-tems par
que
ri2 MERCURE DE FRANCE ,
eux-mêmes pour le bien jouer ; car il a étudié , non les
autres auteurs , mais la nature pour la peindre . Nous ne
pouvons nous refuser à consigner ici une réflexion que nous a suggérée cette représentation où le Joueur a été
suivi de son Malade Imaginaire . Le Joueur est la meilleure
comédie de Regnard ; le Malade n'est , dit- on , qu'une
farce de Molière ; mais si le naturel et la vérité distinguent
la comédie , si l'exagération
et la caricature sont le propre
de la farce , la farce de Molière est plutôt une comédie
que la comédie de Regnard . Que trouverons -nous d'outré , d'invraisemblable
dans la première ? la seule scène où Toinette se fait passer pour un médecin et quelques traits
de pédantisme de Thomas Diafoirus . Dans le Joueur tout le rôle du marquis est une caricature ; celui de la comtesse
ne l'est guère moins , et la scène de M. Toutabas avec le
père du joueur blesse toutes les vraisemblances . A l'aspect d'un vieillard tel que Géronte , ou du moins à ses premiers
mots , le maître de trictrac aurait dû reconnaître sa méprise
et battre en retraite . Mais Reguard n'y regardait pas
de si près ; il avait des tirades piquantes , des mots plaisans
à faire passer , et sur-tout ce vers qui serait si comique s'il était en situation :
Monsieur , vous plairait- il de m'avancer le mois ?
On en rit en effet , quoique jamais le fripon le plus impudent
n'eût pu l'adresser à un vieillard qui le menace des
galères . Mais , après en avoir ri , on n'en sent que mieux
f'énorme distance qui sépare Regnard de Molière . Il y a
dans le Malade Imaginaire vingt traits aussi plaisans que
celui-là , et qui de plus sont éminemment comiques', parce
que le personnage à qui il les prête , non -seulement pouvait
les dire , mais ne pouvait guère dire autre chose dans
la situation où il l'a mis .
Mlle Hordé a débuté la semaine dernière dans l'emploi
des reines . Il était trop tard pour que nous pussions en
rendre compte dans le Mercure de samedi . On nous dit
aujourd'hui que cette débutante est déjà sortie de la carrière
où elle avait à peine fait un pas . Il est donc inutile
de revenir sur la manière dont elle a joué Cléopâtre dans
Rodogune , et sur l'accueil peu flatteur qu'elle a reçu du
public . Se retirer en pareil cas , c'est ce que les Anglais
appellent plead guilty, s'avouer coupable ; et dès -lors on
doit regarder le procès comme terminé .
INSTITUT
JUILLET 1810 . 113
INSTITUT DE FRANCE.
Le défaut d'espace nous a empêchés , dans le précédent
No, de rendre compte de la séance publique tenue le jeudi 5
de ce mois par la classe d'histoire et de littérature ancienne
de l'Institut . Nous nous empressons de réparer cette omission
.
La séance a commencé par le Jugement des Mémoires
envoyés aux deux concours ouverts pour cette année , et
par la proclamation des prix , Le sujet d'un de ces prix était
la question suivante : Quel fut , sous le gouvernement des
Goths , l'état civil et politique des Peuples de l'Italie ?
Quels furent les principes fondamentaux de la législation
de Théodoric et de ses successeurs , et spécialement quelles
furent les distinctions qu'elle établit entre les vainqueurs
et les peuples vaincus ? La Classe avait reçu , pour ce concours
, six Mémoires . Elle a décerné le prix à celui qui est
enregistré sous le n° 2 , et qui a pour épigraphe : Qui
cecidit , stabili non erat ille gradu . Boet. de Consol . Phil.
L'auteur de ce Mémoire est M. Georges Sartorius , professeur
à l'Université de Gottingue.
La Classe regrettait de n'avoir pas un second prix à sa
disposition ; elle l'aurait accordé au Mémoire n° 3 , ayant
pour épigraphe cette phrase de Montesquieu : Jeferai voir
quelque jour , dans un ouvrage particulier , que le plan de
la Monarchie des Ostrogoths était entiérement différent du
plan de toutes celles qui furent fondées dans ces tems - là
parles autres Peuples barbares . Son Excellence le Ministre ,
de l'intérieur , informé de ce regret , a bien voulu le faire
cesser , en faisant remettre à la Classe une somme de 1000
francs , pour récompenser l'auteur du mémoire . Cet auteur
est M. Joseph Naudet , professeur au Lycée Napoléon .
La Classe a cru aussi devoir distinguer honorablement le
Mémoire nº 6 , qui porte pour épigraphe : Si quis cultissimi
clementissimique Imperii formam conspicere voluerit , ei
ego legendas censeam regum Ostrogothorum epistolas quas
Cassiodorus collectas edidit. Grotius , Proleg. ad Hist.
Goth .
En général , les connaissances développées dans les
différens Mémoires envoyés à ce concours ont fait éprouver
à la Classe une véritable satisfaction et lui ont fait concevoir
Tespérance que les auteurs continueront à se livrer avec
zèle à l'étude des Monumens de l'Histoire , et en particulier
H
DEC
114
MERCURE DE FRANCE ,
de celle du moyen âge , dans laquelle il reste un grand
nombre de points à éclaircir .
Le sujet de l'autre prix , qui avait déjà été proposé pour
l'année dernière , était l'Examen critique des Historiens
d'Alexis Comnène , et des trois princes de safamille qui
lui ont succédé : on devait comparer ces écrivains avec les
Historiens des Croisades , sans négliger ce que les auteurs
arabes peuvent fournir de lumières sur le règne de ces
Empereurs , et principalement sur leur politique envers les
Croisés.
La Classe a reçu , pour ce concours , trois Mémoires dont
deux , quoique avec un genre de mérite différent , lui ont
paru également dignes du prix , et entre lesquels elle l'a
partagé. L'un de ces Mémoires , enregistré sous le n° 1 ,
est écrit en latin , et porte pour épigraphe quatre vers grecs
tirés de la troisième pythique de Pindare . L'auteur est
M Frédéric Wilken , professeur d'histoire à l'Université
d'Heidelberg .
L'autre Mémoire , enregistré sous le n° 2 , a pour épigraphe
ce passage de Tacite ( Vie d'Agricola ) : Dedimus
profectò grande patientiæ documentum . L'auteur est
M. Le Prévost d'Iray , inspecteur général de l'Université
impériale , auquel la Classe a déjà décerné plusieurs couronnes..
La Classe propose , pour sujet du prix qu'elle adjugera
dans la séance publique du premier vendredi de juillet 1812 ,
la question suivante : Quelfut l'état de la Poésie française
dans les XII et XIIIe siècles ? Quels genre de poésie
furent le plus cultivés ?
Les concurrens sont invités à s'occuper spécialement des
ouvrages des poëtes français proprement dits , ou Trouvères,
beaucoup moins connus que les troubadours , ce qui n'empêchera
pas qu'on ne puisse parler incidemment de ceux- ci ,
à raison des points de contact qui les rapprochent des
Trouvères.
Le prix sera une médaille d'or de 1,500 francs .
Les ouvrages envoyés au concours devront être écrits en
français ou en latin , et ne seront reçus que jusqu'au 1er
avril 1812. Ce terme est de rigueur .
M. Ginguené a lu ensuite un extrait de son rapport imprimé
, distribué dans cette séance , sur les travaux de la
Classe pendant l'année qui vient de s'écouler . Cet extrait est
inséré dans notre N° précédent et dans celui - ci .
M. Dacier , secrétaire perpétuel , a lu une Notice histoJUILLET
1810 . 115
rique sur la vie et les ouvrages de M. Anquetil aînéé;; et
M. le comte Boissy- d'Anglas , un Mémoire où il a examiné
quelles furent les poursuites juridiques auxquelles donna
lieu contre Charles , Dauphin de France , et ensuite roi
sous le nom de Charles VII , le meurtre du duc de Bourgogne
, commis sur le pont de Montereau .
Un Mémoire sur l'or et sur les différens emplois que les
Anciens ont fait de ce métal dans les statues , par M. Quatremère
de Quincy , a terminé la séance .
Trois autres Mémoires étaient annoncés : 1 ° sur les événemens
qui ont précédé le premier partage de la Pologne ,
par M. Lévesque ; 2° sur Apollodore , tyran de Cassandrée
, et sur l'époque à laquelle il a vécu , par M. Clavier ;
3° sur les langues , la littérature , la religion et la philosophie
des Indiens , par M. le comte Lanjuinais ; mais le
tems prescrit pour là durée des séances n'en a pas permis
la lecture .
Aux Rédacteurs du Mercure de France.
Comment se fait - il , Messieurs , que tout en relevant tant d'erreurs
et d'omissions dans le Dictionnaire universel historique , etc. de M.
Prudhomme , vous ayez omis vous-mêines d'indiquer l'erreur la plus
ridicule de l'un des articles que vous citez ? je parle de celui de Bachius
ou plutôt de Bach , si plaisamment inséré en latin dans les premiers
exemplaires , et plus plaisamment traduit en français dans le
carton . Vous avez raison de dire que l'auteur , en louant Bachius
comme jurisconsulte , aurait dû citer son Histoire de lajurisprudence
romaine, et ne pas se borner à dire qu'il avait été l'éditeur d'un volume
de Xénophon . Mais comment avez- vous pu transcrire de sang froid
l'énumération des pièces que ce volume contient : Les Economiques ,
l'Apologie de Socrate , SYMPOSIUS , Hiéron et Agésilas ? Si vous
avez pu vous empêcher de rire ( ce que j'ai quelque peine à croire) en
voyant qu'il prenait , pour le coup , non pas le nom d'un port , mais
le mot grec ( Symposion) qui signifie banquet , pour un nom d'homme ,
aú moins n'auriez -vous pas dû en envier le plaisir à vos lecteurs .
C. V.
Ha
POLITIQUE .
UN événement de la plus haute importance dans ses
rapports avec les intérêts de l'Empire , ceux de la politique
et ceux du commerce , vient de frapper tous les esprits .
Il fixe les destinées depuis long-tems incertaines et vacillantes
d'une nation qui ne pouvait suffire à ses propres
besoins , et d'elle-même assurer son indépendance , et qui,
élément essentiel dans le système continental , paraît n'avoir
pas toujours assez pris le soin d'en completter l'ensemble
et l'harmonie . Cet événement est l'effet d'un acte
inattendu qui l'a rendu indispensable pour sauver un pays
qui ne pouvait être abandonné à lui -même : cet acte est l'abdication
du roi Louis ; elle a été déclarée à Amsterdam le
3 juillet ; en voici les termes :
Louis , par la grâce de Dieu , etc.
Amsterdam , le 3 juillet .
Nous avons résolu , comme nous arrêtons par les présentes lettrespatentes
et solennelles , d'abdiquer , comme nous abdiquons dans ce
moment le rang et la dignité royale de ce royaume , en faveur de
notre bien-aimé fils Napoléon-Louis , et au défaut de celui- ci , en
faveur de son frère Charles-Louis -Napoléon .
Décidons , en outre , que , conformément à l'article constitutionnel ,
la régence demeurera à S. M. la Reine , sous la garantie de S. M.
l'Empereur notre frère , secondée par un conseil de régence , qui sera
provisoirement composé de nos ministres , auxquels nous confions la
garde du roi mineur , en attendant le retour de S. M. la Reine.
"
Ordonnons de plus que les différens corps de notre garde , sous le
commandement en chef de notre grand - écuyer le lieutenant - général
Bruno , et après lui , le général Sels , feront et continueront le service
auprès du roi mineur de ce royaume , et que les grands-officiers de la
couronne , ainsi que les officiers civils et militaires de notre maison ,
resteront de service auprès de sa haute personne ,
Ainsi fait et conclu le présent aote sous notre signature ; lequel acte
sera porté à la connaissance du corps - législatif , où il sera déposé ; de
quoi seront faites les expéditions et publications nécessaires , etc.
Signé , LOUIS.
MERCURE DE FRANCE , JUILLET 1810 . 117
Il est bien évident que dans la situation actuelle de l'Europe ,
au moment où le continent tout entier se ligue pour son
indépendance contre la puissance britannique , où l'Empereur
suit avec une inébranlable constance le système dont
le continent a confié la direction à son génie , où la défection
d'une partie de la vaste barrière contre laquelle viennent
se briser les efforts des Anglais , met en danger ce système
entier ; il est évident , dis -je , que le sort de . la Hollande
était remis , par l'acte d'abdication même , à la disposition
de l'Empereur ; le décret solennel émané de sa sagesse
, n'avait besoin d'aucun développement pour sa
justification ; elle semble se borner à une seule idée , l'impossibilité
de faire autrement . Cependant , sur cette question
résolue par les événemens , l'Empereur a voulu entendre
un rapport de son ministre des relations extérieures ; le
lecteur n'y trouvera rien sur la nécessité de la réunion ,
qu'il n'ait à l'avance prévu , et dont il ne soit déjà convaincu
; mais il y trouvera une foule de notions intéressantes
sur l'état politique et financier de la Hollande , détails
qu'on ne connaissait pas assez , et qui vont prouver
que dans cette réunion il s'agit moins encore des intérêts
de la France , et de la lutte contre l'Anglerre , que du
salut de la Hollande , et même de l'existence physique de
son territoire .
Voici le rapport du ministre Champagny , duc de Cadore ,
à S. M.; il est en date du 9 juillet :
Sire , j'ai l'honneur de mettre sous les yeux de V. M. un acte du
roi de Hollande en date du 3 de ce mois , par lequel ce monarque
déclare' qu'il abdique la couronne en faveur de son fils aîné , laisse ,
conformément à la constitution , la régence à la reine , et établit un
conseil de régence composé de ses ministres .
Un pareil acte , Sire , n'aurait dû paraitre qu'après avoir été concerté
avec V. M.: il ne peut avoir de force sans son approbation.
V. M. doit- elle confirmer la disposition prise par le roi de Hollande ?
La réunion de la Belgique à la France a détruit l'indépendance de
la Hollande ; son système est devenu nécessairement celui de la
France ; elle est obligée de prendre part à toutes les guerres maritimes
qu'a la France , comme si elle était une de ses provinces . Depuis
la création de l'arsenal de l'Escaut et la réunion à la France des
provinces composant les départemens des Bouches- du -Rhin et des
Bouches -de - l'Escaut , l'existence commerciale de la Hollande est
devenue incertaine . Les négocians d'Anvers , de Gand , de Middel118
MERCURE
DE
FRANCE
,
bourg , qui peuvent sans entraves étendre leurs spéculations jusqu'aux
extrémités de l'Empire dont ils font partie , doivent nécessairement
faire le commerce que faisait la Hollande . Déjà Rotterdam et Dordrecht
sont à la veille de leur ruine , ces villes perdant le commerce
du Rhin , qui va directement , par la nouvelle frontière , dans les
ports de l'Escaut en traversant le Biesboch . La partie de la Hollande
encore étrangère à l'Empire , est privée des avantages dont jouit la
partie qui y est réunie . Obligée cependant de faire cause commune
avec la France , la Hollande supportera les charges de cette association
sans en recueillir les bienfaits .
La Hollande est accablée sous le poids de sa dette publique , qui
s'élève de 85 à 90,000,000 , c'est - à - dire , à un quart de plus que la
dette de tout l'Empire réuni ; et si on projetait une réduction par le
gouvernement du pays , il ne serait pas en son pouvoir de donner
une garantie de l'inviolabilité de cette disposition et de sa fixité ,
puisque cette dette , même réduite à 30,000,000 , serait encore audessus
des moyens et des forces réelles de ce pays . On estime que
la Hollande paie le triple de ce que paie la France . Le peuple gémit
sous le poids de vingt- trois espèces de contributions diverses ; la nation
hollandaise succombe sous ses contributions ; elle ne peut plus
les payer.
Et cependant les dépenses nécessaires du gouvernement exigent que
le fardeau soit augmenté . Le budjet de la marine ne s'est composé ,
en 1809 , que de 3,000,000 de florins , qui ont été à peine suffisans
pour solder les administrateurs , les états -majors et le corps de la marine
, et entrètenir les arsenaux , mais qui n'ont pas permis l'armement
d'un seul vaisseau de guerre . Pour satisfaire aux armemens
qui ont été ordonnés en 1810 , et qui sont le minimum de la force
navale propre à la défense de la Hollande , il faudra le triple de cette
somme. Le budjet de la guerre a fourni à peine à l'entretien des forteresses
et de seize bataillons ; et pendant que deux départemens de
cette importance sont si loin d'avoir ce qui leur est nécessaire pour
soutenir l'honneur et la dignité de l'indépendance , l'intérêt de la
dette publique a cessé d'être payé ; il est arriéré de plus d'un an et
demi.
Si , dans un tel état de choses , V. M. maintient les dernières dispo -
sitions , en donnant ainsi à la Hollande un gouvernement provisoire
elle ne fait que prolonger sa douloureuse agonie . Si le gouvernement
d'un prince dans la force de l'âge a laissé ce pays dans un tel état de
souffrance , que pourrait - il espérer d'une longue minorité ? Il ne peut
donc être sauvé que par un nouvel ordre de choses . Le tems de laforce
JUILLET 1810. 119
et de la prospérité de la Hollande a été celui où elle faisait partie de
la plus grande monarchie qui fût alors en Europe. La réunion au grand
Empire est le seul état stable où la Hollande puisse désormais se reposer
de ses souffrances et de ses longues vicissitudes , et retrouver son
ancienne prospérité .
Ainsi V. M. doit prononcer cette réunion pour l'intérêt , je dirai ,
pour le salut de la Hollande ; elle doit s'associer à nos biens , comme
elle est associée déjà à nos maux . Mais un autre intérêt indique encore
plus impérieusement à V. M. la conduite qu'elle doit tenir .
La Hollande est comme une émanation du territoire de la France ,
elle est le complément de l'Empire ; pour posséder le Rhin tout
entier , V. M. doit aller jusqu'au Zuyderzée . Alors tous les cours d'eau
qui naissent dans la France , ou qui baignent la frontière , lui appartiendront
jusqu'à la mer . Laisser dans des mains étrangères le débouché
de nos rivières , c'est , Sire , borner votre puissance à une monarchie
mal limitée , au lieu d'élever un trône impérial . Laisser dans des
mains étrangères les embouchures du Rhin , de la Meuse et de l'Escaut
, c'est lui soumettre votre propre législation ; c'est rendre tributaires
du possesseur de ces embouchures le commerce et les manufac
tures de vos Etats ; c'est admettre une influence étrangère sur ce qui
importe le plus au bonheur de vos sujets . La réunion de la Hollande
est encore nécessaire pour compléter le système de l'Empire , sur- tout
depuis les ordres du conseil britannique de novembre 1807. Deux fois
depuis cette époque V. M. a été obligée de fermer ses douanes au
commerce hollandais , et par cette mesure la Hollande a été isolée de
l'Empire et du continent . Après la paix de Vienne , V. M. eut la pensée
d'exécuter la réunion . Elle en fut détournée par des considérations
qui cessent d'exister ; elle se contenta à regret du traité du 14 mars ,
qui a aggravé les maux de la Hollande sans remplir aucune des vues
de V. M. Aujourd'hui , la barrière qui l'arrêtait s'est levée d'ellemême
. V. M. doit à son Empire de profiter de cette circonstance qui
amène si naturellement la réunion . Il ne peut y en avoir de plus favcrable
à l'exécution de ses vues .
V. M. a établi à Anvers un puissant arsenal ; l'Escaut étonné s'enorgueillit
de voir déjà vingt vaisseaux du premier rang portant le pavillon
impérial , et protégeant ses rives à peine fréquentées autrefois par
quelques bâtimens de commerce . Mais les vastes projets de V. M. à
cet égard ne peuvent être remplis dans leur totalité que par la réunion
de la Hollande : elle est nécessaire au complément d'une si merveilleuse
création . Avec l'énergie du gouvernement de V. M. , l'année prochaine
ne sera pas finie que , par l'emploi des ressources maritimes
120 MERCURE DE FRANCE ,
que fournit la Hollande , une escadre de 40 vaisseaux et un grand
nombre de troupes de ligne pourront être réunis sur l'Escaut et au
Texel pour disputer les mers au gouvernement britannique , et
repousser ses tyranniques prétentions .
Ainsi , ce n'est pas l'intérêt seul de la France qui exige la réunion ;
c'est aussi celui de l'Europe continentale , qui demande à la France de
réparer les pertes de sa marine pour combattre sur son propre élément
l'ennemi de la prospérité de l'Europe , dont il n'a pu étouffer l'industrie
, mais dont il gène les communications par l'excès de ses prétentions
et le grand nombre de ses vaisseaux . Enfin la réunion de la Hollande
accroit l'Empire en resserrant ses frontières qu'elle protége , et
en augmentant la sécurité de ses arsenaux et de ses chantiers . Elle
l'enrichit d'un peuple industrieux , économe , laborieux , qui servira à
la fortune publique en travaillant à sa fortune particulière . Il n'en est
pas de plus estimable et de plus propre à tirer parti des avantages
qu'offrent à l'industrie les lois libérales de votre gouvernement. La
France ne peut faire une plus précieuse acquisition .
La réunion de la Hollande à la France est la suite nécessaire de la
réunion de la Belgique . Elle complète l'Empire de V. M. et l'exécution
de son système de guerre , de politique et de commerce . C'est un
premier pas , mais un pas nécessaire vers la restauration de sa marine ;
enfin c'est le coup le plus sensible que V. M. puisse porter à l'Angleterre
.
Quant au jeune prince qui est si cher à V. M. , il a déjà ressenti
les effets de sa bienveillance particulière . Elle lui a donné le grandduché
de Berg. Il n'a donc besoin d'aucun nouvel établissement .
A la suite de ce rapport le ministre propose le décret de
réunion . L'Empereur l'a signé le même jour 9 juillet . En
voici la teneur ;
TITRE PREMIER .
Art. 1er. La Hollande est réunie à la France .
2. La ville d'Amsterdam sera la troisième ville de l'Empire .
3. La Hollande aura six sénateurs , six députés au conseil - d'état ,
vingt - cinq députés au corps - législatif , et deux juges à la cour de cassation
.
4. Les officiers de terre et de mer , de quelque grade qu'ils soient
sont confirmés dans leurs emplois . Il leur sera délivré des brevets signés
de notre main . La garde royale sera réunie à notre garde impériale .
TITRE II . De l'administration en 1810. -
5. Le duc de Plaisance , architrésorier de l'Empire , se rendra à
Amsterdam en qualité de notre lieutenant-général. Il présidera le conJUILLET
1810. 121
seil des ministres , et aura l'expédition des affaires . Ses fonctions cesseront
au 1er janvier 1811 , époque à laquelle l'administration française
entrera en exercice .
6. Tous les fonctionnaires publics , de quelque classe qu'ils soient ,
sont confirmés dans leurs emplois .
TITRE III . -
Desfinances.
7. Les contributions actuelles continueront à être perçues jusqu'au
1er janvier 1811 , époque à laquelle le pays sera dégrevé , et les impositions
mises sur le même pied que pour le reste de l'Empire .
8. Le budjet en recette et en dépense sera soumis à notre approbation
avant le premier août prochain . L'intérêt de la dette publique ne
sera porté en dépense , pour 1810 , que pour le tiers du taux actuel .
Les intérêts de la dette de 1808 et de 1809 qui n'ont pas été payés ,
réduits au tiers , le seront sur le budjet de 1810.
9. Les douanes existant sur la frontière , autres que celles de France ,
seront organisées par les soins de notre directeur - général des douanes .
Les douanes hollandaises y seront amalgamées . La ligne des douanes
existant sur la frontière de France ne sera conservée que jusqu'au 1er
janvier 1811 , époque à laquelle elle sera levée , et la communication
de la Hollande avec l'Empire sera libre .
10. Les denrées coloniales qui se trouvent actuellement en Hollande
resteront à leurs propriétaires , moyennant un droit de 50 pour 100 de
la valeur de ces marchandises. Déclaration en sera faite avant le 1er
septembre pour tout délai . Ces marchandises , lorsqu'elles auront
acquitté les droits , pourront être importées en France , et circuler dans
toute l'étendue de l'Empire .
TITRE IV.
11. Il y aura à Amsterdam une administration spéciale , présidée
par un de nos conseillers d'état , laquelle aura la surveillance et les
fonds nécessaires pour pourvoir aux réparations des digues , des polders .
et autres travaux publics .
TITRE V.
12. Dans le courant du présent mois , il sera nommé par le corpslégislatif
de Hollande une commission de quinze membres, qui se rendra
à Paris pour former un conseil , dont l'objet sera de régler définitivement
tout ce qui est relatif aux dettes publiques et communales ,
et concilier les principes de la réunion avec les localités et les intérêts
du pays .
Les troupes françaises aux ordres du maréchal Oudinot ,
duc de Reggio , sont entrées à Amsterdam : toutes les autorités
de la ville , le conseil des ministres et les comman122
MERCURE DE FRANCE ,
dans des troupes hollandaises , sont allés rendre leur devoir
à son Exc . , qui avait été reçue aux portes de la ville.
par le grand écuyer de la couronne , le lieutenant-général
Bruno . Le même jour , il y a eu des repas de corps entre
les officiers et les soldats des deux nations , qui ne vont
plus en faire qu'une . S. A. S. le prince archi-trésorier est
parti de Paris pour accomplir la mission qu'il a reçue de
la confiance de S. M.
Les Anglais mettront-ils cet événement au nombre de ces
succès de leur politique dont ils bercent la curiosité des
oisifs de Londres ? oseront-ils justifier encore un système
dont le résultat , constamment désavoué par la fortune , est
d'agrandir la puissance dont ils prétendent diminuer la
force ? Combien de fois encore ,、en opposant un obstacle ,
rendront- ils un succès et une garantie nécessaires ? Ne
sont-ils pas las dans cette guerre que leur orgueil soutient
aux dépens de l'honneur national et des intérêts les plus
chers , ne sont-ils pas las de voir sans cesse les événemens
déplacer la question et changer l'objet de la contestation ?
et ne serait-ce pas une récapitulation intéressante que celle
des prétentions des Anglais au commencement de la guerre
et de leur résultat actuel , que la comparaison du sort des
Etats qu'ils armaient contre nous avec leurs dispositions
présentes , que le tableau des limites qu'ils nous imposaient ,
et celui des possessions françaises constituées hors de ces
limites imaginaires , que le rapprochement , par exemple
du plan d'attaque d'Anvers , et du décret de réunion de la
Hollande , de l'expédition pour la conquête de Naples , et
de celle pour la défense de la Sicile menacée , des promesses
brillantes données au nom de lord Wellington , et de
son immobilité en entendant le canon français ouvrir la
tranchée devant Ciudad-Rodrigo ?
Les rapprochemens que fait involontairement parmi nous
l'homme le moins instruit et le moins attentif n'échappent
point , en Angleterre , aux hommes éclairés habitués à calculer
les chances et les événemens politiques . Il est permis
de croire que lorsque le gouvernement anglais sent le besoin
de tromper l'opinion par des bruits ridicules , c'est que l'opinion
est inquiète et vacillante ; il est permis de croire qu'en
Angleterre la situation de lord Wellington est jugée , et
qu'il ne peut s'attendre qu'à une catastrophe telle qu'en
éprouva Moore , lorsqu'ayant osé menacer Madrid , il fut
contraint de rejoindre à la hâte ses vaisseaux , et paya noJUILLET
1810. 123
blement de sa vie ses efforts pour sauver les derniers débris
de son armée .
Nous avons déjà , et sur des rapports officiels , réfuté les
bruits anglais . Un journal très -accrédité contient aujourd'hui
une série de raisonnemens appuyés de faits qui ne
laissent rien à désirer dans leur enchaînement . En parlant
de toutes les nouvelles que sèment les Anglais , il ajoute :
L'armée française ne dit rien ; mais elle investit Ciudad-
Rodrigo , ouvre la tranchée et bat la place en brèche .
Les cris des habitans de Ciudad-Rodrigo se font entendre
au camp de lord Wellington , qui n'est qu'à six lieues ;
mais on y fait la sourde oreille . C'est ainsi que les cris des
habitans de Madrid cherchaient à émouvoir le général
Moore , qui ne voulait pas les entendre , et Madrid fut
pris sous ses yeux . C'est ainsi que , tout récemment encore
, les habitans de Séville et de l'Andalousie appelajent
leurs plus fidèles alliés à leur secours , et que Wellesley
leur répondait, suivant l'usage constant de son pays : Tirezvous-
en comme vous pourrez !
" Ce qu'il y a de positif sur les affaires d'Espagne , ce
sont les points suivans :
"
Que les armées française et anglaise sont en présence
sur la frontière du Portugal ;
n
» Que , dans cette situation , les Français assiègent Ciudad-
Rodrigo ;
n
Que les Anglais ne font rien pour secourir cette place ,
et qu'après toutes leurs jactances , ils seront la risée de
l'Europe si la place est prise à portée de leur canon .
" Les journaux anglais se tourmentent de mille manières
, interceptent des lettres , copient des libelles de l'insurrection
, se donnent tous les mouvemens possibles pour
faire croire que les armées françaises en Espagne ne sont
qu'un ramassis d'hommes sans discipline , découragés ou
inhabiles au métier de soldat , commandés par des chefs
ignorans et sans expérience ; que les seules bonnes troupes
sont celles qui composent les armées anglaises , portugaises
et espagnoles ; mais , pendant qu'ils disent ceci , les
armées françaises prennent , sous les yeux de l'armée anglaise
, Astorga , assiégent sous ses yeux Ciudad- Rodrigo ,
Badajos et Cadix : en Catalogne et en Aragon , elles prennent
Lérida , Méquinenza et Hostalrich ; l'armée française
d'Aragon assiége Tortose , et celle de Catalogne assiége
Tarragone . Les armées françaises poursuivent cinq grands
siéges et viennent d'en terminer cinq autres ; elles occu124
MERCURE DE FRANCE ,
pent les provinces d'Espagne du midi au nord , et de l'orient
à l'occident , et par-tout elles répriment les brigandages excités
par les intrigues de l'Angleterre .
Ce besoin qu'ont les Anglais d'imposer sur la situation
réelle des affaires , les conduit plus loin : ils forgent de
prétendues lettres de l'Empereur Napoléon à l'ancienne
reine des Deux-Siciles ; lettres ridicules , où ils présentent
l'Empereur Napoléon faisant mille excuses à cette furie , et
pendant qu'ils impriment ces absurdités , leur canon d'alarme
retentit dans toute la Sicile ; et la marine napolitaine
se montre avec gloire sous les yeux de son roi , en battant
la flotte anglo- sicilienne .
Sur les affaires du continent , ils publient , tantôt
qu'ils vont avoir la paix avec la Russie , qu'une guerre entre
la France et la Russie va éclater , et qu'une nouvelle coalition
est prête à se renouer ; tantôt que l'Empereur Napoléon
a tel ou tel projet contre la tranquillité de la
Russie , etc.
Les grandes puissances du continent resserrent chaquet
jour davantage le noeud qui les unit ; elles deviennent de
plus en plus convaincues de la folie qu'il y aurait à se
battre pour les Anglais ; Ciudad-Rodrigo pris , la catastrophe
devenant plus imminente en Angleterre , il faudra
bien appeler au timon des affaires des hommes plus sages ,
connaissant mieux la nature des ressources et de la puissance
de leur pays , et dès- lors plus modérés . Ceux -là sentiront
l'urgente nécessité d'amortir la dette , de calmer les
passions et de rendre la paix au monde. Mais de pareils
résultats , jamais on ne les obtiendra avec des hommes
présomptueux et ignorans , qui méconnaissent ce que le
dernier garçon de café de l'Europe sait : L'influence des
Anglais sur mer et leur impuissance sur terre !
Si la chute de Ciudad -Rodrigo , aux yeux de lord Wellington
, doit avoir de si heureux résultats , il paraît qu'ils
ne seront pas long-tems attendus , et que la patience de
sa seigneurie veut nous les assurer : ici en effet des conjectures
d'un esprit éclairé , nous pouvons passer à des
documens officiels , et voir les unes vérifiées par les autres .
Dans la nuit du 15 au 16 , la tranchée a été ouverte .
Les travaux ont été poussés avec cette activité déjà signalée ,
presqu'en même tems , à Lérida , à Mesquinenza , à Astorga .
Des prodiges de valeur et de dévouement ont été faits
par les assaillans ; dans la nuit du 23 au 24 le couvent de
Sainte-Croix , position extrêmement importante , a été
JUILLET 1810 . 125
enlevé avec la plus rare intrépidité ; les capitaines du
génie François et Maltzen y ont trouvé , l'un une mort ,
l'autre des blessures , également glorieuses ; mais sous le
feu qui les écrasait , ils ont fait sauter les portes de l'enceinte
ennemie , et s'y sont établis . Les 25 ,
26 et 27, le feu
a été terrible ; la place a dû être sommée le 28 .
Une lettre du maréchal prince d'Essling apprend qu'il
préside en personne à ces importans travaux . Il a fait
pousser les Anglais jusqu'au -delà de l'Arava : la cavalerie
est sur le bord de ce ruisseau avec de l'artillerie et des
troupes légères . L'armée anglaise occupe toujours ses
mêmes positions à Espéga , Villa -Formosa et Gallegos .
Elle ne fait aucun mouvement .
Sur le reste de l'Espagne les détails officiels sont euxmêmes
annoncés comme ne contenant aucun événement
important.
L'armée de Catalogne , dit le Moniteur , marche sur
Tarragone pour faire le siége de cette place . Une division
de l'armée d'Aragon se dirige sur Torlet , L'équipage de
siége est embarqué sur l'Ebre .
Au midi , le premier corps commandé
chal duc de Bellune , est devant Cadix ; le par le marécorps
, que
commande le duc de Trévise , sur la droite à la frontière
de Portugal , et le 4 corps , que commande le général
Sébastiani , est sur Malaga et Murcie . Des chaloupes ca
nonnières se construisent , les côtes s'arment de batteries ;
trois équipages de matelots français et un régiment d'ouvriers
sont enfin arrivés en Andalousie , ce qui fait 3 ou
4000 hommes habiles aux mouvemens de mer .
Il y a en Espagne , dans quelques provinces , du désordre
, des brigands , mais il n'y a plus nulle part d'armée
espagnole. Lorsque le général Moore était en Espagne ,
les Espagnols avaient plus de 200,000 hommes sur l'Ebre .
Lorsque , depuis , le général Wellington marcha à Talavera
, ils avaient encore trois armées ; l'une en Catalogne ,
une autré sous les ordres de Cuesta , et une dite du centre ,
formant environ 80,000 hommes . Aujourd'hui tous les
corps d'armée se réduisent à trois , ne faisant pas 24,000
recrues qui ne méritent pas le nom de soldats .
Les nouvelles d'Allemagne continuent à proclamer les
succès des Russes au-delà du Danube , mais aucun rapport
officiel ne permet d'asseoir ses idées à cet égard d'une
manière positive . Au surplus , le gouvernement russe a
publié un manifeste pour un emprunt de 100 millions de
126
MERCURE
DE FRANCE
,
roubles en assignations de banque , hypothéqué sur les propriétés
de l'Etat , de tout tems considérées comme hypothèque
de la dette publique .
Stockholm en deuil du prince royal , et assistant à ses
funérailles , vient d'être le théâtre d'une sanglante catastrophe
. Le grand maréchal de la cour , comte de Fersen ,
était à la tête de la pompe funèbre : les regrets unanimes
produits par la perte du prince avaient fait naître des soupcons
populaires contre le comte et sa famille : il en a été
la victime ; tous les efforts faits pour le sauver ont été
inutiles ; la fureur du peuple l'a poursuivi jusqu'à l'Hôtelde
-Ville , où on le conduisait pour le soustraire à la mort ,
et il a été massacré sur les marches de ce palais . Le roi ,
accouru à Stockholm , a pris toutes les mesures nécessaires
pour que d'autres délits ne compromettent pas la
sûreté publique. La reine est aussi revenue dans la capitale,
où le calme s'est rétabli .
Au milieu de ces événemens , la farce ridicule de la
procession anglaise qui attendait à la Tour de Londres la
sortie de sir Burdett , ne peut être regardée que comme un
délassement donné à la curiosité : c'est la petite pièce du
spectacle . On sait que le baronnet avait pris le parti de la
retraite incognito , et qu'il était sorti de la Tour par eau ,
se dérobant à l'empressement de ses amis , et aux dangereux
honneurs du triomphe . Sa retraite a été annoncée de
la Tour par un porte-voix : le désappointement ne peut se
concevoir , mais comme il ne fallait perdre ni les uniformes
, ni les bannières , ni les inscriptions , le triomphe a eu
lieu en l'absence même du triomphateur , et semblable aux
images de Brutus et de Cassius , sir Burdett a été d'autant plus
vu qu'il y était moins . Le concours de ses amis s'est rendu
de la Tour à sa maison : il n'y était pas davantage ; de
prudens avis lui avaient fait sentir la nécessité d'user avec
modération de son ascendant sur l'opinion populaire . La
soirée s'est passée à faire illuminer les croisées de Londres ,
et à casser les vitres de celles qui ne l'étaient pas . Le gouvernement
avait tenu en réserve des troupes prêtes à marcher
au moindre signe de désordre sérieux ; elles ont été
inutiles . Le Times prétend que le parti Burdett a blâmé
l'absence de son héros au triomphe qui lui était préparé ,
et que depuis cette sorte de mascarade le nombre des paitisans
du baronnet est considérablement diminué ,
JUILLET 1810 . 127
PARIS.
LL. MM. II . et RR. habitent depuis quelques jours
le palais impérial de Rambouillet . L'Empereur a tenu lundi
un conseil de commerce .
- Le
4 de ce mois , par acte inscrit au registre et secrétariat
de l'état de la famille impériale , le prince archichancelier
de l'Empire , assisté de M. le comte Regnaud de St-
Jean d'Angely , a constaté la naissance d'un prince , fils du
prince Félix , et de la grande duchesse de Toscane son
épouse , et celle d'une fille des mêmes époux , née le 3 juin
1806. Les témoins indiqués par lettres closes de S. M.
étaient le roi de Westphalie et le prince Borghèse ; l'enfant
mâle a reçu , par ordre de l'Empereur , les prénoms de
Jérôme-Charles , et la princesse celui de Elisa - Napoléon .
-Un décret impérial règle l'organisation des cours impériales
, des cours d'assises , et des offices reconnus près de
ces cours . Ce décret contient 122 articles .
-
La déclaration suivante a été publiée officiellement .
« Des bâtimens américains se présentent dans les ports du
Nord et de la Baltique avec de prétendus certificats d'origine
délivrés par les consuls français. Nous sommes autorisés
à déclarer officiellement que ces certificats sont faux ,
et que les porteurs doivent être regardés comme faussaires .
Ces pièces sont évidemment fabriquées en Angleterre , les
consuls de S. M. en Amérique n'en délivrant point depuis
long-tems .
Les papiers anglais du 5 portent que l'on fait des
préparatifs pour l'évacuation du Portugal , mesure nécessaire
, vu l'incertitude de la bataille qui ne peut manquer
d'avoir lieu . Toutefois , y est-il dit , ce n'est qu'en cas de
défaite qu'on se propose d'évacuer le Portugal : on ajoute
que le général Sarrazin inquiète le ministère , et qu'on se
dispose à l'inviter à passer en Amérique .
-Une députation des provinces illyriennes se rend à
Paris pour présenter ses hommages à l'Empereur.
-
- Le roi et la reine de Westphalie , le prince vice - roi
et la princesse son épouse , sont partis pour retourner les
premiers à Cassel , les seconds à Milan .
-
L'adjudant-commandant Victor Hugues , commissaire
de S. M. I. et R. à la Guiane française , traduit à un
conseil de guerre pour la reddition de cette colonie , a été
acquitté à l'unanimité , et mis en liberté .
128 MERCURE DE FRANCE , JUILLET 1810.
-
Les nouvelles de l'Inde et du Cap continuent à annoncer
d'importans succès obtenus par les corsaires francais
. Des prises très - riches sont entrées à l'Isle de France .
On annonce le départ , pour la Hollande , de M. le
comte d'Hauterive , conseiller d'Etat , garde des archives
des relations extérieures .
-Il paraît que la statue du général Desaix et la colonne
triomphale de la grande armée , seront découvertes le 15
août , jour de la fête de l'Empereur et de son auguste
épouse .
ANNONCES.
Traité complet théorique et pratique sur les abeilles ; par M. Féburier
, de la Société d'agriculture de Seine et Oise , correspondant de
celle de Paris , et l'un des collaborateurs du Cours complet d'Agriculture
, théorique et pratique , de Déterville . Un vol . in - 8 ° , de 468
pages , avec fig. Prix , 4 fr . , et 5 fr . 50 c . franc de port . A Versailles ,
chez l'Auteur , dans le petit parc , avenue Saint-Antoine , grille du
Dragon ; et à Paris , chez Mme Huzard , imprimeur- libraire , rue de
l'Eperon , nº 7 ; et Arthus - Bertrand , libraire , rue Hautefeuille , nº 23 .
du Cet ouvrage , approuvé dans la séance de l'Institut de France ,
22 janvier 1810 , contient l'histoire naturelle des abeilles , la culture
de ces insectes applicable à toutes les espèces de ruches et à toutes les
températures de la France , la comparaison des méthodes et des ruches
adoptées jusqu'à ce jour , avec celles proposées par l'auteur ; enfin ,
l'état des connaissances des Grecs et des Romains , et celles des peuples
modernes dans le XVII siècle , sur les abeilles .
Hydraulique physique , ou Connaissances des phénomènes que présentent
les fluides , soit dans l'état de repos , soit dans celui de mouvement.
Ouvrage élémentaire . renfermant l'hydrostatique et l'hydrodynamique
; par Joseph Mollet , professeur de mathématiques au
Lycée de Lyon , professeur de physique au Musée de la même ville ,
membre de l'Académie des sciences , belles - lettres et arts de Lyon ;
et de la Société académique de la ville d'Aix , département des Bouches
- du -Rhône . Un vol . in - 8 ° de xxiv et 482 pag. , avec onze grandes
planches en taille douce . A Lyon , chez Eallanche père et fils . A
Paris , chez Klostermann , rue du Jardinet . nº 13. Prix . 7 fr. 50 c .
pour Lyon et pour Paris , et 1 fr . 50 c . de plus pour le recevoirfranco
par la poste .
LA
SEIN
MERCURE
DE FRANCE .
N° CCCCLXX . Samedi 21 Juillet 1810.
-
POÉSIE.
LES JEUX FLORAUX,
Ode qui a remporté le prix de l'Amarante d'or , décerné par l'Aca
démie des Jeux Floraux, le 3 mai 1810 ; par M. JOMARD .
Les talens , de nos biens sont la source féconde ;
Ils forment les plaisirs et les trésors du monde .
DELILLE.
Ils n'étaient plus ces jours , si chers à la mémoire ,
Où Toulouse invitait les enfans de la Gloire
A ses combats harmonieux :
Pleurant les doux concerts , la belle Occitanie
Redemandait en vain les accents du Génie
Aux troubadours silencieux .
Dans l'aimable saison de Zéphyre et de Flore ,
Des soupirs échappés de la tombe d'Isaure
Attristaient les prochains échos :
On dit même qu'un jour cette ombre désolée ,
Pâle et belle , apparut au bord du mausolée
Exhalant sa plainte en ces mots :
I
130
MERCURE DE FRANCE ,
« Ainsi donc sans retour ma gloire s'est flétrie !
» Elle ne fleurit plus dans ma douce patrie ,
» La palme espoir du troubadour !
> On néglige ma cendre , et ces fleurs symboliques ,
› De mes longues douleurs gages mélancoliques ,
» N'éternisent plus mon amour !
» Ce séjour des talens , ce temple , ces portiques ,
> Mélodieux témoins des luttes poétiques ,
Ne consolent plus mes regards.
» Toulouse , éveille -toi d'un sommeil qui m'outrage :
> Si mon nom te fut cher , respecte mon ouvrage ;
» Sois encor l'amante des arts . »
Elle dit ; et soudain , dans la tombe fatale]
.... Se replonge... Aux accens de la voix virginale
S'émeut tout un peuple étonné.
Isaure ! il accomplit tes volontés sacrées .
Poëtes ! saisissez vos lyres inspirées ,
L'heure de la gloire a sonné .
Du mois riant des fleurs quand l'aube désirée
Pour la troisième fois , dans la plaine azurée ,
Reprend son lumineux essor ,
Dieu préside lui-même à ce jour de victoire ,
Sur l'autel des parfums , les lauriers de la gloire
Ont balancé leurs rameaux d'or .
Loin de nous , vain gymnase , effroyable théâtre ,
Dont les sanglans plaisirs , d'une foule idolâtre
Achevaient d'endurcir les coeurs !
Et vous , jeux trop vantés de l'orgueilleuse Elidé ,
Où d'illustres coursiers prêtaient leur vol rapide
A des fantômes de vainqueurs !
Ces vainqueurs , qu'ombrageait une palme éphémère ,
Répondez ! où sont-ils ? Thèbes , sans ton Homère ,
Leurs noms de la terre auraient fui ;
Et la Grèce aurait vu leur gloire passagère
S'évanouir , pareille à la poudre légère
Que leur char fit voler sous lui.
Plus heureux mille fois , les fertiles rivages
Où , le luth à la main , parmi les Tectosages
Errait le peuple troubadour ;
JUILLET 1810 . 131
Alors que les échos de ces bords poétiques
Racontaient les défis , et les tournois lyriques ,
Et les doux plaidoyers d'amour.
Studieux nourisson de la double colline ,
་ ་
Viens recevoir le prix des mains de Mnemosyne ;
Viens triompher de tes rivaux.
Chez tes derniers neveux , relevant ta victoire , .
Ces fleurs , ces doctes fleurs que parfume la gloire ,
Du Tems sauront braver la faulx .
A ce cher monument , sourira ta vieillesse ;
D'un oeil respectueux , le fils de ta tendresse
Le contemplera quelque jour :
Il sentira son coeur battre plus vite encore ,
Et , donnant une larme au souvenir d'Isaure ,
Révera de gloire et d'amour...
( Extrait du Recueil des Jeux Floraux de l'an 1810. )
L'ILLUSION ,
Ode qui a seule disputé le prix à la précédente ; par M. A. SOUMET.
Au sein de sa cour radieuse ,
Tandis que Phébé vient s'asseoir ,
Quelle nymphe mystérieuse ,
Se glisse dans l'ombre du soir?
Elle agite en ses mains légères
Un prisme , aux couleurs mensongères ,
Dont les éclairs trompent nos yeux ;
Et sa parure voltigeante
Imite la robe changeante
De la messagère des Dieux .
;
Illusion ! malgré tes voiles ,
Mon oeil a reconnu tes traits
La douce lueur des étoiles
Augmente encore tes attraits :
Zéphire soutient ta couronne ;
De l'écharpe qui t'environne
L'éclat mouvant nous éblouit :
Et déjà ta voix poétique
Evoque un monde fantastique ,
Qui nous charme et s'évanouit.
Y
JA I a
130
MERCURE DE FRANCE ,
Belle nymphe ! que ta puissance
Nous entoure d'enchantemens ;
Des longues douleurs de l'absence
Console deux jeunes amans :
Prodiguant tes 1 gers mensonges ,
Visite sur l'aile des songes
L'orphelin qui pleure isolé ;
Et · que ta pieuse chimère
Rende les baisers d'une mère ,
A son front d'un crêpe voilé.
Le vieillard aussi te réclame ,
Le vieillard n'a plus d'avenir ;
Prends , pour séduire encor son ame ,
Les traits flatteurs du souvenir.
De sa jeunesse évanouie
Offre lui l'ombre , et de sa vie
Colore les derniers tableaux :
Comme on voit la vigne légère
Parer d'une feuille étrangère
Le chêne aux antiques rameaux.
L'Amour dans ta coupe brillante
Plonge ses traits aériens ;
Ce Dieu te choisit pour amante”,
Et tes pas égarent les siens :
L'espérance te doit ses charmes ;
De la gloire , au milieu des armes
Tu suis le char retentissant :
Déesse , à ton flambeau magique ,
S'allume l'audace héroïque
De ce fantôme éblouissant .
9
Ton délire , ta noble ivresse ,
Enflamment l'amant des beaux arts &
Vers les ruines de la Grèce
Toi seule appelles nos regards :
Ces autels , ces voûtes brisées ,
D'un peuple esclave méprisées ,
Semblaient appeler un vengeur :
Tu parais , tes brillans prestiges
Enchantent soudain les vestiges ,
Trésors épars du voyageur.
JUILLET 1810 . 133
Cette colonne abandonnée ,
Se couronne de chapiteaux ;
A la vieille tour ruinée ,
Je rends l'orgueil de ses créneaux ;
Ce marbre couché dans la poudre,
C'est Jupiter lançant la foudre ,
Son regard fait trembler les cieux.
Avec tes héros , ton portique ,
Tu te réveilles , Grèce antique ,
L'Olympe a reconquis ses Dieux !
Aux murs de la pieuse Athènes ,
Pour Minerve , fume l'encens ;
Après vingt siècles , Démosthènes
Harangue les flots mugissans."
Comme un songe cher au Génie ,
Les jeunes vierges d'Aonie
Ont daigné m'apparaître encore
L'air se parfume d'ambroisie ;
Et la nef qui porte Aspasie
Livre aux zéphyrs ses voiles d'or.
Illusion riche et féconde ,
Ainsi tu nous rends le passé :
Tes crayons dessinent un monde
Sous les pas du tems effacé.
· A tes peintures inconstantes
Les couleurs les plus séduisantes
Prêtent leur charme d'un moment :
Mais la vérité se réveille ,
Souffle sur ta frêle merveille
Et dissipe l'enchantement.
Tel ce globe , jouet d'Eole ,
Que lance un chalumeau léger ,
A nos regards brille et s'envole ,
Fier de son destin passager ;
L'éclat du prisme le décore ;
Pour le voir un moment encore
Vers lui l'enfant est accouru :
Mais Zéphire au vol infidèle
L'effleure en passant de son aile
Et le prestige a disparu .
Extrait du même Recueil des Jeux Floraux. )
134-
MERCURE DE FRANCE ,
LE DÉLIRE POÉTIQUE ,
Ode, qui a concouru à l'Académie des Jeux Flöraux en 1810 ;
par J. M. Mossé .
· Cet heureux délire
Peut seul des maîtres de la lyre
Immortaliser les accords .
J. B. ROUSSEAU .
Vors , sur la colline sacrée ,
1
(1) Tyrtée.
Ce Dieu grand et majestueux ! ...
L'immortalité révérée
Suit son essor impétueux ;
Lui seul fait naître le génie ;
Sa voix , brillante d'harmonie ,
Pénètre même aux sombres bords .
O Muse ! viens , c'est le Délire !
Pour le chanter , reprends ta lyre;
Qu'il respire dans nos accords .
Quand ce Dieu bouillant nous possède
Quand il s'empare de nos sens ,
A notre volonté tout cède ;
Les obstacles sont impuissans :
Les vents dévorent moins d'espace
Les Titans eurent moins d'audace
La foudre même suit nos lois ;
Le guerrier le plus intrépide
Et le torrent le plus rapide
Reculeraient à notre voix.
Que son étonnante magie
Produit de merveilleux effets !
Elle ranime l'énergie ,
Elle commande les súecès :
Sparte se voyait menacée
Sa gloire allait être effacée
Par de barbares ennemis ....
Mais une lyre harmonieuse ( 1 )
JUILLET 1810. 135
Lui rend son ardeur belliqueuse ,
Et ces barbares sont soumis .
Thèbes s'élève magnifique ,
Aux mâles accords d'Amphion .
Jéricho s'écroule ..... au cantique
Du peuple auguste de Sion.
Les rocs les plus durs s'amollissent ,
Les tigres mêmes s'attendrissent
Dès qu'Orphée ouvré sès concerts ....
D'une voix tendre , délirante ,
Il réclame sa jeune amante ,
Et court l'arracher aux enfers .
Alcée , au temple de Mémoire ( 2) ,
Des tyrans brise les autels ;
Et son front radieux de gloire .
Est ceint de lauriers immortels.
Pindare , en sa brûlante audace ,
D'un vol majestueux dépasse
Le mont qui se perd dans les cieux.
Anacréon , dans son ivresse ,
Entre Bacchus et la tendresse
Savoure le bonheur des Dieux .
D'un délire tendre et sublime ,
Eprouvant les accès fougueux
Sapho , cette illustre victime
Qu'Amour embrasa de ses feux ,
Connut tous les transports de l'ame ,
Et sut par mille traits de flamme
Dérouler les replis du coeur..
Sensible à sa lyre sonore
Leucade retentit encore
De son dernier chant de douleur.
Horace , aux plaines d'Ausonie ,
Fait , dans ses élans merveilleux ,
Jaillir des sources d'harmonie
De son luth mâle et gracieux :
Les Muses marchent sur ses traces ,
(2) On sait qu'Alcée fit des Odes énergiques contre les tyrans de
Lesbos sa
patrie.
BIBL. UNIV.
GENT
136 MERCURE DE FRANCE ,
Il est couronné par les Grâces ,
Par la Gloire et par les Amours ;
Pour l'écouter ..... les vents s'apaisent ,
Les habitans de l'air se taisent ,
Le Tibre ralentit son cours .
Suivant ce modèle superbe ,
Du Pinde éclairant le chaos ,
Dans ses beaux vers , le grand Malherbe
Chanta les Dieux et les héros :
Son nom s'accroîtra d'âge en âge ;
Trois siècles rendirent hommage (3 )
A sa haute célébrité ;
Et l'admiration fidèle 1
Toujours confirme et rend plus belle
Son auguste immortalité .
Rousseau parait ..... & Polymnie !
Voilà ton digne favori ! ....
A son vaste et puissant génie
Le fils de Latone a souri:
Pindare , Horace , de la France (4) ,
Sur le double mont il s'avance
Couronné par ses concurrens:
David renait plus magnifique (5) ;
Alcée , encor plus énergique (6)
Flétrit la gloire des tyrans .
Vous dont la poétique audace
Ose aspirer au noble prix
D'orner les fastes du Parnasse
De vos noms et de vos écrits !
En vain , par un élan sublime
Votre coeur dévore la cîme
De ce mont illustre et sacré ;
Si l'accès du bouillant délire ,
En traits de feu ne vous inspire ,
Pour franchir le plus haut degré ,
9
(3 ) Le seizième , le dix- septième et le dix- huitième siècles .
(4) Allusion aux Odes du grand Rousseau , qui sont dans le genre
de ces deux célèbres lyriques . "
( 5) Allusion aux Odes sacrées du grand Rousseau
(6) Allusion à l'Ode à la Fortune.
JUILLET 1810 . 137
Tel , en parcourant sa carrière
Dans les vastes déserts des cieux ,
Phébus éclipse la lumière
Des astres les plus radieux ;
Tel , le vrai maître de la lyre ,
Sur ses rivaux , dans son délire ,
S'élève aux succès éclatans :
Il fait la conquête des âges ;
Et sur ses immortels ouvrages ,
Vient se briser la faulx du Tems.
(Extrait d'une brochure in- 8° ayant pour titre : Le Délire poétique ,
l'Abandon généreux , et le Printems , par J. M. Mossé . Pièces qui
ont concouru aux Jeux Floraux , ete. A Paris , chez Barba , libraire
au Palais-Royal , et chez les marchands de nouveautés . )
ENIGME.
DEs moeurs je suis le corrupteur ;
De la vertu je suis l'apôtre :
Souvent mon charme séducteur
Te fait préférer l'un à l'autre :
Voici mon portrait , cher lecteur .
Chez les anciens , comme une anguille
En longs rouleaux j'étais tourné ;
Aujourd'hui , maint tailleur m'habille :
De pourpre et d'or je suis orné .
Chaque membre de la famille
Portant un titre , est décoré
D'un grand cordon . La seule taille
A le droit de marquer nos rangs :
Jamais un petit , quoi qu'il vaille ,
Ne doit se mettre entre deux grands .
Nous parlons la langue d'Homère ,
De Virgile , de Cicéron ,
Celle de Buffon , de Voltaire ,
De Cervantes et de Milton , 21
De Gessner , du Dante , du Tasse ;
Mais si je deviens féminin ,
Tout à l'instant change de face :
Oubliant le gree , le latim ,
138 MERCURE DE FRANCE , JUILLET 1810.
D'un cône je prends la figure ,
( Mais j'entends d'un cône tronqué , )
Enfin , titre , cordon , parure ,
Contre un anneau tout est troqué.
A..... H .....
1
LOGOGRIPHE.
AVEC cinq pieds je suis un animal bipède ;
Avec quatre je suis animal quadrupède.
Puis en une enfermant plus qu'en mes deux moitiés ,
·Avec trois je deviens animal à six pieds...
J'ai bec avec ma queue , et suis bête emplumée ,
Bête àpoil sans ma queue et la gueule affamée .
Je porte avec mon tout incommode tumeur
Qui jamais ne peut plaire et souvent fait horreur.
Je suis avec ma queue un animal timide ,
Mais retranchant ma queue et renversant mes pieds ,
Je suis un animal sanguinaire , intrepide ,
Dont la tête est à prix . Si vous m'envisagiez
D'un autre sens , je suis un saint très - pacifique ,
Jadis époux et puis évêque apostolique .
Rétablissez mon tout , je suis ce qu'un bon roi
Voulait que le dimanche on pût manger chez soi . S ……………….
CHARADE .
De ce monde orageux mon premier est l'emblême ,
De toute fête et de chaque jour même´
Mon second est le précurseur.
Quant à mon tout , ami lecteur ,
Il frappe , il étonne , on l'admire ,
C'est le nom que l'on donne à la belle Thémire.
NAR..... , département de l'Aude.
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE
insérés dans le dernier Numéro .
Le mot de l'Enigme du dernier Numéro est Greffe ..
Celui du Logogriphe est Logogriphe , dans lequel on trouve : pie ,
rôle , lire, gloire , Pô , oie , île , or , Golo, ré, lie, lai , Pôle , lo, poil,
ire , roi , horloge , le , gril , pile , grain .
Celui de la Charade est Souris .
SCIENCES ET ARTS.
DISSERTATION SUR LES PROPRIÉTÉS DU SUCRÉ , DANS LAQUELLE
ON MONTRE QUE SON USAGE EST NUISIBLE ; suivie d'un
résumé sur la question de la saignée , dans lequel on
fait voir que cette question est à la portée de tout le
monde ; par JEAN-ANTOINE GAY , membre de l'ancienne
faculté de médecine , et de l'anciene faculté
d'agriculture et des arts de Montpellier , ci- devant
médecin d'un hôpital de la même ville . - A Paris
chez H. Nicolle , à la librairie stéréotype , rue de Seine ,
n° 12 ; Gabon , place de l'Ecole de Médecine ; Cussac ,
au Palais-Royal , galerie vitrée , nº 231 .
Il n'est rien de și parfait dans le monde qui n'ait ses
détracteurs , ses adversaires , ses ennemis même ; point
de vertu qui soit à l'abri de la médisance ; point de réputation
qui échappe aux traits de la critique et de l'envie .
Quelle renommée a été plus pure , quelle vertu plus
prônée que celle du sucre ? Depuis trois siècles , toutes
les nations européennes s'accordent à exalter ses qualités
précieuses ; le riche et le pauvre vantent également,
ses bienfaits ; et les enfans d'Esculape eux-mêmes ont
consacré son mérite par cet adage vulgaire : Que le sucre
ne fait de mal qu'à la bourse . Voilà cependant que
du sein même des temples élevés au dieu d'Epidaure ,
s'avance un redoutable antagoniste qui entreprend de
dépouiller le sucre d'une réputation usurpée , et de ravir
au plus doux , au plus précieux des cristaux l'antique
faveur dont il jouit. Innocence , candeur , rien ne saurait
le fléchir ; l'arrêt du sucre est prononcé , et soixante
lustres de gloire ne trouveront point grace aux yeux de
son inflexible accusateur .
M. Gay procède successivement par voie d'autorité et
de raisonnement . Il invoque d'abord le témoignage du
père de la médecine ; le divin Hippocrate a dit dans son
140 MERCURE DE FRANCE ,
immortel chapitre : De locis in homine : « Tout ce qui
» est amer , ou acide , ou salé , ou d'un goût exalté , ne
» porte pas moins de trouble dans le corps que les ma—
» tières qui lui sont étrangères et dont il se débarrasse . »
Il est vrai qu'il n'est point' question de sucre dans ce
passage ; il est même vraisemblable que le sucre cristallisé
ne figura jamais sur la table d'un médecin grec avant
l'expédition d'Alexandre ; mais qu'importe ? la sentence
du sucre n'en est pas moins formelle ; car , puisque toutes
les substances acides , amères , salées , sont nuisibles à la
santé , n'est- il pas évident que le sucre , qui n'est ni
amer , ni acide , ni salé , est compris dans l'anathème
prononcé par Hippocrate ?
Après le témoignage de l'illustre vieillard de Cos
M. le docteur Gay invoque celui du célèbre Lorry :
« Il faut , a dit ce savant médecin , pour qu'un corps
» puisse acquérir la nature animale , il faut qu'il puisse
» se désunir par la putréfaction .... Il faut que ces deux
propriétés de la matière nutritive , la solubilité dans
» l'eau et la promptitude à l'altération dans ce liquide , '
>> soient réunies . La solubilité dans l'eau est commune
» aux sels et aux parties que nous démontrons nutri-
» tives ; mais les sels ne sont point alterés dans ce
» fluide . »>
Ce passage paraît à M. Gay une sentence formelle
contre le sucre ; car , si le sucre est un sel , si ses principes
ne s'altèrent point dans l'eau , s'il n'est susceptible
d'aucune corruption , n'est- il pas évident qu'il est dépourvu
de toutes les qualités alibiles ? Si l'on demande
ce que M. Gay entend par qualités alibiles , je répondrai
que ce mot est le synonyme de nutritives , qu'il tire son
origine du verbe latin alo , dont nous avons fait aliment.
Il est permis d'user d'expressions neuves quand on a des
idées neuves .
.
Voilà donc le sucre déjà condamné par d'imposantes
autorités , que sera- ce si l'on procède à l'analyse chimique
?
Le célèbre et infortuné Lavoisier a découvert que
cent parties de sucre recèlent soixante -quatre parties
d'oxigène , vingt-huit de carbone et huit d'hydrogène ;
JUILLET 1810 .
141
et M. Fourcroy a remarqué que le sucre jouit d'une
qualité phosphorique si éminente qu'elle se manifeste
pendant la nuit en étincelles et en traînées lumineuses .
Or , dit M. Gay, à qui persuadera-t- on qu'une substance
surchargée à ce point de principes ignés , contienne
quelque chose d'alimentaire ? ici il invoque de nouveaux
témoignages , ceux de Willis , Simon Pauli , et J. Ray.
« Je blame d'autant plus , dit Willis , tout ce qui est
» apprêté avec le sucre , que son grand usage contribue
» singulièrement à répandre le scorbut , parce que le
principe dominant dans le sucre est un sel âcre , comme
» on peut s'en convaincre par l'analyse chimique ; cår
» on tire du sucre , par la distillation , une liqueur aussi
» forte et aussi dissolvante que l'eau régale ; et si , après
» l'avoir délayée avec suffisante quantité d'eau et laissée
» fermenter , on procède ensuite à la distillation , on en
» tirera une liqueur aussi brûlante que l'eau- de-vie la
» plus forte . >>
}}
Un autre savant , moins connu peut-être que Willis ,
mais non moins estimable , Théophile de Garancière , se
prononce aussi formellement que lui contre le sucre , et
c'est à ses qualités malfaisantes qu'il attribue cette mélancolie
, ce spléen , cette triste consomption enfin qui
dévore le peuple anglais .
De sorte que sans l'usage du sucre , la vivacité , l'aimable
enjouement , l'hilarité ne régneraient pas moins
sur les bords de la Tamise que sur ceux de la Seine .
Mais ces considérations ne sont rien encore auprès
des justes terreurs que doivent inspirer les matières qui
entrent dans la préparation du sucre . Qui ne sait qu'on
y emploie la chaux , les alcalis , l'alun même , et que
sans le secours de ces matières hétérogènes il n'arriverait
jamais au degré de la cristallisation ? Or , supposez
qu'on assaisonne votre pain avec ces homicides ingrédiens
, voudriez-vous en faire votre nourriture ?
De toutes ces observations , M. le docteur Gay conclut
que le sucre , par ses qualités acres , malignes et
corrosives , altère , dénature , corrode la masse du
et dissout ce principe bienfaisant de la vie ; que c'est un
ennemi déclaré du genre humain , un ennemi d'autant
sang
142
MERCURE DE FRANCE ,
plus dangereux , que sous une feinte douceur , une
hypocrite bonté , il cache son naturel pernicieux et mal
faisant , et le docteur n'hésite point à prononcer contre
lui la peine du bannissement perpétuel .
Mais on oppose à M. Gay que le sucre pourrait bien
être un poison de la nature du café et du pain , avec lesquels
on prolonge sa vie jusqu'à cent ans . On lui cite
l'exemple du lord duc de Beaufort , qui mourut d'accident
à soixante-dix ans , et dont les viscères furent
trouvés dans l'état le plus sain et le plus vermeil , bien
qu'il eût l'habitude de manger tous les jours , depuis
quarante ans au moins , plus d'une livre de sucre . On
lui cite M. de Malory , qui conserva jusqu'à cent ans
une santé brillante quoiqu'il fît apprêter tous ses alimens
avec du sucre .
M. Gay répond qu'un exemple ou deux ne prouvent
rien , que ces personnages ont évidemment vécu contre
les lois de la médecine , et que peut-être auraient- ils
atteint l'âge de Nestor et des patriarches , s'il n'eussent
pas mangé de sucre . D'ailleurs , s'il fallait opposer
exemple à exemple , M. Gay ne serait point embarrassé ;
n'aurait- il pas a rappeler le trépas mémorable du perroquet
Vert-Vert , qui mourut sur des monceaux de
sucre ?
Quelques autres partisans aveugles ou intéressés du
sucre ont osé le comparer aux substances céréales ét
farineuses ; et le médecin Cullen , de qui l'on ne devrait
point attendre une semblable conduite , a dit que rien
ne parlait plus hautement en faveur du sucre que la
grande quantité de matière sucrée que l'on trouve dans
les semences farineuses . M. Gay répond encore que ce
n'est point la matière sucrée qui fait le mérite des substances
farineuses , mais la présence de la matière glutineuse
; et , à ce sujet , il s'autorise du témoignage de
deux grands chimistes , MM. Fourcroy et Chaptal .
« La propriété de faire une belle pâte , a dit le pre-
» mier , est tellement liée à la présence du glutineux
>> dans la farine de froment , que cette farine elle-même
>> présente , dans cette propriété , des variations relatives
» à la quantité de ce corps qu'elle contient . »
JUILLET 1810 .
143
« Le gluten , a dit le second , se détruit quelquefois
» par la fermentation des farines , et alors elles n'ont
» plus les mêmes qualités bienfaisantes , parce qu'elles
» ne peuvent plus lever et former un bon pain . »
Tels sont les nombreux argumens qu'emploie M. Gay
pour instruire le procès du sucre , pour ouvrir enfin les
yeux à ceux qui accueillent cet hôte perfide et malfaisant
, et les déterminer à le bannir à jamais de leur
présence .
Mais il est à présumer que ses efforts ne triompheront
point encore de tous les préjugés . Nous aimons ceux qui
nous flattent , et le sucre est d'une nature si séduisante
qu'il trouvera de nombreux , avocats , et gagnera par să
douceur le plus grand nombre de ses juges .
On représentera à M. Gay que si le sucre produisait
le scorbut , ce serait particulièrement dans les classes
riches où l'on en fait un plus grand usage . Or , il est
reconnu que le scorbut n'attaque presque jamais que les
classes indigentes , qui ne mangent guère de sucre . On
lui dira que la mélancolie , la consomption des Anglais
tient plutôt à la nature du climat qu'ils habitent , aux
vapeurs de la Tamise et du charbon de terre , qu'à
l'usage du sucre ; et la preuve en résulte de ce que le
changement de ciel suffit seul pour guérir cette maladie .
On le priera de considérer que les ouvriers qui travaillent
dans les raffineries , où ils mangent beaucoup de
sucre , sont presque tous d'une constitution vigoureuse
et d'une santé fleurie . On lui dira que s'il est vrai que
le sucre soumis à la distillation produit une liqueur
ardente , et comparable à la plus forte eau-de-vie , les
substances céréales fournissent les mêmes résultats , et
qu'elles n'ont jamais été pour cela bannies de nos tables
et rejetées de la classe des substances alimentaires . On
opposera exemple à exemple : on observera que , si le
sucre était un ennemi aussi perfide , un être aussi malfaisant
qu'il le prétend , la mortalité devrait être extrême
parmi les nones et leurs directeurs , qui font un usage
si fréquent et si pieux des matières sucrées . On peut
dire aux enfans , quand le sucre est cher , qu'il fait tom144
MERCURE DE FRANCE , JUILLET 1810 .
ber les dents , mais les grands enfans dont les dents
tiennent ne croiront jamais à ces menaces de bonnes.
1
(
M. Gay a trop prouvé . Il devait se contenter de démontrer
que le sucre n'est point une denrée de première
nécessité , et qu'on peut la remplacer aisément. Il est de
fait que toute l'Europe se portait fort bien avant que les
progrès de notre navigation nous eussent fait connaître
le sucre . Le miel et les fruits contiennent des sucs aussi
doux , aussi salutaires que la canne de l'Inde ; et les
matières qui entrent dans la préparation du sucre , telles
que l'alun , peuvent quelquefois en altérer les qualités .
Aussi le sucre le mieux cristallisé est-il le moins sain .
La table de nos aïeux était bonne et succulente , quoique
dépourvue de sucre ; et celle des Romains était riche et
sensuelle avec la seule ressource des matières sucrées
qu'ils recueillaient eux -mêmes . C'est l'habitude seule qui
nous fait regretter cette substance : le superflu devient
nécessaire, quand on a coutume d'en jouir.
SALGUES .
LITTÉRATURE
LA
SEINE
LITTÉRATURE ET BEAUX - ARTS.
DISCOURS PRÉLIMINAIRE DU DICTIONNAIRE UNIVERSEL DE
BIOGRAPHIE ANCIENNE ET MODERNE , par M. AUGER , l'un
des rédacteurs de cet ouvrage . Paris , chez Michaud
frères , imprimeurs - libraires , rue des Bons -Enfans .
Si l'utilité d'un bon Dictionnaire historique ou biographique
pouvait jamais être contestée , ce ne pourrait
être , sans doute , que par l'un de ces esprits follement
présomptueux , qui , semblant aspirer à la gloire de
posséder la science infuse , affectent un profond dédain
pour tous les secours offerts à l'étude ou à la mémoire.
Quel est l'homme qui , de l'emploi toujours judicieux
de son tems , ayant nécessairement appris à en être
avare , ne sache un gré infini à la patience laborieuse de
l'érudit qui lui fournit l'heureux moyen de s'épargner
de longues et pénibles recherches ? Mais nous perdrions
ici nous-mêmes ce tems dont nous vantons le prix , si
nous insistions sur les avantages résultant , pour toutes
les classes de lecteurs , d'un recueil destiné à leur faire
connaître , ou du moins à leur rappeler tous les individus
qui ont laissé une trace quelconque de leur passage sur
ce globe . Les faits seuls attestent que l'empressement du
public à cet égard n'a pas besoin d'être excité , et le succès
toujours croissant de ce genre d'ouvrages suffit pour
démontrer leur importance.
M. Auger commence son discours par établir une
distinction très -judicieuse entre l'histoire et la biographie.
« Toutes deux ont pour objet , dit-il , de retracer
» les actions et les travaux des hommes célèbres ; mais
» elles y procèdent d'une manière différente et même
» opposée . L'histoire , dans ses tableaux peints à grands
» traits , déroule la série et l'enchaînement des faits de
>> tout genre , et ce n'est , pour ainsi dire , qu'accessoi-
>> rement qu'elle y attache le nom et le caractère des
K
146 MERCURE DE FRANCE ,
» personnages . La biographie , au contraire , dans ses
>> portraits finis et détaillés , présente séparément les per-
>> sonnages eux-mêmes , et les entoure des événemens
» qui tiennent à eux par un rapport immédiat . Aussi ,
>> tandis que l'histoire donne de hautes leçons aux poli-
>> tiques , ou présente un spectacle attachant à la multi-
>> tude avide d'émotions , la biographie offre des exem-
» ples profitables aux hommes de toutes les conditions ,
» et fournit aux moralistes la matière de leurs médita-
>> tions les plus profondes : le premier des biographes ,
» Plutarque , a la gloire d'avoir formé , et pour ainsi dire
» créé parmi nous Montaigne et J. J. Rousseau . »>
Après avoir considéré plus particuliérement encore
les avantages que retire la biographie de l'ordre systématique
que l'histoire ne comporte pas , et sur-tout de
l'ordre alphabétique si favorable à l'ignorance qui veut
s'instruire , et à la science qui veut épargner des momens
précieux ; « c'est peut-être à ces réflexions , ajoute l'au-
» teur du discours , qu'est due la naissance du premier
» Dictionnaire historique . » Et aussitôt il entreprend une
révue rapide des divers ouvrages qui ont paru sous ce
nom , ou du moins sous cette forme , depuis Suidas ,
c'est- à-dire , depuis le onzième siècle , jusqu'à nos jours .
Aucun de ces lexiques grecs ou latins ne peut avoir
d'intérêt direct pour les hommes qui ne sont pas érudits
de profession ; le premier qui se recommande à l'attention
des lecteurs français est celui que nous connaissons tous
sous le titre de grand Dictionnaire historique de Moreri.
M. Auger est entré , sur les développemens successifs
de ce volumineux ouvrage , dans des détails que nous
croyons devoir lui emprunter.
Moreri , docteur de Sorbonne , publia , en 1674 , la
première édition de son Dictionnaire ; et , victime de son
application au travail , il mourut avant d'avoir pu donner
la seconde . Plusieurs années après , on donna un premier
supplément , qu'aussitôt l'on fondit dans une troisième
édition ; et celle- ci fut , à peu de distance , suivie
de plusieurs autres dans lesquelles l'ouvrage de Moreri
se purgeait lentement de ses fautes , mais recevait de
nombreuses additions . Cependant le célèbre Bayle , blessé
JUILLET 1810.
147
des imperfections qui déshonoraient toujours le grand
Dictionnaire historique , entreprit de les corriger , du
moins en partie . Imprimant son génie à ce travail qui
semblait ne promettre que d'arides discussions , il composa
son fameux Dictionnaire historique et critique , dont
la première édition date de 1697. Mais les nouveaux
continuateurs de Moreri ne tardèrent point à s'approprier
les articles supplémentaires qui appartenaient en
entier à Bayle . Enfin , après un demi- siècle de refontes
et d'augmentations continuelles , parut , en 1759 , la dernière
édition composée de dix volumes in-folio , ouvrage
qui , comme le dit Voltaire , semblable à une ville nouvelle
, bâtie sur le terrain de l'ancienne , n'a presque rien
conservé du travail de son premier auteur , mais qui du
moins a retenu son nom , par lequel il est habituellement
désigné .
Le plan suivi dans cette énorme compilation a dû
nécessairement la porter à une étendue , dont les bornes
pouvaient être encore reculées chaque jour. Aux articles
de biographie pure on associa des articles de géographie
et d'antiquité , enfin des généalogies entières . « Il était
» trop évidemment ridicule , observe fort bien l'auteur
» du Discours , de placer parmi les personnages réels de
» l'histoire les personnages allégoriques de la fable , et
» de ranger dans une mème cathégorie Alexandre et
» Cupidon , Aristote et Zéphire , Cornélie et Vénus . Ce
» pouvait être une flatterie utile au débit de l'ouvrage
» que d'y faire entrer ces nombreuses généalogies , qui
» souvent , dit-on , s'alongeaient au gré des sollicitations
» ou même de l'or ; mais c'était satisfaire la vanité
» d'une seule classe d'hommes aux dépéns de toutes les
>> autres . >>
Des défauts aussi marqués dans l'exécution , joints à
des inconvéniens matériels , tels que la cherté du prix ,
l'incommodité du format , ont dû susciter à Moreri de
nombreux abréviateurs . M. Auger accorde quelques
lignes à chacun d'eux ; il les juge avec une liberté qui ,
comme il le dit , ne peut être suspecte , puisque ces écrivains
n'existent plus , et que leurs ouvrages ont , pour
ainsi dire , disparu avec eux . «< Mais , ajoute-t- il , nous
K 2
148
MERCURE DE FRANCE ,
»> ne sommes pas tout-à -fait dans la même position à
» l'égard des auteurs du Nouveau Dictionnaire histori-
» que , par MM. Chaudon et Delandine . Aussi garderons-
»> nous le silence sur les défauts que nous aurions pu
» apercevoir dans leur compilation . Les indiquer ici
» serait un procédé peu délicat , qui même aurait un
un
» côté ridicule . »>
:
Cette réserve , de la part de M. Auger , ne saurait être
trop louée mais nous , qui n'avons point l'honneur de
coopérer à la rédaction du Dictionnaire universel de biographie,
nous nous permettrons avec d'autant moins de
scrupule de faire quelques observations sur celui qui se
trouve déjà en concurrence naturelle avec cet ouvrage ,
que notre intention n'est point de nuire ou d'affliger ,
mais d'indiquer d'avance quelques points de comparaison
aux personnes qui s'occuperont impartialement à établir
un parallèle entre ces deux Dictionnaires .
Choisissons de préférence des personnages célèbres ,
puisque , connus de l'universalité des lecteurs , l'opinion
est , en quelque sorte , uniformément fixée à leur égard ,
Lisons l'article RACINE , par exemple ; et nous y verrons
que: « Pour avoir une Phèdre parfaite , il fallait le plan
» de Pradon , et les vers de Racine . » Laharpe relève ce
blasphème littéraire avec une louable indignation , et
l'on peut l'en croire sur parole lorsqu'il s'écrie : « Je puis
» affirmer , en sûreté de conscience , que le plan de
» Pradon est de la même force que ses vers . »
Qu'un jeune homme consulte le Nouveau Dictionnaire
historique sur Crébillon , il y lira en toutes lettres : « Ce
» grand homme est le créateur d'une partie qui lui appar-
» tient en propre , de cette terreur qui constitue la véri-
» table tragédie. Si jamais nous élevons des statues aux
» auteurs tragiques , la troisième sera pour lui . Il est peut-
» être le seul de nos poëtes modernes qui ait possédé le
» grand secret de l'art de Melpomène , tel que l'avaient
» les tragiques de l'ancienne Grèce . » Voilà donc en quelques
lignes l'auteur de Rodogune et celui d'Athalie
accusés de n'avoir point su faire usage de la terreur , en
un mot d'avoir méconnu la véritable tragédie . Après un
aussi beau jugement , loin d'être surpris de voir Voltaire
JUILLET 1810 . 149
dépossédé de la troisième place , on ne peut que s'étonner
de ce que Crébillon n'est pas mis hardiment à la
première .
-
Au reste , si le Dictionnaire historique le traite de
créateur et de grand homme , il ne nous donne jamais ,
en revanche , l'auteur de Mahomet et de Mérope que
pour un homme d'esprit . Son Essai sur les moeurs et
l'esprit des nations , ce modèle des vrais historiens , y est
appelé « une galerie dont plusieurs tableaux sont peints
» d'un pinceau léger, rapide et brillant ; et où il a entassé
» un grand nombre d'erreurs , d'inexactitudes et de mé-
» prises . » Pour exprimer qu'il se trouve des répé →
titions dans ses nombreux ouvrages , le Dictionnaire dit
qu'il retournait continuellement ses vieux habits . Tel est
le style dans lequel ce juge de Voltaire rédige ses arrêts .
Mais il faut convenir qu'il se montre conséquent ; s'il
vient à parler , par exemple , de la traduction de Virgile
par l'abbé Desfontaines , il n'hésite pas à déclarer que
quelques morceaux en sont écrits du style de Télémaque.
On sent bien qu'un lexicographe aussi judicieux n'a pu
omettre , dans son article Voltaire , la fameuse anecdote
relative à l'opéra du Temple de la Gloire . Il ne manque
pas de nous représenter le poëte saisissant cavaliérement
Louis XV par le bras pour lui demander : Trajan
est-il content ? (1)
Quelques autres exemples , pris également à-peu- près
au hasard , vont nous faire voir que les compilateurs
n'ont pas mis plus de soin ou de discernement dans la
partie historique que dans la partie littéraire .
Vous ne trouverez pas un mot sur ce fameux Othon
de Wittelspach qui tua l'empereur Philippe de Suabe , et
fut la tige de la Maison de Bavière actuelle ; mais vous
trouverez une longue dissertation tendante à prouver
qu'Othon , archevêque de Mayence , a été mangé par des
rats suscités miraculeusement contre lui dans une île du
Rhin.
(1 ) Le fait est que Voltaire adressa cette question au maréchal de
Richelieu , mais assez haut pour que le roi l'entendit et en parût
embarrassé . Voyez Laharpe , Cours de Littérature , tome 12 , P. 103.
150 MERCURE DE FRANCE ,
Désirez -vous avoir quelques détails sur la célèbre
Jeanne de Montfort qui s'immortalisa par ses exploits
guerriers , et sur-tout par sa courageuse défense dans
Hennebon ? le Dictionnaire historique ne vous offrira
pas même le nom de cette héroïne ; mais il vous citera ,
en place , une Bertrade de Montfort , dont les exploits
d'un autre genre se bornèrent à se faire enlever par le
roi Philippe Ier . L'illustre mathématicienne Agnèsi n'a
point paru digne d'une simple mention ; mais on n'a eu
garde d'omettre Marie à la Coque , la visionnaire .
Cherchez l'article d'un prince qui , tout moderne qu'il
est , appartient déjà tout entier à l'histoire : Frédéric 11.
Son prétendu biographe vous le montrera d'abord sur le
trône de Prusse , où il ne parvint cependant qu'à l'âge de
vingt-huit ans. N'attendez pas un trait , pas un mot de
sa vie avant cette époque , assez remarquable pourtant ,
il faut en convenir , par le spectacle extraordinaire qu'offrait
un jeune prince du Nord , qui , fils d'un roi ressemblant
assez aux Germains de Tacite , se montrait digne
de correspondre avec Voltaire et Mme Duchâtelet. Sa
fuite , son emprisonnement , son procès , méritaient
bien quelques lignes .
A-t- on besoin de quelques renseignemens sur l'origine
et les services d'un général parvenu , sous le dernier
règne , à la tête du corps de l'artillerie ( Vaquette de
Gribeauval (2 ) , dont il fut le premier organisateur , et où
son nom donné à plusieurs attirails de son invention
(2) Né à Amiens , il passa de bonne heure du service de France à
celui d'Autriche . Il s'illustra dans la guerre de sept ans par la défense
de Schweidnitz , qu'il prolongea pendant soixante -trois jours de tranchée
ouverte. Il aurait tenu plus long- tems sans une explosion qui
ouvrit une brèche praticable dans le corps de la place . Frédéric II
commandait en personne ce siége fameux : son ingénieur , autre
Français nommé Lefèvre , se jeta à ses pieds en lui avouant qu'il ne
savait plus qu'imaginer contre son savant compatriote .
La cour de France rappela M. de Gribeauval pour lui confier la
direction suprême de l'artillerie . Il mourut en 1788 , premier inspecteur
général de ce corps , lieutenant- général des armées du roi , et
grand'croix de l'ordre de Saint-Louis.
JUILLET 1810 . 151
doit vivre éternellement ? on fera d'inutiles recherches
dans le Dictionnaire historique ; mais le compilateur qui
a omis un militaire dont s'honore la France , n'a pas
oublié un Van der Mersch , qui fut pendant quelques
jours chef d'une bande d'insurgés brabançons .
Sont-ce les artistes célèbres qui vous intéressent ? vous
n'aurez pas même la satisfaction de lire le nom du plus
grand des musiciens modernes , de Mozart , quoiqu'il
soit mort depuis dix-neuf ans ( en 1791 ) ; mais vous
rencontrerez un Trial ( ce n'est pas le comédien ami de
Robespierre ) , auteur de je ne sais quels misérables
opéra enterrés avec lui .
"
Nous ne pousserons pas plus loin nos remarques sur
les omissions ; inexactitudes , injustices du Nouveau
Dictionnaire historique ; elles fourniraient aisément matière
à un volume de commentaires et d'errata . Il nous
paraît bien plus convenable de dire encore un mot du
Discours de M. Auger et de l'ouvrage qu'il annonce .
Laharpe observe , avec raison , que rien ne doit inspirer
plus de défiance que ces Dictionnaires faits par une
société de savans et de gens de lettres qui ne se nomment
point : « L'homme se montrant moins , dit- il , l'erreur
» qu'on ne songe pas à repousser est plus facilement
» adoptée . » M. Auger fait voir qu'il pense , à ce sujet,
comme Laharpe , et il répond parfaitement d'avance à
son objection , dans ce passage de son Discours :
« L'annonce d'un ouvrage par une société de savans et
» de gens de lettres est devenue une des plus ridicules et
» des plus impuissantes amorces qu'il soit possible main-
» tenant de présenter à la crédulité trop souvent abusée
» du public . Ces savans et ces gens de lettres anonymes
>> ignoraient tout et ne savaient point écrire.... Mais ici ,
» les écrivains sont nommés , tous sont connus ; plusieurs
» ont de la célébrité . Tous leurs articles sont signés de
>> leur noms ; et ce nom, quel qu'il soit , ils n'ont pas
» voulu le compromettre en l'attachant à des choses
» qui ne fussent pas dignes de leurs travaux passés , ou
» qui formassent un préjugé fàcheux contre leurs tra-
» vaux futurs . »
Voici la première fois que dans une pareille entreprise
152 MERCURE DE FRANCE ,
:
on donne une garantie aussi formelle aux souscripteurs
et aux lecteurs . L'excellent esprit dans lequel est rédigé
le Discours préliminaire , les engagemens qu'y prend
M. Auger au nom de ses collaborateurs , la liste générale
de leur noms , enfin l'indication de la tâche dont
chacun d'eux s'est chargé , tout nous autorise à espérer
que nous allons jouir d'un ouvrage aussi bien fait que
vivement désiré . L. S.
L'INCREDULITÉ , poëme , par ALEXANDRE SOUMET , auditeur
au conseil- d'état , dédié à S. A. I. et R. MADAME ,
mère de S. M. l'Empereur et Roi . Seconde édition .
Voici encore un de ces poemes divisés en plusieurs
chants , sans division réelle dans le sujet ( du moins tel
qu'il a été conçu par l'auteur ) ; se prolongeant dans cette
suite de chants , sans progrès dans une action ou dans
des préceptes , et se terminant arbitrairement sans qu'il
y ait rien de fini , quand il plaît à l'auteur , quand il ne
veut plus faire de vers , quand il est las d'en faire . Ordinairement
cette lassitude vient aux poëtes beaucoup trop
tard , beaucoup plus tard , par exemple , qu'aux lecteurs
la lassitude de les lire . Heureusement il n'en est point
ainsi de M. Alexandre Soumet ; il a mis assez de sobriété
dans le nombre de ses chants , et généralement
assez de talent dans les morceaux qui les composent ,
pour qu'on puisse en entreprendre et en poursuivre la
lecture , non-seulement sans éprouver cette fatigue ,
compagne presqu'inséparable de ces sortes de compositions
, mais même souvent avec quelque plaisir . Applaudissons
donc au talent , mais élevons - nous contre le
genre . Ce n'est pas que je blâme le sujet qu'a choisi
M. Soumet ; on peut au contraire lui appliquer ce que
Laharpe disait d'un poëme dont la matière était à-peuprès
semblable , le poëme de Racine le fils : « Le choix
» du sujet est d'abord un titre à notre estime . » Laharpe
croit même que la religion pourrait fournir une véritable
épopée . Je n'en dirai pas autant de l'incrédulité , quoiqu'au
fond ces deux sujets puissent être considérés àJUILLET
1810 . 153
peu-près de la même manière , et fournir au poëte les
mêmes idées , les mêmes tableaux , les mêmes développemens
. Mais je suis persuadé néanmoins que l'incrédulité
pourrait très-bien fournir la matière d'un poëme historique
et philosophique qui eût eu un commencement ,
un milieu , une fin , un plan , un ordre , une méthode ,
et je me plains de ne trouver rien de tout cela dans le
poëme de M. Soumet .
Je n'ignore pas qu'en parlant ainsi de sujet , de plan ,
de méthode , je renouvelle des questions délicates et
souvent agitées , je réveille de vieux ressentimens qui
ne peuvent s'éteindre dans le coeur de certains poëtes ,
qui ne se sentant point irréprochables sur ces divers
objets , ne peuvent souffrir qu'on en parle , et affectant un
mépris ridicule pour les critiques qui insistent sur ces
règles essentielles de l'art , les traitent ou d'ignorans ,
ou de novateurs qui veulent introduire en poésie de
nouvelles lois , de nouvelles difficultés , de nouvelles
rigueurs . En vain ces critiques leur rendent le plus
signalé service , en expliquant de la manière la plus favorable
le mauvais succès de leurs poëmes , et l'ennui
qui en découle , et en rejetant sur le malheureux choix
du sujet ce que sans cela il faudrait attribuer à leur
défaut de talent ; loin d'être reconnaissans , ils se montrent
ennemis irréconciliables ; le tems qui devrait adoucir les
petites blessures de l'amour-propre ne fait qu'aigrir leur
ressentiment ; ils ne peuvent écrire une page , une noté
sur les objets même les plus étrangers à ces questions ,
sans les reproduire , et tâcher de les résoudre à leur
avantage ; ils citent en leur faveur Laharpe qui leur est
formellement contraire ; ils le tronquent pour persuader
qu'il leur est favorable ; ils lui adjoignent Quintilien , dont
le goût était trop sain pour ne pas attacher une grande
importance au choix du sujet , au plan dans lequel il est
disposé , à l'ordre et à la méthode avec lequel il est
traité , et qui eût beaucoup méprisé tous ces prétendus
poëmes qui , par leur nature , pèchent contre ces principes
constitutifs de l'art.
L'auteur du Cours de littérature dit , il est vrai , et ceci
ne fait que confirmer nos principes , quoiqu'on ait voulu
154
MERCURE
DE FRANCE ,
:
nous l'opposer , en dénaturant la phrase et en en supprimant
les mots que je vais mettre en italique . « C'est sur la
» manière qu'il faut juger les poëtes , et non pas seulement
» sur un sujet ; l'envie se hâte trop souvent de condamner
» un auteur quand ce choix n'a pas été heureux ; mais
» le talent sait bientôt lui répondre , dès qu'il a mieux
choisi. » Ce dernier membre de la phrase me ramène
naturellement à M. Alexandre Soumet ; il a certainement
assez de talent pour répondre , comme l'entendait Laharpe
, à des critiques qui ne peuvent être dictées par
l'envie ; il leur répondra sans doute bientôt et très -heureusement
, je ne dirai pas , dès qu'il aura mieux choisi ,
mais dès qu'il aura mieux conçu son sujet ; qu'il en aura
plus sagement ordonné le plan et l'économie , mieux
distribué les divisions et les parties , et qu'il se sera bien
convaincu qu'en poésie un tout ne se compose pas de
divers morceaux , pris pour la plupart çà et là , imités de
nos poëtes et de nos prosateurs , liés par des transitions
plus ou moins heureuses , ou ajoutés quelquefois les uns
aux autres sans transition . Si un poëme ne doit pas être
assujetti à une méthode aussi rigoureuse qu'une discussion
philosophique , il faut néanmoins qu'il présente
un ordre réel dans les idées , un progrès marqué dans la
marche , une distribution heureuse dans les parties .
Mais si M. Alexandre Soumet n'a pas rempli ces conditions
, et si par conséquent son poëme est vicieux dans
l'ensemble et pèche par un défaut notable de composition
, il offre du moins de beaux vers , un coloris poétique
, des tirades écrites avec chaleur , avec énergie ,
des morceaux de verve , et qui annoncent de l'imagination
, sinon dans l'invention , du moins dans l'expression
; c'est là le style , la manière sur laquelle Laharpe
veut que l'on juge , non pas l'ouvrage qui peut fort bien
ne pas être bon malgré ces bonnes qualités , mais l'auteur
qui , avec ces bonnes qualités cultivées avec soin ,
ne peut guère manquer de produire un jour quelque bon
ouvrage . Ce n'est pas que la manière de M. Alexandre
Soumet soit exempte de défauts , elle en a beaucoup au
contraire ; mais ce sont de ces défauts qui sont loin de
détruire l'espérance que fait concevoir le véritable
JUILLET 1810 . 155
talent qui se montre dans plusieurs morceaux de son
poëme . Je dirai presque qu'ils sont plutôt capables
de la confirmer , parce qu'ils tiennent , non à la sécheresse
et à la stérilité d'imagination , mais au contraire à
une surabondance d'images et d'expressions qu'entasse ,
quelquefois sans goût , une imagination qui n'est pas
encore assez réglée . C'est-là ce que Quintilien appelle :
Vitium quod magis ex copiâ quàm ex inopiâ venit , et ce
sévère rhéteur ne hait point ce défaut dans les jeunes
gens ; il veut qu'à cet âge on sé permette des hardiesses ,
qu'on s'y complaise même , quoiqu'elles ne soient pas
toujours heureuses : Audeat hæc ætas plura , et inveniat
, et inventis gaudeat, sint licet illa interim non satis
sicca et severa. Cependant , comme ces défauts sont
portés à un certain excès dans la composition de M. Soumet
, nous ne lui en ferons point entiérement grace dans
le cours de cet article ; nous lui ferons observer d'ailleurs
que l'enflure , la bouffissure , le gigantesque dans
les images , loin d'annoncer cette imagination riche et
féconde que Quintilien aime dans les jeunes gens , encore
qu'elle ne soit pas bien réglée , prouverait plutôt
cette sécheresse , cette stérilité qui lui paraît si désespérante
sur-tout dans l'effervescence de l'âge : et qu'enfin
cette imagination brillante , dont le poëte donne à la
vérité de plus heureuses preuves en plusieurs endroits de
son ouvrage , devrait
se faire remarquer , non-seulement
dans les images et les expressions , mais aussi dans l'invention
du poëme , ou de quelques parties du poëme ,
et c'est ce qui ne lui arrive jamais , ou presque jamais .
Mais avant d'entrer dans le détail de ces critiques , et de
les justifier par des preuves , justifions d'abord par
quelques citations les éloges donnés à un talent remarquable
que peuvent obscurcir , mais non entiérement
éclipser ses nombreux défauts . Voici le tableau que
poëte présente de l'impiété portant ses ravages dans toutes
les ses de la société , corrompant tous les esprits , et
rant tous les malheurs de la révolution :
L ..
De l'Etat cependant quel sinistre génie
Fatigua les ressorts , détruisit l'harmonie
le
156 MERCURE
DE FRANCE
,
Et prépara le gouffre où devaient à la fois
Disparaître l'autel , et s'abîmer nos rois ?
Ce fut l'impiété . ·
Voyez à consacrer son redoutable empire ,
Comme , de toutes parts , l'oubli des moeurs conspire .
Le monde à ses leçons semble être préparé :
Le crime lui sourit , le génie égaré
Lui prête son flambeau pour embraser la terre .
Dès-lors , fier d'enchaîner l'hommage des mortels ,
Ce monstre novateur , du trône et des autels ,
Tantôt avec orgueil brise la base antique .
Tantôt s'environnant de sophismes adroits ,
Il pèse en sa balance et le peuple et les rois..
Il s'élève , il combat , en ces jours désastreux
Où déjà le front ceint d'un voile ténébreux ,
La France par le crime au malheur condamnée
Désertait du saint lieu l'enceinte profanée ,
Menaçait le pouvoir , et de la liberté
Evoquait lentement le spectre ensanglanté .
Sainte religion , ta défaite est prochaine ;
Du paradoxe altier chacun subit la chaîne .
D'un vertige inquiet tous les esprits frappés
Dans la nuit du système errent enveloppés .
· une secte à l'orgueil asservie
Analyse notre ame , appelle préjugés
Nos penchans , nos devoirs en problème érigés .
Le peuple qu'elle flatte et qui la déifie ,
A ses dogmes trompeurs follement se confie .
Tel quelquefois un lierre ose chercher l'appui
D'un venimeux arbuste élevé près de lui ;
Mais bientôt l'imprudent languit , se décolore ,
Victime des rameaux que sa faiblesse implore .
>
Il me semble que la comparaison qui termine ce morceau
est aussi juste que poétique . En général M. Soumet
est heureux en comparaisons , tantôt nobles , tantôt graJUILLET
1810 . 157
cieuses, et toujours bien exprimées . C'est ainsi qu'il nous
présente la France luttant d'abord contre les partis ennemis
, et conservant encore assez de son ancien éclat ,
de son ancienne grandeur pour dérober aux yeux inattentifs
es symptômes de sa décadence , tandis que les
esprits éclairés , les bons citoyens prévoyaient dès longtems
la crise funeste qui a failli la perdre . Tel , dit-il ,
• Tel insulté par l'âge ,
Un cèdre élève encor ses bras chargés d'ombrage ;
Il résiste , notre oeil mesure sa hauteur ,
9 Contemple ses rameaux et leur luxe imposteur :
Mais placé sur un mont , cher à sa rêverie
Le pâtre apercevant la couronne flétrie ,
Qui du roi des forêts semble attrister le front ,
De sa chute déjà prophétise l'affront .
Voici encore une comparaison où le cédre fournit au
poëte un rapprochement aussi juste qu'agréable et ingénieux
:
Les plantes ont aussi des amours orageuses ,
La vaste mer reçoit leurs graines voyageuses.
Cédre du Sinaï , le fougueux ouragan
Peut seul te marier au cédre du Liban ;
Tandis qu'au pied du mont que l'orage tourmente ,
Le lis , pour féconder le sein de son amante ,
Implore le zéphyr. Tel l'hymen quelquefois
D'un superbe lien ne peut unir les rois ,
Avant que les combats ne ravagent la terre ;
Tandis que sous l'abri du chaume héréditaire ,
Libre des vains honneurs , le jeune fils des champs
Ecoute et suit en paix la voix de ses penchans .
Si quelquefois pour vouloir exprimer sa pensée avec
force et énergie , M. Soumet tombe dans l'enflure , le
mauvais goût , et dépasse le but , quelquefois aussi , mieux
inspiré , il l'atteint heureusement . Ainsi dans l'énumération
des moyens affreux que prenaient les tyrans de la
France pour accomplir leurs horribles projets , il n'ou
blie point ces affiches incendiaires qui entretenaient la
fureur révolutionnaire et provoquaient à tous les crimes ;
mais il est impossible de nommer une affiche en vers , il
158 MERCURE DE FRANCE ,
faut la présenter à l'esprit revêtue d'une image poétique ,`
et le poëte y a , ce me semble , parfaitement réussi dans
ces deux vers :
Les murs mêmes , chargés de sanglantes maximes
Semblent prendre une voix pour inviter aux crimes .
Mais trop souvent M. Soumet ne garde point cette
mesure , trop souvent il est déclamateur ampoulé , projicit
ampullas et sesquipedalia verba . Si l'auteur de
l'incrédulité continuait à écrire sur ce ton , et qu'il se
perfectionnât dans ce genre , il pourrait aspirer à devenir
le Claudien français ; et il doit avoir une autre
ambition : il faut sur- tout qu'il s'attache à exprimer nettement
sa pensée , ce qui ne lui arrive pas toujours .
Ainsi il dit à la religion :
Puisse ma jeune muse essayer ta couronne !
Cela n'est pas clair . Il dit d'un grand poëte que son
ame enflammée
Entre le crime et lui plaçait la renommée.
Cela est fort obscur.
On dénonce le deuil , les larmes , la pensée ,
On s'irrite , on pardonne aux maux qu'on a soufferts ,
Et c'est la liberté qui nous donne des fers .
Je n'entends pas du tout l'avant-dernier vers . Il faut
encore que ses images soient cohérentes et conviennent
à l'objet qu'il veut peindre , ainsi il ne devait pas dire
de Robespierre :
Aigle aux serres cruelles
Le tonnerre qu'il porte a respecté ses ailes ;
parce que ni l'aigle , ni le tonnerre , ni les ailes ne conviennent
à Robespierre . Il ne convient guère davantage
d'appeler les membres du comité de salut public , qui
proscrivirent cet obscur et vil tyran , ses fiers rivaux ,
dont rien n'intimide le glaive. Il faut dans un poëme philosophique
raisonner avec justesse , et M. Soumet manque
à cette loi , lorsqu'après avoir opposé aux athées les
merveilles de la nature , ce qui est un fort bon argument
, il leur demande : vous faut-il des miracles ? Et il
JUILLET 1810 . 159
leur oppose aussitôt les miracles de l'Ecriture sainte , le
passage de la Mer-Rouge , la loi donnée sur le mont
Sina , etc. ce qui est mal raisonné , parce qu'il n'est pas
naturel que l'homme qui n'admet pas l'existence de
Dieu , se rende à l'autorité de l'ancien testament . Enfin
il faut rejeter les épithètes vagues , parasites , redondantes
, savoir que des termes qui sont synonymes en
langage vulgaire ne le sont pas toujours en poésie , tels
sont les mots irrités et en colère , ainsi des mânes irrités
sont une expression poétique ; des mânes en colère , une
expression presque ridicule , etc.
Mais je dois dire un mot des imitations que le lecteur
rencontre à chaque pas dans le poëme de M. Soumet ;
elles sont beaucoup trop fréquentes , elles composent
-presque tout le poëme. Tantôt le poëte imite des écrivains
en prose , et ses vers ne l'emportent pas toujours sur leur
prose , ce qui est une sorte d'affront fait à la poésie ;
tantôt il refait des morceaux déjà très - bien faits par des
poëtes dont quelques-uns ont une haute renommée , et
il vaudrait mieux inventer , la témérité serait moins
grande , le succès moins incertain . Parmi les ouvrages
en prose imités , je citerai le Génie du Christianisme
dont plusieurs lambeaux sont transportés dans le poëme
de l'incrédulité , entr'autres le morceau sur la profanation
des tombeaux de Saint-Denis . M. de Châteaubriand
présente une grande et belle image , lorsque parlant de
Louis XIV , et se livrant à toutes les hardiesses de la
haute poésie qu'un pareil sujet semblait lui permettre ,
il offre à nos regards ce monarque debout , comme si
pour défendre son trône , il s'était levé avec la majesté de
son siècle , et une arrière- garde de huit siècles de rois ,
épouvantant par son attitude imposante et son geste
menaçant les ennemis des morts . M. Soumet dit :
Aux portes du sépulcre , en vain le grand Louis ,
Du sommeil des tombeaux , réveillé par leurs cris ,
Comme pour essayer son antique puissance ,
Semble étendre sur eux le sceptre de la France.`
et
Ce tableau est mesquin . Réveillé par leurs cris , est ex-
Irêmement faible . Etendre son sceptre est une image qui
160 MERCURE DE FRANCE ,
ne convient point à la circonstance , puisqu'elle présenté
plutôt un acte pacifique de l'autorité qu'un mouvement
d'horreur et d'indignation de la majesté outragée .
M. Soumet veut devenir plus énergique , mais il tombe
dans le mauvais goût lorsqu'il peint les coupables efforts
des sacriléges profanateurs dispersant au loin ,
comme une fange immonde
La cendre qui siégea sur le trône du monde .
Une cendre qui siégea présente à notre esprit une cendre
qui est assise , et certainement cette image est grotesque
. Voici comment dans une élégie célèbre , dont
quatre éditions en peu d'années ont prouvé le mérite et
le succès , M. de Treneuil, plus d'une fois aussi imité
par M. Soumet , parlait noblement de Louis XIV, en
n'imitant personne , mais en puisant dans son ame des
sentimens naturels , et les exprimant avec la simplicité
convenable .
Toi dont avec transport je contemple les traits ,
Accueille le tribut de mes pieux regrets ,
Magnanime Louis : ta tombe et tes images ,
Périssent , mais vainqueur de ces lâches outrages ,
Ton siècle qui te doit toute sa majesté ,
Te couvre des rayons de l'immortalité :
Siècle encor sans rival , rempli de ton histoire ,
Héritier de ton nom et chargé de ta gloire .
Dans le poëme des Trois Règnes , M. Delille avait fait
des vers charmans sur les migrations des oiseaux :
M. Soumet a refait ce morceau dans le Poëme de l'lmagination.
M. Delille parle en grand poëte de l'impression
des lieux , du sentiment qu'excite en nous la vue des
ruines d'un vieux monument , d'une antique abbaye :
M. Soumet traite encore ces divers sujets , quelquefois
assez bien , toujours moins bien que le grand modèle
qu'il suit , et il ne doit pas en être humilié . Il ne le
sera pas non plus d'avoir été vaincu par Racine le fils ,
dont il a voulu imiter quelques vers , les plus beaux
peut-être du poëme de la Religion . Tout le monde con
nait
JUILLET 1810.. 161
DE
LA
5.
cen
nait ce morceau dans lequel Racine oppose aux athées
les merveilles de la nature :
Répondez , cieux et mers et vous , terre , parlez .
etc., etc.
Quel bras peut vous suspendre , innombrables étoiles ?
Nuit brillante , dis- nous , qui t'a donné tes voiles ,
M. Soumet , pour imiter ces vers dont les images son
toujours grandes , mais les expressions toujours simples ,
enfle sa voix encore plus qu'à l'ordinaire et dit en vers
boursouflés :
►
Réponds , mortel audacieux ,
Courbas-tu de ta main l'orbe immense des cieux?
Marches- tu sur les vents ? suspends -tu sur nos têtes
La mer aérienne où dorment les tempêtes ?
l'enthousiasme ardent
Me lègue ses transports , son vol indépendant.
Suit une centaine de vers sur ce ton , que l'auteur termine
en disant que si Dieu n'existait pas ,
La terre égarerait la marche de l'année ,
On verrait les soleils , l'un sur l'autre roulant ,
Entrechoquer dans l'air leur front étincelant ,
Et le chaos , battu des sphèresvagabondes
Elargirait ses flancs pour engloutir les mondes.
DENT
Quelle bizarre image du désordre et de la confusion {
Je ne puis assez conseiller à M. Soumet , par l'intérêt
que doivent inspirer aux amis de la poésie les beaux vers
qu'on rencontre épars dans son poème , de rejeter ces
images gigantesques , ces grands mots , source de galimatias
, de se défaire de ce style tendu , de varier son
ton , de ne pas procéder toujours par l'apostrophe
l'interrogation ...
Un style trop égal , et toujours uniforme ,
En vain brille à nos yeux , il faut qu'il nous endorme.
Ce n'est donc pas assez de briller aux yeux , de faire
de beaux vers , ni même de beaux poëmes :
Non satis est pulehra esse poemata.
Il faut encore que ces poëmes aient l'agrément que seule
SEL
162 MERCURE DE FRANCE ,
peut leur donner la flexibilité du talent et la variété du
ton , dulcia sunto ; c'est alors seulement qu'ils seront
sûrs d'obtenir les suffrages unanimes des lecteurs :
Et quocumque volent animum auditoris agunto.·
9 F.
LITTÉRATURE ALLEMANDE.
Die Paebste , als ehemalige Verleiher der Kronen.
Leipzig, 1 band in - 8 ° , 1810 .
!, 3-- ་ ix "ཉྙཾ ཙ
Les Papes , dans le tems qu'ils étaient les dispensateurs
des couronnes.— Leipsick , I vol , in- 8 ° , 1810 .
CET ouvrage paraît avoir été composé dans le même tems
qu'une plume , encore plus exercée que celle de l'écrivain
allemand , faisait si habilement passer dans notre langue
l'histoire des papes trouvée à Sarragosse : histoire devenue
pour nous , grâces au traductor , un livre original , et dont
M. C. a rend"
u, dans ce journal , un compte à - la-fois si
rit et si fidèle . Les excellens extraits qu'il en a donnés
nous interdisent même de revenir sur des faits qui se
trouvent communs aux deux ouvrages : d'ailleurs , l'histoire
a fidèlement conservé le souvenir de ces violentes usurpations
du pouvoir pontifical sur le temporel des rois , de ces
dépositions arbitraires , de ces investitures légitimes qui
ont fait couler tant de fois le sang des peuples . Nous n'aurious,
donc que très-peu de chose à dire de l'écrit que, nous
annonçons , s'il n'offrait une anecdote, beaucoup moins
connue qu'elle ne mérite de l'être . Toutes les personnes
lisent sayent -elles que les îles Canaries furent érigées
en royaume dans le XIV siècle , en faveur d'un prince qui
n'y aborda jamáis ?
L'auteur allemand , qui se pique d'une exactitude trop
commune dans son pays , prend les choses ab ovo . Nous
ne lui emprunterons pas la description des îlesfortunées
qu'il emprunte lui-même aux anciens , et nous ne transcrirons
pas les prophéties qu'Homère a mises dans la bouche
de Protée , pour en faire une application évidente à ces îles
fameuses. Nous ne nous arrêterons pas davantage sur ce
passage de Plutarque où il nous représente Sertorius si
charme de la peinture qui lui fut faite , à Cadix , de ce déliJUILLET
1810 . 163
3
)
cieux séjour, qu'il avait résolu d'y aller terminer son exis
tence dans une paisible retraite . Il sera moins superflu de
rappeler ici que l'incertitude qui se remarque chezles auteurs
anciens relativement à la position et au nombre des îles
fortunées , semble avoir : suffisamment autorisé plusieurs
modernes à douter que ces îles fussent véritablement celles
que nous connaissons présentement sous le nom de Canaries
. De cette diversité d'opinions sont sorties , à différentes
époques , les idées les plus extraordinaires . Epris de la
beauté de leur pays , des écrivains de toutes les latitudes
ont réclamé pour le sol qui les avait vu naître l'honneur
d'avoir été l'élysée des anciens . N'a-t-on pas vu jusque dans
l'avant - dernier siècle le fameux Olaus Rudbeck ( 1 ) prétendre
très -sérieusement que les descriptions enchanteresses
d'Homère , de Platon et de Plutarque ne pouvaient convenir
qu'aux rochers glacés de la Suède et de la Norvège du
Quoi qu'il en soit , ces îles fortunées , que nous prendrons
très - décidément ici pour les Ganaries , se trouvèrent comme
perdues pour l'Europe , lorsque la chute de l'Empire d'Occident
interrompit toute communication entre les peuples
qui en avaient fait partie . Ce furent les Génois qui eurent
la gloire de les retrouver ; on l'attribue spécialement à deux
de leurs navigateurs , Doria et Viraldo , qui y abordèrent en
1291 Les Portugais disputent néanmoins aux Génois l'honneur
de cette découverte . Mais un fait certain , c'est que
vers le milieu du XIV siècle , ces îles ' étaient connues des
Européens sous la dénomination d'les fortunéeśy 1 msapo
Clément VI était alors assis sur la chaire de Saint - Pierre ,
qui , à cette époque , se trouvait transférée de Rome à Avignon
. Comme créateur du royaume et du roi dontil s'agit,
ce pape mérite d'être dépeint ici avec quelque détail
Il portait , avant son élévation au pontificat , le nom de
Pierre Roger; son père , le sire de Rosières , était un des
nobles les plus considérés de la province de Limousin.
Après avoir pris la robe de Saint -Benoît à l'abbaye de la
Chaise- Dieu , Pierre Roger se rendit à Paris , où ses leçons
sur les décrétales de Jean XXII obtinrent un si grand suc
-- ( 1 ) Olaüs Rudbeck , médecin suédois du dix-septième siècle , composa
un ouvrage en 3 vol . in-folio , sans compter un quatrième qui
est resté manuscrit , pour prouver que la Suède est la véritable Atlantide
de Platon , le vrai séjour de la postérité de Japhet , le berceau
des Grecs et des Romains , etc. , etc.
L 2
164 MERCURE DE FRANCE ,
cès , qu'il fut nommé proviseur de Sorbonne (2 ) . Le cardi
nal de Mortemer, qui l'aimait beaucoup , le conduisit à Avignon
, où il fut parfaitement accueilli par le pape Jean XXII ,
qui lui conféra l'abbaye de Fécamp et l'évêché d'Arras .
Sa fortuney de ce moment , prit un accroissement rapide .
Philippe de Valois l'admit dans son conseil et lui confia la
garde des sceaux . Nommé tour-à-tour archevêque de Sens ,
puis de Rouen , il fut promu au cardinalat par Benoît XII ;
et enfin , à la mort de ce pape , en 1342 , il dut la tiare à
l'influence toute- puissance du cardinal de Talleyrand-Périgord
.
A 3
Avec Clément VI , la cour de Rome prit tout-à -coup une
face nouvelle . On y vit régner une pompe , un luxe jusquelà
sans exemple. La libéralité du nouveau pontife surpassait
encore sa magnificence ; il ne marchait qu'entouré de
nobles et de chevaliers que ses bienfaits retenaient auprès de
lui ; il accueillait avec une grâce particulière les dames les
plus renommées par leur esprit et leurs charmes .
Il parut , dans ce tems , à la cour d'Avignon , un prince
à qui ses malheurs avaient acquis une sorte de célébrité .
C'était Louis de la Cerda , dépossédé du trône de Castille
par son oncle don Sanche . Philippe de Valois l'envoya en
ambassade auprès de Clément VI , à une époque où plu
sieurs voyages aux îles fortunées les rendaient l'objet de
tous les entretiens . Louis , né pour régner , et ne conservant
plus aucun espoir de reconquérir le sceptre de ses pères ,
conçut l'idée romanesque d'obtenir de la bienveillance du
pape la couronne de ces îles si vantées . Il accompagna sa
prière de la promesse de consacrer toutes ses facultés et sa
vie entière à leur conquête , de les arracher aux infidèles ,
et d'y faire triompher l'étendard de la croix ; enfin il eut soin
de ne point omettre l'engagement de tenir son royaume
comme un fief papal , et de payer , en conséquence , un tribut
annuel au Saint - Siége .
D'après l'idée que l'on a dû se faire du caractère de Clément
, il est facile d'imaginer que Louis de la Cerda ne fit
pas une démarche inutile. Le pape ne vit pas plus de dif
(2) Il était représenté sur un des vitreaux de la Sorbonne , en .
oraison devant la vierge Marie , avec cette inseription : Clément VI,
proviseur de Sorbonne . Lorsque le cardinal de Richelieu rebâtit cette
église , ce vitrail fut enlevé avec grande précaution , mais il s'est perdu
par la suite .
JUILLET 1810 . 165
ficulté à donner un royaume qu'un canonicat , et il s'applau
dit même de ce qu'il se présentait un moyen de réparer
l'injustice du sort envers un prince du sang des rois . D'ailleurs
, le zèle de la propagation de la foi sanctifiait l'entreprise
, et le désir d'étendre la puissance pontificale cédait
encore chez Clément à la joie d'avoir trouvé une occasion de
déployer dans la cérémonie du couronnement cette majesté
, cette splendeur qu'on eût en vain cherchées dans aucune
autre cour de l'Europe .
Ayant convoqué une nombreuse assemblée de cardinaux
et d'évêques , Clément VI , dans un discours très -long ,
très - savant et très-fleuri , leur exposa son droit divin de
faire et défaire les rois ; puis , rappelant la célèbre donation
de Constantin , il avança que par cet acte fondamental lui
et ses successeurs se trouvaient évidemment investis de la
suzeraineté des îles fortunées , dont il conférait la couronne
au prince Louis de la Cerda . Toute l'assemblée applaudit
aux principes soutenus par le saint-père , et à leur heureuse
application . Clément fixa aussitôt le jour de la cérémonie .
"
19
Il en fit l'ouverture solennelle par deux autres discours
que l'on conserve encore manuscrits . Le premier , adressé
Louis de la Cerda , qui était assis en face du trône pontifical
, avait pour texte ces mots qui purent paraître un peu
hasardés : Je te fais roi d'un grand peuple. Le second
roulait sur l'efficacité du couronnement et de l'onction par
l'huile sainte . Sa harangue achevée , le saint-père invita le
prince à s'agenouiller devant lui ; puis il lui mit sur la tête
une brillante couronne d'or et de pierreries , et un sceptre
dans la main . Tous les assistans crièrent : « Vive Louis ,
par la miséricorde divine et la grâce du saint-siége apostolique
, roi des îles fortunées ! Le cortége se mit aussitôt
en marche . Clément avait prodigué tous ses trésors
pour qu'il effaçât par sa magnificence la pompe dont les plus
grands souverains de l'Europe avaient pu s'entourer en semblable
circonstance : mais la destinée qui se plaît à confondre
les projets humains , voulut priver le pontife de toutes les
jouissances qu'il se promettait . A peine le nouveau mónarque
s'était-il montré dans les rues d'Avignon , qu'un
orage épouvantable vint fondre sur sa brillante escorte .
Chacun prit la fuite , sans songer au rôle qu'il avait à jouer ;
et le roi des îles fortunées , inondé par des torrens de pluie ,
mais toujours la couronne en tête et le sceptre à la main ,
gagna seul son palais , au milieu des ris d'un peuple malin.
166 MERCURE DE FRANCE ,
Les gens graves tirèrent de cette aventure les plus fâcheux
pronostics .
4
Ils ne tardèrent pas à s'accomplir : sans troupes , sans argent
pour entreprendre la conquête du royaume que le pape
fui avait donné , n'ayant pas même une barque pour y par
venir , le roi Louis n'était réellement qu'un roi de théâtre .
Clément VI , commençant à réfléchir sur la triste situation
de son vassal , adressa les lettres les plus touchantes à tous
les souverains de la chrétienté pour les engager à soutenir
de toutes leurs forces une cause aussi juste ; mais ses instances
, ses menaces même restèrent sans effet. Le seul prince
qui montra quelque zèle pour le protégé du pape , fut le
dauphin de Viennois ( 3 ) ; mais il s'engagea bien au-delà de
ce qu'il pouvait faire ; il promit une flotte considérable , et
il n'avait pas un vaisseau .
Tout l'avantage que le malheureux Louis de la Cerda retira
de cette brillante chimère fut la couronne. d'or que le pape
lui laissa , et le nom , à la vérité assez précieux pour un
héros de roman , de roi des îles fortunées .
Il faut convenir , néanmoins , que ce serait juger trop
défavorablement tous les princes contemporains que de leur
supposer , au même degré , cette confiance aveugle dans
le pouvoir des papes , dont Louis de la Cerda donnait un si
ridicule exemple . Le roi don Sanche , celui - là même qui
avait usurpé le trône de Louis , prouva d'une manière éclatante
qu'il savait apprécier les choses à leur juste valeur.
La cour de Rome forma , pour la vingtième fois , le projet
d'arracher la Terre - Sainte aux Sarrasins . On délibéra longtems
sur le choix du chef de cette grande entreprise ; don
Sanche fut enfin préféré aux autres potentats européens . Un
légat du pape vint lui annoncer sa nomination au milieu
d'une nombreuse assemblée de tous les grands et de tous
les prélats du royaume . Ce prince , qui n'entendait pas le
latin , avait fait asseoir sur les marches du trône un de ses
courtisans qui devait lui servir d'interprête . Le légat fit lecture
d'une bulle du souverain pontife , qui conférait la couronne
d'Egypte à don Sanche .. Les prélats poussèrent de
(3) C'est ce même Humbert II qui céda ses états à la France , pour
se faire dominicain : Le pape Clément VI lui conféra les trois ordres
aux trois messes de Noël , et lui donna le patriarchat d'Alexandrie ,
comme il avait donné la couronne des les Canaries à Louis de la
Cerda.
JUILLET 1810 . 167
grands cris de joie : le roi voulut en savoir la cause , et la
demanda à son interprête qui lui fit part du généreux procédé
du pape. Il ne faut pas être ingrat , s'écria aussitôt don
" Sanche ; lève- toi , et proclame , de ma part , le saint-père
» Calife de Bagdad . »
Un trait caractéristique de l'esprit du tems ne doit point
être oublié ici. Lorsque la nouvelle se répandit en Angleterre
que le pape avait disposé de la couronne des îles fortunées.
en faveur du prince Louis de la Cerda , l'amour ardent des
Anglais pour leur patrie ne leur permit pas de croire qu'il
put y avoir d'autres îles fortunées que les îles britanniques .
En conséquence il s'éleva de toutes parts un cri général
contre la témérité du pape , qui s'arrogeait le droit de transférer
la couronne d'Angleterre d'une tête sur une autre ,
sans en prévenir ni le roi ni la nation . Il fut présenté une
requête à Edouard III , qui régnait alors , pour le prier de
calmer les alarmes du peuple anglais , en exigeant du pape
qu'il désignât les îles fortunées de manière à ne plus laisser
d'incertitude . C. L.
ELISA ET ALBERT.
ANECDOTE SUISSE .
DANS une petite ville de la Suisse , célèbre par ses manufactures
de mousseline , étaient réunies plusieurs familles ,
dont les intérêts pécuniaires , le parentage , ou les plaisirs
de la société rendaient l'union très - intime . Plusieurs d'entr'elles
ayant des affaires importantes dans différentes places
de l'Europe , on envoyait de tems en tems un des individus
de ces familles faire des voyages dans ces divers pays ;
il était chargé des intérêts communs ; et la confiance mutuelle
donnait une tranquillité parfaite sur la conduite et la
probité du voyageur.
Dans le nombre de ceux qui méritaient le mieux cette
confiance et l'estime de leurs concitoyens , ainsi que leur
reconnaissance , on distinguait deux hommes , dont les
talens , la probité et l'activité avaient été extrêmement
utiles à leur patrie ; ils avaient acquis tous les deux une
fortune considérable , dont une partie avait été employée
rendre service à ceux qui en avaient eu besoin , et au
soulagement des malheureux , Tous les deux étaient veufs
et intimement liés , M. Ulrich Mesner avait fait plusieurs
168
MERCURE DE FRANCE ,
.
voyages aux Etats-Unis d'Amérique , tant pour son propre
compte que pour celui de quelques négocians de S. G... ;
il s'y était marié et comptait s'y fixer , mais ayant perdu
sa femme , il éprouva le désir si naturel aux Suisses de
retourner dans son pays . Il revint donc dans sa ville natale ,
avec deux filles . L'aînée avait douze ans et se nommait
Elisa ; sa cadette la petite Lucy n'en avait que quatre . II
retrouva une soeur non mariée , Mlle Gertrude Mesner ,
aimable et intéressante personne , entre deux âges : transportée
de joie de revoir un frère chéri et deux charmantes
nièces , elle vint tenir son ménage et servir de mère à ses
filles , et se promit bien de ne jamais les quitter . L'autre
de ces Messieurs se nommait Christian Elman ; son ambition
avait été de perfectionner les manufactures , principale
source du commerce de S. G.... Dans ce but , il
avait fait plusieurs voyages en Angleterre , et il avait réussi
au-delà de ses souhaits . Depuis maintes années il vivait
tranquille chez lui , cultivant des fleurs , dirigeant ses nombreux
ouvriers et ses ingénieuses mécaniques , et jouissant
du fruit de ses travaux , moins pour lui-même que pour un
fils unique et adoré qui faisait sa gloire et ses délices , à
qui il voulait laisser son bel établissement et sa grande
fortune , laquelle s'augmentait tous les jours : sa femme
était morte en mettant cet enfant au monde , après un an
de mariage . M. Elman , jeune encore , avait résisté aux
sollicitations de ses amis et à son propre désir , et n'avait¸·
jamais voulu la remplacer . Son cher Albert fut sa consolation
et suffisait à son bonheur ; vif , aimable , gai , de la
plus intéressante figure , Albert Elman se faisait aimer de
tout le monde , et méritait à tous égards la tendresse passionnée
de son père .
Celui-ci ne négligea rien pour son éducation : leur petite
ville offrant peu de ressources pour cela , Albert fut mis
de bonne heure en pension dans une ville du pays de Vaud :
ce bon père se priva du plaisir de le garder auprès de lui ,
dans cet âge où chaque moment est une jouissance pour
des parens , où ils voient tour-à -tour se développer l'intelligence
, la raison , les talens de leurs enfans , et où ils en
jouissent bien mieux que lorsque l'âge des passions est
arrivé . Mais M. Elman fut bien dédommagé de ce sacrifice ,
quand son cher Albert revint sous le toit paternel à dix-sept
ans , doué de tout ce qui pouvait flatter l'orgueil et le coeur
d'un père . L'aimable enfant était devenu un charmant
jeune homme , et ne laissait rien à désirer pour son âge .
JUILLET 1810 . 169
M. Elman en jouit pendant une année , qui fut employée
à le mettre au fait de ses affaires commerciales et de ses
beaux métiers de mousseline , et le jeune homme saisit tout
ces détails avec une extrême intelligence . Il prit ensuite sur
lui de s'en séparer encore pour l'envoyer chez un parent
qu'il avait à Lyon , à la tête d'une grande maison de banque.
Il faut qu'il apprenne à connaître le monde , disait cet excellent
père ; mais peut-être qu'il se faisait illusion , et que
dans le vrai il avait encore plus d'envie de produire son fils
dans le monde , que de faire connaître le monde à son fils .
Il jouissait d'avance de ses succès et de l'étonnement où
l'on serait à Lyon de voir sortir d'une petite ville de Suisse
un jeune homme aussi accompli à tous égards que son
cher Albert .
Albert partit donc , et passa une année et demie dans
cette grande ville commerçante , où l'instruction et les
plaisirs partagèrent sa vie . La famille dans laquelle il fut
placé , était propre à tous égards à lui rendre son séjour
agréable : un homme estimable , franc et bon , le reçut
comme son fils ; une femme charmante et pour la figure
et pour l'esprit , l'accueillit avec les graces qui distinguent
les Françaises.Tout autour de lui ne respirait que bonheur et
séduction ; il s'y livra sans en abuser , ses idées s'étendirent,
son esprit se développa ; son coeur éprouva des émotions
nouvelles et délicieuses ; il croyait vivre dans un monde
enchanté , et chaque lettre qu'il écrivait à son père , exprimait
avec plus de feu , et le bonheur dont il jouissait , et sa
reconnaissance de le lui avoir procuré . Contre l'ordinaire
des jeunes gens qui goûtent pour la première fois la douce
ivresse du plaisir et de la dissipation , elle ne lui fit pas
oublier son père , ni négliger de lui écrire régulièrement
toutes les semaines , et le bon M. Elman pleurait de joie en
recevant les lettres de son fils chéri , en lisant combien il
était heureux et en voyant qu'il méritait de l'être ; car son
bonheur même , sa gaîté , la franchise avec laquelle il parlait
à son père de ses plaisirs et de ses sensations nouvelles ,
prouvaient qu'elles ne coûtaient rien à ses moeurs , et qu'il
était content de lui-même . Insensiblement sa tête se calma,
son style devint plus suivi , plus réfléchi , il fit moins de
descriptions et raisonna mieux sur ce qu'il voyait et sur ce
quu''iill entendait ; quelquefois même on aurait pu remarquer
dans ses lettres une légère teinte de mélancolie , mais elle
n'était pas assez marquée pour alarmer M. Elman ; il n'y vit
que le développement de la raison et du jugement dle son
1.70
MERCURE DE FRANCE ,
1
fils , et à la demande de celui-ci , ce bon père consentit àle
laisser encore quelque tems là où il se trouvait si bien ..
Deux années s'étaient écoulées , et M Elman , qui trouvait
cette absence longue , songeait à rappeler son fils auprès de
lui , lorsqu'il en reçut une lettre datée de Genève , par
laquelle celui- ci lui mandait qu'il était en route pour revenir
à Saint-G ** , M. Elman fut d'abord trop occupé de sa
joie pour réfléchir à la singularité de ce retour inattendu ;
dans une lettre précédente , arrivée il n'y avaitque huit jours,
son fils lui parlait avec transport du bonheur dont il jouissait
dans une maison de campagne délicieuse , où il avait passé
quelque tems avec la société la plus aimable . Je serais
trop heureux , lui disait-il , si mon père pouvait en faire
partie , si je pouvais le réunir à des amis avec qui je vou-
" drais passer ma vie ; peut - être une fois ce voeu de mon
coeur se réalisera : en attendant , je remercie le meilleur
» des pères de me permettre de prolonger mon séjour , etc. "
Sans doute , pensait M. Elman , qu'il n'a pu supporter plus
long-tems d'être séparé de moi , et que je lui suis bien plus
cher encore que ces amis qu'il quitte pour me rejoindre :
l'amour filial ét celui de la patrie l'auront emporté sur des
plaisirs étrangers . Ah ! combien je suis plus heureux de ne
devoir qu'à sa volonté , qu'à son sentiment , ce retour que
sa complaisance et sa docilité m'auraient accordé ! C'est
dans ces douces pensées que M. Elman attendait son fils.
Il arriva ; après les premiers instans donnés à la tendresse ,
les seconds furent pour l'examen , et l'amour paternel n'eut
qu'à s'applaudir. Albert avait beaucoup grandi ; toute sa
figure avait pris de la consistance et quelque chose de plus
male ; il était ce qu'on appelle en tout pays un très-beau
garçon , mais il était plus que beau ; il avait de la grâce dans
les mouvemens , de la noblesse dans l'attitude , de l'aisance
dans les manières , sans la moindre apparence de fatuité ;
son langage était pur , simple , et dégagé de toute affectation ;
enfin Albert, pour le peindre en deux mots , réunissait ce
qui est bien rare , l'élégance française à la bonhommie ,
la simplicité d'un suisse allemand .
Une seule chose diminua la joie du bon père . Albert
avait une pâleur , un abattement qui semblait annoncer
une santé languissante ; les questions les plus tendres , les
plus pressantes lui furent prodiguées : il tranquillisa son
père et l'assura qu'il n'était que fatigué , ayant voyagé sans
s'arrêter, Lorsqu'il fut reposé , il ne reprit pas ses belles
couleurs ; mais comme il ne se plaignait point , on s'ac
D
JUILLET 1810 171
coutuma à sa pâleur ; d'ailleurs il reprit ses études ; il soulageait
son père dans ses occupations . Pendant que celuici
cultivait son parterre , Albert surveillait les ouvriers en
mousseline , et la vie allait son cours ordinaire .
. Cependant cet abattement que M. Elman avait remarqué.
le jour de son arrivée , loin de cesser, paraissait plutôt
augmenter. Albert se refusait opiniatrement aux parties de
plaisirs que tous les bons habitans de Saint-G** voulurent
lui donner pour célébrer son arrivée . Malgré ses efforts
pour paraître gai , il tombait quelquefois dans des accès de
tristesse d'où il ne sortait que par secousses , pour retom
ber plus triste encore . Son père pensa qu'il avait eu quelque
petit chagrin de son âge , quelque attachement de coeur à
Lyon , ou bien qu'il regrettait un genre de vie plus animé
et plus varié , mais ne voulant pas forcer sa confiance , ni
donner de l'importance à son secret , il attendit du tems et
de la légéreté de vingt ans le changement des dispositions
de son fils , ef sans le tourmenter ni de questions , ni de
reproches , il chercha , sans qu'il s'en aperçût , à lui procurer
toutes les distractions qui étaient en son pouvoir .
C'était de la famille de son ami Mesner qu'il attendait
les plus puissantes . Après son fils et ses fleurs ,
Mile
Gertrude Mesner était ce qu'il aimait le mieux . Pendant la
première absence d'Albert , il eut même une fois la grande
envie de rompre , en sa faveur , son voeu de veuvage , et de
lui offrir sa main et le partage de sa fortune . M. Mesner
était alors encore en Amérique , et peut-être n'aurait - elle.
pas refusé l'homme le plus riche et le plus considéré de la
ville ; mais sans doute ce mariage : n'était pas écrit dans lé
livre des destinées ; le frère , les nièces , le fils arrivèrent ,
et les sentimens et les dispositions prirent une autre tournure
; M. Elman ne fut plus que le père d'Albert , et M¹¹
Gertrude que la tante , ou plutôt la mère d'Elisa et de
Lucy . On en resta de part et d'autre aux termes d'une
véritable estime , d'une tendre amitié , et au désir secret
de former une autre union entre les deux familles , par le
mariage d'Albert et d'Eliza . Elle n'avait alors que seize ans ,
et on lui en aurait à peine , donné treize , tant elle était
petite , mince et peu formée ; ses traits fins et délicats se
remarquaient peu sur un visage maigre et allongé ; ses
yeux noirs étaient grands et veloutés , mais ils manquaient
d'expression , elle les tenait presque toujours baissés par
timidité ; et son teint assez brun , et presque sans couleur ,
ne les animait pas . Telle était Elisa à l'extérieur , quand
172 MERCURE DE FRANCE ;
Albert , qui ne la connaissait point encore , arriva de Lyon :
accoutumé à la vivacité des jeunes Lyonnaises , il regarda
à peine celle que son père lui présentait comme une amie ,
el soupira profondément en entendant ce mot qui lui rappelait
bien des choses . Pour le monde entieril n'aurait donné
ce titre à aucune femme , et moins encore à la petite fille
insignifiante et gauche , qui lui paraissait même dépourvue
des agrémens de son âge , et de cette aimable étourderie ,
qui prête tant de grace à la première jeunesse ; Elisa paraissait
plutôt indolente et froide , mais elle était douce et
bonne , elle avait un coeur droit et sineère , elle était trèsappliquée
à ses leçons , et promettait d'avoir des talens
distingués pour la musique et la peinture . Sa tante l'aimait
avec idolâtrie ; Elisa le lui rendait si bien , qu'elle ne croyait
pas qu'il fût possible d'aimer jamais personne autant que
cette tante chérie : mais la pauvre enfant sentit bientôt
pour son malheur qu'il y avait encore dans son coeur une
place , et une très - grande place pour un autre objet que
sa tante , et sa jeune soeur Lucy , qu'elle aimait aussi tendrement
.
La liaison intime des deux pères amenait chaque jour
des occasions de se voir , que le triste Albert ne pouvait
pas toujours éviter. Dans les petites villes on a moins de
moyens de se soustraire aux habitudes et aux rassemblemens
de famille . M. Elman avait sans cesse quelque commission
, quelque chose à faire dire soit à son ami Mesner ,
soit à Mlle Gertrude , et toujours il en chargeait son fils .
Les plus belles fleurs de son parterre , les meilleurs fruits
de ses espaliers , étaient arrangés par lui-même avec soin
dans un joli panier , et destinés à son ancienne amie ( c'est
ainsi qu'il appelait Mlle Gertrude ) , et c'était toujours Albert
qu'il chargeait de les porter. Le jeune homme y alla d'abord
pour obéir à son père , mais la manière dont il fut reçu
lui
donna bientôt le désir d'y retourner : partout ailleurs on le
plaisantait sur sa tristesse , on le tourmentait pour le distraire
, on le voulait forcer de s'amuser et d'être gai ; et
c'est la manière la plus sûre d'augmenter une disposition
mélancolique . Chez M. Mesner , au contraire , on n'avait
pas l'air de s'en apercevoir , on lui témoignait de l'amitié ,
de l'intérêt , mais non pas une pitié qui embarrasse , ou
une ironie qui blesse ; on ne lui faisait ni questions , ni
railleries ; il pouvait à son gré garder le silence , ou diriger
l'entretien sur le sujet qu'il préférait ; on ne lui proposait
aucune distraction , mais elles se présentaient si naturelleJUILLET
1810 . 173 746
ment, qu'il s'y laissait entraîner . Tantôt c'était une partie
d'échec avec le papa Mesner , qu'il faisait très-souvent mat ,
et c'est un plaisir auquel les joueurs d'échec ne sont jamais
insensibles : tantôt c'était une lecture intéressante ou instructive
, que Mile Gertrude le priait de faire à elle et à sa
nièce pendant qu'elles travaillaient ; il n'y prêtait pas d'abord
une grande attention , et il lisait machinalement les premières
pages ; mais une réflexion fine ou profonde de l'aimable
tante , ou bien une question naïve de la jeune nièce ,
le ramenaient à la lecture et y donnaient de l'intérêt . Quelquefois
aussi un trait , une situation frappait son coeur, et réveillait
en lui des souvenirs ; alors un son de voix tremblant
et même quelques larmes trahissaient son émotion , toujours
partagée par Elisa , et dont la tante n'avait pas l'air
de s'apercevoir . Dans d'autres momens la jeune personne
se mettait au clavecin , ou prenait sa guitare , et chantait
quelques romances nouvelles , qui produisaient souvent le
même effet que la lecture ; et plus d'une fois , en chantant
avec elle , Albert fut obligé de s'interrompre . Alors il
s'asseyait dans un coin reculé , appuyait sa tête sur le dossier
d'une chaise , posait la main sur ses yeux , et son imagi
nation le transportait bien loin de là , dans les lieux où il
avait entendu le même chant , les mêmes paroles , modu
lées par une autre voix ; mais celle d'Elisa , moins brillante
et plus touchante , lui faisait une espèce d'illusion , dont il
sortait bientôt avec un profond soupir ; it prenait alors son
violon , dont il jouait assez bien ; entraîné par le charme
de la musique , il accompagnait Elisa , et, pendant quelques
momens , il lui semblait que son ame se reposait de
ses peines , et retrouvait un peu de force pour supporter le
reste de la journée et le poids de la vie . Il revenait donc
chaque jour , par le besoin d'éprouver cet effet et par habi
tude. Lorsque son père oubliait de lui donner le bouquet
de fleurs ou le panier de fruits , qui lui servait de prétexte
pour se présenter le matin , il les lui demandait ou les cueil
lait lui-même ; mais il les offrait également à la tante , à la
nièce , ou même au père , qu'un long accès de goutte ,
laquelle il était sujet , retenait chez lui , C'était encore une
occasion d'y retourner dans la soirée , et de se dispenser des
sociétés et des rassemblemens de jeunesse , dont la gaieté
L'importunait . M Gertrude ne quittait jamais son frère ,
mais souvent Elisa était obligée , bien malgré elle , d'aller
chez u
une parente , chez une amie , quoiqu'elle eût préféré
mille fois d'être auprès du fauteuil de son père , avec sa
"
174
MERCURE DE FRANCE ,
"
bonne tante et son cher Albert. L'ingrat s'apercevait &
peine de son absence ; il l'aimait comme une bonne enfant
qui le laissait tranquille , et ne voulait pas l'obliger à rire et
à danser , ainsi que ses folâtres compagnes : mais , si on
lui avait demandé de quelle couleur étaient les yeux d'Elisa
Mesner , il aurait été fort embarrassé de le dire , tant il
l'avait peu regardée . S'il avait une préférence , elle était
pour la bonne tante Gertrude , dont l'esprit fin et judicieux
et l'aimable indulgence l'intéressaient et le mettaient à son
aise ; il l'aimait et la respectait comme une mère et plus
d'une fois , ayant renoncé au bonheur pour son propre
compte , il forma le désir que son père assurât le sien propre
en s'unissant à cette aimable personne . Il eut souvent le
projet de lui en parler , et de s'assurer de son consentement
, avant d'engager son père à le demander lui-même' ;
mais il sentait que cet entretien , où il voulait déclarer qu'il
renonçait au mariage , amenerait la confidence de l'état de
son coeur , et comme cela était inutile , il préférait de se
taire . Il résulta de ce combat qu'il eut souvent l'air d'avoir
un secret à confier à Mlle Gertrude , et quelque chose à lui
demander , qu'il n'osait pas articuler . Elle était à mille
lieues d'imaginer qu'il songeât à la marier avec son père .
Elle-même , et son frère , et sur-tout M. Elman ; interprês
tèrent la conduite et les assiduités du jeune homme comme
ils le désiraient tous . Ennuyé et sérieux partout où il allait?
il ne retrouvait un peu de sérénité que chez les Mesner ; il
cherchait à plaire à la tante , donc il armait la nièce ; . il
soignait le vieux père goutteux , donc il aimait sa fille ; et
personne ne mit la chose en doute , la
Le jour de naissance d'Albert s'approchait , il entrait
dans sa vingt-deuxième année , Elisa en avait près de dix
sept ; M. Elman résolut de fêter ce jour , en présentant à
son fils sa jeune amie comme son épouse : il se fit une
joie extrême de sa surprise et de son bonheur. Il demanda
dans toutes les formes à son ami Mesner la main de sa fille ;
en l'assurant que son Albert l'aimait passionnément : il obtint
une réponse favorable , et prépara tout pour ce qu'il croyait
de bonne-foi devoir assurer à jamais la félicité de son fils ,
etle fixer près de lui . « Enfin , disait cet excellent père en
se frottant les mains , je ne verrai plus de nuages sur ee
front chéri , et tout autour de moi sera heureux et content!
Ce beau jour arriva . Albert qui n'aimait pas les fêtes ;
et sur-tout la sienne , et qui s'était aperçu de quelques pré
paratifs , se leva plus triste encore qu'à l'ordinaired Voilà
JUILLET 1810 .
175
6
02
donc , pensait- il en s'habillant , vingt et un ans que je suis
dans ce monde , et déjà il a perdu pour moi tous ses charmes !
mon coeur , flétri avant même d'avoir connu le bonheur
pense avec terreur combien d'années encore il lui reste à
battre si douloureusement , sans espérance , et sans autre
désir que celui de voir finir une existence à peine commencée
: ah ! que ce jour de naissance qu'on s'apprête à fêter ,
n'est- il pas plutôt celui de la mort du malheureux Albert !"
Il s'approcha de la fenêtre , et vit au travers de sa jalousie
tous les ouvriers de la fabrique de mousseline de son père
occupés dans le jardin , et ce bon père lui- même , enrobe
de chambre et en bonnet de nuit , qui les dirigeait ; il com
prit d'abord qu'était le but de tout ce travail , et touche
comme il devait l'être de cette attention paternelle , se
promit bien de ne pas troubler la joie de cet excellent pere ,
et de cacher de son mieux le sentiment de tristesse dont
son me était oppressée ; il voulut aussi lui laisser le plaisir
de lui faire une surprise , et il se garda bien d'ouvrir, sa
jalousie , qui lui permettait d'observer, sans être aperçu , ce
qu'on lui préparait ; et ce qu'il vit l'étonna étrangement .
2
M. Elman avait fait apporter plusieurs des plus belles
pièces de mousseline brodée de la fabrique ; il avait choisi
celles dont le dessin était le plus richele plus nouveau ef
le tissu le plus fin , et par son ordre on en dressait une tentes
qui était toute préparée , et qui fut bientôt montée , elle
était en entier de mousseline qu'on arrangeait en festons et
en draperies élégantes . Pendant ce temps M. Elman fauchait
sans miséricorde ses plus belles fleurs , dont des ouvrièras
composaient des guirlandes . Albert ne put s'empêcher de
sourire : mon père, pensa-t-il , me leter comme si j'étais une
jolie femme ; cette , mousseline,,, ees fleurs , sont un sip
gulier hommage pour un grand garçon de vingt-un ans .
Une idée touchante se présenta à son esprit . M. Elman
attachait un très-grand prix à ses mousselines , sources de
sa fortune et de sa réputation ; il n'avait rien épargné pour
les porter au plus haut point de perfection ; elles rivalisaient
avec celles de l'Inde , et il était très - fier de leur succès ; il
l'était aussi des belles fleurs qu'il, cultivait, lui -même avec
soin , il adorait son fils par-dessus tout , et sans doute il
avait voulu réunir dans ce jour tout ce qu'il aimait , tout
ce qui faisait son bonheur et sa gloire Amp,
sar
Cependant les fleurs s'arrangeaient par les ordres de
M. Elman , et formaient de tous les côtés de la jolie fente
blanche le chiffre d'an 4 et d'un E entrelácés ; c'étaient les
426
MERCURE DE FRANCE ,
deux initiales des noms de baptême et de famille d'Albert
Elman . Il ne porta pas plus loin sa pensée , et le nom
d'Elisa ne s'y présenta pas une seule fois ; mais tout-à -coup
un autre nom , un autre souvenir vint le frapper : Emilie ,
Emilie ! s'écria-t- il douloureusement , ainsi nos noms , nos
sorts , notre vie , devaient être unís . Ah ! mon père ! pourquoi
votre bonté , votre tendresse me retracent -elles ainsi
un bonheur perdu sans retour ? Il sortit de son sein un
médaillon en cheveux , sur lequel était tracé le même chiffre
avec lequel on décorait le pavillon . «Je suis puni de ma
faiblesse , s'écria-t-il encore ; depuis long-tems j'aurais da
abandonner ce gage d'un amour si indignement trahi . ” Il le
détacha , le jeta dans un coin de son Bureau , et, s'éloigna
de la fenêtre pour ne plus voir cet A et cet E unis ensemble
par des liens de fleurs , et frémissant du moment où il
faudrait les retrouver. Il se jeta sur un sopha au fond de
la chambre , et resta là près d'une heure la tête appuyée
dáns sa main , et livré à ses cruels souvenirs . Le pas de
son père, qui montait très-vite l'escalier , le tira de sa rêverie ;
il se leva et fut frappé de l'obscurité de sa chambre , et d'un
très -grand bruit d'orage : le ciel , qui paraissait serein a
lever du soleil , s'était insensiblement couvert de nuages .
Ces transitions subites de l'atmosphère sont fréquentes
dans les pays de montagnes et dans le voisinage des lacs,
Un'orage violent s'était déclaré , la grêle et la pluie tombaient
par torrens sur le charmant édifice de mousseline ,
le vent arrachait et dispersait les guirlandes de fleurs et les
chiffres , et le bon M. Elman , désespéré de la destruction
de son ouvrage , voulait au moins que son fils en vît les
tristes restes . Est-ce qu'il y a rien au monde de plus cruel ,
lui dit-il en entrant ? non , Albert , tu n'as de ta vie rien
vu de plus délicieux ; à présent tout est inondé , tout est
abîmé , mais tu pourras encore en avoir une idée . Tiens ,
regarde , dit-il en ouvrant une jalousie , qu'une bouffée de
vent referma au moment même ; mais il en vit assez pour
que sa peine fût redoublée . Ses belles mousselines à jour,
agitées au gré des vents , s'accrochaient aux branches des
arbres , en étaient arrachées , et déchirées en mille pièces ;
on en voyait voltiger des lambeaux pêle-mêle avec des
fleurs , dont le sable du jardin était jonché ; il n'y avait plus
un seul A ni un seul E qui fussent reconnaissables . Co
n'était pas ce qu'Albert regrettait , mais il était affligé du
chagrin très-violent de son père . Tout , tout est détruit ,
s'écriait-il en se promenant à grands pas dans la chambre.
Votre
2511e
-
14
SEINE
JUILLET 1810 .
DE
$57
-Votre Albert vous reste encore , lui disait sos en
pressant ses mains ; mais hélas ! pensait - il , sans le dire , let
lui aussi est frappé par l'orage !
5.
Ah ! si seulement Miles Mesner avaient pu voir Raen
villon , s'écriait M. Elman ! je le leur conterai , mais ce
-
pas la même chose . Quel plaisir je me faisais de te placer
à côté d'Elisa sous cette tente de mes plus superbes mousselines
! Elle en aurait fait après sa robe de noces ; car je
lui défie d'en avoir de plus belles , quand elle les ferait
venir de Vizapour . Enfin , nous lui en ferons d'autres ,
mais c'est bien dommage . Et mes roses du Bengale , et mes
hyacinthes de Harlem , et mes anémones de Tripet ! Maudite
pluie , maudit orage , qui est venu gâter le plus beau jour
de ma vie ! Mais je ne crois pas aux augures , ni toi non
plus , Albert , n'est -ce pas ? Cet orage ne veut rien dire , et
jamais il n'y en aura entre toi et ton Elisa , j'en suis bien
sûr , et cela me console .
Albert. Mon Elisa ! mon père , que voulez-vous dire ?
M. Elman . Bah ! tu crois donc que je suis aveugle , que
je n'ai pas vu que la tête te tourne de la petite Elisa Mesner ,
que tu n'es bien qu'auprès d'elle ? Eh bien ! tu y seras , mon
fils , et pour la vie . L'orage a dérangé la manière de t'apprendre
ton bonheur , mais non pas la chose , et en dépit
de la pluie , tu sauras plus vite encore que ton Elisa sera
ta femme ; que son père et sa tante me l'ont promise ;
qu'elle - même.... Mais il faut lui laisser le plaisir de te le
dire..... Enfin , que nous passons ce soir le contrat , et que
dans un mois la noce . Je vais remettre sur le métier une
mousseline plus belle encore que celle qui voltige dans mon
jardin ; et les fleurs..... Eh ! mon Dieu , mon Dieu , mon
garçon , qu'as-tu donc ? Te voilà pâle comme un linge !
Diable , j'ai eu tort , je ne devais pas t'apprendre cela si
brusquement . Ah ! mon Dieu , ce que c'est que l'amour
et la jeunesse ! Albert , mon fils , remets-toi ; eh bien ! oui ,
tu l'auras , te dis - je , c'était tout mon désir , ce sera toute
ma joie ; supporte la tienne en homme , mon fils ; calmetoi
, si tu le peux .
-
1
En effet , Albert était resté comme frappé de la foudre ,
sans avoir la force d'articuler une parole . M. Elman croyait
que c'était un saisissement de surprise et de plaisir ; mais
il ne resta pas long-tems dans son erreur , Albert sentit
qu'il ne pouvait plus garder le silence ; il soupira profondément
, et prit sur lui de parler.
Mon père , lui dit-il , vôtre erreur et vos continuelles
M
178 MERCURE DE FRANCE ,
bontés rendraient à présent mon silence trop coupable ;
j'ai abusé de votre confiance ; non- seulement j'ai donné
mon coeur en entier , mais j'ai mille fois promis ma maiu .
Elle ne serait plus à moi , je serais actuellement lé pour
la vie , si la perfide que j'idolâtrais ne m'avait pas manqué
de foi. J'aimais avec passion , et je me croyais aimé de
même ; je voyais devant moi le bonheur suprême , mais il
m'a fui pour jamais , et celle qui me promettait un amour
éternel , a cédé à la première lueur d'ambition qui s'est
offerte à elle . J'ose vous en conjurer , mon père , épargnezmoi
la douleur de prononcer un nom , et d'entrer dans des
détails qui m'ont rendu le plus malheureux des hommes ;
ils sont inutiles , puisque celle que j'ai tant aimée , et que
j'adore encore , ne sera jamais votre fille , et qu'un autre a
reçu aux pieds des autels les sermens qu'elle m'avait faits
tant de fois : moi seul je les tiendrai , et je vous demande à
genoux de ne pas m'obliger d'offrir à une autre femme uncour
qui ne m'appartient plus , et qui ne peut plus être à
personne.
Albert se tut ; son père le fit relever , et tous les deux
restèrent en silence et livrés à leur douleur ; celle de
M. Elman était calme et sombre ; son fils au contraire s'abandonnait
au désespoir r il était en quelque sorte soulagé
de pouvoir donner essor à un sentiment que la contrainte
lui rendrait insupportable . M. Elinan avait pour son fils une
affection si vive et si tendre , qu'il ne s'occupa qu'à le consoler
, et qu'aucun reproche ne vint aggraver sa douleur ; il
s'abstint même de lui faire aucune question , mais son
embarras était extrême : passionné de la chimère qu'il s'était
créée , d'un projet qui lui convenait aussi bien à tous égards ,
n'ayant aucun doute sur les sentimens de son fils , il avait formellement
demandé et obtenu Elisa , et la jeune personne
en était instruite .-- Que faire ? quel parti prendre ? Elle allait
arriver avec ses parens ; il avait même confié à Mlle Gertrude
quelque chose de son projet pour le jour de naissance d'Albert
, en les invitant à déjeûner , et il était convenu avec
M. Mesner , que la signature des articles terminerait la fête .
Comment les recevoir ? que leur dire ? nourrira- t- il dans le
jeune coeur d'Elisa une espérance qui ne sera jamais réalisée
, ou l'exposera-t - il à recevoir subitement le coup qui va
la frapper ? Incapable d'user d'autorité , il ne l'imaginait pas
même possible dans un affaire aussi essentielle ; il craignait
encore d'augmenter le chagrin de son fils en lui faisant part
de l'embarras où il se trouvait. Les mains derrière le dos ,
la tête baissée , ilse promenait lentement avec la plus cruelle
JUILLET 1810 .
179
anxiété , tremblant pour la première fois de voir arriver ses
amis , lorsqu'un billet de Mlle Gertrude vint heureusement
le tirer de peine : elle lui apprenait que l'orage avait influé
» sur la santé de M. Mesner; à peine convalescent de son
accès de goutte , il craignait de la reprendre , n'osait pas
s'exposer à l'humidité , et on ne voulait pas le quitter ;
mais on espérait que dans la soirée on se réunirait autour
» de lui , et qu'il n'y aurait que le déjeûner qui fût dé-
" rangé ; etc. , etc. » — C'était un moment de répi qui soulagea
le père et le fils ; l'orage et la goutte , ces deux fléaux
du genre humain , furent utiles une fois . M. Elman se décida
tout-à -coup , de faire un voyage d'un mois dans le pays
de Vaud , où il avait en effet quelques affaires ; cela lui donnait
le tems de réfléchir et de trouver quelque remède aux
suites de sa cruelle, précipitation . Albert aurait bien voulu
être du voyage , mais tous les deux à -la -fois ne pouvaient
s'absenter . M. Elman écrivit en quatre mots à son amie
que le courier lui avait apporté des lettres de ses correspondans
, qui l'obligeaient à partir sans délai , et qu'il ne
serait question de rien jusqu'à son retour . Il embrassa son
fils , lui dit d'être tranquille , lui recommanda le soin de sa
santé , de sa manufacture et du jardin dévasté , et partit le
jour même , ne pouvant se défendre d'un peu d'espoir pour
Elisa , puisqu'il n'en restait aucun à son fils de s'unir avec
celle qu'il aimait. (La suite au numéro prochain . )
VARIÉTÉS .
- Les Projets
SPECTACLES. → Théâtre de l'Impératrice .
inutiles , comédie en un acte et en vers , de M. Vernes
(de Genève . )
Ce n'était pas la peine d'emprunter à Collin- d'Harleville
les deux principaux personnages de son Optimiste ,
Plinville et Morinval , et de changer leurs noms en ceux
de Dorival et d'Oronte , pour faire un petit acte sans vrai
comique et sans intérêt . M. Vernes a donné au premier un
fils nommé Valère , au second une fille nommée Lucile ,
qui deviennent amoureux l'un de l'autre pendant le cours
même de la pièce , et qui ressemblent à tous les amoureux.
Ce sont là tous ses personnages . Son intrigue est plus originale
, mais elle est d'une invraisemblance difficile à
excuser. Oronte habite Rouen ; il est venu à Paris pour
affaires . Sa fille , qu'il voulait marier malgré elle , a saisi cette
occasion de s'évader. C'est à Paris , chez Dorival , qu'elle
M 2
180 MERCURE
DE FRANCE ,
vient chercher un asyle , et c'est là que Valère et Dorival
lui-même se prennent de belle passion pour ses attraits .
Ce qu'il y a de plus original encore , c'est que Dorival
s'avise de présenter Lucile voilée au bon homme Oronte ,
comme une femme qu'il ferait bien d'épouser , et que le
vieillard devient à son tour presque amoureux de la taille
de sa fille . Nous ne dirons rien du dénouement , car on
devinera bien sans nous que c'est Valère qui épouse Lucile .
Quant aux détails , nous en donnerons une idée en disant
qu'un des grands griefs du pessimiste Oronte contre les
moeurs de son tems , c'est que les badauds de Paris l'ont
entouré à son arrivée , pour se moquer de son habit et de
sa tournure provinciale . Il était difficile sans doute de lui
en donner un plus frivole et moins fondé . Au reste ,
M. Vernes lui-même ne se plaindra pas de l'accueil qu'a
reçu à Paris sa comédie provinciale ; elle n'est pas tombée,
et c'est plus qu'il ne devait espérer .
Nous n'avons point parlé de Roxelane mariée ou la suite
des trois Sultanes , comédie en trois actes et en prose ,
jouée et tombée à ce théâtre le 2 de ce mois . La raison de
notre silence est que l'auteur , connu par des succès trèsmérités
, a retiré sa pièce pour la refondre . Il sera tems de
la juger lorsqu'il l'aura remise au théâtre avec ses corrections
; et rien n'était moins pressé que d'annoncer simplement
sa chute .
-
Théâtre du Vaudeville . Partie carrée ou Chacun de
son côté, vaudeville en un acte , de MM . Theaulon et Arm .
Dartois .
Un onele et son neveu , une tante et sa nièce sont les
seuls acteurs de ce vaudeville . Ils sont tous les quatre à
marier. L'oncle et la tante possèdent deux terres voisines
l'une de l'autre , qu'ils comptent , en effet , réunir en
se mariant ils cachent soigneusement leur projet au
neveu et à la nièce , qui sont leurs seuls héritiers . Mais les
jeunes gens se sont vus à Paris , ils ont pris de l'amour
l'un pour l'autre , et Armand ( c'est le nom du jeune
homme ) , trouve moyen de s'introduire dans le jardin de
Mlle de Gernance ( c'est le nom de la tante ) , malgré la
défense de son oncle , M. de Valmont . Il est très - bien
accueilli de la nièce Camille ; mais on entend venir la
tante , et il est obligé de se cacher dans un pavillon . Bientôt
après , Valmont arrive , et bientôt aussi la tante , pour le cacher
à sa nièce , l'enferme dans un autre pavillon . De ces
deux intrigues furtives et assez ingénieusement rapprochées
, les auteurs ont tiré quelques tableaux assez piquans ,
JUILLET 1810 . 181
quelques situations même assez comiques ; et le succès
aurait été complet , si la pièce se fût développée et dénouée
aussi heureusement ; mais c'est ce qui n'arrive guère lorsque
les auteurs se renferment dans les bornes d'un petit
acte , et sur-tout lorsqu'ils travaillent avec la précipitation
qu'exige un théâtre où l'on donne trois ou quatre nouveautés
par mois . Nous n'entrerons dans aucun détail sur la dernière
partie de cet ouvrage . Il suffira de dire que , malgré
ses défauts , il a réussi . Il le doit aux tableaux que nous
venons d'indiquer , à de jolis couplets , à des airs agréables .
Les auteurs ont été demandés et nommés .
- Théâtre des Variétés. Je cherche un Dîner , vaudeville
en un acte de M. Cosmeron .
Nos anciens recueils d'anecdotes sont pleins de tours
d'adresse employés , sur-tout par des Gascons , pour se
procurer un dîner . Le Cousin de tout le Monde de M. Picard
, n'est autre chose qu'un tour de cette espèce ; mais
celui qui fait le sujet de la pièce nouvelle , n'est emprunté
ni des Gascons ni de M. Picard . L'original est une pièce
anglaise dont la traduction fut jouée , il y a quelques années
, aux Variétés étrangères , et l'a été depuis à l'Odéon .
Le chercheur de dîners est un cuisinier sans place , ce qui
rend la situation encore plus plaisante. Les gens à qui il
s'adresse sont un orfèvre -joaillier et sa famille , et le moyen
dont il se sert , est de les consulter sur la valeur d'un diamant
imaginaire dont il leur fait une fort belle description .
L'orfèvre , qui croit voir un bon coup à faire , invite le chef
de cuisine à dîner , et ce dîner est la partie la plus agréable
de l'ouvrage . A l'exemple des parasites de tous les pays et de
tous les tems , le cuisinier paye son écot en récits d'aventures
extraordinaires . Sa gaieté , la crédulité de ses convives
et les balourdises d'un certain Flanard , parent de l'orfèvre
et ancien conducteur de diligence , ont beaucoup amusé les
spectateurs. Le dénouement se fait par l'arrivée du valet de
l'orfèvre , qui vient annoncer au cuisinier son ancien ami
qu'il lui a procuré une place. A cette découverte de son
état , le joaillier s'indigne de l'avoir admis à sa table ; mais
le cuisinier l'apaise et va prendre possession de sa place
après s'être procuré un dîner .
Quoique cette pièce n'ait pas réussi sans contestation ,
on croit qu'elle se maintiendra au répertoire. Des couplets
agréables et spirituels , et sur - tout l'heureuse idée d'avoir
substitué des badauds de Paris aux badauds de Londres
de la pièce anglaise , lui assurent la supériorité sur la traduction
dont nous avons parlé plus haut .
TAR
POLITIQUE.
A la scène sanglante qui a effrayé Stockholm , et qui a
nécessité dans cette capitale l'emploi de mesures de rigueur
, ont succédé des scènes anarchiques et la tentative ,
évidemment préméditée , d'un crime dont on n'a pu encore
saisir les auteurs : ce crime était l'incendie de la ville
à laquelle par quatre côtés différens on a essayé de mettre
le feu ; la surveillance de la police a déjoué ce complot ;
le gouverneur de Stockholm , le général major Skiolde
brand , a publié une proclamation très -sévère , et intimé
Les ordres les plus précis pour le maintien de la sûreté et de
la tranquillité publique . En même tems on a appris la retraite
du comte d'Ugglas , ci-devant gouverneur de Stockholm
; il a cherché dans sa terre un asyle contre les effets
de l'exaspération du peuple . Cette haine du peuple contre
les personnes qu'il enveloppe dans ses soupçons sur
les causes de la mort du prince royal , s'est portée jusque
sur le médecin appelé lors de la chute du prince pour
lui porter les premiers secours , et qui le trouva sans vie :
le docteur Rossi , c'est le nom de ce inédecin , a failli périr
le même jour que
le comte de Fersen ; il a été assailli , ses
habits ont été déchirés ; mais au moment où il allait être
frappé , profitant des avantages que lui donne sa force naturelle
, il a terrassé un de ses assaillans , et par une fuite
rapide se dérobant aux autres , il a trouvé asyle au palais
royal . On parle des derniers momens du comte de Fersen
d'une manière qui ferait présumer son innocence : on assure
qu'entre les mains du peuple , il le conjurait de l'épargner
, et protestait , de la manière la plus touchante , qu'il
était étranger à tout complot formé contre le prince royal .
On remarque que ce seigneur était superstitieux , que, doué
d'ailleurs de beaucoup d'esprit , il croyait ou feignait de
croire à l'art divinatoire . En voyage , partout où il passait ,
il faisait , dit- on , appeler le sorcier de l'endroit , et c'est
d'un de ces jongleurs qu'il avait appris qu'il perirait dans
une émeute populaire . On sait ce qu'il faut croire de ces
romans faits après coup sur tout homme dont l'histoire présente
un caractère tragique ; mais on rapproche cette opinion
MERCURE DE FRANCE , JUILLET 1810. 183
sur le comte de Fersen , de celle qui donne au ci -devant
roi de Suède un même degré de crédulité , et qui parmi
les officiers attachés à sa personne , met au premier rang
celui qui est chargé , par le prince , de lire pour lui dans
le livre de l'avenir. Un écrit satirique intitulé le Renard ,
embrasse l'ensemble de tous les derniers événemens ; il
fait à Stockholm une vive impression .
Jusqu'à présent , rien n'établit légalement l'existence du
complot , et rien ne justifie les soupçons auxquels la populace
de Stockholm a donné des suites si cruelies ; la chancellerie
de justice a fait un rapport sur l'événement , et présenté
à S. M. le résultat de l'enquête décrétée pour constater
la cause du bruit que le prince royal aurait succombé
d'une mort violente et par l'effet du poison . Rien encore n'a
été découvert , rien n'annonce l'existence du crime ; le procès
-verbal des médecins atteste même que ce crime n'existe
pas. Cependant la commission a proposé à S. M. d'inviter
chacun de ses fidèles sujets à dénoncer tous les faits qui
pourraient établir l'existence d'un complot contre les jours
du prince royal , et à en faire connaître les auteurs ou complices
: S. M. a daigné permettre de porter à la connaissance
du public l'approbation qu'elle a accordée à la proposition
précédente faite par la chancellerie , et une publication
solennelle a été faite en conséquence . « Puisse ,
dit , en terminant cette proclamation , le gouverneur Skiol-
» debrand , puisse le dieu scrutateur du coeur humain , permettre
que le crime soit découvert et puni , s'il y en a eu :
nou, dans le cas contraire , qu'une nation noble et respec-
» table soit purgée de la tache déshonorante d'un soupçon
n si affreux , ”
L'enterrement du prince royal a été différé . Quant à la
diète , elle devait se réunir le 15 juillet à Stockholm , mais
on ne présume pas que cette réunion ait lieu dans cette
capitale encore agitée du souvenir des derniers événemens ,
et au sein de laquelle règne un appareil militaire peu convenable
à la tenue des états . On désigne à cet effet une
ville assez voisine de Stockholm , où déjà plusieurs diètes
ont été tenues .
Les nouvelles de Valachie , de Gallicie et d'Autriche ,
continuent à parler des succès des Russes contre l'armée
ottomane , comme d'événemens aussi positifs que glorieux .
On a pour les célébrer chanté un Te Deum à Pétersbourg ,
le 22 juin : l'empereur Alexandre était revenu le 20 dans
sa capitale . Suivant ces nouvelles qui prennent un carac184
MERCURE DE FRANCE ,
tère d'authenticité , mais sur les détails desquelles on n'a
rien publié d'officiel , l'armée russe aurait battu celle du
grand-visir , dans plusieurs rencontres importantes ; la perte
des Ottomans en lués , blessés et prisonniers , serait à-peuprès
de vingt mille hommes , d'un grand nombre d'étendards
, et d'une artillerie considérable . Silistria serait tombée
le 29 à la suite de quelques jours de tranchée ouverte , et à la
veille d'un assaut . Le général en chef Kamenski pousse ,
ajoute-t- on , ses succès , et marche sur Schumlà où se
trouve le grand-visir en personne . Des lettres de Vienne ,
en date du 7 juillet , annoncent que déjà ce chef ottoman a
été attaqué de nouveau , que le désastre est grand , que la
consternation est entière à Constantinople , qu'on est disposé
au divan à faire la paix au prix des plus grands sacrifices
; qu'enfin , M. Adair est encore dans cette capitale ,
toujours inutilement attendu par la frégate qui doit le reporter
en Angleterre .
Le Moniteur annonce que le roi de Hollande est arrivé à
Hanôvre le 6 de ce mois , que S. M. a continué sa route
sans s'arrêter , pour Cassel où elle se rend auprès du roi
son frère . Ce monarque et son auguste épouse doivent
être arrivés en même tems dans cette capitale de leurs
Etats , de retour de leur voyage à Paris . Un autre journal
s'exprime ainsi une voiture mystérieuse est arrivée à
Hanovre des Français ont cru reconnaître sous cet équipage
le roi de Hollande accompagné de deux officiers ;
quelques heures après , le bruit s'est répandu que le roi de
Hollande avait abdiqué , et ne prenait plus que le titre de
prince Louis .
:
Le Moniteur a en même tems publié la note suivante ,
sous la date d'Amsterdam , 15 juillet :
« Hier , à dix heures du matin , le prince architrésorier
a fait son entrée dans cette ville . Il a été reçu par le duc
de Reggio , le général Dumonceaux , l'amiral Dewinter
et les autres généraux de terre et de mer . Les troupes
françaises et hollandaises , la garde royale , aujourd'hui
impériale , et la garde nationale , étaient sous les armes
et offraient un tres-beau coup - d'oeil . Les troupes hollandaises
manifestaient le plus vif enthousiasme la garde
nationale se montrait animée des mêmes sentimens que
les troupes .
le
» S. A. S. a été haranguée à l'entrée de la ville par
bourgmestre , M. Vander Poll , qui appartient à l'une
des principales maisons de cette capitale , et qui s'est touJUILLET
1810 . 185
jours fait distinguer par la fermeté et la sagesse de ses
principes .
par
Arrivé au palais , le prince architrésorier a été reçu
les ministres et les membres du conseil d'Etat .
» Le serment a été prêté aujourd'hui par les grandes
autorités , le conseil d'Etat , le Corps législatif , le bourgmestre
et ses adjoints . Il sera prêté demain par les troupes ,
et lundi par les tribunaux , le landrost et les autorités administratives
.
» S. A. S. a déclaré au ministre des relations extérieures
que ses fonctions étaient finies . Les ministres hollandais
dans les cours étrangères , ont été prévenus que leurs missions
étaient terminées . Les ministres étrangers résidant à
Amsterdam , ont cessé d'exercer leurs fonctions .
Le prince architrésorier se loue de l'accueil qu'il a
reçu , et de l'esprit qu'il a trouvé en Hollande , spécialement
dans la grande ville d'Amsterdam , qui , dans toutes
les circonstances , s'est montrée pénétrée des principes
qui peuvent seuls aujourd'hui sauver le commerce du
continent . "
Le roi de Naples poursuit ses préparatifs , et prélude au
succès qui doit couronner son expédition par des avantages
signalés nécessaires à la réunion de ses moyens ; les
Anglais ne peuvent réussir à l'empêcher d'opérer cette
réunion , comment résisteront - ils à l'ensemble de ces
moyens réunis , et dirigés avec cette audace qui seconde
le génie , avec ce courage qui donne à l'audace même le
caractère de la prudence ? On s'attend ici , écrit-on de Naples
, à de grands événemens ; le roi a une belle et excellente
armée , plus de 800 bâtimens de transport et 80 chaloupes
canonnières . Ses forces maritimes augmentent journellement
ses troupes sont remplies d'ardeur . Scylla est
le rendez-vous général , et Charibde retentit de cris d'alarmes.
Le roi jouit de la meilleure santé ; l'armée n'a point
de malades .
Voici sur la situation des affaires en Espagne un aperçu
pris d'après les rapports officiels et la correspondance des
généraux ,
« Le général Sébastiani a rendu compte que l'expédition faite contre
les insurgés des Alpujarras , a eu un plein succès . Les Anglais étaient
parvenus à faire réunir dans ces montagnes un corps d'environ 4000
hommes , qu'ils appuyaient par deux vaisseaux de ligne , et que les
généraux Belair et Godinot ont complètement battus . Une vingtaine
186 MERCURE DE FRANCE ,
d'officiers espagnols sont venus se rendre ; parmi eux se trouve le chefd'état
-major et directeur des opérations du brigadier Calvache , chef
de cette insurrection . En général , tous les Espagnols qui ont quelques
lumières , et qui n'attendent rien du désordre , renoncent au parti des
insurgés.
Tout est parfaitement tranquille dans la province de Grenade ;
les communes organisent des compagnies franches pour poursuivre les
brigands , et plusieurs corsaires armés dans divers ports de cette province
font journellement des prises . En dernier lieu , dans les montagnes
entre Antequera et Malaga , huit à dix villages se sont ligués
pour faire une chasse générale et détruire tous les malfaiteurs que
leur territoire pourrait recéler .
» Les communes des montagnes de Ronda se défendent contre les
bandes d'insurgés lorsqu'elles se présentent , ou envoient du monde
pour courir après celles qui sont éloignées de leur territoire .
» Les rapports du général Godinot sur les provinces de Cordoue et
de Jaen , ne laissent rien à désirer . La province de Séville donne
l'exemple . La noblesse , les propriétaires et le clergé sont aujourd'hui
bien convaincus qu'il est de leur intérêt particulier que le bon ordre
se rétablisse et se maintienne .
» Un autre ponton espagnol , l'Argonaute , qui servait d'hôpital , et
qui avait à son bord 650 prisonniers français malades , vint , dans la
nuit du 26 au 27 mai , s'échouer près de Matagorda . Les cables en
avaient été coupés par les malades eux-mêmes . L'ennemi fit tous ses
efforts pour le détruire par le canon ou par le feu pendant la dérive .
Les militaires des premiers corps d'armée se distinguèrent de nouveau
, dans cette circonstance , par leur dévouement à sauver leurs
malheureux camarades .
» Il y a , dans Cadix et dans l'ile de Léon , une mésintelligence
reconnue entre les Anglais et les Espagnols . Les premiers se sont emparés
du parc d'artillerie , et ont placé des canons pour tirer sur le
peuple dont ils craignaient le soulèvement . Les vivres y sont d'une
cherté excessive ; l'émigration s'y fait sentir , et on ne doute pas que
tous les négocians ne partent de cet endroit en proie à toutes les horreurs
de la guerre , de la discorde , de la famine et des maladies.
» Il y a également beaucoup d'émigrations à Carthagène . Par des
avis reçus de Cadix et de Gibraltar , on a appris que trois vaisseaux
de ligne espagnols , partis de ce port avec plusieurs familles qui quittaient
le pays , ont été arrêtés par les Anglais et sont détenus dans la
baie d'Algeziras . La junte de Cadix a fait vainement des représentations
pour les faire rendre ; les Anglais ont déclaré qu'ils voulaient
Les garder comme otages . Cet incident a augmenté le mécontentement
JUILLET 1810 .
187
des habitans de Cadix , qui commencent enfin à reconnaître que les
Anglais ne se prêtent à leur défense que pour leur propre intérêt.
» Les travaux du siége de Cadix se poursuivent avec la plus grande
activité ; les postes de droite et de gauche ont été rapprochés ; de
nouvelles batteries ont été armées : on met Puerto- Réal en état de
défense ; l'armement des chaloupes canonnières et des bombardes s'accélère
, et lorsqu'on aura réuni les munitions nécessaires , on chassera
entiérement l'escadre ennemie de la rade .
» Des avis certains et les nombreux déserteurs qui se rendent au 3 ¢
corps d'armée , annoncent que l'armée des insurgés en Catalogne est
dans le plus grand découragement , et qu'elle n'a plus la moindre
espérance de voir triompher la cause qu'elle soutenait .
» Les Valènciens voulant s'opposer aux siéges de Tortose et de Tarragone
, viennent de se présenter devant Morella au nombre de
16,000 hommes . Le général Montmarie occupait cette ville avec
2000 hommes . Malgré cette supériorité des forces de l'ennemi , il
l'attaque , l'enfonce , le met dans une déroute complète , et lui met
1200 hommes hors de combat.
» Dans les Asturies , le général Bonet a défait les insurgés toutes
les fois qu'il les a rencontrés . Son quartier - général est à Oviedo , ses
troupes occupent Grado et tout le pays entre la Narcea et la Navia ,
ses communications sont établies entre Saint-Ander et Léon ; il pourrait
se porter sans difficulté sur la Galice , mais il a reçu ordre de
rester dans ses positions actuelles , en attendant de nouvelles circonstances
.
» Les points de Léon et d'Astorga sont parfaitement assurés , et l'armée
de Portugal , en même tems qu'elle pousse avec vigueur le siége
de Ciudad- Rodrigo , observe toute la frontière du Portugal , depuis la
Galice jusqu'au Tage .
» Le 20 corps d'armée qui est en Estramadure , et qui occupe tout
le pays depuis Alcantara où il se lie avec le 6e corps , jusqu'à Zafra
où il communique avec le 5e , ne laisse pas un instant de repos aux
différens corps de l'armée de la Romana . Il les poursuit. sur tous les
points , les atteint presque toujours , les bat , leur tue du monde et
leur fait des prisonniers.
De fréquentes reconnaissances sont faites jusque sur les glacis
de Badajoz . Le 9 juin , le général Reynier alla lui-même en faire une
sur cette place ; il surprit les postes avancés qui étaient sur les routes
de Zafra et de Talaveyra , fit une vingtaine de prisonniers , en sabra
ou jetta dans la Guadiana un plus grand nombre , et enleva un troupeau
de 800 boeufs , 200 chevaux et 50 mules qui paissaient sous les
murs de la ville . Cès événemens se sont renouvelés plusieurs fois .
188 MERCURE
DE FRANCE ,
» La plus grande fermentation continuait à régner dans Badajoz ;
les mesures révolutionnaires de la Junte et de la Romana indignaient
tout le monde et donnaient lieu à des plaintes continuelles qui n'étaient
pas écoutées. Les enlèvemens des bestiaux y avaient occasionné des scènes
violentes . Les habitans de l'Estramadure réfugiés dans cette place ,
voyant arriver le tems de la récolte , et jamais l'effet de la promesse
de la Romana de les protéger dans leurs champs , lui ont déclaré que
puisqu'il ne pouvait pas éloigner les Français et mettre leurs propriétés
à l'abri des incursions , il fallait se soumettre au nouvel ordre des
choses . On assure que la garnison est également mécontente . Enfin ,
la Junte et la Romana sont généralement détestés . »
Nous terminerons cet aperçu par des détails intéressans
sur le siége de Ciudad - Rodrigo : - A la date du 29 juin ,
l'incendie était général dans la ville ; les batteries ennemies
affaiblissaient leur feu , celles des Français ont reçu l'ordre
de cesser le leur , un parlementaire a été envoyé dans la
place , et a présenté au gouverneur la sommation qu'on
va lire.
Monsieur le gouverneur ,
"
Les sommations que j'ai eu l'honneur de vous faire précédemment ,
et auxquelles vous avez répondu d'une manière négative , m'ont
obligé à déployer des moyens formidables qui ont dû vous convaincre
que la forteresse dont le gouvernement vous est confié , ne peut
plus tarder à être réduite aux dernières extrémités . S. A. S. le prince
d'Essling , commandant en chef l'armée de Portugal , qui est ici
présent , et dont la loyauté et l'humanité sont connues , m'ordonne ,
M. le gouverneur , de vous faire cette dernière sommation . Je
me plais à rendre justice à votre belle défense , et au courage qu'ont
montré les troupes de votre garnison ; mais ces considérations ,
toujours si recommandables près des armées francaises , sont perdues
pour vous si vous persistez désormais à prolonger une défense
inutile , et ce serait forcer , quoique à regret , S. A. le prince
d'Essling à vous traiter avec toute la rigueur que les lois de la
guerre autorisent . Si vous avez eu l'espoir d'être secouru par les
Anglais , vous êtes sans doute détrompé maintenant. En effet ,
comment auriez -vous pu ne pas reconnaître que si telle avait été
leur intention , ils n'auraient pas attendu , pour le faire , que
/ Ciudad-Rodrigo eût été réduit à l'état déplorable dans lequel il se
trouve? Votre situation , soyez -en bien convaincu , M. le gouverneur,
ne peut plus qu'empirer . Vous avez à choisir entre une capitulation
honorable et la vengeance terrible d'une armée victorieuse. Je vous
9
JUILLET 1810.
189
pri de me répondre et de me dire d'une manière positive ce que
Vous aurez préféré .
Agréez , M. le gouverneur , etc.
Signé , le maréchal duc D'ELCHINGEN .
Le Gouverneur a fait la réponse suivante .
Après 49 années de service , je connais les lois de la guerre
et mes devoirs militaires .
La place de Ciudad-Rodrigo n'est point en état de capituler ,
et n'a point de brèche formée qui l'y oblige .
En conséquence , je ne puis qu'engager V. Ex. à continuer ses
opérations contre la place . Je saurai moi-même par égard pour
l'humanité , et quand les circonstances m'en feront un devoir ,
demander à capituler , après avoir mis à couvert mon honneur ,
qui m'est plus cher que la vie .
Mais comme l'officier envoyé par V. Ex. a laissé croire que sa
générosité serait telle qu'elle voudrait bien me permettre d'envoyer
des dépêches au général anglais Wellington , j'accepterai cette
proposition . Les choses , jusqu'au retour du courrier qui serait
expédié , demeureraient in statu quo , et les hostilités seraient suspendues
; et , selon la réponse du général anglais , je ferai à V. Ex,
les ouvertures convenables .
J'ai l'honneur d'être , etc. ,
Signé , ANDRÉ DE KERRASTY.
M. le prince d'Essling n'a pas voulu accorder au gouver
neur la demande qu'il faisait d'écrire à lord Wellington .
Le feu a recommencé .
Dans cette réponse où l'expression du sentiment de brayoure
et d'honneur se trouve si bien empreint de la jactance
castillane , on voit aisément que le gouverneur de laplace de
Ciudad-Rodrigo ne veut qu'une chose , capituler sans avoir
de reproches à se faire : les Anglais entendent le feu qui
détruit ses remparts , et ils ne sortent point de leur position
pour le secourir le gouverneur veut savoir jusqu'à quel
point la fidélité de ses alliés peut justifier la témérité de sa
défense ; mais obligé de les attendre sans les consulter , il est
évident qu'il a peu de jours à compter avant de se rendre sans
les avoir vu venir . Pendant que la chute assurée de Ciudad-
Rodrigo prépare les opérations de l'armée de Portugal , S.
M. C. s'occupe , à Madrid , des soins du gouvernement , et
sacrifie au goût national en honorant de sa présence ces
spectacles périlleux et ces jeux sanglans où l'Espagnol aim
190
MERCURE
DE FRANCE ,
tant à signaler et son courage et son adresse . Les derniers
combats ont été d'une grande magnificence , c'est -à -dire ,
que les taureaux ont fait une belle résistance et qu'il en
a succombé un grand nombre sous le fer des terribles
matadors .
,
Au moment où nous écrivons , les nouvelles de Londres ,
à la date du 5 juillet , donnent des notions intéressantes
sur la position de l'armée anglaise . Elle assiste en quelque
sorte au bombardement de Ciudad -Rodrigo , dont l'inves
tissement est complet ; elle craint un mouvement de l'armée
française sur son flanc droit pour pénétrer en Portugal par
le sud : le général Hill avec seize mille hommes est chargé
de surveiller et de défendre le point menacé . On élève des
télégraphes de Lisbonne au quartier-général , et on recrute :
on prend tous les moyens pour engager la population à
s'armer ; l'engagement est regardé comme prochain et inévitable
. Les Anglais estiment à 60,000 hommes les forces
de l'armée française , y compris le corps du maréchal Ney,
qui , suivant leurs conjectures , se dirige sur Badajoz .
Mais l'attention du gouvernement anglais est vivement
appelée sur un autre point . Charles Cotton est devant
Toulon , mais l'escadre française est supérieure en force :
elle compte 17 vaisseaux de ligne , dont 4 à trois ponts .
L'amiral Colton a demandé des secours . Les Français
veulent- ils seconder l'expédition de Sicile ? Quelle destination
ont les 40,000 hommes réunis à Tarente ? Où doit
se porter une autre armée aussi forte stationnée sur les côtes
du golfe de Venise ? A- t-on encore des projets sur l'Egypte ?
Dans ces circonstances , les Anglais ne prennent soin de,
dissimuler ni leurs inquiétudes , ni leur étonnement de se
voir ainsi menacés sur une foule de points qu'ils prétendaient
envahir ou défendre . En effet , il y a loin de cet état
d'inquiétude , des alarmes et des ordres de l'amiral Cotton ,
à la prétention de fermer tous les ports , et de régner exclusivement
sur les mers , des événemens de la guerre du
Danube aux promesses de M. Adair , de la situation de la
Sicile aux proclamations jetées sur les côtes de la Calabre ,
des promesses faites au nom de lord Wellington à ses manoeuvres
en Portugal , du but de l'expédition dans la Baltique
à ses résultats . Enfin , il y a loin du projet d'invasion
du commerce anglais sur toutes les côtes du nord , à la
réunion de la Hollande , et à la prestation solennelle du
serment de son armée de terre et de mer à son nouveau
JUILLET 1810 . 191
souverain ; ét sì , en rapprochant ces divers événemens
le ministère anglais n'y voyait aucun sujet d'inquiétude , si
la nation anglaise n'y reconnaissait pas le constant ascendant
du génie sur la fortune , l'immensité des ressources
de l'Empire français , et la politique constante et forte qui
préside à ces destinées , il faudrait renoncer à attendre
aucune leçon des événemens , et rayer l'expérience des
élémens de la sagesse humaine .
PARIS.
LL. MM. II. et RR. sont de retour de Rambouillet à
Saint -Cloud. On annonce un voyage de l'Empereur dans
les contrées nouvellement réunies , après la solennité du
15 août . S. M. a tenu , le jour même de son arrivée à Saint-
Cloud , un conseil de commerce et de manufacture .
- Un décret impérial crée six maisons de couvens destinés
à recueillir et à élever les orphelines dont les pères.
sont morts officiers ou chevaliers de la Légion d'honneur ,
ou au service de S. M. dans quelque grade que ce soit,
pour le service de l'Etat . Ces maisons sont sous la protection
de S. A. I. Madame . Le nombre des élèves sera
de six cents . L'institution sera desservie par la Congré
gation religieuse existant sous le nom de Dames de la Congrégation
des Orphelines . Cette Congrégation ne connaîtra
d'autre supérieur spirituel que le grand aumônier ou l'évêque
diocésain . Une dotation de 200 mille livres de rentes
est affectée à l'institution . Les nominations seront faites
sur la présentation du grand chancelier de la Légion
d'honneur.
-
Le procureur-général impérial , près le premier conseil
de guerre permanent de la première division militaire ,
vient d'interjeter appel au conseil de révision dans l'affaire
de l'adjudant-commandant Victor Hugues , acquitté par
ce premier conseil .
—
L'épouse du général Sarrazin , retirée depuis deux
ans avec ses enfans en Suisse sa patrie , a écrit au ministre
de la guerre pour lui exprimer l'idée que son mari vient de
donner une preuve du dérangement de tête , dont il avait
donné des indices il y a quelques années . La fuite de son
mari la laisse sans secours , elle implore la justice du miaistre
.
-
Les obsèques solennelles de Monseigneur le cardinal
192 MERCURE DE FRANCE , JUILLET 1810 .
Caprara auront lieu le 23 de ce mois . On annonce que ,
par permission expresse de Sa Majesté , le clergé y paraîtra
processionnellement .
-Les registres d'inscriptions des Dames qui désirent
faire partie de la société de Charité maternelle , se grossissent
chaque jour , à Paris et dans les départemens , de
toutes les personnes les plus distinguées par leur nom , leur
rang , leur fortune , et l'estime publique dont elles sont.
déjà environnées .
ANNONCES .
Observations pratiques sur les bêtes à laine , etc. ; par Heurtaut- Lamerville
. Un vol . in- 8 ° . Prix , 3 fr. 25 c. , et 4 fr . 50 c . , franc de
port. Chez Arthus- Bertrand , libraire , rue Hautefeuille , nº 23 .
Calendrier perpétuel et historique , fondé sur les principes des plus ,
célèbres astronomes , tels que MM. Copernic , Galilée , Clavius , Cassini
, Newton , Lahire , Lalande , etc. Ouvrage indispensable pour
ceux qui composent des annuaires , des almanachs , etc .; pour ceux
qui , par goût et par état , s'appliquent à l'étude de l'histoire et de la
chronologie ; pour ceux qui désirent connaître les planètes , les constellations
, le calcul décimal , le rapport des mesures nouvelles avec les
anciennes , la population des départemens de l'Empire français et des
quatre parties du monde , etc. , etc. On peut s'en servir comme d'un
almanach ordinaire , sans aucun calcul ; et on aura l'agrément d'avoir
non-seulement l'almanach de l'année courante , mais encore celui des
années passées , présentes et futures , jusqu'à la fin des siècles Par
P. Dantal. Un vol . in -8° , orné d'une planche . Prix , 6 fr . , et 7 fr .
25 c . franc de port . Chez Auguste Delalain , imprimeur- libraire , rue
des Mathurins , nº 5 .
4
Traité de l'Education des Moutons , ouvrage accompagné de huit
grands tableaux , indiquant les moyens d'accroître et d'améliorer un
troupeau métis ordinaire , dans lequel on n'a introduit que des béliers
purs , etc.; par M. Chambon de M... , de la Société d'agriculture du
département de la Haute- Marne , ci-devant premier médecin des
armées , etc. Deux vol. in-8° , avec huit grands tableaux. Prix ,
12 fr. , et 15 fr . franc de port. Chez Arthus - Bertrand , libraire , rue
Hautefeuille , nº 23 .
Sous presse et du même auteur.
Traité des maladies des bêtes à laine , etc. Chez le même.
SBANE
MERCURE
DE FRANCE .
N° CCCCLXXI. -Samedi 28 Juillet 1810 .
POÉSIE .
MA PREMIERE AMITIÉ.
ENFANT j'étais ; le suis peut-être encore ,
Fuyant le joug , n'aimant que liberté ,
Et ne faisant que le mal que j'ignore .
Pleurais un bien à ma tendresse ôté ,
Un bel oiseau , délices de mon âge .
En son logis , pavillon de grillage ,
Ne le trouvant , demeurai tout pantois ;
Tandis , hélas ! qu'oublieux de sa cage
Lui s'égayait , envolé dans les bois.
-15
Lors , d'une main , portais sa nourriture ,
Tenais de l'autre un panier plein de fleurs
Il m'en souvient : mais , saisi de douleurs ,
Col nu , cheveux errants à l'aventure ,
Et les regards de larmes tout noyés ,
Laissai tomber herbe et grains à mes pieds .
Telle Ariane au bord des mers quittée ,
Plus que leurs flots de troubles agitée ,
Nul soin ne prend de serrer le bandeau
N
194
MERCURE DE FRANCE ,
Qui ceint sa tête et l'or de son réseau ,
Ni d'agrafer le voile où se dérobe
Son corps trahi par les plis de sa robe ,
Qui se détache , et suit le fil de l'eau :
En ses regrets , peu s'en faut , ´ insensée ,
De tout son coeur , de toute sa pensée ,
Sur l'horizon poursuivant un vaisseau :
Le désespoir qui l'émut pour Thésée ,
Moi , pauvre enfant , m'émut pour un oiseau .
Au doux printems , où nature est féconde ,
Prompt dénicheur , et fléau des buissons ,
Sous la feuillée , ombre verte et profonde ,
Guettais le lit de deux amans pinçons .
Mousse et duvet , butin pris à la ronde ,
01 Formaient ce lit , jouet des aquilons ,
Bâti sur l'air , comme tout dans ce monde .
De leurs enfans je fis mes nourrissons
Et de leurs cris n'entendis pas les sons .
Quelle pitié de mon coeur éprouvée
Vengea vos pleurs , lamentables parens !
Un seul petit resta de la couvée
Que fatiguaient mes soucis différens .
L'abus des soins , trompant mon espérance ,
Tournait à mort ce nid tant regretté.
J'appris de -là que funeste ignorance
Tue et détruit plus que la cruauté .
Mon doux élève, ah ! ce fut le ciel même
Qui te sauva : ce fut le Dieu suprême .
Qui nourrit l'homme et le frêle oiselet .
L'âge empluma , non sans éclat extrême ,
Son col brunâtre et son sein violet .
Privé pour moi , pour tout autre farouche ,
Que de plaisirs il me fesait goûter !
Battant de l'aile , il venait becqueter
Pain et millet , et baisers , sur ma bouche ;
Et sur ma main se poser et chanter .
Nous consumions à nous voir , nous entendre ,
Maints jours entiers , à mes livres promis.
Docte savoir né vaut amitié tendré !
Un pédagogue au latin crut me rendre
JUILLET 1810 ! 195
En séparant les folâtres amis .
Des vastes airs sa main t'ouvrit la route
Oiseau fidèle ! ô regrets ! j'en frémis :
" i
I
Tu pris ton vol pour me chercher sans doute.
Trop tard le sus .... Dieu ! comme avec effroi , it'
Mes cris , mes yeux , mon coeur , montant aux nues ,
D'un fol essor volèrent après toi ! ...
Peines d'amans , vous qui m'êtes connues¶
A nul mortel ne causâtes d'émoi
Egal au mien ; j'en sais trop le pourquoi :
Femmes ne sont tout- à- fait ingénues ;
Affronts secrets troublent nos amitiés :
MaisA par instinct , deux simples coeurs liés ,
Onc sans mourir n'ont leurs chaînes rompues.
Las ! tout plaintif , inconsolable , errant ,
Sous vieux tilleuls dont les têtes chenues
Ornaient d'un parc les sombres avenues ,
J'allais , lançais mon regard pénétrant.
Toutes les voix des hôtes des feuillages
D'heureux espoir me faisaient tressaillir ;
Tout chat rôdant , en filou des treillages ,
Semblait au coeur de griffes m'assaillir ;
Et toute feuille , arrivant sur les ailes
Qu'autour des fleurs déployaient maints zéphyrs ,
Me consternait , n'apportant point nouvelles
Du compagnon qu'appelaient mes soupirs .
Long-tems au loin mes courses le cherchèrent ; ITÍ
Et de mon sein gonflé de déplaisirs
Aveć sanglots ces plaintes s'épanchèrent :
<< Gentil pingon ! pauvret , tu vas mourir!
» Et n'auras su combien je te regrette !
> Où donc est-il ? quelle est donc sa retraite ?
» M'a-t-il cru las du soin de le nourrir? 7
> Tous deux vivions l'un à l'autre fidèles
な
> Sans nous tromper , sans boudeuses querelles ! ...
» La faim , la nuit , pour toi tout est danger.
Tu périras .... O chagrin ! ô colère !
» N'ai plus d'ami ! comment ne m'affliger?
» Sans un ami que fait- on sur la terre? »
N 2
196 MERCURE DE FRANCE ,
•
Disant ces mots , je reviens désolé ,
L'oeil aux aguets ; comme Ariane encore ,
De qui partout flotte l'esprit troublé
Sur l'onde amère où fuit ce qu'elle adore :
Triste comme elle , et comme elle isolé ,
Ne voyant plus , j'écoutais les ramages
Du bois épais quitté par le soleil :
Puis , à pas lents , m'écartais des bocages .
Pour mon oíseau je craignais mille orages ..
Voilà qu'un son à sa voix tout pareil
Frappe mon ame !; un cri fut ma réponse .
Ames toujours s'entendent de si loin !
Il vient , il vòle , et zéphyr me l'annonce ;
C'était lui-même !... ah , ciel ! tu fus témoin
Par quels transports , et par quelles caresses ,
Du coeur ailé j'accueillis les tendresses !
De notre sort Dieu même avait pris soin.
Ainsi charmé d'une amitié première ,
J'avais connu , dès mes plus jeunes ans
Et courts plaisirs , et longs regrets cuisans ;
Qu'est- il de plus dans l'humaine carrière ?
L'amour , peut- être , oiseau volage .... mais
Qui , s'il a, fui , ne nous revient jamais .
1
NEPOMUCENE , L. LEMERCIER .
ÉPITAPHÉ DU DUC DE MONTEBELLO.
Moissonné , jeune encore au sein de la victoire ,
Ci-gît le moderne Bayart.
Ne donnez pas des pleurs à la mémoire
De celui que pleura César.
Vaillant guerrier , sujet fidèle ,
Il fut de la patrie et l'amour et l'appui ;
Ce qu'il fit pour la Francé et la France pour lui
Vous offre des hauts faits le prix et le modèle.
F. FERLUS , correspondant de l'Institut,
directeur de l'école de Sorèze.
JUILLET 1810 . 197
ENIGME.
L'ANTIQUE hallebarde est dans ma main puissante ;
Souvent ainsi , lecteur , j'accompagne les rois ;
Privé de sentiment , sans forces et sans voix
Parmi mes ennemis je porte l'épouvante ,
Lorsque soudain je tombe au milieu de leurs rangs ;
Mais malgré la valeur dans moi toujours nouvelle ,
Au combat quelquefois je crains qu'on ne m'appelle ,
Et si j'y suis forcé par des chefs trop prudens ,
Ma main laisse échapper la victoire infidèle .
Mon règne passager est fini chez les grands ;
J'ai trois frères jumeaux , tous jaloux de ma gloire -
Nous sommes opposés de partis , de couleurs ;
Mais je marche au combat , certain de la victoire
Lorsqu'après moi je traîne tous les coeurs .
on el:"A
་ ་ འ་
Guy
LOGOGRIPHE.
DANS les mains d'une hospitalière ,
En gardant tous mes pieds , je procure le bien.
Lecteur , sans ma tête au contraire ,
De tout tems je ne valus rien .
Voulez- vous que je vous enchante ,
Rognez encore un de mes pieds .
Voulez -vous me voir déchirante ,
Tranchez encore , et vous m'éviterez .
Tantôt bonne , tantôt méchante ,
Cameléon à tout moment ,
Je puis même devenir pire ;
Mais sur quatre ou cinq pieds , le gourmand me désire.
Par M. ** , de Sens.
198 MERCURE DE FRANCE , JUILLET 1810.
CHARADE.
LA diligente Iris fait toujours bon accueil
A mon joli premier ;
Trop heureux le mortel qui reçoit de son oeil
Quelquefois mon dernier !
Pour y répondre on vaincrait tout écueil ,
6
Fût- on tout près de mon entier .
S.
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE
insérés dans le dernier Numéro .
Le mot de l'Enigme du dernier Numéro est Livre.
Celui du Logogriphe est Poule , dans lequel on trouve loup , pow ,
et Leu ( saint ).
Celui de la Charade est Merveille.
SCIENCES ET ARTS.
RECHERCHES SUR LES MOEURS DES FOURMIS INDIGÈNES , par
P. HUBER , membre des Sociétés d'histoire naturelle
et de physique de Genève , et associé de celle de
Tarn et Garonne . Avec cette épigraphe : -
Cherchez et vous trouverez .
Un vol. in- 8°. - A Paris , chez Paschoud, libraire ;
quai des Augustins , nº 3 .
LES personnes qui ne connaissent pas l'intérêt que
présente l'étude des animaux , particulièrement celle de
leurs moeurs et de leurs moyens d'existence , seront sans
doute surprises qu'on ait pu écrire un volume entier sur
les fourmis . Nous sommes , pour la plupart , sur cette
vaste scène de la nature , comme des enfans que l'on
ménerait dans une galerie de tableaux . Leurs yeux
seraient frappés du jeu et de la variété des couleurs , du
cadre et de la bordure ; tout au plus remarqueraient-ils
quelques grands personnages ; mais les rapports des
figures entre elles , leur disposition , et toutes les beautés
que l'on admire dans les chefs-d'oeuvre de l'art , n'existeraient
pas pour eux . De même , nous , à notre tour ,
occupés entièrement et toujours de nos intérêts individuels
et de cette variété infinie de soins que nous appelons
nos affaires , nous sommes aveugles sur ce qui ne
s'y rapporte pas immédiatement . Si nous admirons un
beau site , une vallée fleurie , une campagne fertile ,
c'est un plaisir d'un moment : l'ensemble nous frappe et
c'est tout. Cependant que de détails nous intéresseraient
encore , si nous savions les voir ! Regardez à vos pieds :
cette mousse que vous foulez est une plante vivante ,
admirablement organisée : vous en trouverez de mille
espèces . Les unes courtes et droites , s'élèvent comme
de petites colonnes ; leur tige unique porte ses fruits
200 MERCURE DE FRANCE ;.
dans une urne placée à son sommet et protégée par un
toit de soie . D'autres sont alongées , rampantes et tournées
avec une grâce infinie . Il y en a dont les feuilles
sont plissées avec une régularité admirable . D'autres
forment des touffes arrondies ou flottantes comme des
panaches . La végétation de ces petites plantes , la manière
secrette dont elles se marient , l'élégante structure
des urnes où leurs semences sont renfermées , tout cela
forme une variété de détails dont l'observation est pleine
d'intérêt . Par-tout où vous jetterez les yeux , vous y trouverez
ainsi des objets qui attireront votre attention , ou
du moins votre curiosité : il ne faut que les regarder .
Mais que sera -ce si passant à des êtres plus perfectionnés
vous examinez l'organisation des animaux vivans , leurs
actions ou forcées ou volontaires , leur industrie pour
se procurer leur subsistance , presque aussi variée que
nos arts , leur adresse pour protéger leurs petits ou se
sauver eux-mêmes , combinaisons tout aussi nécessaires
pour eux que l'est chez nous le grand art de la guerre ?
si , dis -je , vous entrez dans la contemplation de toutes
ces merveilles , vous verrez un spectacle mille fois plus
beau que celui qui vous avait frappé d'abord . Vous
verrez une nature vivante et animée , où vous n'apérceviez
que vous seul d'être sentant et jouissant ; et l'étude
réfléchie de cette nature infinie dans ses plus petites
productions comme dans les plus grandes , remplira
votre ame d'un plaisir inépuisable .
Mais ce n'est pas tout encore . L'examen attentif de
ces êtres doués d'une organisation différente et graduellement
compliquée , peut donner beaucoup de lumière
sur une autre organisation infiniment plus relevée , sur
celle de l'homme lui-même. Je ne parle pas seulement
de l'organisation physique , je parle aussi des facultés
intellectuelles ; car je suis persuadé que des observations
et des expériences bien dirigées sur l'instinct des animaux
, sont le moyen le plus direct , je dirais presque
l'unique voie d'acquérir quelques lumières sur la manière
dont se développe et s'exerce notre intelligence . C'est
ainsi que pour perfectionner l'anatomie de nos organes
physiques , et pour se faire des idées justes de leur
•
JUILLET 1810 . 201
"
action réciproque , il a fallu les étudier dans les animaux
plus imparfaits, où ils se trouvent à leur plus grand degré
d'isolement et de simplicité .
L'opinion que je viens d'avancer pourra paraître bien
hardie , mais je la crois très-vraie et très - susceptible
d'être appuyée par de bonnes raisons . Parmi les philosophes
qui ont cherché à sonder les profonds mystères
de notre intelligence , les uns ont voulu tout expliquer
d'après des données purement abstraites , tirées de leur
imagination et des idées qu'ils s'étaient faites à euxmêmes
de notre entendement ; c'était la méthode de
quelques philosophes anciens , c'est aujourd'hui celle de
la plupart des métaphysiciens allemands . Cette méthode ,
qui procède par création , n'a pas produit une seule
vérité dans la physique , où elle a été long-tems employée
. Elle ne paraît pas promettre beaucoup plus de
succès dans la métaphysique , où les phénomènes sont
plus compliqués et moins saisissables . D'autres , comme
Mallebranche et Locke , se conduisant avec plus de méthode
, ont voulu définir notre intelligence d'après l'observation
même de cette faculté ; ils ont cherché à en
suivre le développement dans le progrès de nos juge
mens et de nos actions . De cette manière ils sont parvenus
à lier entre eux bien des faits qui paraissaient
isolés ; mais ces profonds penseurs , en considérant
d'abord l'intelligence humaine , ont abordé la question
dans toute sa difficulté et dans un état de complication
qui la rend presque insoluble . Enfin , d'autres philosophes
ont senti qu'il fallait décomposer cette question si
difficile , et la réduire , en quelque sorte , à ses moindres
termes . De-là l'idée de la statue de Condillac , qui
d'abord n'ayant que des sens tout neufs et douée de la
faculté de penser , sans l'avoir jamais exercée , l'applique
successivement et par ordre aux impressions gra
duées que le philosophe lui fait éprouver : idée ingénieuse
sans doute , et à laquelle il n'a manqué que
d'être praticable , pour dévoiler tous les mystères de
notre entendement . Quiconque aurait cette statue à sa
disposition , pourrait faire de grandes découvertes
en suivant la marche que Condillac indique ; mais mal-
"
202 MERCURE DE FRANCE ,
heureusement cette statue , personne ne l'a eue ,
ni ne
l'aura jamais . Aussi chaque philosophe en l'instruisant
est obligé de faire lui-même la demande et la réponse ;
et comme chacun répond nécessairement avec les idées
qu'il s'est faites , avec les notions qu'il a acquises et
dont il ne peut se dépouiller , il y a l'infini contre un à
parier qu'il ne répondra pas juste à toutes les questions
comme la statue aurait fait . Ces méthodes diverses ,
imaginées par les métaphysiciens , étant toutes fondées
sur l'observation de phénomènes déjà très- compliqués ,
ne remontent pas assez haut dans les sources de nos
jugemens ; elles peuvent bien faire apercevoir la liaison
de quelques phénomènes , mais elles n'ont ni une direction
assez sûre , ni une force de pénétration assez puissante
pour revenir jusqu'aux premiers ébranlemens de
notre pensée.
L'étude de l'instinct dans les animaux , particulièrement
chez les insectes , où son action est très -variée ,
semble un moyen bien plus direct pour arriver sur ce
point à quelques notions certaines . Cet instinct qui les
entraîne à exécuter des actions très-compliquées et trèsrégulières
, sans réflexions , ou sans liberté de choix
apparentes , semble déjà , par lui- même , un modification
de cette intelligence libre qui nous permet de choisir
entre plusieurs actions diverses ; mais , ce qui rend
l'analogie plus forte , cet instinct des animaux n'est peutêtre
pas aussi complètement et constamment aveugle
qu'on s'est plu à le croire , sans trop l'avoir étudié.
Nous tenons d'une personne très - éclairée et très -digne
de foi , qui a fait sur ce sujet un grand nombre d'expériences
, que l'étendue de l'intelligence des animaux est
une des choses que l'on apprécie le moins . En étudiant
leurs habitudes et leurs besoins , en leur en faisant naître
de nouveaux , ont peut exciter en eux des idées ou des
passions qu'ils n'avaient point auparavant et dont ils
n'auraient pas paru susceptibles . Jusqu'à quel point
pourrait-on modifier ainsi et changer l'instinct des animaux
qui semblent n'avoir que de l'instinct pur et simple
sans aucune apparence de détermination volontaire ?
Comme cette mouche , qui après avoir été fécondée bâtit
JUILLET 1810 . 203
།
9
pour sa postérité un nid tout pareil à celui où elle est
née , et qu'elle n'a pas vu bâtir , y dépose ses oeufs , va
ensuite chercher plusieurs individus d'une même espèce
de chenille , toujours la même , toujours en poids égal ,
qu'elle blesse avec son aiguillon sans les faire périr ,
qu'elle dépose à côté de ses oeufs pour servir de nourriture
aux petits vers qui en doivent éclore , état dont elle
même avec d'autres organes ne semble pas devoir conserver
le sentiment et le souvenir ; et qui enfin , après
avoir achevé le cercle invariable de ces opérations mécaniques
, ferme son nid et meurt . Si c'est-là purement
de l'instinct , n'y aura-t- il rien de plus chez les animaux
qui vivent en société organisée , comme les fourmis et les
abeilles , dont la réunion et les travaux peuvent être ,
si l'on veut , attribués en grande partie à un instinct machinal
, mais où il faut pourtant reconnaître , dans certaines
circonstances , des preuves d'une volonté libre
d'un choix réfléchi , d'une influence communiquée ? Si
tout cela est prouvé par les faits , ne faut-il pas accorder
à ces animaux quelque chose de plus que de l'instinct ,
quelque étincelle de ce je ne sais quoi que nous appelons
intelligence ? ou plutôt , le mot d'instinct ne serait- il pas
une expression relative introduite dans notre langage ,
par l'ignorance où nous sommes des véritables sources
de ces déterminations en apparence irréfléchies ; de
même que le mot de hasard est relatif à l'ignorance où
nous sommes des véritables causes des événemens ? Il
n'y a point de hasard en soi . Les événemens les plus
compliqués , ceux dont les chances et la succession
semblent les plus bizarres , sont amenés par des lois aussi
invariables celles des mouvemens célestes que
lorsque ces rapports nous échappent par leur variété ,
leur complication ou les modifications qu'ils subissent ,
notre esprit , impatient du doute , leur suppose involontairement
une cause vague et idéale , et nous appelons
hasard ce qui ne nous paraît soumis à aucune loi.
De même nous nommons instinct ce qui ne nous paraît
soumis à aucun dessein régulier ; mais , à prendre les
mots pour ce qu'ils valent , celui- ci n'offre point d'idée
absolue . L'instinct de l'homme commence à l'enfant
;
mais
204
MERCURE DE FRANCE ;
nouveau né, qui prend avidement le sein de sa mère :
l'intelligence humaine finit aux tragédies de Racine et
aux découvertes de Newton . Quel est le terme où l'instinct
finit et l'intelligence commence ? Sans doute l'expérience
seule peut décider cette importante question ,
s'il nous est donné de la résoudre .
Les animaux , étudiés comme nous venons de le dire ,
offrent donc en réalité la statue que Condillac a imaginée.
Il s'agit d'animer cette statue par degrés , en examinant
les moeurs des diverses classes d'animaux , en
plaçant des individus semblables dans des situations différentes
, propres à produire sur leurs sens de nouvelles
impressions , ou enfin en observant avec soin comment
naissent en eux les impressions naturelles . C'est principalement
sous ce point de vue que nous allons présenter
à nos lecteurs les recherches de M. Huber sur les fourmis
, recherches extrêmement intéressantes , par leur
précision , leur certitude , et par le nombre des résultats
nouveaux et imprévus qui s'y trouvent consignés .
Mais d'abord il est indispensable que nous donnions
quelques idées générales sur la conformation des fourmis
, avant de parler de leur industrie , de leurs moeurs
et de leurs moyens d'existence . On nous pardonnera ces
détails . Si quelque voyageur venu de bien loin nous
décrivait une nouvelle peuplade de sauvages , on trouverait
tout naturel qu'il parlât de leur existence physique
avant de raconter leurs coutumes et leurs moeurs ; à plus
forte raison doit- il être permis de le faire ici où il s'agit
de sociétés innombrables et industrieuses , constituées
diversement , mais toujours de la manière la plus favorable
au bien-être général et particulier , sorte de solution
qui est la pierre philosophale des bons gouvernemens .
Si l'on prend une fourmi , sans la blesser , et qu'on
l'examine à la loupe ou au microscope , on voit que son
corps est composé de trois pièces principales , couvertes
d'écailles et unies par des articulations flexibles extrêmement
courtes et déliées . Ces trois pièces sont la tête ,
le corselet auquel sont attachées six pattes , et la partie
postérieure ou l'abdomen qui , dans certaines espèces ,
est armé d'un aiguillon , et chez d'autres renferme une
JUILLET 1810 . 205
the
ne
liqueur acide que l'insecte peut lancer à volonté , et qui
sert à le défendre. La tête , qui est la partie la plus impor
tante , a la forme d'un triangle . Sur les côtés on y remar
que deux grands yeux arrondis . Il y en a ordinairement
trois autres plus petits sur le sommet . Ces yeux donnentils
à l'animal la faculté de voir dans l'obscurité ? on ne
saurait l'affirmer , mais pourtant cela est probable , puisque
la plupart des travaux des fourmis s'exécutent dans
des souterrains . En examinant le devant de la tête avec
beaucoup d'attention , on y reconnaît une bouche et une
langue ; mais sur-tout on y remarque deux grosses dents
recourbées et crénelées que la fourmi peut écarter ou
rapprocher à volonté , comme des pinces . Ce sont ses
armes et ses outils les plus utiles ; elles lui servent de
doigts pour saisir les objets , de bras pour porter des
fardeaux , et de tenailles pour serrer son ennemi . Enfin ,
au-devant de la tête sont les antennes . Ce sont deux filets
déliés , composés d'un grand nombre de phalanges ou
d'articulations dont la sensibilité est extrême , et que la
fourmi peut faire mouvoir en tout sens avec une grande
agilité. C'est là que réside , pour elle , le sens du tou→
cher ; elle s'en sert pour palper les objets , sonder le
terrain , reconnaître sa route , et , si l'on ose le dire ,
elle s'en sert pour parler à ses compagnes . Car
peut-on employer un autre mot que celui de langage
pour désigner un procédé au moyen duquel on peut
communiquer des impressions amicales ou hostiles , de
terminer des actions dans d'autres individus , s'exprimer
mutuellement ses besoins ou ses désirs , enfin reconnaî
tre des compatriotes après une longue absence , ou les
distinguer des ennemis au milieu de la mêlée et sur le
champ de bataille ?
Tout ceci attribué à de simples fourmis pourra paraî→
tre fabuleux , mais je n'avance rien qui ne soit fondé sur
des faits et sur des observations de M. Huber . Il ne s'agit
point ici d'un roman ingénieux , d'une fiction spirituelle ,
ou d'un jeu d'imagination ; il s'agit d'expériences trèspositives
faites par un homme très-exact , et qui , dans
plusieurs autres recherches du même genre , a montré
autant de talent que de fidélité . Parmi les traits qu'il
206 MERCURE DE FRANCE ;
A
rapporte sur l'usage des antennes chez les fourmis , je
n'en citerai ici que deux , mais j'aurai encore l'occasion
d'y revenir par la suite en parlant de leurs batailles .
M. Huber raconte qu'il s'est quelquefois amusé à
disperser au milieu d'une chambre les débris d'une petite
fourmilière de terre ; d'abord c'était une grande confusion
; toutes les fourmis couraient çà et là , sans direction
déterminée . Elles erraient long-tems à l'aventure
avant de trouver un asyle caché où elles pussent se
réunir. Mais quand l'une d'elles avait découvert quelque
fente pour se glisser sous le plancher , elle ne se bornait
pas à se sauver seule ; elle retournait au milieu de ses
compagnes , et au moyen de certains gestes faits avec ses
antennes , elle leur indiquait la route qu'elles devaient
suivre ; elle en guidait même quelques-unes , et les conduisait
jusqu'à l'entrée du souterrain . Celles- ci une fois
informées servaient à leur tour de guides à d'autres .
Toutes les fois qu'elles se rencontraient , elles s'arrêtaient,
se frappaient avec leurs antennes d'une manière trèsmarquée
, et paraissaient mieux instruites de la route
qu'elles devaient prendre . Par ce moyen la fourmilière
se rendait bientôt toute entière dans le même asyle .
L'autre fait que je rapporterai est le suivant. Pour
observer plus aisément les opérations des fourmis ,
M. Huber les logeait dans des appareils vitrés , analo
gues à ces ruches de verre dont on se sert quand on veut
observer les travaux des abeilles . Il avait pris dans les
bois au mois d'avril une fourmilière qu'il avait transportée
en partie dans un de ces appareils , mais comme
elle était trop nombreuse , il avait remis le reste en liberté
dans le jardin de la maison qu'il habitait , et elles s'y
étaient fixées au pied d'un marronier . Au bout de quatre
mois qu'il eut observé les premières , il reporta l'appareil
vitré dans le jardin pour les rapprocher davantage
de leur état naturel , et il les plaça à douze ou quinze pas
de la fourmilière naturelle . Ces fourmis n'avaient eu
aucune communication entr'elles , car celles de l'appareil
vitré étaient placées sur une table dont les pieds plongeaient
dans des vases pleins d'eau , et il leur était par
conséquent impossible de s'échapper . Cependant elles
JUILLET 1810 .
207
ne se furent pas plutôt approchées de leurs compatriotes
que celles-ci les reconnurent. On les voyait se caresser
mutuellement avec leurs antennes , et enfin après bien
des pourparlers celles du marronier emmenèrent les
autres dans leur nid . Elles vinrent bientôt en foule chercher
les habitantes de la fourmilière artificielle , elles y
établirent une désertion complète , et bientôt tout l'ap¬
pareil fut dépeuplé . Ce fait n'a pas besoin de comment
taire , je me bornerai à ajouter qu'entre fourmis de
nations diverses la visite ne se serait pas passée si doucement
, et n'aurait pas eu des suites si amicales .
D'après ces exemples , on peut juger que les antennes
sont pour une fourmi un organe indispensable . Celles
qui en ont été privées sont dans le même cas où sont les
sourds-muets parmi nous . Un de nos meilleurs obser
vateurs , M. Latreille , rapporte que plusieurs fourmis
voyant souffrir une de leurs compagnes , à laquelle il
avait coupé les antennes , faisaient sortir de leur bouche
une goutte d'une liqueur transparente qu'elles versaient
sur la partie blessée .
Qu'on m'aille soutenir , après un tel récit ,
Que les bêtes n'ont point d'esprit . ( LA FONTAINE . )
Si le sens du toucher extrêmement perfectionné dans
les antennes des fourmis peut leur donner des moyens
de communications , et en quelque sorte un langage , il
est des cas où ces moyens ne suffisent plus . Par exemple ,
lorsqu'une fourmi a découvert au loin quelqué nouvelle
demeure plus sûre ou plus commode pour sa nation ,
quand elle a trouvé quelque bonne provision à dévaliser
, elle court aussitôt retrouver ses compagnes , leur
apprend la découverte de cette autre. Amérique , va de
l'une à l'autre , les flatte avec ses antennes , et semble ,
suivant l'expression de M. Huber , semble en vérité leur
proposer le voyage. Mais c'est peu d'en avoir décidé
quelques-unes . Comment leur expliquer le chemin ? Les
guider en marchant la première , et ne se perdant pas s de
vue? C'est la chose impossible , le pays est trop coupé ,
le moindre grain de sable est une montagne . Elles se
seront perdues avant d'avoir fait deux pas . Que faire
208
MERCURE
DE FRANCE
,
T
donc ? se porter mutuellement ? se porter , sans doute
c'est le plus sûr moyen . Aussi le prennent- elles . La fourmi
qui a fait la découverte saisit l'autre par ses deux mandibules
. Celle-ci se roule autour de son corselet , et voilà
nos aventurières en campagne . Arrivées à leur destination
, elles reconnaissent bien le lieu , puis repartent
chercher chacune un nouveau colon . Celles - ci à leur
tour en ramènent d'autres de la même manière , et le
nombre des émigrés croissant ainsi dans une progression
géométrique , on peut calculer qu'avant le vingtième
voyage , il doit y avoir plus d'un million de fourmis de
transportées .
En général , elles emploient ce moyen de transport
toutes les fois qu'elles veulent se rendre mutuellement
quelque service . M. Huber voulant attirer pendant l'hiver
quelques-unes de ses fourmis dans une partie de son
appareil vitré , où il pouvait les voir et les observer commodément
, s'avisa d'échauffer cette partie avec la lumière
d'une bougie ; car il savait que la chaleur plaît
extrêmement à ces insectes , dont elle accroît l'activité .
Quelques fourmis se trouvaient déjà dans cet endroit ;
« dès qu'elles sentirent cette chaleur bienfaisante , dit
» M. Huber , elles commencèrent à s'animer ; elles ma-
» nifestèrent leur bien- être en se brossant la tête et les
» antennes avec leurs pattes , et ensuite elles parcouru-
» rent rapidement l'espace échauffé . Lorsqu'elles ren-
» contraient d'autres fourmis , elles s'en approchaient , et
» je les voyais faire jouer leurs antennes avec une sin-
» gulière volubilité , puis repartir à l'instant. Elles pa-
>> raissaient vouloir remonter sous la cloche , car elles
» allaient jusqu'au bord de la table ; mais retenues sans
>> doute par la douce chaleur qu'elles éprouvaient dans
» le cadre de verre duquel j'avais approché la bougie ,
» elles y revenaient souvent . Elles prirent enfin le parti
» de monter dans l'étage supérieur . Je connaissais assez
les moeurs des fourmis pour ne pas douter qu'elles
n'allassent avertir leurs compagnes de cette chaleur à
» laquelle elles attachent tant de prix . En effet , j'en vis
bientôt deux redescendre dans le cadre portant à leur
» bouche deux ouvrières qu'elles déposèrent , à la place
» la
JUILLET 1810.
209
la plus chaude . Elles retournèrent aussitôt dans le haut
» de la ruche . Les nouvelles arrivées , après s'être ré-
>> chauffées , montèrent aussi sous la cloche ; et je les vis
>> peu de minutes après redescendre toutes quatre por-
>> tant chacune une autre fourmi suspendue . Ce trans-
» port continua dans une progression rapide , jusqu'à ce
» que l'on vît arriver par centaines les recruteuses avec
» leurs protégées , et qu'il ne restât plus aucune fourmi
>> dans la partie supérieure de la fourmilière . Quand je
>> cessais de chauffer le cadre , les fourmis remontaient
>> sous la cloche , mais je leur faisais répéter ce trait
» de sociabilité toutes les fois que je rapprochais le
» flambeau . »
Dans un prochain article je décrirai , d'après M. Huber ,
la singulière industrie des fourmis pour assurer leur subsistance
, et maintenir leur population , en un mot les
constitutions de leurs sociétés . On y verra que les
fourmis sont en général des peuples chasseurs et pasteurs
mais quelques-unes de leur nation ont aussi des
esclaves de leur espèce , et se les procurent par des expéditions
pareilles à celles que nous envoyons à la traite
des noirs . Enfin nous parlerons de leurs guerres , aussi
acharnées que celles des abeilles , et de leur art militaire
qui est extrêmement perfectionné .
BIOT.
LITTÉRATURE ET BEAUX-ARTS .
REVUE LITTÉRAIRE .
CHANTS D'HYMEN.
UN événement qui fixe les regards du monde , et excite
les acclamations de deux grands Empires , est fait sans
doute pour inspirer tous les arts : mais le plus brillant de
fous , celui de la poésie , doit sur- tout se rendre l'interprète
de l'enthousiasme général . Aussi les poëtes en foule se
sont-ils empressés de célébrer le grand et heureux hyménée
qui , dans l'étroite union de l'Autriche et de la France ;
offre à l'Europe le gage d'une prochaine et longue paix .
Depuis plusieurs mois , l'espace consacré à la poésie
dans ce journal a été presque uniquement réservé aux
poëmes qu'un si mémorable événement a fait naître . Nous
en avons inséré un grand nombre ; et nous avons fait remarquer
le mérite particulier à chacun d'entre eux , les diverses
couleurs poétiques , et les formes plus ou moins heureuses
que leurs auteurs avaient données à la louange et à l'admiration
. Cependant il nous a été impossible de transcrire
tout entières , ni même de mentionner plusieurs pièces
dignes d'attirer l'attention des lecteurs . Nous consacrerons
cette fois notre Revue littéraire à l'analyse des principales :
et si , dans des ouvrages d'ailleurs médiocres , il se rencontre
quelques traits heureux , ennoblis par la circonstance , nous
nous empresserons de les recueillir .
Parmi les divers chants d'hymen qui ont paru dans ce
journal , quelques- uns se sont particuliérement fait remarquer
par le cadre ingénieux que leurs auteurs ont choisi .
C'est ainsi , pour ne pas citer de plus nombreux exemples ,
que Mme la comtesse de Salm a porté jusque dans l'Elysée
le bruit des applaudissemens et des chants de joie qui retentissaient
dans nos murs ; nous a montré les ombres des
héros attentives et charmées ; et au milieu d'elles Ossian
célébrant celui dont les exploits font pâlir la renommée
de Fingal , Corneille se plaignant en vers énergiques de
voir ses vieux illustres ( 1 ) surpassés , et Sapho chantant
(1) Expression de Corneille.
1
MERCURE DE FRANCE , JUILLET 1810. 211
sur la lyre la beauté , l'hymen , les fêtes et les douces prémices
de la paix . Ainsi M. Amaury-Duval , dans un songe
d'Alexandre qu'il nous donne pour un fragment imité du
poëte Arrien , fait prédire au héros de la Grèce , pendant
les solennités de son hymen avec la plus belle des filles de
Darius , les triomphes et l'hyménée d'un héros inconnu qui
doit un jour surpasser sa gloire ; remet en images dans un
songe , devant les yeux du Marédonien , les prophéties du
brachmane Calanus ; rend ainsi Alexandre lui -même témoin
de l'hymen de ce héros dont la grandeur future l'importune
; lui fait parcourir avec les nouveaux époux le vaste
Empire soumis à leur pouvoir ; place successivement sous
ses regards les grands travaux ordonnés par le monarque
vainqueur pour la prospérité de ses peuples ; et , ne se bornant
pas
à célébrer l'auguste alliance qui est le principal
sujet de la composition , profite de l'étendue de son plan
pour faire décrire les merveilles de la civilisation moderne
par un poëte qui , ne connaissant pas les termes avec lesquels
nous les exprimons , a dû nécessairement laisser dans
ses descriptions un certain vague poétique très -heureusement
saisi , et dans lequel il était fort difficile de garder la
juste mesure . Ajoutons que l'auteur du songe d'Alexandre
s'est inis à l'abri de tous les reproches qu'on peut faire à la
prose poétique , en nous offrant son ouvrage comme une
traduction d'un poëte ancien . Il a pour lui l'exemple de
Fénélon qui ne donna son chef- d'oeuvre que comme la suité
d'un livre de l'Odyssée , comme un essai de la manière
dont il faudrait traduire en prose l'Odyssée elle-même , et
tous les poëmes de l'antiquité.
La plus remarquable des pièces qui nous restent à examiner
, est encore offerte au public, comme une imitation
d'un de ces poemes les plus célèbres . C'est un treizième
livre de l'Eneide que M. Michaud suppose avoir été ajouté
par Virgile à ce magnifique ouvrage , auquel on sait que
son auteur n'eut pas le tems de mettre la dernière main .
C'est ce que rappelle M. Michaud dans un court avertissement.
Tout le monde sait , dit-il , que Virgile avait le projet de corriger
l'Enéide ; mais peu de gens savent que ce grand poëte , si difficile sur le
mérite de ses ouvrages , avait fait , lorsqu'il mourut , de nombreuses
corrections à son poëme . Dans le voyage qu'il venait de faire en Grèce ,
il s'était rempli du feu et du génie d'Homère ; mécontent sur-tout du
caractère qu'il avait donné à Enée, et corrigeant ses vers sur les bords
Q 2
212 MERCURE
DE FRANCE
,
mêmes du Permesse , il avait fait de son héros un favori de Mars et de
Minerve , noble comme Alcide , intrépide comme Achille , sage et
grand comme Agamemnon , le modèle des rois et des capitaines . Un
Consul Romain , contemporain de Boëce , fut le premier frappé de
ces changemens , et les recueillit dans une édition qui se trouve encore
de nos jours à la bibliothèque de Florence , où les savans vont la consulter.
Parmi les additions heureuses que nous a conservées ce précieux
manuscrit , on voit dans la description du bouclier d'Enée ,
après les destinées de la ville éternelle , celles d'un peuple plus grand
que les Romains et qui devait descendre de Francus , compagnon
d'Enée. Ces prédictions poétiques sont d'autant plus remarquables ,
que nous les voyons se réaliser , et que l'imagination du poëte , dans
son Héros qu'il a rendu parfait , semble avoir deviné le Héros que
l'Europe admire aujourd'hui.
Le manuscrit de la bibliothèque de Florence renferme aussi quel
ques fragmens d'un XIIIe livre que Virgile avait ajouté à son poëme ,
et dont Maffer , qui vivait au XIV siècle , a publié quelques vers .
Pour faire juger ces fragmens , j'en donne ici une imitation abrégée .
Dans le mariage d'Enée et de Lavinie , on reconnaîtra facilement un
mariage plus illustre . La poétique antiquité semble avoir fait l'histoire
des événemens dont nous sommes témoins : j'ai cherché à faire revivre
ses tableaux ; et si je puis recueillir d'honorables suffrages , je m'estimerai
heureux d'avoir fait entendre la voix de Virgile au milieu des
concerts de la France et de l'Europe.
L'étendue de ces fragmens , qui ne sont pas ici présentés
comme tels , mais qui forment au contraire un ensemble
dont toutes les parties sont très-bien enchaînées , a pu
seule nous priver de la satisfaction de les offrir dans cet
ensemble aux yeux de nos lecteurs . Nous tâcherons du
moins de faire apprécier par des citations tout le mérite
de ce morceau , où l'on remarquera sur-tout des allusions
très - ingénieuses et des imitations réelles et très-heureuses
du plus grand des poëtes latins .
Les Troyens sont vainqueurs , le Tibre soumis ; Vénus
vient aux murs de Laurente annoncer au roi Latinus que
l'Amour doit réparer les maux de la guerre , qu'un noble
hymen va bientôt unir Lavinie et le roi des Troyens .
« Par les soins d'un Héros qu'ont annoncé les Dieux ,
> Le monde verra naître un siècle glorieux ;
> Et sous ses lois , la Paix , vierge pure et sacrée ,
» Ramènera les joura de Saturne et do Rhée. »
JUILLET 1810 . 213
Ainsi parle Vénus , et ses divins accen's
Sont plus doux que la voix des zéphyrs caressans ,
Quand leur troupe légère , après de longs orages ,
Appelle le printems , éveille les bocages.
La Paix , fille du Ciel , respire dans ses yeux ,
Et tempère l'éclat de son front radieux ;
Son seul aspect bannit le deuil et les alarmes ;
Jamais , jamais Vénus ne montra tant de charmes .
La jeune Lavinie avoue • en rougissant ,
Les transports inconnus d'un amour innocent.
La fille des Latins , dans l'excès de sa joie ,
Forme déjà des voeux pour les enfans de Troie ,
Et sourit à l'espoir , épouse d'un héros ,
D'être l'heureux lien de vingt peuples rivaux.
On se souvient alors qu'aux bois de l'Albunée
Le vieux Faune aux Latins prédit cet hyménée ;
Qu'aux branches d'un laurier chéri de Latinus ,
Des abeilles d'Hybla les essaims suspendus
Du peuple belliqueux venu sur ce rivage
Jadis avaient offert la prophétique image .
Drancès va dans le camp des Troyens offrir à leur roi k
main de Lavinie. Le héros accepte le traité . Dites à Latinus
, répond-il ,
« Dites-lui que mon coeur n'a d'autre ambition
› Que de donner des lois à ma chère Ilion ,
> De protéger ses fils , d'affermir son empire ;
> Et que la paix du monde est la gloire où j'aspire . »
Il dit : et son discours qui charme tous les coeurs ,
De Bellone irritée a calmé les fureurs.
Près de ses fils chéris , la mère est sans alarmes ;
L'épouse , sans frémir , entend le bruit des armes ;
Et des pontifes saints l'hymne religieux
Fait retentir les airs et monte jusqu'aux cieux.
La Déesse aux cent voix , qui , dans son vol rapide ,
Devançant les Troyens et leur chef intrépide ,
Des fleuves parcourait les bords ensanglantés ,
Et du bruit des combats effrayait les cités ;
Messagère de paix , aux lointaines contrées
Va publier des Dieux les promesses sacrées ,
Et des monts d'Erétrie aux rivages des mers
Rend l'espoir et la joie à vingt peuples, divers .
214
MERCURE DE FRANCE
Mais bientôt Lavinie , Teur roi destinée ,
Vers le camp des Troyens en triomphe amenée ,
A quitté de Picus les autels révérés ,
Et les murs de Laurente à Faune consacrés ;
Les jardins , les palais qu'animait sa présence ,
Et les beaux lieux témoins des jeux de son enfance .
Le printems renaissait . et couvrait de ses dons
Les bords des flots sacrés et la cime des monts.
L'Espérance au front gai , de guirlandes parée ,
Descendait lentement de la voûte azurée :
Les fleuves , les vallons , les bois harmonieux ,
Chantaient , chantaient l'Amour , le plus puissant des Dieux ;
Et des rives du Tibre aux forêts d'Albunée ,
Les échos répétaient , Gloire au Dieu d'hyménée !
Un prêtre de Vesta , pontife révéré ,
Alors commence un chant à l'Hymen consacré.
9
Le héros des Troyens , leur invincible appui ,
Invoque Jupiter pour son peuple et pour lui ,
Et suspend aux autels de la divine Astrée
Son bouclier vainqueur , présent de Cythérée ,
Chef-d'oeuvre où l'ennemi terrassé par son bras
Voyait d'un oeil surpris , au milieu des combats .
D'un Ilion futur la pompe triomphale .
Sur sa terrible égide à Turnus si fatale ,
Le Héros a juré , noble soutien des lois ,
D'affermir le repos des peuples et des rois :
A sa voix , l'Hyménée aux mortels favorable
A fermé de Janus le temple redoutable .
Un jour ses fils viendront y contempler en paix
Les dards couverts de poudre et les clairons muets ,
Les casques des héros et leurs lances oisives ,
Et des peuples vaincus les images captives .
Eole , dans ce jour , des monts de l'Etrurie ,
Près de lui rappela l'Auster et l'Aquilon ,
Et retint tous les vents dans leur noire prison ;
Apollon , sur son char que la pourpre colore ,
Sortit plus radieux des portes de l'Aurore ;
JUILLET 1810 . 215
pur,
Le puissant Jupiter , dans l'éclat d'un ciel
Parut tout rayonnant d'or , de pourpre et d'azur ;
Et des Heures du jour la troupe fortunée ·
Vint entourer en choeur les autels d'Hyménée .
Au moment où Phébus , au sein des flots amers
Eut caché sa clarté , charme de l'univers ,
Le Tibre , tout- à - coup , dans ses grottes profondes ,
D'innombrables flambeaux vit resplendir ses ondes ;
Flore orna ses jardins de guirlandes de feux ;
Soeur brillante du jour et rivale des cieux ,
La Terre avait aussi ses astres , ses étoiles ,
Et la Nuit s'étonna d'avoir perdu ses voiles .
L'on a inséré dans ce journal un chant d'hymen de
M.Baour-Lormian , qui a mérité d'être distingué, sur- tout
par son élégance et par l'heureuse construction de la période
poétique . C'est encore , à ce qu'il nous semble , ce qui
distingue principalement un second chant du même poëte ,
qui renferme le passage suivant :
Ainsi que de Vénus l'astre pur étincelle
Sur le front joyeux du matin ;
Ainsi de son berceau lointain
Nous vient dans sa fraîcheur une jeune immortelle .
Dú maitre choisi par nos coeurs
Salut , épouse bien aimée !
Conquête de sa renommée ,
"
Viens attacher le myrte à ses drapeaux vainqueurs.
Voici la fête désirée ,
Et le jour du triomphe à nos destins promis ;
Jour de gloire et d'orgueil pour la France enivrée !
Jour d'effroi pour nos ennemis !
J'entends au loin tonner les bronzes pacifiques :
Les colombes du Pinde , à ce noble signal ,
Désertent les bois poétiques ;
Et le temple des arts , sous ses brillans portiques ,
Reçoit leur essaim virginal.
Habitant de l'Olympe aux cinres éthérées ,
Hymen , Hymen , entends nos voeux !
Viens sur des bases assurées
Élever le bonheur de nos derniers neveux !
L'Univers en suspens à tes genoux s'empresse
216 MERCURE DE FRANCE ,
Le sceptre attend un héritier ;
Et dans le fils de sa tendresse ,
Il faut qu'un Roi puissant revive tout entier.
Déjà la flamme nuptiale
Présage aux nations l'éclat de ce beau jour
Déjà sur sa tige royale
Fleurit un rejeton d'amour .
D'une douce chaleur , d'une fraîche rosée ,
Le ciel lui verse tous les dons ,
Et l'Astre paternel entoure de rayons
Sa jeunesse fertilisée .
De mille prodiges divers
Le siècle de César a marqué son aurore ;
De mille prodiges encore
Il doit étonner l'Univers .
La Paix sourit à nos offrandes ;
Ses autels , parés de guirlandes
Fument de l'encens le plus pur .
L'aigle s'affranchit du tonnerre ;
Il se repose de la guerre
Dans le calme d'un ciel d'azur.
•
On trouve aussi de l'élégance dans une Ode sur le ma
riage de l'Empereur , par M. le chevalier Fourcy , capitaine
d'artillerie de la Garde impériale ; le style en est
généralement facile , harmonieux , et , ce qui vaut mieux
encore , le poëte y considère le sujet sous des rapports
pleins d'intérêt et de grandeur . Il fait parler Charlemagne ,
et ce fragment du discours qu'il lui prête ne paraîtra pas
indigne du héros .
« Hapsbourg , dissipe tes alarmes ,
Disait l'auguste chef des Francs ,
Napoléon pose ses armes ,
a Et sa main , pour sécher leurs larmes ,
Va s'étendre vers tes enfans.
» Par d'éclatantes destinées.
» Du monde fixant les regards ,
» Sur vingt nations enchaînées
» Ils levaient leurs , têtes ornées
Du diadème des Césars .
JUILLET 1810 . 217
» Mais des champs heureux de la France
* L'aigle prit son rapide essor ;
> Et , sur l'Univers en silence ,
» Brillant de gloire et d'espérance ,
» Il étendit ses ailes d'or .
» Par lui mon antique héritage
» A mon sceptre enfin est rendu.
» Vaillant héros , monarque sage ,
» Il va termiuer mon ouvrage
» Depuis dix siècles suspendu .
» De l'Europe vainqueur et père ,
>> Ses bienfaits suivent ses exploits .
» Les peuples qui lui font la guerre
» Sont accablés par sa colère ,
» Et régénérés par ses lois.
» Déjà le trident britannique
» Du foudre vengeur est frappé ,
» Du Niémen à l'Atlantique ,
» Et du sein de la neige arctique
» Aux rochers brûlans de Calpé .
» Enflés d'une vaine assurance ,
» Tes fils quatre fois l'ont bravé .
> Ils sont tombés sous sa vengeance ;
» Et quatre fois , par sa clémence ,
» Tu vis ton trône relevé .
› Le chêne , qui de la tempête
> Soutint les assauts redoublés ,
» Courbe enfin sa superbe tête ,
› Et de sa chute qui s'apprête
» Il sent ses rameaux ébranlés.
» Soudain de l'arbre qui chancelle
» Se sépare une branche en fleurs
» Qui de la tige maternelle ,
» Au sein d'une tige nouvelle ,
> Va perpétuer les honneurs.
> Autriche , maison fortunée ,
9
» Laisse à d'autres les soins guerriers ,
Toi que les myrtes d'hyménée
2-18
MERCURE
DE
FRANCE
,
» De plus d'éclat ont couronnée
» Que la victoire et ses lauriers .
» L'astre brillant qué Vienne adore
» Se lève sur les champs français ;
Et pour l'Europe , qui l'implore ,
Sa douce lueur est l'aurore
» Des jours de bonheur et de paix . D
M. Morin , auteur d'un poëme sur le fameux siége de
Gênes , fait annoncer par l'organe de Dieu même ces grandes
et heureuses destinées dont M. Fourcy a mis le présage
dans la bouche du fils de Pepin . Le maître des rois s'adresse
à la Religion qui s'est présentée devant son trône les yeux
en pleurs , pour obtenir de sa clémence la paix du monde :
vole , lui dit-il ,
« Vole aux rivages admirés
» Que féconde la Seine , en sa course légère ;
» Resserre des liens sacrés ,
Et d'un chaste hyménée accomplis le mystère .
•
«
Dispense , en ce jour solennel ,
» Les trésors infinis de la grâce divine ;
» Promets , au nom de l'Eternel ,
» Des fils dignes en tout de leur noble origine .
» Je ne suis plus le Dieu. vengeur ,
» Terrible en ses décrets , que la crainte environne ;
ע
Je suis le Dieu consolateur
Qui pardonne lui- même , et qui veut qu'on pardonne .
Pour exprimer des idées à - peu- près semblables , et surtout
les mêmes sentimens , deux autres écrivains ont adopté
une fiction de Racine.On sait que ce grand poëte fit, à l'âge
de vingt-un ans , une ode sur le mariage de Louis XIV et
de Marie-Thérèse , dans laquelle il faisait parler la Nymphe
de la Seine en vers un peu différens de ceux de Phèdre et
d'Athalie , mais qui eurent alors beaucoup de succès , et
valurent une pension an jeune poëte . M. Berquín , fils , plus
jeune encore , et M. J. B. R*** qui montre plus d'habitude
d'écrire , ont imité tous deux Racine , jusque dans le
choix du rhythme qui pouvait être plus heureux . Nous citerons
du premier une strophe où la nymphe elle-même rappelle
le poétique hommage qu'elle rendit autrefois à l'épouse
JUILLET 1810 . 219
et
de Louis XIV . Cette strophe est la dernière , et nous semble
la mieux faite . Elle renferme une intention poétique ;
et ce n'est point ici le cas d'être sévère , l'auteur r'a que
dix-sept ans .
O du ciel le plus bel ouvrage !
O toi qui , près de ton époux ,
Vois toute la France , à genoux .
De ses voeux vous offrir l'hommage !
Daigne agréer le mien . Jadis , aux mêmes lieux
( Trente lustres , depuis , ont fui devant mes yeux ) ,
Je célébrai THÉRÈSE ; elle accueillit mon zèle .
Aimable déité de nos heureux climats ,
Seras-tu plus sévère qu'elle ?
Non ; ta bonté , LOUISE , égale tes appas .
Le talent de M. J. B. R*** nous a paru plus exercé .
Les strophes suivantes suffiront pour en donner une idée :
elles nous ont semblé dignes d'être mises sous les yeux
des lecteurs , tant par la tournure générale des vers que
par la convenance et la propriété des idées .
Oh ! qu'il est doux d'être le gage
D'un inaltérable repos !
LOUISE , et Toi , puissant Héros ,
De votre hymen voilà l'ouvrage .
Jupiter quelquefois aux moindres des humains
Se plaît à dispenser des jours purs et sereins ;
Aussi bien que leur rang leur bonheur est vulgaire .
Princes , il est pour vous un sort plus glorieux :-
Le bonheur des Rois de la Terre
S'accroit de tout celui qu'ils font naître autour d'eux .
Comme mes ondes fugitives
S'égarent en plusieurs détours ,
Pour prolonger avec leur cours
Leurs dons épandus sur mes rives :
Ainsi , dans tous les lieux où vivent des Français ,
Princes , portez souvent vos pas et vos bienfaits .
Partout la foule accourt , de vos regards avide :
Partout volent vers vous les rapides Désirs ,
La douce Joie à l'oeil humide ,
Et les Jeux en tumulte , et les rians Plaisirs .
220 MERCURE DE FRANCE ,
Mais quoi ! quelle aveugle furie
Agite encor de pâles feux ?
Dans le coeur d'un Peuple orgueilleux
Quelle rage est encor nourrie ?
Au lieu qui voit tomber mon onde au sein des mers ,
J'irai , j'aborderai le Dieu des flots amers :
Neptune , tu peux tout sur la liquide plaine .
Sur la Terre aujourd'hui la Discorde a cessé ;
Commande enfin que ton domaine
Soit des seuls Aquilons désormais menacé .
L'ode d'où sont tirés ces fragmens nous a rappelé des
stances lues par M. J. Lingay au Lycée impérial , dans
la séance publique du 7 juin 1810. L'auteur y peint d'une
manière poétique l'auguste alliance de l'Autriche et de
l'Empire français .
« Le Danube et la Seine ont marié leurs ondes :
>> Toujours purs , puissent- ils , en étendant leurs eaux ,
> Se mêler dans leur cours aux fleuves des deux mondes...
» Puisse un jour la Tamise y confondre ses flots ! >>
D'autres poëtes , et particuliérement M. Crouzet , proviseur
du Lycée Charlemagne , ont publié sur le même
sujet des pièces d'un mérite distingué , à en juger par les
fragmens que nous avons été à portée d'en lire : mais nous
n'avons pas ces pièces sous les yeux . D'autres que nous
avons lues tout entières , méritent d'être louées pour l'intention
; mais ce n'est pas en poésie que l'intention doit
être réputée pour le fait ; et quel que soit le sentiment de
bienveillance et de faveur avec lequel on examine¹tout ce
que fait naître l'enthousiasme inspiré par l'événement qui
le justifie le mieux , on sent bien qu'il est impossible de
trouver dans tout des beautés qui permettent la louange .
Nous terminerons en faisant observer à ceux qui se plaignent
encore de la stérilité de notre littérature , que si ja mais
aucun événement ne fixa aussi fortement l'attention de
l'univers , et n'excita chez un grand peuple de si vives acclamations
, jamais aussi aucun événement n'inspira un si
grand nombre de poëtes , et ne fit naître autant d'ouvrages
parmi lesquels il en est plusieurs que les Muses non moins
que la patrie avouent ( 1) .
(1 ) Nous apprenons à l'instant même qu'il va paraître un Chant
nuptial , par l'auteur des Tombeaux de Saint- Denis , et que l'on
JUILLET 1810. 221
ELISA ET ALBERT.
ANECDOTE SUISSE. ( Suite . )
-
APRÈS le départ de son père , Albert resta plusieurs
heures abîmé dans la douleur la plus profonde ; il aurait
donné mille fois sa vie pour cet excellent père , mais il ne
pouvait se déterminer à un lien que tous les sentimens de
son coeur repoussaient l'image de cette Emilie adorée
était trop fortement empreinte dans son coeur , pour qu'il
eût seulement la pensée qu'elle pût jamais s'effacer ; appartenir
à une autre femme lui paraissait à-la-fois un supplice
et un parjure . Il faudra donc , se répétait- il avec désespoir
, affliger mon père , et blesser des amis qui n'ont cessé
de me combler de bontés . Ah ! sans doute , il le faut ,
tout plutôt que d'être l'époux d'une autre que d'Emilie.
Il n'était embarrassé que de la manière dont il éviterait
le lien qui lui était offert . J'ouvrirai mon ame , pensait- il ,
à la bonne tante Gertrude , elle sentira que cette union
ferait aussi le malheur de sa nièce chérie ; et ce ne peut
en être un pour cette jeune personne , à peine sortie de
l'enfance , qui ne sait pas encore ce que c'est que
l'amour ,
de renoncer à un homme qu'elle n'aime point , et dont
elle n'est point aimée . Cette résolution lui donna un peu
de calme , il put s'occuper des ordres de son père ; il fit
détruire avec assez de plaisir les tristes restes du pavillon
des fiançailles , et jeter tous les débris des A et des E ; puis
il s'enferma dans le cabinet de son père , pour chercher
des papiers qu'il devait expédier avec des envois de mousseline
. M. Elman lui avait , à cet effet , laissé la clé de son
bureau ; il avait déjà ouvert plusieurs tiroirs , lorsqu'une
lettre ouverte et pliée en long lui tomba sous la main :
elle était étiquettée de la main de M. Elman : Lettre de
mon amie Gertrude au sujet de mon fils . Il importait trop
que
retrouve dans cette nouvelle production , la verve et la noblesse de
style qui distinguent son Elégie .
On annonce aussi , sur le même sujet , une scène lyrique de M. de
Millevoye.
Nous ferons connaître ses deux pièces dès qu'elles auront été pus
liées.
222 MERCURE DE FRANCE ,
à Albert de connaître les sentimens de la famille Mesner
sur ce projet , pour résister à l'envie de la lire : il l'ouvrit ,
et voici ce qu'elle contenait.
"9
1
29
n
ກ
-
Il n'y a que le coeur d'un père , mon cher et digne ami ,
» et d'un père tel que vous , qui puisse comprendre le bonheur
que je viens d'éprouver : j'ai besoin de vous le faire
» partager , puisque c'est à vous que je le dois . Quoi !
mon Elisa , cette fille chérie deviendra la vôtre ! elle fera
» le bonheur de votre aimable et vertueux Albert ! ce voeu
de nos coeurs va donc être accompli ! Il me semble qu'à
présent je n'ai rien à désirer dans ce monde , que de
trouver pour ma petite Lucy un second Albert , mais du
» moins le vôtre deviendra son frère et son protecteur . Ah !
" combien nous avons agi prudemment , cher ami , en
" cachant avec soin à nos enfans notre projet d'union ! sans
» doute ils nous auraient tout de même obéi , mais le coeur
» veut être libre dans son choix : il se refuse trop souvent
à des liens formés par l'autorité paternelle ; et combien
" nous sommes plus heureux , que ce soit un amour réciproque
qui forme celui qui bientôt unira nos enfans !
Vous ne m'avez point surprise en m'assurant que votre
" fils avait su apprécier le vrai mérite de mon Elisa ; cent
" fois j'ai observé avec délices son émotion quand elle
chantait , la promptitude avec laquelle il saisissait dans
" nos lectures les traits qui avaient quelque rapport à un
" , sentiment vif et profond . J'ai vu plus d'une fois ses yeux
» humectés de larmes à la peinture d'un amour réciproque
» et d'un mariage heureux . Quelquefois n'étant plus le maître
de son émotion , il s'approchait de moi , il pressait
" ma main de ses lèvres ; et si j'avais eu trente ans de
moins , j'aurais pu me croire moi -même l'objet de son
» attachement ; car ce bon jeune homme , aussi délicat que
sensible , ne se permettait rien qui pût troubler sa jeune
amie , ou alarmer ses parens , mais il était facile de voir
qu'il avait quelque chose à m'apprendre et à me demander.
Réunissons- nous , me disait-il un jour , pour
faire le bonheur du meilleur des pères , pour rendre sa
vieillesse heureuse ; ne formons qu'une seule famille .
» C'était assez m'en dire , mais je n'encourageai pas son
" entière confiance , parce que je respectais vos droits , et
» que c'était à vous qu'il devait d'abord ouvrir son coeur .
» Je me réservais de pénétrer dans celui de ma nièce ; il
> en était tems , et c'est avec délices que je viens d'y lire ,
net d'entendre de sa bouche naïve l'aveu d'un sentiment ,
n
21
"
JUILLET 1810 . 223
» dont sa jeunesse et sa timidité ne me laissaient pas soup-
" çonner la violence . J'ai d'abord mis l'entretien sur le
mariage , c'était la première fois que nous traitions en-
» semble un tel sujet ; elle en a été surprise , et m'a de-
» mandé en tremblant ce que cela signifiait ? Que votre
"
27
22
29
29
-
-
» père pense à vous établir , chère Elisa ; la fréquence de ses
" accès de goutte l'alarme , et ..... Je n'ai pu achever , elle
» était à mes pieds , et ses mains jointes avec force , ses
» traits altérés , peignaient mieux son effroi que ses paroles
entrecoupées . Ma mère , ma tante , mon amie
s'écriait - elle , ah ! par pitié sauvez-moi du malheur... qui
» me menace , ou de résister à mon père ... Jamais , non
» jamais……….….Les sanglots coupèrent sa voix , elle cacha son
visage sur mes genoux . Relève -toi , mon Elisa ; calmetoi
; d'où te vient cette affreusé terreur pour un lien auquel
il faudra tôt ou tard te soumettre ? Pourquoi , ma
> bonne tante , ne puis- je pas rester comme vous ? Lucy
» se mariera , j'éléverai ses enfans ; mais moi , non , non
jamais . Elisa , lui ai - je dit avec fermeté , une telle répu-
" gnance n'est pas naturelle à votre âge : il faut qu'elle soit.
» le résultat d'un esprit sans jugement , ou d'un coeur prévenu
; dans le premier cas je dois rectifier vos idées ;
dans le second .... Ma fille , mon élève me refusera -t - elle
» sa confiance ? ce coeur que j'ai formé , ne doit- il pas m'être
ouvert ? Mon Elisa,, laisse - moi y lire et y verser le
baume de l'espérance et de l'amitié . Je lui ouvris mes
» bras , elle s'y jeta , et son aimable visage collé sur le mien ,
» avec une voix si basse qu'à peine pouvais -je l'entendre ,
» elle nomma Albert , et me jura que , lui seul excepté , elle
» n'appartiendrait jamais à personne . Mon ami , pensez
રે
» à l'excès de mon bonheur , il m'entraîna malgré moi ;
j'aurais dû la préparer au sien par degrés ; je n'en fus pas
la maîtresse . Eh bien ! c'est lui , c'est Albert , m'écriai-je !
le plus respectable des hommes t'a choisie pour être sa
fille ; le plus aimable te demande pour son épouse……..
» Comment vous peindre sa surprise , son saisissement , le
» doute même de ce qu'elle entendait ? pendant long- tems
» elle ne put parler. Quoi ! dit- elle enfin , je pourrai faire
son bonheur, m'en occuper sans cesse ?.. Mon frère entra
* dans ce moment , et comprit à notre air ému que sa fille
était instruite . - Eh bien ! Elisa , lui dit-il , consens -tu à
être la plus heureuse des femmes ? Celle d'Albert , dit
l'aimable petite avec l'ingénuité qui la distingue ! et con-
* fuse elle cacha encore sa rougeur contre mon sein .
"
-
Non ,
224
MERCURE DE FRANCE ,
monami, le bonheur n'est point une chimère , nous allons
" le fixer au milieu de nous , votre fils sera le mien , ma fille
sera la vôtre . O mon cher Elman , eussions-nous jamais
» pu être plus heureux ? je ne le crois pas , et je suis sûre
que vous pensez là - dessus comme votre amie . »
GERTRUDE MESNER.
Cette touchante lettre tomba des mains du pauvre Albert,
il les joignit sur son front. Dieu ! Dieu ! s'écria -t -il , que
ferai-je ? que deviendrai -je ? j'anéantirai donc moi seul le
bonheur , les espérances de tant d'êtres chéris , si dignes
d'être heureux . Ah ! s'il ne fallait leur sacrifier mon
que
bonheur et ma vie ! Mais il faut plus , il faut les rendre
heureux . Eh ! le puis-je avec le sentiment qui me dévore ?
Plus il réfléchissait à sa situation , et plus elle lui paraissait
difficile et cruelle ; la plaie de son coeur si profonde , si
envenimée , cessa de lui paraître son unique malheur . Il
pensa d'abord douloureusement à ce père si bon , si indulgent
; il s'était sans doute avancé bien imprudemment ,
mais c'était dans l'idée d'assurer la félicité d'un fils chéri ;
il convenait que l'ensemble de sa conduite avait dû les induire
tous en erreur , et il se reprochait amérement de
n'avoir son père , et même Mlle Gertrude ,
pas eu pour pour
une confiance qui aurait tout prévenu . Il pensait ensuite à
la pauvre Elisa , ce coeur simple et naïf lui était donc entiérement
acquis ; une jeune personne sensible et vertueuse
lui avait donné toutes ses affections , sans qu'il les eût recherchées
, pendant que la plus adorée des femmes le
trahissait , et payait le plus tendre attachement de la plus
noíre ingratitude . Ces différentes idées se succédaient si
rapidement dans son ame , qu'il ne put s'arrêter à rien , et
qu'après une heure ou deux de réflexions vagues et pénibles
, il rentra dans sa chambre sans avoir pris aucune
détermination , et sentant seulement qu'il était le plus malheureux
des hommes . Il eut cependant assez de présence
d'esprit pour se faire excuser chez M. Mesner , où il était
attendu , et plus que jamais dans la circonstance actuelle ;
elle ne lui permettait pas une excuse ordinaire ; il prétexta
donc une indisposition , qui le laisserait quelques jours à
lui-même , et il résolut pendant ce tems-là de prendre un
parti décisif qui pût le tirer d'une position si cruelle . Sa
tendresse pour son père , et la délicatesse qu'il devait avoir
pour Elisa , le tourmentaient tour-à - tour ; cette jeune fille
lui inspirait le plus tendre intérêt , mais il éprouvait trop
fortement,
-
JUILLET 1810 . 225
fortement, que rien ne peut alléger la douleur de n'
pas aimé de ce qu'on aime , pour en avoir même l'
rance . Les combats les plus douloureux n'aboutissalenta
rien , et toujours il sortait de ses rêveries avec le désespoir
dans l'ame , et la plus ardente passion dans le coeur .
Pendant que notre jeune homme est dans cette situation
inactive et cruelle , nous allons donner à nos lecteurs plus
curieux , ou moins discrets que son père , quelques détails
sur l'objet qui lui inspirait une passion aussi vive ; nous
les abrégerons autant que possible , parce que nous avouons
que ce n'est pas cette femme qui nous intéresse .
Emilie de Valcé était la soeur cadette de M. Bremont , ce
banquier lyonnais , parent par sa femme de M. Elman ,
chez qui Albert avait passé près de deux années ; Emilie ,
veuve à vingt ans d'un homme âgé qu'elle avait épousé pour
se marier , vivait depuis lors dans la maison de son frère
et sous l'égide de sa belle-soeur , beaucoup plus âgée qu'elle ,
mais fort gaie , fort animée , aimant le monde , et dont la
surveillance n'était pas bien sévère . Si tous les prestiges de
la séduction , de la figure la plus délicieuse , des grâces ,
de la coquetterie la plus fine et la plus exercée peuvent
excuser un amour insensé , notre Albert n'est que trop justifié
; il avait dix neuf ans quand il arriva à Lyon avec un
coeur tout neuf qui n'avait aimé vivement que son père , et
n'avait encore battu pour aucune femme . Emilie de Valcé
avait alors 25 ans . Le crêpe , les voiles du deuil avaient fait
place à tout ce que la mode a de plus recherché et de plus
favorable pour faire impression sur un jeune homme , qui
s'aperçoit pour la première fois qu'il a un coeur et des yeux :
cejeune homme étaitlui-même d'une figure trop remarquable
pour ne pas mériter qu'on fit quelques frais pour attirer ses
regards , et la belle Emilie n'en négligea aucun . Une même
habitation renouvelait sans cesse pour eux les occasions de
se voir ; le timide jeune homme se serait contenté de les
saisir , Emilie sut les multiplier ; avec une complaisance
infatigable elle le mit au fait des usages du monde où il
allait vivre ; elle se promenait avec lui dans tous les endroits
dignes d'être vus ; elle lui expliquait tout , et fut pour son
jeune élève ( comme elle l'appela bientôt ) le mentor le
plus aimable et le plus tendre . En revanche il avait pour elle
cette foule de petits soins de société qui mettent continuellement
en rapport , il copiait sa musique , il en faisait avec
elle , il dirigeait ses lectures , il l'accompagnait au bal , au
spectacle , il arrangeait son bouquet, il était son écuyer à
Р
P
226 MERCURE DE FRANCE ,
cheval , son conducteur en phaéton , et ne la quittait guère
plus que son ombre . Emilie n'épargna rien pour le subjuguer
entiérement , et n'y réussit que trop . Tour- à - tour
élégante , brillante comme la plus jolie et la plus aimable
des Françaises , simple et bonne comme une Saint-G*** ,
exaltée comme une Allemande , passionnée comme une Italienne
, quelquefois fière et réservée comme une Anglaise ,
elle l'entourait de tous les genres de séductions , et cepen-
'dant elle ne l'aimait pas ; carEmilie était coquette au suprême
degré , et la coquetterie et l'amour vrai , l'amour exclusif
sont incompatibles . Une coquette n'aime qu'elle-même , et
la passion , qu'elle inspire sans la partager , n'est absolument
pour elle qu'un spectacle amusant et flatteur pour sa vanité ;
cette ame dont elle dispose , ce coeur qu'elle agite ou calme
comme elle le veut , cet être heureux ou malheureux par
elle , qui attend son sort d'un mot , d'un regard , lui font
éprouver la même jouissance que celle d'un despote de
l'Inde , qui voit autour de lui une foule d'esclaves prosternés
dans la poussière , attendant la mort ou la vie ;
coupent les têtes , les coquettes les renversent , voilà la
différence ; et n'est - elle pas en faveur de celui qui ne fait
qu'ôter la vie , pendant que l'autre la voue an malheur ?
ils
Celle du jeune Albert fut complétement tournée ; il
aima avec égarement , avec idolâtrie , et son aveu , échappé ,
malgré lui , d'un coeur qui ne pouvait plus contenir ce
qu'il éprouvait , fut si touchant , eut un tel caractère de
vérité et de passion , que la coquette Emilie , qui avait
attendu ce moment avec impatience pour rire in petto de
l'amour du bon jeune homme , en fut émue et troublée , et
crut un instant elle-même qu'elle le partageait . Tous les
voeux , toutes les pensées d'Albert étaient de s'unir pour
la vie à celle qu'il`adorait ; il n'eut pas même le désir de
former avec elle une liaison d'un autre.genre , il aurait craint
de profaner cette image sacrée , et son respect pour elle
égalait son amour ; mais il lui répéta mille fois et chaque
jour , qu'il n'aurait jamais une autre compagne , lors même
qu'il serait assez malheureux pour cesser de l'intéresser .
Mon Emilie adorée , lui disait-il alors en pressant sa main
sur son coeur , cette main m'appartiendra , ou ton Albert
aura bientôt cessé de vivre ; tu es libre et tu m'aimes ; je
t'adore et j'ai le meilleur des pères ; je ne te demande que la
permission de lui faire connaître mon Emilie , et je suis sûr
de son aveu. Elle alléguait alors la différence de leur âge , de
leur religion ; elle était catholique , et Albert réformé ; elle
JUILLET 1810. 227
9
voulait , disait - elle , mettre son amour à une plus forte
épreuve , et loin de diminuer il augmentait chaque jour.
Malgré sa violence , Albert ne se faisait pas d'illusion sur
les difficultés qu'il aurait à vaincre ; il savait combien M.
Elman tenait à sa ville , à ses principes religieux , à la simplicité
de ses moeurs républicaines ; et les quatre ou cinq
années que madame de Valcé avait de plus qu'Albert paraî
traient aussi un obstacle . Cent fois il avait entendu dire à son
père qu'il fallait absolument , dans le lien du mariage , que
mari eût au moins quelques années de plus que sa compagne
, pour qu'ils fussent contemporains . Il redoutait donc
un refus positif , mais en même tems il connaissait assez la
tendresse de son père , pour être sûr qu'il lui pardonnerait
lorsque son sort serait décidé , et qu'il recevrait comme une
fille chérie la femme charmante qui aurait consenti à faire
le bonheur de son Albert : il ne cessait donc de la presser
'des'unir en secret . Emilie était très - embarrassée ; ce qu'elle
avait regardé comme un jeu , auquel elle était très -accoufumée
devenait une affaire sérieuse et décisive ; elle
était sur le point d'être prise dans ses propres filets , et ne
savait comment s'en arracher. Jamais elle n'avait eu la
moindre idée d'épouser son jeune adorateur ; quitter les
délices de Lyon pour aller vivre à S. -G*** , à la tête d'une
manufacture de mousseline , elle dont toute l'ambition et
tous les désirs étaient d'aller vivre à Paris ; épouser clandestinement
un jeune homme qu'elle croyait trop honorer
en recevant son hommage ; solliciter le pardon d'un fabricant
de toiles , qu'elle mettait si fort au- dessous d'elle
quitter le beau nom de Valcé pour le modeste nom d'Elman
; rien de tout cela ne pouvait même entrer dans son
esprit . Mais que ferait-elle de la passion violente qu'elle a
inspirée , et qu'elle a eu l'air et même quelquefois le jeu
de partager ? car un amour vrai et passionné est presque
toujours contagieux ; Emilie se sentait entraînée par celui
d'Albert ; sans en avoir le projet , elle lui répétait ce qu'il
lui disait avec tant de feu et tant de vérité . Dans ces momens-
là elle croyait l'aimer autant qu'elle en était aimée
et lui n'en avait pas le moindre doute : mais cette illusion
n'était que momentanée chez la coquette , et prenait toutes
les couleurs de la réalité pour le jeune homme sensible et
passionné , qui voyait tout au travers du prisme de ses
propres sentimens .
Cependant chaque jour il devenait plus pressant pour
obtenir la main de sa belle amie , et peut- être y aurait-elle
P 2
228 MERCURE DE FRANCE ,
enfin consenti pour le guérir de son amour désordonné ,
lorsque la Providence envoya à son secours un de ses anciens
adorateurs , le marquis de Rosane , le seul qui , avant
Albert , eût paru s'attacher sérieusement à elle ; il avait
même annoncé hautement ses intentions de mariage ,mais
rebuté par sa coquetterie , il avait cédé cette conquête à ses
nombreux rivaux . Depuis trois années elle n'avait plus entendu
parler de lui , et plus d'une fois elle avait regretté
son titre et sa fortune , lorsque tout -à -coup il reparut à Lyon
plus brillant que jamais . Emilie était à la campagne de sa
belle-soeur avec Albert , lorsqu'elle apprit cette nouvelle
elle regarda ce retour comme un coup du sort , et décidée
à tenter au moins ce moyen de se débarrasser du passionné
Albert , elle prit congé de lui , pour trois jours au plus ,
( lui dit-elle , qu'elle voulait passer à Lyon pour mettre
ordre à ses affaires , avant que de prendre un parti décisif.
Elle lui défendit de la suivre , et il n'en aurait pas eu l'idée ,
toute la famille restant à la campagne ; il la vit partir sans
lui avec douleur , mais jamais encore elle ne lui avait donné
autant d'espérance. Je vais accélérer notre bonheur ,
lui dit - elle avec un de ses plus doux sourires , lorsqu'il
l'aida à monter en voiture , et bientôt , mon cher Albert ,
nous ne nous quitterons plus . Il imprima un baiser de feu
sur la main perfide qu'il tenait et qui pressait la sienne.
-Emilie , Emilie , quand te reverrai-je ? Dans trois
jours , mon ami , plus tôt s'il m'est possible , tu peux t'en
fier à mon coeur. -- Il ferma la portière , et le malheureux
ne la revit plus .
--
Arrivée à Lyon , elle eut bientôt trouvé le marquis de
Rosane , qui la cherchait de son côté ; il l'assura qu'il ne
venait que pour la revoir : elle lui dit avec plus de vérité ,
qu'elle n'avait quitté la campagne que sur la nouvelle de
son retour : ils se jurèrent mutuellement qu'ils n'avaient
cessé de penser l'un à l'autre , et n'avaient connu de bonheur
qu'en se retrouvant . Emilie joua tout son jeu , et ne
se montra jamais plus séduisante ; elle semblait avoir renoncé
à toute coquetterie . Cette foule d'adorateurs qui
avait éloigné le marquis , s'était dissipée ; Albert s'occupait
tellement d'elle , l'entourait si fort de ses soins et de
son amour , qu'il avait à-peu -près dispersé tous ses rivaux;
on attendait que son caprice pour le beau jeune Suisse fût
passé ; en sorte que le marquis de Rosane la trouva tou-
Jours seule
au lieu de cette gaieté folâtre , elle était rê-
Yeuse , triste , attendrie , et lui parut une beauté nouvelle ,
JUILLET 1810 . 229
Dès la seconde visite , elle lui parla avec le ton du sentiment
et de la confiance . « C'est mon heureuse étoile qui
vous ramène , lui dit - elle avec sensibilité , mille fois je
vous ai désiré , je n'ai jamais eu plus besoin d'un ami . ·
Rosane , êtes-vous encore l'ami d'Emilie ?
Rosane . Je le suis à la vie et à la mort , belle Emilie ;
mettez - moi de grace à l'épreuve , rien ne me paraîtra difficile
pour vous en convaincre .
Emilie . Je ne vous demande qu'un conseil et votre appui ;
mon frère yeut que je me remarie .
Rosane . Le barbare ! ne pas vous laisser jouir quelques
années au moins de votre liberté !
Emilie baissant les yeux . Ce n'est pas ma liberté que je
regrette , elle n'a fait que m'égarer, et depuis long-tems je
l'ai soumise à la raison ; heureuse si j'en eusse d'abord fait
cet usage , si j'avais plutôt senti le prix d'un ami tel que
vous ! je vous éloignai jadis par ma légèreté ; à présent mon
malheur et mes regrets vous ramènent .
Rosane . Aimable enchanteresse ! Emilie ! non , vous ne
serez plus sacrifiée , je le jure ! et quel est ce nouveau lien
que votre coeur et votre raison repoussent? Un vieillard ,
sans doute , un second Valcé .
Emilie. Non , bien au contraire , un enfant , un jeune
Suisse de dix-huit ans , je crois , parent de ma belle -soeur ,
habitant la petite ville de St.-G*** ; c'est une affaire de
famille ; le jeune homme croit m'aimer , parce qu'on lui a
dit que cela convenait . C'est un très -bon enfant , mais il
faudrait , ou qu'il eût quelques années de plus , ou que
je fusse la folle Emilie d'autrefois , ou qu'il habitât Paris ,
et non pas ce trou de St -G*** ou que je n'eusse pas
revu ..... celui que je commençais à oublier .
....
Rosane. Adorable Emilie , vous à St. -G*** ! vous la
compagne d'un petit commis de mousseline , qui ne saura
pas sentir le prix de ce qu'il possède ! car c'est cela , n'est-ce
pas ?
Emilie. Oui , c'est cela même ; mais que faire ? mon frère
l'exige.
Rosane . N'êtes-vous pas libre à présent de refuser ?
Emilie . Mon frère est mon aîné de vingt ans , il a les
droits d'un père ; il dit que je suis trop jeune pour rester
veuve .... Il faudrait au moins que ..... Ah ! si vous étiez
le même qu'autrefois , si j'avais retrouvé mon Rosane ?
Rosane. Le même pour vous , chère Emilie , et votre
thevalier envers et contre tous. Je repars après demain
230 MERCURE
DE FRANCE
,
pour Paris ; acceptez-vous une place dans ma chaise , et
me donnez-vous le droit d'être votre défenseur ?
A quel titre , demanda Emilie ? Est- ce seulement un
ami ? est-ce encore un amant ? sera-ce bientôt un époux que
je vais suivre?
-
Ce sera tout ce que vous voudrez , lui dit Rosane en se
jetant à ses pieds , tout ce qui me donnera le droit de
vous consacrer ma vie et de faire votre bonheur. Emilie
n'en demanda pas davantage , et consentit à tout ; elle
échangeait le simple Albert , St.-G*** et la fabrique de
mousseline , contre l'élégant Rosane , Paris et le titre de
marquise , elle se serait crue insensée de balancer . Il y
avait bien quelque chose à dire à sa précipitation , à ce
départ subit avec un homme qui n'était pas encore son
mari ; mais elle était libre , elle n'avait que ce moyen
d'éviter les scènes d'Albert , et de se débarrasser de lui ,
Les sentimens que le marquis de Rosane avait eus pour
elle , et ses intentions , étaient connus à Lyon ; il avait
au moins le droit d'ancienneté , et elle se crut parfaitement
justifiée . Et le marquis , cet homme si prudent
et si sage , à qui la crainte de s'unir à une coquette , avait
donné la force de s'éloigner d'elle , comment est-il pos¬
sible qu'au bout de deux jours il croye pouvoir compter
sur elle , et qu'il se charge de son sort ? Un seul mot
expliquera sa conduite ; le marquis de Rosane ne courait
plus aucun risque , il était marié , ce fut le hasard qui le
ramena à Lyon ; il revit Emilie plus belle , plus séduisante
encore et qui paraissait avoir conservé de l'intérêt
pour lui , tout le sien se ranima pour elle ; il trouva délicieux
de l'enlever à tout ce qui les séparait , de la conduire
à Paris , de lui monter une maison agréable , et
d'avoir avec cette femme charmante , que tout le monde
lui envierait , une liaison qui le consolerait des ennuis
d'un mariage de convenance . Mais il fallait commencer
par lui faire faire un éclat , qui ne lui permît pas de réparer
le tort que sa fuite avec lui allait lui faire , et l'on vient
de voir qu'il n'eut pas besoin de beaucoup d'art pour la
persuader .
Albert cependant se consumait d'impatience , les trois
jours d'absence étaient écoulés , et rien ne lui avait encore
annoncé le retour de son Emilie ; ils étaient convenus
qu'elle lui écrirait le moment de son départ de Lyon ,
pour qu'il vînt au devant d'elle jusqu'à un village à moitié
chemin , dont le curé , jeune encore , était assez lié aveo
JUILLET 1810 . 231
-
-
>
lui pour qu'il espérât de l'engager à leur donner la
bénédiction nuptiale . Cet espoir mettait Albert hors de
lui , et ne pouvant rester en place , ni cacher son agitation
, il errait sans cesse sur la grande route ; il fut même
jusqu'à ce village sans rien apercevoir . Enfin , le cinquième
jour après le départ d'Emilie , ne pouvant plus y tenir ,
il monte à cheval , résolu d'aller jusqu'à Lyon s'il ne la
rencontrait pas ; il n'en était éloigné que de huit à dix
lieues ; il ne ménagea pas sa monture et les eut bientôt
franchies . — Il est à la porte de l'hôtel , il descend de cheval,
le remet au portier et vole à l'appartement de M™ de
Valcé ; tout est fermé . Monsieur n'a trouvé personne
lui dit le portier , Mm de Valcé est partie de grand matin .
Ah dieu s'écria Albert , je l'aurai manquée en route .
Pour arriver plus vîte , il avait plusieurs fois coupé à travers
champs , sans songer à la fatigue de son cheval , il veut
remonter dessus et repartir tout de suite ; l'homme lui fait
remarquer que ce cheval est en nage , et propose de lui
donner un picotin d'avoine . En attendant , monsieur pourra
s'amuser à lire ces lettres que Mme de Valcé m'a laissées
je ne devais les envoyer que demain , mais puisque
vous voilà .. Des lettres au moment de se rejoindre ? il
les saisit . L'une était à l'adresse de M. Bremont , l'autre à
la sienne ; il pâlit , ses mains tremblent en la décachetant :
ses yeux sont obscurcis d'un nuage , il ne voit rien , il
chancèle ; le portier le fait entrer dans sa loge , lui frotta
les tempes d'eau-de-vie , lui en fait avaler quelques gouttes ,
il revient à lui , et put enfin lire avec désespoir , avec rage ,
ce que la plus perfide des femmes lui écrivait . Nous ne
copierons pas en entier sa lettre astucieuse ; elle rappelait
à Albert le marquis de Rosane , dont elle lui avait en
effet parlé quelquefois comme du seul homme qui l'eût
intéressée : « Je ne vous ai pas caché , lui disait-elle , qu'il
» fit éclore dans mon coeur le germe du sentiment que vous
» avez ensuite développé avec tant de force ; je crus
l'aimer , parce que je ne connaissais pas encore l'amour .
Entraînée par ses sollicitations , j'eus la faiblesse de lui
» signer une promesse de l'épouser au moment où il la
» réclamerait ; il ne le pouvait pas alors , mais il en exigea
l'assurance . Depuis lors , mille circonstances nous séparèrent
si complètement , que j'avais oublié cette pro-
O mon cher Albert ! qu'est-ce que tu n'aurais ,
pas fait oublier à ton Emilie ? Pour lui , il ne s'en est que
» trop souvenu ! Il est venu la réclamer , cette promesse ,
"
29
" messe . --
66
232 MERCURE DE FRANCE ,
n
» elle est positive , elle n'admet aucune excuse , ses droits
» sur moi sont sacrés , je n'ai d'autre parti à prendre que de
m'y soumettre ; mais je connais trop votre ascendant sur
» moi , cher Albert , pour risquer de vous revoir . J'ai mis
pour condition qu'il n'y eût aucun délai . Je pars demain
» avec lui , et quand vous recevrez cette lettre , votre Emilie
sera marquise de Rosane : ce titre apaisera mon frère ,
» mais moi , rien ne me consolera d'avoir perdu mon
» Albert , que la certitude qu'il est assez généreux pour
» me pardonner . Non , mon ami , nous n'étions pas des-
» tinés l'un pour l'autre ; âge , religion , patrie , genre de vie ,
tout nous séparait , jusqu'à la volonté de votre père , que
» nous devions braver en nous unissant ; nous n'avions en
> commun que le sentiment de nos coeurs : sachez -moi gré
d'avoir eu la force de résister à son empire , et d'élever
» une barrière invincible entre nous deux , et conservez à
jamais un tendre souvenir de votre Emilie. »
"
Nous ne peindrons pas le délire du désespoir qui s'em◄
para du pauvre jeune homme , nous en avons vu les effetss
;
cent fois il fut sur le point de suivre Emilie et de se poignarder
à ses yeux ; il n'en voulait pas au marquis , car il
sentait que s'il avait possédé une promesse signée d'Emilie ,
il serait allé la réclamer dans quelque coin du monde
qu'elle eût habité , à qui que ce soit qu'elle eût appartenu.-
Mais elle comme elle s'était jouée de sa passion , de sa
crédulité ! Il s'informa depuis quand le marquis était arrivé
à Lyon , et il eut la certitude qu'elle n'y était venue que
pour le voir . Il était dans l'âge où même les hommes pleurent
encore ; son coeur ni son cerveau n'étaient desséchés ,
il eut le triste soulagement des larmes , et il se sentit moins
oppressé ; mais il ne pouvait plus supporter Lyon , ni cette
maison qu'il avait habitée avec Emilie . Il se décida à partir
à l'instant , et à venir cacher sa douleur dans les simples
vallées de sa belle patrie : il envoya à M. Bremont , par un
exprès , la lettre de sa soeur ; il y joignit un mot pour annoncer
que son père le rappelait sans délai : il partit le jour
même , et nous savons déjà comment il arriva et ce qui
s'était passé depuis . Nous dirons bientôt encore quelques
mots sur Emilie ; revenons au bon jeune homme qu'elle
avait si indignement trompé , et qui ne pouvait se déta¬
cher d'elle .
(La suite au numéro prochain. )
JUILLET 1810 . 233
VARIÉTÉS.
Sur le concours du grand prix de peinture pour l'année
1810.
Le concours de cette année pour le grand prix de peinture
vient d'être jugé , après que les tableaux ont été , selon
l'usage , exposés pendant trois jours sous les yeux du public.
Le sujet était peut-être l'un des plus difficiles qu'on pût
proposer , car il appartient plus à la poésie qu'à la peinture
: et à quelle poésie ! A l'Iliade . C'est la colère d'Achille ,
ou le guerrier dans la tente d'Agamemnon , au milieu du
conseil des Grecs , et voulant punir le roi des rois de lui
avoir enlevé son esclave favorite . Pallas descend du ciel
pour la vengeance du terrible fils de Pélée . Nestor , Calchas
, Ulysse sont présens .
La poésie peut offrir à l'imagination , sans la choquer ,
des qualités incompatibles ; ainsi Bradamante et Marfisse
, etc. sont d'une force extrême , passent les jours et
les nuits à cheval , et font des exploits surhumains .
Achille est long- tems déguisé en fille , et pourtant bientôt
après , c'est avec Ajax le plus fort des guerriers , c'est de
tous le plus terrible . L'imagination n'est point révoltée de
ces
sortes d'invraisemblances ; mais quand il faut les
réaliser sur la toile , c'est alors que l'embarras se fait sentir.
Ajoutons que l'expression de la colère est une des plus
difficiles à rendre en peinture et en sculpture , parce qu'elle
altère les traits et s'oppose à la noblesse d'expression .
Les héros d'Homère sont parfaitement caractérisés dans
l'Iliade .
Agamemnon est le plus magnifique , Nestor est le plus
âgé , mais c'est toujours un guerrier , et tout vieux qu'il est
il manie encore la lance , et combat un jour de bataille . Le
grand prêtre Calchas a également sa physionomie ; il n'est
pas très-vieux ; comme tous les grands-prêtres , il ne
voit dans le monde que l'intérêt du sacerdoce . Il se met
sous le bouclier d'Achille pour attaquer Agamemnon auquel
il en voulait.
Toutes ces notions devaient être familières aux concurrens
dont Homère est le livre classique , et qui ont eu
quatre jours pour composer et méditer
Malgré ces difficultés le concours a été l'un des plus bril234
MERCURE DE FRANCE ;
lans qu'on ait vus depuis plusieurs années . Il mérite par
conséquent d'être l'objet de quelques observations critiques
. Les athlètes sont de jeunes peintres de beaucoup de
talent , mais parce qu'ils sont jeunes , parce que ce ne sont
encore que des élèves et parce qu'ils ont du talent , la critique
mêlée d'éloges ne peut point les blesser : elle les
honore au contraire .
M. Droling a remporté le premier prix , à la presqu’unanimité
. Le public le lui déférait de même . Quoique fort
jeune , il s'était déjà distingué dans plusieurs concours
semblables , et l'on avait fondé sur lui de belles espérances
qu'il réalise . Il semble particuliérement envisager dans
sen art l'expression , et c'est , en effet , la première partie
pour celui qui veut peindre l'histoire . Ses tableaux des années
précédentes manquaient de caractère , de noblesse ;
ils n'étaient pas exécutés avec soin ; ils avaient quelque chose
qui tenait au genre plus qu'à l'histoire , mais on y trouvait
toujours de la grace et du sentiment .
Cette année il se montre bien au-dessus des autres par
ces mêmes qualités qui lui manquaient naguères .
A
On peut lui reprocher , comme à tous ses concurrens ,
d'avoir fait ses héros blancs comme les modèles de l'école .
Les Grecs qui avaient les bras nuds , qui s'exerçaient tous
les jours au gymnase , avaient la peau du corps aussi brune
que celle du visage et des mains .
Agamemnon ne devrait pas être sans tunique lorsqu'il
préside le conseil des rois ; le caractère de son corps et de
son bras droit ne convient pas à l'âge de la tête ; il appartient
à un jeune homme . Ces défauts s'expliquent et s'excusent
jusqu'à un certain point , quand on sait que les concurrens
n'ont eu en loges que des modèles dont les formes
sont celles de la jeunesse .
H M. Droling a eu tort de ne pas se conformer à Homère ,
et de ne pas plager sa scène dans la teute d'Agamemnon .
Le geste de son Achille n'est pas celui d'un homme qui
tire son épée ; mais ce héros est grand et animé .
M. de Juine a montré du talent dès son début dans les
concours , et il se maintient à- peu -près au même degré
d'estime ; mais il ne l'a point accru dans la proportion
`qu'on était fondé à espérer de l'école où il étudie et de ses
premiers succès . Il fait facilement une esquisse ; il y montre
de la verve , de la facilité ; on ne les retrouve plus dans
ses tableaux .
On voit qu'il exécute péniblement , que sa tête se faJUILLET
1810 . 235
#
tigue . Cependant sa scène est bien entendue ; l'effet du
tableau est bien conduit ; mais ses figures sont trop courtes ,
ce qui fait qu'Achille ressemble à un jeune écolier . Son
geste d'ailleurs est froid .
L'expression du vieillard qui se renverse tenant en l'air
les deux bras élevés , n'est ni noble , ni naturelle . Les vieil
lards ne s'étalent pas ainsi ( 1 ) : au théâtre , nul acteur
n'oserait se permettre une pareille attitude . Est- ce Nestor ?
Pourquoi n'est-il pas en guerrier ? Est- ce Calchas ? Il est
trop vieux et devrait être plus décemment vêtu . Cependant
il y a des progrès dans ce tableau , et l'on a donné plusieurs
fois des premiers prix sur des ouvrages inférieurs à
celui-là .
M. Abel annonce les plus heureuses dispositions . Il y a
un bon sentiment de couleur dans ce tableau , et une manière
vraie et large de draper qui rappelle les grands maîtres
. La tête de l'Achille est trop grosse et sans expression :
la colère est si difficile à rendre sur un visage noble ! La
Minerve manque de caractère ; que ne copiait -il la Pallas
de Velletri ? cela est permis . L'exécution est très- facile ,
mais n'est pas assez soignée . M. Abel doit être un concurrent
redoutable à ses rivaux , dans les prochains conconcours
. Il a obtenu le second prix .
M. L. Palliere a remporté un second prix l'année dernière
. Il a fait des progrés sous le rapport de l'harmonie
mais il a peu acquis sous le rapport du caractère . Il faudrait
qu'en voyant Achille en colère , le spectateur éprouvât
un sentiment de crainte et qu'il se dît involontairement,
je ne voudrais pas me battre avec un pareil homme .
M. Pallière ne semble pas chercher l'expression , et
c'est pourtant , comme nous l'avons déjà remarqué , la
première partie de la peinture . En continuant la route qu'il
a suivie jusqu'à présent , il arriverait à avoir un talent trèsdistingué
, mais ce ne serait qu'un talent académique .
Ses figures manquent de noblesse , mais ce défaut est
peu de chose en comparaison de celui de l'expression . On
peut, en consultant les ouvrages des Grecs , donner plus de
style , plus de beauté à ses personnages ; mais il n'y a que
l'étude continuelle de la nature qui puisse apprendre ce
qui constitue l'expression . Les anciens avaient pour maxime ,
les
(1 ) Léonard de Vinci , chap . LXII , dit que les vieillards doivent
avoir les mouvemens lents , les jambes et les genoux pliés ....
bras pas trop étendus ,
236 MERCURE DE FRANCE ,
qu'il ne fallait point passer un jour sans faire des observations
sur la pantomime .
Le tableau de M. Alhaux n'est pas fini , parce qu'il a été
malade .
On voit toujours avec beaucoup de bienveillance un
pareil ouvrage , on ne regarde que ce qu'il y a de mieux ;
on suppose que si l'auteur se fût bien porté , il aurait pu faire
toutes les parties de son tableau également bien . Les détails
de celui - ci font plaisir , mais il n'y a pas beaucoup
de sentiment dans l'exécution . On y remarque trop d'égalité
; tous les membres semblent faits d'après le même modèle
, et appartenir à un homme qui a les chairs molles .
M. Picot manque , dans plusieurs parties de son tableau ,
de caractère et de noblesse ; mais c'est une des meilleures
compositions du concours , et elle est remplie de détails
charmans . Le devin Calchas a un costume qui ne lui convient
pas ; le vieux Nestor a une figure trop commune ;
les figures sont trop blanches. Malgré ces défauts , ce
tableau , dans un autre concours , aurait eu un grand succès
. On dit qu'il a été mis hors de concours , pour quelques
changemens faits à son esquisse .
M. Vinchou a produit , à ce concours , son premier tableau
. On doit de l'indulgence à ce jeune peintre . Il y a
beaucoup d'incorrection et peu de vérité dans les mouvemens
de ses personnages . On voit que M. Vinchou étudie
dans les estampes la pantomime et l'expression de ses figures .
Il est bon de les consulter ; mais si on ne consulte pas encore
davantage la nature , il y a beaucoup à parier qu'on prendra
précisément ce qui n'est pas vrai , et qu'on sera plutôt
entraîné par ce qui aura une certaine tournure , que par ce
qui est naturel .
M. Forestier a été mis aussi hors de concours pour avoir
changé totalement son esquisse , et comme ces changemens
ne valent pas , à beaucoup près , sa première pensée ,
'c'est un double tort.
Comment imagine-t-on , pour exprimer une scène de
désordre , semblable à celle qui se passe dans la tente
d'Agamemnon , un arrangement de composition dans
lequel toutes les figures , placées à côté les unes des autres ,
comme les colonnes d'un péristyle , sont surmontées par
la Minerve qui forme une ligne horizontale ? Pourquoi
dans cette circonstance vouloir imiter un bas -relief de sculpture
? Puisque la peinture a des moyens particuliers , pourquoi
s'en priver ?
JUILLET 1810 . 251
Au reste , il y a dans le tableau de M. Forestier, des détails
très -bien exécutés . La tête du vieux Nestor est bien pensée,
et si Achille eût eu plus de caractère et plus d'expression ,
si la figure d'Agamemnon eût été plus correcte , ce tableau
aurait , dans une année ordinaire , obtenu un premier prix.
On a généralement remarqué un véritable progrès vers
la richesse et l'harmonie de la couleur. Il faut en féliciter
l'école. La force de ce concours n'est point l'effet d'un
hasard heureux : elle résulte de l'émulation qui règne dans
l'école et de la bonne organisation des concours auxquels
on a enlevé toutes les chances de protection , de faveur ou
d'influence des maîtres .
Sur le nombre de huit concurrens auquel se trouvent
réduits les trente ou quarante qui se sont présentés au premier
concours , il n'y a qu'un premier prix ; les autres restent
pour les années subséquentes , et forment une ligne
qui se fortifie de plus en plus . Il doit donc arriver bientôt
que tous les huit concurrens sont de force à mériter un
premier prix.
Alors celui qui dans une pareille concurrence l'emporte
sur les autres d'une manière bien tranchante , remporte
une couronne vraiement glorieuse .
En général , on peut reprocher aux élèves de ne pas
s'attacher assez à bien composer , soit sous le rapport de la
la composition pittoresque qui a pour but l'arrangement des
figures dans une disposition propre à produire de l'effet ,
soit sous le rapport de la composition philosophique , qui
passe avant tout et consiste à donner à chaque personnage
le mouvement qui lui convient le mieux dans l'action où
il doit être représenté et selon son caractère .
Autrefois les élèves n'avaient qu'une journée pour composer
leur sujet . On exigeait qu'ils ne fissent pas de changemens
considérables , mais on n'était pas sévère à cet
egard . Ainsi on n'avait jamais la certitude que la composition
de leurs tableaux n'eût pas été corrigée ou amandée
par leurs maîtres avant que le tableau ne fût exécuté . On
en a senti l'inconvénient , lorsqu'il y a quelques années le
prix
prix fut donné à un tableau qui ne ressemblait en rien à
l'esquisse . Il semblait évident que des conseils avaient rectifié
la pensée de l'élève . Pour remédier à de pareils abus ,
on a pensé qu'il fallait donner aux concurrens quatre jours
au lieu d'un , et exiger l'absolue conformité des tableaux
terminés avec la première pensée consignée dans l'esquisse 2
238 MERCURE DE FRANCE ,
1
qui ne peut pas appartenir à d'autres qu'à l'élève . Mais aussi
a-t-on sévi contre ceux qui ne s'étaient pas conformés aux
esquisses originales .
-
-
CHRONIQUE DE PARIS .
-
―
-
L'ALARME est dans le camp des gens de lettres . La commission
de l'Institut chargée du rapport sur les prix décennaux
, vient de publier son travail . Tous les intérêts sont
en, mouvement ; tous les amours-propres aux prises ; les
journalistes sont lâchés ; c'est un bruit , une confusion !
On ne sait auquel entendre . On s'aborde dans les sallons ,
dans les spectacles . Avez - vous lu..... ? -Sans doute.
N'est-ce pas affreux ? on oublie mon meilleur ouvrage.
On préfère au mien une détestable rapsodie . On ne
dit un mot de moi .
pas
- Je suis d'une colère .... ! — De
quoi vous plaignez-vous ? La commission ne propose - t - elle
pas de vous donner un prix ? -Sans doute ; mais elle prétend
que je manque de chaleur et d'énergie , moi dont la
tête est un volcan ; elle attaque mon style , et chacun sait
que c'est par-là que je brille . On renouvelle en votre
faveur les anciennes lois du triomphe chez les Romains ,
qui pour tempérer les vapeurs de l'orgueil , mêlaient au
cortége du triomphateur des crieurs publics ( ululatores )
chargés de lui reprocher ses fautes .
-
Tout le monde se plaint du rapport , même ceux qui s'y
trouvent le plus favorisés : on crie de toutes parts à l'injustice
, aux préventions , à l'esprit de parti ; tandis qu'un
petit nombre de gens désintéressés et de bonne foi , tout
en convenant qu'il s'est glissé des erreurs dans le travail
de la commission , qu'il laisse à réparer quelques omissions
, à modérer quelques critiques , à réformer beaucoup
plus d'éloges , et sur-tout qu'il faut en effacer une phrase ,
dont rien ne peut justifier l'amertume , avouent avec la
même franchise qu'il était difficile de s'acquitter plus heureusement
d'une tâche aussi ingrate .
Avec un peu de réflexion , peut-être ceux qui se croient
lésés par le jugement de la coinmission , se seraient contentés
d'en appeler aux différentes classes de l'Institut
chargées de reviser ce travail , et les gens de lettres auraient
évité de donner un scandale dont leurs ennemis ne manqueront
pas de profiter .
-L'exposition des tableaux pour le concours du grand
JUILLET 1810 .
230
prix de peinture s'est faite la semaine dernière dans une
des salles du Palais des beaux arts . Les amateurs se
rendent toujours en foule à ces sortes d'expositions qui
leur donnent lieu de déployer leurs vastes connaissances
dans les beaux-arts , et sur-tout d'exercer leurs talens pour
la critique . Dans un autre article de notre feuille , on rappelle
le sujet du dernier concours , et l'on examine les ouvrages
des élèves qui ont concouru ; ce qui nous dispense
de nous arrêter plus long-tems sur cet objet.
Les deux assassins du banquier Cotentin , Hélain et
Lepelley-Deslonchamps , ont subi samedi dernier la peine
de leur crime .
Raro antecedentem scelestum
Deseruit pede pana claudo .
La justice , cette fois , n'est pas arrivée d'un pied boîteux :
deux jours après leur crime les coupables étaient en son
pouvoir . L'énormité de l'action , le rang que les criminels
tenaient dans la société , ont attiré une foule immense au
Palais de justice pendant les quinze jours qu'a duré l'instruction
de ce procès , dont les débats ont fourni à M. de
Lafleutrie , procureur impérial , une occasion nouvelle de
déployer toutes les ressources du plus beau talent oratoire .
L'exorde de ses conclusions a sur-tout été remarqué comme
un modèle de dialectique et d'éloquence . Après avoir
remarqué , avec lui , l'audace des coupables dans l'exécu
tion du crime , et leur ineptie dans le choix des moyens
pour en cacher les vestiges , on reste plus que jamais convaincu
de la vérité de cette maxime de d'Alembert : Le
crime n'est qu'un faux calcul.
-
On instruit dans ce moment une affaire moins tragique
, mais presque aussi criminelle , bien que Régnard ait
jugé à propos d'en faire le sujet d'une comédie . Il s'agit
d'un faux commis dans un testament de plus d'un million .
On assure que les accusés ont renouvelé la scène du Légataire
universel.
C'est bien peu de chose que cette raison humaine
dont on fait tant de bruit , et l'on dirait qu'il y a dans toutes
les têtes un grain de folie qui n'attend , comme tout
autre germe , que le concours des circonstances qui doivent
le développer : témoin l'anecdote suivante . Un particulier
entre la semaine dernière pour se faire faire la barbe
chez un perruquier russe , établi rue de Grenelle depuis
plus de quinze ans , et dans la conversation cita , par ha
240 MERCURE DE FRANCE ,
sard , au nombre des étrangers de distinction arrivés depuis
peu à Paris , le nom d'un grand seigneur russe , qu'il dit
avoir vu la veille . Cette nouvelle , si simple en apparence ,
détraque tout-à-coup le cerveau du barbier . Il se rappelle
qu'il a été dans sa jeunesse valet - de-chambre de ce seigneur
, qu'il a quitté la Russie à la suite d'une correction
tant soit peu bulgare qu'il en avait reçue , pour avoir légè
rement entamé l'épiderme de son excellence en lui faisant
la barbe , et il ne doute pas que le voyage de son ancien
maître à Paris n'ait pour objet de le réclamer auprès du
Gouvernement français . L'émigration d'un sujet russe est
punie très - sévèrement , et le pauvre barbier se voit déjà
travaillant aux mines de Sibérie . Il fait part de ses inquiétudes
à sa femme , qui cherche en vain à le rassurer ; sa
crainte augmente , sa raison s'altère , il sort de chez lui et
court se jeter dans la Seine ; des bateliers , témoins de son
action désespérée , le sauvent et le reconduisent dans sa
maison mais dans la nuit même il échappe une seconde
fois à la surveillance de sa femme et se précipite d'un
quatrième étage dans la rue , sans qu'il en résulte pour
lui d'autre accident , qu'un poignet démis et quelques
meurtrissures . On espère que quelques mois de séjour à
Charenton rendront au repos et à la raison cet immortel
barbier..
"
Paris jouira , le 15 du mois prochain , de la vue d'un
monument supérieur , du moins en magnificence , au seul
modèle qu'il ait au monde . La colonne de la place Vendôme
sera découverte le 15 du mois d'Août . Déjà l'immense
échafaudage qui avait été dressé pour sa construction
et les ateliers où se ciselaient les bas-reliefs , ont
disparu ; il ne reste plus que de simples toiles qui entourent
la colonne depuis son sommet jusqu'à sa base , et
permettent de juger de l'effet qu'elle produíra dans ce vaste
emplacement . Le travail des bas-reliefs est d'une exécution
achevée : les ornemens de la base sont sur-tout
remarquables par la richesse , le goût et l'ajustement des
différentes parties dont ils se composent. Les attributs
militaires et les costumes des différens corps de l'armée y
sont groupés de la manière la plus pittoresque , et produisent
un effet dont on n'aurait pas cru susceptibles nos
vêtemens modernes .
-Le théâtre des Jeux Gymniques , qui se charge plus
particulièrement de l'honorable emploi de représenter les
hauts faits d'armes de nos guerriers , vient de donner trois
représentations
JUILLET 1810 .
représentations auxquelles ont assisté cinq-cents militaires
désignés par l'état-major de la place. On a mis softs les
yeux de ces braves l'apothéose du maréchal duc de Monte
bello , et le passage du mont Saint-Bernard , journée à
jamais mémorable pour la nation française et pour le
héros qui préside à ses destins . Ces représentations ont
été terminées par des couplets dont plusieurs ont cen
redemandés : nous en citerons un que nous avons retenu.
Lorsque par un doux assemblage ,
Aussi séduisant que flatteur ,
Tout ici nous offre l'image
Des grâces et de la valeur :
Par d'aimables métamorphoses
Ces belles parmi nos guerriers ,
Nous paraissent autant de roses
Au milieu d'un champ de lauriers .
- M. Cadet- de -Vaux , dont il est moins facile de lasser
le zèle que de chercher à le rendre ridicule , vient de
renouveler , après trente ans , la proposition qu'il fit à cette
. époque d'enduire les décorations de théâtre d'une composition
propre à les rendre beaucoup moins inflammables ,
sans nuire en aucune manière à leur éclat . Ce procédé
bien simple , puisqu'il ne s'agit que d'une dissolution de
sulfate ferrugineux calcaire et alcalin de muriate de soude ,
et de l'efficacité duquel il est si facile de se convaincre ,
sera sans doute adopté dans toute l'Europe avant que nous
nous décidions à en faire usage. Après les Chinois , la
nation française est peut- être la plus routinière qu'il y ait
sur le globe .
- Le Panorama de Wagram a remplacé celui de Tilsitt .
Le succès le plus complet a couronné les nouveaux efforts
de M. Prevost . Sa bataille de Wagram est d'un effet magique
; on se trouve , en un moment , transporté du boulevard
des Capucines dans les plaines de la haute Autriche .
Cet ouvrage offrait des difficultés de plus d'un genre . Les
unes ont été surmontées , et les autres éludées avec beaucoup
d'art. Comment éviter la monotonie dans une plaine
immense , où l'on n'aperçoit aucun arbre , aucun accident
de terrain , où les masses se trouvent rejetées à l'horizon ?
Pour obvier à cet inconvénient si grave, l'artiste a su varier
ses premiers plans en divisant sa surface en terres labourées ,
en prairies , en champs de bled , que traversent quelques
grandes routes qui vont se perdre dans les derniers plans .
Q
M
5
.
242
MERCURE DE FRANCE ,
Les figures , ornemens des autres tableaux , et qui leur donnent
une sorte de mouvement et de vie , sont l'écueil le plus
redoutable pour ce genre de composition . Par cela même
que l'illusion est complette pour les objets inanimés , ces
pelotons de cavalerie , ces colonnes d'infanterie censées en
marche et qui pourtant restent immobiles , viennent nécessairement
la détruire : pour rendre ce défaut de vérité moins
sensible , l'habile peintre a eu soin de rapprocher des yeux
les corps de réserve que l'on peut supposer en repos , et
d'en éloigner les troupes actives dont la distance ne permet
point d'apprécier le mouvement . Le ciel de ce magnifique
tableau est d'un éclat , d'une transparence auxquels on ne
peut comparer que la nature même ; la perspective aérienne
est d'une exactitude parfaite , et les tons de lumière sont
dégradés avec un art dont aucun autre genre de peinture
ne peut donner l'idée . Il serait trop long de décrire les diffé
rens groupes qui figurent dans cette vaste composition :
nous nous contenterons de dire que l'on remarque particu
dièrement celui où se trouve S. M. l'Empereur donnant des
ordres à ses aides -de- camp ..
-Nos grands théâtres sont en stagnation . Les Français
rabâchent , comme à l'ordinaire , deux ou trois chefs -d'oenvre
tragiques , et cinq ou six prétendues comédies de Marivaux
, de Lanoue et de Dorat , très - supérieures , comme
chacun sait , aux ouvrages plus modernes de Colin - d'Harleville
, d'Andrieux , de Picard et de Duval . Feydeau nous
promet toujours le Charme de la Voix , et l'Odéon vient
enfin de nous faire voir l'Intérieur de la Comédie . Jusqu'ici
on n'avait pas cru que ce fût son beau côté .
1
Le Vaudeville a perdu , pour un mois , sa meilleure
actrice. Mme Hervey fait en ce moment les délices de la
Basse-Normandie , et comme il est reçu qu'une actrice ne
marche plus sans auteur , Mme Hervey en a , dit - on , deux
à sa suite . En attendant son retour , le Vaudeville répète le
Petit Pécheur: puisque MlleDesmares est chargée de ce rôle ,
on peut compter sur un bon coup de filet.
Après le Valet sans Maître , nous verrons aux Variétés
Grivois la Malice . On répète au Théâtre de la Gaieté une
pantomine intitulée , la Famille Suisse , au succès présumé
de laquelle l'Ambigu-Comique opposera un Frédéric de
Nevers , parent du Gérard du Cirque Olympique .
MODES . La forme du chapeau des hommes élégans ( dans
eet article nous ne parlons jamais que de ceux-là ) continue.
JUILLET 1810 . *243
à s'abaisser et ne tardera pas à disparaître ; mais par compensation
les bords s'agrandissent de manière à rendre
cette coiffure aussi grotesque qu'aucune de celles dont
jamais affublé une tête humaine .
on a
La chambre à coucher d'une petite maîtresse est un vrai
cabinet d'antiques . Elle a des pierres gravées sur sa pendule
, des camées sur son bonheur du jour , des médailles
sur sa toilette , des bas-reliefs sur son lit , une colonne
tronquée à son chevet , et des vases étrusques sur sa cheminée.
L'eau de Ninon est le cosmétique dont on fait le plus
d'usage , et l'essence de vanille l'odeur la plus distinguée .
On attribue à ce parfum la même vertu qu'à la poudre à la
mousseline de Mme de G....
M. Palette , perruquier littérateur , vient d'inventer une
coiffure qui supplée les cache -folies , et que l'on nomme
coiffure pyramidale . Elle se compose de nattes lisses , entrelacées
et des cheveux de sept à huit pouces de long
suffisent . M. Palette a publié plusieurs dissertations trèscurieuses
sur son art , et ses démêlés avec un de ses rivaux
lui ont fait un nom dans le genre polémique . Y.
9
-
- - SPECTACLES. Théâtre Français . - Débuts de Mile Demerson.
Jamais actrice ne mit dans ses débuts autant
d'activité et de variété que Mlle Demerson . En quinzejours
( du 9 de ce mois au 24 ) elle a joué quinze rôles , et elle a
parcouru toute l'échelle de son emploi , depuis la soubrette
musquée d'Heureusement
jusqu'à la Martine des Femmes
savantes , depuis l'élégante Lisette de la Metromanie jusqu'à
celle du Légataire , qui rend au bonhomme Géronte
des services si peu élégans . Il nous serait impossible de la
suivre dans tant de rôles ; c'est tout au plus ce qu'ont pu
faire les feuilles de tous les jours . Au reste , la chose est
d'autant moins . nécessaire , que Me Demerson a montré
dans ses différens débuts les mêmes dispositions et le même
talent que nous lui avions reconnu dès les premiers ; dans
tous elle s'est fait connaître comme une écolière intelligente
qui peut devenir une actrice habile ; mais nous ne
sommes point assez clairvoyans pour avoir déjà pu nous
apercevoir de ses progrès . Ce qu'il y a de sûr , et ce qui
semble être un garant des premières espérances qu'elle a
données , c'est l'activité de son zèle , et la bienveillance avec
laquelle le publie se plaît à l'encourager.
244 MERCURE DE FRANCE ,
•
-
Théâtre de l'Impératrice . — L'Intérieur de la Comédie,
comédie en trois actes et en vers de M. de Murville .
Depuis les Querelles des deux Frères , comédie posthume
de Collin-d'Harleville , voici le premier ouvrage en
trois actes et en vers qui ait réussi sans contradiction . Il
semblait cependant , avant le lever de la toile , qu'il dût en
éprouver beaucoup ; on n'entendait de tous côtes que des
observations fâcheuses ; l'un rappelait les tentatives malheureuses
faites à plusieurs époques pour mettre ce sujet
en scène ; l'autre assurait que la donnée n'était pas comique
, et n'intéresserait que les auteurs en leur rappelant
Leurs tribulations ; des sifflets aigus sortaient du sein du
parterre en un mot , le public paraissait fort mal disposé ;
mais l'auteur n'en aura que plus de gloire , d'avoir surmonté
ses préventions .
Le théâtre représente le foyer de la comédie française ,
et l'action se passe dans le tems où Bellecourt , Granval ,
Lekain , Armand , Sarrazin , Miles Clairon , Dumesnil ,
Gaussin , Dangeville embellissaient la scène . Il paraît qu'à
> cette époque tout allait un peu plus mal encore qu'à présent
, et que les chefs - d'oeuvre trop connus n'avaient déjà
plus le pouvoir d'attirer la foule . Pour ramener le public
inconstant , Armand a conçu le projet de mettre en scène
P'Intérieur de la Comédie ; le maréchal de Richelieu promet
de le soutenir ; le sujet est donné à Desmahis , qui s'empresse
de le traiter . Armand se procure furtivement une
copie du manuscrit ; les rôles sont distribués , appris et
répétés à l'insu de l'auteur , et même des acteurs qui ne
jouent point dans la pièce ; et c'est le soir même qu'elle
doit être représentée à la place de Zaïre , dont le titre est
sur l'affiche , mais qu'une indisposition subite empêchera
de donner . Pour mieux dérouter Desmahis , on lui assigne
le matin pour lire sa pièce à la partie de la troupe qui n'y
a pas de rôles ; mais sur le titre seul , l'ouvrage est unanimement
rejeté , et Desmahis sort furieux contre Armand
qui lui avait promis que le comité , composé par ses soins ,
recevrait l'ouvrage sans corrections . Ce qu'on vient de
raconter jusqu'ici remplit les deux premiers actes . Au
troisième , la pièce nouvelle , agréée par le public à la place
de Zaïre , est en pleine représentation ; déjà deux actes
ont été favorablement écoutés . Desmahis , toujours dans
l'ignorance de ce qui se passe , entre dans le foyer des
acteurs ; mais quelle est sa surprise et sa colère , lorsqu'en
s'approchant du théâtre , il entend débiter quelques vers
JUILLET 1810.
245
1
de la pièce qu'il a voulu lire le matin , et qu'on a si durement
repoussée ! il se persuade qu'Armand a livré son
manuscrit à quelque autre poëte , et lui reproche vivement
cette noire trahison . Cependant la représentation s'achève ;
le parterre demande l'auteur ; Armand et Sarrazin , semainiers
de service , s'emparent de Desmahis et le forcent
à se rendre aux voeux du public ; il comprend enfin que
c'est son ouvrage qui vient d'être joué et de réussir ; il
pardonne à Armand sa ruse un peu hardie , et épouse
Mlle Guéant , jeune actrice dont il était amoureux .
Cette comédie a été fort applaudie ; le public s'est beaucoup
amusé des tracasseries de coulisses , de la morgue
des premiers sujets envers leurs doubles , et de tous ces.
détails d'intérieur neufs pour la majorité des spectateurs .
L'auteur , demandé unanimement et nommé , est M. de
Murville , auteur de la tragédie d'Abdélasis et Zuleïma ,
jouée , il y a dix-huit ans , avec beaucoup de succès sur le
Théâtre français .
Ce nouvel ouvrage eût beaucoup gagné à être aussi joué
à la Comédie française ; il était assez bien écrit pour prétendre
à cet honneur ; il abonde même en vers pleins de
sel et tournés de la manière la plus agréable . Les comédiens
français auraient- ils donc fourni & M. de Murville la
scène du second acte , où Desmahis voit son ouvrage refusé
sur le titre seul ? Nous ne chercherons point à surprendre
sur ce point le secret de la comédie mais les
comédiens français sociétaires se décident si difficilement
à mettre en scène un nouvel ouvrage , qu'il n'est guère
moins difficile d'écarter ici tout soupçon .
9
Quant aux acteurs de l'Odéon , qui ne sont pas sociétaires
, si l'on doit leur savoir gré d'avoir joué la pièce ,
on ne peut guère les féliciter d'avoir contribué à son succès .
Firmin seul savait à - peu-près son rôle . Mile Fleury , que
quelques journaux ont honorée du nom de Mlle Mars de
l'Odéon , n'a rien fait pour mériter ce titre ; mais beaucoup ,
au contraire , pour démentir la flatterie qui a prétendu le
lui donner . Fusil a trouvé le moyen de manquer cinq ou
six fois de mémoire dans un couplet de dix vers au plus .
En un mot , cette soirée de l'Odéon a trop bien justifié le
proverbe qui dit qu'une première représentation n'est , le
plus souvent , qu'une répétition générale .
246 MERCURE DE FRANCE , JUILLET 1810 .
NÉCROLOGIE. -Les arts viennent de perdre M. Pierre Lelu
peintre d'histoire ( 1 ) , qui n'a pas joui de toute la célébrité qu'il méritait
, mais dont les nombreux ouvrages établiront un jour la gloire sur
le fondement le plus solide . Ses connaissances dans les arts étaient
aussi profondes que ses talens étaient variés ; et dans l'immense collection
de dessins qu'il a laissés , on trouvera à côté de compositions
historiques qui rappellent la verve et le grandiose de Lebrun , des
paysages , des plans d'architecture , et des projets de décorations .
Pendant les dernières années de sa vie il a fait , avec M. de St-
Morys , plusieurs voyages qui avaient pour but de sauver d'un oubli
total des monumens de notre art , que l'on détruisait et dont il n'existait
aucune vue. S. Ex. M. le comte de Montalivet , ministre toujours
empressé de favoriser les entreprises utiles , reconnaissant combien le
succès de celle- ci intéressait l'histoire de l'art et l'histoire nationale ,
y a beaucoup contribué par la protection qu'il lui a accordée .
D***,
(1 ) Nous nous proposons de donner des notices détaillées sur
MM . Moitte et Chaudet , sculpteurs , membres de l'Institut, que la mort
vient d'enlever presque en même tems.
I
POLITIQUE.
LES événemens de la guerre entre les Russes et les Turcs ,,
continuent à fixer l'attention , sans que l'opinion puisse s'as- ,
seoir sur une série de faits incontestables . Les progrès des
Russes sont certains , mais on peut rester encore indécis sur
la nature et l'étendue de leurs opérations , sur celle des
forces dont ils ont triomphé , et sur la direction qu'ils ,
donnent à la fois à leurs mouvemens et à leurs négociations
. Des rapports contradictoires se succèdent à cet égard ,
et tous sont donnés également comme venant du camp des
Russes ; un rapport général et officiel sur l'ensemble de ces
événemens , est attendu avec impatience .
En l'attendant , voici ce que la Gazette de la cour de ,
Vienne a publié en l'énonçant comme le contenu d'une
lettre particulière devant Silistria :
Les corps sous les ordres des lieutenans- généraux
comte Kamenski et Markoff, qui forment l'aile gauche de
la principale armée , ont surpris , après une marche forcée ,
le pacha Pekliwan , qui étaient avec 10,000 hommes à
Basardschik , ont livré l'assaut à cette place , et l'ont emportée
après huit heures de combat et de carnage . Ce corps
d'armée turque a été entiérement détruit , et le fameux partisan
Pekliwan , qui avait inquiété pendant plusieurs années
ces contrées , et qui , en donnant des espérances illusoires à
la Porte , s'était fait nommer pacha à trois queues , a été
fait prisonnier par les Russes avec un autre pacha à deux
queues , nommé Ismaïl , et 1600 hommes de troupes d'élite .
» Des 10,000 hommes qui formaient la garnison de
Basardschik , il s'en est à peine sauvé 200. Cet assaut ,
livré en plein jour , a couvert de gloire les troupes russes .
Dix-sept canons de bronze , 68 drapeaux , une grande
quantité de fusils et d'armes de toute espèce sont tombés
en leur pouvoir.
99
A la suite de sa victoire , le comte de Kamenski a
occupé successivement les positions importantes de Kavarna
, Batschick , Rengedi , Burno et Koschlandschi ; il a
envoyé un détachement sommer la forteresse de Warna
T
248
MERCURE DE FRANCE ;
de se rendre , tandis que la division Markoff se porte contre
Schumla . Pendant que ces événemens se passaient à l'aile
gauche de l'armée russe , le général de Zass , qui commande
la gauche , avait passé le Danuhe à Turtukay , s'était emparé
de cette place , et s'avançait sur Rudschuck . Le général en
chef , comte Kamenski , poursuivant son plan d'opérations
militaires , est arrivé , le 4 juin , devant Silistria avec le centre
de l'armée , fort d'environ 30 mille hommes , pour s'assurer
de cette place si importante pour l'heureux succès de la
campagne . Quoiqu'elle passât pour imprenable , elle s'est
rendue par capitulation le septième jour après l'ouverture
de la tranchée , de sorte que les troupes russes y sont entrées
le 11 au matin . Tous ces succès , qu'il a plu à la Providence
d'accorder aux armées de S. M. l'Empereur de Russie ,
ont été l'affaire de 15 jours . La principale armée marche
maintenant contre Schumla , et menace en même tems
Rudschuck , Basgrad , Prowody et Warna. "
Ces premiers évenemens ne paraissent offrir aucun doute ,
mais leurs suites ne présentent pas un égal degré de certitude ;
on a parlé d'une seconde victoire remportée par le général
Kamenski , d'une demande de suspension d'armes , d'une
convention de trève pour quelques jours ; puis de la reprise
des hostilités et des opérations , et de la marche des Russes
sur Andrinople . Les conditions de la paix exigées par les
Russes , sont , dit- on , la cession de la Moldavie et de la
Valachie qu'ils occupent déjà militairement et politiquement.
Le sort des Serviens , dans ce grand différent , n'est
pas moins problématique ; le sort de cette nation , qui paraît
pour jamais soustraite au gouvernement ottoman , est
encore incertain ; des conférences ont lieu entre ses chefs
et le quartier-général russe ; il existe aussi des relations avec
le cabinet autrichien . Cependant les renforts sont pressés.
avec activité pour l'armée du grand- visir : le grand- seigueur
a , dit- on , ordonné un armement général , et appelé tous
les fidèles Musulmans sous l'étendard menacé du prophète :
à la nouvelle des progrès des Russes , il y a eu à Constantinople
des scènes de désordres , que de sanglantes exécutions
ont bientôt réprimées . La frégate qui doit prendre
M. Adair à son bord , pour le reconduire en Angleterre ,
est arrivée .
La diète suédoise est convoquée à Olrebro , pour la
désignation d'un successeur au trône , élection pour laquelle
il paraît qu'il se présente un assez grand nombre de prétendans
. L'enquête relative à la mort du prince royal et au
JUILLET 1810 . 249*
meurtre du comte de Fersen continue : le scellé a été mis
sur les papiers de ce dernier , à la demande même de sa
famille ; son frère le comte Fabian de Fersen refuse d'accepter
sa part de la succession , avant que l'innocence de
son aîné ne soit reconnue et déclarée . La comtesse Piper ,
née Fersen , a présenté une requête au roi pour supplier
S. M. qu'il fût informé sur l'affreux soupçon qui a amené
les malheureux événemens du 21 juin.
Dans ces circonstances , aucun événement qui mérite
d'être rapporté , ne paraît marquer la présence des Anglais
dans la Baltique ; ils paraissent successivement sur divers
points des côtes prussiennes et mecklembourgeoises , mais
sans démonstrations sérieuses et sans succès . Les côtes de
Mecklembourg sont occupées par des troupes françaises ,
qui s'accroissent journellement vers le bas Elbe . Les ordonnances
russes et prussiennes sont toujours rigoureusement
observées contre le gouvernement et le commerce anglais ;
elles le sont à tel point , qu'un convoi venant de Ténériffe
sous pavillon espagnol , et estimé à une valeur très -considérable
, a été confisqué dans un des ports de Russie ,
comme venant d'un pays qui n'est pas sous la domination
du roi Joseph , et qui reconnaît la protection et l'influence .
anglaise.
Cependant on commence à sentir en Angleterre que les
mesures continentales qui proscrivent avec rigueur le commerce
de la Grande-Bretagne , ne sont pas un vain appareil
, et ne font pas un vain bruit ; les faits commencent à
parler , et les résultats à exciter de justes clameurs .
Voici ce qu'on écrit de Londres en date du 18 juillet .
<< Depuis long-tems , les gens sages prévoyaient les suites
funestes de cette énorme quantité de papier-monnoie dont ,
depuis plusieurs années , on surcharge le public ; le moment
de cette crise nécessaire et inévitable qu'ils avaient prévu
semble être arrivé et nous menacer d'une ruine universelle .
Bientôt il n'y aura plus de remède , si le gouvernement
n'intervient promptement d'une manière ou d'une autre ,
pour nous tirer de l'embarras actuel , et éloigner les premiers
et les plus alarmans effets de cette secousse du crédit
public. Il serait imprudent , il serait dangereux de rapporter
tous les bruits qui circulent de faillites auxquelles
on s'attend chaque jour , outre celles que l'on a déjà annoncées
. C'est dans Hampshire , Devonshire et Cornwall
que la détresse se fait le plus sentir dans le moment . La
banqueroute de plusieurs banquiers dans cette province , a
}
250 MERCURE DE FRANCE ,
mis là classe laborieuse du peuple presque dans l'impossibilité
de se procurer des subsistances , parce qu'elle n'a
rien à offrir en échange que du papier, que beaucoup de
personnes nė veulent plus recevoir, même en l'escomptant.
Le gouvernement devrait , sur- le -champ , accorder aux
manufacturiers et aux négocians de province les secours
qu'exige ce moment critique , comme il l'a fait , il y a
quelques années , dans une semblable circonstance : mais
il faut qu'il n'accorde ces secours qu'à ceux qui peuvent
produire une hypothèque sur des propriétés réelles , et non
à aucun autre . Laissons emporter par le vent de la tempête
qui vient de s'élever , ces édifices de papier qui n'avaient
aucun fondement solide ; plutôt nous en serons débarrassés
, plutôt le danger réel sera passé. "
Ces derniers mots sont clairs et significatifs : laissons emporter
ces édifices de papier. Ce langage est vraisemblable
de la part du ministre qui a imprudemment élevé ces
édifices ; mais quel doit être le langage de celui qui se voit
menacé d'être enseveli sous les ruines de cet édifice , au
moment où il s'écroulera ? Ce langage se fait entendre dans
toutes les cités manufacturières des trois royaumes : il est
sur-tout énergique et pressant à Dublin .
Dans une réunion où le caractère de la plainte était
voisin de celui de la sédition , où les instrumens du travail
étaient exposés aux regards , voilés d'un crêpe , la situation
des fabricans et des ouvriers a été exposée avec la plus
triste franchise devant les dépositaires de l'autorité . Dans
une autre réunion , les choses ont été bien plus loin : et il a
été question de demander légalement le rapport de l'acte
d'union et l'examen de la conduite des membres irlandais
au parlement . On ne connaît pas les mesures qui ont pu
être prises , mais on peut juger de celles qui sont nécessaires
par la publication de la note officielle qu'on va lire :
Le gouvernement a fait appeler hier les principaux
manufacturiers de cette ville , pour délibérer avec eux sur
les meilleurs moyens qu'il y aurait à prendre pour remédier
à la décadence actuelle du crédit de cette capitale , et pour
y ranimer la petite portion de commerce qui se soutient
depuis l'union . Cette mesure a été occasionnée , dit - on ,
par le triste spectacle que présentèrent , mercredi dernier ,
dans une procession , plusieurs milliers d'ouvriers maintenant
sans travail . »
Ce premier mouvement de discrédit ne peut manquer
d'avoir des résultats aussi rapides qu'effrayans ; et à la
JUILLET 1810 . 2516
nouvelle de la réunion de la Hollande , sur tout à celle si
probable d'un revers éclatant en Espagne ou en Sicile , ces
effets sont incalculables .
?
Cette réunion de la Hollande à l'Empire , s'est opérée sous
les auspices de l'allégresse publique , et de tous les sentimens
qu'inspire l'auguste souverain qui a plutôt tendu à la nation
une main protectrice , qu'il n'a étendu son sceptre sur elle .
Les armées de terre et de mer , toutes les autorités civiles
militaires et religieuses ont prêté le serment avec un égal :
empressement. Les régimens ont reçu des aigles aux cris
réitérés de vive l'Empereur , et des numéros d'ordre dans la
ligne française . Le maréchal duc de Reggio les a harangués
, et a sur- tout fait sentir à la garde l'honneur insigne
qui lui est accordé . Voici , en vertu des ordres de S. A.S.
le prince archi -trésorier , lieutenant-général de l'Empereur
en Hollande , les premières dispositions prises pour l'administration
provisoire du pays .
Le ministère des relations extérieures de Hollande est
supprimé.
Les ministres de Hollande dans les cours étrangères sont
rappelés .
Il sera notifié aux ministres étrangers près le gouvernement
de Hollande qu'ils n'ont plus de fonctions à y exercer.
Toutes les pièces , les documens existans dans les dépôts
des relations extérieures de Hollande seront envoyés à
Paris pour y être réunis au dépôt des relations extérieures
de l'Empire .
La haute-cour prendra désormais le titre de haute-cour
impériale en Hollande ;
Le haut-tribunal militaire , celui de haut-tribunal militaire
en Hollande ;
Le conseil de judicature , celui de conseil de judicature
en matière d'impôts et de prises en Hollande .
Tous les accusateurs publics et justiciers , dans le titre.
desquels était le prédicat du roi , y substitueront l'adjectif
impérial.
La justice sera rendue à l'avenir au nom de l'Empe- .
reur , etc.
L'Empereur fait plus encore pour la troisième ville de
son Empire : ses ordres ont appelé à Paris quelques -uns
des premiers négocians et capitalistes d'Amsterdam ; ils
se rassembleront sous la présidence d'un des ministres de
S. M. , et donneront au gouvernement français toutes les
notions qui pourront lui servir pour éclairer sa marche ,
252 MERCURE
DE FRANCE
,
la
et fixer ses idées sur les moyens à prendre pour que
Hollande , devenue française , soit toujours la Hollande riche
de son commerce , et heureuse de son industrie . On
sait qu'après son abdication , le rai avait pris le chemin de
l'Allemagne ; on apprend son arrivée aux eaux de Coeplitz
en Bohême , dont ses médecins lui ont conseillé l'usage
comme nécessaire à sa santé .
Le fils de ce prince , le jeune grand duc de Berg , est
aussi à Saint-Cloud ; l'histoire recueillera les paroles que lui
a adressées l'Empereur , après l'avoir long-tems tenu embrassé
; paroles mémorables et vraiment historiques , dans
lesquelles le jeune prince qui les a entendues , trouvera
toujours renfermées les plus importantes leçons de sa vie :
«Venez , mon fils , lui a-t- il dit , je serai votre père , vous
n'y perdrez rien .
"9
La conduite de votre père afflige mon coeur ; sa mala-
» die seule peut l'expliquer. Quand vous serez grand , vous
paierez sa dette et la vôtre . N'oubliez jamais , dans quel-
» que position que vous placent ma politique et l'intérêt
» de mon Empire , que vos premiers devoirs sont envers
» moi , vos seconds envers la France : tous vos autres devoirs
, même ceux envers les peuples que je pourrais
" vous confier , ne viennent qu'après .
"
Nous ne nous étions pas livrés à une fausse espérance :
Ciudad-Rodrigo est tombé ; il est tombé et les Anglais n'ont
pas même essayé de le défendre . Avant de faire connaître.
la relation de ce siége , où l'armée française et ses dignes
chefs ont acquis une gloire nouvelle , nous jetterons un
coup-d'oeil sur l'ensemble de la situation des affaires en
Espagne.
« S. M. catholique n'a pas encore quitté Madrid ; mais il est toujours
question de son prochain départ pour Sarragosse , d'où elle`
veut se rendre au quartier-général du 3e corps d'armée où on fait
des dispositions pour s'avancer dans le royaume de Valence .
» Une avant-garde de quelque mille hommes occupe le district
voisins des frontières septentrionales du royaume de Valence .
» La communication entre les corps d'armée de l'Aragon et de
Catalogne est parfaitement établie .
» Des troupes du corps d'armée réuni près de Madrid occupent la
partie occidentale
de la province de Cuença. Toute la garde royale se
trouve à Madrid ,
» Le grand quartier-général de l'armée est toujours à Séville , où le
JUILLET 1810 . 253
K
3
1
duc de Dalmatie se trouve le plus souvent , et où sont aussi établies les
administrations militaires centrales .
» Le général Reynier est toujours maître de l'Estramadure .
» Le général Sébastiani occupe toujours avec son corps les
côtes de la province de Grenade , ainsi que ses défilés et gorges , qui
conduisent dans celle de Murcie , ce qui lui assure cette province. Le
maréchal duc de Trévise couvre toutes les approches de Cadix , tant
du côté de l'Algarve et de la partie méridionale de la province d'Alentejo
, que vers la chaîne de montagnes de l'Estramadure ; il protége
par cette position les opérations du corps d'armée qui fait le siége de
Cadix . »
Revenons à Ciudad-Rodrigo : la place a capitulé le 10.
Après un feu d'une extrême vivacité , trois officiers , dont
un aide-de-camp du maréchal prince d'Essling , sont envoyés
pour reconnaître l'état de la brêche . Trois hommes
de bonne volonté sont demandés pour essayer si elle est
praticable ; Thirion , Bombois , Billeret sont les noms de
ces braves qui s'avancent pour courir au-devant d'une mort
presque certaine ; ils s'élancent , franchissent la première
brêche , parviennent au second rempart , font feu sur la
garnison aux cris de vive l'Empereur , et reviennent sans
être atteints : cette belle action se passait aux yeux de
l'armée . Le maréchal Massena demande pour ces braves la
décoration de la Légion d'honneur .
Cependant les colonnes d'attaque étaient formées ; elles
étaient , leur musique en tête , aux pieds de la brêche , et
le signal allait être donné lorsque le drapeau blanc a été
arboré . Le général Loison est aussitôt passé par la brêche ,
et s'est établi dans la ville . La garnison , forte de 8000
hommes , est prisonnière de guerre et envoyée en France ;
de l'artillerie et des approvisionnemens de guerre considérables
ont été trouvés dans la plaee : deux mille hommes ,
soldats ou habitans , ont péri . Soldats et habitans , tous accusent
les Anglais qui les excitaient à une défense inutile ,
et les ont lâchement abandonnés ..
Le maréchal prince d'Essling paye , aux généraux et officiers
supérieurs sous ses ordres , un juste tribut d'éloges .
Le maréchal duc d'Elchingen , dit-il , a conduit les opérations
du siége : ses talens et ses vieux services sont assez
connus . Le duc d'Abrantès , à la tête du 8º corps , a fait
les meilleures dispositions pour contenir les Anglais réunis
aux Portugais à trois lieues de la ville assiégée .
Le général Eblé commandant Kartillerie 2 , et le général
254 MERCURE DE FRANCE ,
1
Ruty celle du siége , se sont conduits avec la plus grande
habileté ; le colonel Valezé , commandant le génie , a été
griévement blessé en couronnant la contrescarpe : c'est la
seule perte marquante annoncée . Les généraux Loison ,
Mermet , Simon et Ferey reçoivent aussi leur part des témoignages
de satisfaction du prince d'Essling , qui ne
trouve pas d'expression pour peindre l'infatigable patience
et le zèle constant de l'armée dans les travaux pénibles et
meurtriers auxquels ce siége glorieux l'a tenue , employée
pendant vingt-cinq jours de tranchée ouverte , et seize du
feu le plus violent. On ne saurait se faire une idée de l'état
de la ville ; tout y est ruiné , bouleversé , pas une maison
n'y est restée intacte ; mais les horreurs inévitables d'un
assaut lui ont été épargnés , et les troupes françaises y ont
assuré l'ordre le plus parfait. Il n'y règne qu'un sentiment
d'indignation contre les Anglais , et la honte d'avoir cru à
la fidélité de tels auxiliaires .
えい
PARIS.
LL..MM. II . et RR. ont passé quelques jours à Paris ,
elles sont retournées à Saint- Cloud lundi soir . La veille , il
y a eu audience diplomatique . LL. MM. ont paru à l'Opéra ,
aux Français et au théâtre Feydeau , où leur présence a excité
l'enthousiasme public au plus haut degré . Elles étaient
sattendues mercredi au théâtre de l'Impératrice , à une représentation
de Finte Rivali ; tous les habitans du quartier de
l'Odéon s'étaient pressés sur les lieux du passage ; la grande
rue du théâtre était bordée d'arbustes et de fleurs ; la place
était couverte d'une multitude innombrable qui n'a cessé
d'attendre l'arrivée de l'Empereur , que jusqu'au moment
où la clôture du spectacle n'a plus permis de l'espérer .
-Les obsèques de S. Em. le cardinal Caprara ont eu
lieu avec la plus grande solennité . Le service a été célébré
à Notre-Dame , et le corps porté en pompe à Sainte-Géneviève
. Le cortége était composé des personnages les plus
éminens en dignité..
-Un décret impérial défend d'imprimer , vendre , colporter
et distribuer les lois , statuts , décrets , sénatus- consultes
, codes et réglemens d'administration , avant leur insertion
au Bulletin des lois ..
-
Un autre décret charge l'administration de l'enregistrement
, à compter du 1er octobre , de fournir les passeports
et permis d'armes dans toute l'étendue de l'Empire .
JUILLET 1810. 255
Ils seront uniformes et timbrés à Paris pour tout l'Empire .
Ils ne seront valables que pour un an , à dater du jour de
leur délivrance .
―
- Les noms les plus recommandables , dans tous les
départemens , continuent d'enrichir la liste des souscripteurs
pour la société de la Charité Maternelle .
6
ANNONCES .
Le Ménage ou l'Emploi des fruits dans l'Economie domestique ;
procédés à l'usage de la mère de famille ; ouvrage destiné à rendre
usuelles les différentes préparations des fruits , à mettre à profit leur
propre matière sucrée , et à en obtenir à peu de frais tout ce qu'ils
peuvent donner à l'économie domestique , tels que sirops , compotes ,
confitures , gelées , vins , vins de liqueurs , ratafias , etc. Far A.-A.
Cadet- de-Vaux . Un vol . in-12 de plus de 300 pages , caractère de
philosophie , avec une gravure . Prix , 3 fr . , et 3 fr . 75 c . franc de
port . Chez D. Colas , imprimeur-libraire , rue du Vieux - Colombier
n° 26 , faubourg Saint-Germain.
I
Traité d'architecture rurale , contenant , 1 ° les principes généraux
de cet art ; 2° leur application aux différentes espèces d'établissemens
ruraux ; 3° les détails de construction et la distribution intérieure de
chacun des bâtimens dont ils doivent être composés ; 4º diverses travaux
d'art ayant pour objet de faciliter les communications , d'assainir
les terres en culture , de préserver les récoltes sur pied du maraudage
des animaux , et d'augmenter et améliorer les produits des prairies
naturelles . Par M. de Perthuis , ancien officier du génie , membre de
la Société d'agriculture du département de la Seine . Ouvrage faisant
suite au Nouveau Cours complet d'Agriculture , théorique et pratique.
Un vol . in-4º , orné de 26 grandes planches en taille - douce . Prix ,
br. , 15 fr . , et 18 fr . franc de port . Chez Déterville , libraire , rue
Hautefeuille , nº 8 .
(Nous rendrons compte de cet ouvrage important dans un prochain
numéro. )
La Botanique historique et littéraire , contenant tous les traits , toutes
les anecdotes et les superstitions relatives aux fleurs dont il est fait
mention dans l'Histoire -Sainte et profane , et des détails sur quelques
plantes singulières , ou qui portent les noms de personnages célèbres ,
et sur celles qui servent aux cultes religieux , sérémonies civiles des
256 MERCURE DE FRANCE , JUILLET 1810 :
divers peuples et des sauvages ; avec les devises , les proverbes , etc ..
auxquels les végétaux ont donné lieu ; suivie d'une nouvelle intitulée :
les Fleurs ou les Artistes , par Mme de Genlis . Un vol . in - 8 ° . Prix ,
5 fr . , et 6 fr . franc de port. Chez Maradan , libraire , rue des Grands-
Augustins , nº 9.
Arabesques mythologiques , ou les Attributs de toutes les divinités
de la fable ; en cinquante -quatre planches gravées d'après les dessins
de Mme de Genlis ; le texte contenant l'Histoire des faux Dieux , de
leur culte , etc. , etc. Ouvrage fait pour servir à l'éducation de la jeunesse
; par Mme de Genlis. Un vol. in- 12 . Chez Charles Barrois ,
libraire , place du Carrousel , nº 26.
Dictionnaire de Chimie , par MM . M. H. Klaproth , professeur de
chimie , membre de l'Académie des Sciences de Berlin , associé étranger
de l'Institut de France , etc. ; et F. Wolff, docteur en philosophie ,
professeur au gymnase de Joachimsthal. Traduit de l'allemand , avec
des notes , par E. J. B. Bouillon- Lagrange , docteur en médecine ,
professeur au Lycée Napoléon et à l'Ecole de pharmacie , membre
du jury d'instruction de l'Ecole vétérinaire d'Alfort , de plusieurs
Sociétés savantes françaises et étrangères ; et par H. A. Vogel , pharmacien
de l'Ecole de Paris , préparateur général à la même Ecole ,
conservateur du cabinet de physique au Lycée Napoléon , et membre
de plusieurs Sociétés savantes. Tome Ier , in-8° de 500 pages , imprimé
sur caractères neufs de philosophie , et papier carré fin d'Auvergne
, avec des planches et le portrait de Klaproth , gravés en tailledouce.
Prix , 6 fr . , br. , et 7 fr . 50 c . franc de port . Le Tome IIe
paraîtra le 1er septembreprochain . Chez J. Klostermann fils , libraireéditeur
des Annales de Chimie , rue du Jardinet , nº 13 .
Pensées , observations et réflexions morales , politiques et littéraires ;
par M. Aug. de Labouïsse . Troisième édition , revue et augmentée .
Deux vol . in-18 . Prix , 3 fr. , et 3 fr. 6o c . franc de port. Chez
Delaunay , libraire , Palais - Royal , galeries de bois , nº 243 ; et chez
Michaud frères , rue des Bons-Enfans , nº 34 .
OEuvres de Venance , publiées par M. Aug. de Labouïsse . Un vol .
in-18. Prix , 1 fr . 80 c . , et 2 fr 20 c . franc de port ; pap . vélin ,
3 fr . 60 c. Chez les mêmes libraires .
OEuvres choisies de Piron . Prix , papier ordinaire , 1 fr. 50 c.; pap.
fin , 2 fr .; pap . vélin , 6 fr .; grand pap . vélin , 9 fr . ; et pour le port
franc , 75 c. en sus . Chez Pierre Didot l'aîné , imprimeur-libraire ,
rue du Pont-de -Lodi , nº 6 , derrière le quai des Augustins .
TABLA
MERCURE
DE FRANCE.
N° CCCCLXXII . Samedi 4 Août 1810 .
POÉSIE.
MORCEAU DÉTACHÉ D'UN FORME SUR LES ARTS .
CHANT DE LA POÉSIE .
PAR l'attrait du passé , de volupté saisie ,
Elle aime ( la poésie ) à revoler vers son antique Asie ,
A revoir Babylone et l'altière Sidon ,
Où l'ombre de Sychée appelle encor Didon ;
Elle aime à voir encor la Troade envahie ,
Et Sion , tressaillant à la voix d'Isaïe ,
Et le divin Tabor , et le terrestre Eden .
Oh ! qui la portera vers ce pieux Jourdain ,
Où du plus saint des rois la harpe détendue
Aux rameaux du palmier murmure suspendue ?
Souvenir immortel du gendre de Laban ,
Religieux Sina , vieux cèdres du Liban ,
Combien vous lui plaisez ! sur vos augustes faîtes ,
Monts sacrés , offrez -lui les ombres des prophêtes .
Ne pourrai-je plus voir , à travers vos sapins ,
Dans un nuage , errer leurs fantômes divins ,
cen
R
258 MERCURE DE FRANCE ,
Et du Cédron , roulant parmi vos roches saintes ,
Le torrent n'a- t-il plus sa douleur et ses plaintes ?
Mais , sans chercher au loin des souvenirs si chers ,
La France offre à nos yeux la source des beaux vers .
Là , m'égarant au fond d'un bois mélancolique ,
Je crois revoir encor Bradamante , Angélique ,
Roland , le bon Roger , tous les preux du vieux tems ;
Je vois les grands châteaux pleins de faits éclatans .
N'entends-je pas , au pied de leurs nobles tourelles ,
Le gothique refrain des tendres pastourelles ?
Ces vallons , ces hameaux , où s'écoulaient leurs jours ,
Tous ces lieux enchantés nous content leurs amours.
Aux bords de ce ruisseau , non loin de ces vieux saules ,
Des Bardes ont chanté les souvenirs des Gaules ;
Là , brûlant de chercher quelques périls nouveaux ,
Des chevaliers erraus et par monts et par vaux ,
Peut-être , en des sentiers tout noircis de bruyère ,
Ont promené jadis leur gloire aventurière ;
Peut-être , apercevant ce gothique manoir ,
De quelque grand fait d'arme ils ont nourri l'espoir .
Je les vois s'avancer , la visière baissée ,
En invoquant la damne objet de leur pensée .
Le cor résonne un pont 9 s'est abaissé soudain ;
Ils entrent , sont reçus par un vieux paladin ,
Dont les filles leur font un accueil plein de charmes ,
Leur versent l'hypocras et détachent leurs armes.
Dirais-je du château les fêtes et les jeux ?
C'est le jour où le paon reçoit d'augustes voeux .
Des preux rerecommandés
par une gloire insigne , Des Templiers
fameux , des chevaliers
du Cygne ,
Des troubadours
galans , témoins de ce beau jour , Chantent
leurs grands exploits
et sur- tout leur amour.
C'était peu , cependant , de ces fêtes vulgaires ;
Dans les brillans tournois , simulacres des guerres ,
Il fallait voir , aux yeux d'un public enchanté ,
Rivaliser l'amour , l'audace et la beauté .
Là , Français , Espagnols , Anglais et Scandinaves ,
Accouraient tous , en foule , au rendez -vous des braves.
Les dames , à l'envi rayonnantes d'atours ,
Des échafauds dressés déjà couvrent les tours ,
AOUT 1816 .
абу
Déjà cherchent , des yeux , les guerriers dont l'armure
Présente leurs couleurs , brille de leur parure.
Déjà , prêt à voler , chaque escadron rival ,
Attend que du combat résonne le signal ;
Cet héroïque amour , dont les ames sont pleines ,
Fait battre tous les coeurs , brûle en toutes les veines ;
Un cri soudain s'élève : honneur auxfils des preux!
Tout part. La lance, au poing , cent guerriers valeureux
S'élancent , pleins d'ardeur , se heurtent , se renversent ;
Les casques sont brisés , les armes se dispersent ;
Un hérault crie à tous , échauffant ces combats :
Imitez vos aïeux , ne dégénérez pas..
Bientôt , cartels mêlés , jeux , castilles , redoutes 9
Pas d'armes , carrousels , combats , brillantes joutes ,
Par l'éclat des hauts faits des coups prodigieux ,
Enivrent tous les coeurs , ravissent tous les yeux .
Chaque belle , animant celui qui l'intéresse ,
Lui jette un brasselet , une écharpe , une tresse ;
Enfin un guerrier seul a le prix du tournois ;
Déjà mille beautés se disputent son choix ;
Déjà récompensé de sa valeur extrême ,
Il cueille un doux baiser sur la bouche qu'il aime ,'
Et son roi , qui l'embrasse , honorant son grand coeur ,
Remet entre ses mains la palme du vainqueur.
PARSEVAL .
I
INSCRIPTION POUR UNE MAISON DE CAMPAGNE.
Sous cette riante feuillée ,
O vous que ramène un beau jour ,
Respectez l'humide séjour
De la nymphe de belle-allée .
Cachée en ces taillis épais ,
Suppliante , elle vous conjure ,
"D'épargner de simples attraits ,
Qui ne sont dus qu'à la nature.
Hélas ! dit-elle , si jamais
Le demi-jour de cet ombrage
Rendit la bergère moins sage ,
Et le berger plus amoureux ;
Ra
160 MERCURE DE FRANCE ,
Sí , confidente de vos feux,
J'ai vu dans ces douces retraites ,
Couronner vos peines secrettes ,
Des myrtes de l'amant heureux ;
Au nom des amours , je vous prie ,
Ne mutilez pas ces rameaux.
Que plutôt une main amie ,
Eloigue de mes arbrisseaux ,
Et la haché et la serpe , instrumens de dommage :
Les frimas , l'insecte rongeur ,
Et l'aquilon désolateur ,
En auront assez tôt dépouillé ce rivage.
S. EDMOND GÉRAUD.
PROLOGUE D'UN RECUEIL DE CONTES.
JE ris des contes gais et sur- tout des bons tours.
Il en est plus d'un dans Bocace ,
On en trouve beaucoup dans nos vieux troubadours ;
Lafontaine en est plein : des volages amours
Il aimait la trompeuse race.
Sur ce point-là je ne suis pas sa trace ;
Mais dans le don de raconter ,
Dans son naturel et sa grace
Je voudrais pouvoir l'imiter.
Essayons ; on ne doit jamais se rebuter :
Fort souvent le succès a couronné l'audace .
Il est d'ailleurs plus d'un rang au Parnasse.
Lafontaine est divin , je n'en disèonviens pas ;
Mais ne peut-on point , ce me semble ,
En lui cédant toujours le pas ,
Courir encor la même route ensemble?
AUG. DE LABOUÏSSE.
AOUT 1810 . 261
ENIGME.
QUAND je suis seul , je suis si peu de chose ,
Qu'en vérité , lecteur , je n'ose
Me montrer à les yeux.
Quand quelqu'un me précède , oh ! je vaux beaucoup mieux ;
Mieux dix fois , mieux cent fois , mieux mille ,
Selon qu'avec un frère ou deux ,
Ou trois ou quatre , en nombre je fourmille
Mais autrement néant. Quand à rien il n'est bon ,
Avec moi l'homme entre en comparaison.
S ........
LOGOGRIPHE .
COMME une sage ménagère ,
Pendant les beaux jours du printems ,
De mon superflu je sais faire
Une réserve pour le tems
Où les frimas couvrent la terre.
Si tu veux me décomposer ,
Soudain , je change de nature ,
Et d'abord je vais t'exposer
Ce qui peut servir de clôture ;
Ce petit mot , qu'un tendre amant ,
Brûle d'arracher à sa belle ,
Et que ses prières , souvent ,
N'obtiennent pas de la cruelle ;
Ce qu'était cet homme odieux
Qui voulant vivre dans l'histoire ,
A brûler un temple fameux
Fit consister toute sa gloire ;
Un Dieu , des Chinois respecté ;
Puis , une note de musique ;
Enfin , un lieu sombre et voûté
Qu'à plus d'un usage on applique.
A………、H…………..
262 MERCURE DE FRANCE , AOUT 1810:
CHARADE .
AIR : Femmes , voulez-vous éprouver.
MON premier , chéri des bergers
Est un Dieu fameux dans la fable :
Ils l'imploraient dans leurs dangers ,
Toujours il leur fut favorable.
Une plante offre mon dernier .
Mon tout , sur un chapeau se place ,
Ou sur le casque d'un guerrier ,
Au gré du vent , flotte avec grâce .
Par le même.
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE
insérés dans le dernier Numéro .
Le mot de l'Enigme du dernier Numéro est Quinola, ( nom du
valet de coeur au reversi . )
Celui du Logogriphe est Charpie , dans lequel on trouve : harpie ,
harpe , haie , pire , chair et raie.
Celui de la Charade est Déclin
15-2477
SCIENCES ET ARTS .
RECHERCHES SUR LES MOEURS DES FOURMIS INDIGÈNES , par
P. HUBER , membre des Sociétés d'histoire naturelle
et de physique de Genève , et associé de celle de
Tarn et Garonne . Avec cette épigraphe : ---
Cherchez et vous trouverez .
Un vol . in - 8°. - A Paris , chez Paschoud, libraire ,
quai des Augustins , nº 3 .
(SECOND ET DERNIER ARTICLE. )
DANS un premier article j'ai décrit , d'après M. Huber,
l'organisation physique des fourmis . J'ai rapporté quelques-
unes des observations par lesquelles ce naturaliste
a reconnu que les fourmis ont entr'elles un langage d'attouchement
qui leur fournit le moyen de se communiquer
leurs besoins , leurs désirs , j'ai presque dit leurs
pensées . C'est ainsi , dit- on , que les courtiers juifs et
arméniens de Smyrne traitent tous leurs marchés par
de certains signes qu'ils se font mutuellement avec les
mains couvertes d'un mouchoir ( 1 ) . Voilà justement le
langage de nos fourmis . Puisque nous nous en servons
bien pour des affaires d'argent , on conviendra qu'il peut
suffire à leurs négociations les plus importantes .
Venons maintenant à leur architecture . Elle est trèsvariée
selon les espèces . Il y en a qui sculptent le bois
et qui s'établissent dans l'intérieur des arbres . D'autres
sont maçonnes , et creusent leur nid dans la terre . Elles
recouvrent diversement ces souterrains . Les unes se
contentent d'y accumuler un monceau de débris de toute
espèce , de pailles , de cailloux , de grains de blés , de
morceaux de bois , à travers lesquels on forme des grandes
(1) Bibliothèque Britannique , février 1810.
264
MERCURE . DE FRANCE ,
routes pour le service public . L'entrée de ces routes ,
ou , si l'on veut , la porte , se ferme ou plutôt se bouche
tous les soirs fort exactement . D'autres espèces plus industrieuses
, comme la fourmi des gazons , recouvrent leurs
souterrains par de véritables voûtes , qu'elles construisent
avec de la terre humide et qui ont beaucoup de solidité .
Voici comment elles s'y prennent pour ce travail ; chaque
fourmi apporte entre ses mandibules un petit grain
de terre qu'elle a détaché de l'intérieur du souterrain ;
elle sort et le dépose à la porte d'une des galeries .
Insensiblement ces petits grains accumulés dans toute
la longueur que les puits occupent sur la surface du
sol , forment un véritable sillon , creux au milieu , relevé
sur les bords . Alors on y découvre un dessein que l'on
ne peut méconnaître . Ces bords en s'élevant sont destinés
à devenir des murailles ; toutes les petites parcelles
de terre humide qui les composent , pressées , poussées
et battues par nos maçonnes , s'agglutinent et prennent
de la consistance . Par le même procédé , on jette une
voûte d'un pas à l'autre , et le travail est terminé . Une
fois M. Huber observa ainsi deux portions de murs
d'attente qui avaient été construites séparément par deux
fourmis différentes , et qui , bien que parallèles dans leur
direction , ne se correspondaient point pour la hauteur ,
de façon que le plafond établi sur la muraille la moins
haute serait allé rencontrer l'autre à moitié de sa hauteur.
Cette remarque critique l'occupait justement lorsqu'une
autre fourmi , nouvellement arrivée sur la place ,
ayant visité ces ouvrages , parut frappée de la même difficulté
; car elle commença aussitôt à détruire la voûte
ébauchée , releva celle des deux murailles qui était trop
peu haute , et fit une nouvelle voûte avec les débris de
l'ancienne , sous les yeux de l'être raisonnable qui l'observait.
Pourra-t- on expliquer cette conduite par le seul
effet d'un instinct machinal ? Si c'est l'instinct seul qui
a poussé la dernière fourmi à détruire la voûte pour
mettre ses deux pieds droits de niveau , comment l'instinet
avait-il pu porter les précédentes à leur donner des
hauteurs inégales ?
En général , M. Huber s'est assuré , par une infinité
AOUT 1810 . 265
d'observations , que chaque fourmi agit indépendamment
de ses compagnes . La première qui conçoit un plan
d'une exécution facile en trace aussitôt l'esquisse . Les
autres n'ont plus qu'à continuer ce qu'elle a commencé .
Les dernières venues , dit-il , d'après l'inspection des
premiers travaux , conçoivent ceux qu'elles doivent entreprendre
; elles savent toutes ébaucher , conținuer ,
polir , ou retoucher suivant l'occasion . En un mot , il
n'y a ni chef, mi conducteur des travaux. Pourtant ces
travaux dénotent un dessein commun . Si c'est là seulement
de l'instinct , il faut dire que c'est un instinct social
qui porte mécaniquement chaque individu vers le bien
de tous les autres . Un pareil instinct n'est point à dédaigner
, et ne messiérait pas même à notre espèce .
Lorsqu'on découvre une de ces habitations si industrieusement
construites , les fourmis effrayées courent
de tous côtés dans une grande agitation . On en remarque
sur-tout un certain nombre qui portent à leur bouche
de petits cylindres blancs , et qui s'empressent d'aller
les cacher dans les souterrains . Ce sont les larves et les
nymphes des jeunes fourmis qu'elles emportent , et dont
la garde leur était confiée . Vous pouvez les poursuivre ,
leur présenter des obstacles , les tourmenter de toutes les
manières , elles n'abandonneront point ce fardeau qui
leur est si cher . On a vu quelquefois , dit M. Huber , la
tète et le corselet séparés de l'abdomen courir encore ,
et porter les larves dans les souterrains . Je ne crois pas
que beaucoup de personnes aient pu être tentées de répéter
cette cruelle expérience .
Si vous voulez examiner une de ces nymphes , hâtezvous
, car dans un instant elles auront toutes disparu .
Mais avez-vous réussi à en saisir une ? En l'ouvrant avec
délicatesse vous y trouverez un petit ver enveloppé dans
une coque de soie . Ce ver s'appelle la larve de la fourmi ;
et bientôt il deviendra fourmi lui-même . En effet , en
ouvrant quelques coques plus avancées , vous y trouverez
la fourmi toute formée et prête à en sortir ; mais
elle ne peut pas en sortir seule . Il faut qu'on la tire de
ces enveloppes , et il y a toujours dans la fourmilière
un certain nombre d'individus occupés de ce soin . Ils
266 MERCURE DE FRANCE ,
savent parfaitement quand il faut déchirer le linceul de
soie dont la nouvelle fourmi est enveloppée . Ils la dégagent
de ses entraves avec la plus grande délicatesse ,
lui donnent aussitôt à manger , la brossent , la nétoient ,
et la conduisent dans l'habitation . Pendant ce tems d'autres
fourmis donnent à manger , aux jeunes larves qui
n'ont pas encore filé leur enveloppe ; d'autres prennent
les larves et les nymphes , et les portent dans les parties
les plus chaudes de la fourmilière , ou vont les poser
quelques instans au soleil à la surface de l'habitation .
D'autres enfin revenues du dehors apportent et distribuent
à ces fidèles gardiennes les alimens dont elles ont
besoin.
Tous les individus qui composent une fourmilière
ne sont pas de la même caste . Il y a des mâles et des
femelles , destinés à soutenir la population . Ceux-ci ont
des ailes en naissant . Le reste de la société est composé
d'ouvrières infécondes qui sont aussi des femelles ,
mais dont les organes générateurs ne sont point dévéloppés
. Cette distribution en trois castes est la même que
chez les abeilles , mais il y a des différences importantes
dans les détails . Par exemple , plusieurs fourmis fécondes
peuvent vivre ensemble dans la même habitation ; elles
n'éprouvent point de jalousie les unes des autres ; elles
se rencontrent sans se faire aucun mal . Chacune a sa
cour , son cortége qui la suit partout , mais elles n'exercent
aucun pouvoir . L'autorité paraît plutôt appartenir
aux ouvrières . Au contraire chez les abeilles la femelle
féconde est unique et toute puissante dans chaque ruche.
Elle ne souffre point de rivale ; sans cesse elle cherche
à détruire les larves renfermées dans les cellules royales
d'où sortiront un jour des reines abeilles qui peuvent lui
enlever l'empire . Sur ce point seulement elle éprouve
une résistance courageuse de la part des ouvrières auxquelles
la garde des cellules est confiée . Le dépit qu'elle
conçoit de l'existence de ses rivales , est la cause qui
détermine les essaims , la vieille reine finissant toujours.
par quitter la ruche avec ceux de ses sujets qu'elle peut
déterminer à la suivre . Chez les fourmis les essaims sont
également amenés par l'excès de la population ; mais les
AOUT 1810 . 267
femelles et les mâles qui seuls ont reçu des ailes , peuvent
seuls quitter leur patrie . Ils s'envolent ensemble ,
et se réunissent dans les airs comme les abeilles . Les
femelles fécondées ne rentrent point dans la fourmilière
natale ; elles ne se rassemblent point ; chacune d'elles ,
revenue à terre , commence , suivant une observation
bien curieuse de M. Huber , par se dépouiller de ses ailes
désormais inutiles . Cela fait , elle s'enfonce dans la terre
humide , s'y creuse un nid , y dépose ses oeufs , les fait
éclore , nourrit les larves qui en sortent , soigne les nymphes
dans lesquelles ces larves se transforment , les dépouille
de leurs enveloppes , à l'époque où il est tems
qu'elles en sortent , et se crée ainsi autour d'elle une
famille et un empire . Alors elle se trouve déchargée de
tous les soins du ménage ; elle n'a plus aucune peine à
prendre ni pour sa nourriture qu'on lui apporte , ni pour
l'éducation des petits qui est confiée aux ouvrières ,
comme nous l'avons dit précédemment .
Cependant la métropole dépouillée de ses essaims , et
désormais privée de tous les moyens d'entretenir sa population
, devrait périr chaque année , comme les sociétés
des bourdons et des guêpes qui sont annuelles ; mais
cela n'arrive point chez les fourmis . Il y a toujours quelques
femelles fécondées dans la fourmilière , avant le
départ général de l'essaim . Alors les ouvrières s'en emparent
; elles s'accrochent à leurs pattes pour les empêcher
de prendre leur vol ; elles les reconduisent de force
dans les souterrains , leur ôtent les ailes , et les gardent
comme de véritables prisonnières . Pendant ce tems , on
les nourrit avec le plus grand soin , on les conduit dans
les quartiers où la température est la plus convenable à
leur état , mais toujours sous bonne escorte , et on ne
les perd pas de vue un instant . La liberté ne leur est
rendue que lorsqu'elles ont donné des signes non équivoque
de maternité . Alors elles ont perdu l'envie de
fuir ; elles n'éprouvent plus aucune contrainte ; cependant
chacune a encore une garde assidue . Une seule
ouvrière l'accompagne , la suit partout , prévient ses
désirs , mais l'observe exactement montée sur son abdomen
, et les jambes postérieures posées à terre , elle
A
:
268 MERCURE DE FRANCE ,
semble , dit M. Huber , une sentinelle établie pour sur
veiller toutes ses actions . Ce n'est pas toujours la même
ouvrière qui est chargée de ce soin. Il y en a plusieurs
qui se relèvent tour-à-tour ; lorsque la femelle a enfin
donné de nouveaux sujets à la société , on lui forme une
cour de douze ou quinze fourmis qui la suivent partout ;
celles- ci la servent , la promènent , la portent même dans
les différens quartiers où elle veut aller ; enfin on lui rend
des hommages pareils à ceux que les abeilles prodiguent
à leur reine .
Il faut maintenant expliquer les moyens que les
fourmis emploient pour fournir à leur subsistance audedans
et au-dehors . N'ayant pas l'art de construire des
magasins approvisionnés comme les abeilles , elles ne
peuvent pas trouver leur nourriture dans l'habitation
même. Celles qui y sont retenues par leurs emplois doivent
donc recevoir leurs alimens des ouvrières qui sont
allées à la récolte . En effet , celles-ci leur font part de
tout ce qu'elles ont découvert ; tantôt ce sont de petits
insectes , ou d'autres petits animaux qu'elles peuvent
transporter ; alors on dépèce la proie et on se la partage
dans l'intérieur de l'habitation . Mais quand elles trouvent
des fruits murs ou quelqu'autre proie dont le transport
est impossible , elles s'abreuvent des sucs qu'ils renferment
, reviennent à la fourmilière , et en font part à
celles qui ne sortent point . Celles -ci , en les recevant avec
avidité , ne cessent de flatter leurs compagnes par un
mouvement très- vif de leurs antennes , qui exprime pro
bablement le plaisir et la reconnaissance qu'elles éprou→
vent .
1
Peut- être est-il nécessaire de répéter ici ce que j'ai
dit , au commencement de cet article , sur l'extrême
fidélité de M. Huber . Ceux qui ont observé la nature
de près , ne cherchent point à l'embellir par des fictions .
Ils savent qu'elle est beaucoup plus variée et plus merveilleuse
dans ses réalités que nous ne pouvons le sup→
poser dans nos fables . Plusieurs naturalistes on déja vé
rifié les assertions de M. Huber , et les ont trouvées très¬
exactes. Comme il ne faut pour cela que des yeux , j'oserai
me mettre du nombre des témoins . Cet avertissement
AOUT 1810 . 269
est sur-tout nécessaire pour les faits qui vont suivre , et
qui vont montrer dans les fourmis une industrie presque
humaine ; mais ces faits sont exactement conformes à la
vérité. Je les ai vus aussi en les cherchant d'après
M. Huber. Quiconque voudra les chercher de même
les verra également . Rien n'est plus ordinaire , ni plus
facile .
Tout le monde sait que sur les feuilles et sur les tiges
de la plupart des plantes on trouve souvent de trèspetits
pucerons verdâtres , quelquefois ailés , quelquefois
sans ailes . Les calices des roses , par exemple , en
sont souvent couverts . L'histoire particulière de ces petits
animaux est aussi extrêmement curieuse . Ils sont
vivipares pendant tout l'été , ovipares en automne ; ils ne
s'accouplent que dans cette dernière saison , et l'acte qui
féconda la dernière génération , s'étend à toutes celles
de l'année suivante . Les pucerons vivent des sucs des
plantés auxquelles ils sont attachés . Ils les pompent avec
une tarière qu'ils enfoncent dans les nervures des feuilles
ou dans les parties de la tige les plus délicates . Une partie
de ces sucs , élaborés dans leurs organes , ressortent
bientôt de leurs corps sous forme de gouttelettes liquides
et sucrées . Les fourmis n'ignorent pas la douceur dẻ
cette liqueur , et elles s'en nourrissent avidement ; mais
elles ne s'en remettent point au hasard pour la leur offrir.
Elles recherchent les pucerons ; elles se portent aux
endroits où ils habitent de préférence . En ont- elles
trouvé un , elles le flattent , le caressent avec leurs entennes
, comme pour l'inviter à abandonner ces goutes
précieuses. Rarement leurs efforts sont infructueux , et
la manière dont le puceron leur fournit l'objet de leurs
désirs , prouve évidemment qu'il l'accorde. J'ai dit que
toutes les fourmis recherchent ces petits animaux ; quel
ques espèces vont plus loin , elles en élèvent; elles ont des
oeufs de pucerons et des pucerons dans leur nid ; elles
en prennent autant de soin que de leurs larves ; elles les
transportent de même dans leurs migrations ; elles mettent
le même empressement à les sauver , le même courage à
les défendre , et souvent , pour des fourmilières voisines ,
l'enlèvement des pucerons est l'objet de la guerre et lë
270 MERCURE DE FRANCE ,
•
prix de la victoire . Celui qui voudra expliquer tant de
combinaisons diverses par le seul ressort d'un instinct
machinal , fera bien d'indiquer aussi en quoi cet instinct
des fourmis , pour élever des pucerons , peut se distinguer
de l'intelligence de l'homme pour élever des troupeaux
.
Les pucerons qui vivent sur les racines des arbres ,
sont une très-grande ressource des fourmis pendant l'hiver.
Cependant, si le froid n'est pas trop fort , ces infatigables
ouvrières vont encore à la récolte . M. Huber en a
vu courir sur la neige. Les fourmis s'engourdissent à la
température de deux degrés de Réaumur au-dessous du
terme de la congélation , et par un rapport admirable ,
les pucerons qui les nourrissent s'engourdissent aussi au
même degré .
Enfin , il existe , chez les fourmis , un autre genre
d'industrie peut- être plus singulier encore. Certaines
espèces ne travaillent point , ne vont point à la récolte ,
ne daignent pas même se nourrir des alimens qu'on met
à leur portée ; elles ont des esclaves d'espèce différente ,
qui les nourrissent , qui les servent , qui les portent et
qui ont soin de leurs petits . Pour se procurer ces esclaves
elles font de grandes expéditions dans les fourmilières
voisines l'invasion est subite et ordinairement irrésistible
; entrées dans la ville ennemie , elles enlèvent non
pas des prisonnières qui s'échapperaient , mais des larves
et des nymphes de fourmis ouvrières qu'elles rapportent
chez elles , et qu'elles remettent à leurs esclaves . Cellesci
les soignent , les élèvent ; les jeunes fourmis nées
parmi cette nation étrangère et ennemie , mais n'en connaissant
point d'autres , lui transmettent tout l'attachement
qu'elles auraient eu pour leur véritable patrie ; bien
plus , elles prennent des sentimens appropriés à leur nouvel
état ; abandonnés à la nature , elles auraient défendu
leurs compatriotes ; élevées dans l'esclavage , elles en
deviennent les ennemies . Sans prendre part aux expéditions
, elles les excitent , les disposent , et accueillent bien
ou mal les fourmis guerrières . selon le succès . Comment
celles-ci savent- elles qu'il ne faut pas enlever de fourmis
adultes , mais des larves qui n'ont pu avoir encore auAOUT
1810 .
271
cune affection de patrie ? Si l'on ne veut encore voir que
de l'instinct dans cette industrie guerrière , au moins il
faudra convenir que l'instinct des esclaves , lorsqu'ils sont
pris dans leur jeunesse , peut recevoir des circonstances
quelques modifications . Mais alors ce n'est plus de l'instinct
, dans le sens rigoureux que l'on attache à cette
expression .
M. Huber, qui a découvert l'existence des fourmilières
mixtes , en a vu qui avaient deux sortes d'esclaves d'espèces
différentes ; mais ce sont toujours des ouvrières ;
les mâles et les femelles n'appartiennent jamais qu'à la
caste belliqueuse .
Pour savoir si les fourmis guerrières savaient autre
chose que se battre , M. Huber en renferma plusieurs
sous des cloches de verre , avec du miel pour servir à
leur nourriture , de la terre humide pour se faire une
habitation et des nymphes pour les développer. Ces
guerrières ne surent rien faire ; elles ne savaient pas
même se nourrir ; plusieurs se laissèrent mourir de faim,
et elles allaient périr toutes , lorsque M. Huber introduisit
parmi elles une seule ouvrière de la caste esclave ;
celle-ci , toute seule , rétablit l'ordre , donna à manger à
celles qui vivaient encore , creusa des cellules , y porta
les larves , les développa , en recréa la colonie . Cependant
ces mêmes fourmis guerrières avaient été autrefois
capables des mêmes soins ; car leur autorité ne pouvant
s'exercer sur des fourmis adultes , il faut bien que pour
organiser leur colonie , elles commencent par élever ellesmêmes
les larves qu'elles ont enlevées . Nous avons déjà
remarqué une modification semblable dans la manière
d'agir des fourmis fécondées , à l'époque où elles commencent
à fonder une nouvelle famille .
L'enlèvement des richesses et l'envahissement du territoire
sont donc , chez les fourmis comme parmi les
hommes , le sujet et le motif de la guerre . Ces guerres
sont longues , acharnées , et entre les espèces semblables
elles ne finissent qu'à l'anéantissement ou l'émigration
d'un des partis . M. Huber les a observées avec beaucoup
d'attention. Il les a décrites avec exactitude , et
tout ce que ces petits animaux emploient d'adresse , de
272 MERCURE DE FRANCE ,
courage et de talent militaire est presque incroyable ,
« Mais , dit- il , ces guerres offrent quelque chose de plus
» surprenant encore ; c'est l'instinct qui fait reconnaître
» à chaque fourmi celles de son parti . Comment , à quel
» signe se distinguent- elles dans la mêlée , où des mil-
» liers d'individus de la même couleur , de la même
» taille , de la même odeur , de la même espèce enfin ,
» se rencontrent , se croisent , s'attaquent , se défendent
» ou s'emmènent prisonnières ? Elles marchent avec dé-
>> fiance , lors même qu'elles s'approchent de leurs com-
>> pagnes ; elles tiennent leurs mâchoires écartées ; quel-
» quefois même elles s'attaquent , mais elles se recon-
»> naissent presque aussitôt et lâchent prise . Souvent celles
qui sont l'objet de cette erreur momentanée , caressenţ
>> leurs compatriotes avec leurs antennes , et apaisent
» promptement leur colère . Quelle opinion cette manière
» d'agir ne donne-t- elle pas de l'espèce de liaison que ces
» insectes ont entre eux , et de la subtilité de leurs
>> sens ?»>
n
En terminant ici l'extrait des intéressantes recherches
de M. Huber , nous ne pouvons nous défendre de faire
une réflexion . Si l'étude d'un petit animal , comme lą
fourmi , qui ne tient presque pas de place dans le monde,
peut donner lieu à des observations si curieuses en ellesmêmes
, et si importantes par leur retour sur notre
propre organisation , combien le monde entier ne doit- il
pas contenir d'objets inconnus et dignes d'être étudiés!
Quel coin de la terre n'y a-t- il pas à découvrir et à apprendre
? et tandis que la variété infinie de la nature a
de quoi confondre notre imagination , comment concevoir
qu'il y ait des hommes assez aveugles pour vouloir
la tirer toute entière de leur cerveau , sans l'observer
sans la consulter , sans daigner seulement la regarder et
essayer de la comprendre ? Rendons graces aux esprits
sages qui suivant une autre route nous conduisent , avec
certitude , à la vérité que les autres ne soupçonneront
jamais .
De ce que j'ai montré , dans les moeurs des fourmis ,
quelques traits d'une intelligence pareille à celle de
'homme , certaines gens voudront peut-être conclure
que
AOUT 1810 . 273
que je regarde l'intelligence humaine comme un pur
instinct , et qu'ainsi je ne fais point de différence entre
l'homme et les animaux . Ce n'est point là ma pense! Jes
Stivi
sais que l'industrie des fourmis et des castors aujour
d'hui est absolument la même que celle des fourmis et
des castors qui vivaient il y a deux mille ans. Leur
savoir n'a fait aucun progrès depuis cette époque , tandis
que le fleuve des connaissances humaines , grossi des découvertes
de tous les âges , n'a pas cessé et ne cessera
point de suivre son cours .
Labitur , et labetur in omne volubilis ævum .
Cet accroissement continuel de moyens et de lumières ,
est , selon moi , le caractère qui distingue le plus éminemment
l'homme . Il n'appartient qu'à lui seul , et suffit
pour lui assurer l'empire du monde . BIOT .
LITTÉRATURE ET BEAUX -ARTS .
ΠΛΟΥΤΑΡΧΟΥ ΒΙΟΙ ΠΑΡΑΛΛΗΛΟΙ , etc. Les Vies paral
lèles des hommes illustres de PLUTARQUE , avec des
remarques.Tome II . -Paris , 1810 , del'imprimerie
d'Eberhart. Un volume in- 8 ° de plus de 500 pages .
En annonçant dans le Mercure de France (1 ) le premier
EN
volume de cette nouvelle édition des Vies de Plutarque ,
nous avons fait connaître dans quel esprit et dans quel
but ce travail a été entrepris par M. Coray : nous avons
dit qu'il s'était voué à cette tâche pénible dans la vue
de seconder le zèle de MM. Zosima , riches négocians
grecs , qui consacrent des sommes considérables à l'impression
des ouvrages les plus propres à ranimer dans
leur patrie le goût des lettres et des sciences (2 ) , et que
c'est à ce zèle généreux et éclairé d'un savant illustre et
de ses dignes compatriotes , que nous sommes redevables
d'une suite d'excellentes éditions des meilleurs écrivains
grecs , dont la collection se publie sous le titre
général de Bibliothèque grecque .
Ce second tome des Vies de Plutarque forme le sixième
volume de la collection . Il contient les Vies d'Alcibiade ,
de Timoléon , de Pélopidas , 'd'Aristide et de Philopémen
chez les Grecs , comparées à celles de Coriolan , de Paul
Emile , de Marcellus , de Marcus Caton , et de Titus
Quintus Flaminius chez les Romains ; et conformément
au plan adopté pour le premier tome , qui a paru l'année
dernière , on a enrichi celui- ci de tous les portraits au-
`(1 ) Voyez le N° 417 du 15 juillet 1809 .
(2 ) M. Michel Zosima , qui correspondait plus particuliérement
avec l'éditeur , est mort à Livourne le 1er juillet de l'année dernière ,
vivement regretté de ses amis et de sa patrie dont il était le bienfaitear.
Ses frères , établis en Russie , et qui prenaient part à cette noble
entreprise , la poursuivront avec le même dévouement.
MERCURE DE FRANCE , AOUT 1810. 275
thentiques qu'on a pu se procurer. Ce sont ceux d'Alcibiade
, de Socrate , de Persée , roi de Macédoine , de
Marcellus , de Miltiade , de Scipion l'Africain , de Cléomène
, et de Philippe , roi de Macédoine . Ces portraits
copiés d'après des bustes antiques existans dans différens
musées , et sur des médailles de la Bibliothèque
împériale , ont été gravés avec soin et intelligence . Enfin
le volume est terminé par des remarques ou scholies
grecques , comprenant environ 110 pages d'impression
en petit texte , par deux tables alphabétiques , l'une des
noms propres et des mots dont on trouve l'explication
dans les remarques , l'autre des mots de la langue grecque
moderne sur lesquels le savant éditeur a eu aussi
occasion de donner des éclaircissemens , et par la liste
des auteurs cités , corrigés ou expliqués dans les remarques.
Un morceau d'environ trente pages , sous le titre
de Suite des Essais ou Réflexions sur l'éducation et la
langue des Grecs , écrit dans l'idiome moderne , sert de
Préface ou d'Introduction à ce volume.
On ne saurait trop recommander aux jeunes hellénistes
, et à tous ceux qui veulent acquérir une connaissance
un peu approfondie de la langue grecque , l'étude
attentive des remarques ou des commentaires , soit en
français , soit en grec , que M. Coray a joints à toutes les
éditions qu'il a publiées . Les travaux de cet homme éminemment
distingué par sa vaste érudition , et par la justesse
d'esprit qui en dirige constamment l'emploi , feront.
assurément époque dans cette science importante qui a
pour objet la critique et l'interprétation des auteurs
anciens. Quoiqu'il ait , comme les plus habiles hellénistes
que l'on compte aujourd'hui en Europe , parcouru dans
tous les sens le champ immense de la littérature grecque ,
jamais il ne se laisse entraîner à la tentation si commune
d'étaler à tout propos les richesses qu'il y a recueillies ,
d'accumuler les citations et les passages semblables ou
analogues à ceux qu'il explique . Un petit nombre d'exemples
choisis avec autant de goût que de discernement
lui suffisent pour donner l'autorité nécessaire aux principes
ou aux interprétations qu'il propose . Une logique
exacte et sûre préside à toutes ses discussions , et la vraie
Sa
276
MERCURE
DE FRANCE
,
méthode analytique qu'il s'est rendue familière par la
lecture des meilleurs ouvrages des philosophes français
et anglais , lui fournit les moyens de répandre sur les
sujets qu'il traite plus de lumière que ne font communé
ment les grammairiens et les critiques .
Enfin M. Coray a , sur tous les savans qui ont cultivé
avec le plus de succès la même branche de littérature ,
l'avantage d'être né dans le pays où l'on parle encore la
langue d'Homère , de Sophocle et de Démosthène , dans
le pays où cette langue , quoique sensiblement altérée ,
et même , si l'on veut , défigurée par une longue suite
de siècles de barbarie , conserve néanmoins des restes
précieux , des traces singuliérement curieuses de ce
qu'elle fut dans le tems où elle brillait du plus grand
éclat . Une connaissance profonde de l'idiome des grecs
modernes , qui est sa langue maternelle , a donné à ce
savant critique la facilité de remonter avec certitude à
l'origine d'un nombre considérable de mots ou de locutions
, dont il était impossible d'apprécier le véritable
sens et la valeur propre sans ce secours ; et il n'y a nul
doute que les recherches nombreuses qu'il a faites en ce
genre , indépendamment de l'utilité dont elles peuvent
être pour ses compatriotes , qu'il a plus spécialement en
vue , ne servent aussi à jeter un nouveau jour sur quantité
d'expressions qui sont passées du grec dans les langues
modernes de l'Europe à l'époque où elles étaient
encore barbares , et où des circonstances politiques dont
l'influence a été si remarquable , ont beaucoup multiplié
leurs rapports avec l'empire d'Orient .
Au milieu de ces objets de pure érudition (3) , l'éditeur
ne perd pas de vue l'objet principal de tout ouvrage
destiné aux études de la jeunesse , qui est de la garantir
(3) Nous ne pouvons entrer dans aucun détail sur un genre de
connaissance qui n'intéresse qu'un très-petit nombre de lecteurs
nous indiquerons seulement à ceux qui s'occupent de l'étude du grec ,
la note ( page 361 ) , sur le sens du mot curíðsoða , et , à ce sujet ,
une correction très-heureuse du premier vers d'une épigramme de
Posidippe citée par Athénée ( liv . I , p . 411 ) ; celle sur le mot évo
( page 363 ) , où l'auteur explique un passage de Thucydide , liv . II,
AOUT 1810 . 277
des préjugés nuisibles , de lui inspirer le goût de tout
ce qui est bon et utile , et par dessus tout l'ardeur
d'acquérir une solide instruction , parce que c'est par-là
que l'on parvient à rendre des services importans à sa
patrie et à ses semblables . Il a donc aussi répandu dans
ses remarques quelques réflexions philosophiques et
morales que le sujet semble appeler , mais il y met
la discrétion convenable ; elles sont semées de loin en
loin , et présentées en peu de mots , de manière que
s'échappant , en quelque sorte , d'un coeur plein de
l'amour de la vertu et de la vérité , elles n'en sont que
plus propres à produire une impression vive et durable
sur les jeunes esprits auxquels elles s'adressent .
"
.
8
Ainsi , lorsque Plutarque , dans la vie de Caton , raconte
les efforts que cet homme intolérant et dur faisait
auprès du sénat pour obtenir le renvoi des ambassadeurs
d'Athènes , Carnéade , philosophe académicien , et Diogène
, de la secte des stoïciens , dont le séjour à Rome y
avait déjà disposé les esprits à recevoir avec avidité les
sciences et les arts propres à adoucir les moeurs féroces
d'un peuple jusqu'alors uniquement guerrier et conquérant.
Or, faisait-il cela , ajoute Plutarque , non pour
» ce qu'il eust aucune privée inimitié à l'encontre de
» Carnéades , comme quelques- uns ont cuidé ; mais pour
n ce que généralement il haïssait toute la philosophie ,
» et que par une ambition il mesprisait les muses et les
» lettres grecques veu mesmement qu'il disait que l'an--
» cien Socrates n'estoit qu'un causeur et un séditieux
» qui taschoit , par tel moyen qu'il lui estoit possible , à
» usurper tyrannie , et à dominer en son pays en perver-
» tissant les moeurs et coustumes d'icelui , et tirant ses
citoyens en opinions contraires à leurs moeurs et cous-
» tumes anciennes . Trad. d'Amyot. » Comme l'opinion
d'un personnage tel que
Caton , dont le nom est devenu ‚ '
on ne sait trop pourquoi , celui de la sagesse même , pourch.
41 ; des observations grammaticales fort intéressantes , pag. 369
et 370 , 391 , 396 , etc. une note ( p . 417 ) sur un sens remarquable
du mot of appliquée à l'interprétation des vers 28 et 33 du chant
XXIIe de l'Odyssée , etc , etc.
278 MERCURE
DE FRANCE ,
rait induire à erreur des esprits peu réfléchis , M. Coray
a cru devoir faire , sur ce passage , la réflexion suivante :
« Prenez garde , jeune homme , à laisser égarer votre
» jugement par cette calomnie de Caton , qui n'est ici que
» l'écho des Anitus et des Mélitus : mais ne prononcez
>>> entre Socrate et son accusateur qu'après avoir soigneusement
pesé la vie de l'un et de l'autre . Reconnaissez
» dans la pauvreté volontaire de Socrate , dans son accueil
>> affable et bienveillant pour tout le monde , le caractère
» ' d'un mortel véritablement divin , et concevez pour
» Caton , avide de gains usuraires , cruel à l'excès dans
» les châtimens qu'il infligeait à ses domestiques , toute
» l'aversion qu'il mérite. »
C'est , en effet , le même Caton qui portait au sein de
sa famille , dans l'intérieur de sa maison , un caractère de
despotisme , tellement absurde et stupide , qu'il ne souffrait
pas que sa femme , ni ses enfans , ni ses esclaves
eussent d'autre médecin que lui , et suivissent un autre
régime que celui qu'il avait adopté pour lui-même . Il
est vrai , ajoute Plutarque qui raconte ce fait , qu'il
perdit de cette manière sa femme et son fils .
Au reste , les digressions de cette nature sont rares
dans les notes du savant éditeur de Plutarque , comme
on l'a déjà dit , et elles devaient l'être . C'est dans les
discours qui servent d'introduction à chacun des volumes
qu'il publie , qu'il a cru pouvoir s'étendre davantage sur
tous les sujets qui intéressent le bonheur et le perfectionnement
de la jeunesse de son pays . C'est dans ces
espèces de harangues , écrites en langue vulgaire , qu'il
développe ses vues sur les moyens divers qui peuvent
concourir à la régénération de sa patrie , sur les entreprises
littéraires qu'on peut tenter , sur les établissemens
d'instruction qu'il est possible dès ce moment d'y créer ;
c'est là qu'il les éclaire des lumières que son expérience
et ses longs travaux lui ont fait acquérir.
Le discours qui est en tête du volume que nous annonçons
, est adressé aux habitans de Smyrne , au milieu
desquels l'auteur lui -même est né et a passé son
enfance . A l'exemple des Grecs de Chio et de Cydonie ,
les Smyrnéens ont fondé un Gymnase , et ils ont mis
AOUT 1810 . 279
dans cette création la munificence qu'on pouvait attendre
d'une ville à qui son commerce procure des ressources
plus étendues ; ils ont placé à la tête de cet établissement
l'un des hommes les plus distingués qui soient aujourd'hui
parmi les Grecs , M. Coumas de Larisse , dont nous
avons fait connaître les utiles travaux sur les sciences
physiques et mathématiques (4) , également recommandable
par ses sentimens généreux , par son zèle pour le
bien public et par ses rares connaissances . L'auteur de ce
discours félicite ses compatriotes de cet heureux choix ,
leur rappelle l'antique splendeur de Smyrne , qui a été
long-tems la première ville de l'Ionie et de l'Asie mineure,
titre qu'elle fut autorisée à prendre dans les médailles
qu'elle faisait frapper , lesquelles attestent en même-tems
les progrès qu'elle avait faits dans les arts , dans les
sciences , dans la civilisation en général , et le nombre
de citoyens illustres en tout genre dont elle pouvait se
glorifier.
Persuadé que les facultés intellectuelles dont l'homme
est doué , sont la seule chose qui le distingue des autres
animaux , que la culture de ces mêmes facultés est l'unique
source de tous les avantages que les nations civili
sées ont sur les peuples barbares qui , faute d'avoir cultivé
ce don précieux de la divinité , sont presque réduits au
seul instinct et à un état très-voisin de celui des bêtes
féroces , M. Coray ne balance pas à déclarer à ses concitoyens
qu'ils ne peuvent aspirer à rendre à leur patrie
la gloire et le bonheur dont elle a joui dans les tems pas
sés , qu'en s'efforçant d'y rappeler et d'y ranimer ces
arts et ces sciences fruit d'une intelligence parvenue au
plus haut degré de culture et de développement ; et l'ensemble
de tous les moyens propres à éclairer l'esprit , à
former la raison , à inspirer aux hommes ces sentimens
d'humanité et d'amour du bien public , sans lesquels il
n'existe véritablement ni bonheur public ni bonheur individuel
, il l'appelle philosophie . Il prend ce mot dans le
sens qu'il a eu depuis plus de deux mille ans chez tous
les peuples éclairés de l'Europe sans s'inquiéter des
(4) Mercure du 20 mai 1809 , n° 4°9 .
280 MERCURE DE FRANCE ,
vains efforts qu'ont faits dans tous les tems quelques déclamateurs
hypocrites pour en pervertir l'idée .
Mais , ajoute M. Coray , il est important de savoir distinguer
le véritable philosophe , du sophiste ou de l'imposteur
qui usurpe ce titre . Or , voici à quels caractères ,
suivant lui , on peut reconnaître , d'après la seule lecture
de ses écrits , celui qui en est réellement digne : « le véri-
>> table philosophe , dit - il , ne parle et n'écrit que sur les
» choses qu'il sait , et n'entreprend rien qui soit au-dessus
» de ses forces ; il n'écrit que dans l'espoir d'être utile
>> aux hommes , en général , et spécialement à sa patrie ;
» il peut aspirer à la considération publique , mais en ce
>> sens seulement , qu'elle est pour lui un nouveau motif
» de se rendre utile , plutôt que la récompense des ser-
» vices qu'il a rendus . Il ne flatte ni sa patrie , ni aucun
» de ses compatriotes : il loue franchement le bien , et
» blâme le mal avec la même franchise , et voue au mépris
ceux qui pour un vil intérêt déclarent sans pudeur
» la guerre à la raison et à la vérité : il n'aspire point
» dans ses écrits , à obtenir les suffrages du vulgaire stu-
» pide , dont il sait bien que l'opinion n'est jamais fondée
» sur des motifs dont on puisse s'honorer ; mais si par
>> malheur il ne se trouve dans son pays que deux ou
» même qu'un seul individu dont le suffrage mérite d'être
» compté pour quelque chose , il préférera l'approbation
» tacite de ce seul juge intègre et éclairé , au vain bruit
» des applaudissemens d'une multitude ignorante ,
» flatteur pour l'oreille des sophistes (5) . »
>>
si
L'auteur revient ensuite sur un objet de la plus haute
importance pour ceux à qui il s'adresse dans la situation
présente des esprits parmi eux , l'éducation de la jeunesse ;
il expose ses vues sur la formation d'une bibliothèque
destinée à faire partie du principal établissement d'instruction
publique . En un mot , on voit dans tout le cours
de cet écrit , comme dans ceux qu'il a publiés précédem-
(5) « C'est quelque chose de bien ridicule que de voir ces hommes
» qui n'ont jamais rien de véritable et de sensé , si fiers de l'admieration
qu'ils inspirent à leurs dupes .. Platon. Phædr. , p. 243.
( Note de l'Auteur , Į
AOUT 1810 . 281
ment , qu'à l'exemple du véritable philosophe dont il a
esquissé le portrait , ses écrits et ses pensées sont toujours
dirigés vers un but unique , le bonheur de sa patrie , et
qu'il ne voit qu'un moyen de parvenir à ce but , la propagation
des connaissances utiles de toute espèce .
Au reste , il paraît que son zèle patriotique , puissamment
secondé par les efforts d'une foule de citoyens de
tous états , soit dans l'intérieur de la Grèce , soit dans
les villes d'Allemagne et d'Italie , où les Grecs sont établis
en plus ou moins grand nombre , a déjà produit
d'heureux résultats . Des faits qui n'étaient probablement
pas parvenus à la connaissance de M. Coray , lorsqu'il
écrivait le discours dont nous venons de rendre compte ,
et que peut- être nos lecteurs n'apprendront pas sans
quelque intérêt , semblent justifier l'espoir qu'il paraît depuis
si long-tems avoir conçu , et qu'il s'est constamment
attaché à inspirer à sa nation . On la voit se porter aujourd'hui
, comme par un élan spontané , vers les lumières
et la civilisation ; elle ne peut presque plus contenir le
sentiment qui l'entraîne à ce noble but .
Déjà même , à Constantinople , sous les yeux d'un
gouvernement autrefois si ombrageux , et rappelé apparemment
aujourd'hui à des vues ou à des principes plus
tolérans , il existe depuis quelque tems une école publique
de Grecs , située à Courou - Tezmer, faubourg
hors de la ville , et le 21 janvier de cette année
M. Etienne Dunca , né à Tyrnave en Thessalie , qui
professe à Constantinople les mathématiques et la physique
, de manière à mériter les applaudissemens des
plus éclairés de ses compatriotes , a invité tous les
grands , les ecclésiastiques et les premiers de la nation ,
à assister à un examen public de ses élèves . Le concours
des spectateurs fut , dit- on , immense : le patriarche et
les archevêques composant le synode , des curieux de
tout rang et de tout état se rendirent de toutes parts à
cette intéressante cérémonie ; la mer, sur les bords de
laquelle l'école est bâtie , était couverte de bateaux qui
amenaient des lieux les plus éloignés de Constantinople
des citoyens avides d'un spectacle aussi touchant que
nouveau . Les élèves examinée sur l'arithmétique , l'alge282
MERCURE DE FRANCE ,
bre et la géométrie , non pas sur des questions particu→
lières auxquelles on les eût préparés à l'avance , mais
suivant que le sort les appelait à répondre sur telle ou
telle partie du cours , s'en tirèrent à la plus grande satisfaction
de l'assemblée , qui ne pouvait contenir l'expression
de sa joie et de son attendrissement. L'archevêque
de Nicomédie , l'un des directeurs de l'école , prononça
le discours de clôture , et des prix furent distribués , au
nom de la nation , à ceux des élèves qui s'étaient le plus
distingués . Le patriarche témoigna , dans les termes les
plus expressifs , sa satisfaction aux maîtres et aux disciples
, et leur donna sa bénédiction .
Quelques semaines après , une cérémonie du même
genre eut lieu à Smyrne , où les élèves de M. Coumas
furent interrogés publiquement sur les différentes parties
des mathématiques , sur la logique et la géographie .
Contrarié d'abord par les obstacles que lui avaient suscités
quelques hypocrites et quelques fanatiques , il est
parvenu à en triompher par l'ascendant que donnent
présque toujours un caractère ferme , un zèle ardent et
reconnu pour le bien public , et des lumières supérieures
(6) . Cet examen , qui a duré une semaine , a été
constamment suivi par une affluence si nombreuse de
spectateurs de toutes les classes , que les bâtimens de
l'école pouvaient à peine les contenir ; l'évêque , à la tête
de son clergé , n'a cessé d'encourager par sa présence et
par ses applaudissemens les talens et les efforts du maître
et des élèves , et a prouvé ainsi que le véritable
amour de la religion s'allie dans les ames honnêtes avec
celui de la science , parce que l'une et l'autre sont des
bienfaits pour l'humanité . C'est au milieu de ces séances
où la joie de voir les lumières rappelées enfin dans leur
antique séjour , se manifestait tantôt par de bruyans
(6) Il paraît que les agens diplomatiques du gouvernement anglais
n'ont pas rougi de jouer dans cette petite circonstance le rôle de
délateurs , et qu'ils ont cherché à alarmer les Turcs sur cette espèce
d'essor que prend la nation grecque . A quel degré de bassesse la fureur
de nuire peut faire descendre des hommes qui pourtant sont sans.
doute fiers de leur rang et de la eivilisation de leur patrie !
AOUT 1810. 283
applaudissemens , tantôt par un silence d'attendrissement
, où tous les yeux mouillés de larmes exprimaient
d'une manière encore plus vive les sentimens dont on
était animé ; c'est dans un de ces momens qu'un vieillard
, frappé des avantages qu'offrait cette intéressante
institution , s'écria avec enthousiasme : « O Dieu ! c'est
» une seconde raison que tu donnes à l'homme . »
J'ai cru pouvoir donner quelque étendue à ces détails
puisés dans des lettres écrites par des témoins oculaires
des faits que je raconte , parce qu'il m'a semblé que ces
faits ne seraient pas tout -à-fait déplacés dans un journal
spécialement consacré à suivre et à signaler les progrès
de l'esprit humain dans tous les genres de connaissances
et dans tous les pays . Si pourtant quelques personnes ne
me trouvaient pas suffisamment justifié par cette considération
, j'oserais leur rappeler cet adage si connu , et
qui exprime un sentiment dont on ne saurait trop se
pénétrer :
Homo sum : humani nihil à me alienum puto .
THUROT .
DU VRAI DANS LES OUVRAGES DE LITTÉRATURE , Ou Commentaire
sur ce texte : Rien n'est beau que le vrai.
SUITE ET FIN DE L'ARTICLE ( 1 ).
La première de ces trois propositions ( savoir : Que la
nature du vrai , soit positif , soit idéal , dans les différens
ouvrages littéraires
doit être déterminée par la nature
même de chaque ouvrage ) n'a presque besoin que d'être
énoncée pour être admise .
Il est évident , en effet , que dans un ouvrage historique
c'est la vérité des faits qu'on exige d'abord ; que dans un
ouvrage didactique c'est la vérité des principes .
Nous avons parcouru précédemment les différens genres
de vrai ; il semble qu'il faudrait à présent parcourir les
différens genres d'ouvrages , pour assigner à chacun le
genre particulier de vrai qui lui convient .
(1 ) Voyez le Mercure du 2 juin 1810 , pages 286 et suivantes.
284 MERCURE DE FRANCE ,
Mais comment les parcourir avec méthode , si l'on ne
commençait d'abord par les classer ? or , rien n'est moins
facile que de classer exactement cette immense variété des
productions de l'esprit humain . La nature , toute infinie
qu'elle est , a pourtant mis un ordre visible , une régularité
marquée dans ses ouvrages ; ils prêtent à une méthode
d'arrangement plus ou moins exacte , quoiqu'il y ait toujours
, dans chaque genre , quelque espèce qui se refuse
à tel ou tel système de classification ; mais pour les ouvrages
des hommes , ils diffèrent entre eux presqu'autant que
Les
individus ; on les classe , sans doute , et c'est la science
du bibliothécaire ; mais la même classe en renferme qui
n'ont de ressemblance que par le titre . Soit que l'on considère
le fonds des ouvrages , la forme qui leur est donnée
le style et le ton dont il sont écrits , combien y en a-t-il
qui semblent appartenir à plusieurs classes à-la-fois ? Le
Télémaque , par exemple , est-il un poëme ou un roman ?
le Discours sur l'Histoire universelle appartient-il au genre
historique ou au genre oratoire ? Les Lettres Provinciales
sont-elles un ouvrage de théologie ? oui , si l'on s'en tient
aux sujets qu'elles traitent . Sont- elles du genre épistolaire?
le titre et la forme semblent l'indiquer : mais ne sont-elles
pas plutôt une critique des ouvrages de quelques jésuites ,
ou même une satire amère de l'esprit de cette société
antrefois célèbre ? Le ton et le style en font un ouvrage
polémique. L'Histoire naturelle de Buffon est un ouvrage
de science ; mais l'auteur , cédant à l'inspiration de son
génie éloquent , en a fait souvent un ouvrage d'imagination
; vous y lirez , par exemple , un morceau qui semble
avoir été emprunté à Milton , et que vous retrouverez à peu
près dans le huitième livre du Paradis Perdu ; c'est le récit
que fait le premier homme des premières sensations qu'il a
éprouvées un moment après la création (2 ) . Il ne faudra
pas demander à Buffon , en cet endroit , le même genre de
vérité qu'il a dû mettre dans la description physique des
êtres naturels .
Nous n'avons pas besoin , pour la question qui nous
occupe , de faire et de suivre une distribution systématique
de tous les ouvrages littéraires ; les belles - lettres sont
un instrument universel , aussi flexible qu'étenda ; elles
(2) Hist . nat. de l'homme. Des sens en général, Milton's Paradis
Lost , Book VIII.
AOUT 1810. 235
3
s'appliquent à toutes les connaissances ; elles s'adressent à
toutes les facultés de l'entendement , à la mémoire , au
jugement , à l'imagination ; elle ne s'adressent pas moins
aux passions , aussi sont-elles un moyen et non pas une
fin ; aussi n'est-il pas possible de concevoir ce que ce serait
que de la littérature pure , à moins qu'on ne veuille supposer
qu'il puisse y avoir des discours ou des écrits qui ne
roulent sur rien ; s'il s'en trouvait , par malheur , il faudrait
les comparer à des ballons peints de couleurs brillantes et
pleins de vent , véritables jouets à laisser aux enfans .
Mais , puisque nous cherchons quel est le genre de vrai ,
soit positif , soit idéal , qui convient aux différens genres
d'ouvrages , essayons du moins de classer d'une manière
générale les ouvrages et les écrits de toute nature , afin de
faciliter notre recherche .
Nous trouverons d'abord , comme le maître de philosophie
de M. Jourdain , qu'il n'y a pour s'exprimer que la
prose ou les vers ;
Ensuite , que tous les ouvrages peuvent être compris
sous ces trois grandes divisions , poésie , histoire , philosophie
;
Et en appliquant à chacune de ces divisions les principes
que nous avons développés précédemment , on trouvera
que dans la poésie c'est le vrai idéal qui domine ;
Que dans l'histoire , le vrai matériel , pour ce qui concerne
les fails , est de rigueur ;
Que dans la philosophie enfin , c'est encore le vraipositif
qui est nécessaire .
Aux deux extrémités de la Tiste immense d'ouvrages
compris dans ces trois grandes divisions , on pourra placer
d'un côté le poëme épique , comme l'ouvrage où il doit y
avoir le plus de vrai idéal ; et de l'autre , un ouvrage didactique
sur les mathématiques , comme l'ouvrage où le
vrai positif doit régner le plus exclusivemept.
De toutes les sciences , en effet , ce sont les mathématiques
qui sont les plus exactes , ou plutôt elles ne sont
qu'exactitude rigoureuse ;
Et de tous les ouvrages , ce sont ceux qui sont consacrés
à l'enseignement , dans lesquels il est le moins permis de
s'écarter du vrai positif; car on ne peut enseigner trop
exactement ; on ne peut être trop en garde contre les
expressions fausses , équivoques , obscures qui peuvent
nuire à l'intelligence des principes et des règles qu'on
expose.
286 MERCURE DE FRANCE ,
Dumarsais pousse , à cet égard , le scrupule fort loin
il veut que dans le style didactique , c'est-à -dire , lors-
» qu'il s'agit d'enseigner , on use avec beaucoup de réserve ,
» d'expressions figurées ; je n'aime pas , dit -il , que l'on
dise en grammaire que le verbe gouverne , veut ,
» mande , régit , etc. (3) . n
de-
Il est bien vrai , à la rigueur , que la partie d'oraison
le mot , qui s'appelle verbe , n'a point de volonté , qu'il
ne régit rien , qu'il ne demande pas ; mais cette expression.
abrége ; le maître , au lieu de dire à son écolier qu'en latin
le complément direct du verbe actif ou transitif se met le
plus souvent à l'accusatif , lui dit que ce verbe veut après
lui l'accusatif , gouverne l'accusatif' ; et l'écolier comprend
bien que c'est une expression figurée ; et l'on peut , pour
plus d'exactitude , l'avertir encore que c'est une figure dont
on se sert , un terme qui appartient au vrai idéal.
Mais enfin toute expression figurée , toute métaphore
contenant une comparaison , et toute comparaison manquant
nécessairement d'exactitude un peu plus ou un peu
moins , il est certain que toute métaphore , toute figure de
mots renferme quelque chose de positivement faux , et par
cette raison Dumarsais fait bien de recommander beaucoup
de circonspection à employer les expressions figurées dans
le style didactique.
Il ne faut pas moins prendre garde à leur emploi dans le
raisonnement ; c'est un sophisme qui n'est pas très-rare
que celui qui résulte de l'équivoque prise du sens figuré
substitué au sens propre , et réciproquement .
·Les lis ne filent point , dit l'évangile ; et comme le
royaume de France avait autrefois pour armoiries des fleurs
de lis , nos vieux publicistes avaient conclu théologiquement
que la loi salíque , en France , était prise de l'Evangile
.
Je me souviens d'avoir lu une Dissertation sur l'état
des Sciences dans le moyen âge , dans laquelle l'auteur
voulait repousser l'imputation d'ignorance faite à ces dix
siècles écoulés depuis le cinquième jusqu'au quatorzième
. Pour cela , il employait une métaphore ; et il disait :
il faut s'entendre sur ce que c'est que tems de tenebres
et tems de lumieres ; ce n'est pas un tems de tenebres
que celui où un peuple a pu se donner des lois équitables
qu'il aime et qu'il observe , où les moeurs sont bonnes , les
(3) Encyclopédie , au mot Abstraction .
AOUT 1810 . .287
habitudes bien réglées , la vertu en honneur et le vice méprisé
, etc .... Il est évident que tout cela est étranger à l'état
des sciences ; et qu'en accordant que les lois fussent équitables
, les moeurs pures en Europe dans le moyen âge ( ce
qu'on pourrait bien contester d'après l'histoire ) , il ne s'ensuivrait
pas que les sciences y fussent aussi cultivées et
portées au même degré qu'elles le sont de nos jours . Mais
revenons .
C'est dans la poésie , et sur-tout dans la haute poésie ,
que dominera le vrai ideal.
Ce sera dans les ouvrages de raisonnement , et sur-tout
dans ceux consacrés à l'enseignement , qu'il sera le moins
permis de s'écarter du vrai positif.
Entre ces deux extrêmes , on pourra classer toutes les différentes
natures d'ouvrages , et suivant qu'ils se rapprocheront
plus ou moins de l'un ou de l'autre , reconnaître quel
est le
genre de vrai qui leur convient le mieux .
Il ne leur conviendra même pas toujours exclusivement ;
car il y a , par exemple , des ouvrages didactiques et philosophiques
, écrits en vers ; l'Art poétique et les Epitres
morales de Boileau . ne sont pas moins consacrés au vrai
positif, pour le fonds des choses , qu'elles ne sont ornées
du vrai idéal dans l'exécution et dans les détails .
Aussi avons- nous dit que les parties différentes d'un
même ouvrage admettent , exigent même différentes sortes
de vrai .
Dans un poëme , l'invention principale , la grande machine
, si l'on peut ainsi s'exprimer , est à la libre disposition
du poëte ; c'est là que son génie se déploie , qu'il
trouve , qu'il dispose les événemens , qu'il fait agir et parler
à son gré ses personnages , en observant seulement de
suivre et d'imiter la belle nature ; mais dans les parties
subordonnées , dans les récits , dans les descriptions , ce
ne sera plus seulement de la vérité qu'on exigera de lui ,
ce sera de l'exactitude ; ainsi il ne lui serait pas permis
de mettre des canons et des bombes dans les batailles de
Charlemagne ; la raison l'oblige à se conformer à l'état des
arts , des moeurs , de la civilisation chez le peuple et chez
les héros qu'il met en scène .
Les partisans d'Homère lui ont fait un grand mérite de ce
genre d'exactitude ; on pourrait même dire et prouver qu'ils
ont quelquefois à ce sujet exagéré les éloges . Homère ,
ont-ils dit , était grand anatomiste , excellent géographe ;
i savait comment on doit panser une plaie ; il décrit même
288 MERCURE DE FRANCE ,
avec exactitude le procédé suivant lequel on dore les
cornes d'un boeuf, etc. Mais si Homère n'avait point eu
d'autre talent , il serait un poëte fort instruit pour son
tems , mais ne serait pas un grand poëte .
Lorsqu'il raconte la fable de Polyphème , et celle des
vents renfermés dans un outre , et donnés à Ulysse par
Eole , et celle des compagnons du roi d'Ithaque changés en
pourceaux , et puis rendus à la condition d'hommes , ilfait
assurément des contes à dormir debout , et il n'y a pas là
un mot de vérité exacte ; mais encore y a- t -il la vérité relative
qui suffit dans des fables , et le jugement séduit consent
à s'en amuser avec l'imagination .
1
Quand ce même Homère donne à ses héros des
moeurs de cannibales , quand il leur prête des discours
féroces , par exemple , quand Idoménée fait des plaisanteries
( d'assez mauvais goût , en vérité ) à Othryonée qu'il
vient de tuer , quand Achille frappe de son épée le jeune
Tros , qui à genoux lui demande grace , et que le poëte
fait compliment à son héros de ce qu'il n'était pas homme
à se laisser attendrir , mais furieux jusqu'à la rage , j'avoue
que ce vrai idéal ne me paraît pas heureusement choisi ;
et je pardonnerais plus volontiers à Homère quelqu'inexac
titude géographique ou physique , que ces fautes contre la
nature morale , contre l'humanité.
Il faut donc bien se garder de confondre l'exactitude
avec le vrai ; la première doit régner dans les récits de
faits , dans les descriptions ; l'autre dans les caractères ,
dans les sentimens , etc.
Cependant , tel homme accoutumé aux études mathématiques
, aux recherches scientifiques , rempli d'ardeur
pour ce genre de travaux et d'amour pour les vérités exactes
et positives , sentant bien d'ailleurs que l'étude des scien
ces n'a point refroidi en lui l'imagination , cet homme ,
quoique doué de beaucoup d'esprit , et d'un bon esprit ,
pourra commettre cette erreur , d'étendre aux ouvrages
littéraires de tout genre ce mérite de l'exactitude , qu'il
regarde comme le plus grand de tous , et qui est en effet
le premier mérite de ses travaux habituels ; il ira jusqu'à
penser que le précepte de Boileau : Soyez vrai équivaut à
celui- ci Soyez exact ; il confondra en un mot le mérite
de l'exactitude avec celui de la vérité; et paraîtra croire
qu'une scène bien imaginée , bien filée et bien écrite dans
une tragédie de Racine , appartient au même genre de
vérité que la solution d'un problème de mathématiques ,
:
ου
AOUT 1810 .
ou la conséquence bien déduite d'une expérience de phy
sique .
S'il trouve des erreurs de physique dans des ouvrages
de littérature , il ne s'en tiendra pas à les réfuter us le
point de vue scientifique ; il en induira que ces erreurs
Sby.
diminuent , effacent même le mérite littéraire de ces ouvrages
; et en cela , il commettra lui-même une erreur , et
tombera dans une confusion d'idées .
Il faut savoir séparer , par exemple , dans Lucrèce , le
physicien du poëte ; si la physique eût été plus avancée
lorsque Lucrèce a écrit , en eût-il été un plus grand poëte
pour cela ? Non , assurément . Ces deux mérites sont trèsdifférens
. Pourquoi les confondre et vouloir n'en faire
qu'un ?
Tout ce qui est beau doit être vrai ; mais tout ce qui est
vrai n'est pas beau pour cela .
Dans la première de ces deux propositions , entendez
par le mot de vrai , le vrai relatif , le vrai idéal , et non pas
le vrai positif et absolu . Car il est bien évident que les
beautés poétiques ne résultent pas , pour la plupart , d'une
vérité exacte ; qu'au contraire même , elles naissent le plus
souvent d'heureuses fictions , d'inventions nouvelles dans
le fonds des moeurs ou dans les expressions .
Mais il faut ajouter que ces fictions , que ces inventions
hardies de l'imagination , doivent être approuvées par le
jugement ; c'est ainsi qu'elles deviennent vraies ; c'est cette
vérité qui rend si admirables les hardiesses judicieuses ,
comme Boileau les appelle , des Homère , des Platon et
des Démosthène .
Que tout ce qui est vrai ne soit pas beau , c'est ce qui
n'a pas besoin de preuves . Qui a jamais dit que cette proposition
éminemment vraie : ilfait jour à midi , fût éminemment
belle ?
Il est possible , et c'était l'avis de Voltaire , qu'Archimède
et Newton aient eu autant d'imagination qu'Homère et que
Voltaire lui-même : mais les découvertes des deux mathématiciens
ne sont pas belles comme l'Iliade , ni comme
Mahomet , Mérope ou Zaïre . La solution d'un problème
difficile peut faire pleurer de joie celui qui la trouve ; elle
peut causer une admiration vive aux savans et même aux
ignorans ; mais elle ne parlera pas à tous les coeurs ; elle
n'électrisera point les hommes et ne les entraînera point
malgré eux , comme un morceau de poésie ou d'éloquence .
J'assistais un jour , dit Voltaire , à une tragédie auprès
T
290 MERCURE DE FRANCE ,
d'un philosophe ; que cela est beau ! disait -il . Que trou
vez-vous-là de beau ? lui dis - je . C'est , dit - il , que l'au-
" teur a atteint son but. Le lendemain , il prit une médecine
qui lui fit du bien . Elle atteint son but , lui dis -je ;
» voilà une belle médecine ! Il comprit qu'on ne peut pas
» dire qu'une médecine est belle , et que pour donner à
quelque chose le nom de beauté , il faut qu'elle nous
cause de l'admiration et du plaisir . Il convint que cette
tragédie lui avait inspiré ces deux sentimens , et que
" c'était-là le to kalon , le beau. "
99
Que si l'on nous dit qu'après tout , ce qui sort des têtes
humaines est toujours le produit des facultés de l'homme ;
que c'est toujours avec de la mémoire , de l'imagination et
du jugement , que l'on compose et les ouvrages qui sont du
domaine du vrai idéal , et ceux qui appartiennent plus particulièrement
au vrai positif; que si dans les uns l'imagination
doit dominer , et dans les autres le jugement exercer
un empire plus sévère , il n'en existe pas moins , entre
tous ces ouvrages , des points de rapprochement et quelque
chose de commun , nous répondrons que cela est vrai ; qu'il
serait absurde de prétendre qu'un historien , qu'un savant
ne dût jamais faire usage de son imagination , et encore
plus absurde de dire qu'un poëte pût jamais se passer de
jugement. Il faut bien que les ouvrages portent l'empreinte
de toutes les facultés humaines réunies , mais à différens
degrés dans chacun de ces ouvrages et selon leur nature . Il
ne s'en suit pas delà que le genre de vérité qu'exigent particulièrement
les uns , soit le même que celui qui convient
aux autres .
Tenons donc pour certain , pour évident , que Boileau ,
en recommandant aux poëtes le vrai, n'a voulu parler que
du vrai relatif et idéal , qu'encore une fois , il faut distinguer
du vrai positif et matériel ;
Que le vrai positifrègne dans l'histoire , dans les sciences.
exactes et naturelles ; qu'on l'emploie à instruire les hommes
par les leçons du passé et de l'expérience ; à perfectionner
les arts , à améliorer l'existence physique dans les sociétés
humaines ;
Le vrai idéal servira à rendre les hommes eux-mêmes
plus heureux en les rendant meilleurs , en s'adressant à
leur imagination , en élevant leurs ames en leur inspirant
des passions nobles et utiles , en dirigeant ou calmant celles
qui peuvent nuire , enfin , en faisant admirer , aimer et
AOUT 1810 .
291
imiter tout ce qui est véritablement beau et bon , tout ce qui
porte l'empreinte de la raison , de la loyauté et de la vertu .
ANDRIEUX .
ELISA ET ALBERT..
ANECDOTE SUISSE . ( Suite . )
Nous avons laissé Albert feignant d'être malade pour se
dispenser d'aller chez les Mesner , et l'étant assez au moral
pour en imposer à ses gens ; ses amis envoyaient demander
deux fois par jour de ses nouvelles . Mais au bout de quelques
jours il en apprit une bien terrible , qui le força de
sortir de sa retraite ; le bon M. Mesner fut subitement
frappé d'une attaque d'apoplexie : elle ne fut pas foudroyante
, il vivait encore , mais on avait peu ou point
d'espoir de le conserver. Le billet par où Mlle Gertrude
lui apprenait ce cruel accident , était , comme on le comprend
, extrêmement triste , mais il semblait annoncer encore
un autre malheur , une cause à cette attaque si soudaine ,
sur laquelle elle ne s'expliquait pas ; elle se contentait de
le conjurer de venir à leur secours , de se faire porter s'il
n'était pas assez bien pour sortir , son pauvre frère ne cessant
de le demander. Il ne balança pas un instant ; le
devoir , l'amitié , la reconnaissance , tout lui faisait une loi
d'obéir et de mettre de côté l'embarras de sa position .
Il arrive . L'état de M. Mesner jetait sa fille dans une
douleur , qui , pour ce moment , anéantissait tout autre sentiment
; à peine put -elle s'informer de sa santé ; elle était
défigurée par ses larmes , et Albert aurait eu peine à la
reconnaître . Il ne pouvait se présenter à elle dans cet instant
douloureux qu'avec les témoignages du plus tendre
intérêt , de manière que tout naturellement ils tinrent la
conduite que faisaient naître les circonstances ; la tristesse
du jeune homme était aussi naturelle , qu'elle eût été extraordinaire
dans tout autre moment . Il s'approcha du lit
du mourant , qui parut se ranimer à sa vue : Venez , mon
ami , dit-il avec beaucoup de peine ; apprenez ma situation .
Il y a quatre jours que je vous promis ma fille Elisa , j'aurais
voulu joindre à ses vertus le trône du monde pour vous
l'offrir ; ma fortune au moins était belle , mais qu'est - ce
que la solidité des biens périssables ? Je suis ruiné , mos
T 2
292 MERCURE DE FRANCE ,
ami , voici la lettre qui m'apprend que tous mes fonds
dans les Etats-Unis ( et c'est tout ce que je possède à -peuprès
) sont entraînés dans une banqueroute énorme . Ma
santé déjà chancelante n'a pu soutenir ce coup , il m'a
frappé à mort ; ainsi ce n'est plus pour moi que je regrette
cette fortune , c'est pour les enfans chéris à qui je voulais
la laisser mais je vous connais assez , mon cher Albert ,
pour mourir bien tranquille . Quant à votre père , c'est un
autre moi-même , et je sais que ma fille ne lui en deviendra
que plus chère . Mais j'ai la même opinion de vous , bon
jeune homme ; vous aimez mon Elisa , je vous la remets
donc en toute confiance , et je crois vous donner au moins
autant que je vous avais promis .
Elisa , fondante en larmes , était de l'autre côté du lit
de son père , et le soutenait ; elle n'eut pas l'air d'entendre
ce qu'il venait de dire ; mais Albert ne l'avait que trop
entendu , il ne sentait que trop que le moment du refus
était passé . Donne-moi ta main , ma fille , continua le
mourant ; donne-moi la tienne , Albert , et elles se trouvèrent
réunies entre ses mains déjà glacées . Je vous donne
ma bénédiction , mes chers enfans : puisse ce moment
solennel où vous la recevez , se retracer à votre pensée et
vous rendre vos noeuds plus chers et plus sacrés ! Le trouble
, la douleur , l'excès de l'émotion , tout contribuait à
rendre Albert immobile et incapable de résister à rien .
A- t-on averti le pasteur de notre église , ma soeur ? dit
ensuite le moribond , je sens que je m'affaiblis . Mlle Gertrude
répondit qu'il attendait au salon . On le fit entrer.
Monsieur le pasteur , lui dit-il , voilà mes enfans que je
voudrais avoir la consolation d'unir aux autels avant que
d'expirer ; vous voyez l'état où je suis , tâchez de nous procurer
une dispense des bans , vu la circonstance , et demain
vous bénirez leur mariage : Dieu me fera peut - être la grace
de conserver ma vie jusqu'à ce que j'aie embrassé Albert
comme un fils . Le pasteur promit tout ; la seule difficulté
était l'absence du père de l'époux , mais il fut aisé de prouver
par ses lettres , qu'il avait lui-même demandé la main
d'Elisa . On agit donc en son nom , et le lendemain matin ,
comme M. Mesner l'avait désiré , le triste couple , qui ne
l'avait pas quitté un instant , se rendit à l'église qui touchait
à la maison , accompagné de la tante Gertrude . Ce
fut au milieu des pleurs et des sanglots de la tante et de la
nièce que le pauvre Albert , dont la douleur, pour être plus
calme , n'en était que plus profonde , reçut la main de sa
AOUT 1810 . 293
jeune épouse ; ni son coeur , ni sa bouche ne prononcèrent
le serment que tant de fois il avait juré à son Emilie de ne
prononcer que pour elle ; une seule inclinaison de tête fut
le seul signe de consentement qu'il donna . Ils revinrent
auprès du lit de leur père agonisant ; il étendit sur eux ses
mains défaillantes , et les bénit encore . Pénétrés de cette
scène de mort , dont ils étaient les témoins , ils s'oublièrent
complétement eux-mêmes. La jeune Elisa était plus touchante
qu'il n'est possible de l'imaginer ; sa tête virginale
était encore entourée d'une couronne de roses blanches ,
que sa jeune soeur avait posée sur ses cheveux noirs , au
moment où elle entrait à l'église . Cette coiffure de circonstance
, les larmes dont son visage était inondé , sa pâleur ,
sa maigreur lui donnaient absolument l'air d'une victime ;
triste augure qui ne fut que trop vérifié . Albert , abîmé dans
ses tristes pensées , ne songeait pas à elle , lorsque la porte
s'ouvrant tout -à- coup leur présenta M. Elman . La nouvelle
de la banqueroute était parvenue jusqu'à lui , et connaissant
les affaires de son ami , il n'avait pas douté qu'il n'y
fût enveloppé : sachant combien il pouvait lui être utile
dans une telle circonstance , il avait volé à son secours , et
venait d'apprendre , en arrivant dans la ville , qu'il ne le
reverrait que dans un état désespéré : il vola chez le malade
, même sans passer chez lui , et fut satisfait lorsqu'en
entrant il vit Albert à côté du lit du mourant . Dès que son
fils l'aperçut , il courut à lui d'un air égaré , et se jetant
dans ses bras : Soyez content , mon père , lui dit -il , Elisa
est ma femme , elle est votre fille , et je me meurs . » En
effet , il resta sans connaissance dans les bras de M. Elman ,
qui l'empêcha de tomber et le posa sur un sopha . Qui
peindra l'horreur de ce moment ? ce fut celui qui termina
l'agonie de M. Mesner ; ses yeux se fixèrent sur son ami ,
avant de se fermer ; il lui tendit la main , lui montra de
l'autre sa fille à demi évanouie , aussi sur le lit de mort , et
il expira . Mlle Gertrude cherchait à ranimer Albert , dont
le corps avait succombé sous le poids des agitations de son
ame ; il revint à lui , mais dans un état effrayant de fièvre
et de délire ; on fut obligé de le transporter chez lui , on
le mit au lit , et bientôt il fut dans la situation la plus
alarmante .
แ
Elisa n'était guère mieux : cet hyménée , environné des
ombres de la mort , l'effrayait plus qu'il ne la calmait ; elle
avait joui si peu et d'une manière si troublée de l'espoir
d'être aimée , que ce ne pouvait être une consolation pour
294
MERCURE DE FRANCE ,
elle . Sans doute Albert avait montré pour un malheur qui
ne le regardait pas personnellement , une sensibilité qui
prouvait son intérêt , mais elle n'en avait que cette seule
preuve ; pas un mot , pas une seule expression de tendresse
ne l'en avait assurée ; rien dans sa conduite avec elle n'avait
annoncé cette passion dont on l'avait flattée . Son sentiment
à elle était craintif et timide ; il aurait eu besoin , pour
oser se montrer , de quelque encouragement , et elle n'en
avait reçu aucun . Au moment où ils revenaient de l'église ,
le domestique d'Albert lui avait remis une lettre : il était
resté en arrière pour la lire ; rappelé ensuite par la tante ,
qui voulait le présenter au mourant , il les avait rejoints.
comme hors de lui : son père était entré l'instant après , et
il avait perdu toute connaissance . Elisa n'avait aucun
soupçon sur cette lettre ; elle croyait qu'elle était de son
père , qui le prévenait de sa prochaine arrivée . Mais n'aurait-
il pas pu le lui dire ? N'avait-il donc aucun sentiment.
à partager avec elle ? Accablée de trois nuits passées de- ·
bout et dans les larmes , elle s'était mise aussi dans son
lit , et dans les momens où elle ne s'occupait pas de sa
douleur , elle repassait dans son esprit toutes les circonstances
de cette terrible journée , où elle venait de perdre
un père et de trouver un époux , et son coeur était toujours
plus oppressé . Pauvre Elisa ! combien elle eût été plus
malheureuse encore , si elle avait su ce que c'était que cette
lettre , qui donnera la clé de la cruelle angoisse du pauvre
Albert ! Elle était d'Emilie , et voici ce qu'elle contenait .
« M'aimes - tu encore , Albert ? n'as-tu pas trahi des ser-
" mens tant de fois répétés ? Non , je connais ton coeur et je
suis sans crainte . Ton Emilie est encore à toi , et à toi
seul au monde . Combien je m'abusais quand j'ai cru
» pouvoir t'oublier et le sacrifier au devoir ! tous mes efforts
n'ont abouti qu'à me prouver la force de la passion qui
m'entraîne , et qui doit fixer ma destinée . Prompte rén.
ponse à l'adresse que je joins ici ; et si tu es ce que j'ai
n cru , par le courrier suivant tu apprendras , ou tu retrouveras
ton Emilie pour nne plus la quitter . »
91
»
79
EMILIE DE VALCÉ .
On comprend sans peine à quel point Albert : fut bouleversé
en recevant cette lettre , au moment même où il
venait de former le lien qui le séparait à jamais d'Emilie .
Son trouble , son désespoir fut - il mêlé d'un sentiment de
bonheur de retrouver fidèle celle qu'il aimait si passionnéAOUT
1810 .
295
ment ? Nous croyons de bonne foi qu'il l'ignorait lui- même ,
et qu'il ne pouvait se rendre raison d'aucun de ses sențimens
, tant ils étaient tumultueux . Le spectacle de mort
dont il fut témoin l'instant d'après , fit un moment de
diversion cruelle ; mais nous avons vu comme à l'arrivée
de son père il succomba sous le poids de ses sensations
douloureuses . Pendant plusieurs jours il eut le bonheur
d'être dans un état complet de délire , dans lequel il n'avait
nulle idée de sa situation . Mais combien celle de son père
était déchirante ! son fils unique et chéri sur le bord du
tombeau , lui reprochant sans cesse dans ses rêveries d'en
être la cause , et d'avoir détruit le bonheur de sa vie , faisant
le serment de ne jamais revoir l'épouse à laquelle on
F'avait lié malgré lui , et que son coeur avait rejetée . Quel
parti prendre ? Que dire à cette jeune femme abusée ? Comment
lui justifier l'éloignement où on la tenait d'un mari
mourant , dont huit jours avant on l'assurait qu'elle était
adorée ? Elle ne cessait d'en parler à sa tante , de la conjurer
de la conduire auprès de son cher Albert ; ce n'était
qu'en lui rendant les soins d'une tendre épouse , qu'en lui
consacrant une vie inutile à présent à son père , qu'elle
pourrait trouver quelque consolation à sa douleur .
La bonne Gertrude était , hélas ! plus au fait que personne
de la cruelle situation de sa nièce ; on se rappelle que ce
fut elle qui soigna Albert lors de son évanouissement . En
lui ouvrant sa veste pour lui donner de l'air , la lettre
d'Emilie qu'il avait cachée dans son sein tomba elle n'y
fit d'abord aucune attention , et posa ce papier sur la cheminée
; mais , lorsqu'il fut parti , elle le lut , et tout ce qui
s'était passé lui fut expliqué ; elle se garda bien d'en parler
à sa nièce , mais au désespoir elle-même , ne sachant
comment agir dans une circonstance aussi critique , n'osant
se fier à ses propres lumières , elle se rendit chez M. Elman ,
et lui fit demander un entretien particulier , qui ne lui fut
pas refusé . Leurs coeurs étaient trop à l'unisson pour ne
pas s'entendre ; elle lui épargna des reproches inutiles ,
qu'il ne s'épargnait pas à lui- même , et ils s'occupèrent de
concert à chercher quelques remèdes aux maux de leurs
enfans . M. Elman prononça le mot de divorce ; ce mariage
avait été célébré si promptement qu'il y aurait eu peut-être
moins de difficulté ; mais Gertrude savait que sa nièce en
mourrait peut -être de douleur ; il fallait au moins lui laisser
l'espoir pour la soutenir . Elle repoussa donc cette idée ,
lorsqu'elle eut montré à son ami la lettre qu'elle avait
et
296 MERCURE DE FRANCE ,
trouvée , il en fut encore plus éloigné qu'elle : jusqu'alors
il avait ignoré le nom de celle qui inspirait à son fils une
passion aussi violente , il l'apprit avec un vif sentiment de
colère . D'après la correspondance qu'il soutenait avec ses
parens de Lyon , il connaissait de réputation Mme Emilie de
Valcé ; il frémit en apprenant qu'elle était encore libre , et
ne se consola qu'en pensant que son fils ne l'était plus .
Son amie lui ayant dit le moment où Albert avait reçu
cette lettre , et qu'il avait à peine eu le tems de la lire , il
espéra qu'il aurait du moins oublié l'adresse qui y était
jointe ; et pour ne laisser aucune trace qui pût le conduire
à cette femme , il brûla la lettre et l'adresse ; son amie
et lui se promirent mutuellement de garder ce secret . Pour
éloigner encore plus sûrement son fils de cette dangereuse
coquette et pour sortir d'embarras , M. Elman eut l'idée de
faire partir Albert , dès qu'il serait rétabli , pour Philadelphie
; les affaires de son beau -père , dans un moment aussi
désespéré , exigeaient la présence de quelqu'un de confiance
; quoi de plus naturel aux yeux du monde que son
gendre en soit chargé , et que sa femme si jeune , si délicate
, si abattue , ne le suive pas ! Dès qu'il sera parti , elle
viendra vivre avec moi comme ma fille , dit M. Elman ,
nous attendrons du tems quelque heureux changement.
Cette idée répandit un peu de baume dans leur
une longue séparation de son fils , qui lui aurait paru si
cruelle quinze jours plus tôt , lui paraissait dans ce moment
une inspiration du ciel ; mais il était pénétré de ce
qu'allait éprouver Elisa , quoique M. Elman eût l'espoir
d'engager Albert à prendre congé d'elle . Ma nièce , lui dit
son amie , est trop sensible et trop pénétrante pour qu'on
puisse lui cacher en entier la vérité ; mais elle est ferme ,
résignée , et j'ose me flatter que sa tendresse et sa confiance
en moi rendront mes soins efficaces : elle perd son époux ,
mais elle va retrouver le plus tendre des pères , et dans ce
moment elle sentira ce bonheur. Mon ami , c'est à nous
deux à savoir adoucir le coup affreux que ce jeune et sensible
coeur va éprouver . Ils convinrent en se séparant que
M. Elman profiterait du premier moment calme pour faire
sa proposition à son fils , et que Mlle Gertrude y préparerait
tout de suite Elisa .
et
ame ;
Cette tâche était trop difficile pour qu'elle l'entreprît sans
une vive émotion . Sous un extérieur indolent et froid ,
Elisa cachait le caractère le plus tendre et le plus sensible .
Elle avait joui jusqu'à cet instant du sort le plus heureux .
AOUT 1810 . 297
Adorée de tout ce qui l'entourait , elle n'avait ressenti que
des impressions douces ; et tout d'un coup les malheurs les
plus cruels se réunissaient pour l'accabler. Sa tante sentait
tout le danger d'une telle situation ; elle ne connaissait sa
nièce qu'au sein du bonheur ; qui lui répondait que cette
ame si tendre aurait assez de force pour résister à tant de
douleurs ? Les vertus qui brillaient en elle depuis son enfance
, et qui , loin de s'attiédir , n'étaient devenues que
plus actives , lui donnaient bien la preuve d'une ame généreuse
et noble , mais ne lui en donnaient aucune d'un esprit
courageux . Elle ne pouvait prendre le tems de réfléchir ; il
fallait agir au plus tôt ; car elle voyait que le refus de la
laisser aller auprès de son mari , la meitait dans un état
violent . Elle pensa qu'il valait mieux peut-être frapper
d'abord Elisa du danger de la vie d'Albert , que de sa répugnance
, ce malheur étant plus dans la nature que celui
de la haine d'un homme qu'on vient d'épouser et qu'on
adore ; elle espéra que le désespoir de craindre sa mort
aurait des suites moins funestes , et que pouvant s'y livrer
en entier , elle en éprouverait plus de soulagement . Ce
moyen d'ailleurs était plus facile , demandait moins de
précautions , et laissait encore quelque espoir ; au lieu que ,
dans l'autre cas , son ame éperdue éprouverait une affreuse
amertume , sans aucune consolation , et cette bonne tante
en redoutait les suites . Elle suivit donc cette marche , et
ce qu'elle avait prévu arriva. Elisa crut ce qu'on lui dit ,
et se livra à toute sa douleur , sans vouloir supposer cependant
qu'il n'y eût plus de ressource sa tante lui dit
alors que le peu qui en restait , dépendait de la tranquillité
parfaite où le malade devait être dans son état de crise ;
que le médecin avait ordonné que personne n'approchât
de lui que les gens chargés de le servir , et que son père
même s'en abstenait , la moindre émotion pouvant le tuer
à l'instant même . Il fallut bien céder à cette crainte , et la
désolée Elisa fut obligée de se contenter de ses voeux et de
ses prières pour que son Albert lui fût rendu .
Hélas ! ils ne furent pas exaucés ; dès que la fièvre s'abattit
, il se rappella d'abord comme un songe , ensuite plus
distinctement tout ce qui s'était passé ; la lettre d'Emilie
avait fait une telle impression sur lui , que quoiqu'il l'eût
parcourue très -rapidement une seule fois , il s'en rappelait
jusqu'au moindre mot : prompte réponse , disait - elle en
finissant ; il frémit , et ouvrant brusquement son rideau , il
demanda à sa garde depuis combien de jours il était là ,
298 MERCURE
DE FRANCE
,
-
C'était une femme qui l'avait nourri et qui le chérissait ;
elle commença par pleurer de joie de ce qu'il la reconnaissait
, et lui dit qu'il y avait quinze jours qu'il était entre la
vie et la mort . Dien ! quinze jours ! Il s'informa ensuite
d'un papier qu'on avait dû trouver sur lui . Elle seule l'avait
déshabillé et mis au lit , elle l'assura qu'elle n'avait vu
aucun papier ; il se leva , chercha partout lui -même , ne
trouva rien , et fut au désespoir ; car , s'il se rappelait du contenu
de la lettre , il ne savait pas un mot de l'adresse qu'il
n'avait pas même lue . Son père , averti qu'il s'était fait une
crise et qu'il était mieux , vint auprès de lui ; Albert n'avait
aucune idée que sa lettre fût tombée entre ses mains , et
rien ne put la lui donner . M. Elman profitant du désir que
son fils avait de s'éloigner , lui parla de son projet d'un
voyage aux Etats -Unis pour les affaires de M. Mesner .
Albert l'accepta avec transport , mais demanda à partir dès
le lendemain ; son père n'y put consentir dans l'état de
faiblesse où il était encore ; il lui demanda d'attendre pendant
huit jours au moins le retour de ses forces , et de les
employer à faire les préparatifs de son voyage , et à prendre
congé de sa jeune femme . - De ma femme ! répéta Albert
à demi-voix avec un mouvement de rage ; mais il n'objecta
rien , son parti était pris ; dès la même nuit il envoya coucher
sa nourrice , après lui avoir fait un beau présent ,
comme pour la récompenser de ses soins pendant sa maladie
: il prit tout l'argent qu'il avait , un peu de linge , ses
pistolets , et sortit de chezlui pour gaguer à pied la première
poste , après avoir laissé ce billet sur la table pour son père .
" Vous consentez que je m'éloigne , mon père , je ne
crois donc pas vous désobéir en avançant ce moment ,
en fuyant le plus tôt possible un lien détesté . J'ai appris
( et vous aussi peut-être ) que la seule femme à qui j’appartienne
par mes vrais sermens , par tous les voeux de
mon coeur , ne m'a point trahi comme je le croyais ; elle
» m'est restée fidèle , et peut- être à ce moment elle m'accuse
» à son tour d'un parjure , dont je suis coupable il est vrai ,
» mais que tout mon coeur désavoue je vais l'expier en lui
» consacrant ma vie . Mon père , j'ose vous implorer pour
moi , pour elle , pour la jeune victime même que vous
avez liée au sort du malheureux Albert ; rompez ces
noeuds qui jamais n'auraient dû se former , rendez-lui sa
liberté , rendez -moi celle de donner le titre de mon
épouse à la femme que j'adore et qui m'a tout sacrifié , et
» votre fils ne cessera de vous bénir. Un malheur inqui
79
"9
"
"
AOUT 1810 . 299
m'a fait perdre ses traces , mais je vais la chercher , et s'il
» est vrai que l'amour excessif peut tout , je la trouverai et
je l'engagerai , j'espère , à quitter l'Europe avec moi . Daignez
m'adresser votre réponse , et les secours que votre
bonté voudra m'accorder , à Ostende . »
99
Ce billet , qui se ressentait encore du délire d'où sortait
celui qui l'avait écrit , fut trouvé par l'infortuné père , et
lui donna les plus vives inquiétudes ; il le communiqua à
son amie , et tous deux convinrent qu'on ne pouvait plus
laisser Elisa dans l'erreur sur le véritable état des choses .
Qu'il fut affreux le moment où elle sortit de sa douce illusion
, où elle apprit que jamais elle n'avait été aimée , et que
c'était pour la fuir que cet Albert tant aimé quittait son père
et sa patrie ! Au premier mot de sa tante , qui devait la
préparer à un nouveau malheur , elle crut qu'il n'existait
plus ; mais elle apprit bientôt que ce malheur si grand , si
terrible , n'est pas peut- être le plus cruel de ceux qui peuvent
déchirer un coeur sensible . Elles ne sont pas sans douceur,
les larmes qu'on verse sur la perte d'un objet chéri qui
nous aima jusqu'au dernier moment , et nous donna sa
dernière pensée ; cette mort qui nous sépare , un jour elle
-nous réunira , et chaque instant qui s'écoule en avance le
moment ; l'ame se repose à-la- fois et sur cette espérance et
sur ses souvenirs , elle jouit encore et dans le passé et dans
l'avenir , et s'entoure tellement de cette douce idée , qu'elle
peut croire quelquefois , que celui qu'elle a perdu existe
encore autour d'elle . Mais le perdre par sa volonté , parce
qu'il ne trouve plus son bonheur à vivre avec vous ; devenir
étrangère à celui qu'on aime passionnément ; en être
abandonnée ; sentir qu'une autre objet vous remplace dans
ses affections , les posséder uniquement , s'occupe de son
bonheur : voilà , voilà le vrai malheur et la vraie séparation ,
pour le tems et pour l'éternité .
Elisa la sentit dans toute son amertume : elle se répandit
en regrets amers de s'être laissée persuader du sentiment
illusoire qu'elle n'avait jamais inspiré , d'avoir été conduite
à se trouver ainsi le seul obstacle au bonheur de celui qu'elle
-aimait , et d'être sans doute l'objet de son aversion : des
torrens de larmes accompagnaient ses tristes réflexions ; à
genoux devant son beau -père , qui cherchait en vain à la
consoler , elle lui demandait avec instance de rompre ces
noeuds que son fils repoussait , de lui pardonner , de lui
rendre sa liberté . Le bonheur m'a fui pour jamais , disaitelle
, mais que du moins je n'entraîne personne dans mon
300 MERCURE DE FRANCE ,
infortune , et qu'Albert ne soit pas malheureux par Elisa ;
cette union que son coeur repousse , n'est plus pour moi
qu'un supplice .
M. Elman résistait à ses tendres prières , et lui en faisait
de toutes aussi vives pour s'armer de courage et de patience ;
il lui jura enfin que de son aveu , ni de son vivant , son mariage
ne se romprait , à moins qu'elle -même ne désirât
de former de nouveaux noeuds . Il sollicita sa belle - fille de
venir vivre avec lui ; elle avait d'abord une grande répugnance
à occuper une place qui lui était refusée par celui
de qui elle la tenait , sa délicatesse en était révoltée , mais
ce pauvre père isolé avait aussi besoin de consolation :
Mlle Gertrude l'exigea d'elle ; elle obéit donc et fut installée
dans la maison sous le nom de Me Elman . On peut juger
combien la réunion des circonstances la rendit chère à son
beau-père ; elle était la fille de l'ami qu'il regrettait ; il l'avait
regardée comme la sienne depuis son enfance ; son imprudence
l'avait conduite dans un abîme de malheurs , et elle
devenait le seul soutien de sa vieillesse . De son côté , elle
se consacra à lui rendre les soins les plus tendres , et peuà-
peu elle éprouva elle-même le charme attaché à une vie
active , simple et vertueuse , et à remplir un devoir cher
et sacré elle reprit au moins l'apparence d'une douce sérénité
, et s'occupa bien plus à consoler M. Elman , qu'à
lui demander des consolations . Une convention tacite
bannit Albert de leurs entretiens ; il n'en était pas plus
oublié , mais que pouvaient- ils en dire qui n'eût réveillé
des sentimens pénibles ? c'était seulement dans le sein de
sa bonne tante qu'elle versait encore des larmes amères ,
et long-tems ils ignorèrent tout ce que nous allons apprendre
à nos lecteurs .
Albert courut la poste jour et nuit jusqu'à Lyon ; là il
s'informa d'Emilie à tous ceux qui pouvaient le mettre sur
la voie ; il en apprit peu de choses satisfaisantes . Son frère
sachant qu'elle n'avait point épousé le marquis de Rosane ,
qu'il était marié à une autre , et que Mme de Valcé passait
publiquement pour être sa maîtresse , fut révolté contre
elle , et après quelques essais infructueux pour la ramener
à Lyon , il l'abandonna complétement , parla d'elle à Albert
avec une grande indignation , et lui dit qu'il la croyait encore
à Paris . Entraîné par sa passion insensée , convaincu
qu'elle était calomniée , il partit pour Paris , et n'y fut pas
plus heureux. N'ayant pu la découvrir , il s'adressa au marquis
de Rosane lui-même, qui le reçut avec de grands éclats
AOUT 1810 . 301
de rire , lui demanda s'il était le petit épouseur de St-G*** ,
et lui dit que la belle Emilie en avait épousé bien d'autres
depuis lui ; qu'il lui avait été fort attaché , mais que trouvant
tous ces mariages un peu trop fréquens , il y avait renoncé
pour son compte , et qu'il ignorait ce qu'elle était
devenue . Albert n'était pas en train de plaisanteries , celles
du marquis lui déplurent , il le lui témoigna ; il s'ensuivit
une promenade au bois de Boulogne , et un coup d'épée
au travers du bras du pauvre Albert , qui le retint forcément
quelques semaines aux arrêts ; et ce fut un grand bonheur ;
malgré la force de son tempérament , il aurait succombé à
tant d'agitations physiques et morales , en sortant à peine
d'une affreuse maladie .
Ce tems de retraite ne fut pas non plus tout- à- fait perdu
pour la réflexion ; en se rappelant toute la conduite d'Emilie
avec lui et ce qu'il avait appris d'elle , il eut bien le soupçon
qu'elle ne méritait pas en effet toute la passion qu'elle lui
inspirait ; mais il sentait en même tems qu'il aurait donné
le reste de sa vie pour la revoir un jour , et que , s'il l'avait
revue , elle aurait repris sur lui le même empire . Mais où
la chercher ? il n'en avait plus même la moindre idée . Dès
qu'il fut guéri , il s'informa d'elle à tous ceux qui pouvaient
l'avoir vue , et il eut enfin un avis très -bien fondé qu'elle
était allée en Angleterre avec un jeune lord qui lui avait
fait l'hiver précédent une cour très - assidue , et qui n'était
revenu sur le continent que pour la retrouver .
Lorsque le marquis de Rosane eut rompu avec elle , il
y avait eu un moment de lacune d'adorateurs , pendant
lequel le bel Albert lui était revenu dans l'esprit ; accoutumée
à céder à tous ses mouvemens , elle lui avait écrit
la lettre que nous avons vue si la réponse avait été favorable
, elle lui aurait donné rendez -vous sur la route , et
l'aurait alors épousé autant qu'il l'aurait voulu . Cette réponse
n'arriva point , mais le lord arriva ; elle trouva qu'il
valait bien le petit ami de St - G *** , et elle consentit à le
suivre dans sa patrie . Ils arrivèrent à Londres où nous la
laisserons suivre , sans plus nous embarrasser d'elle ,
carrière de coquetterie : Jeu cruel qui bientôt mène à la
perfidie , a dit un poëte français ; nous pourrions ajouter,
et de la perfidie à la dégradation , et à une vieillesse flétrie
et malheureuse .
sa
Albert était fasciné au point qu'il l'aurait suivie peut-être
en Angleterre , s'il avait eu des fonds , mais sa blessure
avait épuisé tout ce qui lui restait ; il fut forcé d'aller à
302 MERCURE DE FRANCE ,
Ostende chercher la réponse de son père ; il y trouva des
lettres de change considérables , mais qui n'étaient payables
qu'en Amérique , et un ordre si positif d'y passer ,
qu'il s'y détermina . Nous le laisserons là paisible aussi
pendant quelques années . Il écrivait quelquefois à son
père , mais ne lui parlait jamais d'Elisa ; M. Elman se
contentait de dire , quand il en avait reçu , Albert se porte
bien , et c'étaient les seules occasions où son nom fût pro-
(La suite au numéro prochain . ) noncé .
VARIÉTÉS .
AUX RÉDACTEURS DU MERCURE DE FRANCE .
Kangurou géant produisant en France .
Messieurs , depuis quelques années j'ai vu le lion , le lama , le
zèbre , le polatouche , le cygne noir , ete . produire en France ; mais
c'est pour la première fois , du moins à ma connaissance , que le
kangurou géant ( 1 ) , ce mammifère herbivore , si doux et si craintif , a
pris naissance dans cet Empire : ce fait est peut- être assez intéressant
pour mériter également l'attention des naturalistes et des physiologistes
; sur-tout si l'on veut bien considérer que cet animal qui parvient
jusqu'à huit pieds de haut , est originaire de la Nouvelle - Hollande
( cinquième partie de la terre dont tous les genres de productions
ont si peu d'analogie avec celles de l'ancien monde ) , et que la
conformation du kangurou est des plus extraordinaires comparativement
à celle des animaux de nos climats ; car la nature semble
avoir accordé aux parties postérieures de son corps tout ce qu'elle
paraît avoir refusé aux parties antérieures , qui sont très- courtes et fort
grèles .
De cette conformation si bizarre résultent par suite et nécessairement
des allures et des habitudes vraiment extraordinaires : dans le
repos ou la station , ces animaux , appuyés perpendiculairement sur
leur longue et énorme queue , se tiennent habituellement presque
droits sur leurs pattes de derrière , six fois plus longues et plus fortes
que celles de devant ; et les organes du mouvement produisent chez
(1 ) Kanguroo giganteus ( Didelphis gigantea , Lin. ) .
AOUT 1810 . 303
9 eux et quoi qu'on en ait pu dire , deux allures différentes , ce dont
je me suis assuré par moi-même et par plusieurs observations faites
en différentes années ; car , ou ils marchent , ou ils sautent : mais leur
marche , à la vérité , est lente , embarrassée , paraît même singulière
et ridicule : leurs deux grandes jambes de derrière s'élèvent très -peu
au dessus de terre , s'avancent ensemble comme si elles étaient mues
toutes deux par un même ressort , mais pas trop vivement , et bientôt
ces mêmes pattes de derrière se placent beaucoup en avant des pattes
antérieures , qui alors se trouvent comprises entr'elles , et toutefois
après qu'elles ont fait à chaque pas l'office d'un pivôt , ou plutôt d'un
axe pour faire mouvoir les parties postérieures . Ils ne marchent guère
que pour changer de place , ou pour parcourir très -peu de terrain .
Ces animaux préfèrent ordinairement de se servir de la saltation ;
ce moyen est d'ailleurs beaucoup plus convenable à leur structure , et
ce mouvement paraît même leur être très - naturel : aussi , lorsque
pour s'éloigner il font successivement de grands sauts avec une
promptitude et une légéreté surprenantes , on les voit parcourir un
assez long espace de terrain presqu'en un clin d'oeil. Il est même facile
de croire que ces animaux dans l'état de nature ne font jamais ou
presque jamais que sauter. Les kanguroux ne sautent point du tout à
la manière de nos animaux qui , dans ce moment violent pour eux ,
ont le corps allongé et les pattes étendues : dans les kanguroux le corps
est au contraire presque toujours perpendiculaire non-seulement
durant la station , mais aussi pendant le tems même de la saltation :
pour sauter , ils ne se servent point de leurs pattes de devant , mais
seulement de leurs pattes de derrière , qui alors se détendent simultanément
comme ferait un fort ressort très - élastique , et sans qu'on
leur voie faire aucun effort apparent , tant la force musculaire est portée.
à un très-haut degré dans leur organisation : suivant qu'ils sont plus
ou moins pressés , ils ne se servent point de leur queue , ou en font
usage pendant la saltation .
Le kangurou n'ayant point d'armes offensives n'attaque point les
autres animaux , mais , s'il est attaqué et forcé au combat , il se défend
bravement , et quoique sans armes il ne cherche point alors à se sauver
: sa manière de combattre est une véritable lutte dans laquelle il
déploie beaucoup de courage , ainsi que d'adresse , et qui est trèscurieuse
à voir , sur- tout lorsque saisissant son ennemi par les épaules ,
il se tient seulement sur la queue , et lui donne en même tems en
avant de violens coups de ses deux pieds dans le ventre.
Si par la saltation et ses grandes pattes de derrière cet animal a des
rapports directs avec les gerboises, il se rapproche aussi essentiellement
304
MERCURE
DE FRANCE
,
des didelphes proprement dits , et appartient à l'ordre des marsupiaux
, par cette grande poche extérieure et abdominale dans laquelle
il renferme soigneusement le produit de sa génération , venant toujours
bien avant terme , mais continuant dans cette poche son existence
sous la seconde forme d'un foetus qui arrive deux fois à la vie ; et c'est
en quoi cet animal n'est pas moins étonnant que par son organisation
tant intérieure qu'extérieure , et nous fournit encore une nouvelle
preuve de cette multitude de moyens diverses que la nature sait
créer et mettre en usage par une sagesse infinie et toujours merveilleuse
.
Avec quelle adresse j'ai vu cet animal sauter en portant ainsi le trésor
de la maternité dans cette poche qui si facilement s'ouvre , se
referme , se rétrécit , ou se dilate suivant qu'il est plus ou moins
nécessaire ! avec quel soin le kangurou tient , quand il le juge à -propos ,
cette poche ou bourse aussi.exactement fermée que si l'entrée en
était cousue , et par quel art secret il dérobe ainsi son fruit , quoique
déjà assez volumineux , à l'oeil curieux de tout observateur ! etc. , etc.
Je n'en dirai pas davantage dans la crainte d'être indiscret , et c'est
réellement par discrétion si je ne vous ai pas fait part beaucoup plus tôt
d'une reproduction si nouvelle pour notre contrée , qui très -probablement
eût singuliérement intéressé les célèbres Buffon , Linnée , et
autres savans du premier mérite , sur- tout sous le rapport du mystère
d'une seconde gestation et d'une première éducation encore si occultes ,
quoiqu'ayant lieu à l'égard de grands animaux , dans l'esclavage et
sous les yeux de l'homine .
J'ai l'honneur de vous saluer ,
DEBRUN , docteur en la Faculté des Sciences
de l'Université impériale .
Paris , le 7 juillet 1810 .
-
SOCIÉTÉS SAVANTES . - Académie de Marseille . -Programme des
prix proposés pour les années 1810 et 1811. L'Académie a reçu
trois mémoires sur les questions qu'elle avait proposées relativement
à la fabrication du sirop et du sucre de raisin . Aucun de ces trois mémoires
n'a été jugé digne du prix ; mais elle a distingué très - honorablement
le mémoire coté nº 1. avec cette épigraphe : éloigné de vous,
je me suis occupé de ce qui peut vous être utile. Une médaille d'encouragement
de 450 fr. a été décernée à M. A. S. de Bournissac , auteur
de ce mémoire . L'Académie désire qu'il continue de travailler à le
perfectionner et à le compléter , afin d'en rendre la publication utile
à l'art naissant de la fabrication des sucres indigènes .
L'Académie
AOUT 1810 . 305
ave .
L'Académie a également distingué le mémoire coté n° 3 ,
cette épigraphe : varias usus meditando extudit artes , ( sic. ) Fe
accordé à M. Poutet, pharmacien de Marseille , qui en est l'ateur
une médaille d'encouragement de 150 francs .
Le but qu'elle s'était proposé ayant été en grande partie teint
elle retire ce sujet de prix.
N'ayant reçu aucun mémoire sur les questions relatives à la
nisation de l'Afrique , elle retire également ce sujet. Icen Dans sa prochaine séance publique du mois d'août 1810 , elle décernera
les trois médailles d'encouragement de 300 , 200 et 100 francs ,
qu'elle a proposées aux propriétaires et aux cultivateurs quijustifieront ,
par des procès-verbaux et des certificats authentiques , avoir fait à
demeure les plantations ou les semis d'arbres les plus considérables ,
conformément à son dernier programme.
Dans la même séance , elle décernera la médaille de la valeur de
300 francs qu'elle a promise au fabricant qui aura trouvé le moyen
d'employer d'une manière utile et économique l'appareil à vapeurs , à
la fabrication du savon , en introduisant le moins de changemens possible
dans la construction desfourneaux usités .
Elle annonce que dans sa séance de Pâques de l'an 1811 , un pr'z
de 300 francs sera accordé à l'auteur du meilleur mémoire qui lui sera
transmis sur la question suivante :
Quelle était la situation du commerce de Marseille dans les XI ,
XIIe et XIIIe siècles , et quelles furent les causes qui empéchèrent les
Marseillais d'obtenir les mêmes succès que les Génois , les Toscans et
les Vénitiens ?
L'Académie exige que les concurrens remontent aux auteurs et aux
actes originaux , et ne se contentent pas d'extraire les compilations
déjà faites sur cette matière .
Dans la même séance elle décernera un prix de la valeur de 6co
francs à l'auteur du meilleur mémoire sur les questions suivantes :
Quelle est la meilleure méthode à suivre pour la fabrication de la
soudefactice?
Quels sont les procédés les plus sûrs et les plus économiques pour
captiver les gaz pernicieux qui s'exhalent pendant cette fabrication ?
Quels seraient les meilleurs moyens de rendre ces gaz utiles aux
arts?
L'intention de l'Académie étant de mettre de plus en plus ces connaissances
à la portée des fabricans , elle exige que les concurrens
joignent à leurs mémoires des plans et élévations suffisamment détaillés
, avec les calculs nécessaires pour leur intelligence.
V
:
306 MERCURE DE FRANCE ,
Ces deux concours seront fermés le 1er mars 1811 .
Les mémoires doivent porter une devise , et le nom de l'auteur doit
être renfermé dans un billet cacheté . Les Membres et Associés de
l'Académie ne peuvent concourir , et les auteurs qui se seraient fait
connaître directement ou indirectement seraient exclus de droit à
l'exception des concurrens pour le Prix relatif aux plantations , qui
sont dispensés de la loi du secret .
Tout ce qui est relatif aux concours doit être adressé , franc de
port , avant leur clôture , à M. Casimir Rostan , secrétaire perpétuel
de l'Académie de Marseille .
Prix décernés par l'Athénée de Niort , dans sa séance
publique du 14 juin 1810 .
ART DE GUÉRIR . Quels sont les causes , le traitement , et surtout
les moyens prophylactiques de l'hecthisie catarrhale ? (6 mémoires
au concours. rs . ) A mérité le prix , M. J.-J.-D. Guillemeau , médecinmilitaire
à Niort . A mérité une mention honorable , M. F.-M.-Ph.
Levrat , docteur-médecin à Châtillon- sur- Chalaronne , département
de l'Ain.
Nota. M. Guillemeau , en sa qualité de membre de l'Athénée , ne
pouvant prétendre au prix , et le second concurrent n'ayant pas
rempli complètement les conditions du programme , la Société a
arrêté qu'elle maintenait purement et simplement la mention honerable
décernée au Mémoire de M. Levrat.
ELOQUENCE. Eloge de Bossuet , évêque de Meaux , né à Dijon
le 17 septembre 1627 , ( 9 éloges au concours . ) A mérité seulement
une mention honorable , M. Charles - Claude- François Hérisson
avocat à Chartres .
Eloge de Françoise d'Aubigné , marquise de Maintenon , née à
Niort le 28 décembre 1635 , ( 3 éloges au concours . ) Ni prix , ni
mention honorable . On veut un éloge oratoire , et non pas une simple
notice historique sur la vie de cette dame .
POÉSIE . ―
Poëme sur Tobie , ( 17 poëmes au concours . ) Ont
mérité seulement une mention honorable , MM . P.-J. Charrin , de
Lyon , et Léonor l'Ecluse , d'Angers .
-- ECONOMIE POLITIQUE . Quels sont les effets du luxe dans les
petites villes ? ( 4 mémoires au concours . ) Aucun des auteurs n'a
saisi le vrai sens de la question . Quelques-uns ne l'ont traitée qu'accessoirement
, les autres ont montré des vues peu étendues , et n'ont
présenté , en quelque sorte , que des notes. ( Ce sujet est retiré. )
ECONOMIE RURALE. Mémoire qui confirme par des expériences
multipliées depuis quelques années , et bien constatées , la méthode
-
)
AOUT 1810 . 307
indiquée , par M. Schirach , de la Société des abeilles , dans la Haute-
Lusace , pour la multiplication des abeilles à l'infini. ( Aucun mémoire.
)
Programme des prix offerts par l'Athénée de Niort, dans
sa séance publique du 14 juin 1810 .
- ECONOMIE RURALE. L'Athénée de Niort propose , pour la
seconde fois , un prix d'une médaille d'or à l'auteur du Mémoire qui
confirmera , par des expériences multipliées depuis quelques années ,
constatées et attestées par plusieurs personnes dignes de foi , et trèsfaciles
à exécuter , la méthode indiquée par M. Schirach , de la
Société des Abeilles , dans la Haute- Lusace , pour la multiplication
des abeilles à l'infini.
-
ELOQUENCE. - L'Athénée de Niort propose , pour la seconde fois ,
un prix d'une médaille d'or à l'auteur qui présentera le meilleur Eloge
de Bossuet , évêque de Meaux , né à Dijon , le 17 septembre 1627 .
Egalement , et pour la troisième fois , l'Athénée de Niort propose
un prix d'une médaille d'or , à l'auteur qui présentera le meilleur
Eloge de Françoise d'Aubigné , marquise de Maintenon , née à Niort
le 28 décembre 1635 .
POÉSIE. L'Athénée de Niort propose un prix d'une médaille d'or
à l'auteur qui présentera le meilleur poëme , au moins de deux cents
vers , ou la meilleure ode sur la conquête de Rome par les Gaulois
en l'année 388 avant l'ère vulgaire .
- ECONOMIE POLITIQUE . · L'Athénée de Niort propose un prix
d'une médaille d'argent à l'auteur qui présentera la meilleure topographie
statistique et historique d'une des villes du département des
Deux-Sèvres .
Tous ces prix seront décernés à la séance publique de l'Athénée de
Niort , dans le courant du mois de mai 1811. Les ouvrages devront
être adressés , franc de port , à M. le secrétaire perpétuel , avant le
15 avril 1811 .
Les concurrens voudront bien joindre une devise à leurs ouvrages ,
et renfermer cette même devise , avec leurs noms , dans un billet
cacheté. Ces billets ne seront décachetés qu'autant que les ouvrages
auront mérité le prix ou une mention honorable .
"
308 MERCURE DE FRANCE ,
Notice sur M. Thouret , doyen de la Faculté de médecine
de Paris , membre de la Légion d'honneur , du Corps
Législatif, etc. etc.
Le samedi , 23 juin , les honneurs funèbres ont été rendus
à M. Thouret , doyen de la Faculté de médecine de
Paris , enlevé , à l'âge de soixante-deux ans , aux nouvelles
écoles de médecine , qu'il avait presque formées , à sa
famille , et à ses amis qui demeurent inconsolables de sa
perte. Attaché à cet homme si recommandable par les
sentimens les plus doux , comblé de sa bienveillance et de
son amitié , soit dans les relations habituelles de la vie ,
soit dans les relations qu'il avait avec lui , à la Faculté ,
celui qui écrit rapidement cette notice , ne se propose pas
de rendre compte avec détail des honneurs funèbres qui
ont été rendus à son honorable ami ; il a pris lui-même
une part et trop vive et trop forte à cette triste cérémonie ,
pour avoir pu.en observer avec exactitude les différentes
circonstances . Ce qu'il a pu recueillir au milieu de ses
profondes émotions , c'est que l'on ne vit jamais mieux
réunis , dans un dernier adieu , les regrets amers , le deuil
sincère qu'inspire la perte de l'homme vertueux , et les témoignages
d'estime et de reconnaissance que l'on doit à
la mémoire de l'homme qui a illustré sa vie par des travaux
d'un haut degré d'utilité publique . M. Thouret n'appartenait
pas seulement à la Faculté de médecine de
Paris la variété de ses connaissances et des services qu'il
rendait chaque jour à la société , l'avait attaché à plusieurs
autres établissemens . Il était membre du conseil-général
de l'administration des hospices civils de Paris et du Montde-
Piété , du comité de vaccine , du conseil de salubrité ,
du conseil de l'université impériale , etc .; différentes personnes
attachées à ces divers établissemens , la famille ,
les amis , les confrères de M. Thouret , un grand nombre.
d'étudians se sont réunis pour lui rendre les derniers devoirs
, et lui offrir la récompense que les ambitions généreuses
doivent le plus désirer , les regrets et l'admiration
de la portion la plus éclairée de la société .
:
Cette touchante cérémonie a été célébrée à Meudon , où
M. Thouret était décédé dans le court espace de tems
pendant lequel il venait chercher , pour prix de ses longs
iravaux , quelques momens de solitude et le bonheur de se
AOUT 1810 . 309
livrer , dans le sein de sa famille , à ses goûts simples et à
ses douces affections .
M. le professeur Desgenettes , ami et beau-frère de
M. Thouret , se propose de publier sur sa vie et sur ses ouvrages
une notice très -détaillée . Interprête de la faculté ,
M. le professeur Leroux a prononcé sur la tombe de son
confrère un discours dans lequel il a rappelé ses principaux
ouvrages , les services les plus importans qu'il a rendus
à la société , et sur- tout la tâche difficile et glorieuse qu'il à
remplie depuis la fondation de l'école de Médecine de
Paris , pour la conserver et contribuer sans cesse , par une
sage administration , à tout ce qui pouvait la rendre plus
utile et plus illustre . M. Husson a lu , au nom du comité
de vaccine , un autre discours dans lequel il a exposé combien
ce comité était redevable à M. Thouret , dont le nom
l'influence et le zèle ont été associés , depuis plus de trente
années , à toutes les mesures et à tous les travaux relatifs à
la salubrité publique .
En s'occupant de l'étude et de la pratique de la médecine
, M. Thouret , qui avait beaucoup d'étendue et d'éléva
tion dans l'esprit , ne fut pas long-tems sans s'apercevoir
que cette science n'a pas seulement pour but le soulagement
de quelques maux individuels et particuliers , mais qu'elle
s'applique encore aux besoins du corps social , qu'elle entretient
des relations nombreuses avec les différentes parties
de l'administration , et qu'elle n'a jamais plus d'éclat
et d'utilité que lorsqu'elle s'occupe des grands objets relalatifs
à la salubrité publique . Cette remarque , et quelques
circonstances qui appartiennent à une notice plus détaillée
sur M. Thouret , déterminerent sans doute le
de ses
genre
travaux. Un des plus remarquables a été son rapport sur
l'exhumation du cimetière des Innocens , dans lequel il a
recueilli , pour les progrès de la science , tous les faits nouveaux
et curieux que Tui présentèrent les détails de cette
opération mémorable qu'il dirigea avec tant de zèle , de
courage et de lumières . Nous devons rapporter aussi à la
salubrité publique l'ouvrage de M. Thouret sur l'alaitement
artificiel , et ses savantes recherches sur le magnétisme
animal , par lesquelles il prouvait que ce charlatanisme ou
cette erreur , qui prit alors le caractère d'une épidémie
morale , n'avait pas même le mérite de la nouveauté .
M. Thouret a publié plusieurs autres travaux dans les
Mémoires de la Société royale de médecine ; il en fut un
des membres les plus célèbres et les plus zélés , Associé à
·
-310 MERCURE DE FRANCE , AOUT 1810 .
Vicq-d'Azir , il eut une très-grande part à ce beau plan
d'une nouvelle constitution de la médecine , qui fut présenté
à l'Assemblée constituante .
M. Thouret a également contribué de la manière la plus
active à l'organisation actuelle de la médecine en France ,
et à tous les travaux qui , depuis l'Assemblée constituante ,
ont eu pour objet d'améliorer le sort des de faire
pauvres ,
d'utiles réformes dans les secours publics , et de porter
dans l'administration des hôpitaux tous les genres de perfectionnement
que l'on doit attendre d'une sensibilité
éclairée et d'un haut degré de civilisation . De savantes
recherches , à cet égard , avaient été l'objet de ses travaux
les plus constans . Il possédait un recueil immense d'actes
et de documens dont le dépôt doit être d'un grand prix .
Il l'augmentait chaque jour avec un soin assidu . C'est à ce
recueil qu'il se proposait de consacrer les loisirs de sa
vieillesse , si un destin trop rigoureux ne l'eût enlevé au
moment où entrant à peine dans cet âge il avait encore
toute l'activité et les forces intellectuelles de l'âge précédent.
L. MOREAU DE LA SARTHE , docteur et bibliothé
caire de la Faculté de médecine de Paris .
911
POLITIQUE.
LE silence des papiers officiels de Vienne , de Pétersbourg
et de Paris sur les affaires des Russes et des Turcs ,
ne permet de regarder que comme sans caractère les
nouvelles en effet contradictoires qui parviennent des contrées
voisines , et sont alternativement répétées dans les
gazettes allemandes . Chaque jour le bruit d'une victoire
succède à celui d'une défaite , et l'on ne croit pas étrangers
ces bruits les speculateurs intéressés au commerce du
Levant ; aujourd'hui les Russes marchent de succès en
succès , et leur armée s'avance sur Andrinople ; demain
leur infanterie a plié dans les plaines de la Bulgarie contre
quatre mille hommes de cavalerie , lancés sur elle après une
longue, lutte où la victoire était restée indécise . Les postes
n'arrivent pas avec régularité ; les lettres particulières se
contredisent ; le ministre de Russie à Vienne ne publie
aucun bulletin , comme cela lui est souvent arrivé ; on ne
peut donc qu'engager le lecteur à suspendre son jugement.
sur toutes les nouvelles débitées , et à attendre les documens
officiels qui ne peuvent tarder à être publiés . Il existe
cependant un témoignage irrécusable des premiers et signalés
avantages remportés par les Russes au commencement
de cette campagne ; l'empereur Alexandre a décerné d'honorables
récompenses au général Kamenski et au général
Langeron , dont les services lui ont paru mériter cette distinction
.
8
La cour de Prusse vient d'être frappée par le plus donloureux
événement . Depuis long-tems la reine donnait
quelques inquiétudes sur sa santé le 25 juin elle partit
pour Strelitz afin d'y voir le prince son père ; elle fut atta--
quée , le 30 , d'une fièvre qui avait pour cause une vomique ,
et qui était en effet accompagnée de fréquens vomissemens ;
elle ressentit un peu de mieux dans les premiers jours de
juillet ; mais vers le 15 , la maladie prit un caractère sérieux
l'oppression de la poitrine était considérable , et la
malade éprouvait de tems à autre des mouvemens convulsifs
. Le 19 au matin , elle a cessé de vivre . Ses derniers
momens furent calmes , et sa vie sembla s'éteindre douce :
312 MERCURE DE FRANCE , 1.
ment en présence du roi , des princes ses fils , du prince
Guillaume et du duc de Mecklembourg , père de la reine .
Les ordres ont été donnés pour le transport du corps à Berlin
; le corps restera exposé trois jours . Les funérailles ont
dû avoir lieu le 31 du mois dernier ; le deuil est de six semaines
; le cérémonial , le même qu'à la mort du feu roi .
Le roi doit aller habiter l'un de ses châteaux où S. M. ne
s'est jamais trouvé avec la reine .
Les funérailles du prince royal de Suède ont eu lieu sans
que de nouvelles agitations aient troublé l'ordre public . La
continuation de l'enquête n'a donné aucune notion sur les
causes de la mort du prince . Les papiers du comte de Fersen
ont été restitués à sa famille .
+ L'Empereur d'Autriche est de retour à Vienne . L'Impératrice
est encore à Toeplitz , où les eaux , ainsi qu'à
Carlsbad , sont fréquentées par les personnages les plus
illustres de l'Allemagne , de la Prusse et de la Russie . On
croit qu'à son retour l'Impératrice parcourra une partie de
la Moravie , et passera quelque tems à Brunn . Divers actes
de l'Empereur contiennent l'expression de sa satisfaction!
pour la conduite de la bourgeoisie et du magistrát de
Vienne dans la dernière campagne . Il y a eu des change
mens dans le ministère , sur la réorganisation duquel il
faut attendre des renseignemens plus positifs que ceux qui
ont été donnés. Un emprunt considérable paraît devoir
être négocié en Hollande .
2
L'expédition qui menace la Sicile , la marche de l'armée
qui a emporté Ciudad-Rodrigo , et qui , libre dans ses
mouvemens , va en commander d'importans à l'armée
anglaise , le sort de l'expédition ruineuse et inutile de la
Balfique , celui de la Turquie qui n'est défendue que par
les promesses de M. Adair , et qui ne voit à son secours
la frégate anglaise chargée de ramener ce ministré en
Angleterre , les progrès des Français devant Cadix , l'ex- !
tinction progressive de l'insurrection dans les Espagnes ,"
sont pour les Anglais de bien justes sujets d'inquiétude ;
mais ce sentiment commence à naître chez eux de cau-'
qile
ses bien plus importantes , puisqu'elles sont intérieures . ›
Il ne s'agit pas seulement ici du destin d'une armée sacri- '
fiée à des périls certains dans une contrée qu'elle ne peut
défendre , mais de la pierre fondamentale de la puissance
anglaise , il ne s'agit pas de la défaite de ses soldats , mais
de l'état de détresse de ses cités ; des succès ou des revers
de ses prétendus alliés , mais de son propre crédit , de son
AOUT 1810 . 318
commerce , de ses manufactures , de sa banque , de son
existence commerciale enfin , c'est -à - dire de son existence
politique. *
C'est toujours de l'Irlande que se font entendre les cris
de douleur et d'oppression , d'injustice et de misère . Voici
quelques détails sur la situation de ce pays , dont de vains
et dangereux palliatifs n'ont fait qu'augmenter le déplorable
état.
+
Le midi de l'Irlande est en proie à la plus grande
détresse , disent les papiers de Dublin . Ce district autrefois
si florissant , est tombé depuis un an dans une situation
déplorable . La quantité innombrable de banqueroutes qui
ont eu lieu à Cork , Waterford , Limerick , et dans d'autres
villes moins considérables , a presque anéanti tout commerce
et toute confiance . Depuis novembre dernier , les pertes se
sont montées à près de deux millions . Une seule faillite qui
a eu lieu récemment à Limerick , a fait perdre 160,000 liv .
De-là des milliers d'artisans , de marchands et de laboureurs
sont sans emploi . Les affaires sont en stagnation ; les
boutiques comme fermées ; personne ne peut acheter , car
personne ne veut vendre , excepté pour de l'argent ; et les
billets de banque deprovinces n'inspirent aucune confiance.
Il en est très- peu qui soient admis dans la circulation . Les
banques neveulent plus escompter aucune espèce depapier,
et refusent tout secours quelconque aux propriétaires , aux
fermiers et aux négocians. Les traites des banquiers de province
, quelque gage que leurs propriétés puissent offrir ,
sont refusées par les autres banquiers , et l'on s'attend tous
les jours à de nouvelles faillites . Non- seulement les particuliers
ont essuyé des pertes considérables , mais l'argent a.
disparu de la circulation , et on ne fait plus aucune espèce,
d'affaire . Le prix des terres a particulièrement souffert , etc. » :
Cet état avoué de Dublin ne doit-il pas être bientôt .
celui de l'Angleterre , et ne devient-il pas évident que ce
pays , pour l'avoir long- tems nié , n'en ressent pas moinst
l'inévitable effet de ce blocus continental qu'il a si impoli- :
tiquement imaginé , et pour lequel nous lui avons ripostéavec
tant de constance , et déjà avec quelques - uns des résultats
que nous devions en attendre ? Pendant ce tems les nouvelles
d'Amérique annoncent que les colonies espagnoles ,
consomment l'oeuvre de leur indépendance ; les lettres de
l'Amérique du nord laissent dans l'incertitude sur les dispositions
ultérieures du gouvernement , et sur l'époque de
la convocation du congrès ; enfin , celles des îles annoncent
314 MERCURE DE FRANCE ;
"
des complots formés à la Martinique contre les Anglais ,
et exécutés à la Dominique , où les noirs ont massacré presque
tous les officiers anglais après les avoir surpris dans
un banquet. Des colonies orientales , le gouvernement
n'apprend que des pertes pour son commerce ; des notions
sûres le désabusent sur la possibilité d'un coup de main sur
l'Isle-de -France. La colonie est en bon état , bien commandée
, bien armée , bien défendue , et fréquemment
renouvelée pour son approvisionnement par les bâtimens
de commerce , que toutes les croisières de l'ennemi
ne peuvent constamment intercepter .
A l'égard de l'Espagne , les Anglais , aux dernières nouvelles
, paraissaient ne pas douter que leurs armées , en Portugal
, ne dussent recevoir sans combattre une tache ineffaçable
; prévoyant que lord Wellington ne secourerait pas
Crudad-Rodrigo , ils cherchaient à justifier sa conduite , et
à donner à ce temporiseur les éloges dus à la prudence ;
ils ont bien voulu justifier sa témérité si cruellement punie
à Talaveyra , il ne leur sera pas difficile de trouver des raisons
pour excuser l'immobilité de leur général ; voici les
détails publiés , à cet égard , en date du 18 juillet .
« Le capitaine Burgh , aide- de- camp du lord Wellington ,
est arrivé hier du quartier-général , qu'il a quitté le 4. Sa
seigneurie a pris une position entre Almeida et Celorico .
Plusieurs personnes prétendent que c'est pour appuyer le
général Crawford ; mais il y a quelque erreur dans cette
assertion , à en juger par la position des lieux sur la carte .
Le général Crawford , avant de se retirer avec l'avant-garde ,
sur la nouvelle qu'une division de l'armée française avait
passé l'Agueda , se trouvait sur les bords de cette rivière.
d'où il se retira sur le fort de la Conception , près des frontières
du Portugal . Or , si lord Wellington , qui était à
Almeida , avait pris une position entre Almeida et Celorico ,
ce ne pouvait être dans la vue de soutenir le général Crawford
, puisqu'au lieu de s'approcher du fort de la Conception
, il s'en serait éloigné . Nous croyons plutôt que le mouvement
de lord Wellington est le résultat de la nouvelle de
la prise de Ciudad-Rodrigo , ou de la certitude qu'il avait
que cette place ne tiendrait plus que quelques heures . Sa
seigneurie sachant que , dans ce cas , Masséna ne tarderait
pas à passer l'Agueda , aura jugé à propos de prendre une
position au moyen de laquelle ses flancs seraient moins
exposés. La ligne de Pinhel jusqu'à Garda , ou de Francoso
1
AOUT 1810 . 315
jusqu'à Guarda par Celorico , semble une position plus
propre à soutenir une attaque que celle de l'Agueda .
Il paraît , par une lettre interceptée , que Masséna supposait
que lord Wellington s'avancerait pour interrompre
le siége , et qu'il avait fait ses dispositions en conséquence .
Tous les corps français étaient prêts à se mettre en mouvement,
"1 Il n'est pas douteux que ceux qui ont blâme lord Wellington
de s'être avancé jusqu'à Talaveyra , seront d'autant
plus prompts à le censurer , dans cette occasion , de n'avoir
pas tenté de forcer les ennemis à lever le siége de Ciudad-
Rodrigo. Sa seigneurie a comme nous l'avons dit il y a un
ou deux jours , trente à quarante mille hommes de moins
que l'ennemi ; en s'avançant avec des forces inférieures ,
elle eût été obligée de renoncer à tous les avantages d'une
forte position , et de s'engager dans une plaine où l'ennemi
eût pu lui opposer toutes ses forces réunies . Si elle eût été
vaincue , sa retraite eût été très - difficile et néanmoins
nécessaire , et il n'eût pu l'affectuer qu'avec beaucoup de
perte . "
De ces caleuls problématiques , passons à des données
positives et à des renseignemens certains de nouveaux
détails ont été donnés sur le siége de Ciudad-Rodrigo ;
il n'en est aucun qui n'ajoute à la gloire de l'armée qui a
poussé ce siége avec une si grande activité .
er
Le couvent de Saint-François , que l'ennemi occupait ,
devenant nécessaire pour la continuation des travaux , M.
le maréchal prince d'Essling le fit enlever dans la journée
du 1 au 2 juillet . Le général Simon , chargé de cette expédition
, se rendit , dans la soirée du 1er , au pied du mont
Tesson avec 400 hommes d'élite , 200 hommes du centre
et 150 travailleurs munis d'outils et d'objets incendiaires .
Il forma sa troupe en trois colonnes ; la première était conduite
par le chef de bataillon Spring , commandant la
légion du midi ; la seconde par l'aide -de-camp Vasse , et la
troisième par le général Simon lui-même. Les sentinelles
ennemies furent surprises et égorgées , et le couvent em- .
porté sans tirer un seul coup de fusil .
" Le 2 juillet , vers les neuf heures du soir , trois compagnies
de grenadiers , suivies d'une colonne de 240 travailleurs
, sous les ordres du chef de bataillon du génie Constantin
et du lieutenant du génie Dussard , se sont emparés
du faubourg à gauche du couvent Saint-François .
Le 5 , M. le maréchal prince d'Essling envoya un
316 MERCURE DE FRANCE ,
parti de 800 chevaux pour chasser tous les postes anglais
qui se trouvaient devant lui , et reconnaître la position de
l'armée anglaise . Ces postes se replièrent tous , et il n'y eut
que quelques escarmouches . L'armée ennemie appuyait
sa gauche au fort de la Conception , et prolongeait sa ligne
sur le plateau escarpé qui regarde Almeida . A la vue de
notre reconnaissance , elle déploya onze bataillons , huit
escadrons et sept pièces d'artillerie. Les rapports des paysans
annonçaient que cette armée se retirait au-delà des
frontières du Portugal , qu'elle laissait la défense d'Almeida
aux Portugais , et que lord Wellington avait placé les Espagnols
sur ses flancs et sur son front .
La garnison et les habitans de Ciudad-Rodrigo , influencés
par les moines , paraissant déterminés à ne pas
vouloir capituler , M. le prince d'Essling avoir ordonné
les dispositions nécessaires pour monter à l'assaut par les
brêches déjà pratiquées . Le io juillet , à six heures du soir ,
les troupes étaient en marche , elles allaient descendre
dans les fossés et escalader , lorsque l'ennemi , cessant toutà-
coup son feu , arbora le pavillon blanc et se rendit à discrétion
à l'armée de S. M. l'Empereur .
n
Sept mille hommes de troupes de ligne défendaient
cette place importante , dans laquelle on a trouvé 125
bouches à feu de tout calibre , 150 milliers de poudre , un
million de cartouches d'infanterie , etc. , etc.
» On travaille à mettre Ciudad-Rodrigo en état de défense
, et on se dispose à entreprendre promptement le siége
d'Almeida.
Des reconnaissances ont été dirigées sur l'armée anglaise
. La 3 compagnie de grenadiers du 22° régiment de
ligne , envoyée pour soutenir une de ces reconnaissances ,
se trouve entourée , à la sortie d'un village , par un parti de
400 cavaliers anglais . Le capitaine Gouache fait sur-le-champ
former le carré à sa compagnie , reçoit dans cette position
trois charges successives de toute cette cavalerie , lui tue
vingt-quatre hommes et vingt chevaux , et s'en fait abandonner
sans que pas un de ses grenadiers ait été blessé. Les
coups de sabre donnés par l'ennemi ont tous porté sur les
baionnettes ou sur les fusils . Le capitaine Gouache et le
sergent Patris se sont particuliérement distingués dans cette
affaire par leur courage et leur sang-froid . »
Le général Sébastiani a dispersé quelques rassemblemens
qui marchaient de Murcie vers Grenade ; les travaux
du siége de Cadix se poursuivent avec activité ; les batte-
1
AOUT 1810 . 317
E
ries de mortiers de canons dirigées sur la ville sont prêtes
à être démasquées . Le 3° corps est en observation sur la fron
tière de l'Estramadure , Badajoz est observé de près . Les
bandes de la Manche et de la Nouvelle Castille n'offrent
plus que des ramas de voleurs et de contrebandier ; Tortose
est investie et l'Aragon tranquille ; une expédition
anglaise en Biscaye n'a eu aucun succès ; les habitans
n'ont fait aucun mouvement , et l'expédition s'est bornée
à l'enlèvement de quelques bateaux pêcheurs .
Les dernières nouvelles de Hollande ne présentent déjà
plus ce pays que comme faisant partie du grand Empire ,
sous les auspices de l'allégresse et de la félicité publique .
D'après les rapports officiels parvenus, au ministère de
la marine et des colonies , les équipages des vaisseaux ,
frégates et autres bâtimens composant les trois escadres
de S. M. I. et R. dans la Meuse , au Texel et devant
Amsterdam , ont successivement prêté serment de fidélité
à l'Empereur , entre les mains de S. Exc . l'amiral comte
de Huessen , avec les formalités accoutumées ; après quoi
le pavillon impérial a été hissé à la place du ci-devant pavillon
hollandais , et a été salué par plusieurs décharges de
l'artillerie , au milieu des acclamations réitérées de tous les
officiers et marins .
Le général Molitor est occupé à faire prêter le serment
aux troupes ex- hollandaises réparties dans les départemens
d'Utrecht , de Gueldres , d'Ower-Yssel , de Drenthe , de
Frise , de Groningue et d'Ostfrise .
Le général Dumonceau , chargé de recevoir le serment
de fidélité des troupes ex-hollandaises de sa division , les a
réunies à la Haie : le serment a été prêté avec enthousiasmę
et aux cris de vive l'Empereur!
Les ressources que présente encore la marine sont considérables
. Il y a à Helvoet-Sluys deux vaisseaux de 90
canons et deux frégates , armés et en rade . De nouveaux
ordres ont été donnés pour la formation des équipages .
Dans le Texel ou à Amsterdam , il y a sept vaisseaux de
ligne , dont plusieurs de 80 canons , deux frégates , et un
nombre proportionné de bricks . Tous ces bâtimens sont
armés et prêts à mettre à la mer . Il y a aussi sur les chantiers
d'Amsterdam trois vaisseaux de 80 canons . Quatre
vaisseaux de ligne et deux frégates sont sur les chantiers
de Rotterdam , ce qui porte la marine à seize vaisseaux de
ligne .
Les membres de la commission nommée par le corps
318 MERCURE DE FRANCE ,
législatif , pour se rendre à Paris , sont partis pour leur
honorable destination . La ville d'Amsterdam a envoyé à
S. M. une députation composée de ses principaux citoyens .
Le cours des effets publics atteste que la confiance est
égale aux excellentes dispositions que montrent les habitans
.
PARIS.
S. M. a tenu le 30 du mois dernier , à Saint- Cloud , un
conseil de commerce : cette semaine , le conseil d'état s'est
assemblé deux fois . L'Empereur a été visiter Versailles et
les deux Trianons .
-Le sénat s'est assemblé le 28 , sous la présidence de
S. A. S. le prince archichancelier de l'Empire .
LL . MM. ont assisté , mardi dernier , à une représentation
par ordre , du magnifique opéra de Trajan ; elles
sont arrivées au moment où la pompe triomphale venait
d'exciter l'admiration ; le public a demandé à grands cris
que ce spectacle ravissant fût recommencé , et il a saisi
avec transport toutes les allusions que la présence de
LL. MM. rendait si naturelles et si fréquentes.
-On écrit de Londres , en date du 23 juillet : Les nouvelles
que nous recevons des différentes provinces , relativement
à la gêne qu'y éprouvent les commerçans , et aux
faillites , sont de la nature la plus affligeante ; il est impossible
de prévoir où s'arrêtera le mal .
-
La province de l'Amérique méridionale des Carracas
a déclaré aux membres de la régence d'Espagne qu'elle
refusait désormais de reconnaître leur autorité . Porto- Ricco
a suivi cet exemple .
-Les lettres d'Espagne reçues en Angleterre ne parlentque
de l'espoir qu'on conserve à l'armée de Wellington de
se rembarquer sans combat et sans perte ; conserver le
pays les armes à la main paraît impossible à toute personne
sensée Les armées portugaises et espagnoles n'existent
que dans la tête des ministres . Telle est aux termes
des lettres citées l'exacte position des choses .
-
Les registres d'inscription pour la société de la Charité
maternelle , déjà chargés des noms de tout ce que la
France compte de femmes distinguées par leur rang , leur
fortune , et l'estime dont elles sont environnées , seront
fermés le 5 de ce mois.
AOUT 1810 .
319
Le Mercure d'Altona a imprimé une correspon→
dance d'un général Grüne avec le prince de Ligne . Cette
correspondance a eu lieu au mois de septembre dernier,
sur les affaires de la paix et de la guerre. Le général
Grüne , qui était alors employé dans les bureau de l'étatmajor
du prince Charles , n'étant que très-peu connu
et le prince de Ligne ne l'étant que par son excessive
légèreté , nous ne nous arrêterons pas à relever l'inconvenance
de la part d'un officier d'état-major , d'imprimer
des réflexions contraires à l'honneur de l'armée de sa
nation et à la dignité de son souverain ; mais ce que nous
ne pouvons passer sous silence , et ce qui fera une pénible
impression sur tous nos lecteurs , c'est la lettre cijointe
du comte de Stadion . Dans une monarchie réglée ,
un ministre des affaires étrangères , s'adresser à un officier
d'état-major , au lieu de rendre compte à son souverain
, en appeler au public , élever des récriminations sur
des événemens qu'il appartient au Gouvernement seul de
juger ! Des écarts de cette importance peuvent se pardonner
à un officier tel que le général Grüne , mais au
ministre de la politique qui , en Autriche , est le principal
ministre , à celui qui tient dans ses mains tous les secrets
de l'état et de son maître ! il faut avouer qu'un pareil
manque de respect envers le souverain , est un événement
nouveau dans une monarchie . Nous avons vu en
France Necker imprimer un compte des finances ; mais
Necker n'était lui-même qu'un ministre révolutionnaire .
La révolution avait commencé dans la monarchie sous
le dernier roi , le jour où un banquier génevois protestant
était devenu premier ministre . Et après tout , Necker
ne parlait que de détails de finances . Mais combien est
plus grave , et doit être jugée plus sévérement la conduite
d'un ministre des affaires étrangères qui fait assez
peu de cas de l'opinion de son souverain pour ouvrir son
porte- feuille et livrer le secret de ses affaires à la curiosité
et à l'avidité du public. Cela confirmera l'Europe et la
France dans l'opinion qu'elles avaient du peu de caractère
et de talent de M. de Stadion , qui a si mal servi la monarchie
autrichienne , et qui n'a été influencé que par de
320 MERCURE DE FRANCE ,
misérables coteries , telles que celles de Mme Bagration ,
de Rasumousky et autres étrangers aussi méprisables .
Lettre du ministre d'Etat comte STADION , au lieutenantgénéral
comte GRUNE.
Prague , 17 novembre 1809.
Monsieur le général , déjà avant mon départ de Dotis
je fus instruit , par mes amis , qu'il circulait à Bude et à
Pesth des copies de lettres écrites par vous au prince
de Ligne , au sujet des événemens de la dernière guerre ,
et dans lesquelles il est aussi question de moi . Ensuite
on m'a communiqué de ces lettres plusieurs passages
qui ont augmenté ma curiosité de les connaître en leur
entier.
A mon retour de là campagne je fus assez heureux
pour trouver plusieurs exemplaires de cette correspondance
. J'en ai fait la lecture avec l'intérêt que m'inspire
la personne que vous avez fait dépositaire de votre nouyelle
confession politique .
La célérité avec laquelle les copies de ces lettres se
sont répandues , fait croire qu'elles sont destinées à servir
tôt ou tard comme documens historiques ; et peut- être
que vous m'en saurez gré , mon général , si je me charge
de rectifier , par rapport à moi , quelques erreurs , qui
sans doute sont échappées à votre attention.
Il y a des erreurs sur lesquelles on passe légèrement
dans une correspondance familière , mais par lesquelles
un ouvrage qui a acquis une espèce de publicité est défiguré.
Cependant je suis fâché de ne pouvoir pas encore
donner à mes remarques la précision que je désire . Ne
pouvant pas croire que les communications confidentielles
entre le général qui dirige le département de la
guerre et le ministre des affaires étrangères , serviraient
jamais de lecture au public curieux , je n'ai pris aucune
précaution à ce sujet . Je n'ai jamais dressé un protocole
de nos entretiens ; et pendant mes voyages je n'ai même
pas porté avec moi notre correspondance qui se trouvera
un jour parmi mes autres papiers .
AOUT 1810 . 321
Quoique je ne me rappelle pas bien distinctement les
contenus des deux lettres que vous m'écrivîtes , M. le
général , vers la fin de l'année dernière , et dont vous
avez ensuite communiqué des extraits au prince de
Ligne ; quoique même les circonstances qui vous les
firent écrire ne soient pas non plus présentes à ma mémoire
, je me souviens cependant de plusieurs observations
qui les avaient précédées , sur-tout au sujet de
la première lettre : mais ces observations diffèrent beaucoup
du point de vue dans lesquelles elles ont été représentées
au prince . En effet , mon amour-propre devait
se trouver très - flatté de l'influence que vous m'attribuez
sur vos opinions et sur votre conduite officielle ; mais
ce serait injuste que de vouloir faire passer pour mon
ouvrage ce que vous déclarâtes alors vous-même le
résultat de votre propre jugement et de la conviction la
plus intime.
Une autre erreur qu'il m'importe beaucoup plus de
mettre à découvert , se trouve dans l'avant- propos ajouté
à l'extrait de la seconde lettre que vous me fites parvenir
en automne dernier . Serait-il possible que votre
mémoire vous eût trompé au point de vous imaginer
que j'eusse vanté l'appui que nous trouverions chez les
autres nations , en comprenant dans ce calcul la Russie.
et la Prusse ? Auriez -vous , en effet , totalement oublié
le contenu et le sens de mes rapports à cette époque ,
qui tous ont passé sous vos yeux , et dans lesquels
l'opinion tout-à-fait opposée se trouve développée ? Ces
rapports existent encore ; quoique je ne puisse pas les
faire circuler dans les coteries de Bude et de Pest , ils
ne parlent pas moins par eux-mêmes , et le feront encore
à l'avenir ,
Votre lettre , du 30 septembre , contient aussi un
fait qui n'est point exact , et que je ne puis pas passer
sous silence . Vous me faites dire : qu'au commencement
de la guerre les forces françaises n'avaient été
que de 60,000 hommes .
Quelque médiocre que soit l'opinion que j'ai de mon
propre jugement , je me sens pourtant incapable de
322 MERCURE DE FRANCE ,
dire une pareille absurdité . Comment aurais-je pu ignorer
ce que toutes les nouvelles de l'étranger nous annonçaient
? Comment aurais-je osé soutenir en face de
l'archiduc Charles , un fait démenti par tous les rapports
dont je communiquais tous les jours les originaux à son
altesse impériale , ou au département de la guerre ?
Vous vous rappellerez facilement , monsieur le général ,
que d'après mes principes toujours observés avec rigueur
, je n'ai jamais présenté ni des calculs militaires ,
ni des détails sur la force de l'armée ; ce fut à vousmême
que j'adressai tous les papiers relatifs à cet objet
, et ce fut exclusivement dans vos bureaux que ces
calculs furent faits.
1 Permettez -moi , Monsieur le Général , que par rapport
à un autre passage de vos lettres , je vous rende cette
justice que vous semblez refuser à vous -même , en vous
persuadant que le système de la réserve et de la Landevehr
, ainsi que la noble impulsion que yous aviez
donnée aux troupes , n'ait point été le résultat de vos
réflexions , de votre jugement et de vos combinaisons.
politiques et militaires , mais seulement l'effet de la situation
désagréable dans laquelle vous vous trouvâtes
quand le Ministre avait levé le masque et déclaré que
toute discussion était devenue inutile , et que le salut de
l'Etat dépendait uniquement d'une guerre ! Je n'ai besoin
pour rectifier le manque de souvenir , que de rappeler à
votre mémoire les différentes époques : ce fut vers la fin
de l'an 1807 , que la réorganisation de l'armée occupa
toute votre activité , et ce fut au mois de mars ou d'avril
1808 que vous présentâtes à Sa Majesté votre travail
sur le système de la défense intérieure du pays . A
cette époque , il n'y eut pas d'ombre de possibilité que
les Ministres eussent été à même de faire ces sortes de
déclarations auxquelles vous attribuez le motif des dispositions
militaires , dispositions dont l'exécution vous a
fait tant d'honneur aux yeux de l'Autriche et de l'Europe
entière . En vous rappelant l'état des choses à cette époque
, il ne vous sera pas difficile de vous en convaincre .
Après ces observations qui ne concernent que des
AOUT 1810 . 323
faits dont les détails peuvent être échappés à votre
mémoire , je passe à regret à une autre observation
qui m'oblige de me plaindre de vous- même. En effet ,
ni moi , ni les Stadions , nous ne pourrions jamais prétendre
à faire des réclamations , quand vous jugez à
propos de déclarer au prince de Ligne , et à la société
de Bude et de Pest , que vous aviez interrompu toute
communication confidentielle avec les Stadions , depuis
la bataille de Ratisbonne , ou plutôt depuis le départ
de la lettre de l'archiduc à S. M. l'Empereur des Français
. Pourquoi avez-vous amalgammé avec cette déclaration
, uniquement personnelle , les rapports du Ministre
des relations extérieures avec son S. A. l'archiduc Charles ,
l'illustre frère de l'Empereur, et généralissime de l'armée ?
Ce passage de votre lettre du 28. septembre m'a été
d'autant plus sensible , Monsieur le Général , que vous
connaissez mes principes , et que vous deviez être convaincu
d'avance , que le sentiment du devoir , et la délicatesse
, dont je ne me suis jamais éloigné un instant
de ma vie , ne me permettraient point d'y répondre .
Je conçois bien , Monsieur le Général , qu'en vous
adressant seulement au prince de Ligne , dans vos lettres
des 23 , 27 , 28 et 30 septembre , vous vous soyez
servi de cette franchisse à laquelle on s'abandonne volontiers
dans la conversation et dans une correspondance
intime , mais qui s'accorde mal avec les égards
que l'on doit observer dans des pièces destinées à être
connues du public . Le hasard qui a fait circuler dans
les cercles de Bude et de Pest , des copies de ces lettres ,
ne change en rien le point de vue sous lequel elles doivent
être considérées . Il est donc nécessaire de rétablir
le véritable sens d'un ouvrage qui pourrait un jour
fournir des matériaux à l'histoire des événemens de
notre tems.
•
..
Je vous prie de croire sincères les sentimens de la
plus haute considération , avec lesquels j'ai l'honneur
d'être , etc.
Signé , STADION.
324 MERCURE DE FRANCE ,
ANNONCES.
de
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Salluste , d'Horage , de Virgile , etc. : pour donner aux jeunes gens
le goût de la bonne latinité ; divisées en deux parties , dont la premièro
offre le méchanisme des inversions latines , réduites à quatre espèces ;
la seconde , le méchanisme de la composition des périodes , réduites à
trois espèces ; par L. Gaultier. Deux vol . in- 18 , cartonnés . Prix ,
3 fr.; séparément , 1. fr. 50 c . chaque volume. Chez l'Auteur , rue de
Grenelle -Saint-Germain , nº 50 ; et chez A. A. Renouard libraire ,
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Tome IVe de l'Histoire de France pendant le dix-huitième siècle ,
par Charles Lacretelle , professeur d'histoire à l'Université impériale.
Volume in-8° de plus de 400 pages , imprimé sur beau carré fin d'Auvergne
et caractères de cicéro neuf. Prix , 5 fr. broché , et 6 fr . 25 c.
franc de port. Le tome V et dernier sera publié incessamment. Le
prix des tomes I , II et III est de 15 fr. et 19 fr . franc de port . En
papier vélin , le prix est double. Chez F. Buisson , libraire-éditeur ,
rue Gilles- Coeur , nº 10.
•
Euvres choisies de Marot, Malherbe, Voiture et Segrais ; précédées
de notices sur chacun de ces auteurs , et suivies d'un Dictionnaire
pour l'intelligence des mots qui ne sont plus en usage ; par L. P. D.
Un vol. in- 12 de plus de 300 pages . Prix , 3 fr. et 3 fr . 50 c . franc
de port. Chez l'Editeur , rue de Vaugirard , nº 12 ; Cussac , libraire ,
Palais-Royal ; et Vente , libraire , boulevard des Italiens .
9
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et de l'insurrection de l'Espagne , adressées à Don Pedro Cevallos ,
ex-ministre d'état des rois Charles IV, Ferdinand V11 et Joseph 1 ,
traduites de l'espagnol . In-8 ° . Prix , 3 fr . , et-3 fr . 60 c . franc de port.
A Tubingue , et se vend à Paris , chez Treuttel et Würtz , libraires ,
rue de Lille , nº 17 .
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femmes aimables . Deux vol . in -12 , ornés d'une gravure représentant
AOUT 1810 . 325
le jugement de Pâris. Prix, 4 fr . et 4 fr. 15 c . franc de port. A Paris ,
rue Montmartre , nº 167 .
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de la nature et sur la botanique , considérée en elle -même et dans ses
rapports avec la médecine , prononcés dans un salon particulier , le 22
mars 1810 , à Paris , pour l'ouverture d'un Cours de botanique médicale
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à Paris , ex- professeur d'histoire naturelle et de chimie , de plusieurs
Sociétés savantes . In -12 de 66 pages . Prix , 75 c . , et 90 c.
franc de port . Chez Lebel et Guitel , libraires , rue des Prêtres - Saint-
Germain-l'Auxerrois , nº 27.
Morceaux choisis des Lettres édifiantes et curieuses , écrites des
missions étrangères sur la religion , les moeurs et les usages des peuples
visités par les missionnaires ; suivis de fragmens de nouvelles Lettres
édifiantes , et d'un coup-d'oeil général sur les missions ; par A. C ***.
Deux vol . in- 12 , ornés de 8 jolies gravures . Prix , 6 fr . , et 7 fr . 50 c .
franc de port. Chez Brunot-Labbe , libraire de l'Université impériale ,
quai des Augustins , nº 33 ; Arthus- Bertrand , libraire , rue Hautefeuille
, nº 23 .
Discours de M. le chancelier d'Aguesseau . Nouvelle édition , augmentée
de ses instructions à son fils. Deux vol . in - 12 , ornés de son
portrait. Prix , 5 fr . , et 6 fr. 50 c . franc de port. Chez les mêmes.
Fables de La Fontaine , avec un nouveau Commentaire par Coste ,
une Notice sur la vie de La Fontaine , et quelques observations sur ses
fables , par Naigeon , membre de l'Institut . Nouvelle édition , ornée de
trente planches en taille - douce , et représentant un grand nombre de
sujets . Deux vol . in- 18 , br . Prix , 3 fr . , et 5 fr . franc de port. Chez
Belin fils , libraire , quai des Augustins ; et chez Arthus -Bertrand ,
libraire , rue Hautefeuille , nº 23 .
On trouve aux mêmes adresses , une très -jolie édition , 2 vol . in- 18 ,
avec 250 fig. Prix , 6 fr . , et 7 fr . franc de port.
Traité des Asclepiades , particuliérement de celle de Syrie ; précédé
de quelques observations sur la culture du coton en France . Par
C. S. Sonnini , membre de plusieurs académies et sociétés savantes
de France et de l'étranger . In- 8 ° de 150 pages , avec deux planches
format in-4° , gravées en taille- douce et coloriées . Prix , 3 fr . broché ,
et 3 fr . 50 c . franc de port . Chez F. Buisson , libraire , rue Gilles-
Coeur , nº 10.
Euvres de Bernard, seule édition complète , et la première faite
326 MERCURE DE FRANCE , AOUT 1810 .
1
sur les manuscrits autographes de l'auteur , la plupart inédits . Quatre
vol. in-18. Prix , 5 fr . , et 6 fr. 50 c . franc de port . Chez Arthus-Bertrand
, libraire , rue Hautefeuille , nº 23.
Le même , 2 vol . in-8 ° , 8 fr . , et 10 fr . franc de port .
Euvres complettes de Massillon . In-8° . PREMIÈRE LIVRAISON 9
composée des tomes 1 , 2 et 3 , sur très - beau papier fin , br . , 21 fr.;
papier vélin , 42´fr.
L'ouvrage entier aura 13 vol. et sera achevé d'ici au mois de février
prochain . Le 13e vol . auquel sera joint un très-beau portrait gravé
par Roger , sera fourni gratis à ceux qui auront acquis avant la publication
du tome VII , c'est-à- dire d'ici à la fin d'octobre . Chez Ant.
Aug. Renouard , libraire , rue Saint- André- des- Arcs , nº 55.
Lettres à Sophie sur la Physique , la Chimie e l'Histoire naturelle.
Ouvrage mêlé de prose et de vers ; par M. Louis-Aimé Martin ,
avec des notes , par M. Patrin , de l'Institut . Deux vol . in-8 ° . Prix ,
Io fr. et 12 fr. 50 cent : franc de port . Chez H. Nicolle , rue de
Seine , nº 12 ; et chez Arthus-Bertrand , libraire , rue Hautefeuille ,
n° 23.
9
Morceaux choisis de Duclos , ou Recueil de pensées , remarques ,
maximes , anecdotes , caractères , portraits , morceaux d'histoire ,
de morale, de grammaire , tirés de tous ses ouvrages . Le tout précédé
d'une notice sur la vie de cet auteur , et suivi d'une table des matières.
Par A. F. Rigaud. Deux vol . in- 8º. Prix , 9 fr. , et 11 fr. 50 c . franc
de
port . Chez les mêmes libraires.
Principes de lecture et de prononciation , à l'usage des écoles ;
ouvrage examiné par ordre du gouvernement , et déclaré classique ,
composé par Dieudonné Thiébault , professeur aux écoles centrales ,
membre de l'Académie de Berlin , de la société libre des sciences ,
lettres et arts de Paris , et auteur du Traité du Style . Edit . de 1802 .
Un vol . in-8 ° . Prix , 3 fr . , et 4 fr. franc de port . Chez Lebel et Guitel
, libraires , rue des Prêtres- Saint-Germain-l'Auxerrois , nº 27.
AVIS. Cours de Phytologie ou Botanique générale appliquée à la
culture des arbres . Sous les auspices de S. Exc . le ministre de l'intérieur
, M. du Petit-Thouars , directeur de la pépinière du Roule ,
membre de la Société d'agriculture de Paris , et de plusieurs autres
Sociétés savantes , a ouvert ce Cours le mardi 24 juillet 1810 , à
9 heures du matin , et continuera à la même heure les mardis , jeudis
et samedis suivans .
Ce Cours se tient dans l'orangerie de la pépinière , rue de Courcelles
, nº 8.
MERCURE
DE FRANCE .
N° CCCCLXXIII . Samedi 11 Août 1810 .
POÉSIE.
LE DÉPART.
ÉLÉGIE DANS LE GENRE ANCIEN.
IL partait : sur ces mers qu'effleurait le zéphire ,
Eole balançait son mobile navire .
Pour charmer les fureurs de l'abyme grondant ,
J'offrais un doux breuvage au maître du trident :
Tout semblait de mes voeux couronner l'innocence ,
Mais Delphis : « crains Vénus que ta douleur offense .
Que te font les tyrans et de l'air et des flots ?
ע
> Ah ! laisse aux vils marchands , aux craintifs matelots
» Le soin vain et trompeur d'interroger Neptune :
» Amour sait fuir la mort et dompter la fortune ,
> Amour est mon espoir. » Il dit : du haut des airs , D
L'astre aimé de Cythère a brillé sur les mers .
« Vois-tu ce pur éclat dont la nuit étincelle ?
» La déesse est propice. Adorable immortelle ,
» Guide mon frêle esquif sur les flots applanis ,
› Et protége à jamais nos destins réunis ! a
X
328 MERCURE DE FRANCE ,
Il calma les terreurs d'une épouse timide .
Son agile vaisseau , qu'entraîne un vent rapide ,
Dans les brouillards douteux sur les eaux répandus
Disparut dès l'aurore à mes yeux éperdus .
Ah ! de mon triste coeur qui dira la souffrance ?
En vain , au sein des nuits , la pensive espérance
Dans le sombre avenir me montrait son retour
Vers nos bords enchantés , si doux à son amour ;
Le repos avait fui ma brûlante paupière ,
Et je baignais de pleurs mon chevet solitaire .
Tout aigrit les tourmens d'un esprit désolé .
Hélas ! par ses douleurs , par lui-même aveuglé ,
Sans redouter du ciel la justice éternelle ,
L'homme accuse le tems ; le tems qui , sur son aile
Lui porte un calme heureux et l'oubli des revers.
Aux clartés d'Orion , nourri dans les déserts
Bientôt l'ardent Notus va rouler sur nos têtes
Ces affreux tourbillons , alimens des tempêtes.
Mais saluant enfin le toit de ses aïeux ,
Delphis pourra braver l'inclémence des cieux ,
Et la jeune saison , du nautonnier chérie ,
Ramènera sa nef aux champs de la patrie.
Espoir long- tems déçu ! divin pressentiment !
Je veux , pour honorer ce fortuné moment ,
A nos lares sacrés apporter mes offrandes
Couvrir leur chaste autel de fruits et de guirlandes ,
Et consacrant aux Dieux le beau jour qui nous luit ,
De nuages d'encens obscurcir leur réduit .
Viens donc , viens de ces lieux partager les délices ,
Cher amant ; nos malheurs , nos voeux nos sacrifices
Sauront fléchir du sort l'inflexible courroux ;
Je réserve à Vénus un hommage plus doux ,
Et l'amour , qui fuyait ta couche abandonnée ,
Rallume à son flambeau le flambeau d'hyménée .
9
L. MANUEL
AOUT 1810 . 339
LE. TOMBEAU DE GELERT.
NON loin du Snowdon sourcilleux ,
Quel est ce monument , cette antique chapelle ?
A-t- on déposé dans ces lieux
Du barde ou du guerrier la dépouille mortelle ?
Les restes d'un amant , d'une épouse fidelle
Sont-ils ensevelis sous ces marbres pieux ?
Infortuné Gelert! une main repentante
A tes mânes plaintifs éleva ce tombeau .
Ecoutez , mes amis , l'aventure touchante
Qui des jours de Gelert éteignit le flambeau.
Vaillant , fidèle autant que beau ,
Vigilant au logis , aux champs infatigable
Gelert était des chiens le modèle admirable.
Chéri de Levelyn , à la chasse , aux combats
On le voyait sans cesse accompagner ses pas.
Un jour que ce héros , l'honneur de l'Angleterre ,
Aux hôtes des forêts allait porter la guerre ,
Il ne voit point Gelert , joyeux , impatient ,
Bondir à ses côtés , ou marcher en avant.
Inquiet , du palais il reprend l'avenue ,
Dieux ! quel spectacle affreux vient s'offrir à sa vue !
L'animal , l'oeil ardent , et le poil hérissé ,
Sur le parquet sanglant un berceau renversé ,
Le berceau de son fils ! ô destin lamentable !
Gelert est accusé ; Levelyn furieux ,
Tirant son glaive redoutable ,
Frappe son ami malheureux
Qui tombe , se débat , et , de sang tout trempé ,
Lèche encor en mourant la main qui l'a frappé .
Combien tu vas pleurer ta barbare furie,
Malheureux Levelyn ! ton fils est plein de vie ,
Entends-tu ses accens ? vois-tu , sous ce berceau
Ses deux petites mains , se frayant un passage ,
De sa prison d'osier soulever le cerceau ?
Vois-tu , de l'innocence éclatant témoignage ,
X 2
339
MERCURE DE FRANCE ,
Ce serpent déchiré dont les anneaux sanglans
Pour s'élancer encor font de vains mouvemens?
Ce bon Gelert que tu croyais coupable ,
Ce compagnon fidèle et courageux ,
Veillait près de ton fils , et sa dent secourable
A sauvé ses jours précieux .
YDUAG.
A MADAME DE M* ,
SUR SA MAISON DE CAMPAGNE.
DANS Ce séjour tout parle au coeur
Tout le remplit de joie et de béatitude ;
9
Mais l'a-t-on bien nommé cet endroit enchanteur
En le nommant la solitude?
Quant à moi , j'ai la certitude
Que le nom qu'il porte est trompeur.
Il annonce un lieu solitaire ,
Des humains presque déserté ,
Et nul endroit sur cette terre
Ne fut pourtant mieux habité.
L'esprit , la grace , la beauté
L'ont choisi pour leur résidence ,
Et l'on dirait que la bonté
L'a pris pour son lieu de plaisance.
A ce trouble secret dont on est agité
On y sent partout l'influence
D'une aimable divinité.
C'est là qu'Euterpe a fixé son empire.
Qui pourrait exprimer le transport qu'elle inspire ,
Alors que le front radieux
L'oeil brillant du feu du génie ,
Elle sait ravir ces beaux lieux
Par une céleste harmonie ?
Dans ces instans délicieux
Vous verriez les oiseaux suspendre leur ramage
Et les arbres émus incliner leur feuillage .
Vous verriez même Echo , dans son ravissement,
A ses accords tellement attentive
1
Qu'en Pécoutant sa voix captive
'AOUT 1810. 331
Est muette d'enchantement.
Ah ! pourrait-on dès ce moment ,
Pourrait-on sans ingratitude
Nommer encore ainsi cet endroit enchanté ?
Paris plutôt est une solitude
Et Saint-Prix seul est habité.
A. D*.
ENIGME.
JE suis , lecteur , l'être le plus sincère
Qui jamais ait été ;
Quand par toi je suis consulté ,
Sans chercher à te plaire ,
Je dis la vérité .
Les gens de haut parage
Ne sont pas dans l'usage
De recourir à moi pour savoir ce qu'ils sont;
Il vont en consultation
Devant mes soeurs qui font plus d'étalage",
Que l'on peut bien envisager ,
Mais que l'on craint de déranger.
Quand devant moi pour se connaître ,
Fille ou garçon veulent paraître ,
Ils ne font pas tant de façon ;
Ils me portent vers la fenêtre :
Là mieux qu'ailleurs je fais raison
A tout curieux qui m'approche.
S'il veut ailleurs me mener , j'y consens
Car j'entre même dans la poche ....,
Dans la poche des consultans.
S ........
LOGOGRIPHE.
J'EMBELLIS les hôtels , les temples , les palais ,
Jetransmets des héros les vertus , les hauts faits.
Parfois à la beauté l'on m'a consacré même :
D'un coeur que rien n'anime on voit en moi l'emblême.
Tout entier j'appartiens au règne minéral ,
332 MERCURE DE FRANCE , AOUT 1810 :
Avec un pied de moins je suis du végétal .
F
Si vous décomposez , cher lecteur , ma structure ,
En moi vous trouverez une peine fort dure ;
Ce qu'est un bon ami dans ce siècle pervers ;
Ce qu'on voit de plus grand sur ce vaste univers.
NÄR ....
CHARADE.
département de l'Aude.
COLOMB a dû sa gloire à mon premier ;
Un curé doit son nom à mon dernier ;
Ce que tu tiens , lecteur , est mon entier.
A.F. de l'Ecole militaire de Saint-Cyr.
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE
insérés dans le dernier Numéro .
Le mot de l'Enigme du dernier Numéro est Zéro .
Celui du Logogriphe est Fourmi , dans lequel on trouve : mur,
fou ,fo, mi etfour.
Celui de la Charade est Panache.
outs
SCIENCES ET ARTS .
TRAITÉ D'ARCHITECTURE RURALE , contenant , 1 ° les principes
généraux de cet art ; 2° leur application aux
différentes espèces d'établissemens ruraux ; 3° les détails
de construction et la distribution intérieure de
chacun des bâtimens dont ils doivent être composés ;
4° divers travaux d'art ayant pour objet de faciliter
les communications , d'assainir les terres en culture ,
de préserver les récoltes sur pied du maraudage des
animaux , et d'augmenter et améliorer les produits
des prairies naturelles ; par M. DE PERTHUIS , ancien
officier du génie , membre de la Société d'Agriculture
du département de la Seine . Ouvrage faisant suite au
Nouveau Cours complet d'Agriculture , théorique et
Un vol . in -4°, orné de 26 grandes planpratique
.
ches en taille-douce. - Prix , broché , 15 fr. , et 18 fr.
franc de port . Chez Déterville , libraire , rue
Hautefeuille , nº 8.
-
-
CET ouvrage mérite d'être distingué parmi les bons
livres d'agriculture que l'on a vu paraître depuis quelques
années , tant à cause de l'ulilité qu'il présente aux propriétaires
, que par les connaissances diverses qu'il fallait
réunir pour en concevoir le plan et l'exécuter d'une manière
convenable . En effet , l'architecture rurale apprend
à construire avec économie , solidité et convenance ,
toutes les espèces de bâtimens , à exécuter tous les
travaux d'art que réclament les différens besoins de l'agriculture
; et pour traiter d'une manière complète et satisfaisante
un sujet aussi important et aussi étendu , il
fallait posséder , au même degré , des connaissances
positives en architecture et en agriculture , connaissances
que l'on rencontre bien rarement ensemble chez
les architectes modernes ou chez les cultivateurs ; et c'est
334 MERCURE DE FRANCE ,
peut-être par cette seule raison que l'économie rurale ne
pouvait point encore citer d'ouvrage classique complet
sur ce genre de constructions.
M. de Perthuis , comme ancien officier du corps du
génie militaire , et comme propriétaire et cultivateur , a
eu l'avantage d'appliquer avec beaucoup de succès , dans
son traité d'Architecture rurale , les observations qu'il a
faites dans les deux positions où il s'est trouvé . '
Ce qui rend son livre infiniment recommandable ,
c'est que chaque propriétaire peut y puiser toutes les
connaissances qui lui sont nécessaires pour guider luimême
les ouvriers ordinaires de la campagne , soit dans
les constructions différentes qu'il voudra entreprendre
dans ses domaines , soit dans les changemens qu'il
voudra y faire exécuter . On ne saurait donc trop louer
M. de Perthuis pour le courage qu'il a eu d'entreprendre
un ouvrage aussi difficile et d'une aussi grande étendue ,
et pour avoir rempli l'obligation que la Société d'Agriculture
du département de la Seine lui avait , en quelque
sorte , imposée en lui décernant , en l'an IX , le premier
prix du concours sur l'art de perfectionner les constructions
rurales .
L'auteur ne s'est pas pressé de publier son ouvrage
et pour le rendre plus utile , il a sans doute voulu pressentir
d'avance l'opinion publique dans les nombreux
extraits qu'il en a faits pour le Nouveau Cours complet
d'Agriculture théorique et pratique , dont il est l'un des
auteurs .
Autant que nous pouvons en juger , M. de Perthuis a
très-bien rempli la tàche qu'il s'était imposée . Il avait
deux écueils principaux à craindre dans son travail ;
celui d'omettre quelques-uns des besoins de l'agriculture ,
et le second de présenter , soit dans le texte , soit dans
les planches , plus que ce qui était strictement nécessaire
pour l'intelligence de tous les différens détails de constructions
: c'est ce qu'il nous paraît avoir très -heureusement
évité .
Pour justifier aux yeux de nos lecteurs la bonne opinion
que nous avons conçue de l'ouvrage de M. de Perthuis
, nous allons en donner une idée succincte .
AOUT 1810 . 335
Dans un discours préliminaire très-concis , cet auteur
estimable , après avoir payé un juste tribut d'éloge à
Vitruve , à Olivier de Serres , à Rozier , et à des agronomes
modernes qui , avant lui , ont traité quelquesunes
des parties de l'architecture rurale , expose le plan
de son ouvrage. Il est divisé en quatre parties principales
, dont la première contient les principes généraux
de cet art ; dans la seconde on voit l'application de ces
principes aux différentes espèces d'établissemens ruraux ;
la troisième comprend les détails de construction et la
distribution intérieure des divers bâtimens nécessaires à
chacun d'eux ; et dans la quatrième , on trouve les détails
de construction de tous les travaux d'art dont l'agricul→
ture fait usage suivant les circonstances locales , pour
faciliter les communications , assainir les terres en culture
, conserver les récoltes sur pied , et améliorer les
produits des prairies naturelles .
PREMIÈRE PARTIE . -Principes généraux . Ces principes
sont naturellement complexes ; les uns appartiennent à
Farchitecture , et les autres à l'économie rurale .
Par cette expression de principes généraux , l'auteur
prévient qu'il ne faut pas entendre les élémens de ces
deux sciences , mais seulement des notions indispensables
pour que chaque propriétaire soit en état de dis
cuter avec connaissance de cause les projets souvent
trop séduisans des architectes , et même de diriger en
partie les ouvriers de la campagne .
Cette première partie peut être regardée comme la
théorie de l'architecture rurale . Elle est subdivisée en
six chapitres , en tête desquels on aime à voir placé celui
d'économie dans les constructions rurales ; et par ce mot
l'auteur n'entend pas cette parcimonie que l'on met trop
souvent dans ce genre de travaux , mais une circonspection
sage et éclairée au moyen de laquelle on parvient
au but que l'on se propose aux moindres frais possibles ,
et sans compromettre la solidité et la convenance d'aucune
des parties du travail ; c'est , en un mot , l'économie
bien entendue.
Il fait porter cette économie , 1 ° sur le nombre et
336 MERCURE DE FRANCE ,
l'étendue des bâtimens que peut exiger chaque espèce
d'établissement rural ; 2° sur le choix des matériaux
disponibles , et sur la manière dont ils peuvent être employés
sans nuire à la solidité de ces bâtimens ; 3 ° sur
Ja convenance de leur décoration ; 4° sur les dépenses de
leur entretien .
}
Il résulte des différens principes exposés dans ce chapitre
, qu'en constructions rurales l'économie bien entendue
consiste , 1 ° à procurer en bâtimens , à chaque
espèce d'établissement rural , tout ce qui lui est strictement
nécessaire pour que le fermier, ou le cultivateur,
puisse y être commodément et y exercer toute l'industrie
dont l'exploitation est susceptible ; 2° à choisir parmi
les matériaux disponibles ceux qui seront les plus économiques
, en procurant d'ailleurs à chaque bâtiment la
solidité suffisante pour sa destination ; 3° à construire
ces bâtimens suivant les règles de l'art , et sans se permettre
d'autres décorations extérieures , qui n'ajoutent
rien à leur solidité , ni à leur commodité , qu'une régularité
convenable dans le placement et le couronnement
de leurs ouvertures ; 4° à réparer le plus promptement
possible les dégradations à mesure qu'on les découvre.
Ce chapitre est entièrement neuf , et l'on sent aisément
qu'il ne pouvait être fait que par un propriétaire . Les
cinq autres chapitres de cette première partie sont rela→
tifs aux placement des établissemens ruraux , à l'orientement
et à l'ordonnance générale des bâtimens qui leur
sont nécessaires , à la distribution intérieure et à la salubrité
de chacun de ces bâtimens .
SECONDE PARTIE . Elle contient l'application de ces
principes généraux aux différentes espèces de constructions
rurales ; 1º à une ferme de grande culture ; 2 ° à
une métairie ; 3° à des chaumières ; 4° à un vendangeoir ;
5º à une maison de campagne .
Cette partie n'est point susceptible d'extrait ; tout ce
que je puis en dire , c'est que l'auteur , dans ses plans
paraît avoir exactement suivi les préceptes d'économie
qu'il a établis dans la première . Sa maison de campagne,
seule , pourrait être taxée d'un peu de luxe par quelques
AOUT 1810." 337
C
L
propriétaires , si l'auteur n'avait averti que cet exemple
était fait pour donner à tous une idée des différentes
distributions dont ces habitations sont susceptibles , afin
que chacun d'eux pût les adopter chez lui en tout ou en
partie, suivant son aisance et ses besoins.
TROISIÈME PARTIE . Détails de constructions et de
distributions intérieures . Cette partie est la plus étendue
à cause du grand nombre d'objets différens qui devaient
y entrer , et elle n'est pas moins soignée que la seconde ;
il suffira d'en offrir la nomenclature pour en donner une
juste idée.
Les objets qui y sont traités ex professo , sont : 1º les
cheminées ; 2° les fours et fourneaux ; 3 ° les laiteries ;
4° les puits et citernes ; 5° les puisards ; 6° les lavoirs ;
7 ° les glacières ; 8° les écuries ; 9° les étables ; 10 ° les
bergeries ; 11 ° les toits à porcs ; 12 ° les colombiers ;
13 ° les poulaillers ; 14° les ruchers ; 15° les logemens
de vers à soie ; 16º les magasins à fourrages ; 17° les
granges et les gerbiers ; 18 ° les chambres à grains ;
19° les fruitiers ; 20° les caves et les celliers .
- QUATRIÈME PARTIE . Détails de constructions des
travaux d'art , etc. Le titre de cette dernière partie
indique suffisamment les différentes matières qui y sont
traitées ; mais nous ne pouvons nous dispenser d'en
recommander le chapitre 3º à la méditation des propriétaires
, parce qu'il contient les détails de tous les travaux
d'art pratiqués pour améliorer les produits des prairies
naturelles , et particulièrement ceux d'irrigation et de
desséchement ; travaux trop peu connus , et dont l'adoption
générale serait si favorable à la prospérité publique
et particulière.
En lisant cet ouvrage utile on voit que son auteur a
une grande expérience personnelle sur le plus grand
nombre des travaux dont il parle avec beaucoup de
clarté , et que , pour les autres , il a eu le bon esprit de
puiser aux meilleures sources ; nous croyons donc qu'il
deviendra classique pour les propriétaires .
Cependant , si nous avons commencé cet extrait par
338 MERCURE
DE FRANCE
, AOUT 1810 .
les éloges que mérite le Traité d'Architecture rurale de
M. de Perthuis , nous pourrions le critiquer sous quel-
, ques rapports .
Nous n'avons rien à dire ni sur le plan de l'ouvrage ,
ni sur son exécution ; il est bien conçu ; méthodique ,
écrit d'un style convenable au sujet et très- correct ; les
planches en sont très -bien gravées sur les dessins de
l'auteur mais nous avons d'abord à lui reprocher quelques
omissions importantes , telles que les pressoirs et
les moulins qui sont aussi des constructions agricoles ;
nous aurions aussi désiré trouver un peu plus de détails
sur les charpentes modernes , dans lesquelles il n'entre
presque plus de bois de fortes dimensions ; sur les tarrières
, avec lesquelles on parvient à découvrir les sources
cachées , et qui peuvent servir encore à trouver des
bancs de marne , de houille , d'engrais , etc .; sur la
pratique des irrigations , qui est renvoyée au Nouveau
Cours complet d'Agriculture théorique et pratique , et
enfin sur les travaux de desséchement .
Nous soumettons d'ailleurs ces observations au jugement
de M. de Perthuis ; et même nous ne les émettons
qu'avec réserve , parce qu'il est possible qu'il ait aperçu
lui-même les omissions , et qu'il ait eu de fort bonnes
raisons pour les faire , comme , par exemple , la crainte
de rendre son ouvrage trop long , et par suite trop cher
pour être à la portée des facultés du plus grand nombre
des propriétaires .
OLIVIER , membre de l'Institut.
LITTÉRATURE ET BEAUX-ARTS.
L'INCREDULITE , poëme ; par ALEXANDRE SOUMET , audi
teur au conseil -d'état . Dédié à S. A. I. et R. MADAME ,
mère de S. M. l'Empereur et Roi , protectrice des
soeurs de la Charité. Seconde édition .
Prends garde que la lumière qui est en toi
» ne soit que ténèbres . » S. Luc.
A Paris , chez Michaud frères , imprimeurs-libraires
rue des Bons -Enfans , n° 34 ( 1 ) .
Il est encore assez commun de faire mal les vers : il
n'est plus assez rare de les bien faire . On est vraiment
effrayé du nombre de gens qui aujourd'hui savent rimer
élégamment des idées rebattues et des images surannées .
Comment se pourrait-il qu'il en fût autrement ? Tous les
mots de la langue se présentent à la mémoire accompagués
de leur épithète obligée ; on a provision faite d'hémistiches
sur tous les sujets , et maintenant le premier
soin d'un poëte , comme sa plus grande peine , doit être ,
non pas de rendre sa pensée , mais d'éviter la rencontre
des formes sous lesquelles cette même pensée a élé
rendue cent fois avant lui . Vainement aspirerait-il aux
honneurs de l'originalité en cherchant des combinaisons
nouvelles on a épuisé toutes celles : dont les élémens de
(1 ) Dans le No.470 du Mercure , il a déjà été rendu compte du
poëme de l'Incrédulité . Deux de nos collaborateurs , par un malentendu
inutile à expliquer , s'étaient occupés en même-tems de cet
objet . L'auteur de l'article que nous insérons aujourd'hui , l'ayant
envisagé sous un autre point de vue , et ayant donné à son opinion
des développemens différens , nous n'avons pas cru devoir lui de
mander le sacrifice de son travail. Le poëme , d'ailleurs , a fait assez
de sensation et est assez digne de son succès pour qu'il soit permis da
l'examiner une seconde fois , sur-tout lorsque ce n'est pas tout-à- fait
sous le même rapport. (Note des Rédacteurs. )
340 MERCURE DE FRANCE ,
notre versification étaient susceptibles ; on a même
violé toutes les règles pour enchérir sur les effets déjà
produits , et désormais la témérité semble n'avoir plus
rien à faire pour éblouir l'ignorance et scandaliser le
bon goût. Les enjambemens jadis vicieux , les fausses
césures , toutes les coupes les plus audacieuses ne sont
plus que des artifices vulgaires , tellement profanés par
les rimeurs médiocres que les véritables poëtes n'oseront
bientôt plus les employer , lors même qu'ils le pourront
faire avec le moins de scrupule et le plus de bonheur.
Le plus habile , le plus brillant versificateur de nos jours
a peut- être à se reprocher d'avoir un peu trop forcé les
moyens de son art , et sur-tout d'en avoir prodigué les
effets . Il en est puni : des grimauds de son école l'ont
imité en ce point avec une facilité et un succès qui n'ont
pas laissé de décréditer un peu les secrets de son savant
mécanisme ( 2 ) . Sans doute les inépuisables richesses de
son imagination , et sur-tout de son esprit , établissent entre
lui et la plupart de ses disciples une différence prodigieuse
; mais ( le croirait- on ? ) cette différence n'est pas
sentie par tout le monde : l'oripeau exactement travaillé
comme l'or et le stras aussi bien monté que le diamant
abuseront toujours les yeux de la multitude . Il serait certainement
à souhaiter qu'on en pût revenir au système
de versification plus simple , moins tourmenté de Boi-
(2) M. Delille voulant rendre la belle coupe de ce vers des Géorgiques
:
Per gentes humilis stravit pavor. Illeflagranti , etc.
traduisit :
L'univers ébranlé s'épouvante . Le Dieu , etc.
Et il crut devoir faire une note tout exprès pour s'excuser de cette
hardiesse jusque -là peut- être sans exemple . « Pour peu , dit- il , qu'on
> soit sensible à la belle poésie , on sent l'effet de cette cadence sus-
» pendue ; j'ai osé passer , pour la rendre , sur la règle de l'hémis-
» tiche : je crois que c'est dans ces occasions que les licences sont
permises. Nous somines bien loin du tems où un grand poëte
demandait pardon d'avoir transgressé la règle de l'hémistiche pour
mieux imiter Virgile . Aujourd'hui le plus mince versificateur la
viole sans cesse et sans nécessité.
AOUT 1810 .
341
leau , des deux Racine et de J.-B. Rousseau . A ce point
de hardiesse et d'exagération banale où nous sommes
arrivés , ce serait peut-être le meilleur moyen d'être
réellement énergique , pittoresqu et original . Mais qui
voudra , qui pourra jamais en donner le premier l'exemple
? Il faudrait avoir , dans l'esprit et dans l'ame , un
bien riche fonds de véritable poésie , pour oser fouler
aux pieds les faux brillans et les vains prestiges de la versification
moderne . Si beaucoup de nos soi -disant poëtes
étaient forcés de renoncer au charlatanisme de cet art
nouveau qu'ils ont appelé du nom de facture , le vide ,
la stérilité et le décousu de leur esprit paraîtraient bien
honteusement à découvert .
Sans contredit , M. Alexandre Soumet est du petit
nombre de ceux dont le talent réel pourrait dédaigner
ces moyens factices et outrés . Sa poésie a naturellement
de l'élévation , de la noblesse et de la force . Pourquoi
faut- il qu'il l'ait quelquefois défigurée par l'affectation
des formes neuves , et , ce qui est pis encore , par l'inutile
transgression des anciennes règles ? Mais il n'est pas
tems encore d'examiner sa versification : son sujet est
ce qui doit nous occuper d'abord . C'est une chose bien
importante que le choix d'un sujet , et c'est de quoi l'on
paraît s'inquiéter le moins aujourd'hui . On ne veut pas
songer qu'il ne peut exister un véritablement beau poëme
sans un sujet heureusement choisi ; que de là dépendent
l'intérêt et partant le succès universel et durable de l'ouvrage
, et que le plus admirable talent , s'exerçant sur
une matière ingrate , n'a jamais réussi qu'à se faire plaindre
de l'avoir traitée . De beaux vers charment jusqu'au
bout celui qui les fait ; mais ils n'amusent pas longtems
celui qui les lit , lorsque la machine poétique ne
recèle pas , pour ainsi dire , une ame qui , répandue dans
toutes ses parties , y porte , y distribue la vie , la chaleur
et le mouvement.
Mens agitat molem et magno se corpore miscet .
L'Incrédulité est un sujet qui peut fournir sans doute
à de brillantes tirades , mais dont il me semble bien dif-
Eicile de faire tout un poëme qu'on lise avec plaisir,
343
MERCURE DE FRANCE ,
L'exemple du passé n'est pas propre à rassurer sur lé
présent : il faudrait que les matières théologiques eus→
sent acquis nouvellement un charme qu'elles n'ont ja~
mais eu , pour qu'on pût espérer , en les traitant , un
succès qu'avec des talens inégaux , mais toujours distingués
, n'ont pu obtenir le cardinal de Polignac , Racine
le fils et le cardinal de Bernis . Le premier a fait estimer
sa latinité pure et élégante ; mais qui pourrait être doué
d'assez de patience pour lire les neuf mortels livres de
l'Anti-Lucrèce ? La Religion vengée de Bernis est une
expiation très-édifiante des vers galans qu'il avait autrefois
composés pour Mme de Pompadour ; mais on a
oublié la pénitence du poëte pour ne se souvenir que de
ses péchés . Racine le fils , dans son poëme de la Religion ,
n'a pas paru indigne du grand nom qu'il portait ; les
amateurs de vers ont retenu et citent encore quelques
beaux passages de son poëme ; mais tout le reste est
négligé, et n'a plus même l'honneur de charmer les
débris du jansénisme . Quel danger de venir après de
tels hommes dont les ouvrages n'ont eu qu'une telle
fortune ! M. Soumet s'est ménagé sur eux un avantage
incontestable , celui d'être infiniment plus court : trois
chants de modeste étendue composent tout son poëme ;
mais aussi ils sont loin de contenir tout son sujet , et tel
est l'inconvénient de sa position , que ceux-là mêmes
dont les dégoûts l'accuseront d'en avoir trop dit , seront
fondés à lui reprocher d'en avoir dit trop peu . Bernis ,
dont le poëme est , comme le sien , expressément dirigé
contre l'incrédulité , attaque successivement et en autant
de chants l'orgueil , l'idolatrie , l'athéïsme , le matérialisme
d'Epicure , le spinosisme , le déisme , le pyrrhonisme
, l'hérésie , et enfin la corruption de l'esprit et des
moeurs . Voilà du moins ce qui s'appelle employer toute
sa matière et l'employer avec méthode . A la vérité , cela
ressemble à un traité bien plus qu'à un poëme ; mais il
y a un danger plus grand , c'est de faire un ouvrage qui
ne soit proprement ni un poëme , ni un traité .
La pensée qui domine dans le poëme de M. Soumet,
c'est que l'incrédulité a été la principale cause de la
révolution . Il est permis de croire que l'esprit d'indépendance
AOUT 1810 . 343
pendance politique y a contribué bien davantage . Avant
de songer à détruire la religion , on a sapé l'autorité ,
et parmi ceux qui ont porté à celle- ci les premiers et les
plus rudes coups , on a pu distinguer plusieurs hommes
fort religieux , de même qu'on a compté beaucoup d'in
crédules parmi ceux qui la défendaient. Les autels ont
été profanés et détruits assez long-tems après que te
trône eut été renversé . Je ne puis penser que ce soit en
haine de la messe et des prêtres qu'on a pris la Bastille
c'était par une aversion plus ou moins juste , plus ou
moins sincère pour les abus d'un gouvernement qui
n'avait plus la force de corriger ces abus , ni celle de
réprimer les mécontentemens qu'ils excitaient. Il est
bien vrai que dans la suite de la révolution , il s'est
mêlé beaucoup de fureurs sacriléges aux atrocités politiques
; mais ce n'était point sans doute pour satisfaire
cette rage impie qu'on avait établi l'anarchie à
la place du pouvoir. Il est bien vrai encore que dans
le cours du siècle qui fut terminé par la révolution ,
la licence en matière d'opinions religieuses marcha de
front avec celle qui insultait aux institutions civiles ;
mais encore une fois ce fut celle- ci qui éclata la première
, non plus seulement en discours et en écrits ,
mais en actions violentes et coupables , parce qu'elle ne
pouvait secouer autrement le joug d'un gouvernement
qu'elle haïssait. Quant à l'impiété , elle se contentait à
moins ; il suffisait aux incrédules de ne point aller à
l'église et de médire de la religion ; or c'est ce qu'ils
avaient toujours et pleinement le pouvoir de faire : plusieurs
même pensaient , avec Voltaire , qu'il fallait
laisser subsister le christianisme , seulement pour qu'il y
eût quelque mérite et quelque sel à s'en moquer , et
qu'enfin , en impiété comme en théologie , il n'y avait
point de salut hors de l'église . M. Soumet , qui me paraît
avoir tort dans le cas particulier , se trompe encore
davantage lorsqu'il généralise son observation , et impute
toutes les révolutions au relâchement des principes religieux
. Les Anglais du tems de Cromwel n'étaient certainement
pas des esprits-forts , et Cromwel lui -même
était un puritain rigide .
Y
DE
5.
er
344
MERCURE DE FRANCE ,
M. Soumet , après avoir retracé dans son premier
chant les crimes et les maux de la révolution selon lui
causés par l'incrédulité , combat dans le second les principes
irréligieux , et dans le troisième célèbre l'établissement
, les bienfaits et les pompes du christianisme .
Cette division lui paraît simple et naturelle. Je ne la blàmerai
point , je ferai seulement remarquer que ce n'est
point une division nécessaire , ni seulement préférable ,
et que chacun de ses trois chants pouvait presque sans
inconvénient se trouver à la place des deux autres . Qui
empêchait le poëte , par exemple , de vanter d'abord les
merveilles , les bienfaits et les beautés du christianisme ,
de combattre ensuite l'incrédulité qui veut le renverser ,
et de finir par retracer les maux qu'elle entraîne à sa
suite ?
Le sujet du poëme se renferme presque entiérement
dans le second chant où l'auteur , renversant les raisonnemens
des incrédules , établit les deux vérités
fondamentales de toute religion , l'existence de Dieu et
l'immortalité de l'ame . Ce chant est , à mon sens , le
plus faible des trois . Les deux autres consistent en récits
et en descriptions où le talent du versificateur avait seul
à se montrer ; mais dans celui-ci il fallait la science du
docteur et l'habileté du dialecticien . Je sais qu'un poëte
n'a pas la prétention de réfuter en règle les argumens
des incrédules ; je sais encore que ceux- ci ne songeront
jamais à se prévaloir du peu de solidité des raisonnemens
qu'un poëte échafaude contr'eux , et qu'ainsi la foi
ne périclite point pour être défendue faiblement dans
des vers : mais enfin il faut s'élever à la hauteur du sujet
qu'on a choisi , et rien n'excuse de rester au - dessous ,
puisque rien n'obligeait à le traiter .
Les preuves les plus poétiques et peut-être même les
plus solides de l'existence d'un Dieu se tirent de l'ordonnance
merveilleuse de l'univers , de cet art infini qui
éclate dans les plus petits comme dans les plus grands
ouvrages de la création . Racine le fils a supérieurement
tiré parti de ce genre de preuves ; à la suite de ce poëte ,
M. Soumet paraphrase le coeli enarrant gloriam Dei , et
descendant des cieux sur la terre , nous fait admirer
AOUT 1810 . 345
l'éternel ouvrier jusque dans ses moindres productions .
Le choix des détails était embarrassant ; Racine le fils
s'était emparé des plus heureux , et entr'autres phénomènes
terrestres et journaliers , il avait peint en admirables
vers les cornes du limaçon et les métamorphoses
de la chenille . M. Soumet donnant carrière à sa brillante
facilité pour tourner les vers descriptifs , nous fait passer
en revue la pomme , la cerise , le blé , le raisin , la pêche ,
et le melon rampant , vêtu d'un réseau d'or. Je n'ai pas
besoin de faire remarquer que la description de ces végétaux
auxquels on en pouvait substituer mille autres ,
contraste beaucoup moins heureusement avec celle des
corps célestes , que la peinture de ces merveilles animées
que Racine le fils nous fait admirer , comme il le dit luimême
, jusque dans la fange où rampent les insectes .
Vient ensuite un morceau sur les fleurs et leurs amours ,
lequel ressemble fort à une pièce de porte-feuille où le
poëte aurait voulu jouter contre ceux qui avant lui ont
traité cette gracieuse matière . C'est un sujet d'admiration
et de beaux vers que le phénomène de la fécondation
des fleurs ; mais ce n'est pas de quoi terrasser le
matérialisme , qui ne se croit point embarrassé d'expliquer
, sans le secours d'un premier moteur et d'un artisan
suprême , la marche régulière des astres , ainsi que le
prodige de la matière animée et rendue intelligente .
D'après cela , il ne fallait peut- être pas étendre si complaisamment
cette riante peinture , et y consacrer quarante
vers d'un chant où tant d'autres objets plus importans
réclamaient une place . Racine le fils a mieux connu
l'art de resserrer les détails , sans tomber dans l'excès de
la précision et de la sécheresse . M. Soumet , après avoir
prouvé Dieu par l'ordre qui existe dans l'univers , le
désordre qui y régnerait sans lui , et enfin par ce qu'on
appelle le consensus omnium , l'acquiescement de tous
les peuples à la croyance d'un Etre suprême , apostrophe
Pathée , et lui dit :
N'es- tu pas satisfait ? Te faut -il des miracles ?
Et de là il prend à témoin le soleil
Qui jadis de son char enflammé
Enchaîna dans les cieux le vol accoutumé.
Y a
346 MERCURE DE FRANCE ,
Il y a peu d'adresse , ce me semble , à citer aux incrédules
le miracle du soleil arrêté dans sa course par
Josué. Les tribunaux de la foi ont depuis long- tems
permis à tout le monde de croire avec Galilée que le
soleil est fixe , et que par conséquent il n'a jamais pu
être arrêté. Il est juste d'observer que ce petit tort du
poëte moderne lui est commun avec Racine le fils qui ,
employant aussi cet argument des miracles de l'ancien
et du nouveau Testament , si faible contre ceux qui ne
veulent pas reconnaître la main d'un Dieu dans l'ordre
naturel des choses , s'avise aussi de citer-
L'astre pompeux des jours arrêté dans sa course .
Mais où Racine , en général , a un avantage immense
sur son jeune émule , c'est dans l'allégation des preuves
métaphysiques , scit de l'existence de Dieu , soit de l'immortalité
de l'ame . Il enchaîne dans ses vers les argumentations
terrassantes de Pascal et les sublimes inductions
de Bossuet ; il combat pied à pied , avec le raisonnement
, avec les faits et avec le sentiment , l'incrédulité
dogmatique de Spinosa , le scepticisme de Montaigne et
de Bayle , et jusqu'à l'optimisme de Pope . M. Soumet ,
au contraire , ne fait qu'effleurer cette grave matière :
deux ou trois lieux communs sur l'essor audacieux de
la pensée , la longue durée des ouvrages qui en émanent
, et ce vague désir d'immortalité que nous éprouvons
, voilà tout ce qu'il substitue aux discussions mo
rales et théologiques de Racine le fils , qui d'ailleurs lui
a fourni le petit nombre de moyens dont il fait usage.
C'est ici le lieu de le dire à l'exception du premier
chant où sont retracées les horreurs de notre révolution ,
le fond tout entier du poëme de l'Incrédulité se retrouve
dans le poëme de la Religion ; M. Soumet sait bien que
je pourrais prouver cette assertion de vers en vers , pres-,
que jusqu'au dernier de son ouvrage . Je ne l'accuse pas
pour cela de plagiat ; la matière des deux poëmes est
essentiellement la même ; elle se compose d'un nombre
de raisonnemens et de pensées auquel il serait à-la-fois
difficile et imprudent d'ajouter . , M. Soumet a pris le
parti contraire ,, et c'est ce qu'il a retranché de son sujet
AOUT 1810 . 347
qui marque le plus la différence de son ouvrage à ceux
de ses devanciers . Quant à la forme , elle lui appartient
exclusivement , et c'est un mérite peu commun que
d'avoir su exprimer d'une autre manière , et avec un
succès souvent égal , des idées déjà mises en fort beaux
vers par Racine le fils . Je me plais même à reconnaître
que ce grand versificateur a été quelquefois surpassé
par M. Soumet , notamment dans l'histoire du christianisme
. Racine , en parlant des apôtres , n'a pas un vers
aussi simplement beau que celui- ci :
Leur pieuse ignorance éclaire les humains .
Mais il reprend sa supériorité , lorsque célébrant le
tranquille héroïsme des martyrs , et traduisant un mot
fameux de Pascal , il dit :
C'est en mourant pour lui ( J. C. ) qu'ils lui rendent hommage ;
Ils sont tous égorgés , voilà leur témoignage .
-L'histoire de l'établissement du christianisme qui commence
le troisième chant , est suivie d'un morceau sur
les sacremens , après lequel se trouve un autre morceau
sur les trois vertus théologales que le poëte a person
nifiées , et dont il a fait des anges . L'ange de l'Espé
rance me semble peint de couleurs plus brillantes que
justes , plus poétiques qu'orthodoxes . Ceux qui osent
mettre en vers ou en prose poétique ,
De la foi du chrétien les mystères terribles
courent souvent le risque de porter atteinte à l'inflexible
exactitude du dogme , et d'être durement désavoués par
les ministres mèmes de la religion qu'ils veulent célé
brer . Ce n'est pas le tout , pour éviter d'ètre mis à l'index;
de témoigner un grand zèle pour la foi : il faut encore
que ce zèle soit selon la science . M. Soumet peint l'ange
de l'Espérance comme un gracieux enchanteur , dans les
traits de qui respire un charme séducteur , qui porte dans
ses mains un prisme aux cent couleurs , qui s'applique
en riant à tromper nos douleurs , qui nous fait boire à
longs traits dans une coupe magique , et enlace des fils
d'or au tissu de nos jours . Le poëte a peint évidemment
l'espérance mondaine , qui en effet nous charme , nous
348 MERCURE DE FRANCE ,
enchante , nous séduit et nous trompe , mais non pas l'espérance
chrétienne que le catéchisme définit ainsi :
« Vertu par laquelle on attend de Dieu avec confiance
>> le don de sa grace en cette vie et la béatitude en
>> l'autre . >>
C'est à M. de Châteaubriand que M. Soumet doit en
grande partie la matière de son dernier chant , et no-
"tamment de la fin où il traite de l'influence du christia
nisme sur la civilisation des peuples et sur la culture des
arts . Le poëte , dans sa préface , avoue sa dette envers
ce brillant prosateur ; c'est pour moi une raison de plus
d'être surpris qu'il n'ait pas avoué avec la même franchise
les obligations plus grandes encore qu'il a contractées
envers l'auteur du poëme de la Religion.
Avant de commencer l'examen des qualités et des
défauts de sa versification , je prendrai la liberté de relever
quelques passages où il me paraît avoir péché , soit
contre la justesse du raisonnement , soit contre l'exaetitude
des faits , soit enfin contre les règles de la langue
et du goût . Il se demande quel sinistre génie a préparé
le gouffre où devaient disparaître l'autel et s'abîmer nos
rois . Il répond :
Ce fut l'impiété . Cette hydre courroucée ,
Et par l'aigle de Meaux naguère terrassée , etc. 1
L'hydre terrassée par l'aigle de Meaux ne fut point
l'impiété , mais bien l'hérésie , ce qui est fort différent .
Bossuet eut à combattre , non point des incrédules qui
n'existaient pas ou n'osaient se montrer , mais des chrétiens
, adversaires de la présence réelle ou partisans de
l'amour pur. M. Soumet fait une sortie contre la métaphysique
; il ne veut pas que l'homme dispute à son être
Des secrets que bientôt il gémit de connaître ;
Il prétend qu'une partie de nos pensées , semblables à
ces fleurs que blessent les rayons du jour , doivent rester
couvertes d'un voile , et il traite de profane observateur
quiconque entreprend de soulever ce voile . Cet anathême
exprimé d'une manière si absolue , sent trop son
jeune poëte qui n'a point réfléchi , ne sait point réfléchir
et voudrait ériger son ignorance en sagesse , son impuisAOUT
1810 . 349
sance en circonspection . L'abus et le danger de la métaphysique
n'en doivent point faire proscrire l'usage ni
contester l'utilité ; cette science n'est pas plus téméraire
lorsqu'elle analyse les opérations de l'entendement , que
la théologie lorsqu'elle veut définir les attributs de Dieu
et expliquer la nature de l'ame ; enfin Locke et Mallebranche
, tous deux métaphysiciens profonds , ont été
tous deux hommes fort religieux .
Je doute que les personnes qui ont un peu étudié la
physique végétale trouvent une grande justesse dans
l'image d'un lierre qui se dessèche et périt pour avoir
entouré le tronc d'un arbuste vénéneux. Les poisons
qui attaquent l'organisation animale , sont innocens
pour toutes les autres substances . La poésie vit de fictions
et non pas d'erreurs : quand Lucrèce et Virgile
mettaient en vers une mauvaise physique , cette physique
était celle de leur siècle .
Je supprime ici quelques observations sur le style ,
déjà faites par le critique qui a parlé avant moi , dans ce
journal , du poëme de l'Incrédulité . Il a remarqué avec
raison que le poëte ne rend pas toujours clairement sa
pensée : il eût pu multiplier ses preuves ; celles qu'il a
fournies doivent suffire . L'obscurité de la phrase n'est
pas le seul tort de M. Soumet comme écrivain : l'impropriété
de l'expression est quelquefois poussée très -loin
dans son ouvrage . Pressé de finir , je n'en citerai pour
exemple que ce vers :
Téméraire , oses - tu déserter son pouvoir ?
Déserter le pouvoir de quelqu'un , pour méconnaître ce
pouvoir , y échapper , s'y soustraire , est une des plus
étranges locutions dont on se puisse aviser on croit y
sentir l'envie de s'exprimer autrement que tous les autres
, et l'on en est plus choqué que d'une faute de langue ,
parce qu'on pardonne plus volontiers à l'ignorance qu'à
la prétention . Il est toutefois inexcusable de ne pas connaître
la nature des termes qu'on emploie et de confondre
un adverbe avec une préposition ; ils sont pris l'un pour
l'autre dans ce vers :
Voltiger alentour de l'arbre paternel.
350 MERCURE DE FRANCE ,
Alentour avec un régime , au lieu d'autour , est la même
faute qu'auparavant pour avant , dedans pour dans ,
dessus pour sur , etc. L'auteur a convenablement employé
le mot alentour , lorsque , parlant de l'arbre de la
liberté, il a dit :
Le spectre de Brutus alentour se promène .
Mais qui pourrait approuver l'épithète extraordinaire
donnée à ce même arbre dans un autre vers ?
Fuyons la mort , fuyons cet arbre courroucé.
C'est une malheureuse imitation du beau vers de Virgile :
Heu !fuge crudeles terras, fuge littus avarum .
En général , les expressions forcées et les images faussement
grandes ou énergiques sont trop fréquentes dans
la poésie de M. Soumet . Veut- il exprimer , par exemple
, l'éclat et la durée du grand renom d'Homère , il dit :
Tous les siècles , courbés sous la gloire d'Homère ,
Pässent en saluant le monument fameux
Que ce mâle génie édifia pour eux ,
Pourquoi les siècles seraient- ils courbés sous la gloire
d'Homère comme sous un fardeau ? Ne suffirait- il pas
qu'ils fussent inclinés , prosternés devant elle ?
L'effroi d'un avenir est donc l'arme sublime
Qui brise de nos sens le sceptre illégitime .
De ses ailes d'airain le vent de la colère
Ebranle , en mugissant , la reine des cités .
Il suffit de transcrire de telles images , pour faire sentir
l'incohérence ou le mauvais choix des circonstances ,
L'airain est assurément ce qu'il y a de moins propre à
faire des ailes : la poésie , dans ses créations les plus fantastiques
, doit toujours , en quelque sorte , respecter les
lois de la matière , ou bien elle engendrera des êtres sans
vraisemblance . Déshériter la vie de ses illusions , déshériter
la terre de l'espoir du ciel , déshériter l'homme de
son indépendance , la voix immense des élémen s et la
grande voix du siècle appartiennent évidemment à la
AOUT 1810 . 351
nouvelle langue prosaïco - poétique , sorte de jargon vague
et bizarre qu'on voudrait substituer à la langue nette
et judicieuse de nos grands maîtres .
Varier les coupes de la versification n'était certainement
pas un art ignoré de ces beaux génies ; mais cet
art , ils ne l'exerçaient point aux dépens des règles . Ils
plaçaient toujours dans le premier hémistiche ces césures
pittoresques qui n'ont rien de commun avec le repos au
sixième pied , et qui ne dispensent point de l'observer ;
chez eux , le dernier hémistiche est toujours d'une seule
teneur ; toujours il est terminé par une de ces pauses que
la ponctuation marque , ou que le débit seulement fait
sentir. Enfreindre cette loi , c'est attaquer par sa base
notre système de versification , où la rime jointe au
nombre de pieds remplace la prosodie métrique des
anciens il est clair que si le sens part de la moitié du
second hémistiche et en franchit la fin sans s'arrêter ,
pour aller se reposer seulement au milieu ou à la fin du
vers suivant , ni la rime , ni le nombre de pieds ne sont
sensibles pour l'oreille ; ce n'est plus que de la prose où
se rencontrent des consonnances désagréables . Ce qu'à
son brillant début dans la carrière poétique , M. Delille
s'excusa d'avoir fait une seule fois dans un long poëme ,
nos jeunes versificateurs le font sans scrupule et sans
apologie à chaque page de leurs vers . S'ils ont à parler
d'une chose qui s'élève ou s'abaisse , ou s'étend ou se
prolonge , ils ne manquent pas , afin de rendre la durée
et la continuité de ce mouvement quelconque , de franchir
l'hémistiche , et d'en transporter le repos au huitième
ou neuvième pied . M. Soumet a fidélement observé
cette loi nouvelle . Je vois dans son premier chant seu
lement :
Libre enfin d'ennemis , se lève , et son espoir , etc.
Sous un ciel ténébreux il s'élève ... Sa tête , etc.
Ses plus chers favoris s'éloignent ... La pensée , etc.
Il rugit , il menace , il s'ouvre .... Dans ses flancs , etc.
Je sauverai ma mère , a dit Laure. A ces mots , etc.
L'été d'un pied brûlant les disperse . L'automne , etc.
Cette infraction de la règle de l'hémistiche produit
352 MERCURE DE FRANCE ,
dans un autre vers un effet singulier ; elle en rend le
sens équivoque et presque douteux . Il s'agit de la pensée
qui , renonçant à s'élancerjusqu'aux cieux et préférant
se traîner sans guide dans le dédale obscur de notre entendement
, c'est-à-dire , sacrifiant l'imagination à la métaphysique
,
Dans un livre voilé long-tems s'obstine à lire .
S'obstine-t-elle à lire dans un livre voilé long-tems ? ou
bien s'obstine- t - elle long-tems à lire dans un livre voilé ?
Ce dernier sens serait peu raisonnable ; mais si c'est le
premier qu'on doit adopter , le vers est bien gratuitement
fautif.
Voilà des observations nombreuses et sévères , sans
doute . Sont-elles fondées ? c'est à l'auteur lui-même que
je veux m'en rapporter. Je dirai avec plus de confiance.
et de satisfaction sur-tout , que si les beautés du poëme
n'en effacent point les défauts , du moins elles les balancent
, qu'il y a nombre de morceaux d'un éclat vif et
solide , et que M. Soumet me paraît appelé aux plus
brillans succès dans la carrière de la haute poésie . Le
critique qui m'a prévenu a cité beaucoup de beaux vers
dont je comptais moi-même faire usage ; c'est un plaisir
qu'il m'a enlevé . Le poëme m'offrirait encore d'amples
moyens de dédommagement , mais l'espace me manque ,
et , à mon regret , je ne ferai qu'indiquer comme morceaux
pleins d'un rare mérite , le début du troisième
chant et tout le passage sur les douceurs de la vie cẻ-
nobitique pour les femmes , passage où se trouvent ces
vers d'un sentiment si vrai et d'une expression si heureuse
:
Votre simple avenir n'avait point de secrets ;
Rien ne changeait pour vous : dans vos cloîtres muets ,
Le tems avait perdu le pouvoir de surprendre ,
Jamais son vol bruyant ne s'y faisait entendre .
AUGER .
AOUT 1810 . 353
LE SACRIFICE D'ABRAHAM.
-
A Genève , de l'imprimerie
des successeurs Bonnant.
CET ouvrage est consacré à la gloire de ce patriarche
célèbre , le modèle et le père des croyans . Et quel acte
en effet , de courage et de foi , que de s'armer , à la
voix de Dieu , d'un poignard sacré pour immoler son
propre fils ! Quand l'oracle des Grecs , le grand - prêtre
Calchas , demande , au nom du Ciel , le sang d'Iphigénie
, ce n'est pas , du moins , Agamemnon qui se
charge du sacrifice ; ses yeux se couvrent d'un nuage
épais ; son coeur se serre et frémit , lorsque le couteau du
sacrificateur s'élève sur le sein palpitant de sa fille . Abraham
, plus rempli de force et de dévouement , obéit sans
se plaindre , lie , de ses propres mains , la victime sur
l'autel , et si Dieu n'est plus miséricordieux que lui , c'en
est fait de son fils unique .
Ce prodige d'obéissance est grand sans doute , mais il
faut être bien sûr que c'est du ciel qu'on tient sa mission ,
pour se soumettre à des ordres si rigoureux . Ces vertus
appartiennent à un ordre de choses qu'il ne nous est plus
donné de connaître . L'Eternel a dédaigné depuis long-tems
le séjour que nous habitons ; il n'est pas aujourd'hui un
seul sentier où l'on puisse se flatter de retrouver la trace
de ses pas , un seul homme qu'il veuille honorer de ses
sublimes entretiens ; il faut donc nous contenter d'admirer
dans l'éloignement des siècles ce qu'il n'est plus en
notre pouvoir d'imiter dans nos jours de misère et de
décadence .
C'est le but que s'est proposé M. Mallet , de Genève ,
auteur de l'ouvrage que nous annonçons . Plein d'admiration
pour les vertus héroïques d'Abraham , plein d'un
tendre respect pour la touchante simplicité des moeurs
patriarchales , il a voulu les chanter dans un poëme.
Mais ce poëme n'est pas revêtu de tous les ornemens
dont il était susceptible ; les muses ne l'ont point paré
du charme de la versification ; c'est l'humble prose cherchant
à s'élever aux honneurs de la poésie .
354
MERCURE DE FRANCE ,
Le goût , l'art et les règles sévères du beau admettentils
les poëmes en prose ? C'est une question proposée ,
examinée , discutée depuis long-tems , et dont la solution
est encore attendue . Fier de l'art d'enchaîner des
syllabes harmonieuses , le versificateur dira qu'il n'existe
pas de poëme sans césure et sans rime , et qu'un poëme
ne saurait être qu'un ouvrage en vers ; vous lui opposerez
en vain l'immortel Télémaque ; il vous répondra
qu'un seul exemple ne prouve rien ; que Fénélon luimême
n'osa jamais décorer son ouvrage du titre de poëme ;
qu'un poëme en prose est une production monstrueuse
dont les élémens se choquent et se contrarient , et que ,
dans les termes mêmes , la prose est l'opposé de la poésie.
Mais d'autres prétendront qu'il y a souvent plus de
poésie dans la prose des Fénélon , des Buffon , des Bernardin
de St. -Pierre , que dans mille autres productions
qu'on décore du titre de poëmes . Ils vous citeront la
traduction en prose de la Jérusalem délivrée , et soutiendront
qu'on y retrouve cent fois plus le génie du Tasse
que dans toutes les traductions en vers ; ils en conclueront
qu'on peut faire de la poésie en prose , puisqu'on
peut faire de la prose en vers .
Examinons si ce procès littéraire est susceptible de
conciliation , si la sévérité de l'art ne permet pas d'accommoder
les parties .
Il faut d'abord établir un principe , c'est que la parole
n'est que l'image de la pensée ; c'est un signe convenu
pour faire communiquer ensemble nos intelligences mutuelles
. Plus une langue est propre à exprimer tous les
mouvemens , toutes les nuances , toutes les couleurs de
nos pensées et de nos affections , plus elle est abondante
et riche : mais si au mérite de mettre nos ames en communication
, elle joint encore celui de charmer l'oreille ,
si elle parvient à unir les jouissances de l'imagination
à celles de l'esprit , alors elle arrive au plus haut degré
qu'il lui soit permis d'atteindre. Je vois en elle la fille
de l'harmonie , la mère de l'éloquence et de la poésie.
C'est une chose reconnue , que le principe de la poé
sie est dans l'ame . Si je suis plus vivement ému , plus
vivement frappé qu'à l'ordinaire , il faut que mon lanAOUT
181ıb . 355
gage réponde à ma situation , qu'il s'anime , s'élève , se
colore des nuances de ma pensée . Il prend alors une
forme et un aspect différent ; il se pare de richesses et
d'ornemens inusités . La poésie existe chez tous les peuples
, parmi les nations barbares comme parmi les nations
civilisées . Je suppose maintenant qu'un peuple n'ait
point encore inventé l'art de mesurer les syllabes , de
distinguer à l'oreille les intervalles et les tems que par-`
court le son en formant les mots ; qu'il n'ait point encore
l'idée d'un vers ; s'en suivra - t - il , si d'ailleurs son langage
est riche en expressions figurées , s'il rend bien ces
exaltations de l'ame qui constituent la poésie , s'en suivra-
t- il , parce qu'il est privé de la versification , qu'il
soit , en même tems , privé de toute poésie ? Ne pourrat-
il pas établir une juste et solide distinction entre la
versification et la poésie ; vous soutenir que l'une n'est
qu'un moyen mécanique , un arrangement matériel et
factice qui peut n'avoir rien de commun avec la poésie ?
ne sera-t-il pas autorisé à vous citer vos scènes de comé
dies écrites en vers , et conçues en prose ? N'aura-t-il
pas la liberté de nous rappeler cette belle prière du philosophe
Cléanthe , dont l'expression est si poétique , le
style si animé , quoiqu'elle soit en prose ? Ne sera-t-il
pas disposé à en conclure qu'il y a deux sortes de poésie ,
l'une en langage figuré sans versification , l'autre en
langage figuré et versifié ?
En reconnaissant néanmoins , avec la réserve , la modestie
convenable , que le langage figuré et versifié
l'emporte incontestablement sur le langage simplement
figuré , il s'ensuivra alors qu'il existe déux sortes de
poésie , l'une inférieure et sans versification , l'autre
supérieure , embellie du charme de la versification ,
semblables à deux pendules égales en mouvement , également
fidèles à indiquer les heures , mais dont l'une est
enrichie d'un carillon . M. de Laharpe qui , dans son
Cours de Littérature , a discuté cette question , ne s'éloigne
pas beaucoup de ces idées .
« Le poëme épique , dit-il , doit-il être écrit en vers ?
>> c'est une demande qui , ce me semble , ne peut guères
> intéresser que ceux qui n'en savent pas faire . Il est
1
356 MERCURE DE FRANCE,
» bien vrai qu'Aristote a dit que l'Iliade , mise en prose ,
» serait encore un poëme , parce qu'il reconnaît , indé-
» pendamment de la versification , cette invention d'une
» fable qui est de l'essence de l'épopée ; mais il semble
» que parmi les modernes , on ne peut guères séparer
>> la versification de la poésie , et quoique la France eût
» Télémaque , nous ne nous vantions pas , avant la Hen-
» riade , d'avoir un poëme épique à opposer au Tasse ,
» au Camoëns et à Milton . Sans vouloir prononcer rigou-
>> reusement sur cette question , on peut au moins assurer
» que celui qui traiterait l'épopée en prose avec imagi-
>> nation et intérêt , laisserait encore à désirer une partie
» essentielle à notre poésie , la beauté de la versification ,
et aurait par conséquent un mérite de moins . »>
Après cette digression je reviens au Sacrifice d'Abraham
, auquel je ne suis plus en peine de trouver un
nom. Ce poëme en prose est composé de quatre chants .
L'auteur décrit , dans le premier , le séjour d'Abraham ,
son bonheur sous le toit domestique , ses tendres sollicitudes
et celles de Sara pour le jeune Isaac , les vertus
de leur aimable héritier , les premiers feux qui s'allument
dans son coeur tendre et amoureux , l'apparition de trois
êtres célestes qui viennent partager le frugal repas et les
doux entretiens d'Abraham , la promesse qu'ils font à
leur hôte qu'Isaac sera le père d'un peuplé innombrable .
Le second chant est consacré à des hymnes de reconnaissance
adressés à Dieu par le saint patriarche et son
fils . L'Eternel apparaît dans un buisson enflammé , et
ordonne à Abraham de lui sacrifier son fils . Le père
infortuné , mais soumis et religieux , se dispose à obéir ,
tandis que Sara se livre aux plus douloureux gémissemens
. C'était l'anniversaire de la naissance d'Isaac ,
les bergers s'étaient réunis pour célébrer ce jour de fète ;
le jeune Hébreu reçoit leurs hommages avec une naïve
reconnaissance , bien éloigné de croire que les fleurs
dont on le couronne serviront bientôt à parer la victime
.
Au troisième chant Abraham s'achemine vers la montagne
où il doit offrir son douloureux sacrifice . Son fils
l'accompagne et déchire souvent son ame paternelle par
AOUT 1810 . 357
ses tendres et confians entretiens . Ils traversent des
plaines brûlantes ; ils arrivent épuisés de fatigue sur les
bords d'une onde paisible ; Abraham y descend pour
y réparer ses forces , un gouffre profond s'ouvre sous ses
pieds ; son fils , ce fils qu'il va immoler , aperçoit le
danger qu'il court , se précipite dans le gouffre et lui
sauve la vie ; quelle douloureuse situation pour un père !
La nuit arrivée , ils se retirent chez ce patriarche si
célèbre par sa fortune , ses malheurs et sa résignation ,
chez Job , qu'ils trouvent étendu sur son lit de douleur .
Après avoir gémi sur son sort , ils continuent leur marche ,
et déjà ils approchaient de la montagne fatale , lorsqu'une
jeune vierge , d'une beauté ravissante , accourt au devant
et les invite à se désaltérer dans l'urne qu'elle vient de
remplir à la fontaine . C'était Rebecca , fille de Béthuel .
Isaac ne peut la voir sans être ému , jamais son coeur
n'avait éprouvé un trouble aussi violent . Abraham s’en
aperçoit et gémit de nouveau. Cependant il accepte
l'hospitalité que lui offre le père de l'aimable Rebecca ,
et le premier objet qui frappe ses yeux est un vieillard
vénérable qu'on prendrait pour le Tems , s'il avait sa faux'
à la main . C'était Sem , fils de Noë , le doyen du genre
humain , que cinq siècles n'avaient point encore enlevé
à la terre . Isaac le voit avec admiration et transport , et
se jetant à ses genoux , le conjure de lui raconter les
grandes merveilles dont il a été témoin , et sur-tout cette
mémorable catastrophe qui a enseveli le genre humain
presque tout entier . Le vieillard se rend à ses voeux , et
le silence règne pour l'entendre . Après son récit , Béthuel
et toute sa famille se livrent à la joie que leur inspire la
présence de leurs hôtes , et Sem charmé d'Isaac l'unit à
Rebecca ; mais hélas ! il faut partir , le Seigneur l'ordonne
, et Abraham ne sait point désobéir.
Sa marche vers la montagne du sacrifice , les préparatifs
de l'holocauste , les entretiens d'Isaac , les pénibles
aveux du père , la soumission du fils , la présence de
Dieu qui vient détourner le fer sacré , et le mariage
d'Isaac remplissent le quatrième chant , après lequel
l'auteur s'écrie :
" Italiam ! italiam ! imitateur de Magellan , que
358. MERCURE DE FRANCE ,
» Drake fasse comme lui le tour du monde ; moins
» hardi , après avoir erré sur les mers voisines , mon
» esquif touche enfin au port . Oui , que Châteaubriant ,
» dans son Eudore , donne un rival heureux à Télé-
>> maque ; pour moi , je serai content si Abel et Joseph
» ne dédaignent point de reconnaître un frère cadet dans
» mon Isaac . Heureux , quel que soit le succès de mon
>> ouvrage , heureux si j'ai su inspirer au lecteur l'amour
» des moeurs patriarchalés , et plus heureux encore si '
» dans les bosquets de Ferney qui retentirent trop long-
>> tems des sarcasmes impies de Voltaire contre une
>> religion divine , j'apprenais que toutes les sectes de
>> cette religion sainte se sont enfin réunies , et que
» tous les chrétiens de nos jours n'ont qu'un coeur et'
» qu'une ame , comme ceux de la primitive église ! »>
Ce voeu est fort louable , mais il est plus théologique
que poétique , et peut-être termine - t- il assez mal une
épopée . Ne convenait-il pas d'ailleurs de l'étendre aussi
à cette nation errante et malheureuse qui a bien plus de
droits que nous à la succession d'Abraham et d'Isaac ?
Il est facile de reconnaître , à l'analyse qu'on vient de
lire , que l'ouvrage de M. Mallet offre peu d'action et
d'intérêt ; que la marche en est lente et uniforme ; que
les incidens y jettent peu de mouvemens ; que les épisodes
étouffent l'action principale , et sont tous du même
genre et de la même couleur, Les moeurs patriarchales
sont peintes avec beaucoup de vérité et de naturel ,
quelquefois même avec une naïveté que des gens sévères
pourraient qualifier de puérile ; mais ces moeurs étant
toutes d'une teinte uniforme , l'auteur est réduit à nous présenter
sans cesse les mêmes images . Pour remédier au
défaut d'action , il a multiplié les entretiens , les discours ,
les hymnes , les prières ; et tout cela redouble encore
la monotonie . Il invoque , dans sa préface , Homère
comme un grand peintre de moeurs mais dans Homère
quelle variété d'images ! quelles richesses ! quel mouve
ment ! il ne s'arrête point sur les mêmes idées , il nous
séduit , nous attache , nous entraîne sans cesse par mille
sensations différentes . L'auteur du Sacrifice d'Abraham
nous laisse dans un calme paisible , dans une situation
uniforme ,
AOUT 1810 . 359
DE
1
uniforme , dans ce mouvement alternatif qui berce l'esprit
et finit souvent par l'endormir.
Ce n'est pas que son pinceau ne soit quelquefois suave
et gracieux , que son expression ne soit presque toujours
facile et coulante. Plusieurs de ses descriptions ont même
beaucoup de charme ; mais ce mérite ne suffit pas . Les
poëmes d'Abel et de Joseph sont conçus sur un autre plan ;
les situations y sont fortes , touchantes et dramatiques ; les
caractères variés ; des épisodes ingénieux s'y succèdent
sans se nuire , et raniment sans cesse l'action principale
qui en est le principe et le centre. Les moeurs patriarchales
y sont peintes aussi , mais avec une simplicité qui
n'a rien de trop naïf et que peuvent supporter nos moeurs
frivoles et dédaigneuses . M. Mallet n'a pas assez ménagé
notre délicatesse . Ne trouvera-t-on pas un peu trop ingénus
les détails suivans ? c'est un dialogue entre Abraham
et Sara au sujet d'Isaac .
- Ne l'ai-je pas nourri de mon lait , dit Sara ? Ne
» l'ai-je pas élevé sur mes genoux , répondit Abraham ?
combien de fois mes serviteurs ne m'ont-ils pas surpris
» jouant avec Isaac autour de ma tente , tandis que filant
» dans un coin , tu laissais échapper ton fuseau à force
» de rire à l'aspect de ce tableau charmant ! Combien de
» fois , tandis que ses mains enfantines se jouaient dans
» mes cheveux blancs , ne l'ai- je pas soulevé dans mes
» bras paternels pour lui faire voir un nid , ou pour le
faire atteindre à une cerise ! »
Ces détails minutieux touchent à la puérilité . Ils sont
vrais , mais si communs que ce n'était guères la peine
d'en tenir compte . Ailleurs l'auteur représente Sara
occupée des soins domestiques : « Pendant que la vigi-
>> lante Sara s'occupe dans sa tente des soins du ménage ,
» ou qu'elle visite un peuple d'oisons différens d'espèces ,
» de cris et de plumages , Abraham va l'attendre sous
» un palmier antique , tout occupé de la contemplation
» de Dieu et de la nature . »
Ne convenait- il pas d'ennoblir ce peuple d'oisons
tendre objet des soins de Sara , et puisque M. Mallet a
constamment eu recours aux périphrases quand il a voulu
parler de l'ame , ne pouvait- il pas user de la même rese
Z
360 MERCURE DE FRANCE ,
source en parlant des oisons ? J'aime beaucoup la peinture
des moeurs patriarchales , mais je crois que M. Mallet
les eût décrites tout aussi fidélement s'il eût substitué des
colombes à ses oisons . Il s'est formé parmi nous une
école de novateurs qui prétendent établir le système de
l'égalité dans la littérature et donner des titres de noblesse
aux termes les plus populaires , aux expressions les plus
abjectes . C'est à nous de nous défendre de ces innovations
démocratiques et de soutenir courageusement
nos anciennes constitutions . SALGUES .
ELISA ET ALBERT .
ANECDOTE SUISSE . ( Suite et fin . )
PEU à peu la douce et sensible Elisa se remit , sa santé
se fortifia , et elle reprit cette paix de l'ame , qui dans un
tems ou dans un autre renaît toujours dans un coeur innocent.
Son genre de vie uniforme et retiré ne fournit aucun
événement pendant cinq années ; tout ce qui s'était passé
ne lui paraissait plus qu'un songe pénible , dont le nom
qu'elle portait lui retraçait seul la réalité . Son beau- père
qui s'attachait tous les jours plus à elle , désirant de lui
épargner même cette sensation douloureuse et voulant se
reposer lui-même , se décida à acquérir une belle terre
qu'il avait en vue dans le pays de Vaud , et sur les bords
délicieux du lac Léman ; il vint l'habiter avec sa belle -fille,
et il exigea qu'elle en prît le nom , comme c'était alors
Fusage dans ce pays. If obtint aisément de la bonne tante
Gertrude et de sa nièce Lucy Mesner , de venir vivre avec
eux. Elisa respirant un air nouveau
si doux et si pur
vivant à la campagne , entourée de tous ceux qu'elle aimait
et dont elle était aimée , ne voyant plus autour d'elle rien
qui lui retraçât ses malheurs , reprit une autre existence ;
sa santé se fortifia ; elle avait beaucoup grandi pendant les
cinq ans qui venaient de s'écouler ; à présent elle prit de
l'embonpoint , des couleurs ; le teint foncé de la petite
Américaine devint très -blanc et très -européen ; ses traits .
se formèrent , et leur expression fine et sensible était l'image
de son adorable caractère ; sa taille assez haute et proportionnée
, était souple et gracieuse , enfin il était impossible
AOUT 1810 . 361
me
de reconnaître dans la belle Mme de Lavigny la petite
Elisa rejetée par Albert . Elle était alors , et avec bien moins
d'art , beaucoup mieux que M™ de Valcé ; son esprit trèsorné
, et sans la moindre prétention , ajoutait toutson charme
à celui de sa figure . La singularité de sa destinée l'avait
portée à une disposition sérieuse et réfléchie , et l'avait
éloignée des plaisirs du monde ; elle était faite pour y
réussir , et dans son nouvel établissement , ses voisins sentirent
le prix du trésor qu'ils avaient acquis . Une de ses
Occupations les plus intéressantes , fut d'être , d'accordavec
sa tante , l'institutrice de sa jeune soeur ; Gertrude se
chargea du moral , Elisa de l'esprit et des talens ; et Lucy
devint aussi , par leurs soins réunis , un charmante jeune
fille. Cinq autres années se passèrent ainsi ; Elisa , ou
Me de Lavigni , comme on l'appelait alors , avait près de
vingt- six ans , Lucy en avait dix -huit , lorsqu'un parent
éloigné de M. Elman , établi à Marseille dans une position
très- brillante , vint lui faire une visite en parcourant la
Suisse . Dès qu'il ent vu Lucy Mesner , il ne désira plus'
voir antre chose , il lui offrit ses voeux et sa fortune . Fort
appuyé par son cousin , parElísa , par Me Gertrude , Lucy
devint Me Dercour . Son mari , impatient de la présenter à
sa famille , voulait retourner à Marseille ; il en coûtait à sá
jeune femme de se séparer de sa soeur , 'ils obtinrent facilement
qu'elle les accompagnât ; depuis long-tems elle avait
envie de voir la France méridionale , elle était bien aise
aussi de connaître la nouvelle famille de sa soeur chérie .
M. Elman approuva cette idée , il se portait assez bien pour
qu'elle pût le laisser sans crainte aux tendres soins de son
ancienne amie Gertrude . Le départ fut décidé . Elles furent
reçues dans la famille Dercour comme elles méritaient de
l'être ; ce fut à qui s'empresserait le plus de fêter la jeune
mariée et sa charmante soeur , que l'on croyait veuve , et
qui ne le démentait pas .
me
Un jour qu'elles étaient au spectacle , Elisa regardait la
foule des spectateurs avant l'ouverture de la toile , lorsqu'elle
aperçoit dans une loge vis-à-vis d'elle un homme qu'elle
croit reconnaître ; son coeur bat fortement ; elle dirige une
lorgnette sur cet objet , elle ne peut plus s'y tromper , c'est
lui , c'est Albert , c'est son époux ; ses traits sout trop bien
gravés dans son coeur pour s'y méprendre ; d'ailleurs il est
peu changé ; sa mélancolie , quand elle l'a connu , lui ôtait
son air de jeunesse ; il a quelques années de plus , mais
d'ailleurs il est exactement le même que lorsqu'elle lui
Z a2
362 MERCURE
DE FRANCE ,
―
donna sa main si tristement . On peut juger de l'excès de son
saisissement ; elle fut prête à se trouver mal , et se retirant
en arrière sous le prétexte de la chaleur , elle dit à sa soeur
la cause de la vive émotion qu'elle éprouvait , et lui demanda
si elle pourrait reconnaître Albert . Lucy regarda et le découvrit
à l'instant ; quoiqu'elle fût bien jeune quand il partit , elle
ne l'avait point oublié : c'est vraiment lui , dit-elle à sa soeur,
ne le regardons plus. Elles tinrent à voix basse un petit
conseil sur ce qu'il y avait à faire ; M. Dercour y fut admis ,
il connaissait la situation de sa belle-soeur , et par bonheur
il n'y avait encore qu'eux trois dans la loge . Crois-tu
dit Elisa , qu'il puisse nous reconnaître ? - Impossible ,
dit Lucy en riant ; rien , je m'en flatte , ne rappelle en moi la
petite fille à la bavette , qu'il n'a pas regardée , je crois , deux
fois en sa vie . Et toi , ma chère Lise , ( c'était le nom familier
qu'elle donnait toujours à sa soeur ) tu es absolument
méconnaissable ; tu es aussi grande que tu étais petite ,
aussi blanche que tu étais noire , aussi gaie que tu étais
triste : si bon papa revenait à la vie , je suis sûre qu'il ne te
reconnaîtrait pas . Eh bien ! chère Lucy , puisque rien
ne peut rappeler l'Elisa d'autrefois , que ce nom même ne
puisse le mettre sur la voie . Tu as l'habitude à -présent de
m'appeler Lise , je n'ai plus d'autre nom pendant mon
séjour ici ; Lise de Lavigni , entends-tu bien ? Et toi , chère
petite , puisque , te voilà une élégante Française , abandonne
aussi ton nom américain ; Lucy Mesner est actuellement
Mme Lucile Dercour. Pour vous , mon cher frère , je vous
prie d'être notre mercure ; trouvez une occasion de vous
lier avec Albert , qu'il soit introduit chez vous , et je me
charge du reste.
-
Rien n'est plus facile , répondit Dercour , nous sommes
parens , comme vous le savez ; il ne s'agit que de lui faire
décliner son nom , puisque personne n'est censé le connaître
, et je m'en empare à titre de cousin. Il fut le joindre
, se lia de conversation avec lui , et lui fit des offres
de service .
Je vous prends au mot , dit Albert , je vous prie de me
rendre celui de me dire le nom de ces deux charmantes
femmes dans la loge vis -à-vis de nous : là , cette grande et
belle personne , dont la tournure est si noble , la toilette
si simple et si élégante , à côté de cette jeune et jolie
personne .
Je suis heureux et fier de pouvoir vous les nommer ,
AOUT 1810 . 363
répondit Dercour ; l'une est ma femme , et l'autre est ma
soeur .
Albert le félicita de son bonheur , et le pria de le présenter
à ces dames ; je me nomme Elman , lui dit-il , suisse
de naissance , mais je suis établi depuis si long - tems en
Amérique , que je la regarde comme ma patrie . Des affaires
de commerce m'ont appelé à Marseille ; j'ai des lettres pour
plusieurs maisons de banque de cette ville ; je sais même
que j'y ai des parens que je n'ai jamais vus , et que je
chercherai . Mais en attendant je m'estimerai fort heureux ,
Monsieur , de cultiver votre connaissance .
Dercour souriait ; les parens dont vous parlez , Monsieur
, ne se nomment-ils point Dercour ? le lieu de votre
naissance n'est-il pas S - G*** ? Albert en convint ; Dercour
l'embrassa en l'appelant son cher cousin , l'amena
dans la loge de sa femme , et le présenta comme un parent
à qui il désirait de rendre le séjour de Marseille agréable .
Quoiqu'Elisa fût préparée à le voir , à lui parler , qu'elle
l'eût elle-même souhaité , elle n'en éprouva pas une émotion
moins vive , qui l'embellit encore au point qu'Albert
ne pouvait se lasser de la regarder , de l'admirer , et de
penser qu'il n'avait point encore rencontré de femme aussi
parfaite à son gré , et dont l'ensemble lui plût autant. Il
s'était mis dans l'esprit au premier moment que c'était elle
qui était Me Dercour , et la plus jeune , une petite soeur
non mariée . M. Dercour ayant au moins son âge , c'était
en effet plus naturel à penser; son erreur dura quelque tems
encore . Lorsqu'enfin le ton de la conversation et M. Dercour
l'eurent mis au fait , il n'aurait pu se rendre raison
à lui-même , du plaisir que lui faisait cette découverte ;
mais il fut enchanté que cette belle personne , qui lui plaisait
plus que l'autre , ne fût pas l'épouse du parent qui
l'accueillait avec tant d'honnêteté. Au bout de quelques
instans il éprouva un plaisir plus vif encore ; M. Dercour
ayant nommé madame de Lavigni , il lui demanda
si M. de Lavigni était au spectacle. Quand on lui eut dit
qu'il n'existait plus , il lui sembla qu'on lui apprenait la
meilleure des nouvelles, et que la belle veuve lui paraissait
encore plus intéressante , M. Dercour s'informa où il logeait
, l'invita à souper , et quitta un instant le spectacle .
Albert reconduisit les dames , et fut très-agréablement
surpris de trouver son domestique et ses effets chez son
cousin Dercour , qui lui déclara qu'il logerait chez lui pen364
MERCURE DE FRANCE ,
dant son séjour à Marseille ; Albert në se fit pas présser et
fit partie de la famille .
Elisa brûlait d'être seule , pour se livrer à son aise à la
foule de pensées que cette rencontre inattendue élevait dans
son esprit ; le tumulte de ses sentimens ne lui permettait
pas de distinguer si elle éprouvait de la tristesse ou de la
joie ; un certain effroi , qui n'était pas sans charme , remplissait
son coeur d'un trouble inoui ; elle sentit bientôt que
ce coeur reprenait sa première chaîne , ou plutôt qu'elle ne
s'était jamais rompue , car aucun autre homme n'avait
fait même une ombre de diversion : Albert était encore
ce qu'il avait toujours été , le seul homme au monde
pour elle . Elle avait trop de pénétration pour n'avoir pas
remarqué , dès cette première journée , qu'elle avait fait sur
lui une impression très - favorable ; elle en jouit sans doute ,
mais non pas sans un mélange de crainte . Qui sait , pensait-
elle , si cette impression ne ferait pas à l'instant place
à celle de la haine , s'il se doutait seulement que c'est là
cette Elisa qu'on le força d'épouser malgré lui , dont il
s'éloigna avec horreur , qui l'a séparé de son père , exilé de
sa patrie , qui fut un obstacle insurmontable au plus ardent
de ses voeux ? Oh ! combien il faut que j'aie toujours été loin
de son coeur et de sa pensée , puisque rien ne m'y retrace ,
disait-elle avec amertume ! Elle se deshabillait devant sa
glace , et fut forcée de convenir que rien rien absofument
ne pouvait la rappeler au souvenir d'Albert , pas
même le son de sa voix ; quand il partit , elle avait encore
beaucoup d'accent anglais ; n'ayant appris le français qu'à
S - G*** , elle le parlait très-mal ; depuis elle s'y était tellement
appliquée , qu'on aurait pu croire que c'était sa
langue maternelle , tant sa prononciation était exacte et
pure . Elle sourit en pensant qu'elle venait d'éprouver un
mouvement de jalousie contre elle-même , et résolut de
s'abandonner à l'espoir qui s'offrait à elle , et de tout tenter
pour le réaliser. Dès le lendemain matin , pour dépayser
encore mieux Albert , il fut résolu qu'Elisa , ou Lise de
Lavigni , passerait pour être la soeur de M. Dercour , qui
lui donnait toujours ce titre , et par conséquent pour sa
cousine .
95
La crainte d'alonger trop notre narration , nous fait résister
avec peine à donner tous les détails d'une position
aussi singulière . Pendant ces dix années , le coeur d'Albert
, fatigué , flétri , honteux d'avoir été subjugué à
l'excès par un objet aussi indigne qu'Emilie , avait repoussé
AOUT 1810 . 365
toute impression, nouvelle ; il se livra entiérement à des
spéculations commerciales , qui lui réussirent et il se
croyait de bonne foi incapable d'aimer encore arrivé à
Marseille , il voit Mm de Lavigni , et bientôt il crut an
contraire aimer véritablement pour la première fois de sa
vie, Le sentiment qu'elle lui inspira n'était pas peut-être
aussi ardent , aussi impétueux que celui qu'il ressentait à
vingt ans pour M™ de Valcé , mais il était et plus profond
et plus tendre ; il aimait Lise de Lavigni tout-à-la-fois
comme la femme la plus adorable , et comme l'amie la plus
parfaite elle réalisait l'idéal que son imagination s'était
formée de l'être avec qui il voudrait passer sa vie , et qu'il
croyait une chimère ; bien plus belle et presqu'aussi séduisante
qu'Emilie , elle n'avait besoin d'user ni d'art , ni
d'efforts , ni de varier son ton et sa manière pour captiver
entiérement , elle n'avait qu'à rester elle et toujours elle ;
toujours cette femme à-la-fois noble et gracieuse , modeste
sans pruderie , vertueuse sans sévérité , gaie sans malice ,
bonne et douce sans fadeur , animée sans coquetterie : plus
il la voyait , plus il l'étudiait , et plus son ame entière s'attachait
à elle . Il s'établit bientôt entr'eux une liaison d'amitié ,
qu'Elisa n'eut garde de repousser comme elle l'aurait fait
peut -être avec tout autre homme ; elle se laissa tout naturellement
aller au sentiinent légitime qu'elle éprouvait , et
ne chercha point à le cacher . Souvent elle ne suivait pas
sa soeur dans le monde , sous quelque prétexte elle restait
chez elle , et c'étaient les jours les plus heureux de son cousin
Albert , qui restait alors avec elle ; mais il n'avait point
encore fait l'aveu positif de son sentiment .
I
1. Un de ces jours de tête à tête. où Mm de Lavigni avait
encore été plus aimable et plus tendre , il ne fut plus maîtrede
lui-même , et il osa lui dire combien elle était adorée ,
et quel serait son bonheur s'il avait l'espoir que son amour
fût partagé , que ses voeux ne fussent pas rejetés . Elisa
avait attendu ce moment pour faire une épreuve ; elle sut
bien voir au désordre de ses paroles , à son air aussi troublé
que touché , que son aveu lui échappait malgré lui , qu'il
n'avait pas été prémédité , et qu'il ne lui disait rien qui
annonçât l'intention de la tromper sur sa situation ; mais
cela ne lui suffisait pas encore.
Non , mon cher Albert , lui dit- elle avec le ton de la
candeur et du sentiment , non , les voeux de votre coeur ne
seront pas repoussés , et le mien les partage . Pourquoi ne
-vous répondrais -je pas avec franchise quand l'aveu mutuel
366 MERCURE DE FRANCE ,
de nos sentimens peut nous conduire au bonheur ? déjà
nous sommes unis par un lien de parenté ; nos états ,
nos fortunes se conviennent aussi bien que nos caractères ;
Dercour et sa femme vous aiment ; ils verront avec plaisir
leur aimable cousin devenir leur frère . Pourquoi vous
ferais-je acheter votre bonheur par des incertitudes ? je
vous aime , je suis libre , et .....
S
que vous
Et le malheureux Albert ne l'est pas , s'écria-t-il d'une
voix étouffée , en tombant à ses pieds . O Lise , ô femme
chérie , pardonne -moi d'avoir ose t'offrir mon coeur , quand
ma main ne m'appartient plus . Un lien détesté , repoussé
à l'instant même où je fus forcé de le former , a toujours
fait le tourment de mon existence ! mais peut - il empêcher
que vous ne soyez au moins l'amie , la consolatrice du plus
infortuné des hommes? Oh ! prononcez seulement
serez mon amie , et toutes mes peines seront effacées .
Eh bien ! lui dit- elle avec un ton sérieux , j'y consens;
oui , je veux être votre amie , puisque toute autre relation
nous est interdite . Relevez-vous , mon cousin , ce n'est pas
la place d'un ami : asseyez-vous près de moi , et prouvezmoi
que vous l'êtes en m'accordant votre confiance . Il s'y
plaça et lui conta avec une extrême émotion toute l'histoire
de sa vie , et l'on juge avec quel intérêt elle fut écoutée ;
ce fut alors seulement qu'elle apprit mille détails sur Emilie ,
qu'elle avait ignorés , et en particulier tout ce qui avait suivi
son mariage , et la fuite d'Albert . D'après la lettre d'Emilie ,
dont sa tante lui avait parlé , elles la croyaient toutes deux
avec lui en Amérique ; et quoique Mlle Gertrude assura sa
nièce , qu'il était bien moins humiliant pour elle d'être
sacrifiée à un ancien sentiment , qu'à une haine sans motif,
elle n'en souffrait pas moins horriblement de le savoir avec
- son heureuse rivale ; elle apprit avec plaisir qu'il ne l'avait
pas même revue. D'ailleurs il ne s'excusa point , ne rejeta
sa faute sur personne , parla de son père avec tendresse et
respect , en disant seulement que ce bon père l'avait engagé
avec un peu trop de précipitation en croyant faire son bonheur;
et se repentant mortellement d'avoir été entraîné à
l'affliger et à le quitter . Mais je l'avoue , ajouta-t - il , lors
même que mon coeur eût été libre , la jeune personne qu'il
m'avait choisie pour épouse , n'aurait jamais pu me plaire
sous ce rapport ; c'était un très-bon enfant , mais un enfant
dans toute l'étendue du terme ; fort petite , fort maigre ,
très-brune ; autant que je m'en rappelle , le caractère de sa
figure était contraire à mon goût. Naturellement assez soni.
4
AOUT 1810 . 367
bre , j'aurais eu besoin d'une compagne qui m'égayât , m'animât
; Elisa Mesner était encore plus sérieuse , plus silencieuse
et plus indolente que moi , et notre ménage n'eût été qu'une
mort anticipée : mais tout cela n'excuse point la manière
cruelle , barbare , dont j'ai repoussé ce jeune coeur qui ,
j'en dois croire une lettre de sa tante à mon père , ne demandait
pas mieux que de se donner à moi : cependant j'ai souvent
pensé que cette bonne tante , pour faire plaisir à son
ancien ami , avait exagéré les sentimens de sa nièce , ou pris
pour de l'amour ce qui n'était qu'une obéissance passive ;
Elisa ne me paraissait pas susceptible d'un sentiment
vif, et........
*
Jusque-là Me de Lavigni , la tête appuyée sur sa main
et le coeur bien agité , avait écouté en silence ; mais à ce
mot elle oublia son rôle , et l'interrompant vivement :
Combien vous vous trompez , dit-elle d'une voix tremblante
! le coeur d'Elisa était déjà tout à vous ..... si du
moins j'en juge par le mien , dit-elle en se reprenant : mais
continuez , je ne vous interromprai plus. » Albert trouva
l'interruption très-douce , il baisa la main de sa cousine
avec passion , et il acheva son récit en lui peignant en
traits de feu celle qu'elle lui avait inspirée , et lui demandant
au moins sa pitié . Elisa tâcha de prendre encore sur elle .
Et pendant cette longue absence , lui dit-ellle , une fois
dégagé d'Emilie , votre coeur ne vous a jamais rappelé
auprès de votre père et de votre épouse ? jamais vous
n'avez désiré de vous rapprocher d'eux ? Non , je l'avoue ,
j'étais trop coupable pour espérer mon pardon , et trop
fier pour le demander ; mon amour pour Emilie était éteint
par le mépris , mais j'avais honte de l'avouer , et ma répugnance
pour le lien que j'avais formé existait encore dans
4 M
tonte sa force .
Pauvre Elisa , que je la plains ! Vous aviez au moins
de leurs nouvelles , ils vous écrivaient , sans doute ?-Mon
père quelquefois , très-rarement ; mais Elisa trop offensée ,
ou n'ayant rien à me dire , ne m'a jamais écrit , et je lui
en sais gré ; qu'aurais-je pu lui répondre ? le silence convenait
mieux à notre situation réciproque. Long- tems j'ai
espéré que mon père romprait ce lien , et j'en attendais la
nouvelle ; il ne l'a pas fait ; et s'il a voulu me punir en ne
me rendant pas ma liberté , il n'est à présent que trop
vengé , puisqu'il faut que je renonce à celle pour qui je
donnerais ma vie . Qu'elle devienne au moins l'arbitre de
-mon-sort &- que je retrouve son estime ; et je serai moins
368 MERCURE DE FRANCE ,
malheureux. Prononcez , mon amie , et je fais le serment
d'obéir.
L'épreuve n'était pas encore finie . Ce ne sera point en
vain , lui dit Mme de Lavigni avec dignité , que vous
m'aurez donné le titre de votre amie ; voulez-vous me
charger de vous raccommoder avec votre père et votre
femme ? Je méditais un voyage de curiosité en Suisse , je
l'accélérerai ; vous m'accompagnerez , si vous le voulez ;
j'irai la première à St -G ** plaider votre cause , obtenir de
pardon d'Elisa . Vous secouez la tête , Albert , ne m'accep
tez -vous pas pour votre médiatrice ? j'ai dans l'esprit que je
réussirai ; je deviendrai son amie ....
Non , non , s'écria Albert , non ce n'est pas vous qui
devez en être chargée ! pardonnez ma manière de sentir sur
ce point , vous avez assez de délicatesse pour la comprendre.
Elisa ne doit pas être abusée de nouveau ; une indigne rivale
m'éloigna d'elle , une autre rivale , mille fois plus aimée
encore et si digne de l'être , ne doit pas me ramener auprès
d'elle , m'obliger à faire une comparaison qui rendrait encore
mon sort plus affreux , mes liens plus pesans , et lui ôterait
bientôt la fausse sécurité que vous lui auriez rendue : il
faut que le sacrifice soit complet pour être possible ; et sije
dois vivre avec Elisa Elman , je ne dois jamais revoir Lise
de Lavigni . Non, je ne la verrai plus , mais son image restera
gravée dans mon coeur. —- Et cependant , je te défie
de les séparer , lui dit- elle en ouvrant ses bras , qu'elle jeta
autour de lui . Oh ! mon Albert , mon époux , mon amis,
mon amant ! celui que j'aime depuis que je connaise mon
coeur , que j'aimerai jusqu'à ce qu'il cesse de battre , ouvre
les yeux comme tu viens de m'ouvrir ton coeur , reconnais
la plus tendre , la plus fidèle des épouses , et n'en aime
pas moins ta Lise de Lavigni parce qu'elle a été Elisa Mes+
ner , Elisa Elman , et qu'elle l'a trompé quelque tems pour
te conduire au bonheur. Elle aurait pu parler plus long-tems:
Albert , immobile, comme une statue , ne savait ni ce qu'il
entendait , ni ce qu'il devait croire ; il fallut qu'Elisa pour
le convaincre lui racontât mille détails de St -G ** et de leur
intérieur , qu'elle seule pouvait savoir: il fallut qu'elle lui
montrât le portrait de son père et de sa tante , qu'elle avait
en bracelets ; il fallut lui lire des lettres de son père ; enfin
il commençait à peine à se douter de la réalité de son bonheur
, quand M. et Me Dercour rentrèrent . Elisa leur
présenta Albert sous le titre de son époux . Vous ne
ferez pas non plus à la petite Lucy l'honneur de la recon-
1
AOUT 1810 .
369
maître, lui dit M Dercour ; vous avez oublié je parie
comme elle escamota un jour le panier de pêches que vous
apportiez à tante Gertrude ; comme elle savait trouver le
chemin de votre poche pour chercher des diablotins , pendant
que vous lisiez , et y remettre les papiers vides ; et ce
jour que j'avais grimpé le dossier de votre chaise , pour vous
coiffer du chapeau de ma tante , que vous vous levâtes brusquement
, et que je tombai en arrière et me fis un trou à la
tête ? Tenez , en voilà la marque encore , dit- elle en relevant
ses cheveux : vous traitiez joliment ces deux pauvres soeurs ,
elles sont trop bonnes de vous pardonner.
Albert ne pouvait plus douter , ses yeux se refusaient
encore à reconnaître Elisa dans la belle M de Lavigni ;
mais elle l'avouait pour son époux , elle lui en donnait les
droits , que lui fallait-il de plus ? il croyait rêver , et demandait
au ciel de ne jamais se réveiller . Elisa n'avait point eu
le projet de finir aussitôt son petit roman , elle voulait ne se
faire reconnaître qu'à Lavigni ; le refus d'Albert et son noble
3 motif l'entraînèrent malgré elle : oh ! mon amie , lui disaitelle
, quand il lui demandait pardon à genoux de ses torts
passés , que tu as bien su les réparer ta bonté pour ta
pauvre Elisa , à qui tu ne voulais pas amener cette Mme de
Lavigni , a tout effacé , et je ne l'oublierai de ma vie . Il fut
ensuite question de leur départ , ni l'un ni l'autre ne voulaient
retarder le bonheur de leurs parens ; Elisa se faisait
3 un plaisir d'enfant de leur surprise . Il fut fixé au surlendemain;
elle laissait sa soeur heureuse , elle l'était elle -même ,
elles se séparèrent avec moins de peine et avec l'espoir de
se retrouver .
€
་ ་ ་་ །,
Nous voyagerons rapidement avec eux , sans regarder
hors de la voiture , et nous voilà sur les rives du Léman ,
et dans la cour du château de Lavigni . La tante Gertrude
fut d'abord demandée , et pendant qu'elle tombe des nues
et pleure de joie en embrassant Albert , qui lui raconte son
bonheur , Elisa monte dans le cabinet du vieux père , qui
s'était fort ennuyé de son absence , et la reçut avec un
extrême plaisir je te trouve encore embellie , chère Elisa ,
mais aussi tu t'es bien amusée ; j'ai cru que tu ne reviendrais
jamais , ma fille , dit le vieillard attendri .
-Pardon , papa , je suis restée plus long-tems que je
n'aurais dû ; mais en revanche je vous amène une bonne
société .
-
-Et qui , ma fille ? tout ce que tu amènes est bien venu ,
mais il me suffisait de toi
370
MERCURE
DE FRANCE
,
-Eh bien ! ce ce sera un autre moi -même . Ne m'avez-vous
pas dit , mon père , que…... que si je trouvais plus de bonheur
que je n'en ai eu dans le lien du mariage , vous n'y
meltriez pas d'obstacle ?
- Voilà ce que j'ai craint , dit le bon Elman en pâlissant,
il ne me manquait plus que ce malheur. Quoi ! ma fille , tu
veux me quitter?
-
fils.
Non , jamais , mon père , mais je veux vous donner un
-
Le vieillard secoua la tête tristement ; non , jamais , ma
fille , répondit -il : Albert m'a abandonné , mais jamais je
u'aurai d'autre fils qu'Albert. - Il était à la porte avec la
bonne tante , et fut bientôt dans les bras et aux pieds de
son père.... Le bonheur rajeunit , dit-on ; M. Elman vécut
long-tems encore , et plusieurs petits enfans embellirent son
heureuse vieillesse . Elisa sut prouver tous les jours davantage
à son cher Albert , qu'il n'est qu'une route pour arriver
au bonheur , celle de l'amour réuni aux devoirs et à la vertu.
ISABELLE DE MONTOLIEU :
VARIÉTÉS .
CHRONIQUE DE PARIS.
ON ferait un bien gros volume des découvertes utiles
et reconnues pour telles que leurs inventeurs n'ont jamais
pu parvenir à faire adopter en France , et dont l'étranger
s'est enrichi. M. Fabre du Vigau a trouvé une manière
de travailler le lin qui le rend propre à remplacer le coton
dans les différens usages où on l'emploie . Il semble qu'une
pareille découverte mériterait de fixer l'attention publique ,
et cependant à peine un ou deux journaux ont-ils daigné
consacrer quelques lignes à une annonce de cette impor
tance . Mériterions-nous , en effet , le reproche de frivolité
qu'on nous fait depuis si long-tems ? L'inventeur des cha
peaux ceintrés des bottes sans coutures , des cravates
élastiques , de l'eau à la Ninon , du potage à la Camérani ,
des sorbets à la Frascatana , et autres fadaises semblables ,
occuperont Paris et les journaux pendant plusieurs mois
tandis que l'homme utile et ingénieux qui aura consacré
ses veilles à inventer une échelle à incendie , un lit méca
nique pour le transport des malades , des soupes à la
AOUT 1810 . 371
Rumfort , un mode d'éclairage économique , restera ignoré
dans son atelier , ou n'obtiendra d'autre prix de la publicité
de ses travaux , que de fournir à quelqu'auteur du
Vaudeville la pointe d'un couplet ou le refrain d'une
chanson .
- Paris commence à se ressentir des heureux effets da
canal de l'Ourcq ; les eaux de ce vaste bassin coulent déjà
dans plusieurs des fontaines de cette capitale . Quelquesunes
sont remarquables par leur élégante simplicité ; des
urnes antiques , des obélisques , des colonnes tronquées ,
varient leurs formes et servent d'embellissemens aux différens
quartiers qu'elles arrosent . Dans l'éloge que nous
faisons du plus grand nombre de ces monumens publics ,
nous ne prétendons pas comprendre la fontaine de la place
Dauphine , dont la forme bizarre et les proportions mesquines
nous paraissent également indignes de l'époque où
elle a été construite , et du héros à la mémoire duquel on
l'a érigée : le brave Desaix mort aux champs de Marengo
réclamait un plus glorieux hommage , et le recevra bientôt
sur la place des Victoires. Le 15 de ce mois sa statue colossale
doit être découverte ; elle fait honneur au talent
de l'artiste qui l'a exécutée , et gagnera beaucoup lorsque
le tems aura imprimé au bronze cette teinte verdatre qui
remplace le brillant cuivré de la ciselure .
-L'ouverture et la ruine des petits théâtres de fantaisie
se succèdent avec une merveilleuse rapidité. En moins de
six ans nous avons vu s'élever et s'écrouler les théâtres des
sauteurs , des danseurs de corde , des chiens savans et des
puppi napolitani . Voici venir un nouvel entrepreneur qui
nous annonce les Fables de La Fontaine mises en action
ce qui suppose une ménagerie entière ; on prétend que
celte idée à un but moral ; nous ne voyons encore que le
côté ridicule ; et de la meilleure foi du monde nous nous
demandons comment ( à moins de munir chaque spectateur
d'un télescope ) on pourra représenter , par exemple ,
la cigale et la fourmi , le lion et le moucheron . Ce théâtre
compte déjà une demi-douzaine d'auteurs tout prêts à
mettre en pièces La Fontaine . C'est une singulière manie
du tems où nous vivons , que de chercher à confondre
ainsi tous les genres ; ce n'était pas assez des romans his--
toriques , des herbiers moraux, de l'éducation sensitive,
il nous fallait encore des apologues dramatiques.
-
Les libraires se plaignent de ne rien vendre , d'où
vient donc qu'ils impriment et réjmpriment sans cesse ?
372
MERCURE DE FRANCE ,
La spéculation à la mode ( car la littérature a la sienne ) ,
est maintenant celle des morceaux choisis . Morceaux
choisis de Duclos , morceaux choisis de Lemierre , morceaux
choisis des Sermonaires protestans . Il reste encore
un choix à faire , c'est celui de ces morceaux choisis .
-
Parmi les ouvrages nouveaux qui viennent de paraître
, on distingue les Memoires du duc Popoli , publiés par
lady Mary Hamilton ; ce roman écrit en français par une
dame anglaise de la famille du célèbré auteur des Mémoires
de Grammont , n'est pas moins remarquable par la peinture
des caractères , par l'intérêt des situations que par
l'élégance et la pureté du style . Nous nous étendrons d'autant
moins sur ces Mémoires qu'ils seront , sans doute ,
l'objet d'un article dans ce journal .
-
Les Gendres , dont la Comédie française ajourne
depuis un mois la première représentation , doivent être
joués lundi prochain .
Le Charme de la voix, que Feydau nous promet toujours
et qu'il ne nous donnerait jamais si Elleviou et Mme Duret
venaient à quitter ce théâtre , paraît devoir céder encore
le pas à Cagliostro. Les jongleries de ce fameux charlatan
n'auraient-elles pas été mieux placées au Vaudeville ?
L'Odéon répète une pièce mêlée de chants et de danses
pour la fête de S. M. l'Impératrice . La Double Fête au
théâtre des Variétés est relative à la même circonstance .
Saintfoix observe dans ses Essais sur Paris qu'en
1760 la femme d'un libraire faisait ses couches dans la
salle de bain de Diane de Poitiers , et qu'un procureur au
Châtelet se trouvait logé trop à l'étroit dans l'hôtel d'un
garde-des- sceaux . De pareils rapprochemens sont curieux ,
et de nos jours des recherches semblables pourraient être
plus amusantes encore . Il n'est pas sans intérêt de savoir
que c'est dans la maison où se trouve en ce moment établi
la redoute de la rue de Grenelle - Saint- Honoré qu'est morte
empoisonnée Jeanne d'Albret , mère de notre bon et grand
Henri IV ; que l'hôtel de Colbert , rue des Rats , est occupé
en entier par un imprimeur ; que l'hôtel où est mort le connétable
Anne de Montmorenci est aujourd'hui consacré
aux bureaux des droits réunis .
- On ignore assez généralement que les restes d'une reine
de France ; Henriette de Lorraine , femme d'Henri III ,
sont déposés au cimetière du Père Lachaise , et » qu'une
simple croix de bois indique la place où ils se trouvent.
Avec quelques recherches il serait facile de se procurer
AOUT 1810 . 373
tine foule de renseignemens /précieux, et de les conserver
au moyen d'inscriptions lapidaires , semblables à celle que
M. Cailhava a fait mettre sur la maison des piliers des halles
où naquit Molière , en 1620 .
-Le propriétaire du Panharmonicon est sur le point de
retourner en Allemagne , après avoir vendu , pour une
somme de cent mille francs ( à ce qu'on assure) , son
gigantesque instrument . Cette espèce d'orgue remplacerait
à lui seul un orchestre tout entier , si l'exécution musicale
pouvait se passer de cette expression , de ces nuances délicates
auxquelles la perfection de l'art mécanique ne peut
jamais espérer d'atteindre . Il est donc permis de croire
qu'on s'en tiendra aux orchestres humains , et que les
Kreutzers , les Dalvimare , les Frédérick et les Tulous , ne
seront point dépossédés par les Panharmonicons , parvint-
on à les multiplier autant que les serinettes .
"
MODES. Un jeune homme de bon ton et une femme
comme il faut , ne savent plus en ce moment , on
porter
leurs pas . Le bois de Boulogne est désert , on ne parle pas
plus de Bagatelle que du Pré aux Clercs ; les Champs-
Elysées sont abandonnés aux bonnes , et le boulevard de
Coblentz à une classe de femmes qu'on ne peut nommer.
Ce qu'il y a de mieux à faire , c'est de parcourir en wisky
et sur - tout en calèches les routes qui conduisent à la
vallée de Montmorenci , à Saint- Cloud , à Belle -Vue , à
Auteuil , et d'aller se mêler aux danses champêtres des
habitans de ces villages . Le peuple laborieux est beaucoup,
plus facile à amuser que le peuple élégant . Le repos est
déjà pour lui un plaisir . Un melon dans une serviette , un.
miroton dans la cavité d'un gros pain , une bouteille de
vin en poche , compose un repas excellent pour cet ouvrier
qui s'achemine gaiement , avec sa nombreuse famille ,
vers Pantin ou Menil -Montant.
}
Les collets de velours ras sont en grande faveur . Aux
habits crotin ont succédé les habits couleur douteuse
entre le vert myrte et le vert laurier . Il faut des yeux bien
exercés pour saisir cette nuance , et l'on doit trembler
quand on songe aux conséquences qu'entraîne , à cet égard ,
la moindre méprise . Les gilets se croisent de jour en jour
davantage bientôt on ne saura plus cù ils se boutonnent.
Le choix de l'étoffe n'en est pas moins essentiel que la
forme ; c'est une légère toile de coton rayée transversalement
de rouge , de vert tendre ou de jaune nankin . Quel374
MERCURE DE FRANCE ,
ques élégans portent des étoffes de très-petites fleurs vertes
ou bleu - de - ciel .
Un cachet en sardoine , sur lequel est gravé un diable
qui emporte l'amour , est une breloque indispensable à la
chaîne d'un homme à la mode , et prouve à quelle distance
nous sommes du siècle de la chevalerie .
Les petites-maîtresses les plus recherchées portent une
robe sac , en toile perse , de la couleur la plus rembrunie.
Plus de fichu de soie , plus de brodequins , plus de bas à
jour des souliers noirs , des bas de coton unis d'une
extrême finesse , un schall sous le bras et une guimpe
montante avec une fraise de gaze-linon , tel est le négligé
du meilleur goût , du moins depuis quinze jours . Ce dont
il faut se garder , sous peine de ridicule , c'est de se montrer
aux promenades avec une ombrelle . Ce meuble , bien
qu'utile , n'est pas moins inconvenant qu'un sac à ouvrage ;
c'est dire assez dans quel discrédit il est tombé .
On a vu quelques élégans avec des bésicles ; mais il ne
faut rien précipiter , et nous dirons dans un autre numéro
ce qu'il faut penser de cette innovation . Nous ne voudrions
pas exposer nos lecteurs à une démarche incon
sidérée .
-
Y.
SPECTACLES.Théâtre Français . Trente-unième
représentation d'Artaxerce , tragédie en cinq actes de
M. Delrieu .
Le Théâtre Français possède peu de tragédies aussi
fertiles en événemens que celle-ci : sans parler d'une cons
piration en permanence depuis le premier acte jusqu'au dernier
, nous y trouvons un triomphe , un régicide , un procès
criminel , une révolte , un couronnement , une épreuve
judiciaire et un suicide par le poison . Le sujet est pris dans
l'histoire ; Crébillon , Métastase et Lemierre l'avaient traité
avant M. Delrieu . Il a profité de leurs exemples pour éviter
et pour imiter , mais puisqu'au gré de tous les critiques
il a mieux réussi que ses prédécesseurs , nous ne nous
arrêterons point à lui demander compte de ce qu'il a pu
leur emprunter . Les emprunts sont permis avec les étrangers
comme Métastase ; les larcins le sont envers les morts ,
tels que le Xerxès de Crébillon et l'Artaxerce de Lemierre
. Celui de M. Delrieu , considéré uniquement en
lui- même , n'offre d'ailleurs à la critique que trop de défauts
à relever .
L'invraisemblance
AOUT 1810 . 3-5
SEINE
言
1
L'invraisemblance de l'intrigue est peut - être le glu
de tous ; car le nouvel Artaxerce est , si l'on peu expri
mer ainsi , une tragédie d'intrigue. Or , comment expligner
dans cet ouvrage la situation politique d'Artan , qui
plaint comme un ministre en disgrace , et qui est plus
puissant que le roi lui- même , dans l'armée , danse temple
et jusque dans le palais ? Comment excuser rounde
Cléonide , qu'on nous présente comme un favori du grand
roi , et qui n'a réellement aucune puissance ? Ce Cléonded
et Xercès lui -même qui ne paraît pas , mais qu'il fait parler,
soupçonnent Arbace , fils d'Artaban , de vouloir usurper
le trône, et c'est à son père qu'ils confient le soin de l'interroger
. Dès la troisième scène du second acte , Cléonide
annonce qu'il va s'assurer d'Arbace , et cependant il n'en
fait rien . Lorsqu'Arbace est enfin arrêté comme régicide ,
c'est encore à son père qu'il est remis par Artaxerce , et
ce qui est plus invraisemblable encore , c'est son père que
le prince charge de le juger et de le condamner . L'aveuglement
est si grand dans toute cette cour de Perse , qu'avec
la connaissance d'une conspiration très -étendue , après
avoir arrêté l'un des principaux conjurés , après l'assassinat
du roi dont Arbace doit au moins paraître complice , nulle
précaution n'est prise pour arrêter le cours de la conjuration ;
Cléonide lui-même , le soupçonneux Cléonide ne conçoit
pas la moindre défiance contre Artaban ; et Artaxerce ,
au lieu de s'occuper à mettre ses jours en sûreté , après
avoir vengé la mort de son père , fait mettre en liberté
celui qu'il en croit l'auteur, et ne songe qu'à se faire couronner
par le chef des Mages . Aussi la cérémonie de ce
couronnement est-elle bientôt interrompue par les factieux ,
et ceci du moins est vraisemblable . Mais l'est- il qu'Artaban
ait eu assez de crédit chez les Mages pour faire empoisonner
la coupe qui doit être présentée au nouveau roi ? L'estil
que lorsqu'Arbace a prouvé sa fidélité , en apaisant luimême
la révolte , dont le but était de le couronner , Artaxerce
s'avise de vouloir s'en assurer encore en lui faisant
boire cette coupe ? Qu'ajoutera cette action à la force de
son serment ?
Prends de ma main la coupe au crime redoutable ,
lui dit Artaxerce . Cette coupe a -t- elle donc la vertu d'empoisonner
les coupables en sauvant les innocens ? Rien ne
l'annonce . Elle était donc inutile , et l'on voit clairement que
l'auteur n'en a fait usage que pour amener l'action d'Arta-
A a
GENT
376 MERCURE
DE FRANCE
,
ban qui , trompé dans tous ses projets , se fait enfin justice
à lui-même , en avalant le poison qu'il avait préparé pour
venger son fils et dont son fils allait être victime .
Ces invraisemblances dans la conduite de la pièce , en
ont déjà fait ressortir d'autres dans celle de deux- personnages
principaux , Cléonide et Artaxerce : mais la plus grande
de toutes se trouve dans le plus important de tous . Plusieurs
écrivains ont déjà remarqué qu'il n'était pas dans la nature
de l'ambition de travailler pour un autre , et que la conronne
n'est pas de ces biens qu'un père puisse convoiter
uniquement pour son fils . Cette critique peut être exagérée :
le coeur humain a tant de replis , qu'on peut difficilement
se flatter de les connaître tous . Mais ce qu'on peut affirmer
avec plus d'assurance , c'est qu'un homme tel qu'Artaban,
modèle de fidélité envers son roi vaincu , fugitif et malheureux
, qui a si long- tems défendu le trône contre les
faclieux , qui l'a rendu à Xerxès après sa défaite , ne devient
point , après trente ans de vertus ( 1 ) , rebelle , assassin
, régieide , et cela parce que son fils est trompé par
Xerxès , dans l'espoir que ce prince lui avait donné d'épouser
sa fille et de jouir des honneurs du triomphe .
Au reste , cette invraisemblance une fois admise ou ex
cusée , le caractère d'Artaban se soutient fort bien dans
tout le cours de la pièce . Il en est de même de celui
d'Artaxerce ; sa générosité ne se dément pas plus que son
imprévoyance , et l'on peut en dire autant d'Arbace égale
ment imperturbable dans son calme et dans sa vertu . On
pourrait seulement trouver un peu trop de ressemblance
entre ces deux personnages ; elle est telle que , s'ils échan
geaient leurs situations , on peut croire que le premier dirait
ee que dit le second dans l'état actuel des choses , et le see
cond , ce que dit le premier.
Nous passerons légèrement sur le rôle de Mandane . Si
l'abbé Pellegrin vivait encore , on pourrait croire que celte
princesse lui a été demandée, comme au Vaudeville , parce
que les comédiens en voulaient une , tant elle est inutile à
l'action ! L'auteur aurait pu la laisser derrière la toile
comme son Xerxès , son Nicanor , son Hélenus , sans que
son intrigue en souffrît le moins du monde . Mais nous
venons de montrer dans cette pièce plus de défauts qu'il
(1 ) Ce qu'on vient de lire en caractères italiques , est tiré des notes
de la tragédie d'Artaxerce , et l'auteur ne le désavouera pas,
AOUT 1810 .
377
n'en aurait fallu pour justifier sa chute ; et puisqu'au contraire
elle a réussi , il est tems d'en chercher les raisons .
Nous les trouverons d'abord dans la situation éminemment
tragique d'Artaban , coupable et juge d'un crime
dont son fils est accusé , et dans celle de ce fils seul maître
du secret de son père , et se décidant à mourir innocent
plutôt que de le trahir. Indépendamment des belles scènes
qui en résultent dans les trois derniers actes , nous devons
citer celle du second antérieure à l'assassinat de Xerxès ,
dans laquelle Artaban tente vainement la fidélité de son
fils envers son prince , et la seconde du troisième où Arbace
rencontre son père tenant encore à la main l'épée
dont il vient de frapper le roi . La noblesse , la générosité
d'Artaxerce a aussi contribué puissamment au succès ;
mais ce qui a constamment soutenu l'ouvrage , ce qui en a
masqué les défauts , c'est la rapidité des événemens , c'est
cet intérêt de curiosité qui fait lire avec avidité les romans
et attire la foule aux mélodrames . On veut voir ce qui
arrivera , et lorsque de scène en scène il arrive toujours
quelque chose , on se laisse entraîner à la marche de
l'action , et ce n'est qu'après la chute du rideau que l'on se
demande si tout ce qu'on a vu était raisonnable , si tant
d'événemens devaient nécessairement arriver .
En voilà sans doute assez pour expliquer et justifier le
succès de cette tragédie à la représentation : mais il est
permis de douter qu'elle se soutienne à la lecture . L'intérêt
de curiosité fait lire une fois un ouvrage , mais il n'y
ramène pas . Le développement des caractères , les combats
des passions , la vérité des moeurs , une vraisemblance
assez parfaite pour que l'illusion ne se dissipe point
à l'examen , et sur-tout le mérite du style , voilà ce qui leur
procure cet honneur ; et rien de tout cela ne nous a frappés
dans Artaxerce . Peut- être ne sommes - nous pas assez clairvoyans
; peut-être sommes -nous trop difficiles ; peut- être
encore trouvera- t- on qu'après avoir insisté sur les défauts
de cette tragédie , nous n'en avons pas assez fait valoir les
beautés. Dans toutes ces suppositions , nous renverrons
nos lecteurs aux notes que les éditeurs ont jointes à cette
tragédie . La sagacité la plus pénétrante et la plus franche
admiration y dévoilent tous les mérites de l'ouvrage , tous
ses avantages sur ceux où l'on avait déjà traité le même
sujet , tout l'art qu'a employé l'auteur pour éviter les fautes
de ses prédécesseurs , et pour tirer du fonds qui leur était
commun , des beautés qui lui appartiennent. En un mot ,
A a 2
378 MERCURE DE FRANCE , AOUT 1810 .
elles suppléeront abondamment à ce que notre article peut
avoir de défectueux .
Observation su l'instinct des Fourmis .
PARMI les nombreuses observations que renferme l'ouvrage
de M. Huber sur les moeurs des fourmis , une des
plus curieuses sans doute est celle de l'instinct , ou de
l'intelligence , qui porte les ouvrières à retenir obstinément
et par force les femelles qui ont été fécondées avant de
s'envoler . Elles leur arrachent les ailes , les entraînent
dans les souterrains , et les gardent avec beaucoup de précaution
, comme si elles sentaient la nécessité de s'assurer
de leur personne pour maintenir la population de leur
république . Voici une expérience qui confirme cette observation
. J'avais trouvé dans un jardin une fourmilière
nombreuse , et parmi la multitude des ouvrières qui allaient
et venaient sans cesse , je remarquai plusieurs mâles
et plusieurs femelles revêtus de leurs ailes , et qui se
promenaient librement , sans doute parce que leur union
n'avait pas encore eu lieu . J'ai pris une de ces femelles ,
je lui ai ôté les ailes , et je l'ai remise parmi ses compagnes
. Elle n'eut pas fait deux pas , que celles - ci la voyant .
sans ailes , la prirent pour une fourmi fécondée qui cherchait
à s'échapper. Elles se jetèrent sur elle , et voulaient
à toute force la conduire dans les souterrains . Celle - ci ,
sentant apparemment qu'il manquait encore quelque chose
pour réaliser ces apparences , se défendait de toutes ses
forces ; mais elle fut enfin obligée de céder au nombre , et
je la perdis de vue à l'entrée des galeries . Ses compagnes ,
trompées par la perte de ses ailes , auront - elles ensuite
reconnu leur erreur , et comment auront-elles pu s'en apercevoir
? Je l'ignore ; mais j'ai répété trois fois cette expérience
, et trois fois les ouvrières y ont été attrapées .
I. B.
Aux Rédacteurs du Mercure de France.
Messieurs , vous avez été mal informés . J'ai écrit , il est vrai , contre
la doctrine de M. Portal . J'ai écrit aussi contre la saignée et contre le
sucre , ainsi que vous l'avez annoncé dans votre Nº du 26 mai dernier.
Le reste de cette note qui me concerne , est inexact.
GAY , rue du Doyenné , nº 3.
冰熊产
POLITIQUE.
UNE notification de la plus haute importance vient de
fixer les incertitudes , et de régler de nouveau hos relations
avec les Etats - Unis ; avant de la faire connaître et de transcrire
la lettre du ministre des relations extérieures qui la
contient , il faut reprendre les choses de plus haut , et
donner l'extrait de quelques correspondances officielles ,
publiées par le Moniteur, d'après les gazettes américaines .
Ces lettres jettent un jour nécessaire sur la question , et
leur lecture est utile avant celle de la lettre du ministre
de S. M.
Le 7 mars 1810 , M. Dauchy , intendant- général de
S. M. dans les provinces illyriennes , conformément aux
ordres du gouverneur-général et aux intentions de S. M. ,
déclare un embargo sur tous les navires américains , et
ordonne la confiscation . La même mesure s'exécute en
même tems à Naples , et aux réclamations de M. Hammel ,
consul des Etats -Unis d'Amérique , M. de Gallo , ministre
de S. M. Sicilienne , répond par une lettre qui explique
les motifs de la mesure par le système des représailles , et
la justifie par la nécessité de se défendre .
"
19
M. Armstrong s'était adressé directement au ministre
do France , en lui représentant que des cargaisons américaines
séquestrées à Saint-Sébastien allaient être transportées
et vendues à Baïonne , en exécution d'un ordre
ministériel. Le ministre de France fait répondre verbalement
, que S. M. s'est déterminée à faire vendre les propriétés
américaines saisies en Espagne , mais que l'argent
qui en proviendra restera en dépôt . A cette notifica
tion M, Armstrong répond par ces deux questions qu'elle
fait naître dans son esprit . La décision de S. M. s'applique
t - elle aux bâtimens comme aux cargaisons ? La destination
de l'argent provenant des ventes dépendra-t-elle de l'issue
de la négociation ? Le ministre discute ensuite la question
des représailles , et examine si elles sont ici légitimes de
Ja part de la France ; et d'abord il avoue que , depuis le
20 février 1810 , les Etats- Unis ont interdit l'entrée de
leurs ports aux bâtimens français , et que la confiscation
38q.. MERCURE
DE FRANCE
,.
était la suite de la violation de cette loi ; assurément cet
aveu rend la suite de la discussion assez inutile , et décide
bien la question . Le ministre cependant cherche à justifier
celte mesure en donnant cette loi comme purement municipale
, et comme le résultat du droit qu'ont toutes les
nations d'admettre ou de n'admettre pas des étrangers
dans leurs ports . Selon le ministre , les Etats -Unis ont
voulu éviter les injures et l'insulte , échapper aux mesures
irrégulières qu'on prétend être une conséquence forcée du
décret du conseil britannique . Son objet est purement
défensif. Les Etats-Unis d'ailleurs avaient à se plaindre de
la France un bâtiment poussé par la tempête sur les côtes
de France avait été capturé et condamné. Des bâtimens
américains avaient été appelés et brûlés en mer pour la
sûreté de celui qui les brûlait les ordres de l'Angleterre
contre l'Amérique n'étaient qu'en théorie ; ceux de France
étaient mis en pratique , et le gouvernement américain
aurait pu établir une nuance entre ces deux genres d'agression
; mais les Etats-Unis n'ont pas suivi cette idée , leur
conduite a été franche , et leurs mesures égales contre les
deux puissances belligérantes . Le ministre Armstrong
donne à cette discussion une longue étendue , et l'appuie
par des faits postérieurs aux mesures prises par les Etats-
Unis , faits qui tendraient à prouver que le gouvernement
français ne les a pas toujours cru susceptibles de représailles
. Ces faits sont , entr'autres , qu'on a restitué divers
bâtimens entrés dans les ports , et dont la condamnation
n'a point eu lieu , que la jurisprudence française dans cette
discussion n'a point été uniforme , qu'elle a été alternativement
sévère et facile . Les dernières dépêches de M. Armstrong
sont du 21 mars ; elles contiennent de nouvelles
réclamations sur la saisie du Héros au Texel , et sur celle
d'un grand nombre d'Américains dans le royaume de
Naples , où on menace les capitaines saisis et dépouillés
de leur faire payer les droits du mouillage , ce qui , dit un
des capitaines , est mettre un homme entiérement nud , et
le faire payer pour la peine de l'avoir déshabillé . Dans
cette circonstance , le ministre croit de son devoir de soumettre
ces faits à M. le duc de Cadore , à l'effet d'obtenir
par son intervention les réparations et indemnités que la
justice et l'humanité exigent également .
Telles sont en substance les publications intéressantes
faites par le Moniteur , d'après les gazettes américaines .
Voici actuellement la notification officielle publiée par la
AOUT 1810. 381
même voie , et dont tous les termes appellent au plus haut
degré l'attention du commerce , et celle des personnes qui
aiment à suivre le fil des événemens politiques . Cette lettre
met un terme à toute indécision ; elle montre encore une
fois aux yeux du monde le gouvernement français offrant
de renoncer à ses justes représailles , si l'injustice de l'agression
et l'exagération des prétentions ennemies sont enfin
reconnues . La voici :
Copie de la lettre du ministre des relations extérieures à
M. Armstrong.
Paris , le 5 août 1810 .
Monsieur , j'ai mis sous les yeux de S. M. l'Empereur et Roi l'acte
du congrès du 1er mai , extrait de la gazette des Etats-Unis , que vous
m'avez fait passer . S. M. aurait désiré que cet acte et tous les autres
actes du gouvernement des Etats - Unis qui peuvent intéresser la
France , lui eussent toujours été notifiés officiellement . En général ,
elle n'en a eu connaissance qu'indirectement et après un long intervalle
de tems . Il résulte de oe retard des inconvéniens graves qui
n'auraient pas lieu , si ces actes étaient promptement et officiellement
communiqués .
L'Empereur avait applaudi à l'embargo général , mis par les Etats-
Unis sur tous leurs bâtimens , parce que cette mesure , si elle a été
préjudiciable à la France , n'avait au moins rien d'offensant pour son
honneur. Elle lui a fait perdre ses colonies de la Guadeloupe , de la
Martinique et de Caïenne . L'Empereur ne s'en est pas plaint . Il a fait
ce sacrifice au principe qui avait déterminé les Américains à l'embargo
, en leur inspirant la noble résolution de s'interdire les mers ,
plutôt que de se soumettre aux lois de ceux qui veulent s'en faire les
dominateurs.
L'acte du 1er mars a levé l'embargo , et l'a remplacé par une mesure
qui devait nuire sur-tout aux intérêts de la France. Cet acte que
I'Empereur n'a bien connu que très-tard , interdisait aux bâtimens
américains le commerce de la France , dans le tems qu'il l'autorisait
pour l'Espagne , Naples et la Hollande , c'est-à-dire pour les pays sous
l'influence française , et prononçait la confiscation contre les bâtimens
français qui entreraient dans les ports d'Amérique. La représaille était
de droit et commandée par la dignité de la France , circonstance sur
laquelle il était impossible de transiger . Le séquestre de tous les
bâtimens américains en Franee a été la suite nécessaire de la mesure
prise par le congrès .
Aujourd'hui le congrès revient sur ses pas. Il révoque l'acte du 1
}
382 MERCURE DE FRANCE ,
>
·
mars. Les ports de l'Amérique sont ouverts au commerce français
et la France n'est plus interdite aux Américains . Enfin le congrès
prend l'engagement de s'élever contre celle des puissances belligérantes
qui refuserait de reconnaitre les droits des neutres .
Dans ce nouvel état de choses , je suis autorisé à vous déclarer ,
Monsieur ,, que les décrets de Berlin et de Milan sont révoqués , et
qu'à dater du 1er novembre ils cesseront d'avoir leur effet , bien
entendu qu'en conséquence de cette déclaration , les Anglais révoqueront
leurs arrêts du conseil et renonceront aux nouveaux principes
conforde
blocus qu'ils ont voulu établir , ou bien que les Etats -Unis ,
mément à l'acte que vous venez de communiquer , feront respecter
leurs droits par les Anglais .
C'est avec une satisfaction toute particulière , Monsieur , que je
vous fait connaitre cette résolution de l'Empereur . S. M. aime les
Américains . Leur prospérité et leur commerce sont dans les vues de
sa politique . L'indépendance de l'Amérique est un des principaux titres
de gloire de la France. Depuis eette époque , l'Empereur s'est plu à
agrandir les Etats -Unis , et , dans toutes les circonstances , ce qui
pourra contribuer à l'indépendance , à la prospérité , et à la liberté des
Amériques , l'Empereur le regardera comme conforme aux intérêts
de son Empire,
Le décret suivant , rendu au palais de Trianon , porte la
même date que la lettre qui vient d'être lue .
Les droits d'entrées des denrées et marchandises cidessous
dénommées , sont réglés ainsi qu'il suit :
l'an-
Par quintal métrique , les cotons du Brésil , de Caïenne ,
de Surinam , Démérari et Géorgie , longue soie , 800 fr .;
les cotons du Levant arrivant par mer , 400 fr.;
les mêmes
arrivant par terre , par les bureaux de Cologne , Coblentz ,
Maience et Strasbourg , 200 fr.; les cotons de tout autre
pays , sauf ceux de Naples , 600 fr . ; ceux de Naples ,
cien droit , mémoire ; le sucre brut , 300 fr .; le sucre tête
et terré , 400 fr .; café , 400 fr . ; thé hyswin , 900 fr .; thé
vert , 600 fr .; thé de toute autre espèce , 150 fr.; indigos ,
900 fr .; cacao , 1000 fr .; cochenille , 2000 fr . ; poivre
blanc , 600 fr .; poivre noir , 400 fr . ; canelle ordinaire ,
1400 fr. ; canelle fine , 2000 fr .; clous de girofle , 600 fr.;
muscade , 2000 fr .; bois d'acajou , 50 fr .; bois de Fer
nambouc , 120 fr .; bois de Campêche , 80 fr.; bois de
teinturemoulu , 100 fr.
Lorsque les préposés des douanes soupçonneront qu'ily
a fausseté dans la déclaration sur les espèces ou qualités
AOUT 1810 . 383
21
ils enverront des échantillons au directeur général des
douanes . S'il est reconnu que les déclarations sont fausses
les marchandises seront saisies et confisquées .
Cette déclaration et cet acte du gouvernement français ,
dans les circonstances actuelles , sont une preuve bien évidente
que la loyauté et la modération sont les premiers
élémens de sa politique ; car quel est le moment où le
gouvernement consent à replacer toutes les relations au
point où elles étaient avant qu'il passât pas la tête du ministère
anglais de mettre en état fictif de blocus les côtes
françaises et alliées ? c'est le moment où l'effet des représailles
françaises commence à se faire sentir d'une manière
si fatale au commerce anglais , aux manufactures des trois
royaumes , aux principales maisons , et même au crédit de
la banque . L'histoire remarquera que c'est dans de si pénibles
circonstances pour son ennemi , que le gouvernement
français provoque de nouveau la cessation de cet état violent
et forcé où le système de l'Angleterre a mis le commerce
et les relations des deux mondes .
Et cet état d'inquiétudes et d'alarmes au sein des manufactures
et des banques anglaises , n'est pas né dans notre
imagination , nos ennemis en font eux-mêmes l'aveu ,
en retracent eux -mêmes le tableau ; nous n'avons qu'à le
copier .
Les affaires intérieures de ce pays , dit le Statesman
tirent à leur fin . Il faut qu'elles soient ou améliorées par un
changement de système , ou renouvelées par une convulsion ,
ou qu'elles tombent par leur propre poids dans l'oubli qui
attend naturellement les nations corrompues qui n'ont pas
assez de vertu pour se relever , ou assez de vigueur pour
survivre à la tempête . Il n'est pas aisé de prévoir comment
cela se terminera . Les ministres ont survécu à presque
toutes les humiliations politiques ; il reste à voir maintenant
s'ils pourront survivre à tous les maux que leur imprudence
et leur ignorance ont attirés sur le commerce . S'ils y parviennent
, s'ils ont jeté des racines assez profondes dans
ce sol d'influence secrète qui a été pendant si long - tems la
source de tant de misère , pour qu'on ne puisse les en arracher
, alors il est probable que la nation passera avec rapi
dité de son présent état de décadence à son entière ruine
sans qu'aucun ennemil'y ait poussée par la force des armes,
et que d'autres mains que les siennes aient travaillé à sa
destruction . Mais il n'est pas probable que les ministres
puissent survivre aux malheurs de notre commerce , qui
2
384 MERCURE DE FRANCE ,
7
sont trop étendus pour qu'aucun homme puisse les voir
de sang-froid , et ne pas éprouver les craintes les plus vives .
Les hommes honnêtes qui souffrent de ces désastres se
demanderont à la fin comment le mal est arrivé , s'il n'y a
pas quelque remède et quel est ce remède ? En répondant
à la première question , ils montreront les ministres , présens
et futurs , car ils sont identifiés comme la cause de la
somme des maux sous laquelle gémit la nation . Ils verront
que l'abus des contrats et des prêts avait tourné la tête de
nos capitalistes et de nos commerçans , leur avait causé un
délire semblable à celui qu'avait occasionné le système de
la mer du Sud , avait enflammé leur sang d'un désir désor
donné de gain et de richesse , et avait entiérement dénaturé
le système salutaire dont ils avaient joui jusqu'alors , et
sous lequel il s'étaient enrichis . Ils verront que leur système
de continuer une guerre , quand son objet n'existe plus ,
d'exciter jusqu'au dernier point la rage et le ressentiment
d'un homme qui avait le Continent à ses pieds , et qui nous
avait prédit que nous en serions exclus ( cet homme ayant
le pouvoir de réaliser cette exclusion , et étant la maître de
prononcer son fiat ou de le retenir ; ) ils verront que toute
cette conduite tendait inévitablement d'abord à faire prendre
à notre commerce un cours nouveau et dangereux ; et en
second lieu , à faire cesser tout commerce lucratif , etc. ,
"
etc.
A Dublin , à Manchester , à Exscester , les faits et les
malheurs particuliers des commerçans viennent à l'appui
de ces réflexions ; les assemblées de banquiers et de négocians
se succèdent pour trouver les moyens de secourir les
maisons qui éprouvent les embarras les plus graves . On a
recours à des attermoiemens , à des concessions et réductions
de créances , à des banqueroutes déguisées sous le
nom d'arrangemens ; quant aux banqueroutes positives et
déclarées dans les derniers six mois , elles se sont élevées
au nombre de six cent soixante- sept , publiées dans la gazette
de Londres . Des nouvelles peu favorables des colonies
arrivent en même tems ; celles anglaises et quelques-unes
de celles que les Anglais occupent sont menacées de manquer
des objets nécessaires à la vie ; des primes sont accordées
pour y transporter des secours .
Ce sentiment d'un mal intérieur et d'un danger si pressant
, distrait un peu l'attention de ce qui se passe sur le
théâtre de la guerre , où les Anglais semblent ne demeurer
qu'à condition qu'on les y laissera en paix ; des rapports reçus
Londres annoncent que le général de l'armée anglaise a vu
AOUT 1810 . 385
la brêche de Ciudad -Rodrigo , qu'il a pu compter les coups
de canon , qu'il a , comme l'observe le Moniteur , entendu
les gémissemens de plus de 9000 hommes de son armée
enfermés dans la place , et qu'il a eu un courage assez imperturbable
et un flegme assez constant pour laisser prendre
les hommes et la place sans secourir les uns et défendre
l'autre . L'armée anglaise ne connaît pas au juste les forces
du prince d'Essling ; elle estime à 18,000 hommes l'armée
qui a marché contre Badajoz , et à laquelle sont opposés
La Romana et un corps de 9000 hommes , dont 5000 Anglais
aux ordres du général Hill. L'armée anglaise est
composée de cinq divisions ; à chaque division sont attachés
quelques régimens portugais . Ces forces réunies ne paraissent
point dans l'intention de tenir contre les Français . A
la date du 28 on croyait à Londres à un engagement sérieux
et à un échec considérable ; les fonds publics s'en
étaient ressentis . La nouvelle ne s'est pas confirmée . Le
3c , la nouvelle de la prise de Ciudad -Rodrigo a été annoncée
, lord Wellington donnant pour son excuse la supériorité
trop grande des Français ( 1 ) . Le quartier-général anglais
était à Alveyra , et aucun mouvement n'était annoncé :
le 2 août même silence ; seulement l'avis de quelques escarmouches
. Enfin , le 3 août , on ne croyait pas à Londres
qu'une bataille eût lieu au moins de quelque tems , et l'on
supposait que l'armée française avait fait un mouvement
qui ne permettait pas de croire à un engagement . Voici
de notre côté les dernières notes officielles publiées , elles
s'accordent peu avec la nouvelle anglaise du 3 août :
M. le maréchal prince d'Essling , informé que l'armée
anglaise faisait un mouvement , a fait porter une forte
reconnaissance sur le fort de la Conception , avec ordre de
se rabattre sur Almeida . Des mines avaient été pratiquées
par les Anglais pour faire sauter ce fort , qu'ils ne voulaient
pas défendre contre les troupes auxquelles la forteresse de
Ciudad-Rodrigo venait de se rendre à discrétion . Ils y ont
mis effectivement le feu à l'approche de la reconnaissance ,
et ont évacué ce poste qui appuyait avantageusement
•
( 1 ) Le général anglais a la bonté de déclarer que la conduite du
gouverneur de Ciudad-Rodrigo a été très- glorieuse ; reste à savoir
dit le Moniteur , si le gouverneur trouvera aussi honorable celle du
général Wellesley , qui , par écrit , lui prescrivait de se défendre ,
el en effet ne l'a pas soutenu .
386 MERCURE DE FRANCE ,
Almeida . L'explosion n'a pas été générale : deux bastions
seulement ont été endommagés . Les troupes de l'Empereur
occupent ce fort , qui sera facilement et promptement remis
dans le meilleur état . La place d'Almeida est investie .
» M. le général Sébastiani a rendu compte le 29 juin ,
qu'une expédition qu'il avait dirigée sur Castril , frontière
de Murcie , a entiérement détruit un rassemblement d'insurgés
auquel s'était joint un détachement de troupes réglées
venu de Murcie : pas un homme n'a échappé ; tout a été
ou tué ou pris . Ala suite de cette expédition , plusieurs villes ,
telles que Huesca , Oria , etc. , ont envoyé des députations
pour se soumettre et annoncer leur résolution de se défendre
contre les insurgés , s'il s'en présentait de nouveau . Tout
va bien dans la province de Grenade .
Quelques bandes de brigands , chassées de la Manche
par le général Lorge , s'étaient jetées au revers sud de la
Sierra-Morena dans la province de Cordoue . Le chef de
bataillon Poinchevalle , du 51 ° régiment , a marché sur leurs
derrières , les a dispersées , leur a fait abandonner des bestiaux
qu'elles amenaient , et leur a tué une cinquantaine
d'hommes. Les gardes civiques des communes se sont conduites
avec beaucoup de zèle dans cette circonstance . »
Les nouvelles officielles de juillet continuent à nous
peindre les Anglais faisant d'inutiles efforts pour anéantir
les moyens de l'expédition qui se prépare .
Le 21 juillet , une partie des transports et trente chaloupes
canonnières ayant été envoyés à la pointe du Pezzo ,
l'ennemi , qui avait proclamé qu'il détruirait les convois
lorsqu'ils y seraient réunis , a voulu effectuer sa menace .
Quatre-vingts voiles , tant frégates que bricks , corvettes
et canonnières , se dirigèrent à la pointe du jour sur la
ligne d'embossage qui était formée en avant de Punta del
Pezzo . S. M. , témoin des mouvemens des Anglais ,
fit ses
dispositions en conséquence . Elle envoya l'ordre au commandant
de sa marine , de se préparer au combat , et au
général Partonaux d'embarquer sa division ; et elle fit
réunir la division Lamarque derrière la ligne d'embassage ,
Cependant l'ennemi arrivait sur la ligne et commençait
son feu ; les canonnières le reçurent sans tirer un seul
coup , et attendirent , pour commencer le leur , d'être à
portée de mitraille : elles ripostèrent alors avec tant de suc
cès , et furent si bien secondées par 14 bouches à feu des
batteries de terre , que l'ennemi , accablé d'une grêle de
mitraille et avarié dans toutes ses manoeuvres , vira de bord,
AOUT 1810 . 387
emmenant plusieurs de ses bâtimens à la remorque , et
après avoir souffert une perte qui doit être considérable ,
car presque tous les coups donnèrent en plein dans ses
bâtimens .
Les Siciliens étaient témoins de cette affaire ; ils auront
pu apprécier et les menaces et les promesses des Anglais
à leur juste valeur . Le roi a témoigné sa satisfaction de la
conduite des troupes de terre et de mer.
Au surplus , les Anglais nous donnent encor à cet égard,
des renseignemens conformes à ceux que nous recevons du
camp royal .
« On assure , disent les papiers anglais , que les affaires
de Sicile prennent une tournure fâcheuse . Nous nous sommes
souvent proposé d'appeler sur ce point l'attention du public ,
puisqu'il y a incontestablement en jeu un grand intérêt
pour l'Angleterre . Le peuple sicilien est -il résolu à s'unir
avec nous pour la défense de son pays ? La cour de Palerme,
sir John Stuart , notre général , et M. Drumond , notre
envoyé , sont - ils tous dans une complette harmonie ? La
Sicile , à ce que nous croyons , s'est engagée à maintenir
une armée de 40,000 hommes pour sa propre défense.
Notre envoyé s'est-il assuré , par son examen personnel ,
comme il le devait , de l'existence de ces troupes ? Nos subsides
pour la Sicile , indépendamment de la solde des
troupes que nous y entretenons , s'élèvent à 400,000 livres
sterling. Comment cette somme est-elle employée ? à qui
est - elle confiée ? Si elle ne sert qu'à salarier des espions en
Calabre , et à fomenter des insurrections qui doivent tou
jours finir par la destruction totale des insurgés , elle est
plus qu'inutile .
Ön dit également qu'il existe des divisions entre le roi
de Sicile et son parlement , et que celui - ci , ayant été convoqué
au mois de mars dernier , a réclamé le droit d'examiner
les subsides demandés , et a refusé les fonds sollicités
par le roi . En conséquence de cette conduite , l'assemblée
a été dissoute , et ses résolutions ont été soumises à
un comité spécial , sous prétexte d'un manque de formes .
Les discussions d'un gouvernement amènent naturellement
des dissensions dans le peuple , et on a déjà répandu plusieur
pamphlets propres à exciter les passions les plus violentes
. On dit que quelques-unes de ces pièces sont parvenues
en Angleterre après avoir été réimprimées en Sicile
par les Anglais , et accompagnées de notes marginales ,
388 MERCURE DE FRANCE ,
destinées à repousser celles des observations qui paraissaient
dirigées contre nous . "
M. Adair a enfin quitté Constantinople ; mais on ne dit
pas de quelle manière il a fait ses adieux au divan , et quels
remercîmens il en a reçus : seulement voici la lettre qu'il a
écrite en partant au consul anglais à Smyrne .
S. M. m'ayant accordé la permission de retourner en
Angleterre , je vous préviens qu'à moins que des événemens
imprévus ne me retiennent , mon dessein est de
quitter Constantinople . Je l'aurais déjà exécuté depuis
long- tems , si je n'eusse remarqué que la paix entre l'Autriche
et la France , et particuliérement l'article du traité
qui étend les limites de la France jusqu'à la Save , avaient
réveillé chez nos ennemis l'espoir de ramener une rupture
entre la Porte et la Grande-Bretagne. Plusieurs personnes
l'ont cru ; mais , plein de confiance en la fidélité de la Porte
à remplir ses engagemens , je n'ai pas cru néanmoins qu'il
fût à propos de m'éloigner des affaires dans un moment
où il semblait s'élever quelques difficultés , de crainte
qu'un départ subit ne parût confirmer les bruits qui couraient
sur une mésintelligence entre l'Angleterre et la Porte.
Dans ces circonstances , je quitte la légation sans la moindre
inquiétude , etc.
Quoi qu'il en soit , rien d'officiel encore n'est publié sur
les événemens de la guerre du Danube depuis la prise de
Silistria ; on annonce comme certaine celle de Rubesuck ,
et le bruit d'une grande bataille dont on n'assigne ni le
lieu , ni la date , ni l'issue , continue à circuler en Hongrie;
on regarde comme sûre la marche de renforts nombreux
dirigés vers l'armée russe . Le gouvernement autrichien et
celui de Russie ont fait une convention pour l'extradition
de leurs déserteurs respectifs .
Les lettres de Berlin peignent le roi comme en proic à
la douleur la plus profonde ; ce qui y ajoute est l'assurance
la feue reine était enceinte . M. de Lendhorf a été
que
chargé de porter cette triste nouvelle à la cour de France ,
et de se rendre à Madrid avec la même mission. Ily deploiera
le caractère d'ambassadeur près de S. M. C. En
Suède un décret royal a défendu de porter les anciens
ordres français . Le roi est parti le 19 juillet pour Oerebro ,
où va se tenir la diète : le ci- devant roi Gustave a passé
par Léipsick , se rendant , dit -on , à Berlin . LL . MM . westphaliennes
visitent en ce moment leurs provinces d'Hanovre
, où la plus brillante réception leur avait été préAOUT
1810 . 389
parée . Les anciens officiers hanovriens ont été autorisés à
se présenter devant le roi avec leur uniforme et la cocarde
westphalienne . Les demandes de service se multiplient
extrêmement depuis le voyage de S. M. dans cette nouvelle
et si importante partie de ses Etats .
La Hollande continue à recevoir son organisation nouvelle
par les ordres de S. A. S. le prince lieutenant -général
de l'Empereur ; en vertu de ses ordres , les lois sur la chasse
et sur la pêche sont maintenues jusqu'au 1er janvier 1811 ;
et dorénavant il ne sera donné de dispense de mariage
d'émancipation , etc. qu'aux termes du Code Napoléon .
Une garde d'honneur nombreuse s'organise à Amsterdam ,
où l'on attend incessamment l'Empereur . La garde cidevant
royale est en marche pour France douze : pages du
roi sont partis pour Saint- Cloud , ils doivent entrer àl'hôtel
des pages de S. M. l'Empereur et Roi .
I
PARIS.
LL . MM . II . habitent Trianon et parcourent fréquemment
Versailles et ses magnifiques environs ; partout une
foule empressée se porte sur leur passage et les suit de ses
acclamations.
-La reine de Naples a passé à Turin le 29 juillet , se
rendant dans ses Etats .
-Un décret impérial du 30 juillet règle l'organisation
des fabriques .
―
Un autre , du 23 juillet , porte que le Code criminel
sera mis en activité dans l'étendue du ressort de chaque
our impériale , à partir du jour de son installation .
-Un autre décret confic à un maître des requêtes le
service des ponts et chaussées au-delà des Alpes .
-
- Par décret du 7 août 1810 , S. M. a nommé M. le
comte Laumont , conseiller- d'état , et préfet du département
de Seine- et -Oise , à la place de directeur-général
des mines .
-Par décret dudit jour S. M. a nommé maître des
requêtes en son Conseil- d'Etat , M. le baron Dudon , déjà
auditeur .
-Un décret de S. M. , daté du même jour , contient
les nominations ci - après , savoir :
M. le comte de Gavres , chambellan , est nommé préfet
du département de Seine et Oise ;
390 MERCURE DE FRANCE , AOUT 1810 .
M. le comte de Bondi , maître des requêtes , est nommé
préfet du Rhône ;
M. le baron de Fréville , maître des requêtes , est nommé
préfet de Jemmappes ;
M. le baron Dupont-Delporte , préfet de l'Arriège , est
nommé préfet du Taro ;
M. Bruneteau-Sainte -Suzanne , préfet de l'Ardêche , est
nommé préfet de la Sarre ;
M. Chaillou , auditeur , est nommé préfet de l'Ardèche ;
M. Doazan , auditeur , est nommé préfet de Rhin et
Moselle ;
M. Chassepot-de- Chapelaine , sous-préfet à San -Remo ,
est nommé préfet de l'Arriège .
-Par décret dudit jour M. le baron d'Herbouville a été
créé comte de l'Empire .
-
— Les papiers anglais disent qu'il y a dans l'Escaut un
armement formidable prêt à partir , et qu'on attend l'Empereur
qui doit inspecter cet armement avant qu'il mette à
la voile .
Mercredi dernier , l'Opéra a donné , avec le succès le
plus brillant , l'ouvrage nouveau attendu depuis long-tems ,
les Bayaderes . M. de Joui est l'auteur des paroles ; cette
fois , c'est M. Catel qui est associé à son succès . Le poëme
est intéressant , la musique a du charme et de l'expression ,
les décorations sont magnifiques , les ballets offrent tout
ce que le titre promet et tout ce qu'on pouvait attendre de
M. Gardel , ayant à sa disposition les Bayadères de l'Opéra.
ANNONCES .
, Pensées de Cicéron choisies et traduites en français par feu
J. d'Olivet , membre de l'Académie française ; on y a joint le texte
latin et une traduction italienne : à l'usage des lycées et des colléges ,
et de tous les jeunes gens qui se livrent à l'étude des langues ; par E.
T. Dessous . Edit. de 1797. Un vol . in-8 ° . Prix , 3 fr . , et 4 fr . frane
de port. Chez Lebel et Guitel , libraires , rue des Prêtres - Saint- Germain-
l'Auxerrois , nº 17 .
Réflexions sur l'état du genre humain . Un vol . in - 12 . Prix , 1 fr.
50 c. , et 1 fr. 75 c . franc de port. Chez Arthus- Bertrand , libraire ,
rue Hautefeuille , nº 23 .
SEINE
MERCURE
DE FRANCE.
N° CCCCLXXIV . Samedi 18 Août 1810 . -
POÉSIE.
ALLÉGORIE.
LE TRAVAIL , LE PLAISIR ET LA SANTÉ.
Du Plaisir et de la Santé ,
Le Travail jadis fut le père.
Tous les trois pleins d'activité ,
Ils ignoraient l'art inventé
Par la sotte inutilité ,
De s'ennuyer pour se distraire.
Leur luxe était la propreté :
Leur richesse , le nécessaire .
Hélas ! un jour , la Vanité
Se glissa dans cette chaumière .
Quittez , dit- elle , ce séjour.
Santé , l'Opulence et sa cour ,
Après toi languit et soupire ;
Et toi , Plaisir , règne à ton tour ,
Viens charmer tout ce qui respire ,
Viens servir de guide à l'Amour.
Le Travail à son éloquence
Céda lui-même sans efforts :
5.
en
Ᏼ Ꮟ
1
३ga
MERCURE DE FRANCE ,
On lui promit pour récompense
Et de la gloire , et des trésors .
Le trio sans expérience ,
Ivre de joie et d'espérance ,
Honteux de son obscurité ,
Partit en toute diligence .
Bientôt une immense cité
Paraît et s'étend à leur vue.
Ce but ardemment souhaité
Semblait à leur ame ingénu●
Celui de leur félicité.
Oui , dit le père transporté ,
Nous allons fixer la fortune ,
Mais demeurons toujours unis.
Si vous méprisez cet avis ,
Notre perte devient commune;
Ainsi l'ont ordonné les dieux .
Suivons cet arrêt équitable :
Sans vous , je serai misérable ;
Sans moi , vous périrez tous deux,
Ce conseil était des plus sages ,
Mais on l'oublia promptement .
La Santé prit pour son amant
Un garçon qui sortait des pages ;
Plein d'esprit , joyeux ..., mais volage ;
Du reste l'air d'un bon vivant .
Tous les jeunes gens de son âge,
Assuraient qu'il était charmant ,
Et se moquaient du sentiment
Et de son platonique hommage ,
Pour suivre le vrai garnement
Qu'on nommait le Libertinage .
Bientôt après le mariage ,
La Santé connut son malheur :
Bientôt notre jeune étourdie
Perdit ses grâces , sa fraîcheur ;
Et dès l'aurore de sa vie
Détestant , trop tard , ses erreurs ,
Mourut sur un lit de douleurs ,
En enfantant la maladie .
AOUT 1810.
393
Le Plaisir n'ayant plus de soeur ,
Non moins inconsidéré qu'elle ,
Suit l'Oisiveté qui l'appelle :
Séduit par sa fausse douceur
Il va se placer sur son coeur
Sur ce coeur que l'ennui dévore !
Il veut le ranimer encore ,
Mais ses traits n'y pénètrent pas ;.
Et bientôt devenu lui- même
Glacé , languissant , pâle et blême
Il s'évanouit dans ses bras .
Ignorant encor leur trépas ,
Le Travail demandait sans cesse
Des nouvelles de ses enfans ;
Mais hélas ! en vain sa tendresse
9
Dans ces lieux les chercha long- tems ;
Vaineu par sa douleur amère
La Lassitude l'atteiguit ,
Et la mort enfin le surprit
Sur le grabat de la Misère.
AUG. DE BELISLE.
LE SONGE DE
PÉTRARQUE.
ROMANCE.
Las des honneurs du Capitole ,
Pétrarque disait tous les jours :
Il est donc vrai ! rien ne console
De ce bel âge qui s'envole ,
Et de la fuite des amours.
Une sombre mélancolie ,
Venait alors voiler ses traits :
Sous le beau ciel de l'Italie ,
Loin de Laure , il traînait sa vie ,
Et languissait dans les regrets .
En vain il espère que l'âge
Affaiblira ses souvenirs :
Sans cesse vers le doux rivage ,
Qui retient son coeur en otage ,
Il laisse échapper des soupirs,
Bb 2
394
MERCURE DE FRANCE ,
Une nuit enfin , nuit brûlante ,
Où l'éclair enflammait les cieux ,
il crut voir son amante ,
En songe
Qui près de son lit gémissante ,
Lui fesait de tri es adieux .
C'était sa voix naïve et pure ,
Ses traits si touchans et si beaux ;
Mais à sa blonde chevelure ,
Se mêlait la sombre verdure
Du cyprès , ami des tombeaux.
Vers le ciel son regard tranquille
Semblait déjà se diriger ;
Et dans sa main pâle et débile ,
Brillait cette horloge fragile
Où s'écoule un sable léger .
Acette image encor si chère ,
Pétrarque s'éveille , éperdu :
Un noir pressentiment l'éclaire ;
Mais l'espérance mensongère ,
Soutient son courage abattu .
Bientôt le doute qui lui reste ,
Fait place à d'amères douleurs :
Laure , dans cette nuit funeste ,
Avait ,, pour la voûte céleste ,
Quitté cette terre de pleurs .
S. EDMOND GARLUND
ENIGME .
AIR : Ah ! quel plaisir en cejour jeressens !
AMI, lecteur , si le coeur vous en dit ,
Je vais offrir à votre esprit
Un agréable fruit :
Sa couleur est rembrunie •
Sa peau lisse , douce , unie ,
Son jus rafraîchit.
Si l'on en croit l'épithète qui suit ,
Le nom de ce beau fruit ,
AOUT 1810 . 395
Tel est son acabit ,
Qu'un grand pour le mettre en crédit
De son nom l'ennoblit
S ......
LOGOGRIPHE.
SUR mes six pieds , on me présente
Avec respect , avec espoir.
Sur cinq , plus d'une main charmante ,
Dès le matin me noue , et me dénoue au soir ;
Mais plus d'une bête imprudente
Meurt victime de mon pouvoir.
Sur trois pieds , ma surface , et liquide et brillante
Offre à tes yeux un immense miroir ;
Et sur deux pieds , lorsque l'on chante ,
Pour chanter juste , il faut m'avoir.
I. D. M.
CHARADE.
DE mes deux parts , lecteur , tu peux voir la première
Au milieu des frimas lever sa tête altière ;
Au midi de la France on trouve mon dernier ;
Ducerceau , dans ses vers , a chanté mon entier.
A .... H ......
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE
insérés dans le dernier Numéro .
Le mot de l'Enigme du dernier Numéro est Miroir- de-poche.
Celui du Logogriphe est Marbre .
Celni de la Charade est Mercure.
SCIENCES ET ARTS .
LETTRES A SOPHIE SUR LA PHYSIQUE , LA CHIMIE ET L'HISTOIRE
NATURELLE. Ouvrage mêlé de prose et de vers ;
M. LOUIS -AIMÉ MARTIN par , avec des notes , par
M. PATRIN , de l'Institut . Deux vol . in-8 ° . Prix , 10 fr. ,
et 12 fr . 50 cent. franc de port. Chez H. Nicolle , rue
de Seine , nº 12 ; et chez Arthus-Bertrand , libraire ,
rue Hautefeuille , nº 23 .
Tous les jours on entend déplorer la perte du goût et
la décadence des lettres . Ces plaintes sont devenues si
générales que l'ignorance même s'en fait un mérite .
Mais , si l'on est assez d'accord sur le fait principal , on
l'est beaucoup moins sur ses causes : l'un attribue ce
triste résultat à la dépravation des moeurs et à l'oubli
des principes religieux , celui-ci à l'influence des philosophes
, un autre au progrès des sciences . Chacun
rejette le mal sur le parti opposé , personne n'en veut
voir la source dans la nature. C'est pourtant là qu'elle
réside . Si notre langue , après avoir enfanté les ouvrages
de Boileau et de Racine , ne produit plus de pareils chefsd'oeuvre
, pourquoi s'en étonner ? En est-il autrement
dans l'histoire , et lorsque le champ des passions est
épuisé , peut-on en inventer de nouvelles qui ne soient
pas déjà dans le coeur humain? Ce qui serait plus difficile
à expliquer peut-être , c'est pourquoi des écrivains si
admirables et si admirés ne suffisent pas pour conserver
chez une nation la pureté du goût dont ils sont de si
parfaits modèles . Comment des personnes instruites ,
éclairées , sensibles aux immortelles beautés qui brillent
dans leurs divins ouvrages , peuvent- elles se résoudre à
en produire qui sont justement tout l'opposé de ceux-là ,
ensorte que la composition la plus monstrueusement
contraire aux principes du goût et de la raison puisse
MERCURE DE FRANCE , AOUT 1810 . 397
sortir d'un homme qui , dans la conversation familière ,
rendrait à ces principes l'hommage le plus vrai , le plus
pur , le mieux senti ? En cherchant la cause de cette contradiction
singulière , il m'a semblé qu'elle pourrait
tenir à l'inévitable nécessité où les auteurs se trouvent
de ne point dire ce qui a été dit avant eux . Il me faut
du nouveau , disait , je crois , La Fontaine ,
Il me faut du nouveau , n'en fût - il plus au monde .
Il paraît qu'il y en avait encore de son tems , car il su
en trouver ; mais ce qui lui a échappé , ce qui a échappé
à Boileau , à Racine , à Bossuet , à Corneille , à Fénelon ,
à Rousseau , à Voltaire , et à tous nos grands écrivains ,
doit être prodigieusement difficile à découvrir . Aussi ,
sans se flatter de trouver quelque route nouvelle qu'ils
n'aient pas vue , chacun cherche seulement un sentier
qu'ils n'aient point aperçu ou qu'ils n'aient pas voulu
suivre . L'a-t-il trouvé , il s'y lance et s'y abandonne : mais
bientôt sa découverte est signalée par tous ses rivaux . S'il ,
a quelque succès , on se jette en foule sur ses traces , et sa
hardiesse heureuse produit mille exagérations . Parlons
sans figure ; les écrivains qui réussissent dans quelque
nouveau genre , même bizarre , ont bientôt des imitateurs
pour lesquels ils sont des Racine et des Corneille . On retrouve
dans ces imitateurs leurs défauts exagérés , leurs
qualités affaiblies , et souvent détruites par l'art qui les dénature.
De là il arrive que ce qui avait plu la première fois
par le piquant de la nouveauté , par l'attrait d'une fiction
ingénieuse , ou même par la grace d'une bizarrerie naturelle
, devient insupportable dans l'imitation . Ainsi le
genre précieux et recherché introduit par Marivaux dans
la comédie , nous a valu une foule de petites pièces
remplies d'affectation et d'un certain jargon de métaphysique
galante qui n'a jamais eu de modèle dans la
société . De même l'originalité qui amuse dans Tristram-
Shandy et dans le Voyage sentimental de Sterne , parce
qu'elle y est naturelle , et qu'elle résulte d'une extrême
vivacité d'imagination , combien n'a- t- elle pas produit
de froides et insignifiantes copies , où il n'y a ni originalité
, ni imagination , ni naturel , ni sentiment , et où
398
MERCURE DE FRANCE ,
l'on ne retrouve de Sterne que la bizarre coupure des
chapitres , et les tirets dont il a fait un fréquent usage !
De même les poëmes descriptifs de M. Delille , remplis
de tableaux colorés d'une manière si brillante et si variée ,
ont déjà , en peu d'années , fait éclore une multitude
de poëmes du même genre , dont les auteurs , décrivant
toujours , se passionnent , avec un froid enthousiasme ,
pour des beautés qu'ils n'ont pas senties ; et s'il est nécessaire
d'ajouter une nouvelle preuve à tant de preuves ,
Buffon , en appliquant un grand talent de style à la description
des animaux , s'est placé parmi nos meilleurs
écrivains , mais il a produit une infinité d'imitateurs ,
qui n'ont que de la boursouflure , sans élévation et sans
éloquence. En écrivant sur les détails les plus simples
de la physique ou de l'histoire naturelle , on a pris un
ton solennel et emphatique . Le médecin qui décrivait
un os ou un viscère s'est cru appelé à faire de grandes
phrases ; et l'on a voulu être éloquent en parlant de la
veine cave ou de l'intestin rectum .
L'ouvrage dont je vais rendre compte est aussi une
imitation , mais , si je ne me trompe , c'est une des plus
malheureuses que l'on pût faire . Tout le monde connaît
les Lettres de Demoùstiers sur la mythologie . On s'est
assez accordé pour y trouver quelques descriptions fort
jolies , quelques madrigaux agréables ; mais aussi tout
le monde a été ennuyé du ton précieux qui y règne , et
de cette galanterie froide et pincée qui s'y retrouve au
commencement , au milieu et à la fin de tous les chapitres
. Eh bien ! voilà le modèle que M. Martin a choisi .
Demoustiers écrivait à une femme c'est aussi à une
femme que M. Martin écrit . Demoustiers était ou se
supposait amoureux ; il parle toujours sur le ton galant :
ainsi fait M. Martin . Mais au moins Demoustiers avait
choisi un sujet riant , gracieux : cette folle mythologie
pouvait amuser une jolie femme , M. Martin a pris un sujet
plus grave . Il a choisi la physique , la chimie et l'histoire
naturelle pour le sujet de ses madrigaux . Demoustiers
& souvent travesti ses dieux et ses déesses en petits-maîtres
et en précieuses , mais ils s'étaient permis à euxAOUT
1810 . 399
12
mêmes bien d'autres métamorphoses . Son imitateur a
fait plus encore , il a travesti la nature .
Les lettres sur la physique et sur la chimie débutent
par une invocation à Apollon : mais ceci est purement
une affaire de poésie , car deux pages plus loin l'auteur
abandonne les divinités de la fable pour le Dieu véritable
; et après avoir remarqué , non sans raison , que
les causes premières sont inaccessibles pour l'homme , il
ajoute ces vers que je ne me permettrai pas de juger :
Et tout-à- coup cédant aux désirs de mon coeur ,
Je voulus adorer Dieu , l'auteur de mon être ,
Et je dis à la terre : Es- tu le créateur
Que mon amour cherche à connaître ?
Et la terre me dit : Je ne suis point ton Dieu .
Et je dis à la mer , à l'air , au vent , au reu :
Montrez-moi l'Eternel , afin que je l'adore.
Tous ils m'ont répondu : Nous ne le sommes pas .
Après cette réponse que l'on trouvera peut-être un peu
dure , l'auteur tourne ses pas vers l'Orient , et s'adresse
au soleil qui lui répond ; car tout parle et répond dans
ce livre. Lavoisier a- t- il fait une expérience pour combiner
deux gaz , l'auteur ne dit pas cela tout simplement ,
il le met en action : Lavoisier a dit unissons ensemble.
dans un globe de cristul , etc. Je ne sais si Lavoisier
s'exprimait sur un ton aussi élevé quand il méditait une
expérience , mais je sais bien que celle qu'on lui attribue
ici ne lui appartient pas ; elle avait été faite en Angleterre
plusieurs mois auparavant. On connaît ce mot sublime.
de Newton à qui l'on demandait comment il avait été
conduit à ses grandes découvertes ; c'est , répondit - il ,
en y pensant toujours. M. Martin va plus loin , il fait
parler Newton comme il a fait parler Lavoisier et le soleil
. Il raconte tout ce que ce grand homme a dit ou devait
dire un jour qu'il lui tomba une pomme sur la tête .
Mais cela n'est rien encore , car M. Martin va jusqu'à
nous donner des Dialogues des Morts sur la physique
et la chimie, Ceci est encore emprunté de Fontenelle et
de tant d'autres ; mais voyez le malheur attaché à l'imi-.
tation ! Tout le piquant d'une pareille fiction_naît sans
400
MERCURE DE FRANCE ,
doute de l'opposition des personnages que l'on met en
scène , qui n'ayant plus rien à craindre ni à espérer les
uns des autres , peuvent se dire sans façon de bonnes
vérités qu'ils n'auraient eu garde de hasarder de leur
vivant. C'est un moyen de faire ressortir le jeu des
passions personnelles , en supprimant les entraves qui
les compriment dans la société. Pour atteindre ce but ,
il faut s'étudier habilement à donner à chacun son
vrai caractère , son langage propre en un mot , sa
physionomie naturelle , si le mot de physionomie peut
être employé en parlant d'un mort . D'après cela , qui
pense- t- on que notre auteur va évoquer pour parler de
physique ? Peut - être Aristote , Pascal , Descartes , Newton
ou Galilée? Point du tout , c'est Chapelle , Chaulieu ,
La Fare , Bertin Bonnard , auxquels il s'adresse pour
leur faire une leçon sur la nature de l'eau , par la raison
qu'ils n'en buvaient guère pendant leur vie. Il a aussi
un long entretien sur l'origine des sources avec le philosophe
Gassendi et Ninon de Lenclos , à laquelle il
adresse force madrigaux , en raisonnant avec elle sur
cet agréable sujet. L'aimable Ninon a bien changé dans
l'autre monde : elle y est devenue savante et dévote .
Ellé raconte que tous les habitans des enfers se sont
pris de passion pour la physique et la chimie. « L'om
» bre d'un savant , dit - elle , l'ombre d'un savant échappée
» au néant est descendue hier dans l'Elysée , et est venue
» y porter la nouvelle de la décomposition de l'eau par
» la pile galvanique . Chapelle en a instruit ses amis . A
>> cette nouvelle ils ont tous été saisis d'une joie divine ,
>> tous ont juré de ne pas laisser une seule goutte d'eau
>> dans les enfers ; Chapelle est à leur tête , il les com-
» mande , les anime , les soutient ; déjà le zinc et l'argent
>> unis par des cartons humides s'élèvent de tous côtés
» comme des colonnes immenses ....» Mais dans le chapitre
suivant , il rassure la belle Sophie sur cette énorme
décomposition d'eau , aussi bien que sur celle que
produisent les plantes . « Osagesse admirable , s'écrie- t- il ,
» l'immensité du bassin des mers peut seule nous rassurer
» sur l'existence des races futures . »> }
Et les gourmands des siècles à venir ,
AOUT 1810 . 401
4
.
Comme les gourmands de notre âge ,
Pourront chanter l'amour et le plaisir
Entre la poire et le fromage .
Ces vers ne sont pas de ceux que j'ai accusés d'être
précieux ; ils ne ressemblent guère à ceux- ci que l'auteur
adresse à Sophie en parlant des étamines et des
pistils des fleurs , qui sont quelquefois séparés sur deux
tiges. Ah ! s'écrie- t- il ,
Ah ! plaignez , plaignez la souffrance
De ces petits amans en fleur :
Qui sentit les maux de l'absence
A connu tous les maux du coeur.
Les petits amans en fleur est heureux , et vaut presque
le fameux quoi qu'on die des Femmes savantes . Ailleurs
en parlant de la manière dont les sons se transmettent
par les ondulations de l'air : « Ce serait , dit l'auteur , un
» spectacle assez singulier que de se représenter chaque
» pensée sous la forme de petites poupées , vêtues des
» couleurs de l'imagination de celui qui parle ..... Par
» exemple , Sophie , si l'on vous parlait de l'amour ,
Vous verriez venir l'innocent
Monté sur un léger zéphyre .
Je ne crois pas que le marquis de Mascarille s'exprime
d'une manière plus agréable . Ailleurs , en parlant du
thermomètre qui sert à mesurer la température des corps :
« Plût à Dieu , dit l'auteur , qu'un jour les physiciens
» parvinssent à découvrir un thermomètre dont la liqueur
» subtile s'élevât par le seul battement du coeur ! Qu'il
>> serait doux de juger de l'amour par cette merveilleuse
>> machine ! >>
Le thermomètre servirait
Aux expériences des Graces.
Le savant surpris les verrait
S'empresser toujours sur ces traces .
.M. Martin ne traite pas mieux les savans dans ce monde
que dans l'autre . Il trouve fort ridicule la théorie newtonienne
des marées . « Imaginez-vous , dit-il , voir tous
402
MERCURE DE FRANCE ,
» les savans se désespérant de ne pouvoir expliquer les
» marées .
Leur ignorance était commune ,
Et ces messieurs me sachant pas
Où trouver la cause ici-bas ,
Furent la chercher dans la lune .
Mais en revanche il nous apprend qu'au retour
du printems , lorsque le soleil , Vénus et la terre sont
sur la même ligne , la végétation fait des prodiges , et il
en conclut que la lune pourrait bien avoir quelque influence
sur nos humeurs . En général , ses connaissances
en physique paraissent fort peu exactes . Je ne m'arrêterai
donc pas à analyser un espèce de conte arabe dans
le genre des Mille et une Nuits , dans lequel l'auteur a
voulu rassembler tous les prodiges que les sciences peuvent
opérer. Il y a dans ce conte des bras , des jambes
coupées , et agitées de mouvemens convulsifs , des têtes
séparées des corps , qui parlent et font la conversation
ensemble ; le tout pour montrer les effets du galvanisme.
Ceci est encore une imitation d'une scène du roman
d'Olivier par Cazotte ; mais ce qui ne choque pas dans
une féerie , où l'on admet que tout est idéal et fantastique
, offre une image repoussante dès qu'on y attache
quelque idée de réalité . J'aime encore mieux revenir
avec l'auteur à Zéphyre et à Flore , car dieu merci ,
l'Amour , le Zéphyre et Flore sont les trois mots que l'on
rencontre le plus souvent dans ces Lettres .
Je me trompe j'ai remarqué un autre mot qui s'y
trouve peut-être plus souvent encore , c'est celui d'impie.
L'auteur répète à chaque instant qu'il veut terrasser les
impies ; il fait des vers contre les impies ; il les attaque et
les apostrophe de la manière la plus rude . J'ai beaucoup
cherché ce qu'il entendait par ce mot impie , et quelle
classe de gens il voulait désigner par cette dénomination .
Car le voyant évoquer des ombres qui parlent de Pluton
et de l'Elysée , le voyant mettre en scène Apollon ,
Vénus , Flore , et toutes les divinités du paganisme , je
ne comprenais pas quel pouvait être cet autre dieu dont
il parle aussi , et je m'attendais au moins à le trouver
AOUT 1810 . 403
C
5
de bonne composition sur cet article. Enfin je me suis
aperçu que ce qu'il entend par impies , ce sont évidemment
les savans . Il leur reproche d'aimer le néant, de
se jeter dans le néant , et c'est pour cela , dit Ninon , que
l'on n'en voit aucun dans les enfers . Ils ont , dit-elle ,
Ils ont dédaigné l'espérance
De venir un jour parmi nous
Le néant les engloutit tous.
9
Je ne dis rien de l'harmonie du dernier vers , mais je
demanderai quel droit a l'auteur de damner ainsi , sans
distinction , tous les savans . Je lui demanderai si tous
ceux qui honorent aujourd'hui l'Europe par leurs lumières
, lui ont fait confidence de leurs sentimens secrets ,
ou par quels moyens il a pu les pénétrer; et s'il ne l'a point
fait, je demanderai comment il s'est hasardé à leur donner
ainsi en masse une qualification à laquelle il attache un
sens odieux , et dont la fureur des partis ne se montre
que trop prête à abuser. On doit un grand respect aux
sentimens vraiment religieux , mais , quand ils sont vrais ,
ils ne sont ni aigres , ni persécuteurs ; s'ils le deviennent,
ce n'est plus de la piété , c'est de la haine. Duclos disait
de quelques philosophes de son tems , ces gens-là finiront
par me faire aller à la messe . On pourrait dire de certains
dévots de nouvelle fabrique , ces gens-ci , avec
leurs mauvaises raisons , vous feraient douter de la providence
.
D'après ce que je viens de dire , on pense bien que
notre auteur a embrassé dans toute son étendue le système
des causes finales , qui est aujourd'hui le grand
cheval de bataille de ceux qui combattent les incrédules .
Plaisante manière de convertir les gens à la vérité , que
´de l'appuyer des plus fausses et des plus insignifiantes
raisons que l'ignorance puisse imaginer !
Quand Newton , après avoir expliqué les lois des
mouvemens de la lumière , se demande si l'oeil pu être
fait sans
aucune connaissance de l'optique , comme
l'oreille sans aucune connaissance des sons , j'écoute
avec respect cette réflexion profonde ; mais quand
M. Martin vient nous dire « L'Eternel prévoyant que
404 MERCURE DE FRANCE ,
» l'homme ne pourrait pas habiter la zône torride , y
» éleva les plus hautes montagnes du monde pour en
» faire un climat agréable ; » quand il nous dit : « Qu'il
» ne pleut pas dans les lieux sablonneux et arides , parce
» que la pluie y serait perdue ; » quand il nous dit que
les plantes qui donnent des poisons ont été créées pour
assainir l'air et se charger de tous ses principes malfaisans
, je demande si un homme sensé est obligé , en
conscience , de croire à de pareilles réveries ; et n'est- ce
pas bien rapetisser les vues de la Providence divine que
de les ajuster ainsi à notre faiblesse , et de les mesurer à
notre ignorance ? Mais ceci encore n'est qu'une imitation
des harmonies de MM . Châteaubriant et Bernardin de
Saint-Pierre . M. Bernardin de Saint- Pierre avait dit que
les puces ont été créées noires afin qu'on pût aisément
les distinguer sur les bas blancs et sur les chiens blancs ;
de même M. Martin nous apprend que les corbeaux ont
été créés noirs , afin que les perdrix et les lièvres dont ,
selon lui , ces animaux se nourrissent pendant l'hiver , puissent
les apercevoir de loin sur la neige . M. de Châteaubriant
avait dit qu'en voyant le serpent fuir en ondoyant comme
une petite flamme bleuâtre , on reconnaît visiblement
que c'est lui qui a dû autrefois tenter notre mère commune
; de même M. Martin nous assure que tous les insectes
venimeux ont été créés laids afin que l'homme puisse
s'en méfier , et , ajoute-t-il , « interrogez votre coeur , il
» vous dira pourquoi la prêle et la salicaire ne quittent
» jamais leurs ruisseaux , et l'origan ses rochers arides ,
» pourquoi la bruyère estfidèle à ses collines , la jusquiame
» à ses rocailles , et le muguet à ses bois .» Voilà , certes ,
un moyen d'expérience nouveau et bien exact . Je ne
crois pas que l'on n'ait rien à objecter à des démonstrations
de cette force.
Voilà pourtant où conduit cette manie aujourd'hui si
commune d'expliquer le comment et le pourquoi de
toutes les choses naturelles , d'après le sentiment vague
et imparfait de l'utilité directe que nous en pouvons
retirer. Chacun règle ainsi la prévoyance de la nature
au niveau de ses lumières , et la rend plus ou moins folle
selon qu'il est plus ou moins ignorant. Ce ne serait rien
AOUT 1810. 405
encore si ces rêveries étaient données pour ce qu'elles
valent ; mais on veut les faire embrasser comme des
vérités , comme des articles de foi , et il semble à leurs
auteurs que ce soit une impiété de sentir qu'elles sont
absurdes. Il faut , dit Montaigne , se mêler très- sobrement
de juger des ordonnances divines . « Il n'est rien ,
» ajoute-t- il , qui soit cru si fermement que ce qu'on sait
» le moins , ni gens si assurés que ceux qui nous content
» des fables , comme alchimistes , prognostiqueurs ,
» judiciaires , chiromantiens , médecins , id genus omne ,
» auxquels je joindrais volontiers , si je l'osais , un tas
» de gens interprêtes et contrôleurs ordinaires des des-
» seins de Dieu , faisant état de trouver les causes de
» chaque accident , et de voir dans les secrets de la
» volonté divine les motifs incompréhensibles de ses
» oeuvres ; et quoique la variété et discordance conti-
» nuelle des événemens les rejette de coin en coin , et
» d'orient en occident , ils ne laissent de suivre pourtant.
» leur éteuf , et de même crayon peindre le blanc et le
» hoir. » Je laisse aux nouveaux partisans du système
des causes finales le soin de réfuter le naïf et simple bon
sens contenu dans ce passage . Pour moi , plus je consi
dère l'ordre de l'univers , son immensité , et toutes les
merveilles de la création , plus j'admire cet arrangement
admirable , mais moins je me crois en état de l'expliquer ;
et j'oserai même dire , pour en avoir fait bien souvent
l'épreuve , que ces explications imparfaites , ces rapports
faux ou vagues que quelques écrivains modernes veulent
nous donner comme des harmonies sublimes , ne paraissent
jamais plus téméraires et plus futiles qu'en présence
de la nature .
Quand on a eu le bonheur de connaître et de sentir
les véritables beautés qu'elle présente , on est tenté de
regarder comme des profanateurs et comme des impies
ceux qui la défigurent par d'indignes travestissemens .
A la suite des Lettres à Sophie sur la physique , on
trouve des notes de M. Patrin , savant estimable , connu
par ses voyages minéralogiques dans la Sibérie . Ces
sont consacrées à l'explication technique de plus
phénomènes de chimie , et particulièrement à l'ex
406 MERCURE DE FRANCE ,
position d'un grand système sur la cause des volcans ,
système que M. Patrin a depuis long-tems publié ailleurs.
Il en développe ici de nouveau les conséquences , et
s'efforce de montrer qu'elles sont toujours d'accord avec
la nature et même avec les nouvelles découvertes relatives
au potassium et au sodium .
S'il est difficile d'obtenir des résultats certains et démon.
trés dans les phénomènes que nous pouvons saisir et
soumettre aux expériences , on sent que cela doit
être bien plus difficile encore dans ceux que la nature
nous permet à peine d'entrevoir , et dont elle nous montre
seulement les derniers résultats . Par cette raison , je
me garderai bien de décider avec M. Patrin que les
métaux sont formés par les combinaisons de certains gaz
qui circulent dans le sein de la terre . Je ne me tiens pas
non plus pour assuré que les tremblemens de terre soient
un frisson de notre globe, Chacun peut penser ce qu'il
voudra de ces idées . Je y trouve qu'un défaut , c'est
que M. Patrin les donne pour des théories certaines . Le
nom de théorie ne doit être appliqué qu'à un ensemble
de faits mesurés exactement et enchaînés par des raisonnemens
mathématiques . Hors de cela il n'y a dans les
sciences que des observations ou des conjectures , des
expériences ou des systèmes .
L'auteur des lettres a aussi ajouté à son ouvrage quelques
potes de sa composition . Ce sont pour la plupart des
extraits de divers traités de physique ou d'histoire naturelle
. On y reconnaît des connaissances variées , mais qui
ne sont encore ni ordonnées , ni mûries par la réflexion .
Ces notes de l'auteur , réunies à celles de M. Patrin ;
composent à- peu-près la moitié de chaque volume ,
les détails techniques qu'elles renferment , forment un
singulier contraste avec la prétention de galanterie et de
légèreté qui règne dans le reste de l'ouvrage .
et
J'ai dit avec franchise ce que je pense de ces lettres .
Ma critique , en la supposant juste , ne doit pas décourager
l'auteur ; car les défauts que j'ai indiqués dans son
ouvrage , étaient , à ce qu'il me semble , des conséquences
inévitables du sujet qu'il avait embrassé. Autant
aurait-il valu' entreprendre de mettre en madrigaux l'his
toire
DE
SEIN
LA
AOUT 1810 .
toire romaine ou le Code civil . Ce qui me confirmens
cette persuasion , c'est que dans les circonstances tss- 5.
rares où l'auteur a pu être naturel et vrai , ses vers cen
manquent ni de justesse , ni d'élégance , ni de sentimen
On lit avec plaisir les souvenirs qu'il donne à l'habitation
de son père , ses regrets sur les désastres de Lyon , une
invocation à Vénus imitée de Lucrèce , et sur- tout quelques
stances sur les coteaux de la Saone où l'on retrouve
la fraîcheur et le calme de ces rians paysages . Mais lorsqu'on
est sensible à ces beautés naturelles et qu'on les
retrace avec tant de vérité , comment peut-on se résoudre
à choisir un sujet aride , pour le couvrir d'ornemens
faux et de mauvais goût ?
Il y a des gens qui sont enchantés d'avoir une critique
à faire . Je ne suis pas de ceux-là ; et je me réjouirais bien
plutôt d'avoir de justes éloges à donner . Mais quoi !
lorsqu'on est chargé de dire au public son avis sur un
ouvrage , peut-on , sans manquer à l'honneur , parler
contre sa conscience ? et quelle différence doit - on faire
entre le mensonge des paroles et le mensonge des écrits ,
si ce n'est que ce dernier s'adressant à un plus grand
nombre de personnes , est plus méprisable et plus dangereux
? Je puis me tromper , sans doute , mais non pas
tromper volontairement les autres . Je ne donne point
mon opinion comme bonne , mais comme mienne ; et si
chacun voulait en faire autant , sans se laisser influencer
par l'amitié ou par la haine , le public en saurait plus
qu'il n'en sait sur le mérite réel des ouvrages ; car la
vérité jaillirait nécessairement du choc des opinions
diverses , et même du conflit des passions naturellement
exprimées .
BIOT.
Ce
LITTÉRATURE ET BEAUX-ARTS .
STORIA DELLA GUERRA DELL' INDEPENDENZA , etc. Histoire
de la guerre de l'indépendance des Etats- Unis d'Amé
rique , écrite par CHARLES BOTTA. A Paris , chez
D. Colas , imprimeur- libraire , rue du Vieux-Colombier
, n° 26. Quatre vol . in-8 °.
✔
(SECOND ET DERNIER EXTRAIT . )
Le premier extrait de cet important ouvrage a paru
depuis long-tems ( 1 ) . Après y avoir retracé le plus briévement
que j'avais pu le fil entier des événemens de la
guerre d'Amérique , je le finissais en promettant de
parler dans un autre article de la manière dont l'histo
torien a trailé ce sujet et de la part qui lui est propre
dans l'intérêt que son ouvrage inspire . Je n'aurais pas
tant tardé à lui rendre cette justice , sans des circonstances
dont il est inutile d'ennuyer ici nos lecteurs . La
santé bonne qu mauvaise , les travaux plus ou moins
urgens de l'un des auteurs d'un journal , ne font rien à
ceux qui y souscrivent . Il faut tenir les promesses qu'on
leur a faites ; et quand on a , bien malgré soi , différé
de les remplir , il ne faut pas se donner de plus le tort
d'explications dont ils nous dispensent.
J'ai reconnu (2) de quelle importance et de quelle
difficulté était , dans une histoire de la nature de celleci
, le mérite de l'ordonnance et du plan . Je n'ai pas
besoin de revenir là -dessus : c'est pour faire sentir cette
difficulté, et la manière dont l'auteur l'a vaincue , que j'ai
suivi pas à pas , dans ses quatre volumes , la série des
faits , et que je me suis transporté avec lui dans les différentes
parties du globe qui en ont été le théâtre . Pour
les parcourir lui-même sans embarras , et pour ne se
( 1) Dans le Mercure du 12 mai.
(2) Voyez le premier extrait.
MERCURE DE FRANCE , AOUT 1810. 409
point égarer dans cet immense labyrinthe , tantôt il suit
l'ordre des tems , tantôt il laisse en arrière et met comme
en réserve une partie des événemens ; puis il revient ,
pour ainsi dire , les reprendre , pour les lier avec d'autres
, auxquels ils ont plus de rapport , et qui deviennent
plus intéressans quand ils n'en sont pas séparés . La
division de ses livres n'est point arbitraire : on sent en
les commençant que l'on va faire un pas de plus dans
l'action , et ce pas est réellement fait quand on les termine
. Cette fin , en procurant un repos au lecteur, ne
le laisse point se refroidir. L'auteur a soin d'y annoncer
ce qui doit suivre , comme dans un drame dont le plan
est conforme aux règles de l'art , la fin de chaque acte
laisse le spectateur dans l'attente de l'acte suivant.
L'Amérique est parvenue à déclarer et à maintenir son
indépendance par deux grands moyens ; d'un côté , par
les délibérations et les négociations , de l'autre par la
conduite de la guerre et les combats . Il fallait que l'historien
nous fit assister , en quelque sorte , tantôt aux
discussions du parlement britannique et à celles du congrès
américain , tantôt à ces batailles et à ces faits d'armes
, où des troupes souvent peu nombreuses décidaient
d'intérêts plus réels et plus grands que ne l'ont fait quel
quefois d'innombrables armées . Il avait , pour remplir la
première de ces deux tâches , un secours qui manque à
la plupart des historiens . Presque tous , lorsqu'ils font
pérorer ou délibérer leurs personnages , manquant de
monumens authentiques , leur prêtent des discours imaginaires
plutôt qu'ils ne rapportent ceux qui ont été
véritablement tenus. Ici ce sont les discours mêmes et
les discussions entières de ces deux corps politiques qui
ont été consignés dans des feuilles publiées chez les
deux nations , et qu'il ne s'agissait que d'employer avec
discernement et sobriété : mais cela même n'était pas
facile ; et c'était , au lieu de la disette , l'abondance qui
était un écueil.
2
M. Botta prend soin de ne choisir que les principaux
orateurs. Le plus ordinairement , en traduisant leurs dis--
cours , il les abrège , et n'y laisse que ce qu'ils ont de
substantiel et d'éloquent . Lorsqu'il a fait parler les chefs
Сса
410 MERCURE DE FRANCE ,
de chacune des opinions débattues , et d'autres fois
avant de les mettre en scène , il donne , dans un résumé
clair et rapide , une idée du reste ou du commencement
de la discussion , plus intéressante que ne serait la discussion
même. Il use quelquefois avec succès de cette
méthode pour des délibérations entières , dont le sujet
est important , mais qui n'ont rien produit dans les débats
dont l'histoire puisse s'enrichir . On peut citer pour
exemples de cet art d'employer avec autant de sagesse
que de talent ces sortes de matériaux , qui surabondent
dans les sujets historiques tirés de l'histoire d'Angleterre
, deux discussions du Parlement ; l'une , sur le
maintien ou la révocation de l'acte du timbre , où
toutes les raisons de le maintenir sont exposées dans le
discours de Georges Grenville , et tous les motifs pour
le révoquer dans celui de William Pitt , qui devint peu
de tems après comte de Chatam ; l'autre , sur l'accusation
formelle de rebellion , à porter contre les habitans du
Massachusset , où se combattent et se choquent avec une
véhémence presqu'égale , d'une part le fameux Wilkes
qui veut dissuader le Parlement de cette mesure , et de
l'autre le capitaine Harvey qui s'efforce de l'y engager ,
et qui , pour le malheur de la Grande-Bretagne , l'emporte
sur son adversaire .
Cette dernière délibération est précédée d'un résumé
de ce que l'Opposition alléguait pour que l'on embrassât
le parti de l'indulgence , et de ce que soutenaient les
ministériels pour appuyer la proposition d'agir avec
toute rigueur. Ce contraste d'une analyse rapide avec
un développement oratoire , est d'un effet d'autant meilleur
qu'il est fondé sur la vérité , et sur la nature même
des choses . Un tableau différent précède la discussion
sur l'acte du timbre. Les ministres qui avaient fait porter
ce bill ayant été renvoyés , les nouveaux ministres , intéressés
à le faire révoquer , emploient les ressorts les
plus actifs pour y réussir; ils font assaillir le Parlement de
pétitions des négocians de toutes les parties du royaume,
dés agens du commerce de la Jamaïque , et de plusieurs
provinces d'Amérique qui étaient restées fidèles ; enfin
ils ont recours au nom et à l'autorité de Benjamin Fran
AOÛT 1810 : 411
3
klin , qui était alors chargé de pleins pouvoirs auprès du
gouvernement anglais ; celui des hommes de ce tems ,
dit notre historien , qui jouissait de la plus grande estime .
Ils le font citer à la barre de la Chambre des Communes ,
où il subit un interrogatoire célèbre . Les raisons qu'il y
fit valoir pour obtenir la révocation sont resserrées ici
en deux pages . Tout cela est rapide et concis , sans
sécheresse et sans obscurité .
M. Botta procède autrement dans l'exposé des débats
dn Congrès américain sur la grande question de la déclaration
d'indépendance . Il réunit dans deux seuls discours
, d'une étendue à-peu-près égale , toutes les raisons
du parti qui voulait la déclaration , et toutes celles du
parti contraire . Richard Lee , l'un des députés de Virginie,
soutient la première opinion ; et John Dickinson ,
député de Pensilvanie , la seconde . Cet art de fondre
ensemble différens discours pour en former un tout
oratoire qui ait de la liaison , du progrès et de l'unité
altère peut-être un peu la vérité de l'histoire : mais il
épargne de petits détails et des interlocutions qui feraient
ressembler l'histoire à une analyse de journal . Il est plus
favorable à l'éloquence et rend plus frappantes les raisons
opposées des deux partis . L'auteur l'emploie quelquefois ;
mais il prend soin d'en avertir par l'espèce de formule
dont il se sert. Richard Lee s'exprima , dit-on , de la
manière suivante ; John Dickinson , à ce qu'on assure ,
parla ainsi ; tandis que les discours réellement prononcés
par les orateurs , ou qui ne sont qu'abrégés , sont annoncés
affirmativement et sans cette formule.
la
L'une des discussions les plus graves et les plus importantes
du Parlement , est celle qui a pour objet la reconnaissance
de cette même indépendance américaine ; acte
devenu peut-être nécessaire par le cours des événemens,
mais humiliant pour l'orgueil anglais , déjà blessé par
déclaration que l'ambassadeur de la cour de France
venait de faire de l'alliance conclue entre son gouvernement
et les Etats-Unis . C'est la notification même
que le roi fait de cette déclaration imprévue , qui est
l'objet de la discussion dans les deux chambres . Elle
est interrompue dans celle des Pairs , par l'apparition
412
MERCURE
DE FRANCE ,
subite du vieux comte de Chatam , malade ; presque
mourant , qui se fait porter à sa place , et vient faire
entendre ses dernières paroles . Il avait toujours été de
l'avis de la paix , mais il ne veut pas que l'Angleterre
plíe devant la France : il veut que si la paix est devenue
impossible , on commence sur-le- champ la guerre avec
vigueur. Le duc de Richmond soutient la nécessité de
s'allier avec l'Amérique pour combattre la France . Lord
Chatam veut répliquer , ' il tente trois fois inutilement de
se lever , il tombe évanoui , on l'emporte , et il expire
quatre jours après (3) . Ce sont là , sans doute , des
tableaux historiques d'un grand intérêt , lorsqu'ils sont
dignement tracés .
L'auteur n'a pas montré moins de talent dans la description
des combats et dans le récit de toutes les opérations
de la guerre . Sur terre , une exposition topographique
des champs de bataille , des lieux où se font les
campemens , des entours et de la situation des places ,
précède ordinairement la narration ; et la position des
armées étant alors marquée avec exactitude , on suit tous
leurs mouvemens , on juge de leurs efforts , on voit leurs
fautes , et les causes qui déterminèrent le bon et le mauvais
succès . Sur mer , le nombre et le port des vaisseaux , la
disposition et l'étendue des lignes , le gisement des terres
voisines , la direction du vent , tout est observé avec le
même soin , tout soutient l'attention du lecteur et lui
rend présentes ces scènes de destruction et de terreur .
Ainsi , dès l'ouverture de la première campagne , la
description de Boston , occupé par l'armée anglaise , de
sa position , des collines qui l'environnent , rend faciles
à concevoir les faits d'armes qui se passent autour de
cette place , les causes des extrémités où les Anglais s'y
trouvent réduits , et la nécessité où ils sont enfin d'en
sortir . De même , la première expédition dans le Canada ,
(3) Je crois devoir relever ici une faute purement typographique.
On a mis pour date à cette mort , le 11 mars , au lieu du 11 avril ,
marzo pour aprile. C'est le 17 mars que s'ouvrit la discussion dans
la chambre des communes , sur le message du roi , et le 7 avril dans la
chambre haute , où parla pour la dernière fois lord Chatam .
AOUT 1810 . 413
c'est- à-dire la prise de Ticonderago par les Américains ,
est précédée d'une description très- courte , mais trèsclaire
, de la position de cette forteresse , au point où
deux petits lacs se réunissent pour former le lac Champlain
; et cette description suffit pour jeter du jour sur
les expéditions importantes dont les bords de ces mêmes
lacs deviennent ensuite le théâtre . De même encore lorsque
la guerre se porte dans la nouvelle Yorck , en Virgiuie
, dans les Carolines , sur les frontières où les sauvages
poussés par les Anglais exercent de si cruels ravages , la
connaissance des lieux précède ou accompagne celle des
marches ; on sait toujours où l'on est ; on entend toujours
ce qu'on lit.
Ce n'est qu'au milieu du second volume que commence
la guerre maritime entre la France et l'Angleterre :
l'historien à qui elle offre de nouveaux tableaux à peindre
et un grand moyen de variété , y suit la même méthode ,
et y fait le même usage de son talent descriptif. On connaît
mieux la bataille d'Ouessant entre la flotte du comte
d'Orvilliers et celle de l'amiral Keppel après l'avoir lue
dans cette histoire , qu'on ne la connut dans le tems
même où elle venait de se donner. Les détails qui manquaient
aux relations sont ici de la plus grande exactitude
, et les passions qui altéraient alors les faits n'y sont
plus . Les combats entre le comte d'Estaing et l'amiral
Howe à la vue de Rhode- Island , entre le même amiral
français et l'amiral Byron dans les mers des Antilles
les batailles plus terribles entre l'amiral Rodney et le
comte de Guichen dans les mêmes mers , entre les flottes
anglaise et hollandaise , entre le comte deGrasse et l'amiral
Hood , entre le même général français et Rodney , et
beaucoup d'autres , sont décrites non-seulement avec
une grande chaleur de style , mais avec une clarté qui
épargne tout embarras et toute confusion à l'esprit.
J'ai parlé des caractères qui sont mis en jeu dans cette
histoire , et du talent qu'emploie l'auteur à les tracer. Il
n'a point fait à part le portrait de son premier personnage
de Washington ; le tableau de ce grand caractère
est en quelque sorte épars dans tout le corps de l'ouvrage
; j'ai essayé , dans mon premier extrait , d'en res
414
MERCURE DE FRANCE ,
serrer en quelques lignes les principaux traits . Voici
celui de Franklin mis en action , au moment où cet
'homme d'un aspect vénérable , et d'un caractère annoncé
par son aspect , comparaît dans une occasion solennelle
à la barre du Parlement. « Sa réputation personnelle , la
candeur de son ame , et le souvenir de tout ce qu'il avait
fait , tant dans les affaires d'état pour le bien de sa patrie
que dans les sciences physiques pour le bien du genre
humain , tenaient tous les esprits en suspens . La chambre
fut ce jour-là remplie de spectateurs , avides de l'entendre
parler sur une affaire si importante : il répondit avec
beaucoup de gravité , et avec encore plus de finesse d'esprit
. » En lisant cela ne dit-on pas , c'est Franklin ?
Le caractère du comte de Chátam n'est pas tracé
avec moins de noblesse et de dignité : « Soit que l'on
considère en lui le génie , la vertu , ou les services rendus
à sa patrie , ce fut plutôt un homme à comparer aux
anciens qu'à mettre au- dessus des modernes . Il eut longtems
en main le gouvernement de l'opulente monarchie
anglaise ; il l'éleva à un tel degré de gloire que dans les
tems passés elle n'en avait non-seulement jamais eu mais
même espéré un semblable ; et il mourut si non pauvre,
au moins si peu riche , que sa famille n'aurait pu vivre
honorablement ..... Mais la patrie reconnaissante récompensa
dans les descendans la vertu du père (4) ..... L'auteur
apprécie ensuite les talens du comte de Chatam ,
comme orateur et comme homme d'état , et parle de l'ascendant
extraordinaire qu'il savait prendre sur les esprits .
En un mot , conclut-il , ce fut un homme qu'on ne peut
se rappeler sans faire son éloge , ni sans se sentir dans
l'ame un ardent désir de l'imiter . » र
Mais celui de tous ces caractères que l'auteur paraît
avoir tracé avec le plus de complaissance , je dirais même
d'affection , est celui du docteur Warren , qui , nommé
général au commencement de la guerre , fut tué dans la
(4) Le Parlement fit une rente annuelle et perpétuelle de 4,000 liv.
ster. à la famille de Chatam , et paya de plus 20,000 livres sterling de
dettes qu'il avait contractées pour soutenir son rang et sa nombreuse
famille.
AOUT 1810 . 415
D
première bataille , par un officier anglais qui le reconnut ,
le coucha en joue , et l'atteignit , lorsqu'il s'efforçait de
rallier un corps d'Américains et de le ramener à l'ennemi
par son exemple . M. Botta ne se borne pas à le
peindre , il le loue et prononce en quelque sorte son
éloge en présence de la postérité . « Warren , dit- il ,
était un de ces hommes qui sont plus attachés à la liberté
qu'à la vie , et non moins ennemi de l'ambition et de la
rapacité , qu'ami de la liberté . Il était doué d'un bon
esprit , d'un génie heureux , d'une éloquence naturelle :
aussi dans les consultations particulières , il était regardé
comme un homme d'un jugement exquis , et dans les
conseils publics , il exerçait sur les assemblées une grande
autorité . Ses amis et ses ennemis , connaissant sa fidélité
et sa probité dans toute affaire , avaient une égale confiance
en lui . Opposé aux méchans sans colère , favo
rable aux bons sans les flatter , affable , poli , familier
avec tout le monde , il obtint de tous une amitié mélée
de respect et du respect sans envie . Quoique d'une taille
assez petite , il avait un extérieur très-agréable . Sa
femme , qu'il aimait éperdument , et dont il était aimé
de même , l'avait peu de tems auparavant laissé veuf et
inconsolable . En mourant dans une journée si mémorable
, et dans un moment où son pays avait si grand besoin
de lui , il laissa plusieurs orphelins , encore enfans , dont
la patrie reconnaissante prit les soins les plus tendres et
les plus empressés . Ainsi fut enlevé à sa patrie et à sa
famille , dans de si graves circonstances , et encore dans
la force de l'âge , cet homme excellent dans la paix et
dans la guerre . Et nous , remplissant autant qu'il est en
nous , le grand objet de l'histoire , distributrice des
louanges aux bons et du blame aux méchans , nous n'avons
pas voulu priver ce bon et courageux Américain
d'une commémoration honorable auprès de nos neveux ,
si légitimement due à ses vertus . >>
Il ne faudrait pas sans doute qu'un historien employât
souvent ce moyen , qu'il parlât fréquemment en son
propre nom dans son histoire , comme un peintre se place
dans son tableau ; mais cette forme , sobrement employée ,
a de la noblesse et de l'autorité. Les anciens , pères de
416 MERCURE DE FRANCE ,
T'histoire , comme de toute littérature , en fournissent de
beaux exemples , et l'on ne peut pas en être plus sobre
que ne l'est l'auteur de cette histoire , puisque , dans un
ouvrage de si longue haleine , il ne s'en est servi , si je
ne me trompe , que cette seule fois .
Il est aussi très - économe de réflexions politiques et
morales , quoiqu'il en sème quelquefois , et toujours à
propos , dans son récit . J'en citerai deux seuls exemples .
Le parlement d'Angleterre avait compté sur les divisions
qui s'élèveraient entre les différentes colonies , dans le
commencement des troubles excités par les nouvelles
lois qu'il y voulait faire adopter ; mais elles se réunirent
toutes dans les mêmes sentimens , et envoyèrent des députés
au premier congrès de New-Yorck. « Chose remarquable
, dit l'auteur , que ces conseils mêmes qui
tendaient à établir une loi , au moyen des divisions que
devaient produire dans les esprits les intérêts particuliers
de chaque citoyen , aient fait naître au contraire un
accord unanime de volontés contre cette même loi ; et
que , là où l'on s'attendait à trouver une universelle obéissance
, on ait rencontré une résistance universellé . D'où
l'on peut apprendre , que quand on n'a pas des armées
assez fortes pour contraindre les volontés , si l'on ne suit
pas le cours de l'opinion publique , on court risque
d'échouer ; que les gouvernemens des peuples libres
'doivent en être plutôt les instituteurs que les maîtres , et
se montrer plus attentifs à les guider par la prudence ,
qu'à les réprimer ou à les exciter par la force . »
Ailleurs , il tire d'une circonstance à peu près pareille
une réflexion plus générale , car elle ne s'adresse pas
seulement aux gouvernemens , elle peut trouver son application
dans la conduite des affaires et dans le monde .
La guerre un fois engagée , les ministres crurent effrayer
et diviser en employant des moyens de terreur ; l'effet
fut encore le même : l'indignation générale réunit contre
eux tous les esprits . L'historien fait là - dessus cette réflexion
très-juste : « Cela doit servir d'exemple à ceux
dont l'esprit agité se persuade que les mêmes mesures
qui peuvent diviser les hommes entr'eux et les exciter
AOUT 1810 . 457
3
30
.
V
les uns contre les autres quand ils sont de sang-froid ,
le peuvent également quand ils sont animés par quelque
passion forte . Dans ce dernier cas , ce qui devrait adoucir
, irrite ; ce qui devrait intimider , encourage ; ce qui
devrait diviser , lie et réunit .
On jugerait encore mieux de la justesse , de la rectitude
d'idées qui paraît être l'une des qualités distinctives
de l'esprit de l'auteur , si je pouvais citer ou l'exposé
qu'il fait en peu de pages , au commencement de son
histoire , de la situation où se trouvaient les colònies
anglaises quand la révolution éclata , des premiers germes
de discorde qui furent semés entr'elles et la métropole
, et des différentes causes qui firent fermenter ces
germes , et qui en amenèrent l'explosion ; ou le résumé
qui termine l'ouvrage , dans lequel est renfermé , aussi
en peu d'espace , tout ce qui avait contribué au bon
succès de la guerre américaine , et toutes les causes
publiques et secrètes qui avaient , dans cette lutte en
apparence inégale , donné définitivement l'avantage au
parti qui paraissait devoir être le plus faible , sur le plus
fort . Mais ces deux morceaux , quoiqu'écrits avec concision
, sont trop étendus pour que je puisse traduire ici
ni l'un ni l'autre ; et il n'y a rien dans chacun des deux
que l'on puisse en détacher et présenter isolément.
Il resterait à faire connaître le style de l'auteur ; mais
il faudrait pour celà , ou citer des passages du texte que
tous nos lecteurs n'entendraient pas , ou les traduire , ce
qui donne l'idée des pensées d'un écrivain plus que de
son style ; ou hasarder sans citations un jugement sur
celles de toutes les parties d'une production étrangère
dont on peut le moins se rendre juge , quelqu'étude que
l'on ait faite de la langue dans laquelle cette production
est écrite . Si j'osais m'en rapporter à mes impressions ,
je dirais que n'estimant rien plus dans une langue que
son originalité , aimant sur-tout à y voir les tours qui lui
sont propres , et qui la différencient des autres langues ,
je suis presque toujours plus dégoûté que flatté de reconnaître
dans la prose soit italienne , soit anglaise , des tours
absolument français qui n'étaient pas originairement
418 MERCURE DE FRANCE ,
dans ces langues , et qui s'y sont insensiblement et
presque furtivement introduits . En lisant l'ouvrage de
M. Botta , je me suis retrouvé en Italie ; j'ai reconnu les
idiotismes , les constructions , les locutions purement
italiennes . J'ai cru lire un des auteurs de ces deux grands
siècles que les Italiens mêmes d'aujourd'hui appellent
l'âge d'or de leur littérature . J'ai entendu cependant quel
ques Italiens reprocher à l'auteur un peu d'affectation
dans l'emploi de cet ancien style , et une certaine inégalité
entre quelques parties de son ouvrage , dont les
unes sont écrites de cette manière , et les autres d'un
ton plus coulant et plus moderne . Cela peut être , mais
j'avoue que je ne saisis point cette nuance , et que si cette
disparate existe , je ne l'aperçois pas.
Pour mon compte , si j'avais à y reprendre quelque
chose , ce seraient certaines expressions qui me paraissent
un peu triviales , non parce qu'elles sont anciennes
et hors de l'usage actuel de la langue , mais à cause de
cette trivialité qui n'a dû convenir à l'histoire en aucun
tems ; telles que : La sedizione aveva più gran barbe messe,
quoique barbe soit là pour des racines , des racines me
paraîtraient plus nobles . Una gran battisoffiola , pour
une grande frayeur , une forte alarme , la bordaglia ,
pour le bas peuple , la canaille , sont- ils bien du style de
T'histoire ?, J'aimerais encore moins una donna garzonissima,
pour dire une très -jeune femme . Bembo s'en est
servi , je le sais , mais pour une très -jeune fille , ce qui
est fort différent , comme il est aisé de le sentir. Enfin ,
je suis fâché que l'auteur ait adopté le mot libertini pour
signifier , dans tout son ouvrage , les amis de la liberté :
il me semble qu'en italien ce mot a conservé une partie
de son acception latine , et qu'il signifie un affranchi.
Je ne voudrais pas sur-tout qu'après avoir dit en parlant
du célèbre Wilkes , qu'il était uno de' più ardenti libertini
di quei tempi , il eût ajouté e come si suol dire , un
repubblicone largo in cintura ; l'augmentatif repubblicone
ne peut se prendre en bonne part ; et si la phrase proverbiale
qui suit ce mot est en effet d'un usage commun ,
au moins me paraît-il vrai qu'elle renferme aussi quelAOUT
1810.
419
que chose de dérisoire , et que le style historique ne
l'admet pas .
Mais ce sont là peut - être des scrupules très - déplacés ;
! au lieu d'y insister davantage , j'aime mieux demander
à M. Botta lui -même les raisons du système qu'il a
suivi , et finir cet article en communiquant à nos lecteurs
ce que j'aurai appris de lui . Voici comme il s'exprime
dans son avertissement, Si on lui reproche d'avoir
employé quelque mot ou quelque locution barbare ,
ce qui peut lui être arrivé malgré le soin extrême qu'il a
mis à s'en garantir , il en recevra le blâme en bonne part ;
mais il ne cédera pas de même si quelqu'un l'accuse de
s'être servi de paroles ou de phrases toscanes , éloignées
de l'usage vulgaire d'aujourd'hui . Il pense que , comme
lorsqu'on veut écrire purement et élégamment en latin ,
il faut , sans s'arrêter aux chroniques des moines du
XIIIe siècle , remonter au siècle d'Auguste ; comme
quand on a le dessein d'écrire de la même manière en
français , on ne doit pas recourir aux auteurs qui ont
écrit pendant la révolution , mais bien à ceux qui les ont
précédés , et sur-tout à ceux du siècle de Louis XIV,
de même aussi l'on doit chercher la pureté et la propriété
de la langue italienne dans les écrivains du siècle de
Dante et de Boccace , et principalement du siècle de
Léon X et de Clément VII , ces derniers ayant beaucoup
enrichi et poli admirablement la même langue .
12
« Les langues , ajoute-t- il , et ceci me paraît aussi
juste qu'ingénieux , les langues sont comme les plantes
qui n'ont qu'un tems donné pour porter des fleurs : plus
tôt ces fleurs sont renfermées dans le bouton , plus tard
elles sont fanées et décolorées . Si quelqu'un objectait
que dans l'opinion de l'auteur on suppose que les langues
ne peuvent avec le cours du tems faire des progrès
et se perfectionner , il répondrait que quand une
langue se revêt d'une apparence étrangère , on doit
plutôt voir dans ce changement une corruption qu'un
progrès ou un perfectionnement . Si la langue italienne
se trouve de nos jours dans ce cas , c'est ce dont les amateurs
eux-mêmes de cette langue peuvent juger. L'auteur
croit qu'il est désormais tems de la rappeler à ses
420 MERCURE DE FRANCE , .
principes. Si ceux qui liront son histoire jugent qu'il ait
coopéré à ce noble ouvrage , il s'estimera très-heureux. »>
GINGUENÉ .
P. S. On apprendra sans doute avec plaisir que nous
ne tarderons pas à posséder une bonne traduction française
de cet ouvrage , le seul complet qui existe sur la
guerre de l'indépendance ; cette traduction est fort
avancée : elle est faite par un homme de lettres connu ,
et sous les yeux de l'auteur , à qui le français est aussi
familier que sa propre langue.
POESIFS NATIONALES , par M. C. J. L. D'AVRIGNY ( de la
Martinique ) , officier d'administration , chef du bureau
d'économie politique et du contentieux des colonies ,
au ministère de la Marine .
Celebrare domesticafacta.
il
C'EST un double triomphe pour la France lorsque des
campagnes brillantes , des victoires éclatantes et les hauts
faits de ses armées inspirent de beaux vers aux poëtes
dont elle s'honore . Trop rarement , il est vrai , elle a
pu jouir de ce double triomphe ; trop rarement elle a pu
joindre aux glorieuses palmes que lui a si abondamment
procurées , dans ces derniers tems , le génie militaire , les
palmes immortelles du génie poétique . Cependant parmi
les nombreux poëtes qui ont ouvert à leur talent cette
carrière honorable , mais difficile , puisque des faits inouis
ne veulent pas être célébrés par des vers communs ,
en est quelques-uns qui ne sont point restés trop audessous
des grandes actions qu'ils avaient à célébrer. Le
public a distingué particuliérement les chants lyriques
de M. d'Avrigny ; aucun autre n'a été plus constant à
jeter des fleurs poétiques sur nos trophées militaires ;
aucun ne les a chantés avec plus de succès . Ses poésies
nationales sur les campagnes d'Autriche , de Saxe , de
Prusse , publiées successivement aux époques célèbres
qui les firent naître , furent accueillies par tous les amis
des beaux vers , et louées par les critiques les plus séwww
AOUT 1810. 421
vères . Elles viennent d'obtenir un suffrage encore plus
illustre . Le jury de l'Institut chargé de présenter un rapport
sur les ouvrages qui , présentés au concours , ont
mérité son attention , s'exprime ainsi au sujet des poésies
de M. d'Avrigny : « On trouve dans ces odes du talent et
» de l'imagination , des idées heureuses , et beaucoup
» de strophes très - bien écrites . » Le jury joint , il est
vrai , à ce jugement flatteur quelques critiques dont je
parlerai bientôt , et il a cru devoir porter la sévérité
jusqu'à refuser à des poésies dans lesquelles il reconnaît
des qualités si heureuses et si rares , un prix de seconde
classe.
Je ne me rappelle point si c'est la loi même sur les
prix décennaux qui n'adjuge qu'un prix de seconde classe
à l'ode et à la poésie lyrique , ou si c'est le jury de l'Institut
qui , de sa propre autorité , classant ce genre de
poésie parmi les petits poemes , a cru qu'on ne pouvait
lui destiner que le genre de récompense réservé à ceuxci.
Cette décision du jury me paraîtrait , au reste , fort
raisonnable . Je remarquerai néanmoins que ce n'est vraisemblablement
pas ainsi que chez les Grecs la poésie
lyrique eût été classée . L'ode chez ce peuple ami des
vers ne serait point descendue au second rang dans la
distribution des couronnes poétiques . De tous les genres
de poésie , le plus ancien , en effet , et celui qui contribua
le plus à donner aux poëtes une origine céleste ,
à les représenter en commerce avec les dieux , toujours
entourés de prestiges et de miracles , c'est la poésie
lyrique . L'exagération si familière aux Grecs prend encore
dans leur bouche un accent plus hyperbolique
lorsqu'ils parlent des premiers poetes qui chantèrent
leurs vers sur la lyre . Orphée apprivoise les tigres , les
lions et les hommes , vaincus par la double harmonie
des vers et de la musique . Amphion fait plus encore : il
émeut jusqu'aux pierres qui accourent à sa voix , et s'élèvent
en ordre sur les murs thébains . Les prodiges des
premiers vers lyriques les font consacrer comme divins ,
ou font décerner aux poëtes les honneurs de l'apothéose :
Sic honos et nomen divinis yatibus atque
Carminibus fuis.
423
MERCURE
DE FRANCE ,
Ce langage sublime et élevé , cet enthousiasme , ces
écarts , ce délire , cette fureur poétique , caractère des
poëtes lyriques , durent être attribués à des causes surnaturelles
; c'est à ces poëtes sur-tout qu'il appartint
de dire :
Est Deus in nobis , agitante calescimus illo .
Lors même que les effets qu'on leur attribue ne sont
pas fabuleux , et qu'ils sont attestés par l'histoire , ils ont
encore de quoi nous étonner , et le courage inspiré aux
Lacédémoniens par les chants de Tyrtée ne sont pas
moins célèbres dans les tems historiques de la Grèce ,
que les fables d'Amphion et d'Orphée dans les tems incertains
ou héroïques .
Recommandés par d'aussi prodigieux effets , et sans
doute aussi par la beauté de leurs poésies et la sublimité
de quelques- unes de leurs strophes , les poëtes
lyriques furent célébrés à l'égal des plus beaux génies
qui illustrèrent ces heureux climats , berceau de tous
les arts. Les auteurs de quelques chansons , de quelques
pièces de vingt ou trente vers eurent une renommée
égale à celle des hommes immortels qui enfantèrent ces
longs poëmes , dans lesquels on ne sait ce qu'on doit
admirer davantage , de la grandeur , de l'ordonnance ,
de la sagesse du plan , de l'agrément des détails , de la
variété des caractères , ou de la beauté soutenue de la
versification et de l'harmonie des vers . Jamais Homère ,
jamais Sophocle n'ont reçu un tribut plus magnifique
d'éloges que Pindare , dans cette ode composée par un
de ses plus célèbres émules : Pindarum quisquis studet
æmulari , etc.
Il faut l'avouer , ce n'est pas ainsi que nous classons
nos poëtes , et la poésie lyrique excite parmi nous moins
d'enthousiasme ; et si l'on m'en demandait la raison , je
dirais que c'est parce que le monde en vieillissant devient
moins sensible à la poésie . Sans doute une belle tragédie,
une excellente comédie , un grand et beau poëme nous
procurent à-peu-près les mêmes jouissances qu'aux
Grecs , et comme chez eux , trouvent chez nous de vifs
admirateurs : mais ce n'est pas la poésie qui fait le seul
mérite
AOUT 1810 .
423
S
F
mérite d'une tragédie ou d'une comédie ; elle ne doit .
pas même y trop dominer . Elle règne , il est vrai , ecen
plus d'empire dans le poëme épique ; elle y est un de
premiers élémens de notre plaisir ; mais combien elle y
trouve d'auxiliaires dans le sujet , l'action et l'intérêt
qu'inspirent un héros célèbre et des récits magnifiques !
Dans l'ode , au contraire , ou du moins dans la plupart
des odes , point ou presque point d'action , point d'épisodes
, point d'événemens , point de caractères ; du mouvement
poétique , des images , de l'harmonie , et quelquefois
l'élan rapide d'un sentiment , d'une passion :
voilà son essence , voilà tous ses moyens de plaire . C'est
donc la poésie , et la poésie seule , qui en fait le charme ;
elle doit donc être d'autant plus goûtée par une nation ,
que chez elle le sentiment de la poésie est plus vif, plus
passionné .
Nous raisonnons plus que les Grecs les plaisirs de
l'esprit ; nous voulons plus de haison et plus de suite
dans les idées , plus de justesse dans les figures et les
images ; nous sommes moins disposés à faire des sacrifices
à l'harmonie ; nous examinons tout avec un esprit
d'analyse et de philosophie généralement ennemi de la
poésie . Enfin , nous lisons froidement une ode dans.
notre cabinet : les Grecs l'écoutaient sur la place publique
, au son de la lyre , au milieu d'une foule immense
d'auditeurs qui s'électrisaient mutuellement ; ou si dans
la suite on la lisait , les lecteurs peu nombreux étaient
entraînés d'avance par une réputation déjà faite , et par
un concert unanime d'éloges . Quel désavantage n'ont
donc pas nos poëtes jugés par des lecteurs froids et impassibles
, qui leur demandent de la sagesse dans le plan ,
de la justesse dans les images , de la suite et de la liaison
dans les idées , tandis que les poëtes grecs avaient pour,
juges une assemblée tumultueuse , à qui ils faisaient
facilement partager leur délire , leurs transports et leurs
écarts !
Ce n'est pas sans doute pour rabaisser le genre sublime
de la poésie lyrique que je représente les esprits des
modernes moins favorablement disposés que ceux des
anciens , à se laisser séduire par l'enthousiasme lyrique.
Dd
424 MERCURE DE FRANCE ,
1
Je suis loin de penser à cet égard comme Voltaire , ou
plutôt de dire avec lui , ce que vraisemblablement il ne
pensait pas , que l'ode est un genre facile et médiocre.
On voit trop que ce mépris affecté de l'ode n'a pu lui
être dicté que par sa haine contre l'illustre écrivain qui ,
par ses succès dans le genre lyrique , s'est acquis un nom
immortel , et s'est placé parmi les grands poëtes qui honorent
le plus la littérature française , et peut-être aussi
par les vains et malheureux efforts qu'il avait faits pour
se distinguer lui-même dans ce genre . Mais tous ceux
qui n'auront ni préjugés , ni passions , ni intérêt à déprimer
la poésie lyrique , mettront toujours de belles
odes au nombre des ouvrages les plus distingués que
puisse inspirer la verve et le génie poétique . J'ai cru
relever le mérite de ceux qui y réussissent en montrant
tous les obstacles qu'ils ont à vaincre , non -seulement
dans la composition très- difficile de ces sortes d'ouvrages ,
mais encore dans les dispositions moins favorables des
lecteurs .
M. d'Avrigny a triomphé de ce double obstacle . En
célébrant de grandes actions par de belles odes , il a intéressé
à-la-fois les amis de la patrie et les amis des beaux
vers . La commission de l'Institut chargée de faire un
rapport sur les ouvrages dignes de concourir pour les
prix décennaux , après avoir distingué les Poésies nationales
de M. d'Avrigny par les éloges magnifiques que
j'ai rapportés au commencement de cet article , les modifie
, il est vrai , par des critiques graves et importantes :
« Mais , ajoute le rapport , la verve , le mouvement , les
>> rapprochemens inattendus , et la pompe du style
» qu'exige le genre lyrique dans les sujets élevés , ne s'y
» montrent pas assez souvent . » Ce jugement rendu par
de tels hommes et dans telles circonstances , est trop imposant
pour qu'il soit possible à un critique de prétendre
lui opposer le sien : mais sans vouloir l'opposer , il peut
le dire néanmoins , et j'userai de ce droit . Je pense donc
que les poésies de M. d'Avrigny ne doivent pas être confondues
dans un jugement commun , condamnées , pour
meservir d'une expression plus théologique que littéraire ,
toutes in globo; que les observations qui conviennent
AOUT 1810 . 425
THE
2
aux unes ne conviennent point aux autres , et que les
critiques du jury de l'Institut , très-justes si on les applique
à l'ode sur la campagne de Saxe , ou la bataille
d'léna , le sont moins , paraissent même trop sévères ,
pour ne pas dire plus , si on veut pareillement les appliquer
aux odes sur la campagne d'Autriche et sur la
campagne de Prusse . Il suffira pour prouver qu'en général ,
elles ne manquent ni de verve , ni de mouvement , ni de
pompe dans le style , d'en citer quelques fragmens . Le
poëte , après avoir chanté , dans les premières strophes de
la première ode , les exploits et la puissance du héros
qu'il célèbre , après avoir montré le vain orgueil des nations
jalouses des triomphes de la France , s'écrie :
O terre des guerriers ! ô France , ô ma patrie !
Des bouches de l'Escaut aux rives de l'Istrie ,
Le fer de tes guerriers avait porté l'effroi :
Leur courage étonnait les plus mâles courages ,
Et les trônes , long-tems battus par tant d'orages ,
Sur leurs vieux fondemens s'inclinaient devant toi.
Mais lorsque d'une longue et sanglante guerre
A la voix du vainqueur, et l'Europe , et la terre ,
Déjà voyaient les feux de toutes parts éteints ,
Quel rival n'écoutant qu'une implacable haine ,
Le premier de la paix rompant l'heureuse chaîne ,
Insensé croit encor balancer nos destins ?
Ah ! je le reconnais au trident qu'il agite ;
C'est cet autre Xerxès qui tyran d'Amphitrite ,
Fait gémir l'Océan sous le poids de ses fers .
Mais la France s'apprête à traverser les ondes :
La voilà qui s'ébranle , et vengeant les deux mondes ,
D'un superbe oppresseur court affranchir les mers.
O plaines d'Austerlitz ! c'est vous que j'en atteste ! etc.
Ici le poëte suspend le récit de ce combat terrible ,
par une belle fiction et une prosopopée magnifique ,
quoique peut-être un peu longue . Il présente le plus implacable
ennemi de la France , le monarque anglais sous
les voûtes de Westminster , faisant retentir le temple de
ses plaintes , de ses alarmes , de ses voeux contre la na-
Dd 2
426 MERCURE DE FRANCE ,
P
tion triomphante , objet de sa jalousie , et invoquant celui
de ses prédécesseurs qui jadis humilia le plus la
France ; mais le fier Edouard ne lui répond que par de
sinistres présages , et bientôt les présages s'accomplissent :
C'en est fait , dans les airs Mars pousse un cri terrible .
O! spectacle imposant , majestueux , horrible ,
Et digue d'attacher les yeux de l'univers !
Deux peuples en fureur couvrent la double plage ,
Le rivage à grand bruit provoque le rivage ,
Et les mers en grondant marchent contre les mers ,
9
Telles aux beaux climats de l'antique Hespérie
Quand des feux souterrains l'indomptable furie ,
Des airs en mugissant se frayant les chemins ,
O terreur ! on a vu deux montagnes brûlantes ,
S'ébranler , s'avancer dans les plaines tremblantes
Et de leurs chocs affreux menacer les humains .
L'Ausonie en frémit , à leurs pieds attentive :
Mais déjà sous l'effort de la flamme captive
La terre , en s'entr'ouvrant , a tressailli trois fois.
L'un des deux monts rivaux entraîné dans l'abyme
S'écroule ... et le vainqueur , de sa superbe cime ,
Domine en paix les champs , les vallons et les bois .
La troisième ode , dans laquelle le poëte célèbre la
campagne de Prusse , offre peut- être encore plus d'énergie
dans le pinceau , plus de richesse dans les couleurs .
Comme dans la première , l'enthousiasme du poëte le
transporte dans un monde idéal et fictif. Peut- être les
deux fictions ont-elles un peu trop de ressemblance.
Nous avons vu que dáns la première , c'est le roi d'Angleterre
qui apprend d'un héros , l'un de ses prédécesseurs
, les malheurs qui menacent sa patrie ; dans celle- ci ,
c'est le héros de la Prusse , Frédéric II , qui apprend du
génie tutélaire de ses Etats les destinées de cet empire
qu'il avait si glorieusement étendu et affermi . Mais s'il y
a quelque ressemblance dans l'idée principale , il y a
beaucoup de variété dans les détails . Si j'avais plus d'espace
, je citerais cette belle apostrophe et les strophes
qui la suivent :
Trône des Jagellons , sors de la poussière , ete.
AOUT 1810 . 427
Mais je dois justifier l'opinion moins favorable que
j'ai montrée de la seconde de ces odes , qui a pour objet
de célébrer la campagne de Saxe , ou la victoire
d'Iéna . Il me semble , en effet , que le style de cette ode n'a
ni l'éclat , ni la chaleur qui se fait sentir dans les autres .
Le poëte , après avoir commencé par une imitation peu
heureuse de la troisième ode d'Horace : Sic te diva potens
Cypri , poursuit ainsi :
Où sont ces bandes renommées ,
Qui de l'Europe tant de fois
Ont vu se briser les armées
Devant le plus grand de leurs rois ?
De soucis l'ame dévorée ,
Les vieux défenseurs de la Sprée
Ont replié leurs bataillous ;
Et sur le dos de ses campagnes ,
•
Weymar a d'un mur de montagnes
Couvert au loin leurs pavillons./
Ces trois derniers vers manquent totalement d'harmo→
nie ; le dos des campagnes est une expression bizarre . Le
poëte ne se relève pas encore dans la strophe suivante ,
mais il a dans plusieurs autres des momens de verve ef
d'enthousiasme , où se reproduit tout son talent .
A ces poésies nationales est joint un poëme national
aussi , puisqu'il rappelle un nom qui honore la France ,
et un voyage malheureux qui atteste le zèle des Français
pour le progrès des sciences et pour l'humanité . Ce
poëme est intitulé , le Départ de Laperouse , ou les Navigateurs
modernes . J'avoue que je ne puis deviner les
motifs qui ont pu engager le jury de l'Institut à garder
un absolu silence sur ce poëme , remarquable sur- tout
par le style , et par le mérite extrêmement rare d'une
versification facile , harmonieuse , élégante et ce n'est
pas seulement dans quelques endroits choisis du poëme ,
qu'on distingue ces heureuses qualités de style ; elles dominent
et se soutiennent également dans toute l'étendue
du poëme . J'oserai même dire que cela est un peu embarrassant
pour le critique qui , voulant justifier ses éloges
par quelques citations , reste long-tems suspendu entre
428 MERCURE DE FRANCE ,
tel ou tel morceaux également bien écrits . Comme il faut
néanmoins se déterminer, je choisirai l'endroit du poëme
où Laperouse , après avoir décrit les fatigues et les dangers
d'une longue navigation , peint la vive joie , les
agréables délassemens et les douces occupations des
navigateurs abordant enfin une île désirée . C'est à
regret que je suis obligé d'abréger le morceau et de lui
faire perdre ainsi du charme que présente le tableau dans
son ensemble :
Du bout de l'horizon , la plage hospitalière
A- t -elle , en s'élevant , soudain frappé ses yeux ,
O transports ! douce ivresse ! instant délicieux !
Ce vieux mont nébuleux que le matin colore ,
Le bruit de ce ruisseau qu'il n'entend pas encore ,
Ces agrestes vallons , ces antiques forêts ,
Ces sentiers fugitifs , ces tapis verts et frais ,
Et ces nouveaux humains accourant sur la rive ,
Tout rit à la pensée , on avance , on arrive ,
On franchit les écueils : le vaisseau touche au port ,
Et le canot léger s'élance vers le bord .
·
D'un langage étranger interprêtes muets ,
Les palmes , les présens ont annoncé la paix ,
Et des gestes entr'eux , l'heureuse intelligence ,
Suit les yeux , peint le coeur , fait parler le silence .
Ici le poëte décrit les soins divers qui occupent les
divers navigateurs , suivant leurs divers goûts et leurs
talens différens : l'astronome , le géographe , l'ami de la
nature , le favori des Muses . Chacun de ces petits tableaux
est parfaitement dessiné . Obligé de me borner ,
je ne citerai que ceux qui ont pour objet le poëte et le
naturaliste .
Cet autre , émule heureux du poëte du Tage ,
Des nymphes de la mer peuple un riant bocage ,
Ou d'un chant prophétique aux yeux des matelots ,
Evoque le géant , gardien des vastes flots .
Qu'au retour , l'Océan déchaîné sur sa tête ,
Submerge son vaisseau brisé par la tempête ,
Et , nouveau Camoëns , des gouffres entr'ouverts
AOUT 1810 . 429
Il sauvera du moins et sa gloire et ses vers .
A travers ces vallons , ces bosquets , ces campagnes ,
La route en serpentant s'ouvre vers les montagnes .
Soleil ! ah ! dans les dons qui naissent de tes feux,
Quelle splendeur diverse et quel luxe pompeux f
Quelque tige counue , et quelque fleur chérie ,
Au nouveau Tournefort rappelle sa patrie .
Mais dans ces lieux pour lui le reste est étranger e
L'hôte ailé du bocage , et le fruit du verger ,
Tout d'un monde nouveau lui présente l'image .
Et son pays un jour en recevra l'hommage.
Cet arbuste élégant sur nos bords transplanté
Dans nos jardins admis , par nos bois adopté ,
Viendra , tombant en grappe , à leur antique ombrage
Associer son ombre et mêler son feuillage ;
Ces beaux troncs diaprés , dans les murs de Paris
Teindront nos vêtemens , orneront nos lambri .
Cette plante modeste avec art préparée
Ranimera la vie en nos corps altérée :
Mais , ô larcin plus doux ! cette brillante fleur ,
De nos roses bientôt tendre et frileuse soeur ,
Des mains du voyageur ira parer les charmes
D'une amante qu'hélas il laissa dans les larmes !
Je suis obligé de m'arrêter , quoique ce tableau ne soit
pas fini , et qu'il me reste encore à citer des vers fort
agréables et fort bien tournés . Ceux qu'on vient de lire
suffiront pour donner une idée du style de l'ouvrage
toujours pur , élégant et soutenu ; mais , si l'auteur est
irréprochable dans cette partie essentielle de l'art , peutêtre
ne l'est- il pas également dans le plan et la composition
de l'ouvrage . Je n'aime pas qu'un poëme consiste
dans un discours . Ce discours est un peu long . Laperouse
parlant ainsi sur la navigation avec apprêt et diffusion
aux principaux officiers de son bord , aux savans
compagnons de son voyage , leur disait des choses qu'ils
savaient tout aussi bien que lui . Il est d'ailleurs des
hommes si célèbres par leurs actions ou leurs infortunes ,
que le lecteur ne veut les voir sur la scène que pour être
témoin des actions particulières qui les ont distingués ,
430 MERCURE DE FRANCE ,
ou pour entendre le récit des infortunes qui ont illustré
leur mémoire : il ne faut pas leur faire dire ou faire ce
que dix mille autres pourraient faire et dire aussi bien
qu'eux. Tel est , ce me semble , Laperouse ; il ne fallait
pas done lui faire tenir un discours qui ne lui est point
particulier , qui ne le distingue pas de mille autres ; que
tout marin un peu habile , tout capitaine de vaisseau ou
de frégate , partant pour une expédition lointaine , pouvait
tenir comme lui . L'ouvrage de M. d'Avrigny est
véritablement un petit poëme de la navigation , et c'est
comme cela qu'il fallait le considérer , sans lui donner ,
du moins dans toute son étendue , la forme d'un discours ,
ce qui à la longue est un peu tendu et monotone. Comme
discours il est peut- être un peu long : comme poëme de
la navigation , il eût été un peu court ; mais il n'en eût
pas été plus mauvais pour cela. F.
DES PARISIENS , DE LEURS MOEURS , DE LEUR CONFORMATION ,
DE LEUR SANTÉ , ET DES OBJETS QUI Y SONT RELatifs .
Ouvrage qui renferme les moyens de donner de l'esprit
aux enfans les plus imbéciles , de se préserver de
l'effet des poisons , etc. etc .; par BRASSEMPOUY. Paris ,
chez Allut , imprimeur-libraire , propriétaire des coeuvres
complètes de Tissot , rue de l'Ecole de Médecine,
n° 6,
Le nom de Brassempouy n'est point encore inscrit dans
les fastes de l'immortalité : mais la reconnaissance publique
ne saurait manquer de lui élever incessamment
des autels. Quand on possède des secrets aussi importans
que ceux dont il veut bien nous faire la généreuse
révélation , quand on peut changer à son gré le sort du
genre humain et celui des empires , convertir les sots
en gens d'esprit , les imbéciles en génies subtils et déliés ,
quand on peut faire asseoir sur les trônes des monarques
sages , éclairés , bienfaisans , peupler les palais
d'une génération de Salomon , de Trajan , de Marc-
Aurèle , à quel degré de gloire , d'honneur , de célébrité
n'a-t-on pas le droit de prétendre ? -
AOUT 1810. 1 431
D'autres ont pu étudier les moeurs des Parisiens , considérer
leur caractère , leurs usages , leurs habitudes ,
vanter leurs arts , déplorer leur frivolité , décrire avec
complaisance leurs vices et leurs vertus , leurs qualités
et leurs défauts ; Montesquieu l'avait fait avant M. Brassempouy.
Mais changer la nature de l'homme , opérer en quelque
sorte la transmutation de son cerveau , mettre son
frêle individu à l'abri des poisons les plus redoutables ;
apprendre aux empereurs , aux rois , aux princes , le
secret infaillible de bien gouverner leurs Etats ; enseigner
aux enfans d'Esculape des recettes infaillibles et
éprouvées , pour transformer un Néron en Titus , un
Busiris en Antonin , quel tribut de reconnaissance pourrait
égaler tant de bienfaits ? Le nom de Brassempouy
ne doit- il pas être consacré à jamais par d'éternels monumens
à côté de ceux des Janus , des Cérès , des
Hippocrate , des Triptolème , et de tous les bienfaiteurs
du genre humain ?
M. Brassempouy a divisé son ouvrage en trente- sept
lettres , où toutes ses idées sont exposées avec une rare
et modeste candeur : mais le sujet qu'il traite est d'une
si haute importance , ses conceptions sont d'une nature
si élevée , qu'il n'appartenait point à un interlocuteur
ordinaire d'en être l'interprète. C'est donc à un Iroquois
nommé Chacas , à un enfant des déserts du Canada qu'il
a confié le soin de développer ses grandes pensées .
Mais cet Iroquois n'est pas lui-même un Iroquois vulgaire
; il est membre d'une société d'amis de la nature ,
d'observateurs de l'homme , fondée sur les bords du Sen-"
nacaas , et c'est au nom de cette société qu'il vient sur
les quais de la Seine , loin des solitudes visitées par les
Siaoux et les Assempoils , étudier un peuple célèbre et
recueillir des faits pour les transmettre à ses doctes confrères
, et contribuer ainsi aux progrès et à la gloire de
la société iroquoise des amis de la nature.
La première observation qui le frappe , c'est que tous
les hommes à Paris ne sont ni de la même taille , ni de
' lamême figure , ni de la même forme . Il y en a de grands
et de petits , de gras et de maigres , d'ingambes et de
432 MERCURE DE FRANCE ,
boiteux , de forts et de faibles , de blonds et de bruns ,
de roux et de châtains . La seconde , c'est que les femmes
présentent aussi les mêmes phénomènes , et qu'on en
trouve sur le Pont-Neuf, « de pâles et de colorées , de
» roses et de jaunes , de bourgeonnées et d'édentées , de
» livides et de noires . » M. Brassempouy en a même
remarqué qui ont tout-à-la- fois un teint rouge et brun
avec de gros sourcils noirs , surmontés d'un toupet
blond-clair , ce qui ne saurait manquer de produire un
charmant effet.
Mais ce qui le touche singuliérement , ce sont les cris
de Paris , les distributeurs de cartes et d'adresses sur les
ponts , car on ne voit rien de tout cela vers les bords du
Sennacaas et de Niagara . Comme il est assez d'usage à
Paris que les quais soient voisins des rivières , cette circonstance
notable fournit au docteur Chacas l'occasion
d'examiner l'eau de la Seine . Il la trouve avec raison fort
impure , et voici de quelle manière il s'en explique :
« L'eau ! on ne connaît pas sous ce titre ce fluide
>> transparent , clair , inodore , qui se filtre à travers les
>> rochers , qui glisse sur le sable et le gravier , mais bien-
» un liquide blanc , épais , sédimenteux , que l'on prend
» dans la Seine , fleuve qui reçoit toutes les immondices
» de la ville , et où un porteur vient puiser à côté et
» souvent au-dessous de celui qui y fait ses ordures ,
» et quelquefois au même lieu , et emporte ainsi avec lui
» les déjections fraîchement dissoutes , et destinées à
» passer de nouveau dans le corps de ses pratiques. »
Si Chacas était docteur de nos universités , s'il était
membre de nos sociétés littéraires , s'il avait professé
dans nos athénées , on pourrait peut-être exiger moins
de franchise dans ses peintures , plus de choix et d'urbanité
dans ses expressions : mais le génie libre d'un
Iroquois ne sait point plier sous le joug des fausses délicatesses
, et puisque nos sens ne s'effarouchent point de
la réalité , pourquoi notre esprit dédaigneux s'offenserait-
il d'une image trop fidèle ?
En contemplant la figure triste , maigre de nos Parisiens
, le philosophe iroquois se trouve comme nature !-
lement ramené à celle des singes , et cette analogie lui
AOUT 11881100.. 433
་
a
3
fournit aussitôt le sujet d'un grand nombre d'idées neuves
et de belles pensées.
La première remarque , c'est que les singes sont à-peuprès
constitués comme les hommes ; que s'ils ont le nez
plat , les oreilles longues , les yeux ronds , les cuisses
courtes , le bassin serré et les fesses pointues , il n'est
pas difficile de trouver des individus qui leur ressemblent
parmi les Parisiens et les Parisiennes . La taille des ourang-
outangs ne s'élève -t-elle pas jusqu'à plus de cinq
pieds ? ne marchent- ils pas droit ? ne savent-ils pas s'armer
de pierres et de bâtons , se réunir en corps d'armée
et livrer des batailles ? On a vu des ourang - outangs se
construire des cabannes , aller à la chasse et à la pêche ,
vivre enfin comme les seigneurs châtelains de nos villages
. Qui oserait rire d'un ourang-outang à la vue d'un
Lapon , d'un Kalmouc , ou d'un Crétin ? Donnez le menton
d'un Pungo à un barbier-étuviste , chargez le modiste
Leroy de le parer en petit-maître , et vous me direz ensuite
, s'il differe essentiellement d'un merveilleux du
boulevard de Coblentz ? Ce qui plaide victorieusement en
faveur de l'ourang- outang , c'est qu'il a comme nous ,
suivant M. Brassempouy , les organes de la parole et de
la pensée .
".
Mais,direz-vous , il pense peu et ne parle jamais . Hommes
irréfléchis et inconsidérés , qui ne voyez pas que ce repos
de la pensée , ce silence , sont le signe évident d'une
nature supérieure . Si l'ourang- outang se tait , c'est qu'il
n'a point dégénéré comme nous , c'est qu'il a conservé
sa grandeur primitive , c'est qu'il est aujourd'hui tel
qu'il était en sortant des mains du créateur ; c'est que
suivant M. Brassempouy , «< cette intelligence , cet esprit
», dont nous nous orgueillissons , ne nous appartient point
» en propre , que l'homme n'est point fait pour penser ,
» que la pensée est un véritable état de délire , une ma-
» ladie pestilentielle et contagieuse qui s'est étendue sur
>> tout le genre humain . Je suis malade , s'écrie M. Bras-
» sempouy , tu l'es aussi , tout l'univers n'est qu'un vaste
>> hôpital . >>
Et nous osons ensuite nous moquer des ourang- outangs
qui se portent bien et ne pensent pas ! Je ne sais par
GET
434 MERCURE DE FRANCE ,
quelle fatalité les hommes de génie sont sujets aux plus
étranges contradictions . Si pour être homme il faut devenir
ourang- outang , si la perfection de notre espèce
consiste à devenir laid , sauvage et imbécile , il est évident
que tous les soins du philosophe doivent se diriger
invariablement vers ce noble but ; que son unique ambition
doit être de peupler l'univers d'individus stupides
et hébêtés . Et voilà néanmoins que le docteur Chacas
s'écarte tout-à -coup de ce principe , et qu'il nous propose
des recettes pour nous procurer des enfans pleins d'esprit.
Peut être devrais-je me piquer d'être plus conséquent
que lui , et dérober à la connaissance des hommes
un recipe funeste qui ne tend qu'à accélérer sa dégénération
.
Mais comme il y a toujours dans le monde des esprits
gauches et mal avisés qui tentent sans cesse de s'écarter
des routes du bien , et dont la dépravation est arrivée au
point de préférer un homme à un Pungo , et l'esprit à
la sottise , j'essaierai , au risque de ce qui peut en arriver ,
d'exposer ici la méthode de Chacas pour inculquer du
génie aux enfans , et changer les idiots en gens d'esprit.
Votre compagne fidèle et bien aimée vous a rendu
père d'un petit garçon que vous destinez à l'étude des
beaux arts ; mais son sensorium est un peu lâche et débile
; il est dépourvu d'imagination , d'enthousiasme ,
de sensibilité ; son ame apathique et froide est incapable
de s'élever à la connaissance du beau idéal ; il n'a qu'un
sens juste , droit , imperturbable ; par conséquent ses dispositions
sont nulles pour cultiver les beaux arts avec
succès . Que faut-il faire pour remonter son sensorium ,
donner du ton à ses fibres , stimuler l'appareil sensitif
et nerveux ?
Prenez d'abord un faisceau de rameaux menus et déliés
, cueillis sur l'arbre que les Romains ont nommé
betula , et que nous appelons du nom vulgaire de bouleau
; mettez en évidence l'appareil charnu , musculeux
et rebondi que la nature a placé immédiatement au- dessous
des vertèbres dorsales ; stimulez vivement ledit appareil
avec le faisceau de scions que vous avez préparé , et
continuez l'opération jusqu'à ce qu'une rougeur suffiAOUT
1810 .
435
sante vous indique que le stimulus a ranimé la circulation
'du sang et produit son effet .
;
Conduisez ensuite le fustigé au cabaret , faites- le boire
largement , jusqu'à ce qu'il soit complètement ivre
puis reprenez votre faisceau de bouleau , et recommencez
la petite récréation que vous vous étiez permise auparavant
; « agissez à son égard sans rime ni raison , afin
» de faire sortir son cerveau hors de l'état de calme où
>> il se trouvait . Frappé de semblables procédés , dit
» M. Brassempouy , il croira que vous devenez fou ;
» cela l'excitera , l'engagera à chercher comment on peut
» devenir fou . Vous le magnétiserez , vous l'électriserez ,
» vous le ferez assister à une opération cabalistico- chi-
>> mique ; vous le ferez tantôt manger par excès , tantôt
» jeûner , car ce ne serait point un mal qu'il maigrît un
» peu . Enfin , point de relâche ; frappez , criez , riez ,
>> chantez , excitez son esprit par la folie , par la bizar-
» rerie , l'injustice , et s'il ne devient pas fou , à quoi il
» faut bien prendre garde , vous pourrez vous flatter
» d'avoir le plus grand artiste qui ait jamais paru au
>> monde . >>
Il faut avouer que cette recette est simple , et d'une
facile exécution , et M. Brassempouy a la bonté de nous
avertir que ce n'est point un spécifique de charlatan ,
un remède hasardeux et sans vertu , comme tant de
recipe prônés mal-à-pros , mais une méthode sûre ,
éprouvée et garantie , dont on a fait l'expérience sur
'un petit garçon . Il est vrai qu'il en perdit la tête , mais
ce fut la faute des médecins qui n'observèrent pas , dans
le traitement et les flagellations , les gradations convenables
; car ce n'est pas tout que de flageller , il faut
encore flageller avec art.
S'il est possible , à l'aide de quelques procédés physiques
, de changer un sot en homme d'esprit , et d'opé
rer une sorte de transmutation sur un individu ordinaire ,
comme les rois ne sont pas d'une autre nature que leurs
sujets , on sent bien qu'il doit être également facile de
procurer aux Etats des monarques , braves , spirituels ,
justes , vertueux et bienfaisans . Il ne s'agit pour cela ,
selon M. Brassempouy , que de remettre l'héritier de la
J
436
MERCURE DE FRANCE ,
couronne entre les mains d'un bon médecin qui étudiera
attentivement sa constitution physique , ses humeurs ,
son tempérament , et le phlébotomisera , purgera , évacuera
, rafraîchira , baignera , suivant l'exigence des cas
ou l'intérêt des sujets .
« Quel service , dit M. Brassempouy , n'auraient
» pas rendu à l'humanité , les médecins qui auraient
» baigné , purgé et rafraîchi Sylla , Néron , Attila et
» Alexandre VI?» Qui sait si le bonheur du genre humain
ne dépendit pas d'une saignée ?
Donner aux nations des monarques sans défauts , au
genre humain des enfans pleins de génie , n'est - ce pas
pour un seul homme , une assez belle part de bienfaisance
, et n'est-il pas permis de se reposer ensuite ? Mais la
généreuse philanthropie de M. Brassempouy ne connaît
point de borne ; ce n'est pas assez pour son grand coeur
de nous garantir des tyrans et des sots , il veut encore
nous préserver des poisons et des venins .
Une main imprudente et maladroite a fait par mégarde
descendre en vos entrailles une prise de mort aux rats ;
qu'en est-il arrivé ? « Un instinct conservateur , un be-
» soin insurmontable vous a porté à boire . Eh ! bon
» dieu , buvez , buvez de l'eau ; gorgez-vous-en l'estomac
jusqu'à ce qu'il se distende. Raffermissez en lui cet ins
» tinct qui parle et que la crainte étouffe ; excitez-vous ,
» forcez -vous à boire , et quand vous aurez bu , soyez
» sûr que vous êtes sauvé . »
Est- il une recette plus simple , un procédé plus facile et
plus à portée de tout le monde ? Et quand M. Brassempouy
nous prodigue les bienfaits , quand il nous révèle avec
une si rare générosité tant de méthodes neuves , précieuses
, salutaires , nous pourrions oublier son nom ,
rester indifférens sur son bonheur et sa gloire , nous
hésiterions à sacrifier la modique somme d'un franc ou
deux pour nous procurer son livre ! Je ne le présume
pas ; une si noire ingratitude serait une tache nationale ,
et je ne doute pas que son libraire ne voie s'écouler , en
quelques jours , l'édition entière d'un ouvrage si merveilleux
. SALGUES .
AOUT 1810 . 437
I
報
SPECTACLES . -
VARIÉTÉS.
Théâtre Français . -Les deux Gendres,
comédie en cinq actes et en vers de M. Etienne .
M. Dupré est un fort honnête homme qui ayant une
grande fortune à régir et deux filles à marier , aimant
beaucoup ses filles et fort peu les affaires , n'avait rien imaginé
de mieux pour rendre heureuses les unes et se débarrasser
des autres , que de se dépouiller de tous ses biens en
faveur de ses gendres , sous la seule condition qu'ils l'hé
bergeraient chacun à leur tour , pendant six mois , lui et le
bon et loyal Comtois , son fidèle domestique . Tel avait été
aussi le calcul de ce bon roi Léar , lorsqu'il partagea son
royaume entre deux de ses gendres , ne se réservant de
même que les droits de l'hospitalité chez eux , pour lui et
pour cent chevaliers attachés sa fortune : mais , quelque
modestes que fussent ses réserves , tout le monde sait ce
qui arriva à cet infortuné monarque ; et M. Dupré ne fut
pas d'abord plus heureux que lui . De ses deux gendres ,
l'un , M. Dallainville , était un ambitieux , un homme en
place , gonflé d'orgueil et dépourvu de sensibilité , que la
présence de son beau-père importuna et humilia bientôt ,
parce qu'il avait l'air trop bourgeois ; l'autre , M. Dervière ,
était un de ces prétendus philanthropes , de ces tartuffes
d'humanité qui semblent ne s'attacher aux établissemens
de bienfaisance publique , que pour être impunément
avares dans leur particulier , qui quêtent pour les indigens
et font mourir de faim leurs domestiques . Son beaupère
lui était à charge par l'augmentation de dépense qu'il
fui causait ; aussi la réduisit - il autant qu'il était possible .
Il paraît cependant que Dallainville et lui gardèrent quelque
mesure pendant les premières années , car Dervière a une
fille bonne à marier qu'on appelle Amélie , et jusqu'ici
non-seulement leur beau- père a souffert assez patiemment
les dédains de l'un et l'avarice de l'autre , mais il ne s'en
est plaint à personne , pas même à son fidèle Comtois .
C'est au lever du rideau que le maître et le valet se font
mutuellement leurs confidences , et l'occasion en naît assez
naturellement. Un sémestre vient de finir , et le jour est
arrivé où Dupré doit quitter Dervière pour passer chen
438 MERCURE DE FRANCE ,
Dallainville . La scène s'ouvre chez celui - ci , et il est tout
simple que Dupré et Comtois raisonnent , en y arrivant ,
sur les avantages et les inconvéniens des deux séjours où
ils passent alternativement les deux moitiés de l'année.
Comtois ne sait lequel préférer ; être maltraité d'un côté
et mourir de faim de l'autre , lui paraissent deux chances
à-peu-près égales . Mais Dupré a quelque raison de regreter
la maison qu'il quitte ; Dervière est veuf , mais sa fille
Amélie faisait la consolation de son grand-père , au lieu que
Mme Dallainville , sa propre fille , s'occupe très -peu de lui .
C'est donc avec un nouveau chagrin qu'il apprend un
moment après d'Amélie elle -même , que Dervière lui a
défendu de venir chez Dallainville , de peur qu'elle n'y
prenne le goût de la dépense , et de peur sur-tout qu'elle
n'y rencontre un jeune homme nommé Charles , parent de
Dupré , qui , tout pauvre qu'il est , a osé devenir amoureux;
d'elle , et que Dupré doit recommander à Dallainville pour
qu'il lui procure un emploi .
Telle est , dès les premières scènes , la situation assez
embarrassante de Dupré et de son protégé Charles , et
elle ne tarde pas à empirer. D'abord la recommandation.
du vieillard n'obtient de Dallainville qu'une de ces promesses
vagues dont on se sert pour colorer un refus : Il
s'en contente cependant , et sort avec Comtois pour faire
transporter ses effets d'une maison à l'autre ; mais il
complait sans son hôte , comme dit le proverbe connu .
En son absence , Dallainville et sa femme font réflexion
que donnant ce jour-là même une fête brillante , leur bonhomme
de père y serait déplacé . Ils en concluent qu'il faut
engager Dervière à garder Dupré jusqu'au lendemain , et
chargent Amélie de lui en faire la proposition . Mais Dervière,
qui survient , éconduit d'abord le pauvre Charles qui
le priait de s'intéresser à lui , et répond ensuite à sa fille
qu'il ne prétend pas garder son beau-père une seconde de
plus ainsi finit le premier acte .
Le second s'ouvre par l'exposition des projets ambitieux
de Dallainville . Un ministère vient de vaquer ; il est sur les
rangs pour y parvenir et ne songe qu'aux démarches qu'il
a à faire . C'est dans ce moment que Charles vient l'interrompre
et réclame la promesse faite à Dupré . Dallainville
le reçoit avec hauteur , lui demande son mémoire , le remet
sans le lire à son valet Lafleur , et sort pour aller solliciter
lui-même . Lafleur , resté seul avec Charles , veut prendre à
son
AOUT 1810 . 439
9
son tour l'air d'un protecteur , mais le jeune bath
ment indigné , lui arrache le mémoire et le chère,
Après cet épisode qui produit le meille eft , action,
principale reprend sa marche . Comto arrive avec un
porte-manteau , parce qu'on le chasse de chez Dervière
mais les domestiques de Dallainville refusat dele recevoir
Pendant qu'il rend compte de cette indignite au bon Dupré ,
qui veut à peine y croire , arrive très- heureusement de Bor
deaux un M. Frémont , loyal négociant , son ancien a
Frémont le blâme de l'imprudence avec laquelle ils est mis
à la merci de ses enfans ; Dupré leur cherche en vain des
excuses ; Dallainville vient bientôt lui- même ôter cette ressource
à son coeur trop indulgent . Lorsque Dupré se plaint
à lui , Dallainville veut rejeter tous les torts sur ses domestiques
, mais aulieu de les réparer il propose à son beau -père
d'aller s'établir à la campagne , et le quitte sans attendre sa
réponse , sous prétexte qu'il n'a pas le tems de s'arrêter .
Voilà donc notre bon vieillard , comme le roi Léar , sans
asyle entre ses deux gendres ; mais on sent bien qu'ici toute
ressemblance entre lui et le monarque anglais va cesser.
M. Etienne quittera sagement le tragique Shakespear pour
suivre Piron le comique . Frémont va jouer dans sa pièce
le rôle du Chrysalde des Fils ingrats ; il l'annonce aussitôt
après la sortie de Dallainville , en emmenant Dupré chez lui
et en faisant entrevoir le projet de lui rendre son indépendance.
"
Le troisième acte , où ce projet doit se développer , s'ouvre
par des scènes très -comiques . Dallainville se croit sûr du
ministère qu'il sollicite , et son beau-frère vient lui faire
bassement la cour. Le futur ministre raille d'abord le
philanthrope sur sa prétendue philosophie , et lui promet
enfin son appui ; tous deux font des châteaux en Espagne
mais une lettre qu'on apporte à Dallainville vient un peu
les déranger. Cette lettre est de leur beau-père ; elle contient
l'expression de son juste ressentiment ; il y déclare
qu'il ne veut plus les voir , qu'il saura se passer d'eux , et
publiera partout leur conduite . On conçoit leurs alarmes .
Dallainville n'a point encore sa place ; le premier ministre
dont elle dépend la lui donnera-t-il s'il est instruit de son
ingratitude ? et s'il n'a pas cette place , que deviendra l'emploi
que Dervière se promettait ? Dans ce premier moment
de trouble , Charles se présente à eux ; pour commencer à
réparer leurs torts , ils l'accablent de caresses , de promesses ,
Ee
1
440 MERCURE DE FRANCE ,
et tous deux prétendent avoir bien lu , bien médité ce
mémoire , que lui- même a arraché à Lafleur pour le déchirer.
Un moment après , Lafleur et un valet de Dervière
paraissent. Ils ont vu Dupré monter en voiture avec Frémont
, ils ont voulu les retenir et n'ont obtenu qu'un soufflet
et des injures ; ils croient que leurs maîtres vont s'empresser
de les venger , et sont confondus lorsque Dervière
et Dallainville leur donnent au contraire l'ordre d'aller
sur-le- champ trouver Frémont , lui présenter leurs respects ,
et lui demander à quelle heure ils pourront lui faire leur
cour.
L'intervalle entre le départ des valets et leur retour ,
suivi presqu'aussitôt de celui de Frémont , est rempli parla
seule scène que le public ait désapprouvée : elle se passe en
récriminations odieuses entre Mme d'Allainville et les deux
beaux-frères ; tout nous porte à croire que l'auteur l'aura supprimée
ou du moins abregée , ainsi nous sauterons tout de
suite à celle des beaux- frères avec Frémont . C'est lui ,
comme on s'en doute bien , qui y joue le beau rôle ; il y
persiffle très-spirituellement nos deux ingrats : pour mieux
les tourmenter , il leur raconte que Dupré ne s'était pas
dépouillé entiérement pour les enrichir , qu'il avait placé
plus de 200 mille francs dans son commerce et que celle
comme a triplé depuis . On sent que cette découverte rend
nos deux gendres encore plus avides d'une réconciliation ,
mais Frémont ne leur en laisse pas entrevoir la moindre
espérance, et sur-tout leur déclare qu'il ne veut s'en mêler
on rien .
Nous passerons encore sur une scène assez bruyante et
assez inutile qui termine le troisième acte , afin d'arriver au
quatrième qui se passe dans l'appartement où Frémont a
placé Dupré, et où il l'a entouré de tout l'appareil de l'opulence
. Le fidèle Comtois , occupé à compter de l'argent , y
reçoit d'abord les domestiques de Dallainville et de Dervière
, qui viennent en corps lui demander pardon de leurs
mauvais traitemens . Après eux , c'est Amélie et Mme Dallainville
qui se présentent pour implorer la grâce de leur
père et de leur mari . Dupré ouvre les bras à sa petite -fille ,
qui a toujours mérité son amour ; il laisse sa fille assez
long-tems à ses genoux , et ne lui pardonne enfin qu'à la
sollicitation d'Amélie ; mais il refuse de rien entendre en
faveur de ses gendres ingrats , et lorsque Comtois les anmonce
, il se retire dans l'intérieur de son appartement.
#
AOUT 1810. 441
[
1
V
*
Dallainville et Dervière paraissent alors dans la plus grande
agitation . Le ministre a tout appris , mais il ne veut rien
croire que sur des preuves , et avant de disposer de la place
en faveur d'un autre , il offre à Dallainville un moyen de
se justifier. Qu'il démenté les bruits qui courent de son
ingratitude , en paraissant le soir même chez lui avec son
beau- père , et le ministère vacant est encore à lui. La fortune
des deux gendres dépend donc entiérement de cette
démarche , et Fon peut juger de leur désespoir de ne pou
voir pénétrer jusqu'à Dupré. Tandis qu'ils s'y livrent ,
Dupré parait tout-à-coup au milieu d'eux , et les traite comme
ils le méritent. Ils cherchent en vain à colorer la proposi
tion de les accompagner chez le ministre , du prétendu
désir de lui témoigner publiquement leur attachement et
leur respect , Dupré leur fait voir qu'il pénètre leur véritable
motif ; ils ont beau s'humilier , se jeter même à ses
genoux en avouant que de lui dépend leur fortune : vous
me faites pitié , leur dit-il , et il les laisse là . Cet excès
d'humiliation leur rend pourtant un peu d'énergie ; ils se
flattent de contredire , de contrebalancer par d'autres bruits
ceux que Dupré répandra sur leur compte ; et ils sortent
en se donna parole de n'avoir plus recours à lui .
La nuit , dit- on , porte conseil , et une nuit s'écoule entre
le quatrième acte et le cinquième ; aussi à peine est-il grand
jour que , malgré les sermens de la veille , Dervière arrive
chez Dupré , espérant prévenir son beau-frère et faire sa
paix , s'il se peut , même à ses dépens . Par malheur Comtois
l'oblige d'attendre . On entend Dallainville sur l'escalier
, et Dervière , qui ne veut pas en être vu , se cache
dans un cabinet , d'où il peut tout entendre . Dallainville
est plus troublé , plus embarrassé que jamais ; le ministère
qu'il convoitait est donné , et son aventure a fait tant de
bruit qu'il risque même de perdre l'emploi qu'il occupe , si
Dupré ne vient à son secours . Dans cette crise , la vue de
Frémont qui arrive lui paraît un bienfait du sort , et Frémont
se montre en effet assez disposé à l'entendre ; mais
Dallainville ne se doute guère que cette entrevue était désirée
encore plus vivement de Frémont . Cet ami du bon Dupré
attendait pour porter les derniers coups , qu'il eût séparé les
deux gendres . En tête - à-tête avec Dallainville il lui persuade
que le seul moyen d'apaiser son bean-père , est
de lui restituer tous les biens qu'il en a reçus ; Dervière
alors restera seul exposé à son courroux , et il n'est pas
Ae 2
442
MERCURE DE FRANCE ,
douteux que Dupré n'accompagne enfin Dallainville chez
le ministre . Pour faire réussir encore plus sûrement la
chose , Frémont ajoute le conseil de faire présenter à Dupré ,
par sa fille , l'acte de restitution . L'ambitieux donne dans
le panneau ; il sort pour aller chercher sa femme ; et il est
à peine parti , que Dervière sortant aussi de sa cachette ,
et ne voyant plus d'autre moyen de rentrer en grace que
de restituer pareillement , rédige son acte sur les lieux
mêmes , et charge sa fille de le présenter. L'occasion ne se
fait pas attendre . Dupré paraît suivi de son ami . Les deux
actes lui sont remis . par Mm Dallainville et par Amélie .
Rétabli dans son indépendance , il promet à ses gendres
de tout oublier , et de paraître avec eux chez le ministre .
Frémont leur découvre le stratagême dont il s'est servi . On
arrête le mariage de Charles et d'Amélie , et Dupré termine
la pièce en développant la morale qu'elle fournit , et
que nos lecteurs ont déjà prévue : c'est qu'un père commet
une faute impardonnable , lorsqu'en se dépouillant de ses
biens , il se met dans la dépendance de ses enfans .
Le succès de cette comédie a été très - brillant et promet
d'être durable . On vient de voir cependant que son mérite
n'est pas dans l'invention . La fable en est empruntée des
Fils ingrats , et l'heureuse substitution des gendres aux
fils , qui seule rend supportable leur ingratitude , est due ,
selon toute apparence , au roi Lear. Mais il faut rendre
cette justice à M. Etienne qu'il a fonda avec beaucoup
d'art ses matériaux , ce qui peut-être est plus difficile lorsqu'on
les emprunte que lorsque notre imagination nous
les fournit. Il faut le louer aussi d'avoir su éviter le principal
écueil de son sujet , de n'être point tomb dans le
drame . Son Dupré n'abuse point de la permission de moraliser
, accordée par Horace , dans la personne de Chrémès ,
à tous les pères de comédie . L'intrigue , quoiqu'assez compliquée
, ne cesse pas d'être claire ; elle est intéressante
sans devenir romanesque , ce qui n'arrive que trop sou
vent. On doit aussi quelques éloges aux caractères : à la
vérité , ceux des femmes sont nuls , et il n'y a rien de neuf
dans les rôles de Dupré et de son ami ; mais les deux
dres sont mis en opposition d'une manière très-heureuse ;
l'ambitieux et le philanthrope se font mutuellement valoir :
le dernier sur- tout est très - comique , et il le serait encore
davantage s'il ne tombait quelquefois dans la caricature
par
la faute de l'acteur.
genAOUT
1810. 443
La partie brillante de l'ouvrage , ce sont les moeurs et le
dialogue . Les vices , les travers , les ridicules du jour y sont
peints avec une vérité frappante et combattus avec autant
de force que de gaieté . Le dialogue est naturel , exempt
d'affectation , et fourmille de traits spirituels et comiques .
Le style , autant qu'on en peut juger à une première représentation
, nous a paru correct et d'un bon ton de comédie .
En un mot , quoique le dénouement se précipite , un peu
trop rapidement au cinquième acte , quoiqu'il fût possible
de chicaner l'auteur sur la facilité avec laquelle Dervière
restitue et sur la forme des deux restitutions , cet ouvrage
doit prendre un rang distingué parmi nos comédies medernes.
Quelques-uns de nos lecteurs trouveront peut-être
que nous aurions dû mettre son but moral parmi ses principaux
mérites ; mais tout partisans que nous sommes de
la morale , nous aurions désiré qu'elle ne fût point tellement
à découvert dans cette pièce que l'auteur ait pu la terminer
comme un apologue , par une moralité. La morale ,
selon nous , doit sortir naturellement d'une bonne comédie
, mais elle ne doit point avoir l'air d'en être le but ; une
comédie n'est point un proverbe ; et même dans un proverbe
, c'est au spectateur à deviner le mot.
POLITIQUE.
LES nouvelles de Pétersbourg continuent à mentionner
une suite d'avantages de l'armée du Danube sur celle des
Ottomans ; il paraît , au milieu des contradictions résultantes
des diverses relations publiées en Hongrie , que l'armée
turque est en retraite sur Andrinople , où doivent se rendre
les renforts attendus d'Asie , et que de leur * côté les
Serviens ont avec leur ennemi des engagemens sérieux
qui rendent encore plus difficile la position de ce dernier.
L'attention est non moins fixée sur le nord , parce qu'on
apprend des résultats de cette fameuse expédition anglaise
qui couvrant la Baltique devait , disait- on , couvrir aussi
les côtes de ses marchandises , et trouver toutes les issues
faciles , tous les ports onverts .
Les calculs des Anglais étaient assis sur une fausse
connaissance de l'état des choses : une expérience cruelle
les détrompe . Soixante-dix bâtimens soi - disant venant de
Ténériffe , portant une valeur estimée à 40 millions , ont été
saisis et confisqués , comme chargés au compte des Anglais
, et venant réellement d'Angleterre , sous le pavillon
espagnol . Au passage du Sund , les Danois en ont pris cinquante
sous le pavillon américain . D'autres bâtimens sont
entrés dans les ports de Rostock , de Wismar et de Stettin ,
mais la Prusse a aussitôt défendu l'admission de ces prétendus
américains . Les troupes françaises ont occupé Rostock
; ainsi , dit le Moniteur , sur une lettre de Pétersbourg ,
où l'on dit que l'empereur de Russie est toujours très-décidé
à lever le voile qui peut couvrir les marchandises
d'Angleterre ; ainsi , les Anglais , voulant donner le change,
ont joué dans la Baltique une singulière comédie ; ils ont
déclaré laisser passer les Américains , et ont imaginé de
passer à leur place ; mais ce jeu ne pouvait tromper personne
. Les Anglais , par suite de ce qui s'est passé , ne reti
reront pas le quart de leur expédition ; si on y ajoute les
frais de convoi par des bâtimens de guerre , on reconnaîtra
quels résultats l'expédition doit avoir pour le trésor public et
pour le commerce , d'autant plus que les mêmes confiscations
ont lieu dans l'Adriatique , et que les Anglais de Malte
3
2
MERCURE DE FRANCE , AOUT 1810. 445
sont en faillite ouverte depuis la saisie des prétendus vaisseaux
ottomans , faite à Trieste , à Corfou , et sur toute
l'étendue du littoral illyrien .
Une lettre de Hambourg publiée par la même voie contient
, sur cet état du commerce anglais , et sur ce qui doit
en résulter , des renseignemens précieux ; et qui ont le
caractère de l'évidence .
66
Depuis la réunion de la Hollande , y est-il dit , les magasius
d'Heligoland ne trouvent plus de débouchés et sont
tout-à-fait engorgés. La quantité de marchandises qui se
perd est inconcevable. A chaque instant on voit s'élever de
nouveaux magasins ; mais tout est plein , et la plus grande
partie des ballots reste à découvert . Cet exemple est unique
et montre jusqu'à quel point est grande la détresse de l'Angleterre.
Sous ce point de vue , l'on ne peut disconvenir
que la réunion de la Hollande ne soit un coup terrible pour
le commerce anglais ; on se demande seulement comment
on a tant tardé . Il est constant que si la Hollande avait été
réunie précédemment , l'Angleterre aurait éprouvé bien
plus tôt l'horrible crise où se trouve aujourd'hui son com →
merce . Les banqueroutes se succèdent à Londres ; son
change perd 40 pour cent , et son papier de banque a cessé
d'avoir le caractère propre à ce genre de papier ; ce n'est
plus qu'un papier- monnaie , décrédité chaque jour davantage
.
Le corsaire le Wagram vient d'être enlevé par les Anglais
dans le port de Stralsund . C'est encore une circonstance
fatale à leur commerce ; ils donnent aux Français de bonnes
raisons pour reprendre possession des côtes de ce pays , et
désormais les contrebandiers en seront plus sûrement
chassés .
Lorsque , dans nos maisons de commerce , on se répète
ce qui se passe à Héligoland ; lorsqu'on se dit que toutes
ces marchandises , dont la moitié est destinée à se perdre
en pure perte , et l'autre moitié à être confisquée au profit de
la France et de ses alliés ; que toutes ces expéditions précipitées
qui restent entassées dans des entrepôts , sans pouvoir
s'écouler sur le Continent ; que toutes ces spéculations
hasardées sont cependant escomptées par la banque de
Londres ; lorsqu'on voit cette foule de bâtimens ottomans
arrivant sur les côtes de France et d'Italie , chargés de mar
chandises coloniales venant de Malte , être consignés à leur
attérage et produire d'immenses ressources à la France , et
que cependant on pense que ces mêmes marchandises ont
446 MERCURE DE FRANCE ,
été escomptées à Londres par la banque ; lorsque , dis-je , ·
on considère dans nos comptoirs tous ces événemens , on
se demande ce que c'est que le papier de la banque de
Londres ? Est- ce un papier qu'on ait la facilité d'échanger
contre du numéraire ? Non ; on n'a pas le droit de le réaliser .
Cela est tellement vrai qu'il perd 20 pour cent . Est- ce un
papier qui escompte le crédit du commerce , et qui , faisant
fonction de papier-monnaie , n'en dépasse pas les limites ?
Non , encore .
" On voit ici l'histoire des assignats de France ; c'est l'analyse
de ce qui se passe à Vienne ; la quantité de papier
qu'on émet n'augmente pas le signe de la circulation , parce
que la valeur intrinsèque diminue en proportion de l'accumulation
du signe . C'est aussi l'histoire de ce qui se passe
à Londres . La banque fait de mauvaises affaires .
" Un jour , les spéculateurs en Europe seront étonnés
d'avoir pu si long- tems accorder quelque confiance à une
nation fondée sur le commerce , qui ne vit que par le commerce
, et qui , à force d'injustes mesures , est réduite à ne
plus faire le commerce que par licences ; exception qui ,
fondée sur la volonté des ministres , est livrée à l'arbitraire
des bureaux .
Aussi les hommes très-sensés qui viennent d'Angleterre
disent- ils que , depuis trois ans , cette nation est méconnais
sable' ; que tout le monde , hormis les vrais négocians , fait
le commerce ; qu'aux calculs de la sagesse ont succédé les
rêves de l'inconsidération ; que l'habitude de se servir de
faux papiers , de faux passeports , de fausses licences , a
altaqué la moralité de la partie la plus nombreuse de la
nation ; qu'en un mot , depuis trois ans les progrès de cette
démoralisation générale sont arrivés au point de faire espé
rer bientôt la chute d'une puissance que la folie et l'inconséquence
qu'elle laisse régler ses destinées , auront perdue .>
Cet état est confirmé par les correspondances les plus
authentiques . Dans la plupart des provinces anglaises le nu
méraire a disparu de la circulation . Les marchands refusent
de vendre , s'il faut rendre des espèces sur un billet de
banque. Les banques provinciales sont en discrédit absolu
par suite du discrédit du papier de banque . Le prix du
travail n'est nulle part en proportion avec celui des denrées ;
les manufactures se dépeuplent ; le peuple s'inquiète , le
parti Burdett s'agite , les ministres éprouvent des alarmes
trop bien justifiées par les derniers ordres donnés aux
troupes relativement aux troubles de Londres. La légion
AOUT 1810 . 447
allemande est détestée des troupes nationales ; on la nomme
publiquement l'avant-garde de l'armée de Napoléon . Cette
haine se porte sur tout ce qui est Français ; les prisonniers
en souffrent par l'effet d'une basse et impuissante vengeance
.
Le peuple , en Angleterre , parle avec si peu de considération
de la famille royale , qu'on va jusqu'à dire tout
haut que c'est le duc de Cumberland qui a assassiné Sellis ,
dont il aimait la femme , et que les blessures de S. A.
étaient son propre ouvrage , pour faire prendre le change
et motiver le rapport étudié des coroners .
Enfin , tel est l'état de l'esprit public et la manière dont
en Angleterre on juge les événemens , qu'un écrivain trèsdistingué
disait récemment , dans son Political register ,
à ses lecteurs qui sont très - nombreux
L
:
A la fin de chaque année , l'Empereur Napoléon semble
deux fois plus grand qu'à la fin de l'année précédente ; et
à chaque paix , n'importe qui la fasse , il gagne toujours
quelque chose . Pourquoi , depuis le traité d'Amiens , d'un
côté tant de pertes , et de l'autre des avantages si grands
que l'imagination même ne peut , en un moment et sans
effort , retrouver ce qui existait il y a seulement quelques
années ? Mais si la marche des événemens est toujours la
même , si de conquérant a encore des succès , si l'on persiste
chez nous dans la route suivie jusqu'à ce jour , quelle est
la destinée prédite par la raison à l'empire britannique ?
Ces questions ont de quoi affliger l'orgueil anglais . "
1. Ajoutons que pendant ce tems les progrès de l'industrie
continentale sont incroyables ; que le commerce s'est frayé ,
au sein des divers Etats qui s'unissent à l'Empire ou en
font partie , des routes nouvelles , des directions qu'on n'avait
pas encore soupçonnées , et des moyens nés de sa
contrainte elle -même ; que Francfort , Leipsick , Mayence ,
sont devenus les entrepôts d'un commerce immense , que
par -tout les manufactures nationales prospèrent que les
objets indigènes reçoivent le plus possible une heureuse
application , et l'on conviendra que si dans cette lutte
l'orgueil anglais est compromis , l'intérêt de ce pays l'est
beaucoup plus encore .
"
Les papiers anglais venaient de nous apprendre qu'entre
Malaga et Gibraltar un corps considérable d'insurgés , aux
ordres du général Lacy , avait été repoussé avec perte après
une tentative imprudente , qu'il était coupé , et gagneraitdifficilement
ses embarcations , lorsque la publication d'une
448 MERCURE DE FRANCE ,
dépêche officielle da maréchal prince d'Essling est venue
appeler l'attention sur un événement d'une plus haute
importance : les Anglais , qui n'avaient point osé secourir
Ciudad-Rodrigo , ont fait mine de vouloir couvrir Almeida;
ils ont été , comme on va le voir , rejettés loin derrière cette
place , qui aujourd'hui se trouve complétement investie .
L'affaire s'est engagée le 24 juillet , trois jours après que
le général Loison se fut emparé du fort de la Conception ,
poussant sa reconnaissance jusque sous le feu de la place
d'Almeida , près de laquelle manoeuvraient les Anglais .
Le prince ardonna l'investissement d'Almeida par les
troupes du 6 corps , aux ordres des généraux Loison ,
Mermet , Marchand , Montbrun , Gardanne , Lamolte , sous
le commandement général du maréchal duc d'Elchingen .
Les Anglais , aux ordres du général Craufort , avaient une
avant -garde forte de 8000 hommes d'infanterie et de deux
mille hommes de cavalerie . Nos troupes l'ont attaquée
avec leur impétuosité ordinaire ; l'ennemi a défendu le ter
rain , et fait un feu vif de mousqueterie et d'artillerie , mais
il a été successivement chassé de tous ses postes , et pour
suivi jusque sous le canon de la place , sous lequel il voulait
nous attirer . Il se trouvait protégé par une réserve sur
les hauteurs de la rive gauche du Coa , mais quatre colonnes
marchèrent droit à l'ennemi , l'abordèrent avec la
plus grande audace , sans répondre à son feu . Celui de la
place , quoiqu'assez mal dirigé , devint dans le moment dé
la plus grande vivacité . Le 3° de hussards , soutenu par le
reste de la cavalerie , tomba à toute bride sur l'infanterie
anglaise , et en sabra un grand nombre . Cependant le terrain
était si difficile qu'il fut impossible au reste de notre
cavalerie de prendre part à cette belle charge. La cavalerie
ennemie a constamment refusé de faire le coup de sabre
avec la nôtre , et elle s'est ralliée sur les remparts de la
place ; après quoi , elle s'est hâtée de repasser le Coa .
Pendant ce tems , la brigade du général Ferey débordant
déjà toute la droite de l'ennemi , allait lui couperla retraite ,
ou le forcer à se jeter dans Almeida , lorsque le général
anglais sentit la nécessité de se retirer ; ce qu'il ne put faire
exécuter sans un grand désordre , car nos bataillons le
poursuivirent au pas de course jusqu'à ce que les colonnes
qui devaient former l'investissement d'Almeida eurent
exécuté cette opération sans difficulté .
Les troupes de S. M. l'Empereur ont encore prouvé dans
wette journée qu'il n'est point de position qui puisse réAOUT
1810. 449
R
OP
sister à leur intrépidité . Toutes ont parfaitement fait leur
devoir.
Les Anglais ont eu , dans cette journée , 1500 hommes
tués ou blessés ; on leur a fait 400 prisonniers ; ils comptent
60 officiers sur le champ de bataille , parmi lesquels trois
colonels ; notre perte est de 300 hommes tués ou blessés .
Le 25 , l'investissement d'Almeida a été complet et régulier
; le maréchal Ney s'est rendu maître de toutes les .
hauteurs voisines , il a poussé des reconnaissances jusqu'à
Finhel , l'ennemi n'a pu se rallier qu'à Célérico . La place
d'Almeida est défendue par quatre régimens portugais ;
quelques sorties vivement repoussées , ont prouvé qu'elle
avait besoin de vivres .
Les Anglais , dans leur relation sur cette affaire , confirment
les détails donnés par le prince d'Essling , mais
different avec lui sur leurs pertes ; ils l'évaluent d'une
manière bien modeste , mais leur defaite et l'investissement
d'Almeida sont les points importans , et ils sont bien
obligés d'avouer l'un et l'autre ; mais voici un trait qui leur
paraîtra piquant :
น
Le général Séras s'est présenté devant le fort de Senabria
, où se trouvent 3000 Espagnols . Lord Wellington a
écrit au gouverneur de défendre ce poste important qui le
couvre dans sa position ; le gouverneur lui a répondu :
Mylord , il est évident que vous ne voulez rien faire pour
la malheureuse Espagne : vous aviez promis des secours à
Ciudad -Rodrigo , et cette ville est tombée sans secours .
Donnez-moi mille Anglais , je mettrai deux mille Espagnols
dans la place , et je la défendrai jusqu'à la dernière extrêmité
; si non , je ne fais point une défense inutile . » Lord
Wellington n'ayant rien répondu à cette proposition , le
général espagnol a abandonné la ville , où l'on a trouvé
vingt pièces de canon et des vivres pour trois mille hommes
pendant six mois .
Le maréchal prince d'Essling , au moment du blocuś
d'Almeida , a fait une proclamation aux Portugais ; il y
expose franchement la conduite des Anglais , et les signale
comme les seuls ennemis du pays qu'ils défendent avec si
peu de loyauté . Cette proclamation a fait sur les Espagnols
la plus vive sensation .
Pendant ce tems , les généraux Laval , Klopiski , Abbé ,
Vergès , Rey , ont eu différens engagemens en Aragon ,
en Catalogne , en Andalousie ; dans tous ces combats , la
supériorité des armes françaises s'est constamment main450
MERCURE DE FRANCE ,
tenue ; l'Andalousie est tranquille ; tous les travaux du
siége de Cadix sont terminés .
La fête de S. M. l'Empereur et Roi vient d'être célébrée
sous les auspices de l'allégresse publique ; tous les sentimens
que cet heureux anniversaire inspire , tous les souvenirs
glorieux que fait naître la commémoration du nom
immortel auquel on rend hommage , toutes les espérances
que permettent les conceptions du génie réalisées chaque
jour par une providence attentive et une fortune fidèle ,
se sont manifestées de la manière la plus éclatante , dans
toutes les classes d'habitans de cette grande cité . Les poëtes
ont ressaisi la lyre , et fait entendre , pour ce beau jour de
fête, les accords qui avaient retenti pour célébrer un hymen
fortuné auquel la France entrevoit déjà avec amour ses destinées
futures attachées ; les théâtres ont retenti de l'acclamation
populaire et des refrains joyeux de nos chansonniers ;
tous les lieux publics , tous ceux qui sont consacrés aux réunions
habituelles de la classe qui va y goûter le repos de
ses longs travaux , présentaient l'image de la joie et du
plaisir ; mais il faut sur-tout chercher à dépeindre cet enthousiasme
qui a éclaté et s'est répandu rapidement à la
vue des monumens qui ont apparu comme pour saluer , le
jour de sa fête , leur auguste fondateur. La colonne dédiée
par l'Empereur à son armée victorieuse en trois mois dans
la guerre d'Allemagne ; la statue du guerrier dont les pas
victorieux ont foulé les ruines de Thèbes , et dont le sang
a coulé sur le laurier immortel de Marengo , ont été offerts
aux regards d'une foule nombreuse et empressée . Toute la
journée ces monumens ont été entourés de spectateurs ,
parmi lesquels on en comptait quelques - uns qui , dans les
admirables.bas - reliefs de la colonne , pouvaient reconnaître
leur propre image , et dans le monument égyptien le théâtre
de leur ancienne gloire , et les traits d'un héros sous lequel
ils avaient combattu .
LL. MM. sont arrivées le 14 au soir à Paris : des salves
d'artillerie ont annoncé la fête ; ces salves ont été répétées
le lendemain 15 à la pointe du jour , et elles ont , en quelque
sorte , servi de signal à la foule pour se porter autour
des monumens qui lui étaient promis .
Après le réveil de l'Empereur , S. M. l'Impératrice , les
princes et princesses de la famille impériale , se sont rendus
chez S. M. dans son appartement ordinaire , au palais des
Tuileries , pour lui présenter leurs félicitations .
A midi l'Empereur est entré dans la salle du trône , et
AOUT 1810 . 451
2
t
y a reçu les princes et les grands dignitaires , ensuite les
cardinaux et les ministres , les grands -officiers de l'Empire
, les grands aigles de la Légion d'honneur , et toutes
les personnes qui ont droit d'y être admises : les officiers
de la maison de service ordinaire et extraordinaire ont en-'
suite été admis .
L'Empereur a ensuite reçu les hommages du corps diplomatique
et de nombreuses présentations .
Après la messe , il y a eu audience dans les appartemens..
L'Empereur était entré dans son cabinef , le grand-maftre
des cérémonies a fait ranger autour du trône les princes,
les grands dignitaires , les cardinaux et ministres , les grandsofficiers
de l'Empire et de la couronne , les membres du
sénat et du conseil - d'état ; il est allé ensuite dans les formes
accoutumées prévenir S. M. , qui est venue se placer sur
son trône , et a reçu deux députations venues des deux
extrémités de son Empire , pour lui exprimer les mêmes
sentimens de respect et d'amour ; on a vu dans cette mémorable
circonstance les députés des Bouches du Rhin et
de celles du Cattaro , apporter aux pieds du trône qui les
réunit sous sa domination protectrice , les hommages des
peuples commerçans et maritimes du nord et du midi de
l'Empire , unis désormais pour conquérir sur un peuple
usurpateur la liberté des mers , l'indépendance de leur
pavillon , et l'inviolabilité de leur territoire ..
M. l'amiral Verhuell , portant la parole au nom des peuples
de Hollande , a exprimé l'espérance que ces peuples
mériteront la protection d'un gouvernement puissant , magnauime
, juste et libéral , par leur obéissance , et sur-tout
par leur dévouement à leur prince et à leur père .
S. M. a répondu :
« Messieurs les députés du Corps- Législatif , des armées de terre et
de mer de la Hollande , et MM . les députés de ma bonne ville d'Amsterdam
, vous avez été depuis trente ans le jouet de bien des vicissitudes .
Vous perdites votre liberté lorsqu'un des grands officiers de votre
République , favorisé par l'Angleterre , fit intervenir les baïonnettes
prussiennes aux délibérations de vos conseils : les constitutions politiques
que vous teniez de vos pères furent déchirées et le furent pour
toujours .
» Lors de la première coalition , vous en fites partie . Par suite , les
armées françaises conquirent votre pays , fatalité attachée à l'alliance
de l'Angleterre .
452
MERCURE DE FRANCE ,
1
Depuis la conquête , vous fûtes gouvernés par une administration
particulière ; mais votre République fit partie de l'Empire . Vos places
fortes et les principales positions de votre pays restèrent occupées par
mes troupes. Votre administration changea au gré des opinious qui se
succédèrent en France .
D
Lorsque la Providence me fit monter sur ce premier trône du
Monde , je dus , en fixant à jamais les destinées de la France ,
tégler le sort de tous les peuples qui faisaient partie de l'Empire ,
faire éprouver à tous les bienfaits de la stabilité et de l'ordre , et faire
disparaitre chez tous les maux de l'anarchie . Je terminai les incertitudes
de l'Italie , en plaçant sur ma tête la couronne de fer. Je supprimai
le gouvernement qui régissait le Piémont. Je traçai dans mon
acte de médiation les constitutions de la Suisse , et conciliai les circonstances
locales de ce pays , les souvenirs de son histoire avec la
sûreté et les droits de la couronne impériale .
Je vous donnai un prince de mon sang pour vous gouverner.
C'était un lien naturel qui devait concilier les intérêts de votre adininistration
et les droits de l'Empire . Mes espérances ont été trompées .
J'ai , dans cette circonstance , usé de plus de longanimité que ne comportaient
mon caractère et mes droits . Enfin , je viens de mettre un
terme à la douloureuse incertitude où vous vous trouviez et de faire
cesser une agonie qui achevait d'anéantir vos forces et vos ressources,
Je viens d'ouvrir à votre industrie le continent. Le jour viendra où
vous porterez mes aigles sur les mers qui ont illustré vos ancêtres .
Vous vous y montrerez alors dignes d'eux et de moi . D'ici là , tous
les changemens qui surviendront sur la surface de l'Europe auront
pour cause première le système tyrannique , aveugle et destructif de
sa propre prospérité , qui a porté le gouvernement anglais à mettre lè
commerce hors de la loi commune , en le plaçant sous le régime arbitraire
des licences .
» Messieurs les députés du Corps - Législatif , des armées de terre et
de mer de la Hollande , et Messieurs les députés de ma bonne ville
d'Amsterdam , dites à mes sujets de Hollande que je suis satisfait des
sentimens qu'ils me montrent ; que je ne doute pas de leur fidélité ;
que je compte que leurs efforts se réuniront aux efforts de tous mes
autres sujets pour reconquérir les droits maritimes que cinq coalitions
successives , fomentées par l'Angleterre , ont fait perdre aux continens
dites - leur qu'ils peuvent compter dans toutes les circonstances
sur ma spéciale protection .
D
M. l'évêque de Carniole a présenté ensuite les hommages
et les voeux des provinces illyriennes .
AOUT 1810 . 453
S. M. a répondu :
« Messieurs les députés de mes provinces illyriennes , j'agrée vos
sentimens . Je désire connaitre les besoins de vos compatriotes , `et
assurer leur bien - être .
> Je mets du prix à vous savoir contens , et je serai heureux d'apprendre
que les plaies de tant de guerres sont cicatrisées , et toutes
vos pertes réparées .
> Assurez mes sujets de l'Illyrie de ma protection impériale . D
Après ces audiences , S. M. est rentrée dans son cabinet.
Le soir il y a eu grand cercle à la cour. A neuf heures
un concert a été exécuté sur la terrasse du palais . LL. MM. '
out daigné paraître au balcon , et leur présence y a excité
de longues et vives acclamations de la part de la foule,
immense répandue dans le jardin . Le palais était illuminé ;
tous les édifices publics et un grand nombre de maisons
particulières l'étaient aussi . LL. MM. sont retournées le
soir même à Saint- Cloud .
PARIS.
LA cour a pris le deuil pour vingt-un jours , à l'occasion
de la mort de la reine de Prusse , notifiée par M. de Lendorff
, chambellan de S. M. prussienne .
-Dimanche dernier , l'Empereur a permis qu'on lui
présentât dans le sallon de Mars , à St. - Clond , les pages
de Hollande admis parmi ceux de S. M. Le même jour ,
les nouveaux préfets , MM . de Bondi , Fréville et Camus dú
Martroy , ont prêté serment .
Dans ses dernières séances , le sénat conservateur a
nommé les candidats au corps-législatif pour la cinquième
série.
--
On annonce qu'à la suite d'un conseil-d'état , S. M.
s'est occupée de l'organisation de la société de la Charité-
Maternelle . On croit aussi qu'il a été tenu un conseil pour
l'organisation de l'ordre des trois toisons d'or.
La distribution annuelle des prix de l'Université a eu
lieu hier , jeudi , avec la plus grande solennité . Le prix
extraordinaire proposé par l'Université , pour le meilleur
discours latin sur le mariage de LL. MM. , a été décerné à
M. Luce de Lancival . M. le grand-maître a exprimé de la
manière la plus touchante son profond regret , de ce qu'étendu
sur un lit de douleur , le malheureux professeur ne
pouvait venir recevoir la palme , Les jeunes élèves ont té454
MERCURE DE FRANCE , AOUT 1810 .
moigné à ce moment la sensibilité la plus vraie , des larmes,
coulaient de leurs yeux ; c'étaient celles de la reconnaissance
et de l'émulation , elles honorent M. Luce comme
homme et comme professeur .
M. Guéroult jeune a prononcé en latin le discours analogue
à l'objet de la cérémonie. Le prix d'honneur a été
remporté par M. Victor Cousin , du Lycée Charlemagne .
La première Classe de l'Institut a nommé à la place
vacante dans son sein , par la mort de M. de Montgolfier ,
M. Malus , auteur de nombreux Mémoires que la Classe
distingués , et mentionnés honorablement dans les rapports
de ses travaux .
-
a
- La ville de Paris a fait hommage à S. M. l'Impératrice
d'une toilette , exécutée par M. Odiot , orfèvre , sur
les dessins de M. Prudhon . Ce chef-d'oeuvre de l'art de la
ciselure et de l'orfévrerie surpasse tout ce qu'on peut avoir
vu en ce genre , par la richesse de la matière , et l'élégance
de toutes les parties de l'exécution .
ANNONCES .
Voyage aux îles de Ténériffe , la Trinité , Saint - Thomas , Sainte-
Croix et Porto-Ricco , exécuté par ordre du Gouvernement français ,
depuis le 30 septembre 1796 jusqu'au 7 juin 1798 , sous la direction du
capitaine Baudin , pour faire des recherches et des collections relatives
à l'histoire naturelle ; contenant des observations sur le climat , le
sol , la population , l'agriculture , les productions de ces îles , le caractère
, les moeurs et le commerce de leurs habitans ; par André-Pierre
Ledru , l'un des naturalistes de l'expédition , membre de la Société
des Arts du Mans , de l'Académie Celtique de Paris , du Musée do
Tours , ex-professeur de législation près l'Ecole centrale de la Sarthe.
Ouvrage accompagné de notes et d'additions , par M. Sonnini . Deux
vol. in-8°, avec une très -belle carte , d'après Lopez , gravée par J.-B.
Tardieu . Prix , 10 fr . , et 13 fr . franc de port . Chez Arthus-Bertrand ,
libraire , rue Hautefeuille , nº 23 .
Lettres à une Dame sur la poésie légère , suivies de pièces fugitives ;
par M. L***. Brochure in -8 ° de 48 pages . Prix , 75 c . , et go c.
franc
port. Au salon littéraire , rue de Turenne , nº 14 , au marais ; chez
Pigoreau , place Saint- Germain-l'Auxerrois , n° 22′ ; et chez les
Libraires qui vendent les nouveautés . &
1
SEINE
MERCURE
DE FRANCE.
DE
5 .
N° CCCCLXXV. Samedi 25 Août 1810. -
POÉSIE .
AUGUSTISIMIS CONJUGIBUS
NAPOLEONI ET MARIE LUDOVICE
EPITHALAMIUM.
PARCE inani jam querelæ ,
Parce , felix Gallia .
Spondet ecce Napolais
Filios Hymen toris .
Ille quo sinente puros
Turget in fructus amor ,
Quo favente regna et urbes
Prole castá pullulant ,
Spondet ille Napolæis
Filios toris deus.
Parce inaui jam querelæ ,
Parce , felix Gallia .
Hæc dolebas tot secundis
Deesse rebus pignora ,
Staret unde parta sæclo
Alteri felicitas ,
Astra cunctantesque votis
Heu ! fatigabas deos .
Vota complet en paternam
Qui tui curam gerit
Imperator , ultimisque |
Consulit nepotibus.
Parce inani jam querelæ ,
Parce , felix Gallia.
Ille quid suorum amori ,
Subditis quid gentibus
Debeat secum revolvens ,
Fata mundi parturit .
Anxiæ sperate gentes ,
Vestra firmatur salus .
Non labores una tantos
Arctiori limite,
Ff
1
1
456
MERCURE DE FRANCE ,
Una comprehendet ætas ;
Pertinebunt latiùs
Napola fata gentis ,
Quique nos præsens beat ,
Prole maturâ superstes
Hic beabit posteros.
Parce inani jam querelæ ,
Parce , felix Gallia .
Jam futuris ordinatur
Apta consiliis quies ,
Pax revisit alma terras ,
Martis ira concidit.
Pro cruentis læta bellis
Hinc et hinc spectacula
Cive miles eum togato
Feriatus comparat.
Porticus , theatra festis
Personanda cantibus ,
Ac trophæis mille onustos ,
Mille titulis nobiles
Usque ad astra tollit arcus
Urbium æmulus labor .
Ipse chordâ molliori
Delius lyram instruit ,
Et comam virente myrto ,
Immemor Daphnes , ligat .
Cuncta lusus atque amores
Atque nuptias vocant .
Parce inani jam querelæ ,
Parce , felix Gallia .
Huc beatis ergo Olympi
Sedibus delabere ,
Floreis revincte sertis
"
Flammeoque tempora ;
Huc decoros verte gressus ,
Huc sacras , Hymen , faces .
Te soror Formæ Juventas
Multiplexque Gratia ,
Te Jocus decensque Risus ,
Te Pudor circumvolet ;
Nec Cupido frater absit ,
Quo sine dulce nil tuum est.
Hoc amicâ te canentem
Voce lætus audiam :
Parce inani jam querelæ ,
Parce , felix Gallia.
Vana ludit an me imago ?
An vocanti adest Hymen?
Ipse adest ; ardente cedro
Pronubam agnosco manum
Et rotæ junctas volucri
Matris Idalias aves.
Ecqua verò tranat auras
Aliti comes deo
Foemina ? an regale germen ,
An deûm una sanguinis?
Quantus enitet modestâ
Fronte candor ingenî !
Siderum par , quàm decoro
Igne fulgent lumina !
Quàm pudicus ora dulci
Purpurâ tingit rubor !
Non decore virginali
Fulsit ipsa blandiùs ,
Cùm Tonantis alma Juno
Regium ascendit torum.
Moris hujus si paratur
Principi conjux tụo ,
Parce inani jam querelæ ,
Parce , felix Gallia .
En paratur , Cæsarique
Nata nubit Cæsarum ,
Ludovicam Napolæus
Ducit heros conjugem.
Sequanæ cognatus Ister
Amne jam socio fluit.
Sequanæ , Ister , plaude ovanti ,
Plaude et Istro , Sequana.
Ille pacis atque amoris
Dulce pignus regiam
Huc tibi mandat superbo
Virginem de littore ,
Tu virum cui nulla tellus ,
Nulla dedit ætas parem
1
AOUT 1810 . 457
Artium legumve famâ ,
1
Bellicisve laudibus ,
Austria tot per triumphos
Cognitum nimis virum ,
Das faventem , das marito
Copulandum fædere.
Talibus quò deinde juncta
Vinçulis sese efferet
Austriæque Galliæque,
Serum in ævum gloria!
Pone Fulmen , ultor ales ,
Armiger nostri Jovis ,
Pone fulmen ac serenos
Impera terris dies.
Alpe ab extremâ nivosæ ad
Usque Pyrenes juga ,
Quàque mergit sol quadrigas ,
Quàque ab undis emicat ,
Martis oblitas reclinet
Dulce gentes otium .
Nuptiales , larga florum ,
Terra pompas induat ,
Conjugumque exorsa laudes
Arva certent urbibus .
Sola communis recuset
Ferre partem gaudii ,
Sola , gratulante mundo
Conticescat insolens ,
Illa ponto gens remota ,
Moribus remotior ,
Cui voluptas cæde pasci ,
Cui nocere fructus est ;
Idque vento perferente
Carmen invita hauriat :
Parce inani jam querelæ ,
Parce , felix Gallia.
Vos amor decusque sæcli ,
Unde certa posteris
( Vota tantùm di secundent )
Spes adest ætatibus ,
Conjuges salvete , divûm
Cura hominumque conjuges.
Vos Hymen constantiori
Urat in dies face ,
Blanda vobis nosse lecti
Det jugalis præmia ,
Et parente utroque dignam
Ritè prolem suscitet,
Qualis exurgit diei
Lucifer prænuntius ,
Surgat ille quem beata
Principem Lutetia ,
Quem salutet Roma regem ,
Cujus ad cunas Furor
Centum ahenis colla nodis
Vinctus incassum fremat.
Dira ponant arma gentes ,
Ore et uno concinant :
Parce inani jam querelæ ,
Parce , felix Gallia .
Accinebat Eques L. F. CAUCHY,
anno D. 1810.
Ff 2
458
MERCURE DE FRANCE ,
LE DINDON ET LE CORBEAU.
FABLE .
DANS les états d'une riche fermière
Vivait jadis un dindon des plus gras .
Expert passé dans l'art de ne rien faire ,
Après ses cinq ou six repas ,
Maître dindon dormait la nuit entière
Et de peur de penser ne rêvait même pas .
Toujours les gens heureux sont d'un bon caractère :
Aussi notre reclus voyait- il tout en beau
Et blâmait fort un vieux corbeau
Qui près de-là médisait dans sa cage ,
Où depuis mémoire d'oiseau
Fort sobrement il vivait de fromage.
Pourquoi lui disait- il maudire les humains ?
Il en est de méchans peut- être ,
Mais sommes-nous entre leurs mains ?
N'avons-nous pas le meilleur maître ?
Toujours il est aux petits soins ,
Et pour prévenir mes besoins
Sa femme et lui disputent de vitesse.
Je vois d'ici cette bonne maîtresse
Dans son sein même m'échauffant
Lorsqu'enfant
Je n'avais pas encor l'esprit de me conduire .
Chaque matin avec un doux sourire
Elle me fesait prendre et les oeufs et les noix
Dont sa prévoyante tendresse
Pour me nourrir avait fait choix .
Les soins touchans qu'elle eut de ma jeunessa
Depuis ce tems ne s'affaiblissent pas ;
L'excès de ses égards souvent même me lasse
Pour moi de tous côtés par son ordre on entasse
Les morceaux les plus délicats ,
Et de les refuser quand je fais la grimace
En boules proprement elle sait les rouler :
Puis , quelque façon que je fasse ,
Sa main bon gré malgré me les fait avaler :
AOUT 1810.
459
Enfin elle est pour moi cent fois plus qu'une mère.
Imaginez , mon cher confrère ,
Que pour savoir si je deviens plus gras ,
Après chacun de mes repas
Elle me pèse en m'enlevant de terre ;
Et quand je perds une once ou deux ,
La bonne pâte de fermière !
Elle a presque la larme aux yeux .
Ami , dit le corbeau , ton bonheur est extrêm❤
1
Et tu me vois le partager ;
Mais te soignerait-on de même
Si tu n'étais bon à manger?
Notre héros de ce discours si triste
N'eut pas le tems de s'occuper ;
Car les deux bons fermiers mangèrent l'optimiste
A leur souper.
H. CAUMONT .
VERS pour être placés au bas du portrait ou du buste de son Altesse le
Prince de Ponte - Corvo , Maréchal d'Empire , etc. , etc.
IL vit et pense comme un sage ;
Non moins prudent que Fabius ,
D'Annibal il a le courage ,
Et des deux Catons les vertus .
Par un Abonné.
ENIGME .
MON frère et moi de l'ancien tems
Ne nous montrons point partisans ;
Au présent seul nous bornons notre étude ;
Le présent de tous deux fait la sollicitude .
Du reste , nous avons un goût bien différent ;
Mon frère est pour le vin ; moi je suis pour l'argent.
Quoi qu'il en soit , tous deux sommes de mise
Chez les bourgeois , et même chez les grands :
Mon frère est plein d'esprit , et moi je prophétise ;
Mon frère a ses degrés , comme les consultans ;
Et moi je fais partout la pluie et le beau tems.
S ........
460 MERCURE DE FRANCE , AOUT 1810 .
LOGOGRIPHE.
JE puis avec ma tête inspiver la tristesse ,
Sans elle faire naître une vive allégresse ;
Avec elle souvent je suis très -douloureux ;
Sans elle quelquefois je suis délicieux ;
Avec elle je sais te conduire à la gloire .
Et sans elle t'offrir à manger comme à boire.
A.... H....
CHARADE.
ROND ou carré convient à mon premier ;
Rond ou carré convient à mon dernier ;
Chemin oblique et tortueux sentier ,
Convient toujours à mon entier.
S ........
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE
insérés dans le dernier Numéro .
Le mot de l'Enigme du dernier Numéro est Prune de Monsieur .
Celui du Logogriphe est Placet , dans lequel on trouve lacet , lao ,
et la note la.
Celui de la Charade est Pin-cette.
SCIENCES ET ARTS.
:
LE MÉNAGE OU L'EMPLOI DES FRUITS DANS L'ÉCONOMIE
DOMESTIQUE procédés à l'usage de la mère de famille.
Ouvrage destiné à rendre usuelles les différentes préparations
des fruits , etc .; par A. A. CADET-DE-VAUx .
Un vol . in- 12. -Prix , 3 fr . , et 3 fr . 75. cent . franc
de port. Paris , chez D. Colas , imprimeur-libraire ,
rue du Vieux-Colombier , nº 26 , faubourg Saint- Germain
. 1810 .
-
-
Si l'on se figure que l'ouvrage dont on vient de lire
l'annonce n'a été composé que pour donner au public
un recueil de recettes et de formules , on se trompe .
L'auteur a de plus nobles prétentions ; et sous la simplicité
de son titre , ce livre cache un dessein plus élevé .
M. Cadet- de-Vaux ne se propose rien moins que de
former une maîtresse de maison , une mère de famille ,
ou plutôt , pour donner à notre langage toute la modestie
du sien , il n'aspire qu'à former une bonne mé–
nagère .
Le talent nécessaire au gouvernement d'une simple
maison est plus rare et plus difficile qu'on ne pense .
L'art du ménage suppose de la bonté , de la raison ,
de
l'expérience , et cet heureux concours n'est presque le
partage de personne . Qu'est- ce qu'une famille ? Une petite
nation , qui , à l'imitation de la grande , a son administration
intérieure , et ses relations avec le dehors .
C'est par ces deux côtés qu'elle se conserve . Par l'un ,
elle acquiert ce qui lui manque ; par l'autre , elle en règle
la distribution et l'usage. Plus elle y mettra de sagesse
et d'industrie , plus elle sera florissante . La nature a
voulu que l'homme fût chargé de l'acquisition qui demande
plus de force et de courage mais la conservation
, le bon emploi , en un mot , la prudente et sage
économie , tel est l'honorable apanage de la femme , tel
est le tranquille et doux empire qui lui est réservé.
Cet empire , ou , si vous voulez , ces devoirs sont très462
MERCURE DE FRANCE ;
étendus et très - compliqués . Dans une maison bien réglée
, parmi les élémens très-multipliés qui la composent ,
il y a beaucoup de variété , mais aussi il y a beaucoup
d'ordre . Là , comme partout , une chose en appelle nécessairement
une autre : rien n'est jeté au hasard ; tout
a sa place , comme tout a sa destination : de sorte qu'une
maison où tout est rangé comme il doit l'être , serait une
leçon et comme un modèle de logique . Ce bon ordre
produit la promptitude et la facilité . A voir les choses
aller , pour ainsi dire , de soi-même dans la maison , on
dirait qu'à l'image des trépieds de Vulcain , tout y est
animé. La mère de famille , faite pour comprendre ces
rapports naturels , apprend de bonne heure à les respecter
, et se fait une loi de les maintenir . L'amour de
l'ordre , qui se fortifie par l'habitude , perfectionne son
intelligence , et devient la règle de sa volonté . Ce n'est
pas tout ; car , parmi les élémens de la famille , nous
n'avons pas compris les personnes attachées au service
domestique . Or , ce sont-là de nouveaux instrumens dont
il s'agit de démêler l'aptitude , de découvrir et de maîtriser
les penchans , de tempérer ou d'exciter le zèle , et
de captiver l'affection , pour les tourner sans résistance
au but de la petite nation qui est l'utilité commune. Ici
que d'obstacles à vaincre ! Quel heureux mélange de
patience et de fermeté , de douceur sans faiblesse , et de
sévérité sans rigueur ! quel art innocent et délicat pour
s'insinuer dans les esprits , pour leur inspirer la confiance
et le respect , pour échauffer la tiédeur , encourager
les efforts , taire ou punir à propos les fautes , et
par le seul, attrait de la justice , faire régner partout le
travail et la concorde ! Forcée de parler aux yeux pour
parler aux coeurs , comment la mère de famille auraitelle
l'ombre même des vices qu'elle condamne ? Ses paroles
n'auront d'autorité que par son exemple. Le premier
hommage qu'elle veuille obtenir , c'est le sien propre ; et
l'obligation de commander la vertu , lui fait de la vertu
même la plus impérieuse des nécessités . C'est ainsi qu'en
s'élevant à sa dignité personnelle , la compagne de l'homme
acquiert les plus nobles qualités de l'ame , et les talens
les plus difficiles de l'esprit . C'est ainsi qu'elle devient
pour l'homme même un objet de culte et d'émulation .
AOUT 1810 . 463
Les anciens , qui ont été nos maîtres en tout , et qui
avaient approfondi les lois de la morale , mettaient un
prix infini aux vertus domestiques , et spécialement à
l'économie . Homère peint avec le charme d'une simplicité
majestueuse les soins laborieux d'Andromaque , de
Pénélope et de la fille d'Alcinous . Quelle grace pénétrante
respire dans ces chastes tableaux ! Virgile puise
dans la même source ses plus aimables images . L'abeille
attique , l'éloquent Xénophon , le chef des dix mille ,
l'harmonieux auteur de l'histoire grecque et du roman
politique de Cyrus , l'élève , l'ami , l'apologiste de Socrate
, a donné sur l'économie domestique des leçons
qu'Aristote n'a pas dédaigné de répéter et presque de
copier , et que Cicéron avait traduites pour ses orgueilleux
concitoyens . Ces leçons , animées par la vivacité du
dialogue , sont un petit drame plein d'action . M. Cadetde-
Vaux en a pris ce qui convenait à son sujet , et en a
fait le principal ornement de sa préface . A côté de Xénophon
, il fait entendre la voix d'Olivier de Serres ,
qu'il appelle le Xénophon de la France . Malheureusement
les préceptes donnés par ces excellens esprits ne
sont plus propres qu'à effaroucher la honteuse lâcheté
de nos moeurs . Je ne sais quelle fausse délicatesse ou
quel prétendu bel usage ferme les yeux de la plupart des
femmes , et les aveugle sur leur véritable félicité . Les
séductions du luxe , la fureur des vains plaisirs , une
passion désordonnée pour de frivoles et dangereux talens ,
ont éteint dans leur coeur le sentiment du devoir , le goût
des plaisirs simples , l'amour de la vérité et de la vertu ,
L'éducation qu'on leur donne est une éducation de
théâtre on dirait qu'on veut les donner en spectacle , et
les former au vil batelage des histrions plutôt qu'aux
touchantes fonctions auxquelles les a consacrées la nature
. Au milieu du prestige qui les environne , qui oserait
leur parler de travail , de frugalité , d'économie ? Leurs
oreilles dédaigneuses en seraient offensées . Elles oublient
que des mains impériales ont tourné le fuseau et tissu
des vêtemens. Voyez ce que Suétone raconte de la simplicité
d'Auguste et de toute sa famille . Rougirait-on
d'imiter de si grands exemples ? Et la maîtresse de maison
, chargée de la prospérité domestique , ne devrait464
MERCURE DE FRANCE , AOUT 1810 .
elle pas avoir sans cesse à l'esprit ees paroles de Thémistocle
Je ne sais pas toucher la lyre ; je ne sais
» pas même l'accorder ; mais que l'on mette entre mes
>> mains une ville petite , faible et ignorée , je saurai
» bientôt lui donner de la grandeur , de la puissance et
» de la célébrité . »
Certainement l'ouvrage de M. Cadet- de-Vaux n'aura
pas le privilége de réformer sur ce point le goût de son
siècle. Cependant il y serait tout aussi propre qu'un
autre , puisque c'est plutôt un livre d'action que de préceptes
. En l'adressant aux femmes , l'auteur veut les voir
sur-le-champ au travail . Il leur met entre les mains les
procédés les mieux entendus pour conserver sous mille
formes diverses ces fragiles présens dont la nature est
si libérale pendant les plus belles saisons de l'année : sorte
d'alimens merveilleusement appropriés à nos besoins , et
dont l'industrie des mères de famille s'applique à perpétuer
le bienfait en le multipliant . A la vérité , ce
soin dont les occupe M. Cadet-de-Vaux , n'est qu'une
très -petite partie de l'économie de la maison . Qu'importe
? ce premier point obtenu , le reste sera moins
difficile. Il y a dans le bien comme dans le mal une
liaison naturelle , une connexion nécessaire . La pratique
d'une seule yertu peut les donner toutes . C'est
par le silence que Pythagore préparait ses disciples
recevoir les connaissances les plus élevées , à ober
à la plus pure morale . Avec la seule propreté , Cook
fit monter avec lui sur ses vaisseaux la sobriété , la
discipline , la concorde , et enfin la santé , qui est la
vertu du corps . La solitude et le recueillement , la tempérance
et le travail suffisent dans l'Amérique anglaise
pour amortir le feu des passions , et pour ramener sous
le joug des lois l'homme qui les a le plus cruellement
outragées . Il y a certainement un mécanisme de vertu.
Ce mécanisme a été connu des premiers législateurs de
l'Inde , de l'Arabie , de l'Egypte et de la Grèce ; et pour
qui connaît les secrets ressorts du coeur humain , il y a
peut-être moins loin qu'on ne pense de la plus petite
habitude morale aux rigides sublimités du stoïcisme.
E. PARISET.
6
LITTÉRATURE ET BEAUX -ARTS .
EUDOXE. Entretiens sur l'étude des sciences , des lettres et
de la philosophie ; par J. P. F. DELEUZE . - Deux vol .
in-8 ° . - Prix , 12 fr. , et 15 fr . 25 cent . franc de port.
Paris , chez Fr. Schoell , libraire , rue des Fossés-
Saint-Germain-l'Auxerrois , nº 29. ( 1810, )
CET ouvrage est du petit nombre de ceux qui se distinguent
également par l'importance du but que l'auteur
s'est proposé , et par le mérite de l'exécution . La plupart
des livres où l'on traite de la méthode d'étudier les
sciences sont destinés à servir de guides aux jeunes gens
qui commencent le cours ordinaire des études classiques
, ou qui y sont déjà avancés , mais ils n'y trouvent
pas assez de renseignemens pour se diriger dans la carrière
de l'instruction , lorsque livrés à eux-mêmes , à leur
entrée dans le monde , il leur serait si nécessaire d'adopter
des conseils salutaires sur le plan de conduite qu'ils
doivent suivre désormais . Cependant on convient généralement
que c'est de la seconde éducation , c'est - à - dire
de celle qu'on se donne , en quelque sorte , à soi -même ,
à l'époque dont je parle , que dépend presqu'entiérement
le succès de nos travaux dans tout le cours de notre vie :*
l'on doit donc savoir gré à M. Deleuze d'avoir porté son
attention sur un objet aussi important , et d'avoir recueilli
dans les meilleures sources , et dans la conversation
des hommes les plus éclairés , les conseils qu'it
offre ici aux jeunes gens qui ont la noble ambition de se
distinguer par leurs connaissances et par les services
qu'ils espèrent rendre un jour à la société . Pour exécuter
un pareil travail , il fallait joindre à des lumières
peu communes un grand discernement et un zèle ardent
pour le bien public , et le livre seul de M. Deleuze suffirait
pour prouver qu'aucun de ces précieux avantages
ne lui a manqué.
466 MERCURE DE FRANCE ;
Il suppose qu'Eudoxe sortant , à l'âge de vingt ans ,
de l'université de Goettingue , où il a terminé sa première
éducation avec tout le succès qu'on peut attendre des
plus heureuses dispositions , unies à un goût décidé pour
les sciences , vient , suivant les dernières volontés de
´son père , trouver l'ami intime dont celui - ci lui a expressément
recommandé de rechercher et de suivre les conseils
pour diriger sa jeunesse ; cet ami est Ariste , père
de famille également recommandable par ses rares connaissances
et par ses vertus ; il habite une maison de
campagne voisine du lac de Genève . C'est dans les
entretiens d'Eudoxe avec cet homme respectable que se
développe tout le plan d'études que l'auteur a conçu
et qu'il a voulu rendre aussi complet qu'il était possible.
comme le plus approprié au but qu'il s'est proposé ;
Eudoxe qu'on suppose avoir rédigé ces entretiens , avant
de quitter le séjour champêtre où ils se sont passés , y
mêle le récit de quelques incidens où la famille d'Ariste
paraît , pour ainsi dire , dans le fond du tableau , et qui
servent à confirmer la haute idée qu'il nous donne de la
sagesse et de la bonté du philosophe dont il retrace les
leçons.
Peut-être quelques personnes n'approuveront- elles
pas l'espèce de fable ou de fiction à laquelle l'auteur a
cru devoir rattacher les diverses parties du grand ensemble
de vues et de principes qu'il expose : peut-être
penseront- elles qu'en général cette forme est peu convenable
pour les ouvrages de ce genre , parce que , si l'on
donne assez de développemens à la partie romanesque
de l'ouvrage , pour qu'elle puisse avoir un véritable
intérêt , les objets plus sérieux qui s'y trouvent mêlés
deviennent trop subordonnés pour produire sur l'esprit
des lecteurs tout l'effet qu'on en attendait ; tandis que si ,
d'un autre côté , on laisse à ces mêmes objets la prépondérance
qu'ils doivent naturellement avoir , la fable devient
à son tour d'un intérêt tellement secondaire , que
tout ce qui s'y rapporte n'est plus , en quelque sorte ,
qu'un hors-d'oeuvre , dont l'effet est plutôt de distraire
l'attention que de plaire à l'imagination . J'avoue , quant
à moi , que je partage un peu ce sentiment : mais co
AOUT 1810 . 467
léger défaut , si c'en est un , peut très -facilement disparaître
dans une édition subséquente , et il y a lieu d'espérer
que l'ouvrage de M. Deleuze n'en restera pas à la
première .
Au reste , on ne peut qu'applaudir à l'idée qu'il a eue
de supposer que le jeune homme à qui s'adressent ses
leçons , non- seulement a terminé ses premières études
avec succès , mais même a pris la résolution de suivre
la carrière des sciences avec le projet de consacrer sa
vie entière à la philosophie , comme lui offrant le moyen
le plus puissant et le plus noble d'être utile aux hommes
en les éclairant. Cette fiction est d'autant plus légitime
qu'elle donne occasion à l'auteur d'embrasser dans son
plan la presque-totalité des connaissances humaines , d'en
montrer l'enchaînement méthodique tel qu'il l'a conçu
et de faire apercevoir les rapports plus ou moins sensibles
qui les unissent , l'influence plus ou moins directe
qu'elles exercent les unes sur les autres . Il a eu d'ailleurs
soin de faire observer , dans plusieurs endroits de son
livre , qu'il ne regarde point la philosophie , proprement
dite , comme une profession ; il pense , au contraire ,
qu'il est du devoir de chaque individu de se vouer autant
qu'il le peut à quelque emploi particulier , à quelque
science qu'il doit cultiver plus spécialement , parce que
c'est le moyen le plus direct et le plus sûr d'acquitter sa
dette envers la société .
Je parcourrai successivement les différens sujets qui
sont traités dans l'ouvrage de M. Deleuze , suivant l'ordre
qu'il leur a assigné dans les neuf entretiens dont son
livre se compose.
L'auteur commence par déterminer , avec autant de
précision qu'il est possible , le degré d'instruction où il
suppose qu'Eudoxe est parvenu au moment où Ariste
entreprend de lui tracer un plan d'études qui doit occuper
une grande partie de sa vie . Il suppose que dans les
années qu'a duré son séjour à Goettingue , le jeune adepte
de la philosophie a fait assez de progrès dans l'intelligence
des langues grecque et latine, pour être en état de
lire avec facilité les écrivains les plus importans dans ces
deux langues , dont quelques -uns lui sont même devenus
468
MERCURE DE FRANCE ,
familiers dans le cours de ses premières études ; qu'il a
acquis de plus des notions élémentaires d'histoire , de
geographie , de chronologie , de calcul et de géométrie
, etc. en un mot , que si Eudoxe n'a encore pénétré
fort avant dans aucune des sciences auxquelles il s'est
appliqué , il a du moins des idées nettes et précises sur
leurs élémens , et qu'il sait bien ce qu'il a appris . La
langue allemande , qu'il a dû nécessairement se rendre
familière pendant son séjour dans l'université , est mise
au nombre des acquisitions importantes de ses premières
années , attendu le grand nombre d'ouvrages extrémement
intéressans sur toutes les parties des sciences et de
l'érudition dont elle s'est enrichie depuis près d'un
siècle .
C'est en partant de ces données qu'Ariste trace à son
jeune ami la route qu'il doit suivre pour acquérir de
nouvelles conaissances , et d'abord il commence par fixer
d'une manière précise l'idée qu'on doit se faire de la
philosophie il la définit , avec d'Alembert , l'application
de la raison aux différens objets sur lesquels elle peut
s'exercer ; en sorte qu'être philosophe , suivant lui , c'est
juger en tout et agir en tout selon la raison . On conviendra
, sans doute , que cette précaution était indispensable
, dans un tems où l'on peut dire sur ce sujet ,
comme sur beaucoup d'autres , ce que Caton disait
dans le Sénat romain : Jam pridem equidem nos vera
rerum vocabula amisimus ( 1 ) . Enfin , pour qu'il ne
reste pas le moindre doute sur sa pensée et sur l'objet
qu'il a en vue , voici comment l'auteur l'expose luimême
« J'appelle philosophie , dit-il , l'étude des
» différentes sciences , considérées dans leurs prin-
» cipes généraux , et dans les rapports qu'elles ont en-
» tr'elles et au bonheur des hommes . Ainsi , la théorie
» de toutes les sciences et de tous les arts est également
» son objet . .... Le philosophe , contemplant à-la-fois
» les diverses sciences , s'applique à les rapprocher , à
» en réunir , à en généraliser les principes , à les arran-
(1) « Il y a long- tems que nous ne savons plus attacher aux mots
» leur véritable signification . Pall . Bell, Catil .
AOUT 1810 . 469
t
» ger , pour ainsi dire , comme dans un cercle dont
» l'homme est le centre , afin que de chacune d'elles
partent des rayons qui aboutissent à lui . Mais son
» étude principale , celle à laquelle il s'attache plus par-
» ticulièrement , c'est la morale , que je définis , la con-
» naissance des moyens par lesquels ont peut rendre les
» hommes plus vertueux et plus heureux . »
Avant donc que d'entrer dans l'exposition des méthodes
propres à chaque science en particulier , ou du
moins aux plus importantes d'entr'elles , Ariste invite
Eudoxe à revenir avec une application particulière sur
les connaissances dont il a déjà étudié les principes élémentaires
, et à les approfondir autant qu'il est possible
de le faire quand on ne veut cependant pas s'y livrer
exclusivement , parce que ces connaissances sont comme
les instrumens , en quelque sorte , à l'aide desquels ont
saisit plus sûrement et plus facilement les vérités ou les
faits propres aux autres sciences . Ainsi la grammaire ,
la logique , les mathématiques , le dessin , etc. sont autant
de moyens dont l'application nous facilite l'acquisition
des sciences , et dont la culture peut être regardée
comme un travail préliminaire par rapport aux autres
études . Ici , comme dans tout le reste , le sage instituteur
indique à son élève les meilleurs ouvrages , les meilleures
méthodes , le but et la liaison des connaissances
diverses , etc. , et c'est le sujet des deux premiers entretiens
.
Dans le troisième , après quelques réflexions générales
sur la division des sciences naturelles , sur leurs principes
fondamentaux , sur la différence que doit introduire
, dans la manière de les envisager , la variété des
objets que chacune d'elles considère plus particulièrement
, Ariste expose successivement ses vues sur l'étude
de la minéralogie , de la botanique , sur celle de l'histoire
des animaux , des insectes , etc. , sur la chimie , la
physique , et les arts mécaniques qui dépendent de ces
deux sciences . Par-tout il s'attache à caractériser avec
précision ce que ces diverses branches de l'étude de la
nature ont de plus remarquable , et par quels points elles
semblent s'unir ou se confondre avec les branches les
470
MERCURE DE FRANCE ,
plus voisines . Toujours il signale les meilleurs ouvrages
connus en chaque genre , les méthodes les plus estimées
et les plus récentes . Mais ici il ne m'appartient pas
d'apprécier le travail de l'auteur sur un genre de connaissances
auxquelles je suis moi- même trop étranger.
Le talent et l'instruction de M. Deleuze dans cette
partie , ses relations habituelles avec les savans les plus
célèbres , sont assez généralement connues pour qu'on
doive prendre toute confiance dans la doctrine qu'il a
cru devoir adopter . Ce troisième entretien est terminé
par des considérations sur l'utilité des voyages pour se
perfectionner dans l'histoire naturelle , et se préparer à
étudier l'histoire , sur les limites dans lesquelles il convient
de circonscrire l'étude de chaque science , selon
le but qu'on se propose.
Le plan d'études pour l'histoire universelle , ancienne
et moderne , est la matière des trois entretiens suivans ;
c'est une des parties les plus intéressantes de l'ouvrage ,
semée de réflexions et d'observations aussi utiles qu'attachantes
, et qui présentent des vues neuves et propres à
l'auteur. On voit qu'il a soigneusement étudié ce sujet ,
et comme , d'après sa manière de voir , c'est principalement
l'homme que le philosophe doit avoir en vue dans
ses travaux et dans ses recherches , on sent que cette
partie qui est , en quelque sorte , le complément de la
connaissance de l'homme , de ses passions , de ses facultés
, de ses vertus , de ses vices ou de ses erreurs ,
aussi celle que M. Deleuze a traitée avec le plus de complaisance
et de détail . On peut dire même , et il le donne
plusieurs fois à entendre , qu'il n'a regardé toutes les
autres sciences dont il a eu occasion de parler jusque-là ,
que comme un accessoire , pour ainsi dire , ou comme
un moyen qui sert à donner à la connaissance de l'histoire
plus de justesse , d'étendue et de profondeur.
est
En effet , l'histoire , envisagée sous son véritable point
de vue , est de toutes les sciences la plus vaste et la plus
utile , sur-tout si on l'étudie dans les sources , comme le
conseille M. Deleuze , si l'on y fait entrer tout ce qui a
rapport aux moeurs , aux usages , aux arts , aux formes
diverses d'administration et de gouvernement , parce que
c'est
!
AOUT 1810.
471
SEINE
c'est là plus particulièrement que l'on peut apercevoir la
liaison et la correspondance réciproque de tous ces dif
férens rapports , c'est là qu'on peut les voir réfléchir les
uns sur les autres une lumière nouvelle et inattente , Je
n'entrerai point dans le détail des objets que comprend
l'ouvrage de M. Deleuze sur cette partie , je ne pourrais
qu'en donner une idée trop vague et trop incomplète et
je me borne à conseiller au lecteur de recourirau livre
même , où elle m'a paru traitée avec autant de succes que
de talent.
Le septième entretien est consacré aux livres de
voyages . L'auteur y indique le genre d'utilité de ces
sortes d'ouvrages , le choix qu'il convient de faire entre
eux , l'ordre dans lequel il est le plus avantageux de les
lire , et donne les règles de critique d'après lesquelles on
peut se diriger dans cette lecture considérée particuliéfement
comme complément des études .
Ici se termine proprement la tâche que M. Deleuze
semblait s'être imposée ; Ariste a tracé à son jeune élève
la route longue et pénible qu'il doit parcourir , s'il veut
sincérement se dévouer au noble ministère d'éclairer ses
semblables ; et la carrière qui s'est ouverte à ses yeux
exigera de lui vingt années de travaux , poursuivis avec
une constance inébranlable. Mais il fallait aussi faire
entrevoir le but de tant de peines et de sacrifices faits à
l'amour de la science et de la vérité . C'est dans le huitième
entretien que l'auteur développe ses idées sur ce
sujet. A l'époque où le philosophe , après avoir parcouru
le long cercle de travaux dont on vient d'indiquer la
suite et l'enchaînement , se trouve enfin riche d'un grand
nombre de connaissances précieuses , de faits importans,
d'observations qui lui sont propres sur tous les objets
qui peuvent le plus intéresser le bonheur des sociétés et
des individus , il peut avec quelque espoir de succès
aspirer à communiquer au public le fruit de ses études
et de ses méditations , et ici l'auteur passe en revue les
divers genres d'ouvrages qu'on peut avoir dessein d'entreprendre
ce qui amène des réflexions pleines de justesse
et d'intérêt sur l'art d'écrire , sur le choix des sujets ,
sur les caractères distinctifs des plus célèbres écrivains ,
Gg
472
MERCURE DE FRANCE ,
sur la composition et la rédaction des ouvrages . Cet entretien
est terminé par un examen des diverses méthodes
qui peuvent être employées à l'exposition de la vérité ,
et par l'esquisse d'un traité de philosophie morale .
Le neuvième et dernier entretien , sur la poésie , paraîtrait
presque un hors- d'oeuvre , considéré par rapport à
ce qui semble être le but principal de l'auteur , mais il
complète sa théorie sur la littérature proprement dite , et
sous ce point de vue il se rattache au plan général de
l'ouvrage. D'ailleurs , on y remarque une grande variété
de connaissances dans un genre qui semblerait devoir
être plus étranger , sinon à l'auteur , au moins au sujet
de son livre , et ce morceau , quoique de peu d'étendue ,
contient plus d'idées saines et de véritable instruction
qu'on n'en trouve souvent dans de gros volumes publiés
ex professo sur la même matière .
On peut entrevoir , dans cette esquisse rapide , l'utilité
et l'importance du livre que j'ai essayé de faire connaître .
On l'appréciera mieux encore en le comparant avec un
ouvrage composé dans les mêmes vues et presque sous
le même titre , à la fin du dix-septième siècle , par l'un
des plus savans hommes de ce tems-là. Je veux parler
des Entretiens sur les sciences , par le P. Bernard Lami ,
de l'Oratoire . M. Deleuze se trouvait dans une position
bien plus avantageuse pour traiter un pareil sujet , aussi
l'emporte-t-il de beaucoup sur son devancier , par
T'enchaînement et la précision des méthodes , par l'étendue
et la justesse des vues ; seulement j'oserai appeler
son attention sur deux passages de son livre , dont l'un
m'a paru contenir une opinion hasardée , et l'autre une
doctrine que je crois peu exacte . Dans le premier , l'auteur,
conduit incidemment à examiner la question du
passage de l'état sauvage à celui de civilisation , déclare
qu'il ne comprend pas comment ce passage a pu s'opérer :
Quand on prouverait , dit- il , que des peuplades barbares
ont reçu la civilisation , on ne ferait que reculer
» la difficulté il resterait à prouver comment ceux qui
» la leur ont portée l'avaient acquise , et comment la
première horde de sauvages a pu se civiliser d'ellemême.
J'avoue , ajoute-t-il , que l'impossibilité de ré-
:
AOUT 1810. 473
» soudre ce problème , suffirait seule pour me faire
» penser que lorsque l'homme a été placé sur la terre ,
>> il a reçu du créateur , non - seulement des facultés ,'
» mais encore une première instruction pour faire usage
» de ces facultés . » Cette manière de résoudre la question
est assurément très- facile , mais elle ne porte aucune
lumière à l'esprit. D'ailleurs , des facultés données à
l'homme , avec cette condition qu'il lui faudrait nécessairement
une instruction préliminaire et surnaturelle
pour en faire usage , ne seraient réellement pas des facultés
, et peut- être qu'en' considérant comment s'opère
chaque jour sous nos yeux le développement des facultés
des enfans par l'effet des impressions qu'ils reçoivent
des objets qui les environnent , et des circonstances au
milieu desquelles ils vivent , on ne jugera pas le passage
de l'état sauvage à l'état civilisé si impossible que
M. Deleuze semble le croire .
Mais s'il paraît s'exagérer ici l'impuissance des facultés
de l'homme , il ne paraît pas moins s'exagérer
celle de la raison dans un autre endroit de son ouvrage ,
et cet inconvénient serait , si je ne me trompe , plus
grave que le premier . « Comparez sans cesse votre con-
» duite avec vos principes , dit Ariste à Eudoxe , et que
>> le regret d'une faute vous garantisse d'en commettre
» d'autres ..... Mais , répond Eudoxe , pour juger la
» règle de mes jugemens , pour savoir si mes principes
>> ne sont pas des erreurs ...- Je vous vois venir et je vous
» arrête , répond Ariste .... Les principes de la morale
>> sont gravés dans nos coeurs ; l'homme vivant en société
» les trouve en lui -même à mesure que ses facultés se
» développent , et qu'il connaît les rapports qui l'unis→
>> sent à ses semblables ; il en saisit la vérité , l'utilité au
-
premier aperçu . S'il les soumet à la discussion , quel
» moyen aura-t- il ensuite de s'assurer de la justesse de
» ses raisonnemens ? Si la raison se fait juge de la droi-
» ture du sentiment , il faudra qu'à son tour le sentiment
» soit juge de la droiture de la raison : il vaut mieux
» laisser chacun dans son empire . Que la raison vous
» dirige seule dans l'étude de la nature ; mais en morale
» n'écoutez que la voix de votre conscience . »
Gg a
474
MERCURE
DE FRANCE ,
24
Tout ceci , il faut l'avouer , ne semble pas assez exact :
il y a même une sorte de contradiction dans le langage
de l'auteur ; car si les principes de la morale sont gravés
dans nos coeurs , comment l'homme ne les trouve- t- il
qu'à mesure que ses facultés se développent , et qu'il
connaît les rapports qui l'unissent à ses semblables ? Et
s'il ne les trouve pas , faute de ces deux conditions ,
comment sait- on qu'ils sont gravés dans son coeur ? Peuton
dire d'ailleurs que l'empire de la conscience soit entiérement
séparé et distinct de celui de la raison ? Et ne
serait-ce pas un très-grand malheur qu'il en fût ainsi ?
C'est le privilége des hommes d'une grande énergie et
d'un grand caractère que d'agir toujours d'après leur
conscience ; mais c'est pour cela même qu'il est plus à
désirer que leur conscience soit éclairée par la raison.
Cette vérité est si évidente par elle-même qu'à peine est,
il besoin d'insister sur les preuves qui peuvent l'établir ,
et l'on peut dire que tout l'ouvrage de M. Deleuze
n'en est que le développement ; mais les expressions
dont il s'est servi dans le passage qu'on vient de lire
pourraient , ou induire à erreur quelques esprits peu
attentifs , ou fournir des armes dangereuses à des hommes
de mauvaise foi , et il était peut- être utile d'en faire la
remarque .
On fera sans doute bien d'autres objections à l'auteur ;
les hommes avides de célébrité , qui ont la manie ou la
faiblesse de vouloir sans cesse occuper d'eux la renom
mée , trouveront ses principes excessivement sévères sur
cet article : vingt ans d'études et de méditations pour se
préparer à produire un ouvrage dont la composition
exigera peut-être huit ou dix ans de travail , leur paraîtront
des conditions presqu'inadmissibles . La réponse de
M. Deleuze est pourtant juste et raisonnable ; dans les
sciences particulières , dit-il , dans les arts d'imagination ,
on peut aspirer à se faire d'assez bonne heure un nom
célèbre ; mais pour les sujets qui exigent une grande
variété et une grande étendue de connaissances , ce n'est
que par de longs travaux qu'on peut parvenir à se rendre
capable de les traiter avec succès .
On trouvera peut- être aussi son plan d'études trop
AOUT 1810 . 475
vaste , et même tout-à-fait hors de la portée des facultés
d'un seul individu ; mais d'abord l'auteur peut répondre
qu'ayant voulu tracer le tableau de la presque-totalité des
connaissances humaines , il laisse à chacun le soin d'y
choisir les objets pour lesquels son goût ou ses moyens
personnels lui doneront plus d'attrait ou plus de facilité,
Ensuite , ce n'est qu'aux sujets doués de facultés rares ,
ou même, si l'on veut, extraordinaires , que peut s'adresser
un plan d'études tel qu'il l'a tracé ; or , qui peut dire
où s'arrêterait l'essor d'un Bacon ou d'un Leibnitz , s'ils
prenaient les sciences au degré où les méthodes modernes
les ont portées ? Qui sait même où pourrait parvenir
l'homme doué d'une intelligence ordinaire , mais ayant la
passion de l'étude , s'il ne s'égarait pas dans de fausses
routes , et si tout était calculé autour de lui pour qu'il
ne perdît que le moins de tems possible ? On ne connaît
pas assez peut-être jusqu'à présent la puissance des
bonnes méthodes , et quels résultats on pourrait obtenir
de l'emploi rigoureux de tous les momens dirigés par
elles .
Au reste , ce qui caractérise éminemment l'ouvrage de
M. Deleuze , c'est l'excellente morale qui y respire partout
, c'est la tendance continuelle vers tout ce qui peut
être bon et utile , une sagesse et une modération dans les
principes et dans les vues qui ne sauraient manquer de
satisfaire tous les bons esprits . Bacon , dans son style
souvent allégorique , représente l'imagination comme
ayant deux visages dont l'un , tourné sans cesse vers la
raison , réfléchit en quelque sorte les traits de la vérité ,
tandis que l'autre , constamment dirigé vers l'action , rẻ-
fléchit ceux de la bonté . Ces deux visages , ajoute-t-il ,
n'ont pas tout-à- fait la même physionomie , mais on y
reconnaît un air de famille :
que
Qualis decet esse sororum .
On dirait l'auteur des Entretiens d'Eudoxe a eu sang
cesse présent à l'esprit ce noble et ingénieux emblème.
Par- tout il s'attache à faire voir que l'unique emploi de
la raison doit être de découvrir et de reconnaître la vérité ,
et que la vérité n'est précieuse qu'en ce qu'elle contribue
476
MERCURE DE FRANCE ,
essentiellement à rendre les hommes meilleurs et plus
heureux . En un mot , son ouvrage est celui d'un homme
très - éclairé , et d'un véritable homme de bien . On ne
saurait donc trop en recommander la lecture aux jeunes
gens , et à tous ceux qui veulent avoir des idées saines
sur la meilleure manière d'étudier les sciences , et sur
le véritable but qu'on doit se proposer dans cette étude .
THUROT.
VOYAGE A TINE , l'une des îles de l'Archipel de la Grèce ,
suivi d'un Traité de l'asthme ; par MARCAKY-ZALLONY ,
docteur en médecine , médecin de S. A. le prince
Alexandre Suzzo , élève de l'Ecole pratique , et membre
de la Société d'instruction médicale de Paris ,
avec la carte générale de l'île de Tine , dessinée par
M. Barbié-Dubocage , et gravée par M. B. Tardieu .
Un volume in- 8 ° . — Prix , 4 fr. 50 cent . , et 5 fr.
50 cent. franc de port . Paris , 1810 ; chez Arthus-
Bertrand , libraire , rue Hautefeuille , n° 23 .
Dès que l'on parle de la Grèce , l'on est assuré de provoquer
l'attention , d'exciter l'intérêt , de réveiller les
souvenirs les plus imposans et les plus agréables . Quel
est l'homme doué de quelqu'instruction , qui n'ait présente
à la mémoire cette terre classique où les arts ont
reçu plus que la naissance , puisqu'ils y ont acquis la
perfection ; où tous les genres de talens ont brillé du
plus vif éclat ; où se sont élevés des édifices , des monumens
sans nombre , tout- à-la-fois élégans et majestueux ,
dont les débris sont recueillis avec une sorte de vénération
religieuse , comme les modèles les plus propres à
former le goût des artistes et à leur inspirer une noble
émulation ? Il n'est pas , dans ces contrées , de ville , de
bourgade , de hameau qui ne rappelle quelque personnage
célèbre , ou de grands événemens ; il n'est pas un
seul point auquel ne se rapporte quelque trait de l'histoire
des peuples , du génie , ou des arts .
Ce n'est plus , en effet , qu'à l'histoire qu'appartiennent
les merveilles de la Grèce . Les décombres et les ronces
AOUT 1810. 477
tiennent la place des cités les plus magnifiques ; les
restes des plus beaux monumens se flétrissent de jour
en jour , et tombent eux-mêmes en ruine par les efforts
de la barbarie qui n'y voit que des matériaux pour
des ouvrages mesquins et ignobles ; des déserts , repaires
hideux d'animaux immondes , couvrent des lieux
jadis animés par une brillante population . C'est principalement
lorsqu'on veut mettre en parallèle la nation
grecque de l'antiquité avec les Grecs de notre âge , que
des sentimens de pitié viennent se mêler à l'admiration
dont l'ame est remplie au seul nom de la Grèce. Les
arts ont reculé jusqu'à la faiblesse de leur enfance , les
sciences sont négligées , le génie n'a plus d'essor , les
talens sont étouffés , l'esprit a perdu sa subtilité et sa
pénétration , l'éloquence a dégénéré en un babil fatigant
, enfin l'urbanité et l'enjouement sont changés en
une gravité sombre , opiniâtre , et quelquefois un peu
dure ; déplorables effets d'une longue servitude , de
l'oppression la plus humiliante .
Quoique dégénérés de leurs ancêtres , quoiqu'avilis
par la tyrannie de l'ignorance et du fanatisme , les Grecs
actuels forment néanmoins une nation intéressante , non
seulement par ses malheurs , mais encore par ses qualités
physiques et morales . La nature , qui a versé à pleines
mains ses faveurs sur le sol de la Grèce , ne s'est pas
montré moins généreuse envers les hommes de ces belles
contrées . Ils sont , en général , bien faits , nobles dans
leur maintien et dans leur démarche , actifs , industrieux
, intelligens , habiles dans le commerce et la na→
vigation , amis des arts , mais contraints de déguiser
ces heureuses dispositions , de peur de fournir des prétextes
aux vexations du plus inepte et du plus farouche
des gouvernemens . A la beauté héréditaire , à la dignité
du port , à la douce gravité de la physionomie , à la décence
des vêtemens , la plupart des femmes grecques
joignent la pratique habituelle des vertus privées , un
dévouement sans bornes pour l'objet de leur tendresse ,
l'exactitude et la fidélité dans les devoirs , le goût des
soins domestiques , la simplicité des habitudes et des
manières , enfin tous ces attributs qui font la paix et le
1
478 MERCURE DE FRANCE ,
bonheur des ménages , l'union des familles , le soutien
des moeurs publiques.
Ce portrait des femmes grecques , tel qu'il m'a été
permis de le tracer d'après nature , ne convient pas en
tous ses points aux femmes de tous les lieux de la Grèce .
Celles de l'ile de Tine , par exemple , ne sont pas exemtes
de défauts qui forment des ombres trop sensibles au tableau
des belles qualités qu'elles partagent avec les femmes
d'autres cantons , et même d'autres îles de l'archipel .
M. Zallony les représente , à la vérité , plus spirituelles
que les hommes , vives , enjouées , jolies , et en même
tems modestes et décentes ; elles ont de fort beaux traits ,
la taille svelte et déliée , un maintien gracieux et noble ;
la plus touchante naïveté donne à tout ce qu'elles disent
un charme qui séduit . Mais ( pourquoi ce mais importun
vient-il troubler le charme d'une peinture si délicieuse
, et déchirer le voile brillant dont les yeux étaient
fascinés ? ) mais ces femmes de Tine , parées avec tant
de profusion des dons de la nature , si belles , si gracieuses
et si modestes , n'ont aucune stabilité dans le
caractère ; un penchant immodéré les entraîne vers là
volupté , et les rend inconstantes et volages ; enfin , puisqu'il
ne faut rien taire , elle sont d'une indiscrétion si
babillarde qu'il n'est pas en leur puissance de conserver
le plus petit secret , qu'elles divulguent tout , même les
anecdotes mystérieuses que nos dames savent si bien
garder. En vérité , ces inculpations dans la bouche de
M. Zallony ressemblent fort à des blasphèmes contre
la beauté , et l'on est tenté de croire qu'il a eu quelque
motif de se plaindre des femmes de son pays .
M. Zallony est tinien , comme il dit , ou tiniote ,
suivant la prononciation en usage dans le Levant , plus
conforme , ce me semble , au génie de la langue grecque .
Son livre n'est donc pas , à strictement parler , un livre
de voyage ; le titre de Description serait plus convenable
, puisque l'auteur n'est pas sorti de chez lui pour
en rassembler les matériaux. Une pareille remarque est
de peu d'importance , sans doute , et pourrait presque
passer pour une chicane ; mais on est en droit de faire
à M. Zallony un reproche plus grave sur une allégation
AOUT 810 479
qui a tous les caractères de l'injustice . Cet écrivain
n'aime pas les voyageurs qui ne parcourent la Grèce que
pour y visiter de vieux temples , et y chercher des statues
mutilées ; il voudrait qu'au lieu de s'occuper des Grecs
de l'antiquité et de leurs travaux , on s'attachât uniquement
à observer les Grecs modernes , « dans lesquels ,
>> dit- il , on découvrirait des vestiges des beaux tems de
» là Grèce , bien autrement importans que des monu-
» mens tronqués , des marbres enfouis , des médailles
» et des tombeaux. » Jusque-là l'opinion de M. Zallony
peut paraître fondée sous quelques points de vue ; mais
il cesse d'avoir le même avantage quand il accuse les
voyageurs de n'avoir rien dit des moeurs et des usages
des Grecs actuels . M. Zallony n'a donc pas lu notre
célèbre Tournefort , qui s'est plus à décrire les habitudes
, les fêtes , les cérémonies , les superstitions et
jusqu'aux costumes des différentes peuplades répandues
dans le Levant ; M. de Choiseul Gouffier, dont le superbe
ouvrage , plus particulièrement consacré à l'histoire
littéraire de la Grèce antique , peint aussi les coutumes
de la Grèce moderne ; plusieurs autres voyageurs , tant
Français qu'étrangers , qui ont plus observé les hommes
• que les antiquités ? et s'il était permis de se citer soimême
, je pourrais démontrer à M. Zallony que mon
Voyage en Grèce et en Turquie est à-peu-près entièrement
rempli de remarques sur les productions et les
habitans de sa patrie . Cette fausse imputation , échappée
à l'auteur du Voyage à Tine , ne diminue en rien le
mérite de cet ouvrage qui se fait lire avec intérêt , et
dont le style même est bon , quoique sorti de la plume
d'un étranger. Les Grecs , et tous les Levantins en général
, ont une grande aptitude à la connaissance des langues
; ils les apprennent avec une merveilleuse facilité
et il est assez commun de rencontrer dans l'Orient des
hommes qui parlent cinq à six idiomes différens ; mais
M. Zallony les écrit bien , ce qui est plus difficile et
infiniment plus rare.
2
L'île de Tine fait partie de ce groupe d'îles que les
anciens nommaient les Cyclades , parce qu'elles sont
disposées en cercle . Un canal d'une lieue et demie de
480 MERCURE DE FRANCE ,
largeur sépare cette île de celle de Myconi . C'est au
milieu de ce détroit que passent les vaisseaux qui vont à
Smyrne et dans les autres ports de l'Asie mineure ; la mer
y est très-profonde ; le vent du nord y produit souvent
des bourasques subites et y soulève de grosses vagues
qui rendent ce passage dangereux , et qu'Hesychius
comparait à des chèvres bondissantes dans les campagnes
; de là est venu le nom de mer Egée , que les
anciens donnaient à la portion de la mer Méditerranée
qui baigne les rivages des îles de l'Archipel grec .
Dans les tems anciens , Tine était appelée Ophiussa ,
île aux serpens , et Hydrussa , par rapport à l'abondance
de ses eaux . Presque toujours alliés des Athéniens , et
formant eux- mêmes une république , les Tiniens partagèrent
en toute occasion le sort de celle d'Athènes . Ils
avaient bâti dans une de leurs villes un temple consacré
à Neptune , dont il ne paraît plus de vestige . Tacite
fait mention des priviléges attachés à ce temple , et
Strabon parle des vastes salles où un grand concours de
Grecs venait prendre part aux sacrifices dans les fètes
du Dieu des ondes .
De nos jours , Tine sans port , sans villes , sans commerce
, sans liberté , est cependant l'une des îles de l'Ar- .
chipel les plus peuplées et les plus florissantes . Ses riches
campagnes sont ornées de toute l'opulence de la fertilité
et de l'industrie , embellies encore par les charmes
de l'hospitalité et de la bienfaisance . « Partout , dit
» M. Zallony , on accueille favorablement l'étranger , on
» l'invite à se rafraîchir et à partager le modeste repas
» de la famille . Les gens plus riches lui offrent des
>> liqueurs , des confitures et du café ; mais ce qui le
» charme sur-tout , c'est la franchise et la bienveillance
avec lesquelles toutes ces choses lui sont présentées ;
» aussi les Tiniens sont- ils regardés comme les plus
» hospitaliers des insulaires de l'Archipel . Ils sont bien-
» faisans sans aucune vue sordide de récompense ; et on
» pourrait dire , en donnant à cette pensée toute l'exten-
» sion dont elle est susceptible , qu'ils recherchent là
» vertu pour la vertu même . L'avarice , la rapacité , la
duplicité , l'envie , toutes les passions viles et basses
n
AOUT 1810 . 481
» qui dessèchent et flétrissent le coeur , leur sont incon-
»> nues ; leur ame est aussi belle que les traits de leur
>> visage ; bons par essence , ils ont pour maxime cons-
» tante que les sacrifices faits à la vertu peuvent quelque-
»fois être coûteux , mais qu'on ne saurait payer assez
» cher le plaisir de faire une action honnête . »
Quelque séduisant que soit ce tableau , digne de l'âge
d'or , je dirai , à mon tour , à ceux qui seraient tentés
d'aller chercher à Tine le bonheur le plus pur qu'il soit
permis à l'homme de goûter : « Ne vous pressez pas de
partir pour cette île de félicité ; vous n'avez vu que le
beau côté de la médaille ; mais au revers qu'en partisan
enthousiaste de sa patrie , M. Zallony cache autant qu'il
le peut , vous trouverez de vilains Turcs qui se sont
arrogé le droit d'insulter , d'outrager , de frapper les
insulaires ; un capitan pacha , arrivant chaque année ,
pour lever des tributs avec la même violence que dans
un pays ennemi , ordonnant , au moindre caprice , des
avanies ruineuses , et faisant distribuer la bastonnade et
sauter les têtes ; des agas , des commandans de vaisseaux
armés et même de felouques , exerçant leur tyrannie
particulière et multipliant à leur gré toutes les sortes
d'exactions ; enfin des corsaires qui usurpant sur les
Grecs , toujours tremblans , la même autorité que les
Turcs , les tourmentent et les rançonnent sans égards
comme sans pitié . Jugez à présent si le bien n'est pas
compensé par le mal , et si les agrémens que l'on vous
promet à l'ile de Tine ne seraient pas achetés trop chérement
au prix des malheurs auxquels on y est exposé
et des risques que l'on y court. »
Ces réflexions que me suggère la lecture du Voyage
à Tine n'ont point altéré le plaisir qu'elle m'a fait . Il
serait à désirer que des écrivains aussi judicieux que
M. Zallony publiassent une histoire aussi complète des
autres îles du Levant , et des éclaircissemens aussi précis ,
en même tems aussi étendus que ceux qu'il nous donne
sur l'île de Tine . Les objets divers qui constituent la
statistique , l'histoire naturelle et morale sont traités avec
ordre et clarté dans des chapitres distincts , et une carte
482
MERCURE
DE FRANCE
,
très-exacte , qui manquait encore , fait connaître l'île
dans tous ses détails .
Un Traité sur l'asthme termine ce voyage , et y semblerait
déplacé si l'auteur n'avait pris le soin de nous
apprendre que l'asthme est une maladie très -commune
dans l'Archipel , et plus particuliérement à Tine. Il parle
de ce mal en critique érudit , en observateur attentif , en
médecin expérimenté ; et autant que j'en puis juger ,
cette partie de l'ouvrage de M. Zallony présente des
titres à l'attention des gens de l'art et à la confiance dea
malades . C. S. SONNINI .
1
RECHERCHES SUR L'ART STATUAIRE CONSIDÉRÉ CHEZ LES
ANCIENS ET CHEZ LES MODERNES , ou Mémoire sur cette
question proposée par l'Institut national de France :
Quelles ont été les causes de la perfection de la sculpture
antique , et quels seraient les moyens d'y atteindre ?
Ouvrage couronné par l'Institut , le 15 vendémiaire
an IX. Un volume in-8° de plus de 500 pages .
A Paris , chez la Ve Nyon aîné , libraire , rue du
Jardinet , n° 2.
-
.
Au milien des agitations , des guerres et des discordes
civiles , une nation , peu nombreuse , s'est élevée au
dessus de toutes les autres par les prodiges des arts .
Cette nation n'existe plus : la conquête , l'esclavage et
deux mille ans ont comblé sa ruine . Mais de nos jours
encore , et chez tous les peuples civilisés , ses poëtes , ses
philosophes , ses historiens , ses orateurs , président aux
théâtres , aux écoles , aux académies , à la tribune et
même à la chaire ; ses monumens presque détruits inspirent
une vénération religieuse ; et ses dieux de marbre
et d'airain sont encore un objet d'idolâtrie . Souvent.
conquis par la victoire , toujours vainqueurs des chefsd'oeuvre
que l'émulation des siècles a prétendu leur
opposer , ils traînent par-tout à leur suite les hommages:
des amis des arts et le désespoir des artistes.
Les poëtes les plus sublimes , les plus éloquens orateurs
de cette première patrie des Muses , ont trouvé
AOUT 1810 . 483
?
parmi les modernes de dignes et heureux successeurs ,
Les architectes les plus habiles n'ont point élevé de monument
auquel on ne puisse opposer la basilique de
Saint-Pierre ; et l'on peut affirmer sans crainte que les
tableaux de Raphaël sont supérieurs à ceux de Xeuxis .
Mais quelle est la statue moderne qui mérite d'être placée
à côté de l'Apollon ? quel disciple des Plaxitelles et des
Phidias oserait s'égaler à de tels maîtres ?
Frappé de l'infériorité des nations modernes dans l'art
statuaire , l'Institut avait appelé l'attention publique sur
les causes de cette infériorité , et proposé pour sujet
d'un de ses prix la question que l'on vient de lire dans
le titre de cet ouvrage.
Pour traiter cette question avec méthode , avec justesse
et profondeur , il fallait d'abord , sans doute , chercher
quelles furent les causes de l'estime particulière
que les Grecs eurent toujours pour ce bel art ; et démêler
l'influence que le caractère de ce peuple , la nature da
pays qu'il habitait , ses institutions sociales , et les circonstances
politiques , durent également exercer et sur
son amour pour l'art , et sur l'idée de perfection qu'il y
avait attachée .
Il fallait ensuite découvrir les procédés des artistes
grecs , soit en étudiant leurs chefs- d'oeuvre , soit en
profitant de quelques révélations précieuses que l'oa
trouve éparses çà et là dans les écrits des anciens qui
sont parvenus jusqu'à nous .
Il fallait aussi retracer la marche et les progrès de
l'art chez les nations modernes , et faire voir dans leur
histoire les diverses causes qui ont ou favorisé ou retardé
ces progrès.
Il fallait , et ce n'était pas le plus facile , tirer de toutes
ces recherches un résultat clair et précis , en former une
sorte de manuel raisonné qui pût servir de guide aux
élèves et , comme ces recherches devaient démontrer
que le gouvernement influe beaucoup sur la destinée des
arts , il fallait enfin désigner à la sagesse du législateur
les réglemens et les institutions qui semblent devoir leur
être utiles .
Tel est le plan que M. Emeric David s'est tracé , et
484 MERCURE DE FRANCE ,
qu'il me semble avoir rempli avec autant de goût et de
discernement que d'érudition et de véritable science . Je
le suivrai rapidement dans cette carrière très- vaste , et
semée d'écueils de plus d'un genre.
Il commence par un exposé des opinions les plus
accréditées sur les causes de la supériorité de la sculpture
antique ; causes que l'on cherche communément
dans la beauté physique des Grecs , et dans la double
influence du climat et de la religion . Ces causes ont eu
sans doute une influence réelle : mais sont-elles suffisantes
pour résoudre la question , et la présenter dans
tout son jour ? M. Emeric David affirme que non ,
le prouve par des raisonnemens qu'il serait trop long de
rapporter ici , mais qui me paraissent à-peu-près sans
replique .
et il
Des causes dont on a bien moins parlé eurent bien
plus d'influence . Les malheurs du peuple grec dès son
origine , les dangers qui le menaçaient , et auxquels il
ne pouvait opposer que des forces physiques peu considérables
, le mirent dans la nécessité de se créer des
forces morales , d'exciter dans tous les coeurs les passions
grandes et généreuses . De là tant d'institutions admirables
dont l'objet fut d'accroître les forces en multipliant
et en resserrant les affections .
Ce furent ces affections pleines d'énergie , ce furent
le patriotisme , l'amour , la piété filiale , ce furent enfin
les plus douces et les plus vertueuses passions que puisse
nourrir le coeur de l'homme , qui firent inventer les arts.
Une fois les arts inventés , la législation les fit servir à
augmenter encore l'énergie 'des passions qui les avaient
fait naître . Ils se trouvèrent par là-même liés au gouver
nement , et dès -lors ils ne purent tomber qu'avec lui .
Leur premier objet fut une imitation exacte de la
nature , sans laquelle ils n'auraient pu satisfaire les tendres
affections auxquelles ils devaient la naissance : mais
si le sentiment a cherché d'abord dans les productions
des arts la vérité de l'imitation , bientôt le goût a voulu
y trouver la beauté des formes .
Parmi nous le plaisir , et souvent le caprice , est seul
juge de la beauté ; il n'existe plus de caractères certains
AOUT 1810.' 485
ME
auxquels nous soyons forcés de la reconnaître . Le phy
sique de l'homme a perdu presque tout son prix depuis
que sa force et son adresse sont suppléées par des machines
sans nombre , depuis que l'invention des armes à
feu et la nouvelle tactique militaire rendent la vigueur
du corps inutile , ou du moins peu nécessaire dans les
combats .
Chez les anciens , au contraire , la force du corps ,
son agilité , décidaient souvent du sort des batailles et
de la destinée des empires . On devait donc y attacher
une très-grande importance . Pour trouver de la beauté
dans un homme il fallait qu'on y reconnût les caractères
de la force et pour y trouver une parfaite beauté , il
fallait qu'on y reconnût aussi les caractères de la sagesse
et de la bonté qui doivent régler la force , et la faire
servir au bien .
Quant aux causes qui concoururent à nourrir et à enflammer
l'émulation des artistes , elles ne furent ni moins
nombreuses , ni moins puissantes que celles qui contribuèrent
à former leur goût . Parmi ces causes on ne peut
méconnaître l'influence d'une religion qui paraissait à- lafois
née des beaux arts et pour les beaux arts ; la rivalité
des prêtres et celle des peuples qui décoraient à l'envi
leurs temples et luttaient de magnificence dans les présens
qu'ils faisaient à leurs dieux ; et ces fêtes , ces jeux
publics , ces nobles concours d'Olympie , celle de toutes
les institutions la plus capable , peut-être , de tenir tous
les talens dans une émulation constante , et d'enivrer
toute une nation de l'enthousiasme de la gloire .
Ce ne sont point le climat , la paix , les richesses ou la
liberté qui seuls chez les Grecs ont favorisé les arts ,
puisque les peuples les plus pauvres sont ceux qui les
ont cultivés avec le plus de succès ; et cela durant de
longues et sanglantes guerres , ou sous le joug des tyrans ;
tandis que dans le même climat , des peuples plus riches
et plus libres les ont toujours dédaignés. Ce sont les
honneurs quifont vivre les arts . Ce furent les législateurs
qui , en les dirigeant vers l'utilité publique , leur donnèrent
ce brillant essor que quelques - uns n'ont plus retrouvé
depuis . Ils peuvent fleurir sous tous les gouvernemens ,
486 MERCURE DE FRANCE ,
mais principalement dans une démocratié ou une monarchie
l'aristocratie leur est moins favorable . Ils ont
presque toujours été bannis des Etats non commerçans ;
ils s'élèvent aisément dans ceux qui s'adonnent au commerce
, et leur influence semble y devoir être plus utile .
Athènes , bâtie sur un terrain ingrat, fut obligée de demander
au commerce ce que l'agriculture lui refusait , et sa
position physique était admirable pour cela mais sa
position politique exigeait qu'elle nourrît dans le coeur
de ses citoyens l'amour de la liberté , l'esprit de patriotisme
, le courage militaire , et le besoin de la gloire . Il
fallait empêcher que ces passions généreuses ne détournassent
l'Athénien des soins du commerce , ou que les
soins du commerce et l'avidité du gain ne vinssent à
les affaiblir. Pour prévenir cette altération du caractère
national , on mit en oeuvre deux ressorts bien puissans
sur le peuple d'Athènes , la religion et les beaux-arts .
Aussi les arts exerçaient-ils chez ce peuple sensible et
passionné une sorte de magistrature .
Tous les honneurs attendaient les artistes qui se distinguaient
parmi leurs rivaux ; et ces honneurs qui , distribués
aveuglément , auraient pu décourager le talent
loin de l'exciter , et nuire à l'émulation même que l'on
voulait faire naître , ces honneurs ne pouvaient être
que le prix du mérite supérieur dans une ville où les
artistes trouvaient un goût général capable d'apprécier
leurs travaux , où d'ailleurs la forme et la solennité des
concours garantissaient la justice et l'impartialité des
jugemens .
Après avoir montré dans cette première partie les effets
du gouvernement et de l'esprit public sur les arts ,
M. Emeric David s'efforce , dans la seconde , de découvrir
les principes et les procédés des artistes grecs . Il
serait trop long de le suivre pied à pied dans ses recherches
nombreuses , savantes et souvent profondes , Je me
borne à indiquer ses principaux résultats .
Quelques écrivains , fondés sur ce qu'un principe de
religion défendait aux Grecs la dissection des cadavres ,
ont prétendu que ces peuples ignoraient l'anatomie.
M. Emeric David combat et détruit cette opinion par
•
des
AOUT 1810 . 491
Les Grecs prétendaient avec raison qu'en offrant au
peuple l'image d'un citoyen vertueux et illustre , ilfallait
l'embellir relativement aux moeurs , de même qu'on l'em→
bellissait dans les formes physiques , si le héros avait eu
quelque chose d'imparfait:
୮
seront
« Si les artistes , disait Platon , ne représentaient pas
les héros comme des modèles de vertu , il faudrait les y
contraindre par la rigueur des lois. » ... « Les statuaires ,
disait- il encore , les peintres , les poëtes incapables d'exprimer
dans leurs ouvrages la grace , l'harmonie , la
beauté , qui sont une suite de la bonté des moeurs ,
bannis de notre république : nous leur défendrons de
travailler parmi nous , de crainte que nos jeunes gens
nourris au milieu de ces images vicieuses , comme dans
de mauvais pâturages , ne finissent par contracter quelque
grand vice dans l'ame , etc. » Platon me semble finir
lui-même par tomber un peu dans l'exagération ; mais
ce passage prouve du moins l'idée que se faisaient les
Grecs de l'importance de l'art , et , à ne le considérer
que sous le rapport de l'art même , il est sans contredit
de la plus grande justesse .
Le second motif allégué par l'auteur , je veux dire la
crainte d'altérer la beauté des formes par une expression
trop violente , me paraît aussi très-juste ; je le crois même
généralement reconnu . Il est évident que dans la statuaire
sur-tout , une expression convulsive rompt la
noble simplicité des contours , et la tranquillité des
formes , l'un des plus grands charmes de ce bel art . Telle
expression , froide sur la toile , peut quelquefois sembler
sur le marbre trop forte , et presque exagérée : tant les
arts qui paraissent le plus se confondre , doivent employer
, pour parvenir aux mêmes résultats , des moyens
tout différens !
Quant au premier motif, je l'avoue , je le crois beaucoup
moins fondé en raison . Comment , en effet , une
expression violente , mais naturelle , pourrait- elle exclure
la vérité de l'imitation ? M. Emeric David se fonde sur
ce qu'un modèle ne peut pas se pénétrer d'une expression
portée à ce degré d'énergie , et qu'il faut alors que
le sculpteur travaille d'imagination. Mais il serait plus
492
MERCURE DE FRANCE ,
difficile à un modèle de poser une expression noble
sublime ou concentrée qu'une expression violente ; et
d'ailleurs , notre savant auteur est trop versé dans la connaissance
de l'art pour ignorer que le modèle n'est
presque d'aucun secours dans aucune expression ; que
c'est beaucoup lorsqu'il parvient à poser avec intelligence
le mouvement ; et que , pour tout le reste enfin ,
l'artiste n'a guère d'autres ressources que les souvenirs ,
les images que peut lui fournir une imagination sensible ,
et dès long- tems fécondée par de constantes observations
. VICT...
( La suite à un prochain Numéro . )
VARIÉTÉS .
CHRONIQUE DE PARIS.
CELUI qui n'aurait qu'un jour à passer à Paris , pourrait
, sans quitter le Palais- Royal , prendre une idée assez
exacte des ressources , des avantages et des inconvéniens
de cette immense capitale . Le jardin , les galeries , les
cafés , les maisons de jeu que renferme l'enceinte de ce
palais , offrent , pour chaque heure de la journée , des tableaux
dont la variété est le premier mérite . Vers neuf
heures du matin les politiques se rassemblent autour de la
Rotonde , et s'instruisent , pour la modique rétribution d'un
sou , des nouvelles qui feront l'objet de leur entretien pour
le reste du jour . A dix heures le café de Chartres commence
à se remplir d'employés qui viennent , en déjeûnant
à la fourchette , y attendre l'heure du bureau. De
midi à trois heures , c'est au café l'Emblin que se réunissent
ce qu'on appelle les habitués du Palais -Royal , pour se distribuer
ensuite dans les différentes maisons d'affaires et de
plaisirs dont il se compose . A quatre heures les allées du
jardin suffisent à peine à la foule des commerçans , des
agens de change , des courtiers , qui , trop resserrés dans
le passage Virginie , viennent plus librement y régler
Amsterdam banco , le taux des fonds publics , et le prix
des denrées coloniales . A cinq heures , les chaises de ces
mêmes allées sont occupées , en partie , par de pauvres
AOUT 1810.
493
+
diables qui guettent au passage quelques amis ou quelques
dupes sur la bourse desquels ils fondent l'espoir de leur
dîner. A sept heures , les joueurs heureux , et les étrangers
qui ont dîné chez Naudet ou aux frères Provençaux , viennent
compléter le repas sous la Rotonde du café du Caveau ,
avec des glaces , des liqueurs ou du punch à la romaine.
La promenade du soir dans le jardin , s'il fait beau , et sous
les arcades en cas de pluie , est réservée aux oisifs malaisés
qui ont couru vainement le matin pour se procurer
gratis des billets de spectacle , aux jeunes provinciaux tout
surpris de l'impression subite qu'ils font sur les beautés
qui peuplent ce séjour , aux habitans du Marais ou du
pays latin qui viennent en partie de plaisir prendre des
glaces au café de Foi . Enfin de minuit à deux heures le
café Lyonnais et celui de l'Empire sont le rendez-vous
d'une foule de gens , dont le plus grand nombre hésiterait
à rendre compte de l'emploi qu'il a fait de sa journée .
-
Les journaux sont l'aliment des oisifs , le délassement
de l'homme occupé , et fournissent de grossiers matériaux
à l'histoire ; l'habitude et la curiosité les ont mis au
nombre des besoins , comme le pain et les spectacles ; mais
il faut avouer que , parmi les nations les plus civilisées de
l'Europe , nous sommes aujourd'hui celle pour qui ce besoin
est le moins urgent . Sans parler de l'Angleterre où il
se publie plus de journaux politiques , scientifiques et litté→
raires que dans tous les autres Etats de l'Europe pris ensemble
, l'Allemagne compte tous les mois vingt- deux recueils
périodiques consacrés à la littérature et aux sciences ,
sans parler d'un beaucoup plus grand nombre de journaux
politiques , tandis que cinq ou six journaux quotidiens.
( dont deux ou trois seulement se soutiennent , sinon avec
honneur , du moins avec profit ) , suffisent à l'immense population
de l'Empire français . S'ensuivrait-il que l'amour
des lettres s'éteint parmi nous ? Les Allemands le pensent
et s'appuient d'une autre observation qui ne nous paraît
pas plus concluante . De compte fait , il se trouve que l'Allemagne
possède en ce moment 11368 auteurs vivans ;
dussions-nous comprendre dans notre état littéraire tous
les noms qui figurent dans nos almanachs des Muses , des
Dames , des Graces , dans nos Etrennes lyriques et mignones
, sur les affiches de nos petits théâtres , etc. il est
hors de doute que nous n'arriverions jamais à la moitié de
ce nombre épouvantable de 11368 écrivains en activité de
service . Mais en littérature les noms ne se comptent point ,
494
MERCURE DE FRANCE ,
ils se pèsent , et cette manière de supputer les richesses
littéraires est rarement favorable au grand nombre .
-Les charlatans sont de tous les tems , de tous les pays ,
et depuis Aaron , jusqu'au mathématicien Marseille qui
vend des quaternes dans une mansarde , on ferait une liste
aussi longue que curieuse de tous les hommes qui ont spé
culé sur la crédulité et sur la sottise publique . Le dix-huitième
siècle , le siècle de la philosophie et des lumières est
peut-être celui qui compte le plus de ces noms si honteu
sement célèbres ; les Law , les Mesmer , les Cagliostro , et
beaucoup d'autres qu'il serait plus embarrassant de nommer
, ont donné successivement à l'Europe , et toujours
avec succès , le spectacle de leurs ridicules jongleries . L'épo
que où nous vivons promet d'être au moins aussi fertile
en adeptes de tous les genres ; parmi tant de docteurs auxquels
nous devons déjà les sublimes découvertes de la
mégalanthropogénésie , de la mnémonique , de la crano
logie , etc. etc. voici venir un M. Charles- François Badini ,
inventeur de la Correspondance invisible , au moyen de
laquelle , en vingt-quatre heures de tems , deux amis , dont
l'un se trouve à Pékin ; et l'autre à Paris , peuvent se donner
mutuellement de leurs nouvelles . Si M. Badini plaisanté
( comme le nom qu'il prend ou qu'il porte semble le faire
croire ) , cette petite facétie n'a pas grand sel , on doit l'en
prévenir ; s'il parle sérieusement , on peut lui indiquer à
deux lieues de Paris , sur les bords de la Marne , une mais
son où l'on guérit les affections cérébrales .
-
— Un particulier de Milan prétend avoir retrouvé , dans
une vente , le fameux tableau de la Cène , de Léonard de
Vinci . Ce fait est d'autant plus extraordinaire , qu'on n'a
jamais dit , nous le croyons du moins , que ce chef-d'oeuvre
eut été perdu . Félibien en parle comme d'un tableau existant
à Milan , et connu de tous les amateurs . Il est probable
que cette découverte n'est autre que celle d'une copie estimee
, telle que la copie de ce même tableau qui se trous
vait à Saint-Germain-l'Auxerrois .
-Xxx
Tout Paris se porte à la place Vendôme , pour y
admirer la superbe colonne qui la décore . Ce monument ,
vrai chef- d'oeuvre de l'art dans toutes ses parties , surpasse ,
par le fini du travail et la grandeur des proportions , la
fameuse colonne Trajane qui paraît avoir servi de modèle .
Il est difficile de se figurer rien de plus majestueux . Cette
colonne a 138 pieds de haut , depuis la surface de la troiAOUT
1810.. 4,5
sième marche du piédestal , jusqu'au sommet de la statue .
de S. M. l'Empereur qui surmonte le chapiteau . Son diamètre
est de 12 pieds . Les bas- reliefs ont trois pieds de
hauteur ; les figures dont ils se composent , sont groupées
sans confusion , et tous les détails , tous les ornemens sont
distribués avec tant d'art , que l'oeil les saisit sans fatigue
aussi loin qu'il peut atteindre . Cet admirable monument
en attestant aux siècles à venir la gloire du plus grand
des monarques et celle de nos armées victorieuses , immortalisera
le nom des artistes célèbres qui ont érigé ce
trophée national ,
La statue du général Desaix , sur la place des Victoires ,
n'est pas l'objet d'une admiration anssi unanime : la pose
est noble , mais les formes paraissent trop colossales , par
rapport à l'élévation d'après laquelle on les apprécie . La
draperie qui retombe de l'épaule sur le bras , est jetée avec
grâce et noblesse , mais on est fâché que l'artiste n'ait point
tiré de son mouvement un parti plus décent et plus ingénieux.
La tête énorme de sphynx , placée aux pieds de la
statue , ne sert qu'à rapetisser l'obélisque mesquin que l'on
voit sur la droite et qui ressemble à une borne milliaire . Le
piedestal , en marbre veiné , orné de figures égyptiennes ,
est noble , simple et de bon goût.
-
Ou a exposé , pendant quelques jours , dans une des
salles de l'hôtel- de-ville , la toilette que la ville de Paris a
eu l'honneur d'offrir à S. M. l'Impératrice . Cet élégant ou
vrage réunit , à la plus riche , à la plus parfaite exécution,
les recherches du goût le plus délicat . Les artistes les plus
distingués ont donné leurs soins à cet ouvrage qui a été
exécuté sur les dessins de M. Prud'hon , par MM . Odiot ,
orfèvre , eett Thomire,, bronzier.
-
Les Français vont mettre à l'étude une tragédie d'un
jeune homme qui en a déjà cinq ou six de reçues , et qui
depuis six ans , toujours au moment d'entrer en répétition ,
cède son tour à ses confrères .
Toujours en attendant le Charme de la l'oix , dont la
retard tient à des circonstances qu'il est inutile de divulguer
avant la représentation , on répète à l'Opéra Comique
un opéra bouffon en un acte , intitulé Crescendo ; le nom
de l'auteur de la musique ne permet pas de douter du
succès .
Le Vaudeville est encombré d'ouvrages nouveaux . Le
premier en date, est le fleure Léthé , il a , dit - on , rapport
496 MERCURE DE FRANCE ,
à une grande question , ou , ce qui revient au même , à une
grande querelle littéraire . Nous aurons immédiament après
une parodie des Bayadères , que l'on attribue aux deux
coryphées du genre.
Mm Hervey , de retour d'un voyage dont elle rapporte
une ample moisson de couronnes , va , dit -on , faire sa
rentrée dans une pièce nouvelle en deux actes , où elle
doit jouer un rôle d'homme .
-
Les Variétés repètent la Maison de Santé ou les
Rentes viagères : Potier doit y jouer le rôle de Dodu ; ce
lazzi seul suffit aux Variétés , pour assurer le succès d'une
pièce. Cette bluette sera suivie, tout au moins , d'une parodie
des Bayadères , car on assure qu'il y en a deux de
reçues à ce théâtre ; l'une est intitulée les Baladines , et
l'autre , les Bastringuères .
MODES . M. Horace Vernet vient de faire paraître deux
nouveaux dessins de costumes qui ne le cèdent aux premiers
ni pour la vérité , ni pour la grace . Le jeune homme ,
coiffé à la François premier , porte un habit vert , boutons
blancs , pantalon de nanquin rayé , gilet croisé , et chapeau
à forme basse . La chaîne de sa montre est chargée de ce
qu'on appelle un charivari de breloques . Ce dessin est
offert comme un modèle de costume négligé .
La jeune femme en habit de bal , avec une coiffure indienne
, ne ressemble pas mal à Riquet à la Houpe. Sa
robe , à la faveur de l'échancrure , laisse apercevoir l'extrémité
de l'omoplate , et le bas garni de tulle en chicorée ,
et surmonté d'une guirlande de fleurs très -fournie , couvre
à peine le mollet . Ces deux jolis dessins que l'on recherche
beaucoup , ne sont pas de froides caricatures , et resteront
comme monument de nos modes actuelles , et peut-être
de notre extravagance . Y.
C'est sans
SPECTACLES . Théâtre de l'Impératrice.
doute à l'instigation de quelque mauvais génie que l'administration.
de ce théâtre vient de chercher à s'approprier la
Vie est un Songe , prétendue comédie héroïque en vers et
en trois actes , imitée de l'espagnol et de l'italien , par
Boissy , et qui obtint quelque succès en 1732 à la Comédie
italienne . Ce succès était dû à l'intervention de la magie
et au spectacle qu'elle fournissait ; à l'introduction , d'un
arlequin , qui de tems en tems faisait rire . Qu'on juge done
AQUT 1810 . 497
1
de la fortune que cette pièce a dû éprouver en reparaissant
sur la scène après plus de soixante et dix ans , sans arlequin
et sans magie ! On n'y a plus vu qu'un mélodrame sans
ballets , sans musique , sans niais , sans spectacle ; et il
est difficile d'imaginer quelque chose de pis . Nous nous
croyons d'autant plus légitimement dispensés d'en donner
l'analyse , qu'elle est imprimée depuis long-tems .
C'est par une autre raison que nous passerons aussi légérement
sur l'analyse de la Fête- Impromptu , divertisse
ment en un acte , donné à ce théâtre , le 14 de ce mois ,
veille de la fête de S. M. l'Empereur . L'intrigue d'un divertissement
en est la partie la moins essentielle ; elle est
toujours assez forte et assez neuve lorsqu'elle amène des
tableaux naïfs et gracieux , des couplets spirituels et agréa
bles ; on trouve de tout cela dans la pièce de M. Rougemont
, dont le succès était d'ailleurs assuré par le choix du
sujet et le mérite de la circonstance . On à vivement applaudi
tout ce qui avait trait à la fête du jour , et particuliérement
les couplets qui terminent la pièce . Nos lecteurs
seront sûrement bien aises que nous leur fassions part de
ces deux- ci :
Air Des Compagnons de voyage. :
La Gloire traça les sentiers
Que suivit ce puissant monarque ;
Minerve conduisit sa bárque ,
Et Mars la couvrit de lauriers .
Thémis lui prêta son langage ,
La Bienfaisance sa bonté ;
Des arts le brillant assemblage
Partout indiqua son passage ,
Et partout l'Immortalité
Fut sa compagne de voyage .
Air : Jeune fille , jeune garçon .
O ciel ! quel prodige nouveau !
L'avenir à moi se découvre ,
Mes regards pénètrent le Louvre ,
Je vois près du trône un berceau :
A la douce espérance ,
Livre- toi , peuple heureux ,
Et l'Hymen et les Dieux
Ont exaucé les voeux
De la France .
498 MERCURE
DE FRANCE
,
Théâtre du Vaudeville. Piron chez Procope , vaudeville
en un acte .
Ce vaudeville ressemble à beaucoup d'autres . L'action
a lieu le jour de la première représentation de la Métromanie.
Piron en vient attendre le succès au café Procope , où,
pour passer le tems , il s'amuse à mystifier un sot et à arranger
un mariage. On n'a pas manqué non plus de le mettre aux
prises avec son ennemi l'abbé Desfontaines , et de rassembler
ensuite auprès de lui ses amis Galet et Collé ; tout se
passe , en un mot , selon les règles connues du vaudeville
historique. Le succès de celui- ci a été très-brillant . Si
l'intrigue en est usée , les détails sont moins communs ; le
dialogue est franc , naturel , exempt d'affectation ; les couplets
ont de la gaieté et rappellent l'ancien vaudeville , par
le choix des airs et des refrains . L'ouvrage, d'ailleurs , a été
vivement soutenu par une grande partie des spectateurs
qui laissaient rarement passer sans applaudissemens un
couplet ou une repartie. Cette extrême bienveillance a
paru d'abord un peu singulière , mais on a cessé de s'en
étonner , lorsqu'après la chute de la toile , les auteurs ont
été nommés . Ce sont M. Théodore Pélicier , âgé de quatorze
ans , fils de Mme Pélicier , actrice du théâtre Français
, et Melle Minette , actrice du Vaudeville .
Le Petit Pêcheur , vaudeville en un acte .
Π У a dans ce vaudeville de quoi faire un mélodrame
assez bien conditionné. Le Petit Pêcheur qui en est le
héros , n'a ni père ni mère : il doit tout à un vieux marin
qui depuis a perdu toute sa fortune et l'un de ses bras ,
et qu'il nourrit du produit de sa pêche . Il est amoureux et
son rival est un niais . Il fait sa fortune et la perd dans
l'espace de quelques scènes . Il y a de plus dans la pièce
une tempête , un naufrage , une descente et un combat .
On voit qu'avec une reconnaissance ou deux , ce Petit
Pêcheur vaudrait presque Hariadan Barberousse . Malgré
tout cela , il a réussi , grâce à un tableau assez agréable , à
quelques couplets assez gais et à la manière dont le niais
rival du Petit Pêcheur , est mystifié par une gentille Cauchoise
. L'auteur est M. Dumersan .
Théâtre des Variétés . La Double Fête , vaudeville en
un acte de M. Ourry , jouée à ce théâtre le même jour que
la Fête-Impromptu à l'Odéon , nous fournit aussi les
mêmes remarques . L'intrigue n'est qu'un canevas trèsléger
, brodé de couplets analogues à la circonstance qui
SEINE
8
AOUT 1810 .
487
des témoignages irrécusables et des preuves multipliées.
Il trouve dans les ouvrages des artistes grecs des
diges de science anatomique .
des pro-
Ces artistes se servaient de canons ou mesures , pour
déterminer rigoureusement les proportions de leurs
statues : mais leur objet fut toujours d'embellir , dé perfectionner
le modèle , et jamais de le suppléer , comme
le prétendent quelques -uns , tandis que d'autres soutiennent
, au contraire , que les Grecs ne fesaient usage
d'aucune mesure , et n'étaient guidés dans le modelage
que par la justesse de l'oeil et l'inspiration du sentiment.
L'exactitude et la beauté du squelette sont de la plus
haute importance . On a lieu de croire que les Grecs le
modelaient en dessous .
Les arts du dessin ont trois objets , la vérité de l'imitation
, la beauté des formes , l'expression des moeurs et
des passions .
La vérité de l'imitation fut , comme on l'a dit plus
haut , le premier de ces objets auxquels les Grecs s'attachèrent
mais comme cette vérité ne suffisait point
pour remplir l'idée qu'on s'était faite de l'art , il fallut y
joindre le choix des formes qui constituent la beauté .
de
Avant de chercher quels furent sur ce choix les prineipes
des statuaires anciens , l'auteur , pour mieux fixer
les idées , donne des définitions de plusieurs mots employés
par les artistes , et dont le sens n'est pas toujours
clairement déterminé ; tels que ceux de sentiment ,
génie , de style , de beau idéal . On ne peut , en général ,
que souscrire à la justesse de ces définitions , quoiqu'elles
soient rarement très-précises. Un enthousiasme qui ne
sait pas toujours se régler , me semble emporter quelquefois
M. Emeric David bien au- delà du but. Il prodigue
trop aisément , peut-être , les mots de talent sublime et
de génie , non pas créateur , mais imitateur ; car , selon
lui , dans les arts , soit qu'il compose , soit qu'il exécute,
le génie ne fait toujours qu'imiter. Or , M. Emeric
David parle ici de l'art de la poésie , comme de l'art sta→
tuaire , et le grand nom de Corneille vient se placer sous
sa plume , à côté du nom de Molière , sinon plus grand
ce qui serait difficile , plus étonnant peut-être , plus
Hh
488 MERCURE DE FRANCE ,
réellement inimitable . Ces noms-là pourraient bien me
fournir des armes pour combattre la définition de l'auteur
; du moins , pourrais-je prouver qu'il y a des expli
cations à donner , des modifications à faire , et que nous
n'avons pas tout-à- fait tort d'appeler Molière et Corneille
des génies créateurs . Mais au lieu d'entrer dans ces
discussions , je préfère transcrire une partie de cette
définition du génie , non qu'elle me semble éclaircir
assez la vraie signification d'un mot qui fait l'objet de
tant de controverses , mais parce que ce fragment me
paraît écrit avec chaleur , et que , de plus , il a le mérite
de renfermer une belle description de l'un des chefsd'oeuvre
les plus célèbres de la statuaire antique , l'Apollon
du Belvéder .
« Le génie dans l'art statuaire en particulier , choisit
de nobles sujets , agrandit , élève tout ceux qu'il traite ; il
distingue dans une action le moment , la pensée , les
mouvemens de l'ame , les plus capables de produire de
grands effets ; il exprime beaucoup avec peu de figures ;
il apprécie toutes les convenances ; il allie la richesse à
la simplicité , l'énergie de l'expression avec la beauté
des formes . Ce n'est pas tout : le génie saisit avec la
plus exacte justesse la forme des corps telle qu'elle est ;
il sent vivement tous les contours , tous les reliefs , toutes
les demi-teintes , et reporte le tout sur son ouvrage avec
autant de justesse qu'il l'a saisi . Il peut choisir avec
sûreté , parce qu'il voit tout ; il voit tout , parce qu'un
amour toujours renaissant attache ses yeux sur son modèle
. Sa passion va redoublant depuis le commencement
de l'ouvrage jusqu'au poli .....
» Représentons-nous l'ame , le feu du poëte sublime
qui a modelé l'Apollon . Elévation de pensée égale à la
hauteur de son sujet ; chaleur la plus soutenue , la plus
active qui puisse embrâser un artiste ; amour passionné
du beau qui cherchait la perfection sans cesse , et qui
dirigeait dans chaque mouvement une main obéissante
et réfléchie ; goût épuré qui , parmi des formes parfaites ,
savait choisir les plus convenables au dieu toujours
jeune , toujours radieux , dont l'artiste formait l'image :
telles étaient les facultés , les lumières de cet homme
AOUT 1810. 489
6
divin. Nous n'avons rien à lui pardonner , parce que sa
propre critique ne lui pardonnait rien . Il s'est montré
égal à lui -même dans les détails élégans et dans le noble
ensemble de sa statue . D'après des modèles humains , il
ne pouvait représenter qu'un homme ; mais cet homme
est si beau qu'il paraît une divinité. Par un effet de sa
pose majestueuse , et par l'opposition de son léger manteau
, le dieu est resplendissant de lumière . Il est nu , et
n'inspire que le respect : il marche sur la terre , et semble
pouvoir la quitter . On voit à son mouvement ce qu'il
vient de faire ; on reconnaît la pensée qui roule encore
dans son esprit. L'ignorant qui le regarde s'émeut et se
passionne .... L'homme savant dans les arts , chaque fois
qu'il le considère , reconnaît avec étonnement qu'il n'en
avait pas encore senti toute la perfection ; plus il a de
connaissances , plus il y découvre de vérité , de finesse ,
de grandeur , de beautés toujours nouvelles . Prodigieux
effet et de la sublimité de la pensée et de la fidélité de
l'imitation ! Dans l'art statuaire , voilà le génie . »>
Après ces définitions plus ou moins nécessaires pour
bien s'entendre sur ce qui suit , M. Emeric David donne
six règles qu'il pense avoir été suivies par les statuaires
grecs , et dont il croit reconnaître l'observation dans les
chefs -d'oeuvre antiques . Ces six règles , les voici :
Première règle . Déterminer nettement les divisions
principales du corps , en établissant de grandes masses
et des plans variés .
Seconde règle . Augmenter l'étendue réelle des parties
principales , en donnant à leurs profils , dans tous les
sens , autant de développement que l'imitation de la nature
peut le permettre .
Troisième règle . Donner à ces parties le plus d'étendue
apparente qu'il est possible , en faisant suffisamment
sentir la manière dont les muscles se croisent dans
l'homme vivant , au point où ces mêmes parties se réunissent
.
Quatrième règle . Faire valoir les parties principales
par les proportions et le caractère des parties secondaires
. Rejeter les détails qui ne contribueraient pas à
produire cet effet .
Hh 2
496
1
MERCURE
DE FRANCE
,
Cinquième règle . Indiquer sans dureté la sommité des
os partout où la nature les laisse reconnaître ...
Sixième règle . Imiter la nature dans l'état où elle est
le plus près de la régularité , sans toutefois la rendre
entiérement régulière .
-
L'auteur observe qu'à ces six règles on pourrait encore
ajouter celle-ci : Accorder de telle sorte les acces-
» soires avec le nu que tous contribuent à donner de la
grandeur au nu , et à l'ensemble de la figure . » Mais il
ajoute , avec raison , que tout ce qu'il y aurait à dire
pour l'explication de ce nouveau principe , doit trouver
place dans le développement des six règles précédentes .
Il les développe , en effet , d'une manière très- féconde
dans des espèces de dissertations qui me paraissent
prouver , non-seulement du goût , de la justesse d'esprit
, et ce sentiment du beau dans les arts sans lequel
on ne peut jamais parvenir à les apprécier , mais encore
une érudition peu commune , des connaissances anatomiques
, et sur-tout une méditation fructueuse des chefsd'oeuvre
de l'antiquité , dont quelques-uns y sont analysés
et décrits avec autant d'intérêt que de science . L'auteur
ne se borne point à faire sentir les beautés qui les carac
térisent ; il développe avec sagacité les principes qui les
ont fait naître ; il détermine avec goût le degré d'admi-
`ration qu'ils méritent.
S'il est aussi curieux qu'utile de rechercher quels furent
les moyens dont les Grecs firent usage pour s'élever
constamment à la suprême beauté des formes , il n'est
pas moins intéressant d'étudier leurs principes sur l'expression
des moeurs et des passions . M. Emeric David
donne pour maxime fondamentale que , dans le choix et
dans l'expression des passions , le statuaire , sans nuire
à la vérité de celle qu'il veut exprimer , doit se tenir le
plus près du repos qu'il est possible . C'est ainsi qu'en ont
usé les grands sculpteurs de la Grèce. Ils y furent déterminés
, selon notre auteur , par plusieurs motifs , tels
que le désir de produire une imitation fidèle , la crainte
de nuire à la perfection et à l'agrément des formes , enfin
l'envie de représenter leurs héros comme supérieurs à la
douleur et à la mort.
AOUT IS10. 499
en ont assuré le succès . Voici un de ceux qui ont été
plaudis avec le plus d'enthousiasme.
Oui , sans doute , ce chef suprême ,
Méditant de nobles travaux ,
Au sein de ses triomphes même
Formait des voeux pour le repos.
Avec ardeur il fit la guerre
Pour la bannir du monde entier ,
Et sa main , en frappant la terre
A fait éclore l'olivier.
ap-
UNIVERSITÉ IMPÉRIALE.
La distribution des prix aux élèves des quatre Lycées de
Paris s'est faite le 16 août , dans la salle des séances
publiques de l'Institut , sous la présidence de S. Exc. le
grand- maître de l'Université impériale .
L'Institut et des membres des principaux corps de l'Etat
ont assisté à cette cérémonie .
Les proviseurs , censeurs et professeurs des Lycées , accompagnés
de leurs élèves , les doyens et professeurs des
cinq Facultés étaient réunis à onze heures . Amidi , S. Exc :
le grand-maître est entré précédé des inspecteurs de l'Académie
de Paris , des inspecteurs-généraux , des conseillers
ordinaires et titulaires , de M. le trésorier et de M. le
chancelier.
M. Gueroult jeune , professeur de rhétorique au Lycée
Napoléon , a prononcé un discours en latin .
Après ce discours , M. le grand-maître a fait donner lectare
de la délibération de l'Université qui assigne un prix
au professeur de belles-lettres qui , dans un discours latin,
aura le plus dignement célébré l'époque heureuse du ma
riage de LL. MM. , et a proclamé le nom de M. Luce de
Lancival , dont le discours a été jugé digne du prix .
M. le grand-maître a ensuite parlé à-peu-près en ces
termes :
« L'Université impériale , en proposant le prix extraor
dinaire que nous allons donner , s'est décidée par deux
motifs importans .
Elle a voulu d'abord qu'au milieu de la génération
naissante qui peuple les Ecoles de l'Empire , on célébrât
solennellement l'alliance auguste sur qui se fonde le repos
500 MERCURE DE FRANCE ,
des générations futures . On est sûr d'ouvrir le coeur des
enfans à toutes les impressions de la gloire en parlant d'un
souverain qui tant de fois épuisa l'admiration et la renouvela
tant de fois ."
» L'Université a voulu encore dans cette grande circons-`
tance rétablir l'usage de la langue latine , usage consacré
par les plus antiques et les plus respectables traditions.
C'est quand nos lois et nos armes s'étendent si loin , qu'il
sied peut-être aux Français de parler la langue du peuplerbi.
Grace aux heureux effets de ce concours entre tous
les professeurs de belles -lettres dans les divers Lycées ,
nous avons l'assurance que l'étude des lettres latines n'a
point dégénéré . Nous pouvons rendre une plus exacte justice
à l'élite des professeurs . Tous ont paru dignes de leurs
nobles fonctions . Plusieurs ont fait preuve d'un vrai talent.
Le vainqueur , retenu par une maladie funeste , ne pourra
malheureusement assister à son propre triomphe . Que la
faveur publique le dédommage ! qu'il apprenne , sur son
lit de douleur , tout l'intérêt qu'il inspire ! Embellissons du
moins , autant qu'il est en nous , cette palme glorieuse que
nos mains ne peuvent placer sur sa tête .
» Ce n'est point assez de rendre un juste hommage aux
professeurs . Jeunes élèves , je dois vous parler de vousmêmes.
Ce devoir est aujourd'hui bien facile et bien doux;
car je n'ai que des félicitations et des éloges à vous adresser.
Vos progrès ont été marqués dans le concours de cette
année . Vos juges s'en sont réjouis , et j'ai partagé leur joie .
Je n'ai point cherché , pour vous le dire , d'autre langue
que celle de vos mères . Si elles sont ici présentes , leur
coeur jouira plus tôt du témoignage honorable que j'aime à
yous rendre . Croissez ainsi , jeunes élèves , d'année en
année , croissez en instruction , comme en vertus , avec les
grandeurs de cet Empire ! Que les couronnes décernées
en ce jour à votre jeunesse , soient pour vous le présage de
ces couronnes plus éclatantes , objet de tant d'efforts et de
tant d'émulation , que tous les talens viennent se disputer
aux pieds du trône , sous les regards du premier juge et du
suprême dispensateur de la gloire .
Les élèves qui ont remporté les prix ont été successivement
appelés .
L'élève qui a remporté le prix de discours latin est le
jeune Victor Cousin , élève du Lycée Charlemagne .
S. Exc . le grand- maître a donné le soir un grand repas ,
AOUT 1810 . 581
où il a réuni les élèves couronnés , les professeurs des
Lycées et les principaux fonctionnaires de l'Universite.
Les regrets si noblement exprimés par M. le grand- mat
tre , n'étaient que trop fondés ; quelques heures après celle
où M. Luce de Lancival en était l'objet , il a succombé à
une longue et douleureuse maladie .
Le 18 de ce mois , les honneurs funèbres lui ont été rendus
. Un grand nombre de professeurs et d'élèves , plusieurs
membres de l'Institut , plusieurs conseillers de l'Université
ont suivi le convoi . M. Deguerle , censeur des études dù
Lycée Impérial , et M. Charles Lacretelle , professeur d'histoire
à la faculté des lettres , ont exprimé avec autant dè
noblesse que de simplicité les regrets qu'inspire cette perte.
Après eux , M. Roger , conseiller ordinaire de l'Université
, membre du Corps - Législatif et de la Légion d'honneur
, a pris la parole et a dit :
น
Quand , le 7 juin dernier , le Lycée Impérial vit accou
rir dans son enceinte les maîtres et les élèves de l'ancienne
et de la nouvelle Université , pour y entendre M. Luce de
Lancival prononcer , sur le mariage de nos augustes souverains
un discours digne d'un si noble sujet ; quand , charmés
tantôt par la grâce , l'esprit délicat ét vif , l'imagination
riante et fraîche de l'orateur , transportés tantôt par
les mouvemens rapides , par les pensées élevées répandues
dans son discours , nous lui souhaitions , nous lui présagions
tous la victoire sur ses doctes concurrens ; qui l'eût dit ,
Messieurs , à le voir si rempli de chaleur et de vie , que
deux mois après , nous viendrions pleurer sur sa tombe ?
» Ah ! combien sa perte qui , dans tous les tems , eût été
si cruelle pour ses parens , pour ses amis , pour ses élèves ,
que dans son coeur il n'a jamais séparés de ses amis , devient
plus douloureuse encore par les circonstances qui l'accompagnent
! Il expire au moment où sa réputation littéraire
s'accroît par de brillans succès ; où la libéralité , bien plus ,
où le suffrage du monarque encourage si puissamment la
muse qui nous retrace le vaillant Hector ; au moment où les
élèves de l'école normale se réjouissent de pouvoir entendre
M. Luce leur développer tous les trésors de la poésie latine !
Il expire au moment où le grand- maître de l'Université impériale
vient de le proclamer vainqueur de ses rivaux !
Ah ! du moins ses amis lui ont porté sur son lit de douleur
cette couronne qu'il n'a pu venir recevoir lui-même :
ils lui ont redit les applaudissemens , les regrets unanimės
)
Бог MERCURE DE FRANCE ,
dette nombreuse assemblée qui le cherchait en vain des
yeux : ils lui ont répété sur-tout ces paroles touchantes où
le grand- maître de l'Université a si bien exprimé toute
l'étendue de son estime et de son affection particulière .
Prix flatteur , digne de l'ambition de tous les membres de
l'Université ! récompense honorable , qui a comblé de joie
et de reconnaissance notre ami mourant ! Ah ! s'écria-t-il
en apprenant ces nobles témoignages d'intérêt , pour que le
grand-maître fasse tant pour moi, qu'ai -je doncfait pour
lui ?
"
Qu'a-t-il fait ? Il n'était permis qu'à M. Luce de l'oublier.
Vingt-quatre ans de professorat , la saine doctrine
conservée et propagée , des milliers d'élèves instruits par
ses soins , le Lycée Impérial illustré par ses talens , les
autres Lycées électrisés par ses succès , sont-ce là des services
qu'un grand-maître , tel que le nôtre , ait pu méconnaître
? Que dis-je ! S'il ne les a pas récompensés d'une manière
plus éclatante encore , c'est que la modestie , c'est que
les goûts de M. Luce s'y sont refusés . Laissez-moi dans
l'enseignement ( lui a-t-il dit souvent ) ; c'est là que j'at
placé ma gloire ou plutôt mon bonheur.
» On ne poussa jamais en effet plus loin l'amour de son
état . Ni les attraits de la scène dramatique où sa voix s'est
fait entendre au coeur des héros , ni les plaisirs de la société
où brillaient les graces de son esprit et la gaieté naïve et
franche de son caractère , ni l'espoir d'un repos honorable
que sa santé devait lui faire désirer , rien ne put jamais
distraire M. Luce du soin d'instruire ses élèves et de leur
inspirer, je ne dis pas seulement le goût , mais l'enthousiasme
des bonnes études .
Mais si les lettres , si l'enseignement doivent éplorer
sa perte , quelle ne doit pas être la douleur de sa famille
et de ses amis ! De sa famille ! Il fut si bon fils , il fut si
tendre frère ! De ses amis ! Les larmes que je vois répandre
, n'attestent- elles pas mieux que tout ce que je pourrais
dire combien son amitié était désirable , combien elle était
recherchée ? Sans intrigue , sans envie, sans ambition ,
d'un commerce facile et sûr , enjoué , mais sensible , libéral
jusqu'à la profusion , jouissant vivement de ses succès ,
aidant à ceux de ses rivaux , ivre de ceux de ses amis ; tel
fut celui que nous venons de perdre à l'âge de 46 ans .
Et tant de qualités , tant de talens recommandables ,
tant de si doux triomphes n'ont pu arrêter , n'ont pu suspendre
AOUT 1810: 503
pendre le coup fatal qui nous l'a ravi ! Ah ! plaurens, et
répétons douloureusement avec un poëte cher à M. Luce :
Vive pius , moriere pius ; cole saera , colentem
Mors tamen à sacris in sua busta trahet !
Carminibus confide bonis ; jacet ecce Tibullus !
» M. Luce vivra du moins dans le coeur de ceux qui l'ont
connu ; il vivra dans le souvenir des amis des lettres ; il
vivra sur-tout long-tems dans la mémoire de la jeunesse
studieuse . Puissent nos regrets et nos pleurs arriver jusqu'à
lui ! Puisse , au repos éternél dont il va jouir , se mêler la
satisfaction de voir prospérer cette Université qui lui était
si chère , ce Lycée Impérial où il fut élevé , ces élèves dont
l'instruction faisait ses délices , et dont le bonheur fut le
plus constant comme le plus ardent de ses voeux !
粥熊神
POLITIQUE.
Londres , le 13 abut. ( Extrait des papiers anglais . )
GO
ON reproche a lord Welfington
d'avoir entendu de
son camp les cris des habitans
de Ciudad- Rodrigo
mais de s'être bouché les
oreilles ; nous dirons seulement
que si sa seigneurie
a , comme il est dit dans le
Moniteur , imité dans cette
occasion la conduite du
général Moore , qui refusa
de marcher sur Madrid , il
a agi très-sagement , et a
mis par là en défaut la ruse
de ses ennemis ; car il n'y
a plus de doute aujourd'hui
que tous les efforts qu'on
a employés pour attirer le
général Moore auprès de
Madrid , ne fussent les résultats
des complots d'un
traître qui conspirait , de
concert avec les ennemis.
de sa patrie , la ruine de
l'armée anglaise qui était
venue à son secours . Mais
il y a un défaut de ressemblance
dans les deux
cas ; d'abord en ce que
général Moore n'était pas ,
le
comme il est dit dans le
Moniteur, à la vue de Ma-
!
1
MERCURE DE FRANCE , AOUT 1810. 505
drid ou à la portée d'entendre
ce qui s'y faisait ,
lorsque cette ville s'est
rendue , mais à plusieurs
journées de marche ; secondement
, que Madrid ne
s'est pas défendue comme
Ciudad -Rodrigo ; enfin ,
que quand même Massena
eût eu le dessein d'attirer
le commandant anglais à
un engagement , qu'il était
de la prudence de celui- ci
de refuser , nous n'avons
pas ouï- dire encore , qu'on
eût employé la trahison
pour y parvenir . Si le brave
Hérasti ( 1 ) , à l'imitation (1 ) Cet officier irlandais que le
gouvernement le plus superstitieux
, on peut même dire le seul
intolérant qui existe aujourd'hui
en Europe , a obligé à servir auautrefois
contre vous , parce que
vous qui vous dites une nation
si libérale et si sage , vous prétendez
que plusieurs millions de vos
compatriotes doivent penser comme
vous , et abjurer la religion
de leurs pères , sous peine d'être
exclus des charges publiques et
des grades militaires ; ce brave
Hérasti ne csse de montrer des
lettres du lord Wellington qui
l'engageaient à prolonger sa défense
et lui promettaient qu'il serait
secouru . Il se plaint beaucoup
de vous. Mais les Espagnols de
Ciudad-Rodrigo ne sont pas les
seuls qui se plaignent de vous ;
voici le langage de ceux de Cadix :
Les Anglais , disent- ils , ontfait
là comme ils ont toujours fait. Ils
ont laissé prendre Ciudad- Rodrigo
, comme ils avaient laissé prendre
Madrid et Séville ! à l'aspect
du danger, ils s'en vont ! quand
Ii a
506 MERCURE DE FRANCE ,
ils est question de nous secouriret
d'épargner du sang , ils s'en vont !
Ils ne sont ici que pour susciter
guerre et désordre parmi nous !
que pour nous encourager à répandre
notre sang, mais non pour
répandre le leur!"s
Le général Morla n'est pas un
traître . Si le général Moore se fut
trouvé , ou avec Blacke , à Espinosa
, ou avec l'armée d'Estramadure
, à Burgos , ou avec celle
de Castaños , à Tudela ; si quinze
jours après l'ouverture de la eampagne
où ces armées espagnoles
furent battues en première ligne ,
Moore , au lieu de rester à Salamanque
, se fût porté à Somo-
Sierra et dans cette position eût
tallié les troupes espagnoles , i
aurait fini par succomber sans
doute , parce que les Anglais ne
sont pas faits pour résister aux
Français surterre , mais du moins
il se serait montré franc et loyal
dans le jeu qu'il avait à soutenir.
Au lieu de cela , il a laissé battre
les Espagnols en première ligne
il a laissé prendre Madrid , et enfin
il a fini par s'embarquer honteusement
au plus fort de la lutte ,
et lorsqu'il existait encore une armée
espagnole . Pourquoi d'ailleurs
se retirer sur la Corogne et
non pas sur Lisbonne ? C'est que
les Anglais virent bien que la
guerre d'Espagne était finie ; et
effectivement elle eût été finie
alors , si la guerre d'Autriche
n'eût pas appelé ailleurs la sollicitude
du chef du Gouvernement
français . Ce n'est donc pas les
Anglais et le petit nombre de
chefs espagnols auxquels ils ont
distribué de l'or pour entretenir
le brigandage en Espagne , qui
ont empêché la guerre , d'être terminée
avant le printems de 1809 ;
c'est la diversion du continent et
sans doute qu'une diversion de 5
à 600,000 hommes , était bien
quelque chose dans la balance des
affaires.
AOUT 1810. 507
1
de Morla fût convenu avec
l'ennemi de
presser lord
Wellington de
s'approcher
pour secourir la ville , pendant
qu'il aurait été secrètement
stipulé de la rendre
, et qu'on fût ensuite
tombé sur notre armée (2) ,
9
(2) Comment tomber sur votre
armée ? Que parlez - vous de pièges
et d'embuches ? Cette armée conquérante
qui doit faire de si
grandes choses , vous dites que
vous avez craint qu'on ne l'attirât
sur Ciudad - Rodrigo pour
tomber sur elle ! Si vous ne pouviez
pas secourir Ciudad- Rodrigo
, pourquoi y laissiez-vous dono
7000 malheureux Espagnols ? Si
Vous ne pouviez pas attaquer
l'armée française au moment où
elle était en butte aux fatigues et
aux détails d'un siége , comment
espériez -vous soutenir sonattaque
quand la place prise etses moyens
réunis , cette armée viendrait audevant
de vous ? Quoi ! vous
n'avez que 24,000 hommes ?
Après tant de proclamations
tant d'espérances , tant de cris ,
nous supposions que vous aviez
mis sur pied au moins 60,000
hommes. La défense de Lisbonne
valait bien cet effort. Vous dites
que vous n'êtes que 24,000 contre
70,000 Français; mais n'avez-vous
pas cette armée portugaise si
redoutable ,
commandée par vos
officiers anglais et que vous nous
présentez comme forte de 30,000
hommes ? n'avez-vous pas aussi
l'armée de la Romana qui , à
vous entendre , est aussi formidable
? N'aviez - vous pas en
arrière cette nombreuse milice
portugaise , que vous nous dites
si fortement animée ? S'il est
vrai que vous n'ayez que 24,000
hommes , pourquoi n'avez-vous
que ce nombre ? La fièvre de
Walcheren doit être guérie .
508 MERCURE DE FRANCE ,
2 ca
-les deux cas de Ciudad-
Rodrigo et de Madrid auraient
été semblables , au
moins à cet égard ; mais
dans l'état où sont les choses
à présent , ils sont dif
férens sous tous les rapports.
On n'a jamais dit
que 24,000 Anglais dussent
nécessairement battre
70,000 Français , ou qu'un
soldat anglais valût quatre
grenadiers français ; mais
nous pouvons dire , conformément
à l'opinion du
général Stuart , quoiqu'en
d'autres termes , qu'une
armée anglaise bien commandée
n'a aucune raison
de craindre de se mesurer
Beaucoup de vos soldats sont
morts ; mais ce qui reste doit être
maintenant en état de faire la
guerre. Pourquoi ne les envoyezvous
pas au secours de vos chers
alliés ? Croyez -vous qu'il y ait
ane occasion où ils puissent avoir
plus besoin d'auxiliaires ? Et tous
les efforts de cet Empire britannique
qui veut passer pour si
colossal . qui est si ambitieux . se
réduisent-ils done à faire marcher
24,000 hommes dans un intérêt
qui lui est si cher ? C'est à - peuprès
là ce que fournit le Wur
temberg dans une lutte générale ,
pour
le secours de ses alliés .
Enfin , ou vous pouvez fournir
plus de 24.000 hommes , et pourquoi
n'en fournissez - vous pas
davantage ? ou vous ne le pouvez
pas ; et pourquoi donc , dans
une lutte que vous ne pouvez
pas soutenir , faire répandre tant
de sang , et prendre pour victime
de votre ambition une population
toute entière?
"
AOUT 1810 . 50g
པག
avec une armée française
d'un tiers plus nombreuse
( 3 ) , car nous avons
battu et mis en fuite les
meilleures troupes de Baonaparte
, dans cette proportion
, partout où nous
les avons rencontrées , et à
différentes reprises , en
Egypte , en Italie et à la
Corogne.
(3) Voilà une assertion qui fera
lever les épaules à toute l'Europe
! Demandez à l'armée autrichienne
qui a combattu , combinée
avec l'armée anglaise sous
Dunkerque ; demandez aux officiers
russes , qui , pour leur malheur,
ont combattu avec les Anglais
dans la fameuse descente du
Helder en Hollande ; demandezleur
s'ils croient que les Anglais
inférieurs en nombre aux Français
puissent les battre . Ces officiers
rient de pitié quand on leur
parle des troupes anglaises , et
même en général ils leur refusent
le titre d'armée . Certes ! si
nous étions encore au tems du
combat des Trente , nous ne
craindrions pas de proposer une
lutte de 40,000 Anglais contre
25,000 Français.
Mais où donc avez -vous mis
en fuite les troupes françaises ?
En Egypte , dites -vous , en Italie
et à la Corogne ?
Dans les combats d'Egypte ,
le général Lanusse , seulement
avec six bataillons , enfonça vos
16,000 hommes ; vous étiez toujours
trois contre un . Mais ne
dirait-on pas que les Anglais ont
reconquis l'Egypte ? Le grandvisir
, 70,000 Ottomans , leur
escadre sur les côtes , leurs intelligences
dans le pays, tout cela
réuni contre 25,000 Français
faisait à- peu-près 100,000 hommes
contre 25,000 ; et cependant
si Kleber ou Desaix eussent été
en Egypte à la tête des Français ,
le grand-visir eût été battu , votre
armée eût été jetée dans le
lac d'Aboukir , comme cela était
arrivé un an auparavant ; et ni.
Turcs , ni Anglais , n'auraient
réussi à conquérir ce pays.
4 Les Anglais n'étaient donc
qu'auxiliaires. Quand ils étaient
510
་
MERCURE
DE FRANCE
,
devant Alexandrie , les Turcs
étaient au Caire , et l'armée ottomane
formait l'armée principale .
Les Français ont capitulé ; mais
chose sans exemple , ils ont remporté
leurs armes , leur artillerie ,
leurs bagages , leurs chevaux ;
vous avez été trop heureux de
tout ramener en France ! Et , cependant
, disons - le : l'armée
française était dirigée par un
homme faible .
canon ,
9
En Italie ? L'Italie sera fort
étonnée d'entendre dire qu'une
armée française ait été mise en
déroute par des Anglais .A Maida?
dites -vous. Faut-il parler de ce
petit combat ? On le peut pourtant
après les actes du parlement
qui s'amuse à faire des remerciemens
pour une escarmouche.
Vous aviez-là 5 à 6000 hommes
retranchés sous le feu de vos
vaisseaux ; le général français
vous attaqua avec trois pièces de
quatre bataillons français
un bataillon suisse et un
bataillon polonais . Vous étiez au
moins un tiers de plus que les
Français . Si ces derniers ne réussirent
pas sur-le-champ à vous
faire rembarquer , ce résultat fut
obtenu peu de jours après ; et encoreà
Maida , vous n'étiez qu'auxiliaires
; toute la Calabre était
insurgée ; 20,000 paysans armés
investissaient la division française
, et coupaient ses communications
. Mais la vanité anglaise
est telle que leurs alliés , Espagnols
, Turcs , Siciliens , ne sont
rien quand il ne s'agit que de se
vanter ; ils sont tout quand il
s'agit de s'exposer . Ainsi à Maida
les Anglais n'étaient encore qu'auxiliaires
.
A la Corogne ? et où avez-vous
battu les Français à la Corogne?
Comment les avez -vous battus?
ils ne vous ont pas même attaqués.
C'est le lendemain qu'on voulait
Yous attaquer . Notre avant-garde
AOUT 1810 . 511
scule , qui avait été engagée avec
vous, vous avait fait du mal; vous
avez gagné la nuit et vous vous
êtes embarqués . Au lieu d'une
avant-garde, si toute l'armée française
vous avait attaqués franchement
, vous étiez perdus .
Où donc avez-vous battu les
Français ? à Talaveyra ? mais
d'abord vous y étiez 25,000 Anglais
, et vous n'y étiez pas seuls ;
vous n'étiez encore qu'auxiliaires .
Vous aviez avec vous 40,000
Espagnols ; vous étiez donc de ce
côté près de 70,000 , et les Français
n'avaient pas plus de 26,000
hommes. Vous aviez un autre
corps espagnol qui s'avançait par
la Manche ; ainsi vous étiez plus
de 80,000 hommes manoeuvrant
sur l'armée française . Ceci est au
su de tout le monde ; mais la vérité
est indiguement travestie dans
les gazettes anglaises , où toutes
les plus grandes absurdités trouvent
place ; même dans un acte
du parlement , vous les entendrez
dire qu'ils ont battu les
Français ! Et s'ils ont battu les
Français pourquoin'ont - ils done
pas marché en avant sur Madrid ,
sur cette ville qu'ils nous présentent
comme si mécontente et si
prête à se soulever ?
-Les relations authentiques sur la campagne des Russes
contre les Turcs , publiées dans le Nord , vont jusqu'au
commencement de juillet : après le passage du Danube et
la prise de Silistria par le comte de Langeron , le général
en chef s'est avancé sur Schiumla et a fait cerner Ruischuik.
La communication s'est établie entre les différens corps ,
pour arriver sous les murs de la place , au prix de plusieurs
combats , où les Russes ont fait un nombre considérable de
prisonniers. Ainsi , trois semaines après le passage du
fleuve , toutes les positions propres à environner le visir
étaient occupées par différens détachemens russes .
en
Le 11 juin , le général Kamenski a attaqué avec son
armée celle du grand visir placée sur les hauteurs ,
avant de Schiumla . La résistance a été opiniâtre , mais l'en
512 MERCURE DE FRANCE ,
nemi battu a été obligé de se retirer dans la forteresse .
Depuis ce moment , les sorties des Turcs ont été fréquentes ,
et dirigées avec autant d'opiniâtreté que de courage ; elles
ont été constamment repoussées avec une perte considérable
dans ces diverses sorties , l'armée russe a perdu
environ mille hommes ; elle regrette sur-tout la perte du
général Papandopoulo , officier de distinction , emporté par
un boulet de canon.
:
Le 16 juin , un corps russe s'est porté sur Warna et les
côtes de la mer Noire ; la garnison fit une sortie vigoureuse ,
mais elle a été si vivement repoussée , que la place tirant
sur les Russes et sur les Turcs fugitifs , a fait même de
ces derniers un carnage horrible. Après ces deux mouvemens
combinés le général Kamenski s'est emparé du chemin
qui conduit de Schiumla à Constantinople : l'ennemi
se trouve enveloppé ; et les mouvemens simultanés que le
général en chef a fait faire aux différens corps de son
armée , prouvent toute la sagesse de ses dispositions , secondées
d'ailleurs par ceux que font les troupes russes
jointes aux Serviens , qui se sont emparés de Persa -Palanka .
de Le général en chef Kamenski a rendu compte à S. M.
impériale de la conduite de ses troupes victorieuses ,
l'esprit qui les anime , de l'intrépidité qu'elles ont montrée
dans cette campagne . S. M. à bien voulu récompenser
suivant leur mérite les divers services mentionnés par le
général en chef.
Voici actuellement les nouvelles reçues de Constantinople
en date du 10 juillet ; elles s'accordent avec les résultats
importans que nous venons d'analyser d'après les
relations russes .
Le Grand-Seigneur a fait connaître au peuple sa résolution
d'aller lui-même à l'armée , par un hatti - schérif ou
rescript impérial , qui a été lu publiquement dans toutes
les mosquées et dans les tribunaux de justice , et envoyé
par des courriers dans toutes les provinces . S. H. y déclare
que d'après les progrès des Russes sur la rive droite du
Danube , la religion et l'état sont en danger et appellent à
leur défense tout musulman en état de porter les armes . On
doit arborer incessamment , à l'entrée du sérail , quatre
queues de cheval , en signe du départ du Grand- Seigneur .
S. H. se rendra , dit-on , d'abord , le 20 , au château impérial
qu'on a préparé pour la recevoir , dans la plaine de
Daud-Pacha , et se mettra de -là en marche pour l'armée ,
dès que le camp qu'on doit former près d'Andtinople sera
rassemblé. Sa garde est composée de 12,000 bostangis .
AOUT 1810. 513
t
S
Le défaut de numéraire est un grand obstacle à l'exé¬
ention des mesures et des préparatifs ordonnés pour la
défe se générale . Les moyens qu'on prend pour s'en procurer
, sont le sacrifice volontaire de l'argenterie dont on
peut se passer, sacrifice dont le muphti et le Grand-Seigneur
lui-même ont déjà donné l'exemple ; la levée d'une contribution
militaire extraordinaire de 3 millions de piastres sur
les sujets Grecs , Arméniens et Israélites de l'Empire ; enfin,
l'émission d'une monnaie d'argent de mince aloi .
L'ambassadeur anglais , M. Adair , a eu son audience
sollennelle de congé , et il s'embarquera de suite sur la frégate
la Salcette , destinée à le transporter en Angleterre .
Il n'y a eu aucun changement remarquable dans les
armées . Le grand-visir maintient toujours sa forte position
devant Schumla , malgré les différentes attaques que l'on a
tentées contre lui . La flotte du capitan -pacha a passé le 1 °r
de ce mois dans la mer Noire . »
Nous avons annoncé , sur la foi d'une lettre de Hambourg
, qu'un convoi considérable a été pris par les Danois :
les Anglais affectaient vainement d'en douter ; cette prise
immense vient d'être annoncée officiellement à Copenhague
. Elle a eu lieu le 19 juillet , et elle est due au lieutenant
chevalier Krieger.
La diète de Suède , extraordinairement convoquée à
Arebro , a été ouverte par le roi avec la plus grande solennité.
Voici les principaux fragmens du discours prononcé
par S. M. devant les ordres de l'Etat réunis .
Honorables représentans de tous les ordres de la nation suédoise !
Lorsque je congédiaj , il y a trois mois , les états après une diète
qui , par l'importance de ses délibérations , formera une des époques
les plus glorieuses de nos annales , j'espérais que la Suède était au
terme de ses malheurs , et que des jours heureux et tranquilles
seraient la récompense de vos travaux et des miens . Avec quelle
promptitude a disparu cette perspective d'un avenir favorable !
L'affection que j'ai pour vous et pour notre patrie , qui est de nouveau
abandonnée aux caprices des événemens , a pu seule adoucir le
coup par lequel la Providence a voulu encore éprouver ma vieillesse .
Je sens vivement que j'ai encore un devoir à remplir envers vous et
ce royaume , celui de vivre pour mes sujets ; mais mon coeur souffre
en le remplissant , et un même tombeau a enseveli avec mon fils l'espoir
que j'avais de vous être utile .
J'espérais que la perte qui affligeait tout le monde serait un moyen
efficace d'entretenir la concorde et la tranquillité intérieures , qui sont
514 MERCURE DE FRANCE ,
le seul préservatif des dangers dont la patrie peut encore être menacée
Si j'ai eu le chagrin de ne pas voir mes espérances entièr ment
remplies à cet égard , j'ai du moins la consolation d'être assé par
des preuves certaines que le peuple estimable que je gouverne n'a pris
aucune part aux désordres et au crime dont quelques - uns de mes
sujets se sont rendus coupables , et par lequel des malintentionnés
croyaient pouvoir exécuter de funestes projets .
C'est avec une confiance sans bornes dans vos dispositions , dignes
représentans de la nation suédoise , que je vous ai rassemblés dans un
moment où l'intérêt et la situation de l'Etat réclament impérieusement
votre secours . Il n'y a que le calme et la concorde qui puissent encore
sauver la Suède . Votre souverain attend de vous une conduite
conforme à ce but important . Que la providence daigne vous rappeler
sans cesse que ce n'est pas en vain que des événemens malheureux se
sont passés sous vos yeux ! Fasse le ciel que tous les germes de haine
et d'intérêt personnel soient étouffés parmi vous , et ne paralysent
point l'effet de vos délibérations ; que vos coeurs au contraire s'enflamment
d'une ardeur salutaire pour le bien général de l'Etat ! , Puissiez
-vous vous montrer toujours dignes de vos ancêtres , qui n'ont
jamais perdu l'espoir de sauver la patrie , et conserver précieusement
l'héritage de la constance et de la fermeté qu'ils vous ont laissé , pour
le transmettre à vos descendans , qui jugeront sévèrement vos actions !
N'oubliez pas que
des regards attentifs sont dirigés sur nos querelles
intestines , que les circonstances actuelles demandent des ressources
extraordinaires , et que plus les droits que vous avez à conserver sont
précieux , plus vos obligations envers la patrie et moi sont étendues
et sacrées .
On va maintenant vous faire lecture de mon projet par rapport
´aux besoins du royaume , qui , dès que la diète est ouverte , doit être
régi de concert avec elle , d'après ses lois fondamentales. Je vous
remettrai aussi un rescript pour la prompte nomination d'un comité
secret , avec lequel je délibérerai sur le choix d'un successeur au
trône.
Après le discours de Sa Majesté , tous les comités ont
été nommés avec une unanimité qui prouve que la diète
se dispose à agir de concert avec le roi pour concerter tout
ce que le bien de l'Etat exige . Le comité secret nommé
pour délibérer d'abord sur le choix d'un héritier au trône',
va recevoir les communications du roi.
2
Le sénat italien s'étant assemblé extraordinairement le 7
août , a reçu par un message de S. A. I. le prince vice-roi ,
communication d'un traité conclu entre S. M. I. et R., en
AOUT 1810 . 515
sa qualité de roi d'Italie , et S. M. le roi des Deux- Siciles ,
et signé à Paris le 7 avril de la présente année , par M. le
comte de Marescalchi , ministre des relations extérieures du
royaume d'Italie , au nom de S. M. l'Empereur et Roi , et
par M. le duc de Campochiaro , au nom de S. M. le roi des
Deux-Siciles . Ce traité contient les articles suivans :
Art . Ir . Les sujets de chacune des deux hautes parties
contractantes sont et demeurent réciproquement exempts
dans les Etats de l'autre puissance , tant du droit d'aubaine
que de tout autre droit équivalent , sous quelque dénomination
que ce soit .
II . En conséquence , il est permis à tous les sujets d'une
des deux puissances qui auront établi leur domicile dans les
Etats de l'autre , ou qui n'y font qu'un séjour momentané ,
de disposer par testament , donation ou autrement , en
faveur de qui bon leur semblera , de tous leurs biens
meubles , immeubles , de quelque nature qu'ils soient , ou
en quelque lieu qu'ils soient situés .
III. Pourront également les sujets de chacune des deux
puissances recueillir librement les sucessions qui leur sont
ouvertes , même ab intestat , dans les Etats de l'autre puissance
.'
Nous n'avons à craindre que de nous répéter en revenant
sur la position des troupes franco-napolitaines réunies
à Scilla , et sur les engagemens fréquens que la marine de
S. M. a avec celle des Anglais , livrés en Sicile à de perpétuelles
alarmes .
Voici ce qu'on écrit de Reggio en date du 6 de ce mois .
Les Anglais se montrent plus que jamais effrayés de
nos préparatifs . Ils ont réuni entre Messine et la phare
toutes les forces navales qu'ils ont dans la mer Tyrénienne .
On a compté ces jours derniers jusqu'à cinq vaisseaux de
ligne , dont deux de 80 canons , embossés dans le canal
même. Quatre bricks de guerre et plusieurs frégates et corvettes
sont continuellement à la voile en observation entre
Reggio et le Pezzo . Mais tous ces grands moyens de défense
ne rassurent pas les négocians anglais établis à Messine
leurs marchandises s'y donnent presque pour rien , et jour
nellement il en sort des bâtimens chargés qui vont chercher
ailleurs un abri moins exposé .
Notre flottille a obtenu hier 5 un nouveau succès . On
ne peut concevoir la timidité de la flottille ennemie , qui ,
avec des forces aussi considérables , se fait chaque jour
repousser par nos canonnières . Depuis l'affaire du 21 juil-
"
516 MERCURE DE FRANCE ,
let , les Anglais n'osent plus approcher de nos batteries . Is
se sont contentés d'envoyer de tems en tems quelques bombardes
, qui toujours se retirent chaque fois qu'elles voient
se diriger sur elles quelques -unes de nos canonnières . Ce
matin , S. M. ayant ordonné la réunion des divisions Partouneaux
et Lamarque , l'ennemi , qui a vu ce mouvement,
a fait avancer dans le canal trois bombardes , soutenues par
trente canonnières . S. M. alors a envoyé à leur rencontre la
division Bausan et deux autres divisions de la droite de la
ligne . Au premier coup de canon , les bombardes ont viré
de bord , et ont cherché un refuge dans la ligne d'embossage
derrière leurs vaisseaux . Cependant nos trois divisions
s'avançaient toujours vers la côté ennemie , et dans le meil
leur ordre . Arrivées à plus de moitié canal , l'ennemi a
commencé sur elles un feu épouvantable . On était si près ,
que les boulets tombaient à plus de cent toises derrière nos
canonnières . Toutes les batteries de la côte de Sicile faisaient
également feu sur elles , qui ripostaient par un feu
très- soutenu , et qui avaient l'avantage de ne pas perdre un
coup de canon , puisque tous arrivaient sur les batteries de
terre ou sur les bâtimens ennemis . Elles ont fait taire le
feu de toutes les canonnières ennemies , quoique deux frégates
prissent part à l'action . L'ennemi a certainement
beaucoup souffert ; nous avons vu plusieurs de ses canonnières
fortement endommagées et ramenées à la remorque;
et malgré cette grêle de boulets et de bombes , pas une de
nos barques n'a été touchée.
» On sait que , depuis l'affaire du 21 , les marins de
l'ennemi sont totalement terrorifiés ; les nôtres sont maintenant
accoutumés à tout le tapage que font inutilement
les Anglais . Les équipages de nos bâtimens de transport ,
pendant le feu , restent tranquilles à jouer dans les trous
qu'ils ont pratiqués dans la terre , derrière leurs barques .
Ils ont recouvert ces excavations avec des feuilles d'aloès ,
et s'y regardent en sûreté comme sous les meilleures casemates.
L'état d'échec dans lequel notre flottille tient tant de
forces ennemies , est vraiment inconcevable de la part des
Anglais . Ils ont 25 à 30 voiles carrées , plus de 100 chaloupes
canonnières ou petits bâtimens armés , et n'osent
quitter l'embossage de la côte . En Sicile , le commerce est
totalement suspendu. "
Le roi Jérôme continue , dans ses nouveaux domaines
du Hanôyre , un voyage qui à chaque pas est marqué par
AOUT 1810 . 517
nou- de nouveaux bienfaits de la part du monarque ,, par de
veaux témoignages d'attachement et de fidélité de la part
des habitans et des anciens militaires qui s'empressent à
l'envi de se ranger sous les drapeaux Westphaliens.
En Hollande tout est devenu français avec empressement
, avec reconnaissance , avec ce sentiment de conviction
de la nécessité du changement qui vient de s'opérer .
S. A. S. le duc de Plaisance a commencé l'organisation
provisoire dont Fa chargé la confiance de S. M. A Amster
dam , et dans toutes les villes de la Hollande , la fête de
S. M. a été célébrée par les autorités , les habitans , les
troupes désormais réunies sous les mêmes aigles , avec un
enthousiasme et une magnificence difficiles à décrire ; ce
n'est pas à Amsterdam et à La Haye seulement , mais à
Harlem , Naerden , Assen , Delft , Rotterdam , Dordrecht ;
un même sentiment animait tous les esprits , et les Francais
, témoins de ces fêtes et des dispositions vraiment nationales
manifestées par toutes les classes de citoyens , ne
pouvaient qu'ajouter à cette expression de l'opinion publique
.
Voici les dernières nouvelles d'Espagne officiellement
publiées :
:
La tranchée est ouverte devant Almeida . L'armée anglaise
demeure spectatrice de nos opérations on dirait
que lord Wellington n'a d'autre objet que de faire prendre
à son armée une leçon sur la manière dont on assiége et
prend la place .
Le général Reynier s'est emparé de Penamacor et de
Monsanto , qui sont deux forts importans . Il les a trouvés
armés de quinze pièces de canon chacun , et bien approvisionnés.
Le fort de Monsanto avait sur-tout , dans le pays ,
la réputation d'être imprenable . Les Portugais les on
abandonnés à l'approche des troupes françaises . A quoi
bon , disent-ils , nous enfermer dans les places , lorsque
les Anglais nous abandonnent ? »
En Andalousie , le général de division Gérard , jeune
général d'une grande distinction , a parfaitement réussi
dans l'expédition de Ronda . Les Anglais étaient accourus
pour soutenir les insurgés : ils les ont aussitôt abandonnés
, et se sont rembarqués honteusement .
Le chef de bataillon Gaud , du 100° régiment , commandant
une colonne mobile sur les frontières de l'Estramadure
, se loue beaucoup de la conduite tenue par le
capitaine Leclerc , du 21º de chasseurs , les capitaines Ville518
MERCURE DE FRANCE ,
neuve et Gelle , et une compagnie espagnole de Séville ,
dans les différentes rencontres que ces patrouilles ont eues
avec les brigands .
PARIS.
SA MAJESTÉ a tenu , le 22 , un conseil de commerce .
-Samedi prochain , 25 du courant , jour de la fête de
S. M. l'Impératrice , les ministres , les grands- officiers de
l'Empire et leurs femmes , les officiers et dames de la
maison de LL. MM. , seront admis à présenter leurs félicitations
à S. M. , à Saint-Cloud . Le lendemain , il y aura
grand cercle et spectacle sur le théâtre du palais . Le jardin ,
le parc et les cascades seront illuminés , et les eaux joueront.
Le deuil sera suspendu pendant ces deux jours .
-
S. A. I. Madame , mère de S. M. l'Empereur et Roi ,
est de retour à Paris des eaux d'Aix-la -Chapelle .
-
- Par décret du 24 juillet , S. M. a créé un conseil de
marine , composé de quatre conseillers - d'état , un maître
des requêtes ou auditeur faisant les fonctions de secrétairegénéral
Ce conseil se réunira toutes les fois que le ministre
le consultera sur les affaires de son département .
Les procès -verbaux seront transmis au ministre secrétaired'état
, pour être mis sous les yeux de S. M. Les conseillers
- d'état appelés à ce conseil , sont MM. comte Gantheaume
, baron Malouet , comte Caffarelli et Najac.
Par décret du 3 août , il n'y aura qu'un seul journal
dans chaque département , sous la surveillance expresse
du préfet . Il ne pourra en exister aucun autre , à moins
qu'il tre soit exclusivement consacré aux annonces et articles
intéressant le commerce , l'agriculture et l'industrie .
-En vertu d'un décret impérial du 18 août , la monnaie
de cuivre et de billon continuera d'avoir cours , mais ne
pourra être employée dans les paiemens , si ce n'est de
gré à gré , que pour l'appoint de cinq francs . Les pièces de
six sols sont admises ponr 25 centimes ; celles de douze
pour 50 centimes ; celles de vingt-quatre , pour un franc.
Le même décret laisse au porteur de ces pièces la faculté
de les échanger à la Monnaie , suivant un tarif réglé par le
décret.
Un autre décret détermine l'organisation des tribunaux
de première instance , leur ressort , et leur voie d'appel
, le nombre des juges qui y siégent, celui des suppléans,
des juges auditeurs , etc. etc.
AOUT 1810 . 519
-Le Sénat , l'Institut et le Bureau des Longitudes , ont
perda M. de Fleurieu , ancien ministre de la marine ,
gouverneur du Palais des Tuileries .
-S. Exc . le ministre de l'intérieur vient de donner tout
la publicité possible à une instruction sur la fabrication
sucre de raisin , signée de MM. Chaptal , Vauquel ,
Proust , Berthollet et Parmentier. De tels noms garans
sent à -la-fois et l'importance de la découverte , et la bonte
des procédés indiqués . Toutes les autorités ont reçu l'ordr
de favoriser et d'encourager cette fabrication par tous les
moyens qui sont en leur pouvoir.
D
5 .
cen
ANNONCES .
Description de l'Egypte , ou Recueil des observations et des rechercher
qui ont étéfaites en Egypte pendant l'expédition de l'arméefran=
çaise , publié par les ordres de S. M. NAPOLÉON-LE-GRAND .
L'Egypte a été l'objet de plusieurs descriptions et d'un grand
nombre d'ouvrages . Cependant l'on n'avait pu s'en procurer , jusqu'à
ces derniers tems , une connaissance exacte et eomplette. Il fallait un
événement extraordinaire , une circonstance aussi favorable que la
présence d'une armée victorieuse , pour donner aux observateurs les
moyens d'étudier l'Egypte avec le soin qu'elle mérite . Ce pays , que
visitèrent les plus illustres philosophes de l'antiquité , fut la source où
les Grecs puisèrent les principes des lois , des arts et des sciences .
Mais sous les Grecs , et même sous les Romains , il n'était pas encore
permis à des étrangers de pénétrer dans l'intérieur des temples .
Abandonnés successivement par l'effet des révolutions politiques et
religieuses , ces monumens n'en étaient pas devenus plus accessibles
aux voyageurs Européens , sur-tout depuis l'établissement de la religion
Mahometane.
•
Décrire , dessiner et mesurer les anciens édifices dont l'Egypte est
pour ainsi dire couverte ; observer et réunir toutes les productions
naturelles ; former une carte exacte et détaillée du pays , recueillir et
transporter en Europé des fragmens antiques ; étudier le sol , le climat
et la géographie physique ; enfin rassembler tous les résultats qui inté
ressent l'histoire de la société , celle des sciences et celle des arts : une
telle entreprise exigeait le concours d'un grand nombre d'observateurs ,
tous animés des mêmes vues et guidés par un génie supérieur , né -
Kk
520 MERCURE DE FRANCE ,
pour accomplir les plus grands desseins , en triompliant de tous les
obstacles.
Le Héros qui avait conçu l'idée d'associer à ses triomphes tous les
talens et toutes les lumières , a voulu rassembler ces divers travaux
dans un commun ouvrage , dont on s'est occupé sans relâche depuis la
fin de l'expédition d'Egypte , et dout on public aujourd'hui la première
partie.
Cet ouvrage est principalement destiné à faire connaitre les faits
relatifs à l'état physique de l'Egypte , et ceux qui concernent l'histoire
civile , la géographie , les sciences et les arts . On y trouvera , 1º les
temples , les palais , les tombeaux , tous les anciens monumens de
l'Egypte , mesurés avec précision ; une suite de vues pittoresques
représentant les monumens dans leur état actuel ; des plans topographiques
de tous les sites des anciennes villes , enfin une collection de
manuscrits Egyptiens , de monumens ' d'astronomie , de peintures qui
retracent les scènes de la vie civile , de sculptures historiques et de
bas-rellefs chargés d'hieroglyphes ; 20 les principaux édifices modernes ,
et tout ce qu'il y a d'important à savoir sur l'état actuel de l'Egypte ;
3º la description de toutes les espèces d'animaux , de végétaux ou de
minéraux inconnues ou imparfaitement décrites ...
L'ouvrage est donc divisé en trois parties , savoir , ANTIQUITÉS ,
ETAT MODERNE , HISTOIRE NATURELLE . La conquête de l'Egypte
par les Arabes est l'époque qui sépare iei l'antiquité de l'état moderne.
Les antiquités fournissent quatre cent vingt planches , distribuées,
en cinq volumes ; l'état moderne , cent soixante - dix planches en deux
volumes ; l'histoire naturelle , deux cent cinquante planches en deux
volumes . Le nombre total des planches est de huit cent quarante ,
formant neufvolumes , non compris l'atlas géographique en cinquante
feuilles , qui forme une section séparée . Six cent cinquante de ces
planches sont déjà gravées .
Le format ordinaire des planches est grand atlas , et la hauteur du
papier est de 70 centimètres et demi , sur une largeur de 54 centimètres
( 26 pouces sur 20 ) . Le format double a 108 centimètres de
longueur ( 40 pouces ) , et le plus grand format en a 135 ( 50 pouces ) .
Ces trois formats étant de même hauteur , n'en composent qu'un seul ,
quand les gravures sont ployées . Quelques autres planches ont 114
centimètres sur 81 ( 42 pouces sur 30 ) . L'ouvrage renferme cent
planches au-dessus du format ordinaire .
On placera en tête de l'ouvrage un frontispice gravé .
Le texte se compose , 1º d'une Préface historique et de l'explication
des planches formant un dixième volume du même format que les
AOUT 1810 . 521
3
gravures ; 20 de plusieurs volumes de descriptions d'antiquités , et de
Mémoires distribués en trois parties comme les planches . Ces volumes
sont de format in- folio moyen.
L'ouvrage sera publiés en trois livraisons , dont chacune renfermera
plusieurs volumes de planches et de mémoires d'Antiquités , d'Etat
moderne et d'Histoire naturelle.
― Première livraison . La première livraison , qui paraît en će
moment , comprend cent soixante - dix planches ; savoir , 1º le premier
volume d'Antiquités , composé de quatre - vingt - dix - sept
planches , qui représentent les monumens de Phile , de Syène , d'Eléphantine
, d'Ombos, d'Edfoû , d'Elethyia , d'Esné , d'Erment , et toutes
les ruines situées depuis l'île de Philæ jusqu'à Thèbes , avec cinq
autres planches formant la collection des monumens astronomiques ;
2º un demi-volume d'Etat moderne , composé de trente-sept planches :
sujets choisis dans la haute et basse Egypte et dans la ville du Caire ,
ou dans les collections d'arts et métiers , de costumes , et d'inscriptions
arabes ; 3 ° un quart de volume d'Histoire naturelle , composé de
trente-une planches : oiseaux d'Egypte , poissons du Nil , botanique
et minéralogie . Cette livraison renferme dix - neuf planches au - dessus
du format ordinaire , et seize planches en couleur . Le texte de la première
livraison comprend , 1º un volume contenant la Préface histo-
' rique , l'Avertissement , et l'explication des planches d'antiquités à
2° les descriptions des monumens ci - dessus désignés , avec des mémoires
' sur l'antiquité , sur l'état moderne , et sur l'histoire naturelle . Ces descriptions
et mémoires forment le commencement des quatre premiers
volumes du texte in - folio . Le texte de la première livraison comprend
en totalité douze cent quatre- vingts pages.
Le prix de cette livraison est de 750 fr. , papier fin .
La même livraison , avec 16 planches en couleur , pap . fin , 800 fr .;
pap . vélin , 1,200 fr .
( Il y a un petit nombre d'exemplaires dont les épreuves en couleur
ont été retouchées au pinceau avec le plus grand soin , et dont le prix
est de 1,350 fr. )
Deuxième livraison. La deuxième livraison comprendra , rº le
deuxième et le troisième volumes des planches d'Antiquités , uniquement
consacrés à la ville de Thèbes , et contenant les peintures des
tombeaux des rois , avec la collection des manuscrits sur papyrus ,
découverts dans les catacombes de cette ville ; 2 ° un demi-volume de
planches d'Etat moderne , relatives au Caire et à la basse Egypte , ou
tirées des collections d'arts et métiers , de costumes , de meubles , de
MIKL
T
522 MERCURE DE FRANCE ,
médailles et d'inscriptions arabes ; 3º un demi-volume de planches
d'Histoire naturelle ; 4° le frontispice gravé .
Le texte de la deuxième livraison offrira la suite des descriptions
d'antiquités et la suite des mémoires , avec l'explication des planches.
Cette livraison sera publiée dans un an .
Le prix de cette livraison est de , papier fin , 1,200 fr . ; pap. vélin ,
1,800 fr .
- Troisième livraison . La troisième livraison renfermera , 1 ° le
quatrième volume des planches d'Antiquités , contenant les monumens
de Denderah , d'Abydus , d'Antæopolis , d'Hermopolis magna , d'Antinoé
, du Fayoum , avec les grottes et les autres antiquités de l'Heptanomide
; etle cinquième et dernier volume, comprenant les Pyramides ,
les antiquités de Memphis , d'Héliopolis et de toutes les villes anciennes
de la basse Egypte , avec les collections d'inscriptions , méquilles ,
statues , vases et autres antiques trouvés en divers lieux de l'Egypte ;
2º un volume de planches relatives à l'Etat moderne : sujets pris dans
la haute et basse Egypte , avec le reste des collections d'arts et
métiers , costumes , etc.; 3° un volume et un quart de planches
d'Histoire naturelle ; enfin le reste des descriptions et des mémoires ,
avec l'explication des planches .
Le prix de cette livraison est de , papier fin , 1,600 fr . ; pap . vélin ,
2,400 fr.
L'ouvrage entier sera de g volumes , 840 planches . Prix , pap . fin ,
3,600 fr.; pap . vélin , 5,400 fr .
N. B. Les prix ci - dessus comprennent les volumes de texte .
Tous les exemplaires de l'ouvrage , soit sur papier fin , soit sur
papier vélin , sont satinés . On livre les planches en feuilles , dans des
enveloppes cartonnées , et le texte in- folio broché. Les planches sont
imprimées par MM . Langlois , Ramboz , Remond , Richomme et
Sampierdaréna ; le texte sort des presses impériales .
A la fin de l'ouvrage , on publiera la liste des souscripteurs .
Nota. On trouvera de plus grands détails sur la composition de
l'ouvrage , dans l'Avertissement qui fait partie de la première livraison
, et dont on pourra prendre connaissance aux adresses ci- dessous .
On souscrit à Paris , au bureau de la commission chargée de diriger
la vente de l'ouvrage : s'adresser au concierge du palais de l'Institut
; et chez De Bure , père et fils , libraires de la bibliothèque impêriale
, rue Serpente , nº 7 ; et Tilliard frères , libraires , rue Hautefeuille
, nº 22.
AOUT 1810 . 523
Adolphe de Dulmen ; traduit de l'allemand . Cinq vol . in- 12 , fig.
Prix , 9 fr. , et fr . 50 c . franc de port. Chez Guillaume , imprimeur-
Jibraire , place Saint-Germain-l'Auxerrois , nº 41 .
Simple Notice historique sur les généraux étrangers les plus célèbres;
par M. de Châteauneuf. Nouvelle édition , revue et corrigée . Un vol .
Prix , 2 fr . , et 2 fr . 50 c . franc de port. Chez l'Auteur , rue des
Bons-Enfans , nº 34.
Raphaël , ou la Vie paisible , par Auguste Lafontaine , traduit de
l'allemand , par M. Breton. Deux vol . in- 12 . Prix , 4 fr . et 5 fr. franc
de port. Chez J. Chaumerot , libraire , Palais -Royal , galeries de bois ,
n° 188 ; et chez Arthus- Bertrand , libraire , rue Hautefeuille , nº 23 .
Expédition de l'Escaut ; enquête , pièces et documens relatifs aux
affaires de l'Escaut , communiqués aux deux chambres du Parlement
d'Angleterre. Un vol . in- 8° . Prix , 4 fr . , et 5 fr . franc de port . Chez
H. Agasse , imprimeur- libraire , rue des Poitevins , nº 6 ; et chez
Arthus-Bertrand , libraire , rue Hautefeuille , nº 23 .
Les Deux Fiancées , d'Auguste Lafontaine , traduit de l'allemand ,
par M. Propière. Cinq vol . in- 12. Prix , 10 fr . , et 12 fr . 50 c . franc
de port . Chez Chaumerot , ainé , libraire , Palais-Royal , galeries de
bois , nº 188 ; Chaumerot , jeune , passage Feydeau , nº 24 ; et chez
H. Nicolle , rue de Seine , nº 12.
Sous-presse , chez Arthus- Bertrand , libraire , rue Hautefeuille , nº 23.
Voyage aux Indes Orientales , pendant les années 1802 , 1803 ,
1804 , 1805 et 18c6 ; contenant la description du Cap de Bonne- Espérance
, des îles de France , Bonaparte , Java , Banka , et de la ville
de Batavia ; des observations sur le commerce et les productions de
leur pays , sur les moeurs et les usages de leurs habitans ; la relation
de la campagne du contre -amiral Linois , dans les mers de l'Inde et
à la côte de Sumatra ; des remarques sur l'attaque et la défense de
Colombo ; enfin , un vocabulaire des langues française et malaise .
Deux vol in -8° , avec un atlas composé de cartes marines et militaires ,
dressées sur les lieux par l'Auteur , et des planches représentant les
costumes et l'armure des habitans de ces contrées . Dédié à son altesse
impériale et royale le prinee Eugène-Napoléon de France , vice-roi
d'Italie , général en chef ; par C. F. Tombe , ancien capitaine adjoint
du génie , employé près de la haute régence à Batavia , actuellement
chef de bataillon , adjoint à l'état- major général d'Italie ; revu et augmenté
de plusieurs notes et mémoires , par M. Sonnini . Prix , 15 fr .
BIRL UNITY,
TABLE
"
DU TOME QUARANTE - TROISIÈME.
· POESIE .
CANTATE exécutée devant LL . MM. II . et RR . le jour de la
fête donnée par la ville de Paris , etc.
Page 3
Ode à l'occasion des honneurs funèbres rendus au maréchal duc
de Montebello ; par M. le chevalier de Fourey .
L'Amour et la Gloire ; par M. Ourry.
A M. Philippon de la Madelaine , en lui offrant les Lettres à
Sophie ; par M. Louis - Aimé Martin .
Les Jeux floraux .
L'Illusion.
-
Ode ; par M. Soumet.
6
65
70
Ode ; par M. Jomard . 129
-
131
Le Délire poétique.
-
Ode ; par M. J. M. Mossé. 134
Ma première amitié ; par M. Népomucène L. Lemercier. 193
Epitaphe du duc de Montebello ; par M. F. Ferlus . 196
Morceau détaché d'un poëme sur les Arts. - Chant de la Poésie ;
par M. Parseval.
257
Géraud. 259
260
327
329
330
Inscription pour une maison de campagne ; par M. S. Edmond
P
Prologue d'un recueil de Contes ; par M. Aug. Labouisse .
Le Départ. Elégie dans le genre ancien ; par M. L. Manuel.
Le Tombeau de Gelert ; par M. Yduag.
A Mme de M* , sur sa maison de campagne ; par Mme A. D.
Allégorie . - Le Travail , le Plaisir et la Santé ; par M. Aug.de
Belisle .
-
391
Le songe de Pétrarque . - Romance ; par M. S. Edmond Géraud. 393
Augustissimis conjugibus Napoleoni et Maria Ludovicæ. - Epithalamium
; accinente L. F. Cauchy.
Le Dindon et le Corbeau . -
Fable ; par M. H. Caumont.
Vers pour être placés au bas du portrait ou du buste de son Altesse
le Prince de Ponte- Corvo .
Enigmes ,
Logogriphes.
Charades.
455
458
459
6 , 71 , 137 , 197 , 261 , 331 , 394 , 459
9 , 71 , 138 , 197 , 261 , 331 , 395 , 460
9 , 72 , 138 , 198 , 262 , 332 , 395 , 460
TABLE DES MATIÈRES. 525
SCIENCES ET ARTS.
Dissertation sur les propriétés du sucre par M. Jean- Antoine
Gay. ( Extrait . )
Recherches sur les Moeurs des Fourmis indigènes ; par M. P.
139
199 , 263
Huber. ( Extrait . )
Traité d'Architecture rurale ; par M. de Perthuis , ( Extrait. ) 333
Lettres à Sophie sur la Physique , la Chimie et l'Histoire naturelle
; par M. Louis- Aimé Martin . ( Extrait . ) 396
Le Ménage ou l'emploi des Fruits dans l'économie domestique ;
par A. A. Cadet-de- Vaux. ( Extrait . )
461
LITTÉRATURE ET BEAUX - ARTS .
Extrait du rapport sur les travaux de la classe d'Histoire et de Littérature
ancienne de l'Institut , fait par M. Ginguené.
Etudes de l'Enéide de Virgile , par F. H. Paillet. ( Extrait . )
Dictionnaire historique ; par MM. Chaudon et Delandine . Nouv.
Edition . ( Extrait. )
10 , 73
15
23
Lettre sur la Vieillesse ; par J. H. Meister . ( Extrait. )
Revue littéraire . -Voyages dans l'ancience France , par Antoine
Miéville. Recueil de poëmes couronnés par la Société des
Cathérinistes . Choix de poésies de l'abbé de Lattaignant .
Tableau littéraire de la France , pendant le XIIIe siècle .
Morale des Poëtes .
Chants d'Hymen .
---
-La
33
41-46
210
80
85
Annales des Voyages ; par M. Malte-Brun . ( Extrait . )
Essai sur l'Eloquence de la Chaire ; par S. E. Mgr . le cardinal
Maury. ( Extrait. )
145
Le Derviche , conte oriental , etc .; par M. de Boufflers , ( Extr. ) 93
Le couvent de Sainte- Catherine ou les Moeurs du jour. ( Extrait. ) 102
Discours préliminaire du Dictionnaire universel de Biographie
ancienne et moderne ; par M. Auger. ( Extrait. )
L'Incrédulité , poëme ; par M. Alexandre Soumet . ( Extr. ) 152,339
Littérature allemande . Les Papes dans les tems qu'ils étaient
les dispensateurs des couronnes . ( Extrait. )
Elisa et Albert . Anecdote suisse ; par Mme Isabelle de Montolieu
. 167 , 221 , 291 ,
-
-
Les Vies parallèles des Hommes illustres de Plutarque ; en grec .
( Extrait. )
162
360
274
526 TABLE DES MATIÈRES .
353
Du Vrai dans les Ouvrages de Littérature ; par M. Andrieux. 283
Le Sacrifice d'Abraham ; par M. Mallet. ( Extrait. )
Storia della Guerra , etc. Histoire de la Guerre de l'Indépendance
des Etats- Unis d'Amérique ; par M. Charles Botta.
( Extrait. )
Poésies nationales ; par M. d'Avrigny. ( Extrait. )
Des Parisiens , de leurs Moeurs , etc.; par M. Bassempouy .
( Extrait. )
408
420
par J. P. F. Deleuze . ( Extrait . )
Eudoxe ou Entretiens sur l'étude des sciences , des lettres , etc .;
430
Recherches sur l'art statuaire . ( Extrait. )
Voyage à Tine ; par Marcaky Zalloni. ( Extrait . )
465
476
48a
Spectacles .
VARIÉTÉS .
Nécrologie.
Sociétés savantes et littéraires .
Université impériale.
Chronique de Paris .
Institut de France.
Lettres aux Rédacteurs.
47 , 109 , 179 , 243 , 374 , 433 , 496
246 , 308
304
499
105 , 228 , 370 , 492
113 , 233
115 , 302 , 378
POLITIQUE.
Evénemens historiques. 51 , 116 , 182 , 247 , 311 , 370 , 379 , 444, 504
Paris. 61 , 127, 191 , 254 , 318, 389 , 453 , 518
ANNONCES.
Livres nouveaux . 61 , 128 , 192 , 255 , 319 , 390 , 454 , 519
Ein de la Table du tome quarante- troisième .
DE
FRANCE ,
JOURNAL LITTÉRAIRE ET POLITIQUE .
TOME QUARANTE -TROISIÈME.
VIRES ACQUIRIT EUNDO
A
PARIS ,
CHEZ ARTHUS-BERTRAND , Libraire , rue Hautefeuille
, N° 23 , acquéreur du fonds de M. Buisson
et de celui de Mme Ve Desaint.
1810.
BIBL. UNIV,
CENT
1972
B.
"
DE L'IMPRIMERIE DE D. COLAS , rue du Vieux-
Colombier , Nº 26 , faubourg Saint-Germain .
MERCURE
DE FRANCE .
N° CCCCLXVIII .
-
7
Samedi Juillet 1810 .
COMM
ERCE
POÉSIE .
CANTATE
Exécutée devant leurs Majestés Impériales et Royales , lejour de lafête
donnée par la Ville de Paris , au sujet de leur Mariage. Paroles de
M. Arnault , musique de M. Méhul , membres de l'Institut.
LA VILLE DE PARIS.
Du Trône où jusqu'à Toi s'élève notre hommage ,
Du Trône où la beauté règne auprès du courage ,
Et Minerve à côté de Mars ;
Sur ces bords dont l'Amour t'a rendu Souverain
Sur ces bords fortunés , embellis par la Seine ,
LOUISE , abaisse tes regards.
CHEUR GÉNÉRAL .
Ivre d'orgueil et d'allégresse ,
ETE
C'est un peuple entier qui t'en presse ;
Entends ses voeux , l'Amour n'en peut être jaloux :
A notre sort intéresser ton ame ,
SO
Ce n'est point t'arracher aux doux soins de ta flamme ;
C'est t'occuper de ton Epoux .
LA GLOIRE.
Ces murs sont remplis de sa gloire ;
DE
A 2
MERCURE DE FRANCE ,
•
Le marbre ici , de toutes parts ,
De ton Héros t'offre l'histoire ,
Et , dans les prodiges des arts ,
Les prodiges de la victoire.
Admire aussi ar quels bienfaits
Ce Héros porte les Français
A se former sur son exemple :
Là le Génie a son palais ( 1 ) ;
Ici l'Héroïsme a son Temple (2).
CHOEUR.
Ce que les tems ont offensé ,
Plus puissant , son bras le relève ;
Ce que les Rois ont commencé ,
Plus généreux , son bras l'achève .
LE GÉNIE DES ARTS.
Devant son ordre souverain
Le Génie étonné voit tomber les obstacles ;
Les accords du Chantre Thébain
Ont enfanté moins de miracles :
Il veut , et ce palajs (3 ) , à l'orgueil de Paris ,
Par l'orgueil de dix Rois , par trois siècles promis ,
Renaît , parfait enfin , de ses débris illustres :
Il veut, et rajeuni sur ses vieux fondemens ,
Le plus vaste des Monumens
Sous un seul Souverain se finit en deux lustres.
CHOEUR.
O Seine ! dis -nous quelles mains ,
A ces Naïades étonnées ,
Dont les ondes te sont données ,
Ont ouvert ces nouveaux chemins ?
LA SEINE.
Aux besoins , aux plaisirs de la Ville du monde ,
Fière de m'épuiser pour enrichir ses bords ,
De mon urne féconde
Je prodiguais tous les trésors .
Les Rois , dans leur munificence ,
Se contentaient de mes tributs ;
(1 ) Le Palais de l'Institut.
(2) Le Temple de la Victoire.
(3) Le Louvre , commencé sous François Ier,
JUILLET 1810 . 5
NAPOLEON plus grand , devait exiger plus :
C'est dans l'utilité qu'est sa magnificence ;
NAPOLÉON parle , et soudain
A des Fleuves nouveaux Paris ouvre son sein,
Dans l'albâtre et dans l'or , où leurs eaux s'embellissent ,
Ils viennent en sujets rendre hommage à leur Roi ;
Et de mon vaste lit les profondeurs s'emplissent
Des Mots que sur mes Soeurs it a conquis pour moi.
CHOEUR GÉNÉRAL.
Nos descendans pourront - ils croire ,
En admirant tant de splendeur ,
Qu'infatigable Bienfaiteur ,
Il ait porté notre bonheur
A la hauteur de notre gloire ?
LES FEMMES.
C'est à ses Lois que nous devons
La paix qui règne en cette enceinte .
LES HOMMES.
C'est par Lui que nous survivons
Aux feux de la discorde éteinte .
LES SOLDATS.
Les Français des Français ne sont plus ennemis ;
L'État sans s'effrayer voit leur bravoure armée ;
Sous les ailes de l'Aigle , à sa voix réunis ,
Ils ne forment plus qu'une armée.
LE PEUPLE.
Les vieux ressentimens expirent oubliés :
Aux pieds du Trône auguste où Sa Majesté brille ,
Les partis réconciliés
Ne forment plus qu'une famille .
LES FEMMES.
Il nous gouverne en Père ;
LES HOMMES.
༈༙ རཱ་ : ་
LE
Il nous défend en Roi.
PEUPLE.
Par notre intérêt seul le sien se détermine ,
Et son amour pour nous , ô REINE ! est l'origine
De tout l'amour qu'il a pour Toi!
CHOEUR GÉNÉRAL .
Qu'à cet amour le tien réponde !
Que des Rois le plus généreux
MERCURE DE FRANCE ,
Que le plus Grand 'Homme du monde
En soit aussi le plus heureux !
C'est pour remplir cette espérance ,
Qu'en nos murs Tu viens habiter .
Ton amour seul peut acquitter
Toute la dette de la France .
1
ODE à l'occasion des honneurs funèbres rendus au maréchal duc de
MONTEBELLO.
LE char lugubre roule , et lentement s'avance
A travers les sanglots des peuples éperdus.
De longs voiles de crêpe ont obscurci la France :
France , Montebello n'est plus !
Il n'est plus , il n'est plus , le fils de la victoire !`
Sur un lit de lauriers il repose endormi ,
Celui dont l'oeil mourant , ranimé par
A vu fuir encor l'ennemi !
la gloire ,
Alpes! des champs Lombards , l'agile Renomméo
Dirigeant vers Paris son vol triomphateur ,
Vous dit comme il bravait la tempête enflamméo
Du bronze au loin dévastateur .
Combien de fois , ô Nil , sur ton fameux rivage ,
Tu l'as vu , poursuivant les tyrans de Memphis ,
Rendre la vraisemblance au fabuleux courage
Des fils d'Alcmène et de Thétis ! ..
Vainement Saragosse , en ses murs infidèles ,
Rassemble tous les bras du farouche Aragon :
Il paraît , et Joseph de ses enfans rebelles
N'a plus qu'à signer le pardonuloy
Du Vésuve en courroux s'élance un feu liquide ,
Dont les flots rugissans embrâsent les forêts ,
Et dévorent des prés la chevelure humide ,
Ou l'or nourricier des guérêts :
Telle , de rangs en rangs prodiguant le carnagel,
Et même au coeur du brave enseignant la terreur ,
Sur le Germain , l'Ibère , ou l'Arabe sauvage
Se précipitait sa valeur .
'T
2
JUILLET 1810 .
Il ne manque plus rien à sa gloire guerrière :
Il n'y manque plus rien que la mort des héros.
Champ d'Essling , de son sang illustre ta poussière ,
Et couronne tous ses travaux !
D'autres peuvent décrire en leurs chants téméraires,
La pâleur d'une épouse et ses yeux abattus ;
Je crains de profaner ses larmes solitaires ,
Secrètes comme ses vertus.
L'objet de son amour et de sa longue plainte
Joignait à la bonté la sublime candeur ;
Et les mille replis , où se traîne la feinte ,
N'ont jamais sillonné son coeur.
Franc , généreux , loyal , chéri d'amis sincères ,
Trouvant dans ses bienfaits ses plaisirs les plus doux ,
Ce terrible guerrier fut le meilleur des pères ,
Et le plus tendre des époux.
Mais ne va pas , ô lyre ! en accens funéraires ,
Exhaler de tes sons l'héroïque fierté ;
Laisse pleurer sa mort à des muses vulgaires :
Chante son immortalité.
Cieux ! entr'ouvrez l'azur de votre immense voûte ;
Montrez-nous le héros de gloire étincelant .
Aux pieds de Charlemagne il est assis sans doute ,
A côté de l'autre Roland .
Petit-fils de Martel , que ton oreille heureuse
Dut boire avidement les récits du guerrier !
Du Grand NAPOLÉON la inain victorieuse
A fait reverdir ton laurier.
La pourpre impériale à la France est rendue ;
Les peuples devant elle ont fléchi tour-à-tour ;
Et des rois qu'elle a faits la cohorte assidue
S'empresse de former sa cour.
Les Saxons éclairés sont devenus nos frères ;
Les rives du Bétis ont vu nos étendards ;
Rome enfin a rougi de ses noeuds adultères ,
Et n'est plus veuve des Césars .
De nos augustes lois , que l'Europe s'honore
De voir déjà fleurir en ses Etats divers ,
8 MERCURE DE FRANCE ,
R
Le code révéré , qu'un nom sacré décore ,
Est un bienfait pour l'univers ;
Et tandis que des arts la troupe ingénieuse ,
A la voix du héros , prend un sublime essor ,
La science grossit , lente et laborieuse ,
Son impérissable trésor .
En traçant cette histoire , en merveilles féconde ,
Du Grand NAPOLÉON , dis sur- tout aujourd'hui ,
ô Montebello ! que nul monarque au monde
Ne récompensa comme lui . Dis ,
Et vous , Soldats , venez saluer le saint reste
Du plus vaillant soldat nourri sous vos drapeaux ;
Mais arrêtez vos pleurs , et du cyprès funeste
Eloignez les sombres rameaux .
Eh ! qu'importe la mort au brave qui succombe !
A la postérité léguant son souvenir ,
Son regard plein d'espoir , au travers de la tombe ,
S'élance et saisit l'avenir .
Heureux Montebello ! quel Français ne t'envie
De tout un peuple en deuil le regret solennel ,
Et ce noble trépas qui sur ta noble vie
Répand son éclat immortel?
Tu meurs , mais nos enfans rediront ton courage' :
Tu meurs , mais l'univers retentit de ton nom :
Tu meurs , mais il coula sur ton pâle visage
Des larmes de NAPOLÉON .
Par le chevalier FOURCY. !
ENIGME.
JE suis celui que je ne puis pas être ,
Mais sans lequel je ne saurais paraître .
Je disparais à défaut de clarté ;
Et je produis toujours l'obscurité.
Je n'existe que dans la forme
Jamais dans la réalité :
Le tableau que je trace est souvent très- difforme.
Te reste-t -il encor quelque difficulté ?
Eh bien ! lecteur , va m'attendre sous l'orme.
S ...... ༤
JUILLET 1810 .
LOGOGRIPHE.
EN mécanique , avec ma tête ,
Digne d'exercer un Newton ;
Dans la cuisine , sans ma tête ,
Je n'occupe qu'un marmiton .
BERGEAT , de Reims .
CHARADE .
UNE extrême douleur , une vive allégresse
Prennent l'accent de mon premier :
Le petit animal que nomme mon dernier ,
En tourmentant plus qu'il ne blesse ,
Fait ce qu'opère mon entier
Sur les auteurs de toute espèce .
Par le même .
ANAGRAMME.
NAPOLEON LE GRAND ,
Empereur des Français ,
et
Roi d'Italie.
Il sappera ,
confondra
et
détruira l'ennemie
de sa gloire.
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE
insérés dans le dernier Numéro .
Le mot de l'Enigme du dernier Numéro est Balances.
Celui du Logogriphe est Chalumeau , où l'on trouve , hameau ,
lame , eau , ame et mal.
Celui de la Charade est Richelieu.
LITTÉRATURE ET BEAUX -ARTS .
Extrait du RAPPORT sur les travaux de la Classe d'histoire
et de littérature ancienne de l'Institut , fait par M. GINGUENÉ
, l'un de ses membres , dans la séance publique
du 5 juillet 1810 .
Si la Classe d'histoire et de littérature ancienne , dans le
compte qu'elle rend de ses travaux , doit toujours commencer
par ceux dont cette Antiquité grecque , que l'on
n'aura jamais ni épuisée , ni suffisamment étudiée , a été
l'objet , elle se félicite cette année de pouvoir placer à la
tête des Mémoires lus dans son sein le travail considérable ,
étendu , plein de calculs et de recherches , que M. Larcher ,
son doyen , et qui est aussi l'un de ceux de l'érudition
grecque en Europe , a fait sur les observations astronomiques
, envoyées de Babylone à Aristote , par Callisthènes .
C'est sur la foi de Simplicius que l'on a cru à cet envoi .
Cet auteur cite Porphyre , et Porphyre donne à ces observations
envoyées par Callisthènes une antiquité qui paraît.
à M. Larcher choquer toutes les vraisemblances . Pour le
démontrer , il établit , dans la première section de son Mémoire
, qu'il est très -douteux que le philosophe Callisthènes
ait envoyé de Babylone à Aristote des observations astronomiques
, ou que , s'il lui en a envoyé , ce ne peuvent
être que celles qui remontent à l'ère de Nabonasar ; dans
la seconde section , il soutient que les astronomes grecs
jusqu'à Ptolémée , loin de connaître des observations astronomiques
antérieures à cette ère , ne l'ont même pas connue.
Enfin il se propose de prouver dans la troisième section
que Ptolémée est le premier écrivain qui ait parlé de
cette ère de Nabonasar , et qu'il n'en a pas connu qui y fût
antérieure . Après avoir appuyé ces trois assertions de toutes
les preuves que Le texte de Ptolémée lui fournit , et de celles .
qu'il tire d'un nombre considérable d'autres textes , l'auteur
ajoute des considérations tirées du peu de séjour que Callisthènes
fit à Babylone : il y avait suivi Alexandre ; il en
repartit avec lui ; et Alexandre le fit mourir , et mourut luimême
, avant que ni l'un ni l'autre fût revenu dans cette
:
MERCURE DE FRANCE , JUILLET 1810. , 11
ville M. Larcher en conclut que loin d'envoyer à Aristote
des observations aussi anciennes qu'on le dit , Callisthènes
ne lui en envoya d'aucune espèce , et par conséquent que
ce que Simplicius a rapporté à ce sujet , sur la foi de Porphyre
, n'est qu'un tissu de fables .
M. Barbié du Boccage , dans des recherches aussi trèsétendues
, et qui ne furent qu'annoncées dans le rapport
de l'année dernière , a examiné , avec le plus grand détail ,
la topographie entière de la plaine d'Argos . Ce qui l'a conduit
à s'en occuper est une grande carte de la Morée qu'il
a dressée par ordre du Gouvernement , et que l'on grave
maintenant au dépôt de la guerre . Pour ne pas s'égarer
dans les détails immenses et compliqués que la géographie
fournit sur cette plaine , il divise son travail en trois parties .
La première comprend la description de la portion occidentale
de la plaine et du terrain qui y tient jusqu'aux
limites méridionales de la carte : la seconde partie contient
celle de toute la région du nord ; enfin la description des
parties orientale et méridionale est l'objet de la troisième
partie . Dans toutes trois , il prend pour guide Pausanias ,
et compare avec les récits de cet auteur les relations de tous
les voyageurs modernes qui ont visité cette plaine : il a pu
disposer de plusieurs relations inédites qui l'ont souvent
éclairé , mais dont souvent aussi il a eu occasion de relever
les erreurs . Aidé de tous les secours qu'il a pu réunir , il
n'a laissé aucun point de cette plaine sí célèbre dans l'antiquité
, aucune ville , aucun bourg , aucun monument , ni
temple , ni montagne , ni fleuve , ni antre , ni fontaine ,
sans en déterminer la place , et sans tirer des anciens auteurs
tout ce que la fable , l'histoire , la géographie et la
critique pouvaient fournir à leur sujet . Un point sur-tout
qu'il a traité dans la troisième partie l'intéressait particuliérement
: c'était la place qu'occupait la ville de Tirynthe .
L'abbé Fourmont , dans une relation manuscrite , avait cru
en découvrir les ruines bien avant dans les terres , au milieu
des montagnes M. Barbié au contraire les a placées vers
le bord de la mer , dans ses cartes ponr le voyage du jeune
Anacharsis . Fourmont avait communiqué sa fausse opinion
à presque toute l'Académie des belles-lettres ; le savant
Danville lui-même l'avait adoptée . On a depuis peu
renouvelé cette même erreur , et l'on a prétendu que
c'était M. Barbié qui en avait commis une , en plaçant
Tirynthe comme il l'a fait dans ses cartes . Il n'a pas de
peine à démontrer que l'on s'est trompé , parce qu'en sui12
MERCURE DE FRANCE ,
vant Pausanias sur cette route on a cru qu'il était allé
d'Epidaure , qui est à l'une des extrémités , à Argos qui
est à l'autre ; tandis que c'est d'Argos qu'il était parti
pour Epidaure . Dans le premier cas , Tirynthe , qu'il indique
à sa droite , eût été , en effet , où la placent Danville
et ceux qui l'on suivi ; mais dans le second , qui est le seul
conforme aux texte , elle était où M. Barbié l'a rétablie .
Les erreurs qui peuvent s'accréditer sur l'emplacement
d'une ville ancienne sont sans doute importantes ; mais
celles dont un sage tel que Socrate est l'objet , le sont
peut-être davantage . M. Gail s'est proposé de défendre sa
mémoire par un moyen nouveau . C'est principalement
dans le Banquet de Xénophon que l'on puise des argumens
contre ce sage : notre confrère s'est livré spécialement à
l'examen de ce traité , dont le sens ne lui paraît avoir été
saisi ni par les anciens auteurs ,
ni par aucun des éditeurs
et commentateurs modernes , et qu'on ne peut expliquer ;
selon lui , qu'en y admettant l'ironie socratique . Il pense
donc que ce traité de Xénophon est une véritable comédie
où Socrate jone le rôle principal , et où il voit même des
traits qui ne seraient pas indignes de Molière ; qu'il ne
contient point du tout l'éloge de Socrate , qu'enfin il n'est
autre chose qu'une fine critique des sophistes et de Platon
Ini-même , cachée sous le voile de l'ironie ..
· Dans un autre Mémoire , M. Gail se propose de démontrer
que le stoa , ou galerie que les 400 firent construire à
Athènes , selon Thucydide , avait pour objet le maintien
de leur oligarchie , et différait entièrement du long stoà
dont parlent Pausanias , Démosthènes et d'autres auteurs ,
et qui avait dû être bâti par Thémistocles . Notre même
confrère , dans des Observations qui roulent principalement
sur la bataille navale des Athéniens et des Lacédémoniens
dans l'Hellespont , rétablit un lieu sur le bord de la mer
auquel était appuyée une extrémité de la flotté des Athe
niens , et que les géographes les plus savans n'avaient point
reconnu . Enfin M. Gail nous a communiqué ses conjec
tures sur la course des chars dans laquelle Sophocle sup
pose qu'Oreste a péri ; il pense , contre l'opinion de notre
confrère , M. de Choiseul Gouffier , que les chars des dix
concurrens que Sophocle nomme , concoururent , non cinq
par cinq , mais tous les dix à la fois ; que les loges ou
remises qui étaient au bas du cirque , et où les chars étaient
retenus en attendant le signal , étaient aussi au nombre de
JUILLET 1810. 13
I
dix ; et qu'enfin dans les jeux Pythiques décrits par Sophocle
, les dix chars partirent ensemble de la barrière .
Ce n'est pas un seul fait de l'histoire d'Athènes ou un
usage particulier de son peuple que M: Lévesque a voulu
traiter : il a embrassé dans un Mémoire tout ce qui regarde
les moeurs et les usages des Athéniens ; sujet trop vaste ,
sans doute , pour qu'il fût possible d'en donner l'idée dans
ce rapport. Même dans le rapport imprimé , je n'ai pa
parler que de la seule partie qui regarde les richesses , la
manière dont vivaient les Athéniens riches , le luxe da
leurs maisons et de leurs repas . L'auteur entre dans les
plus grands détails sur tous ces points , sur le prix des
maisons et des jardins les plus célèbres , sur la dot des
femmes , sur les spéculations de commerce et l'intérêt de
l'argent , sur la nourriture commune , les vins , la bonne
chère , etc .; et de tous ces détails on peut conclure avec lui
que cette république , l'une des plus riches et des plus florissantes
de la Grèce , était pauvre si on la compare à la répu
blique romaine , ou même aux Etats les moins opulens de
l'Europe moderne , et que les plus riches Athéniens seraient
tout au plus parmi nous des hommes aisés . Quand
on pense cependant à ce que ces Athéniens ont fait de
grand et d'admirable malgré les vices de leur constitution ,
et les vices plus dangereux de leur caractère , à tous les
modèles qu'ils nous ont laissés dans les arts de l'imagination
et les créations du génie , on est tenté de trouver
bien réellement riche ce peuple , sans les inventions duquel
les peuples les plus opulens n'eussent été et ne seraient
encore que des barbares .
L'histoire de cette ancienne Grèce qui nous a laissé de si
grands et de si nobles souvenirs , a aussi voué des tyrans
célèbres à l'exécration de la postérité . Il en est deux dont
les noms se trouvent presque toujours réunis dans les
écrits des anciens , lorsqu'il s'agit de donner des exemples
d'une inhumanité au-dessus de toute croyance . L'un est
Phalaris , tyran d'Agrigente en Sicile , et l'autre , Apollodore
, tyran de Cassandrée en Macédoine . C'est de ce dernier
, et principalement du soin de fixer l'époque où il a
vécu , que M. Clavier a fait l'objet de ses recherches . Il en
doit lire le résultat dans cette séance .
M. Mongez continuant les siennes sur toutes les parties
du costume des anciens , à examiné dans un nouveau
Mémoire les vêtemens extérieurs , manteaux ou surtouts ,
appelés à Rome Lacerna, Penula et Caracalla ; il a décrit
14
MERCURE DE FRANCE ,
la forme de chacun des trois , et fixé le tems où l'on commença
et où l'on finit d'en faire usage . Le dernier a cela
de remarquable , qu'un mauvais empereur qui déshonorait
le beau nom d'Antonin , voulut que ce manteau qu'il avait
adopté pour lui et pour tous ceux qui se présentaient devant
lui , portât le nom d'Antoninien ; et qu'au contraire ce fut
ce manteau , appelé de tout tems Caracalla dans les Gaules ,
qui finit par donner son nom à l'empereur.
Notre confrère a ensuite examiné les vêtemens que les
anciens portaient sous le manteau et sous la tunique extérieure
. Les monumens étant insuffisans à cet égard , c'est
dans les écrivains qu'il a puisé toutes les notions dont il
avait besoin . Une tunique intérieure , de lin ou de coton ;
des caleçons de différente forme ; une pièce d'estomac ,
que l'on nommait thorax ; une espèce de cravate , qui était
regardée comme un signe de mollesse , ou qu'on ne portait
que dans les pays froids : telles étaient les différentes
pièces de cette partie du vêtement. Les hommes avaient
de plus une ceinture : les femmes aussi en portaient une ,
ou plutôt une espèce de bandelette sous la tunique intérieure
, et immédiatement sous le sein . Les deux sexes
mettaient dans leur ceinture leur bourse , leurs clés , et
enfin le linge que nous nommons mouchoir ; ce que
M. Mongez dit de ce dernier prouve que plusieurs philologues
avaient eu tort de croire qu'on n'en trouvait dans
l'antiquité aucune trace .
Un objet qui intéressait les arts , mais d'une autre manière
, a aussi occupé M. Mongez . On a cru avoir décou
vert à Lyon une conserve de vin qui a 100 pieds de long et
15 de hauteur . Le mortier , disait -on , est encore rouge du
tartre que
le vin y a laissé . La possibilité de conserver
ainsi le vin dans des citernes n'était pas douteuse ; l'usage
en existe même encore dans le midi de la France . Notre
confrère n'a douté que de la réalité du fait . Pour s'en
éclaircir , il s'est procuré quelques morceaux détachés de
cet enduit , et M. Darcet , chimiste éclairé , vérificateur des
essais à la Monnaie , ayant soumis ces morceaux à l'analyse
chimique , a trouvé que le mortier en était composé , dans
des proportions qu'il a déterminées , de ciment , de chaux
et d'acide carbonique , mais que rien n'y annonce la présence
du tartre , ou , pour parler plus exactement , du tartrite
de potasse , qui aurait annoncé lui-même que cette
citerne avait en effet renfermé du vin . La couleur rougeâ
tre , seule cause de cette opinion , n'est due qu'à celle des
JUILLET 1810 . 15
poteries dont on a mêlé des fragmens au mortier. C'est
approcher de la vérité , conclut sagement M. Mongez , que
de détruire une erreur ; et les antiquaires ont souvent à
exercer cette critique utile pour la science , et satisfaisante
pour eux .
(La suite au numéro prochain . )
•
ETUDES DE L'ENEIDE DE VIRGILE , à l'usage des Lycées et
des Colléges , publiée par F. H. PAILLET , bibliothé
caire de la ville , et professeur au Lycée de Versailles .
Un vol . in- 8 ° , del'imprimerie de Lebel, à Versailles
Se trouve à Paris , chez Lebel et Guitel , libraires , rue
des Prêtres-Saint- Germain-l'Auxerrois , n° 17. - 1810.
—
C'ÉTAIT un sujet d'un extrême intérêt , et d'une
grande utilité pour l'éducation littéraire de la jeunesse ,
qu'un examen approfondi de l'Enéide de Virgile sous
les différens rapports sous lesquels elle peut être envisagée.
Les rares beautés qu'on découvre dans la conception
de ce poëme , malgré l'état d'imperfection où la mort
prématurée de son auteur l'a laissé , les défauts mêmes
qu'on peut y observer , l'art sublime et le talent presque
divin qui caractérise particuliérement le style de ce grand
poëte , la variété des faits , des traditions , des connaissances
en antiquités , histoire , géographie , philosophie
, etc. , qu'il a rassemblées dans son immortel ouvrage ,
tout cela forme un ensemble d'objets qui traités avec l'érudition
, le goûtet le discernement convenables offriraient
à de jeunes lecteurs , et même à un grand nombre
d'hommes dont la première éducation a été , ou négli
gée , ou imparfaite , " autant d'utilité que d'agrément. Les
matériaux d'un pareil travail ne seraient même pas peutêtre
fort difficiles à réunir ; ils existent disséminés dans
plusieurs ouvrages français , latins , allemands et anglais ,
dont le nombre n'est pas très -considérable , et la dernière
édition de Virgile donnée en 1803 par le savant et respectable
M. Heine , qui réunit , et au-delà , tout ce qui
serait nécessaire sous le rapport de l'érudition , fournit
en même tems des indications nombreuses sur les autres
16 MERCURE DE FRANCE ,
livres qu'on pourrait consulter avec succès pour l'exécu
tion complette d'une entreprise de ce genre .
Malheureusement l'auteur de l'ouvrage que nous
annonçons paraît avoir ignoré l'existence de cette source
d'instruction aussi pure qu'abondante , sur le sujet qu'il
avait entrepris de traiter , ou du moins il paraît l'avoir
entiérement négligée . Il a cru devoir adopter ces formes
d'exposition légère et superficielle qui sont dès longtems
usitées dans les colléges et dans les pensionnats , et
son livre n'est qu'une traduction libre ou abrégée de
Virgile , avec une espèce de paraphrase des endroits qui
lui ont paru le plus mériter cette distinction . Virgile n'est
donc ici considéré ou étudié que sous un seul point de
vue ; on n'y développe aux yeux des lecteurs que le tissu
de sa narration avec quelques réflexions sur le goût , sur
la convenance des idées , ou sur les beautés du style , et les
indications des divers passages des poëmes d'Homère
que Virgile a imités . Mais il nous semble encore que
sous ce rapport le travail de l'auteur n'est ni aussi complet
, ni aussi soigné , à beaucoup près , qu'on pouvait
le désirer. Trop souvent il a vu dans son auteur ce qui n'y
est nullement , et plusieurs fois aussi il n'y a pas vu , ou
du moins il a négligé de faire remarquer les beautés réelles
qui s'y trouvent.
Il veut absolument que l'Enéide ne soit qu'une allégorie
. «< Enée , dit-il , après le sac de Troie , passe en Italie ;
» il y est accueilli par le roi Latinus qui lui donne sa fille .
>> Des Troyens et des Latins il se forme un seul peuple ,
>> uni par les cérémonies d'une même religion : quelle
>> richesse dans ce seul point d'histoire ! quel heureux
>> concours de circonstances y découvre Virgile ! d'abord ,
» ce qui est pour lui le plus flatteur, il voit dans Enée un
>> portrait d'Auguste plus qu'ébauché : il sent en habile
» politique , qu'il est à - propos de diminuer par quelques
» moyens , dans les Romains , cet amour trop jaloux de
» leur liberté , et de les accoutumer à souffrir le joug du
» nouvel Empereur . C'est ce que lui offre encore son
» sujet , sans que ce peuple altier puisse même l'en soup-
» çonner. >>
Virgile saisissait sans doute avec empressement toutes
les
JUILLET 1810 .
17
les occasions de louer Auguste dont les bienfaits l'avaient
prévenu ; il est même probable qu'il avait choisi de préférence
un sujet qui lui offrait de nombreuses et éclatantes
occasions de rehausser dans ses vers la noble origine et
les qualités
éminentes
de son bienfaiteur , et l'on EVE LA
SEIN
raison de dire que si Auguste n'avait pas été neven ethis
adoptifde César nous n'aurions probablementpas l'Eneide
Mais vouloir que ce beau poëme ne soit qu'une frote
allégorie , qu'Enée ne soit qu'un emblème d'Auguste ,
et que l'intention du poete , en composant un ouvrage
d'environ dix mille vers , ait été d'exercer sur l'opinion
de ses contemporains la petite influence qu'on pouvait
obtenir par une harangue ou par un écrit de quelques
pages , c'est , à notre avis , être beaucoup plus habile
politique que Virgile lui -même .
J
Nous savons bien que cette opinion , ou plutôt cette
erreur , n'est pas uniquement propre à l'écrivain que nous
réfutons ; elle a été avancée et soutenue par quelques
hommes qui ne manquaient ni de sagacité ni d'érudition ,
mais elle n'en choque pas moins les véritables principes
du goût et la droite raison : « Il n'y arien , dif à ce sujet
» M. Heyne , qui soit plus étranger au poëme épique que
l'allégorie , elle en détruit toute la force ; elle abaisse
» et dégradela dignité des personnages et des événemens ;
» elle dissipe une illusion chère à l'esprit des lecteurs ,
>> refroidit l'enthousiasme dont ils seraient animés , et
» leur ôte tout le plaisir qu'ils se promettaient . >>
>> ་ ་
L'auteur des Etudes de l'Enéide paraît aussi s'être fait
des idées très -peu justes sur la nature et l'espèce des
emprunts que le poëte latin a faits à Homère , et quel que
soit son zèle pour la gloire de Virgile , on croirait à l'entendre
que celui- ci n'a pas une idée , une conception ,
une image , un personnage , un fait , qu'il n'ait imités du
poele grec . Il semble , dit-il , que Virgile a voulu ras-
>> sembler dans son Enéide tout ce qu'il y avait de plus
>> beau dans l'Iliade et l'Odyssée . Il réduit quarante-huit
>> chants à douze , et deux héros à un ; de deux poëmes
» dont l'un traite de guerres , et l'autre de voyages , il
» n'en fait qu'un de guerres et de voyages tout ensemble ....
» Ce qu'il dit d'Apollon , de Diane , d'Iris , d'Eole , dú
B
S
18 MERCURE DE FRANCE ,
"
» Sommeil , de Bellone , de la Discorde , de la Renommée ,
» et de plusieurs autres dieux , tout cela est pris ou imité...
» C'est aussi sur les héros d'Homère que Virgile a calqué
» les siens.... Lavinie tient chez lui la place d'Hélène ,
» Didon celle de Calypso et de Nausicaa , la Sybille celle
» de Circé ; Anchise dans les enfers fait l'office de Tiré-
» sias ; Palinure dans le même endroit revient à Elpénor ,
» Didon à Ajax, Déiphobe à Agamemnon , etc. » Enfin ,
il n'y a pas jusqu'aux boeufs des Harpies , qui , suivant
l'auteur , ont beaucoup de rapport avec ceux du soleil .
Vraiment il faut bien que des boeufs ressemblent à des
boeufs , des femmes à des femmes , des guerriers à des
guerriers , etc. Il n'y a que la ressemblance , ou le rapport,
de Didon avec Ajax que personne assurément n'admettra ,
mais que conclure de tout ceci ? que l'Enéide n'est pas
un poëme original , qu'elle n'étincèle pas de beautés uniquement
propres à Virgile , de traits sublimes , de tableaux
d'une vérité et d'une grace inimitables , de sentimens
nobles , vrais , touchans , et toujours appropriés avec la
plus merveilleuse convenance aux personnages que
poëte a créés et aux circonstances où il les a placés ? Sans
doute ce n'est pas là ce que
l'auteur veut dire , et il serait
bien faché qu'on tirât une pareille conclusion de son livre :
mais alors il faut avouer que l'espèce de digression qui
le termine , sous le titre de Rapprochement d'Homère et
de Virgile , dans laquelle il a accumulé tous les prétendus
traits de ressemblance qu'on vient de voir entre ces deux
poëtes , et bien d'autres encore , il faut convenir , dis-je ,
que cette digression se compose d'idées tout-à- fait inexactes
et trop peu réfléchies .
le
Parce qu'un érudit du seizième siècle (Fulvius Ursinus)
a compilé une multitude de passages tirés de tous les
auteurs grecs et latins antérieurs à Virgile , et s'est autorisé
du moindre mot qui pouvait avoir quelque rapport
éloigné avec les expressions de ce poëte , pour représenter
à l'instant ces expressions comme une imitation
ou une traduction des auteurs qu'il cite , il ne fallait pas
s'en laisser imposer par cet étalage d'érudition ; il suffisait
d'un peu de réflexion pour apercevoir combien il
arrive souvent à Fulvius Ursinus de rapprocher des pasJUILLET
1810. 19
sages qui n'ont absolument aucune ressemblance , aucune
analogie ; et ce qui prouve que l'auteur des Etudes
de Virgile n'a pas toujours consulté cet écrivain même
avec toute l'attention nécessaire , c'est qu'il lui arrive de
prendre les citations qu'il y a trouvées , dans un sens
différent de celui qu'elles ont réellement . Ainsi , lorsqu'à
la fin du troisième livre Enée raconte la mort de son
père , « ni le devin Hélénus , dit- il , ni la cruelle Céléno ,
» ne m'avaient prédit ce malheur. » Sur quoi notre auteur
s'exprime ainsi : « Cette dernière pensée est d'Achille
» en apprenant la mort de Patrocle. » Or Achille , dans
Homère , ne dit rien de pareil , en apprenant la mort de
Patrocle , qu'il a déjà prévue au moment où Antiloque
vient la lui annoncer ; mais le passage cité par Fulvius
Ursinus , sur le vers 712 du troisième livre de l'Enéide ,
dont il est question ici , est une réflexion d'Homère luimême
, qui , après avoir peint le combat furieux que se
livrent les Grecs et les Troyens autour du corps de Patrocle
, ajoute : « Achille cependant ignorait le trépas de
>> Patrocle .... car sa mère , qui lui avait souvent annoncé
» les décrets de Jupiter , ne lui avait pas prédit alors la
» mort d'un ami si cher. On voit , au reste , que ce
passage d'Homère n'a qu'un rapport bien vague et bien
éloigné avec celui de Virgile .
On ne saurait nier cependant que Virgile , Horace , et
les autres grands poëtes de cette époque , n'aient fréquemment
imité les plus illustres écrivains de la Grèce ,
chacun dans le genre qu'il avait plus particuliérement
adopté ; ils n'avaient pas manqué de mettre à profit , pour
leur propre compte , le précepte que l'un d'eux donnait
aux auteurs de son tems :
Vos exemplaria græca
Nocturnâ versate manu , versate diurnâ .
Mais Virgile a imité Homère et les poëtes d'Alexandrie ,
Horace a imité les lyriques grecs , comme Boileau a
imité Horace et Virgile , comme Racine a imité Euripide
et les écrivains hébreux , et c'était ce procédé d'imitation
qu'il eût été utile et intéressant d'approfondir et
de développer dans un ouvrage tel que celui qui est
B 2
2.0 MERCURE DE FRANCE ,
l'objet de cet article ; il fallait montrer comment le grand
poëte dont on se rendait l'interprète , en traitant un
sujet , pour ainsi dire , contemporain de ceux qu'Homère
a traités , en adoptant par conséquent le système mythologique
du poëte grec , en donnant à ses héros à-peuprès
les mêmes moeurs , les mêmes opinions , les mêmes
sentimens et les mêmes passions , a su pourtant créer un
chef-d'oeuvre qui porte l'empreinte d'un génie original ,
et modifier tout cet ensemble de données d'une manière
propre à satisfaire les esprits les plus délicats d'un siècle
où la civilisation était singuliérement perfectionnée .
Il semble que tout ce qu'a fait l'auteur du livre que
nous examinons , se soit borné uniquement à recueillir
différens morceaux , pris çà et là dans Virgile , qu'il avait
peut-être eu occasion d'écrire à différentes époques ,
pour les exercices de ses écoliers , et à remplir les intermédiaires
par un travail du même genre . Mais il aurait
dû penser que ce qui est bon pour un auditoire , toujours
naturellement disposé à l'indulgence , n'est pas
quelquefois supportable dans un livre destiné à guider
la jeunesse dans ses études , et dont la composition doit
être extrêmement soignée sous tous les rapports ; que
plusieurs traits familiers , ou destinés à égayer des auditeurs
bénévoles , ne peuvent pas sans inconvénient se
reproduire dans un ouvrage sérieux , où ils deviennent
une sorte d'inconvenance ; qu'enfin , si dans le débit ra
pide de ces examens soi-disant oratoires d'un poëte ou
d'un écrivain quelconque , soit grec , soit latin , l'écolier
chargé de faire valoir la doctrine de son professeur n'a
jamais pour contradicteur qu'un ami complaisant , bien
plus empressé à encourager le maître et l'élève qu'à relever
les erreurs plus ou moins graves qui peuvent être
échappées à l'un ou à l'autre , il n'en est pas de même
d'un livre offert par le professeur tout seul au public , qui
attend de lui une doctrine solide , un travail sérieux et
véritablement utile .
Si l'auteur des Etudes de l'Enéide avait fait ces ré
flexions , il n'aurait pas hasardé des pensées souvent
communes et exprimées dans un style incorrect ou trop
familier , comme lorsqu'il dit en parlant des Harpies ;
{
JUILLET 1810. 21
Enée raconte à Didon tout ce qu'il eut à souffrir de ces
» vilains oiseaux. » — « Hélénus leur fait servir des ra-
» fraîchissemens , mais , comme le vent était bon , Enée
>> prie cet habile devin de l'instruire de la volonté des
» dieux. Ici la liaison des idées n'est pas assez sensible ,
et l'on ne voit pas ce que le vent bon ou mauvais pouvait
avoir de commun avec la prière d'Enée . Ailleurs l'aus
teur s'exprime ainsi : « Quelle adresse dans tout ce dis-
>> cours ! le début est d'une véhémencé à étonner l'ingrat
» le plus déterminé. Didon veut d'abord abattre son
» amant, etc .. > «Ces vers sans césure semblent tomber
» aux pieds d'Enée avec Didon pour le fléchir . Plus
loin il dit encore : « Le discours que Boileau met dans la
» bouche de la femme du sieur Lamour pour arrêter son
» mari ; est absolument fait d'après celai-ci. » Et ensuite :
Si le discours de la dame Lamour est calqué d'après
» celui d'Enée , celui du perruquier l'est d'après la
réponse d'Enée à Didon , etc. etc.» Il nous semble
que tout cela n'est ni du bon goût ni du bon style.
>>
Dans les notes qui sont à la fin de ce volume , l'au
teur a voulu développer avec plus de détail les premiers
vers de l'Enéide , et ici encore il est tombé dans un
excès souvent et justement reproché à ce genre d'expli
cation ou d'analyse qui dégénère en minuties et en puérilités
. Onveut voir dans toutes les expressions d'ungrand
écrivain des béautés particulières , une énergie ou une
grâce que personne n'y avait remarquées , de l'harmonie
imitative , des effets , des intentions que le commun des
lecteurs n'y soupçonne pasyson 's'appesantit sur chaque
mot , et l'on étonne quelquefois , en effet , par cetappa
reil et par tout ce fracas des gen's simples qui n'auraient
jamais imaginé tant de belles choses . Ainsi , à propos
de la description que fait Virgile du séjour d'Eole et des
vents , l'auteur de ces notes qui prétend, on ne sait trop
pour quoi , que cette description a donné lieu à dettende ·
l'alcove du Trésorier dans te Lutra , cite lesvots deBon
leau quisont , en effet , d'une perfection admirabley no
Dans le f
ns le réduit obseur d'une alcore enfoncée , etc.
Puis il continue ainsi , « Queligguollesse paffinée ! iln'y
.
22
MERCURE
DE FRANCE
,
» a pas un seul mot dans ce portrait qui ne caractérise
» l'épicurien le plus recherché ..... Réduit , marque un
» lieu écarté , isolé , bien clos . Obscur , il fallait qu'il le
» fût pourpouvoir y dormir jusqu'au grand jour . Ce n'est
>> pas assez d'un réduit obscur , il y a encore une alcove
» enfoncée , etc. » Voilà comment en se donnant , en
quelque sorte , la torture pour expliquer ce qui est fort
clair , om finit par rendre obscures les notions et les
expressions les plus familières . Le mot réduit n'exprime
pas toujours un lieu bien clos , et quand on dit le réduit
d'une alcove enfoncée , on ne veut exprimer par-là qu'une
seule idée , et non pas deux idées distinctes , comme le
prétend l'auteur de la note qu'on vient de lire .
半辈2
.....Voilà hien des critiques ; et c'est avec regret qu'on se
voit obligé de signaler les défauts d'un ouvrage conçu
dans un but louable , exécuté par un homme livré à des
fonctions qu'on ne saurait trop encourager, et dont le zèle
est assurément fort estimable ; il n'a même prétendu ,
comme il s'en explique dans l'avertissement qui est à la
tête de son livre , que mettre sous les yeux des lecteurs
des observations qui ont étéfaites nombre defois par tous
les professeurs éclairés qui ont expliqué Virgile à leurs
élèves . Mais c'est précisément parce que rien n'est si.commun
que ce genre d'observations et d'explications
parce que c'est à-peu-près ce qu'on entend répéter
chaque année dans les exercices publics de nos pensionnats
et de nos colléges , et ce qu'on trouve dans un grand
nombre de livres publiés par les professeurs de ces
établissemens , que nous avons jugé utile de nous exprimer
avec franchise sur les défauts et sur l'insuffisance
de ce mode d'interprétation des auteurs anciens . On
s'autorise de l'exemple du célèbre Rollin qui , dans son
Traité des Etudes , a donné quelques modèles de ce
genre mais il faudrait au moins mettre dans ces imitation's
la même sûreté de goût , la même justesse d'esprit
qui caractérisaient ce sage et respectable écrivain . De plus
on ne saurait nier que depuis lui la science de l'antiquité
, la critique et l'érudition classique ont fait des
progrès sensibles , dont il serait à souhaiter que la plupart
de ceux qui écrivent sur ces matières fussent mieux
91 2050
JUILLET 1810. 23
informés qu'ils ne paraissent l'être . C'est dans les livres
publiés depuis environ trente ans par les plus habiles
philologues de l'Allemagne , de la Hollande et de l'Angleterre
, qu'ils pourront recueillir un grand nombre
d'observations précieuses , et on ne saurait trop les inviter
à exploiter enfin cette mine si riche et si féconde .
THUROT.
DICTIONNAIRE UNIVERSEL , HISTORIQUE , CRITIQUE ET BIBLIOGRAPHIQUE
, etc. , d'après la huitième édition , publiée
par MM . CHAUDON et DELANDINE ; neuvième édition ,
revue , corrigée et augmentée de 16000 articles environ
, par une société de savans français et étrangers
.
( FIN DE L'ARTICLE. )
BEAUCOUSIN figurait déjà dans le Prospectus où son
article donné pour modèle était sans faute . Eh bien !
l'éditeur n'a pas su le copier. Après avoir dit dans son
Dictionnaire : Beaucousin est mort sans avoir mis au
jour aucun ouvrage important , il ajoute : on a de lui les
Vies de Jean Le Conte , de Jean d'Artis , de Bonaventure
Fourcroy, de Nicolas de Ramel, de Philibert Delorme ;
les Eloges de J. B. Hatté , de Loiseau , de Mauléon (17),
de Jacques et Pierre Sarrasin ; la Notice des ouvrages de
Charles Dumoulin , jurisconsulte ; P'Histoire des Hommes
illustres de Noyon ; l'Eloge de Mme Beaucousin sa mère .
On pourrait croire , d'après cette manière de s'exprimer
, que tous ces ouvrages sont imprimés. Cependant
aucun n'est publié . L'erreur ici est d'autant plus
* forte que , dans son Prospectus , M. Prudhomme reproche
amérement à l'estimable M. Delandine de l'avoir
commise.
I. ATHÉNÉE . La traduction de cet auteur , par Lefèvre
de Villebrune , a paru de 1789 à 1791 ( et non 1801 ,
comme le dit M. Prudhomme ) ; elle est en 5 vol . in-4°.
ce que ne dit pas M. Prudhomme ) ; elle ne vaut
(17) Il fallait écrire : De Loiseau de Mauléon .
24
MERCURE DE FRANCE ,
rien ( 18) ( ce que ne dit pas M. Prudhomme ) ; enfint
c'est une traduction française , et l'on serait autorisé à
croire que c'est une traduction latine , d'après ces mots :
« En 1597 parut l'édition de Casaubon , la seule imė
primée sous ses yeux , et que suivit son grand com-
» mentaire . Depuis plus de deux siècles , Athénée n'avait
» pas trouvé un nouvel éditeur quand Lefèvre de Ville-
» brune a donné une traduction de ses oeuvres en 1789
» et 1801 ( lisez 1791 ) . Jean Schweighauser en a donné
» aussi une édition ; le premier volume d'une traduction
» latine nouvelle , etc. parut à Strasbourg , in- 8 ° . »
Notez que l'éditeur n'a parlé précédemment d'aucune
traduction latine , pas même de celle de Dalechamp .
V. BASNAGE DE BEAUVAL (Jacques) , s'il fallait en croire
M. Prudhomme , serait auteur , I de la République des
Hébreux , Amsterdam , 1705 , 3 vol . in- 8° . II , des Antiquités
judaïques , 1713 , 2 vol . in-8 ° .
Basnage est auteur des Antiquités judaïques , livre qui
fait suite au traité de la République des Hébreux . Ce
dernier ouvrage est de Cuneus, qui le composa en latin ;
la traduction française est de Goerée comme on le
voit , Basnage n'y est donc pour rien .
BEAURIEU appelait le tems une dormeuse qui nous mène
à l'éternité. M. Prudhomme a mis un dormeur. Cette
faute qu'on trouve dans la huitième édition n'existe pas
dans la notice que M. Marron donna dans le tems ( 19 )
sur l'auteur de l'Elève de la nature.
BIEVRE . Parmi les calembourgs de cet auteur M. Prudhomme
, d'après ses prédécesseurs , cité le trait suivant :
Dans la pièce de Cléopâtre de Marmontel on fit faire
» un aspic par Vaucanson , et au moment où Cléo
ou Cléopâtre
l'approchait de son sein , l'aspic sifflait . Après la pièce
» on demanda à Bièvre ce qu'il en pensait : Je suis , ré-
» pondit- il , de l'avis de l'aspic . ».
Nous croyons d'abord que cette répartie n'est pas
( 18) On y a compté plus de 6000 fautes . Voyez Magasin encyclopédique
, I , III , page 365 ; le Nouvel Almanach des Muses , 1810 ,
page 263 ; et le Répertoire de littérature " ancienne , page 301 .
(19) Dans le Magasin encyclopédique , I , VI , page 529 .
JUILLET 1810 . 25
!
un calembourg , mais un bon mot , ce qui est bien
différent .
En second lieu , nous avons toujours vu ce bon mot
attribué au marquis de Louvois ou à Fontenelle . Il est ,
au reste , certain qu'il n'est pas de Bièvre . Cléopâtre ,
tragédie de Marmontel , eut onze représentations en 1750 ;
la première eut lieu le 20 mai (20 ) . Bièvre avait alors
environ trois ans , puisqu'il est né en 1747 , de l'aveu du
Dictionnaire universel, historique , critique .
BOISMONT. Ses oeuvres ont été recueillies et publiées
à Paris en un vol . in-8° , il y a quatre ou cinq ans ( 21).
BELLEAU ( Remi) , auteur du seizième siècle , et BEL
LECOUR Comédien , mort en 1778 ( 22) , ( et non en 1786) ,
ne peuvent guère être confondus . Cependant M. Pru
dhomme attribue à ce dernier un poëme macaronique
de Bello huguenotico , qui appartient au premier.
BONNARD . Sa vie a été écrite par M. Garat , et forme
un petit volume in- 18 , imprimé en 1787 (23) .
1
Tous les articles , dont nous venons de parler , sont
donnés pour corrigés : On peut apprécier ces corrections
si fastueusement annoncées . Nous allons examiner quelques
articles que M. Prudhomme a regardés comme
parfaits , puisqu'il n'y a fait aucun changement.
IV. AGAPET , diacre de l'église de C. P. dans le
» sixième siècle , adressa une lettre à l'empereur Justi
nien sur les devoirs d'un prince chrétien . Les Grecs , qui
>> faisaient un grand cas de cette lettre l'appelaient la
(20) Abrégé de l'Histoire du Théâtre Français , tome I , page 98 ;
Mémoires de Collé , tome I , page 202 ; Calendrier historique des
théátrès de l'opéra et des comédies française et italienne , 1751 , in-16 ,
page 60.
(21 ) Ici il y a un singulier quiproquo . On a confondu Boismont
et Boismorand , et l'on attribue à ce dernier les oeuvres du premier.
(22) Abrégé de l'Histoire du Théâtre Français , tome II , page 390 ;
les Spectacles de Paris , 29° partie pour l'année 1760 , page 1re après.
le Calendrier ..
(23) Voyez Dictionnaire des ouvrages anonymes et pseudonymes »
N° 10489.
26 MERCURE DE FRANCE ,
» royale. Elle est dans la Bibliothèque des Pères , et a
» été imprimée plusieurs fois in- 8°. »
Cette lettre fut écrite en 530. Nous en connaissons
une traduction imprimée sous ce titre : Préceptes d'Agapetus
à Justinian mis en françois par le roi Louis XIII,
Paris , P. Lecourt , 1612 , in- 8 ° (24) .
Il nous semble qu'un traducteur d'un rang aussi élevé
n'était pas à oublier .
:
I. ALLARD ( Gui ) , est auteur de plusieurs ouvrages
dont ne parle pas le Dictionnaire universel historique.
quelques-uns pouvaient être passés sous silence ; mais
il fallait absolument faire mention de la Bibliothèque de
Dauphiné , Grenoble , 1680 , petit in- 12 . P. V. Chalvet
en a donné une nouvelle édition , revue et augmentée sous
ce titre Bibliothèque du Dauphiné, Grenoble , 1797 ,
in-8 °. Cette nouvelle édition est mutilée , et ne remplace
point la première qui est très-rare (25 ) . P. V. Chalvet en
voulant relever des fautes en a ajouté à l'ouvrage d'Allard,
Le jugement que nous venons de rapporter sur le
travail de Chalvet est de l'abbé Mercier de Saint-
Léger. Il paraît que M. Prudhomme ne juge pas à propos
de faire usage des notes qu'il dit avoir de ce célèbre
bibliographe.
<< II. BARRE ( Pierre ) , médecin du dernier siècle , a
» publié quelques ouvrages sur sa profession , I un traité
» sur l'abus de l'antimoine , II un autre sur l'usage de la
» glace , III un autre de veris terminis partûs humani, » «
Cet auteur ne s'appelait pas Barre , mais BARRA ( 26) ;
il ne vécut pas dans le dernier siècle , mais dans le dixseptième
siècle . Son ouvrage sur l'abus de l'antimoine et
de la saignée a été imprimé en 1664 ; le traité sur l'usage
(24) On peut voir le volume à la Bibliothèque impériale , * E ,
N° 1092 .
(25) Magasin Encyclopédique , IV , I , page 339.
(26) Voyez Les Lyonnais dignes de mémoire , tome I , page 253
et l'Histoire litf. de la ville de Lyon , par Colonia , tome II , pages
802 , 803.
JUILLET 1810 . 27
1
de la glace , de la neige et du froid ; en 1671 , puis en
1675 (27).
Passons aux additions .
:
Les articles consacrés à BENEZECH , BICHAT, BOUILLE ,
BOUCHAUD ( Mathieu-Antoine ) , BRONGNIART , BRUNCK ,
CALONNE , CAMBACERES , donnés pour nouveaux , ne le
sont pas il était déjà question de ces personnages dans
la huitième édition ( 28) ; l'alinéa sur Brongniart y a
mème été copié textuellement. On a ajouté seulement le
rapport du calendrier grégorien au calendrier républicain
pour une date .
Quelque tems après avoir mis son ouvrage en vente ,
l'éditeur a fait faire une vingtaine de cartons ; un de ces
cartons a été destiné à faire disparaître le passage suivant
:
« BACHIUS ( Joannes- Augustus ) , uno volumine vul-
» gavit Xenophontis oeconomicum (29) , Apologiam So-
» cratis , Symposium , Hieronem , Agesilaum , doctè pro-
»fectò et eleganter ; quem virum nisi præmaturi acer-
» bitas fati abstulisset , haberet jurisprudentia , qui anti-
» quos illos Cujacios et Gothofredos referret. »
Voilà tout l'article , il était certainement déplacé dans
un Dictionnaire français . Au moyen d'un carton , cette
phrase a disparu de presque tous les exemplaires , et est
remplacée par ce qui suit :
>>
BACHIUS (Jean- Auguste) , né en 1721 , mort en 1756,
» a publié en un seul volume les OEconomiques de Xénophon,
l'Apologie de Socrate , Symposius , Hieron et
» Agésilas , avec des observations curieuses et des notes
» très-savantes . Il est très-malheureux qu'une mort pré-
» maturée l'ait enlevé aux lettres il était déjà mis au
» nombre des plus fameux jurisconsultes , et regardé
» comme le successeur des Cujas , des Barthole et des
>> Godefroi . »>>
:
N'est- il pas singulier de présenter, Bachius comme
(27)) Les éditions que nous citons sont à la Bibliothèque de l'Ecole
de médecine à Paris.
(28) Tome XII , à la fin .
(29) Il fallait écrire : Xenophontis Economicum.
28 MERCURE DE FRANCE ,
successeur des Cujas et des Godefroi , quand on ne cite
de lui qu'une édition de Xénophon ? Il fallait nécessairement
parler de son Histoire de la jurisprudence romaine
(30) .
AVISSE ( Etienne ) , auteur de la Gouvernante , a un
article suffisamment étendu , quoique court ; celui qui
suit, consacré à un autre AVISSE , est beaucoup trop long.
Ce dernier auteur devait remplir tout au plus dix lignes ;
il en occupe plus de soixante . On parle beaucoup plus
briévement d'Arbogast , personnage un peu plus important
, qui a été membre de la Convention nationale , ce
que M. Prudhomme ne dit pas .
ARTEAGA. Ses Révolutions du théâtre musical en Italie
ont eu au moins trois éditions en Italie . M. le baron
de R..... en a donné une traduction française sous ce
titre : Les Révolutions du théâtre musical en Italie , depuis
son origine jusqu'à nos jours , traduites et abrégées de
Pitalien de dom Arteaga ( sur la troisième édition . )
Londres , 1802 , in- 8°.
BARRETT ( Paul de ) n'est pas l'auteur des Histoires ét
Maximes morales extraites des auteurs profanes . Paris ,
1781 , in 12. Cet ouvrage est une traduction du Selectæ
e profanis. Les ouvrages mentionnés par M. Prudhomme
n'étant pas tous ceux de Barrett , au lieu de dife , on a
de cet auteur , ce qui ferait croire que c'est tout ce qu'on
a de lui , n'aurait-il pas fallu dire : Ses principaux ouvrages
sont ?
BARTHELEMI COURCAY , neveu de J. J. Barthélemi“ ,
s'appelait André.
BEATTIE ( James ) est mort le 18 août , et non en octobre
1803.
BEAUCLAIR a publié un Cours de gallicismes , Francfort
1794 , en deux gros volumes in- 12 , et non en un
volume in- 8 °.
Mite BIHERON s'appelait Marie- Catherine .
BAUDEAU ( Nicolas ) n'est pas le seul auteur des Ephemérides
du citoyen ; il a eu pour collaborateur le marquis
950 13
(30) J. B. Bachii histor . jurisprud. rom . novis observ . auxit Aug.
111 ( 8)
Corn. Stockmann , Leipsig , 1806 , in- 8 .
JUILLET 1810 . 29
de Mirabeau , et pour continuateur M. Dupont de Nemours
. Cette collection a 63 vol . in- 12 . L'abbé Baudeau
avait entrepris et commencé une édition des Economies
royales de Sully qui devait avoir 12 volumes in-8° . Celte
entreprise n'a pas été achevée ; il en a paru deux volumes
seulement . M. Prudhomme n'en parle pas .
BERTRAND ( Antoine - Marie ) était maire de Lyon en
1793 ; il ne l'était pas en 1795. Cet article fourmille
d'erreurs ; mais nous ne croyons pas convenable de
parler ici des malheureux événemens dont nous avons
été témoin oculaire :
Quæque ipse miserrima vidi.
Si les tems sont trop rapprochés pour en parler froidement
, ils ne sont pas assez éloignés pour que l'auteur
des Révolutions de Paris soit excusable d'en parler inexactement.
CAMBRY. L'éditeur lui attribue un Voyage en Angle
terre. M. Ersch (31 ) et M. Boucher la Richarderie (32)
parlent d'une seconde édition de cet ouvrage . Personne
ne parle de la première , personne n'a vu ni la première
ni la seconde : nous avons fait beaucoup de recherches
à ce sujet , et après deux ans de perquisitions , nous
pourrions presque affirmer que si l'ouvrage a été fait ,
il n'a pas été imprimé.
V. BAUME ( GRIFFET DE LA ) s'appelait Antoine Gilbert,
Il était né à Moulins ; il était neveu du P. Griffet , jésuite .
Il est mort le 18 mars 1805 ; il a traduit les tomes II à
VIII de l'Histoire des Suisses , de Muller , ouvrage assez
important pour qu'on dût en parler . Quant à la Messe de
Gnide , « dans laquelle ( au jugement de M. Prudhomme)
» cet auteur prouve que son talent ne se bornait pas à
» traduire , mais qu'il savait encore composer , » il fauț
ne l'avoir pas lue ou avoir de singuliers principes pour
en faire un tel éloge . La Messe de Gnide est un ouvrage
obscène , sans esprit et sans goût.
Il nous reste à parler des omissions ; et c'est la partie
(31) Supplément ( premier ) à la France littéraire , page 91 .
(32) Bibliothèque universelle des voyages , tome III , page 217.
30 MERCURE DE FRANCE ,
la plus difficile . On ne peut avoir dans la mémoire et
rangés par ordre alphabétique les noms de 50000 personnes
. C'est le tems seul qui peut révéler les omissions ;
il faut qu'elles soient bien nombreuses pour que nous
puissions déjà en signaler quelques-unes .
BREZ ( Jacques ) , mort à 28 ans en 1798 , auteur de
'Histoire des Vaudois , etc. (33).
BARRE BEAUMARCHAIS ( Antoine la ) , traducteur de la
Monarchie des Hébreux , et auteur de beaucoup d'ouvrages
(34) .
BELOT ( Mme ) , plus connue sous ce nom que sous
celui de Meynières qu'elle porta ensuite , morte à Chaillot
en 1805. Elle a traduit de l'anglais l'Histoire d'Angleterre
, par Hume , et d'autres ouvrages (35) .
}
BUCHOZ ( Joseph-Pierre ) , laborieux naturaliste , auteur
de plus de 300 volumes , mort à Paris le 30 janvier
1807 (36) ...
ANTREMONT ( Mme d' ) . Cette omission eût pu se réparer
en partie , en lui donnant un article sous le nom
de BOURDIC qu'elle a aussi porté . Sans doute elle aura
un article sous le nom de Mme Vior : mais l'omission
des renvois qu'on devrait trouver aux mots ANTREMONT
et BOURDIC , nous ne voyons aucun moyen pour la réparer
(37) .
Tous ces personnages méritaient sans contredit que
l'on parlât d'eux . Peut-être même , puisqu'on faisait tant
que d'ajouter 16000 articles , aurait-on dû réserver des
places à BERR-BING ( Isaïe ) , BERTIN- D'ANTILLY , BERTRAND-
QUINQUET , BONNAIRE DE ROUVILLE , BOULLEMIER ,
(33) On trouve sa notice dans le Magasin Encyclopédique, IV, VI,
pages 390-391.
(34) Il n'y avait presque qu'à copier les Mémoires hist. , crit . et
litt. de Bruys , tome 1 , pages 159 et suiv .
(35) Archives littéraires , tomne VI. ( Gazette littéraire , avril 1805,
page xxiij . )
(36) Son éloge , par M. Deleuze , a été insérée dans la Revue philosophique
, littéraire et politique , No 17 de 1807 , tome LIII , p . 503 .
(37) M. Mulot a donné sa notice dans le Nouvel Almanach des
Muses , seconde année , 1803 , page 304.
JUILLET 1810 . 31
BOURIENNE , BRETIN , BUREAUX- DE-PUZY , BURSAY , comédien
, traducteur de Misanthropie et Repentir , etc.
Les trois volumes de la neuvième édition du Nouveau
Dictionnaire historique sont ornés de 192 portraits . L'édi
teur a pris une excellente précaution , c'est de mettre au
bas de chacun le nom du personnage qu'il est censé
représenter. Cependant , malgré cela , on ne reconnaît
pas davantage les hommes illustres . Douze portraits sur
une feuille in- 8 ° ! A vrai dire ce ne sont pas des portraits
, mais des images comme celles qu'on voit sur les
almanachs de cabinet .
Au surplus , ces portraits nous ont rappelé une
anecdote .
Lors de la querelle du jansénisme , un graveur étant
allé en Hollande , y débita très- chèrement et en peu de
tems une infinité d'exemplaires d'un mauvais portrait , au
bas duquel il avait mis le nom du P. Quesnel ; et comme
quelques personnes qui connaissaient ce Père reprochèrent
au marchand que ce portrait ne ressemblait pas à
l'original , il répondit froidement , « qu'il n'avait cherché
>> en cela qu'à satisfaire l'empressement du public : Po-
» pulus vult decipi, decipiatur. Le public veut être trompé,
» qu'il le soit . »
་
Le nom d'aucun auteur ne se trouve ni sur le frontispice
, ni au bas des articles du Dictionnaire universel
historique. Trois ou quatre seulement des soixante collaborateurs
annoncés dans le Prospectus sont restés attachés
à l'entreprise de M. Prudhomme , et sont nommés
par lui dans son Discours préliminaire . Ce Discours
préliminaire est vraiment une pièce curieuse ; il est intitulé
Avis de l'éditeur , et est remarquable par la bizarrerie
des idées et leur incohérence .
Nous croyons devoir relever une assertion étrange
qu'on y trouve . D'autres libraires , ainsi que nous l'avons
dit , ont sous presse un ouvrage (38) dans le même genre'
que celui dont nous venons de rendre compte . Or ,
M. Prudhomme prétend qu'ils ne peuvent faire leur ou-
(38) Le Prospectus , ou Discours préliminaire , par M. Auger ,
parait depuis quelques mois.
32 MERCURE DE FRANCE ,
vrage , sans puiser dans le sien , 1 ° la série des noms
( que lui- même a prise dans Moreri , Bayle , Ladvocat ,
Barral , etc. etc. etc. ) ; 2 ° les recherches immenses qu'ont
exigées toutes les dates ( comme si son livre était la loi et
les prophètes ) ; 3 ° les lieux et l'époque de la naissance
et de la mort des auteurs ( nous avons démontré l'exactitude
de M. Prudhomme sur ce point ) ; 4° les titres des
productions littéraires ( qu'on trouve dans les catalogues
et les bibliographies , et encore mieux en ayant les livres
sous les yeux ) ; 5 ° les faits historiques ( comme si M. Prudhomme
les avait inventés. )
M. Chaudon , premier auteur du Nouveau Dictionnaire
historique , ne vint qu'après Moreri , Ladvocat ,
Barral , etc .; et dans la Préface de la première édition de
son livre , Préface reproduite par M. Prudhomme , on
lit ce qui suit :
« Notre ouvrage n'était d'abord qu'un répertoire pour
» notre usage particulier , et comme un supplément au
» Dictionnaire historique de M. l'abbé Ladvocat . Nous
>> avons attendu long- tems qu'une main plus habile que
» la nôtre réparât ce petit édifice , et en élevât un plus
» digne au (39) public . Nous croyions que l'auteur dų
» Dictionnaire historique et critique en 6 volumes in- 8 ° ,
» ( l'abbé Barral ) aurait fait ce que nous n'osions faire ;
» mais cette production , quoique rédigée par un homme
» de mérite , n'ayant pas répondu à notre attente , etc. »
Il nous semble que les éditeurs et auteurs du Diction
naire universel de biographie ancienne et moderne peuvent
tenir le même langage .
Pendant que nous examinions la première livraison
du Dictionnaire universel historique , M. Prudhomme
publiait la seconde . Nous l'avons parcourue , et déjà nous
avons aperçu un grand nombre de fautes . Dans la première
, comme dans la seconde livraison , il y a quelques
articles curieux et bien traités . Un grand nombre n'est
ridicule que parce que l'éditeur n'a pas su employer les
matériaux qu'il avait. Il y a une grande confusion dans
les articles ; il n'est pas rare de voir attribuer à un auteur
(39) Il fallait du
des
JUILLET 1810 . 33
5
des ouvrages qu'on doit à un autre . Quelques person
nages sont reproduits deux ou trois fois . Il paraît aussi
que les notes qu'a M. Prudhomme sont loin d'être écrites
correctement ; de là de singulières erreurs dans la manière
d'écrire les noms propres . De nombreuses fautes
d'impression viennent encore déparer le Dictionnaire universel
historique. La cause principale de tous ces défauts
est dans la précipitation de l'éditeur. Il a voulu gagner
de vitesse ses concurrens . Il eût mieux fait peut-être de
marcher de front avec eux . Aujourd'hui qu'il est lancé
dans la carrière , il ne peut plus reculer ; mais il a rendu
plus grande la responsabilité de ses concurrens . On a
beaucoup de raisons pour exiger de ces derniers un ouvrage
très-supérieur au Dictionnaire universel historique .
Leur travail répondra-t- il au désir du public , à l'espoir
de quelques personnes ? Feront-ils mieux que leur devancier
? Ce sera au public à prononcer.
A. J. Q. B.
LETTRES SUR LA VIEILLESSE ; par J. H. MEISTER . Avec cette
épigraphe :
Τὸ γὰρ φιλότιμον ἀγήρων μόνον
In- 12 . Prix , 1 fr . 80 c . , et 2 fr . 25 c . franc de port.
A Paris , chez Ant. Aug. Renouard , libraire , rue
Saint-André-des-Arcs , n° 55.
La vieillesse , malheureusement pour elle , n'est rien
moins qu'un sujet neuf ; beaucoup de grands écrivains
l'ont traité , à commencer par Cicéron ; Sénèque en
parle aussi , plutôt néanmoins par occasion qu'autrement.
Tout ce qu'ils ont écrit l'un et l'autre est bon à lire ,
mais difficile à suivre , et ne convient pas , à beaucoup
près , à tout le monde. Le premier paraît n'avoir en
vue que la vieillesse d'un homme respectable qui espère
être respecté , d'un orateur sublime qui espère être
écouté , d'un grand homme d'Etat qui espère être consulté
, d'un Cicéron , en un mot , c'est- à-dire , d'un
homme comme il y en a bien peu . La vieillesse dont
C
cen
34
MERCURE
DE FRANCE
,
l'autre nous parle , est celle d'un stoïcien dans toute
la force , dans toute la rigueur du terme , c'est- à-dire ,
d'un homme comme il n'y en a point . Respectons les
anciens comme ils veulent qu'on respecte les vieillards ;
mais avouons , en même tems , que Mme de Lambert ,
M. de Saint- Lambert et M. Meister , entre lesquels nous
ne prétendons pas assigner de rang , sont bien mieux
entrés dans la matière . Ils ne se perdent ni en vaines
discussions , ni en frivoles subtilités ; il ne proposent
rien que de faisable d'après l'ordre présent des choses ,
et n'adressent leurs réflexions qu'à des personnes qu'une
éducation libérale et une fortune indépendante auraient
mises à portée de les entendre et de les suivre . On ne
saurait donner de meilleurs conseils ; mais nous craignons
que les vieillards ne les reçoivent comme des
riches à qui on voudrait faire l'aumône . La vieillesse ,
de sa nature , est un peu difficile à morigéner ; elle
pense qu'elle n'a besoin des avis de personne , qu'elle les
a tous reçus chemin faisant de la plus grande maîtresse
qu'on puisse consulter , l'expérience , et que c'est à elle
à en donner aux autres . Quant à ceux qu'on veut bien
lui offrir , ou elle n'est pas encore en humeur de s'y
conformer , ou elle n'est plus en état d'en recevoir.
N'a-t-elle pas , en effet , quelque droit de croire qu'elle
peut se passer de précepteur ? car , si le précepteur est
jeune , de quoi se mêle-t- il ? s'il est vieux , au contraire ,
est-il bien sûr de ne pas radoter ? D'ailleurs , ou il
exhorte à faire comme lui , alors il se donne pour modèle ,
et son orgueil le décrédite ; ou il ne fait pas ce qu'il
recommande , et que penser alors de sa doctrine ? il
contrarie ses conseils par ses exemples ; mais ses conseils
ne sont que des mots , et ses exemples sont des
choses .
Si quelqu'un , cependant , pouvait être appelé à cette
tâche plus difficile que nécessaire , ce serait le sage écrivain
que nous avons en ce moment sous les yeux : un
style facile et clair , un raisonnement solide , un esprit
de modération , de paix , de bienveillance universelle
et jusqu'à cette confiance aimable qu'il semble témoigner
à ses lecteurs , les attachent plus que l'on ne s'y attenJUILLET
1810 . 35
dait. On croit voir par-tout que M. Meister écrit autant
d'après son sentiment que d'après sa raison ; il n'a pas
l'ambition de se peindre , mais il se montre ; on aime à
savoir qu'après une vie orageuse il jouit enfin d'un sort
tranquille , dont sa modestie se contente . On en jouit
avec lui , on se repose en pensée dans sa retraite , on
voudrait prolonger et partager les heures sereines qu'il
y passe , et quelquefois on se sentirait l'envie de tout
laisser pour aller s'établir dans un si agréable voisinage .
Enfin on s'arrêté à cette partie du livre comme devant un
beau couchant qui répand une teinte plus harmonieuse
sur tous les objets qu'il éclaire ; tandis qu'à l'horizon
aucun nuage noir , aucune vapeur inquiétante ne menace
d'un mauvais lendemain .
C'est à l'âge de soixante cinq ans que M. Meister écrit
sur la vieillesse . Le moment ne pouvait pas être mieux
choisi : à soixante-cinq ans on doit , si nous nous en
souvenons , savoir encore un peu ce que c'est que des
passions , ou l'on n'en aurait jamais eu ; on doit en
même tems savoir ce que c'est que la sagesse ; ou bien
on ne le saurait jamais plus vieux , on n'aurait plus la
confiance des autres âges ; plus jeune , les vieux refuséraient
de vous écouter ; au lieu qu'à cet âge , on est
comme un autre Tirésias , dans le secret des deux partis .
Nous demanderons à présent qu'est- ce que la vieillesse
, et pourquoi on voudrait la regarder comme une
sorte d'existence à part de la vie , tandis qu'elle n'en est
que la continuation. La vie est une journée plus ou
moins longue qui se refroidit d'ordinaire vers le soir ;
voilà tout le mystère ; il faut de bonne heure prendre
ses précautions pour en souffrir le moins possible ; et
c'est apparemment pourquoi M. Meister suppose un
Néophyte qu'il instruit et qu'il initie , en quelque sorte ,
au secret de vieillir sans chagrin et d'être vieux sans
ennui ; mais selon M. Meister ce secret est celui de bien
vivre , par conséquent celui qu'il faut mettre toute la
vie en pratique , car c'est dès l'entrée du stade que le
coureur doit ménager ses forces et son haleine pour les
conserver jusqu'au but .
Au fait , la vieillesse , à proprement parler, n'est que
C 2
36 MERCURE DE FRANCE ,
le lendemain de la jeunesse ; mais où est le point de
partage , la vraie ligne de démarcation ? Il y a tant de
variétés dans la nature , tant de hasard dans les choses !
tel est déjà vieux , étant jeune ; tel est encore jeune , étant
vieux. M. Meister , pour se reconnaître dans le champ
qu'il parcourt , suppose , d'après les calculs reçus , que
la durée moyenne de la vie humaine est de soixante et
quinze ans ; il divise ensuite cette durée en trois parts
égales , dont la dernière est , comme de raison , pour
la vieillesse ; les gens de quarante-neuf ans trouveront
qu'il la fait commencer de bonne heure ; ceux de soixante
et quatorze ans ne seront guères plus satisfaits . Au reste ,
dans tous les comptes de ce genre il n'y a de vrai que
les sommes totales ; quant aux élémens dont elles se
composent , il y reste heureusement une latitude indéfinie
que l'espérance étend au gré de chacun et dont elle
profite pour bercer les vieux enfans qui en ont besoin .
Ce n'est donc point pour ceux qui se croient arrivés à
la vieillesse que ce livre est fait , mais pour ceux qui sont
encore en chemin , c'est- à-dire , pour tout le monde ;
car les jeunes ne comptent pas mourir jeunes , et les
vieux comptent bien vieillir encore . Ainsi la fuite de
tout excès , la modération dans les plaisirs , le soin de sa
santé , et jusqu'à l'économie dans la dépense , conviennent
également à tous les âges . Ces choses seront en
tout tems bonnes à recommander à quiconque aimera
mieux vieillir que mourir. On pourra trouver que la
plupart des avis de M. Meister ne sont pas nouveaux , à
beaucoup près , mais ils sont utiles , et dès-lors ils sont
bons à répéter ; car il y a cette différence entre ce qui
est utile et ce qui n'est qu'agréable , c'est que l'utile
est toujours utile , au lieu que l'agréable n'est d'ordinaire
bon que pour une fois , et ne peut pas reservir .
Les défauts qu'on reproche aux vieillards , ont presque
tous été consignés dans les admirables vers d'Horace ;
cependant ils n'appartiennent pas si fort en propre à la
vieillesse , que toutes les autres saisons n'en ayent leur
Fart . Aussi M. Meister propose-t-il , avec grande raison ,
de s'en corriger d'avance ; car une fois la vieillesse venue ,
il ne serait plus tems . En effet , un vieillard n'a commuJUILLET
1810 . 37
nément que les défauts qu'ir a toujours eus , et souventily
en a eu beaucoup , tels que l'inconséquence , la frivolité ,
la fatuité , l'impétuosité , et d'autres encore , dont la
vieillesse est presque toujours le correctif : il y en a
cependant aussi quelques -uns qui croissent avec l'âge ,
comme on voit toutes les irrégularités de nos traits et
de nos tailles se prononcer davantage à mesure que la
lourde main du tems s'appesantit sur nous ; mais le
principe était dans notre nature ; la vieillesse a trouvé
tout cela , elle n'a rien apporté . Ce vieillard que vous
accusez d'être si avare , a-t-il jamais été généreux ? Celui
à qui vous reprochez un égoïsme si dur , était-il né bien
sensible et bien tendre ? Cette raison si faible , si chancelante
dans ce malheureux octogénaire , a -t- elle été vingt
ans plutôt bien forte et bien lumineuse ? non , le vrai
défaut et presque le seul qu'on puisse attribuer à la vieillesse
, encore n'est- il pas général , c'est la paresse , qui
dans le fond , n'est autre chose que l'assoupissement
d'un ouvrier à la fin de son travail.
Quant à ce qu'on appelle par-tout les malheurs de la
vieillesse , ils ressemblent à certains maux , à certaines
blessures , qui excitent plus de pitié qu'ils ne causent
de douleur . Une première réponse à tout ce qu'on se
figure d'avance sur le triste sort des vieillards , c'est que
personne d'entre eux n'en désire la fin , et que souvent
même ils meurent avec plus de regrets que les nouveau
venus. On dirait que plus on avance dans la vie et plus
on s'y attache ; il faut que les restes en soient bons .
Considérez-vous peut-être la vieillesse comme une maladie
? celle -là , sans doute , en se prolongeant devient
mortelle ; mais vous n'en avez guère eu dans le cours
de la vie dont vous n'ayez souffert davantage . Nous
dirons plus , c'est de toutes les maladies celle dont on
meurt, le moins , et l'horloge de la vie a presque toujours
été monté par la nature pour plus long-tems qu'il n'a
duré ; c'est le hasard , c'est la folie qui l'ont dérangé ;
On meurt parce qu'on est homme , et non parce qu'on est
vieux . N'importe , dira-t-on , ' l'approche terrible de la
mort n'en est pas moins un supplice pour les vieillards .
Nous avons là dessus leur secret : quand ils en parlent
38 MERCURE
DE FRANCE
,
c'est plutôt pour intéresser les autres que pour s'en attrister ;
ils en parlent souvent , mais ils n'y pensent guères , on en
peut juger par leurs vastes projets . Mais n'y eût- il que
les regrets qu'on doit leur supposer.... Et qu'est- ce qu'ils
regretteraient ? les avantages de la figure ? cette perte-là ·
commence long-tems avant la vieillesse , et ceux et
celles -même qui s'en attristeraient ne mériteraient pas
d'être consolés . S'affligeraient-ils de la perte de leurs
forces ? il leur en reste assez pour ce qu'ils ont à faire .
Serait-ce de l'affaiblissement de leur esprit ? c'est la chose,
que l'esprit sent le moins , il ne voit de lui que ce qui en
reste . On pourrait , avec plus de raison , s'effrayer de .
l'abandon où languissent quelques - uns d'entre eux ; mais
ceux qui s'en plaignent , ne se le sont-ils pas quelquefois
attiré par une humeur fâcheuse qui date de plus loin ?,
Les hommes , en général , ne fuient pas qui les aime . Il
est vrai aussi qu'on n'avance dans la vie qu'en laissant
derrière soi beaucoup de ceux qui avaient commencé le
voyage avec nous ; il y a un Polyphème invisible qui
dévore tous les jours un de nos compagnons ; on ne peut
ni les défendre , ni les remplacer ; mais encore une fois ,
c'est le sort de tous les âges . Notre monde disparaît peuà-
peu , un autre le remplace ; nous le voyons.se remplir
d'inconnus qui ont d'autres intérêts , d'autres manières ,
d'autres moeurs , un autre langage . Eh bien ! vivons
avec eux comme au milieu d'un peuple étranger , chez
qui nous devons au moins trouver un accueil hospitalier...
Au peu d'amis qui nous restent , ajoutons-en que
nous soyons plus sûrs de conserver ; des amis qui n'aient
d'autre affaire que de nous plaire , que nous soyons les
maîtres de quitter et de reprendre à volonté ; nos livres...
Cependant les livres sont des amis , si l'on veut , mais
des amis qui n'aiment point ; ils causent à merveille ; ils
parlent quand on le désire ; ils se taisent quand on se
lasse , ils reviennent quand on les rappelle , ils ne sont
ni exigeans , ni susceptibles .... Mais qu'est-ce que le
plus agréable délassement , quand l'esprit et la raison en
font seuls tous les frais , et que le sentiment n'y est pour
rien ? La meilleure lecture ne vaut pas une bonne conJUILLET
1810 . 39
versation , et une bonne société vaut mieux que toutes
les bibliothèques.
Eh quoi ! le tems n'aurait-il donc laissé personne au vieillard
, ne lui aurait-il amené personne qui eût à-la- fois le
besoin et le devoir de l'aimer ? Qu'est- ce donc qu'une
famille ? Ah ! ne blasphémons ni la nature , ni la société .
Quoi ! les fils , en vieillissant ( car ils vieillissent aussi ) ,
cesseraient -ils donc d'aimer leurs vieux pères ? Ah ! quand
vous ne seriez point émus par une tendre sensibilité à la
vue de ces êtres protecteurs qui se sont lassés en vous
guidant , et qu'il est tems de soutenir à votre tour ; quand
une pieuse reconnaissance ne vous montrerait pas dans
chacune de vos heures un de leurs bienfaits , reconnaissez
du moins l'intérêt que vous avez de ne pas donner à vos
fils l'exemple d'un si funeste endurcissement . Celui qui ,
dans cette triste pensée , a osé dire que les grands pères
caressaient leurs pelits -fils , parce qu'ils voyaient en eux
des vengeurs , semblerait plutôt avoir fait ses observations
dans l'enfer que parmi nous ; parce que c'est là ,
comme l'a si bien dit l'aimable sainte Thérèse , ce n'est
que là , qu'on n'aime point .
On ne conçoit pas comment M. Meister , dont l'ame
paraît ouverte aux plus douces affections , a pu rappeler,
dans une de ses notes , une maison dont un égoïste détracteur
du genre humain , comme ils le sont tous , s'est
plu à nous donner la description . Voyez , dit-il , une
octogénaire délaissé au rez-de-chaussée , et au premier
un homme de soixante- cinq ans ennuyé de ce que sa
mère souffre encore voyez au second un homme de
trente-six ans , causant avec sa femme sur le mauvais
visage de son père , pendant qu'au troisième étage un
jeune homme de dix-sept ans confie à son valet- de- chambre
ses plaintes sur l'avarice et la dureté du père , du
grand père et de la bisaïeule . Il y a là de quoi dégoûter ,
non pas seulement de la vieillesse , mais de la vie . Quel
intérieur que celui d'un homme qui se représente cet
intérieur-la ! Ce n'est pas tout ; le même homme place
en face de cette maison qu'il serait si digne d'habiter , un
collatéral qui fait des voeux pour qu'elle s'abîme , et
qu'en s'abîmant elle écrase tout ce qu'elle renferme .
40 MERCURE DE FRANCE ,
Non , tant d'horreurs ne prouvent que contre qui les
conçoit. Croyons que tout n'est pas corrompu sur la
terre , croyons même que ce qui l'est , ne l'est pas autant
qu'on le dit ; le sommet du vice est presqu'aussi difficile
à atteindre que celui de la vertu . Espérons du moins
qu'il y a encore une nature , une vérité , une sensibilité ;
et sur-tout fermons notre coeur à la défiance qui cherche
à nous montrer des ennemis dans nos amis .
M. Meisfer est conduit naturellement à parler sur le
genre de vie qui convient le mieux dans notre dernière
saison , et il s'en acquitte avec autant d'élégance que de
sagesse ; mais ce n'est pas un traité qu'il faudrait donner
là-dessus , c'en seraient mille , car il y a autant de vieillesses
que de vieillards . Supposons- les donc tous à - peuprès
raisonnables ( ils ont eu le tems de le devenir ) , et
laissons chacun d'eux juge de la conservation ou de la
diminution de ses forces , ainsi que de ses autres facultés .
S'il s'agit de la santé , la campagne offre au vieillard un'
meilleur air , mais la ville lui promet plus de secours ;
laissez le choisir . S'agit- il de décider entre la retraite et le
monde , c'est encore à lui à se consulter ; qui mieux que
lui jugera s'il peut se suffire à lui -même , ou s'il n'a pas
besoin que la distraction le soulage d'une partie du poids
de son existence?
Il en est des conseils comme des habits , il les faut à
la taille de chacun , et la mesure d'un conseil est plus
difficile à prendre : si la force de l'habitude retient encore
votre vieil ami dans un train de vie trop fatigant pour
son âge , croyez que son mouvement se ralentira peu -àpeu
; pensez qu'il a pris jusque là conseil de ses forces ,
et que bientôt il le prendra de sa faiblesse s'il occupe
des emplois publics , dont ses infirmités le rendent incapable
, ne l'affligez pas de vos exhortations , et fiez -vous
aux soins de ceux qui aspirent à le remplacer. Suit-il la
carrière des lettres ? Là , il y a place pour tout le monde ;
laissez -le donc écrire . Quel mal fait- il ? S'il se croit toujours
le même , toujours supérieur à lui-même , comme
l'archevêque de Tolède , que vous importe ? Ne lui parlez
pas de l'Agésilas de Corneille , et laissez - le croire à l'Edipe
de Sophocle, En général , peut-être serait-il plus à propos
JUILLET 1810 . 41 \
de donner au monde des conseils sur la manière de se
conduire avec les vieillards , que d'en donner aux vieillards
sur la manière de se conduire dans le monde ; car
ou ils sont corrigés , ou ils sont incorrigibles .
BOUFFLERS .
REVUE LITTÉRAIRE .
VOYAGES DANS L'ANCIENNE FRANCE , SOUS LES RÈGNES DE
CLOVIS ET DE CHARLEMAGNE ; par ANTOINE MIÉVILLE.
Deux volumes in- 12 . - A Paris , chez Barba , libr . ,
au Palais-Royal , derrière le Théâtre Français .
- -
Ce petit ouvrage a deux petits défauts : le premier , celui
d'être trop superficiel pour les savans ; et le second , celui
d'être trop savant pour les gens du monde . Il fallait un
goût aussi délicat et une érudition aussi profonde que celle
de l'auteur d'Anacharsis ( dont l'ouvrage de M. Miéville
est une imitation ) , pour savoir allier au même degré.
l'intérêt de toutes les classes de lecteurs . L'auteur , des
Voyages en France , avec des recherches qui ont nécessairement
exigé beaucoup de soins , avec un style quelquefois
élégant et presque toujours correct , n'a fait de son ouvrage
qu'un roman froid et aride , dans lequel il a amené tant
bien que mal l'histoire de nos premières institutions . Teutatès
est le héros du premier voyage ; il l'entreprend vers
l'an 476 , à l'époque de la décadence de l'Empire romain .
Les causes de la ruine de la Gaule lui sont dévoilées
un solitaire qui lui raconte les malheurs de sa patrie . Ce
voyage n'est qu'une simple narration , et ne présente pas
assez d'intérêt . Le second voyage se passe sous le règne
de Clovis , et donne lieu à l'auteur de décrire toutes les
coutumes de cette époque encore barbare . Isembart entreprend
le troisième voyage sous le règne de Charlemagne .
L'auteur a consacré de grands développemens à cette partie
de notre histoire , mais je ne sais pourquoi ce qu'il raconte
n'excite ni intérêt , ni curiosité . Est- ce la faute de l'auteur ,
ou des faits qu'il retrace ? Du moins est- il bien certain
qu'il n'a pas eu , comme l'abbé Barthélemy , à promener
notre esprit sur des souvenirs aussi attachans que ceux des
beaux tems de la Grèce .
par
Quoi qu'il en soit , l'ouvrage de M. Miéville semble avoir
42
MERCURE DE FRANCE ,
besoin d'être refait sur un plan plus vaste ; ce n'est pas
dans deux petits volumes in- 12 qu'on peut espérer de dissiper
les ténèbres qui environnent le berceau de notre monarchie.
On pourrait aussi conseiller à l'auteur d'être moins
avare de notes et de citations : il n'a pas encore un nom
assez recommandable pour qu'on soit obligé de l'en croire
sur parole . A cet égard encore l'auteur d'Anacharsis peut
lui servir de modèle .
RECUEIL DES POÈMES COURONNÉS PAR LA SOCIÉTÉ LITTÉ-
RAIRE dite des CATHERINISTES , à Alost .. - Un vol . in-8°.
-A Gand , chez Goesin-Verhaeghe.
t
-
ON convient assez généralement qu'en fait d'Académies
de province , les seules utiles sont celles qui ne s'occupent
que de sciences physiques et mathématiques . La raison en
est simple , partout on peut observer et calculer avec fruit ;
mais il n'en est pas de même en matière de goût et de
poésie :
Et ce n'est qu'à Paris que l'on fait de bons vers .
Encore n'en fait-on pas beaucoup . Cette opinion ne doit
cependant pas être prise à la rigueur , et il est plus d'une
Académie de province qui mérite une honorable exception ;
de ce nombre on peut citer l'Académie des Jeux floraux
de Toulouse , celle de Marseille qui comptait Barthe au
nombre de ses membres . Nous ne parlerons aujourd'hui
de celle de Gand que pour faire mention d'un poëme que
cette Académie vient de couronner . On ne sait pas trop
d'abord dans quelle classe on doit placer ce genre d'ouvrage
, auquel on devrait peut-être donner le titre de Poëme
historique . L'histoire de la Belgique s'y trouve décrite ,
et quoique l'ensemble de cette composition manque de
plan et de méthode , on ne peut pourtant pas refuser à
l'auteur un talent facile , et quelquefois un coloris brillant .
Après avoir décrit les premiers tems de la Belgique , M. Lebroussart
passe à l'histoire de la peinture chez ce peuple
qui a eu l'honneur de donner son nom à une école . Nous
citerons avec plaisir quelques vers consacrés à Teniers .
D'autres , en esquissant de plus simples images ,
Choisiront leurs sujets sous les toits des villages :
L'ami de la campagne , en voyant leurs tableaux ,
Croit assister encore aux fêtes des hameaux .
Que j'aime de Teniers les peintures champêtres !
JUILLET 1810 . 43
Là ce sont des buveurs , accroupis sous des hêtres :'
Le plaisir est empreint sur leur front bourgeonné .
D'un côté celui- ci sur la table incliné ,
Suivant du coin de l'oeil la légère fumée
Qu'exhale dans les airs sa pipe bien aimée :
Celui-là savourant sa double volupté ,
Son verre devant lui , sa belle à son côté ,
Et , l'entourant d'un bras , sur sa fraiche maîtresse
Fixant des yeux brillans de vin et de tendresse .
Plus loin , sous cet ormeau , tourne un cercle joyeux
Qui s'agitant au sein d'un tourbillon poudreux ,
A la franche gaité sacrifiant la grâce
Du terrain sous ses pas fait trembler la surface ;
Tandis que du sommet d'un énorme tonneau ,
Un lourd ménétrier , l'Amphion du hameau ,
Pour guider les élans de la foule bruyante
Joint son archet criard à sa voix glapissante .
Le seigneur du canton , dans un fauteuil à bras
Gravement étendu , préside à leurs ébats .
;
Mais quels sont dans ce coin ces quatre solitaires ?
Ce sont de vieux fermiers entre-choquant leurs verres :
Leur regard est humide ; un heureux vermillon
De ses vives couleurs enlumine leur front.
Ils parlent ; je crois presque entendre leur langage ;
Le rire épanoui sur leurs larges visages
Par son aspect joyeux excite ma gaîté ,
Et je souris moi- même à leur félicité , etc.
Tous les vers de ce poëme ne sont pas , à beaucoup près ,
aussi agréablement tournés ; ceux qu'il a consacrés à Rubens
sont surchargés d'épithètes rarement heureuses . Mais ,
en général , l'auteur de ce petit poëme y fait preuve d'un
certain talent dans le genre descriptif , le plus facile , à la
vérité , de tous les genres de poésie , mais qui laissera
néanmoins des chefs-d'oeuvre immortels dans notre langue.
CHOIX DE POÉSIES DE L'ABBÉ L'ATTAIGNANT.
- Un volume
in -18 . A Paris , chez Capelle et Renand.
C'EST un terrible déchet d'être réduit de six gros volumes
in-12 en un léger volume in- 18 , et pourtant , malgré cette
énorme réduction , ce recueil est encore trop volumineux .
L'abbé de l'Attaignant s'est fait , on ne sait comment , une
44
MERCURE DE FRANCE ,
grande réputation comme chansonnier vers le milieu du
dernier siècle . La facilité qu'il avait à composer sur-lechamp
et à propos de tout des couplets médiocres , lui avait
donné de la célébrité dans les sociétés qu'il fréquentait ;
et comme il voyait beaucoup de monde et de beau monde ,
son talent était connu de tout Paris . Jamais recueil n'aurait
dû , à plus juste, titre , s'appeler Apropos de société.
L'événement le plus futile , la circonstance la plus insignifiante
est le sujet d'une chanson admirée du cercle où elle
a pris naissance , et devenue une énigme pour les personnes
qui ignorent que Madame une telle avait une petite
chienne qu'on appelait Finette , que M. le comte un tel
portait habituellement un habit de velours noir avec des
boutons d'or , ou enfin telle autre circonstance d'un aussi
grand intérêt. On sent aisément qu'il faudrait à présent
un moderne Saumaise pour nous faire sentir tout le mérite
d'un pareil recueil. Si l'éditeur avait bien fait , il aurait
laissé l'abbé de Lattaignant vivre sur son ancienne réputation
et sur quelques couplets restés dans la mémoire de
tout le monde , et il n'aurait pas exhumé un volume
de chansons le plus souvent au -dessous du médiocre . Si
l'on joint à la chanson Bon soir la Compagnie , le joli couplet
qu'il adressa à Collé au sujet de sa chanson des Reve
nans , on aura , à très-peu de chose près , ce que l'abbé de
Lattaignant a fait de mieux .
AIR : Chanson , chanson :
EST-CE Anacréon , est-ce Horace ,
Qui firent ces vers pleins de grâce
Dans leur printems ?
Collé , recevez - en la gloire ,
Ou vous nous forcerez à croire
Aux revenans .
+
TABLEAU LITTÉRAIRE DE LA FRANCE PENDANT LE TREIZIÈME
SIÈCLE , ou Recherches historiques sur la situation des
arts , sciences et belles -lettres , depuis l'an 1200 jusqu'en
1301. Un vol . in-8° . Prix , 4 fr . A Paris
chez Hécart, passage des Jacobins , nº 10 .
-
A
-
PAR un prospectus répandu il y a quelque tems à la suite
de l'annonce de quelques autres ouvrages , M. Rosny
disait qu'il élevait un monument à la gloire du treizième
siècle , fruit de ses longues recherches sur cette partie
JUILLET 1810 . 45
" essentielle de notre histoire avait même eu l'idée de
continuer l'Histoire littéraire de la France , par les Bénédictins
. Ces dignes moines ont publié 12 volumes in-4°
qui viennent jusqu'en l'année 1167 , sauf beaucoup d'articles
qu'ils avaient laissés en arrière .
M. Rosny aurait donc eu son ouvrage à commencer à
1167 ; mais il a eu de bonnes raisons pour ne pas le faire.
C'était dans leur monastère du Mans que les Bénédictins
recueillaient leurs notes et matériaux . Quand on était parvenu
à rassembler tout ce qui concernait un auteur ou un
certain laps de tems , les matériaux étaient envoyés au
couvent des Blancs -Manteaux à Paris , et c'était là qu'on
rédigeait ou revoyait les articles . Tous les articles qui
avaient rapport au douzième siècle se trouvèrent à Paris
lors de la destruction des couvens ; les matériaux des
siècles postérieurs restèrent au Mans : ils y sont peut-être
encore . Ceux qui concernaient le treizième siècle étaient
divisés en deux parties et rangés par ordre alphabétique ,
A -G et G-X ; mais ces matériaux n'étaient pas complets.
Sans s'amuser à recueillir ce qui pouvait encore manquer ,
M.Rosny a cru pouvoir profiter de stravaux de dom Colomb,
et de-là son Tableau littéraire du treizième siècle. C'est un
recueil de quelques phrases prises çà et là dans divers ouvrages
. L'auteur y parle de tems en tems de quelques auteurs
, et cite quelques passages de leurs ouvrages. Il a
toujours soin de faire précéder ou suivre ses citations de
cette phrase bannale : Par cette citation on peut juger du
goût du siècle , etc. M. Rosny vole quelquefois de ses
propres ailes , et c'est pour nous dire (page 63 ) que le mot
troubadour tire son étymologie du mot trouver . Nous avions
cru qu'il venait du mot provençal troubar, avec lequel il a
en effet plus de rapport . M. Rosny , dans son prospectus ,
avait promis 300 pages environ ; pour en donner 267 , il a
mis :
1
1º. Une dissertation de 14 pages sur l'Art militaire .
2º . Une liste par ordre alphabétique des savans et des
auteurs qui se sont distingués dans le cours du treizième
siècle . Cette liste remplit 36 pages ; l'auteur l'appelle pompeusement
une notice : il aurait dû la qualifier de table ,
mais alors il eût fallu parler dans le corps de son ouvrage
de ces auteurs et de leurs travaux. Il a trouvé plus commode
de faire une simple nomenclature ; encore est - elle
inexacte. Nous y avons vainement cherché Arnaud de
Villeneuve , Joinville ; Jean Algrin , cardinal ; Barthe46
MERCURE DE FRANCE ,
lemi de Bresse , savant professeur de droit canon ; Guillaume
de Cabestan , poëte provençal ; Raoul de Couci , etc.,
quatre pages
d'et cætera , comme dit Beaumarchais .
D'après cela , on peut juger combien sont grandes les
connaissances de l'auteur du tableau littéraire du treizième
siècle , quel soin , quelle conscience il a apportés dans son
travail. A la suite de son prétendu tableau littéraire , il
donne le catalogue de ses ouvrages , qui sont un Voyage
autour du Pont-Neuf, la Laitière de Saint-Ouen , l'Optique
du jour ou le Foyer de Montansier , Cadet-Roussel,
homme de lettres , et autres productions qui lui ont assuré
une réputation littéraire qu'il est impossible de ternir .
LA MORALE DES POÈTES , ou Pensées extraites des plus célèbres
poëtes latins et français . Un vol . in- 12 . Prix
3 fr. 50 cent . , et 4 fr . 60 cent . franc de port. A Paris ,
chez Lebel et Guitelle , libraires , rue des Prêtres-Saint-
Germain-l'Auxerrois , près de l'église .
-
VOICI encore une compilation , mais du moins elle peut
avoir quelque utilité . Ce sera un volume bon à mettre entre
les mains de la jeunesse que ce nouvel ouvrage de M. Moustalon
. L'auteur , comme il l'annonce dans son titre , a recueilli
dans un seul volume les pensées de Plaute , Térence ,
Lucrèce , Catulle , Tibulle , Properce , Virgile , Horace ,
Ovide , Phèdre , Perse , Lucain , Sénèque , Juvénal , Martial
, Publius Syrus , et de Jean Milanais ( auteur de l'Ecole
de Salerne, ouvrage dont tant de vers sont devenus proverbes
) ; voilà pour les poëtes latins . M. Moustalon a mis
le texte et la traduction en regard . Les poëtes français qu'il
a mis à contribution sont Clément Marot , Regnier , Malherbe
, Molière , Corneille , Mme Deshoulières , La Fontaine ,
Racine , Regnard , Boileau , Rousseau , Crébillon , Racine
(Louis ) , Piron , Gresset , Voltaire , Bernis . Tous les auteurs
dont nous venons de rappeler les noms , et qui ont
fourni des pensées à M. Moustalon , ont une notice d'après
laquelle on a une idée de leurs personnes et de leurs ouvrages
. Nous désirions depuis long-tems qu'on fit sur
les bons écrivains français un ouvrage pareil à celui que
nous avons sous le titre suivant : Florilegii magni , seu
Polyanthea , libri XXII. Cet ouvrage , dont il y a plusieurs
éditions en un ou deux volumes in-folio , est un
extrait , par ordre alphabétique des matières , des passages
des auteurs célèbres grecs et latins . On donne à
JUILLET 1810 .
47
chaque article ou mot : 1º Definitio et etymologia ; 2º divisio
; 3° Biblici loci ; 4° Biblioe sententiæ ; 5. Patrum sententiæ
; 6° Poetica sententiæ ; 7° Philosophicoe sententiæ ;
8. Apophthegmata ; 9° Similitudines ; 10° Exempla sacra;
11° Profana exempla ; 12 ° Hieroglyphica ; 13 ° Emblema ;
14° Scriptores. Il est des articles même qui ont un plus grand
nombre de divisions . L'ouvrage de M. Moustalon n'est pas
conçu sur un plan si vaste ; il pourra cependant être consulté
quelquefois par les érudits , qui ne se rappellent pas
toujours le texte précis d'un passage qu'ils ont à citer .
Une table alphabétique des matières facilite les recherches ;
et s'il n'y a pas grande invention dans le volume que nous
annonçons , au moins l'auteur ne mérite- t-il que des éloges
sous le rapport du choix des pensées et de leur classement .
t
VARIÉTÉS .
SPECTACLES . ― Théâtre Francais. -
- Débuts de M. Colson.
Il y a un an que M. Colson s'essaya à ce théâtre
dans l'emploi des jeunes amoureux. Il reparaît aujourd'hui
dans celui des rois et des pères ; c'est avoir essuyé dans ce
court espace de tems une assez grande métamorphose . Le
rôle de Pharasmane , par lequel il a commencé ses nouveaux
débuts , la faisait même paraître plus grande encore : il semblait
annoncer que M. Colson se destinait de préférence à
l'emploi des tyrans ; mais il a joué depuis Agamemnon et
Thésée , d'où l'on peut conclure que sa véritable intention
est de doubler Saint -Prix . Quoi qu'il en soit , ce nouvel
acteur paraît devoir mieux réussir dans sa nouvelle carrière ,
que dans celle où il était d'abord entré . Sa taille et tout son
extérieur conviennent fort bien à la royauté tragique . Il a de
la noblesse , de la dignité , de l'intelligence , et ne manque
pas de chaleur . Il paraît entendre fort bien la pantomime,
ce qui commence à être un assez grand mérite même au
Théâtre Français , parce que l'on commence à y faire des
tableaux . Un critique l'a accusé d'avoir la voix rauque plutôt
que grave , et de faire trop ronfler la lettre R. Un autre lui
a reproché , au contraire , de la prononcer trop mollement .
Pour nous , la voix de M. Colson nous a paru tout aussi
douce qu'on puisse la désirer dans ses rôles ; nous avons
remarqué qu'il grasseyait quelquefois un peu , mais nous
pensons qu'avec du tems et des efforts soutenus , il pourra
48 MERCURE DE FRANCE ,
corriger ce défaut au point de le rendre supportable . Les
observations qu'on a faites sur son débit sont plus justes .
Il dit mieux le vers que les vers , et ne connaît point encore
assez l'art de nuancer et d'enchaîner les différentes parties
d'une période . C'est sur- tout dans le rôle d'Agamemnon
que nous l'avons observé , et ce rôle est en même tems celui
où il a obtenu le plus de succès : mais quoiqu'on l'y ait sou
vent applaudi et qu'aucune marque d'improbation n'ait
trouble son triomphe , ce triomphe n'a pas été du genre de
ceux que nous souhaiterions à un débutant . Il n'a rien ris
qué du sien dans son rôle ; il a suivi sans broncher la route
battue , et n'a manifesté aucune nouvelle intention . Nous
aimerions mieux qu'il eût hasardé davantage ; se fût- il
trompé plusieurs fois et n'eût- il réussi qu'une seule , il nous
aurait donné l'espérance de trouver en lui un acteur original
, et nous n'y voyons jusqu'à présent qu'un assez bon
double .
L'auditoire était assez nombreux pour la saison à cette
représentation d'Iphigénie . Lafond y jouait Achille , et l'on
sait qu'il met dans ce rôle beaucoup de noblesse et de feu ,
qu'il y prend de très -belles attitudes . Me Maillard , que
l'on voit trop rarement , jouait Eriphile . Elle a bien saisi la
couleur de ce rôle , mais peut -être l'a - t - elle exagérée . Il
nous semble au moins que si les autres acteurs donnaient
trop à l'élégance des mouvemens et à l'effet pittoresque
elle-même s'y refusait trop et se renfermait trop strictement
dans la sévérité antique ; ces deux excès mis en contraste
se nuisaient réciproquement . Mlle Duchesnois a joué Clytemnestre
avec beaucoup d'ame , car elle ne peut jouer
autrement. Elle a été vraiment admirable dans la scène où
elle se jette aux pieds d'Achille.
-
"
Théâtre du Vaudeville. Le Paysan de Barège.
D'assez bons matériaux pris un peu de côté et d'autre et
mis en ordre avec précipitation , telle est la construction
de cet ouvrage . La base en est évidemment empruntée de
l'opéra de Félix. Le héros de la pièce est un bon paysan
qui a fait fortune avec une bourse qu'il a trouvée , et qui ,
au moment de marier sa fille , se voit dans le cas de restituer.
Le dénouement n'est pas cependant le même dans
les deux pièces ; mais , sans être moins romanesque dans
le vaudeville , il est encore moins préparé que dans l'opéra .
Les cent louis , dont le paysan de Barège a besoin pour se
tirer d'affaire , lui sont fournis par un Espagnol quí habite
Barège
JUILLET 1810 .
49
LA
SE
DE
Barège sous un faux nom , et à qui le paysan est ensuite
assez heureux pour faire retrouver sa maîtresse . Cette intrigue
est , comme on voit , celle d'un drame ; or , un drame
resserré dans un acte ne peut avoir les développemens
nécessaires , et l'acte où on le mutile est toujours trop
long . Il n'est donc pas étonnant que celui - ci n'ait point e
de succès , mais on s'étonnerait peut-être que sa chute
n'ait point été bruyante , si nous n'ajoutions que les soches
qui le composent , quoique trop longues et mal liées ont
presque toutes par elles -mêmes du comique ou de l'intérêt
On a particuliérement remarqué le rôle plaisant d'un bon 5 .
invalide aussi grivois que généreux : un président Dormon-er
ville et sa femme , venus à Barège pour prendre les ea
ont paru des originaux assez bien dessinés . Le mal est que
toute la gaieté qui devait naître de ces différens caractères
s'est éteinte dans les couleurs sombres qui composent le
reste du tableau . Ce mérite dans les détails et ces défauts
dans l'ensemble expliquent très -bien le sort de la pièce :
on l'a écoutée sans murmure ; quelques sifflets se sont fait
entendre à la chute du rideau . On n'a point demandé les
auteurs pour les féliciter , mais on ne les a point appelés
non plus par ces acclamations ironiques pires cent fois que
les sifflets .
Théâtre des Variétés . Ce théâtre , par le nom qu'il
porte , a contracté l'obligation d'être amusant , puisqu'il
est reconnu que :
L'ennui naquit un jour de l'uniformité.
Tous les genres doivent tour-à-tour s'y montrer , et c'est
de ce mélange qu'il lui convient de former son répertoire .
Il n'a point manqué à ce devoir . Peu de théâtres du second
ordre en possèdent un aussi varié . Des ouvrages d'un
mérite assez remarquable y alternent avec quelques pièces
grivoises ou d'un comique original , et forment un contraste
piquant avec des farces auxquelles le goût aurait bien
des reproches à faire , mais qui légitiment par leur gaieté
les élémens un peu communs dont elles se composent.
Cependant la multitude des nouveautés qui se succèdent
si rapidement sur nos différens théâtres a rendu ie public
plus difficile , son goût est blasé , et tel sujet dont il se fût
contenté il y a trente ans , n'est plus aujourd'hui à ses yeux
qu'une bleuette sans conséquence , qu'un seul jour doit
voir naître et mourir . On exige du fonds dans un vaude-
D
50 MERCURE DE FRANCE , JUILLET 1810 .
ville comme dans une pièce en cinq actes ; on va plus loin ,
on y veut des caractères et des situations neuves , Sans
nous déclarer les Don Quichottes des auteurs modernes ,
nous serions bien aises de demander à ces critiques superbes
de quelle manière ils recevraient à présent le Tonnelier
, le Maréchal Ferrant , les Chasseurs et la Laitière ,
et une foule d'ouvrages qui ont fait pendant si long-tems
les délices des amateurs de l'opéra-comique , et qui ne
sont qu'une suite de scènes liées entre elles par les attaches
les plus frêles ; on deviendrait peut-être moins exigeant si
l'on voulait porter ses regards sur bien des pièces anciennes
qui ne doivent leur réputation qu'aux acclamations de certains
journalistes , qui prennent à tâche de louer le passé
aux dépens du présent.
Les Commissionnaires sont une de ces pièces , dont une
anecdote gaie , piquante ou morale a fourni le fond : celleci
a l'avantage de réunir ces différens genres de mérite .
Un commissionnaire a trouvé , dans une de ses courses ,
un porte -feuille contenant une somme de dix mille francs ,
plus un louis en or . Une circonstance pressante l'oblige à
distraire de cette trouvaille la modique somme de six francs .
L'avare , à qui le porte-feuille est rapporté , refuse de donner
la récompense qu'il avait promise , sous prétexte de l'infidélité
du commissionnaire . Le commissaire arrive , et nouveau
Salomon , il rend au commissionnaire le porte-feuille ,
en alléguant pour raison que , puisque le propriétaire ne
reconnaît pas la somme perdue , le porte- feuille doit appartenir
probablement à une autre personne qui viendra le
réclamer. Cette petite pièce offre un tableau assez amusant .
Les couplets spirituels y sont en grand nombre , et pour
couronner le succès Brunet et Tiercelin y jouent les principaux
rôles . L'auteur est M. Ouvry.
ノ
POLITIQUE.
LES Anglais n'ont encore obtenu aucun succès dans la
Baltique ; ils paraissent refuser le combat au maréchal
Massena ; ils manoeuvrent pour défendre la Sicile et secourir
Cadix ; voilà en peu de mots le sommaire des nouvelles
peu intéressantes dont nous avons cette fois à entretenir
les lecteurs .
Au défaut d'événemens , on répand et on accueille des
bruits ; les plus singuliers et les plus incroyables sont ceux
qui ont d'ordinaire le plus de crédit dans les grandes cités ;
ceux-là seuls semblent mériter la peine d'être colportés et
d'être crus . Ainsi à Londres , à la date du 19 , sur la foi de
prétendues lettres de Stockholm et de Gothenbourg , on
prétendait que la paix entre la Russie et la Grande-Bretagne
était sur le point d'être rétablie ; que la première de ces
puissances était entrée dans une nouvelle coalition contre
la France . Par malheur , à la date du 25 , toutes ces belles
espérances étaient éteintes et reconnues tout- à - fait illusoires
; des communications demi- officielles avaient été
faites ; il en résultait qu'aucune négociation n'était sur le
tapis , et qu'aucune ne devait y être . Cette dénégation ne
laisse rien sans doute à désirer ; mais quelques jours auparavant
le Moniteur l'avait rendue inutile , en fixant les
opinions sur les relations constantes des cabinets de Paris
et de Pétersbourg.
« On voit , disait-il en rapportant les bruits semés à
Londres , on voit que l'Angleterre rêve encore coalition .
La France et la Russie n'ont jamais été plus unies ,
plus
plus résolues à marcher ensemble et de concert dans la
lutte actuelle , et à ne pas s'égorger pour soutenir la tyrannie
anglaise sur les mers . Mais ces illusions de guerres continentales
sont un moyen dont se sert le gouvernement britannique
pour engager les Anglais à s'épuiser d'hommes
et d'argent dans une lutte si disproportionnée avec leurs
forces et leur position . Nous ne leur voyons ,
traire , que de nouveaux ennemis , puisqu'au lieu de paix
avec la Russie , c'est la guerre avec la Suède qu'ils devraient
publier. »
Da
au con52
MERCURE DE FRANCE ,
Autre assertion dénuée de fondement , et également démentie
. Tout en avouant ne recevoir aucune nouvelle
officielle relative au général Sébastiani , les Anglais le faisaient
battre par le général Freire , de concert avec les
insurgés des environs de Malaga ; ils le faisaient ensuite
capituler ; puis , changeant encore de version , à défaut de
renseignemens positifs , ils le renfermaient dans Malaga ,
et le mettaient à la discrétion de l'armée qui l'avait placé
entre son feu et celui des rebelles , Toutes ces nouvelles
sont controuvées . « Le général Sébastiani , dit le Moniteur
en les démentant , a eu par-tout des succès , et a montré
dans toute cette camqagne autant de talent et de bravoure
qu'il a eu de bonheur . Jaën , Grenade , Malaga , Murcie ,
ont été tour-à-tour conquis par le corps qui est à ses
ordres mais tout cela sert à amuser l'oisiveté des habitans
de Londres , et les aide à supporter l'agonie de leur
armée de Portugal , dont la perte est imminente , et que
le gros bon sens du peuple anglais lui fait voir comme
:
certaine . >>
Au surplus , à la date du 30 , on regardait comme certain
à Londres , que M. le maréchal prince d'Essling
s'était avancé contre l'armée anglaise et lui avait offert la
bataille , que lord Wellington n'avait pas cru devoir l'accepter
; et dès-lors on présumait que des ordres étaient
donnés pour l'évacuation du Portugal .
Le parlement a été prorogé le 21 ; la veille sir Francis
Burdett a dû sortir de la Tour secrètement et se rendre à sa
maison de campagne . Les dernières discussions du parlement
ont eu les affaires d'Espagne pour objet . Le marquis
de Lansdown a vivement attaqué le ministère , qui a été
défendu par le marquis de Vellesley , lequel a saisi cette occasion
de réunir dans son apologie du ministère le général
lord Wellington , frère de l'orateur . Ce débat paraît n'avoir
eu aucune suite . Des pertes assez considérables annoncées
dans l'Inde , la prise par les Français de l'établissement de
Tappanooli , l'indépendance vers laquelle marchent les
colonies espagnoles et l'Amérique méridionale , les troubles
qui ont excité dans le Canada la surveillance du Gouvernement
, sont l'objet de l'attention publique , et excitent
d'assez vives inquiétudes .
Relativement à l'indépendance de l'Amérique méridionale
, quelques extraits de lettres font connaître l'état des
choses : cet événement était prévu ; la faiblesse de l'ancien
gouvernement espagnol l'avait en quelque sorte préparé .
JUILLET 1810 . 53
Portsmouth , 22 juin .
« Le sloop de guerre la Musette est arrivé de Curaçao , et a apporté
la nouvelle qu'une révolution a éclaté dans l'Amérique du sud dans
les derniers jours du mois d'avril : elle a commencé à Caraccas et la
Quayra ; les gouverneurs de ces places ont été arrêtés et envoyés à
Maracabo . Il y a parmi les révolutionnaires quatre partis ; les uns
tiennent pour les insurgés d'Espagne , d'autres pour l'indépendance ,
d'autres pour la France , et d'autres enfin pour l'Angleterre . »
Curaçao , le 9 mai.
Nous avons à vous annoncer que l'explosion laquelle on s'attendait
depuis long-tems a enfin éclaté dans la province de Caraccas .
L'insurrection a commencé dans cette place , et s'est étendue dans
toutes les provinces voisines ; elle a été produite par l'indignation du
peuple , lorsqu'il a appris quelle était la conduite de la junte suprême
en Espagne . Le capitaine - général , l'intendant , et quelques autres personnages
connus pour vouloir , quels que fussent les événemens ,
maintenir la colonie dans la dépendance de l'Espagne , ont été arrêtés
. On n'a néanmoins commis aucune violence sur leurs personnes ;
ils ont seulement été conduits dans une place de sûreté sur la côte , et
de-là embarqués , les uns pour Cuba , et les autres pour Porto-Ricco.
C'est une chose remarquable , que cette révolution se soit opérée sans
qu'il ait été commis le moindre excès. Le peuple a déclaré qu'il
n'avait d'autres vues que d'établir un gouvernement libre et indépendant.
>
( Extrait d'une autre lettre . )
Le 19 avril , les habitans de Carracas , au nombre de 34,000 , se
sont insurgés , et ont arrêté leurs principaux officiers . Cela fait , ils
ont formé un gouvernement provisoire , composé de personnes choisies
parmi eux ; tous les anciens fonctionnaires de la province ont été
embarqués. Depuis , les droits d'entrée et de sortie ont été considérablement
diminués , et le commerce a été déclaré libre et affranchi de
toutes les restrictions impolitiques qui lui étaient imposées. Tout est
actuellement tranquille . »
Inquiets sur les suites de ce mouvement pour leur commerce
, les Anglais le sont bien plus encore sur le sort de
la Floride , qui paraît avoir été cédée aux Français par le
roi Charles IV, tandis que les Anglais se la faisaient céder
par la Junte ; mais ils le sont particulièrement sur les
troubles du Canada de jour en jour plus sérieux . Dans une
proclamation très-modérée , le gouverneur anglais demand.
54
MERCURE
DE FRANCE
,
aux mécontens , dont les démonstrations ont exigé des précautions
sérieuses , quels peuvent être leurs griefs , quelles
plaintes ils ont à former ; il les invite à apprécier les bienfaits
du règne sous lequel ils ont le bonheur de vivre , les
invite à se défier de l'instigation des meneurs étrangers , et
à lui faire connaître tous les provocateurs aux troubles et
au désordre ; enfin , les forces des noirs à St. -Domingue ,
que les Anglais ont si bien pris le soin d'entretenir et de
favoriser , commencent à leur faire redouter , pour leurs
possessions voisines , les effets de leur odieuse politique .
Voici , au surplus , un acte du gouvernement anglais qui
prouve jusqu'à l'évidence à quel point il ressent lui -même
l'effet de ces mesures de blocus qu'il a le premier établies ,
et de ces prohibitions anti - commerciales qu'il a fallu exercer
contre lui par représailles , jusqu'à ce qu'il ait adopté
un système plus conforme à ses véritables intérêts . Cet
acte est arraché à une fausse politique par le besoin , et il
importe d'en consigner ici l'aveu très -positif.
du
La Gazette de la Cour d'hier contient un ordre du
conseil qui permet pour six mois , à compter du 20 juin ,
l'importation des cuirs préparés ou non préparés , des
peaux de veau préparées ou non préparées , des cornes ,
suif , de la laine ( le coton en laine excepté ) , et des peaux
de chèvre préparées ou non préparées , sur un bâtiment
étranger , et venant de quelque port que ce soit , d'où le
pavillon anglais est exclu , et qui prescrit que tout bâtiment
étranger , chargé de quelques-uns des articles ci- dessus , et
venant d'un port d'où le pavillon anglais est exclu , qui se
présentera dans un port quelconque du royaume - uni , y
sera reçu en payant pour ces objets les mêmes droits qu'ils
paieraient s'ils étaient importés sur des bâtimens anglais
ou irlandais . "
Les nouvelles de Cadix reçues en Angleterre , ne donnent
aucun détail d'événement nouveau qui mérite d'être
rapporté ; elles confirment ce que nous savions de la délivrance
de nos braves prisonniers du ponton la Castille ;
elles avouent qu'en poursuivant sur leur frêle embarcation
ces malheureux prisonniers , les chaloupes anglaises qui
voulaient les reprendre ont essuyé un feu très-vif des bâtimens
et des batteries de terre , et qu'elles ont eu beaucoup
de tués et de blessés .
Si nous suivons les Anglais en Sicile , nous les trouverons
au détroit de Scilla , vainement occupés à empêcher
la réunion des moyens nécessaires pour tenter l'expédiJUILLET
1810 . 55
tion . Journellement de petits combats ont lieu à la vue des
côtes et sous les yeux du roi , qui par-tout anime les
moyens de défense et prépare ceux d'attaque . L'engagement
du 10 juin nous paraît susceptible d'être rapporté
avec quelques détails ; il a eu lieu entre la marine royale
et toute la flotille ennemie .
«Cette flotille était composée de trente- trois canonnières ,
deux bombardes , six obusiers et quelques scoridors .
Le général anglais Stuart , après avoir échoué dans une
tentative qu'il avait faite hier , avait ordonné au commandant
de la flotille de se porter de Messine au Phare . Elle y
était toute réunie ce matin à la pointe du jour . Elle a fait
voile alors , et s'est dirigée vers un convoi qui avait été
signalé hier par le travers de Pietra -Nera. A huit heures du
matin , les canonnières de la tête ont engagé l'action avec
la queue du convoi par le travers de Palmi . Deux canonnières
napolitaines se sont embossées pour la protéger , et
ont fait un feu si bien nourri et si bien dirigé , qu'elles ont
coulé une canonnière ennemie , et en ont endommagé
plusieurs autres . Cependant , le restant de la flotille est
arrivé et a dirigé tous ses efforts contre elles . Le commandant
de l'une des canonnières s'est sacrifié pour sauver le
convoi qui , par ce moyen , a eu le tems de prendre terre à
Bagnara . Alors toute la flotille ennemie s'est dirigée sur ce
point , où l'on n'avait pu mettre encore en batterie que deux
mortiers , une pièce de 33 et deux pièces de 8. Le combat.
est devenu terrible , et a duré environ quatre heures ; mais ,
comme hier , l'ennemi a eu la honte de se voir forcé à
regagner le large .
29 Quatre canonnières de la marine royale ont été endommagées
; 20 hommes ont été mis hors de combat. L'ennemi
doit avoir beaucoup souffert , puisqu'après un combat
très- opiniâtre , il a été contraint de ' renoncer à atteindre le
but de son expédition .
" L'ennemi , en se retirant , avait laissé en observation , à
l'entrée du canal , une canonnière portant du canon de 24 .
Des voltigeurs de la garde royale et des grenadiers du 10
régiment se sont élancés dans deux scoridors et dans les
deux canots le Joachim , la Caroline , et sont allés l'attaquer.
La canonnière a été enlevée à l'abordage en présence
de toute la flotille anglaise .
n
Celte prise est entrée dans le port de Scilla , au milieu
des applaudissemens de tous les habitans de notre ville , et
5.6 MERCURE DE FRANCE ,
malgré la poursuite de 23 canonnières ennemies qui n'ont
pu l'atteindre .
" Pendant la durée de l'action , un second convoi de 62
voiles , commandé par le capitaine de frégate Carucciolo ,
se trouvait en vue de Gioia , et est entré sans accident à
Bagnara . On apprit aussi l'entrée dans ce même port de
deux bâtimens de transport qui faisaient partie du premier
convoi , et qu'on croyait être tombés au pouvoir de l'ennemi.
"
Un même esprit anime et les troupes françaises mises à
la disposition du roi , et l'armée napolitaine , et la marine ,
et les habitans des côtes qui ont en horreur les brigands
venus de Sicile et les Anglais qui si souvent leur ont
servi d'escorte ; chaque jour sur l'étendue de la côte , à
l'approche des bâtimens ennemis , les gardes civiques se
portent aux points menacés , et leur contenance suffit le
plus souvent pour empêcher l'ennemi de débarquer et de
commettre quelques pirateries : on ne lira pas sans intérêt
ce rapprochement qui est dû à la reconnaissance des habitans
pour leur brave monarque .
Le 13 juin 1809 , les Anglais entrèrent à Scilla , et la
ville fut occupée par l'armée de brigands qu'ils avaient à
leur suite . Les habitans , pendant le court séjour qu'y fit
une si dangereuse garnison , craignaient à chaque instant
d'être égorgés . Aujourd'hui , un nombre considérable de
troupes occupe Scilla et les environs , et leur présence n'a
pas encore donné lieu à une seule plainte . Le séjour du roi
à Scilla n'y laisse dans les esprits aucune place aux souvenirs
funestes d'une pareille époque , si chère d'ailleurs
à tous les Italiens , puisqu'elle est aussi l'anniversaire de
la bataille de Marengo . »
Depuis l'affaire du 10 , l'ennemi n'a rien tenté contre
Scilla ; il se borne à canonner sans effet les transports de
la Torre di Cavallo à la pointe del Pezzo ; sur l'autre rive
chaque jour de vives alarmes ont lieu , et l'on remarque
qu'à Messine chacune de ces alertes semble annoncer
l'approche de l'ennemi et le signal de quelqu'acte de vengeance
contre les Anglais . Dans une nuit , sur le bruit
d'un débarquement , un officier et douze soldats anglais
furent assassinés : ce crime donne la mesure des dispositions
des Siciliens , et des impressions que font naître
dans cette contrée , et la conduite de la cour de Palerme ,
et celle de ses auxiliaires .
La même surveillance règne sur les côtes d'Italie . Voici
JUILLET 1810.
57
quelques détails qui le prouvent de la manière la plus satisfaisante
:
Dans la matinée du 20 du courant , le capitaine Margollé
, commandant la division maritime d'Ancône , ayant
aperçu une frégate et un brick ennemis qui se trouvaient
en calme à deux lieues de la rade , donna le signal de
mettre à la voile à trois canonnières et à toutes les barcasses
composant la division , et d'aller attaquer l'ennemi . Après
un feu très-vif , les vaisseaux anglais , profitant d'un vent
d'est qui s'éleva tout-à-coup , prirent le large et disparurent.
La division française rentra dans la rade .
» Le 21 , au matin , les mêmes vaisseaux ennemis sé
présentèrent devant Ancône , arborant pavillon anglais ,
et semblant par leurs fanfaronnades provoquer la division
française . Elle mit encore à la voile , et après avoir lancé
plusieurs bordées à l'ennemi , elle le força de nouveau à
prendre le large après lui avoir tué beaucoup de monde et
causé de grandes avaries . "
En Illyrie , même disposition . L'organisation administrative
et militaire s'y continue avec activité . Le maréchal
duc de Raguse est sur le point de faire un voyage en Dalmatie
; tous les points des côtes sont occupés et en bon
état de défense . Les gardes nationales servent avec zèle et
activité .
Voici un aperçu des dernières nouvelles de Constantinople
. A la date du 25 mai , les Russes devaient avoir
passé le Danube à Hirsowa en Valachie , dont ils ont
pris possession . Le bruit de succès très-importans s'est
répandu . De leur côté , les Turcs faisaient tous leurs
efforts pour empêcher le passage du fleuve par l'armée
entière , et pour l'arrêter dans ses progrès ultérieurs . Dans
la capitale le calme s'était rétabli par la sévérité des mesures
prises contre les factieux ; mais rassurée au - dedans
sur le maintien de la tranquillité , la Porte ne l'était nullement
au -dehors sur l'exécution des mesures qu'elle ordonne
pour la marche des secours qu'elle envoie au grand -visir .
Des conférences ont eu lieu sur les frontières turques entre
les généraux autrichiens .
La diète de Suède est convoquée pour le 25 juillet , en
vertu d'une proclamation royale qui communique aux
fidèles sujets de S. 'M. la douloureuse nouvelle de la mort
prématurée du prince héréditaire Charles-Auguste , et annonce
que l'objet de la convocation de cette diète extraordinaire
est la nomination d'un héritier au trône . Cepen58
MERCURE DE FRANCE ,
dant les armemens continuent et sur les côtes et dans les
ports ; des chaloupes canonnières sortent pour protéger les
bâtimens marchands . Il paraît que l'amiral Saumarez s'est
départi de la rigueur de ses premières mesures ; il a rendu
les bâtimens caboteurs dont il s'est emparé , et ne doit
plus troubler désormais le cabotage le long des côtes de
Suède , pourvu qu'il se fasse par des bâtimens suédois ,
quelle que soit la nature de leurs cargaisons . Ne serait- ce pas
le cas de dire que les Anglais permettent ici ce qu'ils ne
peuvent guère empêcher , et qu'ils espèrent d'obtenir par
une feinte modération ce qu'ils ont bien vu ne pas pouvoir
obtenir par la force ?
Leur amiral menace à -la -fois les possessions suédoises
et celles du Danemarck , mais il n'effectue ses projets apparens
sur aucun point : l'île de Bornholm a été menacée
d'une descente ; le gouvernement danois y avait fait passer
tous les secours nécessaires ; elle n'a point été attaquée .
Les Anglais ont aussi paru disposés à attaquer l'île de Gothland
, qui leur eût offert des avantages pour leurs projets
d'importation : cette démonstration a été vaine . On voit
donc qu'encore , à dater des dernières nouvelles , ni militairement
, ni sous le rapport commercial , les Anglais n'ont
retiré aucun fruit d'une expédition pour laquelle ils ont
fait des dépenses énormes , et dans laquelle ils risquent la
perte d'un grand nombre de bâtimens et de leurs riches
cargaisons .
Le séjour du roi de Saxe dans son grand duché de
Varsovie a été marqué par de nombreux bienfaits . L'introduction
du Code Napoléon a été fixée au 15 août , jour
de la fête de l'Empereur dont la sagesse a présidé à la
confection de ce Code . Les attributions ministérielles sont
fixées ; des mesures ont été prises pour assurer la circulation
et l'approvisionnement des subsistances ; des priviléges
commerciaux importans ont été donnés à Cracovie ;
un plan nouveau asseoit les impôts sur une meilleure base .
Le roi est reparti pour Dresde , où on attend toujours
l'impératrice d'Autriche ; il a dû y arriver le 6 juin . L'empereur
d'Autriche est de retour à Vienne .
On attend également à Hanovre , de retour de leur voyage
à Paris , le roi et la reine de Westphalie , qui ont réuni à
leur couronne cette importante province . Voici un coupd'ail
statisque sur cette acquisition :
Principauté de Calenberg, 137,504 habitans ; 18,385 feux-
Ville de Hanovre , 19,444 habitans . Hameln , 5,064 , etc.
JUILLET 1810 . 59
Duché de Lunebourg , 241,731 habitans ; 30,488 feux .
Ville de Lunebourg , 10,039 habitans . Celle , 8,784 . Harbourg
, 3,625 , etc.
Comtés de Hoya et Diepuolz , 101,202 habitans ; 12,677
feux . Ville de Nieubourg , 3,348 habitans .
Duché de Brême , 168,504 habitans ; 28,979 feux . Ville
de Stade , 4,104 habitans .
Principauté de Verden , 22,556 habitans ; 2,998 feux .
Ville de Verden , 3,599 habitans .
Total de ces provinces , 671,497 habitans , et 93,527 feux.
Le duché de Lauenbourg n'est pas encore incorporé au
royaume de Westphalie . La principauté de Grubenhagen
et le quartier de Gottingue l'ont été dès la première formation
de cet Etat.
En Bavière , on se dispose toujours à la remise des principautés
de Bareuth , de Saltzbourg et de l'Innwiertell . La
remise d'Ulm au Wurtemberg dépend encore d'arrangemens
ultérieurs ; on s'occupera ensuite de la circonscription
administrative définitive de la Bavière .
L'Empereur continue de prouver par des actes d'une
haute importance dans leurs résultats sur notre prospérité
industrielle commerciale , qu'il ne laisse sans attention et
sans examen aucune des idées qui peuvent lui être soumises
, dans le dessein de soustraire la France aux tributs
qu'elle paie à diverses productions étrangères . Cette fois.
c'est de l'indigo , et des moyens d'y suppléer qu'il est question
. Voici à ce sujet les dispositions d'un décret impérial ,
qui est un nouvel appel au génie inventif de nos cultivateurs
et de nos manufacturiers .
Sur le compte qui nous a été rendu des moyens qu'on pourrait
employer pour diminuer la consommation de l'indigo dans les teintures
, tant par les produits du sol français que par ceux de l'industrie
, nous avons décrété et décrétons ce qui suit :
Art. 1er. Il sera accordé un prix de la somme de 100,000 fr . à celui
qui trouvera le moyen d'extraire d'une plante indigène et d'une culture
facile une fécule propre à remplacer l'indigo , quant au prix , à l'emploi
, à l'éclat et à la solidité de la couleur .
2. Un prix égal sera donné à celui qui fournira un procédé propre
fixer une couleur végétale indigène sur la laine , le coton , le lin et
la soie , de manière à remplacer l'indigo , aux conditions de l'art . 1er .
3. Un prix d'une somme de 50,000 fr . sera accordé à celui qui ,
en mêlant l'indigo avec des substances indigènes , ou en l'employant
60 MERCURE DE FRANCE ,
d'une manière nouvelle , en diminuera la dose de moitié , et produira
néanmoins le même effet quant à l'intensité de la couleur et à sa solidité.
Le prix sera de 25,000 fr . , si on diminue d'un quart l'emploi de
l'indigo , et aux mêmes conditions que ci-desssus .
4. Il sera accordé un prix de 25,000 fr. à celui qui fera connaître
un moyen facile et sûr d'extraire de la plante qui fournit le pastel
( Isatis tinctoria , Linné ) la fécule colorante , et de l'employer dans la
teinture .
5. Le prix sera de 100,000 fr, si on parvient à obtenir ou à donner
à cette fécule , sans nuire à sa solidité , la finesse et l'éclat de l'indigo .
6. Il sera accordé un prix de 25,000 fr . à celui qui fera connaître
un procédé sûr et facile pour teindre la laine et la soie avec le bleu de
Prusse , de manière à obtenir une couleur unie , brillante , égale et
inaltérable , par le frottement et le lavage à l'eau .
7. Les concurrens adresseront à notre ministre de l'intérieur une
description de leurs procédés , et y joindront des échantillons .
D'autres décrets , dont l'un a été publié en Hollande ,
autorisent la remise des marchandises séquestrées à leurs
propriétaires , et leur entrée en France , moyennant un
triple droit aux douanes ; enfin , l'exportation des blés et
farines pour l'étranger est défendue par tous les ports de
la côte , depuis Schouwen jusqu'à l'Orient ; celle des
avoines l'est sur tous les points des frontières de terre et de
mer de l'Empire .
En même-tems que ce décret , il a paru un rapport du
ministre de la guerre sur la conduite du général Sarrazin ,
dont la fuite inopinée en Angleterre a été précédemment
annoncée . Ce rapport présente l'historique de la vie militaire
de cet officier ; il en résulte que ses services datent de
1792 , et ont offert peu d'interruption , mais des directions
assez différentes , que par- tout l'inquiétude naturelle de
son caractère , son esprit inquiet et tracassier , ses plaintes
constantes , ses réclamations , les dénonciations qu'il se
permettait sans cesse contre ses supérieurs , l'avaient rendu
l'objet de l'inimitié de presque tous ceux avec lesquels il a
servi . Souvent il fut obligé de se retirer , et c'est toujours
dans d'autres lieux , et sous d'autres chefs , qu'il obtint de
nouveau du service , et de nouveau mérita des désagré
mens . Sa conduite dans cette circonstance étonnera donc
moins qu'elle n'aurait pû le faire les personnes qui ont
JUILLET 1810. 61
acquis une connaissance particulière du caractère de cet
officier.
PARIS .
LE 4 de ce mois S. M. a tenu un conseil de ministres .
-S. A. I. la grande duchesse de Toscane est heureusement
accouchée d'un prince .
-S. M. a assigné des dotations à l'ordre des Trois-
Toisons ; parmi ces dotations se trouvent les riches mines
d'Istria .
- M. Victor Hugues , ancien gouverneur de Cayenne
et de la Guiane française , est en ce moment en présence
d'un conseil de guerre formé d'officiers généraux et supérieurs
, et présidé par M. le général Duplessis .
- L'Académie française , dans sa séance du 4 , a élu
M. de Saint-Ange , traducteur d'Ovide , à la place vacante
par la mort de M. Domergue ; M. Parceval Grandmaison
a été balotté avec M. de Saint-Ange ; après M. Parceval ,
le candidat qui a obtenu le plus de suffrages , est M. Lacretelle
, auteur de l'histoire de France pendant le dix-huitième
siècle .
-
La classe des belles -lettres a tenu sa séance annuelle le 5.
Les travaux du Louvre sont continués avec une extrême
activité . La seconde partie est à vingt pieds de terre ;
la corniche de la troisième est posée : les sculptures de la
première sont commencées , et sous peu cette première
partie sera disponible . La colonne de la place Vendôme
va être incessamment découverte , ainsi que la statue
Desaix .
-Les obsèques du duc de Montebello ont eu lieu , aujourd'hui
6 , avec toute la pompe que prescrivait le cérémonial
arrêté pour cette triste solennité .
ANNONCES.
Nouvelle Collection d'arabesques propres à la décoration des appartemens
; dessinées à Rome par Lavallée , Poussin , et autres artistes
modernes , précédée d'une notice sur le genre arabesque , et d'une
explication raisonnée des planches de la collection , par M. Alexandre
62 MERCURE DE FRANCE ,
Lenoir , conservateur des objets d'artde la Malmaison , administrateur
du Musée impérial des Monumens français , etc. , etc. Un vol. petit
in-folio , avec 400 planches gravées . Prix , 25 fr . , et 27 fr . franc de
port. A Paris , chez Treuttel et Würtz , libraires , rue de Lille , nº 17 ;
et à Strasbourg , même maison de commerce .
"
9
Ier et IIe cahiers de 96 pages in- 12 de la Correspondance sur la conservation
et l'amélioration des animaux domestiques : observations
nouvelles sur les moyens les plus avantageux de les employer , de les
entretenir en santé , de les multiplier , de perfectionner leurs races
de les traiter dans leurs maladies ; en un mot , d'en tirer le parti le plus
utile aux propriétaires et à la société . Avec les applications les plus
directes à l'agriculture , au commerce , à la cavalerie , aux manéges
aux haras et à l'économie domestique ; recueillies et publiées par
M. Fromage de Feugré , vétérinaire en chef de la gendarmerie de la
garde de S. M. l'Empereur et Roi , membre de la Légion-d'honneur ,
ancien professeur à l'école vétérinaire d'Alfort . Ces deux cahiers cortiennent
entr'autres articles : Fragmens de Végèce , sur la médecine
des animaux , extraits et traduits du latin , par le Rédacteur . — Sur la
fièvre des chevaux , extrait des vétérinaires grecs ; par le même .
Observations de M. Girard , sur l'esquinancie du cheval , la fluxion
aux yeux , la fourbure , les parotides . - Paralysie et fièvre bilieuse
dans des chevaux ; par M. Damoiseau . - Jument paralysée guérie au
moyen du galvanisme ; par M. Preau . - Sur le charbon , l'avortement ,
les tics , dans le cheval ; par M. Rigot. - Epingle trouvée implantée
dans le coeur d'une vache ; par M. Barrier père . Renversement de
la matrice des vaches et des jumens ; par M. d'Orfeuille . Sur
quelques vers des moutons ; par le Rédacteur . - De la clopée des moutons
; par M. Chenu . -Tournis des bêtes à laine , guéri par M. Ignard.—
Est-il possible de faire produire aux animaux des mâles ou des femelles ,
selon qu'on préfère l'un à l'autre ? Manière de faire prendre le
vert aux animaux ; par M. Fromage de Feugré . Le prix de la souscription
pour l'année est de 8 fr . pour les douze cahiers , que l'on
recevra francs de port par la poste , dans tous les départemens . Chez
F. Buisson , libraire , rue Gilles - Coeur , nº 10.
-
-
-
Coup-d'ail sur le Code Napoléon , en Allemagne , ou Dissertation
dans laquelle se trouve , après la discussion des principales objections
opposées à l'introduction de ce Code dans les Etats confédérés , un
plan raisonné , critique , théorique et pratique de son étude , et par
suite de celle des autres Codes , avec un décret à ce sujet du Prince-
Primat de la Confédération du Rhin . Ouvrage utile à tous ceux qui
doivent connaître ou appliquer cette nouvelle législation civile ; dédié
JUILLET 1810 . 63
1
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L
[
à S. A. Em . le Prince-Primat . Troisième édition . Un vol . in- 8° . Prix,
3 fr . , et 3 fr . 75 c . franc de port . Aux Archives du Droit français ,
chez Clament frères , libraires -éditeurs , rue de l'Echelle , n° 3 , au
Carrousel.
L'ouvrage réfute , par l'esprit et la théorie même du Code Napoléon
, les objections opposées à son introduction ; il montre le peu de
fondement des plus spécieuses , et résout des difficultés qui ont fait
question en France tout comme en Allemagne , où les deux premières
éditions ont été publiées .
Il trace enfin , comme le titre l'indique , un plan d'étude de ce Code ;
il fait connaître les élémens de cette étude , traite de leur combinaison ,
et indique les ouvrages qui jusqu'ici ont le plus approché de ce plan .
Dire que cet ouvrage a obtenu l'assentiment du prince éclairé qui
occupe un des rangs les plus distingués parmi les savans comme parmi
les souverains de l'Allemagne , lequel en a ordonné la traduction ,
c'est dire qu'il mérite l'attention de tous ceux qui sentent l'intérêt que
doivent inspirer les matières qu'il embrasse . Partout l'auteur marche
appuyé de l'esprit de la loi , de la lettre , des autorités les plus respectables
dont il a eu soin d'étayer ses assertions .
Jurisprudence hypothécaire , ou Recueil alphabétique de questions
et décisions sur les points les plus importans de la matière des hypothèques
, privilèges , nantissemens , inscriptions , ventes , transcriptions ,
saisies , expropriations , ordres , contributions , etc. Par M. A.-C. Guichard
, avocat en la cour de cassation et à la cour d'appel de Paris ,
ancien avocat au parlement. Ouvrage faisant suite à la Législation hypothécaire
du même auteur -TOME Ier . —Prix , 6 fr . 50 c. , et 8 fr.
25 c. franc de port . Aux Archives du Droitfrançais , chez Clament
frères , libraires - éditeurs , rue de l'Echelle , nº 3 , au Carrousel .
-
On sait à combien de difficultés la matière des hypothèques a jusqu'iei
donné lieu ; combien de procès en ont été la suite , ainsi que
l'affligeante désolation de tant de familles . Vainement recourrait -on à
la doctrine pour y trouver un guide dans des principes sûrs et certains ;
la doctrine ancienne , très - défectueuse d'ailleurs , était changée ; la
nouvelle n'était pas encore fixée ou suffisamment éclaircie par les
leçons de l'expérience , qu'il fallait attendre . M. Guichard les a soigneusement
recueillies , mises à profit ; et , réunissant la théorie avec
les leçons de cette expérience précieuse , c'est - à - dire , avec la jurisprudence
, il a fait l'ouvrage en même tems le plus fort de raisonnemens
et d'autorités qui eût été fait jusqu'ici . Il s'est bien gardé , dissertateur
imprudent , de se livrer à des raisonnemens hasardés , dénués
d'autorités , et , d'un autre côté , son ouvrage est bien au-dessus de ceux
64 MERCURE DE FRANCE , JUILLET 1810 .
1
où l'on n'a fait que réunir des fragmens souvent sans cohérence et san s
liaison aucune , que celle qui existait dans la tête de leurs auteurs trop
imprudens , puisqu'ils se sont trop hâtés .
Nouvelle Bibliothèque germanique de médecine et de chirurgie , contenant
l'extrait analytique des meilleurs ouvrages allemands sur l'art
de guérir , un choix d'observations pratiques des médecins et chirurgiens
les plus renommés de l'Allemagne , les nouvelles découvertes
qui s'y font en médecine et en chirurgie , et les morceaux les plus
intéressans qui se publient dans les journaux de médecine de ce pays ;
par F. Gallot , D. M.
SECONDE ANNÉE. -JUILLET 1810. -N° XIX .
A Neuchâtel en Suisse , chez le Rédacteur ; et à Paris , chez Allut ,
imprimeur- libraire , rue de l'Ecole- de - Médecine no 6 , vis-à-vis
Saint-Côme .
9
La Nouvelle Bibliothèque germanique de médecine et de chirurgie
paraît tous les mois par numéros de 5 à 7 feuilles .
Trois numéros forment un volume d'environ 300 pages .
:
Le prix de l'abonnement , pour l'année , est de 14 fr . à Paris et à
Neuchâtel en Suisse , et de 18 fr . ( port payé ) pour les départemens .
Les deux bureaux de ce journal sont à Paris , chez M. Allut ,
imprimeur-libraire , rue de l'Ecole - de- Médecine , nº 6 ; et Neuchâtel
en Suisse , chez le docteur Gallot , rédacteur . On peut aussi s'abonner
chez les principaux libraires de la France et de l'étranger .
Les auteurs et libraires qui voudraient faire annoncer leurs ouvrages ,
en adresseront un exemplaire à l'un des deux bureaux ci -dessus .
L'annonce sera faite avec exactitude .
On peut encore se procurer aux mêmes adresses les quatre volumes
de l'année 1808 , brochés .
-- AVIS . - Mlle Chaumeton compose un rouge végétal et serkis , qui
mérite d'être annoncé avec éloge . Il a été admis à l'exposition des produits
des arts , en 1806 , d'après l'examen d'une commission quien avait
reconnu et constaté la supériorité . Le serkis qui en est la base lui
communique une qualité balsamique , et le rend particuliérement
favorable à la peau.
Mlle Chaumeton fait aussi une pommade qui garantit du hâle , et
corrige les imperfections de la peau . Enfin elle débite une autre pommade
qui est un remède pour guérir sur-le-champ les brûlures .
Sa demeure est toujours rue Cerutti , nº 8 , à Paris , près du boulevard
des Italiens .
LI Panorama représentant la bataille de Wagram a été ouvert au
public , boulevard des Capucines , le 6 de ce mois , jour anniversaire
de cette bataille.
ar
MERCURE
DE
N° CCCCLXIX.
FRANCE .
Samedi 14 Juillet 1810 .
POÉSIE.
L'AMOUR DE LA GLOIRE.
Il est un sentiment inné dans tous les coeurs ,
Qui parsème nos jours d'épines ou de fleurs ;
Et qui , par des chemins proscrits ou légitimes ,
Mène aux grandes vertus , ou conduit aux grands crimes.
Il entraina jadis , par de doubles attraits ,
Alexandre à la guerre et Titus à la paix ;
Même avant le combat , certain de la victoire ,
Ce sentiment sacré , c'est l'amour de la gloire.
On peut tout contester. « Quoi ! dira Dorilas
Petit auteur bien fier de petits vers bien plats ,
> Ce pesant laboureur dans sa sphère bornée ,
> Recommençant d'hier la pénible journée ,
» Et qui n'a jamais lu , dans son obscur pays ,
» Ni ma prose à Cloé , ni mes vers Doris ,
On veut que de la gloire il puisse avoir l'idée ! »
Oui , de ce sentiment son ame est possédée ;
Et souvent le désir de vaincre des rivaux
Fut le motif secret de ses nobles travaux .
E
66 MERCURE DE FRANCE ,
Le dernier au repos , le premier à l'ouvrage ,
Il veut être cité pour modèle au village ;
Il veut qu'à la moisson , favori de Cérès ,
Des épis plus nombreux distinguent ses guérêts ;
Et dans un cercle étroit sa gloire renfermée
De César à ses yeux passe la renommée .
Ainsi , l'homme en naissant apporte dans son coeur
Pour l'honneur et la gloire une invincible ardeur ;
Mais c'est aux champs de Mars , c'est au bord du Permesse
Qu'on voit briller sur- tout leur flamme enchanteresse :
Et les Dieux ont orné d'un immortel éclat :
Le laurier du poëte et celui du soldat .
Lorsqu'aux plaines de Mars deux phalanges altières
Vont disputer le sort des nations entières ,
La gloire , sur un char qui plane au haut des cieux ,
Semble pour leur valeur l'interprête des Dieux .
D'un seul de ses regards la puissante magie
Des soldats qu'elle enflamme a doublé l'énergie ;
Tout brave est un héros , et par un noble effort ,
Amoureux de la gloire , il aspire à la mort.
Tel ce héros vainqueur , de qui la destinée
Est d'attirer les yeux de la terre étonnée ;
De bonne heure il sentit le besoin d'être grand .
Le signal des dangers parut : au même instant ,
Impatient de gloire , il vola dans l'arêne ;
Elancé dès l'entrée , il la franchit sans peine .
A ses exploits nombreux l'Europe se troubla ;
La France en tressaillit , l'Angleterre en treinbla .
Il semblait qu'à nos chefs de son puissant génie
Quelque esprit bienfaiteur portait une partie ;
Et , pareil à ce Dieu qui finit le chaos ,
Existant par lui- même , il créa des héros .
Pour les fils d'Apollon d'autres lauriers fleurissent ;
Mais quels souffles jaloux trop souvent les flétrissent !
Ah! du moins les enfans de Bellone et de Mars
Ne sont dans les combats exposés qu'aux hasards.
Leurs rivaux généreux eux - mêmes les secondent :
Une voix les loua , mille autres y répondent ;
Tandis que trop souvent , sur le coteau sacré ,
Des auteurs ses rivaux l'auteur est abhorré.
JUILLET 1810 . 67
Malheur sur-tout , malheur à l'ame ardente et fière ,
Qui sut d'une science entr'ouvrir la carrière !
A ses travaux sans doute on rend justice un jour ;
Mais qu'il doit payer cher un si tardif retour !
Quand , lassé des clameurs qui ternirent sa gloire ,
Un grand homine au trépas a cédé la victoire ,
Et des beaux arts en deuil emportant le flambeau ,
Descend tout radieux dans la nuit du tombeau ,
Nous offrons à sa cendre une pitié stérile ;
Et l'envie , abjurant une rage inutile ,
Jadis l'oeil en fureur et le front courroucé ,
Triste et morne aujourd'hui voit son dard émoussé
On dirait qu'elle sent , plus juste et moins sévère ,
Quand un grand homme expire , expirer sa colère.
Philosophe français (1 ) , tel fut ton triste sort ;
On a troublé ta vie , on a pleuré ta mort.
Apôtre du bon sens , lorsque sur Aristote
Tu dirigeais tes coups , la cabale dévote ,
T'accusant saintement de ne pas croire en Dieu ,
Ainsi que tes écrits te condamnait au feu ;
;
Mais quand le grand Newton eut conquis la lumière .
Et nous montra du vrai la route toute entière ,
Leur manie adopta jusques à tes erreurs ,
Et tu devins un Dieu pour tes persécuteurs .
9
T
L
On a vu cependant l'ignoranee au génie
Pardonner à-la - fois son triomphe et sa vie.
Ainsi , du monde entier attirant les regards
Fontenelle long-tems tint le sceptre des arts .
Ainsi quand nos aïeux , dans leurs recherches vainės ,
Ignotèrent le sang qui coulait dans leurs veines ;
De ses canaux divers quand le jeu continu
N'était pour leur esprit qu'un bienfait méconnu ,
Hervé parla ; soudain guidé par la nature ,
Et démontrant du sang la route toujours sûre ,
Il dessilla leurs yeux ; et bientôt sans appui ,
Le préjugé honteux disparut devant lui .
(1 ) Descartes , à qui son siècle a décerné ce nom , que lui a conservé
la postérité. E 2
68 MERCURE DE FRANCE ;
Il est des tems heureux où féconds en largesses ,
Les talens à l'envi prodiguent leurs richesses.
Tel , dardant ses rayons sur nos yeux éblouis ,
Brilla d'un vif éclat le siècle de Louis .
Un ministre guerrier . poëte , politique ,
Elève pour la gloire un temple magnifique ;
Les arts reconnaissans accourent à sa voix.
De ce nouveau séjour Boileau dicte les lois .
Corneille des Romains évoque le génie
Racine sait des Grecs égaler l'harmonie .
Fénélon semble un fleuve au cours majestueux ,
L'éloquent Bossuet un fleuve impétueux .
Molière , aux mooeurs du tems rendant pleine justice
Siffle le ridicule et démasque le vice ;
Tandis que Lafontaine , ornant la vérité ,
Marche , d'un pas rêveur , à l'immortalité.
Hélas ! ce temple heureux vit fléttir ses couronnes ;
La main du Tems rompit ses plus belles colonnes.
En vain , nouvel Atlas , pendant un siècle entier 1
Voltaire en supporta le fardeau sans plier.
Il n'est plus , et , semblable à cette voûte sombre , (2)
Qui renferme sa cendre et non pas sa grande ombre ,
L'édifice sacré semble prêt à fléchir,
Du besoin d'être illustre heureux de s'affranchir ,
Dorlis , dans les plaisirs trouvant le bien suprême ,
Croit par ses argumens combattre mon système .
<< De la gloire , dit-il , exaltant le pouvoir ,
> Pourquoi nous en donner le chimérique espoir ?
a A quoi nous servirait cette vaine fumée ?
» Nul n'entre aux sombres bords avec sa renommée.
> Nous ne vivons qu'un jour ; faut- il donc sans pitié ,
> En des projets douteux en perdre la moitié ?
» Ah ! savourous plutôt tous les biens de la vie ;
» Ou , si par Apollon notre ame est asservie ,
» Consacrons à ce Dieu quelques feuillets légers ,
อ
› Aimables comme nous , comme nous passagers ;
» Et nous ornant des fleurs que nos mains font éclore
» Que pour nous le travail soit un plaisir encore. »
(2) Le Panthéon.
L
JUILLET 1810 .
69
1
Jeune insensé , trop fier d'un jugement si prompt ,
Des lauriers de la gloire as-tu paré ton front?
De ses tourmens divins as tu senti l'atteinte ?
Non , et ton calme seul peut expliquer ta plainte.
Heureux , sans doute , heureux le poëte enchanteur ,
Qui de ce champ fécond ne cueillit que la fleur !
Ases couplets charmans si les Grâces sourirent ,
A ses vers délicats si leurs mains applaudirent ,
Qu'importe que son nom un jour soit oublié ?
Il vécut pour les arts , l'amour et l'amitié.
Si la feuille de rose à qui sa main confie
Les charmes d'Aglaé , les faveurs de Délie
S'égare en son trajet vers la postérité ,
D'un sort qu'il prévoyait il n'est pas attristé ;
Et sa muse aurait cru , fidèle au badinage ,
Faire un vol au bonheur en faisant un ouvrage.
Ce destin , je le sens , peut flatter nos désirs ,
Mais Corneille et Racine eurent d'autres plaisirs .
Oui , quand de leurs beaux vers un public idolâtre
De ses bravos nombreux remplissait le théâtre ,
Ils songeaient dans leurs coeurs que l'écho de ces murs
Répéterait un jour ceux des siècles futurs .
Que dis-je ? ils l'entendaient ; ils se voyaient d'avance
Modèles de notre âge , et cette jouissance ,
Pour la gloire enflammant leurs esprits immortels ,
Déifia leurs noms , et leur vaut des autels .
Et lorsque de nos jours le sort coupe la trame ,
Si le souffle inconnu , ce feu sacré , cette ame ,
1
Comme un secret instinct nous l'a promis cent fois ,
Libre de ses liens , rentre dans tous ses droits ,
Rien n'est plus ici - bas pour un être vulgaire ;
Mais le génie encore a des biens sur la terre :
Il jouit en repos des beautés qu'il créa.
Qu'on retrace à la scène , ou l'ame de Cinna ,
Ou de l'affreux Néron les attentats profânes ,
Ne vous semble -t-il pas que les augustes mânes
De ces auteurs sont là , pour jouir de plus près
Des applaudissemens doublés par les regrets ?
Eh! quel génie étroit oserait nous défendre
Cet espoir si touchant de survivre à sa cendre?
1
༡༠
MERCURE DE FRANCE ,
Si c'est un songe , au moins c'est un songe bien doux :
Si c'est un préjugé , c'est le plus beau de tous.
Mais non , vils détracteurs , consultez un grand homme.
A Torquato (3 ) mourant , le jour même que Rome
Imaginait pour lui des triomphes nouveaux ,
Essayez de prouver qu'il perdit ses travaux ;
Un Dieu consolateur lui défend de vous croire ,
Et son dernier soupir est encor pour la gloire .
OURRY.
AM. PHILIPPON DE LA MADELAINE , bibliothécaire de Monseigneur
le Ministre de l'Intérieur , en lui offrant mes Lettres à Sophie .
A vous dont la muse charmante
Dicte les plus galans écrits ,
Vous qui chantez les beaux esprits ,
Et qui méritez qu'on vous chante ;
A vous dont les couplets divers .
Respirent le doux badinage ,
Je viens offrir ces petits vers ,
Accompagnés d'un gros ouvrage.
Quoi ! vous riez de mon hommage !
Et tandis que j'ai le travers
De chanter ce vaste univers ,
Assis au frais , dans un bocage ,
Vous élevez vos doux concerts.
Consacrés au plaisir volage.
Chapelle , Démahis , Boufflers ,
Vous ont inspiré , je le gage :
Comme eux il faut bien être sage ,
Lorsqu'on fait d'aussi jolis airs.
Toujours léger , toujours aimable ,
L'amour vous donna des leçons ;
Vous n'écrivez point vos chansons ,
Un Dieu vous les inspire à table .
O combien vous êtes heureux !
Votre muse , vive et galante ,
Amuse nos cercles joyeux :
On ne vous lit point , on vous chante :
(3) Le Tasse.
JUILLET 1810 .
A table , au milieu des festins
La beauté , qu'un doux feu colore ,
D'une voix touchante et sonore ,
Répète vos galans refrains :
Déjà tout s'anime à sa vue ,
On écoute son chant flatteur ,
Et souvent , jusqu'au fond du coeur ,
Une voix doucement émue ,
Fait passer le nom de l'auteur .
Jugez de nos destins contraires ,
J'écris pour
charmer mes loisirs ,
Tandis que vos chansons légères
Sont le fruit des plus doux plaisirs .
LOUIS AIMÉ MARTIN.
grette
ENIGME .
TANTOT je suis , lecteur , cet antre redouté
Qu'au milieu des procès habite la justice ;
Et tantôt , d'un verger. , par un sage artifice ,
Je double l'agrément et la fécondité.
LOGOGRIPHE .
SOUVENT on me cherche avec peine ,
Souvent on me cherche sans fruit ;
Je tiens la pensée incertaine
Lorsque je m'offre avec esprit .
On trouve en changeant mon essence
Un oiseau bavard et moqueur ;
Ce dont , tant bien que mal , s'acquitte tout acteur ;
Ce que d'abord l'on apprend à l'enfance ;
Ce qui seul est la récompense
D'un poëte et d'un orateur;
Un fleuve d'Italie ; un oiseau domestique ;
Ce que ceint le moite élément ;
Un métal , un département ;
Une note de la musique ;
Ce qu'on trouve au fond d'un tonneau ;
72 MERCURE DE FRANCE , JUILLET 1816 .
Le frein du tyran sanguinaire ;
Deux points importans de la sphère ;
L'amante d'un divin taureau ;
Ce qui couvre un bouc , un chameau ;
Un synonyme de colère ;
Le nom d'un puissant souverain ;
Ce que le tems porte à la main ;
Un article ; gril ; pile ; un grain ,
Tu dois me connaître , j'espère .
A. F. , de l'Ecole militaire de Saint-Cyr.
оптор
CHARADE A MADEMOISELLE L... DE C ....
JEUNE Iris , mon dernier t'accompagne sans cesse ;
Aux pauvres te vit-on refuser mon premier ?
Daigne à ces faibles vers accorder mon entier
De mon coeur amoureux tu combleras l'ivresse .
D. ( d'Argentat ) , élève de l'Ecole militaire de Saint- Cyr.
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE
insérés dans le dernier Numéro .
Le mot de l'Enigme du dernier Numéro est l'Ombre .
Celui du Logogriphe est Lévier .
Celui de la Charade est Critique .
•
LITTÉRATURE ET BEAUX-ARTS .
Extrait du RAPPORT sur les travaux de la Classe d'histoire
et de littérature ancienne de l'Institut , fait par M. GINGUENÉ
, l'un de ses membres , dans la séance publique
du 5 juillet 1810.
( SUITE ET FIN . )
L'ÉTUDE des monumens historiques de l'Italie et de la
Grèce , considérée sous un point de vue nouveau , a conduit
M. Louis Petit-Radel à l'examen des monumens des
origines historiques de l'Espagne . Dans un premier Mémoire
que mon précédent rapport a fait connaître , il avait
prouvé par le témoignage des murs mêmes de Tarragone ,
que cette ville n'a point été bâtie par les Scipions , comme
Pline et après lui Solin l'ont dit ; il avait conjecturé que le
peuple ibère n'était originairement que les Pélasges tyrrhéniens
de l'Etrurie , dont les monumens n'auraient été que
restaurés par les Scipions ; cette conjecture était fondée
sur un aperçu de la correspondance exacte des homonymies
géographiques répétée sur les deux côtes de l'Ibérie et de
la Tyrrhénie : il nous a donné depuis , dans quatre nouveaux
Mémoires , les développemens historiques et géographiques
de cette idée .
Dans son second Mémoire , après avoir fait connaître à
quels signes on doit distinguer dans l'ancienne géographie
de l'Espagne les villes celtiques des villes ibériennes , il
reconnaît le principal caractère des villes ibériennes dans
l'homonymie , ou la réunion sur un même territoire , d'une
ville et d'un peuple du même nom. Des principes qu'il
établit , des applications qu'il en fait et de tous les exemples
qu'il cite , il résulterait que les Ibériens arrivés en
Espagne et dans les Gaules par mer , auraient d'un côté
porté des colonies , depuis l'Ebre jusque dans la Botique ,
où l'on trouve neuf villes dont les noms sont semblables à
ceux des métropoles et des peuples voisins de l'Ebre , et
que de l'autre ils auraient remonté ce fleuve pour aller
fonder six villes de leurs noms dans l'Aquitaine.
Mais d'où ces Ibères étaient - ils venus en Espagne et qui
74
MERCURE DE FRANCE ,
étaient -ils originairement ? M. Petit- Radel établit dans son
troisième Mémoire que ce ne pouvait être que des Pélasges
de la côte Tyrrhénienne ou de l'Etrurie : il fait le relevé de
cinquante- cinq noms géographiques de cette côte , et présente
le parallèle correspondant de toutes ces homonymies
en Espagne , où tous ces noms latins de villes existaient
avant la première entrée des Romains dans ce pays .
Il recherche dans un quatrième Mémoire à quelle époque
de l'ancienne histoire d'Etrurie une émigration de
Tyrrhéniens et de Pélasges a pu se porter en Espagne , et
quelles en ont été les causes . La désertion simultanée des
Pélasges de cette côte , et leur émigration dans des contrées
barbares , ' remonte jusqu'aux tems antérieurs à la
guerre de Troie . A cette époque reculée , la côte de Toscane
et de Rome éprouva les secousses les plus terribles :
des éruption's volcaniques y engloutirent des villes entières ,
et leurs ruines qu'on trouve sur ce territoire , y sont encore
entourées par les cratères de ces volcans éteints . Ces ruines
réunissent à leur nom pélasgique le caractère propre aux
constructions du même peuple. M. Petit-Radel , qui les a
visitées , retrouve ces mêmes noms en Espagne avec celui
d'une ville disparue des marais pontins au tems de Pline ,
sans avoir laissé de vestiges. A ces faits comparés , il en
ajoute beaucoup d'autres , et y joint des observations et
des considérations d'espèces différentes qui viennent toutes
à l'appui de son opinion .
. Dans son cinquième Mémoire , il fait distinguer en Espagne
les villes celtiques et les villes ibériennes ; il remonte
à origine de la progression coloniale des Celtes , en suivant
les traces des homonymies géographiques , et en s'appuyant
de leur accord avec l'histoire . Mais cette partie
d'un travail dont il n'a fait encore qu'une première lecture ,
touche de si près au sujet du prix proposé pour 1811 , qu'il
a jugé convenable de n'en point publier les résultats .
Notre même confrère , consulté par M. le conseillerd'état
préfet de la Seine , sur le type des armoiries dont le
corps municipal pouvait solliciter la concession , a proposé
les anciennes , avec les modifications conformes aux décrets
autant qu'au goût d'une critique éclairée . Cet avis
motivé est devenu le sujet d'un Mémoire . M. Petit- Radel®
rétablit dans tous ses droits l'ancienne opinion qui fait
dériver du culte d'Isis , et le nom de Parisii, et le symbole
de la nef, qui , dès le treizième siècle , faisait la pièce principale
de leurs armoiries . Il écarte toutes les autres expliJUILLET
1810.
75
eations , et appuie celle - ci de toutes les autorités que l'érudition
peut rassembler . Il conclut donc pour le rétablissement
de la nef , et propose pour devise ces mots tirés
d'un vers de Lucain :
Tuam recipimus İsim .
Dans tout ce qui regarde l'antiquité , dans la carrière
entière des lettres et des arts , on rencontre partout Homère .
Les discussions animées dont il a été l'objet , les accusations
, les défenses , tout peut recommencer , autrement
sans doute , mais avec une chaleur nouvelle ; tout peut
passer à un nouvel examen .
Dans le tems de la guerre homérique , les détracteurs
de ce grand poëte lui avaient reproché d'avoir manqué de
de jugement dans la composition poétique du bouclier
d'Achille , d'avoir resserré dans un trop petit espace tous
les sujets dont il le suppose orné . Pour les représenter ,
disaient-ils , il eût fallu , non-seulement l'étendue d'un
bouclier , mais celle de la Place royale . Boiyin le cadet , de
l'Académie des inscriptions , imagina , pour leur répondre ,
d'en appeler à l'expérience . Il fit dessiner et graver tous
ces mêmes sujets dans un espace beaucoup moindre que
celui d'un bouclier , puisqu'ils n'occupaient dans son livre
qu'une planche gravée ordinaire . Cette épreuve produisit
alors un grand effet . Son Bouclier d'Achille eut les suffrages
des deux partis . Tous les traducteurs d'Homère l'ont
adopté ; Pope l'à accrédité ; Caylus l'a copié enfin la justification
du poëte a paru complète sur cet objet.
M. Quatremère de Quincy se prononce aujourd'hui toutà-
la-fois , et contre l'accusation d'Homère , et contre son
apologie . Selon lui , premiérement , l'accusation est nulle ,
parce que dans le règne du merveilleux et de l'épopée , le
poëte est toujours maître d'excéder pour les choses , comme
pour les personnes , les rapports qui tiennent à la vérité
géométrique ou historique . Notre confrère appuie cette
raison de plusieurs autres ; il rappelle ensuite l'emploi que
plusieurs poëtes ont fait d'inventions pareilles , et il fait
voir que soit pour l'étendue des sujets , soit sous tous les
autres rapports , Homère l'emporte sur eux tous en modération
, en goût , et en jugement .
Secondement , l'accusation admise , Homère ne devait
pas être justifié par un dessin , ni par le suffrage du sens
physique ; ceci tient à la différence des élémens de la poésie
6
MERCURE
DE
FRANCE
;
et de la peinture , et M. Quatremère développe cette dif
férence de manière à rendre sensible l'erreur de l'ancien
défenseur d'Homère il prouve de plus qu'ayant jugé à
propos de soumettre Homère à cette épreuve , il fallait le
faire avec plus de justesse et plus d'art ; il démontre tous
les vices de la composition du dessin et de son exécution ;
enfin , pour dernier argument , il en emploie un que je regrette
de ne pouvoir produire ici ; c'est un nouveau dessin
du Bouclier d'Achille , dessin imaginé et exécuté par luimême
, où toutes les inventions d'Homère sont réalisées
dans le système qui leur convient , sur un disque de quatre
pieds de diamètre . Ce dessin prouve clairement aux yeux ,
que , si Homère avait besoin d'être justifié ,
ce que notre
confrère n'avoue pas , c'était ainsi du moins qu'il devait
l'être .
L'emploi que les anciens faisaient de l'or dans les ouvrages
de l'art , a paru au même M. Quatremère de Quincy
exiger des recherches particulières . Elles lui ont fourni le
sujet d'un Mémoire , dont la lecture doit occuper une partie
de cette séance .
Des monumens d'une autre espèce ont attiré depuis longtems
l'attention de M. Sylvestre de Sacy . Dans ses Mémoires
sur les antiquités de la Perse , il en a publié un en
1792 , sur les monumens qui se trouvent dans le voisinage
de la ville de Kirmanschah et sur le mont Bisutoun . Son
principal objet a été l'explication de deux inscriptions en
caractères sassanides qui accompagnent un monument de
cette montagne . Il est parvenu à les lire , à les expliquer ,
et à en remplir les lacunes . Il est résulté de son travail que
les deux figures , auprès desquelles les inscriptions sont
gravées , sont celles de deux rois de Perse de la dynastie
des Sassanides , Sapor II , et son fils Bahram , surnommé
Kirmanschah .
Depuis la publication de ces Mémoires , M. l'abbé Morelli
de Venise a fait connaître un voyageur vénitien ,
Ambroise Bembo , qui , en 1674 , visita les monumens de
Bisutoun , les décrivit et les dessina fort exactement .
Parmi ces dessins , se sont trouvés ceux du monument
et des inscriptions expliquées par M. de Sacy . Ces dessins
Jui ayant été communiqués par M. Morelli , il a soumis
son travail à un nouvel examen , dont le résultat a été de
confirmer le plus grand nombre de ses conjectures , d'en
réformer quelques-unes , et sur-tout de
le seprouver
que
JUILLET 1810 .
77
cond des rois représentés sur le monument n'était pas celui
qu'il avait pensé , mais bien Sapor III , fils et successeur
immédiat de Sapor II.
M. de Sacy , après s'être occupé d'une inscription grecque
, observée dans une autre partie de la même montagne
par Ambroise Bembo , et qui l'a été depuis par M. Olivier ,
termine en éxaminant les diverses opinions des savans sur
le sens et l'étymologie du mot satrape ; il montre que ce
mot est tiré de l'ancienne langue persane , qu'il signifie
gardien , gouverneur d'une province ou d'une ville , et que
son ancienne orthographe nous est assez bien conservée
dans les textes originaux des livres d'Esther et de Daniel.
M. Lanjuinais , livré depuis plusieurs années à des étude
relatives aux langues , à la littérature , à la religion , et à la
philosophie des Indiens , a conçu le projet d'une suite de
Mémoires où seront traités ces différens objets . Il a lu à là
classe une partie seulement du premier de ces Mémoires.
On y voit déjà se développer le plan qu'il s'est tracé ; l'auteur
doit en donner lecture dans cette séance , si le tems
le permet. 1
M. Lévesque y doit lire ses recherches sur les événe
mens qui ont précédé le premier partage de la Pologne ,
et M. Boissy- d'Anglas un Mémoire sur quelques événemens
de la fin du règne de Charles VI , et en particulier
sur les poursuites auxquelles donna lieu contre Charles ;
dauphin de France , et ensuite roi sous le nom de Charles
VII , le meurtre du duc de Bourgogne . C'est ce qui me
défend de donner ici l'analyse de ces différens Mémoires .
Si M. Toulongeon avait donné plus de fixité aux simples
aperçus qui sont l'objet de son Essai sur les périodes de
la civilisation des peuples , ce serait par cet Essai qu'il
faudrait commencer tout ce qui regarde la chronologie ,
puisqu'il se propose d'y établir des bases d'après lesquelles
on pût reconnaire dans chaque peuple son plus haut degré
d'ancienneté . Après avoir posé les principes dont sa théorie
est la conséquence , il fait voir, par un coup-d'oeil jeté sur
tous les peuples anciens et sur les principales nations modernes
, un singulier rapport entr'eux , c'est qu'ils ont tous
été à - peu -près le même nombre de siècles à parvenir du
premier degré de l'état de société , jusqu'au dernier de la
civilisation perfectionnée ; ce nombre commun est celui
de seize siècles . La conclusion générale qu'il en tire est
que l'on n'a aucun besoin de donner à notre monde uné
78
MERCURE
DE
FRANCE
,
antiquité aussi prodigieuse qu'on l'a voulu faire dans ces
derniers tems , pour expliquer le haut degré de civilisation
qu'annonce l'ancienne histoire des Egyptiens et même des
Chinois . En donnant de plus à chaque nation d'un côté ,
quelques siècles pour passer de l'état d'isolement et ensuite
de famille , à celui de réunion des familles et de commencement
de civilisation , et de l'autre le nombre des siècles
pendant lesquels la civilisation perfectionnée s'est maintenue
, ou ayant commencé à décheoir , est descendue jusqu'à
l'état de barbarie que l'auteur regarde comme le terme
de sa décadence , on aura une mesure commune , au-delà
de laquelle , selon lui , toute supposition est inutile .
M. Dupont ( de Nemours ) s'est élevé , pour ainsi dire ;
au-dessus de ces époques primitives dans un drame d'une
espèce nouvelle , dont la classe n'a pu entendre sans intérêt
la lecture , quoique l'ouvrage n'eût de rapport avec ses travaux
que parce qu'il est fondé sur un fait très -antique.
Dans le premier acte , la scène est au milieu du déluge
dans la barque avec laquelle Deucalion a sauvé Pirrha ; et
l'acte finit lorsqu'ils ont mis pied à terre sur les montagnes
de la Thessalie. Dans le second , Pirrha , malgré sa reconnaissance
et son amour pour Deucalion , ne veut consentir
à leur mariage qu'après qu'ils auront préparé un champ
dont la récolte pourra seule assurer la subsistance de leur
postérité . Ce champ est , comme toutes les vallées primitives
, couvert de pierres et de cailloux roulés par les vagues
. Il faut les enlever pour que la terre puisse être cul-
Et c'est ainsi qu'en jetant des pierres derrière
eux , ils ont repeuplé le monde .
tivée . -
M. Grégoire , qui semble s'être proposé de retirer la
société des enfans de Deucalion , de son indifférence pour
les maux , que des classes entières d'hommes souffrent au
milieu d'elle par les vices de ses institutions , a recherché
dans toute la France celles de ces classes que l'opinion publique
, que les lois mêmes qui devraient toujours être les
protectrices de tous , ont avilies . Il les a rassemblées en
quelque sorte sous nos yeux , comme des parties déshé,
ritées de la grande famille auxquelles il veut faire rendre
leur héritage . Mais , il faut le dire , notre confrère paraît
se féliciter lui -même de ce qu'il reste désormais peu à faire .
Le tems , la raison , le progrès des lumières ont déjà beaucoup
fait , et pour que le reste suive , nous n'avons peuttre
besoin que d'être avertis ,
JUILLET 1810.. 79
Nous ignorons , en général , au centre de la France , qu'il
a existé , qu'il existe même encore des Oiseliers dans ce qui
formait le duché de Bouillon , des Colliberts dans le Poitou
et l'Aunis , des Cacous , Cagoux on Cagueux en basse Bretagne
, des Gahets dans le Bordelais , des Cagots ou Agots
dans les Pyrénées , qui tous ont été l'objet des préjugés
les plus avilissans et les plus barbares , qui ont formé des
castes réprouvées , et qui ont pour la plupart encore besoin
que la voix de l'homme de bien et de l'homme éclairé s'élève
en leur faveur , pour effacer entièrement les traces de
cette ancienne réprobation . C'est ce but louable que
M. Grégoire s'est proposé dans les recherches qu'il a
faites sur chacie de ces classes , sur leur origine , leurs
différens caractères , le genre d'oppression qui pesait sur
elles , le degré d'adoucissement où l'opinion est parvenue
à leur sujet dans ces différentes parties de la France , et les
derniers pas qui restent à faire encore .
a
Parmi quelques objets d'antiquité ecclésiastique envoyés
du ci -devant Piémont à notre même, confrère , il s'en est
trouvé un qui pouvait intéresser les arts et dont il a fait le
sujet d'un autre travail . C'est une clochette sphérique à
jour , formée par dix branches recourbées en dedans et
terminées en pointes , qui était dans l'abbaye de Bobbio.
Le diamètre en est d'environ neuf décimètres , et le timbre
proportionément beaucoup plus fort que celui des clochettes
de même poids qui ont une forme allongée . M. Grégoire
entrepris de découvrir , en interrogeant la chimie et la physique
, à quoi tenait la qualité singulièrement brillante de
ce son . Il a remis à M. Vauquelin de l'Institut une portion
de métal coupée dans un endroit indifférent pour la
résonnance de la clochette . L'analyse faite par ce savant , a
donné sur 100 parties , 76 de cuivre , 20 d'étain , et 4 de
plomb . Notre confrère a de plus consulté MM . Chladinių
Charles , Molard et Montgolfier. Presque tous pensent que
les interstices de la moitié inférieure qui est à jour dans la
clochette de Bobbio , facilitent les vibrations et que les dents
font la fonction de conducteurs du son . MM . Molard et
Montgolfier ont fondu quatre autres clochettes de même
forme et de même grosseur en variant les alliages , ce qui
a produit des timbres différens . Ces Messieurs ont le projet
d'en fondre d'autres , exactement conformes à l'analyse
donnée par M. Vauquelin , les unes de même grosseur ,
d'autres doubles , quadruples , et si l'on parvient à en ob
80 MERCURE DE FRANCE ,
tenir , sous un volume beaucoup moindre , un son égal
aux clochettes ordinaires , cette découverte économique
tournera au profit des arts , et les expériences déjà faites
autorisent cette espérance .
C'est ainsi que toutes les parties des connaissances hu
maines se lient et s'éclairent mutuellement , et que l'érudi
tion philophique tient non-seulement à toute la littérature ,
mais aux sciences et aux arts : alliance rompue , pour ainsi
dire , par- tout ailleurs et ( disons-le à la gloire de notre
patrie ) qui n'existe dans son intégrité , sa force et sa haute
utilité que dans le sein de l'Institut de France .
ANNALES DES VOYAGES , DE LA GEOGRAPHIE ET DE L'HISTOIRE
, publiées par M. MALTE -BRUN. Paris , chez
F. Buisson , libraire , rue Gilles- Coeur, n° 10. Tome
onzième . ( XXXIe et XXXIIe cahiers de la collection
) (1)..
de
RIEN n'est peut-être plus intéressant pour l'homme ,
plus propre à agrandir ses pensées et son industrie , que
la connaissance de ces contrées lointaines , de ces na
tions étrangères que la nature a séparées de nous par
longues distances . Le plus beau titre de gloire dont
Homère ait décoré le héros de l'Odyssée , c'est d'avoir
parcouru des terres inconnues , étudié les moeurs d'un
grand nombre de peuples :
1
Qui mores hominum multorum vidit et urbes.
Quelles idées ne prend-on pas de la puissance et de la
fécondité de la nature , quand on contemple cette prodigieuse
variété d'hommes , d'animaux , de plantes , qui
couvrent notre globe ; ces étonnantes, vicissitudes de
température , de météores , de phénomènes qui se manifestent
au sein des airs et des mers ! Quelle source iné→
puisable d'études et de méditations ! Si la nature est si
grande , si riche , si variée sur le point imperceptible
(1 )Le prix de l'abonnement pour douze cahiers avec des gravures ,
est de 24 francs pour Paris , et de 30 fr . pour les départemens , rendus
franc de port par la pastels
que
JUILLET 1810 . 81
que nous habitons , quelle doit être sa magnificence dans
cet innombrable assemblage de mondes dont l'espace
est peuplé ! Faibles atômes que nous sommes , nous regardons
comme un effort sublime , comme un prodige
d'audace , de franchir quelques gouttes d'eau , de faire
quelques pas sur le grain de poussière dans lequel nous
nous agitons ! Que serait- ce donc si nos frêles machines
pouvaient s'élancer à travers les sphères et contempler
le grand oeuvre de l'univers ? Que de problèmes seraient
résolus ! Que de questions éclaircies , de mystères expliqués
! Nous prétendons pénétrer les secrets de la nature ,
fixer les lois générales du monde ; nous faisons imprimer
, sous nos petites planches typographiques , des`
théories profondes , pour apprendre à Dieu ce qu'il a dû
faire , pour révéler à nos semblables ce qu'il a fait . Tant
de présomption n'est-elle pas un peu ridicule ? et s'il est
vrai , comme l'assure le plus célèbre des poëtes , que
Dieu s'amuse de nos prétentions , quel sujet n'a-t- il pas
de rire quand ses regards s'abaissent sur ces grands
docteurs qui se proposent d'expliquer le système de tous
les mondes !
Le mieux est de modérer notre curiosité , de régler
nos affaires et d'étudier modestement les objets qui sont
à notre portée . C'est sous ce point de vue qu'on doit des
éloges à ces hommes doués d'une ame forte et d'un esprit
élevé , qui ont osé affronter les tempêtes et les fureurs
de la mer pour nous faire connaître de nouveaux cieux
et de nouvelles terres . Quels services n'ont-ils pas rendus
à l'humanité ! C'est par eux que s'est accrue l'industrie
humaine , que la civilisation s'est perfectionnée , que les
limites de la pensée et de la science se sont étendues et
reculées , que l'esprit de l'homme s'est ouvert une route
sûre et facile vers le point de perfection auquel il peut
atteindre . Supposez un peuple séparé de toutes les nations
, abandonné aux forces isolées de sa propre intelligence
, quels progrès pensez-vous qu'il fasse ? Ne serat-
il pas condamné à languir dans une éternelle enfance ?
La raison et l'industrie humaine ont besoin de s'enrichir
par le commerce . L'homme qui voyage s'éclaire de tous
les rayons épars autour de lui , rassemble en sa pensée ,
F
en
82 MERCURE DE FRANCE ,
comme dans un foyer commun , toutes les pensées des
autres . Supposez encore que les Alpes et les Pyrénées ,
eussent été élevées comme des barrières insurmontables
entre l'Italie , l'Espagne et nous , croyez - vous que
nous eussions eu des De Thou , des Montaigne , des
Corneille , des Lebrun , des Lesueur , des Fénélon , des
Racine , etc.?
C'est ce besoin de connaissances , cette tendance naturelle
vers l'amélioration de nos facultés , qui nous inspire
tant d'intérêt pour les récits des voyageurs , qui
nous attache à la lecture de leurs écrits . Quand M. Malte-
Brun conçut le projet de rassembler dans un corps d'ouvrage
tous les matériaux épars qui pouvaient intéresser
la géographie , la géologie , l'histoire , le commerce , la
navigation , il eut une pensée heureuse ; il était sûr de
remplir le précepte d'Horace , de joindre l'utile à l'agréable
; l'observation de ce principe sortait de la nature
même de son sujet .
Jusqu'à ce jour son travail a réuni les suffrages du
public , et quoique sa collection se soit rapidement
élevée jusqu'à onze volumes , personne encore n'a songé
à lui reprocher sa fécondité . Il faut avouer aussi qu'il a
su presque toujours faire un choix judicieux , et répandre
sur son sujet le mérite de la variété ; l'instruction
n'y a rien d'austère , et si la science s'y montre quelquefois
sous ses formes graves et sévères , ceux qu'elle peut
effaroucher ont du moins la ressource de se réfugier vers
des objets d'un caractère plus attrayant , semblables à
ces observateurs superficiels qui se trouvant au milien
de ces magnifiques collections des trois règnes de la
nature , passent rapidement à travers les salles qui renferment
les trésors du règne minéral , pour aller près
de là jouir du spectacle de ces animaux rares et curieux
sur lesquels la nature semble avoir rassemblé toutes ses
richesses .
Le tome onzième , dont les deux premiers cahiers
viennent de paraître , offrent divers Mémoires et des
détails curieux sur les Madecasses et les Patagons . L'intérieur
de Madagascar est encore peu connu ; Flacourt ,
qui séjourna dans cette île depuis 1642 jusqu'en 1658 ,
JUILLET 1810 . 83
est le premier voyageur qui en ait donné une description
générale . Son ouvrage est encore regardé comme une
source aussi riche qu'authentique . Les notices de ce
voyageur sur les plantes de l'île méritent d'être consultées
; elles renferment des indications intéressantes
pour l'économie domestique et la médecine . Mais Le
Gentil a mieux observé encore . Forster le regarde
comme un des écrivains les plus exacts et les plus dignes
de foi qui aient décrit Madagascar . Ses renseignemens ,
dit l'auteur du Mémoire , concernent particuliérement
l'histoire naturelle des environs du Fort-Dauphin qu'il
visita en 1762. Il démontre l'utilité d'un établissement
dans cette riche contrée , et donne une idée assez favorable
des naturels de cette partie . Il réfute d'une manière
victorieuse les récits de Flacourt et de Commerson qui
avaient jugé à propos de supposer une colonie de pygmées
au milieu de Madagascar .
Nous devons aussi à Rochon une description générale
de cette île . Ses observations sont postérieures
à celles de Flacourt et de Le Gentil ; mais elles ne les
ont pas fait oublier. Il fallait , pour connaître cette
vaste région , qui renferme deux cents millions d'acres
d'excellentes terres , la parcourir dans toute son étendue.
C'est ce qu'a fait M. Dumaine avec une constance digne
des plus grands éloges . Il voyage de village en village ;
il observe tout ce qui s'offre à ses regards ; il note les
positions géographiques ; il indique les diverses peuplades
, les fleuves , les bois , les montagnes , et ce qui
rend son récit facile à suivre , c'est une carte très - exacte
que le rédacteur a eu l'attention d'y joindre . Si la lecture
de ce Mémoire n'est pas toujours attrayante , elle
est toujours utile , et l'on peut le regarder comme un
des meilleurs morceaux qui aient été insérés dans les
Annales des Voyages .
L'article qui regarde les Patagons n'est pas moins
intéressant , il est extrait d'une relation espagnole intitulée
Relacion del ultimo viage al estrecho de Magellanes
, de la fragata de S. M. Santa Maria de la Cabeza
en los annos de 1785-1786 . On sait combien de fables
on a publiées au sujet des Patagons , combien les récits
F 2
84 MERCURE DE FRANCE ,
des voyageurs sont opposés et contradictoires , combien
de débats se sont élevés au sujet de leur taille colossale.
Ici toutes les difficultés sont éclaircies , tous les débats
conciliés et apaisés . L'auteur espagnol a vu les Patagons
, il a commercé avec eux , il a eu la faculté de les
contempler et de les mesurer , et voici le résultat de ses
observations : « Les Patagons sont grands et d'une cons-
» titution forte et robuste ; mais , après les avoir exac-
» tement mesurés , il en est résulté que les plus grands
» n'ont que sept pieds un pouce quatre lignes , et ceux
» d'une taille moyenne que six pieds et demi , mesure
» espagnole (2 ) . Ils sont généralement robustes sans
» être gras , et leur figure est assez prévenante. Ils ont
» la peau cuivrée , la tête grosse , le visage ovale et un
» peu plat , les cheveux noirs , les yeux étincelans , les
» dents d'une rare blancheur , mais d'une longueur dis-
» proportionnée .
» Leur vetement est composé d'un manteau de mor-
» ceaux de peau de guanaco ou de zorillo cousus en-
>> semble : il est attaché sur les hanches et descend jus-
» qu'aux mollets . Quelques-uns portent des capuchons
» comme les créoles de Buenos-Ayres , des pantalons
» de matelot comme les nôtres , et des bottes de peau
» de cheval . Leur visage est peint en rouge , en blanc
» ou en noir.
» Les harnois de leurs chevaux sont aussi grossiers
» que simples ; la selle est faite de quelques peaux de
>> guanaco , roulées en bourrelet et relevées par des cour-
» roies , Les étriers et le mords sont de bois , et les épe-
» rons sont faits de deux baguettes pointues , en forme
» de fourchettes .
» Les Patagons mènent absolument une vie nomade
» et construisent leurs habitations tantôt auprès d'un
>> ruisseau ou d'une lagune , tantôt à la proximité d'un
» monticule . Ils ne sont pas aussi cruels que nous les
» ont dépeints d'anciennes relations mensongères ; ils
» montrent , au contraire , une humeur sociable . Ils ont
» des idées de commerce et semblent connaître les effets
(2) Le pied espagnol a 18 lignes de plus que celui de Francę.
JUILLET 1810 . 85
» nuisibles du vin et de l'eau-de-vie , car ils se défendent
» d'accepter ces deux boissons .
>> Il semble aussi régner parmi eux une certaine subor-
>> dination , au sujet de laquelle on ne saurait néanmoins
>> donner de détails . Ils paraissent pénétrés d'une véné-
» ration_particulière pour le soleil . Leur langage est
» plein de voyelles ; ils parlent du gosier , mais n'ont pas
» d'accent national . Aucun d'eux ne manifeste le désir,
» de quitter le sol natal pour voir les contrées euro-
» péennes . »
Cette tribu remarquable habite la plaine . Les peuplades
qui occupent les montagnes forment une race
toute différente , les individus y sont d'une taille ordinaire
. Ils vivent de coquillages et de poissons , n'ont
point de demeures fixes , et s'arrêtent où ils trouvent des
moyens de subsistance . D'où vient la race des Patagons ?
comment des tribus si voisines sont- elles si différentes ?
quelle cause produit cette élévation de taille chez un
peuple que le ciel ne favorise d'aucun de ses bienfaits ?
Ce sont des questions dont le tems , l'étude et les recherches
des voyageurs nous donneront peut-être un jour la
solution . SALGUES .
ESSAI SUR L'ÉLOQUENCE DE LA CHAIRE , PANÉGYRIQUES ,
ELOGES ET DISCOURS ; par S. Em . Mgr. le cardinal
MAURY , archevêque-évêque de Montefiascone et de
Corneto , membre de l'Institut impérial , etc.
Nouvelle édition , considérablement augmentée .
Deux gros volumes in-8° . - Prix , 15 fr . , et 19 fr.
par la poste . A Paris , chez Gabriel Warée , libraire ,
quai Voltaire , n° 21 .
L'ESSAI Sur l'éloquence de la chaire est depuis longtems
célèbre ; il obtint , dès sa naissance , les suffrages
les plus éclairés ; et le succès en est devenů en quelque
sorte populaire . Aussi ma tâche n'eût- elle pas été longue
si l'auteur , plus difficile que le public , n'avait pas cru
devoir perfectionner encore et surtout augmenter
beaucoup un ouvrage reçu avec tant de faveur. Ces
86 MERCURE DE FRANCE ,
augmentations si nombreuses en font , pour ainsi dire
un nouveau Traité . Tout est revu avec soin , et plus ou
moins changé ce qui seul est resté le même , c'est
la théorie de l'auteur , ce sont les principes de goût ,
la doctrine littéraire qu'il exposa dans ses leçons après
l'avoir prouvée par ses exemples . Cette doctrine est
d'abord ce que je vais faire connaître , autant du moins
que peuvent le permettre les bornes de ce journal .
Voici , dit M. le cardinal Maury lui - même , l'idée
générale qu'on peut se former de l'éloquence de la
chaire . « Un homme sensible voit son ami engagé dans
quelques desseins contraires à son intérêt ou à ses devoirs
, il veut l'en détourner , mais il craint d'éloigner
de lui sa confiance par une opposition trop brusque :
il s'insinue donc avec douceur : il ne combat pas d'abord ,
il discute. On ne l'écoute point ; il ne demande qu'à être
entendu : il prend l'accent de la pitié , et peu-à-peu il
renforce ses raisons , en présentant les argumens de
l'évidence avec la réserve du doute . On ne lui répond
rien ; on feint de ne le pas comprendre . Alors il se
plaint , non de l'obstination , mais du silence : il va audevant
de toutes les objections , et les réfute . Animé
du zèle indulgent de l'amitié , il est loin de prétendre
à briller par l'esprit , il ne parle que le langage du sentiment.
Bientôt , sûr d'intéresser , il s'interdit tout reproche
, il découvre le précipice aux yeux de son ami ,
et lui en montre toute la profondeur , pour assaillir en
lui l'imagination , la plus faible , mais la plus vive de nos
facultés ; c'est avec ce levier qu'il parvient à l'ébranler.
Il s'abaisse jusqu'à la supplication , et donne un libre
cours à ses soupirs et à ses plaintes . C'en est fait , le
coeur cède , la vérité triomphe , les deux amis s'embrassent
; et c'est à l'éloquence d'une persuasive tendresse
que la raison et la vertu doivent l'honneur de la victoire .
Örateur chrétien ! voilà votre premier modèle dans l'art
de préparer et de graduer les triomphes de l'éloquence
sacrée . Cet homme compâtissant qui doit s'attendrir pour
convaincre , c'est vous-même : cet ami qu'il faut émouvoir
pour le gagner , c'est votre auditoire. >>
Voilà , sans doute , une très- belle et très-vive image
JUILLET 1810. 87
de l'éloquence évangélique . Je l'ai transcrite textuellement
, parce qu'elle renferme , en quelque sorte , le
texte de tout l'ouvrage , et les germes très-féconds de
cette sage théorie que j'ai promis d'exposer , c'est-à-dire ,
d'extraire le plus succinctement qu'il se pourra.
Il suit d'abord de cette idée riche et fertile en applications
, que pour convaincre une grande assemblée ,
l'orateur peut la considérer dans ses exhortations , dans
ses plaintes , dans ses reproches , comme un seul ami ,
un seul infortuné , un seul coupable. Ainsi , par une
fiction oratoire , il n'existe pour lui qu'un seul homme
dans la multitude qui l'environne . Cet homme debout à
ses côtés , s'attendrit tour -à-tour ou s'irrite , cède ou
résiste ; et le ministre de la parole qui veut parvenir à
triompher de ses passions , de ses inconséquences et de
ses préjugés , ne doit jamais le perdre de vue dans la
solitude de ses compositions . Les raisons qui seront assez
persuasives pour surmonter sa résistance individuelle suffiront
pour subjuguer la plus nombreuse assemblée . Ainsi ,
pris à partie par l'orateur , son auditoire va l'écouter
avec tout l'intérêt qu'inspire une cause personnelle .
Mais où trouver cet homme abstrait qui réunit en
lui seul toutes les faiblesses , et doit éprouver toutes les
émotions d'une multitude d'auditeurs ? où le trouver ?
« Dans votre propre coeur ..... Si vous avez médité
les livres saints , si vous avez étudié les hommes ,
si vous avez bien lu les moralistes , qui ne sont pour
vous que des historiens ....... Peignez - nous ensuite
vos propres combats , vos inclinations ...... Faites sur
vous -même l'épreuve de votre éloquence . Devenez , pour
ainsi dire , l'auditeur de vos propres discours , et en
anticipant ainsi sur l'effet qu'ils doivent produire .......
vous jugerez vous-même si l'orateur est dans le vrai ,
et s'il a saisi l'accent de la nature ...... »
A ces préceptes généraux succèdent les règles de l'art
sur les compositions oratoires , et l'auteur traite d'abord
de la manière de préparer ces compositions . Le précepte
le plus important , le plus simple , et souvent le plus
négligé , est de méditer long-tems son sujet , de le scruter
à loisir. Ces longues méditations en feront seules
88 MERCURE DE FRANCE ,
connaître toute l'étendue , toute la fécondité , tous les
rapports elles rempliront l'esprit d'idées neuves et d'images
; et l'effet s'en manifestera bientôt par cette impatience
de produire qu'elles donnent à l'orateur , saisi et
comme entraîné par de soudaines inspirations qui rendent
à ses yeux le sujet plus riche , la composition plus
facile , plus rapide et plus attrayante . Alors se jettent
les premières bases de l'édifice oratoire , alors s'amassent
les matériaux ; l'on en fera aisément ensuite une heureuse
distribution ; et déjà s'entrevoit de loin l'ensemble
du discours , dans ces idées détachées qu'une combinaison
savante va réunir .
Si pourtant malgré cet amas que vous avez fait d'une
forêt d'idées et de choses ( 1 ) , vous éprouvez en écrivant
la lassitude et les langueurs d'une imagination refroidie ,
sortez , poursuit l'orateur ( car l'auteur d'un Essai sur
l'éloquence devait l'être , et M. le cardinal Maury l'est
presque toujours ) , sortez de votre retraite....... Allez
vous délivrer de cette sécheresse d'esprit dans les entretiens
d'un ami éclairé qui partage vos études ..... Bientôt
cessera la stérilité , qui n'est que le sommeil du talent.
A- t-on enfin pénétré toute l'étendue , mis à sa disposition
toutes les ressources du sujet ? Il est tems de tracer
son plan. C'est ici proprement que commence l'ouvrage
de l'art . Souvent tout le mérite d'un discours dépend de
cette première ordonnance . Placez -vous au centre de
votre sujet ; étendez et fixez ses limites : plus votre plan
aura de grandeur , plus aussi vous trouverez dans votre
matière de fécondité , d'abondance , plus vos détails
s'enrichiront et seront susceptibles de produire des effets
variés et frappans . Ecartez donc ces plans , ces divisions
froides et stériles fondées sur des épithètes ou des oppositions
de mots . N'imitez pas Massillon lorsqu'il cède
une fois lui-même à la tentation de puiser un plan artificiel
dans l'analyse de son texte . Ouvrez , dès le début ,
une vaste carrière au raisonnement et à l'imagination ,
c'est-à-dire , à l'éloquence . Marquez votre route avec
(1 ) Silva rerum ac sententiarum comparanda est . Cicéron ,
M. le cardinal Maury.
cité
par
JUILLET 1810 . 89
ordre , avec précision , avec méthode ; le génie a besoin
d'être guidé , ou plutôt de se guider lui -même . Que
l'auditeur sache d'abord où vous voulez le conduire ;
qu'il y ait dans votre composition du mouvement , une
marche , une progression constante , qui renouvelle et
accroisse toujours le développement des preuves , la
force de l'argumentation , et la véhémence du pathétique .
Le progrès qui soutient la marche de chaque période est
l'image naturelle des élans qui doivent animer d'un bout
à l'autre toute la composition . Bien persuadé que la
gloire de l'orateur chrétien ne peut être solidement établie
que par les succès qu'il obtient sur la multitude ,
évitez toutes ces divisions , ces distinctions affectées ;
sentez tout le tort que l'esprit fait quelquefois à l'éloquence
; soyez simple , si vous prétendez à être sublime .
C'est dans l'exorde sur-tout qu'une noble simplicité
doit être la seule parure de l'éloquence ; mais on ne
doit pas pour cela le travailler avec moins de soin ;
c'est là qu'il faut offrir avec art la perspective d'un vaste
plan , faire connaître sa route , montrer de loin à l'auditeur
quelles seront les parties saillantes sur lesquelles
doit principalement arrêter son attention .
Pour se la concilier dès les premiers pas , une exacte
définition du sujet est nécessaire . Des traits vifs et
frappans vous conduiront plus sûrement encore au même
but ; et malgré la rigueur avec laquelle on vous recommande
la simplicité , vous pouvez vous les permettre
avec beaucoup de bonheur et de succès , si vous trouvez
à la fois dans vous-même et dans votre matière de
quoi vous élever encore au- dessus , et rester ainsi fidèle
à la progression oratoire . Rien n'est plus heureux que
d'entrer dans son sujet par un mouvement qui frappe
les auditeurs , qui les sépare de leurs propres pensées ,
les réunisse à l'homme éloquent qui les domine , et les
entraîne à sa suite avec toute la puissance et l'impétuosité
du génie . Aussi Montaigne disait- il : « Je veux
des discours qui donnent la première charge dans le
plus fort du doute ; et je cherche des raisons bonnes
et fermes d'arrivée . »
Tous les sujets ne sont pas susceptibles de produire
90 MERCURE DE FRANCE ,
ces impressions qui sont le triomphe de l'éloquence .
M. le cardinal Maury recommande avec instance de
les choisir grands et religieux . En effet , la religion , ses
vérités surnaturelles , ses promesses , ses menaces , une
éternité terrible ou consolante , tels sont les objets qui
peuvent élever le génie du véritable orateur chrétien , et
assurer son empire sur une nombreuse assemblée . C'est
circonscrire son talent dans des limites bien étroites que
de se borner , comme on l'a fait trop souvent , à cès
dissertations froidement morales qui ne peuvent se rattacher
à la religion que par d'artificieux rapports . Choisissez
donc de préférence , dit M. le cardinal Maury
des sujets religieux et vastes qui vous placent au milieu de
la conscience de vos auditeurs , et qui , en les environnant
sans cesse de l'horizon de l'éternité , embrassent tous
les intérêts de l'homme chrétien .
Le genre des éloges et des panégyriques peut vous
offrir des sujets aussi pleins d'intérêt que de grandeur ,
ét sur-tout très-variés pour le vrai talent qui sait mettre
à profit la diversité des caractères , des époques et
des événemens . D'ailleurs , quoi de plus propre à enflammer
l'imagination d'un orateur que l'auguste ministère
de dispenser la louange aux héros chrétiens dont
les exemples honorent notre culte , et bien souvent aussi
accusent nos moeurs ? Mais une vie sans taches suffitelle
pour obtenir un éloge public ? Peut-elle fournir assez
d'alimens à l'éloquence ? Non , sans doute ; et pour soutenir
l'éclat de ces hommages solennels , il faut s'être
élevé au- dessus des vertus vulgaires , et se présenter à
la postérité avec des droits publics à une renommée imposante
.
Ce qui est de la plus haute importance dans toute
espèce de composition , je veux dire , la profonde connaissance
du sujet , semble plus particulièrement encore
être indispensable dans le panégyrique . Comment éviter
sans ce secours les écueils ordinaires de ce genre , les
déclamations , le vague des lieux communs , et l'insignifiante
monotonie de ces louanges banales qui n'ont jamais
bien caractérisé un seul homme célèbre , parce
JUILLET 1810 . 91
qu'elles peuvent s'appliquer à tous avec presque autant
de justesse ?
Cette espèce de discours , dit M. le cardinal Maury ,
devrait réunir , aux récits instructifs d'un éloge historique
, l'intérêt plus animé d'un éloge oratoire . Cette pensée
est développée , éclaircie et présentée en exemple , ou ,
pour ainsi dire , en action dans plusieurs pages de
l'Essai sur l'éloquence , et notamment dans un aperçu
de la manière dont il faudrait disposer en chaire l'éloge
de Saint-Vincent de Paule . Dire avec quelle supériorité
toute cette partie de l'ouvrage est traitée , ce serait ,
sans doute , ne rien apprendre à ceux qui ont entendu
ce même éloge prononcé par M. le cardinal Maury , à
ceux qui ont relu plusieurs fois , et médité comme des
modèles , le panégyrique de Saint -Louis et celui de
Saint-Augustin .
Quel que soit le genre dans lequel s'exerce un orateur ,
et quelques sujets qu'il traite , c'est de son style que va
dépendre la durée de sa réputation . Aussi toutes les lois
du style sont-elles exposées avec art dans cet ouvrage ,
analysées avec goût, développées avec étendue : les formes
, les mouvemens oratoires , les figures , l'harmonie ,
toutes les délicatesses de diction y sont présentées en
définitions , en préceptes et en exemples , en exemples
multipliés , variés , enchanteurs ou admirables , tirés des
Bossuets , des Fénélons , des Massillons , des Bourdaloues
, de tous nos orateurs chrétiens , et même assez
souvent de nos écrivains dits profanes . Cette partie de
l'ouvrage contient un grand nombre d'observations ingénieuses
, de maximes utiles et de curieuses traditions
qui ne se trouvent nulle part .
Enfin , pour ne rien oublier de ce qui peut être utile
aux jeunes candidats de la chaire , M. le cardinal Maury
leur indique toutes les sources dans lesquelles ils doivent
puiser. Persuadé qu'un mauvais débit suffit seul
pour détruire l'effet d'un très - bon discours , il ne néglige
pas même de leur donner des avis sur cette partie de
leurs études ; et il termine en les exhortant , avec éloquence
, à surmonter les dégoûts qui se rencontrent fréquemment
sur leur route , par la considération de la
92 MERCURE DE FRANCE ,
noblesse de leur ministère , et de l'utilité dont ils peuvent
être aux hommes .
Il est facile de sentir maintenant quelle doit être celle
d'un tel livre , et de décider si la chaire peut enfin se
flatter d'avoir son Quintilien . « M. l'abbé Maury , a dit
» M. de Laharpe en rendant compte , dans ce journal ,
» de la première édition de cet Essai , M. l'abbé
» Maury fait une analyse abrégée de toutes les parties
» relatives à l'éloquence de la chaire ; il n'en omet au-
» cune depuis l'invention jusqu'au geste , et saisit dans
» chaque objet les points essentiels. Dans ce plan , il
» était impossible qu'il ne répétât pas quelquefois ce qui
» avait été dit . Il eût peut-être été plus piquant de ne
» prendre que la fleur du sujet , et de ne donner qu'un
» Essai sur ce qu'il y a de plus important dans les études
» de l'orateur chrétien . Mais M. l'abbé Maury a cru
» qu'un Traité complet serait plus utile à ceux qui cou-
>> rent la même carrière que lui . D'ailleurs , toutes les
» parties qu'il embrasse sont discutées avec esprit et avec
» intérêt . Il écrit en homme fait pour donner le pré-
» cepte et l'exemple , et pour parler avec affection d'un
» art qu'il a cultivé avec succès. Il sait proportionner son
» ton aux matières qu'il traite , et c'est avec énergie qu'il
>> peint l'énergie de Démosthènes , etc. »
Ce jugement , très-juste dès l'époque où il fut porté ,
l'est aujourd'hui bien davantage . Il avertit assez les lecteurs
de ne pas croire , sur la foi d'une sèche et courte
analyse , que l'Essai sur l'éloquence de la chaire ne soit
qu'une simple rhétorique , un froid et pédantesque traité
de composition et de style . Ils y reconnaîtront au contraire
le langage d'un vainqueur qui , parvenu au bout
de la lice , invite de nouveaux athlètes à le suivre , et
qui , s'il leur trace la route avec sagesse et précision
l'a parcourue lui-même avec audace . Sa doctrine , souvent
lumineuse , est non-seulement appuyée sur le raisonnement
et sur l'exemple , mais encore sur l'application
: elle est développée dans les divers portraits que fait
l'orateur des grands maîtres de la chaire ; et c'est une
chose remarquable que l'adresse avec laquelle M. le cardinal
Maury a su généralement passer des préceptes aux
JUILLET 1810 .
93
modèles , et faire découler ses leçons de l'étude raisonnée
des écrivains de génie ..
Pour ne pas rompre le fil de l'analyse que j'ai donnée
de sa doctrine littéraire , je n'ai point parlé dans cet article
de ces portraits , de ces études , de ces jugemens nombreux
et toujours pleins d'intérêt qui sont mêlés , dans
tout l'ouvrage , aux préceptes didactiques , presque toujours
avec bonheur , mais quelquefois cependant avec
trop peu de méthode . J'en parlerai dans un second
article , où je tâcherai aussi de faire apprécier , par des
citations , le style et la manière oratoire de l'écrivain .
LE DERVICHE , conte oriental ; suivi de TAMARA, ou le Lac
des Pénitens , nouvelle indienne ; et de АH SI ! .... ,
nouvelle allemande . -A Paris , chez Briand , libraire,
rue des Poitevins , nº 2 .
LE coup d'essai de M. de Boufflers dans la carrière
où il se représente aujourd'hui , fut un véritable coup
de maître , et fixa d'autant plus facilement tous les
regards sur son auteur , que sa position le mettait plus
en évidence . C'était , à-peu-près , à la même époque
que Marmontel publiait ces Contes qui font aujourd'hui
, comme ils faisaient alors , la partie la plus brillante
de sa réputation . Ce genre , considéré comme
très-léger par des écrivains qui se croient de poids parce
qu'ils sont pesans , n'en est pas moins un de ceux où les
succès s'obtiennent le plus difficilement , si l'on en
juge par le très - petit nombre de ceux que le tems a
consacrés . On n'est pas généralement convaincu , malgré
l'autorité de Boileau , qu'un Sonnet sans défaut vaille
seul un long poëme ; mais il est hors de doute qu'une nouvelle
sans défaut vaut presque toujours mieux qu'un long
roman . Pour apprécier le mérite de ce genre d'ouvrage ,
il suffit de se rendre compte des qualités qu'il doit réunir .
La fable doit en être simple , neuve , et présentée sous une
forme dramatique ; les situations attachantes sans le
secours des développemens ; les caractères saillans , et
pourtant esquissés à grands traits ; enfin l'action doit en
BIBL . UNIV,
GENT
94
MERCURE DE FRANCE ,
être claire , rapide et complète . Ces premières conditions
remplies ne sont encore que la partie la plus facile d'un
travail où le fonds est compté pour peu de chose , si la
broderie dont il est orné ne se trouve , à-la-fois , riche
élégante et de bon goût . Le charme du style est ici de
première nécessité , et se compose de nuances délicates
qu'il n'est donné qu'à bien peu d'écrivains de savoir
assortir. Dans les nouvelles en prose , comme dans les
contes en vers , le style doit être facile sans prolixité ,
naïf sans niaiserie , spirituel sans affectation , et piquant
sans trop de recherche . En n'admettant que le petit
nombre d'ouvrages où tant de difficultés ont été heureusement
vaincues , il doit être permis de les regarder
( contre l'avis de quelques pédagogues ) comme formant
un genre estimable dans la littérature , et non comme
une mode dont la raison a fait justice .
A l'appui d'un fait qui n'existe pas , un écrivain
périodique a cru devoir apporter une preuve également
controuvée , en affirmant avec bienveillance que les contes
récemment insérés dans le Mercure de France n'ont fait
aucune sensation : nous affirmerons avec plus de certitude
que la plupart des nouvelles insérées dans le Mercure
depuis quelques années par MM. de Boufflers , de Sévelinges
et Sarrasin , ont été lues avec un extrême plaisir ,
que plusieurs ont été traduites en allemand , en anglais ,
et reproduites dans les journaux étrangers ; et qu'enfin
nos auteurs dramatiques en ont transporté avec succès
quelques-unes sur la scène . Quelle autre sensation voulait-
on quelles produisissent ?
:
Sans aller chercher l'origine de cette espèce de production
dans la poussière des fabliaux , il est facile de
prouver qu'on s'est montré trop généreux envers Marmontel
en lui attribuant l'honneur d'avoir créé une
branche de littérature , cultivée dans le siècle précédent
par mesdames de Montpensier , de Villedieu , par Chevreau
, Scaron , Sarrasin , qui n'avaient fait eux- mêmes
que marcher sur les traces de Cervantes . Ces nouvelles ,
il est vrai , plus romanesques qu'intéressantes , laisseraient
encore à Marmontel le mérite d'une sorte d'invention
, si Hamilton , mesdames de la Fayette et de
JUILLET 1810 . 95
Tencin n'avaient évidemment indiqué à l'auteur des
Contes Moraux la nouvelle route où il est entré et qu'il
a parcourue avec beaucoup de succès . M. de Boufflers
s'est montré plus original dans ses contes , et particulièrement
dans celui d'Aline , où l'on retrouve bien
toute la grace , tout l'esprit d'Hamilton , mais présentés
sous d'autres formes et soutenus par un plus grand
fond d'intérêt . Ce caractère d'originalité , qui manque à
la plupart de nos écrivains modernes , dont les écrits
semblent jetés dans le même moule , se fait remarquer
dans toutes les productions de M. de Boufflers et distingue
éminemment celles dont nous allons essayer de
rendre compte .
Le recueil que nous annonçons ne contient que trois
contes ; le premier , dont une anecdote véritable a fourni
le sujet , est intitulé : le Derviche. En voici l'analyse :
Le vaillant Akbar avait soumis l'Asie entière à sa puissance
et subjugué tous les coeurs par sa bonté . Juste ,
humain , libéral , tolérant , affable , toutes les vertus se
disputaient son grand coeur , et leurs excès étaient ses
seules imperfections . L'Etat , au sein d'une paix glorieuse
, voyait fleurir l'agriculture , les arts et le commerce
. De nombreuses caravanes couvraient les routes
de l'Indoustan, et l'une d'elles était composée de quelques
émirs licenciés de l'armée royale , qui rentraient dans
leurs foyers pour y jouir de leur gloire et des bienfaits
dont le sultan les avait comblés . Chaque station était
marquée par un festin où nos braves guerriers à table ,
s'entretenaient de leurs périls passés , de leur bonheur
actuel et des projets différens que chacun formait pour
l'avenir.
L'un d'eux , le jeune Mohely , n'était connu de ses
compagnons que par sa valeur brillante et la singularité
de son costume . Sa figure était cachée en partie sous les
plis d'un ample voile de mousseline , qui enveloppait sa
tête à la manière des femmes du Candahar. Il parlait
peu et ne se faisait remarquer que par les services qu'il
rendait à ses frères d'armes . Un jour , sur la fin d'un de
ces repas où les vins de Shiras et d'Yerd n'avaient pas été
épargnés , le rideau de la tente s'entrouvre et l'on voit
96
MERCURE
DE
FRANCE
,
paraître un derviche dont l'air vénérable fixe l'attention
de toute l'assemblée . La vraie bravoure honore la vieillesse
; aussi le saint personnage fut-il mieux accueilli
des guerriers indiens que ne le fut l'infortuné Bélisaire
par les courtisans de Justinien dans une circonstance àpeu-
près semblable . On le force de s'asseoir à table , et
dans la conversation qui s'établit , le vieillard leur apprend
qu'il est envoyé , par le sultan , à la recherche d'un guerrier
qui sauva la vie au monarque à la bataille de Platila ,
et qui se dérobe depuis quatorze ans à sa reconnaissance
. Un fer de lance empreint sur la joue du libérateur
d'Akbar est le seul indice auquel on puisse le reconnaître .
On devine déjà que Mohely est celui que cherche le
derviche , et qu'il ne se voile une partie de la figure que
pour ne pas être découvert.
Le derviche et Mohely se dérobent quelques momens
à la joie bruyante des convives , et , à la prière du jeune
guerrier , le vieillard lui fait part de ses propres aventures
. Il avait un fils unique que sa prodigieuse valeur
entraînait chaque jour dans des périls nouveaux . Pour
réprimer les élans d'une audace impétueuse , source de
continuelles alarmes , à la suite d'un combat que le jeune
homme venait de soutenir contre un tigre qui l'avait
blessé à la joue , son père exigea de lui qu'il renonçât
à l'exercice de la chasse ; mais à quelque tems de là un
lion furieux vint ravager le pays ; Idalmen ( c'est le nom
de son fils ) oublie sa promesse , vole au - devant du
monstre , le terrasse , et laisse sur le champ de bataille
son manteau ensanglanté que l'on s'empresse de rapporter
à la maison paternelle . Cet indice qui trompa jadis
le patriarche Jacob , produisit le même effet dans la
famille d'Idalmen ; on le crut mort , sa mère succomba
bientôt à sa douleur , et le jeune homme ne reparut après
ce funeste accident , que pour être accablé de la malédiction
d'un père qui voyait en lui le meurtrier de son
épouse . Idalmen s'est condamné à l'exil ; mais bientôt
après , son père accablé de sa perte , renonce aux grandeurs
, à la fortune , à sa patrie , et sous l'habit d'un
simple derviche parcourt , depuis dix - sept ans , l'Asie ,
pour y chercher un fils dont le souvenir fait le désespoir
de
JUILLET 1810 .
de sa vieillesse . Rien de plus ingénieux que la man
dont l'auteur a gradué cette nouvelle reconnaissance
car il est tems pour nous de le dire , c'est à Idalmen
son fils lui- même , caché sous le nom de Mohely , que le
derviche raconte ses malheurs . De tems à autre 15 .
guerrier interrompt le récit du vieillard par des obscen
vations qui portent sur des circonstances dont celui-c
n'a pas parlé. Cela est vrai , dit à chaque fois le derviche
, mais je ne croyais pas vous l'avoir conté ; à quoi
l'émir répond toujours : Bon vieillard , comment le saurais-
je autrement ? Tout se découvre enfin ; Mohely se
fait reconnaître à son père ; il lui avoue même que c'est
lui qui a sauvé les jours du sultan ( sans qu'on devine
pourquoi il a mis jusqu'ici tant de soin à se dérober
aux recherches du monarque ) . Idalmen présente son
père à ses compagnons de voyage ; ils poursuivent leur
route vers la ville royale , et sont arrêtés aux portes par
le cortége pompeux du grand Akbar qui vient lui -même
au devant de son libérateur , qu'il proclame roi de
Platila , en mémoire de cette grande journée .'
Nous n'avons pas besoin de prévenir nos lecteurs que
cette froide esquisse ne peut leur donner qu'une idée
très-imparfaite d'un tableau charmant , dont le mérite
principal est dans l'expression des figures , dans la grâce
des détails , et dans la fraîcheur du coloris .
Si M. de Boufflers , dans l'avant-propos qui précède
le comte du Derviche , ne courait en quelque sorte au
devant de la critique , nous pourrions lui reprocher
quelques erreurs géographiques dans la peinture des
lieux , quelques fautes contre le costume dans la peinture
des peuples ; nous nous permettrions de lui faire
observer qu'un derviche est un moine mahométan , et
que cette même classe d'hommes , dans la religion des
Indous , se nomme fakir ; qu'on ne connaît point aux
Indes le titre d'émir qui ne peut appartenir qu'à des Musulmans
. Mais , tout en convenant avec l'auteur que ces
légères erreurs , dans un conte , ne tirent point à conséquence
, nous pensons qu'il est facile de les corriger,
et que M. de Boufflers ne peut se dispenser de les faire
disparaître dans les éditions subséquentes .
G
98
MERCURE
DE FRANCE
,
Nous dirons peu de choses du second de ces contes
intitulé : Tamara , ou le Lac des Pénitens . L'idée en est
ingénieuse , mais peut - être un peu forcée ; le merveilleux
lui-même a sa vraisemblance . Quelque bon ou
mauvais génie pourra bien creuser un lac dont les eaux
auront la propriété de réfléchir l'ame et non pas la figure
de ceux qui s'en approcheront ; mais ce lac ne subsistera
pas long-tems : trop de gens sont intéressés à son desséchement.
Quoi qu'il en soit , ce petit ouvrage , plein de
la morale la plus douce et la plus relevée tout à-la-fois ,
est écrit avec autant de pureté que d'élégance ; nous
aurions désiré seulement que l'auteur fût moins prodigue
de mots étrangers et quelquefois étranges . Lorsque ces
expressions sont tellement locales qu'elles n'ont point
d'équivalent dans notre langue , il faut bien en prendre
son parti ; mais un ouvrage finirait par devenir inintelligible
si l'on y accumulait beaucoup de mots tels que
sares-ouaty ( la science ) , orangas ( l'éléphant royal ) ,
dewatas ( les vents ) , mayas ( les illusions ) , et quelques
autres qui , même en français , n'ôteraient rien à l'originalité
du conte.
C'est sur-tout dans la nouvelle allemande intitulée :
Ah si ! qu'on aime à retrouver l'auteur d'Aline , et des
Lettres de la Suisse , avec cette grâce piquante , cette
verve de saillies , disons même , avec ces défauts aimables
dont il serait peut-être fâcheux qu'il se corrigeât.
་ , ་
C'est au milieu de la nuit , dans une rue de Flussenstat ,
petite ville de la Souabe , que la voiture de M. le comte
de Gluksleben et celle de Mme de Blumm se heurtent et
s'accrochent avec tant de violence qu'elles se brisent
l'une contre l'autre . En un moment tous les habitans
sont sur pied. M. le bourgmestre ( personnage officieux
et important dont on regrette , que l'auteur n'ait
pas tiré un plus grand parti ) dirige avec une gravité
très-comique les secours que l'on prodigue aux voyageurs ,
et attendu que dans la meilleure auberge de Flussenstat
on ne trouve que des tables et point de lits , il entraîne
chez lui les deux étrangers . Mme de Blumm est d'abord
très-contrariée d'un retard dont on ne peut fixer le terme ,
car le charron de l'endroit ne travaille plus à cause de
JUILLET 1810 .
99
son âge , le sellier est à plusieurs lieues de là , et le maréchal
est malade . L'impatience de la dame est d'autant
plus naturelle qu'elle est en route pour rejoindre une
amie d'enfance dont elle va épouser le frère , qu'elle ne
connaît pourtant pas encore , ce qui contribue peut- être
un peu à modérer son humeur . M. le comte se . trouve
exactement dans la même situation : il court la poste
pour aller se marier avec une femme qu'il n'a jamais.
vue ; mais à vingt- cinq ans , la rencontre d'une jeune et
jolie veuve avec laquelle on est forcé de passer quelques
jours , est un des contre-tems auquel on se résigne le
plus volontiers . M. de Gluksleben console du mieux
qu'il peut sa compagne , et s'occupe , en apparence ,
avec beaucoup de zèle , des moyens de faire raccommoder
sa voiture .
11
C'est- là que commence l'intrigue , et c'est dans l'ouvrage
même qu'il faut en suivre les développemens ,
qu'il faut voir naître et se fortifier graduellement une
passion réciproque , avec toute la vraisemblance , toute
la mesure qu'exigent les convenances les plus délicates
de la société . C'est dans l'ouvrage même qu'on pourra
se faire une idée de l'art avec lequel l'auteur a su tracer
ce caractère si piquant et si nouveau de Martine , cette
petite femme de chambre sortie pour la première fois de
son village , et faisant , à force d'ingénuité , marcher
une intrigue avec plus de succès que ne le pourrait faire
la soubrette parisienne la plus adroite et la plus exercée .
Cependant un jour , deux jours , trois jours se passent
et les réparations les plus urgentes ont été faites : mais
les glaces sont brisées , il faut deux jours encore pour
s'en procurer d'autres , et sans un rhume opiniâtre on
partirait sans les glaces . Ce rhume a pourtant diminué ,
grâce à un thé excellent que le comte avait dans une
cassette . Copions ici M. de Boufflers :
« Eh bien ! madame , la boîte est là , permettez qu'on
la place dans votre voiture.... après en avoir retiré un
très-aimable compagnon de voyage , mais dont je doute
Comment cela ?
que vous puissiez tirer grand parti .
-Parce que je crains qu'il ne parle pas votre langue .
-De qui parlez -vous ? dit la comtesse .
-
De Virgile ,
G 2
100 MERCURE DE FRANCE ,
—
?
répondit le comte , en montrant un petit Elzevir qui se
trouvait dans la cassette . J'en ai été charmé jusqu'à présent
, mais je crains , après ceci , ajouta-t-il avec un
regard qui expliquait parfaitement 'sa pensée , qu'il ne
me trouve beaucoup moins d'attention ." J'ai un
jugement hasardé à vous faire expier . Hasardé ,
reprend-il , et à propos de quoi ? A propos de ce
petit compagnon de voyage dont vous croyez que je ne
pourrais tirer aucun parti . Ah ! madame , pardonnez
si , au premier coup- d'oeil , je vous avais pris pour une
femme.... Comment ? Oui , pour une personne
charmante , mais auprès de qui mon ami perdrait son
latin . Voulez-vous , puisque vous me condamnez à
garder la chambre , que nous prenions votre ami en tiers
et que nous en lisions quelque chose ensemble .
-
Vous êtes étonné de ma science ; mais sachez
que ce qui m'a fait apprendre le latin , ' c'est que je ne
pouvais pas supporter de lire Virgile en français . Quelle
honte , pour la France , que le plus parfait des poëtes
n'ait eu jusqu'à présent que d'aussi pitoyables traducteurs
! En effet , dit le comte , il a toujours été en
mauvaises mains jusqu'à l'abbé Desfontaines . Inclusivement,
ajoute la comtesse ; comment voulez -vous qu'un
pédant comprenne un poëte ? Eh bien ! soyez contente ,
il lui naît un vengeur , comme pour sa Didon , et tel
que vous me voyez ... - Comment , serait - ce vous qui
vous chargeriez de l'entreprise ? - Hélas ! tant de gloire
ne m'appartient point ; mais je m'en repose sur un bon
camarade de classe que j'avais au Collège de la Marche
à Paris , l'année d'avant Mahon ; un petit Auvergnat qui
à quinze ans est devenu amoureux de la poésie de Virgile
. Un amoureux de quinze ans ! c'est bien jeune
pour les muses . Jusqu'à présent c'est le plus favorisé.
Déjà tout le pays latin le voyait d'un oeil d'envie ; on
aurait dit que Virgile lui-même l'avait déclaré son héririter.
Alors il sera bien riche . Ce qui le prouverait
c'est qu'il est impossible de lire de suite quelques vers
de l'un comme de l'autre , sur le sujet le plus indifférent ,
en apparence , sans être étonné de l'émotion qu'on
éprouvé...
i.
-
-
1
JUILLET 1810 .
101
Quelqu'agréable que soit ce morceau , nous ne le
citons pas comme un des plus piquans de l'ouvrage
mais comme un modèle de la louange la plus délicate
et comme un hommage touchant et sincère , également
honorable pour l'écrivain distingué qui le rend , et pour
le grand poëte qui le reçoit .
Dans l'impossibilité où nous sommes de faire connaître
cette gradation imperceptible de sentimens et de
situations qui amène si naturellement le dénouement
de cette nouvelle , nous nous bornerons à dire qu'au
bout de quelques jours nos voyageurs , épris l'un de l'autre ,
voient arriver avec beaucoup de peine le moment qui
doit les séparer ; qu'en se confiant leur projet de mariage
, ils n'ont pas de peine à se convaincre qu'il y
aurait quelque chose de mieux à faire pour eux , que
d'aller épouser une personne qu'ils ne connaissent pas ;
que les deux mariages projetés se rompent par une complication
de circonstances plus imprévues que nécessaires
; finalement que M. de Glukseben épouse Mme de
Blumm .
Après avoir donné une idée du sujet , nous pouvons
nous dispenser de faire l'éloge du style de cette nouvelle
; on conçoit assez qu'elle récolte de fleurs de toute
espèce l'auteur a dû faire dans un champ si bien préparé
, où il peut se dire véritablement sur son terrain . Il
faut pourtant qu'il s'attende que certaines personnes ,
qui se refusent trop souvent l'usage de l'esprit , lui en
reprocheront l'abus ; qu'elles auront grand soin d'isoler
quelques phrases , de déplacer quelques expressions
pour montrer de la prétention et de la recherche dans
un style dont la grâce et l'abandon est le premier mérite ,
et qui ( semblable à certaines figures auxquelles ne messiéent
pas quelques marques de petite vérole ) perdrait
de sa physionomie en acquérant plus de perfection .
Ajouter que l'on remarque dans ce petit volume une
connaissance particulière du coeur des femmes , l'habitude
des convenances d'un certain monde , des moeurs
et des usages de la meilleure compagnie , pourrait être
un éloge pour beaucoup d'autres écrivains , mais par
(
102 MERCURE DE FRANCE ,
rapport à M. de Boufflers , cette remarque serait mise
au nombre de celles que d'Alembert qualifie de vérités
niaises . Jour.
LE COUVENT DE SAINTE-CATHERINE , ou les Moeurs du
13 ° siècle ; roman historique d'Anne Radclife , traduit
par Mme la baronne CAROLINE A*** née W*** de M*** ,
agrégée à plusieurs académies étrangères , auteur du
Phénix , d'Esope au bal de l'Opéra , des Mémoires
de Babiole , du Sterne de Mondégo , etc. , etc.—
Deux vol. in- 12 . A Paris , chez Renard , libraire , rues
Caumartin , nº 12 , et de l'Université , nº 5 .
Des malveillans s'étaient plu à répandre le bruit de la
mort de Mme de Radclife ; et nous avons craint longtems
de ne plus voir de nouveaux fruits de sa sombre
imagination . Mais il paraît qu'elle vit encore , ou que du
moins on a recueilli de son héritage une collection assez
considérable de romans posthumes , puisque , de tems en
tems , d'officieux traducteurs en enrichissent la littérature
française . Quoi qu'il en soit , lecteurs , voici un nouveau
roman que l'on impute à Mme Radclife ; et c'est à Mme la
baronne Caroline A*** née W*** de M*** , que vous en
devez la traduction , comme vous lui deviez aussi , peutêtre
sans le savoir , le Phénix , Esope au bal de l'Opéra
, etc. , etc ,
Mais avant d'entrer dans les souterrains et les tours
obscures des antiques châteaux , arrêtons-nous un instant
sur la dédicace que le traducteur a mise à la tête de
son ouvrage . Mme Caroline A*** fait hommage à son
mari de sa nouvelle production dans les termes suivans :
« Depuis Clotilde de Surville , mon cher José , aucune
» femme n'osa prendre son mari pour Mécène , et quoi-
» que cet oubli date de cinq siècles , personne ne s'en
» est étonné , pas même nos indulgens détracteurs ; on
» voit si rarement des fleurs sur les mines de fer , et de
» la rosée sur les mines d'or ! ... Pour toi qui n'es , grâces
» à Dieu , qu'une mine de sciences , etc. »
JUILLET 1810 . 103
On pourra bien ici ne pas trouver rigoureusement
observé ce précepte du législateur du Parnasse :
Que le début soit simple et n'ait rien d'affecté .
Ce n'est pas dans le début seul , qu'on aperçoit ce défaut
de clarté, si sévèrement réprouvé par toutes les poétiques .
Si le mari de Mme Caroline A*** n'a pas reçu avec cette
dédicace quelques éclaircissemens particuliers , il sera
certainement tout aussi embarrasé que nous , pour l'explication
de cet autre passage :
་་
« Malgré la secte d'incrédules qui s'élève pour nier
› l'existence des êtres qui nous ont précédés depuis Ho-
» mère jusqu'à Jésus- Christ , depuis Sapho jusqu'à Clo-
» tilde , j'aime à penser que Dieu fait homme a conçu
» l'évangile , et qu'une femme digne d'y croire a adoré
» en une seule personne , l'amitié , l'amour et l'hymen . »
Nous croyons qu'en effet , comme le dit l'auteur de la
dédicace , dans ce même pays où rien n'étonne plus , cette
dédicace sera une chose assez rare.
Dirons-nous par quels motifs Mme Caroline A*** a entrepris
la traduction du Couvent de Sainte- Catherine ,
quoiqu'elle n'ait jamais aimé ni Mme Radclife ni ses
ouvrages ? Dirons-nous comment elle s'est déterminée à
mettre ( ce sont ses expressions ) des ailes de papillon
aux oiseaux de mort de l'auteur anglais ? Non , le récit
en serait long , inutile d'ailleurs ; et nous nous bornons
à renvoyer le lecteur à la préface de l'ouvrage , qui lui
apprendra tout cela et bien d'autres choses encore .
Voyons ce qui se passe au couvent de Sainte - Catherine .
Mais quoi ! il n'est question de ce couvent que dans une
très- petite partie du roman ! il n'est l'occasion , le motif
d'aucun événement remarquable ; il n'est pas le lieu de
la scène , et n'est pour rien dans l'action . Pourquoi donc
cet ouvrage est- il appelé le Couvent de Sainte- Catherine ?
Malheureusement on n'a que trop de questions de ce
genre à faire à Mme Caroline A*** , ou plutôt à Mme Radclife
; puisque c'est bien cette dernière qui est l'auteur
du roman , et que le traducteur avoue n'avoir fait que
corriger par des nuances de style la monotonie de l'original
. Nous dirons donc , sans craindre d'offenser une
104
MERCURE
DE FRANCE
,
de nos aimables compatriotes , que le Couvent de Sainte-
Catherine est inférieur à tous les autres ouvrages du
même auteur , à ceux même qu'on a composés sous son
nom. C'est sur- tout par le plan que cet ouvrage est défectueux
. L'intrigue en est embrouillée . Les incidens ,
qui y sont multipliés , sont généralement mal amenés .
On y voit de grands crimes sans motif , de grands malheurs
sans intérêt . C'est le premier roman de Mme Radclife
, où l'on ne remarque pas , au milieu de ses défauts ,
Te talent particulier qu'elle a pour les descriptions , cet
art de préparer l'imagination à des tableaux sinistres , de
tenir l'esprit en suspens , dans l'attente du merveilleux ,
de jeter enfin l'épouvante dans les coeurs . Ses spectres ,
ses fantômes manquent ici du prestige dont elle sait ordinairement
les environner ; et sur-tout la raison n'y est
pas satisfaite , lorsqu'on veut lui expliquer des apparitions
que l'imagination frappée a pu croire un moment
surnaturelles .
1
On n'attend pas de nous sans doute l'analyse de cet
ouvrage . Il est entendu qu'on ne saurait , sans copier le
livre même , rendre compte d'un roman où les événemens
se multiplient et se croisent à chaque instant , où
les caractères ne sont pas assez prononcés , où les situations
n'ont point de développement .
Comment avec des noms célèbres , des aventures extraordinaires
et même avec un style qui ne manque ni
de force , ni de couleur , ne parvient- on pas à intéresser
dans le roman dont nous parlons ? C'est qu'il est atteint
d'un vice capital , le défaut de raison ; et que la raison.
est en tout ouvrage , même en chansons , la condition
rigoureuse pour plaire et pour réussir . On trouve souvent
ici , dans le tableau d'une situation qui pourrait
devenir intéressante , des réflexions épigrammatiques ,
je ne sais quel ton léger et sardonique qui contrastent
tout-à-fait avec les lieux , le tems et la situation . Si ce
sont là les nuances de style par lesquelles Me Caroline
A*** a cherché à corriger la monotonie de l'original , elle
n'a que trop réussi , et elle aurait mieux fait de traduire
tout simplement l'auteur anglais avec les défauts particuliers
au genre de ses ouvrages . H.D.
JUILLET 1810 . 105
VARIÉTÉS .
CHRONIQUE DE PARIS.
Le 6 de ce mois , jour anniversaire de la bataille de
Wagram , les honneurs funèbres ont été rendus au maréchal
dnc de Montebello . Son corps , déposé depuis quelques
jours , dans l'église des Invalides , sous les mêmes voûtes
qui renferment les cendres de Turenne et de Vauban ,
avait été porté au milieu de la nef et placé sous un obélisque
de forme égyptienne , aux quatre coins duquel s'élevaient
les statues de la Force , de la Prudence , de la Tempérance
et de la Justice . La chapelle ardente , formant une pyramide
enflammée , avait été érigée sous le dôme . L'église tendue
de noir était décorée des armes du maréchal , et des noms
des affaires où il s'est illustré . Pendant la messe , le Conservatoire
de Musique a exécuté , avec la perfection qui
distingue cette excellente école , ce fameux Requiem de
Mozart , que l'on regarde comme le chef- d'oeuvre de son
illustre auteur . Mais soit que l'orchestre ne fût pas assez
nombreux pour la grandeur du local , soit que les drape-.
ries dont l'église était tendue , absorbassent en partie les
sons , du moins est- il certain que ce morceau ne produisit
pas tout l'effet qu'on en devait attendre . L'oraison
funèbre du maréchal , prononcée par M. l'abbé Raillon ,
chanoine de l'église métropolitaine , en présence du prince
archichancelier qui présidait cette cérémonie , offre des
traits de la plus haute éloquence , où l'on a cru reconnaître
un élève et un successeur de l'illustre évêque de
Clermont.
A trois heures , le cortége est parti des Invalides et a traversé
le péristyle , tout entier drapé de noir , et sur lequel on
lisait cette inscription : Napoléon à la mémoire du duc de
Montebello , mort glorieusement aux champs d'Essling ,
le 22 mai 1809. Des détachemens de différens corps et de
toutes les armes ouvraient la marche ; ils étaient suivis du
cortége religieux , composé de vieillards et d'enfans des
hospices , du clergé de Paris représenté par des ecclésiastiques
des différentes paroisses ; le char funèbre venait
ensuite ; quatre maréchaux de l'Empire portaient les coins
du poële , et les aides-de-camp du duc de Montebello
106 MERCURE DE FRANCE ,
escortaient sa voiture vide , derrière laquelle marchait , conduit
à la main par deux écuyers , le cheval de bataille du
maréchal . La famille et des députations des différens corps
de l'Etat fermaient la marche .
Arrivé au Panthéon , le corps a été descendu , par des
grenadiers décorés et blessés à la même bataille où périt
le maréchal , dans l'église souterraine , où il restera déposé
jusqu'à ce qu'on ait achevé le monument qu'on lui
destine.
Les cavaux funéraires pratiqués sous le Panthéon ,
sont remarquables par leur grandeur , par la noblesse et la
sévérité du style . Les corridors sont vastes et pourront ,
lorsque la mort aura rempli ces tristes cellules , recevoir
plus de 1200 cercueils , rangés comme anciennement à St.-
Denis sur des supports de fer scellés dans la muraille .
Chaque caveau renferme cinq places , et dans chacun on
a pratiqué deux petites niches où peut être déposée une
partie de la dépouille mortelle de ceux dont les corps
n'auront pu être transportés en entier dans ce dernier
asyle . La construction en est simple et sans aucune espèce
d'ornement . Le jour , ingénieusement ménagé , ne
laisse pénétrer qu'avec peine , à travers des soupiraux
demi- circulaires , une lueur pâle et mourante , dont l'effet
ajoute encore aux émotions que ces lieux inspirent .
-
Les galeries déjà si vastes du Muséum d'Histoire
naturelle , au jardin des Plantes , viennent encore d'être
agrandies du côté du nord , de plusieurs pièces qui permettront
d'exposer et de classer une foule d'objets curieux
que le défaut d'espace obligeait de tenir entassés sans
ordre dans des appartemens fermés . Au nombre des acquisitions
nouvelles dont s'est augmenté cette collection la
plus riche que l'on connaisse , se trouve un énorme squale
( squalus maximus ) de Linné , pêché près de Dieppe ,
dans le mois de février dernier . Če poisson a 25 pieds et
demi de long.
-
-Les jardins publics et les spectacles ont alterné pour
les recettes , dans cette dernière quinzaine . Le beau tems
et la pluie dispensent tour-à -tour leurs faveurs aux spectacles
en plein vent , et aux spectacles couverts . C'est ainsi
que dans une grande ville bien civilisée rien n'est perdu
pour le plaisir. Quand les allées de Tivoli sont encombrées ,
les loges des théâtres sont désertes , et vice versâ. Chacune
des variations de l'atmosphère indique un amusement
nouveau . Pleut-il le dimanche , on lit après dîner l'annonce
JUILLET 1810 .
107
de spectacles , et dans le conseil de famille on se décide à
la pluralité des voix . Les jeunes filles proposent l'Opéra-
Comique , les garçons préfèrent Brunet ou Franconi ; les
grands parens seraient bien d'avis d'aller aux Français ou
à l'Opéra , mais on a tant vu le Médecin malgré lui et la
Caravane! Enfin , après une longue discussion , par amendement
, on prend le parti d'aller s'attendrir au mélodrame .
Fait-il beau tems au contraire , on arrange des parties de
campagne ; les jolies grisettes cherchent des prétextes pour
sortir de bonne heure et des raisons pour rentrer tard ;
des milliers de couples de tous les rangs , de tous les âges ,
vont peupler Tivoli , le Colysée , le Caprice des Dames ,
les Grands -Maronniers et la Chaumière , et vers onze heures
chacune et chacun rentre chez soi , moins satisfait , pour
l'ordinaire , du plaisir qu'il a goûté , que de celui qu'il se
promet pour le dimanche suivant .
-
Les affiches sont à Paris le genre de charlatanisme le
plus productif. Leurs amorces sont à la portée de tout le
monde . La variété des couleurs attire les regards , et la
grandeur démesurée des caractères force à les lire . Les
coins de rue , les passages , les entrées des lieux publics et
principalement les galeries du Palais - Royal , sont chamarées
d'affiches de toutes les couleurs et de tous les genres .
Les dîners excellens à vingt-deux sous , les habits complets
en trois heures , les chapeaux gratis , les bottes sans
couture , les souliers imperméables , les cures de M. Laffecteur
, le café Moka du pharmacien Lamégie , les calculs
du mathématicien Marseille , se partagent la foule des badauds
ébahis ; mais parmi ces innombrables affiches , il
en est une qui jouit en ce moment d'une faveur particulière
, et devant laquelle se rassemblent les groupes les plus
nombreux ; c'est celle qui annonce les prodiges de Coco ,
sous le titre du Cerfmonté. C'est là qu'il faut lire le brillant
détail des qualités de cet intéressant animal ; qu'il faut
étudier la constitution du cerf, les moyens physiques et
moraux du jeune élève , qui joint la docilité à l'adresse ,
la
précision à la légèreté, et l'audace à l'exécution et qui ,
nonobstant les exercices du manège , dans lesquels il
montre autant d'intelligence que de fermeté , IL franchit
les objets les plus hauts , bien entendu toujours monté.
On conviendra que de pareils phénomènes gagnent beaucoup
à être annoncés avec une éloquence aussi cavalière , et
qu'il est aisé de s'apercevoir que la rédaction des affiches
"'
108 MERCURE DE FRANCE ,
du Cirque Olympique , est confiée à des gens de lettres,
habitués à n'écrire que des pantomimes équestres .
-
La librairie acquiert chaque jour une activité nouvelle
, et cette activité se dirige vers les bons ouvrages . La
première livraison des Antiquités du moyen âge , par
M. Leroux , vient de paraître . Le libraire Nicolle prépare
une belle édition de Molière avec les commentaires de Bret.
M. Rainouard a déjà mis en vente les trois premiers volumes
de Massillon ; et cette édition , comme toutes celles
qui sortent des presses de cet habile typographe , est remarquable
par la correction du texte , l'élégance des caractères
, et le mérite de l'exécution . Un libraire allemand se
propose de réimprimer Florian in- 8° . Nous ne mettrons
pas de fonds dans cette entreprise . M. Samuel Baur vient
de publier un Dictionnaire biographique en cinq volumes ,
depuis la création du monde jusqu'à nos jours ; on y trouve ,
à ce qu'on assure , des détails très -authentiques sur la vie
privée d'Adam.
Auguste Lafontaine est depuis quelque tems en France
le romancier à la mode . Il compose encore ses productions
en Allemagne qu'on les traduit déjà à Paris . Son
dernier roman de Raphaël ou la vie paisible , va paraître
en même tems chez deux libraires . L'une des deux traductions
est l'ouvrage d'un homme de lettres avantageusement
connu dans la carrière du théâtre .
-On attend avec empressement une suite aux Costumes
parisiens de M. Horace Vernet , et l'on espère qu'on verra
bientôt reparaître , sous le crayon de cet ingénieux artiste ,
le costume vraiment original de ces deux élégantes qui se
montrèrent dernièrement au Boulevard italien , avec des
guêtres grises sur des bas couleur de chair , et dont les
robes soutenues par des bretelles , dessinaient exactement
leurs formes . De pareilles innovations sont du domaine
de la caricature .
-
Nos petites maîtresses ne peuvent plus se passer d'un
album . Ces livrets n'étaient autrefois d'usage que pour les
artistes ; ils y esquissaient , pour les retrouver au besoin ,
le croquis d'un torse , la pause d'une Académie , des études
de paysages , des fragmens d'après l'antique , etc. Nos
dames , en adoptant ces recueils , leur donnent une plus vaste
destination . Comme elles se méfient de leur mémoire , et
qu'elles veulent se conserver des souvenirs , elles invitent
tous leurs amis à s'inscrire sur l'album , de manière à ce
qu'au bout de quelques années elles puissent s'y reconJUILLET
1810 . 109
naître . Le poëte y met des vers , le musicien des notes ,
le peintre un dessin , le moraliste une sentence , le guerrier
y met son nom , et le parvenu y fait une croix .
On parle du retour de Mlle Bourgoin : elle est , dit-on ,
à Cassel où elle a donné quelques représentations . Les
uns disent qu'elle a perdu de sa beauté , les autres qu'elle
a perdu de son talent ; ne serait-ce pas convenir du même
fait en d'autres mots ?
MODES . La batiste est l'étoffe à la mode . Une femme
doit être vêtue en batiste de la tête aux pieds ; capotte ,
chemise , fichu , robe , souliers , ou brodequins de batiste ,
et le tout en assez grand nombre pour changer au moins
'une fois tous les jours . On ne peut rien voir de plus simple,
de plus modeste que cet habillement , et cependant
les maris se plaignent encore de la dépense . Vraiment on
ne sait comment faire avec eux !
-Les calèches sont aujourd'hui les voitures par excellence
; on en voit de toutes les formes , mais une des plus
curieuses est celle que vient de mettre au jour le sellier
Pauly , près de l'ancien pavillon d'Hanovre ; elle est surmontée
d'un énorme parasol , au moyen duquel cette vor
ture ne ressemble pas mal à l'établi d'une marchande
fruitière du marché des Innocens .
-
Y.
SPECTACLES . Théaire français . Debuts de Mlle Demerson.
Encore un début de soubrette ! et si nous comptons
bien , c'est le quatrième depuis sept à huit mois . Le
public du moins ne se plaindra pas de n'avoir point à
choisir , sur-tout si , lorsque le concours sera fermé . c'est
à son jugement que l'on défère . Quoi qu'il en soit , MI Demerson
a déjà un avantage assez grand sur les actrices qui
l'ont précédée . On ne l'a point obligée de paraître dans
le Dissipateur , la Métromanie , les Folies amoureuses , et
autres comédies qui semblaient exclusivement destinées à
ce genre de débuts , et dont le public commençait à être
un peu las . C'est dans la Nérine du Joueur et dans Toinette
du Malade Imaginaire qu'elle a fait ses premiers
essais ; on a même donné , avec le Malade Imaginaire , la
cérémonie qu'on ne voyait guère qu'à l'époque du carnaval.
Cette petite innovation a fort bien réussi ; l'assemblée
s'est trouvée beaucoup plus nombreuse qu'on ne pou
vait l'espérer de la saison , et nous devons dire , à la louange
de Mlle Demerson , qu'elle a justifié cette double faveur de
110 MERCURE DE FRANCE ,
la comédie et du parterre . Son extérieur a d'abord prévenu
pour elle . Sa figure est agréable ; sa tournure élégante ; sa
voix forte et sonore ; et si elle a paru quelquefois trop grave ,
c'est un défaut dont il sera facile à Mlle Demerson de se
corriger. Sa prononciation est correcte et distincte . Elle
annonce de l'intelligence ; Baptiste aîné est , dit -on , son
maître , et l'on peut beaucoup attendre d'un aussi heureux
naturel soutenu d'aussi bonnes leçons .
C'est , à ce qu'il nous semble , dans le rôle de Nérine
qu'elle a le mieux déployé tous ses avantages . Quoiqu'elle
n'eût jamais paru , dit l'affiche , sur aucun théâtre , elle n'a
point souffert dans ce rôle de la timidité presqu'inséparable
des débuts . Elle a montré toute la vivacité , tout
l'à-plomb que l'on demande dans une soubrette . Les scènes
qu'elle a rendues avec le plus de succès sont celle où
Nérine prévient sa maîtresse contre les artifices que Valère
emploiera , sans doute , pour la ramener , et celle où Valère
en effet les emploie et réussit . Dans la première sur-tout
elle a joué avec beaucoup de grâce et de talent le moment
où elle se jette aux pieds de sa maîtresse , et lui tient les
mêmes discours par lesquels Valère saura bientôt l'attendrir
. Tout cela sans doute , lui a été montré par son
maître , mais elle annonce des dispositions à marcher
bientôt sans son secours ; et son jeu muet dans toute la
pièce semble prouver , non-seulement que sa physionomie
est mobile , mais qu'elle saura en tirer parti .
Avant de passer au Malade imaginaire , nous devons
placer ici quelques réflexions que nous avons déjà annoncées
sur une tradition singulière du rôle d'Hector dans le
Joueur. Elle est sans doute fort ancienne ; car, dans la plupart
des éditions de Regnard , on trouve à la scène treizième
du quatrième acte , une observation qu'elle seule a
pu motiver. Regnard , dit-on , en écrivant cette scène
entre Hector et Valère , avait oublié la quatrième du
troisième acte entre Géronte et Hector ; car avec Valère
il ne sait lire , il ânonne comme s'il
pas
était encore à
son ABC . Avec Géronte , au contraire , non - seulement il
sait lire , mais il lit très - couramment un mémoire qu'il a
lui-même écrit et rédigé . L'accusation est juste , mais ce
n'est pas sur le poëte , c'est sur l'acteur qu'elle doit tomber,
Dans Regnard , Hector s'excuse , il est vrai , de lire Sénèque
, sur ce qu'il n'a jamais lu que dans des almanachs :
mais qu'est-ce que cela prouve? Qu'il craint de lire tout
haut un discours suivi , ce qui est toute autre chose que
en
JUILLET 1810 . III
de ne savoir
pas lire et d'ânonner
comme
un enfant
. Rien
n'était
si commun
à l'époque
du Joueur
, et même
beaucoup
plus
tard , que ce genre
d'ignorance
. On savait
écrire
et lire pour soi , mais non
pour les autres
, ce qui
est bien
différent
. Hector
, en lisant
Sénèque
, devait
donc
traîner
ses mots , les dire tous sur le même
ton , n'observer
ni les points
ni les virgules
, appuyer
sur les e muets
, et
manquer
les liaisons
; il y aurait
encore
assez de quoi faire
rire le parterre
, sans que la vraisemblance
de la scène
du
mémoire
en souffrît
en rien . Mais
qu'il épèle
ses lettres
,
qu'il
répète
dix fois le même
membre
de phrase
pour se
donner
le tems
de déchiffrer
le mot qui suit , c'est mettre
véritablement
l'auteur
en contradiction
avec
lui- même
;
c'est se livrer
à une charge
indigne
du Théâtre
Français
,
c'est faire perdre
enfin
dans
de grossiers
éclats
de rire le
vrai comique
de cette
situation
, produit
par le rapport
de
l'état
du Joueur
avec la morale
de Sénèque
, dont le texte
devient
inintelligible
, lorsqu'il
est si maladroitement
défiguré
.
Nous pourrons parler une autre fois de quelques passages
de la scène entre Hector et Géronte , que le goût
et la décence ont fait long-tems supprimer , et que les acteurs
ont jugé à propos de rétablir depuis que le public
est devenu plus rigoureux sur ces deux articles . Cette contradiction
entre leur jugement et le sien paraîtra même
assez plaisante . Mais c'est à Toinette et au Malade imaginaire
qu'appartient aujourd'hui l'espace dont nous pouvons
encore disposer . Nous avons déjà annoncé que
Melle Demerson nous avait paru moins bien placée dans ce
second rôle , que dans celui de Nérine . En effet , Toinette
n'est pas une véritable soubrette ; c'est une servante de
Molière , quoique la plus polie de celles qu'il a placées dans
ses tableaux. Melle Demerson en avait le costume , mais
elle n'en a pas aussi bien saisi les manières et le ton . On
lui a déjà reproché de s'être fait servir par des laquais pour
servir elle -même son maître , et ce reproche est très-bien
fondé. Les oreillers qu'elle donne à Beline pour les arranger
autour d'Argan , devraient être à sa portée dans la chambre
du malade ; elle devrait les prendre elle -même et non les
recevoir de la main des valets . Cela n'empêche pas cependant
Mlle Demerson n'ait été très -applaudie dans ce
rôle , et n'y ait encore fait briller ses heureuses dispositions .
Mais c'est dans Molière sur -tout que des leçons ne suffisent
pas aux acteurs ; ils doivent l'étudier long-tems par
que
ri2 MERCURE DE FRANCE ,
eux-mêmes pour le bien jouer ; car il a étudié , non les
autres auteurs , mais la nature pour la peindre . Nous ne
pouvons nous refuser à consigner ici une réflexion que nous a suggérée cette représentation où le Joueur a été
suivi de son Malade Imaginaire . Le Joueur est la meilleure
comédie de Regnard ; le Malade n'est , dit- on , qu'une
farce de Molière ; mais si le naturel et la vérité distinguent
la comédie , si l'exagération
et la caricature sont le propre
de la farce , la farce de Molière est plutôt une comédie
que la comédie de Regnard . Que trouverons -nous d'outré , d'invraisemblable
dans la première ? la seule scène où Toinette se fait passer pour un médecin et quelques traits
de pédantisme de Thomas Diafoirus . Dans le Joueur tout le rôle du marquis est une caricature ; celui de la comtesse
ne l'est guère moins , et la scène de M. Toutabas avec le
père du joueur blesse toutes les vraisemblances . A l'aspect d'un vieillard tel que Géronte , ou du moins à ses premiers
mots , le maître de trictrac aurait dû reconnaître sa méprise
et battre en retraite . Mais Reguard n'y regardait pas
de si près ; il avait des tirades piquantes , des mots plaisans
à faire passer , et sur-tout ce vers qui serait si comique s'il était en situation :
Monsieur , vous plairait- il de m'avancer le mois ?
On en rit en effet , quoique jamais le fripon le plus impudent
n'eût pu l'adresser à un vieillard qui le menace des
galères . Mais , après en avoir ri , on n'en sent que mieux
f'énorme distance qui sépare Regnard de Molière . Il y a
dans le Malade Imaginaire vingt traits aussi plaisans que
celui-là , et qui de plus sont éminemment comiques', parce
que le personnage à qui il les prête , non -seulement pouvait
les dire , mais ne pouvait guère dire autre chose dans
la situation où il l'a mis .
Mlle Hordé a débuté la semaine dernière dans l'emploi
des reines . Il était trop tard pour que nous pussions en
rendre compte dans le Mercure de samedi . On nous dit
aujourd'hui que cette débutante est déjà sortie de la carrière
où elle avait à peine fait un pas . Il est donc inutile
de revenir sur la manière dont elle a joué Cléopâtre dans
Rodogune , et sur l'accueil peu flatteur qu'elle a reçu du
public . Se retirer en pareil cas , c'est ce que les Anglais
appellent plead guilty, s'avouer coupable ; et dès -lors on
doit regarder le procès comme terminé .
INSTITUT
JUILLET 1810 . 113
INSTITUT DE FRANCE.
Le défaut d'espace nous a empêchés , dans le précédent
No, de rendre compte de la séance publique tenue le jeudi 5
de ce mois par la classe d'histoire et de littérature ancienne
de l'Institut . Nous nous empressons de réparer cette omission
.
La séance a commencé par le Jugement des Mémoires
envoyés aux deux concours ouverts pour cette année , et
par la proclamation des prix , Le sujet d'un de ces prix était
la question suivante : Quel fut , sous le gouvernement des
Goths , l'état civil et politique des Peuples de l'Italie ?
Quels furent les principes fondamentaux de la législation
de Théodoric et de ses successeurs , et spécialement quelles
furent les distinctions qu'elle établit entre les vainqueurs
et les peuples vaincus ? La Classe avait reçu , pour ce concours
, six Mémoires . Elle a décerné le prix à celui qui est
enregistré sous le n° 2 , et qui a pour épigraphe : Qui
cecidit , stabili non erat ille gradu . Boet. de Consol . Phil.
L'auteur de ce Mémoire est M. Georges Sartorius , professeur
à l'Université de Gottingue.
La Classe regrettait de n'avoir pas un second prix à sa
disposition ; elle l'aurait accordé au Mémoire n° 3 , ayant
pour épigraphe cette phrase de Montesquieu : Jeferai voir
quelque jour , dans un ouvrage particulier , que le plan de
la Monarchie des Ostrogoths était entiérement différent du
plan de toutes celles qui furent fondées dans ces tems - là
parles autres Peuples barbares . Son Excellence le Ministre ,
de l'intérieur , informé de ce regret , a bien voulu le faire
cesser , en faisant remettre à la Classe une somme de 1000
francs , pour récompenser l'auteur du mémoire . Cet auteur
est M. Joseph Naudet , professeur au Lycée Napoléon .
La Classe a cru aussi devoir distinguer honorablement le
Mémoire nº 6 , qui porte pour épigraphe : Si quis cultissimi
clementissimique Imperii formam conspicere voluerit , ei
ego legendas censeam regum Ostrogothorum epistolas quas
Cassiodorus collectas edidit. Grotius , Proleg. ad Hist.
Goth .
En général , les connaissances développées dans les
différens Mémoires envoyés à ce concours ont fait éprouver
à la Classe une véritable satisfaction et lui ont fait concevoir
Tespérance que les auteurs continueront à se livrer avec
zèle à l'étude des Monumens de l'Histoire , et en particulier
H
DEC
114
MERCURE DE FRANCE ,
de celle du moyen âge , dans laquelle il reste un grand
nombre de points à éclaircir .
Le sujet de l'autre prix , qui avait déjà été proposé pour
l'année dernière , était l'Examen critique des Historiens
d'Alexis Comnène , et des trois princes de safamille qui
lui ont succédé : on devait comparer ces écrivains avec les
Historiens des Croisades , sans négliger ce que les auteurs
arabes peuvent fournir de lumières sur le règne de ces
Empereurs , et principalement sur leur politique envers les
Croisés.
La Classe a reçu , pour ce concours , trois Mémoires dont
deux , quoique avec un genre de mérite différent , lui ont
paru également dignes du prix , et entre lesquels elle l'a
partagé. L'un de ces Mémoires , enregistré sous le n° 1 ,
est écrit en latin , et porte pour épigraphe quatre vers grecs
tirés de la troisième pythique de Pindare . L'auteur est
M Frédéric Wilken , professeur d'histoire à l'Université
d'Heidelberg .
L'autre Mémoire , enregistré sous le n° 2 , a pour épigraphe
ce passage de Tacite ( Vie d'Agricola ) : Dedimus
profectò grande patientiæ documentum . L'auteur est
M. Le Prévost d'Iray , inspecteur général de l'Université
impériale , auquel la Classe a déjà décerné plusieurs couronnes..
La Classe propose , pour sujet du prix qu'elle adjugera
dans la séance publique du premier vendredi de juillet 1812 ,
la question suivante : Quelfut l'état de la Poésie française
dans les XII et XIIIe siècles ? Quels genre de poésie
furent le plus cultivés ?
Les concurrens sont invités à s'occuper spécialement des
ouvrages des poëtes français proprement dits , ou Trouvères,
beaucoup moins connus que les troubadours , ce qui n'empêchera
pas qu'on ne puisse parler incidemment de ceux- ci ,
à raison des points de contact qui les rapprochent des
Trouvères.
Le prix sera une médaille d'or de 1,500 francs .
Les ouvrages envoyés au concours devront être écrits en
français ou en latin , et ne seront reçus que jusqu'au 1er
avril 1812. Ce terme est de rigueur .
M. Ginguené a lu ensuite un extrait de son rapport imprimé
, distribué dans cette séance , sur les travaux de la
Classe pendant l'année qui vient de s'écouler . Cet extrait est
inséré dans notre N° précédent et dans celui - ci .
M. Dacier , secrétaire perpétuel , a lu une Notice histoJUILLET
1810 . 115
rique sur la vie et les ouvrages de M. Anquetil aînéé;; et
M. le comte Boissy- d'Anglas , un Mémoire où il a examiné
quelles furent les poursuites juridiques auxquelles donna
lieu contre Charles , Dauphin de France , et ensuite roi
sous le nom de Charles VII , le meurtre du duc de Bourgogne
, commis sur le pont de Montereau .
Un Mémoire sur l'or et sur les différens emplois que les
Anciens ont fait de ce métal dans les statues , par M. Quatremère
de Quincy , a terminé la séance .
Trois autres Mémoires étaient annoncés : 1 ° sur les événemens
qui ont précédé le premier partage de la Pologne ,
par M. Lévesque ; 2° sur Apollodore , tyran de Cassandrée
, et sur l'époque à laquelle il a vécu , par M. Clavier ;
3° sur les langues , la littérature , la religion et la philosophie
des Indiens , par M. le comte Lanjuinais ; mais le
tems prescrit pour là durée des séances n'en a pas permis
la lecture .
Aux Rédacteurs du Mercure de France.
Comment se fait - il , Messieurs , que tout en relevant tant d'erreurs
et d'omissions dans le Dictionnaire universel historique , etc. de M.
Prudhomme , vous ayez omis vous-mêines d'indiquer l'erreur la plus
ridicule de l'un des articles que vous citez ? je parle de celui de Bachius
ou plutôt de Bach , si plaisamment inséré en latin dans les premiers
exemplaires , et plus plaisamment traduit en français dans le
carton . Vous avez raison de dire que l'auteur , en louant Bachius
comme jurisconsulte , aurait dû citer son Histoire de lajurisprudence
romaine, et ne pas se borner à dire qu'il avait été l'éditeur d'un volume
de Xénophon . Mais comment avez- vous pu transcrire de sang froid
l'énumération des pièces que ce volume contient : Les Economiques ,
l'Apologie de Socrate , SYMPOSIUS , Hiéron et Agésilas ? Si vous
avez pu vous empêcher de rire ( ce que j'ai quelque peine à croire) en
voyant qu'il prenait , pour le coup , non pas le nom d'un port , mais
le mot grec ( Symposion) qui signifie banquet , pour un nom d'homme ,
aú moins n'auriez -vous pas dû en envier le plaisir à vos lecteurs .
C. V.
Ha
POLITIQUE .
UN événement de la plus haute importance dans ses
rapports avec les intérêts de l'Empire , ceux de la politique
et ceux du commerce , vient de frapper tous les esprits .
Il fixe les destinées depuis long-tems incertaines et vacillantes
d'une nation qui ne pouvait suffire à ses propres
besoins , et d'elle-même assurer son indépendance , et qui,
élément essentiel dans le système continental , paraît n'avoir
pas toujours assez pris le soin d'en completter l'ensemble
et l'harmonie . Cet événement est l'effet d'un acte
inattendu qui l'a rendu indispensable pour sauver un pays
qui ne pouvait être abandonné à lui -même : cet acte est l'abdication
du roi Louis ; elle a été déclarée à Amsterdam le
3 juillet ; en voici les termes :
Louis , par la grâce de Dieu , etc.
Amsterdam , le 3 juillet .
Nous avons résolu , comme nous arrêtons par les présentes lettrespatentes
et solennelles , d'abdiquer , comme nous abdiquons dans ce
moment le rang et la dignité royale de ce royaume , en faveur de
notre bien-aimé fils Napoléon-Louis , et au défaut de celui- ci , en
faveur de son frère Charles-Louis -Napoléon .
Décidons , en outre , que , conformément à l'article constitutionnel ,
la régence demeurera à S. M. la Reine , sous la garantie de S. M.
l'Empereur notre frère , secondée par un conseil de régence , qui sera
provisoirement composé de nos ministres , auxquels nous confions la
garde du roi mineur , en attendant le retour de S. M. la Reine.
"
Ordonnons de plus que les différens corps de notre garde , sous le
commandement en chef de notre grand - écuyer le lieutenant - général
Bruno , et après lui , le général Sels , feront et continueront le service
auprès du roi mineur de ce royaume , et que les grands-officiers de la
couronne , ainsi que les officiers civils et militaires de notre maison ,
resteront de service auprès de sa haute personne ,
Ainsi fait et conclu le présent aote sous notre signature ; lequel acte
sera porté à la connaissance du corps - législatif , où il sera déposé ; de
quoi seront faites les expéditions et publications nécessaires , etc.
Signé , LOUIS.
MERCURE DE FRANCE , JUILLET 1810 . 117
Il est bien évident que dans la situation actuelle de l'Europe ,
au moment où le continent tout entier se ligue pour son
indépendance contre la puissance britannique , où l'Empereur
suit avec une inébranlable constance le système dont
le continent a confié la direction à son génie , où la défection
d'une partie de la vaste barrière contre laquelle viennent
se briser les efforts des Anglais , met en danger ce système
entier ; il est évident , dis -je , que le sort de . la Hollande
était remis , par l'acte d'abdication même , à la disposition
de l'Empereur ; le décret solennel émané de sa sagesse
, n'avait besoin d'aucun développement pour sa
justification ; elle semble se borner à une seule idée , l'impossibilité
de faire autrement . Cependant , sur cette question
résolue par les événemens , l'Empereur a voulu entendre
un rapport de son ministre des relations extérieures ; le
lecteur n'y trouvera rien sur la nécessité de la réunion ,
qu'il n'ait à l'avance prévu , et dont il ne soit déjà convaincu
; mais il y trouvera une foule de notions intéressantes
sur l'état politique et financier de la Hollande , détails
qu'on ne connaissait pas assez , et qui vont prouver
que dans cette réunion il s'agit moins encore des intérêts
de la France , et de la lutte contre l'Anglerre , que du
salut de la Hollande , et même de l'existence physique de
son territoire .
Voici le rapport du ministre Champagny , duc de Cadore ,
à S. M.; il est en date du 9 juillet :
Sire , j'ai l'honneur de mettre sous les yeux de V. M. un acte du
roi de Hollande en date du 3 de ce mois , par lequel ce monarque
déclare' qu'il abdique la couronne en faveur de son fils aîné , laisse ,
conformément à la constitution , la régence à la reine , et établit un
conseil de régence composé de ses ministres .
Un pareil acte , Sire , n'aurait dû paraitre qu'après avoir été concerté
avec V. M.: il ne peut avoir de force sans son approbation.
V. M. doit- elle confirmer la disposition prise par le roi de Hollande ?
La réunion de la Belgique à la France a détruit l'indépendance de
la Hollande ; son système est devenu nécessairement celui de la
France ; elle est obligée de prendre part à toutes les guerres maritimes
qu'a la France , comme si elle était une de ses provinces . Depuis
la création de l'arsenal de l'Escaut et la réunion à la France des
provinces composant les départemens des Bouches- du -Rhin et des
Bouches -de - l'Escaut , l'existence commerciale de la Hollande est
devenue incertaine . Les négocians d'Anvers , de Gand , de Middel118
MERCURE
DE
FRANCE
,
bourg , qui peuvent sans entraves étendre leurs spéculations jusqu'aux
extrémités de l'Empire dont ils font partie , doivent nécessairement
faire le commerce que faisait la Hollande . Déjà Rotterdam et Dordrecht
sont à la veille de leur ruine , ces villes perdant le commerce
du Rhin , qui va directement , par la nouvelle frontière , dans les
ports de l'Escaut en traversant le Biesboch . La partie de la Hollande
encore étrangère à l'Empire , est privée des avantages dont jouit la
partie qui y est réunie . Obligée cependant de faire cause commune
avec la France , la Hollande supportera les charges de cette association
sans en recueillir les bienfaits .
La Hollande est accablée sous le poids de sa dette publique , qui
s'élève de 85 à 90,000,000 , c'est - à - dire , à un quart de plus que la
dette de tout l'Empire réuni ; et si on projetait une réduction par le
gouvernement du pays , il ne serait pas en son pouvoir de donner
une garantie de l'inviolabilité de cette disposition et de sa fixité ,
puisque cette dette , même réduite à 30,000,000 , serait encore audessus
des moyens et des forces réelles de ce pays . On estime que
la Hollande paie le triple de ce que paie la France . Le peuple gémit
sous le poids de vingt- trois espèces de contributions diverses ; la nation
hollandaise succombe sous ses contributions ; elle ne peut plus
les payer.
Et cependant les dépenses nécessaires du gouvernement exigent que
le fardeau soit augmenté . Le budjet de la marine ne s'est composé ,
en 1809 , que de 3,000,000 de florins , qui ont été à peine suffisans
pour solder les administrateurs , les états -majors et le corps de la marine
, et entrètenir les arsenaux , mais qui n'ont pas permis l'armement
d'un seul vaisseau de guerre . Pour satisfaire aux armemens
qui ont été ordonnés en 1810 , et qui sont le minimum de la force
navale propre à la défense de la Hollande , il faudra le triple de cette
somme. Le budjet de la guerre a fourni à peine à l'entretien des forteresses
et de seize bataillons ; et pendant que deux départemens de
cette importance sont si loin d'avoir ce qui leur est nécessaire pour
soutenir l'honneur et la dignité de l'indépendance , l'intérêt de la
dette publique a cessé d'être payé ; il est arriéré de plus d'un an et
demi.
Si , dans un tel état de choses , V. M. maintient les dernières dispo -
sitions , en donnant ainsi à la Hollande un gouvernement provisoire
elle ne fait que prolonger sa douloureuse agonie . Si le gouvernement
d'un prince dans la force de l'âge a laissé ce pays dans un tel état de
souffrance , que pourrait - il espérer d'une longue minorité ? Il ne peut
donc être sauvé que par un nouvel ordre de choses . Le tems de laforce
JUILLET 1810. 119
et de la prospérité de la Hollande a été celui où elle faisait partie de
la plus grande monarchie qui fût alors en Europe. La réunion au grand
Empire est le seul état stable où la Hollande puisse désormais se reposer
de ses souffrances et de ses longues vicissitudes , et retrouver son
ancienne prospérité .
Ainsi V. M. doit prononcer cette réunion pour l'intérêt , je dirai ,
pour le salut de la Hollande ; elle doit s'associer à nos biens , comme
elle est associée déjà à nos maux . Mais un autre intérêt indique encore
plus impérieusement à V. M. la conduite qu'elle doit tenir .
La Hollande est comme une émanation du territoire de la France ,
elle est le complément de l'Empire ; pour posséder le Rhin tout
entier , V. M. doit aller jusqu'au Zuyderzée . Alors tous les cours d'eau
qui naissent dans la France , ou qui baignent la frontière , lui appartiendront
jusqu'à la mer . Laisser dans des mains étrangères le débouché
de nos rivières , c'est , Sire , borner votre puissance à une monarchie
mal limitée , au lieu d'élever un trône impérial . Laisser dans des
mains étrangères les embouchures du Rhin , de la Meuse et de l'Escaut
, c'est lui soumettre votre propre législation ; c'est rendre tributaires
du possesseur de ces embouchures le commerce et les manufac
tures de vos Etats ; c'est admettre une influence étrangère sur ce qui
importe le plus au bonheur de vos sujets . La réunion de la Hollande
est encore nécessaire pour compléter le système de l'Empire , sur- tout
depuis les ordres du conseil britannique de novembre 1807. Deux fois
depuis cette époque V. M. a été obligée de fermer ses douanes au
commerce hollandais , et par cette mesure la Hollande a été isolée de
l'Empire et du continent . Après la paix de Vienne , V. M. eut la pensée
d'exécuter la réunion . Elle en fut détournée par des considérations
qui cessent d'exister ; elle se contenta à regret du traité du 14 mars ,
qui a aggravé les maux de la Hollande sans remplir aucune des vues
de V. M. Aujourd'hui , la barrière qui l'arrêtait s'est levée d'ellemême
. V. M. doit à son Empire de profiter de cette circonstance qui
amène si naturellement la réunion . Il ne peut y en avoir de plus favcrable
à l'exécution de ses vues .
V. M. a établi à Anvers un puissant arsenal ; l'Escaut étonné s'enorgueillit
de voir déjà vingt vaisseaux du premier rang portant le pavillon
impérial , et protégeant ses rives à peine fréquentées autrefois par
quelques bâtimens de commerce . Mais les vastes projets de V. M. à
cet égard ne peuvent être remplis dans leur totalité que par la réunion
de la Hollande : elle est nécessaire au complément d'une si merveilleuse
création . Avec l'énergie du gouvernement de V. M. , l'année prochaine
ne sera pas finie que , par l'emploi des ressources maritimes
120 MERCURE DE FRANCE ,
que fournit la Hollande , une escadre de 40 vaisseaux et un grand
nombre de troupes de ligne pourront être réunis sur l'Escaut et au
Texel pour disputer les mers au gouvernement britannique , et
repousser ses tyranniques prétentions .
Ainsi , ce n'est pas l'intérêt seul de la France qui exige la réunion ;
c'est aussi celui de l'Europe continentale , qui demande à la France de
réparer les pertes de sa marine pour combattre sur son propre élément
l'ennemi de la prospérité de l'Europe , dont il n'a pu étouffer l'industrie
, mais dont il gène les communications par l'excès de ses prétentions
et le grand nombre de ses vaisseaux . Enfin la réunion de la Hollande
accroit l'Empire en resserrant ses frontières qu'elle protége , et
en augmentant la sécurité de ses arsenaux et de ses chantiers . Elle
l'enrichit d'un peuple industrieux , économe , laborieux , qui servira à
la fortune publique en travaillant à sa fortune particulière . Il n'en est
pas de plus estimable et de plus propre à tirer parti des avantages
qu'offrent à l'industrie les lois libérales de votre gouvernement. La
France ne peut faire une plus précieuse acquisition .
La réunion de la Hollande à la France est la suite nécessaire de la
réunion de la Belgique . Elle complète l'Empire de V. M. et l'exécution
de son système de guerre , de politique et de commerce . C'est un
premier pas , mais un pas nécessaire vers la restauration de sa marine ;
enfin c'est le coup le plus sensible que V. M. puisse porter à l'Angleterre
.
Quant au jeune prince qui est si cher à V. M. , il a déjà ressenti
les effets de sa bienveillance particulière . Elle lui a donné le grandduché
de Berg. Il n'a donc besoin d'aucun nouvel établissement .
A la suite de ce rapport le ministre propose le décret de
réunion . L'Empereur l'a signé le même jour 9 juillet . En
voici la teneur ;
TITRE PREMIER .
Art. 1er. La Hollande est réunie à la France .
2. La ville d'Amsterdam sera la troisième ville de l'Empire .
3. La Hollande aura six sénateurs , six députés au conseil - d'état ,
vingt - cinq députés au corps - législatif , et deux juges à la cour de cassation
.
4. Les officiers de terre et de mer , de quelque grade qu'ils soient
sont confirmés dans leurs emplois . Il leur sera délivré des brevets signés
de notre main . La garde royale sera réunie à notre garde impériale .
TITRE II . De l'administration en 1810. -
5. Le duc de Plaisance , architrésorier de l'Empire , se rendra à
Amsterdam en qualité de notre lieutenant-général. Il présidera le conJUILLET
1810. 121
seil des ministres , et aura l'expédition des affaires . Ses fonctions cesseront
au 1er janvier 1811 , époque à laquelle l'administration française
entrera en exercice .
6. Tous les fonctionnaires publics , de quelque classe qu'ils soient ,
sont confirmés dans leurs emplois .
TITRE III . -
Desfinances.
7. Les contributions actuelles continueront à être perçues jusqu'au
1er janvier 1811 , époque à laquelle le pays sera dégrevé , et les impositions
mises sur le même pied que pour le reste de l'Empire .
8. Le budjet en recette et en dépense sera soumis à notre approbation
avant le premier août prochain . L'intérêt de la dette publique ne
sera porté en dépense , pour 1810 , que pour le tiers du taux actuel .
Les intérêts de la dette de 1808 et de 1809 qui n'ont pas été payés ,
réduits au tiers , le seront sur le budjet de 1810.
9. Les douanes existant sur la frontière , autres que celles de France ,
seront organisées par les soins de notre directeur - général des douanes .
Les douanes hollandaises y seront amalgamées . La ligne des douanes
existant sur la frontière de France ne sera conservée que jusqu'au 1er
janvier 1811 , époque à laquelle elle sera levée , et la communication
de la Hollande avec l'Empire sera libre .
10. Les denrées coloniales qui se trouvent actuellement en Hollande
resteront à leurs propriétaires , moyennant un droit de 50 pour 100 de
la valeur de ces marchandises. Déclaration en sera faite avant le 1er
septembre pour tout délai . Ces marchandises , lorsqu'elles auront
acquitté les droits , pourront être importées en France , et circuler dans
toute l'étendue de l'Empire .
TITRE IV.
11. Il y aura à Amsterdam une administration spéciale , présidée
par un de nos conseillers d'état , laquelle aura la surveillance et les
fonds nécessaires pour pourvoir aux réparations des digues , des polders .
et autres travaux publics .
TITRE V.
12. Dans le courant du présent mois , il sera nommé par le corpslégislatif
de Hollande une commission de quinze membres, qui se rendra
à Paris pour former un conseil , dont l'objet sera de régler définitivement
tout ce qui est relatif aux dettes publiques et communales ,
et concilier les principes de la réunion avec les localités et les intérêts
du pays .
Les troupes françaises aux ordres du maréchal Oudinot ,
duc de Reggio , sont entrées à Amsterdam : toutes les autorités
de la ville , le conseil des ministres et les comman122
MERCURE DE FRANCE ,
dans des troupes hollandaises , sont allés rendre leur devoir
à son Exc . , qui avait été reçue aux portes de la ville.
par le grand écuyer de la couronne , le lieutenant-général
Bruno . Le même jour , il y a eu des repas de corps entre
les officiers et les soldats des deux nations , qui ne vont
plus en faire qu'une . S. A. S. le prince archi-trésorier est
parti de Paris pour accomplir la mission qu'il a reçue de
la confiance de S. M.
Les Anglais mettront-ils cet événement au nombre de ces
succès de leur politique dont ils bercent la curiosité des
oisifs de Londres ? oseront-ils justifier encore un système
dont le résultat , constamment désavoué par la fortune , est
d'agrandir la puissance dont ils prétendent diminuer la
force ? Combien de fois encore ,、en opposant un obstacle ,
rendront- ils un succès et une garantie nécessaires ? Ne
sont-ils pas las dans cette guerre que leur orgueil soutient
aux dépens de l'honneur national et des intérêts les plus
chers , ne sont-ils pas las de voir sans cesse les événemens
déplacer la question et changer l'objet de la contestation ?
et ne serait-ce pas une récapitulation intéressante que celle
des prétentions des Anglais au commencement de la guerre
et de leur résultat actuel , que la comparaison du sort des
Etats qu'ils armaient contre nous avec leurs dispositions
présentes , que le tableau des limites qu'ils nous imposaient ,
et celui des possessions françaises constituées hors de ces
limites imaginaires , que le rapprochement , par exemple
du plan d'attaque d'Anvers , et du décret de réunion de la
Hollande , de l'expédition pour la conquête de Naples , et
de celle pour la défense de la Sicile menacée , des promesses
brillantes données au nom de lord Wellington , et de
son immobilité en entendant le canon français ouvrir la
tranchée devant Ciudad-Rodrigo ?
Les rapprochemens que fait involontairement parmi nous
l'homme le moins instruit et le moins attentif n'échappent
point , en Angleterre , aux hommes éclairés habitués à calculer
les chances et les événemens politiques . Il est permis
de croire que lorsque le gouvernement anglais sent le besoin
de tromper l'opinion par des bruits ridicules , c'est que l'opinion
est inquiète et vacillante ; il est permis de croire qu'en
Angleterre la situation de lord Wellington est jugée , et
qu'il ne peut s'attendre qu'à une catastrophe telle qu'en
éprouva Moore , lorsqu'ayant osé menacer Madrid , il fut
contraint de rejoindre à la hâte ses vaisseaux , et paya noJUILLET
1810. 123
blement de sa vie ses efforts pour sauver les derniers débris
de son armée .
Nous avons déjà , et sur des rapports officiels , réfuté les
bruits anglais . Un journal très -accrédité contient aujourd'hui
une série de raisonnemens appuyés de faits qui ne
laissent rien à désirer dans leur enchaînement . En parlant
de toutes les nouvelles que sèment les Anglais , il ajoute :
L'armée française ne dit rien ; mais elle investit Ciudad-
Rodrigo , ouvre la tranchée et bat la place en brèche .
Les cris des habitans de Ciudad-Rodrigo se font entendre
au camp de lord Wellington , qui n'est qu'à six lieues ;
mais on y fait la sourde oreille . C'est ainsi que les cris des
habitans de Madrid cherchaient à émouvoir le général
Moore , qui ne voulait pas les entendre , et Madrid fut
pris sous ses yeux . C'est ainsi que , tout récemment encore
, les habitans de Séville et de l'Andalousie appelajent
leurs plus fidèles alliés à leur secours , et que Wellesley
leur répondait, suivant l'usage constant de son pays : Tirezvous-
en comme vous pourrez !
" Ce qu'il y a de positif sur les affaires d'Espagne , ce
sont les points suivans :
"
Que les armées française et anglaise sont en présence
sur la frontière du Portugal ;
n
» Que , dans cette situation , les Français assiègent Ciudad-
Rodrigo ;
n
Que les Anglais ne font rien pour secourir cette place ,
et qu'après toutes leurs jactances , ils seront la risée de
l'Europe si la place est prise à portée de leur canon .
" Les journaux anglais se tourmentent de mille manières
, interceptent des lettres , copient des libelles de l'insurrection
, se donnent tous les mouvemens possibles pour
faire croire que les armées françaises en Espagne ne sont
qu'un ramassis d'hommes sans discipline , découragés ou
inhabiles au métier de soldat , commandés par des chefs
ignorans et sans expérience ; que les seules bonnes troupes
sont celles qui composent les armées anglaises , portugaises
et espagnoles ; mais , pendant qu'ils disent ceci , les
armées françaises prennent , sous les yeux de l'armée anglaise
, Astorga , assiégent sous ses yeux Ciudad- Rodrigo ,
Badajos et Cadix : en Catalogne et en Aragon , elles prennent
Lérida , Méquinenza et Hostalrich ; l'armée française
d'Aragon assiége Tortose , et celle de Catalogne assiége
Tarragone . Les armées françaises poursuivent cinq grands
siéges et viennent d'en terminer cinq autres ; elles occu124
MERCURE DE FRANCE ,
pent les provinces d'Espagne du midi au nord , et de l'orient
à l'occident , et par-tout elles répriment les brigandages excités
par les intrigues de l'Angleterre .
Ce besoin qu'ont les Anglais d'imposer sur la situation
réelle des affaires , les conduit plus loin : ils forgent de
prétendues lettres de l'Empereur Napoléon à l'ancienne
reine des Deux-Siciles ; lettres ridicules , où ils présentent
l'Empereur Napoléon faisant mille excuses à cette furie , et
pendant qu'ils impriment ces absurdités , leur canon d'alarme
retentit dans toute la Sicile ; et la marine napolitaine
se montre avec gloire sous les yeux de son roi , en battant
la flotte anglo- sicilienne .
Sur les affaires du continent , ils publient , tantôt
qu'ils vont avoir la paix avec la Russie , qu'une guerre entre
la France et la Russie va éclater , et qu'une nouvelle coalition
est prête à se renouer ; tantôt que l'Empereur Napoléon
a tel ou tel projet contre la tranquillité de la
Russie , etc.
Les grandes puissances du continent resserrent chaquet
jour davantage le noeud qui les unit ; elles deviennent de
plus en plus convaincues de la folie qu'il y aurait à se
battre pour les Anglais ; Ciudad-Rodrigo pris , la catastrophe
devenant plus imminente en Angleterre , il faudra
bien appeler au timon des affaires des hommes plus sages ,
connaissant mieux la nature des ressources et de la puissance
de leur pays , et dès- lors plus modérés . Ceux -là sentiront
l'urgente nécessité d'amortir la dette , de calmer les
passions et de rendre la paix au monde. Mais de pareils
résultats , jamais on ne les obtiendra avec des hommes
présomptueux et ignorans , qui méconnaissent ce que le
dernier garçon de café de l'Europe sait : L'influence des
Anglais sur mer et leur impuissance sur terre !
Si la chute de Ciudad -Rodrigo , aux yeux de lord Wellington
, doit avoir de si heureux résultats , il paraît qu'ils
ne seront pas long-tems attendus , et que la patience de
sa seigneurie veut nous les assurer : ici en effet des conjectures
d'un esprit éclairé , nous pouvons passer à des
documens officiels , et voir les unes vérifiées par les autres .
Dans la nuit du 15 au 16 , la tranchée a été ouverte .
Les travaux ont été poussés avec cette activité déjà signalée ,
presqu'en même tems , à Lérida , à Mesquinenza , à Astorga .
Des prodiges de valeur et de dévouement ont été faits
par les assaillans ; dans la nuit du 23 au 24 le couvent de
Sainte-Croix , position extrêmement importante , a été
JUILLET 1810 . 125
enlevé avec la plus rare intrépidité ; les capitaines du
génie François et Maltzen y ont trouvé , l'un une mort ,
l'autre des blessures , également glorieuses ; mais sous le
feu qui les écrasait , ils ont fait sauter les portes de l'enceinte
ennemie , et s'y sont établis . Les 25 ,
26 et 27, le feu
a été terrible ; la place a dû être sommée le 28 .
Une lettre du maréchal prince d'Essling apprend qu'il
préside en personne à ces importans travaux . Il a fait
pousser les Anglais jusqu'au -delà de l'Arava : la cavalerie
est sur le bord de ce ruisseau avec de l'artillerie et des
troupes légères . L'armée anglaise occupe toujours ses
mêmes positions à Espéga , Villa -Formosa et Gallegos .
Elle ne fait aucun mouvement .
Sur le reste de l'Espagne les détails officiels sont euxmêmes
annoncés comme ne contenant aucun événement
important.
L'armée de Catalogne , dit le Moniteur , marche sur
Tarragone pour faire le siége de cette place . Une division
de l'armée d'Aragon se dirige sur Torlet , L'équipage de
siége est embarqué sur l'Ebre .
Au midi , le premier corps commandé
chal duc de Bellune , est devant Cadix ; le par le marécorps
, que
commande le duc de Trévise , sur la droite à la frontière
de Portugal , et le 4 corps , que commande le général
Sébastiani , est sur Malaga et Murcie . Des chaloupes ca
nonnières se construisent , les côtes s'arment de batteries ;
trois équipages de matelots français et un régiment d'ouvriers
sont enfin arrivés en Andalousie , ce qui fait 3 ou
4000 hommes habiles aux mouvemens de mer .
Il y a en Espagne , dans quelques provinces , du désordre
, des brigands , mais il n'y a plus nulle part d'armée
espagnole. Lorsque le général Moore était en Espagne ,
les Espagnols avaient plus de 200,000 hommes sur l'Ebre .
Lorsque , depuis , le général Wellington marcha à Talavera
, ils avaient encore trois armées ; l'une en Catalogne ,
une autré sous les ordres de Cuesta , et une dite du centre ,
formant environ 80,000 hommes . Aujourd'hui tous les
corps d'armée se réduisent à trois , ne faisant pas 24,000
recrues qui ne méritent pas le nom de soldats .
Les nouvelles d'Allemagne continuent à proclamer les
succès des Russes au-delà du Danube , mais aucun rapport
officiel ne permet d'asseoir ses idées à cet égard d'une
manière positive . Au surplus , le gouvernement russe a
publié un manifeste pour un emprunt de 100 millions de
126
MERCURE
DE FRANCE
,
roubles en assignations de banque , hypothéqué sur les propriétés
de l'Etat , de tout tems considérées comme hypothèque
de la dette publique .
Stockholm en deuil du prince royal , et assistant à ses
funérailles , vient d'être le théâtre d'une sanglante catastrophe
. Le grand maréchal de la cour , comte de Fersen ,
était à la tête de la pompe funèbre : les regrets unanimes
produits par la perte du prince avaient fait naître des soupcons
populaires contre le comte et sa famille : il en a été
la victime ; tous les efforts faits pour le sauver ont été
inutiles ; la fureur du peuple l'a poursuivi jusqu'à l'Hôtelde
-Ville , où on le conduisait pour le soustraire à la mort ,
et il a été massacré sur les marches de ce palais . Le roi ,
accouru à Stockholm , a pris toutes les mesures nécessaires
pour que d'autres délits ne compromettent pas la
sûreté publique. La reine est aussi revenue dans la capitale,
où le calme s'est rétabli .
Au milieu de ces événemens , la farce ridicule de la
procession anglaise qui attendait à la Tour de Londres la
sortie de sir Burdett , ne peut être regardée que comme un
délassement donné à la curiosité : c'est la petite pièce du
spectacle . On sait que le baronnet avait pris le parti de la
retraite incognito , et qu'il était sorti de la Tour par eau ,
se dérobant à l'empressement de ses amis , et aux dangereux
honneurs du triomphe . Sa retraite a été annoncée de
la Tour par un porte-voix : le désappointement ne peut se
concevoir , mais comme il ne fallait perdre ni les uniformes
, ni les bannières , ni les inscriptions , le triomphe a eu
lieu en l'absence même du triomphateur , et semblable aux
images de Brutus et de Cassius , sir Burdett a été d'autant plus
vu qu'il y était moins . Le concours de ses amis s'est rendu
de la Tour à sa maison : il n'y était pas davantage ; de
prudens avis lui avaient fait sentir la nécessité d'user avec
modération de son ascendant sur l'opinion populaire . La
soirée s'est passée à faire illuminer les croisées de Londres ,
et à casser les vitres de celles qui ne l'étaient pas . Le gouvernement
avait tenu en réserve des troupes prêtes à marcher
au moindre signe de désordre sérieux ; elles ont été
inutiles . Le Times prétend que le parti Burdett a blâmé
l'absence de son héros au triomphe qui lui était préparé ,
et que depuis cette sorte de mascarade le nombre des paitisans
du baronnet est considérablement diminué ,
JUILLET 1810 . 127
PARIS.
LL. MM. II . et RR. habitent depuis quelques jours
le palais impérial de Rambouillet . L'Empereur a tenu lundi
un conseil de commerce .
- Le
4 de ce mois , par acte inscrit au registre et secrétariat
de l'état de la famille impériale , le prince archichancelier
de l'Empire , assisté de M. le comte Regnaud de St-
Jean d'Angely , a constaté la naissance d'un prince , fils du
prince Félix , et de la grande duchesse de Toscane son
épouse , et celle d'une fille des mêmes époux , née le 3 juin
1806. Les témoins indiqués par lettres closes de S. M.
étaient le roi de Westphalie et le prince Borghèse ; l'enfant
mâle a reçu , par ordre de l'Empereur , les prénoms de
Jérôme-Charles , et la princesse celui de Elisa - Napoléon .
-Un décret impérial règle l'organisation des cours impériales
, des cours d'assises , et des offices reconnus près de
ces cours . Ce décret contient 122 articles .
-
La déclaration suivante a été publiée officiellement .
« Des bâtimens américains se présentent dans les ports du
Nord et de la Baltique avec de prétendus certificats d'origine
délivrés par les consuls français. Nous sommes autorisés
à déclarer officiellement que ces certificats sont faux ,
et que les porteurs doivent être regardés comme faussaires .
Ces pièces sont évidemment fabriquées en Angleterre , les
consuls de S. M. en Amérique n'en délivrant point depuis
long-tems .
Les papiers anglais du 5 portent que l'on fait des
préparatifs pour l'évacuation du Portugal , mesure nécessaire
, vu l'incertitude de la bataille qui ne peut manquer
d'avoir lieu . Toutefois , y est-il dit , ce n'est qu'en cas de
défaite qu'on se propose d'évacuer le Portugal : on ajoute
que le général Sarrazin inquiète le ministère , et qu'on se
dispose à l'inviter à passer en Amérique .
-Une députation des provinces illyriennes se rend à
Paris pour présenter ses hommages à l'Empereur.
-
- Le roi et la reine de Westphalie , le prince vice - roi
et la princesse son épouse , sont partis pour retourner les
premiers à Cassel , les seconds à Milan .
-
L'adjudant-commandant Victor Hugues , commissaire
de S. M. I. et R. à la Guiane française , traduit à un
conseil de guerre pour la reddition de cette colonie , a été
acquitté à l'unanimité , et mis en liberté .
128 MERCURE DE FRANCE , JUILLET 1810.
-
Les nouvelles de l'Inde et du Cap continuent à annoncer
d'importans succès obtenus par les corsaires francais
. Des prises très - riches sont entrées à l'Isle de France .
On annonce le départ , pour la Hollande , de M. le
comte d'Hauterive , conseiller d'Etat , garde des archives
des relations extérieures .
-Il paraît que la statue du général Desaix et la colonne
triomphale de la grande armée , seront découvertes le 15
août , jour de la fête de l'Empereur et de son auguste
épouse .
ANNONCES.
Traité complet théorique et pratique sur les abeilles ; par M. Féburier
, de la Société d'agriculture de Seine et Oise , correspondant de
celle de Paris , et l'un des collaborateurs du Cours complet d'Agriculture
, théorique et pratique , de Déterville . Un vol . in - 8 ° , de 468
pages , avec fig. Prix , 4 fr . , et 5 fr . 50 c . franc de port . A Versailles ,
chez l'Auteur , dans le petit parc , avenue Saint-Antoine , grille du
Dragon ; et à Paris , chez Mme Huzard , imprimeur- libraire , rue de
l'Eperon , nº 7 ; et Arthus - Bertrand , libraire , rue Hautefeuille , nº 23 .
du Cet ouvrage , approuvé dans la séance de l'Institut de France ,
22 janvier 1810 , contient l'histoire naturelle des abeilles , la culture
de ces insectes applicable à toutes les espèces de ruches et à toutes les
températures de la France , la comparaison des méthodes et des ruches
adoptées jusqu'à ce jour , avec celles proposées par l'auteur ; enfin ,
l'état des connaissances des Grecs et des Romains , et celles des peuples
modernes dans le XVII siècle , sur les abeilles .
Hydraulique physique , ou Connaissances des phénomènes que présentent
les fluides , soit dans l'état de repos , soit dans celui de mouvement.
Ouvrage élémentaire . renfermant l'hydrostatique et l'hydrodynamique
; par Joseph Mollet , professeur de mathématiques au
Lycée de Lyon , professeur de physique au Musée de la même ville ,
membre de l'Académie des sciences , belles - lettres et arts de Lyon ;
et de la Société académique de la ville d'Aix , département des Bouches
- du -Rhône . Un vol . in - 8 ° de xxiv et 482 pag. , avec onze grandes
planches en taille douce . A Lyon , chez Eallanche père et fils . A
Paris , chez Klostermann , rue du Jardinet . nº 13. Prix . 7 fr. 50 c .
pour Lyon et pour Paris , et 1 fr . 50 c . de plus pour le recevoirfranco
par la poste .
LA
SEIN
MERCURE
DE FRANCE .
N° CCCCLXX . Samedi 21 Juillet 1810.
-
POÉSIE.
LES JEUX FLORAUX,
Ode qui a remporté le prix de l'Amarante d'or , décerné par l'Aca
démie des Jeux Floraux, le 3 mai 1810 ; par M. JOMARD .
Les talens , de nos biens sont la source féconde ;
Ils forment les plaisirs et les trésors du monde .
DELILLE.
Ils n'étaient plus ces jours , si chers à la mémoire ,
Où Toulouse invitait les enfans de la Gloire
A ses combats harmonieux :
Pleurant les doux concerts , la belle Occitanie
Redemandait en vain les accents du Génie
Aux troubadours silencieux .
Dans l'aimable saison de Zéphyre et de Flore ,
Des soupirs échappés de la tombe d'Isaure
Attristaient les prochains échos :
On dit même qu'un jour cette ombre désolée ,
Pâle et belle , apparut au bord du mausolée
Exhalant sa plainte en ces mots :
I
130
MERCURE DE FRANCE ,
« Ainsi donc sans retour ma gloire s'est flétrie !
» Elle ne fleurit plus dans ma douce patrie ,
» La palme espoir du troubadour !
> On néglige ma cendre , et ces fleurs symboliques ,
› De mes longues douleurs gages mélancoliques ,
» N'éternisent plus mon amour !
» Ce séjour des talens , ce temple , ces portiques ,
> Mélodieux témoins des luttes poétiques ,
Ne consolent plus mes regards.
» Toulouse , éveille -toi d'un sommeil qui m'outrage :
> Si mon nom te fut cher , respecte mon ouvrage ;
» Sois encor l'amante des arts . »
Elle dit ; et soudain , dans la tombe fatale]
.... Se replonge... Aux accens de la voix virginale
S'émeut tout un peuple étonné.
Isaure ! il accomplit tes volontés sacrées .
Poëtes ! saisissez vos lyres inspirées ,
L'heure de la gloire a sonné .
Du mois riant des fleurs quand l'aube désirée
Pour la troisième fois , dans la plaine azurée ,
Reprend son lumineux essor ,
Dieu préside lui-même à ce jour de victoire ,
Sur l'autel des parfums , les lauriers de la gloire
Ont balancé leurs rameaux d'or .
Loin de nous , vain gymnase , effroyable théâtre ,
Dont les sanglans plaisirs , d'une foule idolâtre
Achevaient d'endurcir les coeurs !
Et vous , jeux trop vantés de l'orgueilleuse Elidé ,
Où d'illustres coursiers prêtaient leur vol rapide
A des fantômes de vainqueurs !
Ces vainqueurs , qu'ombrageait une palme éphémère ,
Répondez ! où sont-ils ? Thèbes , sans ton Homère ,
Leurs noms de la terre auraient fui ;
Et la Grèce aurait vu leur gloire passagère
S'évanouir , pareille à la poudre légère
Que leur char fit voler sous lui.
Plus heureux mille fois , les fertiles rivages
Où , le luth à la main , parmi les Tectosages
Errait le peuple troubadour ;
JUILLET 1810 . 131
Alors que les échos de ces bords poétiques
Racontaient les défis , et les tournois lyriques ,
Et les doux plaidoyers d'amour.
Studieux nourisson de la double colline ,
་ ་
Viens recevoir le prix des mains de Mnemosyne ;
Viens triompher de tes rivaux.
Chez tes derniers neveux , relevant ta victoire , .
Ces fleurs , ces doctes fleurs que parfume la gloire ,
Du Tems sauront braver la faulx .
A ce cher monument , sourira ta vieillesse ;
D'un oeil respectueux , le fils de ta tendresse
Le contemplera quelque jour :
Il sentira son coeur battre plus vite encore ,
Et , donnant une larme au souvenir d'Isaure ,
Révera de gloire et d'amour...
( Extrait du Recueil des Jeux Floraux de l'an 1810. )
L'ILLUSION ,
Ode qui a seule disputé le prix à la précédente ; par M. A. SOUMET.
Au sein de sa cour radieuse ,
Tandis que Phébé vient s'asseoir ,
Quelle nymphe mystérieuse ,
Se glisse dans l'ombre du soir?
Elle agite en ses mains légères
Un prisme , aux couleurs mensongères ,
Dont les éclairs trompent nos yeux ;
Et sa parure voltigeante
Imite la robe changeante
De la messagère des Dieux .
;
Illusion ! malgré tes voiles ,
Mon oeil a reconnu tes traits
La douce lueur des étoiles
Augmente encore tes attraits :
Zéphire soutient ta couronne ;
De l'écharpe qui t'environne
L'éclat mouvant nous éblouit :
Et déjà ta voix poétique
Evoque un monde fantastique ,
Qui nous charme et s'évanouit.
Y
JA I a
130
MERCURE DE FRANCE ,
Belle nymphe ! que ta puissance
Nous entoure d'enchantemens ;
Des longues douleurs de l'absence
Console deux jeunes amans :
Prodiguant tes 1 gers mensonges ,
Visite sur l'aile des songes
L'orphelin qui pleure isolé ;
Et · que ta pieuse chimère
Rende les baisers d'une mère ,
A son front d'un crêpe voilé.
Le vieillard aussi te réclame ,
Le vieillard n'a plus d'avenir ;
Prends , pour séduire encor son ame ,
Les traits flatteurs du souvenir.
De sa jeunesse évanouie
Offre lui l'ombre , et de sa vie
Colore les derniers tableaux :
Comme on voit la vigne légère
Parer d'une feuille étrangère
Le chêne aux antiques rameaux.
L'Amour dans ta coupe brillante
Plonge ses traits aériens ;
Ce Dieu te choisit pour amante”,
Et tes pas égarent les siens :
L'espérance te doit ses charmes ;
De la gloire , au milieu des armes
Tu suis le char retentissant :
Déesse , à ton flambeau magique ,
S'allume l'audace héroïque
De ce fantôme éblouissant .
9
Ton délire , ta noble ivresse ,
Enflamment l'amant des beaux arts &
Vers les ruines de la Grèce
Toi seule appelles nos regards :
Ces autels , ces voûtes brisées ,
D'un peuple esclave méprisées ,
Semblaient appeler un vengeur :
Tu parais , tes brillans prestiges
Enchantent soudain les vestiges ,
Trésors épars du voyageur.
JUILLET 1810 . 133
Cette colonne abandonnée ,
Se couronne de chapiteaux ;
A la vieille tour ruinée ,
Je rends l'orgueil de ses créneaux ;
Ce marbre couché dans la poudre,
C'est Jupiter lançant la foudre ,
Son regard fait trembler les cieux.
Avec tes héros , ton portique ,
Tu te réveilles , Grèce antique ,
L'Olympe a reconquis ses Dieux !
Aux murs de la pieuse Athènes ,
Pour Minerve , fume l'encens ;
Après vingt siècles , Démosthènes
Harangue les flots mugissans."
Comme un songe cher au Génie ,
Les jeunes vierges d'Aonie
Ont daigné m'apparaître encore
L'air se parfume d'ambroisie ;
Et la nef qui porte Aspasie
Livre aux zéphyrs ses voiles d'or.
Illusion riche et féconde ,
Ainsi tu nous rends le passé :
Tes crayons dessinent un monde
Sous les pas du tems effacé.
· A tes peintures inconstantes
Les couleurs les plus séduisantes
Prêtent leur charme d'un moment :
Mais la vérité se réveille ,
Souffle sur ta frêle merveille
Et dissipe l'enchantement.
Tel ce globe , jouet d'Eole ,
Que lance un chalumeau léger ,
A nos regards brille et s'envole ,
Fier de son destin passager ;
L'éclat du prisme le décore ;
Pour le voir un moment encore
Vers lui l'enfant est accouru :
Mais Zéphire au vol infidèle
L'effleure en passant de son aile
Et le prestige a disparu .
Extrait du même Recueil des Jeux Floraux. )
134-
MERCURE DE FRANCE ,
LE DÉLIRE POÉTIQUE ,
Ode, qui a concouru à l'Académie des Jeux Flöraux en 1810 ;
par J. M. Mossé .
· Cet heureux délire
Peut seul des maîtres de la lyre
Immortaliser les accords .
J. B. ROUSSEAU .
Vors , sur la colline sacrée ,
1
(1) Tyrtée.
Ce Dieu grand et majestueux ! ...
L'immortalité révérée
Suit son essor impétueux ;
Lui seul fait naître le génie ;
Sa voix , brillante d'harmonie ,
Pénètre même aux sombres bords .
O Muse ! viens , c'est le Délire !
Pour le chanter , reprends ta lyre;
Qu'il respire dans nos accords .
Quand ce Dieu bouillant nous possède
Quand il s'empare de nos sens ,
A notre volonté tout cède ;
Les obstacles sont impuissans :
Les vents dévorent moins d'espace
Les Titans eurent moins d'audace
La foudre même suit nos lois ;
Le guerrier le plus intrépide
Et le torrent le plus rapide
Reculeraient à notre voix.
Que son étonnante magie
Produit de merveilleux effets !
Elle ranime l'énergie ,
Elle commande les súecès :
Sparte se voyait menacée
Sa gloire allait être effacée
Par de barbares ennemis ....
Mais une lyre harmonieuse ( 1 )
JUILLET 1810. 135
Lui rend son ardeur belliqueuse ,
Et ces barbares sont soumis .
Thèbes s'élève magnifique ,
Aux mâles accords d'Amphion .
Jéricho s'écroule ..... au cantique
Du peuple auguste de Sion.
Les rocs les plus durs s'amollissent ,
Les tigres mêmes s'attendrissent
Dès qu'Orphée ouvré sès concerts ....
D'une voix tendre , délirante ,
Il réclame sa jeune amante ,
Et court l'arracher aux enfers .
Alcée , au temple de Mémoire ( 2) ,
Des tyrans brise les autels ;
Et son front radieux de gloire .
Est ceint de lauriers immortels.
Pindare , en sa brûlante audace ,
D'un vol majestueux dépasse
Le mont qui se perd dans les cieux.
Anacréon , dans son ivresse ,
Entre Bacchus et la tendresse
Savoure le bonheur des Dieux .
D'un délire tendre et sublime ,
Eprouvant les accès fougueux
Sapho , cette illustre victime
Qu'Amour embrasa de ses feux ,
Connut tous les transports de l'ame ,
Et sut par mille traits de flamme
Dérouler les replis du coeur..
Sensible à sa lyre sonore
Leucade retentit encore
De son dernier chant de douleur.
Horace , aux plaines d'Ausonie ,
Fait , dans ses élans merveilleux ,
Jaillir des sources d'harmonie
De son luth mâle et gracieux :
Les Muses marchent sur ses traces ,
(2) On sait qu'Alcée fit des Odes énergiques contre les tyrans de
Lesbos sa
patrie.
BIBL. UNIV.
GENT
136 MERCURE DE FRANCE ,
Il est couronné par les Grâces ,
Par la Gloire et par les Amours ;
Pour l'écouter ..... les vents s'apaisent ,
Les habitans de l'air se taisent ,
Le Tibre ralentit son cours .
Suivant ce modèle superbe ,
Du Pinde éclairant le chaos ,
Dans ses beaux vers , le grand Malherbe
Chanta les Dieux et les héros :
Son nom s'accroîtra d'âge en âge ;
Trois siècles rendirent hommage (3 )
A sa haute célébrité ;
Et l'admiration fidèle 1
Toujours confirme et rend plus belle
Son auguste immortalité .
Rousseau parait ..... & Polymnie !
Voilà ton digne favori ! ....
A son vaste et puissant génie
Le fils de Latone a souri:
Pindare , Horace , de la France (4) ,
Sur le double mont il s'avance
Couronné par ses concurrens:
David renait plus magnifique (5) ;
Alcée , encor plus énergique (6)
Flétrit la gloire des tyrans .
Vous dont la poétique audace
Ose aspirer au noble prix
D'orner les fastes du Parnasse
De vos noms et de vos écrits !
En vain , par un élan sublime
Votre coeur dévore la cîme
De ce mont illustre et sacré ;
Si l'accès du bouillant délire ,
En traits de feu ne vous inspire ,
Pour franchir le plus haut degré ,
9
(3 ) Le seizième , le dix- septième et le dix- huitième siècles .
(4) Allusion aux Odes du grand Rousseau , qui sont dans le genre
de ces deux célèbres lyriques . "
( 5) Allusion aux Odes sacrées du grand Rousseau
(6) Allusion à l'Ode à la Fortune.
JUILLET 1810 . 137
Tel , en parcourant sa carrière
Dans les vastes déserts des cieux ,
Phébus éclipse la lumière
Des astres les plus radieux ;
Tel , le vrai maître de la lyre ,
Sur ses rivaux , dans son délire ,
S'élève aux succès éclatans :
Il fait la conquête des âges ;
Et sur ses immortels ouvrages ,
Vient se briser la faulx du Tems.
(Extrait d'une brochure in- 8° ayant pour titre : Le Délire poétique ,
l'Abandon généreux , et le Printems , par J. M. Mossé . Pièces qui
ont concouru aux Jeux Floraux , ete. A Paris , chez Barba , libraire
au Palais-Royal , et chez les marchands de nouveautés . )
ENIGME.
DEs moeurs je suis le corrupteur ;
De la vertu je suis l'apôtre :
Souvent mon charme séducteur
Te fait préférer l'un à l'autre :
Voici mon portrait , cher lecteur .
Chez les anciens , comme une anguille
En longs rouleaux j'étais tourné ;
Aujourd'hui , maint tailleur m'habille :
De pourpre et d'or je suis orné .
Chaque membre de la famille
Portant un titre , est décoré
D'un grand cordon . La seule taille
A le droit de marquer nos rangs :
Jamais un petit , quoi qu'il vaille ,
Ne doit se mettre entre deux grands .
Nous parlons la langue d'Homère ,
De Virgile , de Cicéron ,
Celle de Buffon , de Voltaire ,
De Cervantes et de Milton , 21
De Gessner , du Dante , du Tasse ;
Mais si je deviens féminin ,
Tout à l'instant change de face :
Oubliant le gree , le latim ,
138 MERCURE DE FRANCE , JUILLET 1810.
D'un cône je prends la figure ,
( Mais j'entends d'un cône tronqué , )
Enfin , titre , cordon , parure ,
Contre un anneau tout est troqué.
A..... H .....
1
LOGOGRIPHE.
AVEC cinq pieds je suis un animal bipède ;
Avec quatre je suis animal quadrupède.
Puis en une enfermant plus qu'en mes deux moitiés ,
·Avec trois je deviens animal à six pieds...
J'ai bec avec ma queue , et suis bête emplumée ,
Bête àpoil sans ma queue et la gueule affamée .
Je porte avec mon tout incommode tumeur
Qui jamais ne peut plaire et souvent fait horreur.
Je suis avec ma queue un animal timide ,
Mais retranchant ma queue et renversant mes pieds ,
Je suis un animal sanguinaire , intrepide ,
Dont la tête est à prix . Si vous m'envisagiez
D'un autre sens , je suis un saint très - pacifique ,
Jadis époux et puis évêque apostolique .
Rétablissez mon tout , je suis ce qu'un bon roi
Voulait que le dimanche on pût manger chez soi . S ……………….
CHARADE .
De ce monde orageux mon premier est l'emblême ,
De toute fête et de chaque jour même´
Mon second est le précurseur.
Quant à mon tout , ami lecteur ,
Il frappe , il étonne , on l'admire ,
C'est le nom que l'on donne à la belle Thémire.
NAR..... , département de l'Aude.
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE
insérés dans le dernier Numéro .
Le mot de l'Enigme du dernier Numéro est Greffe ..
Celui du Logogriphe est Logogriphe , dans lequel on trouve : pie ,
rôle , lire, gloire , Pô , oie , île , or , Golo, ré, lie, lai , Pôle , lo, poil,
ire , roi , horloge , le , gril , pile , grain .
Celui de la Charade est Souris .
SCIENCES ET ARTS.
DISSERTATION SUR LES PROPRIÉTÉS DU SUCRÉ , DANS LAQUELLE
ON MONTRE QUE SON USAGE EST NUISIBLE ; suivie d'un
résumé sur la question de la saignée , dans lequel on
fait voir que cette question est à la portée de tout le
monde ; par JEAN-ANTOINE GAY , membre de l'ancienne
faculté de médecine , et de l'anciene faculté
d'agriculture et des arts de Montpellier , ci- devant
médecin d'un hôpital de la même ville . - A Paris
chez H. Nicolle , à la librairie stéréotype , rue de Seine ,
n° 12 ; Gabon , place de l'Ecole de Médecine ; Cussac ,
au Palais-Royal , galerie vitrée , nº 231 .
Il n'est rien de și parfait dans le monde qui n'ait ses
détracteurs , ses adversaires , ses ennemis même ; point
de vertu qui soit à l'abri de la médisance ; point de réputation
qui échappe aux traits de la critique et de l'envie .
Quelle renommée a été plus pure , quelle vertu plus
prônée que celle du sucre ? Depuis trois siècles , toutes
les nations européennes s'accordent à exalter ses qualités
précieuses ; le riche et le pauvre vantent également,
ses bienfaits ; et les enfans d'Esculape eux-mêmes ont
consacré son mérite par cet adage vulgaire : Que le sucre
ne fait de mal qu'à la bourse . Voilà cependant que
du sein même des temples élevés au dieu d'Epidaure ,
s'avance un redoutable antagoniste qui entreprend de
dépouiller le sucre d'une réputation usurpée , et de ravir
au plus doux , au plus précieux des cristaux l'antique
faveur dont il jouit. Innocence , candeur , rien ne saurait
le fléchir ; l'arrêt du sucre est prononcé , et soixante
lustres de gloire ne trouveront point grace aux yeux de
son inflexible accusateur .
M. Gay procède successivement par voie d'autorité et
de raisonnement . Il invoque d'abord le témoignage du
père de la médecine ; le divin Hippocrate a dit dans son
140 MERCURE DE FRANCE ,
immortel chapitre : De locis in homine : « Tout ce qui
» est amer , ou acide , ou salé , ou d'un goût exalté , ne
» porte pas moins de trouble dans le corps que les ma—
» tières qui lui sont étrangères et dont il se débarrasse . »
Il est vrai qu'il n'est point' question de sucre dans ce
passage ; il est même vraisemblable que le sucre cristallisé
ne figura jamais sur la table d'un médecin grec avant
l'expédition d'Alexandre ; mais qu'importe ? la sentence
du sucre n'en est pas moins formelle ; car , puisque toutes
les substances acides , amères , salées , sont nuisibles à la
santé , n'est- il pas évident que le sucre , qui n'est ni
amer , ni acide , ni salé , est compris dans l'anathème
prononcé par Hippocrate ?
Après le témoignage de l'illustre vieillard de Cos
M. le docteur Gay invoque celui du célèbre Lorry :
« Il faut , a dit ce savant médecin , pour qu'un corps
» puisse acquérir la nature animale , il faut qu'il puisse
» se désunir par la putréfaction .... Il faut que ces deux
propriétés de la matière nutritive , la solubilité dans
» l'eau et la promptitude à l'altération dans ce liquide , '
>> soient réunies . La solubilité dans l'eau est commune
» aux sels et aux parties que nous démontrons nutri-
» tives ; mais les sels ne sont point alterés dans ce
» fluide . »>
Ce passage paraît à M. Gay une sentence formelle
contre le sucre ; car , si le sucre est un sel , si ses principes
ne s'altèrent point dans l'eau , s'il n'est susceptible
d'aucune corruption , n'est- il pas évident qu'il est dépourvu
de toutes les qualités alibiles ? Si l'on demande
ce que M. Gay entend par qualités alibiles , je répondrai
que ce mot est le synonyme de nutritives , qu'il tire son
origine du verbe latin alo , dont nous avons fait aliment.
Il est permis d'user d'expressions neuves quand on a des
idées neuves .
.
Voilà donc le sucre déjà condamné par d'imposantes
autorités , que sera- ce si l'on procède à l'analyse chimique
?
Le célèbre et infortuné Lavoisier a découvert que
cent parties de sucre recèlent soixante -quatre parties
d'oxigène , vingt-huit de carbone et huit d'hydrogène ;
JUILLET 1810 .
141
et M. Fourcroy a remarqué que le sucre jouit d'une
qualité phosphorique si éminente qu'elle se manifeste
pendant la nuit en étincelles et en traînées lumineuses .
Or , dit M. Gay, à qui persuadera-t- on qu'une substance
surchargée à ce point de principes ignés , contienne
quelque chose d'alimentaire ? ici il invoque de nouveaux
témoignages , ceux de Willis , Simon Pauli , et J. Ray.
« Je blame d'autant plus , dit Willis , tout ce qui est
» apprêté avec le sucre , que son grand usage contribue
» singulièrement à répandre le scorbut , parce que le
principe dominant dans le sucre est un sel âcre , comme
» on peut s'en convaincre par l'analyse chimique ; cår
» on tire du sucre , par la distillation , une liqueur aussi
» forte et aussi dissolvante que l'eau régale ; et si , après
» l'avoir délayée avec suffisante quantité d'eau et laissée
» fermenter , on procède ensuite à la distillation , on en
» tirera une liqueur aussi brûlante que l'eau- de-vie la
» plus forte . >>
}}
Un autre savant , moins connu peut-être que Willis ,
mais non moins estimable , Théophile de Garancière , se
prononce aussi formellement que lui contre le sucre , et
c'est à ses qualités malfaisantes qu'il attribue cette mélancolie
, ce spléen , cette triste consomption enfin qui
dévore le peuple anglais .
De sorte que sans l'usage du sucre , la vivacité , l'aimable
enjouement , l'hilarité ne régneraient pas moins
sur les bords de la Tamise que sur ceux de la Seine .
Mais ces considérations ne sont rien encore auprès
des justes terreurs que doivent inspirer les matières qui
entrent dans la préparation du sucre . Qui ne sait qu'on
y emploie la chaux , les alcalis , l'alun même , et que
sans le secours de ces matières hétérogènes il n'arriverait
jamais au degré de la cristallisation ? Or , supposez
qu'on assaisonne votre pain avec ces homicides ingrédiens
, voudriez-vous en faire votre nourriture ?
De toutes ces observations , M. le docteur Gay conclut
que le sucre , par ses qualités acres , malignes et
corrosives , altère , dénature , corrode la masse du
et dissout ce principe bienfaisant de la vie ; que c'est un
ennemi déclaré du genre humain , un ennemi d'autant
sang
142
MERCURE DE FRANCE ,
plus dangereux , que sous une feinte douceur , une
hypocrite bonté , il cache son naturel pernicieux et mal
faisant , et le docteur n'hésite point à prononcer contre
lui la peine du bannissement perpétuel .
Mais on oppose à M. Gay que le sucre pourrait bien
être un poison de la nature du café et du pain , avec lesquels
on prolonge sa vie jusqu'à cent ans . On lui cite
l'exemple du lord duc de Beaufort , qui mourut d'accident
à soixante-dix ans , et dont les viscères furent
trouvés dans l'état le plus sain et le plus vermeil , bien
qu'il eût l'habitude de manger tous les jours , depuis
quarante ans au moins , plus d'une livre de sucre . On
lui cite M. de Malory , qui conserva jusqu'à cent ans
une santé brillante quoiqu'il fît apprêter tous ses alimens
avec du sucre .
M. Gay répond qu'un exemple ou deux ne prouvent
rien , que ces personnages ont évidemment vécu contre
les lois de la médecine , et que peut-être auraient- ils
atteint l'âge de Nestor et des patriarches , s'il n'eussent
pas mangé de sucre . D'ailleurs , s'il fallait opposer
exemple à exemple , M. Gay ne serait point embarrassé ;
n'aurait- il pas a rappeler le trépas mémorable du perroquet
Vert-Vert , qui mourut sur des monceaux de
sucre ?
Quelques autres partisans aveugles ou intéressés du
sucre ont osé le comparer aux substances céréales ét
farineuses ; et le médecin Cullen , de qui l'on ne devrait
point attendre une semblable conduite , a dit que rien
ne parlait plus hautement en faveur du sucre que la
grande quantité de matière sucrée que l'on trouve dans
les semences farineuses . M. Gay répond encore que ce
n'est point la matière sucrée qui fait le mérite des substances
farineuses , mais la présence de la matière glutineuse
; et , à ce sujet , il s'autorise du témoignage de
deux grands chimistes , MM. Fourcroy et Chaptal .
« La propriété de faire une belle pâte , a dit le pre-
» mier , est tellement liée à la présence du glutineux
>> dans la farine de froment , que cette farine elle-même
>> présente , dans cette propriété , des variations relatives
» à la quantité de ce corps qu'elle contient . »
JUILLET 1810 .
143
« Le gluten , a dit le second , se détruit quelquefois
» par la fermentation des farines , et alors elles n'ont
» plus les mêmes qualités bienfaisantes , parce qu'elles
» ne peuvent plus lever et former un bon pain . »
Tels sont les nombreux argumens qu'emploie M. Gay
pour instruire le procès du sucre , pour ouvrir enfin les
yeux à ceux qui accueillent cet hôte perfide et malfaisant
, et les déterminer à le bannir à jamais de leur
présence .
Mais il est à présumer que ses efforts ne triompheront
point encore de tous les préjugés . Nous aimons ceux qui
nous flattent , et le sucre est d'une nature si séduisante
qu'il trouvera de nombreux , avocats , et gagnera par să
douceur le plus grand nombre de ses juges .
On représentera à M. Gay que si le sucre produisait
le scorbut , ce serait particulièrement dans les classes
riches où l'on en fait un plus grand usage . Or , il est
reconnu que le scorbut n'attaque presque jamais que les
classes indigentes , qui ne mangent guère de sucre . On
lui dira que la mélancolie , la consomption des Anglais
tient plutôt à la nature du climat qu'ils habitent , aux
vapeurs de la Tamise et du charbon de terre , qu'à
l'usage du sucre ; et la preuve en résulte de ce que le
changement de ciel suffit seul pour guérir cette maladie .
On le priera de considérer que les ouvriers qui travaillent
dans les raffineries , où ils mangent beaucoup de
sucre , sont presque tous d'une constitution vigoureuse
et d'une santé fleurie . On lui dira que s'il est vrai que
le sucre soumis à la distillation produit une liqueur
ardente , et comparable à la plus forte eau-de-vie , les
substances céréales fournissent les mêmes résultats , et
qu'elles n'ont jamais été pour cela bannies de nos tables
et rejetées de la classe des substances alimentaires . On
opposera exemple à exemple : on observera que , si le
sucre était un ennemi aussi perfide , un être aussi malfaisant
qu'il le prétend , la mortalité devrait être extrême
parmi les nones et leurs directeurs , qui font un usage
si fréquent et si pieux des matières sucrées . On peut
dire aux enfans , quand le sucre est cher , qu'il fait tom144
MERCURE DE FRANCE , JUILLET 1810 .
ber les dents , mais les grands enfans dont les dents
tiennent ne croiront jamais à ces menaces de bonnes.
1
(
M. Gay a trop prouvé . Il devait se contenter de démontrer
que le sucre n'est point une denrée de première
nécessité , et qu'on peut la remplacer aisément. Il est de
fait que toute l'Europe se portait fort bien avant que les
progrès de notre navigation nous eussent fait connaître
le sucre . Le miel et les fruits contiennent des sucs aussi
doux , aussi salutaires que la canne de l'Inde ; et les
matières qui entrent dans la préparation du sucre , telles
que l'alun , peuvent quelquefois en altérer les qualités .
Aussi le sucre le mieux cristallisé est-il le moins sain .
La table de nos aïeux était bonne et succulente , quoique
dépourvue de sucre ; et celle des Romains était riche et
sensuelle avec la seule ressource des matières sucrées
qu'ils recueillaient eux -mêmes . C'est l'habitude seule qui
nous fait regretter cette substance : le superflu devient
nécessaire, quand on a coutume d'en jouir.
SALGUES .
LITTÉRATURE
LA
SEINE
LITTÉRATURE ET BEAUX - ARTS.
DISCOURS PRÉLIMINAIRE DU DICTIONNAIRE UNIVERSEL DE
BIOGRAPHIE ANCIENNE ET MODERNE , par M. AUGER , l'un
des rédacteurs de cet ouvrage . Paris , chez Michaud
frères , imprimeurs - libraires , rue des Bons -Enfans .
Si l'utilité d'un bon Dictionnaire historique ou biographique
pouvait jamais être contestée , ce ne pourrait
être , sans doute , que par l'un de ces esprits follement
présomptueux , qui , semblant aspirer à la gloire de
posséder la science infuse , affectent un profond dédain
pour tous les secours offerts à l'étude ou à la mémoire.
Quel est l'homme qui , de l'emploi toujours judicieux
de son tems , ayant nécessairement appris à en être
avare , ne sache un gré infini à la patience laborieuse de
l'érudit qui lui fournit l'heureux moyen de s'épargner
de longues et pénibles recherches ? Mais nous perdrions
ici nous-mêmes ce tems dont nous vantons le prix , si
nous insistions sur les avantages résultant , pour toutes
les classes de lecteurs , d'un recueil destiné à leur faire
connaître , ou du moins à leur rappeler tous les individus
qui ont laissé une trace quelconque de leur passage sur
ce globe . Les faits seuls attestent que l'empressement du
public à cet égard n'a pas besoin d'être excité , et le succès
toujours croissant de ce genre d'ouvrages suffit pour
démontrer leur importance.
M. Auger commence son discours par établir une
distinction très -judicieuse entre l'histoire et la biographie.
« Toutes deux ont pour objet , dit-il , de retracer
» les actions et les travaux des hommes célèbres ; mais
» elles y procèdent d'une manière différente et même
» opposée . L'histoire , dans ses tableaux peints à grands
» traits , déroule la série et l'enchaînement des faits de
>> tout genre , et ce n'est , pour ainsi dire , qu'accessoi-
>> rement qu'elle y attache le nom et le caractère des
K
146 MERCURE DE FRANCE ,
» personnages . La biographie , au contraire , dans ses
>> portraits finis et détaillés , présente séparément les per-
>> sonnages eux-mêmes , et les entoure des événemens
» qui tiennent à eux par un rapport immédiat . Aussi ,
>> tandis que l'histoire donne de hautes leçons aux poli-
>> tiques , ou présente un spectacle attachant à la multi-
>> tude avide d'émotions , la biographie offre des exem-
» ples profitables aux hommes de toutes les conditions ,
» et fournit aux moralistes la matière de leurs médita-
>> tions les plus profondes : le premier des biographes ,
» Plutarque , a la gloire d'avoir formé , et pour ainsi dire
» créé parmi nous Montaigne et J. J. Rousseau . »>
Après avoir considéré plus particuliérement encore
les avantages que retire la biographie de l'ordre systématique
que l'histoire ne comporte pas , et sur-tout de
l'ordre alphabétique si favorable à l'ignorance qui veut
s'instruire , et à la science qui veut épargner des momens
précieux ; « c'est peut-être à ces réflexions , ajoute l'au-
» teur du discours , qu'est due la naissance du premier
» Dictionnaire historique . » Et aussitôt il entreprend une
révue rapide des divers ouvrages qui ont paru sous ce
nom , ou du moins sous cette forme , depuis Suidas ,
c'est- à-dire , depuis le onzième siècle , jusqu'à nos jours .
Aucun de ces lexiques grecs ou latins ne peut avoir
d'intérêt direct pour les hommes qui ne sont pas érudits
de profession ; le premier qui se recommande à l'attention
des lecteurs français est celui que nous connaissons tous
sous le titre de grand Dictionnaire historique de Moreri.
M. Auger est entré , sur les développemens successifs
de ce volumineux ouvrage , dans des détails que nous
croyons devoir lui emprunter.
Moreri , docteur de Sorbonne , publia , en 1674 , la
première édition de son Dictionnaire ; et , victime de son
application au travail , il mourut avant d'avoir pu donner
la seconde . Plusieurs années après , on donna un premier
supplément , qu'aussitôt l'on fondit dans une troisième
édition ; et celle- ci fut , à peu de distance , suivie
de plusieurs autres dans lesquelles l'ouvrage de Moreri
se purgeait lentement de ses fautes , mais recevait de
nombreuses additions . Cependant le célèbre Bayle , blessé
JUILLET 1810.
147
des imperfections qui déshonoraient toujours le grand
Dictionnaire historique , entreprit de les corriger , du
moins en partie . Imprimant son génie à ce travail qui
semblait ne promettre que d'arides discussions , il composa
son fameux Dictionnaire historique et critique , dont
la première édition date de 1697. Mais les nouveaux
continuateurs de Moreri ne tardèrent point à s'approprier
les articles supplémentaires qui appartenaient en
entier à Bayle . Enfin , après un demi- siècle de refontes
et d'augmentations continuelles , parut , en 1759 , la dernière
édition composée de dix volumes in-folio , ouvrage
qui , comme le dit Voltaire , semblable à une ville nouvelle
, bâtie sur le terrain de l'ancienne , n'a presque rien
conservé du travail de son premier auteur , mais qui du
moins a retenu son nom , par lequel il est habituellement
désigné .
Le plan suivi dans cette énorme compilation a dû
nécessairement la porter à une étendue , dont les bornes
pouvaient être encore reculées chaque jour. Aux articles
de biographie pure on associa des articles de géographie
et d'antiquité , enfin des généalogies entières . « Il était
» trop évidemment ridicule , observe fort bien l'auteur
» du Discours , de placer parmi les personnages réels de
» l'histoire les personnages allégoriques de la fable , et
» de ranger dans une mème cathégorie Alexandre et
» Cupidon , Aristote et Zéphire , Cornélie et Vénus . Ce
» pouvait être une flatterie utile au débit de l'ouvrage
» que d'y faire entrer ces nombreuses généalogies , qui
» souvent , dit-on , s'alongeaient au gré des sollicitations
» ou même de l'or ; mais c'était satisfaire la vanité
» d'une seule classe d'hommes aux dépéns de toutes les
>> autres . >>
Des défauts aussi marqués dans l'exécution , joints à
des inconvéniens matériels , tels que la cherté du prix ,
l'incommodité du format , ont dû susciter à Moreri de
nombreux abréviateurs . M. Auger accorde quelques
lignes à chacun d'eux ; il les juge avec une liberté qui ,
comme il le dit , ne peut être suspecte , puisque ces écrivains
n'existent plus , et que leurs ouvrages ont , pour
ainsi dire , disparu avec eux . «< Mais , ajoute-t- il , nous
K 2
148
MERCURE DE FRANCE ,
»> ne sommes pas tout-à -fait dans la même position à
» l'égard des auteurs du Nouveau Dictionnaire histori-
» que , par MM. Chaudon et Delandine . Aussi garderons-
»> nous le silence sur les défauts que nous aurions pu
» apercevoir dans leur compilation . Les indiquer ici
» serait un procédé peu délicat , qui même aurait un
un
» côté ridicule . »>
:
Cette réserve , de la part de M. Auger , ne saurait être
trop louée mais nous , qui n'avons point l'honneur de
coopérer à la rédaction du Dictionnaire universel de biographie,
nous nous permettrons avec d'autant moins de
scrupule de faire quelques observations sur celui qui se
trouve déjà en concurrence naturelle avec cet ouvrage ,
que notre intention n'est point de nuire ou d'affliger ,
mais d'indiquer d'avance quelques points de comparaison
aux personnes qui s'occuperont impartialement à établir
un parallèle entre ces deux Dictionnaires .
Choisissons de préférence des personnages célèbres ,
puisque , connus de l'universalité des lecteurs , l'opinion
est , en quelque sorte , uniformément fixée à leur égard ,
Lisons l'article RACINE , par exemple ; et nous y verrons
que: « Pour avoir une Phèdre parfaite , il fallait le plan
» de Pradon , et les vers de Racine . » Laharpe relève ce
blasphème littéraire avec une louable indignation , et
l'on peut l'en croire sur parole lorsqu'il s'écrie : « Je puis
» affirmer , en sûreté de conscience , que le plan de
» Pradon est de la même force que ses vers . »
Qu'un jeune homme consulte le Nouveau Dictionnaire
historique sur Crébillon , il y lira en toutes lettres : « Ce
» grand homme est le créateur d'une partie qui lui appar-
» tient en propre , de cette terreur qui constitue la véri-
» table tragédie. Si jamais nous élevons des statues aux
» auteurs tragiques , la troisième sera pour lui . Il est peut-
» être le seul de nos poëtes modernes qui ait possédé le
» grand secret de l'art de Melpomène , tel que l'avaient
» les tragiques de l'ancienne Grèce . » Voilà donc en quelques
lignes l'auteur de Rodogune et celui d'Athalie
accusés de n'avoir point su faire usage de la terreur , en
un mot d'avoir méconnu la véritable tragédie . Après un
aussi beau jugement , loin d'être surpris de voir Voltaire
JUILLET 1810 . 149
dépossédé de la troisième place , on ne peut que s'étonner
de ce que Crébillon n'est pas mis hardiment à la
première .
-
Au reste , si le Dictionnaire historique le traite de
créateur et de grand homme , il ne nous donne jamais ,
en revanche , l'auteur de Mahomet et de Mérope que
pour un homme d'esprit . Son Essai sur les moeurs et
l'esprit des nations , ce modèle des vrais historiens , y est
appelé « une galerie dont plusieurs tableaux sont peints
» d'un pinceau léger, rapide et brillant ; et où il a entassé
» un grand nombre d'erreurs , d'inexactitudes et de mé-
» prises . » Pour exprimer qu'il se trouve des répé →
titions dans ses nombreux ouvrages , le Dictionnaire dit
qu'il retournait continuellement ses vieux habits . Tel est
le style dans lequel ce juge de Voltaire rédige ses arrêts .
Mais il faut convenir qu'il se montre conséquent ; s'il
vient à parler , par exemple , de la traduction de Virgile
par l'abbé Desfontaines , il n'hésite pas à déclarer que
quelques morceaux en sont écrits du style de Télémaque.
On sent bien qu'un lexicographe aussi judicieux n'a pu
omettre , dans son article Voltaire , la fameuse anecdote
relative à l'opéra du Temple de la Gloire . Il ne manque
pas de nous représenter le poëte saisissant cavaliérement
Louis XV par le bras pour lui demander : Trajan
est-il content ? (1)
Quelques autres exemples , pris également à-peu- près
au hasard , vont nous faire voir que les compilateurs
n'ont pas mis plus de soin ou de discernement dans la
partie historique que dans la partie littéraire .
Vous ne trouverez pas un mot sur ce fameux Othon
de Wittelspach qui tua l'empereur Philippe de Suabe , et
fut la tige de la Maison de Bavière actuelle ; mais vous
trouverez une longue dissertation tendante à prouver
qu'Othon , archevêque de Mayence , a été mangé par des
rats suscités miraculeusement contre lui dans une île du
Rhin.
(1 ) Le fait est que Voltaire adressa cette question au maréchal de
Richelieu , mais assez haut pour que le roi l'entendit et en parût
embarrassé . Voyez Laharpe , Cours de Littérature , tome 12 , P. 103.
150 MERCURE DE FRANCE ,
Désirez -vous avoir quelques détails sur la célèbre
Jeanne de Montfort qui s'immortalisa par ses exploits
guerriers , et sur-tout par sa courageuse défense dans
Hennebon ? le Dictionnaire historique ne vous offrira
pas même le nom de cette héroïne ; mais il vous citera ,
en place , une Bertrade de Montfort , dont les exploits
d'un autre genre se bornèrent à se faire enlever par le
roi Philippe Ier . L'illustre mathématicienne Agnèsi n'a
point paru digne d'une simple mention ; mais on n'a eu
garde d'omettre Marie à la Coque , la visionnaire .
Cherchez l'article d'un prince qui , tout moderne qu'il
est , appartient déjà tout entier à l'histoire : Frédéric 11.
Son prétendu biographe vous le montrera d'abord sur le
trône de Prusse , où il ne parvint cependant qu'à l'âge de
vingt-huit ans. N'attendez pas un trait , pas un mot de
sa vie avant cette époque , assez remarquable pourtant ,
il faut en convenir , par le spectacle extraordinaire qu'offrait
un jeune prince du Nord , qui , fils d'un roi ressemblant
assez aux Germains de Tacite , se montrait digne
de correspondre avec Voltaire et Mme Duchâtelet. Sa
fuite , son emprisonnement , son procès , méritaient
bien quelques lignes .
A-t- on besoin de quelques renseignemens sur l'origine
et les services d'un général parvenu , sous le dernier
règne , à la tête du corps de l'artillerie ( Vaquette de
Gribeauval (2 ) , dont il fut le premier organisateur , et où
son nom donné à plusieurs attirails de son invention
(2) Né à Amiens , il passa de bonne heure du service de France à
celui d'Autriche . Il s'illustra dans la guerre de sept ans par la défense
de Schweidnitz , qu'il prolongea pendant soixante -trois jours de tranchée
ouverte. Il aurait tenu plus long- tems sans une explosion qui
ouvrit une brèche praticable dans le corps de la place . Frédéric II
commandait en personne ce siége fameux : son ingénieur , autre
Français nommé Lefèvre , se jeta à ses pieds en lui avouant qu'il ne
savait plus qu'imaginer contre son savant compatriote .
La cour de France rappela M. de Gribeauval pour lui confier la
direction suprême de l'artillerie . Il mourut en 1788 , premier inspecteur
général de ce corps , lieutenant- général des armées du roi , et
grand'croix de l'ordre de Saint-Louis.
JUILLET 1810 . 151
doit vivre éternellement ? on fera d'inutiles recherches
dans le Dictionnaire historique ; mais le compilateur qui
a omis un militaire dont s'honore la France , n'a pas
oublié un Van der Mersch , qui fut pendant quelques
jours chef d'une bande d'insurgés brabançons .
Sont-ce les artistes célèbres qui vous intéressent ? vous
n'aurez pas même la satisfaction de lire le nom du plus
grand des musiciens modernes , de Mozart , quoiqu'il
soit mort depuis dix-neuf ans ( en 1791 ) ; mais vous
rencontrerez un Trial ( ce n'est pas le comédien ami de
Robespierre ) , auteur de je ne sais quels misérables
opéra enterrés avec lui .
"
Nous ne pousserons pas plus loin nos remarques sur
les omissions ; inexactitudes , injustices du Nouveau
Dictionnaire historique ; elles fourniraient aisément matière
à un volume de commentaires et d'errata . Il nous
paraît bien plus convenable de dire encore un mot du
Discours de M. Auger et de l'ouvrage qu'il annonce .
Laharpe observe , avec raison , que rien ne doit inspirer
plus de défiance que ces Dictionnaires faits par une
société de savans et de gens de lettres qui ne se nomment
point : « L'homme se montrant moins , dit- il , l'erreur
» qu'on ne songe pas à repousser est plus facilement
» adoptée . » M. Auger fait voir qu'il pense , à ce sujet,
comme Laharpe , et il répond parfaitement d'avance à
son objection , dans ce passage de son Discours :
« L'annonce d'un ouvrage par une société de savans et
» de gens de lettres est devenue une des plus ridicules et
» des plus impuissantes amorces qu'il soit possible main-
» tenant de présenter à la crédulité trop souvent abusée
» du public . Ces savans et ces gens de lettres anonymes
>> ignoraient tout et ne savaient point écrire.... Mais ici ,
» les écrivains sont nommés , tous sont connus ; plusieurs
» ont de la célébrité . Tous leurs articles sont signés de
>> leur noms ; et ce nom, quel qu'il soit , ils n'ont pas
» voulu le compromettre en l'attachant à des choses
» qui ne fussent pas dignes de leurs travaux passés , ou
» qui formassent un préjugé fàcheux contre leurs tra-
» vaux futurs . »
Voici la première fois que dans une pareille entreprise
152 MERCURE DE FRANCE ,
:
on donne une garantie aussi formelle aux souscripteurs
et aux lecteurs . L'excellent esprit dans lequel est rédigé
le Discours préliminaire , les engagemens qu'y prend
M. Auger au nom de ses collaborateurs , la liste générale
de leur noms , enfin l'indication de la tâche dont
chacun d'eux s'est chargé , tout nous autorise à espérer
que nous allons jouir d'un ouvrage aussi bien fait que
vivement désiré . L. S.
L'INCREDULITÉ , poëme , par ALEXANDRE SOUMET , auditeur
au conseil- d'état , dédié à S. A. I. et R. MADAME ,
mère de S. M. l'Empereur et Roi . Seconde édition .
Voici encore un de ces poemes divisés en plusieurs
chants , sans division réelle dans le sujet ( du moins tel
qu'il a été conçu par l'auteur ) ; se prolongeant dans cette
suite de chants , sans progrès dans une action ou dans
des préceptes , et se terminant arbitrairement sans qu'il
y ait rien de fini , quand il plaît à l'auteur , quand il ne
veut plus faire de vers , quand il est las d'en faire . Ordinairement
cette lassitude vient aux poëtes beaucoup trop
tard , beaucoup plus tard , par exemple , qu'aux lecteurs
la lassitude de les lire . Heureusement il n'en est point
ainsi de M. Alexandre Soumet ; il a mis assez de sobriété
dans le nombre de ses chants , et généralement
assez de talent dans les morceaux qui les composent ,
pour qu'on puisse en entreprendre et en poursuivre la
lecture , non-seulement sans éprouver cette fatigue ,
compagne presqu'inséparable de ces sortes de compositions
, mais même souvent avec quelque plaisir . Applaudissons
donc au talent , mais élevons - nous contre le
genre . Ce n'est pas que je blâme le sujet qu'a choisi
M. Soumet ; on peut au contraire lui appliquer ce que
Laharpe disait d'un poëme dont la matière était à-peuprès
semblable , le poëme de Racine le fils : « Le choix
» du sujet est d'abord un titre à notre estime . » Laharpe
croit même que la religion pourrait fournir une véritable
épopée . Je n'en dirai pas autant de l'incrédulité , quoiqu'au
fond ces deux sujets puissent être considérés àJUILLET
1810 . 153
peu-près de la même manière , et fournir au poëte les
mêmes idées , les mêmes tableaux , les mêmes développemens
. Mais je suis persuadé néanmoins que l'incrédulité
pourrait très-bien fournir la matière d'un poëme historique
et philosophique qui eût eu un commencement ,
un milieu , une fin , un plan , un ordre , une méthode ,
et je me plains de ne trouver rien de tout cela dans le
poëme de M. Soumet .
Je n'ignore pas qu'en parlant ainsi de sujet , de plan ,
de méthode , je renouvelle des questions délicates et
souvent agitées , je réveille de vieux ressentimens qui
ne peuvent s'éteindre dans le coeur de certains poëtes ,
qui ne se sentant point irréprochables sur ces divers
objets , ne peuvent souffrir qu'on en parle , et affectant un
mépris ridicule pour les critiques qui insistent sur ces
règles essentielles de l'art , les traitent ou d'ignorans ,
ou de novateurs qui veulent introduire en poésie de
nouvelles lois , de nouvelles difficultés , de nouvelles
rigueurs . En vain ces critiques leur rendent le plus
signalé service , en expliquant de la manière la plus favorable
le mauvais succès de leurs poëmes , et l'ennui
qui en découle , et en rejetant sur le malheureux choix
du sujet ce que sans cela il faudrait attribuer à leur
défaut de talent ; loin d'être reconnaissans , ils se montrent
ennemis irréconciliables ; le tems qui devrait adoucir les
petites blessures de l'amour-propre ne fait qu'aigrir leur
ressentiment ; ils ne peuvent écrire une page , une noté
sur les objets même les plus étrangers à ces questions ,
sans les reproduire , et tâcher de les résoudre à leur
avantage ; ils citent en leur faveur Laharpe qui leur est
formellement contraire ; ils le tronquent pour persuader
qu'il leur est favorable ; ils lui adjoignent Quintilien , dont
le goût était trop sain pour ne pas attacher une grande
importance au choix du sujet , au plan dans lequel il est
disposé , à l'ordre et à la méthode avec lequel il est
traité , et qui eût beaucoup méprisé tous ces prétendus
poëmes qui , par leur nature , pèchent contre ces principes
constitutifs de l'art.
L'auteur du Cours de littérature dit , il est vrai , et ceci
ne fait que confirmer nos principes , quoiqu'on ait voulu
154
MERCURE
DE FRANCE ,
:
nous l'opposer , en dénaturant la phrase et en en supprimant
les mots que je vais mettre en italique . « C'est sur la
» manière qu'il faut juger les poëtes , et non pas seulement
» sur un sujet ; l'envie se hâte trop souvent de condamner
» un auteur quand ce choix n'a pas été heureux ; mais
» le talent sait bientôt lui répondre , dès qu'il a mieux
choisi. » Ce dernier membre de la phrase me ramène
naturellement à M. Alexandre Soumet ; il a certainement
assez de talent pour répondre , comme l'entendait Laharpe
, à des critiques qui ne peuvent être dictées par
l'envie ; il leur répondra sans doute bientôt et très -heureusement
, je ne dirai pas , dès qu'il aura mieux choisi ,
mais dès qu'il aura mieux conçu son sujet ; qu'il en aura
plus sagement ordonné le plan et l'économie , mieux
distribué les divisions et les parties , et qu'il se sera bien
convaincu qu'en poésie un tout ne se compose pas de
divers morceaux , pris pour la plupart çà et là , imités de
nos poëtes et de nos prosateurs , liés par des transitions
plus ou moins heureuses , ou ajoutés quelquefois les uns
aux autres sans transition . Si un poëme ne doit pas être
assujetti à une méthode aussi rigoureuse qu'une discussion
philosophique , il faut néanmoins qu'il présente
un ordre réel dans les idées , un progrès marqué dans la
marche , une distribution heureuse dans les parties .
Mais si M. Alexandre Soumet n'a pas rempli ces conditions
, et si par conséquent son poëme est vicieux dans
l'ensemble et pèche par un défaut notable de composition
, il offre du moins de beaux vers , un coloris poétique
, des tirades écrites avec chaleur , avec énergie ,
des morceaux de verve , et qui annoncent de l'imagination
, sinon dans l'invention , du moins dans l'expression
; c'est là le style , la manière sur laquelle Laharpe
veut que l'on juge , non pas l'ouvrage qui peut fort bien
ne pas être bon malgré ces bonnes qualités , mais l'auteur
qui , avec ces bonnes qualités cultivées avec soin ,
ne peut guère manquer de produire un jour quelque bon
ouvrage . Ce n'est pas que la manière de M. Alexandre
Soumet soit exempte de défauts , elle en a beaucoup au
contraire ; mais ce sont de ces défauts qui sont loin de
détruire l'espérance que fait concevoir le véritable
JUILLET 1810 . 155
talent qui se montre dans plusieurs morceaux de son
poëme . Je dirai presque qu'ils sont plutôt capables
de la confirmer , parce qu'ils tiennent , non à la sécheresse
et à la stérilité d'imagination , mais au contraire à
une surabondance d'images et d'expressions qu'entasse ,
quelquefois sans goût , une imagination qui n'est pas
encore assez réglée . C'est-là ce que Quintilien appelle :
Vitium quod magis ex copiâ quàm ex inopiâ venit , et ce
sévère rhéteur ne hait point ce défaut dans les jeunes
gens ; il veut qu'à cet âge on sé permette des hardiesses ,
qu'on s'y complaise même , quoiqu'elles ne soient pas
toujours heureuses : Audeat hæc ætas plura , et inveniat
, et inventis gaudeat, sint licet illa interim non satis
sicca et severa. Cependant , comme ces défauts sont
portés à un certain excès dans la composition de M. Soumet
, nous ne lui en ferons point entiérement grace dans
le cours de cet article ; nous lui ferons observer d'ailleurs
que l'enflure , la bouffissure , le gigantesque dans
les images , loin d'annoncer cette imagination riche et
féconde que Quintilien aime dans les jeunes gens , encore
qu'elle ne soit pas bien réglée , prouverait plutôt
cette sécheresse , cette stérilité qui lui paraît si désespérante
sur-tout dans l'effervescence de l'âge : et qu'enfin
cette imagination brillante , dont le poëte donne à la
vérité de plus heureuses preuves en plusieurs endroits de
son ouvrage , devrait
se faire remarquer , non-seulement
dans les images et les expressions , mais aussi dans l'invention
du poëme , ou de quelques parties du poëme ,
et c'est ce qui ne lui arrive jamais , ou presque jamais .
Mais avant d'entrer dans le détail de ces critiques , et de
les justifier par des preuves , justifions d'abord par
quelques citations les éloges donnés à un talent remarquable
que peuvent obscurcir , mais non entiérement
éclipser ses nombreux défauts . Voici le tableau que
poëte présente de l'impiété portant ses ravages dans toutes
les ses de la société , corrompant tous les esprits , et
rant tous les malheurs de la révolution :
L ..
De l'Etat cependant quel sinistre génie
Fatigua les ressorts , détruisit l'harmonie
le
156 MERCURE
DE FRANCE
,
Et prépara le gouffre où devaient à la fois
Disparaître l'autel , et s'abîmer nos rois ?
Ce fut l'impiété . ·
Voyez à consacrer son redoutable empire ,
Comme , de toutes parts , l'oubli des moeurs conspire .
Le monde à ses leçons semble être préparé :
Le crime lui sourit , le génie égaré
Lui prête son flambeau pour embraser la terre .
Dès-lors , fier d'enchaîner l'hommage des mortels ,
Ce monstre novateur , du trône et des autels ,
Tantôt avec orgueil brise la base antique .
Tantôt s'environnant de sophismes adroits ,
Il pèse en sa balance et le peuple et les rois..
Il s'élève , il combat , en ces jours désastreux
Où déjà le front ceint d'un voile ténébreux ,
La France par le crime au malheur condamnée
Désertait du saint lieu l'enceinte profanée ,
Menaçait le pouvoir , et de la liberté
Evoquait lentement le spectre ensanglanté .
Sainte religion , ta défaite est prochaine ;
Du paradoxe altier chacun subit la chaîne .
D'un vertige inquiet tous les esprits frappés
Dans la nuit du système errent enveloppés .
· une secte à l'orgueil asservie
Analyse notre ame , appelle préjugés
Nos penchans , nos devoirs en problème érigés .
Le peuple qu'elle flatte et qui la déifie ,
A ses dogmes trompeurs follement se confie .
Tel quelquefois un lierre ose chercher l'appui
D'un venimeux arbuste élevé près de lui ;
Mais bientôt l'imprudent languit , se décolore ,
Victime des rameaux que sa faiblesse implore .
>
Il me semble que la comparaison qui termine ce morceau
est aussi juste que poétique . En général M. Soumet
est heureux en comparaisons , tantôt nobles , tantôt graJUILLET
1810 . 157
cieuses, et toujours bien exprimées . C'est ainsi qu'il nous
présente la France luttant d'abord contre les partis ennemis
, et conservant encore assez de son ancien éclat ,
de son ancienne grandeur pour dérober aux yeux inattentifs
es symptômes de sa décadence , tandis que les
esprits éclairés , les bons citoyens prévoyaient dès longtems
la crise funeste qui a failli la perdre . Tel , dit-il ,
• Tel insulté par l'âge ,
Un cèdre élève encor ses bras chargés d'ombrage ;
Il résiste , notre oeil mesure sa hauteur ,
9 Contemple ses rameaux et leur luxe imposteur :
Mais placé sur un mont , cher à sa rêverie
Le pâtre apercevant la couronne flétrie ,
Qui du roi des forêts semble attrister le front ,
De sa chute déjà prophétise l'affront .
Voici encore une comparaison où le cédre fournit au
poëte un rapprochement aussi juste qu'agréable et ingénieux
:
Les plantes ont aussi des amours orageuses ,
La vaste mer reçoit leurs graines voyageuses.
Cédre du Sinaï , le fougueux ouragan
Peut seul te marier au cédre du Liban ;
Tandis qu'au pied du mont que l'orage tourmente ,
Le lis , pour féconder le sein de son amante ,
Implore le zéphyr. Tel l'hymen quelquefois
D'un superbe lien ne peut unir les rois ,
Avant que les combats ne ravagent la terre ;
Tandis que sous l'abri du chaume héréditaire ,
Libre des vains honneurs , le jeune fils des champs
Ecoute et suit en paix la voix de ses penchans .
Si quelquefois pour vouloir exprimer sa pensée avec
force et énergie , M. Soumet tombe dans l'enflure , le
mauvais goût , et dépasse le but , quelquefois aussi , mieux
inspiré , il l'atteint heureusement . Ainsi dans l'énumération
des moyens affreux que prenaient les tyrans de la
France pour accomplir leurs horribles projets , il n'ou
blie point ces affiches incendiaires qui entretenaient la
fureur révolutionnaire et provoquaient à tous les crimes ;
mais il est impossible de nommer une affiche en vers , il
158 MERCURE DE FRANCE ,
faut la présenter à l'esprit revêtue d'une image poétique ,`
et le poëte y a , ce me semble , parfaitement réussi dans
ces deux vers :
Les murs mêmes , chargés de sanglantes maximes
Semblent prendre une voix pour inviter aux crimes .
Mais trop souvent M. Soumet ne garde point cette
mesure , trop souvent il est déclamateur ampoulé , projicit
ampullas et sesquipedalia verba . Si l'auteur de
l'incrédulité continuait à écrire sur ce ton , et qu'il se
perfectionnât dans ce genre , il pourrait aspirer à devenir
le Claudien français ; et il doit avoir une autre
ambition : il faut sur- tout qu'il s'attache à exprimer nettement
sa pensée , ce qui ne lui arrive pas toujours .
Ainsi il dit à la religion :
Puisse ma jeune muse essayer ta couronne !
Cela n'est pas clair . Il dit d'un grand poëte que son
ame enflammée
Entre le crime et lui plaçait la renommée.
Cela est fort obscur.
On dénonce le deuil , les larmes , la pensée ,
On s'irrite , on pardonne aux maux qu'on a soufferts ,
Et c'est la liberté qui nous donne des fers .
Je n'entends pas du tout l'avant-dernier vers . Il faut
encore que ses images soient cohérentes et conviennent
à l'objet qu'il veut peindre , ainsi il ne devait pas dire
de Robespierre :
Aigle aux serres cruelles
Le tonnerre qu'il porte a respecté ses ailes ;
parce que ni l'aigle , ni le tonnerre , ni les ailes ne conviennent
à Robespierre . Il ne convient guère davantage
d'appeler les membres du comité de salut public , qui
proscrivirent cet obscur et vil tyran , ses fiers rivaux ,
dont rien n'intimide le glaive. Il faut dans un poëme philosophique
raisonner avec justesse , et M. Soumet manque
à cette loi , lorsqu'après avoir opposé aux athées les
merveilles de la nature , ce qui est un fort bon argument
, il leur demande : vous faut-il des miracles ? Et il
JUILLET 1810 . 159
leur oppose aussitôt les miracles de l'Ecriture sainte , le
passage de la Mer-Rouge , la loi donnée sur le mont
Sina , etc. ce qui est mal raisonné , parce qu'il n'est pas
naturel que l'homme qui n'admet pas l'existence de
Dieu , se rende à l'autorité de l'ancien testament . Enfin
il faut rejeter les épithètes vagues , parasites , redondantes
, savoir que des termes qui sont synonymes en
langage vulgaire ne le sont pas toujours en poésie , tels
sont les mots irrités et en colère , ainsi des mânes irrités
sont une expression poétique ; des mânes en colère , une
expression presque ridicule , etc.
Mais je dois dire un mot des imitations que le lecteur
rencontre à chaque pas dans le poëme de M. Soumet ;
elles sont beaucoup trop fréquentes , elles composent
-presque tout le poëme. Tantôt le poëte imite des écrivains
en prose , et ses vers ne l'emportent pas toujours sur leur
prose , ce qui est une sorte d'affront fait à la poésie ;
tantôt il refait des morceaux déjà très - bien faits par des
poëtes dont quelques-uns ont une haute renommée , et
il vaudrait mieux inventer , la témérité serait moins
grande , le succès moins incertain . Parmi les ouvrages
en prose imités , je citerai le Génie du Christianisme
dont plusieurs lambeaux sont transportés dans le poëme
de l'incrédulité , entr'autres le morceau sur la profanation
des tombeaux de Saint-Denis . M. de Châteaubriand
présente une grande et belle image , lorsque parlant de
Louis XIV , et se livrant à toutes les hardiesses de la
haute poésie qu'un pareil sujet semblait lui permettre ,
il offre à nos regards ce monarque debout , comme si
pour défendre son trône , il s'était levé avec la majesté de
son siècle , et une arrière- garde de huit siècles de rois ,
épouvantant par son attitude imposante et son geste
menaçant les ennemis des morts . M. Soumet dit :
Aux portes du sépulcre , en vain le grand Louis ,
Du sommeil des tombeaux , réveillé par leurs cris ,
Comme pour essayer son antique puissance ,
Semble étendre sur eux le sceptre de la France.`
et
Ce tableau est mesquin . Réveillé par leurs cris , est ex-
Irêmement faible . Etendre son sceptre est une image qui
160 MERCURE DE FRANCE ,
ne convient point à la circonstance , puisqu'elle présenté
plutôt un acte pacifique de l'autorité qu'un mouvement
d'horreur et d'indignation de la majesté outragée .
M. Soumet veut devenir plus énergique , mais il tombe
dans le mauvais goût lorsqu'il peint les coupables efforts
des sacriléges profanateurs dispersant au loin ,
comme une fange immonde
La cendre qui siégea sur le trône du monde .
Une cendre qui siégea présente à notre esprit une cendre
qui est assise , et certainement cette image est grotesque
. Voici comment dans une élégie célèbre , dont
quatre éditions en peu d'années ont prouvé le mérite et
le succès , M. de Treneuil, plus d'une fois aussi imité
par M. Soumet , parlait noblement de Louis XIV, en
n'imitant personne , mais en puisant dans son ame des
sentimens naturels , et les exprimant avec la simplicité
convenable .
Toi dont avec transport je contemple les traits ,
Accueille le tribut de mes pieux regrets ,
Magnanime Louis : ta tombe et tes images ,
Périssent , mais vainqueur de ces lâches outrages ,
Ton siècle qui te doit toute sa majesté ,
Te couvre des rayons de l'immortalité :
Siècle encor sans rival , rempli de ton histoire ,
Héritier de ton nom et chargé de ta gloire .
Dans le poëme des Trois Règnes , M. Delille avait fait
des vers charmans sur les migrations des oiseaux :
M. Soumet a refait ce morceau dans le Poëme de l'lmagination.
M. Delille parle en grand poëte de l'impression
des lieux , du sentiment qu'excite en nous la vue des
ruines d'un vieux monument , d'une antique abbaye :
M. Soumet traite encore ces divers sujets , quelquefois
assez bien , toujours moins bien que le grand modèle
qu'il suit , et il ne doit pas en être humilié . Il ne le
sera pas non plus d'avoir été vaincu par Racine le fils ,
dont il a voulu imiter quelques vers , les plus beaux
peut-être du poëme de la Religion . Tout le monde con
nait
JUILLET 1810.. 161
DE
LA
5.
cen
nait ce morceau dans lequel Racine oppose aux athées
les merveilles de la nature :
Répondez , cieux et mers et vous , terre , parlez .
etc., etc.
Quel bras peut vous suspendre , innombrables étoiles ?
Nuit brillante , dis- nous , qui t'a donné tes voiles ,
M. Soumet , pour imiter ces vers dont les images son
toujours grandes , mais les expressions toujours simples ,
enfle sa voix encore plus qu'à l'ordinaire et dit en vers
boursouflés :
►
Réponds , mortel audacieux ,
Courbas-tu de ta main l'orbe immense des cieux?
Marches- tu sur les vents ? suspends -tu sur nos têtes
La mer aérienne où dorment les tempêtes ?
l'enthousiasme ardent
Me lègue ses transports , son vol indépendant.
Suit une centaine de vers sur ce ton , que l'auteur termine
en disant que si Dieu n'existait pas ,
La terre égarerait la marche de l'année ,
On verrait les soleils , l'un sur l'autre roulant ,
Entrechoquer dans l'air leur front étincelant ,
Et le chaos , battu des sphèresvagabondes
Elargirait ses flancs pour engloutir les mondes.
DENT
Quelle bizarre image du désordre et de la confusion {
Je ne puis assez conseiller à M. Soumet , par l'intérêt
que doivent inspirer aux amis de la poésie les beaux vers
qu'on rencontre épars dans son poème , de rejeter ces
images gigantesques , ces grands mots , source de galimatias
, de se défaire de ce style tendu , de varier son
ton , de ne pas procéder toujours par l'apostrophe
l'interrogation ...
Un style trop égal , et toujours uniforme ,
En vain brille à nos yeux , il faut qu'il nous endorme.
Ce n'est donc pas assez de briller aux yeux , de faire
de beaux vers , ni même de beaux poëmes :
Non satis est pulehra esse poemata.
Il faut encore que ces poëmes aient l'agrément que seule
SEL
162 MERCURE DE FRANCE ,
peut leur donner la flexibilité du talent et la variété du
ton , dulcia sunto ; c'est alors seulement qu'ils seront
sûrs d'obtenir les suffrages unanimes des lecteurs :
Et quocumque volent animum auditoris agunto.·
9 F.
LITTÉRATURE ALLEMANDE.
Die Paebste , als ehemalige Verleiher der Kronen.
Leipzig, 1 band in - 8 ° , 1810 .
!, 3-- ་ ix "ཉྙཾ ཙ
Les Papes , dans le tems qu'ils étaient les dispensateurs
des couronnes.— Leipsick , I vol , in- 8 ° , 1810 .
CET ouvrage paraît avoir été composé dans le même tems
qu'une plume , encore plus exercée que celle de l'écrivain
allemand , faisait si habilement passer dans notre langue
l'histoire des papes trouvée à Sarragosse : histoire devenue
pour nous , grâces au traductor , un livre original , et dont
M. C. a rend"
u, dans ce journal , un compte à - la-fois si
rit et si fidèle . Les excellens extraits qu'il en a donnés
nous interdisent même de revenir sur des faits qui se
trouvent communs aux deux ouvrages : d'ailleurs , l'histoire
a fidèlement conservé le souvenir de ces violentes usurpations
du pouvoir pontifical sur le temporel des rois , de ces
dépositions arbitraires , de ces investitures légitimes qui
ont fait couler tant de fois le sang des peuples . Nous n'aurious,
donc que très-peu de chose à dire de l'écrit que, nous
annonçons , s'il n'offrait une anecdote, beaucoup moins
connue qu'elle ne mérite de l'être . Toutes les personnes
lisent sayent -elles que les îles Canaries furent érigées
en royaume dans le XIV siècle , en faveur d'un prince qui
n'y aborda jamáis ?
L'auteur allemand , qui se pique d'une exactitude trop
commune dans son pays , prend les choses ab ovo . Nous
ne lui emprunterons pas la description des îlesfortunées
qu'il emprunte lui-même aux anciens , et nous ne transcrirons
pas les prophéties qu'Homère a mises dans la bouche
de Protée , pour en faire une application évidente à ces îles
fameuses. Nous ne nous arrêterons pas davantage sur ce
passage de Plutarque où il nous représente Sertorius si
charme de la peinture qui lui fut faite , à Cadix , de ce déliJUILLET
1810 . 163
3
)
cieux séjour, qu'il avait résolu d'y aller terminer son exis
tence dans une paisible retraite . Il sera moins superflu de
rappeler ici que l'incertitude qui se remarque chezles auteurs
anciens relativement à la position et au nombre des îles
fortunées , semble avoir : suffisamment autorisé plusieurs
modernes à douter que ces îles fussent véritablement celles
que nous connaissons présentement sous le nom de Canaries
. De cette diversité d'opinions sont sorties , à différentes
époques , les idées les plus extraordinaires . Epris de la
beauté de leur pays , des écrivains de toutes les latitudes
ont réclamé pour le sol qui les avait vu naître l'honneur
d'avoir été l'élysée des anciens . N'a-t-on pas vu jusque dans
l'avant - dernier siècle le fameux Olaus Rudbeck ( 1 ) prétendre
très -sérieusement que les descriptions enchanteresses
d'Homère , de Platon et de Plutarque ne pouvaient convenir
qu'aux rochers glacés de la Suède et de la Norvège du
Quoi qu'il en soit , ces îles fortunées , que nous prendrons
très - décidément ici pour les Ganaries , se trouvèrent comme
perdues pour l'Europe , lorsque la chute de l'Empire d'Occident
interrompit toute communication entre les peuples
qui en avaient fait partie . Ce furent les Génois qui eurent
la gloire de les retrouver ; on l'attribue spécialement à deux
de leurs navigateurs , Doria et Viraldo , qui y abordèrent en
1291 Les Portugais disputent néanmoins aux Génois l'honneur
de cette découverte . Mais un fait certain , c'est que
vers le milieu du XIV siècle , ces îles ' étaient connues des
Européens sous la dénomination d'les fortunéeśy 1 msapo
Clément VI était alors assis sur la chaire de Saint - Pierre ,
qui , à cette époque , se trouvait transférée de Rome à Avignon
. Comme créateur du royaume et du roi dontil s'agit,
ce pape mérite d'être dépeint ici avec quelque détail
Il portait , avant son élévation au pontificat , le nom de
Pierre Roger; son père , le sire de Rosières , était un des
nobles les plus considérés de la province de Limousin.
Après avoir pris la robe de Saint -Benoît à l'abbaye de la
Chaise- Dieu , Pierre Roger se rendit à Paris , où ses leçons
sur les décrétales de Jean XXII obtinrent un si grand suc
-- ( 1 ) Olaüs Rudbeck , médecin suédois du dix-septième siècle , composa
un ouvrage en 3 vol . in-folio , sans compter un quatrième qui
est resté manuscrit , pour prouver que la Suède est la véritable Atlantide
de Platon , le vrai séjour de la postérité de Japhet , le berceau
des Grecs et des Romains , etc. , etc.
L 2
164 MERCURE DE FRANCE ,
cès , qu'il fut nommé proviseur de Sorbonne (2 ) . Le cardi
nal de Mortemer, qui l'aimait beaucoup , le conduisit à Avignon
, où il fut parfaitement accueilli par le pape Jean XXII ,
qui lui conféra l'abbaye de Fécamp et l'évêché d'Arras .
Sa fortuney de ce moment , prit un accroissement rapide .
Philippe de Valois l'admit dans son conseil et lui confia la
garde des sceaux . Nommé tour-à-tour archevêque de Sens ,
puis de Rouen , il fut promu au cardinalat par Benoît XII ;
et enfin , à la mort de ce pape , en 1342 , il dut la tiare à
l'influence toute- puissance du cardinal de Talleyrand-Périgord
.
A 3
Avec Clément VI , la cour de Rome prit tout-à -coup une
face nouvelle . On y vit régner une pompe , un luxe jusquelà
sans exemple. La libéralité du nouveau pontife surpassait
encore sa magnificence ; il ne marchait qu'entouré de
nobles et de chevaliers que ses bienfaits retenaient auprès de
lui ; il accueillait avec une grâce particulière les dames les
plus renommées par leur esprit et leurs charmes .
Il parut , dans ce tems , à la cour d'Avignon , un prince
à qui ses malheurs avaient acquis une sorte de célébrité .
C'était Louis de la Cerda , dépossédé du trône de Castille
par son oncle don Sanche . Philippe de Valois l'envoya en
ambassade auprès de Clément VI , à une époque où plu
sieurs voyages aux îles fortunées les rendaient l'objet de
tous les entretiens . Louis , né pour régner , et ne conservant
plus aucun espoir de reconquérir le sceptre de ses pères ,
conçut l'idée romanesque d'obtenir de la bienveillance du
pape la couronne de ces îles si vantées . Il accompagna sa
prière de la promesse de consacrer toutes ses facultés et sa
vie entière à leur conquête , de les arracher aux infidèles ,
et d'y faire triompher l'étendard de la croix ; enfin il eut soin
de ne point omettre l'engagement de tenir son royaume
comme un fief papal , et de payer , en conséquence , un tribut
annuel au Saint - Siége .
D'après l'idée que l'on a dû se faire du caractère de Clément
, il est facile d'imaginer que Louis de la Cerda ne fit
pas une démarche inutile. Le pape ne vit pas plus de dif
(2) Il était représenté sur un des vitreaux de la Sorbonne , en .
oraison devant la vierge Marie , avec cette inseription : Clément VI,
proviseur de Sorbonne . Lorsque le cardinal de Richelieu rebâtit cette
église , ce vitrail fut enlevé avec grande précaution , mais il s'est perdu
par la suite .
JUILLET 1810 . 165
ficulté à donner un royaume qu'un canonicat , et il s'applau
dit même de ce qu'il se présentait un moyen de réparer
l'injustice du sort envers un prince du sang des rois . D'ailleurs
, le zèle de la propagation de la foi sanctifiait l'entreprise
, et le désir d'étendre la puissance pontificale cédait
encore chez Clément à la joie d'avoir trouvé une occasion de
déployer dans la cérémonie du couronnement cette majesté
, cette splendeur qu'on eût en vain cherchées dans aucune
autre cour de l'Europe .
Ayant convoqué une nombreuse assemblée de cardinaux
et d'évêques , Clément VI , dans un discours très -long ,
très - savant et très-fleuri , leur exposa son droit divin de
faire et défaire les rois ; puis , rappelant la célèbre donation
de Constantin , il avança que par cet acte fondamental lui
et ses successeurs se trouvaient évidemment investis de la
suzeraineté des îles fortunées , dont il conférait la couronne
au prince Louis de la Cerda . Toute l'assemblée applaudit
aux principes soutenus par le saint-père , et à leur heureuse
application . Clément fixa aussitôt le jour de la cérémonie .
"
19
Il en fit l'ouverture solennelle par deux autres discours
que l'on conserve encore manuscrits . Le premier , adressé
Louis de la Cerda , qui était assis en face du trône pontifical
, avait pour texte ces mots qui purent paraître un peu
hasardés : Je te fais roi d'un grand peuple. Le second
roulait sur l'efficacité du couronnement et de l'onction par
l'huile sainte . Sa harangue achevée , le saint-père invita le
prince à s'agenouiller devant lui ; puis il lui mit sur la tête
une brillante couronne d'or et de pierreries , et un sceptre
dans la main . Tous les assistans crièrent : « Vive Louis ,
par la miséricorde divine et la grâce du saint-siége apostolique
, roi des îles fortunées ! Le cortége se mit aussitôt
en marche . Clément avait prodigué tous ses trésors
pour qu'il effaçât par sa magnificence la pompe dont les plus
grands souverains de l'Europe avaient pu s'entourer en semblable
circonstance : mais la destinée qui se plaît à confondre
les projets humains , voulut priver le pontife de toutes les
jouissances qu'il se promettait . A peine le nouveau mónarque
s'était-il montré dans les rues d'Avignon , qu'un
orage épouvantable vint fondre sur sa brillante escorte .
Chacun prit la fuite , sans songer au rôle qu'il avait à jouer ;
et le roi des îles fortunées , inondé par des torrens de pluie ,
mais toujours la couronne en tête et le sceptre à la main ,
gagna seul son palais , au milieu des ris d'un peuple malin.
166 MERCURE DE FRANCE ,
Les gens graves tirèrent de cette aventure les plus fâcheux
pronostics .
4
Ils ne tardèrent pas à s'accomplir : sans troupes , sans argent
pour entreprendre la conquête du royaume que le pape
fui avait donné , n'ayant pas même une barque pour y par
venir , le roi Louis n'était réellement qu'un roi de théâtre .
Clément VI , commençant à réfléchir sur la triste situation
de son vassal , adressa les lettres les plus touchantes à tous
les souverains de la chrétienté pour les engager à soutenir
de toutes leurs forces une cause aussi juste ; mais ses instances
, ses menaces même restèrent sans effet. Le seul prince
qui montra quelque zèle pour le protégé du pape , fut le
dauphin de Viennois ( 3 ) ; mais il s'engagea bien au-delà de
ce qu'il pouvait faire ; il promit une flotte considérable , et
il n'avait pas un vaisseau .
Tout l'avantage que le malheureux Louis de la Cerda retira
de cette brillante chimère fut la couronne. d'or que le pape
lui laissa , et le nom , à la vérité assez précieux pour un
héros de roman , de roi des îles fortunées .
Il faut convenir , néanmoins , que ce serait juger trop
défavorablement tous les princes contemporains que de leur
supposer , au même degré , cette confiance aveugle dans
le pouvoir des papes , dont Louis de la Cerda donnait un si
ridicule exemple . Le roi don Sanche , celui - là même qui
avait usurpé le trône de Louis , prouva d'une manière éclatante
qu'il savait apprécier les choses à leur juste valeur.
La cour de Rome forma , pour la vingtième fois , le projet
d'arracher la Terre - Sainte aux Sarrasins . On délibéra longtems
sur le choix du chef de cette grande entreprise ; don
Sanche fut enfin préféré aux autres potentats européens . Un
légat du pape vint lui annoncer sa nomination au milieu
d'une nombreuse assemblée de tous les grands et de tous
les prélats du royaume . Ce prince , qui n'entendait pas le
latin , avait fait asseoir sur les marches du trône un de ses
courtisans qui devait lui servir d'interprête . Le légat fit lecture
d'une bulle du souverain pontife , qui conférait la couronne
d'Egypte à don Sanche .. Les prélats poussèrent de
(3) C'est ce même Humbert II qui céda ses états à la France , pour
se faire dominicain : Le pape Clément VI lui conféra les trois ordres
aux trois messes de Noël , et lui donna le patriarchat d'Alexandrie ,
comme il avait donné la couronne des les Canaries à Louis de la
Cerda.
JUILLET 1810 . 167
grands cris de joie : le roi voulut en savoir la cause , et la
demanda à son interprête qui lui fit part du généreux procédé
du pape. Il ne faut pas être ingrat , s'écria aussitôt don
" Sanche ; lève- toi , et proclame , de ma part , le saint-père
» Calife de Bagdad . »
Un trait caractéristique de l'esprit du tems ne doit point
être oublié ici. Lorsque la nouvelle se répandit en Angleterre
que le pape avait disposé de la couronne des îles fortunées.
en faveur du prince Louis de la Cerda , l'amour ardent des
Anglais pour leur patrie ne leur permit pas de croire qu'il
put y avoir d'autres îles fortunées que les îles britanniques .
En conséquence il s'éleva de toutes parts un cri général
contre la témérité du pape , qui s'arrogeait le droit de transférer
la couronne d'Angleterre d'une tête sur une autre ,
sans en prévenir ni le roi ni la nation . Il fut présenté une
requête à Edouard III , qui régnait alors , pour le prier de
calmer les alarmes du peuple anglais , en exigeant du pape
qu'il désignât les îles fortunées de manière à ne plus laisser
d'incertitude . C. L.
ELISA ET ALBERT.
ANECDOTE SUISSE .
DANS une petite ville de la Suisse , célèbre par ses manufactures
de mousseline , étaient réunies plusieurs familles ,
dont les intérêts pécuniaires , le parentage , ou les plaisirs
de la société rendaient l'union très - intime . Plusieurs d'entr'elles
ayant des affaires importantes dans différentes places
de l'Europe , on envoyait de tems en tems un des individus
de ces familles faire des voyages dans ces divers pays ;
il était chargé des intérêts communs ; et la confiance mutuelle
donnait une tranquillité parfaite sur la conduite et la
probité du voyageur.
Dans le nombre de ceux qui méritaient le mieux cette
confiance et l'estime de leurs concitoyens , ainsi que leur
reconnaissance , on distinguait deux hommes , dont les
talens , la probité et l'activité avaient été extrêmement
utiles à leur patrie ; ils avaient acquis tous les deux une
fortune considérable , dont une partie avait été employée
rendre service à ceux qui en avaient eu besoin , et au
soulagement des malheureux , Tous les deux étaient veufs
et intimement liés , M. Ulrich Mesner avait fait plusieurs
168
MERCURE DE FRANCE ,
.
voyages aux Etats-Unis d'Amérique , tant pour son propre
compte que pour celui de quelques négocians de S. G... ;
il s'y était marié et comptait s'y fixer , mais ayant perdu
sa femme , il éprouva le désir si naturel aux Suisses de
retourner dans son pays . Il revint donc dans sa ville natale ,
avec deux filles . L'aînée avait douze ans et se nommait
Elisa ; sa cadette la petite Lucy n'en avait que quatre . II
retrouva une soeur non mariée , Mlle Gertrude Mesner ,
aimable et intéressante personne , entre deux âges : transportée
de joie de revoir un frère chéri et deux charmantes
nièces , elle vint tenir son ménage et servir de mère à ses
filles , et se promit bien de ne jamais les quitter . L'autre
de ces Messieurs se nommait Christian Elman ; son ambition
avait été de perfectionner les manufactures , principale
source du commerce de S. G.... Dans ce but , il
avait fait plusieurs voyages en Angleterre , et il avait réussi
au-delà de ses souhaits . Depuis maintes années il vivait
tranquille chez lui , cultivant des fleurs , dirigeant ses nombreux
ouvriers et ses ingénieuses mécaniques , et jouissant
du fruit de ses travaux , moins pour lui-même que pour un
fils unique et adoré qui faisait sa gloire et ses délices , à
qui il voulait laisser son bel établissement et sa grande
fortune , laquelle s'augmentait tous les jours : sa femme
était morte en mettant cet enfant au monde , après un an
de mariage . M. Elman , jeune encore , avait résisté aux
sollicitations de ses amis et à son propre désir , et n'avait¸·
jamais voulu la remplacer . Son cher Albert fut sa consolation
et suffisait à son bonheur ; vif , aimable , gai , de la
plus intéressante figure , Albert Elman se faisait aimer de
tout le monde , et méritait à tous égards la tendresse passionnée
de son père .
Celui-ci ne négligea rien pour son éducation : leur petite
ville offrant peu de ressources pour cela , Albert fut mis
de bonne heure en pension dans une ville du pays de Vaud :
ce bon père se priva du plaisir de le garder auprès de lui ,
dans cet âge où chaque moment est une jouissance pour
des parens , où ils voient tour-à -tour se développer l'intelligence
, la raison , les talens de leurs enfans , et où ils en
jouissent bien mieux que lorsque l'âge des passions est
arrivé . Mais M. Elman fut bien dédommagé de ce sacrifice ,
quand son cher Albert revint sous le toit paternel à dix-sept
ans , doué de tout ce qui pouvait flatter l'orgueil et le coeur
d'un père . L'aimable enfant était devenu un charmant
jeune homme , et ne laissait rien à désirer pour son âge .
JUILLET 1810 . 169
M. Elman en jouit pendant une année , qui fut employée
à le mettre au fait de ses affaires commerciales et de ses
beaux métiers de mousseline , et le jeune homme saisit tout
ces détails avec une extrême intelligence . Il prit ensuite sur
lui de s'en séparer encore pour l'envoyer chez un parent
qu'il avait à Lyon , à la tête d'une grande maison de banque.
Il faut qu'il apprenne à connaître le monde , disait cet excellent
père ; mais peut-être qu'il se faisait illusion , et que
dans le vrai il avait encore plus d'envie de produire son fils
dans le monde , que de faire connaître le monde à son fils .
Il jouissait d'avance de ses succès et de l'étonnement où
l'on serait à Lyon de voir sortir d'une petite ville de Suisse
un jeune homme aussi accompli à tous égards que son
cher Albert .
Albert partit donc , et passa une année et demie dans
cette grande ville commerçante , où l'instruction et les
plaisirs partagèrent sa vie . La famille dans laquelle il fut
placé , était propre à tous égards à lui rendre son séjour
agréable : un homme estimable , franc et bon , le reçut
comme son fils ; une femme charmante et pour la figure
et pour l'esprit , l'accueillit avec les graces qui distinguent
les Françaises.Tout autour de lui ne respirait que bonheur et
séduction ; il s'y livra sans en abuser , ses idées s'étendirent,
son esprit se développa ; son coeur éprouva des émotions
nouvelles et délicieuses ; il croyait vivre dans un monde
enchanté , et chaque lettre qu'il écrivait à son père , exprimait
avec plus de feu , et le bonheur dont il jouissait , et sa
reconnaissance de le lui avoir procuré . Contre l'ordinaire
des jeunes gens qui goûtent pour la première fois la douce
ivresse du plaisir et de la dissipation , elle ne lui fit pas
oublier son père , ni négliger de lui écrire régulièrement
toutes les semaines , et le bon M. Elman pleurait de joie en
recevant les lettres de son fils chéri , en lisant combien il
était heureux et en voyant qu'il méritait de l'être ; car son
bonheur même , sa gaîté , la franchise avec laquelle il parlait
à son père de ses plaisirs et de ses sensations nouvelles ,
prouvaient qu'elles ne coûtaient rien à ses moeurs , et qu'il
était content de lui-même . Insensiblement sa tête se calma,
son style devint plus suivi , plus réfléchi , il fit moins de
descriptions et raisonna mieux sur ce qu'il voyait et sur ce
quu''iill entendait ; quelquefois même on aurait pu remarquer
dans ses lettres une légère teinte de mélancolie , mais elle
n'était pas assez marquée pour alarmer M. Elman ; il n'y vit
que le développement de la raison et du jugement dle son
1.70
MERCURE DE FRANCE ,
1
fils , et à la demande de celui-ci , ce bon père consentit àle
laisser encore quelque tems là où il se trouvait si bien ..
Deux années s'étaient écoulées , et M Elman , qui trouvait
cette absence longue , songeait à rappeler son fils auprès de
lui , lorsqu'il en reçut une lettre datée de Genève , par
laquelle celui- ci lui mandait qu'il était en route pour revenir
à Saint-G ** , M. Elman fut d'abord trop occupé de sa
joie pour réfléchir à la singularité de ce retour inattendu ;
dans une lettre précédente , arrivée il n'y avaitque huit jours,
son fils lui parlait avec transport du bonheur dont il jouissait
dans une maison de campagne délicieuse , où il avait passé
quelque tems avec la société la plus aimable . Je serais
trop heureux , lui disait-il , si mon père pouvait en faire
partie , si je pouvais le réunir à des amis avec qui je vou-
" drais passer ma vie ; peut - être une fois ce voeu de mon
coeur se réalisera : en attendant , je remercie le meilleur
» des pères de me permettre de prolonger mon séjour , etc. "
Sans doute , pensait M. Elman , qu'il n'a pu supporter plus
long-tems d'être séparé de moi , et que je lui suis bien plus
cher encore que ces amis qu'il quitte pour me rejoindre :
l'amour filial ét celui de la patrie l'auront emporté sur des
plaisirs étrangers . Ah ! combien je suis plus heureux de ne
devoir qu'à sa volonté , qu'à son sentiment , ce retour que
sa complaisance et sa docilité m'auraient accordé ! C'est
dans ces douces pensées que M. Elman attendait son fils.
Il arriva ; après les premiers instans donnés à la tendresse ,
les seconds furent pour l'examen , et l'amour paternel n'eut
qu'à s'applaudir. Albert avait beaucoup grandi ; toute sa
figure avait pris de la consistance et quelque chose de plus
male ; il était ce qu'on appelle en tout pays un très-beau
garçon , mais il était plus que beau ; il avait de la grâce dans
les mouvemens , de la noblesse dans l'attitude , de l'aisance
dans les manières , sans la moindre apparence de fatuité ;
son langage était pur , simple , et dégagé de toute affectation ;
enfin Albert, pour le peindre en deux mots , réunissait ce
qui est bien rare , l'élégance française à la bonhommie ,
la simplicité d'un suisse allemand .
Une seule chose diminua la joie du bon père . Albert
avait une pâleur , un abattement qui semblait annoncer
une santé languissante ; les questions les plus tendres , les
plus pressantes lui furent prodiguées : il tranquillisa son
père et l'assura qu'il n'était que fatigué , ayant voyagé sans
s'arrêter, Lorsqu'il fut reposé , il ne reprit pas ses belles
couleurs ; mais comme il ne se plaignait point , on s'ac
D
JUILLET 1810 171
coutuma à sa pâleur ; d'ailleurs il reprit ses études ; il soulageait
son père dans ses occupations . Pendant que celuici
cultivait son parterre , Albert surveillait les ouvriers en
mousseline , et la vie allait son cours ordinaire .
. Cependant cet abattement que M. Elman avait remarqué.
le jour de son arrivée , loin de cesser, paraissait plutôt
augmenter. Albert se refusait opiniatrement aux parties de
plaisirs que tous les bons habitans de Saint-G** voulurent
lui donner pour célébrer son arrivée . Malgré ses efforts
pour paraître gai , il tombait quelquefois dans des accès de
tristesse d'où il ne sortait que par secousses , pour retom
ber plus triste encore . Son père pensa qu'il avait eu quelque
petit chagrin de son âge , quelque attachement de coeur à
Lyon , ou bien qu'il regrettait un genre de vie plus animé
et plus varié , mais ne voulant pas forcer sa confiance , ni
donner de l'importance à son secret , il attendit du tems et
de la légéreté de vingt ans le changement des dispositions
de son fils , ef sans le tourmenter ni de questions , ni de
reproches , il chercha , sans qu'il s'en aperçût , à lui procurer
toutes les distractions qui étaient en son pouvoir .
C'était de la famille de son ami Mesner qu'il attendait
les plus puissantes . Après son fils et ses fleurs ,
Mile
Gertrude Mesner était ce qu'il aimait le mieux . Pendant la
première absence d'Albert , il eut même une fois la grande
envie de rompre , en sa faveur , son voeu de veuvage , et de
lui offrir sa main et le partage de sa fortune . M. Mesner
était alors encore en Amérique , et peut-être n'aurait - elle.
pas refusé l'homme le plus riche et le plus considéré de la
ville ; mais sans doute ce mariage : n'était pas écrit dans lé
livre des destinées ; le frère , les nièces , le fils arrivèrent ,
et les sentimens et les dispositions prirent une autre tournure
; M. Elman ne fut plus que le père d'Albert , et M¹¹
Gertrude que la tante , ou plutôt la mère d'Elisa et de
Lucy . On en resta de part et d'autre aux termes d'une
véritable estime , d'une tendre amitié , et au désir secret
de former une autre union entre les deux familles , par le
mariage d'Albert et d'Eliza . Elle n'avait alors que seize ans ,
et on lui en aurait à peine , donné treize , tant elle était
petite , mince et peu formée ; ses traits fins et délicats se
remarquaient peu sur un visage maigre et allongé ; ses
yeux noirs étaient grands et veloutés , mais ils manquaient
d'expression , elle les tenait presque toujours baissés par
timidité ; et son teint assez brun , et presque sans couleur ,
ne les animait pas . Telle était Elisa à l'extérieur , quand
172 MERCURE DE FRANCE ;
Albert , qui ne la connaissait point encore , arriva de Lyon :
accoutumé à la vivacité des jeunes Lyonnaises , il regarda
à peine celle que son père lui présentait comme une amie ,
el soupira profondément en entendant ce mot qui lui rappelait
bien des choses . Pour le monde entieril n'aurait donné
ce titre à aucune femme , et moins encore à la petite fille
insignifiante et gauche , qui lui paraissait même dépourvue
des agrémens de son âge , et de cette aimable étourderie ,
qui prête tant de grace à la première jeunesse ; Elisa paraissait
plutôt indolente et froide , mais elle était douce et
bonne , elle avait un coeur droit et sineère , elle était trèsappliquée
à ses leçons , et promettait d'avoir des talens
distingués pour la musique et la peinture . Sa tante l'aimait
avec idolâtrie ; Elisa le lui rendait si bien , qu'elle ne croyait
pas qu'il fût possible d'aimer jamais personne autant que
cette tante chérie : mais la pauvre enfant sentit bientôt
pour son malheur qu'il y avait encore dans son coeur une
place , et une très - grande place pour un autre objet que
sa tante , et sa jeune soeur Lucy , qu'elle aimait aussi tendrement
.
La liaison intime des deux pères amenait chaque jour
des occasions de se voir , que le triste Albert ne pouvait
pas toujours éviter. Dans les petites villes on a moins de
moyens de se soustraire aux habitudes et aux rassemblemens
de famille . M. Elman avait sans cesse quelque commission
, quelque chose à faire dire soit à son ami Mesner ,
soit à Mlle Gertrude , et toujours il en chargeait son fils .
Les plus belles fleurs de son parterre , les meilleurs fruits
de ses espaliers , étaient arrangés par lui-même avec soin
dans un joli panier , et destinés à son ancienne amie ( c'est
ainsi qu'il appelait Mlle Gertrude ) , et c'était toujours Albert
qu'il chargeait de les porter. Le jeune homme y alla d'abord
pour obéir à son père , mais la manière dont il fut reçu
lui
donna bientôt le désir d'y retourner : partout ailleurs on le
plaisantait sur sa tristesse , on le tourmentait pour le distraire
, on le voulait forcer de s'amuser et d'être gai ; et
c'est la manière la plus sûre d'augmenter une disposition
mélancolique . Chez M. Mesner , au contraire , on n'avait
pas l'air de s'en apercevoir , on lui témoignait de l'amitié ,
de l'intérêt , mais non pas une pitié qui embarrasse , ou
une ironie qui blesse ; on ne lui faisait ni questions , ni
railleries ; il pouvait à son gré garder le silence , ou diriger
l'entretien sur le sujet qu'il préférait ; on ne lui proposait
aucune distraction , mais elles se présentaient si naturelleJUILLET
1810 . 173 746
ment, qu'il s'y laissait entraîner . Tantôt c'était une partie
d'échec avec le papa Mesner , qu'il faisait très-souvent mat ,
et c'est un plaisir auquel les joueurs d'échec ne sont jamais
insensibles : tantôt c'était une lecture intéressante ou instructive
, que Mile Gertrude le priait de faire à elle et à sa
nièce pendant qu'elles travaillaient ; il n'y prêtait pas d'abord
une grande attention , et il lisait machinalement les premières
pages ; mais une réflexion fine ou profonde de l'aimable
tante , ou bien une question naïve de la jeune nièce ,
le ramenaient à la lecture et y donnaient de l'intérêt . Quelquefois
aussi un trait , une situation frappait son coeur, et réveillait
en lui des souvenirs ; alors un son de voix tremblant
et même quelques larmes trahissaient son émotion , toujours
partagée par Elisa , et dont la tante n'avait pas l'air
de s'apercevoir . Dans d'autres momens la jeune personne
se mettait au clavecin , ou prenait sa guitare , et chantait
quelques romances nouvelles , qui produisaient souvent le
même effet que la lecture ; et plus d'une fois , en chantant
avec elle , Albert fut obligé de s'interrompre . Alors il
s'asseyait dans un coin reculé , appuyait sa tête sur le dossier
d'une chaise , posait la main sur ses yeux , et son imagi
nation le transportait bien loin de là , dans les lieux où il
avait entendu le même chant , les mêmes paroles , modu
lées par une autre voix ; mais celle d'Elisa , moins brillante
et plus touchante , lui faisait une espèce d'illusion , dont il
sortait bientôt avec un profond soupir ; it prenait alors son
violon , dont il jouait assez bien ; entraîné par le charme
de la musique , il accompagnait Elisa , et, pendant quelques
momens , il lui semblait que son ame se reposait de
ses peines , et retrouvait un peu de force pour supporter le
reste de la journée et le poids de la vie . Il revenait donc
chaque jour , par le besoin d'éprouver cet effet et par habi
tude. Lorsque son père oubliait de lui donner le bouquet
de fleurs ou le panier de fruits , qui lui servait de prétexte
pour se présenter le matin , il les lui demandait ou les cueil
lait lui-même ; mais il les offrait également à la tante , à la
nièce , ou même au père , qu'un long accès de goutte ,
laquelle il était sujet , retenait chez lui , C'était encore une
occasion d'y retourner dans la soirée , et de se dispenser des
sociétés et des rassemblemens de jeunesse , dont la gaieté
L'importunait . M Gertrude ne quittait jamais son frère ,
mais souvent Elisa était obligée , bien malgré elle , d'aller
chez u
une parente , chez une amie , quoiqu'elle eût préféré
mille fois d'être auprès du fauteuil de son père , avec sa
"
174
MERCURE DE FRANCE ,
"
bonne tante et son cher Albert. L'ingrat s'apercevait &
peine de son absence ; il l'aimait comme une bonne enfant
qui le laissait tranquille , et ne voulait pas l'obliger à rire et
à danser , ainsi que ses folâtres compagnes : mais , si on
lui avait demandé de quelle couleur étaient les yeux d'Elisa
Mesner , il aurait été fort embarrassé de le dire , tant il
l'avait peu regardée . S'il avait une préférence , elle était
pour la bonne tante Gertrude , dont l'esprit fin et judicieux
et l'aimable indulgence l'intéressaient et le mettaient à son
aise ; il l'aimait et la respectait comme une mère et plus
d'une fois , ayant renoncé au bonheur pour son propre
compte , il forma le désir que son père assurât le sien propre
en s'unissant à cette aimable personne . Il eut souvent le
projet de lui en parler , et de s'assurer de son consentement
, avant d'engager son père à le demander lui-même' ;
mais il sentait que cet entretien , où il voulait déclarer qu'il
renonçait au mariage , amenerait la confidence de l'état de
son coeur , et comme cela était inutile , il préférait de se
taire . Il résulta de ce combat qu'il eut souvent l'air d'avoir
un secret à confier à Mlle Gertrude , et quelque chose à lui
demander , qu'il n'osait pas articuler . Elle était à mille
lieues d'imaginer qu'il songeât à la marier avec son père .
Elle-même , et son frère , et sur-tout M. Elman ; interprês
tèrent la conduite et les assiduités du jeune homme comme
ils le désiraient tous . Ennuyé et sérieux partout où il allait?
il ne retrouvait un peu de sérénité que chez les Mesner ; il
cherchait à plaire à la tante , donc il armait la nièce ; . il
soignait le vieux père goutteux , donc il aimait sa fille ; et
personne ne mit la chose en doute , la
Le jour de naissance d'Albert s'approchait , il entrait
dans sa vingt-deuxième année , Elisa en avait près de dix
sept ; M. Elman résolut de fêter ce jour , en présentant à
son fils sa jeune amie comme son épouse : il se fit une
joie extrême de sa surprise et de son bonheur. Il demanda
dans toutes les formes à son ami Mesner la main de sa fille ;
en l'assurant que son Albert l'aimait passionnément : il obtint
une réponse favorable , et prépara tout pour ce qu'il croyait
de bonne-foi devoir assurer à jamais la félicité de son fils ,
etle fixer près de lui . « Enfin , disait cet excellent père en
se frottant les mains , je ne verrai plus de nuages sur ee
front chéri , et tout autour de moi sera heureux et content!
Ce beau jour arriva . Albert qui n'aimait pas les fêtes ;
et sur-tout la sienne , et qui s'était aperçu de quelques pré
paratifs , se leva plus triste encore qu'à l'ordinaired Voilà
JUILLET 1810 .
175
6
02
donc , pensait- il en s'habillant , vingt et un ans que je suis
dans ce monde , et déjà il a perdu pour moi tous ses charmes !
mon coeur , flétri avant même d'avoir connu le bonheur
pense avec terreur combien d'années encore il lui reste à
battre si douloureusement , sans espérance , et sans autre
désir que celui de voir finir une existence à peine commencée
: ah ! que ce jour de naissance qu'on s'apprête à fêter ,
n'est- il pas plutôt celui de la mort du malheureux Albert !"
Il s'approcha de la fenêtre , et vit au travers de sa jalousie
tous les ouvriers de la fabrique de mousseline de son père
occupés dans le jardin , et ce bon père lui- même , enrobe
de chambre et en bonnet de nuit , qui les dirigeait ; il com
prit d'abord qu'était le but de tout ce travail , et touche
comme il devait l'être de cette attention paternelle , se
promit bien de ne pas troubler la joie de cet excellent pere ,
et de cacher de son mieux le sentiment de tristesse dont
son me était oppressée ; il voulut aussi lui laisser le plaisir
de lui faire une surprise , et il se garda bien d'ouvrir, sa
jalousie , qui lui permettait d'observer, sans être aperçu , ce
qu'on lui préparait ; et ce qu'il vit l'étonna étrangement .
2
M. Elman avait fait apporter plusieurs des plus belles
pièces de mousseline brodée de la fabrique ; il avait choisi
celles dont le dessin était le plus richele plus nouveau ef
le tissu le plus fin , et par son ordre on en dressait une tentes
qui était toute préparée , et qui fut bientôt montée , elle
était en entier de mousseline qu'on arrangeait en festons et
en draperies élégantes . Pendant ce temps M. Elman fauchait
sans miséricorde ses plus belles fleurs , dont des ouvrièras
composaient des guirlandes . Albert ne put s'empêcher de
sourire : mon père, pensa-t-il , me leter comme si j'étais une
jolie femme ; cette , mousseline,,, ees fleurs , sont un sip
gulier hommage pour un grand garçon de vingt-un ans .
Une idée touchante se présenta à son esprit . M. Elman
attachait un très-grand prix à ses mousselines , sources de
sa fortune et de sa réputation ; il n'avait rien épargné pour
les porter au plus haut point de perfection ; elles rivalisaient
avec celles de l'Inde , et il était très - fier de leur succès ; il
l'était aussi des belles fleurs qu'il, cultivait, lui -même avec
soin , il adorait son fils par-dessus tout , et sans doute il
avait voulu réunir dans ce jour tout ce qu'il aimait , tout
ce qui faisait son bonheur et sa gloire Amp,
sar
Cependant les fleurs s'arrangeaient par les ordres de
M. Elman , et formaient de tous les côtés de la jolie fente
blanche le chiffre d'an 4 et d'un E entrelácés ; c'étaient les
426
MERCURE DE FRANCE ,
deux initiales des noms de baptême et de famille d'Albert
Elman . Il ne porta pas plus loin sa pensée , et le nom
d'Elisa ne s'y présenta pas une seule fois ; mais tout-à -coup
un autre nom , un autre souvenir vint le frapper : Emilie ,
Emilie ! s'écria-t- il douloureusement , ainsi nos noms , nos
sorts , notre vie , devaient être unís . Ah ! mon père ! pourquoi
votre bonté , votre tendresse me retracent -elles ainsi
un bonheur perdu sans retour ? Il sortit de son sein un
médaillon en cheveux , sur lequel était tracé le même chiffre
avec lequel on décorait le pavillon . «Je suis puni de ma
faiblesse , s'écria-t-il encore ; depuis long-tems j'aurais da
abandonner ce gage d'un amour si indignement trahi . ” Il le
détacha , le jeta dans un coin de son Bureau , et, s'éloigna
de la fenêtre pour ne plus voir cet A et cet E unis ensemble
par des liens de fleurs , et frémissant du moment où il
faudrait les retrouver. Il se jeta sur un sopha au fond de
la chambre , et resta là près d'une heure la tête appuyée
dáns sa main , et livré à ses cruels souvenirs . Le pas de
son père, qui montait très-vite l'escalier , le tira de sa rêverie ;
il se leva et fut frappé de l'obscurité de sa chambre , et d'un
très -grand bruit d'orage : le ciel , qui paraissait serein a
lever du soleil , s'était insensiblement couvert de nuages .
Ces transitions subites de l'atmosphère sont fréquentes
dans les pays de montagnes et dans le voisinage des lacs,
Un'orage violent s'était déclaré , la grêle et la pluie tombaient
par torrens sur le charmant édifice de mousseline ,
le vent arrachait et dispersait les guirlandes de fleurs et les
chiffres , et le bon M. Elman , désespéré de la destruction
de son ouvrage , voulait au moins que son fils en vît les
tristes restes . Est-ce qu'il y a rien au monde de plus cruel ,
lui dit-il en entrant ? non , Albert , tu n'as de ta vie rien
vu de plus délicieux ; à présent tout est inondé , tout est
abîmé , mais tu pourras encore en avoir une idée . Tiens ,
regarde , dit-il en ouvrant une jalousie , qu'une bouffée de
vent referma au moment même ; mais il en vit assez pour
que sa peine fût redoublée . Ses belles mousselines à jour,
agitées au gré des vents , s'accrochaient aux branches des
arbres , en étaient arrachées , et déchirées en mille pièces ;
on en voyait voltiger des lambeaux pêle-mêle avec des
fleurs , dont le sable du jardin était jonché ; il n'y avait plus
un seul A ni un seul E qui fussent reconnaissables . Co
n'était pas ce qu'Albert regrettait , mais il était affligé du
chagrin très-violent de son père . Tout , tout est détruit ,
s'écriait-il en se promenant à grands pas dans la chambre.
Votre
2511e
-
14
SEINE
JUILLET 1810 .
DE
$57
-Votre Albert vous reste encore , lui disait sos en
pressant ses mains ; mais hélas ! pensait - il , sans le dire , let
lui aussi est frappé par l'orage !
5.
Ah ! si seulement Miles Mesner avaient pu voir Raen
villon , s'écriait M. Elman ! je le leur conterai , mais ce
-
pas la même chose . Quel plaisir je me faisais de te placer
à côté d'Elisa sous cette tente de mes plus superbes mousselines
! Elle en aurait fait après sa robe de noces ; car je
lui défie d'en avoir de plus belles , quand elle les ferait
venir de Vizapour . Enfin , nous lui en ferons d'autres ,
mais c'est bien dommage . Et mes roses du Bengale , et mes
hyacinthes de Harlem , et mes anémones de Tripet ! Maudite
pluie , maudit orage , qui est venu gâter le plus beau jour
de ma vie ! Mais je ne crois pas aux augures , ni toi non
plus , Albert , n'est -ce pas ? Cet orage ne veut rien dire , et
jamais il n'y en aura entre toi et ton Elisa , j'en suis bien
sûr , et cela me console .
Albert. Mon Elisa ! mon père , que voulez-vous dire ?
M. Elman . Bah ! tu crois donc que je suis aveugle , que
je n'ai pas vu que la tête te tourne de la petite Elisa Mesner ,
que tu n'es bien qu'auprès d'elle ? Eh bien ! tu y seras , mon
fils , et pour la vie . L'orage a dérangé la manière de t'apprendre
ton bonheur , mais non pas la chose , et en dépit
de la pluie , tu sauras plus vite encore que ton Elisa sera
ta femme ; que son père et sa tante me l'ont promise ;
qu'elle - même.... Mais il faut lui laisser le plaisir de te le
dire..... Enfin , que nous passons ce soir le contrat , et que
dans un mois la noce . Je vais remettre sur le métier une
mousseline plus belle encore que celle qui voltige dans mon
jardin ; et les fleurs..... Eh ! mon Dieu , mon Dieu , mon
garçon , qu'as-tu donc ? Te voilà pâle comme un linge !
Diable , j'ai eu tort , je ne devais pas t'apprendre cela si
brusquement . Ah ! mon Dieu , ce que c'est que l'amour
et la jeunesse ! Albert , mon fils , remets-toi ; eh bien ! oui ,
tu l'auras , te dis - je , c'était tout mon désir , ce sera toute
ma joie ; supporte la tienne en homme , mon fils ; calmetoi
, si tu le peux .
-
1
En effet , Albert était resté comme frappé de la foudre ,
sans avoir la force d'articuler une parole . M. Elman croyait
que c'était un saisissement de surprise et de plaisir ; mais
il ne resta pas long-tems dans son erreur , Albert sentit
qu'il ne pouvait plus garder le silence ; il soupira profondément
, et prit sur lui de parler.
Mon père , lui dit-il , vôtre erreur et vos continuelles
M
178 MERCURE DE FRANCE ,
bontés rendraient à présent mon silence trop coupable ;
j'ai abusé de votre confiance ; non- seulement j'ai donné
mon coeur en entier , mais j'ai mille fois promis ma maiu .
Elle ne serait plus à moi , je serais actuellement lé pour
la vie , si la perfide que j'idolâtrais ne m'avait pas manqué
de foi. J'aimais avec passion , et je me croyais aimé de
même ; je voyais devant moi le bonheur suprême , mais il
m'a fui pour jamais , et celle qui me promettait un amour
éternel , a cédé à la première lueur d'ambition qui s'est
offerte à elle . J'ose vous en conjurer , mon père , épargnezmoi
la douleur de prononcer un nom , et d'entrer dans des
détails qui m'ont rendu le plus malheureux des hommes ;
ils sont inutiles , puisque celle que j'ai tant aimée , et que
j'adore encore , ne sera jamais votre fille , et qu'un autre a
reçu aux pieds des autels les sermens qu'elle m'avait faits
tant de fois : moi seul je les tiendrai , et je vous demande à
genoux de ne pas m'obliger d'offrir à une autre femme uncour
qui ne m'appartient plus , et qui ne peut plus être à
personne.
Albert se tut ; son père le fit relever , et tous les deux
restèrent en silence et livrés à leur douleur ; celle de
M. Elman était calme et sombre ; son fils au contraire s'abandonnait
au désespoir r il était en quelque sorte soulagé
de pouvoir donner essor à un sentiment que la contrainte
lui rendrait insupportable . M. Elinan avait pour son fils une
affection si vive et si tendre , qu'il ne s'occupa qu'à le consoler
, et qu'aucun reproche ne vint aggraver sa douleur ; il
s'abstint même de lui faire aucune question , mais son
embarras était extrême : passionné de la chimère qu'il s'était
créée , d'un projet qui lui convenait aussi bien à tous égards ,
n'ayant aucun doute sur les sentimens de son fils , il avait formellement
demandé et obtenu Elisa , et la jeune personne
en était instruite .-- Que faire ? quel parti prendre ? Elle allait
arriver avec ses parens ; il avait même confié à Mlle Gertrude
quelque chose de son projet pour le jour de naissance d'Albert
, en les invitant à déjeûner , et il était convenu avec
M. Mesner , que la signature des articles terminerait la fête .
Comment les recevoir ? que leur dire ? nourrira- t- il dans le
jeune coeur d'Elisa une espérance qui ne sera jamais réalisée
, ou l'exposera-t - il à recevoir subitement le coup qui va
la frapper ? Incapable d'user d'autorité , il ne l'imaginait pas
même possible dans un affaire aussi essentielle ; il craignait
encore d'augmenter le chagrin de son fils en lui faisant part
de l'embarras où il se trouvait. Les mains derrière le dos ,
la tête baissée , ilse promenait lentement avec la plus cruelle
JUILLET 1810 .
179
anxiété , tremblant pour la première fois de voir arriver ses
amis , lorsqu'un billet de Mlle Gertrude vint heureusement
le tirer de peine : elle lui apprenait que l'orage avait influé
» sur la santé de M. Mesner; à peine convalescent de son
accès de goutte , il craignait de la reprendre , n'osait pas
s'exposer à l'humidité , et on ne voulait pas le quitter ;
mais on espérait que dans la soirée on se réunirait autour
» de lui , et qu'il n'y aurait que le déjeûner qui fût dé-
" rangé ; etc. , etc. » — C'était un moment de répi qui soulagea
le père et le fils ; l'orage et la goutte , ces deux fléaux
du genre humain , furent utiles une fois . M. Elman se décida
tout-à -coup , de faire un voyage d'un mois dans le pays
de Vaud , où il avait en effet quelques affaires ; cela lui donnait
le tems de réfléchir et de trouver quelque remède aux
suites de sa cruelle, précipitation . Albert aurait bien voulu
être du voyage , mais tous les deux à -la -fois ne pouvaient
s'absenter . M. Elman écrivit en quatre mots à son amie
que le courier lui avait apporté des lettres de ses correspondans
, qui l'obligeaient à partir sans délai , et qu'il ne
serait question de rien jusqu'à son retour . Il embrassa son
fils , lui dit d'être tranquille , lui recommanda le soin de sa
santé , de sa manufacture et du jardin dévasté , et partit le
jour même , ne pouvant se défendre d'un peu d'espoir pour
Elisa , puisqu'il n'en restait aucun à son fils de s'unir avec
celle qu'il aimait. (La suite au numéro prochain . )
VARIÉTÉS .
- Les Projets
SPECTACLES. → Théâtre de l'Impératrice .
inutiles , comédie en un acte et en vers , de M. Vernes
(de Genève . )
Ce n'était pas la peine d'emprunter à Collin- d'Harleville
les deux principaux personnages de son Optimiste ,
Plinville et Morinval , et de changer leurs noms en ceux
de Dorival et d'Oronte , pour faire un petit acte sans vrai
comique et sans intérêt . M. Vernes a donné au premier un
fils nommé Valère , au second une fille nommée Lucile ,
qui deviennent amoureux l'un de l'autre pendant le cours
même de la pièce , et qui ressemblent à tous les amoureux.
Ce sont là tous ses personnages . Son intrigue est plus originale
, mais elle est d'une invraisemblance difficile à
excuser. Oronte habite Rouen ; il est venu à Paris pour
affaires . Sa fille , qu'il voulait marier malgré elle , a saisi cette
occasion de s'évader. C'est à Paris , chez Dorival , qu'elle
M 2
180 MERCURE
DE FRANCE ,
vient chercher un asyle , et c'est là que Valère et Dorival
lui-même se prennent de belle passion pour ses attraits .
Ce qu'il y a de plus original encore , c'est que Dorival
s'avise de présenter Lucile voilée au bon homme Oronte ,
comme une femme qu'il ferait bien d'épouser , et que le
vieillard devient à son tour presque amoureux de la taille
de sa fille . Nous ne dirons rien du dénouement , car on
devinera bien sans nous que c'est Valère qui épouse Lucile .
Quant aux détails , nous en donnerons une idée en disant
qu'un des grands griefs du pessimiste Oronte contre les
moeurs de son tems , c'est que les badauds de Paris l'ont
entouré à son arrivée , pour se moquer de son habit et de
sa tournure provinciale . Il était difficile sans doute de lui
en donner un plus frivole et moins fondé . Au reste ,
M. Vernes lui-même ne se plaindra pas de l'accueil qu'a
reçu à Paris sa comédie provinciale ; elle n'est pas tombée,
et c'est plus qu'il ne devait espérer .
Nous n'avons point parlé de Roxelane mariée ou la suite
des trois Sultanes , comédie en trois actes et en prose ,
jouée et tombée à ce théâtre le 2 de ce mois . La raison de
notre silence est que l'auteur , connu par des succès trèsmérités
, a retiré sa pièce pour la refondre . Il sera tems de
la juger lorsqu'il l'aura remise au théâtre avec ses corrections
; et rien n'était moins pressé que d'annoncer simplement
sa chute .
-
Théâtre du Vaudeville . Partie carrée ou Chacun de
son côté, vaudeville en un acte , de MM . Theaulon et Arm .
Dartois .
Un onele et son neveu , une tante et sa nièce sont les
seuls acteurs de ce vaudeville . Ils sont tous les quatre à
marier. L'oncle et la tante possèdent deux terres voisines
l'une de l'autre , qu'ils comptent , en effet , réunir en
se mariant ils cachent soigneusement leur projet au
neveu et à la nièce , qui sont leurs seuls héritiers . Mais les
jeunes gens se sont vus à Paris , ils ont pris de l'amour
l'un pour l'autre , et Armand ( c'est le nom du jeune
homme ) , trouve moyen de s'introduire dans le jardin de
Mlle de Gernance ( c'est le nom de la tante ) , malgré la
défense de son oncle , M. de Valmont . Il est très - bien
accueilli de la nièce Camille ; mais on entend venir la
tante , et il est obligé de se cacher dans un pavillon . Bientôt
après , Valmont arrive , et bientôt aussi la tante , pour le cacher
à sa nièce , l'enferme dans un autre pavillon . De ces
deux intrigues furtives et assez ingénieusement rapprochées
, les auteurs ont tiré quelques tableaux assez piquans ,
JUILLET 1810 . 181
quelques situations même assez comiques ; et le succès
aurait été complet , si la pièce se fût développée et dénouée
aussi heureusement ; mais c'est ce qui n'arrive guère lorsque
les auteurs se renferment dans les bornes d'un petit
acte , et sur-tout lorsqu'ils travaillent avec la précipitation
qu'exige un théâtre où l'on donne trois ou quatre nouveautés
par mois . Nous n'entrerons dans aucun détail sur la dernière
partie de cet ouvrage . Il suffira de dire que , malgré
ses défauts , il a réussi . Il le doit aux tableaux que nous
venons d'indiquer , à de jolis couplets , à des airs agréables .
Les auteurs ont été demandés et nommés .
- Théâtre des Variétés. Je cherche un Dîner , vaudeville
en un acte de M. Cosmeron .
Nos anciens recueils d'anecdotes sont pleins de tours
d'adresse employés , sur-tout par des Gascons , pour se
procurer un dîner . Le Cousin de tout le Monde de M. Picard
, n'est autre chose qu'un tour de cette espèce ; mais
celui qui fait le sujet de la pièce nouvelle , n'est emprunté
ni des Gascons ni de M. Picard . L'original est une pièce
anglaise dont la traduction fut jouée , il y a quelques années
, aux Variétés étrangères , et l'a été depuis à l'Odéon .
Le chercheur de dîners est un cuisinier sans place , ce qui
rend la situation encore plus plaisante. Les gens à qui il
s'adresse sont un orfèvre -joaillier et sa famille , et le moyen
dont il se sert , est de les consulter sur la valeur d'un diamant
imaginaire dont il leur fait une fort belle description .
L'orfèvre , qui croit voir un bon coup à faire , invite le chef
de cuisine à dîner , et ce dîner est la partie la plus agréable
de l'ouvrage . A l'exemple des parasites de tous les pays et de
tous les tems , le cuisinier paye son écot en récits d'aventures
extraordinaires . Sa gaieté , la crédulité de ses convives
et les balourdises d'un certain Flanard , parent de l'orfèvre
et ancien conducteur de diligence , ont beaucoup amusé les
spectateurs. Le dénouement se fait par l'arrivée du valet de
l'orfèvre , qui vient annoncer au cuisinier son ancien ami
qu'il lui a procuré une place. A cette découverte de son
état , le joaillier s'indigne de l'avoir admis à sa table ; mais
le cuisinier l'apaise et va prendre possession de sa place
après s'être procuré un dîner .
Quoique cette pièce n'ait pas réussi sans contestation ,
on croit qu'elle se maintiendra au répertoire. Des couplets
agréables et spirituels , et sur - tout l'heureuse idée d'avoir
substitué des badauds de Paris aux badauds de Londres
de la pièce anglaise , lui assurent la supériorité sur la traduction
dont nous avons parlé plus haut .
TAR
POLITIQUE.
A la scène sanglante qui a effrayé Stockholm , et qui a
nécessité dans cette capitale l'emploi de mesures de rigueur
, ont succédé des scènes anarchiques et la tentative ,
évidemment préméditée , d'un crime dont on n'a pu encore
saisir les auteurs : ce crime était l'incendie de la ville
à laquelle par quatre côtés différens on a essayé de mettre
le feu ; la surveillance de la police a déjoué ce complot ;
le gouverneur de Stockholm , le général major Skiolde
brand , a publié une proclamation très -sévère , et intimé
Les ordres les plus précis pour le maintien de la sûreté et de
la tranquillité publique . En même tems on a appris la retraite
du comte d'Ugglas , ci-devant gouverneur de Stockholm
; il a cherché dans sa terre un asyle contre les effets
de l'exaspération du peuple . Cette haine du peuple contre
les personnes qu'il enveloppe dans ses soupçons sur
les causes de la mort du prince royal , s'est portée jusque
sur le médecin appelé lors de la chute du prince pour
lui porter les premiers secours , et qui le trouva sans vie :
le docteur Rossi , c'est le nom de ce inédecin , a failli périr
le même jour que
le comte de Fersen ; il a été assailli , ses
habits ont été déchirés ; mais au moment où il allait être
frappé , profitant des avantages que lui donne sa force naturelle
, il a terrassé un de ses assaillans , et par une fuite
rapide se dérobant aux autres , il a trouvé asyle au palais
royal . On parle des derniers momens du comte de Fersen
d'une manière qui ferait présumer son innocence : on assure
qu'entre les mains du peuple , il le conjurait de l'épargner
, et protestait , de la manière la plus touchante , qu'il
était étranger à tout complot formé contre le prince royal .
On remarque que ce seigneur était superstitieux , que, doué
d'ailleurs de beaucoup d'esprit , il croyait ou feignait de
croire à l'art divinatoire . En voyage , partout où il passait ,
il faisait , dit- on , appeler le sorcier de l'endroit , et c'est
d'un de ces jongleurs qu'il avait appris qu'il perirait dans
une émeute populaire . On sait ce qu'il faut croire de ces
romans faits après coup sur tout homme dont l'histoire présente
un caractère tragique ; mais on rapproche cette opinion
MERCURE DE FRANCE , JUILLET 1810. 183
sur le comte de Fersen , de celle qui donne au ci -devant
roi de Suède un même degré de crédulité , et qui parmi
les officiers attachés à sa personne , met au premier rang
celui qui est chargé , par le prince , de lire pour lui dans
le livre de l'avenir. Un écrit satirique intitulé le Renard ,
embrasse l'ensemble de tous les derniers événemens ; il
fait à Stockholm une vive impression .
Jusqu'à présent , rien n'établit légalement l'existence du
complot , et rien ne justifie les soupçons auxquels la populace
de Stockholm a donné des suites si cruelies ; la chancellerie
de justice a fait un rapport sur l'événement , et présenté
à S. M. le résultat de l'enquête décrétée pour constater
la cause du bruit que le prince royal aurait succombé
d'une mort violente et par l'effet du poison . Rien encore n'a
été découvert , rien n'annonce l'existence du crime ; le procès
-verbal des médecins atteste même que ce crime n'existe
pas. Cependant la commission a proposé à S. M. d'inviter
chacun de ses fidèles sujets à dénoncer tous les faits qui
pourraient établir l'existence d'un complot contre les jours
du prince royal , et à en faire connaître les auteurs ou complices
: S. M. a daigné permettre de porter à la connaissance
du public l'approbation qu'elle a accordée à la proposition
précédente faite par la chancellerie , et une publication
solennelle a été faite en conséquence . « Puisse ,
dit , en terminant cette proclamation , le gouverneur Skiol-
» debrand , puisse le dieu scrutateur du coeur humain , permettre
que le crime soit découvert et puni , s'il y en a eu :
nou, dans le cas contraire , qu'une nation noble et respec-
» table soit purgée de la tache déshonorante d'un soupçon
n si affreux , ”
L'enterrement du prince royal a été différé . Quant à la
diète , elle devait se réunir le 15 juillet à Stockholm , mais
on ne présume pas que cette réunion ait lieu dans cette
capitale encore agitée du souvenir des derniers événemens ,
et au sein de laquelle règne un appareil militaire peu convenable
à la tenue des états . On désigne à cet effet une
ville assez voisine de Stockholm , où déjà plusieurs diètes
ont été tenues .
Les nouvelles de Valachie , de Gallicie et d'Autriche ,
continuent à parler des succès des Russes contre l'armée
ottomane , comme d'événemens aussi positifs que glorieux .
On a pour les célébrer chanté un Te Deum à Pétersbourg ,
le 22 juin : l'empereur Alexandre était revenu le 20 dans
sa capitale . Suivant ces nouvelles qui prennent un carac184
MERCURE DE FRANCE ,
tère d'authenticité , mais sur les détails desquelles on n'a
rien publié d'officiel , l'armée russe aurait battu celle du
grand-visir , dans plusieurs rencontres importantes ; la perte
des Ottomans en lués , blessés et prisonniers , serait à-peuprès
de vingt mille hommes , d'un grand nombre d'étendards
, et d'une artillerie considérable . Silistria serait tombée
le 29 à la suite de quelques jours de tranchée ouverte , et à la
veille d'un assaut . Le général en chef Kamenski pousse ,
ajoute-t- on , ses succès , et marche sur Schumlà où se
trouve le grand-visir en personne . Des lettres de Vienne ,
en date du 7 juillet , annoncent que déjà ce chef ottoman a
été attaqué de nouveau , que le désastre est grand , que la
consternation est entière à Constantinople , qu'on est disposé
au divan à faire la paix au prix des plus grands sacrifices
; qu'enfin , M. Adair est encore dans cette capitale ,
toujours inutilement attendu par la frégate qui doit le reporter
en Angleterre .
Le Moniteur annonce que le roi de Hollande est arrivé à
Hanôvre le 6 de ce mois , que S. M. a continué sa route
sans s'arrêter , pour Cassel où elle se rend auprès du roi
son frère . Ce monarque et son auguste épouse doivent
être arrivés en même tems dans cette capitale de leurs
Etats , de retour de leur voyage à Paris . Un autre journal
s'exprime ainsi une voiture mystérieuse est arrivée à
Hanovre des Français ont cru reconnaître sous cet équipage
le roi de Hollande accompagné de deux officiers ;
quelques heures après , le bruit s'est répandu que le roi de
Hollande avait abdiqué , et ne prenait plus que le titre de
prince Louis .
:
Le Moniteur a en même tems publié la note suivante ,
sous la date d'Amsterdam , 15 juillet :
« Hier , à dix heures du matin , le prince architrésorier
a fait son entrée dans cette ville . Il a été reçu par le duc
de Reggio , le général Dumonceaux , l'amiral Dewinter
et les autres généraux de terre et de mer . Les troupes
françaises et hollandaises , la garde royale , aujourd'hui
impériale , et la garde nationale , étaient sous les armes
et offraient un tres-beau coup - d'oeil . Les troupes hollandaises
manifestaient le plus vif enthousiasme la garde
nationale se montrait animée des mêmes sentimens que
les troupes .
le
» S. A. S. a été haranguée à l'entrée de la ville par
bourgmestre , M. Vander Poll , qui appartient à l'une
des principales maisons de cette capitale , et qui s'est touJUILLET
1810 . 185
jours fait distinguer par la fermeté et la sagesse de ses
principes .
par
Arrivé au palais , le prince architrésorier a été reçu
les ministres et les membres du conseil d'Etat .
» Le serment a été prêté aujourd'hui par les grandes
autorités , le conseil d'Etat , le Corps législatif , le bourgmestre
et ses adjoints . Il sera prêté demain par les troupes ,
et lundi par les tribunaux , le landrost et les autorités administratives
.
» S. A. S. a déclaré au ministre des relations extérieures
que ses fonctions étaient finies . Les ministres hollandais
dans les cours étrangères , ont été prévenus que leurs missions
étaient terminées . Les ministres étrangers résidant à
Amsterdam , ont cessé d'exercer leurs fonctions .
Le prince architrésorier se loue de l'accueil qu'il a
reçu , et de l'esprit qu'il a trouvé en Hollande , spécialement
dans la grande ville d'Amsterdam , qui , dans toutes
les circonstances , s'est montrée pénétrée des principes
qui peuvent seuls aujourd'hui sauver le commerce du
continent . "
Le roi de Naples poursuit ses préparatifs , et prélude au
succès qui doit couronner son expédition par des avantages
signalés nécessaires à la réunion de ses moyens ; les
Anglais ne peuvent réussir à l'empêcher d'opérer cette
réunion , comment résisteront - ils à l'ensemble de ces
moyens réunis , et dirigés avec cette audace qui seconde
le génie , avec ce courage qui donne à l'audace même le
caractère de la prudence ? On s'attend ici , écrit-on de Naples
, à de grands événemens ; le roi a une belle et excellente
armée , plus de 800 bâtimens de transport et 80 chaloupes
canonnières . Ses forces maritimes augmentent journellement
ses troupes sont remplies d'ardeur . Scylla est
le rendez-vous général , et Charibde retentit de cris d'alarmes.
Le roi jouit de la meilleure santé ; l'armée n'a point
de malades .
Voici sur la situation des affaires en Espagne un aperçu
pris d'après les rapports officiels et la correspondance des
généraux ,
« Le général Sébastiani a rendu compte que l'expédition faite contre
les insurgés des Alpujarras , a eu un plein succès . Les Anglais étaient
parvenus à faire réunir dans ces montagnes un corps d'environ 4000
hommes , qu'ils appuyaient par deux vaisseaux de ligne , et que les
généraux Belair et Godinot ont complètement battus . Une vingtaine
186 MERCURE DE FRANCE ,
d'officiers espagnols sont venus se rendre ; parmi eux se trouve le chefd'état
-major et directeur des opérations du brigadier Calvache , chef
de cette insurrection . En général , tous les Espagnols qui ont quelques
lumières , et qui n'attendent rien du désordre , renoncent au parti des
insurgés.
Tout est parfaitement tranquille dans la province de Grenade ;
les communes organisent des compagnies franches pour poursuivre les
brigands , et plusieurs corsaires armés dans divers ports de cette province
font journellement des prises . En dernier lieu , dans les montagnes
entre Antequera et Malaga , huit à dix villages se sont ligués
pour faire une chasse générale et détruire tous les malfaiteurs que
leur territoire pourrait recéler .
» Les communes des montagnes de Ronda se défendent contre les
bandes d'insurgés lorsqu'elles se présentent , ou envoient du monde
pour courir après celles qui sont éloignées de leur territoire .
» Les rapports du général Godinot sur les provinces de Cordoue et
de Jaen , ne laissent rien à désirer . La province de Séville donne
l'exemple . La noblesse , les propriétaires et le clergé sont aujourd'hui
bien convaincus qu'il est de leur intérêt particulier que le bon ordre
se rétablisse et se maintienne .
» Un autre ponton espagnol , l'Argonaute , qui servait d'hôpital , et
qui avait à son bord 650 prisonniers français malades , vint , dans la
nuit du 26 au 27 mai , s'échouer près de Matagorda . Les cables en
avaient été coupés par les malades eux-mêmes . L'ennemi fit tous ses
efforts pour le détruire par le canon ou par le feu pendant la dérive .
Les militaires des premiers corps d'armée se distinguèrent de nouveau
, dans cette circonstance , par leur dévouement à sauver leurs
malheureux camarades .
» Il y a , dans Cadix et dans l'ile de Léon , une mésintelligence
reconnue entre les Anglais et les Espagnols . Les premiers se sont emparés
du parc d'artillerie , et ont placé des canons pour tirer sur le
peuple dont ils craignaient le soulèvement . Les vivres y sont d'une
cherté excessive ; l'émigration s'y fait sentir , et on ne doute pas que
tous les négocians ne partent de cet endroit en proie à toutes les horreurs
de la guerre , de la discorde , de la famine et des maladies.
» Il y a également beaucoup d'émigrations à Carthagène . Par des
avis reçus de Cadix et de Gibraltar , on a appris que trois vaisseaux
de ligne espagnols , partis de ce port avec plusieurs familles qui quittaient
le pays , ont été arrêtés par les Anglais et sont détenus dans la
baie d'Algeziras . La junte de Cadix a fait vainement des représentations
pour les faire rendre ; les Anglais ont déclaré qu'ils voulaient
Les garder comme otages . Cet incident a augmenté le mécontentement
JUILLET 1810 .
187
des habitans de Cadix , qui commencent enfin à reconnaître que les
Anglais ne se prêtent à leur défense que pour leur propre intérêt.
» Les travaux du siége de Cadix se poursuivent avec la plus grande
activité ; les postes de droite et de gauche ont été rapprochés ; de
nouvelles batteries ont été armées : on met Puerto- Réal en état de
défense ; l'armement des chaloupes canonnières et des bombardes s'accélère
, et lorsqu'on aura réuni les munitions nécessaires , on chassera
entiérement l'escadre ennemie de la rade .
» Des avis certains et les nombreux déserteurs qui se rendent au 3 ¢
corps d'armée , annoncent que l'armée des insurgés en Catalogne est
dans le plus grand découragement , et qu'elle n'a plus la moindre
espérance de voir triompher la cause qu'elle soutenait .
» Les Valènciens voulant s'opposer aux siéges de Tortose et de Tarragone
, viennent de se présenter devant Morella au nombre de
16,000 hommes . Le général Montmarie occupait cette ville avec
2000 hommes . Malgré cette supériorité des forces de l'ennemi , il
l'attaque , l'enfonce , le met dans une déroute complète , et lui met
1200 hommes hors de combat.
» Dans les Asturies , le général Bonet a défait les insurgés toutes
les fois qu'il les a rencontrés . Son quartier - général est à Oviedo , ses
troupes occupent Grado et tout le pays entre la Narcea et la Navia ,
ses communications sont établies entre Saint-Ander et Léon ; il pourrait
se porter sans difficulté sur la Galice , mais il a reçu ordre de
rester dans ses positions actuelles , en attendant de nouvelles circonstances
.
» Les points de Léon et d'Astorga sont parfaitement assurés , et l'armée
de Portugal , en même tems qu'elle pousse avec vigueur le siége
de Ciudad- Rodrigo , observe toute la frontière du Portugal , depuis la
Galice jusqu'au Tage .
» Le 20 corps d'armée qui est en Estramadure , et qui occupe tout
le pays depuis Alcantara où il se lie avec le 6e corps , jusqu'à Zafra
où il communique avec le 5e , ne laisse pas un instant de repos aux
différens corps de l'armée de la Romana . Il les poursuit. sur tous les
points , les atteint presque toujours , les bat , leur tue du monde et
leur fait des prisonniers.
De fréquentes reconnaissances sont faites jusque sur les glacis
de Badajoz . Le 9 juin , le général Reynier alla lui-même en faire une
sur cette place ; il surprit les postes avancés qui étaient sur les routes
de Zafra et de Talaveyra , fit une vingtaine de prisonniers , en sabra
ou jetta dans la Guadiana un plus grand nombre , et enleva un troupeau
de 800 boeufs , 200 chevaux et 50 mules qui paissaient sous les
murs de la ville . Cès événemens se sont renouvelés plusieurs fois .
188 MERCURE
DE FRANCE ,
» La plus grande fermentation continuait à régner dans Badajoz ;
les mesures révolutionnaires de la Junte et de la Romana indignaient
tout le monde et donnaient lieu à des plaintes continuelles qui n'étaient
pas écoutées. Les enlèvemens des bestiaux y avaient occasionné des scènes
violentes . Les habitans de l'Estramadure réfugiés dans cette place ,
voyant arriver le tems de la récolte , et jamais l'effet de la promesse
de la Romana de les protéger dans leurs champs , lui ont déclaré que
puisqu'il ne pouvait pas éloigner les Français et mettre leurs propriétés
à l'abri des incursions , il fallait se soumettre au nouvel ordre des
choses . On assure que la garnison est également mécontente . Enfin ,
la Junte et la Romana sont généralement détestés . »
Nous terminerons cet aperçu par des détails intéressans
sur le siége de Ciudad - Rodrigo : - A la date du 29 juin ,
l'incendie était général dans la ville ; les batteries ennemies
affaiblissaient leur feu , celles des Français ont reçu l'ordre
de cesser le leur , un parlementaire a été envoyé dans la
place , et a présenté au gouverneur la sommation qu'on
va lire.
Monsieur le gouverneur ,
"
Les sommations que j'ai eu l'honneur de vous faire précédemment ,
et auxquelles vous avez répondu d'une manière négative , m'ont
obligé à déployer des moyens formidables qui ont dû vous convaincre
que la forteresse dont le gouvernement vous est confié , ne peut
plus tarder à être réduite aux dernières extrémités . S. A. S. le prince
d'Essling , commandant en chef l'armée de Portugal , qui est ici
présent , et dont la loyauté et l'humanité sont connues , m'ordonne ,
M. le gouverneur , de vous faire cette dernière sommation . Je
me plais à rendre justice à votre belle défense , et au courage qu'ont
montré les troupes de votre garnison ; mais ces considérations ,
toujours si recommandables près des armées francaises , sont perdues
pour vous si vous persistez désormais à prolonger une défense
inutile , et ce serait forcer , quoique à regret , S. A. le prince
d'Essling à vous traiter avec toute la rigueur que les lois de la
guerre autorisent . Si vous avez eu l'espoir d'être secouru par les
Anglais , vous êtes sans doute détrompé maintenant. En effet ,
comment auriez -vous pu ne pas reconnaître que si telle avait été
leur intention , ils n'auraient pas attendu , pour le faire , que
/ Ciudad-Rodrigo eût été réduit à l'état déplorable dans lequel il se
trouve? Votre situation , soyez -en bien convaincu , M. le gouverneur,
ne peut plus qu'empirer . Vous avez à choisir entre une capitulation
honorable et la vengeance terrible d'une armée victorieuse. Je vous
9
JUILLET 1810.
189
pri de me répondre et de me dire d'une manière positive ce que
Vous aurez préféré .
Agréez , M. le gouverneur , etc.
Signé , le maréchal duc D'ELCHINGEN .
Le Gouverneur a fait la réponse suivante .
Après 49 années de service , je connais les lois de la guerre
et mes devoirs militaires .
La place de Ciudad-Rodrigo n'est point en état de capituler ,
et n'a point de brèche formée qui l'y oblige .
En conséquence , je ne puis qu'engager V. Ex. à continuer ses
opérations contre la place . Je saurai moi-même par égard pour
l'humanité , et quand les circonstances m'en feront un devoir ,
demander à capituler , après avoir mis à couvert mon honneur ,
qui m'est plus cher que la vie .
Mais comme l'officier envoyé par V. Ex. a laissé croire que sa
générosité serait telle qu'elle voudrait bien me permettre d'envoyer
des dépêches au général anglais Wellington , j'accepterai cette
proposition . Les choses , jusqu'au retour du courrier qui serait
expédié , demeureraient in statu quo , et les hostilités seraient suspendues
; et , selon la réponse du général anglais , je ferai à V. Ex,
les ouvertures convenables .
J'ai l'honneur d'être , etc. ,
Signé , ANDRÉ DE KERRASTY.
M. le prince d'Essling n'a pas voulu accorder au gouver
neur la demande qu'il faisait d'écrire à lord Wellington .
Le feu a recommencé .
Dans cette réponse où l'expression du sentiment de brayoure
et d'honneur se trouve si bien empreint de la jactance
castillane , on voit aisément que le gouverneur de laplace de
Ciudad-Rodrigo ne veut qu'une chose , capituler sans avoir
de reproches à se faire : les Anglais entendent le feu qui
détruit ses remparts , et ils ne sortent point de leur position
pour le secourir le gouverneur veut savoir jusqu'à quel
point la fidélité de ses alliés peut justifier la témérité de sa
défense ; mais obligé de les attendre sans les consulter , il est
évident qu'il a peu de jours à compter avant de se rendre sans
les avoir vu venir . Pendant que la chute assurée de Ciudad-
Rodrigo prépare les opérations de l'armée de Portugal , S.
M. C. s'occupe , à Madrid , des soins du gouvernement , et
sacrifie au goût national en honorant de sa présence ces
spectacles périlleux et ces jeux sanglans où l'Espagnol aim
190
MERCURE
DE FRANCE ,
tant à signaler et son courage et son adresse . Les derniers
combats ont été d'une grande magnificence , c'est -à -dire ,
que les taureaux ont fait une belle résistance et qu'il en
a succombé un grand nombre sous le fer des terribles
matadors .
,
Au moment où nous écrivons , les nouvelles de Londres ,
à la date du 5 juillet , donnent des notions intéressantes
sur la position de l'armée anglaise . Elle assiste en quelque
sorte au bombardement de Ciudad -Rodrigo , dont l'inves
tissement est complet ; elle craint un mouvement de l'armée
française sur son flanc droit pour pénétrer en Portugal par
le sud : le général Hill avec seize mille hommes est chargé
de surveiller et de défendre le point menacé . On élève des
télégraphes de Lisbonne au quartier-général , et on recrute :
on prend tous les moyens pour engager la population à
s'armer ; l'engagement est regardé comme prochain et inévitable
. Les Anglais estiment à 60,000 hommes les forces
de l'armée française , y compris le corps du maréchal Ney,
qui , suivant leurs conjectures , se dirige sur Badajoz .
Mais l'attention du gouvernement anglais est vivement
appelée sur un autre point . Charles Cotton est devant
Toulon , mais l'escadre française est supérieure en force :
elle compte 17 vaisseaux de ligne , dont 4 à trois ponts .
L'amiral Colton a demandé des secours . Les Français
veulent- ils seconder l'expédition de Sicile ? Quelle destination
ont les 40,000 hommes réunis à Tarente ? Où doit
se porter une autre armée aussi forte stationnée sur les côtes
du golfe de Venise ? A- t-on encore des projets sur l'Egypte ?
Dans ces circonstances , les Anglais ne prennent soin de,
dissimuler ni leurs inquiétudes , ni leur étonnement de se
voir ainsi menacés sur une foule de points qu'ils prétendaient
envahir ou défendre . En effet , il y a loin de cet état
d'inquiétude , des alarmes et des ordres de l'amiral Cotton ,
à la prétention de fermer tous les ports , et de régner exclusivement
sur les mers , des événemens de la guerre du
Danube aux promesses de M. Adair , de la situation de la
Sicile aux proclamations jetées sur les côtes de la Calabre ,
des promesses faites au nom de lord Wellington à ses manoeuvres
en Portugal , du but de l'expédition dans la Baltique
à ses résultats . Enfin , il y a loin du projet d'invasion
du commerce anglais sur toutes les côtes du nord , à la
réunion de la Hollande , et à la prestation solennelle du
serment de son armée de terre et de mer à son nouveau
JUILLET 1810 . 191
souverain ; ét sì , en rapprochant ces divers événemens
le ministère anglais n'y voyait aucun sujet d'inquiétude , si
la nation anglaise n'y reconnaissait pas le constant ascendant
du génie sur la fortune , l'immensité des ressources
de l'Empire français , et la politique constante et forte qui
préside à ces destinées , il faudrait renoncer à attendre
aucune leçon des événemens , et rayer l'expérience des
élémens de la sagesse humaine .
PARIS.
LL. MM. II. et RR. sont de retour de Rambouillet à
Saint -Cloud. On annonce un voyage de l'Empereur dans
les contrées nouvellement réunies , après la solennité du
15 août . S. M. a tenu , le jour même de son arrivée à Saint-
Cloud , un conseil de commerce et de manufacture .
- Un décret impérial crée six maisons de couvens destinés
à recueillir et à élever les orphelines dont les pères.
sont morts officiers ou chevaliers de la Légion d'honneur ,
ou au service de S. M. dans quelque grade que ce soit,
pour le service de l'Etat . Ces maisons sont sous la protection
de S. A. I. Madame . Le nombre des élèves sera
de six cents . L'institution sera desservie par la Congré
gation religieuse existant sous le nom de Dames de la Congrégation
des Orphelines . Cette Congrégation ne connaîtra
d'autre supérieur spirituel que le grand aumônier ou l'évêque
diocésain . Une dotation de 200 mille livres de rentes
est affectée à l'institution . Les nominations seront faites
sur la présentation du grand chancelier de la Légion
d'honneur.
-
Le procureur-général impérial , près le premier conseil
de guerre permanent de la première division militaire ,
vient d'interjeter appel au conseil de révision dans l'affaire
de l'adjudant-commandant Victor Hugues , acquitté par
ce premier conseil .
—
L'épouse du général Sarrazin , retirée depuis deux
ans avec ses enfans en Suisse sa patrie , a écrit au ministre
de la guerre pour lui exprimer l'idée que son mari vient de
donner une preuve du dérangement de tête , dont il avait
donné des indices il y a quelques années . La fuite de son
mari la laisse sans secours , elle implore la justice du miaistre
.
-
Les obsèques solennelles de Monseigneur le cardinal
192 MERCURE DE FRANCE , JUILLET 1810 .
Caprara auront lieu le 23 de ce mois . On annonce que ,
par permission expresse de Sa Majesté , le clergé y paraîtra
processionnellement .
-Les registres d'inscriptions des Dames qui désirent
faire partie de la société de Charité maternelle , se grossissent
chaque jour , à Paris et dans les départemens , de
toutes les personnes les plus distinguées par leur nom , leur
rang , leur fortune , et l'estime publique dont elles sont.
déjà environnées .
ANNONCES .
Observations pratiques sur les bêtes à laine , etc. ; par Heurtaut- Lamerville
. Un vol . in- 8 ° . Prix , 3 fr. 25 c. , et 4 fr . 50 c . , franc de
port. Chez Arthus- Bertrand , libraire , rue Hautefeuille , nº 23 .
Calendrier perpétuel et historique , fondé sur les principes des plus ,
célèbres astronomes , tels que MM. Copernic , Galilée , Clavius , Cassini
, Newton , Lahire , Lalande , etc. Ouvrage indispensable pour
ceux qui composent des annuaires , des almanachs , etc .; pour ceux
qui , par goût et par état , s'appliquent à l'étude de l'histoire et de la
chronologie ; pour ceux qui désirent connaître les planètes , les constellations
, le calcul décimal , le rapport des mesures nouvelles avec les
anciennes , la population des départemens de l'Empire français et des
quatre parties du monde , etc. , etc. On peut s'en servir comme d'un
almanach ordinaire , sans aucun calcul ; et on aura l'agrément d'avoir
non-seulement l'almanach de l'année courante , mais encore celui des
années passées , présentes et futures , jusqu'à la fin des siècles Par
P. Dantal. Un vol . in -8° , orné d'une planche . Prix , 6 fr . , et 7 fr .
25 c . franc de port . Chez Auguste Delalain , imprimeur- libraire , rue
des Mathurins , nº 5 .
4
Traité de l'Education des Moutons , ouvrage accompagné de huit
grands tableaux , indiquant les moyens d'accroître et d'améliorer un
troupeau métis ordinaire , dans lequel on n'a introduit que des béliers
purs , etc.; par M. Chambon de M... , de la Société d'agriculture du
département de la Haute- Marne , ci-devant premier médecin des
armées , etc. Deux vol. in-8° , avec huit grands tableaux. Prix ,
12 fr. , et 15 fr . franc de port. Chez Arthus - Bertrand , libraire , rue
Hautefeuille , nº 23 .
Sous presse et du même auteur.
Traité des maladies des bêtes à laine , etc. Chez le même.
SBANE
MERCURE
DE FRANCE .
N° CCCCLXXI. -Samedi 28 Juillet 1810 .
POÉSIE .
MA PREMIERE AMITIÉ.
ENFANT j'étais ; le suis peut-être encore ,
Fuyant le joug , n'aimant que liberté ,
Et ne faisant que le mal que j'ignore .
Pleurais un bien à ma tendresse ôté ,
Un bel oiseau , délices de mon âge .
En son logis , pavillon de grillage ,
Ne le trouvant , demeurai tout pantois ;
Tandis , hélas ! qu'oublieux de sa cage
Lui s'égayait , envolé dans les bois.
-15
Lors , d'une main , portais sa nourriture ,
Tenais de l'autre un panier plein de fleurs
Il m'en souvient : mais , saisi de douleurs ,
Col nu , cheveux errants à l'aventure ,
Et les regards de larmes tout noyés ,
Laissai tomber herbe et grains à mes pieds .
Telle Ariane au bord des mers quittée ,
Plus que leurs flots de troubles agitée ,
Nul soin ne prend de serrer le bandeau
N
194
MERCURE DE FRANCE ,
Qui ceint sa tête et l'or de son réseau ,
Ni d'agrafer le voile où se dérobe
Son corps trahi par les plis de sa robe ,
Qui se détache , et suit le fil de l'eau :
En ses regrets , peu s'en faut , ´ insensée ,
De tout son coeur , de toute sa pensée ,
Sur l'horizon poursuivant un vaisseau :
Le désespoir qui l'émut pour Thésée ,
Moi , pauvre enfant , m'émut pour un oiseau .
Au doux printems , où nature est féconde ,
Prompt dénicheur , et fléau des buissons ,
Sous la feuillée , ombre verte et profonde ,
Guettais le lit de deux amans pinçons .
Mousse et duvet , butin pris à la ronde ,
01 Formaient ce lit , jouet des aquilons ,
Bâti sur l'air , comme tout dans ce monde .
De leurs enfans je fis mes nourrissons
Et de leurs cris n'entendis pas les sons .
Quelle pitié de mon coeur éprouvée
Vengea vos pleurs , lamentables parens !
Un seul petit resta de la couvée
Que fatiguaient mes soucis différens .
L'abus des soins , trompant mon espérance ,
Tournait à mort ce nid tant regretté.
J'appris de -là que funeste ignorance
Tue et détruit plus que la cruauté .
Mon doux élève, ah ! ce fut le ciel même
Qui te sauva : ce fut le Dieu suprême .
Qui nourrit l'homme et le frêle oiselet .
L'âge empluma , non sans éclat extrême ,
Son col brunâtre et son sein violet .
Privé pour moi , pour tout autre farouche ,
Que de plaisirs il me fesait goûter !
Battant de l'aile , il venait becqueter
Pain et millet , et baisers , sur ma bouche ;
Et sur ma main se poser et chanter .
Nous consumions à nous voir , nous entendre ,
Maints jours entiers , à mes livres promis.
Docte savoir né vaut amitié tendré !
Un pédagogue au latin crut me rendre
JUILLET 1810 ! 195
En séparant les folâtres amis .
Des vastes airs sa main t'ouvrit la route
Oiseau fidèle ! ô regrets ! j'en frémis :
" i
I
Tu pris ton vol pour me chercher sans doute.
Trop tard le sus .... Dieu ! comme avec effroi , it'
Mes cris , mes yeux , mon coeur , montant aux nues ,
D'un fol essor volèrent après toi ! ...
Peines d'amans , vous qui m'êtes connues¶
A nul mortel ne causâtes d'émoi
Egal au mien ; j'en sais trop le pourquoi :
Femmes ne sont tout- à- fait ingénues ;
Affronts secrets troublent nos amitiés :
MaisA par instinct , deux simples coeurs liés ,
Onc sans mourir n'ont leurs chaînes rompues.
Las ! tout plaintif , inconsolable , errant ,
Sous vieux tilleuls dont les têtes chenues
Ornaient d'un parc les sombres avenues ,
J'allais , lançais mon regard pénétrant.
Toutes les voix des hôtes des feuillages
D'heureux espoir me faisaient tressaillir ;
Tout chat rôdant , en filou des treillages ,
Semblait au coeur de griffes m'assaillir ;
Et toute feuille , arrivant sur les ailes
Qu'autour des fleurs déployaient maints zéphyrs ,
Me consternait , n'apportant point nouvelles
Du compagnon qu'appelaient mes soupirs .
Long-tems au loin mes courses le cherchèrent ; ITÍ
Et de mon sein gonflé de déplaisirs
Aveć sanglots ces plaintes s'épanchèrent :
<< Gentil pingon ! pauvret , tu vas mourir!
» Et n'auras su combien je te regrette !
> Où donc est-il ? quelle est donc sa retraite ?
» M'a-t-il cru las du soin de le nourrir? 7
> Tous deux vivions l'un à l'autre fidèles
な
> Sans nous tromper , sans boudeuses querelles ! ...
» La faim , la nuit , pour toi tout est danger.
Tu périras .... O chagrin ! ô colère !
» N'ai plus d'ami ! comment ne m'affliger?
» Sans un ami que fait- on sur la terre? »
N 2
196 MERCURE DE FRANCE ,
•
Disant ces mots , je reviens désolé ,
L'oeil aux aguets ; comme Ariane encore ,
De qui partout flotte l'esprit troublé
Sur l'onde amère où fuit ce qu'elle adore :
Triste comme elle , et comme elle isolé ,
Ne voyant plus , j'écoutais les ramages
Du bois épais quitté par le soleil :
Puis , à pas lents , m'écartais des bocages .
Pour mon oíseau je craignais mille orages ..
Voilà qu'un son à sa voix tout pareil
Frappe mon ame !; un cri fut ma réponse .
Ames toujours s'entendent de si loin !
Il vient , il vòle , et zéphyr me l'annonce ;
C'était lui-même !... ah , ciel ! tu fus témoin
Par quels transports , et par quelles caresses ,
Du coeur ailé j'accueillis les tendresses !
De notre sort Dieu même avait pris soin.
Ainsi charmé d'une amitié première ,
J'avais connu , dès mes plus jeunes ans
Et courts plaisirs , et longs regrets cuisans ;
Qu'est- il de plus dans l'humaine carrière ?
L'amour , peut- être , oiseau volage .... mais
Qui , s'il a, fui , ne nous revient jamais .
1
NEPOMUCENE , L. LEMERCIER .
ÉPITAPHÉ DU DUC DE MONTEBELLO.
Moissonné , jeune encore au sein de la victoire ,
Ci-gît le moderne Bayart.
Ne donnez pas des pleurs à la mémoire
De celui que pleura César.
Vaillant guerrier , sujet fidèle ,
Il fut de la patrie et l'amour et l'appui ;
Ce qu'il fit pour la Francé et la France pour lui
Vous offre des hauts faits le prix et le modèle.
F. FERLUS , correspondant de l'Institut,
directeur de l'école de Sorèze.
JUILLET 1810 . 197
ENIGME.
L'ANTIQUE hallebarde est dans ma main puissante ;
Souvent ainsi , lecteur , j'accompagne les rois ;
Privé de sentiment , sans forces et sans voix
Parmi mes ennemis je porte l'épouvante ,
Lorsque soudain je tombe au milieu de leurs rangs ;
Mais malgré la valeur dans moi toujours nouvelle ,
Au combat quelquefois je crains qu'on ne m'appelle ,
Et si j'y suis forcé par des chefs trop prudens ,
Ma main laisse échapper la victoire infidèle .
Mon règne passager est fini chez les grands ;
J'ai trois frères jumeaux , tous jaloux de ma gloire -
Nous sommes opposés de partis , de couleurs ;
Mais je marche au combat , certain de la victoire
Lorsqu'après moi je traîne tous les coeurs .
on el:"A
་ ་ འ་
Guy
LOGOGRIPHE.
DANS les mains d'une hospitalière ,
En gardant tous mes pieds , je procure le bien.
Lecteur , sans ma tête au contraire ,
De tout tems je ne valus rien .
Voulez- vous que je vous enchante ,
Rognez encore un de mes pieds .
Voulez -vous me voir déchirante ,
Tranchez encore , et vous m'éviterez .
Tantôt bonne , tantôt méchante ,
Cameléon à tout moment ,
Je puis même devenir pire ;
Mais sur quatre ou cinq pieds , le gourmand me désire.
Par M. ** , de Sens.
198 MERCURE DE FRANCE , JUILLET 1810.
CHARADE.
LA diligente Iris fait toujours bon accueil
A mon joli premier ;
Trop heureux le mortel qui reçoit de son oeil
Quelquefois mon dernier !
Pour y répondre on vaincrait tout écueil ,
6
Fût- on tout près de mon entier .
S.
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE
insérés dans le dernier Numéro .
Le mot de l'Enigme du dernier Numéro est Livre.
Celui du Logogriphe est Poule , dans lequel on trouve loup , pow ,
et Leu ( saint ).
Celui de la Charade est Merveille.
SCIENCES ET ARTS.
RECHERCHES SUR LES MOEURS DES FOURMIS INDIGÈNES , par
P. HUBER , membre des Sociétés d'histoire naturelle
et de physique de Genève , et associé de celle de
Tarn et Garonne . Avec cette épigraphe : -
Cherchez et vous trouverez .
Un vol. in- 8°. - A Paris , chez Paschoud, libraire ;
quai des Augustins , nº 3 .
LES personnes qui ne connaissent pas l'intérêt que
présente l'étude des animaux , particulièrement celle de
leurs moeurs et de leurs moyens d'existence , seront sans
doute surprises qu'on ait pu écrire un volume entier sur
les fourmis . Nous sommes , pour la plupart , sur cette
vaste scène de la nature , comme des enfans que l'on
ménerait dans une galerie de tableaux . Leurs yeux
seraient frappés du jeu et de la variété des couleurs , du
cadre et de la bordure ; tout au plus remarqueraient-ils
quelques grands personnages ; mais les rapports des
figures entre elles , leur disposition , et toutes les beautés
que l'on admire dans les chefs-d'oeuvre de l'art , n'existeraient
pas pour eux . De même , nous , à notre tour ,
occupés entièrement et toujours de nos intérêts individuels
et de cette variété infinie de soins que nous appelons
nos affaires , nous sommes aveugles sur ce qui ne
s'y rapporte pas immédiatement . Si nous admirons un
beau site , une vallée fleurie , une campagne fertile ,
c'est un plaisir d'un moment : l'ensemble nous frappe et
c'est tout. Cependant que de détails nous intéresseraient
encore , si nous savions les voir ! Regardez à vos pieds :
cette mousse que vous foulez est une plante vivante ,
admirablement organisée : vous en trouverez de mille
espèces . Les unes courtes et droites , s'élèvent comme
de petites colonnes ; leur tige unique porte ses fruits
200 MERCURE DE FRANCE ;.
dans une urne placée à son sommet et protégée par un
toit de soie . D'autres sont alongées , rampantes et tournées
avec une grâce infinie . Il y en a dont les feuilles
sont plissées avec une régularité admirable . D'autres
forment des touffes arrondies ou flottantes comme des
panaches . La végétation de ces petites plantes , la manière
secrette dont elles se marient , l'élégante structure
des urnes où leurs semences sont renfermées , tout cela
forme une variété de détails dont l'observation est pleine
d'intérêt . Par-tout où vous jetterez les yeux , vous y trouverez
ainsi des objets qui attireront votre attention , ou
du moins votre curiosité : il ne faut que les regarder .
Mais que sera -ce si passant à des êtres plus perfectionnés
vous examinez l'organisation des animaux vivans , leurs
actions ou forcées ou volontaires , leur industrie pour
se procurer leur subsistance , presque aussi variée que
nos arts , leur adresse pour protéger leurs petits ou se
sauver eux-mêmes , combinaisons tout aussi nécessaires
pour eux que l'est chez nous le grand art de la guerre ?
si , dis -je , vous entrez dans la contemplation de toutes
ces merveilles , vous verrez un spectacle mille fois plus
beau que celui qui vous avait frappé d'abord . Vous
verrez une nature vivante et animée , où vous n'apérceviez
que vous seul d'être sentant et jouissant ; et l'étude
réfléchie de cette nature infinie dans ses plus petites
productions comme dans les plus grandes , remplira
votre ame d'un plaisir inépuisable .
Mais ce n'est pas tout encore . L'examen attentif de
ces êtres doués d'une organisation différente et graduellement
compliquée , peut donner beaucoup de lumière
sur une autre organisation infiniment plus relevée , sur
celle de l'homme lui-même. Je ne parle pas seulement
de l'organisation physique , je parle aussi des facultés
intellectuelles ; car je suis persuadé que des observations
et des expériences bien dirigées sur l'instinct des animaux
, sont le moyen le plus direct , je dirais presque
l'unique voie d'acquérir quelques lumières sur la manière
dont se développe et s'exerce notre intelligence . C'est
ainsi que pour perfectionner l'anatomie de nos organes
physiques , et pour se faire des idées justes de leur
•
JUILLET 1810 . 201
"
action réciproque , il a fallu les étudier dans les animaux
plus imparfaits, où ils se trouvent à leur plus grand degré
d'isolement et de simplicité .
L'opinion que je viens d'avancer pourra paraître bien
hardie , mais je la crois très-vraie et très - susceptible
d'être appuyée par de bonnes raisons . Parmi les philosophes
qui ont cherché à sonder les profonds mystères
de notre intelligence , les uns ont voulu tout expliquer
d'après des données purement abstraites , tirées de leur
imagination et des idées qu'ils s'étaient faites à euxmêmes
de notre entendement ; c'était la méthode de
quelques philosophes anciens , c'est aujourd'hui celle de
la plupart des métaphysiciens allemands . Cette méthode ,
qui procède par création , n'a pas produit une seule
vérité dans la physique , où elle a été long-tems employée
. Elle ne paraît pas promettre beaucoup plus de
succès dans la métaphysique , où les phénomènes sont
plus compliqués et moins saisissables . D'autres , comme
Mallebranche et Locke , se conduisant avec plus de méthode
, ont voulu définir notre intelligence d'après l'observation
même de cette faculté ; ils ont cherché à en
suivre le développement dans le progrès de nos juge
mens et de nos actions . De cette manière ils sont parvenus
à lier entre eux bien des faits qui paraissaient
isolés ; mais ces profonds penseurs , en considérant
d'abord l'intelligence humaine , ont abordé la question
dans toute sa difficulté et dans un état de complication
qui la rend presque insoluble . Enfin , d'autres philosophes
ont senti qu'il fallait décomposer cette question si
difficile , et la réduire , en quelque sorte , à ses moindres
termes . De-là l'idée de la statue de Condillac , qui
d'abord n'ayant que des sens tout neufs et douée de la
faculté de penser , sans l'avoir jamais exercée , l'applique
successivement et par ordre aux impressions gra
duées que le philosophe lui fait éprouver : idée ingénieuse
sans doute , et à laquelle il n'a manqué que
d'être praticable , pour dévoiler tous les mystères de
notre entendement . Quiconque aurait cette statue à sa
disposition , pourrait faire de grandes découvertes
en suivant la marche que Condillac indique ; mais mal-
"
202 MERCURE DE FRANCE ,
heureusement cette statue , personne ne l'a eue ,
ni ne
l'aura jamais . Aussi chaque philosophe en l'instruisant
est obligé de faire lui-même la demande et la réponse ;
et comme chacun répond nécessairement avec les idées
qu'il s'est faites , avec les notions qu'il a acquises et
dont il ne peut se dépouiller , il y a l'infini contre un à
parier qu'il ne répondra pas juste à toutes les questions
comme la statue aurait fait . Ces méthodes diverses ,
imaginées par les métaphysiciens , étant toutes fondées
sur l'observation de phénomènes déjà très- compliqués ,
ne remontent pas assez haut dans les sources de nos
jugemens ; elles peuvent bien faire apercevoir la liaison
de quelques phénomènes , mais elles n'ont ni une direction
assez sûre , ni une force de pénétration assez puissante
pour revenir jusqu'aux premiers ébranlemens de
notre pensée.
L'étude de l'instinct dans les animaux , particulièrement
chez les insectes , où son action est très -variée ,
semble un moyen bien plus direct pour arriver sur ce
point à quelques notions certaines . Cet instinct qui les
entraîne à exécuter des actions très-compliquées et trèsrégulières
, sans réflexions , ou sans liberté de choix
apparentes , semble déjà , par lui- même , un modification
de cette intelligence libre qui nous permet de choisir
entre plusieurs actions diverses ; mais , ce qui rend
l'analogie plus forte , cet instinct des animaux n'est peutêtre
pas aussi complètement et constamment aveugle
qu'on s'est plu à le croire , sans trop l'avoir étudié.
Nous tenons d'une personne très - éclairée et très -digne
de foi , qui a fait sur ce sujet un grand nombre d'expériences
, que l'étendue de l'intelligence des animaux est
une des choses que l'on apprécie le moins . En étudiant
leurs habitudes et leurs besoins , en leur en faisant naître
de nouveaux , ont peut exciter en eux des idées ou des
passions qu'ils n'avaient point auparavant et dont ils
n'auraient pas paru susceptibles . Jusqu'à quel point
pourrait-on modifier ainsi et changer l'instinct des animaux
qui semblent n'avoir que de l'instinct pur et simple
sans aucune apparence de détermination volontaire ?
Comme cette mouche , qui après avoir été fécondée bâtit
JUILLET 1810 . 203
།
9
pour sa postérité un nid tout pareil à celui où elle est
née , et qu'elle n'a pas vu bâtir , y dépose ses oeufs , va
ensuite chercher plusieurs individus d'une même espèce
de chenille , toujours la même , toujours en poids égal ,
qu'elle blesse avec son aiguillon sans les faire périr ,
qu'elle dépose à côté de ses oeufs pour servir de nourriture
aux petits vers qui en doivent éclore , état dont elle
même avec d'autres organes ne semble pas devoir conserver
le sentiment et le souvenir ; et qui enfin , après
avoir achevé le cercle invariable de ces opérations mécaniques
, ferme son nid et meurt . Si c'est-là purement
de l'instinct , n'y aura-t- il rien de plus chez les animaux
qui vivent en société organisée , comme les fourmis et les
abeilles , dont la réunion et les travaux peuvent être ,
si l'on veut , attribués en grande partie à un instinct machinal
, mais où il faut pourtant reconnaître , dans certaines
circonstances , des preuves d'une volonté libre
d'un choix réfléchi , d'une influence communiquée ? Si
tout cela est prouvé par les faits , ne faut-il pas accorder
à ces animaux quelque chose de plus que de l'instinct ,
quelque étincelle de ce je ne sais quoi que nous appelons
intelligence ? ou plutôt , le mot d'instinct ne serait- il pas
une expression relative introduite dans notre langage ,
par l'ignorance où nous sommes des véritables sources
de ces déterminations en apparence irréfléchies ; de
même que le mot de hasard est relatif à l'ignorance où
nous sommes des véritables causes des événemens ? Il
n'y a point de hasard en soi . Les événemens les plus
compliqués , ceux dont les chances et la succession
semblent les plus bizarres , sont amenés par des lois aussi
invariables celles des mouvemens célestes que
lorsque ces rapports nous échappent par leur variété ,
leur complication ou les modifications qu'ils subissent ,
notre esprit , impatient du doute , leur suppose involontairement
une cause vague et idéale , et nous appelons
hasard ce qui ne nous paraît soumis à aucune loi.
De même nous nommons instinct ce qui ne nous paraît
soumis à aucun dessein régulier ; mais , à prendre les
mots pour ce qu'ils valent , celui- ci n'offre point d'idée
absolue . L'instinct de l'homme commence à l'enfant
;
mais
204
MERCURE DE FRANCE ;
nouveau né, qui prend avidement le sein de sa mère :
l'intelligence humaine finit aux tragédies de Racine et
aux découvertes de Newton . Quel est le terme où l'instinct
finit et l'intelligence commence ? Sans doute l'expérience
seule peut décider cette importante question ,
s'il nous est donné de la résoudre .
Les animaux , étudiés comme nous venons de le dire ,
offrent donc en réalité la statue que Condillac a imaginée.
Il s'agit d'animer cette statue par degrés , en examinant
les moeurs des diverses classes d'animaux , en
plaçant des individus semblables dans des situations différentes
, propres à produire sur leurs sens de nouvelles
impressions , ou enfin en observant avec soin comment
naissent en eux les impressions naturelles . C'est principalement
sous ce point de vue que nous allons présenter
à nos lecteurs les recherches de M. Huber sur les fourmis
, recherches extrêmement intéressantes , par leur
précision , leur certitude , et par le nombre des résultats
nouveaux et imprévus qui s'y trouvent consignés .
Mais d'abord il est indispensable que nous donnions
quelques idées générales sur la conformation des fourmis
, avant de parler de leur industrie , de leurs moeurs
et de leurs moyens d'existence . On nous pardonnera ces
détails . Si quelque voyageur venu de bien loin nous
décrivait une nouvelle peuplade de sauvages , on trouverait
tout naturel qu'il parlât de leur existence physique
avant de raconter leurs coutumes et leurs moeurs ; à plus
forte raison doit- il être permis de le faire ici où il s'agit
de sociétés innombrables et industrieuses , constituées
diversement , mais toujours de la manière la plus favorable
au bien-être général et particulier , sorte de solution
qui est la pierre philosophale des bons gouvernemens .
Si l'on prend une fourmi , sans la blesser , et qu'on
l'examine à la loupe ou au microscope , on voit que son
corps est composé de trois pièces principales , couvertes
d'écailles et unies par des articulations flexibles extrêmement
courtes et déliées . Ces trois pièces sont la tête ,
le corselet auquel sont attachées six pattes , et la partie
postérieure ou l'abdomen qui , dans certaines espèces ,
est armé d'un aiguillon , et chez d'autres renferme une
JUILLET 1810 . 205
the
ne
liqueur acide que l'insecte peut lancer à volonté , et qui
sert à le défendre. La tête , qui est la partie la plus impor
tante , a la forme d'un triangle . Sur les côtés on y remar
que deux grands yeux arrondis . Il y en a ordinairement
trois autres plus petits sur le sommet . Ces yeux donnentils
à l'animal la faculté de voir dans l'obscurité ? on ne
saurait l'affirmer , mais pourtant cela est probable , puisque
la plupart des travaux des fourmis s'exécutent dans
des souterrains . En examinant le devant de la tête avec
beaucoup d'attention , on y reconnaît une bouche et une
langue ; mais sur-tout on y remarque deux grosses dents
recourbées et crénelées que la fourmi peut écarter ou
rapprocher à volonté , comme des pinces . Ce sont ses
armes et ses outils les plus utiles ; elles lui servent de
doigts pour saisir les objets , de bras pour porter des
fardeaux , et de tenailles pour serrer son ennemi . Enfin ,
au-devant de la tête sont les antennes . Ce sont deux filets
déliés , composés d'un grand nombre de phalanges ou
d'articulations dont la sensibilité est extrême , et que la
fourmi peut faire mouvoir en tout sens avec une grande
agilité. C'est là que réside , pour elle , le sens du tou→
cher ; elle s'en sert pour palper les objets , sonder le
terrain , reconnaître sa route , et , si l'on ose le dire ,
elle s'en sert pour parler à ses compagnes . Car
peut-on employer un autre mot que celui de langage
pour désigner un procédé au moyen duquel on peut
communiquer des impressions amicales ou hostiles , de
terminer des actions dans d'autres individus , s'exprimer
mutuellement ses besoins ou ses désirs , enfin reconnaî
tre des compatriotes après une longue absence , ou les
distinguer des ennemis au milieu de la mêlée et sur le
champ de bataille ?
Tout ceci attribué à de simples fourmis pourra paraî→
tre fabuleux , mais je n'avance rien qui ne soit fondé sur
des faits et sur des observations de M. Huber . Il ne s'agit
point ici d'un roman ingénieux , d'une fiction spirituelle ,
ou d'un jeu d'imagination ; il s'agit d'expériences trèspositives
faites par un homme très-exact , et qui , dans
plusieurs autres recherches du même genre , a montré
autant de talent que de fidélité . Parmi les traits qu'il
206 MERCURE DE FRANCE ;
A
rapporte sur l'usage des antennes chez les fourmis , je
n'en citerai ici que deux , mais j'aurai encore l'occasion
d'y revenir par la suite en parlant de leurs batailles .
M. Huber raconte qu'il s'est quelquefois amusé à
disperser au milieu d'une chambre les débris d'une petite
fourmilière de terre ; d'abord c'était une grande confusion
; toutes les fourmis couraient çà et là , sans direction
déterminée . Elles erraient long-tems à l'aventure
avant de trouver un asyle caché où elles pussent se
réunir. Mais quand l'une d'elles avait découvert quelque
fente pour se glisser sous le plancher , elle ne se bornait
pas à se sauver seule ; elle retournait au milieu de ses
compagnes , et au moyen de certains gestes faits avec ses
antennes , elle leur indiquait la route qu'elles devaient
suivre ; elle en guidait même quelques-unes , et les conduisait
jusqu'à l'entrée du souterrain . Celles- ci une fois
informées servaient à leur tour de guides à d'autres .
Toutes les fois qu'elles se rencontraient , elles s'arrêtaient,
se frappaient avec leurs antennes d'une manière trèsmarquée
, et paraissaient mieux instruites de la route
qu'elles devaient prendre . Par ce moyen la fourmilière
se rendait bientôt toute entière dans le même asyle .
L'autre fait que je rapporterai est le suivant. Pour
observer plus aisément les opérations des fourmis ,
M. Huber les logeait dans des appareils vitrés , analo
gues à ces ruches de verre dont on se sert quand on veut
observer les travaux des abeilles . Il avait pris dans les
bois au mois d'avril une fourmilière qu'il avait transportée
en partie dans un de ces appareils , mais comme
elle était trop nombreuse , il avait remis le reste en liberté
dans le jardin de la maison qu'il habitait , et elles s'y
étaient fixées au pied d'un marronier . Au bout de quatre
mois qu'il eut observé les premières , il reporta l'appareil
vitré dans le jardin pour les rapprocher davantage
de leur état naturel , et il les plaça à douze ou quinze pas
de la fourmilière naturelle . Ces fourmis n'avaient eu
aucune communication entr'elles , car celles de l'appareil
vitré étaient placées sur une table dont les pieds plongeaient
dans des vases pleins d'eau , et il leur était par
conséquent impossible de s'échapper . Cependant elles
JUILLET 1810 .
207
ne se furent pas plutôt approchées de leurs compatriotes
que celles-ci les reconnurent. On les voyait se caresser
mutuellement avec leurs antennes , et enfin après bien
des pourparlers celles du marronier emmenèrent les
autres dans leur nid . Elles vinrent bientôt en foule chercher
les habitantes de la fourmilière artificielle , elles y
établirent une désertion complète , et bientôt tout l'ap¬
pareil fut dépeuplé . Ce fait n'a pas besoin de comment
taire , je me bornerai à ajouter qu'entre fourmis de
nations diverses la visite ne se serait pas passée si doucement
, et n'aurait pas eu des suites si amicales .
D'après ces exemples , on peut juger que les antennes
sont pour une fourmi un organe indispensable . Celles
qui en ont été privées sont dans le même cas où sont les
sourds-muets parmi nous . Un de nos meilleurs obser
vateurs , M. Latreille , rapporte que plusieurs fourmis
voyant souffrir une de leurs compagnes , à laquelle il
avait coupé les antennes , faisaient sortir de leur bouche
une goutte d'une liqueur transparente qu'elles versaient
sur la partie blessée .
Qu'on m'aille soutenir , après un tel récit ,
Que les bêtes n'ont point d'esprit . ( LA FONTAINE . )
Si le sens du toucher extrêmement perfectionné dans
les antennes des fourmis peut leur donner des moyens
de communications , et en quelque sorte un langage , il
est des cas où ces moyens ne suffisent plus . Par exemple ,
lorsqu'une fourmi a découvert au loin quelqué nouvelle
demeure plus sûre ou plus commode pour sa nation ,
quand elle a trouvé quelque bonne provision à dévaliser
, elle court aussitôt retrouver ses compagnes , leur
apprend la découverte de cette autre. Amérique , va de
l'une à l'autre , les flatte avec ses antennes , et semble ,
suivant l'expression de M. Huber , semble en vérité leur
proposer le voyage. Mais c'est peu d'en avoir décidé
quelques-unes . Comment leur expliquer le chemin ? Les
guider en marchant la première , et ne se perdant pas s de
vue? C'est la chose impossible , le pays est trop coupé ,
le moindre grain de sable est une montagne . Elles se
seront perdues avant d'avoir fait deux pas . Que faire
208
MERCURE
DE FRANCE
,
T
donc ? se porter mutuellement ? se porter , sans doute
c'est le plus sûr moyen . Aussi le prennent- elles . La fourmi
qui a fait la découverte saisit l'autre par ses deux mandibules
. Celle-ci se roule autour de son corselet , et voilà
nos aventurières en campagne . Arrivées à leur destination
, elles reconnaissent bien le lieu , puis repartent
chercher chacune un nouveau colon . Celles - ci à leur
tour en ramènent d'autres de la même manière , et le
nombre des émigrés croissant ainsi dans une progression
géométrique , on peut calculer qu'avant le vingtième
voyage , il doit y avoir plus d'un million de fourmis de
transportées .
En général , elles emploient ce moyen de transport
toutes les fois qu'elles veulent se rendre mutuellement
quelque service . M. Huber voulant attirer pendant l'hiver
quelques-unes de ses fourmis dans une partie de son
appareil vitré , où il pouvait les voir et les observer commodément
, s'avisa d'échauffer cette partie avec la lumière
d'une bougie ; car il savait que la chaleur plaît
extrêmement à ces insectes , dont elle accroît l'activité .
Quelques fourmis se trouvaient déjà dans cet endroit ;
« dès qu'elles sentirent cette chaleur bienfaisante , dit
» M. Huber , elles commencèrent à s'animer ; elles ma-
» nifestèrent leur bien- être en se brossant la tête et les
» antennes avec leurs pattes , et ensuite elles parcouru-
» rent rapidement l'espace échauffé . Lorsqu'elles ren-
» contraient d'autres fourmis , elles s'en approchaient , et
» je les voyais faire jouer leurs antennes avec une sin-
» gulière volubilité , puis repartir à l'instant. Elles pa-
>> raissaient vouloir remonter sous la cloche , car elles
» allaient jusqu'au bord de la table ; mais retenues sans
>> doute par la douce chaleur qu'elles éprouvaient dans
» le cadre de verre duquel j'avais approché la bougie ,
» elles y revenaient souvent . Elles prirent enfin le parti
» de monter dans l'étage supérieur . Je connaissais assez
les moeurs des fourmis pour ne pas douter qu'elles
n'allassent avertir leurs compagnes de cette chaleur à
» laquelle elles attachent tant de prix . En effet , j'en vis
bientôt deux redescendre dans le cadre portant à leur
» bouche deux ouvrières qu'elles déposèrent , à la place
» la
JUILLET 1810.
209
la plus chaude . Elles retournèrent aussitôt dans le haut
» de la ruche . Les nouvelles arrivées , après s'être ré-
>> chauffées , montèrent aussi sous la cloche ; et je les vis
>> peu de minutes après redescendre toutes quatre por-
>> tant chacune une autre fourmi suspendue . Ce trans-
» port continua dans une progression rapide , jusqu'à ce
» que l'on vît arriver par centaines les recruteuses avec
» leurs protégées , et qu'il ne restât plus aucune fourmi
>> dans la partie supérieure de la fourmilière . Quand je
>> cessais de chauffer le cadre , les fourmis remontaient
>> sous la cloche , mais je leur faisais répéter ce trait
» de sociabilité toutes les fois que je rapprochais le
» flambeau . »
Dans un prochain article je décrirai , d'après M. Huber ,
la singulière industrie des fourmis pour assurer leur subsistance
, et maintenir leur population , en un mot les
constitutions de leurs sociétés . On y verra que les
fourmis sont en général des peuples chasseurs et pasteurs
mais quelques-unes de leur nation ont aussi des
esclaves de leur espèce , et se les procurent par des expéditions
pareilles à celles que nous envoyons à la traite
des noirs . Enfin nous parlerons de leurs guerres , aussi
acharnées que celles des abeilles , et de leur art militaire
qui est extrêmement perfectionné .
BIOT.
LITTÉRATURE ET BEAUX-ARTS .
REVUE LITTÉRAIRE .
CHANTS D'HYMEN.
UN événement qui fixe les regards du monde , et excite
les acclamations de deux grands Empires , est fait sans
doute pour inspirer tous les arts : mais le plus brillant de
fous , celui de la poésie , doit sur- tout se rendre l'interprète
de l'enthousiasme général . Aussi les poëtes en foule se
sont-ils empressés de célébrer le grand et heureux hyménée
qui , dans l'étroite union de l'Autriche et de la France ;
offre à l'Europe le gage d'une prochaine et longue paix .
Depuis plusieurs mois , l'espace consacré à la poésie
dans ce journal a été presque uniquement réservé aux
poëmes qu'un si mémorable événement a fait naître . Nous
en avons inséré un grand nombre ; et nous avons fait remarquer
le mérite particulier à chacun d'entre eux , les diverses
couleurs poétiques , et les formes plus ou moins heureuses
que leurs auteurs avaient données à la louange et à l'admiration
. Cependant il nous a été impossible de transcrire
tout entières , ni même de mentionner plusieurs pièces
dignes d'attirer l'attention des lecteurs . Nous consacrerons
cette fois notre Revue littéraire à l'analyse des principales :
et si , dans des ouvrages d'ailleurs médiocres , il se rencontre
quelques traits heureux , ennoblis par la circonstance , nous
nous empresserons de les recueillir .
Parmi les divers chants d'hymen qui ont paru dans ce
journal , quelques- uns se sont particuliérement fait remarquer
par le cadre ingénieux que leurs auteurs ont choisi .
C'est ainsi , pour ne pas citer de plus nombreux exemples ,
que Mme la comtesse de Salm a porté jusque dans l'Elysée
le bruit des applaudissemens et des chants de joie qui retentissaient
dans nos murs ; nous a montré les ombres des
héros attentives et charmées ; et au milieu d'elles Ossian
célébrant celui dont les exploits font pâlir la renommée
de Fingal , Corneille se plaignant en vers énergiques de
voir ses vieux illustres ( 1 ) surpassés , et Sapho chantant
(1) Expression de Corneille.
1
MERCURE DE FRANCE , JUILLET 1810. 211
sur la lyre la beauté , l'hymen , les fêtes et les douces prémices
de la paix . Ainsi M. Amaury-Duval , dans un songe
d'Alexandre qu'il nous donne pour un fragment imité du
poëte Arrien , fait prédire au héros de la Grèce , pendant
les solennités de son hymen avec la plus belle des filles de
Darius , les triomphes et l'hyménée d'un héros inconnu qui
doit un jour surpasser sa gloire ; remet en images dans un
songe , devant les yeux du Marédonien , les prophéties du
brachmane Calanus ; rend ainsi Alexandre lui -même témoin
de l'hymen de ce héros dont la grandeur future l'importune
; lui fait parcourir avec les nouveaux époux le vaste
Empire soumis à leur pouvoir ; place successivement sous
ses regards les grands travaux ordonnés par le monarque
vainqueur pour la prospérité de ses peuples ; et , ne se bornant
pas
à célébrer l'auguste alliance qui est le principal
sujet de la composition , profite de l'étendue de son plan
pour faire décrire les merveilles de la civilisation moderne
par un poëte qui , ne connaissant pas les termes avec lesquels
nous les exprimons , a dû nécessairement laisser dans
ses descriptions un certain vague poétique très -heureusement
saisi , et dans lequel il était fort difficile de garder la
juste mesure . Ajoutons que l'auteur du songe d'Alexandre
s'est inis à l'abri de tous les reproches qu'on peut faire à la
prose poétique , en nous offrant son ouvrage comme une
traduction d'un poëte ancien . Il a pour lui l'exemple de
Fénélon qui ne donna son chef- d'oeuvre que comme la suité
d'un livre de l'Odyssée , comme un essai de la manière
dont il faudrait traduire en prose l'Odyssée elle-même , et
tous les poëmes de l'antiquité.
La plus remarquable des pièces qui nous restent à examiner
, est encore offerte au public, comme une imitation
d'un de ces poemes les plus célèbres . C'est un treizième
livre de l'Eneide que M. Michaud suppose avoir été ajouté
par Virgile à ce magnifique ouvrage , auquel on sait que
son auteur n'eut pas le tems de mettre la dernière main .
C'est ce que rappelle M. Michaud dans un court avertissement.
Tout le monde sait , dit-il , que Virgile avait le projet de corriger
l'Enéide ; mais peu de gens savent que ce grand poëte , si difficile sur le
mérite de ses ouvrages , avait fait , lorsqu'il mourut , de nombreuses
corrections à son poëme . Dans le voyage qu'il venait de faire en Grèce ,
il s'était rempli du feu et du génie d'Homère ; mécontent sur-tout du
caractère qu'il avait donné à Enée, et corrigeant ses vers sur les bords
Q 2
212 MERCURE
DE FRANCE
,
mêmes du Permesse , il avait fait de son héros un favori de Mars et de
Minerve , noble comme Alcide , intrépide comme Achille , sage et
grand comme Agamemnon , le modèle des rois et des capitaines . Un
Consul Romain , contemporain de Boëce , fut le premier frappé de
ces changemens , et les recueillit dans une édition qui se trouve encore
de nos jours à la bibliothèque de Florence , où les savans vont la consulter.
Parmi les additions heureuses que nous a conservées ce précieux
manuscrit , on voit dans la description du bouclier d'Enée ,
après les destinées de la ville éternelle , celles d'un peuple plus grand
que les Romains et qui devait descendre de Francus , compagnon
d'Enée. Ces prédictions poétiques sont d'autant plus remarquables ,
que nous les voyons se réaliser , et que l'imagination du poëte , dans
son Héros qu'il a rendu parfait , semble avoir deviné le Héros que
l'Europe admire aujourd'hui.
Le manuscrit de la bibliothèque de Florence renferme aussi quel
ques fragmens d'un XIIIe livre que Virgile avait ajouté à son poëme ,
et dont Maffer , qui vivait au XIV siècle , a publié quelques vers .
Pour faire juger ces fragmens , j'en donne ici une imitation abrégée .
Dans le mariage d'Enée et de Lavinie , on reconnaîtra facilement un
mariage plus illustre . La poétique antiquité semble avoir fait l'histoire
des événemens dont nous sommes témoins : j'ai cherché à faire revivre
ses tableaux ; et si je puis recueillir d'honorables suffrages , je m'estimerai
heureux d'avoir fait entendre la voix de Virgile au milieu des
concerts de la France et de l'Europe.
L'étendue de ces fragmens , qui ne sont pas ici présentés
comme tels , mais qui forment au contraire un ensemble
dont toutes les parties sont très-bien enchaînées , a pu
seule nous priver de la satisfaction de les offrir dans cet
ensemble aux yeux de nos lecteurs . Nous tâcherons du
moins de faire apprécier par des citations tout le mérite
de ce morceau , où l'on remarquera sur-tout des allusions
très - ingénieuses et des imitations réelles et très-heureuses
du plus grand des poëtes latins .
Les Troyens sont vainqueurs , le Tibre soumis ; Vénus
vient aux murs de Laurente annoncer au roi Latinus que
l'Amour doit réparer les maux de la guerre , qu'un noble
hymen va bientôt unir Lavinie et le roi des Troyens .
« Par les soins d'un Héros qu'ont annoncé les Dieux ,
> Le monde verra naître un siècle glorieux ;
> Et sous ses lois , la Paix , vierge pure et sacrée ,
» Ramènera les joura de Saturne et do Rhée. »
JUILLET 1810 . 213
Ainsi parle Vénus , et ses divins accen's
Sont plus doux que la voix des zéphyrs caressans ,
Quand leur troupe légère , après de longs orages ,
Appelle le printems , éveille les bocages.
La Paix , fille du Ciel , respire dans ses yeux ,
Et tempère l'éclat de son front radieux ;
Son seul aspect bannit le deuil et les alarmes ;
Jamais , jamais Vénus ne montra tant de charmes .
La jeune Lavinie avoue • en rougissant ,
Les transports inconnus d'un amour innocent.
La fille des Latins , dans l'excès de sa joie ,
Forme déjà des voeux pour les enfans de Troie ,
Et sourit à l'espoir , épouse d'un héros ,
D'être l'heureux lien de vingt peuples rivaux.
On se souvient alors qu'aux bois de l'Albunée
Le vieux Faune aux Latins prédit cet hyménée ;
Qu'aux branches d'un laurier chéri de Latinus ,
Des abeilles d'Hybla les essaims suspendus
Du peuple belliqueux venu sur ce rivage
Jadis avaient offert la prophétique image .
Drancès va dans le camp des Troyens offrir à leur roi k
main de Lavinie. Le héros accepte le traité . Dites à Latinus
, répond-il ,
« Dites-lui que mon coeur n'a d'autre ambition
› Que de donner des lois à ma chère Ilion ,
> De protéger ses fils , d'affermir son empire ;
> Et que la paix du monde est la gloire où j'aspire . »
Il dit : et son discours qui charme tous les coeurs ,
De Bellone irritée a calmé les fureurs.
Près de ses fils chéris , la mère est sans alarmes ;
L'épouse , sans frémir , entend le bruit des armes ;
Et des pontifes saints l'hymne religieux
Fait retentir les airs et monte jusqu'aux cieux.
La Déesse aux cent voix , qui , dans son vol rapide ,
Devançant les Troyens et leur chef intrépide ,
Des fleuves parcourait les bords ensanglantés ,
Et du bruit des combats effrayait les cités ;
Messagère de paix , aux lointaines contrées
Va publier des Dieux les promesses sacrées ,
Et des monts d'Erétrie aux rivages des mers
Rend l'espoir et la joie à vingt peuples, divers .
214
MERCURE DE FRANCE
Mais bientôt Lavinie , Teur roi destinée ,
Vers le camp des Troyens en triomphe amenée ,
A quitté de Picus les autels révérés ,
Et les murs de Laurente à Faune consacrés ;
Les jardins , les palais qu'animait sa présence ,
Et les beaux lieux témoins des jeux de son enfance .
Le printems renaissait . et couvrait de ses dons
Les bords des flots sacrés et la cime des monts.
L'Espérance au front gai , de guirlandes parée ,
Descendait lentement de la voûte azurée :
Les fleuves , les vallons , les bois harmonieux ,
Chantaient , chantaient l'Amour , le plus puissant des Dieux ;
Et des rives du Tibre aux forêts d'Albunée ,
Les échos répétaient , Gloire au Dieu d'hyménée !
Un prêtre de Vesta , pontife révéré ,
Alors commence un chant à l'Hymen consacré.
9
Le héros des Troyens , leur invincible appui ,
Invoque Jupiter pour son peuple et pour lui ,
Et suspend aux autels de la divine Astrée
Son bouclier vainqueur , présent de Cythérée ,
Chef-d'oeuvre où l'ennemi terrassé par son bras
Voyait d'un oeil surpris , au milieu des combats .
D'un Ilion futur la pompe triomphale .
Sur sa terrible égide à Turnus si fatale ,
Le Héros a juré , noble soutien des lois ,
D'affermir le repos des peuples et des rois :
A sa voix , l'Hyménée aux mortels favorable
A fermé de Janus le temple redoutable .
Un jour ses fils viendront y contempler en paix
Les dards couverts de poudre et les clairons muets ,
Les casques des héros et leurs lances oisives ,
Et des peuples vaincus les images captives .
Eole , dans ce jour , des monts de l'Etrurie ,
Près de lui rappela l'Auster et l'Aquilon ,
Et retint tous les vents dans leur noire prison ;
Apollon , sur son char que la pourpre colore ,
Sortit plus radieux des portes de l'Aurore ;
JUILLET 1810 . 215
pur,
Le puissant Jupiter , dans l'éclat d'un ciel
Parut tout rayonnant d'or , de pourpre et d'azur ;
Et des Heures du jour la troupe fortunée ·
Vint entourer en choeur les autels d'Hyménée .
Au moment où Phébus , au sein des flots amers
Eut caché sa clarté , charme de l'univers ,
Le Tibre , tout- à - coup , dans ses grottes profondes ,
D'innombrables flambeaux vit resplendir ses ondes ;
Flore orna ses jardins de guirlandes de feux ;
Soeur brillante du jour et rivale des cieux ,
La Terre avait aussi ses astres , ses étoiles ,
Et la Nuit s'étonna d'avoir perdu ses voiles .
L'on a inséré dans ce journal un chant d'hymen de
M.Baour-Lormian , qui a mérité d'être distingué, sur- tout
par son élégance et par l'heureuse construction de la période
poétique . C'est encore , à ce qu'il nous semble , ce qui
distingue principalement un second chant du même poëte ,
qui renferme le passage suivant :
Ainsi que de Vénus l'astre pur étincelle
Sur le front joyeux du matin ;
Ainsi de son berceau lointain
Nous vient dans sa fraîcheur une jeune immortelle .
Dú maitre choisi par nos coeurs
Salut , épouse bien aimée !
Conquête de sa renommée ,
"
Viens attacher le myrte à ses drapeaux vainqueurs.
Voici la fête désirée ,
Et le jour du triomphe à nos destins promis ;
Jour de gloire et d'orgueil pour la France enivrée !
Jour d'effroi pour nos ennemis !
J'entends au loin tonner les bronzes pacifiques :
Les colombes du Pinde , à ce noble signal ,
Désertent les bois poétiques ;
Et le temple des arts , sous ses brillans portiques ,
Reçoit leur essaim virginal.
Habitant de l'Olympe aux cinres éthérées ,
Hymen , Hymen , entends nos voeux !
Viens sur des bases assurées
Élever le bonheur de nos derniers neveux !
L'Univers en suspens à tes genoux s'empresse
216 MERCURE DE FRANCE ,
Le sceptre attend un héritier ;
Et dans le fils de sa tendresse ,
Il faut qu'un Roi puissant revive tout entier.
Déjà la flamme nuptiale
Présage aux nations l'éclat de ce beau jour
Déjà sur sa tige royale
Fleurit un rejeton d'amour .
D'une douce chaleur , d'une fraîche rosée ,
Le ciel lui verse tous les dons ,
Et l'Astre paternel entoure de rayons
Sa jeunesse fertilisée .
De mille prodiges divers
Le siècle de César a marqué son aurore ;
De mille prodiges encore
Il doit étonner l'Univers .
La Paix sourit à nos offrandes ;
Ses autels , parés de guirlandes
Fument de l'encens le plus pur .
L'aigle s'affranchit du tonnerre ;
Il se repose de la guerre
Dans le calme d'un ciel d'azur.
•
On trouve aussi de l'élégance dans une Ode sur le ma
riage de l'Empereur , par M. le chevalier Fourcy , capitaine
d'artillerie de la Garde impériale ; le style en est
généralement facile , harmonieux , et , ce qui vaut mieux
encore , le poëte y considère le sujet sous des rapports
pleins d'intérêt et de grandeur . Il fait parler Charlemagne ,
et ce fragment du discours qu'il lui prête ne paraîtra pas
indigne du héros .
« Hapsbourg , dissipe tes alarmes ,
Disait l'auguste chef des Francs ,
Napoléon pose ses armes ,
a Et sa main , pour sécher leurs larmes ,
Va s'étendre vers tes enfans.
» Par d'éclatantes destinées.
» Du monde fixant les regards ,
» Sur vingt nations enchaînées
» Ils levaient leurs , têtes ornées
Du diadème des Césars .
JUILLET 1810 . 217
» Mais des champs heureux de la France
* L'aigle prit son rapide essor ;
> Et , sur l'Univers en silence ,
» Brillant de gloire et d'espérance ,
» Il étendit ses ailes d'or .
» Par lui mon antique héritage
» A mon sceptre enfin est rendu.
» Vaillant héros , monarque sage ,
» Il va termiuer mon ouvrage
» Depuis dix siècles suspendu .
» De l'Europe vainqueur et père ,
>> Ses bienfaits suivent ses exploits .
» Les peuples qui lui font la guerre
» Sont accablés par sa colère ,
» Et régénérés par ses lois.
» Déjà le trident britannique
» Du foudre vengeur est frappé ,
» Du Niémen à l'Atlantique ,
» Et du sein de la neige arctique
» Aux rochers brûlans de Calpé .
» Enflés d'une vaine assurance ,
» Tes fils quatre fois l'ont bravé .
> Ils sont tombés sous sa vengeance ;
» Et quatre fois , par sa clémence ,
» Tu vis ton trône relevé .
› Le chêne , qui de la tempête
> Soutint les assauts redoublés ,
» Courbe enfin sa superbe tête ,
› Et de sa chute qui s'apprête
» Il sent ses rameaux ébranlés.
» Soudain de l'arbre qui chancelle
» Se sépare une branche en fleurs
» Qui de la tige maternelle ,
» Au sein d'une tige nouvelle ,
> Va perpétuer les honneurs.
> Autriche , maison fortunée ,
9
» Laisse à d'autres les soins guerriers ,
Toi que les myrtes d'hyménée
2-18
MERCURE
DE
FRANCE
,
» De plus d'éclat ont couronnée
» Que la victoire et ses lauriers .
» L'astre brillant qué Vienne adore
» Se lève sur les champs français ;
Et pour l'Europe , qui l'implore ,
Sa douce lueur est l'aurore
» Des jours de bonheur et de paix . D
M. Morin , auteur d'un poëme sur le fameux siége de
Gênes , fait annoncer par l'organe de Dieu même ces grandes
et heureuses destinées dont M. Fourcy a mis le présage
dans la bouche du fils de Pepin . Le maître des rois s'adresse
à la Religion qui s'est présentée devant son trône les yeux
en pleurs , pour obtenir de sa clémence la paix du monde :
vole , lui dit-il ,
« Vole aux rivages admirés
» Que féconde la Seine , en sa course légère ;
» Resserre des liens sacrés ,
Et d'un chaste hyménée accomplis le mystère .
•
«
Dispense , en ce jour solennel ,
» Les trésors infinis de la grâce divine ;
» Promets , au nom de l'Eternel ,
» Des fils dignes en tout de leur noble origine .
» Je ne suis plus le Dieu. vengeur ,
» Terrible en ses décrets , que la crainte environne ;
ע
Je suis le Dieu consolateur
Qui pardonne lui- même , et qui veut qu'on pardonne .
Pour exprimer des idées à - peu- près semblables , et surtout
les mêmes sentimens , deux autres écrivains ont adopté
une fiction de Racine.On sait que ce grand poëte fit, à l'âge
de vingt-un ans , une ode sur le mariage de Louis XIV et
de Marie-Thérèse , dans laquelle il faisait parler la Nymphe
de la Seine en vers un peu différens de ceux de Phèdre et
d'Athalie , mais qui eurent alors beaucoup de succès , et
valurent une pension an jeune poëte . M. Berquín , fils , plus
jeune encore , et M. J. B. R*** qui montre plus d'habitude
d'écrire , ont imité tous deux Racine , jusque dans le
choix du rhythme qui pouvait être plus heureux . Nous citerons
du premier une strophe où la nymphe elle-même rappelle
le poétique hommage qu'elle rendit autrefois à l'épouse
JUILLET 1810 . 219
et
de Louis XIV . Cette strophe est la dernière , et nous semble
la mieux faite . Elle renferme une intention poétique ;
et ce n'est point ici le cas d'être sévère , l'auteur r'a que
dix-sept ans .
O du ciel le plus bel ouvrage !
O toi qui , près de ton époux ,
Vois toute la France , à genoux .
De ses voeux vous offrir l'hommage !
Daigne agréer le mien . Jadis , aux mêmes lieux
( Trente lustres , depuis , ont fui devant mes yeux ) ,
Je célébrai THÉRÈSE ; elle accueillit mon zèle .
Aimable déité de nos heureux climats ,
Seras-tu plus sévère qu'elle ?
Non ; ta bonté , LOUISE , égale tes appas .
Le talent de M. J. B. R*** nous a paru plus exercé .
Les strophes suivantes suffiront pour en donner une idée :
elles nous ont semblé dignes d'être mises sous les yeux
des lecteurs , tant par la tournure générale des vers que
par la convenance et la propriété des idées .
Oh ! qu'il est doux d'être le gage
D'un inaltérable repos !
LOUISE , et Toi , puissant Héros ,
De votre hymen voilà l'ouvrage .
Jupiter quelquefois aux moindres des humains
Se plaît à dispenser des jours purs et sereins ;
Aussi bien que leur rang leur bonheur est vulgaire .
Princes , il est pour vous un sort plus glorieux :-
Le bonheur des Rois de la Terre
S'accroit de tout celui qu'ils font naître autour d'eux .
Comme mes ondes fugitives
S'égarent en plusieurs détours ,
Pour prolonger avec leur cours
Leurs dons épandus sur mes rives :
Ainsi , dans tous les lieux où vivent des Français ,
Princes , portez souvent vos pas et vos bienfaits .
Partout la foule accourt , de vos regards avide :
Partout volent vers vous les rapides Désirs ,
La douce Joie à l'oeil humide ,
Et les Jeux en tumulte , et les rians Plaisirs .
220 MERCURE DE FRANCE ,
Mais quoi ! quelle aveugle furie
Agite encor de pâles feux ?
Dans le coeur d'un Peuple orgueilleux
Quelle rage est encor nourrie ?
Au lieu qui voit tomber mon onde au sein des mers ,
J'irai , j'aborderai le Dieu des flots amers :
Neptune , tu peux tout sur la liquide plaine .
Sur la Terre aujourd'hui la Discorde a cessé ;
Commande enfin que ton domaine
Soit des seuls Aquilons désormais menacé .
L'ode d'où sont tirés ces fragmens nous a rappelé des
stances lues par M. J. Lingay au Lycée impérial , dans
la séance publique du 7 juin 1810. L'auteur y peint d'une
manière poétique l'auguste alliance de l'Autriche et de
l'Empire français .
« Le Danube et la Seine ont marié leurs ondes :
>> Toujours purs , puissent- ils , en étendant leurs eaux ,
> Se mêler dans leur cours aux fleuves des deux mondes...
» Puisse un jour la Tamise y confondre ses flots ! >>
D'autres poëtes , et particuliérement M. Crouzet , proviseur
du Lycée Charlemagne , ont publié sur le même
sujet des pièces d'un mérite distingué , à en juger par les
fragmens que nous avons été à portée d'en lire : mais nous
n'avons pas ces pièces sous les yeux . D'autres que nous
avons lues tout entières , méritent d'être louées pour l'intention
; mais ce n'est pas en poésie que l'intention doit
être réputée pour le fait ; et quel que soit le sentiment de
bienveillance et de faveur avec lequel on examine¹tout ce
que fait naître l'enthousiasme inspiré par l'événement qui
le justifie le mieux , on sent bien qu'il est impossible de
trouver dans tout des beautés qui permettent la louange .
Nous terminerons en faisant observer à ceux qui se plaignent
encore de la stérilité de notre littérature , que si ja mais
aucun événement ne fixa aussi fortement l'attention de
l'univers , et n'excita chez un grand peuple de si vives acclamations
, jamais aussi aucun événement n'inspira un si
grand nombre de poëtes , et ne fit naître autant d'ouvrages
parmi lesquels il en est plusieurs que les Muses non moins
que la patrie avouent ( 1) .
(1 ) Nous apprenons à l'instant même qu'il va paraître un Chant
nuptial , par l'auteur des Tombeaux de Saint- Denis , et que l'on
JUILLET 1810. 221
ELISA ET ALBERT.
ANECDOTE SUISSE. ( Suite . )
-
APRÈS le départ de son père , Albert resta plusieurs
heures abîmé dans la douleur la plus profonde ; il aurait
donné mille fois sa vie pour cet excellent père , mais il ne
pouvait se déterminer à un lien que tous les sentimens de
son coeur repoussaient l'image de cette Emilie adorée
était trop fortement empreinte dans son coeur , pour qu'il
eût seulement la pensée qu'elle pût jamais s'effacer ; appartenir
à une autre femme lui paraissait à-la-fois un supplice
et un parjure . Il faudra donc , se répétait- il avec désespoir
, affliger mon père , et blesser des amis qui n'ont cessé
de me combler de bontés . Ah ! sans doute , il le faut ,
tout plutôt que d'être l'époux d'une autre que d'Emilie.
Il n'était embarrassé que de la manière dont il éviterait
le lien qui lui était offert . J'ouvrirai mon ame , pensait- il ,
à la bonne tante Gertrude , elle sentira que cette union
ferait aussi le malheur de sa nièce chérie ; et ce ne peut
en être un pour cette jeune personne , à peine sortie de
l'enfance , qui ne sait pas encore ce que c'est que
l'amour ,
de renoncer à un homme qu'elle n'aime point , et dont
elle n'est point aimée . Cette résolution lui donna un peu
de calme , il put s'occuper des ordres de son père ; il fit
détruire avec assez de plaisir les tristes restes du pavillon
des fiançailles , et jeter tous les débris des A et des E ; puis
il s'enferma dans le cabinet de son père , pour chercher
des papiers qu'il devait expédier avec des envois de mousseline
. M. Elman lui avait , à cet effet , laissé la clé de son
bureau ; il avait déjà ouvert plusieurs tiroirs , lorsqu'une
lettre ouverte et pliée en long lui tomba sous la main :
elle était étiquettée de la main de M. Elman : Lettre de
mon amie Gertrude au sujet de mon fils . Il importait trop
que
retrouve dans cette nouvelle production , la verve et la noblesse de
style qui distinguent son Elégie .
On annonce aussi , sur le même sujet , une scène lyrique de M. de
Millevoye.
Nous ferons connaître ses deux pièces dès qu'elles auront été pus
liées.
222 MERCURE DE FRANCE ,
à Albert de connaître les sentimens de la famille Mesner
sur ce projet , pour résister à l'envie de la lire : il l'ouvrit ,
et voici ce qu'elle contenait.
"9
1
29
n
ກ
-
Il n'y a que le coeur d'un père , mon cher et digne ami ,
» et d'un père tel que vous , qui puisse comprendre le bonheur
que je viens d'éprouver : j'ai besoin de vous le faire
» partager , puisque c'est à vous que je le dois . Quoi !
mon Elisa , cette fille chérie deviendra la vôtre ! elle fera
» le bonheur de votre aimable et vertueux Albert ! ce voeu
de nos coeurs va donc être accompli ! Il me semble qu'à
présent je n'ai rien à désirer dans ce monde , que de
trouver pour ma petite Lucy un second Albert , mais du
» moins le vôtre deviendra son frère et son protecteur . Ah !
" combien nous avons agi prudemment , cher ami , en
" cachant avec soin à nos enfans notre projet d'union ! sans
» doute ils nous auraient tout de même obéi , mais le coeur
» veut être libre dans son choix : il se refuse trop souvent
à des liens formés par l'autorité paternelle ; et combien
" nous sommes plus heureux , que ce soit un amour réciproque
qui forme celui qui bientôt unira nos enfans !
Vous ne m'avez point surprise en m'assurant que votre
" fils avait su apprécier le vrai mérite de mon Elisa ; cent
" fois j'ai observé avec délices son émotion quand elle
chantait , la promptitude avec laquelle il saisissait dans
" nos lectures les traits qui avaient quelque rapport à un
" , sentiment vif et profond . J'ai vu plus d'une fois ses yeux
» humectés de larmes à la peinture d'un amour réciproque
» et d'un mariage heureux . Quelquefois n'étant plus le maître
de son émotion , il s'approchait de moi , il pressait
" ma main de ses lèvres ; et si j'avais eu trente ans de
moins , j'aurais pu me croire moi -même l'objet de son
» attachement ; car ce bon jeune homme , aussi délicat que
sensible , ne se permettait rien qui pût troubler sa jeune
amie , ou alarmer ses parens , mais il était facile de voir
qu'il avait quelque chose à m'apprendre et à me demander.
Réunissons- nous , me disait-il un jour , pour
faire le bonheur du meilleur des pères , pour rendre sa
vieillesse heureuse ; ne formons qu'une seule famille .
» C'était assez m'en dire , mais je n'encourageai pas son
" entière confiance , parce que je respectais vos droits , et
» que c'était à vous qu'il devait d'abord ouvrir son coeur .
» Je me réservais de pénétrer dans celui de ma nièce ; il
> en était tems , et c'est avec délices que je viens d'y lire ,
net d'entendre de sa bouche naïve l'aveu d'un sentiment ,
n
21
"
JUILLET 1810 . 223
» dont sa jeunesse et sa timidité ne me laissaient pas soup-
" çonner la violence . J'ai d'abord mis l'entretien sur le
mariage , c'était la première fois que nous traitions en-
» semble un tel sujet ; elle en a été surprise , et m'a de-
» mandé en tremblant ce que cela signifiait ? Que votre
"
27
22
29
29
-
-
» père pense à vous établir , chère Elisa ; la fréquence de ses
" accès de goutte l'alarme , et ..... Je n'ai pu achever , elle
» était à mes pieds , et ses mains jointes avec force , ses
» traits altérés , peignaient mieux son effroi que ses paroles
entrecoupées . Ma mère , ma tante , mon amie
s'écriait - elle , ah ! par pitié sauvez-moi du malheur... qui
» me menace , ou de résister à mon père ... Jamais , non
» jamais……….….Les sanglots coupèrent sa voix , elle cacha son
visage sur mes genoux . Relève -toi , mon Elisa ; calmetoi
; d'où te vient cette affreusé terreur pour un lien auquel
il faudra tôt ou tard te soumettre ? Pourquoi , ma
> bonne tante , ne puis- je pas rester comme vous ? Lucy
» se mariera , j'éléverai ses enfans ; mais moi , non , non
jamais . Elisa , lui ai - je dit avec fermeté , une telle répu-
" gnance n'est pas naturelle à votre âge : il faut qu'elle soit.
» le résultat d'un esprit sans jugement , ou d'un coeur prévenu
; dans le premier cas je dois rectifier vos idées ;
dans le second .... Ma fille , mon élève me refusera -t - elle
» sa confiance ? ce coeur que j'ai formé , ne doit- il pas m'être
ouvert ? Mon Elisa,, laisse - moi y lire et y verser le
baume de l'espérance et de l'amitié . Je lui ouvris mes
» bras , elle s'y jeta , et son aimable visage collé sur le mien ,
» avec une voix si basse qu'à peine pouvais -je l'entendre ,
» elle nomma Albert , et me jura que , lui seul excepté , elle
» n'appartiendrait jamais à personne . Mon ami , pensez
રે
» à l'excès de mon bonheur , il m'entraîna malgré moi ;
j'aurais dû la préparer au sien par degrés ; je n'en fus pas
la maîtresse . Eh bien ! c'est lui , c'est Albert , m'écriai-je !
le plus respectable des hommes t'a choisie pour être sa
fille ; le plus aimable te demande pour son épouse……..
» Comment vous peindre sa surprise , son saisissement , le
» doute même de ce qu'elle entendait ? pendant long- tems
» elle ne put parler. Quoi ! dit- elle enfin , je pourrai faire
son bonheur, m'en occuper sans cesse ?.. Mon frère entra
* dans ce moment , et comprit à notre air ému que sa fille
était instruite . - Eh bien ! Elisa , lui dit-il , consens -tu à
être la plus heureuse des femmes ? Celle d'Albert , dit
l'aimable petite avec l'ingénuité qui la distingue ! et con-
* fuse elle cacha encore sa rougeur contre mon sein .
"
-
Non ,
224
MERCURE DE FRANCE ,
monami, le bonheur n'est point une chimère , nous allons
" le fixer au milieu de nous , votre fils sera le mien , ma fille
sera la vôtre . O mon cher Elman , eussions-nous jamais
» pu être plus heureux ? je ne le crois pas , et je suis sûre
que vous pensez là - dessus comme votre amie . »
GERTRUDE MESNER.
Cette touchante lettre tomba des mains du pauvre Albert,
il les joignit sur son front. Dieu ! Dieu ! s'écria -t -il , que
ferai-je ? que deviendrai -je ? j'anéantirai donc moi seul le
bonheur , les espérances de tant d'êtres chéris , si dignes
d'être heureux . Ah ! s'il ne fallait leur sacrifier mon
que
bonheur et ma vie ! Mais il faut plus , il faut les rendre
heureux . Eh ! le puis-je avec le sentiment qui me dévore ?
Plus il réfléchissait à sa situation , et plus elle lui paraissait
difficile et cruelle ; la plaie de son coeur si profonde , si
envenimée , cessa de lui paraître son unique malheur . Il
pensa d'abord douloureusement à ce père si bon , si indulgent
; il s'était sans doute avancé bien imprudemment ,
mais c'était dans l'idée d'assurer la félicité d'un fils chéri ;
il convenait que l'ensemble de sa conduite avait dû les induire
tous en erreur , et il se reprochait amérement de
n'avoir son père , et même Mlle Gertrude ,
pas eu pour pour
une confiance qui aurait tout prévenu . Il pensait ensuite à
la pauvre Elisa , ce coeur simple et naïf lui était donc entiérement
acquis ; une jeune personne sensible et vertueuse
lui avait donné toutes ses affections , sans qu'il les eût recherchées
, pendant que la plus adorée des femmes le
trahissait , et payait le plus tendre attachement de la plus
noíre ingratitude . Ces différentes idées se succédaient si
rapidement dans son ame , qu'il ne put s'arrêter à rien , et
qu'après une heure ou deux de réflexions vagues et pénibles
, il rentra dans sa chambre sans avoir pris aucune
détermination , et sentant seulement qu'il était le plus malheureux
des hommes . Il eut cependant assez de présence
d'esprit pour se faire excuser chez M. Mesner , où il était
attendu , et plus que jamais dans la circonstance actuelle ;
elle ne lui permettait pas une excuse ordinaire ; il prétexta
donc une indisposition , qui le laisserait quelques jours à
lui-même , et il résolut pendant ce tems-là de prendre un
parti décisif qui pût le tirer d'une position si cruelle . Sa
tendresse pour son père , et la délicatesse qu'il devait avoir
pour Elisa , le tourmentaient tour-à - tour ; cette jeune fille
lui inspirait le plus tendre intérêt , mais il éprouvait trop
fortement,
-
JUILLET 1810 . 225
fortement, que rien ne peut alléger la douleur de n'
pas aimé de ce qu'on aime , pour en avoir même l'
rance . Les combats les plus douloureux n'aboutissalenta
rien , et toujours il sortait de ses rêveries avec le désespoir
dans l'ame , et la plus ardente passion dans le coeur .
Pendant que notre jeune homme est dans cette situation
inactive et cruelle , nous allons donner à nos lecteurs plus
curieux , ou moins discrets que son père , quelques détails
sur l'objet qui lui inspirait une passion aussi vive ; nous
les abrégerons autant que possible , parce que nous avouons
que ce n'est pas cette femme qui nous intéresse .
Emilie de Valcé était la soeur cadette de M. Bremont , ce
banquier lyonnais , parent par sa femme de M. Elman ,
chez qui Albert avait passé près de deux années ; Emilie ,
veuve à vingt ans d'un homme âgé qu'elle avait épousé pour
se marier , vivait depuis lors dans la maison de son frère
et sous l'égide de sa belle-soeur , beaucoup plus âgée qu'elle ,
mais fort gaie , fort animée , aimant le monde , et dont la
surveillance n'était pas bien sévère . Si tous les prestiges de
la séduction , de la figure la plus délicieuse , des grâces ,
de la coquetterie la plus fine et la plus exercée peuvent
excuser un amour insensé , notre Albert n'est que trop justifié
; il avait dix neuf ans quand il arriva à Lyon avec un
coeur tout neuf qui n'avait aimé vivement que son père , et
n'avait encore battu pour aucune femme . Emilie de Valcé
avait alors 25 ans . Le crêpe , les voiles du deuil avaient fait
place à tout ce que la mode a de plus recherché et de plus
favorable pour faire impression sur un jeune homme , qui
s'aperçoit pour la première fois qu'il a un coeur et des yeux :
cejeune homme étaitlui-même d'une figure trop remarquable
pour ne pas mériter qu'on fit quelques frais pour attirer ses
regards , et la belle Emilie n'en négligea aucun . Une même
habitation renouvelait sans cesse pour eux les occasions de
se voir ; le timide jeune homme se serait contenté de les
saisir , Emilie sut les multiplier ; avec une complaisance
infatigable elle le mit au fait des usages du monde où il
allait vivre ; elle se promenait avec lui dans tous les endroits
dignes d'être vus ; elle lui expliquait tout , et fut pour son
jeune élève ( comme elle l'appela bientôt ) le mentor le
plus aimable et le plus tendre . En revanche il avait pour elle
cette foule de petits soins de société qui mettent continuellement
en rapport , il copiait sa musique , il en faisait avec
elle , il dirigeait ses lectures , il l'accompagnait au bal , au
spectacle , il arrangeait son bouquet, il était son écuyer à
Р
P
226 MERCURE DE FRANCE ,
cheval , son conducteur en phaéton , et ne la quittait guère
plus que son ombre . Emilie n'épargna rien pour le subjuguer
entiérement , et n'y réussit que trop . Tour- à - tour
élégante , brillante comme la plus jolie et la plus aimable
des Françaises , simple et bonne comme une Saint-G*** ,
exaltée comme une Allemande , passionnée comme une Italienne
, quelquefois fière et réservée comme une Anglaise ,
elle l'entourait de tous les genres de séductions , et cepen-
'dant elle ne l'aimait pas ; carEmilie était coquette au suprême
degré , et la coquetterie et l'amour vrai , l'amour exclusif
sont incompatibles . Une coquette n'aime qu'elle-même , et
la passion , qu'elle inspire sans la partager , n'est absolument
pour elle qu'un spectacle amusant et flatteur pour sa vanité ;
cette ame dont elle dispose , ce coeur qu'elle agite ou calme
comme elle le veut , cet être heureux ou malheureux par
elle , qui attend son sort d'un mot , d'un regard , lui font
éprouver la même jouissance que celle d'un despote de
l'Inde , qui voit autour de lui une foule d'esclaves prosternés
dans la poussière , attendant la mort ou la vie ;
coupent les têtes , les coquettes les renversent , voilà la
différence ; et n'est - elle pas en faveur de celui qui ne fait
qu'ôter la vie , pendant que l'autre la voue an malheur ?
ils
Celle du jeune Albert fut complétement tournée ; il
aima avec égarement , avec idolâtrie , et son aveu , échappé ,
malgré lui , d'un coeur qui ne pouvait plus contenir ce
qu'il éprouvait , fut si touchant , eut un tel caractère de
vérité et de passion , que la coquette Emilie , qui avait
attendu ce moment avec impatience pour rire in petto de
l'amour du bon jeune homme , en fut émue et troublée , et
crut un instant elle-même qu'elle le partageait . Tous les
voeux , toutes les pensées d'Albert étaient de s'unir pour
la vie à celle qu'il`adorait ; il n'eut pas même le désir de
former avec elle une liaison d'un autre.genre , il aurait craint
de profaner cette image sacrée , et son respect pour elle
égalait son amour ; mais il lui répéta mille fois et chaque
jour , qu'il n'aurait jamais une autre compagne , lors même
qu'il serait assez malheureux pour cesser de l'intéresser .
Mon Emilie adorée , lui disait-il alors en pressant sa main
sur son coeur , cette main m'appartiendra , ou ton Albert
aura bientôt cessé de vivre ; tu es libre et tu m'aimes ; je
t'adore et j'ai le meilleur des pères ; je ne te demande que la
permission de lui faire connaître mon Emilie , et je suis sûr
de son aveu. Elle alléguait alors la différence de leur âge , de
leur religion ; elle était catholique , et Albert réformé ; elle
JUILLET 1810. 227
9
voulait , disait - elle , mettre son amour à une plus forte
épreuve , et loin de diminuer il augmentait chaque jour.
Malgré sa violence , Albert ne se faisait pas d'illusion sur
les difficultés qu'il aurait à vaincre ; il savait combien M.
Elman tenait à sa ville , à ses principes religieux , à la simplicité
de ses moeurs républicaines ; et les quatre ou cinq
années que madame de Valcé avait de plus qu'Albert paraî
traient aussi un obstacle . Cent fois il avait entendu dire à son
père qu'il fallait absolument , dans le lien du mariage , que
mari eût au moins quelques années de plus que sa compagne
, pour qu'ils fussent contemporains . Il redoutait donc
un refus positif , mais en même tems il connaissait assez la
tendresse de son père , pour être sûr qu'il lui pardonnerait
lorsque son sort serait décidé , et qu'il recevrait comme une
fille chérie la femme charmante qui aurait consenti à faire
le bonheur de son Albert : il ne cessait donc de la presser
'des'unir en secret . Emilie était très - embarrassée ; ce qu'elle
avait regardé comme un jeu , auquel elle était très -accoufumée
devenait une affaire sérieuse et décisive ; elle
était sur le point d'être prise dans ses propres filets , et ne
savait comment s'en arracher. Jamais elle n'avait eu la
moindre idée d'épouser son jeune adorateur ; quitter les
délices de Lyon pour aller vivre à S. -G*** , à la tête d'une
manufacture de mousseline , elle dont toute l'ambition et
tous les désirs étaient d'aller vivre à Paris ; épouser clandestinement
un jeune homme qu'elle croyait trop honorer
en recevant son hommage ; solliciter le pardon d'un fabricant
de toiles , qu'elle mettait si fort au- dessous d'elle
quitter le beau nom de Valcé pour le modeste nom d'Elman
; rien de tout cela ne pouvait même entrer dans son
esprit . Mais que ferait-elle de la passion violente qu'elle a
inspirée , et qu'elle a eu l'air et même quelquefois le jeu
de partager ? car un amour vrai et passionné est presque
toujours contagieux ; Emilie se sentait entraînée par celui
d'Albert ; sans en avoir le projet , elle lui répétait ce qu'il
lui disait avec tant de feu et tant de vérité . Dans ces momens-
là elle croyait l'aimer autant qu'elle en était aimée
et lui n'en avait pas le moindre doute : mais cette illusion
n'était que momentanée chez la coquette , et prenait toutes
les couleurs de la réalité pour le jeune homme sensible et
passionné , qui voyait tout au travers du prisme de ses
propres sentimens .
Cependant chaque jour il devenait plus pressant pour
obtenir la main de sa belle amie , et peut- être y aurait-elle
P 2
228 MERCURE DE FRANCE ,
enfin consenti pour le guérir de son amour désordonné ,
lorsque la Providence envoya à son secours un de ses anciens
adorateurs , le marquis de Rosane , le seul qui , avant
Albert , eût paru s'attacher sérieusement à elle ; il avait
même annoncé hautement ses intentions de mariage ,mais
rebuté par sa coquetterie , il avait cédé cette conquête à ses
nombreux rivaux . Depuis trois années elle n'avait plus entendu
parler de lui , et plus d'une fois elle avait regretté
son titre et sa fortune , lorsque tout -à -coup il reparut à Lyon
plus brillant que jamais . Emilie était à la campagne de sa
belle-soeur avec Albert , lorsqu'elle apprit cette nouvelle
elle regarda ce retour comme un coup du sort , et décidée
à tenter au moins ce moyen de se débarrasser du passionné
Albert , elle prit congé de lui , pour trois jours au plus ,
( lui dit-elle , qu'elle voulait passer à Lyon pour mettre
ordre à ses affaires , avant que de prendre un parti décisif.
Elle lui défendit de la suivre , et il n'en aurait pas eu l'idée ,
toute la famille restant à la campagne ; il la vit partir sans
lui avec douleur , mais jamais encore elle ne lui avait donné
autant d'espérance. Je vais accélérer notre bonheur ,
lui dit - elle avec un de ses plus doux sourires , lorsqu'il
l'aida à monter en voiture , et bientôt , mon cher Albert ,
nous ne nous quitterons plus . Il imprima un baiser de feu
sur la main perfide qu'il tenait et qui pressait la sienne.
-Emilie , Emilie , quand te reverrai-je ? Dans trois
jours , mon ami , plus tôt s'il m'est possible , tu peux t'en
fier à mon coeur. -- Il ferma la portière , et le malheureux
ne la revit plus .
--
Arrivée à Lyon , elle eut bientôt trouvé le marquis de
Rosane , qui la cherchait de son côté ; il l'assura qu'il ne
venait que pour la revoir : elle lui dit avec plus de vérité ,
qu'elle n'avait quitté la campagne que sur la nouvelle de
son retour : ils se jurèrent mutuellement qu'ils n'avaient
cessé de penser l'un à l'autre , et n'avaient connu de bonheur
qu'en se retrouvant . Emilie joua tout son jeu , et ne
se montra jamais plus séduisante ; elle semblait avoir renoncé
à toute coquetterie . Cette foule d'adorateurs qui
avait éloigné le marquis , s'était dissipée ; Albert s'occupait
tellement d'elle , l'entourait si fort de ses soins et de
son amour , qu'il avait à-peu -près dispersé tous ses rivaux;
on attendait que son caprice pour le beau jeune Suisse fût
passé ; en sorte que le marquis de Rosane la trouva tou-
Jours seule
au lieu de cette gaieté folâtre , elle était rê-
Yeuse , triste , attendrie , et lui parut une beauté nouvelle ,
JUILLET 1810 . 229
Dès la seconde visite , elle lui parla avec le ton du sentiment
et de la confiance . « C'est mon heureuse étoile qui
vous ramène , lui dit - elle avec sensibilité , mille fois je
vous ai désiré , je n'ai jamais eu plus besoin d'un ami . ·
Rosane , êtes-vous encore l'ami d'Emilie ?
Rosane . Je le suis à la vie et à la mort , belle Emilie ;
mettez - moi de grace à l'épreuve , rien ne me paraîtra difficile
pour vous en convaincre .
Emilie . Je ne vous demande qu'un conseil et votre appui ;
mon frère yeut que je me remarie .
Rosane . Le barbare ! ne pas vous laisser jouir quelques
années au moins de votre liberté !
Emilie baissant les yeux . Ce n'est pas ma liberté que je
regrette , elle n'a fait que m'égarer, et depuis long-tems je
l'ai soumise à la raison ; heureuse si j'en eusse d'abord fait
cet usage , si j'avais plutôt senti le prix d'un ami tel que
vous ! je vous éloignai jadis par ma légèreté ; à présent mon
malheur et mes regrets vous ramènent .
Rosane . Aimable enchanteresse ! Emilie ! non , vous ne
serez plus sacrifiée , je le jure ! et quel est ce nouveau lien
que votre coeur et votre raison repoussent? Un vieillard ,
sans doute , un second Valcé .
Emilie. Non , bien au contraire , un enfant , un jeune
Suisse de dix-huit ans , je crois , parent de ma belle -soeur ,
habitant la petite ville de St.-G*** ; c'est une affaire de
famille ; le jeune homme croit m'aimer , parce qu'on lui a
dit que cela convenait . C'est un très -bon enfant , mais il
faudrait , ou qu'il eût quelques années de plus , ou que
je fusse la folle Emilie d'autrefois , ou qu'il habitât Paris ,
et non pas ce trou de St -G*** ou que je n'eusse pas
revu ..... celui que je commençais à oublier .
....
Rosane. Adorable Emilie , vous à St. -G*** ! vous la
compagne d'un petit commis de mousseline , qui ne saura
pas sentir le prix de ce qu'il possède ! car c'est cela , n'est-ce
pas ?
Emilie. Oui , c'est cela même ; mais que faire ? mon frère
l'exige.
Rosane . N'êtes-vous pas libre à présent de refuser ?
Emilie . Mon frère est mon aîné de vingt ans , il a les
droits d'un père ; il dit que je suis trop jeune pour rester
veuve .... Il faudrait au moins que ..... Ah ! si vous étiez
le même qu'autrefois , si j'avais retrouvé mon Rosane ?
Rosane. Le même pour vous , chère Emilie , et votre
thevalier envers et contre tous. Je repars après demain
230 MERCURE
DE FRANCE
,
pour Paris ; acceptez-vous une place dans ma chaise , et
me donnez-vous le droit d'être votre défenseur ?
A quel titre , demanda Emilie ? Est- ce seulement un
ami ? est-ce encore un amant ? sera-ce bientôt un époux que
je vais suivre?
-
Ce sera tout ce que vous voudrez , lui dit Rosane en se
jetant à ses pieds , tout ce qui me donnera le droit de
vous consacrer ma vie et de faire votre bonheur. Emilie
n'en demanda pas davantage , et consentit à tout ; elle
échangeait le simple Albert , St.-G*** et la fabrique de
mousseline , contre l'élégant Rosane , Paris et le titre de
marquise , elle se serait crue insensée de balancer . Il y
avait bien quelque chose à dire à sa précipitation , à ce
départ subit avec un homme qui n'était pas encore son
mari ; mais elle était libre , elle n'avait que ce moyen
d'éviter les scènes d'Albert , et de se débarrasser de lui ,
Les sentimens que le marquis de Rosane avait eus pour
elle , et ses intentions , étaient connus à Lyon ; il avait
au moins le droit d'ancienneté , et elle se crut parfaitement
justifiée . Et le marquis , cet homme si prudent
et si sage , à qui la crainte de s'unir à une coquette , avait
donné la force de s'éloigner d'elle , comment est-il pos¬
sible qu'au bout de deux jours il croye pouvoir compter
sur elle , et qu'il se charge de son sort ? Un seul mot
expliquera sa conduite ; le marquis de Rosane ne courait
plus aucun risque , il était marié , ce fut le hasard qui le
ramena à Lyon ; il revit Emilie plus belle , plus séduisante
encore et qui paraissait avoir conservé de l'intérêt
pour lui , tout le sien se ranima pour elle ; il trouva délicieux
de l'enlever à tout ce qui les séparait , de la conduire
à Paris , de lui monter une maison agréable , et
d'avoir avec cette femme charmante , que tout le monde
lui envierait , une liaison qui le consolerait des ennuis
d'un mariage de convenance . Mais il fallait commencer
par lui faire faire un éclat , qui ne lui permît pas de réparer
le tort que sa fuite avec lui allait lui faire , et l'on vient
de voir qu'il n'eut pas besoin de beaucoup d'art pour la
persuader .
Albert cependant se consumait d'impatience , les trois
jours d'absence étaient écoulés , et rien ne lui avait encore
annoncé le retour de son Emilie ; ils étaient convenus
qu'elle lui écrirait le moment de son départ de Lyon ,
pour qu'il vînt au devant d'elle jusqu'à un village à moitié
chemin , dont le curé , jeune encore , était assez lié aveo
JUILLET 1810 . 231
-
-
>
lui pour qu'il espérât de l'engager à leur donner la
bénédiction nuptiale . Cet espoir mettait Albert hors de
lui , et ne pouvant rester en place , ni cacher son agitation
, il errait sans cesse sur la grande route ; il fut même
jusqu'à ce village sans rien apercevoir . Enfin , le cinquième
jour après le départ d'Emilie , ne pouvant plus y tenir ,
il monte à cheval , résolu d'aller jusqu'à Lyon s'il ne la
rencontrait pas ; il n'en était éloigné que de huit à dix
lieues ; il ne ménagea pas sa monture et les eut bientôt
franchies . — Il est à la porte de l'hôtel , il descend de cheval,
le remet au portier et vole à l'appartement de M™ de
Valcé ; tout est fermé . Monsieur n'a trouvé personne
lui dit le portier , Mm de Valcé est partie de grand matin .
Ah dieu s'écria Albert , je l'aurai manquée en route .
Pour arriver plus vîte , il avait plusieurs fois coupé à travers
champs , sans songer à la fatigue de son cheval , il veut
remonter dessus et repartir tout de suite ; l'homme lui fait
remarquer que ce cheval est en nage , et propose de lui
donner un picotin d'avoine . En attendant , monsieur pourra
s'amuser à lire ces lettres que Mme de Valcé m'a laissées
je ne devais les envoyer que demain , mais puisque
vous voilà .. Des lettres au moment de se rejoindre ? il
les saisit . L'une était à l'adresse de M. Bremont , l'autre à
la sienne ; il pâlit , ses mains tremblent en la décachetant :
ses yeux sont obscurcis d'un nuage , il ne voit rien , il
chancèle ; le portier le fait entrer dans sa loge , lui frotta
les tempes d'eau-de-vie , lui en fait avaler quelques gouttes ,
il revient à lui , et put enfin lire avec désespoir , avec rage ,
ce que la plus perfide des femmes lui écrivait . Nous ne
copierons pas en entier sa lettre astucieuse ; elle rappelait
à Albert le marquis de Rosane , dont elle lui avait en
effet parlé quelquefois comme du seul homme qui l'eût
intéressée : « Je ne vous ai pas caché , lui disait-elle , qu'il
» fit éclore dans mon coeur le germe du sentiment que vous
» avez ensuite développé avec tant de force ; je crus
l'aimer , parce que je ne connaissais pas encore l'amour .
Entraînée par ses sollicitations , j'eus la faiblesse de lui
» signer une promesse de l'épouser au moment où il la
» réclamerait ; il ne le pouvait pas alors , mais il en exigea
l'assurance . Depuis lors , mille circonstances nous séparèrent
si complètement , que j'avais oublié cette pro-
O mon cher Albert ! qu'est-ce que tu n'aurais ,
pas fait oublier à ton Emilie ? Pour lui , il ne s'en est que
» trop souvenu ! Il est venu la réclamer , cette promesse ,
"
29
" messe . --
66
232 MERCURE DE FRANCE ,
n
» elle est positive , elle n'admet aucune excuse , ses droits
» sur moi sont sacrés , je n'ai d'autre parti à prendre que de
m'y soumettre ; mais je connais trop votre ascendant sur
» moi , cher Albert , pour risquer de vous revoir . J'ai mis
pour condition qu'il n'y eût aucun délai . Je pars demain
» avec lui , et quand vous recevrez cette lettre , votre Emilie
sera marquise de Rosane : ce titre apaisera mon frère ,
» mais moi , rien ne me consolera d'avoir perdu mon
» Albert , que la certitude qu'il est assez généreux pour
» me pardonner . Non , mon ami , nous n'étions pas des-
» tinés l'un pour l'autre ; âge , religion , patrie , genre de vie ,
tout nous séparait , jusqu'à la volonté de votre père , que
» nous devions braver en nous unissant ; nous n'avions en
> commun que le sentiment de nos coeurs : sachez -moi gré
d'avoir eu la force de résister à son empire , et d'élever
» une barrière invincible entre nous deux , et conservez à
jamais un tendre souvenir de votre Emilie. »
"
Nous ne peindrons pas le délire du désespoir qui s'em◄
para du pauvre jeune homme , nous en avons vu les effetss
;
cent fois il fut sur le point de suivre Emilie et de se poignarder
à ses yeux ; il n'en voulait pas au marquis , car il
sentait que s'il avait possédé une promesse signée d'Emilie ,
il serait allé la réclamer dans quelque coin du monde
qu'elle eût habité , à qui que ce soit qu'elle eût appartenu.-
Mais elle comme elle s'était jouée de sa passion , de sa
crédulité ! Il s'informa depuis quand le marquis était arrivé
à Lyon , et il eut la certitude qu'elle n'y était venue que
pour le voir . Il était dans l'âge où même les hommes pleurent
encore ; son coeur ni son cerveau n'étaient desséchés ,
il eut le triste soulagement des larmes , et il se sentit moins
oppressé ; mais il ne pouvait plus supporter Lyon , ni cette
maison qu'il avait habitée avec Emilie . Il se décida à partir
à l'instant , et à venir cacher sa douleur dans les simples
vallées de sa belle patrie : il envoya à M. Bremont , par un
exprès , la lettre de sa soeur ; il y joignit un mot pour annoncer
que son père le rappelait sans délai : il partit le jour
même , et nous savons déjà comment il arriva et ce qui
s'était passé depuis . Nous dirons bientôt encore quelques
mots sur Emilie ; revenons au bon jeune homme qu'elle
avait si indignement trompé , et qui ne pouvait se déta¬
cher d'elle .
(La suite au numéro prochain. )
JUILLET 1810 . 233
VARIÉTÉS.
Sur le concours du grand prix de peinture pour l'année
1810.
Le concours de cette année pour le grand prix de peinture
vient d'être jugé , après que les tableaux ont été , selon
l'usage , exposés pendant trois jours sous les yeux du public.
Le sujet était peut-être l'un des plus difficiles qu'on pût
proposer , car il appartient plus à la poésie qu'à la peinture
: et à quelle poésie ! A l'Iliade . C'est la colère d'Achille ,
ou le guerrier dans la tente d'Agamemnon , au milieu du
conseil des Grecs , et voulant punir le roi des rois de lui
avoir enlevé son esclave favorite . Pallas descend du ciel
pour la vengeance du terrible fils de Pélée . Nestor , Calchas
, Ulysse sont présens .
La poésie peut offrir à l'imagination , sans la choquer ,
des qualités incompatibles ; ainsi Bradamante et Marfisse
, etc. sont d'une force extrême , passent les jours et
les nuits à cheval , et font des exploits surhumains .
Achille est long- tems déguisé en fille , et pourtant bientôt
après , c'est avec Ajax le plus fort des guerriers , c'est de
tous le plus terrible . L'imagination n'est point révoltée de
ces
sortes d'invraisemblances ; mais quand il faut les
réaliser sur la toile , c'est alors que l'embarras se fait sentir.
Ajoutons que l'expression de la colère est une des plus
difficiles à rendre en peinture et en sculpture , parce qu'elle
altère les traits et s'oppose à la noblesse d'expression .
Les héros d'Homère sont parfaitement caractérisés dans
l'Iliade .
Agamemnon est le plus magnifique , Nestor est le plus
âgé , mais c'est toujours un guerrier , et tout vieux qu'il est
il manie encore la lance , et combat un jour de bataille . Le
grand prêtre Calchas a également sa physionomie ; il n'est
pas très-vieux ; comme tous les grands-prêtres , il ne
voit dans le monde que l'intérêt du sacerdoce . Il se met
sous le bouclier d'Achille pour attaquer Agamemnon auquel
il en voulait.
Toutes ces notions devaient être familières aux concurrens
dont Homère est le livre classique , et qui ont eu
quatre jours pour composer et méditer
Malgré ces difficultés le concours a été l'un des plus bril234
MERCURE DE FRANCE ;
lans qu'on ait vus depuis plusieurs années . Il mérite par
conséquent d'être l'objet de quelques observations critiques
. Les athlètes sont de jeunes peintres de beaucoup de
talent , mais parce qu'ils sont jeunes , parce que ce ne sont
encore que des élèves et parce qu'ils ont du talent , la critique
mêlée d'éloges ne peut point les blesser : elle les
honore au contraire .
M. Droling a remporté le premier prix , à la presqu’unanimité
. Le public le lui déférait de même . Quoique fort
jeune , il s'était déjà distingué dans plusieurs concours
semblables , et l'on avait fondé sur lui de belles espérances
qu'il réalise . Il semble particuliérement envisager dans
sen art l'expression , et c'est , en effet , la première partie
pour celui qui veut peindre l'histoire . Ses tableaux des années
précédentes manquaient de caractère , de noblesse ;
ils n'étaient pas exécutés avec soin ; ils avaient quelque chose
qui tenait au genre plus qu'à l'histoire , mais on y trouvait
toujours de la grace et du sentiment .
Cette année il se montre bien au-dessus des autres par
ces mêmes qualités qui lui manquaient naguères .
A
On peut lui reprocher , comme à tous ses concurrens ,
d'avoir fait ses héros blancs comme les modèles de l'école .
Les Grecs qui avaient les bras nuds , qui s'exerçaient tous
les jours au gymnase , avaient la peau du corps aussi brune
que celle du visage et des mains .
Agamemnon ne devrait pas être sans tunique lorsqu'il
préside le conseil des rois ; le caractère de son corps et de
son bras droit ne convient pas à l'âge de la tête ; il appartient
à un jeune homme . Ces défauts s'expliquent et s'excusent
jusqu'à un certain point , quand on sait que les concurrens
n'ont eu en loges que des modèles dont les formes
sont celles de la jeunesse .
H M. Droling a eu tort de ne pas se conformer à Homère ,
et de ne pas plager sa scène dans la teute d'Agamemnon .
Le geste de son Achille n'est pas celui d'un homme qui
tire son épée ; mais ce héros est grand et animé .
M. de Juine a montré du talent dès son début dans les
concours , et il se maintient à- peu -près au même degré
d'estime ; mais il ne l'a point accru dans la proportion
`qu'on était fondé à espérer de l'école où il étudie et de ses
premiers succès . Il fait facilement une esquisse ; il y montre
de la verve , de la facilité ; on ne les retrouve plus dans
ses tableaux .
On voit qu'il exécute péniblement , que sa tête se faJUILLET
1810 . 235
#
tigue . Cependant sa scène est bien entendue ; l'effet du
tableau est bien conduit ; mais ses figures sont trop courtes ,
ce qui fait qu'Achille ressemble à un jeune écolier . Son
geste d'ailleurs est froid .
L'expression du vieillard qui se renverse tenant en l'air
les deux bras élevés , n'est ni noble , ni naturelle . Les vieil
lards ne s'étalent pas ainsi ( 1 ) : au théâtre , nul acteur
n'oserait se permettre une pareille attitude . Est- ce Nestor ?
Pourquoi n'est-il pas en guerrier ? Est- ce Calchas ? Il est
trop vieux et devrait être plus décemment vêtu . Cependant
il y a des progrès dans ce tableau , et l'on a donné plusieurs
fois des premiers prix sur des ouvrages inférieurs à
celui-là .
M. Abel annonce les plus heureuses dispositions . Il y a
un bon sentiment de couleur dans ce tableau , et une manière
vraie et large de draper qui rappelle les grands maîtres
. La tête de l'Achille est trop grosse et sans expression :
la colère est si difficile à rendre sur un visage noble ! La
Minerve manque de caractère ; que ne copiait -il la Pallas
de Velletri ? cela est permis . L'exécution est très- facile ,
mais n'est pas assez soignée . M. Abel doit être un concurrent
redoutable à ses rivaux , dans les prochains conconcours
. Il a obtenu le second prix .
M. L. Palliere a remporté un second prix l'année dernière
. Il a fait des progrés sous le rapport de l'harmonie
mais il a peu acquis sous le rapport du caractère . Il faudrait
qu'en voyant Achille en colère , le spectateur éprouvât
un sentiment de crainte et qu'il se dît involontairement,
je ne voudrais pas me battre avec un pareil homme .
M. Pallière ne semble pas chercher l'expression , et
c'est pourtant , comme nous l'avons déjà remarqué , la
première partie de la peinture . En continuant la route qu'il
a suivie jusqu'à présent , il arriverait à avoir un talent trèsdistingué
, mais ce ne serait qu'un talent académique .
Ses figures manquent de noblesse , mais ce défaut est
peu de chose en comparaison de celui de l'expression . On
peut, en consultant les ouvrages des Grecs , donner plus de
style , plus de beauté à ses personnages ; mais il n'y a que
l'étude continuelle de la nature qui puisse apprendre ce
qui constitue l'expression . Les anciens avaient pour maxime ,
les
(1 ) Léonard de Vinci , chap . LXII , dit que les vieillards doivent
avoir les mouvemens lents , les jambes et les genoux pliés ....
bras pas trop étendus ,
236 MERCURE DE FRANCE ,
qu'il ne fallait point passer un jour sans faire des observations
sur la pantomime .
Le tableau de M. Alhaux n'est pas fini , parce qu'il a été
malade .
On voit toujours avec beaucoup de bienveillance un
pareil ouvrage , on ne regarde que ce qu'il y a de mieux ;
on suppose que si l'auteur se fût bien porté , il aurait pu faire
toutes les parties de son tableau également bien . Les détails
de celui - ci font plaisir , mais il n'y a pas beaucoup
de sentiment dans l'exécution . On y remarque trop d'égalité
; tous les membres semblent faits d'après le même modèle
, et appartenir à un homme qui a les chairs molles .
M. Picot manque , dans plusieurs parties de son tableau ,
de caractère et de noblesse ; mais c'est une des meilleures
compositions du concours , et elle est remplie de détails
charmans . Le devin Calchas a un costume qui ne lui convient
pas ; le vieux Nestor a une figure trop commune ;
les figures sont trop blanches. Malgré ces défauts , ce
tableau , dans un autre concours , aurait eu un grand succès
. On dit qu'il a été mis hors de concours , pour quelques
changemens faits à son esquisse .
M. Vinchou a produit , à ce concours , son premier tableau
. On doit de l'indulgence à ce jeune peintre . Il y a
beaucoup d'incorrection et peu de vérité dans les mouvemens
de ses personnages . On voit que M. Vinchou étudie
dans les estampes la pantomime et l'expression de ses figures .
Il est bon de les consulter ; mais si on ne consulte pas encore
davantage la nature , il y a beaucoup à parier qu'on prendra
précisément ce qui n'est pas vrai , et qu'on sera plutôt
entraîné par ce qui aura une certaine tournure , que par ce
qui est naturel .
M. Forestier a été mis aussi hors de concours pour avoir
changé totalement son esquisse , et comme ces changemens
ne valent pas , à beaucoup près , sa première pensée ,
'c'est un double tort.
Comment imagine-t-on , pour exprimer une scène de
désordre , semblable à celle qui se passe dans la tente
d'Agamemnon , un arrangement de composition dans
lequel toutes les figures , placées à côté les unes des autres ,
comme les colonnes d'un péristyle , sont surmontées par
la Minerve qui forme une ligne horizontale ? Pourquoi
dans cette circonstance vouloir imiter un bas -relief de sculpture
? Puisque la peinture a des moyens particuliers , pourquoi
s'en priver ?
JUILLET 1810 . 251
Au reste , il y a dans le tableau de M. Forestier, des détails
très -bien exécutés . La tête du vieux Nestor est bien pensée,
et si Achille eût eu plus de caractère et plus d'expression ,
si la figure d'Agamemnon eût été plus correcte , ce tableau
aurait , dans une année ordinaire , obtenu un premier prix.
On a généralement remarqué un véritable progrès vers
la richesse et l'harmonie de la couleur. Il faut en féliciter
l'école. La force de ce concours n'est point l'effet d'un
hasard heureux : elle résulte de l'émulation qui règne dans
l'école et de la bonne organisation des concours auxquels
on a enlevé toutes les chances de protection , de faveur ou
d'influence des maîtres .
Sur le nombre de huit concurrens auquel se trouvent
réduits les trente ou quarante qui se sont présentés au premier
concours , il n'y a qu'un premier prix ; les autres restent
pour les années subséquentes , et forment une ligne
qui se fortifie de plus en plus . Il doit donc arriver bientôt
que tous les huit concurrens sont de force à mériter un
premier prix.
Alors celui qui dans une pareille concurrence l'emporte
sur les autres d'une manière bien tranchante , remporte
une couronne vraiement glorieuse .
En général , on peut reprocher aux élèves de ne pas
s'attacher assez à bien composer , soit sous le rapport de la
la composition pittoresque qui a pour but l'arrangement des
figures dans une disposition propre à produire de l'effet ,
soit sous le rapport de la composition philosophique , qui
passe avant tout et consiste à donner à chaque personnage
le mouvement qui lui convient le mieux dans l'action où
il doit être représenté et selon son caractère .
Autrefois les élèves n'avaient qu'une journée pour composer
leur sujet . On exigeait qu'ils ne fissent pas de changemens
considérables , mais on n'était pas sévère à cet
egard . Ainsi on n'avait jamais la certitude que la composition
de leurs tableaux n'eût pas été corrigée ou amandée
par leurs maîtres avant que le tableau ne fût exécuté . On
en a senti l'inconvénient , lorsqu'il y a quelques années le
prix
prix fut donné à un tableau qui ne ressemblait en rien à
l'esquisse . Il semblait évident que des conseils avaient rectifié
la pensée de l'élève . Pour remédier à de pareils abus ,
on a pensé qu'il fallait donner aux concurrens quatre jours
au lieu d'un , et exiger l'absolue conformité des tableaux
terminés avec la première pensée consignée dans l'esquisse 2
238 MERCURE DE FRANCE ,
1
qui ne peut pas appartenir à d'autres qu'à l'élève . Mais aussi
a-t-on sévi contre ceux qui ne s'étaient pas conformés aux
esquisses originales .
-
-
CHRONIQUE DE PARIS .
-
―
-
L'ALARME est dans le camp des gens de lettres . La commission
de l'Institut chargée du rapport sur les prix décennaux
, vient de publier son travail . Tous les intérêts sont
en, mouvement ; tous les amours-propres aux prises ; les
journalistes sont lâchés ; c'est un bruit , une confusion !
On ne sait auquel entendre . On s'aborde dans les sallons ,
dans les spectacles . Avez - vous lu..... ? -Sans doute.
N'est-ce pas affreux ? on oublie mon meilleur ouvrage.
On préfère au mien une détestable rapsodie . On ne
dit un mot de moi .
pas
- Je suis d'une colère .... ! — De
quoi vous plaignez-vous ? La commission ne propose - t - elle
pas de vous donner un prix ? -Sans doute ; mais elle prétend
que je manque de chaleur et d'énergie , moi dont la
tête est un volcan ; elle attaque mon style , et chacun sait
que c'est par-là que je brille . On renouvelle en votre
faveur les anciennes lois du triomphe chez les Romains ,
qui pour tempérer les vapeurs de l'orgueil , mêlaient au
cortége du triomphateur des crieurs publics ( ululatores )
chargés de lui reprocher ses fautes .
-
Tout le monde se plaint du rapport , même ceux qui s'y
trouvent le plus favorisés : on crie de toutes parts à l'injustice
, aux préventions , à l'esprit de parti ; tandis qu'un
petit nombre de gens désintéressés et de bonne foi , tout
en convenant qu'il s'est glissé des erreurs dans le travail
de la commission , qu'il laisse à réparer quelques omissions
, à modérer quelques critiques , à réformer beaucoup
plus d'éloges , et sur-tout qu'il faut en effacer une phrase ,
dont rien ne peut justifier l'amertume , avouent avec la
même franchise qu'il était difficile de s'acquitter plus heureusement
d'une tâche aussi ingrate .
Avec un peu de réflexion , peut-être ceux qui se croient
lésés par le jugement de la coinmission , se seraient contentés
d'en appeler aux différentes classes de l'Institut
chargées de reviser ce travail , et les gens de lettres auraient
évité de donner un scandale dont leurs ennemis ne manqueront
pas de profiter .
-L'exposition des tableaux pour le concours du grand
JUILLET 1810 .
230
prix de peinture s'est faite la semaine dernière dans une
des salles du Palais des beaux arts . Les amateurs se
rendent toujours en foule à ces sortes d'expositions qui
leur donnent lieu de déployer leurs vastes connaissances
dans les beaux-arts , et sur-tout d'exercer leurs talens pour
la critique . Dans un autre article de notre feuille , on rappelle
le sujet du dernier concours , et l'on examine les ouvrages
des élèves qui ont concouru ; ce qui nous dispense
de nous arrêter plus long-tems sur cet objet.
Les deux assassins du banquier Cotentin , Hélain et
Lepelley-Deslonchamps , ont subi samedi dernier la peine
de leur crime .
Raro antecedentem scelestum
Deseruit pede pana claudo .
La justice , cette fois , n'est pas arrivée d'un pied boîteux :
deux jours après leur crime les coupables étaient en son
pouvoir . L'énormité de l'action , le rang que les criminels
tenaient dans la société , ont attiré une foule immense au
Palais de justice pendant les quinze jours qu'a duré l'instruction
de ce procès , dont les débats ont fourni à M. de
Lafleutrie , procureur impérial , une occasion nouvelle de
déployer toutes les ressources du plus beau talent oratoire .
L'exorde de ses conclusions a sur-tout été remarqué comme
un modèle de dialectique et d'éloquence . Après avoir
remarqué , avec lui , l'audace des coupables dans l'exécu
tion du crime , et leur ineptie dans le choix des moyens
pour en cacher les vestiges , on reste plus que jamais convaincu
de la vérité de cette maxime de d'Alembert : Le
crime n'est qu'un faux calcul.
-
On instruit dans ce moment une affaire moins tragique
, mais presque aussi criminelle , bien que Régnard ait
jugé à propos d'en faire le sujet d'une comédie . Il s'agit
d'un faux commis dans un testament de plus d'un million .
On assure que les accusés ont renouvelé la scène du Légataire
universel.
C'est bien peu de chose que cette raison humaine
dont on fait tant de bruit , et l'on dirait qu'il y a dans toutes
les têtes un grain de folie qui n'attend , comme tout
autre germe , que le concours des circonstances qui doivent
le développer : témoin l'anecdote suivante . Un particulier
entre la semaine dernière pour se faire faire la barbe
chez un perruquier russe , établi rue de Grenelle depuis
plus de quinze ans , et dans la conversation cita , par ha
240 MERCURE DE FRANCE ,
sard , au nombre des étrangers de distinction arrivés depuis
peu à Paris , le nom d'un grand seigneur russe , qu'il dit
avoir vu la veille . Cette nouvelle , si simple en apparence ,
détraque tout-à-coup le cerveau du barbier . Il se rappelle
qu'il a été dans sa jeunesse valet - de-chambre de ce seigneur
, qu'il a quitté la Russie à la suite d'une correction
tant soit peu bulgare qu'il en avait reçue , pour avoir légè
rement entamé l'épiderme de son excellence en lui faisant
la barbe , et il ne doute pas que le voyage de son ancien
maître à Paris n'ait pour objet de le réclamer auprès du
Gouvernement français . L'émigration d'un sujet russe est
punie très - sévèrement , et le pauvre barbier se voit déjà
travaillant aux mines de Sibérie . Il fait part de ses inquiétudes
à sa femme , qui cherche en vain à le rassurer ; sa
crainte augmente , sa raison s'altère , il sort de chez lui et
court se jeter dans la Seine ; des bateliers , témoins de son
action désespérée , le sauvent et le reconduisent dans sa
maison mais dans la nuit même il échappe une seconde
fois à la surveillance de sa femme et se précipite d'un
quatrième étage dans la rue , sans qu'il en résulte pour
lui d'autre accident , qu'un poignet démis et quelques
meurtrissures . On espère que quelques mois de séjour à
Charenton rendront au repos et à la raison cet immortel
barbier..
"
Paris jouira , le 15 du mois prochain , de la vue d'un
monument supérieur , du moins en magnificence , au seul
modèle qu'il ait au monde . La colonne de la place Vendôme
sera découverte le 15 du mois d'Août . Déjà l'immense
échafaudage qui avait été dressé pour sa construction
et les ateliers où se ciselaient les bas-reliefs , ont
disparu ; il ne reste plus que de simples toiles qui entourent
la colonne depuis son sommet jusqu'à sa base , et
permettent de juger de l'effet qu'elle produíra dans ce vaste
emplacement . Le travail des bas-reliefs est d'une exécution
achevée : les ornemens de la base sont sur-tout
remarquables par la richesse , le goût et l'ajustement des
différentes parties dont ils se composent. Les attributs
militaires et les costumes des différens corps de l'armée y
sont groupés de la manière la plus pittoresque , et produisent
un effet dont on n'aurait pas cru susceptibles nos
vêtemens modernes .
-Le théâtre des Jeux Gymniques , qui se charge plus
particulièrement de l'honorable emploi de représenter les
hauts faits d'armes de nos guerriers , vient de donner trois
représentations
JUILLET 1810 .
représentations auxquelles ont assisté cinq-cents militaires
désignés par l'état-major de la place. On a mis softs les
yeux de ces braves l'apothéose du maréchal duc de Monte
bello , et le passage du mont Saint-Bernard , journée à
jamais mémorable pour la nation française et pour le
héros qui préside à ses destins . Ces représentations ont
été terminées par des couplets dont plusieurs ont cen
redemandés : nous en citerons un que nous avons retenu.
Lorsque par un doux assemblage ,
Aussi séduisant que flatteur ,
Tout ici nous offre l'image
Des grâces et de la valeur :
Par d'aimables métamorphoses
Ces belles parmi nos guerriers ,
Nous paraissent autant de roses
Au milieu d'un champ de lauriers .
- M. Cadet- de -Vaux , dont il est moins facile de lasser
le zèle que de chercher à le rendre ridicule , vient de
renouveler , après trente ans , la proposition qu'il fit à cette
. époque d'enduire les décorations de théâtre d'une composition
propre à les rendre beaucoup moins inflammables ,
sans nuire en aucune manière à leur éclat . Ce procédé
bien simple , puisqu'il ne s'agit que d'une dissolution de
sulfate ferrugineux calcaire et alcalin de muriate de soude ,
et de l'efficacité duquel il est si facile de se convaincre ,
sera sans doute adopté dans toute l'Europe avant que nous
nous décidions à en faire usage. Après les Chinois , la
nation française est peut- être la plus routinière qu'il y ait
sur le globe .
- Le Panorama de Wagram a remplacé celui de Tilsitt .
Le succès le plus complet a couronné les nouveaux efforts
de M. Prevost . Sa bataille de Wagram est d'un effet magique
; on se trouve , en un moment , transporté du boulevard
des Capucines dans les plaines de la haute Autriche .
Cet ouvrage offrait des difficultés de plus d'un genre . Les
unes ont été surmontées , et les autres éludées avec beaucoup
d'art. Comment éviter la monotonie dans une plaine
immense , où l'on n'aperçoit aucun arbre , aucun accident
de terrain , où les masses se trouvent rejetées à l'horizon ?
Pour obvier à cet inconvénient si grave, l'artiste a su varier
ses premiers plans en divisant sa surface en terres labourées ,
en prairies , en champs de bled , que traversent quelques
grandes routes qui vont se perdre dans les derniers plans .
Q
M
5
.
242
MERCURE DE FRANCE ,
Les figures , ornemens des autres tableaux , et qui leur donnent
une sorte de mouvement et de vie , sont l'écueil le plus
redoutable pour ce genre de composition . Par cela même
que l'illusion est complette pour les objets inanimés , ces
pelotons de cavalerie , ces colonnes d'infanterie censées en
marche et qui pourtant restent immobiles , viennent nécessairement
la détruire : pour rendre ce défaut de vérité moins
sensible , l'habile peintre a eu soin de rapprocher des yeux
les corps de réserve que l'on peut supposer en repos , et
d'en éloigner les troupes actives dont la distance ne permet
point d'apprécier le mouvement . Le ciel de ce magnifique
tableau est d'un éclat , d'une transparence auxquels on ne
peut comparer que la nature même ; la perspective aérienne
est d'une exactitude parfaite , et les tons de lumière sont
dégradés avec un art dont aucun autre genre de peinture
ne peut donner l'idée . Il serait trop long de décrire les diffé
rens groupes qui figurent dans cette vaste composition :
nous nous contenterons de dire que l'on remarque particu
dièrement celui où se trouve S. M. l'Empereur donnant des
ordres à ses aides -de- camp ..
-Nos grands théâtres sont en stagnation . Les Français
rabâchent , comme à l'ordinaire , deux ou trois chefs -d'oenvre
tragiques , et cinq ou six prétendues comédies de Marivaux
, de Lanoue et de Dorat , très - supérieures , comme
chacun sait , aux ouvrages plus modernes de Colin - d'Harleville
, d'Andrieux , de Picard et de Duval . Feydeau nous
promet toujours le Charme de la Voix , et l'Odéon vient
enfin de nous faire voir l'Intérieur de la Comédie . Jusqu'ici
on n'avait pas cru que ce fût son beau côté .
1
Le Vaudeville a perdu , pour un mois , sa meilleure
actrice. Mme Hervey fait en ce moment les délices de la
Basse-Normandie , et comme il est reçu qu'une actrice ne
marche plus sans auteur , Mme Hervey en a , dit - on , deux
à sa suite . En attendant son retour , le Vaudeville répète le
Petit Pécheur: puisque MlleDesmares est chargée de ce rôle ,
on peut compter sur un bon coup de filet.
Après le Valet sans Maître , nous verrons aux Variétés
Grivois la Malice . On répète au Théâtre de la Gaieté une
pantomine intitulée , la Famille Suisse , au succès présumé
de laquelle l'Ambigu-Comique opposera un Frédéric de
Nevers , parent du Gérard du Cirque Olympique .
MODES . La forme du chapeau des hommes élégans ( dans
eet article nous ne parlons jamais que de ceux-là ) continue.
JUILLET 1810 . *243
à s'abaisser et ne tardera pas à disparaître ; mais par compensation
les bords s'agrandissent de manière à rendre
cette coiffure aussi grotesque qu'aucune de celles dont
jamais affublé une tête humaine .
on a
La chambre à coucher d'une petite maîtresse est un vrai
cabinet d'antiques . Elle a des pierres gravées sur sa pendule
, des camées sur son bonheur du jour , des médailles
sur sa toilette , des bas-reliefs sur son lit , une colonne
tronquée à son chevet , et des vases étrusques sur sa cheminée.
L'eau de Ninon est le cosmétique dont on fait le plus
d'usage , et l'essence de vanille l'odeur la plus distinguée .
On attribue à ce parfum la même vertu qu'à la poudre à la
mousseline de Mme de G....
M. Palette , perruquier littérateur , vient d'inventer une
coiffure qui supplée les cache -folies , et que l'on nomme
coiffure pyramidale . Elle se compose de nattes lisses , entrelacées
et des cheveux de sept à huit pouces de long
suffisent . M. Palette a publié plusieurs dissertations trèscurieuses
sur son art , et ses démêlés avec un de ses rivaux
lui ont fait un nom dans le genre polémique . Y.
9
-
- - SPECTACLES. Théâtre Français . - Débuts de Mile Demerson.
Jamais actrice ne mit dans ses débuts autant
d'activité et de variété que Mlle Demerson . En quinzejours
( du 9 de ce mois au 24 ) elle a joué quinze rôles , et elle a
parcouru toute l'échelle de son emploi , depuis la soubrette
musquée d'Heureusement
jusqu'à la Martine des Femmes
savantes , depuis l'élégante Lisette de la Metromanie jusqu'à
celle du Légataire , qui rend au bonhomme Géronte
des services si peu élégans . Il nous serait impossible de la
suivre dans tant de rôles ; c'est tout au plus ce qu'ont pu
faire les feuilles de tous les jours . Au reste , la chose est
d'autant moins . nécessaire , que Me Demerson a montré
dans ses différens débuts les mêmes dispositions et le même
talent que nous lui avions reconnu dès les premiers ; dans
tous elle s'est fait connaître comme une écolière intelligente
qui peut devenir une actrice habile ; mais nous ne
sommes point assez clairvoyans pour avoir déjà pu nous
apercevoir de ses progrès . Ce qu'il y a de sûr , et ce qui
semble être un garant des premières espérances qu'elle a
données , c'est l'activité de son zèle , et la bienveillance avec
laquelle le publie se plaît à l'encourager.
244 MERCURE DE FRANCE ,
•
-
Théâtre de l'Impératrice . — L'Intérieur de la Comédie,
comédie en trois actes et en vers de M. de Murville .
Depuis les Querelles des deux Frères , comédie posthume
de Collin-d'Harleville , voici le premier ouvrage en
trois actes et en vers qui ait réussi sans contradiction . Il
semblait cependant , avant le lever de la toile , qu'il dût en
éprouver beaucoup ; on n'entendait de tous côtes que des
observations fâcheuses ; l'un rappelait les tentatives malheureuses
faites à plusieurs époques pour mettre ce sujet
en scène ; l'autre assurait que la donnée n'était pas comique
, et n'intéresserait que les auteurs en leur rappelant
Leurs tribulations ; des sifflets aigus sortaient du sein du
parterre en un mot , le public paraissait fort mal disposé ;
mais l'auteur n'en aura que plus de gloire , d'avoir surmonté
ses préventions .
Le théâtre représente le foyer de la comédie française ,
et l'action se passe dans le tems où Bellecourt , Granval ,
Lekain , Armand , Sarrazin , Miles Clairon , Dumesnil ,
Gaussin , Dangeville embellissaient la scène . Il paraît qu'à
> cette époque tout allait un peu plus mal encore qu'à présent
, et que les chefs - d'oeuvre trop connus n'avaient déjà
plus le pouvoir d'attirer la foule . Pour ramener le public
inconstant , Armand a conçu le projet de mettre en scène
P'Intérieur de la Comédie ; le maréchal de Richelieu promet
de le soutenir ; le sujet est donné à Desmahis , qui s'empresse
de le traiter . Armand se procure furtivement une
copie du manuscrit ; les rôles sont distribués , appris et
répétés à l'insu de l'auteur , et même des acteurs qui ne
jouent point dans la pièce ; et c'est le soir même qu'elle
doit être représentée à la place de Zaïre , dont le titre est
sur l'affiche , mais qu'une indisposition subite empêchera
de donner . Pour mieux dérouter Desmahis , on lui assigne
le matin pour lire sa pièce à la partie de la troupe qui n'y
a pas de rôles ; mais sur le titre seul , l'ouvrage est unanimement
rejeté , et Desmahis sort furieux contre Armand
qui lui avait promis que le comité , composé par ses soins ,
recevrait l'ouvrage sans corrections . Ce qu'on vient de
raconter jusqu'ici remplit les deux premiers actes . Au
troisième , la pièce nouvelle , agréée par le public à la place
de Zaïre , est en pleine représentation ; déjà deux actes
ont été favorablement écoutés . Desmahis , toujours dans
l'ignorance de ce qui se passe , entre dans le foyer des
acteurs ; mais quelle est sa surprise et sa colère , lorsqu'en
s'approchant du théâtre , il entend débiter quelques vers
JUILLET 1810.
245
1
de la pièce qu'il a voulu lire le matin , et qu'on a si durement
repoussée ! il se persuade qu'Armand a livré son
manuscrit à quelque autre poëte , et lui reproche vivement
cette noire trahison . Cependant la représentation s'achève ;
le parterre demande l'auteur ; Armand et Sarrazin , semainiers
de service , s'emparent de Desmahis et le forcent
à se rendre aux voeux du public ; il comprend enfin que
c'est son ouvrage qui vient d'être joué et de réussir ; il
pardonne à Armand sa ruse un peu hardie , et épouse
Mlle Guéant , jeune actrice dont il était amoureux .
Cette comédie a été fort applaudie ; le public s'est beaucoup
amusé des tracasseries de coulisses , de la morgue
des premiers sujets envers leurs doubles , et de tous ces.
détails d'intérieur neufs pour la majorité des spectateurs .
L'auteur , demandé unanimement et nommé , est M. de
Murville , auteur de la tragédie d'Abdélasis et Zuleïma ,
jouée , il y a dix-huit ans , avec beaucoup de succès sur le
Théâtre français .
Ce nouvel ouvrage eût beaucoup gagné à être aussi joué
à la Comédie française ; il était assez bien écrit pour prétendre
à cet honneur ; il abonde même en vers pleins de
sel et tournés de la manière la plus agréable . Les comédiens
français auraient- ils donc fourni & M. de Murville la
scène du second acte , où Desmahis voit son ouvrage refusé
sur le titre seul ? Nous ne chercherons point à surprendre
sur ce point le secret de la comédie mais les
comédiens français sociétaires se décident si difficilement
à mettre en scène un nouvel ouvrage , qu'il n'est guère
moins difficile d'écarter ici tout soupçon .
9
Quant aux acteurs de l'Odéon , qui ne sont pas sociétaires
, si l'on doit leur savoir gré d'avoir joué la pièce ,
on ne peut guère les féliciter d'avoir contribué à son succès .
Firmin seul savait à - peu-près son rôle . Mile Fleury , que
quelques journaux ont honorée du nom de Mlle Mars de
l'Odéon , n'a rien fait pour mériter ce titre ; mais beaucoup ,
au contraire , pour démentir la flatterie qui a prétendu le
lui donner . Fusil a trouvé le moyen de manquer cinq ou
six fois de mémoire dans un couplet de dix vers au plus .
En un mot , cette soirée de l'Odéon a trop bien justifié le
proverbe qui dit qu'une première représentation n'est , le
plus souvent , qu'une répétition générale .
246 MERCURE DE FRANCE , JUILLET 1810 .
NÉCROLOGIE. -Les arts viennent de perdre M. Pierre Lelu
peintre d'histoire ( 1 ) , qui n'a pas joui de toute la célébrité qu'il méritait
, mais dont les nombreux ouvrages établiront un jour la gloire sur
le fondement le plus solide . Ses connaissances dans les arts étaient
aussi profondes que ses talens étaient variés ; et dans l'immense collection
de dessins qu'il a laissés , on trouvera à côté de compositions
historiques qui rappellent la verve et le grandiose de Lebrun , des
paysages , des plans d'architecture , et des projets de décorations .
Pendant les dernières années de sa vie il a fait , avec M. de St-
Morys , plusieurs voyages qui avaient pour but de sauver d'un oubli
total des monumens de notre art , que l'on détruisait et dont il n'existait
aucune vue. S. Ex. M. le comte de Montalivet , ministre toujours
empressé de favoriser les entreprises utiles , reconnaissant combien le
succès de celle- ci intéressait l'histoire de l'art et l'histoire nationale ,
y a beaucoup contribué par la protection qu'il lui a accordée .
D***,
(1 ) Nous nous proposons de donner des notices détaillées sur
MM . Moitte et Chaudet , sculpteurs , membres de l'Institut, que la mort
vient d'enlever presque en même tems.
I
POLITIQUE.
LES événemens de la guerre entre les Russes et les Turcs ,,
continuent à fixer l'attention , sans que l'opinion puisse s'as- ,
seoir sur une série de faits incontestables . Les progrès des
Russes sont certains , mais on peut rester encore indécis sur
la nature et l'étendue de leurs opérations , sur celle des
forces dont ils ont triomphé , et sur la direction qu'ils ,
donnent à la fois à leurs mouvemens et à leurs négociations
. Des rapports contradictoires se succèdent à cet égard ,
et tous sont donnés également comme venant du camp des
Russes ; un rapport général et officiel sur l'ensemble de ces
événemens , est attendu avec impatience .
En l'attendant , voici ce que la Gazette de la cour de ,
Vienne a publié en l'énonçant comme le contenu d'une
lettre particulière devant Silistria :
Les corps sous les ordres des lieutenans- généraux
comte Kamenski et Markoff, qui forment l'aile gauche de
la principale armée , ont surpris , après une marche forcée ,
le pacha Pekliwan , qui étaient avec 10,000 hommes à
Basardschik , ont livré l'assaut à cette place , et l'ont emportée
après huit heures de combat et de carnage . Ce corps
d'armée turque a été entiérement détruit , et le fameux partisan
Pekliwan , qui avait inquiété pendant plusieurs années
ces contrées , et qui , en donnant des espérances illusoires à
la Porte , s'était fait nommer pacha à trois queues , a été
fait prisonnier par les Russes avec un autre pacha à deux
queues , nommé Ismaïl , et 1600 hommes de troupes d'élite .
» Des 10,000 hommes qui formaient la garnison de
Basardschik , il s'en est à peine sauvé 200. Cet assaut ,
livré en plein jour , a couvert de gloire les troupes russes .
Dix-sept canons de bronze , 68 drapeaux , une grande
quantité de fusils et d'armes de toute espèce sont tombés
en leur pouvoir.
99
A la suite de sa victoire , le comte de Kamenski a
occupé successivement les positions importantes de Kavarna
, Batschick , Rengedi , Burno et Koschlandschi ; il a
envoyé un détachement sommer la forteresse de Warna
T
248
MERCURE DE FRANCE ;
de se rendre , tandis que la division Markoff se porte contre
Schumla . Pendant que ces événemens se passaient à l'aile
gauche de l'armée russe , le général de Zass , qui commande
la gauche , avait passé le Danuhe à Turtukay , s'était emparé
de cette place , et s'avançait sur Rudschuck . Le général en
chef , comte Kamenski , poursuivant son plan d'opérations
militaires , est arrivé , le 4 juin , devant Silistria avec le centre
de l'armée , fort d'environ 30 mille hommes , pour s'assurer
de cette place si importante pour l'heureux succès de la
campagne . Quoiqu'elle passât pour imprenable , elle s'est
rendue par capitulation le septième jour après l'ouverture
de la tranchée , de sorte que les troupes russes y sont entrées
le 11 au matin . Tous ces succès , qu'il a plu à la Providence
d'accorder aux armées de S. M. l'Empereur de Russie ,
ont été l'affaire de 15 jours . La principale armée marche
maintenant contre Schumla , et menace en même tems
Rudschuck , Basgrad , Prowody et Warna. "
Ces premiers évenemens ne paraissent offrir aucun doute ,
mais leurs suites ne présentent pas un égal degré de certitude ;
on a parlé d'une seconde victoire remportée par le général
Kamenski , d'une demande de suspension d'armes , d'une
convention de trève pour quelques jours ; puis de la reprise
des hostilités et des opérations , et de la marche des Russes
sur Andrinople . Les conditions de la paix exigées par les
Russes , sont , dit- on , la cession de la Moldavie et de la
Valachie qu'ils occupent déjà militairement et politiquement.
Le sort des Serviens , dans ce grand différent , n'est
pas moins problématique ; le sort de cette nation , qui paraît
pour jamais soustraite au gouvernement ottoman , est
encore incertain ; des conférences ont lieu entre ses chefs
et le quartier-général russe ; il existe aussi des relations avec
le cabinet autrichien . Cependant les renforts sont pressés.
avec activité pour l'armée du grand- visir : le grand- seigueur
a , dit- on , ordonné un armement général , et appelé tous
les fidèles Musulmans sous l'étendard menacé du prophète :
à la nouvelle des progrès des Russes , il y a eu à Constantinople
des scènes de désordres , que de sanglantes exécutions
ont bientôt réprimées . La frégate qui doit prendre
M. Adair à son bord , pour le reconduire en Angleterre ,
est arrivée .
La diète suédoise est convoquée à Olrebro , pour la
désignation d'un successeur au trône , élection pour laquelle
il paraît qu'il se présente un assez grand nombre de prétendans
. L'enquête relative à la mort du prince royal et au
JUILLET 1810 . 249*
meurtre du comte de Fersen continue : le scellé a été mis
sur les papiers de ce dernier , à la demande même de sa
famille ; son frère le comte Fabian de Fersen refuse d'accepter
sa part de la succession , avant que l'innocence de
son aîné ne soit reconnue et déclarée . La comtesse Piper ,
née Fersen , a présenté une requête au roi pour supplier
S. M. qu'il fût informé sur l'affreux soupçon qui a amené
les malheureux événemens du 21 juin.
Dans ces circonstances , aucun événement qui mérite
d'être rapporté , ne paraît marquer la présence des Anglais
dans la Baltique ; ils paraissent successivement sur divers
points des côtes prussiennes et mecklembourgeoises , mais
sans démonstrations sérieuses et sans succès . Les côtes de
Mecklembourg sont occupées par des troupes françaises ,
qui s'accroissent journellement vers le bas Elbe . Les ordonnances
russes et prussiennes sont toujours rigoureusement
observées contre le gouvernement et le commerce anglais ;
elles le sont à tel point , qu'un convoi venant de Ténériffe
sous pavillon espagnol , et estimé à une valeur très -considérable
, a été confisqué dans un des ports de Russie ,
comme venant d'un pays qui n'est pas sous la domination
du roi Joseph , et qui reconnaît la protection et l'influence .
anglaise.
Cependant on commence à sentir en Angleterre que les
mesures continentales qui proscrivent avec rigueur le commerce
de la Grande-Bretagne , ne sont pas un vain appareil
, et ne font pas un vain bruit ; les faits commencent à
parler , et les résultats à exciter de justes clameurs .
Voici ce qu'on écrit de Londres en date du 18 juillet .
<< Depuis long-tems , les gens sages prévoyaient les suites
funestes de cette énorme quantité de papier-monnoie dont ,
depuis plusieurs années , on surcharge le public ; le moment
de cette crise nécessaire et inévitable qu'ils avaient prévu
semble être arrivé et nous menacer d'une ruine universelle .
Bientôt il n'y aura plus de remède , si le gouvernement
n'intervient promptement d'une manière ou d'une autre ,
pour nous tirer de l'embarras actuel , et éloigner les premiers
et les plus alarmans effets de cette secousse du crédit
public. Il serait imprudent , il serait dangereux de rapporter
tous les bruits qui circulent de faillites auxquelles
on s'attend chaque jour , outre celles que l'on a déjà annoncées
. C'est dans Hampshire , Devonshire et Cornwall
que la détresse se fait le plus sentir dans le moment . La
banqueroute de plusieurs banquiers dans cette province , a
}
250 MERCURE DE FRANCE ,
mis là classe laborieuse du peuple presque dans l'impossibilité
de se procurer des subsistances , parce qu'elle n'a
rien à offrir en échange que du papier, que beaucoup de
personnes nė veulent plus recevoir, même en l'escomptant.
Le gouvernement devrait , sur- le -champ , accorder aux
manufacturiers et aux négocians de province les secours
qu'exige ce moment critique , comme il l'a fait , il y a
quelques années , dans une semblable circonstance : mais
il faut qu'il n'accorde ces secours qu'à ceux qui peuvent
produire une hypothèque sur des propriétés réelles , et non
à aucun autre . Laissons emporter par le vent de la tempête
qui vient de s'élever , ces édifices de papier qui n'avaient
aucun fondement solide ; plutôt nous en serons débarrassés
, plutôt le danger réel sera passé. "
Ces derniers mots sont clairs et significatifs : laissons emporter
ces édifices de papier. Ce langage est vraisemblable
de la part du ministre qui a imprudemment élevé ces
édifices ; mais quel doit être le langage de celui qui se voit
menacé d'être enseveli sous les ruines de cet édifice , au
moment où il s'écroulera ? Ce langage se fait entendre dans
toutes les cités manufacturières des trois royaumes : il est
sur-tout énergique et pressant à Dublin .
Dans une réunion où le caractère de la plainte était
voisin de celui de la sédition , où les instrumens du travail
étaient exposés aux regards , voilés d'un crêpe , la situation
des fabricans et des ouvriers a été exposée avec la plus
triste franchise devant les dépositaires de l'autorité . Dans
une autre réunion , les choses ont été bien plus loin : et il a
été question de demander légalement le rapport de l'acte
d'union et l'examen de la conduite des membres irlandais
au parlement . On ne connaît pas les mesures qui ont pu
être prises , mais on peut juger de celles qui sont nécessaires
par la publication de la note officielle qu'on va lire :
Le gouvernement a fait appeler hier les principaux
manufacturiers de cette ville , pour délibérer avec eux sur
les meilleurs moyens qu'il y aurait à prendre pour remédier
à la décadence actuelle du crédit de cette capitale , et pour
y ranimer la petite portion de commerce qui se soutient
depuis l'union . Cette mesure a été occasionnée , dit - on ,
par le triste spectacle que présentèrent , mercredi dernier ,
dans une procession , plusieurs milliers d'ouvriers maintenant
sans travail . »
Ce premier mouvement de discrédit ne peut manquer
d'avoir des résultats aussi rapides qu'effrayans ; et à la
JUILLET 1810 . 2516
nouvelle de la réunion de la Hollande , sur tout à celle si
probable d'un revers éclatant en Espagne ou en Sicile , ces
effets sont incalculables .
?
Cette réunion de la Hollande à l'Empire , s'est opérée sous
les auspices de l'allégresse publique , et de tous les sentimens
qu'inspire l'auguste souverain qui a plutôt tendu à la nation
une main protectrice , qu'il n'a étendu son sceptre sur elle .
Les armées de terre et de mer , toutes les autorités civiles
militaires et religieuses ont prêté le serment avec un égal :
empressement. Les régimens ont reçu des aigles aux cris
réitérés de vive l'Empereur , et des numéros d'ordre dans la
ligne française . Le maréchal duc de Reggio les a harangués
, et a sur- tout fait sentir à la garde l'honneur insigne
qui lui est accordé . Voici , en vertu des ordres de S. A.S.
le prince archi -trésorier , lieutenant-général de l'Empereur
en Hollande , les premières dispositions prises pour l'administration
provisoire du pays .
Le ministère des relations extérieures de Hollande est
supprimé.
Les ministres de Hollande dans les cours étrangères sont
rappelés .
Il sera notifié aux ministres étrangers près le gouvernement
de Hollande qu'ils n'ont plus de fonctions à y exercer.
Toutes les pièces , les documens existans dans les dépôts
des relations extérieures de Hollande seront envoyés à
Paris pour y être réunis au dépôt des relations extérieures
de l'Empire .
La haute-cour prendra désormais le titre de haute-cour
impériale en Hollande ;
Le haut-tribunal militaire , celui de haut-tribunal militaire
en Hollande ;
Le conseil de judicature , celui de conseil de judicature
en matière d'impôts et de prises en Hollande .
Tous les accusateurs publics et justiciers , dans le titre.
desquels était le prédicat du roi , y substitueront l'adjectif
impérial.
La justice sera rendue à l'avenir au nom de l'Empe- .
reur , etc.
L'Empereur fait plus encore pour la troisième ville de
son Empire : ses ordres ont appelé à Paris quelques -uns
des premiers négocians et capitalistes d'Amsterdam ; ils
se rassembleront sous la présidence d'un des ministres de
S. M. , et donneront au gouvernement français toutes les
notions qui pourront lui servir pour éclairer sa marche ,
252 MERCURE
DE FRANCE
,
la
et fixer ses idées sur les moyens à prendre pour que
Hollande , devenue française , soit toujours la Hollande riche
de son commerce , et heureuse de son industrie . On
sait qu'après son abdication , le rai avait pris le chemin de
l'Allemagne ; on apprend son arrivée aux eaux de Coeplitz
en Bohême , dont ses médecins lui ont conseillé l'usage
comme nécessaire à sa santé .
Le fils de ce prince , le jeune grand duc de Berg , est
aussi à Saint-Cloud ; l'histoire recueillera les paroles que lui
a adressées l'Empereur , après l'avoir long-tems tenu embrassé
; paroles mémorables et vraiment historiques , dans
lesquelles le jeune prince qui les a entendues , trouvera
toujours renfermées les plus importantes leçons de sa vie :
«Venez , mon fils , lui a-t- il dit , je serai votre père , vous
n'y perdrez rien .
"9
La conduite de votre père afflige mon coeur ; sa mala-
» die seule peut l'expliquer. Quand vous serez grand , vous
paierez sa dette et la vôtre . N'oubliez jamais , dans quel-
» que position que vous placent ma politique et l'intérêt
» de mon Empire , que vos premiers devoirs sont envers
» moi , vos seconds envers la France : tous vos autres devoirs
, même ceux envers les peuples que je pourrais
" vous confier , ne viennent qu'après .
"
Nous ne nous étions pas livrés à une fausse espérance :
Ciudad-Rodrigo est tombé ; il est tombé et les Anglais n'ont
pas même essayé de le défendre . Avant de faire connaître.
la relation de ce siége , où l'armée française et ses dignes
chefs ont acquis une gloire nouvelle , nous jetterons un
coup-d'oeil sur l'ensemble de la situation des affaires en
Espagne.
« S. M. catholique n'a pas encore quitté Madrid ; mais il est toujours
question de son prochain départ pour Sarragosse , d'où elle`
veut se rendre au quartier-général du 3e corps d'armée où on fait
des dispositions pour s'avancer dans le royaume de Valence .
» Une avant-garde de quelque mille hommes occupe le district
voisins des frontières septentrionales du royaume de Valence .
» La communication entre les corps d'armée de l'Aragon et de
Catalogne est parfaitement établie .
» Des troupes du corps d'armée réuni près de Madrid occupent la
partie occidentale
de la province de Cuença. Toute la garde royale se
trouve à Madrid ,
» Le grand quartier-général de l'armée est toujours à Séville , où le
JUILLET 1810 . 253
K
3
1
duc de Dalmatie se trouve le plus souvent , et où sont aussi établies les
administrations militaires centrales .
» Le général Reynier est toujours maître de l'Estramadure .
» Le général Sébastiani occupe toujours avec son corps les
côtes de la province de Grenade , ainsi que ses défilés et gorges , qui
conduisent dans celle de Murcie , ce qui lui assure cette province. Le
maréchal duc de Trévise couvre toutes les approches de Cadix , tant
du côté de l'Algarve et de la partie méridionale de la province d'Alentejo
, que vers la chaîne de montagnes de l'Estramadure ; il protége
par cette position les opérations du corps d'armée qui fait le siége de
Cadix . »
Revenons à Ciudad-Rodrigo : la place a capitulé le 10.
Après un feu d'une extrême vivacité , trois officiers , dont
un aide-de-camp du maréchal prince d'Essling , sont envoyés
pour reconnaître l'état de la brêche . Trois hommes
de bonne volonté sont demandés pour essayer si elle est
praticable ; Thirion , Bombois , Billeret sont les noms de
ces braves qui s'avancent pour courir au-devant d'une mort
presque certaine ; ils s'élancent , franchissent la première
brêche , parviennent au second rempart , font feu sur la
garnison aux cris de vive l'Empereur , et reviennent sans
être atteints : cette belle action se passait aux yeux de
l'armée . Le maréchal Massena demande pour ces braves la
décoration de la Légion d'honneur .
Cependant les colonnes d'attaque étaient formées ; elles
étaient , leur musique en tête , aux pieds de la brêche , et
le signal allait être donné lorsque le drapeau blanc a été
arboré . Le général Loison est aussitôt passé par la brêche ,
et s'est établi dans la ville . La garnison , forte de 8000
hommes , est prisonnière de guerre et envoyée en France ;
de l'artillerie et des approvisionnemens de guerre considérables
ont été trouvés dans la plaee : deux mille hommes ,
soldats ou habitans , ont péri . Soldats et habitans , tous accusent
les Anglais qui les excitaient à une défense inutile ,
et les ont lâchement abandonnés ..
Le maréchal prince d'Essling paye , aux généraux et officiers
supérieurs sous ses ordres , un juste tribut d'éloges .
Le maréchal duc d'Elchingen , dit-il , a conduit les opérations
du siége : ses talens et ses vieux services sont assez
connus . Le duc d'Abrantès , à la tête du 8º corps , a fait
les meilleures dispositions pour contenir les Anglais réunis
aux Portugais à trois lieues de la ville assiégée .
Le général Eblé commandant Kartillerie 2 , et le général
254 MERCURE DE FRANCE ,
1
Ruty celle du siége , se sont conduits avec la plus grande
habileté ; le colonel Valezé , commandant le génie , a été
griévement blessé en couronnant la contrescarpe : c'est la
seule perte marquante annoncée . Les généraux Loison ,
Mermet , Simon et Ferey reçoivent aussi leur part des témoignages
de satisfaction du prince d'Essling , qui ne
trouve pas d'expression pour peindre l'infatigable patience
et le zèle constant de l'armée dans les travaux pénibles et
meurtriers auxquels ce siége glorieux l'a tenue , employée
pendant vingt-cinq jours de tranchée ouverte , et seize du
feu le plus violent. On ne saurait se faire une idée de l'état
de la ville ; tout y est ruiné , bouleversé , pas une maison
n'y est restée intacte ; mais les horreurs inévitables d'un
assaut lui ont été épargnés , et les troupes françaises y ont
assuré l'ordre le plus parfait. Il n'y règne qu'un sentiment
d'indignation contre les Anglais , et la honte d'avoir cru à
la fidélité de tels auxiliaires .
えい
PARIS.
LL..MM. II . et RR. ont passé quelques jours à Paris ,
elles sont retournées à Saint- Cloud lundi soir . La veille , il
y a eu audience diplomatique . LL. MM. ont paru à l'Opéra ,
aux Français et au théâtre Feydeau , où leur présence a excité
l'enthousiasme public au plus haut degré . Elles étaient
sattendues mercredi au théâtre de l'Impératrice , à une représentation
de Finte Rivali ; tous les habitans du quartier de
l'Odéon s'étaient pressés sur les lieux du passage ; la grande
rue du théâtre était bordée d'arbustes et de fleurs ; la place
était couverte d'une multitude innombrable qui n'a cessé
d'attendre l'arrivée de l'Empereur , que jusqu'au moment
où la clôture du spectacle n'a plus permis de l'espérer .
-Les obsèques de S. Em. le cardinal Caprara ont eu
lieu avec la plus grande solennité . Le service a été célébré
à Notre-Dame , et le corps porté en pompe à Sainte-Géneviève
. Le cortége était composé des personnages les plus
éminens en dignité..
-Un décret impérial défend d'imprimer , vendre , colporter
et distribuer les lois , statuts , décrets , sénatus- consultes
, codes et réglemens d'administration , avant leur insertion
au Bulletin des lois ..
-
Un autre décret charge l'administration de l'enregistrement
, à compter du 1er octobre , de fournir les passeports
et permis d'armes dans toute l'étendue de l'Empire .
JUILLET 1810. 255
Ils seront uniformes et timbrés à Paris pour tout l'Empire .
Ils ne seront valables que pour un an , à dater du jour de
leur délivrance .
―
- Les noms les plus recommandables , dans tous les
départemens , continuent d'enrichir la liste des souscripteurs
pour la société de la Charité Maternelle .
6
ANNONCES .
Le Ménage ou l'Emploi des fruits dans l'Economie domestique ;
procédés à l'usage de la mère de famille ; ouvrage destiné à rendre
usuelles les différentes préparations des fruits , à mettre à profit leur
propre matière sucrée , et à en obtenir à peu de frais tout ce qu'ils
peuvent donner à l'économie domestique , tels que sirops , compotes ,
confitures , gelées , vins , vins de liqueurs , ratafias , etc. Far A.-A.
Cadet- de-Vaux . Un vol . in-12 de plus de 300 pages , caractère de
philosophie , avec une gravure . Prix , 3 fr . , et 3 fr . 75 c . franc de
port . Chez D. Colas , imprimeur-libraire , rue du Vieux - Colombier
n° 26 , faubourg Saint-Germain.
I
Traité d'architecture rurale , contenant , 1 ° les principes généraux
de cet art ; 2° leur application aux différentes espèces d'établissemens
ruraux ; 3° les détails de construction et la distribution intérieure de
chacun des bâtimens dont ils doivent être composés ; 4º diverses travaux
d'art ayant pour objet de faciliter les communications , d'assainir
les terres en culture , de préserver les récoltes sur pied du maraudage
des animaux , et d'augmenter et améliorer les produits des prairies
naturelles . Par M. de Perthuis , ancien officier du génie , membre de
la Société d'agriculture du département de la Seine . Ouvrage faisant
suite au Nouveau Cours complet d'Agriculture , théorique et pratique.
Un vol . in-4º , orné de 26 grandes planches en taille - douce . Prix ,
br. , 15 fr . , et 18 fr . franc de port . Chez Déterville , libraire , rue
Hautefeuille , nº 8 .
(Nous rendrons compte de cet ouvrage important dans un prochain
numéro. )
La Botanique historique et littéraire , contenant tous les traits , toutes
les anecdotes et les superstitions relatives aux fleurs dont il est fait
mention dans l'Histoire -Sainte et profane , et des détails sur quelques
plantes singulières , ou qui portent les noms de personnages célèbres ,
et sur celles qui servent aux cultes religieux , sérémonies civiles des
256 MERCURE DE FRANCE , JUILLET 1810 :
divers peuples et des sauvages ; avec les devises , les proverbes , etc ..
auxquels les végétaux ont donné lieu ; suivie d'une nouvelle intitulée :
les Fleurs ou les Artistes , par Mme de Genlis . Un vol . in - 8 ° . Prix ,
5 fr . , et 6 fr . franc de port. Chez Maradan , libraire , rue des Grands-
Augustins , nº 9.
Arabesques mythologiques , ou les Attributs de toutes les divinités
de la fable ; en cinquante -quatre planches gravées d'après les dessins
de Mme de Genlis ; le texte contenant l'Histoire des faux Dieux , de
leur culte , etc. , etc. Ouvrage fait pour servir à l'éducation de la jeunesse
; par Mme de Genlis. Un vol. in- 12 . Chez Charles Barrois ,
libraire , place du Carrousel , nº 26.
Dictionnaire de Chimie , par MM . M. H. Klaproth , professeur de
chimie , membre de l'Académie des Sciences de Berlin , associé étranger
de l'Institut de France , etc. ; et F. Wolff, docteur en philosophie ,
professeur au gymnase de Joachimsthal. Traduit de l'allemand , avec
des notes , par E. J. B. Bouillon- Lagrange , docteur en médecine ,
professeur au Lycée Napoléon et à l'Ecole de pharmacie , membre
du jury d'instruction de l'Ecole vétérinaire d'Alfort , de plusieurs
Sociétés savantes françaises et étrangères ; et par H. A. Vogel , pharmacien
de l'Ecole de Paris , préparateur général à la même Ecole ,
conservateur du cabinet de physique au Lycée Napoléon , et membre
de plusieurs Sociétés savantes. Tome Ier , in-8° de 500 pages , imprimé
sur caractères neufs de philosophie , et papier carré fin d'Auvergne
, avec des planches et le portrait de Klaproth , gravés en tailledouce.
Prix , 6 fr . , br. , et 7 fr . 50 c . franc de port . Le Tome IIe
paraîtra le 1er septembreprochain . Chez J. Klostermann fils , libraireéditeur
des Annales de Chimie , rue du Jardinet , nº 13 .
Pensées , observations et réflexions morales , politiques et littéraires ;
par M. Aug. de Labouïsse . Troisième édition , revue et augmentée .
Deux vol . in-18 . Prix , 3 fr. , et 3 fr. 6o c . franc de port. Chez
Delaunay , libraire , Palais - Royal , galeries de bois , nº 243 ; et chez
Michaud frères , rue des Bons-Enfans , nº 34 .
OEuvres de Venance , publiées par M. Aug. de Labouïsse . Un vol .
in-18. Prix , 1 fr . 80 c . , et 2 fr 20 c . franc de port ; pap . vélin ,
3 fr . 60 c. Chez les mêmes libraires .
OEuvres choisies de Piron . Prix , papier ordinaire , 1 fr. 50 c.; pap.
fin , 2 fr .; pap . vélin , 6 fr .; grand pap . vélin , 9 fr . ; et pour le port
franc , 75 c. en sus . Chez Pierre Didot l'aîné , imprimeur-libraire ,
rue du Pont-de -Lodi , nº 6 , derrière le quai des Augustins .
TABLA
MERCURE
DE FRANCE.
N° CCCCLXXII . Samedi 4 Août 1810 .
POÉSIE.
MORCEAU DÉTACHÉ D'UN FORME SUR LES ARTS .
CHANT DE LA POÉSIE .
PAR l'attrait du passé , de volupté saisie ,
Elle aime ( la poésie ) à revoler vers son antique Asie ,
A revoir Babylone et l'altière Sidon ,
Où l'ombre de Sychée appelle encor Didon ;
Elle aime à voir encor la Troade envahie ,
Et Sion , tressaillant à la voix d'Isaïe ,
Et le divin Tabor , et le terrestre Eden .
Oh ! qui la portera vers ce pieux Jourdain ,
Où du plus saint des rois la harpe détendue
Aux rameaux du palmier murmure suspendue ?
Souvenir immortel du gendre de Laban ,
Religieux Sina , vieux cèdres du Liban ,
Combien vous lui plaisez ! sur vos augustes faîtes ,
Monts sacrés , offrez -lui les ombres des prophêtes .
Ne pourrai-je plus voir , à travers vos sapins ,
Dans un nuage , errer leurs fantômes divins ,
cen
R
258 MERCURE DE FRANCE ,
Et du Cédron , roulant parmi vos roches saintes ,
Le torrent n'a- t-il plus sa douleur et ses plaintes ?
Mais , sans chercher au loin des souvenirs si chers ,
La France offre à nos yeux la source des beaux vers .
Là , m'égarant au fond d'un bois mélancolique ,
Je crois revoir encor Bradamante , Angélique ,
Roland , le bon Roger , tous les preux du vieux tems ;
Je vois les grands châteaux pleins de faits éclatans .
N'entends-je pas , au pied de leurs nobles tourelles ,
Le gothique refrain des tendres pastourelles ?
Ces vallons , ces hameaux , où s'écoulaient leurs jours ,
Tous ces lieux enchantés nous content leurs amours.
Aux bords de ce ruisseau , non loin de ces vieux saules ,
Des Bardes ont chanté les souvenirs des Gaules ;
Là , brûlant de chercher quelques périls nouveaux ,
Des chevaliers erraus et par monts et par vaux ,
Peut-être , en des sentiers tout noircis de bruyère ,
Ont promené jadis leur gloire aventurière ;
Peut-être , apercevant ce gothique manoir ,
De quelque grand fait d'arme ils ont nourri l'espoir .
Je les vois s'avancer , la visière baissée ,
En invoquant la damne objet de leur pensée .
Le cor résonne un pont 9 s'est abaissé soudain ;
Ils entrent , sont reçus par un vieux paladin ,
Dont les filles leur font un accueil plein de charmes ,
Leur versent l'hypocras et détachent leurs armes.
Dirais-je du château les fêtes et les jeux ?
C'est le jour où le paon reçoit d'augustes voeux .
Des preux rerecommandés
par une gloire insigne , Des Templiers
fameux , des chevaliers
du Cygne ,
Des troubadours
galans , témoins de ce beau jour , Chantent
leurs grands exploits
et sur- tout leur amour.
C'était peu , cependant , de ces fêtes vulgaires ;
Dans les brillans tournois , simulacres des guerres ,
Il fallait voir , aux yeux d'un public enchanté ,
Rivaliser l'amour , l'audace et la beauté .
Là , Français , Espagnols , Anglais et Scandinaves ,
Accouraient tous , en foule , au rendez -vous des braves.
Les dames , à l'envi rayonnantes d'atours ,
Des échafauds dressés déjà couvrent les tours ,
AOUT 1816 .
абу
Déjà cherchent , des yeux , les guerriers dont l'armure
Présente leurs couleurs , brille de leur parure.
Déjà , prêt à voler , chaque escadron rival ,
Attend que du combat résonne le signal ;
Cet héroïque amour , dont les ames sont pleines ,
Fait battre tous les coeurs , brûle en toutes les veines ;
Un cri soudain s'élève : honneur auxfils des preux!
Tout part. La lance, au poing , cent guerriers valeureux
S'élancent , pleins d'ardeur , se heurtent , se renversent ;
Les casques sont brisés , les armes se dispersent ;
Un hérault crie à tous , échauffant ces combats :
Imitez vos aïeux , ne dégénérez pas..
Bientôt , cartels mêlés , jeux , castilles , redoutes 9
Pas d'armes , carrousels , combats , brillantes joutes ,
Par l'éclat des hauts faits des coups prodigieux ,
Enivrent tous les coeurs , ravissent tous les yeux .
Chaque belle , animant celui qui l'intéresse ,
Lui jette un brasselet , une écharpe , une tresse ;
Enfin un guerrier seul a le prix du tournois ;
Déjà mille beautés se disputent son choix ;
Déjà récompensé de sa valeur extrême ,
Il cueille un doux baiser sur la bouche qu'il aime ,'
Et son roi , qui l'embrasse , honorant son grand coeur ,
Remet entre ses mains la palme du vainqueur.
PARSEVAL .
I
INSCRIPTION POUR UNE MAISON DE CAMPAGNE.
Sous cette riante feuillée ,
O vous que ramène un beau jour ,
Respectez l'humide séjour
De la nymphe de belle-allée .
Cachée en ces taillis épais ,
Suppliante , elle vous conjure ,
"D'épargner de simples attraits ,
Qui ne sont dus qu'à la nature.
Hélas ! dit-elle , si jamais
Le demi-jour de cet ombrage
Rendit la bergère moins sage ,
Et le berger plus amoureux ;
Ra
160 MERCURE DE FRANCE ,
Sí , confidente de vos feux,
J'ai vu dans ces douces retraites ,
Couronner vos peines secrettes ,
Des myrtes de l'amant heureux ;
Au nom des amours , je vous prie ,
Ne mutilez pas ces rameaux.
Que plutôt une main amie ,
Eloigue de mes arbrisseaux ,
Et la haché et la serpe , instrumens de dommage :
Les frimas , l'insecte rongeur ,
Et l'aquilon désolateur ,
En auront assez tôt dépouillé ce rivage.
S. EDMOND GÉRAUD.
PROLOGUE D'UN RECUEIL DE CONTES.
JE ris des contes gais et sur- tout des bons tours.
Il en est plus d'un dans Bocace ,
On en trouve beaucoup dans nos vieux troubadours ;
Lafontaine en est plein : des volages amours
Il aimait la trompeuse race.
Sur ce point-là je ne suis pas sa trace ;
Mais dans le don de raconter ,
Dans son naturel et sa grace
Je voudrais pouvoir l'imiter.
Essayons ; on ne doit jamais se rebuter :
Fort souvent le succès a couronné l'audace .
Il est d'ailleurs plus d'un rang au Parnasse.
Lafontaine est divin , je n'en disèonviens pas ;
Mais ne peut-on point , ce me semble ,
En lui cédant toujours le pas ,
Courir encor la même route ensemble?
AUG. DE LABOUÏSSE.
AOUT 1810 . 261
ENIGME.
QUAND je suis seul , je suis si peu de chose ,
Qu'en vérité , lecteur , je n'ose
Me montrer à les yeux.
Quand quelqu'un me précède , oh ! je vaux beaucoup mieux ;
Mieux dix fois , mieux cent fois , mieux mille ,
Selon qu'avec un frère ou deux ,
Ou trois ou quatre , en nombre je fourmille
Mais autrement néant. Quand à rien il n'est bon ,
Avec moi l'homme entre en comparaison.
S ........
LOGOGRIPHE .
COMME une sage ménagère ,
Pendant les beaux jours du printems ,
De mon superflu je sais faire
Une réserve pour le tems
Où les frimas couvrent la terre.
Si tu veux me décomposer ,
Soudain , je change de nature ,
Et d'abord je vais t'exposer
Ce qui peut servir de clôture ;
Ce petit mot , qu'un tendre amant ,
Brûle d'arracher à sa belle ,
Et que ses prières , souvent ,
N'obtiennent pas de la cruelle ;
Ce qu'était cet homme odieux
Qui voulant vivre dans l'histoire ,
A brûler un temple fameux
Fit consister toute sa gloire ;
Un Dieu , des Chinois respecté ;
Puis , une note de musique ;
Enfin , un lieu sombre et voûté
Qu'à plus d'un usage on applique.
A………、H…………..
262 MERCURE DE FRANCE , AOUT 1810:
CHARADE .
AIR : Femmes , voulez-vous éprouver.
MON premier , chéri des bergers
Est un Dieu fameux dans la fable :
Ils l'imploraient dans leurs dangers ,
Toujours il leur fut favorable.
Une plante offre mon dernier .
Mon tout , sur un chapeau se place ,
Ou sur le casque d'un guerrier ,
Au gré du vent , flotte avec grâce .
Par le même.
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE
insérés dans le dernier Numéro .
Le mot de l'Enigme du dernier Numéro est Quinola, ( nom du
valet de coeur au reversi . )
Celui du Logogriphe est Charpie , dans lequel on trouve : harpie ,
harpe , haie , pire , chair et raie.
Celui de la Charade est Déclin
15-2477
SCIENCES ET ARTS .
RECHERCHES SUR LES MOEURS DES FOURMIS INDIGÈNES , par
P. HUBER , membre des Sociétés d'histoire naturelle
et de physique de Genève , et associé de celle de
Tarn et Garonne . Avec cette épigraphe : ---
Cherchez et vous trouverez .
Un vol . in - 8°. - A Paris , chez Paschoud, libraire ,
quai des Augustins , nº 3 .
(SECOND ET DERNIER ARTICLE. )
DANS un premier article j'ai décrit , d'après M. Huber,
l'organisation physique des fourmis . J'ai rapporté quelques-
unes des observations par lesquelles ce naturaliste
a reconnu que les fourmis ont entr'elles un langage d'attouchement
qui leur fournit le moyen de se communiquer
leurs besoins , leurs désirs , j'ai presque dit leurs
pensées . C'est ainsi , dit- on , que les courtiers juifs et
arméniens de Smyrne traitent tous leurs marchés par
de certains signes qu'ils se font mutuellement avec les
mains couvertes d'un mouchoir ( 1 ) . Voilà justement le
langage de nos fourmis . Puisque nous nous en servons
bien pour des affaires d'argent , on conviendra qu'il peut
suffire à leurs négociations les plus importantes .
Venons maintenant à leur architecture . Elle est trèsvariée
selon les espèces . Il y en a qui sculptent le bois
et qui s'établissent dans l'intérieur des arbres . D'autres
sont maçonnes , et creusent leur nid dans la terre . Elles
recouvrent diversement ces souterrains . Les unes se
contentent d'y accumuler un monceau de débris de toute
espèce , de pailles , de cailloux , de grains de blés , de
morceaux de bois , à travers lesquels on forme des grandes
(1) Bibliothèque Britannique , février 1810.
264
MERCURE . DE FRANCE ,
routes pour le service public . L'entrée de ces routes ,
ou , si l'on veut , la porte , se ferme ou plutôt se bouche
tous les soirs fort exactement . D'autres espèces plus industrieuses
, comme la fourmi des gazons , recouvrent leurs
souterrains par de véritables voûtes , qu'elles construisent
avec de la terre humide et qui ont beaucoup de solidité .
Voici comment elles s'y prennent pour ce travail ; chaque
fourmi apporte entre ses mandibules un petit grain
de terre qu'elle a détaché de l'intérieur du souterrain ;
elle sort et le dépose à la porte d'une des galeries .
Insensiblement ces petits grains accumulés dans toute
la longueur que les puits occupent sur la surface du
sol , forment un véritable sillon , creux au milieu , relevé
sur les bords . Alors on y découvre un dessein que l'on
ne peut méconnaître . Ces bords en s'élevant sont destinés
à devenir des murailles ; toutes les petites parcelles
de terre humide qui les composent , pressées , poussées
et battues par nos maçonnes , s'agglutinent et prennent
de la consistance . Par le même procédé , on jette une
voûte d'un pas à l'autre , et le travail est terminé . Une
fois M. Huber observa ainsi deux portions de murs
d'attente qui avaient été construites séparément par deux
fourmis différentes , et qui , bien que parallèles dans leur
direction , ne se correspondaient point pour la hauteur ,
de façon que le plafond établi sur la muraille la moins
haute serait allé rencontrer l'autre à moitié de sa hauteur.
Cette remarque critique l'occupait justement lorsqu'une
autre fourmi , nouvellement arrivée sur la place ,
ayant visité ces ouvrages , parut frappée de la même difficulté
; car elle commença aussitôt à détruire la voûte
ébauchée , releva celle des deux murailles qui était trop
peu haute , et fit une nouvelle voûte avec les débris de
l'ancienne , sous les yeux de l'être raisonnable qui l'observait.
Pourra-t- on expliquer cette conduite par le seul
effet d'un instinct machinal ? Si c'est l'instinct seul qui
a poussé la dernière fourmi à détruire la voûte pour
mettre ses deux pieds droits de niveau , comment l'instinet
avait-il pu porter les précédentes à leur donner des
hauteurs inégales ?
En général , M. Huber s'est assuré , par une infinité
AOUT 1810 . 265
d'observations , que chaque fourmi agit indépendamment
de ses compagnes . La première qui conçoit un plan
d'une exécution facile en trace aussitôt l'esquisse . Les
autres n'ont plus qu'à continuer ce qu'elle a commencé .
Les dernières venues , dit-il , d'après l'inspection des
premiers travaux , conçoivent ceux qu'elles doivent entreprendre
; elles savent toutes ébaucher , conținuer ,
polir , ou retoucher suivant l'occasion . En un mot , il
n'y a ni chef, mi conducteur des travaux. Pourtant ces
travaux dénotent un dessein commun . Si c'est là seulement
de l'instinct , il faut dire que c'est un instinct social
qui porte mécaniquement chaque individu vers le bien
de tous les autres . Un pareil instinct n'est point à dédaigner
, et ne messiérait pas même à notre espèce .
Lorsqu'on découvre une de ces habitations si industrieusement
construites , les fourmis effrayées courent
de tous côtés dans une grande agitation . On en remarque
sur-tout un certain nombre qui portent à leur bouche
de petits cylindres blancs , et qui s'empressent d'aller
les cacher dans les souterrains . Ce sont les larves et les
nymphes des jeunes fourmis qu'elles emportent , et dont
la garde leur était confiée . Vous pouvez les poursuivre ,
leur présenter des obstacles , les tourmenter de toutes les
manières , elles n'abandonneront point ce fardeau qui
leur est si cher . On a vu quelquefois , dit M. Huber , la
tète et le corselet séparés de l'abdomen courir encore ,
et porter les larves dans les souterrains . Je ne crois pas
que beaucoup de personnes aient pu être tentées de répéter
cette cruelle expérience .
Si vous voulez examiner une de ces nymphes , hâtezvous
, car dans un instant elles auront toutes disparu .
Mais avez-vous réussi à en saisir une ? En l'ouvrant avec
délicatesse vous y trouverez un petit ver enveloppé dans
une coque de soie . Ce ver s'appelle la larve de la fourmi ;
et bientôt il deviendra fourmi lui-même . En effet , en
ouvrant quelques coques plus avancées , vous y trouverez
la fourmi toute formée et prête à en sortir ; mais
elle ne peut pas en sortir seule . Il faut qu'on la tire de
ces enveloppes , et il y a toujours dans la fourmilière
un certain nombre d'individus occupés de ce soin . Ils
266 MERCURE DE FRANCE ,
savent parfaitement quand il faut déchirer le linceul de
soie dont la nouvelle fourmi est enveloppée . Ils la dégagent
de ses entraves avec la plus grande délicatesse ,
lui donnent aussitôt à manger , la brossent , la nétoient ,
et la conduisent dans l'habitation . Pendant ce tems d'autres
fourmis donnent à manger , aux jeunes larves qui
n'ont pas encore filé leur enveloppe ; d'autres prennent
les larves et les nymphes , et les portent dans les parties
les plus chaudes de la fourmilière , ou vont les poser
quelques instans au soleil à la surface de l'habitation .
D'autres enfin revenues du dehors apportent et distribuent
à ces fidèles gardiennes les alimens dont elles ont
besoin.
Tous les individus qui composent une fourmilière
ne sont pas de la même caste . Il y a des mâles et des
femelles , destinés à soutenir la population . Ceux-ci ont
des ailes en naissant . Le reste de la société est composé
d'ouvrières infécondes qui sont aussi des femelles ,
mais dont les organes générateurs ne sont point dévéloppés
. Cette distribution en trois castes est la même que
chez les abeilles , mais il y a des différences importantes
dans les détails . Par exemple , plusieurs fourmis fécondes
peuvent vivre ensemble dans la même habitation ; elles
n'éprouvent point de jalousie les unes des autres ; elles
se rencontrent sans se faire aucun mal . Chacune a sa
cour , son cortége qui la suit partout , mais elles n'exercent
aucun pouvoir . L'autorité paraît plutôt appartenir
aux ouvrières . Au contraire chez les abeilles la femelle
féconde est unique et toute puissante dans chaque ruche.
Elle ne souffre point de rivale ; sans cesse elle cherche
à détruire les larves renfermées dans les cellules royales
d'où sortiront un jour des reines abeilles qui peuvent lui
enlever l'empire . Sur ce point seulement elle éprouve
une résistance courageuse de la part des ouvrières auxquelles
la garde des cellules est confiée . Le dépit qu'elle
conçoit de l'existence de ses rivales , est la cause qui
détermine les essaims , la vieille reine finissant toujours.
par quitter la ruche avec ceux de ses sujets qu'elle peut
déterminer à la suivre . Chez les fourmis les essaims sont
également amenés par l'excès de la population ; mais les
AOUT 1810 . 267
femelles et les mâles qui seuls ont reçu des ailes , peuvent
seuls quitter leur patrie . Ils s'envolent ensemble ,
et se réunissent dans les airs comme les abeilles . Les
femelles fécondées ne rentrent point dans la fourmilière
natale ; elles ne se rassemblent point ; chacune d'elles ,
revenue à terre , commence , suivant une observation
bien curieuse de M. Huber , par se dépouiller de ses ailes
désormais inutiles . Cela fait , elle s'enfonce dans la terre
humide , s'y creuse un nid , y dépose ses oeufs , les fait
éclore , nourrit les larves qui en sortent , soigne les nymphes
dans lesquelles ces larves se transforment , les dépouille
de leurs enveloppes , à l'époque où il est tems
qu'elles en sortent , et se crée ainsi autour d'elle une
famille et un empire . Alors elle se trouve déchargée de
tous les soins du ménage ; elle n'a plus aucune peine à
prendre ni pour sa nourriture qu'on lui apporte , ni pour
l'éducation des petits qui est confiée aux ouvrières ,
comme nous l'avons dit précédemment .
Cependant la métropole dépouillée de ses essaims , et
désormais privée de tous les moyens d'entretenir sa population
, devrait périr chaque année , comme les sociétés
des bourdons et des guêpes qui sont annuelles ; mais
cela n'arrive point chez les fourmis . Il y a toujours quelques
femelles fécondées dans la fourmilière , avant le
départ général de l'essaim . Alors les ouvrières s'en emparent
; elles s'accrochent à leurs pattes pour les empêcher
de prendre leur vol ; elles les reconduisent de force
dans les souterrains , leur ôtent les ailes , et les gardent
comme de véritables prisonnières . Pendant ce tems , on
les nourrit avec le plus grand soin , on les conduit dans
les quartiers où la température est la plus convenable à
leur état , mais toujours sous bonne escorte , et on ne
les perd pas de vue un instant . La liberté ne leur est
rendue que lorsqu'elles ont donné des signes non équivoque
de maternité . Alors elles ont perdu l'envie de
fuir ; elles n'éprouvent plus aucune contrainte ; cependant
chacune a encore une garde assidue . Une seule
ouvrière l'accompagne , la suit partout , prévient ses
désirs , mais l'observe exactement montée sur son abdomen
, et les jambes postérieures posées à terre , elle
A
:
268 MERCURE DE FRANCE ,
semble , dit M. Huber , une sentinelle établie pour sur
veiller toutes ses actions . Ce n'est pas toujours la même
ouvrière qui est chargée de ce soin. Il y en a plusieurs
qui se relèvent tour-à-tour ; lorsque la femelle a enfin
donné de nouveaux sujets à la société , on lui forme une
cour de douze ou quinze fourmis qui la suivent partout ;
celles- ci la servent , la promènent , la portent même dans
les différens quartiers où elle veut aller ; enfin on lui rend
des hommages pareils à ceux que les abeilles prodiguent
à leur reine .
Il faut maintenant expliquer les moyens que les
fourmis emploient pour fournir à leur subsistance audedans
et au-dehors . N'ayant pas l'art de construire des
magasins approvisionnés comme les abeilles , elles ne
peuvent pas trouver leur nourriture dans l'habitation
même. Celles qui y sont retenues par leurs emplois doivent
donc recevoir leurs alimens des ouvrières qui sont
allées à la récolte . En effet , celles-ci leur font part de
tout ce qu'elles ont découvert ; tantôt ce sont de petits
insectes , ou d'autres petits animaux qu'elles peuvent
transporter ; alors on dépèce la proie et on se la partage
dans l'intérieur de l'habitation . Mais quand elles trouvent
des fruits murs ou quelqu'autre proie dont le transport
est impossible , elles s'abreuvent des sucs qu'ils renferment
, reviennent à la fourmilière , et en font part à
celles qui ne sortent point . Celles -ci , en les recevant avec
avidité , ne cessent de flatter leurs compagnes par un
mouvement très- vif de leurs antennes , qui exprime pro
bablement le plaisir et la reconnaissance qu'elles éprou→
vent .
1
Peut- être est-il nécessaire de répéter ici ce que j'ai
dit , au commencement de cet article , sur l'extrême
fidélité de M. Huber . Ceux qui ont observé la nature
de près , ne cherchent point à l'embellir par des fictions .
Ils savent qu'elle est beaucoup plus variée et plus merveilleuse
dans ses réalités que nous ne pouvons le sup→
poser dans nos fables . Plusieurs naturalistes on déja vé
rifié les assertions de M. Huber , et les ont trouvées très¬
exactes. Comme il ne faut pour cela que des yeux , j'oserai
me mettre du nombre des témoins . Cet avertissement
AOUT 1810 . 269
est sur-tout nécessaire pour les faits qui vont suivre , et
qui vont montrer dans les fourmis une industrie presque
humaine ; mais ces faits sont exactement conformes à la
vérité. Je les ai vus aussi en les cherchant d'après
M. Huber. Quiconque voudra les chercher de même
les verra également . Rien n'est plus ordinaire , ni plus
facile .
Tout le monde sait que sur les feuilles et sur les tiges
de la plupart des plantes on trouve souvent de trèspetits
pucerons verdâtres , quelquefois ailés , quelquefois
sans ailes . Les calices des roses , par exemple , en
sont souvent couverts . L'histoire particulière de ces petits
animaux est aussi extrêmement curieuse . Ils sont
vivipares pendant tout l'été , ovipares en automne ; ils ne
s'accouplent que dans cette dernière saison , et l'acte qui
féconda la dernière génération , s'étend à toutes celles
de l'année suivante . Les pucerons vivent des sucs des
plantés auxquelles ils sont attachés . Ils les pompent avec
une tarière qu'ils enfoncent dans les nervures des feuilles
ou dans les parties de la tige les plus délicates . Une partie
de ces sucs , élaborés dans leurs organes , ressortent
bientôt de leurs corps sous forme de gouttelettes liquides
et sucrées . Les fourmis n'ignorent pas la douceur dẻ
cette liqueur , et elles s'en nourrissent avidement ; mais
elles ne s'en remettent point au hasard pour la leur offrir.
Elles recherchent les pucerons ; elles se portent aux
endroits où ils habitent de préférence . En ont- elles
trouvé un , elles le flattent , le caressent avec leurs entennes
, comme pour l'inviter à abandonner ces goutes
précieuses. Rarement leurs efforts sont infructueux , et
la manière dont le puceron leur fournit l'objet de leurs
désirs , prouve évidemment qu'il l'accorde. J'ai dit que
toutes les fourmis recherchent ces petits animaux ; quel
ques espèces vont plus loin , elles en élèvent; elles ont des
oeufs de pucerons et des pucerons dans leur nid ; elles
en prennent autant de soin que de leurs larves ; elles les
transportent de même dans leurs migrations ; elles mettent
le même empressement à les sauver , le même courage à
les défendre , et souvent , pour des fourmilières voisines ,
l'enlèvement des pucerons est l'objet de la guerre et lë
270 MERCURE DE FRANCE ,
•
prix de la victoire . Celui qui voudra expliquer tant de
combinaisons diverses par le seul ressort d'un instinct
machinal , fera bien d'indiquer aussi en quoi cet instinct
des fourmis , pour élever des pucerons , peut se distinguer
de l'intelligence de l'homme pour élever des troupeaux
.
Les pucerons qui vivent sur les racines des arbres ,
sont une très-grande ressource des fourmis pendant l'hiver.
Cependant, si le froid n'est pas trop fort , ces infatigables
ouvrières vont encore à la récolte . M. Huber en a
vu courir sur la neige. Les fourmis s'engourdissent à la
température de deux degrés de Réaumur au-dessous du
terme de la congélation , et par un rapport admirable ,
les pucerons qui les nourrissent s'engourdissent aussi au
même degré .
Enfin , il existe , chez les fourmis , un autre genre
d'industrie peut- être plus singulier encore. Certaines
espèces ne travaillent point , ne vont point à la récolte ,
ne daignent pas même se nourrir des alimens qu'on met
à leur portée ; elles ont des esclaves d'espèce différente ,
qui les nourrissent , qui les servent , qui les portent et
qui ont soin de leurs petits . Pour se procurer ces esclaves
elles font de grandes expéditions dans les fourmilières
voisines l'invasion est subite et ordinairement irrésistible
; entrées dans la ville ennemie , elles enlèvent non
pas des prisonnières qui s'échapperaient , mais des larves
et des nymphes de fourmis ouvrières qu'elles rapportent
chez elles , et qu'elles remettent à leurs esclaves . Cellesci
les soignent , les élèvent ; les jeunes fourmis nées
parmi cette nation étrangère et ennemie , mais n'en connaissant
point d'autres , lui transmettent tout l'attachement
qu'elles auraient eu pour leur véritable patrie ; bien
plus , elles prennent des sentimens appropriés à leur nouvel
état ; abandonnés à la nature , elles auraient défendu
leurs compatriotes ; élevées dans l'esclavage , elles en
deviennent les ennemies . Sans prendre part aux expéditions
, elles les excitent , les disposent , et accueillent bien
ou mal les fourmis guerrières . selon le succès . Comment
celles-ci savent- elles qu'il ne faut pas enlever de fourmis
adultes , mais des larves qui n'ont pu avoir encore auAOUT
1810 .
271
cune affection de patrie ? Si l'on ne veut encore voir que
de l'instinct dans cette industrie guerrière , au moins il
faudra convenir que l'instinct des esclaves , lorsqu'ils sont
pris dans leur jeunesse , peut recevoir des circonstances
quelques modifications . Mais alors ce n'est plus de l'instinct
, dans le sens rigoureux que l'on attache à cette
expression .
M. Huber, qui a découvert l'existence des fourmilières
mixtes , en a vu qui avaient deux sortes d'esclaves d'espèces
différentes ; mais ce sont toujours des ouvrières ;
les mâles et les femelles n'appartiennent jamais qu'à la
caste belliqueuse .
Pour savoir si les fourmis guerrières savaient autre
chose que se battre , M. Huber en renferma plusieurs
sous des cloches de verre , avec du miel pour servir à
leur nourriture , de la terre humide pour se faire une
habitation et des nymphes pour les développer. Ces
guerrières ne surent rien faire ; elles ne savaient pas
même se nourrir ; plusieurs se laissèrent mourir de faim,
et elles allaient périr toutes , lorsque M. Huber introduisit
parmi elles une seule ouvrière de la caste esclave ;
celle-ci , toute seule , rétablit l'ordre , donna à manger à
celles qui vivaient encore , creusa des cellules , y porta
les larves , les développa , en recréa la colonie . Cependant
ces mêmes fourmis guerrières avaient été autrefois
capables des mêmes soins ; car leur autorité ne pouvant
s'exercer sur des fourmis adultes , il faut bien que pour
organiser leur colonie , elles commencent par élever ellesmêmes
les larves qu'elles ont enlevées . Nous avons déjà
remarqué une modification semblable dans la manière
d'agir des fourmis fécondées , à l'époque où elles commencent
à fonder une nouvelle famille .
L'enlèvement des richesses et l'envahissement du territoire
sont donc , chez les fourmis comme parmi les
hommes , le sujet et le motif de la guerre . Ces guerres
sont longues , acharnées , et entre les espèces semblables
elles ne finissent qu'à l'anéantissement ou l'émigration
d'un des partis . M. Huber les a observées avec beaucoup
d'attention. Il les a décrites avec exactitude , et
tout ce que ces petits animaux emploient d'adresse , de
272 MERCURE DE FRANCE ,
courage et de talent militaire est presque incroyable ,
« Mais , dit- il , ces guerres offrent quelque chose de plus
» surprenant encore ; c'est l'instinct qui fait reconnaître
» à chaque fourmi celles de son parti . Comment , à quel
» signe se distinguent- elles dans la mêlée , où des mil-
» liers d'individus de la même couleur , de la même
» taille , de la même odeur , de la même espèce enfin ,
» se rencontrent , se croisent , s'attaquent , se défendent
» ou s'emmènent prisonnières ? Elles marchent avec dé-
>> fiance , lors même qu'elles s'approchent de leurs com-
>> pagnes ; elles tiennent leurs mâchoires écartées ; quel-
» quefois même elles s'attaquent , mais elles se recon-
»> naissent presque aussitôt et lâchent prise . Souvent celles
qui sont l'objet de cette erreur momentanée , caressenţ
>> leurs compatriotes avec leurs antennes , et apaisent
» promptement leur colère . Quelle opinion cette manière
» d'agir ne donne-t- elle pas de l'espèce de liaison que ces
» insectes ont entre eux , et de la subtilité de leurs
>> sens ?»>
n
En terminant ici l'extrait des intéressantes recherches
de M. Huber , nous ne pouvons nous défendre de faire
une réflexion . Si l'étude d'un petit animal , comme lą
fourmi , qui ne tient presque pas de place dans le monde,
peut donner lieu à des observations si curieuses en ellesmêmes
, et si importantes par leur retour sur notre
propre organisation , combien le monde entier ne doit- il
pas contenir d'objets inconnus et dignes d'être étudiés!
Quel coin de la terre n'y a-t- il pas à découvrir et à apprendre
? et tandis que la variété infinie de la nature a
de quoi confondre notre imagination , comment concevoir
qu'il y ait des hommes assez aveugles pour vouloir
la tirer toute entière de leur cerveau , sans l'observer
sans la consulter , sans daigner seulement la regarder et
essayer de la comprendre ? Rendons graces aux esprits
sages qui suivant une autre route nous conduisent , avec
certitude , à la vérité que les autres ne soupçonneront
jamais .
De ce que j'ai montré , dans les moeurs des fourmis ,
quelques traits d'une intelligence pareille à celle de
'homme , certaines gens voudront peut-être conclure
que
AOUT 1810 . 273
que je regarde l'intelligence humaine comme un pur
instinct , et qu'ainsi je ne fais point de différence entre
l'homme et les animaux . Ce n'est point là ma pense! Jes
Stivi
sais que l'industrie des fourmis et des castors aujour
d'hui est absolument la même que celle des fourmis et
des castors qui vivaient il y a deux mille ans. Leur
savoir n'a fait aucun progrès depuis cette époque , tandis
que le fleuve des connaissances humaines , grossi des découvertes
de tous les âges , n'a pas cessé et ne cessera
point de suivre son cours .
Labitur , et labetur in omne volubilis ævum .
Cet accroissement continuel de moyens et de lumières ,
est , selon moi , le caractère qui distingue le plus éminemment
l'homme . Il n'appartient qu'à lui seul , et suffit
pour lui assurer l'empire du monde . BIOT .
LITTÉRATURE ET BEAUX -ARTS .
ΠΛΟΥΤΑΡΧΟΥ ΒΙΟΙ ΠΑΡΑΛΛΗΛΟΙ , etc. Les Vies paral
lèles des hommes illustres de PLUTARQUE , avec des
remarques.Tome II . -Paris , 1810 , del'imprimerie
d'Eberhart. Un volume in- 8 ° de plus de 500 pages .
En annonçant dans le Mercure de France (1 ) le premier
EN
volume de cette nouvelle édition des Vies de Plutarque ,
nous avons fait connaître dans quel esprit et dans quel
but ce travail a été entrepris par M. Coray : nous avons
dit qu'il s'était voué à cette tâche pénible dans la vue
de seconder le zèle de MM. Zosima , riches négocians
grecs , qui consacrent des sommes considérables à l'impression
des ouvrages les plus propres à ranimer dans
leur patrie le goût des lettres et des sciences (2 ) , et que
c'est à ce zèle généreux et éclairé d'un savant illustre et
de ses dignes compatriotes , que nous sommes redevables
d'une suite d'excellentes éditions des meilleurs écrivains
grecs , dont la collection se publie sous le titre
général de Bibliothèque grecque .
Ce second tome des Vies de Plutarque forme le sixième
volume de la collection . Il contient les Vies d'Alcibiade ,
de Timoléon , de Pélopidas , 'd'Aristide et de Philopémen
chez les Grecs , comparées à celles de Coriolan , de Paul
Emile , de Marcellus , de Marcus Caton , et de Titus
Quintus Flaminius chez les Romains ; et conformément
au plan adopté pour le premier tome , qui a paru l'année
dernière , on a enrichi celui- ci de tous les portraits au-
`(1 ) Voyez le N° 417 du 15 juillet 1809 .
(2 ) M. Michel Zosima , qui correspondait plus particuliérement
avec l'éditeur , est mort à Livourne le 1er juillet de l'année dernière ,
vivement regretté de ses amis et de sa patrie dont il était le bienfaitear.
Ses frères , établis en Russie , et qui prenaient part à cette noble
entreprise , la poursuivront avec le même dévouement.
MERCURE DE FRANCE , AOUT 1810. 275
thentiques qu'on a pu se procurer. Ce sont ceux d'Alcibiade
, de Socrate , de Persée , roi de Macédoine , de
Marcellus , de Miltiade , de Scipion l'Africain , de Cléomène
, et de Philippe , roi de Macédoine . Ces portraits
copiés d'après des bustes antiques existans dans différens
musées , et sur des médailles de la Bibliothèque
împériale , ont été gravés avec soin et intelligence . Enfin
le volume est terminé par des remarques ou scholies
grecques , comprenant environ 110 pages d'impression
en petit texte , par deux tables alphabétiques , l'une des
noms propres et des mots dont on trouve l'explication
dans les remarques , l'autre des mots de la langue grecque
moderne sur lesquels le savant éditeur a eu aussi
occasion de donner des éclaircissemens , et par la liste
des auteurs cités , corrigés ou expliqués dans les remarques.
Un morceau d'environ trente pages , sous le titre
de Suite des Essais ou Réflexions sur l'éducation et la
langue des Grecs , écrit dans l'idiome moderne , sert de
Préface ou d'Introduction à ce volume.
On ne saurait trop recommander aux jeunes hellénistes
, et à tous ceux qui veulent acquérir une connaissance
un peu approfondie de la langue grecque , l'étude
attentive des remarques ou des commentaires , soit en
français , soit en grec , que M. Coray a joints à toutes les
éditions qu'il a publiées . Les travaux de cet homme éminemment
distingué par sa vaste érudition , et par la justesse
d'esprit qui en dirige constamment l'emploi , feront.
assurément époque dans cette science importante qui a
pour objet la critique et l'interprétation des auteurs
anciens. Quoiqu'il ait , comme les plus habiles hellénistes
que l'on compte aujourd'hui en Europe , parcouru dans
tous les sens le champ immense de la littérature grecque ,
jamais il ne se laisse entraîner à la tentation si commune
d'étaler à tout propos les richesses qu'il y a recueillies ,
d'accumuler les citations et les passages semblables ou
analogues à ceux qu'il explique . Un petit nombre d'exemples
choisis avec autant de goût que de discernement
lui suffisent pour donner l'autorité nécessaire aux principes
ou aux interprétations qu'il propose . Une logique
exacte et sûre préside à toutes ses discussions , et la vraie
Sa
276
MERCURE
DE FRANCE
,
méthode analytique qu'il s'est rendue familière par la
lecture des meilleurs ouvrages des philosophes français
et anglais , lui fournit les moyens de répandre sur les
sujets qu'il traite plus de lumière que ne font communé
ment les grammairiens et les critiques .
Enfin M. Coray a , sur tous les savans qui ont cultivé
avec le plus de succès la même branche de littérature ,
l'avantage d'être né dans le pays où l'on parle encore la
langue d'Homère , de Sophocle et de Démosthène , dans
le pays où cette langue , quoique sensiblement altérée ,
et même , si l'on veut , défigurée par une longue suite
de siècles de barbarie , conserve néanmoins des restes
précieux , des traces singuliérement curieuses de ce
qu'elle fut dans le tems où elle brillait du plus grand
éclat . Une connaissance profonde de l'idiome des grecs
modernes , qui est sa langue maternelle , a donné à ce
savant critique la facilité de remonter avec certitude à
l'origine d'un nombre considérable de mots ou de locutions
, dont il était impossible d'apprécier le véritable
sens et la valeur propre sans ce secours ; et il n'y a nul
doute que les recherches nombreuses qu'il a faites en ce
genre , indépendamment de l'utilité dont elles peuvent
être pour ses compatriotes , qu'il a plus spécialement en
vue , ne servent aussi à jeter un nouveau jour sur quantité
d'expressions qui sont passées du grec dans les langues
modernes de l'Europe à l'époque où elles étaient
encore barbares , et où des circonstances politiques dont
l'influence a été si remarquable , ont beaucoup multiplié
leurs rapports avec l'empire d'Orient .
Au milieu de ces objets de pure érudition (3) , l'éditeur
ne perd pas de vue l'objet principal de tout ouvrage
destiné aux études de la jeunesse , qui est de la garantir
(3) Nous ne pouvons entrer dans aucun détail sur un genre de
connaissance qui n'intéresse qu'un très-petit nombre de lecteurs
nous indiquerons seulement à ceux qui s'occupent de l'étude du grec ,
la note ( page 361 ) , sur le sens du mot curíðsoða , et , à ce sujet ,
une correction très-heureuse du premier vers d'une épigramme de
Posidippe citée par Athénée ( liv . I , p . 411 ) ; celle sur le mot évo
( page 363 ) , où l'auteur explique un passage de Thucydide , liv . II,
AOUT 1810 . 277
des préjugés nuisibles , de lui inspirer le goût de tout
ce qui est bon et utile , et par dessus tout l'ardeur
d'acquérir une solide instruction , parce que c'est par-là
que l'on parvient à rendre des services importans à sa
patrie et à ses semblables . Il a donc aussi répandu dans
ses remarques quelques réflexions philosophiques et
morales que le sujet semble appeler , mais il y met
la discrétion convenable ; elles sont semées de loin en
loin , et présentées en peu de mots , de manière que
s'échappant , en quelque sorte , d'un coeur plein de
l'amour de la vertu et de la vérité , elles n'en sont que
plus propres à produire une impression vive et durable
sur les jeunes esprits auxquels elles s'adressent .
"
.
8
Ainsi , lorsque Plutarque , dans la vie de Caton , raconte
les efforts que cet homme intolérant et dur faisait
auprès du sénat pour obtenir le renvoi des ambassadeurs
d'Athènes , Carnéade , philosophe académicien , et Diogène
, de la secte des stoïciens , dont le séjour à Rome y
avait déjà disposé les esprits à recevoir avec avidité les
sciences et les arts propres à adoucir les moeurs féroces
d'un peuple jusqu'alors uniquement guerrier et conquérant.
Or, faisait-il cela , ajoute Plutarque , non pour
» ce qu'il eust aucune privée inimitié à l'encontre de
» Carnéades , comme quelques- uns ont cuidé ; mais pour
n ce que généralement il haïssait toute la philosophie ,
» et que par une ambition il mesprisait les muses et les
» lettres grecques veu mesmement qu'il disait que l'an--
» cien Socrates n'estoit qu'un causeur et un séditieux
» qui taschoit , par tel moyen qu'il lui estoit possible , à
» usurper tyrannie , et à dominer en son pays en perver-
» tissant les moeurs et coustumes d'icelui , et tirant ses
citoyens en opinions contraires à leurs moeurs et cous-
» tumes anciennes . Trad. d'Amyot. » Comme l'opinion
d'un personnage tel que
Caton , dont le nom est devenu ‚ '
on ne sait trop pourquoi , celui de la sagesse même , pourch.
41 ; des observations grammaticales fort intéressantes , pag. 369
et 370 , 391 , 396 , etc. une note ( p . 417 ) sur un sens remarquable
du mot of appliquée à l'interprétation des vers 28 et 33 du chant
XXIIe de l'Odyssée , etc , etc.
278 MERCURE
DE FRANCE ,
rait induire à erreur des esprits peu réfléchis , M. Coray
a cru devoir faire , sur ce passage , la réflexion suivante :
« Prenez garde , jeune homme , à laisser égarer votre
» jugement par cette calomnie de Caton , qui n'est ici que
» l'écho des Anitus et des Mélitus : mais ne prononcez
>>> entre Socrate et son accusateur qu'après avoir soigneusement
pesé la vie de l'un et de l'autre . Reconnaissez
» dans la pauvreté volontaire de Socrate , dans son accueil
>> affable et bienveillant pour tout le monde , le caractère
» ' d'un mortel véritablement divin , et concevez pour
» Caton , avide de gains usuraires , cruel à l'excès dans
» les châtimens qu'il infligeait à ses domestiques , toute
» l'aversion qu'il mérite. »
C'est , en effet , le même Caton qui portait au sein de
sa famille , dans l'intérieur de sa maison , un caractère de
despotisme , tellement absurde et stupide , qu'il ne souffrait
pas que sa femme , ni ses enfans , ni ses esclaves
eussent d'autre médecin que lui , et suivissent un autre
régime que celui qu'il avait adopté pour lui-même . Il
est vrai , ajoute Plutarque qui raconte ce fait , qu'il
perdit de cette manière sa femme et son fils .
Au reste , les digressions de cette nature sont rares
dans les notes du savant éditeur de Plutarque , comme
on l'a déjà dit , et elles devaient l'être . C'est dans les
discours qui servent d'introduction à chacun des volumes
qu'il publie , qu'il a cru pouvoir s'étendre davantage sur
tous les sujets qui intéressent le bonheur et le perfectionnement
de la jeunesse de son pays . C'est dans ces
espèces de harangues , écrites en langue vulgaire , qu'il
développe ses vues sur les moyens divers qui peuvent
concourir à la régénération de sa patrie , sur les entreprises
littéraires qu'on peut tenter , sur les établissemens
d'instruction qu'il est possible dès ce moment d'y créer ;
c'est là qu'il les éclaire des lumières que son expérience
et ses longs travaux lui ont fait acquérir.
Le discours qui est en tête du volume que nous annonçons
, est adressé aux habitans de Smyrne , au milieu
desquels l'auteur lui -même est né et a passé son
enfance . A l'exemple des Grecs de Chio et de Cydonie ,
les Smyrnéens ont fondé un Gymnase , et ils ont mis
AOUT 1810 . 279
dans cette création la munificence qu'on pouvait attendre
d'une ville à qui son commerce procure des ressources
plus étendues ; ils ont placé à la tête de cet établissement
l'un des hommes les plus distingués qui soient aujourd'hui
parmi les Grecs , M. Coumas de Larisse , dont nous
avons fait connaître les utiles travaux sur les sciences
physiques et mathématiques (4) , également recommandable
par ses sentimens généreux , par son zèle pour le
bien public et par ses rares connaissances . L'auteur de ce
discours félicite ses compatriotes de cet heureux choix ,
leur rappelle l'antique splendeur de Smyrne , qui a été
long-tems la première ville de l'Ionie et de l'Asie mineure,
titre qu'elle fut autorisée à prendre dans les médailles
qu'elle faisait frapper , lesquelles attestent en même-tems
les progrès qu'elle avait faits dans les arts , dans les
sciences , dans la civilisation en général , et le nombre
de citoyens illustres en tout genre dont elle pouvait se
glorifier.
Persuadé que les facultés intellectuelles dont l'homme
est doué , sont la seule chose qui le distingue des autres
animaux , que la culture de ces mêmes facultés est l'unique
source de tous les avantages que les nations civili
sées ont sur les peuples barbares qui , faute d'avoir cultivé
ce don précieux de la divinité , sont presque réduits au
seul instinct et à un état très-voisin de celui des bêtes
féroces , M. Coray ne balance pas à déclarer à ses concitoyens
qu'ils ne peuvent aspirer à rendre à leur patrie
la gloire et le bonheur dont elle a joui dans les tems pas
sés , qu'en s'efforçant d'y rappeler et d'y ranimer ces
arts et ces sciences fruit d'une intelligence parvenue au
plus haut degré de culture et de développement ; et l'ensemble
de tous les moyens propres à éclairer l'esprit , à
former la raison , à inspirer aux hommes ces sentimens
d'humanité et d'amour du bien public , sans lesquels il
n'existe véritablement ni bonheur public ni bonheur individuel
, il l'appelle philosophie . Il prend ce mot dans le
sens qu'il a eu depuis plus de deux mille ans chez tous
les peuples éclairés de l'Europe sans s'inquiéter des
(4) Mercure du 20 mai 1809 , n° 4°9 .
280 MERCURE DE FRANCE ,
vains efforts qu'ont faits dans tous les tems quelques déclamateurs
hypocrites pour en pervertir l'idée .
Mais , ajoute M. Coray , il est important de savoir distinguer
le véritable philosophe , du sophiste ou de l'imposteur
qui usurpe ce titre . Or , voici à quels caractères ,
suivant lui , on peut reconnaître , d'après la seule lecture
de ses écrits , celui qui en est réellement digne : « le véri-
>> table philosophe , dit - il , ne parle et n'écrit que sur les
» choses qu'il sait , et n'entreprend rien qui soit au-dessus
» de ses forces ; il n'écrit que dans l'espoir d'être utile
>> aux hommes , en général , et spécialement à sa patrie ;
» il peut aspirer à la considération publique , mais en ce
>> sens seulement , qu'elle est pour lui un nouveau motif
» de se rendre utile , plutôt que la récompense des ser-
» vices qu'il a rendus . Il ne flatte ni sa patrie , ni aucun
» de ses compatriotes : il loue franchement le bien , et
» blâme le mal avec la même franchise , et voue au mépris
ceux qui pour un vil intérêt déclarent sans pudeur
» la guerre à la raison et à la vérité : il n'aspire point
» dans ses écrits , à obtenir les suffrages du vulgaire stu-
» pide , dont il sait bien que l'opinion n'est jamais fondée
» sur des motifs dont on puisse s'honorer ; mais si par
>> malheur il ne se trouve dans son pays que deux ou
» même qu'un seul individu dont le suffrage mérite d'être
» compté pour quelque chose , il préférera l'approbation
» tacite de ce seul juge intègre et éclairé , au vain bruit
» des applaudissemens d'une multitude ignorante ,
» flatteur pour l'oreille des sophistes (5) . »
>>
si
L'auteur revient ensuite sur un objet de la plus haute
importance pour ceux à qui il s'adresse dans la situation
présente des esprits parmi eux , l'éducation de la jeunesse ;
il expose ses vues sur la formation d'une bibliothèque
destinée à faire partie du principal établissement d'instruction
publique . En un mot , on voit dans tout le cours
de cet écrit , comme dans ceux qu'il a publiés précédem-
(5) « C'est quelque chose de bien ridicule que de voir ces hommes
» qui n'ont jamais rien de véritable et de sensé , si fiers de l'admieration
qu'ils inspirent à leurs dupes .. Platon. Phædr. , p. 243.
( Note de l'Auteur , Į
AOUT 1810 . 281
ment , qu'à l'exemple du véritable philosophe dont il a
esquissé le portrait , ses écrits et ses pensées sont toujours
dirigés vers un but unique , le bonheur de sa patrie , et
qu'il ne voit qu'un moyen de parvenir à ce but , la propagation
des connaissances utiles de toute espèce .
Au reste , il paraît que son zèle patriotique , puissamment
secondé par les efforts d'une foule de citoyens de
tous états , soit dans l'intérieur de la Grèce , soit dans
les villes d'Allemagne et d'Italie , où les Grecs sont établis
en plus ou moins grand nombre , a déjà produit
d'heureux résultats . Des faits qui n'étaient probablement
pas parvenus à la connaissance de M. Coray , lorsqu'il
écrivait le discours dont nous venons de rendre compte ,
et que peut- être nos lecteurs n'apprendront pas sans
quelque intérêt , semblent justifier l'espoir qu'il paraît depuis
si long-tems avoir conçu , et qu'il s'est constamment
attaché à inspirer à sa nation . On la voit se porter aujourd'hui
, comme par un élan spontané , vers les lumières
et la civilisation ; elle ne peut presque plus contenir le
sentiment qui l'entraîne à ce noble but .
Déjà même , à Constantinople , sous les yeux d'un
gouvernement autrefois si ombrageux , et rappelé apparemment
aujourd'hui à des vues ou à des principes plus
tolérans , il existe depuis quelque tems une école publique
de Grecs , située à Courou - Tezmer, faubourg
hors de la ville , et le 21 janvier de cette année
M. Etienne Dunca , né à Tyrnave en Thessalie , qui
professe à Constantinople les mathématiques et la physique
, de manière à mériter les applaudissemens des
plus éclairés de ses compatriotes , a invité tous les
grands , les ecclésiastiques et les premiers de la nation ,
à assister à un examen public de ses élèves . Le concours
des spectateurs fut , dit- on , immense : le patriarche et
les archevêques composant le synode , des curieux de
tout rang et de tout état se rendirent de toutes parts à
cette intéressante cérémonie ; la mer, sur les bords de
laquelle l'école est bâtie , était couverte de bateaux qui
amenaient des lieux les plus éloignés de Constantinople
des citoyens avides d'un spectacle aussi touchant que
nouveau . Les élèves examinée sur l'arithmétique , l'alge282
MERCURE DE FRANCE ,
bre et la géométrie , non pas sur des questions particu→
lières auxquelles on les eût préparés à l'avance , mais
suivant que le sort les appelait à répondre sur telle ou
telle partie du cours , s'en tirèrent à la plus grande satisfaction
de l'assemblée , qui ne pouvait contenir l'expression
de sa joie et de son attendrissement. L'archevêque
de Nicomédie , l'un des directeurs de l'école , prononça
le discours de clôture , et des prix furent distribués , au
nom de la nation , à ceux des élèves qui s'étaient le plus
distingués . Le patriarche témoigna , dans les termes les
plus expressifs , sa satisfaction aux maîtres et aux disciples
, et leur donna sa bénédiction .
Quelques semaines après , une cérémonie du même
genre eut lieu à Smyrne , où les élèves de M. Coumas
furent interrogés publiquement sur les différentes parties
des mathématiques , sur la logique et la géographie .
Contrarié d'abord par les obstacles que lui avaient suscités
quelques hypocrites et quelques fanatiques , il est
parvenu à en triompher par l'ascendant que donnent
présque toujours un caractère ferme , un zèle ardent et
reconnu pour le bien public , et des lumières supérieures
(6) . Cet examen , qui a duré une semaine , a été
constamment suivi par une affluence si nombreuse de
spectateurs de toutes les classes , que les bâtimens de
l'école pouvaient à peine les contenir ; l'évêque , à la tête
de son clergé , n'a cessé d'encourager par sa présence et
par ses applaudissemens les talens et les efforts du maître
et des élèves , et a prouvé ainsi que le véritable
amour de la religion s'allie dans les ames honnêtes avec
celui de la science , parce que l'une et l'autre sont des
bienfaits pour l'humanité . C'est au milieu de ces séances
où la joie de voir les lumières rappelées enfin dans leur
antique séjour , se manifestait tantôt par de bruyans
(6) Il paraît que les agens diplomatiques du gouvernement anglais
n'ont pas rougi de jouer dans cette petite circonstance le rôle de
délateurs , et qu'ils ont cherché à alarmer les Turcs sur cette espèce
d'essor que prend la nation grecque . A quel degré de bassesse la fureur
de nuire peut faire descendre des hommes qui pourtant sont sans.
doute fiers de leur rang et de la eivilisation de leur patrie !
AOUT 1810. 283
applaudissemens , tantôt par un silence d'attendrissement
, où tous les yeux mouillés de larmes exprimaient
d'une manière encore plus vive les sentimens dont on
était animé ; c'est dans un de ces momens qu'un vieillard
, frappé des avantages qu'offrait cette intéressante
institution , s'écria avec enthousiasme : « O Dieu ! c'est
» une seconde raison que tu donnes à l'homme . »
J'ai cru pouvoir donner quelque étendue à ces détails
puisés dans des lettres écrites par des témoins oculaires
des faits que je raconte , parce qu'il m'a semblé que ces
faits ne seraient pas tout -à-fait déplacés dans un journal
spécialement consacré à suivre et à signaler les progrès
de l'esprit humain dans tous les genres de connaissances
et dans tous les pays . Si pourtant quelques personnes ne
me trouvaient pas suffisamment justifié par cette considération
, j'oserais leur rappeler cet adage si connu , et
qui exprime un sentiment dont on ne saurait trop se
pénétrer :
Homo sum : humani nihil à me alienum puto .
THUROT .
DU VRAI DANS LES OUVRAGES DE LITTÉRATURE , Ou Commentaire
sur ce texte : Rien n'est beau que le vrai.
SUITE ET FIN DE L'ARTICLE ( 1 ).
La première de ces trois propositions ( savoir : Que la
nature du vrai , soit positif , soit idéal , dans les différens
ouvrages littéraires
doit être déterminée par la nature
même de chaque ouvrage ) n'a presque besoin que d'être
énoncée pour être admise .
Il est évident , en effet , que dans un ouvrage historique
c'est la vérité des faits qu'on exige d'abord ; que dans un
ouvrage didactique c'est la vérité des principes .
Nous avons parcouru précédemment les différens genres
de vrai ; il semble qu'il faudrait à présent parcourir les
différens genres d'ouvrages , pour assigner à chacun le
genre particulier de vrai qui lui convient .
(1 ) Voyez le Mercure du 2 juin 1810 , pages 286 et suivantes.
284 MERCURE DE FRANCE ,
Mais comment les parcourir avec méthode , si l'on ne
commençait d'abord par les classer ? or , rien n'est moins
facile que de classer exactement cette immense variété des
productions de l'esprit humain . La nature , toute infinie
qu'elle est , a pourtant mis un ordre visible , une régularité
marquée dans ses ouvrages ; ils prêtent à une méthode
d'arrangement plus ou moins exacte , quoiqu'il y ait toujours
, dans chaque genre , quelque espèce qui se refuse
à tel ou tel système de classification ; mais pour les ouvrages
des hommes , ils diffèrent entre eux presqu'autant que
Les
individus ; on les classe , sans doute , et c'est la science
du bibliothécaire ; mais la même classe en renferme qui
n'ont de ressemblance que par le titre . Soit que l'on considère
le fonds des ouvrages , la forme qui leur est donnée
le style et le ton dont il sont écrits , combien y en a-t-il
qui semblent appartenir à plusieurs classes à-la-fois ? Le
Télémaque , par exemple , est-il un poëme ou un roman ?
le Discours sur l'Histoire universelle appartient-il au genre
historique ou au genre oratoire ? Les Lettres Provinciales
sont-elles un ouvrage de théologie ? oui , si l'on s'en tient
aux sujets qu'elles traitent . Sont- elles du genre épistolaire?
le titre et la forme semblent l'indiquer : mais ne sont-elles
pas plutôt une critique des ouvrages de quelques jésuites ,
ou même une satire amère de l'esprit de cette société
antrefois célèbre ? Le ton et le style en font un ouvrage
polémique. L'Histoire naturelle de Buffon est un ouvrage
de science ; mais l'auteur , cédant à l'inspiration de son
génie éloquent , en a fait souvent un ouvrage d'imagination
; vous y lirez , par exemple , un morceau qui semble
avoir été emprunté à Milton , et que vous retrouverez à peu
près dans le huitième livre du Paradis Perdu ; c'est le récit
que fait le premier homme des premières sensations qu'il a
éprouvées un moment après la création (2 ) . Il ne faudra
pas demander à Buffon , en cet endroit , le même genre de
vérité qu'il a dû mettre dans la description physique des
êtres naturels .
Nous n'avons pas besoin , pour la question qui nous
occupe , de faire et de suivre une distribution systématique
de tous les ouvrages littéraires ; les belles - lettres sont
un instrument universel , aussi flexible qu'étenda ; elles
(2) Hist . nat. de l'homme. Des sens en général, Milton's Paradis
Lost , Book VIII.
AOUT 1810. 235
3
s'appliquent à toutes les connaissances ; elles s'adressent à
toutes les facultés de l'entendement , à la mémoire , au
jugement , à l'imagination ; elle ne s'adressent pas moins
aux passions , aussi sont-elles un moyen et non pas une
fin ; aussi n'est-il pas possible de concevoir ce que ce serait
que de la littérature pure , à moins qu'on ne veuille supposer
qu'il puisse y avoir des discours ou des écrits qui ne
roulent sur rien ; s'il s'en trouvait , par malheur , il faudrait
les comparer à des ballons peints de couleurs brillantes et
pleins de vent , véritables jouets à laisser aux enfans .
Mais , puisque nous cherchons quel est le genre de vrai ,
soit positif , soit idéal , qui convient aux différens genres
d'ouvrages , essayons du moins de classer d'une manière
générale les ouvrages et les écrits de toute nature , afin de
faciliter notre recherche .
Nous trouverons d'abord , comme le maître de philosophie
de M. Jourdain , qu'il n'y a pour s'exprimer que la
prose ou les vers ;
Ensuite , que tous les ouvrages peuvent être compris
sous ces trois grandes divisions , poésie , histoire , philosophie
;
Et en appliquant à chacune de ces divisions les principes
que nous avons développés précédemment , on trouvera
que dans la poésie c'est le vrai idéal qui domine ;
Que dans l'histoire , le vrai matériel , pour ce qui concerne
les fails , est de rigueur ;
Que dans la philosophie enfin , c'est encore le vraipositif
qui est nécessaire .
Aux deux extrémités de la Tiste immense d'ouvrages
compris dans ces trois grandes divisions , on pourra placer
d'un côté le poëme épique , comme l'ouvrage où il doit y
avoir le plus de vrai idéal ; et de l'autre , un ouvrage didactique
sur les mathématiques , comme l'ouvrage où le
vrai positif doit régner le plus exclusivemept.
De toutes les sciences , en effet , ce sont les mathématiques
qui sont les plus exactes , ou plutôt elles ne sont
qu'exactitude rigoureuse ;
Et de tous les ouvrages , ce sont ceux qui sont consacrés
à l'enseignement , dans lesquels il est le moins permis de
s'écarter du vrai positif; car on ne peut enseigner trop
exactement ; on ne peut être trop en garde contre les
expressions fausses , équivoques , obscures qui peuvent
nuire à l'intelligence des principes et des règles qu'on
expose.
286 MERCURE DE FRANCE ,
Dumarsais pousse , à cet égard , le scrupule fort loin
il veut que dans le style didactique , c'est-à -dire , lors-
» qu'il s'agit d'enseigner , on use avec beaucoup de réserve ,
» d'expressions figurées ; je n'aime pas , dit -il , que l'on
dise en grammaire que le verbe gouverne , veut ,
» mande , régit , etc. (3) . n
de-
Il est bien vrai , à la rigueur , que la partie d'oraison
le mot , qui s'appelle verbe , n'a point de volonté , qu'il
ne régit rien , qu'il ne demande pas ; mais cette expression.
abrége ; le maître , au lieu de dire à son écolier qu'en latin
le complément direct du verbe actif ou transitif se met le
plus souvent à l'accusatif , lui dit que ce verbe veut après
lui l'accusatif , gouverne l'accusatif' ; et l'écolier comprend
bien que c'est une expression figurée ; et l'on peut , pour
plus d'exactitude , l'avertir encore que c'est une figure dont
on se sert , un terme qui appartient au vrai idéal.
Mais enfin toute expression figurée , toute métaphore
contenant une comparaison , et toute comparaison manquant
nécessairement d'exactitude un peu plus ou un peu
moins , il est certain que toute métaphore , toute figure de
mots renferme quelque chose de positivement faux , et par
cette raison Dumarsais fait bien de recommander beaucoup
de circonspection à employer les expressions figurées dans
le style didactique.
Il ne faut pas moins prendre garde à leur emploi dans le
raisonnement ; c'est un sophisme qui n'est pas très-rare
que celui qui résulte de l'équivoque prise du sens figuré
substitué au sens propre , et réciproquement .
·Les lis ne filent point , dit l'évangile ; et comme le
royaume de France avait autrefois pour armoiries des fleurs
de lis , nos vieux publicistes avaient conclu théologiquement
que la loi salíque , en France , était prise de l'Evangile
.
Je me souviens d'avoir lu une Dissertation sur l'état
des Sciences dans le moyen âge , dans laquelle l'auteur
voulait repousser l'imputation d'ignorance faite à ces dix
siècles écoulés depuis le cinquième jusqu'au quatorzième
. Pour cela , il employait une métaphore ; et il disait :
il faut s'entendre sur ce que c'est que tems de tenebres
et tems de lumieres ; ce n'est pas un tems de tenebres
que celui où un peuple a pu se donner des lois équitables
qu'il aime et qu'il observe , où les moeurs sont bonnes , les
(3) Encyclopédie , au mot Abstraction .
AOUT 1810 . .287
habitudes bien réglées , la vertu en honneur et le vice méprisé
, etc .... Il est évident que tout cela est étranger à l'état
des sciences ; et qu'en accordant que les lois fussent équitables
, les moeurs pures en Europe dans le moyen âge ( ce
qu'on pourrait bien contester d'après l'histoire ) , il ne s'ensuivrait
pas que les sciences y fussent aussi cultivées et
portées au même degré qu'elles le sont de nos jours . Mais
revenons .
C'est dans la poésie , et sur-tout dans la haute poésie ,
que dominera le vrai ideal.
Ce sera dans les ouvrages de raisonnement , et sur-tout
dans ceux consacrés à l'enseignement , qu'il sera le moins
permis de s'écarter du vrai positif.
Entre ces deux extrêmes , on pourra classer toutes les différentes
natures d'ouvrages , et suivant qu'ils se rapprocheront
plus ou moins de l'un ou de l'autre , reconnaître quel
est le
genre de vrai qui leur convient le mieux .
Il ne leur conviendra même pas toujours exclusivement ;
car il y a , par exemple , des ouvrages didactiques et philosophiques
, écrits en vers ; l'Art poétique et les Epitres
morales de Boileau . ne sont pas moins consacrés au vrai
positif, pour le fonds des choses , qu'elles ne sont ornées
du vrai idéal dans l'exécution et dans les détails .
Aussi avons- nous dit que les parties différentes d'un
même ouvrage admettent , exigent même différentes sortes
de vrai .
Dans un poëme , l'invention principale , la grande machine
, si l'on peut ainsi s'exprimer , est à la libre disposition
du poëte ; c'est là que son génie se déploie , qu'il
trouve , qu'il dispose les événemens , qu'il fait agir et parler
à son gré ses personnages , en observant seulement de
suivre et d'imiter la belle nature ; mais dans les parties
subordonnées , dans les récits , dans les descriptions , ce
ne sera plus seulement de la vérité qu'on exigera de lui ,
ce sera de l'exactitude ; ainsi il ne lui serait pas permis
de mettre des canons et des bombes dans les batailles de
Charlemagne ; la raison l'oblige à se conformer à l'état des
arts , des moeurs , de la civilisation chez le peuple et chez
les héros qu'il met en scène .
Les partisans d'Homère lui ont fait un grand mérite de ce
genre d'exactitude ; on pourrait même dire et prouver qu'ils
ont quelquefois à ce sujet exagéré les éloges . Homère ,
ont-ils dit , était grand anatomiste , excellent géographe ;
i savait comment on doit panser une plaie ; il décrit même
288 MERCURE DE FRANCE ,
avec exactitude le procédé suivant lequel on dore les
cornes d'un boeuf, etc. Mais si Homère n'avait point eu
d'autre talent , il serait un poëte fort instruit pour son
tems , mais ne serait pas un grand poëte .
Lorsqu'il raconte la fable de Polyphème , et celle des
vents renfermés dans un outre , et donnés à Ulysse par
Eole , et celle des compagnons du roi d'Ithaque changés en
pourceaux , et puis rendus à la condition d'hommes , ilfait
assurément des contes à dormir debout , et il n'y a pas là
un mot de vérité exacte ; mais encore y a- t -il la vérité relative
qui suffit dans des fables , et le jugement séduit consent
à s'en amuser avec l'imagination .
1
Quand ce même Homère donne à ses héros des
moeurs de cannibales , quand il leur prête des discours
féroces , par exemple , quand Idoménée fait des plaisanteries
( d'assez mauvais goût , en vérité ) à Othryonée qu'il
vient de tuer , quand Achille frappe de son épée le jeune
Tros , qui à genoux lui demande grace , et que le poëte
fait compliment à son héros de ce qu'il n'était pas homme
à se laisser attendrir , mais furieux jusqu'à la rage , j'avoue
que ce vrai idéal ne me paraît pas heureusement choisi ;
et je pardonnerais plus volontiers à Homère quelqu'inexac
titude géographique ou physique , que ces fautes contre la
nature morale , contre l'humanité.
Il faut donc bien se garder de confondre l'exactitude
avec le vrai ; la première doit régner dans les récits de
faits , dans les descriptions ; l'autre dans les caractères ,
dans les sentimens , etc.
Cependant , tel homme accoutumé aux études mathématiques
, aux recherches scientifiques , rempli d'ardeur
pour ce genre de travaux et d'amour pour les vérités exactes
et positives , sentant bien d'ailleurs que l'étude des scien
ces n'a point refroidi en lui l'imagination , cet homme ,
quoique doué de beaucoup d'esprit , et d'un bon esprit ,
pourra commettre cette erreur , d'étendre aux ouvrages
littéraires de tout genre ce mérite de l'exactitude , qu'il
regarde comme le plus grand de tous , et qui est en effet
le premier mérite de ses travaux habituels ; il ira jusqu'à
penser que le précepte de Boileau : Soyez vrai équivaut à
celui- ci Soyez exact ; il confondra en un mot le mérite
de l'exactitude avec celui de la vérité; et paraîtra croire
qu'une scène bien imaginée , bien filée et bien écrite dans
une tragédie de Racine , appartient au même genre de
vérité que la solution d'un problème de mathématiques ,
:
ου
AOUT 1810 .
ou la conséquence bien déduite d'une expérience de phy
sique .
S'il trouve des erreurs de physique dans des ouvrages
de littérature , il ne s'en tiendra pas à les réfuter us le
point de vue scientifique ; il en induira que ces erreurs
Sby.
diminuent , effacent même le mérite littéraire de ces ouvrages
; et en cela , il commettra lui-même une erreur , et
tombera dans une confusion d'idées .
Il faut savoir séparer , par exemple , dans Lucrèce , le
physicien du poëte ; si la physique eût été plus avancée
lorsque Lucrèce a écrit , en eût-il été un plus grand poëte
pour cela ? Non , assurément . Ces deux mérites sont trèsdifférens
. Pourquoi les confondre et vouloir n'en faire
qu'un ?
Tout ce qui est beau doit être vrai ; mais tout ce qui est
vrai n'est pas beau pour cela .
Dans la première de ces deux propositions , entendez
par le mot de vrai , le vrai relatif , le vrai idéal , et non pas
le vrai positif et absolu . Car il est bien évident que les
beautés poétiques ne résultent pas , pour la plupart , d'une
vérité exacte ; qu'au contraire même , elles naissent le plus
souvent d'heureuses fictions , d'inventions nouvelles dans
le fonds des moeurs ou dans les expressions .
Mais il faut ajouter que ces fictions , que ces inventions
hardies de l'imagination , doivent être approuvées par le
jugement ; c'est ainsi qu'elles deviennent vraies ; c'est cette
vérité qui rend si admirables les hardiesses judicieuses ,
comme Boileau les appelle , des Homère , des Platon et
des Démosthène .
Que tout ce qui est vrai ne soit pas beau , c'est ce qui
n'a pas besoin de preuves . Qui a jamais dit que cette proposition
éminemment vraie : ilfait jour à midi , fût éminemment
belle ?
Il est possible , et c'était l'avis de Voltaire , qu'Archimède
et Newton aient eu autant d'imagination qu'Homère et que
Voltaire lui-même : mais les découvertes des deux mathématiciens
ne sont pas belles comme l'Iliade , ni comme
Mahomet , Mérope ou Zaïre . La solution d'un problème
difficile peut faire pleurer de joie celui qui la trouve ; elle
peut causer une admiration vive aux savans et même aux
ignorans ; mais elle ne parlera pas à tous les coeurs ; elle
n'électrisera point les hommes et ne les entraînera point
malgré eux , comme un morceau de poésie ou d'éloquence .
J'assistais un jour , dit Voltaire , à une tragédie auprès
T
290 MERCURE DE FRANCE ,
d'un philosophe ; que cela est beau ! disait -il . Que trou
vez-vous-là de beau ? lui dis - je . C'est , dit - il , que l'au-
" teur a atteint son but. Le lendemain , il prit une médecine
qui lui fit du bien . Elle atteint son but , lui dis -je ;
» voilà une belle médecine ! Il comprit qu'on ne peut pas
» dire qu'une médecine est belle , et que pour donner à
quelque chose le nom de beauté , il faut qu'elle nous
cause de l'admiration et du plaisir . Il convint que cette
tragédie lui avait inspiré ces deux sentimens , et que
" c'était-là le to kalon , le beau. "
99
Que si l'on nous dit qu'après tout , ce qui sort des têtes
humaines est toujours le produit des facultés de l'homme ;
que c'est toujours avec de la mémoire , de l'imagination et
du jugement , que l'on compose et les ouvrages qui sont du
domaine du vrai idéal , et ceux qui appartiennent plus particulièrement
au vrai positif; que si dans les uns l'imagination
doit dominer , et dans les autres le jugement exercer
un empire plus sévère , il n'en existe pas moins , entre
tous ces ouvrages , des points de rapprochement et quelque
chose de commun , nous répondrons que cela est vrai ; qu'il
serait absurde de prétendre qu'un historien , qu'un savant
ne dût jamais faire usage de son imagination , et encore
plus absurde de dire qu'un poëte pût jamais se passer de
jugement. Il faut bien que les ouvrages portent l'empreinte
de toutes les facultés humaines réunies , mais à différens
degrés dans chacun de ces ouvrages et selon leur nature . Il
ne s'en suit pas delà que le genre de vérité qu'exigent particulièrement
les uns , soit le même que celui qui convient
aux autres .
Tenons donc pour certain , pour évident , que Boileau ,
en recommandant aux poëtes le vrai, n'a voulu parler que
du vrai relatif et idéal , qu'encore une fois , il faut distinguer
du vrai positif et matériel ;
Que le vrai positifrègne dans l'histoire , dans les sciences.
exactes et naturelles ; qu'on l'emploie à instruire les hommes
par les leçons du passé et de l'expérience ; à perfectionner
les arts , à améliorer l'existence physique dans les sociétés
humaines ;
Le vrai idéal servira à rendre les hommes eux-mêmes
plus heureux en les rendant meilleurs , en s'adressant à
leur imagination , en élevant leurs ames en leur inspirant
des passions nobles et utiles , en dirigeant ou calmant celles
qui peuvent nuire , enfin , en faisant admirer , aimer et
AOUT 1810 .
291
imiter tout ce qui est véritablement beau et bon , tout ce qui
porte l'empreinte de la raison , de la loyauté et de la vertu .
ANDRIEUX .
ELISA ET ALBERT..
ANECDOTE SUISSE . ( Suite . )
Nous avons laissé Albert feignant d'être malade pour se
dispenser d'aller chez les Mesner , et l'étant assez au moral
pour en imposer à ses gens ; ses amis envoyaient demander
deux fois par jour de ses nouvelles . Mais au bout de quelques
jours il en apprit une bien terrible , qui le força de
sortir de sa retraite ; le bon M. Mesner fut subitement
frappé d'une attaque d'apoplexie : elle ne fut pas foudroyante
, il vivait encore , mais on avait peu ou point
d'espoir de le conserver. Le billet par où Mlle Gertrude
lui apprenait ce cruel accident , était , comme on le comprend
, extrêmement triste , mais il semblait annoncer encore
un autre malheur , une cause à cette attaque si soudaine ,
sur laquelle elle ne s'expliquait pas ; elle se contentait de
le conjurer de venir à leur secours , de se faire porter s'il
n'était pas assez bien pour sortir , son pauvre frère ne cessant
de le demander. Il ne balança pas un instant ; le
devoir , l'amitié , la reconnaissance , tout lui faisait une loi
d'obéir et de mettre de côté l'embarras de sa position .
Il arrive . L'état de M. Mesner jetait sa fille dans une
douleur , qui , pour ce moment , anéantissait tout autre sentiment
; à peine put -elle s'informer de sa santé ; elle était
défigurée par ses larmes , et Albert aurait eu peine à la
reconnaître . Il ne pouvait se présenter à elle dans cet instant
douloureux qu'avec les témoignages du plus tendre
intérêt , de manière que tout naturellement ils tinrent la
conduite que faisaient naître les circonstances ; la tristesse
du jeune homme était aussi naturelle , qu'elle eût été extraordinaire
dans tout autre moment . Il s'approcha du lit
du mourant , qui parut se ranimer à sa vue : Venez , mon
ami , dit-il avec beaucoup de peine ; apprenez ma situation .
Il y a quatre jours que je vous promis ma fille Elisa , j'aurais
voulu joindre à ses vertus le trône du monde pour vous
l'offrir ; ma fortune au moins était belle , mais qu'est - ce
que la solidité des biens périssables ? Je suis ruiné , mos
T 2
292 MERCURE DE FRANCE ,
ami , voici la lettre qui m'apprend que tous mes fonds
dans les Etats-Unis ( et c'est tout ce que je possède à -peuprès
) sont entraînés dans une banqueroute énorme . Ma
santé déjà chancelante n'a pu soutenir ce coup , il m'a
frappé à mort ; ainsi ce n'est plus pour moi que je regrette
cette fortune , c'est pour les enfans chéris à qui je voulais
la laisser mais je vous connais assez , mon cher Albert ,
pour mourir bien tranquille . Quant à votre père , c'est un
autre moi-même , et je sais que ma fille ne lui en deviendra
que plus chère . Mais j'ai la même opinion de vous , bon
jeune homme ; vous aimez mon Elisa , je vous la remets
donc en toute confiance , et je crois vous donner au moins
autant que je vous avais promis .
Elisa , fondante en larmes , était de l'autre côté du lit
de son père , et le soutenait ; elle n'eut pas l'air d'entendre
ce qu'il venait de dire ; mais Albert ne l'avait que trop
entendu , il ne sentait que trop que le moment du refus
était passé . Donne-moi ta main , ma fille , continua le
mourant ; donne-moi la tienne , Albert , et elles se trouvèrent
réunies entre ses mains déjà glacées . Je vous donne
ma bénédiction , mes chers enfans : puisse ce moment
solennel où vous la recevez , se retracer à votre pensée et
vous rendre vos noeuds plus chers et plus sacrés ! Le trouble
, la douleur , l'excès de l'émotion , tout contribuait à
rendre Albert immobile et incapable de résister à rien .
A- t-on averti le pasteur de notre église , ma soeur ? dit
ensuite le moribond , je sens que je m'affaiblis . Mlle Gertrude
répondit qu'il attendait au salon . On le fit entrer.
Monsieur le pasteur , lui dit-il , voilà mes enfans que je
voudrais avoir la consolation d'unir aux autels avant que
d'expirer ; vous voyez l'état où je suis , tâchez de nous procurer
une dispense des bans , vu la circonstance , et demain
vous bénirez leur mariage : Dieu me fera peut - être la grace
de conserver ma vie jusqu'à ce que j'aie embrassé Albert
comme un fils . Le pasteur promit tout ; la seule difficulté
était l'absence du père de l'époux , mais il fut aisé de prouver
par ses lettres , qu'il avait lui-même demandé la main
d'Elisa . On agit donc en son nom , et le lendemain matin ,
comme M. Mesner l'avait désiré , le triste couple , qui ne
l'avait pas quitté un instant , se rendit à l'église qui touchait
à la maison , accompagné de la tante Gertrude . Ce
fut au milieu des pleurs et des sanglots de la tante et de la
nièce que le pauvre Albert , dont la douleur, pour être plus
calme , n'en était que plus profonde , reçut la main de sa
AOUT 1810 . 293
jeune épouse ; ni son coeur , ni sa bouche ne prononcèrent
le serment que tant de fois il avait juré à son Emilie de ne
prononcer que pour elle ; une seule inclinaison de tête fut
le seul signe de consentement qu'il donna . Ils revinrent
auprès du lit de leur père agonisant ; il étendit sur eux ses
mains défaillantes , et les bénit encore . Pénétrés de cette
scène de mort , dont ils étaient les témoins , ils s'oublièrent
complétement eux-mêmes. La jeune Elisa était plus touchante
qu'il n'est possible de l'imaginer ; sa tête virginale
était encore entourée d'une couronne de roses blanches ,
que sa jeune soeur avait posée sur ses cheveux noirs , au
moment où elle entrait à l'église . Cette coiffure de circonstance
, les larmes dont son visage était inondé , sa pâleur ,
sa maigreur lui donnaient absolument l'air d'une victime ;
triste augure qui ne fut que trop vérifié . Albert , abîmé dans
ses tristes pensées , ne songeait pas à elle , lorsque la porte
s'ouvrant tout -à- coup leur présenta M. Elman . La nouvelle
de la banqueroute était parvenue jusqu'à lui , et connaissant
les affaires de son ami , il n'avait pas douté qu'il n'y
fût enveloppé : sachant combien il pouvait lui être utile
dans une telle circonstance , il avait volé à son secours , et
venait d'apprendre , en arrivant dans la ville , qu'il ne le
reverrait que dans un état désespéré : il vola chez le malade
, même sans passer chez lui , et fut satisfait lorsqu'en
entrant il vit Albert à côté du lit du mourant . Dès que son
fils l'aperçut , il courut à lui d'un air égaré , et se jetant
dans ses bras : Soyez content , mon père , lui dit -il , Elisa
est ma femme , elle est votre fille , et je me meurs . » En
effet , il resta sans connaissance dans les bras de M. Elman ,
qui l'empêcha de tomber et le posa sur un sopha . Qui
peindra l'horreur de ce moment ? ce fut celui qui termina
l'agonie de M. Mesner ; ses yeux se fixèrent sur son ami ,
avant de se fermer ; il lui tendit la main , lui montra de
l'autre sa fille à demi évanouie , aussi sur le lit de mort , et
il expira . Mlle Gertrude cherchait à ranimer Albert , dont
le corps avait succombé sous le poids des agitations de son
ame ; il revint à lui , mais dans un état effrayant de fièvre
et de délire ; on fut obligé de le transporter chez lui , on
le mit au lit , et bientôt il fut dans la situation la plus
alarmante .
แ
Elisa n'était guère mieux : cet hyménée , environné des
ombres de la mort , l'effrayait plus qu'il ne la calmait ; elle
avait joui si peu et d'une manière si troublée de l'espoir
d'être aimée , que ce ne pouvait être une consolation pour
294
MERCURE DE FRANCE ,
elle . Sans doute Albert avait montré pour un malheur qui
ne le regardait pas personnellement , une sensibilité qui
prouvait son intérêt , mais elle n'en avait que cette seule
preuve ; pas un mot , pas une seule expression de tendresse
ne l'en avait assurée ; rien dans sa conduite avec elle n'avait
annoncé cette passion dont on l'avait flattée . Son sentiment
à elle était craintif et timide ; il aurait eu besoin , pour
oser se montrer , de quelque encouragement , et elle n'en
avait reçu aucun . Au moment où ils revenaient de l'église ,
le domestique d'Albert lui avait remis une lettre : il était
resté en arrière pour la lire ; rappelé ensuite par la tante ,
qui voulait le présenter au mourant , il les avait rejoints.
comme hors de lui : son père était entré l'instant après , et
il avait perdu toute connaissance . Elisa n'avait aucun
soupçon sur cette lettre ; elle croyait qu'elle était de son
père , qui le prévenait de sa prochaine arrivée . Mais n'aurait-
il pas pu le lui dire ? N'avait-il donc aucun sentiment.
à partager avec elle ? Accablée de trois nuits passées de- ·
bout et dans les larmes , elle s'était mise aussi dans son
lit , et dans les momens où elle ne s'occupait pas de sa
douleur , elle repassait dans son esprit toutes les circonstances
de cette terrible journée , où elle venait de perdre
un père et de trouver un époux , et son coeur était toujours
plus oppressé . Pauvre Elisa ! combien elle eût été plus
malheureuse encore , si elle avait su ce que c'était que cette
lettre , qui donnera la clé de la cruelle angoisse du pauvre
Albert ! Elle était d'Emilie , et voici ce qu'elle contenait .
« M'aimes - tu encore , Albert ? n'as-tu pas trahi des ser-
" mens tant de fois répétés ? Non , je connais ton coeur et je
suis sans crainte . Ton Emilie est encore à toi , et à toi
seul au monde . Combien je m'abusais quand j'ai cru
» pouvoir t'oublier et le sacrifier au devoir ! tous mes efforts
n'ont abouti qu'à me prouver la force de la passion qui
m'entraîne , et qui doit fixer ma destinée . Prompte rén.
ponse à l'adresse que je joins ici ; et si tu es ce que j'ai
n cru , par le courrier suivant tu apprendras , ou tu retrouveras
ton Emilie pour nne plus la quitter . »
91
»
79
EMILIE DE VALCÉ .
On comprend sans peine à quel point Albert : fut bouleversé
en recevant cette lettre , au moment même où il
venait de former le lien qui le séparait à jamais d'Emilie .
Son trouble , son désespoir fut - il mêlé d'un sentiment de
bonheur de retrouver fidèle celle qu'il aimait si passionnéAOUT
1810 .
295
ment ? Nous croyons de bonne foi qu'il l'ignorait lui- même ,
et qu'il ne pouvait se rendre raison d'aucun de ses sențimens
, tant ils étaient tumultueux . Le spectacle de mort
dont il fut témoin l'instant d'après , fit un moment de
diversion cruelle ; mais nous avons vu comme à l'arrivée
de son père il succomba sous le poids de ses sensations
douloureuses . Pendant plusieurs jours il eut le bonheur
d'être dans un état complet de délire , dans lequel il n'avait
nulle idée de sa situation . Mais combien celle de son père
était déchirante ! son fils unique et chéri sur le bord du
tombeau , lui reprochant sans cesse dans ses rêveries d'en
être la cause , et d'avoir détruit le bonheur de sa vie , faisant
le serment de ne jamais revoir l'épouse à laquelle on
F'avait lié malgré lui , et que son coeur avait rejetée . Quel
parti prendre ? Que dire à cette jeune femme abusée ? Comment
lui justifier l'éloignement où on la tenait d'un mari
mourant , dont huit jours avant on l'assurait qu'elle était
adorée ? Elle ne cessait d'en parler à sa tante , de la conjurer
de la conduire auprès de son cher Albert ; ce n'était
qu'en lui rendant les soins d'une tendre épouse , qu'en lui
consacrant une vie inutile à présent à son père , qu'elle
pourrait trouver quelque consolation à sa douleur .
La bonne Gertrude était , hélas ! plus au fait que personne
de la cruelle situation de sa nièce ; on se rappelle que ce
fut elle qui soigna Albert lors de son évanouissement . En
lui ouvrant sa veste pour lui donner de l'air , la lettre
d'Emilie qu'il avait cachée dans son sein tomba elle n'y
fit d'abord aucune attention , et posa ce papier sur la cheminée
; mais , lorsqu'il fut parti , elle le lut , et tout ce qui
s'était passé lui fut expliqué ; elle se garda bien d'en parler
à sa nièce , mais au désespoir elle-même , ne sachant
comment agir dans une circonstance aussi critique , n'osant
se fier à ses propres lumières , elle se rendit chez M. Elman ,
et lui fit demander un entretien particulier , qui ne lui fut
pas refusé . Leurs coeurs étaient trop à l'unisson pour ne
pas s'entendre ; elle lui épargna des reproches inutiles ,
qu'il ne s'épargnait pas à lui- même , et ils s'occupèrent de
concert à chercher quelques remèdes aux maux de leurs
enfans . M. Elman prononça le mot de divorce ; ce mariage
avait été célébré si promptement qu'il y aurait eu peut-être
moins de difficulté ; mais Gertrude savait que sa nièce en
mourrait peut -être de douleur ; il fallait au moins lui laisser
l'espoir pour la soutenir . Elle repoussa donc cette idée ,
lorsqu'elle eut montré à son ami la lettre qu'elle avait
et
296 MERCURE DE FRANCE ,
trouvée , il en fut encore plus éloigné qu'elle : jusqu'alors
il avait ignoré le nom de celle qui inspirait à son fils une
passion aussi violente , il l'apprit avec un vif sentiment de
colère . D'après la correspondance qu'il soutenait avec ses
parens de Lyon , il connaissait de réputation Mme Emilie de
Valcé ; il frémit en apprenant qu'elle était encore libre , et
ne se consola qu'en pensant que son fils ne l'était plus .
Son amie lui ayant dit le moment où Albert avait reçu
cette lettre , et qu'il avait à peine eu le tems de la lire , il
espéra qu'il aurait du moins oublié l'adresse qui y était
jointe ; et pour ne laisser aucune trace qui pût le conduire
à cette femme , il brûla la lettre et l'adresse ; son amie
et lui se promirent mutuellement de garder ce secret . Pour
éloigner encore plus sûrement son fils de cette dangereuse
coquette et pour sortir d'embarras , M. Elman eut l'idée de
faire partir Albert , dès qu'il serait rétabli , pour Philadelphie
; les affaires de son beau -père , dans un moment aussi
désespéré , exigeaient la présence de quelqu'un de confiance
; quoi de plus naturel aux yeux du monde que son
gendre en soit chargé , et que sa femme si jeune , si délicate
, si abattue , ne le suive pas ! Dès qu'il sera parti , elle
viendra vivre avec moi comme ma fille , dit M. Elman ,
nous attendrons du tems quelque heureux changement.
Cette idée répandit un peu de baume dans leur
une longue séparation de son fils , qui lui aurait paru si
cruelle quinze jours plus tôt , lui paraissait dans ce moment
une inspiration du ciel ; mais il était pénétré de ce
qu'allait éprouver Elisa , quoique M. Elman eût l'espoir
d'engager Albert à prendre congé d'elle . Ma nièce , lui dit
son amie , est trop sensible et trop pénétrante pour qu'on
puisse lui cacher en entier la vérité ; mais elle est ferme ,
résignée , et j'ose me flatter que sa tendresse et sa confiance
en moi rendront mes soins efficaces : elle perd son époux ,
mais elle va retrouver le plus tendre des pères , et dans ce
moment elle sentira ce bonheur. Mon ami , c'est à nous
deux à savoir adoucir le coup affreux que ce jeune et sensible
coeur va éprouver . Ils convinrent en se séparant que
M. Elman profiterait du premier moment calme pour faire
sa proposition à son fils , et que Mlle Gertrude y préparerait
tout de suite Elisa .
et
ame ;
Cette tâche était trop difficile pour qu'elle l'entreprît sans
une vive émotion . Sous un extérieur indolent et froid ,
Elisa cachait le caractère le plus tendre et le plus sensible .
Elle avait joui jusqu'à cet instant du sort le plus heureux .
AOUT 1810 . 297
Adorée de tout ce qui l'entourait , elle n'avait ressenti que
des impressions douces ; et tout d'un coup les malheurs les
plus cruels se réunissaient pour l'accabler. Sa tante sentait
tout le danger d'une telle situation ; elle ne connaissait sa
nièce qu'au sein du bonheur ; qui lui répondait que cette
ame si tendre aurait assez de force pour résister à tant de
douleurs ? Les vertus qui brillaient en elle depuis son enfance
, et qui , loin de s'attiédir , n'étaient devenues que
plus actives , lui donnaient bien la preuve d'une ame généreuse
et noble , mais ne lui en donnaient aucune d'un esprit
courageux . Elle ne pouvait prendre le tems de réfléchir ; il
fallait agir au plus tôt ; car elle voyait que le refus de la
laisser aller auprès de son mari , la meitait dans un état
violent . Elle pensa qu'il valait mieux peut-être frapper
d'abord Elisa du danger de la vie d'Albert , que de sa répugnance
, ce malheur étant plus dans la nature que celui
de la haine d'un homme qu'on vient d'épouser et qu'on
adore ; elle espéra que le désespoir de craindre sa mort
aurait des suites moins funestes , et que pouvant s'y livrer
en entier , elle en éprouverait plus de soulagement . Ce
moyen d'ailleurs était plus facile , demandait moins de
précautions , et laissait encore quelque espoir ; au lieu que ,
dans l'autre cas , son ame éperdue éprouverait une affreuse
amertume , sans aucune consolation , et cette bonne tante
en redoutait les suites . Elle suivit donc cette marche , et
ce qu'elle avait prévu arriva. Elisa crut ce qu'on lui dit ,
et se livra à toute sa douleur , sans vouloir supposer cependant
qu'il n'y eût plus de ressource sa tante lui dit
alors que le peu qui en restait , dépendait de la tranquillité
parfaite où le malade devait être dans son état de crise ;
que le médecin avait ordonné que personne n'approchât
de lui que les gens chargés de le servir , et que son père
même s'en abstenait , la moindre émotion pouvant le tuer
à l'instant même . Il fallut bien céder à cette crainte , et la
désolée Elisa fut obligée de se contenter de ses voeux et de
ses prières pour que son Albert lui fût rendu .
Hélas ! ils ne furent pas exaucés ; dès que la fièvre s'abattit
, il se rappella d'abord comme un songe , ensuite plus
distinctement tout ce qui s'était passé ; la lettre d'Emilie
avait fait une telle impression sur lui , que quoiqu'il l'eût
parcourue très -rapidement une seule fois , il s'en rappelait
jusqu'au moindre mot : prompte réponse , disait - elle en
finissant ; il frémit , et ouvrant brusquement son rideau , il
demanda à sa garde depuis combien de jours il était là ,
298 MERCURE
DE FRANCE
,
-
C'était une femme qui l'avait nourri et qui le chérissait ;
elle commença par pleurer de joie de ce qu'il la reconnaissait
, et lui dit qu'il y avait quinze jours qu'il était entre la
vie et la mort . Dien ! quinze jours ! Il s'informa ensuite
d'un papier qu'on avait dû trouver sur lui . Elle seule l'avait
déshabillé et mis au lit , elle l'assura qu'elle n'avait vu
aucun papier ; il se leva , chercha partout lui -même , ne
trouva rien , et fut au désespoir ; car , s'il se rappelait du contenu
de la lettre , il ne savait pas un mot de l'adresse qu'il
n'avait pas même lue . Son père , averti qu'il s'était fait une
crise et qu'il était mieux , vint auprès de lui ; Albert n'avait
aucune idée que sa lettre fût tombée entre ses mains , et
rien ne put la lui donner . M. Elman profitant du désir que
son fils avait de s'éloigner , lui parla de son projet d'un
voyage aux Etats -Unis pour les affaires de M. Mesner .
Albert l'accepta avec transport , mais demanda à partir dès
le lendemain ; son père n'y put consentir dans l'état de
faiblesse où il était encore ; il lui demanda d'attendre pendant
huit jours au moins le retour de ses forces , et de les
employer à faire les préparatifs de son voyage , et à prendre
congé de sa jeune femme . - De ma femme ! répéta Albert
à demi-voix avec un mouvement de rage ; mais il n'objecta
rien , son parti était pris ; dès la même nuit il envoya coucher
sa nourrice , après lui avoir fait un beau présent ,
comme pour la récompenser de ses soins pendant sa maladie
: il prit tout l'argent qu'il avait , un peu de linge , ses
pistolets , et sortit de chezlui pour gaguer à pied la première
poste , après avoir laissé ce billet sur la table pour son père .
" Vous consentez que je m'éloigne , mon père , je ne
crois donc pas vous désobéir en avançant ce moment ,
en fuyant le plus tôt possible un lien détesté . J'ai appris
( et vous aussi peut-être ) que la seule femme à qui j’appartienne
par mes vrais sermens , par tous les voeux de
mon coeur , ne m'a point trahi comme je le croyais ; elle
» m'est restée fidèle , et peut- être à ce moment elle m'accuse
» à son tour d'un parjure , dont je suis coupable il est vrai ,
» mais que tout mon coeur désavoue je vais l'expier en lui
» consacrant ma vie . Mon père , j'ose vous implorer pour
moi , pour elle , pour la jeune victime même que vous
avez liée au sort du malheureux Albert ; rompez ces
noeuds qui jamais n'auraient dû se former , rendez-lui sa
liberté , rendez -moi celle de donner le titre de mon
épouse à la femme que j'adore et qui m'a tout sacrifié , et
» votre fils ne cessera de vous bénir. Un malheur inqui
79
"9
"
"
AOUT 1810 . 299
m'a fait perdre ses traces , mais je vais la chercher , et s'il
» est vrai que l'amour excessif peut tout , je la trouverai et
je l'engagerai , j'espère , à quitter l'Europe avec moi . Daignez
m'adresser votre réponse , et les secours que votre
bonté voudra m'accorder , à Ostende . »
99
Ce billet , qui se ressentait encore du délire d'où sortait
celui qui l'avait écrit , fut trouvé par l'infortuné père , et
lui donna les plus vives inquiétudes ; il le communiqua à
son amie , et tous deux convinrent qu'on ne pouvait plus
laisser Elisa dans l'erreur sur le véritable état des choses .
Qu'il fut affreux le moment où elle sortit de sa douce illusion
, où elle apprit que jamais elle n'avait été aimée , et que
c'était pour la fuir que cet Albert tant aimé quittait son père
et sa patrie ! Au premier mot de sa tante , qui devait la
préparer à un nouveau malheur , elle crut qu'il n'existait
plus ; mais elle apprit bientôt que ce malheur si grand , si
terrible , n'est pas peut- être le plus cruel de ceux qui peuvent
déchirer un coeur sensible . Elles ne sont pas sans douceur,
les larmes qu'on verse sur la perte d'un objet chéri qui
nous aima jusqu'au dernier moment , et nous donna sa
dernière pensée ; cette mort qui nous sépare , un jour elle
-nous réunira , et chaque instant qui s'écoule en avance le
moment ; l'ame se repose à-la- fois et sur cette espérance et
sur ses souvenirs , elle jouit encore et dans le passé et dans
l'avenir , et s'entoure tellement de cette douce idée , qu'elle
peut croire quelquefois , que celui qu'elle a perdu existe
encore autour d'elle . Mais le perdre par sa volonté , parce
qu'il ne trouve plus son bonheur à vivre avec vous ; devenir
étrangère à celui qu'on aime passionnément ; en être
abandonnée ; sentir qu'une autre objet vous remplace dans
ses affections , les posséder uniquement , s'occupe de son
bonheur : voilà , voilà le vrai malheur et la vraie séparation ,
pour le tems et pour l'éternité .
Elisa la sentit dans toute son amertume : elle se répandit
en regrets amers de s'être laissée persuader du sentiment
illusoire qu'elle n'avait jamais inspiré , d'avoir été conduite
à se trouver ainsi le seul obstacle au bonheur de celui qu'elle
-aimait , et d'être sans doute l'objet de son aversion : des
torrens de larmes accompagnaient ses tristes réflexions ; à
genoux devant son beau -père , qui cherchait en vain à la
consoler , elle lui demandait avec instance de rompre ces
noeuds que son fils repoussait , de lui pardonner , de lui
rendre sa liberté . Le bonheur m'a fui pour jamais , disaitelle
, mais que du moins je n'entraîne personne dans mon
300 MERCURE DE FRANCE ,
infortune , et qu'Albert ne soit pas malheureux par Elisa ;
cette union que son coeur repousse , n'est plus pour moi
qu'un supplice .
M. Elman résistait à ses tendres prières , et lui en faisait
de toutes aussi vives pour s'armer de courage et de patience ;
il lui jura enfin que de son aveu , ni de son vivant , son mariage
ne se romprait , à moins qu'elle -même ne désirât
de former de nouveaux noeuds . Il sollicita sa belle - fille de
venir vivre avec lui ; elle avait d'abord une grande répugnance
à occuper une place qui lui était refusée par celui
de qui elle la tenait , sa délicatesse en était révoltée , mais
ce pauvre père isolé avait aussi besoin de consolation :
Mlle Gertrude l'exigea d'elle ; elle obéit donc et fut installée
dans la maison sous le nom de Me Elman . On peut juger
combien la réunion des circonstances la rendit chère à son
beau-père ; elle était la fille de l'ami qu'il regrettait ; il l'avait
regardée comme la sienne depuis son enfance ; son imprudence
l'avait conduite dans un abîme de malheurs , et elle
devenait le seul soutien de sa vieillesse . De son côté , elle
se consacra à lui rendre les soins les plus tendres , et peuà-
peu elle éprouva elle-même le charme attaché à une vie
active , simple et vertueuse , et à remplir un devoir cher
et sacré elle reprit au moins l'apparence d'une douce sérénité
, et s'occupa bien plus à consoler M. Elman , qu'à
lui demander des consolations . Une convention tacite
bannit Albert de leurs entretiens ; il n'en était pas plus
oublié , mais que pouvaient- ils en dire qui n'eût réveillé
des sentimens pénibles ? c'était seulement dans le sein de
sa bonne tante qu'elle versait encore des larmes amères ,
et long-tems ils ignorèrent tout ce que nous allons apprendre
à nos lecteurs .
Albert courut la poste jour et nuit jusqu'à Lyon ; là il
s'informa d'Emilie à tous ceux qui pouvaient le mettre sur
la voie ; il en apprit peu de choses satisfaisantes . Son frère
sachant qu'elle n'avait point épousé le marquis de Rosane ,
qu'il était marié à une autre , et que Mme de Valcé passait
publiquement pour être sa maîtresse , fut révolté contre
elle , et après quelques essais infructueux pour la ramener
à Lyon , il l'abandonna complétement , parla d'elle à Albert
avec une grande indignation , et lui dit qu'il la croyait encore
à Paris . Entraîné par sa passion insensée , convaincu
qu'elle était calomniée , il partit pour Paris , et n'y fut pas
plus heureux. N'ayant pu la découvrir , il s'adressa au marquis
de Rosane lui-même, qui le reçut avec de grands éclats
AOUT 1810 . 301
de rire , lui demanda s'il était le petit épouseur de St-G*** ,
et lui dit que la belle Emilie en avait épousé bien d'autres
depuis lui ; qu'il lui avait été fort attaché , mais que trouvant
tous ces mariages un peu trop fréquens , il y avait renoncé
pour son compte , et qu'il ignorait ce qu'elle était
devenue . Albert n'était pas en train de plaisanteries , celles
du marquis lui déplurent , il le lui témoigna ; il s'ensuivit
une promenade au bois de Boulogne , et un coup d'épée
au travers du bras du pauvre Albert , qui le retint forcément
quelques semaines aux arrêts ; et ce fut un grand bonheur ;
malgré la force de son tempérament , il aurait succombé à
tant d'agitations physiques et morales , en sortant à peine
d'une affreuse maladie .
Ce tems de retraite ne fut pas non plus tout- à- fait perdu
pour la réflexion ; en se rappelant toute la conduite d'Emilie
avec lui et ce qu'il avait appris d'elle , il eut bien le soupçon
qu'elle ne méritait pas en effet toute la passion qu'elle lui
inspirait ; mais il sentait en même tems qu'il aurait donné
le reste de sa vie pour la revoir un jour , et que , s'il l'avait
revue , elle aurait repris sur lui le même empire . Mais où
la chercher ? il n'en avait plus même la moindre idée . Dès
qu'il fut guéri , il s'informa d'elle à tous ceux qui pouvaient
l'avoir vue , et il eut enfin un avis très -bien fondé qu'elle
était allée en Angleterre avec un jeune lord qui lui avait
fait l'hiver précédent une cour très - assidue , et qui n'était
revenu sur le continent que pour la retrouver .
Lorsque le marquis de Rosane eut rompu avec elle , il
y avait eu un moment de lacune d'adorateurs , pendant
lequel le bel Albert lui était revenu dans l'esprit ; accoutumée
à céder à tous ses mouvemens , elle lui avait écrit
la lettre que nous avons vue si la réponse avait été favorable
, elle lui aurait donné rendez -vous sur la route , et
l'aurait alors épousé autant qu'il l'aurait voulu . Cette réponse
n'arriva point , mais le lord arriva ; elle trouva qu'il
valait bien le petit ami de St - G *** , et elle consentit à le
suivre dans sa patrie . Ils arrivèrent à Londres où nous la
laisserons suivre , sans plus nous embarrasser d'elle ,
carrière de coquetterie : Jeu cruel qui bientôt mène à la
perfidie , a dit un poëte français ; nous pourrions ajouter,
et de la perfidie à la dégradation , et à une vieillesse flétrie
et malheureuse .
sa
Albert était fasciné au point qu'il l'aurait suivie peut-être
en Angleterre , s'il avait eu des fonds , mais sa blessure
avait épuisé tout ce qui lui restait ; il fut forcé d'aller à
302 MERCURE DE FRANCE ,
Ostende chercher la réponse de son père ; il y trouva des
lettres de change considérables , mais qui n'étaient payables
qu'en Amérique , et un ordre si positif d'y passer ,
qu'il s'y détermina . Nous le laisserons là paisible aussi
pendant quelques années . Il écrivait quelquefois à son
père , mais ne lui parlait jamais d'Elisa ; M. Elman se
contentait de dire , quand il en avait reçu , Albert se porte
bien , et c'étaient les seules occasions où son nom fût pro-
(La suite au numéro prochain . ) noncé .
VARIÉTÉS .
AUX RÉDACTEURS DU MERCURE DE FRANCE .
Kangurou géant produisant en France .
Messieurs , depuis quelques années j'ai vu le lion , le lama , le
zèbre , le polatouche , le cygne noir , ete . produire en France ; mais
c'est pour la première fois , du moins à ma connaissance , que le
kangurou géant ( 1 ) , ce mammifère herbivore , si doux et si craintif , a
pris naissance dans cet Empire : ce fait est peut- être assez intéressant
pour mériter également l'attention des naturalistes et des physiologistes
; sur-tout si l'on veut bien considérer que cet animal qui parvient
jusqu'à huit pieds de haut , est originaire de la Nouvelle - Hollande
( cinquième partie de la terre dont tous les genres de productions
ont si peu d'analogie avec celles de l'ancien monde ) , et que la
conformation du kangurou est des plus extraordinaires comparativement
à celle des animaux de nos climats ; car la nature semble
avoir accordé aux parties postérieures de son corps tout ce qu'elle
paraît avoir refusé aux parties antérieures , qui sont très- courtes et fort
grèles .
De cette conformation si bizarre résultent par suite et nécessairement
des allures et des habitudes vraiment extraordinaires : dans le
repos ou la station , ces animaux , appuyés perpendiculairement sur
leur longue et énorme queue , se tiennent habituellement presque
droits sur leurs pattes de derrière , six fois plus longues et plus fortes
que celles de devant ; et les organes du mouvement produisent chez
(1 ) Kanguroo giganteus ( Didelphis gigantea , Lin. ) .
AOUT 1810 . 303
9 eux et quoi qu'on en ait pu dire , deux allures différentes , ce dont
je me suis assuré par moi-même et par plusieurs observations faites
en différentes années ; car , ou ils marchent , ou ils sautent : mais leur
marche , à la vérité , est lente , embarrassée , paraît même singulière
et ridicule : leurs deux grandes jambes de derrière s'élèvent très -peu
au dessus de terre , s'avancent ensemble comme si elles étaient mues
toutes deux par un même ressort , mais pas trop vivement , et bientôt
ces mêmes pattes de derrière se placent beaucoup en avant des pattes
antérieures , qui alors se trouvent comprises entr'elles , et toutefois
après qu'elles ont fait à chaque pas l'office d'un pivôt , ou plutôt d'un
axe pour faire mouvoir les parties postérieures . Ils ne marchent guère
que pour changer de place , ou pour parcourir très -peu de terrain .
Ces animaux préfèrent ordinairement de se servir de la saltation ;
ce moyen est d'ailleurs beaucoup plus convenable à leur structure , et
ce mouvement paraît même leur être très - naturel : aussi , lorsque
pour s'éloigner il font successivement de grands sauts avec une
promptitude et une légéreté surprenantes , on les voit parcourir un
assez long espace de terrain presqu'en un clin d'oeil. Il est même facile
de croire que ces animaux dans l'état de nature ne font jamais ou
presque jamais que sauter. Les kanguroux ne sautent point du tout à
la manière de nos animaux qui , dans ce moment violent pour eux ,
ont le corps allongé et les pattes étendues : dans les kanguroux le corps
est au contraire presque toujours perpendiculaire non-seulement
durant la station , mais aussi pendant le tems même de la saltation :
pour sauter , ils ne se servent point de leurs pattes de devant , mais
seulement de leurs pattes de derrière , qui alors se détendent simultanément
comme ferait un fort ressort très - élastique , et sans qu'on
leur voie faire aucun effort apparent , tant la force musculaire est portée.
à un très-haut degré dans leur organisation : suivant qu'ils sont plus
ou moins pressés , ils ne se servent point de leur queue , ou en font
usage pendant la saltation .
Le kangurou n'ayant point d'armes offensives n'attaque point les
autres animaux , mais , s'il est attaqué et forcé au combat , il se défend
bravement , et quoique sans armes il ne cherche point alors à se sauver
: sa manière de combattre est une véritable lutte dans laquelle il
déploie beaucoup de courage , ainsi que d'adresse , et qui est trèscurieuse
à voir , sur- tout lorsque saisissant son ennemi par les épaules ,
il se tient seulement sur la queue , et lui donne en même tems en
avant de violens coups de ses deux pieds dans le ventre.
Si par la saltation et ses grandes pattes de derrière cet animal a des
rapports directs avec les gerboises, il se rapproche aussi essentiellement
304
MERCURE
DE FRANCE
,
des didelphes proprement dits , et appartient à l'ordre des marsupiaux
, par cette grande poche extérieure et abdominale dans laquelle
il renferme soigneusement le produit de sa génération , venant toujours
bien avant terme , mais continuant dans cette poche son existence
sous la seconde forme d'un foetus qui arrive deux fois à la vie ; et c'est
en quoi cet animal n'est pas moins étonnant que par son organisation
tant intérieure qu'extérieure , et nous fournit encore une nouvelle
preuve de cette multitude de moyens diverses que la nature sait
créer et mettre en usage par une sagesse infinie et toujours merveilleuse
.
Avec quelle adresse j'ai vu cet animal sauter en portant ainsi le trésor
de la maternité dans cette poche qui si facilement s'ouvre , se
referme , se rétrécit , ou se dilate suivant qu'il est plus ou moins
nécessaire ! avec quel soin le kangurou tient , quand il le juge à -propos ,
cette poche ou bourse aussi.exactement fermée que si l'entrée en
était cousue , et par quel art secret il dérobe ainsi son fruit , quoique
déjà assez volumineux , à l'oeil curieux de tout observateur ! etc. , etc.
Je n'en dirai pas davantage dans la crainte d'être indiscret , et c'est
réellement par discrétion si je ne vous ai pas fait part beaucoup plus tôt
d'une reproduction si nouvelle pour notre contrée , qui très -probablement
eût singuliérement intéressé les célèbres Buffon , Linnée , et
autres savans du premier mérite , sur- tout sous le rapport du mystère
d'une seconde gestation et d'une première éducation encore si occultes ,
quoiqu'ayant lieu à l'égard de grands animaux , dans l'esclavage et
sous les yeux de l'homine .
J'ai l'honneur de vous saluer ,
DEBRUN , docteur en la Faculté des Sciences
de l'Université impériale .
Paris , le 7 juillet 1810 .
-
SOCIÉTÉS SAVANTES . - Académie de Marseille . -Programme des
prix proposés pour les années 1810 et 1811. L'Académie a reçu
trois mémoires sur les questions qu'elle avait proposées relativement
à la fabrication du sirop et du sucre de raisin . Aucun de ces trois mémoires
n'a été jugé digne du prix ; mais elle a distingué très - honorablement
le mémoire coté nº 1. avec cette épigraphe : éloigné de vous,
je me suis occupé de ce qui peut vous être utile. Une médaille d'encouragement
de 450 fr. a été décernée à M. A. S. de Bournissac , auteur
de ce mémoire . L'Académie désire qu'il continue de travailler à le
perfectionner et à le compléter , afin d'en rendre la publication utile
à l'art naissant de la fabrication des sucres indigènes .
L'Académie
AOUT 1810 . 305
ave .
L'Académie a également distingué le mémoire coté n° 3 ,
cette épigraphe : varias usus meditando extudit artes , ( sic. ) Fe
accordé à M. Poutet, pharmacien de Marseille , qui en est l'ateur
une médaille d'encouragement de 150 francs .
Le but qu'elle s'était proposé ayant été en grande partie teint
elle retire ce sujet de prix.
N'ayant reçu aucun mémoire sur les questions relatives à la
nisation de l'Afrique , elle retire également ce sujet. Icen Dans sa prochaine séance publique du mois d'août 1810 , elle décernera
les trois médailles d'encouragement de 300 , 200 et 100 francs ,
qu'elle a proposées aux propriétaires et aux cultivateurs quijustifieront ,
par des procès-verbaux et des certificats authentiques , avoir fait à
demeure les plantations ou les semis d'arbres les plus considérables ,
conformément à son dernier programme.
Dans la même séance , elle décernera la médaille de la valeur de
300 francs qu'elle a promise au fabricant qui aura trouvé le moyen
d'employer d'une manière utile et économique l'appareil à vapeurs , à
la fabrication du savon , en introduisant le moins de changemens possible
dans la construction desfourneaux usités .
Elle annonce que dans sa séance de Pâques de l'an 1811 , un pr'z
de 300 francs sera accordé à l'auteur du meilleur mémoire qui lui sera
transmis sur la question suivante :
Quelle était la situation du commerce de Marseille dans les XI ,
XIIe et XIIIe siècles , et quelles furent les causes qui empéchèrent les
Marseillais d'obtenir les mêmes succès que les Génois , les Toscans et
les Vénitiens ?
L'Académie exige que les concurrens remontent aux auteurs et aux
actes originaux , et ne se contentent pas d'extraire les compilations
déjà faites sur cette matière .
Dans la même séance elle décernera un prix de la valeur de 6co
francs à l'auteur du meilleur mémoire sur les questions suivantes :
Quelle est la meilleure méthode à suivre pour la fabrication de la
soudefactice?
Quels sont les procédés les plus sûrs et les plus économiques pour
captiver les gaz pernicieux qui s'exhalent pendant cette fabrication ?
Quels seraient les meilleurs moyens de rendre ces gaz utiles aux
arts?
L'intention de l'Académie étant de mettre de plus en plus ces connaissances
à la portée des fabricans , elle exige que les concurrens
joignent à leurs mémoires des plans et élévations suffisamment détaillés
, avec les calculs nécessaires pour leur intelligence.
V
:
306 MERCURE DE FRANCE ,
Ces deux concours seront fermés le 1er mars 1811 .
Les mémoires doivent porter une devise , et le nom de l'auteur doit
être renfermé dans un billet cacheté . Les Membres et Associés de
l'Académie ne peuvent concourir , et les auteurs qui se seraient fait
connaître directement ou indirectement seraient exclus de droit à
l'exception des concurrens pour le Prix relatif aux plantations , qui
sont dispensés de la loi du secret .
Tout ce qui est relatif aux concours doit être adressé , franc de
port , avant leur clôture , à M. Casimir Rostan , secrétaire perpétuel
de l'Académie de Marseille .
Prix décernés par l'Athénée de Niort , dans sa séance
publique du 14 juin 1810 .
ART DE GUÉRIR . Quels sont les causes , le traitement , et surtout
les moyens prophylactiques de l'hecthisie catarrhale ? (6 mémoires
au concours. rs . ) A mérité le prix , M. J.-J.-D. Guillemeau , médecinmilitaire
à Niort . A mérité une mention honorable , M. F.-M.-Ph.
Levrat , docteur-médecin à Châtillon- sur- Chalaronne , département
de l'Ain.
Nota. M. Guillemeau , en sa qualité de membre de l'Athénée , ne
pouvant prétendre au prix , et le second concurrent n'ayant pas
rempli complètement les conditions du programme , la Société a
arrêté qu'elle maintenait purement et simplement la mention honerable
décernée au Mémoire de M. Levrat.
ELOQUENCE. Eloge de Bossuet , évêque de Meaux , né à Dijon
le 17 septembre 1627 , ( 9 éloges au concours . ) A mérité seulement
une mention honorable , M. Charles - Claude- François Hérisson
avocat à Chartres .
Eloge de Françoise d'Aubigné , marquise de Maintenon , née à
Niort le 28 décembre 1635 , ( 3 éloges au concours . ) Ni prix , ni
mention honorable . On veut un éloge oratoire , et non pas une simple
notice historique sur la vie de cette dame .
POÉSIE . ―
Poëme sur Tobie , ( 17 poëmes au concours . ) Ont
mérité seulement une mention honorable , MM . P.-J. Charrin , de
Lyon , et Léonor l'Ecluse , d'Angers .
-- ECONOMIE POLITIQUE . Quels sont les effets du luxe dans les
petites villes ? ( 4 mémoires au concours . ) Aucun des auteurs n'a
saisi le vrai sens de la question . Quelques-uns ne l'ont traitée qu'accessoirement
, les autres ont montré des vues peu étendues , et n'ont
présenté , en quelque sorte , que des notes. ( Ce sujet est retiré. )
ECONOMIE RURALE. Mémoire qui confirme par des expériences
multipliées depuis quelques années , et bien constatées , la méthode
-
)
AOUT 1810 . 307
indiquée , par M. Schirach , de la Société des abeilles , dans la Haute-
Lusace , pour la multiplication des abeilles à l'infini. ( Aucun mémoire.
)
Programme des prix offerts par l'Athénée de Niort, dans
sa séance publique du 14 juin 1810 .
- ECONOMIE RURALE. L'Athénée de Niort propose , pour la
seconde fois , un prix d'une médaille d'or à l'auteur du Mémoire qui
confirmera , par des expériences multipliées depuis quelques années ,
constatées et attestées par plusieurs personnes dignes de foi , et trèsfaciles
à exécuter , la méthode indiquée par M. Schirach , de la
Société des Abeilles , dans la Haute- Lusace , pour la multiplication
des abeilles à l'infini.
-
ELOQUENCE. - L'Athénée de Niort propose , pour la seconde fois ,
un prix d'une médaille d'or à l'auteur qui présentera le meilleur Eloge
de Bossuet , évêque de Meaux , né à Dijon , le 17 septembre 1627 .
Egalement , et pour la troisième fois , l'Athénée de Niort propose
un prix d'une médaille d'or , à l'auteur qui présentera le meilleur
Eloge de Françoise d'Aubigné , marquise de Maintenon , née à Niort
le 28 décembre 1635 .
POÉSIE. L'Athénée de Niort propose un prix d'une médaille d'or
à l'auteur qui présentera le meilleur poëme , au moins de deux cents
vers , ou la meilleure ode sur la conquête de Rome par les Gaulois
en l'année 388 avant l'ère vulgaire .
- ECONOMIE POLITIQUE . · L'Athénée de Niort propose un prix
d'une médaille d'argent à l'auteur qui présentera la meilleure topographie
statistique et historique d'une des villes du département des
Deux-Sèvres .
Tous ces prix seront décernés à la séance publique de l'Athénée de
Niort , dans le courant du mois de mai 1811. Les ouvrages devront
être adressés , franc de port , à M. le secrétaire perpétuel , avant le
15 avril 1811 .
Les concurrens voudront bien joindre une devise à leurs ouvrages ,
et renfermer cette même devise , avec leurs noms , dans un billet
cacheté. Ces billets ne seront décachetés qu'autant que les ouvrages
auront mérité le prix ou une mention honorable .
"
308 MERCURE DE FRANCE ,
Notice sur M. Thouret , doyen de la Faculté de médecine
de Paris , membre de la Légion d'honneur , du Corps
Législatif, etc. etc.
Le samedi , 23 juin , les honneurs funèbres ont été rendus
à M. Thouret , doyen de la Faculté de médecine de
Paris , enlevé , à l'âge de soixante-deux ans , aux nouvelles
écoles de médecine , qu'il avait presque formées , à sa
famille , et à ses amis qui demeurent inconsolables de sa
perte. Attaché à cet homme si recommandable par les
sentimens les plus doux , comblé de sa bienveillance et de
son amitié , soit dans les relations habituelles de la vie ,
soit dans les relations qu'il avait avec lui , à la Faculté ,
celui qui écrit rapidement cette notice , ne se propose pas
de rendre compte avec détail des honneurs funèbres qui
ont été rendus à son honorable ami ; il a pris lui-même
une part et trop vive et trop forte à cette triste cérémonie ,
pour avoir pu.en observer avec exactitude les différentes
circonstances . Ce qu'il a pu recueillir au milieu de ses
profondes émotions , c'est que l'on ne vit jamais mieux
réunis , dans un dernier adieu , les regrets amers , le deuil
sincère qu'inspire la perte de l'homme vertueux , et les témoignages
d'estime et de reconnaissance que l'on doit à
la mémoire de l'homme qui a illustré sa vie par des travaux
d'un haut degré d'utilité publique . M. Thouret n'appartenait
pas seulement à la Faculté de médecine de
Paris la variété de ses connaissances et des services qu'il
rendait chaque jour à la société , l'avait attaché à plusieurs
autres établissemens . Il était membre du conseil-général
de l'administration des hospices civils de Paris et du Montde-
Piété , du comité de vaccine , du conseil de salubrité ,
du conseil de l'université impériale , etc .; différentes personnes
attachées à ces divers établissemens , la famille ,
les amis , les confrères de M. Thouret , un grand nombre.
d'étudians se sont réunis pour lui rendre les derniers devoirs
, et lui offrir la récompense que les ambitions généreuses
doivent le plus désirer , les regrets et l'admiration
de la portion la plus éclairée de la société .
:
Cette touchante cérémonie a été célébrée à Meudon , où
M. Thouret était décédé dans le court espace de tems
pendant lequel il venait chercher , pour prix de ses longs
iravaux , quelques momens de solitude et le bonheur de se
AOUT 1810 . 309
livrer , dans le sein de sa famille , à ses goûts simples et à
ses douces affections .
M. le professeur Desgenettes , ami et beau-frère de
M. Thouret , se propose de publier sur sa vie et sur ses ouvrages
une notice très -détaillée . Interprête de la faculté ,
M. le professeur Leroux a prononcé sur la tombe de son
confrère un discours dans lequel il a rappelé ses principaux
ouvrages , les services les plus importans qu'il a rendus
à la société , et sur- tout la tâche difficile et glorieuse qu'il à
remplie depuis la fondation de l'école de Médecine de
Paris , pour la conserver et contribuer sans cesse , par une
sage administration , à tout ce qui pouvait la rendre plus
utile et plus illustre . M. Husson a lu , au nom du comité
de vaccine , un autre discours dans lequel il a exposé combien
ce comité était redevable à M. Thouret , dont le nom
l'influence et le zèle ont été associés , depuis plus de trente
années , à toutes les mesures et à tous les travaux relatifs à
la salubrité publique .
En s'occupant de l'étude et de la pratique de la médecine
, M. Thouret , qui avait beaucoup d'étendue et d'éléva
tion dans l'esprit , ne fut pas long-tems sans s'apercevoir
que cette science n'a pas seulement pour but le soulagement
de quelques maux individuels et particuliers , mais qu'elle
s'applique encore aux besoins du corps social , qu'elle entretient
des relations nombreuses avec les différentes parties
de l'administration , et qu'elle n'a jamais plus d'éclat
et d'utilité que lorsqu'elle s'occupe des grands objets relalatifs
à la salubrité publique . Cette remarque , et quelques
circonstances qui appartiennent à une notice plus détaillée
sur M. Thouret , déterminerent sans doute le
de ses
genre
travaux. Un des plus remarquables a été son rapport sur
l'exhumation du cimetière des Innocens , dans lequel il a
recueilli , pour les progrès de la science , tous les faits nouveaux
et curieux que Tui présentèrent les détails de cette
opération mémorable qu'il dirigea avec tant de zèle , de
courage et de lumières . Nous devons rapporter aussi à la
salubrité publique l'ouvrage de M. Thouret sur l'alaitement
artificiel , et ses savantes recherches sur le magnétisme
animal , par lesquelles il prouvait que ce charlatanisme ou
cette erreur , qui prit alors le caractère d'une épidémie
morale , n'avait pas même le mérite de la nouveauté .
M. Thouret a publié plusieurs autres travaux dans les
Mémoires de la Société royale de médecine ; il en fut un
des membres les plus célèbres et les plus zélés , Associé à
·
-310 MERCURE DE FRANCE , AOUT 1810 .
Vicq-d'Azir , il eut une très-grande part à ce beau plan
d'une nouvelle constitution de la médecine , qui fut présenté
à l'Assemblée constituante .
M. Thouret a également contribué de la manière la plus
active à l'organisation actuelle de la médecine en France ,
et à tous les travaux qui , depuis l'Assemblée constituante ,
ont eu pour objet d'améliorer le sort des de faire
pauvres ,
d'utiles réformes dans les secours publics , et de porter
dans l'administration des hôpitaux tous les genres de perfectionnement
que l'on doit attendre d'une sensibilité
éclairée et d'un haut degré de civilisation . De savantes
recherches , à cet égard , avaient été l'objet de ses travaux
les plus constans . Il possédait un recueil immense d'actes
et de documens dont le dépôt doit être d'un grand prix .
Il l'augmentait chaque jour avec un soin assidu . C'est à ce
recueil qu'il se proposait de consacrer les loisirs de sa
vieillesse , si un destin trop rigoureux ne l'eût enlevé au
moment où entrant à peine dans cet âge il avait encore
toute l'activité et les forces intellectuelles de l'âge précédent.
L. MOREAU DE LA SARTHE , docteur et bibliothé
caire de la Faculté de médecine de Paris .
911
POLITIQUE.
LE silence des papiers officiels de Vienne , de Pétersbourg
et de Paris sur les affaires des Russes et des Turcs ,
ne permet de regarder que comme sans caractère les
nouvelles en effet contradictoires qui parviennent des contrées
voisines , et sont alternativement répétées dans les
gazettes allemandes . Chaque jour le bruit d'une victoire
succède à celui d'une défaite , et l'on ne croit pas étrangers
ces bruits les speculateurs intéressés au commerce du
Levant ; aujourd'hui les Russes marchent de succès en
succès , et leur armée s'avance sur Andrinople ; demain
leur infanterie a plié dans les plaines de la Bulgarie contre
quatre mille hommes de cavalerie , lancés sur elle après une
longue, lutte où la victoire était restée indécise . Les postes
n'arrivent pas avec régularité ; les lettres particulières se
contredisent ; le ministre de Russie à Vienne ne publie
aucun bulletin , comme cela lui est souvent arrivé ; on ne
peut donc qu'engager le lecteur à suspendre son jugement.
sur toutes les nouvelles débitées , et à attendre les documens
officiels qui ne peuvent tarder à être publiés . Il existe
cependant un témoignage irrécusable des premiers et signalés
avantages remportés par les Russes au commencement
de cette campagne ; l'empereur Alexandre a décerné d'honorables
récompenses au général Kamenski et au général
Langeron , dont les services lui ont paru mériter cette distinction
.
8
La cour de Prusse vient d'être frappée par le plus donloureux
événement . Depuis long-tems la reine donnait
quelques inquiétudes sur sa santé le 25 juin elle partit
pour Strelitz afin d'y voir le prince son père ; elle fut atta--
quée , le 30 , d'une fièvre qui avait pour cause une vomique ,
et qui était en effet accompagnée de fréquens vomissemens ;
elle ressentit un peu de mieux dans les premiers jours de
juillet ; mais vers le 15 , la maladie prit un caractère sérieux
l'oppression de la poitrine était considérable , et la
malade éprouvait de tems à autre des mouvemens convulsifs
. Le 19 au matin , elle a cessé de vivre . Ses derniers
momens furent calmes , et sa vie sembla s'éteindre douce :
312 MERCURE DE FRANCE , 1.
ment en présence du roi , des princes ses fils , du prince
Guillaume et du duc de Mecklembourg , père de la reine .
Les ordres ont été donnés pour le transport du corps à Berlin
; le corps restera exposé trois jours . Les funérailles ont
dû avoir lieu le 31 du mois dernier ; le deuil est de six semaines
; le cérémonial , le même qu'à la mort du feu roi .
Le roi doit aller habiter l'un de ses châteaux où S. M. ne
s'est jamais trouvé avec la reine .
Les funérailles du prince royal de Suède ont eu lieu sans
que de nouvelles agitations aient troublé l'ordre public . La
continuation de l'enquête n'a donné aucune notion sur les
causes de la mort du prince . Les papiers du comte de Fersen
ont été restitués à sa famille .
+ L'Empereur d'Autriche est de retour à Vienne . L'Impératrice
est encore à Toeplitz , où les eaux , ainsi qu'à
Carlsbad , sont fréquentées par les personnages les plus
illustres de l'Allemagne , de la Prusse et de la Russie . On
croit qu'à son retour l'Impératrice parcourra une partie de
la Moravie , et passera quelque tems à Brunn . Divers actes
de l'Empereur contiennent l'expression de sa satisfaction!
pour la conduite de la bourgeoisie et du magistrát de
Vienne dans la dernière campagne . Il y a eu des change
mens dans le ministère , sur la réorganisation duquel il
faut attendre des renseignemens plus positifs que ceux qui
ont été donnés. Un emprunt considérable paraît devoir
être négocié en Hollande .
2
L'expédition qui menace la Sicile , la marche de l'armée
qui a emporté Ciudad-Rodrigo , et qui , libre dans ses
mouvemens , va en commander d'importans à l'armée
anglaise , le sort de l'expédition ruineuse et inutile de la
Balfique , celui de la Turquie qui n'est défendue que par
les promesses de M. Adair , et qui ne voit à son secours
la frégate anglaise chargée de ramener ce ministré en
Angleterre , les progrès des Français devant Cadix , l'ex- !
tinction progressive de l'insurrection dans les Espagnes ,"
sont pour les Anglais de bien justes sujets d'inquiétude ;
mais ce sentiment commence à naître chez eux de cau-'
qile
ses bien plus importantes , puisqu'elles sont intérieures . ›
Il ne s'agit pas seulement ici du destin d'une armée sacri- '
fiée à des périls certains dans une contrée qu'elle ne peut
défendre , mais de la pierre fondamentale de la puissance
anglaise , il ne s'agit pas de la défaite de ses soldats , mais
de l'état de détresse de ses cités ; des succès ou des revers
de ses prétendus alliés , mais de son propre crédit , de son
AOUT 1810 . 318
commerce , de ses manufactures , de sa banque , de son
existence commerciale enfin , c'est -à - dire de son existence
politique. *
C'est toujours de l'Irlande que se font entendre les cris
de douleur et d'oppression , d'injustice et de misère . Voici
quelques détails sur la situation de ce pays , dont de vains
et dangereux palliatifs n'ont fait qu'augmenter le déplorable
état.
+
Le midi de l'Irlande est en proie à la plus grande
détresse , disent les papiers de Dublin . Ce district autrefois
si florissant , est tombé depuis un an dans une situation
déplorable . La quantité innombrable de banqueroutes qui
ont eu lieu à Cork , Waterford , Limerick , et dans d'autres
villes moins considérables , a presque anéanti tout commerce
et toute confiance . Depuis novembre dernier , les pertes se
sont montées à près de deux millions . Une seule faillite qui
a eu lieu récemment à Limerick , a fait perdre 160,000 liv .
De-là des milliers d'artisans , de marchands et de laboureurs
sont sans emploi . Les affaires sont en stagnation ; les
boutiques comme fermées ; personne ne peut acheter , car
personne ne veut vendre , excepté pour de l'argent ; et les
billets de banque deprovinces n'inspirent aucune confiance.
Il en est très- peu qui soient admis dans la circulation . Les
banques neveulent plus escompter aucune espèce depapier,
et refusent tout secours quelconque aux propriétaires , aux
fermiers et aux négocians. Les traites des banquiers de province
, quelque gage que leurs propriétés puissent offrir ,
sont refusées par les autres banquiers , et l'on s'attend tous
les jours à de nouvelles faillites . Non- seulement les particuliers
ont essuyé des pertes considérables , mais l'argent a.
disparu de la circulation , et on ne fait plus aucune espèce,
d'affaire . Le prix des terres a particulièrement souffert , etc. » :
Cet état avoué de Dublin ne doit-il pas être bientôt .
celui de l'Angleterre , et ne devient-il pas évident que ce
pays , pour l'avoir long- tems nié , n'en ressent pas moinst
l'inévitable effet de ce blocus continental qu'il a si impoli- :
tiquement imaginé , et pour lequel nous lui avons ripostéavec
tant de constance , et déjà avec quelques - uns des résultats
que nous devions en attendre ? Pendant ce tems les nouvelles
d'Amérique annoncent que les colonies espagnoles ,
consomment l'oeuvre de leur indépendance ; les lettres de
l'Amérique du nord laissent dans l'incertitude sur les dispositions
ultérieures du gouvernement , et sur l'époque de
la convocation du congrès ; enfin , celles des îles annoncent
314 MERCURE DE FRANCE ;
"
des complots formés à la Martinique contre les Anglais ,
et exécutés à la Dominique , où les noirs ont massacré presque
tous les officiers anglais après les avoir surpris dans
un banquet. Des colonies orientales , le gouvernement
n'apprend que des pertes pour son commerce ; des notions
sûres le désabusent sur la possibilité d'un coup de main sur
l'Isle-de -France. La colonie est en bon état , bien commandée
, bien armée , bien défendue , et fréquemment
renouvelée pour son approvisionnement par les bâtimens
de commerce , que toutes les croisières de l'ennemi
ne peuvent constamment intercepter .
A l'égard de l'Espagne , les Anglais , aux dernières nouvelles
, paraissaient ne pas douter que leurs armées , en Portugal
, ne dussent recevoir sans combattre une tache ineffaçable
; prévoyant que lord Wellington ne secourerait pas
Crudad-Rodrigo , ils cherchaient à justifier sa conduite , et
à donner à ce temporiseur les éloges dus à la prudence ;
ils ont bien voulu justifier sa témérité si cruellement punie
à Talaveyra , il ne leur sera pas difficile de trouver des raisons
pour excuser l'immobilité de leur général ; voici les
détails publiés , à cet égard , en date du 18 juillet .
« Le capitaine Burgh , aide- de- camp du lord Wellington ,
est arrivé hier du quartier-général , qu'il a quitté le 4. Sa
seigneurie a pris une position entre Almeida et Celorico .
Plusieurs personnes prétendent que c'est pour appuyer le
général Crawford ; mais il y a quelque erreur dans cette
assertion , à en juger par la position des lieux sur la carte .
Le général Crawford , avant de se retirer avec l'avant-garde ,
sur la nouvelle qu'une division de l'armée française avait
passé l'Agueda , se trouvait sur les bords de cette rivière.
d'où il se retira sur le fort de la Conception , près des frontières
du Portugal . Or , si lord Wellington , qui était à
Almeida , avait pris une position entre Almeida et Celorico ,
ce ne pouvait être dans la vue de soutenir le général Crawford
, puisqu'au lieu de s'approcher du fort de la Conception
, il s'en serait éloigné . Nous croyons plutôt que le mouvement
de lord Wellington est le résultat de la nouvelle de
la prise de Ciudad-Rodrigo , ou de la certitude qu'il avait
que cette place ne tiendrait plus que quelques heures . Sa
seigneurie sachant que , dans ce cas , Masséna ne tarderait
pas à passer l'Agueda , aura jugé à propos de prendre une
position au moyen de laquelle ses flancs seraient moins
exposés. La ligne de Pinhel jusqu'à Garda , ou de Francoso
1
AOUT 1810 . 315
jusqu'à Guarda par Celorico , semble une position plus
propre à soutenir une attaque que celle de l'Agueda .
Il paraît , par une lettre interceptée , que Masséna supposait
que lord Wellington s'avancerait pour interrompre
le siége , et qu'il avait fait ses dispositions en conséquence .
Tous les corps français étaient prêts à se mettre en mouvement,
"1 Il n'est pas douteux que ceux qui ont blâme lord Wellington
de s'être avancé jusqu'à Talaveyra , seront d'autant
plus prompts à le censurer , dans cette occasion , de n'avoir
pas tenté de forcer les ennemis à lever le siége de Ciudad-
Rodrigo. Sa seigneurie a comme nous l'avons dit il y a un
ou deux jours , trente à quarante mille hommes de moins
que l'ennemi ; en s'avançant avec des forces inférieures ,
elle eût été obligée de renoncer à tous les avantages d'une
forte position , et de s'engager dans une plaine où l'ennemi
eût pu lui opposer toutes ses forces réunies . Si elle eût été
vaincue , sa retraite eût été très - difficile et néanmoins
nécessaire , et il n'eût pu l'affectuer qu'avec beaucoup de
perte . "
De ces caleuls problématiques , passons à des données
positives et à des renseignemens certains de nouveaux
détails ont été donnés sur le siége de Ciudad-Rodrigo ;
il n'en est aucun qui n'ajoute à la gloire de l'armée qui a
poussé ce siége avec une si grande activité .
er
Le couvent de Saint-François , que l'ennemi occupait ,
devenant nécessaire pour la continuation des travaux , M.
le maréchal prince d'Essling le fit enlever dans la journée
du 1 au 2 juillet . Le général Simon , chargé de cette expédition
, se rendit , dans la soirée du 1er , au pied du mont
Tesson avec 400 hommes d'élite , 200 hommes du centre
et 150 travailleurs munis d'outils et d'objets incendiaires .
Il forma sa troupe en trois colonnes ; la première était conduite
par le chef de bataillon Spring , commandant la
légion du midi ; la seconde par l'aide -de-camp Vasse , et la
troisième par le général Simon lui-même. Les sentinelles
ennemies furent surprises et égorgées , et le couvent em- .
porté sans tirer un seul coup de fusil .
" Le 2 juillet , vers les neuf heures du soir , trois compagnies
de grenadiers , suivies d'une colonne de 240 travailleurs
, sous les ordres du chef de bataillon du génie Constantin
et du lieutenant du génie Dussard , se sont emparés
du faubourg à gauche du couvent Saint-François .
Le 5 , M. le maréchal prince d'Essling envoya un
316 MERCURE DE FRANCE ,
parti de 800 chevaux pour chasser tous les postes anglais
qui se trouvaient devant lui , et reconnaître la position de
l'armée anglaise . Ces postes se replièrent tous , et il n'y eut
que quelques escarmouches . L'armée ennemie appuyait
sa gauche au fort de la Conception , et prolongeait sa ligne
sur le plateau escarpé qui regarde Almeida . A la vue de
notre reconnaissance , elle déploya onze bataillons , huit
escadrons et sept pièces d'artillerie. Les rapports des paysans
annonçaient que cette armée se retirait au-delà des
frontières du Portugal , qu'elle laissait la défense d'Almeida
aux Portugais , et que lord Wellington avait placé les Espagnols
sur ses flancs et sur son front .
La garnison et les habitans de Ciudad-Rodrigo , influencés
par les moines , paraissant déterminés à ne pas
vouloir capituler , M. le prince d'Essling avoir ordonné
les dispositions nécessaires pour monter à l'assaut par les
brêches déjà pratiquées . Le io juillet , à six heures du soir ,
les troupes étaient en marche , elles allaient descendre
dans les fossés et escalader , lorsque l'ennemi , cessant toutà-
coup son feu , arbora le pavillon blanc et se rendit à discrétion
à l'armée de S. M. l'Empereur .
n
Sept mille hommes de troupes de ligne défendaient
cette place importante , dans laquelle on a trouvé 125
bouches à feu de tout calibre , 150 milliers de poudre , un
million de cartouches d'infanterie , etc. , etc.
» On travaille à mettre Ciudad-Rodrigo en état de défense
, et on se dispose à entreprendre promptement le siége
d'Almeida.
Des reconnaissances ont été dirigées sur l'armée anglaise
. La 3 compagnie de grenadiers du 22° régiment de
ligne , envoyée pour soutenir une de ces reconnaissances ,
se trouve entourée , à la sortie d'un village , par un parti de
400 cavaliers anglais . Le capitaine Gouache fait sur-le-champ
former le carré à sa compagnie , reçoit dans cette position
trois charges successives de toute cette cavalerie , lui tue
vingt-quatre hommes et vingt chevaux , et s'en fait abandonner
sans que pas un de ses grenadiers ait été blessé. Les
coups de sabre donnés par l'ennemi ont tous porté sur les
baionnettes ou sur les fusils . Le capitaine Gouache et le
sergent Patris se sont particuliérement distingués dans cette
affaire par leur courage et leur sang-froid . »
Le général Sébastiani a dispersé quelques rassemblemens
qui marchaient de Murcie vers Grenade ; les travaux
du siége de Cadix se poursuivent avec activité ; les batte-
1
AOUT 1810 . 317
E
ries de mortiers de canons dirigées sur la ville sont prêtes
à être démasquées . Le 3° corps est en observation sur la fron
tière de l'Estramadure , Badajoz est observé de près . Les
bandes de la Manche et de la Nouvelle Castille n'offrent
plus que des ramas de voleurs et de contrebandier ; Tortose
est investie et l'Aragon tranquille ; une expédition
anglaise en Biscaye n'a eu aucun succès ; les habitans
n'ont fait aucun mouvement , et l'expédition s'est bornée
à l'enlèvement de quelques bateaux pêcheurs .
Les dernières nouvelles de Hollande ne présentent déjà
plus ce pays que comme faisant partie du grand Empire ,
sous les auspices de l'allégresse et de la félicité publique .
D'après les rapports officiels parvenus, au ministère de
la marine et des colonies , les équipages des vaisseaux ,
frégates et autres bâtimens composant les trois escadres
de S. M. I. et R. dans la Meuse , au Texel et devant
Amsterdam , ont successivement prêté serment de fidélité
à l'Empereur , entre les mains de S. Exc . l'amiral comte
de Huessen , avec les formalités accoutumées ; après quoi
le pavillon impérial a été hissé à la place du ci-devant pavillon
hollandais , et a été salué par plusieurs décharges de
l'artillerie , au milieu des acclamations réitérées de tous les
officiers et marins .
Le général Molitor est occupé à faire prêter le serment
aux troupes ex- hollandaises réparties dans les départemens
d'Utrecht , de Gueldres , d'Ower-Yssel , de Drenthe , de
Frise , de Groningue et d'Ostfrise .
Le général Dumonceau , chargé de recevoir le serment
de fidélité des troupes ex-hollandaises de sa division , les a
réunies à la Haie : le serment a été prêté avec enthousiasmę
et aux cris de vive l'Empereur!
Les ressources que présente encore la marine sont considérables
. Il y a à Helvoet-Sluys deux vaisseaux de 90
canons et deux frégates , armés et en rade . De nouveaux
ordres ont été donnés pour la formation des équipages .
Dans le Texel ou à Amsterdam , il y a sept vaisseaux de
ligne , dont plusieurs de 80 canons , deux frégates , et un
nombre proportionné de bricks . Tous ces bâtimens sont
armés et prêts à mettre à la mer . Il y a aussi sur les chantiers
d'Amsterdam trois vaisseaux de 80 canons . Quatre
vaisseaux de ligne et deux frégates sont sur les chantiers
de Rotterdam , ce qui porte la marine à seize vaisseaux de
ligne .
Les membres de la commission nommée par le corps
318 MERCURE DE FRANCE ,
législatif , pour se rendre à Paris , sont partis pour leur
honorable destination . La ville d'Amsterdam a envoyé à
S. M. une députation composée de ses principaux citoyens .
Le cours des effets publics atteste que la confiance est
égale aux excellentes dispositions que montrent les habitans
.
PARIS.
S. M. a tenu le 30 du mois dernier , à Saint- Cloud , un
conseil de commerce : cette semaine , le conseil d'état s'est
assemblé deux fois . L'Empereur a été visiter Versailles et
les deux Trianons .
-Le sénat s'est assemblé le 28 , sous la présidence de
S. A. S. le prince archichancelier de l'Empire .
LL . MM. ont assisté , mardi dernier , à une représentation
par ordre , du magnifique opéra de Trajan ; elles
sont arrivées au moment où la pompe triomphale venait
d'exciter l'admiration ; le public a demandé à grands cris
que ce spectacle ravissant fût recommencé , et il a saisi
avec transport toutes les allusions que la présence de
LL. MM. rendait si naturelles et si fréquentes.
-On écrit de Londres , en date du 23 juillet : Les nouvelles
que nous recevons des différentes provinces , relativement
à la gêne qu'y éprouvent les commerçans , et aux
faillites , sont de la nature la plus affligeante ; il est impossible
de prévoir où s'arrêtera le mal .
-
La province de l'Amérique méridionale des Carracas
a déclaré aux membres de la régence d'Espagne qu'elle
refusait désormais de reconnaître leur autorité . Porto- Ricco
a suivi cet exemple .
-Les lettres d'Espagne reçues en Angleterre ne parlentque
de l'espoir qu'on conserve à l'armée de Wellington de
se rembarquer sans combat et sans perte ; conserver le
pays les armes à la main paraît impossible à toute personne
sensée Les armées portugaises et espagnoles n'existent
que dans la tête des ministres . Telle est aux termes
des lettres citées l'exacte position des choses .
-
Les registres d'inscription pour la société de la Charité
maternelle , déjà chargés des noms de tout ce que la
France compte de femmes distinguées par leur rang , leur
fortune , et l'estime dont elles sont environnées , seront
fermés le 5 de ce mois.
AOUT 1810 .
319
Le Mercure d'Altona a imprimé une correspon→
dance d'un général Grüne avec le prince de Ligne . Cette
correspondance a eu lieu au mois de septembre dernier,
sur les affaires de la paix et de la guerre. Le général
Grüne , qui était alors employé dans les bureau de l'étatmajor
du prince Charles , n'étant que très-peu connu
et le prince de Ligne ne l'étant que par son excessive
légèreté , nous ne nous arrêterons pas à relever l'inconvenance
de la part d'un officier d'état-major , d'imprimer
des réflexions contraires à l'honneur de l'armée de sa
nation et à la dignité de son souverain ; mais ce que nous
ne pouvons passer sous silence , et ce qui fera une pénible
impression sur tous nos lecteurs , c'est la lettre cijointe
du comte de Stadion . Dans une monarchie réglée ,
un ministre des affaires étrangères , s'adresser à un officier
d'état-major , au lieu de rendre compte à son souverain
, en appeler au public , élever des récriminations sur
des événemens qu'il appartient au Gouvernement seul de
juger ! Des écarts de cette importance peuvent se pardonner
à un officier tel que le général Grüne , mais au
ministre de la politique qui , en Autriche , est le principal
ministre , à celui qui tient dans ses mains tous les secrets
de l'état et de son maître ! il faut avouer qu'un pareil
manque de respect envers le souverain , est un événement
nouveau dans une monarchie . Nous avons vu en
France Necker imprimer un compte des finances ; mais
Necker n'était lui-même qu'un ministre révolutionnaire .
La révolution avait commencé dans la monarchie sous
le dernier roi , le jour où un banquier génevois protestant
était devenu premier ministre . Et après tout , Necker
ne parlait que de détails de finances . Mais combien est
plus grave , et doit être jugée plus sévérement la conduite
d'un ministre des affaires étrangères qui fait assez
peu de cas de l'opinion de son souverain pour ouvrir son
porte- feuille et livrer le secret de ses affaires à la curiosité
et à l'avidité du public. Cela confirmera l'Europe et la
France dans l'opinion qu'elles avaient du peu de caractère
et de talent de M. de Stadion , qui a si mal servi la monarchie
autrichienne , et qui n'a été influencé que par de
320 MERCURE DE FRANCE ,
misérables coteries , telles que celles de Mme Bagration ,
de Rasumousky et autres étrangers aussi méprisables .
Lettre du ministre d'Etat comte STADION , au lieutenantgénéral
comte GRUNE.
Prague , 17 novembre 1809.
Monsieur le général , déjà avant mon départ de Dotis
je fus instruit , par mes amis , qu'il circulait à Bude et à
Pesth des copies de lettres écrites par vous au prince
de Ligne , au sujet des événemens de la dernière guerre ,
et dans lesquelles il est aussi question de moi . Ensuite
on m'a communiqué de ces lettres plusieurs passages
qui ont augmenté ma curiosité de les connaître en leur
entier.
A mon retour de là campagne je fus assez heureux
pour trouver plusieurs exemplaires de cette correspondance
. J'en ai fait la lecture avec l'intérêt que m'inspire
la personne que vous avez fait dépositaire de votre nouyelle
confession politique .
La célérité avec laquelle les copies de ces lettres se
sont répandues , fait croire qu'elles sont destinées à servir
tôt ou tard comme documens historiques ; et peut- être
que vous m'en saurez gré , mon général , si je me charge
de rectifier , par rapport à moi , quelques erreurs , qui
sans doute sont échappées à votre attention.
Il y a des erreurs sur lesquelles on passe légèrement
dans une correspondance familière , mais par lesquelles
un ouvrage qui a acquis une espèce de publicité est défiguré.
Cependant je suis fâché de ne pouvoir pas encore
donner à mes remarques la précision que je désire . Ne
pouvant pas croire que les communications confidentielles
entre le général qui dirige le département de la
guerre et le ministre des affaires étrangères , serviraient
jamais de lecture au public curieux , je n'ai pris aucune
précaution à ce sujet . Je n'ai jamais dressé un protocole
de nos entretiens ; et pendant mes voyages je n'ai même
pas porté avec moi notre correspondance qui se trouvera
un jour parmi mes autres papiers .
AOUT 1810 . 321
Quoique je ne me rappelle pas bien distinctement les
contenus des deux lettres que vous m'écrivîtes , M. le
général , vers la fin de l'année dernière , et dont vous
avez ensuite communiqué des extraits au prince de
Ligne ; quoique même les circonstances qui vous les
firent écrire ne soient pas non plus présentes à ma mémoire
, je me souviens cependant de plusieurs observations
qui les avaient précédées , sur-tout au sujet de
la première lettre : mais ces observations diffèrent beaucoup
du point de vue dans lesquelles elles ont été représentées
au prince . En effet , mon amour-propre devait
se trouver très - flatté de l'influence que vous m'attribuez
sur vos opinions et sur votre conduite officielle ; mais
ce serait injuste que de vouloir faire passer pour mon
ouvrage ce que vous déclarâtes alors vous-même le
résultat de votre propre jugement et de la conviction la
plus intime.
Une autre erreur qu'il m'importe beaucoup plus de
mettre à découvert , se trouve dans l'avant- propos ajouté
à l'extrait de la seconde lettre que vous me fites parvenir
en automne dernier . Serait-il possible que votre
mémoire vous eût trompé au point de vous imaginer
que j'eusse vanté l'appui que nous trouverions chez les
autres nations , en comprenant dans ce calcul la Russie.
et la Prusse ? Auriez -vous , en effet , totalement oublié
le contenu et le sens de mes rapports à cette époque ,
qui tous ont passé sous vos yeux , et dans lesquels
l'opinion tout-à-fait opposée se trouve développée ? Ces
rapports existent encore ; quoique je ne puisse pas les
faire circuler dans les coteries de Bude et de Pest , ils
ne parlent pas moins par eux-mêmes , et le feront encore
à l'avenir ,
Votre lettre , du 30 septembre , contient aussi un
fait qui n'est point exact , et que je ne puis pas passer
sous silence . Vous me faites dire : qu'au commencement
de la guerre les forces françaises n'avaient été
que de 60,000 hommes .
Quelque médiocre que soit l'opinion que j'ai de mon
propre jugement , je me sens pourtant incapable de
322 MERCURE DE FRANCE ,
dire une pareille absurdité . Comment aurais-je pu ignorer
ce que toutes les nouvelles de l'étranger nous annonçaient
? Comment aurais-je osé soutenir en face de
l'archiduc Charles , un fait démenti par tous les rapports
dont je communiquais tous les jours les originaux à son
altesse impériale , ou au département de la guerre ?
Vous vous rappellerez facilement , monsieur le général ,
que d'après mes principes toujours observés avec rigueur
, je n'ai jamais présenté ni des calculs militaires ,
ni des détails sur la force de l'armée ; ce fut à vousmême
que j'adressai tous les papiers relatifs à cet objet
, et ce fut exclusivement dans vos bureaux que ces
calculs furent faits.
1 Permettez -moi , Monsieur le Général , que par rapport
à un autre passage de vos lettres , je vous rende cette
justice que vous semblez refuser à vous -même , en vous
persuadant que le système de la réserve et de la Landevehr
, ainsi que la noble impulsion que yous aviez
donnée aux troupes , n'ait point été le résultat de vos
réflexions , de votre jugement et de vos combinaisons.
politiques et militaires , mais seulement l'effet de la situation
désagréable dans laquelle vous vous trouvâtes
quand le Ministre avait levé le masque et déclaré que
toute discussion était devenue inutile , et que le salut de
l'Etat dépendait uniquement d'une guerre ! Je n'ai besoin
pour rectifier le manque de souvenir , que de rappeler à
votre mémoire les différentes époques : ce fut vers la fin
de l'an 1807 , que la réorganisation de l'armée occupa
toute votre activité , et ce fut au mois de mars ou d'avril
1808 que vous présentâtes à Sa Majesté votre travail
sur le système de la défense intérieure du pays . A
cette époque , il n'y eut pas d'ombre de possibilité que
les Ministres eussent été à même de faire ces sortes de
déclarations auxquelles vous attribuez le motif des dispositions
militaires , dispositions dont l'exécution vous a
fait tant d'honneur aux yeux de l'Autriche et de l'Europe
entière . En vous rappelant l'état des choses à cette époque
, il ne vous sera pas difficile de vous en convaincre .
Après ces observations qui ne concernent que des
AOUT 1810 . 323
faits dont les détails peuvent être échappés à votre
mémoire , je passe à regret à une autre observation
qui m'oblige de me plaindre de vous- même. En effet ,
ni moi , ni les Stadions , nous ne pourrions jamais prétendre
à faire des réclamations , quand vous jugez à
propos de déclarer au prince de Ligne , et à la société
de Bude et de Pest , que vous aviez interrompu toute
communication confidentielle avec les Stadions , depuis
la bataille de Ratisbonne , ou plutôt depuis le départ
de la lettre de l'archiduc à S. M. l'Empereur des Français
. Pourquoi avez-vous amalgammé avec cette déclaration
, uniquement personnelle , les rapports du Ministre
des relations extérieures avec son S. A. l'archiduc Charles ,
l'illustre frère de l'Empereur, et généralissime de l'armée ?
Ce passage de votre lettre du 28. septembre m'a été
d'autant plus sensible , Monsieur le Général , que vous
connaissez mes principes , et que vous deviez être convaincu
d'avance , que le sentiment du devoir , et la délicatesse
, dont je ne me suis jamais éloigné un instant
de ma vie , ne me permettraient point d'y répondre .
Je conçois bien , Monsieur le Général , qu'en vous
adressant seulement au prince de Ligne , dans vos lettres
des 23 , 27 , 28 et 30 septembre , vous vous soyez
servi de cette franchisse à laquelle on s'abandonne volontiers
dans la conversation et dans une correspondance
intime , mais qui s'accorde mal avec les égards
que l'on doit observer dans des pièces destinées à être
connues du public . Le hasard qui a fait circuler dans
les cercles de Bude et de Pest , des copies de ces lettres ,
ne change en rien le point de vue sous lequel elles doivent
être considérées . Il est donc nécessaire de rétablir
le véritable sens d'un ouvrage qui pourrait un jour
fournir des matériaux à l'histoire des événemens de
notre tems.
•
..
Je vous prie de croire sincères les sentimens de la
plus haute considération , avec lesquels j'ai l'honneur
d'être , etc.
Signé , STADION.
324 MERCURE DE FRANCE ,
ANNONCES.
de
Phrases et périodes graduées , extraites de Cicéron , de César ,
Salluste , d'Horage , de Virgile , etc. : pour donner aux jeunes gens
le goût de la bonne latinité ; divisées en deux parties , dont la premièro
offre le méchanisme des inversions latines , réduites à quatre espèces ;
la seconde , le méchanisme de la composition des périodes , réduites à
trois espèces ; par L. Gaultier. Deux vol . in- 18 , cartonnés . Prix ,
3 fr.; séparément , 1. fr. 50 c . chaque volume. Chez l'Auteur , rue de
Grenelle -Saint-Germain , nº 50 ; et chez A. A. Renouard libraire ,
Lue Saint-André- des - Arcs , nº 55 .
Tome IVe de l'Histoire de France pendant le dix-huitième siècle ,
par Charles Lacretelle , professeur d'histoire à l'Université impériale.
Volume in-8° de plus de 400 pages , imprimé sur beau carré fin d'Auvergne
et caractères de cicéro neuf. Prix , 5 fr. broché , et 6 fr . 25 c.
franc de port. Le tome V et dernier sera publié incessamment. Le
prix des tomes I , II et III est de 15 fr. et 19 fr . franc de port . En
papier vélin , le prix est double. Chez F. Buisson , libraire-éditeur ,
rue Gilles- Coeur , nº 10.
•
Euvres choisies de Marot, Malherbe, Voiture et Segrais ; précédées
de notices sur chacun de ces auteurs , et suivies d'un Dictionnaire
pour l'intelligence des mots qui ne sont plus en usage ; par L. P. D.
Un vol. in- 12 de plus de 300 pages . Prix , 3 fr. et 3 fr . 50 c . franc
de port. Chez l'Editeur , rue de Vaugirard , nº 12 ; Cussac , libraire ,
Palais-Royal ; et Vente , libraire , boulevard des Italiens .
9
Observations sur les causes immédiates du changement de dynastie
et de l'insurrection de l'Espagne , adressées à Don Pedro Cevallos ,
ex-ministre d'état des rois Charles IV, Ferdinand V11 et Joseph 1 ,
traduites de l'espagnol . In-8 ° . Prix , 3 fr . , et-3 fr . 60 c . franc de port.
A Tubingue , et se vend à Paris , chez Treuttel et Würtz , libraires ,
rue de Lille , nº 17 .
Pensées ; par M. J. F. Tissot de Mornas , le jeune . Prix , I fr.
25 c. , et I fr. 50 c . franc de port . Chez Favre , Bouillat , et les
autres libraires du Palais -Royal ; et les marchands de nouveautés .
Les Moeurs dujour , ou la Galanterie expérimentale réduite en système
; par M. Guyot Duvigneul , membre de plusieurs sociétés de
femmes aimables . Deux vol . in -12 , ornés d'une gravure représentant
AOUT 1810 . 325
le jugement de Pâris. Prix, 4 fr . et 4 fr. 15 c . franc de port. A Paris ,
rue Montmartre , nº 167 .
Discours sur les avantages de l'étude des sciences , sur- tout de celle
de la nature et sur la botanique , considérée en elle -même et dans ses
rapports avec la médecine , prononcés dans un salon particulier , le 22
mars 1810 , à Paris , pour l'ouverture d'un Cours de botanique médicale
, par J. P. Gasc , professeur de littérature et de botanique médicale
à Paris , ex- professeur d'histoire naturelle et de chimie , de plusieurs
Sociétés savantes . In -12 de 66 pages . Prix , 75 c . , et 90 c.
franc de port . Chez Lebel et Guitel , libraires , rue des Prêtres - Saint-
Germain-l'Auxerrois , nº 27.
Morceaux choisis des Lettres édifiantes et curieuses , écrites des
missions étrangères sur la religion , les moeurs et les usages des peuples
visités par les missionnaires ; suivis de fragmens de nouvelles Lettres
édifiantes , et d'un coup-d'oeil général sur les missions ; par A. C ***.
Deux vol . in- 12 , ornés de 8 jolies gravures . Prix , 6 fr . , et 7 fr . 50 c .
franc de port. Chez Brunot-Labbe , libraire de l'Université impériale ,
quai des Augustins , nº 33 ; Arthus- Bertrand , libraire , rue Hautefeuille
, nº 23 .
Discours de M. le chancelier d'Aguesseau . Nouvelle édition , augmentée
de ses instructions à son fils. Deux vol . in - 12 , ornés de son
portrait. Prix , 5 fr . , et 6 fr. 50 c . franc de port. Chez les mêmes.
Fables de La Fontaine , avec un nouveau Commentaire par Coste ,
une Notice sur la vie de La Fontaine , et quelques observations sur ses
fables , par Naigeon , membre de l'Institut . Nouvelle édition , ornée de
trente planches en taille - douce , et représentant un grand nombre de
sujets . Deux vol . in- 18 , br . Prix , 3 fr . , et 5 fr . franc de port. Chez
Belin fils , libraire , quai des Augustins ; et chez Arthus -Bertrand ,
libraire , rue Hautefeuille , nº 23 .
On trouve aux mêmes adresses , une très -jolie édition , 2 vol . in- 18 ,
avec 250 fig. Prix , 6 fr . , et 7 fr . franc de port.
Traité des Asclepiades , particuliérement de celle de Syrie ; précédé
de quelques observations sur la culture du coton en France . Par
C. S. Sonnini , membre de plusieurs académies et sociétés savantes
de France et de l'étranger . In- 8 ° de 150 pages , avec deux planches
format in-4° , gravées en taille- douce et coloriées . Prix , 3 fr . broché ,
et 3 fr . 50 c . franc de port . Chez F. Buisson , libraire , rue Gilles-
Coeur , nº 10.
Euvres de Bernard, seule édition complète , et la première faite
326 MERCURE DE FRANCE , AOUT 1810 .
1
sur les manuscrits autographes de l'auteur , la plupart inédits . Quatre
vol. in-18. Prix , 5 fr . , et 6 fr. 50 c . franc de port . Chez Arthus-Bertrand
, libraire , rue Hautefeuille , nº 23.
Le même , 2 vol . in-8 ° , 8 fr . , et 10 fr . franc de port .
Euvres complettes de Massillon . In-8° . PREMIÈRE LIVRAISON 9
composée des tomes 1 , 2 et 3 , sur très - beau papier fin , br . , 21 fr.;
papier vélin , 42´fr.
L'ouvrage entier aura 13 vol. et sera achevé d'ici au mois de février
prochain . Le 13e vol . auquel sera joint un très-beau portrait gravé
par Roger , sera fourni gratis à ceux qui auront acquis avant la publication
du tome VII , c'est-à- dire d'ici à la fin d'octobre . Chez Ant.
Aug. Renouard , libraire , rue Saint- André- des- Arcs , nº 55.
Lettres à Sophie sur la Physique , la Chimie e l'Histoire naturelle.
Ouvrage mêlé de prose et de vers ; par M. Louis-Aimé Martin ,
avec des notes , par M. Patrin , de l'Institut . Deux vol . in-8 ° . Prix ,
Io fr. et 12 fr. 50 cent : franc de port . Chez H. Nicolle , rue de
Seine , nº 12 ; et chez Arthus-Bertrand , libraire , rue Hautefeuille ,
n° 23.
9
Morceaux choisis de Duclos , ou Recueil de pensées , remarques ,
maximes , anecdotes , caractères , portraits , morceaux d'histoire ,
de morale, de grammaire , tirés de tous ses ouvrages . Le tout précédé
d'une notice sur la vie de cet auteur , et suivi d'une table des matières.
Par A. F. Rigaud. Deux vol . in- 8º. Prix , 9 fr. , et 11 fr. 50 c . franc
de
port . Chez les mêmes libraires.
Principes de lecture et de prononciation , à l'usage des écoles ;
ouvrage examiné par ordre du gouvernement , et déclaré classique ,
composé par Dieudonné Thiébault , professeur aux écoles centrales ,
membre de l'Académie de Berlin , de la société libre des sciences ,
lettres et arts de Paris , et auteur du Traité du Style . Edit . de 1802 .
Un vol . in-8 ° . Prix , 3 fr . , et 4 fr. franc de port . Chez Lebel et Guitel
, libraires , rue des Prêtres- Saint-Germain-l'Auxerrois , nº 27.
AVIS. Cours de Phytologie ou Botanique générale appliquée à la
culture des arbres . Sous les auspices de S. Exc . le ministre de l'intérieur
, M. du Petit-Thouars , directeur de la pépinière du Roule ,
membre de la Société d'agriculture de Paris , et de plusieurs autres
Sociétés savantes , a ouvert ce Cours le mardi 24 juillet 1810 , à
9 heures du matin , et continuera à la même heure les mardis , jeudis
et samedis suivans .
Ce Cours se tient dans l'orangerie de la pépinière , rue de Courcelles
, nº 8.
MERCURE
DE FRANCE .
N° CCCCLXXIII . Samedi 11 Août 1810 .
POÉSIE.
LE DÉPART.
ÉLÉGIE DANS LE GENRE ANCIEN.
IL partait : sur ces mers qu'effleurait le zéphire ,
Eole balançait son mobile navire .
Pour charmer les fureurs de l'abyme grondant ,
J'offrais un doux breuvage au maître du trident :
Tout semblait de mes voeux couronner l'innocence ,
Mais Delphis : « crains Vénus que ta douleur offense .
Que te font les tyrans et de l'air et des flots ?
ע
> Ah ! laisse aux vils marchands , aux craintifs matelots
» Le soin vain et trompeur d'interroger Neptune :
» Amour sait fuir la mort et dompter la fortune ,
> Amour est mon espoir. » Il dit : du haut des airs , D
L'astre aimé de Cythère a brillé sur les mers .
« Vois-tu ce pur éclat dont la nuit étincelle ?
» La déesse est propice. Adorable immortelle ,
» Guide mon frêle esquif sur les flots applanis ,
› Et protége à jamais nos destins réunis ! a
X
328 MERCURE DE FRANCE ,
Il calma les terreurs d'une épouse timide .
Son agile vaisseau , qu'entraîne un vent rapide ,
Dans les brouillards douteux sur les eaux répandus
Disparut dès l'aurore à mes yeux éperdus .
Ah ! de mon triste coeur qui dira la souffrance ?
En vain , au sein des nuits , la pensive espérance
Dans le sombre avenir me montrait son retour
Vers nos bords enchantés , si doux à son amour ;
Le repos avait fui ma brûlante paupière ,
Et je baignais de pleurs mon chevet solitaire .
Tout aigrit les tourmens d'un esprit désolé .
Hélas ! par ses douleurs , par lui-même aveuglé ,
Sans redouter du ciel la justice éternelle ,
L'homme accuse le tems ; le tems qui , sur son aile
Lui porte un calme heureux et l'oubli des revers.
Aux clartés d'Orion , nourri dans les déserts
Bientôt l'ardent Notus va rouler sur nos têtes
Ces affreux tourbillons , alimens des tempêtes.
Mais saluant enfin le toit de ses aïeux ,
Delphis pourra braver l'inclémence des cieux ,
Et la jeune saison , du nautonnier chérie ,
Ramènera sa nef aux champs de la patrie.
Espoir long- tems déçu ! divin pressentiment !
Je veux , pour honorer ce fortuné moment ,
A nos lares sacrés apporter mes offrandes
Couvrir leur chaste autel de fruits et de guirlandes ,
Et consacrant aux Dieux le beau jour qui nous luit ,
De nuages d'encens obscurcir leur réduit .
Viens donc , viens de ces lieux partager les délices ,
Cher amant ; nos malheurs , nos voeux nos sacrifices
Sauront fléchir du sort l'inflexible courroux ;
Je réserve à Vénus un hommage plus doux ,
Et l'amour , qui fuyait ta couche abandonnée ,
Rallume à son flambeau le flambeau d'hyménée .
9
L. MANUEL
AOUT 1810 . 339
LE. TOMBEAU DE GELERT.
NON loin du Snowdon sourcilleux ,
Quel est ce monument , cette antique chapelle ?
A-t- on déposé dans ces lieux
Du barde ou du guerrier la dépouille mortelle ?
Les restes d'un amant , d'une épouse fidelle
Sont-ils ensevelis sous ces marbres pieux ?
Infortuné Gelert! une main repentante
A tes mânes plaintifs éleva ce tombeau .
Ecoutez , mes amis , l'aventure touchante
Qui des jours de Gelert éteignit le flambeau.
Vaillant , fidèle autant que beau ,
Vigilant au logis , aux champs infatigable
Gelert était des chiens le modèle admirable.
Chéri de Levelyn , à la chasse , aux combats
On le voyait sans cesse accompagner ses pas.
Un jour que ce héros , l'honneur de l'Angleterre ,
Aux hôtes des forêts allait porter la guerre ,
Il ne voit point Gelert , joyeux , impatient ,
Bondir à ses côtés , ou marcher en avant.
Inquiet , du palais il reprend l'avenue ,
Dieux ! quel spectacle affreux vient s'offrir à sa vue !
L'animal , l'oeil ardent , et le poil hérissé ,
Sur le parquet sanglant un berceau renversé ,
Le berceau de son fils ! ô destin lamentable !
Gelert est accusé ; Levelyn furieux ,
Tirant son glaive redoutable ,
Frappe son ami malheureux
Qui tombe , se débat , et , de sang tout trempé ,
Lèche encor en mourant la main qui l'a frappé .
Combien tu vas pleurer ta barbare furie,
Malheureux Levelyn ! ton fils est plein de vie ,
Entends-tu ses accens ? vois-tu , sous ce berceau
Ses deux petites mains , se frayant un passage ,
De sa prison d'osier soulever le cerceau ?
Vois-tu , de l'innocence éclatant témoignage ,
X 2
339
MERCURE DE FRANCE ,
Ce serpent déchiré dont les anneaux sanglans
Pour s'élancer encor font de vains mouvemens?
Ce bon Gelert que tu croyais coupable ,
Ce compagnon fidèle et courageux ,
Veillait près de ton fils , et sa dent secourable
A sauvé ses jours précieux .
YDUAG.
A MADAME DE M* ,
SUR SA MAISON DE CAMPAGNE.
DANS Ce séjour tout parle au coeur
Tout le remplit de joie et de béatitude ;
9
Mais l'a-t-on bien nommé cet endroit enchanteur
En le nommant la solitude?
Quant à moi , j'ai la certitude
Que le nom qu'il porte est trompeur.
Il annonce un lieu solitaire ,
Des humains presque déserté ,
Et nul endroit sur cette terre
Ne fut pourtant mieux habité.
L'esprit , la grace , la beauté
L'ont choisi pour leur résidence ,
Et l'on dirait que la bonté
L'a pris pour son lieu de plaisance.
A ce trouble secret dont on est agité
On y sent partout l'influence
D'une aimable divinité.
C'est là qu'Euterpe a fixé son empire.
Qui pourrait exprimer le transport qu'elle inspire ,
Alors que le front radieux
L'oeil brillant du feu du génie ,
Elle sait ravir ces beaux lieux
Par une céleste harmonie ?
Dans ces instans délicieux
Vous verriez les oiseaux suspendre leur ramage
Et les arbres émus incliner leur feuillage .
Vous verriez même Echo , dans son ravissement,
A ses accords tellement attentive
1
Qu'en Pécoutant sa voix captive
'AOUT 1810. 331
Est muette d'enchantement.
Ah ! pourrait-on dès ce moment ,
Pourrait-on sans ingratitude
Nommer encore ainsi cet endroit enchanté ?
Paris plutôt est une solitude
Et Saint-Prix seul est habité.
A. D*.
ENIGME.
JE suis , lecteur , l'être le plus sincère
Qui jamais ait été ;
Quand par toi je suis consulté ,
Sans chercher à te plaire ,
Je dis la vérité .
Les gens de haut parage
Ne sont pas dans l'usage
De recourir à moi pour savoir ce qu'ils sont;
Il vont en consultation
Devant mes soeurs qui font plus d'étalage",
Que l'on peut bien envisager ,
Mais que l'on craint de déranger.
Quand devant moi pour se connaître ,
Fille ou garçon veulent paraître ,
Ils ne font pas tant de façon ;
Ils me portent vers la fenêtre :
Là mieux qu'ailleurs je fais raison
A tout curieux qui m'approche.
S'il veut ailleurs me mener , j'y consens
Car j'entre même dans la poche ....,
Dans la poche des consultans.
S ........
LOGOGRIPHE.
J'EMBELLIS les hôtels , les temples , les palais ,
Jetransmets des héros les vertus , les hauts faits.
Parfois à la beauté l'on m'a consacré même :
D'un coeur que rien n'anime on voit en moi l'emblême.
Tout entier j'appartiens au règne minéral ,
332 MERCURE DE FRANCE , AOUT 1810 :
Avec un pied de moins je suis du végétal .
F
Si vous décomposez , cher lecteur , ma structure ,
En moi vous trouverez une peine fort dure ;
Ce qu'est un bon ami dans ce siècle pervers ;
Ce qu'on voit de plus grand sur ce vaste univers.
NÄR ....
CHARADE.
département de l'Aude.
COLOMB a dû sa gloire à mon premier ;
Un curé doit son nom à mon dernier ;
Ce que tu tiens , lecteur , est mon entier.
A.F. de l'Ecole militaire de Saint-Cyr.
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE
insérés dans le dernier Numéro .
Le mot de l'Enigme du dernier Numéro est Zéro .
Celui du Logogriphe est Fourmi , dans lequel on trouve : mur,
fou ,fo, mi etfour.
Celui de la Charade est Panache.
outs
SCIENCES ET ARTS .
TRAITÉ D'ARCHITECTURE RURALE , contenant , 1 ° les principes
généraux de cet art ; 2° leur application aux
différentes espèces d'établissemens ruraux ; 3° les détails
de construction et la distribution intérieure de
chacun des bâtimens dont ils doivent être composés ;
4° divers travaux d'art ayant pour objet de faciliter
les communications , d'assainir les terres en culture ,
de préserver les récoltes sur pied du maraudage des
animaux , et d'augmenter et améliorer les produits
des prairies naturelles ; par M. DE PERTHUIS , ancien
officier du génie , membre de la Société d'Agriculture
du département de la Seine . Ouvrage faisant suite au
Nouveau Cours complet d'Agriculture , théorique et
Un vol . in -4°, orné de 26 grandes planpratique
.
ches en taille-douce. - Prix , broché , 15 fr. , et 18 fr.
franc de port . Chez Déterville , libraire , rue
Hautefeuille , nº 8.
-
-
CET ouvrage mérite d'être distingué parmi les bons
livres d'agriculture que l'on a vu paraître depuis quelques
années , tant à cause de l'ulilité qu'il présente aux propriétaires
, que par les connaissances diverses qu'il fallait
réunir pour en concevoir le plan et l'exécuter d'une manière
convenable . En effet , l'architecture rurale apprend
à construire avec économie , solidité et convenance ,
toutes les espèces de bâtimens , à exécuter tous les
travaux d'art que réclament les différens besoins de l'agriculture
; et pour traiter d'une manière complète et satisfaisante
un sujet aussi important et aussi étendu , il
fallait posséder , au même degré , des connaissances
positives en architecture et en agriculture , connaissances
que l'on rencontre bien rarement ensemble chez
les architectes modernes ou chez les cultivateurs ; et c'est
334 MERCURE DE FRANCE ,
peut-être par cette seule raison que l'économie rurale ne
pouvait point encore citer d'ouvrage classique complet
sur ce genre de constructions.
M. de Perthuis , comme ancien officier du corps du
génie militaire , et comme propriétaire et cultivateur , a
eu l'avantage d'appliquer avec beaucoup de succès , dans
son traité d'Architecture rurale , les observations qu'il a
faites dans les deux positions où il s'est trouvé . '
Ce qui rend son livre infiniment recommandable ,
c'est que chaque propriétaire peut y puiser toutes les
connaissances qui lui sont nécessaires pour guider luimême
les ouvriers ordinaires de la campagne , soit dans
les constructions différentes qu'il voudra entreprendre
dans ses domaines , soit dans les changemens qu'il
voudra y faire exécuter . On ne saurait donc trop louer
M. de Perthuis pour le courage qu'il a eu d'entreprendre
un ouvrage aussi difficile et d'une aussi grande étendue ,
et pour avoir rempli l'obligation que la Société d'Agriculture
du département de la Seine lui avait , en quelque
sorte , imposée en lui décernant , en l'an IX , le premier
prix du concours sur l'art de perfectionner les constructions
rurales .
L'auteur ne s'est pas pressé de publier son ouvrage
et pour le rendre plus utile , il a sans doute voulu pressentir
d'avance l'opinion publique dans les nombreux
extraits qu'il en a faits pour le Nouveau Cours complet
d'Agriculture théorique et pratique , dont il est l'un des
auteurs .
Autant que nous pouvons en juger , M. de Perthuis a
très-bien rempli la tàche qu'il s'était imposée . Il avait
deux écueils principaux à craindre dans son travail ;
celui d'omettre quelques-uns des besoins de l'agriculture ,
et le second de présenter , soit dans le texte , soit dans
les planches , plus que ce qui était strictement nécessaire
pour l'intelligence de tous les différens détails de constructions
: c'est ce qu'il nous paraît avoir très -heureusement
évité .
Pour justifier aux yeux de nos lecteurs la bonne opinion
que nous avons conçue de l'ouvrage de M. de Perthuis
, nous allons en donner une idée succincte .
AOUT 1810 . 335
Dans un discours préliminaire très-concis , cet auteur
estimable , après avoir payé un juste tribut d'éloge à
Vitruve , à Olivier de Serres , à Rozier , et à des agronomes
modernes qui , avant lui , ont traité quelquesunes
des parties de l'architecture rurale , expose le plan
de son ouvrage. Il est divisé en quatre parties principales
, dont la première contient les principes généraux
de cet art ; dans la seconde on voit l'application de ces
principes aux différentes espèces d'établissemens ruraux ;
la troisième comprend les détails de construction et la
distribution intérieure des divers bâtimens nécessaires à
chacun d'eux ; et dans la quatrième , on trouve les détails
de construction de tous les travaux d'art dont l'agricul→
ture fait usage suivant les circonstances locales , pour
faciliter les communications , assainir les terres en culture
, conserver les récoltes sur pied , et améliorer les
produits des prairies naturelles .
PREMIÈRE PARTIE . -Principes généraux . Ces principes
sont naturellement complexes ; les uns appartiennent à
Farchitecture , et les autres à l'économie rurale .
Par cette expression de principes généraux , l'auteur
prévient qu'il ne faut pas entendre les élémens de ces
deux sciences , mais seulement des notions indispensables
pour que chaque propriétaire soit en état de dis
cuter avec connaissance de cause les projets souvent
trop séduisans des architectes , et même de diriger en
partie les ouvriers de la campagne .
Cette première partie peut être regardée comme la
théorie de l'architecture rurale . Elle est subdivisée en
six chapitres , en tête desquels on aime à voir placé celui
d'économie dans les constructions rurales ; et par ce mot
l'auteur n'entend pas cette parcimonie que l'on met trop
souvent dans ce genre de travaux , mais une circonspection
sage et éclairée au moyen de laquelle on parvient
au but que l'on se propose aux moindres frais possibles ,
et sans compromettre la solidité et la convenance d'aucune
des parties du travail ; c'est , en un mot , l'économie
bien entendue.
Il fait porter cette économie , 1 ° sur le nombre et
336 MERCURE DE FRANCE ,
l'étendue des bâtimens que peut exiger chaque espèce
d'établissement rural ; 2° sur le choix des matériaux
disponibles , et sur la manière dont ils peuvent être employés
sans nuire à la solidité de ces bâtimens ; 3 ° sur
Ja convenance de leur décoration ; 4° sur les dépenses de
leur entretien .
}
Il résulte des différens principes exposés dans ce chapitre
, qu'en constructions rurales l'économie bien entendue
consiste , 1 ° à procurer en bâtimens , à chaque
espèce d'établissement rural , tout ce qui lui est strictement
nécessaire pour que le fermier, ou le cultivateur,
puisse y être commodément et y exercer toute l'industrie
dont l'exploitation est susceptible ; 2° à choisir parmi
les matériaux disponibles ceux qui seront les plus économiques
, en procurant d'ailleurs à chaque bâtiment la
solidité suffisante pour sa destination ; 3° à construire
ces bâtimens suivant les règles de l'art , et sans se permettre
d'autres décorations extérieures , qui n'ajoutent
rien à leur solidité , ni à leur commodité , qu'une régularité
convenable dans le placement et le couronnement
de leurs ouvertures ; 4° à réparer le plus promptement
possible les dégradations à mesure qu'on les découvre.
Ce chapitre est entièrement neuf , et l'on sent aisément
qu'il ne pouvait être fait que par un propriétaire . Les
cinq autres chapitres de cette première partie sont rela→
tifs aux placement des établissemens ruraux , à l'orientement
et à l'ordonnance générale des bâtimens qui leur
sont nécessaires , à la distribution intérieure et à la salubrité
de chacun de ces bâtimens .
SECONDE PARTIE . Elle contient l'application de ces
principes généraux aux différentes espèces de constructions
rurales ; 1º à une ferme de grande culture ; 2 ° à
une métairie ; 3° à des chaumières ; 4° à un vendangeoir ;
5º à une maison de campagne .
Cette partie n'est point susceptible d'extrait ; tout ce
que je puis en dire , c'est que l'auteur , dans ses plans
paraît avoir exactement suivi les préceptes d'économie
qu'il a établis dans la première . Sa maison de campagne,
seule , pourrait être taxée d'un peu de luxe par quelques
AOUT 1810." 337
C
L
propriétaires , si l'auteur n'avait averti que cet exemple
était fait pour donner à tous une idée des différentes
distributions dont ces habitations sont susceptibles , afin
que chacun d'eux pût les adopter chez lui en tout ou en
partie, suivant son aisance et ses besoins.
TROISIÈME PARTIE . Détails de constructions et de
distributions intérieures . Cette partie est la plus étendue
à cause du grand nombre d'objets différens qui devaient
y entrer , et elle n'est pas moins soignée que la seconde ;
il suffira d'en offrir la nomenclature pour en donner une
juste idée.
Les objets qui y sont traités ex professo , sont : 1º les
cheminées ; 2° les fours et fourneaux ; 3 ° les laiteries ;
4° les puits et citernes ; 5° les puisards ; 6° les lavoirs ;
7 ° les glacières ; 8° les écuries ; 9° les étables ; 10 ° les
bergeries ; 11 ° les toits à porcs ; 12 ° les colombiers ;
13 ° les poulaillers ; 14° les ruchers ; 15° les logemens
de vers à soie ; 16º les magasins à fourrages ; 17° les
granges et les gerbiers ; 18 ° les chambres à grains ;
19° les fruitiers ; 20° les caves et les celliers .
- QUATRIÈME PARTIE . Détails de constructions des
travaux d'art , etc. Le titre de cette dernière partie
indique suffisamment les différentes matières qui y sont
traitées ; mais nous ne pouvons nous dispenser d'en
recommander le chapitre 3º à la méditation des propriétaires
, parce qu'il contient les détails de tous les travaux
d'art pratiqués pour améliorer les produits des prairies
naturelles , et particulièrement ceux d'irrigation et de
desséchement ; travaux trop peu connus , et dont l'adoption
générale serait si favorable à la prospérité publique
et particulière.
En lisant cet ouvrage utile on voit que son auteur a
une grande expérience personnelle sur le plus grand
nombre des travaux dont il parle avec beaucoup de
clarté , et que , pour les autres , il a eu le bon esprit de
puiser aux meilleures sources ; nous croyons donc qu'il
deviendra classique pour les propriétaires .
Cependant , si nous avons commencé cet extrait par
338 MERCURE
DE FRANCE
, AOUT 1810 .
les éloges que mérite le Traité d'Architecture rurale de
M. de Perthuis , nous pourrions le critiquer sous quel-
, ques rapports .
Nous n'avons rien à dire ni sur le plan de l'ouvrage ,
ni sur son exécution ; il est bien conçu ; méthodique ,
écrit d'un style convenable au sujet et très- correct ; les
planches en sont très -bien gravées sur les dessins de
l'auteur mais nous avons d'abord à lui reprocher quelques
omissions importantes , telles que les pressoirs et
les moulins qui sont aussi des constructions agricoles ;
nous aurions aussi désiré trouver un peu plus de détails
sur les charpentes modernes , dans lesquelles il n'entre
presque plus de bois de fortes dimensions ; sur les tarrières
, avec lesquelles on parvient à découvrir les sources
cachées , et qui peuvent servir encore à trouver des
bancs de marne , de houille , d'engrais , etc .; sur la
pratique des irrigations , qui est renvoyée au Nouveau
Cours complet d'Agriculture théorique et pratique , et
enfin sur les travaux de desséchement .
Nous soumettons d'ailleurs ces observations au jugement
de M. de Perthuis ; et même nous ne les émettons
qu'avec réserve , parce qu'il est possible qu'il ait aperçu
lui-même les omissions , et qu'il ait eu de fort bonnes
raisons pour les faire , comme , par exemple , la crainte
de rendre son ouvrage trop long , et par suite trop cher
pour être à la portée des facultés du plus grand nombre
des propriétaires .
OLIVIER , membre de l'Institut.
LITTÉRATURE ET BEAUX-ARTS.
L'INCREDULITE , poëme ; par ALEXANDRE SOUMET , audi
teur au conseil -d'état . Dédié à S. A. I. et R. MADAME ,
mère de S. M. l'Empereur et Roi , protectrice des
soeurs de la Charité. Seconde édition .
Prends garde que la lumière qui est en toi
» ne soit que ténèbres . » S. Luc.
A Paris , chez Michaud frères , imprimeurs-libraires
rue des Bons -Enfans , n° 34 ( 1 ) .
Il est encore assez commun de faire mal les vers : il
n'est plus assez rare de les bien faire . On est vraiment
effrayé du nombre de gens qui aujourd'hui savent rimer
élégamment des idées rebattues et des images surannées .
Comment se pourrait-il qu'il en fût autrement ? Tous les
mots de la langue se présentent à la mémoire accompagués
de leur épithète obligée ; on a provision faite d'hémistiches
sur tous les sujets , et maintenant le premier
soin d'un poëte , comme sa plus grande peine , doit être ,
non pas de rendre sa pensée , mais d'éviter la rencontre
des formes sous lesquelles cette même pensée a élé
rendue cent fois avant lui . Vainement aspirerait-il aux
honneurs de l'originalité en cherchant des combinaisons
nouvelles on a épuisé toutes celles : dont les élémens de
(1 ) Dans le No.470 du Mercure , il a déjà été rendu compte du
poëme de l'Incrédulité . Deux de nos collaborateurs , par un malentendu
inutile à expliquer , s'étaient occupés en même-tems de cet
objet . L'auteur de l'article que nous insérons aujourd'hui , l'ayant
envisagé sous un autre point de vue , et ayant donné à son opinion
des développemens différens , nous n'avons pas cru devoir lui de
mander le sacrifice de son travail. Le poëme , d'ailleurs , a fait assez
de sensation et est assez digne de son succès pour qu'il soit permis da
l'examiner une seconde fois , sur-tout lorsque ce n'est pas tout-à- fait
sous le même rapport. (Note des Rédacteurs. )
340 MERCURE DE FRANCE ,
notre versification étaient susceptibles ; on a même
violé toutes les règles pour enchérir sur les effets déjà
produits , et désormais la témérité semble n'avoir plus
rien à faire pour éblouir l'ignorance et scandaliser le
bon goût. Les enjambemens jadis vicieux , les fausses
césures , toutes les coupes les plus audacieuses ne sont
plus que des artifices vulgaires , tellement profanés par
les rimeurs médiocres que les véritables poëtes n'oseront
bientôt plus les employer , lors même qu'ils le pourront
faire avec le moins de scrupule et le plus de bonheur.
Le plus habile , le plus brillant versificateur de nos jours
a peut- être à se reprocher d'avoir un peu trop forcé les
moyens de son art , et sur-tout d'en avoir prodigué les
effets . Il en est puni : des grimauds de son école l'ont
imité en ce point avec une facilité et un succès qui n'ont
pas laissé de décréditer un peu les secrets de son savant
mécanisme ( 2 ) . Sans doute les inépuisables richesses de
son imagination , et sur-tout de son esprit , établissent entre
lui et la plupart de ses disciples une différence prodigieuse
; mais ( le croirait- on ? ) cette différence n'est pas
sentie par tout le monde : l'oripeau exactement travaillé
comme l'or et le stras aussi bien monté que le diamant
abuseront toujours les yeux de la multitude . Il serait certainement
à souhaiter qu'on en pût revenir au système
de versification plus simple , moins tourmenté de Boi-
(2) M. Delille voulant rendre la belle coupe de ce vers des Géorgiques
:
Per gentes humilis stravit pavor. Illeflagranti , etc.
traduisit :
L'univers ébranlé s'épouvante . Le Dieu , etc.
Et il crut devoir faire une note tout exprès pour s'excuser de cette
hardiesse jusque -là peut- être sans exemple . « Pour peu , dit- il , qu'on
> soit sensible à la belle poésie , on sent l'effet de cette cadence sus-
» pendue ; j'ai osé passer , pour la rendre , sur la règle de l'hémis-
» tiche : je crois que c'est dans ces occasions que les licences sont
permises. Nous somines bien loin du tems où un grand poëte
demandait pardon d'avoir transgressé la règle de l'hémistiche pour
mieux imiter Virgile . Aujourd'hui le plus mince versificateur la
viole sans cesse et sans nécessité.
AOUT 1810 .
341
leau , des deux Racine et de J.-B. Rousseau . A ce point
de hardiesse et d'exagération banale où nous sommes
arrivés , ce serait peut-être le meilleur moyen d'être
réellement énergique , pittoresqu et original . Mais qui
voudra , qui pourra jamais en donner le premier l'exemple
? Il faudrait avoir , dans l'esprit et dans l'ame , un
bien riche fonds de véritable poésie , pour oser fouler
aux pieds les faux brillans et les vains prestiges de la versification
moderne . Si beaucoup de nos soi -disant poëtes
étaient forcés de renoncer au charlatanisme de cet art
nouveau qu'ils ont appelé du nom de facture , le vide ,
la stérilité et le décousu de leur esprit paraîtraient bien
honteusement à découvert .
Sans contredit , M. Alexandre Soumet est du petit
nombre de ceux dont le talent réel pourrait dédaigner
ces moyens factices et outrés . Sa poésie a naturellement
de l'élévation , de la noblesse et de la force . Pourquoi
faut- il qu'il l'ait quelquefois défigurée par l'affectation
des formes neuves , et , ce qui est pis encore , par l'inutile
transgression des anciennes règles ? Mais il n'est pas
tems encore d'examiner sa versification : son sujet est
ce qui doit nous occuper d'abord . C'est une chose bien
importante que le choix d'un sujet , et c'est de quoi l'on
paraît s'inquiéter le moins aujourd'hui . On ne veut pas
songer qu'il ne peut exister un véritablement beau poëme
sans un sujet heureusement choisi ; que de là dépendent
l'intérêt et partant le succès universel et durable de l'ouvrage
, et que le plus admirable talent , s'exerçant sur
une matière ingrate , n'a jamais réussi qu'à se faire plaindre
de l'avoir traitée . De beaux vers charment jusqu'au
bout celui qui les fait ; mais ils n'amusent pas longtems
celui qui les lit , lorsque la machine poétique ne
recèle pas , pour ainsi dire , une ame qui , répandue dans
toutes ses parties , y porte , y distribue la vie , la chaleur
et le mouvement.
Mens agitat molem et magno se corpore miscet .
L'Incrédulité est un sujet qui peut fournir sans doute
à de brillantes tirades , mais dont il me semble bien dif-
Eicile de faire tout un poëme qu'on lise avec plaisir,
343
MERCURE DE FRANCE ,
L'exemple du passé n'est pas propre à rassurer sur lé
présent : il faudrait que les matières théologiques eus→
sent acquis nouvellement un charme qu'elles n'ont ja~
mais eu , pour qu'on pût espérer , en les traitant , un
succès qu'avec des talens inégaux , mais toujours distingués
, n'ont pu obtenir le cardinal de Polignac , Racine
le fils et le cardinal de Bernis . Le premier a fait estimer
sa latinité pure et élégante ; mais qui pourrait être doué
d'assez de patience pour lire les neuf mortels livres de
l'Anti-Lucrèce ? La Religion vengée de Bernis est une
expiation très-édifiante des vers galans qu'il avait autrefois
composés pour Mme de Pompadour ; mais on a
oublié la pénitence du poëte pour ne se souvenir que de
ses péchés . Racine le fils , dans son poëme de la Religion ,
n'a pas paru indigne du grand nom qu'il portait ; les
amateurs de vers ont retenu et citent encore quelques
beaux passages de son poëme ; mais tout le reste est
négligé, et n'a plus même l'honneur de charmer les
débris du jansénisme . Quel danger de venir après de
tels hommes dont les ouvrages n'ont eu qu'une telle
fortune ! M. Soumet s'est ménagé sur eux un avantage
incontestable , celui d'être infiniment plus court : trois
chants de modeste étendue composent tout son poëme ;
mais aussi ils sont loin de contenir tout son sujet , et tel
est l'inconvénient de sa position , que ceux-là mêmes
dont les dégoûts l'accuseront d'en avoir trop dit , seront
fondés à lui reprocher d'en avoir dit trop peu . Bernis ,
dont le poëme est , comme le sien , expressément dirigé
contre l'incrédulité , attaque successivement et en autant
de chants l'orgueil , l'idolatrie , l'athéïsme , le matérialisme
d'Epicure , le spinosisme , le déisme , le pyrrhonisme
, l'hérésie , et enfin la corruption de l'esprit et des
moeurs . Voilà du moins ce qui s'appelle employer toute
sa matière et l'employer avec méthode . A la vérité , cela
ressemble à un traité bien plus qu'à un poëme ; mais il
y a un danger plus grand , c'est de faire un ouvrage qui
ne soit proprement ni un poëme , ni un traité .
La pensée qui domine dans le poëme de M. Soumet,
c'est que l'incrédulité a été la principale cause de la
révolution . Il est permis de croire que l'esprit d'indépendance
AOUT 1810 . 343
pendance politique y a contribué bien davantage . Avant
de songer à détruire la religion , on a sapé l'autorité ,
et parmi ceux qui ont porté à celle- ci les premiers et les
plus rudes coups , on a pu distinguer plusieurs hommes
fort religieux , de même qu'on a compté beaucoup d'in
crédules parmi ceux qui la défendaient. Les autels ont
été profanés et détruits assez long-tems après que te
trône eut été renversé . Je ne puis penser que ce soit en
haine de la messe et des prêtres qu'on a pris la Bastille
c'était par une aversion plus ou moins juste , plus ou
moins sincère pour les abus d'un gouvernement qui
n'avait plus la force de corriger ces abus , ni celle de
réprimer les mécontentemens qu'ils excitaient. Il est
bien vrai que dans la suite de la révolution , il s'est
mêlé beaucoup de fureurs sacriléges aux atrocités politiques
; mais ce n'était point sans doute pour satisfaire
cette rage impie qu'on avait établi l'anarchie à
la place du pouvoir. Il est bien vrai encore que dans
le cours du siècle qui fut terminé par la révolution ,
la licence en matière d'opinions religieuses marcha de
front avec celle qui insultait aux institutions civiles ;
mais encore une fois ce fut celle- ci qui éclata la première
, non plus seulement en discours et en écrits ,
mais en actions violentes et coupables , parce qu'elle ne
pouvait secouer autrement le joug d'un gouvernement
qu'elle haïssait. Quant à l'impiété , elle se contentait à
moins ; il suffisait aux incrédules de ne point aller à
l'église et de médire de la religion ; or c'est ce qu'ils
avaient toujours et pleinement le pouvoir de faire : plusieurs
même pensaient , avec Voltaire , qu'il fallait
laisser subsister le christianisme , seulement pour qu'il y
eût quelque mérite et quelque sel à s'en moquer , et
qu'enfin , en impiété comme en théologie , il n'y avait
point de salut hors de l'église . M. Soumet , qui me paraît
avoir tort dans le cas particulier , se trompe encore
davantage lorsqu'il généralise son observation , et impute
toutes les révolutions au relâchement des principes religieux
. Les Anglais du tems de Cromwel n'étaient certainement
pas des esprits-forts , et Cromwel lui -même
était un puritain rigide .
Y
DE
5.
er
344
MERCURE DE FRANCE ,
M. Soumet , après avoir retracé dans son premier
chant les crimes et les maux de la révolution selon lui
causés par l'incrédulité , combat dans le second les principes
irréligieux , et dans le troisième célèbre l'établissement
, les bienfaits et les pompes du christianisme .
Cette division lui paraît simple et naturelle. Je ne la blàmerai
point , je ferai seulement remarquer que ce n'est
point une division nécessaire , ni seulement préférable ,
et que chacun de ses trois chants pouvait presque sans
inconvénient se trouver à la place des deux autres . Qui
empêchait le poëte , par exemple , de vanter d'abord les
merveilles , les bienfaits et les beautés du christianisme ,
de combattre ensuite l'incrédulité qui veut le renverser ,
et de finir par retracer les maux qu'elle entraîne à sa
suite ?
Le sujet du poëme se renferme presque entiérement
dans le second chant où l'auteur , renversant les raisonnemens
des incrédules , établit les deux vérités
fondamentales de toute religion , l'existence de Dieu et
l'immortalité de l'ame . Ce chant est , à mon sens , le
plus faible des trois . Les deux autres consistent en récits
et en descriptions où le talent du versificateur avait seul
à se montrer ; mais dans celui-ci il fallait la science du
docteur et l'habileté du dialecticien . Je sais qu'un poëte
n'a pas la prétention de réfuter en règle les argumens
des incrédules ; je sais encore que ceux- ci ne songeront
jamais à se prévaloir du peu de solidité des raisonnemens
qu'un poëte échafaude contr'eux , et qu'ainsi la foi
ne périclite point pour être défendue faiblement dans
des vers : mais enfin il faut s'élever à la hauteur du sujet
qu'on a choisi , et rien n'excuse de rester au - dessous ,
puisque rien n'obligeait à le traiter .
Les preuves les plus poétiques et peut-être même les
plus solides de l'existence d'un Dieu se tirent de l'ordonnance
merveilleuse de l'univers , de cet art infini qui
éclate dans les plus petits comme dans les plus grands
ouvrages de la création . Racine le fils a supérieurement
tiré parti de ce genre de preuves ; à la suite de ce poëte ,
M. Soumet paraphrase le coeli enarrant gloriam Dei , et
descendant des cieux sur la terre , nous fait admirer
AOUT 1810 . 345
l'éternel ouvrier jusque dans ses moindres productions .
Le choix des détails était embarrassant ; Racine le fils
s'était emparé des plus heureux , et entr'autres phénomènes
terrestres et journaliers , il avait peint en admirables
vers les cornes du limaçon et les métamorphoses
de la chenille . M. Soumet donnant carrière à sa brillante
facilité pour tourner les vers descriptifs , nous fait passer
en revue la pomme , la cerise , le blé , le raisin , la pêche ,
et le melon rampant , vêtu d'un réseau d'or. Je n'ai pas
besoin de faire remarquer que la description de ces végétaux
auxquels on en pouvait substituer mille autres ,
contraste beaucoup moins heureusement avec celle des
corps célestes , que la peinture de ces merveilles animées
que Racine le fils nous fait admirer , comme il le dit luimême
, jusque dans la fange où rampent les insectes .
Vient ensuite un morceau sur les fleurs et leurs amours ,
lequel ressemble fort à une pièce de porte-feuille où le
poëte aurait voulu jouter contre ceux qui avant lui ont
traité cette gracieuse matière . C'est un sujet d'admiration
et de beaux vers que le phénomène de la fécondation
des fleurs ; mais ce n'est pas de quoi terrasser le
matérialisme , qui ne se croit point embarrassé d'expliquer
, sans le secours d'un premier moteur et d'un artisan
suprême , la marche régulière des astres , ainsi que le
prodige de la matière animée et rendue intelligente .
D'après cela , il ne fallait peut- être pas étendre si complaisamment
cette riante peinture , et y consacrer quarante
vers d'un chant où tant d'autres objets plus importans
réclamaient une place . Racine le fils a mieux connu
l'art de resserrer les détails , sans tomber dans l'excès de
la précision et de la sécheresse . M. Soumet , après avoir
prouvé Dieu par l'ordre qui existe dans l'univers , le
désordre qui y régnerait sans lui , et enfin par ce qu'on
appelle le consensus omnium , l'acquiescement de tous
les peuples à la croyance d'un Etre suprême , apostrophe
Pathée , et lui dit :
N'es- tu pas satisfait ? Te faut -il des miracles ?
Et de là il prend à témoin le soleil
Qui jadis de son char enflammé
Enchaîna dans les cieux le vol accoutumé.
Y a
346 MERCURE DE FRANCE ,
Il y a peu d'adresse , ce me semble , à citer aux incrédules
le miracle du soleil arrêté dans sa course par
Josué. Les tribunaux de la foi ont depuis long- tems
permis à tout le monde de croire avec Galilée que le
soleil est fixe , et que par conséquent il n'a jamais pu
être arrêté. Il est juste d'observer que ce petit tort du
poëte moderne lui est commun avec Racine le fils qui ,
employant aussi cet argument des miracles de l'ancien
et du nouveau Testament , si faible contre ceux qui ne
veulent pas reconnaître la main d'un Dieu dans l'ordre
naturel des choses , s'avise aussi de citer-
L'astre pompeux des jours arrêté dans sa course .
Mais où Racine , en général , a un avantage immense
sur son jeune émule , c'est dans l'allégation des preuves
métaphysiques , scit de l'existence de Dieu , soit de l'immortalité
de l'ame . Il enchaîne dans ses vers les argumentations
terrassantes de Pascal et les sublimes inductions
de Bossuet ; il combat pied à pied , avec le raisonnement
, avec les faits et avec le sentiment , l'incrédulité
dogmatique de Spinosa , le scepticisme de Montaigne et
de Bayle , et jusqu'à l'optimisme de Pope . M. Soumet ,
au contraire , ne fait qu'effleurer cette grave matière :
deux ou trois lieux communs sur l'essor audacieux de
la pensée , la longue durée des ouvrages qui en émanent
, et ce vague désir d'immortalité que nous éprouvons
, voilà tout ce qu'il substitue aux discussions mo
rales et théologiques de Racine le fils , qui d'ailleurs lui
a fourni le petit nombre de moyens dont il fait usage.
C'est ici le lieu de le dire à l'exception du premier
chant où sont retracées les horreurs de notre révolution ,
le fond tout entier du poëme de l'Incrédulité se retrouve
dans le poëme de la Religion ; M. Soumet sait bien que
je pourrais prouver cette assertion de vers en vers , pres-,
que jusqu'au dernier de son ouvrage . Je ne l'accuse pas
pour cela de plagiat ; la matière des deux poëmes est
essentiellement la même ; elle se compose d'un nombre
de raisonnemens et de pensées auquel il serait à-la-fois
difficile et imprudent d'ajouter . , M. Soumet a pris le
parti contraire ,, et c'est ce qu'il a retranché de son sujet
AOUT 1810 . 347
qui marque le plus la différence de son ouvrage à ceux
de ses devanciers . Quant à la forme , elle lui appartient
exclusivement , et c'est un mérite peu commun que
d'avoir su exprimer d'une autre manière , et avec un
succès souvent égal , des idées déjà mises en fort beaux
vers par Racine le fils . Je me plais même à reconnaître
que ce grand versificateur a été quelquefois surpassé
par M. Soumet , notamment dans l'histoire du christianisme
. Racine , en parlant des apôtres , n'a pas un vers
aussi simplement beau que celui- ci :
Leur pieuse ignorance éclaire les humains .
Mais il reprend sa supériorité , lorsque célébrant le
tranquille héroïsme des martyrs , et traduisant un mot
fameux de Pascal , il dit :
C'est en mourant pour lui ( J. C. ) qu'ils lui rendent hommage ;
Ils sont tous égorgés , voilà leur témoignage .
-L'histoire de l'établissement du christianisme qui commence
le troisième chant , est suivie d'un morceau sur
les sacremens , après lequel se trouve un autre morceau
sur les trois vertus théologales que le poëte a person
nifiées , et dont il a fait des anges . L'ange de l'Espé
rance me semble peint de couleurs plus brillantes que
justes , plus poétiques qu'orthodoxes . Ceux qui osent
mettre en vers ou en prose poétique ,
De la foi du chrétien les mystères terribles
courent souvent le risque de porter atteinte à l'inflexible
exactitude du dogme , et d'être durement désavoués par
les ministres mèmes de la religion qu'ils veulent célé
brer . Ce n'est pas le tout , pour éviter d'ètre mis à l'index;
de témoigner un grand zèle pour la foi : il faut encore
que ce zèle soit selon la science . M. Soumet peint l'ange
de l'Espérance comme un gracieux enchanteur , dans les
traits de qui respire un charme séducteur , qui porte dans
ses mains un prisme aux cent couleurs , qui s'applique
en riant à tromper nos douleurs , qui nous fait boire à
longs traits dans une coupe magique , et enlace des fils
d'or au tissu de nos jours . Le poëte a peint évidemment
l'espérance mondaine , qui en effet nous charme , nous
348 MERCURE DE FRANCE ,
enchante , nous séduit et nous trompe , mais non pas l'espérance
chrétienne que le catéchisme définit ainsi :
« Vertu par laquelle on attend de Dieu avec confiance
>> le don de sa grace en cette vie et la béatitude en
>> l'autre . >>
C'est à M. de Châteaubriand que M. Soumet doit en
grande partie la matière de son dernier chant , et no-
"tamment de la fin où il traite de l'influence du christia
nisme sur la civilisation des peuples et sur la culture des
arts . Le poëte , dans sa préface , avoue sa dette envers
ce brillant prosateur ; c'est pour moi une raison de plus
d'être surpris qu'il n'ait pas avoué avec la même franchise
les obligations plus grandes encore qu'il a contractées
envers l'auteur du poëme de la Religion.
Avant de commencer l'examen des qualités et des
défauts de sa versification , je prendrai la liberté de relever
quelques passages où il me paraît avoir péché , soit
contre la justesse du raisonnement , soit contre l'exaetitude
des faits , soit enfin contre les règles de la langue
et du goût . Il se demande quel sinistre génie a préparé
le gouffre où devaient disparaître l'autel et s'abîmer nos
rois . Il répond :
Ce fut l'impiété . Cette hydre courroucée ,
Et par l'aigle de Meaux naguère terrassée , etc. 1
L'hydre terrassée par l'aigle de Meaux ne fut point
l'impiété , mais bien l'hérésie , ce qui est fort différent .
Bossuet eut à combattre , non point des incrédules qui
n'existaient pas ou n'osaient se montrer , mais des chrétiens
, adversaires de la présence réelle ou partisans de
l'amour pur. M. Soumet fait une sortie contre la métaphysique
; il ne veut pas que l'homme dispute à son être
Des secrets que bientôt il gémit de connaître ;
Il prétend qu'une partie de nos pensées , semblables à
ces fleurs que blessent les rayons du jour , doivent rester
couvertes d'un voile , et il traite de profane observateur
quiconque entreprend de soulever ce voile . Cet anathême
exprimé d'une manière si absolue , sent trop son
jeune poëte qui n'a point réfléchi , ne sait point réfléchir
et voudrait ériger son ignorance en sagesse , son impuisAOUT
1810 . 349
sance en circonspection . L'abus et le danger de la métaphysique
n'en doivent point faire proscrire l'usage ni
contester l'utilité ; cette science n'est pas plus téméraire
lorsqu'elle analyse les opérations de l'entendement , que
la théologie lorsqu'elle veut définir les attributs de Dieu
et expliquer la nature de l'ame ; enfin Locke et Mallebranche
, tous deux métaphysiciens profonds , ont été
tous deux hommes fort religieux .
Je doute que les personnes qui ont un peu étudié la
physique végétale trouvent une grande justesse dans
l'image d'un lierre qui se dessèche et périt pour avoir
entouré le tronc d'un arbuste vénéneux. Les poisons
qui attaquent l'organisation animale , sont innocens
pour toutes les autres substances . La poésie vit de fictions
et non pas d'erreurs : quand Lucrèce et Virgile
mettaient en vers une mauvaise physique , cette physique
était celle de leur siècle .
Je supprime ici quelques observations sur le style ,
déjà faites par le critique qui a parlé avant moi , dans ce
journal , du poëme de l'Incrédulité . Il a remarqué avec
raison que le poëte ne rend pas toujours clairement sa
pensée : il eût pu multiplier ses preuves ; celles qu'il a
fournies doivent suffire . L'obscurité de la phrase n'est
pas le seul tort de M. Soumet comme écrivain : l'impropriété
de l'expression est quelquefois poussée très -loin
dans son ouvrage . Pressé de finir , je n'en citerai pour
exemple que ce vers :
Téméraire , oses - tu déserter son pouvoir ?
Déserter le pouvoir de quelqu'un , pour méconnaître ce
pouvoir , y échapper , s'y soustraire , est une des plus
étranges locutions dont on se puisse aviser on croit y
sentir l'envie de s'exprimer autrement que tous les autres
, et l'on en est plus choqué que d'une faute de langue ,
parce qu'on pardonne plus volontiers à l'ignorance qu'à
la prétention . Il est toutefois inexcusable de ne pas connaître
la nature des termes qu'on emploie et de confondre
un adverbe avec une préposition ; ils sont pris l'un pour
l'autre dans ce vers :
Voltiger alentour de l'arbre paternel.
350 MERCURE DE FRANCE ,
Alentour avec un régime , au lieu d'autour , est la même
faute qu'auparavant pour avant , dedans pour dans ,
dessus pour sur , etc. L'auteur a convenablement employé
le mot alentour , lorsque , parlant de l'arbre de la
liberté, il a dit :
Le spectre de Brutus alentour se promène .
Mais qui pourrait approuver l'épithète extraordinaire
donnée à ce même arbre dans un autre vers ?
Fuyons la mort , fuyons cet arbre courroucé.
C'est une malheureuse imitation du beau vers de Virgile :
Heu !fuge crudeles terras, fuge littus avarum .
En général , les expressions forcées et les images faussement
grandes ou énergiques sont trop fréquentes dans
la poésie de M. Soumet . Veut- il exprimer , par exemple
, l'éclat et la durée du grand renom d'Homère , il dit :
Tous les siècles , courbés sous la gloire d'Homère ,
Pässent en saluant le monument fameux
Que ce mâle génie édifia pour eux ,
Pourquoi les siècles seraient- ils courbés sous la gloire
d'Homère comme sous un fardeau ? Ne suffirait- il pas
qu'ils fussent inclinés , prosternés devant elle ?
L'effroi d'un avenir est donc l'arme sublime
Qui brise de nos sens le sceptre illégitime .
De ses ailes d'airain le vent de la colère
Ebranle , en mugissant , la reine des cités .
Il suffit de transcrire de telles images , pour faire sentir
l'incohérence ou le mauvais choix des circonstances ,
L'airain est assurément ce qu'il y a de moins propre à
faire des ailes : la poésie , dans ses créations les plus fantastiques
, doit toujours , en quelque sorte , respecter les
lois de la matière , ou bien elle engendrera des êtres sans
vraisemblance . Déshériter la vie de ses illusions , déshériter
la terre de l'espoir du ciel , déshériter l'homme de
son indépendance , la voix immense des élémen s et la
grande voix du siècle appartiennent évidemment à la
AOUT 1810 . 351
nouvelle langue prosaïco - poétique , sorte de jargon vague
et bizarre qu'on voudrait substituer à la langue nette
et judicieuse de nos grands maîtres .
Varier les coupes de la versification n'était certainement
pas un art ignoré de ces beaux génies ; mais cet
art , ils ne l'exerçaient point aux dépens des règles . Ils
plaçaient toujours dans le premier hémistiche ces césures
pittoresques qui n'ont rien de commun avec le repos au
sixième pied , et qui ne dispensent point de l'observer ;
chez eux , le dernier hémistiche est toujours d'une seule
teneur ; toujours il est terminé par une de ces pauses que
la ponctuation marque , ou que le débit seulement fait
sentir. Enfreindre cette loi , c'est attaquer par sa base
notre système de versification , où la rime jointe au
nombre de pieds remplace la prosodie métrique des
anciens il est clair que si le sens part de la moitié du
second hémistiche et en franchit la fin sans s'arrêter ,
pour aller se reposer seulement au milieu ou à la fin du
vers suivant , ni la rime , ni le nombre de pieds ne sont
sensibles pour l'oreille ; ce n'est plus que de la prose où
se rencontrent des consonnances désagréables . Ce qu'à
son brillant début dans la carrière poétique , M. Delille
s'excusa d'avoir fait une seule fois dans un long poëme ,
nos jeunes versificateurs le font sans scrupule et sans
apologie à chaque page de leurs vers . S'ils ont à parler
d'une chose qui s'élève ou s'abaisse , ou s'étend ou se
prolonge , ils ne manquent pas , afin de rendre la durée
et la continuité de ce mouvement quelconque , de franchir
l'hémistiche , et d'en transporter le repos au huitième
ou neuvième pied . M. Soumet a fidélement observé
cette loi nouvelle . Je vois dans son premier chant seu
lement :
Libre enfin d'ennemis , se lève , et son espoir , etc.
Sous un ciel ténébreux il s'élève ... Sa tête , etc.
Ses plus chers favoris s'éloignent ... La pensée , etc.
Il rugit , il menace , il s'ouvre .... Dans ses flancs , etc.
Je sauverai ma mère , a dit Laure. A ces mots , etc.
L'été d'un pied brûlant les disperse . L'automne , etc.
Cette infraction de la règle de l'hémistiche produit
352 MERCURE DE FRANCE ,
dans un autre vers un effet singulier ; elle en rend le
sens équivoque et presque douteux . Il s'agit de la pensée
qui , renonçant à s'élancerjusqu'aux cieux et préférant
se traîner sans guide dans le dédale obscur de notre entendement
, c'est-à-dire , sacrifiant l'imagination à la métaphysique
,
Dans un livre voilé long-tems s'obstine à lire .
S'obstine-t-elle à lire dans un livre voilé long-tems ? ou
bien s'obstine- t - elle long-tems à lire dans un livre voilé ?
Ce dernier sens serait peu raisonnable ; mais si c'est le
premier qu'on doit adopter , le vers est bien gratuitement
fautif.
Voilà des observations nombreuses et sévères , sans
doute . Sont-elles fondées ? c'est à l'auteur lui-même que
je veux m'en rapporter. Je dirai avec plus de confiance.
et de satisfaction sur-tout , que si les beautés du poëme
n'en effacent point les défauts , du moins elles les balancent
, qu'il y a nombre de morceaux d'un éclat vif et
solide , et que M. Soumet me paraît appelé aux plus
brillans succès dans la carrière de la haute poésie . Le
critique qui m'a prévenu a cité beaucoup de beaux vers
dont je comptais moi-même faire usage ; c'est un plaisir
qu'il m'a enlevé . Le poëme m'offrirait encore d'amples
moyens de dédommagement , mais l'espace me manque ,
et , à mon regret , je ne ferai qu'indiquer comme morceaux
pleins d'un rare mérite , le début du troisième
chant et tout le passage sur les douceurs de la vie cẻ-
nobitique pour les femmes , passage où se trouvent ces
vers d'un sentiment si vrai et d'une expression si heureuse
:
Votre simple avenir n'avait point de secrets ;
Rien ne changeait pour vous : dans vos cloîtres muets ,
Le tems avait perdu le pouvoir de surprendre ,
Jamais son vol bruyant ne s'y faisait entendre .
AUGER .
AOUT 1810 . 353
LE SACRIFICE D'ABRAHAM.
-
A Genève , de l'imprimerie
des successeurs Bonnant.
CET ouvrage est consacré à la gloire de ce patriarche
célèbre , le modèle et le père des croyans . Et quel acte
en effet , de courage et de foi , que de s'armer , à la
voix de Dieu , d'un poignard sacré pour immoler son
propre fils ! Quand l'oracle des Grecs , le grand - prêtre
Calchas , demande , au nom du Ciel , le sang d'Iphigénie
, ce n'est pas , du moins , Agamemnon qui se
charge du sacrifice ; ses yeux se couvrent d'un nuage
épais ; son coeur se serre et frémit , lorsque le couteau du
sacrificateur s'élève sur le sein palpitant de sa fille . Abraham
, plus rempli de force et de dévouement , obéit sans
se plaindre , lie , de ses propres mains , la victime sur
l'autel , et si Dieu n'est plus miséricordieux que lui , c'en
est fait de son fils unique .
Ce prodige d'obéissance est grand sans doute , mais il
faut être bien sûr que c'est du ciel qu'on tient sa mission ,
pour se soumettre à des ordres si rigoureux . Ces vertus
appartiennent à un ordre de choses qu'il ne nous est plus
donné de connaître . L'Eternel a dédaigné depuis long-tems
le séjour que nous habitons ; il n'est pas aujourd'hui un
seul sentier où l'on puisse se flatter de retrouver la trace
de ses pas , un seul homme qu'il veuille honorer de ses
sublimes entretiens ; il faut donc nous contenter d'admirer
dans l'éloignement des siècles ce qu'il n'est plus en
notre pouvoir d'imiter dans nos jours de misère et de
décadence .
C'est le but que s'est proposé M. Mallet , de Genève ,
auteur de l'ouvrage que nous annonçons . Plein d'admiration
pour les vertus héroïques d'Abraham , plein d'un
tendre respect pour la touchante simplicité des moeurs
patriarchales , il a voulu les chanter dans un poëme.
Mais ce poëme n'est pas revêtu de tous les ornemens
dont il était susceptible ; les muses ne l'ont point paré
du charme de la versification ; c'est l'humble prose cherchant
à s'élever aux honneurs de la poésie .
354
MERCURE DE FRANCE ,
Le goût , l'art et les règles sévères du beau admettentils
les poëmes en prose ? C'est une question proposée ,
examinée , discutée depuis long-tems , et dont la solution
est encore attendue . Fier de l'art d'enchaîner des
syllabes harmonieuses , le versificateur dira qu'il n'existe
pas de poëme sans césure et sans rime , et qu'un poëme
ne saurait être qu'un ouvrage en vers ; vous lui opposerez
en vain l'immortel Télémaque ; il vous répondra
qu'un seul exemple ne prouve rien ; que Fénélon luimême
n'osa jamais décorer son ouvrage du titre de poëme ;
qu'un poëme en prose est une production monstrueuse
dont les élémens se choquent et se contrarient , et que ,
dans les termes mêmes , la prose est l'opposé de la poésie.
Mais d'autres prétendront qu'il y a souvent plus de
poésie dans la prose des Fénélon , des Buffon , des Bernardin
de St. -Pierre , que dans mille autres productions
qu'on décore du titre de poëmes . Ils vous citeront la
traduction en prose de la Jérusalem délivrée , et soutiendront
qu'on y retrouve cent fois plus le génie du Tasse
que dans toutes les traductions en vers ; ils en conclueront
qu'on peut faire de la poésie en prose , puisqu'on
peut faire de la prose en vers .
Examinons si ce procès littéraire est susceptible de
conciliation , si la sévérité de l'art ne permet pas d'accommoder
les parties .
Il faut d'abord établir un principe , c'est que la parole
n'est que l'image de la pensée ; c'est un signe convenu
pour faire communiquer ensemble nos intelligences mutuelles
. Plus une langue est propre à exprimer tous les
mouvemens , toutes les nuances , toutes les couleurs de
nos pensées et de nos affections , plus elle est abondante
et riche : mais si au mérite de mettre nos ames en communication
, elle joint encore celui de charmer l'oreille ,
si elle parvient à unir les jouissances de l'imagination
à celles de l'esprit , alors elle arrive au plus haut degré
qu'il lui soit permis d'atteindre. Je vois en elle la fille
de l'harmonie , la mère de l'éloquence et de la poésie.
C'est une chose reconnue , que le principe de la poé
sie est dans l'ame . Si je suis plus vivement ému , plus
vivement frappé qu'à l'ordinaire , il faut que mon lanAOUT
181ıb . 355
gage réponde à ma situation , qu'il s'anime , s'élève , se
colore des nuances de ma pensée . Il prend alors une
forme et un aspect différent ; il se pare de richesses et
d'ornemens inusités . La poésie existe chez tous les peuples
, parmi les nations barbares comme parmi les nations
civilisées . Je suppose maintenant qu'un peuple n'ait
point encore inventé l'art de mesurer les syllabes , de
distinguer à l'oreille les intervalles et les tems que par-`
court le son en formant les mots ; qu'il n'ait point encore
l'idée d'un vers ; s'en suivra - t - il , si d'ailleurs son langage
est riche en expressions figurées , s'il rend bien ces
exaltations de l'ame qui constituent la poésie , s'en suivra-
t- il , parce qu'il est privé de la versification , qu'il
soit , en même tems , privé de toute poésie ? Ne pourrat-
il pas établir une juste et solide distinction entre la
versification et la poésie ; vous soutenir que l'une n'est
qu'un moyen mécanique , un arrangement matériel et
factice qui peut n'avoir rien de commun avec la poésie ?
ne sera-t-il pas autorisé à vous citer vos scènes de comé
dies écrites en vers , et conçues en prose ? N'aura-t-il
pas la liberté de nous rappeler cette belle prière du philosophe
Cléanthe , dont l'expression est si poétique , le
style si animé , quoiqu'elle soit en prose ? Ne sera-t-il
pas disposé à en conclure qu'il y a deux sortes de poésie ,
l'une en langage figuré sans versification , l'autre en
langage figuré et versifié ?
En reconnaissant néanmoins , avec la réserve , la modestie
convenable , que le langage figuré et versifié
l'emporte incontestablement sur le langage simplement
figuré , il s'ensuivra alors qu'il existe déux sortes de
poésie , l'une inférieure et sans versification , l'autre
supérieure , embellie du charme de la versification ,
semblables à deux pendules égales en mouvement , également
fidèles à indiquer les heures , mais dont l'une est
enrichie d'un carillon . M. de Laharpe qui , dans son
Cours de Littérature , a discuté cette question , ne s'éloigne
pas beaucoup de ces idées .
« Le poëme épique , dit-il , doit-il être écrit en vers ?
>> c'est une demande qui , ce me semble , ne peut guères
> intéresser que ceux qui n'en savent pas faire . Il est
1
356 MERCURE DE FRANCE,
» bien vrai qu'Aristote a dit que l'Iliade , mise en prose ,
» serait encore un poëme , parce qu'il reconnaît , indé-
» pendamment de la versification , cette invention d'une
» fable qui est de l'essence de l'épopée ; mais il semble
» que parmi les modernes , on ne peut guères séparer
>> la versification de la poésie , et quoique la France eût
» Télémaque , nous ne nous vantions pas , avant la Hen-
» riade , d'avoir un poëme épique à opposer au Tasse ,
» au Camoëns et à Milton . Sans vouloir prononcer rigou-
>> reusement sur cette question , on peut au moins assurer
» que celui qui traiterait l'épopée en prose avec imagi-
>> nation et intérêt , laisserait encore à désirer une partie
» essentielle à notre poésie , la beauté de la versification ,
et aurait par conséquent un mérite de moins . »>
Après cette digression je reviens au Sacrifice d'Abraham
, auquel je ne suis plus en peine de trouver un
nom. Ce poëme en prose est composé de quatre chants .
L'auteur décrit , dans le premier , le séjour d'Abraham ,
son bonheur sous le toit domestique , ses tendres sollicitudes
et celles de Sara pour le jeune Isaac , les vertus
de leur aimable héritier , les premiers feux qui s'allument
dans son coeur tendre et amoureux , l'apparition de trois
êtres célestes qui viennent partager le frugal repas et les
doux entretiens d'Abraham , la promesse qu'ils font à
leur hôte qu'Isaac sera le père d'un peuplé innombrable .
Le second chant est consacré à des hymnes de reconnaissance
adressés à Dieu par le saint patriarche et son
fils . L'Eternel apparaît dans un buisson enflammé , et
ordonne à Abraham de lui sacrifier son fils . Le père
infortuné , mais soumis et religieux , se dispose à obéir ,
tandis que Sara se livre aux plus douloureux gémissemens
. C'était l'anniversaire de la naissance d'Isaac ,
les bergers s'étaient réunis pour célébrer ce jour de fète ;
le jeune Hébreu reçoit leurs hommages avec une naïve
reconnaissance , bien éloigné de croire que les fleurs
dont on le couronne serviront bientôt à parer la victime
.
Au troisième chant Abraham s'achemine vers la montagne
où il doit offrir son douloureux sacrifice . Son fils
l'accompagne et déchire souvent son ame paternelle par
AOUT 1810 . 357
ses tendres et confians entretiens . Ils traversent des
plaines brûlantes ; ils arrivent épuisés de fatigue sur les
bords d'une onde paisible ; Abraham y descend pour
y réparer ses forces , un gouffre profond s'ouvre sous ses
pieds ; son fils , ce fils qu'il va immoler , aperçoit le
danger qu'il court , se précipite dans le gouffre et lui
sauve la vie ; quelle douloureuse situation pour un père !
La nuit arrivée , ils se retirent chez ce patriarche si
célèbre par sa fortune , ses malheurs et sa résignation ,
chez Job , qu'ils trouvent étendu sur son lit de douleur .
Après avoir gémi sur son sort , ils continuent leur marche ,
et déjà ils approchaient de la montagne fatale , lorsqu'une
jeune vierge , d'une beauté ravissante , accourt au devant
et les invite à se désaltérer dans l'urne qu'elle vient de
remplir à la fontaine . C'était Rebecca , fille de Béthuel .
Isaac ne peut la voir sans être ému , jamais son coeur
n'avait éprouvé un trouble aussi violent . Abraham s’en
aperçoit et gémit de nouveau. Cependant il accepte
l'hospitalité que lui offre le père de l'aimable Rebecca ,
et le premier objet qui frappe ses yeux est un vieillard
vénérable qu'on prendrait pour le Tems , s'il avait sa faux'
à la main . C'était Sem , fils de Noë , le doyen du genre
humain , que cinq siècles n'avaient point encore enlevé
à la terre . Isaac le voit avec admiration et transport , et
se jetant à ses genoux , le conjure de lui raconter les
grandes merveilles dont il a été témoin , et sur-tout cette
mémorable catastrophe qui a enseveli le genre humain
presque tout entier . Le vieillard se rend à ses voeux , et
le silence règne pour l'entendre . Après son récit , Béthuel
et toute sa famille se livrent à la joie que leur inspire la
présence de leurs hôtes , et Sem charmé d'Isaac l'unit à
Rebecca ; mais hélas ! il faut partir , le Seigneur l'ordonne
, et Abraham ne sait point désobéir.
Sa marche vers la montagne du sacrifice , les préparatifs
de l'holocauste , les entretiens d'Isaac , les pénibles
aveux du père , la soumission du fils , la présence de
Dieu qui vient détourner le fer sacré , et le mariage
d'Isaac remplissent le quatrième chant , après lequel
l'auteur s'écrie :
" Italiam ! italiam ! imitateur de Magellan , que
358. MERCURE DE FRANCE ,
» Drake fasse comme lui le tour du monde ; moins
» hardi , après avoir erré sur les mers voisines , mon
» esquif touche enfin au port . Oui , que Châteaubriant ,
» dans son Eudore , donne un rival heureux à Télé-
>> maque ; pour moi , je serai content si Abel et Joseph
» ne dédaignent point de reconnaître un frère cadet dans
» mon Isaac . Heureux , quel que soit le succès de mon
>> ouvrage , heureux si j'ai su inspirer au lecteur l'amour
» des moeurs patriarchalés , et plus heureux encore si '
» dans les bosquets de Ferney qui retentirent trop long-
>> tems des sarcasmes impies de Voltaire contre une
>> religion divine , j'apprenais que toutes les sectes de
>> cette religion sainte se sont enfin réunies , et que
» tous les chrétiens de nos jours n'ont qu'un coeur et'
» qu'une ame , comme ceux de la primitive église ! »>
Ce voeu est fort louable , mais il est plus théologique
que poétique , et peut-être termine - t- il assez mal une
épopée . Ne convenait-il pas d'ailleurs de l'étendre aussi
à cette nation errante et malheureuse qui a bien plus de
droits que nous à la succession d'Abraham et d'Isaac ?
Il est facile de reconnaître , à l'analyse qu'on vient de
lire , que l'ouvrage de M. Mallet offre peu d'action et
d'intérêt ; que la marche en est lente et uniforme ; que
les incidens y jettent peu de mouvemens ; que les épisodes
étouffent l'action principale , et sont tous du même
genre et de la même couleur, Les moeurs patriarchales
sont peintes avec beaucoup de vérité et de naturel ,
quelquefois même avec une naïveté que des gens sévères
pourraient qualifier de puérile ; mais ces moeurs étant
toutes d'une teinte uniforme , l'auteur est réduit à nous présenter
sans cesse les mêmes images . Pour remédier au
défaut d'action , il a multiplié les entretiens , les discours ,
les hymnes , les prières ; et tout cela redouble encore
la monotonie . Il invoque , dans sa préface , Homère
comme un grand peintre de moeurs mais dans Homère
quelle variété d'images ! quelles richesses ! quel mouve
ment ! il ne s'arrête point sur les mêmes idées , il nous
séduit , nous attache , nous entraîne sans cesse par mille
sensations différentes . L'auteur du Sacrifice d'Abraham
nous laisse dans un calme paisible , dans une situation
uniforme ,
AOUT 1810 . 359
DE
1
uniforme , dans ce mouvement alternatif qui berce l'esprit
et finit souvent par l'endormir.
Ce n'est pas que son pinceau ne soit quelquefois suave
et gracieux , que son expression ne soit presque toujours
facile et coulante. Plusieurs de ses descriptions ont même
beaucoup de charme ; mais ce mérite ne suffit pas . Les
poëmes d'Abel et de Joseph sont conçus sur un autre plan ;
les situations y sont fortes , touchantes et dramatiques ; les
caractères variés ; des épisodes ingénieux s'y succèdent
sans se nuire , et raniment sans cesse l'action principale
qui en est le principe et le centre. Les moeurs patriarchales
y sont peintes aussi , mais avec une simplicité qui
n'a rien de trop naïf et que peuvent supporter nos moeurs
frivoles et dédaigneuses . M. Mallet n'a pas assez ménagé
notre délicatesse . Ne trouvera-t-on pas un peu trop ingénus
les détails suivans ? c'est un dialogue entre Abraham
et Sara au sujet d'Isaac .
- Ne l'ai-je pas nourri de mon lait , dit Sara ? Ne
» l'ai-je pas élevé sur mes genoux , répondit Abraham ?
combien de fois mes serviteurs ne m'ont-ils pas surpris
» jouant avec Isaac autour de ma tente , tandis que filant
» dans un coin , tu laissais échapper ton fuseau à force
» de rire à l'aspect de ce tableau charmant ! Combien de
» fois , tandis que ses mains enfantines se jouaient dans
» mes cheveux blancs , ne l'ai- je pas soulevé dans mes
» bras paternels pour lui faire voir un nid , ou pour le
faire atteindre à une cerise ! »
Ces détails minutieux touchent à la puérilité . Ils sont
vrais , mais si communs que ce n'était guères la peine
d'en tenir compte . Ailleurs l'auteur représente Sara
occupée des soins domestiques : « Pendant que la vigi-
>> lante Sara s'occupe dans sa tente des soins du ménage ,
» ou qu'elle visite un peuple d'oisons différens d'espèces ,
» de cris et de plumages , Abraham va l'attendre sous
» un palmier antique , tout occupé de la contemplation
» de Dieu et de la nature . »
Ne convenait- il pas d'ennoblir ce peuple d'oisons
tendre objet des soins de Sara , et puisque M. Mallet a
constamment eu recours aux périphrases quand il a voulu
parler de l'ame , ne pouvait- il pas user de la même rese
Z
360 MERCURE DE FRANCE ,
source en parlant des oisons ? J'aime beaucoup la peinture
des moeurs patriarchales , mais je crois que M. Mallet
les eût décrites tout aussi fidélement s'il eût substitué des
colombes à ses oisons . Il s'est formé parmi nous une
école de novateurs qui prétendent établir le système de
l'égalité dans la littérature et donner des titres de noblesse
aux termes les plus populaires , aux expressions les plus
abjectes . C'est à nous de nous défendre de ces innovations
démocratiques et de soutenir courageusement
nos anciennes constitutions . SALGUES .
ELISA ET ALBERT .
ANECDOTE SUISSE . ( Suite et fin . )
PEU à peu la douce et sensible Elisa se remit , sa santé
se fortifia , et elle reprit cette paix de l'ame , qui dans un
tems ou dans un autre renaît toujours dans un coeur innocent.
Son genre de vie uniforme et retiré ne fournit aucun
événement pendant cinq années ; tout ce qui s'était passé
ne lui paraissait plus qu'un songe pénible , dont le nom
qu'elle portait lui retraçait seul la réalité . Son beau- père
qui s'attachait tous les jours plus à elle , désirant de lui
épargner même cette sensation douloureuse et voulant se
reposer lui-même , se décida à acquérir une belle terre
qu'il avait en vue dans le pays de Vaud , et sur les bords
délicieux du lac Léman ; il vint l'habiter avec sa belle -fille,
et il exigea qu'elle en prît le nom , comme c'était alors
Fusage dans ce pays. If obtint aisément de la bonne tante
Gertrude et de sa nièce Lucy Mesner , de venir vivre avec
eux. Elisa respirant un air nouveau
si doux et si pur
vivant à la campagne , entourée de tous ceux qu'elle aimait
et dont elle était aimée , ne voyant plus autour d'elle rien
qui lui retraçât ses malheurs , reprit une autre existence ;
sa santé se fortifia ; elle avait beaucoup grandi pendant les
cinq ans qui venaient de s'écouler ; à présent elle prit de
l'embonpoint , des couleurs ; le teint foncé de la petite
Américaine devint très -blanc et très -européen ; ses traits .
se formèrent , et leur expression fine et sensible était l'image
de son adorable caractère ; sa taille assez haute et proportionnée
, était souple et gracieuse , enfin il était impossible
AOUT 1810 . 361
me
de reconnaître dans la belle Mme de Lavigny la petite
Elisa rejetée par Albert . Elle était alors , et avec bien moins
d'art , beaucoup mieux que M™ de Valcé ; son esprit trèsorné
, et sans la moindre prétention , ajoutait toutson charme
à celui de sa figure . La singularité de sa destinée l'avait
portée à une disposition sérieuse et réfléchie , et l'avait
éloignée des plaisirs du monde ; elle était faite pour y
réussir , et dans son nouvel établissement , ses voisins sentirent
le prix du trésor qu'ils avaient acquis . Une de ses
Occupations les plus intéressantes , fut d'être , d'accordavec
sa tante , l'institutrice de sa jeune soeur ; Gertrude se
chargea du moral , Elisa de l'esprit et des talens ; et Lucy
devint aussi , par leurs soins réunis , un charmante jeune
fille. Cinq autres années se passèrent ainsi ; Elisa , ou
Me de Lavigni , comme on l'appelait alors , avait près de
vingt- six ans , Lucy en avait dix -huit , lorsqu'un parent
éloigné de M. Elman , établi à Marseille dans une position
très- brillante , vint lui faire une visite en parcourant la
Suisse . Dès qu'il ent vu Lucy Mesner , il ne désira plus'
voir antre chose , il lui offrit ses voeux et sa fortune . Fort
appuyé par son cousin , parElísa , par Me Gertrude , Lucy
devint Me Dercour . Son mari , impatient de la présenter à
sa famille , voulait retourner à Marseille ; il en coûtait à sá
jeune femme de se séparer de sa soeur , 'ils obtinrent facilement
qu'elle les accompagnât ; depuis long-tems elle avait
envie de voir la France méridionale , elle était bien aise
aussi de connaître la nouvelle famille de sa soeur chérie .
M. Elman approuva cette idée , il se portait assez bien pour
qu'elle pût le laisser sans crainte aux tendres soins de son
ancienne amie Gertrude . Le départ fut décidé . Elles furent
reçues dans la famille Dercour comme elles méritaient de
l'être ; ce fut à qui s'empresserait le plus de fêter la jeune
mariée et sa charmante soeur , que l'on croyait veuve , et
qui ne le démentait pas .
me
Un jour qu'elles étaient au spectacle , Elisa regardait la
foule des spectateurs avant l'ouverture de la toile , lorsqu'elle
aperçoit dans une loge vis-à-vis d'elle un homme qu'elle
croit reconnaître ; son coeur bat fortement ; elle dirige une
lorgnette sur cet objet , elle ne peut plus s'y tromper , c'est
lui , c'est Albert , c'est son époux ; ses traits sout trop bien
gravés dans son coeur pour s'y méprendre ; d'ailleurs il est
peu changé ; sa mélancolie , quand elle l'a connu , lui ôtait
son air de jeunesse ; il a quelques années de plus , mais
d'ailleurs il est exactement le même que lorsqu'elle lui
Z a2
362 MERCURE
DE FRANCE ,
―
donna sa main si tristement . On peut juger de l'excès de son
saisissement ; elle fut prête à se trouver mal , et se retirant
en arrière sous le prétexte de la chaleur , elle dit à sa soeur
la cause de la vive émotion qu'elle éprouvait , et lui demanda
si elle pourrait reconnaître Albert . Lucy regarda et le découvrit
à l'instant ; quoiqu'elle fût bien jeune quand il partit , elle
ne l'avait point oublié : c'est vraiment lui , dit-elle à sa soeur,
ne le regardons plus. Elles tinrent à voix basse un petit
conseil sur ce qu'il y avait à faire ; M. Dercour y fut admis ,
il connaissait la situation de sa belle-soeur , et par bonheur
il n'y avait encore qu'eux trois dans la loge . Crois-tu
dit Elisa , qu'il puisse nous reconnaître ? - Impossible ,
dit Lucy en riant ; rien , je m'en flatte , ne rappelle en moi la
petite fille à la bavette , qu'il n'a pas regardée , je crois , deux
fois en sa vie . Et toi , ma chère Lise , ( c'était le nom familier
qu'elle donnait toujours à sa soeur ) tu es absolument
méconnaissable ; tu es aussi grande que tu étais petite ,
aussi blanche que tu étais noire , aussi gaie que tu étais
triste : si bon papa revenait à la vie , je suis sûre qu'il ne te
reconnaîtrait pas . Eh bien ! chère Lucy , puisque rien
ne peut rappeler l'Elisa d'autrefois , que ce nom même ne
puisse le mettre sur la voie . Tu as l'habitude à -présent de
m'appeler Lise , je n'ai plus d'autre nom pendant mon
séjour ici ; Lise de Lavigni , entends-tu bien ? Et toi , chère
petite , puisque , te voilà une élégante Française , abandonne
aussi ton nom américain ; Lucy Mesner est actuellement
Mme Lucile Dercour. Pour vous , mon cher frère , je vous
prie d'être notre mercure ; trouvez une occasion de vous
lier avec Albert , qu'il soit introduit chez vous , et je me
charge du reste.
-
Rien n'est plus facile , répondit Dercour , nous sommes
parens , comme vous le savez ; il ne s'agit que de lui faire
décliner son nom , puisque personne n'est censé le connaître
, et je m'en empare à titre de cousin. Il fut le joindre
, se lia de conversation avec lui , et lui fit des offres
de service .
Je vous prends au mot , dit Albert , je vous prie de me
rendre celui de me dire le nom de ces deux charmantes
femmes dans la loge vis -à-vis de nous : là , cette grande et
belle personne , dont la tournure est si noble , la toilette
si simple et si élégante , à côté de cette jeune et jolie
personne .
Je suis heureux et fier de pouvoir vous les nommer ,
AOUT 1810 . 363
répondit Dercour ; l'une est ma femme , et l'autre est ma
soeur .
Albert le félicita de son bonheur , et le pria de le présenter
à ces dames ; je me nomme Elman , lui dit-il , suisse
de naissance , mais je suis établi depuis si long - tems en
Amérique , que je la regarde comme ma patrie . Des affaires
de commerce m'ont appelé à Marseille ; j'ai des lettres pour
plusieurs maisons de banque de cette ville ; je sais même
que j'y ai des parens que je n'ai jamais vus , et que je
chercherai . Mais en attendant je m'estimerai fort heureux ,
Monsieur , de cultiver votre connaissance .
Dercour souriait ; les parens dont vous parlez , Monsieur
, ne se nomment-ils point Dercour ? le lieu de votre
naissance n'est-il pas S - G*** ? Albert en convint ; Dercour
l'embrassa en l'appelant son cher cousin , l'amena
dans la loge de sa femme , et le présenta comme un parent
à qui il désirait de rendre le séjour de Marseille agréable .
Quoiqu'Elisa fût préparée à le voir , à lui parler , qu'elle
l'eût elle-même souhaité , elle n'en éprouva pas une émotion
moins vive , qui l'embellit encore au point qu'Albert
ne pouvait se lasser de la regarder , de l'admirer , et de
penser qu'il n'avait point encore rencontré de femme aussi
parfaite à son gré , et dont l'ensemble lui plût autant. Il
s'était mis dans l'esprit au premier moment que c'était elle
qui était Me Dercour , et la plus jeune , une petite soeur
non mariée . M. Dercour ayant au moins son âge , c'était
en effet plus naturel à penser; son erreur dura quelque tems
encore . Lorsqu'enfin le ton de la conversation et M. Dercour
l'eurent mis au fait , il n'aurait pu se rendre raison
à lui-même , du plaisir que lui faisait cette découverte ;
mais il fut enchanté que cette belle personne , qui lui plaisait
plus que l'autre , ne fût pas l'épouse du parent qui
l'accueillait avec tant d'honnêteté. Au bout de quelques
instans il éprouva un plaisir plus vif encore ; M. Dercour
ayant nommé madame de Lavigni , il lui demanda
si M. de Lavigni était au spectacle. Quand on lui eut dit
qu'il n'existait plus , il lui sembla qu'on lui apprenait la
meilleure des nouvelles, et que la belle veuve lui paraissait
encore plus intéressante , M. Dercour s'informa où il logeait
, l'invita à souper , et quitta un instant le spectacle .
Albert reconduisit les dames , et fut très-agréablement
surpris de trouver son domestique et ses effets chez son
cousin Dercour , qui lui déclara qu'il logerait chez lui pen364
MERCURE DE FRANCE ,
dant son séjour à Marseille ; Albert në se fit pas présser et
fit partie de la famille .
Elisa brûlait d'être seule , pour se livrer à son aise à la
foule de pensées que cette rencontre inattendue élevait dans
son esprit ; le tumulte de ses sentimens ne lui permettait
pas de distinguer si elle éprouvait de la tristesse ou de la
joie ; un certain effroi , qui n'était pas sans charme , remplissait
son coeur d'un trouble inoui ; elle sentit bientôt que
ce coeur reprenait sa première chaîne , ou plutôt qu'elle ne
s'était jamais rompue , car aucun autre homme n'avait
fait même une ombre de diversion : Albert était encore
ce qu'il avait toujours été , le seul homme au monde
pour elle . Elle avait trop de pénétration pour n'avoir pas
remarqué , dès cette première journée , qu'elle avait fait sur
lui une impression très - favorable ; elle en jouit sans doute ,
mais non pas sans un mélange de crainte . Qui sait , pensait-
elle , si cette impression ne ferait pas à l'instant place
à celle de la haine , s'il se doutait seulement que c'est là
cette Elisa qu'on le força d'épouser malgré lui , dont il
s'éloigna avec horreur , qui l'a séparé de son père , exilé de
sa patrie , qui fut un obstacle insurmontable au plus ardent
de ses voeux ? Oh ! combien il faut que j'aie toujours été loin
de son coeur et de sa pensée , puisque rien ne m'y retrace ,
disait-elle avec amertume ! Elle se deshabillait devant sa
glace , et fut forcée de convenir que rien rien absofument
ne pouvait la rappeler au souvenir d'Albert , pas
même le son de sa voix ; quand il partit , elle avait encore
beaucoup d'accent anglais ; n'ayant appris le français qu'à
S - G*** , elle le parlait très-mal ; depuis elle s'y était tellement
appliquée , qu'on aurait pu croire que c'était sa
langue maternelle , tant sa prononciation était exacte et
pure . Elle sourit en pensant qu'elle venait d'éprouver un
mouvement de jalousie contre elle-même , et résolut de
s'abandonner à l'espoir qui s'offrait à elle , et de tout tenter
pour le réaliser. Dès le lendemain matin , pour dépayser
encore mieux Albert , il fut résolu qu'Elisa , ou Lise de
Lavigni , passerait pour être la soeur de M. Dercour , qui
lui donnait toujours ce titre , et par conséquent pour sa
cousine .
95
La crainte d'alonger trop notre narration , nous fait résister
avec peine à donner tous les détails d'une position
aussi singulière . Pendant ces dix années , le coeur d'Albert
, fatigué , flétri , honteux d'avoir été subjugué à
l'excès par un objet aussi indigne qu'Emilie , avait repoussé
AOUT 1810 . 365
toute impression, nouvelle ; il se livra entiérement à des
spéculations commerciales , qui lui réussirent et il se
croyait de bonne foi incapable d'aimer encore arrivé à
Marseille , il voit Mm de Lavigni , et bientôt il crut an
contraire aimer véritablement pour la première fois de sa
vie, Le sentiment qu'elle lui inspira n'était pas peut-être
aussi ardent , aussi impétueux que celui qu'il ressentait à
vingt ans pour M™ de Valcé , mais il était et plus profond
et plus tendre ; il aimait Lise de Lavigni tout-à-la-fois
comme la femme la plus adorable , et comme l'amie la plus
parfaite elle réalisait l'idéal que son imagination s'était
formée de l'être avec qui il voudrait passer sa vie , et qu'il
croyait une chimère ; bien plus belle et presqu'aussi séduisante
qu'Emilie , elle n'avait besoin d'user ni d'art , ni
d'efforts , ni de varier son ton et sa manière pour captiver
entiérement , elle n'avait qu'à rester elle et toujours elle ;
toujours cette femme à-la-fois noble et gracieuse , modeste
sans pruderie , vertueuse sans sévérité , gaie sans malice ,
bonne et douce sans fadeur , animée sans coquetterie : plus
il la voyait , plus il l'étudiait , et plus son ame entière s'attachait
à elle . Il s'établit bientôt entr'eux une liaison d'amitié ,
qu'Elisa n'eut garde de repousser comme elle l'aurait fait
peut -être avec tout autre homme ; elle se laissa tout naturellement
aller au sentiinent légitime qu'elle éprouvait , et
ne chercha point à le cacher . Souvent elle ne suivait pas
sa soeur dans le monde , sous quelque prétexte elle restait
chez elle , et c'étaient les jours les plus heureux de son cousin
Albert , qui restait alors avec elle ; mais il n'avait point
encore fait l'aveu positif de son sentiment .
I
1. Un de ces jours de tête à tête. où Mm de Lavigni avait
encore été plus aimable et plus tendre , il ne fut plus maîtrede
lui-même , et il osa lui dire combien elle était adorée ,
et quel serait son bonheur s'il avait l'espoir que son amour
fût partagé , que ses voeux ne fussent pas rejetés . Elisa
avait attendu ce moment pour faire une épreuve ; elle sut
bien voir au désordre de ses paroles , à son air aussi troublé
que touché , que son aveu lui échappait malgré lui , qu'il
n'avait pas été prémédité , et qu'il ne lui disait rien qui
annonçât l'intention de la tromper sur sa situation ; mais
cela ne lui suffisait pas encore.
Non , mon cher Albert , lui dit- elle avec le ton de la
candeur et du sentiment , non , les voeux de votre coeur ne
seront pas repoussés , et le mien les partage . Pourquoi ne
-vous répondrais -je pas avec franchise quand l'aveu mutuel
366 MERCURE DE FRANCE ,
de nos sentimens peut nous conduire au bonheur ? déjà
nous sommes unis par un lien de parenté ; nos états ,
nos fortunes se conviennent aussi bien que nos caractères ;
Dercour et sa femme vous aiment ; ils verront avec plaisir
leur aimable cousin devenir leur frère . Pourquoi vous
ferais-je acheter votre bonheur par des incertitudes ? je
vous aime , je suis libre , et .....
S
que vous
Et le malheureux Albert ne l'est pas , s'écria-t-il d'une
voix étouffée , en tombant à ses pieds . O Lise , ô femme
chérie , pardonne -moi d'avoir ose t'offrir mon coeur , quand
ma main ne m'appartient plus . Un lien détesté , repoussé
à l'instant même où je fus forcé de le former , a toujours
fait le tourment de mon existence ! mais peut - il empêcher
que vous ne soyez au moins l'amie , la consolatrice du plus
infortuné des hommes? Oh ! prononcez seulement
serez mon amie , et toutes mes peines seront effacées .
Eh bien ! lui dit- elle avec un ton sérieux , j'y consens;
oui , je veux être votre amie , puisque toute autre relation
nous est interdite . Relevez-vous , mon cousin , ce n'est pas
la place d'un ami : asseyez-vous près de moi , et prouvezmoi
que vous l'êtes en m'accordant votre confiance . Il s'y
plaça et lui conta avec une extrême émotion toute l'histoire
de sa vie , et l'on juge avec quel intérêt elle fut écoutée ;
ce fut alors seulement qu'elle apprit mille détails sur Emilie ,
qu'elle avait ignorés , et en particulier tout ce qui avait suivi
son mariage , et la fuite d'Albert . D'après la lettre d'Emilie ,
dont sa tante lui avait parlé , elles la croyaient toutes deux
avec lui en Amérique ; et quoique Mlle Gertrude assura sa
nièce , qu'il était bien moins humiliant pour elle d'être
sacrifiée à un ancien sentiment , qu'à une haine sans motif,
elle n'en souffrait pas moins horriblement de le savoir avec
- son heureuse rivale ; elle apprit avec plaisir qu'il ne l'avait
pas même revue. D'ailleurs il ne s'excusa point , ne rejeta
sa faute sur personne , parla de son père avec tendresse et
respect , en disant seulement que ce bon père l'avait engagé
avec un peu trop de précipitation en croyant faire son bonheur;
et se repentant mortellement d'avoir été entraîné à
l'affliger et à le quitter . Mais je l'avoue , ajouta-t - il , lors
même que mon coeur eût été libre , la jeune personne qu'il
m'avait choisie pour épouse , n'aurait jamais pu me plaire
sous ce rapport ; c'était un très-bon enfant , mais un enfant
dans toute l'étendue du terme ; fort petite , fort maigre ,
très-brune ; autant que je m'en rappelle , le caractère de sa
figure était contraire à mon goût. Naturellement assez soni.
4
AOUT 1810 . 367
bre , j'aurais eu besoin d'une compagne qui m'égayât , m'animât
; Elisa Mesner était encore plus sérieuse , plus silencieuse
et plus indolente que moi , et notre ménage n'eût été qu'une
mort anticipée : mais tout cela n'excuse point la manière
cruelle , barbare , dont j'ai repoussé ce jeune coeur qui ,
j'en dois croire une lettre de sa tante à mon père , ne demandait
pas mieux que de se donner à moi : cependant j'ai souvent
pensé que cette bonne tante , pour faire plaisir à son
ancien ami , avait exagéré les sentimens de sa nièce , ou pris
pour de l'amour ce qui n'était qu'une obéissance passive ;
Elisa ne me paraissait pas susceptible d'un sentiment
vif, et........
*
Jusque-là Me de Lavigni , la tête appuyée sur sa main
et le coeur bien agité , avait écouté en silence ; mais à ce
mot elle oublia son rôle , et l'interrompant vivement :
Combien vous vous trompez , dit-elle d'une voix tremblante
! le coeur d'Elisa était déjà tout à vous ..... si du
moins j'en juge par le mien , dit-elle en se reprenant : mais
continuez , je ne vous interromprai plus. » Albert trouva
l'interruption très-douce , il baisa la main de sa cousine
avec passion , et il acheva son récit en lui peignant en
traits de feu celle qu'elle lui avait inspirée , et lui demandant
au moins sa pitié . Elisa tâcha de prendre encore sur elle .
Et pendant cette longue absence , lui dit-ellle , une fois
dégagé d'Emilie , votre coeur ne vous a jamais rappelé
auprès de votre père et de votre épouse ? jamais vous
n'avez désiré de vous rapprocher d'eux ? Non , je l'avoue ,
j'étais trop coupable pour espérer mon pardon , et trop
fier pour le demander ; mon amour pour Emilie était éteint
par le mépris , mais j'avais honte de l'avouer , et ma répugnance
pour le lien que j'avais formé existait encore dans
4 M
tonte sa force .
Pauvre Elisa , que je la plains ! Vous aviez au moins
de leurs nouvelles , ils vous écrivaient , sans doute ?-Mon
père quelquefois , très-rarement ; mais Elisa trop offensée ,
ou n'ayant rien à me dire , ne m'a jamais écrit , et je lui
en sais gré ; qu'aurais-je pu lui répondre ? le silence convenait
mieux à notre situation réciproque. Long- tems j'ai
espéré que mon père romprait ce lien , et j'en attendais la
nouvelle ; il ne l'a pas fait ; et s'il a voulu me punir en ne
me rendant pas ma liberté , il n'est à présent que trop
vengé , puisqu'il faut que je renonce à celle pour qui je
donnerais ma vie . Qu'elle devienne au moins l'arbitre de
-mon-sort &- que je retrouve son estime ; et je serai moins
368 MERCURE DE FRANCE ,
malheureux. Prononcez , mon amie , et je fais le serment
d'obéir.
L'épreuve n'était pas encore finie . Ce ne sera point en
vain , lui dit Mme de Lavigni avec dignité , que vous
m'aurez donné le titre de votre amie ; voulez-vous me
charger de vous raccommoder avec votre père et votre
femme ? Je méditais un voyage de curiosité en Suisse , je
l'accélérerai ; vous m'accompagnerez , si vous le voulez ;
j'irai la première à St -G ** plaider votre cause , obtenir de
pardon d'Elisa . Vous secouez la tête , Albert , ne m'accep
tez -vous pas pour votre médiatrice ? j'ai dans l'esprit que je
réussirai ; je deviendrai son amie ....
Non , non , s'écria Albert , non ce n'est pas vous qui
devez en être chargée ! pardonnez ma manière de sentir sur
ce point , vous avez assez de délicatesse pour la comprendre.
Elisa ne doit pas être abusée de nouveau ; une indigne rivale
m'éloigna d'elle , une autre rivale , mille fois plus aimée
encore et si digne de l'être , ne doit pas me ramener auprès
d'elle , m'obliger à faire une comparaison qui rendrait encore
mon sort plus affreux , mes liens plus pesans , et lui ôterait
bientôt la fausse sécurité que vous lui auriez rendue : il
faut que le sacrifice soit complet pour être possible ; et sije
dois vivre avec Elisa Elman , je ne dois jamais revoir Lise
de Lavigni . Non, je ne la verrai plus , mais son image restera
gravée dans mon coeur. —- Et cependant , je te défie
de les séparer , lui dit- elle en ouvrant ses bras , qu'elle jeta
autour de lui . Oh ! mon Albert , mon époux , mon amis,
mon amant ! celui que j'aime depuis que je connaise mon
coeur , que j'aimerai jusqu'à ce qu'il cesse de battre , ouvre
les yeux comme tu viens de m'ouvrir ton coeur , reconnais
la plus tendre , la plus fidèle des épouses , et n'en aime
pas moins ta Lise de Lavigni parce qu'elle a été Elisa Mes+
ner , Elisa Elman , et qu'elle l'a trompé quelque tems pour
te conduire au bonheur. Elle aurait pu parler plus long-tems:
Albert , immobile, comme une statue , ne savait ni ce qu'il
entendait , ni ce qu'il devait croire ; il fallut qu'Elisa pour
le convaincre lui racontât mille détails de St -G ** et de leur
intérieur , qu'elle seule pouvait savoir: il fallut qu'elle lui
montrât le portrait de son père et de sa tante , qu'elle avait
en bracelets ; il fallut lui lire des lettres de son père ; enfin
il commençait à peine à se douter de la réalité de son bonheur
, quand M. et Me Dercour rentrèrent . Elisa leur
présenta Albert sous le titre de son époux . Vous ne
ferez pas non plus à la petite Lucy l'honneur de la recon-
1
AOUT 1810 .
369
maître, lui dit M Dercour ; vous avez oublié je parie
comme elle escamota un jour le panier de pêches que vous
apportiez à tante Gertrude ; comme elle savait trouver le
chemin de votre poche pour chercher des diablotins , pendant
que vous lisiez , et y remettre les papiers vides ; et ce
jour que j'avais grimpé le dossier de votre chaise , pour vous
coiffer du chapeau de ma tante , que vous vous levâtes brusquement
, et que je tombai en arrière et me fis un trou à la
tête ? Tenez , en voilà la marque encore , dit- elle en relevant
ses cheveux : vous traitiez joliment ces deux pauvres soeurs ,
elles sont trop bonnes de vous pardonner.
Albert ne pouvait plus douter , ses yeux se refusaient
encore à reconnaître Elisa dans la belle M de Lavigni ;
mais elle l'avouait pour son époux , elle lui en donnait les
droits , que lui fallait-il de plus ? il croyait rêver , et demandait
au ciel de ne jamais se réveiller . Elisa n'avait point eu
le projet de finir aussitôt son petit roman , elle voulait ne se
faire reconnaître qu'à Lavigni ; le refus d'Albert et son noble
3 motif l'entraînèrent malgré elle : oh ! mon amie , lui disaitelle
, quand il lui demandait pardon à genoux de ses torts
passés , que tu as bien su les réparer ta bonté pour ta
pauvre Elisa , à qui tu ne voulais pas amener cette Mme de
Lavigni , a tout effacé , et je ne l'oublierai de ma vie . Il fut
ensuite question de leur départ , ni l'un ni l'autre ne voulaient
retarder le bonheur de leurs parens ; Elisa se faisait
3 un plaisir d'enfant de leur surprise . Il fut fixé au surlendemain;
elle laissait sa soeur heureuse , elle l'était elle -même ,
elles se séparèrent avec moins de peine et avec l'espoir de
se retrouver .
€
་ ་ ་་ །,
Nous voyagerons rapidement avec eux , sans regarder
hors de la voiture , et nous voilà sur les rives du Léman ,
et dans la cour du château de Lavigni . La tante Gertrude
fut d'abord demandée , et pendant qu'elle tombe des nues
et pleure de joie en embrassant Albert , qui lui raconte son
bonheur , Elisa monte dans le cabinet du vieux père , qui
s'était fort ennuyé de son absence , et la reçut avec un
extrême plaisir je te trouve encore embellie , chère Elisa ,
mais aussi tu t'es bien amusée ; j'ai cru que tu ne reviendrais
jamais , ma fille , dit le vieillard attendri .
-Pardon , papa , je suis restée plus long-tems que je
n'aurais dû ; mais en revanche je vous amène une bonne
société .
-
-Et qui , ma fille ? tout ce que tu amènes est bien venu ,
mais il me suffisait de toi
370
MERCURE
DE FRANCE
,
-Eh bien ! ce ce sera un autre moi -même . Ne m'avez-vous
pas dit , mon père , que…... que si je trouvais plus de bonheur
que je n'en ai eu dans le lien du mariage , vous n'y
meltriez pas d'obstacle ?
- Voilà ce que j'ai craint , dit le bon Elman en pâlissant,
il ne me manquait plus que ce malheur. Quoi ! ma fille , tu
veux me quitter?
-
fils.
Non , jamais , mon père , mais je veux vous donner un
-
Le vieillard secoua la tête tristement ; non , jamais , ma
fille , répondit -il : Albert m'a abandonné , mais jamais je
u'aurai d'autre fils qu'Albert. - Il était à la porte avec la
bonne tante , et fut bientôt dans les bras et aux pieds de
son père.... Le bonheur rajeunit , dit-on ; M. Elman vécut
long-tems encore , et plusieurs petits enfans embellirent son
heureuse vieillesse . Elisa sut prouver tous les jours davantage
à son cher Albert , qu'il n'est qu'une route pour arriver
au bonheur , celle de l'amour réuni aux devoirs et à la vertu.
ISABELLE DE MONTOLIEU :
VARIÉTÉS .
CHRONIQUE DE PARIS.
ON ferait un bien gros volume des découvertes utiles
et reconnues pour telles que leurs inventeurs n'ont jamais
pu parvenir à faire adopter en France , et dont l'étranger
s'est enrichi. M. Fabre du Vigau a trouvé une manière
de travailler le lin qui le rend propre à remplacer le coton
dans les différens usages où on l'emploie . Il semble qu'une
pareille découverte mériterait de fixer l'attention publique ,
et cependant à peine un ou deux journaux ont-ils daigné
consacrer quelques lignes à une annonce de cette impor
tance . Mériterions-nous , en effet , le reproche de frivolité
qu'on nous fait depuis si long-tems ? L'inventeur des cha
peaux ceintrés des bottes sans coutures , des cravates
élastiques , de l'eau à la Ninon , du potage à la Camérani ,
des sorbets à la Frascatana , et autres fadaises semblables ,
occuperont Paris et les journaux pendant plusieurs mois
tandis que l'homme utile et ingénieux qui aura consacré
ses veilles à inventer une échelle à incendie , un lit méca
nique pour le transport des malades , des soupes à la
AOUT 1810 . 371
Rumfort , un mode d'éclairage économique , restera ignoré
dans son atelier , ou n'obtiendra d'autre prix de la publicité
de ses travaux , que de fournir à quelqu'auteur du
Vaudeville la pointe d'un couplet ou le refrain d'une
chanson .
- Paris commence à se ressentir des heureux effets da
canal de l'Ourcq ; les eaux de ce vaste bassin coulent déjà
dans plusieurs des fontaines de cette capitale . Quelquesunes
sont remarquables par leur élégante simplicité ; des
urnes antiques , des obélisques , des colonnes tronquées ,
varient leurs formes et servent d'embellissemens aux différens
quartiers qu'elles arrosent . Dans l'éloge que nous
faisons du plus grand nombre de ces monumens publics ,
nous ne prétendons pas comprendre la fontaine de la place
Dauphine , dont la forme bizarre et les proportions mesquines
nous paraissent également indignes de l'époque où
elle a été construite , et du héros à la mémoire duquel on
l'a érigée : le brave Desaix mort aux champs de Marengo
réclamait un plus glorieux hommage , et le recevra bientôt
sur la place des Victoires. Le 15 de ce mois sa statue colossale
doit être découverte ; elle fait honneur au talent
de l'artiste qui l'a exécutée , et gagnera beaucoup lorsque
le tems aura imprimé au bronze cette teinte verdatre qui
remplace le brillant cuivré de la ciselure .
-L'ouverture et la ruine des petits théâtres de fantaisie
se succèdent avec une merveilleuse rapidité. En moins de
six ans nous avons vu s'élever et s'écrouler les théâtres des
sauteurs , des danseurs de corde , des chiens savans et des
puppi napolitani . Voici venir un nouvel entrepreneur qui
nous annonce les Fables de La Fontaine mises en action
ce qui suppose une ménagerie entière ; on prétend que
celte idée à un but moral ; nous ne voyons encore que le
côté ridicule ; et de la meilleure foi du monde nous nous
demandons comment ( à moins de munir chaque spectateur
d'un télescope ) on pourra représenter , par exemple ,
la cigale et la fourmi , le lion et le moucheron . Ce théâtre
compte déjà une demi-douzaine d'auteurs tout prêts à
mettre en pièces La Fontaine . C'est une singulière manie
du tems où nous vivons , que de chercher à confondre
ainsi tous les genres ; ce n'était pas assez des romans his--
toriques , des herbiers moraux, de l'éducation sensitive,
il nous fallait encore des apologues dramatiques.
-
Les libraires se plaignent de ne rien vendre , d'où
vient donc qu'ils impriment et réjmpriment sans cesse ?
372
MERCURE DE FRANCE ,
La spéculation à la mode ( car la littérature a la sienne ) ,
est maintenant celle des morceaux choisis . Morceaux
choisis de Duclos , morceaux choisis de Lemierre , morceaux
choisis des Sermonaires protestans . Il reste encore
un choix à faire , c'est celui de ces morceaux choisis .
-
Parmi les ouvrages nouveaux qui viennent de paraître
, on distingue les Memoires du duc Popoli , publiés par
lady Mary Hamilton ; ce roman écrit en français par une
dame anglaise de la famille du célèbré auteur des Mémoires
de Grammont , n'est pas moins remarquable par la peinture
des caractères , par l'intérêt des situations que par
l'élégance et la pureté du style . Nous nous étendrons d'autant
moins sur ces Mémoires qu'ils seront , sans doute ,
l'objet d'un article dans ce journal .
-
Les Gendres , dont la Comédie française ajourne
depuis un mois la première représentation , doivent être
joués lundi prochain .
Le Charme de la voix, que Feydau nous promet toujours
et qu'il ne nous donnerait jamais si Elleviou et Mme Duret
venaient à quitter ce théâtre , paraît devoir céder encore
le pas à Cagliostro. Les jongleries de ce fameux charlatan
n'auraient-elles pas été mieux placées au Vaudeville ?
L'Odéon répète une pièce mêlée de chants et de danses
pour la fête de S. M. l'Impératrice . La Double Fête au
théâtre des Variétés est relative à la même circonstance .
Saintfoix observe dans ses Essais sur Paris qu'en
1760 la femme d'un libraire faisait ses couches dans la
salle de bain de Diane de Poitiers , et qu'un procureur au
Châtelet se trouvait logé trop à l'étroit dans l'hôtel d'un
garde-des- sceaux . De pareils rapprochemens sont curieux ,
et de nos jours des recherches semblables pourraient être
plus amusantes encore . Il n'est pas sans intérêt de savoir
que c'est dans la maison où se trouve en ce moment établi
la redoute de la rue de Grenelle - Saint- Honoré qu'est morte
empoisonnée Jeanne d'Albret , mère de notre bon et grand
Henri IV ; que l'hôtel de Colbert , rue des Rats , est occupé
en entier par un imprimeur ; que l'hôtel où est mort le connétable
Anne de Montmorenci est aujourd'hui consacré
aux bureaux des droits réunis .
- On ignore assez généralement que les restes d'une reine
de France ; Henriette de Lorraine , femme d'Henri III ,
sont déposés au cimetière du Père Lachaise , et » qu'une
simple croix de bois indique la place où ils se trouvent.
Avec quelques recherches il serait facile de se procurer
AOUT 1810 . 373
tine foule de renseignemens /précieux, et de les conserver
au moyen d'inscriptions lapidaires , semblables à celle que
M. Cailhava a fait mettre sur la maison des piliers des halles
où naquit Molière , en 1620 .
-Le propriétaire du Panharmonicon est sur le point de
retourner en Allemagne , après avoir vendu , pour une
somme de cent mille francs ( à ce qu'on assure) , son
gigantesque instrument . Cette espèce d'orgue remplacerait
à lui seul un orchestre tout entier , si l'exécution musicale
pouvait se passer de cette expression , de ces nuances délicates
auxquelles la perfection de l'art mécanique ne peut
jamais espérer d'atteindre . Il est donc permis de croire
qu'on s'en tiendra aux orchestres humains , et que les
Kreutzers , les Dalvimare , les Frédérick et les Tulous , ne
seront point dépossédés par les Panharmonicons , parvint-
on à les multiplier autant que les serinettes .
"
MODES. Un jeune homme de bon ton et une femme
comme il faut , ne savent plus en ce moment , on
porter
leurs pas . Le bois de Boulogne est désert , on ne parle pas
plus de Bagatelle que du Pré aux Clercs ; les Champs-
Elysées sont abandonnés aux bonnes , et le boulevard de
Coblentz à une classe de femmes qu'on ne peut nommer.
Ce qu'il y a de mieux à faire , c'est de parcourir en wisky
et sur - tout en calèches les routes qui conduisent à la
vallée de Montmorenci , à Saint- Cloud , à Belle -Vue , à
Auteuil , et d'aller se mêler aux danses champêtres des
habitans de ces villages . Le peuple laborieux est beaucoup,
plus facile à amuser que le peuple élégant . Le repos est
déjà pour lui un plaisir . Un melon dans une serviette , un.
miroton dans la cavité d'un gros pain , une bouteille de
vin en poche , compose un repas excellent pour cet ouvrier
qui s'achemine gaiement , avec sa nombreuse famille ,
vers Pantin ou Menil -Montant.
}
Les collets de velours ras sont en grande faveur . Aux
habits crotin ont succédé les habits couleur douteuse
entre le vert myrte et le vert laurier . Il faut des yeux bien
exercés pour saisir cette nuance , et l'on doit trembler
quand on songe aux conséquences qu'entraîne , à cet égard ,
la moindre méprise . Les gilets se croisent de jour en jour
davantage bientôt on ne saura plus cù ils se boutonnent.
Le choix de l'étoffe n'en est pas moins essentiel que la
forme ; c'est une légère toile de coton rayée transversalement
de rouge , de vert tendre ou de jaune nankin . Quel374
MERCURE DE FRANCE ,
ques élégans portent des étoffes de très-petites fleurs vertes
ou bleu - de - ciel .
Un cachet en sardoine , sur lequel est gravé un diable
qui emporte l'amour , est une breloque indispensable à la
chaîne d'un homme à la mode , et prouve à quelle distance
nous sommes du siècle de la chevalerie .
Les petites-maîtresses les plus recherchées portent une
robe sac , en toile perse , de la couleur la plus rembrunie.
Plus de fichu de soie , plus de brodequins , plus de bas à
jour des souliers noirs , des bas de coton unis d'une
extrême finesse , un schall sous le bras et une guimpe
montante avec une fraise de gaze-linon , tel est le négligé
du meilleur goût , du moins depuis quinze jours . Ce dont
il faut se garder , sous peine de ridicule , c'est de se montrer
aux promenades avec une ombrelle . Ce meuble , bien
qu'utile , n'est pas moins inconvenant qu'un sac à ouvrage ;
c'est dire assez dans quel discrédit il est tombé .
On a vu quelques élégans avec des bésicles ; mais il ne
faut rien précipiter , et nous dirons dans un autre numéro
ce qu'il faut penser de cette innovation . Nous ne voudrions
pas exposer nos lecteurs à une démarche incon
sidérée .
-
Y.
SPECTACLES.Théâtre Français . Trente-unième
représentation d'Artaxerce , tragédie en cinq actes de
M. Delrieu .
Le Théâtre Français possède peu de tragédies aussi
fertiles en événemens que celle-ci : sans parler d'une cons
piration en permanence depuis le premier acte jusqu'au dernier
, nous y trouvons un triomphe , un régicide , un procès
criminel , une révolte , un couronnement , une épreuve
judiciaire et un suicide par le poison . Le sujet est pris dans
l'histoire ; Crébillon , Métastase et Lemierre l'avaient traité
avant M. Delrieu . Il a profité de leurs exemples pour éviter
et pour imiter , mais puisqu'au gré de tous les critiques
il a mieux réussi que ses prédécesseurs , nous ne nous
arrêterons point à lui demander compte de ce qu'il a pu
leur emprunter . Les emprunts sont permis avec les étrangers
comme Métastase ; les larcins le sont envers les morts ,
tels que le Xerxès de Crébillon et l'Artaxerce de Lemierre
. Celui de M. Delrieu , considéré uniquement en
lui- même , n'offre d'ailleurs à la critique que trop de défauts
à relever .
L'invraisemblance
AOUT 1810 . 3-5
SEINE
言
1
L'invraisemblance de l'intrigue est peut - être le glu
de tous ; car le nouvel Artaxerce est , si l'on peu expri
mer ainsi , une tragédie d'intrigue. Or , comment expligner
dans cet ouvrage la situation politique d'Artan , qui
plaint comme un ministre en disgrace , et qui est plus
puissant que le roi lui- même , dans l'armée , danse temple
et jusque dans le palais ? Comment excuser rounde
Cléonide , qu'on nous présente comme un favori du grand
roi , et qui n'a réellement aucune puissance ? Ce Cléonded
et Xercès lui -même qui ne paraît pas , mais qu'il fait parler,
soupçonnent Arbace , fils d'Artaban , de vouloir usurper
le trône, et c'est à son père qu'ils confient le soin de l'interroger
. Dès la troisième scène du second acte , Cléonide
annonce qu'il va s'assurer d'Arbace , et cependant il n'en
fait rien . Lorsqu'Arbace est enfin arrêté comme régicide ,
c'est encore à son père qu'il est remis par Artaxerce , et
ce qui est plus invraisemblable encore , c'est son père que
le prince charge de le juger et de le condamner . L'aveuglement
est si grand dans toute cette cour de Perse , qu'avec
la connaissance d'une conspiration très -étendue , après
avoir arrêté l'un des principaux conjurés , après l'assassinat
du roi dont Arbace doit au moins paraître complice , nulle
précaution n'est prise pour arrêter le cours de la conjuration ;
Cléonide lui-même , le soupçonneux Cléonide ne conçoit
pas la moindre défiance contre Artaban ; et Artaxerce ,
au lieu de s'occuper à mettre ses jours en sûreté , après
avoir vengé la mort de son père , fait mettre en liberté
celui qu'il en croit l'auteur, et ne songe qu'à se faire couronner
par le chef des Mages . Aussi la cérémonie de ce
couronnement est-elle bientôt interrompue par les factieux ,
et ceci du moins est vraisemblable . Mais l'est- il qu'Artaban
ait eu assez de crédit chez les Mages pour faire empoisonner
la coupe qui doit être présentée au nouveau roi ? L'estil
que lorsqu'Arbace a prouvé sa fidélité , en apaisant luimême
la révolte , dont le but était de le couronner , Artaxerce
s'avise de vouloir s'en assurer encore en lui faisant
boire cette coupe ? Qu'ajoutera cette action à la force de
son serment ?
Prends de ma main la coupe au crime redoutable ,
lui dit Artaxerce . Cette coupe a -t- elle donc la vertu d'empoisonner
les coupables en sauvant les innocens ? Rien ne
l'annonce . Elle était donc inutile , et l'on voit clairement que
l'auteur n'en a fait usage que pour amener l'action d'Arta-
A a
GENT
376 MERCURE
DE FRANCE
,
ban qui , trompé dans tous ses projets , se fait enfin justice
à lui-même , en avalant le poison qu'il avait préparé pour
venger son fils et dont son fils allait être victime .
Ces invraisemblances dans la conduite de la pièce , en
ont déjà fait ressortir d'autres dans celle de deux- personnages
principaux , Cléonide et Artaxerce : mais la plus grande
de toutes se trouve dans le plus important de tous . Plusieurs
écrivains ont déjà remarqué qu'il n'était pas dans la nature
de l'ambition de travailler pour un autre , et que la conronne
n'est pas de ces biens qu'un père puisse convoiter
uniquement pour son fils . Cette critique peut être exagérée :
le coeur humain a tant de replis , qu'on peut difficilement
se flatter de les connaître tous . Mais ce qu'on peut affirmer
avec plus d'assurance , c'est qu'un homme tel qu'Artaban,
modèle de fidélité envers son roi vaincu , fugitif et malheureux
, qui a si long- tems défendu le trône contre les
faclieux , qui l'a rendu à Xerxès après sa défaite , ne devient
point , après trente ans de vertus ( 1 ) , rebelle , assassin
, régieide , et cela parce que son fils est trompé par
Xerxès , dans l'espoir que ce prince lui avait donné d'épouser
sa fille et de jouir des honneurs du triomphe .
Au reste , cette invraisemblance une fois admise ou ex
cusée , le caractère d'Artaban se soutient fort bien dans
tout le cours de la pièce . Il en est de même de celui
d'Artaxerce ; sa générosité ne se dément pas plus que son
imprévoyance , et l'on peut en dire autant d'Arbace égale
ment imperturbable dans son calme et dans sa vertu . On
pourrait seulement trouver un peu trop de ressemblance
entre ces deux personnages ; elle est telle que , s'ils échan
geaient leurs situations , on peut croire que le premier dirait
ee que dit le second dans l'état actuel des choses , et le see
cond , ce que dit le premier.
Nous passerons légèrement sur le rôle de Mandane . Si
l'abbé Pellegrin vivait encore , on pourrait croire que celte
princesse lui a été demandée, comme au Vaudeville , parce
que les comédiens en voulaient une , tant elle est inutile à
l'action ! L'auteur aurait pu la laisser derrière la toile
comme son Xerxès , son Nicanor , son Hélenus , sans que
son intrigue en souffrît le moins du monde . Mais nous
venons de montrer dans cette pièce plus de défauts qu'il
(1 ) Ce qu'on vient de lire en caractères italiques , est tiré des notes
de la tragédie d'Artaxerce , et l'auteur ne le désavouera pas,
AOUT 1810 .
377
n'en aurait fallu pour justifier sa chute ; et puisqu'au contraire
elle a réussi , il est tems d'en chercher les raisons .
Nous les trouverons d'abord dans la situation éminemment
tragique d'Artaban , coupable et juge d'un crime
dont son fils est accusé , et dans celle de ce fils seul maître
du secret de son père , et se décidant à mourir innocent
plutôt que de le trahir. Indépendamment des belles scènes
qui en résultent dans les trois derniers actes , nous devons
citer celle du second antérieure à l'assassinat de Xerxès ,
dans laquelle Artaban tente vainement la fidélité de son
fils envers son prince , et la seconde du troisième où Arbace
rencontre son père tenant encore à la main l'épée
dont il vient de frapper le roi . La noblesse , la générosité
d'Artaxerce a aussi contribué puissamment au succès ;
mais ce qui a constamment soutenu l'ouvrage , ce qui en a
masqué les défauts , c'est la rapidité des événemens , c'est
cet intérêt de curiosité qui fait lire avec avidité les romans
et attire la foule aux mélodrames . On veut voir ce qui
arrivera , et lorsque de scène en scène il arrive toujours
quelque chose , on se laisse entraîner à la marche de
l'action , et ce n'est qu'après la chute du rideau que l'on se
demande si tout ce qu'on a vu était raisonnable , si tant
d'événemens devaient nécessairement arriver .
En voilà sans doute assez pour expliquer et justifier le
succès de cette tragédie à la représentation : mais il est
permis de douter qu'elle se soutienne à la lecture . L'intérêt
de curiosité fait lire une fois un ouvrage , mais il n'y
ramène pas . Le développement des caractères , les combats
des passions , la vérité des moeurs , une vraisemblance
assez parfaite pour que l'illusion ne se dissipe point
à l'examen , et sur-tout le mérite du style , voilà ce qui leur
procure cet honneur ; et rien de tout cela ne nous a frappés
dans Artaxerce . Peut- être ne sommes - nous pas assez clairvoyans
; peut-être sommes -nous trop difficiles ; peut- être
encore trouvera- t- on qu'après avoir insisté sur les défauts
de cette tragédie , nous n'en avons pas assez fait valoir les
beautés. Dans toutes ces suppositions , nous renverrons
nos lecteurs aux notes que les éditeurs ont jointes à cette
tragédie . La sagacité la plus pénétrante et la plus franche
admiration y dévoilent tous les mérites de l'ouvrage , tous
ses avantages sur ceux où l'on avait déjà traité le même
sujet , tout l'art qu'a employé l'auteur pour éviter les fautes
de ses prédécesseurs , et pour tirer du fonds qui leur était
commun , des beautés qui lui appartiennent. En un mot ,
A a 2
378 MERCURE DE FRANCE , AOUT 1810 .
elles suppléeront abondamment à ce que notre article peut
avoir de défectueux .
Observation su l'instinct des Fourmis .
PARMI les nombreuses observations que renferme l'ouvrage
de M. Huber sur les moeurs des fourmis , une des
plus curieuses sans doute est celle de l'instinct , ou de
l'intelligence , qui porte les ouvrières à retenir obstinément
et par force les femelles qui ont été fécondées avant de
s'envoler . Elles leur arrachent les ailes , les entraînent
dans les souterrains , et les gardent avec beaucoup de précaution
, comme si elles sentaient la nécessité de s'assurer
de leur personne pour maintenir la population de leur
république . Voici une expérience qui confirme cette observation
. J'avais trouvé dans un jardin une fourmilière
nombreuse , et parmi la multitude des ouvrières qui allaient
et venaient sans cesse , je remarquai plusieurs mâles
et plusieurs femelles revêtus de leurs ailes , et qui se
promenaient librement , sans doute parce que leur union
n'avait pas encore eu lieu . J'ai pris une de ces femelles ,
je lui ai ôté les ailes , et je l'ai remise parmi ses compagnes
. Elle n'eut pas fait deux pas , que celles - ci la voyant .
sans ailes , la prirent pour une fourmi fécondée qui cherchait
à s'échapper. Elles se jetèrent sur elle , et voulaient
à toute force la conduire dans les souterrains . Celle - ci ,
sentant apparemment qu'il manquait encore quelque chose
pour réaliser ces apparences , se défendait de toutes ses
forces ; mais elle fut enfin obligée de céder au nombre , et
je la perdis de vue à l'entrée des galeries . Ses compagnes ,
trompées par la perte de ses ailes , auront - elles ensuite
reconnu leur erreur , et comment auront-elles pu s'en apercevoir
? Je l'ignore ; mais j'ai répété trois fois cette expérience
, et trois fois les ouvrières y ont été attrapées .
I. B.
Aux Rédacteurs du Mercure de France.
Messieurs , vous avez été mal informés . J'ai écrit , il est vrai , contre
la doctrine de M. Portal . J'ai écrit aussi contre la saignée et contre le
sucre , ainsi que vous l'avez annoncé dans votre Nº du 26 mai dernier.
Le reste de cette note qui me concerne , est inexact.
GAY , rue du Doyenné , nº 3.
冰熊产
POLITIQUE.
UNE notification de la plus haute importance vient de
fixer les incertitudes , et de régler de nouveau hos relations
avec les Etats - Unis ; avant de la faire connaître et de transcrire
la lettre du ministre des relations extérieures qui la
contient , il faut reprendre les choses de plus haut , et
donner l'extrait de quelques correspondances officielles ,
publiées par le Moniteur, d'après les gazettes américaines .
Ces lettres jettent un jour nécessaire sur la question , et
leur lecture est utile avant celle de la lettre du ministre
de S. M.
Le 7 mars 1810 , M. Dauchy , intendant- général de
S. M. dans les provinces illyriennes , conformément aux
ordres du gouverneur-général et aux intentions de S. M. ,
déclare un embargo sur tous les navires américains , et
ordonne la confiscation . La même mesure s'exécute en
même tems à Naples , et aux réclamations de M. Hammel ,
consul des Etats -Unis d'Amérique , M. de Gallo , ministre
de S. M. Sicilienne , répond par une lettre qui explique
les motifs de la mesure par le système des représailles , et
la justifie par la nécessité de se défendre .
"
19
M. Armstrong s'était adressé directement au ministre
do France , en lui représentant que des cargaisons américaines
séquestrées à Saint-Sébastien allaient être transportées
et vendues à Baïonne , en exécution d'un ordre
ministériel. Le ministre de France fait répondre verbalement
, que S. M. s'est déterminée à faire vendre les propriétés
américaines saisies en Espagne , mais que l'argent
qui en proviendra restera en dépôt . A cette notifica
tion M, Armstrong répond par ces deux questions qu'elle
fait naître dans son esprit . La décision de S. M. s'applique
t - elle aux bâtimens comme aux cargaisons ? La destination
de l'argent provenant des ventes dépendra-t-elle de l'issue
de la négociation ? Le ministre discute ensuite la question
des représailles , et examine si elles sont ici légitimes de
Ja part de la France ; et d'abord il avoue que , depuis le
20 février 1810 , les Etats- Unis ont interdit l'entrée de
leurs ports aux bâtimens français , et que la confiscation
38q.. MERCURE
DE FRANCE
,.
était la suite de la violation de cette loi ; assurément cet
aveu rend la suite de la discussion assez inutile , et décide
bien la question . Le ministre cependant cherche à justifier
celte mesure en donnant cette loi comme purement municipale
, et comme le résultat du droit qu'ont toutes les
nations d'admettre ou de n'admettre pas des étrangers
dans leurs ports . Selon le ministre , les Etats -Unis ont
voulu éviter les injures et l'insulte , échapper aux mesures
irrégulières qu'on prétend être une conséquence forcée du
décret du conseil britannique . Son objet est purement
défensif. Les Etats-Unis d'ailleurs avaient à se plaindre de
la France un bâtiment poussé par la tempête sur les côtes
de France avait été capturé et condamné. Des bâtimens
américains avaient été appelés et brûlés en mer pour la
sûreté de celui qui les brûlait les ordres de l'Angleterre
contre l'Amérique n'étaient qu'en théorie ; ceux de France
étaient mis en pratique , et le gouvernement américain
aurait pu établir une nuance entre ces deux genres d'agression
; mais les Etats-Unis n'ont pas suivi cette idée , leur
conduite a été franche , et leurs mesures égales contre les
deux puissances belligérantes . Le ministre Armstrong
donne à cette discussion une longue étendue , et l'appuie
par des faits postérieurs aux mesures prises par les Etats-
Unis , faits qui tendraient à prouver que le gouvernement
français ne les a pas toujours cru susceptibles de représailles
. Ces faits sont , entr'autres , qu'on a restitué divers
bâtimens entrés dans les ports , et dont la condamnation
n'a point eu lieu , que la jurisprudence française dans cette
discussion n'a point été uniforme , qu'elle a été alternativement
sévère et facile . Les dernières dépêches de M. Armstrong
sont du 21 mars ; elles contiennent de nouvelles
réclamations sur la saisie du Héros au Texel , et sur celle
d'un grand nombre d'Américains dans le royaume de
Naples , où on menace les capitaines saisis et dépouillés
de leur faire payer les droits du mouillage , ce qui , dit un
des capitaines , est mettre un homme entiérement nud , et
le faire payer pour la peine de l'avoir déshabillé . Dans
cette circonstance , le ministre croit de son devoir de soumettre
ces faits à M. le duc de Cadore , à l'effet d'obtenir
par son intervention les réparations et indemnités que la
justice et l'humanité exigent également .
Telles sont en substance les publications intéressantes
faites par le Moniteur , d'après les gazettes américaines .
Voici actuellement la notification officielle publiée par la
AOUT 1810. 381
même voie , et dont tous les termes appellent au plus haut
degré l'attention du commerce , et celle des personnes qui
aiment à suivre le fil des événemens politiques . Cette lettre
met un terme à toute indécision ; elle montre encore une
fois aux yeux du monde le gouvernement français offrant
de renoncer à ses justes représailles , si l'injustice de l'agression
et l'exagération des prétentions ennemies sont enfin
reconnues . La voici :
Copie de la lettre du ministre des relations extérieures à
M. Armstrong.
Paris , le 5 août 1810 .
Monsieur , j'ai mis sous les yeux de S. M. l'Empereur et Roi l'acte
du congrès du 1er mai , extrait de la gazette des Etats-Unis , que vous
m'avez fait passer . S. M. aurait désiré que cet acte et tous les autres
actes du gouvernement des Etats - Unis qui peuvent intéresser la
France , lui eussent toujours été notifiés officiellement . En général ,
elle n'en a eu connaissance qu'indirectement et après un long intervalle
de tems . Il résulte de oe retard des inconvéniens graves qui
n'auraient pas lieu , si ces actes étaient promptement et officiellement
communiqués .
L'Empereur avait applaudi à l'embargo général , mis par les Etats-
Unis sur tous leurs bâtimens , parce que cette mesure , si elle a été
préjudiciable à la France , n'avait au moins rien d'offensant pour son
honneur. Elle lui a fait perdre ses colonies de la Guadeloupe , de la
Martinique et de Caïenne . L'Empereur ne s'en est pas plaint . Il a fait
ce sacrifice au principe qui avait déterminé les Américains à l'embargo
, en leur inspirant la noble résolution de s'interdire les mers ,
plutôt que de se soumettre aux lois de ceux qui veulent s'en faire les
dominateurs.
L'acte du 1er mars a levé l'embargo , et l'a remplacé par une mesure
qui devait nuire sur-tout aux intérêts de la France. Cet acte que
I'Empereur n'a bien connu que très-tard , interdisait aux bâtimens
américains le commerce de la France , dans le tems qu'il l'autorisait
pour l'Espagne , Naples et la Hollande , c'est-à-dire pour les pays sous
l'influence française , et prononçait la confiscation contre les bâtimens
français qui entreraient dans les ports d'Amérique. La représaille était
de droit et commandée par la dignité de la France , circonstance sur
laquelle il était impossible de transiger . Le séquestre de tous les
bâtimens américains en Franee a été la suite nécessaire de la mesure
prise par le congrès .
Aujourd'hui le congrès revient sur ses pas. Il révoque l'acte du 1
}
382 MERCURE DE FRANCE ,
>
·
mars. Les ports de l'Amérique sont ouverts au commerce français
et la France n'est plus interdite aux Américains . Enfin le congrès
prend l'engagement de s'élever contre celle des puissances belligérantes
qui refuserait de reconnaitre les droits des neutres .
Dans ce nouvel état de choses , je suis autorisé à vous déclarer ,
Monsieur ,, que les décrets de Berlin et de Milan sont révoqués , et
qu'à dater du 1er novembre ils cesseront d'avoir leur effet , bien
entendu qu'en conséquence de cette déclaration , les Anglais révoqueront
leurs arrêts du conseil et renonceront aux nouveaux principes
conforde
blocus qu'ils ont voulu établir , ou bien que les Etats -Unis ,
mément à l'acte que vous venez de communiquer , feront respecter
leurs droits par les Anglais .
C'est avec une satisfaction toute particulière , Monsieur , que je
vous fait connaitre cette résolution de l'Empereur . S. M. aime les
Américains . Leur prospérité et leur commerce sont dans les vues de
sa politique . L'indépendance de l'Amérique est un des principaux titres
de gloire de la France. Depuis eette époque , l'Empereur s'est plu à
agrandir les Etats -Unis , et , dans toutes les circonstances , ce qui
pourra contribuer à l'indépendance , à la prospérité , et à la liberté des
Amériques , l'Empereur le regardera comme conforme aux intérêts
de son Empire,
Le décret suivant , rendu au palais de Trianon , porte la
même date que la lettre qui vient d'être lue .
Les droits d'entrées des denrées et marchandises cidessous
dénommées , sont réglés ainsi qu'il suit :
l'an-
Par quintal métrique , les cotons du Brésil , de Caïenne ,
de Surinam , Démérari et Géorgie , longue soie , 800 fr .;
les cotons du Levant arrivant par mer , 400 fr.;
les mêmes
arrivant par terre , par les bureaux de Cologne , Coblentz ,
Maience et Strasbourg , 200 fr.; les cotons de tout autre
pays , sauf ceux de Naples , 600 fr . ; ceux de Naples ,
cien droit , mémoire ; le sucre brut , 300 fr .; le sucre tête
et terré , 400 fr .; café , 400 fr . ; thé hyswin , 900 fr .; thé
vert , 600 fr .; thé de toute autre espèce , 150 fr.; indigos ,
900 fr .; cacao , 1000 fr .; cochenille , 2000 fr . ; poivre
blanc , 600 fr .; poivre noir , 400 fr . ; canelle ordinaire ,
1400 fr. ; canelle fine , 2000 fr .; clous de girofle , 600 fr.;
muscade , 2000 fr .; bois d'acajou , 50 fr .; bois de Fer
nambouc , 120 fr .; bois de Campêche , 80 fr.; bois de
teinturemoulu , 100 fr.
Lorsque les préposés des douanes soupçonneront qu'ily
a fausseté dans la déclaration sur les espèces ou qualités
AOUT 1810 . 383
21
ils enverront des échantillons au directeur général des
douanes . S'il est reconnu que les déclarations sont fausses
les marchandises seront saisies et confisquées .
Cette déclaration et cet acte du gouvernement français ,
dans les circonstances actuelles , sont une preuve bien évidente
que la loyauté et la modération sont les premiers
élémens de sa politique ; car quel est le moment où le
gouvernement consent à replacer toutes les relations au
point où elles étaient avant qu'il passât pas la tête du ministère
anglais de mettre en état fictif de blocus les côtes
françaises et alliées ? c'est le moment où l'effet des représailles
françaises commence à se faire sentir d'une manière
si fatale au commerce anglais , aux manufactures des trois
royaumes , aux principales maisons , et même au crédit de
la banque . L'histoire remarquera que c'est dans de si pénibles
circonstances pour son ennemi , que le gouvernement
français provoque de nouveau la cessation de cet état violent
et forcé où le système de l'Angleterre a mis le commerce
et les relations des deux mondes .
Et cet état d'inquiétudes et d'alarmes au sein des manufactures
et des banques anglaises , n'est pas né dans notre
imagination , nos ennemis en font eux-mêmes l'aveu ,
en retracent eux -mêmes le tableau ; nous n'avons qu'à le
copier .
Les affaires intérieures de ce pays , dit le Statesman
tirent à leur fin . Il faut qu'elles soient ou améliorées par un
changement de système , ou renouvelées par une convulsion ,
ou qu'elles tombent par leur propre poids dans l'oubli qui
attend naturellement les nations corrompues qui n'ont pas
assez de vertu pour se relever , ou assez de vigueur pour
survivre à la tempête . Il n'est pas aisé de prévoir comment
cela se terminera . Les ministres ont survécu à presque
toutes les humiliations politiques ; il reste à voir maintenant
s'ils pourront survivre à tous les maux que leur imprudence
et leur ignorance ont attirés sur le commerce . S'ils y parviennent
, s'ils ont jeté des racines assez profondes dans
ce sol d'influence secrète qui a été pendant si long - tems la
source de tant de misère , pour qu'on ne puisse les en arracher
, alors il est probable que la nation passera avec rapi
dité de son présent état de décadence à son entière ruine
sans qu'aucun ennemil'y ait poussée par la force des armes,
et que d'autres mains que les siennes aient travaillé à sa
destruction . Mais il n'est pas probable que les ministres
puissent survivre aux malheurs de notre commerce , qui
2
384 MERCURE DE FRANCE ,
7
sont trop étendus pour qu'aucun homme puisse les voir
de sang-froid , et ne pas éprouver les craintes les plus vives .
Les hommes honnêtes qui souffrent de ces désastres se
demanderont à la fin comment le mal est arrivé , s'il n'y a
pas quelque remède et quel est ce remède ? En répondant
à la première question , ils montreront les ministres , présens
et futurs , car ils sont identifiés comme la cause de la
somme des maux sous laquelle gémit la nation . Ils verront
que l'abus des contrats et des prêts avait tourné la tête de
nos capitalistes et de nos commerçans , leur avait causé un
délire semblable à celui qu'avait occasionné le système de
la mer du Sud , avait enflammé leur sang d'un désir désor
donné de gain et de richesse , et avait entiérement dénaturé
le système salutaire dont ils avaient joui jusqu'alors , et
sous lequel il s'étaient enrichis . Ils verront que leur système
de continuer une guerre , quand son objet n'existe plus ,
d'exciter jusqu'au dernier point la rage et le ressentiment
d'un homme qui avait le Continent à ses pieds , et qui nous
avait prédit que nous en serions exclus ( cet homme ayant
le pouvoir de réaliser cette exclusion , et étant la maître de
prononcer son fiat ou de le retenir ; ) ils verront que toute
cette conduite tendait inévitablement d'abord à faire prendre
à notre commerce un cours nouveau et dangereux ; et en
second lieu , à faire cesser tout commerce lucratif , etc. ,
"
etc.
A Dublin , à Manchester , à Exscester , les faits et les
malheurs particuliers des commerçans viennent à l'appui
de ces réflexions ; les assemblées de banquiers et de négocians
se succèdent pour trouver les moyens de secourir les
maisons qui éprouvent les embarras les plus graves . On a
recours à des attermoiemens , à des concessions et réductions
de créances , à des banqueroutes déguisées sous le
nom d'arrangemens ; quant aux banqueroutes positives et
déclarées dans les derniers six mois , elles se sont élevées
au nombre de six cent soixante- sept , publiées dans la gazette
de Londres . Des nouvelles peu favorables des colonies
arrivent en même tems ; celles anglaises et quelques-unes
de celles que les Anglais occupent sont menacées de manquer
des objets nécessaires à la vie ; des primes sont accordées
pour y transporter des secours .
Ce sentiment d'un mal intérieur et d'un danger si pressant
, distrait un peu l'attention de ce qui se passe sur le
théâtre de la guerre , où les Anglais semblent ne demeurer
qu'à condition qu'on les y laissera en paix ; des rapports reçus
Londres annoncent que le général de l'armée anglaise a vu
AOUT 1810 . 385
la brêche de Ciudad -Rodrigo , qu'il a pu compter les coups
de canon , qu'il a , comme l'observe le Moniteur , entendu
les gémissemens de plus de 9000 hommes de son armée
enfermés dans la place , et qu'il a eu un courage assez imperturbable
et un flegme assez constant pour laisser prendre
les hommes et la place sans secourir les uns et défendre
l'autre . L'armée anglaise ne connaît pas au juste les forces
du prince d'Essling ; elle estime à 18,000 hommes l'armée
qui a marché contre Badajoz , et à laquelle sont opposés
La Romana et un corps de 9000 hommes , dont 5000 Anglais
aux ordres du général Hill. L'armée anglaise est
composée de cinq divisions ; à chaque division sont attachés
quelques régimens portugais . Ces forces réunies ne paraissent
point dans l'intention de tenir contre les Français . A
la date du 28 on croyait à Londres à un engagement sérieux
et à un échec considérable ; les fonds publics s'en
étaient ressentis . La nouvelle ne s'est pas confirmée . Le
3c , la nouvelle de la prise de Ciudad -Rodrigo a été annoncée
, lord Wellington donnant pour son excuse la supériorité
trop grande des Français ( 1 ) . Le quartier-général anglais
était à Alveyra , et aucun mouvement n'était annoncé :
le 2 août même silence ; seulement l'avis de quelques escarmouches
. Enfin , le 3 août , on ne croyait pas à Londres
qu'une bataille eût lieu au moins de quelque tems , et l'on
supposait que l'armée française avait fait un mouvement
qui ne permettait pas de croire à un engagement . Voici
de notre côté les dernières notes officielles publiées , elles
s'accordent peu avec la nouvelle anglaise du 3 août :
M. le maréchal prince d'Essling , informé que l'armée
anglaise faisait un mouvement , a fait porter une forte
reconnaissance sur le fort de la Conception , avec ordre de
se rabattre sur Almeida . Des mines avaient été pratiquées
par les Anglais pour faire sauter ce fort , qu'ils ne voulaient
pas défendre contre les troupes auxquelles la forteresse de
Ciudad-Rodrigo venait de se rendre à discrétion . Ils y ont
mis effectivement le feu à l'approche de la reconnaissance ,
et ont évacué ce poste qui appuyait avantageusement
•
( 1 ) Le général anglais a la bonté de déclarer que la conduite du
gouverneur de Ciudad-Rodrigo a été très- glorieuse ; reste à savoir
dit le Moniteur , si le gouverneur trouvera aussi honorable celle du
général Wellesley , qui , par écrit , lui prescrivait de se défendre ,
el en effet ne l'a pas soutenu .
386 MERCURE DE FRANCE ,
Almeida . L'explosion n'a pas été générale : deux bastions
seulement ont été endommagés . Les troupes de l'Empereur
occupent ce fort , qui sera facilement et promptement remis
dans le meilleur état . La place d'Almeida est investie .
» M. le général Sébastiani a rendu compte le 29 juin ,
qu'une expédition qu'il avait dirigée sur Castril , frontière
de Murcie , a entiérement détruit un rassemblement d'insurgés
auquel s'était joint un détachement de troupes réglées
venu de Murcie : pas un homme n'a échappé ; tout a été
ou tué ou pris . Ala suite de cette expédition , plusieurs villes ,
telles que Huesca , Oria , etc. , ont envoyé des députations
pour se soumettre et annoncer leur résolution de se défendre
contre les insurgés , s'il s'en présentait de nouveau . Tout
va bien dans la province de Grenade .
Quelques bandes de brigands , chassées de la Manche
par le général Lorge , s'étaient jetées au revers sud de la
Sierra-Morena dans la province de Cordoue . Le chef de
bataillon Poinchevalle , du 51 ° régiment , a marché sur leurs
derrières , les a dispersées , leur a fait abandonner des bestiaux
qu'elles amenaient , et leur a tué une cinquantaine
d'hommes. Les gardes civiques des communes se sont conduites
avec beaucoup de zèle dans cette circonstance . »
Les nouvelles officielles de juillet continuent à nous
peindre les Anglais faisant d'inutiles efforts pour anéantir
les moyens de l'expédition qui se prépare .
Le 21 juillet , une partie des transports et trente chaloupes
canonnières ayant été envoyés à la pointe du Pezzo ,
l'ennemi , qui avait proclamé qu'il détruirait les convois
lorsqu'ils y seraient réunis , a voulu effectuer sa menace .
Quatre-vingts voiles , tant frégates que bricks , corvettes
et canonnières , se dirigèrent à la pointe du jour sur la
ligne d'embossage qui était formée en avant de Punta del
Pezzo . S. M. , témoin des mouvemens des Anglais ,
fit ses
dispositions en conséquence . Elle envoya l'ordre au commandant
de sa marine , de se préparer au combat , et au
général Partonaux d'embarquer sa division ; et elle fit
réunir la division Lamarque derrière la ligne d'embassage ,
Cependant l'ennemi arrivait sur la ligne et commençait
son feu ; les canonnières le reçurent sans tirer un seul
coup , et attendirent , pour commencer le leur , d'être à
portée de mitraille : elles ripostèrent alors avec tant de suc
cès , et furent si bien secondées par 14 bouches à feu des
batteries de terre , que l'ennemi , accablé d'une grêle de
mitraille et avarié dans toutes ses manoeuvres , vira de bord,
AOUT 1810 . 387
emmenant plusieurs de ses bâtimens à la remorque , et
après avoir souffert une perte qui doit être considérable ,
car presque tous les coups donnèrent en plein dans ses
bâtimens .
Les Siciliens étaient témoins de cette affaire ; ils auront
pu apprécier et les menaces et les promesses des Anglais
à leur juste valeur . Le roi a témoigné sa satisfaction de la
conduite des troupes de terre et de mer.
Au surplus , les Anglais nous donnent encor à cet égard,
des renseignemens conformes à ceux que nous recevons du
camp royal .
« On assure , disent les papiers anglais , que les affaires
de Sicile prennent une tournure fâcheuse . Nous nous sommes
souvent proposé d'appeler sur ce point l'attention du public ,
puisqu'il y a incontestablement en jeu un grand intérêt
pour l'Angleterre . Le peuple sicilien est -il résolu à s'unir
avec nous pour la défense de son pays ? La cour de Palerme,
sir John Stuart , notre général , et M. Drumond , notre
envoyé , sont - ils tous dans une complette harmonie ? La
Sicile , à ce que nous croyons , s'est engagée à maintenir
une armée de 40,000 hommes pour sa propre défense.
Notre envoyé s'est-il assuré , par son examen personnel ,
comme il le devait , de l'existence de ces troupes ? Nos subsides
pour la Sicile , indépendamment de la solde des
troupes que nous y entretenons , s'élèvent à 400,000 livres
sterling. Comment cette somme est-elle employée ? à qui
est - elle confiée ? Si elle ne sert qu'à salarier des espions en
Calabre , et à fomenter des insurrections qui doivent tou
jours finir par la destruction totale des insurgés , elle est
plus qu'inutile .
Ön dit également qu'il existe des divisions entre le roi
de Sicile et son parlement , et que celui - ci , ayant été convoqué
au mois de mars dernier , a réclamé le droit d'examiner
les subsides demandés , et a refusé les fonds sollicités
par le roi . En conséquence de cette conduite , l'assemblée
a été dissoute , et ses résolutions ont été soumises à
un comité spécial , sous prétexte d'un manque de formes .
Les discussions d'un gouvernement amènent naturellement
des dissensions dans le peuple , et on a déjà répandu plusieur
pamphlets propres à exciter les passions les plus violentes
. On dit que quelques-unes de ces pièces sont parvenues
en Angleterre après avoir été réimprimées en Sicile
par les Anglais , et accompagnées de notes marginales ,
388 MERCURE DE FRANCE ,
destinées à repousser celles des observations qui paraissaient
dirigées contre nous . "
M. Adair a enfin quitté Constantinople ; mais on ne dit
pas de quelle manière il a fait ses adieux au divan , et quels
remercîmens il en a reçus : seulement voici la lettre qu'il a
écrite en partant au consul anglais à Smyrne .
S. M. m'ayant accordé la permission de retourner en
Angleterre , je vous préviens qu'à moins que des événemens
imprévus ne me retiennent , mon dessein est de
quitter Constantinople . Je l'aurais déjà exécuté depuis
long- tems , si je n'eusse remarqué que la paix entre l'Autriche
et la France , et particuliérement l'article du traité
qui étend les limites de la France jusqu'à la Save , avaient
réveillé chez nos ennemis l'espoir de ramener une rupture
entre la Porte et la Grande-Bretagne. Plusieurs personnes
l'ont cru ; mais , plein de confiance en la fidélité de la Porte
à remplir ses engagemens , je n'ai pas cru néanmoins qu'il
fût à propos de m'éloigner des affaires dans un moment
où il semblait s'élever quelques difficultés , de crainte
qu'un départ subit ne parût confirmer les bruits qui couraient
sur une mésintelligence entre l'Angleterre et la Porte.
Dans ces circonstances , je quitte la légation sans la moindre
inquiétude , etc.
Quoi qu'il en soit , rien d'officiel encore n'est publié sur
les événemens de la guerre du Danube depuis la prise de
Silistria ; on annonce comme certaine celle de Rubesuck ,
et le bruit d'une grande bataille dont on n'assigne ni le
lieu , ni la date , ni l'issue , continue à circuler en Hongrie;
on regarde comme sûre la marche de renforts nombreux
dirigés vers l'armée russe . Le gouvernement autrichien et
celui de Russie ont fait une convention pour l'extradition
de leurs déserteurs respectifs .
Les lettres de Berlin peignent le roi comme en proic à
la douleur la plus profonde ; ce qui y ajoute est l'assurance
la feue reine était enceinte . M. de Lendhorf a été
que
chargé de porter cette triste nouvelle à la cour de France ,
et de se rendre à Madrid avec la même mission. Ily deploiera
le caractère d'ambassadeur près de S. M. C. En
Suède un décret royal a défendu de porter les anciens
ordres français . Le roi est parti le 19 juillet pour Oerebro ,
où va se tenir la diète : le ci- devant roi Gustave a passé
par Léipsick , se rendant , dit -on , à Berlin . LL . MM . westphaliennes
visitent en ce moment leurs provinces d'Hanovre
, où la plus brillante réception leur avait été préAOUT
1810 . 389
parée . Les anciens officiers hanovriens ont été autorisés à
se présenter devant le roi avec leur uniforme et la cocarde
westphalienne . Les demandes de service se multiplient
extrêmement depuis le voyage de S. M. dans cette nouvelle
et si importante partie de ses Etats .
La Hollande continue à recevoir son organisation nouvelle
par les ordres de S. A. S. le prince lieutenant -général
de l'Empereur ; en vertu de ses ordres , les lois sur la chasse
et sur la pêche sont maintenues jusqu'au 1er janvier 1811 ;
et dorénavant il ne sera donné de dispense de mariage
d'émancipation , etc. qu'aux termes du Code Napoléon .
Une garde d'honneur nombreuse s'organise à Amsterdam ,
où l'on attend incessamment l'Empereur . La garde cidevant
royale est en marche pour France douze : pages du
roi sont partis pour Saint- Cloud , ils doivent entrer àl'hôtel
des pages de S. M. l'Empereur et Roi .
I
PARIS.
LL . MM . II . habitent Trianon et parcourent fréquemment
Versailles et ses magnifiques environs ; partout une
foule empressée se porte sur leur passage et les suit de ses
acclamations.
-La reine de Naples a passé à Turin le 29 juillet , se
rendant dans ses Etats .
-Un décret impérial du 30 juillet règle l'organisation
des fabriques .
―
Un autre , du 23 juillet , porte que le Code criminel
sera mis en activité dans l'étendue du ressort de chaque
our impériale , à partir du jour de son installation .
-Un autre décret confic à un maître des requêtes le
service des ponts et chaussées au-delà des Alpes .
-
- Par décret du 7 août 1810 , S. M. a nommé M. le
comte Laumont , conseiller- d'état , et préfet du département
de Seine- et -Oise , à la place de directeur-général
des mines .
-Par décret dudit jour S. M. a nommé maître des
requêtes en son Conseil- d'Etat , M. le baron Dudon , déjà
auditeur .
-Un décret de S. M. , daté du même jour , contient
les nominations ci - après , savoir :
M. le comte de Gavres , chambellan , est nommé préfet
du département de Seine et Oise ;
390 MERCURE DE FRANCE , AOUT 1810 .
M. le comte de Bondi , maître des requêtes , est nommé
préfet du Rhône ;
M. le baron de Fréville , maître des requêtes , est nommé
préfet de Jemmappes ;
M. le baron Dupont-Delporte , préfet de l'Arriège , est
nommé préfet du Taro ;
M. Bruneteau-Sainte -Suzanne , préfet de l'Ardêche , est
nommé préfet de la Sarre ;
M. Chaillou , auditeur , est nommé préfet de l'Ardèche ;
M. Doazan , auditeur , est nommé préfet de Rhin et
Moselle ;
M. Chassepot-de- Chapelaine , sous-préfet à San -Remo ,
est nommé préfet de l'Arriège .
-Par décret dudit jour M. le baron d'Herbouville a été
créé comte de l'Empire .
-
— Les papiers anglais disent qu'il y a dans l'Escaut un
armement formidable prêt à partir , et qu'on attend l'Empereur
qui doit inspecter cet armement avant qu'il mette à
la voile .
Mercredi dernier , l'Opéra a donné , avec le succès le
plus brillant , l'ouvrage nouveau attendu depuis long-tems ,
les Bayaderes . M. de Joui est l'auteur des paroles ; cette
fois , c'est M. Catel qui est associé à son succès . Le poëme
est intéressant , la musique a du charme et de l'expression ,
les décorations sont magnifiques , les ballets offrent tout
ce que le titre promet et tout ce qu'on pouvait attendre de
M. Gardel , ayant à sa disposition les Bayadères de l'Opéra.
ANNONCES .
, Pensées de Cicéron choisies et traduites en français par feu
J. d'Olivet , membre de l'Académie française ; on y a joint le texte
latin et une traduction italienne : à l'usage des lycées et des colléges ,
et de tous les jeunes gens qui se livrent à l'étude des langues ; par E.
T. Dessous . Edit. de 1797. Un vol . in-8 ° . Prix , 3 fr . , et 4 fr . frane
de port. Chez Lebel et Guitel , libraires , rue des Prêtres - Saint- Germain-
l'Auxerrois , nº 17 .
Réflexions sur l'état du genre humain . Un vol . in - 12 . Prix , 1 fr.
50 c. , et 1 fr. 75 c . franc de port. Chez Arthus- Bertrand , libraire ,
rue Hautefeuille , nº 23 .
SEINE
MERCURE
DE FRANCE.
N° CCCCLXXIV . Samedi 18 Août 1810 . -
POÉSIE.
ALLÉGORIE.
LE TRAVAIL , LE PLAISIR ET LA SANTÉ.
Du Plaisir et de la Santé ,
Le Travail jadis fut le père.
Tous les trois pleins d'activité ,
Ils ignoraient l'art inventé
Par la sotte inutilité ,
De s'ennuyer pour se distraire.
Leur luxe était la propreté :
Leur richesse , le nécessaire .
Hélas ! un jour , la Vanité
Se glissa dans cette chaumière .
Quittez , dit- elle , ce séjour.
Santé , l'Opulence et sa cour ,
Après toi languit et soupire ;
Et toi , Plaisir , règne à ton tour ,
Viens charmer tout ce qui respire ,
Viens servir de guide à l'Amour.
Le Travail à son éloquence
Céda lui-même sans efforts :
5.
en
Ᏼ Ꮟ
1
३ga
MERCURE DE FRANCE ,
On lui promit pour récompense
Et de la gloire , et des trésors .
Le trio sans expérience ,
Ivre de joie et d'espérance ,
Honteux de son obscurité ,
Partit en toute diligence .
Bientôt une immense cité
Paraît et s'étend à leur vue.
Ce but ardemment souhaité
Semblait à leur ame ingénu●
Celui de leur félicité.
Oui , dit le père transporté ,
Nous allons fixer la fortune ,
Mais demeurons toujours unis.
Si vous méprisez cet avis ,
Notre perte devient commune;
Ainsi l'ont ordonné les dieux .
Suivons cet arrêt équitable :
Sans vous , je serai misérable ;
Sans moi , vous périrez tous deux,
Ce conseil était des plus sages ,
Mais on l'oublia promptement .
La Santé prit pour son amant
Un garçon qui sortait des pages ;
Plein d'esprit , joyeux ..., mais volage ;
Du reste l'air d'un bon vivant .
Tous les jeunes gens de son âge,
Assuraient qu'il était charmant ,
Et se moquaient du sentiment
Et de son platonique hommage ,
Pour suivre le vrai garnement
Qu'on nommait le Libertinage .
Bientôt après le mariage ,
La Santé connut son malheur :
Bientôt notre jeune étourdie
Perdit ses grâces , sa fraîcheur ;
Et dès l'aurore de sa vie
Détestant , trop tard , ses erreurs ,
Mourut sur un lit de douleurs ,
En enfantant la maladie .
AOUT 1810.
393
Le Plaisir n'ayant plus de soeur ,
Non moins inconsidéré qu'elle ,
Suit l'Oisiveté qui l'appelle :
Séduit par sa fausse douceur
Il va se placer sur son coeur
Sur ce coeur que l'ennui dévore !
Il veut le ranimer encore ,
Mais ses traits n'y pénètrent pas ;.
Et bientôt devenu lui- même
Glacé , languissant , pâle et blême
Il s'évanouit dans ses bras .
Ignorant encor leur trépas ,
Le Travail demandait sans cesse
Des nouvelles de ses enfans ;
Mais hélas ! en vain sa tendresse
9
Dans ces lieux les chercha long- tems ;
Vaineu par sa douleur amère
La Lassitude l'atteiguit ,
Et la mort enfin le surprit
Sur le grabat de la Misère.
AUG. DE BELISLE.
LE SONGE DE
PÉTRARQUE.
ROMANCE.
Las des honneurs du Capitole ,
Pétrarque disait tous les jours :
Il est donc vrai ! rien ne console
De ce bel âge qui s'envole ,
Et de la fuite des amours.
Une sombre mélancolie ,
Venait alors voiler ses traits :
Sous le beau ciel de l'Italie ,
Loin de Laure , il traînait sa vie ,
Et languissait dans les regrets .
En vain il espère que l'âge
Affaiblira ses souvenirs :
Sans cesse vers le doux rivage ,
Qui retient son coeur en otage ,
Il laisse échapper des soupirs,
Bb 2
394
MERCURE DE FRANCE ,
Une nuit enfin , nuit brûlante ,
Où l'éclair enflammait les cieux ,
il crut voir son amante ,
En songe
Qui près de son lit gémissante ,
Lui fesait de tri es adieux .
C'était sa voix naïve et pure ,
Ses traits si touchans et si beaux ;
Mais à sa blonde chevelure ,
Se mêlait la sombre verdure
Du cyprès , ami des tombeaux.
Vers le ciel son regard tranquille
Semblait déjà se diriger ;
Et dans sa main pâle et débile ,
Brillait cette horloge fragile
Où s'écoule un sable léger .
Acette image encor si chère ,
Pétrarque s'éveille , éperdu :
Un noir pressentiment l'éclaire ;
Mais l'espérance mensongère ,
Soutient son courage abattu .
Bientôt le doute qui lui reste ,
Fait place à d'amères douleurs :
Laure , dans cette nuit funeste ,
Avait ,, pour la voûte céleste ,
Quitté cette terre de pleurs .
S. EDMOND GARLUND
ENIGME .
AIR : Ah ! quel plaisir en cejour jeressens !
AMI, lecteur , si le coeur vous en dit ,
Je vais offrir à votre esprit
Un agréable fruit :
Sa couleur est rembrunie •
Sa peau lisse , douce , unie ,
Son jus rafraîchit.
Si l'on en croit l'épithète qui suit ,
Le nom de ce beau fruit ,
AOUT 1810 . 395
Tel est son acabit ,
Qu'un grand pour le mettre en crédit
De son nom l'ennoblit
S ......
LOGOGRIPHE.
SUR mes six pieds , on me présente
Avec respect , avec espoir.
Sur cinq , plus d'une main charmante ,
Dès le matin me noue , et me dénoue au soir ;
Mais plus d'une bête imprudente
Meurt victime de mon pouvoir.
Sur trois pieds , ma surface , et liquide et brillante
Offre à tes yeux un immense miroir ;
Et sur deux pieds , lorsque l'on chante ,
Pour chanter juste , il faut m'avoir.
I. D. M.
CHARADE.
DE mes deux parts , lecteur , tu peux voir la première
Au milieu des frimas lever sa tête altière ;
Au midi de la France on trouve mon dernier ;
Ducerceau , dans ses vers , a chanté mon entier.
A .... H ......
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE
insérés dans le dernier Numéro .
Le mot de l'Enigme du dernier Numéro est Miroir- de-poche.
Celui du Logogriphe est Marbre .
Celni de la Charade est Mercure.
SCIENCES ET ARTS .
LETTRES A SOPHIE SUR LA PHYSIQUE , LA CHIMIE ET L'HISTOIRE
NATURELLE. Ouvrage mêlé de prose et de vers ;
M. LOUIS -AIMÉ MARTIN par , avec des notes , par
M. PATRIN , de l'Institut . Deux vol . in-8 ° . Prix , 10 fr. ,
et 12 fr . 50 cent. franc de port. Chez H. Nicolle , rue
de Seine , nº 12 ; et chez Arthus-Bertrand , libraire ,
rue Hautefeuille , nº 23 .
Tous les jours on entend déplorer la perte du goût et
la décadence des lettres . Ces plaintes sont devenues si
générales que l'ignorance même s'en fait un mérite .
Mais , si l'on est assez d'accord sur le fait principal , on
l'est beaucoup moins sur ses causes : l'un attribue ce
triste résultat à la dépravation des moeurs et à l'oubli
des principes religieux , celui-ci à l'influence des philosophes
, un autre au progrès des sciences . Chacun
rejette le mal sur le parti opposé , personne n'en veut
voir la source dans la nature. C'est pourtant là qu'elle
réside . Si notre langue , après avoir enfanté les ouvrages
de Boileau et de Racine , ne produit plus de pareils chefsd'oeuvre
, pourquoi s'en étonner ? En est-il autrement
dans l'histoire , et lorsque le champ des passions est
épuisé , peut-on en inventer de nouvelles qui ne soient
pas déjà dans le coeur humain? Ce qui serait plus difficile
à expliquer peut-être , c'est pourquoi des écrivains si
admirables et si admirés ne suffisent pas pour conserver
chez une nation la pureté du goût dont ils sont de si
parfaits modèles . Comment des personnes instruites ,
éclairées , sensibles aux immortelles beautés qui brillent
dans leurs divins ouvrages , peuvent- elles se résoudre à
en produire qui sont justement tout l'opposé de ceux-là ,
ensorte que la composition la plus monstrueusement
contraire aux principes du goût et de la raison puisse
MERCURE DE FRANCE , AOUT 1810 . 397
sortir d'un homme qui , dans la conversation familière ,
rendrait à ces principes l'hommage le plus vrai , le plus
pur , le mieux senti ? En cherchant la cause de cette contradiction
singulière , il m'a semblé qu'elle pourrait
tenir à l'inévitable nécessité où les auteurs se trouvent
de ne point dire ce qui a été dit avant eux . Il me faut
du nouveau , disait , je crois , La Fontaine ,
Il me faut du nouveau , n'en fût - il plus au monde .
Il paraît qu'il y en avait encore de son tems , car il su
en trouver ; mais ce qui lui a échappé , ce qui a échappé
à Boileau , à Racine , à Bossuet , à Corneille , à Fénelon ,
à Rousseau , à Voltaire , et à tous nos grands écrivains ,
doit être prodigieusement difficile à découvrir . Aussi ,
sans se flatter de trouver quelque route nouvelle qu'ils
n'aient pas vue , chacun cherche seulement un sentier
qu'ils n'aient point aperçu ou qu'ils n'aient pas voulu
suivre . L'a-t-il trouvé , il s'y lance et s'y abandonne : mais
bientôt sa découverte est signalée par tous ses rivaux . S'il ,
a quelque succès , on se jette en foule sur ses traces , et sa
hardiesse heureuse produit mille exagérations . Parlons
sans figure ; les écrivains qui réussissent dans quelque
nouveau genre , même bizarre , ont bientôt des imitateurs
pour lesquels ils sont des Racine et des Corneille . On retrouve
dans ces imitateurs leurs défauts exagérés , leurs
qualités affaiblies , et souvent détruites par l'art qui les dénature.
De là il arrive que ce qui avait plu la première fois
par le piquant de la nouveauté , par l'attrait d'une fiction
ingénieuse , ou même par la grace d'une bizarrerie naturelle
, devient insupportable dans l'imitation . Ainsi le
genre précieux et recherché introduit par Marivaux dans
la comédie , nous a valu une foule de petites pièces
remplies d'affectation et d'un certain jargon de métaphysique
galante qui n'a jamais eu de modèle dans la
société . De même l'originalité qui amuse dans Tristram-
Shandy et dans le Voyage sentimental de Sterne , parce
qu'elle y est naturelle , et qu'elle résulte d'une extrême
vivacité d'imagination , combien n'a- t- elle pas produit
de froides et insignifiantes copies , où il n'y a ni originalité
, ni imagination , ni naturel , ni sentiment , et où
398
MERCURE DE FRANCE ,
l'on ne retrouve de Sterne que la bizarre coupure des
chapitres , et les tirets dont il a fait un fréquent usage !
De même les poëmes descriptifs de M. Delille , remplis
de tableaux colorés d'une manière si brillante et si variée ,
ont déjà , en peu d'années , fait éclore une multitude
de poëmes du même genre , dont les auteurs , décrivant
toujours , se passionnent , avec un froid enthousiasme ,
pour des beautés qu'ils n'ont pas senties ; et s'il est nécessaire
d'ajouter une nouvelle preuve à tant de preuves ,
Buffon , en appliquant un grand talent de style à la description
des animaux , s'est placé parmi nos meilleurs
écrivains , mais il a produit une infinité d'imitateurs ,
qui n'ont que de la boursouflure , sans élévation et sans
éloquence. En écrivant sur les détails les plus simples
de la physique ou de l'histoire naturelle , on a pris un
ton solennel et emphatique . Le médecin qui décrivait
un os ou un viscère s'est cru appelé à faire de grandes
phrases ; et l'on a voulu être éloquent en parlant de la
veine cave ou de l'intestin rectum .
L'ouvrage dont je vais rendre compte est aussi une
imitation , mais , si je ne me trompe , c'est une des plus
malheureuses que l'on pût faire . Tout le monde connaît
les Lettres de Demoùstiers sur la mythologie . On s'est
assez accordé pour y trouver quelques descriptions fort
jolies , quelques madrigaux agréables ; mais aussi tout
le monde a été ennuyé du ton précieux qui y règne , et
de cette galanterie froide et pincée qui s'y retrouve au
commencement , au milieu et à la fin de tous les chapitres
. Eh bien ! voilà le modèle que M. Martin a choisi .
Demoustiers écrivait à une femme c'est aussi à une
femme que M. Martin écrit . Demoustiers était ou se
supposait amoureux ; il parle toujours sur le ton galant :
ainsi fait M. Martin . Mais au moins Demoustiers avait
choisi un sujet riant , gracieux : cette folle mythologie
pouvait amuser une jolie femme , M. Martin a pris un sujet
plus grave . Il a choisi la physique , la chimie et l'histoire
naturelle pour le sujet de ses madrigaux . Demoustiers
& souvent travesti ses dieux et ses déesses en petits-maîtres
et en précieuses , mais ils s'étaient permis à euxAOUT
1810 . 399
12
mêmes bien d'autres métamorphoses . Son imitateur a
fait plus encore , il a travesti la nature .
Les lettres sur la physique et sur la chimie débutent
par une invocation à Apollon : mais ceci est purement
une affaire de poésie , car deux pages plus loin l'auteur
abandonne les divinités de la fable pour le Dieu véritable
; et après avoir remarqué , non sans raison , que
les causes premières sont inaccessibles pour l'homme , il
ajoute ces vers que je ne me permettrai pas de juger :
Et tout-à- coup cédant aux désirs de mon coeur ,
Je voulus adorer Dieu , l'auteur de mon être ,
Et je dis à la terre : Es- tu le créateur
Que mon amour cherche à connaître ?
Et la terre me dit : Je ne suis point ton Dieu .
Et je dis à la mer , à l'air , au vent , au reu :
Montrez-moi l'Eternel , afin que je l'adore.
Tous ils m'ont répondu : Nous ne le sommes pas .
Après cette réponse que l'on trouvera peut-être un peu
dure , l'auteur tourne ses pas vers l'Orient , et s'adresse
au soleil qui lui répond ; car tout parle et répond dans
ce livre. Lavoisier a- t- il fait une expérience pour combiner
deux gaz , l'auteur ne dit pas cela tout simplement ,
il le met en action : Lavoisier a dit unissons ensemble.
dans un globe de cristul , etc. Je ne sais si Lavoisier
s'exprimait sur un ton aussi élevé quand il méditait une
expérience , mais je sais bien que celle qu'on lui attribue
ici ne lui appartient pas ; elle avait été faite en Angleterre
plusieurs mois auparavant. On connaît ce mot sublime.
de Newton à qui l'on demandait comment il avait été
conduit à ses grandes découvertes ; c'est , répondit - il ,
en y pensant toujours. M. Martin va plus loin , il fait
parler Newton comme il a fait parler Lavoisier et le soleil
. Il raconte tout ce que ce grand homme a dit ou devait
dire un jour qu'il lui tomba une pomme sur la tête .
Mais cela n'est rien encore , car M. Martin va jusqu'à
nous donner des Dialogues des Morts sur la physique
et la chimie, Ceci est encore emprunté de Fontenelle et
de tant d'autres ; mais voyez le malheur attaché à l'imi-.
tation ! Tout le piquant d'une pareille fiction_naît sans
400
MERCURE DE FRANCE ,
doute de l'opposition des personnages que l'on met en
scène , qui n'ayant plus rien à craindre ni à espérer les
uns des autres , peuvent se dire sans façon de bonnes
vérités qu'ils n'auraient eu garde de hasarder de leur
vivant. C'est un moyen de faire ressortir le jeu des
passions personnelles , en supprimant les entraves qui
les compriment dans la société. Pour atteindre ce but ,
il faut s'étudier habilement à donner à chacun son
vrai caractère , son langage propre en un mot , sa
physionomie naturelle , si le mot de physionomie peut
être employé en parlant d'un mort . D'après cela , qui
pense- t- on que notre auteur va évoquer pour parler de
physique ? Peut - être Aristote , Pascal , Descartes , Newton
ou Galilée? Point du tout , c'est Chapelle , Chaulieu ,
La Fare , Bertin Bonnard , auxquels il s'adresse pour
leur faire une leçon sur la nature de l'eau , par la raison
qu'ils n'en buvaient guère pendant leur vie. Il a aussi
un long entretien sur l'origine des sources avec le philosophe
Gassendi et Ninon de Lenclos , à laquelle il
adresse force madrigaux , en raisonnant avec elle sur
cet agréable sujet. L'aimable Ninon a bien changé dans
l'autre monde : elle y est devenue savante et dévote .
Ellé raconte que tous les habitans des enfers se sont
pris de passion pour la physique et la chimie. « L'om
» bre d'un savant , dit - elle , l'ombre d'un savant échappée
» au néant est descendue hier dans l'Elysée , et est venue
» y porter la nouvelle de la décomposition de l'eau par
» la pile galvanique . Chapelle en a instruit ses amis . A
>> cette nouvelle ils ont tous été saisis d'une joie divine ,
>> tous ont juré de ne pas laisser une seule goutte d'eau
>> dans les enfers ; Chapelle est à leur tête , il les com-
» mande , les anime , les soutient ; déjà le zinc et l'argent
>> unis par des cartons humides s'élèvent de tous côtés
» comme des colonnes immenses ....» Mais dans le chapitre
suivant , il rassure la belle Sophie sur cette énorme
décomposition d'eau , aussi bien que sur celle que
produisent les plantes . « Osagesse admirable , s'écrie- t- il ,
» l'immensité du bassin des mers peut seule nous rassurer
» sur l'existence des races futures . »> }
Et les gourmands des siècles à venir ,
AOUT 1810 . 401
4
.
Comme les gourmands de notre âge ,
Pourront chanter l'amour et le plaisir
Entre la poire et le fromage .
Ces vers ne sont pas de ceux que j'ai accusés d'être
précieux ; ils ne ressemblent guère à ceux- ci que l'auteur
adresse à Sophie en parlant des étamines et des
pistils des fleurs , qui sont quelquefois séparés sur deux
tiges. Ah ! s'écrie- t- il ,
Ah ! plaignez , plaignez la souffrance
De ces petits amans en fleur :
Qui sentit les maux de l'absence
A connu tous les maux du coeur.
Les petits amans en fleur est heureux , et vaut presque
le fameux quoi qu'on die des Femmes savantes . Ailleurs
en parlant de la manière dont les sons se transmettent
par les ondulations de l'air : « Ce serait , dit l'auteur , un
» spectacle assez singulier que de se représenter chaque
» pensée sous la forme de petites poupées , vêtues des
» couleurs de l'imagination de celui qui parle ..... Par
» exemple , Sophie , si l'on vous parlait de l'amour ,
Vous verriez venir l'innocent
Monté sur un léger zéphyre .
Je ne crois pas que le marquis de Mascarille s'exprime
d'une manière plus agréable . Ailleurs , en parlant du
thermomètre qui sert à mesurer la température des corps :
« Plût à Dieu , dit l'auteur , qu'un jour les physiciens
» parvinssent à découvrir un thermomètre dont la liqueur
» subtile s'élevât par le seul battement du coeur ! Qu'il
>> serait doux de juger de l'amour par cette merveilleuse
>> machine ! >>
Le thermomètre servirait
Aux expériences des Graces.
Le savant surpris les verrait
S'empresser toujours sur ces traces .
.M. Martin ne traite pas mieux les savans dans ce monde
que dans l'autre . Il trouve fort ridicule la théorie newtonienne
des marées . « Imaginez-vous , dit-il , voir tous
402
MERCURE DE FRANCE ,
» les savans se désespérant de ne pouvoir expliquer les
» marées .
Leur ignorance était commune ,
Et ces messieurs me sachant pas
Où trouver la cause ici-bas ,
Furent la chercher dans la lune .
Mais en revanche il nous apprend qu'au retour
du printems , lorsque le soleil , Vénus et la terre sont
sur la même ligne , la végétation fait des prodiges , et il
en conclut que la lune pourrait bien avoir quelque influence
sur nos humeurs . En général , ses connaissances
en physique paraissent fort peu exactes . Je ne m'arrêterai
donc pas à analyser un espèce de conte arabe dans
le genre des Mille et une Nuits , dans lequel l'auteur a
voulu rassembler tous les prodiges que les sciences peuvent
opérer. Il y a dans ce conte des bras , des jambes
coupées , et agitées de mouvemens convulsifs , des têtes
séparées des corps , qui parlent et font la conversation
ensemble ; le tout pour montrer les effets du galvanisme.
Ceci est encore une imitation d'une scène du roman
d'Olivier par Cazotte ; mais ce qui ne choque pas dans
une féerie , où l'on admet que tout est idéal et fantastique
, offre une image repoussante dès qu'on y attache
quelque idée de réalité . J'aime encore mieux revenir
avec l'auteur à Zéphyre et à Flore , car dieu merci ,
l'Amour , le Zéphyre et Flore sont les trois mots que l'on
rencontre le plus souvent dans ces Lettres .
Je me trompe j'ai remarqué un autre mot qui s'y
trouve peut-être plus souvent encore , c'est celui d'impie.
L'auteur répète à chaque instant qu'il veut terrasser les
impies ; il fait des vers contre les impies ; il les attaque et
les apostrophe de la manière la plus rude . J'ai beaucoup
cherché ce qu'il entendait par ce mot impie , et quelle
classe de gens il voulait désigner par cette dénomination .
Car le voyant évoquer des ombres qui parlent de Pluton
et de l'Elysée , le voyant mettre en scène Apollon ,
Vénus , Flore , et toutes les divinités du paganisme , je
ne comprenais pas quel pouvait être cet autre dieu dont
il parle aussi , et je m'attendais au moins à le trouver
AOUT 1810 . 403
C
5
de bonne composition sur cet article. Enfin je me suis
aperçu que ce qu'il entend par impies , ce sont évidemment
les savans . Il leur reproche d'aimer le néant, de
se jeter dans le néant , et c'est pour cela , dit Ninon , que
l'on n'en voit aucun dans les enfers . Ils ont , dit-elle ,
Ils ont dédaigné l'espérance
De venir un jour parmi nous
Le néant les engloutit tous.
9
Je ne dis rien de l'harmonie du dernier vers , mais je
demanderai quel droit a l'auteur de damner ainsi , sans
distinction , tous les savans . Je lui demanderai si tous
ceux qui honorent aujourd'hui l'Europe par leurs lumières
, lui ont fait confidence de leurs sentimens secrets ,
ou par quels moyens il a pu les pénétrer; et s'il ne l'a point
fait, je demanderai comment il s'est hasardé à leur donner
ainsi en masse une qualification à laquelle il attache un
sens odieux , et dont la fureur des partis ne se montre
que trop prête à abuser. On doit un grand respect aux
sentimens vraiment religieux , mais , quand ils sont vrais ,
ils ne sont ni aigres , ni persécuteurs ; s'ils le deviennent,
ce n'est plus de la piété , c'est de la haine. Duclos disait
de quelques philosophes de son tems , ces gens-là finiront
par me faire aller à la messe . On pourrait dire de certains
dévots de nouvelle fabrique , ces gens-ci , avec
leurs mauvaises raisons , vous feraient douter de la providence
.
D'après ce que je viens de dire , on pense bien que
notre auteur a embrassé dans toute son étendue le système
des causes finales , qui est aujourd'hui le grand
cheval de bataille de ceux qui combattent les incrédules .
Plaisante manière de convertir les gens à la vérité , que
´de l'appuyer des plus fausses et des plus insignifiantes
raisons que l'ignorance puisse imaginer !
Quand Newton , après avoir expliqué les lois des
mouvemens de la lumière , se demande si l'oeil pu être
fait sans
aucune connaissance de l'optique , comme
l'oreille sans aucune connaissance des sons , j'écoute
avec respect cette réflexion profonde ; mais quand
M. Martin vient nous dire « L'Eternel prévoyant que
404 MERCURE DE FRANCE ,
» l'homme ne pourrait pas habiter la zône torride , y
» éleva les plus hautes montagnes du monde pour en
» faire un climat agréable ; » quand il nous dit : « Qu'il
» ne pleut pas dans les lieux sablonneux et arides , parce
» que la pluie y serait perdue ; » quand il nous dit que
les plantes qui donnent des poisons ont été créées pour
assainir l'air et se charger de tous ses principes malfaisans
, je demande si un homme sensé est obligé , en
conscience , de croire à de pareilles réveries ; et n'est- ce
pas bien rapetisser les vues de la Providence divine que
de les ajuster ainsi à notre faiblesse , et de les mesurer à
notre ignorance ? Mais ceci encore n'est qu'une imitation
des harmonies de MM . Châteaubriant et Bernardin de
Saint-Pierre . M. Bernardin de Saint- Pierre avait dit que
les puces ont été créées noires afin qu'on pût aisément
les distinguer sur les bas blancs et sur les chiens blancs ;
de même M. Martin nous apprend que les corbeaux ont
été créés noirs , afin que les perdrix et les lièvres dont ,
selon lui , ces animaux se nourrissent pendant l'hiver , puissent
les apercevoir de loin sur la neige . M. de Châteaubriant
avait dit qu'en voyant le serpent fuir en ondoyant comme
une petite flamme bleuâtre , on reconnaît visiblement
que c'est lui qui a dû autrefois tenter notre mère commune
; de même M. Martin nous assure que tous les insectes
venimeux ont été créés laids afin que l'homme puisse
s'en méfier , et , ajoute-t-il , « interrogez votre coeur , il
» vous dira pourquoi la prêle et la salicaire ne quittent
» jamais leurs ruisseaux , et l'origan ses rochers arides ,
» pourquoi la bruyère estfidèle à ses collines , la jusquiame
» à ses rocailles , et le muguet à ses bois .» Voilà , certes ,
un moyen d'expérience nouveau et bien exact . Je ne
crois pas que l'on n'ait rien à objecter à des démonstrations
de cette force.
Voilà pourtant où conduit cette manie aujourd'hui si
commune d'expliquer le comment et le pourquoi de
toutes les choses naturelles , d'après le sentiment vague
et imparfait de l'utilité directe que nous en pouvons
retirer. Chacun règle ainsi la prévoyance de la nature
au niveau de ses lumières , et la rend plus ou moins folle
selon qu'il est plus ou moins ignorant. Ce ne serait rien
AOUT 1810. 405
encore si ces rêveries étaient données pour ce qu'elles
valent ; mais on veut les faire embrasser comme des
vérités , comme des articles de foi , et il semble à leurs
auteurs que ce soit une impiété de sentir qu'elles sont
absurdes. Il faut , dit Montaigne , se mêler très- sobrement
de juger des ordonnances divines . « Il n'est rien ,
» ajoute-t- il , qui soit cru si fermement que ce qu'on sait
» le moins , ni gens si assurés que ceux qui nous content
» des fables , comme alchimistes , prognostiqueurs ,
» judiciaires , chiromantiens , médecins , id genus omne ,
» auxquels je joindrais volontiers , si je l'osais , un tas
» de gens interprêtes et contrôleurs ordinaires des des-
» seins de Dieu , faisant état de trouver les causes de
» chaque accident , et de voir dans les secrets de la
» volonté divine les motifs incompréhensibles de ses
» oeuvres ; et quoique la variété et discordance conti-
» nuelle des événemens les rejette de coin en coin , et
» d'orient en occident , ils ne laissent de suivre pourtant.
» leur éteuf , et de même crayon peindre le blanc et le
» hoir. » Je laisse aux nouveaux partisans du système
des causes finales le soin de réfuter le naïf et simple bon
sens contenu dans ce passage . Pour moi , plus je consi
dère l'ordre de l'univers , son immensité , et toutes les
merveilles de la création , plus j'admire cet arrangement
admirable , mais moins je me crois en état de l'expliquer ;
et j'oserai même dire , pour en avoir fait bien souvent
l'épreuve , que ces explications imparfaites , ces rapports
faux ou vagues que quelques écrivains modernes veulent
nous donner comme des harmonies sublimes , ne paraissent
jamais plus téméraires et plus futiles qu'en présence
de la nature .
Quand on a eu le bonheur de connaître et de sentir
les véritables beautés qu'elle présente , on est tenté de
regarder comme des profanateurs et comme des impies
ceux qui la défigurent par d'indignes travestissemens .
A la suite des Lettres à Sophie sur la physique , on
trouve des notes de M. Patrin , savant estimable , connu
par ses voyages minéralogiques dans la Sibérie . Ces
sont consacrées à l'explication technique de plus
phénomènes de chimie , et particulièrement à l'ex
406 MERCURE DE FRANCE ,
position d'un grand système sur la cause des volcans ,
système que M. Patrin a depuis long-tems publié ailleurs.
Il en développe ici de nouveau les conséquences , et
s'efforce de montrer qu'elles sont toujours d'accord avec
la nature et même avec les nouvelles découvertes relatives
au potassium et au sodium .
S'il est difficile d'obtenir des résultats certains et démon.
trés dans les phénomènes que nous pouvons saisir et
soumettre aux expériences , on sent que cela doit
être bien plus difficile encore dans ceux que la nature
nous permet à peine d'entrevoir , et dont elle nous montre
seulement les derniers résultats . Par cette raison , je
me garderai bien de décider avec M. Patrin que les
métaux sont formés par les combinaisons de certains gaz
qui circulent dans le sein de la terre . Je ne me tiens pas
non plus pour assuré que les tremblemens de terre soient
un frisson de notre globe, Chacun peut penser ce qu'il
voudra de ces idées . Je y trouve qu'un défaut , c'est
que M. Patrin les donne pour des théories certaines . Le
nom de théorie ne doit être appliqué qu'à un ensemble
de faits mesurés exactement et enchaînés par des raisonnemens
mathématiques . Hors de cela il n'y a dans les
sciences que des observations ou des conjectures , des
expériences ou des systèmes .
L'auteur des lettres a aussi ajouté à son ouvrage quelques
potes de sa composition . Ce sont pour la plupart des
extraits de divers traités de physique ou d'histoire naturelle
. On y reconnaît des connaissances variées , mais qui
ne sont encore ni ordonnées , ni mûries par la réflexion .
Ces notes de l'auteur , réunies à celles de M. Patrin ;
composent à- peu-près la moitié de chaque volume ,
les détails techniques qu'elles renferment , forment un
singulier contraste avec la prétention de galanterie et de
légèreté qui règne dans le reste de l'ouvrage .
et
J'ai dit avec franchise ce que je pense de ces lettres .
Ma critique , en la supposant juste , ne doit pas décourager
l'auteur ; car les défauts que j'ai indiqués dans son
ouvrage , étaient , à ce qu'il me semble , des conséquences
inévitables du sujet qu'il avait embrassé. Autant
aurait-il valu' entreprendre de mettre en madrigaux l'his
toire
DE
SEIN
LA
AOUT 1810 .
toire romaine ou le Code civil . Ce qui me confirmens
cette persuasion , c'est que dans les circonstances tss- 5.
rares où l'auteur a pu être naturel et vrai , ses vers cen
manquent ni de justesse , ni d'élégance , ni de sentimen
On lit avec plaisir les souvenirs qu'il donne à l'habitation
de son père , ses regrets sur les désastres de Lyon , une
invocation à Vénus imitée de Lucrèce , et sur- tout quelques
stances sur les coteaux de la Saone où l'on retrouve
la fraîcheur et le calme de ces rians paysages . Mais lorsqu'on
est sensible à ces beautés naturelles et qu'on les
retrace avec tant de vérité , comment peut-on se résoudre
à choisir un sujet aride , pour le couvrir d'ornemens
faux et de mauvais goût ?
Il y a des gens qui sont enchantés d'avoir une critique
à faire . Je ne suis pas de ceux-là ; et je me réjouirais bien
plutôt d'avoir de justes éloges à donner . Mais quoi !
lorsqu'on est chargé de dire au public son avis sur un
ouvrage , peut-on , sans manquer à l'honneur , parler
contre sa conscience ? et quelle différence doit - on faire
entre le mensonge des paroles et le mensonge des écrits ,
si ce n'est que ce dernier s'adressant à un plus grand
nombre de personnes , est plus méprisable et plus dangereux
? Je puis me tromper , sans doute , mais non pas
tromper volontairement les autres . Je ne donne point
mon opinion comme bonne , mais comme mienne ; et si
chacun voulait en faire autant , sans se laisser influencer
par l'amitié ou par la haine , le public en saurait plus
qu'il n'en sait sur le mérite réel des ouvrages ; car la
vérité jaillirait nécessairement du choc des opinions
diverses , et même du conflit des passions naturellement
exprimées .
BIOT.
Ce
LITTÉRATURE ET BEAUX-ARTS .
STORIA DELLA GUERRA DELL' INDEPENDENZA , etc. Histoire
de la guerre de l'indépendance des Etats- Unis d'Amé
rique , écrite par CHARLES BOTTA. A Paris , chez
D. Colas , imprimeur- libraire , rue du Vieux-Colombier
, n° 26. Quatre vol . in-8 °.
✔
(SECOND ET DERNIER EXTRAIT . )
Le premier extrait de cet important ouvrage a paru
depuis long-tems ( 1 ) . Après y avoir retracé le plus briévement
que j'avais pu le fil entier des événemens de la
guerre d'Amérique , je le finissais en promettant de
parler dans un autre article de la manière dont l'histo
torien a trailé ce sujet et de la part qui lui est propre
dans l'intérêt que son ouvrage inspire . Je n'aurais pas
tant tardé à lui rendre cette justice , sans des circonstances
dont il est inutile d'ennuyer ici nos lecteurs . La
santé bonne qu mauvaise , les travaux plus ou moins
urgens de l'un des auteurs d'un journal , ne font rien à
ceux qui y souscrivent . Il faut tenir les promesses qu'on
leur a faites ; et quand on a , bien malgré soi , différé
de les remplir , il ne faut pas se donner de plus le tort
d'explications dont ils nous dispensent.
J'ai reconnu (2) de quelle importance et de quelle
difficulté était , dans une histoire de la nature de celleci
, le mérite de l'ordonnance et du plan . Je n'ai pas
besoin de revenir là -dessus : c'est pour faire sentir cette
difficulté, et la manière dont l'auteur l'a vaincue , que j'ai
suivi pas à pas , dans ses quatre volumes , la série des
faits , et que je me suis transporté avec lui dans les différentes
parties du globe qui en ont été le théâtre . Pour
les parcourir lui-même sans embarras , et pour ne se
( 1) Dans le Mercure du 12 mai.
(2) Voyez le premier extrait.
MERCURE DE FRANCE , AOUT 1810. 409
point égarer dans cet immense labyrinthe , tantôt il suit
l'ordre des tems , tantôt il laisse en arrière et met comme
en réserve une partie des événemens ; puis il revient ,
pour ainsi dire , les reprendre , pour les lier avec d'autres
, auxquels ils ont plus de rapport , et qui deviennent
plus intéressans quand ils n'en sont pas séparés . La
division de ses livres n'est point arbitraire : on sent en
les commençant que l'on va faire un pas de plus dans
l'action , et ce pas est réellement fait quand on les termine
. Cette fin , en procurant un repos au lecteur, ne
le laisse point se refroidir. L'auteur a soin d'y annoncer
ce qui doit suivre , comme dans un drame dont le plan
est conforme aux règles de l'art , la fin de chaque acte
laisse le spectateur dans l'attente de l'acte suivant.
L'Amérique est parvenue à déclarer et à maintenir son
indépendance par deux grands moyens ; d'un côté , par
les délibérations et les négociations , de l'autre par la
conduite de la guerre et les combats . Il fallait que l'historien
nous fit assister , en quelque sorte , tantôt aux
discussions du parlement britannique et à celles du congrès
américain , tantôt à ces batailles et à ces faits d'armes
, où des troupes souvent peu nombreuses décidaient
d'intérêts plus réels et plus grands que ne l'ont fait quel
quefois d'innombrables armées . Il avait , pour remplir la
première de ces deux tâches , un secours qui manque à
la plupart des historiens . Presque tous , lorsqu'ils font
pérorer ou délibérer leurs personnages , manquant de
monumens authentiques , leur prêtent des discours imaginaires
plutôt qu'ils ne rapportent ceux qui ont été
véritablement tenus. Ici ce sont les discours mêmes et
les discussions entières de ces deux corps politiques qui
ont été consignés dans des feuilles publiées chez les
deux nations , et qu'il ne s'agissait que d'employer avec
discernement et sobriété : mais cela même n'était pas
facile ; et c'était , au lieu de la disette , l'abondance qui
était un écueil.
2
M. Botta prend soin de ne choisir que les principaux
orateurs. Le plus ordinairement , en traduisant leurs dis--
cours , il les abrège , et n'y laisse que ce qu'ils ont de
substantiel et d'éloquent . Lorsqu'il a fait parler les chefs
Сса
410 MERCURE DE FRANCE ,
de chacune des opinions débattues , et d'autres fois
avant de les mettre en scène , il donne , dans un résumé
clair et rapide , une idée du reste ou du commencement
de la discussion , plus intéressante que ne serait la discussion
même. Il use quelquefois avec succès de cette
méthode pour des délibérations entières , dont le sujet
est important , mais qui n'ont rien produit dans les débats
dont l'histoire puisse s'enrichir . On peut citer pour
exemples de cet art d'employer avec autant de sagesse
que de talent ces sortes de matériaux , qui surabondent
dans les sujets historiques tirés de l'histoire d'Angleterre
, deux discussions du Parlement ; l'une , sur le
maintien ou la révocation de l'acte du timbre , où
toutes les raisons de le maintenir sont exposées dans le
discours de Georges Grenville , et tous les motifs pour
le révoquer dans celui de William Pitt , qui devint peu
de tems après comte de Chatam ; l'autre , sur l'accusation
formelle de rebellion , à porter contre les habitans du
Massachusset , où se combattent et se choquent avec une
véhémence presqu'égale , d'une part le fameux Wilkes
qui veut dissuader le Parlement de cette mesure , et de
l'autre le capitaine Harvey qui s'efforce de l'y engager ,
et qui , pour le malheur de la Grande-Bretagne , l'emporte
sur son adversaire .
Cette dernière délibération est précédée d'un résumé
de ce que l'Opposition alléguait pour que l'on embrassât
le parti de l'indulgence , et de ce que soutenaient les
ministériels pour appuyer la proposition d'agir avec
toute rigueur. Ce contraste d'une analyse rapide avec
un développement oratoire , est d'un effet d'autant meilleur
qu'il est fondé sur la vérité , et sur la nature même
des choses . Un tableau différent précède la discussion
sur l'acte du timbre. Les ministres qui avaient fait porter
ce bill ayant été renvoyés , les nouveaux ministres , intéressés
à le faire révoquer , emploient les ressorts les
plus actifs pour y réussir; ils font assaillir le Parlement de
pétitions des négocians de toutes les parties du royaume,
dés agens du commerce de la Jamaïque , et de plusieurs
provinces d'Amérique qui étaient restées fidèles ; enfin
ils ont recours au nom et à l'autorité de Benjamin Fran
AOÛT 1810 : 411
3
klin , qui était alors chargé de pleins pouvoirs auprès du
gouvernement anglais ; celui des hommes de ce tems ,
dit notre historien , qui jouissait de la plus grande estime .
Ils le font citer à la barre de la Chambre des Communes ,
où il subit un interrogatoire célèbre . Les raisons qu'il y
fit valoir pour obtenir la révocation sont resserrées ici
en deux pages . Tout cela est rapide et concis , sans
sécheresse et sans obscurité .
M. Botta procède autrement dans l'exposé des débats
dn Congrès américain sur la grande question de la déclaration
d'indépendance . Il réunit dans deux seuls discours
, d'une étendue à-peu-près égale , toutes les raisons
du parti qui voulait la déclaration , et toutes celles du
parti contraire . Richard Lee , l'un des députés de Virginie,
soutient la première opinion ; et John Dickinson ,
député de Pensilvanie , la seconde . Cet art de fondre
ensemble différens discours pour en former un tout
oratoire qui ait de la liaison , du progrès et de l'unité
altère peut-être un peu la vérité de l'histoire : mais il
épargne de petits détails et des interlocutions qui feraient
ressembler l'histoire à une analyse de journal . Il est plus
favorable à l'éloquence et rend plus frappantes les raisons
opposées des deux partis . L'auteur l'emploie quelquefois ;
mais il prend soin d'en avertir par l'espèce de formule
dont il se sert. Richard Lee s'exprima , dit-on , de la
manière suivante ; John Dickinson , à ce qu'on assure ,
parla ainsi ; tandis que les discours réellement prononcés
par les orateurs , ou qui ne sont qu'abrégés , sont annoncés
affirmativement et sans cette formule.
la
L'une des discussions les plus graves et les plus importantes
du Parlement , est celle qui a pour objet la reconnaissance
de cette même indépendance américaine ; acte
devenu peut-être nécessaire par le cours des événemens,
mais humiliant pour l'orgueil anglais , déjà blessé par
déclaration que l'ambassadeur de la cour de France
venait de faire de l'alliance conclue entre son gouvernement
et les Etats-Unis . C'est la notification même
que le roi fait de cette déclaration imprévue , qui est
l'objet de la discussion dans les deux chambres . Elle
est interrompue dans celle des Pairs , par l'apparition
412
MERCURE
DE FRANCE ,
subite du vieux comte de Chatam , malade ; presque
mourant , qui se fait porter à sa place , et vient faire
entendre ses dernières paroles . Il avait toujours été de
l'avis de la paix , mais il ne veut pas que l'Angleterre
plíe devant la France : il veut que si la paix est devenue
impossible , on commence sur-le- champ la guerre avec
vigueur. Le duc de Richmond soutient la nécessité de
s'allier avec l'Amérique pour combattre la France . Lord
Chatam veut répliquer , ' il tente trois fois inutilement de
se lever , il tombe évanoui , on l'emporte , et il expire
quatre jours après (3) . Ce sont là , sans doute , des
tableaux historiques d'un grand intérêt , lorsqu'ils sont
dignement tracés .
L'auteur n'a pas montré moins de talent dans la description
des combats et dans le récit de toutes les opérations
de la guerre . Sur terre , une exposition topographique
des champs de bataille , des lieux où se font les
campemens , des entours et de la situation des places ,
précède ordinairement la narration ; et la position des
armées étant alors marquée avec exactitude , on suit tous
leurs mouvemens , on juge de leurs efforts , on voit leurs
fautes , et les causes qui déterminèrent le bon et le mauvais
succès . Sur mer , le nombre et le port des vaisseaux , la
disposition et l'étendue des lignes , le gisement des terres
voisines , la direction du vent , tout est observé avec le
même soin , tout soutient l'attention du lecteur et lui
rend présentes ces scènes de destruction et de terreur .
Ainsi , dès l'ouverture de la première campagne , la
description de Boston , occupé par l'armée anglaise , de
sa position , des collines qui l'environnent , rend faciles
à concevoir les faits d'armes qui se passent autour de
cette place , les causes des extrémités où les Anglais s'y
trouvent réduits , et la nécessité où ils sont enfin d'en
sortir . De même , la première expédition dans le Canada ,
(3) Je crois devoir relever ici une faute purement typographique.
On a mis pour date à cette mort , le 11 mars , au lieu du 11 avril ,
marzo pour aprile. C'est le 17 mars que s'ouvrit la discussion dans
la chambre des communes , sur le message du roi , et le 7 avril dans la
chambre haute , où parla pour la dernière fois lord Chatam .
AOUT 1810 . 413
c'est- à-dire la prise de Ticonderago par les Américains ,
est précédée d'une description très- courte , mais trèsclaire
, de la position de cette forteresse , au point où
deux petits lacs se réunissent pour former le lac Champlain
; et cette description suffit pour jeter du jour sur
les expéditions importantes dont les bords de ces mêmes
lacs deviennent ensuite le théâtre . De même encore lorsque
la guerre se porte dans la nouvelle Yorck , en Virgiuie
, dans les Carolines , sur les frontières où les sauvages
poussés par les Anglais exercent de si cruels ravages , la
connaissance des lieux précède ou accompagne celle des
marches ; on sait toujours où l'on est ; on entend toujours
ce qu'on lit.
Ce n'est qu'au milieu du second volume que commence
la guerre maritime entre la France et l'Angleterre :
l'historien à qui elle offre de nouveaux tableaux à peindre
et un grand moyen de variété , y suit la même méthode ,
et y fait le même usage de son talent descriptif. On connaît
mieux la bataille d'Ouessant entre la flotte du comte
d'Orvilliers et celle de l'amiral Keppel après l'avoir lue
dans cette histoire , qu'on ne la connut dans le tems
même où elle venait de se donner. Les détails qui manquaient
aux relations sont ici de la plus grande exactitude
, et les passions qui altéraient alors les faits n'y sont
plus . Les combats entre le comte d'Estaing et l'amiral
Howe à la vue de Rhode- Island , entre le même amiral
français et l'amiral Byron dans les mers des Antilles
les batailles plus terribles entre l'amiral Rodney et le
comte de Guichen dans les mêmes mers , entre les flottes
anglaise et hollandaise , entre le comte deGrasse et l'amiral
Hood , entre le même général français et Rodney , et
beaucoup d'autres , sont décrites non-seulement avec
une grande chaleur de style , mais avec une clarté qui
épargne tout embarras et toute confusion à l'esprit.
J'ai parlé des caractères qui sont mis en jeu dans cette
histoire , et du talent qu'emploie l'auteur à les tracer. Il
n'a point fait à part le portrait de son premier personnage
de Washington ; le tableau de ce grand caractère
est en quelque sorte épars dans tout le corps de l'ouvrage
; j'ai essayé , dans mon premier extrait , d'en res
414
MERCURE DE FRANCE ,
serrer en quelques lignes les principaux traits . Voici
celui de Franklin mis en action , au moment où cet
'homme d'un aspect vénérable , et d'un caractère annoncé
par son aspect , comparaît dans une occasion solennelle
à la barre du Parlement. « Sa réputation personnelle , la
candeur de son ame , et le souvenir de tout ce qu'il avait
fait , tant dans les affaires d'état pour le bien de sa patrie
que dans les sciences physiques pour le bien du genre
humain , tenaient tous les esprits en suspens . La chambre
fut ce jour-là remplie de spectateurs , avides de l'entendre
parler sur une affaire si importante : il répondit avec
beaucoup de gravité , et avec encore plus de finesse d'esprit
. » En lisant cela ne dit-on pas , c'est Franklin ?
Le caractère du comte de Chátam n'est pas tracé
avec moins de noblesse et de dignité : « Soit que l'on
considère en lui le génie , la vertu , ou les services rendus
à sa patrie , ce fut plutôt un homme à comparer aux
anciens qu'à mettre au- dessus des modernes . Il eut longtems
en main le gouvernement de l'opulente monarchie
anglaise ; il l'éleva à un tel degré de gloire que dans les
tems passés elle n'en avait non-seulement jamais eu mais
même espéré un semblable ; et il mourut si non pauvre,
au moins si peu riche , que sa famille n'aurait pu vivre
honorablement ..... Mais la patrie reconnaissante récompensa
dans les descendans la vertu du père (4) ..... L'auteur
apprécie ensuite les talens du comte de Chatam ,
comme orateur et comme homme d'état , et parle de l'ascendant
extraordinaire qu'il savait prendre sur les esprits .
En un mot , conclut-il , ce fut un homme qu'on ne peut
se rappeler sans faire son éloge , ni sans se sentir dans
l'ame un ardent désir de l'imiter . » र
Mais celui de tous ces caractères que l'auteur paraît
avoir tracé avec le plus de complaissance , je dirais même
d'affection , est celui du docteur Warren , qui , nommé
général au commencement de la guerre , fut tué dans la
(4) Le Parlement fit une rente annuelle et perpétuelle de 4,000 liv.
ster. à la famille de Chatam , et paya de plus 20,000 livres sterling de
dettes qu'il avait contractées pour soutenir son rang et sa nombreuse
famille.
AOUT 1810 . 415
D
première bataille , par un officier anglais qui le reconnut ,
le coucha en joue , et l'atteignit , lorsqu'il s'efforçait de
rallier un corps d'Américains et de le ramener à l'ennemi
par son exemple . M. Botta ne se borne pas à le
peindre , il le loue et prononce en quelque sorte son
éloge en présence de la postérité . « Warren , dit- il ,
était un de ces hommes qui sont plus attachés à la liberté
qu'à la vie , et non moins ennemi de l'ambition et de la
rapacité , qu'ami de la liberté . Il était doué d'un bon
esprit , d'un génie heureux , d'une éloquence naturelle :
aussi dans les consultations particulières , il était regardé
comme un homme d'un jugement exquis , et dans les
conseils publics , il exerçait sur les assemblées une grande
autorité . Ses amis et ses ennemis , connaissant sa fidélité
et sa probité dans toute affaire , avaient une égale confiance
en lui . Opposé aux méchans sans colère , favo
rable aux bons sans les flatter , affable , poli , familier
avec tout le monde , il obtint de tous une amitié mélée
de respect et du respect sans envie . Quoique d'une taille
assez petite , il avait un extérieur très-agréable . Sa
femme , qu'il aimait éperdument , et dont il était aimé
de même , l'avait peu de tems auparavant laissé veuf et
inconsolable . En mourant dans une journée si mémorable
, et dans un moment où son pays avait si grand besoin
de lui , il laissa plusieurs orphelins , encore enfans , dont
la patrie reconnaissante prit les soins les plus tendres et
les plus empressés . Ainsi fut enlevé à sa patrie et à sa
famille , dans de si graves circonstances , et encore dans
la force de l'âge , cet homme excellent dans la paix et
dans la guerre . Et nous , remplissant autant qu'il est en
nous , le grand objet de l'histoire , distributrice des
louanges aux bons et du blame aux méchans , nous n'avons
pas voulu priver ce bon et courageux Américain
d'une commémoration honorable auprès de nos neveux ,
si légitimement due à ses vertus . >>
Il ne faudrait pas sans doute qu'un historien employât
souvent ce moyen , qu'il parlât fréquemment en son
propre nom dans son histoire , comme un peintre se place
dans son tableau ; mais cette forme , sobrement employée ,
a de la noblesse et de l'autorité. Les anciens , pères de
416 MERCURE DE FRANCE ,
T'histoire , comme de toute littérature , en fournissent de
beaux exemples , et l'on ne peut pas en être plus sobre
que ne l'est l'auteur de cette histoire , puisque , dans un
ouvrage de si longue haleine , il ne s'en est servi , si je
ne me trompe , que cette seule fois .
Il est aussi très - économe de réflexions politiques et
morales , quoiqu'il en sème quelquefois , et toujours à
propos , dans son récit . J'en citerai deux seuls exemples .
Le parlement d'Angleterre avait compté sur les divisions
qui s'élèveraient entre les différentes colonies , dans le
commencement des troubles excités par les nouvelles
lois qu'il y voulait faire adopter ; mais elles se réunirent
toutes dans les mêmes sentimens , et envoyèrent des députés
au premier congrès de New-Yorck. « Chose remarquable
, dit l'auteur , que ces conseils mêmes qui
tendaient à établir une loi , au moyen des divisions que
devaient produire dans les esprits les intérêts particuliers
de chaque citoyen , aient fait naître au contraire un
accord unanime de volontés contre cette même loi ; et
que , là où l'on s'attendait à trouver une universelle obéissance
, on ait rencontré une résistance universellé . D'où
l'on peut apprendre , que quand on n'a pas des armées
assez fortes pour contraindre les volontés , si l'on ne suit
pas le cours de l'opinion publique , on court risque
d'échouer ; que les gouvernemens des peuples libres
'doivent en être plutôt les instituteurs que les maîtres , et
se montrer plus attentifs à les guider par la prudence ,
qu'à les réprimer ou à les exciter par la force . »
Ailleurs , il tire d'une circonstance à peu près pareille
une réflexion plus générale , car elle ne s'adresse pas
seulement aux gouvernemens , elle peut trouver son application
dans la conduite des affaires et dans le monde .
La guerre un fois engagée , les ministres crurent effrayer
et diviser en employant des moyens de terreur ; l'effet
fut encore le même : l'indignation générale réunit contre
eux tous les esprits . L'historien fait là - dessus cette réflexion
très-juste : « Cela doit servir d'exemple à ceux
dont l'esprit agité se persuade que les mêmes mesures
qui peuvent diviser les hommes entr'eux et les exciter
AOUT 1810 . 457
3
30
.
V
les uns contre les autres quand ils sont de sang-froid ,
le peuvent également quand ils sont animés par quelque
passion forte . Dans ce dernier cas , ce qui devrait adoucir
, irrite ; ce qui devrait intimider , encourage ; ce qui
devrait diviser , lie et réunit .
On jugerait encore mieux de la justesse , de la rectitude
d'idées qui paraît être l'une des qualités distinctives
de l'esprit de l'auteur , si je pouvais citer ou l'exposé
qu'il fait en peu de pages , au commencement de son
histoire , de la situation où se trouvaient les colònies
anglaises quand la révolution éclata , des premiers germes
de discorde qui furent semés entr'elles et la métropole
, et des différentes causes qui firent fermenter ces
germes , et qui en amenèrent l'explosion ; ou le résumé
qui termine l'ouvrage , dans lequel est renfermé , aussi
en peu d'espace , tout ce qui avait contribué au bon
succès de la guerre américaine , et toutes les causes
publiques et secrètes qui avaient , dans cette lutte en
apparence inégale , donné définitivement l'avantage au
parti qui paraissait devoir être le plus faible , sur le plus
fort . Mais ces deux morceaux , quoiqu'écrits avec concision
, sont trop étendus pour que je puisse traduire ici
ni l'un ni l'autre ; et il n'y a rien dans chacun des deux
que l'on puisse en détacher et présenter isolément.
Il resterait à faire connaître le style de l'auteur ; mais
il faudrait pour celà , ou citer des passages du texte que
tous nos lecteurs n'entendraient pas , ou les traduire , ce
qui donne l'idée des pensées d'un écrivain plus que de
son style ; ou hasarder sans citations un jugement sur
celles de toutes les parties d'une production étrangère
dont on peut le moins se rendre juge , quelqu'étude que
l'on ait faite de la langue dans laquelle cette production
est écrite . Si j'osais m'en rapporter à mes impressions ,
je dirais que n'estimant rien plus dans une langue que
son originalité , aimant sur-tout à y voir les tours qui lui
sont propres , et qui la différencient des autres langues ,
je suis presque toujours plus dégoûté que flatté de reconnaître
dans la prose soit italienne , soit anglaise , des tours
absolument français qui n'étaient pas originairement
418 MERCURE DE FRANCE ,
dans ces langues , et qui s'y sont insensiblement et
presque furtivement introduits . En lisant l'ouvrage de
M. Botta , je me suis retrouvé en Italie ; j'ai reconnu les
idiotismes , les constructions , les locutions purement
italiennes . J'ai cru lire un des auteurs de ces deux grands
siècles que les Italiens mêmes d'aujourd'hui appellent
l'âge d'or de leur littérature . J'ai entendu cependant quel
ques Italiens reprocher à l'auteur un peu d'affectation
dans l'emploi de cet ancien style , et une certaine inégalité
entre quelques parties de son ouvrage , dont les
unes sont écrites de cette manière , et les autres d'un
ton plus coulant et plus moderne . Cela peut être , mais
j'avoue que je ne saisis point cette nuance , et que si cette
disparate existe , je ne l'aperçois pas.
Pour mon compte , si j'avais à y reprendre quelque
chose , ce seraient certaines expressions qui me paraissent
un peu triviales , non parce qu'elles sont anciennes
et hors de l'usage actuel de la langue , mais à cause de
cette trivialité qui n'a dû convenir à l'histoire en aucun
tems ; telles que : La sedizione aveva più gran barbe messe,
quoique barbe soit là pour des racines , des racines me
paraîtraient plus nobles . Una gran battisoffiola , pour
une grande frayeur , une forte alarme , la bordaglia ,
pour le bas peuple , la canaille , sont- ils bien du style de
T'histoire ?, J'aimerais encore moins una donna garzonissima,
pour dire une très -jeune femme . Bembo s'en est
servi , je le sais , mais pour une très -jeune fille , ce qui
est fort différent , comme il est aisé de le sentir. Enfin ,
je suis fâché que l'auteur ait adopté le mot libertini pour
signifier , dans tout son ouvrage , les amis de la liberté :
il me semble qu'en italien ce mot a conservé une partie
de son acception latine , et qu'il signifie un affranchi.
Je ne voudrais pas sur-tout qu'après avoir dit en parlant
du célèbre Wilkes , qu'il était uno de' più ardenti libertini
di quei tempi , il eût ajouté e come si suol dire , un
repubblicone largo in cintura ; l'augmentatif repubblicone
ne peut se prendre en bonne part ; et si la phrase proverbiale
qui suit ce mot est en effet d'un usage commun ,
au moins me paraît-il vrai qu'elle renferme aussi quelAOUT
1810.
419
que chose de dérisoire , et que le style historique ne
l'admet pas .
Mais ce sont là peut - être des scrupules très - déplacés ;
! au lieu d'y insister davantage , j'aime mieux demander
à M. Botta lui -même les raisons du système qu'il a
suivi , et finir cet article en communiquant à nos lecteurs
ce que j'aurai appris de lui . Voici comme il s'exprime
dans son avertissement, Si on lui reproche d'avoir
employé quelque mot ou quelque locution barbare ,
ce qui peut lui être arrivé malgré le soin extrême qu'il a
mis à s'en garantir , il en recevra le blâme en bonne part ;
mais il ne cédera pas de même si quelqu'un l'accuse de
s'être servi de paroles ou de phrases toscanes , éloignées
de l'usage vulgaire d'aujourd'hui . Il pense que , comme
lorsqu'on veut écrire purement et élégamment en latin ,
il faut , sans s'arrêter aux chroniques des moines du
XIIIe siècle , remonter au siècle d'Auguste ; comme
quand on a le dessein d'écrire de la même manière en
français , on ne doit pas recourir aux auteurs qui ont
écrit pendant la révolution , mais bien à ceux qui les ont
précédés , et sur-tout à ceux du siècle de Louis XIV,
de même aussi l'on doit chercher la pureté et la propriété
de la langue italienne dans les écrivains du siècle de
Dante et de Boccace , et principalement du siècle de
Léon X et de Clément VII , ces derniers ayant beaucoup
enrichi et poli admirablement la même langue .
12
« Les langues , ajoute-t- il , et ceci me paraît aussi
juste qu'ingénieux , les langues sont comme les plantes
qui n'ont qu'un tems donné pour porter des fleurs : plus
tôt ces fleurs sont renfermées dans le bouton , plus tard
elles sont fanées et décolorées . Si quelqu'un objectait
que dans l'opinion de l'auteur on suppose que les langues
ne peuvent avec le cours du tems faire des progrès
et se perfectionner , il répondrait que quand une
langue se revêt d'une apparence étrangère , on doit
plutôt voir dans ce changement une corruption qu'un
progrès ou un perfectionnement . Si la langue italienne
se trouve de nos jours dans ce cas , c'est ce dont les amateurs
eux-mêmes de cette langue peuvent juger. L'auteur
croit qu'il est désormais tems de la rappeler à ses
420 MERCURE DE FRANCE , .
principes. Si ceux qui liront son histoire jugent qu'il ait
coopéré à ce noble ouvrage , il s'estimera très-heureux. »>
GINGUENÉ .
P. S. On apprendra sans doute avec plaisir que nous
ne tarderons pas à posséder une bonne traduction française
de cet ouvrage , le seul complet qui existe sur la
guerre de l'indépendance ; cette traduction est fort
avancée : elle est faite par un homme de lettres connu ,
et sous les yeux de l'auteur , à qui le français est aussi
familier que sa propre langue.
POESIFS NATIONALES , par M. C. J. L. D'AVRIGNY ( de la
Martinique ) , officier d'administration , chef du bureau
d'économie politique et du contentieux des colonies ,
au ministère de la Marine .
Celebrare domesticafacta.
il
C'EST un double triomphe pour la France lorsque des
campagnes brillantes , des victoires éclatantes et les hauts
faits de ses armées inspirent de beaux vers aux poëtes
dont elle s'honore . Trop rarement , il est vrai , elle a
pu jouir de ce double triomphe ; trop rarement elle a pu
joindre aux glorieuses palmes que lui a si abondamment
procurées , dans ces derniers tems , le génie militaire , les
palmes immortelles du génie poétique . Cependant parmi
les nombreux poëtes qui ont ouvert à leur talent cette
carrière honorable , mais difficile , puisque des faits inouis
ne veulent pas être célébrés par des vers communs ,
en est quelques-uns qui ne sont point restés trop audessous
des grandes actions qu'ils avaient à célébrer. Le
public a distingué particuliérement les chants lyriques
de M. d'Avrigny ; aucun autre n'a été plus constant à
jeter des fleurs poétiques sur nos trophées militaires ;
aucun ne les a chantés avec plus de succès . Ses poésies
nationales sur les campagnes d'Autriche , de Saxe , de
Prusse , publiées successivement aux époques célèbres
qui les firent naître , furent accueillies par tous les amis
des beaux vers , et louées par les critiques les plus séwww
AOUT 1810. 421
vères . Elles viennent d'obtenir un suffrage encore plus
illustre . Le jury de l'Institut chargé de présenter un rapport
sur les ouvrages qui , présentés au concours , ont
mérité son attention , s'exprime ainsi au sujet des poésies
de M. d'Avrigny : « On trouve dans ces odes du talent et
» de l'imagination , des idées heureuses , et beaucoup
» de strophes très - bien écrites . » Le jury joint , il est
vrai , à ce jugement flatteur quelques critiques dont je
parlerai bientôt , et il a cru devoir porter la sévérité
jusqu'à refuser à des poésies dans lesquelles il reconnaît
des qualités si heureuses et si rares , un prix de seconde
classe.
Je ne me rappelle point si c'est la loi même sur les
prix décennaux qui n'adjuge qu'un prix de seconde classe
à l'ode et à la poésie lyrique , ou si c'est le jury de l'Institut
qui , de sa propre autorité , classant ce genre de
poésie parmi les petits poemes , a cru qu'on ne pouvait
lui destiner que le genre de récompense réservé à ceuxci.
Cette décision du jury me paraîtrait , au reste , fort
raisonnable . Je remarquerai néanmoins que ce n'est vraisemblablement
pas ainsi que chez les Grecs la poésie
lyrique eût été classée . L'ode chez ce peuple ami des
vers ne serait point descendue au second rang dans la
distribution des couronnes poétiques . De tous les genres
de poésie , le plus ancien , en effet , et celui qui contribua
le plus à donner aux poëtes une origine céleste ,
à les représenter en commerce avec les dieux , toujours
entourés de prestiges et de miracles , c'est la poésie
lyrique . L'exagération si familière aux Grecs prend encore
dans leur bouche un accent plus hyperbolique
lorsqu'ils parlent des premiers poetes qui chantèrent
leurs vers sur la lyre . Orphée apprivoise les tigres , les
lions et les hommes , vaincus par la double harmonie
des vers et de la musique . Amphion fait plus encore : il
émeut jusqu'aux pierres qui accourent à sa voix , et s'élèvent
en ordre sur les murs thébains . Les prodiges des
premiers vers lyriques les font consacrer comme divins ,
ou font décerner aux poëtes les honneurs de l'apothéose :
Sic honos et nomen divinis yatibus atque
Carminibus fuis.
423
MERCURE
DE FRANCE ,
Ce langage sublime et élevé , cet enthousiasme , ces
écarts , ce délire , cette fureur poétique , caractère des
poëtes lyriques , durent être attribués à des causes surnaturelles
; c'est à ces poëtes sur-tout qu'il appartint
de dire :
Est Deus in nobis , agitante calescimus illo .
Lors même que les effets qu'on leur attribue ne sont
pas fabuleux , et qu'ils sont attestés par l'histoire , ils ont
encore de quoi nous étonner , et le courage inspiré aux
Lacédémoniens par les chants de Tyrtée ne sont pas
moins célèbres dans les tems historiques de la Grèce ,
que les fables d'Amphion et d'Orphée dans les tems incertains
ou héroïques .
Recommandés par d'aussi prodigieux effets , et sans
doute aussi par la beauté de leurs poésies et la sublimité
de quelques- unes de leurs strophes , les poëtes
lyriques furent célébrés à l'égal des plus beaux génies
qui illustrèrent ces heureux climats , berceau de tous
les arts. Les auteurs de quelques chansons , de quelques
pièces de vingt ou trente vers eurent une renommée
égale à celle des hommes immortels qui enfantèrent ces
longs poëmes , dans lesquels on ne sait ce qu'on doit
admirer davantage , de la grandeur , de l'ordonnance ,
de la sagesse du plan , de l'agrément des détails , de la
variété des caractères , ou de la beauté soutenue de la
versification et de l'harmonie des vers . Jamais Homère ,
jamais Sophocle n'ont reçu un tribut plus magnifique
d'éloges que Pindare , dans cette ode composée par un
de ses plus célèbres émules : Pindarum quisquis studet
æmulari , etc.
Il faut l'avouer , ce n'est pas ainsi que nous classons
nos poëtes , et la poésie lyrique excite parmi nous moins
d'enthousiasme ; et si l'on m'en demandait la raison , je
dirais que c'est parce que le monde en vieillissant devient
moins sensible à la poésie . Sans doute une belle tragédie,
une excellente comédie , un grand et beau poëme nous
procurent à-peu-près les mêmes jouissances qu'aux
Grecs , et comme chez eux , trouvent chez nous de vifs
admirateurs : mais ce n'est pas la poésie qui fait le seul
mérite
AOUT 1810 .
423
S
F
mérite d'une tragédie ou d'une comédie ; elle ne doit .
pas même y trop dominer . Elle règne , il est vrai , ecen
plus d'empire dans le poëme épique ; elle y est un de
premiers élémens de notre plaisir ; mais combien elle y
trouve d'auxiliaires dans le sujet , l'action et l'intérêt
qu'inspirent un héros célèbre et des récits magnifiques !
Dans l'ode , au contraire , ou du moins dans la plupart
des odes , point ou presque point d'action , point d'épisodes
, point d'événemens , point de caractères ; du mouvement
poétique , des images , de l'harmonie , et quelquefois
l'élan rapide d'un sentiment , d'une passion :
voilà son essence , voilà tous ses moyens de plaire . C'est
donc la poésie , et la poésie seule , qui en fait le charme ;
elle doit donc être d'autant plus goûtée par une nation ,
que chez elle le sentiment de la poésie est plus vif, plus
passionné .
Nous raisonnons plus que les Grecs les plaisirs de
l'esprit ; nous voulons plus de haison et plus de suite
dans les idées , plus de justesse dans les figures et les
images ; nous sommes moins disposés à faire des sacrifices
à l'harmonie ; nous examinons tout avec un esprit
d'analyse et de philosophie généralement ennemi de la
poésie . Enfin , nous lisons froidement une ode dans.
notre cabinet : les Grecs l'écoutaient sur la place publique
, au son de la lyre , au milieu d'une foule immense
d'auditeurs qui s'électrisaient mutuellement ; ou si dans
la suite on la lisait , les lecteurs peu nombreux étaient
entraînés d'avance par une réputation déjà faite , et par
un concert unanime d'éloges . Quel désavantage n'ont
donc pas nos poëtes jugés par des lecteurs froids et impassibles
, qui leur demandent de la sagesse dans le plan ,
de la justesse dans les images , de la suite et de la liaison
dans les idées , tandis que les poëtes grecs avaient pour,
juges une assemblée tumultueuse , à qui ils faisaient
facilement partager leur délire , leurs transports et leurs
écarts !
Ce n'est pas sans doute pour rabaisser le genre sublime
de la poésie lyrique que je représente les esprits des
modernes moins favorablement disposés que ceux des
anciens , à se laisser séduire par l'enthousiasme lyrique.
Dd
424 MERCURE DE FRANCE ,
1
Je suis loin de penser à cet égard comme Voltaire , ou
plutôt de dire avec lui , ce que vraisemblablement il ne
pensait pas , que l'ode est un genre facile et médiocre.
On voit trop que ce mépris affecté de l'ode n'a pu lui
être dicté que par sa haine contre l'illustre écrivain qui ,
par ses succès dans le genre lyrique , s'est acquis un nom
immortel , et s'est placé parmi les grands poëtes qui honorent
le plus la littérature française , et peut-être aussi
par les vains et malheureux efforts qu'il avait faits pour
se distinguer lui-même dans ce genre . Mais tous ceux
qui n'auront ni préjugés , ni passions , ni intérêt à déprimer
la poésie lyrique , mettront toujours de belles
odes au nombre des ouvrages les plus distingués que
puisse inspirer la verve et le génie poétique . J'ai cru
relever le mérite de ceux qui y réussissent en montrant
tous les obstacles qu'ils ont à vaincre , non -seulement
dans la composition très- difficile de ces sortes d'ouvrages ,
mais encore dans les dispositions moins favorables des
lecteurs .
M. d'Avrigny a triomphé de ce double obstacle . En
célébrant de grandes actions par de belles odes , il a intéressé
à-la-fois les amis de la patrie et les amis des beaux
vers . La commission de l'Institut chargée de faire un
rapport sur les ouvrages dignes de concourir pour les
prix décennaux , après avoir distingué les Poésies nationales
de M. d'Avrigny par les éloges magnifiques que
j'ai rapportés au commencement de cet article , les modifie
, il est vrai , par des critiques graves et importantes :
« Mais , ajoute le rapport , la verve , le mouvement , les
>> rapprochemens inattendus , et la pompe du style
» qu'exige le genre lyrique dans les sujets élevés , ne s'y
» montrent pas assez souvent . » Ce jugement rendu par
de tels hommes et dans telles circonstances , est trop imposant
pour qu'il soit possible à un critique de prétendre
lui opposer le sien : mais sans vouloir l'opposer , il peut
le dire néanmoins , et j'userai de ce droit . Je pense donc
que les poésies de M. d'Avrigny ne doivent pas être confondues
dans un jugement commun , condamnées , pour
meservir d'une expression plus théologique que littéraire ,
toutes in globo; que les observations qui conviennent
AOUT 1810 . 425
THE
2
aux unes ne conviennent point aux autres , et que les
critiques du jury de l'Institut , très-justes si on les applique
à l'ode sur la campagne de Saxe , ou la bataille
d'léna , le sont moins , paraissent même trop sévères ,
pour ne pas dire plus , si on veut pareillement les appliquer
aux odes sur la campagne d'Autriche et sur la
campagne de Prusse . Il suffira pour prouver qu'en général ,
elles ne manquent ni de verve , ni de mouvement , ni de
pompe dans le style , d'en citer quelques fragmens . Le
poëte , après avoir chanté , dans les premières strophes de
la première ode , les exploits et la puissance du héros
qu'il célèbre , après avoir montré le vain orgueil des nations
jalouses des triomphes de la France , s'écrie :
O terre des guerriers ! ô France , ô ma patrie !
Des bouches de l'Escaut aux rives de l'Istrie ,
Le fer de tes guerriers avait porté l'effroi :
Leur courage étonnait les plus mâles courages ,
Et les trônes , long-tems battus par tant d'orages ,
Sur leurs vieux fondemens s'inclinaient devant toi.
Mais lorsque d'une longue et sanglante guerre
A la voix du vainqueur, et l'Europe , et la terre ,
Déjà voyaient les feux de toutes parts éteints ,
Quel rival n'écoutant qu'une implacable haine ,
Le premier de la paix rompant l'heureuse chaîne ,
Insensé croit encor balancer nos destins ?
Ah ! je le reconnais au trident qu'il agite ;
C'est cet autre Xerxès qui tyran d'Amphitrite ,
Fait gémir l'Océan sous le poids de ses fers .
Mais la France s'apprête à traverser les ondes :
La voilà qui s'ébranle , et vengeant les deux mondes ,
D'un superbe oppresseur court affranchir les mers.
O plaines d'Austerlitz ! c'est vous que j'en atteste ! etc.
Ici le poëte suspend le récit de ce combat terrible ,
par une belle fiction et une prosopopée magnifique ,
quoique peut-être un peu longue . Il présente le plus implacable
ennemi de la France , le monarque anglais sous
les voûtes de Westminster , faisant retentir le temple de
ses plaintes , de ses alarmes , de ses voeux contre la na-
Dd 2
426 MERCURE DE FRANCE ,
P
tion triomphante , objet de sa jalousie , et invoquant celui
de ses prédécesseurs qui jadis humilia le plus la
France ; mais le fier Edouard ne lui répond que par de
sinistres présages , et bientôt les présages s'accomplissent :
C'en est fait , dans les airs Mars pousse un cri terrible .
O! spectacle imposant , majestueux , horrible ,
Et digue d'attacher les yeux de l'univers !
Deux peuples en fureur couvrent la double plage ,
Le rivage à grand bruit provoque le rivage ,
Et les mers en grondant marchent contre les mers ,
9
Telles aux beaux climats de l'antique Hespérie
Quand des feux souterrains l'indomptable furie ,
Des airs en mugissant se frayant les chemins ,
O terreur ! on a vu deux montagnes brûlantes ,
S'ébranler , s'avancer dans les plaines tremblantes
Et de leurs chocs affreux menacer les humains .
L'Ausonie en frémit , à leurs pieds attentive :
Mais déjà sous l'effort de la flamme captive
La terre , en s'entr'ouvrant , a tressailli trois fois.
L'un des deux monts rivaux entraîné dans l'abyme
S'écroule ... et le vainqueur , de sa superbe cime ,
Domine en paix les champs , les vallons et les bois .
La troisième ode , dans laquelle le poëte célèbre la
campagne de Prusse , offre peut- être encore plus d'énergie
dans le pinceau , plus de richesse dans les couleurs .
Comme dans la première , l'enthousiasme du poëte le
transporte dans un monde idéal et fictif. Peut- être les
deux fictions ont-elles un peu trop de ressemblance.
Nous avons vu que dáns la première , c'est le roi d'Angleterre
qui apprend d'un héros , l'un de ses prédécesseurs
, les malheurs qui menacent sa patrie ; dans celle- ci ,
c'est le héros de la Prusse , Frédéric II , qui apprend du
génie tutélaire de ses Etats les destinées de cet empire
qu'il avait si glorieusement étendu et affermi . Mais s'il y
a quelque ressemblance dans l'idée principale , il y a
beaucoup de variété dans les détails . Si j'avais plus d'espace
, je citerais cette belle apostrophe et les strophes
qui la suivent :
Trône des Jagellons , sors de la poussière , ete.
AOUT 1810 . 427
Mais je dois justifier l'opinion moins favorable que
j'ai montrée de la seconde de ces odes , qui a pour objet
de célébrer la campagne de Saxe , ou la victoire
d'Iéna . Il me semble , en effet , que le style de cette ode n'a
ni l'éclat , ni la chaleur qui se fait sentir dans les autres .
Le poëte , après avoir commencé par une imitation peu
heureuse de la troisième ode d'Horace : Sic te diva potens
Cypri , poursuit ainsi :
Où sont ces bandes renommées ,
Qui de l'Europe tant de fois
Ont vu se briser les armées
Devant le plus grand de leurs rois ?
De soucis l'ame dévorée ,
Les vieux défenseurs de la Sprée
Ont replié leurs bataillous ;
Et sur le dos de ses campagnes ,
•
Weymar a d'un mur de montagnes
Couvert au loin leurs pavillons./
Ces trois derniers vers manquent totalement d'harmo→
nie ; le dos des campagnes est une expression bizarre . Le
poëte ne se relève pas encore dans la strophe suivante ,
mais il a dans plusieurs autres des momens de verve ef
d'enthousiasme , où se reproduit tout son talent .
A ces poésies nationales est joint un poëme national
aussi , puisqu'il rappelle un nom qui honore la France ,
et un voyage malheureux qui atteste le zèle des Français
pour le progrès des sciences et pour l'humanité . Ce
poëme est intitulé , le Départ de Laperouse , ou les Navigateurs
modernes . J'avoue que je ne puis deviner les
motifs qui ont pu engager le jury de l'Institut à garder
un absolu silence sur ce poëme , remarquable sur- tout
par le style , et par le mérite extrêmement rare d'une
versification facile , harmonieuse , élégante et ce n'est
pas seulement dans quelques endroits choisis du poëme ,
qu'on distingue ces heureuses qualités de style ; elles dominent
et se soutiennent également dans toute l'étendue
du poëme . J'oserai même dire que cela est un peu embarrassant
pour le critique qui , voulant justifier ses éloges
par quelques citations , reste long-tems suspendu entre
428 MERCURE DE FRANCE ,
tel ou tel morceaux également bien écrits . Comme il faut
néanmoins se déterminer, je choisirai l'endroit du poëme
où Laperouse , après avoir décrit les fatigues et les dangers
d'une longue navigation , peint la vive joie , les
agréables délassemens et les douces occupations des
navigateurs abordant enfin une île désirée . C'est à
regret que je suis obligé d'abréger le morceau et de lui
faire perdre ainsi du charme que présente le tableau dans
son ensemble :
Du bout de l'horizon , la plage hospitalière
A- t -elle , en s'élevant , soudain frappé ses yeux ,
O transports ! douce ivresse ! instant délicieux !
Ce vieux mont nébuleux que le matin colore ,
Le bruit de ce ruisseau qu'il n'entend pas encore ,
Ces agrestes vallons , ces antiques forêts ,
Ces sentiers fugitifs , ces tapis verts et frais ,
Et ces nouveaux humains accourant sur la rive ,
Tout rit à la pensée , on avance , on arrive ,
On franchit les écueils : le vaisseau touche au port ,
Et le canot léger s'élance vers le bord .
·
D'un langage étranger interprêtes muets ,
Les palmes , les présens ont annoncé la paix ,
Et des gestes entr'eux , l'heureuse intelligence ,
Suit les yeux , peint le coeur , fait parler le silence .
Ici le poëte décrit les soins divers qui occupent les
divers navigateurs , suivant leurs divers goûts et leurs
talens différens : l'astronome , le géographe , l'ami de la
nature , le favori des Muses . Chacun de ces petits tableaux
est parfaitement dessiné . Obligé de me borner ,
je ne citerai que ceux qui ont pour objet le poëte et le
naturaliste .
Cet autre , émule heureux du poëte du Tage ,
Des nymphes de la mer peuple un riant bocage ,
Ou d'un chant prophétique aux yeux des matelots ,
Evoque le géant , gardien des vastes flots .
Qu'au retour , l'Océan déchaîné sur sa tête ,
Submerge son vaisseau brisé par la tempête ,
Et , nouveau Camoëns , des gouffres entr'ouverts
AOUT 1810 . 429
Il sauvera du moins et sa gloire et ses vers .
A travers ces vallons , ces bosquets , ces campagnes ,
La route en serpentant s'ouvre vers les montagnes .
Soleil ! ah ! dans les dons qui naissent de tes feux,
Quelle splendeur diverse et quel luxe pompeux f
Quelque tige counue , et quelque fleur chérie ,
Au nouveau Tournefort rappelle sa patrie .
Mais dans ces lieux pour lui le reste est étranger e
L'hôte ailé du bocage , et le fruit du verger ,
Tout d'un monde nouveau lui présente l'image .
Et son pays un jour en recevra l'hommage.
Cet arbuste élégant sur nos bords transplanté
Dans nos jardins admis , par nos bois adopté ,
Viendra , tombant en grappe , à leur antique ombrage
Associer son ombre et mêler son feuillage ;
Ces beaux troncs diaprés , dans les murs de Paris
Teindront nos vêtemens , orneront nos lambri .
Cette plante modeste avec art préparée
Ranimera la vie en nos corps altérée :
Mais , ô larcin plus doux ! cette brillante fleur ,
De nos roses bientôt tendre et frileuse soeur ,
Des mains du voyageur ira parer les charmes
D'une amante qu'hélas il laissa dans les larmes !
Je suis obligé de m'arrêter , quoique ce tableau ne soit
pas fini , et qu'il me reste encore à citer des vers fort
agréables et fort bien tournés . Ceux qu'on vient de lire
suffiront pour donner une idée du style de l'ouvrage
toujours pur , élégant et soutenu ; mais , si l'auteur est
irréprochable dans cette partie essentielle de l'art , peutêtre
ne l'est- il pas également dans le plan et la composition
de l'ouvrage . Je n'aime pas qu'un poëme consiste
dans un discours . Ce discours est un peu long . Laperouse
parlant ainsi sur la navigation avec apprêt et diffusion
aux principaux officiers de son bord , aux savans
compagnons de son voyage , leur disait des choses qu'ils
savaient tout aussi bien que lui . Il est d'ailleurs des
hommes si célèbres par leurs actions ou leurs infortunes ,
que le lecteur ne veut les voir sur la scène que pour être
témoin des actions particulières qui les ont distingués ,
430 MERCURE DE FRANCE ,
ou pour entendre le récit des infortunes qui ont illustré
leur mémoire : il ne faut pas leur faire dire ou faire ce
que dix mille autres pourraient faire et dire aussi bien
qu'eux. Tel est , ce me semble , Laperouse ; il ne fallait
pas done lui faire tenir un discours qui ne lui est point
particulier , qui ne le distingue pas de mille autres ; que
tout marin un peu habile , tout capitaine de vaisseau ou
de frégate , partant pour une expédition lointaine , pouvait
tenir comme lui . L'ouvrage de M. d'Avrigny est
véritablement un petit poëme de la navigation , et c'est
comme cela qu'il fallait le considérer , sans lui donner ,
du moins dans toute son étendue , la forme d'un discours ,
ce qui à la longue est un peu tendu et monotone. Comme
discours il est peut- être un peu long : comme poëme de
la navigation , il eût été un peu court ; mais il n'en eût
pas été plus mauvais pour cela. F.
DES PARISIENS , DE LEURS MOEURS , DE LEUR CONFORMATION ,
DE LEUR SANTÉ , ET DES OBJETS QUI Y SONT RELatifs .
Ouvrage qui renferme les moyens de donner de l'esprit
aux enfans les plus imbéciles , de se préserver de
l'effet des poisons , etc. etc .; par BRASSEMPOUY. Paris ,
chez Allut , imprimeur-libraire , propriétaire des coeuvres
complètes de Tissot , rue de l'Ecole de Médecine,
n° 6,
Le nom de Brassempouy n'est point encore inscrit dans
les fastes de l'immortalité : mais la reconnaissance publique
ne saurait manquer de lui élever incessamment
des autels. Quand on possède des secrets aussi importans
que ceux dont il veut bien nous faire la généreuse
révélation , quand on peut changer à son gré le sort du
genre humain et celui des empires , convertir les sots
en gens d'esprit , les imbéciles en génies subtils et déliés ,
quand on peut faire asseoir sur les trônes des monarques
sages , éclairés , bienfaisans , peupler les palais
d'une génération de Salomon , de Trajan , de Marc-
Aurèle , à quel degré de gloire , d'honneur , de célébrité
n'a-t-on pas le droit de prétendre ? -
AOUT 1810. 1 431
D'autres ont pu étudier les moeurs des Parisiens , considérer
leur caractère , leurs usages , leurs habitudes ,
vanter leurs arts , déplorer leur frivolité , décrire avec
complaisance leurs vices et leurs vertus , leurs qualités
et leurs défauts ; Montesquieu l'avait fait avant M. Brassempouy.
Mais changer la nature de l'homme , opérer en quelque
sorte la transmutation de son cerveau , mettre son
frêle individu à l'abri des poisons les plus redoutables ;
apprendre aux empereurs , aux rois , aux princes , le
secret infaillible de bien gouverner leurs Etats ; enseigner
aux enfans d'Esculape des recettes infaillibles et
éprouvées , pour transformer un Néron en Titus , un
Busiris en Antonin , quel tribut de reconnaissance pourrait
égaler tant de bienfaits ? Le nom de Brassempouy
ne doit- il pas être consacré à jamais par d'éternels monumens
à côté de ceux des Janus , des Cérès , des
Hippocrate , des Triptolème , et de tous les bienfaiteurs
du genre humain ?
M. Brassempouy a divisé son ouvrage en trente- sept
lettres , où toutes ses idées sont exposées avec une rare
et modeste candeur : mais le sujet qu'il traite est d'une
si haute importance , ses conceptions sont d'une nature
si élevée , qu'il n'appartenait point à un interlocuteur
ordinaire d'en être l'interprète. C'est donc à un Iroquois
nommé Chacas , à un enfant des déserts du Canada qu'il
a confié le soin de développer ses grandes pensées .
Mais cet Iroquois n'est pas lui-même un Iroquois vulgaire
; il est membre d'une société d'amis de la nature ,
d'observateurs de l'homme , fondée sur les bords du Sen-"
nacaas , et c'est au nom de cette société qu'il vient sur
les quais de la Seine , loin des solitudes visitées par les
Siaoux et les Assempoils , étudier un peuple célèbre et
recueillir des faits pour les transmettre à ses doctes confrères
, et contribuer ainsi aux progrès et à la gloire de
la société iroquoise des amis de la nature.
La première observation qui le frappe , c'est que tous
les hommes à Paris ne sont ni de la même taille , ni de
' lamême figure , ni de la même forme . Il y en a de grands
et de petits , de gras et de maigres , d'ingambes et de
432 MERCURE DE FRANCE ,
boiteux , de forts et de faibles , de blonds et de bruns ,
de roux et de châtains . La seconde , c'est que les femmes
présentent aussi les mêmes phénomènes , et qu'on en
trouve sur le Pont-Neuf, « de pâles et de colorées , de
» roses et de jaunes , de bourgeonnées et d'édentées , de
» livides et de noires . » M. Brassempouy en a même
remarqué qui ont tout-à-la- fois un teint rouge et brun
avec de gros sourcils noirs , surmontés d'un toupet
blond-clair , ce qui ne saurait manquer de produire un
charmant effet.
Mais ce qui le touche singuliérement , ce sont les cris
de Paris , les distributeurs de cartes et d'adresses sur les
ponts , car on ne voit rien de tout cela vers les bords du
Sennacaas et de Niagara . Comme il est assez d'usage à
Paris que les quais soient voisins des rivières , cette circonstance
notable fournit au docteur Chacas l'occasion
d'examiner l'eau de la Seine . Il la trouve avec raison fort
impure , et voici de quelle manière il s'en explique :
« L'eau ! on ne connaît pas sous ce titre ce fluide
>> transparent , clair , inodore , qui se filtre à travers les
>> rochers , qui glisse sur le sable et le gravier , mais bien-
» un liquide blanc , épais , sédimenteux , que l'on prend
» dans la Seine , fleuve qui reçoit toutes les immondices
» de la ville , et où un porteur vient puiser à côté et
» souvent au-dessous de celui qui y fait ses ordures ,
» et quelquefois au même lieu , et emporte ainsi avec lui
» les déjections fraîchement dissoutes , et destinées à
» passer de nouveau dans le corps de ses pratiques. »
Si Chacas était docteur de nos universités , s'il était
membre de nos sociétés littéraires , s'il avait professé
dans nos athénées , on pourrait peut-être exiger moins
de franchise dans ses peintures , plus de choix et d'urbanité
dans ses expressions : mais le génie libre d'un
Iroquois ne sait point plier sous le joug des fausses délicatesses
, et puisque nos sens ne s'effarouchent point de
la réalité , pourquoi notre esprit dédaigneux s'offenserait-
il d'une image trop fidèle ?
En contemplant la figure triste , maigre de nos Parisiens
, le philosophe iroquois se trouve comme nature !-
lement ramené à celle des singes , et cette analogie lui
AOUT 11881100.. 433
་
a
3
fournit aussitôt le sujet d'un grand nombre d'idées neuves
et de belles pensées.
La première remarque , c'est que les singes sont à-peuprès
constitués comme les hommes ; que s'ils ont le nez
plat , les oreilles longues , les yeux ronds , les cuisses
courtes , le bassin serré et les fesses pointues , il n'est
pas difficile de trouver des individus qui leur ressemblent
parmi les Parisiens et les Parisiennes . La taille des ourang-
outangs ne s'élève -t-elle pas jusqu'à plus de cinq
pieds ? ne marchent- ils pas droit ? ne savent-ils pas s'armer
de pierres et de bâtons , se réunir en corps d'armée
et livrer des batailles ? On a vu des ourang - outangs se
construire des cabannes , aller à la chasse et à la pêche ,
vivre enfin comme les seigneurs châtelains de nos villages
. Qui oserait rire d'un ourang-outang à la vue d'un
Lapon , d'un Kalmouc , ou d'un Crétin ? Donnez le menton
d'un Pungo à un barbier-étuviste , chargez le modiste
Leroy de le parer en petit-maître , et vous me direz ensuite
, s'il differe essentiellement d'un merveilleux du
boulevard de Coblentz ? Ce qui plaide victorieusement en
faveur de l'ourang- outang , c'est qu'il a comme nous ,
suivant M. Brassempouy , les organes de la parole et de
la pensée .
".
Mais,direz-vous , il pense peu et ne parle jamais . Hommes
irréfléchis et inconsidérés , qui ne voyez pas que ce repos
de la pensée , ce silence , sont le signe évident d'une
nature supérieure . Si l'ourang- outang se tait , c'est qu'il
n'a point dégénéré comme nous , c'est qu'il a conservé
sa grandeur primitive , c'est qu'il est aujourd'hui tel
qu'il était en sortant des mains du créateur ; c'est que
suivant M. Brassempouy , «< cette intelligence , cet esprit
», dont nous nous orgueillissons , ne nous appartient point
» en propre , que l'homme n'est point fait pour penser ,
» que la pensée est un véritable état de délire , une ma-
» ladie pestilentielle et contagieuse qui s'est étendue sur
>> tout le genre humain . Je suis malade , s'écrie M. Bras-
» sempouy , tu l'es aussi , tout l'univers n'est qu'un vaste
>> hôpital . >>
Et nous osons ensuite nous moquer des ourang- outangs
qui se portent bien et ne pensent pas ! Je ne sais par
GET
434 MERCURE DE FRANCE ,
quelle fatalité les hommes de génie sont sujets aux plus
étranges contradictions . Si pour être homme il faut devenir
ourang- outang , si la perfection de notre espèce
consiste à devenir laid , sauvage et imbécile , il est évident
que tous les soins du philosophe doivent se diriger
invariablement vers ce noble but ; que son unique ambition
doit être de peupler l'univers d'individus stupides
et hébêtés . Et voilà néanmoins que le docteur Chacas
s'écarte tout-à -coup de ce principe , et qu'il nous propose
des recettes pour nous procurer des enfans pleins d'esprit.
Peut être devrais-je me piquer d'être plus conséquent
que lui , et dérober à la connaissance des hommes
un recipe funeste qui ne tend qu'à accélérer sa dégénération
.
Mais comme il y a toujours dans le monde des esprits
gauches et mal avisés qui tentent sans cesse de s'écarter
des routes du bien , et dont la dépravation est arrivée au
point de préférer un homme à un Pungo , et l'esprit à
la sottise , j'essaierai , au risque de ce qui peut en arriver ,
d'exposer ici la méthode de Chacas pour inculquer du
génie aux enfans , et changer les idiots en gens d'esprit.
Votre compagne fidèle et bien aimée vous a rendu
père d'un petit garçon que vous destinez à l'étude des
beaux arts ; mais son sensorium est un peu lâche et débile
; il est dépourvu d'imagination , d'enthousiasme ,
de sensibilité ; son ame apathique et froide est incapable
de s'élever à la connaissance du beau idéal ; il n'a qu'un
sens juste , droit , imperturbable ; par conséquent ses dispositions
sont nulles pour cultiver les beaux arts avec
succès . Que faut-il faire pour remonter son sensorium ,
donner du ton à ses fibres , stimuler l'appareil sensitif
et nerveux ?
Prenez d'abord un faisceau de rameaux menus et déliés
, cueillis sur l'arbre que les Romains ont nommé
betula , et que nous appelons du nom vulgaire de bouleau
; mettez en évidence l'appareil charnu , musculeux
et rebondi que la nature a placé immédiatement au- dessous
des vertèbres dorsales ; stimulez vivement ledit appareil
avec le faisceau de scions que vous avez préparé , et
continuez l'opération jusqu'à ce qu'une rougeur suffiAOUT
1810 .
435
sante vous indique que le stimulus a ranimé la circulation
'du sang et produit son effet .
;
Conduisez ensuite le fustigé au cabaret , faites- le boire
largement , jusqu'à ce qu'il soit complètement ivre
puis reprenez votre faisceau de bouleau , et recommencez
la petite récréation que vous vous étiez permise auparavant
; « agissez à son égard sans rime ni raison , afin
» de faire sortir son cerveau hors de l'état de calme où
>> il se trouvait . Frappé de semblables procédés , dit
» M. Brassempouy , il croira que vous devenez fou ;
» cela l'excitera , l'engagera à chercher comment on peut
» devenir fou . Vous le magnétiserez , vous l'électriserez ,
» vous le ferez assister à une opération cabalistico- chi-
>> mique ; vous le ferez tantôt manger par excès , tantôt
» jeûner , car ce ne serait point un mal qu'il maigrît un
» peu . Enfin , point de relâche ; frappez , criez , riez ,
>> chantez , excitez son esprit par la folie , par la bizar-
» rerie , l'injustice , et s'il ne devient pas fou , à quoi il
» faut bien prendre garde , vous pourrez vous flatter
» d'avoir le plus grand artiste qui ait jamais paru au
>> monde . >>
Il faut avouer que cette recette est simple , et d'une
facile exécution , et M. Brassempouy a la bonté de nous
avertir que ce n'est point un spécifique de charlatan ,
un remède hasardeux et sans vertu , comme tant de
recipe prônés mal-à-pros , mais une méthode sûre ,
éprouvée et garantie , dont on a fait l'expérience sur
'un petit garçon . Il est vrai qu'il en perdit la tête , mais
ce fut la faute des médecins qui n'observèrent pas , dans
le traitement et les flagellations , les gradations convenables
; car ce n'est pas tout que de flageller , il faut
encore flageller avec art.
S'il est possible , à l'aide de quelques procédés physiques
, de changer un sot en homme d'esprit , et d'opé
rer une sorte de transmutation sur un individu ordinaire ,
comme les rois ne sont pas d'une autre nature que leurs
sujets , on sent bien qu'il doit être également facile de
procurer aux Etats des monarques , braves , spirituels ,
justes , vertueux et bienfaisans . Il ne s'agit pour cela ,
selon M. Brassempouy , que de remettre l'héritier de la
J
436
MERCURE DE FRANCE ,
couronne entre les mains d'un bon médecin qui étudiera
attentivement sa constitution physique , ses humeurs ,
son tempérament , et le phlébotomisera , purgera , évacuera
, rafraîchira , baignera , suivant l'exigence des cas
ou l'intérêt des sujets .
« Quel service , dit M. Brassempouy , n'auraient
» pas rendu à l'humanité , les médecins qui auraient
» baigné , purgé et rafraîchi Sylla , Néron , Attila et
» Alexandre VI?» Qui sait si le bonheur du genre humain
ne dépendit pas d'une saignée ?
Donner aux nations des monarques sans défauts , au
genre humain des enfans pleins de génie , n'est - ce pas
pour un seul homme , une assez belle part de bienfaisance
, et n'est-il pas permis de se reposer ensuite ? Mais la
généreuse philanthropie de M. Brassempouy ne connaît
point de borne ; ce n'est pas assez pour son grand coeur
de nous garantir des tyrans et des sots , il veut encore
nous préserver des poisons et des venins .
Une main imprudente et maladroite a fait par mégarde
descendre en vos entrailles une prise de mort aux rats ;
qu'en est-il arrivé ? « Un instinct conservateur , un be-
» soin insurmontable vous a porté à boire . Eh ! bon
» dieu , buvez , buvez de l'eau ; gorgez-vous-en l'estomac
jusqu'à ce qu'il se distende. Raffermissez en lui cet ins
» tinct qui parle et que la crainte étouffe ; excitez-vous ,
» forcez -vous à boire , et quand vous aurez bu , soyez
» sûr que vous êtes sauvé . »
Est- il une recette plus simple , un procédé plus facile et
plus à portée de tout le monde ? Et quand M. Brassempouy
nous prodigue les bienfaits , quand il nous révèle avec
une si rare générosité tant de méthodes neuves , précieuses
, salutaires , nous pourrions oublier son nom ,
rester indifférens sur son bonheur et sa gloire , nous
hésiterions à sacrifier la modique somme d'un franc ou
deux pour nous procurer son livre ! Je ne le présume
pas ; une si noire ingratitude serait une tache nationale ,
et je ne doute pas que son libraire ne voie s'écouler , en
quelques jours , l'édition entière d'un ouvrage si merveilleux
. SALGUES .
AOUT 1810 . 437
I
報
SPECTACLES . -
VARIÉTÉS.
Théâtre Français . -Les deux Gendres,
comédie en cinq actes et en vers de M. Etienne .
M. Dupré est un fort honnête homme qui ayant une
grande fortune à régir et deux filles à marier , aimant
beaucoup ses filles et fort peu les affaires , n'avait rien imaginé
de mieux pour rendre heureuses les unes et se débarrasser
des autres , que de se dépouiller de tous ses biens en
faveur de ses gendres , sous la seule condition qu'ils l'hé
bergeraient chacun à leur tour , pendant six mois , lui et le
bon et loyal Comtois , son fidèle domestique . Tel avait été
aussi le calcul de ce bon roi Léar , lorsqu'il partagea son
royaume entre deux de ses gendres , ne se réservant de
même que les droits de l'hospitalité chez eux , pour lui et
pour cent chevaliers attachés sa fortune : mais , quelque
modestes que fussent ses réserves , tout le monde sait ce
qui arriva à cet infortuné monarque ; et M. Dupré ne fut
pas d'abord plus heureux que lui . De ses deux gendres ,
l'un , M. Dallainville , était un ambitieux , un homme en
place , gonflé d'orgueil et dépourvu de sensibilité , que la
présence de son beau-père importuna et humilia bientôt ,
parce qu'il avait l'air trop bourgeois ; l'autre , M. Dervière ,
était un de ces prétendus philanthropes , de ces tartuffes
d'humanité qui semblent ne s'attacher aux établissemens
de bienfaisance publique , que pour être impunément
avares dans leur particulier , qui quêtent pour les indigens
et font mourir de faim leurs domestiques . Son beaupère
lui était à charge par l'augmentation de dépense qu'il
fui causait ; aussi la réduisit - il autant qu'il était possible .
Il paraît cependant que Dallainville et lui gardèrent quelque
mesure pendant les premières années , car Dervière a une
fille bonne à marier qu'on appelle Amélie , et jusqu'ici
non-seulement leur beau- père a souffert assez patiemment
les dédains de l'un et l'avarice de l'autre , mais il ne s'en
est plaint à personne , pas même à son fidèle Comtois .
C'est au lever du rideau que le maître et le valet se font
mutuellement leurs confidences , et l'occasion en naît assez
naturellement. Un sémestre vient de finir , et le jour est
arrivé où Dupré doit quitter Dervière pour passer chen
438 MERCURE DE FRANCE ,
Dallainville . La scène s'ouvre chez celui - ci , et il est tout
simple que Dupré et Comtois raisonnent , en y arrivant ,
sur les avantages et les inconvéniens des deux séjours où
ils passent alternativement les deux moitiés de l'année.
Comtois ne sait lequel préférer ; être maltraité d'un côté
et mourir de faim de l'autre , lui paraissent deux chances
à-peu-près égales . Mais Dupré a quelque raison de regreter
la maison qu'il quitte ; Dervière est veuf , mais sa fille
Amélie faisait la consolation de son grand-père , au lieu que
Mme Dallainville , sa propre fille , s'occupe très -peu de lui .
C'est donc avec un nouveau chagrin qu'il apprend un
moment après d'Amélie elle -même , que Dervière lui a
défendu de venir chez Dallainville , de peur qu'elle n'y
prenne le goût de la dépense , et de peur sur-tout qu'elle
n'y rencontre un jeune homme nommé Charles , parent de
Dupré , qui , tout pauvre qu'il est , a osé devenir amoureux;
d'elle , et que Dupré doit recommander à Dallainville pour
qu'il lui procure un emploi .
Telle est , dès les premières scènes , la situation assez
embarrassante de Dupré et de son protégé Charles , et
elle ne tarde pas à empirer. D'abord la recommandation.
du vieillard n'obtient de Dallainville qu'une de ces promesses
vagues dont on se sert pour colorer un refus : Il
s'en contente cependant , et sort avec Comtois pour faire
transporter ses effets d'une maison à l'autre ; mais il
complait sans son hôte , comme dit le proverbe connu .
En son absence , Dallainville et sa femme font réflexion
que donnant ce jour-là même une fête brillante , leur bonhomme
de père y serait déplacé . Ils en concluent qu'il faut
engager Dervière à garder Dupré jusqu'au lendemain , et
chargent Amélie de lui en faire la proposition . Mais Dervière,
qui survient , éconduit d'abord le pauvre Charles qui
le priait de s'intéresser à lui , et répond ensuite à sa fille
qu'il ne prétend pas garder son beau-père une seconde de
plus ainsi finit le premier acte .
Le second s'ouvre par l'exposition des projets ambitieux
de Dallainville . Un ministère vient de vaquer ; il est sur les
rangs pour y parvenir et ne songe qu'aux démarches qu'il
a à faire . C'est dans ce moment que Charles vient l'interrompre
et réclame la promesse faite à Dupré . Dallainville
le reçoit avec hauteur , lui demande son mémoire , le remet
sans le lire à son valet Lafleur , et sort pour aller solliciter
lui-même . Lafleur , resté seul avec Charles , veut prendre à
son
AOUT 1810 . 439
9
son tour l'air d'un protecteur , mais le jeune bath
ment indigné , lui arrache le mémoire et le chère,
Après cet épisode qui produit le meille eft , action,
principale reprend sa marche . Comto arrive avec un
porte-manteau , parce qu'on le chasse de chez Dervière
mais les domestiques de Dallainville refusat dele recevoir
Pendant qu'il rend compte de cette indignite au bon Dupré ,
qui veut à peine y croire , arrive très- heureusement de Bor
deaux un M. Frémont , loyal négociant , son ancien a
Frémont le blâme de l'imprudence avec laquelle ils est mis
à la merci de ses enfans ; Dupré leur cherche en vain des
excuses ; Dallainville vient bientôt lui- même ôter cette ressource
à son coeur trop indulgent . Lorsque Dupré se plaint
à lui , Dallainville veut rejeter tous les torts sur ses domestiques
, mais aulieu de les réparer il propose à son beau -père
d'aller s'établir à la campagne , et le quitte sans attendre sa
réponse , sous prétexte qu'il n'a pas le tems de s'arrêter .
Voilà donc notre bon vieillard , comme le roi Léar , sans
asyle entre ses deux gendres ; mais on sent bien qu'ici toute
ressemblance entre lui et le monarque anglais va cesser.
M. Etienne quittera sagement le tragique Shakespear pour
suivre Piron le comique . Frémont va jouer dans sa pièce
le rôle du Chrysalde des Fils ingrats ; il l'annonce aussitôt
après la sortie de Dallainville , en emmenant Dupré chez lui
et en faisant entrevoir le projet de lui rendre son indépendance.
"
Le troisième acte , où ce projet doit se développer , s'ouvre
par des scènes très -comiques . Dallainville se croit sûr du
ministère qu'il sollicite , et son beau-frère vient lui faire
bassement la cour. Le futur ministre raille d'abord le
philanthrope sur sa prétendue philosophie , et lui promet
enfin son appui ; tous deux font des châteaux en Espagne
mais une lettre qu'on apporte à Dallainville vient un peu
les déranger. Cette lettre est de leur beau-père ; elle contient
l'expression de son juste ressentiment ; il y déclare
qu'il ne veut plus les voir , qu'il saura se passer d'eux , et
publiera partout leur conduite . On conçoit leurs alarmes .
Dallainville n'a point encore sa place ; le premier ministre
dont elle dépend la lui donnera-t-il s'il est instruit de son
ingratitude ? et s'il n'a pas cette place , que deviendra l'emploi
que Dervière se promettait ? Dans ce premier moment
de trouble , Charles se présente à eux ; pour commencer à
réparer leurs torts , ils l'accablent de caresses , de promesses ,
Ee
1
440 MERCURE DE FRANCE ,
et tous deux prétendent avoir bien lu , bien médité ce
mémoire , que lui- même a arraché à Lafleur pour le déchirer.
Un moment après , Lafleur et un valet de Dervière
paraissent. Ils ont vu Dupré monter en voiture avec Frémont
, ils ont voulu les retenir et n'ont obtenu qu'un soufflet
et des injures ; ils croient que leurs maîtres vont s'empresser
de les venger , et sont confondus lorsque Dervière
et Dallainville leur donnent au contraire l'ordre d'aller
sur-le- champ trouver Frémont , lui présenter leurs respects ,
et lui demander à quelle heure ils pourront lui faire leur
cour.
L'intervalle entre le départ des valets et leur retour ,
suivi presqu'aussitôt de celui de Frémont , est rempli parla
seule scène que le public ait désapprouvée : elle se passe en
récriminations odieuses entre Mme d'Allainville et les deux
beaux-frères ; tout nous porte à croire que l'auteur l'aura supprimée
ou du moins abregée , ainsi nous sauterons tout de
suite à celle des beaux- frères avec Frémont . C'est lui ,
comme on s'en doute bien , qui y joue le beau rôle ; il y
persiffle très-spirituellement nos deux ingrats : pour mieux
les tourmenter , il leur raconte que Dupré ne s'était pas
dépouillé entiérement pour les enrichir , qu'il avait placé
plus de 200 mille francs dans son commerce et que celle
comme a triplé depuis . On sent que cette découverte rend
nos deux gendres encore plus avides d'une réconciliation ,
mais Frémont ne leur en laisse pas entrevoir la moindre
espérance, et sur-tout leur déclare qu'il ne veut s'en mêler
on rien .
Nous passerons encore sur une scène assez bruyante et
assez inutile qui termine le troisième acte , afin d'arriver au
quatrième qui se passe dans l'appartement où Frémont a
placé Dupré, et où il l'a entouré de tout l'appareil de l'opulence
. Le fidèle Comtois , occupé à compter de l'argent , y
reçoit d'abord les domestiques de Dallainville et de Dervière
, qui viennent en corps lui demander pardon de leurs
mauvais traitemens . Après eux , c'est Amélie et Mme Dallainville
qui se présentent pour implorer la grâce de leur
père et de leur mari . Dupré ouvre les bras à sa petite -fille ,
qui a toujours mérité son amour ; il laisse sa fille assez
long-tems à ses genoux , et ne lui pardonne enfin qu'à la
sollicitation d'Amélie ; mais il refuse de rien entendre en
faveur de ses gendres ingrats , et lorsque Comtois les anmonce
, il se retire dans l'intérieur de son appartement.
#
AOUT 1810. 441
[
1
V
*
Dallainville et Dervière paraissent alors dans la plus grande
agitation . Le ministre a tout appris , mais il ne veut rien
croire que sur des preuves , et avant de disposer de la place
en faveur d'un autre , il offre à Dallainville un moyen de
se justifier. Qu'il démenté les bruits qui courent de son
ingratitude , en paraissant le soir même chez lui avec son
beau- père , et le ministère vacant est encore à lui. La fortune
des deux gendres dépend donc entiérement de cette
démarche , et Fon peut juger de leur désespoir de ne pou
voir pénétrer jusqu'à Dupré. Tandis qu'ils s'y livrent ,
Dupré parait tout-à-coup au milieu d'eux , et les traite comme
ils le méritent. Ils cherchent en vain à colorer la proposi
tion de les accompagner chez le ministre , du prétendu
désir de lui témoigner publiquement leur attachement et
leur respect , Dupré leur fait voir qu'il pénètre leur véritable
motif ; ils ont beau s'humilier , se jeter même à ses
genoux en avouant que de lui dépend leur fortune : vous
me faites pitié , leur dit-il , et il les laisse là . Cet excès
d'humiliation leur rend pourtant un peu d'énergie ; ils se
flattent de contredire , de contrebalancer par d'autres bruits
ceux que Dupré répandra sur leur compte ; et ils sortent
en se donna parole de n'avoir plus recours à lui .
La nuit , dit- on , porte conseil , et une nuit s'écoule entre
le quatrième acte et le cinquième ; aussi à peine est-il grand
jour que , malgré les sermens de la veille , Dervière arrive
chez Dupré , espérant prévenir son beau-frère et faire sa
paix , s'il se peut , même à ses dépens . Par malheur Comtois
l'oblige d'attendre . On entend Dallainville sur l'escalier
, et Dervière , qui ne veut pas en être vu , se cache
dans un cabinet , d'où il peut tout entendre . Dallainville
est plus troublé , plus embarrassé que jamais ; le ministère
qu'il convoitait est donné , et son aventure a fait tant de
bruit qu'il risque même de perdre l'emploi qu'il occupe , si
Dupré ne vient à son secours . Dans cette crise , la vue de
Frémont qui arrive lui paraît un bienfait du sort , et Frémont
se montre en effet assez disposé à l'entendre ; mais
Dallainville ne se doute guère que cette entrevue était désirée
encore plus vivement de Frémont . Cet ami du bon Dupré
attendait pour porter les derniers coups , qu'il eût séparé les
deux gendres . En tête - à-tête avec Dallainville il lui persuade
que le seul moyen d'apaiser son bean-père , est
de lui restituer tous les biens qu'il en a reçus ; Dervière
alors restera seul exposé à son courroux , et il n'est pas
Ae 2
442
MERCURE DE FRANCE ,
douteux que Dupré n'accompagne enfin Dallainville chez
le ministre . Pour faire réussir encore plus sûrement la
chose , Frémont ajoute le conseil de faire présenter à Dupré ,
par sa fille , l'acte de restitution . L'ambitieux donne dans
le panneau ; il sort pour aller chercher sa femme ; et il est
à peine parti , que Dervière sortant aussi de sa cachette ,
et ne voyant plus d'autre moyen de rentrer en grace que
de restituer pareillement , rédige son acte sur les lieux
mêmes , et charge sa fille de le présenter. L'occasion ne se
fait pas attendre . Dupré paraît suivi de son ami . Les deux
actes lui sont remis . par Mm Dallainville et par Amélie .
Rétabli dans son indépendance , il promet à ses gendres
de tout oublier , et de paraître avec eux chez le ministre .
Frémont leur découvre le stratagême dont il s'est servi . On
arrête le mariage de Charles et d'Amélie , et Dupré termine
la pièce en développant la morale qu'elle fournit , et
que nos lecteurs ont déjà prévue : c'est qu'un père commet
une faute impardonnable , lorsqu'en se dépouillant de ses
biens , il se met dans la dépendance de ses enfans .
Le succès de cette comédie a été très - brillant et promet
d'être durable . On vient de voir cependant que son mérite
n'est pas dans l'invention . La fable en est empruntée des
Fils ingrats , et l'heureuse substitution des gendres aux
fils , qui seule rend supportable leur ingratitude , est due ,
selon toute apparence , au roi Lear. Mais il faut rendre
cette justice à M. Etienne qu'il a fonda avec beaucoup
d'art ses matériaux , ce qui peut-être est plus difficile lorsqu'on
les emprunte que lorsque notre imagination nous
les fournit. Il faut le louer aussi d'avoir su éviter le principal
écueil de son sujet , de n'être point tomb dans le
drame . Son Dupré n'abuse point de la permission de moraliser
, accordée par Horace , dans la personne de Chrémès ,
à tous les pères de comédie . L'intrigue , quoiqu'assez compliquée
, ne cesse pas d'être claire ; elle est intéressante
sans devenir romanesque , ce qui n'arrive que trop sou
vent. On doit aussi quelques éloges aux caractères : à la
vérité , ceux des femmes sont nuls , et il n'y a rien de neuf
dans les rôles de Dupré et de son ami ; mais les deux
dres sont mis en opposition d'une manière très-heureuse ;
l'ambitieux et le philanthrope se font mutuellement valoir :
le dernier sur- tout est très - comique , et il le serait encore
davantage s'il ne tombait quelquefois dans la caricature
par
la faute de l'acteur.
genAOUT
1810. 443
La partie brillante de l'ouvrage , ce sont les moeurs et le
dialogue . Les vices , les travers , les ridicules du jour y sont
peints avec une vérité frappante et combattus avec autant
de force que de gaieté . Le dialogue est naturel , exempt
d'affectation , et fourmille de traits spirituels et comiques .
Le style , autant qu'on en peut juger à une première représentation
, nous a paru correct et d'un bon ton de comédie .
En un mot , quoique le dénouement se précipite , un peu
trop rapidement au cinquième acte , quoiqu'il fût possible
de chicaner l'auteur sur la facilité avec laquelle Dervière
restitue et sur la forme des deux restitutions , cet ouvrage
doit prendre un rang distingué parmi nos comédies medernes.
Quelques-uns de nos lecteurs trouveront peut-être
que nous aurions dû mettre son but moral parmi ses principaux
mérites ; mais tout partisans que nous sommes de
la morale , nous aurions désiré qu'elle ne fût point tellement
à découvert dans cette pièce que l'auteur ait pu la terminer
comme un apologue , par une moralité. La morale ,
selon nous , doit sortir naturellement d'une bonne comédie
, mais elle ne doit point avoir l'air d'en être le but ; une
comédie n'est point un proverbe ; et même dans un proverbe
, c'est au spectateur à deviner le mot.
POLITIQUE.
LES nouvelles de Pétersbourg continuent à mentionner
une suite d'avantages de l'armée du Danube sur celle des
Ottomans ; il paraît , au milieu des contradictions résultantes
des diverses relations publiées en Hongrie , que l'armée
turque est en retraite sur Andrinople , où doivent se rendre
les renforts attendus d'Asie , et que de leur * côté les
Serviens ont avec leur ennemi des engagemens sérieux
qui rendent encore plus difficile la position de ce dernier.
L'attention est non moins fixée sur le nord , parce qu'on
apprend des résultats de cette fameuse expédition anglaise
qui couvrant la Baltique devait , disait- on , couvrir aussi
les côtes de ses marchandises , et trouver toutes les issues
faciles , tous les ports onverts .
Les calculs des Anglais étaient assis sur une fausse
connaissance de l'état des choses : une expérience cruelle
les détrompe . Soixante-dix bâtimens soi - disant venant de
Ténériffe , portant une valeur estimée à 40 millions , ont été
saisis et confisqués , comme chargés au compte des Anglais
, et venant réellement d'Angleterre , sous le pavillon
espagnol . Au passage du Sund , les Danois en ont pris cinquante
sous le pavillon américain . D'autres bâtimens sont
entrés dans les ports de Rostock , de Wismar et de Stettin ,
mais la Prusse a aussitôt défendu l'admission de ces prétendus
américains . Les troupes françaises ont occupé Rostock
; ainsi , dit le Moniteur , sur une lettre de Pétersbourg ,
où l'on dit que l'empereur de Russie est toujours très-décidé
à lever le voile qui peut couvrir les marchandises
d'Angleterre ; ainsi , les Anglais , voulant donner le change,
ont joué dans la Baltique une singulière comédie ; ils ont
déclaré laisser passer les Américains , et ont imaginé de
passer à leur place ; mais ce jeu ne pouvait tromper personne
. Les Anglais , par suite de ce qui s'est passé , ne reti
reront pas le quart de leur expédition ; si on y ajoute les
frais de convoi par des bâtimens de guerre , on reconnaîtra
quels résultats l'expédition doit avoir pour le trésor public et
pour le commerce , d'autant plus que les mêmes confiscations
ont lieu dans l'Adriatique , et que les Anglais de Malte
3
2
MERCURE DE FRANCE , AOUT 1810. 445
sont en faillite ouverte depuis la saisie des prétendus vaisseaux
ottomans , faite à Trieste , à Corfou , et sur toute
l'étendue du littoral illyrien .
Une lettre de Hambourg publiée par la même voie contient
, sur cet état du commerce anglais , et sur ce qui doit
en résulter , des renseignemens précieux ; et qui ont le
caractère de l'évidence .
66
Depuis la réunion de la Hollande , y est-il dit , les magasius
d'Heligoland ne trouvent plus de débouchés et sont
tout-à-fait engorgés. La quantité de marchandises qui se
perd est inconcevable. A chaque instant on voit s'élever de
nouveaux magasins ; mais tout est plein , et la plus grande
partie des ballots reste à découvert . Cet exemple est unique
et montre jusqu'à quel point est grande la détresse de l'Angleterre.
Sous ce point de vue , l'on ne peut disconvenir
que la réunion de la Hollande ne soit un coup terrible pour
le commerce anglais ; on se demande seulement comment
on a tant tardé . Il est constant que si la Hollande avait été
réunie précédemment , l'Angleterre aurait éprouvé bien
plus tôt l'horrible crise où se trouve aujourd'hui son com →
merce . Les banqueroutes se succèdent à Londres ; son
change perd 40 pour cent , et son papier de banque a cessé
d'avoir le caractère propre à ce genre de papier ; ce n'est
plus qu'un papier- monnaie , décrédité chaque jour davantage
.
Le corsaire le Wagram vient d'être enlevé par les Anglais
dans le port de Stralsund . C'est encore une circonstance
fatale à leur commerce ; ils donnent aux Français de bonnes
raisons pour reprendre possession des côtes de ce pays , et
désormais les contrebandiers en seront plus sûrement
chassés .
Lorsque , dans nos maisons de commerce , on se répète
ce qui se passe à Héligoland ; lorsqu'on se dit que toutes
ces marchandises , dont la moitié est destinée à se perdre
en pure perte , et l'autre moitié à être confisquée au profit de
la France et de ses alliés ; que toutes ces expéditions précipitées
qui restent entassées dans des entrepôts , sans pouvoir
s'écouler sur le Continent ; que toutes ces spéculations
hasardées sont cependant escomptées par la banque de
Londres ; lorsqu'on voit cette foule de bâtimens ottomans
arrivant sur les côtes de France et d'Italie , chargés de mar
chandises coloniales venant de Malte , être consignés à leur
attérage et produire d'immenses ressources à la France , et
que cependant on pense que ces mêmes marchandises ont
446 MERCURE DE FRANCE ,
été escomptées à Londres par la banque ; lorsque , dis-je , ·
on considère dans nos comptoirs tous ces événemens , on
se demande ce que c'est que le papier de la banque de
Londres ? Est- ce un papier qu'on ait la facilité d'échanger
contre du numéraire ? Non ; on n'a pas le droit de le réaliser .
Cela est tellement vrai qu'il perd 20 pour cent . Est- ce un
papier qui escompte le crédit du commerce , et qui , faisant
fonction de papier-monnaie , n'en dépasse pas les limites ?
Non , encore .
" On voit ici l'histoire des assignats de France ; c'est l'analyse
de ce qui se passe à Vienne ; la quantité de papier
qu'on émet n'augmente pas le signe de la circulation , parce
que la valeur intrinsèque diminue en proportion de l'accumulation
du signe . C'est aussi l'histoire de ce qui se passe
à Londres . La banque fait de mauvaises affaires .
" Un jour , les spéculateurs en Europe seront étonnés
d'avoir pu si long- tems accorder quelque confiance à une
nation fondée sur le commerce , qui ne vit que par le commerce
, et qui , à force d'injustes mesures , est réduite à ne
plus faire le commerce que par licences ; exception qui ,
fondée sur la volonté des ministres , est livrée à l'arbitraire
des bureaux .
Aussi les hommes très-sensés qui viennent d'Angleterre
disent- ils que , depuis trois ans , cette nation est méconnais
sable' ; que tout le monde , hormis les vrais négocians , fait
le commerce ; qu'aux calculs de la sagesse ont succédé les
rêves de l'inconsidération ; que l'habitude de se servir de
faux papiers , de faux passeports , de fausses licences , a
altaqué la moralité de la partie la plus nombreuse de la
nation ; qu'en un mot , depuis trois ans les progrès de cette
démoralisation générale sont arrivés au point de faire espé
rer bientôt la chute d'une puissance que la folie et l'inconséquence
qu'elle laisse régler ses destinées , auront perdue .>
Cet état est confirmé par les correspondances les plus
authentiques . Dans la plupart des provinces anglaises le nu
méraire a disparu de la circulation . Les marchands refusent
de vendre , s'il faut rendre des espèces sur un billet de
banque. Les banques provinciales sont en discrédit absolu
par suite du discrédit du papier de banque . Le prix du
travail n'est nulle part en proportion avec celui des denrées ;
les manufactures se dépeuplent ; le peuple s'inquiète , le
parti Burdett s'agite , les ministres éprouvent des alarmes
trop bien justifiées par les derniers ordres donnés aux
troupes relativement aux troubles de Londres. La légion
AOUT 1810 . 447
allemande est détestée des troupes nationales ; on la nomme
publiquement l'avant-garde de l'armée de Napoléon . Cette
haine se porte sur tout ce qui est Français ; les prisonniers
en souffrent par l'effet d'une basse et impuissante vengeance
.
Le peuple , en Angleterre , parle avec si peu de considération
de la famille royale , qu'on va jusqu'à dire tout
haut que c'est le duc de Cumberland qui a assassiné Sellis ,
dont il aimait la femme , et que les blessures de S. A.
étaient son propre ouvrage , pour faire prendre le change
et motiver le rapport étudié des coroners .
Enfin , tel est l'état de l'esprit public et la manière dont
en Angleterre on juge les événemens , qu'un écrivain trèsdistingué
disait récemment , dans son Political register ,
à ses lecteurs qui sont très - nombreux
L
:
A la fin de chaque année , l'Empereur Napoléon semble
deux fois plus grand qu'à la fin de l'année précédente ; et
à chaque paix , n'importe qui la fasse , il gagne toujours
quelque chose . Pourquoi , depuis le traité d'Amiens , d'un
côté tant de pertes , et de l'autre des avantages si grands
que l'imagination même ne peut , en un moment et sans
effort , retrouver ce qui existait il y a seulement quelques
années ? Mais si la marche des événemens est toujours la
même , si de conquérant a encore des succès , si l'on persiste
chez nous dans la route suivie jusqu'à ce jour , quelle est
la destinée prédite par la raison à l'empire britannique ?
Ces questions ont de quoi affliger l'orgueil anglais . "
1. Ajoutons que pendant ce tems les progrès de l'industrie
continentale sont incroyables ; que le commerce s'est frayé ,
au sein des divers Etats qui s'unissent à l'Empire ou en
font partie , des routes nouvelles , des directions qu'on n'avait
pas encore soupçonnées , et des moyens nés de sa
contrainte elle -même ; que Francfort , Leipsick , Mayence ,
sont devenus les entrepôts d'un commerce immense , que
par -tout les manufactures nationales prospèrent que les
objets indigènes reçoivent le plus possible une heureuse
application , et l'on conviendra que si dans cette lutte
l'orgueil anglais est compromis , l'intérêt de ce pays l'est
beaucoup plus encore .
"
Les papiers anglais venaient de nous apprendre qu'entre
Malaga et Gibraltar un corps considérable d'insurgés , aux
ordres du général Lacy , avait été repoussé avec perte après
une tentative imprudente , qu'il était coupé , et gagneraitdifficilement
ses embarcations , lorsque la publication d'une
448 MERCURE DE FRANCE ,
dépêche officielle da maréchal prince d'Essling est venue
appeler l'attention sur un événement d'une plus haute
importance : les Anglais , qui n'avaient point osé secourir
Ciudad-Rodrigo , ont fait mine de vouloir couvrir Almeida;
ils ont été , comme on va le voir , rejettés loin derrière cette
place , qui aujourd'hui se trouve complétement investie .
L'affaire s'est engagée le 24 juillet , trois jours après que
le général Loison se fut emparé du fort de la Conception ,
poussant sa reconnaissance jusque sous le feu de la place
d'Almeida , près de laquelle manoeuvraient les Anglais .
Le prince ardonna l'investissement d'Almeida par les
troupes du 6 corps , aux ordres des généraux Loison ,
Mermet , Marchand , Montbrun , Gardanne , Lamolte , sous
le commandement général du maréchal duc d'Elchingen .
Les Anglais , aux ordres du général Craufort , avaient une
avant -garde forte de 8000 hommes d'infanterie et de deux
mille hommes de cavalerie . Nos troupes l'ont attaquée
avec leur impétuosité ordinaire ; l'ennemi a défendu le ter
rain , et fait un feu vif de mousqueterie et d'artillerie , mais
il a été successivement chassé de tous ses postes , et pour
suivi jusque sous le canon de la place , sous lequel il voulait
nous attirer . Il se trouvait protégé par une réserve sur
les hauteurs de la rive gauche du Coa , mais quatre colonnes
marchèrent droit à l'ennemi , l'abordèrent avec la
plus grande audace , sans répondre à son feu . Celui de la
place , quoiqu'assez mal dirigé , devint dans le moment dé
la plus grande vivacité . Le 3° de hussards , soutenu par le
reste de la cavalerie , tomba à toute bride sur l'infanterie
anglaise , et en sabra un grand nombre . Cependant le terrain
était si difficile qu'il fut impossible au reste de notre
cavalerie de prendre part à cette belle charge. La cavalerie
ennemie a constamment refusé de faire le coup de sabre
avec la nôtre , et elle s'est ralliée sur les remparts de la
place ; après quoi , elle s'est hâtée de repasser le Coa .
Pendant ce tems , la brigade du général Ferey débordant
déjà toute la droite de l'ennemi , allait lui couperla retraite ,
ou le forcer à se jeter dans Almeida , lorsque le général
anglais sentit la nécessité de se retirer ; ce qu'il ne put faire
exécuter sans un grand désordre , car nos bataillons le
poursuivirent au pas de course jusqu'à ce que les colonnes
qui devaient former l'investissement d'Almeida eurent
exécuté cette opération sans difficulté .
Les troupes de S. M. l'Empereur ont encore prouvé dans
wette journée qu'il n'est point de position qui puisse réAOUT
1810. 449
R
OP
sister à leur intrépidité . Toutes ont parfaitement fait leur
devoir.
Les Anglais ont eu , dans cette journée , 1500 hommes
tués ou blessés ; on leur a fait 400 prisonniers ; ils comptent
60 officiers sur le champ de bataille , parmi lesquels trois
colonels ; notre perte est de 300 hommes tués ou blessés .
Le 25 , l'investissement d'Almeida a été complet et régulier
; le maréchal Ney s'est rendu maître de toutes les .
hauteurs voisines , il a poussé des reconnaissances jusqu'à
Finhel , l'ennemi n'a pu se rallier qu'à Célérico . La place
d'Almeida est défendue par quatre régimens portugais ;
quelques sorties vivement repoussées , ont prouvé qu'elle
avait besoin de vivres .
Les Anglais , dans leur relation sur cette affaire , confirment
les détails donnés par le prince d'Essling , mais
different avec lui sur leurs pertes ; ils l'évaluent d'une
manière bien modeste , mais leur defaite et l'investissement
d'Almeida sont les points importans , et ils sont bien
obligés d'avouer l'un et l'autre ; mais voici un trait qui leur
paraîtra piquant :
น
Le général Séras s'est présenté devant le fort de Senabria
, où se trouvent 3000 Espagnols . Lord Wellington a
écrit au gouverneur de défendre ce poste important qui le
couvre dans sa position ; le gouverneur lui a répondu :
Mylord , il est évident que vous ne voulez rien faire pour
la malheureuse Espagne : vous aviez promis des secours à
Ciudad -Rodrigo , et cette ville est tombée sans secours .
Donnez-moi mille Anglais , je mettrai deux mille Espagnols
dans la place , et je la défendrai jusqu'à la dernière extrêmité
; si non , je ne fais point une défense inutile . » Lord
Wellington n'ayant rien répondu à cette proposition , le
général espagnol a abandonné la ville , où l'on a trouvé
vingt pièces de canon et des vivres pour trois mille hommes
pendant six mois .
Le maréchal prince d'Essling , au moment du blocuś
d'Almeida , a fait une proclamation aux Portugais ; il y
expose franchement la conduite des Anglais , et les signale
comme les seuls ennemis du pays qu'ils défendent avec si
peu de loyauté . Cette proclamation a fait sur les Espagnols
la plus vive sensation .
Pendant ce tems , les généraux Laval , Klopiski , Abbé ,
Vergès , Rey , ont eu différens engagemens en Aragon ,
en Catalogne , en Andalousie ; dans tous ces combats , la
supériorité des armes françaises s'est constamment main450
MERCURE DE FRANCE ,
tenue ; l'Andalousie est tranquille ; tous les travaux du
siége de Cadix sont terminés .
La fête de S. M. l'Empereur et Roi vient d'être célébrée
sous les auspices de l'allégresse publique ; tous les sentimens
que cet heureux anniversaire inspire , tous les souvenirs
glorieux que fait naître la commémoration du nom
immortel auquel on rend hommage , toutes les espérances
que permettent les conceptions du génie réalisées chaque
jour par une providence attentive et une fortune fidèle ,
se sont manifestées de la manière la plus éclatante , dans
toutes les classes d'habitans de cette grande cité . Les poëtes
ont ressaisi la lyre , et fait entendre , pour ce beau jour de
fête, les accords qui avaient retenti pour célébrer un hymen
fortuné auquel la France entrevoit déjà avec amour ses destinées
futures attachées ; les théâtres ont retenti de l'acclamation
populaire et des refrains joyeux de nos chansonniers ;
tous les lieux publics , tous ceux qui sont consacrés aux réunions
habituelles de la classe qui va y goûter le repos de
ses longs travaux , présentaient l'image de la joie et du
plaisir ; mais il faut sur-tout chercher à dépeindre cet enthousiasme
qui a éclaté et s'est répandu rapidement à la
vue des monumens qui ont apparu comme pour saluer , le
jour de sa fête , leur auguste fondateur. La colonne dédiée
par l'Empereur à son armée victorieuse en trois mois dans
la guerre d'Allemagne ; la statue du guerrier dont les pas
victorieux ont foulé les ruines de Thèbes , et dont le sang
a coulé sur le laurier immortel de Marengo , ont été offerts
aux regards d'une foule nombreuse et empressée . Toute la
journée ces monumens ont été entourés de spectateurs ,
parmi lesquels on en comptait quelques - uns qui , dans les
admirables.bas - reliefs de la colonne , pouvaient reconnaître
leur propre image , et dans le monument égyptien le théâtre
de leur ancienne gloire , et les traits d'un héros sous lequel
ils avaient combattu .
LL. MM. sont arrivées le 14 au soir à Paris : des salves
d'artillerie ont annoncé la fête ; ces salves ont été répétées
le lendemain 15 à la pointe du jour , et elles ont , en quelque
sorte , servi de signal à la foule pour se porter autour
des monumens qui lui étaient promis .
Après le réveil de l'Empereur , S. M. l'Impératrice , les
princes et princesses de la famille impériale , se sont rendus
chez S. M. dans son appartement ordinaire , au palais des
Tuileries , pour lui présenter leurs félicitations .
A midi l'Empereur est entré dans la salle du trône , et
AOUT 1810 . 451
2
t
y a reçu les princes et les grands dignitaires , ensuite les
cardinaux et les ministres , les grands -officiers de l'Empire
, les grands aigles de la Légion d'honneur , et toutes
les personnes qui ont droit d'y être admises : les officiers
de la maison de service ordinaire et extraordinaire ont en-'
suite été admis .
L'Empereur a ensuite reçu les hommages du corps diplomatique
et de nombreuses présentations .
Après la messe , il y a eu audience dans les appartemens..
L'Empereur était entré dans son cabinef , le grand-maftre
des cérémonies a fait ranger autour du trône les princes,
les grands dignitaires , les cardinaux et ministres , les grandsofficiers
de l'Empire et de la couronne , les membres du
sénat et du conseil - d'état ; il est allé ensuite dans les formes
accoutumées prévenir S. M. , qui est venue se placer sur
son trône , et a reçu deux députations venues des deux
extrémités de son Empire , pour lui exprimer les mêmes
sentimens de respect et d'amour ; on a vu dans cette mémorable
circonstance les députés des Bouches du Rhin et
de celles du Cattaro , apporter aux pieds du trône qui les
réunit sous sa domination protectrice , les hommages des
peuples commerçans et maritimes du nord et du midi de
l'Empire , unis désormais pour conquérir sur un peuple
usurpateur la liberté des mers , l'indépendance de leur
pavillon , et l'inviolabilité de leur territoire ..
M. l'amiral Verhuell , portant la parole au nom des peuples
de Hollande , a exprimé l'espérance que ces peuples
mériteront la protection d'un gouvernement puissant , magnauime
, juste et libéral , par leur obéissance , et sur-tout
par leur dévouement à leur prince et à leur père .
S. M. a répondu :
« Messieurs les députés du Corps- Législatif , des armées de terre et
de mer de la Hollande , et MM . les députés de ma bonne ville d'Amsterdam
, vous avez été depuis trente ans le jouet de bien des vicissitudes .
Vous perdites votre liberté lorsqu'un des grands officiers de votre
République , favorisé par l'Angleterre , fit intervenir les baïonnettes
prussiennes aux délibérations de vos conseils : les constitutions politiques
que vous teniez de vos pères furent déchirées et le furent pour
toujours .
» Lors de la première coalition , vous en fites partie . Par suite , les
armées françaises conquirent votre pays , fatalité attachée à l'alliance
de l'Angleterre .
452
MERCURE DE FRANCE ,
1
Depuis la conquête , vous fûtes gouvernés par une administration
particulière ; mais votre République fit partie de l'Empire . Vos places
fortes et les principales positions de votre pays restèrent occupées par
mes troupes. Votre administration changea au gré des opinious qui se
succédèrent en France .
D
Lorsque la Providence me fit monter sur ce premier trône du
Monde , je dus , en fixant à jamais les destinées de la France ,
tégler le sort de tous les peuples qui faisaient partie de l'Empire ,
faire éprouver à tous les bienfaits de la stabilité et de l'ordre , et faire
disparaitre chez tous les maux de l'anarchie . Je terminai les incertitudes
de l'Italie , en plaçant sur ma tête la couronne de fer. Je supprimai
le gouvernement qui régissait le Piémont. Je traçai dans mon
acte de médiation les constitutions de la Suisse , et conciliai les circonstances
locales de ce pays , les souvenirs de son histoire avec la
sûreté et les droits de la couronne impériale .
Je vous donnai un prince de mon sang pour vous gouverner.
C'était un lien naturel qui devait concilier les intérêts de votre adininistration
et les droits de l'Empire . Mes espérances ont été trompées .
J'ai , dans cette circonstance , usé de plus de longanimité que ne comportaient
mon caractère et mes droits . Enfin , je viens de mettre un
terme à la douloureuse incertitude où vous vous trouviez et de faire
cesser une agonie qui achevait d'anéantir vos forces et vos ressources,
Je viens d'ouvrir à votre industrie le continent. Le jour viendra où
vous porterez mes aigles sur les mers qui ont illustré vos ancêtres .
Vous vous y montrerez alors dignes d'eux et de moi . D'ici là , tous
les changemens qui surviendront sur la surface de l'Europe auront
pour cause première le système tyrannique , aveugle et destructif de
sa propre prospérité , qui a porté le gouvernement anglais à mettre lè
commerce hors de la loi commune , en le plaçant sous le régime arbitraire
des licences .
» Messieurs les députés du Corps - Législatif , des armées de terre et
de mer de la Hollande , et Messieurs les députés de ma bonne ville
d'Amsterdam , dites à mes sujets de Hollande que je suis satisfait des
sentimens qu'ils me montrent ; que je ne doute pas de leur fidélité ;
que je compte que leurs efforts se réuniront aux efforts de tous mes
autres sujets pour reconquérir les droits maritimes que cinq coalitions
successives , fomentées par l'Angleterre , ont fait perdre aux continens
dites - leur qu'ils peuvent compter dans toutes les circonstances
sur ma spéciale protection .
D
M. l'évêque de Carniole a présenté ensuite les hommages
et les voeux des provinces illyriennes .
AOUT 1810 . 453
S. M. a répondu :
« Messieurs les députés de mes provinces illyriennes , j'agrée vos
sentimens . Je désire connaitre les besoins de vos compatriotes , `et
assurer leur bien - être .
> Je mets du prix à vous savoir contens , et je serai heureux d'apprendre
que les plaies de tant de guerres sont cicatrisées , et toutes
vos pertes réparées .
> Assurez mes sujets de l'Illyrie de ma protection impériale . D
Après ces audiences , S. M. est rentrée dans son cabinet.
Le soir il y a eu grand cercle à la cour. A neuf heures
un concert a été exécuté sur la terrasse du palais . LL. MM. '
out daigné paraître au balcon , et leur présence y a excité
de longues et vives acclamations de la part de la foule,
immense répandue dans le jardin . Le palais était illuminé ;
tous les édifices publics et un grand nombre de maisons
particulières l'étaient aussi . LL. MM. sont retournées le
soir même à Saint- Cloud .
PARIS.
LA cour a pris le deuil pour vingt-un jours , à l'occasion
de la mort de la reine de Prusse , notifiée par M. de Lendorff
, chambellan de S. M. prussienne .
-Dimanche dernier , l'Empereur a permis qu'on lui
présentât dans le sallon de Mars , à St. - Clond , les pages
de Hollande admis parmi ceux de S. M. Le même jour ,
les nouveaux préfets , MM . de Bondi , Fréville et Camus dú
Martroy , ont prêté serment .
Dans ses dernières séances , le sénat conservateur a
nommé les candidats au corps-législatif pour la cinquième
série.
--
On annonce qu'à la suite d'un conseil-d'état , S. M.
s'est occupée de l'organisation de la société de la Charité-
Maternelle . On croit aussi qu'il a été tenu un conseil pour
l'organisation de l'ordre des trois toisons d'or.
La distribution annuelle des prix de l'Université a eu
lieu hier , jeudi , avec la plus grande solennité . Le prix
extraordinaire proposé par l'Université , pour le meilleur
discours latin sur le mariage de LL. MM. , a été décerné à
M. Luce de Lancival . M. le grand-maître a exprimé de la
manière la plus touchante son profond regret , de ce qu'étendu
sur un lit de douleur , le malheureux professeur ne
pouvait venir recevoir la palme , Les jeunes élèves ont té454
MERCURE DE FRANCE , AOUT 1810 .
moigné à ce moment la sensibilité la plus vraie , des larmes,
coulaient de leurs yeux ; c'étaient celles de la reconnaissance
et de l'émulation , elles honorent M. Luce comme
homme et comme professeur .
M. Guéroult jeune a prononcé en latin le discours analogue
à l'objet de la cérémonie. Le prix d'honneur a été
remporté par M. Victor Cousin , du Lycée Charlemagne .
La première Classe de l'Institut a nommé à la place
vacante dans son sein , par la mort de M. de Montgolfier ,
M. Malus , auteur de nombreux Mémoires que la Classe
distingués , et mentionnés honorablement dans les rapports
de ses travaux .
-
a
- La ville de Paris a fait hommage à S. M. l'Impératrice
d'une toilette , exécutée par M. Odiot , orfèvre , sur
les dessins de M. Prudhon . Ce chef-d'oeuvre de l'art de la
ciselure et de l'orfévrerie surpasse tout ce qu'on peut avoir
vu en ce genre , par la richesse de la matière , et l'élégance
de toutes les parties de l'exécution .
ANNONCES .
Voyage aux îles de Ténériffe , la Trinité , Saint - Thomas , Sainte-
Croix et Porto-Ricco , exécuté par ordre du Gouvernement français ,
depuis le 30 septembre 1796 jusqu'au 7 juin 1798 , sous la direction du
capitaine Baudin , pour faire des recherches et des collections relatives
à l'histoire naturelle ; contenant des observations sur le climat , le
sol , la population , l'agriculture , les productions de ces îles , le caractère
, les moeurs et le commerce de leurs habitans ; par André-Pierre
Ledru , l'un des naturalistes de l'expédition , membre de la Société
des Arts du Mans , de l'Académie Celtique de Paris , du Musée do
Tours , ex-professeur de législation près l'Ecole centrale de la Sarthe.
Ouvrage accompagné de notes et d'additions , par M. Sonnini . Deux
vol. in-8°, avec une très -belle carte , d'après Lopez , gravée par J.-B.
Tardieu . Prix , 10 fr . , et 13 fr . franc de port . Chez Arthus-Bertrand ,
libraire , rue Hautefeuille , nº 23 .
Lettres à une Dame sur la poésie légère , suivies de pièces fugitives ;
par M. L***. Brochure in -8 ° de 48 pages . Prix , 75 c . , et go c.
franc
port. Au salon littéraire , rue de Turenne , nº 14 , au marais ; chez
Pigoreau , place Saint- Germain-l'Auxerrois , n° 22′ ; et chez les
Libraires qui vendent les nouveautés . &
1
SEINE
MERCURE
DE FRANCE.
DE
5 .
N° CCCCLXXV. Samedi 25 Août 1810. -
POÉSIE .
AUGUSTISIMIS CONJUGIBUS
NAPOLEONI ET MARIE LUDOVICE
EPITHALAMIUM.
PARCE inani jam querelæ ,
Parce , felix Gallia .
Spondet ecce Napolais
Filios Hymen toris .
Ille quo sinente puros
Turget in fructus amor ,
Quo favente regna et urbes
Prole castá pullulant ,
Spondet ille Napolæis
Filios toris deus.
Parce inaui jam querelæ ,
Parce , felix Gallia .
Hæc dolebas tot secundis
Deesse rebus pignora ,
Staret unde parta sæclo
Alteri felicitas ,
Astra cunctantesque votis
Heu ! fatigabas deos .
Vota complet en paternam
Qui tui curam gerit
Imperator , ultimisque |
Consulit nepotibus.
Parce inani jam querelæ ,
Parce , felix Gallia.
Ille quid suorum amori ,
Subditis quid gentibus
Debeat secum revolvens ,
Fata mundi parturit .
Anxiæ sperate gentes ,
Vestra firmatur salus .
Non labores una tantos
Arctiori limite,
Ff
1
1
456
MERCURE DE FRANCE ,
Una comprehendet ætas ;
Pertinebunt latiùs
Napola fata gentis ,
Quique nos præsens beat ,
Prole maturâ superstes
Hic beabit posteros.
Parce inani jam querelæ ,
Parce , felix Gallia .
Jam futuris ordinatur
Apta consiliis quies ,
Pax revisit alma terras ,
Martis ira concidit.
Pro cruentis læta bellis
Hinc et hinc spectacula
Cive miles eum togato
Feriatus comparat.
Porticus , theatra festis
Personanda cantibus ,
Ac trophæis mille onustos ,
Mille titulis nobiles
Usque ad astra tollit arcus
Urbium æmulus labor .
Ipse chordâ molliori
Delius lyram instruit ,
Et comam virente myrto ,
Immemor Daphnes , ligat .
Cuncta lusus atque amores
Atque nuptias vocant .
Parce inani jam querelæ ,
Parce , felix Gallia .
Huc beatis ergo Olympi
Sedibus delabere ,
Floreis revincte sertis
"
Flammeoque tempora ;
Huc decoros verte gressus ,
Huc sacras , Hymen , faces .
Te soror Formæ Juventas
Multiplexque Gratia ,
Te Jocus decensque Risus ,
Te Pudor circumvolet ;
Nec Cupido frater absit ,
Quo sine dulce nil tuum est.
Hoc amicâ te canentem
Voce lætus audiam :
Parce inani jam querelæ ,
Parce , felix Gallia.
Vana ludit an me imago ?
An vocanti adest Hymen?
Ipse adest ; ardente cedro
Pronubam agnosco manum
Et rotæ junctas volucri
Matris Idalias aves.
Ecqua verò tranat auras
Aliti comes deo
Foemina ? an regale germen ,
An deûm una sanguinis?
Quantus enitet modestâ
Fronte candor ingenî !
Siderum par , quàm decoro
Igne fulgent lumina !
Quàm pudicus ora dulci
Purpurâ tingit rubor !
Non decore virginali
Fulsit ipsa blandiùs ,
Cùm Tonantis alma Juno
Regium ascendit torum.
Moris hujus si paratur
Principi conjux tụo ,
Parce inani jam querelæ ,
Parce , felix Gallia .
En paratur , Cæsarique
Nata nubit Cæsarum ,
Ludovicam Napolæus
Ducit heros conjugem.
Sequanæ cognatus Ister
Amne jam socio fluit.
Sequanæ , Ister , plaude ovanti ,
Plaude et Istro , Sequana.
Ille pacis atque amoris
Dulce pignus regiam
Huc tibi mandat superbo
Virginem de littore ,
Tu virum cui nulla tellus ,
Nulla dedit ætas parem
1
AOUT 1810 . 457
Artium legumve famâ ,
1
Bellicisve laudibus ,
Austria tot per triumphos
Cognitum nimis virum ,
Das faventem , das marito
Copulandum fædere.
Talibus quò deinde juncta
Vinçulis sese efferet
Austriæque Galliæque,
Serum in ævum gloria!
Pone Fulmen , ultor ales ,
Armiger nostri Jovis ,
Pone fulmen ac serenos
Impera terris dies.
Alpe ab extremâ nivosæ ad
Usque Pyrenes juga ,
Quàque mergit sol quadrigas ,
Quàque ab undis emicat ,
Martis oblitas reclinet
Dulce gentes otium .
Nuptiales , larga florum ,
Terra pompas induat ,
Conjugumque exorsa laudes
Arva certent urbibus .
Sola communis recuset
Ferre partem gaudii ,
Sola , gratulante mundo
Conticescat insolens ,
Illa ponto gens remota ,
Moribus remotior ,
Cui voluptas cæde pasci ,
Cui nocere fructus est ;
Idque vento perferente
Carmen invita hauriat :
Parce inani jam querelæ ,
Parce , felix Gallia.
Vos amor decusque sæcli ,
Unde certa posteris
( Vota tantùm di secundent )
Spes adest ætatibus ,
Conjuges salvete , divûm
Cura hominumque conjuges.
Vos Hymen constantiori
Urat in dies face ,
Blanda vobis nosse lecti
Det jugalis præmia ,
Et parente utroque dignam
Ritè prolem suscitet,
Qualis exurgit diei
Lucifer prænuntius ,
Surgat ille quem beata
Principem Lutetia ,
Quem salutet Roma regem ,
Cujus ad cunas Furor
Centum ahenis colla nodis
Vinctus incassum fremat.
Dira ponant arma gentes ,
Ore et uno concinant :
Parce inani jam querelæ ,
Parce , felix Gallia .
Accinebat Eques L. F. CAUCHY,
anno D. 1810.
Ff 2
458
MERCURE DE FRANCE ,
LE DINDON ET LE CORBEAU.
FABLE .
DANS les états d'une riche fermière
Vivait jadis un dindon des plus gras .
Expert passé dans l'art de ne rien faire ,
Après ses cinq ou six repas ,
Maître dindon dormait la nuit entière
Et de peur de penser ne rêvait même pas .
Toujours les gens heureux sont d'un bon caractère :
Aussi notre reclus voyait- il tout en beau
Et blâmait fort un vieux corbeau
Qui près de-là médisait dans sa cage ,
Où depuis mémoire d'oiseau
Fort sobrement il vivait de fromage.
Pourquoi lui disait- il maudire les humains ?
Il en est de méchans peut- être ,
Mais sommes-nous entre leurs mains ?
N'avons-nous pas le meilleur maître ?
Toujours il est aux petits soins ,
Et pour prévenir mes besoins
Sa femme et lui disputent de vitesse.
Je vois d'ici cette bonne maîtresse
Dans son sein même m'échauffant
Lorsqu'enfant
Je n'avais pas encor l'esprit de me conduire .
Chaque matin avec un doux sourire
Elle me fesait prendre et les oeufs et les noix
Dont sa prévoyante tendresse
Pour me nourrir avait fait choix .
Les soins touchans qu'elle eut de ma jeunessa
Depuis ce tems ne s'affaiblissent pas ;
L'excès de ses égards souvent même me lasse
Pour moi de tous côtés par son ordre on entasse
Les morceaux les plus délicats ,
Et de les refuser quand je fais la grimace
En boules proprement elle sait les rouler :
Puis , quelque façon que je fasse ,
Sa main bon gré malgré me les fait avaler :
AOUT 1810.
459
Enfin elle est pour moi cent fois plus qu'une mère.
Imaginez , mon cher confrère ,
Que pour savoir si je deviens plus gras ,
Après chacun de mes repas
Elle me pèse en m'enlevant de terre ;
Et quand je perds une once ou deux ,
La bonne pâte de fermière !
Elle a presque la larme aux yeux .
Ami , dit le corbeau , ton bonheur est extrêm❤
1
Et tu me vois le partager ;
Mais te soignerait-on de même
Si tu n'étais bon à manger?
Notre héros de ce discours si triste
N'eut pas le tems de s'occuper ;
Car les deux bons fermiers mangèrent l'optimiste
A leur souper.
H. CAUMONT .
VERS pour être placés au bas du portrait ou du buste de son Altesse le
Prince de Ponte - Corvo , Maréchal d'Empire , etc. , etc.
IL vit et pense comme un sage ;
Non moins prudent que Fabius ,
D'Annibal il a le courage ,
Et des deux Catons les vertus .
Par un Abonné.
ENIGME .
MON frère et moi de l'ancien tems
Ne nous montrons point partisans ;
Au présent seul nous bornons notre étude ;
Le présent de tous deux fait la sollicitude .
Du reste , nous avons un goût bien différent ;
Mon frère est pour le vin ; moi je suis pour l'argent.
Quoi qu'il en soit , tous deux sommes de mise
Chez les bourgeois , et même chez les grands :
Mon frère est plein d'esprit , et moi je prophétise ;
Mon frère a ses degrés , comme les consultans ;
Et moi je fais partout la pluie et le beau tems.
S ........
460 MERCURE DE FRANCE , AOUT 1810 .
LOGOGRIPHE.
JE puis avec ma tête inspiver la tristesse ,
Sans elle faire naître une vive allégresse ;
Avec elle souvent je suis très -douloureux ;
Sans elle quelquefois je suis délicieux ;
Avec elle je sais te conduire à la gloire .
Et sans elle t'offrir à manger comme à boire.
A.... H....
CHARADE.
ROND ou carré convient à mon premier ;
Rond ou carré convient à mon dernier ;
Chemin oblique et tortueux sentier ,
Convient toujours à mon entier.
S ........
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE
insérés dans le dernier Numéro .
Le mot de l'Enigme du dernier Numéro est Prune de Monsieur .
Celui du Logogriphe est Placet , dans lequel on trouve lacet , lao ,
et la note la.
Celui de la Charade est Pin-cette.
SCIENCES ET ARTS.
:
LE MÉNAGE OU L'EMPLOI DES FRUITS DANS L'ÉCONOMIE
DOMESTIQUE procédés à l'usage de la mère de famille.
Ouvrage destiné à rendre usuelles les différentes préparations
des fruits , etc .; par A. A. CADET-DE-VAUx .
Un vol . in- 12. -Prix , 3 fr . , et 3 fr . 75. cent . franc
de port. Paris , chez D. Colas , imprimeur-libraire ,
rue du Vieux-Colombier , nº 26 , faubourg Saint- Germain
. 1810 .
-
-
Si l'on se figure que l'ouvrage dont on vient de lire
l'annonce n'a été composé que pour donner au public
un recueil de recettes et de formules , on se trompe .
L'auteur a de plus nobles prétentions ; et sous la simplicité
de son titre , ce livre cache un dessein plus élevé .
M. Cadet- de-Vaux ne se propose rien moins que de
former une maîtresse de maison , une mère de famille ,
ou plutôt , pour donner à notre langage toute la modestie
du sien , il n'aspire qu'à former une bonne mé–
nagère .
Le talent nécessaire au gouvernement d'une simple
maison est plus rare et plus difficile qu'on ne pense .
L'art du ménage suppose de la bonté , de la raison ,
de
l'expérience , et cet heureux concours n'est presque le
partage de personne . Qu'est- ce qu'une famille ? Une petite
nation , qui , à l'imitation de la grande , a son administration
intérieure , et ses relations avec le dehors .
C'est par ces deux côtés qu'elle se conserve . Par l'un ,
elle acquiert ce qui lui manque ; par l'autre , elle en règle
la distribution et l'usage. Plus elle y mettra de sagesse
et d'industrie , plus elle sera florissante . La nature a
voulu que l'homme fût chargé de l'acquisition qui demande
plus de force et de courage mais la conservation
, le bon emploi , en un mot , la prudente et sage
économie , tel est l'honorable apanage de la femme , tel
est le tranquille et doux empire qui lui est réservé.
Cet empire , ou , si vous voulez , ces devoirs sont très462
MERCURE DE FRANCE ;
étendus et très - compliqués . Dans une maison bien réglée
, parmi les élémens très-multipliés qui la composent ,
il y a beaucoup de variété , mais aussi il y a beaucoup
d'ordre . Là , comme partout , une chose en appelle nécessairement
une autre : rien n'est jeté au hasard ; tout
a sa place , comme tout a sa destination : de sorte qu'une
maison où tout est rangé comme il doit l'être , serait une
leçon et comme un modèle de logique . Ce bon ordre
produit la promptitude et la facilité . A voir les choses
aller , pour ainsi dire , de soi-même dans la maison , on
dirait qu'à l'image des trépieds de Vulcain , tout y est
animé. La mère de famille , faite pour comprendre ces
rapports naturels , apprend de bonne heure à les respecter
, et se fait une loi de les maintenir . L'amour de
l'ordre , qui se fortifie par l'habitude , perfectionne son
intelligence , et devient la règle de sa volonté . Ce n'est
pas tout ; car , parmi les élémens de la famille , nous
n'avons pas compris les personnes attachées au service
domestique . Or , ce sont-là de nouveaux instrumens dont
il s'agit de démêler l'aptitude , de découvrir et de maîtriser
les penchans , de tempérer ou d'exciter le zèle , et
de captiver l'affection , pour les tourner sans résistance
au but de la petite nation qui est l'utilité commune. Ici
que d'obstacles à vaincre ! Quel heureux mélange de
patience et de fermeté , de douceur sans faiblesse , et de
sévérité sans rigueur ! quel art innocent et délicat pour
s'insinuer dans les esprits , pour leur inspirer la confiance
et le respect , pour échauffer la tiédeur , encourager
les efforts , taire ou punir à propos les fautes , et
par le seul, attrait de la justice , faire régner partout le
travail et la concorde ! Forcée de parler aux yeux pour
parler aux coeurs , comment la mère de famille auraitelle
l'ombre même des vices qu'elle condamne ? Ses paroles
n'auront d'autorité que par son exemple. Le premier
hommage qu'elle veuille obtenir , c'est le sien propre ; et
l'obligation de commander la vertu , lui fait de la vertu
même la plus impérieuse des nécessités . C'est ainsi qu'en
s'élevant à sa dignité personnelle , la compagne de l'homme
acquiert les plus nobles qualités de l'ame , et les talens
les plus difficiles de l'esprit . C'est ainsi qu'elle devient
pour l'homme même un objet de culte et d'émulation .
AOUT 1810 . 463
Les anciens , qui ont été nos maîtres en tout , et qui
avaient approfondi les lois de la morale , mettaient un
prix infini aux vertus domestiques , et spécialement à
l'économie . Homère peint avec le charme d'une simplicité
majestueuse les soins laborieux d'Andromaque , de
Pénélope et de la fille d'Alcinous . Quelle grace pénétrante
respire dans ces chastes tableaux ! Virgile puise
dans la même source ses plus aimables images . L'abeille
attique , l'éloquent Xénophon , le chef des dix mille ,
l'harmonieux auteur de l'histoire grecque et du roman
politique de Cyrus , l'élève , l'ami , l'apologiste de Socrate
, a donné sur l'économie domestique des leçons
qu'Aristote n'a pas dédaigné de répéter et presque de
copier , et que Cicéron avait traduites pour ses orgueilleux
concitoyens . Ces leçons , animées par la vivacité du
dialogue , sont un petit drame plein d'action . M. Cadetde-
Vaux en a pris ce qui convenait à son sujet , et en a
fait le principal ornement de sa préface . A côté de Xénophon
, il fait entendre la voix d'Olivier de Serres ,
qu'il appelle le Xénophon de la France . Malheureusement
les préceptes donnés par ces excellens esprits ne
sont plus propres qu'à effaroucher la honteuse lâcheté
de nos moeurs . Je ne sais quelle fausse délicatesse ou
quel prétendu bel usage ferme les yeux de la plupart des
femmes , et les aveugle sur leur véritable félicité . Les
séductions du luxe , la fureur des vains plaisirs , une
passion désordonnée pour de frivoles et dangereux talens ,
ont éteint dans leur coeur le sentiment du devoir , le goût
des plaisirs simples , l'amour de la vérité et de la vertu ,
L'éducation qu'on leur donne est une éducation de
théâtre on dirait qu'on veut les donner en spectacle , et
les former au vil batelage des histrions plutôt qu'aux
touchantes fonctions auxquelles les a consacrées la nature
. Au milieu du prestige qui les environne , qui oserait
leur parler de travail , de frugalité , d'économie ? Leurs
oreilles dédaigneuses en seraient offensées . Elles oublient
que des mains impériales ont tourné le fuseau et tissu
des vêtemens. Voyez ce que Suétone raconte de la simplicité
d'Auguste et de toute sa famille . Rougirait-on
d'imiter de si grands exemples ? Et la maîtresse de maison
, chargée de la prospérité domestique , ne devrait464
MERCURE DE FRANCE , AOUT 1810 .
elle pas avoir sans cesse à l'esprit ees paroles de Thémistocle
Je ne sais pas toucher la lyre ; je ne sais
» pas même l'accorder ; mais que l'on mette entre mes
>> mains une ville petite , faible et ignorée , je saurai
» bientôt lui donner de la grandeur , de la puissance et
» de la célébrité . »
Certainement l'ouvrage de M. Cadet- de-Vaux n'aura
pas le privilége de réformer sur ce point le goût de son
siècle. Cependant il y serait tout aussi propre qu'un
autre , puisque c'est plutôt un livre d'action que de préceptes
. En l'adressant aux femmes , l'auteur veut les voir
sur-le-champ au travail . Il leur met entre les mains les
procédés les mieux entendus pour conserver sous mille
formes diverses ces fragiles présens dont la nature est
si libérale pendant les plus belles saisons de l'année : sorte
d'alimens merveilleusement appropriés à nos besoins , et
dont l'industrie des mères de famille s'applique à perpétuer
le bienfait en le multipliant . A la vérité , ce
soin dont les occupe M. Cadet-de-Vaux , n'est qu'une
très -petite partie de l'économie de la maison . Qu'importe
? ce premier point obtenu , le reste sera moins
difficile. Il y a dans le bien comme dans le mal une
liaison naturelle , une connexion nécessaire . La pratique
d'une seule yertu peut les donner toutes . C'est
par le silence que Pythagore préparait ses disciples
recevoir les connaissances les plus élevées , à ober
à la plus pure morale . Avec la seule propreté , Cook
fit monter avec lui sur ses vaisseaux la sobriété , la
discipline , la concorde , et enfin la santé , qui est la
vertu du corps . La solitude et le recueillement , la tempérance
et le travail suffisent dans l'Amérique anglaise
pour amortir le feu des passions , et pour ramener sous
le joug des lois l'homme qui les a le plus cruellement
outragées . Il y a certainement un mécanisme de vertu.
Ce mécanisme a été connu des premiers législateurs de
l'Inde , de l'Arabie , de l'Egypte et de la Grèce ; et pour
qui connaît les secrets ressorts du coeur humain , il y a
peut-être moins loin qu'on ne pense de la plus petite
habitude morale aux rigides sublimités du stoïcisme.
E. PARISET.
6
LITTÉRATURE ET BEAUX -ARTS .
EUDOXE. Entretiens sur l'étude des sciences , des lettres et
de la philosophie ; par J. P. F. DELEUZE . - Deux vol .
in-8 ° . - Prix , 12 fr. , et 15 fr . 25 cent . franc de port.
Paris , chez Fr. Schoell , libraire , rue des Fossés-
Saint-Germain-l'Auxerrois , nº 29. ( 1810, )
CET ouvrage est du petit nombre de ceux qui se distinguent
également par l'importance du but que l'auteur
s'est proposé , et par le mérite de l'exécution . La plupart
des livres où l'on traite de la méthode d'étudier les
sciences sont destinés à servir de guides aux jeunes gens
qui commencent le cours ordinaire des études classiques
, ou qui y sont déjà avancés , mais ils n'y trouvent
pas assez de renseignemens pour se diriger dans la carrière
de l'instruction , lorsque livrés à eux-mêmes , à leur
entrée dans le monde , il leur serait si nécessaire d'adopter
des conseils salutaires sur le plan de conduite qu'ils
doivent suivre désormais . Cependant on convient généralement
que c'est de la seconde éducation , c'est - à - dire
de celle qu'on se donne , en quelque sorte , à soi -même ,
à l'époque dont je parle , que dépend presqu'entiérement
le succès de nos travaux dans tout le cours de notre vie :*
l'on doit donc savoir gré à M. Deleuze d'avoir porté son
attention sur un objet aussi important , et d'avoir recueilli
dans les meilleures sources , et dans la conversation
des hommes les plus éclairés , les conseils qu'it
offre ici aux jeunes gens qui ont la noble ambition de se
distinguer par leurs connaissances et par les services
qu'ils espèrent rendre un jour à la société . Pour exécuter
un pareil travail , il fallait joindre à des lumières
peu communes un grand discernement et un zèle ardent
pour le bien public , et le livre seul de M. Deleuze suffirait
pour prouver qu'aucun de ces précieux avantages
ne lui a manqué.
466 MERCURE DE FRANCE ;
Il suppose qu'Eudoxe sortant , à l'âge de vingt ans ,
de l'université de Goettingue , où il a terminé sa première
éducation avec tout le succès qu'on peut attendre des
plus heureuses dispositions , unies à un goût décidé pour
les sciences , vient , suivant les dernières volontés de
´son père , trouver l'ami intime dont celui - ci lui a expressément
recommandé de rechercher et de suivre les conseils
pour diriger sa jeunesse ; cet ami est Ariste , père
de famille également recommandable par ses rares connaissances
et par ses vertus ; il habite une maison de
campagne voisine du lac de Genève . C'est dans les
entretiens d'Eudoxe avec cet homme respectable que se
développe tout le plan d'études que l'auteur a conçu
et qu'il a voulu rendre aussi complet qu'il était possible.
comme le plus approprié au but qu'il s'est proposé ;
Eudoxe qu'on suppose avoir rédigé ces entretiens , avant
de quitter le séjour champêtre où ils se sont passés , y
mêle le récit de quelques incidens où la famille d'Ariste
paraît , pour ainsi dire , dans le fond du tableau , et qui
servent à confirmer la haute idée qu'il nous donne de la
sagesse et de la bonté du philosophe dont il retrace les
leçons.
Peut-être quelques personnes n'approuveront- elles
pas l'espèce de fable ou de fiction à laquelle l'auteur a
cru devoir rattacher les diverses parties du grand ensemble
de vues et de principes qu'il expose : peut-être
penseront- elles qu'en général cette forme est peu convenable
pour les ouvrages de ce genre , parce que , si l'on
donne assez de développemens à la partie romanesque
de l'ouvrage , pour qu'elle puisse avoir un véritable
intérêt , les objets plus sérieux qui s'y trouvent mêlés
deviennent trop subordonnés pour produire sur l'esprit
des lecteurs tout l'effet qu'on en attendait ; tandis que si ,
d'un autre côté , on laisse à ces mêmes objets la prépondérance
qu'ils doivent naturellement avoir , la fable devient
à son tour d'un intérêt tellement secondaire , que
tout ce qui s'y rapporte n'est plus , en quelque sorte ,
qu'un hors-d'oeuvre , dont l'effet est plutôt de distraire
l'attention que de plaire à l'imagination . J'avoue , quant
à moi , que je partage un peu ce sentiment : mais co
AOUT 1810 . 467
léger défaut , si c'en est un , peut très -facilement disparaître
dans une édition subséquente , et il y a lieu d'espérer
que l'ouvrage de M. Deleuze n'en restera pas à la
première .
Au reste , on ne peut qu'applaudir à l'idée qu'il a eue
de supposer que le jeune homme à qui s'adressent ses
leçons , non- seulement a terminé ses premières études
avec succès , mais même a pris la résolution de suivre
la carrière des sciences avec le projet de consacrer sa
vie entière à la philosophie , comme lui offrant le moyen
le plus puissant et le plus noble d'être utile aux hommes
en les éclairant. Cette fiction est d'autant plus légitime
qu'elle donne occasion à l'auteur d'embrasser dans son
plan la presque-totalité des connaissances humaines , d'en
montrer l'enchaînement méthodique tel qu'il l'a conçu
et de faire apercevoir les rapports plus ou moins sensibles
qui les unissent , l'influence plus ou moins directe
qu'elles exercent les unes sur les autres . Il a eu d'ailleurs
soin de faire observer , dans plusieurs endroits de son
livre , qu'il ne regarde point la philosophie , proprement
dite , comme une profession ; il pense , au contraire ,
qu'il est du devoir de chaque individu de se vouer autant
qu'il le peut à quelque emploi particulier , à quelque
science qu'il doit cultiver plus spécialement , parce que
c'est le moyen le plus direct et le plus sûr d'acquitter sa
dette envers la société .
Je parcourrai successivement les différens sujets qui
sont traités dans l'ouvrage de M. Deleuze , suivant l'ordre
qu'il leur a assigné dans les neuf entretiens dont son
livre se compose.
L'auteur commence par déterminer , avec autant de
précision qu'il est possible , le degré d'instruction où il
suppose qu'Eudoxe est parvenu au moment où Ariste
entreprend de lui tracer un plan d'études qui doit occuper
une grande partie de sa vie . Il suppose que dans les
années qu'a duré son séjour à Goettingue , le jeune adepte
de la philosophie a fait assez de progrès dans l'intelligence
des langues grecque et latine, pour être en état de
lire avec facilité les écrivains les plus importans dans ces
deux langues , dont quelques -uns lui sont même devenus
468
MERCURE DE FRANCE ,
familiers dans le cours de ses premières études ; qu'il a
acquis de plus des notions élémentaires d'histoire , de
geographie , de chronologie , de calcul et de géométrie
, etc. en un mot , que si Eudoxe n'a encore pénétré
fort avant dans aucune des sciences auxquelles il s'est
appliqué , il a du moins des idées nettes et précises sur
leurs élémens , et qu'il sait bien ce qu'il a appris . La
langue allemande , qu'il a dû nécessairement se rendre
familière pendant son séjour dans l'université , est mise
au nombre des acquisitions importantes de ses premières
années , attendu le grand nombre d'ouvrages extrémement
intéressans sur toutes les parties des sciences et de
l'érudition dont elle s'est enrichie depuis près d'un
siècle .
C'est en partant de ces données qu'Ariste trace à son
jeune ami la route qu'il doit suivre pour acquérir de
nouvelles conaissances , et d'abord il commence par fixer
d'une manière précise l'idée qu'on doit se faire de la
philosophie il la définit , avec d'Alembert , l'application
de la raison aux différens objets sur lesquels elle peut
s'exercer ; en sorte qu'être philosophe , suivant lui , c'est
juger en tout et agir en tout selon la raison . On conviendra
, sans doute , que cette précaution était indispensable
, dans un tems où l'on peut dire sur ce sujet ,
comme sur beaucoup d'autres , ce que Caton disait
dans le Sénat romain : Jam pridem equidem nos vera
rerum vocabula amisimus ( 1 ) . Enfin , pour qu'il ne
reste pas le moindre doute sur sa pensée et sur l'objet
qu'il a en vue , voici comment l'auteur l'expose luimême
« J'appelle philosophie , dit-il , l'étude des
» différentes sciences , considérées dans leurs prin-
» cipes généraux , et dans les rapports qu'elles ont en-
» tr'elles et au bonheur des hommes . Ainsi , la théorie
» de toutes les sciences et de tous les arts est également
» son objet . .... Le philosophe , contemplant à-la-fois
» les diverses sciences , s'applique à les rapprocher , à
» en réunir , à en généraliser les principes , à les arran-
(1) « Il y a long- tems que nous ne savons plus attacher aux mots
» leur véritable signification . Pall . Bell, Catil .
AOUT 1810 . 469
t
» ger , pour ainsi dire , comme dans un cercle dont
» l'homme est le centre , afin que de chacune d'elles
partent des rayons qui aboutissent à lui . Mais son
» étude principale , celle à laquelle il s'attache plus par-
» ticulièrement , c'est la morale , que je définis , la con-
» naissance des moyens par lesquels ont peut rendre les
» hommes plus vertueux et plus heureux . »
Avant donc que d'entrer dans l'exposition des méthodes
propres à chaque science en particulier , ou du
moins aux plus importantes d'entr'elles , Ariste invite
Eudoxe à revenir avec une application particulière sur
les connaissances dont il a déjà étudié les principes élémentaires
, et à les approfondir autant qu'il est possible
de le faire quand on ne veut cependant pas s'y livrer
exclusivement , parce que ces connaissances sont comme
les instrumens , en quelque sorte , à l'aide desquels ont
saisit plus sûrement et plus facilement les vérités ou les
faits propres aux autres sciences . Ainsi la grammaire ,
la logique , les mathématiques , le dessin , etc. sont autant
de moyens dont l'application nous facilite l'acquisition
des sciences , et dont la culture peut être regardée
comme un travail préliminaire par rapport aux autres
études . Ici , comme dans tout le reste , le sage instituteur
indique à son élève les meilleurs ouvrages , les meilleures
méthodes , le but et la liaison des connaissances
diverses , etc. , et c'est le sujet des deux premiers entretiens
.
Dans le troisième , après quelques réflexions générales
sur la division des sciences naturelles , sur leurs principes
fondamentaux , sur la différence que doit introduire
, dans la manière de les envisager , la variété des
objets que chacune d'elles considère plus particulièrement
, Ariste expose successivement ses vues sur l'étude
de la minéralogie , de la botanique , sur celle de l'histoire
des animaux , des insectes , etc. , sur la chimie , la
physique , et les arts mécaniques qui dépendent de ces
deux sciences . Par-tout il s'attache à caractériser avec
précision ce que ces diverses branches de l'étude de la
nature ont de plus remarquable , et par quels points elles
semblent s'unir ou se confondre avec les branches les
470
MERCURE DE FRANCE ,
plus voisines . Toujours il signale les meilleurs ouvrages
connus en chaque genre , les méthodes les plus estimées
et les plus récentes . Mais ici il ne m'appartient pas
d'apprécier le travail de l'auteur sur un genre de connaissances
auxquelles je suis moi- même trop étranger.
Le talent et l'instruction de M. Deleuze dans cette
partie , ses relations habituelles avec les savans les plus
célèbres , sont assez généralement connues pour qu'on
doive prendre toute confiance dans la doctrine qu'il a
cru devoir adopter . Ce troisième entretien est terminé
par des considérations sur l'utilité des voyages pour se
perfectionner dans l'histoire naturelle , et se préparer à
étudier l'histoire , sur les limites dans lesquelles il convient
de circonscrire l'étude de chaque science , selon
le but qu'on se propose.
Le plan d'études pour l'histoire universelle , ancienne
et moderne , est la matière des trois entretiens suivans ;
c'est une des parties les plus intéressantes de l'ouvrage ,
semée de réflexions et d'observations aussi utiles qu'attachantes
, et qui présentent des vues neuves et propres à
l'auteur. On voit qu'il a soigneusement étudié ce sujet ,
et comme , d'après sa manière de voir , c'est principalement
l'homme que le philosophe doit avoir en vue dans
ses travaux et dans ses recherches , on sent que cette
partie qui est , en quelque sorte , le complément de la
connaissance de l'homme , de ses passions , de ses facultés
, de ses vertus , de ses vices ou de ses erreurs ,
aussi celle que M. Deleuze a traitée avec le plus de complaisance
et de détail . On peut dire même , et il le donne
plusieurs fois à entendre , qu'il n'a regardé toutes les
autres sciences dont il a eu occasion de parler jusque-là ,
que comme un accessoire , pour ainsi dire , ou comme
un moyen qui sert à donner à la connaissance de l'histoire
plus de justesse , d'étendue et de profondeur.
est
En effet , l'histoire , envisagée sous son véritable point
de vue , est de toutes les sciences la plus vaste et la plus
utile , sur-tout si on l'étudie dans les sources , comme le
conseille M. Deleuze , si l'on y fait entrer tout ce qui a
rapport aux moeurs , aux usages , aux arts , aux formes
diverses d'administration et de gouvernement , parce que
c'est
!
AOUT 1810.
471
SEINE
c'est là plus particulièrement que l'on peut apercevoir la
liaison et la correspondance réciproque de tous ces dif
férens rapports , c'est là qu'on peut les voir réfléchir les
uns sur les autres une lumière nouvelle et inattente , Je
n'entrerai point dans le détail des objets que comprend
l'ouvrage de M. Deleuze sur cette partie , je ne pourrais
qu'en donner une idée trop vague et trop incomplète et
je me borne à conseiller au lecteur de recourirau livre
même , où elle m'a paru traitée avec autant de succes que
de talent.
Le septième entretien est consacré aux livres de
voyages . L'auteur y indique le genre d'utilité de ces
sortes d'ouvrages , le choix qu'il convient de faire entre
eux , l'ordre dans lequel il est le plus avantageux de les
lire , et donne les règles de critique d'après lesquelles on
peut se diriger dans cette lecture considérée particuliéfement
comme complément des études .
Ici se termine proprement la tâche que M. Deleuze
semblait s'être imposée ; Ariste a tracé à son jeune élève
la route longue et pénible qu'il doit parcourir , s'il veut
sincérement se dévouer au noble ministère d'éclairer ses
semblables ; et la carrière qui s'est ouverte à ses yeux
exigera de lui vingt années de travaux , poursuivis avec
une constance inébranlable. Mais il fallait aussi faire
entrevoir le but de tant de peines et de sacrifices faits à
l'amour de la science et de la vérité . C'est dans le huitième
entretien que l'auteur développe ses idées sur ce
sujet. A l'époque où le philosophe , après avoir parcouru
le long cercle de travaux dont on vient d'indiquer la
suite et l'enchaînement , se trouve enfin riche d'un grand
nombre de connaissances précieuses , de faits importans,
d'observations qui lui sont propres sur tous les objets
qui peuvent le plus intéresser le bonheur des sociétés et
des individus , il peut avec quelque espoir de succès
aspirer à communiquer au public le fruit de ses études
et de ses méditations , et ici l'auteur passe en revue les
divers genres d'ouvrages qu'on peut avoir dessein d'entreprendre
ce qui amène des réflexions pleines de justesse
et d'intérêt sur l'art d'écrire , sur le choix des sujets ,
sur les caractères distinctifs des plus célèbres écrivains ,
Gg
472
MERCURE DE FRANCE ,
sur la composition et la rédaction des ouvrages . Cet entretien
est terminé par un examen des diverses méthodes
qui peuvent être employées à l'exposition de la vérité ,
et par l'esquisse d'un traité de philosophie morale .
Le neuvième et dernier entretien , sur la poésie , paraîtrait
presque un hors- d'oeuvre , considéré par rapport à
ce qui semble être le but principal de l'auteur , mais il
complète sa théorie sur la littérature proprement dite , et
sous ce point de vue il se rattache au plan général de
l'ouvrage. D'ailleurs , on y remarque une grande variété
de connaissances dans un genre qui semblerait devoir
être plus étranger , sinon à l'auteur , au moins au sujet
de son livre , et ce morceau , quoique de peu d'étendue ,
contient plus d'idées saines et de véritable instruction
qu'on n'en trouve souvent dans de gros volumes publiés
ex professo sur la même matière .
On peut entrevoir , dans cette esquisse rapide , l'utilité
et l'importance du livre que j'ai essayé de faire connaître .
On l'appréciera mieux encore en le comparant avec un
ouvrage composé dans les mêmes vues et presque sous
le même titre , à la fin du dix-septième siècle , par l'un
des plus savans hommes de ce tems-là. Je veux parler
des Entretiens sur les sciences , par le P. Bernard Lami ,
de l'Oratoire . M. Deleuze se trouvait dans une position
bien plus avantageuse pour traiter un pareil sujet , aussi
l'emporte-t-il de beaucoup sur son devancier , par
T'enchaînement et la précision des méthodes , par l'étendue
et la justesse des vues ; seulement j'oserai appeler
son attention sur deux passages de son livre , dont l'un
m'a paru contenir une opinion hasardée , et l'autre une
doctrine que je crois peu exacte . Dans le premier , l'auteur,
conduit incidemment à examiner la question du
passage de l'état sauvage à celui de civilisation , déclare
qu'il ne comprend pas comment ce passage a pu s'opérer :
Quand on prouverait , dit- il , que des peuplades barbares
ont reçu la civilisation , on ne ferait que reculer
» la difficulté il resterait à prouver comment ceux qui
» la leur ont portée l'avaient acquise , et comment la
première horde de sauvages a pu se civiliser d'ellemême.
J'avoue , ajoute-t-il , que l'impossibilité de ré-
:
AOUT 1810. 473
» soudre ce problème , suffirait seule pour me faire
» penser que lorsque l'homme a été placé sur la terre ,
>> il a reçu du créateur , non - seulement des facultés ,'
» mais encore une première instruction pour faire usage
» de ces facultés . » Cette manière de résoudre la question
est assurément très- facile , mais elle ne porte aucune
lumière à l'esprit. D'ailleurs , des facultés données à
l'homme , avec cette condition qu'il lui faudrait nécessairement
une instruction préliminaire et surnaturelle
pour en faire usage , ne seraient réellement pas des facultés
, et peut- être qu'en' considérant comment s'opère
chaque jour sous nos yeux le développement des facultés
des enfans par l'effet des impressions qu'ils reçoivent
des objets qui les environnent , et des circonstances au
milieu desquelles ils vivent , on ne jugera pas le passage
de l'état sauvage à l'état civilisé si impossible que
M. Deleuze semble le croire .
Mais s'il paraît s'exagérer ici l'impuissance des facultés
de l'homme , il ne paraît pas moins s'exagérer
celle de la raison dans un autre endroit de son ouvrage ,
et cet inconvénient serait , si je ne me trompe , plus
grave que le premier . « Comparez sans cesse votre con-
» duite avec vos principes , dit Ariste à Eudoxe , et que
>> le regret d'une faute vous garantisse d'en commettre
» d'autres ..... Mais , répond Eudoxe , pour juger la
» règle de mes jugemens , pour savoir si mes principes
>> ne sont pas des erreurs ...- Je vous vois venir et je vous
» arrête , répond Ariste .... Les principes de la morale
>> sont gravés dans nos coeurs ; l'homme vivant en société
» les trouve en lui -même à mesure que ses facultés se
» développent , et qu'il connaît les rapports qui l'unis→
>> sent à ses semblables ; il en saisit la vérité , l'utilité au
-
premier aperçu . S'il les soumet à la discussion , quel
» moyen aura-t- il ensuite de s'assurer de la justesse de
» ses raisonnemens ? Si la raison se fait juge de la droi-
» ture du sentiment , il faudra qu'à son tour le sentiment
» soit juge de la droiture de la raison : il vaut mieux
» laisser chacun dans son empire . Que la raison vous
» dirige seule dans l'étude de la nature ; mais en morale
» n'écoutez que la voix de votre conscience . »
Gg a
474
MERCURE
DE FRANCE ,
24
Tout ceci , il faut l'avouer , ne semble pas assez exact :
il y a même une sorte de contradiction dans le langage
de l'auteur ; car si les principes de la morale sont gravés
dans nos coeurs , comment l'homme ne les trouve- t- il
qu'à mesure que ses facultés se développent , et qu'il
connaît les rapports qui l'unissent à ses semblables ? Et
s'il ne les trouve pas , faute de ces deux conditions ,
comment sait- on qu'ils sont gravés dans son coeur ? Peuton
dire d'ailleurs que l'empire de la conscience soit entiérement
séparé et distinct de celui de la raison ? Et ne
serait-ce pas un très-grand malheur qu'il en fût ainsi ?
C'est le privilége des hommes d'une grande énergie et
d'un grand caractère que d'agir toujours d'après leur
conscience ; mais c'est pour cela même qu'il est plus à
désirer que leur conscience soit éclairée par la raison.
Cette vérité est si évidente par elle-même qu'à peine est,
il besoin d'insister sur les preuves qui peuvent l'établir ,
et l'on peut dire que tout l'ouvrage de M. Deleuze
n'en est que le développement ; mais les expressions
dont il s'est servi dans le passage qu'on vient de lire
pourraient , ou induire à erreur quelques esprits peu
attentifs , ou fournir des armes dangereuses à des hommes
de mauvaise foi , et il était peut- être utile d'en faire la
remarque .
On fera sans doute bien d'autres objections à l'auteur ;
les hommes avides de célébrité , qui ont la manie ou la
faiblesse de vouloir sans cesse occuper d'eux la renom
mée , trouveront ses principes excessivement sévères sur
cet article : vingt ans d'études et de méditations pour se
préparer à produire un ouvrage dont la composition
exigera peut-être huit ou dix ans de travail , leur paraîtront
des conditions presqu'inadmissibles . La réponse de
M. Deleuze est pourtant juste et raisonnable ; dans les
sciences particulières , dit-il , dans les arts d'imagination ,
on peut aspirer à se faire d'assez bonne heure un nom
célèbre ; mais pour les sujets qui exigent une grande
variété et une grande étendue de connaissances , ce n'est
que par de longs travaux qu'on peut parvenir à se rendre
capable de les traiter avec succès .
On trouvera peut- être aussi son plan d'études trop
AOUT 1810 . 475
vaste , et même tout-à-fait hors de la portée des facultés
d'un seul individu ; mais d'abord l'auteur peut répondre
qu'ayant voulu tracer le tableau de la presque-totalité des
connaissances humaines , il laisse à chacun le soin d'y
choisir les objets pour lesquels son goût ou ses moyens
personnels lui doneront plus d'attrait ou plus de facilité,
Ensuite , ce n'est qu'aux sujets doués de facultés rares ,
ou même, si l'on veut, extraordinaires , que peut s'adresser
un plan d'études tel qu'il l'a tracé ; or , qui peut dire
où s'arrêterait l'essor d'un Bacon ou d'un Leibnitz , s'ils
prenaient les sciences au degré où les méthodes modernes
les ont portées ? Qui sait même où pourrait parvenir
l'homme doué d'une intelligence ordinaire , mais ayant la
passion de l'étude , s'il ne s'égarait pas dans de fausses
routes , et si tout était calculé autour de lui pour qu'il
ne perdît que le moins de tems possible ? On ne connaît
pas assez peut-être jusqu'à présent la puissance des
bonnes méthodes , et quels résultats on pourrait obtenir
de l'emploi rigoureux de tous les momens dirigés par
elles .
Au reste , ce qui caractérise éminemment l'ouvrage de
M. Deleuze , c'est l'excellente morale qui y respire partout
, c'est la tendance continuelle vers tout ce qui peut
être bon et utile , une sagesse et une modération dans les
principes et dans les vues qui ne sauraient manquer de
satisfaire tous les bons esprits . Bacon , dans son style
souvent allégorique , représente l'imagination comme
ayant deux visages dont l'un , tourné sans cesse vers la
raison , réfléchit en quelque sorte les traits de la vérité ,
tandis que l'autre , constamment dirigé vers l'action , rẻ-
fléchit ceux de la bonté . Ces deux visages , ajoute-t-il ,
n'ont pas tout-à- fait la même physionomie , mais on y
reconnaît un air de famille :
que
Qualis decet esse sororum .
On dirait l'auteur des Entretiens d'Eudoxe a eu sang
cesse présent à l'esprit ce noble et ingénieux emblème.
Par- tout il s'attache à faire voir que l'unique emploi de
la raison doit être de découvrir et de reconnaître la vérité ,
et que la vérité n'est précieuse qu'en ce qu'elle contribue
476
MERCURE DE FRANCE ,
essentiellement à rendre les hommes meilleurs et plus
heureux . En un mot , son ouvrage est celui d'un homme
très - éclairé , et d'un véritable homme de bien . On ne
saurait donc trop en recommander la lecture aux jeunes
gens , et à tous ceux qui veulent avoir des idées saines
sur la meilleure manière d'étudier les sciences , et sur
le véritable but qu'on doit se proposer dans cette étude .
THUROT.
VOYAGE A TINE , l'une des îles de l'Archipel de la Grèce ,
suivi d'un Traité de l'asthme ; par MARCAKY-ZALLONY ,
docteur en médecine , médecin de S. A. le prince
Alexandre Suzzo , élève de l'Ecole pratique , et membre
de la Société d'instruction médicale de Paris ,
avec la carte générale de l'île de Tine , dessinée par
M. Barbié-Dubocage , et gravée par M. B. Tardieu .
Un volume in- 8 ° . — Prix , 4 fr. 50 cent . , et 5 fr.
50 cent. franc de port . Paris , 1810 ; chez Arthus-
Bertrand , libraire , rue Hautefeuille , n° 23 .
Dès que l'on parle de la Grèce , l'on est assuré de provoquer
l'attention , d'exciter l'intérêt , de réveiller les
souvenirs les plus imposans et les plus agréables . Quel
est l'homme doué de quelqu'instruction , qui n'ait présente
à la mémoire cette terre classique où les arts ont
reçu plus que la naissance , puisqu'ils y ont acquis la
perfection ; où tous les genres de talens ont brillé du
plus vif éclat ; où se sont élevés des édifices , des monumens
sans nombre , tout- à-la-fois élégans et majestueux ,
dont les débris sont recueillis avec une sorte de vénération
religieuse , comme les modèles les plus propres à
former le goût des artistes et à leur inspirer une noble
émulation ? Il n'est pas , dans ces contrées , de ville , de
bourgade , de hameau qui ne rappelle quelque personnage
célèbre , ou de grands événemens ; il n'est pas un
seul point auquel ne se rapporte quelque trait de l'histoire
des peuples , du génie , ou des arts .
Ce n'est plus , en effet , qu'à l'histoire qu'appartiennent
les merveilles de la Grèce . Les décombres et les ronces
AOUT 1810. 477
tiennent la place des cités les plus magnifiques ; les
restes des plus beaux monumens se flétrissent de jour
en jour , et tombent eux-mêmes en ruine par les efforts
de la barbarie qui n'y voit que des matériaux pour
des ouvrages mesquins et ignobles ; des déserts , repaires
hideux d'animaux immondes , couvrent des lieux
jadis animés par une brillante population . C'est principalement
lorsqu'on veut mettre en parallèle la nation
grecque de l'antiquité avec les Grecs de notre âge , que
des sentimens de pitié viennent se mêler à l'admiration
dont l'ame est remplie au seul nom de la Grèce. Les
arts ont reculé jusqu'à la faiblesse de leur enfance , les
sciences sont négligées , le génie n'a plus d'essor , les
talens sont étouffés , l'esprit a perdu sa subtilité et sa
pénétration , l'éloquence a dégénéré en un babil fatigant
, enfin l'urbanité et l'enjouement sont changés en
une gravité sombre , opiniâtre , et quelquefois un peu
dure ; déplorables effets d'une longue servitude , de
l'oppression la plus humiliante .
Quoique dégénérés de leurs ancêtres , quoiqu'avilis
par la tyrannie de l'ignorance et du fanatisme , les Grecs
actuels forment néanmoins une nation intéressante , non
seulement par ses malheurs , mais encore par ses qualités
physiques et morales . La nature , qui a versé à pleines
mains ses faveurs sur le sol de la Grèce , ne s'est pas
montré moins généreuse envers les hommes de ces belles
contrées . Ils sont , en général , bien faits , nobles dans
leur maintien et dans leur démarche , actifs , industrieux
, intelligens , habiles dans le commerce et la na→
vigation , amis des arts , mais contraints de déguiser
ces heureuses dispositions , de peur de fournir des prétextes
aux vexations du plus inepte et du plus farouche
des gouvernemens . A la beauté héréditaire , à la dignité
du port , à la douce gravité de la physionomie , à la décence
des vêtemens , la plupart des femmes grecques
joignent la pratique habituelle des vertus privées , un
dévouement sans bornes pour l'objet de leur tendresse ,
l'exactitude et la fidélité dans les devoirs , le goût des
soins domestiques , la simplicité des habitudes et des
manières , enfin tous ces attributs qui font la paix et le
1
478 MERCURE DE FRANCE ,
bonheur des ménages , l'union des familles , le soutien
des moeurs publiques.
Ce portrait des femmes grecques , tel qu'il m'a été
permis de le tracer d'après nature , ne convient pas en
tous ses points aux femmes de tous les lieux de la Grèce .
Celles de l'ile de Tine , par exemple , ne sont pas exemtes
de défauts qui forment des ombres trop sensibles au tableau
des belles qualités qu'elles partagent avec les femmes
d'autres cantons , et même d'autres îles de l'archipel .
M. Zallony les représente , à la vérité , plus spirituelles
que les hommes , vives , enjouées , jolies , et en même
tems modestes et décentes ; elles ont de fort beaux traits ,
la taille svelte et déliée , un maintien gracieux et noble ;
la plus touchante naïveté donne à tout ce qu'elles disent
un charme qui séduit . Mais ( pourquoi ce mais importun
vient-il troubler le charme d'une peinture si délicieuse
, et déchirer le voile brillant dont les yeux étaient
fascinés ? ) mais ces femmes de Tine , parées avec tant
de profusion des dons de la nature , si belles , si gracieuses
et si modestes , n'ont aucune stabilité dans le
caractère ; un penchant immodéré les entraîne vers là
volupté , et les rend inconstantes et volages ; enfin , puisqu'il
ne faut rien taire , elle sont d'une indiscrétion si
babillarde qu'il n'est pas en leur puissance de conserver
le plus petit secret , qu'elles divulguent tout , même les
anecdotes mystérieuses que nos dames savent si bien
garder. En vérité , ces inculpations dans la bouche de
M. Zallony ressemblent fort à des blasphèmes contre
la beauté , et l'on est tenté de croire qu'il a eu quelque
motif de se plaindre des femmes de son pays .
M. Zallony est tinien , comme il dit , ou tiniote ,
suivant la prononciation en usage dans le Levant , plus
conforme , ce me semble , au génie de la langue grecque .
Son livre n'est donc pas , à strictement parler , un livre
de voyage ; le titre de Description serait plus convenable
, puisque l'auteur n'est pas sorti de chez lui pour
en rassembler les matériaux. Une pareille remarque est
de peu d'importance , sans doute , et pourrait presque
passer pour une chicane ; mais on est en droit de faire
à M. Zallony un reproche plus grave sur une allégation
AOUT 810 479
qui a tous les caractères de l'injustice . Cet écrivain
n'aime pas les voyageurs qui ne parcourent la Grèce que
pour y visiter de vieux temples , et y chercher des statues
mutilées ; il voudrait qu'au lieu de s'occuper des Grecs
de l'antiquité et de leurs travaux , on s'attachât uniquement
à observer les Grecs modernes , « dans lesquels ,
>> dit- il , on découvrirait des vestiges des beaux tems de
» là Grèce , bien autrement importans que des monu-
» mens tronqués , des marbres enfouis , des médailles
» et des tombeaux. » Jusque-là l'opinion de M. Zallony
peut paraître fondée sous quelques points de vue ; mais
il cesse d'avoir le même avantage quand il accuse les
voyageurs de n'avoir rien dit des moeurs et des usages
des Grecs actuels . M. Zallony n'a donc pas lu notre
célèbre Tournefort , qui s'est plus à décrire les habitudes
, les fêtes , les cérémonies , les superstitions et
jusqu'aux costumes des différentes peuplades répandues
dans le Levant ; M. de Choiseul Gouffier, dont le superbe
ouvrage , plus particulièrement consacré à l'histoire
littéraire de la Grèce antique , peint aussi les coutumes
de la Grèce moderne ; plusieurs autres voyageurs , tant
Français qu'étrangers , qui ont plus observé les hommes
• que les antiquités ? et s'il était permis de se citer soimême
, je pourrais démontrer à M. Zallony que mon
Voyage en Grèce et en Turquie est à-peu-près entièrement
rempli de remarques sur les productions et les
habitans de sa patrie . Cette fausse imputation , échappée
à l'auteur du Voyage à Tine , ne diminue en rien le
mérite de cet ouvrage qui se fait lire avec intérêt , et
dont le style même est bon , quoique sorti de la plume
d'un étranger. Les Grecs , et tous les Levantins en général
, ont une grande aptitude à la connaissance des langues
; ils les apprennent avec une merveilleuse facilité
et il est assez commun de rencontrer dans l'Orient des
hommes qui parlent cinq à six idiomes différens ; mais
M. Zallony les écrit bien , ce qui est plus difficile et
infiniment plus rare.
2
L'île de Tine fait partie de ce groupe d'îles que les
anciens nommaient les Cyclades , parce qu'elles sont
disposées en cercle . Un canal d'une lieue et demie de
480 MERCURE DE FRANCE ,
largeur sépare cette île de celle de Myconi . C'est au
milieu de ce détroit que passent les vaisseaux qui vont à
Smyrne et dans les autres ports de l'Asie mineure ; la mer
y est très-profonde ; le vent du nord y produit souvent
des bourasques subites et y soulève de grosses vagues
qui rendent ce passage dangereux , et qu'Hesychius
comparait à des chèvres bondissantes dans les campagnes
; de là est venu le nom de mer Egée , que les
anciens donnaient à la portion de la mer Méditerranée
qui baigne les rivages des îles de l'Archipel grec .
Dans les tems anciens , Tine était appelée Ophiussa ,
île aux serpens , et Hydrussa , par rapport à l'abondance
de ses eaux . Presque toujours alliés des Athéniens , et
formant eux- mêmes une république , les Tiniens partagèrent
en toute occasion le sort de celle d'Athènes . Ils
avaient bâti dans une de leurs villes un temple consacré
à Neptune , dont il ne paraît plus de vestige . Tacite
fait mention des priviléges attachés à ce temple , et
Strabon parle des vastes salles où un grand concours de
Grecs venait prendre part aux sacrifices dans les fètes
du Dieu des ondes .
De nos jours , Tine sans port , sans villes , sans commerce
, sans liberté , est cependant l'une des îles de l'Ar- .
chipel les plus peuplées et les plus florissantes . Ses riches
campagnes sont ornées de toute l'opulence de la fertilité
et de l'industrie , embellies encore par les charmes
de l'hospitalité et de la bienfaisance . « Partout , dit
» M. Zallony , on accueille favorablement l'étranger , on
» l'invite à se rafraîchir et à partager le modeste repas
» de la famille . Les gens plus riches lui offrent des
>> liqueurs , des confitures et du café ; mais ce qui le
» charme sur-tout , c'est la franchise et la bienveillance
avec lesquelles toutes ces choses lui sont présentées ;
» aussi les Tiniens sont- ils regardés comme les plus
» hospitaliers des insulaires de l'Archipel . Ils sont bien-
» faisans sans aucune vue sordide de récompense ; et on
» pourrait dire , en donnant à cette pensée toute l'exten-
» sion dont elle est susceptible , qu'ils recherchent là
» vertu pour la vertu même . L'avarice , la rapacité , la
duplicité , l'envie , toutes les passions viles et basses
n
AOUT 1810 . 481
» qui dessèchent et flétrissent le coeur , leur sont incon-
»> nues ; leur ame est aussi belle que les traits de leur
>> visage ; bons par essence , ils ont pour maxime cons-
» tante que les sacrifices faits à la vertu peuvent quelque-
»fois être coûteux , mais qu'on ne saurait payer assez
» cher le plaisir de faire une action honnête . »
Quelque séduisant que soit ce tableau , digne de l'âge
d'or , je dirai , à mon tour , à ceux qui seraient tentés
d'aller chercher à Tine le bonheur le plus pur qu'il soit
permis à l'homme de goûter : « Ne vous pressez pas de
partir pour cette île de félicité ; vous n'avez vu que le
beau côté de la médaille ; mais au revers qu'en partisan
enthousiaste de sa patrie , M. Zallony cache autant qu'il
le peut , vous trouverez de vilains Turcs qui se sont
arrogé le droit d'insulter , d'outrager , de frapper les
insulaires ; un capitan pacha , arrivant chaque année ,
pour lever des tributs avec la même violence que dans
un pays ennemi , ordonnant , au moindre caprice , des
avanies ruineuses , et faisant distribuer la bastonnade et
sauter les têtes ; des agas , des commandans de vaisseaux
armés et même de felouques , exerçant leur tyrannie
particulière et multipliant à leur gré toutes les sortes
d'exactions ; enfin des corsaires qui usurpant sur les
Grecs , toujours tremblans , la même autorité que les
Turcs , les tourmentent et les rançonnent sans égards
comme sans pitié . Jugez à présent si le bien n'est pas
compensé par le mal , et si les agrémens que l'on vous
promet à l'ile de Tine ne seraient pas achetés trop chérement
au prix des malheurs auxquels on y est exposé
et des risques que l'on y court. »
Ces réflexions que me suggère la lecture du Voyage
à Tine n'ont point altéré le plaisir qu'elle m'a fait . Il
serait à désirer que des écrivains aussi judicieux que
M. Zallony publiassent une histoire aussi complète des
autres îles du Levant , et des éclaircissemens aussi précis ,
en même tems aussi étendus que ceux qu'il nous donne
sur l'île de Tine . Les objets divers qui constituent la
statistique , l'histoire naturelle et morale sont traités avec
ordre et clarté dans des chapitres distincts , et une carte
482
MERCURE
DE FRANCE
,
très-exacte , qui manquait encore , fait connaître l'île
dans tous ses détails .
Un Traité sur l'asthme termine ce voyage , et y semblerait
déplacé si l'auteur n'avait pris le soin de nous
apprendre que l'asthme est une maladie très -commune
dans l'Archipel , et plus particuliérement à Tine. Il parle
de ce mal en critique érudit , en observateur attentif , en
médecin expérimenté ; et autant que j'en puis juger ,
cette partie de l'ouvrage de M. Zallony présente des
titres à l'attention des gens de l'art et à la confiance dea
malades . C. S. SONNINI .
1
RECHERCHES SUR L'ART STATUAIRE CONSIDÉRÉ CHEZ LES
ANCIENS ET CHEZ LES MODERNES , ou Mémoire sur cette
question proposée par l'Institut national de France :
Quelles ont été les causes de la perfection de la sculpture
antique , et quels seraient les moyens d'y atteindre ?
Ouvrage couronné par l'Institut , le 15 vendémiaire
an IX. Un volume in-8° de plus de 500 pages .
A Paris , chez la Ve Nyon aîné , libraire , rue du
Jardinet , n° 2.
-
.
Au milien des agitations , des guerres et des discordes
civiles , une nation , peu nombreuse , s'est élevée au
dessus de toutes les autres par les prodiges des arts .
Cette nation n'existe plus : la conquête , l'esclavage et
deux mille ans ont comblé sa ruine . Mais de nos jours
encore , et chez tous les peuples civilisés , ses poëtes , ses
philosophes , ses historiens , ses orateurs , président aux
théâtres , aux écoles , aux académies , à la tribune et
même à la chaire ; ses monumens presque détruits inspirent
une vénération religieuse ; et ses dieux de marbre
et d'airain sont encore un objet d'idolâtrie . Souvent.
conquis par la victoire , toujours vainqueurs des chefsd'oeuvre
que l'émulation des siècles a prétendu leur
opposer , ils traînent par-tout à leur suite les hommages:
des amis des arts et le désespoir des artistes.
Les poëtes les plus sublimes , les plus éloquens orateurs
de cette première patrie des Muses , ont trouvé
AOUT 1810 . 483
?
parmi les modernes de dignes et heureux successeurs ,
Les architectes les plus habiles n'ont point élevé de monument
auquel on ne puisse opposer la basilique de
Saint-Pierre ; et l'on peut affirmer sans crainte que les
tableaux de Raphaël sont supérieurs à ceux de Xeuxis .
Mais quelle est la statue moderne qui mérite d'être placée
à côté de l'Apollon ? quel disciple des Plaxitelles et des
Phidias oserait s'égaler à de tels maîtres ?
Frappé de l'infériorité des nations modernes dans l'art
statuaire , l'Institut avait appelé l'attention publique sur
les causes de cette infériorité , et proposé pour sujet
d'un de ses prix la question que l'on vient de lire dans
le titre de cet ouvrage.
Pour traiter cette question avec méthode , avec justesse
et profondeur , il fallait d'abord , sans doute , chercher
quelles furent les causes de l'estime particulière
que les Grecs eurent toujours pour ce bel art ; et démêler
l'influence que le caractère de ce peuple , la nature da
pays qu'il habitait , ses institutions sociales , et les circonstances
politiques , durent également exercer et sur
son amour pour l'art , et sur l'idée de perfection qu'il y
avait attachée .
Il fallait ensuite découvrir les procédés des artistes
grecs , soit en étudiant leurs chefs- d'oeuvre , soit en
profitant de quelques révélations précieuses que l'oa
trouve éparses çà et là dans les écrits des anciens qui
sont parvenus jusqu'à nous .
Il fallait aussi retracer la marche et les progrès de
l'art chez les nations modernes , et faire voir dans leur
histoire les diverses causes qui ont ou favorisé ou retardé
ces progrès.
Il fallait , et ce n'était pas le plus facile , tirer de toutes
ces recherches un résultat clair et précis , en former une
sorte de manuel raisonné qui pût servir de guide aux
élèves et , comme ces recherches devaient démontrer
que le gouvernement influe beaucoup sur la destinée des
arts , il fallait enfin désigner à la sagesse du législateur
les réglemens et les institutions qui semblent devoir leur
être utiles .
Tel est le plan que M. Emeric David s'est tracé , et
484 MERCURE DE FRANCE ,
qu'il me semble avoir rempli avec autant de goût et de
discernement que d'érudition et de véritable science . Je
le suivrai rapidement dans cette carrière très- vaste , et
semée d'écueils de plus d'un genre.
Il commence par un exposé des opinions les plus
accréditées sur les causes de la supériorité de la sculpture
antique ; causes que l'on cherche communément
dans la beauté physique des Grecs , et dans la double
influence du climat et de la religion . Ces causes ont eu
sans doute une influence réelle : mais sont-elles suffisantes
pour résoudre la question , et la présenter dans
tout son jour ? M. Emeric David affirme que non ,
le prouve par des raisonnemens qu'il serait trop long de
rapporter ici , mais qui me paraissent à-peu-près sans
replique .
et il
Des causes dont on a bien moins parlé eurent bien
plus d'influence . Les malheurs du peuple grec dès son
origine , les dangers qui le menaçaient , et auxquels il
ne pouvait opposer que des forces physiques peu considérables
, le mirent dans la nécessité de se créer des
forces morales , d'exciter dans tous les coeurs les passions
grandes et généreuses . De là tant d'institutions admirables
dont l'objet fut d'accroître les forces en multipliant
et en resserrant les affections .
Ce furent ces affections pleines d'énergie , ce furent
le patriotisme , l'amour , la piété filiale , ce furent enfin
les plus douces et les plus vertueuses passions que puisse
nourrir le coeur de l'homme , qui firent inventer les arts.
Une fois les arts inventés , la législation les fit servir à
augmenter encore l'énergie 'des passions qui les avaient
fait naître . Ils se trouvèrent par là-même liés au gouver
nement , et dès -lors ils ne purent tomber qu'avec lui .
Leur premier objet fut une imitation exacte de la
nature , sans laquelle ils n'auraient pu satisfaire les tendres
affections auxquelles ils devaient la naissance : mais
si le sentiment a cherché d'abord dans les productions
des arts la vérité de l'imitation , bientôt le goût a voulu
y trouver la beauté des formes .
Parmi nous le plaisir , et souvent le caprice , est seul
juge de la beauté ; il n'existe plus de caractères certains
AOUT 1810.' 485
ME
auxquels nous soyons forcés de la reconnaître . Le phy
sique de l'homme a perdu presque tout son prix depuis
que sa force et son adresse sont suppléées par des machines
sans nombre , depuis que l'invention des armes à
feu et la nouvelle tactique militaire rendent la vigueur
du corps inutile , ou du moins peu nécessaire dans les
combats .
Chez les anciens , au contraire , la force du corps ,
son agilité , décidaient souvent du sort des batailles et
de la destinée des empires . On devait donc y attacher
une très-grande importance . Pour trouver de la beauté
dans un homme il fallait qu'on y reconnût les caractères
de la force et pour y trouver une parfaite beauté , il
fallait qu'on y reconnût aussi les caractères de la sagesse
et de la bonté qui doivent régler la force , et la faire
servir au bien .
Quant aux causes qui concoururent à nourrir et à enflammer
l'émulation des artistes , elles ne furent ni moins
nombreuses , ni moins puissantes que celles qui contribuèrent
à former leur goût . Parmi ces causes on ne peut
méconnaître l'influence d'une religion qui paraissait à- lafois
née des beaux arts et pour les beaux arts ; la rivalité
des prêtres et celle des peuples qui décoraient à l'envi
leurs temples et luttaient de magnificence dans les présens
qu'ils faisaient à leurs dieux ; et ces fêtes , ces jeux
publics , ces nobles concours d'Olympie , celle de toutes
les institutions la plus capable , peut-être , de tenir tous
les talens dans une émulation constante , et d'enivrer
toute une nation de l'enthousiasme de la gloire .
Ce ne sont point le climat , la paix , les richesses ou la
liberté qui seuls chez les Grecs ont favorisé les arts ,
puisque les peuples les plus pauvres sont ceux qui les
ont cultivés avec le plus de succès ; et cela durant de
longues et sanglantes guerres , ou sous le joug des tyrans ;
tandis que dans le même climat , des peuples plus riches
et plus libres les ont toujours dédaignés. Ce sont les
honneurs quifont vivre les arts . Ce furent les législateurs
qui , en les dirigeant vers l'utilité publique , leur donnèrent
ce brillant essor que quelques - uns n'ont plus retrouvé
depuis . Ils peuvent fleurir sous tous les gouvernemens ,
486 MERCURE DE FRANCE ,
mais principalement dans une démocratié ou une monarchie
l'aristocratie leur est moins favorable . Ils ont
presque toujours été bannis des Etats non commerçans ;
ils s'élèvent aisément dans ceux qui s'adonnent au commerce
, et leur influence semble y devoir être plus utile .
Athènes , bâtie sur un terrain ingrat, fut obligée de demander
au commerce ce que l'agriculture lui refusait , et sa
position physique était admirable pour cela mais sa
position politique exigeait qu'elle nourrît dans le coeur
de ses citoyens l'amour de la liberté , l'esprit de patriotisme
, le courage militaire , et le besoin de la gloire . Il
fallait empêcher que ces passions généreuses ne détournassent
l'Athénien des soins du commerce , ou que les
soins du commerce et l'avidité du gain ne vinssent à
les affaiblir. Pour prévenir cette altération du caractère
national , on mit en oeuvre deux ressorts bien puissans
sur le peuple d'Athènes , la religion et les beaux-arts .
Aussi les arts exerçaient-ils chez ce peuple sensible et
passionné une sorte de magistrature .
Tous les honneurs attendaient les artistes qui se distinguaient
parmi leurs rivaux ; et ces honneurs qui , distribués
aveuglément , auraient pu décourager le talent
loin de l'exciter , et nuire à l'émulation même que l'on
voulait faire naître , ces honneurs ne pouvaient être
que le prix du mérite supérieur dans une ville où les
artistes trouvaient un goût général capable d'apprécier
leurs travaux , où d'ailleurs la forme et la solennité des
concours garantissaient la justice et l'impartialité des
jugemens .
Après avoir montré dans cette première partie les effets
du gouvernement et de l'esprit public sur les arts ,
M. Emeric David s'efforce , dans la seconde , de découvrir
les principes et les procédés des artistes grecs . Il
serait trop long de le suivre pied à pied dans ses recherches
nombreuses , savantes et souvent profondes , Je me
borne à indiquer ses principaux résultats .
Quelques écrivains , fondés sur ce qu'un principe de
religion défendait aux Grecs la dissection des cadavres ,
ont prétendu que ces peuples ignoraient l'anatomie.
M. Emeric David combat et détruit cette opinion par
•
des
AOUT 1810 . 491
Les Grecs prétendaient avec raison qu'en offrant au
peuple l'image d'un citoyen vertueux et illustre , ilfallait
l'embellir relativement aux moeurs , de même qu'on l'em→
bellissait dans les formes physiques , si le héros avait eu
quelque chose d'imparfait:
୮
seront
« Si les artistes , disait Platon , ne représentaient pas
les héros comme des modèles de vertu , il faudrait les y
contraindre par la rigueur des lois. » ... « Les statuaires ,
disait- il encore , les peintres , les poëtes incapables d'exprimer
dans leurs ouvrages la grace , l'harmonie , la
beauté , qui sont une suite de la bonté des moeurs ,
bannis de notre république : nous leur défendrons de
travailler parmi nous , de crainte que nos jeunes gens
nourris au milieu de ces images vicieuses , comme dans
de mauvais pâturages , ne finissent par contracter quelque
grand vice dans l'ame , etc. » Platon me semble finir
lui-même par tomber un peu dans l'exagération ; mais
ce passage prouve du moins l'idée que se faisaient les
Grecs de l'importance de l'art , et , à ne le considérer
que sous le rapport de l'art même , il est sans contredit
de la plus grande justesse .
Le second motif allégué par l'auteur , je veux dire la
crainte d'altérer la beauté des formes par une expression
trop violente , me paraît aussi très-juste ; je le crois même
généralement reconnu . Il est évident que dans la statuaire
sur-tout , une expression convulsive rompt la
noble simplicité des contours , et la tranquillité des
formes , l'un des plus grands charmes de ce bel art . Telle
expression , froide sur la toile , peut quelquefois sembler
sur le marbre trop forte , et presque exagérée : tant les
arts qui paraissent le plus se confondre , doivent employer
, pour parvenir aux mêmes résultats , des moyens
tout différens !
Quant au premier motif, je l'avoue , je le crois beaucoup
moins fondé en raison . Comment , en effet , une
expression violente , mais naturelle , pourrait- elle exclure
la vérité de l'imitation ? M. Emeric David se fonde sur
ce qu'un modèle ne peut pas se pénétrer d'une expression
portée à ce degré d'énergie , et qu'il faut alors que
le sculpteur travaille d'imagination. Mais il serait plus
492
MERCURE DE FRANCE ,
difficile à un modèle de poser une expression noble
sublime ou concentrée qu'une expression violente ; et
d'ailleurs , notre savant auteur est trop versé dans la connaissance
de l'art pour ignorer que le modèle n'est
presque d'aucun secours dans aucune expression ; que
c'est beaucoup lorsqu'il parvient à poser avec intelligence
le mouvement ; et que , pour tout le reste enfin ,
l'artiste n'a guère d'autres ressources que les souvenirs ,
les images que peut lui fournir une imagination sensible ,
et dès long- tems fécondée par de constantes observations
. VICT...
( La suite à un prochain Numéro . )
VARIÉTÉS .
CHRONIQUE DE PARIS.
CELUI qui n'aurait qu'un jour à passer à Paris , pourrait
, sans quitter le Palais- Royal , prendre une idée assez
exacte des ressources , des avantages et des inconvéniens
de cette immense capitale . Le jardin , les galeries , les
cafés , les maisons de jeu que renferme l'enceinte de ce
palais , offrent , pour chaque heure de la journée , des tableaux
dont la variété est le premier mérite . Vers neuf
heures du matin les politiques se rassemblent autour de la
Rotonde , et s'instruisent , pour la modique rétribution d'un
sou , des nouvelles qui feront l'objet de leur entretien pour
le reste du jour . A dix heures le café de Chartres commence
à se remplir d'employés qui viennent , en déjeûnant
à la fourchette , y attendre l'heure du bureau. De
midi à trois heures , c'est au café l'Emblin que se réunissent
ce qu'on appelle les habitués du Palais -Royal , pour se distribuer
ensuite dans les différentes maisons d'affaires et de
plaisirs dont il se compose . A quatre heures les allées du
jardin suffisent à peine à la foule des commerçans , des
agens de change , des courtiers , qui , trop resserrés dans
le passage Virginie , viennent plus librement y régler
Amsterdam banco , le taux des fonds publics , et le prix
des denrées coloniales . A cinq heures , les chaises de ces
mêmes allées sont occupées , en partie , par de pauvres
AOUT 1810.
493
+
diables qui guettent au passage quelques amis ou quelques
dupes sur la bourse desquels ils fondent l'espoir de leur
dîner. A sept heures , les joueurs heureux , et les étrangers
qui ont dîné chez Naudet ou aux frères Provençaux , viennent
compléter le repas sous la Rotonde du café du Caveau ,
avec des glaces , des liqueurs ou du punch à la romaine.
La promenade du soir dans le jardin , s'il fait beau , et sous
les arcades en cas de pluie , est réservée aux oisifs malaisés
qui ont couru vainement le matin pour se procurer
gratis des billets de spectacle , aux jeunes provinciaux tout
surpris de l'impression subite qu'ils font sur les beautés
qui peuplent ce séjour , aux habitans du Marais ou du
pays latin qui viennent en partie de plaisir prendre des
glaces au café de Foi . Enfin de minuit à deux heures le
café Lyonnais et celui de l'Empire sont le rendez-vous
d'une foule de gens , dont le plus grand nombre hésiterait
à rendre compte de l'emploi qu'il a fait de sa journée .
-
Les journaux sont l'aliment des oisifs , le délassement
de l'homme occupé , et fournissent de grossiers matériaux
à l'histoire ; l'habitude et la curiosité les ont mis au
nombre des besoins , comme le pain et les spectacles ; mais
il faut avouer que , parmi les nations les plus civilisées de
l'Europe , nous sommes aujourd'hui celle pour qui ce besoin
est le moins urgent . Sans parler de l'Angleterre où il
se publie plus de journaux politiques , scientifiques et litté→
raires que dans tous les autres Etats de l'Europe pris ensemble
, l'Allemagne compte tous les mois vingt- deux recueils
périodiques consacrés à la littérature et aux sciences ,
sans parler d'un beaucoup plus grand nombre de journaux
politiques , tandis que cinq ou six journaux quotidiens.
( dont deux ou trois seulement se soutiennent , sinon avec
honneur , du moins avec profit ) , suffisent à l'immense population
de l'Empire français . S'ensuivrait-il que l'amour
des lettres s'éteint parmi nous ? Les Allemands le pensent
et s'appuient d'une autre observation qui ne nous paraît
pas plus concluante . De compte fait , il se trouve que l'Allemagne
possède en ce moment 11368 auteurs vivans ;
dussions-nous comprendre dans notre état littéraire tous
les noms qui figurent dans nos almanachs des Muses , des
Dames , des Graces , dans nos Etrennes lyriques et mignones
, sur les affiches de nos petits théâtres , etc. il est
hors de doute que nous n'arriverions jamais à la moitié de
ce nombre épouvantable de 11368 écrivains en activité de
service . Mais en littérature les noms ne se comptent point ,
494
MERCURE DE FRANCE ,
ils se pèsent , et cette manière de supputer les richesses
littéraires est rarement favorable au grand nombre .
-Les charlatans sont de tous les tems , de tous les pays ,
et depuis Aaron , jusqu'au mathématicien Marseille qui
vend des quaternes dans une mansarde , on ferait une liste
aussi longue que curieuse de tous les hommes qui ont spé
culé sur la crédulité et sur la sottise publique . Le dix-huitième
siècle , le siècle de la philosophie et des lumières est
peut-être celui qui compte le plus de ces noms si honteu
sement célèbres ; les Law , les Mesmer , les Cagliostro , et
beaucoup d'autres qu'il serait plus embarrassant de nommer
, ont donné successivement à l'Europe , et toujours
avec succès , le spectacle de leurs ridicules jongleries . L'épo
que où nous vivons promet d'être au moins aussi fertile
en adeptes de tous les genres ; parmi tant de docteurs auxquels
nous devons déjà les sublimes découvertes de la
mégalanthropogénésie , de la mnémonique , de la crano
logie , etc. etc. voici venir un M. Charles- François Badini ,
inventeur de la Correspondance invisible , au moyen de
laquelle , en vingt-quatre heures de tems , deux amis , dont
l'un se trouve à Pékin ; et l'autre à Paris , peuvent se donner
mutuellement de leurs nouvelles . Si M. Badini plaisanté
( comme le nom qu'il prend ou qu'il porte semble le faire
croire ) , cette petite facétie n'a pas grand sel , on doit l'en
prévenir ; s'il parle sérieusement , on peut lui indiquer à
deux lieues de Paris , sur les bords de la Marne , une mais
son où l'on guérit les affections cérébrales .
-
— Un particulier de Milan prétend avoir retrouvé , dans
une vente , le fameux tableau de la Cène , de Léonard de
Vinci . Ce fait est d'autant plus extraordinaire , qu'on n'a
jamais dit , nous le croyons du moins , que ce chef-d'oeuvre
eut été perdu . Félibien en parle comme d'un tableau existant
à Milan , et connu de tous les amateurs . Il est probable
que cette découverte n'est autre que celle d'une copie estimee
, telle que la copie de ce même tableau qui se trous
vait à Saint-Germain-l'Auxerrois .
-Xxx
Tout Paris se porte à la place Vendôme , pour y
admirer la superbe colonne qui la décore . Ce monument ,
vrai chef- d'oeuvre de l'art dans toutes ses parties , surpasse ,
par le fini du travail et la grandeur des proportions , la
fameuse colonne Trajane qui paraît avoir servi de modèle .
Il est difficile de se figurer rien de plus majestueux . Cette
colonne a 138 pieds de haut , depuis la surface de la troiAOUT
1810.. 4,5
sième marche du piédestal , jusqu'au sommet de la statue .
de S. M. l'Empereur qui surmonte le chapiteau . Son diamètre
est de 12 pieds . Les bas- reliefs ont trois pieds de
hauteur ; les figures dont ils se composent , sont groupées
sans confusion , et tous les détails , tous les ornemens sont
distribués avec tant d'art , que l'oeil les saisit sans fatigue
aussi loin qu'il peut atteindre . Cet admirable monument
en attestant aux siècles à venir la gloire du plus grand
des monarques et celle de nos armées victorieuses , immortalisera
le nom des artistes célèbres qui ont érigé ce
trophée national ,
La statue du général Desaix , sur la place des Victoires ,
n'est pas l'objet d'une admiration anssi unanime : la pose
est noble , mais les formes paraissent trop colossales , par
rapport à l'élévation d'après laquelle on les apprécie . La
draperie qui retombe de l'épaule sur le bras , est jetée avec
grâce et noblesse , mais on est fâché que l'artiste n'ait point
tiré de son mouvement un parti plus décent et plus ingénieux.
La tête énorme de sphynx , placée aux pieds de la
statue , ne sert qu'à rapetisser l'obélisque mesquin que l'on
voit sur la droite et qui ressemble à une borne milliaire . Le
piedestal , en marbre veiné , orné de figures égyptiennes ,
est noble , simple et de bon goût.
-
Ou a exposé , pendant quelques jours , dans une des
salles de l'hôtel- de-ville , la toilette que la ville de Paris a
eu l'honneur d'offrir à S. M. l'Impératrice . Cet élégant ou
vrage réunit , à la plus riche , à la plus parfaite exécution,
les recherches du goût le plus délicat . Les artistes les plus
distingués ont donné leurs soins à cet ouvrage qui a été
exécuté sur les dessins de M. Prud'hon , par MM . Odiot ,
orfèvre , eett Thomire,, bronzier.
-
Les Français vont mettre à l'étude une tragédie d'un
jeune homme qui en a déjà cinq ou six de reçues , et qui
depuis six ans , toujours au moment d'entrer en répétition ,
cède son tour à ses confrères .
Toujours en attendant le Charme de la l'oix , dont la
retard tient à des circonstances qu'il est inutile de divulguer
avant la représentation , on répète à l'Opéra Comique
un opéra bouffon en un acte , intitulé Crescendo ; le nom
de l'auteur de la musique ne permet pas de douter du
succès .
Le Vaudeville est encombré d'ouvrages nouveaux . Le
premier en date, est le fleure Léthé , il a , dit - on , rapport
496 MERCURE DE FRANCE ,
à une grande question , ou , ce qui revient au même , à une
grande querelle littéraire . Nous aurons immédiament après
une parodie des Bayadères , que l'on attribue aux deux
coryphées du genre.
Mm Hervey , de retour d'un voyage dont elle rapporte
une ample moisson de couronnes , va , dit -on , faire sa
rentrée dans une pièce nouvelle en deux actes , où elle
doit jouer un rôle d'homme .
-
Les Variétés repètent la Maison de Santé ou les
Rentes viagères : Potier doit y jouer le rôle de Dodu ; ce
lazzi seul suffit aux Variétés , pour assurer le succès d'une
pièce. Cette bluette sera suivie, tout au moins , d'une parodie
des Bayadères , car on assure qu'il y en a deux de
reçues à ce théâtre ; l'une est intitulée les Baladines , et
l'autre , les Bastringuères .
MODES . M. Horace Vernet vient de faire paraître deux
nouveaux dessins de costumes qui ne le cèdent aux premiers
ni pour la vérité , ni pour la grace . Le jeune homme ,
coiffé à la François premier , porte un habit vert , boutons
blancs , pantalon de nanquin rayé , gilet croisé , et chapeau
à forme basse . La chaîne de sa montre est chargée de ce
qu'on appelle un charivari de breloques . Ce dessin est
offert comme un modèle de costume négligé .
La jeune femme en habit de bal , avec une coiffure indienne
, ne ressemble pas mal à Riquet à la Houpe. Sa
robe , à la faveur de l'échancrure , laisse apercevoir l'extrémité
de l'omoplate , et le bas garni de tulle en chicorée ,
et surmonté d'une guirlande de fleurs très -fournie , couvre
à peine le mollet . Ces deux jolis dessins que l'on recherche
beaucoup , ne sont pas de froides caricatures , et resteront
comme monument de nos modes actuelles , et peut-être
de notre extravagance . Y.
C'est sans
SPECTACLES . Théâtre de l'Impératrice.
doute à l'instigation de quelque mauvais génie que l'administration.
de ce théâtre vient de chercher à s'approprier la
Vie est un Songe , prétendue comédie héroïque en vers et
en trois actes , imitée de l'espagnol et de l'italien , par
Boissy , et qui obtint quelque succès en 1732 à la Comédie
italienne . Ce succès était dû à l'intervention de la magie
et au spectacle qu'elle fournissait ; à l'introduction , d'un
arlequin , qui de tems en tems faisait rire . Qu'on juge done
AQUT 1810 . 497
1
de la fortune que cette pièce a dû éprouver en reparaissant
sur la scène après plus de soixante et dix ans , sans arlequin
et sans magie ! On n'y a plus vu qu'un mélodrame sans
ballets , sans musique , sans niais , sans spectacle ; et il
est difficile d'imaginer quelque chose de pis . Nous nous
croyons d'autant plus légitimement dispensés d'en donner
l'analyse , qu'elle est imprimée depuis long-tems .
C'est par une autre raison que nous passerons aussi légérement
sur l'analyse de la Fête- Impromptu , divertisse
ment en un acte , donné à ce théâtre , le 14 de ce mois ,
veille de la fête de S. M. l'Empereur . L'intrigue d'un divertissement
en est la partie la moins essentielle ; elle est
toujours assez forte et assez neuve lorsqu'elle amène des
tableaux naïfs et gracieux , des couplets spirituels et agréa
bles ; on trouve de tout cela dans la pièce de M. Rougemont
, dont le succès était d'ailleurs assuré par le choix du
sujet et le mérite de la circonstance . On à vivement applaudi
tout ce qui avait trait à la fête du jour , et particuliérement
les couplets qui terminent la pièce . Nos lecteurs
seront sûrement bien aises que nous leur fassions part de
ces deux- ci :
Air Des Compagnons de voyage. :
La Gloire traça les sentiers
Que suivit ce puissant monarque ;
Minerve conduisit sa bárque ,
Et Mars la couvrit de lauriers .
Thémis lui prêta son langage ,
La Bienfaisance sa bonté ;
Des arts le brillant assemblage
Partout indiqua son passage ,
Et partout l'Immortalité
Fut sa compagne de voyage .
Air : Jeune fille , jeune garçon .
O ciel ! quel prodige nouveau !
L'avenir à moi se découvre ,
Mes regards pénètrent le Louvre ,
Je vois près du trône un berceau :
A la douce espérance ,
Livre- toi , peuple heureux ,
Et l'Hymen et les Dieux
Ont exaucé les voeux
De la France .
498 MERCURE
DE FRANCE
,
Théâtre du Vaudeville. Piron chez Procope , vaudeville
en un acte .
Ce vaudeville ressemble à beaucoup d'autres . L'action
a lieu le jour de la première représentation de la Métromanie.
Piron en vient attendre le succès au café Procope , où,
pour passer le tems , il s'amuse à mystifier un sot et à arranger
un mariage. On n'a pas manqué non plus de le mettre aux
prises avec son ennemi l'abbé Desfontaines , et de rassembler
ensuite auprès de lui ses amis Galet et Collé ; tout se
passe , en un mot , selon les règles connues du vaudeville
historique. Le succès de celui- ci a été très-brillant . Si
l'intrigue en est usée , les détails sont moins communs ; le
dialogue est franc , naturel , exempt d'affectation ; les couplets
ont de la gaieté et rappellent l'ancien vaudeville , par
le choix des airs et des refrains . L'ouvrage, d'ailleurs , a été
vivement soutenu par une grande partie des spectateurs
qui laissaient rarement passer sans applaudissemens un
couplet ou une repartie. Cette extrême bienveillance a
paru d'abord un peu singulière , mais on a cessé de s'en
étonner , lorsqu'après la chute de la toile , les auteurs ont
été nommés . Ce sont M. Théodore Pélicier , âgé de quatorze
ans , fils de Mme Pélicier , actrice du théâtre Français
, et Melle Minette , actrice du Vaudeville .
Le Petit Pêcheur , vaudeville en un acte .
Π У a dans ce vaudeville de quoi faire un mélodrame
assez bien conditionné. Le Petit Pêcheur qui en est le
héros , n'a ni père ni mère : il doit tout à un vieux marin
qui depuis a perdu toute sa fortune et l'un de ses bras ,
et qu'il nourrit du produit de sa pêche . Il est amoureux et
son rival est un niais . Il fait sa fortune et la perd dans
l'espace de quelques scènes . Il y a de plus dans la pièce
une tempête , un naufrage , une descente et un combat .
On voit qu'avec une reconnaissance ou deux , ce Petit
Pêcheur vaudrait presque Hariadan Barberousse . Malgré
tout cela , il a réussi , grâce à un tableau assez agréable , à
quelques couplets assez gais et à la manière dont le niais
rival du Petit Pêcheur , est mystifié par une gentille Cauchoise
. L'auteur est M. Dumersan .
Théâtre des Variétés . La Double Fête , vaudeville en
un acte de M. Ourry , jouée à ce théâtre le même jour que
la Fête-Impromptu à l'Odéon , nous fournit aussi les
mêmes remarques . L'intrigue n'est qu'un canevas trèsléger
, brodé de couplets analogues à la circonstance qui
SEINE
8
AOUT 1810 .
487
des témoignages irrécusables et des preuves multipliées.
Il trouve dans les ouvrages des artistes grecs des
diges de science anatomique .
des pro-
Ces artistes se servaient de canons ou mesures , pour
déterminer rigoureusement les proportions de leurs
statues : mais leur objet fut toujours d'embellir , dé perfectionner
le modèle , et jamais de le suppléer , comme
le prétendent quelques -uns , tandis que d'autres soutiennent
, au contraire , que les Grecs ne fesaient usage
d'aucune mesure , et n'étaient guidés dans le modelage
que par la justesse de l'oeil et l'inspiration du sentiment.
L'exactitude et la beauté du squelette sont de la plus
haute importance . On a lieu de croire que les Grecs le
modelaient en dessous .
Les arts du dessin ont trois objets , la vérité de l'imitation
, la beauté des formes , l'expression des moeurs et
des passions .
La vérité de l'imitation fut , comme on l'a dit plus
haut , le premier de ces objets auxquels les Grecs s'attachèrent
mais comme cette vérité ne suffisait point
pour remplir l'idée qu'on s'était faite de l'art , il fallut y
joindre le choix des formes qui constituent la beauté .
de
Avant de chercher quels furent sur ce choix les prineipes
des statuaires anciens , l'auteur , pour mieux fixer
les idées , donne des définitions de plusieurs mots employés
par les artistes , et dont le sens n'est pas toujours
clairement déterminé ; tels que ceux de sentiment ,
génie , de style , de beau idéal . On ne peut , en général ,
que souscrire à la justesse de ces définitions , quoiqu'elles
soient rarement très-précises. Un enthousiasme qui ne
sait pas toujours se régler , me semble emporter quelquefois
M. Emeric David bien au- delà du but. Il prodigue
trop aisément , peut-être , les mots de talent sublime et
de génie , non pas créateur , mais imitateur ; car , selon
lui , dans les arts , soit qu'il compose , soit qu'il exécute,
le génie ne fait toujours qu'imiter. Or , M. Emeric
David parle ici de l'art de la poésie , comme de l'art sta→
tuaire , et le grand nom de Corneille vient se placer sous
sa plume , à côté du nom de Molière , sinon plus grand
ce qui serait difficile , plus étonnant peut-être , plus
Hh
488 MERCURE DE FRANCE ,
réellement inimitable . Ces noms-là pourraient bien me
fournir des armes pour combattre la définition de l'auteur
; du moins , pourrais-je prouver qu'il y a des expli
cations à donner , des modifications à faire , et que nous
n'avons pas tout-à- fait tort d'appeler Molière et Corneille
des génies créateurs . Mais au lieu d'entrer dans ces
discussions , je préfère transcrire une partie de cette
définition du génie , non qu'elle me semble éclaircir
assez la vraie signification d'un mot qui fait l'objet de
tant de controverses , mais parce que ce fragment me
paraît écrit avec chaleur , et que , de plus , il a le mérite
de renfermer une belle description de l'un des chefsd'oeuvre
les plus célèbres de la statuaire antique , l'Apollon
du Belvéder .
« Le génie dans l'art statuaire en particulier , choisit
de nobles sujets , agrandit , élève tout ceux qu'il traite ; il
distingue dans une action le moment , la pensée , les
mouvemens de l'ame , les plus capables de produire de
grands effets ; il exprime beaucoup avec peu de figures ;
il apprécie toutes les convenances ; il allie la richesse à
la simplicité , l'énergie de l'expression avec la beauté
des formes . Ce n'est pas tout : le génie saisit avec la
plus exacte justesse la forme des corps telle qu'elle est ;
il sent vivement tous les contours , tous les reliefs , toutes
les demi-teintes , et reporte le tout sur son ouvrage avec
autant de justesse qu'il l'a saisi . Il peut choisir avec
sûreté , parce qu'il voit tout ; il voit tout , parce qu'un
amour toujours renaissant attache ses yeux sur son modèle
. Sa passion va redoublant depuis le commencement
de l'ouvrage jusqu'au poli .....
» Représentons-nous l'ame , le feu du poëte sublime
qui a modelé l'Apollon . Elévation de pensée égale à la
hauteur de son sujet ; chaleur la plus soutenue , la plus
active qui puisse embrâser un artiste ; amour passionné
du beau qui cherchait la perfection sans cesse , et qui
dirigeait dans chaque mouvement une main obéissante
et réfléchie ; goût épuré qui , parmi des formes parfaites ,
savait choisir les plus convenables au dieu toujours
jeune , toujours radieux , dont l'artiste formait l'image :
telles étaient les facultés , les lumières de cet homme
AOUT 1810. 489
6
divin. Nous n'avons rien à lui pardonner , parce que sa
propre critique ne lui pardonnait rien . Il s'est montré
égal à lui -même dans les détails élégans et dans le noble
ensemble de sa statue . D'après des modèles humains , il
ne pouvait représenter qu'un homme ; mais cet homme
est si beau qu'il paraît une divinité. Par un effet de sa
pose majestueuse , et par l'opposition de son léger manteau
, le dieu est resplendissant de lumière . Il est nu , et
n'inspire que le respect : il marche sur la terre , et semble
pouvoir la quitter . On voit à son mouvement ce qu'il
vient de faire ; on reconnaît la pensée qui roule encore
dans son esprit. L'ignorant qui le regarde s'émeut et se
passionne .... L'homme savant dans les arts , chaque fois
qu'il le considère , reconnaît avec étonnement qu'il n'en
avait pas encore senti toute la perfection ; plus il a de
connaissances , plus il y découvre de vérité , de finesse ,
de grandeur , de beautés toujours nouvelles . Prodigieux
effet et de la sublimité de la pensée et de la fidélité de
l'imitation ! Dans l'art statuaire , voilà le génie . »>
Après ces définitions plus ou moins nécessaires pour
bien s'entendre sur ce qui suit , M. Emeric David donne
six règles qu'il pense avoir été suivies par les statuaires
grecs , et dont il croit reconnaître l'observation dans les
chefs -d'oeuvre antiques . Ces six règles , les voici :
Première règle . Déterminer nettement les divisions
principales du corps , en établissant de grandes masses
et des plans variés .
Seconde règle . Augmenter l'étendue réelle des parties
principales , en donnant à leurs profils , dans tous les
sens , autant de développement que l'imitation de la nature
peut le permettre .
Troisième règle . Donner à ces parties le plus d'étendue
apparente qu'il est possible , en faisant suffisamment
sentir la manière dont les muscles se croisent dans
l'homme vivant , au point où ces mêmes parties se réunissent
.
Quatrième règle . Faire valoir les parties principales
par les proportions et le caractère des parties secondaires
. Rejeter les détails qui ne contribueraient pas à
produire cet effet .
Hh 2
496
1
MERCURE
DE FRANCE
,
Cinquième règle . Indiquer sans dureté la sommité des
os partout où la nature les laisse reconnaître ...
Sixième règle . Imiter la nature dans l'état où elle est
le plus près de la régularité , sans toutefois la rendre
entiérement régulière .
-
L'auteur observe qu'à ces six règles on pourrait encore
ajouter celle-ci : Accorder de telle sorte les acces-
» soires avec le nu que tous contribuent à donner de la
grandeur au nu , et à l'ensemble de la figure . » Mais il
ajoute , avec raison , que tout ce qu'il y aurait à dire
pour l'explication de ce nouveau principe , doit trouver
place dans le développement des six règles précédentes .
Il les développe , en effet , d'une manière très- féconde
dans des espèces de dissertations qui me paraissent
prouver , non-seulement du goût , de la justesse d'esprit
, et ce sentiment du beau dans les arts sans lequel
on ne peut jamais parvenir à les apprécier , mais encore
une érudition peu commune , des connaissances anatomiques
, et sur-tout une méditation fructueuse des chefsd'oeuvre
de l'antiquité , dont quelques-uns y sont analysés
et décrits avec autant d'intérêt que de science . L'auteur
ne se borne point à faire sentir les beautés qui les carac
térisent ; il développe avec sagacité les principes qui les
ont fait naître ; il détermine avec goût le degré d'admi-
`ration qu'ils méritent.
S'il est aussi curieux qu'utile de rechercher quels furent
les moyens dont les Grecs firent usage pour s'élever
constamment à la suprême beauté des formes , il n'est
pas moins intéressant d'étudier leurs principes sur l'expression
des moeurs et des passions . M. Emeric David
donne pour maxime fondamentale que , dans le choix et
dans l'expression des passions , le statuaire , sans nuire
à la vérité de celle qu'il veut exprimer , doit se tenir le
plus près du repos qu'il est possible . C'est ainsi qu'en ont
usé les grands sculpteurs de la Grèce. Ils y furent déterminés
, selon notre auteur , par plusieurs motifs , tels
que le désir de produire une imitation fidèle , la crainte
de nuire à la perfection et à l'agrément des formes , enfin
l'envie de représenter leurs héros comme supérieurs à la
douleur et à la mort.
AOUT IS10. 499
en ont assuré le succès . Voici un de ceux qui ont été
plaudis avec le plus d'enthousiasme.
Oui , sans doute , ce chef suprême ,
Méditant de nobles travaux ,
Au sein de ses triomphes même
Formait des voeux pour le repos.
Avec ardeur il fit la guerre
Pour la bannir du monde entier ,
Et sa main , en frappant la terre
A fait éclore l'olivier.
ap-
UNIVERSITÉ IMPÉRIALE.
La distribution des prix aux élèves des quatre Lycées de
Paris s'est faite le 16 août , dans la salle des séances
publiques de l'Institut , sous la présidence de S. Exc. le
grand- maître de l'Université impériale .
L'Institut et des membres des principaux corps de l'Etat
ont assisté à cette cérémonie .
Les proviseurs , censeurs et professeurs des Lycées , accompagnés
de leurs élèves , les doyens et professeurs des
cinq Facultés étaient réunis à onze heures . Amidi , S. Exc :
le grand-maître est entré précédé des inspecteurs de l'Académie
de Paris , des inspecteurs-généraux , des conseillers
ordinaires et titulaires , de M. le trésorier et de M. le
chancelier.
M. Gueroult jeune , professeur de rhétorique au Lycée
Napoléon , a prononcé un discours en latin .
Après ce discours , M. le grand-maître a fait donner lectare
de la délibération de l'Université qui assigne un prix
au professeur de belles-lettres qui , dans un discours latin,
aura le plus dignement célébré l'époque heureuse du ma
riage de LL. MM. , et a proclamé le nom de M. Luce de
Lancival , dont le discours a été jugé digne du prix .
M. le grand-maître a ensuite parlé à-peu-près en ces
termes :
« L'Université impériale , en proposant le prix extraor
dinaire que nous allons donner , s'est décidée par deux
motifs importans .
Elle a voulu d'abord qu'au milieu de la génération
naissante qui peuple les Ecoles de l'Empire , on célébrât
solennellement l'alliance auguste sur qui se fonde le repos
500 MERCURE DE FRANCE ,
des générations futures . On est sûr d'ouvrir le coeur des
enfans à toutes les impressions de la gloire en parlant d'un
souverain qui tant de fois épuisa l'admiration et la renouvela
tant de fois ."
» L'Université a voulu encore dans cette grande circons-`
tance rétablir l'usage de la langue latine , usage consacré
par les plus antiques et les plus respectables traditions.
C'est quand nos lois et nos armes s'étendent si loin , qu'il
sied peut-être aux Français de parler la langue du peuplerbi.
Grace aux heureux effets de ce concours entre tous
les professeurs de belles -lettres dans les divers Lycées ,
nous avons l'assurance que l'étude des lettres latines n'a
point dégénéré . Nous pouvons rendre une plus exacte justice
à l'élite des professeurs . Tous ont paru dignes de leurs
nobles fonctions . Plusieurs ont fait preuve d'un vrai talent.
Le vainqueur , retenu par une maladie funeste , ne pourra
malheureusement assister à son propre triomphe . Que la
faveur publique le dédommage ! qu'il apprenne , sur son
lit de douleur , tout l'intérêt qu'il inspire ! Embellissons du
moins , autant qu'il est en nous , cette palme glorieuse que
nos mains ne peuvent placer sur sa tête .
» Ce n'est point assez de rendre un juste hommage aux
professeurs . Jeunes élèves , je dois vous parler de vousmêmes.
Ce devoir est aujourd'hui bien facile et bien doux;
car je n'ai que des félicitations et des éloges à vous adresser.
Vos progrès ont été marqués dans le concours de cette
année . Vos juges s'en sont réjouis , et j'ai partagé leur joie .
Je n'ai point cherché , pour vous le dire , d'autre langue
que celle de vos mères . Si elles sont ici présentes , leur
coeur jouira plus tôt du témoignage honorable que j'aime à
yous rendre . Croissez ainsi , jeunes élèves , d'année en
année , croissez en instruction , comme en vertus , avec les
grandeurs de cet Empire ! Que les couronnes décernées
en ce jour à votre jeunesse , soient pour vous le présage de
ces couronnes plus éclatantes , objet de tant d'efforts et de
tant d'émulation , que tous les talens viennent se disputer
aux pieds du trône , sous les regards du premier juge et du
suprême dispensateur de la gloire .
Les élèves qui ont remporté les prix ont été successivement
appelés .
L'élève qui a remporté le prix de discours latin est le
jeune Victor Cousin , élève du Lycée Charlemagne .
S. Exc . le grand- maître a donné le soir un grand repas ,
AOUT 1810 . 581
où il a réuni les élèves couronnés , les professeurs des
Lycées et les principaux fonctionnaires de l'Universite.
Les regrets si noblement exprimés par M. le grand- mat
tre , n'étaient que trop fondés ; quelques heures après celle
où M. Luce de Lancival en était l'objet , il a succombé à
une longue et douleureuse maladie .
Le 18 de ce mois , les honneurs funèbres lui ont été rendus
. Un grand nombre de professeurs et d'élèves , plusieurs
membres de l'Institut , plusieurs conseillers de l'Université
ont suivi le convoi . M. Deguerle , censeur des études dù
Lycée Impérial , et M. Charles Lacretelle , professeur d'histoire
à la faculté des lettres , ont exprimé avec autant dè
noblesse que de simplicité les regrets qu'inspire cette perte.
Après eux , M. Roger , conseiller ordinaire de l'Université
, membre du Corps - Législatif et de la Légion d'honneur
, a pris la parole et a dit :
น
Quand , le 7 juin dernier , le Lycée Impérial vit accou
rir dans son enceinte les maîtres et les élèves de l'ancienne
et de la nouvelle Université , pour y entendre M. Luce de
Lancival prononcer , sur le mariage de nos augustes souverains
un discours digne d'un si noble sujet ; quand , charmés
tantôt par la grâce , l'esprit délicat ét vif , l'imagination
riante et fraîche de l'orateur , transportés tantôt par
les mouvemens rapides , par les pensées élevées répandues
dans son discours , nous lui souhaitions , nous lui présagions
tous la victoire sur ses doctes concurrens ; qui l'eût dit ,
Messieurs , à le voir si rempli de chaleur et de vie , que
deux mois après , nous viendrions pleurer sur sa tombe ?
» Ah ! combien sa perte qui , dans tous les tems , eût été
si cruelle pour ses parens , pour ses amis , pour ses élèves ,
que dans son coeur il n'a jamais séparés de ses amis , devient
plus douloureuse encore par les circonstances qui l'accompagnent
! Il expire au moment où sa réputation littéraire
s'accroît par de brillans succès ; où la libéralité , bien plus ,
où le suffrage du monarque encourage si puissamment la
muse qui nous retrace le vaillant Hector ; au moment où les
élèves de l'école normale se réjouissent de pouvoir entendre
M. Luce leur développer tous les trésors de la poésie latine !
Il expire au moment où le grand- maître de l'Université impériale
vient de le proclamer vainqueur de ses rivaux !
Ah ! du moins ses amis lui ont porté sur son lit de douleur
cette couronne qu'il n'a pu venir recevoir lui-même :
ils lui ont redit les applaudissemens , les regrets unanimės
)
Бог MERCURE DE FRANCE ,
dette nombreuse assemblée qui le cherchait en vain des
yeux : ils lui ont répété sur-tout ces paroles touchantes où
le grand- maître de l'Université a si bien exprimé toute
l'étendue de son estime et de son affection particulière .
Prix flatteur , digne de l'ambition de tous les membres de
l'Université ! récompense honorable , qui a comblé de joie
et de reconnaissance notre ami mourant ! Ah ! s'écria-t-il
en apprenant ces nobles témoignages d'intérêt , pour que le
grand-maître fasse tant pour moi, qu'ai -je doncfait pour
lui ?
"
Qu'a-t-il fait ? Il n'était permis qu'à M. Luce de l'oublier.
Vingt-quatre ans de professorat , la saine doctrine
conservée et propagée , des milliers d'élèves instruits par
ses soins , le Lycée Impérial illustré par ses talens , les
autres Lycées électrisés par ses succès , sont-ce là des services
qu'un grand-maître , tel que le nôtre , ait pu méconnaître
? Que dis-je ! S'il ne les a pas récompensés d'une manière
plus éclatante encore , c'est que la modestie , c'est que
les goûts de M. Luce s'y sont refusés . Laissez-moi dans
l'enseignement ( lui a-t-il dit souvent ) ; c'est là que j'at
placé ma gloire ou plutôt mon bonheur.
» On ne poussa jamais en effet plus loin l'amour de son
état . Ni les attraits de la scène dramatique où sa voix s'est
fait entendre au coeur des héros , ni les plaisirs de la société
où brillaient les graces de son esprit et la gaieté naïve et
franche de son caractère , ni l'espoir d'un repos honorable
que sa santé devait lui faire désirer , rien ne put jamais
distraire M. Luce du soin d'instruire ses élèves et de leur
inspirer, je ne dis pas seulement le goût , mais l'enthousiasme
des bonnes études .
Mais si les lettres , si l'enseignement doivent éplorer
sa perte , quelle ne doit pas être la douleur de sa famille
et de ses amis ! De sa famille ! Il fut si bon fils , il fut si
tendre frère ! De ses amis ! Les larmes que je vois répandre
, n'attestent- elles pas mieux que tout ce que je pourrais
dire combien son amitié était désirable , combien elle était
recherchée ? Sans intrigue , sans envie, sans ambition ,
d'un commerce facile et sûr , enjoué , mais sensible , libéral
jusqu'à la profusion , jouissant vivement de ses succès ,
aidant à ceux de ses rivaux , ivre de ceux de ses amis ; tel
fut celui que nous venons de perdre à l'âge de 46 ans .
Et tant de qualités , tant de talens recommandables ,
tant de si doux triomphes n'ont pu arrêter , n'ont pu suspendre
AOUT 1810: 503
pendre le coup fatal qui nous l'a ravi ! Ah ! plaurens, et
répétons douloureusement avec un poëte cher à M. Luce :
Vive pius , moriere pius ; cole saera , colentem
Mors tamen à sacris in sua busta trahet !
Carminibus confide bonis ; jacet ecce Tibullus !
» M. Luce vivra du moins dans le coeur de ceux qui l'ont
connu ; il vivra dans le souvenir des amis des lettres ; il
vivra sur-tout long-tems dans la mémoire de la jeunesse
studieuse . Puissent nos regrets et nos pleurs arriver jusqu'à
lui ! Puisse , au repos éternél dont il va jouir , se mêler la
satisfaction de voir prospérer cette Université qui lui était
si chère , ce Lycée Impérial où il fut élevé , ces élèves dont
l'instruction faisait ses délices , et dont le bonheur fut le
plus constant comme le plus ardent de ses voeux !
粥熊神
POLITIQUE.
Londres , le 13 abut. ( Extrait des papiers anglais . )
GO
ON reproche a lord Welfington
d'avoir entendu de
son camp les cris des habitans
de Ciudad- Rodrigo
mais de s'être bouché les
oreilles ; nous dirons seulement
que si sa seigneurie
a , comme il est dit dans le
Moniteur , imité dans cette
occasion la conduite du
général Moore , qui refusa
de marcher sur Madrid , il
a agi très-sagement , et a
mis par là en défaut la ruse
de ses ennemis ; car il n'y
a plus de doute aujourd'hui
que tous les efforts qu'on
a employés pour attirer le
général Moore auprès de
Madrid , ne fussent les résultats
des complots d'un
traître qui conspirait , de
concert avec les ennemis.
de sa patrie , la ruine de
l'armée anglaise qui était
venue à son secours . Mais
il y a un défaut de ressemblance
dans les deux
cas ; d'abord en ce que
général Moore n'était pas ,
le
comme il est dit dans le
Moniteur, à la vue de Ma-
!
1
MERCURE DE FRANCE , AOUT 1810. 505
drid ou à la portée d'entendre
ce qui s'y faisait ,
lorsque cette ville s'est
rendue , mais à plusieurs
journées de marche ; secondement
, que Madrid ne
s'est pas défendue comme
Ciudad -Rodrigo ; enfin ,
que quand même Massena
eût eu le dessein d'attirer
le commandant anglais à
un engagement , qu'il était
de la prudence de celui- ci
de refuser , nous n'avons
pas ouï- dire encore , qu'on
eût employé la trahison
pour y parvenir . Si le brave
Hérasti ( 1 ) , à l'imitation (1 ) Cet officier irlandais que le
gouvernement le plus superstitieux
, on peut même dire le seul
intolérant qui existe aujourd'hui
en Europe , a obligé à servir auautrefois
contre vous , parce que
vous qui vous dites une nation
si libérale et si sage , vous prétendez
que plusieurs millions de vos
compatriotes doivent penser comme
vous , et abjurer la religion
de leurs pères , sous peine d'être
exclus des charges publiques et
des grades militaires ; ce brave
Hérasti ne csse de montrer des
lettres du lord Wellington qui
l'engageaient à prolonger sa défense
et lui promettaient qu'il serait
secouru . Il se plaint beaucoup
de vous. Mais les Espagnols de
Ciudad-Rodrigo ne sont pas les
seuls qui se plaignent de vous ;
voici le langage de ceux de Cadix :
Les Anglais , disent- ils , ontfait
là comme ils ont toujours fait. Ils
ont laissé prendre Ciudad- Rodrigo
, comme ils avaient laissé prendre
Madrid et Séville ! à l'aspect
du danger, ils s'en vont ! quand
Ii a
506 MERCURE DE FRANCE ,
ils est question de nous secouriret
d'épargner du sang , ils s'en vont !
Ils ne sont ici que pour susciter
guerre et désordre parmi nous !
que pour nous encourager à répandre
notre sang, mais non pour
répandre le leur!"s
Le général Morla n'est pas un
traître . Si le général Moore se fut
trouvé , ou avec Blacke , à Espinosa
, ou avec l'armée d'Estramadure
, à Burgos , ou avec celle
de Castaños , à Tudela ; si quinze
jours après l'ouverture de la eampagne
où ces armées espagnoles
furent battues en première ligne ,
Moore , au lieu de rester à Salamanque
, se fût porté à Somo-
Sierra et dans cette position eût
tallié les troupes espagnoles , i
aurait fini par succomber sans
doute , parce que les Anglais ne
sont pas faits pour résister aux
Français surterre , mais du moins
il se serait montré franc et loyal
dans le jeu qu'il avait à soutenir.
Au lieu de cela , il a laissé battre
les Espagnols en première ligne
il a laissé prendre Madrid , et enfin
il a fini par s'embarquer honteusement
au plus fort de la lutte ,
et lorsqu'il existait encore une armée
espagnole . Pourquoi d'ailleurs
se retirer sur la Corogne et
non pas sur Lisbonne ? C'est que
les Anglais virent bien que la
guerre d'Espagne était finie ; et
effectivement elle eût été finie
alors , si la guerre d'Autriche
n'eût pas appelé ailleurs la sollicitude
du chef du Gouvernement
français . Ce n'est donc pas les
Anglais et le petit nombre de
chefs espagnols auxquels ils ont
distribué de l'or pour entretenir
le brigandage en Espagne , qui
ont empêché la guerre , d'être terminée
avant le printems de 1809 ;
c'est la diversion du continent et
sans doute qu'une diversion de 5
à 600,000 hommes , était bien
quelque chose dans la balance des
affaires.
AOUT 1810. 507
1
de Morla fût convenu avec
l'ennemi de
presser lord
Wellington de
s'approcher
pour secourir la ville , pendant
qu'il aurait été secrètement
stipulé de la rendre
, et qu'on fût ensuite
tombé sur notre armée (2) ,
9
(2) Comment tomber sur votre
armée ? Que parlez - vous de pièges
et d'embuches ? Cette armée conquérante
qui doit faire de si
grandes choses , vous dites que
vous avez craint qu'on ne l'attirât
sur Ciudad - Rodrigo pour
tomber sur elle ! Si vous ne pouviez
pas secourir Ciudad- Rodrigo
, pourquoi y laissiez-vous dono
7000 malheureux Espagnols ? Si
Vous ne pouviez pas attaquer
l'armée française au moment où
elle était en butte aux fatigues et
aux détails d'un siége , comment
espériez -vous soutenir sonattaque
quand la place prise etses moyens
réunis , cette armée viendrait audevant
de vous ? Quoi ! vous
n'avez que 24,000 hommes ?
Après tant de proclamations
tant d'espérances , tant de cris ,
nous supposions que vous aviez
mis sur pied au moins 60,000
hommes. La défense de Lisbonne
valait bien cet effort. Vous dites
que vous n'êtes que 24,000 contre
70,000 Français; mais n'avez-vous
pas cette armée portugaise si
redoutable ,
commandée par vos
officiers anglais et que vous nous
présentez comme forte de 30,000
hommes ? n'avez-vous pas aussi
l'armée de la Romana qui , à
vous entendre , est aussi formidable
? N'aviez - vous pas en
arrière cette nombreuse milice
portugaise , que vous nous dites
si fortement animée ? S'il est
vrai que vous n'ayez que 24,000
hommes , pourquoi n'avez-vous
que ce nombre ? La fièvre de
Walcheren doit être guérie .
508 MERCURE DE FRANCE ,
2 ca
-les deux cas de Ciudad-
Rodrigo et de Madrid auraient
été semblables , au
moins à cet égard ; mais
dans l'état où sont les choses
à présent , ils sont dif
férens sous tous les rapports.
On n'a jamais dit
que 24,000 Anglais dussent
nécessairement battre
70,000 Français , ou qu'un
soldat anglais valût quatre
grenadiers français ; mais
nous pouvons dire , conformément
à l'opinion du
général Stuart , quoiqu'en
d'autres termes , qu'une
armée anglaise bien commandée
n'a aucune raison
de craindre de se mesurer
Beaucoup de vos soldats sont
morts ; mais ce qui reste doit être
maintenant en état de faire la
guerre. Pourquoi ne les envoyezvous
pas au secours de vos chers
alliés ? Croyez -vous qu'il y ait
ane occasion où ils puissent avoir
plus besoin d'auxiliaires ? Et tous
les efforts de cet Empire britannique
qui veut passer pour si
colossal . qui est si ambitieux . se
réduisent-ils done à faire marcher
24,000 hommes dans un intérêt
qui lui est si cher ? C'est à - peuprès
là ce que fournit le Wur
temberg dans une lutte générale ,
pour
le secours de ses alliés .
Enfin , ou vous pouvez fournir
plus de 24.000 hommes , et pourquoi
n'en fournissez - vous pas
davantage ? ou vous ne le pouvez
pas ; et pourquoi donc , dans
une lutte que vous ne pouvez
pas soutenir , faire répandre tant
de sang , et prendre pour victime
de votre ambition une population
toute entière?
"
AOUT 1810 . 50g
པག
avec une armée française
d'un tiers plus nombreuse
( 3 ) , car nous avons
battu et mis en fuite les
meilleures troupes de Baonaparte
, dans cette proportion
, partout où nous
les avons rencontrées , et à
différentes reprises , en
Egypte , en Italie et à la
Corogne.
(3) Voilà une assertion qui fera
lever les épaules à toute l'Europe
! Demandez à l'armée autrichienne
qui a combattu , combinée
avec l'armée anglaise sous
Dunkerque ; demandez aux officiers
russes , qui , pour leur malheur,
ont combattu avec les Anglais
dans la fameuse descente du
Helder en Hollande ; demandezleur
s'ils croient que les Anglais
inférieurs en nombre aux Français
puissent les battre . Ces officiers
rient de pitié quand on leur
parle des troupes anglaises , et
même en général ils leur refusent
le titre d'armée . Certes ! si
nous étions encore au tems du
combat des Trente , nous ne
craindrions pas de proposer une
lutte de 40,000 Anglais contre
25,000 Français.
Mais où donc avez -vous mis
en fuite les troupes françaises ?
En Egypte , dites -vous , en Italie
et à la Corogne ?
Dans les combats d'Egypte ,
le général Lanusse , seulement
avec six bataillons , enfonça vos
16,000 hommes ; vous étiez toujours
trois contre un . Mais ne
dirait-on pas que les Anglais ont
reconquis l'Egypte ? Le grandvisir
, 70,000 Ottomans , leur
escadre sur les côtes , leurs intelligences
dans le pays, tout cela
réuni contre 25,000 Français
faisait à- peu-près 100,000 hommes
contre 25,000 ; et cependant
si Kleber ou Desaix eussent été
en Egypte à la tête des Français ,
le grand-visir eût été battu , votre
armée eût été jetée dans le
lac d'Aboukir , comme cela était
arrivé un an auparavant ; et ni.
Turcs , ni Anglais , n'auraient
réussi à conquérir ce pays.
4 Les Anglais n'étaient donc
qu'auxiliaires. Quand ils étaient
510
་
MERCURE
DE FRANCE
,
devant Alexandrie , les Turcs
étaient au Caire , et l'armée ottomane
formait l'armée principale .
Les Français ont capitulé ; mais
chose sans exemple , ils ont remporté
leurs armes , leur artillerie ,
leurs bagages , leurs chevaux ;
vous avez été trop heureux de
tout ramener en France ! Et , cependant
, disons - le : l'armée
française était dirigée par un
homme faible .
canon ,
9
En Italie ? L'Italie sera fort
étonnée d'entendre dire qu'une
armée française ait été mise en
déroute par des Anglais .A Maida?
dites -vous. Faut-il parler de ce
petit combat ? On le peut pourtant
après les actes du parlement
qui s'amuse à faire des remerciemens
pour une escarmouche.
Vous aviez-là 5 à 6000 hommes
retranchés sous le feu de vos
vaisseaux ; le général français
vous attaqua avec trois pièces de
quatre bataillons français
un bataillon suisse et un
bataillon polonais . Vous étiez au
moins un tiers de plus que les
Français . Si ces derniers ne réussirent
pas sur-le-champ à vous
faire rembarquer , ce résultat fut
obtenu peu de jours après ; et encoreà
Maida , vous n'étiez qu'auxiliaires
; toute la Calabre était
insurgée ; 20,000 paysans armés
investissaient la division française
, et coupaient ses communications
. Mais la vanité anglaise
est telle que leurs alliés , Espagnols
, Turcs , Siciliens , ne sont
rien quand il ne s'agit que de se
vanter ; ils sont tout quand il
s'agit de s'exposer . Ainsi à Maida
les Anglais n'étaient encore qu'auxiliaires
.
A la Corogne ? et où avez-vous
battu les Français à la Corogne?
Comment les avez -vous battus?
ils ne vous ont pas même attaqués.
C'est le lendemain qu'on voulait
Yous attaquer . Notre avant-garde
AOUT 1810 . 511
scule , qui avait été engagée avec
vous, vous avait fait du mal; vous
avez gagné la nuit et vous vous
êtes embarqués . Au lieu d'une
avant-garde, si toute l'armée française
vous avait attaqués franchement
, vous étiez perdus .
Où donc avez-vous battu les
Français ? à Talaveyra ? mais
d'abord vous y étiez 25,000 Anglais
, et vous n'y étiez pas seuls ;
vous n'étiez encore qu'auxiliaires .
Vous aviez avec vous 40,000
Espagnols ; vous étiez donc de ce
côté près de 70,000 , et les Français
n'avaient pas plus de 26,000
hommes. Vous aviez un autre
corps espagnol qui s'avançait par
la Manche ; ainsi vous étiez plus
de 80,000 hommes manoeuvrant
sur l'armée française . Ceci est au
su de tout le monde ; mais la vérité
est indiguement travestie dans
les gazettes anglaises , où toutes
les plus grandes absurdités trouvent
place ; même dans un acte
du parlement , vous les entendrez
dire qu'ils ont battu les
Français ! Et s'ils ont battu les
Français pourquoin'ont - ils done
pas marché en avant sur Madrid ,
sur cette ville qu'ils nous présentent
comme si mécontente et si
prête à se soulever ?
-Les relations authentiques sur la campagne des Russes
contre les Turcs , publiées dans le Nord , vont jusqu'au
commencement de juillet : après le passage du Danube et
la prise de Silistria par le comte de Langeron , le général
en chef s'est avancé sur Schiumla et a fait cerner Ruischuik.
La communication s'est établie entre les différens corps ,
pour arriver sous les murs de la place , au prix de plusieurs
combats , où les Russes ont fait un nombre considérable de
prisonniers. Ainsi , trois semaines après le passage du
fleuve , toutes les positions propres à environner le visir
étaient occupées par différens détachemens russes .
en
Le 11 juin , le général Kamenski a attaqué avec son
armée celle du grand visir placée sur les hauteurs ,
avant de Schiumla . La résistance a été opiniâtre , mais l'en
512 MERCURE DE FRANCE ,
nemi battu a été obligé de se retirer dans la forteresse .
Depuis ce moment , les sorties des Turcs ont été fréquentes ,
et dirigées avec autant d'opiniâtreté que de courage ; elles
ont été constamment repoussées avec une perte considérable
dans ces diverses sorties , l'armée russe a perdu
environ mille hommes ; elle regrette sur-tout la perte du
général Papandopoulo , officier de distinction , emporté par
un boulet de canon.
:
Le 16 juin , un corps russe s'est porté sur Warna et les
côtes de la mer Noire ; la garnison fit une sortie vigoureuse ,
mais elle a été si vivement repoussée , que la place tirant
sur les Russes et sur les Turcs fugitifs , a fait même de
ces derniers un carnage horrible. Après ces deux mouvemens
combinés le général Kamenski s'est emparé du chemin
qui conduit de Schiumla à Constantinople : l'ennemi
se trouve enveloppé ; et les mouvemens simultanés que le
général en chef a fait faire aux différens corps de son
armée , prouvent toute la sagesse de ses dispositions , secondées
d'ailleurs par ceux que font les troupes russes
jointes aux Serviens , qui se sont emparés de Persa -Palanka .
de Le général en chef Kamenski a rendu compte à S. M.
impériale de la conduite de ses troupes victorieuses ,
l'esprit qui les anime , de l'intrépidité qu'elles ont montrée
dans cette campagne . S. M. à bien voulu récompenser
suivant leur mérite les divers services mentionnés par le
général en chef.
Voici actuellement les nouvelles reçues de Constantinople
en date du 10 juillet ; elles s'accordent avec les résultats
importans que nous venons d'analyser d'après les
relations russes .
Le Grand-Seigneur a fait connaître au peuple sa résolution
d'aller lui-même à l'armée , par un hatti - schérif ou
rescript impérial , qui a été lu publiquement dans toutes
les mosquées et dans les tribunaux de justice , et envoyé
par des courriers dans toutes les provinces . S. H. y déclare
que d'après les progrès des Russes sur la rive droite du
Danube , la religion et l'état sont en danger et appellent à
leur défense tout musulman en état de porter les armes . On
doit arborer incessamment , à l'entrée du sérail , quatre
queues de cheval , en signe du départ du Grand- Seigneur .
S. H. se rendra , dit-on , d'abord , le 20 , au château impérial
qu'on a préparé pour la recevoir , dans la plaine de
Daud-Pacha , et se mettra de -là en marche pour l'armée ,
dès que le camp qu'on doit former près d'Andtinople sera
rassemblé. Sa garde est composée de 12,000 bostangis .
AOUT 1810. 513
t
S
Le défaut de numéraire est un grand obstacle à l'exé¬
ention des mesures et des préparatifs ordonnés pour la
défe se générale . Les moyens qu'on prend pour s'en procurer
, sont le sacrifice volontaire de l'argenterie dont on
peut se passer, sacrifice dont le muphti et le Grand-Seigneur
lui-même ont déjà donné l'exemple ; la levée d'une contribution
militaire extraordinaire de 3 millions de piastres sur
les sujets Grecs , Arméniens et Israélites de l'Empire ; enfin,
l'émission d'une monnaie d'argent de mince aloi .
L'ambassadeur anglais , M. Adair , a eu son audience
sollennelle de congé , et il s'embarquera de suite sur la frégate
la Salcette , destinée à le transporter en Angleterre .
Il n'y a eu aucun changement remarquable dans les
armées . Le grand-visir maintient toujours sa forte position
devant Schumla , malgré les différentes attaques que l'on a
tentées contre lui . La flotte du capitan -pacha a passé le 1 °r
de ce mois dans la mer Noire . »
Nous avons annoncé , sur la foi d'une lettre de Hambourg
, qu'un convoi considérable a été pris par les Danois :
les Anglais affectaient vainement d'en douter ; cette prise
immense vient d'être annoncée officiellement à Copenhague
. Elle a eu lieu le 19 juillet , et elle est due au lieutenant
chevalier Krieger.
La diète de Suède , extraordinairement convoquée à
Arebro , a été ouverte par le roi avec la plus grande solennité.
Voici les principaux fragmens du discours prononcé
par S. M. devant les ordres de l'Etat réunis .
Honorables représentans de tous les ordres de la nation suédoise !
Lorsque je congédiaj , il y a trois mois , les états après une diète
qui , par l'importance de ses délibérations , formera une des époques
les plus glorieuses de nos annales , j'espérais que la Suède était au
terme de ses malheurs , et que des jours heureux et tranquilles
seraient la récompense de vos travaux et des miens . Avec quelle
promptitude a disparu cette perspective d'un avenir favorable !
L'affection que j'ai pour vous et pour notre patrie , qui est de nouveau
abandonnée aux caprices des événemens , a pu seule adoucir le
coup par lequel la Providence a voulu encore éprouver ma vieillesse .
Je sens vivement que j'ai encore un devoir à remplir envers vous et
ce royaume , celui de vivre pour mes sujets ; mais mon coeur souffre
en le remplissant , et un même tombeau a enseveli avec mon fils l'espoir
que j'avais de vous être utile .
J'espérais que la perte qui affligeait tout le monde serait un moyen
efficace d'entretenir la concorde et la tranquillité intérieures , qui sont
514 MERCURE DE FRANCE ,
le seul préservatif des dangers dont la patrie peut encore être menacée
Si j'ai eu le chagrin de ne pas voir mes espérances entièr ment
remplies à cet égard , j'ai du moins la consolation d'être assé par
des preuves certaines que le peuple estimable que je gouverne n'a pris
aucune part aux désordres et au crime dont quelques - uns de mes
sujets se sont rendus coupables , et par lequel des malintentionnés
croyaient pouvoir exécuter de funestes projets .
C'est avec une confiance sans bornes dans vos dispositions , dignes
représentans de la nation suédoise , que je vous ai rassemblés dans un
moment où l'intérêt et la situation de l'Etat réclament impérieusement
votre secours . Il n'y a que le calme et la concorde qui puissent encore
sauver la Suède . Votre souverain attend de vous une conduite
conforme à ce but important . Que la providence daigne vous rappeler
sans cesse que ce n'est pas en vain que des événemens malheureux se
sont passés sous vos yeux ! Fasse le ciel que tous les germes de haine
et d'intérêt personnel soient étouffés parmi vous , et ne paralysent
point l'effet de vos délibérations ; que vos coeurs au contraire s'enflamment
d'une ardeur salutaire pour le bien général de l'Etat ! , Puissiez
-vous vous montrer toujours dignes de vos ancêtres , qui n'ont
jamais perdu l'espoir de sauver la patrie , et conserver précieusement
l'héritage de la constance et de la fermeté qu'ils vous ont laissé , pour
le transmettre à vos descendans , qui jugeront sévèrement vos actions !
N'oubliez pas que
des regards attentifs sont dirigés sur nos querelles
intestines , que les circonstances actuelles demandent des ressources
extraordinaires , et que plus les droits que vous avez à conserver sont
précieux , plus vos obligations envers la patrie et moi sont étendues
et sacrées .
On va maintenant vous faire lecture de mon projet par rapport
´aux besoins du royaume , qui , dès que la diète est ouverte , doit être
régi de concert avec elle , d'après ses lois fondamentales. Je vous
remettrai aussi un rescript pour la prompte nomination d'un comité
secret , avec lequel je délibérerai sur le choix d'un successeur au
trône.
Après le discours de Sa Majesté , tous les comités ont
été nommés avec une unanimité qui prouve que la diète
se dispose à agir de concert avec le roi pour concerter tout
ce que le bien de l'Etat exige . Le comité secret nommé
pour délibérer d'abord sur le choix d'un héritier au trône',
va recevoir les communications du roi.
2
Le sénat italien s'étant assemblé extraordinairement le 7
août , a reçu par un message de S. A. I. le prince vice-roi ,
communication d'un traité conclu entre S. M. I. et R., en
AOUT 1810 . 515
sa qualité de roi d'Italie , et S. M. le roi des Deux- Siciles ,
et signé à Paris le 7 avril de la présente année , par M. le
comte de Marescalchi , ministre des relations extérieures du
royaume d'Italie , au nom de S. M. l'Empereur et Roi , et
par M. le duc de Campochiaro , au nom de S. M. le roi des
Deux-Siciles . Ce traité contient les articles suivans :
Art . Ir . Les sujets de chacune des deux hautes parties
contractantes sont et demeurent réciproquement exempts
dans les Etats de l'autre puissance , tant du droit d'aubaine
que de tout autre droit équivalent , sous quelque dénomination
que ce soit .
II . En conséquence , il est permis à tous les sujets d'une
des deux puissances qui auront établi leur domicile dans les
Etats de l'autre , ou qui n'y font qu'un séjour momentané ,
de disposer par testament , donation ou autrement , en
faveur de qui bon leur semblera , de tous leurs biens
meubles , immeubles , de quelque nature qu'ils soient , ou
en quelque lieu qu'ils soient situés .
III. Pourront également les sujets de chacune des deux
puissances recueillir librement les sucessions qui leur sont
ouvertes , même ab intestat , dans les Etats de l'autre puissance
.'
Nous n'avons à craindre que de nous répéter en revenant
sur la position des troupes franco-napolitaines réunies
à Scilla , et sur les engagemens fréquens que la marine de
S. M. a avec celle des Anglais , livrés en Sicile à de perpétuelles
alarmes .
Voici ce qu'on écrit de Reggio en date du 6 de ce mois .
Les Anglais se montrent plus que jamais effrayés de
nos préparatifs . Ils ont réuni entre Messine et la phare
toutes les forces navales qu'ils ont dans la mer Tyrénienne .
On a compté ces jours derniers jusqu'à cinq vaisseaux de
ligne , dont deux de 80 canons , embossés dans le canal
même. Quatre bricks de guerre et plusieurs frégates et corvettes
sont continuellement à la voile en observation entre
Reggio et le Pezzo . Mais tous ces grands moyens de défense
ne rassurent pas les négocians anglais établis à Messine
leurs marchandises s'y donnent presque pour rien , et jour
nellement il en sort des bâtimens chargés qui vont chercher
ailleurs un abri moins exposé .
Notre flottille a obtenu hier 5 un nouveau succès . On
ne peut concevoir la timidité de la flottille ennemie , qui ,
avec des forces aussi considérables , se fait chaque jour
repousser par nos canonnières . Depuis l'affaire du 21 juil-
"
516 MERCURE DE FRANCE ,
let , les Anglais n'osent plus approcher de nos batteries . Is
se sont contentés d'envoyer de tems en tems quelques bombardes
, qui toujours se retirent chaque fois qu'elles voient
se diriger sur elles quelques -unes de nos canonnières . Ce
matin , S. M. ayant ordonné la réunion des divisions Partouneaux
et Lamarque , l'ennemi , qui a vu ce mouvement,
a fait avancer dans le canal trois bombardes , soutenues par
trente canonnières . S. M. alors a envoyé à leur rencontre la
division Bausan et deux autres divisions de la droite de la
ligne . Au premier coup de canon , les bombardes ont viré
de bord , et ont cherché un refuge dans la ligne d'embossage
derrière leurs vaisseaux . Cependant nos trois divisions
s'avançaient toujours vers la côté ennemie , et dans le meil
leur ordre . Arrivées à plus de moitié canal , l'ennemi a
commencé sur elles un feu épouvantable . On était si près ,
que les boulets tombaient à plus de cent toises derrière nos
canonnières . Toutes les batteries de la côte de Sicile faisaient
également feu sur elles , qui ripostaient par un feu
très- soutenu , et qui avaient l'avantage de ne pas perdre un
coup de canon , puisque tous arrivaient sur les batteries de
terre ou sur les bâtimens ennemis . Elles ont fait taire le
feu de toutes les canonnières ennemies , quoique deux frégates
prissent part à l'action . L'ennemi a certainement
beaucoup souffert ; nous avons vu plusieurs de ses canonnières
fortement endommagées et ramenées à la remorque;
et malgré cette grêle de boulets et de bombes , pas une de
nos barques n'a été touchée.
» On sait que , depuis l'affaire du 21 , les marins de
l'ennemi sont totalement terrorifiés ; les nôtres sont maintenant
accoutumés à tout le tapage que font inutilement
les Anglais . Les équipages de nos bâtimens de transport ,
pendant le feu , restent tranquilles à jouer dans les trous
qu'ils ont pratiqués dans la terre , derrière leurs barques .
Ils ont recouvert ces excavations avec des feuilles d'aloès ,
et s'y regardent en sûreté comme sous les meilleures casemates.
L'état d'échec dans lequel notre flottille tient tant de
forces ennemies , est vraiment inconcevable de la part des
Anglais . Ils ont 25 à 30 voiles carrées , plus de 100 chaloupes
canonnières ou petits bâtimens armés , et n'osent
quitter l'embossage de la côte . En Sicile , le commerce est
totalement suspendu. "
Le roi Jérôme continue , dans ses nouveaux domaines
du Hanôyre , un voyage qui à chaque pas est marqué par
AOUT 1810 . 517
nou- de nouveaux bienfaits de la part du monarque ,, par de
veaux témoignages d'attachement et de fidélité de la part
des habitans et des anciens militaires qui s'empressent à
l'envi de se ranger sous les drapeaux Westphaliens.
En Hollande tout est devenu français avec empressement
, avec reconnaissance , avec ce sentiment de conviction
de la nécessité du changement qui vient de s'opérer .
S. A. S. le duc de Plaisance a commencé l'organisation
provisoire dont Fa chargé la confiance de S. M. A Amster
dam , et dans toutes les villes de la Hollande , la fête de
S. M. a été célébrée par les autorités , les habitans , les
troupes désormais réunies sous les mêmes aigles , avec un
enthousiasme et une magnificence difficiles à décrire ; ce
n'est pas à Amsterdam et à La Haye seulement , mais à
Harlem , Naerden , Assen , Delft , Rotterdam , Dordrecht ;
un même sentiment animait tous les esprits , et les Francais
, témoins de ces fêtes et des dispositions vraiment nationales
manifestées par toutes les classes de citoyens , ne
pouvaient qu'ajouter à cette expression de l'opinion publique
.
Voici les dernières nouvelles d'Espagne officiellement
publiées :
:
La tranchée est ouverte devant Almeida . L'armée anglaise
demeure spectatrice de nos opérations on dirait
que lord Wellington n'a d'autre objet que de faire prendre
à son armée une leçon sur la manière dont on assiége et
prend la place .
Le général Reynier s'est emparé de Penamacor et de
Monsanto , qui sont deux forts importans . Il les a trouvés
armés de quinze pièces de canon chacun , et bien approvisionnés.
Le fort de Monsanto avait sur-tout , dans le pays ,
la réputation d'être imprenable . Les Portugais les on
abandonnés à l'approche des troupes françaises . A quoi
bon , disent-ils , nous enfermer dans les places , lorsque
les Anglais nous abandonnent ? »
En Andalousie , le général de division Gérard , jeune
général d'une grande distinction , a parfaitement réussi
dans l'expédition de Ronda . Les Anglais étaient accourus
pour soutenir les insurgés : ils les ont aussitôt abandonnés
, et se sont rembarqués honteusement .
Le chef de bataillon Gaud , du 100° régiment , commandant
une colonne mobile sur les frontières de l'Estramadure
, se loue beaucoup de la conduite tenue par le
capitaine Leclerc , du 21º de chasseurs , les capitaines Ville518
MERCURE DE FRANCE ,
neuve et Gelle , et une compagnie espagnole de Séville ,
dans les différentes rencontres que ces patrouilles ont eues
avec les brigands .
PARIS.
SA MAJESTÉ a tenu , le 22 , un conseil de commerce .
-Samedi prochain , 25 du courant , jour de la fête de
S. M. l'Impératrice , les ministres , les grands- officiers de
l'Empire et leurs femmes , les officiers et dames de la
maison de LL. MM. , seront admis à présenter leurs félicitations
à S. M. , à Saint-Cloud . Le lendemain , il y aura
grand cercle et spectacle sur le théâtre du palais . Le jardin ,
le parc et les cascades seront illuminés , et les eaux joueront.
Le deuil sera suspendu pendant ces deux jours .
-
S. A. I. Madame , mère de S. M. l'Empereur et Roi ,
est de retour à Paris des eaux d'Aix-la -Chapelle .
-
- Par décret du 24 juillet , S. M. a créé un conseil de
marine , composé de quatre conseillers - d'état , un maître
des requêtes ou auditeur faisant les fonctions de secrétairegénéral
Ce conseil se réunira toutes les fois que le ministre
le consultera sur les affaires de son département .
Les procès -verbaux seront transmis au ministre secrétaired'état
, pour être mis sous les yeux de S. M. Les conseillers
- d'état appelés à ce conseil , sont MM. comte Gantheaume
, baron Malouet , comte Caffarelli et Najac.
Par décret du 3 août , il n'y aura qu'un seul journal
dans chaque département , sous la surveillance expresse
du préfet . Il ne pourra en exister aucun autre , à moins
qu'il tre soit exclusivement consacré aux annonces et articles
intéressant le commerce , l'agriculture et l'industrie .
-En vertu d'un décret impérial du 18 août , la monnaie
de cuivre et de billon continuera d'avoir cours , mais ne
pourra être employée dans les paiemens , si ce n'est de
gré à gré , que pour l'appoint de cinq francs . Les pièces de
six sols sont admises ponr 25 centimes ; celles de douze
pour 50 centimes ; celles de vingt-quatre , pour un franc.
Le même décret laisse au porteur de ces pièces la faculté
de les échanger à la Monnaie , suivant un tarif réglé par le
décret.
Un autre décret détermine l'organisation des tribunaux
de première instance , leur ressort , et leur voie d'appel
, le nombre des juges qui y siégent, celui des suppléans,
des juges auditeurs , etc. etc.
AOUT 1810 . 519
-Le Sénat , l'Institut et le Bureau des Longitudes , ont
perda M. de Fleurieu , ancien ministre de la marine ,
gouverneur du Palais des Tuileries .
-S. Exc . le ministre de l'intérieur vient de donner tout
la publicité possible à une instruction sur la fabrication
sucre de raisin , signée de MM. Chaptal , Vauquel ,
Proust , Berthollet et Parmentier. De tels noms garans
sent à -la-fois et l'importance de la découverte , et la bonte
des procédés indiqués . Toutes les autorités ont reçu l'ordr
de favoriser et d'encourager cette fabrication par tous les
moyens qui sont en leur pouvoir.
D
5 .
cen
ANNONCES .
Description de l'Egypte , ou Recueil des observations et des rechercher
qui ont étéfaites en Egypte pendant l'expédition de l'arméefran=
çaise , publié par les ordres de S. M. NAPOLÉON-LE-GRAND .
L'Egypte a été l'objet de plusieurs descriptions et d'un grand
nombre d'ouvrages . Cependant l'on n'avait pu s'en procurer , jusqu'à
ces derniers tems , une connaissance exacte et eomplette. Il fallait un
événement extraordinaire , une circonstance aussi favorable que la
présence d'une armée victorieuse , pour donner aux observateurs les
moyens d'étudier l'Egypte avec le soin qu'elle mérite . Ce pays , que
visitèrent les plus illustres philosophes de l'antiquité , fut la source où
les Grecs puisèrent les principes des lois , des arts et des sciences .
Mais sous les Grecs , et même sous les Romains , il n'était pas encore
permis à des étrangers de pénétrer dans l'intérieur des temples .
Abandonnés successivement par l'effet des révolutions politiques et
religieuses , ces monumens n'en étaient pas devenus plus accessibles
aux voyageurs Européens , sur-tout depuis l'établissement de la religion
Mahometane.
•
Décrire , dessiner et mesurer les anciens édifices dont l'Egypte est
pour ainsi dire couverte ; observer et réunir toutes les productions
naturelles ; former une carte exacte et détaillée du pays , recueillir et
transporter en Europé des fragmens antiques ; étudier le sol , le climat
et la géographie physique ; enfin rassembler tous les résultats qui inté
ressent l'histoire de la société , celle des sciences et celle des arts : une
telle entreprise exigeait le concours d'un grand nombre d'observateurs ,
tous animés des mêmes vues et guidés par un génie supérieur , né -
Kk
520 MERCURE DE FRANCE ,
pour accomplir les plus grands desseins , en triompliant de tous les
obstacles.
Le Héros qui avait conçu l'idée d'associer à ses triomphes tous les
talens et toutes les lumières , a voulu rassembler ces divers travaux
dans un commun ouvrage , dont on s'est occupé sans relâche depuis la
fin de l'expédition d'Egypte , et dout on public aujourd'hui la première
partie.
Cet ouvrage est principalement destiné à faire connaitre les faits
relatifs à l'état physique de l'Egypte , et ceux qui concernent l'histoire
civile , la géographie , les sciences et les arts . On y trouvera , 1º les
temples , les palais , les tombeaux , tous les anciens monumens de
l'Egypte , mesurés avec précision ; une suite de vues pittoresques
représentant les monumens dans leur état actuel ; des plans topographiques
de tous les sites des anciennes villes , enfin une collection de
manuscrits Egyptiens , de monumens ' d'astronomie , de peintures qui
retracent les scènes de la vie civile , de sculptures historiques et de
bas-rellefs chargés d'hieroglyphes ; 20 les principaux édifices modernes ,
et tout ce qu'il y a d'important à savoir sur l'état actuel de l'Egypte ;
3º la description de toutes les espèces d'animaux , de végétaux ou de
minéraux inconnues ou imparfaitement décrites ...
L'ouvrage est donc divisé en trois parties , savoir , ANTIQUITÉS ,
ETAT MODERNE , HISTOIRE NATURELLE . La conquête de l'Egypte
par les Arabes est l'époque qui sépare iei l'antiquité de l'état moderne.
Les antiquités fournissent quatre cent vingt planches , distribuées,
en cinq volumes ; l'état moderne , cent soixante - dix planches en deux
volumes ; l'histoire naturelle , deux cent cinquante planches en deux
volumes . Le nombre total des planches est de huit cent quarante ,
formant neufvolumes , non compris l'atlas géographique en cinquante
feuilles , qui forme une section séparée . Six cent cinquante de ces
planches sont déjà gravées .
Le format ordinaire des planches est grand atlas , et la hauteur du
papier est de 70 centimètres et demi , sur une largeur de 54 centimètres
( 26 pouces sur 20 ) . Le format double a 108 centimètres de
longueur ( 40 pouces ) , et le plus grand format en a 135 ( 50 pouces ) .
Ces trois formats étant de même hauteur , n'en composent qu'un seul ,
quand les gravures sont ployées . Quelques autres planches ont 114
centimètres sur 81 ( 42 pouces sur 30 ) . L'ouvrage renferme cent
planches au-dessus du format ordinaire .
On placera en tête de l'ouvrage un frontispice gravé .
Le texte se compose , 1º d'une Préface historique et de l'explication
des planches formant un dixième volume du même format que les
AOUT 1810 . 521
3
gravures ; 20 de plusieurs volumes de descriptions d'antiquités , et de
Mémoires distribués en trois parties comme les planches . Ces volumes
sont de format in- folio moyen.
L'ouvrage sera publiés en trois livraisons , dont chacune renfermera
plusieurs volumes de planches et de mémoires d'Antiquités , d'Etat
moderne et d'Histoire naturelle.
― Première livraison . La première livraison , qui paraît en će
moment , comprend cent soixante - dix planches ; savoir , 1º le premier
volume d'Antiquités , composé de quatre - vingt - dix - sept
planches , qui représentent les monumens de Phile , de Syène , d'Eléphantine
, d'Ombos, d'Edfoû , d'Elethyia , d'Esné , d'Erment , et toutes
les ruines situées depuis l'île de Philæ jusqu'à Thèbes , avec cinq
autres planches formant la collection des monumens astronomiques ;
2º un demi-volume d'Etat moderne , composé de trente-sept planches :
sujets choisis dans la haute et basse Egypte et dans la ville du Caire ,
ou dans les collections d'arts et métiers , de costumes , et d'inscriptions
arabes ; 3 ° un quart de volume d'Histoire naturelle , composé de
trente-une planches : oiseaux d'Egypte , poissons du Nil , botanique
et minéralogie . Cette livraison renferme dix - neuf planches au - dessus
du format ordinaire , et seize planches en couleur . Le texte de la première
livraison comprend , 1º un volume contenant la Préface histo-
' rique , l'Avertissement , et l'explication des planches d'antiquités à
2° les descriptions des monumens ci - dessus désignés , avec des mémoires
' sur l'antiquité , sur l'état moderne , et sur l'histoire naturelle . Ces descriptions
et mémoires forment le commencement des quatre premiers
volumes du texte in - folio . Le texte de la première livraison comprend
en totalité douze cent quatre- vingts pages.
Le prix de cette livraison est de 750 fr. , papier fin .
La même livraison , avec 16 planches en couleur , pap . fin , 800 fr .;
pap . vélin , 1,200 fr .
( Il y a un petit nombre d'exemplaires dont les épreuves en couleur
ont été retouchées au pinceau avec le plus grand soin , et dont le prix
est de 1,350 fr. )
Deuxième livraison. La deuxième livraison comprendra , rº le
deuxième et le troisième volumes des planches d'Antiquités , uniquement
consacrés à la ville de Thèbes , et contenant les peintures des
tombeaux des rois , avec la collection des manuscrits sur papyrus ,
découverts dans les catacombes de cette ville ; 2 ° un demi-volume de
planches d'Etat moderne , relatives au Caire et à la basse Egypte , ou
tirées des collections d'arts et métiers , de costumes , de meubles , de
MIKL
T
522 MERCURE DE FRANCE ,
médailles et d'inscriptions arabes ; 3º un demi-volume de planches
d'Histoire naturelle ; 4° le frontispice gravé .
Le texte de la deuxième livraison offrira la suite des descriptions
d'antiquités et la suite des mémoires , avec l'explication des planches.
Cette livraison sera publiée dans un an .
Le prix de cette livraison est de , papier fin , 1,200 fr . ; pap. vélin ,
1,800 fr .
- Troisième livraison . La troisième livraison renfermera , 1 ° le
quatrième volume des planches d'Antiquités , contenant les monumens
de Denderah , d'Abydus , d'Antæopolis , d'Hermopolis magna , d'Antinoé
, du Fayoum , avec les grottes et les autres antiquités de l'Heptanomide
; etle cinquième et dernier volume, comprenant les Pyramides ,
les antiquités de Memphis , d'Héliopolis et de toutes les villes anciennes
de la basse Egypte , avec les collections d'inscriptions , méquilles ,
statues , vases et autres antiques trouvés en divers lieux de l'Egypte ;
2º un volume de planches relatives à l'Etat moderne : sujets pris dans
la haute et basse Egypte , avec le reste des collections d'arts et
métiers , costumes , etc.; 3° un volume et un quart de planches
d'Histoire naturelle ; enfin le reste des descriptions et des mémoires ,
avec l'explication des planches .
Le prix de cette livraison est de , papier fin , 1,600 fr . ; pap . vélin ,
2,400 fr.
L'ouvrage entier sera de g volumes , 840 planches . Prix , pap . fin ,
3,600 fr.; pap . vélin , 5,400 fr .
N. B. Les prix ci - dessus comprennent les volumes de texte .
Tous les exemplaires de l'ouvrage , soit sur papier fin , soit sur
papier vélin , sont satinés . On livre les planches en feuilles , dans des
enveloppes cartonnées , et le texte in- folio broché. Les planches sont
imprimées par MM . Langlois , Ramboz , Remond , Richomme et
Sampierdaréna ; le texte sort des presses impériales .
A la fin de l'ouvrage , on publiera la liste des souscripteurs .
Nota. On trouvera de plus grands détails sur la composition de
l'ouvrage , dans l'Avertissement qui fait partie de la première livraison
, et dont on pourra prendre connaissance aux adresses ci- dessous .
On souscrit à Paris , au bureau de la commission chargée de diriger
la vente de l'ouvrage : s'adresser au concierge du palais de l'Institut
; et chez De Bure , père et fils , libraires de la bibliothèque impêriale
, rue Serpente , nº 7 ; et Tilliard frères , libraires , rue Hautefeuille
, nº 22.
AOUT 1810 . 523
Adolphe de Dulmen ; traduit de l'allemand . Cinq vol . in- 12 , fig.
Prix , 9 fr. , et fr . 50 c . franc de port. Chez Guillaume , imprimeur-
Jibraire , place Saint-Germain-l'Auxerrois , nº 41 .
Simple Notice historique sur les généraux étrangers les plus célèbres;
par M. de Châteauneuf. Nouvelle édition , revue et corrigée . Un vol .
Prix , 2 fr . , et 2 fr . 50 c . franc de port. Chez l'Auteur , rue des
Bons-Enfans , nº 34.
Raphaël , ou la Vie paisible , par Auguste Lafontaine , traduit de
l'allemand , par M. Breton. Deux vol . in- 12 . Prix , 4 fr . et 5 fr. franc
de port. Chez J. Chaumerot , libraire , Palais -Royal , galeries de bois ,
n° 188 ; et chez Arthus- Bertrand , libraire , rue Hautefeuille , nº 23 .
Expédition de l'Escaut ; enquête , pièces et documens relatifs aux
affaires de l'Escaut , communiqués aux deux chambres du Parlement
d'Angleterre. Un vol . in- 8° . Prix , 4 fr . , et 5 fr . franc de port . Chez
H. Agasse , imprimeur- libraire , rue des Poitevins , nº 6 ; et chez
Arthus-Bertrand , libraire , rue Hautefeuille , nº 23 .
Les Deux Fiancées , d'Auguste Lafontaine , traduit de l'allemand ,
par M. Propière. Cinq vol . in- 12. Prix , 10 fr . , et 12 fr . 50 c . franc
de port . Chez Chaumerot , ainé , libraire , Palais-Royal , galeries de
bois , nº 188 ; Chaumerot , jeune , passage Feydeau , nº 24 ; et chez
H. Nicolle , rue de Seine , nº 12.
Sous-presse , chez Arthus- Bertrand , libraire , rue Hautefeuille , nº 23.
Voyage aux Indes Orientales , pendant les années 1802 , 1803 ,
1804 , 1805 et 18c6 ; contenant la description du Cap de Bonne- Espérance
, des îles de France , Bonaparte , Java , Banka , et de la ville
de Batavia ; des observations sur le commerce et les productions de
leur pays , sur les moeurs et les usages de leurs habitans ; la relation
de la campagne du contre -amiral Linois , dans les mers de l'Inde et
à la côte de Sumatra ; des remarques sur l'attaque et la défense de
Colombo ; enfin , un vocabulaire des langues française et malaise .
Deux vol in -8° , avec un atlas composé de cartes marines et militaires ,
dressées sur les lieux par l'Auteur , et des planches représentant les
costumes et l'armure des habitans de ces contrées . Dédié à son altesse
impériale et royale le prinee Eugène-Napoléon de France , vice-roi
d'Italie , général en chef ; par C. F. Tombe , ancien capitaine adjoint
du génie , employé près de la haute régence à Batavia , actuellement
chef de bataillon , adjoint à l'état- major général d'Italie ; revu et augmenté
de plusieurs notes et mémoires , par M. Sonnini . Prix , 15 fr .
BIRL UNITY,
TABLE
"
DU TOME QUARANTE - TROISIÈME.
· POESIE .
CANTATE exécutée devant LL . MM. II . et RR . le jour de la
fête donnée par la ville de Paris , etc.
Page 3
Ode à l'occasion des honneurs funèbres rendus au maréchal duc
de Montebello ; par M. le chevalier de Fourey .
L'Amour et la Gloire ; par M. Ourry.
A M. Philippon de la Madelaine , en lui offrant les Lettres à
Sophie ; par M. Louis - Aimé Martin .
Les Jeux floraux .
L'Illusion.
-
Ode ; par M. Soumet.
6
65
70
Ode ; par M. Jomard . 129
-
131
Le Délire poétique.
-
Ode ; par M. J. M. Mossé. 134
Ma première amitié ; par M. Népomucène L. Lemercier. 193
Epitaphe du duc de Montebello ; par M. F. Ferlus . 196
Morceau détaché d'un poëme sur les Arts. - Chant de la Poésie ;
par M. Parseval.
257
Géraud. 259
260
327
329
330
Inscription pour une maison de campagne ; par M. S. Edmond
P
Prologue d'un recueil de Contes ; par M. Aug. Labouisse .
Le Départ. Elégie dans le genre ancien ; par M. L. Manuel.
Le Tombeau de Gelert ; par M. Yduag.
A Mme de M* , sur sa maison de campagne ; par Mme A. D.
Allégorie . - Le Travail , le Plaisir et la Santé ; par M. Aug.de
Belisle .
-
391
Le songe de Pétrarque . - Romance ; par M. S. Edmond Géraud. 393
Augustissimis conjugibus Napoleoni et Maria Ludovicæ. - Epithalamium
; accinente L. F. Cauchy.
Le Dindon et le Corbeau . -
Fable ; par M. H. Caumont.
Vers pour être placés au bas du portrait ou du buste de son Altesse
le Prince de Ponte- Corvo .
Enigmes ,
Logogriphes.
Charades.
455
458
459
6 , 71 , 137 , 197 , 261 , 331 , 394 , 459
9 , 71 , 138 , 197 , 261 , 331 , 395 , 460
9 , 72 , 138 , 198 , 262 , 332 , 395 , 460
TABLE DES MATIÈRES. 525
SCIENCES ET ARTS.
Dissertation sur les propriétés du sucre par M. Jean- Antoine
Gay. ( Extrait . )
Recherches sur les Moeurs des Fourmis indigènes ; par M. P.
139
199 , 263
Huber. ( Extrait . )
Traité d'Architecture rurale ; par M. de Perthuis , ( Extrait. ) 333
Lettres à Sophie sur la Physique , la Chimie et l'Histoire naturelle
; par M. Louis- Aimé Martin . ( Extrait . ) 396
Le Ménage ou l'emploi des Fruits dans l'économie domestique ;
par A. A. Cadet-de- Vaux. ( Extrait . )
461
LITTÉRATURE ET BEAUX - ARTS .
Extrait du rapport sur les travaux de la classe d'Histoire et de Littérature
ancienne de l'Institut , fait par M. Ginguené.
Etudes de l'Enéide de Virgile , par F. H. Paillet. ( Extrait . )
Dictionnaire historique ; par MM. Chaudon et Delandine . Nouv.
Edition . ( Extrait. )
10 , 73
15
23
Lettre sur la Vieillesse ; par J. H. Meister . ( Extrait. )
Revue littéraire . -Voyages dans l'ancience France , par Antoine
Miéville. Recueil de poëmes couronnés par la Société des
Cathérinistes . Choix de poésies de l'abbé de Lattaignant .
Tableau littéraire de la France , pendant le XIIIe siècle .
Morale des Poëtes .
Chants d'Hymen .
---
-La
33
41-46
210
80
85
Annales des Voyages ; par M. Malte-Brun . ( Extrait . )
Essai sur l'Eloquence de la Chaire ; par S. E. Mgr . le cardinal
Maury. ( Extrait. )
145
Le Derviche , conte oriental , etc .; par M. de Boufflers , ( Extr. ) 93
Le couvent de Sainte- Catherine ou les Moeurs du jour. ( Extrait. ) 102
Discours préliminaire du Dictionnaire universel de Biographie
ancienne et moderne ; par M. Auger. ( Extrait. )
L'Incrédulité , poëme ; par M. Alexandre Soumet . ( Extr. ) 152,339
Littérature allemande . Les Papes dans les tems qu'ils étaient
les dispensateurs des couronnes . ( Extrait. )
Elisa et Albert . Anecdote suisse ; par Mme Isabelle de Montolieu
. 167 , 221 , 291 ,
-
-
Les Vies parallèles des Hommes illustres de Plutarque ; en grec .
( Extrait. )
162
360
274
526 TABLE DES MATIÈRES .
353
Du Vrai dans les Ouvrages de Littérature ; par M. Andrieux. 283
Le Sacrifice d'Abraham ; par M. Mallet. ( Extrait. )
Storia della Guerra , etc. Histoire de la Guerre de l'Indépendance
des Etats- Unis d'Amérique ; par M. Charles Botta.
( Extrait. )
Poésies nationales ; par M. d'Avrigny. ( Extrait. )
Des Parisiens , de leurs Moeurs , etc.; par M. Bassempouy .
( Extrait. )
408
420
par J. P. F. Deleuze . ( Extrait . )
Eudoxe ou Entretiens sur l'étude des sciences , des lettres , etc .;
430
Recherches sur l'art statuaire . ( Extrait. )
Voyage à Tine ; par Marcaky Zalloni. ( Extrait . )
465
476
48a
Spectacles .
VARIÉTÉS .
Nécrologie.
Sociétés savantes et littéraires .
Université impériale.
Chronique de Paris .
Institut de France.
Lettres aux Rédacteurs.
47 , 109 , 179 , 243 , 374 , 433 , 496
246 , 308
304
499
105 , 228 , 370 , 492
113 , 233
115 , 302 , 378
POLITIQUE.
Evénemens historiques. 51 , 116 , 182 , 247 , 311 , 370 , 379 , 444, 504
Paris. 61 , 127, 191 , 254 , 318, 389 , 453 , 518
ANNONCES.
Livres nouveaux . 61 , 128 , 192 , 255 , 319 , 390 , 454 , 519
Ein de la Table du tome quarante- troisième .
Qualité de la reconnaissance optique de caractères