Nom du fichier
1809, 11-12, t. 39, n. 433-441 (4, 11, 18, 25 novembre, 2, 9, 16, 23, 30 décembre)
Taille
34.10 Mo
Format
Nombre de pages
605
Source
Lien vers la source
Année de téléchargement
Texte
MERCURE
DEFTDE LA SE
DE
FRANCE ,
5.
cen
JOURNAL LITTÉRAIRE ET POLITIQUE.
TOME TRENTE - NEUVIÈME .
VIRES
ACQUIRIT
EUNDC
A PARIS ,
CHEZ ARTHUS-BERTRAND , Libraire , rue Hautefeuille
, N° 23 , acquéreur du fonds de M. Buisson et
de celui de Mme Ve Desaint.
1909.
DE L'IMPRIMERIE DE D. COLAS , rue du Vieux-
Colombier , N° 26 , faubourg Saint-Germain .
MERCURE
DE FRANCE .
N° CCCCXXXIII .-Samedi 4 Novembre 1809 .
:
POÉSIE .
L'ABIME DE LA MONTAGNE NOIRE.
ROMANCE .
DANS les détours de la montagne Noire ,
> Près de Revel , est un abime affreux .
L'Occitanie a gardé la mémoire
Des pleurs versés sur ces bords malheureux :
J'en vais conter la déplorable histoire ;
Prêtez l'oreille à mes chants douloureux .
C'est en ces lieux qu'une onde mugissante
Baignait d'Arthur les superbes créneaux.
Du vieux Mainfroi l'héritière charmante
Avait reçu les voeux de ce héros ,
Quand sur les pas d'une élite brillante ,
De la croisade il suivit les drapeaux.
Cinq ans Arthur fut captif en Syrie ,
Cinq ans la belle attendit son retour .
Loinque l'absence ou le tems l'eût guérie ,
Elle l'aimait comme le premier jour ;
Et conservant son image chérie ,
Elle écarta tous les servans d'amour.
Mais libre enfin , celui qu'elle préfere ,
Du mont natal a revu les sommets .
PourGeneviève et pour Mainfroi son père ,
Il a juré de vivre désormais ;
Et sous l'abri du toit héréditaire ,
Près d'elle il veut se fixer à jamais .
Déjà naissait la brillante journée
Qui les devait unir par de saints noeuds.
A2
4 MERCURE DE FRANCE ,
Y
Faveur d'Amour et serment d'Hyménée ,
Du jeune Arthur allaient combler les voeux ;
Tout était prêt : mais que la destinée
Pour les mortels a des retours affreux !
Impatient du bonheur qui s'avance ,
Le chevalier monte un beau palefroi.
Il sort , guidé par la douce espérance
De voir bientôt la fille de Mainfroi :
Belle d'attraits autant que d'innocence ,
Elle accourait pour recevoir sa foi.
Vingt ménestrels à l'écharpe dorée ,
OGeneviève ! accompagnaient tes pas.
Près de ton père et d'un voile parée ,
Tu cachais mal ton modeste embarras .
Telle une rose , au doux zéphyr livrée ,
Semble rougir de ses jeunes appas .
Un ciel d'azur éclairait cette fête;
Le longdu gouffre ils allaient folâtrant.
Mais , ô douleur ! voici que la tempête
Auseindes jeux tout-à-coup les surprend;
Lafoudre gronde , et la troupe s'arrête
En un sentier , sur le bord du torrent.
Là , vainement la vierge épouvantée ,
Cherche un abri contre un ciel en courroux.
Des longs replis de sa robe agitée ,
Les aquilons entourent ses genoux ;
Etdans l'abîme elle roule emportée ,
Enappelant son père et son époux.
A ce spectacle , oh ! qui pourra redire
Etla douleur et l'effroi du vieillard ?
Du jeune amant qui peindra le délire
Ses noirs transports , son farouche regard ?
L'infortuné se roule , se déchire ,
,
Et veut en vain se frapper d'un poignard.
Plus calme enfin , dans son ame attendrie ,
Les longs regrets succèdent aux fureurs .
« Ma Geneviève , ah ! quand tu m'es ravie ,
> C'est bien raison que je verse des pleurs :
> J'ai , te perdant ,perdu plus que la vie ,
> Et la mort seule a pour moi des douceurs.
NOVEMBRE 1809. 5
Disant ces mots , plein d'un chagrin sauvage ,
Au fond des bois il court s'ensevelir.
Comme un beau lis abattu par l'orage ,
Dans la tristesse on le vit se flétrir ;
Et sur ces bords fondant un ermitage ,
Le pauvre Arthur y vint bientôt mourir.
Depuis ce jour , quand la lune s'élève
Comme une lampe au milieu d'un ciel pur ,
En gémissant , la voix de Geneviève
Monte du fond de cet abime obscur ;
L'heure s'écoule , enfin la nuit s'achève ,
Et cette voix appelle encore Arthur.
Mais si l'orage ébranle la montagne ,
Etdans la nuit semble éveiller les morts ;
Si le torrent , à travers la campagne ,
Se précipite et ravage ses bords ;
Aubruit des vents que l'éclair accompagne ,
Du chevalier l'ombre apparaît alors :
Elle apparaît près de ce gouffre humide ,
Sur un coursier éclatant de blancheur;
Et franchissant , dans sa course rapide ,
Ces noirs rochers , témoins de son malheur ,
Elle se plaint , maudit ce lieu perfide ,
Et par ses cris sème au loin la terreur.
S. EDMONT GERAUD .
ENIGME .
ARCHITECTE savant , géomètre profond ,
Lamaison que j'habite est toujours sans plafond.
Comme il m'importe fort qu'elle ne soit pas stable ,
Sans mortier , sans ciment , je bâtis sur le sable.
On me voit , sans compas , pour former mon manoir ,
Tracer une spirale en forme d'entonnoir.
Vigilant casanier , chasseur infatigable ,
Sentinelle attentif , ennemi redoutable ,
Malheur à l'imprudent qui rode vers mon bord !
Il ne saurait tarder à rencontrer la mort.
Averti de sa marche , à l'instant je l'assiége ;
Une grêle de traits le culbute en unpiége ,
Funeste souterrain dont je suis l'artisan.
6 MERCURE DE FRANCE ,
וי
:
1
C'est là que je le tue et que je bois son sang.
Puis saisissant le corps du misérable insecte ,
Je le lance au-dehors de peur qu'il ne m'infecte.
Mais l'âge , comme on sait , amène d'autres moeurs :
Quand on change d'état , on change aussi d'humeurs .
J'étais , par le passé , sauvage , atrabilaire ,
J'avais un air farouche , une ame sanguinaire ;
Quand aujourd'hui , semblable au papillon léger ,
On me voit dans les airs sans cesse voltiger ;
Et tout cela depuis qu'en la saison nouvelle ,
De mâle que j'étais je devins demoiselle .
J'offre enmon double nom , lecteur ,
Laprévoyance et la terreur.
LOGOGRIPHE.
$ ........
QUELQUE Vieux que soit mon menton ,
Jamais , lecteur , on ne le tond ;
Sept membres composent mon nom ;
Trois t'offrent l'abîme profond
Dont à peine on trouve le fond;
Quatre une espèce de bouton
Propre au fusil , propre au canon :
Quatre forment un double ton
Enmusique; et ce que , dit-on ,
Unpoëte souvent préfère à la raison.
CHARADE .
MON premier a la tête en l'air :
Monsecond le pieddans la mer ;
Mon tout est un outil de fer
1
S........
Quiplait aux amateurs et sur-tout enhiver. S ........
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE
insérés dans le dernier Numéro .
Le mot de l'Enigme du dernier Numéro est Antienne.
Celui du Logogriphe est Antiphonier.
Gelui de la Charade est Sou- rire .
NOVEMBRE 1809. 7
LITTÉRATURE ET BEAUX-ARTS.
Sur le nouveau Dictionnaire grec-français ( 1) , et sur
quelques autres livres nouveaux à l'usage des jeunes
étudians .
Il est fort à souhaiter que l'étude de la langue grecque
reprenne quelque faveur et quelque vie dans nos écoles
par l'effet de la nouvelle organisation que l'instruction publique
vient de recevoir , et l'ouvrage estimable que nous
annonçons pouvant réellement contribuer à rendre cette
étude plus facile à la fois et plus profitable aux jeunes gens
qui font leur cours d'humanités , on doit de la reconnaissance
à M. Planche , et pour le courage qu'il a eu d'entreprendre
un travail aussi pénible , et pour le succès avec
lequel il l'a exécuté. Le Dictionnaire grec-latin de Schrévélius
était jusqu'à présent le seul qu'on mît en Franceentre
les mains des écoliers , et pour peu qu'on se soit
occupé de ce genre d'études , on sait combien ce Dictionnaire
est incomplet , insuffisant , et même inexact dans bien
des cas . C'était donc servir utilement la cause des bonnes
lettres que de publier un Dictionnaire incomparablement
plus complet et plus étendu que celui dont on s'était servi
jusqu'alors. Mais nous ne balancerons point à regarder
comme un des plus grands mérites de ce lexíque celui de
donner la signification des mots grecs en français . En effet ,
outre qu'il est ainsi mieux approprié aux besoins des enfans
on des très-jeunes gens à qui on le destine , et dans
lesquels il était absurde de supposer une connaissance de
la langue latine assez étendue ou assez approfondie pour
croire que la traduction latine d'une expression grecque
ne fût pas souvent aussi inintelligible pour eux que le grec
(1 ) Dictionnaire grec-français , composé sur l'ouvrage intitulé :
Thesaurus linguæ græcæ de Henri-Etienne , où se trouvent tous les
mots des différens âges de la langue grecque , leur étymologie , leur
sens propre et figuré , et leurs diverses acceptions justifiées par des
exemples ; par J. Planche . Unvolume petit in-4º de 1500 pages .
1809.- A Paris , chez Lenormant , imprimeur-libraire , rue des
Prêtres-Saint-Germain-l'Auxerrois .-Prix, 16 fr. broché.
8 MERCURE DE FRANCE ;
lui-même , il est hors de doute que le moyen le plus efficace
qu'un Français puisse avoir pour exprimer la signification
d'un mot d'une langue quelconque , c'est sa propre langue,
sur-tout quand c'est à des Français qu'il veut faire
entendre sa pensée. Ily a sans doute un assez grand nombre
de mots et de tours de phrases grecs qui sont plus
analogues au génie particulier de la langue latine , et qui
par conséquent peuvent être exprimés avec plus d'exactitude
par les mots latins qui leur correspondent ; mais , en
général , les impressions que nous recevons des mots de
notre langue étant plus directes , plus immédiates , et par
conséquent plus vives , il est à la fois plus convenable et
plus naturel, de nous faire traduire d'abord les mots d'une
langue que nous ignorons dans ceux de la langue que nous
savons le mieux. De plus , sila propriété des termes est une
des qualités les plus précieuses du langage , soit lorsqu'on
parle , soit lorsqu'on écrit , qu'on se figure combien il est
difficile d'y atteindre quand on se sert d'une langue qui a
cessé d'être parlée depuis tant de siècles : aussi n'y a-t-il peutêtre
personne , parmi ceux qui s'appliquent à la lecture des
écrivains grecs , qui , en comparant le texte de ces auteurs
avec les traductions latines qu'en ont données de trèssavans
hommes , n'ait trouvé fort souvent le langage de
l'auteur original beaucoup plus clair que celui de son traducteur.
Enfin , dans le cas dont il s'agit ici , le mot français
, placé à côté du mot grec , met pour ainsi dire à nud
l'objet ou l'idée que celui-ci représente , tandis que le mot
latin ne les montre que voilés et comme enveloppés d'un
nuage plus ou moins épais , qui vous dérobe toujours une
partie des nuances les plus délicates ou des traits les plus
fins qui les caractérisent.
Les gens qui ont pour système ou pour habitude de se
déclarer contre toute innovation utile , contre toute amélioration
possible , ne manqueront pas peut-être de tourner
en objection contre le Dictionnaire grec-français les avantages
mêmes que nous venons d'y faire remarquer ; cette
facilité , disent-ils , qu'on cherche à introduire par tous les
moyens possibles dans l'étude des sciences est précisément
ce qui nuit à leurs véritables progrès . L'un des plus savans
hommes du dix-septième siècle , Huet , évêque d'Avranches
, regardait les grammaires , les dictionnaires et les
commentaires qui s'étaient déjà fort multipliés de son
tems , comme une des causes de la décadence des lettres ,
et J. J. Rousseau lui-même aurait désiré qu'au lieu de
1
NOVEMBRE 1809. 9
s'appliquer à chercher des méthodes faciles pour l'enseignement
de tous les arts et de toutes les sciences , on eût
trouvé , au contraire , un moyen de les apprendre difficilement.
Mais d'abord l'objection de Huet n'est nullement
fondée : ce qu'il appelait la décadence des lettres n'était
que la décadence de l'érudition , puisque jamais la littérature
, proprement dite , ne fut aussi florissante qu'elle l'a
été à cette époque ; et cela même était dû à la facilité plus
grande que des hommes de génie tels que Racine , Boileau ,
Fénélon , etc. avaient trouvée à lire les grands modèles de
l'éloquence et de la poésie antiques , et à se pénétrer de
leurs beautés . Je dirai plus , l'érudition même , quoiqu'elle
fût moins généralement recherchée et répandue qu'elle ne
l'avait été dans le siècle précédent , n'était certainement
point alors dans un état de décadence , puisque Huet luimême
, Ménage , et beaucoup d'autres érudits de ce temslà
devaient précisément aux travaux de ceux qui les avaient
devancés dans la même carrière , l'avantage d'avoir porté
une lumière plus abondante dans les matières de critique
et d'antiquité dont ils s'occupèrent .
Quant à l'objection de J. J. Rousseau , c'est faute d'avoir
compris la pensée de ce philosophe qu'on s'en. autorise
pour rejeter les améliorations que des hommes judicieux
et réellement instruits pourraient introduire dans les procédés
de l'enseignement ; car il est bien évident que cet
éloquent écrivain n'a jamais prétendu s'élever que contre
ces méthodes soi-disant faciles , qui ne s'adressant qu'à la
mémoire , sans cultiver le jugement ou la raison , ne sont
propres qu'à faire des discoureurs présomptueux , incapablesdetirer
aucun service réel de leur prétendu savoir.
M. Planche a pris pour base de son travail le grand ouvrage
intitulé : Trésor de la langue grecque , fruit des
travaux de toute la vie de cet Henri Etienne qui parut , au
milieu des érudits du seizième siècle , comme l'Hercule de
l'érudition grecque et latine , qui avait lu et collationné sur
les meilleurs manuscrits et sur les meilleures éditions de
son tems tous les grands écrivains de ces deux langues , et
qui lui-même en donna (du moins des auteurs grecs ) des
éditions plus correctes que toutes celles qu'on avait avant
lui ; en sorte que les plus habiles critiques des âges postérieurs
n'ont pas cru pouvoir se dispenser de les consulter
avec le plus grand soin pour donner plus de perfection aux
éditions nouvelles qu'ils ont entrepris de publier. Assurément
M. Planche ne pouvait pas suivre un meilleur guide :
10 MERCURE DE FRANCE,
1
mais nous regrettons qu'il n'ait pas cherché à tirer parti ,
sur-tout pour la partie étymologique et grammaticale , des
nombreuses et précieuses observations que l'on doit aux
travaux d'un grand nombre d'habiles hellénistes , qui daus
tout le cours du siècle qui vient de finir , et jusqu'à nos
jours, se sont distingués , en Allemagne , en Hollande , en
Angleterre et en France , par la justesse et la sagacité des
vues qu'ils ont portées dans la critique et l'interprétation
des auteurs grecs . Il paraît n'avoir eu connaissance de
l'excellent lexique grec-allemand de M. Schneider (2) que
lorsque son travail était déjà assez avancé , et c'est encore
une circonstance malheureuse , parce qu'il aurait pu y
puiser un grand nombre d'exemples des locutions les plus
importantes à faire remarquer , et beaucoup de citations
exactes et précises , au lieu que toutes celles qu'il rapporte ,
telles qu'il les a trouvées dans le Dictionnaire de Henri
Etienne, qui n'indiquait que le nom de l'écrivain d'où il les
tirait , sont le plus souvent impossibles à retrouver; ce qui
est un inconvénient réel .
On ne saurait trop recommander à ceux qui écrivent
sur quelque point de critique de grammaire oud'érudition
cette exactitude de détail dans les citations , à laquelle les
savans des différens pays de l'Europe se montrent depuis
long- tems très-fidèles . Ce procédé , en offrant aux lecteurs
la facilité de vérifier par eux-mêmes les passages allégués ,
devient pour les moins exercés une source abondante d'instruction
, et met les plus habiles à portée de redresser les
erreurs qui ont pu échapper à l'auteur. Or , ce résultat ne
peut avoir pour lui rien de pénible et d'affligeant , s'il a un
amour sincère de la vérité et un vrai zèle pour la science.
L'ouvrage de M. Planche , tel qu'il est , mérite beaucoup
d'éloges , et doit être d'une extrême utilité pour tous ceux
qui entreprendront d'apprendre cette belle langue grecque ;
il aura sans doute plus d'une édition , pour peu que les
études reprennent parmi nous l'éclat et l'activité auxquelles
elles semblent être appelées par les nouvelles institutions .
Nous déclarerons donc ici ,avec franchise , ce que nous
aurions désiré de trouver dans ce nouveau Dictionnaire ;
(2) On trouvera sur ce lexique une notice fort intéressante dans
le Répertoire de littérature ancienne de M. Schell , libraire , à
Paris ; ouvrage aussi curieux qu'instructif , et qui fait honneur aux
talens et aux connaissances de son auteur.
1
NOVEMBRE 1809 . 11
non pas sans doute pour reprocher à l'auteur des omissions
ou des erreurs presque inévitables dans la première édition
d'un travail aussi étendu , mais plutôt pour lui prouver
l'intérêt que ce travail nous inspire , et lui faire connaître
quels seraient , suivant nous , les moyens de lui donner
plus de perfection , et par conséquent plus d'utilité .
D'abord , indépendamment de l'exactitude des citations
qui s'y fait regretter , il nous semble que la partie étymologique
n'y a pas été traitée avec tout le soin qu'on pouvait
ymettre , sur-tout dans ce qui regarde la classe nombreuse
des mots invariables , tels que les adverbes , les prépositions
, les conjonctions . Ensuite , l'auteur aurait pu ,
dans beaucoup de mots , s'attacher à déterminer avec plus
de soin la signification la plus générale et la plus étendue ,
ce qui lui aurait fourni le moyen de faire mieux sentir
P'analogie qui existe presque toujours entre le sens propre
et primitif des mots, et leurs divers sens figurés . D'un
autre côté , il aurait peut-être été possible , dans plusieurs
éndroits , d'énoncer quelques principes simples et féconds
de syntaxe , qui , par l'immensité des applications qu'ils
peuvent recevoir , auraient singulièrement servi à répandre
la lumière sur un grand nombre de locutions plus ou moins
obscures ou difficiles , à l'aide de quelques renvois aux
endroits où ces principes auraient été exposés . Enfin , on
remarque entre les diverses parties de ce lexique une sorte
de disparate qu'il sera facile et avantageux de faire disparaitre
dans une édition subséquente .
Les articles d'une partie de la lettre Sigma sont traités
avec une exactitude de détail , une abondance et un
choix d'exemples qu'on n'avait point observés jusque-là ,
et , au contraire , on remarque un peu moins de soins et de
profondeur de doctrine dans les dernières lettres , qu'il n'y
en a dans tout le reste du dictionnaire. Nous savons que
l'auteur de cette partie de la lettre Sigma , dont nous venons
de parler , est M. Chardon La Rochette , qui s'était chargé
de revoir la totalité de l'ouvrage : les soins d'un homme
aussi profondément versé dans la littérature grecque , et
que l'on peut justement placer parmi les hellénistes les plus
distingués de l'Europe , sont une garantie suffisante de la
correction et de l'exactitude qui sont si nécessaires dans les
livres de ce genre. Nous nous empressons d'autant plus
volontiers de rendre justice au travail de ce savant , que
nous sommes assurés que si M. Planche s'est refusé cette
12 MERCURE DE FRANCE ;
satisfaction , c'est parce que la modestie de son collaborateur
lui en avait imposé le devoir (3) .
Ajoutons à ces observations sur un utile et intéressant
ouvrage destiné aux études de la jeunesse , quelques réflexions
sur d'autres livres qui paraissent avoir la même
destination , mais qui n'exigent pas un examen aussi étendu ,
ni une attention aussi sérieuse , puisque ce ne son que des
réimpressions d'ouvrages depuis long-tems ensevelis dans
l'oubli , et qui peut-être ne méritaient pas d'en être tirés .
En effet , ce sont d'étranges modèles à offrir à la jeunesse
que les discours latins et les plaidoyers français d'un
P. du Baudory (4) , qui dans une harangue solennelle ,
où il entreprend de faire connaître les avantages dont les
provinces sont redevables à Paris , et réciproquement tout
ce que Paris doit aux provinces , fait entrer en ligne de
compte , sous ce dernier article , les chapons du Mans , les
pruneaux de Tours , les vins de Bourgogne et de Bordeaux
, etc.; qui , pour donner à ses auditeurs une juste
idée de la variété des esprits et de la supériorité des talens
qu'on trouve réunis dans la capitale de la France , s'exprime
à-peu-près ainsi : "Voulez-vous des esprits doux et
polis, plutôt coulant à la manière d'un fleuve qu'étincelant
à la manière de la foudre ; plus propres à cueillir des fleurs
qu'à arracher des ronces , représentant autant par leur
trempe naturelle que par la situation des lieux tout l'agrément
et la fertilitédesjjaardins , enunmot, de vrais esprits
tourangeaux ? Paris vous en offre de tels , etc...... En
voulez-vous de modérés sans lenteur , de doux sans insipidité
, de solides sans rudesse , nés parmi les agneaux et
imbus de toute la candeur des agneaux , en un mot des
esprits berrichons ? vous en trouverez encore à Paris de
cette espèce , etc. (5) . Je fais grâce au lecteur de la des-
(3) On lira , avec autant de plaisir que d'utilité , d'excellentes remarques
sur l'ouvrage dont nous venons de parler, dans le Journalde
l'Empire ( N° du 20 juin 1809). Elles sont d'un savant très-versé dans
ees matières .
(4) OEuvres diverses du P. du Baudory , nouvelle édition , revue ,
corrigée et augmentée . Un vol. in-12. ( 1809. ) AParis , chez Aug.
Delalain , rue des Mathurins , nº 5 .
(5) Vis ingenia suavia ac perpolita , Auentia magis quàm fulminantia,
decerpendis floribus quàm vepribus evellendis aptiora , hora
NOVEMBRE 1809 . 13
cription des esprits bretons , normands et gascons , travaillés
dans un style non moins piquant et non moins
ingénieux ; il est assez évident que de pareilles inepties ,
pour être débitées en latin , et exprimées dans un style
plein de recherche et d'affectation , n'en sont pas moins
ridicules .
,
On pourrait croire qu'au moins les discours français du P.
duBaudory seraient plus exempts de ces taches honteuses ;
mais c'est là , au contraire , qu'elles sont multipliées à un
degré dont on ne saurait se faire une idée. Le plaidoyer
sur le mérite des différentes sortes de services militaires
dans lequel l'officier de cavalerie , celui d'infanterie , l'officier
de génie , d'artillerie , et celui de troupes légères ,
parlent chacun en faveur de leur arme pour lui faire donner
la prééminence , est véritablement un chef d'oeuvre de
déraison et d'impertinence à quoi je ne connais rien de
comparable. Ici c'est l'officier du génie qui compare les
discours des deux concurrens qui ont parlé avant lui , « à
deux bastions vides et malflanqués , à deux bastions appuyés
sur le sable , et qui ne laissent à ses rivaux d'autre
espérance que celle d'une prompte capitulation : la place
qu'ils osent me disputer , ajoute-t-il , à bien la mine de
suivre la destinée de ces placesflamandes et hollandaises
qu'on assiège en abrégé, et qu'on prend à la volée.n
Ailleurs l'officier d'artillerie s'exprime ainsi : " Son coup
(du boulet de canon ) est plus rapide que sa voix ; l'un a
déjà emporté la tête , quand l'autre vientfrapper l'oreille ...
Chacune des pièces qui composent la batterie fait sa partie
avecun concert admirable; si nos canons paraissent reculer,
ce n'est que pour mieux frapper. Tous nos boulets marchent
d'un pas égal ; ils vont à l'ennemi fiérement et sans
marchander , et l'on peut bien cautionner qu'il n'en restera
pas un seul en arrière. Voilà pourtant l'écrivain dont les
libraires-éditeurs nous disent : " Le plaidoyer était la grande
partie du P. du Baudory .... Il répand à pleines mains les
fleurs de l'éloquence , les beautés du style et les grâces de
ladiction . » Il està craindre cependant, malgré la prévention
tensem amænitatem ac feracitatem , non indole minùs quàm locorum
situ referentia , verbo dicam , Turonensia ? Suppeditabunt ejus modi
Parisii..... Vis temperata sine tarditate , dulcia sine insulsitate ,
solida sine asperitate , inter oves nata et ovino candore imbuta , verbo
dicam,Biturioensia? sufficiet ejus modi Lutetia,
14 MERCURE DE FRANCE ,
favorable de ces messieurs , qu'on ne leur sache pas beau
coup de gré de la peine qu'ils se sont donnés pour exhumer
ces misérables productions , que le public s'obstinera probablement
à regarder comme non avenues , et avec beaucoup
de raison , à notre avis .
Peut- être la réimpression du livre intitulé : Muse Rhetorices
(6) , ne fera-t-elle pas beaucoup plus fortune.
L'éditeur en a pensé autrement , comme on peut bien
croire ; il s'est imaginé qu'un recueil de vers latins , composés
autrefois par des écoliers de rhétorique , sur des sujets
dont leurs professeurs leur donnaient toutes les idées principales
, et que ces professeurs corrigeaient ensuite avec
plus ou moins de soin , pourrait offrir aux jeunes gens
qui étudient aujourd'hui la poésie latine , autant d'intérêt
que d'utilité . Il faut espérer que les hommes éclairés
qui dirigent maintenant l'éducation publique , en considérant
combien est déjà court le tems qué les jeunes gens
peuvent consacrer à l'étude des grands modèles de la latinité
, conseilleront à leurs élèves d'étudier l'art des vers
latins dans Virgile , dans Ovide , Horace , et même dans
Lucain , Stace et Claudien , plutôt que dans le recueil dont
nous parlons ; qu'ils les inviteront à apprendre le secret de
la prose latine dans les admirables ouvrages de Cicéron ,
de Tite-Live , de Quintilien , etc. , plutôt que dans le
recueil des harangues latines des PP. de la société de
Jésus , dont le même éditeur nous menace encore.
En effet , un livre ne peut être recommandable que par
le mérite du style , ou par celui des idéés et des pensées
qu'il renferme . Or, on sait assez , sans que nous le disions ,
ce que peut être le style de l'écolier de rhétorique qui
réussit le mieux à faire des vers latins. Ce n'est la plupart
du tems qu'un centon d'expressions prises çà et là dans les
poëtes qu'il a lus ou appris par coeur , et qu'il applique le
moins mal qu'il peut au sujet qu'on lui propose de traiter.
Or , veut-on savoir ce que sont ces sujets dans le recueil
dont nous parlons ? des fictions absurdes , bizarres , ou
horriblement dégoûtantes . C'est l'Origine du jeu de ballon ,
dujeu d'Oie, celle du Manchon , de la Cadenette, du Noeud
(6) Musas Rhetorices , seu carminum libros quinque à selectis olim
rhetorices alumnis elaboratos , typis denuò mandavit et recognovitJ.A.
Amar , è præpositis bibliothecæ Mazarineæ , etc. Un vol. in-12.
(1809. ) Parisiis , ap . Aug. Delalain , via Mathurinensium , nº5.
NOVEMBRE 1809. 15
d'épée et du Noeud d'épaule. Dans la première pièce , par
exemple , l'Origine du volant , on suppose qu'un des
amours appelésjeux, mais né d'un père inortel, et mortel
lui-même , s'est glissé parmi les nymphes de Diane pour
en blesser quelqu'une de ses traits ; il est découvert , on
l'arrête , on lui donne des coups de poind , des soufflets ,
on lui pince le nez , on lui arrache les cheveux (7) ; les
nymphes se font un jeu de se le renvoyer les unes aux
antres , tant et si bien que le pauvre enfant meurt sur la
place , et n'a plus (je ne sais trop comment ) que la peau
et les os (8). Alors une des nymphes imagine de planter
sur un morceau de liége les plumes qu'on a arrachées de
ses ailes , et fabrique ainsi un volant. Il manque pourtant
encore des raquettes , et les nymphes n'imaginent rien de
mieux que de couper en lanières la peau du petit garçon
et de la tordre en manière de cordes à boyau (9) .
La pièce suivante , intitulée l'Origine de la Paume ,
contient des détails encore plus dégoûtans . Oreste , après
avoir égorgé sa mère , met le cadavre dans un sac pour le
traîner à la rivière , et le sac est métamorphosé en balle de
paume ( 10). Oreste est d'abord effrayé de ce prodige ,
mais Pylade parvient à dissiper son effroi , et fait avec lui
plusieurs parties de paume , ce qui lui rend insensiblement
(7) ........ Humeros pars tundit vindice pugno ,
Parsmalas colaphis tundit ; trahit altera nasum;
Altera dilaniat crines ......
(8) ...... Jam pellis et ossa supersunt ,
Prætereaque nihil ......
(9) Reticulo deerant nervi quos dextera solers
Artificis medio solet intertexere ligno ;
- Præbuit hunc usum pellis dissecta puelli ,
Tortaque seu nerous ......
(10) At simul efflavit sub nato vindice mater
Infelicem animam , atque unum sunt omnia vulnus ,
Tristes relliquias consuto involvere sacco
Membraqueferre parat vicinum adflumen Orestes ,
Eluat ut puris maternum dedecus undis :
Cum subitò exoritur tetrum ac mirabile monstrum ;
Membra Clytemnestræ , quâ durior altera conjux
Nonfuit , in duri paulatim abièrefiguram
Glomeris insuti villoso in tegmine lanæ.
16 MERCURE DE FRANCE ,
la tranquillité que ses remords lui avaient ôtée. Ce jeu s'est
appelé en latin pila , parce que Clytemnestre , en tombant
sous les coups d'Oreste , que secondait son ami Pylade ,
s'était écriée , Heu ! Pylade , Pylade ( 11 ). Je passe sous
silence une foule de détails atroces et révoltans dont cette
belle composition est enrichie. Ailleurs on invite les poëtes
rhétoriciens à chanter la sainte colère du prophète Elysée
qui fait dévorer par les ours quarante-deux petits enfans
mal élevés , qui l'avaient appelé chauve , etc. , etc. De
bonne foi , est-ce sur de pareilles idées , sur de pareils
tableaux qu'il convient d'arrêter l'imagination des jeunes
gens , et ne voilà-t-il pas un beau moyen de leur former ,
comme on dit, l'esprit et le coeur ? Il faut que la magie des
mots latins , que le charme des dactyles et des spondées
ayent terriblement fasciné l'esprit de l'éditeur , pour qu'il
ne pût envisager sans douleur la perte de chefs -d'oeuvre
commeceux dont nous venons de donner une idée , et qu'il -
appelle pourtant des sujets d'une littérature élégante ( 12) .
Ne craignons pas de le dire , les libraires qui se livrent
avec tant d'ardeur et d'activité à ces réimpressions , sont
ou fort mal avisés ou fort mal conseillés ; ils pourraient
assurément faire un meilleur emploi de leur travail et de
leurs fonds . A quoi bon , par exemple , nous redonner le
petit livre du P. Jouvency , intitulé : Ratio discendi et
docendi ( Manière d'apprendre et d'enseigner) ? N'avonsnous
pas sur cette matière le traité du sage et respectable
Rollin, incomparablement plus étendu , plus instructif,
mieux écrit et mieux pensé que le livre du P. Jouvency?
A quoi bon donner une nouvelle édition des Délices de la
langue latine , ouvrage qui contient presque autant d'erreurs
que de mots , et dont le style est aussi barbare que
les idées en sont absurdes (13) ? Que prétend-on faire
(11) Et quoniam expirans clamaverat illa gemendo ,
Heu ! Pylade , Pylade ! Pila nomine dicta latino est.
(12) Jamdudum dolebamus , dit-il dans l'avis au lecteur , quòd
perirent multa politioris litteraturæ argumenta , quæ proponi solebant
adolescentibus in Ludovicoeo institutis gymnasio .
(13) Voici les deux premières règles du paragraphe Ier. « Ilya ,
> dit l'auteur , des cas plus élégans que d'autres . Ce sont rº l'accu-
> satifqui estmeilleur que l'ablatif, où il y a espace de lieu et de tems.
> 2º . Le substantif du superlatif est mieux d'être au génitif , qu'au
> cas du superlatif. » Un livre est jugé sans retour lorsque dès la
première page on y trouve de telles inepties.
avec
NOVEMBRE 1809. 17
1
avec tous ces livres de Jésuites qu'on se propose
de la
de tref
poudre des bibliothèques pour en inondernos IvoegDE LA SER
et nos pensionnats ? Sans doute les Jésuites ont obresan
autrefois des succès réels dans l'instruction de lajeune ,
mais on n'ignore pas que pour cet objet ils valaient beaucoup
mieux que leurs livres ; à l'époque même oils 5.
de Port-Royal étaient de beaucoup supérieurs à ceux de
étaient le plus florissans, les ouvrages publiés par les savane cen
leurs adversaires , et depuis lors notre littérature s'est enrichie
d'une foule de traités sur toutes les parties de l'instruction
, sur toutes les branches des connaissances humaines
, qui peuvent nous dispenser de recourir à ces
sources qui ne sont ni très abondantes , ni très-pures . Pour
ce qui regarde l'étude des langueess grecque etlatine enparticulier
, nous pourrions tirer de grands avantages de la
connaissance des livres publiés depuis trente ou quarante
ans chez ceux de nos voisins qui cultivent cette partie de la
littérature avec le plus de succès ; et c'est , à ce qu'il me
semble , vers ce but que doivent se diriger les travaux et
les efforts de ceux qui aspirent parmi nous à rendre de
véritables services à l'instruction publique. THUROT.
DE L'ETAT SAUVAGE CONSIDÉRÉ COMME LE DERNIER DEGRÉ
DE DÉGÉNÉRATION DE L'ESPÈCE HUMAINE , avec un aperçu
des principales causes de cette dégénération et des
moyens de s'en garantir ; par J. DAN.... DEL... (des
Pyrénées ) .- Un vol. in-8 °. - Prix , 5 fr . , et 6 fr .
25 c. franc de port. -A Paris , chez l'Auteur , rue
des Mauvaises-Paroles , n ° 5 .
LES hommes se sont-ils élevés de l'état sauvage à la
civilisation , ou sont- ils retombés de la civilisation à
la vie sauvage ? Telle est la question que M. Dan ....
Del .... ( des Pyrénées ) se propose d'examiner. Mais
comme il est du devoir de tout écrivain qui traite un
sujet important de dissiper les préventions qui pour
raient s'élever contre lui , M. Dan ... Del ... ( des Pyrénées
) commence par s'expliquer sur un point qu'il
regarde comme d'une haute considération . Il a le malheur
de loger dans la rue des Mauvaises-Paroles . Or ,
des esprits malins en conclueraient peut-être que la parole
B
1
18 MERCURE DE FRANCE ,
étant l'image de la pensée , un ouvrage composé dans la
rue des Mauvaises -Paroles pourrait se ressentir du vice de
sa naissance , et ne contenir que fort peu de bonnes
pensées . Mais M. Dan ... Del... répond que le nom
des rues ne fait rien à l'affaire , que la rue des Mauvaises-
Paroles n'est pas plus préjudiciable à l'esprit , à la sagesse
, à l'urbanité , que la rue de Richelieu ou de Bonne-
Nouvelic. On a vu des avocats qui logeaient dans le culde-
sac Saint-Babille , et qui n'en étaient ni moins retenus
ni moins discrets . Ceux qui connaissent la rue des Mauvaises-
Paroles savent , dit l'auteur , « qu'elle est bordée
>> de beaux édifices , située dans un des meilleurs quar-
>> tiers de Paris , où tout annonce la décence et la tran
>> quillité . Si des tems barbares ont laissé à tel ou tel
>> endroits des souvenirs ridicules ou infamans , il ne
>> s'ensuit pas de là qu'ils doivent y rester toujours .
>>>L'ordre n'est plus le désordre , ni un beau jour un
>>>mauvais jour. »
..
Le devoir du critique n'est pas de rechercher dans
quelle rue un écrivain médite , conçoit , publie ses
idées ; mais d'examiner si ses conceptions , ses méditations
, ses idées , sont dignes des suffrages du public .
Sous ce rapport , M. Dan ... Del . se flatte que son
livre ne sera point indigne de quelque attention ; car ,
suivant lui , la question qu'il traite ne saurait être indifférente
à personne , puisqu'il s'agit de la dignité de
notre origine et de nos titres de naissance . Jusqu'à ce
jour on avait cru que l'esprit humain était susceptible
d'accroissement et de perfectibilité ; que sa marche était
lente et progressive ; que les premières sociétés avaient
commencé par l'ignorance , la misère et la grossièreté ;
que le besoin , le tems et la faculté de combiner des
idées avaient formé , après une longue suite d'efforfs et
d'années , ces grandes nations dont la sagesse et les
lumières ont étonné tous les siècles . Cette doctrine
semble d'accord avec les faits . Si nous reportons nos
regards vers l'antiquité la plus reculée , nous trouvons
partout les traces de la vie sauvage et barbare. La civilisation
est l'ouvrage des hommes de génie. Il n'est pas
un peuple qui ne conserve le souvenir de ses premiers
NOVEMBRE 1809 . 19
législateurs . La Grèce a ses Cécrops , ses Cadmus et ses
Thésée ; l'Italie ses Saturne et ses Janus ; Rome ses
Romulus et ses Numa. La Chine s'enorgueillit de son
Confucius ; le Nil vante ses Egyptus et ses Osiris ; le
Gange son Zoroastre ; la Syrie son Bélus . La Gaule dut
aux Romains ses premiers progrès dans les arts ; des
huttes de chaume occupaient jadis les lieux où s'élèvenţ
aujourd'hui les magnifiques palais de notre brillante capitale
. L'Amérique était sauvage quand le génie de Christophe
Colomb découvrit ses vastes contrées . L'Afrique ,
l'Asie , la Nouvelle - Hollande , l'Europe elle-même ,
comptent encore une foule de peuples réduits à la vię
sauvage. Laissez agir le tems , les circonstances et quelques
esprits supérieurs qui s'élèvent de tems en tems audessus
de leur siècle , et vous verrez la civilisation naître
au sein des hordes les plus barbares . Tout annonce done
que le premier état de l'homme est la pauvreté et l'ignorance.
Mais cette doctrine est loin de convenirà l'auteur de
l'Etat sauvage considéré comme le dernier degré de dégé
nération de l'espèce humaine . Il la trouve fausse , dangereuse
, mal sonnante , attentatoire àla dignité de l'homme
et à la majesté de Dieu , tendant enfin à établir le matérialisme
.
Etpour réfuter , enpassant, ladoctrine du matérialisme ,
il établit des principes qu'il regarde comme positifs et
incontestables . Si la matière , dit-il , était le principe de
l'esprit , plus il y aurait de matière, plus ilyauraitd'esprit,
Plus unhomme serait grand , gros , épais et lourd , plus il
serait fin , délié , ingénieux. L'homme qui pèserait trois
cents livres aurait trois fois plus de génie , de pénétration
et de talent que celui qui ne pèserait que cent livres .
Un Patagon de sept pieds de haut aurait trois septièmes
d'intelligence de plus qu'un Lapon dequatre pieds . Or cette
proportion , loin d'être admise dans la nature , est au
contraire démentie tous les jours par l'expérience. David
était un très-petit homme , et n'en eut pas moins la
gloire de terrasser le géant Goliath ; Alexandre , qui fit
la conquête des Indes et de la Perse , avait à peine cinq
pieds un pouce. Esope , à qui nous devons tant d'apologues
ingénieux , était laid, chétif et contrefait. Un
B2
20 MERCURE DE FRANCE ;
célèbre poëte d'Athènes était si léger. , qu'il ne pouvait
sortir les jours d'orage sans mettre des pierres dans ses
poches de peur que le vent ne l'enlevât. Combien n'at-
on pas vu d'hommes rares et supérieurs développer
l'ame la plus élevée dans un corps faible et délicat ! De
combien de héros ne pourrait-on pas dire comme des
abeilles !
Ingentes animos augusto in pectore versant .
Ce n'est donc pas la matière qui donne l'esprit , car le
plus grand des Patagons ne serait pas en état de faire
une charade ou un acrostiche ; mais , puisque l'homme
est doué d'intelligence , d'esprit et de génie , il est done
évident que ce n'est pas de la matière qu'il est sorti .
Après avoir ainsi accablé du poids de ses argumens
les philosophes matérialistes , M. Dan ... Del ... entreprend
de réfuter ceux qui soutiennent que le premier
état de la société est la vie sauvage ; et c'est ici qu'il
déploie toute la puissance et la force de sa logique .
L'homme , dit- il , n'a pu se créer lui-même ; il ne peut
être éternel comme Dieu , puisqu'il n'est pas nécessaire
comme lui. Il a donc reçu l'existence des mains d'un
Être suprême , infiniment sage , généreux et intelligent .
Or , un être parfait n'a pu produire que des ouvrages
parfaits comme lui . Il n'a pu créer l'homme sans le créer
àson image. Comment concevoir maintenant que l'image
de Dieu ait été , dans son origine , laide , ignare et dégradée
comme un Caffre ou un Hottentot ? N'est- il pas
plus raisonnable de croire que les oeuvres de Dieu ont
dû répondre à sa grandeur , et qu'ainsi Adam et Eve
étaient le couple le plus beau , le plus spirituel , le plus
savant et le plus poli qui ait jamais existé ? Ces idées
s'accordent parfaitement avec les traditions . Il n'est pas
un seul peuple qui n'ait gardé le souvenir d'un âge d'or ,
qui ne parle avec intérêt de ces tems heureux où tous
les hommes étaient sages , bien faits , éclairés et courtois
. Si ces tems heureux ne sont plus , c'est que nos
passions et nos vices ont altéré la pureté de nos qualités
primitives : c'est qu'il s'est élevé des hommes qui ont
corrompu les voies des autres hommes , qui ont déna-
:
NOVEMBRE 1809 . 21
turé leur heureuse condition , substitué la folie à la
sagesse , et la barbarie à la civilité .
Mais quelques efforts qu'ils aient faits , jamais la civilisation
n'a péri en entier ; elle s'est conservée comme
un dépôt précieux chez un peuple privilégié : et ce peuple
(qui le croirait ? ) c'est le peuple juif. Avant le déluge
on voit les descendans d'Adam s'occuper de l'étude des
beaux-arts ; les uns bâtissent des villes magnifiques , les
autres tirent les métaux des entrailles de la terre et le
façonnent en mille instrumens différens ; ceux-ci cultivent
la musique; ceux-là la sculpture et la peinture . Les
eaux du déluge même respectent les restes précieux de
la politesse . Sem la transmet à sa race ; Abraham en
hérite avec une rare libéralité . Ce patriarche possède en
outre l'astronomie, la géographie , l'histoire, la grammaire ,
la poésie , etc. nulle science ne lui est étrangère . Moïse
est seul plus savant que toutes les Académies de l'univers
; David et Salomon lui succèdent dans le grade de
docteurs ; les prophètes juifs , les grands prêtres ne sont
ni moins instruits , ni moins civilisés ; enfin jusqu'à l'ère
vulgaire la civilité se transmet sans interruption d'âge
en âge , de siècle en siècle .
Que faisaient alors les autres peuples ? M. Dan ... Del ...
convient qu'ils n'étaient pas aussi bien partagés que les
Juifs ; que loin d'avoir conservé les élémens de la civilisation
, la plupart d'entr'eux étaient tombés dans la
barbarie ; qu'ils méconnaissaient les lois de la raison et
les règles de la vertu ; qu'ils avaient perdu une partie de
leur esprit , parce qu'ils avaient voulu en avoir trop ;
qu'au lieu d'être sages et réservés , ils étaient devenus
légers , frivoles , inconsidérés , et qu'enfin les travers des
petits-maîtres les avaient perdus .
Peu de lecteurs s'attendraient peut-être à trouver les
petits-maîtres dans cette affaire , mais M. Dan... Del ...
leur fait leur procès d'une manière si péremptoire , qu'il
faut bien bon gré mal gré prendre parti contre eux . Tout
le monde sait que les Juifs donnaient aux nations étrangères
et profanes le nom de Gentils . Or , ce nom renferme
évidemment un sens mystérieux , un motif secret ,
une intention profonde. Un homme gentil, dit M. Dan ...
22 MERCURE DE FRANCE ,
Del... , est celui qui se donne des airs recherchés et élégans
, qui veut paraître plus aimable , plus joli que les
autres ; qui affecte de briller dans les salons , qui court
après les saillies , les bons mots , les épigrammes , les
calembourgs . C'est le petit-maître , c'est l'homme gentil ,
qui a produit la classe des gentilshommes ; et c'est l'institution
de la gentilhomanie qui a produit chez nous la
dégénération et la barbarie. M. Dan ... Del... prouve sa
thèse par trois raisons . La première , c'est qu'il est démontré
que les gentilshommes se glorifiaient autrefois
de leur ignorance , et qu'on possède encore un grand
nombre d'actes terminés par cette formule : Lequel a
déclaré ne savoir signer , attendu sa qualité de gentilhomme
. La seconde , c'est que les gentilshommes ont
constamment affecté de se rapprocher des bipèdes , des
quadrupèdes et des reptiles les plus cruels , en les prenant
pour emblèmes dans leurs armoiries ; en se désignant
hautement sous les symboles de tigres , de lions ,
de léopards , de dragons et de serpens ; ce qui voulait
dire , ajoute l'auteur , crains-moi comme un tigre ,
comme un lion , comme un ours , etc. La troisième
preuve , c'est que Moïse a dit en parlant des Gentils :
<<Leur repos et leur abondance les ont aveuglés , ils
» sont devenus les ennemis de Dieu par les abominations
» qu'ils ont commises et par leurs actions honteuses . >>>
David a parlé comme Moïse , et les prophètes comme
David; de sorte que si la religion chrétienne ne fût
survenue pour rappeler tous les Gentils dans le sein de
l'Eglise , il est à présumer qu'ils se seraient tous corrompus
de plus en plus , et que nous serions tombés
dans le dernier excès de la barbarie. Mais on objecte à
M. Dan ... Del ... que les sauvages de l'Amérique ne connaissaient
ni les petits-maîtres , ni les gentilshommes ;
qu'on n'a trouvé ni diplômes , ni écussons , ni armoiries
chez les peuplades de la grande mer des Indes , de la
Nouvelle-Hollande , de la Nouvelle- Zélande , et de toutes
les terres nouvelles qu'ont découvertes nos hardis navigateurs
. M. Dan... Del... répond que , s'il n'y a plus
de gentils-hommes dans ces contrées , il y en a eu autrefois
; que l'Atlantide ayant été submergée par un
NOVEMBRE 1809 . 23
P
affreux tremblement de terre , quelques gentilshommes
se sont malheureusement sauvés du naufrage , et ont
porté leurs ridicules et leurs vices dans ces pays éloignés ;
qu'enfin , il n'est pas une nation qui n'ait ses hommes du
jour , ses merveilleux ses petits -maîtres , et que cela
suffit pour conduire les hommes à la plus triste dégénération
.
,
Je ne suivrai pas M. Dan ... Del... dans les dévelop
pemens de ses autres idées ; on sent bien qu'il n'a pu
concevoir le plan de son ouvvrraaggee sans se proposer de
combattre J.-J. Rousseau . Aussi a-t- il consacré quelques
chapitres à cet objet . Il en a consacré d'autres à montrer
l'excellence des sciences morales et la futilité des sciences
physiques , à combattre le système solaire et les théories
de Copernic et de Newton. Ses argumens ne sont ni
moins justes , ni moins profonds , ni moins péremptoires
que ceux que nous venons de rapporter . M. Dan ... Del ...
paraît avoir étudié avec beaucoup de soin les proverbes
de Salomon et les psaumes de David ; il s'appuie souvent
de leur autorité ; l'in exitu et le magnificat lui fournissent
des argumens nombreux et des citations trèséloquentes
. Ces autorités sont fort respectables , et
l'usage judicieux qu'en fait M. Dan... Del... prouve
que s'il a le malheur de loger dans la rue des Mauvaises-
Paroles , il connaît au moins les sources précieuses qui
produisent les bonnes . SALGUES .
OEUVRES COMPLÈTES DE M. PALISSOT ; nouvelle édition ,
revue , corrigée et augmentée. Six volumes in-8°.
-A Paris , chez Léopold Collin , libraire , rue Gilles-
Coeur , nº 4 .
M. PALISSOT , dans plusieurs ouvrages et principalement
dans la comédie des Philosophes , avait outragé
les écrivains que ce nom désignait particulièrement. Ce
n'était point assez d'ennemis . Dans sa Dunciade , il attaqua
les poëtes , les littérateurs , en un mot , les beaux
esprits en prose et en vers ; de sorte qu'il parvint à offenser
et à réunir contre lui tous ceux qui se servaient alors
24 MERCURE DE FRANCE ,
)
de la plume , dans quelque genre que ce fût. On ne peut
certainement pas mettre plus de soin , plus d'ardeur , plus
de persévérance à nuire aux autres et à soi-même. Privé
à son très-grand regret , du plaisir de pilorier sur le
théâtre des écrivains recommandables , M. Palissot ne
pouvait pas exercer contre eux un acte d'hostilité plus
éclatant et plus cruel que d'en faire les personnages d'une
épopée satirique. Un poëme , susceptible de changemens ,
avait d'ailleurs un avantage qu'une comédie ne comportait
pas . C'était comme une forteresse élevée , d'où l'auteur
foudroyait les uns et tenait les autres en respect. Un
petit nombre d'écrivains y étaient loués : quelques-uns ,
plus heureux , n'y étaient point nommés . A la moindre
apparence de défection ou de refroidissement , ceux-là
étaient menacés de voir disparaître les éloges qu'ils
avaient reçus , ceux-ci avaient à craindre d'aller grossir
le nombre des victimes et d'être métamorphosés , par cette
autre Circé , en quelque nouvelle espèce de bête , pour
avoir eu le malheur de lui faire la cour (1) . Ces menaces
n'étaient point vaines , ces craintes n'étaient pas sans fondement
: toute sa vie , qui a été longue , M. Palissot a
fait à sa Dunciade des variantes qui s'appelleraient mieux
des variations ; il en a retranché presque toutes les
louanges , il y a ajouté prodigieusement des traits satiriques
; et chaque nouvel ennemi du poëte devenant l'occasion
d'une nouvelle édition du poëme , aucun autre
ouvrage du tems n'a dû être et n'a été en effet plus souvent
réimprimé .
Pope avait fait une Dunciade , et M. Palissot a cru
pouvoir s'autoriser de cet illustre xemple . Je ne comparerai
ni les deux hommes , ni même les deux ouvrages ;
ce serait faire une insulte gratuite à M. Palissot : mais du
moins je comparerai la position et le procédé des deux
(1 ) Cette métaphore ne semblera point extraordinaire , si l'on se
rappelle que deux des personnages de la Dunciade y figurent sous la
forme d'un animal , Lemierre sous celle d'un hibou et Fréron sous
celle d'un ane ; et que cette dernière métamorphose fut le prix des
éloges que l'auteur de l'Année Littéraire avait donnés à celui de la
Dunciade.
NOVEMBRE 1809. 25
poëtes , puisque ce sont les seuls points par où ils puissent
être sérieusement rapprochés , Pope avait pour amis
tous les hommes de génie et de talent de son siècle , pour
ennemis tous les méchans écrivains . M. Palissot , toujours
en guerre avec tous les auteurs estimés , n'était en
paix qu'avec quelques auteurs obscurs ou méprisés ,
dont il consolait l'humiliation en persécutant la célébrité
des autres . Pope fut long-tems harcelé par ses vils ennemis
, avant de songer à les punir . M. Palissot avait attaqué
beaucoup d'hommes de lettres recommandables ,
avant qu'un seul d'entre eux se mît en devoir d'en tirer
vengeance. Pope , justement courroucé , couvrit d'un
immortel opprobre les Cibber , les Tibbald , les Curl ,
les Dennis , les Gildon , misérables écrivains dont les
ouvrages , à jamais anéantis , ne peuvent plus même
justifier les mépris du poëte. M. Palissot , envers qui les
auteurs n'avaient d'autre tort que le mal qu'il avait voulu
leur faire , a entrepris de livrer au ridicule les Marmontel
, les Thomas , les Saurin , les duBelloy , les Lemierre,
les Diderot , dont les écrits durables resteront pour attester
son injustice , ou plutôt survivront au poëme qui
en est la preuve. Enfin Pope , dans cette même Dunciade
, où il immolait ceux qui étaient la honte et le fléau
des lettres , se plut à consigner des témoignages réitérés
de son estime pour tous ceux qui en étaient l'honneur et
le soutien. M. Palissot , dans la sienne , fidèle à ce système
de détraction qui semblait en vouloir à tout mérite
contemporain , se refusa la douceur de louer avec quelque
effusion ceux-là mêmes qu'en son ame il était forcé
d'admirer : Buffon n'est que nommé ; J.-J. Rousseau ne
l'était pas , et ne l'a été depuis qu'avec une épithète outrageante
, et Voltaire pour qui l'auteur avait affecté jusque-
là tant de respect et de tendresse, n'eut, pour se consoler
de la manière dont il était traité , que de voir l'ami
Fréron traité plus mal encore. Il résulte bien clairement
de tout ceci , que la Dunciade de Pope est le monument
d'une vengeance légitime , et celle de M. Palissot le
monument d'une haine injuste ; que l'une fut une victoire
remportée par le génie sur ses persécuteurs , et l'autre
un scandale causé dans la littérature , au seul profit de
26 MERCURE DE FRANCE ,
1
ceux qui la dédaignent ou la déshonorent ; et qu'ainsi en
aucune manière , soit dans la cause , soit dans l'effet , le
emier de ces deux poëmes ne peut être allégué pour la
Justification de l'autre. Je ferai voir tout à l'heure comment
cette considération , qui d'abord semble n'intéresser
que la morale , a influé sur le mérite et sur la destinée
littéraire de la Dunciade française .
J'ai promis de ne point comparer les deux poëmes ;
mais je ne me suis point engagé à taire ce que M. Palissot
a cru devoir emprunter à Pope. S'il fallait l'en croire
lui-même , il ne lui aurait aucune obligation . Pour nous
faire prendre le change , il nous rapporte qu'un de ses
ennemis l'a accusé d'avoir dérobé au poëte anglais l'idée
des ailes à l'envers de Fréron . Cet ennemi était un ignorant
qui servait trop bien en cela les intérêts de M. Palissot
pour qu'on ne le soupçonne pas d'un peu de connivence
. L'idée des ailes à l'envers n'est point dans laDunciade
de Pope ; mais ce qui véritablement s'y trouve ,
c'est le sujet de deux chants de la Dunciade de M. Palissot
, intitulés le Bûcher et la Vision; et sans contredit ,
cet incendie de volumes qui s'éteint aussitôt qu'on y jette
un froid écrit , est un des plus heureux traits d'imagination
qui se rencontrent dans le poëme français : cette
idée et celle de la Vision valaient bien la peine que
M. Palissot en rendît l'honneur à celui qui les avait conçues
, lui qui cite avec un scrupule qui n'est pas sans
vanité , tous les passages de Virgile et d'Homère qu'il a
imités . La seule restitution qu'il fasse à Pope , est celle
du portrait de Martin Scribler qui , « venant au monde,
>>> beugla comme un veau , bêla comme une brebis , ca-
>> queta comme une pie , grogna comme un porc , hennit
>> comme un cheval , croassa comme un corbeau , miaula
>> comme un chat ; imita le cri des oies qui sauvèrent le
>>Capitole , se mit à braire comme un âne .... et que le
>>lendemain on trouva jouant dans son lit avec deux
>> hiboux. >> M. Palissot , qui ne dédaigna point de faire
usage de cette plaisanterie anglaise dans ces deux vers :
1
Se met soudain àbeugler comme un veau ,
Miaule en chat et croasse en corbeau ,
écrivit en note : « Geci est imité de Pope avec discré
:
4
- NOVEMBRE 1809 . 27
tion . La discrétion de M. Palissot éclate beaucoup
moins dans cette imitation , que dans le silence absolu
qu'il garde sur toutes les autres . Cet aveu d'un emprunt
de nulle valeur , lorsque l'on tait ceux qui sont d'une
véritable importance , et cette manière de faire diversion
à la recherche des larcins réels , en s'en faisant reprocher
d'imaginaires , sont évidemment le manége d'un amourpropre
peu délicat qui veut faire tourner à son profit le
mérite des idées d'autrui. Mais M. Palissot , qu'on avait
déjà tant accusé de manquer d'invention , craignait peutêtre
de donner lui-même un nouveau poids à cette aceusation.
Soyons justes toutefois : il y a dans sa Dunciade des
traits d'imagination qui lui appartiennent. Lidée des
ailes à l'envers de Fréron est à lui, et elle est fort gaie ;
il n'a que le tort de s'en applaudir trop souvent , et de
citer trop souvent aussi le suffrage de Voltaire qui , pour
les autres et sur-tout pour lui-même , n'était pas assez
difficile en plaisanteries contre Fréron . Je doute que
Voltaire ait autant goûté cette autre fiction un peu plus
naturelle , qui nous représente MmeRiccoboni faisant un
enfant. La bienséance et le goût sont étrangement blessés
dans cet incident qui n'a rien de littéraire , rien d'amusant
, qui ne se rattache en rien au dessein du poëme ,
el qui atteste l'effronterie du poëte un peu plus que son
imagination . Il faut aussi blamer M. Palissot d'avoir
inconsidérément alongé son chant de la Vision , d'un
tableau des forfaits qui ont désolé la France sous le
régime révolutionnaire . C'est donner une extension
absurbe à l'idée de sottise , que de faire de celle- ci le
principe de tous les crimes ; c'est rebattre une fausse
pensée de J.-B. Rousseau , depuis long-tems réfutée :
Tout vice est issu d'ânerie .
La sottise qui fait faire de mauvais vers et de mauvaisė
prose , n'a absolument rien de commun avec l'ambition ,
la cupidité ou la frénésie cruelles qui font assassiner des
milliers de citoyens innocens. Il est plus que ridicule , il
est odieux de confondre dans un même poëme , Marmontel
et Marat , de Rosoi et Robespierre , Lemierre et
28 MERCURE DE FRANCE ;
Couthon , c'est-à-dire , les bourreaux et les victimes , et
de nous les représenter tous inspirés par la même divinité
(2) . Pope , plus judicieux , n'a rempli sa Vision que
des avantages littéraires remportés par l'ignorance et la
stupidité sur la science et le talent .
La Dunciade est composée de dix chants fort courts ;
il y a dans plusieurs des fictions heureuses et plaisantes ;
il y a dans tous de jolis détails poétiques , des épigrammes
bien acérées et des vers dignes de devenir proverbes ;
enfin tout l'ouvrage est écrit avec une élégance et une
pureté de style remarquables . De l'imagination , plus de
talent encore , plus encore de malignité , tous les élémens
d'un grand succès sont dans la Dunciade , et cependant
une chose universellement sentie et avouée , une chose
qui n'a peut-être pas encore trouvé un contradicteur
de bonne foi , c'est que la Dunciade est un poëme ennuyeux
, un poëme qu'on ne peut pas lire jusqu'au bout.
C'est pour elle que semble avoir été fait ce vers :
Et je ne sais pourquoi je bâille en la lisant .
Il y a au fond de cette espèce de problême uneraison qui
me paraît l'expliquer honorablement pour le public ; cette
raison est l'excès de l'injustice , excès dont la masse des
esprits est toujours révoltée à la longue. Boileau a dit :
Rien n'est beau que le vrai , le vrai seul est aimable ;
Il doit régner partout , et même dans la fable.
Le vrai , à l'égard des hommes , c'est le juste , et l'on peut
dire de lui :
Il doit régner partout , même dans l'épigramme.
Et en effet , le succès d'une épigramme se fondant sur la
malignité de ceux qui la lisent , cette malignité ne peut
en être flattée que parce que l'amour-propre de celui
qui en est l'objet , en a dû recevoir un coup sensible. II
faut que le trait , pour pénétrer , trouve le défaut de la
cuirasse ; autrement il retourne contre celui qui l'a lancé .
(2) De Rosoi est mort sur l'échafaud , Lemierre est mort de terreur,
et Marmontel , après avoir perdu son repos et sa fortune , a été menacé
d'aller périr dans un exil affreux .
NOVEMBRE 1809 . 29
Lorsque Voltaire , par exemple , nous peint Gresset
demandant pardon à la Vierge d'avoir fait des comédies ,
et qu'il ajoute :
Gresset se trompe ; il n'est pas si coupable .
Unvers heureux et d'un tour agréable
Ne suffit pas : il faut une action ,
De l'intérêt , du comique , une fable ,
Des moeurs du tems un portrait véritable ,
Pour consommer cette oeuvre du démon .
Voltaire , qui pourtant refuse le titre de comédie au
Méchant , l'une des trois meilleures qu'ait produites
le dernier siècle , a fait contre l'auteur une excellente
épigramme , c'est-à-dire une épigramme juste. Tout
y est vrai , le bien et le mal ; il est vrai que le style
est la partie brillante de l'ouvrage , il est vrai que l'action
en est la partie faible , et il est vrai , sur-tout dans
une satire , qu'une comédie qui manque d'action , n'est
pas une comédie. Aussi Gresset a dû être désolé de
l'épigramme ; mais , hors lui , tout le monde a dû la trouver
très -bonne. Je reviens à la Dunciade . Pope , dans la
sienne , a qualifié ses ennemis de sots et de stupides , ou
plutôt de sujets et de favoris de la Stupidité. Il n'y avait
en effet que des envieux stupides qui pussent refuser tout
mérite à un aussi grand homme que Pope . Il les a donc
appelés par leurs véritables noms , et d'ailleurs la prodigieuse
élévation où il était par rapport à eux , donnait à
ces épithètes une justesse relative qu'elles n'auraient point
eue sous la plume d'un écrivain inférieur. Le héros de
la Dunciade anglaise , Cibber, était réellement un sot à
l'égard de Pope ; mais de bonne foi , le héros de la Dunciade
française , Marmontel, est-il un sot , comparativement
à M. Palissot , Marmontel à qui l'on peut reprocher
sans doute ses mauvaises tragédies et ses hérésies
littéraires , mais qui , loin d'être un sot , avait infiniment
d'esprit , et qui enfin a laissé de bons ouvrages sur nos
deux scènes lyriques , des contes moraux dont les nouveaux
sont peut-être encore plus dignes que les anciens
de toute la vogue que ceux-ci ont obtenue , et enfin
des Elémens de Littérature , monument d'instruction ,
30 MERCURE DE FRANCE ,
1
d'analyse , d'observation , de finesse et de bon goût?
Si cet homme-là est un sot , ou , comme le veut M.
Palissot , le roi des sots , le chefdu stupide empire , que
sont tant de littérateurs de son tems qui , pour valoir
moins que lui , n'étaient ni sans mérite ni sans estime ?
que sont tous les littérateurs d'aujourd'hui ? Qu'est enfin
(je l'oserai dire ) , qu'est M. Palissot lui-même ? Non ,
M. Patissot lui-même n'est point ce qu'il voulait que fût
Marmontel . On serait révolté de l'entendre dire . Qu'il ne
soit donc point surpris si l'on est choqué et ennuyé de voir,
pendant dix chants , Marmontel , Thomas , Saurin ,
Diderot , etc. , traités de sots . Il n'y a pas là le mot pour
rire ; il n'y a qu'un mot faux et grossier , dont la répétition
a toujours dû offenser l'équité et la délicatesse naturelles
d'un public français .
J'ai montré , dans de précédens articles , par quels
motifs purs et désintéressés M. Palissot avait pris en
main la défense de l'autorité, de la religion et de la mo--
rale . Je dois maintenant faire voir quelles causes nobles
et dégagées de toute passion personnelle l'ont porté à
se faire le vengeur du bon goût. Sans l'explication que
je vais donner, il serait peut- être difficile de comprendre
ce qui a pu valoir de préférence à Marmontel l'honneur
d'être choisi pour chefdu stupide empire . Dans les lettres
de M. Palissot à son ami M. Patu , lettres de jeune
homme, entièrement dénuées d'intérêt, et qui ne peuvent
avoir été conservées par lui dans la collection de ses
oeuvres , que par une prodigieuse considération pour
tout ce qui est émané de lui et le concerne , dans ces
lettres , dis-je , nous apprenons que lui et Marmontel se
rencontrèrent pour la première fois au théâtre , où ils
venaient , l'un pour son Sardanapale , l'autre pour son
Egyptus. Marmontel combla M. Palissot de politesses et
lui prodigua les marques du plus vif intérêt. « Croiriez-
>> vous , mon cher Patu , s'écrie M. Palissot , que tous
>> ces préliminaires devaient aboutir au plus affreux pro-
>> cédé ? Deux jours après , Marmontel a fait aux comé-
>>diens une lecture d'une tragédie d'Egyptus ; et la pre-
>> mière demande qu'il leur a faite , c'est de me sacrifier ,
>> et de jouer cette pièce avant la mienne . ConcevezNOVEMBRE
1809. 31
> vous l'homme ? N'est-il pas à jamais jugé dans votre
>> coeur , comme il l'est dans le mien ? .... On parle , mon
>> ami , de la haine des gens de lettres . Ah! je ne la con-
>> çois que trop , puisqu'il en est de capables de pareils
>>procédés . ». C'est sans doute un tort au théâtre , comme
ailleurs , que de vouloir passer avant son tour ; et un
pauvre jeune homme qu'on veut empêcher de tomber
à son rang , peut bien s'écrier , dans la chaleur de son
indignation , que c'est le plus affreux procédé , qu'après
cela on est jugé à jamais , c'est- à-dire , qu'on ne sera
toute sa vie qu'un monstre capable des plus mauvaises
actions . Mais certes , c'est avoir un coeur né pour la
haine que de conserver un si long ressentiment d'une si
faible injure , et d'en tirer, quatorze ans après , une vengeance
si cruelle. Autre anecdote extraite de la même
correspondance. M. Palissot ayant présenté à la comédie
italienne sa pièce des Tuteurs , Mme Riccoboni , alors
actrice à ce théâtre , fit une observation sur ce vers où il
s'agit d'un vieil habit :
Et Noé le portait le dimanche et les fêtes .
Elle dit à M. Palissot , selon ce qu'il rapporte luimême
: « Nous ne nous permettonsjamais à notre théa
>>tre de ces plaisanteries indécentes sur les patriarches . >>>
Les épithètes de monotone , d'insipide , de précieuse et
de prude lui sont prodiguées à ce sujet , et le récit est
terminé par cette phrase maligne : « Mais n'admirez-
>>vous pas et le scrupule et la scrupuleuse , et le sermon
>> et le lieu de la scène ? >> Passe pour l'épigramme et les
épithètes , elles étaient assez bien méritées ; mais n'est- ce
pas encore ici la preuve d'un caractère implacable , que
d'avoir , pour ce léger grief , accusé Mme Riccoboni de
n'être point l'auteur des jolis romans qui ont paru sous
son nom ?
۱
Elle y viendra cette Riccoboni ,
Qui n'a point fait le Marquis de Cressy,
Qui n'a point fait les Lettres de Fanny ,
Qui n'a point fait Juliette Catesby .
Ces vers , déjà si cruels , n'ont point satisfait la vengeance
de M. Palissot; comme il n'y a rien de tel qu'un
32 MERCURE DE FRANCE ,
bon déshonneur pour punir une prude , c'est le moyen
dont il a fait usage. J'ai déjà parlé de cet enfant qu'il
lui fait faire. On pourrait croire que cette fiction est
toute allégorique , et qu'enfant est là pour ouvrage d'esprit.
Point du tout ; le sens est propre et littéral .
Mme Riccoboni
Faisait alors .... quoi , lecteur ? .... un roman ?
Une chanson ? quelque pièce nouvelle ?
Un madrigal ? ... non .... c'était .... un enfant.
Mais voici qui devient un peu plus scandaleux encore :
B*** vole aux cris de la guerrière :
Rien ne l'arrête . A ce tendre intérêt ,
On voit assez qu'il était du secret :
Heureux enfant , égalez votre père .
Je ne sais si cette perfide initiale B*** laissait deviner
aux contemporains de Mme Riccoboni le nom de quelque
homme soupçonné d'être bien avec elle ; mais , ce
qu'on voit bien clairement encore aujourd'hui , c'est que
M. Palissot feint délicatement dans un poëme , qu'une
femme connue qu'il nomme , a fait , non pas un livre ,
mais un enfant avec un autre homme que son mari. Je
suis fermement persuadé que la moitié des lecteurs de
la Dunciade ont cru que cette belle fiction avait pour
fondement une aventure très-réelle . Il faut tout dire :
M. Patissot a reconnu une partie de ses injustices envers
Mme Riccoboni , en déclarant qu'elle est bien véritablement
l'auteur de ses ouvrages , dans un article où , par
compensation , il rétracte toutes les louanges qu'il avait
précédemment données à Mme de Genlis . Mais je me
permettrai de lui demander pourquoi depuis long-tems
il n'a point fait disparaître de sa Dunciade les vers où il
l'accuse du contraire , lui qu'on a vu sans cesse en retrancher
des éloges et y ajouter des épigrammes . Il me
semble que l'un ne devait pas coûter plus que l'autre à
son talent , et était d'une obligation plus rigoureuse
encore pour sa conscience. 11
Je crois avoir à-peu-près expliqué pourquoi , de tous
les héros et héroïnes de la Dunciade , Marmontel et
Mme
NOVEMBRE 1809 . 33
mais jene doute pas qUUR LA
SEINE
MmeRiccoboni ont été les plus maltraités . Les Mémoires
me manquent pour donner les mêmes explications rela
tivement aux autres victimes ;
critique mieux informé de ce qui regarde M. Valssot ,
ne parvînt à trouver dans ses rapports personnets avec
tous les auteurs immolés dans son poëme , le motif unique
ou principal qui les y a fait placer .
Jene puis passer sous silence une anecdote relative ?
À la Dunciade , que M. Palissot lui-même rapporte et
qu'il trouve très-plaisante. « L'auteur , dit-il, lut la Dun-
>> ciade , avant qu'elle parût , à plusieurs des héros du
>>poëme , pris séparément , avec l'attention de supprimer
>>toujours le nom de celui qui écoutait la lecture . Cha-
> cun de ces messieursriait de la meilleure foi du monde,
>> et convenait qu'il n'y avait rien du tout à reprendre
>>dans l'ouvrage . » Cela est sans doute très-plaisant ; mais
quelle aimable sûreté de commerce offrait un homme qui ,
se trouvant assez lié avec vous pour venir vous faire confidence
de ses vers , allait , en vous quittant , faire imprimer
que vous étiez un sot? M. Palissot aurait dû faire
usage de ce trait dans sa comédie de l'Homme dangereux .
Les auteurs injustement satiriques sont plus près qu'on
ne pense d'être de fades adulateurs . M. Palissot , envoyant
un exemplaire de sa Dunciade au roi de Pologne Stanislas
, lui écrit : Sire , ce siècle , éternellement recom-
>>>mandable par les ouvrages de plusieurs grands-hommes ,
>> et sur-tout par ceux de Votre Majesté , semblait manquer
encore d'un genre de poëme dont le modèle
>>appartenait à l'Angleterre .... Un siècle que les écrits
>>>de VotreMajesté ont rendu mémorable àjamais , devait
>> être l'époque d'un pareil ouvrage . >> On doit être fort
poli , on peut même être un peu louangeur avec les souverains
; mais , en vérité , dire à ce bon Stanislas , que
ses OOEuvres du philosophe bienfaisant, qui étaient presque
toutes de la façon du P. Menou , son confesseur ,
ont rendu le siècle mémorable à jamais , et l'ont plus
illustré que les écrits des Voltaire ,des Buffon , des
Montesquieu , c'est se moquer de tout le monde , du
monarque , du public et de soi-même .
Ce n'était pas jadis , sur ce ton ridicule ,
G
34 MERCURE DE FRANCE ,
que le caustique Boileau flattait un plus grand roi que
Stanislas . Ce même Boileau n'eut jamais la fatuité de se
*comparer àHorace . M. Palissot n'y fait pas tant de façons .
Il devait à la générosité de M. Choiseul une jolie maison
de campagne qu'il a long-tems habítée à Argenteuil ,
et dans unjuste élan de reconnaissance , il s'écrie :
J.
Vous connaissez l'agréable domaine ,
Le Tivoli que je dois à Mécène .
Le poëte qui appelle son bienfaiteur Mécène , et sa
campagne Tivoli , déclare un peu trop nettement , ce
me semble , qu'il est un Horace , et cela est vain , même
en vers . Dans une lettre à M. Desaintange , M. Palissot
lui dit : « Nous causerons dans cette retraite que vous
› avez la politesse d'appeler mon Tivoli.>> Mais vraiment
la politesse de M. Desaintange ne rendait rien à M. Palissot
, que celui-ci ne se fût déjà attribué à lui-même.
Il était devenu très-difficile de blesser sa modestie et
même de contenter son amour-propre .
Dans un quatrième et dernier article , je rendrai
compte des Mémoires sur la Littérature . AUGER .
ENGUÉRAND DE BALCO ,
ou GAIETÉ SOEUR DE COURAGE.
Anecdote du treizième siècle. ( SUITE ET FIN. )
CEPENDANT le chevalier s'éloigne de la cour peu satisfait
des autres et de lui-même ; il évite les châteaux et les so
ciétés brillantes , avec autant de soin qu'il les recherchait
auparavant ; il se dérobe à sa renommée ; et , pour retrouver
à la fois la gaieté et le repos , il veut revoir l'ami que
ses conseils ont rendu à la vertu et au bonheur .
Le sort avait couronné ses espérances . Les pirates anglais
n'osaient que bien rarement hasarder des incursions ,
depuis que sire Marcoufveillait à la sûreté du rivage. Leurs
richesses avaient grossi ses trésors . Ses barques armées
protégeant à la fois surles ondes et sur la côte les pêcheurs ,
Jes trafiquans et les agriculteurs , l'abondance régnait autour
de lui et y fixait une population nombreuse que sa scruNOVEMBRE
1809 . 35
pulouse justice entretenait en paix. Tous ses gens , enrichis
par lui , le servaient encore selon leurs divers grades ,
ettoujours contenus par la discipline austère à laquelle il
les avait formés , ne conservaient de leurs anciennes habitudes
que la confiance dans l'obéissance , la patience dans
les fatigues , et la bravoure dans les dangers. L'aumônier
lui-même était presque devenu un honnête homme et un
bonhomme : tant étaient grandes la vertu et la fermeté de
son maître !
Dans les querelles si fréquentes alors entre les seigneurs ,
sire Marcouť était souvent choisi et souvent se portait volontairement
pour arbitre. Il ne se montrait pas moins
ardent à défendre les villageois des vexations des nobles .
Le prince approuvait sa conduite , heureux de trouver un
frein aussi puissant à l'humeur inquiète des barons et aux
excès que se permettaient plusieurs d'entr'eux. Tel était
même le crédit de Marcouf, que , dans les occasions pressées
, il commençait par faire justice , assuré que l'approbation
du prince viendrait bientôt confirmer ses arrêts .
Tous , il faut le dire , étaient dictés par l'équité . N'ayant
acception de personne , jamais il ne laissa l'opprimé succomber
sous l'oppresseur. Aussi avait-il obtenu de la
reconnaissance universelle un titre bien honorable : op ne
l'appelait que sire Marcouf le justicier.
Enguérand fut reçu avec une joie d'autant plus tou
chante , que les paysans même , leurs femmes et leurs
enfans étaient instruits dès long-tems par sire Marcouf à
associer son nom , dans leurs prières , au nom de leur
seigneur. Il passa quelque tems auprès de son ami , au
sein d'un vrai bonheur; il eut même la jouissance de combattre
les ennemis de sa patrie . Une troupe nombreuse
d'Anglais ayant débarqué sur la côte , le chevalier , par ses
chants et son exemple , anima ses compagnons d'armes , et
contribua assez à la victoire pour obtenir de grands éloges
de Marcouf, qui n'en était pas prodigue , et que l'amitié
même n'eût point rendu flatteur.
Mais une rêverie mélancolique obscurcissait la gaieté
d'Enguérand. Il avait bu dans la coupe de l'amour , il ne
pouvait l'oublier. Ses souvenirs ne le ramenaient plus vers
la Belle dédaigneuse ; ils le conduisaient , malgré lui , au
château de Penmarck; et soudain il se disait qu'il n'avait
rien à espérer. En vain sire Marcouf , un peu étonné sans
doute d'être le confident d'une passion amoureuse , cherchait-
il à lui montrer l'avenir sous un aspect plus riant .
こ
Ca
36 MERCURE DE FRANCE ,
L'inquiétude d'Enguérand augmentant sans cesse , il crut
ne pouvoir la bannir qu'en allant chercher de nouvelles
aventures . Il se sépara de Marcouf en refusant , suivant sa
coutume , de prendre un guide qu un écuyer; et partit dans
le dessein de retourner près des rives modestes du Coesnon
(1 ) , aux lieux chéris qui l'avaient vu naître .
Peu de jours après , Enguérand passant dans le hameau
de Saint-Josse où l'on célébrait la fête du patron , s'y arrêta
pour jouir du spectacle d'une gaieté franche et pure. Malheureusement
les Bretons ne savaient guère alors chomer
une fête sans boire proportionnellement à l'importance du
saint. Echauffés par leur dévotion , vingt jeunes gens se
présentent au chevalier , et lui disent qu'ils ont fait voeu au
saint patron de mesurer leur adresse au bâton contre le
premier étranger que le sort conduira parmi eux. Enguérand
s'était rendu adroit à cet exercice , quoique généralement
les nobles le regardassent comme au-dessous de leur dignité.
Comment néanmoins espérer de se tirer de vingt combats
consécutifs , sans être au moins estropié ? Un chevalier de
roman serait tombé l'épée à la main sur cette canaille , et
l'eût dissipée en un clin d'oeil ; mais dans la réalité , vingt
hommes animés par le vin , et sur-tout vingt Bretons jeunes
et robustes , armés de bâtons que dès l'enfance ils manient
avec une dextérité surprenante, craignent assez peu un seul
homme et son épée ; enfin il répugnait à l'honneur du chevalier
, comme à la générosité de son coeur , de massacrer
de sang-froid des gens ivres : ainsi, dans cette aventure , le
danger était d'autant plus cruel que le ridicule s'attachait au
succès presqu'autant qu'à la défaite .
Sans se troubler, Enguérand leur répond qu'il a fait un
voeu plus ancien que le leur , d'après lequel il ne peut jouter
au bâton si son adversaire ne l'a d'abord vaincu dans quelqu'autre
exercice . Je vous défie donc , leur dit-il , à la lutte ,
au saut, à la course , au palet , au chant enfin ; et ceux-là
lutteront contre moi qui , au jugement de tous , m'auront
surpassé. On accepte ; et pour chaque défi , quatre adversaires
sont opposés à Enguérand. Il apeude peine à vaincre
les seize premiers : son adresse et son sang-froid lui donnaient
trop d'avantage. Trois fois on combat pour le chant;
ettandis queses antagonistes, la langue épaissiepar l'ivresse,
balbutient à peine d'insipides refrains , le troubadour enchante
son rustique auditoire par la facilité avec laquelle il
(1) Rivière qui passe à Fougères , département d'Ille et Vilaine.
NOVEMBRE 1809 . 37
saisit le patois du village. On répète en choeur ses couplets ;
on danse ; on nage dans la joie et la folie. Mais un dernier
adversaire rappelle la loi du combat ; et dès qu'il paraît
tous les suffrages sont pour lui . Nul ne connaît aussi bien ,
nul ne sait aussi bien enchâsser dans des couplets piquans
toutes les anecdotes du hameau , toutes les médisances auxquelles
il peut faire d'utiles allusions pour égayer l'assemblée.
Enguérand a beau redoubler d'esprit, ou plutôt abaisser
le sien à la portée de ses juges ; il est vaincu : il a plu , mais
bienmoins que son adversaire. Fidèle au pacte que luimême
a dicté , il saisit donc , non sans un peu de colère , le
bâton qu'on lui présente ; mais sur-le-champ il sourit de ce
mouvement d'humeur et se promet de terminer l'aventure
aussi gaiement qu'il l'a commencée . Il s'aperçoit qu'il a
affaire à un jouteur habile , et doué de plus de sang-froid
qu'il ne l'aurait pu soupçonner : il se borne néanmoins
suivant sa méthode , à parer les coups sans en porter ; puis ,
tout en combattant , il adresse au jouteur une plaisanterie
qui rappelle un des traits les plus piquans de sa chanson ;
P'assemblée fait entendre de bruyans éclats de rire. Le joufeur
flatté veut conserver son sérieux; mais il ne le peut
pas , car le chevalier a redoublé de plaisanterie; et à l'instant
même Enguérand, par un mouvement adroit, fait sauter le
bâton des mains du combattant qui n'a pas la force de le
retenir. Les rires redoublent , on proclame Enguérand
vainqueur , on le porte en triomphe; et invité au banquet
qui termine la fête , il en fait les délices par sa bonté et sa
gaieté.
,
Quand la nuit eut dissipé les vapeurs de l'ivresse , les
villageois furent en proie à l'inquiétude. Cette aventure
pouvait venir aux oreilles de sire Marcouf le justicier ; et
s'il ne souffrait pas qu'un noble opprimât un paysan , il ne
permettait pas non plus que des paysans insultassent un
chevalier. Confus , repentans , ils entourent Enguérand , kui
demandent pardon , l'assurent que l'insolente proposition
qu'on lui avait faite leur avait été suggérée par un étranger
qui s'était évadé avant la nuit ; Enguérand, en effet , l'avait
cru remarquer. Il s'empressa de donner au Pasteur de
Saint-Josse un écrit propre à tranquilliser les habitans , et
laissa à ceux-ci quelques couplets où il racontait son aventure
et que l'on chantait encore dans le hameau plusieurs
siècles après . Ces préservatifs produisirent l'effet désiré . Ils
désarmèrent le sévère Marcouf, lorsqu'instruit de cette faute ,
îl venait la punir. Il avertit seulement les villageois de so
38 MERCURE DE FRANCE ,
1
1
garder bien de récidiver ; jurant , de par Saint-Josse leur
patron, qu'alors il les châtierait pour deux fois .
Toujours plongé dans la revêrie , Enguérand s'écartait du
chemin fréquenté ; les sentiers détournés , la solitude lui
plaisaient davantage ; aussi , après une marche de plusieurs
jours , se trouva-t-il engagédans une forêt épaisse ooùù il s'égara
de manière à ne plus retrouver sa route . La nuit vint ; il
la passa au pied d'un arbre. Réveillé de bonne heure par
le besoin , en vain marcha-t-il tout le jour , en laissant
seulement à son coursier , plus heureux que lui , le tems
de brouter l'herbe pour réparer ses forces ; pas un hameau ,
pas une cabane ne s'offrit à ses yeux ; quelques fruits sauvages
trompèrent sa faim et ne la satisfirent pas . Toujours,
gai , il se disait en souriant : j'étais bien plus mal , attaché
au pied du grand chêne de la forêt , et même lorsque je
m'assis au premier banquet de Marcouf.
Enfin , dans l'ombre du soir , le chevalier distingue les
pas d'un paysan : il l'appelle , lui demande à manger ; le
pauvre homme ne portait point de vivres , mais il promet
deguider le chevalier , et de le tirer de cet ennuyeux labyrinthe.
Enguérand le suit , conduisant par la,bride son
cheval harassé . La marche se prolonge bien avant dans la
nuit ; et aux questions pressantes d'Enguérand que la faim
et la fatigue accablent , le villageois répond toujours que
l'on approche du terme. Un rayon de la lune qui brille un
moment entre les nuages et les arbres de la forêt , découvre
à Enguérand les traits de son guide ; il croit reconnaître
çelui qu'on lui a désigné au hameau de Saint-Josse comme
l'instigateur de la lutte au bâton; il lui semble même
l'avoir aperçu au marché , dans le bourg où demeure sire
Marcouf, A l'instant où il lui adresse quelques questions
à ce sujet , le traître s'arrête sans affectation , laisse passer
Enguérand , puis s'enfonce dans le fourré du bois où il
serait difficile de le poursuivre .
Enguérand était trop las pour y songer. La terre est
encore une fois son lit , un arbre touffu son abri. Avant
de s'endormir , ne serait-il pas plaisant ( songeait-il ) que
je m'éveillasse au milieu de gens empressés de me conduire
dans un château magnifique où leur zèle respectueux
pourvoirait à tous mes besoins ? Cette plaisanterie est une
prédiction, Enguérand , en ouvrant les yeux , aperçut le
concierge et les domestiques d'un château voisin qui ,
avertis qu'un chevalier était endormi dans la forêt , ve
NOVEMBRE 1809 . 39
naient lui rendre les honneurs dus à son rang et le presser
d'accepter l'hospitalité .
Il cède avec joie aux offres de ces bonnes gens . Arrivé
au château , et tandis que l'on envoie de toutes parts chercher
des provisions pour lui préparer un repas , il converse
avec le concierge , et n'apprend pas sans quelque chagrin
que le seigneur du lieu est le sire de Lesneven. Enguérand
, avant de quitter la cour , avait connu tous les sujets
dehaine qui animaient contre lui le parent de la Belle dédaigneuse
: heureusement le sire de Lesneven était absent ;
et l'on n'annonçait pas que son retour dût être prochain.
Cependant un de ses écuyers arriva; et pour peu que le
chevalier eût été défiant , il aurait remarqué l'agitation que
l'apparition de ce nouveau venu fit naître dans le château;
mais le soupçon répugnait à son noble coeur. Le repas qui
s'était fait un peu attendre , ne répondant guère à ses éspérances
et à ses besoins , on s'excusa sur ce que l'on n'avait
pu rassembler assez de provisions , et l'indulgent chevalier
se contenta de l'excuse . Le concierge proposa ensuite une
promenade autourduchâteau : quoiqueEnguérandeûtplutôt
envie de se reposer , le vieillard paraissait avoir un si bon
coeur et le pressait avec tant d'instance , qu'il y aurait eu
de la dureté à repousser sa demande . Le château n'offrait
rien de curieux , pas même , ce qui était très-commun à
cette époque , des fortifications capables de résister à une
attaque de quelques heures ; mais le concierge montrait
avec enthousiasme la tour du beffroi. Voyez , disait-il à
Enguérand , comme elle est bâtie sur une pointe de róc à
pic, et entourée de fossés ou plutôt de précipices ! Un
homme renfermé dans la prison qui est au sommet , s'il
parvenait à se sauver par la petite fenêtre que vous voyez
à l'orient , risquerait infailliblement de se briser en tombant
dans les fossés.-Mais que fait cela au sire chevalier ? s'écria
vivement l'écuyer. Enguérand pensait comme l'écuyer , il
était trop bon pour le laisser paraître .
- La tour, continue le concierge , ne communique au
château que par ce petit pont que vous voyez , et qui va
joindre l'étroit chemin de ronde dont elle est entourée .
Remarquez même comme , vers le midi , ce chemin est
interrompu à l'opposite du pont , justement au-dessus d'une
meurtrière oblique qui donne de l'air à un cachot souterrain
.-Eh mais , encore une fois , qu'a besoin le sire chevalier
de tout ce détail , dit l'écuyer avec l'impatience la
plus vive ? Enguérand se penchant vers son oreille , il est
40 MERCURE DE FRANCE ,
naturel , lui dit - il , que ce bon serviteur ne connaisse rion
de si intéressant que le château de son maître .
La promenade finie , Enguérand , malgré l'excès de la
fatigue , voulait partir ; il ne se souciait pas de rencontrer
le sire de Lesneven, à qui sa présence rappellerait des souvenirs
peu flatteurs . Loin de l'en détourner , le concierge
semblait , par son silence , approuver cetté résolution : mais
l'écuyer le retint à force de prières ; il l'assura que le sire
de Lesneven regardait comme un grand malheur si un
chevalier , accueilli dans son château , n'y voyait pas au
moins deux fois lever le soleil; et qu'il maltraiterait ses gens
si la chose allait autrement , persuadé qu'il y aurait de
leur faute. Enguérand se rendit ; et comparant cette bienveillance
hospitalière à tout ce qu'il avait entendu dire à la
cour contre le sire de Lesneven , il se reprochait d'avoir
trop aisément ajouté foi à des calomniateurs .
Vers le soir , le voyageur ne se fit pas prier pour accepter
un bọn lít où il pût oublier ses fatigues passées . Le sommeil
appesantissait ses yeux; à l'instant de s'y livrer , il
fut frappé, comme d'un éclair , par une idée toute opposée à
celle qui l'avait consolé la nuit précédente ; qui sait si je ne
m'éveillerai pas dans une position plus triste que l'état de
détresse qui me semblait hier insupportable ? Soudain il
répoussa će pronostic fâcheux , et s'endormit si profondément
que la foudre tombant en éclats n'eût pu le réveiller.
Le lendemain , l'appartement somptueux, le lit magnifique
avaient disparu ; Enguérand se trouve couché sur un
peu de paille , dans une prison; il n'a plus sa fidèle épée ,
il voit épars devant lui les fragmens de son luth brisé par
une mainjalouse. Croyant faire un songe funeste , il s'efforce
de s'y soustraire par le réveil. Vaine espérance ! Son
malheur est réel ; si les apparences ne le déçoivent pas , il
est refenu au sommetdela tour du beffroi; il reconnaît la
fenêtre percée à l'orient , par laquelle il ne parviendrait à
à s'échapper que pour se précipiter dans une mort inévitable.
Les heures se passent , et rien ne vient annoncer au chevalier
sa délivrance . Des chants harmonieux consolent sa
peine et trompent son ennui; la tristesse ne les inspire
pas : en cet instant plus que jamais , une gaieté douce lui
semble le plus sûr appui du courage .
Le jour baissait ; on ouvre la porte de la prison . Six
hommes masqués se présentent ; deux se tiennent à l'écart ,
et Enguérand croit reconnaître à leur taille et à leur démar
NOVEMBRE 1809 . 41
che , le sire de Lesneven et Crennon. Les quatre autres
veulent le saisir; préparé à se défendre , il les repousse
J'abord ; soudain Crennon prend la fuite , le sire de Leseven
recule , et l'un des assaillans , comme ému de pitié ,
emble prêt à secourir le prisonnier plutôt qu'à le combattre
: mais un lacet perfide embarrasse les pas d'Enguérand
; il tombe , ses quatre ennemis le saisissent , et guidés
par leurs indignes chefs , lui font descendre précipitamment
l'escalier de la tour. Au bas s'ouvre une porte épaisse ;
c'est l'entrée d'un cachot , on y pousse le chevalier qui
tombe de la hauteur de plusieurs pieds . Gaieté soeur de
Courage ! dità demi-voix l'homme qui tient la clef du
cachot .-Eh bien ! fermeras-tu la porte , s'écrie le féroce
Crennon? et la porte se referme à l'instant. En me rappelant
ma devise , cet homme insulte-t-il à mon malheur ?
se disait Enguérand ; mais non : je le reconnais . C'est celui
dont tout-à-l'heure la pitié a un moment enchaîné les
efforts . Est-ce un ami?et que pourra- t-il faire ?
- Meurs , scélérat ! meurs de mille morts , pour avoir
insulté le sire de Lesneven et la châtelaine de Pospoder !
Tels sont les mots que soudain fait retentir dans le cachot
une voix épouvantable , celle du sire de Lesneven . L'esprit
toujours présent , Enguérand cherche l'issue par où la voix
a pu passer ; il la trouve à tâtons , et juge que c'est l'entrée
de cette meurtrière que , la veille , l'officieux concierge
prenait soin de lui faire remarquer .
,
Pendant qu'il rêve à l'utilité qu'il peut tirer de cette
découverte , un bruit différent le rappelle vers la porte du
cachot. Au milieu de quelques voix confuses , il lui semble
entendre que l'on pose des pierres les unes sur les
autres . Ses cheveux se dressent ; il écoute le bruit continue
; il ne peut douter que l'on ne mûre la porte ; il
écoute , il n'entend plus rien , l'ouvrage est fini. « Dieu
sauveur , s'écrie-t-il , me voici en pire état que lorsque
>> étais attaché au grand chêne de la forêt ! Alors il se
rappelle une aventure semblable , arrivée en Italie quelques
années auparavant , et qui depuis a été immortalisée
par les accens du génie. « Pauvre comte Ugolin ! nos for-
>>tunes sont donc pareilles ! Heureusement , ajonta-t-il ,
et cette réflexion le consola un peu , heureusement , moi ,
" n'ai point d'enfans !
ת Et ma bonne devise , me tireras-tu de ce danger?
» Gaieté soeur de Courage ! Ce n'est ici ta place ! Ah ! du
* moins préserve-moi de réjouir par mes plaintes l'oreille
42 MERCURE DE FRANCE ;
de mes félons ennemis . Le troubadour alors entonna
quelques-uns de ses chants favoris , jusqu'à l'instant où
la fatigue le jeta dans un assoupissement qui suspendit
ses souffrances .
Le jour revint rendre la joie à l'univers , mais non pas au
beau chevalier . La meurtrière qu'il s'empressa d'examiner
avait à peine trois pouces d'ouverture , et decouvrant à ses
yeux l'immense épaisseur des murs de son cachot , ne semblait
faite que pour prolonger les tourmens d'un captif, en
empêchant que le défaut d'air ne le suffoquât trop tôt.
Enguérand avait perdu l'espoir et non le courage. Il pouvait
se soustraire aux horreurs de la faim par une mort
volontaire , mais il ne crut permis de recourir à une si
triste ressource qu'à l'instant où il ne pourrait plus compter
sur aucune autre. Il en fixa donc l'époque au lendemain , à
l'instant où le jour éclairant plus vivement l'oblique meurtrière
, annoncerait l'heure de midi. Rassuré par cette résolution
, il parcourt des yeux son cachot.A la faible clarté
qui y pénètre , il remarque , avec un sentiment doux ,
qu'aucune trace de mort, aucun débris n'annonce que
d'autres victimes l'aient précédé dans cet horrible tombeau .
Alors il trouva la force de reprendre ses chants consolateurs ;
il choisit même les sujets les plus joyeux. La tristesse , il
faut l'avouer , altérait sa voix et la rendait peu convenable
à ses chansons . Il s'en aperçut , et ne put s'empêcher de
sourire du contraste. Cet éclair de gaieté le ranime :
u Gaieté soeur de Courage ! ne se peut-il que demain , à
> heure pareille, me voielibre et mes ennemis à mes pieds ?
Ses pressentimens deux fois vérifiés d'une façon singulière ,
pouvaient donner quelque poids à celui-ci ; il ne s'y arrêta
pourtant pas ; mais dans le calme moral qu'il avait reconvré
, il examina sa vie , compta ses fautes ; et , quelque
nombreuses qu'elles fussent , pensa qu'il en faisait une
expiation suffisante ; puis , dans son souvenir , il fit ses
adieux à Marcouflejusticier , au généreux sire de Penmarck ,
à son aimable fille , à l'intéressante Nicette . Ne les verrai
» plus jamais , ét ne souhaite pas qu'apprennent mon triste
> sort ; trop amèrement me pleureraient ces belles ; trop
>>cruellement me vengeraientmes amis ! »
La nuit s'écoula dans ces pensées ; la souffrance éloignait
le sommeil desyeux du prisonnier. Ilrevit enfin lejour
qu'il attendait avec impatience . Assis près de la meurtrière,
il épiait l'instant où il devait , du tissu de ses habits , former
le lien fatal qui mettrait un terme à ses maux. Le soleil
NOVEMBRE 1809 . 43
s'élevait sur l'horizon : rassemblant toutes ses forces , pour
la dernière fois , Enguérand renouvelle ses chants . Les couplets
du premier banquet de Marcouf se présentent d'abord
à sa mémoire . Quelle est sa surprise , lorsqu'à la fin de
chacun d'eux , il lui semble que dans l'éloignement une
femme en redit le refrain ! il s'arrête pour écouter : la voix
ne se fait plus entendre . Cependant la lumière pénètre dans
l'intérieur de la meurtrière : la chanson du grand chêne de
la forêt doit naturellement précéder les derniers instans
du chevalier . A mesure qu'il la chante , une autre voix ,
mais encore celle d'une femme , répète le refrain de chaque
couplet. S'il n'était dans les prisons de Lesneven , loin
du séjour de l'amitié , le troubadour croirait avoir entendu
Nicette et la demoiselle de Penmarck .
Le désir naturel d'éclaircir ce mystère suspend sa résolution
au-delà du terme qu'il s'est prescrit. Bientôt il
s'aperçoit que quelqu'un passe sur le chemin de ronde qui
ceint son cachot ; on s'approche de la meurtrière , une voix
douce prononce ces mots : Gaieté soeur de Courage ! Enguérand
transporté fait effort , s'élance vers la meurtrière;
mais déjà le bruit des pas l'assure que l'on s'est
éloigné ; il reste abymé dans ses réflexions ; il sent qu'il
ne lui est plus permis de terminer volontairement ses jours ,
puisqu'il est encore une ame bienveillante qui s'intéresse
à sa destinée .
טמ
,
Il a pourtant besoin de toute sa force d'ame pour soutenir
le poids d'un reste de vie. Des tortures déchirantes
lui rendent chaque minute d'une insupportable longueur,
Un silence profond le livre à ce que l'incertitude et l'attente
ont de plus cruel ; il commence même à regarder
comme l'effet d'une illusion tout ce qu'il a cru entendre ,
Cependant on s'avance de nouveau surle chemin de ronde ,
mais d'un pas plus pesant. Enguérand veut d'abord s'écrier ;
la prudence lui prescrit d'attendre qu'on lui adresse la
parole; on s'approche de la meurtrière , et après un instant
d'attention , on se retire en silence .
Enguérand , dont l'espoir avait soutenu les forces ,
tombe dans une langueur qui bientôt même cesse d'être
douloureuse ; il se sent anéantir peu-à-peu , et bénit le
ciel du calme que lui rend l'approche de la mort. II
est tiré de cet engourdissement léthargique par le bruit que
font des ouvriers employés à démolir la porte de sa prison.
Il se traîne péniblement vers cette porte fatale qui semble
à chaque instant devoir s'ouvrir. Tout-à-coup le bruit
44 MERCURE DE FRANCE ,
cesse ; les accens redoublés du beffroi , des cris de guerre ,
d'alarme ou de désespoir l'ont remplacé ; puis le silence
renaît , et rien ne dit à l'infortuné s'il doit espérer ou
craindre. Faut-il tant de fois recommencer à se résigner?
se dit le troubadour , qui ne croit plus vivre assez pour
voir ses libérateurs. Mais bientôt la démolition est reprise
avec plus d'activité , la porte s'ouvre et à la lueur des
torches , Enguérand aperçoit le sire de Penmarck qui un
moment après serre dans ses bras son ami.
,
Enguérand s'évanouit à l'instant où il revit le grand
jour; lorsque quelques gouttes d'un élixir puissant l'eurent
rendu à la vie , il était dans la salle du château ; le sire de
Lesneven embrassait ses genoux. Partagé entre l'indignation
et le mépris , le chevalier le repoussa avec une
raillerie amère , croyant qu'il n'implorait que son pardon ;
mais le sire de Lesneven lui demandait la vie que l'intercession
d'Enguérand pouvait seule lui conserver.
✓/ On a deviné sans peine que le ressentiment de la Belle
dédaigneuse était la première source des malheurs d'Enguérand.
La châtelaine de Pospoder avait habilement irrité
le désir de la vengeance dans le coeur du seigneur de
Lesneven et de Crennon. Par son ordre , un homme affidé
s'était attaché au pas du chevalier ; il l'avait suivi chez sire
Marcouf; il avait cherché à le faire périr honteusement au
hameau de Saint-Josse ; il l'avait égaré dans la forêt pour
le livrer , accablé de faim et de fatigue , à la fureur du sire
de Lesneven ; puis en en donnant avis à ce baron , il avait
pressé l'envoi de l'écuyer qui parvint à retenir Enguérand
au château où il devait perdre le jour.
A cette époque , le sire de Lesneven , guéri de son
amour pour la Belle dédaigneuse , allait recevoir la main
de lademoiselle de Penmarck. Le père avait voulu conduire
lui-même sa fille à l'autel. Lorsqu'il arriva , Enguérand
languissait depuis unjour au fond de son cachot. L'aimable
Nicette , dont le mari ne quittait pas son seigneur , était
de ce voyage : la première , elle entendit les chants du
troubadour captif , et s'empressa d'y répondre ; elle courut
avertir sa maîtresse , qui écouta et répondit à son tour. La
demoiselle de Penmarck eut la discrétion de ne révéler
qu'à son père cette étrange découverte. Pendant que celui-
'ci allait demander au sire de Lesneven la délivrance du
malheureux enfermé dans la tour , sans laisser pénétrer
qu'il sût le nomdu prisonnier, la demoiselle se hasarda surle
chemin de ronde ; et satisfaite d'avoir rendu à Enguérand
NOVEMBRE 1809 . 45
l'espoir et le courage en lui rappelant sa devise , elle se
hâta d'échapper aux yeux défians qui pouvaient la surprendre.
Embarrassé d'une demande inattendue , et dans l'impossibilité
de refuser , le sire de Lesneven , d'après l'avis
de Crennon , s'était approché de la meurtrière pour s'assurer
si sa victime languissait encore . Résolu , s'il le fallait,
à descendre le premier dans la prison pour hâter les derniers
soupirs d'un mourant , il se proposait de défigurer
le cadavre de manière à ce que le chevalier ne fût pas
reconnu. Rassuré par le silence d'Enguérand , il présidait
lui-même à l'ouverture de la porte du cachot. Un accident
qu'il était loin de craindre vint arrêter l'exécution de ses
projets.
Le satellite qui , dans la tour, montra quelque pitié à
Enguérand et ensuite chercha à le rassurer à l'instant où
on le précipitait dans le cachot , c'était Alain , ce soldat
deMarcoufqui servit de guide au chevalier lorsqu'il enleva
Nicette. Une querelle avec le sénéchal de Penmarck l'avait
fait passer au service du sire de Lesneven ; et , d'après son
ancienne profession , il avait paru à son nouveau maître
digne de devenir l'instrument d'un grand crime. Mais à
peine commençait-on à murer la porte du cachot , qu'Alain ,
trompant tous les regards , était monté à cheval. Il court
vers sire Marcouf , au hasard d'éprouver la vengeance de
ce chef redoutable. Il se jette à ses pieds. Marcouf lui
laisse à peine achever son récit. Aucune expression ne
peut peindre la fureur dont est saisi le vieux guerrier.
Rassemblés par ses cris , tous ses vassaux la partagent.
Sauver sire Enguérand , le venger , c'est leur serment; et
sire Marcouf y ajoute celui de punir les coupables . Ils
s'arment , ils courent; tout homme qui connaît le nomde
sire Enguérand se range sous leur bannière. Les jeunes
gens du hameau de Saint-Josse volent sur leurs traces , et
le zèle qui les anime semble encore surpasser l'indignation
de Marcouf.
Ils arrivent tous devant le château de Lesneven . Sire
Enguérand de Balco , et sire Marcouf lejusticier ! Tel est
leur cri deguerre. Quelques satellites veulent en vain leur
résister; on les renverse, et ce premier choc coûte la vie
aux trois hommes qui , dans la tour , avaient porté la main
ourEnguérand , et à l'écuyer qui l'a fait tomber dans le
piége. Quant au misérable qui le guida avec tantde perlidie
et qui anima contre lui les jeunes villageois de Saint46
MERCURE DE FRANCE ,
Josse , son malheur le livre au ressentiment de ces villageois
. L'autorité de sire Marcouf lui-même ne l'en eût pas
sauvé : il expire déchiré .
Les vassaux de Lesneven haïssaient leur baron autant
qu'ils craignaient Marcouf : le nom dujusticier retentissait
àleurs oreilles plus haut que les sons pressés du beffroi .
Tous restent immobiles . Le sire de Penmarck envoie porter
à l'assaillant des paroles de paix . Marcouf ordonne qu'on
lui rende le sire Enguérand vivant, et qu'on lui livre le
sire de Lesneven et Grennon : il veut lesjoindre , dans sa
justice , à la châtelaine de Pospoder qu'il a fait prisonnière ,
à l'instant où elle'arrivait pour assister au mariage de son
parent , et sans doute aussi pour jouir du récit de la plus
*exécrable vengeance. Si l'on n'obéit pas , Marcoufjure
que , sous trois heures , le château sera pris d'assaut , et
que tout ce qu'il renferme aura péri , en expiation du
meurtre d'Enguérand .
Alors le sire de Lesneven comprit qu'il ne pouvait être
sauvé que par l'intercession de son captif; il s'empressa
de le rendre au sire de Penmarck , et d'implorer sa clémence
. Heureux de goûter une noble vengeance , le chevalier
retrouve des forces , et se fait pórter auprès de sire
Marcouf pour lui demander le pardon de ses persécuteurs.
Le ressentiment de Marcouf s'accrut encore en voyant sur
la figure de son ami les roses de la jeunesse remplacées
par la pâleur hideuse de la mort , et ce corps , si robuste
et si agile , tellement affaibli qu'il ne peut se soutenir sans
lé secours de deux écuyers . Le cachot souterrain , s'écrie
le justicier, le cachot est prêt , il va recevoir et Crennon
et le sire de Lesneven et la dame de Pospoder ; et la porte
sera murée , et nulle puissance que celle du grand Dieu
vivant ne pourra l'ouvrir. Enguérand l'implore ; Marcouf
résiste : et tous les chefs de sa troupe jurent que son arrêt
est conforme à la justice. Vaincu enfin par les prières
du troubadour , il croit accorder beaucoup en promettant
une mort prompte aux coupables . Enguérand n'y peut
consentir. Une prison perpétuelle semble à Marcouf une
punition trop légère ; le chevalier réclame contre cette
rigueur : mais son ami , révoquant toutes ses promesses
de clémence , se réserve de prononcer l'arrêt , lorsque
le tems aura prouvé que la santé d'Enguérand ne se ressentira
point des horribles traitemens qu'il a eu à souffrir.
* Cette inquiétude heureusement ne fut point de longue
durée.Peu de jours suffirent pour rendre au chevalier sa
NOVEMBRE 1809 . 47
1
force première ; et sans doute il fut en partie redevable de
ce prompt rétablissement à la tranquillité d'ame que son
heureux caractère lui avait fait conserver , au milieu d'une
si rude épreuve.
Cependant le sire de Penmarck aurait rougi d'unir sa
fille à un homme aussi coupable que le sire de Lesneven .
Il souhaitait d'avoir Enguérand pour gendre , mais l'inégalité
de fortune le faisait encore balancer. Sire Marcouf
s'en aperçut. Vos barons , lui dit-il , qui , lorsque j'étais
faible et malheureux , me traitaient avec tant de mépris ,
vos barons , depuis que je suis puissant , m'ont vingt fois
offert l'hymen de leurs filles . J'ai refusé . Mon coeur avait
déjà choisi un héritier , meilleur à coup sûr que ne pourrait
m'en donner la nature ; c'est Enguérand. Appelé à
posséder un jour tous mes fiefs , tous mes trésors , il peut
devenir votre gendre. Ses vertus auraient dû suffire pour
lui en acquérir le titre .
L'hymen se conclut. Le bon Enguérand , pressé de
statuer sur le sort de ses ennemis , craignait presque d'en
être trop vengé par l'excès de son bonheur dont ils étaient
les témoins. Sire Marcouf ne pensait point de même ; mais
adouci par le spectacle de ce bonheur devenu son ouvrage ,
etd'ailleurs ayant pris dans le commerce de son ami quelques
idées de gaieté et de malice , il borna sa sévérité à
ordonner le mariage du sire de Lesneven avec la Belle
dédaigneuse. Il se trouva , par l'événement , avoir été plus
cruel qu'il ne croyait l'union de ces deux êtres fut aussi
malheureuse que fut prospère l'hymen de sire Enguérand.
L'infâme Crennon restait àpunir , et se flattait d'échapper,
par sa bassesse au plus juste châtiment. Déjà il avait , dans
des vers pompeux , élevé le justicier au-dessus de tous les
héros passés et à venir. Dans une autre pièce en l'honneur
d'Enguérand , il déchirait d'une manière impitoyable
le sire de Lesneven et la châtelaine de Pospoder. L'accès
de malice de sire Marcouf durait encore. Il ordonna à
Crennon de composer un beau chant où il consacrerait la
supériorité des vers de sire Enguérand. Il fallut obéir : mais
une grave maladie fut le prix de cet effort ; et , après son
rétablissement , Crennon , méprisé et haï de tout le monde ,
n'eut d'autre ressource que d'aller chercher au pays de ses
aïeux une existence conforme à son caractère .
Détourné de la vie errante par son mariage , sire Enguérand
ne cessa point de cultiver son génie. Ses chants variés
instruisaient l'enfance , consolaient le malheur , embellis48
MERCURE DE FRANCE ,
saient le bonheur , amusaient le travail ; ils faisaient rougir
le vice , soutenaient la vertu , enflammaient la valeur ,
charmaient la vieillesse : et toutes les fois que le cri de la
guerre retentit dans sa patrie , le chevalier , fidèle à la
gloire , reprenant les armes avec transport , faisait briller
aux premiers rangs sa noble devise qui aujourd'hui est
celle de tous les Français , Gaieté soeur de Courage!
VARIÉTÉS .
EUSEBE SALVERTE.
SPECTACLES . -Opéra.-Parler deux fois du début d'un
jeune danseur est abuser peut-être du privilége qu'ont les
journaux de traiter sérieusement des bagatelles , et souvent
avec trop de légéreté les choses sérieuses ; mais ce danseur
est un Vestris , c'est l'espoir d'une race illustrée sur le premier
théâtre du monde : l'héritier de ce nom fameux n'est
point écrasé de son poids , il en soutient noblement l'orgueil,
et le poëte ingénieux et facile qui , après avoir chanté
la Gastronomie, a retracé la guerre des Dieux de l'Opéra ,
qui, rappelant le beau combatde Darès et d'Entèle , a peint
le jeune Duport triomphant dans l'arène lyrique d'un rival
qui avait deux fois son âge , M. Berchoux, dis -je , peut reprendre
sa trompette épique , chanter l'exil de Duport sur
les bords glacés de la Néwa , chanter même l'alliance de
ses destinées à la Melpomène , comme lui fugitive : le jeune
Vestris effacera jusqu'à la dernière trace d'un échec si poétiquement
décrit : c'est le Cid vengeant son père , et pour
ses coups d'essai voulant des coups de maître .
Très-franchement , nous aurions fait à ce début peu d'attention,
s'il n'avait eu pour lui que le présage favorable du
nom qui le rend remarquable ; mais le jeuneVestris montre
déjà tant d'habileté dans le beau genre de la danse , il promet
si bien de nous rendre un jour la noble manière et la
grâce sévère de son aïeul , on voit avec tant de plaisir qu'à
cette pureté , à cette correction soutenue, il joindra la verve,
le feu , la hardiesse et l'étonnante facilité de son cousin ,
qu'on ne peut l'avoir vu et se taire. Au surplus , c'est l'avoir
entrevu seulement qu'il faut dire : son apparition à
l'Opéra n'est que momentanée ; c'est une promesse qu'il
est venu faire : dans quelques années , il l'acquittera toute
entière; son début a été une sorte d'exercice public entre
deux
NOVEMBRE 1809. DE L
49
deux cours d'étude ; il va rentrer sur les planches de l'école
et travailler en silence : on le soustrait prudemment à l'air
dangereux qu'on respire à l'Opéra , où l'on a dû craindre
qu'ilne voulût paraître trop tôt sous les traits de ce Zéphyr,
dont le souffle amoureux est recherché de mille fleurs nouvelles.
1
Théâtre Français - Rodogane , pour la rentrée de Mademoiselle
Raucour.
Il n'existait point en 1646 de journaux où l'on rendît
compte des pièces nouvelles le lendemain de la première
représentation ; autrement le critique chargé de faire ainsi
l'analyse de Rodogune eût sans doute été bien à plaindre .
On sait queCléopâtre, le principal personnage de cette tragédie
, n'y est pas nommée une seule fois . Le bon Corneille
nous apprend qu'il se condamna lui-même à cette réticence,
de peur qu'on ne confondît sa Cléopâtre avec celle qui fut
aimée de César. Ce qu'on sait moins généralement, quoique
Voltaire en ait fait la remarque , c'est qu'Antiochus et
Séleucus ne sont nommés qu'au quatrième acte , l'un à la
scène troisième , l'autre à la cinquième. Ajoutez à cela
toutes les autres obscurités dont l'intrigue est environnée ;
une exposition interrompue , un avant- scène très- compliqué
et très- peu développé , un grand roi Nicanor , un usurpateur
Tryphon , dont on parle beaucoup et qu'on fait
très-peu connaître; le double mariage de Cléopâtre et sa
position à l'égard de Rodogune , dont elle va devenir la
belle-mère , après avoir été sa rivale ; ajoutez encore les
embarras , les ambiguités du style , que Voltaire a aussi relevés
avec tant de raison , et vous conviendrez que le
compte rendu d'un tel ouvrage , après l'avoir seulement entendu
, eût été une tâche passablement difficile . Heureusement
qu'aujourd'hui personne ne s'avise de demander un
pareil compte. Tout le monde sait le nom des personnages
avant qu'on lève le rideau ; il est convenu que les trois premiers
actes ne sont faits que pour amener , tant bien que
mal , le quatrième et sur-tout le cinquième . On peut être
frappé des beautés sublimes de celui-ci , on peut les admireret
en jouir , sans se rappeler les événemens de l'avantscène;
et ce cinquième acte , le plus beau peut- être qui
existe , suffira toujours pour soutenir la pièce, non-seulement
au théâtre , mais au rang des chefs-d'oeuvre de l'auteur.
Voltaire , dont les Commentaires sur Corneille sont loin
D
50 MERCURE DE FRANCE ,
de mériter les censures amères qu'ils ont essuyées , a cependant
usé envers Rodogune d'une extrême sévérité. On
entrouve des exemples même dans les premiers actes , qu'il
était difficile de traiter trop mal. Il lui paraît absolument
contre la raison que Cléopâtre , ayant à se défaire de Rodogune
, veuille se servir de ses fils pour l'assassiner, attendu
qu'elle doit vouloir en être respectée. Le raisonnement serait
bon , si la mort de Rodogune était le seul crime qu'elle
eût commis , le sent qu'elle eût le dessein de commettre ;
si , du moins , elle était sûre de pouvoir le cacher éternellement
: mais Cléopâtre est trop habile pour s'en flatter.
Dans sa position , ce n'est pas des fils respectueux qu'il lui
faut; ce sont des complices : elle a soin de le déclarer ellemême
:
Cen'est qu'en m'imitant que l'on me justifie ;
etplus bas :
Pourjouir de mon crime , il le faut achever.
Voltaire , qui trouve ce dernier vers très -beau , avait sans
doute oublié l'autre , puisqu'il s'étonne qu'une reine habile
avoue son crime à ses enfans et les presse d'en commettre
un autre qui achèvera de confondre leurs intérêts .
En commentant la scène VIdu quatrième acte , Voltaire
fait à Corneille un autre reproche qui ne me paraît pas
mieux fondé . C'est dans cette scène que Cléopâtre interroge
Séleucus et se détermine , par ses réponses , à le perdre .
Voltaire trouve qu'il n'a rien dit qui dût porter sa mère à
une telle résolution . Cependant Seleucus a fait entendre à
Cléopâtre qu'il la connaissait , qu'il démêlait tous ses artifices;
c'en était assez pour décider une femme comme
elle , qui d'ailleurs avait déjà formé le projet de faire périr
ses deux enfans , s'ils persistaient à soutenir Rodogune .
Au milieu même de ce cinquième acte , si pompeux et si
tragique , le commentateur fait encore des difficultés qu'on
pourrait traiter de chicanes . On peut se rappeler qu'au mcment
où Timagène annonce la mort de Séleucus , Cléopâtre
veut d'abord la faire passer pour un suïcide . Timagène
affirme le contraire; Séleucus a parlé , dit-il; sa main est
innocente; et Cléopâtre effrayée s'écrie :
La tienne est donc coupable , et ta rage insolente ,
Par une lâcheté qu'on ne peut égaler ,
L'ayant assassiné , le fait encor parler .
NOVEMBRE 1809 . 51
Voltaire trouve d'abord qu'il n'est pas bien adroit à
Cléopâtre d'accuser sur-le-champ Timagène; puis il l'excuse
sur la craine qu'elle a d'être accusée , et sur le trouble
où cette nouvelle a dû la jeter. Je n'insisterai donc pas sur
ce reproche que l'excuse suit de si près ; mais , comme s'il
se repentait de trop d'indulgence , Voltaire reprend aussitôt
: On peut remarquer que quand Timagène dit que Séleucus
a parlé en mourant , la reine lui répond : C'est donc
toi qui l'as tué . Ce n'est pas une conséquence : il a parlé,
donc tu l'as tué. " Disons à notre tour : Ce n'est pas là de
la bonne foi. Cléopâtre ne dit point l'absurdité qu'on lui
prête ; son discours revient à ceci : Après l'avoir assassine,
tu le fais parler; et tout le monde comprend qu'elle sousentend
: Pour en accuser un autre.
On pourrait grossir beaucoup cette critique de la critique,
mais cela nous mènerait trop loin. Je n'indiquerai
plus que l'endroit où Voltaire , parce qu'Antiochus aimait
tendrement son frère , voudrait absolument que ce prince
quittât tout pour aller voir si Séleucus est bien mort , et lui
reproche d'achever tranquillement la cérémonie de son
mariage , quoiqu'il cherche au contraire à s'oter la vie ,
et que la cérémonie ne s'achève pas . Je serais fâché que
le désir d'être juste envers Corneille me fit compter parmi
les détracteurs injustes de Voltaire. J'aime mieux prouver
mon impartialité en citant les observations judicieuses du
dernier sur le rôle de Rodogune : elles expliquent pourquoi
ce rôle est si difficile à bien jouer. Il offre en effet
des oppositions ou plutôt des contradictions qui passent
toute vraisemblance. C'est Rodogune qui dit ces vers si
fameux et si dignes de l'églogue :
Il est des noeuds secrets , il est des sympathies , etc.
Elle rougit en avouant son amour à Laonice , et n'ose
même pas en nommer l'objet ; tous ces discours dans cette
scène sont , comme le dit très-bien Voltaire, « d'une jeune
personne qui craint de s'avouer à elle-même des sentimens
honnêtes dont son coeur est touché . Cependant Rodogune
n'est point jeune; elle épousa Nicanor , lorsque les deux
frères étaient en bas âge ; ils ont au moins vingt ans . Cette
rougeur , cette timidité , cette innocence , semblent donc
un peu outrées pour son âge ; elles s'accordent peu avec
tant de maximes de politique; elles conviennent encore
moins à une femme qui bientôt demandera la tête de sa
D2
52 MERCURE DE FRANCE ;
belle-mère aux enfans mêmes de cette belle-mère » . Voila
cependant ce qu'il faudrait qu'une actrice accordất; il faudrait
qu'elle nous présent tour-a-tour et la vierge timide
et l'épouse vindicative, et l'amante qui rougit de son amour
et la rivale qui commande un parricide. Mais une pareille
alliance étant impossible , il nous semble que l'actrice devrait
opter et se décider pour la partie de son caractère
qu'il est impossible qu'elle dissimule. Obligée de demander
aux deux princes la tête de leur mère , elle ne passera
jamais pour avoir le coeur bien tendre ; il faut donc qu'elle
sacrifie tout ce que l'auteur lui fait dire de trop tendre et
même de galant. Mlle Duchesnois n'a pas senti cette nécessité
, ou n'a pu se décider à perdre les applaudissemens
voix touchante lui attire toujours dans les passages
de ce genre. Elle a parlé du ton le plus voluptueux des
je ne sais quoi qui attachent les ames ; elle a mis plus de
douceur défense au cinquième
acte . MileFleury ne commettait pas ces fautes brillantes ;
le rôle de Rodogune était son triomphe , parce qu'elle
l'avait conçu dans son entier , et lui donnait d'un bout à
l'autre la même couleur. C'est-là peut-être le comble de
l'art . Mais Mlle Duchesnois, qui s'y est élevée dans beaucoup
de rôles , est faite pour y parvenir dans tous .
que sa
de fermeté dans sa
Cette représentation a été très-brillante . Mlle Raucour
y a fait sa rentrée par le rôle de Cléopâtre, qu'elle rend
d'une manière terrible. Nous ne dirons pas cependant
qu'elle n'y laisse rien à désirer; mais ce qu'on pourrait y
reprendre tient tellement à sa manière , à ses moyens , à
ses habitudes , qu'il serait inutile de lui communiquer nos
observations . V.
Théâtre de l'Opéra-Comique. -Avis aux jaloux ou la
Rencontre imprévue , opéra-comique en un acte. Rien de
moins neufque le fonds de ce petit ouvrage. C'est encore ,
commedans cent autres , un tuteur jaloux qui veut épouser
sa pupille , et qui est dupé par elle et par un amant plus
jeune et plus adroit. Il faut , au reste , que ce cadre , tout
usé qu'il est , soit bien adapté au théâtre , car jamais le
public ne s'étonne de l'y voir reproduire ; tout ce qu'il demande
, c'est qu'on le rajeunisse par la nouveauté des
détails . C'est bien aussi ce qu'a voulu faire l'auteur de la
pièce nouvelle . Tous ceux qu'il a imaginés ne sont pas
également heureux , mais il a manifesté deux fois des inNOVEMBRE
1809. 53
tentions comiques , dont il est juste de lui tenir compte :
d'abord lorsque le tuteur ne se fiant point à sa duègne, l'em.
mène d'auprès de sa pupille , et enferme celle-ci en tête-àtête
avec l'amant qui s'est glissé dans la chambre à son
insu ; ensuite lorsque ce même tuteur vient condamner la
jalousie de la même chambre , au moment où l'amoureux
allait sortir par la fenêtre de l'appartement. L'effet de cette
dernière situation n'a pas été tout ce qu'il devait être ,
parce qu'on l'avait mal préparée : mais d'ailleurs le bon
ton de l'ouvrage , la gaieté , les mots plaisans qui l'animent
ont rendu le public indulgent pour ses défauts .
On pourrait dire de la musique à-peu-près la même
chose que des paroles. Elle est agréable et gaie , l'harmonie
en estdouce sans être trop savante. Il est fâcheux qu'elle
paraisse composée beaucoup moins de génie que de souvenir.
On en a cependant applaudi vivement diverses
parties , sur-tout une polonaise chantée par Huet , et l'air
de bravoure de Mlle Regnault. Les auteurs ont été demandés
et nommés malgré le parti de l'opposition . C'est
M. Saint-Remi pour les paroles ; et pour la musique
M. Louis Piccini , fils de l'immortel Piccini , et déjà connu
lui-même par la musique du Sigisbé , opéra en trois actes ,
donné il y a quelques années au même théâtre , sans chute
ni succès bien décidé.
-Mme Saint-Aubin , dont le nom fut si long-tems un
éloge , n'est point retirée du théâtre comme on l'avait cru :
elle vient d'y reparaître avec le plus brillant succès , et
avec seize ans de moins ; si ce n'est elle précisément , c'est
une fille charmante , à laquelle avec son nom elle a donné
sa physionomie , son organe , sa finesse , son intelligence ,
sonjeu spirituel et piquant. Le public , qui l'a vue d'abord
avec le plus grand plaisir , l'a écoutée ensuite avec enthousiasme
. Saint-Aubin le père a été applaudi comme cela
ne lui est jamais arrivé ; et Mme Saint-Aubin , forcée de
reparaître avec sa fille , l'a été , comme cela lui arrivait
toujours.
Théâtre de l'Impératrice.- Les Oisifs , comédie en un
acte et en prose de M. Picard .
Déricourt est un jeune homme très-occupé chez un banquier
, et qui , de plus , amoureux de Julie , s'est chargé de
rédiger tous les mémoires qui pourront procurer à son frère
54 MERCURE DE FRANCE ,
l'emploi d'aide-de-camp d'un général. Son banquier vient
de lui demander un compte de caisse ; le mémoire décisif
pour le jeune militaire doit être rédigé sur- le-champ ; Déricourt
n'a pas un moment à perdre , et c'est dans cette situation
que des Oisifs viennent l'assaillir. L'un est unjeune
homme qui fait de petits vers , et sollicite par la voie des
gazettes une place de lecteur chez une riche veuve ; l'autre
est un M. Leffilé , convalescent , qui consacre sa première
sortie à Déricourt , et lui raconte les détails de sa maladie et
ceux de sa guérison , due à un quiproquo d'apothicaire ;
vient ensuite un cousin de Déricourt , inspecteur du parc
de Versailles , accompagné de sa femme et de son fils . A
ces originaux en succèdent d'autres ; les heures s'écoulent ,
et déjà même il n'est plus tems d'aller solliciter le général ;
Déricourt se désole , mais heureusement son oncle a fait
des démarches en son nom ; l'officier est nommé aide-decamp
, et Déricourt épouse celle qu'il aime .
On voit que le plan de cette comédie est le même que
celui des Fâcheux de Molière . Déricourt est sans cesse interrompu
par des Oisifs , que l'on pourrait aussi bien nommer
fâcheux , comme Eraste , par des fâcheux qui ne sont
guère moins oisifs; mais en s'emparantdu plan de Molière ,
il fallait en changer tous les détails. On ne voit plus aujourd'hui
de marquis chanter et danser une courante ; mais
nous avons des poëtes qui se font applaudir dans les athénées
. On ne dispute plus dans les sociétés sur l'amour sans
jalousie et la jalousie sans amour; mais on s'y occupe
quelquefois gravement de questions gastronomiques . Ces
ridicules fugitifs , qui tiennent plus encore aux moeurs
qu'aux caractères , sont précisément ceux que M. Picard a
toujours su peindre avec le plus de succès. Il en a donné
dans les Oisifs une nouvelle preuve . Ses originaux ontparu
très-piquans et très-fidélement retracés. Le publie a donc
applaudi cette nouvelle production d'un auteur qu'il aime ;
et satisfait de la gaieté , de la vérité des détails , il n'a point
exigé d'une pièce à tiroirs plus d'intrigue et plus d'intérêt
que ce genre léger n'en comporte .
NOVEMBRE 1809 . 35
Aux Rédacteurs du Mercure de France.
Permettez-moi , messieurs , de vous demander une petite
place dans votre estimable journal pour une observation
historique à laquelle les circonstances donnent quelqu'in
térêt.
La nouvelle institution de l'ordre des Trois-Toisons-d'Cr
a déjà donné lieu à quelques recherches sur l'ordre primitif,
fondé par Philippe-le-Bon duc de Bourgogne , et l'on
n'a pas manqué de répéter à ce sujet l'anecdote un peú
scandaleuse des cheveux roux de Marie de Looringe , que
Philippe adopta , dit-on , pour symbole de cet ordre célèbre.
Que cette historiette se trouve dans quelques vieux fabliaux ,
qu'elle soit consignée dans maint couplet de Vaudeville ,
rien de mieux; elle y est à sa place : mais il est d'autant
moins permis de l'admettre , comme fait historique , dans
une dissertation grave , qu'elle est démentie par plusieurs
écrivains (1) qui ne laissent point de doute sur la véritable
origine de l'ordre de la Toison-d'Or.
Al'époque où les dix-sept provinces des Pays-Bas furent
réunies aux domaines de la maison de Bourgogne dans la
personne de Philippe-le-Bon , laBelgique faisait à elle seule
laplusgrandepartiedu commerce de l'Europe ; ses habitans
qui avaient inventé et perfectionné plusieurs branches d'industrie
, excellaient sur-tout dans les fabriques de laine dont
ils étaient en possession depuis plusieurs siècles . Ces
fabriques occupaient alors une si grande quantité de bras
qu'ilfallut agrandir l'enceinte des villes pourlogerles essaims
d'ouvriers qui s'y rendaient de toutes parts , et qu'on fut
souvent obligé d'avoir recours au pouvoir et aux armées du
prince pour apaiser les troubles que les tisserands fomentèrent
à différentes époques. Les Anglais , sans aucune
industrie alors , n'étaient que les bergers de la Belgique avec
laquelle ils trafiquaient des toisons de leurs troupeaux , que
celle-ci leur payait en draps manufacturés avec leurs propres
laines . Il s'établit à Bruxelles un marché considérable où se
vendaient les laines d'Angleterre , ettelle était pour lesBelges
l'importance de cette matière première que dans le siècle
(1) Mémoires sur les Pays-Bas , par le baron de Nenny ; Histoire
de la Belgique , par Desroches ; Statistique du département de la Dyle ,
par M. le comte de Pontécoulant ..
56 MERCURE DE FRANCE ,
précédent Edouard III, voulant les attirer dans son alliance,
neputy parvenir qu'en accordant aux drapiers duBrabant
unprivilège dont l'original subsiste encore dans les archives
de cette province.
Ce fut pour consacrer la source des richesses que le commerce
des laines répandait dans ses états que Philippe-le-
Boninstitua en 1430 l'ordre de la Toison-d'Or , et qu'il lui
donna pour légende ces mots; pretium non vile laboris
( digne prix du travail ), que l'on a, selon moi , traduits à
contre-sens par ceux-ci : prix qui n'est pas au-dessous de
nos travaux .
Je sens bien qu'il est plus poétique de chercher dans la
dénomination de cet ordre et dans sa légende une allusion
aux travaux et à la conquête desArgonautes ; qu'il est plus
gai d'y voir une preuve nouvelle des bizarreries de l'amour :
mais quand la vérité se présente aussi naturellement , pourquoi
vouloir accréditer des fables ? Pour peu qu'on veuille
se donner la peine de raisonner et de lire , on se convaincra
que la blonde Marie de Looringe de Crumbrugge n'a pas
euplus de part à la création de l'ordre de la Toison -d'Or
que la belle duchesse de Salisbury à l'institution de l'Ordre
de la Jarretière .
J'ai l'honneur d'être avec considération ,
L'un de vos abonnés.
1
NOVEMBRE 1809. 57
POLITIQUE.
Le traité de paix conclu à Vienne le 14 octobre , entre
LL. MM. l'Empereur des Français et l'Empereur d'Autriche
, et ratifié peu de jours après par les hautes parties
contractantes , a été publié à Paris dans les formes et avec
les solennités accoutumées . Le ministre de l'intérieur et le
grand-maître des cérémonies avaient à cet égard ordonné
des dispositions qui ont été exécutées par ordre du conseiller-
d'état préfet de police. Un nombreux cortége d'officiers
de paix , précédés de héraults d'armes , escortés par de forts
détachemens de cavalerie , ont parcouru les principaux
quartiers , et ont proclamé le traité dans toutes les places
publiques . Le concours d'auditeurs était immense ; lajoie et
l'espérance rayonnaient sur toutes les physionomies , et
par-tout les cris de Vive l'Empereur ! ont succédé à la lecture
de l'acte solennel qui sanctionne et garantit ses immenses
travaux. Le soir la ville a été illuminée; des décorations
, des emblèmes ingénieux ont été remarqués : sur
divers théâtres , des pièces ou des couplets de circonstance
ont célébré le succès de nos armes , le retour de nos braves ,
et les bienfaits que la paix nous prépare .
Le traité a paru officiellement dans le Moniteur , le dimanche
29 octobre . La communication au sénat en avait
été faite le matin par S. A. S. le prince archi-chancelier
de l'Empire. Il nous suffira d'en relater les dispositions
principales , en observant toutefois que les formules offrent
cette innovation que l'Empereur des Français y joint à ses
titres de roi d'Italie , protecteur de la confédération du
Rhin , celui de Médiateur de la confédération Suisse , employé
pour la première fois ; mais avant de relater ces stipulations
nouvelles , il n'est peut-être pas sans intérêt de
jeter un coup-d'oeil sur les anciennes , de présenter l'Autriche
marchant de concessions en concessions , chaque
fois qu'elle a pris les armes , perdant successivement des
provinces après des batailles , et ne retirant de son obstination
, de son aveugle soumission à l'Angleterre , que la
perte de ses plus belles possessions : il n'est pas sans intérêtde
voir d'un coup-d'oeil quel chemin rétrograde lui ont
fait faire ces armées formidables quatre fois réunies aux
58 MERCURE DE FRANCE ,
coalisés contre la France , de se rappeler ce qu'elle était
avant la guerre , et de calculer ce qu'elle est aujourd'hui .
Le traité de Campo-Formio , confirmé par celui de
Lunéville , a porté le premier coup à l'antique maison
d'Autriche; mais ce coup était décisif; il donne à la
France la barrière du Rhin , en lui assurant la Belgique
conquise et les autres départemens déjà réunis ; il ébranle
la constitution germanique , en faisant disparaître les deux
électeurs ecclésiastiques de Trèves et de Cologne , en transportant
àRatisbonne celui de Mayence ; il enlève aux archiducs
la Toscane et Modène , au roi de Prusse Clèves
à la Bavière le Palatinat , le stathouderat au prince d'Orange .
Il réduit à six le nombre des villes impériales. La république
cisalpine est reconnue ; l'Italie et le Brabant sont à
la fois perdus pour l'Autriche , dont les bras immenses s'y
étaient depuis si long-tems étendus .
Le traité d'Amiens ne suspendit de tems l'état
it que peu
de guerre entre l'Angleterre et laFrance. Il n'était relatif
qu'aux intérêts de ces deux puissances , et est étranger ici.
Ce fut cependant sa rupture qui entraîna de nouveau la
maison d'Autriche à accéder à une nouvelle coalition formée
le 11 avril 1805 avec la Russie , l'Angleterre , laSuède ,
Naples et la Sardaigne.
La prise d'Ulm et de Vienne et la bataille d'Austerlitz
confondirent cette coalition : la Hongrie de nouveau fut
envahie; et c'est à Presbourg que la maison d'Autriche
signa un second traité qui la fit descendre encore du rang
qu'elle occupait. Ses sacrifices y furent immenses , mais sa
situation était désespérée; on put regarder alors tout ce
qui lui fut laissé comme l'effet de la générosité du vainqueur;
la modération du traité dut surprendre autant que
la rapidité de la conquête.
Dans ce traité , l'empereur d'Autriche reconnaît celui des
Français pour roi d'Italie , et celuide ses successeurs qu'il
plaira à ce roi de désigner ; il reconnaît les réunions du
Piémont et de Gênes ; la disposition des principautés de
Lucques et de Piombino , l'indépendance des Suisses et des
Bataves ; enfin , il élève autour de lui , et reconnaît , revêtus
de la dignité royale , deux électeurs dont il était le chef, et
dont il ne va plus être que l'égal , les rois de Bavière et de
Wurtemberg , élévation dont la Saxe offre bientôt un nouvel
exemple . Il abandonne Venise et la Dalmatie à l'empereur
des Français ; au nouveau roi de Bavière , le Tyrol, le
Burgau , le Voralberg , Lindau , Augsbourg; au roi de
NOVEMBRE 1800. 59
Wurtemberg , cinq villes du Danube; au grand-duc de
Bade , le reste du Brisgau , l'Ortenau , Constance ; enfin ,
Naples passe sous la domination française .
Après un tel traité , la constitution germanique n'était
plus qu'un vain mot , et le titre d'empereur d'Allemagne ,
lorsque l'Allemagne confédérée passait souslaprotectionde
l'empereur Napoléon , qui véritablement l'avait défendue ,
garantie de la domination et de l'esclavage , ne pouvait
plus exister que pour rappeler une grandeur passée ; c'était
le simulacre inutile d'un pouvoir qui n'était plus; ce titre
fut abjuré. La couronne hériditaire d'Autriche fut le seul
apanage de François II , et sa prérogative impériale se
borna aux seuls domaines véritablement possédés .
Certes , après avoir été renfermée dans de telles limites ,
après avoir perdu de telles provinces , et essuyé des revers
militaires dont l'histoire n'offre point d'exemple , on devait
croire que l'Autriche réparerait lentement ses pertes , et
dans le sein d'une paix profonde , chercherait à faire oublierà
ses peuples les malheurs d'une guerre si désastreuse :
on sait qu'il n'en fut rien. Son repos était trompeur ; en
silence elle méditait de nouveau la guerre , s'y préparait en
accusant son allié sans défiance de méditer la guerre
contre elle : on sait comment l'agresseur s'est fait reconnaître
lui-même , avec quelle rapidité et quel ensemble
de moyens les Autrichiens ont tout-à-coup paru sur
l'Elbe et l'Adige. Il a fallu , pour résister à ce torrent
imprévu , les prodiges de l'art et de la valeur ; les Français
étaient en petit nombre et presque surpris ; mais les alliés
étaient devenus français ou dignes de ce nom , et tout
fut compensé . On sait Eckmull , Ratisbonne , Esling ,
Wagram.
Voici quelle a été la journée de Vienne , qui pour l'Autriche
succède à celle de Wagram , comme celle de Presbourg
à celle d'Austerlitz ,
L'Autriche cède au monarque français , pour en disposer
au profit de sesmagnanimes alliés , le pays de Saltzbourg et
la partie de la Haute-Autriche , en tirant une ligne du Danube
jusqu'à la frontière de Saltzbourg ; elle cède à l'empereur
, roi d'Italie , le comté de Gorice , le territoire de
Montefalcone , Trieste , la Carniole , le cercle de Villach en
Carinthie , tous les pays à la droite de la Save jusqu'à la
Bosnie, partie de la Croatie militaire , Fiurme, le littoral,
hongrois, l'Istrie autrichienne , etc. , etc. Elle cède au
royaume de Saxe toutes les enclaves dépendantes de la
60 MERCURE DE FRANCE ;
1.
Bohême , et comprises dans le territoire du royaume de
Saxe; elle cède au roi de Saxe , duc de Varsovie , toute la
Gallicie occidentale ou nouvelle Gallicie , Cracovie et un
arrondissement autour de la place , et le cercle de Zamosc
dans la Gallicie orientale. Elle cède à l'empereur de Russieun
territoire renfermant , dans la partie la plus orientale
de laGallicie ,400,000hommes de population.Elle reconnaît
la suppression de l'ordre teutonique ; elle acquittera les
contributions imposées jusqu'au jour de la ratification
du traité ; elle s'engage à payer les intérêts annuels des
capitaux placés soit sur le gouvernement , soit sur les états ,
la banque , la loterie , etc. Enfin , elle reconnaît tous les
changemens survenus ou qui pourront survenir en Espagne,
en Italie et en Portugal. Le traité est commun aux rois
d'Espagne , de Hollande et de Naples , à tous les rois et
princes de la confédération du Rhin . De son côté l'empereur
des Français garantit à l'Autriche l'intégrité de son
territoire , tel qu'il est déterminé par le présent traité , et
promet de s'intéresser en faveur des Tyroliens révoltés et
d'obtenir leur pardon de leur monarque le roi de Bavière .
Des calculs approximatifs donnent le résultat suivant
du traité de Vienne , relativement à la population que
l'Autriche cède , et à celle qu'elle conserve .
Le traité de Presbourg la réduisit , il y a trois ans , de
25,000,000 de sujets à 22,300,000; un accroissement de
population pendant la paix avait porté ce nombre à
22,600,000 . Mais le total des cessions déterminés ou indiqués
aujourd'hui par le traité de Vienne s'élève à 3,430,000
sujets . On n'en connaîtra l'état véritable que lorsque les
provinces cédées auront reçu leur organisation nouvelle;
mais il n'est pas hasardé de dire que désormais les royaumes
possédés par la puissance autrichienne auront au plus une
population de 18,000,000 d'individus .
On doit juger de l'effet qu'a produit une semblable négociation
à Paris , à Vienne , dans toute l'Allemagne et en
Italie ;on peut juger quel effet elle produira en Espagne où
elle ruine les dernières espérances des rebelles , et à Londres
où le ministère va contempler dans toute son étendue
l'énormité de la faute qu'il a fait commettre à l'Autriche .
Les nouvelles dispositions que ce traité va rendre nécessaires
sont encore inconnues : elles sont couvertes du même
voile qui a enveloppé les négociations . Cependant il en
est une déjà publiée à Milan; c'est celle qui réunit sous le
nom de provinces illyriennes la partie du territoire cédé
NOVEMBRE 1809. βι
qui borde l'Adriatique. Un administrateur est déjà donné
à ces provinces sur lesquelles marche le corps d'armée du
duc de Raguse , qui en occupait une partie avant la guerre.
Cet administrateur est M. le conseiller-d'Etat Dauchy.
On ne sait pas le terme précis du séjour que feront encore
les troupes françaises dans les pays autrichiens qui
demeurent à leur ancien souverain. Si l'on en juge par les
papiers allemands , le mouvement de retraite aurait déjà
commencé , et déjà le corps du duc d'Abrantès porté à
Bareyth, et en observation de la Bohême , aurait commencé
sa marche sur le Rhin. Les régimens de la garde , les marins
attachés à cette garde , et qui ont rendu tantde services,
ont quitté Vienne et ses environs et remonté le Danube :
l'armée du prince vice-roi s'est aussi ébranlée : on la croit
destinée à appuyer en Tyrol les opérations des divisions
bavaroises réunies qui s'y sont avancées sans trouver d'obstacles
sérieux. Il est consolant de voir marcher contre des
montagnards fanatisés une masse considérable de forces :
leur sang même en sera épargné d'autant plus facilement.
Mais il est permis de croire qu'en apprenant la paix et ses
conditions , qu'en écoutant sur-tout l'officier autrichien qui
a dû pénétrer jusqu'à eux , et leur faire connaître la véritable
situation des choses , ces malheureux ne croiront
plis nécessaires les déplorables témoignages de leur fidélité
àune maison qui a renoncé à tous ses droits sur eux ; les
premières nouvelles à cet égard seront très-certainement
consolantes et décisives .
Ala première conquête de Vienne , les fortifications de
laplace n'avaient opposé aucune résistance; les gouverneurs
autrichiens avaient senti l'inutilité et le danger d'exposer
ainsi une capitale aux horreurs de la guerre; cette
fois on sait que l'archiduc Maximilien conçut et n'exécuta
pas le projet de défendre ces remparts , qu'il les abandonna
après les avoir exposés ; que la capitale de l'Empire souffrit
quelque dommage de la tentative insensée faite pour la
sauver; que les Français en furent les véritables préservateurs.
Si jamais (et que le ciel lui en ôte àjamais l'idée ! )
laMaison d'Autrice rappelait sous ces murs les soldats
français qui , cette fois plus que les précédentes , n'y trouveraient
pas un Sobieski , les Français du moins n'y trouveraientqu'une
capitale ouverte, etunepopulationdisposée.
- à les accueillir comme des ennemis qui ont laissé des souvenirs
honorables .
Toutes ces fortifications qui ceignaient la ville et la sé
63 MERCURE DE FRANCE,
paraient des faubourgs ont été minées , et elles ont sauté.
Des promenades vont les remplacer. Vienne ne peut que
gagner à cette disposition nouvelle , et ce que ses souverains
n'eussent probablement pas songé à faire pour elle
pendantla paix , va être le résultat des effets et des hasards
de la guerre . Ce n'est pas la première fois qu'elle aura da
rendre grâces aux Français ; mais désormais elle ne peut
plus les recevoir que comme des hôtes , et jamais les
attendre comme ennemis . Il està remarquer toutefois que la
paix n'a pas faitremonter àVienne le cours des effets publics
et celui du papier-monnaie. La retraite d'une armée nombreuse
, qui faisait une immense consommation et répandait
beaucoup d'argent , va d'abord laisser cette capitale
dans un état de stagnation toujours défavorable au papiermonnaie,
et l'achèvement des contributions , les besoins du
gouvernement qui va être rétabli , doivent rendre le numéraire
plus rare et le papier-monnaie plus nombreux sa
baisse est donc le résultat inévitable de la paix et la source
d'embarras inévitables pour l'Autriche au moment où elle
rentre dans ses domaines ; c'est un des résultats du traité
funeste pour elle qu'il faut ajouter à ceux qui ont été stipulés
. Dans ces circonstances , on conçoit ce qu'a dû souffrir
l'Impératrice , dont la santé était si altérée . Le séjour momentané
de Cohorn lui a été funeste ; on a annoncé sa
mort : il paraît seulement qu'on désespère de la vie de
cette princesse , qui rendrait l'Empereur , son époux , veuf
pour la troisième fois . L'archiduc Charles est toujours dans
la retraite : on renouvelle le bruit que sa santé a été la
cause de sa démission ; il demeure toujours certain que
cette cause est la mésintelligence, l'inimitié, les prétentions
réciproques qui ont ôté tout ensemble , et par conséquent
toute énergie aux forces de la monarchie autrichienne .
On ne sait pas encore quel effet a produit à Londres le
traité de Vienne. La Hollande ayant publiéprématurément
la signature de la paix , les Anglais n'ont eu que la connaissance
du fait : ils connaissaient cependant la nature des
cessions sur l'Adriatique ou les prévoyaient; car déjà ils
s'indignent en pensant que l'Empereur en est désormais le
maître , et que la navigation de cette mer est , ainsi que
ses ports , son domaine et sa propriété.
Quant au traité avec la Suède , les Anglais le connaissent
mieux , en ce qui est relatif à la Russie , dont ils
nomment l'Empereur leur ancien allié magnanime ; mais
ils ignorent et redoutent les conséquences de ce traité quand
NOVEMBRE 1809 . 63
l'Empereur des Français aura fait connaître ses intentions .
La possession de l'île d'Aland , accordée à la Russie , leur
paraît laisser à la Suède peu de sécurité militaire , et aux
Anglais peu de sécurité commerciale .
Du resttee,, lesAnglais ne parlent plus guère de l'Espagne,
et n'osent plus parier de Flessingue , où il ne meurt plus ,
disent-ils encore , que trois cents hommes par semain
Il paraît qu'on cherche à s'étourdir à Londres sur cette don
loureuse situation , et que les scènes du théâtre de Cowen-
Garden sont une distraction qu'on croit devoir laisser
prendre à John Bull. On ignore les résultats de ces bur
lesques démonstrations de liberté civile , et ces parades
grossières d'un esprit national qui met tout en feu pour savoir
si Mme Catalani obtiendra , pour chanter , le prix qui
lui convient ; si le théâtre séra ouvert ou fermé, si M. Kemble
et sa famille seront ou non ruinés : c'est pour cette belle
querelle queforce horions se distribuent au parterre, et que
des nobles lords s'y font reconnaître au milieu des champions
des deux partis .
Le sort de Flessingue rappelle involontairement l'attention
sur le nom du général français qui y commandait , et
sur la conduite duquel une enquête a été ordonnée par
S. M. Des arrêtés pris par divers préfets dans l'arrondissement
desquels se trouvent situés les domaines de ce général
, viennent d'ordonner de les mettre sous le séquestre, et
ces arrêtés ont été rendus publics . Ces préfets sont ceux
de l'Ourthe et de la Haute-Garonne .
La cour est toujours à Fontainebleau. S. M. y a reçu les
hommages de diverses autorités , et particulièrement ceux
du sénat d'Italie. Il y a eu cercle et plusieurs fois spectacle .
Le premier acte de Roméo et Juliette y a été entendu ; une
autre fois , et le même jour , mesdames Festa et Barelli ont
chanté dans un acte de deux opéras différens , la Molinara
et le due Gemelli. On croit que la première représentation
dei traci Amanti , de Cimarosa , y sera donnée.
S. M. a souvent couru le cerf, et jouit de la plus parfaite
santé.
Un décret impérial fixe au 1er décembre prochain la
convocation du Corps-Législatif.
On présume que le séjour de la cour à Fontainebleau
sera d'un mois , que les fêtes de la paix , remises au 2 dé
cembre , seront réunies à celles de l'anniversaire du couronnement
. En conséquence , le nombre des personnes
64 MERCURE DE FRANCE , NOVEMBRE 180g.
admises jusqu'à ce jour à faire partie du voyage , va se
trouver augmenté d'une manière sensible. Des étrangers
de distinction y sont attendus . On croit même savoir
que S. M. le roi de Saxe est en route et arrivera incessamment
à la cour de son auguste allié.
Paris espère revoir son souverain à l'époque du couronnement
: l'Empereur doit , dit-on , agréer une fête que le
corps municipal lui dédie. D'immenses préparatifs se font
à cet effet dans les bâtimens de l'Hôtel-de-Ville avec la plus
grande activité.
ANNONCES .
Elémens de la grammaire latine, à l'usage des Lycées et des Ecoles
secondaires , par Lhomond. Nouvelle édition , avec des notes , par
F. P. Sainsère, prêtre , professeur au Lycée Impérial de Metz . Prix ,
I fr . et 1 fr . 25 c. franc de port. A Metz , chez Devilly , libraire , rue
du Petit-Paris ; à Paris , chez Giguet et Michaud, imprimeurs-libraires ,
ruedes Bons-Enfans , nº 34
Bedzor , ou Voyage de l'Orphelin sans l'être ; ouvrage contenant
unedescription topographique de plusieurs villes de France , et ce qui
s'y est passé de remarquable , avec un aperçu des moeurs , usages et
coutumes des habitans , et des vues sur le commerce, l'agriculture , etc.
Par M. Claude-Etienne Salignac-Fénélon . Deux vol . in-12 . Prix ,
3 fr . et 4 fr . frano de port. Chez Bechet , libraire , quai des Augustins ,
nº63 .
Essais sur la végétation considérée dans le développement des bourgeons;
par A. Aubert du Petit-Thouars , directeur de la pépinière impériale
du Roule , membre des Sociétés d'agriculture et philomatique
de Paris , de l'Académie Celtique et de la Société d'émulation de
l'Isle-de-France. Un vol. in-8º . , avec 2 figures . Prix , 5 fr . , et 6 fr .
franc de port . AParis , chez Arthus-Bertrand , libraire , rue Hautefeuille
, nº 23 .
Le même , tiré sur papier grand-raisin , 6 fr . et 7 fr . , frane de port ;
et sur grand-raisin vélin , 8 fr . et 9 fr . , franc de port .
Les Bucoliques de Virgile , traduction nouvelle en vers français ,
par M. P. Dorange. Un vol. in-12. Prix , I fr. 80 c. et 2 fr. 25 с. ,
franc de port. Chez le même .
MERCURE
DEP
DE
LI
cer
DE FRANCE .
N° CCCCXXXIV.-Samedi 11 Novembre 1809.
POÉSIE .
A LA PAIX .
STANCES IRRÉGULIÈRES .
O Paix , aimable Paix , objet de notre amour ,
Descends , viens consoler la terre !
Descends , et qu'en ce jour notre bruyant tonnerro
Annonce ton heureux retour .
Vierge aimable , que ta présence
De nos prospérités vienne augmenter le cours !
Que par tes mains au sein de l'abondance
Le temple de Janus , refermé pour toujours ,
D'un repos glorieux nous donne l'assurance .
La main qui sut te conquérir ,
O Paix , sur tes doux fruits va veiller attentive :
Par ses soins l'on verra mûrir
Près du laurier la douce olive .
La France heureuse sous tes lois ,
O des héros le plus grand , le plus sage !
Pour modèle aux guerriers , aux magistrats , aux rois ,
Avec orgueil offrira ton image.
Hâte-toi , viens , descends , ô Paix , aimable Paix !
Descends , vient effacer les traces de la guerre !
Et qu'on n'entende plus désormais sur la terre
Que le concert des voix célébrant tes bienfaits .
1 TALAIRAT
E
66 MERCURE DE FRANCE ,
IMITATION DE LA VII ODE D'HORACE.
LIVRE PREMIER .
ENTENDS des aquilons le souffle mugissant;
Par la main des hivers en floccons épandues ,
Vois les neiges blanchir le front resplendissant
Du Soracte rival des nues .
Sous le poids des frimas l'arbre crie affaissé :
De ce fleuve muet la naïade étonnée ,
Au spectacle nouveau de son onde enchaînée ,
Gémit dans son antre glacé.
Entasse à ton foyer , d'une main libérale ,
Le sapin résineux , le cyprès odorant ,
Et brave de l'hiver l'haleine glaciale ,
Assis près d'un feu pétillant .
Prodigue-nous sur-tout la liqueur délectable
Que ces larges flacons , ouvrage d'un Sabin ,
Depuis deux fois trois ans , enferment dans leur sein ,
Breuvage au nectar préférable .
Remets tout autre soin entre les mains des Dieux :
Leur voix parle ; et la paix à la terre est rendue ,
Les vents n'exercent plus leur empire orageux ,
Etl'onde cesse d'être émue.
Ces arbres , de nos bois antiques habitans ,
Naguères ébranlés par l'effort des tempêtes ,
Dans les airs obscurcis n'agitent plus leurs têtes
Victorieuses des autans .
Ne va point , désireux d'une vaine science ,
T'efforcer de prévoir l'avenir inconstant ;
Jouis de chaque jour que le ciel te dispense ,
Regarde-le comme un présent.
Tandis que ton visage où brille la jeunesse ,
N'a point encor du tems éprouvé les rigueurs ,
Des grâces suis les pas , et brigue les fave urs
Des doctes nymphes du Permesse .
NOVEMBRE 1809 . 67
८
Viens , accours sur ce champ dont nos braves aïeux ,
Au fier Dieu des combats firentjadis hommage ,
Et fier de préluder à de farouches jeux ,
Exerce ton naissant courage .
Renouvelle souvent ces entretiens si doux
Et si chers aux amans , quand la nuit favorable
Répand sur leur secret son ombre secourable
Et les amène au rendez -vous .
i
i.
DEMORE, sous -inspecteur demarine,
des Académies de Lyon et de Marseille .
ENIGME.
LECTEUR , dans mon obscurité ,
J'ai quelqu'analogie avec la Trinité ;
Et quand je fais un commentaire ,
Afin d'éclaircir ce mystère
Il arrive que loin d'y porter la clarté
J'augmente encor le noeud, de la difficulté...
Mais puisqu'il faut que je l'ajoute ,
Ce commentaire , il faut bien qu'on l'écoute .
Dans le principe je suis un ;
De cet un on fait trois ; et de ces trois chacun
Offre son attribut et sa manière d'être ;
Or , ces trois réunis ne forment qu'un seul être.
Pour que tu me devines nieux ,
Top sto
Tob ford
Il ne me reste plus qu'à paraitre à tes yeux ;
C'est ce que je vais faire en l'une ou l'autre page :
Lecteur , tu m'aperçois , jê gage .
S .......
LOGOGRIPHE .
;
AVEC cinq pieds je suis un noir complot
Qui conduit, quelquefois l'auteur à l'échafaud.
Retranche mon premier , je deviens un supplice
Où mène trop souvent l'habitude du vice.
Mon second retranché , que pourrais -je être encor ?
Ce que l'on porte en soi lorsque l'on n'est pas mort .
S .......
Ea
68 MERCURE DE FRANCE,
CHARADE .
De mon premier il sort des flammes :
Il se forme sur mon dernier
Des lames qui n'ont pas la trempe de ces lames :
Qu'on voit sortir de mon entier :
Sous les eaux engloutis les unes vous renversent;
De leurs pointes atteints les autres vous transpercent.
S .......
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE
insérés dans le dernier Numéro.
Le mot de l'Enigme du dernier Numéro est Fourmi-lion .
Celui du Logogriphe est Imberbe, dans lequel on trouve : mer,
mire , mi , ré et rime .
Celui de la Charade estPin-cette.
NOVEMBRE 1809. 69
7
LITTÉRATURE ET BEAUX-ARTS.
TABLEAU HISTORIQUE ET PITTORESQUE DE PARIS , depuis les
Gaulois jusqu'à nos jours , par M*** , avec figures ;
huitième et neuvième livraisons . Papier ordinaire 12 fr.
la livraison; papier vélin , fig . avant la lettre , 21 fr .
-A Paris , chez H. Nicolle , à la librairie stéréotype ,
rue de Seine , nº 12 ; et Lenormant.
CET ouvrage , commencé il y a environ quinze mois ,
est déjà assez avancé pour pouvoir être justement apprécié
dans son plan et dans son exécution. La neuvième
livraison commence le second volume , et le
premier est entiérement terminé , à quelques gravures
près , qui ne seront délivrées aux souscripteurs qu'avec
les livraisons suivantes , le burin de l'artiste n'ayant pu
suivre la plume de l'écrivain. Lorsque l'on considère
l'étendue du travail , la variété des connaissances qu'il
suppose , la quantité de recherches souvent arides et
minutieuses qu'il nécessite , on ne peut disconvenir que
l'auteur n'ait mis beaucoup de zèle et d'activité à remplir
les engagemens qu'il avait pris avec le public ; et
lorsqu'on lit la partie considérable de l'ouvrage qui a
déjà paru , on s'aperçoit que la rapidité de l'exécution
n'a nui ni à l'exactitude des recherches , ni à la perfection
de l'ensemble. Nous ne faisons aujourd'hui que
constater la faveur publique qu'a obtenue le Tableau
historique et pittoresque de Paris ; pour en parler , nous
avons attendu le succès ; les autres journaux l'avaient
prévenu en s'empressant dès les premières livraisons de
louer l'ouvrage ; ils avaient devancé , pressenti , deviné
le jugement et le goût du public , rôle beaucoup plus
flatteur. Nous nous contentons de le suivre , rôle beaucoup
plus sûr : peut-être même est-il tout-à- fait prudent
de s'en tenir à celui-là , sur-tout lorsqu'il s'agit d'un ouvrage
annoncé par souscription , délivré successivement
par parties , et qui ne doit être complété que par un
20 MERCURE DE FRANCE ,
nombre considérable de livraisons . L'expérience a trop
souvent prouvé qu'il ne fallait pas le juger d'après les
premières qui paraissent.
On pouvait seulement prononcer dès-lors que l'entreprise
était heureuse , que le sujet était intéressant , et
que , qudique souvent traité , on devait néanmoins le
regarder comme neuf. Les nombreux et volumineux
ouvrages qui ont eu pour objet Paris , son histoire et sa
description, n'offraient guère , en effet,que des matériaux
informes , incomplets , et dont le nouvel historien n'a
dû faire usage qu'avec la circonspection d'une saine critique
qui rejette les traditions fausses , et les contes
apocryphes dont les anciens chroniqueurs de Paris entouraient
le berceau et les monumens de cette ville
célèbre ; avec cette sobriété , dictée par le bon goût , qui
élague ces superfluités , ces détails oiseux, ces dissertations
sans intérêt , fruit d'une érudition minutieuse ,
dont ceux qui succédèrent aux premiers grossirent leurs
épais volumes ; enfin avec cette sagesse d'un bon esprit
qui dédaigne toutes ces petites anecdotes de la chronique
scandaleuse , ou ces épigrammes actuellement sans
sel , et qu'avait si fort mises à la mode dans le siècle
dernier une philosophie chagrine , qui voulait trouver un
texte à ses déclamations et à ses sarcasmes dans tous les
sujets , et jusque dans la description des rues , des carrefours
et des édifices de Paris . Tels étaient les ornemens
aussi faux que divers , selon la diversité de l'esprit
et du goût des différens âges , dont les historiens de Paris
ont prétendu embellir son histoire ; telles sont les fausses
sources d'intérêt où ils ont puisé dans un sujet qui en
offre abondamment de véritables . Quelle histoire en
effet est plus agréable et plus variée que celle de la capitale
d'un vaste et florissant empire , séjour , depuis
douze siècles , de ses rois et de ses plus grands hommes,
théâtre de tant d'événemens , de tant de séditions et de
révolutions ou bizarres ou cruelles , centre de tant d'intrigues
, tourbillon où se sont agités tant de personnages
fameux , sol où se sont élevés tant de monumens et d'édifices
célèbres , changeant mille fois de destination et de
maîtres , anéantis , remplacés par d'autres' , et subissant
NOVEMBRE 1809. 70
toutes les variations , toutes les métamorphoses et toutes
les destructions qu'entraînent la succession des tems et
l'inconstance des hommes ?
Une pareille histoire tient en quelque sorte le milieu
entre les annales générales d'une nation et les mémoires
particuliers d'un individu ; elle offre à-peu-près les
mêmes avantages , agrément , intérêt , instruction : on
peut même dire qu'elle en a de particuliers . Elle a plus
d'unité et d'ensemble que l'histoire générale ; elle accable
moins l'esprit et surcharge moins la mémoire ; elle entre
dans des détails plus familiers , et qui peignent mieux les
moeurs , avantage inestimable lorsqu'il s'agit sur-tout
d'une ville qui a tant influé sur les moeurs générales de
la nation; et c'est en cela principalement que son histoire
l'emporte encore sur les mémoires particuliers d'un
individu qui , quel qu'il soit , n'a jamais eu une aussi
grande influence , et dont l'existence d'ailleurs extrêmement
bornée n'est qu'un point dans les annales d'un
peuple , et n'offre qu'un coin presqu'imperceptible dans
le tableau des moeurs . Paris au contraire est toujours la
figure principale de ce tableau. Ila , dans son existence ,
précédé celle de la monarchie ; il en a suivi les diverses
périodes , il én a souvent fixé les destinées . Remontant
dans son origine à des tems antiques et obscurs , traversant
dans sa durée des âges d'ignorance et de barbarie
, arrivant enfin à des siècles de lumières , de civilisation
, d'opulence et de luxe ; jadis misérable bourgade
, amas de chaumières confusement entassés dans
les bornes étroites d'une île de la Seine ; dès long-tems
ville florissante s'étendant au loin sur les deux rives du
fleuve , renversant toutes les barrières et toutes les enceintes
qu'on veut opposer à son accroissement ; elle
éprouve toutes les vicissitudes et toutes les révolutions
que doivent amener cette longue succession d'années
ces états si différens , ces moeurs si diverses , et conserve
dans toutes les époques un intérêt véritable . Ce sont
même ces faibles commencemens , ces étroites limites ,
ces misérables cabanes comparées avec la splendeur
actuelle de Paris , ses somptueux édifices et son immense
étendue , ce sont ces comparaisons et ces différences
,
72 MERCURE DE FRANCE,
,
qui font pour l'observateur une grande partie de l'intérêt
qu'offrent sa description et son histoire. Que de changemens
a subis cette grande cité dans une durée de deux
mille ans ! et dans ce long intervalle qui , de cette faible
origine , l'a portée à cet état de richesse et de magnificence
, que d'événemens liés à l'histoire générale dans
l'histoire particulière de la capitale d'un grand empire !
que d'anectotes privées , que de faits curieux , que de
métamorphoses dans les moeurs , dans les habitudes
dans les édifices , dans l'aspect physique et moral de
cette ville immense ! que de choses qui nous paraissent
avoir dû toujours être ainsi , ou du moins n'avoir pas
changé depuis long-tems , ( car , dans notre existence
éphémère , tout nous paraît aisément fort ancien et presqu'éternel
) avaient pourtant naguère un autre but , une
autre destination , une autre disposition ! Cette rue où
nous passons était couverte d'édifices ; ces bâtimens sont
sur l'emplacement d'une ancienne rue ; ces places publiques
étaient des jardins , des prés , des cultures ; cette
maison qu'un procureur n'a pas jugée assez grande pour
le loger était celle d'un chancelier de France ; cet hôtel
que le contrôleur Hervart fit renverser pour le rebâtir
plus spacieux et plus magnifique , était celui dont s'était
contenté et dont vraisemblablement avait été fier l'or
gueilleux d'Epernon ; ici des ruines , là de modernes
édifices bâtis sur d'antiques débris ; plus loin , à peine
quelques vestiges d'anciens monumens qui n'existent
plus que dans les souvenirs et les traditions ; partout la
main du tems plus fortement empreinte dans une grande
ville qu'ailleurs .
Tels sont les tableaux animés et variés que l'historien
de Paris doit faire passer successivement sous les yeux
de ses lecteurs ; telle est la tâche qu'a parfaitement
remplie l'auteur du nouveau Tableau historique et pittoresque.
Nous avons , en traçant ses devoirs , fait l'analyse
de son ouvrage.Ainsi que l'annonce le titre , cet ouvrage
se divise en deux parties bien distinctes : la partie chalographique
, la partie historique. La première se compose
de plans de Paris , de vues générales de cette ville prises
de ses aspects les plus agréables , de gravures représen
:
NOVEMBRE 1809. 73
,
tant les monumens ou les édifices remarquables qu'elle
contient ou qu'elle a contenus . On trouvera même dans
ce tableau des descriptions et des dessins de monumens
qu'on chercherait vainement ailleurs . Si l'historien
comme dit Cicéron , doit peindre , et ressemble à l'artiste
qui dispose de beaux tableaux dans un jour convenable
: Videtur tanquam tabulas in bono lumine collocare
, il est des occasions où l'art de la parole et la clarté
des explications ne pourraient pas lui suffire ; il doit appeler
à son secours tous les arts qui représentent aux
yeux les objets , et c'est sur-tout dans un ouvrage qui
consiste principalement en descriptions de monumens
et d'édifices que ces auxiliaires sont indispensables .
La partie historique a deux subdivisions : tantôt elle
comprend l'histoire particulière des quartiers , des rues ,
des monumens publics , et même des édifices particuliers
qui ont eu quelque célébrité , et laissé quelque
souvenir dans la mémoire des hommes ; tantôt elle présente
l'histoire de l'ensemble , des accroissemens successifs
de la ville , des révolutions qu'elle a subies ,
des événemens importans dont elle a été le théâtre ,
auxquels ses habitans ont pris part , et dont ils ont
été ou les témoins ou les acteurs . Le mérite de la
première soudivision ne peut être que dans une exactitude
scrupuleuse , et le devoir de l'auteur est dans des
recherches exactes , arides , minutieuses . Telle rue , par
exemple , porte un nom bizarre , ridicule ; mais ce nom
tient à une ancienne destination , à d'anciens usages : il
faut compulser de vieux recueils , de vieux actes pour
connaître et expliquer ces anciens usages ; il faut consulter
de vieux glossaires pour entendre ces mots vieillis
et entiérement hors d'usage , pour en assigner l'étymologie.
Ces étymologies révèlent néanmoins d'antiques
coutumes qui peignent les moeurs , et intéressent tous les
lecteurs . Je n'en citerai qu'un exemple , que je ne prendrai
point dans le nouveau Tableau de Paris , quoiqu'il
eûtpu m'en fournir un grand nombre . La rue du Fouare ,
dont l'auteur n'a pas eu encore occasion de parler ,
s'appelle ainsi du vieux mot feure , qu'on trouve dans
Rabelais , mot que les gens de la campagne pronon
74 MERCURE DE FRANCE ,
çait fouare , et qui signifie paille. Jusqu'ici cela n'est
pas bien intéressant , mais pourquoi cette rue s'appelaitelle
ainsi ? C'est parce qu'on rassemblait et qu'on vendait
dans cette rue la paille qui servait de litière aux
écoliers de l'Université de Paris . Les écoliers , en effet ,
n'avaient point alors le droit de s'asseoir sur un banc
ou sur une chaise devant leurs professeurs ; ils devaient
être assis par terre en leur présence , et ne pouvaient ,
pour toute délicatesse , que mettre un peu de paille sous
eux. Le pape Urbain V, bienfaiteur et protecteur de
l'Université de Paris , leur en fit loi expresse dans un
réglement daté de l'an 1366 : Scholares Universitatis
Parisiensis , audientes suas lectiones , sedeant in terra
coram magistris , non in scamnis , vel sedibus elevatis à
terrâ, ut occasio superbicæ à juvenibus secludatur (1) . Tel
était dans ces siècles d'ignorance l'honneur rendu à la
science dans la personne de ceux qui l'enseignaient ;
telle était l'humble soumission de ces écoliers d'ailleurs
si fiers , si jaloux de leurs prérogatives , et dont la turbulente
indiscipline fit plus d'une fois la loi aux Parisiens
, au roi même , à qui elle arracha le pardon des
plus grands excès : faiblesse qui accoutuma tellement
ces écoliers sans frein à l'impunité , que dans les troubles
affreux dont nous aurons bientôt occasion de parler ,
deux d'entr'eux ayant été justement pendus , ils exigèrent
et obtinrent que le premier magistrat de la capitale ,
que le prévôt de Paris allat lui-même les dépendre ,
qu'il les baisât publiquement à la bouche , et les conduisît
à l'église des Mathurins pour y être inhumés
honorablement.
Ce ne sont pas seulement les rues , les places , les monumens
publics qui rappellent des anecdotes curieuses,
'des souvenirs intéressans , des faits singuliers : les édifices
particuliers ont souvent aussi leur célébrité , et ne
sont pas moins dignes d'exciter la curiosité du lecteur;
(1) On soutenait aussi dans cette rue du Fouare , des thèses de
philosophie et de rhétorique , ce qui lui donnaît dans ces tems-là une
sorte de célébrité , et lui mérita sans doute l'honneur d'être nommée
dans les écrits du Dante , de Pétrarque , de Rabelais et autres.
NOVEMBRE 1809. 75
leurs noms , souvent répétés dans notre histoire , se lient
à une foule d'événemens importans et d'époques mémorables.
On ne lit point les Mémoires du siècle de
Louis XIII , de Louis XIV , sans trouver , pour ainsi
dire à chaque page , les hôtels de Longueville , de Chevreuse
, de Rambouillet , cités comme les demeures de
personnages illustres , et les lieux de la scène des faits les
plus intéressans. Si nous remontons à des époques plus
éloignées , nous trouverons liés à nos annales les souvenirs
qu'ont laissés les hôtels des Ursins , de Joyeuse ,
d'Alençon , de St. Pol , de Nesle , et cet hôtel de Soissons
qui avait aussi appartenu à un Jean de Nesle , et
qui passa ensuite à je ne sais combien de rois , de reines ,
de princes et de princesses , et changea si souvent de
nom et de destination. Saint Louis , qui l'avait acheté à
Jean de Nelse , le donna à sa mère , Blanche de Castille,
qui y mourut. Il appartint successivement à Philippe-le-
Bel , à Philippe de Valois , à Jean de Luxembourg , roi
de Bohème , et s'appela l'hôtel de Bohème, jusqu'à ce
qu'il fût encore acheté par un roi de France , Charles VI ,
qui en donna 12,000 livres , et en fit présent à son frère
le duc d'Orléans , d'où il fut appelé l'hôtel d'Orléans .
Louis XII , à qui il était échu par droit de succession , le
donna à ses valets -de-chambre qui le vendirent aux Filles
Repenties , espèce d'association religieuse à qui l'évêque
de Paris donna une règle fort sévère en prenant de grandes
précautions , rapportées naïvement par les historiens
du tems , pour être bien sûr que si ces filles n'étaient pas
repenties , elles avaient du moins de justes raisons de
Pètre ; mais elles ne possédèrent pas long-tems cet hôtel ,
L'astrologue de la reine Catherine de Médicis lui ayant
prédit qu'elle mourrait près de Saint-Germain, sous les
ruines d'une grande maison , elle ne voulut plus aller à
Saint-Germain-en- Laye , ni habiter le Louvre et les Tui
leries , qui sont dans le voisinage de Saint-Germainl'Auxerrois
, et elle alla loger dans l'hôtel vendu aux filles
repenties , qu'elle transplanta ailleurs . Cet hôtel s'appela
dès-lors hôtel de la Reine. Il appartint à la soeur de
Henri IV, fut vendu 100,000 livres au comte de Soist
sons dont il prit le nom , et passa enfin , par le mariage
76 MERCURE DE FRANCE ;
d'une des filles du comte de Soissons , dans la maisonde
Savoie- Carignan , et devint ainsi la propriété du père du
fameux prince Eugène , qui y naquit. Il me semble que
cette sorte de généalogie et ces détails privés qui touchent
à des personnages historiques ont quelqu'intérêt , et je
suis persuadé que l'auteur du Tableau de Paris , qui m'a
prouvé , par le précis intéressant qu'il a donné de l'hôtel
de Rambouillet et de quelques autres , qu'il pense comme
moi à ce sujet , ne les négligera point lorsqu'il aura occasion
de parler de l'hôtel de Soissons . J'avoue néanmoins
qu'on grossirait inutilement un livre en prodiguant ces
détails : il faut les choisir avec goût , les distribuer avec
sobriété , et ne point imiter ces lourds compilateurs , ces
prolixes historiens de Paris , Piganiol de la Force , par
exemple , qui parcourt toutes les églises de Paris , et
nous raconte l'histoire de tous ceux qui y ont été enterrés
, pour peu qu'il ait pu découvrir quelque chose sur
leur compte , traverse le cimetière des Innocens , et transcrit
toutes les épitaphes , entr'autres la suivante , qui , du
reste , est une des plus remarquables : « Ci gist Yolande
>>Bailly qui trépassa l'an 1514 , le quatre-vingt-huitième
>>an de son âge , le quarante-deuxième de son veuvage ,
>> laquelle a vu , devant son trépas , deux cent quatre-
>> vingt-quinze enfans issus d'elle . »
Mais l'histoire de toutes les rues et même de tous les
édifices de Paris ne serait point encore celle de Paris,
de même que l'histoire particulière de toutes les provinces
ne serait point celle de la monarchie. Il est des
faits plus importans , des récits plus graves , des événemens
publics d'un intérêt plus général , dont la capitale
entière a été le théâtre , auxquels tous ses habitans ont
pris part , et qui ont été excités , déterminés , conduits
par les passions , les préventions , les sentimens , tantôt
éclairés , plus souvent aveugles , de tous ou du plus
grand nombre ; voilà proprement ce qui contient l'histoire
de Paris ; et l'auteur du nouveau Tableau historique
et pittoresque a travaillé avec un soin remarquable cette
partie essentielle de son ouvrage. En traitant les objets
particuliers dont je viens de parler , il s'était montré laborieux
et infatigable dans ses recherches, critique exact
NOVEMBRE 1809. 77
et judicieux dans le choix des matériaux qu'il devait employer
, et des autorités souvent trompeuses entre lesquelles
il avait à choisir , versé dans la connaissance des
divers objets d'arts sur lesquels il avait à prononcer ;
mais il faut d'autres qualités pour présenter le tableau
des événemens que la ville de Paris fournit à l'histoire ,
sur-tout à certaines époques célèbres dans les annales de
la monarchie; et l'auteur , en le traçant, a prouvé que le
talent du sage historien et de l'élégant écrivain ne lui
était pas plus étranger que la patience de l'érudit et du
compilateur . Il a divisé l'histoire de Paris en différentes
époques , qu'il distribue dans le cours de ses livraisons
avec tout l'ordre dont cet ouvrage est susceptible : variant
ainsi le plaisir du lecteur par la variété des objets qu'il
lui offre , et faisant succéder à des vues , à des dessins
agréables , à des descriptions particulières , des tableaux
d'un ordre plus étendu , d'un intérêt plus général . A la
tête des deux dernières livraisons , se trouve le morceau
historique le plus considérable et le plus intéressant que
l'auteur ait donné jusqu'ici; c'est le récit des troubles
affreux qui agitèrent Paris pendant la captivité du roi
Jean , la minorité et la régence de Charles V, et durant
le long et malheureux règne du roi Charles VI.
Jamais Paris ne présenta un spectacle aussi lamentable
que dans cet intervalle de plus de soixante ans , pendant
lesquels cette ville ne respira un instant que sous le règne
trop court de Charles V. Jamais tant d'excès , de fureurs
etde crimes ne furent expiés par de plus épouvantables
malheurs . Les citoyens armés les uns contre les autres ,
armés contre l'autorité souveraine , contre leurs magistrats
fidèles , se massacrant impitoyablement, égorgés par
les factions sans cesse renaissantes, par les satellites
d'Etienne Marcel , leur premier magistrat ; par les
grandes compagnies , par les bandes de lajacquerie , par
les maillotins , les cabochiens , les horribles milices de
bouchers , par les Armagnacs et les Bourguignons ; les
princes de la maison royale et les grands vassaux de la
couronne , non moins furieux que la plus vile populace,
non moins odieux dans les moyens qu'ils emploient;
l'Anglais , appelé de tous côtés par les factieux, et in
78
1 MERCURE DE FRANCE ,
troduit jusque dans les murs de la capitale; la famine et
la peste enlevant la moitié des habitans qui avaient
échappé à tant de causes de destruction: tel est le tableau
que présente la ville de Paris dans cette période déplorable
de notre histoire. Ses malheurs et l'audace de ses
oppresseurs furent portés à leur comble sous le règne de
Charles VI ; et que pouvait-on attendre , pour réprimer
tant d'excès , d'un malheureux prince privé de sa raison ,
lorsqu'on avait vu Charles V, qui depuis obtint et mérita
le titre de Sage et de Sauveur de la patrie , avilir l'autorité
, dont il n'était encore que le dépositaire , par une
condescendance , disons une faiblesse , qu'aucune extrémité
ne peut excuser (2) ?
Le tableau de ces horribles scènes acquiert pour nous
un degré d'intérêt bien vif , quoique bien pénible et bien
douloureux . Quels rapprochemens ! quels souvenirs ! Et
par une fatalité bien remarquable , on voit à ces deux
époques si éloignées les mêmes lieux, souvent les mêmes
jours , souillés par les mêmes excès. Les cruelles leçons
que nous avons reçues de l'expérience ne sont point inutiles
à l'historien , dont l'objet est de peindre des tems de
troubles , de factions , de révolutions , et on s'aperçoit
facilement qu'elles n'ont pas été perdues pour l'auteur
du Tableau historique et pittoresque de Paris . Ses réflexions
, mûries par les événemens dont il a été témoin ,
ensont plus justes et plus profondes ; il remonte mieux
aux causes des agitations , il démêle plus sûrement les
secrets des perturbateurs et des factieux; il rend une justice
distributive plus exacte aux grands coupables , à
ceux qui ne sont qu'égarés , aux citoyens fidèles . Tel est
(2) Il signa de sa main le pardon des scélérats qui étaient venus
enlever ,jusque dans sa chambre , les seigneurs qui lui étaient les plus
attachés , et les massacrer à ses yeux. Il signa encore l'ordre d'ouvrir
toutes les prisons pour en laisser sortir les malfaiteurs désignés dans
la liste suivante , que lui avaient dictée les factieux : larrons , meurtriers
, voleurs de grand chemin ,faussaires , coupables de viol , ravisseurs
defemmes , assassins , sorciers , sorcières , empoisonneurs . Il est
clair que de tous ces gens-là il ne fallait laisser sortir que les sorciers
etles sorcières .
NOVEMBRE 1809 . 79
le fruit des épreuves par où nous avons passé , et il a été
assez chèrement acheté . Le style de l'auteur répond à
l'importance des objets qu'il traite. Il est grave et noble ;
iladu nombre et de l'harmonie ; on y reconnaît un écrivain
exercé et nourri de l'étude des bons modèles ; mais
plus le style d'un auteur a de pureté , de correction, d'é
légance , plus on y apercoit facilement quelques taches
légères . Celles que je vais indiquer ici sont assurément
de ce nombre ; et en prouvant la sévérité de ma critique ,
elles prouveront la vérité de mes éloges. L'auteur du
Tableau historique et pittoresque , parlant des griefs que
Charles-le-Mauvais prétendait avoir contre le roi Jean ,
dit que celui- ci avait donné à son connétable le comté
d'Angoulême , que Charles-le-Mauvais réclamait comme
faisant partie de la dot de sa femme. « Sa réclamation ,
>>continue l'historien (3) , n'ayant pas été écoutée , il
>> s'en vengea , comme il lui convenait defaire , en faisant
>>assassiner le connétable . » Ces mots , comme il lui
convenait de faire , se prennent ordinairement en bonne
part , et sembleraient une sorte d'approbation de la conduite
infâme de Charles -le-Mauvais . Ce n'est assurément
pas la pensée de l'auteur; mais pour que l'expression y
répondit , il fallait dire , ce me semble : Il s'en vengea
comme il convenait à un homme d'un caractère aussi pervers,
ou quelque chose d'équivalent. Je reprendrais aussi
quelques répétitions , fruit de l'inadvertance , ou qu'on
doit même regarder comme des fautes d'impression ; telle
est celle-ci : «Enfin , cette tyrannie alla si loin et lui de-
>>vint siinsupportable qu'il résolut enfin de secouerlejoug
>>de ces misérables (4) » . Et ailleurs (5) : «Al'occident ,
>>l'oeil du spectateur se repose sur les masses imposantes
>>de verdure qui forment le cours la Reine et les Champs-
>> Elysées , d'où les regards peuvent s'étendre , par la
>> grande allée , jusqu'à la barrière de l'Etoile ; enfin , s'il
» se tourne au nord , cette partie lui offre la décoration
(3) Troisième livraison , page 12.
(4) Même livraison , page 25 .
(5) Description de la place Louis XV, page 479-
80 MERCURE DE FRANCE ,
.
> imposante des deux colonnades du garde-meuble etde
>>l'édifice correspondant. >>>
Si le critique doit remarquer ces légères imperfections ,
il serait cependant honteux de s'y arrêter trop long-tems
et de donner trop d'importance à de pareilles observations
. Je m'arrêterais bien plus volontiers , et avec plus de
justice pour l'auteur et d'intérêt pour le lecteur , sur le
mérite de l'ouvrage et les éloges qui lui sont dus , sujet
que je suis bien éloigné d'avoir épuisé ; mais la longueur
de cet article me fait une loi de le terminer . Je dirai seulement
, pour me résumer , que Paris a enfin trouvé un
historien scrupuleux dans ses recherches , exact dans ses
observations , sage dans ses réflexions , pur et orné dans
ses récits ; un historien qui , discernant avec sagacité ce
qui est vrai de ce qui est faux ou douteux , ce qui est
instructif et agréable de ce qui est inutile ou ennuyeux ,
annonce toujours non-seulement un goût sûr , une critique
éclairée et un véritable talent , mais encore un trèsbon
esprit ; car on peut faire preuve de bons principes
et d'un bon esprit en parlant des rues et des carrefours
de Paris, comme on peut donner la preuve d'un
esprit faux enparlant de contes , de romans , et des objets
les plus frivoles et les plus indifférens .
F.. :
OEUVRES COMPLÈTES DE BOILEAU DESPRÉAUX , avec des
notes , un discours préliminaire et une vie abrégée
de ce poëte . Stéréotype d'Herhan .- Trois vol . in-8°.
ou in- 12 . -A Paris , chez H. Nicolle , rue de Seine ,
n° 12 ; et chez A. Aug. Renouard , libraire , rue Saint-
André-des-Arcs , nº 55 .
L'HONNEUR d'être réimprimés sans cesse appartient
aux grands classiques ; c'est là même ce qui constate leur
renommée . Pour eux les lecteurs se renouvellent et se
multiplient . Les écrivains qui sont admirés sans être lus
ne sont pas admirés long-tems : mais Corneille et Bossuet
, Racine et Pascal , La Fontaine et Fénélon , Voltaire
et J. J. Rousseau sont relus avec délices ; on les sait par
coeur ; et toutes les presses de l'Europe leur sont à la
fois
NOVEMBRE 1809 . ont illast LA
SEIN
fois consacrées . Entre les génies heureux qui
les deux derniers siècles , Despréaux , leur maître en Lart
d'écrire , est peut-être celui dont les ouvrages reparais
sent le plus souvent. A compter avec une scrupuleuse
exactitude , on en trouverait au moins cent cinquante
éditions ; et les plus connues seulement sont au nombre
de quatre-vingt-quatre , d'après la liste chronologique
insérée dans l'édition même que nous annonçons aujourd'hui
. Celle-ci mérite une attention particulière ; nonseulement
elle est complète , correcte , et bien exécutée ,
mais le travail de l'éditeur y ajoute un prix qui la fera
toujours distinguer . La plus brillante partie de ce travail
estun Discours préliminaire d'une assez grande étendue .
Quelques citations de cet excellent morceau de littérature
intéresseront nos lecteurs . Tout ce que nous pourrions
dire sur Boileau s'y trouve. Il serait impossible de
mieux sentir , et difficile de s'exprimer aussi bien.
5 .
Voici comment l'éditeur expose l'état de la langue
française et de l'art d'écrire à l'époque où Boileau publia
ses premiers essais . « La langue n'était plus barbare ;
>> elle cessait même d'être simple et naïve , après l'avoir
>> été avec tant d'énergie dans Montaigne . Renouvelée
>> par Malherbe , épurée parVaugelas , décorée par Balzac ,
>> elle acquérait de la correction , de la clarté , de l'élé-
>>gance. Elle se pliait à ce style périodique , le premier
>> des styles , quand , par une heureuse distribution de
>>>tous les élémens qu'il rassemble , des objets qu'il peint ,
>> et des rapports qu'il exprime , il fait du discours un
>>vaste et fidèle tableau de la pensée ; mais aussi le plus
>>fatal obstacle au progrès d'une langue , lorsque , par
>> un vain entassement d'incidens et d'accessoires',' il
» n'aboutit qu'à surcharger chaque idée d'une oisive
>> escorte , et que dans sa marche fastueuse et sourde il
>> énerve avec tant d'art les pensées et les sentimens .>>>
Onremarque en cette période une distribution savante,
et comme dans les écrits de Boileau lui-même , on y voit
l'exemple à côté du précepte . Avant le législateur du
Parnasse français , Pascal avait élevé notre langue audessus
des autres langues modernes , et presque au niveau
des langues anciennes . L'éditeur l'avoue , mais le premier
F
:
82 MERCURE DE FRANCE ,
mérite de Boileau , ajoute-t- il , fut de sentir l'excellence
des Provinciales . Nul n'a mieux révéré , proclamé, consacré
leur autorité littéraire . La prose avait atteint la
perfection; il s'agissait d'y faire atteindre la poésie.
Boileau le tenta . Laissons à son habile éditeur le soin de
développer des idées qui seraient gâtées par une analyse .
« Les règles de la versification n'étaient observées qu'aux
>>dépens des lois plus sacrées de la logique et de la
>> grammaire . Comme si l'art des vers n'eût consisté qu'à
>> vaincre des difficultés mécaniques , la multitude des
>> poëtes semblait n'aspirer qu'à la régularité du mètre
>> et de la rime ; leurs scrupules ne s'étendaient pas jus-
>> qu'au choix des expressions et au caractère du style.
>> Ils alignaient et rimaient l'emphatique et le trivial , les
>>hyperboles et les quolibets , les comparaisons pro-
>> lixes et les métaphores obscures. C'était là tout le
>> savoir-faire des Pelletier , des Godeau , des Scudéri ,
>> de cent autres infatigables et monotones versificateurs .
>> Voiture , il est vrai , Racan , Benserade , plus habiles ,
>> et sur-tout moins féconds , n'étaient pas restés con-
>> fondus dans cette foule , et Despréaux les a vantés
>> quelquefois ; mais il leur a fait moins d'honneur par
>> ses éloges que de tort par ses exemples : nul ne les a
>>plus rabaissés que celui qui a évité le premier leurs
>> tournures prosaïques , leurs inversions forcées , leurs
>> phrases parasites , les faux ornemens et les négligences
>> qui fourmillent dans leurs poésies les plus tolérables .
» Ce n'est pas non plus , osons le dire , une versification
>> forte et pure qu'on peut louer dans les comédies de
>››Molière antérieures à 1660. Seuls alors parmi tant de
>> poëtes , Malherbe , Corneille , La Fontaine , avaient
>> quelquefois exprimé d'heureuses pensées par de très-
>> beaux vers : La Fontaine , dans quelques narrations
>> naïves ; Corneille , dans les plus sublimes élans de son
>> inégal génie ; Malherbe , dans un petit nombre de
>>strophes immortelles. Boileau conçut l'idée d'une per-
>> fection plus austère et plus constante ; il comprit que
>> des vers admirables n'autorisaient point à négliger
>> ceux qui les devaient environner , et qu'au contraire
> les grands traits du génie poétique brilieraient d'un
NOVEMBRE 1809 . 83
» éclat plus pur et plus vif au milieu des morceaux élé-
>> gans et corrects que le bon goût aurait dictés .>>>
Plusieurs ont prétendu que Boileau n'avait censuré
dans ses satires que des vers et de la prose ; mais l'auteur
du discours soupçonne avec raison ceux qui ont
risqué cette critique de n'avoir jamais lu Boileau , ou du
moins de l'avoir mal lu . Il cite la belle satire sur l'homme ,
celle sur les diverses folies humaines , celle sur la noblesse
, celle sur les femmes , celle sur l'équivoque , et
deux autres encore , comme des pièces entièrement morales
. Il observe que la censure littéraire est accessoire
dans la satire sur les embarras de Paris , et même dans
la description d'un repas ridicule, « Restent , continue
>>l'éditeur , la seconde satire , la septième et la neuvième,
» qui sont en effet purement littéraires . La seconde ex-
>> pose les difficultés de l'art d'écrire en vers , et elle les
>> surmonte. La septième , où Boileau s'adresse à sa
>> muse , est inférieure au modèle latin qu'elle imite .
» Mais voulez-vous retrouver Horace , et , s'il faut le
>>dire , mieux qu'Horace , relisez vingt fois la neuvième;
>> c'est là que vous apprécierez ce qu'une raison sévère
» peut ajouter de force et de grâce même à des traits in-
>> génieux et à l'atticisme du style . N'accordez , s'il vous
>>plaît ainsi , à la plupart des satires de Boileau que de
>>parcimonieux éloges ; ne louez en elles que la correc-
>>tion , l'élégance , la versification la plus soutenue et la
>>plus belle qui existât dans notre langue avant l'Andro-
>> maque de Racine; mais qu'il nous soit permis au moins
>>de distinguer , parmi ces douze satires , la huitième et
>> la neuvième , et de leur offrir des hommages beaucoup
>>moins réservés . Elles ne sont point assurément les deux
>> plus beaux ouvrages de Despréaux; mais elles sont
>> peut-être les deux plus belles satires que l'on ait jamais
>> écrites chez aucun peuple .>>>
Certains jugemens de notre fameux satirique ont été
vivement blâmés . On l'a trouvé injuste pour l'auteur de
la Jérusalem délivrée , pour celui de Roland et d'Armide ,
et même pour Charles Perraut. L'éditeur le défend
sur tous ces points . A l'égard du Tasse , son poëme illustra
l'Italie , au jugement de Boileau , qui toutefois y
: Fa
84 MERCURE DE FRANCE ,
condamnait l'intervention des démons et des anges , et ces
concetti dont se plaint aussi Métastase . Nous ajouterons
que Métastase n'en fut pas moins un des plus fervens
admirateurs de la Jérusalem délivrée , et que , du vivant
même du Tasse , les défauts que Boileau lui reproche
avaient été relevés plus durement par Galilée , zélé partisan
de l'Arioste . Boileau rendit justice aux bons opéras
de Quinaut , sans aimer pourtant leur morale lubrique ;
mais , jeune encore , il s'était moqué des tragédies de ce
poëte , sur-tout de l'Astrate , et l'on s'en moquerait encore
aujourd'hui si l'on se donnait la peine de les lire .
Quant à Charles Perrault , l'éditeur lui consacre une
page entière ; elle mérite de trouver ici sa place , car elle
est forte de pensées et d'expressions .
<<On a pris , de nos jours , un intérêt tendre à la mé-
>> moire de Charles Perraut ; et, ne pouvant l'exalter
>> comme poëte , ni en général comme écrivain , on s'est
>> avisé de nous le représenter comme un grand philo-
>> sophe outragé par un grand versificateur. Ceux qui se
>> déterminent à lire les vers de Charles Perraut , et sa
>> prose , comprennent que sa philosophie consiste appa-
>> remment dans ses blasphèmes contre les plus augustes
>> monumens de la littérature ancienne ; car il ne man-
>> que d'ailleurs d'aucun de nos préjugés modernes ; et
>> ses écrits , loin d'offrir le germe de quelques pensées
» philosophiques , décèleraient bien plutôt des disposi-
>>tions fort prochaines au fanatisme le plus intolérant.
>> Soit qu'il sentit la faiblesse , la nullité de son talent ;
>> soit qu'il eût contracté de honne heure la facile habi-
>> tude des intrigues , il mit son étude à multiplier ses re-
>> lations avec les grands , avec les gens de lettres , avec les
>> artistes , et parvint à soutenir sa réputation littéraire
>> par l'idée qu'il fit prendre de son crédit et de son in-
>> fluence . Académicien sans instruction , et rimeur du
>>plus bas étage , à peine émule de ses plus inhabiles
>>contemporains , il ne sut être que leur protecteur ,
» qu'un de ces Mécènes subalternes qui favorisent la
>> médiocrité pour paraître plus hauts qu'elle , lui font célébrer
comme des bienfaits les vains mouvemens qu'ils
>> se donnent , et dépravent la littérature par leurs ma- مل
NOVEMBRE 1809. 85
>>néges , autant qu'ils la déshonorent par leurs écrits .
>> Claude Perraut , son frère, fut du moins un architecte
>> illustre , puisqu'on lui attribue la colonnade du Lou-
>> vre , que lui conteste pourtant Boileau : mais l'igno-
>>rant appréciateur des anciens et des modernes , celui
» qui , dans le siècle des Molière et des Racine , ne pré-
>>conisa que ce qui leur ressemblait le moins ; Charles
>>Perraut enfin a mérité beaucoup plus d'opprobre que
>>Despréaux n'en a daigné verser sur lui .>>>
Cette sortie éloquente paraît sévère , et n'est que juste .
Qui peut encore estimer l'auteur de Peau d'âne et de la
Femme au nez de boudin , le barbouilleur qui travestit en
vers détestables le conte charmant de Grisélidis , le flagorneur
hypocrite , qui fit semblant d'être fanatique dans
un poëme ridicule en l'honneur de la révocation de l'édit
deNantes? Si rien n'est plus inepte que ses Parallèles des
Anciens et des Modernes , son livre des Hommes illustres
de la France ne vaut assurément pas mieux , et l'on est
fâché que Thomas , dans l'immortel Essai sur les Eloges ,
ait dit quelque bien d'un ouvrage où des idées , tantôt
fausses , tantôt vulgaires , sont constamment revêtues
d'un style ignoble et décoloré . Comment Diderot a-t- il
affirmé qu'excepté Fontenelle , Lamothe et ce Charles
Perraut , dont le versificateur Boileau n'était pas en état
d'apprécier le mérite , aucun écrivain du dix-septième
siècle n'eût été capable de fournir une page à l'Encyclopédie?
Quoi ! Pascal , Arnaud , le versificateur Boileau ,
Corneille , Racine , Molière , Bossuet , Fénélon , la
Bruyère , n'auraient pu se permettre d'y insérer quelques
essais sur les mathématiques , sur la grammaire , sur la
logique , sur l'art d'écrire , sur la tragédie , sur la comédie
, sur l'éloquence , sur la morale ! La sentence est
dure. Diderot avait , sinon du goût , au moins une imagination
animée , quoiqu'inégale , sur-tout beaucoup de
connaissances positives , de philosophie et d'indépendance
. Digne d'aspirer à la gloire, il aurait dû savoir respecter
les hommes qui font en grande partie la gloire nationale
; et certes Boileau est du nombre . Assez d'autres
pouvaient louer avec convenance l'académicien Perraut :
ceux, par exemple, qui ont hérité de sa nullité littéraire
86 MERCURE DE FRANCE,
etde ses talens pour l'intrigue ; il n'a pas manqué de successeurs
.
Si les détracteurs de Boileau l'accusent d'être un satirique
injuste , ils lui font un autre reproche qu'ils épargnent
à Quinaut , malgré les prologues de ses opéras ,
celui d'être l'adulateur complaisant du pouvoir. Cette inculpation
pourrait bien n'être pas aussi mal fondée que la
première : elle est pourtant fort exagérée, et nous allons
voir qu'on peut y répondre avec avantage . Boileau , sans
doute , a célébré souvent Louis XIV, dont les bienfaits
l'avaient cherché , dont la faveurle maintint contre ses nombreux
ennemis , et même le fit entrer malgré eux à l'Académie
française); « mais , dit judicieusement l'éditeur, ces
>> louanges , qu'il reproduit sous des formes aussi variées
>> que délicates , ces louanges que , si l'on veut , il pro-
>> digue , sont encore circonspectes jusque dans leur pro-
>> fusion , et jamais du moins il n'encense ni un vice , ni
>>une mauvaise action , ni même une erreur grave. Des-
>> préaux serait sans excuse s'il avait applaudi aux dra-
>> gonnades , et célébré , cómme Charles Perraut, la ré-
>> vocation de l'édit de Nantes . Qu'il ait exagéré des ex-
3
J
ploits guerriers , qu'il ait placé quelquefois sur la tête
>> de Louis des lauriers que Louis , dans sa grandeur ,
>> n'avait ni cueillis , ni vu cueillir , on a bien le droit
>> d'user de ces libertés poétiques quand on a su, comme
>>> Boileau , en prendre de plus honorables , quand on a
>>écrit , par exemple , cette première épître , où la véritable
gloire reçoit un si pur hommage . C'était en 1669:
des courtisans inconsidérés allumaient au coeur de
>> Louis une ambition qu'au jour de sa mort il devait se
>> reprocher à lui-même ; il s'agissait de l'inviter à cher-
>> cher sa propre gloire dans le bonheur de ses peuples ,
>> dans la sagesse des lois , dans l'activité de l'industrie ,
>> dans les progrès des arts , dans la répression des dé-
>>sordres , dans la diminution des impôts : le monarque
>> lut l'épître , l'admira et fit la guerre ; mais le poëte qui
>> avait revêtu ces grandes idées d'une expression digne
>>d'elles avait fait un bel ouvrage et une plus belle ac-
>> tion .>>>
Sur l'Art Poétique et sur le Lutrin , ces deux producNOVEMBRE
1809. 87
tions principales du génie de Boileau , l'éditeur se livre à
quelques développemens qui ne sauraient être abrégés
sans altération. Il faut les suivre dans le discours même;
là sont exposées avec méthode la conception , la marche
de l'Art Poétique , et ce qui distingue ce beau poëme ,
soit de la rapide et brillante épître qu'Horace adresse aux
Pisons , soit du traité profond où Aristote analyse les divers
élémens de la tragédie ; là sont touchées , indiquées
par un goûthabile, et les difficultés toujours renaissantes ,
mais toujours vaincues dans le Lutrin , et les beautés originales
de ce chef-d'oeuvre unique en son genre, et dans
lequel Boileau se montra si supérieur au froid Tassoni ,
dont il daigne cependant invoquer la muse . L'éditeur apprécie
avec la même sagacité la traduction du Traité du
Sublime , et ces réflexions critiques , remplies de tant
d'excellens principes et consacrées en partie à la défense
des grands écrivains de l'antiquité . La prose de Boileau
sans doute est fort loin d'égales ses vers , et son éditeur
en convient; car il est trop judicieux pour être un panégyriste
perpétuel. Il voit avec peine que Boileau , dans
son Art Poétique , après avoir donné trop d'importance
au sonnet , garde un silence absolu sur l'apologue et sur
La Fontaine , qu'il ne soit même qu'à moitié juste envers
Molière. Toutefois dans la belle Építre à Racine ,
publiée trois ans après l'Art Poétique , Boileau rendit à
Molière un hommage aussi complet que mérité. Il avait
été son ami fidèle ; il resta celui de La Fontaine négligé
par Louis XIV, celui de Patru indigent , celui d'Arnaud
persécuté ; mais son plus intime ami fut Racine ; et cette
intimité de trente-cinq ans entre nos deux poëtes le plus
éminemment classiques fournit à l'auteur du discours un
morceau qui nous paraît pleinde finesse et de vérité. Le
voici.
<<Despréaux, qui avait enseigné à Racine l'art des beaux
>>vers , nemesura qu'avec orgueil l'étendue desrapidespro-
>> grès de son disciple. Quand Racine, appliquant cet art à
>>>l'un des plus augustes genres de la poésie, fut devenu un
>>maître à son tour , et, s'il faut le dire , le premier des
>> maîtres , Despréaux l'en aima davantage , et ne permit
>> àpersonne d'admirer faiblement des chefs-d'oeuvre plus
88 MERCURE DE FRANCE ,
>> grands que les siens propres . Le trait de ressemblance
>> le plus frappant entre ces deux hommes pouvait n'en
>> faire que deux rivaux : ils étaient et ils sont encore ,
>> parmi les poëtes français , les deux plus parfaits écri-
>> vains ; leurs talens et leurs caractères différaient en
>>>tout le reste . Le satirique Despréaux pardonnait jus-
>> qu'aux offenses qu'il avait faites , le tendre Racine n'ou-
>>bliait aucune de celles qu'il avait reçues . Despréaux ,
>> fier et brusque , ne savait point haïr : le dévot Racine
>> aurait eu peu d'efforts à se commander pour devenir
>> méchant . Courtisan plus poli qu'habile , Racine cher-
>> cha plus de faveurs qu'il n'en obtint : Boileau , moins
>> circonspect et moins façonné , ne se plaignit que de
>> trop réussir à la cour ; il y sut à-la-fois mieux blâmer
>> et mieux louer. Racine , époux et père , avait besoinde
>>recueillir tout le fruit de ses veilles : le célibataire
>> Despréaux, qui ne retirait aucun profit de ses propres
OEuvres , a pris soin , à l'insu de Racine, de quelques
>> éditions de ses tragédies . Cette amitié , sans altération,
>> sans nuage , se resserra durant trente-cinq ans , jus-
>>qu'au jour où l'auteur de Phèdre , reposant sur Boileau
» ses derniers regards, se félicita de mourir le premier :
>>paroles qu'il faut rappeler quand on loue Racine, mais
>> qui n'honorent pas moins celui qui avait mérité que
>> Racine expirant les lui adressât . >>
Depuis Racine et Boileau , tous les maîtres se sont glorifiés
d'être leurs élèves , et malheur au poëte français
qui ne serait pas de leur école ! Tous deux eurent les
mêmes ennemis tant qu'ils vécurent ; mais la renommée de
Racine , désormais parvenue aussi hautqu'il a porté notre
poésie et l'art tragique , semblait alors moins généralement
établie que celle de Boileau . Celui-ci, dans les
genres qu'il a traités , n'avait pas un Corneille pour dévancier
, pour contemporain, pour émule. On vit Britannicus
n'obtenant qu'un succès douteux , Phèdre attaquée
par une cabale puissante , qui força Racine d'abandonner
la carrière dramatique , Athalie enfin , décriée
long-tems ; et Boileau fit dans ces trois occasions ce qu'il
avait fait pour le Misanthrope ; il opposa son opinion
courageuse à l'opinion publique égarée. Pour lui , sa ré
NOVEMBRE 1809. 89
putation s'accrut par les clameurs mêmes de ses faibles
adversaires . Ses écrits eurent une vogue immense. Les
éditions s'en multipliaient chaque année; et , de son vivant
, les seules presses hollandaises en donnèrent dix.
Quelques-unes de ses productions furent, traduites en
vers grecs; toutes le furent en vers latins , en vers italiens
, en vers anglais ; et la traduction de son Art Poétique,
publiée à Londres par Soame , eut l'honneur d'être
revue par Dryden, le plus grand poëte que l'Angleterre eût
à cette époque : enfin Boileau fut regardé dans sa patrie
comme le législateur du goût , et les étrangers l'appelaient
le poëte français . Plus tard , ce concert de louanges parut
s'interrompre , du moins en France. Nous avons déjà
vu Diderot le juger beaucoup trop lestement. Marmontel
alla jusqu'à l'irrévérence ; car dans une épître couronnée
par l'Académie française , il osa le déclarer un poëte
sans feu , sans verve et sans fécondité. Des hommes supérieurs
à Marmontel , et plus modérés que Diderot , Helvétius
, par exemple ,'d'Alembert , Condorcet, Condillac,
hasardèrent sur Boileau des critiques malveillantes et peu
fondées . D'où pouvaient venir de telles préventions à des
esprits d'un tel ordre ? C'est ce que l'éditeur explique
avec beaucoup de talent et de justesse .
... « Si l'on nous demande quelle fut , au dix-huitième
» siècle , la véritable cause , quel fut le principal moteur
> d'un déchaînement si étrange , et en apparence si dé-
>>sintéressé , nous ne craindrons pas d'indiquer un
>>>homme justement célèbre dans l'histoire littéraire du
>>dix-septième siècle et dans celle du dix-huitième , Fon-
>> tenelle , dont les ressentimens tempérés et vivaces
>> savaient attendre et saisir les occasions d'offenser tran
>>quillement . Lorsqu'en 1691 , il entrait à l'Académie
>> française , dont Racine et Despréaux étaient membres ,
>>loin d'oublier les anciennes épigrammes de ses nou-
>>>veaux confrères , et de tenter au moins une réconcilia-
>> tion apparente , ou même normande , il se félicita de
>> tenir , par le bonheur de sa naissance , à un nom qui ,
>> dans l'art tragique , effaçait , disait-il , tous les autres
>> noms. Le choix d'une expression si indécente décelait
>>bien moins le désir d'exalter Corneille que le besoin
90 MERCURE DE FRANCE ,
>> d'affliger Racine' ; etl'on doit sentir qu'il n'était pas att
>> pouvoir de Boileau de pardonner à celui qui blessait
>> ainsiles convenances les plus vulgaires, toutexprès pour
>>> mieux outrager l'auteur de Phèdre etd' Iphigénie. Cepen-
>> dant Racine et Despréaux moururent : Fontenelle sur-
>> vécut cinquante-huit ans à l'un , quarante-six ans à
>>l'autre , et employa , contre les ennemis de sa jeunesse,
>>>l'autorité de son patriarchat littéraire . Ce fut dans ses
› entretiens , à son école , que d'Alembert , Helvétius et
>> plusieurs autres apprirent à reléguer l'auteur de l'Art
>> poétique entre les grands versificateurs , et à couvrir
>>des couleurs de l'impartialité leurs critiques injurieu-
» ses . Parmi ces héritiers des opinions , ou plutôt des
>> ressentimens de Fontenelle , gardons-nous de compter
>>>Voltaire , admirateur de Boileau' , et toujours prêt à bé-
>> nir son influence. S'il s'est trop permis quelquefois de
->> modifier les hommages qu'il se plaisait à lui rendre ,
>> c'étaitbien moins pour seconder ses détracteurs , que
>> pour se séparer de l'une des elasses de ses panégy-
>>>ristes ; car , après avoir triomphé des Chapelain et des
Pradon du dix-septième siècle , le malheur de Boileau
>> était d'être vanté par ceux du dix-huitième . Les lourdes
>> louanges dont ils tourmentaient sa mémoire , n'expri-
>> maient que leur jalousie contre ses plus dignes succes-
>> seurs ; et ils ne pronaient sa renommée qu'en la con-
>> fondant avec les préjugés stupides et les superstitions
>> décrépites qu'ils faisaient métier de soutenir. »
Rien de plus vrai que cette observation sur Voltaire.
On sait combien il était irritable. Quelques traits d'hu
meur lui échappèrent dans son épître à Boileau , car des
rhéteurs de collége avaient eu l'ineptie d'établir sérieusement
un parallèle entre la Henriade et le Lutrin . Autant
valait comparer Zaïre et l'Ecole des Maris , Mérope et
Amphytrion , le Siècle de Louis XIV et Gilblas . Du reste,
Voltaire a souvent manifesté son admiration pour Boileau.
Toutle monde sait quelle place éminente il lui
assigne dans le Temple du Goût. Voyez le Dictionnaire
philosophique à l'article Vers ; vous y trouverez ce jugement
remarquable : « Il n'y a peut-être en France que
Racine et Boileau qui aient une élégance continue.
NOVEMBRE 1809 . 91
On trouve dans le même Dictionnaire , article Poétique ,
quelque chose d'encore plus frappant. « Si Boileau
>> n'avait été qu'un versificateur , il seraità peine connu ;
>> il ne serait pas de ce petit nombre de grands-hommes
>> qui feront passer le siècle de Louis XIV à la postérité .
>> Ses dernières satires , ses belles épîtres , et sur-tout
>> son Art Poétique , sont des chefs-d'oeuvre de raison
>> autant que de poésie. » Nous pourrions citer cent
autres exemples. Plusieurs sont recueillis par l'éditeur
avec ceux que nous rappelons ici .
De tous les discours composés sur Boileau , celui
dont nous venons de rendre compte nous semble être
sans aucun doute le mieux pensé , le mieux écrit , le plus
instructif. Nous regardons aussi cette édition comme la
meilleure qui ait paru . L'on trouve dans la vie de Boileau
toutes les anecdotes authentiques relatives à ce
grand poëte . Les passages qu'il a imités sont rapportés
à la suite de chaque ouvrage ; les notes de Boileau et
celles de Brossette sont accompagnées de courtes notes
de l'éditeur , où tantôt il réfute avec égard d'Alembert ,
Helvétius , Condillac ; tantôt il adopte avec respect quelque
observation de Voltaire. Il ne néglige pas des remarques
de Lebrun , l'un de nos premiers lyriques ,
homme qui connaissait parfaitement notre langue , et
sur-tout notre langue poétique. C'est dans ce goût que
tous les classiques français devraient être commentés .
Le fatras de Saint- Marc , de Bois-Germain , de Bret ,
fatigue le lecteur , et lui donne trop peu d'instruction .
Corneille était le seul peut-être qui pût fournir un
ample commentaire , et Voltaire le seul qui eût le talent
et le droit de l'écrire ainsi , Pour Racine , La Fontaine ,
Pascal , Bossuet , Fénélon , il ne faudrait que des notes
concises , indiquant les imitations que renferment leurs
ouvrages , les expressions , les tournures nouvelles dont
ils ont enrichi la langue , et jusqu'aux fautes qui leur sont
échappées . Boileau lui-même avait proposé des travaux
de ce genre à l'Académie française, ainsi que nous l'apprend
d'Olivet ; et Voltaire a renouvelé cette proposition
, comme on le voit par ses lettres à Duclos . Espérons
qu'un jour leur voeu sera rempli. Çes travaux se-
/
92 MERCURE DE FRANCE ,
raient d'une utilité plus réelle que d'autres occupations
auxquelles la routine et la paresse attachent depuis un
siècle une importance exagérée.
-
Μ.
LES BUCOLIQUES DE VIRGILE , traduction nouvelle en
vers français ; par M. DORANGE . A Paris , chez
Delaunay , au Palais-Royal ; et chez Arthus-Bertrand,
rue Hautefeuille , nº 23 .
S'IL est vrai que chaque siècle a , pour ainsi dire , la
physionomie particulière qui le distingue par quelque
trait saillant des siècles qui l'ont précédé et de ceux qui
lui succèdent , le nôtre ( à ne le considérer que sous les
rapports littéraires ) pourrait bien être désigné dans
l'avenir sous le titre de Siècle des traductions . On aurait
de la peine à compter toutes celles qui ont paru depuis
quinze ans , et dans ce nombre il en est plusieurs qui
méritent une honorable distinction . Nous sommes loin
de croire ( tout en reconnaissant le mérite de celui de
nos écrivains qui s'est permis une pareille assertion )
qu'une traduction , quelque parfaite qu'on veuille la
supposer , doive jamais occuper dans l'estime publique
le même rang que l'ouvrage original ; et c'est , à notre
avis , abuser étrangement de son esprit ou de son amourpropre
, que de chercher à prouver que traduire et créer
sont en poésie deux mots synonymes , et qu'il faut prononcer
avec le même respect , avec la même admiration ,
le nom d'Ovide , par exemple , et celui de son traducteur.
Mais , en rétablissant la distance qui doit exister entre le
génie qui crée et le talent qui copie , on ne doit pas
moins en convenir qu'une bonne traduction en vers
français ne peut être que l'ouvrage d'un écrivain distingué
, et suppose dans son auteur les moyens de
s'élever à des productions originales .Quelle que soitl'importance
que l'on attache à cette branche de la littérature
, il est incontestable qu'à aucune autre époque elle
n'a été cultivée avec autant de soins et de succès . Sans
parler de M.Delille, qui s'est mis hors detoute comparaison
par ses deux traductions des Géorgiques et du Paradis
NOVEMBRE 1809 . 93
Perdu , et de M. Saintange , dont la tâche plus difficile
encore a été si heureusement remplie , il est à remarquer
que la plupart des traductions nouvelles , en prose et en
vers , des ouvrages grecs et latins , ont une supériorité
marquée sur les traductions anciennes ; et pour ne
parler que de celles qui nous occupent en ce moment ,
nous demanderons à ces éternels détracteurs de tout
mérite contemporain , dont la bouche , comme celle du
satyre de la fable , souffle à la fois le froid et le chaud ,
qui tantôt se plaignent du peu de respect de nos jeunes
littérateurs pour l'antiquité , et tantôt leur font un crime
des hommages publics qu'ils rendent aux écrivains de
Rome et d'Athènes ; nous demanderons , disons-nous , à
ces censeurs très-conséquens dans leurs critiques , si les
traductions des Bucoliques par MM. Tissot , Didot et
de Lan... j . , ne sont pas infiniment préférables à la
lourde et incorrecte version de l'avocat Richer , à la
paraphrase brillante et maniérée de Gresset . S'ils sont
forcés , sous peine de compromettre trop évidemment
leur goût ou leur bonne foi , à cet aveu de l'infériorité
des premiers traducteurs des Bucoliques , il ne nous
restera plus qu'à examiner jusqu'à quel point est fondée
la préférence qu'ils accordent à l'élégant essai de
M. Dorange sur le travail de ses devanciers .
Une bonne traduction des Bucoliques supposé , pour
qualités premières , la fidélité , la concision , l'élégance ,
et sur-tout l'harmonie .
La fidélité que nous croyons indispensable , est celle
que recommande Pope d'après Horace :
Thou the servile office dost decline
Of rendring wordfor word and line for line .
Celle qui dédaigne la servile contrainte de rendre le mot
pour le mot , le vers pour le vers , en s'appliquant à
conserver le ten , le mouvement et la couleur de
l'original .
Un traducteur des Eglogues ne peut manquer à la
concision sans défigurer un ouvrage qui brille éminemment
par ce mérite ; et cependant la différence du génie
des deux langues et des deux poésies ne lui permet
1
94 MERCURE DE FRANCE ,
!
pas , lui défend même , d'affecter dans les mots le laconisme
de Virgile , sous peine d'en perdre l'aisance et la
grâce . Quant à l'harmonie , il faut s'entendre sur l'idée
que présente ce mot lorsqu'il s'applique à Virgile et au
très-petit nombre des poëtes qu'on peut lui comparer.
L'harmonie des vers de ce grand maître ne consiste pas
uniquement dans la douceur des sons , dans les accens
d'une musique molle et délicieuse ; c'est une harmonie
savante , pittoresque , variée , comme celle dont notre
admirable Racine nous a donné de fréquens exemples .
Supposons, maintenant qu'un traducteur doué d'un talent
assez flexible , d'une oreille assez délicate pour
imiter , dans une autre langue , la mélodie des cantiques
d'Esther , donnât le même caractère à une version
de Phèdre ou d'Athalie ; avec beaucoup de talent , il ne
serait parvenu qu'à énerver . , qu'à rendre monotone le
plus hardi , le plus varié de nos écrivains . Ces réflexions
s'appliquent plus immédiatement encore à une traduction
de Virgile , c'est-à-dire , du poëte qui a le mieux
connu les ressources d'une des plus belles langues
qu'aient jamais parlé les hommes , et l'art de peindre , de
vivifier les objets par les sons . Les Bucoliques de Gresset
sont remarquables par la douceur , quelquefois par l'élégance
du style ; ses vers ne blessent jamais l'oreille ;
elle les reçoit comme le murmure uniforme d'un ruisseau.
Qu'a de commun cette musique vague et monotone
avec celle de Virgile , où l'on distingue tour-à-tour ,
où l'on entend souvent dans la même églogue la flûte
pastorale , la trompette héroïque , et la lyre élégiaque ?
L'uniformité des tons est donc la première et la plus
grande des infidélités envers Virgile . M. Delille a le
premier senti cette vérité , qu'il a rendue sensible par ses
leçons et plus encore par ses exemples . C'est dans ces
mèmes principes que nous allons examiner l'ouvrage de
M. Dorange .
Il y règne , et nous nous empressons de le dire , une
sorte de facilité élégante qui paraît être le cachet particulier
du talent de ce jeune auteur ; mais cette qualité ,
précieuse en soi , perd nécessairement quelque chose
de son prix , quand elle ne s'allie pas à la fidélité , à la
NOVEMBRE 1800. 95
concision que nous avons posées comme bases d'one
bonne traduction de Virgile. Malheureusement M. Dorange
ne paraît pas y attacher la même importance .
<<J'aime mieux , dit-il , être , si je puis , imitateur pittores-
>> que , que copiste sans effet ; et quandje ne puis plus
>> être Virgile , je tâche d'être encore poëte. » Cette
excuse , spécieuse en elle-même , n'en est pas moins une
erreur. Le meilleur moyen d'être à la fois peintre et
poëte était de serrer son modèle de plus près : en suivant
ce principe , M. Dorange aurait évité de prêter à Virgile
des richesses qui l'appauvrissent. Citons un des nombreux
passages qui viennent à l'appui de notre opinion
. Corydon invite le bel Alexis à embrasser la vie
champêtre .
Viens errer avec moi dans ces plaines rustiques ,
Alexis , habitons ces chaumières antiques ;
Lançons des traits aux cerfs et desjeunes chevreaux.
Viens , la houlette en main , conduire les troupeaux .
Chantons les airs du Dieu qui sut unir ensemble
Ces nombreux chalumeaux que la cire rassemble ,
Du dieu Pan qui protège et brebis et pasteurs :
Viens attendrir l'écho de tes sons enchanteurs .
Le chalumeau fidèle à la main qui le touche
Jamais en la pressant ne flétrira ta bouche.
Combien de fois , hélas ! témoin de mes chansons ,
Amyntas de mon zèle implora les leçons !
Chef-d'oeuvre d'un berger , ma flûte pastorale
.. Offre de sept tuyaux la longueur inégale.
Damète en expirant me dit :jeune pasteur ,
Sois de ce chalumeau le second possesseur ,
Dès long-tems d'Amyntas l'ame enfut envieuse , etc.
,
Les vers mis en italique dans ce morceau ne semblent pas
très-repréhensibles en eux-mêmes , mais rapprochés du
texte , indépendamment des fautes dont ils fourmillent ,
on s'aperçoit qu'ils n'ont rien conservé du sentiment , de
la passion dont ils sont animés dans l'original .
Le chalumeaufidèle à la main qui le touche ;
Un vers tout entier pour amener une rime !
Viens attendrir l'écho de tes sons enchanteurs .
96 MERCURE DE FRANCE,
Il y a dans ce vers d'opéra-comique une faute contre
le sens , et une autre contre le goût de Virgile .
Nous avons , dans un précédent article , assigné à
M. Tissot la supériorité dans cette espèce de concours
ouvert pour la traduction des Bucoliques : nous croyons
qu'il a sur ce dernier concurrent d'incontestables avantages;
il suffit de comparer pour se convaincre . Voici
de quelle manière M. Tissot traduit le même passage :
Daigne aimer avec moi les champs , l'humble verger ,
Habiter ma cabane , et chasseur ou berger
Manier l'arc rapide et la verte houlette :
Nous ferons du dieu Pan résonner la musette .
Pan fut le créateur de ces doux chalumeaux ,
Dont la cire assembla les sonores tuyaux :
Pan chérit les brebis et protège leur maître.
Ne rougis pas d'enfler notre pipeau champêtre ,
Quel prix à ce talent n'eut pas mis Amyntas ?
Je reçus autrefois du berger Damétas
La flûte à sept roseaux de grandeur inégale.
Enmourant il disait : « Ma flûte pastorale
> T'aura pour second maître , ô mon cher Corydon. »
Il disait ; Amyntas fut jaloux de ce don.
Cette traduction est à la fois plus fidèle et plus
élégante .
On peut citer quelques vers heureux de M. Dorange
dans la troisième églogue , mais ils sont trop voisins de
ceux-ci :
Par des fruits qu'elle jette Eglé vient m'assaillir ,
Et brûle d'être vue en paraissant mefuir ...
Pour la jeune beauté dont l'amourfait mon bien .
•
Il est partout , voit tout , et sourit à mes vers ....
Amynte tient de moi (pouvais -je davantage?)
Dix pommes d'or , douxfruit d'un oranger sauvage.....
A peine , hélas ! leur chair revêt encor leur os.
Mais sans nous appesantir sur les taches multipliées
de la troisième églogue , citons quelques vers de la quatrième
,
NOVEMBRE 1809 . 97
DEL
trième , où le talent du jeune poëte s'est exercé avec
plus de bonheur .
Cet enfant possesseur d'une vie immortelle ,
Appelé par son sang dans le palais des cieux ,
Y verra les héros assis avec les dieux.
Il régnera sur nous , et son règne prospère
Conservera la paix ouvrage de son père.
La terre , aimable enfant , te prépare pour dons ,
L'acanthe , le baccar , les lierres vagabonds .
Ces vers , le dernier excepté , sont heureux et fidèles ;
mais cette pensée si noble , si pompeuse , si admirablement
exprimée par Virgile :
Pacatumque reget patriis virtutibus orbem ,
est bien faiblement rendue par ces vers :
Il régnera sur nous , et son règne prospère
Conservera la paix ouvrage de son père.
M. Tissot , moins fidèle cette fois au mot à mot , a
bienmieux pris le ton solennel de Virgile ; il a sur-tout
mieux saisi la transition par laquelle Virgile passe du
grave au doux , au moyen de ce vers charmant :
At tibi prima , puer , nullo munuscula cultu .....
La sixième églogue est une de celles où l'élégance , la
variété des tons , la verve et l'audace poétique peuvent
se développer avec le plus d'avantage .
Opposons entr'eux les deux traducteurs , et pour ne
prononcer que sur d'irrécusables témoignages , qu'il
nous soit permis de citer le texte latin :
Pergite , Pierides . Chromis et Mnasylus in antro
Silenum pueri somno vidêrejacentem ,
Inflatum hesterno venas , ut semper, laccho .
Serta procul tantùm capiti delapsajacebant ,
Etgravis attritâ pendebat cantharus ansâ.
Aggressi ( nam sæpè senex spe carminis ambo
Luserat ) injiciunt ipsis ex vincula sertis .
Addit se sociam , timidisque supervenit Ægle ,
Ægle naïadum pulcherrima ;jamque videnti
Sanguineisfrontem moris et tempora pingit.
DET
ま
/
en
G
98 MERCURE DE FRANCE ,
M. Dorange :
OMuses , poursuivez ! Chromis et Ménasyle
Virent Silène au fond d'une grotte tranquille .
Le sein encor gonflé des flots d'un jus vermeil ,
L'heureux vieillard cédait aux douceurs du sommeil.
Son front avait perdu sa couronne odorante .
Un noeud liait sa coupe à ses côtés pendante .
Silène , à qui leur voix demandait des concerts ,
Leur donnait vainement l'espoir de quelques airs :
Brûlant de se venger , ils courent et sans peine
Des fleurs de ce vieillard ils composent des chaînes .
Eglé vient , voit Silène , et pour nouvel affront
Du nectar de la mûre elle rougit son front .
Ce tableau de genre semblait devoir convenir au
talent aimable du traducteur , mais il manque à la fois
de grâce et de coloris : M. Dorange , comme on peut le
voir , oublie quelques-uns des plus agréables détails :
Attritâ ansa...... timidisque supervenit.... naïadum pulcherrima
.... ne sont point rendus : il les remplace par
des pensées , par des expressions qui ne sont ni dans le
sens , ni dans le goût de Virgile :
Son front avait perdu sa couronne odorante ....
Brûlant de se venger , ils courent ......
Pour nouvel affront ...
Du nectar de la mûre , etc ......
Tout cela n'est pas dans le texte , et ne méritait pas
de trouver place dans la traduction .
M. Tissot :
Muse , poursuis : un jour par Mnasyle et Chromis,
Dans un antre étendu , Silène fut surpris .
Le nectar de la veille enflait encor ses veines ,
Ses couronnes de fleurs ont roulé dans les plaines :
Un vase à l'anse usée échappait de sa main..
Les bergers ( du vieillard ils attendaient en vain
Des ghants promis cent fois à leur vive demande)
L'enlacent à l'envi de sa propre guirlande ;
Mais déjà par la peur l'un et l'autre est troublé.
Aces enfans s'unit la jeune et vive Eglé ,
Des nymphes de nos bois Eglé la plus brillante .
NOVEMBRE 1809 . 99
Déjà ses doigts rougis de la mûre sanglante ,
Ont coloré le front et les tempes du dieu .
Nous ne croyons pas que l'on puisse établir de comparaison
entre ces deux versions , et toute espèce de
remarque pour établir la supériorité de cette dernière ,
serait une injure au goût de nos lecteurs .
Nous citerons encore en opposition quelques vers de
la même églogue , l'une de celles où M. Dorange nous
paraît lutter avec moins de désavantage contre Virgile
et son plus fidèle interprète .
Silène chante la formation du monde .
M. Dorange :
1
Sa voix chante Saturne et l'âge d'or du monde ,
Des cailloux de Pyrrha la semence féconde ,
Prométhée expiant son coupable larcin
Sous le bec d'un vautour qu'alimente son sein :
Hylas par des nachers délaissé dans une île ;
Des nautoniers errans la recherche inutile ;
En vain ces malheureux revenus sur leurs pas
Criaient : Hylas , Hylas ! l'écho seul dit : Hylas .
Les deux premiers vers sont excellens ; dans tout le
reste on chercherait en vain le plus léger sentiment , de
la vigueur , de l'harmonie , du mouvement , de l'original .
M. Tissot traduit :
१ Il chante de Pyrrha les cailloux créateurs
L'âge d'or , le Caucase et ses oiseaux vengeurs .
Le dieu rappelle encor la fontaine perfide
Où disparut Hylas , le jeune ami d'Alcide .
Les nochers à grands cris redemandent Hylas ,
Et le rivage entier répète Hylas , Hylas ! ...
Quelle force ! quelle précision ! ... Virgile serait-là
tout entier , si le furtumque Promethei avait été rendu .
Le début de la septième églogue est plein de grâce
et de fidélité dans le nouveau traducteur ; mais il tombe
au -dessous de ses rivaux et de lui-même , dans cette
fameuse pharmaceutrée , dont les difficultés extrêmes
ont été pour la plupart heureusement surmontées par
M. Tissot.
/
G2
100 MERCURE DE FRANCE ,
Hâtons -nous d'arriver à la dernière églogue , où nous
trouvons matière à distribuer de justes éloges. Quel ami
de la poésie n'applaudirait pas à ces vers ?
Naïades , quels déserts prolongeaient votre absence
Lorsque Gallus mourait d'un feu sans espérance ?
Vous n'étiez point aux lieux que chérit Apollon ,
Aux bords de l'Aganippe , ou près de l'Hélicon .
Du Ménale attendri les nymphes soupirèrent ,
Les bruyères des champs , les lauriers le pleurèrent ;
Des rocs du froid Lycée on vit couler des pleurs ;
A ses pieds étendu , triste de ses douleurs ,
Son troupeau l'entourait sous un roc solitaire .
Berger , pourquoi rougir de ce titre vulgaire?
Adonis comme toi , conduisant des troupeaux ,
Aporté la houlette aux bords rians des eaux .
Cette églogue de Gallus est une véritable élégie , et
M. Dorange a bien la douceur du genre . Triste de ses
douleurs est un trait de sentiment ajouté à Virgile et
digne de lui . Plusieurs vers de ce morceau sont supérieurs
à ceux de M. Tissot , mais lui seul a conservé
l'image de Gallus étendu sous le rocher sauvage ; il n'a
point oublié le divine poëta , et ses deux derniers vers
se détachent avec plus de grâce et de franchise.
Garde- toi d'en rougir , jeune et divin poëte ,
Le charmant Adonis a porté la houlette .
Une observation qui s'est plus d'une fois présentée à
notre esprit en lisant l'ouvrage de M. Dorange , c'est
qu'il a consulté avec moins d'attention le texte original
que les différentes traductions en prose qui en ont été
faites . Nous sommes loin de vouloir inférer de là qu'il
soit étranger à la langue de Virgile , et cette remarque
n'a d'autre objet que d'expliquer les défauts de concision
, de variété , de tours énergiques et rapides qui se
font particulièrement sentir dans sa traduction , et lui
ôtent cette couleur d'antiquité dont elle devrait tirer son
premier charme .
Ce serait peut-être ici le cas de ramener à sa juste
valeur l'éloge que l'on croit , assez communément , faire
d'une traduction en la comparant à une composition ori
NOVEMBRE 1809 .
ginale ; mais , sans entrer dans une discussion qui nous
conduirait trop loin , nous dirons que le premier mérite
d'un traducteur étant de faire partout reconnaître et
sentir son modèle , de lui conserver , sinon sa figure , du
moins sa physionomie étrangère , d'indiquer jusqu'à ses
défauts mèmes , quand ces défauts tiennent au caractère
particulier de son talent ; il nous semble que c'est faire
implicitement la censure d'un ouvrage traduit que d'y
trouver toute autre chose que ce qui doit y être indispensablement.
Pour résumer en peu de mots notre opinion sur les
églogues de M. Dorange , nous les regardons comme une
imitation très -agréable , mais non comme une traduction
des Bucoliques ; et c'est en les examinant sous ce point
de vue que nous y trouvons l'annonce d'un talent distingué
, élève d'une bonne école , exempt de manière et
d'affectation , et qui pour tenir tout ce qu'il promet n'a
besoin que d'accroître ses forces par le travail , et de
diriger ses efforts vers un but où il soit plus naturellement
entraîné . JOUY.
LITTÉRATURE ITALIENNE.
All augustissimo Emperatore e Re NAPOLEONE , per il
giorno felicissimo della sua nascita , sciolti , di Gian
Domenico BOGGIO .
A l'auguste Empereur et Roi NAPOLÉON , pour l'heureux
jour de sa naissance , etc.
C'EST du département de la Doire , dans le ci-devant
Piémont , que nous a été adressé ce poëme en vers libres
ou non rimés ( sciolli ) , dont le sujet intéresse également
l'Italie et la France. Il est l'ouvrage d'une muse avec laquelle
, pour nous servir des expressions de M. le préfet
de ce département , l'Eridan et la Doise sontfamiliarisés
depuis long-tems .On croirait en France que le vers libre
conviendrait peu dans une occasion où toute la pompe héroïque
ne serait pas de trop : mais le sciolto italien , déjà
élevé jusqu'au ton lyrique par l'harmonieux Frugoni , et
plus savamment travaillé depuis par Cesarotti , Parini et
102 MERCURE DE FRANCE ,
1
Alfieri , peut moduler sur tous les tons et atteindre à toutes
les hauteurs .
M. Boggio en a bien saisi les diverses nuances . Son
style est vif et brillant dans le début , où il appelle avec
impatience l'aurore de ce beau jour , où il le voit naître
ensuite dans tout son éclat et toute sa gloire. Ses vers sont
nobles et soutenus , quand il peint le Héros qu'il a entrepris
de célébrer , plongé dans les soins de son vaste empire ,
et donnant en quelque sorte un même mouvement aux
nombreuses parties qui le composent. Enfin il sait varier
ses couleurs selon qu'il représente l'Empereur occupé de
l'encouragement des sciences et des arts ou entouré de
l'appareil militaire et au milieu du fracas des armes .
,
On sent qu'un poëme de cette nature est peu susceptible
d'extrait . Des traits épars et isolés feraient mal connaître
la manière de l'auteur et la contexture de son style . Nous
préférons , pour en donner une idée , et pour plaire aux
amateurs de la poésie italienne , choisir le morceau le plus
étendu de tout l'ouvrage , et celui où il nous semble que
l'auteur a mis le plus de verve , de force et de chaleur.
C'est à l'Empereur lui -même qu'il s'adresse.
Per te il natio Genio guerrier , che in campo
T'ebbe compagno e condottier , qualora
Sotto il peso dell'armi al caldo , al gelo
Induraste la vita , e al rauco suono
Di bellici strumenti , truci in vista
Orribilmente tra la polve , il fumo
Le strida , il sangue , le ruine , il fuoco
Diffidaste i perigli , e alfin col tutto
Grondante acciar de' vinti in sulle tronche
Disperse membra ampio sentier v'apriste
Alla vittoria , a nuovi assalti , a nuove
Battaglie aspira , al fianco, tuo sicuro
Di trionfar . E ben confusi e muti
Eno , Danubio , Adige , Morava ,
E la remota Vistola possente
Ad inaffiar galliche palme , e allori
Versan l'acque dell' urna ; allori e palme
D'essi crescenti in sulle sponde , ad onta
De' congiurati Enceladi , sepolti
Sotto ai lor monti , al fulmine improviso
Dell instancabile Aquila , che tutto
NOVEMBRE 1809. 103
Vede , vola , précipita , distrugge
Inun sol punto ; ora frenando appena
Gl'impeti di vendetta i dardi accesi
Innalza , e squassa ad alto orror di tutti
Quanti or sono , e regni , e mar , tremanti
Al fero minacciar ; quasi del nume
Sommo , di cui a un sguardo sol sdegnoso
Dalle profonde viscere traballa
Scossa la terra a paventar costretta
Nel primo nulla di cader disciolta.
Aquile altere quante siete , ah voi
L'inevitabil fulmine diGiove
Voi nonavete , nò : Questa il possede ;
È il resister follia ; cedete ; a lei
È gran vanto obbedir. Consiglio a tempo .
Ce qu'on pourrait essayer de traduire ainsi , en faveur de
ceux qui n'entendent pas l'italien , quelque difficile qu'il
soit de rendre , au courant de la plume , une poésie siforte
et si travaillée . 1
« Le Génie guerrier qui présidait à ta naissance , qui
tant de foistepprritpourcompagnonet pour guide , lorsque
sous le poids des armes tu endurcissais ta vie aux rigueurs
du chaud et du froid , lorsque au son rauque et bruyant des
instrumens guerriers , parmi la poudre , la fumée , les
cris , le sang , les ruines , les feux , tu bravais les périls les
plus horribles , et qu'enfin avec cette épée dégouttante de
sang , tu t'ouvrais sur les membres épars et mutilés des
vaincus le chemin de la victoire , ce Génie aspire pour toi
à de nouveaux combats , certain de triompher toujours à
tes côtés . L'Ens , le Danube , l'Adige , la Morave , et la
lointaine et puissante Vistule , aujourd'hui muets et confus,
versent les eaux de leurs urnes pour arroser les palmes et
les lauriers français qui croissent sur leurs rivages , en
dépit des Encelades conjurés , ensevelis sous leurs montagnes
, par les coups imprévus de la foudre de ton Aigle
infatigable , qui voit tout , vole , se précipite et détruit
tout en un moment. Maintenant , suspendant à peine les
mouvemens de sa vengeance , elle lève ses dards enflammés
, les agite , et fait frissonner d'horreur et les royaumes
et les mers , épouvantés à cette fière menace . Ainsi le souverain
des Dieux , d'un seul regard de colère , ébranle jusqu'au
fond de ses entrailles la terre , tremblante de se voir
104
1
MERCURE DE FRANCE ,
dissoute , et de retomber dans son premier néant. Aigles
altières , non , non , vous n'avez pas l'inévitable foudre de
Jupiter : celle-là seule la possède. Lui résister est démence
: cédez , il y a de la gloire à lui obéir. Suivez mon
conseil ; il en est tems. "
LA DERNIÈRE GUERRE D'AUTRICHE , chant improvisé par
FRANÇOIS GIANNI , etc. Traduit de l'italien en vers
français par JOSEPH ANTOINE DE GOURBILLON (1 ) .
En rendant compte dans ce Journal (2) du beau chant
improvisé de M. Gianni , nous avons annoncé qu'il était
accompagné d'une traduction française en prose. Il vient
d'en paraître une en vers , avec le texte en regard ; épreuve
délicate , et dont une fidélité scrupuleuse au sens de l'auteur
traduit , ne suffit pas toujours pour sortir heureusement.
On se trouve encore engagé à rivaliser de beautés avec
l'objet de comparaison que l'on met sous les yeux du lecteur
instruit. Il est toujours bon et utile de s'imposer
rigoureusement cette loi ; et lors même qu'en l'observant
on n'obtient pas tout ce qu'on s'était promis , il y a cependant
quelque gloire à se présenter au public avec cette
franchise , et à lui demander un jugement qu'on lui fournit
soi-même tous les moyens de prononcer.
M. de Gourbillon ne s'est pas totalement astreint au
rhythme difficile des tercets à rime croisée , ou terza rima,
comme l'a fait le poëte italien ; il a cependant voulu compenser
par une sorte de régularité libre cette régularité trop
sévère du texte . Sa traduction est divisée en quatrains , et
quelquefois en tercets. Le début paraît être ce qu'il a le
plus soigné. On en peut voir la traduction en prose dans
l'article cité ci-dessus (3) ; et juger par là de sa fidélité à
rendre les idées et les images de son auteur.
J'entends frémir au loin la forêt Castalide (4) ;
L'air s'embrase et répand un jour si radieux ,
(1) In-4º de 40 pages .A Paris , chez Adrien Garnier , imprimeur ,
rue de la Harpe , nº 35 ; Martinet , rue du Coq , nº 15 ; Vente , boulevard
Italien , et au théâtre de S. M. l'Impératrice .
(2) Voyez le Mercure du 29 juillet dernier , page 295 .
(3) Page 296.
(4) Pour la forêt de Castalie , comme on dit en vers la source
Aganippide.
NOVEMBRE 1809. 105
Qu'ébloui par l'éclat qui vient frapper ses yeux ,
Jusques au fond des bois fuit le hibou timide.
Le superbe laurier , où j'avais suspendu
Ma lyre belliqueuse , inspirée et sublime ,
Se fend avec fracas du tronc jusqu'à la cime ,
Etporte la terreur en mon coeur éperdu
Soudain , j'en vois sortir cette muse légère ,
Libre , improvisatrice , et que le Dieu des vers
Pour guide me donna dans ma noble carrière .
Tel que celui d'Iris , flottant au gré des airs ,
Un voile entoure aussi sa taille délicate ,
Et sur son jeune front un feu céleste éclate .
Déjà d'un pied léger s'élevant vers les cieux ,
Et quittant avec joie une retraite obscure ,
Elle semble jeter un regard dédaigneux
Sur la forêt , les prés , l'ombrage et la verdure.
Omuse ! un seul instant t'arrêtant près de moi,
Sous ce feuillage épais viens m'inspirer encore :
Ce chant est le dernier que ma lyre sonore ,
Avant de te quitter , veuille obtenir de toi .
Il y aurait de légères observations àfaire sur quelquesuns
de ces vers : mais dans la suite du poëme on trouverait
à en faire de plus graves. Nous noterons ici un certain
nombre de taches qu'un nouveau travail pourrait aisément
effacer .
Immédiatement après ce dernier quatrain , le traducteur
amis :
Un jour peut- être , un jour , sous la voûte éthérée
Une seconde fois réunis tous les deux .
C'est sur la voûte étherée et non pas dessous , comme dans
le texte , su l'empirea volta .
On reconnaît bientôt cette horde rustique
Que vomirent les rocs et les bois de Norique .
Il faudrait de la Norique , ou du Norique . C'est un
adjectif pris substantivement , Noricus ager, qui embrassait
du tems des Romains une partie du Tyrol , de l'Autriche ,
de la Bavière , de la Carinthie , etc.
Charles marche à leur tête : insensé , mais vaillant , etc.
105 MERCURE DE FRANCE ,
i
Le poëte s'est bien gardé d'insulter ainsi à la valeur malheureuse.
Ce mot , insensé , n'a rien qui y corresponde
dans le texte italien .
1
A la voix du HÉROS les bataillons français
S'ébranlent et bientôt attaquent et pourfendent
Ces fières légions qui des Crapacs descendent.
Pourfendent est loin de la noblesse épique : il est trivial et
presque burlesque. Les Crapacs ont un terrible son en
français , que n'ont point les Carpazj italien ; mais de plus
on ne peut pas dire les Crapacs pour les monts Crapacs ,
Carpazj monti , comme on dit les Pyrénées , les Alpes et
les Vôges : enfin l'inversion du dernier vers en augmente
la dureté.
Ratisbonne le voit (5) au pied de ses remparts ,
Qui défend vainement le drapeau des Césars .
Qui est évidemment une faute typographique : il faut que.
Le drapeau des Césars est une faute contre le sens . Drappello
en italien signifie plus souvent une troupe qu'un drapeau
; et il est aisé de voir que le norico drappello qui
défend ici Ratisbonne , est une troupe de Tyroliens , de
Carinthiens , etc. plutôt que le drapeau des Césars .
Les cris des blessés et des mourans
Font retentir au loin les rives de l'Istère .
On dit bien en vers , au lieu du Danube , l'Ister , qui était
le nom latin de ce fleuve , mais non pas l'Istère , avec
une à la fin .
Mais de toutes ces négligences , voici celle qu'il nous
paraît le plus étonnant que le traducteur ait laissé échapper.
L'ame du brave Cervoni , au moment où il reçoit la
mort , s'envole dans la planète de Mars. Les ames des
héros l'y reçoivent .
Au devant de ses pas chacune d'elle avance .
L's supprimée à la fin d'elles , facilitait sans doute le vers ,
mais elle tue la phrase. Il est impossible d'y construire ce
pronom singulier , elle , avec le nom pluriel , les ames ,
auquel il faut bien qu'il se rapporte.
Ces citations doivent suffire pour faire voir que si M. de
Gourbillon a beaucoup fait pour s'approcher de son modèle ,
(5) Le duc de Montebello.
NOVEMBRE 1809 . 107
il lui resterait encore beaucoup à faire. Il s'est engagé dans .
une entreprise plus forte , au moins par son étendue , et
pour laquelle ce ne sera pas trop que de réunir un travail
infatigable au talent le plus consommé. Un Prospectus
qu'il vient de publier , annonce les Tragédies de Victor
ALFIERI , traduites en vers , avec le texte en regard , par
Joseph-Antoine DE GOURBILLON , et dédiées à l'Italie
savante : 10 volumes in-8° (6). Nous ne pouvons que faire
des voeux pour le succès de cette entreprise , dont l'auteur
ne s'est sans doute pas dissimulé à lui-même l'excessive
difficulté . Il parle dans son Prospectus avec beaucoup de
modestie de l'état d'imperfection où son travail est encore
à ses propres yeux. Cette disposition louable doit faire
espérer qu'il profitera du tems qui doit s'écouler jusqu'à ce
que la souscription qu'il ouvre soit remplie , pour mériter,
quand son ouvrage paraîtra , les suffrages de cette partie
éclairée du public , dont tout auteur , selon ses propres
expressions , doit estimer et craindre l'approbation et la
critique.
VARIÉTÉS .
CHRONIQUE DE PARIS .
Le goût pour la campagne est devenu général depuis
quelques années . Les Parisiens de toutes les classes ont
appris à jouir de ses plaisirs ; dès que l'été approche , ils
vont , par essaims , peupler les villages des environs de la
capitale. Les bourgeois ,les artisans mêmes , y occupent ,
pour quelques mois , un asyle où ils respirent du moins un
air pur ; chaque matin , ils retournent plus gais , plus
calmes , à leurs travaux. Mais les riches , à l'imitation des
Anglais , ornent leurs maisons de campagne de meubles
(6) Chaque volume contiendra deux tragédies italiennes , et les
deux mêmes en français . Le dixième et dernier volume n'en contiendra
qu'une et sera terminé par les lettres critiques de MM. Calsabigi
et Cesarotti , avec les réponses de l'auteur. Le prix de la souscription
est de 12 fr . par volume : les non-souscripteurs en paieront 15 .
Le Prospectus imprimé instruit des autres conditions . S'adresser à
l'auteur , rue des Capucines , nº 13 , à Paris , ou chez les libraires
indiqués en tête de la traduction de la Dernière guerre d'Autriche.
108 MERCURE DE FRANCE ,
précieux; ils y réunissent tout ce que les arts produisentde
plus parfait. Ce n'est pas tout. La modeste habitation qu'ils
avarent acquise, ne leur suffit presque jamais; ilsy ajoutent
tantôt une aile , ou une façade ; quelquefois ils font élever
plus loin , dans une plus belle position , une nouvelle
villa. Nos architectes modernes savent offrir , en ce genre ,
des projets si attrayans , dont l'exécution (tant que ces projets
sont encore sur le papier) ne doit occasionner presque
aucune dépense ! ... Le moyen de résister pour peu que l'on
ait , en portefeuille , quelques billets de banque inactifs !
Bientôt le maçon accourt avec sa truelle , le charpentier
avec sa hache , le serrurier , le peintre , etc. , etc. Le propriétaire
a le plaisir , en se levant dès l'aube du jour , de
voir une fourmilière d'ouvriers qui s'agitent en tout sens ,
mêlant au bruit de leurs travaux , de bizarres chansons ;
qui le consultent avec intérêt sur une porte , une fenêtre ,
et lui obéissent avec soumission . Plus loin , des jalons
plantés dans le jardin indiquent les nouvelles allées qu'on
y doit tracer , les circuits du ruisseau que l'on y va creuser,
lequel s'appellera, dans la suite , la rivière . Déjà des arbres
nouvellement acclimatés , dont le feuillage , les fleurs et les
fruits étaient inconnus il y a dix ans , forment d'agréables
bosquets ; déjà le jardin fruitier est couvert de toutes les
espèces si variées de pêchers , de poiriers , etc.; déjà une
serre renferme les mille et une plantes que les Desfontaines
, les Michaux , les La Billardière ont apportées des
contrées les plus lointaines , et que les Thouin sont parvenus
à conserver et à multiplier dans les superbes et vastes
serres du jardin de Paris .
Autrefois les riches allaient à leurs châteaux pour jouir
des hommages de leurs vassaux , et aussi pour économiser
pendant quelques mois l'argent qu'ils retournaient bientôt
prodiguer à la cour et dans la capitale , quelquefois pour
changer de place et d'ennui..... Quelles étaient leurs occupations
à la campagne ? celles qu'a décrites avec un vrai
talent , dans un chant de ses Georgiques françaises , un
homme qui a vécu long-tems au milieu d'eux : la table ,
les concerts , le jeu. L'intrigue y régnait comme à la cour.
C'était là que se préparaient les complots qui devaient renverser
tel ministre , perdre tel courtisan . - On ne sortait
guères du château que pour se promener tristement sous
des charmilles bien taillées , dans de longues allées droites
de tilleuls ou de marronniers . C'était bien la peine de quiter
Paris !
NOVEMBRE 1809. 109
Aujourd'hui l'on sait mieux mettre à profit le séjour de la
campagne . Tout propriétaire , après quelques années , est
un peu architecte , un peu botaniste , un peu jardinier.
Dans ces modernes maisons , où l'on n'a rien oublié de ce
qui contribue à rendre la vie plus douce , on ne reçoit que
de véritables amis ; les affaires sont oubliées au moins pour
un tems . Ce sont les Journaux qui apprennent , seuls , ce
qui se passe dans le monde , et l'on ne s'en occupe que le
matin , à l'heure où l'on reçoit les Gazettes . -Quoi qu'en
disent les frondeurs du tems présent , l'art de vivre a fait
des progrès . On connaît mieux ce qui constitue les véritables
jouissances .
Mais , dira-t-on , Paris est donc un désert? non; mais il
est moins bruyant . Tous ces amis des champs quittent bien
la capitale , mais ne l'abandonnent pas. A des jours fixes ,
ils se transportent à Paris pour y suivre leurs affaires . Le
magistrat vient siéger , le banquier court à la Bourse , le
capitaliste recueille les fonds qu'il emploiera à l'ornement
de sa maison de campagne ; il visite les ateliers des
artistes , choisit quelques productions nouvelles , en demande
d'autres;puis retourne avec un sentiment plus vif
de joie , et la tête pleine de projets d'embellissemens , retrouver
sa villa chérie et sa douce famille .
La mauvaise saison peut seule le rappeler à la ville . II
quitte alors , non sans regret , sesjardins défleuris , ses vergers
dépouillés . La capitale se repeuple pour quelques mois ; le
luxe renaît ; les théâtres , les lieux publics ne sont plus déserts
. C'est le moment où les artistes exposent leurs travaux
de l'été , où les auteurs publient leurs ouvrages , où les modistes
inventent de nouvelles parures .
Nous touchons à cette époque de l'année : les somp
tueux hôtels du faubourg Saint-Germain et les voluptueuses
maisons de la chaussée d'Antin se rouvrent de toutes parts ,
se remplissent de maîtres et de valets . A. D.
-Depuis que le pavillon tricolore , gage de la présence
de l'Empereur , flotte sur le sommet du palais des Tuileleries
, el que la paix est revenue parmi nous , le front ceint
de sa couronne d'olivier , tous les coeurs se livrent à l'espérance
et à lajoie . On se promet un hiver heureux et brillant,
et la saison la plus triste de l'année semble devoir
rappeler parmi nous les fêtes et les plaisirs.
L'on annonce l'arrivée prochaine de plusieurs souverains.
Le roi de Saxe a déjà passé nos frontières . Les
110 MERCURE DE FRANCE ,
monarques qui règnent sur la Bavière , la Westphalieet
Wirtemberg doivent se réunir à la cour de France ; et le
Héros dont le génie règle les destinées de l'Europe a
promis de revenir bientôt au sein de sa capitale recevoir les
hommages et les acclamations de ses sujets .
Tout sedispose pour ces jours de gloire et de solennité .
L'hôtel-de-ville se décore ; le préfet et les maires de Paris
font préparer un sallon digne du grand Hôte qu'ils se flattent
de recevoir , l'Empereur devant y dîner le jour de son entrée
triomphale.
-On peut mettre au nombre des réunions spécialement
protégées d'Apollon les séances de l'Athénée de Paris . Cet
établissement , déjà illustré par les travaux des professeurs
les plus célèbres , se soutient toujours avec distinction . La
science n'y dégénère point ; l'instructiony présente toujours
le même intérêt ; c'est l'école des personnes faites qui veulent
conserver ou étendre leurs connaissances . Ce ne sont
point des maîtres ordinaires qui y donnent des leçons , mais
les savans et les littérateurs les plus estimés . Ainsi l'histoire
naturelle est professée par M. Cuvier , la chimie par
M. Thénard , l'anatomie par M. Pariset , la littérature par
M. Lemercier ( l'auteur d'Agamenon ) , etc. Il y a peu d'établissemens
en Europe qui présentent plus d'avantages et
qui soient moins dispendieux.
-Comme ce mois est l'époque de la rentrée des diverses
compagnies savantes , leurs séances offrent encore des objets
d'intérêt nombreux et variés . De ce nombre est celle
qu'a tenue la Société de Médecine le 1er novembre . Parmi
les mémoires qu'on y a lus , on a distingué celui de
M. Macquart sur la topographie médicalede la section des
Arcis . Cet écrit se recommande par des vues pleines de
philanthropie et d'utilité publique . On a remarqué avec raison
qu'un travail de ce genre, sur les autres sections , serait
un bienfait pour la capitale .
-
S**.
Parlons de quelques travaux publics , qui ont pour
objet l'embellissement de la capitale.
: on
On ne s'est pas contenté d'abattre les maisons qui
obstruaient si désagréablement le pont Saint-Michel , et
de les remplacer par de beaux et larges trottoirs
travaille maintenant à faire disparaître cette pente rapide ,
que nos ancêtres donnaient ou ne savaient pas éviter de
donner à leurs ponts , au risque de tuer leurs chevaux
et eux-mêmes. Pour cet effet , on a enlevé les terres
NOVEMBRE 1809 . 111
qui surhaussaient la partie du milieu , et , approchant
le plus près possible des voûtes , on a étendu une forte
couche de ciment qui empêchera l'infiltration des eaux .
Le pavé , en cet endroit, sera baissé considérablement ,
tandis qu'il sera relevé aux extrémités du pont. Il en
résultera que la montée et la descente en seront incomparablement
plus douces. Ce pont Saint- Michel , un des
plus anciens de la capitale , est un ouvrage d'Hugues
Aubriot , prévôt de Paris sous Charles V, et plus fameux
par la construction de la Bastille , où il fut enfermé un des
premiers , pour avoir irrité l'Université en arrêtant des
écoliers turbulens . On voyait jadis , au-dessus de la principale
pile du pont , un énorme bas-relief gothique , représentant
S. Michel aux prises avec le diable ; la révolution
a emporté le diable et l'archange.
La colonne de la place Vendôme s'achève avec autant
de célérité , que le permettent les immenses travaux de
tout genre dont elle est l'objet. Les quatre faces du socle
sont entiérement décorées de leurs bas-reliefs en bronze , et
le tiers du fût de la colonne est déjà revêtu de ces bandes
spirales , également en bronze , qui doivent transmettre à la
postérité la plus reculée l'histoire de la campagne d'Austerlitz
, en lui fournisant les notions les plus exactes sur nos
armes et nos costumes militaires . Si la colonne Trajane a
donné l'idée de la colonne Napoléone , celle - ci aura du moins
la gloire de surpasser son modèle , tant par la richesse de la
matière ( la colonne Trajane n'est qu'en marbre ) que par
le fini de l'exécution .
On transporte , depuis quelques jours , une grande quan
tité de carreaux de marbre dans l'intérieur de l'église de
Sainte-Geneviève , ce qui fait présumer que ce temple magnifique
ne tardera pas à être pavé, et par conséquent à être
rendu à son auguste destination . Il quarante-cinq ans
qu'on y travaille. Le terrain sur lequel il est élevé fut béni
par l'abbé de Sainte-Geneviève en 1758. Louis XV en posa
la première pierre en 1764.
y
a
Les travaux du quai Napoléon (qui joint le pont Notre-
Dame à celui de la Cité ) ont été conduits avec autant d'activité
que d'intelligence. Le pavé du trottoir a été posé cette
semaine en totalité. Ce quai , à la place de masures gothiques
et hideuses , offre aujourd'hui une vue charmante et
une promenade agréable. Lorsque le quai que l'on construit
le long de l'esplanade des Invalides sera terminé , l'on
pourra suivre les deux rives de la Seine sur de magnifiques
112 MERCURE DE FRANCE ,
trottoirs depuis le pont d'Austerlitz jusqu'à celui d'Iéna ,
c'est-à-dire dans une étendue de près d'une lieue et demie ,
avantage et coup-d'oeil que ne présente aucune ville de l'univers.
On applanit le terrain pour paver la place de Saint-Sulpice.
Les personnes qui se rappellent avoir vu le superbe
portail de cette église masquée par le séminaire qui occupait
ce vaste espace , ne seront que plus sensibles à la
beauté de ce monument. Il est question , dit-on , d'éloignerla
fontaine qui est écrasée par les immenses proportions du
portail dont elle est trop voisine .
Depuis le 15 août , fête de S. M. , la magnifique fontaine
du marché des Innocens ne cesse de verser à grands
flots les premières eaux du canal de l'Ourcq qui soient
arrivées à Paris : d'un point élevé de plus de vingt piedsau-
dessus du sol , elles se répandent en cascades sur les
quatre faces du monument et sont recueillies dans un vaste
bassin quadrangulaire qui entoure la base. Quatre lionsplacés
aux angles lancent aussi des jets d'eau qui retombent
dans le bassin. Cette fontaine , la plus belle de la capitale
est en ce moment l'objet d'une discussion entre quelques
artistes ou amis des arts , dont les uns craignent que la chute
continuelle des eaux n'endommage les précieux bas-reliefs
de Jean Gougeon ; les autres regardent ces craintes comme
chimériques .
,
Le marché aux Fleurs a été transféré du quai de la Ferraille
sur le vaste emplacement qui borde le quai Desaix,
entre le pont au Change et le pont Notre-Dame ; le marché
aux Volailles doit occuper une espèce de halle que l'on construit
sur le terrain des Grands-Augustins . Grâces à ces heureuses
mesures , la capitale sera bientôt débarrassée de ces
marchés qui obstruaient les passages les plus fréquentés , et
ne permettaient quelquefois pas au chaland de s'arrêter sanspéril.
L. S.
SPECTACLES . - Théâtre Français . - Britannicus pour
les débuts de M. Charlys . - Britannicus est le second rôle
tragique de M. Charlys. Moins intéressant , moins brillant
que celui d'Hippolyte , il doit être moins difficile à jouer ,
mais il ne soutient pas aussi bien l'acteur qui s'en charge.,
Porté par le poëte , M. Charlys avait obtenu quelques applaudissemens
dans Hippolyte il n'a point eu le même
bonheur dans Britannicus ; il y a même excité quelques
murmures
NOVEMBRE 1809 . 113
DET
DE
LA
SE
murmures à la fin de la scène où il brave Néron . Ce débutant
ne s'est point encore débarrassé du ton pleureur et
de la monotonie qu'on lui a reprochés . Il sent toujours sa
première école , et n'a point profité à celle du public. II
faudrait cependant et la plus rare intelligence et l'art le
plus consommé pour faire oublier son défaut d'organe
sur-tout dans la tragédie , où il se fait sentir à chaque instant.
Si M. Charlys n'a pas d'autres moyens que ceux quil
amontrés dans ces deux rôles , nous croyons qu'il aurait
tort de s'obstiner dans le culte de Melpomène. Il devran
plutôt s'essayer. dans celui de sa soeur. La comédie a des
rôles où son vice de prononciation ne lui nuirait pas ; il
est vrai que dans celui de Dormilli des Fausses Infidélités
, il a trahi un peu de gaucherie dans sa tenue et ses
manières; mais ce défaut-là peut se corriger. Au reste ,
c'est à M. Charlys à prendre un parti. Il est encore à
l'entrée de la carrière; tout ce que nous pouvons faire ,
c'est de l'engager à consulter ses forces et le goût du
public.
Ily avait foule au théâtre français la première fois qu'il
y a paru dans le rôle de Britannicus . C'était un dimanche ,
et Mile Raucourt jouait aussi le rôle d'Agrippine pour la
première fois depuis sa rentrée. L'assemblée était bien
moins nombreuse samedi dernier. La curiosité ne pouvait
plus être aussi vive ; Talma ne jouait pas le rôle de Néron .
On sait combien il y est profond et sublime. Les défauts
même qu'on lui a long-tems reprochés , cette diction brusque
et heurtée , ces mouvemens presque convulsifs deviennent
des avantages dans ce rôle ; tel était , tel devait être
Néron. Lafond ne sait point encore donner à ce personnage
sa véritable couleur. Il le joue comme ses autres
rôles. Il y est toujours lui-même ; Talma n'y est que
Néron. Lafond n'a obtenu des applaudissemens que dans
certains passages qu'il imite de Talma. Lorsqu'il joue
d'original , l'assemblée demeure froide. Sans doute un
acteur ne doit jamais en copier servilement un autre , mais
il ferait bien de s'abstenir des rôles qu'un autre a portés à
la perfection ; car , s'il s'écarte de sa manière , il risque
à chaque pas de s'égarer. Nous n'en citerons qu'un exemple.
Ala fin de la grande scène du quatrième acte entre
Néron etAgrippine , Lafon a cru devoir mettre une douceur
affectueuse dans les vers qu'il adresse à sa mère , et
qui achèvent la réconciliation. Peut-être en a-t-il pris l'idée
dans le commentaire de Laharpe, qui qualifie de caresses
H
5.
114 MERCURE DE FRANCE ,
,
trompeuses la manière dont Néron traite sa mère en ce
moment , et les justifie par un passage de Tacite. Le livre
à la main , je ne voudrais blâmer ni Laharpe , ni Racine ,
de ce respectpour Tacite et pour l'histoire : mais au théâtre
je préférerai toujours la contrainte et la sécheresse que
Talma laisse apercevoir. La douceur feinte et presque
mielleuse de Lafond lui donnent trop l'air d'un tartuffe .
Elle le rend plus odieux que terrible , plus vil que tragique
; la bassesse y domine plus encore que la cruauté , et
l'effet en est repoussant.
Voici une autre observation du même genre , mais que
je hasarderai avec défiance , parce qu'elle porte encore plus
directement sur le poëte et sur son commentateur. Je veux
parler de cette extrême confiance , de cette orgueilleuse
présomption que développe Agrippine dans la scène III
du cinquième acte , au moment où Britannicus se rend à
ce banquet funeste où l'on ne peut guère douter qu'il ne
tro ve la mort. Ce sont encore des sentimens naturels ,
conformes à l'histoire et au caractère connu d'Agrippine..
On ne peut que les admirer , comme Laliarpe , à la lecture;
mais à la scène j'ose croire qu'ils paraissent trop longuement
développés . Le contraste qu'ils forment avec la situation
est d'abord tragique; mais bientôt les détails de la
vanité d'Agrippine jettent sur elle une teinte légère de ridicule
qui détruit le premier effet. Laharpe se récrie sur la
beauté des vers qu'elle débite ; Mlle Raucour se complaît
à les faire valoir. Nous les admirons aussi comme historiques
, mais pour l'effet dramatique l'actrice ferait mieux
peut- être d'en affaiblir l'expression .
Quoi qu'il en soit , Mille Raucour joue en général ce rôle
d'une manière digne de sa grande réputation. Il serait difficile
d'y mettre plus de dignité , plus d'intelligence , de
mioux entrer dans l'esprit de l'auteur. Il est un seulpassage
où il nous paraît qu'elle le manque absolument , et le contre-
sens qui en résulte n'en est que plus remarquable . Nous
l'indiquerons parce que rien n'est plus facile que de le
corriger. Nos lecteurs ont sans doute présente à l'esprit la
belle scène du troisième acte entre Agrippine et Burrhus ,
cette scène où elle le menace de présenter Britannicus à
l'armée, et de la soulever contre Néron. Rien ne lui coûtera
pour opérer la révolution qu'elle désire ; pour perdre,
Néron, dit-elle ,
1
De nos crimes communs , je veux qu'on soit instruit;
On saura les chemins par où je l'ai conduit .
SA
NOVEMBRE 1809. 115
Pour rendre sa puissance et la vôtre odieuses ,
J'avouerai les rumeurs les plus injurieuses ;
Je confesserai tout , exils , assassinats ,
Poison même .....
Certes , le plus aveugle emportement peut seul conduire
Agrippine à une confession pareille; c'est hors d'elle-même
etprivée de toute réflexion qu'elle la fait : aussi Burrhus ,
qui en est effrayé , s'empresse-t-il de l'interrompre par ce
motsublime :
Madame , ils ne vous croiront pas.
:
:
Nous n'expliquerons pas comment Mlle Raucour a pu
s'y méprendre ; le fait est qu'elle débite ce passage avec
lenteur, et que , de peur que Burrhus ne s'y trompe , elle
s'arrête après le mot assassinats et appuie sur celui depoison
avec l'intention la plus marquée . Qu'en arrive-t-il ?
qu'il n'y a plus d'interruption de la part de Burrhus , puisqu'Agrippine
s'arrête d'elle-même , et que l'acteur est
obligé de prononcer à son tour fort tranquillement une réponse
qui devrait être l'élan d'une ame passionnée pour la
vertu ; et qu'on s'étonne après cela de voir passer sans le
moindre effet ce moment sublime ! L'actrice qui nous le
fait perdre tombe sans doute rarement dans de telles fautes ;
mais cet exemple peut suffire pour expliquer le peu de succèsqu'obtiennent
quelquefois les meilleurs ouvrages , lorsque
des rôles entiers sont compris de cette manière par certains
V. acteurs .
Théâtre du Vaudeville. - L'Intrigue impromptu , ou
Iln'y a plus d'enfans , vaudeville en un acte, de MM. Dieulafoi
et Gersain .
Le comte d'Hermilly, général très-distingué , s'aperçoit
à soixante ans qu'il n'est pas marié ; il forme le projet d'épouser
Isaure , fille de M. d'Orville , ancien officier et gouverneur
de Jules d'Hermilly, neveu du comte : mais d'Orville,
qui a promis la main de sa fille au jeune Derval , refuse
obstinement d'en disposer d'une autre manière ; les
deux vieux amis se brouillent : d'Orville veut à l'instant
même sortir de l'hôtel de M. d'Hermilly , et n'est retenu
que par Jules , son élève , qui le conjure de ne pas l'abandonner
, et lui promet d'engager son oncle à renoncer à la
main d'Isaure . L'entreprise n'était pas aisée : mais Jules ,
qui connaît toute la tendresse de son oncle pour lui , en
fait le pivot principal de l'Intrigue impromptu qu'il médite..
Ha
116 MEROURE DE FRANCE ,
1
Il feint d'être lui-même amoureux d'Isaure , et se laisse surprendre
à ses genoux par le vieux général. Il recueille cependant
peu d'avantage de cette première scène; car son
oncle s'emporte au lieu de s'attendrir , et met aux arrêts
l'imprudent Jules : mais le jeune homme répare bientôt cet
échec. Il fait naître des incidens qui alarment la jalousie de
son oncle : il rompt ses arrêts ; et pour mettre un terme à
toutes les prétentions du général sur Isaure , il lui déclare
qu'il l'a épousée clandestinement.Deux vieux domestiques
le soutiennent de leur témoignage ; le général veut les chasser
: mais bientôt il reconnaît que le mariage de Jules n'est
qu'une feinte , à laquelle son neveu a eu recours pour le
guérir lui-même d'un projet peu sensé. Il lui pardonne sa
Tuse en faveur de l'intention et consent au mariage deDerval
et d'Isaure , à laquelle il donne une dot de cent mille
francs.
Si l'on voulait examiner sérieusement le fonds de ce petit
ouvrage , on ne manquerait pas d'invraisemblances à lui reprocher;
on pourrait dire encore qu'il paraît peu propre à
donner aux enfans une juste idée du respect qu'ils doivent
à leurs parens ; mais je ne crois pas que l'on doive traiter
aussi gravement un vaudeville. Dans ce genre léger , l'intrigue
n'est guère qu'une sorte de cadre fait pour recevoir
des couplets. A la vérité , il n'en a pas toujours été de
même; les anciens opéras comiques , qui n'étaient que des
vaudevilles , offraient le plus souvent une action bien conduite
, où les couplets ne paraissaient que comme accessoire;
mais il semble qu'à cet égard le goût du public est
changé. Les couplets sont aujourd'hui la partie importante
d'un vaudeville; on y pardonne volontiers la faiblesse du
plan, l'invraisemblance de l'action , la légéreté de la morale;
mais sans couplets saillans , point de succès. L'Intrigue
impromptu est très-riche dans ce genre ; elle en offre
ungrand nombrequi sont remplis de sel et de gaieté : aussi
la réussite a-t-elle été complète.
Les auteurs ont été nommés au milieu des applaudissemens
; et la seconde et la troisième représentations ontpleinement
confirmé le succès de la première.
1
Aux Rédacteurs du Mercure de France.
De Franconville-la-Garenne , ce 29 octobre 1809.
MESSIEURS , dans votre dernier Extrait des Nouvelles Observations
sur Boileau,etc. ,vous citesBayle se représentant le travail de comNOVEMBRE
1809. 1r7
mentateurs occupés à éclaircir un texte devenu obscur,leurs singulières
conjectures et leurs plaisantes erreurs .
Cette réflexion , messieurs , me rappelle un des vers de Lucrèce
qui a le plus exercé les commentateurs ; tous se sont mis à la torture
pour torturer ce vers et le rendre complétement inintelligible , de
simple ,clair et concis qu'il est dans ce poëte.
Lucrèce, dans ce superbe chant ( le livre VI) consacré aux plus
étonnans phénomènes de la nature , dit :
Carbonumquegravis vis atque odor insinuatur
Quàmfacilè in cerebrum , NISI AQUAM PRÆCIPIMUS ANTE .
Voici la traduction qu'en donne M. Lagrange : «Aveo quelle faci-
➤ lité la vapeur astive du charbon ne s'insinue-t-elle pas jusqu'au
> cerveau , si vous ne prévenez son effet en avalant auparavant une
> onde salutaire ! »-Suit une assez longue note dont la conclusion
estque ce précepte est contraire à l'expérience et à la raison .
Cevers adonné lieu , dans les diverses éditions de Lucrèce ,à vingt
pages de commentaires ; ce qui vient , soit dit en passant , de ce que ,
de nos jours encore , la littérature demeure trop étrangère aux
sciences physiques , tandis que , chez les anciens , elle y était intimément
liée;laphilosophie embrassait alors le cercle , à la vérité beaucoup
moins étendu , de toutes les connaissances ; en sorte qu'historiens
, orateurs , poëtes , tels Pline , Cicéron , Virgile , étaient du
nombredes hommes les plus savans; et Virgile , s'il n'avait pas été le
prince des poëtes , eût été celui des agriculteurs .
Dans ce vers ,défigurépar les commentateurs et queje vais rétablir,
Lucrèceprouve que l'aspersionde l'eau froide au visage dans le cas
d'asphyxies occasionnées par le charbon, était connue des anciens ; et
ç'aété pour notre siècle unedécouverte qui a acquis des droits à la
reconnaissance de l'humanité ; elle est due au docteur Hermann de
Nanci. Maintenant rétablissons le vers, et le voici tel que l'a dû faire
Lucrèce : Nisi aqua profunditur ore (1) : « Si on ne répand pas en
> abondance de l'eau sur le visage. » 2
Lorsque la physique s'occupait , il y a trente ans , de la recherche
des causes duméphitisme , je m'occupais de remédier à ses funestes
atteintes ; je cherchais les moyens de dérober à l'asphyxie et à la
mort les ouvriers livrés à la pénible profession de vidangeurs ;
moyens qui consistent dans l'emploi de la chaux - vive et du feu.
Acette époque , relisant Lucrèce , je fus frappé de ce vers dans
lequel j'entrevis , sur l'asphyxie du charbon une grande vérité ,
connue de l'antiquité , et que les commentateurs avaient obscurcie;
dès-lors , je refis le texte de ce second hémistiche du dernier
vers , tel , je le répète , qu'a dû le faire Lucrèce; et j'ai cru utile de
vous adresser cette observation , votre journal étant consacré à la littérature
souvent éclairée du flambeau de la science .
,
CADET-DE-VAUX .
(1) Lucrèce n'a pu faire un vers aussi défectueux: mais la remarque
denotre correspondant sur la fausse interprétation que les traducteurs
ont donnée de celui que l'on trouve dans les diverses éditions de
Lucrèce , ne nous enparaît pas moins fondée. Il est vraisemblable que
čeversn'a point encore été bien rendu. (NotedesRédacteurs.)
118 MERCURE DE FRANCE ,
POLITIQUE.
Ily apeu de jours que l'attention générale , et, on peutle
dire, les yeux du monde entier étaient fixés sur un point
du Danube. AVienne , étaient stipulés les intérêts de l'Europe
, et nul autre objet ne pouvait distraire du plus important
de tous . Aujourd'hui qu'une paix glorieuse pour la
France a terminé ces grands différends , et que le sort de
l'Allemagne est fixé par un traité solennel qui accomplitles
résultats déjà si importans de ceux qui l'ont précédé , les
regards se tournent plus facilement vers les autres parties
du continent qui sont aussi le théâtre de combats ou de
négociations , et l'on apprend avec intérêt que la paix entre
la Suède et la Russie vient d'être ratifiée par cette dernière
puissance , au moment même où elle recevait la nouvelle
que son armée de Moldavie venait de couronner par
des succès une opération décisive pour le reste de la campagne.
Voici , sur cette opération , le rapport officiel qu'a
publié laGazette impérialede Pétersbourg.
« Le prince Bagration , commandant en chef de l'armée , mande
qu'après la conquête des forteresses de Tultscha , Issatchi , Maschin et
Girsowa , les troupes russes ont attaqué , près de Rossevata , un corps
turc de 20,000 hommes , commandé par le séraskier Goziew-Pacha
et qu'elles l'ont mis dans une déroute complète. Les Turcs ont perdu
dans cette bataille 5000 hommes tués , un nombre bien plus considérable
de prisonniers qu'on leur a faits , quinze pièces de canon et
trente drapeaux. Le reste des troupes ennemies s'est sauvé à Silistria.
Nous les avons poursuivies au-delà de dix lieues .
» Cette victoire a été immédiatement suivie de la prise du fort de
Kusgun , sur la rive droite du Danube : de celle des forteresses de
Kistendsche et Mayalin , sur les côtes de la Mer-Noire ; mais ce n'était
encore que leprélude d'une autre conquête bien plus importante.
> Le 25 septembre , Ismail , cette forteresse trop fameuse , dont la
prise nous coûta dans de sang autrefois , s'est rendue , sans coup férir ,
aux armes victorieuses de nos troupes. C'est le général Sass qui a dicté
la capitulation. La garnisonet les habitans doivent quitter la place en
cinq jours , pour être transférés sur le territoire russe , au-delà du
Danube. Le général Sass a envoyé à Pétersbourg les clefs d'Ismaïl. >
Ces succèsbrillans ont été célébrés le 6 de ce mois dans notre capi
NOVEMBRE 1809. 119
tale,par une salve de IOI coups de canon et par un Te Deuni solennel
d'action de grâces . Le même jour , les drapeaux enlevés aux Tures ont
été portés solennellement à l'église de Saint-Pierre et de Saint-Paul.
De tels événemens ne sont faits ni pour calmer la mésintelligence
qui règne dans le divan , ni pour rendre plus
puissante l'influence sur ce cabinet du ministre anglais ,
M. Adair. Dépossédés dans plusieurs provinces importantes
, menacés dans celles qu'ils ont à défendre , privés déjà
de l'appui d'une forteresse qui, lorsqu'elle céda la première
fois aux armes de la Russie , leur coûta tant de sang et d'e'-
forts , et qui aujourd'hui tombe presque sans défense , les
Turcs doivent commencer , un peu tard , à reconnaître de
quelle utilité a été pour eux la condescendance de leur ministère
pour l'envoyé britannique. Ce sentiment devenait
général autant qu'il est naturel , lorsqu'on a appris que les
généraux anglais demandaient à la Porte lapermission de
mettre garnison anglaise les îles de ,
de les défendre contre les entreprises ou des Russes ou des
Français . Ce n'est pas la première fois que la politique anglaise
se dévoile ainsi par l'excès de son avidité et la franchise
de ses prétentions. L'indisposition de la Porte , à
cette demande inattendue , a été vive et manifeste ; on en
ignore encore le résultat ; mais on présume que M. Adair
ne tardera pas à retourner à Londres .
Les envoyés anglais sont malheureux cette année ; de
toutes parts on les repousse , parce qu'on les suspecte ,
parce que l'alliance qu'ils offrent est dangereuse , que les
secours qu'ils annoncent sont équivoques , et que les promesses
qu'ils font sont presque toujours illusoires . M. Erskine
avait , au nom de son gouvernement , offert auxAméricains
un arrangement qui avait séduit quelques négocians
impatiens de confier à la mer des cargaisons désirées dans
le Nord. Bientôt le gouvernement anglais désavoue son
ministre , retire son acte , rappelle M. Erskine , envoie à sa
place M. Jackson , que le souvenir de sa mission à Copenhague
a décoré proverbialement du nom de cette capitale
: M. Jackson a été très -mal accueilli des habitans à son
arrivée ; il a été reçu comme envoyé , mais sous les plus
désagréables auspices ; il a dû être témoin fort humilié des
actes insultans qui ont signalé sa venue. On rapporte qu'à
Annopolis , son effigie a été brûlée presque sous ses yeux .
Ainsi , sila diplomatie américaine ne permet pas d'exclure
le ministre , il est évident que le public repousse de toutes
120 MERCURE DE FRANCE ,
les forces de l'opinion , et de toute la puissance de lahaine
nationale, l'envoyé détesté des Anglais. Il n'est pas à croire
qu'une mission qui a de tels avant-coureurs , se termine à
la satisfaction de cet envoyé : une circonstance particulière
vient encore à l'appui de cette opinion .
Depuis long-tems , chaque navire anglais qui arrive aux
Etats-Unis , éprouve une désertion de matelots plus ou
moins considérable. Dans les premiers jours de septembre ,
treize matelots anglais désertent de la frégate l'Africaine, et
se retirent à Baltimore. Aussitôt le consul anglais , M. Williams
Wood , écrit au shérif, M. John Hunter , pour lui dénoncer
le fait et demander l'arrestation des déserteurs et leur
renvoi à bord . Le shérif fait arrêter septde ces matelots ;une
requête est présentée au juge Scott pour obtenir leur élargissement,
et l'affaire indiquée au lendemain neuf heures. Une
foule immense remplissait la maison de justice et les rues
environnantes . Le juge annonça qu'il avait notifié la requête
en élargissement au consul anglais , pour qu'il pût déduire
les raisons , s'il en avait aucune, à l'appui de sa demande
en détention. Peu de tems après , M. Wood arriva à l'audience;
les avocats des prisonniers demandèrent en sa
présence leur élargissement à la cour , en alléguant que le
rapport du shérif ne montrait pas de causes suffisantes pour
obtempérer à la réquisition du consul anglais. M. Walter
Dorsey, avocat , se rendit l'organe du consul , et demanda
un délai pour examiner les lois sur la matière , offrant de
prouver que les hommes détenus étaient en effet déserteurs
d'un vaisseau de S. M. Britannique. Les avocats des prisonniers
ne jugèrent pas nécessaire , pour connaître et appliquer
les lois existantes , d'accorder le délai demandé. Le
président du tribunal prit alors la parole, et établit , d'après
l'opinion du secrétaire-d'état , que les déserteurs des bâtimens
anglais ne devaient point être arrêtés par les autorités
constituées des Etats-Unis , pour les livrer aux officiers de
S. M. Britannique , et en conséquence il ordonna la mise
en liberté des détenus; l'auditoire salua par trois applaudissemens
, et les déserteurs furent ramenés dans la ville
en triomphe. Nous ne préjugeons rien sur un tel événémont;
nous n'examinerons pas le pointde droit , et jusqu'à
quel point l'accueil fait aux déserteurs et le jugement qui
leur est favorable sont conformes au droit des gens et au
maintien des relations amies : mais nous nous bornerons à
demander si l'on peut soutenir que les Anglais aient des
amis etdes partisans ; si leur gouvernement est respecté , si
NOVEMBRE 1809. 121
leurs ministres sont honorés , si leur nation est aimée et ac
cueillie dans un pays où le peuple reconduit en triomphe
des déserteurs que leur consul a vainement réclamésen face
des tribunaux. De tels faits signalent l'opinion d'un pays, la
manifestent plus que les actes diplomatiques les plus solennels
, et c'est pour cela que nous avons donné au récit de
cette affaire plus d'étendue qu'elle ne semblerait en comporter
: au surplus , M. Jackson ne peut obtenir rien avant
la réunion du congrès , qui n'a dû s'ouvrir qu'au mois de
novembre , où nous sommes .
On se rappelle l'embarras de l'Angleterre pour trouver ,
dans ces derniers tems , des ministres qui voulussent succéder
aux inventeurs des expéditions de Walcheren , de
Naples et du Tage ; enfin les sceaux du département de la
guerre viennent d'être , après maints refus , remis à lord
Palmerston, jeune homme qui vient d'atteindre sa vingtcinquième
année. M. Pitt aussi était jeune en entrant au
ministère ; sans doute l'exemple a été cité , mais le reproduire
est difficile ; et en parlant du ministère et de la nouvelle
nomination , on peut dire avec Horace : desinit in
piscem.
Les nouvelles deFlessingue continuentà être désastreuses,
mais n'ont point empêché les réunions solennelles , et surtout
les grands repas d'usage pour la célébration du jubilé.
Ces dîners ressemblent à ceux de la francmaçonnerie ; ils
sont accompagnés d'actes de bienfaisance , et c'est-là ce
qu'ils ont de meilleur. A l'occasion du jubilé , les prisonniers
russes sur parole ont été renvoyés : ils sont en trèspetit
nombre , et les Anglais se montrent ici généreux à
bonmarché. Les gens détenus pour sommes dues à la
couronne ont été mis en liberté ; une amnistie absolue et
sans condition a été accordée aux déserteurs de la marine ;
une amnistie a été proclamée aux déserteurs de l'armée de
terre, à condition qu'ils rejoindraient leurs drapeaux . S'ils
appartiennent à l'armée de Portugal ou aux débris de celles
de l'Escaut , ils feront bien de se hâter. On sait les ravages
opérés par les maladies à Walcheren , et l'application toutà-
fait dans le goût anglais du mot squelette à leurs régimens
presque détruits : sur le Tage aussi , ils ne sont point
épargnés . A Badajoz les rangs de l'armée ont été singuliérement
éclaircis ; 5000 malades occupent les hôpitaux
d'Elvas , de Badajoz et autres villes . La garnison de Lisbonne
est confiée à deux régimehs qui ensemble forment
400hommes , lord Willington lui-même a été sérieusement
122 MERCURE DE FRANCE ,
,
indisposé; samaladie a été tenue cachée, et on ne l'a laissé
connaître qu'avec son rétablissement. Il est revenu à Lisbonne
, prévenant le mouvement de retraite de son armée
qui a déjà quitté les dangereux marais de l'Estramadure ,
après y avoir marqué son séjour parles pertes les plus notables.
On croit qu'il va être chargé de la présidence de la
řégence du Portugal; on peut en conclure qu'il abdique ses
droits à celui de la junte de Séville , et que ses prétentions
concernent moins désormais la partie espagnole soulevée
que la partie occidentale du Portugal , où il peut s'assurer
une retraite et un rembarquement. Ce rembarquement est
instant; autour de Madrid seulement , 70 mille Français
sont réunis , sans compter les troupes qui menacent la Corógne
, celles qui tiennent le Nord en respect , et qui continuentles
siéges commencés; des renforts nombreux passent
les Pyrénées ; et s'il entre dans les desseins de l'Empereur
des, Français de disposer des forces que la paix d'Allemagne
lui remet entières , quel sera le sort des rebelles
, qui récemment encore , sous les ordres de Blake
viennent d'essuyer en Catalogne un échec considérable ?
Tout en Espagne est plein du bruit de l'arrivée prochaine
de l'Empereur lui-même : nous nous garderons bien de
rienprésager à cet égard ; mais les Espagnols le désirent ,
les rebelles le redoutent , et lesAnglais le regardent comme
le signal certain de leur retraite .
,
Enfin , ils connaissent la paix et ses conditions ; ils ne
pensent pas que le traité les contienne toutes. Ils en soupçonnent
de secrettes qui ne seraient pas les moins tristes
pour eux ; mais , dans celles qui sont patentes , ils avouent
reconnaître assez de motifs d'humiliation pour eux , et pour
les alliés qu'ils ont séduits . Ils sentent que Napoléon , en
obtenant la possession de toutes les côtes , prive l'Autriche
de tout commerce , de toute influence maritime., et altaque
efficacement la prépondérance navale anglaise ; ils pensent
que les nouvelles positions choisies , avec la politique accoutumée
de celui qui les a déterminées , se rattachent sans
doute aux vastes plans dont il médite encore l'exécution.
Mais en faisant un retour sur eux-mêmes et sur la conduite
de leur ministère , les Anglais et leurs écrivains reconnaissent
que l'Autriche a fait, dans cette lutte terrible
et dernière , des efforts presque surnaturels ; elle a été
vaincue , elle perd de riches provinces ; mais enfin , elle a
lutté , et la fortune a été un moment dans un tel équilibre ,
qu'il a fallu tout l'ascendant du génie ,et la supériorité re
1
NOVEMBRE 1809. 123
connue du système militaire français , pour la décider entiérement.
Mais nous , disent les Anglais , nous, qu'avonsnous
fait ? en quoi avons-nous contribué au sort de la guerre ?
où avons-nous arrêté un moment le vainqueur ? Si l'Angleterre
n'eût pas lutté , ou si elle eût été neutre, l'empereur eûtil
marché plus vite à son but ? Cependant , ils remarquent
avec satisfaction (quoiqu'ils ne puissent se l'attribuer ), que
le traité conserve à l'empereur d'Autriche des titres que
l'on avait manifesté l'intention de lui ôter ; peut-être en
hommes reconnaissans et sensés , les Anglais devraient-ils
sentir dans un vainqueur le prix d'une politique éclairée ,
et d'une sage modération : mais non; croira-t-on aux conséquences
qu'ils tirent du fait qu'ils remarquent ?
Jobe Pour le moment , dit le Times , le rôle de l'Empereur
d'Autriche sera de nourrir en secret les dispositions hostiles
des contrées domptées ; et puisque les gouvernemens de
l'Europe n'ont pu résister aux armes de la France , ilfaut
tenter ce quuee les peuples peuvent faire pourse délivrer euxmêmes
.
Voilà qui est sans doute fort clair : le Moniteur , en
transcrivant cet étrange appel à la déloyauté et à l'ingratitude
, ne l'a rendu plus sensible par aucune note : il y
a en effet de ces traits sur lesquels il faut laisser s'arrêter
d'elle-même la réflexion du lecteur , et nous imiterons son
exemple.
Cependant , et quoique les Anglais conservent l'espérance
qu'il naisse à la fois en Espagne ou en Allemagne
quelque esprit courageux qui vienne à s'élever pour venger
sor pays , l'Empereur des Français conclut avec la loyauté
qui sied à la victoire , avec la confiance qui est l'apanage de
la force , la convention qui règle le mouvement de retraile
de son armée , des provinces abandonnées , et l'occupation
de toutes celles cédées par le traité de Vienne . Cette convention
a été signée à Schænbrunn, le 27 octobre , entre le
général comte Mathieu Dumas et le baron de Stranch ;
elle a été ratifiée de notre part , par le major-général prince
Alexandre , et de celle desAutrichiens , par le comte de
Wrbna. En conséquence , la Moravie a dû être évacuée
le 4 novembre ; Vienne , la Hongrie , et la partie de la
Gallicie laissée à l'Autriche , seront évacuées le 20 novembre,
si les conditions relatives au paiement des sommes
stipulées par le traité , ont été remplies . En Gallicie , les
arrangemens seront communs aux armées russes et polo124
MERCURE DE FRANCE ,
naises . L'évacuation de la Basse-Autriche aura lieu le 20
décembre.
Lamise en possession de tout le littoral et desprovinces
autrichiennes cédées par le traité , suivra immédiatement ,
de manière que les troupes autrichiennes ne quittent aucuneplace
, aucun poste , aucun port , qu'à mesure qu'elles
y seront relevées par les troupes françaises. Tous les magasins
de vivres et d'artillerie et tout autre objet qui n'auraient
pas été évacués et vendus au moment même de la
remise de Vienne , resteront sous la garde de commissaires
français , comme propriétés françaises .
У
Le Tyrol révolté contre le gouvernement bavarois , trop
long-tems abusé par les promesses de l'Autriche , et égaré
par ses émissaires , enfin abandonné par ses troupes ,
éclairé par des communications positives sur le danger et
l'isolement de sa situation , réduit par la paix de Vienne
aux seules forces qu'il puise dans un fanatisme aveugle ,
affaibli par la soumission totale du Voralberg , pressé dans
lapartie méridionale par les troupes françaises et italiennes
qui ont occupé Trente , a vainement voulu défendre contre
les divisions bavaroises le fameux passage de la Scharnitz .
Le prince royal de Bavière , à la tête des corps du général
Deroy et du général de Wrede , a forcé ce défilé important ,
et lesBavarois sont entrés à Inspruch , dont les habitans en
très-grande majorité ont accueilli avec joie les troupes de
leur légitime souverain. On remarque que des blessés bavarois,
laissés dans cette ville , ont été mis sous la sauvegarde
de la loyauté de ses habitans , et ont reçu des soins
dont ils ont témoigné beaucoup de reconnaissance. Les
troupeswurtembourgeoises et badoises pénètrent parKempten
et Fuessend . La confédération helvétique fait respecter
sa neutralité par un cordon nombreux : il est donc impossible
que les chefs des rebelles trouvent encore long-tems
un prétexte pour armer leurs malheureux montagnards.
Le prince Eugène a été chargé par son auguste père du
commandement en chef de toutes les troupes dirigées
leTyrol , ou qui déjà l'environnent. Arrivé àWillach,
prêt à remonter la Drave pour suivre le mouvement général
des troupes qui se portent en avant , il a voulu adresser
des paroles de paix , de conciliation et de soumission
avant de porter les coups terribles qui attendent les révoltés .
On écrit de Munich qu'elles ont été écoutées , et que des
députés du Tyrol y demandent la paix , et la clémence du
Roi.
sur
et
NOVEMBRE 1809 . 125
/
On annonce qu'après le départ des troupes françaises et
confédérées des provinces demeurées à l'Autriche , le grand
quartier-général français sera établi à Augsbourg , et l'armée
placée sous les ordres du maréchal Davoust , prince
d'Ekmull. Déjà les Saxons sont rentrés dans leur pays ; et
Dresde , au lieu de s'occuper de fortifications , quand celles
de Vienne n'existent plus , se livre à la joie et aux fêtes de
la paix ; son roi a quitté cette capitale non plus pour s'unir
à ses défenseurs , mais pour se rendre à la cour du généreux
protecteur de la confédération sauvée par son génie.
On annonce aussi qu'à la cour de Fontainebleau , ou plutôt
à celle de Paris , car elle revient le 16 dans la capitale ,
doivent successivement arriver les rois de Bavière et de
Westphalie , le prince vice- roi d'Italie et son auguste
épouse , le roi et la reine des Deux-Siciles , réunion solennelle
de souverains que ne forme plus le besoin d'opposer
une ligne puissante à une aggression ennemie , mais celui
dejouir en commun des bienfaits d'une paix acquise
parde mutuels actes de dévouement à la cause commune.
Le roi de Saxe doit arriver à Fontainebleau le vendredi 10.
Des préparatifs sont faits pour que de brillantes chasses se
succèdent le 12 , le 13 et le 14. Dimanche , la cour doit entendre
ure messe , les uns disent de Paësiello , d'autres de
Chérubini , pour laquelle les musiciens de la Chapelle ont
reçu l'ordre de se réunir. Pendant ce tems , Paris voit presser
les travaux qui l'embellissent , et nos artistes , redoublant
d'activité , chercher à dérober à la saison rigoureuse
qui les menace le plus de jours possible. En visitant les
travaux , S. M. reconnaîtra que , même loin d'elle , le mouvement
qu'elle imprime à tout n'éprouve aucun ralentissement.
L'arc de triomphe de l'Etoile est non-seulement assis
sur ses fondemens , mais est élevé de plus de vingt
pieds au-dessus de terre . Les proportions sont immenses ,
et l'exécution très-belle. La colonne triomphale de la place
Vendôme se couvre , pour ainsi dire , de son vêtement historique
, c'est-à-dire , des riches bas-reliefs qui doivent
transmettre à la postérité la plus reculée les prodiges de la
grande armée. La partie de la galerie du Louvre continuée
sur le Carrousel , avance très -rapidement. La rue impériale
qui doit s'ouvrir en face du portail de la grande colonnade,
va être incessamment tracée. Le quai Napoléon est terminé
, sa construction est parfaite; il offre des points de
vue superbes , et un courant d'air excellent. Le pont Saint-
Michel est rectifié dans sa courbure ; sapente estradoucie,
126 MERCURE DE FRANCE ,
et les terrains voisins s'élèvent insensiblement jusqu'à lui,
Les travaux préparatoires de la Magdeleine , édifice devenu
le temple de l'honneur , sont commencés ; ceux de la restauration
du palais du Corps-législatif , destinés à faire
pendant, se continuent.
Le concours ouvert pour l'obélisque du Pont-Neuf, est
sur-le-point d'être jugé; les projets ont été remis au ministre.
Enfin les préparatifs se font pour donner à la distribution
des prix décennaux toute la solennité digne de cette grande
et noble institution , de ces olympiades françaises , où la
main qui tient le sceptre offrira des couronnes au génie .
PARIS .
On donne pour certain que LL. MM. reviendront à Paris
le 15, et que la fête du corps municipal aura lieu quelques
jours après . LL. MM. doivent venir dîner à l'Hôtel-de-
Ville .
Le prince de Neufchâtel , le prince de Ponte-Corvo ,
le duc de Dantzick , le maréchal prince d'Esling , le maréchal
Oudinot , duc de Reggio , sont arrivés à Paris . Tous
les généraux de la garde y sont aussi arrivés . Les premières
colonnes de ce corps sont attendues très -incessamment.
- M. le chambellan de Bondy, M. le chevalier Amédée
Joubert , interprète du cabinet de S. M. , et M. de la Borde,
auditeur au conseil-d'état , auteur du Voyage en Espagne,
sont nommés maîtres des requêtes .
-
M
On annonce que M. de Schwarzemberg , ancien ministre
d'Autriche à Pétersbourg , succédera à Paris à M. le
comte de Metternich .
-Une députation de la ville de Rome est arrivée à Paris
: elle vient présenter ses hommages à l'Empereur.
-Les journaux publient de nouveau des notices incomplètes
et inexactes sur le rapport de l'Institut concernant les
prix décennaux. Nous invitons le lecteur à attendre la publication
officielle du texte de ce rapport .
-M. Clavier vient d'être nommé membre de l'Institut ,
à la place vacante , dans le troisième classe , par la mort de
M. Dupuis .
- Les arts viennent de perdre M. Redouté , frère du célèbre
auteur des Liliacées , qui a attaché son nom avec
succès aux décorations de la plupart des palais impériaux.
1
NOVEMBRE 180g . 127
-Voici quelques notions sur le mouvement des changes
et l'effet qu'a produit la nouvelle de la paix sur les différentes
places de commerce. Le change sur Copenhague s'est
élevé ets'améliorejournellement. Les opérations importantes
qu'ont faites les négocians danois dans ces derniers mois , et
les mesures prises par le Gouvernement pour soutenir le
crédit de ses billets de banque, y ont contribué. Le change
de la Russie a éprouvé quelque baisse ; mais celui de l'Autriche
baisse dans une bien plus grande proportion . I len est
de même pour la Prusse, où le discrédit des billets du trésor
est extrême : ils perdent plus de 60 pour 100. Le change sur
la Suède s'est amélioré dans une progression rapide.LLeess effets
publics de France ont éprouvé une hausse considérable :
les cinq pour cent consolidés se sont élevés au-delà de
80 francs . Les actions de la Banque ont suivi cette proportion
, dont on croit pouvoir attribuer les résultats avantageux
aux espérances que les derniers événemens font concevoir
aux amis de la paix, et particulierement au commerce
.
ANNONCES .
Elemens de la tenue des livres en parties doubles , ou Méthode abrégée
pour apprendre en peu de tems et sans maître cette science importante
, renfermant les modèles du brouillard , du journal , et du grandlivre
, la manière d'établir la comptabilité , de faire un inventaire , la
balance des comptes , l'exposition et la démonstration des principes
généraux , leur application , diverses observations sur les livres , et
contenant les écritures et opérations du commerce de terre , de mer et
de banque , les comptes en participation ; par N. M. Garnier , instituteur
, bachelier ès-sciences et ès-lettres dans l'Université impériale ,
auteur de plusieurs ouvrages , qui enseigne chez lui et en ville
l'arithmétique commerciale , les changes étrangers , les arbitrages , la
tenue des livres . Un vol. in-8° . Prix , 4 fr. et 4 fr. 50 c. franc de port.
AParis , chez l'auteur , rue Neuve des Bons-Enfans , nº 35 ; et chez
Arthus-Bertrand , libraire , rue Hautefeuille , nº 23 .
Remarques sur la grammaire latine de M. L'homond; par M. Maugard
, professeur de langues anciennes et modernes . Brochure in-8°
de 104 pages . Prix , I fr. 50 c.et 1 fr. 90 c. franc de port. A Paris
chez l'auteur , rue de l'Echelle , nº 3 ; et Lefort , libraire , rue du
Rempart-Richelieu , en face du Théâtre -Français , nº II .
,
128 MERCURE DE FRANCE , NOVEMBRE 1809-
1
Suite du Théâtre des auteurs du second ordre, ou Recueil des comé
dies , tragédies et drames restés au Théâtre-Français ; pour faire suite
aux éditions stéréotypes de Corneille , Racine , Molière , Regnard
Crébillon et Voltaire ; avec des notices sur chaque auteur , la liste de
leurs pièces , et la date des premières représentations ; format in-18.
-Comédies en prose : 12e volume contenant , le Consentementforcént
de Guyot de Merville ; le Somnanbule , de Pont de Veyle ; Oracle
de Saint-Foix; les Moeurs du Tems , de Saurin ; le Cercle , ou la Soirée
à la Mode , de Poinsinet : 13e volume contenant, la Gageure imprévue
, de Sedaine ; le Marchand de Smyrne , de Champfort; le
Bourru Bienfaisant , de Goldoni; la Matinée à la mode , de Rochon
de Chabannes ; les Amans généreux , du même ; la Partie de Chasse de
Henri IV, par Collé .
2
Chaque volume se vend séparément 1 fr. 80 cent. et 2 fr . 40 cent.
franc de port. Il paraît deux nouveaux volumes tous les mois ; il en a
déjà paru 24. Prix , 43 fr. 20 c. A Paris , chez H. Nicolle , à la librairie
stéréotype , rue de Seine , nº 12 ; et chez Ant.-Aug. Renouard ,
rue Saint-André-des-Arcs , nº 55 .
IIe cahierde la troisième souscription , ou XXVIe cahier de la collection
des Annales des Voyages , de la Géographie et de l'Histoire ,
publiées par M. Malte-Brun. Ce cahier contient la Vue de la Grande
Chartreuse de Grenoble , avec les articles suivans : Voyage de Milan
aux trois lacs; traduit de l'italien par M. Depping; - Anecdotes historiques
sur l'ordre de la Toison-d'Or ; - Description des diverses
manières de chasser , usitées dans l'Indonstan ; par le colonel Ironside,
traduite de l'anglais ; - Voyage à la Grande Chartreuse , en 1789 ;
par M. T******* ; - Correspondance critique sur la Géographie et
P'Histoire ; - et les articles du Bulletin. Chaque mois , depuis le
1er septembre 1807, il parait un cahier de cet ouvrage , accompagné
d'une estampe ou d'une carte géographique, souvent coloriée. La première
et la deuxième souscriptions ( formant 8 volumes in-8º avec
24 cartes et gravures ) sont complètes , et coûtent chacune 27 fr. pour
Paris , et 33 fr. franc de port. Les personnes qui souscrivent en
mêmetems pour les Ire , 2 et 3e souscriptions , payent la rre et la
2.3 fr. demoins chacune. Le prix de l'abonnement pour la troisième
souscription est de 24 fr . pour Paris , pour 12 cahiers . Pour les dépar
temens , le prix est de 30 fr. pour 12 cahiers , rendus francs de port
par la poste . En papier vélin le prix est double. L'argent et la lettre
d'avis doivent être affranchis et adressés à Fr. Buisson , libraire , rue
Gilles-Coeur , nº 10 , à Paris .
2
us
n
us
e
a
h
a
1
n_bou -rin de nos ber_ge res . D.C.
2. Couplet .
us quitter ô mon pays !
nguedoc riche contree
us quitter , las je ne puis
eur mon âme est navrée !.
allon bocage épais
hâteau qu'habitaient mes pères
brisé las ! je m'en vais
aux terres é - tran -ge - - res . (bis .)
3. Couplet .
us quitter ô mon pays !
nguedoc riche contrée
ten dres et chers a
et maitresse adorée
servez mon souvenir
mis
d je vous perds pour la gloire
si ne puis revenir
larmes à ma mémoire . (bis .)
..
!
:
:
MERCURE
DE FRANCE .
N° CCCCXXXV . Samedi 18 Novembre 180g.
POÉSIE .
LES VIEUX FRANCS .
AIR : O Mahomet , ton Paradis des Femmes!
Au bon vieux tems , guerrier près de sa dame ,
Jamais ne fut chevalier discourtois ;
L'amour était aussi pur que son ame.
Où retrouver ces antiques Gaulois ?
Braves soldats , amans pleins de franchise ,
Tendres époux , zélés , constants amis
Ils avaient pris cette noble devise : :
POUR DIEU , L'HONNEUR , MA BELLE ET MON PAYS .
A servir Mars la valeur occupée ,
Réclamait-elle un secours protecteur ,
Chaque guerrier , saisissant son épée ,
Abandonnait le sol générateur :
Plus d'un héros que notre histoire honore
A ses foyers , lorsqu'il était rendu ,
Prenait la herse et cultivait encore
Le même champ qu'il avait défendu (1).
Fastes touchans de la chevalerie ,
Siècles si purs , règne de vérité
Vous rappelez à mon âme attendrie ,
१
(1 ) Ces exemples sont plus fréquens dans les fastes de Rome que
dans les nôtres ; mais on pourrait citer plus d'un capitaine gaulois
dont les loisirs étaient entiérement consacrés à l'étude et à la pratique
de l'agriculture. (Note de l'Autour . )
15
cen
I
130 MERCURE DE FRANCE ,
Et la grandeur et la simplicité.
De tout donner à l'amour , à leur mie ,
Pourquoi blâmer sans cesse nos aïeux ?
Pourquoi fronder leur douce bonhomie ?
A
Ils brillaient moins , mais ils sentaient bien mieux.
J. A. PIERRET DE SAINT -SEVERIN.
ROMANCE ÉLÉGIAQUE.
SUR LA MORT DE STÉPHANIE ZOÉ J .....
C'EN est donc fait : tu m'es ravie ,
Doux espoir d'un coeur paternel !
Tu meurs , ô ma fille chérie ;
Et le trait qui t'ôte la vie ,
Frappe mon coeur d'un coup mortel.
J'avais placé dans Stéphanie
Tout mon bonheur et tous mes voeux :
De ma trop sensible Sophie ,
Mère tendre et constante amie ,
Elle offrait l'image à mes yeux.
J'étais orgueilleux d'être père;
Je caressais , dans mon orgueil ,
La trop séduisante chimère
D'un avenir long et prospère :
Près de moi s'ouvrait le cercueil .
Voici donc la tombe où repose
L'objet fatal de mes regrets :
Cette fraiche et naissante rose ,
Que , dans mes bras , à peine éclose ,
J'ai vu se flétrir pour jamais.
Elle a péri , ma Stéphanie ,
Arrachée au sein maternel :
Une sombre mélancolie
Va désormais livrer ma vie
Aux horreurs d'un deuil éternel .
Je vois la beauté , la jeunesse ,
Qui folâtrent autour de moi :
NOVEMBRE 1809. 131
Enveloppé dans la tristesse ,
Mon coeur se ferme à la tendresse ;
Il ne s'ouvre plus qu'à l'effroi .
J'accuse en vain la mort cruelle ,
Tous mes regrets sont superflus ;
Le ciel à mes voeux fut rebelle :
Oma fille ! quand je t'appelle ,
Tu n'entends , tu ne réponds plus ....
M. A. J.
ENIGME .
Du sein de ma mère on m'arrache ;
Avec mes frères on m'attache ,
Pour être écartelé ; puis on me jette à l'eau :
Ensuite , pour avoir ma peau ,
Sur un vil échafaud on me rompt , on m'écorche ;
Onme coupe en morceaux ; de soufre l'on m'enduit ;
En ce piteux état réduit ,
Faisant l'office d'une torche ,
Avolonté je mets le feu ;
Pour terminer ce fatal jeu ,
Convaincu d'incendie ,
C'est aussi dans le feu que je finis mavie.
S.......
LOGOGRIPHE .
C'EST dans l'entomologie
Que tu pourras me trouver ,
Mais dans la mythologie ,
Même dans l'astronomie ,
Je dois aussi figurer .
Veux- tu changer mon essence ?
Je présente à ton esprit
L'emblême de l'abondance ,
Ou le tourment d'un mari ;
Ce qu'une femme jolie
Souvent nous fait éprouver;
Une ville d'Italie ;
1
12
132 MERCURE DE FRANCE ,
Ce qu'en vain voulait former
Cet art qu'on nomme alchimie ;
L'instruction d'un pasteur ;
D'un animal de l'Asie
Le gardien , le conducteur ;
La pyramide arrondie ;
Un oiseau très-grand parleur;
Un grand poëte tragique ;
Un instrument ; le produit
D'un insecte domestique.
J'offre encore une arme , un fruit ;
Un être microscopique ;
L'oiseau chéri de Junon ;
Une note de musique ;
Enfinunverbe , un pronom.
Α .... Η ......
CHARADE.
Auprès du feu l'on voit constamment mon premier ;
Bien à plaindre est celui qui n'a pas mon dernier ;
Bienmal famé celui qu'on nomme mon entier.
S .......
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE
insérés dans le dernier Numéro .
Le mot de l'Enigme du dernier Numéro est Charade.
Celui du Logogriphe est Trame , dans lequel on trouve : rame
et ame.
Celui de la Charade est Foureau .
NOVEMBRE 1809 . 133
SCIENCES ET ARTS.
RECUEIL D'OBSERVATIONS ASTRONOMIQUES , d'opérations
trigonométriques et de mesures barométriques , faites
pendant le cours d'un voyage aux régions équinoxiales
, par ALEXANDRE DE HUMBOLDT ; rédigées et
calculées d'après les tables les plus exactes , par JABBO
OLTMANS ; ouvrage auquel on a joint des recherches
historiques sur la position de plusieurs points importans
pour les navigateurs et les géographes .
Des gens qui croient faire preuve d'esprit et de goût
en déclamant contre les sciences , ont été jusqu'à leur
faire un crime de leur exactitude. Ils en ont représenté
l'étude comme une sorte de narcotique propre à éteindre
toute espèce d'esprit et d'imagination. Il se peut en
effet que la justesse de jugement et le sentiment de la
vérité développés par cette étude soient éminemment
nuisibles à certaines parties de la littérature qui fleurissent
merveilleusement de nos jours . Je ne répondrais
pas , par exemple , que l'observation suivie et approfondie
de la nature ne rendît avec le tems insensible
à des descriptions fausses , à des rapports inexacts ou
impossibles , enfin à tous ces rêves d'une imagination
fantastique , que l'on est convenu aujourd'hui d'associer
aux sujets les plus graves et d'admettre , souvent de préférence
à la vérité , par la grande raison qu'ils sont ou
qu'on les croit plus poétiques . D'un autre côté , on pourrait
alléguer , en faveur de l'exactitude , les écrivains les
plus parfaits parmi les anciens et les modernes. Il serait
facile de prouver qu'au lieu de s'éloigner de la nature
ils ne cherchaient qu'à s'en rapprocher ; que le comble
de leur art consiste à l'avoir transportée dans leurs ouvrages
, et que c'est-là ce qui leur assure une gloire immortelle
et un mérite impérissable. On pourrait également
montrer par des exemples modernes que des écrivains
très-habiles sont tombés de toute leur hauteur quand ils ont
cessé d'être soutenus par la vérité , et quand ils ont voulu
1
134 MERCURE DE FRANCE ,
exprimer des choses qu'ils savaient mal ou qu'ils ne com-'
prenaient pas . Enfin de ces rapprochemens on pourrait
inférer que les recherches les plus minutieuses des
sciences et les productions les plus sublimes des lettres
sont liées entr'elles par les rapports secrets et éternels
de la justesse et de la vérité . Mais tout cela est évident
pour les personnes qui ont du goût ; et quant à celles
qui sont déterminées , par leur intérèt ou leur ignorance ,
à répandre les opinions contraires , les meilleures raisons
seraient inutiles . Il vaut mieux cultiver en paix les
sciences et les avancer , si l'on peut , que se mêler à ces
disputes où la vérité est la chose dont on s'embarrasse
le moins .
Si le mérite de l'exactitude forme une partie importante
du mérite littéraire , il est dans les sciences
le premier de tous ; il est l'ame de leurs spéculations , et
tous les ornemens du monde ne sont d'aucune importance
où il n'est pas . Car lui seul peut assurer à leurs
résultats la stabilité qui en fait tout le prix. L'histoire
des sciences offre des preuves incontestables de cette
vérité . Voyez quels ont été leurs progrès jusqu'à Galilée
et Newton. Excepté les mathématiques auxquelles l'exactitude
est essentiellement inhérente , on ne trouve dans
tout le reste que des faits incertains , mal connus , inexac
tement observés ; élémens éternels de systèmes , non de
théorie. Car les théories exactes n'étant qu'une expression
générale et simplifiée des phénomènes , elles ne
peuvent naître que de leur ensemble ; et là où les lois
particulières manquent , les lois générales peuvent encore
moins s'apercevoir. Mais Newton ayant imprimé
aux sciences physiques une autre marche , cette marche
philosophique et sûre dont Bacon avait donné de bons
préceptes et demauvais exemples , les découvertes depuis
cette époque se sont succédé rapidement ; les grandes
lois d'attraction qui régissent l'univers ont été reconnues ,
et l'esprit humain s'est plus avancé en deux siècles dans
la connaissance de la nature qu'il n'avait fait depuis
les tems les plus reculés dont l'histoire ait conservé le
souvenir . Instruits par cetteépreuve , les savans modernes
y sont demeurés fidèles ; ils ont senti que leurs recherNOVEMBRE
1809. 435
ches n'ont point de bornes s'ils continuent à suivre le
chemin de l'expérience , au lieu qu'en s'en écartant , ils
ne peuvent saisir que de vains fantômes ; et désormais
l'exactitude rigoureuse des recherches scientifiques est
devenue un caractère indispensable , sans lequel on n'y
reconnaît aucun intérêt , parce que l'on n'y trouve aucune
garantie de leur durée .
Cette qualité est tellement précieuse dans les sciences,
que , pourvu qu'on l'applique à des résultats utiles , elle
peut suffire à elle seule pour rendre un ouvrage trèsestimable
, je dirai même très-important. Nous en avons
en ce moment un exemple dans l'ouvrage que nous
annonçons.M. Oltmans a entrepris de calculer toutes les
observations astronomiques que M. de Humboldta faites
dans son célèbre voyage. Jusque là il n'y a que le mérite
de la patience et de l'utilité . Mais en même tems
M. Oltmans a discuté toutes les observations des autres
voyageurs qui ont visité les mêmes lieux. Il a compare
leurs instrumens , leurs procédés ; il a pesé chacun d'eux
dans la balance de l'exactitude ; et il a fixé le degré de
confiance qu'on doit lui accorder. Il a revu pareillement
toutes les méthodes que l'on employait ordinairement
pour le calcul de ces observations ; il a recherché les
plus exactes et montré à quoi tenait leur précision ; il
s'en est fait lui-même de nouvelles plus rigoureuses encore.
Calculateur infatigable , il a cherché isolément les
résultats de chaque observation particulière de M. de
Humboldt , afin de voir les erreurs qu'elles comportaient
et de connaître mieux la valeur de leur ensemble ; il s'est
fait lui-même , pour cet objet , d'après les formules
théoriques , des tables astronomiques nouvelles plus
rigoureuses que celles que l'on avait jusqu'alors . Il en
a formé d'autres non moins exactes pour déterminer la
hauteur des lieux d'après les observations du baromètre .
Dans tout cela on reconnaît un soin , une précision
extrême , une facilité surprenante pour les calculs les
plus longs et les plus pénibles. Mais aussi , qu'en est-il
résulté ? que par-là on a connu , d'une manière précise
et invariable , la position d'un grand nombre de villes
et de points importans dans les deux mondes , la direc
136 MERCURE DE FRANCE,
tion et le cours de plusieurs grands fleuves qui les
traversent , la hauteur des montagnes qui les dominent ,
en un mot tous les élémens de la géographie physique
et mathématique de ces contrées. Enfin par cette discussion
approfondie on s'est convaincu de l'extrême
exactitude des observations astronomiques de M. de
Humboldt , et soit que l'on considère celles qu'il a déjà
faites dans les deux mondes , soit que l'on songe à celles
qu'il est appelé à faire encore dans les autres voyages
que son zèle lui fera sans doute entreprendre , on peut
regarder cette certitude comme un des résultats les plus
importans que M. Oltmans a obtenus .
L'ouvrage est dédié à M. Delambre , et cet hommage
ne saurait être mieux mérité . M. Delambre est de tous
les astronomes actuels , soit français , soit étrangers ,
celui qui a le plus contribué à introduire dans les calculs
astronomiques la précision et l'exactitude . Il a imaginé
pour cet objet une multitude de méthodes et de
tables fondées sur une connaissance approfondie de
l'analyse mathématique , sur un emploi très-ingénieux
de ses procédés , et sur une longue expérience des
observations astronomiques . Dans toutes les questions
de ce genre qu'il a traitées , et il a traité toutes celles
qui lui ont offert quelque apparence d'utilité pour les
astronomes , il a mis une telle exactitude qu'il n'a rien
laissé à faire de plus à ses successeurs .
Le Recueil publié par M. Oltmans est écrit en français ,
ainsi que tout le reste du grand voyage de M. de Humboldt.
Le nouvel ouvrage de M. Chladny sur l'acoustique
, où se trouve l'exposé de toutes ses découvertes
sur les corps sonores , et qui va bientôt paraître , est
aussi écrit en français. On enseigne nos ouvrages élémentaires
en Italie , en Allemagne , en Russie et en
Pologne , Ainsi , en répandant la langue française , les
sciences achèvent aujourd'hui ce que nos grands écrivains
ont commencé , BIOT.
NOVEMBRE 1809 . 137
LITTÉRATURE ET BEAUX-ARTS .
VOYAGE PITTORESQUE DE CONSTANTINOPLE ET DES RIVES DƯ
BOSPHORE , d'après les dessins de M. MELLING , dessinateur
et architecte de Hadidgé-Sultane , soeur de
Selim III ; ouvrage dédié à S. M. l'Empereur et Roi ,
et publié par MM. Treuttel et Würtz , rue de Lille .
Quatrième livraison .
Nous avons prévenu précédemment nos lecteurs que
nous ne pourrions pas à chaque livraison de ce magnifique
ouvrage entrer dans les détails qu'exigeraient et le
mérite rare des gravures , et l'intérêt des notices historiques
qui les accompagnent , mais que nous nous bornerions
désormais à annoncer les objets les plus intéressans
contenus dans ces livraisons . Les quatre vues
qui remplissent celle-ci , représentent 1º le petit Bend;
2º la ville de Scutari, vue du faubourg de Péra ; 3º le
château des Sept- Tours ; 4º le village de Kadi-Kieui .
Les Bends sont des lacs artificiels qui reçoivent les
eaux pluviales et celles des ruisseaux descendant des
montagnes ; ils servent de réservoirs aux aqueducs avec
lesquels ils communiquent par de longs tuyaux , et qui
vont alimenter les fontaines de Constantinople. L'eau est
contenue dans ces lacs par une digue très-forte , revêtue
de pierres de taille. C'est cette digue que signifie proprement
le mot bend , mais le nom s'en est étendu aux
lacs mêmes. Il y en a deux de grandeur inégale ; celui-ci
est le plus petit , et cependant la digue qui y retient les
eaux est d'environ 300 pieds de long et 40 d'épaisseur.
Le petit bend fournit abondamment des eaux au bel
aqueduc de Bourgas qui s'élève dans la forêt de Belgrade
, et que représente une des vues de la troisième
livraison. Celle-ci n'est pas moins intéressante , et n'est
pas exécutée avec moins de perfection .
La seconde livraison contenait une vue de Scutari
prise de la tour de Léandre ; l'importance de cette ville
138 MERCURE DE FRANCE ,
a engagé M. Melling à l'offrir une seconde fois aux
yeux des souscripteurs ; elle est ici telle qu'on la voit
du faubourg de Péra , et une partie de ce faubourg entre
elle-même dans le tableau . La première notice contenait
tous les détails que l'on pouvait désirer sur Scutari ; dans
la seconde Fauteur s'est attaché à faire connaître et à
décrire avec la fidélité la plus exacte le faubourg de
Péra , la vie , les moeurs et les occupations de ses
habitans .
Le château des Sept-Tours , sujet de la troisième
estampe , construit autrefois par les empereurs grecs
pour la défense de Constantinople , ne peut plus aujourd'hui
servir à cet usage. Il est célèbre par la coutume
inhospitalière d'y renfermer les ambassadeurs étrangers
sur le moindre sujet de plainte ou de soupçon donné
par les cours qui les envoient. Ce château d'une forme
pentagone est fermé par un mur très-haut et très-épais .
Deux des sept tours , dont il fire son nom , sont en marbre
, carrées et situées dans l'intérieur du château , de
chaque côté de l'arc de triomphe appelé la porte dorée ,
construit à la fin du quatrième siècle par Théodose ,
lorsqu'il eut vaincu Maxime .
Le village appelé Kadi-Kieui , c'est-à-dire bourg du
Cadi , que représente la quatrième gravure , est tout ce
qui reste d'une ville autrefois très-célèbre . Chalcédoine ,
anciennement fondée par les Mégariens , possédait un
temple de Vénus , ou tous les peuples de la Grèce
allaient offrir des voeux : le nombre même des autels y
égalait celui des différentes nations grecques . La gloire
de cette ville fut éclipsée par la fondation de Constantinople
, qui n'en était éloignée que de deux lieues . Les
irruptions des Barbares achevèrent sa ruine , et elle fut
entiérement détruite par les Turcs lorsqu'ils y passèrent
pour aller assiéger et prendre la capitale de l'empire
grec . Ce village , où l'on compte à peine quatre cents
maisons , est bâti sur les ruines d'une ville jadis si florissante
. Le site en est extrêmement pittoresque , et rappelle
de touchans souvenirs .
Maintenant que cette belle et grande entreprise est au
tiers de son exécution , et que le public a sous les yeux
NOVEMBRE 1809 . 139
seize des gravures qui lui ont été promises , il peut mieux
juger de la perfection , de l'intérêt et de la variété qui
doivent régner dans l'ensemble . Ces vues admirables que
M. Melling a su si bien peindre , sont rendues avec
autant de charme que de fidélité par le burin de MM. Née ,
Pillement et Dupare. Les notices historiques continuent
aussi d'ètre rédigées avec le même soin , et la partie typographique
de soutenir la réputation dont les presses de
M. P. Didot jouissent dans l'Europe entière .
ELOGE DE P. CORNEILLE , par M. VICTORIN FABRE .
Les grands hommes n'ont pas besoin de panégyristes ,
mais les panégyristes ont besoin de grands hommes ;
cette proposition s'étend au monde littéraire comme à
tous les autres ; il faut voir la perfection en original pour
la bien signaler , pour montrer ce qu'elle est , et prouver
en même tems par le fait qu'elle est possible . On serait
quelquefois tenté de regarder le panégyrique comme un
genre absolument oiseux , comme un travail d'écolier
propre seulement à développer les talens et les moyens
d'un jeune auteur ; on se tromperait. Un éloge bien fait
donne au commun des hommes la meilleure leçon qu'ils
puissent recevoir , celle d'admirer ce qui est beau , et de
l'admirer avec connaissance de cause ; les chefs -d'oeuvre
en général trouvent toujours des admirateurs ; mais les
perfections n'en sont dignement appréciées que par un
bien petit nombre de connaisseurs , et peut-être ne seraitil
pas inutile de réfléchir sur ce qu'on appelle proprement
admiration , ainsi que sur toutes les variétés qu'elle
éprouve suivant celle des connaissances des esprits , et
même des caractères . On dit qu'il y a des gens qui n'admirent
point ; sans doute qu'ils ne le peuvent; c'est un
plaisir , on serait presque tenté de dire un sens qui leur
est refusé . Qu'est-ce que la beauté a donc de si merveilleux
, disait quelqu'un à Platon ? Voilà , répondit le philosophe
, la question d'un aveugle. Ce n'est point pour
ces gens-là que nous écrivons ; quant au reste , chacun
admire à sa manière . Le grand nombre admire en gros ;
140 MERCURE DE FRANCE ;
1
on est surpris , on est frappé d'un bel ensemble , souvent
sans pouvoir s'en rendre plus de raison que d'une commotion
électrique. D'autres plus clairvoyans , ou seulement
plus près regardans , admirent quelques détails qui
leur ont fait une impression extraordinaire , et beaucoup
en même tems seraient bien embarrassés de dire à quoi
tenait cette impression , parce qu'ils connaissent l'art par
ses effets , mais non encore par ses moyens . D'autres sont
émus encore plus vivement ; ils le sont aussi par d'autres
détails qui avaient échappé aux derniers ; ceux-là commencent
à chercher à s'en rendre raison; ils entrevoient
des combinaisons , des rapprochemens , une trame cachée
qui les étonne et qui les occupe ; mais il reste d'ordinaire
là-dessous une métaphysique inaccessible à leur
méditation . Enfin arrivent , mais en petit , bien petit
nombre , les vrais juges , qui sont en même tems les vrais
admirateurs . Ceux-là suiventl'esprit dans son travail , et le
génie dans son vol ; ils cherchent , ils trouvent les raisons
de tout , et deviennent en quelque sorte les confidens
de leur héros ; mais encore une fois la troupe est
peu nombreuse ,
Pauci quos æquus amavit Jupiter.
Et M. Victorin Fabre y paraît au premier rang .
Lorsque l'Académie française a proposé au concours
l'éloge du grand Corneille , M. Fabre a rencontré ce
que sont talent semblait désirer , et son ardeur lui a présagé
son triomphe . En s'enivrant des beautés de Corneille
, il les démontre , il en pénètre le secret , et pour
nous mettre plus à portée d'en juger il oppose l'un à
l'autre les deux systèmes tragiques des Grecs et des Français
, dont le premier met l'homme au pouvoir du destin ,
et l'autre met le destin au pouvoir de l'homme ; il nous
dévoile ainsi , en peu de lignes , la tragédie toute entière,
et Melpomène pourrait dire de M. Fabre comme Vénus
de Praxitèle , où m'a-t- il vue ?
Il l'a sur- tout vue dans Corneille , et toujours plus
charmé de lui à mesure qu'il le médite , il commence
par comparer l'Eschyle de notre théâtre avec les Thespis
qui l'ont précédé ; puis , comme s'il craignait de le dé
NOVEMBRE 1809. 141
grader en se servant trop long-tems de la ressource des
contrastes pour le faire briller , il nous le fait presqu'aussitôt
apparaître dans l'éclat soudain de sa gloire ;
le moment est bien saisi : c'est celui où le Cid parut ,
et détrompa les Français , qui jusqu'alors avaient cru
bonnement avoir une tragédie .
Personne sans doute ne s'est contenté de lire une fois
ces belles pages , où l'orateur nous peint ce qui dut se
passer , ce qui se passa réellement à cette époque vraiment
remarquable dans notre histoire , et nous donne
enquelque manière une première représentation du Cid;
prenons place avec nos ancêtres , heureux de nous
trouver à portée d'un amateur , pour ne pas dire plus ,
aussi capable d'éclairer notre attention .
<<Transportons-nous , dit M. Fabre , à cette époque
>>mémorable que déjà près de deux siècles séparent de
>> nous; ne connaissons de notre littérature que les ou-
> vrages connus jusqu'alors , et prenons place .... la
>> scène s'ouvre. Quelle surprise ! quel ravissement !
>> Nous voyons pour la première fois une intrigue noble
>> et touchante , dont les ressorts balancés avec art ser-
>> rent le noeud de scène en scène , et préparent sans
>> efforts un adroit dénouement ; nous admirons cet équi-
>> libre de moyens dramatiques qui , réglant la marche
>> toujours croissante de l'action , tient le spectateur in-
>>certain entre la crainte et l'espérance , en variant et en
>> augmentant sans cesse un intérêt unique et toujours
>>nouveau ; cette opposition si théâtrale des sentimens
>>les plus chers et des devoirs les plus sacrés , ces com-
>> bats où d'un côté luttent le préjugé , l'honneur , les
>> saintes lois de la nature , de l'autre l'amour , le brûlant
>>amour que la nature respectée ne peut vaincre , et que
>>le devoir surmonte sans l'affaiblir . Subjugué par la
>> force de cette situation , je vois tout le parterre en
>>silence , étonné du charme qu'il éprouve et de ces
» émotions délicieuses que le théâtre n'avait point en-
>> core su réveiller au fond des coeurs ; mais dans ces
>>scènes passionnées où devient plus vive et plus pres-
>> sante cette lutte si douloureuse de l'héroïsme de l'honneur
, et de l'héroïsme de l'amour , lorsque dans les
142 MERCURE DE FRANCE ,
>> développemens de l'intrigue redoublent de violence
>> ces combats, ces orages des sentimens opposés par
>> lesquels l'action théâtrale se passe dans l'ame des per-
>> sonnages , et se reproduit dans l'ame des spectateurs ....
>> alors au sein de ce profond silence je vois naître un
» soudain frémissement , les coeurs se serrent , les larmes
>>coulent , et parmi les larmes et les sanglots s'élève un
>>cri unanime d'admiration , un cri qui révèle à la
>> France que la tragédie est trouvée. »
Ce n'est point assez pour M. Fabre de nous présenter
ainsi Corneille dans tout l'éclat de son triomphe ; il environne
cet éclat de ce qui le redouble encore ; ce sont les
noires vapeurs de l'envie , sans laquelle un grand homme
ne serait jamais assez convaincu de sa supériorité. Sur
ce point-là Corneille n'eut rien à désirer , et le grand
homme ne tarda pas à voir éclater ces jalousies , ces
intrigues que l'orateur a si bien nommées (les premiers
hommages rendus par la haine et les premiers tributs
que le talent impose à la médiocrité) . Il faut convenir
néanmoins que la médiocrité de ce tems-là était au-dessous
de celle de ce tems-ci ; elle n'en savait point
encore assez pour juger de la disproportion de Corneille
avec ses soi-disant censeurs , ses soi-disant rivaux;
on ne voyait pas à cette époque , aussi bien qu'on l'a vu
depuis , que Corneille s'élevait au-dessus des jaloux comme
l'aigle au-dessus des reptiles . En effet , depuis que les
lumières en littérature sont plus répandues , ce que la
médiocrité produit n'est pas meilleure , mais elle juge
mieux ; on peut même dire à son honneur qu'elle juge
à-peu-près bien de tout , excepté d'elle-même . La critique
, toujours si facile à l'impuissance même , toujours
si chère à la malveillance , a changé sur la route ; elle
ne se trompe point , mais elle trompe ; et dans les vains
assauts qu'elle ne cesse de porter à la supériorité , c'est
moins son ignorance qui l'égare que sa fureur ; le hibou
voit aussi la lumière , mais il la hait.
Maintenant, après nous être acquitté envers M. Fabre ,
moins bien sans doute que lui envers Corneille , nous
nous permettrons ici quelques observations tant géné
NOVEMBRE 1809 . 143
rales que particulières , qui ne feront que mieux lui
prouver toute l'estime et tout l'intérêt qu'il nous inspire .
Ce que tout le monde répète , et ce que M. Fabre dit
mieux que personne au sujet de l'influence du théâtre
sur les moeurs , est-il d'une vérité bien incontestable ? il
semblerait , au dire de beaucoup d'amateurs passionnés de
ce bel art , que la comédie fait les honnêtes gens et la
tragédie les héros , et que l'art dramatique est le premier
instituteur de la société . Le théâtre polit les moeurs ,
sans doute , mais les épure-t-il ? et les tems et les pays
où l'on s'est passé de théâtre se font-il toujours remarquer
parplus de corruption ? Y avait-il donc un théâtre à
Rome dans les beaux tems de la république ? Les Lacédémoniens
avaient-ils moins de vertus que les Athéniens ?
Y a-t-il beaucoup moins de gens dissolus et de fripons
dans les grandes villes que dans les campagnes ? Et les
Suisses , qui savaient à peine le nom de comédie dans
les derniers siècles , étaient-ils bien inférieurs en probité
, en franchise , en courage , aux Italiens qui établissaient
des tréteaux dans les moindres bourgades ? ....
Au reste , en traitant une pareille question , nous craindrions
de trop nous arrêter sur ces premiers aperçus : .
nous ne prétendons pas nier, mais seulement réduire , et
nous serons plus loin des détracteurs du théâtre que
de ses enthousiastes . Le théâtre est fort utile , sans
doute , mais sa première utilité sera toujours d'amuser.
C'est le plus brillant exercice de l'homme à talent , c'est
le plus noble plaisir de l'homme instruit. Ajoutons qu'il
est devenu nécessaire chez des nations parvenues à un
certain degré de civilisation , et peut-être d'apathie qui
leur fait un besoin de distractions agréables , et de fortes
'émotions , sans comparaison , comme le café dont on s'est
passé pendant tant de siècles , est devenu presque indispensable
pour des hommes accoutumés à la bonne chère .
Quelques jeunes gens bien nés apprendront peut-être à la
comédie à fuir quelques ridicules et même quelques travers
; ils éprouveront peut-être à la tragédie une plus forte
horreur du vice, qui est unpremier pas vers l'honnêteté ,
et une admiration plus vive pour la vertu , qui est un
premier élan vers l'héroïsme; mais ce trop petit nombre
144 MERCURE DE FRANCE ,
profitera d'autant mieux d'un pareil secours qu'il pouvait
mieux s'en passer. Combien , au contraire , sera plus
grande en comparaison la foule de ceux qui n'apprendront
à la comédie qu'à rire aux dépens des gens ridicules
, quelquefois même des bonnes gens ! Combien
d'ambitieux ne retiendront de la tragédie que l'art de se
montrer plus grand qu'ils ne sont ! Envoyez un jeune
homme bien leste , bien gai , bien dégourdi , aux Fourberies
de Scapin , et voyez s'il en reviendra beaucoup
plus scrupuleux. Un avare à qui vous aurez payé une
place à l'Avare de Molière , en sortira bien déterminé à
ne pas ajouter un écu à sa dépense. Un hypocrite ne
retirera de la belle comédie du Tartuffe que plus de
crainte de se laisser démasquer . Ainsi du reste . Il en
sera de même pour la tragédie : deux frères brouillés ne
se réconcilieront jamais à la représentation d'Atrée et
Thieste. Toutes les fois que des courtisans ont suivi leur
prince àBritannicus , est- ce bien du rôle de Burrhus qu'ils
ont fait leur profit ? Et quelle est la femme artificieuse et
jalouse que la mort de Cléopâtre ramène à la nature et à
lamodération ? Ce n'est pas que la morale ne soit toujours
bonne, mais elle opère moins que les pauvres moralistes
ne s'en flattent. La morale est toujours bonne , mais le
vice est toujours vice. Le théâtre influe beaucoup plus
sur les manières que sur les moeurs ; sur la forme , que
sur le fond. La comédie peut répandre plus de politesse,
plus d'élégance dans la société ; la tragédie peut donner
plus de noblesse et de dignité à un homme destiné à
jouer un grand rôle dans le monde : ne leur en demandez
pas davantage à l'une ni à l'autre . On arrive
d'ordinaire au spectacle avec ce qu'on a de bon ou de
mauvais , et d'ordinaire on l'en rapporte . En vain dirat-
on que l'horreur que le poëte sait attacher au crime ,
d'autant mieux ressentie que la pièce est mieux représentée
, doit faire plus d'effet sur les spectateurs et les
corriger ou les garantir des vices qu'on leur met sous les
yeux : vaine ressource ! Le vice est abonné d'avance à
tout le mal qu'on dira de lui ; sa maxime est aussi de
laisser dire , pourvu qu'on le laisse faire ; ce ne sont pas
des excuses qu'il cherche , mais des moyens , mais des
occasions ;
NOVEMBRE 1809 . 145
occasions ; ce ne sont point des couleurs , mais un
masque .
Si nous nous sommes laissés aller à ces réflexions aa
20
i
LA SE
sujet d'une exaltation d'ailleurs très-louable et très- se
duisante , c'était pour nous mettre en garde nous-mêmes
contre un entraînement bien aisé à éprouver à la lecture
de M. Victorin Fabre ; l'enthousiasme sied bien à so
âge , sur-tout quand il est justifié comme ici , et par les n
beautés qui le font naître , et par celles qu'il produit ; et
quand même notre aimable écrivain se laisserait aller en
ce point à un peu d'exagération , il n'en faudrait pas
moins applaudir malgré soi au talent , à la grâce , à l'esprit
, à la verve , qui ne l'abandonnent jamais , à ces
traits toujours brillans d'un jugement toujours éclairé ,
à cette connaissance déjà profonde des ressorts et des
mystères du théâtre en général , et de celui de Corneille
en particulier : voir aussi distinctement la supériorité ,
c'est prouver qu'on s'en approche .
,
Nous permettrons-nous encore quelques observations
sur le style de M. Fabre ? Il a de la force , de la grâce ,
de la souplesse , de l'harmonie ; il a sur-tout une chaleur
et un mouvement qui donnent à tout ce qu'il dit l'air si
peu commun de venir d'ètre pensé. Il faut toujours , il
faut partout de la vie c'est le principal : primùm vivere .
Néanmoins la vivacité a souvent besoin de frein , et en littérature
il existe des lois somptuaires que les plus riches
doivent sur-tout respecter. Tantôt il semble en lisant
ce discours entendre un puissant orateur plaider une
cause encore douteuse , ou justifier un héros calomnié ;
mais il s'agit de Corneille , et
Tout Paris pour Chimène a les yeux de Rodrigue.
Tantôt vous diriez un poëte à qui son entousiasme a fait
perdre la terre de vue : Spernit humum fugiente penna ;
mais la prose ne connaît point les dithyrambes : elle est
le dialecte de la raison qui observe , qui discute , qui
juge , qui approuve , qui admire même ce qui le mérite ,
mais qui ne s'enivre point , et qui , tout en s'alliant au
sentiment, ne se permet point des écarts qui pourraient la
décréditer. On serait quelquefois tenté d'accuser la prose
K
146 MERCURE DE FRANCE ,
A
de M. Fabre de n'être point assez prosaïque : même
quand l'oiseau marche , on sent qu'il a des ailes . Aureste ,
la recherche de ces défauts si légers , si douteux , si bien
rachetés , décèle peut-être à la fois l'âge de l'auteur et
celui du censeur ; et convient- il à l'automne de reprocher
au printems le luxe de la végétation ? BOUFFLERS .
THEATRE CHOISI DE FAVART. -
Trois volumes in-8°.-
A Paris , chez Mme Vanraëst , libraire , quai Desaix ,
nº 1 ; et chez H. Nicolle , libraire , hôtel de la Rochefoucauld
, rue de Seine .
LE Lycée de Laharpe est regardé avec raison comme
le plus beau monument littéraire qu'aient élevé parmi
nous la saine critique et la franchise sévère d'un goût
aussi éclairé que difficile. Malheureusement les différentes
parties de ce vaste édifice manquent d'ensemble
et de proportions . L'auteur , en s'éloignant du grand
siècle et des grands écrivains qui ont illustré celui qui
vient de finir , ne descend pas toujours avec grâce ;
souvent même il passe la mesure , quand il traite des
genres et des ouvrages inférieurs . Son examen du théâtre
de la foire et de l'opéra-comique occupe évidemment
trop de place. Il semble qu'ici l'équité reconnue de ses
jugemens le dispensait d'accumuler des preuves minutieuses
, et que le sentiment de sa propre force devait
adoucir l'amertume de sa critique , dont l'ironie même
ne déride point l'imperturbable gravité. Cette partie du
Cours de littérature est cependant enrichie d'un morceau
sur Favart , qui serait excellent , si M. de Laharpe ,
poursuivi sans cesse par les souvenirs politiques , ne les
melait partout aux discussions littéraires , avec des réflexions
justes au fond , mais souvent passionnées et
presque toujours déplacées .
Quoi qu'il en soit , ce critique célèbre pensait que les
opéras comiques et les comédies-vaudevilles qui ont
assuré la réputation de Favart , pourraient former trois
volumes . Les nouveaux éditeurs ont adopté cette opinion
, et réduit à ce nombre les dix volumes où l'on
NOVEMBRE 1809. 147
avait recueilli les productions de ce poëte ingénieux.
Le choix des pièces , dirigé par le goût et par la faveur
constante du public , ne mérite que des éloges : les éditeurs
ont pris la peine d'avertir le lecteur qu'en supprimant
un grand nombre d'ouvrages , pleins d'esprit , de
finesse et d'agrément , ils n'avaient pas prétendu diminuer
la réputation méritée de Favart. « Nous avons nous-
>> mêmes trop d'intérêt à sa gloire , disent-ils , pour vou-
>> loir flétrir aucun des myrtes qu'il a cueillis . >> Tout le
monde les en croira volontiers sur parole : mais quelque
intérêt que Favart lui-même eût pris à l'auteur de cette
phrase , il n'aurait pu lui dissimuler que ces myrtes-là
seraient mieux placés dans un couplet que dans une
préface. A cela près , celle-ci joint au mérite d'être
courte celui d'être écrite d'un style convenable ; car il
faut bien passer aux éditeurs , comme aux traducteurs ,
quelques traits d'une admiration exagérée. Du reste , ce
recueil , composé d'ouvrages charmans , honneur éternel
d'un genre où l'on obtient si facilement des succès d'un
jour , n'est surchargé que d'un couplet très-médiocre de
l'abbé de Lattaignant à Mme Favart , et d'une épître
adressée à son mari par le chansonnier Vadé , à qui la
langue de Marot , qu'il a voulu parler dans cette occasion,
était moins familière que celle des halles . Il valait mieux
enrichir cette édition de quelques fragmens , qui , dans
les pièces supprimées , méritaient d'être conservés .
Croit-on , par exemple , que le portrait suivant , quoique
désormais sans ressemblance , ne soit pas encore
plus piquant que tous les couplets de l'abbé de Lattaignant
et de ses imitateurs ? Il est pris dans les Fêtes de
la Paix , petite pièce à tiroir , jouée en 1763 , sur le
théâtre italien , dans laquelle on voyait un abbé donnant
le bras à une femme , et lui proposant de l'épouser .
Elle se récriait sur son état. Mon état ! répondait l'abbé;
je n'en ai point :
J'ai pris cet attirail par prudence et par goût ,
Enfin , comme un passe-partout ,
Car on en tire un très-grand avantage .
C'est moins pour moi , madame , un état qu'un maintien..
Heureux qui sait enfaire usage !
K2
148 MERCURE DE FRANCE ,
Par-là , je tiens à tout en ne tenant à rien .
Onnous reçoit sans conséquence ;
:: Insensiblement on s'avance ;
Onnous goûte en faveur de la frivolité .
C'est en elle aujourd'hui que mon état consiste :
Avec quatre doigts de batiste
Nous acquérons les droits de l'inutilité ,
Et pouvons être oisifs en toute liberté .
Chaque maison a son abbé :
II y donne le ton , y joue un personnage :
Pour les valets , il est monsieur l'abbé ;
Pour le mari , mon cher abbé ;
Pour la femme , l'abbé ......
1
De la maison il est législateur ,
Nomme aux emplois , donne le précepteur ,
Choisit les ouvriers , se charge des emplettes ,
Se connaît en chevaux , en bijoux , en pompons ,
Caresse les enfans , leur donne des bonbons ,
Et pour le petit chien apporte des gimblettes.
,
Iaharpe avoue que ce portrait , aussi fidèle que plaisani
, ne déparerait pas la meilleure comédie. Favart a
prouvé plusieurs fois qu'il pouvait soutenir ce ton , et
s'élever au-dessus du genre qu'il avait choisi. Les trois
Sultanes et Ninette à la Cour sont en effet des ouvrages
fort supérieurs à toutes les pièces d'un acte ou deux
même de trois , jouées sur le théâtre français pendant
près d'un demi-siècle. On n'en citerait pas une seule ,
parmi celles de Dorat , de Rochon , de Poinsinet , de
Forgeot ,de Dudoyer , etc. qui ne soit très-inférieure à
Ninette à la Cour. Celle-ci paraît au critique , souvent cité
dans cet article , la meilleure comédie du théâtre Italien :
elle était digne de suivre sur la scène française les Trois
Sultanes , Tom-Jones à Londres et les Etourdis , qui sont ,
avec deux ou trois pièces de Marivaux , les seuls ouvrages
dont la ruine de la comédie italienne ait enrichi
le répertoire de sa rivale. Il n'en coûterait à Ninette que
le sacrifice de quelques airs où , pour s'approprier les
beautés de la musique ultramontaine , il a fallu imiter
1
1
NOVEMBRE 1809. , 349
les sottises rimées qu'elle préfère à des vers ingénieux.
Favart a payé , moins qu'un autre , ce honteux tribut à
lamusique ; mais on croyait alors , comme on affecte
encore de le croire aujourd'hui , que dans toute espèce
de drame lyrique , le poëte n'est soutenu que par le
compositeur et ne doit travailler que pour lui . On avait
pourtant déjà l'exemple de Quinault , qui survivait à
Lulli : nous avons vu depuis Rameau banni de la scène ,
où l'on applaudit encore Bernard et Labruère qui lui
avaient fourni Castor et Dardanus . Les mêmes révolutions
déplacent la gloire à l'opéra comique. On a oublié
les airs de la Chercheuse d'esprit et de Ninette à la Cour;
on n'oubliera point les vers de Favart .
,
Est-ce par mégarde , ou par procédé envers les auteurs
de la Famille des innocens que les Editeurs de Favart
n'ont pas réimprimé , dans son théâtre choisi, le trèsjoli
vaudeville de Jeannot et Jeannette , ou les Ensorcelés
? Ici , comme dans la pièce moderne qui a obtenu
tant de succès , l'idée première est celle de la Chercheuse
d'esprit. C'est la peinture de l'innocence , agitée par les
premiers désirs , avec l'embarras de l'ignorance tourmentée
par la curiosité ; tableau que la poésie , les
romans et le théâtre ont mille fois reproduit , à dater
de Daphnis et Chloé. Les deux rôles de Jeannot et de
Jeannette sont au nombre des meilleurs que Favart ait
dessinés. Rien n'est à la fois plus naïf et plus gai que
ces deux enfans à qui l'on fait accroire qu'on a jeté sur
eux un sort , et qui s'en accusent réciproquement jusqu'à
ce qu'ils se guérissent du sortilége , à péu-près
comme Alain et Nicette trouvent de l'esprit. Leur crédulité
n'est pas trop invraisemblable à leur âge et dans
leur état ; et les scènes qu'elle fait naître sont de la plus
aimable ingénuité . Laharpe n'a pas dédaigné d'analyser,
avec toute la finesse de son goût , plusieurs couplets de
ce vaudeville , entr'autres celui-ci :
Dès que je vois passer Jeannot ,
Tout aussitôt j'm'arrête :
Quoique Jeannot ne dise mot ,
Près d'lui chaeun m' paraît bête.
Quand il m' regarde , il m'interdit ;
!
150 MERCURE DE FRANCE,
state to
1
Je deviens rouge comm' un' fraise ;
Apparemment que l'on rougit ,
Lorsque l'on est bien aise .
:
Je ne connais que Favart , dit l'auteur du Cours de
Littérature , qui sache si bien donner à la naïveté un
>> fond d'esprit qui ne la dénature pas , parce que cet
>> esprit n'est autre chose qu'un sentiment vrai de la
nature . C'est bien lui qu'on pourrait appeler le La
Fontaine du Vaudeville , et non point Panard qui , en
>> général , n'est que sensé et soigné , mais d'un sérieux
tres-froid ; et trop souvent dénué de grâce. Favart
en a , et beaucoup ; par exemple , dans ces deux vers :
P11201 Apparemment que l'on rougit
o . Lorsque l'on est bien aise .
زود
:
>> La grâce tient ici à ce que la finesse est cachée sous
>> l'air de l'ignorance qui devine :
1
000
Quoique Jeannot ne dise mot ,
Près d'lui chacun m' paraît bête.
N'est-il pas très-ingénieux d'avoir su exprimer avec
>> une simplicité qui semble niaise , ce qu'on a pu obser-
>> ver plus d'une fois dans des sociétés qui n'étaient pas
celles de Jeannot et Jeannette ? Mettez en maxime ,
dans le vers le mieux tourné , que pour nous personnne
>> n'a plus d'esprit que celle que nous aimons ; ce ne
sera qu'une vérité bien exprimée : dans Jeannette
-> c'est un sentiment. Quelle différence , et combien il
est heureux que Jeannette n'ait d'esprit que celui que
-> l'amour donne ! » On ne peut rien ajouter à des
réflexions si fines et si justes. J'observerai seulement
quion alcru devoir prendre la peine de rajeunir les coupletset
fles situations de ce vaudeville , apparemment
pour donner plus de finesse à leur antique simplicité :
car si nos chansonniers n'ont pas tout-à-fait le talent de
Favart , ils ont bien plus d'esprit que lui , et sur-tout
ils en montrent bien davantage , sans se douter que c'est
ordinairement tant pis pour eux et pour nous .
Favart , dans Annette et Lubin et dans les Trois Sultanes
, s'élève souvent au-dessus de Marmontel , dont les
NOVEMBRE 1809 . 151
Contes Moraux lui ont fourni ces deux sujets ; et ce qui
est bien plus glorieux , il est quelquefois supérieur à
LaFontaine lui-même , dans la Chercheuse d'Esprit. Mais
il est resté fort loin du bonhomme , quand il a voulu
mettre sur la scène sa Servantejustifiée ; on est forcé
d'avouer que le seul dialogue des deux commères vaut
mieux que toute la pièce . Isabelle et Gertrude offre une
imitation plus heureuse d'un des plus jolis contes de
Voltaire . Favart en a très-adroitement couvert la nudité
transparente , par une fable qui réunit la décence et la
vraisemblance dramatique , dans une aventure où rien
n'était plus éloigné de la décence que l'exacte vérité.
C'est dommage que la versification soit ici plus inégale
et plus négligée que dans les bons ouvrages de Favart.
On s'étonne que ces vers charmans de Voltaire ,
Isabelle inquiète , en secret agitée ,
Et de ses dix- sept ans doucement tourmentée , etc.
n'aient fourni à un homme de l'esprit et du talent de Favart
que les couplets suivans , dont le premier , paraphrase
traînante de deux vers élégans , est d'une simplicité sans
grace , et le second d'une platitude recherchée :
Doucement tourmentée
De ses quinze ou seize ans ,
Tendrement agitée
De ses transports naissans ,
Ne pensant point encore ,
Mais cherchant à penser ,
D'un désir qu'elle ignore
Elle se sent presser .
Quand les yeux se répondent ,
Ce langage est bien sûr ;
Quand leurs traits se confondent ,
Il n'est plus rien d'obscur :
Nos paupières baissées ,
Nos regards n'en font qu'un ;
Ame , coeurs et pensées ,
Alors tout est commun .
Il est juste d'observer que rien n'est plus rare chez Favart
que les exemples de ce jargon précieux et sentimental.
152 MERCURE DE FRANCE ,
Ses couplets et son dialogue sont ordinairement pleins
d'esprit , de franchise et de naturel .
Il doit encore à Voltaire les sujets de deux autres
opéras comiques (la Belle Arsène et la Fée-Urgelle ) , qui
sont restés au théâtre , et qui même y reparaissent plus
souvent que ses meilleurs ouvrages . Proportions gardées ,
ces deux drames sont pourtant très-inférieurs aux contes .
Mais dans la Fée Urgelle , l'auteur , soumis à la loi de
l'unité dramatique , a fait un seul personnage des deux
qui sont dans le conte , et résumé l'intrigue et le dénouement
de la pièce dans un seul vers , d'une précision
singulièrement heureuse .
-
La fée était Marton , et Marton est Urgelle.
C'est ce qu'il y a de mieux dans l'ouvrage . La BelleArsène
et l'Amitié à l'Epreuve , pour la conduite et pour le style ,
sont fort au-dessous de la Fée Urgelle , où d'ailleurs la
musique semble avoir condamné Favart à laisser un
assez grand nombre de mauvais vers et de platitudes en
rimes redoublées .
Une pièce de circonstance est devenue un des titres
les plus durables de cet auteur spirituel et fécond : c'est
PAnglais à Bordeaux , comédie en un acte , composéę
pour les fêtes de la paix en 1763 , et le seul de ses
ouvrages que Favart eût destiné à la scène française . Il
est en effet très-digne de s'y maintenir , et l'on doit regretter
qu'il y paraisse si rarement. L'auteur ne pouvait
renfermer dans un cadre aussi étroit une intrigue bien
attachante , une action bien vive , ni cet intérêt continuel
de situations et d'événemens qu'on veut aujourd'hui
trouver partout , sans s'apercevoir qu'il y a plus d'intérêt
de cette espèce dans le mélodrame allemand le plus
stérile , que dans vingt chefs-d'oeuvre du théâtre français
. Mais Favart a su placer , dans un seul acte de
circonstance , des caractères rapidement et finement
esquissés , qui forment un contraste heureux entre l'orgueil
patriotique de l'Anglais prisonnier , la noble générosité
du Français qui triomphe de ses préventions , et
l'enjouement aimable de la marquise qui , en deux ou
trois conversations , renverse toute la philosophie du
NOVEMBRE 1809. 153
A
misanthrope breton. L'objet du moment est fort bien
rempli par celui de la pièce , qui tend à rapprocher deux
nations éclairées , dignes de s'estimer en se combattant;
et l'on y trouve de plus, avec une foule de jolis vers , les
vers les mieux faits et les mieux pensés qui soient sortis
de la plume de Favart .
Le pouvoir paternel est chez nous limité ;
Mais ne soupçonnez pas que jamais je le brave.
Périsse cette liberté
Qui des parens détruit l'autorité !
Ah! je le sens , un père est toujours père ;
Sur des enfans bien nés il conserve ses droits ;
Quand le devoir en nous grave son caractère ,
Rien ne peut effacer cette empreinte si chère .
En vain la liberté veut élever sa voix ,
Etdans nos coeurs exciter le murmure :
La loi nous émancipe , et jamais la nature .
C'est ainsi que parle Clarice , fille de milord Brumton ,
en avouant qu'elle n'aime point l'époux que son père
lui destine ; et cette obéissance , à la fois si douce et si
noble , a le mérite d'être encore plus dramatique que
les éternelles déclamations contre l'autorité paternelle ,
dont on remplit , depuis trente ans , les rôles de nos
héroïnes tragiques , comiques et lyriques .
Il paraîtrait sans doute bizarre de terminer cet article
sur le Théâtre choisi de Favart , sans dire un mot de
l'abbé de Voisenon , qui passa long-tems pour lui prêter
son esprit , et qui s'en défendait avec une modestie assez
orgueilleuse. Il y avait si peu de substance dans le caractère
et dans le talent de cet abbé , qu'à propos de la
volumineuse édition de ses oeuvres , on le comparait
plaisamment à un papillon écrasé dans un in-folio . Deux
ou trois petits actes d'opéra comique faiblement écrits ,
quelques jolis vers de la Coquette fixée , et deux contes
libertins , Misapouf et Tant mieux pour elle , où les
calembourgs déguisent à peine l'obscénité , voilà tout
ce qui lui a survécu. On pourrait en former un volume
in- 18 , emblême de l'homme et de l'écrivain , de qui
l'abbé de Vauxcelles disait avec raison : C'est une Mé
154. MERCURE DE FRANCE , 1
ringue. Ce fut pourtant Voisenon qui prit à l'Académie
la place de l'auteur de Rhadamiste ! Mais il est facile
d'expliquer sa fortune littéraire : il était homme de condition
, et de plus homme à la mode. Or les gens du
monde ne demandent pas mieux que de se persuader et
de persuader aux autres que , quand ils veulent s'en
donner la peine , ils sont égaux ou supérieurs aux gens
delettres , dont ils sont assez communément jaloux. D'un
autre côté , les gens de lettres , trop souvent jaloux les
uns des autres , et sentant bien au fond la faiblesse d'un
talent tel que celui de l'auteur de Misapouf, le louaient
d'autant plus volontiers qu'ils le craignaient moins . La
société , qui met toujours au premier rang l'esprit qui
l'amuse , trouvait qu'avec la figure d'un singe l'abbé de
Voisenon en avait la malice et la légèreté . On n'examinait
point si sa manière d'ètre n'appartenait pas à la frivolité
de son esprit et à la faiblesse de son caractère ;
on n'en voyait que les agrémens , et ces agrémens suffirent
, avec le talent de Favart , pour lui faire une réputation.
Voilà , dit M. de Laharpe , l'histoire de tant de
fortunes éphémères : et le résultat de ces exemples trop
fréquens , c'est le peu d'importance qu'il faut attacher à
l'opinion du moment , qui n'est ordinairement que la
voix des petits intérêts et des petites passions , biendifférente
de celle qui se fait entendre avec le tems par la
bouche des connaisseurs , qui seuls ont le droit de prononcer
les arrêts de la justice et de la vérité .
1
L'opinion frivole des gens du monde en faveur de
l'abbé de Voisenon s'établit donc avec d'autant plus de
facilité , que Favart , modeste et retiré , content d'ètre
applaudi au théâtre et caressé dans sa maison , communiquait
tous ses ouvrages à son ami, ou du moins à
Tami de sa femme. Mme Favart se mêlait aussi d'écrire
sous le nom de son mari , en sorte que , dans le travail
des trois associés , il semblait difficile de démêler ce qui
appartenait à chacun : mais on faisait toujours la meilleure
part à l'abbé de Voisenon, et celui-ci le refusait du
ton d'un homme de qualité , qui ne veut pas tout ôter à
un pauvre diable d'homme de lettres qui a besoin d'esprit
pour vivre. Ce ne fut qu'avec le tems et en comparant
1
NOVEMBRE 1809. 155
les ouvrages imprimés de l'un et de l'autre , qu'on reconnut
enfin que ceux de Favart étaient tous de la même
main et du même goût , qu'il y avait de la connaissance
du théâtre , des pensées fines et délicates , des vers
très - ingénieux , tandis que les ouvrages avoués de
l'abbé de Voisenon n'offraient que du papillotage , des
jeux de mot , du mauvais goût et du faux esprit . On
assure que Favart lui-même , instruit du tort qu'on lui
faisait en faveur de l'abbé , marqua son chagrin de cette
injustice . L'abbé commença donc à s'en défendre plus
sérieusement , et pour lors il fut pris au mot. Il vieillissait;
sa gentillesse n'était plus de mode , et des torts
réels lui avaient ôté sa considération . Le tems et la saine
critique ont fait le reste. On ne parle plus aujourd'hui
de l'abbé de Voisenon que lorsqu'il est question de
Favart ; et Favart est resté modèle et , pour ainsi dire ,
classique dans un genre subalterne à la vérité , mais qui
n'a pas été dédaigné par des hommes d'un talent supérieur.
1 ESMENARD .
1
:
LITTÉRATURE ITALIENNE.
:
(Suite et fin de l'article commencé dans le No précédent. )
La Treccia donata , poemetto eroi-comico di Lorenzo
Pignotti. Firenze, presso Molini , Landi e Comp.in-16.
-La Tresse de cheveux donnée , poëme héroï-comique ,
traduit de l'italien de L. Pignotti , par P. A. M. Μ.....
A Paris , chez Molini , rue de Touraine , nº 8 , faubourg
Saint-Germain , et Le Normand , rue des Prêtros Saint-
Germain-l'Auxerrois , nº 17.-In-12nitas :
1 100
Les Italiens sont richés en poëmes burlesques : ils le sont
même trop , et la plupart de ces poëmes sont plus longs
que ce genre ne le comporterait pour plaire aux esprils
cultivés , lors même qu'ils renoncent à la sévéritéde leur
goûten faveur de la gaieté qu'on leur annonce et de l'amusement
qu'on leur promet. Mais de l'aveu des Italiens euxmêmes
, ils n'ont point encore de poëmes qui soient véritablement
dans l'épopée ce que la bonne comédie est dans
156 MERCURE DE FRANCE ;
la poésie dramatique , qui fassent la satire des moeurs communes
et peignent poétiquement les ridicules privés . En
un mot, ils n'ont rien dans leur langue , ou du moins ils
n'avaient rien jusqu'à ce jour à mettre en parallèle avec
le Lutrin de Boileau , ni avec la Boucle de cheveux enlevée
de Pope. M. Pignotti , leur célèbre fabuliste , et
maintenant le doyen du Parnasse Toscan , vient de les
mettre en état de disputer la palme au moins au dernier
de ces deux poëmes . On aperçoit même dans_son titre
une intention et comme un signal de rivalité . Nous nous
garderons bien de vouloir décider si la Tresse de cheveux
donnée , doit être mise au même rang que la Boucle de
cheveux enlevée. Celle-ci jouit d'une renommée que l'autre
acquerra peut - être un jour , mais à laquelle elle ne peut
atteindre en naissant. Ce qu'il nous paraît que l'on peut
dire avec un Journal italien estimé ( 1) , c'est que si l'unité
du surjet , si la simplicité et la bonne disposition des parties
, la variété des caractères , le naturel et la richesse des
incidens et des épisodes , la critique légère des moeurs ,
enfin laclarté , l'élégance , et, si l'on peut parler ainsi , la
fluidité du style , forment les premières qualités de co
genre , il serait difficile de refuser à M. Pignotti une partie
de la couronne poétique de Pope:
Il est vrai , continue le même Journal , que le sujet ne
paraîtra pas en général assez intéressant par lui-même;
que quelques-uns des caractères ne seront pas assez fortement
dessinés et rendus au goût de quelques lecteurs
que les plus difficiles entrouveront quelquefois le style un
peu négligé ; mais on sait que dans ce genre de composition
, l'intérêt du sujet , petit en soi , est remplacé par la
variété des ornemens , et par l'agrément des faits particuliers
et accessoires ;; queellee peude mouvement de quelques-
uns des caractères contribue à faire agir et à présenter
sur la scène avec plus de vivacité et de vérité les principaux
acteurs ; qu'enfin la négligence du style , défaut le plus
commun des écrivains qui se sont fait une loi d'être toujours
coulans et toujours clairs , est compensée avec usure
(1 ) Giornale enciclopedico di Firenze, publié à Florence , par Molini ,
Landi et Compe. Iten paraît un cahier de deux feuilles d'impression
tous les mois. Le prix de l'abonnement est de 8 fr. 40 c. franc de port
dans tout l'Empire. On peut souscrire à Paris , chez Molini , rue de
Touraine , n° 8 , faubourg Saint-Germain.
1
NOVEMBRE 1809 . 157
par cette liberté , cette spontanéité continue qui fait undes
plus grands mérites du style de l'Arioste , et l'un des caractères
de celui de notre auteur.
L'action de ce petit poëme , comme on l'a dit, est fort
simple . Un jeune homme , qui avait reçu d'une ancienne
maîtresse , pour gage d'amour , une tresse de cheveux
blonds , en fait le sacrifice à une maîtresse nouvelle . Celleci
fait trophée de cette conquête dans une des plus brillantes
soirées du carnaval. La belle abandonnée en est
témoin. Elle est saisie de convulsions qui donnent lieu à
une consultation comique de médecins. Des parasites de
ladame , qui est riche et tient une grande maison , jurent
de la venger , et il en résulte un duel, non moins comique.
Enfin , lorsqu'il n'y a plus d'espérance de ramenér l'amant
infidèle , les deux parties nomment des plénipotentiaires
pour accorder les intérêts des puissances galantes ; et après
de mûres délibérations , il est décidé que la Tresse de cheveux
sera brûlée , ses cendres jetées au vent , et qu'ainsi
sera détruit ce gage de tendresse qui a occasionné tant de
querelles et tant de haines dans l'empire de l'Amour.
La nudité apparente du sujet n'a pas empêché l'auteur
de remplirdix chants entiers , etd'amuser jusqu'à la fin par
le soin qu'il a pris de consacrer chacun des chants àun
événementparticulier ou à une invention imaginaire. Dans
l'un, par exemple , c'est le temple de la Mode , dans l'autre
celui de la Sottise; l'un à pour sujet l'origine du cavalier
Servente, l'autre le duel, ou le dîner , ou la consultation
des médecins , etc. Un autre moyen qu'il a employé pour
éviter l'ennui , l'écueil le plus dangereux des sujets badins ,
comme des sujets graves , est la variété des caractères , qui
sont disposés , gradués et contrastés avec beaucoup d'art.
Eurilla que l'on peut regarder comme le premier des deux
rôles de femme , quoiqu'elle soit la beauté sacrifiée , est une
coquette un peu mûre mais consommée dans toutes les
parties de son art,tandis que Silvia sa rivale doit tout à la
Fraîcheur , au naturel , aux caprices , et à l'étourderie de la
jeunesse. Le beau Dalison , digne sujet de guerre entre ces
deux belles, est un jeune fat , à peine échappé du collége ,
mais déjà célèbre par la conquête d'Eurilla, mêlant aujargon
des toilettes celui de la médisance et de ces riens brillans
qui sont le fond de la conversation du monde ; en un
mot , l'objet de l'envie et de l'imitation de tous les jeunes
gens de son âge. L'expérience d'Eurilla ne l'empêche pas
d'avoir toujours auprèsd'elle deux conseillers intimes , qui
158 MERCURE DE FRANCE ,
l'aident à décider de sa parure , de sa coiffure, etde tout ce
qui peut être mis en délibération dans ses projets et dans sa
conduite. Elle a de plus un parasite gourmand , pour présider
à sa table , un capitaine Tempête pour la défendre , ou
pour faire croire du moins qu'il la défendra , enfin un bon
et crédule mari , qui a jadis été homme à bonnes fortunes
et qui connaît les galanteries de toutes les femmes , excepté
de la sienne. D'autres personnages secondaires , tels que le
seul conseiller que Silvia souffre auprès d'elle , un ami commun
des deux rivales , qui veut toujours mettre la paix
entr'elles , pour n'être pas forcé de se brouiller avec l'une
ou avec l'autre , une femme de chambre rusée d'Eurilla ,
les trois médecins qu'elle consulte , etc. sont encore autant
de ressorts que l'auteur fait mouvoir avec adresse dans son
poëme , et qui en varient à chaque instant la scène et le mouvement,
La réunion de ces personnages , la nécessité de tirer la
moralité du ridicule jeté sur eux , et l'air d'importance
avec lequel se traitent les objets les plus futiles ,produisent
des incidens et des épisodes aussi diversifiés qu'agréables .
La narration est vive , enjouée , semée de traits satiriques
pleins de sel et souvent assaisonnés d'une ironie piquante ,
sur les moeurs , les usages , les modes ; les descriptions sont
richęs , élégantes , poétiques ; et le style , quelquefois négligé,
comme on l'a dit , est le plus souvent digne des plus
grands maîtres . Tel est ce début du IV chant.
4
Sorgea la notte , et il velo umido ed atro
Allafaccia del suol stendeva intorno ;
Co' tardi buoi , col rovesciato aratro ,
Già dai campi il villanfacea ritorno ;
Ecolla lietafamigliuola alfianco
Sedeva a parca mensa ilfabbro'stanco .
Fra il notturno silenzio e l'ombre amiche
E lefere e gli augelli e il volge vile
Prendon ristoro già dallefatiche :
Ma la parte più nobile e gentile
Ora a viver comincia , e quasi desta
Già si prepara alla notturna festa .
Tel est encore celui du cinquième chant :
Là dove l'onda taciturna e bruna
Volgepe' negri campi il pigro Lete ,
NOVEMBRE 1809 . 159
Dove raggio di sol mai nè di luna
Giunge a romper l'eterne ombre segrete ,
Un solitario dirupato monte
Cinta di densa nebbia alza lafronte.
Dans un genre tout différent , l'auteur sait rappeler en
peude vers le souvenir douloureux et touchant de Françoise
d'Arimino (2) , et de plusieurs autres victimes de l'amour ,
qui ont teint de leur sang la jalouse Italie.
Ne' Toschi versi suona ancora il pianto
De' due cognati e ilfato lor maligno ,
Quando svenati l'uno all' altro a canto
Tinsero entrambi il mondo di sanguigno ;
Tebro e Sebeto ancor narran dolenti ,
Et le Medicee vile , atroci eventi .
D'autres morceaux plus étendus et non moins parfaits se
présentent en foule en parcourant ce poëme , l'un des meil-
Ieurs que l'Italie ait produit depuis long-tems : mais nous
en citerions un bien plus grand nombre , que nous aurions.
encore le regret de n'en pouvoir citer davantage ; et nous
n'avons voulu qu'attirer sur cet ouvrage brillant , dont aucun
journal français n'a encore parlé , l'attention des amateurs
de la poésie et de la langue italienne.
Il vient d'en paraître une traduction française , dont la
publication est aussi utile aux personnes qui étudient l'italien
, qu'agréable à celles qui sont en état de comparer les
deux langues . Elle est aussi fidèle que le permettait la nécessité
d'être élégant en traduisant un poëme qui est un modèle
d'élégance. Sans nous donner la peine de choisir , nous
citerons pour exemple la version française des passages
que nous avons cités en italien .
Début du quatrième chant. « La nuit tombait et de son
voile humide et noir couvrait la face de la terre . Le villageois
revenait des champs avec ses boeufs tardifs , sa charrue
renversée ; et l'ouvrier fatigué était assis à sa table frugale
, entouré de sa joyeuse famille. A la faveur du silence
et des ombres de la nuit , les bêtes sauvages , les oiseaux et
le bas peuple se délassaient de leurs travaux. Mais c'est en
ce moment que la plus noble et la plus aimable partie du
monde commence à vivre. C'est alors , pour ainsi dire ,
qu'elle s'éveille et se prépare aux fêtes nocturnes . "
(2) Dans le poëme du Dante . Enfer. C. 5.
160 MERCURE DE FRANCE ;
Début du chant cinquième. «Non loin des sombres bords
où le Léthé roule avec lenteur son onde silencieuse , au sein
de ces ténèbres éternelles que ni l'astre du jour , ni le flambeau
des nuits n'ont jamais pénétrées de leurs rayons ,
s'élève un mont solitaire , escarpé , dont le front paraît
sans cesse environné de nuages épais . »
Enfin le traducteur a rendu ainsi les six vers où le poëte
rappelle les funestes effets de la jalousie : ils se trouvent
dans le deuxième chant. « La poésie toscane fait retentir
encore les plaintes et la cruelle destinée de deux amans ,
qui tous deux égorgés l'un près de l'autre , teignirent la terre
de leur sang. Les bords du Tibre et du Sébète , les campagnes
qu'habitèrent les Médicis , redisent encore d'atroces
aventures . "
Il est à regretter que le texte et la traduction ne soient
pas imprimés en regard : mais on les trouve l'un et l'autre
pourun prixmodique chez le même libraire ; et il est probable
que le succès de cette première édition engagera
M. Molini à donnerau public dans une seconde cette jouissance
et cette facilité de plus .
Ces traductions de l'italien nous en rappellent une autre
ou plutôt une imitation en vers , publiée il y a quelque tems ,
mais qui n'a pas été annoncée , du moins dans le Mercure ,
et qui ne mérite point cet oubli. Elle est intitulée :
Idylles imitées des Cantates italiennes de. Métastase ,
suivies du premier livre des Amours à Eléonore , par
M. Auguste de Labouisse , membre de la société des belles
lettres de Paris et de plusieurs académies et sociétés littéraires.
AParis , chez Delaunay , au Palais -Royal , Galeries
de bois , nº 243 .
LesCantates de Métastase sontdes productions charmantes
de ce génie heureux et facile. Destinées au chant , mêlées
de récitatifs etd'airs mesurés , elles ont dans leur style cette
douceur que la musique exige , et dans leurs petites scènes.
ces images vives , touchantes et variées qu'elle excelle à
représenter. Le sujet de presque toutes estpastoral. Tantôt
c'est un amant qui vient de hasarder un aveu. Cet aveu
excite un peu de colère : il veut l'apaiser : il engage sa
bergère à se mirer dans un ruisseau; elle y verra combien
cette colère injuste nuit à sa beauté. On l'écoute , on se
regarde , on sourit. Il triomphe de ce sourire . Cloris , vois
comme il t'embellit : que serait-ce donc s'il y mêlait une.
expression tendre ? un visage riant a bien des charmes ;
mais un air attendri lui en donne bien plus encore . Tantôt
il
NOVEMBRE 1809 .
DEPT DE
LA
SEINE
il s'élève un orage. Nice est remplie d'effroi; le berger qui
l'aime , et qui n'a pu encore s'en faire aimer, l'entraîne dans
une grotte sauvage. Il ne songe d'abord qu'à la rassureren
mais ses soins la touchent : l'orage se dissipe : la charte
renaît. Ils sont près l'un de l'autre : Nice rougit, elle sou
rit. Je t'entends, dit l'heureux berger : ne parle pas , ne me
dis rien ; ce sourire , cette rougeur m'en disent assez .
Le retour du printems , une partie de pêche , un songe ,
un nom écrit sur la tige d'un laurier, le retour d'un amant
qui retrouve sa maîtresse moins tendre parce qu'elle est
devenue plus belle , le premier amour , l'amour timide , un
nid d'amours logé dans le coeur d'Irène , et qui garantit des
effets de sa beauté le poëte trop sensible pour ne vouloir
qu'y ajouter un amour de plus; tels sont les jolis tableaux
dont ce peintre habile , qui en a si souvent tracé de plus
nobles et de plus grands , se faisait sans doute un délassement
et un jeu.
M. de Labouisse en les imitant ne s'est pas proposé d'en
conserver le dessin et le coloris , mais seulement de prendre
l'idée et les principaux traits de chacun d'eux. Leur caractère
partoral l'a engagé à en faire autant de petites idylles .
Cequi reste sous cette nouvelle forme est encore agréable ,
mais onn'en regrette pas moins ce qui y manque de l'ancienne
. Ces petites strophes régulières destinées au chant ,
qui coupent ou terminent avec tant de grâce les tirades de
vers irréguliers , et qui en résument pour ainsi dire les pensées
et les sentimens , valent mieux qu'une irrégularité, ou
même qu'une régularité šans mélange. Peut-être en est-il
de ces petites productions comme de toutes les grandes ou
petites productions des arts : en se délivrant d'une entrave,
on perd presque toujours une beauté .
Quoi qu'il en soit, et sans examiner rigoureusement ce
que ces idylles ont perdu ou gagné à n'être plus des cantates
, et à passer d'une langue dans l'autre , nous citerons
avec plaisir une de celles qui nous a paru conserver lemieux
dans la copie la teinte gracieuse et douce de l'original .
LE NOM.
Du Dieu du jour immortel favori ,
Jeune laurier , sur ta tige naissante
Ma main voudrait de la plus belle amante
Profondément graver le nom chéri :
Telle en mon coeur segrava sonimage.
Qu'à sonAuguste elle garde sa foi ,
L
162 MERCURE DE FRANCE ,
Comme on te voit conserver ton feuillage;
Qu'unvif espoir soutiennemon courage ,
Et ne soit pas stérile comme toi.
Heureux laurier , quand de feuilles nouvelles
Ton front superbe un jour se couvrira ,
D'Eléonore aussi le nom croitra .
De ces ruisseaux les Naïades fidelles ,
Les Déités habitantes des bois ,
Les Dieux des champs , les Nymphes bocagères ,
Pour te fêter réuniront leurs voix
Aleurs transports , à leurs danses légères.
Le pin hardi , le lugubre cyprès ,
Le fier palmier que l'Idumée admire ,
Et tout le peuple ornement des forêts ,
Rivaux soumis te cèderont l'Empire.
Pour moi , toujours je ceindrai mes cheveux ,
Arbre chéri , de ton brillant feuillage ;
Et confident discret de tous mes voeux ,
De la beauté qui reçoit mon hommage
Je t'apprendrai les refus , les faveurs :
Tu sauras tout , ma joie et mes douleurs .
Puisse le ciel , sensible à ma prière ,
En ton honneur prolonger le printems !
Mais que jamais ton ombre hospitalière
N'offre d'asyle aux bergers inconstans ;
Que le corbeau ne puisse de son aile
Flétrir jamais tes rameaux bienfaisans :
Que seule enfin la tendre Philomèle
Ychante auprès de ses petits naissans.
la
Malgré la faiblesse que l'on peut reprocher à plusieurs
vers de cette pièce , et qui est le défaut le plus commun
des poëtes qui se livrent trop à leur facilité , on ne peut
nier qu'elle n'ait deux qualités essentielles de ce genre , douceur et la grâce . Elle gagnerait à être un peu retravaillée
. La troisième, sur-tout ,de ces quatre strophes inégales, serait avec fruit remise sur le métier , et réduite à huit vers
au lieu de dix.
L'auteur parle , dans sa préface et dans ses notes , de la langue italienne d'une manière qui ferait craindre qu'il n'en connût pas assez les beautés et le génie pour traduire un peu fidélement les poëtes , même le plus simple et le plus facile de tous , Métastase. Le seul morceau dont il ait joint
NOVEMBRE 1809. 163
le texte à ses imitations , confirmerait cette crainte par la
quantitéde fautes typographiques dont il est rempli . C'est
un madrigal qui n'a que quatorze vers , et qu'ila imprimé
avec raison , parce qu'il n'est point dans les oeuvres de
Métastase. On y trouvejalosta pour gelosia , bestà pour
beltà , esperar pour sperar. Cela fait mal aux yeux italiens,
ou tant soit peu italianisés .
Ces idylles sont adressées à Eléonore 9. comme presque
toutes les poésies de M. de Labouisse. Ayant à peindre ,
dit-il , des sentimens d'amour , nul autre nom ne saurait se
trouver sous ina plume , comme nul autre objet ne peut
être dans mon coeur. Mme de Labouisse cultive elle-même
la langue italienne et la poésie française. On trouve ici , de
sa main , quelques traductions de Métastase en prose , et
quelques pièces de vers écrites avec une aimable facilité .
Pourquoi blâmerait-on cette communauté poétique entre
deux époux ? Dans la retraite agréable et indépendante où
il paraît qu'ils vivent habituellement , être l'univers l'un
pour l'autre , et réunir le plus que l'on peut d'occupations
et de goûts communs , n'est-ce pas ce qu'il peut y avoir de
plus heureux et de plus sage ?
M. de Labouisse se rend aussi l'éditeur de plusieurs
pièces traduites de l'italien et de l'anglais par M. de Kerivalant
son ami , connu par des succès , sur-tout dans la
poésie légère . Dans ce nombre , il y a deux Cantates de
Métastase qu'il a lui-même aussi traduites et dont M. de
Kerivalant Ini avait fait le sacrifice . Ces procédés mutuels
font toujours plaisirà voir. Ils ajoutent l'intérêt du caractère
à celui du talent.
,
Ala suite de ces différens morceaux , l'auteur aréimprimé
pour seconde partie , etl'on retrouve avec plaisir,ses Amours
àEléonore, petit recueil qui l'a placé parmi nos poëtes érotiques
, et qui lui a valu les suffrages de celui même qu'ils
regardent tous avec raison comme leur maître .
L'innesto Vaccino , poemetto in IV canti del dottor
Lorenzo Ponza , Saluzzese , dedicato al Signore Renato
des Genettes , medico in capo delle armate , etc. , Savigliano
, in-8° .
L'inoculation de la Vaccine , poëme en quatre chants du
docteur Laurent Ponza , de Saluces , dédié à M. Réné
des Genettes , médecin en chef des armées , etc.
Ce petit poëme médical , fort élégamment imprimé , est
La
164
!
MERCURE DE FRANCE ;
accompagné de notes intéressantes. Le premier des quatre
chants traite de la petite vérole et des ravages qu'elle a
exercés sur le globe entier. Le second est consacré à l'inoculation
de la petite vérole , le troisième à la découverte de
Jenner. Le quatrième combat les obstacles opposés à la propagation
et aux bienfaits de la vaccine.
Nous reviendrons sur ce poëme que nous venons de
recevoir, et dont nous n'avons pas voulu retarder l'annonce.
GINGUENĖ .
POÉSIE ÉPIQUE.
POURQUOI la France qui possède tant de chefs -d'oeuvre
en poésie , est-elle si indigente dans le genre de l'épopée ?
C'est que les premiers auteurs qui se sont livrés à ce travail
n'avaient pas une seule étincelle du génie qu'il exige impérieusement
; c'est que les Chapelain , les Scudery et les
Desmarêt parvinrent à le discréditer par leur impéritie
profonde. Je me représente un génie aussi élevé que celui
de Corneille , appelé au genre de la poésie épique , comme
ce grand homme le fut à celui de la tragédie ; je suppose
qu'ayant travaillé sous les auspices d'un nouvelAuguste ,
qui lui eût demandé l'exécution d'une épopée , il eût produit
un ouvrage accueilli par des applaudissemens universels
, et je vois la France poétique prendre une direction
toute différente de celle que lui ont donnée les chefs-d'oeuvre
de Corneille et de Racine. Eût-elle acquis plus de gloire
dans cette nouvelle route ? je l'ignore ; mais cette gloire
eût été fondée sur des titres bien étrangers à ceux qui
l'établissent aujourd'hui. Peut-être quelques talens qui ont
brillé seraient-ils restés obscurs , peut-être d'autres qui
sont restés obscurs eussent-ils acquis quelque réputation.
Racine seul me semble avoir été si bien partagé de la
nature , qu'il eût autant réussi dans l'épopée que dans la
tragédie. Racine , consacrant à l'exécution de ce grand
travail les quinze années qu'il a perdues , lorsqu'il s'est
éloigné de la carrière du théâtre , eût plané sur tous les
poëtes antiques et modernes , par l'avantage unique d'avoir
rassemblé dans ses mains la double palme de l'épopée et
de la tragédie . Voltaire , génie non moins extraordinaire
a ambitionné cette gloire ; mais combien Melpomène lui
a été plus favorable que Calliope ! Il eut le malheur de
NOVEMBRE 1809.
165
naîtredans un tems où l'esprit géométrique avait fait de
tels progrès , que les plus nobles fictions , froidement analysées
, étaient traitées de fables ridicules . On sait qu'alors
Lamotte , appuyé d'un parti puissant , osait faire le procès
du vieil Homère. Voltaire avait trop de goût pour tomber
dans cet excès d'aveuglement ; mais , tout en défendant le
patriarche des poëtes , il capitula sur bien des points qu'il
importait de défendre pour conserver à l'épopée l'intégrité
de ses domaines , et lui-même , retenu par l'effroi
que lui inspirait l'injuste prévention de son siècle contre
les fictions poétiques , ne fit qu'une timide épopée , où il
n'osa pas même déployer cette verve tragique dont la nature
l'avait doué au degré le plus éminent.
C'est ici l'occasion de combattre l'opinion de ceux qui
prétendent que les Français n'ont pas le goût de la poésie
épique , et que le plus bel ouvrage en ce genre ne pourrait
avoir aucun succès parmi nous. Voici sur quel paradoxe
repose cette étrange opinion. Il n'est point, dit-on, d'épopée
sans le merveilleux; or le tems du merveilleux est passé ,
nous n'y croyons plus , on ne peut être touché de ce qu'on
ne croit pas , donc nous ne pouvons accueillir la plus belle
épopée , et notre siècle est trop éclairé pour se repaître de
ses fictions .
Cette objection spécieuse n'est point difficile à renverser,
mais il faut l'attaquer méthodiquement. Je demanderai ,
d'abord , s'il n'est aucun merveilleux que puisse admettre
la raison; je demanderai ensuite s'il est absolument nécessaire
d'y croire pour le goûter , et enfin si la poésie n'a pas
le droit de s'en créer un , en réalisant tout ce qui frappe
l'imagination. Etablissons d'abord la première proposition.
Il est évident qu'il est un merveilleux reconnu par tous
les peuples , c'est celui qui s'établit sur leur religion . Transmis
par les vieilles traditions , nécessaire à l'état , par la
crainte et l'espoir salutaire qu'il inspire , en imposant au
crime des peines à venir , et en promettantdes récompenses
à la vertu , il porte tous les caractères qui le rendent utile et
respectable ; il remonte à la plus haute antiquité; tous les
législateurs en ont fait la base de l'ordre social; tous les
poëtes l'ont embelli de leurs fictions ; c'est donc un merveilleux
reconnu , admis , incontestable , et dont le succès des
poëmes d'Homère , de Milton , de Virgile et du Tasse ne
permet plus de révoquer en doute les droits bien établis .
Mais , dira-t-on , la religion païenne , dont les fictions sont
épuisées , n'est crue de personne , et la religion chrétienne
1
166 MERCURE DE FRANCE,
1
n'est point elle-même à l'abri de l'incrédulité. D'ailleurs ,
enadinettantson dogme, il est d'un ordre si sérieux que
la poésie ne peut l'envelopper de ses fables riantes , sans le
rendre méconnaissable , en dénaturant son caractère . Pour
répondre d'abord à l'objection qui regarde la religion
païenne , je demanderai si l'on ne peut, sans croire à son
merveilleux , se laisser entraîner au charme qu'il inspire , et
si les fictions d'Homère et de Virgile ont perdu tout leur
prix depuis que le christianisme a remplacé les divinités de
lafable. Est-il un seul homme instruit , qui ne sente que
d'aimables allégories , servant presque toujours d'enveloppe
à des vérités utiles , sont séparées par un immense intervalle
des imaginations frivoles qui n'ont pour but que d'amuser,
telles que les contes de fées, de génies et de revenans.
Et que peut- on faire de plus pourles hommes , que de mêler
P'utile àl'agréable , dans les instructions qu'on leur donne ?
Je demande à tous les moralistes ce qu'ils ont imaginé de
mieux que la boëte de Pandore , et aucun d'eux ne me
répond. Ce merveilleux est donc admis par la raison la plus
sublime , comme par l'imagination la plus riante ; il doit
done plaire en tous les tems, puisqu'il réunit toutes les qualités
nécessaires pour charmer les hommes et pour les instruire.
Et que m'importe ensuite qu'on croie à la divinité de
Vénus et d'Apollon? est-on moins idolâtre à présent de la
Vénus de Médicis qu'on ne l'eût été dans l'antiquité ? se
prosterne-t-on moins devant l'Apollon du Belvédère ? Quel
charme ces chefs -d'oeuvre ont ils perdu , depuis qu'on
ne croit plus à la réalité des dieux qu'ils représentent ? et
pourquoi ceux-ci,, reproduits enpoésiecommedans ces divines
sculptures , ne trouveraient-ils pas encore des adorateurs
? N'oublions jamais ce beau vers de M. Delille :
L'idolâtrie encore est le culte des arts .
Je passe à l'objection qu'on fait à la religion chrétienne
relativement à l'épopée ; elle est , dit-on , trop sévère pour
admettre des ornemens .
De la religion les mystères terribles
D'ornemens égayés ne sont point susceptibles ,
adit l'oracle du goût , l'inflexible Boileau. Mais d'abord ,
est-il prouvé que la religion chrétienne s'environne toujours
de terribles mystères ? Le dieu de Jacob est-il toujours le
dieu jaloux et tonnant , et ne se déride-t-il pas quelquefois ,
lorsqu'il entre en alliance avec son peuple ? Je veuxbien
1
NOVEMBRE 1809. 167
cependant prendre ces deux vers au pied dela lettre , et je
demande sí , dans le genre noble et sublime,les deux épopées
d'Homère offrent une scène et un acteur comparables
à celle que représente Satan lorsque , sortant du chaos , il
touche au pied de l'échelle mystérieuse qui conduit au
ciel. D'une part , il voit sous ses pieds le monde incréé
qu'il vient de franchir , en s'échappant de l'abîme ; de l'autre,
il mesure des yeux l'espace qui le sépare du ciel , dont il
s'est privé pour jamais ; il voit ailleurs ce soleil qui éclaire
l'oeuvre de la création , et qui est le régulateur de toutes les
planètes, brillant cortège de la terre habitée par l'héritier du
ciel. A cetaspect douloureux , le souvenir de son bonheur,
le sentiment de ses peines , la jalousie , les remords , le
désespoir , l'endurcissement et la rage , toutes les passions
furieuses qui bouleversent l'ame , se succèdent rapidement
dans la sienne; il part , vole et pénètre dans le Paradis
terrestre , où le bonheur dont jouissent les deux premiers
humains , achevant de le désespérer , il prononce un discours
tel qu'une situation pareille peut l'inspirer à un semblable
personnage. Ce n'est pointicile diable et ses cornes
ridicules , comme le Tasse nous l'a dépeint ; c'est un séraphin
qui occupait le premier ordre de la céleste hiérarchie
et qui déchu de son ancien rang élève encore vers le ciel
un front cicatrisé par la foudre. Voyez quel éclat il jette
encore dans la poésie de Milton , ou , ce qui revient au
même , dans la version magnifique qu'en a faite M. Delille !
Son front , où s'entrevoit son antique splendeur ,
D'ombres et de lumière est un confus mélange;
Et si c'est un débris , c'est celui d'un archange
Qui lumineux encorn'est plus éblouissant .
C'est cet archange déchu , mais dont les traits conservent
encore un restede son ancienne splendeur , qui , à l'aspect
du bonheur dont jouissent les premiers humains, fait éclater
les sentimens de son ame. Voici son discours tel que je
l'ai imité dans mon Poëme des Amours épiques .
O terre ! à ton aspect , je crois revoir les cieux.
C'est pour toi que , versant un jour officieux ,
Les astres , à l'envi , dans leur vaste carrière ,
Répandent feux sur feux , lumière sur lumière.
Tous ces brillans soleils asservis sous ta loi
Composent ton cortége , et marchent devant toi .
Ainsi qu'autour de lui Dieu voit rouler les mondes ,
168 MERCURE DE FRANCE ,
1
Ainsi , t'environnant de leurs clartés fécondes ,
Tu reçois en tribut la vie et la chaleur.
Tu nourris l'arbrisseau , la verdure et la fleur ,
Et tant d'êtres vivans qui couvrent ta surface ,
L'homme enfin , l'homme altier , devant qui tout s'efface ,
L'homme qui voit ramper le reste à ses genoux ,
Et par l'intelligence est le plus grand de tous .
Oh! combien j'aimerais tes plaines fructueuses ,
Tes prés , tes bois fleuris , tes eaux voluptueuses ,
Quiversent en courant l'écume et la fraicheur ,
Si pour mon ame encore il était un bonheur !
Mais cette conscience , inexorable juge ,
Peut-elle me laisser un asyle , un refuge?
Plus d'objets enchanteurs je cherche à m'entourer ,
Et plus de mes remords je me sens dévorer.
Tout ce qui plaît m'irrite ; oui , ma fureur extrême ,
Empoisonne en mon coeur jusqu'au bonheur lui-même
J'habiterais encor dans la sphère du ciel ,
Que j'y voudrais encor détrôner l'Éternel .
Palais des voluptés , des plus pures délices ,
Vous fites mon bonheur , vous feriez mes supplices.
Rienne peut désormais adoucir mon malheur ;
Mais je puis faire au moins partager ma douleur ;
Dût retomber sur moi la plus horrible peine ,
Je puis goûter encor le bonheur de la haine.
Perdons l'homme . Ah ! s'il doit succomber aujourd'hui
S'il meurt , c'en est assez , tout succombe avec lui ,
Tout , la terre , le ciel , Dieu lui-même , etma rage
Des six jours en un seul va renverser l'ouvrage.
Fier Adam , toi que Dieu créa pour m'avilir ,
Que ne puis-je aux enfers bientôt t'ensevelir !
Ta gloire me poursuit, ton rang me persécute ;
Je sens que ton empire est fondé sur ma chute :
Oui , ce monde superbe est ton brillant palais ,
Les anges sont ta garde , et le ciel est ton dais.
Monarque d'un moment , être fier et fragile ,
Fange qu'on me préfère , ambitieuse argile ,
Tu t'arroges mon rang , tu règnes , et je voi
Les anges te servir , comme ils servaient sous moi.
Mais leur milice en vain combat pour te défendre ;
Je saurai t'approcher , je saurai te surprendre .
NOVEMBRE 1809 . 169
Un brouillard n'enveloppe , et pour mieux te tromper
Sous les traits d'un serpent bientôt je vais ramper.
Moi ramper ! Il le faut , ce moyen seul me reste.
Odéplorable chute ! abaissement funeste !
Je vais , reptile impur, gonflé de noirs poisons ,
Me roulant sur la terre , et rasant les gazons ,
Pour venger ma défaite et ma honte infinie ,
D'un corps vil et fangeux traîner l'ignominie,
Mais n'importe , il le faut , ma fierté s'y résout ;
L'ambition , la haine est capable de tout.
Adam , je vais bientôt te payer mes supplices ;
Je vais empoisonner tes plus pures délices .
Qu'il tonne alors sur moi ton Dieu fier et jaloux ;
Je ris de sa menace , affronte son courroux ,
Traverse ses projets , parviens à le confondre ,
Et ma haine à sa haine à l'instant va répondre .
Je doute qu'on ait jamais mis sur la scène tragique un
personnage plus dramatique et plus passionné que celui
qui tientunpareil langage , et il me semble que toute l'ame
de Satan est répandue dans ce discours .
Le démon du Tasse n'offre point d'aussi grands traits
dans son ensemble , et il est sans contredit moins sublime
que celui de Milton; mais il en a inspiré l'idée , et ce poëte
ne pouvant faire ses esprits de ténèbres aussi terribles que
ceux de l'Homère anglais , les a enveloppés du charme d'une
riante féerie . Tous deux se sont livrés à leur génie particulier
, et tous deux ont fait des ouvrages immortels . Cependant
, quoique le démon de Milton s'élève au plus haut
degré du sublime , je crois bien que celui du Tasse peut
cependant encore en soutenir le parallèle . Voyons d'abord
celui de Milton , lorsque , sorti du lac enflammé où sa chute
l'a précipité , il s'apprête à ranimer le courage de ses sujets
étendus sur cette mer de feu. Je me sers de la belle traduction
de M. Delille :
Apeine a- t-il parlé (Belzébuth) , son chef audacieux
S'avance vers le lac dans un profond silence .
Son large dos soutient un bouclier immense ,
Orbe prodigieux dont le vaste contour
Semble l'astre des nuits , quand , du haut d'une tour
Ou du sommet des monts , l'oeil aidé par le verre
S'étonne d'y trouver l'image de la terre ,
Ses gouffres , ses rochers , ses fleuves , ses volcans ,
170 MERCURE DE FRANCE ,
1
Qu'un long tube montrait au Newton des Toscans.
Sa lance est dans sa main; le pin que la Norwége
Pour l'empire des mers a nourri dans la neige ,
Près de l'arme terrible est à peine un roseau ;
Sur elle de son corps appuyant le fardeau ,
Il marche ; non pas tel , qu'au haut de l'empyrée ,
Superbe , il s'élançait dans la plaine azurée.
Les feux qu'il respira , les feux qu'il a sentis
Retardent en marchant ses pas appesantis .
Vers le lac enflammé lentement il arrive ,
Se pose sur sa lance , et , debout sur la rive ,
Contemple ses guerriers de frayeur éperdus ,
Etsur le lac en feu tristement étendus.
Rienne peut s'égaler à leur foule nombreuse.
Sous les profonds berceaux des bois de Vallombreuse ,
Moins pressés , moins épais , des feuillages flétris
Au retour des hivers s'entassent les débris ;
Moins serrés sont ces joncs qu'entouré des orages
Lefougueux Orion couche sur tes rivages ,
Mer fameuse où l'Hébreu voyait , de l'autre bord ,
Les fiers tyrans du Nil dévorés par la mort .
Et , sur un vaste amas de chars et de victimes ,
Les flots en mugissant refermer leurs abimes.
Tels , sur les flots du lac brûlant et ténébreux ,
En foule sont couchés ces bataillons nombreux.
Savoix tonne de loin sous la voûte profonde ;
Les airs en sont troublés , et tout l'enfer en gronde.
Ce tableau me paraît d'une magnifique beauté. Je
suis dabord frappé des traits qui représentent l'immense
stature de Satan : son large bouclier comparé à la lune , où
le microscope découvre des gouffres , des rochers , des
fleuves et des volcans , donne à l'esprit la mesure duguerrier
qui le porte; et je suis tenté de dire ici , à l'égard de
Milton , comme a dit Longin à l'égard d'Homère , que
cette mesure est moins celle de Satan , que celle du génie
sublime qui le représente. Les anges rebelles , couchés sur
le lac enflammé , sont heureusement comparés aux soldats
dePharaon , engloutis dans la mer Rouge, à la multitude
des feuilles qui jonchent une forêt , et à celle des roseaux
qui peuplent la mer, et cette cumulation de trois comparaisons
en une seule , fortifie encore plus l'impression de
cette image . C'est absolument la manière d'Homère , et la
!
NOVEMBRE 1809 . 171
ressemblance de ces deux grands génies tient encore .
plus à l'analogie qui existait entr'eux , qu'au simple esprit
d'imitation . Voyons à présent le démon du Tasse , rassemblant
ses sujets comme celui de Milton. Le voici tel
que j'ai essayé de le traduire :
La trompe du Tartare appelant à grand bruit
Les monstres répandus dans l'éternelle nuit ,
Rend un son rauque , horrible et de ces bords immondes
Faiť au loin retentir les cavernes profondes .
L'air est moins ébranlé , quand la foudre en éclats
Part , tombe avec fureur , et roule avec fracas
Ou lorsque , secouant et déchirant la terre ,
Les volcans embrasés vomissent leur tonnerre .
De l'abime à l'instant assiégeant les remparts ,
Les démons rassemblés s'offrent de toutes parts .
.
Oquels spectres affreux ! quelle horreur ils inspirent !
La terreur et la mort en tous leurs traits respirent .
€
Quelques-uns , déployant des visages humains ,
Courbent en serre énorme et leurs pieds et leurs mains ;
Des serpens enlacés forment leur chevelure.
,
D'autres en verds anneaux trainent leur croupe impure ;
L'unde mortels poisons roule des noeuds remplis ,
Et l'autre les rassemble en d'horribles replis .
Là , règnent par milliers les Sphinx et les Centaures ,
Les hurlantes Sylla , les sanglans Minotaures ,
Et les Dragons ailés , et les Pythons sifflans ,
Etl'horrible Chimère aux feux étincelans
Et la Triple furie, et les Gorgones blêmes .
D'immenses Gérions , d'effrayans Polyphemes.
Mille monstres enfin ,sous mille aspects divers
Confondus et mêlés , hurlent dans les enfers .
Tous ces informes dieux entourent leur monarque.
Pluton, de son pouvoir tenant l'auguste marque ,
Elève un sceptre immense , et règne au milieu d'eux.
D'épouvantables dards couvrent son front hideux ,
Et passent en hauteur les gigantesques cîmes
Des plus vastes écueils pendans sur les abimes .
Calpé , le fier Atlas , et le sublime Athos ,
Auprès de ce grand front seraient d'humbles coteaux.
L'horrible majesté dans tous ses traits empreinte
Augmente le respect en imprimant la crainte.
:
:
172 MERCURE DE FRANCE ;
3
,
Ses yeux rouges de sang , infectés de poison ,
Roulent , ainsi qu'on voit briller à l'horizon
Une affreuse comète en sa course élancée .
Une barbe hideuse , immense , hérissée
Sur sa large poitrine , à flots épais descend.
Sa bouche , ainsi qu'un gouffre énorme et mugissant ,
S'ouvre , d'un sang impur sans cesse ruisselante.
Et comme de l'Etna , la cime étincelante ,
Vers le ciel obscurci , vomit , en bouillonnant ,
Le bitume embrasé , le salpêtre tonnant ,
Ainsi Pluton vomit , ouvrant sa bouche infâme
Des tourbillons de soufre et des torrens de flamme.
Il parle , et par sa voix le Styx est arrêté ;
Cerbère frissonnant se tait épouvanté ;
L'hydre affreuse est muette ; et du gouffre qui tremble
Les profonds soupiraux mugissent tous ensemble.
Onreproche au Tasse de s'être servi dans ce morceau
dunomdes divinités païennes . Je crois ce reproche mal
fondé , et il me semble qu'il était en droit de donner à ses
démons les noms sous lesquels ils se sont fait adorer sur
la terre . Milton en a usé de même en donnant aux siens
les noms des dieux phéniciens. Il en est autrement des
grandes cornes que le poëte italien donne à son Pluton ,
et je n'entreprends point de le défendre sous ce rapport.
Quoi qu'il en soit , il me paraît évident que Boileau s'est
absolument trompé , lorsqu'il a défendu d'admettre la religion
chrétienne dans l'épopée , puisque son opinion, suivie
à la lettre , eût privé le monde des deux plus belles palmes
poétiquess que l'épopée moderne puisse opposer à l'épopée
antique. Rien n'est plus dangereux que les opinions prononcées
par les oracles du goût , quand elles ont le malheur
de se trouver fausses. Voltaire a dit en parlant du
prince des poëtes ,
Etce bavard d'Homère ,
Que tout pédant , même en baillant , révère ; .
et croyant ne faire qu'une plaisanterie , il a émis une opipion
qui ne tendait rien moins qu'à dépoétiser son siècle.
Que deviendrait de nos jours l'école de peinture , si un ar
tiste comme David en disait autant de Michel-Ange ou
de Raphaël ? PARSEVAL.
NOVEMBRE 1809 . 173
VARIÉTÉS .
SPECTACLES . - Théâtre Français . - Vitellie , tragédie
en cinq actes , par M. de Selves .
Cet ouvrage n'a vécu qu'une soirée. Sa fin n'a point été
tragique. Ses juges étaient plus gais que sévères ; il est
mort au bruitdes éclats de rire plutôt qu'à celui des sifflets ,
et le public en a gardé si peu de rancune que les amis de
l'auteur sont même parvenus à le faire nommer . Il n'est
peut-être pas généreux de ressusciter , pour le disséquer ,
unmort qui a fait si peu de mal pendant sa vie , et nous
le laisserions volontiers reposer en paix : mais notre devoir
ne nous permet pas d'écouter un sentiment si charitable;
tâchons du moins d'en adoucir la rigueur , autant qu'il est
possible , sans priver nos lecteurs d'une analyse qu'ils ne
nous pardonneraient pas de supprimer.
L'auteur a placé son action à l'une des époques les plus
tragiques de l'histoire romaine; et comme tous les poëtes ,
il a suivi l'histoire ou s'en est écarté selon les besoins de
son sujet. Il suppose que Vitellius , consterné de la défaite
de ses troupes , de la défection de ses généraux , a consenti
à traiter avec le sénat et à céder l'Empire à Vespasien;
ce qui est vrai : il suppose en outre que le mariage
sa filleVitellie avec Domitien doit être le gage de la
paix; ce qui est faux. Le sénat et Domitien occupent déjà
le capitole , et c'est de là qu'ils envoient Helvidius à l'empereur
pour conclure le traité .
Tel est l'état des choses au lever de la toile ; on en est
instruit par une conversation entre Vitellius et Asiaticus ,
un de ses affranchis ; mais on apprend aussi que cet état
ne sera pas long-tems le même. L'affranchi a réveillé le
courage ou plutôt l'ambition de son maître , et a changé
toutes ses résolutions. Il n'est plus question d'abdication
ni de paix. On ne consent à recevoir Helvidius que pour
gagner du tems . Pendant qu'il attend l'audience promise,
onafait investir le Capitole ; il va être attaqué par Licinius
et c'est àce Licinius , et non à Domitien, que Vitellius veut
donner sa fille. En effet , lorsque l'envoyé du sénat paraît ,
on le laisse haranguer , mais on rejette toutes ses demandes;
il a beau faire valoir le mérite de Vespasien et
réclamer la foi jurée ; avant qu'il ait fini son discours ,
Licinius arrive et raconte l'incendie du Capitole , la mort
174 MERCURE DE FRANCE,
de la plupart des sénateurs , et en particulier celle de Domitien.
On se doute bien cependant que cette mort est supposée;
Domitien aime Vitellie ; il en est aimé ; leur amour
fait le sujet de la tragédie , et par conséquent elle finirait
au premier acte , si Domitien avait réellement péri . On le
voit donc paraître au second acte ; déguisé en simple
soldat , il s'introduit dans le palais de Vitellius et jusqu'à
l'appartement de Vitellie ; leur réunion est fort touchante .
Domitien, qui n'est pas trop content de son père , propose
un enlèvement à Vitellie , qui ne doit pas être fort satisfaite
du sien ; elle se refuse cependant à une démarche
aussi hardie , et ne dissimule pas qu'elle aime mieux s'exposer
en restant à Rome à l'hymen de Licinius . Celui-ci
paraît en ce moment. Domitien se cache et l'observe ,
mais il ne peut entendre long-tems les tendres aveux de
son vainqueur; il se montre , il le brave , il se nomme ;
tremblerait pour sa vie , s'il n'était pas Domitien.....
Heureusement Licinius a toute la générosité d'un chevalier
français . Sa dame l'implore pour son rival ; il ne peut rien
lui refuser , et promet qu'il fera conduire Domitien sain
et sauf hors des murs de Rome.
on
Au troisième acte Licinius ne nous dit pas ce qu'il a fait
de son rival , mais il se montre un peu inquiet des nouveaux
bruits de paix qui circulent. C'est Asiaticus qui les
a semés , et bientôt il paraît avec Vitellius , à qui il rend
compte de sa conduite. Il a su qu'Antonius Primus ; général
de Vespasien campé sous les murs de Rome , était
mécontent de son empereur ; il lui a fait faire des propositions,
etAntonius consent à changer de parti pourvu que
Vitellius vienne à bout de se défaire de Domitien , qu'on
sait n'avoir point péri au Capitole. On ne voit pas trop
pourquoi Antonius insiste autant sur cet article , mais il
est fort du goût de Vitellius . Une seule chose l'embarrasse ;
il faut trouver Domitien pour l'exécuter; et son fidèle
affranchi le met d'abord sur la voie , en lui disant que Licinius
sait fort bien où prendre son rival. Vitellius s'adresse
aussitôt à lui , mais Licinius ne dément point sa générosité;
il sort avec son secret , si bien que Vitellius n'a plus
de ressource que dans sa fille ; il la fait appeler , lui confirme
les nouvelles de paix qu'on lui a déjà données , et
lui déclare que Domitien n'a plus qu'à paraître pour la
conduire à l'autel et l'épouser.
Ainsi finit le troisième acte , on ne sait pas trop pour
NOVEMBRE 1809 . 175
quoi. Domitien reparaît seul au quatrième , et manifeste sa
joie de la paix et de l'hymen qu'on lui vient d'annoncer.
Helvidius , qu'on avait peut-être oublié, reparaît aussi , mais
c'est pour troubler la joie de Domitien en lui découvrant
le piége qu'on lui cache , en lui apprenant qu'en allant à
l'autel il court à la mort. Domitien fait paraître alors les
premiers traits du caractère que lui donne l'histoire ; il veut
assassiner Vitellius . Helvidius l'en détourne , le menace
même de le dénoncer s'il persiste dans son dessein , et se
retire en voyant Vitellie. Ici les incidens s'accumulent.
Vitellius lui-même arrive un instant après . Domitien surpris
se donne pour un soldat qui a des secrets à communiquer
à l'empereur. Vitellie s'éloigne sans les perdre de
vue ; Domitien, après s'être nommé, tire l'épée et fond sur
son ennemi ; mais la pieuse Vitellie se jette entre son
père et son amant. Ce qu'il y a de bon , c'est qu'après un
pareil coup Domitien sort du palais sans rencontrer le
moindre obstacle , et qu'au contraire Vitellie soupçonnée
de parricide est arrêtée par ordre de Vitellius .
Nous voici arrivés au cinquième acte , et il faudra bien que
mes lecteurs me dispensent de leur en rendre un compte
exact. Le public , las de n'avoir vu de personnage agissant
qu'un affranchi, de caractère généreux qu'un chef subalterne,
n'a plus voulu rien entendre , et ne s'est plus inquiété de ce
que devenaient des gens à qui il ne pouvait s'intéresser.
Après beaucoup d'allées et de venues , de nouvelles apportées,
de récits commencés par des confidens , on a vu enfin
Domition reparaître , nonplus en habit de soldat et en casque
de bronze , mais avec unbeau manteau blanc et un casque
doré qui annonçaient suffisamment qu'il était vainqueur.
On a raconté assez longuement la mort d'Asiaticus , malgré
l'impatience de Vitellie qui demandait des nouvelles de son
père. Au lieu de la rassurer, Domitien a déclaré que Vitellius
devait périr; il a cédé ensuite à ses prières et a donné
'ordre de sauver l'Empereur déchu , mais on est venu annoncer
aussitôt qu'il n'était plus tems et que l'affaire en était
faite, surquoi la pauvre Vitellie s'est poignardée aux acclamations
du public .
Cette pièce est le coup d'essai de son auteur. Elle aurait
pu tomber avec beaucoup plus de fracas et donner cependant
des espérances; mais que peut- on se promettre pour
l'avenir d'un ouvrage où il y a beaucoup de morts et point
de tragédie , beaucoup d'événemens et point d'action ,
beaucoup de personnages et point de caractères? Quelle idée
176 MERCURE DE FRANCE,
se faire dujugement d'un auteur qui a pu se flatter denous
intéresser sur la scène à des personnages tels que Vitellius
et Domitien ? Nous dira-t-il que Racine a fait le principal
personnage d'une tragédie de Néron , monstre naissant , et
qu'il a pris aussi Domitien à l'entrée de sa criminelle carrière
? Que si Racine a donné un représentant à la vertu
dans la personne de Burrhus , il a confié le même rôle à son
Helvidius l'un des ornemens de la secte stoïque ? Nous lui
demanderions alors quel est dans sa tragédie l'équivalent de
ce rôle d'Agrippine, l'une des plus belles conceptions de son
illustre auteur ; ou s'il est dans Britannicus un personnage
que l'on puisse comparer à son Vitellius, tyran plus méprisable
encore que féroce , et dont le nom, lié dans l'histoire à
celui duplus bas de tous les vices , réveille l'idée du ridicule
plutôt qu'il n'inspire l'horreur.
Nous ne pousserons pas plus loin ce parallèle , de peur
qu'on nous soupçonne de vouloir établir la moindre
comparaison entre un chef- d'oeuvre de Racine et une tragédie
morte en naissant; nous n'avons voulu que montrer
parunnouvel exemple, combien il est dangereux de vouloir
suivre le génie dans les routes qu'il se fraye loin des chemins
battus , et délicat de s'appuyer de son exemple pour
se justifier de s'être égaré .
Au reste , la perfection du style n'est pas une des moindres
causes du succès de Britannicus , etle style de notre auteur
ne ressemble point à celui de Racine. Sous ce rapport
cependant le jugement du public a été un peu trop sévère.
Il a sifflé de très -bonne heure des répétitions de mots , telles
qu'on en trouve dans beaucoup d'ouvrages restés au théâtre ;
maisles moindres fautes deviennent mortelles dans un auteur
qui n'a pas su nous intéresser. On est d'ailleurs assez naturellement
porté à siffler Vitellius et Domitien ; et pour être
justes, nous devons ajouter que quelques tirades de Licinius
et d'Helvidius ont été applaudies.
Il est assez difficile de décider si une pièce a été bien ou
mal jouée, lorsqu'elle est aussi défectueuse et qu'elle a tombé.
Comment dire en effet si Leclerc qui jouait Vitellius , a
été au niveau d'un pareil rôle , si Damas a bien rendu le
rôle presque aussi ingrat de Domitien ? Quel honneur
faire à Lafond d'avoir rendu avec noblesse les meilleurs
passages de celui de Licinius , et à Baptiste d'avoir récité
avec intelligence les discours du sénateur philosophe ?
Quant à Mademoiselle Volnais , qui jouait le rôle de
Vitellie , sa situation , presque la même d'un bout de la
pièce
NOVEMBRE 1809
ילכ
4
de Ven
pièce à l'autre , ne lui a guère permis que de pleurer , et le
bruit qu'on faisait dans la salle a rarement permis
tendre. L'acteur qui s'est fait le plus remarquer , c'est MP
chelot . Il jouait Asiaticus , et ce personnage , quoiqués
balterne , est pourtant le seul qui agisse , le seul qui siche
bien ce qu'il veut , qui ait un plan et qui le surve. Le
principal trait de son caractère est une froide dissimulation
et Michelot l'a fort bien rendue . Ce seul résultat subirait
peut-être , non-seulement à nos lecteurs , mais à l'auteur
pour juger du mérite de l'ouvrage . V.
LA
SEINE
smarten
Théâtre de l'Opéra-Comique. Les débuts de mademoiselle
Alexandrine Saint-Aubin continuent d'attirer la foule
à ce théâtre , et lui tiennent lieu de nouveautés , La quatrième
fois qu'elle a paru , les bureaux étaient encore assiégés
comme à la première représentation d'une pièce en trois
actes. Les talens de cette intéressante actricejustifient pleinement
l'empressement du public. Les rôles qu'elle a joués
jusqu'à présent sont Laure dans l'Opéra- Comique , Rose
dans Rose ei Colas , Rosine dans le Prisonnier, et Suzanne
dans Ambroise . On a déjà parlé , dans ce journal , de son
étonnante ressemblance avec sa mère dont elle reproduit
la physionomie , les grâces , la tournure et la voix si fraîche
et si naïve . Cette ressemblance va jusqu'à l'illusión dans
la scène de la fenêtre de l'Opéra-Comique , dans un grand
nombre de passages de tous ses rôles , et dans celui de Suzanne
tout entier. C'est là que son jeu est le plus étonnant ,
et qu'elle ravit tous les suffrages . La romance de Rosine
dans le Prisonnier est peut-être le morceau où elle déploie
•le plus de moyens et de goût comme cantatrice. Elle paraîtra
la première fois dans Michel-Ange avec sa soeur madame
Duret. La réunion de leurs talens promet aux ama
teurs une soirée complète .
Mme Rouscelois , ancienne actrice de l'Opéra , vient aussi
de débuter à l'Opéra-Comique . Les deux rôles qu'elle a
joués sont : Mme de Saint-Clair dans la Fausse Magie , et
la comtesse d'Arles dans Euphrosine et Coradin . Elle s'est
fait applaudir dans l'un et dans l'autre : elle a mis beaucoup
de naturel et de finesse dans le premier ; elle a donné
au second lá couleur tragique qui lui est propre : elle s'est
montrée à son avantage , comme çantatrice , dans tous les
deux. Sa voix est ferme et sonore ; elle a de l'étendue , de
la justesse et de la flexibilité . Mile Rouscelois sera une acquisition
d'autant plus utile à ce théâtre , que l'emploi où
elle débute avait besoin d'un pareil renfort.
M
178 MERCURE DE FRANCE ,
AM. le Rédacteur du Mercure de France..
De grâce , Monsieur le Rédacteur , permettez-moi de
dire aussi mon mot sur nos acteurs et sur nos actrices ; je
serai moins, long qu'un autre , car il s'agit d'éloges , et il
est bien convenu que c'est la mort des journaux , au tems
où nous vivons .
C'est pourtant , il faut l'avouer , une singulière manie
qure celle de toujours se plaindre , de n'exalter le passé que
pour décrier le présent; de se confondre en regrets sur ce
qu'on a perdu , et de méconnaître les biens dont on pent
jouir; il est vrai que cette manie n'est pas nouvelle . Que
l'on parcoure les ouvrages périodiques depuis plus d'un
siècle , on y verra qu'aux époques les plus brillantes de
notre gloire littéraire et dramatique , les journaux ou les
écritsqui en tenaientlieu , retentissaient des mêmes plaintes
dont nous sommes assourdis . Les Leclerc , les Laroche ,
les Subligny , du vivant de Molière et de Racine , criaient
à la décadence d'un art dont ces grands hommes posaient
la limite. C'est en sortant du théâtre qu'illustraient les
Baron, les Champmêlé , que Boursault rédigeait tel article
de saMuse enjouée (1 ) , où il déclame si amèrement contre
les comédiens de son tems .
Dans le siècle suivant, on ne parut rendre justice aux
talens célèbres dont on était privé que pour se dispenser
• d'admirer ceux qui pouvaient nous consoler de leur perte.
En vain Voltaire , Crébillon , Gresset , Piron , Destouches ,
soutenaient l'honneur de la scène française , où brillaient
à la fois les Lekain , les Dumenil , les Brisard , les Préville
et les Clairon ; l'Année littéraire , le Nouvelliste du Parnasse,
n'en publiaient pas moins que le théâtre était en
proie à des barbares , que le goût était perdu , et qu'un âge
de ténèbres succédait àun siècle de lumière .
1
On tient encore aujourd'hui le même langage , sans
doute avec moins d'absurdité , à quelques égards , mais
toujours avec aussi peu de bonne foi. Pour ne parler de
l'artdramatique que sous le rapport de la déclamation
n'est-il pas certain que l'étranger qui ne peut connaître
l'état actuel de nos théâtres que sur le compte que nous en
rendons nous-mêmes , doit être persuadé que jamais la
scène française n'a offert moins de ressources et d'espérances?
jetons cependant un coup-d'oeil impartial sur nos
trois grands théâtres , et voyons à quel point sont fondées
ces doléances éternelles .
(1) Gazette en vers .
NOVEMBRE 1809 . 179
,
Les plus déterminés détracteurs du tems présent sont
forcés de convenir que depuis Lekan , la scène tragique
n'a pas eude plus sublime interprète que Talına ; de l'aveu
dés amateurs éclairés qui ont vu l'un et l'autre , celui- ci
d'an talent moins soutenu , moins général , l'emporte néanmoins
sur son prédécesseur par une expression plus profonde
, une énergie plus effrayante en un mot par tout
ce qui peut exciter la terreur , l'un des principaux ressorts
de la tragédie. Après ce grand tragédien , on peut encore
citer avec un juste éloge les noms de Lafond , Damas ,
Baptiste , Saint-Prix. Tout en reconnaissant que Mlle Dachesnois
, dans un de ses rôles (celui de Phèdre) , est pentêtre
au-dessus des actrices les plus célèbres dont s'honore
le théâtre français , je ne pense pas , à la juger d'une manière
plus générale , qu'elle ait atteint la même hauteur
de l'art , où se sont élevées quelques-unes de ses devancières
. Mais à côté de cette actrice , si recommandable à
tant d'égards , s'élève un jeune talent où se trouvent à la
fois réunies l'intelligence , la profondeur de Me Clairon ,
et l'ame de Mile Dumenil.
Si je me reportais de quelques années en arrière pour
parler de la comédie au tems où elle comptait encore
Mollé et Me Contat au nombre de ses soutiens , il me
serait trop facile de prouver qu'on ne peut citer à aucune
autre époque une réunion aussi extraordinaire de talens
du premier ordre ; mais à ne parler que du moment actuel ,
et en prenant même pour terme de comparaison les souvenirs
désespérans que ces deux grands acteurs ont laissés
après eux , nous ne pouvons apercevoir ces symptômes,
de décadence que l'on nous annonce , sur une scène où
nous jouissons du talent inimitable de Mlle Mars , où Baptiste
, Fleuryet Saint-Phal peuvent , en se partageant avec
adresse la succession de Mollé , affaiblir le sentiment de sa
perte , où Michaud , dans un emploi circonscrit, il est vrai ,
n'a point de rival etn'a pas eu de modèle. Ce qu'on pouvait
espérer de plus heureux , c'est de trouver une actrice
qui marchât , quoique de loin , sur les traces de celle qui
avait atteint la perfection ; Mille Leverd a surpassé nos
espérances , et Mlle Heurtaut , dans l'emploi des bonnes et
franches soubrettes , promet déjà de remplacer Mlle Joli.
Si du Théâtre-Français , nous passons à celui
Où les beaux vers , la danse , la musique
De cent plaisirs font un plaisir unique ,
1
1
Ma
186 MERCURE DE FRANCE ,
on se demande où peuvent s'attacher les regrets , of
doivent s'arrêter les espérances . Quelle autre actrice a
réuni au même degré que Mme Branchu , le double talent
du chant et de la déclamation ? Mme Saint - Huberty ,
la seule qui puisse lui être comparée sous ce dernier rapport ,
comme cantatrice ne saurait soutenir le parallèle. L'art du
chant, qui a fait depuis quelques années des progrès si considérables
, a pu rendre quelques amateurs injustes envers
Lainez, qui n'en reste pas moins un modèle dans toutes les
autres parties qui constituent un excellent acteur. Au mérite
d'une des plus belles voix qu'on ait entendue sur ce théâtre
Laïs joint une grande expression , et un goût pur qu'on ne
lui a pas toujours reconnu . Derivis dans le rôle du grandprêtre
de la Vestale et Nourrit dans le rôle d'Orphee ont
donné la mesure des succès auxquels ils peuvent prétendre.
MlleHymm, digne de l'école célèbre dont elle sort , n'a plus,
à perfectionner que sa prononciation pour rivaliser avec les
virtuoses les plus célèbres de l'Italie ; et les progrès quelle
fait chaque jour comme actrice , lui assurent un des premiers
rangs sur notre scène lyrique.
Si l'on ajoute aux talens des acteurs le haut degré de
perfection où M. Gardel a porté les ballets et la danse , la
supériorité de l'orchestre , le prestige des décorations ( art
dans lequel M. Degoty a surpassé tous ses prédécesseurs ) ,
il faut bien convenir , sous peine de nier l'évidence , que
jamais l'Opéra , depuis l'établissement de ce spectacle, n'a
offert un ensemble plus parfait , et n'a moins mérité le
reproche que lui fesait La Bruyère , d'ennuyer son auditoire
avec une dépense toute royale.
Quant à l'Opéra Comique ,je commence par avouer que
je partage bien sincérement le mépris que Voltaire avait
pour le genre , ce qui ne m'empêche pas de rendre justice
aux talents des acteurs , parmi lesquels Elleviou se distingue
à la fois comme chanteur et comédien. Ceuxqui prétendent
lui opposer le souvenir de Clairval auraient plus beaujeu s'ils
allaient chercher leur exemple plus loin; trop de gens sont
à même de prononcerdans cette question avec connaissance
de cause . Après Elleviou que je crois hors de toute comparaison
, Martin se présente avec le brillant avantage d'une
des plus belles voix que la France ait produite. Le même
éloge s'applique à Mm Duret , et je n'en connais point qui
soitau-dessus du talent délicieux dont sa jeune soeur vient
de faire preuve dans ses débuts .
Ces artistes si éminemment distingués en laissent encore
NOVEMBRE 1809. 181
apercevoir quelques autres , qui sans être sur la même ligne
sont cependant au-dessus des Narbonne , des Trial , des
Dossenville , qu'ils ont remplacés .
D'oùjeconclus , comme le Mondain , mais en restreignant
unpeu sa pensée ,
:
En rendant grâce à la nature sage
Qui pour mon bien m'a fait naître en cet åge
Tant décrié par nos tristes frondeurs .
J'ai l'honneur de vous saluer avec considération ,
L'un de vos plus vieux abonnés .
NÉCROLOGIE. - M. Lefebvre-de-Villebrune , âgé d'environ 77 ans ,
est mort le 7 octobre 1809 , à Angoulême , où il résidaît depuis une
dixaine d'années . Il avait été professeur de langues orientales au collége
de France , puis à la bibliothèque nationale successeur de feu
Chamfort , l'un des quarante de l'académie française .
On ignore s'il figura dans nos troubles civils , et quel rôle il yjoua.
On sait seulement qu'une lettre imprimée , où il s'expliquait sur la
nécessité d'avoir en France un seul chef, le fit proserire par le Directoire
à la fameuse époque du 18 fructidor an5. Après avoir séjourné
dans plusieurs départemens , il occupa , dans celui de la Charente , la
chaire d'histoire naturelle jusqu'à la clôture de l'école centrale .
Ensuite il professa successivement les mathématiques et les humanités
au collége de la même ville.
Il se plaignait amérement de plusieurs écrivains distingués de la
capitale , qui prétendent au contraire avoir contre lui les plus grands
griefs. Depareils débats sont si humilians pour les lettres , que dans
le cas même où l'on en aurait le détail circonstancié , on voudrait les
ensevelir dans l'oubli. Son caractère ardent , mobile , peu mesuré , a
pu le jeter dans les extrêmes , et lui faire des ennemis redoutables .
C'était un érudit , dans la véritable acception du mot. Traducteur
infatigable , il a, par de nombreux monumens , prouvé combien il
*étaitversédans les langues (1) . Son style se ressentde la vivacité qui
lui était naturelle. Il est haché ,sautillant et peu soigné. Les ouvrages
d'imagination , d'agrément et de littérature , dont l'un des principaux
mérites est dans le charme de la diction , sont nécessairement ceux
qui perdent le plus sous sa plume. Les préfaces , les notes qui accompagnent
ses diverses traductions , annoncent plutôt une lecture immense
qu'un discernement et un goût toujours sûrs . Elles supposent
plutôt le besoinde tout parcourir , de tout connaître , que de méditer
profondément certaines matières. Il était fortement constitué ettrèslaborieux
, mais il n'avait pas cet attribut du génie , cette aptitude à la
patience qui permettent de donner à un ouvrage le dernier degré de
perfection. Aussi , sans être étranger à rien , il envisageait rarement
une question sous toutes ses faces. Il avait même adopté des idées
(1) Il en savait quatorze , tant anciennes que modernes .
182 MERCURE DE FRANCE ,
bizarres , à-peu-près dans le genre de celles du jésuite Hardouin , qui
croyait ne pas devoir penser comme les autres , parce qu'il se levait
tous les matins à trois heures..
Outre les émolumens de sa place de professeur , il jouissait d'une
pension de 500 fr . qu'avait sollicitée auprès du Gouvernerent
M. Rudler , préfet du département de la Charente. Ce magistrat
n'avait rien négligé depuis pour améliorer son sort.
On a cru devoir cette mention à un homme qui avait une connais
sance bien rare des langues anciennes et modernes , qui a rétabli le
texte d'auteurs précieux , qui sur-tout a bien mérité de son pays en
y naturalisant d'excellens livres étrangers de médecine. C'est un
témoignage que lui ont rendu les docteurs Lorry, Tissot, Barthez , etc.
Moins il fut heureux dans ses dernières années , plus on aime à le
venger des torts de la fortune. Il doit être permis de réserver un
souvenir au savoir oublié . Assez d'autres prostituent des hommages à
une opulence inutile ou dont la source est criminelle .
Voici l'énumération de ses travaux les plus importans :
Il a concouru aux belles éditions grecques et latines d'Hérodote
I vol. in-folio , et de Strabon , 2 vol. in-folio , faites à Utrecht et à
Oxfort , en revoyant le texte sur plusieurs manuscrits .
Il a donné en 5 vol . in-4º , la seule traduction que nous ayons
d'Athénée , car on ne peut guère aujourd'hui compter pour quelque
chose celle de l'abbé de Marolles .
Il a également traduit du grec les Aphorismes , les Pronostics et
les Coaques d'Hippocrate , le Manuel d'Epictète , ainsi que le Tableau
de la vie humaine , par Cébès .
Il a traduit du latin le poëme de Silius-Italicus sur la troisième
guerre Punique, 3 vol. in-12; il a rectifié plus de 2000 vers de ce
poëme , l'a complété par un beau fragment qui était inconnu , et l'a
fait placer au rang des classiques.
Il atraduit de l'espagnol les Mémoires de D. Ulloa , 2vol. in-8°
et les Nouvelles de Michel de Cervantes , 2 vol . in-8° .
,
Il a traduit de l'italien , les Lettres américaines de Carli , 2 vol.
in-8°;
De l'allemand , le Traité de l'expérience en médecine , par Zimmerman
, 3 vol. in-12 ; le Traité de la dyssenterie épidéunique , par le
même, I vol. in-12 ; le Traitement des maladies périodiques sans
fièvre, par Casimir-Medicus ;
Du suédois , le Traité des maladies des enfans en général , par Roscen,
I vol. in-8 ° ;
De l'anglais , le Traité des maladies des enfans du premier âge , par
Armstrong et Underwood , I vol. in-8°.
Il atraduit plusieurs autres livres de médecine qui sont imprimés.
Il a publié d'autres ouvrages relatifs aux arts , aux sciences , àla politique.
Enfin ,àla prière de l'Ecole-de-santé de Paris , il avait entrepris
une,version d'Arétée , dont il nous a plusieurs fois communiqué le
manuscrit , et que nous croyons achevée ; on trouvera sans doute ce
manuscrit parmi ses papiers. しん
(Extrait du Bülletin Administratif de la Charente. )
NOVEMBRE 1809. : 183
POLITIQUE,
Le traité de paix conclu entre la Russie et la Suède ,
vient d'être publié officiellement à Pétersbourg ; il est trèsétendu
, et les détails qu'il présente , offriraientpeu d'intérêt
à nos lecteurs : le fexte n'a donc pas besoin d'être reproduit
ici ; nous avons déjà fait connaître sommairement
ce que la Suède perd à ce traité , et ce qu'elle doit au gouvernement
qui , pour la sauver , a dû le consentir , et de
suite chercher à en compenser les désavantages par d'autres
négociations . Aussi l'on sait que ses négociateurs traitent en
ce moment avec le Danemarck : son ambassadeur à Paris ,
M. le comte d'Essen , était à Fontainebleau; mais il n'a pas
encore été présenté , et paraît n'avoir jusqu'à présent déployé
aucun caractère diplomatique .
1
Pour soutenir les progrès de ses armes en Turquie , et
pour réparer ses pertes en Finlande , la Russie a ordonné
des levées qu'on présume être assez considérables :
elle a en même tems eu recours à des moyens de finance ,
que l'étendue de ses dépenses a nécessités ; nous voulons
parler d'un emprunt ouvert dans l'intérieur de l'empire;
on recevra des capitaux soit des gentilshommes , soit
des négocians , qui resteront inconnus ou se feront connaître
à leur choix. Le remboursement aura lieu au bout
de cinq ans . On ne recevra aucune somme au-dessous de
1000 roubles ; les intérêts seront de six pour cent, etc. , etc.
etc. L'Autriche et la Prusse prennent aussi des mesures de
finance que nécessitent toujours , et rendent plus ou moins
onéreuses à l'état et aux particuliers , les émissions du papier
représentatif: l'histoire remarquera sans doute comme
un des prodiges de ce règne , que tandis qu'il y a vingt
ans , l'état tranquille et sans ennemis succombait sous le
fardeau des emprunts , aujourd'hui trois coalitions se sont
succédées pour la gloire du nom français et la honte des
ennemis , sans qu'il ait été besoin de déranger le système
établi , de recourir à des opérations de finance , et d'ajouter
à l'impôt annuel qui a suffi et aux immenses dépenses
de la guerre et aux immenses travaux de la paix .
Les Russes , après la prise d'Ismailow, ont continue d'obtenir
des succès contre les Turcs ; il y a eu des engagemens
assez sérieux , dontle résultat été , pour les Ottomans ,
:
184 MERCURE DE FRANCE ;
une perte considérable d'hommes et de terrain. Un camp
retranché qui couvrait Silistra , a été emporté , et les Turcs
y ont perdu 1000 hommes d'élite. Les Russes , après cette
affaire , sont arrivés devant la place. La Porte cependant
redouble d'efforts , elle réunit tous les moyens qui lui restent
pour arrêter la marche de ses ennemis , et prépare une
résistance vigoureuse. On ne remarque rien dans ses mouvemens
, même aumilieu des dangers qui la menacent , qui
puisse faire présumer l'augmentation de l'influence de M.
Adair à Constantinople ; tout semble au contraire annoncer
que la Porte se défie de ses prétendus amis , autant qu'elle
aà redouter les ennemis qui l'attaquent ouvertement.
,
La convention pour la retraite des troupes françaises et
confédérées , des provinces qui demeurent à l'Autriche
s'exécute avec une exactitude ponctuelle ; mais il paraît
qu'usant de tous les droits de la guerre , et voulant nerentrer
désormais dans ce pays , si elle y était forcée , que comme
dans un pays ouvert , et sur un territoire sans défense ,
l'armée détruit les forteresses qu'elle a occupées par la force
des armes , ou par les conditions de l'armistice ; on sait
que Vienne n'a plus rien qui sépare la cité de ses faubourgs
; à Brunn , en Moravie, comme à Raab , à Graetz ,
en Styrie , et dans d'autres lieux encore , tous les ouvrages
ont été détruits , tandis que la forteresse bavaroise de Passau
achève d'être mise au nombre des places de premier
rang ; en y passant , l'Empereur a encore ordonné de nouveaux
travaux .
L'empereur d'Autriche est toujours à Totis ; la santé de
l'impératrice est toujours très-faible . L'archiduc Charles n'a
pas quitté Teschen. On croit que le monarque reviendra à
Vienne après le départ des troupes françaises ; des ordres
à cet effet sont donnés au palais impérial; les routes sont
couvertes de troupes et de munitions : des ordres sévères
donnés et par les commandans français , et par la régence
autrichienne , éloignent de Vienne tout officier ou employé
des deux nations qui n'a pas ses lettres de service.
Tous doivent rejoindre leurs armées respectives. Le commissaire
français , M. le baron Dentzel, qui s'est acquis des
droits à la reconnaissance des Viennois par ses procédés
généreux et délicats , a lui-même appuyé cet ordre par des
visites .
L'empereur d'Autriche a publié une amnistie en faveur
de ceux qui ont refusé d'entrer dans la landwher ; on a
facilement reconnu que les poursuites eussent été trop
NOVEMBRE 1809 . 185
1
nombreuses , et que dans une telle aggression ; pour le
soutien d'une telle guerre , on eût compté trop de déserteurs
et de réfractaires , si les dispositions du code militaire
eussent été rigoureusement éxécutées . La diète de
Hongrie est convoquée pour le 18 décembre : tout reprend
dans cette contrée le cours ordinaire des choses ; le prix
des denrées a nécessairement diminué . On croit à Vienne
que sur une réclamation de la ville de Trieste qui a passé
sous la domination française , S. M. a eu la condescendance
de remettre une partie de la contribution : on y espère
même voir lever le séquestre surles denrées coloniales.
Fiurme a été occupé le 24. Rien n'a transpiré sur le sort
futur de ces provinces , dont le maréchal Marmont est retourné
prendre le commandement. Auront-elles un viceroi
? Formeront- elles un gouvernementparticulier ? Serontelles
réunies au royaume d'Italie ? Un roi d'Illyrie prendra-til
rang parmi les têtes couronnées ? Voilà des questions
sur lesquelles il n'y a point d'opinion à énoncer. Il en est
de même des bruits répandus en Allemagne sur le duché
deVarsovie : on croit qu'un mariage du prince Poniatowski
avec la fille du roi de Saxe , donnerait à ce prince la viceroyauté
du duché. Rien de positif à cet égard ne saurait
être affirmé .
L'armée d'Italie, aux ordres du prince Eugène , serre de
près le Tyrol , et appuie par sa présence le succès des proclamations
pacifiques du prince , et des promesses paternelles
du roi ; le général Baraguay d'Hilliers commande ,
sous les ordres du vice-roi , les corps destinés à agir si la
rébellion durait encore . Les divisions Barbou et Rusca en
font partie; on annonce que ces troupes ,par une marche
combinée sur le Trentin , ont fait leur jonction avec le
corps italien du général Peyri : pendant ce tems les Bavarois
ont avancé leur position au-delà d'Inspruck ; toutes
les tentatives des Tyroliens , pour les leur faire abandonner
, ont été inutiles . Ainsi toutes les précautions sont
prises pour empêcher l'effusion du sang : les forces mises
enmouvement attestent , par leur nombre même , qu'elles
commanderont la paix sans coup-férir. La gazette de Munich
a déjà publié des actes de soumission , mais la suite
n'en avait pas été connue ; depuis même , quelques affaires
avaient eu lieu : aujourd'hui elle donne des assurances
plus positives . Hofer demande , dit-elle , son pardon , et
promet la soumission de son parti. Le général Wrede a
fait passer la lettre qui contient cette demande , au prince
186 MERCURE DE FRANCE ,
Eugène , dont le corps , à la date du 8 novembre , a dûse
trouver en communication avec les corps bavarois que commande
le prince héréditaire. Très - certainement les premières
nouvelles que l'on recevra de ce pays , seront déeisives
autant que pacifiques .
* Celles d'Espagne ne font mention d'aucun événement
militaire ; les Anglais , retirés en Portugal , s'occupent plus
de leurs moyens de défense , que des préparatifs d'une
nouvelle invasion . Talaveyra leur a coûté trop cher. Almonacid
a fait voir ce que pent un petit nombre d'hommes ,
et l'armée française réunie aujourd'hui , est inattaquable .
Pendant cette sorte de suspension d'armes , le roi a donné
ses soins à l'administration intérieure , et a rendu des décrets
importans. Le droit d'asyle était depuis long-tems le
droit odieux de fimpunité ; il est aboli , et le crime ne
pourra plus échapper à la justice humaine en embrassant
Ies autels. En Espagne , des peines différentes étaient établies
pour les différentes castes ; on youbliait, comme anciennement
en France , que c'est le crime qui fait la honte ,
et non pas l'échafaud. La justice publique a rétabli son
niveau ; une peine égale est désignée pour tous les crimes
capitaux. La peinedite de lapotence estabolie , on applique
à toutes les classes celle de la strangulation qui était réservée
aux familles nobles et privilégiées sous l'ancien gouvernement
: ce supplice consiste dans l'étranglement du condamné
sur l'échafaud , au moyen d'un collier de fer.
,
Un autre décret établit une commission pour les douanes;
les bureaux en sont supprimés dans l'intérieur , ils sont
repoussés aux frontières de France et de la Navarre , elles
cesseront d'être en activité sur les bords de l'Ebre . Pour le
commerce étranger elles seront placées au port de Bilbao
de Saint-Sébastien , etdu passage pour le commerce d'importation
avec la France ; ily en aura treize bureanx depuis
Fontarabie jusqu'à Isabo. Les peines afflictives pour les
contraventions aux lois sur les douanes , cesseront d'avoir
lieu ; comme en France , la peine sera seulement la confiscationet
les amendes .
Un autre décret établit une commission pour examiner
les réclamations relatives aux titres de noblesse.
D'autres décrets ont encore été rendus , et concourent à
prouver à l'Espagne que ce n'est pas seulement un prince
français qui lui a été donné pour régner sur elle , mais
qu'avec lui doit régner la sagesse de nos lois , la libéralité
de nos institutions , la régularité de notre système financier
et administratif.
NOVEMBRE 1809 . 187
Déjà Madrid a dû reconnaître le frère de notre auguste
Empereur , par le soin qu'il apporte à embellir sa capitale ;
les travaux et les restaurations s'y multiplient : les avenues
du palais se dégagent , grâces à des démolitions de couvens
et autres bâtimens que la suppression des ordres réguliers
place sous la main du gouvernement. Un grand nombre
de bras trouvent de l'emploi dans des travaux utiles . Dans
l'enceinte de la ville , des arcades qui liaient beaucoup de
monumens disparaissent , et donnent lieu à une plus libre
circulation de l'air. Les belles promenades du Prado efdu
Retiro vont se trouver en communication immédiate ; enfin
par ce qui se fait aujourd'hui , que l'aveuglement et le fanatisme
donnent encore une autorité éphémère à une junte
rebelle , et une influence anti-nationale à de dangereux
alliés , on juge aisément ce qui pourrait se faire pour la
restauration de l'Espagne militaire , politique ét commerciale
, si son roi n'avait désormais d'autres soins que de
diriger l'esprit du peuple vers l'agriculture , l'industrie ,
le commerce, les lettres et les arts. Ce tems n'est pas éloigné
sans doute , et les vrais Espagnols l'appellent de tous
leurs voeux. Le retour prochain de la belle saison dans ces
climats , est pour eux le présage des événemens qui doivent
y ramener la paix , le respect dû à l'autorité établie ,
la prospérité qui renaît de l'ordre , la liberté publique qui
résulte de l'obéissance aux lois .
Les papiers anglais derniérement reçus n'offrent pas beaucoupd'intérêt
: les formules de doléances s'épuisent, et ils ne
peuvent plus trouver d'expressions nouvelles pour exprimer
l'opinion qu'ont , en Angleterre , les hommes sages , sur les
dernières opérations du ministère : ils approuvent fort que
les généraux anglais se tiennent tranquilles au fond duPortugal
, et ne cherchent pas à pénétrer de nouveau en Estramadure.
Ils vont plus loin. En parlant de la prétendue
réunion des corps des généraux Equia et Vénégas , de
leurs forces el de leurs projets , ils demandent prudemment
s'il ne serait pas de la générosité anglaise de dissuader
ces chefs de tenter de nouvelles entreprises . Ils voient , en
cas d'attaque , le chemin de la Sierra-Morena ouvert aux
Français ; ils blâment aussi les petites attaques isolées dans
quelques parties du nord , et ne voient dans ces escarmouches
rien qui puisse arrêter l'armée française , intercepter
ses renforts , et empêcher ses progrès .
Voilà pour l'Espagne; mais un autre objet fixe en ce
moment auplus haut degré l'attention de l'Angleterre . On
۱
188 MERCURE DE FRANCE ;
y répand le bruit d'une révolution au Brésil , et que ce pays
veut se rendre indépendant de l'Europe. Si l'on en croit ce
bruit qu'apporte de Rio-Janeiro le paquebot le Seneke, après
une traverse desoixante-dix jours, le gouverneur d'Espagne
aurait été chassé avec ses adhérens, lesAAnnggllaais aussi auraient
reçu l'ordre de quitter le territoire. Le peuple aurait fait partir
tous les vaisseaux étrangers , anglais et autres . Cette
nouvelle afait la plus vive sensation . Le Statesman a publié
à cet égard une longue et intéressante dissertation , où il
saisit cette occasion de faire le tableau de la situation de
l'Angleterre : il rappelle que M. Pitt ne pouvait consentir
que la France eût la Belgique , la navigation du Rhin et de
l'Escaut ; que ce ministrey voyait la ruine de l'Angleterre.
Que dirait-il aujourd'hui , s'écrie le Statesman , s'il voyait
que Bonaparte pût nous fermer tous les ports de l'Europe ,
depuis Constantinople jusqu'à ceux des frontières les plus
septentrionales de Russie ? l'Angleterre est dans une position
critique , et les remèdes les plus prompts seront les
meilleurs . Les dépensesvont en augmentant , et les ressources
dans une progression inverse; les manufactures languissent.
Que serait-ce si tout commerce venait à être anéanti
avec le Portugal , l'Espagne et le Nord ?Alors nous serions
ebligés d'accepter de Bonaparte les conditions les plus
dures.
Mais , ajoute l'écrivain que nous citons , le continent de
l'Amériquepeut nous mettre à l'abri du pouvoir gigantesque
de l'Empereur des Français. Tournons nos yeux de ce côté,
dirigeons-y notre commerce ; là est un ample dédommagement
de nos pertes , là est un système de compensation ,
sous le double rapport de la politique et du commerce :
l'établissement d'un gouvernement libre dans le Nouveau-
Monde peut faciliter la paix générale . Nos ministres peuvent
établir sur cette idée des combinaisons nouvelles , et
faire à notre ennemi redoutable des propositions qui n'ont
encore pu être discutées , et dont on peut prévoir le résultat
favorable .
Tels sont les voeux de l'Anglais dont nous analysons rapidement
la dissertation politique ; nous ne jugeons pas
sos vues , nous ne commenterons point son texte ; mais
une circonstance nouvelle , telle que celle de l'émancipation
de l'Amérique méridionale , peut tout - à - coup déranger
biendes calculs et déplacer bien des idées ; si cet événement
attire l'attention de l'Angleterre , il ne trouvera pas
inattentif le gouvernement français ; et sa lettre au gouver
f
NOVEMBRE 1809 . 189
nement américain , sa déclarationde principes surle commerce
et la sûreté des pavillons ,doit être présente à tous les
esprits.
D'après tout ce qui s'est passé , c'est en Angleterre plus
que partout ailleurs qu'on doit savoir que pour être écouté
du cabinet français, il suffit d'apporter des droits légitimes ,
des prétentions justes , et de respecter ceux des autres , de
négocier avec franchise et de traiter avec loyauté. La paix
d'Amiens fut le garant de cette vérité , et le caractère
français le rend à tout instant susceptible d'une heurense
application . Ainsi , sans discuter les vues politiques du
Statesman , il n'est personne qui ne puisse partager ses
voeux , et peut-être même sourire à ses espérances .
:
Le séjour de la cour à Fontainebleau a été marqué parde
belles représentations théâtrales et par des chasses nombreuses
et fréquentes , où S. M. s'est livrée à cet exercice
avec son infatigable activité ; elle a presque toutes les fois
fait à cheval vingt à vingt-cinq lieues . Dimanche dernier ,
la ville offrait un mouvement extraordinaire et le palais un
aspect très-brillant. Le corps diplomatique y était réuni: un
grand nombre de personnes invitées étaient arrivées de Paris.
Il n'y avait aucune maison , ou publique , on particulière,
de Fontainebleau, qui n'eût plus ou moins de personnages
distingués à loger. L'affluence , malgré la prodigieuse
quantité d'appartemens qu'offre le château aux personnes
de tout rangqui y ont leur logement marqué , étaaiitt si considérable
qu'il a étédifficile àbeaucoup deppeersonnes, venues
pour faire leur cour , de se procurer des logemens. Le
nombre des étrangers était sur-tout très-considérable. La
cour a été très -brillante. Le matin , après la messe , S. M.
adonné audience; elle a reçu le corps diplomatique ; elle a
dîné à cinq heures; le soir , il y a eu sur le théâtre de la cour
une représentation très-belle du fameux opéra de Roméo et
Juliette , où Cressentini s'est surpassé, secondé dignement
par M Grassini. Après le spectacle , le bal a commencé
dans lagrande salle du palais , dite des Banquets; il a été
ouvert parS. M. le roi deWestphalie etS.M. lareine de Hol-
Jande. L'Empereury a assisté , et s'est entretenu avec une
extrême bienveillance avec un grand nombre , ou d'étrangers
, ou de fonctionnaires publics. Un banquet de trois
cents couverts a interrompu le bal. L'Empereur a paru
dans la salle où il était formé . Le bal a ensuite recommencé
et a duré jusqu'à une heure très -avancée de la nuit , avec
beaucoup de vivacité.
190 MERCURE DE FRANCE ,
S. M.le roi de Saxe n'a pu assister à cette fête qui pa
raissait lui être destinée ; il n'est arrivé que le 13 au soir à
Paris , et s'est rendu directement à l'Elysée Napoléon , palais
qu'occupait dernièrement la reine de Naples. Il a été ,
en route , l'objet des hommages et des respects des autorités
et des habitans ; il a particulièrement été accueilli à
Metz , où l'on a célébré le descendant de Witikind venant
visiter Charlemagne. M. le prince de Bénevent avait été à
la rencontre de S. M.
1 L'Empereur et l'Impératrice sont arrivés à Paris dans la
soirée du 14, et sont descendues au palais des Tuileries,
S. M. avait fait une partie de la route à cheval , accompagnée
seulement du roi de Westphalie, du duc de Frioul et
son mameluck : S. M. a été reconnue de toutes les personnes
qui parcouraient la route , et saluée du cri de
vive l'Empereur! auquel elle a constamment répondu avec
la plus touchante affabilité .
En arrivant à Paris , S. M. s'est rendue de suite chez le
roi de Saxe ; elle était accompagnée du roi de Westphalie ;
sa víșite a duré un quart-d'heure. S. M. est ensuite rentrée
au palais des Tuileries . Le lendemain 15 , à onze heures et
demie , S. M. le roi de Saxe est venue aux Tuileries rendre
visite à l'Empereur. On croit que son séjour à Paris
durera six semaines : sa suite est peu nombreuse ; elle se
borne à deux aides-de-camp , deux chambellans et deux ou
frois autres personnes . 16
HierjeudiS. M. aa reçu solennellement tous les corps de
l'Etat qui lui ont été successivement présentés par les princes
grands dignitaires . I
La première audience a été accordée aux députés de
Rome , qui , du pied du Capitole , sont venus rendre hommage
au monarque qui veut en rétablir la splendeur et la
gloire , et qui , pourpremier bienfait , a déclaré Rome ville
libre et impériale. Les députés ont exprimé à S. M. la
reconnaissance et les sentimens de fidélité des Romains .
Le duc Braschi portait la parole .
S. M. a répondu :
« Messieurs les députés des départemens de Rome , mon esprit est
plein des souvenirs de vos ancêtres . La première fois que je passerai
les Alpes , je veux demeurer quelque tems dans votre ville. Les Empereurs
français mes prédécesseurs vous avaient détachés du territoire
de l'Empire , et vous avaient donnés comme fief à vos évêques : mais
debiende mes peuples n'admet plus aucun morcellement. La France
NOVEMBRE 1809 . 191
et l'Italie toute entière doivent être dans le même système , D'ailleurs
vous avez besoin d'une maia puissante : j'éprouve une singulière satir
faction à être votre bienfaiteur. Mais je n'entends pas qu'il soit porté
aucun changement à la religion de nos pères . Fils ainé delEglise , je
ne veux point sortir de son sein. Jésus-Christ n'a point jugé nécessaire
d'établir pour Saint-Pierre une souveraineté temporelle . Votre siége ,
le premier de la chrétienté , continuera à l'être ; votre évêque est le
chef spirituel de l'Eglise , commej'en suis l'Empereur : Je rends à Dieu
ce qui est à Dieu , et à César ce qui est à César. »
Des députés toscans ont ensuite paru aux pieds dn
trône . Le cardinal Zondondari a rendu grâces à S. M. du
don qu'elle a fait à la Toscane , en chargeant son auguste
soeurde l'y représenter , et d'y faire renaître le génieprotecteur
des Médicis . 1
S. M. a agréé l'expression de ces sentimens , en déclarant
qu'ils lui étaient chers à plus d'un titre.
Le sénat a ensuite été admis ; M. le comte Garnier , président
, a prononce un discours et présenté l'adresse yotće
par son corps .
6. M. a répondu :
)
«Sénateurs , je vous remercie des sentimens que vous venez de
m'exprimer . Celles de mes journées que je passe loin de la France sont
des journées perdues pour mon bonheur. Il n'est pour mon coeur
aucune satisfaction loin de ma grande famille . Je le sens profondement
, et je veux ledire : non peuple a eu et aura des princes plus
heureux , plus habiles , plus puissans ; mais il n'a jamais eu et n'aura
Jamais de souverain qui porte plus haut , dans son coeur, l'amnoouurrdela
France . »
/
S. M. est alors descendue de son trône , et a reçu , dans
la salle du trône , les hommages et les félicitations du conseil
d'état , de la cour des comptes , du conseil d'université,
de la cour de cassation . S. M. s'étant rendue dans la salle
de la paix , a reçu la cour d'appel de Paris , le clergé , la
courde justice criminelle , le corps municipal de Paris et
l'état-major , les deux consistoires et l'institul . M. le comte
de Fermont , M. le comte Muraire , M. Barbé - Marbois ,
M. le comte Fontanes , M. le baron Séguier , M. Lejeas ,
M. Hémart , M. le comte Frochot , M. Marron , M. Boissard
et M. le comte sénateur Boissy-d'Anglas , ont eu
T'honneur , au nom des divers corps que nous avons cités ,
de porter la parole à S. M.
2
1
*92 MERCURE DE FRANCE , NOVEMBRE 1809.
1
Le soir , il y a en cercle à la cour , et spectacle. On a
donné Cléopâtre , opéra sérieux de Nazolini , où madame
Grassini a déployé sa grande méthode et son admirable
talent d'expression .
:
PARIS .
Le Te Deum pour la conclusion de la paix sera solennellement
chanté à Notre-Dame pour l'anniversaire du couronnement
; M. de Boulogne , évêque de Troies , prononcera
un discours : on croit que la fête de l'Hôtel-de-ville est fixée
au même jour.
-Un décret de S. M. a nommé M.Anglès , auditeur au
conseil d'état , maître des requêtes , et lui a donné l'instruction
des affaires concernant la police du troisième arrondissement
, dont était chargé feu M. Vincent de Marníola.
2
-A dater d'hier jeudi , le conseil d'état tiendra séance
quatre fois par semaine , les lundi , mercredi , jeudi et
samedi,
-
1
Dans le prochain numéro , nous ferons connaître la
substance des discours de M. le grand-maître et du président
de l'institut à S. M.; c'est un devoir particulier à cette
feuille. On assure que S. M. a répondu à M. le grandmaître
qu'elle agréait avec plaisir que l'université se nommât
toujours safille aînée .
-Le major général de l'armée d'Espagne , maréchal
Jourdan , revient en France avec la permission de l'Empereur
: les généraux divisionnaires Laborde et Souham y
rentrent pour cause de santé .
-L'adjudant-commandant Mériage , dont le secrétaire
avait entretenu à Vienne des intelligences criminelles avec
l'ennemi , et dont une commission avait été chargée d'examiner
la conduite , vient de recevoir le titre de baronde
l'Empire.
-Les architectes qui ont concouru pour le monument
que l'Empereur dédie au Peuple français , sont MM. Chalgrin
, Gondouin , Gizors , Peyre neveu , Poyet et Baltard .
AVIS.- On souscrit pour le magnifique ouvrage sur les Hindous
que nous avons annoncé dans le Mercure du 21 octobre , chez l'auteur,
M. Solvyns , place Saint- André-des-Ares , nº 10 ; et chez H. Nicolle,
ruo de Seine ,n° 12.
MERCURE
SEINE
DE FRANCE .
DEPT
DE
LA
N° CCCCXXXVI .- Samedi 25 Novembre 16η
POÉSIE .
Fragment de la IV scène du 1** acte du Polinice d'Alfieri,
avec la traduction inédite de M. de Gourbillon .
ETEOCLE , CREONTE.
ETEOCLE .
-
Con minaccie avvilirmi , e a me far forza ,
Quel Polinice temerario spera ?
Vedi ardire ! in mia reggia ei solo adunque
Verrà , quasi in mio scherno ? E che ? fors'egli ,
Sol col mostrarsi , or di aver vinto estima ?
CREONTE .
Tutto prevedi io già , dal dì che venne
Di Polinice a nome il baldanzoso
Tidéo , chiedendo il pattuito regno.
L'aspre minaccie , e i dispettosi modi ,
Che alla richiesta univa , assai mi féro
Di Polinice il rio pensier palese.
Pretesti ei mendicava , onde rapirti
Per sempre il commun trono. Or , chiaro il vedi ,
Il vuol , per non più renderlo giammai :
E ad ogni costo il vuole ; anco dovesse
L'infame via sgombrarsen col tuo sangue.
ETEOCLE .
Certo , e mestier glia fia berselo tutto ;
Che la mia vita , e il mio regnar , son uno .
Suddito farmi , io , d'un fratel che abborro ,
E vie più sprezzo ? io , che l'ugual non veggio ?
Sarei più vil , se allontanar dal soglio
N
194
MERCURE DE FRANCE .
Potessi anco il pensiero. Un re dal trono
Cader non debbe , che col trono istesso
Sotto l' alte rovine , ivi sol trova
Morte onorata , ed onorata tomba.
TRADUCTION.
ÉTÉOCLE.
Ainsi ce Polynice , espérant m'avilir ,
Par un ton menaçant croit se faire obéir?
Conçois-tu son audace ? il osera , le traître ,
Venir seul , malgré moi , dans mon propre palais ?
Que dis-je ? en s'y montrant il s'est flatté peut-être ,
De remporter sur moi le plus honteux succès ?
CRÉONTE.
Depuis le jour fatal où l'orgueilleux Tydée ,
Au nom de Polynice , en ces lieux introduit ,
Vint réclamer le rang que le sort lui ravit ,
Je pris de ses desseins une trop juste idée.
Ses menaces , son ton , ses insolens propos ,
Le mépris qui perçait en sa demande altière ,
De Polynice alors , comme un trait de lumière ,
Vinrent me dévoiler les coupables complots .
Sur son front orgueilleux pour fixer la couronne ,
Dès -lors il médita de vous ravir le trône :
Il le voulait dès-lors ; il le veut aujourd'hui ;
Il le voudra toujours ; quelque prix qu'il lui coûte
Dût-il dans votre sang s'y frayer une route ,
Tout moyen de succès sera juste pour lui.
' ÉTÉOCLE.
Certes , avant de faire une pareille épreuve .
De mon sang à loisir il faudra qu'il s'abreuve :
Ma vie et mon empire à mes yeux ne sont qu'un,
Moi , me rendre sujet d'un frère que j'abhorre ,
Et qu'avec droit mon coeur méprise plus encore ?
Moi , fléchir lâchement sous un joug importun ?
Moi qui n'ai point d'égaux , qui n'en veux point connaître?
Ames yeux , plus que lui , je serais vil , peut-être ,
Si , cédant à ses voeux le souverain pouvoir ,
Je flattais un moment son insolent espoir .
Du trône où le plaça la justice suprême ,
Unroi ne doit tomber qu'avec le trône même ,
NOVEMBRE 1809.. 195
Et dans la chute alors orgueilleux de mourir
Sous ces nobles débris il peut s'ensevelir.
Nous regrettons que l'abondance des matières ne nous permette
pas d'étendre cette citation. Nous croyons cependant qu'elle suffit
pour donner une idée de la manière dont M. de Gourbillon a lutté
contre les difficultés , presqu'insurmontables , qui nous ont privés
jusqu'ici d'une traduction eenn vers des tragédies de cet auteur célèbre
(1) ; et nous ne pouvons que l'engager à continuer un travail
très-long , très-pénible , mais heureusement commencé...
(Note des Rédacteurs.)
A MA LYRE.
ÉLOIGNE-TOI de mes yeux , ô ma Lyre .
Tavue ajoute aux peines de mon coeur ;
Cecoeur trop tendre , usé par la douleur ,
Ne nourrit plus un orgueilleux délire ;
Les arts n'ont plus de charme qui m'attire :
Je ne crois plus à leur espoir trompeur.
Eloigne-toi de mes yeux , ô ma Lyre.
Aquoi me sert , amante d'Apollon ,
D'avoir déjà consumé tant de veilles
Améditer ses pompeuses merveilles ?
Ai-je attaché quelque gloire à mon nom?
Ames amis en ai-je été plus chère ?
Et, quand du sort j'éprouve la rigueur ,
Mes vers heureux des maîtres de la terre
Ont-ils fixé le regard protecteur ?
Ont-ils appris de toi que je respire?
Ta vue ajoute aux peines de mon coeur.
Eloigne-toi de mes yeux', ô ma Lyre.
Où sont les biens , les magiques présens ,
Dont tant de fois tu me fis la promesse?
Ce dieu qu'adore une aveugle jeunesse ,
Et qui toucha plus mon coeur que mes sens ;
L'Amour , flatté d'un aussi pur hommage ,
Chanté par moi , devint-il moins volage ?
Unseul instant il essuya mes pleurs ,
:
(1) On souscrit pour cet ouvrage chez l'Auteur , boulevard de la
Madeleine , n° 17 ; et chez Vente , libraire du Théâtre-Français et
de celui de Feydeau.
N2
196 MERCURE DE FRANCE ;
Un seul instant je le vis me sourire .
Tu ne peux plus chanter que mes malheurs ,
Eloigne-toi de mes yeux , ô ma Lyre.
Le tems n'est plus où tes accords touchans
Savaient et peindre et bannir mes alarmes .
L'ingrat , hélas ! dont je séchai les larmes ,
Alcandre alors , Alcandre aimait tes chants .
Je ramenais leur plaintive harmonie ,
Al'unisson de ce coeur désolé ;
Mais de son deuil par mes soins consolé
Il a bientôt délaissé son amie ,
Et tes soupirs l'ont en vain rappelé.
Par quel attrait son amante nouvelle
A-t-elle pu me dérober sa foi ?
Ellea compté plus de printems que moi ;
Elle n'est pas , que je sache , plus belle ;
Et, sij'en crois nos poëtes chéris ,
Dans l'art divin dont elle semble fière ,
Plus que moi-même elle est faible écolière.
Mais d'elle enfin le perfide est épris ;
Mais ses accords sont les seuls qu'il admire ,
Mais sur les tiens il leur donne le prix ;
Eloigne-toi de mes yeux , ô ma Lyre.
Eh quoi ! ma Lyre , au mépris de mes voeux ,
Tu retentis , et plus triste et plus tendre ,
Et sous mes doigts ton accent douloureux
Toujours , toujours , soupire : Alcandre ! Alcandre
Qu'espères-tu de tes efforts nouveaux ?
Avec ce nom calmeras-tu mes maux ?
Je ne veux plus te l'entendre redire.
De mon amour je n'ai pu me guérir ;
Je ne veux plus que pleurer et mourir.
Eloigne-toi de mes yeux , ô ma Lyre .
Mme ********
A CELLE QUI M'AIMAIT. - ÉLÉGIE .
Au vautour qui , sans cesse , agrandit sa blessure
Prométhée offre un coeur sans cesse renaissant :
Triste emblème des maux que votre ami ressent ,
Désolé , seul dans la nature ,
Absentde vos pensers ,et de lui-même absent.
NOVEMBRE 1809. 197
Tout rappelle à mes yeux , à mon coeur tout rappelle
D'un bonheur qui n'est plus l'affligeant souvenir.
D'ici, combien de fois je vous vis accourir ,
Lorsque , sous son ombré fidelle ,
Ce bosquet écarté devait nous réunir !
Ici , par un baiser consolant mon attente ,
Vous donniez le signal aux folâtres désirs .
Leparfum de ces fleurs embaumait nos soupirs;
Etdes sons de sa voix touchante ,
Cet oiseau confident célébrait nos plaisirs .
Ceberceau me guidait vers votre humble retraite.
Là , notre oeil des jaloux épiait le retour ;
Là , ce ramier , vers vous revolant chaque jour ,
De nos coeurs discret interprête ,
Echangeait nos baisers et nos sermens d'amour.
Le bosquet est désert ..... Je vole à votre asyleg
Sa porte désormais pour moi ne s'ouvre plus ;
Lemessager d'amour , par vos rigueurs exclus ,
Honteux d'une course inutile ,
Mêle son chant plaintif à mes pleurs superflus.
Dans le calme des nuits mon mal s'aigrit encore.
Lesommeil vient bien tard en calmer les rigueurs .
Long-tems avant le jour mon oeil se rouvre aux pleurs ;
Et souvent il revoit l'aurore ,
Sans être un seul instant fermé sur mes douleurs .
Mapeine par un songe est-elle suspendue ? ......
Je vois un autre amant embrasser vos genoux ,
Ingrate ! ... Ou , repoussant mes transports les plus doux ,
Vous-même me criez : perdue!
Perdue ..... et les échos l'ont redit après vous .
Je m'éveille ... Perdue ! et sans retour perdue ! '
Ce cri ... Dans tous mes sens il retentit encor.
Non! ce n'est point l'effet d'un rêve , d'un transport ;
C'est vous .... que j'ai trop entendue ,
Quidictez mon arrêt , et qui voulez ma mort.
Vous connaîtrez un jour , ô maîtresse adorée ,
Ce coeur que vous livrait un si tendre penchant ......
Et moi j'aurai passé ....... comme on voit dans un champ ,
Tomber la fleur décolorée ,
Aux pieds du laboureur qui guide un soc tranchant.
EUSÈBE SALVERTE.
{
)
198 MERCURE DE FRANCE ,
ENIGME .
Si je fais naîtrele plaisir ,
Je fais aussi naître la peine ;
Sans moi , le souffle de Zéphyr
Ne rafraichirait point la plaine ;
L'amant ne saurait soupirer ;
Femme en vain chercherait à plaire;
Et si ses yeux voulaient pleurer ,
Ils ne pourraient sans moi le faire.
(
Α .... Η.
:
LOGOGRIPHE .
LE malheureux que l'on conduit vers moi,
N'y parvient pas sans trouble ,sans effroi :
Il n'est à cet instant pour lui ni paix ,ni trève ;
Sa tête tombe , à moins que pour fuir le trépas ,
Il ne mette la mienne à bas .. :
Alors je perds mon nom et ne suis plus qu'un rêve.
S
7
I
T
CHARADE .
Mon premier est d'usage en médecine 3
Mon entier estd'usage àla cuisine ;
Mondernier ne se fait assez passablement
Qu'avec beaucoup d'étude et beaucoup de talent.
$ ........
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE
insérés dans le dernier Numéro .
Le mot de l'Enigme du dernier Numéro est Brin-de-chanvre.
Celui du Logogriphe est Capricorne , dans lequel on trouve : corne,
caprice , Cont , or , prone , cornac , cône , pie , Racine , sire , are ,
apre , ciron , paon , né , prier , ce.
Celui de la Charade est Pines-maille.
NOVEMBRE 1809. 199
SCIENCES ET ARTS.
TRAITÉ ÉLÉMENTAIRE DE GÉOLOGIE , par J. A. DELUC.
Un volume in-8° . -Paris , 1809.
هليم
Dès que l'esprit humain est arrivé à un certain degré
deperfection , il éprouve un besoin invincible de s'instruire
; les principaux phénomènes de la nature deviennent
successivement le sujet de ses méditations ; il cherche à
en apprécier toutes les causes , à en connaître tous les
résultats ; aucun effort même ne lui coûte pour atteindre
le but qu'il se propose , parce qu'aucun plaisir n'égale
celui que procure la découverte d'une vérité . On ne doit
donc pas s'étonner de l'empire que l'imagination a sur
nous , et de la faible résistance que nous opposons à ses
séductions . Quel est l'homme qui serait en droit d'être
sans indulgence envers ceux qui se laissent éblouir par
de fausses lumières ? En est-il un dont la raison ait
toujours été assez sévère pour garantir ses jugemens de
toute erreur , et qui n'ait pas quelquefois porté ses regards
au-delà des justes bornes de sa vue ? Descartes a
créé ses tourbillons , Leibnitz ses monades , Buffon sa
théorie de la terre. Ces grands hommes en seront-ils
moins des modèles ? Rien , sans doute , n'est beau comme
la vérité ; mais l'esprit humain trouve encore un plus
noble témoignage de sa grandeur dans le vol hasardeux
du génie , que dans la marche prudente et sûre de la
médiocrité .
L'étude de notre globe et de ses révolutions devait ,
plus qu'aucune autre partie de l'histoire de la nature
intéresser la curiosité de l'homme et exciter son imagination
. En effet , si l'action de quelques-unes des puissances
qui agissent sur notre terre a commencé avec
elle; si l'on peut juger de ce qui s'est fait autrefois par
ce qui se fait de nos jours ; si la succession des tems
s'est gravée d'une manière quelconque sur les monumens
200 MERCURE DE FRANCE ,
que les révolutions de notre globe ont élevés , la géologie
pourra nous éclairer sur les traditions des peuples les
plus anciens , et sur les opinions des philosophes les plus
célèbres ; elle pourra peut-être donner un sens raisonnable
à ces cosmogonies obscures , auxquelles la plupart
des peuples font remonter l'origine de leurs dieux et la
leur , et ajouter ainsi de nouveaux élémens à la chronologie
et de nouvelles bases à l'histoire .
Ala vérité , cette science n'est point encore parvenue
à ce degré de perfection auquel on peut espérer de la
voir arriver un jour ; et l'on doit distinguer en elle ,
comme dans la plupart des autres sciences , ce qui n'est
encore que vraisemblable ou supposé , de ce qui est certain.
Nous avouerons même que la partie hypothétique
de la géologie l'emporte sur l'autre : les tems qui ont
précédé la naissance de nos continens surpassent de
beaucoup ceux qui les ont suivis , et les causes qui agissaient
à ces premières époques du monde paraissent
avoir infiniment différé de celles qui agissent aujourd'hui.
Il est donc très-naturel que les opinions soient
encoré divisées sur plusieurs questions importantes de
cette science , et que nous trouvions dans les travaux de
M. Deluc une partie conjecturale et des idées , qui sont
plutôt les fruits de l'imagination que la cause ou le résultat
nécessaire des faits . Les hommes , heureusement ,
ne finissent par être d'accord que sur la vérité. Cependant
, quoiqu'on puisse justement conserver des doutes
sur la certitude de toutes les explications dans lesquelles
entre M. Deluc lorsqu'il nous expose la création du
monde , ce n'est point sans un vif intérêt qu'on le suit
dans ses commentaires sur la Genèse , et qu'on voit l'art
ingénieux avec lequel il a mis en usage une foule de
vues fines et profondes pour faire servir ses belles observations
, sur la structure de la terre , à l'explication des
six époques principales de la comosgonie de Moïse .
Il ne serait point convenable d'entrer ici dans les
détails scientifiques qui servent à l'appui du système de
M. Deluc : il n'a point suivi la route ordinaire ; ses
idées générales ne sont déduites que de ses propres ex
NOVEMBRE 1809. 201
périences , et tous ses ouvrages , fondés sur elles , dépendent
essentiellement les uns des autres ; de sorte
qu'on ne peut se faire une idée précise de ses opinions
en géologie , sans connaître au moins ses recherches
sur les modifications de l'atmosphère et sa physique
terrestre . Mais , s'il ne nous est pas permis de nous
étendre également sur toutes les parties du système de
notre auteur , on nous excusera sans doute d'en faire
connaître les points qui nous paraissent devoir le plus
généralement intéresser , c'est-à-dire , les rapports qui
existent entre les révolutions évidentes de notre globe
et les faits qui sont rapportés dans les premiers chapitres
de la Genèse .
M. Deluc , ainsi que beaucoup d'autres philosophes ,
ne regarde point les six jours de la création comme
des jours semblables aux nôtres , mais comme des périodes
dont l'étendue est indéterminée . Nos jours sont
fondés sur la marche du soleil , et la moitié de la création
ayant eu lieu avant l'apparition de cet astre , il est certain
que le mot jour , dans la Genèse , ne peut comporter
l'idée que nous y ajoutons à présent .
Notre terre , dans son origine , était un assemblage de
divers élémens sans cohérence entr'eux et réunis seulement
par la force de la gravitation .
La naissance de la lumière , sa combinaison avec les
autres élémens , mais sur-tout avec celui du feu pour
produire la liquidité de l'eau , et par-là la dissolution
de toutes les substances qui forment aujourd'hui la surface
de notre terre , sont , avec le mouvement de rotation
, qui fit prendre à ces substances dissoutes la forme
d'un sphéroïde , les phénomènes par lesquels le premier
jour ou la première période de la création fut rempli .
On regarde communément le soleil comme la seule
source de la lumière , et l'on a presque toujours confondu
la sensation qui nous fait apercevoir les objets par
la vue avec la substance qui l'occasionne ; l'idée de lumière
enfin a rarement été séparé de l'idée de clarté. Cependant
la lumière peut exister sans être aperçue ; nous
en avons tous les jours la preuve; dans mille phénomènes
1
202 MERCURE DE FRANCE ,
divers, nous voyons jaillir cette substance ; il n'est peutêtre
même aucun corps dans la nature qui n'en soit pénétré.
On peut donc sans erreur considérer la lumière
commeune substance indépendante de l'astre qui répand
la clarté et la vie sur notre terre . C'est pour avoir ignoré
cette vérité qu'on a si long-tems accusé Moïse de contradiction
, lorsqu'il fait naître la lumière dès le premier
jour de la création, tandis qu'il ne fait paraître le soleil
que le quatrième. Il est évident que l'univers pouvait
être à-la-fois rempli de lumière et d'obscurité .
L'idée de la dissolution des substances qui constituent
notre globe est fondée sur des observations et sur des
faits qui la rendent incontestable : il est nécessaire que
les substances soient dissoutes pour cristalliser et former
des aggrégations solides . Or , les matières dont se composent
nos montagnes, depuis le granit jusqu'aux pierres
calcaires , ont évidemment été réunies par des forces
très-puissantes , et la plupart d'entre elles se montrent
sous des formes cristallines ; mais le feu peut produire la
liquidité , favoriser les attractions et donner naissance à
des cristaux , comme l'eau elle-même. C'est pourquoi
quelques philosophes ont attribué au feu ceque d'autres ,
et M. Deluc en particulier , regardent comme étant le
résultat de l'action d'un liquide .
Une fois la dissolution des premiers élémens admise ,
il ne s'agissait plus que de supposer des modifications
dans les circonstances qui l'accompagnaient , pour produire
toutes les combinaisons possibles et pour obtenir
des précipitations de toute espèce . Aussi est-ce à l'aide
de suppositions semblables que M. Deluc explique la formation
du granit , dont la naissance remplit la seconde
période de la création .
Dans la période suivante, après que se furent déposées
plusieurs substances qui accompagnent toujours le granit,
et qui ne contiennent jamais aucun débris de corps organisés
, un affaissement subit produisit de nombreuses
inégalités sur la terre ; les eaux descendirent dans les cavités
les plus profondes , et les sommets les plus élevés ,
restés à découvert , formèrent les premiers continens.
NOVEMBRE 1809 . 203
Les couches du granit et des autres dépôts qui , jusqu'alors
, avaient été horizontales , s'inclinèrent ; et dès ce
moment , malgré l'absence du soleil , une végétation vigoureuse
eut lieu; c'est ce que nous apprend positiveiment
la Genèse , et ce qu'attestent les houillères qu'on
-trouve d'abord après les substances déposées au commencement
de cette troisième période . Mais comme dans l'état
présent de notre globe , la végétation ne peut se manifester
sans le concours de l'air atmosphérique et de la
lumière solaire , on est obligé de supposer dans les végétaux
qui paraissent avoir formé ces premières houilles ,
une organisation différente de celle qui est propre aux
végétaux de l'époque actuelle .
L'apparition du soleil remplit la quatrième période.
M. Deluc regarde cet astre comme un immense phosphore
, qui doit à des combinaisons chimiques le dégagement
de sa lumière .
Après le granit, les schistes et les autres substances
nommées primitives , on trouve ordinairement une pierre
calcaire , d'une couleur grise et d'une contexture particulière.
C'est donc cette espèce de pierre que la mer déposa
au commencement de la cinquième période , et à en
juger par les corps organisés qu'elle contient , des animaux
naquirent en même tems qu'elle se forma . Mais de
nouveaux bouleversemens eurent lieu et occasionnèrent,
entr'autres phenomènes , ces fentes où se sont déposées
les substances métalliques , et que nous désignons aujourd'hui
sous le nom de filons. Bientôt après , de nouvelles
matières , et sur-tout des matières calcaires , se dégagèrent
du fluide ; le nombre , comme la nature des
substances organisées qu'elles contiennent et qui les caractérisent
, font juger que les animaux marins qui existaient
alors n'étaient plus les mêmes que ceux qui avaient
existé dans les premiers tems de cette période. La quantité
de ces débris de corps marins est quelquefois si con- corps
sidérable que plusieurs naturalistes ont cru être en droit
de soutenir que les montagnes dans lesquelles ils se trouvent
en avaient entièrement été formées . C'est à la
niême époque que se déposèrent les sables et toutes ces
204 MERCURE DE FRANCE ,
pierres arrondies , grandes ou petites , qui forment des
couches quelquefois si considérables sur nos continens.
On les avait toujours regardées comme des débris de la
terre roulés et arrondis par les courans de la mer ou des
fleuves ; mais l'opinion de M. Deluc , qui consiste à considérer
ces substances comme étant le résultat d'une action
chimique , et comme ayant pris naissance dans la
mer , de la même manière que les dépôts granitiques ou
calcaires , est fondée sur des raisons assez solides pour
la rendre très-vraisemblable , du moins en partie .
C'est encore dans cette importante période que les
volcans parurent , que les tourbières , qui donnèrent ensuite
les houilles secondaires , prirent naissance , et que
les couches de sel gemme furent déposées , non point,
comme on l'a cru , par l'évaporation des eaux de la mer ,
mais par une véritable précipitation chimique.
Les phénomènes de la sixième époque ne consistent
plus dans ces dépôts que nous avons vu se former précédemment,
et desquels résultaient des masses solides ;
tous les dépôts de cette dernière époque sont les terres
et les couches meubles , soit calcaires , soit argileuses ,
qui ont d'abord servi à la végétation sur nos continens
actuels . On rencontre dans leur sein des os et d'autres
débris d'animaux terrestres ; ils proviennent , suivant
M. Deluc , des êtres vivans qui naquirent à cette
époque , et qui peuplèrent les terres , et sur-tout les
îles que les eaux avaient abandonnées après la grande
catastrophe du troisième jour; mais on sait qu'on a découvert
dans les pays du nord des restes d'animaux dont
les espèces n'existent plus qu'entre les tropiques , et
d'après cette observation on avait supposé qu'il était
survenu des changemens dans l'axe de la terre , et qu'il
fut un tems où l'équateur partageait notre globe dans le
voisinage des points où sont aujourd'hui les pôles.
M. Deluc considérant l'influence de l'atmosphère sur la
température de la terre , est porté à croire que cette
seule cause a occasionné la chaleur qu'on pense avoir
existé sous les régions polaires . Mais , comme des dif
férences dans la nature des poils sont les seules qui ,
1
NOVEMBRE 1809 . 205
dans un même genre , distinguent aujourd'hui les espèces
des pays du nord de celles du midi , ne serait-il pas plus
simple de penser que c'est uniquement à une fourrure
épaisse et chaude , qu'on doit attribuer l'existence , qui
a eu lieu autrefois , de rhinocéros et d'éléphants sur les
bords de l'Obi et de la Lena ? Cette opinion , au lieu de
faire attribuer leur disparition à un changement général
sur la terre , n'aurait besoin , pour expliquer ce phénomène
, que de supposer une révolution dans les contrées
où ces animaux se trouvaient.
,
La naissance de l'homme fut le terme de la création .
On sait que les premiers enfans d'Adam se répandirent
sur toute la terre ; cependant on n'a jusqu'à présent
trouvé aucun monument , aucun reste qui puisse annoncer
l'existence de l'homme à cette sixième époque. Enfin
une dernière révolution donna naissance à nos continens
actuels ; ceux qui existaient auparavant s'enfoncèrent en
partie au-dessous des eaux , et les nôtres parurent tels ,
à-peu-près , qu'ils sont maintenant. Cette révolution se
rapporte au déluge de Noé. C'est alors que notre atmosphère
, qui avait commencé à se former dès la première
époque, et qui s'était accrue successivement aux époques
suivantes , par le dégagement des gaz de la terre , cessa
d'éprouver des variations dans ses élemens , et prit
comme la terre elle-même , l'état stable dans lequel nous
les voyons encore l'un et l'autre aujourd'hui .
Jusqu'à présent nous avons parlé des phénomènes
généraux qui paraissent avoir eu lieu pendant la formation
de notre globe , des bases sur lesquelles la géologie
repose , des principaux élémens de cette science enfin ; et
cependant nous n'avons pas encore rien dit de particulier
à l'ouvrage que nous annonçons . Nous éprouvons quelques
regrets d'être obligé de nous justifier de cette faute
apparente ; mais nous sommes contraints d'avouer que
cet ouvrage ne nous paraît point devoir porter le titre
qu'il a reçu ; car M. Deluc n'a eu pour objet , en le
publiant , que la réfutation d'un système différent du
sien , et dans ce dessein , il n'a fait qu'ajouter des développemens
à quelques-unes de ses lettres à M. Blumem206
MERCURE DE FRANCE ,
bach sur la physique de la ferre . Ces lettres seules nous
semblent contenir de véritables élémens de géologie , et
de tous les ouvrages de notre auteur sur cette science ,
elles sont , à notre gré , le plus méthodique , le plus clair
et le plus complet. On sentira donc qu'à propos d'un
ouvrage , qui n'est en effet que le complément d'un
autre , nous avons pu d'abord parler de celui qui a paru
le premier , pour rendre plus intelligible celui qui n'est
venu qu'après .
Le système contre lequel M. Deluc s'élève dans son
Traité élémentaire de géologie , est celui de MM. Hutton
et Playfair . Ces savans , outre plusieurs autres opinions ,
attribuent à l'action d'un feu souterrain l'élévation de
nos montagnes , et au courant des fleuves le creusement
des vallées , et ils concluent , de ce dernier phénomène ,
que la naissance de nos continens est d'une ancienneté
qui surpasse de beaucoup celle qu'on leur attribue
communément .
M. Deluc combat victorieusement la première de ces
propositions . L'idée qu'il existe au centre de notre globe
une chaleur continuelle , n'est prouvée par aucune
expérience directe , et toutes les recherches exactes
qu'on a faites pour reconnaître la température du fond
de la mer , ont eu les mêmes résultats ; elles ont montré
que le thermomètre , au lieu de s'élever, s'abaissait d'autant
plus qu'on descendait à des profondeurs plus
grandes . D'ailleurs les observations de Sausures attestent
que le granit a été déposé par couches , et l'on ne pourra
jamais associer l'idée de dépôts successifs avec l'idée de
fusion.
C'est avec plus de facilité encore que M. Deluc détruit
l'opinion qui attribue au courant des eaux la formation
des vallées . Cette idée a si peu de vraisemblance , elle
s'accorde si difficilement avec l'observation des faits ;
l'obliquité , le renversement des couches de ces montagnes
, dans le sens de leur pente , et depuis leur sommet
jusqu'à leur base , montrent si évidemment que les vallées
principales sont antérieures aux fleuves , qu'on ne
NOVEMBRE 1809 . 207
peut trop s'étonner qu'il y ait des opinions différentes sur
un sujet aussi peu susceptible d'erreur que de discussion .
Enfin M. Deluc arrive à cette question la plus importante
que se soient jamais proposée les naturalistes : Quel
est l'ancienneté de nos continens ?
Personne n'ignore combien cette question a fait naître
d'opinions diverses etde systèmes extraordinaires . M. Deluc
, pour la résoudre , nous paraît avoir suivi une
marche très-philosophique . Il compare l'effet total de
certaines causes qui ont dû naître avec nos continens , à
leur effet pendant un espace de tems déterminé . Ainsi ,
il considère la quantité de terreau produit par la végétation
; la profondeur des tourbières ; les progrès des
défrichemens ; les dépôts qui se forment à l'embouchure
des rivières , dans les lacs , ou dans la mer ; l'adoucissement
des pentes ou des côtes escarpées au bord de la
mer ou dans les montagnes; l'accroissement des glaciers
sous les pôles ou dans les lieux élevés , etc. , etc. , et il
conclut , avec Dolomieu , « que l'état de nos continens
>> n'est pas ancien .... , qu'il n'y a pas long-tems qu'ils
>> ont été donnés à l'empire de l'homme . » Entre les
nombreux phénomènes sur lesquels M. Deluc appuie
son opinion , en voici un qui nous paraît être assez concluant
, et dont tout le monde sentira la force , si l'on
considère sur-tout que d'autres phénomènes du même
genre conduisent au même résultat. L'auteur rappelle
d'abord une vérité incontestable , c'est que la
mer , sur les côtes de la Hollande , au lieu de dégrader
le terrain, tend à l'étendre en y accumulant des dunes ;
puis il fixe les bornes de ces côtes avant que le Rhin , la
Meuse et la mer ne travaillassent par des efforts communs
à produire les dépôts qui forment aujourd'hui le
sol de cette province. Après avoir déterminé l'étendue
de ce sol nouveau , il marque , au moyen des débris
d'anciens monumens romains , le point auquel s'étendait
ce pays lorsqu'il était sous la domination romaine ; et
enfin il compare l'effet total des diverses causes de ces
dépôts à leur effet partiel , et le produit du calcul qui en
résulte , bien loin de donner au monde une ancienneté
fort grande , suffirait à peine pour en faire remonter
208 MERCURE DE FRANCE ,
l'origine au tems indiqué par la Genèse. Les autres
preuves que M. Deluc allègue en faveur de son opinion ,
et à la tête desquelles on peut placer les sentimens de
Dolomieu et de Sausures , sont tout aussi concluantes que
celles que nous venons de rapporter , et elles nous paraissent
former , par leur ensemble , une base inébranlable
que le tems ne fera qu'affermir .
En général , tous les ouvrages de M. Deluc ont un
mérite incontestable ; on ne peut louer assez les nombreuses
observations dont ils sont enrichis , les vues
profondes qui les remplissent , les conséquences lumineuses
qui y sont développées : il est fâcheux que tant
de richesses ne soient pas toujours disposées dans l'ordre
le plus convenable à en faire sentir le prix , que leur
éclat disparaisse quelquefois au milieu de tout ce qui
les entoure , qu'en un mot , la manière d'écrire de ce
savant illustre soit par fois incorrecte , et sur-tout diffuse.
FRÉDÉRIC CUVIER.
LITTÉRATURE
NOVEMBRE 1809 . 209
LITTÉRATURE ET BEAUX-ARTS.
DISCOURS SUR L'INSTRUCTION PUBLIQUE , par M. TEISSEDRE ,
professeur de belles-lettres au lycée de Gand.
Dans les époques où les belles-lettres et les bonnes
études ont le plus fleuri en France , les discours prononcés
par d'habiles professeurs , dans des écoles célèbres
, à l'ouverture ou à la clôture des exercices classiques
, n'étaient point sans honneur et sans gloire dans la
république littéraire. Ces discours étaient écrits en latin ,
langue naturelle des colléges . Les écoliers obligés pour
les entendre d'y donner une attention qu'ils emploient
actuellement à saisir les côtés faibles et les défauts des
discours français qui ont aujourd'hui prévalu , écoutaient
avecplus de recueillement; les pères et les parens ,
magistrats respectables , savans ecclésiastiques , hommes
instruits de toutes les classes et de toutes les conditions
écoutaient avec intérêt un discours prononcé dans la
langue de leurs anciennes études , et qu'une culture
habituelle leur rendait toujours familière et agréable ;
ils voyaient dans cette preuve éclatante de science et de
doctrine donnée par le professeur , un gage de son talent
pour l'éducation et l'instruction de la jeunesse qui lui
était confiée ; ils s'en entretenaient au-dehors , ils louaient
le discours , et l'orateur dont le nom sortait ainsi de
l'obscurité et de la poussière des classes , s'élançait hors
des barrières du collége , et acquérait quelquefois beaucoup
de renommée et d'éclat. Les journaux littéraires
secondaient cette disposition assez générale des esprits ,
et si l'on consulte ceux qui avaient alors le plus de
vogue , on verra qu'il est peu d'ouvrages dont ils citent
plus de fragmens , dont ils parlent avec plus d'étendue ,
de complaisance et d'éloges , que de ces discours académiques
si dédaignés dans la suite lorsqu'une philosophie
contemptrice ne vit que de la pédanterie dans
toutes les institutions des anciennes écoles , et dans tout
DEPT
DE
LA
5.
cen
210 MERCURE DE FRANCE ,
ce qui avait rapport aux colléges , aux professeurs et
aux bonnes études .
,
Deux écoles rivales , opposées ou du moins très-diverses
dans leur méthode d'éducation, mais , malgré cette
diversité de moyens , conspirant toutes deux avec un
grand succès au même résultat , celui de former des
hommes instruits et vertueux ; l'Université de Paris et les
Jésuites ne négligeaient point ce moyen d'instruction et
d'intérêt pour les élèves , d'émulation et de célébrité
pour les professeurs : mais la diversité d'esprit qui animait
ces deux illustres corps , ne se faisait pas moins
remarquer dans cette circonstance particulière que dans
tous leurs autres exercices classiques. L'Université , toujours
grave et sérieuse , dédaignant toujours la pompe
et l'éclat , s'occupait peu de frapper l'imagination et les
yeux de ses élèves , et parlait plus volontiers à leur jugement
, à leur réflexion , à leur raison . Ses orateurs
fidèles à l'esprit général du corps , se renfermaient scrupuleusement
dans des sujets d'une instruction solide
appropriée à leurs auditeurs , c'est-à-dire , aux écoliers
et à divers membres de l'Université ; car le public n'était
point appelé à ces exercices purement scholastiques , si
ce n'est dans l'occasion solennelle de la distribution générale
des prix, que les premiers magistrats du royaume
honoraient de leur présence ; nouveau motif , non
d'égayer la matière , mais d'y apporter encore plus de
recueillement et de gravité . Les Jésuites au contraire
donnaient à ces exercices la plus grande publicité , les
revêtaient du plus grand appareil et du plus grand éclat .
C'était dans leurs principaux colléges une sorte de spectacle
auquel étaient invités les hommes les plus recommandables
par leur esprit , leur naissance , leurs dignités ;
ils voulaient plaire à cette foule assemblée. De là des
discours dont les sujets sortaient un peu de la sphère
des idées classiques : ainsi le père de la Sante discourait
sur la politique et les qualités de l'homme de cour ; le
père Porée , dans son discours contre la lecture des romans
et dans plusieurs autres , traçait spirituellement
tantôt des tableaux du monde et de la société , à laquelle
n'appartenaient point encore ses élèves , tantôt
NOVEMBRE 1809 . 211
des portraits d'hommes qu'ils ne connaissaient point ou
qu'ils ne devaient pas connaître . Cependant , si les orateurs
désiraient de plaire au public , ils désiraient aussi
d'égayer leurs écoliers . C'était là un de leurs principes
d'éducation ; ils voulaient que les professeurs fussent
aimables , afin de rendre la science aimable , et ils y
réussissaient assez bien. Dans le recueil des discours
• prononcés par les orateurs de l'Université de Paris , j'en
vois unqui a pour objet la bonne humeur et la gaieté
nécessaire aux professeurs : De hilaritate in docendo
necessaria ; il eût mieux encore convenu aux Jésuites
de traiter cette question , et le professeur de l'Université
faisait peut-être sans ypenser l'éloge d'une école rivale.
Cependant , ce désir de paraître aimable , léger , fin ,
spirituel , pouvait quelquefois passer les justes bornes
et ne pas être toujours avoué par le bon goût et les convenances
; considérés sous le rapport de l'art , la plupart
de leurs discours académiques sont loin d'être irréprochables
, et ils durent beaucoup de taches à cette ambition
immodérée de plaire au public et d'égayer leur auditoire .
Delà des sujets de discours trop badins et trop frivoles ;
delà dans les sujets même graves et sérieux des morceaux
qui voulaient être plaisans , jetés là pour faire rire des
écoliers qui ne demandent pas mieux que de rire , et se
montrent peu difficiles sur le mérite de la plaisanterie ;
mais formant une choquante disparate avec la matière et
le ton général du discours . Je suis persuadé que c'était
principalement à ce double défaut et de gravité dans les
sujets , et de ton grave dans les sujets graves , que faisait
allusion un fameux professeur de l'université de Paris ,
M. Grenan , dans son discours sur les abus et la corruption
de l'éloquence , et qu'il remplissait en même tems le
double but et de tracer de fort bonnes règles de goût à
ses élèves , et de lancer de forts bons traits de satire à ses
rivaux (1) . « On blessé également , dit-il , la véritable
(1) Non etenim magis fortassè suam eloquentiæ veritatem detrahit
qui canoras inopesque rerum nugas affert , quàm qui nugatorio puerilique
cultu rerum pondus enervat .... Quàm verè dicant , quàm ad
rem , aptè , nihil interesse putant , dummodo hilariter dicant etfes-
02
212 MERCURE DE FRANCE ;
>>dignité de l'éloquence , en l'exerçant sur des bagatelles
>> revêtues de mots retentissans et vides de sens , ou en
>> affaiblissant la solidité des sujets graves par des orne-
» mens frivoles et puériles .... Discoureurs plaisans à qui
>> il importe peu de parler avec vérité et avec justesse ,
>>et qui n'ont d'autre ambition que de parler d'un ton en-
>>joué etbadin .... C'est, disaitHorace, sentir mauvaisque
>> sentirtoujours bon ; c'est aussi avoir un mauvais esprit,
>> ou plutôt n'en point avoir, que de vouloir en montrer
>>toujours . L'orateur que nous voulons former évitera
>>>cette sottise ; imitateur de la nature qui marque chacune
>>de ses productions des traits distinctifs qui lui sont
>> propres , il prendra dans tous ses ouvrages le ton con-
>> venable à chacun d'eux : auguste et solennel quand il
>>parlera des choses divines , pompeux et magnifique
>>dans les sujets élevés , sérieux sans rudesse dans les
>> sujets graves , délicat sans recherche dans les matières
>>agréables et légères , triste et touchant lorsqu'il devra
>> arracher des larmes , toujours simple et naturel.>>
Quelque pressé que je sois d'arriver au discours de
M. Teissedre , je ne pourrais cependant m'arrêter à ce
point de la digression que je me suis permise , sans être
injuste envers les orateurs d'une société qui a rendu de
si éminens services à l'instruction publique. Ce serait en
effet prendre une idée bien peu équitable de leurs discours
académiques , que de les croire tous infectés de
cette contagion de recherche , d'affectation et de bel
esprit , dont on les a accusés. La plupart , au contraire ,
sont ingénieux et spirituels à la vérité , mais avec la mesure
convenable , dans les occasions où un certain luxe
d'ornemens et de parure n'était pas déplacé. Leurs hative
.... Malè , inquiebat ille , olet qui semper olet benè : malè ingeniosus
est , imò nusquam ingeniosus est , qui vult ubique haberi ingeniosus
... Non in has ineptias abibit orator ille noster : sed æmulus
naturæ quæ rebus diversitatem suis quamque insignibus notat , ità ille
diversis argumentis suum cuique ornatum dabit : sacris venerabilem
et augustum , sublimibus magnificum , gravibus comiter severum ,
lætis modestè nitidum , flebilibus lugubrem et atratum , omnibus sin
plicem et ex naturd petitum.
NOVEMBRE 1809. 213
rangues , moins austères que celles des professeurs de
l'Université , offrent plus d'agrémens et incomparablement
plus de variété . Les événemens , les nations , les ouvrages,
les écrivains célèbres y passent en revue et sont appréciés
souvent avec justesse , toujours avec esprit. En parcourant
principalement les discours du père de la Sante
et du père Porée , on rencontre avec plaisir , ce me
semble , les portraits plus ou moins fidèles , mais tracés
avec un pinceau élégant et fleuri , de Bayle , de Descartes ,
de Mallebranche , de Machiavel , de Bourdaloue , de
Corneille , de Molière , et d'une foule d'hommes illustres .
Le père Porée offre un brillant parallèle d'Homère et de
Virgile, que je rapporterais ici avec plaisir s'il n'était trop
long. Aune époque où la littérature anglaise était encore
peu connue enFrance , mais commençait cependant à
avoir de zélés partisans qui allaient jusqu'à lui sacrifier
la nôtre , le père la Sante la caractérisait assez bien , et
avec des couleurs propres à nous prévenir contre cette
anglomanie. Après avoir parlé de la littérature italienne
et espagnole (2) : « Que dirai-je , s'écrie-t-il, de ces trois
> royaumes d'au-delà des mers , de ces îles où ne pénè-
(2) Quidautem eloquar de transmarinis illis trium regnorum incolis
quos non minùs à doctrinarum notitia , quàm à doctis gentibus claustra
maris per multa disjunxere sæcula ; quorum insulæ tam Romanorum
litteris quàm armis fuerunt penitùs inaccessæ ? Illi quidem litterarice
emoram notitiæ , litterario posteà benè redemerunt studio . His diù si
defuit discendi occasio , sciendi non defuit cupiditas ; ad sciendum
habilitas non defuit : neque si tardiùs propagata est ad illos ingeniorum
exercitatio , id ausimus refundere in ullam tarditatem ingenii , cujus
acrimoniam et subtilitatem in iis non invidiosè agnoscimus , nec ineuriosè
prædicamus ; sed tamen si benè se noverint,hosfateri non pudeat
indulgere se plusculùm immoderatæ scribendi licentiæ , fervidæ imaginandi
vi paulò, servire intemperantius , stylum efferre in audaciores
hyperbolas , longius petitis infarcire allegoriis , latiùs productis vestire
circumlocutionibus ; quasi multorum stylus nativæ dignitatis
indigus , ab adventitio et exoticofigurarum lumine hanc mutuari non
secùs gestiat , ac novi quidam homines nobilitatem, quam à naturâ non
habent, à superbo incessu , à comitatu vestituque splendido sibi enituntur
aecersere .
W يرلا
214 MERCURE DE FRANCE ,
>> trèrent ni les armes ni la langue des Romains , et à qui
>> les barrières de l'Océan ont fermé , durant plusieurs
>> siècles , toute communication avec les sciences et les
>> nations savantes ? Il est vrai que par leur application
» sérieuse et constante à la littérature , ils ont racheté
>> tout le tems qu'ils avaient passé sans la connaître ; que
>> ce n'est ni le désir de savoir , ni la disposition pour
>> apprendre , mais l'occasion qui leuramanqué ; qu'enfin
>> s'ils n'ont commencé que tard à s'exercer dans les
>> lettres , ce n'est point l'effet d'une pesanteur lente et
>> grossière . Non , messieurs , notre jalousie n'ira point
>> jusqu'à leur contester la subtilité de l'esprit , et malgré ce
>> ton de rudesse et de dureté qu'on remarque dans leurs
>> ouvrages , nous sommes prêts à publier ce qu'ils valent
>> avec autant de zèle que de plaisir : mais s'ils se con-
>> naissent eux-mêmes , n'avoueront-ils pas qu'ils sedon-
>> nent trop de liberté , trop d'essor dans leurs écrits ,
>>qu'ils sont esclaves d'une imagination trop fougueuse ,
>> que leur style admet des hyperboles trop hardies ,
>> qu'ils y mêlent des idées allégoriques et des métaphores
>> amenées ordinairement de trop loin , qu'ils ont recours
>> à des périphrases trop étendues? comme si la plupart
>>d'entr'euxvoulaient suppléer aux beautés naturelles qui
» leur manquent , par l'éclat étranger des figures ; à peu
>> près comme ces riches sortis récemment de la pous-
>> sière , qui par la fierté de leur démarche , par le nombre
>> de leurs domestiques , par la richesse de leurs habits
▸ tâchent de se donner un air de noblesse et de grandeur
>> que la nature leur a refusé. »
C'est ainsi que , par des excursions dans toutes sortes
de sujets , par des jugemens sur toutes les matières , par
des tableaux de tous les états de la société , des portraits
detous les hommes célèbres ; enfin , par la fécondité et
les ressources de l'esprit , ces orateurs de collége (et ce
n'est point ici un terme de mépris ) tâchaient d'échapper
et échappaient souvent en effet à l'aridité , à la monotonie
de l'éloquence de collége. Cette monotonie se fait
peut-être plus sentir dans les discours des professeurs de
l'Université , qui se renfermaient plus scrupuleusement
dans les sujets vraiment classiques; sujets que devait
NOVEMBRE 1809 . 215
avoir épuisés cette multitude de harangues débitées dans
une longue succession d'années . Les redites , les idées
rebattues , les lieux communs les plus usés , tels devaient
être à la fin les défauts de ces amplifications oratoires ;
tels étaient les écueils où devaient tomber des orateurs
qui , succédant à tant d'autres , tournaient dans un cercle
assez borné de sujets et de pensées . Mais cet écueil
n'existe plus , du moins pour l'âge où nous vivons . Dans
la trop longue période de nos dissensions politiques ,
l'instruction publique avait été soumise , comme toutes
les autres parties de l'administration , à de malheureuses
expériences , à de dangereuses innovations : l'oubli de
l'ancienne éducation avait entraîné l'oubli des anciens
principes qui la dirigeaient. Les sages méthodes , transmises
d'âge en age dans la célèbre Université de Paris ,
ces excellentes règles d'instruction et de discipline que
Rollin avait apprises de ses prédécesseurs , qu'il avait
pratiquées avec tant d'éclat , qu'il avait , pour ainsi dire ,
léguées à ses successeurs dans un livre , monumentde sa
doctrine , de son goût et de sa vertu ; ces anciens principes
, depuis si long-tems en possession de diriger les
maîtres de l'éducation , et auxquels la France a dû deux
siècles de gloire littéraire , ont été long-tems inconnus ,
méprisés , bafoués . C'est aux professeurs de l'Université
impériale qu'il appartient de les venger et de les remettre
en crédit. Ils donneront à ces règles , à ces principes , à
ces méthodes , une nouvelle sanction par leur autorité ,
en les adoptant dans le cours de leuurrss exercices classiques
; ils leur donneront un nouvel éclat par leur éloquence
, en les développant dans ces discours académiques
qu'ils feront sans doute revivre, comme tous les bons
usages qu'ils trouveront consacrés par l'exemple de leurs
illustres prédécesseurs dans la carrière de l'instruction
publique ; mais plus heureux qu'eux , ils peuvent reproduire
les sujets traités par eux ; loin d'arriver dans un
tems où toutes ces matières sont épuisées , ils écrivent à
une époque où tout est , pour ainsi dire, neuf, parce que
tout ce qui , dans l'instruction , était sage et utile a été
oublié , contesté , avili ; ils ont le droit , je dirai plus., c'est
pour euxun devoir de tout rappeler , de tout affermir , de
216 MERCURE DE FRANCE ,
tout remettre enhonneur.A ces sujets , redevenus nouveaux
pour eux , s'en joignent d'autres qui le sont plus
réellement , et jamais l'éloquence des professeurs et des
maîtres de l'instruction publique n'eut un plus vaste
champ; jamais les Rollin, les Hersan , les Grenan , les
Coffin , les Crevier , les Porée , les la Sante , les Baudory,
les Jouvency, les Cossart , jamais les plus célèbres
orateurs des plus célèbres écoles de France ne trouvèrent
dans les circonstances où ils étaient placés d'aussi heureux
et d'aussi féconds sujets de discours propres à intéresser
leurs élèves et le public. L'instruction et les études
sortant , pour ainsi dire , de leurs ruines , et se dégageant
de tous les faux systèmes par lesquels on avait prétendu
les régénérer ; l'Université impériale continuant l'ouvrage
de l'ancienne Université de Paris et de toutes les bonnes
écoles ses rivales , remettant en honneur les mêmes études,
et les mêmes écrivains classiques , adoptant les mêmes
méthodes , en réformant néanmoins quelques-unes, mais
avec réserve et circonspection ; l'éloge de ceux qui y
président; les fruits qu'elle doit produire ; un grand événement
et de grandes espérances : telle est l'abondante
moisson qui s'offre à l'éloquence des orateurs dans les lycées
et dans les académies .
M. Teissedre s'est empresséde la cueillir presque toute
entière; il a embrassé tous ces sujets et même plusieurs
autres : la création de l'Université impériale , le but
qu'elle doit se proposer , les destinées qu'elle doit atteindre
, les devoirs des professeurs et des élèves , l'objet
et les règles de l'instruction publique ; l'étude de la
langue française , de la langue latine , de la langue grecque
, des mathématiques ; un parallèle des lettres et des
mathématiques; les méthodes par lesquelles il convient
d'inculquer ces sciences aux enfans et aux jeunes gens ;
unparallèle des anciens et des modernes , du dix-septième
siècle et du dix-huitième , et un jugement sur les écrivains
de ces deux époques , en particulier sur Voltaire ,
Buffon , Montesquieu , Rousseau ; les semences de
vertu , de morale , de religion, qu'il est indispensable de
jeter dans le coeur des jeunes gens , premier devoir des
maîtres et premier avantage que les élèves doivent retirer
1
NOVEMBRE 1809 . 217
de l'instruction publique ; quelques détails d'un intérêt
particulier pour la ville de Gand et pour les Belges , au
milieu desquels l'orateur professe les belles-lettres ; un
éloge fort étendu du Souverain auquel la France doit la
création de l'Université et le rétablissement des bonnes
études ; plusieurs autres éloges , celui de l'homme distingué
qui préside à cette grande institution , et de ses premiers
coopérateurs ; celui de son prédécesseur dans l'importante
fonction de chef de l'instruction publique ;
enfin , ceux de M. le maire , de M. le préfet , de
M. l'évêque et de tous les citoyens deGand ; telles sont les
principales divisions de l'ouvrage de M. Tessedre . Il
n'avait d'abord fait qu'un discours tel qu'il convient à la
clôture des exercices classiques , et qui n'excédait point
les bornes que doit se permettre un orateur modeste qui
ne veut point abuser de l'attention et de la patience de
ses auditeurs ; mais l'attrait qu'ont naturellement ces sujets
pour un professeur zélé qui en a fait constamment
l'objet de ses réflexions et de ses études , a engagé
M. Teissedre à étendre beaucoup son ouvrage , à lui donner
de nouveaux développemens ; et c'est ainsi que son
discours estdevenu un livre, et même un livre assez considérable
, ayant la consistance d'un bon in-8°. Il ne faut
pas s'en plaindre , puisque c'est un bon livre , dont l'auteur
, également sage et instruit , donne des preuves et
d'excellentes intentions , et de très-bons principes , et de
connaissances très-variées , et d'un talent pour exprimer
ses idées , qui , s'il n'est pas toujours égal , et toujours à
l'abri de toute critique , est néanmoins le plus souvent
digne d'éloges . Si , dans quelques endroits , son style
paraît dégénérer , dans le tour et l'expression , de la
noblesse oratoire , il en a souvent aussi la dignité . Il
est nourri , abondant , plein d'images , dont quelquesunes
ont de l'éclat , et de comparaisons souvent ingénieuses
. Si les diverses parties du discours ne s'enchaînent
pas parfaitement , n'ont pas toujours l'ordre et la
disposition la plus heureuse; si les transitions qui devraient
les unir ne sont pas toujours fondues dans la composition
avec tout l'art désirable , c'est un défaut attaché
à la variété , à la multiplicité des sujets ; enfin, c'est un
218 MERCURE DE FRANCE ,
ouvrage qui fait souvent honneur à l'esprit de M. Teissedre
, toujours à son bon esprit , et il est impossible de
ne pas reconnaître dans son auteur les qualités essentielles
d'un très-bon professeur de belles-lettres .
Parmi les différens morceaux que je pourrais citer
pour justifier ces éloges , je choisirai celui où l'orateur
ayant prouvé les avantages d'une étude approfondie de
la langue française dans les lycées , fait une application
particulière des principes qu'il vient de développer à la
ville de Gand et aux Belges . Après avoir rendu un hommage
particulier à l'esprit et au goût des habitans de la
ville de Gand , et à leur amour pour les lettres et les
arts (3) , l'orateur s'exprime ainsi : « La littérature fran-
>> çaise gagnera beaucoup à être cultivée par les habitans
->> de la Belgique ; nous aimons à le proclamer dans cette
>> assemblée , nous qui , en enseignant la langue fran-
› çaise , allons travailler de tout notre pouvoir à agrandir
>>le domaine de cette littérature , j'ai presque dit à éten-
>>dre ses conquêtes : car elle n'en saurait faire de plus
>> belles que dans une contrée aussi féconde , non-seu-
>> lement en guerriers illustres , mais en hommes pleins
>> de talens pour les sciences et pour les arts . Nous
>> sommes dans la patrie d'Erasme , de Grotius , du célè-
>> bre Huyghens , de Philippe de Comines , dans un pays
>> où l'histoire , l'érudition , le droit , la théologie ont
>>jeté le plus grand éclat , à côté de Louvain dont l'Uni-
>> versité fut si fameuse. Que dirai-je des succès des
>>>Belges dans la peinture? Qui ne connaît point la gloire
>> de l'école flamande , dont les chefs-d'oeuvre enrichis-
>> sent les cabinets , embellissent les palais des souve-
>> rains ? Qui peut douter que s'ils étudient enfin une
>>langue moins énergique , à la vérité , mais peut-être
>> moins rebelle que la leur aux efforts des bons écrivains ,
>>>les Belges ne montrent dans leurs écrits le même génie
(3) Les habitans de la ville de Gand montraient , sur-tout à la
renaissance des lettres , beaucoup de goût et de dispositions pour la
õulture de lapoésie latine . Dans le recueil intitulé : Deliciæ poëtarum
Belgicorum , on trouve un assez grand nombre de pièces qui ont pour
auteurs des poëtes de cette ville:
1257
1
NOVEMBRE 1809 . 219
>>qu'ils ont fait paraître dans leurs tableaux , où ils sont
>> devenus les rivaux et quelquefois les maîtres de
>> l'Italie , si fière de ses Raphaël et de ses Michel-Ange ?
>>>Pour nous qui parcourons ici avec tant de satisfac-
>> tion les belles collections de cette ville , nous jouissons
» d'avance du plaisir que nous aurons à lire les produc-
>> tions des enfans des Belges , nos élèves , bien persuadés
>> que nous y admirerons une foule de pensées fortes ,
>> de traits pittoresques qui nous rappelleront la touche
>> vigoureuse de Rubens , leur célèbre compatriote ; que
>> nous y trouverons constamment le bon sens qui carac-
>> térise les habitans de la Flandre , ce bons sens si rare
>> dans les bagatelles du jour , et sans lequel néanmoins
>> les ouvrages les plus brillans ne sauraient nous plaire ,
>> encore moins nous instruire et nous toucher .... Ce
>> doit être le fruit principal de l'Université impériale de
>>former ici et ailleurs des sujets qui , devenus fort
>> contre nous par une connaissance exquise de notre
>>langue , rivalisent avec nos meilleurs écrivains , et nous
>>disputent les palmes littéraires , comme leurs pères
>>nous ont disputé celles de la valeur. Si, d'après nos
>> faibles instructions , il s'établissait entre ce pays et la
>> France , ou pour mieux dire entre ces deux parties de
>>la France , une lutte singulièrement utile aux combat-
>> tans , propre à les pénétrer d'une estime réciproque ,
>> nous serions les plus heureux des hommes . Quel plus
>> grand bonheur pour des instituteurs que de contribuer
>>en quelque chose à rapprocher de la France des peu-
>>ples qui furent si souvent pour elledes ennemis redou-
>> tables , mais qui ne doivent plus faire avec elle qu'une
>> seule et même famille , composée des enfans de l'an-
>> cienne Gaule, famille nombreuse, autant que vaillante,
>> où l'on ne trouvait qu'une seule langue du tems de nos
>>aïeux, comme on n'y voyait qu'un même sentiment
>> pour la défense de la liberté commune ? Que les choses
>>avaient changé depuis ! Le tems , le tems destructeur ,
>>la politiquedes princes , le sort des armes , nous avaient
>>séparés sans retour , et plus encore par la différence du
>> langage que par celle de la domination. Nous voilà
> heureusement revenus sous le même prince : achevons
>
220 MERCURE DE FRANCE ,
>> de faire tomber la barrière qui nous divise encore.
>>Donnons à nos enfans une langue commune , afin de
>> leur assurer les avantages de notre association, nou-
>>velle : je parle de la même gloire et du même bonheur
> dans cette union si désirable qu'amènent et qu'entre-
>> tiennent les lettres , et que doublent encore le bonheur
>> et la gloire . »
J'ai choisi de préférence ce morceau , non comme le
mieux fait : le discours de M. Teissedre eût pu m'en
fournir un bon nombre d'aussi bons et même de meilleurs
; non comme celui qui est d'un intérêt plus général
: beaucoup d'autres au contraire auraient plus intéressé
la plupart des lecteurs ; mais comme le plus propre
à attirer à l'orateur de la part des peuples au milieu
desquels il professe , et à qui il a su rendre une si éclatante
justice , cette bienveillance et cette estime si utiles
et si encourageantes dans les nobles fonctions qu'il
exerce . F.
REVUE LITTÉRAIRE.
Fragmens sur la musique , extraits des mélanges de littérature
, philosophie , politique , histoire et morale , par
le chambellan comte d'Escherny. - Paris , chez les
Marchands de Nouveautés .
Tous les amateurs de musique , ( or qui ne l'est pas ou
ne veut pas l'être à Paris ? ) ont lu avec avidité cette petite
brochure. Qu'a-t-elle donc qui puisse exciter si vivement la
curiosité ? Est-ce parce qu'on y trouve que Gluck est un
compositeur tudesque ? Mais Haydn et Mozart sont aussi
des compositeurs tudesques ou allemands . Est- ce parce
qu'on lit ensuite que Gluck a fait des opéras qui ne sont
ni de la musique , ni de la belle déclamation, ni des drames
réguliers , enfin qu'il a fait des monstres ? Sans doute ,
dira-t- on , avec une aussi belle dose d'anti -gluckisme ,
M. le comte se passionne pour les compositeurs italiens !
Ecoutez ce qu'il dit de Sacchini : La mélodie d'Edipe à
Colone est-monotone, lourde , traînante et criarde. Mais
qu'aime donc M. le comte ? une seule chose au monde :
la voix des Sopranes . Ce n'est pas un goût , c'est un délire ,
NOVEMBRE 1809. 221
une folie , une rage. Mahomet a promis des houris aux
vrais croyans ; M. d'Escherny nous promet qu'on entendra
des voix de Sopranes dans le paradis . Il déclame avec
véhémence contre ceux qui nous privent d'en jouir sur la
terre. Nous avions regardé comme un acte d'humanité la
défense de faire acheter , à si haut prix , à de pauvres
enfans cette merveilleuse voix de Soprano : M. le comte
nous apprend que ce n'est pas humanité , mais sottise. Il
en veut beaucoup , en particulier , au pape Ganganelli ; il
prétend que la religion même est intéressée à l'existence
des eunuques ; il rappelle Origène et S. François d'Assise
qui voulurent absolument se procurer cette perfection ;
il cite un passage de S. Jérôme , en français d'abord , puis
on est tout étonné d'entendre ce père de l'Eglise parler allemand;
il faut que M. le comte l'ait pris aussi pour un saint
tudesque. Il soutient que le corps des ennuques (car il
en faitun corps comme celui de l'artillerie et de la marine)
a fourni en tout pays et en tout tems des gens de mérite.
Cela le mène à regretter que Louis XIV n'ait pas eu pour
ministre le castrat Farinelli , ce qui eût été assez difficile ,
ce chanteur venant à peine de naître quand Louis XIV
mourut. Enfin M. d'Escherny déclare que la proscription
des eunuques n'a jamais pu compter en sa faveur que des
hommes qui n'ont ni sensibilité ni oreilles . Il faut avouer
que sensibilité est bien placé là ! Un homme d'esprit a fait
àM. le comte un argument ad rem et ad hominem : « Si
» les amateurs de Sopranes , lui a-t-il dit , ne peuvent
> exister sans cette noble jouissance , eh bien ! faites le
> sacrifice nécessaire , et chantez vous-même ; on vous
> permettra ensuite de faire l'éloge de la méthode. Reste
à savoir maintenant si , après avoir suivi ce conseil , M. le
comte nous jugerait digues d'entendre sa voix céleste : il
est impossible d'avoir une plus pauvre idée de notre goût
en fait de musique. Il prétend sérieusement que les trois
quarts et demi d'entre nous préfèrent le chant de Lainez
à celui de Crescentini ; enfin , il nous assimile poliment
aux Turcs et aux Chinois , que l'on voit , dit-il , se passionner
pour une musique qui fait grincer les dents à ceux
qui ne sont point du pays . Il serait possible que les opinions
quelque peu bizarres de M. le comte l'exposassent ,
à son tour , à passer , auprès de plus d'un Français, pour
un Chinois ou un Turc.
222 MERCURE DE FRANCE ,
Wieland ou les Prodiges , par M. Pigault-Maubaillarcq.
; 4vol.-Paris 1809.
L'auteur nous apprend dans son épître dédicatoire
qu'il est frère de M. Pigault-Lebrun ; il sait bien , dit-il ,
que , comme l'a fort justement observé Piron , il est possible
que le frère d'un homme d'esprit ne soit qu'un sot;
mais cet aveu seul prouve que le mot de Piron ne saurait
être applicable à M. Maubaillarcq. Il déclare que M. Pigault-
Lebrun s'étant constitué Jean qui rit, il prend pour
Jui le rôle de Jean qui pleure , d'après le principe qu'il
faut de tout dans une famille. « Continue donc , mon cher
frère , lui dit-il , à faire rire tes lecteurs ; moi , je vais
>>faire pleurer tous les États policés de l'Europe. » Accomplissant
sa promesse , et au-delà , M. Maubaillarcq ne se
contente pas de mettre en larmes tous les États policés de
l'Europe , ilveut encore répandre parmi les nations l'épouvante
et l'horreur. Son épigraphe : Lisez et frémissez !
décèle assez ce terrible projet. Puis tout-à-coup , comme
s'il avait d'avance pitié de ses lecteurs : " Je dois prévenir,
» s'écrie t-il , les personnes qui n'ont pu supporter les
> tableaux d'Anne Radeliff, de fermer mon livre ; l'ébran-'
>>lement moral qu'il leur causerait serait incalculable . »
Les ames fortes que cette annonce n'intimidera pas , verront
, en effet , des prodiges tels que le titre en promet.
Cependant, pour éviter qu'un ébranlement moral trop violentn'exposât
le lecteur à être envoyé à Charenton , M. Maubaillarcq
a soin de lui expliquer , au dénouement , que
toutes ces diableries sont opérées par un petit-fils du
fameux don Sébastien , roi de Portugal. On était fort
inquiet sur le compte de ce prince depuis le 4 août 1578 ,
jour de la grande bataille qu'il livra aux Maures . M. Maubaillarcq
s'en est procuré des nouvelles certaines ; il l'a
retrouvéà la cour du roi de Maroc , fort bien portant', mais
un peu déchu de la splendeur royale. C'est une grande
obligation que les historiens vont avoir à un romancier.
Enfin , las de miracles et de carnage , M. Maubaillareq
tue tout son monde d'un seul coup , en disant : « Tous
> mes personnages périssent dans cette désastreuse his-
>>toire : je crains que le lecteur , à son tour , ne périsse
d'ennui. Cette crainte dénote une modestie qui n'est
pas le moindre prodige de cette merveilleuse production.
* NOVEMBRE 1809 . 1
223
Les Aventures d'un homme extraordinaire ; par M. de
M*** , 2 vol . i
Un romancier -qui promet , par le titre même de son
ouvrage , des aventures et un héros extraordinaires , ressemble
assez , ce nous semble , à l'emphatique Scuderi
commençant son poëme d'Alaric par ce fameux vers que
Boileau a voué à un ridicule éternel :
Je chante le vainqueur des vainqueurs de la terre .
une
Voyons , M. l'auteur, que produirez-vous de grand après
cette grande annonce ? que fait votre homme extraordinaire
? Il perd, dès les premières pages , une femme qu'il
idolâtrait ; il lui jure de ne plus vivre que pour la pleurer ,
et à peine est-elle enfermée dans la tombe qu'il court de
belle enbelle chercher des distractions ; non pas, à la vérité,
qu'il soit réellement épris d'aucune de ses faciles conquêtes ,
mais parce qu'il trouve un plaisir indicible à inscrire le
nom d'un mari sur certaine liste qui s'alonge tous les jours
entre ses mains . La seule chose jusqu'ici qui soit extraordinaire
, c'est que ce foudré d'amour s'arrête tout-à -coup au
plus beau moment pour discourir sur les matières les moins
analogues à son sujet. Qui s'attendrait , par exemple , à
trouver au milieu d'aventures plus que galantes ,
longue dissertation sur l'époque, où le globe fut couvert
par les eaux , sur la formation des continens , etc. ? Plus
loin , il s'agit de l'origine des cultes et de la révélation.
L'auteur n'épargne pas non plus les maximes ; il y en a
d'une moralité édifiante , telle que celle- ci empruntée à Sardanapale
: Bois bien , mange bien , divertis-toi bien , car
tout le reste n'est rien. Il s'en trouve aussi d'une galanterie
parfaite; en voici un échantillon : "Je plains beaucoup
les dames qui veulent être aimées réellement ; car alors
elles sont destinées à être le partage des sots . " L'auteur
avait déjà débuté par une douceur envers les dames; il n'y
en a pas une seule, dans le cours de l'histoire , qui ne cède
de la meilleure grâce du monde aux sollicitations assez grivoises
du héros , et l'auteur a pris pour second titre : Ou
les Femmes comme il y en a beaucoup . Celles qui se formaliseront
de cette épigramme prendront leur revanche, en
disant que les aventures racontées par M. de M*** sont
d'un homme très -ordinaire , et que son roman est comme
ily en a beaucoup .
L. S.
224 MERCURE DE FRANCE ,
OEuvres choisis de J. Lablée , de l'Académie de Lyon .
Un vol . in- 18 . - Prix , 2 francs . - A Paris , chez Renouard
, libraire , rue Saint-André-des-Arcs ,
CERTAINS auteurs ne peuvent guères se persuader que le
genre de la poésie fugitive est celui qui supporte le moins
lamédiocritě , et cependant le vers de Boileau ,
Il n'est point de degré du médiocre au pire ,
est encore ici d'une application générale. Les grandes compositions
ont pour l'ordinaire un intérêt qui leur est propre,
et qui ressort du sujet ; le poëme descriptif vit d'images , et
à défaut de mérite poétique peut encore se faire remarquer
par la vérité et le coloris. Mais comment se soutiendrontdes
complaintes amoureuses , des romances ou des chants élégiaques
, si le style du poëte ne les embellit de toutes les
grâces du langage? La plupart croient avoir fait des vers faciles
quand ils les ont faits avec facilité , et ne se souviennent
pas que Boileau , en leur donnant le secret des vers de
Racine , leur indique une route toute opposée ; cette négligence
de nos poëtes fugitifs a ses raisons , dont ils nous
rendent compte pour l'ordinaire dans leurs préfaces . C'est
pour les uns la nécessité de paraître sans délai , comme si
nous ne pouvions pas attendre ; pour les autres , le pen
d'importance qu'ils attachent à leurs productions , désintéressement
auquel le public s'associe volontiers ; enfin, chacun
s'évertue à prouver que son ouvrage ne devait pas être
meilleur , sans songer à la conséquence toute naturelle
qu'on peut tirer de leurs preuves. Au surplus , nous convenons
du moins que le talent des préfaces s'est bien perfectionné
de nos jours , et qu'on a rarement l'occasion de
faire à nos auteurs les reproches que Boileau adressait à
ceux de son tems :
Un auteur à genoux , dans une humble préface ,
Au lecteur , qu'il ennuie , a beau demander grâce , etc.
• Nous ne voulons point de grâce, disent-ils; mais si
nous consentons à être jugés , c'est par un jury que nous
formerons nous-mêmes .,M. Lablée s'explique très-positivement
à cet égard. " Il est peu jaloux de l'opinion de ces
gens de lettres , qui , sans mission et sans titres , classent
Fes talens , fabriquent les réputations et perdent à juger
un tems qu'ils emploieraient mieux à apprendre. » Au
risque de nous voir classer par M. Lablée au nombre
de ces gens de lettres sans mission et sans titres , permettons
-nous
DEPT
DL
INE
225
NOVEMBRE 1809 .
mettons-nous de jeter un coup - d'oeil critique sur ses
OEuvres choisies. Il ne paraît pas y attacher grande importance,
et c'est peut - être déjà une raison pour que
le public soit de son avis . Il avoue qu'en formant une
>> galerie de légers tableaux , où se reproduisent souvent
>> les précieuses illusions du jeune âge , il avait moins l'in-
> tention d'attirer l'oeil du public , que celle de se ména-
> ger la jouissance des souvenirs. Son manuscrit pouvait
lui rendre le même office . Boileau l'a dit :
Dès que l'impression fait éclore un poëte ,
Il est esclave né de quiconque l'achète ;
Il se soumet lui-même aux caprices d'autrui ,
Et ses écrits tous seuls doivent parler pour lui .
Nous allons donc écouter ceux de M. Lablée , et nous
commencerons par ses romances historiques , qui sont la
partie de ses poésies qu'il paraît affectionner davantage ,
et à laquelle il a dû le plus de succès . Je erains bien , en
parcourant son recueil , qu'on ne trouve, comme nous ,
qu'il a pris trop rigoureusement au pied de la lettre cette
définition qu'a donnée Moncrif du style de la romance .
Les vers , dit-il , doivent en être simples etfaciles : un ton
de naïveté la distingue. Par malheur , les vers prosaïques
sont tout à côté des vers simples et de la niaiserie , et il
fant un goût bien sûr pour ne pas prendre quelquefois les
uns pour les autres ; par exemple , j'en appelle àM. Lablée
lui-même , quel nom donnera-t-il aux vers de ce couplet
de sa première romance ?
Le roi superbement paré ,
Au bruit des fifres , des cimbales,
Se place en un fauteuil doré ,
Dans la plus belle de ses salles .
D'un côté sontles courtisans
Avec dames de haut parage ;
De l'autre sont vieillards , enfans ,
Filles et garçons du village.
, pour
1
1
a
Je serais bien tenté de croire qu'ici l'auteur a confondu
les genres . Ailleurs , M. Lablée varier son style ,
voulu courir après l'esprit ; et s'étant emparé d'un mot
connu , il a fait tout juste comme les gens dont parle
Mme Necker , qui ne quittent pas un mot spirituel qu'ils
n'en aient fait une ....... (l'expression de Mme Necker est
P
226 MERCURE DE FRANCE ,
trop dure. ) En racontant l'aventure d'un jeune homme qui
s'était suicidé par amour , il dit :
Après avoir perdu son père ,
Sans nul soutien ,
De l'esprit , un doux caractère
Etaient son bien .
Dans ce monde , Dieu , quel supplice !
Etre sans or !
Hélas ! si ce n'est pas un vice ,
C'est pis encor .
On conviendra qu'il est difficile d'emprunter si mal à
propos , si maladroitement. :
L'auteur , en général , n'est pas heureux dans ses inversions
; cette figure , qui donne de la couleur au style quand
on s'en sert sobrement et avec goût , le rend gothique et
baroque quand elle est inal employée. En voici seulement
deux exemples :
1
Apeine à sa treizième année
Dircé touchait ,
Nouveau talent , chaquejournée ,
L'embellissait.
Nous observerons , en passant , quejournée ne peut pas
être ici employé à la place dejour. On trouve dans un autre
endroit:
Un riche père de famille
Qui l'accueillit ,
Le pria de sa jeune fille
D'orner l'esprit .
Presque toutes les romances sont malheureusement
écrites de ce style . Sans nous occuper d'en relever les
fautes , disons que la prédilection de M. Lablée pour cette
partie de ses OEuvres , ressemble assez aux caprices,de ces
mères bizarres qui chérissent de préférence leurs enfans
contrefaits ; car nous sommes trop justes pour ne pas
avouer que l'on trouve dans plusieurs de ses poésies érotiques
du sentiment et de la délicatesse , et qu'elles sont en
général fort supérieures à ses autres productions. Nous
allons citer celle qui a pour titre le Tombeau :
Elle n'est plus , et moi je vis encore ;
Je vis, et je voudrais mourir.
!
NOVEMBRE 1809. 227
Du noir chagrin qui me dévore
La mort seule peut m'affranchir.
D'un mal cruel atteinte , hélas ! ma jeune amie
Me cachait avec soin ses secrètes douleurs : -
Si je lui rappelais notre amoureuse vie ,
Un sourire touchant se mêlait à ses pleurs .
Elle n'est plus , j'étais prêt à la suivre ,
Pourquoi m'avoir donné vos perfides secours ,
Faibles amis ! sije peux lui survivre ,
Le sort de mille maux doit accabler mesjours .
Sur la tombe de vos maîtresses .
Chantez , chantez , encore , ô poëtes amans !
Quevos lyres enchanteresses
Peignent votre veuvage en lugubres accens !
Lebonheur à mes vers a pu prêter ses charmes :
Puisque j'ai perdu Thélaïs ;
Dans la retraite et les ennuis
Je n'ai plus qu'à verser des larmes .
1
Beaucoup d'autres pièces de ce recueil ont pu être trèsprécieuses
pour les Philis à qui elles étaient adressées ; mais
elles paraîtront bien ternes et décolorées aux lecteurs qui les
liront de sang-froid dans le silence du cabinet. Un auteur
met en général beaucoup de chances contre lui quand le
titre de ses pièces en rappelle d'autres que le goût a consacrées
; les Parny, les Bertin , etc. , feront toujours lire
avec une forte prévention des pièces de vers qui seront intitulées
, la Rencontre , la Rupture , la Jouissance , etc.
Pour résumer en peu de mots notre opinion sur les pièces
de vers qui composent le volume des OEuvres choisies de
M. Lablée , nous leur appliquerons l'épigraphe si connue
que Martial a mise en tête de ses épigrammes .
1
POÉSIE ÉPIQUE.
J. T.
J'AI avancé dans mon dernier article sur l'épopée qu'il
n'était pas nécessaire d'être convaincu d'une religion pour
en goûter le merveilleux , et je crois l'avoir suffisamment
prouvé ; mais s'il fallait encore appuyer mon opinion sur
quelque, grande autorité , je citerais celle de Virgile , qui
écrivait son Enéide dans un tems où le poëme de Lucrèce
avait sapé tous les fondemens de la religion païenne , et
Pa
228 MERCURE DE FRANCE ,
qui lui-même ne croyait point à l'enfer , dont il a fait une
si magnifique peinture . Sans doute il partageait l'opinion
de tous les philosophes de son tems lorsqu'il écrivait dans
ses Géorgiques :
Felix qui potuit rerum cognoscere causas
Atque metus omnes et inexorabile fatum
Subjecit pedibus , strepitumque Acherontis avari.
Et cependant il n'a pas laissé d'être persuadé que les brillantes
fictions du polythéisme étaient un trésor dont il pouvait
enrichir son Enéide . Je ne vois donc aucun fondement
raisonnable à l'opinion qui interdit aux poëtes l'emploi
du merveilleux de la religion chrétienne , dont le dogme
est bien loin d'être aussi décrédité que le paganisme l'était
du tems d'Auguste. Mais quand même la poésie française
ne pourrait point exploiter cette mine féconde , faudrait-il
en conclure qu'elle serait privée des immenses ressources
du merveilleux ? et ne sait-on point que la première de ses
prérogatives est d'animer et de personnifier tous les objets ,
en représentant aux yeux ce qui frappe vivement l'imagination?
Je ne parle point ici de ces froides allégories qui
donnent un corps aux qualités morales , telles que la sagesse
, la vertu , etc. Je parle d'un merveilleux qui tient à
L'essence même de la poésie par le droit incontestable
qu'elle a d'animer les êtres les plus insensibles , en les faisant
agir comme des êtres vivans , etje crois qu'il exercera
toujours un empire extrême sur tous les hommes doués de
quelqu'imagination. Il est une vérité incontestable , c'est
que plus la poésie anime la nature morte , plus elle parle
le langage du coeur , dont la sensibilité cherche toujours à
se répandre et prête ses affections à tout ce qui l'environne.
Aussi la philosophie , qui rejette toutes les fables , lui estelle
aussi contraire que les vieilles superstitions qui les admettent
lui sont favorables; et gardens-nous biende croire
que la vérité n'a pas le moindre besoin des atours de la
fable , et que sa propre beautéIni suffit dans les arts comme
elle lui suffit dans les sciences . La vérité seule désenchante
tout dans la vie , et il ne serait pas difficile de prouver que
les plus douces jouissances de l'homme ne sont fondées que
sur des erreurs; mais les Musessur-tout se nourrissentd'illusions
: il n'y a point de poésie sans menterie , dit le bon
Plutarque ; j'ose dire encore plus , c'est que la vie entière
en est remplie et ne peut s'en passer. La scène du monde
est comme celle de l'opéra; elle perd tout son charme pour
A
NOVEMBRE 1809. 229
celui qui , au lieu de jouir de son brillant optique et du prestige
de ses décorations , veut observer tous les ressorts qu'on
met en jeu pour les faire mouvoir. Aussi les arts d'imitation
ne doivent-ils pas se proposer de peindre la nature
telle qu'elle est , mais telle qu'elle nous paraît , et même
quelquefois telle que les impressions de notre ame la représentent
à notre imagination. Un exemple pris dans le
troisième livre de l'Eneide , rendra cette idée plus sensible.
Enée , appercevant un cornouiller et un myrte qui ont pris
racine sur une tombe , veut en arracher quelques rameaux
pour en former un bûcher et offrir un sacrifice aux dieux.
M. Delille traduit ainsi ce passage remarquable . C'est Enée
qui parle :
"
J'aperçois une tombe , ou de leur chevelure
Le cornouiller , le myrte , étalent la verdure ;
Mes mains les destinaient aux autels de mes dieux ,
Lorsqu'un soudain prodige est offert à mes yeux.
Du premier arbrisseau que mon effort détache ,
Un suc affreux jaillit sous la main qui l'arrache ,
Et rougit , en tombant , le sol ensanglanté.
Un froid soudain saisit mon coeur épouvanté ;
Je tressaille d'horreur , mais ma main téméraire
De ce prodige affreux veut sonder le mystère.
Je tente d'arracher un second arbrisseau ;
Un nouveau sang jaillit d'un arbuste nouveau.
Tremblant , j'offre mes voeux aux nymphes desbocages ,
Au fier dieu des combats , et mes pieux hommages
Sollicitent des dieux un présage.plus doux ,
Et déjà sur la tombe appuyant mes genoux ,
Luttant contre la terre , et redoublant de force
:
D'un troisième arbrisseau ma main pressait l'écorce ;
Quand , du fond du tombeau , ( j'en tremble encor d'effroi ! )
Une voix lamentable arrive jusqu'à moi :
Fils d'Anchise , pourquoi, souillant des mains si pures ,
Viens- tu troubler mon ombre et rouvrir mes blessures?
Hélas ! respecte au moins l'asyle du trépas ;
D'un insensible bois ce sang ne coule pas ;
Cette contrée a vu terminer ma misère ;
L
10
Mais celle où tu naquis ne m'est point étrangère .
Epargne donc ma cendre , ô généreux Troyen ! anta
Ma patrie est la tienne, et ce sang est le mieng Y
Ah ! fuis ces lieux cruels , fuis cette terre avare ,
1
230 MERCURE DE FRANCE ,
J'ypéris immolé par un tyran barbare ;
Polydore est mon nom ; ces arbustes sanglans
Furent autant de traits qui percèrent mes flancs;
La terre me reçut , et dans mon sein plongée ,
Leurmoisson homicide en arbres s'est changée.
A ces mots , ma voix meurt , mes sens sont oppressés ,
Et mes cheveux d'horreur sur mon front sont dressés .
Il est évident que si l'on dépouillait cet épisode des ornemens
poétiques dont Virgile a su l'embellir , on se bornerait
à dire qu'Ence , prêt à offrir un sacrifice aux dieux ,
voulut arracher quelques branches d'in myrte et d'un cernouiller
plantés sur la tombe de Polydore ; mais qu'à peine
en eut- il détaché une seule , il s'abstint d'y toucher davantage
, en apprenant que ces arbres étaient plantés sur la
tombe du fils infortuné de Priam. Tel est , en effet , le langage
que devrait tenir un historien fidèle ; mais le poëte , qui
a le droit de réaliser ce qui doit frapper vivement l'imagination
de son héros , suppose qu'Enée entend les mânes
de Polydore gémir , et qu'il voit jaillir du sang de ces
branches vivantes , qui ont pris racine dans le sein du
prince troyen. Cette admirable fiction est d'un effet si dramatique
, que les trois plus grands poëtes qu'ait produits
l'Italie n'ont pu résister au désir de' se l'approprier, en l'accommodant
chacun à leur manière. Le Dante's'en est emparé
le premier , eta montré dans son Enfer les'ames des
suïcides , qui , semées dans la terre , y germent etpoussent
des rameaux pleins de vie, que des furies déchirent sans
cesse de leurs morsures. C'est le poëte lui-même qui , conduit
dans l'enfer par Virgile , parle ainsi du supplice de
ces infortunés : 1
i
Le bois où nous entrons n'offre à l'oeil effraye
Aucun accès facile , aucun chemin frayé :
Lui refusant des fruits , la nature marâtre
N'accorde à ses rameaux qu'une feuille noirâtre ,
Qu'un suc empoisonné , qui hérisse de noeuds
Tous ses vieux troncs armés de leurs dards épineux.
Moins triste que ces bois est la forêt sauvagertuv
Qui non loin de Cécine étend son noir ombrage ,
Retraite de la brute et du corbeau hideux.
L'horrible Céloeno , qui voltige autour d'eux ,
Yretient sous ses lois le peuple des harpies :
Le monstre s'arrêta sur des rives impies ,
NOVEMBRE- 1809 . 231
1
Depuis qu'aux Phrygiens il prédit leur malheur.
L'essaim volant , frappé d'un horrible pâleur ,
Sous des traits féminins poussant des cris farouches ,
Pour dévorer sans cesse ouvre d'affreuses bouches .
Leur corps est emplumé , leurs yeux toujours ouverts ,
Et sans cesse de sang leurs ongles sont couverts .
Nous marchons à présent dans la seconde enceinte ,
Dit mon guide ; voyez ce bois en labyrinthe
Recourber ses chemins d'épouvante remplis :
Pénétrez avec moi dans ses profonds replis .
Je le suis , et bientôt j'entends des cris funèbres ;
Je n'aperçois nulle ame au sein de ces ténèbres ;
Je croyais les trouver dans l'épaisseur des bois ,
D'où s'exhalaient au loin ces lamentables voix.
Voyant à ces objets ma pensée attachée ,
Mon conducteur : Si par vous arrachée
Une branche en ce bois cédait à votre main',
Vos yeux seraient frappés d'un prodige soudain.
Je l'écoute , et je suis le conseil qu'il me donne ;
Un rameau que j'arrache à ma main s'abandonne ;
L'arbre aussitôt tressaille , et s'écrie : Ah ! pourquoi
Me déchirer ainsi ? cruel , épargne-moi.
Et , cependant , du tronc dépouillé de sa branche
Unsang impur et noir à flots épais s'épanche .
Cesse , dit- il encor , de me faire souffrir ,
:
1
٢٦
Et que mon sort affreux puisse au moins t'attendrir .
Avant de végéter dans les lieux où nous sommes ,
Comme toi nous vivions , et nous étions des hommes ;
Mais eussions-nous été des reptiles impurs ,
Tu pouvais m'épargner des tourmens aussi durs .
Telle on voit , quand il sent la flamme pétillante ,
S'échapper du bois verd une sève bouillante ;
Plus la chaleur augmente et plus ce bois gémit ,
Plus l'air en lui caché sort et siffle et frémit .
Tel cet arbre blessé par mes vives atteintes
Exhalait sa douleur et son sang et ses plaintes .
Immobile , et saisi par un effroi nouveau ,
Je laisse de ma main s'échapper le rameau .
Ame souffrante , hélas , justement courroucée ,
Dit mon guide , pardon , celui qui t'a blessée
232 MERCURE DE FRANCE ;
Par moiseul inspiré ,pour toi fut inhumain ;
Jamais sur tes rameaux il n'eût porté sa main ,
Si , lorsque mes écrits occupèrent ses veilles ,
Il se fût convaincu d'incroyables merveilles (1 )
Ne crains plus rien de lui; que dis-je! ah ! si tu veux
Que sur la terre encore il remplisse tes voeux ,
Dis-nous comment , au gré d'un pouvoir qui se cache ,
L'ame ici prisonnière à ces arbres s'attache ;
Cemal est-il constant ? n'est-il que passager ,
Et penses -tu pouvoir un jour t'en dégager ?
II dit : le tronc frissonne , et ces mots qu'il prononce ,
Mêlés au bruit de l'air, nous portentsa réponse :
«Lorsque abhorrant le jour , l'ame a brisé ses fers ,
> Elle vient se plonger au séjour des enfers ,
Et la jugeant soudain , Minos la précipite
>Dans le septième gouffre où la terreur habite.
>De là , dans ces forêts elle tombe au hasard
>Y germe comme un grain sans culture et sans art ;
>>Puis , arbuste naissant , se couvre de verdure ;
>>Elle y croît , pour doubler les tourmens qu'elle endure ,
>>Et , lorsqu'en toufſe épaisse elle étend ses rameaux ,
>>>Des monstres dévorans , instrumens de ses maux ,
>>A ses bras s'attachant , et déchirant leur proie ,
> Ouvrent à ses sanglots une terrible voie.
>Au jour du jugement toutes nous paraitrons;
>>Mais les esprits souffrans dans ces horribles troncs ,
>>Ne pouvant recouvrer leurs dépouilles mortelles ,
> Seront ainsi punis de s'être armés contre elles;
►Eux-mêmes dans ces bois ils traîneront les corps ,
>Dont leur main suicide a brisé les ressorts ,
>Et chacun , reprenant son supplice terrible ,
>Verra sur ses rameaux pendre un cadavre horrible. »
Voici maintenant l'imitation de l'Arioste. Ce poëte
conduit Roger dans l'île d'Alcine , qui a métamorphosé en
arbres tous les chevaliers victimes de ses séductions . La
couleur légère de ce morceau forme un contraste frappant
avec les teintes rembrunies du précédent. J'ai cru devoir ,
en le traduisant, adopter le mètre décasyllabique.
Le destrier qu'en ees vertes forêts ,
(1 ) Ces deux vers font allusion à l'épisode de Polydore.
NOVEMBRE 1809: 233
Sur l'herbe épaisse , et sous l'ombrage frais ,
Aupied d'un myrte avait lié son maitre ,
Non loin de lui voit une ombre paraître ,
S'en épouvante , et soudain , de hennir ,
En secouant le myrte qui l'arrête ,
Mais dont en vain il fait trembler la tête ;
As'échapper il ne peut parvenir .
Vous avez vu le tronc d'un arbre antique ,
Privé d'un suc dès long-tems desséché ,
Lorsque dans l'âtre il repose couché ,
Et qu'à son bois le feu se communique ;
Tout-à-coup l'air enfermé dans son sein ,
Se dilatant , s'en échappe avec force ,
Sort , s'enfle , siffle , et se fraye un chemin ;
Ainsi , blessé par le coursier divin ,
L'arbre en criant entr'ouvre son écorce ,
Distinctement il en sort une voix
Quidit, poussant des sanglots lamentables :
>>Beau chevalier , si ton esprit courtois
>>Si la bonté qu'en tes yeux j'aperçois
>E>st bien d'accord avec tes traits aimables ,
>> Daigne éloigner ce cruel animal
,
> Qui de mon arbre augmente encor le mal ;
C'est bien assez du tourment que j'endure ,
> Sans qu'on y joigne un supplice étranger . >>
Acette voix , soudain le bonRoger ,
Qui reposait couché sur la verdure ,
Tourne les yeux vers le myrte vivant ,
Se lève , approche , et , de près l'observant ,
Voit le prodige ; à peine il s'en assure ;
L'émotion colore son beau teint :
Il se saisit de son coursier mutin ,
Que de cet arbre aussitôt il détache ;
Puis il s'écrie : « Esprit , ange , ou lutin ,
>Déesse , ou Dieu , qu'un miracle nous cache ,
> Pardonne-moi , de grâce ; j'ignorais
» Que cette écorce enveloppât tes traits ;
Si j'avais pu soupçonner ce prodige ,
>>Je n'aurais pas permis que mon coursier
> Fit une injure à ta sensible tige.
>Mais , cependant , dis-moi comment pressé
>Par un vieux tronod'écorce hérissé ,
234 MERCURE DE FRANCE ,
1
>>Tu peux cacher , sous cette forme vaine ,
>>L'esprit , la voix , l'intelligence humaine .
>>Oh ! que toujours l'indulgence des cieux
>>Sauve ton front des torrens pluvieux ;
» Oh ! si je puis réparer mon injure ,
>>Dès à présent , ou bien dans l'avenir ,
Arbre sacré , je proteste , je jure , "
>>>Par la beauté chère à mon souvenir
Que tu verras pour toi briller mon zèle ;
A ce serment mon coeur sera fidèle. »
Il dit : le myrte aussitôt tressaillant ,
Paraît trembler du pied jusqu'à la cime ;
Bientôt son tronc de ses fibres exprime
Une moiteur pareille au suo bouillant
Qui sort du sein de la branché encor verte ,
Quand par le féu son écorce entr'ouverte
Se rétrécit et fume en pétillant.
5
ソ
0
On voit quelle grâce l'Arioste a su répandre dans un sujet
qui ne semblait susceptible que d'inspirer une sombre
terreur. Le Tasse n'a pas cru cette fiction épuisée par les
trois grands poëtes qui s'en sont emparés avant lui , et il a
bâti sur le même ford l'un des épisodes les plus touchans
de sa Jérusalem délivrée ; mais son imitation est tellement
supérieure aux morceaux précédens , par le charme et l'intérêt
mélancolique dont il a su la remplir, qu'il paraît's'être
pénétré du principe qu'on a si souvent appliqué de nos
jours aux plagiats littéraires : Ilfaut tuerquand on vole .
Les démons se sont emparés d'une forêt nécessaire aux
Chrétiens pourla construction de leurs machines de guerre ,
et leurs prestiges épouvantent tous ceux qui veulent s'en
approcher. Tancrède ose y pénétrer le premier , et s'élance
aumilieu d'un incendie fantastique , dont les feux se dissipent
à l'instant.
Tancrède , à cet aspect , surpris , mais intrépide ,
S'élancé fiérement d'un pas ferme et rapide ;
Il perce de ces bois les replis ténébreux ,
N'y voit plus voltiger les fantômes affreux ,
Et rien n'arrête plus son coeur exempt de craintes ,
Que la vieille épaisseur de ces noirs labyrinthes .
Un vaste amphithéâtre à son oeil étonné
Se découvre bientôt, d'arbres environné.
NOVEMBRE 1809. 235
Là s'élève un cyprès en pyramide immense ;
Tancrède l'aperçoit , vers lui soudain s'avance ,
Et sur l'écorce lit des traits mystérieux ,
Tels que l'antique Egypte en figurait aux yeux .
D'autres signes gravés sür cet arbre sauvage
Offrent les traits connus du syrien langage.
Il lit ces mots : « O toi , téméraire guerrier ,
> Qui seul à ce bois sombre oses te confier ,
>>Et , souillant son réduit de tes regards profanes ,
>As pénétré vivant dans le séjour des mânes ,
> Si tu n'es point barbare , encor plus qu'indiscret ,
>>Garde- to: de troubler cet asyle secret ;
>>Pardonne aux malheureux qu'enferment ces lieux sombres ;
>>Ce n'est point aux vivans à tourmenter les ombres .>>>
A lire cet écrit le héros attaché
De ces lugubres mots cherche le sens caché ,
Lorsqu'il entend le vent frémir entre les chênes ,
Et rendre un son pareil au son des voix humaines.
De longs gémissemens exhalés dans les airs ...
Font entendre partout leurs lugubres concerts .
Oh! d'accens douloureux quelle harmonie étrange !
Dans l'ame elle répand je ne sais quel mélange
1
D'intérêt , de pitié , d'épouvante et d'horreur .
Le héros , de ses sens réprimant la terreur ,
Pour frapper le cyprès , soudain tire son glaive ;
Le foudroyant acier qui dans sa main s'élève
Se plonge au sein de l'arbre ... O prodige nouveau !
De l'écorce le sang jaillit en long ruisseau ,.
Bouillonne en murmurant , et va rougir la terre .
Lehéros , brandissant son large cimeterre',
Redouble', et , tout-à-coup , de cet arbre meurtri
Il entend s'exhaler un' lamentable cri , ob ذللود
Comme sidu tombeau de longs accens funèbres !
Sortaient et de la nuit effrayaient les ténèbres .
Il distingue bientôt une touchante voix יזי
Qui lui crie Ah ! Tancrède arrête ...ah ! dans ces bois
>> Faut-il me voir encor livrée à tes injures ?
1
Va , ton glaive déjà m'a trop fait de blessures ;
> Laisse mon ombre en paix , épargne ces rameaux ,
> Et ne me poursuis pas dans la nuit des tombeaux ,
> Je suis Clorinde . Hélas ! mes déplorables restes
236 MERCURE DE FRANCE,
› Ne reposent pas seuls dans ces arbres funestes :
> Tout Français , tout Païen que ladestruction
» Naguère a moissonné sous les murs de Sion ,
> Languit sous le pouvoir d'un charme qui le force
> A gémir enfermé dans une triste écorce.
> Ces bois sont animés , la vie est dans leur sein ;
> Tu ne peux les blesser sans être un assassin .
Ainsi , lorsqu'un malade , en ses songes terribles ,
Sent d'un dragon sur lui rouler les noeuds horribles ,
Ou , lorsqu'une chimère à ses yeux délirans
Apparaît , et le plonge en des feux dévorans ,
Quoiqu'il doute en effet , dans ses transes cruelles ,
Que ses yeux soient frappés de visions réelles
Il s'efforce d'en fuir l'aspect plein de terreur,
Qui révolte ses sens , et les glace d'horreur.
Ainsi ce tendre amant qu'un vain prestige obsède
Ne peut lui résister, et par degrés lui cède;
De tant de sentimens son coeur est oppressé ,
Qu'il demeure sans force , interdit , affaissé ,
Et , succombant au coup dont la force le frappe ,
Ne retient plus son fer qui de samain s'échappe .
Cen'est point la terreur qui surprend ses esprits ,
C'est sa Clorinde , hélas ! dont il entend les cris ,
Dont il sent les douleurs , dont l'image adorée
Lui paraît sous ses yeux gémissante , éplorée ;
Il ne peut soutenir ces douloureux sanglots ,
Ce sang qui bouillonnant le couvre de ses flots ;
Il s'éloigne éperdu , tremblant , hors de lui-même.
Ainsi ce noble coeur , dont la valeur extrême ,
Sous cent formes , bravant la guerre et le trépas ,
Jamais devant leurs coups n'a reculé d'un pas ,
Ce coeur dont l'amour seul amollit le courage ,
Cède aux accens formés par une vaine image.
Un vent impétueux qui s'élève soudain
Emporte au loin le fer échappé de sa main :
Lehéros croit sortir d'un effroyable rêve ,
Fuit , revient sur ses pas , et ressaisit son glaive.
L
L
t
PARSEVAL.
NOVEMBRE 1809. 237
SCIENCES MORALES .
DIALOGUE ENTRE UN MÉTAPHYSICIEN ET SA FEMME.
Felix qui potuit rerum cognoscere causas ! VIRG.
LA FEMME.
Mon cher ami , avant de nous rendormir, j'aurais une
confidence à vous faire .
LE MÉTAPHYSICIEN.
Qu'est-ce , ma bonne ?
LA FEMME.
Je suis allée hier au soir chez notre amie Mme Dercourt ;
il y avait quelques personnes ; on a parlé de vous fort
avantageusement; mais un petit abbé qui était là a dit que
vous étiez un métaphysicien; on m'a demandé si cela.
était vrai ; j'ai répondu que depuis trois mois que nous
sommes mariés , je n'ai aucun reproche à vous faire , et que
M. l'abbé ne vous connaissait pas sans doute aussi bien
que moi. On s'est mis à rire , et la conversation a changé.
LE MÉTAPHYSICIEN.
Je vous suis obligé de m'avoir si bien défendu; mais estce
là votre confidence ?
LA FEMME .
Un moment. Je me suis promis de vous demander ce
qquuee c'est que d'être métaphysicien ; carje vous avoue que
j'ai réponduunpeu au hasard et sans entendre laquestion,
comme cela arrive assez souvent dans le monde.
LE MÉTAPHYSICIEN .
Souvent aussi il n'y a pas grand mal , parce que les questions
qu'on y fait ne méritent pas beaucoup d'attentior ,
mais un vrai métaphysicien tâche de savoir toujours de quoi
il parle et à quoi il répond.
LA FEMME.
Est-ce là tout ce qu'on appelle être un métaphysicien ?
Alors ce ne serait pas une injure.
LE MÉTAPHYSICIEN.
Vous savez qu'on peut faire une injure de tous les noms,
par le sens qu'ony attache; et celadevient plus facilequand
lenom n'offre pas un sens bien clair et bien arrêté, comme
celui de métaphysicien que tout le monde n'entend pas de
238 MERCURE DE FRANCE ,
1
la même manière , et que bien des gens n'entendent pas du
tout.
LA FEMME.
Je suis de ces gens-là ; et je vous prie de me l'expliquer.
LE MÉTAPHYSICIEN .
Écoutez , ma chère amie. Un métaphysicien est un
hommequi cultive la science qu'on appelle métaphysique .
2
...
LA FEMME .
Oui; comme un cuisinier est un homme qui fait la cuisine.
Me voilà bien avancée ; et la métaphysique, qu'est- ce
que c'est ?
LE MÉTAPHYSICIEN.
Cela n'est pas aussi facile à expliquer. Vouloir vous dire
ce qu'a été la métaphysique depuis un certain Aristote ,
dont vous avez sûrement entendu parler, ne fût-ce qu'à
Sganarelle , dans la comédie du Médecin malgré lui; vouloir
vous dire ce qu'elle est même encore quelquefois , ce
serait m'exposer à vous ennuyer prodigieusement et
pure perte ; en trois mots , c'était la science de ce qu'on ne
sacait pas , de ce qu'on ne saura jamais , et de ce qu'il
n'est pas fort utile de savoir.
LA FEMME.
J'espère que ce n'est pas là votre science .
LE MÉTAPHYSICIEN .
1
en
celle de Je l'espère aussi ; et ce ne peut plus être que
quelques fous . La métaphysique desgens sensés , età laquelle
il serait bien tems de donner un autre nom qui lui convînt
mieux , consiste à présent à se rendre raison , autant qu'on
le peut , de ce qu'on pense (1 ) , de ce qu'on dit et de ce
qu'on fait.
(1) Se rendre raison de ce qu'on pense , et sur- tout dece qui fait
qu'on pense , n'est point du tout une chose facile . Aussi ai-je dit :
Autant qu'on le peut . C'est particulièrement sur les facultés et les
opérations de notre entendement que s'exerce la moderne métaphysique
. Mais oserai-je dire qu'elle me parait encore tributaire des
erreurs de l'ancienne ; qu'il faudrait renoncer d'abord entiérement à
faire de la métaphysique à priori , et traiter enfin cette science comine
les autres sciences naturelles , par des expériences et par des observations
sur le imoral de l'homme et sur l'instinet des animaux; que
ce serait par des faits multipliés , infiniment variés etbion observés ,
NOVEMBRE 1809 . 239
LA FEMME.
Est-ce là tout? Il n'y a pas là grand mystère , ni grande
difficulté.
LE MÉTAPHYSICIEN .
Il y en a peut-être plus que vous ne croyez , et il faut bien
qu'il y en ait; car beaucoup de gens ne se rendent jamais
raison de rien .
LA FEMME.
Mais si cela était comme vous le dites , il y aurait de la
métaphysique partout ?
LE MÉTAPHYSICIEN.
Justement ; et vous qui parlez , vous en faites toute la
journée.
LA FEMME .
Je ne m'en doutais pas . Je suis aussi métaphysicienne?
LE MÉTAPHYSICIEN .
Assurément. En voulez-vous des preuves ?
Vous me ferez plaisir .
LA FEMME .
,
qu'il faudrait tâcher de démêler ce qui est en nous l'instinct de la
nature , le produit de la civilisation , l'effet des conventions ; que des
observations et des expériences sur les procédés intellectuels des
enfans , des sauvages , des hommes de différens pays , de diverses
conditions , en état de santé , de maladie , de veille , de sommeil
d'ivresse , etc ..... seraient d'abord les fondemens nécessaires de cette
science ? L'excellent ouvrage des Rapports du physique e du moral de
l'homme , est un commencement et un exemple de cette métaphysique
expérimentale. Je conviens que ces expériences seraient beaucoup
plus difficiles et plus délicates que celles dont on éclaire
la marche des sciences physiques ; mais le but serait plus noble et
plus utile encore ; car quelle science peut mieux convenir à l'homme
que celle de l'homme ? Peut- être aussi est-ce celle dans laquelle il est
condamné à faire le moins de progrès. Les métaphysiciens ont encore
trop souvent le tort de ne pas consentir à ignorer ce qu'ils ne peuvent
jamais savoir; il faut leur adresser ces beaux vers de Voltaire :
La raison te conduit ; avance à sa lumière ;
Marche encor quelques pas , mais borne ta carrière .
Au bord de l'infini, ton cours doit s'arrêter :
Là commence un abîme; il faut le respecter.
240 MERCURE DE FRANCE,
LE MÉTAPHYSICIEN .
Eh bien ! je prends les premières qui se présentent.
J'étais dans votre chambre hier au matin , quand votre
marchande de modes vous apporta des chapeaux à choisir ;
il y en avait un qu'elle voulait vous faire acheter , et dont
vous ne vouliez pas ; elle vous répéta dix fois qu'il avait
beaucoup de grâce , qu'il était très -distingué . Je pensai en
moi-même que si on lui eût demandé ce qui fait qu'un chapeau
ade la grâce et est très-distingué , elle eût été peut-être
fort embarrassée de le dire ; mais vous en prîtes un autre ,
parce qu'il était plus simple , moins remarquable , et surtout
parce qu'il coûtait dix écus de moins . Je trouvai votre
métaphysique excellente .
LA FEΜΜΕ .
Je serai toujours bien aise d'avoir votre approbation ;
mais vous vous moquez de moi. Ce n'est pas là de lamétaphysique
.
LE MÉTAPHYSICIEN .
Pardonnez-moi . Toutes ces idées de grâce , de distinction
, de simplicité , d'économie , ne sont rien autre chose ;
mais voulez-vous un autre exemple ? je ne l'irai pas chercher
loin . Vous me le fournirez encore .
LA FEMME .
Vous m'allez faire croire que je suis bien habile . Qu'estce
que c'est ?
LE MÉTAPHYSICIEN.
Votre cuisinière vint vous demander vos ordres pour
le dîner d'aujourd'hui ; vous lui dîtes que nous aurions
votre cousin l'architecte ; elle vous proposa de mettre un
gigot à la broche , et vous lui répondîtes qu'un levraut
rôti serait plus honnête. Un levraut plus honnête ! voulezvous
me faire le plaisir de me dire comment et pourquoi?
LA FEMME .
Parce que c'est un plat moins commun et qui coûte un
peu plus qu'un gigot de mouton; cette petite recherche ,
cette légère dépense annonce à l'ami qu'on reçoit qu'on s'est
occupé de lui , qu'on a fait quelque chose pour lui plaire ;
et la vanité de tous les hommes est si grande, qu'ils sont
flattés des moindres égards qu'on leur témoigne .
LE MÉTAPHYSICIEN.
Bravo ! Madame; voilà une métaphysique fort déliée , et
de plus fort exacte ; vous êtes vraiment une philosophe .
۱
LA
..:
NOVEMBRE 1809. 241
LA FEMME.
C'est bien sans le savoir.
LE MÉTAPHYSICIEN.
:
Continuons. Votre cousin l'architecte passe pour un
homme d'esprit; qu'en pensez-vous ?
:
LA FEMME.
i
Je trouve qu'il en a beaucoup.
LE MÉTAPHYSICIEN.
41
DEM
DE
EL
SEX
Je pense comme vous. Je ne vous demanderai pas de
que c'est que l'esprit ; car il y aurait de quoi faire de la me
taphysique à perte de vue; mais dites-moi seulement pour
quoi vous trouvez de l'esprit à votre cousin. : (י
LA FEMME.
1.
Parce que sa conversation est amusante et bien suivie ,
parce qu'on entend tout ce qu'il dit , parce qu'on a du plaisir
à l'écouter, quoiqu'il ne dise jamais de mal de personne.
LE MÉTAPHYSICIEN.
Très-bien. Il est chargé de faire construire une église ;
vous souvenez-vous que l'autre jour il nous montra son
plan , et nous expliqua ce qu'il comptait faire pour donner
à son édifice un caractère grave et religieux? Tout ce qu'il
nous a dit à ce sujet était fort bien pensé , et c'était précisément
la métaphysique de son art .
LA FEMME.
Je commence à vous comprendre .
LE MÉTAPHYSICIEN.
1.1
Vous aimez beaucoup la musique des bouffons , parce
qu'elle est chantante , agréable , parce qu'elle flatte votre
oreille ; cependant vous préférez celle de Grétry , de Dalayrac
et de Méhul ; pourquoi cela ?
LA FEMME .
Parce que je trouve que ceux-ci mettent plus d'esprit
dans leurs compositions , qu'ils s'attachent plus à rendre
le sens des paroles,, etque leurs chants agréables à l'oreille
disent quelque chose à ma pensée , et qu'ainsi ils me donnent
plus de jouissances que les premiers , et des jouissances
plus raisonnables.
Ω
។
242 MERCURE DE FRANCE ,
LE MÉTAPHYSICIEN .
Quand je vous ai dit que vous étiez une métaphysicienne
!
med coop
LA FEMME.
Aprésent , dites-moi comment il se peut qu'on attache
au nom de métaphysicien une espèce de ridicule ; car j'ai
bienvu que le petit abbé , en vous donnant cette qualification
, l'accompagnait d'un ton et d'un sourire épigrammatiques
.....
LE METAPHYSICIEN.
C'est que la métaphysique conserve encore la réputation
d'obscurité et d'inutilité qu'elle a méritée autrefois ; mais
elle ne sera pas obscure quand on aura soin de commencer
par s'entendre bien soi-même pour se faire entendre aux
autres , et quand on restera dans les bornes de ce que
l'esprit humain peut connaître et expliquer ; car, si l'on veut
dire ce que l'on ne sait pas , il sera inévitable qu'on ne
sache ce qu'on dit.
LA FEMME:
Votre métaphysique , à vous , me paraît assez claire , et
n'est pas au-dessus de mon intelligence ; mais vous parlez
aussi de l'utilité de cette science; cette utilité est-elle bien
réelle ?
LE MÉTAPHYSICIEN .
Gomment ne la trouverais-je pas utile ? C'est elle qui
nous a mariés ensemble .
LA FEMME ... L
Voilà une galanterie. Mais je ne me serais pas doutée
que j'eusse tant d'obligation à la métaphysique ; pourriezvous
bien me le prouver ?
LE MÉTAPHYSICIEN.
Vous voulez des complimens ? Je n'en sais point faire.
Je ne vous dirai que la vérité. Vous êtes fort jolie ; vous
avez de beaux yeux , de belles dents , une peau très-fine
et très-douce ; mais enfin il y a beaucoup de femmes qui
sont mieux que vous ; et cependant un sentiment de préférence
m'a porté vers vous seule , et j'ai attendu de notre
unionle bonheur de ma vie , et je l'y trouve à tous les momens.
Qu'y a-t-il de plus métaphysique que ce je ne sais
NOVEMBRE 1809 . 243
quoi qui me fait voir tant de choses dans votre sourire ,
dans vos gestes , dans vos moindres mouvemens ; qui m'y
fait découvrir votre excellent caractère , votre douceur inaltérable
, votre charmante raison ; qui est cause enfin qu'après
trois mois de mariage je vous aime comme le premier
jour?
:
LA FEMME .
Je m'en aperçois , mon ami .
:
(Ici le dialogue éprouve une interruption . On
le reprend ensuite , et il continue ainsi :)
LA FEMME.
Apropos , mon ami , ne disiez-vous pas que la métaphysique
estune science utile ?
LE MÉTAPHYSICIEN.
Assurément , puisqu'aucune autre science ne peut s'en
passer , puisque tous les hommes endoivent faire et en
font usage plus ou moins.
LA FEMME...
C'est de quoi j'attends encore des preuves.
( La suite au Numéro prochain . )
VARIÉTÉS .
1.
SPECTACLE. - Opéra Buffa. - Cimarosa est le dieu
presqu'exclusivement adoré de l'Italie musicale. Ingénieux
, délicat , idéal ou naturel comme Paësiello , sa
composition est plus brillante , plus nourrie , son orchestre
plus plein , plus varié. On prétend que c'est à lui que commence
la révolution qu'on a remarquée dans l'école : il a plus
écrit pour la scène que ses prédécesseurs ; et sans cesser
d'être mélodieux , il a été plus harmoniste. Aussi quelques
amateurs l'accusent de s'être rapproché de la manière de
Mozart , et d'avoir alteré la pureté , la limpidité de la source
où s'abreuvaient délicieusement , avant lui , les grands mélodistes
formés à Naples . Mais ne serait-ce pas une heureuse
corruption du goût , une favorable et glorieuse décadence,
que celle qui nous aurait conduits de chute en chute
Qa
244 MERCURE DE FRANCE ,
:
au Matrimonio segretto , à l'Impressario et aux Horaces?
Cimarosa, sans prendre une route absolumentnouvelle, s'est
donnéplusdelatitude dans celle qu'avaient suivie ses maîtres .
Sans quitter leurs traces , il a varié sa marche et adopté le
goût du siècle , que ses brillans succès avaient peut-être
formé. On craint que ses rivaux n'aient été jaloux de lui
cemal est partout , et n'est nulle part plus commun qu'en Italie
; mais Cimarosa , enlevé à la fleur de l'âge , a laissé des
élèves , justes admirateurs de son talent , justes appréciateurs
de son caractère; nulle perte ne fut plus sensible
pour l'art , et nul artiste ne fut plus regreté. Son nom est
une sorte de talisman , il retentit harmonieusement à l'oreille
, et partout où il est prononcé , la foule accourt avide
étattentive.
Cependant il est dans la nature même du plus beau talent
d'être inégal. Le génie a ses momens de distraction et
de faiblesse ; Homère , dit-on , semble dormir quelquefois
en racontant les aventures du roi d'Ithaque ; Cimarosa a pu
sommeiller aussi par hasard , et une fois en så vie, ne pas
avoir eu présente en écrivant la pensée de sa haute célébrité.
Le sujet des Amans Thraces pourrait au besoin lui
servir d'excuse ; cette misérable rapsodie est de tout point
au-dessous de tout ce que nous avons vu en ce genre , et
nous serions tentés de dire : l'Opéra-Buffa a ses licences ,
il en use d'ordinaire avec assez de liberté ; mais ici il les
épuise toutes : il usurpe même une faculté qui semblait réservée
exclusivement à son illustre et tragique rival . Proh
Pudor ! Il a légérement assoupi quelques-uns de ses admirateurs
, et complétement endormi la plupart de ses critiques.
La scène se passe dans une île de l'Archipel , où estvenu
se rendre un pacha de Thrace , amoureux d'une jeune personne
qui y est cachée : će pacha a un bouffon , auquel il
donne quelquefois une commission assez sérieuse ; cars'il
a une première femme à étrangler , s'il a une esclave à punir
, c'est à ce bouffon qu'il s'adresse. Celui-ci , qui est
bonhomme , n'en fait rien ; mais le pacha , qui est bonhomme
aussi , menace et ne punit pas ; je crois même que
dans le cours de la pièce , on l'empoisonne un peu sans
qu'il se fâche , et qu'il se borne à recourirà un antidote; après
quoi il veut épouser la jeune italienne qui le charme. Cette
femme est celle de notre bouffon , nouveau Panurge , tout
surpris de retrouver sa moitié entre les mains des infidèles.
NOVEMBRE 1809. 245
Heureusement le pacha est crédule , et au moyen d'un dénouement
assez semblable à celui de notre Fausse Magie,
on le force à reprendre sa première femme , à pardonner le
crime de celui qui ne l'a pas étranglée , et à rendre au bouffon
sa chaste épouse , toujours immaculée .
Ce canevas atellement ennuyé le public qu'on peut pardonner
à Cimarosa de s'être lui-même singulièrement ennuyé
, en lui prêtant son élégante broderie ; malheureusement
l'auteur , le compositeur et le public tournent ainsi
dans un cercle vicieux ,dont il n'est pas aisé de sortir ; et
je crois que l'administration n'en sortira qu'en donnant au
plus vite un nouvel ouvrage plus heureusement choisi. Le
destin de celui-ci est assuré.
L'ouverture , quel que soit son auteur , lui a donné peu
de peine. Elle est d'une telle faiblesse de composition , que
le public en est resté presqu'étonné; quelques personnes
ont applaudi par habitude . L'introduction est une marche
de quelques mesures; le récitatif s'empare ensuite de la
scène. Le premier duo , où le pacha et le bouffon calculent
le nombre d'yeux que possèdent leurs deux maîtresses , est
assez piquant. La cavatine qui suit, bien chantée par
Mme Festa , a paru froide et insignifiante ; le sextuor Guarda
che bel Soggiono, est bien composé , mais il n'y a pas là
d'ame , de vie , d'originalité . Il n'y a point Cimarosa pas
plus que dans la finale , dont la dernière partie a seule produit
quelqu'effet. Tout le premier acte est en général d'une
couleur trop égale : chant , orchestre , tout a quelque chose
de bannal , de diffus et de vague , dont la monotonie fatigue.
Le second acte est meilleur. Je ne puis dire avec quel
plaisir on a reconnu et fait répéter le duo si piquant et tant
de fois entendu au Conservatoire , Lena bella , Lena cara :
voilà , voilà le maître de retour , disait-on de toutes parts ,
mais il s'était fait trop long-tems attendre. Il est resté , et
s'est encore fait reconnaître dans la grande scène de mystification
jouée au pacha , et dans quelques parties du dernier
final ; mais , au total , soit que sa partition ait été tronquée
, soit que cette composition ne soit pas vraiment digne
de lui , il faut avouer franchement qu'elle n'a éu aucun succès
, et qu'elle ne peut en avoir , si par d'habiles substitutions
, on ne répand pas sur le premier acte plus de fraîcheur
et de variété.
Mme Festa a été charmante dans le rôle de Lena ; Lom
246 MERCURE DE FRANCE ;
bardi a fait ce qu'il a pu pour égayer son rôle de bouffon ;
Tarulli a fort noblement représenté le pacha que tout ennuie
; Gugliami seul est complétement resté au-dessous des
espérances qu'il avait données : il a été d'une extrême faiblesse.
Au total , c'estun mauvais choix qu'un tel ouvrage,
et sa chute doit réveiller l'émulation de nos bouffons .
L'Opéra-Comique français a sommeillé pendant six mois ,
et ils ont eu la vogue ; mais cet opéra paraît se piquer
d'honneur; des débuts brillans le raniment ; les Bouffons ,
cet hiver , vont avoir à lutter , et ils ne peuvent établir la
balance qu'en faisant un choix sévère parmi les chefsd'oeuvre
dont ils sont dépositaires. Que ne pensent-ils à
DonJuan ? pourquoi ne pas faire entendre la Flûte enchan
tée? Ou si, fidèles à leur école , ils ne veulent pas en sortir,
qu'ils ne lacompromettent pas elle etl'un deses plusgrands
maîtres par des productions peudignesd'eux. Enun mot, les
Italiens ne peuvent être suivis parmi nous , que s'ils sont supérieurs
, s'ils sont modèles , s'ils font entendre des chefsd'oeuvre.
Ils sont plus heureux qu'ils ne pensent, et plus
estimés qu'ils ne croient, puisque la médiocrité leur est sévérement
interdite. Il n'appartient pas à tout le monde de
s'entendre dire : Ceci n'estpas digne de vous.
NOVEMBRE 1809 . 247
POLITIQUE.
Le séjour de MM. Rheinard et Bourrienne à Hambourg
, leur réunion à des députés des villes ansćatiques ,
les conférences nombreuses qui ont eu lieu , n'ont pas permis
de douter que la France ne s'occupât du sort de ces
intéressantes contrées , et des moyens de les arracher à
l'état pénible d'incertitude où elles se trouvent depuis longtems
. Parmi les personnes appelées aux conférences , on
a remarqué M. Villers , Français de naissance , mais en
quelque sorte Allemand d'adoption , correspondant de
l'Institut de France , dont beaucoup de lumières , et quelques
écrits philosophiques très -distingués , rendentle nom
déjà célèbre. Ce publiciste paraît connaître les intérêts
politiques et commerciaux des contrées voisines de l'Elbe ,
et les connaître assez bien pour les juger inséparables de
ceux du grand Empire qui doit les protéger. On doit donc
espérer de ces cominunications entre les ministres de l'Empereur
et les députés des villes anséatiques un arrangement
qui , sous les rapports de la tranquillité du Nord et
de la sécurité de son commerce , peut se lier pour la pros
périté de tous au système suivi parle Danemarck , la Russie
et la Suède , ef contribuer , en commençant par la Baltique
, au grand ouvrage de l'affranchissement des mers.
Les Anglais sont très-occupés de ces conférences ; ils en
sont vivement inquiets ; ils doivent l'être ; la Confédération
du Rhin ne peut se grossir que de princes ou de
peuples résolus à faire cause commune contre eux , et à
défendre contre leurs usurpations la liberté de la mer et
l'industrie du continent. Ils ont essayé de troubler cette
sorte de congrès qui règle le sort des villes commerciales
duNord, en attaquant Cuxhaven défendue par des troupes
westphaliennes ; quelques dégâts de peu d'importance ont
été le résultat de cette puissante diversion , et par suite de
cet événement une commission militaire , formée à Cuxhaven
par ordre du roi de Westphalie , a jugé à mort quelques
embaucheurs anglais . Jusqu'à présent les ordres les
plus rigoureux sont donnés dans ces contrées par l'administrateur
des douanes , pour prévenir l'introduction des
denrées coloniales ; Hambourg est le chef-lieu de la ligne
de ces douanes ; le sénat a , dans cette occasion , donnéune
248 MERCURE DE FRANCE ,
nouvelle preuve de zèle et de prudence , en renouvelant &
ses concitoyens les plus vives instances pour que personne
ne se prêtat à l'introduction des marchandises proscrites
par le gouvernement français .
La marche des troupes françaises qui évacuent les provinces
autrichiennes continue aux termes de la convention .
Le prince d'Ekmull est arrivé à Vienne , il est gouverneurgénéral
de l'Autriche . Le général Andréossy a dû partir
Ie 19. Le bruit court que M. de Narbonne sera ministre
deFrance près l'empereur d'Autriche . M. de Scharzenberg
est arrivé à Paris presqu'en même tems que le prince de
Wagram et d'Esling. Parmi les trophées de la campagne ,
il estpermis de citer les tentes turques qui furent enlevées
aux Turcs qui assiégeaient Vienne , par ce Jean Sobieski
dont la capitale de l'Autriche a deux fois sous nos yeux
vainement invoqué le nom. Il paraît que l'archiduc Charles
reste décidément éloigné des affaires , et dans une retraite
que l'état de sa santé rend nécessaire . L'empereur n'est
attendu à Vienne qu'après l'accomplissement de la convention
pour ce qui regarde la capitale : il a fait des promotions
et donné des récompenses . L'impératrice est toujours
dans un état alarmant.
Les deux princes qui , au nom de l'Empereur et au nom
du roi de Bavière , conduisaient les troupes alliées contre
les insurgés tyroliens , sont revenus ll''uunn à Munich , l'autre
à Milan. Le prince royal de Bavière a été accueilli avec les
plus vives acclamations dans la capitale de la Bavière . Le
prince vice-roi a reçu à Milan les hommages de toutes
les autorités réunies , le jour de son anniversaire. Rien ne
prouve mieux que le sort du Tyrol est assuré , et que la
pacification ne laisse plus aucun doute. Les généraux
bavarois et français se sont avancés sur tous les points , et
ont dû faire leur jonction. Le général Baraguay d'Hilliers
, commandant l'armée du prince vice-roi , s'est avancé,
après des engagemens sérieux , jusqu'à Brixen . Le
général Drouet et les troupes bavaroises ont leur quartier
général à Inspruck , d'où ils dominent toute la contrée et
menacent les vallées de l'Inn ; sur leur droite , d'autres
troupes s'avancent et achèvent de resserrer le cercle dans
lequel se trouvent renfermés les Tyroliens .
assez
Dans ces circonstances il était impossible que malgré
leur aveugle opiniâtreté , leur fanatisme , et les suggestions
de leur chefs , les Tyroliens ne prissent pas le parti
1
NOVEMBRE 1809. 249
de la soumission. Une notification de l'archiduc Jean
leur a fait connaître que la paix avait été signée , et qu'ils
n'avaient plus qu'à implorer la clémence de leur roi ; c'est
ce qu'a fait , en leur nom , leur chef principal , cet André
Hofer , rendu un moment célèbre dans ces montagnes par
le bizarre contraste de son état et du rôle passager qu'il a
joué.
Ce chef a envoyé des députés au prince vice-roi le 29
octobre , et en date du 4 novembre avait reçu du prince
l'assurance que si tout le peuple tyrolien mettait bas les
armes , il serait traité avec indulgence , que tout le passé
serait oublié : il a donné ordre à toutes les troupes sous
ses ordres , de se dissoudre et de rentrer dans leurs foyers :
il a seulement demandé que les généraux français et bavarois
attendissent quelques jours sans se porter en avant ,
pour laisser aux paysans désarmés le tems de rentrer chez
eux. Tout donne donc lieu de croire qu'au moment où
nous écrivons , la pacification est pleine , entière et durable .
Les Anglais n'ont pas été d'un grand secours aux Espagnols
; ils ne leur ont rendu qu'un dangereux service ,
celuide les enhardir dans leur insurrection, de les pousser
de nouveau à la révolte et de rallumer les feux d'un incendie
qui commençait à s'éteindre; aujourd'hui , sur la nouvelle
de la pacification générale , les Anglais agitent la
question de savoir s'ils attendront sur le Tage les troupes
victorieuses sur le Danube , ou si , contens de leurs pertes
à Talaveyra , ils rejoindront leurs vaisseaux. Dans cette
circonstance critique les chefs de la junte réclament avec
chaleur les conditions du traité qui lie cette junte au cabinet
de Londres ; car il existe entre eux le traité d'une alliance
stipulée intime et éternelle . Le lecteur désirera sans
doute connaître cet acte curieux , de la nature de ceux dont
tant d'exemples ont assez fait connaître l'insuffisance et
l'inutilité ; il est contracté au nom de la Trinité sainte et
indivisible , et on reconnaît ici les Espagnols , mais on ne
voit pas la foi des Anglais plus engagée , et leur loyauté
plus assurée. Voici au reste les termes du traité daté de
Londres , le 14 janvier 1809 , et que sa signature met au
nombre des'actes du ministère de M. Canning :
«Au nom de la Trinité sainte et indivisible ! etc.
Art. rer. Il y aura entre S. M. le roi de la Grande-Bretagne et d'Irlande
, et Ferdinand VII , ainsi qu'entre leurs royaumes , Etats et sujets
respectifs , une paix chrétienne , durable et indestructible , une amitié
250 MERCURE DE FRANCE ,
sincère et éternelle , et la plus intime union durant cette guerre. Ly
aura aussi un entier oubli des hostilités commises pendant la dernière
guerre.
2. Afin de prévenir les plaintes et discussions qui pourraient avoir
lieu au sujet des prises faites depuis la déclaration publiée par S. M ..
Britannique le 4 juillet dernier , on est convenu que tous les bâtimens
et propriétés quelconques , pris depuis le 4 juillet , dans quelque partie
du monde que ce soit , et sans égard aux circonstances , seront fidèlement
rendus de part et d'autre . Et comme l'occupation éventuelle de
quelques ports de la péninsule par l'ennemi commun pourra faire naître
des discussions à l'égard des bâtimens espagnols qui, venant des colonies
, et ne connaissant point l'occupation de ces ports , chercheraient
às'y rendre , ainsi qu'au sujet des Espagnols qui tenteraient à se soustraire
, par la voie de mer , à la domination de l'ennemi , les hautes
parties contractantes sont convenues que les vaisseaux de guerre de
S. M. Britannique , loin de prendre ces bâtimens , leur fourniront toute
espèce de secours .
3. S. M. Britannique s'engage d'aider de toutes ses forces la nation
espagnole dans son opposition contre la France , et promet de ne pas
reconnaître d'autre roi d'Espagne et des Indes que Ferdinand VII et
sés héritiers , ou tels autres que la nation espagnole reconnaitra .
Le gouvernement espagnol , de son côté , s'engage de ne céder ,
dans aucun cas , aucune portion du territoire espagnol , dans quelque
partiedu monde que ce soit .
4. Les parties contractantes sont convenues de faire cause commune
contre la France , et de ne conclure la paix avec cette puissance , que
d'un commun accord.
5. Les ratifications de ce traité seront échangées à Londres dans
l'espace de deux mois , ou plutôt si faire se peut.
Pendant que les Anglais délibèrent s'ils observeront fidèlementce
traité , quelques événemens militaires assez importans
dans leur résultat , et glorieux pour le petit nombre de
troupes françaises qui y ont pris part sur divers points ,
viennent d'être officiellement rapportés par le Moniteur.
Un journal très-répandu a bien annoncé que les insurgés au
nombre de35 mille hommes avaient fait une pointe sur Salamanque
, y avaient pénétré malgré la résistance d'un
bataillon français du sixième corps , mais que les troupes
du général Kellerman s'étaient mises en mouvement et
avaient repris Salamanque à la baïonnette. Ici l'on n'a cité
ni le chef de cette expédition hasardeuse , ni le lieu d'où il
était parti : est-ce Vénégas ou Equia ? Les bandes insur
NOVEMBRE 1809.. : 251
gées du nord se sont-elles réunies pour ce coup de main?
On ne donne à cet égard aucun renseignement , et le
Moniteur, qui publie depuis quelques jours divers rapports ,
sur l'Espagne , ne dit pas un mot de cet événement : sans
le nier absolument , il est donc sage de le révoquer en
doute jusqu'à ce moment ; voici , sur d'autres points , des
détails plus positifs , plus circonstanciés et qui émanent en
effet des rapports officiels . Nous donnons d'abord ceux qui
contiennent une sorte d'aperçu historique sur le siége de ,
Gironne .
"Gironne avait prolongé sa résistance avec une opiniâtreté
que le fanatisme seul peut inspirer , jusqu'au moment où
notre artillerie pût commencer à établir des batteries de
brèche contre le corps de la place.Acette époque , on dut
espérer de vaincre promptement les derniers obstacles , et
peu de jours devaient suffire pour pénétrer dans la ville
même , où la disette se faisait déjà fortement sentir ; cette
dernière circonstance pouvait ramener enfin la majeure
partie des habitans à des sentimens modérés , et les engager
à ne pas attendre la dernière extrémité : on eût désiré
pouvoir éviter à cette malheureuse ville les horreurs inévitables
d'un assaut général ; et l'on s'appliquait à en resserrer
leblocus toujours davantage , lorsque le général Blake ,
commandant l'armée des insurgés en Catalogne , entreprit
de ravitailler la place. Hors d'état de hasarder une bataille
pour délivrer Gironne de vive force , il usa de ruse , et trouva
enfin le moyen de parvenir à son but. Le général Saint-Cyr
commandait le corps d'observation destiné à couvrir le siége ,
il fut attaqué le 30 août par des troupes qui se porterent sur
la division Souham du côté de Brunola ; cette attaque quoique
repoussée , ayant été soutenue par des troupes fraîches ,
le général Saint-Cyr supposa que l'ennemi avait le projet
dehasarder une bataille ,et crutdevoir se renforcer de toutes
les troupes dont il pouvait disposer. Il fit venir pour cet
effet celles même qui faisaient le siége , en n'y laissant que
de qui était indispensable pour garder les travaux, et le général
Verdier vint se mettre enligne avec l'armée du général
Saint -Cyr . Sur ces entrefaites ,4000 hommes d'infanterie
ennemie , avec 500 chevaux , sous les ordres du général
Garcia-Conde , escortant un convoi de 1000 ou 1500 mulets ,
dirigèrent leur marche sur la forteresse ; et ne trouvant sur
leur passage qu'un faible corps de troupes napolitaines de
la division Lechi , il ne fut pas difficile au convoi de faire
son entrée dans Gironne , dont la garnison renforcée en
252 MERCURE DE FRANCE ;
hommes , en subsistances et en munitions de guerre , se
trouve maintenant en état de lutter avec avantage contre des
troupes fatiguées , réduites par les maladies , et souffrant
même de la disette des subsistances , dans un pays absolument
ruiné. L'on ne suivit donc dès-lors que faiblement les
opérations du siége , et l'on prit même ensuite leparti de le
convertir en blocus . Peu après , le général Gouvion-Saint-
Cyr , qui dut sentir que sa position devenait journellement
plus difficile par l'avantage que sa fausse manoeuvre avait
donné à l'ennemi, sollicita son rappel que le mauvais état
de sa santé rendait doublement nécessaire. Il fut remplacé
dans le commandement du 7º corps par le maréchal duc de
Castiglione, qui ne tarda point à adopter toutes les mesures
convenables pour reprendre l'offensive sur l'ennemi . Le
général Blake était campé sur les hauteurs de Brunola ,
lorsque le duc de Castiglione prit le parti de l'attaquer le
29octobre; mais Blake , ayant levé son camp dans la nuit
du 28, vint prendre position sur les hauteurs de Santa-Coloma
et de Santa-Ilazia . Le général Souham reçut alors
'ordre d'aller l'attaquer dans cette position . "
La relation du général Souham rend compte de cette attaque.
Blake avait 8000 hommes tous régimens suisses ,
gardes wallones , ou grenadiers. Le 42º régiment , le 1º et
le 3º léger , ont attaqué avec leur valeur accoutumée . L'ennemi
a été mis dans une déroute complète . Tous ses camps
ont été brûlés , ses bagages pris : il a eu plus de 2000 tués ou
blessés , et perdu plus de 500 prisonniers . Les lieux inaccessibles
dans lesquels il s'est retiré , ont seuls empêché
sa destruction totale.
Cette affaire a eu lieu le 1er novembre. Le due de Castiglione
apprit depuis que l'ennemi tentait une entreprise sur
unautrepoint, et préparait à Ostalric un convoi pour ravitailler
Gironne . Le général Pino reçut ordre de partir avec
la division italienne pour emporter la ville et détruire les
magasins . Le général Verdier , commandant la division
du général Souham , tombé malade , devait soutenir la
division italienne. Elle arriva devant la place sans obstacle ;
un bataillon d'avant-garde se présenta et fut culbuté avec
une perte énorme; bientôt 2000 hommes de ligne , joints à
une population nombreuse , voulurent défendre l'entrée de la
ville. Les troupes ont demandé l'assaut ; les voltigeurs
grimpant les uns sur les autres , et formant , sans boucliers ,
la double tortue des Romains , ont escaladé les murs au
milieu d'une grêle de balles ; forcés sur leurs murs , les
NOVEMBRE 1809 . 253
défenseurs de la ville se sont réunis au centre , sur une
éminence que le terrain y forme , et s'y défendirent avec
opiniatreté ; mais le 2º léger les attaquant à la baïonnette
pendant que sur leurs flancs d'autres corps venaient les
presser , ils ont été entamés et bientôt entiérement détruits
. Les magasins ont été enlevés et le but de l'expédition
rempli . Le général Pino accuse une perte de 100 hommes
tués ou blessés ; il fait un éloge complet de la valeur bril
lante et de l'expérience qu'ont montrée le général Mazuchelli
, et les colonels Villata et Eugêne . Blake était tellement
terrifié par les précédentes affaires , qu'il n'a point
osé venir au secours d'Ostalric. Il n'était cependant
éloigné du champ de bataille que de cinq lieues.
Aces détails il est possible d'ajouter que Bayonne est
redevenue le centre d'un grand passage de troupes françaises
. Trente mille hommes ont déjà dù traverser les
Pyrénées . Le maréchal Ney est retourné prendre le commandement
du sixième corps , et tout est préparé àBayonne
pour la réception de l'Empereur lui-même .
Les Anglais commencent à être sérieusement alarmés
des préparatifs qui se font contre Walcheren. Vesprit
des habitans est excellent , pour la cause des Français
qu'ils sauvent , qu'ils cachent , qu'ils aident à sortir de l'île.
Les Anglais , faute de place dans leurs hôpitaux , ont été
obligés de renvoyer une centaine de soldats français hors
de combat, qui ont donnéà Beveland des nouvelles sûres
de ce qui se passe à Walcheren. La flotte anglaise est de
dix vaisseaux de ligne : elle porte dix mille hommes,, qui
ne descendent point à terre à cause des maladies . De ce
côté , la flotte et la flottille sont dans l'état le plus formidable
: les troupes descendent successivement vers la côte :
le maréchal duc d'Istrie y commande : Beveland a reçu
300 pièces de canon de gros calibre : on ne pense ni à
Walcheren, ni à Beveland queles Anglaispuissent résister;
on ne croit même pas qu'ils attendent le moment où les
glaces pourraient, en les enfermant, rendre l'entreprise plus
facile et plus sûre .
4 Sur ces entrefaites , des bruits de paix se sont tout-àcoup
répandus à Londres. On parlait , à la date du 8 novembre
, de l'arrivée d'un parlementaire français , d'un
voyage de M. de Wellesley en France : on ajoutait comme
des motifs certains d'espérance , que le roi Louis s'était
expliqué en Hollande sur cet article de manière à donner
à une paix prochaine tous les caractères de la probabilité,
254 MERCURE DE FRANCE ,
Ces nouvelles n'ont pas été positivement démenties , mais
elles n'ont pas été confirmées ; l'on a seulement appris par
la malle deGibraltar que lord Wellesley était sur le point
de revenir en Angleterre. Une autre nouvelle a fait la sensation
la plus vive , c'est celle du décret de l'Empereur sur
les provinces illyriennes ; on a vu qu'enfin il fallait renoncer
à l'empire de l'Adriatique , et les suites funestes du
traité de Vienne se sont présentées à tous les esprits .
PARIS .
S. Ex. le grand-maître de l'Université et le président de
l'Institut de France ne peuvent avoir parlé au nom de ces
corps , et sur-tout avoir exprimé leurs sentimens à l'Empereur
, sans que le Mercure ne s'empresse de consigner ces
productious qui appartiennent à l'histoire de la littérature .
Nous citerons en entier le discours où M. le grand-maître ,
se renfermant strictement dans son objet , a parlé waiquement
à S. M. de ce que peut promettre de grand et d'utile
à son règne , la génération qui s'élève , protégée par sa
mainpuissante.
Sire , a dit M. le comte Fontanes , l'Université , qu'on appelait
depuis tant de siècles la Fille aînée des rois , reprend le plus honorable
et le plus cher de ses priviléges , celui de porter à V. M. l'hommage
de son dévouement , de son respect et de son amour. Elle disait
autrefois , pour relever l'éclat de son origine , que Charlemagne fut
son père. Elle citera désormais son nouveau fondateur avec plus d'orgueil
que le premier ..
C'est votre destinée d'agrandir toutes les anciennes institutions en
les recréant. L'influence de l'Université n'est plus bornée à la capitale ,
elle,embrasse l'immensité de l'Empire aceru par vos conquêtes . Les
fonctionsdont elle est chargée ont peu d'éclat en apparence ; elle ne
règne que dans l'ombre des écoles , mais elle y cultive l'espérance de
la patrie. Son devoir est de vous y former des sujets soumis et fidèles ,
etd'y répandre ces sages maximes conservatrices des sociétés et des
trônes . C'est de son sein qu'un jour doivent sortir les guerriers qui
vaincront sous vos ordres , les magistrats qui feront exécuter vos lois ,
les prêtres qui vous béniront au pied des autels rétablis par votre sagesse ,
les savans , les écrivains , les artistes célèbres qui perpétueront par
leurs travaux le souvenir de vos grandes actions .
Combien, Sire , les mémorables exemples que vous donnez , seront
utilesànos leçons ! Autrefois , pour éleverl'imaginationdelajeunesse ,
on lui parlait des grands-hommes des tems passés ; aujourd'hui , le
siècle présenta dans vous seul ce qu'on admirait en eux de plus héroïque .
En développant les prodiges de l'antiquité , nous y joindrons ceux de
votre règne. Jamais l'enfance et la jeunesse n'auront entendu d'aussi
merveilleux récits , et leurs coeurs palpiteront d'enthousiasme à votre
nom.....
NOVEMBRE 1809 . 255 :
Quand la paix , conquise aux bords du Danube par de nouvelles
victoires , a désarmé le Continent , qu'il nous soit permis , au retour
du père de la patrie , de reposer un moment ses regards sur le spectacle
aimable de tant de jeunes talens qui croitront pour le service de
l'Etat . L'Université paraît , en quelque sorte devant vous , environnéede
ces générations naissantes dont elle redevient la mère ; elle vous
porte les bénédictions et les voeux de tous les enfans qui peuplent ses
écoles. Vous devez trouver quelque douceur à l'expression de ces
sentimens ; ils ont la vérité de ce premier áge où tout est sincère .
Sire , V. M. veut remettre en honneur les bonnes études . La voix
de toutes les familles s'élève pour vous remercier de ce bienfait.
Nous consacrerons le travaux de notre vie à seconder ces vues paternelles
; et tandis qu'on portera devant votre char de triomphe
les dépouilles des nations vaincues , nous viendrons vous offrir ces
pacifiques trophées des sciences , des lettres et des arts qui seront
toujours les amis de votre puissance , puisqu'ils ont besoin de la
gloire et ne peuvent fleurir que sous ses auspices . >
Le discours de M. le comte Boissy-d'Anglas , président
de l'Institut , est beaucoup plus étendu , et nous serons
obligés de l'analyser et de l'extraire. Après l'hommage
rendu à S. M. au nom de son corps , l'orateur a examiné
les effets de l'influence du génie d'un grand Souverain sur
le génie de son peuple.
:
C'est à l'ombre de votre auguste protection que se développent
avec plus d'éclat toutes les lumières de l'esprit humain, et que ses progrès
reçoivent une activité nouvelle. Votre voix fait naitre les succès ,
vos institutions les assurent , vos encouragemens les honorent : toutes
les parties des connaissances humaines sont favorisées par Votre Majesté
, toutes les créations du génie sont récompensées par elle. Elle
daigne appeler auprès de son trône les savans les plus justement célèbres
, et faire rejaillir sur eux une partie de sa splendeur :elle associe
leurs théories aux plus hautes conceptions du Gouvernement; elle les
consulte ; elle les écoute, et souvent, en partageant leurs travaux, elle
prouve qu'aucun genre de gloire ne devait lui être étranger. Elle donne
dejudicieux avis à l'artiste ; et elle lui prescrit des créations dignes
d'immortaliser sa mémoire. Elle promet par ses hauts faits une célébrité
non moins durable à l'historien et au poëte , et rend leur gloire
plus certaine. Oui , Sire , vous agrandissez le domaine de la poésie et
de l'histoire ; vous ouvrez à toutes les deux une carrière brillante et
nouvelle; vous offrez à l'une le Héros le plus digne du génie qui l'ingpire,
et à l'autre les plus mémorables actions que son burin puisse
consacrer. Nos historiens et nos poëtes échapperont à l'oubli, en fondant
leur renommée sur celle de Votre Majesté; ils s'attacheront à
votre grand nom, pour que les leurs ne périssent point ; et la postérité
reconnaissante , à cause de son adıniration pour vous , de leurs travaux
et de leurs veilles , honorera d'une grande gloire ceux qui auront le
mieux retracé la vôtre , etc. etc. »
- S. M. a approuvé les nominations suivantes, faites.par
256 MERCURE DE FRANCE , NOVEMBRE 1809.
Son Exc . le grand-maître de l'Université . Le Moniteur les
publie dans l'ordre suivant :
Conseillers ordinaires de l'Université.
MM. Joubert , Noël , Rendu , Guenau , Balland , d
Champeaux , Despaulx , Villar , Chabot ( de l'Allier ) , d
Coiffier, inspecteurs-généraux ; de Langeac ; Roger, membr
du Corps-Législatif'; Thouret , doyen de la Faculté de Me
decine de Paris ; Guieu , membre de la Cour de Cassation
Inspecteurs-généraux de l'Université.
MM. Castel , professeur de rhétorique au Lycée impéri
à Paris ; Poinsot, professeur de mathématiques au Lyce
Bonaparte ; Bourdois , docteur en médecine ; Dupuytren
chirurgien en chef adjoint de l'Hôtel-Dieu de Paris ; d'An
drezelle , ancien vicaire-général.
Le Moniteur publie aussi les nominations des recteur
des académies et celles des professeurs de facultés dans leds
départemens de l'Empire .
-Dans le cours de cette semaine , l'Empereur a paru
la comédie française et à l'opéra. Les acclamations que s
présence y a excitées sont au-dessus de toute expressionai
Accompagné du duc de Frioul , sans uniforme et san
suite , il a fréquemment visité les travaux publics qui em
bellissent la capitale.
-Le Collége de France rouvre ses cours la semaine pro
chaine. La chaire de littérature latine y est vacante par lan
mort de M. Dupuis , qui n'est pas encore remplacé .
-On ne sait encore rien de positif relativement au rapport
de la commission de l'Institut sur les prix décennaux.
- L'ambassadeur d'Autriche près la cour de France
après avoir reçu à Strasbourg et à Metz , tous les honneurs
dus à son rang, est arrivé à Paris.
-La garde impériale est en pleine marche sur Paris
elle a passé le Rhin , et est attendue dans les premiers
jours de décembre .
Vienne a dû être remise le 20de ce mois . Le huitième
corps (duc d'Abrantès ) est arrivé aux environs de Paris .
-Un assez grand nombre d'officiers -généraux viennent
de recevoir l'ordre de se rendre de suite à l'armée d'Espagne.a
Histoire d'Irlande , depuis les tems les plus reculés jusqu'à l'acte
d'union avec la Grande-Bretagne en 1781 , traduite de l'anglais de
M. J. Goidon , auteur de l'Histoire de la Rébellion , recteur , etc. ,
par Pierre La Montagne. Trois vol . in-8° . Prix , 18 fr. et 23 fr . franc
de port.AParis , à la librairie française et étrangère deParsous,Galignani
et compagnie , rue Vivienne , ..º 17.
ma con - fi - an ce ce n'est qu'en
-
Is le - çon
de constan_ce ah ! c'est de
isir quand je me livre c'est pres de
n_cor longtems vivre c'est bien pour toi ..
3. Couplet .
-jet pourrait me plai- re au - tant que
1 vie est néces saire bien moins que
trop que mon existance est toute à
but est jouissance et rien sans toi .
1
MERCURE
DE FRANCE .
2DENT
DE
LA
SEI
N° CCCCXXXVII .-Samedi 2 Décembre 1809 .
POÉSIE .
5.
cen
Scène tirée d'une Comédie inédite et non représentée ,
intitulée : LE PARESSEUX.
(IL suffit de dire , pour l'intelligence de cette scène , que le principal
personnage , le Paresseux , est pris dans cette classe nombreuse
d'oisifs qui se croient gens de lettres et qui en prennent le titre , sans
jamais rien produire , autant par incapacité que par nonchalance ;
ces gens que Piron a si bien caractérisés dans ces deux vers de la
Métromanie , qui servent d'épigraphe à l'ouvrage :
Examinez les gens du métier qu'il embrasse ;
La paresse ou l'orgueil en ont produit la race.
,
La scène qu'on va lire , entre Damis ( le paresseux) et Blamon(son
oncle ) , est placée , dans l'ouvrage , à ce moment de l'action où tout
les projets de fortune et d'établissement de Damis ont manqué par
une suite de son vice , de son incurable paresse ; jusque-là même
qu'il a éludé un mariage avantageux avec la fille de son oncle
de Blamon , avec qui il est en scène , et pour laquelle il a même
quelque penchant , par la seule appréhension de devenir le gendre
de ce Blamon, Normand processif , dont il redoute sur-tout l'extrême
activité , qui contraste , dans tout le cours de la pièce , avec la paressa
deDamis. )
Voici la scène :
DAMIS , BLAMON.
BLAMON .
Grâce à Dieu , te voilà sans place , femme , bien ;
Tout te manque à la fois ; que vas-tu faire ?
DAMIS.
Rien.
R
258 MERCURE DE FRANCE ,
BLAMON.
Tu ne chercheras pas à t'ouvrir quelque route ,
Barreau , commerce , emploi , finance ?
DAMIS .
Non , sans doute.
J'ai ma route tracée et n'en sortirai pas .
BLAMON.
Quelle route ? voyons .
DAMIS .
Vous n'en faites pas cas ,
{
:
Je le sais ; mais enfin c'est mon goût , c'est la mienne.
Les lettres ! c'est par-là qu'il faut que je parvienne .
BLAMON.
Que je parvienne ? à quoi ?
DAMIS.
Que je parvienne à tout.
BLAMON.
Je cherche , j'examine et ne vois rien au bout.
Ainsi tu vas grossir la foule ridicule
Des auteurs sans aveu qui parmi nous pullule ;
Inutiles frelons de la société ,
Qui se font un état de leur oisiveté ;
✓ Et qui des paresseux voudrait lever l'armée ,
N'aurait qu'à les compter pour la trouver formée.
Paris en est rempli : que font-ils à Paris ?
La plupart ne font rien, et les autres font pis .
Pour être impunément indolent et poëte ,
L'église offrait jadis une ressource honnête.
Mais il n'est plus d'abbés de Courtin , de Chaulieu ;
Aujourd'hui plus d'abbés , hormis pour prier Dieu.
Quelques-uns , toutefois , dans la littérature ,
Ont su trouver un fonds propice à la culture .
Du journaliste actif j'estime le labeur ;
C'est tout comme au palais l'état de procureur ;
C'est un état enfin , qui nourrit , qui rapporte.
L'esprit , en bons écus , là se paie à la porte .
Chaque chose a son prix ; on sait sur quoi compter
Tantpour calomnier , un peu plus pour flatter .
Enfin , sur ses vieux jours , libre d'inquiétude ,
On transmet un journal comme on vend une étude .
On peut à ce métier au besoin s'accrocher;
Mais , pour faire un journal , encor faut-il piochers
:
DECEMBRE 1809 . 259
Toi , tu veux être auteur , ta manię est d'écrire.
J'en rirais de bon coeur , si je pouvais en rire .
D'où naît ta confiance , étant si nonchalant ?
Adéfaut du travail as - tu mieux le talent ?.
Mon pauvre Champenois ! crois-tu que Lafontaine
T'ait transmis à la fois sa paresse et sa veine ?
Referas- tu Tartufe ou bien l'Esprit des lois?
Monsieur , on ne fait pas ces choses-là deux fois .
On arrive après coup aujourd'hui pour écrire.
Nous avons , Dieu merci ! pour long-tems de quoi lire.
Etmême , si par mei j'enjuge , on re lit plus.
DAMIS .
Mon oncle , épargnez-vous des efforts superflus .
Malgré tout ce qu'on dit et tout ce qu'on peut dire
Contre l'entraînement qui nous force d'écrire ,
Unbon ouvrage absout.
BLAMON..
Et voilà justement
Ce qui fait qu'aujourd'hui l'on en condamne tant.
DAMIS .
J'en courrai le hasard.
BLAMON.
Toi ? va ! je suis tranquille.
Jamais on ne dira bien ni mal de ton style .
L'invincible nature en a mieux ordonné .
Tu ne seras , crois-moi , qu'un bel esprit mort-né..
Pour sortir d'embarras oherche quelqu'autre issue.
DAMIS.
J'aurais , si je voulais , mille choses en vue ,
Et j'y serais aidé par de puissans amis ,
Sans craindre , en mon chemin , de trouver d'ennemis.
BLAMON.
t
Je le crois . Cet espoir n'a rien dont je m'étonne.
Le.Paresseux n'étant sur celui de personne ,
N'a pas même l'honneur d'avoir des ennemis.
Mais , quant à l'amitié de ces puissans amis .
Apprends qu'elle n'agit qu'autant qu'on l'aiguillonne ;
Qu'il lui faut arracher ce qu'on veut qu'elle donne ;
Que l'on fait peu pour ceux de qui l'on attend peu ;
Que l'on ne gagne point si l'on ne met au jeu ,
Et que dupe est celui qui dans la foule active
Attend les bras croisés . Mais qui coudoye , arrive.
Ra
260 MERCURE DE FRANCE ; '
Va les tâter un peu , ces gens affectueux
Qui t'accueillent du nom d'aimable Paresseux.
Demande un rendez-vous après une visite.
Invité pour le soir , le matin on t'évite ;
Leplus mince intrigant entre et passe avant toi.
Mais celui que l'on craint , c'est lui qui fait la loi.
Avec timidité quand tu fais ta demande ,
A ton ami souvent un ennemi commande .
Ce sont là les façons des amis d'à-présent.
Mais veux-tu t'épargner plus d'un chagrin cuisant?
Tire toutde ton fonds , prends un état , travaille .
L'étude de Rollet serait une trouvaille .
Plus de besoin alors , d'amis , de protecteur.
Toutle monde a plutôt besoin du procureur.
Moi , j'ai beaucoup plaidé ,je sais ce qu'il en coûte ,
Et que , soit perte ou gain , notre or prend cette route.
Tout prospère au palais. Alors , content de toi ,
Au-delà de tes voeux tu le seras de moi .
Je ne m'explique point , mais je te parle enpère.
Une seconde fois , réponds , que vas-tu faire?
DAMIS.
Une seconde fois , mon' oncle , je ne peux
Renoncer à l'espoir où tendent tous mes voeux.
Le sort en est jeté.
BLAMON..
A
Je vous entends de reste.
Votre engourdissement est assez manifeste .
Je vois qu'unmême vice en vous a tout gâté ;
Que l'esprit et le coeur sont sans activité.
Eh bien! croupis au sein de ta lâche indolence;
Lutte nonchalamment avec ton impuissance;
Ebauche vingt sujets ; projète , et ne fais pas ;
Rêve l'espoir d'un nom que jamais tu n'auras ,
Et réduit , pour tout bien , à ta rente chétive ,
Ne crois pas , au besoin , que toujours elle arrive.
Compte sur les délais , les ruses de Morin (1) .
Mais , de peur de plaider , meurs de soifetde faim.
Ecris alors , écris en auteur famélique ;
(1 ) Personnage de la pièce , à qui Damis , pour se soustraire aux
soins d'un procès où il s'agit de tout son bien , en a faitla vente à
fonds perdu.
DECEMBRE 1809. 261
Colporte ton fatras de boutique en boutique ,
Et rebut du libraire , et rebut du lecteur ,
Flétri par l'indigence, et ridicule auteur ,
Sois l'exemple vivant qu'on montre à la jeunesse
Comme l'épouventail du vice de paresse.
Pour en être témoin peut-êtreje vivrai ;
Vers moi tu reviendras .... et je te recevrai.
Mais non ; je ressens trop les affronts de ma fille.
Je banuirai l'ingrat , honte de ma famille.
Adieu. C'est pour jamais. (Il sort. ) etc. , etc. , etc.
,
MARIGNIÉ.
ENIGME.
LECTEUR , si tu veux me comprendre ,
Sous divers sens il faut m'entendre :
Je suis d'abord un être à longs cheveux :
Loinde vouloir escalader les cieux ,
C'est toujours au sein de la terre
Que toute vive je m'enterre.
Làje puise de sucs que par divers canaux
J'infiltre au coeur des verds rameaux.
J'entre en ton pot ; on me sert sur ta table ;
Augoûtde quelques-uns je suis fort agréable .
Maisvoici bien de quoi
T'étonner; l'on rencontre en moi
Des chefs-d'oeuvre de poésies ;
Je n'offre pas quelques pièces choisies ;
Chez moi tout est de goût, chez moi tout est de choix ,
Et l'on me prise autant aujourd'hui qu'autrefois .
S........
LOGOGRIPHE .
POUR pouvoir à chacun départir mon premier ,
Ayant , ou n'ayant pas égard à mon dernier ,
Il convient avant tout d'établir mon entier .
Sous un autre rapport si tu veux me connaitre ,
Retourne mes sept pieds , et tu verras paraitre :
Ce qu'à l'instant tu tiens en main ,
262 MERCURE DE FRANCE ,
Etce qui mis au four doit te donner du pain ;
Ce qu'avec soin cache une fille ;
Un fleuve qui coule en Castille ;
Cedont on s'environne au sein de la grandeur;
Uncertain animal rongeur.
Une maladie incurable ,
Un mot synonyme à capable
Ce qu'on ne doit pas faire avec usure ;
Ce qui constraste avec nature :
Ce qui s'échappe malgré soi,
L'équivalent de range-toi.
$........
CHARADE .
MON premier s'affiche et se lit ;
Mon second s'énonce , ou s'écrit ;
Mon tout se livre au crime etjamais n'en rougit.
S ........
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE
insérés dans le dernier Numéro.
Le mot de l'Enigme du dernier Numéro est la lettre P.
Celui du Logogriphe est Grève (la place de ) .
Celui de la Charade est Casserole .
:1
DECEMBRE 180g . 263
SCIENCES ET ARTS .
ESSAI SUR LE PRINCIPE DE POPULATION , ou Exposé des effets
passés et présens de l'action de cette cause sur le
bonheur du genre humain , suivi de quelques recherches
relatives à l'espérance de guérir ou d'adoucir
les maux qu'elle entraîne ; par T. R. MALTHUS , maîtreès-
arts , ancien associé du collège de Jésus à Cambridge
, professeur d'histoire et d'économie politique
au collège des Indes orientales dans le comté d'Hertford
; traduit de l'anglais par P. PREVOST , professeur
de philosophie à Genève , correspondant de l'Institut
national , de l'Académie royale de Berlin , des Sociétés
royales de Londres et d'Edimbourg , etc.
,
Pour lire avec fruit un ouvrage , il est bon de connaître
d'avance , au moins d'une manière générale , les
objets dont il traite , et le but que l'auteur a voulu
atteindre , afin de préparer son esprit à leur examen
et de lui donner , pour ainsi dire , la disposition qui convient
à chaquesujet. Lalecture des ouvrages qui traitent de
l'économie politique, c'est-à-dire des causes qui font lebonheur
ou le malheur physique des hommes en société, exige
sur-tout une préparation particulière . Il faut, en les étudiant,
mettre pour un moment à part les sentimens individuels
de pitié et de compassion , pour voir justement
les choses comme elles sont et comme elles peuvent
être , avec tous les maux et tous les biens que la nature
de la condition humaine y attache ; car souvent ce qui
est vertu dans un particulier produirait les effets les plus
immoraux et les plus funestes , si l'on en faisait
l'application en grand. Par exemple , la charité personnelle
qui nous porte à faire aux pauvres une
légère aumône , étant généralisée sous forme de mesure
réglementaire , comme la taxe des pauvres en Angleterre
, devient un moyen , non pas de soulager ou de
diminuer la mendicité , mais de l'alimenter et de l'ac-
1
264 MERCURE DE FRANCE ,
croître . Pour obtenir , en économie politique , des résultats
d'une application certaine , il faut considérer les
sociétés humaines dans leur ensemble , démêler avec
sagacité les causes morales et physiques qui agissent
sur elles et les modifient , constater les effets individuels
et simultanés de ces forces par des observations précises
puisées dans les événemens historiques et statistiques
de chaque pays : enfin déduire de ces données la connaissance
des mesures favorables ou nuisibles au bonheur
général et à la prospérité de l'espèce humaine , et
en faire l'application sans prévention et sans faiblesse ,
en opérant sur les hommes comme sur des nombres .
Voilà les conditions que M. Malthus a cherché à remplir
relativement au principe de la population. Pour
donner une idée précise de l'objet et du résultat de son
ouvrage , je ne puis mieux faire que d'emprunter l'exemple
suivant tiré du voyage de Towsend en Espagne , et
cité par le traducteur. Les navigateurs , dit-il , ont fait
mention d'une île du grand Océan , nommée Juan Fernandez
, du nom de celui qui le premier la découvrit .
Il plaça dans cette solitude un bouc et une chèvre. Ces
deux animaux trouvant d'abondans pâturages 'obéirent
aisément au premier commandement de croître et de
multiplier , jusqu'à ce que , par la suite des tems , ils
eurent rempli cette petite île (1). Avant ce moment,
ils avaient été étrangers au besoin et à la misère
mais depuis cette malheureuse époque ils commencèrent
à souffrir de la faim. Dans cette nouvelle situation , les
plus faibles succombèrent et l'abondance renaquit. Ces
animaux furent ainsi ballottés entre le bonheur et la
misère ; ils souffrirent du besoin ou jouirent de l'abondance
suivant que leur nombre diminuait ou augmentait
, car ce nombre variait a-peu-près suivant la quantité
de nourriture . Get équilibre était dérangé de tems
en tems , soit par des maladies épidémiques , soit par
l'arrivée de quelques vaisseaux qui avaient besoin de
vivres . Dans de pareilles circonstances une partie des
(1 ) Dampierre , vol. I , page 88.
,
: DECEMBRE 1809. 265
-
chèvres était détruite , mais les chèvres survivantes se
retrouvaient aussitôt dans l'abondance . Ainsi ce qui
pouvait paraître un malheur devenait une source de
bonheur pour elles , ou , pour parler plus exactement ,
le mal particulier produisait un bien général.
Lorsque les Espagnols virent que les armateurs anglais
allaient faire leurs provisions dans cette île , ils résolurent
d'exterminer entiérement les chèvres , et pour cela
ils y débarquèrent un chien et une chienne (2) . Ceux-ci ,
à leur tour , s'accrurent et se multiplièrent en raison de
la quantité de nourriture qu'ils trouvaient ; mais aussi ,
comme les Espagnols l'avaient prévu , la race des chèvres
diminua . Si elle avait été totalement détruite , les
chiens eux-mêmes auraient péri à leur tour ; mais comme
plusieurs chèvres se retirèrent dans les montagnes ,
qu'elles n'en descendaient que bien rarement pour chercher
leur nourriture , et encore avec crainte et circonspection
, il n'y eut que les moins prudentes et les moins
agiles qui devinrent la proie de la voracité des chiens ,
et il n'y eut que les plus vigilans de ceux-ci , qui purent
se procurer une nourriture suffisante. Ainsi fut établi
un nouvel état d'équilibre. Les plus faibles des deux
espèces payèrent les premiers le tribut aux circonstances .
Les plus forts et les plus intelligens conservèrent leur
vie.
De même , dans tous les pays , la quantité de subsistance
disponible règle la quantité de l'espèce humaine.
quoique non pas partout avec la même rigueur. Chaque
pays limité , chaque société circonscrite par des obstacles
physiques ou moraux , est pour les hommes qui y
vivent ,comme une sorte d'île de Juan Fernandez , dans
laquelle ils ne peuvent multiplier et s'accroître qu'en
nombre proportionné avec les subsistances qu'ils ont à
consommer . S'ils restent un peu au-dessous de ce nombre,
comme cela a lieu dans la plupart des états civilisés
de l'Europe , où le luxe emploie sous diverses formes
une partie des subsistances qui pourraient à la rigueur
(2) Ulloa , 1. II , ch. IV.
266 MERCURE DE FRANCE ,
être employées à la nourriture , cet état de choses est
sans danger. L'excès des produits peut , en cas de disette ,
être rendu à la consommation sous forme de subsistances
. Si les agrémens de la vie en sont momentanément
diminués , le nécessaire ne l'est que peu et rarement
, de sorte que la population ne diminue pas , ou
du moins les individus qui en font actuellement partie
ne risquent pas de mourir de faim . Mais , dans les pays
où , comme à la Chine et dans l'Inde , la population est
élevée au niveau des subsistances , lorsqu'elle en est
venue à ne pouvoir se nourrir qu'à l'aide des plus grands
efforts de la culture , à ne pouvoir subsister qu'à force
de sobriété , d'épargnes et de privations , la moindre diminution
dans les récoltes produit tout-à-coup une famine
terrible , et la partie de la population que ce qui manque
aurait dû nourrir , meurt infailliblement de faim . Dans
ce cas , les grains importés de l'étranger pourraient à la
vérité produire quelque soulagement : mais en calculant
l'effet de cette ressource sur un vaste pays' comme
la Chine , il est facile de voir qu'elle serait bien éloignée
de suffire , sur-tout parce que n'étant que passagérement
nécessaire , elle n'offrirait pas l'objet d'un commerce
régulier; et c'est pourquoi les sociétés peu nombreuses
qui tirent constamment leurs subsistances du dehors par
l'effet d'un commerce régulier et durable, comme Hambourg
et la Hollande , peuvent seules élever sans danger
leur population bien au-delà de ce que comporte l'étendue
de leur territoire .
Par le peu que nous venons de dire , on conçoit que
l'équilibre mobile de la population et des subsistances
est modifié, dans chaque pays , par toutes les circonstances
naturelles , morales et politiques qui agissent sur les
habitans ; et que , selon que les lois de cet équilibre sont
bien ou mal observées , la prospérité ou le malheur de
la nation en sont les conséquences inévitables . Ce sont
ces modifications particulières que M. Malthus s'est
attaché à étudier et à discuter avec beaucoup de soin
chez les peuples anciens et modernes : et s'il n'a pas
toujours offert à ce sujet des résultats aussi nets et aussi
précis qu'on pourrait le désirer , ce qu'il est peut-être
DECEMBRE 1809. 267
impossible de faire encore dans une science aussi nouvelle
que l'économie politique , du moins on ne peut
disconvenir qu'il n'ait mis beaucoup de sagacité à rechercher
et à prouver les influences réciproques des
deux forces que nous venons d'indiquer.
Toutefois , pour ne rien laisser passer de ce qui pourrait
nuire à l'exactitude des idées dans un ouvragede ce mérite
et de cette importance, je reléverai l'emploique l'auteur
fait fréquemment d'uneexpression mathématique, qui me
paraît mal appliquée. M. Malthus veut prouver que l'accroissement
inconsidéré de la population est plus rapide
que l'augmentation de subsistances que cette population
croissante peut produire, sur un sol d'une étendue déterminée
; et après avoir rapporté toutes les considérations
qui lui paraissent prouver cette proposition , il admet
définitivement que chez un peuple librement abandonné
àlui-même , indépendamment de tout obstacle étranger,
la population croîtrait en progression géométrique ,
tandis qu'en supposant le travail le plus soutenu et le
plus actif , la quantité des subsistances ne pourrait
croître qu'en progression arithmétique . Ceci n'est
qu'un abus de mots . La population et la quantité de
subsistances sont des choses qui ont une dépendance
mutuelle. L'une ne peut croître ou diminuer sans que
l'autre croisse ou diminue enmême tems . Elles sont donc
ceque l'on nomme en mathématiques des fonctions l'une
de l'autre ; mais la nature de cette fonction , c'est-à-dire ,
la forme mathématique qui l'exprime , n'est probablement
pas celle d'une progression géométrique ou arithmétique ..
Il est très-vraisemblable qu'elle est beaucoup plus compliquée
, et qu'elle doit varier d'un pays à l'autre avec
l'industrie , l'activité , le gouvernement , la religion , etune
infinité de causes morales et physiques dont l'ensemble
peut bien s'apprécier jusqu'à un certain point, mais non
s'exprimer exactement par aucun calcul. Ce rapport doit
même changer avec le tems , dans le même pays et d'une
année à l'autre , selon les variations des saisons , de la récolte
et des circonstances nuisibles ou favorables à lasanté.
Exprimer de pareils rapports par des idées de progression
géométrique ou arithmétique , n'est point une chose
268 MERCURE DE FRANCE ,
exacte . C'est revêtir de l'apparence de l'exactitude des
idées qui n'en sont point susceptibles , au moins jusqu'à
présent. Les mathématicienssont beaucoup plus sobres de
ces expressions déterminées et rigoureuses , soit parce
qu'ils en connaissent mieux le sens et la force , soit
parce qu'habitués à considérer des lois de variations trèsdifférentes
et très-compliquées , dans le calcul des phénomènes
les plus simples de la nature , ils n'ont aucun
effort à faire pour concevoir l'étendue et la généralité
des rapports composés auxquels un esprit moins exercé
s'élève plus difficilement , et dont il cherche par
conséquent à simplifier l'expression , souvent aux dépens
de l'exactitude .
La conséquence générale de toutes les recherches
de M. Malthus , c'est que dans toutes les sociétés humaines
, anciennes et modernes , il s'est établi , soit
naturellement , soit par l'influence du gouvernement
et de la religion , des causes tendantes à réprimer l'accroissement
excessif de la population , et à la maintenir
au-dessous du niveau des subsistances , Ces causes ont
été quelquefois horribles (3) . Ce ne sont pas seulement
les pestes , les épidémies , et tous les autres résultats
d'une population misérable et entassée ; mais les vices
les plus grossiers et les coutumes les plus barbares , la
prostitution et l'infanticide , ont été permis , autorisés ;
et, dans cette affreuse dégradation d'une partie du genre
humain luttant pour sa déplorable vie , les fléaux les
plus destructeurs de l'espèce humaine ont été regardés
(3) Parmi les moyens barbares de réprimer la population , il faut
compter l'esprit habituel de guerre et de rapine ,comme chez les
Tartares ; le despotisme cruel des mamelucks en Egypte ; le commerce
des enfans et des eselaves , comme chez les Tartares de la
Circassie du Daghes-tan , et chez les Nègres ; l'exposition habituelle
des enfans au Japon , à la Chine , dans les îles de la mer du
Sud , en Grèce , et à Rome , où l'avortement même était si commun ,
que Pline entreprend de le justifier. Quoniam aliquarumfæcunditas
plena liberis tali veniâ indiget . ( Pline , liv . 29 , ch. 4. ) Le peu d'importance
que le mot venia donne à ce crime et la faiblesse de l'expression
indiget montrent trop à quel point il était commun.
NOVEMBRE 1809 . 269
comme des bienfaits . Les Chinois ont reçu avec horreur
la nouvelle de la possibilité d'anéantir la petite-vérole
par la vaccine, s'écriant qu'ils ne désiraient point être
privés d'une maladie qui leur était absolument nécessaire
pour leur éviter la pénible tâche d'exposer leurs malheureux
enfans à être dévorés par les bêtes féroces (4) .
Après avoir fait sentir les malheurs et les vices qu'entraîne
l'accroissement inconsidéré de la population ,
M. Malthus examine quels sont, dans l'état actuel de civi
lisation des sociétés européennes , les moyens les plus
moraux et les plus sûrs de la maintenir dans de justes
bornes . Ildiscute successivementlesdiverses améliorations
que des hommes éclairés et bienfaisans ont taché d'introduire
dans le sort de la classe inférieure de la société. Il
examine spécialement l'influence des manufactures mécaniques
; etsi, d'une part, il convient que cette influence
bien ménagée produit, en général , une amélioration
réelle dans le sort des pauvres , en leur fournissant les
moyens d'élever plus aisément leurs familles , d'une
autre part il fait envisager les effets funestes que pourrait
avoir leur multiplication excessive dans un grand état ;
soiten élevant la population trop au-dessus des produits
de l'agriculture , soit en altérant la santé des individus
employés à ces travaux , ou en favorisant leurs vices , en
accroissant parmi eux la mortalité , et surtout en donnant
uneexistence précaire àune grande multitude d'individus
que la diminution du commerce ou la chute de la manufacture
dans laquelle ils travaillent , ou simplement
son transport dans un autre lieu , peuvent réduire à
mourir de faim .
Ceci le conduit à rappeler et à prouver de nouveau une
vérité qui a été souvent répétée , c'est l'inconvénient et
le mauvais effet des secours en argent distribués aux
pauvres ; secours dont l'espoir entretient la mendicité ,
et qui , lorsqu'ils sont convertis en loi , comme dans la
taxedes pauvres en Angleterre , ont pour résultat certain
d'augmenter la misère et l'immoralité. Après avoir ainsi
(4) Lettre écrite de la Chine au docteur Anderson. Voyez la Bibliotl.
èque Britannique , tome XXX , page 185.
270 MERCURE DE FRANCE ,
établi toute cette masse de faits , M. Malthus ne voit
qu'un moyen constant et assuré pour améliorer le sort
des classes inférieures sans nuire aux autres ; c'est de
les engager par tous les moyens possibles , politiques et
religieux , à ne former de mariages qu'autant qu'ils ont
la certitude de pouvoir , par leur travail , soutenir leur
ménage et fournir à l'entretien de leurs enfans . Pour
leur faire comprendre cette nécessité , il veut qu'on leur
donne plus d'instruction qu'on ne l'a fait jusqu'à présent,
qu'on leur apprenne à lire , à compter , à se bien conduire,
et sur-tout qu'on inculque profondément dans leur
esprit les obligations que s'impose un père de famille qui
veut être digne de ce nom. Par ce moyen , que M.
Malthus appuie de plusieurs exemples , la population
et les subsistances se maintiendraient naturellement
dans un rapport convenable ; on verrait beaucoup
moins de misère , et le peuple serait meilleur et plus
heureux. L'expérience seule peut confirmer l'efficacité
de ce système ; mais du moins l'application n'en
saurait être dangereuse , puisqu'elle se réduit à inspirer
une réserve sage et volontaire ; et enfin il est satisfaisant
de voir encore se confirmer par ce nouvel exemple une
grande vérité déjà appuyée par tant d'autres ; c'est que
le meilleur moyen , peut-être le seul , d'améliorer le sort
de l'espèce humaine , c'est de l'éclairer et de l'instruire
sur ses véritables intérêts .
,
En voyant l'influence funeste que peut avoir sur
les peuples l'oubli des véritables principes qui doivent
régler la population , si l'on vient à considérer
que ce n'est là qu'un point de l'administration
d'un état ; si l'on réfléchit aux soins , aux lumières
à l'expérience qu'une pareille administration exige , on
ne peut songer sans effroi aux conséquences qu'aurait ,
sur le genre humain, le gouvernement de la multitude ,
s'il pouvait être de longue durée . Combien n'en avonsnous
pas vu d'exemples en France dans cette malheureuse
anarchie qui a fait chez nous tant de ravages , dans
un tems si court? et, pour ne pas sortir de ce qui concerne
le principe de la population , n'a-t-on pas vu une
loi révolutionnaire qui promettaitdes secours pécuniaires
DECEMBRE 1809 . 271
et le plus profond secret à toutes les filles qui se déclareraient
enceintes (5) ? Les auteurs de cette loi ne songeaient
pas que la prospérité de l'état ne dépend point
des enfans qui naissent , mais de ceux qu'on élève dans
les principes de l'honneur , de la probité , et qu'on
instruit à devenir des citoyens utiles. Ils croyaient
encourager la population , quand ils ne faisaient qu'encourager
la débauche et augmenter la misère .
L'ouvrage de M. Malthus a eu quatre éditions en
Angleterre . La dernière a été hâtée par le désir qu'ont
témoigné plusieurs membres du parlement de l'avoir à leur
disposition dans la discussion des lois sur les pauvres .
Ce désir est un garant de son utilité. On doit donc savoir
gré à M. Prévost de l'avoir fait passer dans notre langue .
Ce nouveau travail qu'il a publié en même tems que sa
théorie de la chaleur rayonnante , et presque immédiatement
après la traduction de plusieurs autres ouvrages
importans , prouve avec quelle activité ce savant respectable
occupe tous ses momens . Il a fait hommage de sa
traduction de Malthus à M. Benjamin Delessert son compatriote
et son ami. A qui pouvait il mieux l'offrir qu'à
cet excellent citoyen, dont les soins constans et généreux
offrent le modèle de la bienfaisance la plus éclairée et la
plus active ?
(5) 28 juin 1793 ( n° 1161 ) , titre 11 .
ΒΙΟΤ.
272 MERCURE DE FRANCE ,
LITTÉRATURE ET BEAUX-ARTS .
HISTOIRE DES PREMIERS TEMS DE LA GRÈCE , depuis Inachus
jusqu'à la chute des Pisistratides , pour servir
d'introduction à tous les ouvrages qui ont paru sur
ce sujet , avec des tableaux généalogiques des principales
familles de la Grèce ; par M. CLAVIER , juge en
la cour de justice criminelle séant à Paris . Deux
volumes in-8 ° . A Paris , chez Léopold Collin ,
libraire , rue Gilles-Coeur.- 1809 .
-
IL y a peu de sujets qui soient enveloppés d'autant
d'obscurité que l'histoire des premiers tems de la Grèce ,
non-seulement par le défaut des monumens authentiques
dont un grand nombre ont été détruits par le tems ;
mais plus encore par le peu d'uniformité ou même par
l'opposition qu'on observe entre les témoignages que
l'on est forcé de comparer entr'eux pour en tirer quelque
lumière satisfaisante. Cependant telle est la pente
naturelle , et en quelque sorte irrésistible , de l'esprit
humain , qu'il éprouve comme un malaise et une espèce
de fatigue insupportable , tant qu'il n'est pas parvenu à
lier par une chaîne non interrompue ses idées ou ses
connaissances sur les sujets auxquels il s'applique ; et ce
besoin qui semble tenir à la nature même de notre intelligence
, a été la source des plus nobles découvertes
comme des plus déplorables erreurs . En effet , si c'est à
cette cause qu'il faut attribuer le nombre presqu'infini
des systèmes insensés et ridicules qu'ont enfantés dans
tous les siècles des esprits faux , et le nombre non moins
grand peut-être des doctrines funestes , des préjugés
absurdes qu'ont propagés dans tous les tems des esprits
pervers , c'est à elle aussi qu'il faut attribuer les vérités
utiles que le génie de l'observation , aidé d'un travail
opiniâtre et d'une patience sans bornes , a su révéler
aux hommes .
Dans l'état présent de nos connaissances sur l'histoire
du
DECEMBRE 1800 273
savons de
DE LA SE
du globe que nous habitons , les Grecs paraissent , après
les Juifs , le peuple sur l'existence et sur les transac
tions duquel nous ayons les documens les plus authe
tiques et les plus révolutions des ancsiueinvsise.mpCioremsmdeenlo'Oursiennte et mêmede
de l'Egypte , que ce que nous en disent les livres fuifs
assez peu d'accord avec Hérodote et Diodore de Sicile,
qui ne s'accordent pas davantage entr'eux , il est bie
évident que nous n'avons sur cette partie de l'histoiredes
hommes que des notions aussi bornées que peu cer
taines . Peut-être obtiendra-t- on quelque jour des lumières
plus satisfaisantes des savantes recherches que la société
anglaise de Calcutta fait , au sein même de l'Inde , sur
l'histoire de ces vastes contrées ; mais jusqu'ici la Grèce
est , comme nous venons de le dire , le pays qui nous
offre la suite la plus régulière de monumens historiques
qui aient quelque authenticité . Malheureusement ceux
qui portent ce caractère ne remontent guère plus haut
que le commencement des Olympiades , c'est- à -dire ,
huit siècles environ avant l'ère vulgaire. Les tems antérieurs
à cette époque , et qui comprennent les dix ou
onze siècles qui s'étaient écoulés depuis la fondation
des premiers royaumes en Grèce , avaient été désignés
par Varron , le plus savant des Romains , sous le nom de
tems mythologiques ou fabuleux ; et l'on voit par ce que
dit à ce sujet Thucydide dans le début de son ouvrage ,
que les Grecs eux-mèmes n'avaient que des notions trèsvagues
sur l'histoire de toute cette période .
Il paraîtra donc surprenant , comme le remarque
M. Clavier lui-même , que privé de la plus grande partie
des sources où les anciens pouvaient puiser , il ait osé
entreprendre d'éclaircir ce qui leur paraissait d'une obscurité
presqu'impénétrable ; car c'est précisément l'histoire
des tems mythologiques qui est l'objet de son ouvrage;
il s'est proposé , en remontant jusqu'à l'arrivée
des premières colonies orientales dans le Péloponèse, de
les suivre dans les divers établissemens qu'elles firent sur
presque toutes les côtes de la Méditerranée , dans la
plupart des îles , et même dans l'intérieur des terres ,
comme un sujet propre à fixer l'attention de ceux qui
S
274 MERCURE DE FRANCE ,
aiment à rechercher par quelle suite d'efforts , par quels
degrés presqu'insensibles , l'homme partant de l'état sauvage
, etpour ainsi dire brut , où la nature semble l'avoir
jeté sur cette terre , s'est élevé à ce haut degré de perfectionnement
, à ce point extraordinaire de développement
de toutes ses facultés où nous le présentent les
sociétés civilisées . 1
Mais pour qu'on ne l'accuse pas de témérité dans une
entreprise qui paraît au premier abord d'une difficulté
insurmontable , il s'attache à rechercher les causes de
l'obscurité dont ce sujet est enveloppé , et fait voir que
cette obscurité vient beaucoup moins de la disette des
monumens que du peu d'intérêt que les Grecs prenaient
à l'histoire de ces premiers tems , et sur-tout du défaut
de critique de la plupart des écrivains anciens ; il observe
ensuite , que bien que nous ayons perdu un grand nombre
d'ouvrages originaux , nous avons conservé la plupart
des traditions qu'ils contenaient. « En effet , dit
M. Clavier , les poëtes cycliques que nous avons perdus ,
mais dont il nous reste beaucoup de fragmens , étaient
contemporains d'Homère , ou ont vécu peude tems après
lui. Ces poëtes , dont les principaux sont Hésiode , Créophylede
Samos , Arctinus de Milet , Stasinus de Chypre ,
Leschès et Pisandre de Camire , avaient traité de presque
toutes les parties de l'histoire des tems héroïques , et
c'est d'eux que les premiers historiens avaient tiré les
généalogies sur lesquelles ils se fondaient. Il y a eu ,
depuis Hérodote jusqu'à nos jours , une foule innombrable
d'écrivains qui se sont tous cités successivement ,
ce qui ne laisse aucun doute sur leurs époques respectives
: et nous pouvons , d'après leurs ouvrages , établir
une suite non interrompue de générations depuis Inachus
, l'un des derniers rois Héraclides de Lacédémone ;
nous connaissons même ce qui s'est passé de plus important
à chaque époque . >>>
Depuis la renaissance des lettres , les savans les plus
distingués des divers pays de l'Europe où elles sont cultivées
, ont tenté , avec plus ou moins de succès , d'éclairçir
l'origine des nations de la Grèce; et en France
MM. Geinoz , de la Nauze , Gibertet Belley de l'an:
DECEMBRE 1809. 275
2
cienne Académie des inscriptions et belles-lettres ont
enrichi le recueil des Mémoires de cette compagnie
savante de plusieurs dissertations intéressantes sur ce
sujet. Court de Gébelin dans son grand ouvrage intitulé :
Le monde primitif analysé et comparé avec le monde
moderne , a aussi osé aborder cette question , et ce qui
avait paru à ses devanciers d'une extrême difficulté , lui
paraît , à lui , la chose la plus simple et la plus facile . Je
dirai un mot de son système , afin qu'on voie combien
il est aisé , avec beaucoup d'esprit , de talent et de connaissances
, de tomber dans des erreurs ridicules quand
on se préoccupe pour les opinions ou les doctrines même
lesplus respectables , au point de ne savoir plus discerner
les cas où elles sont applicables de ceux où elles
nepeuvent nullement s'appliquer.
En effet , Court de Gébelin , après avoir analysé avec
autant de clarté que de sagacité les opinions des savans
académiciens que j'ai nommés tout- à-l'heure , après avoir
montré qu'on ne peut presque en tirer aucun résultat
satisfaisant , en vient àl'exposition de ses propres idées ,
qu'il appelle vrai système de l'origine des Grecs. Selon
lui , Moïse avait tracé de main de maître la première
carte de géographie qui aie jamais existé , et voici comment
: en faisant la généalogie des enfans de Noé , Moïse
nous dit que Japhet ou Japet , un des fils de ce patriarche
, eut lui-même sept fils ; que le quatrième s'appelait
Jon ou Javan; et que celui-ci fut père d'Elisa, Tharsis
ou plutôt Thrasis , Ketimet Dodanim. Or , qui ne voit
que Tharsis donna son nom à la Thrace , que Ketim
donna le sien à la Macédoine et à la contrée des Gètes
an nord de ce royaume , que Dodanim fut le père des
Doriens qui habitaient le pays situé entre la Macédoine
et le Péloponèse; et qu'enfin Elisa s'établit dans lePéloponèse
même , dont une contrée avait conservé le nom
d'Elis ou Elide? « Un accord aussi parfait entre les quatre
grandes divisions de la Pélasgie et les quatre fils d'Ion ,
poursuit notre auteur , démontre la vérité de ce que
j'avance, et que Moïse avait d'excellens Mémoires sur ce
pays et sur sa population. » Et tout ce raisonnement
Sa ف
276 MERCURE DE FRANCE ,
paraît au bon Court de Gébelin aussi incontestable qu'il
paraîtra absurde à tous les lecteurs sensés .
On devine bien que la méthode de M. Clavier , qui a
soigneusement approfondi son sujet , n'est ni aussi expéditive
, ni aussi cavalière , si l'on peut s'exprimer ainsi ;
non-seulement il ne croit point que la partie géographique
de la Bible, dont il est peut-être assez difficile de se
faire des idées bien nettes , doive être considérée comme
un article de foi ; mais il pense même qu'on n'est point
obligé d'adopter sans examen la chronologie des livres
juifs ; car il ne s'agit ici ni de morale , ni de dogme ,
mais de nombres qui pouvaient avoir été altérés , et qui
l'ont été effectivement , puisque des chronologistes trèsorthodoxes
ont varié de près de deux mille ans sur l'époque
de la création du monde . En effet , le père Petau ne
la porte qu'à l'an 3983 avant notre ère , et D. Pezron ,
savant bénédictin , l'a reculée jusqu'à l'an 5868 , sans
qu'on l'ait accusé d'hérésie. On peut donc bien , ajoute
M. Clavier , la reculer encore davantage sans offenser en
⚫rien la religion. Ajoutons que l'un des plus illustres
▲ érudits de notre tems , M. Larcher à qui nous devons
une excellente traduction d'Hérodote , accompagnée du
commentaire le plus savant et le plus complet qui ait
jamais étéfait sur cet écrivain , malgré le profond respect
et la croyance implicite dont il fait partout profession
pour tout ce qui est contenu dans les livres hébreux
déclare que si , par un vain scrupule , il avait adopté la
chronologie de ces livres , au lieu du système d'Hérodote
sur les Egyptiens , les Tyriens , etc. , système qui
d'ailleurs est moins celui de l'historien grec que celui de
ces différens peuples , ses lecteurs auraient été arrêtés à
chaque pas , ce qui confirme pleinement l'opinion de
M. Clavier à cet égard .
Mais il est tems de faire connaître plus en détail l'ouvrage
de ce dernier écrivain , et de donner au lecteur
une idée de ce qu'il y trouvera d'utile ou d'intéressant.
,
« Pour déterminer d'une manière un peu sûre la date
du commencement des traditions historiques dans chaque
nation , il faut partir d'une époque historique constante
etcommune à ces nations . Telle peut être pour les Grecs
1
... DECEMBRE 1809 .
T
277
l'époque de la guerre de Troie , à laquelle presque tous
les peuples de la Grèce eurent part. La généalogie des
différens chefs qui la commandaient , prise , en remontant
d'âge en âge , nous conduira jusqu'à un tems où
nous ne trouverons plus que des générations absolument
poétiques , des nymphes filles d'un fleuve , des hommes ,
nés du commerce d'un dieu avec une femme mortelle ,
dont la famille sera inconnue , ou ne se trouvera que
dans les critiques des siècles postérieurs à Alexandre .
Alors nous regarderons cette époque comme celle du
commencement de cette famille ; tout ce qui l'a précédé.
en sera le tems fabuleux et inconnu. La généalogie
d'Achille , par exemple , remontera par son père Pélée
jusqu'à Æacus , souverain de l'île d'Ægine ; mais cet
Eacus étant le fruit des amours du Jupiter et d'une
nymphe fille du fleuve Asopus , ce sera un homme nouveau
dont les ancêtres étaient inconnus , et nous fixerons
à la troisième génération avant la guerre de Troie le
tems auquel l'île d'Ægine a été habitée ou du moins,
celui auquel ses habitans auront commencé à former,
une cité. Il semble qu'une méthode aussi simple et aussi
sûre aurait dû être suivie par tous les critiques ; cependant
elle n'a jamais été employée. L'ouvrage de Saumaise
, de lingua hellenistica , et le commentaire de
Prideaux sur les marbres d'Arondel , montrent dans quel
embarras deux savans hommes se sont jetés pour ne l'avoir
pas suivie , et pour avoir supposé que la durée des tems
héroïques avait été la même pour tous les peuples de la
Grèce..
,
Telles sont les vues qui ont guidé l'auteur de l'ouvrage
que nous annonçons ; elles sont tirées d'un travail inédit
du savant Freret , que l'on regarde à juste titre comme
celui de tous nos écrivains qui a porté le plus de sagacité,
de justesse et de profondeur d'esprit dans la critique
historique ; cet écrit , intitulé Observations générales sur
Pancienne Histoire des premiers habitans de la Grèce , et
qui doit paraître dans les derniers volumes des Mémoires
de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres , avait été
communiqué à M. Clavier par feu M. de Sainte-Croix .
Mais pour s'engager dans une route aussi hérissée d'obs278
MERCURE DE FRANCE,
tacles et de difficultés de toute espèce, il fallait toute l'érudition
et toute la rectitude de jugement dont le même
auteur a donné des preuves signalés dans són travail sur
Apollodore , qui lui-même n'est qu'une suite ou une partiedes
profondes et savantes recherches dont il s'est occupé
depuis un grand nombre d'années , en préparant sa
traduction et le commentaire de Pausanias , qu'il est sur
le point de publier (1).
Pour entreprendre de remonter ainsi à l'origine des
différens peuples , par la suite des générations des principales
familles dépositaires de l'autorité souveraine, pour
tracer l'histoire de leurs expéditions , de leurs migrations
, de leurs alliances , de leurs traités , des établissemens
nombreux qu'ils avaient formés dans des lieux différens
et à des époques diverses , il fallait avoir lu avec
attention non-seulement tous les principaux auteurs ,
mais cette foule de scoliastes , de commentateurs , de
grammairiens , qui , parmi un nombre infini d'inutilités
de pensées ou d'opinions absurdes ou ridicules , nous
ont néanmoins conservé des restes précieux des écrits
quenous n'avons plus, soit en les citant textuellement ,
soit en nous endonnant l'analyse ou la substance ; il fallait
recueillir , comparer et discuter avec intelligence tantde
témoignages , trop souvent obscurs ou contradictoires ,
et à l'aide d'une critique lumineuse en tirer les résultats
qui présentaient , sinonun caractère d'évidence absolument
satisfaisante, au moins le plus haut degré dé vraisemblance
, et c'est ce que M. Clavier paraît avoir
fait avec assez de succès pour qu'on doive lui savoir infinimentde
gré de son entreprise: C'est par cette patience
laborieuse , par cette suite d'efforts continuels et toujours
dirigés vers un même but , qu'il est parvenu à tracer des
tables généalogiques des principales familles qui ont
régné dans la Grèce. Ces tables , au nombre de onze ,
(1) Le prospectus de cette édition proposée par souscription , a
paru il y a déjà assez long-tems ; l'ouvrage doit s'imprimer ches
M. Firmin Didot ; et l'on ne peut que regretter vivement qu'une
• entreprise aussi utile et qui ferait même honneur à notre littérature ,
devenue si pauvre en ce genre ,n'obtienne pas plus d'encouragemens.
DECEMBRE 1809. 279
présentent la suite non-interrompue de tous les personnages
dont les noms figurent dans les antiques annales du
premier peuple véritablement civilisé dont nous ayons
connaissance sur ce globe ; car les grandes nations de
l'Asie ayant été de tout tems soumises à des gouvernemens
despotiques , et l'Egypte , à l'époque où elle fut la
plus florissante , paraissaut avoir été asservie à un gouvernement
théocratique , tous ces peuples n'ont jamais
pu qu'être plus ou moins barbares .
Tel a donc été l'objet du travail de M. Clavier , de découvrir
et de nous faire connaître , autant qu'il était possible
de le faire d'après les monumens qui nous restent
encore , les rapports qu'eurent entr'elles les différentes
famillesdont il nous trace la filiation ; en sorte que ces généalogies
se servissent , pour ainsi dire, réciproquement
d'appui , et se prêtassent toutes une lumière mutuelle,
On sent assez qu'un livre de ce genre est peu susceptible
d'extraits , et que les deux volumes qui le composent
n'offrant , à peu de choses près , que la discussion des
faits et des autorités sur lesquelles l'auteur se fonde pour
établir ses opinions , lalecture peut même en paraître aride
et fatigante. Mais le soin qu'a pris l'auteur de citer scrupuleusement
les textes des nombreux ouvrages qu'il a lus
ou consultés , etd'indiquer exactement les passages dont.
il s'appuie , fait de son livre un véritable trésor d'érudition
sür cette matière , et l'index extrêmement étendu
par lequel l'ouvrage est terminé , donne au lecteur la facilité
de disposer à l'instant de toutes ces richesses sur le
sujet particulier de ses recherches , lorsqu'il a besoin d'éclaircissement
sur tel ou tel objet qui peut l'arrêter dans
la lecture des écrivains grecs , poëtes , orateurs ou historiens
, etc. On peut donc dire avec vérité que ce nouveau
livre de M. Clavier , avec son édition d'Apollodore ,
et les deux tables des matières jointes à ces deux ouvrages
, composent, dans leur ensemble , le dictionnaire
mythologique le plus savant qui existe , en même tems
qu'il a , pardessus tous les autres écrits de ce genre ,
l'avantage inappréciable d'indiquer avec la plus scrupuleuse
exactitude les sources où l'on peut , à son gré , ou
puiser une doctrine plus étendue que celle que vous
280 MERCURE DE FRANCE ,
:
offre l'auteur , ou recourir pour s'assurer de la vérité dec
résultats qu'il vous présente ; car il est aisé de prévoir
que dans un sujet comme celui qu'il a entrepris de traiter
, il a été plus d'une fois forcé de hasarder à des suppositions
ou des conjectures , qui sont nécessairement
susceptibles d'être plus ou moins contestées . C'était un
inconvénient inévitable ; mais la totalité du système tenant
à un grand ensemble de vues et de faits , il est évident
aussi qu'il n'y a que les savans qui ont acquis une
érudition aussi étendue que celle de M. Clavier , et qui
ont autant que lui médité sur ces matières , qui puissent,
ou combattre avec avantage , ou confirmer par de nouvelles
preuves plusieurs parties de détail sur lesquelles il
reste encore beaucoup d'incertitude , ou quelques points
essentiels du système de l'auteur , sur lesquels son opinion
diffère de celles qu'ont émises d'autres savans égament
recommandables . M. Clavier reconnaît lui-même
qu'il reste encore beaucoup de chose à éclaircir dans le
sujet qu'il a traite ; il se flatte seulement d'avoir marché
dans une route plus exacte , d'avoir suivi un système plus
conforme à la saine raison , et d'avoir lié avec plus de
justesse qu'on ne l'avait fait avant lui , un plus vaste en-
•semble de faits ; et c'est un mérite qu'on ne saurait , à ce
qu'il semble , lui contester sans injustice.
1
Peut- être aurait-il pu répandre un peu plus d'intérêt
sur son ouvrage , et rompre la monotonie fatigante , qui
résulte nécessairement des mêmes formes de discussion
sur des sujets toujours semblables , en semant çà et là
quelques traits puisés aux sources mêmes d'où il tirait sa
doctrine, et qui eussent servi à répandre plus delumières
sur l'état physique, politique et moral des Grecs dans les
tems dont il essayait de retracer l'histoire . Il aurait dû
sur-tout établir plusieurs divisions principales , relatives
soit aux nations diverses ou aux différentes époques dont
il parlait ; c'eût été comme autant de points de repos pour
le lecteur , qui peut se fatiguer d'avoir à suivre une discussion
un peu aride , et qui se soutient presque sans interruption
pendant deux volumes entiers . Enfin , on
pourra reprocher au style de M. Clavier de manquer
quelquefois de correction , défaut plus sensible encore
DECEMBRE 180g. 281
peut-être dans un écrit où l'on a rarement l'occasion de
déployer d'autres qualités . Mais il y aurait peu d'équité à
insister sur ces reproches , quelque légitimes qu'ils
soient , et il n'en reste pas moins vrai que M. Clavier ,
par ce dernier travail et par l'ouvrage qu'il a précédemment
publié , a pris un rang distingué parmi les savans
de l'Europe qui cultivent avec le plus de succès
cette branche intéressante des connaissances humaines , et
s'est montré digne de l'honneur qu'il vient de recevoir
en dernier lieu par le choix de l'Institut de France
qui l'a admis dans son sein . THUROT .
QUELQUES RÉFLEXIONS SUR LES AUTEURS QUI
ONT FIXÉ LA LANGUE FRANÇAISE.
La langue française a sans doute d'éternelles obligations
aux écrivains du dix-septième siècle , et particulièrement
à Pascal , à Boileau et à Racine . Elle leur doit plus de
clarté , d'aisance , de délicatesse , d'harmonie , de grâce et
de coloris. Ils lui ont encore donné une élégance , une
noblesse et une dignité inconnues jusqu'à eux ; mais
ces derniers présens lui ont coûté un prix assez cher.
En recevant de nouvelles richesses , elle a vu s'affaiblir
ou disparaître l'énergie , la hardiesse , la concision , la
naïveté et le tour original qui formaient ses principaux
caractères du tems de Montaigne et de Regnier. Toutefois
il ne lui conviendrait pas de faire légèrement le procès à
ses bienfaiteurs . Les hommes de génie eux-mêmes sont
modifiés par l'esprit de leur siècle. L'enfance de Corneille
avait été bercée au bruit des discordes civiles
qui échauffaient dans tous les coeurs le sentiment de l'admiration
pour les vertus sévères des Romains ; aussi la
force , la grandeur et l'audace sont-elles les principales
qualités de leur sublime peintre. Mais les héros du tems
mêlaient aux agitations politiques un rafinement de galanterie
qu'au premier aspect on croirait tout-à- fait incompatible
avec les pensées sérieuses , la préoccupation forte ,
les passions exclusives de l'homme de parti . Ce même
Richelieu qui portait seul tout le poids du gouvernement ,
ce ministre, la terreur de la France et de l'Europe , faisait
soutenir des thèses d'amour chez sa nièce Mlle de Wigne
282 MERCURE DE FRANCE ,
rod , et soupirait pour la duchesse de Chevreuse. On se
rappelle que la Fronde exagéra encore ces ridicules . L'hôtel
de Rambouillet , livré àlafureur du bel esprit , mit aussi
en honneur une métaphysique platonicienne sur l'amour.
Cette espèce de beau idéal et fantastique plaisait beaucoup
au sexe qui , sans renoncer aux réalités , recevait , avec un
plaisir mêlé d'orgueil, un encens presque semblable à celui
offertpar nos anciens chevaliers à la daîne de leurs pensées .
Aujourd'hui une femme galante éclaterait de rire aux déclarations
d'un amour si quintessencie ; une femme réservée
et sensible sourirait de pitié à tout ce phébus : mais
telles étaient les moeurs du tems ; et lorsqu'un la Rochefoucauld
eť tant d'autres personnages distingués répétaient
tous ces lieux communs de morale amoureuse , la sottise
seule pourrait croire qu'elle aurait échappé à la contagion
générale. Corneille ne sut pas s'en préserver : disons
mieux, il ne pensa même pas à l'éviter. Son esprit, encore
exalté par la lecture du théâtre espagnol, prit naturellement
enamour le ton de ses plus illustres contemporains. De là
bette subtilité , ces argumentations , ce jargon métaphysique
qu'on lui reproche avec justice. De là aussi l'élévation
quelquefois ravissante des rôles d'Emilie , de Viriate
et dePauline . On a paru quelquefois s'étonner de ce que
les Sévigné et leurs émules , constantes dans leurs vieilles
admirations , eussent préféré Corneille au plus tendre des
poëtes ; cet étonnement aurait dû disparaître à la première
réflexion. Indépendamment de toutes ses admirables qualités
, le père de la tragédie française avait sur son jeune
rival l'avantage d'être l'interprête de l'opinion presque générale.
Quand ses héros parlaient d'amour ou de vertu guerrière
, ils exprimaient le sentiment de la cour, de la noblesse
et du peuple qui les imite . D'ailleurs c'est le propre
du sublime d'exciter l'enthousiasme et de faire pâlir tous
les objets de comparaison. Rendons une autre justice
àCorneille . Malgré ses nombreux défauts , son style a souventune
vérité , une franchise , j'oserais presque dire une
candeur et une bonhommie qui conservent à notre langue
saphysionomie antique. Pour être juste , il faut ajouter que
cegrand poëte a danbeamorceauxdes modeles
que l'on n'a point surpassés. Avouons en même tems que
Corneille manquait de plusieurs qualités nécessaires pour
épurer , polir et fixer une langue. L'académie française ,
créée par Richelieu en 1635 , s'était occupée sans relâche
de ce soin important. Ses travaux , précédés de ceux de
DECEMBRE 1809 . 283
2
Balzac et de Vaugelas , et les progrès que la nation faisait
chaque jour dans l'art social , avaient opéré un changement
aussi rapide qu'étonnant ; on en jugera par l'anecdote suivante.
Quelque tems avant sa mort , arrivée le 28 octobre
1646 , le vieux poëte Maynard fit un voyage à Paris .
Chaque fois qu'il prenait la parole , on l'arrêtait en lui
disant : Ce mot là n'est plus d'usage. Tout le monde sait
que l'honneur d'avoir fixé notre langue en prose appartient
à Pascal. La poésie est redevable du même service à Boileau
et à Racine ; mais le premier de ces auteurs n'avait
pas , peut-être , assez médité les qualités précieuses du style
de nos anciens écrivains . Aforce de pureté et d'élégance ,
il n'a point assez conservé la franchise , l'abandon , le tour
vif et rapide , et la naïveté du langage de nos pères . Il
parvint àlui faire adopter des beautés étrangères, et lui laissa
perdre quelques-unes des siennes propres. On est d'autant
plus surpris de cette direction du talent de Pascal , que son
génie vaste , son esprit profondément méditatif, devaient
avoir besoin d'une langue pleine de richesse etde liberté.
Maître de tout tenter , il aurait pu , je crois , conserver , et
consacrer à jamais par son autorité , une partie du style
de Montaigne. Malgré cette réflexion que je soumets au
jugementdduulecteur, les Provinciales ne sont pas moins
un chef-d'oeuvre immortel. Mais l'expression de Pascal m'a
semblé plus hardie dans le Recueil de ses pensées. Elle
respire quelquefois toute l'audace de ses incursions dans
le monde intellectuel .
Boileau , et sur-tout Racine , bien plus créateur en fait
de langage que son maître , unissaient à tous les dons particuliers
que le poëte doit avoir reçus en naissant , un jugement
solide et un goût exquis. Ils avaient accru et fortifié
ces présens de la nature dans le commerce assidu des
Grecs et des Latins . En étudiant deux langues si harmonieuses
et si fécondes , ils reconnurent ce qui manquait à
la nôtre et formèrent la résolution de l'enrichir . Ce serait
aimer le luxe des paroles que de retracer en détail tout ce
que ces deux célèbres amis ont fait pour elle. Ils nous ont
vraiment créé une poésie nouvelle. Mais pourquoi , trop
fidèles à suivre l'exemple de Malherbe qui poussa jusqu'à
l'excès l'amour de la pureté du langage, trop asservis aux
lois tyranniques de l'usage et du ton de leur siècle , se
sont-ils entièrement détournés des sentiers fréquentés par
Marot et plusieurs autres ? Malheureusement la cour qu'ils
avaient corrigée de son mauvais goût , d'une sotte admi-
/
284 MERCURE DE FRANCE ,
ration pour les romans de Scudéri et les vers de Pradon
donna à son tour le ton à ses réformateurs . Une grandeur
toute théâtrale leur en imposa . La langue des familiers du
brave François premier aurait paru trop franche , trop libre
et trop populaire aux courtisans du superbe Louis XIV.
C'était courir des chances de mauvais succès que d'essayer
à la faire revivre devant eux. Cependant Boileau luimême
, quelque parfait qu'il soit , eût gagné de la franchise
et de l'abandon en fondant dans son style celui de
Regnier. Il se contenta de lui rendre une justice éclatante
, de lui emprunter des pensées , des vers même , et
n'imita point sa manière vive , énergique et naturelle. Pour
la naïveté qui donne encore tant de charme au vieux style
de son célébre dévancier , Boileau eût en vain cherche à
acquérir cette qualité ; elle manquait à son talent : peutêtre
même n'en sentait-il pas tout le prix; du moins on
pourrait le présumer , puisqu'il a oublié dans sonArt poétique
l'Apologue et La Fontaine. Mais je m'arrête , et quand
je pense que ce grand homme fut le maître de tous les
écrivains du dix-septième siècle , qu'il sera éternellement
le législateur du Parnasse français , j'ai peur d'avoir blasphémé.
Racine obligé de prêter à Melpomène un langage digne
d'elle , et d'ailleurs plus assidu à la cour que son véridique
ami , ne croyait jamais s'exprimer avec assez de pompe et
de noblesse devant ses illustres spectateurs ; néanmoins il
emprunta souvent au peuple lui-même une foule de tournures
vives , d'expressions ordinaires et communes même ;
mais quel soin il prenait de déguiser ces larcins hardis aux
oreilles dédaigneuses ! Comme il s'attachait à faire passer
la simplicité des paroles à la faveur de la plus douce mélodie
! Tant d'artifices employés par un homine sijudicieux
annoncent qu'il connaissait bien le goût de son siècle ,
qu'il le craignait , et se croyait obligé d'y sacrifier. Une
réflexion puisée dans mon sujet même me porte à adopter
cet avis . Racine , profondément nourri de la langue d'Homère
, en avait nécessairement senti et admiré la naïveté ,
qualité commune à tous les écrivains grecs , quelle que soit
d'ailleurs la différence de leurs talens. Il savait que cette
langue qui ne dédaigne rien , qui n'a point de mots roturiers
, pouvait tout rendre avec une admirable vérité. Ilavait
vu Euripide trouver le pathétique le plus touchant dans
l'expression naïve des mouvemens du coeur. Pourquoi dòng
jugea-t-il nécessaire de parer la simplicité de l'expression
DECEMBRE 1809. 285
:
du poëte grec , d'altérer même la vérité des sentimens jusque
dans ces passages où le génie de notre langue s'accordait
parfaitement avec celui de l'idiôme de son maître ? C'est que
rien n'était moins naïf que la cour , et que trop certain de
cette observation , il désespéra de réussir en montrant la
nature telle qu'elle est de tout tems à des hommes artificiels
qui l'auraient dédaignée ou méconnue.
Racine n'a point cru pouvoir descendre jusqu'au naturel
et à la simplicité d'Euripide ; par la même raison il
s'est entiérement éloigné de la route des prédécesseurs de
Malherbe . On ne saurait nier cependant que son talent
flexible , son goût délicat n'eussent trouvé des mines précienses
à exploiter dans ces vieux auteurs . Personne , excepté
Lafontaine , n'a possédé le mérite de la, variété
comme Racine : eh bien ! il en aurait davantage si l'on
trouvait quelquefois chez lui de ces vers que le bonhomme
semble avoir retenus en causant avec Marot ou Saint-
Gelais , et qui s'embellissent sous sa plume , comme un
bon mot répété par un homme d'esprit. Me permettra-t-on
d'aller plus loin ? J'ai pensé plus d'une fois que le soin
continuel de la noblesse et de l'élégance a vraiment coûté
des beautés tragiques à l'auteur de Phèdre. Il ferait verser
plus de larmes encore , s'il eût plus souvent osé être toutà-
fait simple , et laisser aller ses expressions , comme elles
sortiraient d'un coeur naïf ou vivement ému. La scène
d'Athalie avec Joas offre un exemple des ressources de
ce génie merveilleux et capable de tout , dont la nature
avait doué le rival de Corneille et d'Euripide. On ne trouverait
dans ce dernier rien de comparable à cette admirable
scène. Mais que son Iphigénie est touchante ! Pour
la comparer un moment à celle de Racine ,je suis obligé
de citer des vers que tout le monde sait par coeur ; je les
prends au quatrième acte , dans la scène quatrième.
IPHIGÉNIE .
Mon père!
Cessez de vous troubler ; vous n'êtes point trahi ;
Quand vous commanderez , vous serez obéi.
Ma vie est votre bien. Vous voulez le reprendre .
Vos ordres , sans détours , pouvaient se faire entendre.
D'un oeil aussi content , d'un coeur aussi soumis
Que j'acceptais l'époux que vous m'aviez promis ,
Je saurai , s'il le faut , victime obéissante ,
Tendre au fer de Calehas une tête innocente ,
286 MERCURE DE FRANCE ,
Et, respectant le coup par vous-même ordonné
Vous rendre tout le sang que vous m'avez donné.
Sipourtant ce respect , si cette obéissance
Parait digne à vos yeux d'une autre récompense ;
Si d'une mère en pleurs vous plaignez les ennuis ,
J'ose vous dire ici qu'en l'état où je suis ,
Peut-être assez d'honneurs environnaient ma vie ,
Pour ne pas souhaiter qu'elle me fût ravie ,
Ni qu'en me l'arrachant , un sévère destin ,
Si près de ma naissance en eût marqué la fin.
Fille d'Agamemnon , c'est moi qui la première ,
Seigneur , vous appelai de ce doux nom de père ;
C'est moi qui , si long-tems le plaisir de vos yeux ,
Vous ai fait de ce nom remercier les dieux ,
Etpour qui , tant de fois prodiguant vos caresses ,
Vous n'avez point du sang dédaigné les faiblesses .....
Et si je n'avais eu que ma vie à défendre ,
J'aurais su renfermer un souvenir si tendre .
Mais àmontriste sort , vous le savez , Seigneur ,
Une mère , un amant , attachaient leur bonheur.
Un roi digne de vous a cru voir la journée
Qui devait éclairer notre illustre hyménée.
Déjà sûr de mon coeur , à sa flamme promis ,
Il s'estimait heureux. Vous me l'aviez permis.
Il sait votre dessein , jugez de ses alarmes.
Ma mère est devant vous , et vous voyez ses larmes.
Pardonnez aux efforts que je viens de tenter ,
Pour prévenir les pleurs que je leur vais coûter.
J'ai passé à dessein tous les vers pompeux dans lesquels
l'amante d'Achille parle de la conquête de Troie , afin de
rendre la comparaison plus égale entre les deux auteurs.
Du reste , la noblesse,l'harmonie , la poésie la plus élégante
et la plus douce , l'éloquence la plus insinuante brillent dans
lediscours queje viens de mettre sous les yeuxdu lecteur.
Maintenant écoutons Euripide. Traduit en prose , depouillé
de la mesure et de la mélodie des vers grecs , il
perdra beaucoup. Mais ce qui nous occupe ici , ce sont
les sentimens et les pensées bien plus que les beautés de
diction; et d'ailleurs , quelque tort que ma faible version
lui cause , Euripide devrait encore me pardonner , puisque
DECEMBRE 1809. 87
1
renonçant pour lui à l'amour exclusifde la gloire nationale,
je consens à lui accorder quelqu'avantage sur le poëte divin
qui fait notre orgueil et nos délices .
1 Acte cinquième , vers 1211 .
PHIGÉNIE.
Mon père , si j'avais l'éloquence d'Orphée , le pouvoir
f
a
magique d'entraîner les rochers sur mes pas et de charmer
les coeurs parla douceur de més accens , J'aurais recours
ce talent; mais je n'ai que des larmes pour défense. Devant
cette mère chérie , je presse vòs genoux de més bras
supplians . Ne me laissez pas souffrir une mort prématurée ;
ne m'envoyez pas avant le tems voir le séjour des ombres .
Il est si doux de contempler la lumière des cieux. C'est moi
qui vous ai donné la première le nom de père , moi que
vous avez la première appelée mon enfant. Votre Iphigenie
se traînant sur vos genoux , donna la première à ce
coeur paternel des plaisirs que vous lui rendiez avec usuré .
Souvent vous me disiez : Mon enfant , te verrai -je un jour
heureuse et florissante dans la maison d'un époux fortuné ,
comme il convient à ma fille ? Et moi , suspendue dans
vos bras, caressant comme aujourd'hui votre anguste visage ,
je répondais : Que ferai-je pour vous , mon père ? Je vous
recevrai dans votre vieillesse. Ma maison vous offrira les douceurs
de l'hospitalité et les alimens qui soutiennentl'homme
dans ses travaux. J'ai gardé le souvenir de ces entretiens si
chers ; vous les avez oubliés , mon père , et vous voulez me
faire mourir ! Ne le faites pas , je vous en conjure
demon aïeul Pélops , aunnoomm de votre père Atrée, eldecette
mère qui , après in'avoir enfantée avec douleur , souffre en
votre présence des douleurs plus cruelles encore. Qu'y a-tilde
communentre moi et l'hymen d'Alexandre? pourquoi
Hélène cause-t-elle ma ruine ? Tournez les yeux vers moi ,
accordez -moi votre aspect et un baiser , que j'emporte en
mourant ces derniers gages de votre amour, si vous êtes
sourd à mes prières . Mon frère , toi , quoique si jeune encore,
le défenseur de tes amis , viens partes larmes supplier
mon père de ne pas consentir au trépas de ta soeur. L'enfance
la plus tendre a le sentiment de l'infortune. Regardez
votre petit Oreste , ô mon père , il vous implore pour moi
en silence. Omon père , prenez pitiéde votre fille et respectez
sa vie.n
au nom
Malgré mon admiration pourRacine, il m'est impossible
288 MERCURE DE FRANCE ,
de dissimuler queje trouve Euripide bien plus pathétique
dans ce morceau. Quelle simplicité ! quel naturel ! Comme
la jeune princesse exprime naïvement son regret de la vie !
Racine a-t-il respecté la vérité quand il lui prête l'impassibilité
presque stoïque exprimée par ces vers ?
D'un oeil aussi constant , d'un coeur aussi soumis
Que j'acceptais l'époux que vous m'aviez promis , etc.
Iphigénie devait d'abord laisser parler ses craintes et répandre
des larmes sur sa cruelle destinée. Plus tard , à la
vue des dangers que son père et son amant courraient pour
la défendre , elle deviendra la fille du roi des rois , elle reprendra
tout l'orgueil du sangd'Agamemnon.Voilà, ce me
semble , la marche du coeur humain . C'est un grand mérite
à Euripide de l'avoir si bien connue, d'avoir même accordé
une autre scène aux vives douleurs d'Iphigénie ; c'est un
coup de maître de puiser ensuite dans les alarmes de la tendresse
filiale , dans le dévouemeut d'un attachement véritable
les causes du noble enthousiasme qui fait enfin courir
Iphigénie à la mort. Il faut avouer aussi qu'Euripide
n'eût jamais appelé des faiblesses les tendres mouvemens
de l'amour paternel. Les plus grands princes pourraient-ils
rougir d'être pères ? Enfin , je remarquerai que la gradation
de l'intérêt me paraît mieux observée par le poëte grec ;
chaque mot ajoute au pathétique de la situation , chaque
parole doit arracher une larme au malheureux Agamemnon
, et les dernières prières de sa fille amolliraient des
coeurs de marbre. Peut-être le discours quej'ai cité offre-til
des détails de moeurs que tout l'art de Racine ne pouvait
exposer à nos injustes dédains sur une soeur condamnée à
une dignité continuelle , comme la cour dont elle fut trop
souvent l'image : mais le poëte qui avait eu la hardiesse de
nous désabuser de la fausse grandeur, des mensonges dramatiques
trop fréquens dans Corneille , devait achever son
ouvrage et oser tout ce que lui prescrivait sa raison supérieure.
Si la crainte d'abuser de la patience du lecteur ne me retenait
, je parlerais des adieux d'Iphigénie à Achille et à
Clytemnestre ; de ces adieux où Euripide s'est surpassé luimême
dans l'expression des sentimens les plus nobles et les
plus touchans.
Racine rend avec sa perfection ordinaire plusieurs traits
de son modèle ; mais il en a oublié , ou plutôt il a craint
d'en employer d'autres que l'on regrette bien vivement , et
que
DECEMBRE 1809 . 289
DE LA S₂
ca
SEPT
que lui seul était capable de reproduire dans cette languemélodieuse
et nouvelle que personne n'a parlé comme lui. Je
ne serais pas Français , si je ne m'empressais d'ajouter
la pièce entière de Racine , pour la conduite, les
tères , la variété des scènes , les oppositions savantes les
mouvemens tragiques , la beauté des coups de thotre
s'élève de toute la hauteur des progrès de l'esprit humain .
sur l'Iphigénie d'Euripide . Pour que le poëte français ten
passat son modèle en tout peut-être , il eût fallu qu'il de
férât moins à l'ascendant du nom de Corneille , à l'espr
de la cour et même de ses petits-maîtres , dont il eut la
bonhommie de s'inquiéter quelquefois . Plus semblable aux
Grecs , ses maîtres , plus près de la nature , il aurait aimé ,
apprécié davantage la langue des Gaulois , qui a une grace
parfaite pour exprimer tout ce qui porte le caractère de la
simplicité . On se convaincra de cette vérité , en opposant
le roman grec des Amours de Daphnis et de Chloé à la
traduction d'Amyot , plus naïve encore que l'original. Racine
, avec son habileté accoutumée , aurait fait de nombreux
larcins à presque tous nos anciens auteurs . Sans
cesser d'être noble ,il aurait trouvé de nouveaux moyens de
nous délasser de la monotonie quelquefois fatigante de la
pompe tragique . Molière et La Fontaine puisèrent davantage
aux sources nationales . On sait avec quel succès le
fabuliste particulièrement profita du commerce de Marot
et de Rabelais même . Les deux contemporains de Boileau
sembleraient ne devoir pas faire autorité dans la circonstance
, parce que les genres qu'ils ont cultivés autorisaient
des libertés que la tragédie n'eût jamais permises . Cependant
si Molière , dans le Misanthrope et le Tartuffe , asu
allier le ton le plus élevé à l'énergie et quelquefois à la
simplicité du langage de la satire de Régnier intitulée
Macette ou l'Hypocrisie déconcertée (1) , on avouera qué
Melpomène elle-même pouvait , sans se mésallier , suivre
(1 ) Dans ses réflexions critiques sur Longin, Boileau s'est plu à
rendre hommage au talent de son devancier : il l'appelle le célèbre
Régnier , c'est-à-dire , le poëte français qui , du consentement de tout
lemonde, a le mieux connu avant Molière les moeurs et le caractère
des hommes .
Molière avait beaucoup étudié les ouvrages de Régnier ; il reproduit
souvent les idées et même les formes du style du vieux poëte , et peutêtre
il puisa dans Macette la pensée du Tartuffe .
T
290 MERCURE DE FRANCE ,
cet heureux exemple Quant à La Fontaine , les grâces
* inimitables de son langage , la variété de ses tons , la naïveté
de sentimens et d'expression qu'il a su très -souvent
allier , sans aucune disparate , à toute la magnificence de
la poésie , font regretter que Racine et Boileau n'aient pas
eu le même amour que lui pour notre vieil idiôme . Leur
goût plus sûr et plus sévère que le sien aurait rejeté dés
choses que le bonhomme admit avec trop de complaisance ;
nous n'aurions pas vu tomber en désuétude tant de mots si
* justement regrettés par Fénélon , appauvrir notre langue par
des pertes maintenant irréparables ; et ces grands poëtes
auraient ajouté à leur gloire immense un nouveau genre de
mérite et d'illustration. P. F. TISSOT .
SCIENCES MORALES .
DIALOGUE ENTRE UN MÉTAPHYSICIEN ET SA FEMME .
Felix qui potuit rerum cognoscere causas !
( SUITE ET FIN . )
LE MÉTAPHYSICIEN .
VIRG.
DES preuves ? soit. Mais , en vous les donnant, je crains
de vous ennuyer.
LA FEMME .
7
N'ayez pas peur. Me croyez-vous incapable de les entendre?
LE MÉTAPHYSICIEN .
Ce n'est pas cela : mais c'est qu'il ne tiendrait qu'à moi
de vous faire une dissertation .
LA FEMME.
Eh bien ! dissertez , mon ami . Vous savez que j'aime à
m'instruire , sur- tout quand vous voulez bien être mon
maître.
LE MÉTAPHYSICIEN.
Le moment est singulièrement choisi pour faire une grave
leçon.
LA FEMME.
-En tous cas , si elle m'ennuie , j'aurai quelque bon moyen
de l'interrompre .
DECEMBRE 1809 . 291
LE MÉTAPHYSICIEN .
Vous allez me faire désirer l'interruption .
LA FEMME .
Commencez donc. Je vous écoute .
LE MÉTAPHYSICIEN.
D'après ce que je vous ai déjà dit , vous avez bien saisi
que la véritable métaphysique est curieuse de tout ce qu'elle
peut savoir ; qu'elle remonte , aussi haut qu'il lui est possible ,
aux principes et au pourquoi de toutes choses ; or , vous
comprenez aussi facilement de quelle utilité il doit être , en
général, de remonter des effets aux causes ; les causes mieux
connues font mieux juger des effets , donnent les moyens
non-seulement de produire des effets semblables , mais de
les améliorer et de perfectionner ainsi les arts et les sciences .
Un musicien qui ne raisonne pas son art , peut faire de trèsbonne
musique par instinct ou de génie , si vous l'aimez
mieux; mais celui qui ayant aussi reçu de la nature le génie
sans lequel on ne fait rien de beau ni de grand dans les arts ,
saura yjoindre l'étude et la réflexion , analysera les moyens
d'imitation de la musique , les causes des émotions qu'elle
produit , celui-ci , dis-je , ne sera-t-il pas plus habile que
l'autre, plus fécond en ressources et plus sûr dans sa marche?
en unmot , ne sera-t-il pas plus grand musicien , parce qu'il
saura mieux la métaphysique de son art?
LA FEMME .
On cite des mots de Gluck qui prouvent qu'il la savait
très -bien; et j'ai lu des mémoires de Grétry qui font voir
que ce n'est pas avec son talent seul , mais encore avec beaucoup
de réflexions qui ont aggrandi son talent , qu'il a
composé ses chefs -d'oeuvre .
LE MÉTAPHYSICIEN.
Cela n'est pas douteux ; et Molière ? quel métaphysicien
que celui-là ! c'est une chose admirable que dans des scènes
bouffonnes il arrive souvent tel mot qui est de la philosophie
laplus profonde ! Croiriez -vous que le grand Molière s'était<
donné la peine d'approfondir l'ancienne métaphysique? qu'il
avait appris de Gassendi son maître qu'il en fallait désormais
créer une nouvelle ? qu'il avait traduit en vers le_poëme
le plus philosophique de l'antiquité , celui de Lucrèce
qui est intitulé : De la nature des choses ? On est frappé de
la force de tête de ce comique ; mais on ne remarque pas
assez que presque toutes ses études avaient été dirigées vers
T2
292 MERCURE DE FRANCE ,
des matières qui exigent une profonde réflexion , vers la
métaphysique , en un mot,, dans laquelle son bon esprit
avait sans doute su distinguer ce qu'il fallait prendre ou
laisser.
LA FEMME .
Oh ! que je vais aimer la métaphysique qui a fait faire à
Molière cette charmante pièce de l'Ecole des Maris !
LE MÉTAPHYSICIEN.
Elle lui a fait faire aussi l'Ecole des Femmes , ma chère
enfant, et toutes ses autres pièces où la morale est quelquefois
habillée en masque , comme il le disait lui-même .
Il n'y a point de morale sans métaphysique ; car c'est
čette dernière science qui nous montre les rapports sur lesquels
sont fondés nos devoirs envers nos semblables ; c'est
én étudiant ces rapports qu'on s'affermit dans l'exercice de
ses devoirs , qu'on en prend le goût, parce qu'on voit clairement
que le bonheur est attaché à leur pratique constante;
aussi peut-on compter qu'un bon métaphysicien qui est
honnête homme , est plus honnête homme qu'un autre , et
cessera plus difficilement de l'être ; car il sait pourquoi il
l'est ; sa probité , la dignité de sa conduite , ne sont pas
seulement l'effet naturel de la bonté et de la droiture de son
coeur; elles sont aussi le produit d'un calcul de sa raison.
Vous avez déjà vu que dans les beaux-arts , dans la musique
, par exemple , dans la peinture , dans l'architecture
, etc. elle découvre , développe , motive la théorie
qui seconde et perfectionne la pratique .
Dans les sciences , c'est elle qui guide les recherches , qui
préside aux expériences , qui enchaîne les observations , qui
classe les genres, les espèces , qui , après avoir construit
l'édificede la science, endécouvre jusqu'aux fondemens (1) .
Si je jète un coup-d'oeil sur la littérature , j'y retrouve
partout la métaphysique , à commencer par l'étude des
langues , où elle se fait sentir ou plutôt se montre à découvert,
aussitôt que l'on vient à considérer par quels procédés
les hommes ont établi des rapports si variés , si fins , et
quelquefois presqu'imperceptibles , mais presque toujours si
exacts entre leurs pensées et les expressions dont ils les ont
(1) On a de Linnæus, la Philosophie de la botanique ; de Fourcroy ,
la Philosophie de la chimie ; du docteur Campbell , la Philosophie de
la rhétorique; etc .... Le mot , la philosophie, équivaut ici précisément
àlamétaphysique .
DECEMBRE 1809 . 203
:
revêtues; ce n'est qu'en étudiant bien ces rapports , qu'en
les approfondissant , que l'on peut parvenir à bien savoir
sa propre langue ; et c'est aussi pour cela que l'étude d'une
langue étrangère sert à faire des progrès dans la sienne ;
par la raison qu'on est obligé de comparer , et à portée de
jugerdes rapports différens de la pensée à l'expression .
Dansl'éloquence etdans lapoésie, qui peutnous apprendre
àdistinguer le vrai du faux , le beau dulaid , le mauvais du
bon, si ce n'est la métaphysique ? Le goût en littérature estil
autre chose qu'un sens métaphysique ? Tout ouvrage
en prose et en vers s'adresse , ou au jugement , ou à
l'imagination , ou àla sensibilité et auxpassions , et souvent
àtoutes ces facultés à lafois : ne faut-il pas avoir étudié la
nature de l'homme , pour mieux savoir ce qui pourra convaincre
sonjugement , charmer son imagination , émouvoir
sa sensibilité , exciter ou calmer ses passions ? Cicéron
disait qu'il devait son talent oratoire aux promenades de
l'Académie , c'est-à -dire , à ses études philosophiques , et
non pas à celles qu'il avait faites sur les bancs des rhéteurs
(2). Des connaissances étendues et profondes entout
genre , et sur-tout la connaissance de la nature humaine ,
voilà ce qui est nécessaire à l'orateur , au poëte , à l'écrivain.
Plus et mieux il est instruit , plus ontrouve dans ses
ouvrages de vrai matériel et réel , si l'on peut ainsi s'exprimer
, c'est-à-dire , de ce vrai qui est conforme à la nature
même des choses ; plus et mieux il connaît l'homme ,
plus dans ses ouvrages brille le vrai moral et idéal , c'està-
dire , ce vrai qui est conforme à la nature humaine et
qui , par conséquent , a plus de prise et d'action sur elle.
C'était un beau précepte que celui que l'antiquité croyait
être descendu du ciel : Connais-toi toi-même (3) . C'est ,
en effet, de la connaissance de l'homme que dérivent tous
les principes nécessaires aux hommes . Sur cette connaissance
reposent morale , législation , politique , littérature ,
beaux-arts , tout ce qui doit diriger notre vie , tout
ce qui peut la charmer. Aussi l'étude de l'homme estelle
la principale et la plus importante partie de la métaphysique
; mais cette science est aussi celle de toutes
(2) Fateor me oratorem , si modò sim , aut etiam quicumque sim , non
in rhetorum officinis , sed ex academiæ spatiis extitisse. Orator , nº 2.
(3) È cælo descendit : Γνᾶθι σεαυτόν.
JUVEN, Sat. XI , 27.
(
294 MERCURE DE FRANCE ,
les premières vérités , de toutes celles qui sont les fondemens
et les principes des autres sciences ; jugez donc
à quelle hauteur elle élève celui qui la possède ; jugez si ;
accoutumé à rechercher et à discerner la vérité , il sera la
dupe des charlatans et des menteurs , quels qu'ils soient ;
s'il sera ébloui par les faux biens , par les fausses grandeurs ,
par le faux éclat ;jugez enfin si toujours écoutant sa raison ,
toujours descendant dans son propre coeur , il cessera de
faire sa volupté de la vérité , son bonheur de la vertu.
LA FEMME .
J'aime , mon ami , le portrait de votre métaphysicien , et
je crois connaître et aimer aussi beaucoup quelqu'un qui
lui ressemble ; mais , si je l'ose dire, je ne mettrais pas le
même nom que vous au bas de son portrait ; au lieu de
métaphysicien , je dirais philosophe.
LE MÉTAPHYSICIEN .
Vous ne savez peut-être pas que votre petit abbé croit
dire au moins une aussi grande injure à ceux qu'il traite de
philosophes , qu'à ceux qu'il appelle métaphysiciens ; cependant
le nom de philosophe est fort clair et n'exprime rien
dont on puisse faire un crime ; car quel mal y a-t-il à être
ami de la sagesse ? Il y a aussi de la modestie à prendre
ce nom; car ce n'est pas dire qu'on soit sage; et Boileau
s'est appelé lui-même, dans un de ses plus beaux vers ,
Ami de la vertu , plutôt que vertueux.
Je vous ai déjà dit que le nom de métaphysique n'exprime
point ce que l'on doit entendre (4) par cette science
(4) Les uns font venir le mot métaphysique , de , après
φυσικὰ, les physiques , parce que c'est le traité d'Aristote qui est placé
dans ses oeuvres immédiatement après celui de la physique. N'est-il
-pas bien étrange qu'une science ait pris son nom uniquement de la
place que son traité occupe dans les oeuvres d'Aristote ?
D'autres disent : μετὰ φύσιν , trans naturam , au-delà de la nature ,
par de-là la nature ; il n'y a pourtant rien qui soit plus dans la nature
de l'homme que l'étude et l'application de cette science qui n'est ,
après tout , que le développement et l'exercice de la raison , de cette
lumière qui illumine tout homme venant en ce monde , comme dit
saint Jean
L'Encyclopédie définit la métaphysique : la science des raisons des
choses . Cela est un peu vague , etn'est pas trop bon français ; mais
cela fait entendre à peu près ce que doit être la vraie métaphysique.
DECEMBRE 1809 . 295
qu'il sert pourtant à désigner , faute d'un autre nom qui ,
pour lui mieux convenir , devrait signifier : recherche ,
étude des principes , des vérités premières , science qui
éclaircit , qui explique les autres sciences .... Mais je n'ai
ni le droit de créer un mot nouveau , ni l'autorité nécessaire
pour l'accréditer ; il faut attendre qu'il sorte d'une
tête plus habile que la mienne , et que le besoin et l'usage
l'introduisent dans la langue .
LA FEMME .
Je conclus de tout ce que vous m'avez dit (vous jugerez
si j'ai raison ) , que les métaphysiciens aiment et recherchent
la vérité.
• LE MÉTAPHYSICIEN .
C'est cela même.
LA FEMME .
Je ne sais trop si je dois me féliciter beaucoup que ce
soit là votre occupation . Savez-vous , mon ami , pourquoi
on a placé la vérité au fond d'un puits ?
LE MÉTAPHYSICIEN .
Non , vraiment. Quelle en est la raison ?
LA FEMME .
1
Je suis bien fière de vous apprendre quelque chose.
C'est pour faire entendre qu'à chercher la vérité , à la découvrir
, et sur-tout à la dire , il n'y a que de l'eau à boire .
LE MÉTAPHYSICIEN.
Allons , vous me faites une plaisanterie . J'ai bien peur
de vous avoir ennuyée .
LA FEMME.
Non , assurément , mon ami. Mais n'est-ce pas assez
parler métaphysique ?
LE MÉTAPHYSICIEN .
Eh bien ! ma chère , parlons d'autre chose .
LA FEMME .
Ah ! l'aimable métaphysicien !
ANDRIEUX
296 MERCURE DE FRANCE ,
VARIÉTÉS .
CHRONIQUE DE PARIS.
Le topique de M. Pradier contre la goutte n'a jamais fait
tant de bruit depuis sa découverte , qu'il en fait depuis
deux mois. Non seulement tous les goutteux , mais encore
tous ceux qui craignent de le devenir , se sont agités pour
savoir ce qu'ils devaient penser , en dernière analyse , de
ce remède céleste. Leurs voeux seront promptement remplis
, si les conclusions du savant docteur Hallé sont adoptées
: "Nous pensons , a- t-il dit dans son rapport à la faculté
" demédecine, que le remède proposé par M. Pradiør mérite
» d'être distingué , comme pouvant être utile dans les cas
>>indiqués par ce rapport ; mais que , comme il se pourrait,
» s'il était appliqué hors de propos , et dans des circonstances
dans lesquelles il ne doit pas convenir , qu'il résul-
» tât des inconvéniens , moins de son action que du tems
- précieux perdu dans l'emploi d'un moyen qui se trouve-
> rait alors inutile , il nous paraît à désirer que le gouver-
> nement écarte ces dangers , en prenant des mesures pour
så publication . » :
-L'ouverture des bals de l'Athénée des Etrangers ,
s'est faite dans le mois de novembre. Cet établissement
vient de s'enrichir du Propylée des Voyageurs . Tout
particulier , au moment de partir pour quelque point que ce
soit de la France ou de l'étranger , trouvera dans le Propylée
, des détails circonstanciés sur les routes de terre , les
trajets de mer , les transports , les stations , formalités à
remplir , usages , moeurs , fêtes , curiosités locales , etc.
-Les Parisiens peuvent se persuader qu'ils reviennent
deBrest ou de Toulon , lorsqu'ils sont allés voir , dans le
vestibule des Théatins , le vaisseau que M. Merlière offre
à l'admiration publique pour la rétribution très -modérée
de 1 fr. 20 cent. C'est le modèle du vaisseau à trois ponts
le Majestueux , de 130 pièces de canon. Ce bâtiment est
garni de tous ses agrès ; l'auteur affirme que c'est le seul
modèle qui ait été fait dans d'aussi fortes proportions ; il
pèse 2000 liv.
-Les habitués de Tivoli et du Colisée ont fait paraître ,
cet été, un tel redoublement d'ardeur pour les fêtes délicieuses
qu'on leur offrait dans ces deux jardins , que les
DECEMBRE 1809. 297
:
entrepreneurs ne peuvent se résoudre å passer six mois
entiers sans nulle communication avec ces amis fidèles .
En conséquence , ils ont fait construire , sous terre , de
vastes et magnifiques salles , où , en dépit des vents et des
frimas , les amateurs retrouveront tous les plaisirs dont ils
jouissaient sous la voûte du ciel. Danses , spectacles de
tout genre , illuminations , rien n'y manquera , pas même
la verdure , puisque les marroniers et les tilleuls seront
remplacés par les orangers et les myrtes. Enfin , grâce à
l'invention des feux d'artifices d'air inflammable , la pyrotechnie
pourra terminer ces soirées enchanteresses par
ses prodiges accoutumés . A la vue de ces fêtes souterraines
rivalisant d'éclat avec celles qui se donnent sur la
surface du globe , comment ne point se rappeler la séduisante
description de l'Elysée par Virgile : Solemque suum ,
sua sidera , nôrunt ?
Çes beaux lieux ont leur ciel , leur soleil , leurs étoiles ;
Là , de plus belles nuits éclaircissent leurs voiles ;
Là,pour favoriser ces douces régions ,
Vous diriez que le ciel a choisi ses rayons .
(DELILLE.)
4
-Quelques amateurs de bonne-chère à bon marché ,
nous reprochent une omission grave; c'est de ne point .
parler des restaurateurs au rabais , qui traitent les affamés
selon les grands principes de l'Almanach des pauvres
diables. Il est trop vrai que nous avons négligé de faire
mention honorable d'un établissement de ce genre , qui
mérite d'être distingué . L'entrepreneur vient de faire placarder
, à tous les coins de rue , une affiche aurore , portant
cette annonce en tête : Mes dîners ont toujours le plus
grand succès . Nous sommes loin , pour notre part , de
contester ce grand succès , lorsque nous voyons que ce
restaurant est l'unique dans tout l'empire où l'on mange
de la chou-croûte purifiée et aromatisée. Il y a des tables
à 24 sous et à 36. Pour 24 sous, l'on est traité rondement ,
pour 36 finement. Quelle différence une pièce de 12 sous
ne peut-elle pas établir entre un pauvre diable et unautre !
-L'antique et fameux proverbe : Quand on parle du
loup, on en voit la queue, vientde se vérifier d'une manière
terrible. Un mélodrame qui a ravi tous les habitans du
Marais et les promeneurs du boulevard du Temple , un
mélodrame enfin , dont l'héroïne était la bête du Gévaudan ,
semble avoir servi de signal à la résurrection de cette mau298
MERCURE DE FRANCE ,
dite bête. Elle se rencontre , assure-t-on , à-peu-près dans
les mêmes contrées qu'elle dévasta jadis . Les gens qui l'ont
aperçue avouent , à la vérité , que la frayeur ne leur a point
permis de prendre son signalement avec une extrême
précision. Les uns disent que c'est un grand loup , les
autres que c'est un gros ours , d'autres enfin que c'est en
tout point la bête du boulevard. Nous pouvons cependant
affirmer aux habitans de la Lozère et du Gard , que celle-ci
ne s'est point échappée , et qu'elle est en permanence à
l'AmbiguC-omique.
-
,
Si l'on en croit tous les détails qui circulent sur les
derniers momens du comédien Dugazon , il est mort aussi
gaiement qu'il a vécu. Ses affections s'étaient concentrées
dans la gent volatile et son esprit ne voulant décidément
plus habiter son cerveau , ne lui retraçait plus que théâtre
et qu'acteurs parmi tout ce petit peuple ailé. Entouré d'oiseaux
de basse-cour et de volière de toute espèce , il étudiait
le caractère dramatique de chacun d'eux ; et , peu de jours
avant sa fin , il s'écriait : « Voilà un coq huppé que le ciel
>>a fait tout exprès pour jouer Orosmane , et cette petite
> poule à manchettes fera tourner la tête à tout Paris , lors-
» qu'elle débutera dans le rôle de Zaïre . "
-L'eau admirable , ou autrement l'eau de Cologne , est
tellement devenue à la mode , que jamais les distillateurs
de cette ville et de tout le département de la Roër , ne
fussent venus à bout de satisfaire aux innombrables demandes
des amateurs des deux sexes . Heureusement pour
eux et pour elles , une foule de gens industrieux est venue
s'établir à Paris pour y fabriquer de l'eau de Cologne .Rien
n'y manque ; la petite coiffe en parchemin, le cachet , et
sur tout le fameux imprimé qui garantit à l'acheteur que ,
muni de sa petite fiole , il peut opérer autant de prodiges
que le médecin malgré lui. Comment d'ailleurs refuseraiton
sa confiance à ces trois ou quatre centaines de débitans?
Yen a-t-il un qui ne suspende à sa porte une pencarte où
on lit en gros caractères : Seul et unique Dépôt de la véritable
Eau de Cologne ? Toute raillerie à part , plusieurs chimistes
, et entr'autres un des élèves les plus distingués du
célèbre Klaproth , ont analysé cette immense quantité
d'eaux de Cologne de diverses fabriques . Toutes ont également
pour base l'essence de romarin ou de bergamote
⚫étendue dans l'esprit-de-vin; toutes enfin ont la même
vertu ou la même inefficacité ; en un mot , elles ne diffèrent
qu'en un point essentiel : c'est que l'une coûte
45 sols , et l'autre seulement 15 .
DECEMBRE 1809. 299
SPECTACLES. - Academie impériale de musique.-Les
deux auteurs du poëme lyrique de Fernand Cortès sont au
nombre des collaborateurs du Mercure; la critique à leur
égard paraîtra-t-elle ici suspecte d'une affectation d'impartialité
, ou l'éloge sera-t-il jugé l'effet d'une condescendance
amicale ? J'essaierai d'exprimer ma pensée sur leur
nouvel ouvrage sans me targuer d'une inflexibilité pédantesque
, et sans les traiter cependant en enfans de la maison .
Ils ont déjà trouvé toutes les feuilles publiques impartiales
et justes , il serait étrange que celle qu'ils enrichissent fût
ingrate ; quand les temples offraient des asyles , certes l'un
des desservans n'en eût pas plus qu'un étranger trouvé
l'entrée rigoureusement fermée ; et d'ailleurs il ne s'agit
ici ni d'une faute , ni d'une action coupable , il s'agit au
contraire d'un opéra très-applaudi qui succède à deux
opéras déjà célèbres ; nous serons donc vrais avec les auteurs
de l'ouvrage nouveau , précisément parce qu'ils sont
nos amis : on leur doit la vérité , même quand elle doit
prendre un ton sévère ; faudrait-il la dissimuler quand elle
né doit faire entendre qu'un langage flatteur ?
La conquête du Mexique serait un très-beau sujet de
poëme épique : elle a pu paraître à nos auteurs celui d'un
opéra. De quoi se compose en effet un tel poëme dans le
genre sérieux ? D'une action grande , tragique , intéressante
, qui permette l'emploi de brillans accessoires , le
concours de l'art du décorateur et du chorégraphe , quelquefois
l'aide de la pantomime et l'appareil pompeux de
toutes les illusions théâtrales . Or, le sujet de Fernand
Cortès ne permettait pas seulement l'emploi de ces moyens ,
il semblait les prescrire . Les tableaux mythologiques étant ,
on peut le dire , épuisés , il était impossible de rentrer dans
ceux de l'histoire par un choix plus analogue au genre ;
on trouve ici une peinture de moeurs opposées , deux nations
contrastant ensemble , des habitudes neuves. des
deux côtés , des impressions , des sentimens , des expressions
différentes ; on demande en quelque sorte deux langages
à la poésie , à la musique , à la peinture ; on est
donc sûr de l'intérêt qui naît d'un grand sujet , de l'effet
que produisent d'habiles oppositions , du charme qui s'atțache
à la variété .
Cependant MM. Esménard et Jouy , auteurs l'un de
Trajan , l'autre de la Vestale , ont pu éprouver la crainte
de ne pas égaler , réunis , ce que chacun d'eux avait su
३०० MERCURE DE FRANCE ,
faire. Le sujet de l'un se liait à la plus mémorable époque ,
rattachait le souvenir d'une gloire passée à ceux d'une
gloire nouvelle bien plus éclatante ; l'autre est de tous les
tems et de tous les lieux où l'on aimera à répandre des
larmes sur une grande infortune , sur le sort d'une tendre
victime dont le crime est d'avoir aimé. Ces deux sujets
étaient soutenus par de puissans mobiles ; d'une part l'admiration
et l'enthousiasme , de l'autre l'intérêt et la pitié.
Les auteurs , en réunissant leurs talens , paraissent avoir
compté dans un même ouvrage sur le double ressort qu'ils
avaient isolément employé avec tant de bonheur; ils ont
voulu élever les imaginations à-la-fois et attendrir toutes
les ames ; aux tableaux imposans d'une conquête en quelque
sorte fabuleuse , ils ont su joindre une action dramatique
intéressante , et placer le spectateur entre les grandes
images de l'héroïsme et la peinture touchante du malheur :
leur combinaison est heureuse , et l'exécution en est trèssatisfaisante
; ils ont servi trois arts fort exigeans , en respectant
les principes du leur.
Piron a fait un Fernand Cortès ; il l'a conçu en ami de
ce héros , mais ne l'a point écrit en métromane ; ce n'est
point la concurrence de Mérope qui l'a fait tomber , comme
il s'en plaint en reprochant plaisamment à Voltaire d'obstruer
toutes les avenues du temple de la Renommée; c'est le
style , c'est la présence de Montézume , c'est l'amour de
Cortès pour une Espagnole , c'est une bizarre combinaison
d'événemens et de roles parasites qui ont rendu le parterre
inflexible . Les auteurs de Fernand paraissent n'avoir regardé
celui de Piron , ni comme un modèle , ni comme un
écueil; ils l'ont considéré comme non-avenu ; en passant.
outre, pour ainsi dire , ils ont envisagé l'histoire de leur héros
, en ont retracé avec fermeté les traits principaux, et surtoutlui
ont constamment donné un langage digne de lui.
Ils nous le montrent d'abord réprimant ses soldats ingrats
et mutinés qui doutent de sa fortune , et jettent en arrière
un regard sur l'Espagne ; ensuite fermant tout espoir à sa
troupe et incendiant sa flotte en présence des barbares, qui
la lui désignent comme son unique asyle ; enfin , secondé
par la jeune Mexicaine , dont il fut épris , et dont les services
égalèrent l'amour , attaquant son ennemi dans sa capitale ,
détruisant le culte féroce des idoles , et arrachant au fer sacré
d'un prêtre , et de malheureux captifs espagnols , et son
amante prête à périr pour leur sauver la vie.
Voilà l'action dans son ordre et dans la simplicité du
DECEMBRE 1809 . 3ot
sujet. Les épisodes dont elle est ornée , les incidens qui accompagnent
sa marche , ont le double objet de développer
unmagnifique spectacle , de préparer et de suspendre le dénouement;
ils sont tous choisis dans les moeurs locales et
puisent dans leur vérité même ce qu'ils ont de plus intéressant.
Quelle belle scène en effet , et quels tableaux que ces
Mexicains échangeant leurs présens contre ceux de Cortès ,
et cherchant à séduire l'armée par leurs danses voluptueuses
, la beauté ravissante de leurs femmes et l'appareil de
leur magnificence ! Quel heureux contraste que celui de
Cortès leur répondant par l'aspect de son camp, de son armée
, de sa flotte , par les exercices guerriers de ses vieux
compagnons! C'est ici que paraissent les Espagnols, que le
Mexique aurait pris pour des centaures , si le noble animal
qui combat avec l'homme lui eût été connu ; ce n'est point
ici unvain luxe de spectacle ; c'est un accessoire nécessaire ;
c'est une sorte de cachet historique que le sujet exige : si
l'on abusait par la suite de ce moyen , ce ne serait pas la
faute de nos auteurs , mais celle d'imitateurs sans excuse
et de spectateurs peu judicieux. L'incendie de la flotte
serait encore un admirable tableau : peut-être l'exécution
en est-elle un peu mesquine et précipitée ; mais la
marche nocturne de l'armée contre la ville , le transport de
l'artillerie sur les hauteurs , sont de l'effet le plus vrai : les
scènes de l'intérieur du temple sont terribles ; jamais les
victimes et les bourreaux n'ont contrasté d'une manière
plus effrayante.
On a fait quelques reproches à cet ouvrage , quoique son
succès ait été très-brillant : on trouve des longueurs et du
vide au deuxième acte ; mais quel est l'acte qui ne serait
pas effacé par l'éclat vraiment extraordinaire du premier?
En rentrant dans leur situation , et en se livrant aux développemens
de leur action , les auteurs ont dû laisser reposer
les machines pour nous montrer les personnages ; les yeux
fascinés n'égareraient-ils pas ici le jugement des censeurs ?
et les auteurs ne sont- ils pas placés entre deux partis , dont
l'un leur reproche d'avoir trop développé de spectacle ,
l'autre de n'y avoir pas toujours eu recours ? Ces deux
sortes de critiques nous semblent prouver qu'ils ont tenu
unjuste milieu .
L'amour de Cortès a été également critiqué ; mais il est
historique , mais il serta-la-fois et les voeux et la politique
du héros , mais il donne lieu à des scènes touchantes , que
302 MERCURE DE FRANCE ,
l'onjugera mieux quand les yeux seront moins éblouis; il
faut les laisser un peu reposer , pour que l'ame et l'oreille.
mettent bien leurs jugemens en harmonie . Déjà le rôle de
l'américaine Amasily est apprécié : on reconnaît dans le
style du poëte et du musicien toute la force d'une passion
allumée dans ces brûlans climats ; c'est une chaleur dévorante
, c'est de l'entraînement, du délire ; c'est , pour mieux
dire , une grande et sublime expression de l'amour qui
commande un généreux sacrifice. Voilà le second rôle de
femme que M. Spontini écrit en maître. Ce fut le don particulier
de Piccini , et ce paraît être le sien . 1
MM. de Jouy et Esménard , en écrivant cet opéra d'un
style noble , élevé , soutenu , et en y conservant la sévérité
du genre historique , ont enrichi l'Académie, Impériale
d'un ouvrage qui reproduit la magnificence de Trajan , et
offre des parties où se retrouve le pathétique de laVestale.
Ces deux avantages brillent l'un par l'autre et se prêtent un
mutuel appui. Il ne faut sans doute que de très -légères
coupures pour donner à cet ouvrage toute la rapidité qu'il
peut laisser désirer.
Nous avons excédé les bornes d'un article : le second
sera consacré à M. Spontini. Après une première représentation
sur une telle composition , l'avis d'un journaliste
n'est que celui d'un spectateur : par la suite , il peut , il
doit être l'organe de l'opinion publique , et cette opinion re
peut qu'être de jour en jour favorable au compositeur de
Cortès . Nous aurons aussi à parler des ballets , où les intentions
des auteurs ont été bien remplies , et des décorations
qui sont dignes du sujet.
Tout cela se retrouvera aux représentations suivantes ; et
elle n'est peut-être pas perdue pour ces représentations ,
cette circonstance heureuse pour les auteurs et pour le public
qui a rendu spectateurs très -attentifs du nouvel opéra ,
et le Souverain auguste qui a imprimé à son Académie de
Musique le cachet de sa magnificence , et les deux rois qui
partagent avec Sa Majesté les hommages de la capitale.
Ces deux princes ont dû voir avec intérêt l'état florissantde
nos arts sur la scène lyrique , et dans la salle , la réunion
brillante de tout ce que Paris renferme de femmes belles de
leurs attraits , belles aussi de la plus élégante parure .
Théâtre des Variétés . -Pendant que M. Dumollet et
M. Asinard se disputaient l'avantage de faire pâmer les habitués
du théâtre du Panorama , M. Papillon est venu inDECEMBRE
1809 . 303
considérément mêler ses mystifications aux leurs; et le public
, qui en était probablement rassassié , s'est obstiné à ne
pas en rire , et a même poussé la mauvaise humeurjusqu'à
accueillir le nouveau venu avec une artillerie de sifflets qui
l'a obligé de disparaître à jamais de la scène . La déconvenue
de cette pièce pourrait donner matière à une belle dissertation
sur la versatilité des goûts du public , qui ressemblé
assez à ces estomacs fantasques repoussant aujourd'hui
les mets qu'ils recherchaient hier. S'il s'agissait cependant
de justifier la rigueur dont le public s'est armé dans cette
circonstance , nous dirions que cette farce de M. Papillon
était taillée sur le patron de toutes les pièces que l'on joue
depuis cinq ou six ans à ce théâtre ; que le sujet , à quelques
détails près , était exactement le même que celui de
M. Asinard, lequel ressemblait à son tour à M. Dumollet ,
lequel ressemblait à Caponnet , lequel ressemblait à M. Jobard
, lequel ressemblait enfin à tant d'autres mauvaises copies
de Pourceaugnac. J'ajouterais que M. Papillon était
tout aussi ridicule que toutes les pièces que je viens de citer,
que l'on y trouvait tout autant de calembourgs ; et que , si
malgré tout cela elle est tombée , l'on peut en conclure qu'il
y a au théâtre des jours heureux et malheureux, et qu'il ne
fallait que rencontrer juste pour que le Niais de Saint-Malo
fût sifflé et que Papillon eût cent représentations . Je crois
pourtant qu'on peut prédire aux auteurs que le public ne
tardera pas à se lasser de ces éternelles mystifications dont
on le régale depuis si long-tems , et qu'il serait peut-être
avantageux pour tout le monde qu'ils s'occupassent d'un
autre genre d'ouvrage qui pourrait être tout aussi gai , et
n'aurait pas l'inconvénient de présenter une collection de
caricatures qui ont toutes la même physionomie .
APapillon a succédé Charles Collé, ou la Tête à per
ruque. Collé méritait assurément mieux que beaucoup d'autres
un hommage public des amis de la gaieté ; c'est de
tous nos chansonniers le seul qui ait donné à ses productions
un caractère d'originalité que personne n'a pu imiter
depuis . La pièce jouée aux Variétés nous le représente
amoureux et ne pouvant obtenir sa maîtresse qu'avec les
sous- fermes d'Orléans , que M. de Montauban s'obstinait à
lui refuser , et qu'il lui accorde ensuite , on ne sait trop
pourquoi. Ily aurait beaucoup de choses à dire sur la conduite
de cet ouvrage , si quelques couplets agréablement
tournés ne fermaient la bouche au censeur : plusieurs ont
été redemandés avec acclamation; mais l'auteur en doit -il
304 MERCURE DE FRANCE ,
être bien flatté , quand deux couplets de Collé lui-même
n'ont pas obtenu la plus légère marque d'approbation?
Il a fait preuve de trop de goût pour ne pas convenir
que lachansonde Cadet et de Babet est d'une gaieté plus
franche que des concetti comme celui-ci : J'ai bien pu
tefermer ma porte , je n'ai pu te fermer mon coeur;
et cet autre qu'on prête à Gallet : Je donnerais bien
mes épices pour quelques grains de ton sel. Quand on
met en scène des pères de la chanson, il faut , si l'on ne
peut pas avoir autant d'esprit qu'eux , ne pas , du moins ,
leur faire dire des choses inconvenantes ; et Collé n'aurait
jamais dit en parlant de la Partie de chasse , qu'il était sûr
du succès en prenant Henri IV pour son compagnon de
voyage. Du reste, cette pièce , estimable à plusieurs égards ,
a obtenu du succès et a été fort bien jouée. Le public a
voulu connaître l'auteur , et au tour aisé de quelques couplets
, il s'attendait à entendre un nom plus connu dans les
annales de la chanson que celui de M. Simonin.
Un ouvrage beaucoup plus heureux que ceux dont nous
venons de parler a signalé le zèle patriotique de M. Rougemont
et des directeursde cethéâtre. Ils ont été les premiers
à célébrer le succès de nos armes et l'heureuse paix qui en
est le résultat. Le public sait toujours gré à un auteur qui
consacre sa muse à des chants nationaux , et dans ce cas le
zèle remplace le talent ; mais dans Ils reviennent, M. Rougemont
a fait preuve de l'un et de l'autre. Il a su coudre à
une légère intrigue villageoise quelques couplets agréablement
tournés , dans lesquels la louange s'allie avec franchise
à la gaieté. Des personnes exigeantes auraient peutêtre
demandé plus de fonds dans cette bluette : ils auraient
voulu peut- être aussi que de simples paysannes n'y parlassent
pas de Mars et de César, aussi bien que les élèves
d'un lycée; mais ces petits défauts sont amplement rachetés
parune foule de détails agréables , et sur-tout par une scène
d'aubergiste très-plaisante. La pièce a été vivement applaudie,
et plusieurs couplets ont été redemandés , entr'autres
celui-ci , que nous avons retenu :
Puissent les rois de la terre ,
Las de se faire guerre ,
Et réunis à jamais
Autour d'une table ronde ,
Trinquer au repos du monde ,
Au bonheur de leurs sujets.!
Ce
DECEMBRE 1809 . 305
SEIN
NE
Cepetitimpromptu est terminé par une ronde villageoise,
où la grâce de trois jeunes filles contraste d'une manière piquante
avec le ton grivois de quelques militaires .
Dès qu'un arte LA
Théâtre de l'Ambigu- Comique. -
réussit à Paris , il est bientôt suivi d'une foule d'imitatetus
quimontent en croupe sur son succès ; le Parleur éternel,
joué au théâtre Louvois , nous a valu bientôt après aux
Variétés le Chanteur éternel , et à présent à l'Ambiguo le
Danseur éternel ; il n'y a pas de raison pour que cela sem
rête. Il faut convenir pourtant que la donnée de cette dere
nière pièce était la plus naturelle; il n'estpas extraordina
de voirdanser pendant trois -quarts d'heure un malheureux
qui se croit piqué par une tarentule , et à qui on a persuadé
que c'était le seul moyen de guérison. On sent que cette situation
pouvait fournir quelques effets comiques . L'auteur
a su en tirer un assez bon parti et enchûsser le jeu grotesque
de Millot dans un petit caaddrree assez bien conçu. Lepublicy
a beaucoup ri ; et , comme à ce théâtre les petites pièces
sontcomme les hors -d'oeuvres dans un repas à trois services ,
il ne s'est pas montré fort exigeant et a fort applaudi la
pièce de M. Clément.
Les recettes du théâtre de l'Ambigu réclamaient impérieusement
une nouveauté ; l'Enlèvement n'avait produit
aucun effet ; il ne fallait rien moins que le nom de M. Cuvelier
pour ramener la foule. Avide de tous les genres de
gloire , il s'est vu forcé de détruire son propre ouvrage , et
de faire déserter sa pantomime de Walter le cruel , représentée
à la Gaieté , pour diriger la foule vers l'Ambigu où
se joue la Fille Mendiante . Rien n'a été négligé pour en
assurer le succès ; peu de mélodrames présentent un plus
grand luxe d'événemens ; dans le premier acte seulement
T'héroïne échappe à la faim et à la fatigue , à la haine d'une
moderne Frédegonde , à un incendie , à des bandits , à un
coup de tonnerre. Il n'est pas jusqu'à la dent meurtrière
d'un ours qui ne se croie obligée de la respecter. Nous
nous garderons bien de donner de plus longs détails sur
cet ouvrage : rendre un compte exact d'un mélodrame ,
c'est enlever le tapis qui couvre la table de l'escamoteur.
Nous nous bornerons à assurer que les yeuxy sont mieux
traités que les oreilles . Nous engageons nos lecteurs à décider
la grande question qu'on a élevée, de savoir si les paroles
nuisent à l'action , ou si l'auteur a eu le talentde les rendre
dignes du genre et du sujet.
V
306 MERCURE DE FRANCE ,
1
Silésie. CC''eessttààprésent
Théâtre de la Gaieté. - Ce théâtre n'est jamais en réste
avec son voisin. Il règne entr'eux une noble émulation qui
les fait aller comme le paillasse de Nicolet , toujours de
plus fort en plus fort. C'est aujourd'hui le Grand Frédéric
qui est l'antagoniste de la Fille Mendiante. On avait mis ce
monarque de toutes les manières sur la scène ; on nous
l'avait représenté à Spandau , à Sans- Souci, à Berlin , en
sa jeunesse qu'on nous offre , son
projet d'évasion avec son ami Kat, son jugement et sa
condamnation. Voltaire disait qu'une histoire ne pouvait
jamais faire une pièce , et qu'il était permis au poëte d'arranger
quelques événemens ; mais ici les auteurs de l'onvrage
nouveau ( MM. Boirie et Lemaire ) ont trop abusé de
la permission. Leur pièce estun ramassis d'incidens romanesques
, qui n'ont entr'eux aucune liaison ; on y trouve un
roi qui se fait geolier et qui oublie de fermer les portes de
la prison ; une archiduchesse Christine qui se trouve partout
comme une vivandière; un chancelier qui sermone son
maître , et Frédéric amoureux. Malgré tout cela , la pièce a
obtenu du succès . Une grande partie doit en revenir sans
doute aux acteurs , au décorateur et au costumier. Je crois
même que c'est à eux seuls que devraient être dévolus les
droits d'auteur. J'avais un voisin qui s'exténuait à prouver
qu'il n'y avait pas l'ombre de bon sens dans tout cela; après
l'avoir bien écouté ,je me suis mis en tête qu'un homme
qui exigeait de la raison dans un mélodrame ne pouvait être
qu'unmarchand mercier de la Vieille rue du Temple. J'avais
devinéjuste. J. T.
N. B. Les nouveautés et les débuts qui se sontmultipliés
aux grands théâtres , nous avaient mis tellement en arrière
avec les petits , qu'il nous a été impossible de nous remettre
au courant dans un seul N°. Nos abonnés ont encore à
nous demander compte de deux pièces jouées aux Variétés ,
et de quelques nouveautés foraines . Mais, en accusant nousmêmes
la dette , nous prenons l'engagement de l'acquitter
au plus tôt. Nous en acquitterons aussi dans le prochain
numéro deux plus nouvelles , mais plus importantes , en
rendant compte du Pauvre de Notre-Dame, pièce en trois
actes , qui n'a eu qu'un médiocre succès au Vaudeville , et
du Faux Stanislas , qui en a obtenu un beaucoup plus
flatteur à l'Odéon .
Théâtre de l'Impératrice. - M. Alexandre Duval vient
d'enrichir le répertoire de ce théâtre d'une jolie comédie en
DECEMBRE 180g. 307
trois actes , qui a pour titre le Faur Stanislas . Le sujet est
tiré d'une anecdote historique , très-piquante , qu'il fallait
beaucoup d'art et de talent pour mettre sur la scène.
Nous rendrons compte , dans le Numéro prochain , de
cette pièce , qui n'a que réussi à la première représentation ,
mais qui , à la seconde , a obtenu un très-brillant succès .
Tel est le sort ordinaire des pièces d'un genre neuf qui
offrent des caractères , des personnages avec lesquels il faut
que le public fasse connaissance pour en bien sentir l'originalité.
SOCIÉTÉS SAVANTES ET LITTÉRAIRES.
:
Lettre adressée à MM. les Rédacteurs du Mercure , par
un membre de la Société littéraire de B***.
PERMETTEZ- MOI, messieurs , de vous adresser quelques reprochesau
nomde la société dont je suis membre , et même de toutes les sociétés
savantes de la France. Elles doivent voir avec peine que , dans un
journal presqu'entièrement consacré aux sciences et aux lettres , l'on
fasse sipeu mention d'elles et de leurs travaux. Quoiqu'elles soient
éloignées du grand foyer des lumières , les rayons qu'il lance sont
assez brillans pour parvenir jusqu'à elles , et à leur tour elles peuvent
reporter au centre une partie de l'éclat qu'elles lui ont emprunté.
*** Les hommes qui composent ces utiles sociétés , n'ont point sans
doutelaprétention de fixer sur eux l'admiration générale, et de remplir
le monde entier de leurs noms . mais ils ne dédaignent pas tout-à-fait
cette fumée de gloire littéraire pour laquelle tant d'hommes s'agitent ,
etdontbeaucoup d'autres affectent de faire très-peu de cas , quoiqu'ils
ne soient pas des philosophes . On ne veut pas enfin être oublié . Eh !
quel serait , sans le plaisir d'être connu , le prix de tant d'efforts et de
soins pour contribuer à l'amusement ou à l'instruction des homines ?
Soyez persuadé , messieurs , qu'aucune des sociétés savantes de l'Empire
ne veut ressembler à cette bonne et honnêtefille de l'académie
française , qui n'avaitjamaisfait parler d'elle ; les filles de l'Institut ne
sont pas fâchées d'exciter un peu l'attention publique , dussent-ellés
avoir à s'en repentir. J'espère donc , messieurs , que vous voudrez
bienréparer , le plus tôt possible , l'oubli auquel vous paraissiez avoir
condamné les académies des départemens ,
J'ai l'honneur d'être , etc.
V2
308 MERCURE DE FRANCE ,
Réponse.
Nous reconnaissons toute la justice de la réclamation qu'on nous
adresse. Nous prions les sociétés savantes des départemens de croire
que notre silence n'avait aucun motif qui pût leur être injurieux. Loin
de ressembler à quelques-uns de nos confrères qui sans doute ont d'excellentes
raisons pour dénigrer les académies , nous savons apprécier
les services qu'elles rendent aux sciences et aux arts , sources des plus
pures jouissances. Chargées de transmettre les lumières sur les points
lesplus éloignés , on peut comparer les sociétés savantes à ces fanaux
placés de distance en distance pour guider dans l'obscurité la marche
du voyageur , et auxquels tout le monde peut aller allumer sa lampe,
Nous nous garderons bien à l'avenir de mériter le reproche qu'on
nous fait , et nous donnons aujourd'hui même une garantie de
notre promesse , en annonçant les travaux de quelques-unes des sociétés
savantes et littéraires des départemens .
Au reste , nous le voyons avec plaisir , le mal que quelques personnes
affectent de dire de ces institutions utiles , n'en a pas diminué
le nombre ; il s'en estmême formé de nouvelles qui paraissent animées
de la plus noble émulation .
IL s'est établi à Aix une société sous le nom des Amis des Sciences
et des Lettres . A en juger par le nom de ses membres , tels que
MM. Gibelin , correspondant de l'Institut , Fauris St. -Vincent , etc.
on voit que ces amis des sciences sont du nombre de ceux qu'on n'a
plus besoin de mettre à l'épreuve . Une telle institution manquait dans
une cité déjà célèbre du tems des Romains , qui vit naître la poésie
française par ses troubadours , lorsque les nuages de l'ignorance et
de la barbarie couvraient encore le reste de la France.
Nous avons annoncé , dans un de nos précédens numéros , les prix
que cette société a proposés , entre autres cette question intéressante :
Quelle a été l'influence de la langue et de la littérature provençales
sur les langues et littératuresfrançaises et italiennes ?
-La ville de Niort , patrie de Beausobre et de Mme de Maintenon ,
quipeut s'honorer aussi d'avoir donné le jour à un de nos littérateurs
placé aujourd'hui à la tête de l'instruction publique , Niort possède ,
sous le nom d'Athénée , une société fondée il y a deux ans , par
M. Dupin , préfet du département des Deux-Sèvres. Les premiers
pas de cette société sont marqués par des travaux intéressans et
utiles. Dans les deux volumes de mémoires qu'elle vient de publier ,
DECEMBRE 1809 . 309
les savans distingueront un ouvrage sur l'histoire naturelle des oiseaux
du département des Deux-Sèvres , composé parM. Guillemeau
joune , médecin , son secrétaire perpétuel .
L'athénée de Niort se propose de distribuer cinq prix sur divers
sujets , dans sa séance publique du mois de mai 1810 (1). Plus un
prix d'éloquence , l'Eloge de Mme de Maintenon , qui n'a point été
donné dans sa dernière séance.
L'académie de Marseille , société bienplus ancienne , continue
de s'occuper de travaux importans au bonheur de ses concitoyens .
Elle avait proposé pour sujet d'un prix , la solution de différentes
questions sur la phthisis pulmonaire , et sur les causes locales de la
fréquence de cette maladie dans les départemens voisins de la Méditerranée.
Aucun mémoire envoyé à l'académie sur ces questions , n'a
mérité la couronne ; mais elle a décerné une médaille à M. Joseph
Mouton , médecin à Agde , en témoignage de sa satisfaction.
L'académie désirant encourager les plantations , annonce qu'elle
donnera des médailles de 300, 200 , et 100 fr . , aux propriétaires et
cultivateurs qui justifieront avoir fait , à demeure , les plantations les
plus considérables .
Elle propose, pour être décerné dans sa séance du mois d'août 181ο,
un prix dont le sujet a rapport aux moyens de diminuer la cherté du
combustible , et de perfectionner les manufactures. Il s'agit de trouver
les moyens d'employer d'une manière utile et économique l'appareil à
vapeurs , à lafabrication du savon , en introduisant le moins de changement
possible dans la construction desfournaux usités .
Leprix est de 300 fr , et le rer juillet est le terme du concours .
-La Société des sciences , belles-lettres et arts de Besançon , présidée
par M. l'archevêque de cette ville , a proposé , dans sa séance
publique du mois d'août dernier , un prix qui sera décerné dans celle
du même mois 1810. Le sujet est : L'Histoire des premier et second
royaumes de Bourgogne . Les Mémoires doivent être envoyés , francs
de port , au secrétaire perpétuel , avant le 1er juillet 1810.
L'académie rappelle le prix de 1000 fr. , qu'elle a déjà proposé ,
pour l'écrivain qui aura le mieux traité une époque marquante de l'Histoire
de France , depuis le milieu du huitième siècle , jusqu'au règne
de Henri II inclusivement . Elle désire que l'ouvrage soit écrit dans le
genre de ceux où le style oratoire se marie si bien au style historique .
(1) Cesprix ont été annoncés dans le Mercure.
310 MERCURE DE FRANCE ,
Les mémoires devront être parvenus à l'académie avantle 1er juin
1810.
Il faut féliciter cette société des encouragemens qu'elle offre au
genre de l'histoire , genre noble et difficile qui n'est pas la partie glorieusede
notre littérature , et vers lequel nos jeunes écrivains ne
paraissent guères diriger leurs talens.
-A Toulouse , depuis long-tems célèbre par son académie des Jeux
Floraux , la société des sciences , inscriptions et belles-lettres propose ,
pour 1811 , unprix de 500 fr . , au meilleur mémoire sur cette question
: Déterminer l'étendue et les limites des diverses parties de la
Gaule habitées par les Tectosages , les Garumni, les Consorrani, les
Convence, les Ansei, les Clusates , les Lactorateuses , et les Nictiobriges,
fixer les positions de leurs villes , recueillir et présenter les
notions exactes sur le culte, les moeurs et les costumes de ces peuples ,
jusqu'à l'établissement des Visigoths à Toulouse. »
Les mémoires seront écrits en latin ou en français.
DECEMBRE 1809. 311
POLITIQUE.
Les dernières nouvelles de Russie annoncent que l'Empereur
n'est pas encore rétabli de son indisposition; les
ininistres , dans les cours du Nord , ont célébré par des fêtes
magnifiques la conclusion de la paix , et les avantages remportés
sur l'armée turque du Danube : ces avantages conti
nuent. Le 16 septembre , le prince Bagration a marché contre
les Turcs réunis à Raswas au nombre de 12 mille hommes;
l'affaire a été vive , et la défaite des Turcs complète. Les
Russes se sont emparés de la place de Raswas , de 30 drapeaux
, de 14 canons ; les Turcs ont perdu 4000 hommes
et beaucoup de prisonniers. Après cette affaire les Russes
se sont avancés vers Silistria. Le 4 novembre , le général
Platow a eu près de cette dernière ville un nouvel engagement
, où 1000 Turcs ont perdu la vie.
Le port de Kowarna occupé par le pacha fugitif d'Ismaïl
l'a été par les Russes; ce port est un des meilleurs de la
mer Noire. Beaucoup d'habitans viennent chercher derrière
les lignes russes un asyle contre les désastres de la
guerre , et ceux de l'insurrection auxquels les pachas veulent
les entraîner .
La cour de Russie vient de faire paraîtreun manifeste
ausujet de la paix avec la Suède. On y rappelle que depuis
sept siècles des guerres éternelles ont divisé deux peuples
faits pour s'estimer , mais que la différence des vues politiques
de leurs cours opposait sans cesse l'un à l'autre . La
guerre actuelle eut pour motif l'attachement de la Suède à
la cause de l'Angleterre . LaRussie , en voyant Copenhague
en flammes , ne pouvait se dissimuler les projets formés
contre l'indépendance et la sécurité du Nord; elle a dû
s'armer. La conquête de la Finlande assujétit pour la troi
sième fois cette province aux armes de l'Empire. L'intention
de la cour était de l'occuper seulement comme
mesure de précaution , et de traiter ensuite sur des bases
amicales ; mais ses conseils furent repoussés , et tous les
moyens de persuasion furent, vains ; il fallut combattre ,
vaincre , et en conservant sa conquête , assurer la tranquillité
de l'Empire en lui donnant des limites invariables.
et naturelles . Le manifeste détermine ici ces limites , et en
indique l'importance sous les rapports militaires ,politiques
312 MERCURE DE FRANCE ,
et commerciaux ; il félicite la nation d'avoir par son cou
rage acquis une telle propriété. Une province fertile , riche
entoutes sortes de bois , pourvue d'un grand nombre d'excellens
ports , habitée par un peuple industrieux , et depuis
long-tems livré à la navigation , est une conquête dont
He commerce et la marine russes retireront les plus grands
avantages . De leur côté , les Finnois auront à rendre grâce
à la providence qui leur assigne un gouvernement doux ,
fort et libéral à-la-fois , qui sera leur protecteur , leur appui ,
qui encouragera leur industrie , et reconnaîtra leur fidélité ..
La publication de ce manifeste a produit toute la sensation
qu'on en devait attendre : il scelle par la persuasion les
effets heureux de la victoire , et attache au gouvernement
russe la province que ses armes lui ont conquise .
La journée du 20 a dû voir la ville de Vienne remise
sous la domination autrichienne. Les troupes ont dû y
entrer sous le commandement du prince de Rosemberg.
Ala date du 18 , la garde bourgeoise avait occupéles postes.
Le quartier-général français a dû partir le 19 pour Saint-
Polten. Le jourde l'arrivée de l'Empereur n'est pas encore
déterminé ; le retour de l'archiduc Charles n'est aussi qu'un
bruit que rien ne confirme. La santé de l'Impératrice s'est
améliorée et donne des espérances. La composition prochaine
du ministère n'est pas encore décidément arrêtée .
Quant aux commandemens et gouvernemens militaires ,
voilà ce qu'on assure. L'archiduc Jean sera gouverneur
de la Styrie , et de la portion de la Carinthie restée à l'Autriche;
l'archiduc Ferdinand commandera en Bohême et
en Moravie ; l'archiduc Maximilien en Transylvanie ; le
général Bellegarde dans la partie de la Gallicie conservée.
Le prince de Lichenstein doit présider le conseil de guerre .
Un arrangement définitif au sujet de la Gallicie va avoir
lieu avec les Russes . Le général Mayer en est chargé. La
cour au surplus a fait les dispositions les plus actives et les
plus promptes pour s'acquitter des contributions établies
par la France ; le cours s'est amélioré.
On parle d'une insurrection en Bosnie qui aurait mis en
danger le gouvernement turc , mais qui aurait retombe
sur la tête des Grecs et du clergé qui paraissait le fomenter.
Le visir de Trawnich s'est mis en état de défense , les Turcs
ont combattu les insurgés , déjà les têtes des rebelles servent
d'épouvante à la contrée; les agens turcs se distinguent
à l'envi par des actes de barbarie contre les malheu
reuxBosniaques. On prétend aussi qu'à Léopold en Gal
DECEMBRE 1809 . 313
licie une insurrection a éclaté ; que pour la soumettre des
troupes françaises et autrichiennes auraient marché de
concert. Des détails ultérieurs sur ces événemens doivent
être attendus .
Le sort du Tyrol est décidé . On lira peut-être avec intérêt
une proclamation du chef de ce pays rebelle à ses compatriotes
; elle a précédé la soumission totale et le désarmement
qui s'opère successivement .
Tyroliens , chers frères , la paix entre S. M. l'Empereur des Français,
Roi d'Italie , et S. M. l'Empereur d'Autriche , a été conclue le 14 du
mois dernier . Nous en sommes informés de manière à ce qu'il ne puisse
nous rester le moindre doute raisonnable. La grandeur d'ame de
Napoléon nous a assuré notre pardon et l'oubli du passé . En conséquence
, j'ai rassemblé , en aussi grand nombre que je l'ai pu , des
députés des différens bailliages , et , de leur consentement , j'ai envoyé
à Villach M. Joseph Douay de Schlanders , et M. le major Siberer
d'Unterlangen-Kampf, avec une lettre adressée à S. A. I. le vice-roi,
et signée de tous les députés des bailliages . Ces deux envoyés sont
revenus aujourd'hui , et ont rapporté la réponse ci-dessous du prince
vice-roi , que je me fais un devoir de publier. Frères ! nous ne pouvons
pas soutenir la guerre contre les forces invincibles de Napoléon. Entiérement
abandonnés de l'Autriche , nous nous précipiterions dans un
abime de malheurs . Je ne puis plus vous commander , comme je ne
puis non plus vous garantir des désastres inévitables auxquels vous
seriez exposés . Une puissance d'un ordre supérieur conduit les pas de
Napoléon. Ce sont les décrets immuables de la divine Providence qui
décident de la victoire et du sort des Etats. Il ne nous est pas permis
de nous y opposer plus long-tems. Il serait insensé de vouloir lutter
contre le cours d'un torrent. Rendons-nous maintenant , par notre
résignation à la volonté divine , dignes de la protection du ciel , et
par notre amour fraternel et par la soumission qu'on exige de nous ,
dignes de la générosité et de la bienveillance de Napoléon .
D'après des nouvelles authentiques , l'armée bavaroise està Steinach;
j'ignore jusqu'où elle s'est avancée dans la vallée supérieure de l'Inn.
L'armée française est déjà au -delà de Botzen , dans les montagnes de
Ritten. Trois divisions se sont avancées par le Pusterthal jusqu'au-delà
de Vimmel. Autant il en coûte à mon coeur d'être obligé de vous communiquer
ces nouvelles , autant cependant je sens de consolation en
m'acquittant d'un devoir que le prince évêque de Brixen m'a déjà
sommé antérieurement de remplir.
D'après l'assurance de S. Exc. M. le général Rusca, plus notre soumission
sera prompte , plus tôt les armies s'éloigneront de notre pays.
Sterzing, le 8 novembre 1809 . André HOFER.
314 MERCURE DE FRANCE ,
LeMoniteur avait gardé le silence sur les affaires duTyrol
, et l'on pouvait croire que quelques difficultés existaient
encore; mais ce silence a été rompu , et par une note datée
d'Ulm , il relate une lettre du major-général de l'armée,
prince deNeufchâtel, au maréchalprince d'EkmullàVienne.
Cette lettre porte que le général Drouet rend compte que
les Tyroliens sont rentrés dans le devoir , ont mis bas les
armes , et se sont soumis à leur souverain légitime le roi
de. Bavière. Cette lettre du prince de Neufchâtel est de
Lintz , le 9 novembre , écrite lors de son passage par cette
ville , et se rendant dans la capitale. Depuis ce moment ,
les lettres du Tyrol méridional et duTrentin arrivent en Bavière
par Inspruck , ce qui n'existait pas depuis six mois .
Les provinces illyriennes s'organisent; les intendances
des auditeurs y sont en activité . Le maréchal duc de Raguse
a passéà Udine , se rendant dans ces provinces , où il
va commander. Les Français sont entrés à Fiume le 14 de
ce mois . Quelques troubles avaient éclaté en Carniole , ils
ont été réprimés promptement; quelques coupables ont
payé de leur tête , à Trieste , leurs mouvemens séditieux ,
et tout est rentré dans l'ordre . "
On avait cru pouvoir présumer que S. M. le roi de
Naples passerait les Alpes , et se rendrait à la cour de
France; déjà même on fixait le jour de son arrivée; mais il
est certain que ce Monarque , lieutenant de l'Empereur, et
chargé du commandement de ses troupes dans l'Etat romain
, devenu partie intégrante de l'Empire français , a
borné son voyage à une inspection des troupes des ports et
des côtes. Il ne pouvait visiter Rome sans s'y montrer le
protecteur éclairé des arts; il y a reçu les hommages de
toutes les autorités et de toutes les associations savantes.
L'académie de Saint-Leu a eu l'honneur d'accompagner
S. M. dans la visite qu'il a faite aux salles d'exposition des
tableaux et des sculptures . Partout, sur son passage , le roi
arépandu l'émulation et l'encouragement par ses bienfaits
etpar ses éloges.Une fête magnifique lui a été donnée par la
noblesse et la bourgeoisie réunies au théâtre Alberti. Les
personnes des premières familles de Rome en faisaient les
honneurs. Le roi y a été comblé des hommages d'une cité
qui regardait sa présence comme un gage assuré de la protection
de S. M. l'Empereur et Roi , et qui a confondu
dans ses acclamations les deux noms de l'Empereur des
Français et du Roi des Deux-Siciles. S. M. , après une
course à Civita-Vecchia, a repris la route de ses Etats.
DECEMBRE 1809.. 315
EnHollande , en Westphalie , comme en France , les
corps législatifs vont commencer leurs sessions . Celui de
Hollande a dû ouvrir la sienne le 16; celui de Westphalie
ouvrira le 1 janvier , aux termes d'une lettre du roi, datée
deParis.
Il n'y a aucunes nouvelles d'Espagne ; on ne connaît
l'inactivité des Anglais dans la péninsule , que par leurs
propres aveux. Ils conviennent qu'à Cadix le mécontentement
contre la junte est extrême , et doutent de la possibilité
de recruter pour compléter leurs régimens , soit en
Espagne , soit à Walcheren , quoique des ordres précis
aient été donnés à cet égard; iillss ss''aatttteenndent à être attaqués
prochainement en Zélande , et tous les voeux se réunissent
pour qu'une évacuation prompte dispense d'une défense,
inutile ; on ne peut tarder, à cet égard , à apprendre quelque
chose d'important. En attendant , les papiers anglais
amusent les lecteurs de détails sur la prétendue détresse,
des rois leurs tributaires dans l'Inde , et les progrès de leur
influence; on sait ce qu'il faut croire des sentimens que les
Anglais ont inspirés dans l'Inde à toutes les castes : Fopinion
est à cet égard trop formée , trop établie pour qu'un
moment la détruise ; cceen'estpasenquelques moisque l'on
peut faire perdre à un peuple le souvenir d'une longue
oppression , d'une spoliation odieuse , et du renversement
d'un malheureux monarque accusé d'un complot imaginaire
, mourant sur les débris de son palais , et dont le second
fils vient d'achever sa triste destinée. Les Anglais
conviennent que les habitans de Boinbay ont célébré les
funérailles de ce jeune infortuné avec la plus grande solennité
; est-ce-là ce qu'ils appellent une preuve d'attachement
pour les oppresseurs de cette malheureuse famille ?
Mais si lesAnglais reçoivent des lettres consolantes de
l'Inde , celles de Lisbonne ne doivent pas également les réjouir.
On nous saura gré de citer les suivantes :
«Nos amis en Espagne continuent à faire du bruit , mais
ne font rien autre chose. Ils n'ont pas gagné un pouce de
terrain depuis le départ de Napoléon, que feront-ils à son
retour? Depuis la bataille de Talaveira , on n'a rien pu faire
nitenter. Tous les principaux officiers de notre armée sont
ici , Wellesley , Béresford, Wilson, etc. , et les troupes sont
cantonnées sur les frontières . Nous ne savons pas ce qu'ils
veulent faire , et je crois qu'ils ne le savent pas eux-mêmes .
S'ils vontà la rencontre de l'ennemi, il est à craindre qu'ils
ne soient écrasés , comme ils l'ont été à Talaveira.
316 MERCURE DE FRANCE ;
* Notre armée a souffert beaucoup de l'intempérie du
climat. La sécheresse et la chaleur nous tuent : le climatdes
Indes Occidentales n'est pas plus désastreux.
* Si l'Espagne et le Portugal sont sauvés , ce ne sera
point par les efforts de l'Angleterre , ni des habitans , mais
parquelqu'heureuse circonstance qui en éloignera l'ennemi..
Les Anglais sont en trop petit nombre pour combattre les
légions de France; et les habitans de l'Espagne , divisés
comme ils sont , indisciplinés , sans bons officiers , et découragés
par les revers , ne sont pas propres à la guerre . Si
l'Espagne est conquise , je ne vois pas commentnous pouvons
conserver le Portugal. Il est vrai que la chaîne de
montagnes qui s'étend des bords du Tage au Douro forme
une barrière qu'il est aisé de défendre contre une grande
force , tant que l'ennemi n'aura pas passé la Sierra-Morena .
Cette dernière chaîne de montagnes ferme l'Andalousie et
couvre le Portugal : mais une fois que l'ennemi l'aura franchie,
il n'est plus d'obstacle qui l'empêche de revenir sur
les bords du Tage , en face de Lisbonne.
Ce serait une folie , avec la petite armée que nous
avons , de vouloir lutter contre les armées françaises . Sur le
champ de bataille , nos troupes n'ont l'air que de détachemens,
en comparaison de l'ennemi qu'elles ont à combattre.
J'ai été témoin de l'embarras d'un général qui commande
des troupes sur lesquelles il ne peut pas trop compter
, contre des forces supérieures . Il est presqu'impossible
qu'il y ait un parfait accord entre des troupes alliées qui
composentune armée .
" Les insurgés aujourd'hui nous regardent presqu'autant
comme leurs ennemis que les Français .
et quelaferreur
Ala fin de cette lettre, on lit que l'empereur Napoléon
est attendu en Espagne, de son nom y
équivaut déjà , sur l'esprit des insurgés et de leurs auxiliaires
intimidés , à l'effet des plus brillantes victoires ; quel
est cependant l'esprit de contradiction qui anime les Anglais?
leur ministère veut-il à-la- fois leur persuader deux
choses contraires ? comment à Londres , par exemple, peuton
croire l'Empereur malade à Paris , et en même tems
prêt à partir pour l'Espagne ? Ces deux états ne peuvent
guères se concilier; qu'on lise cependant l'article suivant.
LeMoniteur a l'extrême complaisance de le publier d'après
le Times .
" Les bruits qui ont généralement circulé en France et en
Hollande , relativement à l'indisposition de Bonaparte et à
DECEMBRE 1809. 317
lanature de sa maladie, sont fortifiés par plusieurs circonstances
. A son retour de Vienne , au lieu de se rendre à
Saint- Cloud , sa résidence ordinaire et favorite , nous voyons
qu'il va s'établir à Fontainebleau , palais qu'il a rarement habité
, et seulement pour passer quelques jours à la chasse .
Dans le cas où il aurait désiré être hors de l'atteinte des observations
du public , Fontainebleau est certainement préférable
à Saint-Cloud , puisque ce palais est bien plus
éloigné de Paris , et il est possible qu'il ait choisi ce séjour
pour cet effet. Ily a d'ailleurs quelque chose d'inusité dans
la solitude et la retraite qui règnent à la cour. Bonaparte
n'avait pas coutume de se refuser ainsi aux félicitations de
ses nombreuses autorités constituées . Après la paix de Presbourg
, il revint, le 26 janvier 1806 , à Saint-Cloud , et le
29 il reçut sur son trône les adresses du sénat, du tribunat,
de la cour de cassation , de la cour d'appel et des différentes
autorités constituées de la ville de Paris etdu département
de la Seine . La même routine d'adulation a été suivie
lors de la paix de Tilsitt : il arriva à Saint-Cloud le 27
juillet 1807, et le jour suivant il reçut les hommages et félicitations
des autorités constituées. Dans ces deux occasions
, deux ou trois semaines après son arrivée, de grandes
fêtes , auxquelles il assista , furent données par la ville de
Paris. Il paraît , en conséquence , singulier que la même
marche n'ait pas été observée. D'après les gazettes françaises
,Bonaparte ne doit revenir àParis qu'au commencement
du mois prochain. Depuis son arrivée à Fontainebleau,
il n'a reçu aucune des autorités que nous ayons
mentionnées. Les seules personnes qui paraissent avoir été
admises en sa présence , sont les députés du sénat d'Italie.
Enoutre , on nous dit , dans les mêmes gazettes , que S. M.
ne fera route pour l'Espagne que lorsque tout sera préparé
dans ce pays , et que son séjour à Fontainebleau sera de
longue durée. Ces circonstances sont loin de prouver que
Bonaparte soit affecté d'un dérangement intellectuel; mais
néanmoins elles en sont de fortes inductions , qui ne sont
pas du tout détruites par les protestations du journal officiel
, et par l'agilité sans égale avec laquelle Bonaparte a
grimpé sur les fortifications de Kehl. Une lettre de Paris
contient le passage énigmatique suivant : «Nous sommes
physiquement forts et moralement faibles . Nous laisserons
ànos lecteurs à l'expliquer. »
Et nous , nous laisserons les autres s'expliquer comment
on croit une nation assez facile à abuser pour l'entretenir
318 MERCURE DE FRANCE ,
de pareilles balivernes . Le Moniteur n'en tire qu'une seule
conséquence , c'est qu'il faut qu'un gouvernement se trouve
dans une circonstance bien critique pour croire devoir
donner le change à l'opinion , en le berçant de semblables
contes , que la lecture du papier du lendemain vient toutà-
coup détruire , en faisant connaître à l'Angleterre comme
à l'Europe , le séjour de l'Empereur dans sa capitale , sa
présence dans tous nos spectacles , ses visites aux magnifiques
travaux qu'il ordonne , ses audiences nombreuses ,
les fêtes brillantes de sa cour , et les acclamations que ses
braves ont fait entendre quand , réunis sous ses yeux au
Carrousel , ils ont vu se mêler à leurs rangs , et s'informer
de tous leurs besoins déjà satisfaits , le monarque qui naguères
les conduisait à la victoire dans les plaines de la
Moravie.
PARIS .
Le roi de Naples est arrivé hier , le roi de Wurtemberg
cette nuit : quatre monarques assisteront ainsi à la solennité
de l'anniversaire du couronnement de notre Eimpereur
, et au Te Deum célébré pour remercier le ciel d'une
paix fruit de ses victoires. Le même jour , l'ouverture de
la session du Corps - Législatif sera faite par l'Empereur.
-Le roi de Naples occupe l'hôtel Marbeuf ; le roi de
Wurtemberg les appartemens du sénat conservateur réservés
au grand-électeur , S. M. le roi Joseph .
-Aujourd'hui on a rendu les honneurs funèbres à M.
Cretet , comte de Champmol : S. M. a considéré que l'état
de la santé de ce ministre étant la seule cause de la remise
du porte-feuille de l'intérieur , il devait être considéré
décédé comme ministre. Ses restes ont en conséquence
été portés au Panthéon avec la solennité employée aux
obsèques de M. Portalis .
-Il y a ce soir à la Malmaison une fête brillante donnée
à S. M. le roi de Saxe .
-
,
La fête que la ville de Paris donne à LL. MM. est
fixée à lundi. Il y aura banquet , concert bal et feu d'artifice.
Le concert sera exécuté par les élèves du Conservatoire.
- On parle d'une nouvellle création d'auditeurs , quu
après avoir subi un examen de capacité , et obtenu na
grade dans l'Université , seraient attachés aux diverses ad-
:
DECEMBRE 1809 . 319
ministrations pour y former une sorte de stage , en attendantle
moinent d'être appelés à des fonctions publiques .
-Il paraît certain quela distribution des prix décennaux
est remise au mois de novembre 1810 ; d'ici à cette époque,
ledécret qui les institue subira des modifications , ainsi
que le mode d'examen d'après lequel S. M. se réserve de
les décerner.
-M. Dalayrac , membre de la légion d'honneur , vient
de mourir à l'âge de cinquante-six ans . L'art perd en luiun
compositeur aimable et facile , qui avait compté autantde
succès que d'ouvrages , et qui fait époque dans l'école
française. M. Marsollier a prononcé son éloge funèbre.
Personne n'était en droit de lui contester ce droit cher
et douloureux.
- On remarque que depuis peu de tems les grands
théâtres ont pris un degré d'activité qui ne peut être que
le résultat d'une impulsion et d'une direction également
favorable aux lettres et aux arts . Presque dans une même
semaine , on a donné Fernand Cortès , le Faux Stanislas ,
les Traci Amanti , le Diable à quatre , avec une nouvelle
musique. Il ne peut paraître inconvenant d'ajouter à cette
liste le Pygmalion de Chérubini , entendu hier au théâtre
de la Cour , et dont on fait un grand éloge .
ANNONCES .
Almanach des Dames , pour l'année 1810. Unvol. petit in- 16, trèssoigneusement
imprimé sur papier vélin , et orné d'un frontispice à
vignette, et de huit jolies gravures , représentant : 1º les trois âges
d'après Gérard ; 2° Booz et Ruth , d'après Le Poussin; 3º Vénus carressant
l'Amour , d'après Battoni ; 4º l'Espérance soutient le malheureux
jusqu'au tombeau , d'après Caraffe ; 5º Atala au tombeau , d'après
Girodet; 6º Agar renvoyée par Abraham , d'après Vandick ; 7° Herculeentre
leVice et laVertu , d'aprèsAn Carrache ; 8 ° Clélie , d'après
J. Stella:
Cepetit volume, recommandable par la netteté de son exécution et
le choix des sujets qui le composent , est le neuvième de la collection .
Il se vend chez MM. Treuttel et Würtz , libraire , rue de Lille, nº 17 ;
Déterville, libraire , rue Hautefeuille , n° 8; Petit , libraire , Palais-
Royal , galeries de bois , nº 257 ; Le Normant, imprimeur-libraire .
rue des Prêtres-Saint-Germain-l'Auxerrois ; H. Nicolle , libraire , me
320 MERCURE DE FRANCE , DECEMBRE 1809.
de Seine , nº 12; Jaret , rue Saint-Jacques , nº 59 ; et Rosa , relieur .
rue de Bussy , nº 15. Prix , broch. , 5 fr. , et 5 fr . 75 c. , franc de port .
*Le prix des exemplaires reliés varie selon la différence des reliûres ,
qui sont pour la première fois faites par M. Rosa , avec beaucoup
'd'élégance et dans le meilleur goût .
Vie de Georges Washington , général en chefdes armées des Etats-
Unis pendant la guerre qui a établi leur indépendance, et premier
président des Etats -Unis ; par David Ramsay , docteur médecin ,
membredu congrès pendant les années 1782 , 1783 , 1784 , 1785 ; auteurdel'Histoire
de la Révolution de l'Amérique ; traduite de l'anglais.
Un vol . in-8° , orné du portrait de Washington. Prix , 6 fr. et 7 fr .
50 c. franc de port . A Paris , à la librairie française et étrangère de
Parsons , Galignani et compagnie , rue Vivienne , nº 17 .
OEuvres complètes de Boileau Despréaux , contenant ses poésies ,
ses écrits en prose , sa traduction de Longin , ses lettres à Racine , à
Brossette , et à diverses autres personnes , avec les variantes , les textes
d'Horace , de Junéval , etc. , imités par Boileau , et des notes histo-
'riques et critiques , précédées d'un discours sur les caractères et l'influence
des OEuvres de Boileau , et d'une Vie abrégée de ce poëte.
Trois vol. in-12 . Prix , 10 fr .
Le même , in-8° , sans figures , 18 fr.; et avec 7 figures , de Moreau
jeune , 28 fr .
Papier vélin , sans figures , 30 fr. , et avec figures , 40 fr. AParis ,
chez H. Nicolle , à la librairie stéréotype , rue de Seine , nº 12 ; et
chez Ant. -Aug. Renouard , rue Saint-André-des-Arcs , nº 55 .
Les Vers à soie , poëme de Jérome Vida , de Crémone , évêque
d'Albe , suivi du poëme des échecs', et de pièces fugitives du même
auteur, et d'un choix de poésies de Pierre d'Orville , traduits du latin ;
par J. B. Levée , censeur des études du Lycée de Bruges , avec le
texte en regard et des remarques explicatives pour en faciliter l'intelligence.
Un vol . in-8° . Prix , 5 fr. et 6 fr. 50 c. franc de port. A
Paris , chez H. Nicolle , librairie stéréotype , rue de Seine , nº 12.
Principes d'éloquence de Marmontel, extraits de ses Elémens de littérature,
mis en ordre et augmentés de plusieurs articles ; par M.Chapsal .
Unvol. in-8° . Prix, 6 fr. et 7 fr. 50 c. franc de port. Chez le même.
Nouveau Dictionnaire grammatical , du même auteur. Un vol. in-8° .
Prix, 5 fr. et 6 fr . franc de port. Chez le même.
Théâtre choisi de Favart . Trois vol. in-8°. Prix , 18 fr . et 22 fr. ,
franc de port. A Paris , chez H. Nicolle , à la librairie stéréotype , rue
de Seine , nº 12; et chezArthus-Bertrand, libraire , rue Hautefeuille,
23.
MERCURE
1.
DE FRANCE .
N° CCCCXXXVIII.- Samedi 9 Décembre 1809
POÉSIE .
i
LES PETITS ENFANS DANS LE BOIS ,
11
ou LE TESTAMENT DU GENTILHOMME.
Ballade, traduite de l'anglais (1).
1
GRAVEZ bien dans votre mémoire ,
Bons parens , mon triste récit :
Vous allez entendre l'histoire
D'un crime affreux que Dien punit.
Jadis , ayant servi son prince ,
Ungentilhomme plein d'honneur
Se retira dans sa province ,
Où vivait comme un grand seigneur. 1
(1) C'est plutôt une Complainte qu'une Romance , d'après les idées
qu'on attache aujourd'hui à ce mot. Elle est célèbre en Angleterre ,
comme nous l'apprend M. Suard dans ses excellens mélanges . Le traducteur
a tâché sur-tout de rendre la naïve simplicité de l'original ;
mais il est loin de croire avoir réussi. C'est sur-tout dans le naïf que
se fait sentir la différence des langues , comme celle des moeurs.
Voici le texte anglais :
1
THE CHILDREN IN THE WOOD ,
OR THE GENTLEMAN'S LAST WELL.
Now ponder well , you parents dear ,
The words wich y shall write :
Adolefull story you shall hear ,
Intime brought forth in light.
Agentleman of good account
In Norfolk liv'd of late ,
Whose wealth and richess did surmount
Much men ofhis estate.
DEPT
DE
LAS
5.
cen
X
322 MERCURE DE FRANCE ,
L
II languissait de maladie :
Toute sa maison est en deuil :
Près de lui sa femme chérie
Va descendre au même cercueil .
Tout deux s'aimaient dès leur aurore ;
Epoux , ils restèrent amans :
Tous deux mourant , s'aimaient encore ,
Et laissaient deux petits enfans .
Jame est l'aîné de la famille ;
Il ne compte encor que trois ans .
Marie est le nom de la fille :
C'est la fleur promise au printems.
L'héritier du bon gentilhomme ,
( Son testament était connu ,)
Devait avoir dans l'âge d'homme
Vingtmille francs de revenu.
Sa soeur , la petite Marie ,
D'après le voeu de ses parens ,
Si quelque jour on la marie ,
Sore sick he was and like to die :
No help that he could have
His wife by him , as sick did lie ,
And both possessed one grave :
No love between these two was lost.it
Each was to other kind :
In love they liv'd , in love they died ,
And left two babes behind.
The one , a fine and pretty boy
Not passing three years old : DDDD
Th' other a girl , more young than hee ,
And made in beauty's mould.
The father left his litle son ,
(As plainly doth appear )
A
When he to perfect age should come ,
Three hundred pounds a year.
And to his litle daughterjane
Five hundred pounds in gold :
To be païd down on marriage day ,
:
1
DECEMBRE 1809 . 323
Aura pour dot cent mille francs.
Mais s'il arrive qu'en bas âge
Elle meure et son frère aussi ,
Leur oncle aura tout l'héritage;
Le testament le veut ainsi.
Mourant, le père de famille
Dit à son frère : - « O mon ami !
> Aime mon fils , aime ma fille ;
> Ils n'ont plus que toi pour appui .
> Je prie , et j'appelle sans cesse
► Mon Dieu , mon frère à leur secours;
» Car , je le sens à ma faiblesse ,
> Je touche au terme de mes jours .
i
• Quand nous dormirons dans la bière ,
> Veillez sur nos fils , ô mon Dieu !
> Et de leur père et de leur mère ,
> Que leur oncle leur tienne lieu . »
La pauvre mère aussi l'embrasse ,
Etdit ces mots avec effort :
Wich might not be controll'd.
But if the children chance to die
Ere they to age should come ,
Theuncle should possess their wealth.
For so the will did run.
« Now , Brother , said the dying man ,
> Look to my children dear.
> Be good unto my boy and girl ,
> No friends else j have here .
> To God and you j do commend
> My children night and day.
> But litle while , be sure , we have
> Within this world to stay.
► You must be father and mother bota
> And uncle , all in one :
> God knows what willbecome of them ,
> When j am dead and gone ! »
With that bespoke their mother dear ,
< OBrother kind , quoth she ,
324 MERCURE DE FRANCE;
«Mon frère , cette noble race
> Vous devra la vie ou la mort.
> S'ils sont traité avec tendresse
1
> Le ciel vous récompensera ;
› Si , profitant de leur faiblesse ,
>> Vous les frappez , Dieu le verra . »
Alors sa voix embarrassée.
Murmure encor : soyez bénis !
Et sa bouche déjà glacée ,
Baise ces deux enfans chéris .
Saisi d'un trouble involontaire
L'oncle , à ces discours si touchans ,
Répond « O ma soeur , o mon frère ,
> Ne craignez rien pour vos enfans :
> Que sur moi la foudre retombe ,
> Que je perde fortune et biens ,
» Si, quand vous serez dans la tombe ,
> J'aime vos fils moins que les miens. >
Le couple honnête est dans la bière :
:
» You are the man , must bring our babes
> To wealth or misery .
» And ifyou keep them carefully,
>ThenGodwill you reward:
> If ofhewhise you seem to deal ,
> God will your deads regard . >
With lips so cold as any stone
She kissed her children dear :
«God bless you both , my children dear. >
With that , the tears did sall .
These specches , then their brother spoke ,
To this sick couple there ....
«Thekeeping ofyour children dear
> Sweet sister do not fear :
> God never prosper me , normine
> Nor aught else that i have ,
> Ifj do wrong your children dear,
> Whenyou are laid in grave. »
The parents being dead and gone ,
r
DECEMBRE 1809 . 325
L'oncle emmène les deux enfans ,
Etpendant une année entière
Les livre à leurs goûts innocens .
Mais l'année expirait à peine ,
Quand dans son coeur cet oncle affreux ,
Pour envahir leur beau domaine ,
Résout la mort de ses neveux.
`Avec deux brigands noirs de crimes
Le monstre eut bientôt comploté ,
D'égorger ces tendrés victimes
Dans le fond d'un bois écarté. ८
Laveille au soir , d'un front tranquille
Il parle à sa femme et lui dit : :
« Les petits vont à la grand'ville;
Un de mes amis les conduit. >
Les enfans sont prêts avant l'aube ;
Ils ont devancé le signal :
Vêtus de leur plus belle robe ,
Ils sont si fiers d'être à cheval!
The children home he takes ;
And bring them home unto his house ,
And much more of them he makes.
He had not kept these pretty babes
Atwelve-month and a day ,
When for their wealth he did devise
To make them both away.
He bargain'd with two ruffians rude
Wich were of furious mood ,
That they should take the children young
And slay them in a wood.
He told his wife , and all he had
He did the children send
To be brought out in fair London
With one that was his friend .
Away then went these pretty babes
Rejoïcing at that tide :
Rejoïcing with a merry mind
They should on cock- horse ride.
326 MERCURE DE FRANCE,
Leur gaité naïve et bruyante
Fléchirait un coeur de rocher :
Ainsi la brebis innocente
Folâtre en suivant le boucher.
Leur doux babil , dans le voyage ,
Emeut le plus jeune assassin :
On entrait dans le bois sauvage .
La pitié s'éveille en son sein :
« Livrons , dit-il à son complice ,
► Ces deux innocens à leur sort.-
> Non. Que le crime s'accomplisse ,
> Répond l'autre. J'aurai de l'or. >
Il s'obstine . Un débat s'élève :
Du reproche on en vient aux mains ,
Et tous les deux croisent le glaive
Enprésence des orphelins .
Mais bientôt le moins insensible
Du plus cruel perça le coeur ,
Et pendant ce combat terrible
Les deux enfans tremblaient de peur .
They prate , and pratle pleasantly
As they rode on the way
To those who should their butchers be
And work their lives avay.
So that the pretty speech they had
Made murd'rers heart relent :
And they that undertook the deed
Full sore , they did repent.
Yet one of them more hard of heart
Did wow to do his charge :
Because the wretch who hired him
Had paid him very large .
The other would not agree thereto ,
Sohere they fell a strife :
With one another they did sight
About the children's life :
1
Andhe that was of mildest mood
Did slay the other there ,
Within un unfrequented wood
While babes did quake for fear.
1
t DECEMBRE 1809. 327
Par la main , malgré leurs alarmes ,
Le vainqueur prenant les petits ,
Les contraint d'essuyer leurs larınes ,
Leur défend de pousser des cris .
Il les fait marcher deux grands milles ....
Les deux enfans mouraient de faim .
<Attendez-moi. Soyez tranquilles ,
» Dit- il , je vais chercher du pain. »
Dans ces routes embarrassées.
Lespauvres enfans éperdus
Erraient , les mains entrelacées .....
Mais l'assassin ne revint plus.
Leur bouche si fraîche et si tendre
Mord le fruit sanglant du mûrier ,
Et quand la nuit vint les surprendre
Tous deux se prirent à crier .
Enfin leurs forces s'épuisèrent :
La mort vint terminer leurs jours ;
Ens'embrassant ils expirèrent
He took the children by the hand
When tears stood in their eyes ;
Andbade them come and go with him
And look they did not cry :
And two long miles he led them on
While they for food complain'd :
•Stay here , quoth he , j'll bring you bread
> When j do come again . >>
These pretty babes with hand in hand
Went wandering up and down :
But never more they saw the man
Approaching from the town .
Their pretty lips with black-berries
Were besmeas'd and dried ;
Andwhen they saw the darksome night
They sad them down and cried.
Thers wander'd these pretty babes
Till death did end their grief
In one-another's arms they died ,
L
328 MERCURE DE FRANCE ,
Comme des enfans sans secours .
Ils demeuraient sans sépulture,
Si le rouge-gorge du bois
N'avait caché sous la verdure
Leurs petits membres déjà froids! (1)
Mais bientôt de cet oncle infâme
Dieu punit les lâches forfaits :
Il sentit l'enfer dans son ame .
L'ennemi hanta son palais.
Dans ses greniers le feu céleste
Consuma ses riches moissons ,
Et dévorés d'un mal funeste
Ses boeufs mouraient près des sillons .
Deux de ses fils passant en France
Furent engloutis dans les mers :
Lui-même il sentit l'indigence
Au milieu de ses champs déserts :
Les gens d'usure et de justice
As babes wanting relief.
No burial these pretty babes
Of any man recives ,
Tell robin-red-breast painfully
Did cover them with leaves .
And now the heavy wrath ofGood
Upon their uncle fell .
Yea fearfull fiends din haunt his house :
His conscience fell a hell !
3
His barns were fir'd : his goods consum'd ,
His lands were barren made :
His catle died , within the field ,
Andnothing with him staid.
And in the voyage ofPortugal
Two of his sons did die :
And, to conclude , himselfwas brought
To extreme misery :
He pawn'd and mortgadg'd all his land
זי
(1) Ondit que ce petit oiseau se plaît à couvrir de feuillage les
cadavres abandonnés.
1
DECEMBRE 1809 . 329
Consumèrent son revenu ,
Et pour achever son supplice
Son crime fut enfin connu .
Le conducteur des deux victimes ,
Resté trop long-tems impuni ,
Fut pris enfin pour d'autres crimes ....
Grand Dieu , que ton nom soit béni !
L'assassin nomma son complice .
L'oncle affreux , conduit en prison ,
Expira du double supplice
Et des remords et du poison .
Vous , tuteurs à qui l'on confie
De pauvres petits orphelins ;
Vous qui tenez avec leur vie
Toute leur fortune en vos mains ,
Sur cet oncleprenez exemple ;
N'attentez point aux droits d'autrui :
Songez bien que Dieu vous contemple
Etvous punira comme lui .
PHILIPPE .
Ere seven years came about ;
And now atlength this wicked act
Did by this means come out.
The fellow that did take in hand
These children for the kill ,
Was for a robbery judg'd to die ,
As was God's blessed will ;
Who did confess the very truth
The wich is here express'd :
Their uncle died , while he for debt
Inprison longdid rest .
All you that be executors made
And overseers eke ,
Ofchildren that be fatherless
And infants mild and meek
Take your exemple by this thing ,
Andyeld to each his right ,
Less God with such like misery
Your wicked minds requite.
1
330 MERCURE DE FRANCE,
ENIGME .
:
LECTEUR , quoique je vaille en langage ordinaire ,
Onm'estime encor plus en style de notaire .
Je suis doux , je suis bon , je suis faux , sans valeur ;
Al'ordre quelquefois et quelquefois d'honneur ;
De garde au bout du mois , parfois de garantie ;
Je suis tantôt d'entrée et tantôt de sortie ;
De bal , de mariage , ou bien d'enterrement ;
De santé , sûreté , spectacle , logement ;
Aujourd'hui d'opéra , demain de comédie ,
Ou de caisse , ou de banque , ou bien de loterie.
Onm'introduit enfin jusqu'en confession ,
Et l'on recourt à moi dans l'invitation.
S........
LOGOGRIPHE .
LORSQU'A tes yeux , lecteur , tu crois me voir paraître ,
Je répands én ton ame une secrète horreur ;
Au lieu de t'effrayer , décomposant mon être ,
Je suis avec éclat porté par l'Empereur .
S ........
CHARADE .
QUAND mon premier n'est pas un signe d'abondance ,
Il est souvent un pronostic fâcheux .
Quand mon second du ciel ne sent pas l'influence ,
Le Parnasse pour lui n'est qu'un sentier fangeux :
C'estainsi que mon tout, quoiqu'admis en musique ,
Yjoue un rôle obscur , discordant et rustique .
S ........
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE
insérés dans le dernier Numéro .
Le mot de l'Enigme du dernier Numéro est Racine .
Celui du Logogriphe est Partage , dans lequel on trouve, part, page,
pâte , age , Tage , page , rat , rage , apt, prêt , art , pet et gare .
Celui de la Charade est Bandit.
1
DECEMBRE 1809. 331
1
SCIENCES ET ARTS.
RAPPORT SUR LES VACCINATIONS PRATIQUÉES EN FRANCE ,
en 1806 et 1807 .
Le comité central de vaccine vient de publier un rapport
sur les vaccinations pratiquées dans toute l'étendue
de l'Empire , pendant les années 1806 et 1807. Ce rapport
est divisé en trois parties. Daus la première , le
comité rend compte des mesures prises par l'Administration
pour la propagation de cette pratique salutaire.
On y voit que , tandis que le comité central entretient à
Paris le foyer de la vaccine , comme un nouveau feu
sacré , tandis qu'un administrateur des postes , M. Anson ,
expédie , franche de port , la matière vaccinale dans tout
l'Empire , on y voit , dis-je , que dans presque tous les
départemens , MM. les préfets ont , ou établi des salles
de vaccinations gratuites , ou institué des leçons publiques
sur l'art de vacciner ; qu'ils ont soumis à cette
opération les enfans trouvés , et contraint les indigens à
y soumettre les leurs . Ailleurs , ils ont nommé des médecins
pour parcourir les campagnes ; ils en ont fait de
véritables missionnaires de la vaccine , et se sont fait
comme un honneur de les accompagner . MM. les souspréfets
les ont vivement secondés . Dans le seul arrondissement
de Borgo-san-Donino, on a fait près de 14,000
vaccinations . Des maires ont vacciné. Le même zèle
anime les administrations des hospices civils et militaires .
La vaccine , pratiquée sur les enfans des invalides de
Paris , a été portée dans les camps , et jusque dans
la grande armée , au milieu des marches et des grands
mouvemens qu'elle exécute chaque jour. Malgré l'indifférence
assez générale du clergé pour cette innovation ,
on a vu des archevêques et des évêques plus éclairés ,
écrire des lettres pastorales en faveur de la vaccine , et
parcourir leurs diocèses pour la faire adopter. Des curés
se sont fait vacciner , pour entraîner par l'exemple :
332 MERCURE DE FRANCE ,
d'autres ont vacciné eux-mêmes. Les protestans et les
juifs n'ont pas été moins prompts à la propager. Enfin
de simples propriétaires ont exercé avec le plus grand
succès ce qu'on pourrait appeler un apostolat de la vaccine.
Des femmes ont voulu participer à cette gloire
innocente . Leurs mains délicates n'ont point dédaigné
de prendre la lancette , et de pratiquer la nouvelle inoculation
. Mais ce qui a favorisé sur-tout de si heureux
progrès , on doit le dire à la gloire des médecins , c'est
leur zèle infatigable , c'est leur noble désintéressement.
La seconde partie est presqu'entiérement médicale.
Le comité expose les variétés que présente la vaccine
dans sa marche, soit qu'elle se développe seule , soit
qu'elle s'associe à d'autres affections , aux diverses maladies
épidémiques , aux dyssenteries , aux petites véroles ,
à la fausse vaccine , etc. En général , ce genre d'association
n'entraîne aucun danger . La vaccine au contraire a
souvent le pouvoir de mitiger la maladie concomitante :
et si , dans un très-petit nombre de cas , elle a paru déterminer
de légers accidens , en revanche elle a sur les
santés délicates , et sur les affections du système glandulaire
, la plus heureuse influence . Elle est même la seule
barrière que ne puissent plus franchir les épidémies varioleuses
: et si de nouveaux succès viennent confirmer
ceux que la médecine a déjà obtenus , on peut se promettre
qu'un des plus cruels fléaux qui aient jamais menacé
la vie des hommes , la petite-vérole , sera bientôt
anéanti . Or , pour sentir la grandeur d'un bienfait de
cette nature , il ne faut que jeter les yeux sur les derniers
tableaux de mortalité qu'on a dressés dans quelques départemens
. On y verra que dans tel département , dans
celui de la Sésia , par exemple , l'excédant des morts sur
les naissances , avant que la vaccine fût connue , était
annuellement de 952 , et que depuis l'introduction de
la vaccine , l'excédant inverse , celui des naissances sur
les décès , pendant le cours de la troisième année , a été
de 1716 : ce qui fait par an un bénéfice réel de plus
de 2600 individus , pour un seul département. Ailleurs ,
la mortalité des enfans s'est réduite au tiers de ce qu'elle
était auparavant. Ily a des communes où la petite-vérole
A
DECEMBRE 1809 . 333
ne paraît plus , après y avoir fait de grands ravages autrefois.
Dans la principauté de Bayreuth , laquelle est
aujourd'hui sous une administration française , sur
50,000 enfans nés de 1801 à 1806, les quatres cinquièmes
ont été vaccinés ; et la mortalité par la petite-vérole qui
en1800 étaitde 2843 personnes , n'a coûté, en 1806 , que
126 individus ; d'où il suit , en supposant que ce calcul
devînt régulier , que sur une population assez petite ,
2700 personnes et plus seraient conservées annuellement
à la société , et cela , selon toute apparence , par le seul
fait de lavaccine. Quel fruitn'a- t-on pas tiré conséquemment
d'une vaccination générale de deux années , où plus
de400,000 personnes ont été comprises ?Et quel serait-il
encore, à plus forte raison , si cette vaccination était faite
par la suite sur toute la population de l'Empire ?
Malheureusement en France , la prévention la plus
opiniâtre ferme encore les yeux sur l'utilité de la vaccine.
Les preuves les plus sûres , les contre- épreuves les plus
authentiques et les plus unanimes , ont beau se multiplier
: malgré le témoignages évident de l'expérience , la
vaccine , déjà florissante à la Chine et dans les Indes ,
trouve encore parmi nous des contradicteurs ; et la petitevérole
, qui ne devrait plus exister nulle part , pénètre
encore dans les familles , et y prend ses victimes , comme
autrefois . Un médecin très-instruit et très- digne de foi ,
m'a assuré que l'an dernier , dans la seule commune de
St. -Germain , 150 enfans étaient morts de cette cruelle
maladie. Moi-même j'en ai vu périr douze , il y a deux
ans , aux portes de Paris , à Charenton ; et il n'y a que
quelques mois qu'un village , tout aussi voisin de la capitale
, était infecté d'une véritable épidémie varioleuse .
Assurément , ce n'est point l'Administration qu'il en faut
accuser . Que n'a-t-elle point fait , dans ses justes sollicitudes
, pour vaincre la coupable obstination des esprits ,
et pour prévenir les suites de la négligence la plus dangereuse
et la moins digne de pardon ? Mais l'exemple et
le tems donneront sans doute à l'Administration de nouvelles
armes contre les préjugés ; et bientôt une époque
viendra où , sur les objets de bien public , nulle autre
autorité n'osera résister à la sienne .
1
334 MERCURE DE FRANCE ;
Dans la troisième partie de son rapport, le comité ex
pose les résultats de ses recherches sur l'origine de la
vaccine. Il y a, selon lui , de grandes probabilités que le
germe de cette précieuse maladie existe en France , dans
les départemens de l'Allier , de l'Eure , de Sambre et
Meuse, et de la Moselle. Ce qu'il y a de certain , c'est
qu'on l'à retrouvée sur le trayon des vaches enEspagne,
dans le Piémont , en Saxe , et même dans les glaces de
la Norwége . Cette découverte est d'un prix infini pour
le continent. D'un autre côté , il paraîtrait probable ,
d'après quelques expériences faites par des hommes fort
habiles , que la vaccination pratiquée sur les bêtes à
laine pourrait les préserver du claveau , ou du moins que
le claveau lui-même , inoculé comme l'était autrefois la
petite-vérole , produirait sur ces animaux un effet analogue
à celui que faisait sur les hommes l'ancienne inoculation
; mais ces expériences ne sont point encore décisives
. Le comité souhaiterait vivement qu'elles fussent
répétées ; et si le résultat était aussi heureux qu'il serait
peut-être permis de l'espérer , il est clair que ce serait un
nouveau moyen de subsistance , et par conséquent , une
nouvelle source de population , et peut être d'une population
plus saine , plus vigoureuse et plus belle.,
E. PARISET.
DECEMBRE 1809 . 335
SYSTÈME PHYSIQUE ET MORAL DE LA FEMME , suivi du système
physique et moral de l'homme , et d'un fragment
sur la sensibilité , par ROUSSEL , précédé de
l'éloge historique de l'auteur par J. L. ALIBERT , médecin
de l'hôpital Saint-Louis , et du lycée Napoléon.
Cinquième édition , ornée de deux gravures , et
augmentée : 1º d'une notice sur Mme Helvétius ;
2º d'une note sur les sympathies ; 3º de doutes historiques
sur Sapho ; pièces qui n'avaient pas encore été
réunies . Un vol . in-8°. - Prix , figures noires ,
6'fr . , et 7 fr. frane de port ; figures enluminées , 7 fr .
50 c. , et 9 fr. franc de port ; papier vélin , figures
enluminées , 15 fr . A Paris , chez Caille etRavier,
libraires , rue Pavéé-Saint-André-des-Arcs , nº 17 .
-
Σ
Qu'on ne soit pas trop surpris de voir un homme
étranger à l'étude des sciences naturelles rendre compte
d'un ouvrage de médecine et de physiologie . Celui-ci ,
dont le sujet intéresse tous les lecteurs , est écrit de manière
que tous puissent le lire et le comprendre . C'est un
genre de succès que les savans ont trop long-tems dédaigné
; il répand les bienfaits de la science , il étend la
gloire de ceux qui la cultivent. Il est des sciences de
calcul et d'abstractions , dont les termes et les formules
ne peuvent être traduits en langue vulgaire ; il est aussi
des sciences d'analyse matérielle et de nomenclature ,
qui ayant imposé des noms systématiques aux substances
sur lesquelles elles s'exercent , et même donné aux opérations
dont elles s'occupent , des noms nécessaires qui
en renferment la définition , ne peuvent ni ne doivent
renoncer à ce langage convenu ; et, pour le dire en
passant , tous ces lexiques particuliers ont un immense
avantage sur le vocabulaire commun : c'est d'établir un
rapport invariable entre la même chose et le même mot ,
de sorte qu'en tout tems et en tout lieu l'une soit
exclusivement représentée par l'autre. C'est sans doute
à cette qualité de leur langage , autant qu'à la nature
même des objets de leurs travaux , que les mathématiciens
et les chimistes de toutes les nations doivent de
336 MERCURE DE FRANCE ,
s'entendre et de s'accorder en général sur les procédés
et les résultats de la science , tandis que les métaphysiciens
et les littérateurs d'un même pays sont en perpétuel
dissentiment sur tout ce qui concerne les opérations
ou les plaisirs de l'esprit. Que ces sciences restent donc
enveloppées du voile de leur langage mystérieux , puisqu'en
elles les mots consacrés sont inséparables des
choses , ou souvent sont les choses elles-mêmes . Leurs
travaux , d'ailleurs , n'intéressant véritablement la société
qu'autant qu'il en peut résulter des applications utiles
pour le soutien ou l'agrément de la vie , pourvu que
celles-ci soient divulguées et mises en pratique , il nous
importe assez peu de connaître par quels calculs et
quelles combinaisons l'on est arrivé à les découvrir , Il
n'en doit pas être ainsi des deux sciences qui ont l'homme
même pour objet , je veux dire la métaphysique et la
médeciné. Les phénomènes qu'elles observent et dont
elles tirent des conséquences pour le redressement de
notre raison ou le rétablissement de notre santé , ces
phénomènes sont en nous , nous les sentons , et chacun
de nous peut , par la seule réflexion , parvenir à les décrire
, quelquefois même à les expliquer . Les métaphysiciens
et les médecins de profession n'ont sur les autres
que l'avantage d'en avoir examiné , rapproché , comparé
unplus grand nombre , et d'en avoir tiré des inductions
générales qu'ils font ensuite tourner au profit des individus
. Il serait donc ridicule qu'ils nous fissent un mystère
des connaissances dont nous leur fournissons nousmêmes
la matière , et que jusqu'à certain point nous
partageons avec eux. Les facultés de notre esprit et les
organes de notre corps ne sont point des objets ignorés
de nous ; leurs propriétés , leurs fonctions nous sont
connues par le sens interne , encore plus que par les
dénominations qu'on leur a données et les définitions
qu'on en a faites : or , il ne doit point être impossible à
ceux qui les ont étudiés plus particulierement , de nous
en faire comprendre le mécanisme et le jeu , autant du
moins qu'ils le comprennent eux-mêmes. Tout ce qu'ils
peuvent à cet égard , ils le doivent , pour leur intérêt
comme pour le nôtre . En tout, hormis dans les choses
divines ,
DECEMBRE 1809 . 334
DEPT
DE
divines , l'intelligence est la mesure de la foi. Sans doute
les esprits faibles et bornés croient d'autant plus qu'ils
comprennent moins ; mais les esprits sains et éclairés
ont un très-juste préjugé contre toutes les choses de pur
raisonnement qui se refusent à leur compréhension :
presque toujours , dans ce cas c'est la science ou le
savant qui a tort ; l'une est une chimère , ou l'autre un
charlatan .
,
Malheureusement il est dans la médecine , ainsi que
dans la métaphysique , beaucoup de mystères qui probablement
seront toujours impénétrables . Il en faut prendre.
son parti , quoique cela soit très-facheux , en médecine
sur-tout. Il n'est pas absolument nécessaire de savoir .
comment se forment les idées pour en avoir de justes et
d'honnêtes ; mais , pour se bien porter ou se guérir , il
serait essentiel de connaître par quelles causes la santé
se conserve , se perd et se recouvre . Pourquoi faut-il
que la plupart de ces causes soient encore inconnues ?
Il n'y a qu'un moyen de diminuer les inconvéniens atta--
chés à l'obscurité de la matière , c'est de n'y pointajouter
l'obscurité des explications . Le moins clair et à coup
sûr le plus funeste des médecins serait celui qui voudrait .
rendre raison de toute chose à lui-même et aux autres ,
et qui procéderaiten conséquence . Il faut savoir ignorer.
ce qu'on ne peut savoir , et s'arrêter quand on ne voit
pas où l'on va. Puisque la nature agit toujours en nous
dans le sens de notre conservation , ne vaut-il pas mieux ,
dans les cas obscurs , l'abandonner à elle-même , que de
courir le risque de contrarier ses efforts , en cherchant à
les seconder ? Grâce au ciel , les bons médecins de nos
jours en sont revenus àce principe salutaire . C'est depuis
qu'ils savent plus , qu'on les voit ignorer davantage : il
leur a fallu parcourir le domaine entier de la science ,
pour en reconnaître et en toucher les bornes ; ils essayent
de les reculer , mais ils ne les franchissent pas . Leur raison
, dégagée de l'esprit de secte et de système , ne craint
plus de s'adresser à la raison de leurs malades; et ceuxci
, prudemment guidés dans une région ténébreuse
qu'on éclaire à mesure devant eux , marchent vers le but
avecune confiance quile leur faitatteindre plus sûrement ...
Y
4
338 MERCURE DE FRANCE ,
Le conseil motivé semble avoir remplacé l'impérieuse
ordonnance; le médecin prend avis du malade plutôt que
de ses livres , se borne souvent à ratifier ce que lui-même
propose , ou du moins consulte en lui , pour l'application
des remèdes , cet instinct de désir ou de répugnance
dont les mouvemens confus donnent quelquefois des indications
plus certaines , sur-tout plus conformes à l'état
individuel , que n'en pourraient fournir toutes les théories
de la thérapeutique. Mais ce qui contribue principalement
à répandre sur l'art de guérir une lumière qui
deviendra chaque jour plus vive , plus étendue et plus
profonde, c'est l'étude du moral de l'homme qu'aujourd'hui
nos plus habiles médecins unissent à celle du physique.
De l'alliance de la médecine et de la métaphysique ,
estnée , pour'ainsi dire , une science nouvelle qu'on n'a
point encore dénommée , mais que l'on connaît déjà par
plusieurs productions distinguées , au nombre desquelles
se place avantageusement l'ouvrage du docteur Roussel.
Lorsqu'il parut , La Harpe en fit cet éloge dans sa Cor
respondance littéraire : « M. Rousselécrit avec élégance
› et intérêt , sans déclamation et sans fausse chaleur.
>> Ses observations sont d'un vrai philosophe, et son style
>> est à la fois d'un écrivain sage et d'un homme sensible.
>> Quoique le fondde son ouvrage soit nécessairement
>>un peu scientifique , il se fait lire partout avec agré-
>>ment. >> En écrivant comme physiologiste sur les
femmes , Roussel semble avoir voulu amuser et , pour
ainsidire , tromper cette sensibilité qui les lui faisait aimer
comme homme , et à laquelle ses habitudes retirées
et timides l'empêchaient de donner un exercice plus réel.
Sans les diviniser , ni encenser galamment leurs charmes,
il rend à leurs agrémens physiques et à leurs qualités
morales un hommage senti et profond qu'elles sont faites
pour apprécier davantage; il les peint comme des êtres
d'une organisation plus délicate , dont les sensations plus
vives , plus fines et plus passagères donnent aux déterminations
de leur goût et de leur volonté ce caractère de
mobilité , d'inconstance et presque de caprice que les
hommes ont peut-être tort de leur tant reprocher , puisqu'il
naît de la source même de leurs plus séduisantes
DECEMBRE 1809 . 339
qualités. Parlant avec une pitié douce et caressante des
maux auxquels leur complexion particulière et leur destination
naturelle les ont assujéties , il leur prodigue
d'affectueux conseils sur les moyens d'en prévenir , d'en
détourner ou d'en arrêter les résultats funestes ; et comme
la santé est la véritable base de la beauté , on croit sentir
toujours dans sa tendre sollicitude pour l'une quelque
chose du vifintérêt que l'autre lui inspire. L'une des idées
qui dominent le plus dans l'ouvrage de Roussel , c'est son
opposition constante au système de quelques modernes
qui veulent que le corps humain soit une pure machine ,
composée de solides et de fluides mis en jeu selon les
seules lois de la dynamique et de l'hydrostatique. Roussel
admet uneforce intérieure qu'il regarde comme le vrai
principe de toutes les opérations animales ; et c'est par-là
qu'il explique ou plutôt qu'il se dispense d'expliquer tous
ces phénomènes auxquels les matérialistes en médecine
ont tant de peine à appliquer leur théorie des leviers et
des contrepoids. Dieu lui seul, je crois , aurait le droit
de prononcer entre ces deux opinions qui sont appuyées
l'une et l'autre sur des raisons spécieuses auxquelles le
défaut de preuves laisse un égal degrédeforce, ou, si l'on
veut, de faiblesse ; mais du moins l'opinion de Roussel a
quelque chose de plus élevé , de plus noble , je dirais
presque de plus moral; et , ce qui est d'un avantage infini
en médecine , elle tend , dans les cas extraordinaires ,
à soustraire le malade aux dangereuses tentatives de l'art,
pour le placer sous la sauve-garde de la nature.
J'avais d'abord le dessein d'exposer en peu de mots les
principales idées de Roussel sur l'organisation propre des
femmes , la dépendance réciproque de leur physique et
de leur moral , leurs obligations comme mères et nourrices
, etc.; mais jeme suis souvenu à tems que l'éloquent
panégyriste de l'auteur, M. Alibert , avaitsemblé craindre
lui-même d'entreprendre cette tâche. Ce n'est sans doute
de sa part qu'un heureux artifice oratoire , qu'une préter- :
mission habile , au moyen de laquelle il dit beaucoup de
choses en déclarant qu'il ne dira rien; mais mon insuffisance
doit prendre à la lettre les motifs d'excuse que son
adresse lui a suggérés , et j'indemniserai le lecteur avec
Ya
340 MERCURE DE FRANCE ,
usure en transcrivant ici le morceau plein de charme et de
sensibilité où ces motifs se trouvent exposés . « Je ne cher-
>> cherai point à analyser ce livre où tout est à sa place ,
>> où tout brillé de ses véritables couleurs . Je craindrais
>> de ternir cette glace polie qui reproduit si bien à mes
>> regards le chef-d'oeuvre des dieux et de la nature .......
>> Avec quel art n'a-t-il pas disserté sur l'empire de la
>>beauté , à laquelle peut-être il fut plus sensible qu'au-
>> cun autre homme ! Avec quel charme il a su retracer
>> et la grâce naïve qui enchaîne , et l'adroite coquetterie
>> qui appelle , et la pudeur mystérieuse , cette prompte
>> et délicate combinaison de l'instinct , qui répond au
>> désir , même en le repoussant , et tant d'autres caprices
>>aimables qui doublent le prix de la conquête en prolon-
>> geant le rêve de l'illusion la plus enivrante ! Des artistes
>> célèbres ont peint l'auteur d'Emile couronné par des
> enfans : je voudrais qu'on représentat l'auteur du Sys-
>> tème physique et moral de lafemme , recevant le même
>>> hommage de ce sexe enchanteur , dont il a dévoilé l'or-
>> ganisme avec tant de finesse et de pénétration .>>>
Ce que le docteur Roussel avait fait pour la femme en
particulier , il entreprit de le faire pour l'homme en général;
mais la mort ne lui permit de mettre à fin que ce
qui concerne l'organisation matérielle. Un Essai sur
la sensibilité , trouvé dans ses manuscrits , complète en
quelque sorte l'ouvrage , dont la partie morale devait
offrir les idées de l'auteur sur la sensibilité considérée
dans ses rapports avec l'ame. Le tableau de l'homme
physique est une description purement anatomique et
médicale de la structure intérieure et extérieure du corps ,
de la forme et des fonctions de ses principaux organes ,
de la nature , de la propriété et du cours de ses diverses
humeurs ; mais l'écrivain est tellement méthodique etpré-
*cis dans l'exposition des objets , son style est tellement
clair, facile, élégantet dégagé de pédanterie scientifique,
que cette lecture procure aux plus ignorans l'avantage
*d'une instruction solide et positive , sans le leur faire
acheter par aucune fatigue , aucun ennui, aucun dégoût.
Les trois nouveaux morceaux dont cette cinquième
édition est enrichie , ont tout le degré d'intérêt que le
DECEMBRE 1809. 341
sujet comporte. La Note sur les sympathies peut être le
germe d'un grand et bel ouvrage . L'auteur pense que la
sympathie physique , c'est-à-dire , l'action d'un organe
sur l'autre , n'est point un effet nécessaire de la connexion
ou plutôt de la continuité des nerfs ; et qu'elle
pourrait bien être une véritable faculté imitative , qui
serait pour les êtres animés ce que l'attraction et les affinités
chimiques sont pour la matière inanimée. Selon lui ,
un lien de la même nature unirait les organes destinés à
former les individus , et servirait à rapprocher les individus
destinés à former une société .
Les Doutes historiques sur Sapho présentent une
conjecture ingénieuse qui n'en est peut-être pas moins
solide . Roussel prétend que Sapho qui pouvait facilement
se noyer dans l'île de Lesbos , sa patrie , n'alla
pas chercher si loin le rocher de Leucade , tout exprès
pour périr ; que probablement son intention , en faisant
ce voyage , était de guérir de son amour pour Phaon . Il
imagine que quelque amant malheureux se sera le
premier précipité du haut de ce rocher , aura été sauvé
par des pêcheurs , et se sera trouvé guéri à la fois de son
amour et de son désespoir ; qu'alors ce saut aura passé
dans la Grèce pour un remède efficace contre les maux
d'un amour violent et dédaigné ; que Sapho aura voulu
en faire usage comme beaucoup d'autres ; mais que , dès
long-tems consumée par sa passion , elle aura éprouvé
un saisissement funeste , où des amans moins affaiblis
ne recevaient qu'une secousse salutaire qui modifiait
l'état de leur ame. C'est voir plus en médecin qu'en
poëte ; mais il faut que chacun fasse son métier.
La Notice sur madame Helvétius est une véritable
production du coeur , écrite avec tout l'abandon , toute
la simplicité du sentiment et de la douleur. Roussel était
un des amis de cette femme célèbre , qui aurait pu devoir
à sa seule bonté l'espèce d'illustration qu'elle tenait du
nom de son mari et du mérite des hommes dont elle
vivait entourée . Il nous la représente réunissant en elle
plusieurs qualités diverses , dont la douce opposition
formait l'ensemble le plus aimable , la simplicité des
moeurs et l'élévation des sentimens , une volonté ferme
342 MERGURE DE FRANCE ,
:
et toute l'ingénuité du premier âge , une parfaite égalité
d'humeur et une vive sensibilité. Ce qui ajoutait beancoup
au charme de sa société pour des philosophes qui ,
livrés à des études graves , ignoraient , mais sur-tout
dédaignaient les grâces frivoles du monde , c'est qu'ellemême
n'en faisait aucun cas ; que le savoir , l'esprit , et
avant tout la bonté , dispensaient un homme à ses yeux
de posséder et de pratiquer les importantes maximes du
bel usage. Roussel était fait , plus qu'un autre , pour lui
savoir gré de cette précieuse indifférence , et il sut
exprimer avec beaucoup d'esprit les agrémens d'une
liberté qui lui était si nécessaire et si douce. « Comme
>> les manières de MmeHelvétius , dit-il, n'avaient rien em-
>>pruntéde la société , on pouvait garder avec elle celles
>> qu'on avait ; sa maison était un lieu de relâche , un
>>asyle contre les règles etles formes fatigantes du monde ,
>> et l'on se croyait chez elle dans le sanctuaire mème de
>> la nature. » :
Roussel a trouvé lui-même un digne panégyriste dans
un homme qui fut son ami , son admirateur , et qui ,
comme lui , se signale doublement dans l'art de guérir,
par de belles cures et de bons écrits . M. Alibert fait
singulièrement aimer et estimer celui dont il a composé
Y'Eloge historique ; et ses lecteurs l'associent volontiers
àtous les sentimens qu'il a su leur inspirer pour son
héros. ::: AUGER.
DECEMBRE 1809. 343
LITTÉRATURE ET BEAUX-ARTS.
HISTOIRE D'IRLANDE DEPUIS LES TEMS LES PLUS RECULES
JUSQU'A L'ACTE D'UNION AVEC LA GRANDE - BRETAGNE
EN 1801 ; traduite de l'anglais de M.-J. GORDON ,
auteur de l'Histoire de la Rébellion , recteur , etc.;
par PIERRE LAMONTAGNE , auteur dramatique de la
Société des Sciences et Belles-Lettres de Bordeaux.-
Paris , à la librairie française et étrangère de Parsons ,
Galignani et Compagnie , rue Vivienne , nº 17.-
Trois vol . in-8° .
IL n'est pas de peuple dont l'histoire inspire moins
d'intérêt que celui qui, sans lois, sans constitution, sans
indépendance , n'a jamais connu que la discorde ou la
servitude .
S'il est une nation digne d'occuper les pinceaux de
l'histoire , c'est celle qui , par la grandeur de son carac
tère , l'étendue de ses vues , la nature et la liberté de ses
institutions , a su se créer un rang distingué parmi les
*autres peuples , qui a vu naître de son sein des hommes
**d'un génie rare et extraordinaire dont les actions ou les
ouvrages ont honoré l'humanité ; c'est celle qui , du côté
des vices et des vertus , offre de grands tableaux à dessi
ner , de grands exemples et d'utiles leçons à transmettre
à la postérité.
Car l'histoire , soit qu'on la considère sous le rapport
de l'art , soit qu'on l'envisage dans ses relations intimes
avec la morale et la politique , a besoin , pour fixer notre
intérêt, du jeu des passions et des orages du coeur humain;
les passions animent , vivifient les événemens et
les lient à nos affections les plus intimes et les plus
chères . Mais si elle joint encore à ces avantages le mérite
de nous montrer quelques-uns de ces prodiges de
l'esprit humain , quelques-unes de ces conceptions hardies
, de ces heureuses et vastes combinaisons qui ont
fait la gloire d'un petit nombre d'empires justement cé
344 MERCURE DE FRANCE ,
lèbres , alors il n'est point de plus noble spectacle qu'elle
puisse offrir à nos regards .
Voilà ce qui donne tant de prix , ce qui nous attache
si fortement à l'histoire de ces Grecs , qui , sans autre
ressource que leur courage , leur génie et un amour sacré
pour les lois , se conservèrent libres et indépendans
au milieu des plus puissans états réunis pour les asservir .
Voilà ce qui nous pénètre d'admiration pour ces Romains
, qui , toujours divisés pour leurs intérêts particuliers
, toujours unis pour les intérêts de la patrie , ont
su , par la force de leur caractère , l'élévation de leurs
pensées et leur inébranlable résolution , conquérir le
sceptre de l'univers .
Mais si , au lieu de ces nobles images , de ces peintures
fortes et imposantes , vous n'offrez à mes regards
' qu'un peuple opprimé et désuni , dont les actions n'ont
laissé aucune trace dans les siècles ; qui , livré sans cesse
aux désordres de l'anarchie , toujours attaqué et toujours
conquis , n'a jamais connu les bienfaits d'une constitution
libre ; si ses annales ingrates et stériles ne me présentent aucun
de ces grands événemens , de ces luttes mémorables
qui nous montrent le coeur humain agité dans ce qu'il ade
plus important et de plus cher ; enfin , si je ne vois sortir
de son sein aucun de ces hommes supérieurs dont l'ame
énergique et les passions ardentes remuent quelquefois
les états et changent la fortune des nations , quel prix
voulez-vous que j'attache à vos récits ?
,
Telles sont les réflexions qui se présentent naturellement
lorsqu'on jette les yeux sur l'histoire d'Irlande .
Avant le cinquième siècle , nuls monumens historiques
des fables puériles , des traditions grossières et ridicules ,
Depuis le cinquième siècle jusqu'au neuvième , le tableau
de mille guerres sanglantes , l'image de tout ce que l'anarchie
a de plus triste et de plus funeste . M. Gordon
avoue lui-même que dans cette longue période de calamités
et de désastres , l'esprit humain trouve à peine
quelques consolations dans le spectacle d'un petit nombre
d'hommes vertueux livrés , dans les monastères , aux
exercices de la religion et de la piété ; mais on ignore
même jusqu'au nom des apôtres qui firent briller les pres
DECEMBRE 1809. 345
mières lueurs du christianisme en Irlande . Les traditions
désignent Saint-Patrice ; son culte est pour le peuple
l'objet d'une vénération particulière ; rien n'égale le
nombre et l'éclat des prodiges qu'on attribue à sa sainteté
: et néanmoins aucun monument historique ne garantit
ces croyances ; l'existence de Saint-Patrice est encore
un problème pour l'écrivain judicieux et éclairé .
On saitseulement que depuis le VIe siècle , nulle contrée
ne fut plus fertile en écoles théologiques , en monastères ,
en hommes religieux , que les solitudes de l'Irlande. Nulle
part le sacerdoce ne fut l'objet d'un plus grand respect .
Cette dévotion lui valut le titre d'Isle des Saints ; mais tandis
que du fond de leur cloître de fervens cénobites levaient
au ciel des mains suppliantes pour la prospérité de
l'Empire , les chefs des nations , fidèles à leur primitive
barbarie , livrés à tous les désordres de leurs passions ,
*élevaient partout l'étendard de la guerre. Nulle part , dit
M. Gordon , la puissance ne fut divisée d'une manière
plus funeste ; nul état ne récela jamais de germes plus
nombreux de désordre et d'anarchie ; et s'il était possible
qu'il restat eennccore aujourd'hui quelqu'imprudent panégyriste
de l'égalité , il suffirait, pour le confondre , de lui
présenter le tableau des désastres de l'Irlande . Là nul centre
d'autorité , nulle unité de pouvoir. Chaque tribu libre et
indépendante se choisissait un chef, qui , sous le nom de
roi , exerçait la puissance souveraine . Chacun de ces monarques
commandait à un autre monarque , qui relevait
de lui comme son vassal : celui-ci régnait lui-même sur
d'autres princes chargés de gouverner les tribus . S'élevait-
il parmi ces róis un homme d'un génie entreprenant,
il attaquait successivement ces chefs isolés et désunis ;
et quand il était parvenu à les vaincre , il se décorait
-lui-même du titre de roi d'Irlande , de monarque suprême
; mais rarement ces monarques suprêmes parvenaient-
ils à conserver le sceptre qu'ils avaient usurpé . De
deux cents rois dont les annales d'Irlande ont conservé le
souvenir , trente seulement moururent d'une mort naturelle.
Au milieu de ces débats sanglans , le peuple , entraîné
malgré lui dans toutes les horreurs de la discorde civile ,
346 MERCURE DE FRANCE ,
t
jouet infortuné des caprices et de l'ambition de ses
princes , offrait le tableau le plus déplorable. En vain les
chefs des tribus se réunissaient-ils à des époques déterminées
pour délibérer sur les intérêts et les maux de
l'état , chaque assemblée était pour le peuple l'époque
d'une nouvelle oppression..
Les lois , ce frein salutaire que la sagesse humaine a
opposé aux invasions du pouvoir, étaient loinde remédier
à tant de désordres , et leur imperfection était une
source de nouveaux malheurs . Nulle garantie pour les
personnes , nulle stabilité dans les possessions , nulle proportion
entre les délits et les peines. Le droit de propriété
, ce gage précieux de la sûreté des états et du bonheur
des sujets , ne survivait point au propriétaire; et
dès qu'une tribu perdait un de ses membres , la loi voulait
qu'on procédât à un nouveau partage des terres .
Il était impossible qu'une nation livrée à une anarchie
si déplorable conservat long-tems sa liberté. L'Irlande
avait vu ses provinces successivement envahies par les
Celtes , les Calédoniens , les Scandinaves, les Danois, etc.
Elle finit par tomber irrévocablement sous le joug des
Anglais . Ce fut au douzième siècle que cette révolution
s'opéra , et ce fut des mains de ses propres enfans que
l'Irlande vit forger ses premiers fers. Il serait trop long
d'exposer ici toutes les circonstances de ce mémorable
événement ; le tissu en est si compliqué que c'est dans
l'ouvrage même de M. Gordon qu'il faut en lire les détails
. Cette partie est une de celles qu'il a traitées avec le
plus de succès . Les faits y sont exposés avec ordre , et la
politique artificieuse du roi Henri II dévoilée avec franchise
et impartialité .
Depuis ce tems , l'Irlande ne fut plus qu'une province
de l'Angleterre , mais une province privilégiée , une province
à laquelle le gouvernement britannique affecta de
laisser une ombre de liberté. Aujourd'hui son asservissement
est consommé. C'est du moins l'opinion de l'historien
anglais ; car il annonce que s'il a entrepris cette histoire
, c'est parce qu'aujourd'hui le sort de l'Irlande est
fixé et qu'elle est irrévocablement unie à la Grande-Bretagne.
. DECEMBRE 1809. 347
Maintenant , dit-il , que l'Irlande , constitutionnelle-
» ment érigée en un seul et même royaume avec la
> Grande-Bretagne , fait partie intégrante de l'empire
>> britannique , un précis de son histoire particulière de-
>> puis les tems les plus reculés , jusqu'à l'époque où sa
>> législature a été réunie à la législature anglaise , peut
>> offrir assez d'utilité etd'intérêt pour mériter que le pu-
>> blic l'accueille favorablement.>>>
Ainsi M. Gordon considère la nation irlandaise comme
un peuple éteint , et c'est moins une histoire qu'il a
voulu écrire qu'une notice nécrologique qu'il a rédigée ;
mais M. Gordon est-il bien sûr que ces morts ne se réveilleront
jamais , qu'ils ont tous souscrit à leur arrêt , et
que du sein de l'Irlande , il ne s'élèvera pas un jour un
vengeurqui rappellera ses compatriotes à leurs droits primitifs
, et leur assurera enfin cette honorable indépendance
qu'ils ont si long-tems cherchée sans pouvoir y
arriver?
Après avoir parlé de l'histoire d'Irlande , il nous reste
à parler de l'historien. C'est un préjugé généralement
répandu , que la muse de l'histoire préfère le séjour de
l'Angleterre à tout autre , et qu'elle a réservé ses plus
hautes faveurs pour les écrivains de laGrande-Bretagne ;
*ce préjugé est si fort qu'il n'est pas un de nos libraires
*qui ne regarde la publication d'une histoire traduite de
l'anglais comme une excellente spéculation ; néanmoins
leur attente est souvent trompée. Les hommes de génie
*sont rares en Angleterre comme dans toutes les autres
parties de l'empire des lettres , et si la Grande-Bretagne
peut se glorifier des chefs-d'oeuvre de Hume et de Robertson
, il est une foule d'écrivains médiocres qui ne
méritent point de fixer l'attention du public .
M. Gordon lui-même ne saurait être placé au rang
des grands historiens . Son mérite est l'érudition , la méthode
, et l'esprit de justice et d'impartialité. Mais son
style a peu d'éclat ; sa diction est quelquefois obscure ,
pénible , embarrassée ; on chercherait en vain dans ses
ouvrages l'art précieux d'animer ses récits par la peinture
des moeurs et le tableau des passions humaines . Nulle
part ces traits de génie qui caractérisent le grand écri
348 MERCURE DE FRANCE ;
vain. Nulle pensée étendue , nulle trace de cet espritde
prévoyance qui pénètre dans l'avenir et lit dans le présent
ce que le tems réserve pour une époque plus éloignée.
Il décrit avec soin toutes les guerres , tous les
désordres , tous les combats qui ont ensanglanté l'Irlande
; mais au milieu de ces désordres , de ces guerres ,
de ces combats , je n'aperçois aucun résultat qui puisse
m'intéresser. Il compile avec méthode , il choisit avec
discernement ; mais il s'élève rarement au-dessus du
mérite du compilateur. C'est donc , en général , une
production médiocre. Elle pourra sans doute offrir
quelque intérêt aux Irlandais ; mais elle en aura peu
pour le reste de l'Europe . SALGUES.
ESSAIS DE M. M. B. MÉRIGON , contenus en trente-un
chapitres , dont les principaux traitent de l'Homme ,
des Passions , de l'Education , de la Politique , des
* Rois , de la Physique , de l'Amitié , de la Beauté , de
Amour , des Femmes , de la Mode , de la Poésie , de
la Musique , etc. , etc. Deuxième édition.
4
:
; Lapremière édition de cet ouvrage parut ilya environ
cinq ans ; l'auteur , M. Mérigon , s'appelait alors M. Circloville
, ou , à l'abri de ce nom supposé et inconnu , il
dérobait modestement son nom véritable à la renommée
et à la gloire. Quoiqu'imprimés à Bordeaux , ces Essais
parvinrent à Paris ; des bords de la Garonne ils furent
transportés sur ceux de la Seine ; là les journalistes s'en
emparèrent et s'en égayèrent. Je l'avoue , je pris cette
liberté comme un autre ; mais cette liberté déplut à
M. Circloville Mérigon . Bordeaux a ses journaux aussi ,
ils furent ouverts à l'auteur bordelais irrité . L'Echo , l'un
d'eux , retentit de ses plaintes , de ses défenses , de ses
récriminations , et les journalistes de Paris furent mal
menés à leur tour. Il en est même un à qui M. Mérigon
ne pardonne pas encore. Depuis cinq ans sa rancune
subsiste toujours aussi vive et aussi profonde . La critique
de ce malheureux journaliste est encore traitée d'impertinente
satire , qu'on ne peut regarder qu'avec horreur,
DECEMBRE 1809 . 349
L'auteur de la critique est taxé lui-même de malignité à
dénaturer le style , de perfidie ; ses discours ne respirent
que le mensonge , lafausseté , la trahison . Qu'on juge
par-là de la violence des reproches répétés par l'Echo,
au moment même où lablessure était récente . Cependant
les torts de mon confrère le critique retombèrent sur moi;
l'infatigable Echo reçut encore et transmit les plaintes
de M. Mérigon qui s'emporta contre moi en reproches
assez vifs , et cela , comme il l'avoue lui-même , parceque
les injures atroces de M. L. (c'est l'autre critique) l'avaient
aigri : cela n'est pas trop juste ; mais je le lui pardonne ,
parce que je vois bien qu'il était en colère. D'ailleurs , je
ne dois pas le dissimuler , il prétend que quelques injustices
de ma part pourraient aussi lui avoir donné de
l'humeur ; mais ce qu'il ajoute est trop à ma gloire pour
que je puisse m'abstenir de le publier. M. Mérigon se
repentit bientôt de s'être ainsi emporté contre moi . « Je
>> ne tardai pas , dit- il , à désavouer dans mon coeur ce
>>que j'avais écrit à ce sujet , et je le désavoue ici publi-
>> quement , parce que je fais une différence totale d'un
>> critique dont le ton est sévère , mais franc , quoique
» l'humeur parfois injuste , d'avec un autre dont les
>> discours ne respirent que l'amère ironie , le mensonge,
>> la fausseté et la trahison . >> Je ne souscris pas aux
violentes inculpations que M. Mérigon fait à M. L .; mais
je le prends au mot pour tous les éloges qu'il me donne .
Enfin , il avoue qu'il a profité de quelques- uns de mes
avis , et que j'en jugerai par les corrections qu'il a faites .
Voilà , sans contredit , un triomphe presqu'inouï parmi
les critiques ; un auteur qui se rend à quelques-unes de
leurs observations , et qui , d'après leurs censures , supprime
, change , corrige quelques endroits de son livre.
Je ne sais cependant si je dois beaucoup m'aplaudir de
ce triomphe . Puisque , malgré ces suppressions , ces
changemens , ces corrections , le livre de M. Mérigon
n'est guères meilleur , je l'aimerais mieux tel qu'il était
à la première édition ; il me paraissait plus plaisant.
Ce n'est pas qu'il ne le soit beaucoup encore ; il l'est
même assez pour que ceux qui n'ont pas comme moi
le bonheur de connaître la première édition , s'imagi350
MERCURE DE FRANCE ,
nent facilement qu'il n'a jamais pu l'être davantage , et
qu'ils n'ont rien à regretter , mais ils se trompent ; et
par exemple , lorsqu'ils verront le bel enthousiasme de
M. Mérigon pour une belle jambe, ils se persuaderont
que jamais cet enthousiasme n'a pu aller plus loin ; il
estcependant fort affaibli dans cette seconde édition , et
j'en suis fàché : dès qu'il en restait tant de traces , il
valait mieux n'en effacer aucune . Ainsi encore aujourd'hui
M. Mérigon parle avec passion de la beauté
du gras de jambe , de la volupté du genou , des deux
jumeaux gracieux qui couronnent le haut de la jambe ;
il assure toujours que l'homme instruit , l'homme sujet
de la science a la jambe embellie par deux muscles arrondis
, et saillant tant soit peu en-dehors. Il rabat
encore aujourd'hui de l'estime qu'il a pour les femmes ,
parce que si elles ont de beaux bras , les bien-aimés des
Grâces, elles n'ont pas un gras dejambe expressifcomme
l'homme ; aussi , ajoute-t- il , elles cheminent , mais ne
marchent pas. Enfin il aime toujours le bon vin , parce
qu'il fait bien porter la jambe; les bonnes digestions ,
parce qu'elles la font porter vivement , etc. etc. Mais
ce n'est rien en comparaison de la haute admiration
qu'il professait jadis pour une belle jambe ; c'était là
qu'il trouvait le type de la sagesse , de l'honneur , de
la vertu , du grand caractère , du beau génie ; il faisait
peu de cas des paysans , parce qu'ils n'ont pas la jambe
belle : il méprisait les sauvages pour la même raison ;
aujourd'hui il ne les méprise que parce qu'ils ne savent
pas faire le chocolat ni sentir lefumet d'un Bourgogne
frais ou d'un Bordeaux cordial , ni enfin savourer une
soupe consommée ou un poulet cuit en broche. Jadis il
détestait les bottes , parce qu'elles gênaient la liberté de
la jambe; les pantalons , parce qu'ils la cachaient , et
même les culottes , parce qu'elles ôtaient le gracieux du
mouvement du genou , de sorte qu'on ne voit pas trop
ce qu'il nous laissait afin de montrer mieux notre jambe.
Aujourd'hui du moins il tolère le pantalon , et demande
seulement la permission de le modifier dans un second
ouvrage qu'il nous prépare , et qui aura pour objet la
mode , les costumes , et les manières de vivre à l'extéDECEMBRE
1809 . 35г
rieur, ouvrage dans lequel il nous apprendra aussi une
manière de saluer plus commode , plus décente et plús
noble que celle dont nous faisons usage aujourd'hui .
Enfin je me plains , non- seulement de ce que M. Mérigon
supprime une foule de ces expressions passionnées ,
de ces élans d'admiration pour une belle jambe , mais
encore de ce qu'il les supprime mal à propos , etdans
les endroits où cette admiration était le plus naturellement
placée : par exemple, dans le chapitre de la danse ;
lajambe revenant partout devait revenir là mieux qu'ailleurs
, « Mon héroïne , disait-il , ne reviendra jamais du
>> bal , sans dire en confidence à son amie , combien son
>>amant était beau , combien il avait lajambe belle ! w
et M. Mérigon a supprimé cette pensée , cela n'est-il pas
dommage ? Je regrette aussi dans ce même chapitre cette
phrase qu'offrait la première édition : Les coeurs pervertis
ne dansent point , ou dansent mal; il était agréable de
savoir qu'on pouvait apprécier et distinguer les coeurs à
la manière dont ils dansent la gavotte ou toute autre
danse.
Cet enthousiasme de M. Mérigon pour la jambe m'a
rappelé le cas tout particulier qu'en faisait un autre écricrivain
, à-peu-près son compatriote, mais son devancier
de près de trois siècles. Brantôme , non content de s'extasier
souvent sur les belles jambes des dames illustres ou
galantes dont il nous donne , tantôt si naïvement, tantôt
si malignement l'histoire , et de vanter sur-tout celles de
Catherine de Médicis , a fait un chapitre tout exprès et
assez long , sur la beauté de la belle jambe et la vertu
qu'elle a. Entr'autres histoires fort plaisantes , et même
trop plaisantes pour que je puisse les citer ici , il raconte
celle d'une dame si jalouse de la beauté de sa jambe ,
qu'ayant eu le malheur de se la casser , et, trouvant
qu'elle n'avait pas été raccommodée de manière à pa--
raître aussi belle et aussi droite qu'elle l'était avant cet
accident , « elle fut si résolue qu'elle se la fit rompre ou
>>r'habiller pour la mettre à son point comme aupara-
>>vant. Ily en eut quelqu'une qui s'en esbahit fort; mais
>>à icelle une autre dame fit response : A ce que je vois,
» vous ne savez pas quelle vertu amoureuse porte une
352 MERCURE DE FRANCE ,
» belle jambe ( 1) . J'ai connu , ajoute le même écrivain ,
>>une belle et honnête fille de par le monde , laquelle
>> étant fort amourense d'un grand seigneur , pour l'atti-
>> rer à soi et en escroquer quelque bonne pratique , et
>> n'y pouvant parvenir , un jour étant en une allée du
>> parc et le voyant venir , elle fit semblant que sa jarre-
>> tière tombait, et se mettant un peu àl'écart , elle haussa
>> sa jambe , se mit à tirer sa chausse et à r'habiller sa jar-
>> retière . Ce grand seigneur l'advisa fort et en trouva la
>>jambe fort belle , et s'y perdit si bien que cette jambe
>> opéra plus en lui que n'avait fait son beau visage.
>> Notez cette inventioonn eett gentille façon d'amour.... Pai
>> qui parler , dit-il encore , d'une belle et honnête dame ,
>>sur-tout fort spirituelle et plaisante et de belle humeur,
>> laquelle se faisant un jour tirer sa chausse à son valet-
>>de-chambre , elle lui demanda s'il n'entrait pour cela
>> en tentation : le valet-de-chambre pensant bien dire
>>pour le respect qu'il lui portait , respondit que non;
>> elle soudain haussant la main , lui donna un grand
>> soufflet. Allez , dit-elle , je vous donne votre congé,
>> vous ne me servirez plus . >> Et là-dessus Brantôme met
à contribution l'histoire romaine , cite Mgr. Saint-Hyerosine
, qui reproche à une fort belle dame de son tems
d'être trop curieuse de la beauté de sa jambe , et la tance
en ces propres mots : « Par la petite bottine brunette et
>> bien tirée ou luisante , elle sert d'appeau aux jeunes
>> gens . >> Enfin , comme M. Mérigon , Brantôme fait
aussi un petit article Mode , et il donne des conseils aux
belles et honnêtes dames pour relever encore et mieux
faire paraître la beauté de leurs jambes . « Il les engage à
>> les chausser d'une belle chaussure de soie de couleur ,
>> ou de filet blanc , comme l'on fait à Florence , et après
>> faudrait que les chausses fussent bien tirées comme la
(1) On lit dans un des premiers Mercures galans le trait encore
plus extraordinaire d'un jeune homme si passionné pour la danse
qu'ayant naturellement une jambe un peu cagnense , il se la fit
rompre , espérant qu'on la lui remettrait plus droite et qu'ildanserait
de meilleure grâce .
t
>> peau
DECEMBRE 1809 . 353
> peau d'un tambourin ; et puis attachée avec une belle
>> jarretière, ou avec esguillettes , ou autrement , selon la
>> volonté et humeur des dames ; et puis faut accompa-
>> pagner le pied d'un bel escarpin blanc et d'une mule
>> de velours noir ou d'autre couleur ; ou bien d'un beau DEPT
DE
LA
petit patin , tant bien fait que rien plus , comme j'en ai
>> vu porter à une dame de par le monde , des mieux faits
>>et plus mignonement.>> Dans le même chapitre, Bran
tôme nous apprend une singulière galanterie de ce tems
là. « J'ai connu , dit-il , force gentilshommes qui, premier
>>de porter leurs bas de soie , priaient premier leurs maî-
>>tresses de les essayer et porter devant eux quelques huit
» ou dix jours , de plus que du moins , et puis les por-
>> taient avec grande vénération et contentement d'esprit
>> et de corps . >> Il faut avouer que cela était plus galant
que propre .
J'espère que M. Mérigon voudra bien me pardonner
cette petite digression en faveur du sujet , et de son attachement
pour l'honneur et la cause des belles jambes ; je
reviens à son livre et à lui , et je remarque avec plaisir
que dans cette seconde édition , il n'a rien rabattu de
l'enthousiasme qu'il montrait dans la première pour les
barbes bleues . Or , comme dans l'intention de M.Mérigon
, tout a un but moral , même les tableaux cyniques
qu'il nous présente quelquefois , il n'est pas jusqu'à la.
barbe bleue qu'il ne sache rattacher à la morale . En
effet , « pour montrer une barbe bleue , dit-il , il ne s'a-,
>> git pas de la peindre , mais de parvenir , par l'industrie
>> de la sagesse, à chasser du visage la couleur de pain
>> d'épice , et à se faire une peau blanche ; c'est le mélange
* d'un menton blanc avec une barbe noire qui fait pa-
>>raître celle-ci bleue . » C'est ainsi qu'on ennoblit tout et
qu'on n'est jamais frivole en parlant d'objets frivoles . Et
comment blâmerait- on M. Mérigon de tant s'occuper de
la barbe bleue , des belles jambes et de tout ce qui a rap-
•port à la beauté , lorsqu'on le voit trouver dans ces matières
, en apparence si futiles , des démonstrations en faveur
de la religion révélée ? en effet , s'il faut l'en croire,
une preuve que la religion naturelle ne suffit pas à
l'homme , c'est que ceux qui n'en professent pas d'autre
Z
5.
cen
354 MERCURE DE FRANCE ,
sont tous fort laids . Quand on a fait de pareilles découvertes
, on peut parler avec un zèle presque religieuxdes
modes inventées pour faire ressortir la beauté et déguiser
la laideur. Aussi M. Mérigon s'en occupe-t-il beaucoup .
On a vu qu'il se proposait de publier incessamment un
nouvel ouvrage , dans lequel il nous donnera une nouvelle
forme de pantalons : mais dès celui-ci il nous
donne une nouvelle forme de chapeaux; il a sur-tout en
horreur les chapeaux à trois cornes , et n'aime pas trop
les chapeaux ronds , malgré son vif enthousiasme pour le
rond; car il a observé que tout est rond dans l'homme ,
dans la femme , dans l'univers ; et c'est pour cela , s'il
faut l'en croire , que les mathématiciens ne trouveront
jamais la quadraturedu cercle, et que nous avons le plus
grand tort de faire des portes et des fenêtres carrées .
M. Mérigon veut aussi réformer notre cravatte , qui cache
si désagréablement le cou, sorte de colonne qui lui paraît
admirable. Cependant si nous avons froid , il nous permet
d'entourer le cou avec le collet de l'habit , qui s'attachera
sous le menton , en observant seulement qu'il soit moins
épaisque ceuxqu'on fait aujourd'hui. En général, M. Mérigon
se déclare vivement contre toute superfluité dans
Fhabillement; il assure même que les hommesgagneront
beaucoup auprès desfemmes , s'ils se dépouillent généreusement
du superflu qui les couvre. Quant aux femmes ,
pour plaire à M. Mérigon , elles paraîtront devant lui
avec une robe bleu ciel et une coiffure en cheveux , surmontéę
d'un bouquet ; mais elles se garderont bien surtout
de reprendre les mamelucks et les manches blanches
avec les robes de couleur , ce qui semblait tout-à- fait séparer
leurs bras de leurs corps . Sexe aimable! rendez les
bien-aimés des Grâces à vos corps qui les demandent si
instamment !
Mais M. Mérigon ne parle pas seulement de ces objets
futiles en eux-mêmes et graves seulement à ses yeux , et
par les graves conséquences qu'il en tire; il s'occupe
aussides questions les plus importantes par elles-mêmes et
aux yeux de tout le monde. J'avoue que lorsque je le
voyais dans le titre de son ouvrage faire l'énumération
des principaux chapitres qu'il traite , mettre au nombre
NOVEMBRE 1809 . 355
de ces principaux chapitres la beauté , les modes , la
musique , et ne pas compter dans ce nombre Dieu , la
religion , la mort , dont il parle aussi , cela m'avait fait
soupçonner un peu de légéreté dans ses principes ; mais
je me trompais , M. Mérigon est un homme très-religieux
. Il voudrait que tout le mode allât , au lever de
l'aurore , faire ou plutôt chanter sa prière du matin dans
les champs ; et véritablement ce serait un beau et imposant
spectacle que tous les habitans d'une grande ville, de
Paris , par exemple , se précipitant vers la barrière de
Pantin ou des Bons-hommes pour aller faire ou chanter
en commun dans la campagne leur prière du matin . En
attendant , voici celle de M. Mérigon , et elle est assurément
bien digne d'être chantée : « O Dieu ! toi qui tiens
>> dans tes mains l'équilibre et l'amour .... c'est vers toi
>> que je m'élève .... Quand même je porterais mes pen-
>> sćes à la hauteur du Parnasse pour invoquer les Muses ,
>> je ne pourrais percer au-dessus d'une atmosphère
» épaisse . Eh ! qu'est- ce que la hauteur du Parnasse , qui
>> à peine comprend dix fois cent toises , auprès du
n moindre de tes soleils , dont l'immense capacité est
>> cent fois dix mille lieues plus étendue que celle de
>> notre globe ? Abaisse , ô magnifique maître de l'harmo-
» nie , abaisse , j'ose t'en conjurer , sur cet atôme de
>>terre tes divins yeux; .... mais ne lance pas sur moi
>> perpendiculairement tes regards . » (J'aurais désiré que
M. Mérigon eût déterminé l'angle sous lequel il voulait
recevoir les regards du Dieu de l'équilibre et de l'amour.)
<< Que deviendrais je , triste nain d'atôme , si tu m'acca-
>> blais de la somme de tes rayons ? J'ose te demander
>> seulement une lueur de ton sourire..... Daigne , ô pro-
>> tecteur des humains., qui sont tes enfans , daigne sou-
>> tenir mon élan et m'accorder la gloire d'achever cet
>> ouvrage , etc. » Dieu a exaucé cette dernière prière de
M. Mérigon , et c'est à ses lecteurs à se charger d'une
partie de la reconnaissance .
Dans son chapitre sur la mort , M. Mérigon nous
apprendque la crainte de la mort , dans un homme , suppose
et même démontre qu'il a du mérite ce qui augmente
prodigieusement le nombre des gens de mérite.
Z2
1
356 MERCURE DE FRANCE ,
-
Dans le chapitre de la religion ou de la physique , il
dit que la morale , la religion et la physique sont trois
soeurs inséparables , et cela est assez raisonnable ; mais
autrefois il disait que c'étaient trois têtes dans un bonnet ,
et cela est bien plus énergique ; c'est une des phrases
que je regrette ; mais en revanche je crois que dans
cette seconde édition , il a embelli le chapitre sur l'éducation
d'une bien belle apostrophe à monsieur son père :
« Omon père ! s'écrie-t-il , toi qui connus d'autant mieux
>> la nature , que tu sus davantage l'embellir , viens
>> m'animer de ton génie . Pour tout ce qui intéresse le
>> bonheur de l'homme je sais que tu étais un fin mai-
>>tre ! .... Prête-moi ta science et ton jugement , afin
>> que je me pénètre de mon objet , et que je sois digne-
>> ment préparé à combattre le vigoureux athlète qui va
>>se présenter contre mes pensées . » Je n'ai jamais pu
deviner quel était ce vigoureux athlète qui se présentait
vigoureusement contre les pensées de M. Mérigon fils ,
et contre lequel il ne peut lutter qu'en appelant à son
secours M. Mérigon père .
Je voudrais bien pouvoir développer , sur cet important
chapitre de l'éducation , les résultats des réflexions
particulières de l'auteur , aidées du jugement et de la
science du fin maître , dont il invoque l'assistance , et
comme quoi il apprit à un enfant de cinq ans ce que
c'est que le soleil et la lune ; mais je me bornerai à dire
qu'il propose de terminer l'éducation par faire entrer
P'homme dans l'homme , c'est-à-dire , par lui faire étudier
la médecine ; car , après une belle jambe et une belle
barbe , ce que M. Mérigon trouve de plus beau , c'est la
médecine , cette source du jugement , cette école de
frugalité , cette miniature de la physique , ce microscope
avec lequel on voit véritablement la beauté , et sans lequel
jamais Homère n'eût été le plus beau des poëtes , jamais
Virgile n'eût été susceptible de sentir les beautés de cet
immortel père du chant. Non-seulement la médecine a
fait les grands poëtes , mais les termes et les drogues de
médecine sont très-poétiques selon M. Mérigon , et il
trouvait autrefois que les gouttes d'Hoffman faisaient le
meilleur effet dans un vers ; mais depuis s'il a changé
DECEMBRE 1809 . 357
d'avis là-dessus , il persiste toujours du moins à ranger
les musiciens parmi les médecins , et parmi les remèdes ,
la musique , ce chiffre auriculaire du créateur. Il n'est
pas éloigné d'accorder la même prérogative à la poésie ,
car il a ouï-dire ou lu quelque part , que la fin du quatrième
chant de l'Iliade était capable de guérir de lafièvre
quarte.
Mais au milieu de tant de belles choses , il faut se borner.
Je laisse donc de côté les hommes injustes qui passent
le pont de la pudeur , traversent la rue de Paudace par laquelle
ils espèrent se sauver , mais ils y trouvent la justice
qui sans doute demeure toujours à cette belle adresse ,
et qui les sacrifie à l'instant ; et les hommes dominés par
leurs passions , que M. Mérigon propose de guérir en
retranchant au nombre de leurs maîtresses , leur en réser
vant cependant quelques-unes qu'on s'efforcera derendre
plus attrayantes , remède qui, comme on voit, n'estpas trop
rigoureux . Enfin j'écarte à regret une foule de règles , de
doctrines , de sentences , d'exclamations , et d'apostrophes
non moins curieuses ; mais je dois dire un mot des principes
littéraires de M. Mérigon et de ses divers jugemens
sur les auteurs . Il commence par donner à ceux - ci
de fort bons avis ; il leur recommande de ne pas donner
P'hospitalité à la poussière , dans leur cabinet et sur leurs
livres , et puis de jouer beaucoup au billard l'après-dînée ;
c'est , dit- il , lejeu le plusfavorable à un auteur; attendu
querien n'est plus agréable que de voir rouler sur la verte
prairie ces globes d'ivoire qui , outre cela , ont l'avantage
de donner des exemples de physique et de géométrie .
Ensuite , M. Mérigon caractérise les hommes célèbres
par des épithètes et des périphrases qui n'appartiennent
qu'à lui ; ainsi il appelle le pape Ganganelli , le grand
Ganganelli l'époux de la science. Tacite est pour lui
l'aimable Tacite , et c'est peut- être la première fois que
ce grand historien a été appelé d'un terme si doux ; il faut
que M. Mérigon trouve à Tacite quelques rapports avec
M. Bret , car il dit aussi l'aimable Bret. Le poëte Rousseau
est pour lui Rousseau la lyre , et comine il n'est pas
moins neufdans la manière dontil caractérise les ouvrages ,
il prétend que les odes de ce grand poëte sont à la poésie
358 MERCURE DE FRANCE ,
ce que sont au corps humain les os avec leur moelle.
Selon lui les fables de la Fontaine sont dignes d'une éternelle
postérité . M. Mérigon ne me paraît pas très-exact
dans sa chronologie de l'Histoire littéraire ; il range
Shakespeare parmi les grands hommes du dix-septième
siècle ; il relègue d'Ablancourt parmi les écrivains du seizième
, et le fait contemporain de Charron , de Marot ,
d'Amyot ; mais , à ces petites erreurs près , et si l'on voulait
lui passer la tournure et l'expression par trop originales
de ses principes et de ses jugemens , ses jugemens et
ses principes seraient fort bons . Il se montre très-grand
admirateur de l'antiquité , des grands hommes qui l'ont
illustrée , etparticulièrement d'Homère ; il s'élève avec une
chaleur qu'il abien de la peine à modérer contre les écrivains
du dix-huitième siècle qui , pardes systèmes faux et
dangereux, ou des écrits licencieux, ontcherché à ébranler
les fondemens de la société , ont outragé la morale et
la religion ; il leur préfère de beaucoup et pour la sagesse
de l'esprit , et souvent même pour la beauté du génie , des
hommes célèbres dont les écrits feront à jamais la gloire
du siècle de Louis XIV. Ce sont-là les héros de M. Méri
gon ; il revient souvent sur leur éloge , et il les admire
tous bien franchement , si l'on en excepte Fénélon à qui
il a la bonté de donner quelques leçons de style : il le
maltraite moins cependant dans cette seconde édition que
dans la première , mais on voit toujours qu'il ne l'aime
pas ; il faut certainement qu'il ait découvert quelque part
que Fénélon n'avait pas une belle jambe . F.
OSMIN ET ZAMBRI..
CONTE ORIENTAL.
Un bon vieillard persan , parvenu au terme d'une vie
sans reproche , éprouvait à ses derniers momens de vives
inquiétudes sur le sort de ses deux fils , qu'il laissait sans
fortune et sans appui. L'aîné avait vingt ans et se nommait
Osmin; le cadet avait deux ans de moins , et portait le
nom de Zambri.
La dernière nuit du vieillard était arrivée , et il songeait
1
DECEMBRE 1809 . 35g
bien moins à ses propres souffrances qu'à la destinée de
ses fils , lorsque son oreille fut agréablement frappée des
accens d'une voix douce et mélodieuse qui lui dit : « Ne
crains rien , bon vieillard ; je veille sur tes enfans : meurs
paisiblement , comme tu as vécu. J'apporte un présent à
chacun; qu'ils se séparent pour en faire usage ; un jour
peut-être ils pourront se réunir. A ces mots , une odeur
balsamique se répandit dans la chaumière ; une lueur brillante
comme les rayons de la lune découvrit au vieillard
les traits d'un jeune homme , dont la physionomie avait
quelque chose de céleste . C'était un génie bienfaisant qui ,
après avoir déposé ses présens sur le litdu vieillard , disparut
comme un éclair.
Le vieillard appelle ses enfans ; ils arrivent avec empressement
, allument une lampe et s'approchent du lit de leur
père, qui leur raconte la vision dont il vient d'être honoré ,
et leur montre les présens du génie. D'un côté , est une
petite boîte couverte de paillettes fort brillantes ; de l'autre ,
une feuille de papier soigneusement cachetée . « Venez ,
Osmin, dit le vieillard , vous êtes l'aîné , c'est à vous de
choisir. »
Osmin, séduit par la richesse apparente de la boîte , s'en
empare avidement , et le pauvre Zambri est bien forcéde
se contenterde la modeste feuille . Le vieillard les embrasse,
les bénit , et meurt comme un homme qui s'endort dans
les bras de l'espérance.
Après avoir pleuré sincérement un si bon père et lui
avoir rendu les honneurs de la sépulture, les deux frères
veulent voir quel secours ils pourront tirer des présens du
génie. Osmin ouvre sa petite boîte et la trouve remplie de
pastilles de diverses formes et de diverses couleurs . Il est
tenté de rire de la mesquinerie d'un pareil bienfait lorsqu'il
aperçoit ces mots écrits au fond de la boîte : Toutes
lesfois que tu mangeras une de ces pastilles , ton imagination
enfantera un poème parfait dans son ensemble ,
sublime ou gracieux dans ses détails , tel enfin qu'il surpassera
tous les ouvrages des meilleurs poëtes de la Perse.
Osmin ne manquait pas de vanité ; la possession d'un si
beau secret achève de tourner sa jeune tête ; cent illusions
de fortune et de gloire s'y précipitent à-la-fois .
Ala valeurdu présent que le génie a fait à son frère
Zambri ne doute pas que son papier ne contienne aussi
quelque secret merveilleux. Ill'ouvre et lit avec surprise
et avec douleur : Recette nouvelle pour préparer le sorbet.
360 MERCURE DE FRANCE ,
Quelques lignes seulement indiquent le moyen de composer
une liqueur , dont une seule goutte , versée dans une
jatte de sorbet , devait lui donner un goût et un parfum
inconnus jusqu'alors aux plus voluptueux Asiatiques .
Osmin est dans la joie, et Zambri se désole. Osmin voudrait
bien ne pas le quitter , mais l'ordre du génie est
formel . Les deux frères s'embrassent tendrement , versent
quelques larmes et se séparent. L'aîné prend le cheminde
Bagdad , où tous les savans et tous les poëtes de l'Asie
étaient réunis pour embellir la cour du Calife. Quant au
pauvre Zambri , il s'éloigne de la cabane de son père ,
n'emportant avec lui que son humble recette pour préparer
le sorbet, et laissant le soin de diriger sa route au hasard ,
qui souvent nous conduit aussi bien que la prudence.
Avant d'arriver à Bagdad , Osmin avait déjà mangé une
demi-douzaine de pastilles , et portait par conséquent avec
lui une demi-douzaine de poëmes devant lesquels devaient
pâlir toutes les productions des plus grands poëtes orientaux.
Bientôt il apprend que ce n'est pas le talent qui conduit
à la fortune , mais les prôneurs du talent. II sent la
nécessité de se lier avec les gens de lettres et les gens du
monde; mais il ne voit que des hommes occupés de leurs
plaisirs , de leurs affaires et de leurs propres prétentions.
Sous quel titre se présenter ? Sous celui de poëte ? La cour
et la ville en regorgent; ils se sont déjà emparés de toutes
les avenues . Consulter ses confrères , c'est consulter des
rivaux; leur demander des éloges , c'est demander à un
avare ses trésors . Les gens de goût n'osent louer les premiers
, depeuurrddee compromettreleurréputation. Les gens
digunomroannsdecraotiteenntddenotnnejruugneemepnltusdegrsagnednespreugvoeûtd;eedtélicatesse
et de discernementparle dédain que par les éloges .
D'ailleurs , il paraît tant de livres qu'on ne lit presque plus .
Cependant les ouvrages d'Osmin sontpubliés, mais ils ne
sont pas même aperçus dans la multitude des productions
du même genre .
Après avoir végété pendant quatre ou cinq ans à Bagdad ,
sans avoir pu obtenir autre chose que de faibles encouragemens
donnés par des gens sages , mais sans crédit ,
parce qu'ils étaient sages , le pauvre Osmin commençait
à perdre les brillantes espérances qui l'avaient d'abord
ébloui. Cependant, à force de manger des pastilles , il attire
sur lui quelques regards ; on commence à trouver qu'il
n'est pas dépourvu de tout mérite. S'il faut beaucoup de
DECEMBRE 1809 . 361
tems au talent pour sortir de l'obscurité , à peine est-il
connu qu'on le dédommage de cette première injustice.
On le recherche , non pour lui-même, mais par vanité .
Souvent l'envie s'en empare , comme d'un instrument
qu'elle croit utile à ses desseins . Bientôt en effet on ne
parle que des ouvrages d'Osmin , on se les arrache ; on
les compare à ceux des poëtes en crédit , non pour élever
Osmin, mais pourhumilier des hommes dont la renommée .
devient importune. Enfin le pauvre Osmin , après avoir
long-tems langui dans l'oubli , se voit porté tout-à-coup
sur le pinacle , sans avoir passé par les degrés qui conduisent
de la misère à la fortune , de l'obscurité à la
gloire.
Le Calife veut voir un si beau génie et le posséder à sa
cour. Osmin est comblé de biens. Il chante les louanges
du Calife avec une délicatesse que les autres poëtes sont
bien loin de pouvoir imiter , et le Calife aime la louange
délicate.
Tant de mérite , et de bonheur sur-tout, excitèrent bientôt
la jalousie des autres poëtes et des courtisans . Ceux même
qui s'étaient montrés les plus enthousiastes admirateurs
du talent d'Osmin craignirent de se voir éclipser par ce
nouveau venu , et résolurent de briser l'idole qu'ils avaient
élevée beaucoup plus haut qu'ils ne l'avaient désiré.
Un des poëtes ennemis d'Osmin fut chargé de composer
une satire contre le Calife , et l'on convint que cet ouvrage
serait répandu sous le nom du favori. Dès ce moment le
vengeur de la cause commune ne quitta plus le pauvre
Osmin , et ne cessa de le combler de caresses et d'éloges .
Un jour qu'Osmin improvisait un nouveau poëme devant
le Calife , son rival , après l'avoir vivement applaudi ,
jette par hasard les yeux à terre , et voit briller une des
petites pastilles qu'Osmin , entraîné par la vivacité de sa
déclamation , avait laissé tomber par mégarde sur le tapis .
Le traître la ramasse sans y penser; il en admire l'éclat
et les couleurs , et la porte machinalement à sa bouche.
La pastille produit son effet; le poëte sent une inspiration
subite , il sort de la salle et va composer la satire
projettée. Il est surpris lui-même de sa propre fécondité ;
les vers ne lui coûtent rien et lui arrivent tout faits. Les
expressions les plus mordantes s'échappent de sa plume
sans qu'il se donne la peine de les chercher. Enfin , dans
un instant , il vient de mettre au jour un vrai chef-d'oeuvre
de méchanceté . 1
362 MERCURE DE FRANCE ,
Il reste quelques momens en extase devant son ouvrage ,
et va le porter en triomphe à ses amis , ou , pourmieux
dire , à ses complices. La satire est reçue avec lesplus vifs
applaudissemens. On y retrouve le style pur et vigoureux
d'Osmin ; on imite son écriture , et bientôt le libelle est
lancé sous son nom.
Des murmures s'élèvent de tous côtés. La satire tombe
entre les mains du Calife qui, dans son indignation , ordonne
que le malheureux Osmin soit dépouillé de tous ses biens ,
couvert des haillons de la misère et chassé honteusement
de Bagdad. Osmin , accablé sous le coup qu'il n'a pu prévoir,
ne trouve pas même des expressions pour se défendre.
Comment d'ailleurs eût-il fait entendre la voix de son innocence
au milieu des cris de ses calomniateurs ?
Après avoir long-tems erré au hasard , implorant partout
la pitié , quelquefois accueilli par la bienfaisance , plus
souvent rebuté par l'égoïsme , il arrive à l'entrée de la nuit
devantune superbe maison de campagne magnifiquement
illuminée. Il entend des cris de joie se mêler aux concerts
d'une multitude d'instruments, et voit tout l'appareil d'une
fête splendide. Cependant le tonnerre commence à gronder
, le ciel se couvre d'épais nuages , et les haillons du
pauvre Osmin sont déjà traversés par la pluie.
Il approche de cette belle maison dans l'espérance d'y
trouver , sinon l'hospitalité pour une nuit toute entière , du
moins un asyle pour quelques momens. Des esclaves
l'aperçoivent , viennent à lui , et lui disent avec dureté :
Que demandes-tu , malheureux ?-Un modeste abri pour
me garantir de l'orage , un morceau de pain pour me rassasier,
et un peu de paille pour reposer mon corps épuisé
de fatigue.-Tu n'auras rien de tout cela; retire-toi.-
Par pitié ! .... Voyez comme il pleut ! ....-Va te mouiller
ailleurs , et ne vient pas troubler par ta présence les plaisirs
de notre maître .
,
Osmin est sur le point d'obéirà cet ordre rigoureux ,
lorsque le maître de la maison , qui des fenêtres vient d'être
spectateur de cette scène , descend , appelle ses esclaves
et leur ordonne de recevoir cet infortuné , de lui procurer
des vêtemens , un lit , et tout ce dont il peut avoir besoin.
«Malheur , dit-il , malheur à Thomme qui se réjouit en
présence du pauvre et s'en laisse implorer en vain ! Malheur
au riche qui, rassasié de mets exquis , refuse un morceau
de pain à son frère dans la détresse ! Pauvre voyageur,
va te reposer , et puisse le prophète t'envoyer un doux
DECEMBRE 1809 .
J
363
sommeil qui te fasse perdre le souvenir de tes maux ! -
Oh ciel ! s'écrie Osmin ; quelle voix a frappé mon oreille ! ...
C'est la voix.... la voix de Zambri !-Zambri ! quoi ! vous
le connaissez ?-Lui , grand Dieu ! si je le connais ! si je
connais mon frère ! -Vous mon frère ! s'écrie Zambri à
son tour , serait-il vrai ? Cette voix.... ces traits défigurés
par la douleur ! .... Ah je te reconnais ! .... je te retrouve ,
mon cher Osmin !" Il ne peut en dire davantage. Il veut
embrasser son frère ; mais Osmin, accablé de l'excès de sa
joie , venait de tomber sans connaissance à ses pieds .
On le transporte dans un riche appartement , on lui
prodigue tous les secours , et bientôt il revient à la vie.
Zambri lui fait donner des habits magnifiques , et le prenant
par la main , il le conduit dans la salle du festin et
le présente à ses amis rassemblés. Après le repas , Osmin
raconte naïvement toutes les vicissitudes de sa fortune , sa
longue misère , sa gloire rapide , la jalousie et la perfidie
de ses ennemis . Mais toi , ajoute-t-il , mon cher Zambri ,
par quel bonbeur te trouvé-je dans une si brillante situation
? Quoi ! cette belle maison , cette foule d'esclaves ,
ces meubles somptueux , tu les dois !.... -- A la recette
pourfaire le sorbet , répond Zambri en souriant . Ecoute
mon histoire , elle est bien simple.
A peine t'avais-je quitté que je dirigeai mes pas vers
Téflis. Je ne demandais qu'à gagner ma vie. A mon
arrivée , je me présentai dans un de ces lieux publics où les
gens riches viennent prendre des glaces et du sorbet. Je
demande du service au maître qui me chasse avec dureté.
Il n'est pas le premier qui ait fermé sa porte à la fortune.
» Je me présente successivement dans plusieurs maisons
semblables , et j'essuie les mêmes refus. Ne sachant
que devenir , n'ayant point d'argent pour subsister , j'entre
enfin dans un de ces cafés obscurs , fréquentés seulement
par les gens du peuple. Je demande de l'emploi. Le
maître de cette maison se nommait Mehdad ; il voulut
bien agréer mes services . Je composai une bouteille de
cette liqueur dont le génie m'avait donné la recette , mais
dont les ingrédiens , quoique simples , m'avaient manqué
jusqu'alors , et bientôt je vis une foule immense se porter
au café de mon maître. On ne parlait dans Téflis que du
sorbet de Mehdad; les gens riches n'en voulurent plus
prendre d'autre , et Mehdad se vit en train de s'enrichir.
» Il avait une fille ; elle était belle , j'étais jeune ; j'en
devins amoureux , et j'osai demander sa main. J'avais
364 MERCURE DE FRANCE ,
gardé le secret de ma recette ; Mehdad ignorait qu'il me
fût redevable de sa fortune , et croyait ne la devoir qu'à
son talent. Il rejeta ma demande avec mépris et me chassa
de sa maison. Il n'est pas non plus le premier qui en ait
chassé la fortune .
» J'avais gagné quelqu'argent à son service ; j'employai
ce fruit de mes économies à former , pour mon propre
compte , un établissement dans un des jardins publics de
Téflís , sur les bords charmans de la rivière de Khur.
J'élevai un petit pavillon décoré avec une élégante simplictté.
Là , je vendis mon sorbet à toutes les personnes qui
venaient se promener dans le jardin. En peu de jours ,
Mehdad et tous les cafés de Téflis furent abandonnés pour
mon petit pavillon. Il ne fut plus question que du sorbet
de Zambri ; on en parlait dans tous les cercles , on en
prenait dans tous les festins . Le jardin était rempli de
monde depuis le lever jusqu'au coucher du soleil. La multitude
était attirée vers mon pavillon comme des essaims
de mouches vers un rayon de miel. Je fus obligé d'élever
un pavillon dix fois plus grand que le premier , et je le
décorai avec beaucoup de magnificence.
» Un an s'était à peine écoulé que je jouissais déjà d'une
fortune considérable. J'abandonnai mon nouvel établissement
, je rentrai dans la ville et j'achetai des marchandises
de toute espèce. Je composai une grande quantité de cette
liqueur bienfaisante à laquelle je devais tant de richesses ;
j'en fis passer dans toutes les villes de la Perse et dans les
pays les plus éloignés . Le ciel semblait sourire à toutes mes
entreprises . Une femme charmante , veuve à vingt ans d'un
riche commerçant , me vit et m'aima. Je ne futpoint insensible
à ses charmes ; nous nous fimes l'aveu d'un amour
mutuel , et le mariage le plus heureux vint mettre le comble
à ma félicité .
>>Nous avons fait l'acquisition de cette riante demeure ;
nous y vivons pendant la plus belle saison de l'année , avec
de vrais amis , qui , en partageant nos plaisirs , leur prêtent
encore de nouveaux charmes .
» Combien de fois , cher Osmin , ne me suis-je pas
occupé de toi ! Souventje me disais au milieu de mes prospérités
: « Que fait mon frère ? Quels lieux habite Osmin ?
>>Sans doute le beau secret dont il est possesseur a dû lui
>>procurer une immense fortune et le porter au faîte des hon-
" neurs. Mais je vois bien qu'aujourd'hui , pour vivre heureux
et tranquille , et peut-être même pour s'enrichir , le
DECEMBRE 1809 . 365
métier le plus modeste est plus sûr qu'un grand talent. Ce
n'est pas que dans le cours de mon négoce , je n'aye bien
éprouvé quelques petits chagrins . J'ai trouvé des envieux ,
mais j'ai su leur fermer la bouche. Quelquefois on a falsifié
mon sorbet , mais la fraude a toujours été découverte ,
et les intrigues de mes rivaux ont encore contribué à augmenter
ma réputation. Enfin j'ai vu que dans le monde la
sensualité des hommes est plus facile à contenter que leur
esprit , et que ceux qui ne peuvent s'entendre sur le mérite
d'unbon ouvrage , s'accordent plus facilement sur celui d'un
mets agréable ou d'un breuvage flatteur. »
Ainsi parla le bon Zambri . Il mit en oeuvre toute les ressources
de sa tendresse pour consoler Osmin. Les deux
frères ne se quittèrent plus , et grâces à la Recette pourpréparer
le Sorbet, ils vécurent long-tems au milieu des plaisirs
variés que donne l'opulence , et des plaisirs plus solides
que procurent la paix du coeur et l'amitié .
ADRIEN DE S .....N.
VARIÉTÉS.
SPECTACLES .-Académie Impériale de Musique.- On
donne ce soir la cinquième représentation de Fernand
Cortès. Son succès a été croissant ; c'est le propre des ouvrages
dont le fond est bon , et dont les détails ont besoin
d'être revus pour être sentis et appréciés à leur juste valeur.
La représentation gratis de ce grand ouvrage a été un succès
très-flatteur pour ses deux auteurs et pour le musicien .
Réussir auprès de cette foule immense , pressée , avide de
voir et d'entendre , à laquelle les combinaisons de l'art sont
étrangères , mais dont les impressions sont fortes , rapides ,
vives etjustes , ne serait un triomphe à dédaigner que pour
des hommes incapables de réussir aux yeux de la classe
éclairée.
Théâtre Français . -L'Enthousiaste , comédie en cinq
actes et en vers .
A quoi bon exposer en détail le plan et la marche d'une
pièce qui a chancelé dès le second acte , dont la chute était
déjà sûre au troisième , et que le public n'a pas laissé finir?
Son sort d'ailleurs n'a rien d'étonnant; car laconception en
était vicieuse . L'enthousiasme est un sentiment qui , lors-
1
366 MERCURE DE FRANCE ,
qu'il est pris en général , nous paraît peu propre à fournit
le sujet d'une comédie . Il faut qu'il s'attache à des objets
particuliers . Appliqué à la vertu , mais exagéré et dégénérant
en haine des hommes , il a fourni le Misanthrope, sujet
que Molière seul pouvait traiter. S'il se tourne vers des objets
moins importans , tels que les arts , il peut donner à
Piron sonMétromane et à d'autres auteurs des personnages
moins brillans , mais qui tous ayant un ridicule , sans
être eux-mêmes ridicules , peuvent à-la-fois nous amuser
et nous intéresser . Mais qu'attendre du Damis de la pièce
nouvelle , homme très-instruit , et âgé de trente ans , qui
ayant voyagé et vécu dans le monde , s'enthousiasme
comme un écolier sortant de sa rhétorique pour tout ce qui
frappe ses yeux ? Les paysages de la Suisse et les chevaux de
Venise , lamusique de Gluck et les décorations du théâtre
de Nicolet , les antiquités et les arts , les héros d'Homère et
ceux de l'Astrée , enflamment également son imagination.
Il est amoureux fou d'une femme qu'il a vue de loin sur le
sommet d'une montagne , et dont il n'a pu distinguer les
traits; et pour comble de niaiserie , il se coiffe d'un professeur
de déclamation , dont il veut apprendre à réciter des
vers qu'il a faits pour son inconnue , et qui , pour preuve
de son talent , déclame devant lui une scène de Zaïre , où
il prétend lui rendre à-la -fois le jeu terrible de Lekain dans
Orosmane et les accens de Me Gaussin . Un tel personnage
n'est bon qu'à enfermer, et c'est pourtant àluique l'auteur
veutqu'on s'intéresse . Ala vérité , il l'a entouré de manière
à ce qu'il ne fût point éclipsé. Il a pour rival Florimon,
jeune incroyable , que l'avantage d'être neveud'un ministre
a rendu plus fat encore que la nature ne l'avait voulu . La
beauté qu'ils se disputent , ou plutôt qu'on se dispute en
leur nom, est une jeune personne assez fantasque, n'ai
mant ni l'un ni l'autre , et n'usant point du droit qu'on lui
laisse de choisir. Céphise , sa tante , ala manie des grandeurs;
elle voudrait donner Julie au neveu du ministre ;
mais ses efforts pour arriver à son but se bornent à tâcher
de gagner la soubrette qu'Ariste , oncle de l'Enthousiaste ,
adéjà mise dans ses intérêts . Cet Ariste est l'homme raisonnable
de la pièce , encore ne l'est-il guères que dans se
discours; car iln'est pas trop sensé de s'obstiner , comme il
le fait , à vouloir marier Julie à son fou de neveu , toujours
épris de la tournure qu'il a vue en Suisse , et trop entêté
poury renoncer. Ajoutez à ces personnages un valet gourmand
de l'Enthousiaste , copié du Strabon , valet de DéDECEMBRE
1809 . 367
mocritedans Regnard , et vous aurez tous les rôles de la
pièce. Quant à l'intrigue , elle ne pèche pas pour être trop
complexe. On en connaît déjà les élémens. Ariste est beaufrère
de Céphise. Pour arranger des affaires d'intérêt , ils
avaient formé le projet d'unir Damis à Julie ; mais Damis
s'étant oublié dans ses voyages , Céphise a changé d'avis ,
et c'est Florimon qu'elle veut donner à sa nièce. Ariste
tient à l'ancien arrangement , mais on a vu que Damis y
renonce ; et Florimon,de son côté , loin d'être amoureux
de Julie , croit l'honorer en l'épousant . C'est donc à l'oncle
et à la tante à se mêler d'une affaire dont leurs protégés se
soucient fort peu. Tous deux ont eu recours à la soubrette , et
l'on avu qu'Ariste l'avait emporté . On se rappelle aussi qu'Ariste
et Céphise ont laissé la liberté du choix à Julie : elle
n'aime point encoreDamis , mais Florimon luidéplaît parce
qu'il n'aime que lui-même. On peutdonc croire qquuee si
parvient à enflammer Damis pour elle , ce sera lui qu'elle
choisira. Le moyen dont se servent le valet et la soubrette
est assez simple. Damis dessine. Il a ébauché en Suisse la
tournure de sa dulcinée , et il charge son valet de trouver
à Paris un peintre capable d'adapter une figure à cette tournure
qui fait son destin. On sait cela dès la première scène,
etpar conséquent on devine sans peine ce qui arrivera. La
soubrette prête à un peintre qu'elle connaît un portrait de
Julie ; le peintre en emprunte les traits pour la dulcinéede
Damis , et lorsqu'on rend à celui-ci son ébauche , frappéde
la ressemblance , il ne doute plus que Julie ne soit l'épouse
que le ciel lui destina .
sì l'on
On sent que l'auteur, qui vouloit étendre àcinq actes un
sujet aussi mince , a été obligé d'y coudre bien des accessoires.
Le principal est la scène de Damis avec le maître de
déclamation , scène qui figurerait assez bien dans une pièce
épisodique , et dont le public s'est assez amusé pour laisser
passer sans murmure un vers d'Homère débité en grec
tout entier. On a aussi applaudi plusieurs tirades de l'Enthousiaste
sur les sites pittoresques de la Suisse , sur les
beautés de la nature , sur la puissance des arts . Elles sont
en général bien écrites ; et l'ouvrage , même sous le rapport
du style , n'est pas sans mérite , quoiqu'on y ait remarqué
plus d'une licence dans la versification. Mais qu'est-ce
qu'une scène qui ne tient point au sujet , et quelques morceaux
de poésie descriptive , dans une comédie en cinq actes
vide d'intérêt et presque de sens? Remarquez encore que
les choses même qui y paraissent les plus bizarres ne sont
:
368 MERCURE DE FRANCE ;
pas tout-à-fait neuvės . L'amour de Damis pour la tournure
de sa belle étrangère , ressemble à celui du Métromane
pour l'esprit de la dame de Quimper , et à la passion de
'Homme singulier de Destouches pour un portrait qu'il a
trouvé . Les tirades de l'Enthousiaste ont leur original dans
celles de l'Inconstant et de l'Homme aux châteaux , qui
s'enthousiasment aussi pour les divers objets dont leur imagination
est frappée. Tout bien pesé , on pourra trouver
que le public a exprimé son jugement d'une manière un
peu sévère ; mais il ne sera guères possible d'en contester
l'équité . L'auteur réussira peut-être mieux dans un autre
genre , mais ce n'est point à écrire la comédie qu'il paraît
être appelé. 1.
Les acteurs ont fait de leur mieux pour soutenir cet ouvrage
. Damas n'a manqué ni de chaleur , ni de gestes dans
le rôle principal . Mlue Volnais était charmante dans celuide
Julie. Michot a joué d'une manière très-plaisante le professeur
de déclamation. Baptiste aîné a déployé tout le bon
sens d'un Ariste. Armand a très - bien rendu la fatuité de
Florimon. On a remarqué que Mlle Leverd,dans le rôle
ingrat de Céphise, était coiffée à la mexicaine , nouvelle
preuve du succès de Fernand Cortez . Le rôle de la soubrette,
confié à Mile Devienne , et celui du valet , joué par
Thénard , n'étaient pas plus propres à déployer leurs talens
.
Théâtre de l'Opéra-Comique . Le Diable à quatre, de
Sédaine , a été remise à ce théâtre avec une musique nouvelle
de M. Solié . La pièce est trop connue pour que nous
en donnions l'analyse. La musique est agréable ; elle a
beaucoup mieux réussi que la plupart des compositions
nouvelles que l'on substitue à celles qui jouissaient depuis
long-tems de la faveur du public . On a vivement applaudi
le petit air que chante la femme du savetier en prenantdu
tabac , et une ariette de bravoure de Mlle Régnault. La jolie
voix et le talentdistingué de cette cantatrice, le jeu spirituel
et naïf de Mme Gavaudan, la gaieté franche de Chenard ,
ont puissamment contribué au succès de cet ouvrage , qui,
paraît devoir se soutenir.
Mlle Roussellois est retournéé à Rouen où nous espérons
bien qu'elle aura été faire ses adieux , et prendre congé
pour revenir à Paris . Mlle Alexandrine Saint-Aubin continue
de jouer les mêmes rôles , et d'y paraître toujours nonvelle.
Il n'y a point d'engouement dans le succès , mais il
y
५
DECEMBRE 1809 . 369
y a à-la-fois des souvenirs et de l'expérience , et voilà ce
qui l'explique : la semaine prochaine elle doit jouer , dans
Paul et Virginie, le rôle que remplissait si bien sa mère ,
et pour lequel la nature lui a tout donné.
Théâtre de l'Impératrice.- Le Faux Stanislas , comédieen
trois actes , en prose , de M. Alexandre Duval.
Lorsque le roi Stanislas partit en 1733 du château de
Chambord pour se rendre au voeu des Polonais qui l'invitaient
à remonter sur le trône , la cour de France , qui voulait
tenir la chose secrète jusqu'à son arrivée à Varsovie ,
imagina de faire voyager sous son nom un officier qui lui
ressemblait. Pour mieux donner le change aux puissances
ennemies ,on envoya cet officier en Bretagne comme devant
s'embarquer à Brest , tandis que le vrai Stanislas avait
pris la route de terre. Le stratagême réussit , et Stanislas
arriva en effet à Varsovie sans avoir été découvert. Tel est
le trait historique qui a fourni à M. Duval l'idée de sa nouvelle
comédie,dont le sujet est d'ailleurs entiérement de son
invention. Il a choisi , pour représenter le roi Stanislas , un
capitaine aux gardes nomme le chevalier de Morange ,
homme aimable , bon militaire , mais fort mauvais économe
qui a perdu une grande partie de sa fortune au jeu ;
c'est dans l'espoir de la réparer que le chevalier a accepté
cette commission, très-délicate puisqu'il faut garder le plus
profond secret , et passablement ennuyeuse puisqu'elle le
condamne à courir en Bretagne de château en château
sous la gêne d'une étiquette d'autant plus à charge , que les
honneurs qu'il reçoit n'ont pour lui rien de réel.
C'est au château du baron de Kerbars qu'il s'est arrêté ,
lorsqueM. Duval nous le présente . Lebaronestunbongentilhomme
plein de tous les préjugés de sa province. Il n'a
qu'une fille nommée Juliette , assez jolie et très-naïve , qu'il
vamarier à M. de Montroc , trésorier des états de Bretagne,
financier très-avide , et dont l'amour-propre égale la cupidité.
Tout cela est d'une assez faible ressource pour le chevalier
, et il n'aurait d'autre moyen de passer le tems que
d'entretenir le baron et le trésorier de ses prétendus projets
sur la Pologne , si un neveu de Montroc , rival préféré de
sononcle, n'arrivait fort à propos pour offrir dans son désespoirses
services à Stanislas . Morange reconnaît d'abord,
dans le jeune Edouard de Sainval , le fils d'un de ses meil
leurs amis, et s'il ne peut faire sa fortune, il se décide à servir
ses amours ; il y est d'autant plus disposé , que c'est
Aa
DEPT
DET
4
5
ce
370 MERCURE DE FRANCE ,
l'avare Montroc qui s'est approprié à très-vil prix la terre
que lui-même a été forcé de vendre. Il nomme dońc
Edouard son écuyer pour l'établir au château ; il le reconcilie
d'autorité avec son oncle , et lui procure un tête-à-tête
avec Juliette , en feignant de consulter le baron et Montroc
sur son itinéraire et sur la conduite qu'il doit tenir.
Cette petite intrigue amuse assez le faux Stanislas ; mais
il va bientôt être plus fortement intrigué lui-même. On annonce
la marquise de Roselle , nièce du baron : non-seulement
elle connaît le chevalier , mais elle l'aime , elle en est
aimée , et leur mariage était près de se conclure lorsque
Morange l'a quittée sous le prétexte d'aller aux eaux ; il
voudrait bien l'éviter ; mais , la chose étant impossible , il
se décide à braver la reconnaissance à la faveur de son habit
polonais , des honneurs qu'on lui rend et de beaucoup
d'effronterie. La marquise paraît en effet : les traits du prétendu
roi la frappent ; mais il fait si bonne contenance , que
le premier acte finit sans que madame de Roselle ait pu
concevoir plus que des soupçons .
La double intrigue marche fort bien dans le second acte.
Le faux Stanislas , tout occupé de son jeune ami , entreprend
le trésorier Montroc dans une audience particulière :
ill'attaque par l'amour-propre etl'avarice , et ne lui promet
pas moins que le ministère des finances de Pologne , une
terre magnifique , et la main d'une jeune princesse polonaise
riche de plusieurs millions. Montroc fait quelques difficultés
sur ce dernier article à cause de ses engagemens avec
le père de Juliette ; mais le roi insiste , et le trésorier se résout
à lui appartenir par la place , par la terre et par la
femme , se flattant qu'avec l'aide de la marquise , il fera entendre
raison au baron .
A cette scène en succède une autre où Morange n'a pas
si beau jeu. La marquise a sollicité aussi son audience , dans
l'intention de reconnaître si le prétendu roi n'est pas son
chevalier. Morange , à qui l'amour donne trop de sécurité ,
veut éprouver le coeur de sa dame ; il lui fait la cour comme
roi; il devient entreprenant; c'est ce que voulait la marquise.
Au moment où le faux Stanislas veut lui baiser la
main , elle saisit la sienne et reconnaît une cicatrice qui lui
prouvé que c'est le chevalier. Cependant Morange ne perd
pas la tête; il se retranche dans sa dignité , et fait ferme
dans ce poste avantageux ; mais peut- être serait-il forcé de
se rendre , si l'on ne venait annoncer le gouverneur de Brest
qui vient par ordre de la cour au- devant de S. M. poloDECEMBRE
1809 . 371
naise . Acette nouvelle preuve de la royauté du chevalier ,
la marquise ne sait plus que croire , et Morange la quitte
pour aller recevoir le gouverneur. Le reste de l'acte estrempli
par le débat qui s'élève entre le baron et le trésorier ,
lorsque celui-ci annonce au premier qu'il ne peut plus
épouser sa fille . Kerbars ne veut point d'excuses , et lui
déclare qu'il épousera Juliette , ou qu'il sera, jeté dans les
fossés du château .
1
Au troisième acte , le futur ministre vient exposer son
embarras au prétendu roi , qui lui offre deux moyens d'en
sortir; l'un est de se battre avec le baron , l'autre de céder
Juliette à son neveu , et de donner à celui-ci , en le mariant,
cette terre des Trois-Rivières , qu'il a eue du chevalier de
Morange à si bon marché. Grand combat dans le coeur du
trésorier entre la peur, l'ambition et l'avarice ; mais enfin
la peur l'emporte , et une fois décidé , Montroc est si bon
courtisan qu'au lieu d'une promesse d'honneur que lui
demandaitle roi en faveur d'Edouard , il rédige une quittance
de400 mille francs en bonne forme , attendu qu'en affaire
T'honneur ne signifie rien .
Voilàdonc Morange fort tranquille de ce côté ; mais le
faux Stanislas n'est point encore en sûreté de la part de la
marquise . Elle veut absolument savoir à quoi s'en tenir, en
mettant le chevalier à une dernière épreuve . L'arrivée du
gouverneur de Brest lui en fournit le moyen. C'est un de ses
anciens adorateurs ; elle s'arrange de manière à avoir un
tête-à-tête avec lui pendant que Morange l'épie sans se douter
qu'elle l'a vu se cacher. Dans cette position elle met le
pauvre gouverneur sur la voie ; il mord bien vite à l'hameçon
, etMme de Roselle lui promet så main , si le chevalier
qui l'a quittée si indignement , ne reparaît dans la journée.
Il reparaît en effet , mais sous le nom de Stanislas qu'il n'ose
quitter; il oppose son autorité au mariage que veut contracter
la marquise; il renvoie le gouverneur et reste seul avec
Mme de Roselle. Alors commence une scène où le pauvre
Morange , tourmenté par l'amour , retenu par le devoir ,
parlant tantôt en son nom , tantôt au nom de son rôle ,
accable la marquise de reproches , menace son rival de toute
sa fureur, se trahit vingt fois et reprend autant de fois son
masque. Mme de Roselle , qui n'est plus sa dupe , jouit
intérieurement de son agitation; mais elle est au moment
de douter encore lorsqu'on annonce l'arrivée d'un courier
du cabinet.Pendant que le faux Stanislas lui donne audience,
la famille se réunit. Le baron , sans cesser d'être en colère
Aaa
372. MERCURE DE FRANCE,
contre le trésorier, consent que son neveu épouse Juliette .
Ilveut unir le gouverneur à la marquise , mais celle-cidéclare
que Stanislas s'y oppose et fait entendre qu'elle pourrait
bien lui avoir inspiré de l'amour. Le baron commence par
se fächer , et s'apaise ensuite par l'idée que le roi de
Pologne, n'étant qu'un monarque électif , pourrait bien
épouser sa nièce. Morange se montre alors enuniforme de
capitaine auxgardes. Ilareçu par le courier la nouvelle de
l'arrivée de Stanislas à Varsovie , la permission de quitter
son déguisement , et un brevet de maréchal de camp en
récompense du service qu'il vient de rendre. On se doute
bienque son mariage avec la marquise ne souffre plus de
difficultés . Le trésorier voudrait revenir sur le don de sa
terre; mais, outre que sa quittance est bien rédigée , il craint
queMorangene le tourne en ridicule àla cour et se soumet.
Edouard épouse Juliette , et tout le monde est content.
de
Telle est la marche de cette comédie : on voit que les
incidens en sont variés , qu'elle offre des situations comiques.
Le rôle du fauxStanislas est très-brillant; celui du trésorier
égaye beaucoup la scène; le caractère du baron est peutêtre
un peu chargé et la naïveté deJuliette un peu trop
franche , mais ce qui aasur-tout manqué à ce dernier rôle ,
c'est d'être joué au Théâtre-Français par Mlle Mars. Il y
de la finesse dans celuideMm de Roselle. Onpeutregretter
que l'auteur n'ait pas tiré un meilleurparti d'un vieux valet
chambredonnéparle ministre aufaux Stanislas , et qui
s'annonçaitd'une manière très-comique.Un dialogue plein
de naturel , des mots très-heureux,des critiques pleines de
sel et de gaîté , ont contribué au succès de l'ouvrage. Peutêtre
eût-il été plus brillant , si le fauxStanislas , dans la dernière
épreuve que M de Roselle lui fait subir, avait pris
untonmoins tragique. Il semble qu'on aurait pu soutenir
le ton de la comédie dans cette scène qui tombe un peu
dans le drame. Quoi qu'il en soit, on a reconnu dans le
Faux Stanislas le talent distingué de l'auteur des Projets
de Mariage, du Tyran ddoommestique, de là Jeunesse
d'Henri V; c'est assez en faire l'éloge . V.
Opéra-Buffa. - On a repris mercredi les Nozze di
Figaro. Il faut en convenir , ce sont d'autres noces que
celles des Amans Thraces : celles de Mozart laisseront toujours
désirer un lendemain , quoiqu'elles aient été déjà
célébrées plus de quarante fois; elles ont été exécutées
cómme s'il n'y avait point eu d'intervalle entre leurs repréDECEMBRE
1809. 373
sentations , et entendues avec un ravissement inexprimable.
Le rôle de la comtesse semble avoir été écrit pourM
Barelli ; il est d'une douceur, d'une suavité charmantes .
Cette fois elle a été secondée par Mlle Goria, pour laquelle
le rôle de Suzanne n'était pas un coup d'essai facile. Le
rôle du page est toujours sacrifié; celui de Figaro convient
médiocrement à Barelli , et cependant la pièce a le plus
grand succès. Est-il un tribut d'éloge plus complet pour le
compositeur , auquel ici tout ou presque tout doit être rapporté?
Pourrait-on connaître la raison pour laquelle un pareil
ouvrage ne serait pas établi à l'Opéra-comique français?
Il en existe une traduction parodiée excellente . Croiton
qu'Elleviou jouera le Comte; madame Duret , la Comtesse;
Martin, Figaro ; madame Gavaudan , Suzanne ; mademoiselle
Saint-Aubin, le Page , un tel ouvrage ne sera
pas une fortune pour l'Opéra-Comique ? cependant il est
ou doit être à la disposition des comédiens : après cela
écoutez leurs doléances sur les recettes , sur l'abandon du
public, sur les progrès du mauvais goût.
374 MERCURE DE FRANCE;
1
POLITIQUE.
s'oc-
Le traité deVienne s'accomplit dans toutes ses parties
avec une fidélité ponctuelle. Les engagemens pris par la
cour d'Autriche se remplissent avec exactitude , et la capitale
a été évacuée entiérement par les troupes françaises le
20 de ce mois . M. le gouverneur Andréossy a rendu les
clefs de la place au commandant pour l'empereur d'Autriche
. Le quartier-général est à Saint-Polten. On va
cuper à Vienne de déblayer les fortifications abattues , etde
les convertir en promenades ; les mêmes soins vont occuper
Dresde : travaux auxquels sourit l'humanité , et qui garantissentdes
maux de la guerre deux capitales dignes de toute
la protection des chefs des armées . La soumission du Tyrol
va se compléter par le désarmement. Des forces françaises
s'y concentrent; les troupes alliées rentrent dans-leur
patrie. Les arrangemens entre les Russes et les Autrichiens
enGallicie se font à l'amiable et par des commissaires respectifs.
,
Les Anglais embarquent encore du monde pour l'Espagne
et pour Walcheren ; le gouvernement est cependant
décidé à l'évacuation et les renforts qu'il envoie n'ont
d'autre destination que de soutenir l'opération même de
l'évacuation , que peuvent inquiéter la flotte , et l'armée française
forte de plus de 40,000 hommes de troupes régulières .
Des députations du pays pressent le moment de l'évacuation.
Le parlement est prorogé au 23 janvier ; le marquisde
Wellesley a accepté le départementdes relations extérieures .
Il est arrivé à Londres après une conférence avec son frère
lord Wellington. Au Nord , les Anglais apprennent que le
traité de paix qui les exclut de la Baltique s'exécute avec
rigueur ; au Midi , que la flotte de Toulon a passé le détroit
avec onze vaisseaux de ligne .
On croit la guerre avec l'Amérique presqu'inévitable .
Mais voici de bien autres sujets d'inquiétude pour le ministère
.
LesAnglais et les Espagnols viennent encore de commettre
une fatale erreur et de recevoir une sanglante leçon.
L'armée française ne s'étant pas avancée au-delà du Tage ,
la junte de Séville , ou , selon un bruit qui court enAngleterre
, le directoire de cinq membres qui la remplace , l'a
DECEMBRE 1809. 355
cru affaiblie ou disséminée dans le nord de l'Espagne , et
avant que cette armée ne reçût pour renforts les vieilles
bandesduDanube oules troupes de réserve dontles premières
colonnes sont déjà à Vittoria , sous les ordres du général.
Loison , elle a réuni tous les corps d'insurgés dont elle a pu
disposer , en a formé 55,000 hommes , dont 7,000 de cavalerie
, et les a imprudemment lancés contre l'armée française
. Les Anglais ont pu conseiller cette faute , mais du
moins ils ne l'ont pas partagée ; sans doute ils attendent
que l'arrivée de nouvelles troupes françaises en Espagne
leur fournisse pour leur retraite un prétexte honnête , et
lés délie en apparence de leurs engagemens avec une nation
qu'ils ont entraînée à la révolte et à toutes les calamités
qui en sont la suite . La relation du major-général maréchal
duc deDalmatie, qui remplit cet emploi en attendant
que le prince de Neufchâtel , auquel un décret le réfère ,
puisse l'occuper, n'est encore qu'un aperçu de la bataille d'Ocanna
: un rapport plus détaillé est attendu. Le quatrième
corps, réuni au cinquième, sous les ordres du maréchal duc
de Trévise , la cavalerie légère du cinquième corps , les dragons
de la division Milhaud , la garde du roi , deux bataillons
de troupes espagnoles , ont suffi pour remporter cette
victoire , l'une des plus décisives qui aient été obtenues.
dans ce pays . On porte à 25,000 hommes le nombre
des tués ou prisonniers ennemis ; ils ont perdu 50 pièces
de canon 40,000 fusils , tout leur bagage ; le reste
fuit sans armes. Si les Anglais , dit le maréchal major-général
, ont encore une armée espagnole à sacrifier , ils.
peuvent l'envoyer ; toute l'armée impériale en Espagne est
disponible. Le roi était sorti de Madrid pour combattre , et
a remporté cette victoire en personne . La cavalerie était
aux ordres du général Sébastiani , qui s'est conduit de la
manière la plus distinguée . Le général Laval a éte blessé ,
le maréchal duc de Trévise légèrement atteint. Les généraux
Dessolles et Sénarmont ont soutenu leur réputation.
Pendant l'affaire , on attendait un mouvement du maréchal
duc de Bellune , dont les distances n'ont pas permis de recevoir
des nouvelles . Le rapport détaillé de cette importante
victoire ne tardera pas à paraître .
,
Cette heureuse nouvelle a été connue à Paris au moment
même où l'anniversaire du couronnement , la paix avec
P'Autriche , et le retour de S. M. dans sa capitale , étaient
célébrés avec une magnificence proportionnée au sujet , et
au caractère auguste des personnages qui avaient désiré en
376 MERCURE DE FRANCE ,
être les témoins. Un Te Deum solennel a été chanté. Les
rois de Wurtemberg et de Saxe s'y étaient rendus avec une
brillante escorte. L'impératrice et les reines d'Espagne , de
Hollande , de Naples et de Westphalie y occupaient le
principale tribune du choeur. Le roi de Westphalie était
dans la voiture de S. M. , le roi de Naples seul dans la voiture
précédente. La marche du cortége avait été réglée de
manière à passer par le plus d'endroits possibles . La foule
ainsi disséminée , et assurée de voir le cortége , n'était nulle
part dangereuse , et il n'est pas un habitant de Paris qui
n'ait pu librement et à son aise faire entendre le cri de vive
l'Empereur presqu'à la portière de la voiture du sacre. Ce
cri a été unanime sur tous les lieux du cortége , remarquable
par le nombre et la beauté de la cavalerie qui le formait
, l'éclat des états-majors et la tenue de l'infanterie qui
bordait la haie .
Après le Te Deum , S. M. est venue ouvrir la session du
corps-législatif ; les grands officiers de l'empire et de la
maison de LL. MM. , occupaient autour du trône leurs
places accoutumées. S. M. a reçu le serment des nouveaux
législateurs ; puis les membres de l'assemblée s'étant découverts,
l'Empereur a prononcé un discours sur lequel
l'attention de l'Europe était depuis long-tems fixée , et qui ,
attendu avec une vive impatience , y a été répandu à l'instant
par les soins empressés des ministres de chaque cour,
aussitôt sa publication officielle.
<<Messieurs les députés des départemens au Corps -Législatif,
depuis votre dernière session j'ai soumis l'Arragon et la Castille , et
chassé de Madrid le gouvernement fallacieux formé par l'Angleterre .
Je marchais sur Cadix et Lisbonne , lorsque j'ai dû revenir sur mes
pas etplanter mes aigles sur les remparts de Vienne ..... Trois mois ont
vu naître et terminer cette quatrième guerre punique.Accoutumé au
dévouement etau courage de mes armées , je ne puis cependant , dans
cette circonstance , ne pas reconnaître les preuves particulières d'amour
que m'ontdonnées mes soldats d'Allemagne .
> Le génie de la France a conduit l'armée anglaise : elle a terminé
ses destins dans les marais pestilentiels de Walcheren. Dans cette
importante circonstance , je suis resté éloigné de quatre cents lieues ,
certainde la nouvelle gloire qu'allaient acquérir mes peuples et du
grand caractère qu'ils allaient déployer. Mes espérances n'ont pas été
trompées . Je dois des remerciemens particuliers aux citoyens des départemens
du Pas-de-Calais et du Nord... Français tout ce qui voudra
s'opposer à vous sera vaincu et soumis . Votre grandeur s'accroîtra de
1
:
DECEMBRE 1809 377
toute la haine de vos ennemis. Vous avez devant vous de longues
années de gloire et de prospérité à parcourir. Vous avez la force et
l'énergie de l'Hercule des Anciens .
> J'ai réuni la Toscane à l'Empire. Ces peuples en sont dignes par
ladouceur de leur caractère , par l'attachement que nous ont toujours
montré leurs ancêtres , et par les services qu'ils ont rendus à la civilisation
européenne.
- > L'histoire m'a indiqué la conduiteque je devais tenir enversRome :
les papes, devenus souverains d'une partie de l'Italie , se sont constammentmontrés
les ennemis de toute puissance prépondérante dans la
péninsule; ils ont employé leur influence spirituelle pour lui nuire. Il
m'adonc été démontré que l'influence spirituelle , exercée dans mes
Etats parun souverain étranger , était contraire à l'indépendancede la
France , à la dignité et à la sûreté de mon trône. Cependant , comme
jereconnais la nécessité de l'influence spirituelle des descendans du
premier des Pasteurs , je n'ai pu concilier ces grands intérêts qu'en
annulant la donation des Empereurs français mes prédécesseurs , et en
réunissant les Etats Romains à la France.
>> Par le traité de Vienne , tous les rois et souverains mes alliés,
qui m'ont donné tant de témoignages de la constance de leur amitié
ont acquis et acquerront un nouvel accroissement de territoire.
> Les Provinces Illyriennes portent sur la Save les frontières de
mon grand Empire. Contigu avec l'Empire de Constantinople ,je me
trouverai en situation naturelle de surveiller les premiers intérêts de
moncommerce dans la Méditerranée , l'Adriatique et le Levant. Je
protégerai la Porte, si la Porte s'arrache à la funeste influence de l'Angleterre;
je saurai la punir , si elle se laisse dominer par des conseils
astucieux et perfides .
» J'ai voulu donner une nouvelle preuve de monestime à la nation
Suisse, en joignant à mes titres celui de son Médiateur , et mettre un
terme à toutes les inquiétudes que l'on cherche à répandre parmi cette
brave nation.
> La Hollande , placée entre l'Angleterre et la France , en est
également froissée . Cependant elle est le débouché des principales
artères de mon Empire . Des changemens deviendront nécessaires ; la
sûreté de mes frontières et l'intérêtbien entendu des deux pays l'exigent
impérieusement .
» La Suède a perdu , par son alliance avec l'Angleterre , après une
guerredésastreuse, la plus belle et la plus importante de ses provinces .
Heureuse cette nation , si le prince sage qui la gouverne aujourd'hui ,
eût pu monter sur le trône quelques années plus tôt ! Cet exemple
378 MERCURE DE FRANCE ,
1
prouve de nouveau aux rois que l'alliance de l'Angleterre est le présage
le plus certain de leur ruine .
» Mon allié et ami , l'Empereur de Russie , a réuni à son vaste
Empire la Finlande , la Moldavie , la Valachie , et un district de la
Gallicie. Je ne suis jaloux de rien de ce qui peut arriver de bien à cet
Empire. Mes sentimens pour son illustre souverain sont d'accord avec
mapolitique.
» Lorsqueje me montrerai au-delà des Pyrénées, le Léopard épouvanté
cherchera l'Océan , pour éviter la honte , la défaite et la mort.
Le triomphe de mes armes sera le triomphe du génie du bien sur celui
du mal, de la modération , de l'ordre , de la morale , sur la guerre civile,
P'anarchie et les passions malfaisantes . Mon amitié et ma protection
rendront , je l'espère , la tranquillité et le bonheur aux peuples des
Espagnes.
** > Messieurs les députés des départemens au Corps-Législatif , j'ai
chargémon ministre de l'intérieur de vous faire connaître l'histoire de
la législation, de l'administration et des finances dans l'année qui vient
de s'écouler : vous y verrez que toutes les pensées que j'ai conçues pour
l'amélioration de mes peuples , se sont suivies avec la plus grande
activité ; que dans Paris , comme dans les parties les plus éloignées
demon Empire , la guerre n'a apporté aucun retard dans les travaux.
Les membres de mon Conseil-d'Etat vous présenteront différens projets
de lois , et spécialement la loi sur les finances ; vous y verrez leur
état prospère. Je ne demande à mes peuples aucun nouveau sacrifice
, quoique les circonstances m'aient obligé à doubler mon état militaire
.>>
:
M. de Fontanes présidait l'assemblée ; un décret impérial
le choisit de nouveau parmi les candidats proposés
pour la présidence annuelle . La lecture de ce décret a été
couverte d'applaudissemens à la séance du 5 , où l'on s'est
occupé de la formation du bureau. M. le président a eu de
la peine à dissimuler son émotion , en exprimant sa reconnaissance
pour les nouvelles bontés de S. M. , son zèle
pour la gloire et les intérêts du corps législatif, et son attachement
pour ses collègues .
La veille , tous les spectacles avaient été ouverts gratis ,
et les mariages et dotations d'usage célébrés dans les douze
municipalités .
Il ne nous reste plus à parler que de la fête donnée à
LL. MM. par l'Hôtel-de-Ville de Paris ; et si nous en plaçons
les détails sous le titre POLITIQUE , qu'on n'en soit pas
étonné. Personne ne contestera qu'elle appartient plus
DECEMBRE 1809 . 379
qu'aucune autre à la politique et à l'histoire dépositaire de
ses fastes , cette fête donnée par la capitale , où l'on a yu
réunis à la même table l'Empereur et son auguste épouse ,
les princes de son sang qu'il a assis sur les trônes de Hollande
, de Westphalie et de Naples , et les rois alliés dont il
a formé et dont il protège le lien fédératif.
On assure que l'Empereur a caractérisé cette belle réunion
de la manière la plus noble , en la nommant une fête
de famille ; elle l'était en effet , puisqu'elle offrait d'abord
une famille de rois puissans , et celle ensuite d'une population
nombreuse , éclairée , fidèle , pleine d'allégresse et
d'amour , empressée de contempler un spectacle qui n'a eu
d'exemple ni pour elle ni pour ses ancêtres . La salle des
victoires de l'Hôtel-de-Ville contient les fastes du règne de
Napoléon : les dernières années auront eu de la peine à s'y
placer , tant la gloire avait pris soin de multiplier ces fastes
les années précédentes : il faut cependant que cette époque
y soit historiquement commémorée ; et dût-on omettre
une des cent victoires de S. M. , il faut que Paris , dans la
salle historique de son hôtel-de-ville , conserve le souvenir
d'un jour si glorieux pour le monarque et pour la capitale. On
pourraitdésirer aussique dans la salle du trône , par exemple ,
on lût en caractères durables comme leur souvenir les paroles
mémorables de S. M. , prononcées à la même place
à l'époque de son couronnement : Dans les camps , les
batailles , les déserts même , j'ai toujours eu présente
l'opinion de cette capitale , après toutefois le suffrage
tout-puissant sur mon coeur de la postérité , et celles-ci
non moins touchantes , qui cette fois ont terminé la réponse
de S. M. à la harangue de M. le préfet : Je mefais
toujours une fête de venir dîner dans la maison de ma
bonne ville ; ses habitans doivent m'aimer , leurfélicité est
dans mon coeur. Présent ou éloigné , je pense toujours à
ma bonne ville pour lui donner tout ce qui lui manque , et
la maintenir ainsi digne de moi et de mon grand peuple.
En rapprochant de telles paroles des inscriptions qui
rappellent de si mémorables victoires , on reconnaîtrait avec
admiration , dans les siècles futurs , le monarque dans le
héros , et le père de ses sujets dans le vainqueur de l'Europe
, alliance si rare du génie et de la bonté , l'un des caractères
distinctifs qui signaleront à la postérité un nom qui
semble affaiblir désormais même la plus noble des épithètes
.
:
Paris tout entier n'était pas à cette fète , il ne pouvait y
(
380 MERCURE DE FRANCE ,
être; mais onpeut dire qu'il l'avait désiré : les combats qu'a
eu à soutenir l'administration pour déterminer les élus , et
parmi tant de prétentions légitimes , l'embarras de choisir
et le chagrinde refuser sont des soins pénibles dont il faut
lui tenir compte ; et cependant plus de quatre mille personnes
ont assisté à la fête , eny comprenant celles qui accompagnaient
leurs Majestés . Le local s'est trouvé resserré
et les issues difficiles ; mais S. M. a eu l'extrême complaisance
d'y suppléer, en se portant alternativement d'une
salle à l'autre , et en allant en quelque sorte au-devant des
hommages et des voeux que ne pouvait lui apporter une
foule empressée , mais serrée et immobile. L'affluence
sur-tout était extrême autour de la table où l'on pouvait
contempler onze têtes couronnées , ayant derrière elles les
principaux dignitaires de la France , de l'Allemagne et de
l'Italie. La salle du concert était aussi très-brillante; la disposition
en était heureuse : elle offrait en amphithéâtre
le coup-d'oeil ravissant de plus de deux mille femmes
dans tout l'éclat de la parure la plus riche à-la-fois et la
plus élégante; la Cour était en face de cet amphithéâtre.
Le spectacle qu'offrait sa magnificence ne peut se décrire.Le
concert a duré une demi-heure ; il a été écouté avec une
attentionqu'on pouvait ne pas attendre d'une assemblée où
lesyeux étaient si vivement occupés. Cependant une belle
cantate de M. Arnault , dont le talent lyrique dans de telles
circonstances a souvent servi d'interprète aux sentimensde
reconnaissance de ses concitoyens , a été entendue avec
beaucoup de plaisir : c'est un chant triomphal , et M. Catel
s'est élevé à la hauteur du genre : l'enthousiasme et l'allégresse
ont dicté cetté composition , qui lui fait honneur.
Sontalent s'est montré sous un autre jour dans un trio des
bayadères, opéra de M. de Jouy, dont la musique sera bientôt
en répétition. Ce trio , avec accompagnementde harpe ,
estd'un style idéal , vaporeux; c'est la mollesse et la volupté
de l'Inde , il doit produire à la scène le plus grand
effet . On a aussi entendu des morceaux connus et estimés
de Méhul et de Salieri ; le concert a fini par le beau
choeur de Gluck , le Dieu de Paphos et de Gnide , hommage
à l'Amour , rendu par ce grand compositeur avec
tantd'expression et de charmes , que toutes les ames semblent
enl'écoutant s'émouvoir , s'entendre et partager la
douceur de son harmonie .
Le bal a été ouvert sous les yeux de S. M. par les rois
de Naples et de Westphalie , le duc d'Abrantès , gouverDECEMBRE
1809 . 38г
: pendant ce
verneur , le général aide-de-camp Lauriston , et les reines
deWestphalie , de Naples , de Hollande , et S. A. S. la
princesse Pauline. D'autres quadrilles ont été formés par
les membres de la famille Impériale et quelques-unes des
personnes invitées tems , l'Empereur parcourait
les salles ; c'est avec peine qu'il perçait aux issues la
foulequi se pressait sur son passage . Il adressait la parole à
toutes les femmes auxquelles le hasard et le mouvementde
la foule faisaient occuper les premières lignes ; il semblait
prévenir les voeux qui pouvaient lui être adressés, et les encourager
par l'expression de bienveillance dont tous ses
traits étaient animés . Sa présence à l'Hôtel-de-Ville a été
marquée par un éclatant témoignage de satisfaction donné
aux maires de Paris : six d'entre eux ont reçu la croix de la
légiond'honneur ; ce sont MM. Cardier , Rouen, Lelong ,
Péan de Saint-Gilles , Piault, Dubos ; la même faveur a été
accordée à M. Dubos , sous-préfet de Saint-Denis, etBeaufils
, directeur du Mont-de-Piété .
La Cour s'est retirée vers dix heures ; le bal a continué
jusqu'à minuit.A cette heure , les portes des salles de banquet
ont été ouvertes ; et si l'on veut bien se rappeler que
l'assemblée s'était formée à trois heures , on concevra avec
quel empressement s'y sont portées les femmes même le
plus livrées ààll''aattrait du bal. Un proverbe très-connu justifie
assez l'espèce d'assaut livré à toutes les tables. Le souper
a été long , très-gai et très-animé. Trois mille personnesy
ont été admises presqu'à la fois . Le service s'est fait avec
beaucoup de recherche , de soin et d'exactitude. MM. les
maîtres des cérémonies en ont fait les honneurs avec l'esquise
politesse qui caractérise les personnes auxquelles ce
soin avait été déféré .
On sait avec quelle chaleur reprennent de grands bals
après une heure aussi bien employée. Les salles de danse
ont été vivement réoccupées , et ce n'est qu'au jour que
l'assemblée a été entiérement séparée , après quinze heures
de réunion .
Autres lieux , autres soins : dans les douze munici
palités des danses avaient été formées dans les places publiques
, et les distributions ordinaires ont été faites avec
une prodigalité remarquable. Le peuple s'est sur-tout
porté en foule à la fontaine des Innocens , où deux mille
pièces de vin ont fourni aux cascades que rendaient trèspittoresques
les illuminations en verre de couleurs , pardessus
lesquelles elles tombajent, à la grande satisfaction
382 MERCURE DE FRANCE ,
des amateurs. Des illuminations brillantes éclataient de
toutes parts : la nuit s'est passée dans l'allégresse des réunions
domestiques et l'ivresse des festins populaires .
J
PARIS.
:
DEUX conseils d'enquête chargés de rendre compte à
S. M. des causes de la reddition de la Martinique aux Anglais
etde la prise de Flessingue , ont présenté ce compte ,
qui vient d'être publié officiellement..
Il en résulte , pour la Martinique, que le capitaine-général
n'aurait pas pris , pour opposer à l'ennemi les forces
dont il pouvait disposer , pour rassürer les défenseurs de la
place et détruire les objets d'artillerie qu'il a abandonnés à
l'ennemi , toutes les mesures qui étaient en son pouvoir.
Quant à Flessingue , il en résulte que le général Monnet,
quiy commandait , n'aurait pas percé les digues , comme il
en avait reçu l'ordre , et soutenu , comme il le devait , les
efforts des assaillans; qu'il se serait en outre rendu coupable
de concussion.
L'Empereur a chargé ses ministres de la marine et de la
guerre de faire exécuter les lois de l'Empire contre les prévenus
.
-
On annonce le prochain départ du roi de Saxe ; on
espère l'arrivée du roi de Bavière ; LL. AA. II . le prince
vice-roi d'Italie et la princesse sont arrivées . S. M. la reine
de Hollande avait été au-devant d'eux . On attend aussi le
prince primat, le grand-duc de Bade , le grand-duc de
Wurtzbourg.
- Il y a eu hier grand lever , cercle et spectacle à la
Cour. Avant-hier , M. de Kourckin a donné une fête
magnifique.
-Des députations de tous les grands corps de l'Etat ont
'été admises à présenter leurs hommages aux rois alliés , ou
de la famille impériale, que la capitale possède en ce moment
dans son sein .
- Hier au théâtre de la Cour le Pygmalion de Cherubini
donné , pour la seconde fois , a produit le plus grand
effet.
&
DECEMBRE 1809 . 383
ANNONCES ..
Nouveau cours complet d'agriculture théorique etpratique , contenant
lagrande et la petite culture , l'économie rurale et domestique , la
médecine vétérinaire , etc .; ou Dictionnaire raisonné et universel d'agriculture
, rédigé sur le plan de celui de feu l'abbé Rozier , duquel
on a conservé tous les articles dont la bonté a été prouvée par l'expérience
; par les membres de la section d'agriculture de l'Institut de
France , etc. , MM. Thouin , Parmentier , Tessier , Huzard , Silvestre ,
Bosc, Chassiron , Chaptal , Lacroix , de Perthuis , Yvart , Decandolle
etDutour.
Cet ouvrage formera environ douze volumes in-8º de cinq à six
cents pages chacun , ornés de figures en taille-douce , et semblables à
ceux du Nouveau Dictionnaire d'histoire naturelle. Il sera publié par
livraison de trois volumes tous les trois mois . La troisième livraison
parait : elle est composée de trois gros volumes in-8 ° , formant les
tomes 7,8 et 9 , ornés de 14 planches en taille-douce de la grandeur
d'in-4° .
Le prix de ces trois volumes brochés , est de 21 fr. pour MM. les
souscripteurs , et de 27 fr. franc de port .
A Paris , chez Déterville , libraire et éditeur , rue Hautefeuille ,
n°8.
Conseils d'un père et d'une mère à leurs enfans sur l'éducation des
filles. Un vol. in-12 , brochés . Prix , 2 fr . et 2 fr . 50 c. franc de port.
Chez le même .
Des systèmes d'économie politique , de leurs inconvéniens , de leurs
avantages, et de la doctrine la plus favorable aux progrès de la richesse
des nations ; par Ganilh , avocat et ex-tribun Paris , 1809. Deux vol .
in-8° , brochés . Prix , 10 fr . et 13 fr. franc de port. Chez Déterville ,
libraire , rue Hautefeuille , n ° 8 ; et Petit , libraire , Palais-Royal ,
Galeries de Bois .
:
Traité des particules latines ; ouvrage dans lequel on voit combien
les particules servent non-seulement à lier ensemble les périodes , ou
les parties différentes d'une même phrase , mais encore à orner et à
varier le style , d'après des exemples choisis des auteurs de la plus
pure latinité . AParis , chez J. J. Blaise , libraire , quai des Augustins ,
nº 61 , près le Pont-Neuf; et chez Nyon , jeune , libraire , place de la
Monnaie , nº 13 .
384 MERCURE DE FRANCE , DECEMBRE 1809
Coursdelanguefrançaise et de langue latine comparées , mis
portéede tous les esprits : au moyen duquel tout maître pourr
enseigner à un enfant en 400 leçons ; et un jeune homme intelli
les apprendre , même sans maitre , en 200 leçons. Par M. Mauga
professeurde langues anciennes et modernes.
4.
1
Première livraison , contenant les principes généraux , commu
toutes les langues. Un vol. in-8º de 240 pages , br. Prix , pou
✓ souscripteurs de Paris, à raison de 25 c. la feuille , 3 fr. 75
Pour ceux qui ne souscriront pas à la troisième livraison , 4 fr .
Pour les départemens , I fr. de plus .
Seconde livraison , contenant les élémens de la langue latine. I
mière partie. Un vol. in-8º de 194pages , avec deux tableaux , bro
Mêmes prix que la première livraison.
La troisième livraison est sous presse , pour paraître dans le mois C
novembre. Elle contiendra un cahier des Elémens de la languefra
çaise, etunde ceux de la langue latine .
AParis , chez l'auteur , rue de l'Echelle , nº 3 ; et Lefort , librain
rue du Rempart-Richelieu , en face du Théâtre-Français , nº II :
l'on souscrit pour cet ouvrage , qui se distribue par livraisons de ins
enmois. On ne paie en souscrivant que 6 fr. , qui seront imputés
les dernières livraisons .
Petites étrennes historiques , ou le Bon Instituteur . Par le fils d'u
hommedelettres. Prix , 90 c. et 1 fr. franc de port.A Paris , che
l'auteeuurr,, rue Saint-Jacques , nº 29; et chez Heuri Tardieu, libraire C
passage des Panoramas , nº 12 .
Grammaire raisonnée , ou Cours théorique et pratique de la langue
française; ouvrage destiné aux écoles publiques tant nationales , qu'é
trangères , utile à tous ceux dont la profession est d'enseigner , ou que
leur talent appelle au sénat , à la tribune , au barreau , etc. Pa
J. E. J. F. Boinvilliers , associé correspondant de l'Institut de
France , etc. Un vol. de 800 pages d'impression. Prix , 4fr. broché,
AParis, chez Aug. Delalain,rue des Mathurins , nº 5.
EspritduMercure de France , depuis son origine jusqu'à 1792 , ou
choixdes meilleurs pièces de ce journal , tant en prose qu'en vers;
contenantdes anecdotes curieuses, littéraires etpolitiques,des réflexions
morales et des pensées philosophiques , des chansons , épigrammes ,
madrigaux , et autres pièces de poésie , des contes , nouvelles , des
dissertations historiques , et des notices biographiques sur les savans ,
les gens de lettres , les artistes , etc. , etc. , etc. Trois vol. in-8°. Prix,
15 fr. et 19 fr. franc de port. AParis , chez Barba , libraire, Palais-
Royal , derrière le Théâtre-Français , nº 51 .
C.
rnant mes voeux
ni prudent et sage
soins généreux
se est son partage
jamais d'amant
ere le déffend .
C.
er Lycidas
je me confie
n tous lieuxmes pas
unique amie
i jamais d'amant
ere le déffend .
4 C.
De mes ennuis les plus secrets
Je lui ferai la confidence
Si quelqu'un m'insulte jamais
C'est lui qui prendra ma défense
Mais je n'aurai jamais d'amant
Puisque ma mère le déffend .
5 C.
S'il me demande un doux baiser
Pour récompenser sa constance
Pourrai - je hélas ! le refuser
Sans trahir la reconnaissance
Mais je n'aurai jamais d'amant
Puisque ma mère le déffend .
6 C.
vous qu'une sévère loi
Condamne souvent au veuvage
Fuyez l'amour , imitez moi
Prenez un ami doux et sage
Mais ne prenez jamais d'amant
Puisque le monde le deffend .
1
MERCURE
SEIN
A
DE FRANCE .
DEPT
DE
LA
N° CCCCXXXIX . - Samedi 16 Décembre 180g.
POÉSIE .
CHANT TRIOMPHAL POUR LA PAIX
ET L'ANNIVERSAIRE DU SACRE.
UN CORYPHÉE.
RÉJOUIS-toi , peuple français ;
Réjouis-toi , belle Lutèce :
Unissons nos chants d'allégresse .
:
De nos fiers ennemis Dieu confond les projets ;
Leurs forts sont renversés , leurs bataillons défaits ;
Albion en frémit dans son île étonnée ;
Et , de nouveaux lauriers la tête couronnée ,
NAPOLÉON au monde accorde encor la paix.
Hymne chantépardes choeurs alternatifs .
I.
Omon pays , ô noble France ,
Quel juste orgueil doit te saisir !
Ta gloire égale mon désir
Et surpasse ton espérance.
II.
Tu possèdes , heureux séjour ,
Tout ce qui fait chérir la vie :
Si la terre te porte envie ,
Le ciel te voit avec amour .
III.
Entre tes nombreuses familles
Les dons du ciel sont répartis :
La bravoure ennoblit tes fils ,
La pudeur embellit tes filles.
1 Bb
386 MERCURE DE FRANCE ,
:
IV .
:
Souris à tes nobles remparts ,
Dont l'honneur s'accroît d'âge en âge .
Tes murs gardés par le courage
Sont enrichis par tous les arts .
V.
Le travail dans tes champs fertiles
Entretient la fécondité ;
L'industrieuse activité
Répand l'abondance en tes villes .
! VI .
Mère des sages , des soldats ,
En valeur , en vertus féconde ,
Tu régis les destins du monde
Par les lois et par les combats.
VII .
Pour combler tes prospérités ,
Dieu , qui veille sur tes provinces ,
Dans la plus belle des cités ,
T'a rendu le plus grand des princes .
LE CORYPHÉE .
Čehéros , chaque fois qu'il courut aux combats ,
Fitserment d'augmenter et sa gloire et la vôtre ,
Ce serment est rempli ; citoyens ou soldats .
Français ! renouvelons le nôtre .
Renouvelons les voeux qu'en ce jour solennel
Nous inspiraient l'orgueil et la reconnaissance ,
Alors que l'huile sainte , aux pieds de l'Eternel ,
Consacra l'EMPEREUR qu'il donnait à la France.
CHOEUR GÉNÉRAL.
O toi dont les terribles mains
Pour nos droits sont toujours armées !
O Souverain des Souverains !
Dieu des Français ! Dieu des armées !
Au chefque tu nous as donné ,
Auchefparnos mains couronné ,
Nous jurons par toi , par sa gloire ,
Nous jurons , d'un commun transport ,
D'être soumis comme le sort ,
Fidèles comme la victoire .
ARNAUULLTT , membredel'Institut.
DECEMBRE 1809. 387
T
DIALOGUE
Entre la ville de Paris et la ville de Rome , à l'occasion des fêtes
du 3 et du 4 décembre 1809 .
LA VILLE DE PARIS .
QUE l'hymne de la Paix retentisse à la ronde ! ....
Mais quel écho déjà répète mes accens ?
LA VILLE DE ROME.
C'est moi . J'ose en ce jour , du plus grand roi du monde ,
Dire , avec vous , la gloire et les bienfaits récens.
LA VILLE DE PARIS .
D'arriver jusqu'à lui le besoin vous tourmente ,
Mais s'il faut qu'il entende et vos chants et vos voeux .
De son palais vous êtes bien distante !
LA VILLE DE ROME.
De loin croit le respect (1) .
?
LA VILLE DE PARIS.
De près l'amour augmente :
Réunissons nos voix.
LA VILLE DE ROME ,
C'est tout ce que je veux.
LA VILLE DE PARIS .
L'Empereur se complait dans notre accord sincère .
Que les Français et les Romains
De son couronnement fêtent l'anniversaire
Et tous les peuples de la terre ,
Tous , un seul excepté , battront soudain des mains.
LA VILLE DE ROME .
Du héros qui remet le globe en équilibre
Comment dois-je fixer la tendresse ?
LA VILLE DE PARIS .
En l'aimant.
Comme il chérit la Seine , il chérira le Tibre .
Tel , s'il est appelé par deux pierres d'aimant
De même poids et de même calibre ,
Le fer indécis n'est pas libre
De ne pas s'attacher aux deux également.
LA VILLE DE ROME.
Ma soeur , à ce partage encor bien que j'accède ,
(1) Major è longinquo reverentia.
1
Bb 2
388 MERCURE DE FRANCE ,
Asa protection j'avais des droits bien surs ;
Ila promis de visiter mes murs .
LA VILLE DE PARIS .
Moi , dans mon sein je le possède.
D'accepter le festinpar mes soins préparé
Il me fait la faveur suprême,
Et l'éclat de son diadême
Arejailli cent fois sur mon front honoré.
LA VILLE DE ROME .
Je l'avouerai , ma soeur , votre orgueil me désole :
Mais vous appartient-il d'offrir à ses regards
Des monumens fameux , tels que mon Capitole ,
Qui fut le trône des CÉSARS ?
LA VILLE DE PARIS.
De mon Louvre , à mon tour , ( si j'étais moins eivile ) ,
Je pourrais tirer vanité.
Mon Louvre , par sa majesté ,
Mérite , en ce moment , d'être le domicile
Du favori de la Divinité.
Mais toutes deux , ( chacune en notre style ) ,
Notre Empereur présent , concluons un traité :
Vous serez , s'il vous plaît , sa superbe cité ;
Je resterai SA BONNE VILLE.
LA VILLE DE ROME .
De son char de triomphe il convient qu'à jamais
ROMEet PARIS tiennent les rênes .
Son vaste Empire aura deux Cités souveraines ,
Comme le Pinde a deux sommets .
LA VILLE DE PARIS .
1
Nous mettrons en commun notre encens , nos cantiques ,
Et s'il s'agit de cueillir des lauriets ,
LesAigles que sans cesse illustrent nos guerriers
Se joindront , dans leur vol , à vos aigles antiques .
LA VILLE DE ROΜΕ .
Si , le globe à lamain , notre auguste Empereur
Vous faisait asseoir à sa droite ,
Ma soeur , j'obéirais ; mais en cadette adroite
Je me dirais : la gauche est le côté du coeur.
LA VILLE DE PARIS .
Ma soeur , à vous permis , mais pour plaire au grand homme ,
Rivalisons sibien de valeur , de bonté ,
DECEMBRE 1809. 389
De talens , de commerce , et de célébrité ,
Qu'il ne décide point entre PARIS et ROME.
LA VILLE DE ROME .
Soit , que notre union brille enle célébrant
Comme législateur , et comme conquérant !
Qu'il gagna de combats et que de coeurs il gagne!
LA VILLE DE PARIS.
Son règne vaudra seul ( et j'en ai pour garant
Cette étoile qui l'accompagne ) ,
Et le règne de CHARLEMAGNE
Et celui de LOUIS-LE-GRAND.
LA VILLE DE ROMΜΕ .
Et moi , ma soeur , je verrais donc renaître
Et le siècle d'AUGUSTE et celui de LÉON ?
Sans doute .
LA VILLE DE PARIS.
LA VILLE DE ROME.
Ainsi le veut du monde entier le maître.
LA VILLE DE PARIS...
Ainsi le veut NAPOLÉON.
Par M. DE PIIS, Secrétaire-géneral de la Préfecture
de Police, Chevalier de l'Empire.
OTTAVE
PUBBLICATE IN PARIGI NELLA FESTA DEL 2 DÉCEMBRE 1809 (1 ) .
(1)
Labella Europa del suo sangue tinta ,
Gli antichi rimembrando e i nuovi danni ,
Gli occhi al ciel fisa e di pietà dipinta ,
Piagnea pregando fin de' lunghi affanni .
La tenace de' fati ira è già vinta ;
TRADUCTION.
OCTAVES OU HUITAINS ,
Publiés à Paris à lafête du 2 décembre 1809.
13
La belle Europe teinte de son sang , se rappelant ses anciens et ses
nouveaux malheurs , les yeux fixés au ciel , etdécolorée par la douleur,
demandait en pleurant la fin de ses longues souffrances . La colère
obstinée des destins s'est enfin laissé fléchir : déjà ses années de pros390
MERCURE DE FRANCE ;
Già di salute si preparan gli anni ;
Il priego suo sulle devote piume
Levossi in loco ove l'accolse il Nume.
Alto sovra il cammin de l'eminente
Ultima sfera a l'uman guardo appare
Tale un candor , che fè l'antica gente
De la Galassia via favoleggiare ,
Puro e vivido sì che pinge in mente.
Netto alabastro onde fulgor traspare ,
Cui per notturno estivo ciel sereno
Rimirando il pastor s'allegra in seno.
T
Là , donde scese l'universo , dove
Col tempo e'l moto eternità confina ,
Vassi al seggio di Lui che a tutti è Giove ,
Ivi comincia la città Divina;
Indi i celesti giri ordina e move ;
Indi a' popoli e regi il guardo inchina ;
Ivi s'albergan l'anime beate
Per gloria di natura al mondo nate.
È questo il loco ove il divin consiglio
Si formo l'alme elette ad alte imprese ,
Che là tornando dal terreno esiglio
périté se préparent : sa prière s'est élevée sur ses ailes pieuses jusqu'au
séjour où la Divinité a daigné l'accueillir.
Au-dessus de laroute que parcourt la plus élevée des sphères , brille
aux regards humains une lumière semblable à celle qui rendit chez les
anciens peuples la Voie lactée le sujet de tant de fables , si pure enfin
et si vive qu'elle représente à l'esprit un pur albâtre d'où sort une
lueur qui réjouit l'ame du berger , lorsqu'il la regarde sous le ciel
serein d'une nuit d'été .
C'est-là, c'est à cette hauteur d'où descendit l'Univers , où l'éternité
confine avec le tems et le mouvement , que l'on arrive au pied du trône
de celui qui estpour tous le Dieu suprême. Là , commence la cité
divine ; de-là , il meut et ordonne les célestes sphères ; de-là , il abaisse
ses regards sur les peuples et sur les rois ; là reviennent habiter les
ames heureuses qui étaient nées au monde pour la gloire de la nature .
C'est dans ces lieux que la divine sagesse forma ces ames choisies
pour de hautes entreprises , qui , lorsqu'elles y retournent après leur
terrestre exil , sont encore enflammées des mêmes désirs et occupées
DÉCEMBRE 1809. 391
Serban le voglie in lor disegni accese :
Grate esse al Nume han su la terra il ciglio ,
Del fatto ben godendo , e almeglio intese .
E certo è qui , non ne l'inerte Eliso ,
De' magnanimi Spirti il Paradiso .
Quando giunse d'Europa il pianto amaro ,
Cesare , e'l Magno figlio di Pipino ,
Egli altri tutti con amor pregaro ,
Poichè invidia non cape in cor divino ,
Che al GRANDE a Francia , a Roma , al mondo caro ,
Di pace universal l'aureo destino
Sia concesso adempir : Giove il promise :
Mai di sì bella luce il ciel non rise .
BUTTURA .
1
des mêmes projets . Chères à la divinité , elles ont les yeux fixés sur la
terre , jouissant du bien qu'elles ont fait , et attentives au mieux qui
reste à faire . C'est-là sans doute , et non dans l'inerte Elysée , qu'est le
Paradis des esprits magnanimes.
5
Quand la plainte amère de l'Europe y monta , César , et le grand
fils de Pépin et tous les autres héros demandèrent avec amour , ( car
l'envie n'entre point dans les ames divines ) qu'il fût accordé au GRAND
HOMME cher à la France , à Rome , au monde entier , d'accomplir
I'heureuse destinée d'une paix universelle. L'Eternelle promit. Jamais
le ciel ne s'embellit d'une si brillante clarté .
ENIGME .
J'Ar bien le coeur d'une coquette ;
Il se laisse échauffer , sans jamais s'attendrir.
D'un éclat emprunté parais-je m'embellir ......
Aussitôt la foule indiserète
Devant moi vient se réunir.
Après les complimens d'usage
Sur la douceur de mes bienfaits ,
Souvent le moindre mot engage
Une discussion volage
Où l'on traite mille sujets.
On juge tout , morale , politique ,
Commerce , prose , vers , et même les procès.
392 MERCURE DE FRANCE ,
On décide sur la musique ,
Onanalyse les succès ,
Et toujours à l'éloge on mêle la critique.
Assis auprès de moi , le lecteur enchanté
Relit plus tendrement une scène charmante ,
Et par un logogriphe un Edipe agité
Saisit plus ardemment le mot qui le tourmente.
Ces mouvemens divers dont j'offre le tableau ,
Sans doute à ton esprit m'ont déjà fait connaître :
Cher lecteur , quoi qu'il enpuisse être ,
Ne m'arrache pas mon manteau.
ParM. M...
LOGOGRIPHE .
Je mets un terme à tout , au plaisir, à la peine :
De pouvoir m'éviter , votre espérance est vaine .
Otez-moi tête et queue , hélas ! que de mortels
De tous tems pour m'avoir devinrent criminels !
b
CHARADE.
FILLETTE qui se marie
Peut devenir mon premier;
Métal terni qu'on essuie
Paraît alors mon dernier ;
Mainte et mainte facétie
Attire chez mon entier .
Α .... Η......
A.... H......
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE
insérés dans le dernier Numéro .
Le mot de l'Enigme du dernier Numéro est Billet .
Celui du Logogriphe est Spectre , dans lequel on trouve , sceptre.
Celui de la Charade est Cornemuse.
DECEMBRE 1809. 393
SCIENCES ET ARTS.
SUR L'INFLUENCE DES IDÉES EXACTES DANS
LES OUVRAGES LITTÉRAIRES .
Rien n'est beau que le vrai.
IL n'est presque personne qui n'ait éprouvé combien la
manière de voir et dede sentir d'un même individu change
avec l'âge et se modifie par les années . Un homme de vingt
ans , à qui l'on ferait écrire et signer ses opinions pour les
lui représenter à trente , serait bien étonné quand il les
reverrait. Boileau lui-même , le rigoureuxBoileau , avouait
que , dans sa jeunesse , il avait beaucoup d'admiration
pour les romans de la Calprenède et de Scudéry .
Boile
Sous ce rapport , comme sous bien d'autres les nations
ressemblent aux individus . Leur goût a aussi ses vicissitudes
. Elles admirent d'abord des ouvrages imparfaits et
sans art. Peu à peu la langue se développe et se forme
par ses premiers essais . Enfin quelques génies supérieurs
paraissent , s'emparent de cette langue vierge , lui donnent
la souplesse , la grâce , la force , en un mot , toutes les
perfections dont elle est susceptible . Alors le goût
leurs écrits
ût est fixé ;
en deviennent la règle immuable. Ils restent
comme des modèles dont on approche , mais que l'on ne
surpasse plus .
En effet , après que les écrivains supérieurs ont , pour
ainsi dire , épuisé les beautés du langage ; après qu'ils les
ont fait servir à peindre tous les mouvemens du coeur , qui
sont et seront éternellement les mêmes , il devient bien
difficile de trouver de nouveaux sentimens , de nouvelles
passions qui leur aient échappé . L'inévitable besoin de la
nouveauté jette les esprits dans mille routes inconnues qui
les égarent ; alors tout se dénature et s'exagère . On substituel'enflure
au sublime , la manière à la grâce , les écarts
de l'imagination aux hardiesses du génie : c'est l'époque de
la décadence du goût.
Ces vicissitudes sont tellement dans la nature , que des
peuples très-différens dans leurs institutions et dans leurs
moeurs , les Romains et les Grecs , en ont également offert
l'exemple. Comment se fait-il que des personnes sensées
1
394 MERCURE DE FRANCE,
et debonne foi aient pu méconnaître la loi de cette succession
inévitable , aussi intimement liée à la nature de
l'esprit humain que les périodes de notre vie le sont avec
notre organisation physique ? On se plaint de ce que les
lettres obtiennent aujourd'hui moins de succès qu'autrefois
, et on en jette la faute sur les sciences . Pourquoi leur
reprocher les effets du tems ? C'est , dit-on , l'esprit géométrique
qui tue les lettres. A force de vouloir tout comprendre
, tout analyser , on dessèche l'imagination , et on la
rend insensible aux fictions riantes de la poésie. L'étude.
des sciences exactes a renversé l'empire du merveilleux ,
personne n'y croit plus. Si elles continuent à se répandre,
c'est est fait de la littérature; nous ne verrons plus de tragédies
comme celles de Racine , de poëmes comme l'Eneide
etl'Iliade .
Outre que ces reproches sont injustes , il sont en même
tems maladroits ; car l'esprit des sciences n'étant , parsa
nature , que l'esprit d'examen et de doute , si l'on venait ,
par malheur , à prouver qu'il est essentiellement opposé
au sentiment des beautés littéraires , il s'ensuivrait que ces
beautés ne peuvent supporter un examen réfléchi ; qu'ainsi
elles n'ont aucun fonds réel , et qu'elles ne peuvent être
goûtées que par des gens qui ont renoncé à l'usage de leur
raison et de leur jugement.
Heureusement pour les sciences et pour les lettres , il
s'en faut que cette conséquence soit vraie. Bien loin que
les beautés des grands écrivains aient rien à perdre à un
examen sévère , c'est à l'examen qu'elles triomphent. Plus
on essaie de les approfondir , plus on les admire , plus on
en sent le prix. Et comment pourrait-il en être autrement?
Est-ce que leur mérite consiste dans un vain cliqnetis de
mots dépourvus de sens , ou dans l'art d'exprimer une
pensée fausse par des mots symétriquement arrangés ? non ,
sans doute ; il consiste dans une imitation fidèle et éclairée
de la nature . Voyez quelle vérité de descriptions et de sentimens
dans Homère ! y trouvez-vous une image inexacte ,
une épithète infidèle (1) ? S'il décrit l'aspect d'une contrée ,
d'une île ou d'une montagne , c'est avec les traits qui lui
(1) Les personnes qui ne connaissent pas la langue grecque , peuvent
prendre une idée d'Homère en lisant la traduction de quelques
livres de l'Odyssée par Fénélon (oeuvres complètes) . C'estHomère
écrit du style de Télémaque.
:
DECEMBRE 1809. 395
.
sont propres et qui la font distinguer encore aujourd'hui
des matelots . C'est encore aujourd'hui la verte Zacynthe ,
l'âpre Ithaque et la sablonneuse Pylos . S'il peint les bords
d'un ruisseau ou d'un fleuve , il ne vous dit pas seulement
qu'ils sont couverts de fleurs , il vous nomme les fleurs qui
y croissent , et les caractérise d'un mot pris sur la nature ,
vous montrant toujours ainsi des images sensibles . Sort
qu'il fasse parler des femmes ou des guerriers , des héros
ou des pâtres , il ne leur fait jamais rien dire qui ne soit
exactement conforme à leur caractère , à leur situation ;
enfin ce que vous croiriez dire vous-même. Et Virgile , qui
avait plus de goût encore, cesse-t-il un moment d'être vrai ?
Le désespoir de Didon n'est-il pas de tous les siècles et de
tous les pays ? On ne rencontre pas dans les Géorgiques
une seule expression impropre , une seule épithète oiseuse
ou inexacte . C'est qu'Homère et Virgile savaient tout ce
qui était connu de leur tems ; et ils ont parlé en observateurs
instruits autant qu'en poëtes . Il serait injuste de
reprocher à Virgile la fable de la renaissance des abeilles ;
elle tenait aux préjugés de son siècle , et en cela ce ne sont
pas les connaissances de ses contemporains qui lui ont
nui, ce sont leurs erreurs . Il en est de même de Lucrèce .
Certainement ce grand poëte n'en vaudrait que mieux si ,
au lieu des vains systèmes qu'il explique avec tant de détail,
il avait eu à exposer les grandes découvertes de la philosophie
naturelle que Voltaire a décrites en si beaux vers .
Qu'on ne dise donc plus que les progrès des sciences
exactes, qui nous font mieux connaître la nature , sont contraires
à ceux de la poésie qui doit la peindre ; le bon sens
et l'expérience contredisent également cette assertion .
Et comment pourrions-nous méconnaître la possibilité
d'allier une parfaite exactitude avec une poésie riche , harmonieuse
et sublime , nous les compatriotes de Racine ,
nous
deladialecqui
pouvons jouir de ses divins ouvragesset approfondir
leurs beautés ? Rassemblez toutes les armes
tique , de la logique la plus rigoureuse ; attaquez-le avec
toutes ces forces ; examinez , analysez l'ensemble et les
détails , le plan , les caractères , les pensées , les expressions
; tournez-les sous toutes les faces ; allez même jusqu'à
dépouiller le poëte de ses ornemens , et comme autrefois
les matelots d'Ulysse pour éviter le chant des sirènes
fermez VOS oreilles aux charmes de son style enchanteur.
Vous aurez beau le soumettre à cet examen sévère , l'or ne
sort pas plus pur du creuset. Partout vous trouverez l'ordre,
396 MERCURE DE FRANCE ,
laconvenance , la sagesse , en un mot , la nature ; mais la
nature idéale , telle que l'imagination la plus brillante et
la plus pure aimerait à la concevoir.
La fidélité des grands poëtes brille même jusque dans
les fictions mythologiques dont ils ont fait usage. Enée
descend-il aux enfers , la description des enfers est conforme
à l'objet auquel ils sont destinés. Tout n'est que
tristesse , silence et destruction : le langage des morts s'accorde
avec le caractère qu'ils ont eu pendant leur vie ; mais
il se trouve modifié par leur état actuel , et l'on sent que
de leurs passions ils n'ont gardé que le souvenir. SiRenaud
pénètre dans la forêt enchantée , s'il s'oublie dans les jardins
d'Armide , la peinture de ses entreprises , de ses
périls , des prodiges qui s'offrent à ses yeux , tout est d'accord
, tout est vrai dans cette première supposition , et c'est
dans ce sens que Boileau a eu raison de dire :
Le vrai seul est aimable ,
Il doit régner partout et même dans la fable .
Lemérite des grands poëtes est done fondé tout entier
sur la vérité . Il n'a donc rien à craindre du tems , ni de la
raison , ni de la justesse de l'esprit , ni des progrès des
sciences , qui ne sont que la raison et la justesse d'esprit
appliquées à l'étude de la nature. Aussi voilà pourquoi ces
écrivains immortels produisent sur nos ames des impressions
si profondes et si durables : voilà pourquoi ils plairont
dans tous les siècles. Leurs tableaux , vivante image
de la nature , sont éternels comme ses ouvrages .
Au contraire , les écrivains qui , dans les matières où la
vérité est de rigueur , suivent aveuglément le caprice de
leurs idées par ignorance ou par faiblesse , ou par dédain
pour une instruction plus solide , ne peuvent obtenir qu'un
succès peu durable . Tôt ou tard on aperçoit le vice de leurs
compositions : à mesure que le goût se forme ou que les
connaissances s'étendent , on est choqué de toutes les in-.
vraisemblances qu'ils présentent , et l'on découvre enfin
des défauts où l'on n'avait vu autrefois que des beautés .
Ce désenchantement est ce qui peut arriver de pire à un
ouvrage , parce qu'il est sans remède ; une fois détrompé ,
on ne revient plus . Le talent d'écrire ne suffit pas à lui seul
pour faire éviter ces écarts , il faut y joindre encore l'instruction
; car de très-grands écrivains ysont tombés lorsque
les connaissances leur ont manqué , ou lorsque le fonds de
leur sujet a cessé de les soutenir. Bossuet lui-même , lorsDECEMBRE
1809 . 397
qu'il veut expliquer les suites physiques du déluge et leur
influence surla durée de la vie humaine , n'est plus le grand
Bossuet . Cet homme qui avait des idées si fortes , ne fait
que créer des systèmes . Celui qui connaissait si bien la
force et l'énergie des expressions , n'assemble plus que
des mots vides de sens . Mais il redevient lui-même ,
lorsque , soutenu par la vérité , il raconte les révolutions
des empires , comme un autre dirait des événemens vulgaires
, peignant d'un mot leurs désordres et montrant les
causes profondes de leur décadence .
Parmi les autres exemples que l'on pourrait rapporter à
l'appui de cette proposition , j'en citerai un très-digne d'être
remarqué : ce sont les Etudes de la nature, par M. Bernardin
de Saint-Pierre . Assurément M. de Saint-Pierre
est un des écrivains qui ont le mieux manié la langue française.
Son style se rapproche , pour la douceur , de celui
de Fénélon ; pour la force , de celui de Rousseau. Le petit
roman de Paulet Virginie est un chef-d'oeuvre de goût , de
diction , de naturel et de sensibilité . Les Etudes de la
nature offrent aussi des morceaux pleins de chaleur et des
descriptions très-brillantes ; mais le fond de l'ouvrage
repose sur le sable. L'idée principale qui lui sert de base
est fausse ; les détails pour la plupart sont faux aussi.
Presque toutes ces harmonies prétendues que l'auteur admire
et veut nous faire admirer, sont établies sur des faits
inexacts , sur des rapports qui n'existent pas , surde prétendues
lois générales qui souffrent mille exceptions :
tandis qu'au contraire , les véritables rapports des phé
nomènes , les grandes lois de la nature , au moins celles
que nous pouvons apercevoir,y sont oubliées , méconnues
ou mal senties. Or , si ces erreurs peuvent se pardonner
dans un poëme où les phénomènes physiques n'offrent que
des objets de fiction accessoires à la fable principale ,
comme dans la forêt enchantée du Tasse oudans l'épisode
d'Aristée , on ne saurait jamais les tolérer dans un ouvrage
dont la nature physique fournit elle-même le sujet , le fonds
et les détails ; sur-tout lorsque la fausseté en est si palpable
que le moindre degré d'instruction et d'une instruction
devenue aujourd'hui très -commune , suffit pour la
faire apercevoir .
Le principe général de toutes les erreurs physiques de
M. Bernardin de Saint-Pierre est , si je ne me trompe , le
malheureux système des causes finales qu'il a embrassé.
Ce système , né dans des tems où l'on n'avait que des
398 MERCURE DE FRANCE ,
notions inexactes et imparfaites sur le véritable arrangement
de l'univers , altère et fausse tous les rapports des phenomènes
entreux. Les partisans des causes finales croient
que toutes les choses de ce monde ont été faites pour
Thomme . C'est pour lui que tous les êtres de la terre ont
été créés. Bien plus , cette terre elle-même , le soleil et tous
les astres du ciel , n'ont que l'homme pour objet et pour
centre. Tous ces êtres qui vivent , ces globes qui roulent
dans l'espace ont été créés pour l'utilité d'un atome !
Que dis-je ! pour son amusement; car, suivant M. de Saint-
Pierre , la nature a formé tout exprès pour cela , dans ses
plus petites productions comme dans ses effets les plus terribles
, des harmonies et des contrastes appropriés aux
situations et aux lieux. Toute flatteuse que cette idée puisse
être pour notre orgueilleuse espèce , on peut , je crois ,
avancer aujourd'hui , sans craindre de se compromettre ,
qu'elle n'est pas soutenable . Les idées que le télescope
nous a données de l'univers , nous ont appris à chercher
notre véritable grandeur dans le développement de notre
intelligence , et non pas dans notre importance physique.
Si l'on pouvait porter un de nos télescopes dans Syriuset
le diriger vers le soleil , non-seulement on n'apercevrait
plus notre petite terre , ni Jupiter , ni Saturne , ni aucune
des planètes ; mais les orbites de ces astres , et celle d'Uranus
même , dont le rayon aplus de six-cents millions de
lieues , disparaîtraient dans la lunette derrière l'épaisseur
d'un fil d'araignée. Après cela , comment peut-on croire
que le centre de toutes choses et le comble de laperfection
dans l'organisation de la matière , ont été placées dans le
globule que nous habitons ? Comment peut-on croire que
Syrius et tous les autres mondes ont été faits pour nous ?
L'homme , infini dans sa pensée , mais borné dans son
existence , n'est donc pas le centre de l'univers . Cette première
base renversée , tout le reste s'écroule . La nature ,
envisagée sous le point de vue restreint où s'est placé
M. Bernardin de Saint-Pierre , ne laisse plus apercevoir
aucune de ses lois générales . Les prétendues harmonies
par lesquelles il les remplace sont fausses ou imparfaites .
Aussi , par le vice de cette conception , s'est-il vu conduit
à nier les résultats de toutes nos observations , de toutes
nos sciences , c'est-à-dire à combattre l'évidence même .
Ce n'est en effet que sur les ruines de la géométrie et de la
physique qu'il peut établir ses systèmes. Il faut avoir renoncé
à tout cela avant d'accorder que la terre est aplatie
DECEMBRE 1809. 399
,
à l'équateur et renflée aux pôles ; que les marées qui suiventle
cours de la lune sont occasionnées par la fonte des
glaces polaires ; que l'inégalité de cette fusion sur les deux
pôles rendant leur pesanteur inégale produit le mouvement
annuel du globe ; que la terre en se renversant autrefois
sur elle-même , et présentant directement ses pôles
au soleil, a occasionné par cette sorte de culbute le déluge
universel ; enfin que l'on trouve des preuves décisives de
toutes ces assertions dans la Genèse et dans le livre de
Job .
Il faut pourtant convenir que M. Bernardin de Saint-
Pierre a prévu une objection assez forte que l'on pourrait
faire à son système : « c'est que , si les effusions polaires
> occasionnaient le mouvement de la terre dans l'éclipti-
» que , il arriverait un moment où les deux pôles étant en
> équilibre (comme dans les équinoxes ) elle ne présente-
> rait plus que son équateur au soleil , et par conséquent
> elle devrait s'arrêter . La difficulté est nette et précise . Il
est curieux de voir comment il la résout . "A cela , dit-il ,
j'avoue que je n'ai rien à répondre , sinon qu'il faut recourir
à une volonté immédiate de l'auteur de la nature
» qui détruit l'instant de cet équilibre , et qui rétablit le
balancement de la terre sur ses pôles par des lois qui nous
> sont inconnues (2). " Je ne vois non plus rien à reprendre
à cette réponse ; quand on emploie une fois lavolonté
de Dieu en matière de physique , cela lève bien des difficultés
. Pourtant Horace a dit :
Nec Deus intersit , nisi dignus vindice nodus .
Voulez-vous entrer dans les détails , vous n'y trouverez
pas plus de vérité. Je ne disputerai point sur le contraste
des amans avec leurs maîtresses , quoique M. de Saint-
Pierre assure qu'en voyant un seul des deux on peut par
opposition deviner l'air, la taille et le caractère de l'autre .
Je n'examinerai point si les yeux sont en harmonie avec
le soleil , à cause de leur rotation sur eux-mêmes , et les
paupières qui les recouvrent , avec les nuages dont se voile
cet astre ; ni s'il serait avantageux , pour dissiper la foudre ,
de substituer les lauriers aux paratonnerres , ce que M. de
Saint-Pierre propose comme une méthode bien plus sûre
(2) Etudes de la Nature , troisième édition , tome Ier , page 240.
Pour le reste du système , voyez pages 175-261 . M. de Saint-
Pierre fait venir tout à son système . On connaît le fameux pas
1
400 MERCURE DE FRANCE ,
et plus agréable (3). Je n'entreprendrai point non plus de
décider sí le monde a été créé jeune ou vieux , quoique
M. de Saint-Pierre pense qu'il a été créé vieux et même
avec quelques corps morts , afin d'établir tout de suite les
harmonies (4) , opinion renouvelée depuis et adoptée par
M. de Châteaubriand , comme éminemment poétique (5) .
Mais pour choisir l'exemple le plus simple , et montrer le
défaut de vérité et d'exactitude jusque dans les derniers
détails , je prendrai les harmonies des fleurs que l'on a
trouvées si charmantes . M. de Saint-Pierre commence par
dire que les pétales sont de vrais miroirs destinés à réfléchir
la chaleur sur les étamines , ou à l'écarter du centre ,
si elle est trop forte ; et en conséquence il décrit les courbures
que la nature leur a données , courbures qu'il trouve
toujours d'accord avec les fonctions auxquelles son imagination
les a destinées. Or il ne faut pas être bien instruit
en physique pour sentircombiencetteiiddéeestpeufondée.
Si la chaleur se réfléchit au foyer d'un miroir de métal
poli , quelle accumulation peut-il s'en faire par la réflexion
sur une surface matte ou vernie comme sont ordinairement
les pétales des fleurs , et sur-tout par des courbures
aussi heureusement irrégulières que celles que la nature
leur a données ? Quelle réflexion peut se faire sur les étamines
des fleurs qui , naissant à l'ombre des bois ou dans
une situation opposée au soleil , ne sont éclairées que par
la lumière vague de l'atmosphère ? Suivez maintenantles
conséquences de ce système : selon M. Bernardin de
Saint-Pierre , les fleurs qui naissent dans des climats froids
ou dans des saisons froides sont blanches , parce que la
couleur blanche est la plus propre à réfléchir la chaleur sur
sage du livre de Job , où Dieu l'interrogeant lui dit : As-tu marché
dans les profondeurs de l'abîme ? As- tu mesuré la grandeur de
la terre ? Numquid considerasti latitudinem terræ ? Point du tout , dit
M. de Saint-Pierre , latitudo ne signifie point là grandeur ; il veut
dire précisément la latitude dans le sens astronomique : as-tu considéré
la latitude de la terre ? la latitude , c'est-à-dire le pôle , ou les
glaces polaires .
(3) Etudes de la Nature , tome II , page 440.
(4) Etudes de la Nature, tome I , page 115 .
(5) Génie du Christianisme , cinquième édition , in-8° , tome 1 .
page 175. Les deux auteurs vont même un peu plus loin , car ils
disent que le monde a été créé jeune et vieux tout-à-la-fois.
les
DECEMBRE 1809 . 401
,
DEPT
DE
I
les étamines; et au contraire les plantes de l'été et des pays
chauds sont revêtues de couleurs foncées et brillantes , au
moyen desquelles la chaleur est absorbée par les pétales , de
façon que les étamines en sont préservées . Mais , pour
apprécier la justesse de ces résultats , parcourez les fleurs
dupremier printems : vous y trouverez la violette , l'ané
mone pulsatile , l'hépatique rouge et bleue , la cynoglosse
et les tulipes toutes fleurs qui ont des couleurs foncée
Au contraire , voulez-vous pour l'été des fleurs qui aient
couleur blanche ? Vous avez le jasmin , la tubéreuse , le
leucanthèmes , le carnillet , la lampette , la clématite , le
liseron des haies , les paquerettes , toutes plantes que l'on
rencontre à chaque pas , et qui se présentent d'elles-mêmes
à l'observateur le moins attentif. La plupart des autres
harmonies si élégamment décrites par M. de Saint-Pierre
sont de la même vérité (6) .
Sans doute il existe des harmonies dans la nature , puisque
tous les phénomènes qu'elle nous présente résultent
des actions réciproques que les molécules matérielles
exercent les unes sur les autres , selon des lois immuables ,
quoique variées à l'infini ; ou plutôt , la nature entière envi-
,
(6) Dans ce système , tout ce qui n'est point harmonie est contraste
et tout ce qui n'est point contraste est harmonie, de même
que M. Jourdain disait : tout ce qui est prose n'est point vers , et tout
ce qui n'est point vers est prose. « Les chiens , dit M. Bernardin de
> St-Pierre , sont pour l'ordinaire de deux teintes opposées , l'une claire
» et l'autre rembrunie , afin que , quelque part qu'ils soient dans la
• maison , ils puissent être aperçus sur les meubles , avec la couleur
▸ desquels on les confondrait souvent . Tome II , page 224. Voilà un
contraste . «De plus , ajoute-t-il , j'ai remarqué en eux cet instinct ,
> sur-tout dans les chiens de couleur rembrunie ; c'est qu'ils vont se
› coucher partout où ils voient une étoffe blanche , préférablement à
> toutes les autres couleurs . » Cet instinct vient du sentiment que le
> chien a lui-même du contraste que cherchent les puces dont il est
> souvent tourmenté. Les puces (comme étant de couleur brune ) se
>>jettent , partout où elles sont, sur les couleurs blanches . Cet instinct
a leur a été donné pour que nous puissions les attraper plus aisément. »
Voilà une harmonie humaine . Autre harmonie , les arbres fruitiers
sont faciles à escalader , afin que nous puissions cueillir leurs fruits
plus aisément ( tome II , page 593 ). De bonne foi peut-on appeler
cela des études de la nature ?
Cc
5 .
cen
402. MERCURE DE FRANCE ,
sagée de cette maniere n'est qu'une harmonie universelle.
Mais ces rapports pour l'ordinaire échappent à nos faibles
yeux , et si nous pouvons parvenir à suivre quelques anneaux
de cette chaîne immense , ce n'est qu'à force d'observations
exactes , rigoureusement combinées : sur-tout
c'est en évitant avec le plus grand soin de, substituer aux
réalités de la nature les fantômes de notre imagination.
Les idées de M. Bernardin de Saint-Pierre ont été souvent
empruntées et reproduites par l'auteur du Génie du
Christianisme et des Martyrs ; non-seulement pour ce qui
: concerne les premiers états du globe , mais pour toutes
les harmonies des êtres avec l'homme , et généralement
pour tout le système des causes finales. L'imitateur a même
* été quelquefois plus loin que le modèle (7) , car il assure
positivement que la terre seule est habitée , et que tous les
astres du ciel sont demeurés d'éclatantes solitudes par suite
du péché originel , ce que M. de Saint-Pierre n'a point
affirmé. Il ne m'appartient pas de juger ces deux ouvrages
sous le rapport littéraire; encore moins voudrais-je
endisctiter le but moral et religieux. Mais , sans toucher
aucunement au fond , il me semble utile de montrer comment
les mêmes systèmes ont également égaré M. de Châteaubriand
dans les jugemens qu'il porte sur les phénomènes
naturels ; et comment, lorsqu'il parle de la nature
physique , le défaut de connaissances précises
conduit à des idées fausses , àdes imag sinexactes , à des
expressions infidèles .
l'a souvent
Par exemple , quand , pour prouver le mystère de la Trinité
, il a rappelé les trois grâces , les trois grands dieux
du paganisme , et les fictions mythologiques de tous les
peuples , où le nombre trois joue quelque rôle , il rappelle
ainsi les anciennes idées pythagoriques relatives àcenombre
. Le trois , dit-il , n'est point engendréetengendre toutes
les autres fractions . Voilà qui est absolument inintelligible
, car premiérement qu'est-ce qu'un nombre engendré
ou non engendré ? en quoi un nombre engendré est-il plus
ou moins beau qu'un autre qui ne l'est pas ? et enſin
comment le nombre trois qui n'est point une fraction ,
peut-il engendrer toutes les autres fractions ? Mais pas-
(7)"Cela arrive presque toujours aussi en matière de philosophie.
Kant se plaignait beaucoup de l'exagération de ses élèves qui étaient
plus kantistes que lui .
DECEMBRE 1809. 403
1.
sons , ceci est peut-être trop géométrique . Ailleurs (8) ,
l'auteur nous dit : «Le calcul décimal peut convenir à un
> peuple mercantile , mais il n'est ni beau ni commode
> dans les autres rapports de la vie et dans les équations
> célestes. La nature l'emploie rarement , il géne l'année
» et le cours du soleil ; et la loi de la pesanteur ou de la
>>gravitation, peut-être l'unique loi de l'univers , s'accomplit
par le carré et non parrllee quintuple des distances."A-ton
jamais rien vu de moins raisonnable que ce passage ?
Est-ce que les diverses formes numériques sous lesquelles
nous pouvons exprimer les rapports des phénomènes changent
quelque chose à leur valeur absolue ? est-ce que la
Longueur de l'année est un nombre entier , et l'auteur
croit-il qu'elle est susceptible d'être exprimée exactement
enjours? Enfin est-ce qu'il croit que le carré d'un nombre
est le quadruple de ce nombre , puisqu'il l'oppose au quintuple,
et ne sait-il pas que le carré est le produit du nombre
par lui-même ? Voilà , dira-t- on , des chicanes de géomètre.
Mais , puisque vous parlez de géométrie , il faut
biieenn que vous en parliez exactement; puisque vous voulez
employer des argumens mathématiques pour convertir les
incrédules, il faut bien que vos argumens soient bons; sans
cela vous risquez d'ébranler lafor au lieu de la rassurer.
Toutefois laissons la géométrie . Je n'insisterai point sur
ce glorieux triangle que l'auteur vit un jour , et qu'il dit
avoir été formé par le soleil , la lune et une trombe , quoique
je ne conçoive guère comment un triangle peut être
glorieux. Venons aux harmonies physiques. Ici le sujet est
plus facile , moins hérissé , les connaissances plus générales.
L'auteur nous peint les prédestinés visitant les différens
globes célestes (9) , ce globe à la longue année qui
> ne marche qu'à la lueur de quatre torches pâlissantes ;
cette terre en deuil qui, loin des rayons du jour , porte
un anneau comme une veuve inconsolable. Le globe à
lalongue année est , je suppose , celui de Jupiter , quoique
cette épithète convînt mieux à Saturne et à Uranus , dont
les révolutions sont plus longues . Je comprends bien que
les quatre forches sont les quatre satellites ; mais pourquoi
sont-elles pâlissantes? etquelle raison l'auteura-t-il euepour
leur donner cette dénomination ? D'ailleurs , il est faux de
dire que Jupiter ne marche qu'à la lueur de ces quatre
(8) Génie du Christianisme , tome IV , page 22.
(9) Martyrs, livre 3 , page 78 , éd, in-8 °. 1809 .
Cca
404 MERCURE DE FRANCE ,
torches , puisqu'il est encore éclairé par le soleil , et qu'il
reçoit même de cet astre tout l'éclat dont il brille à nos
yeux. Quant à la terre en deuil , il paraît que c'est Saturne ;
mais pourquoi dit-il qu'elle est endeuil ? comment une
planète peut-elle être en deuil ? et de qui ? Ensuite qu'estce
que cet anneau au doigt d'une veuve ? c'est l'anneau
de Saturne ; mais quel rapport y a-t-il entre une veuve et
une planète , et comment peut-on établir une analogie
entre l'anneau de Saturne et l'anneau de mariage qu'une
veuve porte au doigt ? On imaginerait difficilement une
association d'idées plus bizarres .
Dans les chapitres où l'auteur parle des sciences , il
méprise beaucoup les chimistes qui , dit-il , ne savent
que détruire , ne peuvent enfanter que la mort ; mais il ne
Jui faut pas savoir gré de cette idée ; il l'a tirée des Etudes
de la Nature , où elle se trouve seulement exprimée un
peu différemment. Il en veut sur-tout beaucoup aux cabinets
d'anatomie et d'histoire naturelle . « Ecoles où la mort,
» la faulx à la main , est le démonstrateur ; cimetières au
> milieu desquels on a placé des horloges pour compter des
» minutes à des squelettes , pour marquer des heures à l'étér-
» nité ( 10 ) ! Voilà de grands mots , sans doute . Toutefois ,
si M. de Châteaubriand avait le malheur de se casser un
bras ou une jambe , je doute fort qu'il appelât à son secours
quelque voyageur sentimental , habitué à errer dans
les déserts , et qui , pour me servir de son expression ,,
n'aurait apporté que son coeur à l'étude de la nature. Je
crois bien plutôt qu'il s'adresserait à quelqué habile chirurgien
qui , ayant long-tems fréquenté ces cabinets et ces
écoles funestes , s'y serait mille fois exercé à opérer sur des
cadavres , et qui dans cette pratique longue et pénible ,
ayant étudié, profondément les moindres détails de notre
organisation , aurait ainsi acquis la sûreté , la dextérité et
le sang-froid qu'exigent des opérations périlleuses . Mais
alors , en recevant ses soins bienfaisans , il y aurait aussi
peu de justice que de politesse , à lui dire qu'àforce de se
promener dans l'atmosphère des sépulcres son ame a
gagné la mort.
,
Je ne puis finir ces citations d'une manière plus convenable
qu'en rapportant le tableau de la fin du monde.
Pour peu qu'on ait de connaissances en physique , on con-
(10) Génie du Christianisme , tome 3 , page 60.
DECEMBRE 1809. 405.
çoit que tous les phénomènes naturels , même ceux qui
nous semblent les plus variés et les plus bizarres , sont les résultats
nécessaires des forces que la nature a imprimées à la
matière ; qu'ainsi il n'y a point de hasard , et que le coup de
dés d'un joueur , la chute d'une feuille et le grain de sable
qui va se loger dans l'urètre de Cromwell , sont réglés ,
aussi bienque les mouvemens des astres , par les lois fixes
et invariables de cet univers . L'auteur du Génie du Christianisme
ne pense pas ainsi . Selon lui , l'action constante et
immédiate de Dieu est nécessaire pour maintenir cet univers
qu'il a créé , et il fait la plus épouvantable peinture des
désordres qui arriveraient , selon lui , si la matière était
abandonnée à sa propre action . " Les nuages obéissant aux
" lois de la pesanteur tomberaient perpendiculairement sur
" la terre, oumonteraient en pyramides dans les airs . L'ins-
" tant d'après , l'atmosphère serait trop épaisse ou trop ra-
» réfiée pour les organes de la respiration . La lune , trop
" près ou trop loin de nous , tour-à-tour serait invisible ,
" tour-à-tour se montrerait sanglante , couverte de taches
" énormes ou remplissant seule de son orbe démésuré le
» dôme céleste . Saisie comme d'une étrangefolie, elle mar-
> cherait d'éclipsės en éclipses , ou se roulantd'un flanc sur
l'autre , elle découvrirait enfin cette autre face que la terre ne
" connaît pas . Les étoiles sembleraient frappées du même
nvestige . Ce ne serait qu'une suite de conjonctions ef-
>> frayantes . Tout-à-coup un signe d'été serait atteintpar un
» signe d'hiver . Le bouvier conduirait les pléïades , etle lion
rugirait dans le verseau ; là des astres passeraient avec la
rapidité de l'éclair; ici ils pendraient immobiles ; quelquefois
se pressant en groupe , ils formeraient une nouvelle
» voie lactée ; puis , disparaissant tous ensemble et déchirant
le rideau des mondes , selon l'expression de Tertullien
, ils laisseraient apercevoir les abîmes de l'éter-
» nité (11) . "
22
ملم
Je le demande à tout lecteur sensé : y a-t-il rien de plus
semblable au rêve d'un malade que cette vision ? Que signifie
cette lune qui se montrerait , tantôt pale , tantôt sangłante
, et qu'y aurait-il donc de si funeste dans ces cou-
Ieurs ? Comment s'y prendrait-elle pour remplir de son
orbe le dôme céleste ? Qu'est-ce aussi que cette étrangefolie
qui la ferait marcher d'éclipses en éclipses ? Et quant à
ces effrayantes conjonctions des étoiles qui arriveraient à
(11) Génie du Christianisme , tome 1 , page 182 .
406 MERCURE DE FRANCE ;
chaque instant, nous devons dès à présent être bien effrayés;
car, comme ily a des étoiles dans presque tous les pointsdu
ciel , il s'en trouve toujours quelqu'une dans ladirectiondu
soleil . Ainsi , depuis le commencement du monde, il ne
s'est pas passé une minute sans qu'il arrivât quelque conjonction
, qui n'a fait aucun mal. C'estunbien faible moyen
d'intérêt que d'aller remuer et ranimer d'anciens préjugés
populaires , dont heureusement les sciences ont renversé
pour jamais l'empire. Au reste , à tout cela on n'a qu'un
mot à répondre. Voilà , dites-vous , ce qui arriverait si la
matière était abandonnée à elle-même et aux actions réciproques
des particulés qui la composent; eh bien ! c'est
précisément parce qu'elle est abandonnée librement à ces .
forces invariables , que ces désordres n'arrivent pas .
, par
En citant ces passages d'un auteur qui a reçu tant d'éloges
, dont les ouvrages sont entre les mains de tout le
monde , et qui jouit aujourd'hui d'une si grande célébrité
, je n'ai eu qu'un seul but : c'est de montrer
des, exemples saillans et palpables, que le style le plus brillant,
le plus harmonieux ne saurait avoir de beautés réellessans
la vérité ; que pour écrire bien, la première condition,
la condition indispensable, c'est d'écrire sur ce que l'on
sait bien ; qu'ainsi les progrès des connaissances exactes,
bien loin d'être nuisiblessauxlettress , leur sontplutôt favorables
, soit en donnant plus de vérité à leurs tableaux, soit
enoffrant de nouveaux alimens à la pensée lorsque l'ame
n'aplus de nouvellleessppaassssiioons à ressentir ou àpeindre.
Au reste, pour consoler les deux auteursque ma critique
pourrait affliger , j'avouerai volontiers, que le système des
harmonies qu'ils ont adopté n'est pas de leur invention ,
et qu'il a été soutenu par de très-grands génies.Je ne leur
rappellerai point Platon et Pythagore , ces exemples sont
trop loin de nous; mais je citerai Képler , un des savans
les plus justement célèbres qui aient jamais existé. Képler
a mêlé des idées d'astrologie et de rapports harmoniques
à ses plus grandes découvertes . It croyait fermement que
le système des mouvemens célestes était établi sur les mêmes
nombres et surlesmêmes proportions que l'échelle musicale.
" Et , dit- il (12) , soit que l'on envisage la beauté de ce
» système , ou la grandeur de ces vues , ou la persuasion
> irrésistible qui résulte de ces considérations , on doit
> les regarder comme l'ame et la vie de l'astronomie. "
(12) Epitome Astronomica Copernicana , pag. 545.
DECEMBRE 1809 . 407
Suivant lui , chaque planète répond à une note de l'échelle
musicale . La terre fait résonner un ton et un semi-ton
qui répond à son excentricité. " Bien plus , dit- il , si l'on
> supprime le semi-ton de la terre , il n'y a plus dans les
" mouvernens célestes aucune image des tons majeurs et
→ mineurs , résultat le plus délicieux , le plus admirable , le
>> plus sublime de ces phénomènes . " Et il avait tout exprès
composé un traité des harmonies pour expliquer ces rapports
merveilleux. Il est affligeant pour l'esprit humain ,
ditM. Laplace , de voir ce grand homme , même dans ses
derniers ouvrages , se complaire avec délice dans ces chi-
> mériques spéculations , et les regarder comme l'ame et la
>> vie de l'astronomie. Leur mélange avec ses véritables dé-
>> couvertes fut sans doute la cause pour laquelle les astronomes
de son tems , Descartes lui-même et Galilée , qui
→ pouvaient tirer le parti le plus avantageux de ces découvertes,
ne paraissent pas en avoir senti l'importance .
» Elles n'ont été généralement admises qu'après que New-
>> ton en eut fait la base de sa théorie du système du monde. >>>>
Aujourd'hui que les progrès des connaissances et de la
philosophie ont montré toute l'illusion de ces idées systématiques
, comment peut-on essaye de les faire renaître?
Commentpeut-on en faire la base de ses ouvrages , y cher
cher de nouveaux moyens de succès , et les représenter
comme essentielles à la littérature ? Certes , si le charme
des lettres exigeait le sacrifice de la sagesse ; si , comme
l'ivresse, il ne pouvait se faire sentir qu'après la perte, de la
raison et du jugement , la littérature serait leplus funeste
et le plus dangereux de tous les arts. L'imagination n'a de
prix qu'autant qu'elle sert à embellir notre intelligence . Si
ellesaisit l'ame par la vivacité des images , ce ne doit être
que pour l'éclairer plus rapidement , pour lui faire mieux
voir et embrasser la vérité , et non pour l'égarer dans
de vaines chimères , pour la séduire par de flatteuses er,
reurs.Heureusement le bon sens et le bon goût n'ont pas
encore perdu touteleur influence , et ceux qui veulent in,
troduire parmi nous une nouvelle poétique , fondée sur la
déraison et l'extravagance, n'auront pas seulement , comme
ils le supposent , à se défaire des gens éclairés et savans ;
leurs véritables ennemis , leurs ennemis mortels , sont les
grands écrivains du siècle de Louis XIV, Fénélon , Boileau
et Racine , qui nous ont appris par leur exemple et
par leurs ouvrages à ne connaître d'autres sources des
beautés littéraires que la nature et la vérité. BIOT.
408 - MERCURE DE FRANCE;
:
LITTÉRATURE ET BEAUX-ARTS .
OEUVRES COMPLÈTES de l'abbé ARNAUD , membre de l'Académie
française et de celle des inscriptions et belleslettres
. A Paris , chez Léopold Collin , rue Gilles-
Coeur , n° 4. - Trois volumes in-8° .
-
L'EMPIRE des lettres est partagé en deux classes trèsdistinctes
. L'une se forme des esprits élevés , étendus , des
hommes à imagination vive et sensible , doués d'un goût
naturelpour le grand,pour le beau, qui sont invinciblement
portés à la culture des lettres , mais que les distractions
du monde , les goûts , les passions , les affaires , empêchent
quelquefois de devenir tout ce qu'ils pourraient être :
l'autre se compose d'hommes médiocres , mais patiens ,
laborieux , que les premières circonstances de leur vie ,
plutôt que leurs premières inclinations , poussent aux
lettres , qui s'ouvrent un sillon pénible , le labourent
toute la vie , en retirent des fruits qui ne sont ni sans
utilité ni sans honneur , mais auraient été toute autre
chose , auraient parcouru toutė autre carrière si d'autres
circonstances les y avaient portés .
On doit à ces derniers beaucoup d'estime quand ils
donnent une bonne direction à leurs travaux , et qu'il y
a pour la société , sous quelque rapport que ce soit , du
profit à en tirer ; mais c'est aux premiers , s'ils remplis
sent leur destinée , que l'admiration est due ; ce sont
eux qui l'enlèvent , ce sont eux qui créent , qui inventent
, qui reculent les bornes des arts , ou qui dans des
limites déjà tracées savent donner aux choses des aspects
nouveaux , d'où résultent pour l'esprit de nouvelles
jouissances et de nouveaux progrès : ce sont eux qui
excitent de justes regrets , si des obstacles quelconques ,
nés ou en eux-mêmes ou hors d'eux , les ont traversés
dans leur route , ont égaré ou ralenti leurs pas .
L'abbé Arnaud fut , on n'en peut pas douter , destiné
par la nature à cette classe privilégiée ; mais en voyant
DECEMBRE 1809 . 409
rassemblé tout ce que de si heureuses dispositions ont
produit dans le cours d'une vie que sa constitution
robuste pouvait rendre beaucoup plus longue , mais qui
a cependant eu la durée à-peu-près commune de la vie
humaine (1) , si l'on jouit , si l'on se livre quelquefois
avec plaisir à un sentiment au-dessus de la simple estime,
on s'y renferme le plus souvent , et le sentiment qui
reste à la fin de cette lecture est celui du regret .
Ce qui pourrait l'adoucir serait de penser que si celui
qui l'excite n'a pas fait tout ce qu'avait voulu la nature ,
il a du moins été fort heureux. Il l'a été , si nous en
croyons son plus intime ami. Dans une lettre adressée à
l'éditeur , où l'on trouve , avec les autres mérites qui distinguent
tout ce qu'écrit M. Suard , un ton de sentiment
vrai et sans exagération , qui persuade et qui touche , il
nous le dit très-affirmativement . « De tous les hommes que
j'ai connus , ajoute-t-il , c'est celui dont la vie a constamment
été semée de plus de plaisirs , et troublée par
moins de peines . » Mais cette assurance est peut-être
une des illusions de l'amitié . Il est vrai que l'abbé Arnaud
avait en lui de grands moyens de bonheur ; cependant
le contraste pénible qu'il devait souvent sentir entre ce
qu'il était et ce qu'il aurait dû être , sur-tout lorsqu'il
se vit doublement décoré des premières dignités littéraires
, ne se concilie guères avec le bonheur. Marmontel
, dans un poëme dont la partie la plus piquante
est restée inédite , avait saisi , en l'exagérant, ce côté faible
de son adversaire. C'est de lui , sous un autre nom ,
qu'il disait au septième chant :
Connaissez-vous la bizarre alliance
De la paresse et de la vanité ?
L'une chérit sa douce obscurité ;
L'autre s'agite avec impatience .
Ainsi captifdans leur étroit lien ,
Un malheureux à lui-même contraire ,
Désespéré de n'être jamais rien ,
Ne peut jamais se résoudre à rien faire , etc.
Cela est exagéré sans doute . Ce n'est point vanité que
(1) Il est mort à 64 ans .
410 MERCURE DE F1R7.A1N1CE
}
,
cejuste sentiment des forces qui furent mises en nous
et dont une voix secrète nouss ddeemmaanndde compte. Ce
n'était point un état d'obscurité que celui où restait
l'abbé Arnaud : c'était plutôt celui d'un hommé célèbre
sur parole , et que la paresse empêchait toujours detenir
ce qu'il avait promis : enfin ce n'est pas n'être rien , ce
n'est pas ne rien faire que ce qu'il a été et ce qu'il a
fait; mais l'état dépeint dans ces vers devait être souvent
le sien ; et l'on a beau semer sa vie de plaisirs , on a
beau en écarter toutes les autres peines , ce n'est point
là du tout un état complétement heureux. M. Dacier ,
dans sa prose élégante et spirituelle , a dit de lui à-peuprès
les mêmes choses que Marmontel , mais en les réduisant
à une juste mesure. « Cette longue querelle (sur
la musique.... ) remplit ses journées de cette sorte d'agitation
dont son esprit a-la-fois actifet paresseux ne
pouvait se passer , et satisfit en lui deux besoins en
apparence contradictoires , le besoin d'être occupé ,
d'être ému et d'émouvoir , et celui de ne rienfaire, ou
du moins de ne travailler que par intervalles et comme
par inspiration. »
1
EY
L'éloge historique de l'abbé Arnaud où M. Dacier
s'exprime ainsi , la lettre de M. Suard , dont j'ai parlé ,
et un discours préliminaire de l'éditeur , réunis à la tête
du premier de ces trois volumes , forment une suite et,
pour ainsi dire , un corps d'éloges , où l'on pourrait avoir
à craindre la répétition des memes détails et les redites :
Mais dans ces trois morceaux le même homme est envi
sagéde trois manières différentes , et leurs auteurs , sans
se contredire , ne se sont point répétés. Le discours de
M. Boudou éditeur n'est , à quelques ornemens près ,
qu'une notice. biographique fort bien faite , où les faits
de la vie littéraire de l'abbé Arnaud sont exposés en
très-bon ordre , et où l'on prend une idée complète de
ses travaux . M. Suard , son ami , et pendant vingttrois
ans le confident ou plutôt le compagnon de
sa vie , a peint sur-tout l'homme privé , Thomme aimable
, et ce qui ajoute à l'agrément de ce tribut de l'amitié,
'c'est qu'en représentant ainsi dans le savant et dans le
littérateur l'homme du monde , il a peint aussi le monde,
DECEMBRE 1800. T 411
tel qu'il était alors , l'existence que les gens de lettres y
avaient et le ton de leurs relations entr'eux ; il se met
sans cesse lui-même en scène avec son ami , spectacle
toujours intéressant , et trop rare dans une carrière où
il devrait être fort commun ; mais il dessine en même
tems le théâtre où ils agissaient tous les deux , et qui a
en quelque sorte disparu avec ses décorations , ses prestiges
, et le plus grand nombre de ses acteurs . C'est
une partie du tableau de la littérature du XVIIIe siècle ,
qui la fait mieux connaître que certains Tableaux tracés
avec autant de précipitation que de confiance par des
peintres qui n'avaient point vu le modèle , et qui se sont
anleur insu plus fidélement peints qu'ils n'ont peint la
littérature et le siècle. Enfin , M. Dacier parlant moins
en son nom qu'au nom de la compagnie savante dont
il était le digne organe , juge , analyse , apprécie les
qualités de l'auteur et le mérite des ouvrages ; son équité,
toujoursbienveillante, ne perd cependantjamais devuelintérêt
des lettres et du goût ; relevant avec art les beautés, il
laisse suffisamment entrevoir les défauts ; la malignité
d'esprit et même la critique impartiale peuventdemander
davantage ; mais dans la fonction qu'il avait à remplir ,
c'était assez pour la justice .
La lettre de l'abbé Arnaud au comte de Caylus sur
lamusique , le premier ouvrage qui le fit connaître au
public , se présente aussi la première dans ce recueil .
Elle parut en 1754. L'auteur , né en 1721 , était dans la
force de l'âge. Il savait le grec et la musique. Il avait
étudié les ouvrages des Grecs sur leur musique , et plus
encore, àcequ'il paraît , ceux qu'ils avaient écrits sur leur
propre langue , et les systèmes de leurs philosophes
autant que ceux de leurs musiciens . H connaissait , et , ce
qui est plus rare et meilleur , il sentait leurs arts : il
s'était pénétré de cette chaleur , de cette vie morale dont
ils les avaient animés . Il crut avoir saisi les moyens
dont ils se servaient dans leur musique pour produire
les grands effets qu'on lui attribue , ou plutôt il espéra
les saisir et promit de les expliquer : mais il ne s'était
point assez rendu compte des difficultés de ce sujet . Il
n'avait point assez apprécié celle qui naît de la seule
412 MERCURE DE FRANCE ,
absence d'exemples auxquels on puisse appliquer ce
qu'on a retrouvé de préceptes . Il avait même superficiellement
examiné quelques parties de l'art , et il s'était
trompé sur le sens de quelques mots , de manière à
devoir être entraîné dans des erreurs sur les choses .
Par exemple , il entendait par prolation dans l'ancienne
musique vocale un trait de plusieurs notes surla même syllabe.
Cemot étaitinconnu aux Grecs dans cesens . La chose
l'était peut-être elle-même , en dépit de quelques apparences.
Dans la vieille musique moderne, la prolation
était un signe qui avait rapport à la division des tems et
non à la prolongation des sons. Le Dictionnaire de l'Académie
dit , il est vrai , que ce mot signifie roulement ou
roulade; mais J. J. Rousseau , qui avait approfondi cette
matière , affirme dans sonDictionnaire de Musique , plus
croyable ici que celui de l'Académie , qu'il n'a point lu
ailleurs ni ouï-dire que ce mot ait jamais eu ce sens là .
Uneerreur plus grave est celle où l'abbé Arnaud paraît
avoir été sur les modes de la musique ancienne , qui n'étaient,
selon lui, autre chose que nos modulations (2); nos
modulations consistent dans le passaged'un de nos tons ou
modes à l'autre , et dans leur succession entr'eux : les
modes des Anciens n'étaient certainement vien de pareil.
Ce n'est pas ici le lieu d'entrer dans ces explications ;
mais elles nous mèneraient toutes à cette proposition diamétralement
opposée à la sienne : les modes de la musique
grecque n'avaient aucun rapport avec les modulations
de la nôtre. Je sais , dit-il plus loin (3) , qu'à la rigueur,
il n'y a que deux modes , le majeur et le mineur.
Oui , dans notre musique ; mais ce que nous entendons
par cesdeuxmodes n'avait aucune signification correspondantedans
la musiquedes Grecs . Il y aurait bien d'autres
observations à faire sur cette lettre , écrite d'après de premiers
aperçus et avec la confiance d'un esprit qui sentait
ses forces , sans avoir assez approfondi la nature et mesuré
l'immensité de l'entreprise : mais cela ne doit pas
empêcher d'y reconnaître une supériorité de vues qui
(2) Tom. I, pag. 14 .
(3) Pag. 18 .
DECEMBRE 1809 . 413
manque à la plupart de ceux qui ont écrit sur la musique,
une philosophie des arts peu commune, un style
pittoresque , animé, qui annonçait dans un adorateur des
Anciens un écrivain nourri de l'harmonie de leurs langués
. Il ne faut donc pas s'étonner du succès qu'eut alors
cette lettre , ni de la réputation qu'elle fit à son auteur ; il
faut seulement lui reprocher de n'y avoir donné aucune
suite , et pouvant faire un grand ouvrage , qui aurait encore
été grand et utile , quand il n'y aurait pas exécuté
tout ce qu'il avait promis , d'avoir ensuite vécu , pour ainsi
dire , sur la réputation d'un prospectus ...
0
N'ayant ni terminé , ni même , à ce qu'il paraît ,
sérieusement commencé cet ouvrage , il ne travailla
le reste de sa vie que par morceaux détachés , et
'à mesure que les sujets se présentaient à lui . Tous
ces travaux sont ici mélangés presque sans ordre , et
il en résulte peut-être pour le lecteur , sinon une instruction
plus facile , au moins plus d'agrément et de variété.
Si l'on voulait classer les différentes parties de cette masse
générale , il faudrait distinguer , 1º ce que l'auteur inséra
dans le Journal étranger , ouvrage heureux par son
but , par son exécution , par la coassociation de travaux
et la liaisond'amitié qu'il fit naître , enfin par l'éclat et, ce
qui est bien rare pour les journaux , par la durée de son
succès; 2ºles mémoires et autres morceaux qu'il composa
comme membre de l'Académie des inscriptions et de
l'Académie française , où il prouva que l'on peut traiter
les matières d'érudition dans des vues philosophiques
et dans un style plein d'imagination et de goût ;
3º les morceaux d'érudition ornée dont il a rempli le
premier volume de son explication des pierres gravées
du cabinet du duc d'Orléans ; 4º ses écrits polémiques à
l'occasion de la musique de Gluck . La première de ces
divisions est la plus variée et laplus agréable ; la deuxième,
la plus forte , la plus solide et la meilleure ; la troisième
joint à l'utilité beaucoup d'agrément ; la quatrième, toute
de circonstance , est celle qui intéresse le moins aujourd'hui
. Il y aurait encore assez de variété dans chacune
et je crois que l'édition ainsi rangée , sans employer les
mêmes titres , académies , pierres gravées , journal étran-
,
414 MERCURE DE FRANCE ,
ger, guerre de musique , procurerait aux lecteurs un
plaisir et à l'auteur une réputation plus solides.
Certainementles mémoires sur les Accensde laLangue
grecque, sur la Prose grecque , sur le Style de Platon , ce
dernier suivi de la traduction du dialogue intitulé
"Ion, que Téditeur en a séparé par un goût excessif
pour la variété ; la Vie d'Apelle , l'Examen de quelques
passages des anciens Rhétours , le mémoire sur les
Inscriptions , Eloge d'Homère , le Portrait de César ,
les deux Essais sur Catulle et sur Stace (j'omets à
dessein le Discours sur les Langues , qui , malgré ce
qu'il contient d'excellent sur les langues grecque et
latine , appartiendrait à la série tirée du journal étranger
) ; plusieurs autres morceaux d'érudition et de
goût , mais d'une moindre étendue , terminés par le
Discours de Réception à l'Académie française , formeraient
un volume académique d'un mérite au-dessus du
commun, et une masse de travaux dont le rapport entr'eux
produirait une idée d'ensemble et de suite quine
pourrait que relever celle qu'on se forme ordinairement
de l'auteur . M. Dacier , dans l'éloge de son ancien confrère
, a parfaitement caractérisé la plupart de ces mor
ceaux : il a dit de tous avec beaucoup de justesse :
« Ses productions littéraires sont en petit nombre et peu
considérables par leur étendue; mais elles offrent ce
qu'on chercherait quelquefois en vain dans des ouvrages
très -volumineux , des vues ingénieuses , des
pensées , tantôt fines et délicates , tantôt fortes et profondes
, des traits brillans qui semblent plutôt échapper
à l'auteur qu'être le fruit du travail et de la réflexion .»
Cette partie des ouvrages de l'abbé Arnaud est indubitablement
celle qui lui appartient le plus en propre. Ses
vues sur les accens , l'harmonie et les propriétés de la
langue grecque , tenaient par leur nature à ses premiers
projets de travail età ses premiers aperçus sur la musique
des Anciens : mais dans cette partiemême, il est d'autres
morceaux sur lesquels on pourrait former des doutes , et
cela parce qu'il en est aussi sur lesquels on ne peut
malheureusement pas en avoir . La vie d'Apelle , par
exemple, ou plutôt le mémoire sur sa vie et ses ouvrages ,
L
DECEMBRE 1809 . 415
f
estune pièce très- importante , où le goût des arts s'allie
avec l'érudition la mieux ordonnée sur tout ce qui concerne
l'art antique . Eh bien ! tout le fond de ce mémoire
appartient à Carlo Dati , savant italien du dix-septième
siècle . C'est la troisième de ses Vite de' Pittori Antichi.
C'est lui qui, pour composer cette vie , a extrait de Pline,
de Suidas , de Plutarque , de Cicéron , de Lucien, de
Strabon , d'Elien , d'Athénée , etc. tous les passages où il
est parlé d'Apelle , les a mis en ordre , et en a tiré les
événemens dont sa vie se compose et les notices de tous
ses principaux ouvrages . Ces auteurs sont toujours cites
en marge : l'abbé Arnaud n'a eu d'autre peine que de les
ouvrir à l'endroit cité , d'y reprendre quelquefois leurs
textes que Carlo Dati n'avait fait qu'indiquer, de nourrir
le tout de quelques réflexions dictées par les grands souvenirs
de ces célèbres productions de l'art , et de les revêtir
de son style . Il y a sans doute encore beaucoup de
mérite à arranger ainsi l'ouvrage d'un autre ; mais il ne
faut pas le donner comme sien , sur-tout à une compagnie
savante dont on est membre et dont on veut par ce
moyen surprendre et usurper l'estime. Il est permis
d'emprunter aux étrangers comme aux anciens , mais il
faut en avertir , et indiquer les sources où l'on a puisé ,
sans quoi l'on n'emprunte pas , on vole .
Ce mémoire est suivi de savantes notes. L'auteur y
parle toujours en son nom , et cependant le plus grand
nombre est tiré des notes ou postille qui suivent aussi la
vie écrite par Carlo Dati . Il y en a entr'autres une essentielle
et très-étendue sur l'usage où étaient les artistes grecs
d'inscrire leur nom sur leurs ouvrages ; l'auteur français
l'annonce comme le résultat de ses recherches (4) : mais
ces recherches ne lui ont pas coûté beaucoup de travail .
L'auteur italien les avait faites pour lui ; cette longue
note n'est que l'extrait de ce qui se trouve dans l'une de
celles de Carlo Dati , sous ce titre particulier : Costume
degli artefici antichi di scriver nelle opere i nomi loro .
(4) Le soin que prenaient les artistes de transmettre leur nom à
la postérité en l'attachant à leurs ouvrages , m'a engagé dans des
recherches dont voici le résultat. » Т.3 , p. 191 .
416 MERCURE DE FRANCE ,
-
Le morceau sur Catulle est un de ceux qui ont obtent
les suffrages de l'Académie , l'admission dans l'un des
volumes de ses mémoires (5) , et une part honorable
dans les éloges de M. le Secrétaire perpétuel. Ce qu'il y
a de meilleur et de plus intéressant dans ce morceau ,
est ce qui regarde le plus considérable et le meilleur
poëme de Catulle , dont les noces de Thétis et de Pelée
sont le sujet. L'analyse de ce poëme , les observations
sur ses beautés , sur ses défauts , les vues sur ce qu'il y
aurait eu à faire pour éviter quelques vices qu'on lui
reproche , tout cela est plein de jugement , de savoir et
de goût ; mais tout cela se trouve mot pour mot dans un
autre auteur italien du XVIIIe siècle , le savant et ingénieux
abbé Conti. L'abbé Arnaud ne fait , à peu de chose
près , que le traduire , et il ne le nomme seulement pas .
J'ai relevé ailleurs (6) et démontré dans toute son étendue
ce larcin littéraire , qui , comme l'on voit , n'est pas le
seul dont cet homme ennemi du travail et avide de
renommée , se soit rendu coupable ; je n'y insisterai
donc pas ici . Ce qu'il y a de singulier , c'est que dans
un écrit moins important , il est vrai , mais qui est aussi
de quelque intérêt , et qui n'est non plus qu'un extrait
de ce même abbé Conti , il le nomme , il le loue ,
il avertit qu'il fait usage de ses réflexions , sur Stace ,
auxquelles il ne fait que joindre les siennes. Que n'en
faisait-il autant pour Catulle ?
Un troisième auteur italien , auquel il a encore fait de
ces sortes d'emprunts , que l'on est forcé malgré soi
d'appeler autrement , c'est le savant Quadrio , qui a
embrassé dans son volumineux ouvrage toutes les parties
de l'art poétique , et l'histoire de la poésie ancienne
(5) Dans l'un des trois volumes que l'on assure devoir bientôt
paraître.
(6) Dans la préface de ma traduction en vers du poëme de Thetis
etPelée , que la classe de l'Institut , dont j'ai l'honneur d'être membre,
a eu l'indulgence d'admettre dans le volume de ses Mémoires , actuellement
sous presse , et dont l'impression , par des motifs étrangers à
la classe , a été suspendue pendant trois ans.
et
DECEMBRE 1809. 47
et moderne (7) . Je l'ai retrouvé jusqu'à trois fois , le chercher , dans les OEuvres de l'abbé Arnaud. Laro LA SE
ses explications des pierres gravées (8) , on trouve une
dissertation sur les masques des anciens , dans laquelle
pour le dire en passant , il est d'un autre avis que
M. Mongez sur l'ouverture de la bouche de ces masques;
il la termine par des observations concernant les mas
ques qui subsistent encore en Italie pour certains coles
comiques , et qu'il eroit un reste des anciens mimes
comme les personnages bizarrement acoutrés qui s'en
servent. Cela est littéralement tiré du Quadrio (9) ; la
Dissertation elle-même l'est en partie de Paciuchelli , de
Larvis , et de quelques autres auteurs ; mais du moins
il les cite de tems en tems , au lieu qu'il nous donne
comme de lui ces observations du Quadrio .
Vous retrouverez de même dans son Discours sur le
Dithyrambe toute la substance d'un chapitre du Quadrio
(10) sur le même sujet , dans le même ordre , appuyé
sur les mêmes autorités et avec les mêmes citations
(11) . Iln'y a pas jusqu'à une petite note sur le
premier mot de ce discours , où l'auteur ne donne hardiment
pour sienne une opinion du Quadrio sur l'origine
de ce genre de poésie .
<«<Nous croyons , dit-il dans cette note , qu'il faut
chercher l'origine du dithyrambe dans les chansons et
dans les danses dont fut accompagné le triomphe
d'Osiris , lorsqu'il eut subjugué l'Orient. >> Nostra opinione
, dit le Quadrio , è che nascesse tal poesia quando
Osiride se ne tornava dat saggiogato oriente. Ainsi
du reste.
Enfin l'Essai sur le mélodrame ou drame lyrique ,
(7) Della storia e della ragione d'ogni poesia . Sept gr. vol. in-4°.
(8) Т. 3 , p . 347.
(9) T. 5 , p . 205 et suiv .
(10) T. 2 , p . 477 .
(II) Celle entr'autres du fameux Dithyrambe de l'Orphée du
Politien , qu'il copie tout entier :
Ognun segua , Bacco , te ,
Bacco , Bacco , Evos ! etc.
Dd
418 MERCURE DE FRANCE ,
:
+
qui ouvre le second volume , et qui renferme beaucoup
de choses en peu de pages , n'est non plus qu'un abrégé
de ce que le même savant italien a écrit sur cette matière
(12) . L'abbé Arnaud en abrégeant ou copiant , et
ne se donnant pas la peine de recourir aux sources ,
est tombé, dès le commencement de cet Essai , dans une
erreur qu'il n'est pas inutile de relever. Selon le Quadrio
( 13) , Sulpizio , auteur du quinzième siècle , dans la
dédicace de ses notes sur Vitruve , qu'il présenta au
cardinal Riario , dit que ce cardinal futle premier qui
fit chanter une tragédie sur la place publique. Il cite
ensuite le texte de l'épître de Sulpizio , où ce dernier dit
qu'il a été lui-même le premier à enseigner à la jeunesse
l'art de représenter et de chanter cette même tragédie ,
chose qu'on n'avait pas vue à Rome depuis bien des
siècles . Selon l'abbé Arnaud (14) , « Sulpitius entreprit
le premier de rappeler les procédés qu'avaient constamment
suivis les Grecs et les Latins . Il composa une
espèce de tragédie qui fut chantée en 1480 sur un magnifique
théâtre qu'avait fait construire le cardinal Riari.>>>
Ainsi il le fait auteur d'une tragédie qu'il ne fit que
styler ses jeunes élèves à représenter et à chanter , et
qui n'était nullement de lui .
Giovanni Sulpizio , à qui il donne le nom d'un Subpitius
de l'ancienne Rome , surnommé Verulano , parce
qu'il était de Veruli ou Veroli , petit évêché de la campagne
de Rome , tenait alors dans cette dernière
ville une école de belles- lettres , et publia plusieurs
ouvrages de grammaire. Il donna aussi quelques éditions
d'auteurs latins , entr'autres celle de Vitruve ,
dont le Quadrio dit qu'il existe un exemplaire dans notre
Bibliothèque Mazarine . On ne sait point quelle était
cette tragédie latine , ainsi représentée et chantée ; dès
ce tems-là les élèves d'un autre grammairien plus célèbre
, Pomponio-Leto , en représentaient aussi , tantôt
au château Saint-Ange , tantôt sur la place publique , ou
(12) Tom . V , p . 425 et suiv.
(13) Page 431 .
(14) Tom. II , p . 1 .
DECEMBRE 1809 . 419
dans le palais de cemême cardinalRiario. Le pape Innocent
VIII y assistait ; et le cardinal avait promis de faire
construire un théâtre exprès pour ces représentations
( 15) . Sulpizio voulut renchérir sur cette nou- .
veauté. Il était très-versé dans les antiquités ; et sachant
que tous les ouvrages dramatiques des anciens étaient
chantés , il entreprit de faire renaître cet usage. Mais il
est probable que ce chant n'était qu'une espèce de déclamation
plus accentuée et peut-être notée. Quelles que
fussent ces sortes de tragédies , il est du moins certain
qu'il n'en était pas l'auteur, et que le Quadrio, que l'abbé
Arnaud copie sans le citer jamais , ne dit point du tout
qu'il l'ait été . GINGUENÉ .
(La suite à l'un des numéros prochains . )
REVUE LITTÉRAIRE.
LETTRES RUSSES , publiées par M. de*** DE SELVES .
Misce stultitiam consiliis brevem .
A Paris , chez Léopold Collin , rue Gilles-Coeur .
Prix , 3 fr . Un vol . in-12 .
LES Lettres persannes , comme tous les ouvrages qui
ont obtenu un grand succès , ont eu une foule d'imitateurs
. C'est sur-tout en France que l'on peut remarquer,
plus que partout ailleurs , ce goût pour les imitations .
Lorsque le Voyage sentimental de Sterne parut , tout devint
sentimental chez nous jusqu'aux Dictionnaires . Nous
ne prétendons pas faire le procès aux imitations en général
; quand un homme a tracé une route nouvelle et
agréable , il serait injuste de vouloir empêcher d'autres
personnes de la suivre ; et le cadre d'une correspondance
établie entre deux amis qui habitent des pays éloignés et
différant sensiblement entr'eux par les moeurs et les coutumes
, offre des moyens de présenter la critique sous une
forme piquante et originale . M. de Selves n'a pas tiré
(15 ) Tiraboschi . Stor. della lett. ital . Tom. VI , p. 11 , p. 184,
rere ed. (sic. ) de Modène.
Dd 2
420 MERCURE DE FRANCE ,
assez de parti de son sujet sous ce dernier rapport ; il a
presque fait un roman de son ouvrage , et l'amour yjoue
le plus grand rôle . Voici comment il explique son plan :
<<Mon principal personnageBauerpart de Russie ; il rend
>> compte de tout ce qu'il voit sur sa route , et fait part
>> des réflexions que les lieux et les personnes peuvent
>> lui faire naître. Son ami demeure à Saint-Pétersbourg ,
>> veille à ses intérêts et correspond avec lui sur tous les
>> sujets qui font la matière de cet ouvrage. Je donne à
>> ce dernier le caractère d'une amitié que je crois la
>> véritable . Bauer avance et arrive à Paris : là commence
>>> l'intrigue d'un amour dont j'ai voulu peindre le danger;
>> elle se prolonge par divers incidens qui transportent
>> Bauer dans d'autres nations , et fournissent l'occasion
>> d'entretenir la correspondance sur les sujets d'histoire
>> et de politique . >> On sent tout ce qu'un pareil cadre
pouvait offrir de rapprochemens nouveaux , de détails
piquans , d'anecdotes instructives , et l'on regrette de le
trouver rempli , en grande partie du moins , de fades
amourettes , et de tous les lieux communs des romans
modernes . Un autre défaut que nous reprocherons à
l'auteur et qui tient à celui du style , généralement trop
peu soigné , c'est que toutes les lettres paraissent écrites
de la même main; elles ont toutes les mêmes tournures
et la même couleur. Dans les Lettres persannes Usbeck
ne parle pas comme Ricca , et l'esclave n'écrit pas
commelemaître : chacun emploie le langage qui lui convient
; dans l'ouvrage de M. de Selves , au contraire , la
jeune Elisa raisonne avec autant de profondeur et de
justesse qu'un docteur de Sorbonne. Voici un échantillon
des conseils qu'elle donne à son ami Bauer :
« L'annonce de votre départ estune mauvaise nouvelle :
>>pourquoi tant de recherches ? et sur-tout pourquoi les
>> faire si loin ? Je me figure que le bonheur repose sur
>> des bases plus simples . Nos ancêtres devaient avoir un
>> but lorsqu'ils s'interdisaient les voyages . J'ai voulu
>> connaître la cause de cette défense : plût à Dieu qu'elle
>> fût dans toute sa vigueur ! Ma curiosité n'a pas été
>> satisfaite , car j'ai vu qu'elle était fondée sur la crainte
>>de trop communiquer avec les autres peuples , et de
DECEMBRE 1809 . 427
>> finir par nous entourer insensiblement du brillant cor-
>> tége de tous les vices , qu'ils parent du beau nom de
» sociabilité perfectionnée : à cette découverte j'ai frémi
>> pour vous , bien qu'il m'ait semblé que la violation du
>> principe ne pouvait être qu'un mal à la longue , et non
>> pas l'effet d'un cas particulier . >>>
Voilà des réflexions bien sévères et bien profondes
pour une jeune fille de quinze ans: toutes celles qui
sont répandues dans l'ouvrage , et qui y sont quelquefois
mieux placées , supposent dans l'auteur un sens juste
et des connaissances variées . On pourrait bien à la
rigueur y relever quelques opinions tant soit peu paradoxales
, entr'autres celle où M. de Selves nous cite les
Romains comme un peuple plus législateur que conquérant
: nous serions bien aises de savoir jusqu'où il voulait
que les Romains portassent leurs conquêtes pour
établir leur supériorité comme peuple conquérant ? Mais ,
quoi qu'il en soit , si dans une seconde édition M. de
Selves , en revoyant ses Lettres , en fait disparaître les
anecdotes galantes qui ne ressemblent à rien , parce
qu'elles ressemblent à tout , s'il donne à son style un
tour plus vif et plus piquant , nous ne doutons pas que
son ouvrage ne puisse être lu avec intérêt.
ALIDE ET CLORIDAN , ou l'Epée de Charles Martel; tiré
des Chroniques du sage Ingulfe .-Paris , Dentu .
Deux vol . in- 12 .
-
Tout le monde sait généralement quel fut le succès
des romans de chevalerie publiés vers la fin du règne
de Louis XV par M. le comte de Tressan; ils servirent
de type à une foule d'ouvrages du même genre,
qui ont été plus ou moins lus , suivant leur degré demérite;
mais qui , presque tous , furent accueillis avec empressement
par une nation brave et galante , qui semontrait
passionnée pourtout ce qui portaitun caractère chevaleresque.
Après nos orages révolutionnaires , nos ames ,
accoutumées à des impressions fortes et aux couleurs rembrunies
, durent rechercher tout ce qui pouvait leur retracerdes
souvenirs douloureux; c'est peut-être à cette cause
que les romans à spectres ont dû leur vogue. L'auteur de
422 MERCURE DE FRANCE ;
l'ouvrage que nous annonçons a voulu nous ramener à
des idées plus gracieuses . Le fonds de son roman est trop
romanesque ; mais les épisodes sont intéressans et bien
racontés . Le héros principal est un fils naturel de Charles
Martel , qui n'a reçu d'autre témoignage de paternité et
d'autre héritage que l'épée de son père ; on prévoit d'avance
que cette épée lui fait faire des prodiges de valeur
et finit par le faire reconnaître. On peut faire quelques
reproches à ce petit ouvrage . Quelques-unes des peintures
qu'il contient sont un peu vives, et des consciences
timorées leur donneraient peut- être un autre nom ; mais ,
à cela près , les personnes qui seront plus curieuses d'aventures
piquantes et de détails agréables que de la pureté
et de l'élégance du style , liront avec plaisir les
Chroniques du sage Ingulfe , où l'on trouve un tableau
assez vrai de la gaieté franche et de la loyauté de nos
bons aïeux .
ROMANS , CONTES , ANECDOTES ET MÉLANGES ; par AUGUSTE
DE KOTZEBUE .-Traduits de l'allemand par M. BRETON .
Six vol . in- 12 . -Paris , Chaumerot , libraire , au -
Palais -Royal.-Prix 12 fr . , et 15 fr. par la poste .
On serait presque tenté de croire , en voyant l'espèce
de macédoine que contiennent ces six volumes , composés
des matériaux les plus hétérogènes , que M. Kotzebuë
a vidě son portefeuille sur le comptoir de quelque libraire
allemand avide de tout ce qui sort de la plume de ce
grand homme . M. Kotzebuë fût-il mort , il n'aurait pas
trouvé un éditeur plus jaloux de produire aux regards de
la postérité la plus mince de ses productions . Il ne nous
a pas fait grâce de la plus petite nouvelle , pas de la
moindre anecdote ; tout lui a paru digne d'être imprimé.
M. Kotzebue ou son traducteur ont commencé le recueil
par un petit roman qui n'est dénué ni de
charme , ni d'intérêt. Il a pour titre Ottilia. Cette
Ottilia ressemble à Paméla , à Nanine et à toutes les petites
filles qui ont fait fortune ; mais il y a dans son histoire
des détails racontés avec beaucoup de grâce ,
et qu'on est fâché de voir noyés dans beaucoup de pué
rilités que les bons Allemands prennent pour du naturel,
DECEMBRE 1809 . 423
Ce roman occupe à lui seul deux volumes de la collection
; et si l'on en excepte quelques nouvelles , dont les
principales sont lajeune Tyrolienne , l'Innocence pervertie
, l'Ange tutélaire et la Femme à cinq maris , tout le
reste est rempli par de prétendus bons mots , des anecdotes
et des contes , dont quelques-uns font sourire et
soutiennent dans la lecture de ceux qui sont insignifians .
On trouve encore dans ce recueil un Journal du roi de
Pologne Stanislas-Auguste , qui contient des détails curisux
sur la cour de Paul Ier . Nous extrairons de ces six
volumes une anecdote sur le roi de Prusse ; elle porte un
cachet d'originalité qui retrace assez bien le caractère
de cemonarque.
« Lorsqu'en 1769 la guerre était prête à éclater entre
l'Autriche et la Prusse , et que toutes les relations ministérielles
étaient déjà rompues , la cour impériale fit un
dernier effort pour obtenir ce qu'elle demandait. Elle
envoya M. de Thugut à l'armée prussienne afin de traiter
directement avec le roi .
>> Frédéric le reçut très-froidement , dit qu'il n'avait
point deministre auprès de lui , et qued'ailleurs lamatière
avait été épuisée par le comte de Finkestein . M. de Thugut
ne se laissa point déconcerter ; il avait apporté un gros
rouleau de papiers lié avec un fil rouge ; il dénoua le fil ,
étala ses papiers , parla avec beaucoup de chaleur , mais
s'étant aperçu que le roi ne lui répondait que par monosyllabes
et avec une extrême sécheresse , il reprit ses
papiers et s'en alla de fort mauvaise humeur.
>> A peine avait-il atteint la porte que le roi le rappela
tout-à-coup : il revint vite et tout joyeux , persuadé que
Frédéric avait faitdes réflexions ;le prince vientau-devant
de lui avec le fil rouge qu'il avait oublié , et lui dit en
riant : Tenez , M. de Thugut , je n'aime pas le bien d'autrui.
»
On peut prédire, en somme , que la variété qui règne
dans ce recueil , malgré la stérilité de quelques-uns des
morceaux , la rendra précieuse à une foule d'oisifs de
province , et même de la capitale , qui croyent s'amuser
quand on leur offre l'occasion de changer d'ennui .
J. T.
424 MERCURE DE FRANCE ;
L'EPOUSE DU BANDIT ou la Fille de Saxe , traduit de
l'anglais , par Mme P*** , auteur de Henri St-Léger ,
Constance de Lindensdorff, la Malédiction paternelle
, etc.- Cinq volumes in- 12 . A Paris , chez
Jean Chaumerot , libraire au Palais-Royal , nº 188 .
L'Epouse du Bandit ! Quel heureux titre pour un
roman! Que de jouissances il promet à l'esprit ! Ily a
du raffinement dans le choix de ce mot , et sur-tout
dans l'idée d'annoncer pour son héroïne la compagne
d'un bandit. L'imagination cherche d'avance quel rôle
peut jouer un tel personnage ; on suppose un caractère
extraordinaire ; on le met en situation ; on fait enfin un
roman soi-même; et comme on veut savoir si le livre
répond à l'idée qu'on s'en est faite, on l'achète.... Et
voilà tout juste ce que veulent et l'auteur et le libraire .
Jugez , d'après cela, si le choix d'un titre est un soin frivole.
Vous avez donc cinq volumes à lire. Vous en parcourez
trois : point de bandit encore , point d'Epouse de
Bandit. Qu'y a-t-il donc dans cet ouvrage? le voici :
Près du couvent de Sainte-Florensia , en Saxe , est une
chaumière habitée par le vieux Dusseldorf. Un soir ,
pendant le plus terrible orage , une femme jeune etbelle ,
mourante de douleur et de fatigue , et portant un enfant
dans ses bras , vient demander asyle à ce bon paysan, et
meurt quelques jours après . L'enfant nommée Rosalthe
est élevée dans la chaumière comme fille de Dusseldorf ,
et ensuite placée dans le couvent de Saint-Florensia où
l'abbesse prend à elle le plus tendre intérêt. Un jeune
homme, le comteAdelbert de Lunenbourg, voit Rosalthe
au couvent , l'aime et ne tarde pas d'en être aimé. Ici de
longs détails sur leurs entrevues dans la chaumière , dans
une vieille chapelle abandonnée , et chez un vieil ermite
des environs ; tout cela en tout bien et tout honneur.
Quelques incidens font découvrir à Rosalthe qu'elle n'est
point la fille de Dusseldorf , et qu'elle est enfant du mys
tère et du malheur. Sa mère , fille du baron de Lindenthal
qui habite un château à quelques lieues delà, avait épousé
DECEMBRE 1809. 425
en secret le chevalier Rosecroix , et s'était vue obligée de
fuir pour éviter le courroux du fier et impétueux baron .
Rosalthe ne découvre son secret à personne , pas même
àson amant qui n'en est pas moins disposé à l'épouser.
Ils allaient être heureux , lorsqu'un jour Rosalthe allant
faire une visite à l'ermite , est enlevée par des brigands .
Le chef de ces brigands , qui a des príncipes , ne veut employer
contre elledeviolence que pour devenir son époux.
Il la force d'être présente à une cérémonie religieuse ,
pendant laquelle il lui passe un anneau au doigt ; et voilà
pourquoi le roman est intitulée l'Epouse du Bandit :
Rosalthe qui est assez scrupuleuse sur les pratiques de
religion , pour se croire légitimement mariée , se serait
crue aussi obligée en conscience deremplir tousles devoirs
d'épouse , si , lejour même , un jeune et honnête brigand
ne luiavait fourni les moyens de s'échapper de la caverne .
Elle est rendue à son amant qui veut toujours l'épouser ;
mais elle le refuse parce qu'elle se croit liée à un autre .
Enfin , par ungrand hasard , les bandits qui , depuis bien
des années , vivaient paisiblement de leurs brigandages
au milieu d'un pays habité , et sans qu'on soupçonnat
même leur existence , sont attaqués au moment qu'ils
allaient de nouveau enlever notre héroïne . C'est son
grand-père même , le baron de Lindenthal , qui a contribué
à l'arracher de leurs mains , et qui est tué dans le
combat , ainsi que le prétendu mari de Rosalthe. Une
foule de mystères se découvrent. Le chevalier Rosecroix
, père de l'héroïne , est trouvé prisonnier dans le
château du baron . L'abbesse se fait reconnaître pour une
femme de ce baron , qui croyait l'avoir tuée dans un
mouvement de jalousie contre un ancien amant , lequel
n'est autre que l'ermite. Le jeune homme qui a contribué
à sauver Rosalthe est aussi de la famille . C'est un bâtard
du baron , dont la mère est elle-même dans le couvent.
Ainsi tous vivaient depuis un grand nombre d'années ,
sur l'espace d'une lieue carrée peut-être , sans se douter
qu'ils fussent si près les uns des autres . Toutle cinquième
volume est employé au récit de leurs aventures particulières
.
426 MERCURE DE FRANCE,
Cet ouvrage est , dit-on , traduit de l'anglais , et nous
n'en blâmons que plus librement le plan et l'ordonnance .
Qu'il n'y ait que quelques pages destinées au tableau
d'un repaire de brigands dans un roman en cinq volumes ,
à la bonne-heure ; et ce n'est pas nous qui reprocherons
à l'auteur cette sobriété si rare dans les romans de nos
jours ; mais alors il ne fallait pas emprunter d'un incident
le titre de cet ouvrage , parce qu'un titre doit toujours
être pris du sujet principal ; et d'ailleurs , celui
d'Epouse du Bandit n'est pas exact ; car les paroles que
prononce un homme au milieu d'un appareil religieux ,
en supposant même qu'il soit prêtre , peuvent-elles légitimer
un mariage , quand il n'y a de la part de celle
qu'on veut marier aucun consentement de coeur ni de
bouche ? sur-tout quand l'acte qui constitue essentiellement
un mariage , l'acte civil , enfin , manque à cette
espèce d'union ?
On voit que l'auteur a voulu , de tems en tems , imiter
la manière d'Auguste Lafontaine. Il a voulu peindre
aussi ces sentimens doux et religieux qui donnent tant
d'intérêt aux romans de cet étranger ; mais quelle différence
dans l'exécution ! Que de conversations longues
et inutiles ! que de lieux communs d'une morale vulgaire
! que de réflexions froides et banales dans ce
volumineux roman ! Point de mouvement , point de
chaleur , point de ces idées vives ou tendres qui vont
frapper subitement jusqu'au fond du coeur, et y réveiller
les plus touchantes affections !
Nous l'avouons avec plaisir , le traducteur ne paraît
guères mériter d'autre reproche que de n'avoir pas réduit
l'ouvrage de moitié . En accélérant ainsi la marche de
l'action , il lui eût au moins donné de l'intérêt . Son style
est simple , facile , et assez agréable pour faire désirer
qu'il choisisse , une autrefois , de meilleurs originaux ;
ou même qu'il prenne ses sujets dans son imagination .
DECEMBRE 1809. 427
L'ÉCOSSAISE EXPATRIÉE ; nouvelle traduite de l'anglais, de
CATHERINE SELDEN , auteur de Serena . -Un vol . in-
12.-AParis , chez Maugeret fils , imprimeur-libraire ,
rue Saint-Jacques , nº 38 .
N'AVEZ-vous aucundes talens nécessaires pour composer
un ouvrage de littérature ? apprenez l'anglais ou l'allemand
, et vous ferez votre livre. Il n'est pas même absolument
indispensable de bien savoir la langue dont on
veut traduire un ouvrage. Avec le secours d'un dictionnaire
, on parvient à rendre à-peu-près le sens des mots de
cette langue ; et qu'importe à celui qui lit un roman que
la traduction n'en soit pas fidèle , pourvu qu'il l'intéresse
ou l'amuse ? Il est vrai qu'il faut au moins savoir choisir
l'ouvrage original , et il paraît que cela même est plus
difficile qu'on ne pense , puisque , parmi cent romans
peut-être , on a choisi de préférence celui de Mme Ca-
• therine Selden , auteur de Serena , etc. Le traducteur ,
épris sans doute des beautés de l'original , en a conservé
fidélement la marche. Il ne s'est permis que d'y ajouter
quelques transitions qu'exige le stylefrançais; et de plus ,
trente-trois notes de sa composition , persuadé , dit-il ,
qu'une moralité née du sujet devait couronner l'original.
Ainsi , par exemple , le lecteur apprend , dans ces trentetrois
notes morales , quelle est la valeur du shelling ; il
découvre que les émigrés , à leur retour de Londres , en
ont rapporté et introduit en France l'usage de faire des
visites aux dames le matin ; que les maisons honnêtes de
Londres sont composées d'un rez-de-chaussée , etc. etc.
Le traducteur français a cru devoir encore changer le
titre de l'ouvrage anglais et en supprimer l'épigraphe ,
pour les remplacer par des mots d'une fabrique plus mystérieuse
, tels que ceux de Omnia vincit amor.
Ecoutons , au reste , le traducteur pour bien juger de
sa fabrique : « Lady Louise avait seize ans . De la vie sérieuse
qu'on menait dans le séjour qu'elle venait de quitter
(une pension) , elle avait contracté un air posé , peu
commun à son âge. Sa taille , quoique mince , n'annonçait
pas de délicatesse languissante . Elle avait de ces
yeux noirs qui rarement sont brillans et doux. Sa bouche
۱
428 MERCURE DE FRANCE ,
le disputait en grâces à la mélodie de sa voix. Ses joues,
qui d'ordinaire étaient peu colorées , se couvraient d'un
brillant incarnat quand elle prenait de l'exercice, etc. >>>
Telle était Louise Percy, seul enfant du comte de
Monrose , paird'Irlande. Plusieurs partis se présentaient
pour l'épouser ; mais elle préférait lord Edouard Lumlay,
qui l'adorait depuis le jour où lui demandant quelle
chose elle aimait , elle répondit avec tant de sentiment
cesdeux mots : Mes amis. Le père de Louise , très-zélé
catholique , ne voulait pas d'un hérétique pour gendre ,
et le jeune lord étant de la religion protestante , il était
fermement résolu à lui refuser la main de sa fille . Cependant
il le recevait chez lui , et le laissait tranquillement
s'émanciper avec la jeune personne. Quand lady Louise
est bien éprise de son Edouard ; on lui ordonne de renoncer
à l'espoir de l'épouser ; on lui propose même un
autre époux , le marquis Hallifax. J'avoue , dit Louise à
son père , qu'il est très-aimable , et même accompli.Voilà
pour son moral , répondit le lord; mais son physique ? La
fille résistait toujours à ses instances , et lui dit enfin : « Si
>>le marquis veut entendre ma réponse de ma bouche
>> même, et que vous y consentiez, en preuve de mon es-
>>>time pour lui je lui dirai pourquoi je le refuse. >> Le
lord resta comme étourdi de cette réponse, et s'écria ensuite
: « Où a-t-elle pris cette éloquence qui charme et
persuade? Je ne puis y résister et je m'y accorde . >>>
Cependant ce bon père se sent près de mourir et fait
alors promettre à sa fille de ne jamais épouser lord
Edouard. Louise le jure , et va prononcer des voeuxdans
un couvent de Portugal. Avant de mourir de douleur et
d'amour , elle apprend que son amanta été tué. « Ah!
dit-elle avec l'éloquence irrésistible qu'on lui connaît,
Edouard n'est plus ! Non , ma mort ne rendra pas son
existence plus malheureuse . >>>
Tout cet ouvrage est marqué au coin de cette candeur
touchante. Veut-on savoir comment parlent les médecins
? En voici un exemple : « Ma chère Louise , dit le
>>>docteur Woodland en parlant de la maladie de lady
>> Monrose , si un pareil état est laissé à lui seul , généraDECEMBRE
1809. 429
>> lement il finit sans efforts; mais si un accident survient
>>>au malade , il forme quelquefois un conflit qui réveille
>> les symptômes qu'on croyait cessés , et donne une
>>> vigueur passagère à l'esprit et à toute l'habitude cor-
>> porelle; mais l'amour approche toujours de sa proie...
>>> La nature , domptée d'abord par quelque chagrin se-
>>> cret , etc. »
Qu'on nous pardonne l'attention que nous donnons à
de pareils ouvrages . Nous les laisserions rejoindre paisiblement
l'immense fleuve qui en a englouti tant d'autres ;
mais il est de notre devoir de dégoûter d'une carrière où
ils ne sontpoint appelés , des jeunes gens oudes femmes,
qui , livrés à d'autres soins , pourraient être utiles à la
société.
VARIÉTÉS .
Quelques détails sur la vie et les ouvrages de JOSEPH
HAYDN.
La mort de cet homme extraordinaire a fait éclore une
foule de brochures , où les admirateurs de son génie, consultant
bien plus leur enthousiasme et leurs regrets que
leurs propres facultés , ont essayé de retracer quelques
époques de sa longue carrière , et de lui ériger un trophée
composé de ses chefs -d'oeuvre . La plupart , manquant des
materiaux nécessaires , ont à peine indiqué les principaux
ouvrages qui l'ont élevé à un rang tellement supérieur ,
qu'on ne peut plus le comparer qu'à lui-même. Quelques
amis des arts , admis dans l'intimité de ce grand-maître ,
ont seuls été capables de recueillir des renseignemens assez
étendus et assez précis pour satisfaire à la curiosité
blique . L'un d'eux , sur-tout , nous a paru digne de faire
autorité , et c'est de son ouvrage que nous tirons les détails
que l'on va lire (1) .
pu-
« La première fois que je vis Haydn , ce fut au mois
d'octobre 1805. Quoique porteur des meilleures recommandations
, j'eus beaucoup de peine à m'introduire chez
(1) Bertuchs Bemerkungen auf einer Reise aus Thüringen nach
Wien.
430 MERCURE DE FRANCË ,
lui . Songrand âge lui rendait les visites importunes. Nous
dûmes , je n'en doute pas , la faveur d'être admis , au jeune
Mozart qui nous accompagnait. Cet enfant a noblement
signalé son entrée dans la carrière où s'est immortalisé son
père , en célébrant l'anniversaire de la naissance d'Haydn
parune cantate digne du nom de ces deux grands hommes .
Ily dirigea lui-même l'orchestre , n'ayant pas encore atteint
sa treizième année (2) .
> Haydn nous fit un accueil rempli d'affabilité ; mais il
parut singulièrement occupé du jeune Mozart ; il lui parla
de son père avec enthousiasme . « Lorsque je venais passer
» quelque tems à Vienne , dit-il , Mozart et moi nous nous
> voyions tous les jours ; il m'afait souvent l'honneur de
, me consulter. Monjeune ami , ce n'est que dans dix ans
» que vous saurez parfaitement quel homme c'était que
» votre père ! »
» Quelque tems après , je retournai seul chez le respectable
vieillard : je le trouvai d'une vivacité d'esprit qui
m'enchanta . Le hasard avait fait tomber sous sa main un
de ses premiers ouvrages : c'était une messe qu'il avait
composée en 1742 , n'étant encore qu'enfant de choeur à la
cathédrale de Vienne. Il s'amusait à retoucher cette production
de son jeune âge pour l'offrir à son digne Mécène ,
le prince Esterhazy .
J'osai , dans une visite subsequente , lui demander
une liste de tous ses ouvrages. Il me promit de me satisfaire
, et peu de tems après il me remitune note commençant
par ces mots : " Liste de toutes les compositions mu-
לו sicales dont il m'estpossible de me souvenir, depuis ma
> dix-huitièmejusqu'à ma soixante-treizième année . Vienne,
» 4décembre 1805. Signé , Joseph Haydn (3) . "
La fortune de cet illustre vieillard , assez considérable
pourun artiste qui était entré dans le monde avec son seul
talent , provenait en grande partie de deux voyagés qu'il avait
faits enAngleterre . Il l'avait augmentée par une économie
rigide . Je puis garantir les détails suivans aux personnes
qui ne veulent rien ignorer de tout ce qui concerne les
premières années d'un homme célèbre :
(2) Mozart lui-même n'était pas plus âgé , lorsqu'il dirigea l'orchestre
de Naples . Voyez le précis de sa vie , en tête de la partition
de son Requiem , publiée par le Conservatoire.
(3) Nous donnerons cette liste plus bas.
DECEMBRE 1809 . 431
)
Haydn reçut le jour d'un pauvre charron du village de
Rorhau , sur la frontière d'Autriche et de Hongrie . Cet artisan
savait pincer quelques airs sur une espèce de harpe ,
et , le dimanche , il accompagnait les chansons de sa femme.
Le petit Sepperl ( diminutif de Joseph dans le dialecte du
pays ) ravi de ce concert rustique , voulait y prendre part;
dès l'âge de cinq ans , il cherchait à figurer un violon avec
une petite planche et une baguette. Le maître d'école du
bourg voisin , nommé Haimbourg , frappé de la justesse
avec laquelle l'enfant observait la mesure , conseilla au père
de lui faire apprendre la musique ; celui-ci alléguant son
indigence , le maître d'école offrit de se charger du petit
Sepperl. C'est cet homme qui eut la gloire , dont il ne se
doutait assurément pas alors , de faire solfier la gamme au
grand Haydn , et de lui mettre les premiers instrumens
entre les mains. Haydn aimait à se rappeler que c'était lui
qui était chargé des timbales les jours de l'arrivée du seigneur
, ou lorsqu'il y avait grande fête à l'église. D'ailleurs
, disait-il , j'étais bien battu , et c'était presque tous
- les jours abstinence pour mes camarades etmoi. »
« Il
y
avait environ deux ans que le petit Sepperl était
dans cette chétive école , lorsque le maître de chapelle Reiter,
qui dirigeait à la fois la musique de la cour et celle de
la métropole de Saint - Etienne , vint faire une visite au
doyen de Haimbourg , son ancien ami. Il lui dit qu'il cherchait
quelques enfans de choeur. Le doyen proposeHaydn ,
alors âgé de près de huit ans. Le petit Sepperl est aussitôt
mandé avec son maître. Le doyen était alors à table : il
s'aperçut que l'enfant ne pouvait détacher les yeux de dessus
une assiette de cerises. Il lui en promit une poignée ,
-s'il chantait quelques versets latins de manière à contenter
le maître de chapelle. Reiter parut très-satisfait , et demanda
à l'enfant s'il savait faire une cadence . « Non , répondit-il
franchement , et mon maître nonplus . Celui-ci était d'une
confusion extrême . Reiter , enchanté de la voix et des façons
del'enfant , l'emmena avec lui et le plaça à la maîtrise de
Saint-Etienne. Le petit Sepperly fit des progrès si rapides ,
qu'ayant à peine dix ans il essaya de composer des morceaux
à 6 età 8 voix. Mais , disait-il depuis en riant , je croyais
> dans ce tems-là que plus le papier était noir , plus la mu-
> sique devait être belle. Parvenu à l'époque de la mue
de la voix , il fut réformé , et son existence commença
àdevenir très-pénible , à l'âge même où la raison lui faisait
432 MERCURE DE FRANCE ,
entrevoir toutes les difficultés qui attendent dans la carrière
l'artiste sans fortune et sans protecteurs .
>>¡Il demeurait à un sixième étage , dans une petite chambre
sans fenêtre et sans feu. Son indigence semblait rebuter
ceux auxquels il se proposait pour donner des leçons . La
seule consolation qu'il trouva dans son affreuse détresse
fut un vieux clavecin qui se soutenait à peine sur ses pieds.
L'infortuné jeune homme eutenfin le bonheur de faire
la connaissance d'une demoiselle de Martini qui était liée
avec le célèbre Métastase. Il lui enseignait le chant et le
clavecin , et elle lui donna sa table. Mais cette demoiselle
quitta Vienne , et Haydn se retira dans le faubourg de
Léopolstadt. Il obtint la place de chantre chez les frères de
la Merci . Dès huit heuresdu matin il était au lutrin ; à dix ,
il allait toucherl'orgue à la chapelle du comte de Haugwitz,
et à onzeil chantait à la grand' - messe de la cathédrale. Une
matinée si bien employée ne lui rapportait que 17 kreutzer
( environ 15 sous.)CC''eessttà-peu-près vers ce tems qu'il fit
connaissance avec le compositeur italien Porpora , dans les
entretiens duquel il avoua souvent qu'il avait puisé des
notions très-utiles pour le développement de son talent.
Tels furent les commencemens d'un homme dont les
chefs -d'oeuvre charment aujourd'hui l'Europe entière.
Voici le catalogue de ses ouvrages , rédigé par lui-même ,
que nous avons annoncé plus haut :
Symphonies : 118. Divertissemens pour le bariton (4) ,
l'alto et le violoncelle : 125. Divers oeuvres pour bariton
principal, comme : 6 duo ; 12 sonates avec accompagnement
de violoncelle ; 17 sérénades ou nocturnes ( appelées
en allemand cassation stücke ) ; 3 concerto . ( En tout 163
pièces pour le bariton.)Divertissemens pour divers instrumens
, depuis 5 jusqu'à 9 parties , 20. Marches , 3. Trio
pour 2 violons et une basse , 21. Trio pour 2 flûtes et un
violoncelle , 3. Solo de violon avec accompagnement
(4) Le bariton était l'instrument favori du prince Esterhazy , dont
Haydn était maître de chapelle ; on le nomme aussi viola di bordone .
Il a beaucoup de ressemblance avec la viola di gamba. On tire le son
des sept cordes de boyau qui passent sur la touche par le moyen de
l'archet ; mais au-dessous sont seize cordes de métal que l'on attaque
avec l'extrémité du pouce..Le bariton est d'un effet singuliérement
agréable; mais la grande difficulté de l'exécution fait qu'il neconvient
qu'à des morceaux d'adagio ou de cantabile.
d'alto ,
DECEMBRE 1809 . 433
d'alto , 6. Concerto pour divers instrumens : violon , 3 ;
violoncelle ,3. Contre-basse , 1 ; cor , 2 ; trompette , 1 ;
flûte , 1; orgue , 1 ; clavecin , 3 .
,
}
, 1;
salvat
Musique d'église : messes 15 ; offertoires , 4 ;
regina à 4 voix , I ; salve pour la messe de minuit , pIo;urrels'poorngsuaersieaudle,v1en;erabit,4;
Te Deum , 1 ; choeurs , 3. 5.
DE
LA
Quatuor : 83 (5) sonates de piano : 66. Petits duettoon
italiens , chansons allemandes et anglaises ;42(6) . 40. Chants à 3 et 4 voix , 13 .
Canon
Opéra italiens : 14. la Canterina , l'Incontro improvviso ;
lo Speziale ; la Pescatrice ; il Mondo della luna ; l'Isola
disabitata ; l'Infedeltàfedele ; la Fedeltàpremiata ; la Vera
costanza ; Orlando paladino ; Armida ; Acide e Galatea a
4 voci ; l'Infedeltà delusa ; Orfeo .
Opéra pour les marionettes allemandes : 5. Geneviève ;
Philémon et Baucis ; Didon ; la Maison brûlée ; le Diable
Boîteux .
Oratorio : 5. Le Retour de Tobie ; Stabat mater ; les
dernières paroles de J. C. sur la croix ; la création ; les
saisons .
Enfin , 366 romances écossaises originales , et plus de
400 menuets , allemandes et walses .
Nous croyons devoir placer ici l'anecdote qui a donné
lieu à la composition d'un menuet connu sous le nom de
Menuet du boeuf (7) .
Un boucher se présente , un jour , chez Haydn , et lui
dit sans préambule : « Monsieur , j'ai toujours eu un goût
>>particulier pour vos menuets ; j'en aurais besoin d'un
> bien frais , bien joli , et tout neuf , pour les noces de ma
> fille , qui se feront ces jours-ci . , Haydn , souriant à cet
hommage nouveau , lui promet son menuet pour le surlendemain
, et tient parole . Peu de tems après , un bruit
(5) Haydn a laissé un 84e quatuor incomplet , mais que l'on a
cependant exécuté .
(6) Il travaillait encore dans ses dernières années à une foule de
ballades écossaises qui lui étaient demandées , à un très-haut prix , pour
l'Angleterre.
(7) Ce menuet se vend séparé chez Pleyel , rue Neuve-des-Petits-
Champs.
Fe
434 MERCURE DE FRANCE ,
particulier d'instrumens frappe les oreilles de l'illustre
compositeur : il écoute , et croit reconnaître son menuet.
Il ouvre sa fenêtre , et voit un boeuf magnifique aux cornes
dorées , qu'entourait un orchestre ambulant. Le boucher
monte , exprime au grand homme tous les sentimens dont
il est pénétré , et termine ainsi sa harangue : «Enfin , mon-
» sieur , j'ai cru qu'un boucher ne pouvait mieux vous
> témoigner toute sa reconnaissance pour un si beau me-
> nuet , qu'en vous offrant le plus beau de ses boeufs. "
Haydn est forcé d'accepter , et pendant plusieurs jours le
menuet du boeuf retentit dans toutes les rues de Vienne.
C. L.
DECEMBRE 1809 . 435
L POLITIQUE.
LES Autrichiens ont publié le rapport officiel de la bataille
de Wagram. Si leur défaite n'était pas constatée par
ses résultats , elle le serait par leur aveu. Le nombre des
hommes tués , blessés ou prisonniers qu'ils ont perdu , s'élève
au-delà de 30,000 . Ils assignent pour cause de la victoire
des Français , le retard de l'archiduc Jean à accourir
de Presbourg se joindre à l'aile gauche de leur armée ; nous
l'attribuerons içi àla fermeté , àla sureté du coup-d'oeil militaire
de notre Chef, qui a voulu passer leDanube au lieu
même où leDanube s'était montré rebelle , attaquer les ennemis
là où ils l'attendaient formidablement retranchés , et
surtout, par un mouvement habile , séparer l'armée autrichienne
de celle qui pouvait venir de Hongrie , l'isoler des
renforts attendus , la livrer à sa seule force. Il est à croire
que l'archiduc Jean se fût en vain présenté au moment qui
lui était indiqué. Sa marche était prévue , un obstacle lui
était préparé ; et son armée , défaite àRaab et àPresbourg,
ne pouvait contrebalancer le destin assuré à l'armée française.
Depuis la paix, au surplus , l'Autriche a fait des réformes
considérables dans son état militaire . La liste de ses officiers
généraux réformés est égale à celle d'une armée nom-,
breuse; son infanterie est diminuée , et elle s'occupe de,
réorganiser son artillerie , qui a été détruite . Jusqu'à ce moment
, l'archiduc Charles reste étranger aux affaires. La
rentrée de l'Empereur dans sa capitale s'est faite sans
pompe et sans éclat . Les habitans de Vienne ont revu leur
souverain avec le sentiment louable qui caractérise tout sujet
fidèle: Quelques familles paraissent n'avoir pas partagé
ce sentimeut , et la populace s'est livrée contre leurs habitations
à quelques excès , que la police a bientôt réprimés .
Cette police a repris ses anciens erremens , sa censure rigoureuse,
ses réglemens prohibitifs : ce passage paraît dur
àbeaucoup de Viennois , qui avaient senti les bons effets
de l'administration libérale à laquelle ils ont dû , pendant
six mois , leur subsistance et leur sécurité . On annonce à
Vienne le prochain retour du général Andréossy en qualité
d'ambassadeur de S. M. Le grand quartier-général esttoujours
à Saint-Polten.Le passage par l'Allemagne et les pro-
Eea
436 MERCURE DE FRANCE ,
vinces illyriennes des troupes françaises continue sans interruption;
elles vont réoccuper la Dalmatie et reprendre
sans peine quelques-unes des Sept-Isles occupées sans difficulté
par les Anglais. Il est inutile de dire que Corfou a
une garnison nombreuse et bien approvisionnée . Les Anglais
jouentde leur reste dans l'Adriatique ; ils vont en être
sévérement bannis; aucun port ne leur sera plus accessible
: on dit que, pour exercer une inutile vengeance , ils
ont lancé sans dommage notable quelques bombes sur
Trieste.
Les dernières nouvelles du Tyrol occidental y font connaître
les dernières convulsions d'une anarchie expirante et
d'une rébellion qui n'a plus d'aliment et d'appui. Le généralBaraguay-
d'Hilliers a soumis les vallées de Wintscghau.
Quelques chefs ont essayé de rallumer la sédition, mais ils
sontabandonnés , et on présume qu'ils cherchent unmoyen
de passage en Italie , pour de là s'embarquer et rejoindre
enAngleterre les députés qu'ils y entretiennent, et que
leur costume montagnardy rend l'objet de la curiosité publique,
bien plus que de l'intérêt général.
Les suites de la bataille d'Occana enEspagne surpassent
les espérances qu'on en avait conçues. On attend encore le
rapport détaillé de cette brillante victoire ; mais ses résultats
sont évidens à tous les yeux. Vingt-cinq mille prisonniers
ont été passés en revue au Prado; leur état faisait
pitié aux Français : il est remarquable qu'ils n'ont point
excité la commisération des Espagnols. Déjà quatre mille
d'entre eux ont prêté serment au roi Joseph et pris parti
sous ses drapeaux; pendant ce tems , le général Kellermann
atteint Pennemi du côté de Valladolid; il a taillé en
pièces un corps assez nombreux , lui a tué 3,000 hommes ,
fait le double de prisonniers , pris douze pièces de canon et
six drapeaux. Le général Solignac a reçu la mission de poursuivre
des bandes , non d'insurgés , mais de brigands sans
organisation et sans chefs , qui infestent les routes du nord
etles provinces limitrophes , au centre desquelles s'avancent
les corps qui ont passé les Pyrénées , notamment le
corps du général Loison qui doit être réuni àVittoria au
nombre de 20,000 hommes. Pendant cette marche , celle
des prisonniers espagnols se dirige sur Bayonne ; quarante
mille rations par étape sont disposées sur la route deMadridàBayonne
.Dans cette circonstance , l'honorable amiral
Massaredo a donné une nouvelle preuve de sa fidélité au roi
et de son attachement à sa patrie , en saisissant l'occasion
NOVEMBRE 1809. 437
de rappeler de nouveau à des sentimens pacifiques ses concitoyens
égarés . D'autres écrits dans le même sens ontcirculé
, et l'on se demande déjà : que fait et que veut lajunte
de Séville ? que font les Anglais ? pourquoi ont-ils sacrifié
sans secours , sans appui , sans direction, une armée de
55,000hommes , qu'un choc de deux heures a détruite? que
font le Wélesley diplomate , et le Wélesley général ? pour
qui combat-on? contre qui s'obstine-t-on follement dans
une révolte sans but ? C'est au milieu de ce mouvement
de l'opinion que le roi Joseph est rentré dans sa capitale
après sa campagne de quelques jours et une victoire de
quelques heures,dont l'importance a eu déjà tantd'influence
enEspagne sur la conduite de ses ennemis et de ses amis .
Mais les détails de ces événemens perdent de leur
intérêt auprès du vaste tableau que le Gouvernement
vient de dérouler aux yeux des Français ; c'est l'aperçu
rapide , mais clair et bien ordonné , de tout ce qui s'est
fait pour la prospérité intérieure et pour la gloire nationale
depuis une année : ces budjets politiques sont
une sorte de dette que le Gouvernement doit acquitter
chaque année avec une bien vive satisfaction; car il n'a
rien ici à déguiser , à colorer , à masquer par de vaines
formules. Il expose les faits , il rappelle les actes , il indique
leur résultat; et le Français , en lisant avec émotion
ce qui s'est fait pour lui dans une année , se rappelle le
voeuvraiment patriotique de son Souverain , et en demandant
au ciel encore trente années de son règne , il calcule
en espérances tous les bienfaits qu'il doit en attendre.
Ce voeu , l'Empereur l'a noblement exprimé dans sa
réponse à la députation du Corps - Législatif, lorsqu'il est
venu présenter ses hommages aux pieds du trône etydéposer
,par l'organe de M. de Fontanes , l'expression de son
amour et de sa fidélité.
<M. le président et MM. les députés , a dit Sa Majesté , j'agrée les
sentimens que vous m'exprimez. Je connais l'attachement que vous
avez pour ma personne .
» La France a besoin d'une monarchie modérée , mais forte.
» L'époque actuelle doit être distinguée , non-seulement par la gloire
>> des armes françaises , mais aussi par la prospérité de soncommerce ,
> par la sagesse des lois , par l'éclat des arts , des sciences et des lettres .
>>Pour conduire la France dans la situation où elle se trouve , j'ai
> surmontébien des obstacles . Moietma famille , nous saurons toujours
438 MERCURE DE FRANCE ,
>> sacrifier même nos plus chères affections aux intérêts et aubien-être
→de cette grande nation. いい
Avec l'aide de Dieu etle constant amour de mes peuples , je
> surmonterai tout ce qui pourrait s'opposer à mes grands desseins.
> Je désire vivre trente ans encore , afin de pouvoir trente ans
> servirmes sujets , consolider ce grand Empire , et voir toutes les
> prospérités quej'ai conçues embellir cette chère France. »
C'est le 12 de ce mois que le ministre de l'intérieur ,
M. le comte de Montalivet , accompagné des comtes Defermon
, Régnault de Saint-Jean- d'Angély et Lacuée, ministres
d'Etat , a porté la parole au nom de S. M. dans le
sein du Corps -Législatif. Dans une analyse rapide , nous
suivrons la division de l'exposé de situation qu'il a présenté.
:
1
Travaux publics. De retour d'Espagne , et prêt à marcher
en Allemagne , S. M. a ordonné et fait suivre d'immenses
travaux; des prisonniers de guerre ont achevé le canal
de Saint- Quentin ; deux lieues souterraines sont commencées
par les fleuves du Nord et ceux du Midi. Huit lieues
du canal du Nord sont exécutées : le canal Napoléon fera
baigner des mêmes eaux Cologne , Anverset Marseille.
Il seramis mis en communication avec la Seine par celuide
Bourgogne . Les travaux de Cherbourg , du Havre, deDunkerque,
sont poussés avec vigueur :le portdeCherbourg
aura vingt-six pieds d'eau par les plus basses eaux. Le
bassin d'Anvers est en construction ; le port de Cette a été
approfondi , des fregates y ont trouvé asyle , le port de
Marseille a été amélioré . Les routes qui communiquent à
l'Italie , et des Apennins à la Méditerranée , ont reçu de
nouveaux degrés de perfectionnement. De grands desséchemens
entrepris ont eu lieu sans que les peuples aient
éprouvé, même passagèrement, les effets dangereux qu'ils
redoutaient.
Travaux de Paris . Les ponts de Besons , de Choisy, de
Sèvres , sont commencés ; celui de Charenton rétabli , celui
de Saint-Cloud réparé ; le beau pont d'Jénaavance : les
quais adjacens , ceux Napoléon et du Louvre , sont terminés.
Les greniers d'abondance sont formés , les grands
abattoirs ordonnés se.construisent . Le bâtiment de la
Bourse s'élève ; le temple de laVictoire sera digne de sa
destination . L'arc de l'Etoile , la colonne d'Austerlitz s'achèvent
: l'arc de triomphe du Carrousel est terminé avec
autant de goût que de magnificenée. Le Louvre étonne par
ses progrès les habitans même de la Cité.
DECEMBRE 1809. 439
1
Etablissemens de bienfaisance. Quarante-deux dépôts
assurent l'exécution de la loi sur la mendicité. La plaie la
plushideuse des Etats est ainsi fermée pour la France. Les
bords du Rhin ont été inondés ; S. M. a fait distribuer un
million pour réparer ses pertes . Les cités ont été approvisionnées
de médicamens utiles et devenus rares . La vaccine
a étendu ses progrès ; les hôpitaux ont reçu des dotations
nombreuses et des améliorations sensibles .
i
Instruction publique. L'Université Impériale est entrée
en fonctions. Elle a recueilli des renseignemens sur toutes
les maisons de France ; les académies se forment , les facultés
s'établissent , les lycées continuent de fournir de
nombreux élèves à l'école polytechnique et à Saint-Cyr. Le
premier est toujours une pépinière de sujets distingués par
Ieurs lumières et leur conduite à Saint-Cyr se renouvelle /
incessamment cette jeunesse aussi forte , aussi bien exercée
que courageuse et dévouée , qui se montre , en entrant sous
les drapeaux , digne de marcher avec les anciens braves .
Sciences et arts. Tous les genres d'encouragement leur
sont donnés , les honneurs , les récompenses , d'utiles travaux
confiés aux artistes qui se distinguent ; rien n'est
négligé. L'époque des prix décennaux est arrivée ; ils seraient
distribués aujourd'hui , si le jury avait pu remettre
plus tôt son travail. L'Empereur a jugé à propos de donner
de l'extension à son premier décret , et a pris toutes les
précautionspourque le jugement fût l'expression de l'opinion
publique éclairée. Le Muséum d'histoire naturelle a
été agrandi ; le Muséum des arts enrichi par l'acquisition
de la galerie Borghèse.
Agriculture. Vingt mille jumens de choix ont été conduites
aux haras . La culture du coton dans le midi donne
des espérances . L'exportation de notre superflu en blé a
étépermise avec des précautions convenables. Des licences
ont aussi été données pour nos vins . La France a acquis
la preuve qu'elle n'avait besoin pour ses subsistances d'aucun
secours étranger...
Manufactures. Des encouragemens et des modifications
dans le système des douanes ont été des bienfaits réels
pour l'industrie. Les bons effets de l'école de Châlons commencent
à se faire sentir. Les grands manufacturiers Richard
, Ternaux , Oberkamp , Neuflize, ont soutenu leur
Y
réputation.
Mines. Des mines de cuivre , de plomb , d'argent , s'exploitent
; d'autres sont l'objet de recherches et d'expé-
1
440 MERCURE DE FRANCE;
riences : la France possède des houillères précieuses ; elle
est garantie de toute crainte de manquer de comestibles .
Commerce . Le nôtre doit souffrir de l'état extraordinaire
où se trouve l'Europe : mais la consommation intérieure
est immense. Lyon reçoit de nombreuses commandes
de Russie et d'Allemagne. Naples fournitde beaux
cotons. De jour en jour nous sommes moins tributaires
des importations étrangères . On espère que les relations
avec les Etats-Unis pourront être bientôt rétablies .
Finances . La guerre s'est soutenue , sans nouveaux
impôts , sans emprunts , sans anticipation ; le cadastre se
poursuit.
Cultes. L'Empereur ne les tolère pas , il les honore , il
les encourage ; les religions chrétiennes , fondées sur la
morale de l'Evangile , sont toutes utiles à la société ; les
luthériens ont actuellement un temple à Paris ; une école
de théologie calviniste est établie à Montauban. La religion
de l'Empereur et de sa famille a été l'objet de soins
assidus. Les succursales et leurs desservans ont été payés ;
des séminaires ont été de nouveau formés ; des évêques et
archevêques ont été appelés au sénat. S. M. se propose
d'en appeler à son Conseil-d'Etat.
:
Guerre. Ce paragraphe est un tableau rapide de l'agression
de l'Autriche , de la campagne d'Allemagne , de
l'attaque impuissante des Anglais à Walcheren , de leur
inutile diversion en Portugal ; tous ces événemens sont
présers à nos lecteurs .
Politique. Ce paragraphe doit être rapporté avec plus
d'étendue ; ce n'est pas ici le passé , c'est l'avenir qui se
développe à nos regards .
Le duché de Varsovie s'est agrandi d'une portion de la
Gallicie. Il eût été facile à l'Empereur de réunir à cet
Etat la Gallicie toute entière ; mais il n'a rien voulu faire
qui pût donner de l'inquiétude à son allié l'empereur de
Russie. La Gallicie de l'ancien partage , presque toute
entière , est restée au pouvoir de l'Autriche . S. M. n'a
jamais eu en vue le rétablissement de la Pologne. Ce que
l'Empereur a fait pour la nouvelle Gallicie hui a été commandé
moins par la politique que par l'honneurs il ne
pouvait abandonner à la vengeance d'un prince implacable
les peuples qui s'étaient montrés avec tant d'ardeur
pour la cause de la France .
Les rois deBavière , de Westphalie , de Wurtemberg ,
et lesautres princes de la Confédération , obtiendront tous
DECEMBRE 180g 44
un accroissement de territoire. Il eût sans doute été facile "
à la France d'étendre ses limites au-delà du Rhin ; mais
ce fleuve est la borne invariable des Etats immédiats de
sonEmpire. b
Les villes anséatiques conserveront leur indépendance.
Elles seront comme un moyen de représailles, de guerre ,
à l'égard de l'Angleterre .
La paix avec la Suède sera incessamment conclue.
Rien ne sera changé dans les relations politiques de la
Confédération du Rhin et de la Confédération Helvétique.
Pour la première fois , depuis les Romains , l'Italie
toute entière sera soumise au même système. La réunion
des Etats de Rome était nécessaire à ce grand résultat. Ils
coupent la presqu'île , de la Méditerranée à la mer Adriatique
, et l'histoire a prouvé de quelle importance était une
communication immédiate entre l'Italie supérieure et le
royaume de Naples . L'Empereur a demandé que le Pape
fermât ses ports aux Anglais ; croirait-on que le Pape ait
rejetté cette demande ? Il lui a proposé de former une
ligue offensive et défensive avec le royaume de Naples et
le royaume d'Italie ; le Pape a repoussé cette proposition.
Il n'est pas une circonstance depuis la paix de Presbourg ,
où la cour de Rome n'ait manifesté sa haine contre la
France. Toute puissance qui devient prépondérante en
Italie est aussitôt son ennemie . Ainsi , avant la bataille
d'Austerlitz , avant celle de Friedland , l'Empereur reçut
de Rome des brefs pleins d'acrimonie . On vit ensuite le
Pape se plaindre des principes de tolérance consacrés par
le Code Napoléon ; on le vit s'élever contre les lois organiques
qui régissent l'intérieur de l'Empire , et dont il
n'avait , à aucun titre , le droit de se mêler. On le vit
jeter des brandons dans nos provinces : il s'essayait ainsi
à diviser , à ébranler le grand Empire , et l'on ne peut
douter de ce qu'il aurait fait , si quelque bataille importante
avait été perdue . La cour de Rome a trop dévoilé ses
sentimens secrets : elle n'a pu méconnaître les services
rendus par l'Empereur à la religion; mais ce motif de reconnaissance
, qui devait être si puissant pour le chef de
l'Eglise , ne pouvait rien sur la haine du souverain temporel.
9"
Convaincu de ces vérités consacrées parl'histoire de tous
les tems et par notre propre expérience , l'Empereur
n'avait à choisir qu'entre deux partis , ou créer un patriarche
, et séparer la France de toute relation avec une puis442
MERCURE DE FRANCE ,
sance ennemie qui cherchait à lui nuire , ou détruire une
souveraineté temporelle , seule source de la haine de la
cour de Rome pour la France. Le premier parti aurait
entraîné des discussions dangereuses , et jeté l'alarme
dans quelques consciences ; l'Empereur l'a repoussé. Le
second était l'exercice des droits qui sont inhérens à sa
couronne impériale , et dont l'Empereur ne doit compte
à personne ; l'Empereur l'a adopté : les Papes , ni aucun
prêtre dans l'Empire , ne doivent avoir de souveraineté
temporelle. Jamais l'Empereur ne reconnaîtra le droit de
la triple couronne; il ne reconnaît que la mission spirituelle
donnée aux pasteurs de l'Eglise par Jésus-Christ,
et que Saint-Pierre et ses plus pieux successeurs ont si
purement et si saintement remplie , au grand avantage de
La religion
Le royaume de Naples , durant cette année , a pris une
nouvelle consistance. Le roi a porté un soin particulier à
T'organisation de ses états. Il a rétabli l'ordre dans toutes
les parties de l'administration : il a réprimé le brigandage ,
et ses peuples , depuis la première jusqu'à la dernière
classe, ont montré des sentimens qui font à-la-fois leur
éloge et celui de leur souverain.
1
La Hollande n'est réellement qu'une portion de la
France. Ce pays peut se définir , en disant qu'il est l'alluvion
du Rhin , de la Meuse et de l'Escaut , c'est-à-dire ,
des grandes artères de l'Empire.La nullitéde ses douanes,
les dispositions de ses agens , et l'esprit de ses habitans,
qui tend sans cesse à un commerce frauduleux avec l'Angleterre
, tout a fait un devoir de lui interdire le commerce
du Rhin et du Weser. Froissée ainsi entre la France et
l'Angleterre, la Hollande est privée et des avantages contraires
à notre système général , auxquels elle doit renoncer,
et de ceux dont elle pourrait jouir ; il est tems que tout
cela rentre dans l'ordre naturel. S. M. a voulu assurer aussi
d'une manière éclatante les avantages de l'acte de la
Confédération helvétique , en joignant à ses titres celui
de Médiateur de la Suisse. C'est assez dire aux Suisses que
le bonheur sera perdu pour eux , le jour où ils toucheront
à ce Palladium de leur indépendance. .1
Les provinces illyriennes couvrent l'Italie , lui donnent
une communication directe avec la Dalmatie , nous procurent
un point de contact immédiat avec l'Empire de
Constantinople , que la France , par tant de raisons et
d'anciens intérêts , doit vouloir maintenir et protéger.
1
DECEMBRE 1809 443
Les Espagnes et le Portugal sont le théâtre d'une révolution
furibonde : les nombreux agens de l'Angleterre attisent
et entretiennent l'incendie qu'ils ont allumé. La
force , la puissance et la modération calme de l'Empereur,
leur rendront des jours de paix. Si l'Espagne perd ses co-
Ionies , elle l'aura voulu . L'Empereur ne s'opposera jamais
à l'indépendance des nations continentales de l'Amérique :
cette indépendance est dans l'ordre nécessaire des événemens
. La France ne s'y opposera pas , pourvu que ces
peuples ne fassent pas cause commune avec l'Angleterre.
Enfin , messieurs , dit le ministre en terminant ," la
paix a ramené l'Empereur au milieu de nous. Le monarquè
qui excite le plus l'admiration et l'enthousiasme , est aussi
celui qui est le plus digne d'amour. Il nous l'a dit il place
dans celui qu'il inspire toutes ses espérances de bonheur.
Français, il a donc pu se tromper une fois , lorsqu'il
aajouté que d'autres princes avaient été plus heureux
quelui ? mang th i
M. de Montalivet a été ici remercié par les applaudissemens
les plus vifs et les plus unanimes.
F
Voici le texte de la réponse de M. le comte de Fontanes ;
quand un corps de l'état possède un tel écrivain pour interprête
de ses sentimens , c'est un devoir pour une feuille
littéraire de s'enrichir de tout ce qui peut émaner de lui .
M. le ministre de l'intérieur , MM. les conseillers d'état
> Vous étiez sûrs d'inspirer un grand intérêt à cette assemblée. Vous
avez peint la gloire du monarque en retraçant les bienfaits de son
administration. Ce n'est point assez pour lui d'avoir vaincu tant de fois
les ennemis sur le champ de bataille , il veut décourager jusqu'à leurs
dernières espérances ; il achève en quelque sorte, leur défaite , en exé
cutant tous les jours les projets qu'il a conçus pour la prospérité de
l'Empire .
.2 Ba 13 09
> Il fallait que tout fût extraordinaire comme lui dans les événemens
de son règne .
Autrefois , après quelques années de guerre , l'épuisement du trésor
contraignait le vainqueur lui-même à demander la paix ; aujourd'hu
l'entretien de tant d'armées n'a point interrompu l'amélioration successive
des finances .
> Autrefois le signal de la guerre suspendait tous les établissemens
utiles , et ces monumens nationaux où s'imprime la magnificence des
rois ; aujourd'hui les villes s'embellisent de toutes parts ; on dirait que
ce peuple , si terrible au dehors , ne s'occupe au- dedans qu'à préparer
le siècle de la paix , des arts et des fêtes .
444 MERCURE DE FRANCE,
> Enfin la guerre a dans tous les tems affaibli la force des loisetde
la police ; aujourd'hui la police la plus sage et la plus vigilante maintient
la sûreté publique. On voit disparaître avecle fléau de la mendicité
tous les fléaux et tous lesdésordres qu'il traîne à sa suite.
> Cette influence d'une bonne administration s'est fait sentir az
moment même où le prince était absent ; il animait et contenait tout ,
àtrois cents lieues de la frontière . Dès que l'Anglais a paru , la France
tout entière a pris subitement les armes ; dès qu'il a fui , elle les
déposées avec une égale promptitude . Admirable dans ses mouvemens,
nonmoins admirable dans son repos , elle a fait voir à l'Europe l'éner
gie et la sagesse qui caractérisent une grande nation; elle a montré ce
qu'elle peut sous la main toute puissante qui la précipite ou la modère
àsongré.
→ Tel est , M. le ministre de l'intérieur , le grand tableau que vous
avezmis sous nos yeux; vous ne pouviez mieux louer le souverain
qu'en racontant sa propre vie. On a dit depuis long-tems aux orateurs
qu'il n'y avait rien de plus grand que les actions simplement racontées;
on doit ajouter qu'il n'y a rien de plus éloquent que ses paroles. C'est
enles répétant avec fidélité qu'on peutle montrer dans toute sa gloire .
Combien nous étions émus en l'écoutant la dernière fois , quand il
désirait de vivre trente ans encore pour servir trente ans ses sujets !
Jamais parole plus royale n'est sortie du coeur d'un plus grand roi. La
royauté n'est en effet que le plus sacré , le plus utile et le plus éminent
de tous les services. Elle ne fut instituée que pour le bonheur du
genre humain. Heureux le prince qui connaît si bien ses devoirs et sa
diguité , et les exprime avec tant de noblesse ! Quel Français ne forme
aujourd'hui le même voeu que le sien? Oui, qu'il 'vive trente ans, qu'il
viveplus encore : une vie si précieuse ne peut trop se prolonger; et
puisque tous les prodiges semblent réservés à lui seul, espérons qu'un
regne mémorable surpassera tous les autres par sa durée , comme il
les surpassera tous par sa puissance et sa grandeur. »
2092זיח grach of emitos
PARIS .
4
LES lecteurs de cette Feuille ont suivi avec trop d'intérêt
tout ce qui a été relatif aux prix décennaux , et ce concours
solennel a trop de rapports avec les objets qui sont jour-
( nellement traités dans le Mercure , pour que nous hésitions
donner , malgré son étendue , le texte même du nou-
12
veau décret rendu sur cet objet. Le voici :
L)
1
Au palais des Tuileries , le 28 novembre 1809.
NAPOLÉON , Empereur des Français , Roi d'Italie et Protecteur de
la Confédération du Rhin , etc. etc. etc.
1
DECEMBRE 1809. 445
Nous étant fait rendre compte de l'exécution de notre décret du 24
fructidor an XII , qui institue des prix décennaux pour les ouvrages
de sciences , de littérature et d'arts , du rapport du jury institué par
ledit décret ; voulant étendre les récompenses et les encouragemens à
tous les genres d'études et de travaux qui se lient à la gloire de notre
Empire ;
Désirant donner aux jugemens qui seront portés le sceau d'une
discussion approfondie , et celui de l'opinion du public ;
Ayant résolu de rendre solennelle et mémorable la distributiondes
prix que nous nous sommes réservé de décerner nous-mêmes ,
Nous avons décrété et décrétons ce qui suit :
TITRE 1 . De la composition des prix.
Art. rer. Les grands prix décennaux seront au nombre de trentecinq
, dont dix-neuf de première classe , et seize de seconde classe .
2. Les grands prix de première elasse serontdonnés , 1º aux auteurs
des deux meilleurs ouvrages de sciences mathématiques ; l'un , pour
lagéométrie et l'analyse pure ; l'autre , pour les sciences soumises aux
calculs rigoureux , comme l'astronomie , la mécanique , etc.; 2º aux
auteurs des deux meilleurs ouvrages de sciences physiques; l'un ..
pour la physique proprement dite , la chimie , la minéralogie , etc.;
l'autre , pour la médecine , l'anatomie , etc .; 3º à l'inventeur de la
machine la plus importante pour les arts et manufactures; 4º au fondateur
de l'établissement le plus avantageux à l'agriculture; 5º au fondateur
de l'établissement le plus utile à l'industrie; 6º à l'auteur de la
meilleure histoire ou du meilleur morceau d'histoire générale , soit
ancienne , soit moderne ; 7º à l'auteur du meilleur poëme épique ;
8º àl'auteur de la meilleur tragédie représentée surnos grands théâtres ;
9º à l'auteur de la meilleure comédie en cinq actes , représentée sur
nos grands théâtres ; roº à l'auteur de l'ouvrage de littérature qui
réunira , au plus haut degré , la nouveauté des idées , le talent de la
composition et l'élégancedu style ; 11º à l'auteur du meilleur ouvrage
de philosophie en général , soit de morale , soit d'éducation ; 12º au
compositeurdu meilleur opéra représenté sur le théâtre de l'Académie
impériale de Musique : 13º à l'auteur du meilleur tableau d'histoire ;
14º à l'auteur du meilleur tableau représentant un sujet honorable
pour le caractère national ; 15º à l'auteur du meilleur ouvrage de sculp.
ture , sujet héroïque ; 16° à l'auteur du meilleur ouvragede sculpture ,
dont le sujet sera puisé dans les faits mémorables de l'histoire de
France ; 17º à l'auteur du plus beau monument d'architecture.
-3. Les grands prix de seconde classe seront décernés , rº à l'auteur
de l'ouvrage qui fera l'application la plus heureuse des principes des
446 MERCURE DE FRANCE ,
sciences mathématiques ou physiques à la pratique ; 2º à l'auteur du
meilleur ouvrage de biographie ; 3º à l'auteur du meilleur poëme en
plusieurs chants , didactique , descriptif , ou en général d'un style
élevé; 4º aux auteurs des deux meilleurs petits poëmes dont les sujets
seront puisés dans l'Histoire de France ; 5º à l'auteurde la meilleure
traduction en vers de poëmes grecsou latins ; 6º à l'auteur du meilleur
poëme lyrique mis en musique , et exécuté sur un de nos grands
théâtres ; 7 ° au compositeur du meilleur opéra-comique , représenté
sur un denos grands théâtres'; 8º aux traducteurs de quatre ouvrages ,
soit manuscrits , soit imprimés en langues orientales , ou en langues
anciennes ; les plus utiles , soit aux sciences , soit à l'histoire , soit aux
belles-lettres , soitaux arts ; 9º aux auteurs des trois meilleurs ouvrages
de gravure entaille-douce , enmédailles , et sur pierres fines ; 10 ° à
l'auteur de l'ouvrage topographique le plus exact et le mieux exécuté.
4. Outre le prix qui lui sera décerné , chaque auteur recevra une
médaille qui aura été frappée pour cet objet.
TITRE II . Du jugement des ouvrages. .
5. Conformément à l'article 7 du décret du 24 fructidor an 12 , les
ouvrages seront examinés par un jury , composé des présidens et des
secrétaires perpétuels de chacune des quatre classes de l'Institut. Le
rapport du jury , ainsi que le procès-verbal de ses séances et de ses
discussions , seront remis à notre ministre de l'intérieur , dans les six
mois qui suivront la clôture du concours.
1
Le concours de la seconde époque sera fermé le 9 octobre 1818.
6. Le jury du présent concours pourra revoir son travail jusqu'au
15 févrierprochain , afin d'y ajouter tout ce qui peut être relatif aux
nouveaux prix que nous venons d'instituer .
7. Notre ministre de l'intérieur , dans les quinze jours qui suivront
la remise qui lui aura été faite du rapport du jury , adressera à chacune
des quatre classes de l'Institut la portion de ce rapport et du
procès -verbal relative au genre des travaux de la classe..
も
8. Chaque classe fera une critique raisonnée des ouvrages qui ont
balancé les suffrages de ceux qui ont été jugés , par le jury , dignes
d'approcher des prix , et qui ont reçu une mention spécialement
honorable .
A
Cette critique sera plus développée pour les ouvrages jugés dignes
du prix; elle entrera dans l'examen de leurs beautés et de leurs défauts,
discutera les fautes contre les règles de la langue ou de l'art , ou les
innovations heureuses ; elle ne négligera aucun des détails propres à
faire connaître les exemples à suivre et les fautes à éviter.
:
DECEMBRE 1809.447
9. Ces critiques seront rendues publiques par la voie de l'impression..
Les travaux de chaque classe seront remis par son président auministre
de l'intérieur , dans les quinze mois qui suivront la communi
cation faite à l'Institut.
10. Notre ministre de l'intérieur nous soumettra , dans le cours du
mois d'août suivant , un rapport qui nous fera connaître le résultat
des discussions .
11. Undécret impérial décerne les prix.
A
TITRE III . - De la distribution des prix.
12. Lapremière distribution des prix aura lieu le9 novembre 1810,
et la seconde distribution le 9 novembre 1819 , jour anniversaire du
18 brumaire . Ces distributions se renouvelleront ensuite tous les dix
ans , à la meme époque de l'année...
13. Elles, seront faites par nous , en notre palais des Tuileries , où
seront appelés les princes , nos ministres et nos grands officiers , les
députations des grands corps de l'Etat , le grand-maître et le conseil
de l'Université impériale , et l'Institut en corps.
14. Les prix seront proclamés par notre ministre de l'intérieur ; les
auteurs qui les auront obtenus recevront de notre main les médailles
qui en consacreront le souvenir . A
15. Notre ministre de l'intérieur est chargé de l'exécution du présent
décret , qui sera inséré au Bulletin des Lois.
Par l'Empereur ,
t Signé , NAPOLEON.
Le ministre secrétaire d'Etat.
Signé , H. B. , duc DE BASSANO .
-Le sénat , sur une liste triple de candidats présentés
par S. M. , a élu M. le chevalier de la Ville , chambellan
de MADAME , M. le chevalier Pastoret , membre de l'Institut
, professeur au collège de France , et M. le comte de
Vilsemanzy , inspecteur en chef aux revues .
- On annonce un nouvel acte de munificence impériale
. MM. les sénateurs , les conseillers d'Etat et maîtres
des requêtes qui n'avaient pas la croix de la Légion d'honneur
viennent de la recevoir . S. M. a daigné nommer
grands-officiers de la Légion , M. le comte de Montalivet,
ministre de l'intérieur , M. le comte Mollien , ministre du
trésor public , et M. le comte Frochot , préfet de la Seine .
M. le maître des requêtes de la Borde est nommé comte
de l'Empire .
- S. A. S. le prince de Neufchâtel a donné , lundi
:
448 MERCURE DE FRANCE , DECEMBRE 180g.
dernier, une fête magnifique à Grosbois. I'Empereur et
l'Impératrice , les rois de Saxe , de Wurtemberg , de
Naples , de Westphalie et de Hollande , les reines deHollande
, de Westphalie , de Naples et d'Espagne , et une
partie de la cour de S. M. y ont assisté. Le mnaattiinn ily a
eu une chassebrillante ; le soir , comédie , souper et bal.
La journée a été très-belle . :
-On croit savoir que la session du Corps-Législatif se
prolongera jusqu'au mois de mars de l'année prochaine.
-Une lettre de Bruges , du 12 , annonce que les Anglais
ont évacué Flessingue et l'île de Walcheren , après
avoir détruit toutes les fortifications et brûlé tous les magasins
.
-L'Opéra a reçu l'ordre de saisir le moment où Paris
possède tant d'illustres souverains pour remettre ses grands
ballets mythologiques. Déjà Psyché a reparu dans tout
l'éclat de cette belle composition .
-Talma est parfaitement rétabli : ily a lieu de croire
que ce grand acteur ne sera pas encore long- tems sans reparaître.
On croit que les ouvrages qui concourent aux prix
décennaux seront remis cet hiver sous les yeux du public.
On parle aussi des Etats de Blois de M.Raynouard , comme
d'un ouvrage rempli de grandes beautés .
-
,
A l'Odéon , l'Alcade est en répétition. Le nom de
l'auteur est connu; on attend beaucoup de cet ouvrage ,
comédie intriguée qu'on dit pleine de comique et de gaieté .
L'opéra Buffa s'occupe du don Juan de Mozart .
-La seconde livraison des Lettres Champenoises vient
de paraître ; ces Lettres de province , qui ne sont point
desProvinciales, ont successivement attaqué les Templiers,
la mort d'Henri IV, Omasis , Artaxerce , l'Assemblée de
Famille. Leur succès est celui attaché à ce genre de critique,
et leur débit rapide. 1
Considération sur l'état présent du Christianisme , par Jean Trembley.
Un vol. in-8° de 600 pages . Prix , 6 fr. , et 8 fr. franc de port.
A Paris , chez Gabriel Dufour et Compagnie , libraires , rue des
Mathurins-Saint-Jacques , nº 7; à Amsterdam , chez Gabriel Dufour ,
libraire ; et à Cassel ( Westphalie ), chez Tourneisen fils , libraire..
AVIS. -Une personne arrivant de l'étranger désirerait connaître
T'adresse de M. Xavier Stanislas Salignac-Fénélon , ancien élève de
Pont-le-Vois . Elle a quelque chose de très- important à lui communi-
¡quer! Ş'adresser à M. Dorigny [de Gaulaincour , honume-d'affaires ,
boulevard Saint-Martin , nº 8.
MERCURE
DE FRANCE .
N° CCCCXL . -
DEPT
DE
LA
SEINE
cen - Samedi23 Décembre 18001
POÉSIE.
L'HIVER.
QUELmorne et vaste deuil afflige l'univers ?
Dans les cieux, de vapeurs de nuages couverts ,
Le soleilne répand qu'une clarté débile ;
Sous des liens glacés l'onde dort immobile ;
Les bois , les champs sont morts ; de sa triste pâleur
Un vêtement d'albâtre a voilé leur couleur ;
L'autan impétueux déchaîne la froidure ,
Et l'hiver tout entier pèse sur la nature .
Créateur des humains , devenu leur bourreau ,
Peux-tu les affliger du poids d'un tel fléau ?
Il sied à ta bonté d'être toujours leur père.
Lavie , hélas ! pour nous n'a que trop de misère ;
Même avant la raison nous sentons les douleurs ,
Et nos premiers regards sont voilés de nos pleurs .
Dumoinsdans les beaux jours , au bord d'une onde pure ,
Sous des cieux tempérés , sur la molle verdure ,
Nous goûtions le plaisir d'oublier tous nos maux ,
Ou , sans nous plaindre , enfin nous portions nos fardeaux.
Encontemplant ces fleurs fraîches , épanouies ,
Qui levaient dans les champs leurs têtes réjouies,
Envoyant ce ciel pur , ces fruits délicieux
Dont les riches couleurs semblaient rire à nos yeux ,
Nos fronts , comme eux rians , exprimaient quelque joie ;
Et , sous l'ombrage heureux que la forêt déploie ,
Nos coeurs épanouis se plaisaient à goûter
Le bonheur de l'oiseau qu'ils entendaient chanter :
Mais cette nudité de l'hiver monotone ,
1
Qui suit les dous changeans du printems , de l'automne ,
Ff
450 MERCURE DE FRANCE ,
Mais les eaux , à grand bruit roulant dans les vallons ,
Les torrens écumeux , les fougueux aquilons ,
Ces tyrans , dont les sons mugissans et terribles ,
Etd'échos en échos renvoyés plus horribles ,
Remplacent les concerts des aimables oiseaux ,
L'haleine des zéphyrs et la voix des ruisseaux ,
Mais le froid qui succède à la chaleur féconde ,
Ce choc des élémens , ce désordre du monde ,
Tout , d'un apre saison nous offrant les rigueurs ,
Réveille nos chagrins , et nous rend aux douleurs .
Nous souffrons à l'aspect de la terre souffrante ;
La vieillesse , où languit la nature expirante ,
Forçant sur nos destins l'homme à se recueillir ,
Rappelle à ses esprits qu'il doit un jour vieillir.
Eloigne , Dieu puissant , ce tableau trop austère.
Hélas ! nous paraissons un moment sur la terre;
L'existence est l'éclair qui sillonne les cieux:
Fais qu'au moins , nous rendant notre passage heureux ,
Laterre nous accueille avec un air de fête
Comme le voyageur qu'un jour à peine arrête ,
Et ne perde jamais son vêtement de fleurs
Qui , tableau du plaisir , l'inspirait à nos coeurs.
C'estainsi qu'un mortel ,dans la campagne nue ,
Exhaloit près de moi sa tristesse ingénue.
Et moi : Te convient-il de blâmer ton auteur?
Est-ce pour ses desseins , ou pour ton seul bonheur ,
Que tafrêle existence au néant fut ravie ?
Tun'es qu'un sentinelle au poste de lavie.
DuDieu qui t'y plaça suisdone lavolonté.
Ne doit-il point , ingrat , suffire à ta fierté
Quede ce Dieu puissant la sagesse profonde
T'ait fait undes acteurs de la seène du monde?
Changera-t-il pour toi les lois de l'univers?
Tu teplains des frimas? tu te plains des hivers ?
Leur but est-il caché ? Peux-tu le méconnaître ?
Si toi-même as besoinpour ranimer ton être ,
Que le sommeil , dont l'ombre amène le retour ,
Répare chaque nuit les fatigues du jour ,
Ne faut-il pas aussi que la terre , affaiblie
Parles divers travaux dont l'année est remplie ,
S'affaisse en un sommeil, dont l'heureuse langueur
7
:
DECEMBRE 1809 . 451
De ses ressorts lassés relève la vigueur?
L'hiver est ce sommeil qui refait la nature.
Dans cet actif repos , silentieuse , obscure ,
Elle amasse sa force , apprête ses présens ,
Et sous la neige enfin médite le printems ,
Comme au fond du tombeau dont l'ombre la recèle ,
En son trépas vivant le ver se renouvelle ,
Et de ses ailes d'or , dans l'immobilité
Compose la vitesse ,et pare la beauté.
De lamort de nos champs souffre donc la tristesse ;
L'absence de leurs biens n'en est que lapromesse.
Le vent dont tu gémis hâte aussi leurs trésors.
Son souffle impétueux des plus fertiles bords
Porte aux bords inféconds les germes qu'il enlève;
Dans l'arbre qu'il ébranle il fait monter la sève;
Rafraîchit le sillon par les chaleurs brûlé ,
Divise le poison des marais exhalé ,
Epure l'Océan sous de fréquens orages ,
Et déchire dans l'air le voile des nuages.
Une rigueur céleste est souvent un bienfait.
Tu jouis quand la terre à ton oeil satisfait
De ses divers trésors étale la couronne :
Mais si ce riche éclat sans cesse t'environne,
Tes yeux enfin lassés s'éloigneront de lui ;
L'uniforme plaisir n'est bientôt que l'ennui :
Il faut un intervalle à notre bonheur même,
Tu l'obtiens dans l'hiver. Ce Dieu qui toujours t'aime ,
Sur la terre obscurcie étendant un rideau ,
De la satiété te sauve le fardeau ,
Varie à tes regards la scène de l'année;
Et , s'il t'ôte les biens dont elle fut ornée ,
レ
C'est qu'il veut que pour toi , par un heureux détour ,
Le regret de leurperte enchante leur retour.
Leur retour ! oh ! quel charme il te fera connaître !
De quel oeil tu verras le doux printems renaître !
Comme tu voleras , loindu froid importun ,
Saisir son premier jour et son premier parfum ,
Fouler de nouveaux dons les plaines enrichies
Suivre la liberté des ondes affranchies ,
Essayer l'herbe jeune , observer les progrès
Du feuillage qui vient reverdir les forêts ,
Rouvrir tes sens charmés au souffle du zéphyre ..
1.
Ff2
452 MERCURE DE FRANCE;,*
Des roses près d'éclore épier le sourire ,
Ecouter des oiseaux si long-tems exilés ,
Les amours , les concerts , avec eux rappelés ,
Pressentir dans les champs que la chaleur colore,
Un fruit dans chaque fleur et Pomone dans Flore ,
Etposséder enfin aux feux purs du soleil
La nature plus belle à l'instant du réveil !
Voilà tous les plaisirs que ton Dieu te ménage.
Oppose à tes chagrins leur séduisante image ;
Jouis dans l'avenir : mais que dis-je ? aujourd'hui
L'étude du présent peut chasser ton ennui.
Mets åprofit les maux que chaque hiver t'impose =
Des fléaux que tu vois cherche à saisir la cause.
Le froid règne ? connais de quels lointains climats
Partent ces vents cruels qui soufflent les frimas .
Surles monts sourcilleux les glaces menaçantes
Environnent au loin leurs cimes blanchissantes ?
Apprends par quels travaux le tems a dessiné
Ce bandeau de cristal dont leur front est orné .
Des brouillards ténébreux ta vue est obscurcie ?
Connais pourquoi du sol qu'a détrempé la pluie
L'astre qui luit sur nous pompant l'humide sein,
En forme ce brouillard qui , spectre du matin ,
Portant sa paleur sombre aux champs de la lumière ,
Doit , comme un don du ciel , revenir à la terre.
Les arbres dépouillés affligent ton regard ?
Sache comment ces bois , semblables au vieillard
Dontla froide saison détruit la chevelure ,
De leur tête en hiver dépouillent la parure ,
Qu'ils reprendront bientôt rajeunis par le tems ,
Etplus heureux que nous qui n'avons qu'un printems.
Les fleuves débordés inondent tes campagnes ?
Sache comment des flots qui tombent des montagnes ,
Unfleuve se grossit , et , plus impétueux ,
Chasse loin de son lit son cours tumultueux ,
Des vergers aux guérets , des vallons aux collines
S'élance , en bondissant , à travers leurs ruines ,
Couvre les bois , les monts , les champs et les hameaux ,
Et donne l'horizon pour rivage à ses eaux .
Rends ainsi ta douleur utile à ta pensée.
Ou si de ces objets ta mollesse est blessée ,
D'autres te sont offerts : marche vers nos cités ;
(
DECEMBRE 1809. 453
Leurs murs , comme les champs , ne sont point attristés .
Là , dès que la gelée , écartant les orages ,
Laisse le soleil luire à travers les nuages ,
Les uns courent saisir , sur un char transportés ,
Ce rayon d'un moment dans les lieux fréquentés ;
Les autres , se jouant sur les ondes solides ,
Font sur un double acier glisser leurs pas rapides ,
Et , dans leur prompt détour , semblent l'agile oiseau ,
Qui part , vole et revient sur la voûte de l'ean :
Dans leur essor léger l'oeil a peine à les suivre.
La nuit descend ; la ville à d'autres jeux se livre.
Tantôt en des palais , où les feux renaissans
De l'exil des chaleurs dédommagent les sens ,
Le sort , aux yeux voilés , sur des tapis propices ,
Amuse vingt joueurs de ses divers caprices .
Tantôt dans une salle ouverte au plus bel art ,
Prenant l'une son masque et l'autre son poignard ,
Melpomène et Thalie unissent tous leurs charmes ,
Et donnent le plaisir et du rire et des larmes .
Dans un autre moment , sous des lambris dorés
De flambeaux , d'ornemens , et de belles parés ,
Lamusique , étalant ses sonores merveilles ,
D'accords mélodieux enivre les oreilles ;
Etla danse bientôt offre au cercle enchanté
De ses légers ballets la mouvante gaîté.
Par des fêtes enfin l'une à l'autre enchaînées
La ville des hivers embellit les journées .
Sache done , dans le cours des travaux et des jeux ,
Tromper les maux divers de ce tems orageux ;
Et rendons grace ensemble à ce maître suprême
Quiplaça des plaisirs jusqu'en ses rigueurs même ,
Et dans tous les fléaux qu'il voulut nous offrir
Nous laissa quelqu'appui qui nous aide à souffrir ,
LE GOUVÉ,
454 MERCURE DE FRANCE ,
VERS, lus devant M. DELILLE , le 18 décembre 1809, dans la classe
de poésie latine, au Collège de France .
L'ouverture du cours de poésie latine au Collège de France,
vient d'avoir lieu le 18 décembre. Elle a été signalée par l'apparition
imprévue de M. Delille , professeur en titre , qui a été reçu au milieu
des transports et des applaudissemens universels. A son arrivée ,
M. Lemaire , qui remplace momentanément M. Le Gouvé , suppléant
de M. Delille , est descendu dans la foule , et a cédé le fauteuil au
patriarche des poëtes français. Les spectateurs ont offert un laurier à
M. Delille , avec les vers suivans , qui sont de M. Parseval.
(Note des Rédacteurs .
PONTIFE d'Apollon,gloire des deux collines ,
Permets que les Muses latines
Teparent d'un laurier , que leurs mains ont cueilli
De ta présence enorgueilli ,
Leur temple aime à t'ouvrir ses retraites divines.
Ainsi , quand au cirque français ,
Autrefois , l'illustre Voltaire
4
Montra de son vieux front la gloire octogénaire;
La scène , où son crayon traça les grands malheurs,
Et qu'il fit retentir de tragiques douleurs ,
Saisie, à son aspect , d'un transport pleinde charmes ,
De l'admiration lui prodigua les larmes.
Delille, par d'autres chemins ,
Tu t'élèves sur le Parnasse;
Hlustré par une autre audace ,
Une autre palme est dans tes mains.
Si Voltaire de l'ame exprima les orages
Enses tragiques fictions ,
Ala nature entière , en tes divins ouvrages,
Tu sais du coeur humain prêter les passions.
Tout respire et tout vit dans tes tableaux sublimes.
Les rochers suspendus menacent les abymes ;
Les arbustes amis s'enlacent en berceaux;
Le gazon rit , le saule pleure ;
La sensitive craint le toucher qui l'effleure ;
Dans les champs envahis précipitant ses éaux ,
Le fleuve usurpateur engloutit les troupeaux ,
Et des bergers tremblans détruit les toits rustiques.
DECEMBRE 1809. 455
Lesdébris des palais et des temples gothiques
Racontent dans tes vers les siècles écoulés ;
A'ta voix , des tombeaux antiques
Tous les mânes surpris se lèvent rassemblés.
Quedis-je ? ah ! dans ce lieu ,je vois ,pleins d'allégresse ,
Ceux de Virgile et de Milton ,
Et d'Hésiode et de Lucrèce ,
Qui , des rives du Phlégéton
Echappés à l'envi , viennent te rendre hommage.
Eh! qui mérita mieux leur illustre suffrage?
Tes chantsharmonieux t'ont soumis l'univers.
Savant , agriculteur , philosophe , poëte ,
La nature t'ouvrit tous ses trésors divers ;
Centfois tamain sur elle étendit ta baguette ,
Et cent fois de ton ame ont jailli les beaux vers .
Mais sur de grands travaux si ta gloire se fonde
Tu sais offrir encor dans la société
D'un esprit enchanteur la piquante gaieté.
Tes bons mots divulgués circulent à la ronde.
Ingénieux Protée ! es-tu l'homme du monde?
Oubienes-tu l'homme des champs ?
Es-tu l'homme du siècle? ah ! si j'en crois tes chants .
Tes chants où tant de verve et tant d'esprit abonde ,
Tu fais voir , en ce jour , ànotre oeil enchanté ,
L'homme del'immortalité.
ENIGME .
L'ART veut que nous soyons en long ,
Etle devoir que nous soyons en rond.
Charmante Iris , que rien ne t'effarouche ,
Ou n'aille te mettre en courroux ,
Car c'est toi-même qui nous touche .
Avant que nous osions te presser les genoux.
Très-expert en galanterie ,
Onprétend qu'un prince , autrefois ,
De ma soeur ou de moi fit choix ,
Pour ranger sous les mêmes lois
Un ordre de chevalerie ,
:
Où l'on doit consacrer ses jours
Al'honneur , à la gloire , aux pudiques amours .
1.
S ........
456 MERCURE DE FRANCE ,
LOGOGRIPHE.
Qurplus que moi , lecteur, ale droit de te plaire?
Je charme tes loisirs et deviens nécessaire
Aton instruction .
Mais ne fais choix de moi qu'avec précaution ;
Car , au lieu de t'instruire et te porter au bien ,
Par moi tu pourrais aussi bien
Incliner vers le mal en te laissant séduire.
Quoi qu'il en soit , ôtant mon coeur , tu tiens ,
Pour devenir savant ce qu'il convient de faire ,
Et mon entier t'en donne les moyens.
Ma tête à bas , je ne puis que déplaire :
En effet à quoi bon ,
Unêtre quin'aplus ni rime ni raison ?
CHARADE .
S........
S'IL arrivait que mon premier
Cessâtde retenir en son lit mon dernier ,
Sandis ! quelle lessive on verrait essuier
Aux citoyens de mon entier !
S........
Mots de PENIGMB , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE
insérés dans le dernier Numéro .
Le mot de l'Enigme du dernier Numéro est Cheminéed'un salona
Celui du Logogriphe est Mort , dans lequel on trouve , ar.
Eelui de la Charade estBrunet.
DECEMBRE 1809. 457
1
SCIENCES ET ARTS.
DES ERREURS POPULAIRES RELATIVES A LA MÉDECINE , par
M. RICHERAND , professeur de la faculté de médecine
de Paris , etc. , etc.-Prix , 4 fr . , et 4fr. 75 c. franc
de port.-A Paris , chez Caille et Ravier , libraires ,
rue Pavée-Saint-André-des-Arcs , nº 17 (1) .
« OUVRIR ce livre , dit M. Richerand , dont nous emprunterons
volontiers les expressions , ouvrir ce livre
pour y trouver une recette contre le mal dont on se croit
atteint , ce serait commettre une méprise ; trop d'écrivains
ont voulu persuader au peuple que la médecine
est un art domestique dont chacun peut accommoder les
préceptes à son usage particulier. Le but de cet ouvrage
est diametralement opposé. On se propose de prouver
aux gens du monde , qu'il n'est pas de science moins
accessible pour eux , et dont l'application soit à la fois
plus difficile et plus dangereuse . >>>
,
Les ridicules des médecins ne sont pas traités avec
plus de ménagement que les préjugés du vulgaire. En
essayant de les peindre , l'auteur a eu constamment sous
les yeux ce sage précepte d'Horace : Parcere personis
dicere de vitiis , épargner les individus en blamant les
défauts . Au reste , s'il cherche à détromper une foule
de gens trop crédules , il s'attend à trouver beaucoup
d'incrédules .
L'homme estde glace aux vérités ,
Il est de feu pour le mensonge.
Précédé d'une introduction dans laquelle l'auteur
expose son but et son plan , cet ouvrage est divisé en
(1 ) Ouvrages du même auteur qui se trouvent chez les mêmes
libraires . Nouveaux élémens de physiologie , quatrième édition ,
2 vol. in-8° . Prix , 12 fr . , et 15 fr . franc de port .
Nosographie chirurgicale , deuxième édition , 4 vol. in-8°. Prix ,
24 fr. , et 30 fr. franc de port.
458 MERCURE DE FRANCE ,
trois parties . Dans la première , il traite des erreurs
touchant l'éducation physique des enfans ; dans la seconde
, il parle de celles qui sont relatives à la santé et à
sa conservation ; la troisième comprend les erreurs
nombreuses concernant les maladies et leur traitement.
<< On traitera dans cet ouvrage , non-seulement des
erreurs familières au peuple , mais encore de celles que
commet chaque jour le vulgaire des médecins.. Par le mot
peuple , il faut entendre et la populace exclusivement
vouée , par la nécessité , au soin de pourvoir à sa subsistance
, et avec elle les esprits les plus brillans et les
plus cultivés . Ce sont principalement ces derniers qui ,
abusant des ressources d'une imagination trop active ,
créent sur ce qu'ils ignorent les hypothèses les moins
vraisemblables , et contribuent à propager les plus funestes
erreurs . L'homme grossier et qui souffre , calme
et docile , permet à la nature de le guérir et au médecin
de la seconder : ceux qui jouissent , au contraire , des
avantages d'une éducation soignée , viennent-ils à invoquer
nos secours , nous leur demandons ce qu'ils sentent ,
ils nous répondent ce qu'ils pensent ; celui-là prétend
avoir le sang brûlé ou même calciné ; celui-ci soutient
que ses nerfs sont crispés , et mille autres absurdités du
même genre. Ils ont puisé ces erreurs dans le commerce
dumonde : elles y circulent librement ; et adoptées sans
aucun examen , elles règnent sans contradiction.
>>L'erreur , reçue et transmise , jette chaque jour des
racines plus profondes , se perpétue d'âge en âge , acquiert
sans cesse une valeur nouvelle , et le colosse devient
or sans que ses pieds cessent d'être d'argile . Veut-on
un exemple de ce que le tems ajoute à l'erreur de force
et d'autorité ?
>>Il est une erreur presqu'aussi ancienne que le monde,
qui remonte à nos traditions historiques les plus reculées
, et qui bien reconnue par les médecins éclairés ,
est encore répandue presqu'universellement parmi les
ignorans et chez le peuple. Bannie de la médecine
humaine , elle s'est réfugiée de nos jours dans l'art vétérinaire.
Je veux parler du fabuleux dictame , des spiritueux
, des baumes , et de l'abus des onguens de toute
DECEMBRE 1809. 459
:
espèce , et des emplâtres appliqués au traitement des
blessures récentes . »
La définition du tact en médecine , me paraît fournir
à M. Richerand un ordre de considérations absolument
nouvelles , comme il est facile au lecteur de s'en con-
* vaincre par le passage suivant. « Parmi les médecins ,
le plus savant est-il toujours le plus habile et le plus
digne de la confiance? Il est pour nous une qualité plus
désirable et plus utile que la doctrine la plus profonde ;
je veux parler du tact , de cette qualité précieuse accor
dée ou refusée par la nature , qui est en médecine ce
qu'est le goût en littérature . Elle tient à la sensibilité
heureusement perfectionnée par l'éducation. Celui qui
en jouit , nous étonne par des aperçus prompts autant
que fins et délicats , et par des déterminations aussi
⚫justes que rapides . Le médecin doué du tact , a seul ,
dans lemoment du danger , ces inspirations heureuses ,
ou, pour nous servir de la sublime expression de Bossuet
, ces illuminations soudaines qui lui révèlent ce qu'il
faut faire et lui donnent l'assurance nécessaire pour
frapper le coup décisif. Tandis que l'érudit , accablé
sous le poids d'une science superflue , hésite et chancèle ,
incertain entre mille moyens qu'elle lui présente ; celuici
, moins savant , mais mieux savant comme disait
Montaigne , démêle les circonstances essentielles , et
sans donner trop d'attention aux phénomènes accessoires
, écueil ordinaire des érudits , voit le but et l'atteint
avec certitude. L'érudit ne tue point le malade ,
comme le dit souvent un vulgaire injuste , mais il le
laisse mourir au milieu de ses indécisions perpétuelles .
Hésitant toujours , il combat partiellement les symptômes ,
et , comme on l'a dit , élague les branches tandis que le
tronc croît sans cesse avec le danger. L'union de l'érudition
et du tact dans une juste proportion , est la chose
la plus rare et la plus désirable dans l'exercice de notre
3
.art.
,
Je ne puis me refuser au plaisir de citer encore un passage
aussi agréablement pensé qu'élégamment écrit : «Ce
qui assurera toujours parmi les hommes une grande fa--
veur aux injures et aux sarcasmes prodigués à la méde
460 MERCURE DE FRANCE ,
cine , ce n'est pas la vanité de ses promesses , si souvent
déçues , comme on l'a avancé, mais selon moi un effet
de l'amour-propre , ce Protée que l'on rencontre partout
et sous mille formes diverses quand on veut scruter les
causes déterminantes de nos actions . L'homme se venge
de l'espèce d'empire que la médecine exerce sur lui.
Sain et sauf , il donne des coups de pied à l'idole qu'il
encensait durant la maladie . Cet art a en effet quelque
chose de tyrannique. Ni la jeunesse , ni la fortune , ni
l'esprit , ni le rang , ni la beauté , ne peuvent se soustraire
à sa domination , et le potentat comme l'esclave sont forcés
à chaque instant de s'y soumettre . Louis XV lisant
une consultation de ses médecins , répétait à voix basse ,
et murmurait entre ses dents d'un air peu satisfait les locutions
usitées : On fera , on prendra, on se gardera , on
s'abstiendra ; ses ministres et ses généraux n'avaient point
coutume d'employer avec lui ces formules impératives .
Les sarcasmes et les brocards sans nombre dont lamédecine
futde tout tems accablée, lui ont été presque tous
lancés par des malades incurables , qui , dans leur-humeur
injuste et chagrine , s'en prenaient à la médecine
des torts de la nature; celle-ci , dans quelques cas,
comme l'a très -judicieusement observé M. Corvisart ,
nous traite véritablement en marâtre . Montaigne était valétudinaire
; Molière , tourmenté par une mélancolie habituelle
et par un crachement de sang qui finit par lui
être fatal : de là ils ont tiré ce fonds intarissable de
plaisanteries , excellentes sous leur plume; les répéter
jusqu'à la nausée , c'est , si l'on veut , faire preuve de
mémoire , mais non de bon goût et d'esprit. J. J. Rousseau
était en proie à des douleurs continuelles de vessie.
Ce dernier se repentit néanmoins vers la fin de sa vie de
toutes ses déclamations contre une des professions les
plus utiles à l'humanité . « Il me dit un jour , dit M. Ber-
>> nardin de Saint-Pierre: Si je faisais une nouvelle édi-
» tion de mes ouvrages , j'adoucirais ce que j'ai écrit sur
>> les médecins ; il n'y a pas d'état qui demande autant
>> d'études que le leur ; partout pays ce sont les hommes
>> les plus véritablement savans . >> A cet hommage , d'autant
plus flatteur qu'il a été rendu dans le secret de l'inDECEMBRE
1809. 461
timité , je ne saurais rien ajouter de plus concluant , et
sur-tout qui fût moins suspect de partialité. >>
Lorsqu'un ouvrage utile est écrit de cette manière ,
lorsqu'aucune expression technique ne s'y rencontre qui
puisse en rendre la lecture difficile aux gens les moins
instruits , il me semble qu'on peut lui prédire , sans
crainte d'être démenti par l'événement , un succès aussi
général que durable . A. Docteur en Médecine .
ESSAIS SUR LA VÉGÉTATION CONSIDÉRÉE DANS LE DÉVELOP
PEMENT DES BOURGEONS ; par A. AUBERT DU PETITTHOUARS
, etc.-Un vol in-8° .- Paris , 1809 .
MALGRÉ le besoin qu'a notre esprit de se rendre raison
des phénomènes qu'il observe et de rechercher la liaison
et l'influence réciproque des causes qui les produisent ;
malgré les travaux des hommes de génie pour dérober à
la nature quelques-uns de ses secrets , et le charme que répand
sur l'existence la contemplation habituelle de l'ordre
etde l'harmonie qui nous environnent ; enfin , malgré les
découvertes dont les sciences se sont enrichies , les connaissances
réelles que nous possédons sont encore renfermées
dans les bornes les plus étroites . La science de la
nature peut être considérée comme une contrée nouvelle
que les voyageurs n'ont encore fait , pour ainsi dire ,
que parcourir : quelques côtes en ont été relevées , quelques
points en ont été reconnus ; mais leurs rapports ,
le cours et la source des fleuves , la hauteur et la direction
des montagnes , l'étendue des plaines , la profondeur
des vallées , restent encore à découvrir. Les propriétés de
la matière , les lois auxquelles obéissent les molécules
des corps dans leur action réciproque , ces substances
singulières sans poids et sans formes , qui semblent anponcer
une nature nouvelle , sont encore entourés pour
nous des nuages les plus épais .
Nous n'avons encore que des doutes sur les causes des
phénomènes qui se passent dans notre atmosphère : nous
ignorons d'où naissent les pluies , quelle est la source des
tempêtes , comment se forment les orages , quelles sont
462 MERCURE DE FRANCE ,
les causes de la grèle , des frimas et de ces météores enflammés
ou lumineux qui occasionnent tour à tour notre
admiration et notre effroi. Mais' les lois qui président à
l'existence de la vie sont encore plus profondément cachées
que celles qui régissent les corps brutes . Jusqu'à
quel point avons-nous pénétré dans l'organisation des
êtres vivans ? Nous en avons distingué et compté lés parties
; les formes de celles-ci ont été décrites , leurs rapports
établis , quelques-unes de leurs fonctions reconnues
: mais quelle est la force qui rassemble et retient
des élémens qui bientôt seront repoussés et désunis par
d'autres forces ? Par quelle puissance les alimens prennent-
ils dans les corps des formes si variées et se transforment-
ils en des substances si différentes ? Pourra-t-on
jamais pénétrer le mystère de la reproduction? Chez les
animaux , l'influence des sens , les facultés de l'entendement
, l'action de la volonté , les mouvemens musculaires
ne sont point encore suffisamment expliqués . L'obscurité
semble même devenir plus profonde à mesure qu'on descend
aux êtres chez lesquels l'organisation est plus simple.
La végétation offre encore une source de découvertes importantes
; les fonctions essentielles des feuilles , la manière
dont le bois prend son accroissement , le butdes
différentes parties de la fructification , la nature des :
fluides nourriciers , les organes qui les assimilent , l'objet
de ces sucs et de ces substances , de couleur , de nature
et de propriété si différentes , et une multitude d'autres
phénomènes, sont autant de questions qui n'ont point
été résolues , ou du moins qui ne l'ont été qu'imparfaitement.
Pénétré de ces vérités , et convaincu sur-toutdu besoin
qu'alabotanique de s'enrichir encore d'observations nombreuses
, M. du Petit-Thouars s'est livré à l'étude de la
physiologie végétale , et il embrasse dans l'ouvrage
que nous annonçons , quelques-uns des sujets les plus
importans de cette science ; mais son principal but
est de donner une nouvelle théorie de l'accroissement
des plantes en grosseur ; et , excepté la formation des
bourgeons et des racines , de laquelle il fait dépendre
la formation du bois , toutes les autres questions dont
:
DECEMBRE 1809. 463
il traite ne sont qu'accessoires ; il n'en parle qu'autant
qu'elles peuvent servir à l'appui de ses nouvelles idées ,
ou qu'autant que son système peut servir à leur explication.
C'est pourquoi nous ne nous arrêterons que sur
le sujet qui fait le but essentiel du travail de notre auteur.
Ses observations et ses vues ne peuvent pas manquerd'avoir
quelqu'intérêt , pour un grand nombre de nos
lecteurs , dans un tems où la culture des plantes compte
tant d'amateurs distingués.
Les botanistes ne sont point d'accord sur la cause de
l'accroissement en diamètre de certains arbres , tels que
le chêne et le pin, par exemple. Le plus grand nombrè
pense que le bois est produit par une matière liquide
qu'on nomme cambium , et qui se trouve sous l'écorce ;
mais ils ne sont point du même avis sur l'origine de
cette substance. Des couches composées de vaisseaux
ou d'un tissu cellulaire se forment d'abord ; elles ont
la faculté de se diviser en feuillets , ce qui leur a fait
donner le nom de liber. A mesure que la végétation
avance, ces feuillets, ces vaisseaux, ce tissu se réunissent
plus intimement , leur consistance augmente et leur apparence
approche déjà de celle du bois ; dans cet état, ils
forment l'aubier. Enfin , les sucs nourriciers achèvent de
porter au dernier degré de développement ces couches
feuilletées, auxquelles le cambium a donné naissance, et
elles sont alors transformées en corps ligneux , c'est-àdireen
bois . Cette théorie est fondée sur des expériences
ingénieuses , que l'on doit en grande partie à Duhamel ;
mais qui ne suffisent cependant pas pour répondre à
toutes les difficultés que présente la formation spontanée
d'organes et de vaisseaux sur toute la surface d'un
arbre , et qui descendent de son sommet jusqu'à l'extrémité
des racines . Les bourgeons sont considérés comme
de jeunes plantes que nourrissent les racines de celles
qui leur ont donné naissance.
Quant à la racine , on sait qu'elle s'observe dans l'embryon
avant que la semence n'ait germé , que c'est elle
qui se développe la première , et que souvent elle a déjà
acquis une longueur de plusieurs pieds , quand la tige
n'est encore arrivée qu'à quelques pouces . Elle est des
464 MERCURE DE FRANCE ,
tinée à puiser dans la terre les sucs nourriciers qui s'y
trouvent, et pour cet effet la nature l'a pourvue de suçoirs
placés à l'extrémité des nombreuses radicules qui l'entourent.
Cet organe offre un phénomène qui a déjà
exercé la pénétration des plus ingénieux observateurs .
Quelle quesoit la situation de la graine lorsqu'on la met en
terre pour la faire germer , la racine tend à descendre ;
c'est en vain qu'on renverse le vase qui la contient et
qu'on cherche à tromper l'espèce d'instinct qui la guide ,
tant qu'elle vit elle revient toujours à son premier but ; la
lumière et l'humidité n'ont aucune influence sur cette
direction; il semble que la nature ait aussi impérieusement
prescrit à la racine de tendre au centre de la terre
qu'elle l'a fait aux corps abandonnés à eux-mêmes et à
leur propre poids ; cependant cette racine qui dans les
premiers tems de sa vie ne supportait aucune modification
dans la direction de son développement , peut , lorsque
la plante est arrivée à un certain degré de force , se
transformer en tige , si on l'expose à l'air , donner naissance
à des rameaux , à des feuilles , à des fleurs , et devenir
enfin la partie ascendante du végétal , tandis que les
branches qui ont été mises en terre en deviennent la
partie descendante .
Pour ce qui concerne le développement des racines ,
on avait cru qu'il se faisait de la même manière que
celui des bourgeons , et par une force qui leur était
propre . A la vérité , on a reconnu une dépendance mutuelle
entre les racines et les branches , de sorte que la
direction et l'étendue des unes sont toujours subordonnées
à la direction et à l'étendue des autres ; et un
arbre auquel on retrancherait d'un côté les racines perdrait
les tiges du même côté ou n'en reproduirait pas, et
réciproquement .
Le système de M. du Petit-Thouars donne des idées
entiérement différentes de celles que nous venons de
rapporter sur la nature et les rapports des bourgeons ,
du bois et des racines . Il considère le bourgeon comme
analogue à la partie de l'embryon qui représente la tige
de la plante , les fibres ligneuses , ou le bois qui tient à
ce bourgeon , comme sa racine , et les racines proprement
DECEMBRE 1809 . 465
ment dites , comme l'extrémité de ces fibres . Ainsi ,
toutes les fois que la force de la vie détermine un bourgeon
à se développer , les fibres ou vaisseaux qui doivent
puiser dans la terre la nourriture dont il aura besoin par
la suite , naissent instantanément et s'étendent bientôt en
forme de radicules . Mais , en attendant , les sucs du pa
renchyme , de cette substance verdâtre qui accompagné
toujours l'écorce , les nourrit l'un et l'autre , et fait les
fonctions des organes dont la jeune plante s'alimente
ordinairement et que l'on nomme cotyledons . Cependant cen
comme on ne peut pas suivre l'accroissement de ces
vaiseaux ligneux et leur marche du bourgeon à la racine,
notre auteur pense qu'ils « se produisent et s'accroissent
>> par une force organisatrice qui , comme l'électricité et
>> la lumière , semble ne point connaître de distances .>>>
Ce système doit son origine à l'observation extrêmement
curieuse et peut-être pas assez connue , que fit
M. du Petit-Thouars , dans son voyage à l'île de France ,
de l'accroissement en grosseur d'une espèce de plante de
la famille des palmiers . Il vit que ce changement avait
lieu par l'addition, àla tige principale , de fibres ligneuses ,
produites par des bourgeons , ou qui leur correspondaient.
Il a fait l'application de ce phénomène à tout le
règne végétal. On trouvera dans son ouvrage les preuves
sur lesquelles il s'appuie et que nous ne pouvons exposer
ici . Quant à nous , nous pensons que la matière n'est
point encore suffisamment approfondie ; et les deux opinions
que nous venons de rapporter , ne nous semblent
remplir , ni l'une ni l'autre , toutes les conditions du
problême : mais la nouvelle opinion de M. du Petit-
Thouars peut éveiller l'attention sur une des questions
les plus importantes de la physique végétale et provoquer
des expériences utiles ; elles n'exigent de ceux qui
auront la curiosité de les entreprendre , que de l'intelligence
et du loisir , et sont à la portée de tous ceux qui
se font un délassement de la culture des plantes ; c'est ce
motif principalement qui nous a encouragés à dire un
mot sur ce sujet. FRÉDÉRIC CUVIER.
DEPT
DE
LA
:
5.
Gg
466 MERCURE DE FRANCE ,
LITTÉRATURE ET BEAUX-ARTS .
Notice sur M. L. VITET , médecin de Lyon .
LOUIS VITET naquit à Lyon , en 1736 , d'une famille qui ,
comme celle d'Hippocrate , s'était fait dans la médecine
une grande célébrité. Son père le fit étudier chez les Jésuites
. Au sortir du collège , le jeune écolier voulait se faire
moine , et ce qui prouve l'ardeur et la sincérité de sa vocation
, il voulait être Chartreux ; mais la providence qui
lui avait inspiré ce dessein , en inspirait une autre à son
père. Celui-ci exigeait complaisance pour complaisance ,
et ne consentait à humilier son fils sous l'habit de saint
Bruno qu'après l'avoir revêtu de la robe de docteur. Il
fallut céder. Le jeune homme se rendit à Montpellier
pour y suivre ses cours . Le tems , l'étude , l'exemple
ébranlèrent ses premières résolutions : et cette fièvre religieuse
qui avait enflammé ses esprits acheva de se dissiper,
à une représentation du Devin du Village. Converti
à la médecine par un opéra , Louis Vitet redoubla de zèle ;
et après avoir assisté pendant deux ans aux leçons de Fizes ,
de Sauvages et de l'éloquent Lamure , il fut honoré du
titre de docteur , et partit sur-le-champ pour Paris , où
l'appelait la juste célébrité de Ferrein , de Rouelle , de
Jussieu et de Nollet.
Ce n'était point assez pour lui d'écouter assidûment de
tels maîtres , de suivre les visites des hôpitaux , de par--
courir les bibliothèques , et les collections d'histoire naturelle
. Un goût, inné pour les beaux-arts le conduisit dans
les ateliers des peintres et des sculpteurs , et lui fit cultiver
la société des artistes avec autant de soin que celle des
savans. L'altération de sa santé interrompit trop tôt de si
charmantes études. Après deux ans de séjour à Paris , il
revint respirer l'air natal , et se faire aggréger au collége
des médecins de Lyon. Engagé dans la pratique de son
art , ses premiers essais furent heureux : mais une maladie
grave,une inflammation de poitrine se présente : soit inattention
, soit timidité , lejeune médecin néglige la saignée ,
et le malade meurt le septième jour. M. Vitet sentit amèrement
sa faute. Averti par ce cruel revers de ce que la
médecine exige de qui ose l'exercer , et ne se croyantplus
DECEMBRE 1809 . 467
digne de traiter les maladies , il s'en interdit pour un tems
Je privilége ; il reprend ses études , ses lectures , ses observations;
et refaisant au lit du malade toute son éducation
médicale , il abdique en quelque sorte le doctorat , pour
ne plus l'obtenir que de son propre suffrage . M. Vitet
persista plusieurs années dans cette louable sévérité : mais
avec de nouvelles lumières , il reprit une nouvelle confiance
, jusqu'à ce qu'enfin les sollicitations de ses amis ,
et sur-tout le sentiment légitime qu'il avait de ses forces ,
mirent un terme à cette interdiction volontaire .
Rentré dans la carrière que ses scrupules lui avaient
presque fermée , il passa dix ans à donner , l'hiver et le
printems , des démonstrations publiques d'anatomie et de
chimie , qui eurent le plus grand éclat. Il publia quelques
écrits polémiques ; et de concert avec deux médecins de
ses amis , il fit dans les hôpitaux deux espèces d'observations
fort importantes . Les premières avaient pour objet
de constater ou de renverser la nouvelle doctrine de Solano
sur les variétés du pouls; doctrine présentée par Borden
avec des modifications si délicates qu'on n'osait trop s'y
fier. Les secondes étaient relatives au régime des hôpitaux
et aux moyens d'en corriger les abus.
Comme on le voit, les premières observations n'intéressaient
que la science : les secondes intéressaient le
public. Il faut se souvenir qu'à cette époque , dans les hô
pitaux de Lyon , comme ailleurs, deux malades , quelquefois
trois , quatre , et même cinq, occupaient le même lit,
pêle-mêle, et jetés les uns sur les autres. Les salles toujours
encombrées étaient privées d'air. Il n'y avait pour ce
grand nombre de malheureux que peu de médecins . Il
résultait de cette disproportion et dela nécessité du service
, que les visites étaient faites à la volée et comme en
courant. Cette légèreté forcée tournait malheureusement
en habitude. Aucun traitement n'était raisonné , aucune
observation suivie . L'expérience des médecins était perdue ,
ou plutôt il n'y avait pas d'expérience. La pratique , la
pharmacie , le formulaire fourmillaient d'erreurs , et la
mortalité était effrayante. Comment n'être pas frappé de
tant de maux à-la-fois ? M. Vitet le fut plus que personne.
Il le dit et fut persécuté : mais la publicité qu'il donna à
ses Mémoires , l'approbation de tous les médecins distingués
de l'Europe , le tems et la vérité entraînèrent enfin
Popinion publique. Une administration plus humaine et
plus éclairée adopta les réformes proposées par M. Vitet
Gg 2
468 MERCURE DE FRANCE ;
4
et par ses collègues , et leur décerna ainsi la seule récompense
dont leur zèle pût être touché .
Mais l'envie est un sentiment trop haineux pour qu'on
en puisse étouffer jusqu'à la dernière semence. On dirait
que le bien , comme le mal , ne restejamais impuni. Dans
la vivacité de leur triomphe , les trois amis obtiennent de
la ville et du collége des médecins qu'il sera construit à
Lyon un laboratoire de chimie , un cabinet d'histoire naturelle
, et un amphithéâtre pour les démonstrations anatomiques
. On attache à ce nouvel établissement trois chaires
que les trois amis se partagent. Les cours sont ouverts ; les
élèves accourent en foule : mais la jalousie ourdit sourdement
sa trame. On fait circuler des bruits alarmans ; des
chirurgiens et des prêtres échauffent la plus dangereuse des
passions , le fanatisme. Le peuple s'amente ; les partis se
renontrent et se choquent : au milieu du tumulte et de la
fureur , on fait irruption dans la salle des médecins ; on
pille , on disperse; on détruit par la flamme , peu s'en faut
que l'incendie ne gagne le collége et la bibliothèque publique.
L'autorité songea trop tard à réprimer le scandale
et à prévenir l'effusion du sang . Les professeurs que l'on
accusait de disséquer des enfans tout vivans , furent dépouillés
; et sur la permission de l'archevêque , les prêtres
de l'Oratoire s'étant approprié les salles où se fesaient les
cours , cet utile établissement fut ruiné sans ressource .
Peu de tems après , une cause célèbre , celle de la fille
Lerouge , fut portée devant les tribunaux de Lyon. On accusait
les frères Para d'avoir étranglé cette fille , et de l'avoir
précipitée dans le Rhône . Heureusement pour les
accusés , M. Vitet venait de faire paraître un mémoire
sur les noyés : mémoire fondé sur des observations anatomiques
très-précises , et où il combattait , sur des points
essentiels , le sentiment de l'illustre Louis . Ce mémoire
éclaira la religion des juges , et sauva l'innocence et la vie
aux frères Para .
Vers la même époque , le ministère fondait à Lyon et à
Paris des écoles vétérinaires , sous la direction de Bourgelat.
Un petit incident (1) inspira à M. Vitet le désir d'étudier
à fond l'organisation du cheval , du boeuf et de la
brebis. Il réunit, dans des écuries séparées , plusieurs de ces
(1 ) Bourgelat avait chassé de son école un professeur qui s'occupait,
avec M. Vitet , d'anatomie comparée.
DECEMBRE 1809 . 469
animaux malades ; il s'attacha à suivre de l'oeil la marche
de leurs diverses maladies , et l'action si variée des médicamens
. Enfin , après douze ans d'un travail opiniâtre , il
publia , en 3 vol . in-8° , un traité de médecine vétérinaire
: ouvrage qui se répandit bientôt dans toute l'Europe
, qui fut traduit en plusieurs langues , et dont les progrès
de l'art vétérinairè n'ont point encore fait oublier le
mérite.
Apeine ce grand ouvrage terminé , le collége des médecins
invita M. Vitet à composer une pharinacopée. Malgré
le nombre presqu'incroyable de recherches et d'expériences
qu'il fallut faire pour donner quelque solidité à un travail
aussi ingrat d'ailleurs , M. Vitet publia , au bout de cinq
ans , la Pharmacopée de Lyon , un vol. in-4°, 1778. Toutes
les parties de l'art pharmaceutique y sont traitées avec le
plusgrand soin. L'auteur y avait joint ses vues propres sur
l'action des médicamens , et sur la classification des maladies
. Il était bien difficile qu'un ouvrage de cette nature et
de cette étendue fût reçu avec un applaudissement universel.
Quelques esprits jaloux ou délicats s'offensèrent du
titre . On contesta à M. Vitet le droit d'en décorer son ouvrage.
L'affaire devint sérieuse ; les tribunauxintervinrent ,
et par le crédit de la faculté de médecine , le parlement de
Paris prononça la suppression d'un titre qui paraissait
usurpe. Dans ce singulier procès , on voit moins la présomption
de M. Vitet que l'infidélité de ses confrères ; il ne
voulut s'en venger que par de nouveaux succès . Pendant
les quatre années de 1780 à 1784 , il publia chaque semaine ,
avec un collaborateur digne de lui , un journal de Médecine
, où ces deux écrivains consignaient l'histoire des maladies
précédentes, les bons effets des remèdes , les précautions
d'hygiène à prendre pour l'avenir , et les observations
météorologiques de chaque jour.
La réputation toujours croissante et l'infatigable activité
de M. Vitet furent enfin remarqués de l'administration . Un
intendant de Lyon , M. de Flesselles , jeta sur lui les yeux
pour l'établissement d'une école gratuite en faveur des
sages-femmes de la campagne. Cette école était si nécessaire
, elle fut fondée avec une telle sagesse , et produisit
des effets si heureux , que c'est la seule institution qui ait
résisté aux ravages de la politique , et qu'elle subsiste encore
aujourd'hui , seulement avec de légères modifications .
Cependant M. Vitet , dans le cours d'une pratique trèsétendue
et très-heureuse , avait formé un recueil immense
450 MERCURÉ DE FRANCE,
d'observations sur les maladies . Ces observations étaient
faites au lit du malade; elles étaient suivies jour par jour,
et,pour ainsi dire , phénomène pår phénoméne. Les maladies
y étaient représentées au vif, avec toutesles physionomies
que leur font prendre successivement , soit l'action
spontanée de la nature, soit l'action des remèdes , et les secours
du médecin. M. Vitet se préparait à mettre à profit
ces précieux matériaux; il allait en construire un grand ouvrage
pratique, sous le titre de Médecin du Peuple, lorsque
les événemens de 1789 éclatèrent. Le mouvement qu'ils imprimèrent
à toute la France engagea M. Vitet dans les
affaires publiques. Ilfut notable , administrateur du district,
maire de Lyon pendant deux ans; et par l'inévitable effet
de cette rapidité de choses qui entraînait les volontés avant
qu'elles eussent le tems de se former , il fut député en 1792
àlaConvention nationale . Enveloppé dans le siège de Lyon,
fugitifet proserit , il se tint un an caché dans le canton de
Zurich, et ne quitta la Suisse que lorsqu'il lui futpermisde
reprendre en France ses droits de citoyen et ses fonctions
de député. L'heureuse révolution du 18 brumaire le fit enfin
sortir des agitations politiques , et le rendit à lui-même
et à ses occupations favorites .
Dans le calme de sa nouvelle situation, il reprit ses travaux
qu'il se reprochait presque d'avoir abandonnés. Trois
ouvrages importans sortirent bientôt et presqu'en même
tems de ses mains. Le premier était le Médecin du Peuple,
interrompu depuis tant d'années ; le second, sa Médecine
expectante, qui parut à Paris , en 6 vol. in-8°, sous la date
de 1803 ; le troisième , à l'impression duquel il n'a pu présider,
est un Traité sur la Sangsue médicinale , traité entiérement
neuf, etsans contredit le plus complet qu'on pût
attendre sur une telle matière. Nous ne devons entrer ici
dans aucun détail sur le mérite deces ouvrages. Le peu que
nous en avons dit suffira sans doute pour faire entrevoir
dans quel esprit ils ont été composés. Les médecins y ont
trouvé des répétitions , une méthode défectueuse, des négligences
et quelques singularités dans les préceptesdefraitement;
il y a des parties qui ne sont qu'ébauchées. En revanche
,, ilsyv ont reconnu unegrandevvaarriiééttééd'observations,
de la simplicitédans les vues , des remarques originales; en
un mot, toute l'empreinte d'un esprit indépendant et expérimenté
.
Le trait le plus propre à caractériser la pratique de
M. Vitet , on le trouve dans le titre de son grand ouvrage
۱
DECEMBRE 1809. 47
t
3
de la Médecine expectante. L'expectation était son moven
de prédilection. Il laissait marcher librement une maladie ,
et il attendait, pour agir , que ce développement naturel
ouvrit un jour favorable aux remèdes . Belle et sage conduite
, formellement recommandée par Hippocrate : conduite
qui fait le salut du malade , la gloire du médecin , et
la meilleure apologie d'un art qui souvent ne triomphe
que par l'inaction. Toutefois M. Vitet savait mettre une
juste mesure à sa circonspection. Toujours en garde contre
les piéges de l'apparence , et toujours prépare à l'action
souvent il déconcertait le mal avant qu'il pût éclater , et ne
semblait temporiser dans les maladies graves , que pour
porter des coups plus rapides et plus sûrs. Aussi nemaniait-
ilque des médicamens héroïques , et spécialement le
quinquina , remède qui , dans des mains habiles , produit
quelquefois des prodiges comparables à ce qu'il y a de plus
merveilleux dans les fables de l'orient. Que ce mélange si
heureusement tempéré d'audace et de prudence est supérieur
à la servile témérité de l'habitude ! Aussi M. Vitet
avait en horreur la médecine qui ne fait qu'agir et brouiller,
et dont tout l'art consiste à aigrir les maladies en les défi
gurant. Cette prétendue médecine lui avait coûté la vie
desonpère et presque la sienne. Du reste , il serait superflu
de rappeler ici qu'à tant de connaissances et detalent,
M. Vitet joignait le désintéressement le plus noble , la
bienfaisance la plus empressée , et la plus tendre humanité
pour les malheureux. Plein de candeur et de droiture , de
* sévérité pour lui-même et d'indulgence pour autrui ; ennemi
de tout mensonge et de tout manège; quelquefois
ombrageux , par l'ardeur de sa vertu ; mais prompt à revenirquand
on le détrompait ; jaloux de sa liberté , mais ne
cherchant l'indépendance que dans sa soumission aux lois;
aimant l'ordre , l'économie , la simplicité : tel était le
médecin éclairé , le citoyen utile , le père de famille estimable
, qu'à l'âge de 73 ans , la mort a frappé tout d'un
coup , le 25 mai dernier , au milieu de ses travaux , de
ses-projets (2) , nous pourrions dire au milieu de ses malades
qu'il venait de visiter , et presqu'au milieu des siens
qu'il venait de quitter pour goûter un peu de repos . Jusqu'au
moment fatal , il avait conservé toute la vigueur de
sa constitution , et tout le feu de son esprit. « Cette éner-
(2) M. Vitet préparait une topographie de la ville de Lyon .
,
1
472 MERCURE DE FRANCE ,
71
> gie physique et morale, qui l'avait rendu capable de tant
de choses , le mettait au-dessus des atteintes mêmes de
>> la vieillesse . On aurait dit qu'il n'avait pas le tems d'y
>> songer. Il s'est éteint dans la plénitude de sa force , et ,
pour ainsi dire , tout entier ; fin tranquille et désirable ,
digne prix d'une vie consacrée au bien public , et qui n'a
été douloureuse que pour les amis qui survivent àsa perte .
M. Vitet avait une taille élevée , une physionomie imposante
et vénérable , des manières simples et ouvertes , un
langage naturel et sans apprêt . Il avait été membre correspondant
de l'ancienne Société royale de médecine de Paris ,
et membre de l'Académie de Lyon , où il avait succédé à
M. Poivre . Il était dans ses dernières années membre honoraire
de la Société d'agriculture du département de la
Seine . E. PARISET.
Extrait d'une Lettre adressée aux Rédacteurs du Mercure,
sur la méthode de Pestalozzi.
1 Le système d'éducation de Pestalozzi ou plutôt le livre
de M. de Chavannes , qui en donne une idée malheureusement
trop incomplète , a été jugé à Paris fort diversement
, comme on devait s'y attendre . Le Mercure de France
en a rendu un compte assez favorable ; d'autres journaux
l'ont critiqué avec plus ou moins de ménagement : et il
était naturel que les partisans de la nouvelle méthode
d'instruction , regardant les critiques comme fort injustes ,
nous adressassent leurs réclamations en faveur d'une cause .
à la défense de laquelle ils nous regardent en quelque
sorte comme intéressés . Un citoyen de Grenoble nous a
invités à publier , à ce sujet , une lettre très-bien faite ,
dans laquelle il réfute fort en détail tout ce qui a été écrit
dans nos journaux contre le système adopté dans les écoles
de Stanz et d'Yverdun , dont il se montre un zélé partisan ;
mais , quoique modérées et toujours décentes, les réponses
directes que l'auteur de la lettre fait à quelques-uns de ses
critiques donneraient peut-être lieu à des répliques où il se
mêlerait un peu d'amertume , et c'est ce qui nous empêche
de la publier textuellement. Le Mercure doit avoir
un autre objet que d'engager des discussions d'où il résulte
toujours plus de scandale que de véritable lumière : les
passions elles-mêmes sont fatiguées d'animosités etla
raison se révolte quand elle en retrouve l'esprit et le ton
dans les discussions littéraires ,
,
DECEMBRE 1809. 473.
F On a combattu la méthode de Pestalozzi par des raisonnemens
et par des plaisanteries ; nous avouerons franchement
que les raisonnemens ne nous ont pas paru d'une
grande force ; quant aux plaisanteries , aux sarcasmes ,
fussent-ils heureux , l'on sait qu'en général ils ne prouvent
rien, et nous les regardons comme étrangers à la question .
En conséquence , ce que l'auteur de la lettre aurait pu répondre
à ce genre d'attaque doit moins intéresser les bons
esprits que des raisons positives , des faits ou des argumens
nouveaux. Voici des additions de cette nature que notre
correspondant fournit à l'exposé du livre de M. de Chavannes
, inséré dans un des précédens numéros du Mercure.
L'auteur commence par rassurer ces consciences timorées
, dont le zèle , aussi pur qu'il est édifiant, s'alarme à la
seule idée de voir se propager certaines doctrines regardées
généralement comme contraires à la morale et à la religion.
Ce serait une erreur , dit-il , que de supposer aux
opinions philosophiques les plus répandues en Allemagne ,
je ne sais quelle tendance au matérialisme . Rien n'est plus
éloigné des théories de Kant , de Fichte , de Schellinget
de Bardili , lesquelles se partagent chez nos voisins presque
tous les esprits portés à la méditation. Combattre d'une
main le matérialisme , le fatalisme et l'athéisme , et de
l'autre la sottise , l'irréflexion , la métaphysique populaire ,
la métaphysique ambitieuse et vaine , le fanatisme et la
superstition , tel est le double but que se sont constamment
proposé les philosophes allemands modernes , trop
peu connus parmi nous ... Quant à Pestalozzi , nul ne professe
des sentimens religieux plus prononcés , et il ne
néglige rien pour faire passer dans l'ame de ses élèves cette
croyance de la Divinité , cette foi vive et confiante , cette
reconnaissance et cette adoration profonde dont il est luimême
pénétré . »
Qu'il nous soit permis d'observer à ce sujet que quelques
écrivains de notre tems prodiguent en effet trop légérement
et trop inconsidérément l'accusation de matérialisme
; en sorte qu'ils courent risque de la décréditer toutà-
fait en donnant lieu de croire , ou qu'ils ne savent pas
bien ce qu'ils veulent dire , ou que peut-être ils ne sont pas
de très-bonne foi , et qu'une pareille accusation n'est de
leur part qu'un moyen de décrier auprès des personnes
qui ont plus de zèle que de lumières , ceux à qui ils croient
qu'il est de leur intérêt de nuire.
« Pestalozzi et les hommes qui , en Allemagne , ont le
474 MERCURE DE FRANCE ,
, ,
plus marqué dans la carrière de l'éducation , dit encore
fauteur de la Lettre , ne supposent nulle part , et n'ont
aucun besoin de supposer , le principe de l'égalité des
esprits qu'on a paru lui prêter en France et contre lequel
on s'est élevé .... Mais tous s'accordent à penser que les
intelligences humaines doivent être d'une nature à-peuprès
semblable , puisque les hommes n'ont qu'une même
logique une même arithmétique une même géométrie
, etc. Plusieurs vont même jusqu'à imaginer qu'on
verrait également en tous lieux régner une même religion ,
une même morale , une même science de régir les hommes
et d'élever les enfans , si chacun apportait à cet examen
une raison exercée et quelque bonne foi . Il paraît en effet
assez évident qu'il n'y aurait pas moyen de concevoir une
méthode , ni rien qui y ressemble , si l'on ne commençait
par supposer que tous les esprits sont susceptibles d'être
frappés des mêmes objets et des mêmes raisonnemens ,
quoique véritablement ils ne le soient pas tous au même
degré. Quant au système de l'égalité absolue des esprits ,
présenté et défendu par Helvétius d'une manière très-ingénieuse
, ce n'est guère qu'une chimère qui ne nous semble
pas devoir être fort dangereuse .
Notre correspondant parait aussi un peu choqué du ton
dédaigneux avec lequel nos plus fameux critiques parlent
depuis quelque tems de toutes les tentatives qui ont été
faites en France dans la dernière moitié du siècle précédent
, et de celles qu'on fait encore en Allemagne , en
Angleterre , etc. pour améliorer les méthodes d'éducation et
d'instruction ; il ne paraît nullement disposé à s'en laisser
imposer par la hauteur presque insultanfe avec laquelle ils
semblent lui prescrire une admiration exclusive pour nos
anciennes pratiques , et lui interdiré jusqu'à l'espoir que le
tems et l'expérience puissent rien perfectionner. Il a mème
l'air de croire que c'est faute de connaître assez exactement
ce qui s'est fait et s'exécute encore chaque jour en ce genre,
qu'ils prennent un langage aussi affirmatif , et sa lettre
contient à cet égard plusieurs renseignemens qui ne paraîtront
peut-être pas tout-à-fait dépourvus d'intérêt , ou qui
dumoins peuvent piquer la curiosité de quelques-uns de
nós lecteurs .
On conteste , dit- il , à la Pédagogique (1 ) moderné
(1 ) C'est le nom que les Allemands ont donné à l'art d'instruire et
d'élever la jeunesse , pris dans le sens le plus étendu. Ils désignent
DECEMBRE 1809 . 475
,
sés progrès ! mais on ignore , sans doute , qu'à Londres ,
dans un établissement dont le duc de Bedfort et le marquis
de Sommerville ont fait les premiers frais , John Lancaster
, seul , et sans avoir besoin d'être secondé par aucun
autre maître , distribue l'instruction à mille enfans du
peuple , contenus dans une salle unique , lesquels , au
bout d'une année de leçons savent parfaitement lire ,
écrire , compter , et récitent avec intelligence un catéchisme
moral et religieux , rédigé avec soin. On ignore qu'en
moins de trois mois , Olivier donne à des enfans de quatre
ans une instruction plus perfectionnée encore , etc .... Ou
ignore sur-tout que les véritables pédagogués font un cas
médiocre de ces succès trop hatifs , et qu'ils ont appris à
préparer de loin et à laisser mûrir des fruits dont la qualité
supérieure dédommage assez de ce qu'ils sont moins
précoces . On ignore les étonnans résultats que présente ,
depuis vingt- ans , l'établissement de Schnapfenthal , particulièrement
dans ce qui tient à l'éducation physique , aux
exercices gymnastiques , aux arts industriels , et à la culturė
morale et religieuse. Enfin , on semble ignorer jusqu'à
l'existence d'une foule de très - bons écrits surl'éducation ....
Or, s'il est vrai que ces critiques n'aient aucune connaissance
de cette belle branche de la littérature et de la philosophie
, s'ils ignorent , en effet , jusques aux titres des
ouvrages de Basedow , Resewitz , Stuve , Trapp , Gedicke ,
Campe , Niemeyer , Schwarz Arndt , Zachariæ , etc.
sür l'éducation en général ; de Struve Villaume , Faust
et Fischer , etc. sur l'éducation physique ; de Gutsmuths ,
Blaschs , Steutinger, Lachmann , etc. sur la gymnastique
des écoles , les jeux de l'enfance et l'art de développer
l'industrie ; de Hahn , Schulze , Zerrenner , Overbeck ,
Natorp , etc. sur la discipline scholastique et la conduite
des études ; de Lohr , Thieme , Hahn , Sintenis , Glatz ,
aussi par le nom de catéchétique l'art de composer les livres ou
catéchismes , destinés à l'enfance : ils ont appelé linguistique cette
partiedes études qui a pour objet la connaissance ou l'acquisition de
plusieurs langues . C'est aux écrivains de cette nation à voir jusqu'à
quel point il leur convient de créer ou d'adopter tous ces mots nouveaux:
quant à nous , nous ne conseillerious nullement aux écrivains
français de s'en servir : la nécessité n'en est point évidente ; le bon
goût et le génie propre de notre langue semblent les réprouver entiérement.
( N. D. R. ) :
476 MERCURE DE FRANCE ;
Salzmann , etc. sur la morale et l'art de toucher le coeur
en amusant l'imagination ; de Pohlmann , Tillich , Olivier,
Stephani , Krugg , Horslel , Bertuch , Funke , etc. sur le
mode du premier enseignement.... ( Je m'arrête , quoiqu'il
ne me fût pas difficile d'ajouter à cette liste les noms
de beaucoup d'autres auteurs estimables. ) .... Si , dis -je ,
ces messieurs n'ont jamais entendu parler de tout ce
monde-là , je leur contesterai à mon tour le droit de porter
un jugement sur l'état actuel des méthodes d'instruction
sinon en France , du moins en Allemagne . "
2
Ici l'auteur de la lettre , il faut l'avouer , donne peut-être
un peu d'avantage sur lui à ses adversaires ; ils se moqueront
de cette foule de noms tudesques qu'il accumule avec
si peu de discrétion : il aura beau dire que ce sont ceux
d'hommes qui ont écrit avec beaucoup de sagacité , de profondeur
et de talent sur toutes les parties de l'art d'instruire
et d'élever la jeunesse ; ils ne verront là que
Des noms durs et barbares
N'offrant de toutes parts que syllabes bizarres ;
et il n'y a pas moyen que la meilleure cause puisse se soutenir
chez nous avec de tels appuis. Que dirons-nous de la
pédagogique et des pédagogues ? n'est-il pas clair qu'un
homme est perdu sans ressource dans l'esprit de ses lecteurs
quand il a le malheur de se servir de ces termes-là ,
et qu'il est bien plus commode de les tourner en ridicule
que de rechercher avec un peu de patience et de bonne
foi si sous ces expressions assez étranges , ne se cacheraient
pas quelques idées saines ou quelques vues utiles ?
Voilà ce que notre correspondant n'a peut-être pas assez
pris en considération ; mais revenons aux préuves qu'il
allégue en faveur de Pestalozzi et de sa méthode.
Les résultats obtenus jusqu'à présent dans les écoles
où cette méthode est pratiquée sont sans doute ce qu'il
y a en ce genre de plus capable de faire impression sur les
esprits impartiaux, et nous en trouvons ici plusieurs qui
méritent d'être connus . Cette partie de sa méthode à laquelle
Pestalozzi a donné le nom d'instruction intuitive du
rapportdes formes , est déjà pratiquée avec assez de succès
pour qu'on puisse y voir un moyen puissant d'accroître la
vigueur de l'intelligence et la justesse du coup-d'oeil . «Le
respectable commissaire du canton de Berne , chargé par le
gouvernement de l'examen de la première école qui fut établie
à Burghsdorf, M. Ith , raconte qu'il a vu un enfant de
DECEMBRE 1809. 477
dix ans copier, en la réduisant , une carte géographique
prise au hasard ( c'était celle de Suède ) , et cela en moins
d'une heure , sans le secours d'aucun instrument de mathématique
, avec autant d'exactitude que de propreté .
M. Ith ajoute qu'il possède une mappemonde faite sous
ses yeux par un autre élève, sans plus de secours , et de manière
à défier d'habiles ouvriers , munis des meilleurs instrumens
, de produire quelque chose de plus parfait . "
Voici une question du genre de celles qu'on propose
souvent aux élèves des écoles de Pestalozzi , etque presque
tous ceux de l'âge de onze à douze ans résolvent avec une
extrême facilité.
Partager un carré donné en onze autres carrés , au
moyen de sept lignes seulement , et en telle sorte que des
carrés partiels , les uns soient le quart , d'autres le neuvième
, et d'autres le trente-sixième du carré primitif?
- On voit , poursuit la personne qui nous écrit , on voit
tous ces enfans tracer un carré avec la craie , tirer ensuite
les sept lignes d'une main ferme , obtenir ainsi les onze
carrés dans la proportion demandée , démontrer par le
raisonnement que le problème est résolu convenablement ,
et démontrer par-dessus le marché que les lignes sont pour
la rectitude à l'épreuve de la régle , pour la longueur à
l'épreuve du compas , que les angles sont de même à
l'épreuve du rapporteur , et par-tout ces nouveaux carrés
à l'épreuve du calcul des surfaces . "
Un fait bien propre , suivant notre auteur , à démontrer
que les procédés de Pestalozzi sont essentiellement conformes
à la marche de la nature dans la formation et l'enchaînement
de nos idées , et aux lois de la plus stricte analogie
, c'est que les élèves sont très-promptement mis en
état de suppléer leurs maîtres , et que , lorsque quelque
circonstance oblige ceux-ci à s'absenter et à interrompre
le cours d'une leçon , il est rare qu'il ne se trouve pas
plusieurs écoliers capables de faire suivre à leurs camarades
Pinstruction commencée. On a même vu , dans quelques
écoles de la Suisse , des maîtres , qui avaient adopté quelques
parties de la nouvelle méthode , devancés par la sagacité
de leurs élèves , s'avouer vaincus par eux , et leur
laisser avec plaisir la tâche de s'instruire les uns les autres ,
sous leur surveillance .
Il est douteux , néanmoins , que ces faits et d'autres
semblables produisent sur l'esprit des critiques l'effet que
notre correspondant paraît en attendre. Ils souriront de
478 MERCURE DE FRANCE ,
pitié à tous ces détails , qu'ils regarderont comme autant
d'exagérations ridicules ; ils ne verront dans celui qui nous
les transmet , et dans ceux qui oseraient témoigner qu'ils
y prennent quelque intérêt , que les dupes d'un vain charlatanisme
, et encore serait-ce une modération dont il fau
drait leur savoir gré. Mais comme il est possible pourtant
que ces faits soient exacts , et que d'un autre côté ceux qui
les combattent ne paraissent pas avoir des idées bien
claires de ce que c'est qu'une méthode , et de la puissance
d'un pareil instrument , nous devons, du moins en faveur
des lecteurs qui ont , comme nous , la simplicité de croire
que l'on n'a pas encore atteint en France le plus haut
degré de la perfection en ce genre , ajouter encore un fait
qui nous est donné comme un des plus brillans résultats
de laméthode de Pestalozzi .
M. Schmid était un jeune pâtre tyrolien dont cet estimable
instituteur se chargea , lorsqu'il entrait déjà dans sa
seizième année , annonçant , à la vérité , d'heureuses dispositions
, mais n'ayant reçu encore aucune espèce d'instruction
, et ne sachant pas même lire ni écrire. En moins
de huit années , ses talens se sont développés au point qu'il
vient de publier sur le dessin et sur la géométrie deux
ouvrages qui le placent parmi les écrivains les plus distingués
par la profondeur et l'originalité des vues et des idées.
Je regrette, dit l'auteur de la Lettre , de ne pouvoir
donner une analyse de ces livres importans (sur-tout de
celui qui concerne l'enseignement de la géométrie ) ; ceux
qui ont lu M. de Chavannes avec trop peu d'attention ou
trop de prévention pour pouvoir démêler dans son écrit
les traits essentiels de la nouvelle méthode et en saisir
l'esprit , résisteraient difficilement à l'influence qu'exerce
rait sur eux M. Schmid. Ils verraient dans sa géométrie
comment on doit partir d'apperceptions fournies par la
nature même ; comment on doit développer chacune de
ces apperceptions par des questions simples , mais ingénieusement
et savamment calculées ; comment on doit
épuiser , pour ainsi dire , tout ce qui est contenu dans une
combinaison de notions ou d'intuitions simples , avant de
passer à la combinaison qui suit le plus immédiatement
dans l'ordre naturel ; comment une science se forme penà-
peu de parties liées entr'elles suivant les lois d'un euchaînement
nécessaire. En un mot , ils verraient la géométrie
sortir , si l'on peut s'exprimer ainsi , de la tête des
enfans , comme Minerve sortit de celle de Jupiter , seuleDECEMBRE
1809 . 479
ment d'une manière un peu moins brusque ; et cela sans
que le maître ait jamais donné une définition , énoncé un
théorème à l'avance , et fait autre chose que des interrogations
, qui forcent l'élève à se replier sur lui-même , le
guident dans sa réponse , la sollicitent et la dictent en
quelque sorte .... Malheureusement il faudrait un volume
pour rendre tout ceci sensible au plus grand nombre des
Lecteurs .
» Il faudrait un autre volume , ajoute enfin l'écrivain
que nous citons , pour développer ce qui s'est fait , ce qui
va se faisant , et ce qui se projette encore dans l'école
d'Yverdun , pour le perfectionnement d'une discipline
scholastique toute paternelle , pour la simplification et
l'accroissement d'utilité de la gymnastique , pour la culture
des organes des sens , pour le plus parfait exercice
de toutes les qualités de l'esprit et du coeur , pour l'étude
des langues et celle des sciences , pour l'acquisition du
bon goût dans les lettres et dans les arts , et enfin pour
les progrès des élèves dans la philosophie spéculative , la
morale et la religion. Il est impossible d'entrer ici dans le
moindre détail sur ces divers objets : l'on doit se borner à
montrer , au moins par leur énumération , combien est
rétrécie , mesquine , et peu conforme à la vérité , l'idée que
bien des gens se sont faite de la méthode de Pestalozzi .
Son universalité et l'uniformité de sa marche , aussi simple
que sûre , seront bientôt mises dans un nouveau jour par
la publication du Cours d'algèbre de M. Schmid , de
celui de Géographie par M. Tobler , et de celui de Musique
par MM. Pfeiffer et Mægeli : d'autres cours non
moins intéressans les suivront de près , tandis que Niederer
et Pestalozzi continuent à exposer dans une feuille périodique
( vochenschrift ) la théorie et la pratique générales
de l'éducation , et particulièrement de celle du premier
âge. n
Ces renseignemens sont curieux sans doute , et propres,
à exciter l'intérêt de tous ceux qui , vivement pénétrés de,
l'importance d'un bon système d'éducation , ne voient pas
sans quelque satisfaction tout ce qui peut tendre à améliorer
les méthodes ordinaires , si éloignées encore de la
perfection . Mais , nous l'avouerons , nous aurions désiré
trouver dans la lettre de notre correspondant , ce qui nous
a paru manquer aussi dans le livre de M. de Chavannes ,
des notions plus précises sur la marche que fait suivre à
l'intelligence le système de Pestalozzi , et sur la manière
480 MERCURE DE FRANCE ,
dont on y procède dans le développement successif des
idées ou des connaissances qu'on fait acquérir aux enfans
sur un sujet donné : car c'est-là le point fondamental de la
question , et ce point , il faut le dire franchement , ne nous
paraît pas suffisamment éclairci ; on ne fait que l'entrevoir
dans les détails qui nous ont été transmis sur la manière
dont on donne aux enfans les premières notions de l'arithmétique
, mais on doit convenir aussi que c'était l'objet
qui présentait le moins de difficultés. Nous ne dissimulerons
donc point que nous ne nous croyons pas encore
suffisamment éclairés pour donner un assentiment complet
et entier à ce qu'on appelle la méthode par excellence ;
mais les faits attestés par un grand nombre de personnes
dont la probité et les lumières doivent inspirer la confiance ,
l'approbation que les gouvernemens de plusieurs cantons
suisses , que ceux de Prusse et de Hollande , de Suède et
de Danemarck lui ont donnée , en l'adoptant pour l'instruction
de leurs sujets , sans doute d'après un examen
sérieux et réfléchi , et sur le rapport d'hommes capables
d'en juger avec discernement, nous paraissent non-seulement
exiger qu'on suspende au moins sonjugement , mais
justifier la prévention favorable que nous n'avons pas
craint de manifester dans l'extrait que nous avons fait du
livre de M. de Chavannes .
Au reste , les ouvrages qu'on vient de publier d'après
les principes du nouveau mode d'instruction , et ceux
qu'on annonce comme devant bientôt paraître , mettront
probablement le public à portée de se former une opinion
définitive sur cette intéressante question. Si la géométrie
de M. Schmid , par exemple , est accueillie avec estime à
Paris , où l'on peut dire que siége en ce moment le tribunal
des mathématiques de l'Europe , ce sera un triomphe
incontestable pour les partisans de Pestalozzi ; la meilleure
manière de convaincre ceux qui nient le mouvement ,
c'est de marcher devant eux . Le système de cet homme
célèbre subit aujourd'hui en France la même épreuve qu'il
a subie depuis long-tems en Allemagne , où une foule
d'écrivains l'ont combattu : quiconque est parvenu à se
faire sur quelque sujet un peu important un ensemble
d'idées nouvelles , ou même qui se présentent avec l'apparence
de la nouveauté , peut être assuré , s'il s'avise de
leur donner de la publicité , qu'il verra s'élever à l'instant
contre lui une foule d'ennemis et de contradicteurs . Soit
paresse , soit incapacité d'esprit , plusieurs ne daigneront
pas
DECEMBRE 1809 . 48
SEINE
BFEEL A
hau
pas même faire le plus petit effort pour le comprendre
ne l'en condamneront pas teur: d'autres auront ou cropioruonrtcaevloaiarvienctémrêotiànsle ddéecimer
etDieu sait alors si les sophismes de toute espèce , les in- ,
sinuations perfides , les sarcasmes et les injures leur man
sineront au besoin. Telle estla marche constante
remment nécessaire , des choses dans l'état actueledes
esprits parmi nous . Il n'y a guère que les vérités mathe
matiques qui n'aient pas été combattues avec fureur : eif
core Hobbes remarque-t-il avec raison qu'il est douteux
qu'elles fussent parvenues à s'établir si des sectes nombreuses
, des corps en créditou des individus puissans
s'étaient crus intéressés à les repousser. Mais , direz-vous ,
je prouverai avec évidence .... Mais , vous répond l'homme
qui a pris son parti ,je ne veux pas qu'on me prouve , et
là dessus il démontre , lui , à tous les gens frivoles , inattentifs
ou passionnés , c'est-à-dire aux trois quarts au
moins de ceux qui pourtant sont vos juges , que vous êtes
un enthousiaste insensé et un visionnaire ridícule ; il leur
donne même charitablement à entendre que vos motifs
pour adopter l'opinion qu'il combat pourraient fort bien
n'être ni très-purs , ni très-estimables ..... Que faire en
pareil cas ? Laisser parler ceux qui savent si bien mettre
de leur côté l'avantage de la discussion , chercher à s'éclairer
soi -même de plus en plus , rassembler avec patience
et avec zèle tous les faits propres à porter quelque jour la
convictiondans des esprits non prévenus , et attendre tout
de la lente mais infaillible justice du tems.
THUROT.
HÉLENE. - NOUVELLE POLONAISE .
VEUVE d'un militaire distingué , Hélène Ilinska faisait
ornement des plus brillantes sociétés de Varsovie . Jeune ,
avide de succès , pressée du besoin de plaire , on l'accusait
quelquefois de légèreté , d'imprudence , de coquetterie
; on lui donnait des amans : quelle est la femme
aimable à qui l'on n'en donne point ? On ne nommait
pourtant , d'une façon positive , qu'un de ses parens ,
Alexandre Niezlicz , quí même paraissait rechercher sa
main: mais les observateurs de société , ces juges non
moins profonds qu'infaillibles , ne croyaient point à ce
projet. L'hymen, suivant eux , aurait rendu malheureux ,
Hh
482 MERCURE DE FRANCE ,
:
l'amour seul pouvait unir deux êtres d'une sensibilité également
vive , d'une susceptibilité également irritable; l'un
jaloux , sévère , prompt à se livrer à des soupçons peu
fondés ; l'autre hautaine , indépendante , et plus prompte
encore à se révolter contre une accusation injuste.
Les mêmes observateurs auraient remarqué sans doute
la douleur dont Hélène fut pénétrée , lorsque Niezliçz s'éloi
gnant d'elle courut se ranger sous les drapeaux de la
patrie : mais des intérêts plus puissans absorbaient l'attention
générale .
Acette époque funeste , la Pologne éprouvait toutes
les calamités qui accompagnent l'asservissement et le démembrement
d'un Etat. En arrêtant d'une manière honteuse
l'honorable campagne de 1792 , la Confédération de
Targowiça et la diète de Grodno avaient assuré la ruine
de leur pays ;; et les préparatifs que faisaient quelques
citoyens indomtables pour remettre en question ce que
semblaient avoir décidé la trahison et la force , et relever.
l'étendard polonais , en renouvelant les inquiétudes des
conquérans , rendaient leur joug plus pesant et leur surveillance
plus tyrannique .
Mme Ilinska en ressentit les effets. Nourrie par sonpère
dans les généreux sentimens d'un véritable esprit national ,
elle savait mal en contenir l'expression impétueuse. Un
jourque , dans une nombreuse assemblée , on relevait insidieusement
la supériorité des vainqueurs et l'imprudence
des vaincus : " Imprudens ! s'écria-t-elle , oui , nous l'avons
> été; mais dans la plus belle des causes ; nous avons cru
qu'un en battrait vingt , et nous nous sommes trompés. »
Ce mot très-vrai , très-noble , était aussi très-déplacé. II
fut répété ; et bientôt des avis officieux engagèrent Hélène
à se retirer dans sa terre. Le même excès de franchise l'y
fit encore inquiéter. Un jeune homme nommé Dwinski
lui offrit un refuge dans une maison qu'il partageait avec
sa mère , et s'empressa de payer ainsi quelques services
que sa famille avait reçus de M. Ilinski. La persécution
n'avait pu réduire Hélène au silence : de nouvelles imprudences
la firent arrêter. L'homme qui lui donnaît asyle
partagea son sort; il ne s'en plaignit pas après avoir
payé le tribut de la reconnaissance , en servant encore
Mme Ilinska , il obéissait à un sentiment aussi puissant
etplus tendre.
Parun bonheur assez rare , il trouva dans un des prin-
1
DECEMBRE 1809 . 483
cipaux agens de l'autorité , sinon un ami , du moins un
protecteur disposé à expier par des services particuliers
les maux publics auxquels il coopérait. En faisant sortir
Dwinski de prison, ill'exhorta à s'éloigner promptement.
Le jeune homme , au contraire , ne profitade sa liberté
que pour adoucir par les soins les plus empressés la captivité
d'Hélène , et pour en solliciter le terme. Son protecteur
lui représenta vainement que de telles démarches
le mettaient lui-même en danger. Las d'épuiser les remontrances
, et craignant que Dwinski ne le compromît en se
perdant , il aima mieux tenter un second usage de son
crédit que d'être puni du premier : il obtint la liberté de
M Hinska. Mais il ne dissimula pas à Dwinski qu'elle
ne pouvait, non plus que lui , retourner dans leur ancienne
demeure , ou se rapprocher des pays occupés par les insurgés
: sinon la suspicion attachée à leurs personnes les
ferait rentrerdans des prisons d'où ils ne sortiraient peutêtre
que par l'arrêt d'un exil éternel,
con
Dans une contrée préservée des horreurs de la guerre
et de la persécution par la soumission prompte des habi
tans , Dwinski possédait unė propriété champêtre où il
pouvait se réfugier. Mais comment Mme Ilinska l'y auraitelle
suivi? Un seul titre pouvait lui en donner le droit ;
Dwinski lui offrit ce titre , ignorant absolument les derniers
engagemens de son coeur , et tremblant néanmoins
d'être refusé : touchée de tout ce qu'il avait fait pour elle ,
Hélène accepta..... Que l'on ne se hâte point de la
damner. Sa captivité commençait , quand la renommée lui
apprit que Niezliçz , dans un combat glorieux , était tombé
victime d'un courage trop ardent : ses regrets éclatèrent
avec une vivacité propre à aigrir ses persécuteurs . Mais
lorsque le tems et le soin de sa sûreté eurent essuyé ses
larmes , ne dut-elle point se croire libre de disposer de sa
main en faveur d'un libérateur aussi tendre que genéreux ,
et même de céder , à son tour , à quelque chose de plus
que la reconnaissance ?
Le charme d'une union parfaitement assortie n'est-il
pas enfin sa meilleure excuse ? Dwinski idolâtrait sa
femme : l'affection que celle-ci ressentait n'était peut-être
pas l'amour , mais ce sentiment qui , sans en avoir les
orages, est doux et profond comme lui , et fait seul le
bonheur de l'hyménée. Dwinski vif , aimant , facile à prévenir
, ne voyait , ne pensait , n'existait que par Hélène :
Hh2
1
484 MERCURE DE FRANCE ,
Hélène , sensible , mais impérieuse , eût supporté difficilement
un maître ; elle chérissait un amant , et ne haïssait
point un esclave.
Elle avait su d'ailleurs se conformer sans effort à sa
position nouvelle. La femme élégante était devenue une
ménagère de campagne : son teint ne redoutait point le
soleil du midi , ni ses nerfs la fraîcheur du soir ; toutes
les après-dinées , ses jolis pieds soutenaient très-bien de
longues promenades ; et partagées entre la lecture , la musique
, les soins de la maison , des ruches , du colombier
et de la volière , les matinées lui semblaient s'écouler
trop vite.
Placée assez près d'une ville pour n'avoir rien à craindre
des déserteurs qui se montraient souvent dans les forêts
voisines , la retraite des deux époux était cependant assez
isolée pour ne point attirer trop l'attention de ces subalternes
qui , pressés de se rendre importans , cherchaient
sans cesse à étendre sur de nouveaux objets les soupçons
et les rigueurs de leurs maîtres. Elle devint sacrée pour
tout le canton, lorsque envoyé en mission , et revêtu du
grade d'officier-général , le protecteur de Dwinski eut logé
chez lui quelques jours . Dwinski se vit dès-lors à l'abri des
dénonciations aussi communes que redoutables , à une
époque où tant d'individus avaient le pouvoir de faire le
mal et si peu le droit de l'empêcher , et où l'autorité
effrayée d'abord par le succès des patriotes insurgés , puis
animée plutôt que rassurée par leur défaite , en poursuivait
les restes malheureux avec tout l'acharnement de l'injustice.
Ainsi , quand le deuil et l'infortune couvraient la Pologne
entière , le bonheur se réfugiait dans une cabane sur
les bords de la Sczara (1) . Vivant uniquement l'un pour
l'autre , Hélène et Dwinski sentaient accroître leur félicité
par la certitude de revivre bientôt dans un nouvel être dont
lanaissance couronnerait leur amour et resserrerait leurs
liens .
Les deux époux , un soir , avaient prolongé leur promenade
plus loin qu'à l'ordinaire : un homme sortant de la
forêt, attira leurs regards . Il paraissait jeune; son costume
annonçait un déserteur : mais ses yeux caves et étincelans ,
sa figure have et sa physionomie expressive , son corps exténué
et sa démarche fière , une teinte de misère et de gran-
(1 ) La Sezara , rivière de Lithuanie qui baigne les murs de Slonim.
DECEMBRE 1809 . 483
:
deur répandue sur toute sa personne , fixèrent l'attention
de. Dwinski. L'inconnu le considéra quelques instans
ainsi que sa femme , puis s'enfonça dans la forêt. Dwinski
, en le perdant de vue , s'aperçut que cette apparition
avait jeté Hélène dans un trouble violent. Elle le pressa
de rentrer avant la nuit ; et dans le chemin , elle retourna
plusieurs fois la tête , comme si elle eût vu l'inconnu suivre
ses pas, Dwinski attribua cette conduite à la peur; et
pendant le souper , il en fit quelques plaisanteries à sa
femme , dont le silence le confirma dans ses conjectures .
Un domestique zélé qui avait écouté Dwinski , se promit
de terminer les alarmes de sa maîtresse . Le lendemain ,
avant le jour , il était chez l'officier de police de la ville
voisine . Il dénonce l'inconnu , donne sur lui les détails les
plus propres à faciliter son arrestation , et demande mainforte
pour l'effectuer.
Hélène n'avait point passé une nuit tranquille ; et plutôt
que de coutume , elle prit le chemin de la volière . Pour y
arriver, il fallait suivre une terrasse d'où l'on découvrait
tous les environs , et près de laquelle une porte s'ouvrait
sur la campagne. Hélène s'en approchait , lorsque son
oreille fut frappée des sons d'une romance française (2) ,
dont elle ne put méconnaître les vers ni la musique , non
plus que la voix de celui qui la chantait. Tremblante , elle
s'élance sur la terrasse. Elle le voit ; c'était bien lui ; c'était
cet infortuné dont la vue lui avait causé la veille une émotion
si profonde . Dès qu'il l'aperçut : Hélène ! s'écria-t-il.
- Alexandre ! répondit-elle . - Et sachant à peine ce
qu'elle faisait , elle courut ouvrir la porte de la campagne .
Niezliçz se précipite à ses genoux, qu'il baigné de larmes :
"Hélène ! c'est moi qui , pour te revoir , brave la mort
>>attachée aux pas d'un proscrit . Mais m'aurait-on abusé ,
" ou n'es-tu plus mon Hélène ? , - Ah ! mon ami !, dit
Mme Dwinska , en rougissant et détournant les yeux.
En ce même moment, elle voit Dwinski , qu'une tendre
inquiétude conduisait sur les pas de son épouse. Relevez-
>>yous ! c'est mon mari ! "-Attéré de ce mot , Alexandre
veut fuir ; elle l'arrête avec force. « C'est mon parent ,
» dit- elle à son mari , il est proserit ; ne point l'accueillir ,
(2) On sait qu'en Pologne , l'étude du français fait une partie
essentielle de l'éducation ; et que , de tous les peuples du nord, les
Polonais sont ceux qui parlent et écrivent notre langue avee le plus
de facilité.
147
486 MERCURE DE FRANCE ,
,
> ne point le retenir , c'est l'assassiner: Dwinski n'hésite
pas ; sans en entendre davantage , il entraîne Alexandre
et n'attribue qu'à la générosité ou au désespoir sa singulière
résistance. A peine l'a-t-il conduit dans un appartement
écarté , qu'un bruit alarmant le force à descendre au salon .
Il y trouve son domestique , et un délégué de l'autorité
militaire escorté d'une troupe de gens armés . Des renseignemens
sûrs prouvaient que le déserteur dénoncé avait
rodé depuis l'aurore autour des murs ; tout portait à croire
qu'il les avait escaladés et qu'il s'était caché dans le jardin,
peut-être même dans la maison. On voulait , en conséquence
, faire partout une perquisition scrupuleuse.
Dwinski s'y opposa avec une vivacité dont il ne fut pas le
maître , etqui renddiitt suspect lui-même au délégué et à
ses satellites . Ils insistèrent , mais sans fruit . Dwinski
leur répond qu'ils n'avaient point d'ordre pour s'introduire
chez lui sans son aveu. Le crédit dont iljouissait les contint.
Ils se retirèrent; ce ne fut pas sans proférer des menaces
alarmantes . Heureusement Mme Dwinska n'était point
présente à cette scène; son effroi aurait tout découvert .
Jleere
Elle était restée près de Niezlicz : quelle position ! quel
entretien! que leur sort était changé , depuis qu'il avait
quitté Varsovie ! Alexandre alors était aimé d'elle , et près
de devenir son époux. Des affaires de famille retardaient
seules leur union , lorsque Hélène affligea son amant par
une de ces brouilleries qui ne se prolongent plus d'un jour
que parce qu'il est plus facile d'en oublier que d'en avouer
la cause. Des apparences légères avaient réveillé dans le
coeur de Niezliçz la jalousie à laquelle il était trop enclin ,
et Mme Ilinska avait puni cette injustice partoutes les apparences
d'une rupture. Plus fait pour éprouver les transports
de l'amour que pour supporter ses caprices , Alexandre perd
aussitôtl'espoirde former des noeuds si ardemment désirés .
Déjà venait d'éclater , dans le Palatinat de Cracovie , cette
insurrection courageuse qui , propagée rapidement sur laPolognepresque
entière , promit d'abord un succès siglorieux :
Niezlicz fuit la capitale , où rien ne le retient plus . Il vole
dans sa province : bravant les conquérans et les indignes
citoyens qui , par une lâche faiblesse ou une jalousie plus
lâche encore , se dévouaient à leurs intérêts , il recherche ,
il découvre , il enflamme , il soulève , il rassemble tous
les coeurs sensibles au cri de la patrie opprimée ; et, à la
tête d'une troupe plus brave qu'exercée , il parvient, au
travers de mille dangers , à rejoindre l'armée polonaise.
DECEMBRE 1809. 487
Ce fut en partant qu'il adressa à Hélène cette romance
qu'elle avait d'abord reconnue. Bientôt rendue à elle-même,
elle voulut rappeler son ami ou le suivre ; il n'était plus
tems : toute communication était rompue entre la capitale
etles provincesinsurgées. Blessé griévementdans une action
particulière , Niezliçz dut la liberté et la vie au bruit qu'il
répandit de sa mort. Cette nouvelle ne parvint que trop
fidélement à Hélène. Elle lui fut confirmée par le silence
d'Alexandre : car elle ne reçut aucune des lettres qu'il lui
écrivit pour la détromper; et qui , interceptées par ceux qui
la retenaient prisonnière , ne servirent qu'à prolonger sa
captivité.
Alexandre recueillait aujourd'hui les fruits amersde cette
erreur. Après la dispersion totale de l'armée patriote ,
recherchant , au péril de ses jours , toutes les notions qui
le pouvaient éclairer sur le sort de son amie , il était enfin ,
comme par miracle , parvenu jusqu'à elle : il la revoyait....
Mais elle ne l'aimait plus ; mais il était lui-même au pouvoir
d'un rival , amant d'Hélène et son époux , d'un rival
qui , déjà une fois , avait exposé sa vie pour le sauver.
Que de raisons de fuir !-Au milieu de l'entretien ,
Dwinski rentre ; et , avec une amitié confiante qui ajoutait
aux tourmens de Niezlicz , il l'exhorte à ne rien craindre ,
à rester dans une maison où ses nobles malheurs , non
moins que le titre de parent d'Hélène , lui assurent tous les
égards,tous les soins de l'hospitalité. CommentAlexandre
pouvait-il repousser ces touchantes instances ? il eût fallu
Tévélerun secret qui était celui deMeDwinska bien plus
que le sien; et dont peut-être dépendait , pour cette femme
adorée , le repos de toute la vie.
Cefut au fond de son propre appartement que Dwinski ,
dans l'espace de quelques heures , construisit pour Niezlicz
un asyle qui , le soir , lorsque les agens de l'autorité , munis
cette fois de l'ordre le plus sévère , visitèrent la maison
d'un bout à l'autre , trompa leur exécrable adresse. Ce
défaut de succès ne calma point leurs soupçons , et Dwinski
devina sans peine que des espions répandus autour de sa
⚫retraite , rendraient un compte exact de tout ce que l'on
verrait entrer et sortir. Alexandre ne pouvait donc s'échapper
sans risquer de perdre , avec lui-même , ses généreux
amis. Cette considération seule l'empêcha de s'éloigner
comme il y était résolu , car son coeur avait trop à souffrir.
Les soins qu'il recevait redoublèrent encore lorsqu'une
maladie , fruit de la misère et du chagrin , le vint assaillir.
488 MERCURE DE FRANCE ;
Chaque jour , cependant , dénoncé avec plus d'animosité;
Dwinski courait un danger réel , lorsqu'il vit entrer chez
lui son protecteur, dont la présence suffisait pour réduire
tous les délateurs au silence. Mais le général , ayant amené
un cortége plus nombreux qu'à l'ordinaire , refusa l'appartement
qu'il avait déjà occupé , et jugea que celui de
Dwinski , où il se trouvait, lui,conviendraaiitt mieux. Sa
demande était un ordre ; on n'avait point d'objection spécieuse
à lui opposer.Ainsi , sans avoir pu porter le moindre
secours à Niezlicz , ni même l'avertir , Hélène et son époux
sont obligés de laisser leur ami , malade et sans défense ,
enfermé sous la même clefque son persécuteur : ils ne tardèrent
pas à se convaincre que leur protecteur méritait ce
titre. Il connaissait personnellement Alexandre ; et, dans
une occasion importante , forcé , malgré la supériorité du
nombre , de ployer devant la troupe de l'audacieux jeune
homme, il savait trop combien étaient redoutables son courage
et son dévouement. Alexandre d'ailleurs avait des
ennemis , des envieux , qui , après l'avoir contrarié dans ses
succès par leurs secrètes intrigues , le poursuivaient dans ses
revers par leurs dénonciations acharnées . Des renseignemens
que l'imprudence du proscrit rendaient faciles à
acquérir, avaient conduit le général sur sa trace ; et lorsque
les deux époux, pour préparer une explication dont ils
sentaient la nécessité , parlèrent à leur hôte de lavisite domiciliaire
qu'ils avaient subie , il leur répondit qu'il ne doutait
point que le déserteur désigné ne fût Niezlicz ; qu'il pensait
bien qu'ils ne l'avaient pas recélé; mais que s'il tombait
entre ses mains , rien ne le pourrait sauver du sort promis
aux vaincus .
1
Hélène et Dwinski se turent : le général avait annoncé
sondépart pour le lendemain; l'intervalle leur parut bien
long.A l'instant de partir , il reçoit une lettre d'un de ses
collègues , qui , nommé pour le remplacer dans sa mission,
le prie de l'attendre en ce lieu même : il se décide en conséquence
à prolonger son séjour. La seconde journée était
près de finir ; et Alexandre , qui avait tout entendu , qui
avait saisi chaque expression de joie , chaque menace de ses
ennemis , et sur-tout l'arrêt porté contre lui sans retour ,
Alexandre , depuis trente-six heures , languissait sans secours
et sans consolations . Une plus longue attente devenait impossible;
et d'ailleurs l'arrivée d'un nouveau général allait
bientôtrendre impraticable toute tentative de salut.Dwinski
éloigne d'abord les subalternes , premiers espions de celui
*
DECEMBRE 1809. 489
! -Au
dont ils étaient les esclaves , et aussi prompts à dénoncer
le bien qu'à seconder le mal. Puis il vient avec sa femme
trouver le général , obtient la permission de fermer les
portes , et lui fait , non sans hésiter , sa dangereuse confidence.
Malheureux ! s'écrie l'homme puissant, il mourra!
-Dwinski , éperdu , lui présentant deux pistolets , " tes Presen
jours me répondent des siens même instant , Hélène
, en pleurs , tombe à ses genoux. Vous voulez donc
>> tuer mon mari et moi, et l'enfant qui est dans mon sein?»
Le général portait un coeur plus féroce que cruel, moins accessible
encore à la crainte qu'à la pitié , mais capable d'un
mouvement généreux. Il écarte froidement Dwinski et ses
armes , relève MmeDwinska avec douceur et respect : «C'est
à votre danger, dit-il , que j'accorde sa vie. " ४
Ne voulant point laisser imparfaite son oeuvre de clémence,
il leur prescrit de retenir leur ami le tems néces -
saire pour dissiper les soupçons élevés sur son existence ,
et il donne à Niezliçz un passeport propre à assurer sa
marche quand il se mettrait en route pour chercher un
autre asyle. 1
Ce dernier secours devint inutile . Ce ne fut qu'après une
longue et pénible convalescence qu'Alexandre recouvra ses
forces; et déjà les autorités , affermies dans les provinces démembrées
qui étaient devenues leur partage , faisaient succéder
à la rigueur une politique indulgence. Tout ce qui
n'était point nominativement proscrit (et Niezlicz se trouvait
dans ce cas ) pouvait retourner dans ses foyers . Mais
quel intérêt l'y eût rappelé? Son frère venait d'expirer dans
les déserts de la Sibérie ; le chagrin avait conduit sa mère
au tombeau; ses parens , ses amis avaient péri sous le
glaive; son modeste héritage , confisqué par les conquérans
, était passé en d'autres mains. Vous retrouverez
>> tout dans notre coeur, lui dit affectueusement Dwinski ;
> vous n'avez plus d'amis , plus de parens que nous : pour-
>>quoi nous quitter lorsque nous commençons à jouir du
bonheur de vous avoir sauvé ? » Alexandre hésitait :
n'être plus aimé , et vivre près de l'objet de la passion la
plus tendre , quel supplice ! Me voulez-vous perdre ? lui
ditMme Dwinska. Vos dangers m'ont entraînée dans une
faute inévitable, celle d'exister près de vous sans instruirę
> mon mari du passé : est-ce à vous de m'en punir ?
Dwinski a conçu pour vous une affection presque égale à
la mienne : votre amitié est devenue nécessaire à son bonheur.
Enfin , vous ne pouvez vous éloigner sans dire ou
n
490 MERCURE DE FRANCE ,
▸ faire deviner le motif de vos refus , et alors toute la confiance
que m'accorde mon époux se changerait en jalousie
; nous serions tous malheureux par vous. Restéz,
> quelque tems au moins , jusqu'à ce qu'il se présente une
>occasion spécieuse de nous séparer . Restez , je suis sûre
» de moi; ne pourrai-je donc être sûre de mon ami ?
Niezliczone supportait pas l'idée de coûter une larme , un
regret à Hélène : il céda. Dwinski venait de reprendre avec
succès des spéculations agricoles (3) ; il y associa son ami.
L'heureux accouchement de Mme Dwinska vint ajouter à
leur félicité commune. Son fils reçut le nom d'Alexandre ,
et Niezliçz se promit de consacrer un jour tous ses soins à
rendre cet enfant digne des êtres auxquels il devait la naissance
.
Mais ce coeur , si agité naguère , était-il devenu paisible?
Alexandre ne voyait-il plus Hélène qu'avec les yeuxde l'amitié
? Sa profonde mélancolie déposait contre cet heureux
effortde sa raison , et prouvait que la reconnaissance seule
lui imposait silence. Mme Dwinska , au contraire , prenait
avec lui , chaque jour davantage , ce ton poli de réserve et
de froideur dont se sert une femme d'esprit pour éloigner
l'amant qu'elle ne doit plus ou ne veut plus aimer .
Cependant , ramenés par un régime plus tranquille , les
plaisirs renaissaient dans la capitale. Hélène s'y livra avec
l'empressement que justifie une longue privation ; et , dans
le tourbillon du grand monde , laissa peut-être se ranimer.
cepenchant à la coquetterie que l'on avait autrefois reproché
à Mme Ilinska . Dwinski ne s'en aperçut point ; Alexandre
, au contraire , en fut profondément affecté. Sans murmure,
il cédait Hélène à celui qui la possédait par un
noeud légitime; et en même tems il souffrait avec împatience
qu'elle fît attention à tout autre. Son chagrin éclata
dans quelques remontrances sur le tort qu'elle pouvait se
faire par sa légèreté , remontrances d'autant plus sensibles
que le ton en était plus tendre. Cette imprudence , que
MmeDwinska n'eut pas la force de pardonner aumalheur,
augmenta rapidement sa froideur pour Niezliçz.
στα
Un événement peu important en lui-même vint aggraver
cette disposition défavorable. Dans une de ces plaisanteries
de sociétéqui rarement s'arrêtent assez tôt , Hélène se laissa
(3) Il n'est point rare qu'un noble Polonais , pour accroître une
aisance bornée , se charge de l'administration des terres d'un seigneur
opulent.
DECEMBRE 1809. 491
entraîner à quelqu'imprudence dont on n'aurait point parlé
si la femme qui l'avait commise n'eût pas excité la jalousie
par des avantages trop marquans. L'austère Alexandre ne
put en cette occasion garder le silence : Mme Dwinska lui
fit sentir durement qu'elle ne se croyait point sous sa dépendance,
et l'explication dégénéra presqu'en rupture. Quelques
jours après , on adressa à Dwinski des couplets anonymes
sur cette même plaisanterie de société que Niezlicz avait
blâmée si vivement. Ils n'avaient d'esprit que celui de la
méchanceté ; mais ils avaient au suprême degré cet espritlà
: c'est dire sssez qu'ils furent accueillis , répétés et transmis
de main en main. Hélène y était déchirée d'une manière
indigne.Dans les transports de sa colère , elle cherche
partout le coupable. Ses soupçons tombent enfin sur
Alexandre , et s'y fixent avec d'autant moins d'invraisemblance
qu'elle retrouve dans les couplets un mot désobligeant
, échappé à celui-ci au milieu de l'explication qui les a
brouillés. Le ressentiment rend crédule , et de légères informations
semblent déjà prouver que l'accusation n'est
point injuste.
C'est ce moment même qu'Alexandre choisit pour annoncerson
prochain départ. Malheureux dans son pays comme
citoyen , malheureux comme amant , il lui pesait de languir
dans un honteux repos , tandis que ses compatriotes s'é
taient rouvert le chemin de lagloire . Il brûlait de combattre
dans les rangsde ces braves légions polonaises qui partageaient
aux champs de l'Italie les lauriers brillans des Français.
Cette soudaine résolution parut un nouvel indice aux
yeux prévenus d'Helène. Elle reçoit enfin une copie du
libelle écrite par Niezliçz ; elle y reconnaît sa main : plus de
doutes. Dominée par cette violence dont elle ne futjamais
maîtresse , égarée par une fureur trop légitime en apparence
, elle court vers son mari ; elle se précipite, elle craint
de perdre un moment, de se donner le tems de réfléchir ou
d'approfondir davantage. Dwinski projette un voyage ; il
faut empêcher ce départ , qui différerait sa vengeance , ce
départ que bientôt peut- être elle regrettera amèrement d'avoirpu
prévenir. Le crime d'Alexandre , les sentimens qu'il
a éprouvés pour elle , ceux qu'elle lui suppose encore et
qui sans doute l'ont poussé enfin à cette indigne bassesse ;
elle révèle tout, elle affirme,tout; elle ne trouve que trop
de facilité à tout persuader : j'ai dit quel ascendant elle
avait sur l'esprit de son époux , et cet ascendant , comme
492 MERCURE DE FRANCE ,
l'amour de Dwinski, loin de s'affaiblir avec le tems , n'avaitpas
cessé de s'accroître.
Tout ce que la honte d'avoir été si long-tems abusé et le
ressentimentde voir payer tant de bienfaits par un outrage,
tout ce que la rage et la jalousie peuvent inspirerde désir
de perdre un rival et de punir un ingrat , Dwinski le ressentit.
Il s'absenta subitement. Niezliçz partit le lendemain
pour le rejoindre , et ne reparut plus .
De retour quelques jours après , Dwinski laissa remarquer
dans ses manières et sur sa physionomie un changement
extrême . Ala gaieté franche et ouverte qui le caractérisait,
avaient succédé une sombre rêverie, une tristesse
profonde. Sa femme même et son enfant semblaient avoir
perdu quelque chose dans son coeur. On voyait bien qu'il
les aimait toujours ; mais il les évitait , comme si l'aspectde
l'une et le nom de l'autre eussent réveillé dans son ameun
souvenir déchirant.
Le hasard ne tarda pas à faire connaître le véritable auteur
de la chanson satirique . C'était un jeune élégant , qui ,
très-étranger au ton de la société brillante où il figurait tout
nouvellement , et prenant les politesses d'une femme pour
des avances et ses plus innocentes coquetteries pour des
aveux , avait risqué jusqu'à trois fois auprès d'Hélène une
déclaration , éludée d'abord en plaisantant , repoussée ensuite
plus sérieusement , et rebutée enfin avec mépris.
Piqué au vif, mais lâche comme tout homme capable de
se venger des refus d'une femme honnête , il voulut, en
composant ses couplets , que l'on pût soupçonner un autre
homme d'en être l'auteur. Hélène , dans un mouvement de
dépit , avait répété devant lui un mot de Niezliçz qui l'avait
blessée : il l'inséra dans ses vers ; à cette adresse et au soin
de contrefaire l'écriture d'Alexandre , il joignit encore les
manoeuvres les plus propres à accréditer des bruits qui servaient
à-la-fois sa vengeance et sa sûreté.
La mélancolie de Dwinski prit dès-lors un caractère
plus effrayant. Le nom de son ami errait sans cesse sur ses
lèvres; età peine le proférait-il , qu'il semblait l'avoir laissé
échapper malgré lui. Tantôt la présence de sa femme lur
'était insupportable , et tantôt il serrait dans ses bras cette
épouse aussi affligée et plus malheureuse que lui ; il luł
adressait des reproches amers , puis mélait ses larmes aux
siennes. Une maladie grave vint se joindre aux tourmens
de son ame. Sa santé ne put résister à cette double atteinte .
Au bout de six semaines, il expira en prononçant le nom
DECEMBRE 1809. 493
d'Alexandre . Avant de mourir, il confia à un ami l'histoire
de cet infortuné . Il désirait qu'on la tînt secrette aussi longtems
qu'Hélène vivrait : mais l'état où celle-ci est tombée
en a bientôt fait connaître jusqu'aux moindres détails .
« Convaincu , dit le malheureux Dwinski , que j'avais
prodigué mon amitié à un perfide qui , n'ayant pu séduire
mafemme, me déshonorait en l'outrageant , je résolus d'en
tirer vengeance. Le jour de mondépart , je laissai à Niezlicz
unbillet par lequel je l'invitais à me joindre secrétement le
surlendemain, àquarantelieues de Varsovie . Je lui désignais
aun endroit écarté, mais qu'il pouvait retrouver sans peine
parce que nous y avions passé plusieurs fois ensemble ; et
je lui recommandais de ne point oublier ses armes . Il fut
exact au rendez-vous : il avait apporté des pistolets chargés ,
ne doutant pas qu'il ne dût me servir de second dans quelque
querelle importante. Une explication prompte l'instruisit
mieux de mes intentions , et le jeta dans un trouble
oùje voyais l'embarras d'un traître démasqué.- « Quoi !
>dit-il d'une voix entrecoupée , mon ami , celui qui m'a
>sauvé la vie me croirait coupable ?- Qui ! tu l'es . Et il
> faut qu'ici tu ayes ma vie , ou moi la tienne. Défendstoi!
Nous sommes trop près du chemin , me dit
» Alexandre , on pourrait nous entendre . " - Nous pénétrâmes
plus avant dans le bois ; il s'arrêta sur le bord d'une
carrière abandonnée depuis long-tems , et qui ne présentait
plus qu'un abîme profond. Il essaya de nouveau , mais
en vain , de me détromper. Sa douceur , à mes yeux ,
n'était que confusion , son calme qu'hypocrisie. Je l'interrompis
: Défends -toi n'essaye plus de pallier la perfidie
par le mensonge. Ce mot émut visiblement Alexandre :
je connaissais son courage , sa patience m'étonna , et me
sembla une preuve de plus contre lui . " Jamais , me dit-il
" en se remettant , je ne combattrai mon ami : je suis innocent
. " - " Mais , lui criai-je , n'as-tu point aimé Hélène ?
-
Oui.-Ne l'aimes-tu pas encore ?- C'est un secret
que je n'ai jamais révélé , pas même à elle :mais aujour
>>d'hui que , par vos indignes soupçons , vous percez le
n coeur de votre ami , et queje dois vous fuir pour toujours ,
>je puis l'avouer : qui . - Le propos , consigné dans ces
» couplets infâmes , ne l'as -tu pas tenu ?-Oui , Dwinski ;
» et dans ma bouche , il n'avait rien d'offensant. -Tu es
» coupable ! .... " Et alors , pour l'accabler , je rappelai avec
force toutes les apparences qui étaient pour moi autant de
démonstrations,- «Et vous êtes bien sûr , me ditAlexan-
1
১
494 MERCURE DE FRANCE ,
!
-
dre avec l'accent de la tendresse et de la loyauté, qu'il
» n'y a rien, rien , aucune supposition qui puisse justifier
votre ami ?-Rien, lui dis-je; plus d'ami ! confesse ton
crime , et alors je dédaignerai peut-être de souiller ma
main en te châtiant.... -Je ne me déshonorerai point
par un mensonge , répondit-il avec un sang-froid con-
> centré; et je ne me battrai point contre vous. Jet'y
> forcerai bien , lâche ! .... » Et aussitôt , l'affront le plus
sanglant qu'un homme de coeur puisse recevoir , un geste
menaçant..... La fureur brilla dans les yeux de Niezlicz : il
était maître de ma vie , puisqu'il tenait ses pistolets armés.
- Eh bien ! me dit-il du ton le plus doux,vous allez être
> satisfait . Allez , Dwinski ; placez-vous à cette pierre , en
> face de moi ; ladistance est raisonnable . -Je me presse
d'obéir : en me retournant , je vois Alexandre qui a mis
un de ses pistolets dans sa bouche : il tire; son sangjaillit
sur les pierres ; et son corps palpitant roule dans la carrière
au bord de laquelle il s'était placé. Omon ami ! ce
ne fut point un hasard :tu avais calculé cette magnanime
résolution , et tu voulus ensevelir avec toi le secret de ton
assassin . J'étais accouru au bord de la carrière ; j'y veux
descendre ; j'en fais le tour pour chercher une pente praticable...
Aucune ; nul moyen , nulle possibilité ... et le bruit
de la chute du cadavre retentit au fond de l'abîme . Je reste
penché sur l'ouverture , appelant à grands cris Alexandre ;
puis écoutant attentivement , me faisantillusion , espérant
entendre un gémissement , un soupir.... Tout est muet....
-Une heure s'écoula ainsi . Alors je pensaià ma femme ,
à mon enfant. Mon honneur et ma vie étaient leur bien :
je m'éloignai de ce lieu funeste , où j'avais perdu l'un , et
où le désespoir m'aurait bientôt arraché l'autre .
»Mais un souvenir terrible me suivait partout. J'avais
beau me dire qu'Alexandre était coupable : je ne le croyais
plus. Je voulais du moins me persuader que les raisons qui
me l'avaient fait croire étaient décisives ; ma femme , qui
m'arracha bientôt mon secret , partageait avec moi le besoin
cruel de se convaincre qu'un être aussi tendrement aimé
avait pu devenir un monstre : vous savez que nous avons
perdu cette dernière ressource . Ne vous étonnez point s'il
m'encoûte lavie : vous pourriez admirer plutôt que , poursnivi
par l'image de mon ami , de ma victime , j'eusse
attendu une mort trop lente, si , quand on est époux et père ,
te suicide était jamais permis. "
Telles furent les révélations de Dwinski expirant. Acca-
看
DECEMBRE 1809... 495
blée de la perte d'un époux justement chéri , en proie aux
remords que lui coutait une autre perte presque aussi sensible
à son coeur détrompé , forcée de les attribuer toutes
deux à sa funeste précipitation , Hélène , tourmentée des
peines les plus vives , sentit sa raison succomber sous leur
poids. Moins à plaindre , si cet état n'avait point eu d'intervalles
, et si l'infortunée n'avait retrouvé mille fois le
sentiment du passé et le sentiment du présent. Ces intervalles
lucides sont plus rares aujourd'hui. Hélène respire
encore , plongée dans un accablement presque continuel :
mais, pour en sortir , il suffit qu'elle entende le nom de
Dwinski , ou celui d'Alexandre que porte son fiis : aussitôt
, comme machinalement , elle raconte avec une vivacité
surprenante , et toujours dans les mêmes termes ;
l'histoire des deux amis dont elle se reproche la mort. Par
venue aumoment où Niezliçz périt , sa mémoire se trouble ,
ses idées s'embarrassent : elle fond en larmes , se tait quel
ques instans , puis chante d'une voix affaible la romance
d'Alexandre , et retombe , par degrés , dans un abattement
léthargique.
:
1.
ROMANCE D'ALEXANDRE NIEZLICZ. (4)
QUAND vous m'aimiez , mul vaindésir
N'inquiétait ma solitude ;
Vous voir était mon seul plaisir ,
Vous plairemonunique étude ;
Je fuyais unmonde trompeur
Où votre abandon me ramène :
Il m'eût distrait de mon bonheur...
Medistraira-t- il de mapeine?
Trahi par vous , et rejeté
Dans le tumulte de la vie ,
Je sais de quelle adversité
Lavertu s'y voit poursuivie :
Mais , sans effroi , j'attends les coups
De l'injustice et de la haine ;
J'ai besoinque d'autres que vous
Soient enfin cause de ma peine.
Alors du moins , de mes douleurs
Devant vous je pourrai me plaindre ,
(4) Cette Romance a été mise en musique par M. Dalvimare.
1
>
A
496 MERCURE DE FRANCE ,
Votre amitié, séchant mes pleurs ,
N'aura point de remords à craindre.
Oui! dans votre ame,'chaque jour ,
J'épancherai toute la mienne :
Jevous dirai tout .... Hors l'amour ,
L'amour qui seul fera ma peine!
EUSÉBE SALVERTE.
VARIÉTÉS.
2
SPECTACLES. - Théâtre du Vaudeville .- Le compte à
rendre des premières représentations de Fernand. Cortez ,
de l'Enthousiaste, des Amans Thraces , etc: etc. , nous a
empêché jusqu'à ce moment d'entretenir nos lecteurs de
Benoît, ou le Pauvre de Notre-Dame , vaudeville de
M. Joseph Pain. Il vaut mieux tard que jamais ; trois
semaines se sont en effet écoulées depuis la première représentation
de Benoît ; en parler encore après cet intervalle,
c'est dire assez qu'il a réussi , chose qu'il eût été
trop hardi d'affirmer des les premiers jours de són existence.
On lui reprochait alors de friserle mélodrame , par
le romanesque de son intrigue , par ses changemens dedécorationet
ses travestissemens à vue , et de n'en point avoir
l'édifiante moralité . Quoi qu'il en soit , l'auteur a faitdessacrifices
; il a réduit son ouvrage de trois actes à deux, et on le
voit aujourd'hui avec plaisir.Il en ferait peut-êtredavantage,
sil'auteur , en suivant la mode du jour , ne l'avait remplide
grandsmorceauxde musique.Depuis quelquetems, ilsemble
que le Vaudeville veuille changer de caractère.Trop souvent
onne reconnaît plus enlui cet enfantvif etmalin qui égavait
la ville par ses refrains aisés à retenir ; il a la prétention de
devenir un grand musicien , de singer l'Opéra-Comique:
ouvertures , récitatif obligé , duos , trios , quatuors , en
un mot , tous les moyens de nos grands théâtres lyriques
sont aujourd'hui de son ressort. Il est fâcheux de voir cette
musique souvent si mal exécutée qu'on a peine à la reconnaître;
j'y ai entendu chanter en duo l'ouverture d'un
grand opéra; un solo y paraît travesti en morceau d'ensemble
, et d'une cavatine on a fait un choeur général.
Ajoutons que les moyens des acteurs , très-suffisans pour
les couplets ,sont un peu courts pour l'ariette , et l'on aura
une idée du bon effet que produit cette innovation. Nous
croyons
1
DECEMBRE 1809. 497
croyons devoir la censurer pour l'intérêt même de ce
théâtre. La gaieté française est son véritable apanage , et
ce qu'il a de mieux à faire , c'est de s'y tenir : s'il veut conserver
la réputation qu'il s'est justement acquise et la faveur
bien méritée du public , qu'il laisse le mélodrame aux boulevards
, les grands airs à l'Opéra-Gomique , et le drame à
l'Odéon , si toutefois ce theatre persiste dans l'intention
qu'il semble annoncer de cultiver ce triste domaine .
Théâtre des Variétés . -
DEPT
DE
LAS
Dans presque tous les pe
tits théâtres , il existe certaines pièces qui sont en quelq
sorte sacrifiées , que l'on joue ordinairement les pr
mières , et qui ne servent , suivant l'expression des cou
lisses , qu'à faire ouvrir les loges . Les acteurs qui figurent
dans ces sortes d'ouvrages ont l'air de dire aux spectateurs
ce que les paillasses disent en finissant la parade : Messieurs,
ne vous amusez pas aux bagatelles de laporte. Ces
ouvrages sont , pour l'ordinaire , faits , reçus et joués sans
aucune espèce de prétentions ; leur première représentation
est à peine annoncée , et l'obscurité dont leur existence est
environnée , les met presqu'à l'abri de la critique . Misère et
Gaietéestde ce nombre. Les personnages en sont pris dans la
dernière classe du peuple : c'est un savetier qui en est le
héros , et qui débite des lieux communs de philosophie ,
traduits dans le langage des habitans de la rue Mouffetard.
Cette pièce , sans intrigue et sans gaieté , a cependant un
mérite assez grand aux yeux des amateurs de ce genre :
elle est remarquable par une extrême vérité de dialogue, et
le naturel y est si frappant qu'on est tenté de croire que
l'auteur , M. Simonin , a été écouter aux échoppes .
Un des élémens de succès les plus sûrs au théâtre , c'est
le mélange des personnages , des moeurs et des costumes .
Des paysans et des gens de la ville , de riches maisons de
campagne à côté d'humbles chaumières , le luxe de l'opulence
près de la simplicité villageoise , forment un contraste
-qui plaît dans tous les tableaux: c'est sans doute à ces différentes
oppositions que M. Sevrin a dû le succès de la
Ferme et le Château . Ce vaudeville rachète la faiblesse de
son fonds par des détails agréables. Les couplets ne sont ni
piquans , ni bien tournés ; mais ils sont francs , et les airs
bien choisis.; le dialogue n'est pas semé de calembourgs ,
mais il est naturel et bien coupé; les scènes ne sont pas
fortement conçues , mais on y trouve trois ou quatre tableaux
villageois assez gais ; enfin , avec un peu d'indul-
-gence de la part du public payant , et beaucoup de bienveil-
Ii.v.
5.
cen
498 MERCURE DE FRANCE ,
lance de la part des amis , la pièce a réussi , et sans assurer
de fortes recettes à ce théâtre , elle promet de s'y soutenir
quelques mois avec honneur.
-M. Gérésol a eu beaucoup de peine à se mettre d'accord
avec le parterre; ce n'était pourtant pas les jeux de
mots qui lui manquaient. Cette déconvenue serait-elle un
avertissement aux auteurs de devenir désormais plus sobres
de pointes ? Le public des Variétés commencerait-il à se
lasser de ce qui fait depuis dix ans ses délices ? Nous ne
pouvons croire que ce théâtre soit aussi près d'un bouleversement
absolu de son répertoire . Il vaut mieux penser que
ses habitués exigent seulement qu'on leur encadre les lazzis
de Brunet ou de Potier dans des scènes originales et gaies.
Malheureusement la pièce de M. Désaugiers ne remplissait
pas ces conditions . On n'y a reconnu qu'une partie de son
esprit et une portion plus faible encore de sa gaieté; c'est
un malheur pour lui dans cette circonstance , mais il a
rendu le public des Variétés difficile sur ses productions.
L'auteur des Trois Etages et de Saint-Malo ne peut plus
avoir de demi-succès ; l'opinion du parterre sur M. Gérésol,
que certains auteurs regarderaient comme un triomphe , est
une chute pour M. Désaugiers . Néanmoins des coupures
faites à propos et en grand nombre , ayant resserré l'action
trop délayée , ont rendu la marche de la pièce plus rapide;
et le public , qui est foncièrement bonhomme , l'applaudit
beaucoup aujourd'hui , sans se rappeler qu'il l'a sifflée hier.
M. le comte Fourcroy , conseiller d'état à vie , membre
de l'Institut, professeur à l'Ecole polytechnique , auMuséum
d'Histoire naturelle et à l'Ecole de médecine, a été enlevé ,
le 16 de ce mois , à l'Europe savante par une apoplexie
sanguine. Ses obsèques ont été célébrées , le 20 , par une
réunion des hommes les plus marquans dans l'Etat , soit
par leurs dignités , soit par leurs connaissances . S. E. le
grand-maître de l'Université avait ordonné qu'une députationdes
Lycées de Paris assistût à cette cérémonie funèbre
, pour rendre les derniers hommages à l'ancien directeur-
général de l'instruction publique .
M. le comte Regnault (de Saint-Jean-d'Angelv) a prononcé
un discours au nom du conseil d'état , et M. Prony
au nom de l'Institut . MM. Desfontaines et Thouret ont
exprimé les regrets de tous les professeurs et élèves du
Muséum et de l'Ecole de médecine.
Nous nous proposons de donner une notice plus circonstanciée
sur les travaux importans auxquels M. Fourerey
avait consacré sa vie entière .
1
DECEMBRE 1809. 499
POLITIQUE.
L'ÉPOQUE où nous sommes vient d'être témoin d'un de
ces grands événemens historiques , d'un de ces sacrifices
solennels que l'intérêt des peuples et le salut des Etats ont
quelquefois commandés auxsouverains .Lemariagede l'Empereur
et de l'Impératrice des Français est dissous ; il l'est
du consentement mutuel des parties , reconnu et sanctionné
par le premier corps de l'Etat; il l'est par lle premier
et le plus puissant des motifs , la nécessité dans un gouvernement
monarchique d'un héritier direct du trône.
L'impression produite par ce grand acte d'un dévouement
mutuel à la cause du peuple français , a été soudaine
vive et générale : on peut dire qu'aucun événement depuis
l'établissement de cette dynastie n'a plus frappé les esprits
, et donné un mouvement plus général à l'opinion :
ilfaut ajouter que le premier sentiment a été dans toutes
les classes et dans les deux sexes celui d'une émotionprofonde
, et d'un attendrissement sincère , à la nouvelle de la
généreuse résolution prise par les deux augustes époux;
mais que bientôt ce sentiment faisant place àå la réflexion ,
,
a lié l'idée de l'étendue du sacrifice à celle de la reconnaissance
qui lui est due , de l'intérêt public qui l'ordonnait
, et des espérances que ce grand acte fait naître pour
le bonheurdelamonarch
monarchie , pour la prospérité de la rase
de Napoléon , pour la durée de sa dynastie , que le ciel
veuillerendre immortelle comme sa gloire !
Nous devons nous arrêter à l'expression de ce voeu . Ici
l'importance même du sujet rend son examen téméraire ;
et d'ailleurs l'acte dont il s'agit a été si noblement caractérisé
par nos augustes souverains et par les autorités qui
se sont rendues auprès d'eux les interprètes du peuple français
, qu'il faut se hâter de recueillir et de confier à l'histoire
leurs mémorables paroles , et de retracer la grande
scène où elles ont été prononcées .
Le 15 de ce mois , une lettre close de S. M. a appelé à
dix heures du soir dans le grand cabinet du palais , S. A.S.
le prince archi-chancelier de l'Empire , assisté du secrétairede
l'état de la famille impériale , pour y recevoir de
la part de Sa Majesté et de celle de l'Impératrice , sa chère
épouse , une communication de grande importance .
liz
500 MERCURE DE FRANCE,
Leprince et le ministre d'état , introduits à l'heure dite ,
ont trouvé réunis l'Empereur , l'Impératrice , les rois de
Hollande , de Westphalie et de Naples , S. A. I. le prince
vice-roi , les reines d'Espagne , de Hollande , de Westphalie
et de Naples , Madame , et la princesse Pauline.
S. M. a adressé la parole au prince archi-chancelier dans
les termes suivans :
<Moncousin le prince archi-chancelier , je vous ai expédié une
> lettre close , en date de ce jour , pour vous ordonner de vous rendre
> dans mon cabinet , afin de vous faire connaître la résolution que moi
> et l'impératrice ma très-chère épouse , nous avons prise. J'ai été
>>bien-aise que les rois , reines et princesses , mes frères et soeurs ,
• beaux-frères et belles -soeurs , ma belle-fille et mon beau-fils devenu
› mon fils d'adoption , ainsi que ma mère , fussent présens à ce que
>j'avais à vous faire connaître.
> La politique de ma monarchie , l'intérêt et le besoin de mes
> peuples , qui ont constamment guidé toutes mes actions , veulent
> qu'après moije laisse à des enfans , héritiers de mon amour pour
>mes peuples , ce trône où la Providence m'a placé. "Cependant ,
> depuis plusieurs années ,j'ai perdu l'espérance d'avoir des enfans de
> mon mariage avec ma bien-aimée épouse l'Impératrice Joséphine ;
> c'est ce qui me porte à sacrifier les plus douces affections de mon
› coeur , à n'écouter que le bien de l'Etat , et à vouloir la dissolution
>de notre mariage.
› Parvenu à l'âge de quarante ans , je puis concevoir l'espérance de
> vivre assez pour élever dans mon espritet dans ma pensée les enfans
» qu'il plaira à la Providence de me donner. Dieu sait combien une
•pareille résolution a coûté à mon coeur ; mais iln'est aucun sacrifice
» qui soit au-dessus de mon courage , lorsqu'il m'est démontré qu'il
>estutile au bien de la France.
› J'ai le besoin d'ajouter que loin d'avoir jamais eu à me plaindre,
> jen'ai au contraire qu'à me louer de l'attachement et de la tendresse
> dema bien-aimée épouse ; elle a embelli quinze ans de ma vie ; le
> souvenir en restera toujours gravé dans mon coeur. Elle a été cou-
> ronnée de ma main ; je veux qu'elle conserve le rang et le titre
> d'Impératrice, mais sur-tout qu'elle ne doutejamais de mes sentimens
> et qu'elle me tienne toujours pour son meilleur et son plus cher
> ami. »
S. M. l'Empereur et Roi ayant cessé de parler , S. M.
l'Impératrice-Reine pris la parole en ces termes :
•Avec la permission de notre auguste et cher époux , je dois décla
DÉCEMBRE 1809. 501
>rer que , ne conservant aucun espoir d'avoir des enfans qui puissent
> satisfaire les besoins de sa politique et l'intérêt de la France , je
> me plais à lui donner la plus grande preuve d'attachement et de
> dévouement qui ait jamais été donnée sur la terre. Je tiens tout de'
> ses bontés ; c'est samain qui m'a couronnée , et , du hautde ce trône ,
› je n'ai reçu que des témoignages d'affection et d'amour du Peuple
> français .
» Je crois reconnaître tous ces sentimens en consentant à la
> dissolution d'un mariage qui , désormais , est un obstacle au biende
la France , qui la prive du bonheur d'être un jour gouvernée par les
> descendans d'un grand-homme si évidemment suscité par la Provi-
➤ dence pour effacer les maux d'une terrible révolution et rétablir l'au-
>> tel , le trône et l'ordre social . Mais la dissolution de mon mariage ne
> changera rien aux sentimens de mon coeur: l'Empereur aura toujours
› enmoi sa meilleure amie. Je sais combien cet acte , commandé
> par la politique et par de si grandintérêts , a froissé son coeur ; mais
→ l'un et l'autre nous sommes glorieux du sacrifice que nous faisons
> au bien de la patrie. »
P
: LL. MM . II . et RR. ont alors demandé acte de leurs déclarations
respectives , ainsi que du consentement mutuel
qu'elles contiennent et que LL. MM. donnent à la dissolution
de leur mariage , comme aussi du pouvoir donné
au prince archi-chancelier , de suivre par-tout où besoin
serait , l'effet de leurvolonté ; un procès-verbal a été dressé
en conséquence : leurs majestés , les rois , reines , princesses
et princes présens , y ont apposé leurs signatures ;
il a été signé par le prince archi-chancelier et contresigné
par le ministre-d'état , secrétaire de l'état de la famille impériale.
Le lendemain 16 , le sénat s'est extraordinairement assemblé
sous la présidence du prince archi-chancelier , qui
en avait reçu la mission par décret spécial. Le prince viceroi
d'Italie , archi-chancelier d'état de l'empire , prenait
place au sénat en cette qualité pour la première fois, et y
aprêté le serment constitutionnel.
Après le discours de S. A. I. et la réponse du prince archichancelier
, le comte Regnault , ministre d'état , chargé par
sa majesté de présenter le projetde sénatus-consulte portant
•dissolution du mariage contracté entre l'empereur Napoléon
et l'impératrice Josephine , a donné lecture de ce
projet qui relate l'acte de la veille , et dont voici les termes :
ART. Ier . Le mariage contracté entre l'Empereur Napoléon et
l'Impératrice Joséphine est dissous .
502 MERCURE DE FRANCE ,
II. L'Impératrice Joséphine conservera les titre et rangd'Imperatrice-
Reine couronnée .
III. Son douaire est fixé à une rente annuelle de deux millions de
francs sur le trésor de l'Etat.
IV. Toutes les dispositions qui pourront être faites par l'Empereur
en faveur de l'impératrice Joséphine sur les fonds de la liste civile ,
seront obligatoires pour ses successeurs .
V. Le présent sénatus-consulte sera transmis par unmessage
SaMajesté Impériale etRoyale.
Après la lecturede ce projet le comte Regnault en a développé
les motifs en ces termés :
• MONSEIGNEUR , SÉNATEURS ,
> L'acte solennel rapporté en entier dans le sénatus-consulte que
vous venez d'entendre , en contient seul tous les motifs .
› Que pourrions-nous ajouter ? quelles paroles pourrions-nous
adresser au Sénat français qui ne fussent bien au-dessous des paroles
touchantes recueillies de la bouche des deux augustes époux dont
votredélibération va consacrer les généreuses résolutions ?
>> Leurs coeurs se sont entendus pour faire au plus grand des intérêts
leplus noble des sacrifices ; ils se sont entendus pour faire parlerà
lapolitique et au sentiment le langage le plus vrai, le plus persuasif,
leplus fait pour convaincre et pour émouvoir.
› Comme souverains et comme époux , l'Empereur et l'Impératrice
ont tout fait ; ils ont tout dit.
> In ne nous reste qu'à les aimer , les bénir , les admirer:
> C'est désormaisau Peuple français àse faire entendre. Sa mémoire
est fidèle comme son coeur. Il unira dans sa pensée reconnaissante les
espérances de l'avenir et les souvenirs du passé , et jamais monarques
n'aurontrecueilliplus de respect, d'admiration , degratitude etd'amour,
queNapoléon immolant laplus sainte de ses affections, au besoin de
ses sujets , que Joséphine immolant sa tendresse pour le meilleur des
époux, pardévouement pour le meilleur des rois, parattachement pour
lemeilleurdes peuples.
> Acceptez , Messieurs , au nom de la France attendrie , aux yeux
de l'Europe étonnée , ce sacrifice , le plus grand qui ait étéfait sur la
terre, et pleins de la profonde émotion que vous éprouvez , hâtez-vous
de porter aux pieds du trône , dans les tributs de vos sentimens ,des
sentimens de tous les Français , le seul prix qui soit digne du courage
denos souverains, la seule consolation quiseit dignede leurs coeurs.
DECEMBRE 1809. 503.
Leprince vice-roi ayant ensuite obtenu la parole , s'exprimede
la manière suivante :
« PRINCE , SÉNATEURS ,
>> Vous venez d'entendre la lecture du projet de sénatus-consulte
soumis à votre délibération . Je crois devoir , dans cette circonstance ,
manifester les sentimens dont ma famille est animée.
→ Ma mère , ma soeur et moi , nous devons tout à l'Empereur. Il a
été pour nous un véritable père : il trouvera en nous , dans tous les
tems , des enfans dévoués et des sujets soumis .
> Il importe au bonheur de la France , que le fondateur de cette
4e dynastie vieillisse environné d'une descendance directe qui soitnotre
garantie à tous , comme le gage de la gloire de la patrie.
> Lorsque ma mère fut couronnée devant toute la nation par les
mains de son auguste époux , elle contracta l'obligation de sacrifier,
toutes ses affections aux intérêts de la France . Elle a rempli avec
courage , noblesse et dignité ce premier des devoirs . Son ame a été
souvent attendrie en voyant en butte à de pénibles combats le coeur
d'unhomme accoutumé à maîtriser la fortune , et à marcher toujours
d'un pas ferme à l'accomplissement de ses grands desseins . Les larmes
qu'a coûtées cette résolution à l'Empereur suffisent à la gloire de ma.
mère. Dans la situtation où elle va se trouver , elle ne sera pas étrangère
par ses voeux et par ses sentimens aux nouvelles prospérités qui
nous attendent , et ce sera avec une satisfaction mêlée d'orgueil.
qu'elle verra tout ce que ses sacrifices auront produit d'heureux pour
sa patrie et pour son Empereur. »
Ce discours terminé , le comte Garnier , président annuel,
aproposé de renvoyer le projet de sénatus-consulte à l'examen
d'une commission speciale de neuf membres .
Aquatre heures et demie , le comte Lacépède , l'un des
membres de la commission nommée , ayant obtenu la
parole , a fait à l'assemblée le rapport suivant :
< MONSEIGNEUR , SÉNATEURS ,
> Vous avez renvoyé à votre commission spéciale le projet de
sénatus-consulte qui vous a été présenté par les orateurs du Conseild'Etat.
१
Vous avez entendu , Sénateurs , la lecture de cet acte mémorable,
annexé au projet du sénatus - consulte et que l'histoire transmettra
à la postérité comme un monument des affections les plus touchantes
des sentimens les plus généreux , et du dévouement le plus absolu au
premier intérêt d'une monarchie,héréditaire.
+
504 MERCURE DE FRANCE ,
>Ces paroles mémorables , prononcées par le plus grand des Souverains
et par son auguste et bien-aimée épouse, retentiront long-tems
dans tous les coeurs français .
→ C'est aujourd'hui plus que jamais que l'Empereur a prouvé qu'il
ne veut régner que pour servir ses sujets, et quel'Impératrice amérité
que la postérité associat son nom à celui de l'immortel Napoléon.
> Et telle est done la condition de ceux que le trône n'élève
au-dessus des autres hommes que pour leur imposer des obligations
plusrigoureuses !
› Combien de princes qui , ne consultant que le bonheur de leurs
peuples , ont dû renoncer aux liens qui leur étaient les plus chers !
-> En ne portant même nos regards que sur les prédécesseurs de
Napoléon , nous voyons treize rois que leur devoir de souverain a
contraints àdissoudre les noeuds qui les unissaient à leurs épouses ;
et ce qui est bien digne de remarque , parmi ces treize princes , nous
devons compter quatre des monarques français les plus admirés et les
plus chéris , Charlemagne , Philippe-Auguste , Louis XII et Henri IV.
»Ah ! que celui dont la gloire et le dévouement surpassent leur
dévouement et leur gloire , règne long-tems pour la prospérité de
la France et de l'Europe!
› Que sa vie s'étende bien au-delà des trente ans qu'il a désirés
pour la stabilité de son Empire ; qu'il puisse voir autour de son trône ,
des princes issus de son sang , élevés dans son esprit , ainsi que dans
sa pensée , et dignes de leur auguste origine , garantir pour nosarrièrepetits-
neveux la durée de tous les biens que lui devra notre patrie;
et que l'image du bonheur des Français , que lui offriront le présent
et l'avenir , soit la récompense de ses travaux et le prix de ses sacrifices.
> Votre commission , Sénateurs , vous propose , à l'unanimité ,
d'adopter le projet de sénatus-consulte qui vous a été présenté. >
Le scrutin ouvert , son résultat a donné en faveur du
projet le nombre de voix exigé par l'article LVI de l'acte
des constitutions , du 4 août 1802. Son adoption a été , en
conséquence , prononcée par le prince archi-chancelier ,
président , qui l'a déclaré convertí en sénatus-consulte.
Cet acte , et deux adresses en même tems votées par le
sénat , ont été aussitôt adressées par des messages à l'Emreur
qui était à Trianon , et à l'Impératrice qui le même
jour s'était rendue à la Malmaison .
Depuis ce moment , l'Empereur a continué de résider à
Trianon où il a présidé le conseil des ministres , et d'où se
trouvent déjà datés divers décrets impériaux.
Les événemens militaires en Espagne ont anticipé sur
DECEMBRE 1809. 505
ceux qui devaient être prévus au moment où l'armée impériale
aurait reçu les renforts qui marchent à elle ; elle a
combattu sans les attendre , elle a combattu sur divers
points , et a par-tout été victorieuse , non pas des Anglais
tranquillement campés près de Badajoz, mais des Espagnols
toujours poussés à la révolte , et entraînés à leur destruction
par un fanatisme aveugle , par les suggestions d'une
politique ennemie , et les fureurs d'une autorité anarchique
et révolutionnaire . La victoire d'Occana a détruit l'armée
de la Manche , celle d'Alba de Tormès a débarrassé l'armée
impériale des corps ennemis qui manoeuvraient sur ses
flancs . Enfin , Gironne , ce boulevard de la Catalogne ,
dont un fanatisme ardent avait hérissé les remparts
d'une population furieuse , Gironne que Blake avait une
fois ravitaillée , mais dont les derniers combats le tenaient
prudemment éloigné , est tombée au pouvoir de l'armée
française : elle a capitulé le 10 décembre à sept heures du
soir; ses clefs ont été remises au maréchal duc de Castiglione
, lequel a glorieusement répondu au voeu dumonarque
qui , en lui donnant la direction de ce siége important ,
annonça qu'il allait être poussé avec toute la vigueur nécessaire
.
Ce siége mémorable a été en effet signalé , dans les derniers
jours , par des actes d'une bravoure et d'une constance
au-dessus de tout éloge de la part des troupes et des généraux
. Les troupes italiennes aux ordres du général Pino ,
s'y sont couvertes de gloire ; les assants des redoutes qu'il
fallait emporter pour séparer la place des faubourgs où
étaient établis des moyens de défense formidables , ont été
fréquens et périlleux : les troupes de la confédération et
celles italiennes se sont montrées dignes rivales de gloire
des troupes françaises . Par-tout officiers et soldats ont
monté aux échelles aux cris de Vive l'Empereur ! Les cris
dejoie de cette troupe ardente et victorieuse contrastaient ,
porte la relation , dans ces nuits cruelles , avec les cris d'alarmes
et de rage qui s'élançaient de la ville et des forts ;
enfin , la redoute de la ville emportée , le faubourg de la
Gironelle occupé , les redoutes du Calvaire et du chapitre
escaladées, le courage des défenseurs de Gironne dut chanceler
et leur esprit s'abattre . Huit drapeaux , 200 pièces de
canon , 5000 hommes de garnison y ont été pris . La garnison
sera conduite en France comme prisonnière de guerre ;
tous les habitans seront respectés ; la religion catholique
continuera d'être suivie par les habitans , et sera protégée.
506 MERCURE DE FRANCE ,
Tels sont les termes principaux et les premiers résultats
de la capitulation d'une place sur laquelle les rebelles
avaient les yeux fixés , et dont ils se proposaient pour modèle
et pour encouragement la longue et opiniâtre résistance.
Mais pendant que la rébellion voyait tomber dans Gironne
son plus ferme rempart , elle succombait aussi en
rase campagne. L'armée espagnole de la Manche avait
marché en toute confiance , en se dirigeant sur la capitale ;
elle était forte de 55,000 hommes , dont 8000 de cavalerie;
le mouvement d'un autre corps du côté de Salamanque ,
était chargé d'opérer une diversion , et d'attirer les forces
françaises : mais tout avait été prévu. Le maréchal duc
de Trévise était à son poste en avant d'Aranjuez , et le
général Kellermann au sien en face du duc del Parque;
tous deux out soutenu leur réputation et la gloire de nos
armes .
Le maréchal duc de Trévise commandait les quatrième
et cinquième corps de l'armée; le général Sébastiani avait
le commandement de la cavalerie , ayant sous ses ordres
les généraux Milhaud et Beauregard; les troupes de la
confédération et du duché de Varsovie étaient aux ordres
dugénéral Leval , et faisaient partie du quatrième corps .
,
Le 17 , le plateau d'Occana avait été le théâtre d'une
affaire de cavalerie extrêmement brillante , où le général
Sébastiani avait défait et taillé en pièces un corps trois fois
plus nombreux que le sien ; le lendemain , le 4º corps
combattit avec le même courage l'infanterie espagnole qui
fitune résistance opiniâtre ; dans un moment décisif, cette
infanterie sortit de sa position attaquée et protégée par
des mouvemens de terrain favorables , elle s'élança sur les
troupes de la Confédération et du duché de Varsovie , qui
les reçurent avec intrépidité . Le général Leval fut blessé
dans cette occasion . Le maréchal duc de Trévise le fait
aussitôt soutenir. Les bataillons qu'il fait marcher passent
àtravers les intervalles de la première ligne ; des feux bien
dirigés de peloton et de bataillon ébranlent l'ennemi , son
artillerie est réduite au silence ; enfin une impulsion géné
rale est donnée ; tout le 5º corps marche en avant. Les
corps ennemis sont enfoncés . Pendant toute l'action , le
général Sébastiani s'était porté sur la droite des ennemis
pour les déborder , et surprendre le moment favorable à
une charge décisive. Ce moment arrive , le général Sébastiani
le saisit avec autant d'habileté que d'audace ; il fond
1
DECEMBRE 1809. 507
sur l'ennemi occupé d'un mouvement pour assurer sa retraite
; il perce , il enfonce ses carrés, les culbute , en fait
un horrible carnage. Sa division légère coupe 6,000 hommes,
et leur fait mettre bas les armes. Le reste se débande,
fuit , et est poursuivi jusqu'à la Guardia . Vingt-six mille
hommes ont été faits prisonniers le même jour , 50 pièces
de canon , 30 drapeaux ont été la proie du vainqueur; le
reste des combattans a été tué , blessé ou dispersé ; cette
armée est anéantie en totalité . Vingt-quatre mille soldats
de l'Empereur ont combattu , tous ont fait des prodiges
de valeur. Des décrets impériaux les signalent; ils contiennent
de nombreuses promotions dans la ligne et dans
la Légion d'honneur. Plusieurs officiers sont renvoyés
devant le conseil des titres pour y recevoir ceux que l'Empereur
croira dus à leurs services .
Pendant que l'armée de la Manche était détruite à
Occana, le corps du duc del Parque était battu à Alba de
Tormès près de Salamanque ; ce combat a été particuliérement
une affaire de cavalerie ; sa vigueur a été extrême ,
et ses résultats sont importans . Quinze pièces de canon ,
six drapeaux ont été enlevés l'épée à la main. Trois mille
morts sont restés sur le champ de bataille; deux mille
hommes ont été faits prisonniers. Notre perte n'est en
aucune proportion avec celle de l'ennemi. Le général Kellermann
en donne le relevé exact en nommant chaque
corps. Le 15º de chasseurs , les 3º , 6º , 10 , 11 , 15º et
25º de dragons comptent 18 morts , 57 blessés . La perte
de l'armée à Occana est de mille à douze cents hommes
tués ou blessés .
Le roi Joseph, qui ne sort de Madrid que pour quelques
momens , pour atteindre l'ennemi , le repousser , et cette
fois pour l'anéantir , est rentré dans sa capitale , au sein
de laquelle cette victoire a produit un effet extraordinaire .
L'anniversaire du couronnement de S. M. et la victoire
d'Occana ont été célébrés presqu'en même tems . La ville
de Madrid a pris une physionomie nouvelle et inconnue sous
son ancien régime; les fêtes et les spectacles se sont multipliés
, et une réunion heureuse autour du trône , un rapprochement
général sont regardés comme aussi prochains
qu'ils sont nécessaires par la partie éclairée de la nation.
Le 2 décembre S. M. a passé en revue 20 mille hommes .
L'ambassadeur de France a donné une fête magnifique ..
Le roi a paru au spectacle , où il a été accueilli par les plus
vives acclamations .
:
508 MERCURE DE FRANCE ,
1
Ces événemens ont lieu , pour ainsi dire , en présence
desAnglais qui prétendent avoir 28 mille hommes baraqués
à Badajoz , et qui ont tort de le prétendre , car ils ne
peuvent éviter qu'on leur demande pourquoi ils n'étaient
pas à Occana . Nous étions à Talaveyra , diraient-ils sans
doute , et revenir sous les baïonnettes françaises n'a pas
paru prudent à nos chefs . Ils ont raison , en effet , mais
alors que font-ils en Espagne ? N'y sont-ils que pour entretenir
des espérances coupables , alimenter le feu de la
sédition , faire couler inutilement le sang des deux partis ?
Ysont-ils pour secourir la Junte de Séville , ou pour la
voir en proie aux fureurs populaires , pour voir ses membres
accusés de trahison , dénoncés , arrêtés , proscrits ?
On annonce , en effet, que cette autorité , en butte aux
que les factions s'opposent toujours les
aux autres , a été dissoute , que le cardinal de Tolède , le
duc de l'Infantado et la Romana sont à la tête d'un nouveau
conseil de défense . Ce conseil , au moment de son installation,
aura pu recevoir pour première nouvelle la prise
de Gironne et la bataille d'Occana .
mouvemens
:
unes
Enfin , le parlement s'assemble définitivement le 23
janvier . Lord Wellesley de retour accepte une place au
ministère , où l'on croit que M. Canning pourrait bien
rentrer. La nation va donc être admise , comme la cité l'a
été, à demander compte aux ministres de l'expédition de
Walcheren , de celle d'Espagne , de celle de Naples , toutes
trois si glorieuses pour l'Angleterre ; on ignore si les mipistres
croiront justifier Walcheren , la dépense effroyable
qui a été faite , la perte énorme d'hommes qui a été essuyée,
endisant que Flessingue occupé quelques mois a été livrée
aux flammes et abandonnée. Un si noble but, de tels
moyens et de tels résultats pourront bien trouver la nation
entière de l'avis des orateurs du conseil de lacité.
PARIS.
On annonce comme prochain le retour de S. M. l'Empereur
et Roi à Paris .
Le roi de Saxe est retourné dans ses Etats : on annonce
l'arrivée très -prochaine du roi et de la reine de Bavière .
Un très-grand nombre de préfets de l'Empire ont été
créés comtes ou barons par lettres-patentes de S. M.
Une commission d'enquête composée du ministre d'état
DECEMBRE 1809. 50g
comte de Lessac , du général comte Hullin et du contreamiral
Roseley , a été chargée par S. M. d'examiner la conduite
de M. Victor Hugues , commissaire de S. M. , commandant
en chef à la Guyane française , et si ce commissaire
a rempli son devoir avant de rendre cette colonie aux
troupes brésiliennes et britanniques . L'enquête n'a pas été
favorable , et l'Empereur a renvoyé le rapport au ministre
de lamarine pour faire exécuter les lois de l'Empire contre
lesprévenus.
,
S. M. le roi de Wurtemberg a visité , l'un de ces jours
derniers , l'atelier du premier peintre de l'Empereur ,
M. David : il y a vu réunis le tableau du couronnement ,
celui des Sabines et un nouveau tableau de ce maître ,
représentant Sapho , Phaon et l'Amour , composition d'un
genre noble et gracieux que l'on désigne comme un chefd'oeuvre
ajouté à ceux de son célèbre auteur. Le roi de
Wurtemberg s'est entretenu long-tems avec l'artiste , et a
fait preuve d'un amour de l'art très- éclairé . On assure qu'il
a invité M. David à permettre la gravure des Sabines . On
sait que celle des Horaces va paraître incessamment.
१९
Il paraît une Lettre d'Arcis-sur-Aube , en réponse aux
Lettres Champenoises ; elle est toute entière consacrée à
la défense raisonnée de la tragédie des Templiers .
L'Athénée de Paris a ouvert ses cours; celui de littérature
l'a été par M. Louis Lemercier qui en est chargé cette
année ; son discours consacré au développement de cette
idée, qquuee la littérature comme les sciences peut être susceptible
d'une classification méthodique , a paru reposer
sur des principes sains , l'amour éclairé des modèles , et
le respect des règles de l'art ; M. Lemercier s'y est montré
tout-à-fait orthodoxe , et au grand étonnement de quelques
personnes , il a dérangé bien des calculs ennemis .
On a donné au Vaudeville une parodie de Fernand
Cortez. Celle-ci , M. de Jouy l'a laissé faire à d'autres , et
le public , qui n'y a pas gagné , a semblé prier cet auteur ,
à chacun de ses succès de vouloir bien se charger , comme
pour la Vestale , de se parodier lui-même. Il y a dans la
pièce quelques idées bouffonnes , et d'assez jolís couplets;
mais le plan n'est pas très-heureux.
510 MERCURE DE FRANCE;
ANNONCES .
Traité des fièvres pernicieuses intermittentes ; par J. L. Alibert ,
médecin de l'hôpital Saint-Louis et du Lycée Napoléon, membrede
la Société de l'Ecole et de celle de Médecine de Paris , etc. , etc. Quatrième
édition , revue , corrigée et augmentée. AParis , chez Caille et
Ravier ,libraires , rue Pavée-Saint-André-des -Arcs , nº 17...
Cette quatrième édition est enrichie de plusieurs additions importantes.
M. Alibert a particulièrement ajouté plusieurs faits intéressans
àson histoire des fièvres' pernicieuses épidémiques. Son travail ne
peutmanquer d'être fort utile ; car on sait combien ces maladies sont
devenues.communes en France depuis quelques années. Cinq planches
parfaitement exécutées , représentent les einq espèces de quinquina
qu'onpeut employer pour les combattre..
AuxPropriétaires ruraux,aux Cultivateurs et aux Amis dePagriculture
, de l'Economie rurale et domestique et de l'art vétérinaire.
Brochure in-8º de 112 pages , qui se distribue sans frais.A Paris ,
chez F. Buisson , libraire-éditeur du Cours complet d'Agriculture pratique
, rue Gilles - Coeur , nº 10 , et chez les principaux libraires de
l'Empire français. Les personnes des départemens recevront cette brochure
franche de port, moyennant 35 centimes pourle port seul.
لب
Essais de M. B. Mérigon , contenus en trente-un chapitres , dont
les principaux traitent : de l'homme , des passions , de l'éducation , de
la politique , des rois , de la guerre , de la physique , de l'amitié , de
la beauté , de l'amour , des femmes , de la mode , de la poésie , de la
musique , etc. , etc. Deuxième édition . Un vol. in-8°. Prix, 3 fr. 75 c..
et4fr. 50 c. franc de port. AParis, chez Delaunay , libraire , Palais-
Royal;et Arthus-Bertrand , libraire , rue Hautefeuille , nº 23 .
Petit Almanach de la cour de France , pour l'an 1810. Un vol. petit
in-24, considérablement augmenté, imprimé en caractères nompareille
neuve , sur beau papier fin d'Angoulême , avec cinq gravures et frontispice
entaille-douce. Contenant l'état de lamaison de leurs Majestés
ImpérialesetRoyales; les naissances et alliances des princes et princesses
de l'Europe ; les grands dignitaires , ministres et grands-officiers
de l'Empire et de la couronne ; les maisons civile et militaire de l'Empereur
et de l'Impératrice , des prinses et princesses de France; les
cours publies ; ouvertures des bibliothèques, musées ; départ des
DECEMBRE 1809 . 511
courriers , et toutes les autorités de l'Empire . Prix , broché , I fr.
35 cent. , franc de port . Chez les mêmes .
Nota. On en trouvera de cartonné , doré sur tranche , en étui ,
couverture imprimée en taille-douce , et en maroquin. (La poste ne
se charge pas de reliûres . )
Suite du Théâtre des auteurs du second ordre , ou Recueil des comédies,
tragédies et drames restés au Théâtre-Français ; pour faire suite
aux éditions stéréotypes de Corneille , Racine , Molière , Regnard ,
Crébillon et Voltaire ; avec des notices sur chaque auteur , la liste de.
leurs pièces , et la date des premières représentations ; format in-18.
Comédies en prose , 14e volume , contenant le Barbier de Seville ,
leMariage de Figaro , par Beaumarchais , Auguste et Théodore, ou
les Deux Pages de Dézède.
Comédies en vers , 5 me volume , contenant le Jaloux Désabusé , do
Campistron; le Naufrage , ou la Pompe Funèbre , de Crispin ; les
Trois Frères Rivaux , de Lafont ; la Coquette de Village , la Réconiliation
Normande , de Dufresny.
Sixième volume , contenant le Dédit ; le Mariagefait et rompu , de
Dufresny ; le Babillard , les Dehors Trompeurs , de Boissy. )
Septième volume , contenant le Philosophe Marié , le Glorieux , le
-Dissipateur , de Destouches.
Chaque volume se vend séparément 1 fr. 80 cent. et 2 fr . 40 cent.
frane de port. Il paraît deux nouveaux volumes tous les mois; il en a
déjà paru 28. Prix , 50 fr . 40 c.A Paris , chez H. Nicolle , à la librairie
stéréotype , rue de Seine , nº 12 ; et chez Ant.-Aug. Renouard ,
rue Saint-André-des-Arcs , nº 55 .
Le Chansonnier du bon vieux tems , ou choix de romances , chansons
et vaudevilles publiés pendant les quinzième , seizième , dix-septième
et dix-huitième siècles ; seconde et dernière partie. Un vol .
in-18 de 300 pages , bien imprimé , beau papier , orné d'une gravure.
Prix, 2 fr . , et 2 fr . 50 cent. , franc de port. A Paris , chez Delaunay,
libraire , Palais-Royal , Galerie de bois , nº 243 , côté du Jardin, et
chez Lefuel , relieur-libraire , rue Saint-Jacques , nº 54.
Nota. Il reste encore quelques exemplaires de la première partie
aux mêmes prix .
Almanach dédié aux Dames , pour l'an 1810. Un vol. in-18 , trèsbien
imprimé , en caractères nompareille neuve , sur papier vélin
superfin ; orné de six belles gravures dessinées par Sébastien Leroy ,
et gravées par d'habiles artistes , d'après les tableaux des différentes
écoles française , flamande et italienne. Ges gravures représentent ,
:
512 MERCURE DE FRANCE , DECEMBRE 180g.
1º une Jeune Femme à sa fenêtre , tenant une grappe de raisin , par
Gérard Dow ; 2º la Femme Hydropique , par le même; 3º Clélie
prête à passer le Tibre pour retourner à Rome avec ses compagnes ,
par Jacques Stella; 4º le Portrait chéri , par Gaspard Netzcher ;
5° Séleucus couronnant son fils Antiochus Soter, par Adrien Vander-
Werff; 6º Apollon faisant danser les Muses , par Jules Romain. Cet
almanach est terminé par un très-joli souvenir , sur lequel sont gravés
les douze signes du zodiaque entourés de guirlandes de fleurs; au-dessous
, dans un polygone , sont de jolies femmes tenant les attributs de
chaque mois. Prix , broché , 4 fr. , et 4 fr. 50 centimes franc de port.
AParis , chez Lefuel , relieur-libraire , rue Saint-Jacques , nº 54 , près
celle du Foin; et chez Delaunay , libraire , Palais -Royal , Galerie de
bois , nº 243 , côté du Jardin.
Nota. On le trouvera , cartonné , doré sur tranche , en étui sur
lequel on a fait graver divers sujets , et richement relié en soie , maroquin,
veau fauve , tranche dorée , avec belle dentelle. ( On observe
que laposte ne se charge point de reliûres. )
Le Chansonnier de la cour et de la ville , composé de chansons de
MM. Andrieux , Antignac , Armand-Gouffé , Baour-Lormian, Brazier
, Carnot , Chazet , Constant-Dubos , Désaugiers , Despréaux
(Etienne ) , Ducis , Ducray-Duminil, Dupaty, Etienne , Guillard ,
Hoffimann , Jacquelin , Jouy , Laujon , Longchamps , Luce de Lancival
, Martainville , Millevoye , Ourry , Pain ( Joseph ), Parny,
Ph. de Lamadelaine , Piis , Pons ( de Verdun ) , Prévost-d'Iray
Rougemont, Ségur, Servières , Sewrin, etc.-Première année.-Un
vol. in-18 , orné de huit gravures. Prix, 5 fr . et 6 fr. franc de port.
AParis , chez Chaumerot , libraire , Palais-Royal , Galeries de bois ,
nº 188 ; et Arthus -Bertrand, libraire , rue Hautefeuille , nº 23 .
On en trouvera de reliés , ainsi que cartonnés à laBradel.
LITTÉRATURE ITALIENNE. - Il paraît en ce moment, chez le
libraire D. Colas , rue du Vieux- Colombier , nº 26 , un ouvrage dont
l'annonce seule inspire un vif intérêt. C'est une histoire générale et
complète de la guerre de l'indépendance des Etats-Unis d'Amérique.
Elle est écrite en italien et publiée sous le titre de: Storia della guerra
dell' independenza degli Stati unitid'America, par M. Charles Botta ,
député de laDoire au Corps-Législatif. L'auteur , outre les matériaux
précieux qu'il a eus à sa disposition , s'est attaché à se faire un mérite
qui sera apprécié par tous les amateurs de la littérature italienne : il a
pris pour modèle de style les grands classiques du siècle de LéonX et
de Clément VII.
Le prix des 4vol. in-8º est de 24 fr. pour Paris .
Nota. Nous rendrons compte incessamment de cet important
ouvrage : unhomme de lettres en a déjà commencé la traduction .
pour ainsi dire , sous les yeux de l'auteur.
1
MERCURE
DE FRANCE .
N° CCCCXLI . - Samedi 30 Décembre 1809 .
POÉSIE .
LA GLOIRE DES ARMÉES FRANÇAISES ,
ου LA TROISIÈME COALITION ,
CHANT HÉROÏQUE
Qui a remporté le prix à la Société des Sciences et-Arts de Bordeaux ;
par M. DESAUGIERS l'aîné , premier secrétaire de la Légationfrançaise
en Danemarck (1) .
Arma virumque cano .
AMIENS avait fermé le temple de la guerre ;
La Paix , fille du ciel , souriait à la terre ,
Et devant nous s'ouvrait un avenir serein ;
Les mortels respiraient : quel démon sur nos têtes
Ramène les tempêtes ,
Et la mort qui dormait dans le paisible airain ?
C'est ce peuple jaloux , triste ennemi du monde ,
Que le ciel exilant sur les gouffres de l'onde ,
Du reste des humains semble avoir séparé :
C'est lui qui , détestant la paix de nos rivages ,
Y vomit les orages ,
Semblable à l'élément dont il est entouré .
« La mer est mon berceau , qu'elle soit mon empire.
> C'est peu : donnons des lois à tout ce qui respire :
» Mon domaine est partout où me portent les mers .
(1) Quoique cette pièce n'ait été envoyée que cette année ( 1809 )
au concours de Bordeaux , elle fut composée avant la conclusion du
traité de Presbourg , telle qu'elle paraît aujourd'hui,
Kk
DEPT
DE
5.
cen
514 MERCURE DE FRANCE ,
› La France à ma grandeur peut seule être fatale;
> Perdons cette rivale ,
> Et par un crime heureux commençons ses revers .
» Un héros .... son nom seul m'épouvante et me glace !
» Ses ennemis vaincus ont pleuré leur audace ;
> Mais sous un trait obscur s'il pouvait succomber ! ...
> Frappons ! Délivrons-nous de sa gloire importune ;
> Le fidèle Neptune
> Aux coups de ses vengeurs saura nous dérober. »
O criminel espoir ! ô forfait inutile !
Lâches , la voyez-vous cette forêt mobile ?
Voyez-vous ces guerriers prêts à franchir les flots ?
Tremblez : sur ces esquifs qui portent le tonnerre ,
S'élançant de la terre ,
Ils vont punir enfin trois siècles de complots.
Aux cris de nos guerriers qui menacent ses ondes ,
La Tamise s'effraye en ses grottes profondes ;
Et , levant sur les eaux son front d'ennui chargé ,
D'un oeil morne parcourt tous ces apprêts terribles ,
Ces troupes invincibles
Par qui doit l'univers être libre et vengé.
« C'en est donc fait , dit-elle : 6 France , tu l'emportes !
> Mes flots vont se courber sous tes fières cohortes ;
> Je ne puis balancer tes destins éclatans ;
>> La France doit briser , des mains d'un autre Achille ,
> Ma puissance fragile :
> Tel est l'arrêt écrit dans le livre des tems .
› Déjà de ses vaisseaux je vois la mer couverte .
> Mais du moins , s'il se peut , reculons notre perto ,
> Et contre elle unissons tous les peuples divers ;
> Evoquons la Discorde , à mes ordres fidèle ;
> Que sa torche cruelle ,
> Pour servir Albion , embrase l'univers .
> Déité vengeresse , implacable Euménide !
> Quitte l'enfer , et vole où ma fureur te guide ;
>>Dans le conseil des rois va lancer ton flambeau ;
> Contre Napoléon enflamme leur délire ;
> Sauve enfin mon empire ,
> Dût l'Europe , à ta voix , n'être plus qu'un tombeau ! »
2...
DECEMBRE 1809. 515
1
Comme un cruel vautour , triste habitant de l'ombre ,I
Que la faim a chassé de son repaire sombre ,
Du peuple des oiseaux va troubler les amours ;
Et, planant dans les airs , de sa perçante vue
Cherche dans l'étendue
1
La malheureuse proie , aliment de ses jours :
Telle la Déité , noir enfant des ténèbres ,
Aussitôt s'agitant sur ses alles funèbres ,
S'élance vers le monde et voit l'éclat des cieux.
Elle aperçoit l'Europe , et l'observe en silence ;, T
Étonnée , interdite , elle arrête ses yeux.
Mais long-tems sur la France ,
Ce n'est plus cet empire où , régnant par la crainte ,
Et , fières des couleurs de la liberté sainte , :
Les factions s'armaient contre les factions ,
Couvraient un sol heureux d'épouvante et de crimes ,
Et tour à tour victimes ,
Périssaient sous le char des révolutions .
La Discorde en frémit : ô surprise ! ô prodiges !
De ses récents forfaits où trouver des vestiges ?
Où sont les feux cruels qu'elle avait allumés ?
En tous lieux elle voit le bonheur , l'abondance ,
La paisible innocence ,
Un héros sur le trône , et des peuples charmés .
Elle voit tous les bras rendus à l'industrie ;
L'autorité des lois respectée et chérie;
Les arts consolateurs embellissant nos bords;
L'indigence au travail partout encouragée ;
Et Cérès protégée ,
Au riche agriculteur prodiguant ses trésors.
Que de travaux pompeux commencent ou s'achèvent !
Là , des ports sont creusés , ici , des ponts s'élèvent ;
L'onde attend ces canaux dans les roches percés
Monumens d'un génie en miracles fertile ,
:
Qui d'une gloire utile
Veut marquer tous ses jours , l'un par l'autre effacés .
Quelle solennité dans ce temple s'apprête ?
Tous les Français , de fleurs ont couronné leur tête ;
L'airain gronde , l'encens fume sur les autels ;
Kka
1
516 MERCURE DE FRANCE ;
L'air retentitde chants; et la voix des archanges ,
Dans des choeurs de louanges ,
S'unit , du haut des cieux , à la voix des mortels .
Qui peindra ces transports , cette magnificence ?
Dans Paris étonné la tiare s'avance ,
Aumilieu des drapeaux et des aigles de Mars :
Presséd'un peuple heureux dont l'amour l'accompagne ,
Un nouveau Charlemagne
Vajoindre à ses lauriers le laurier des Césars.
Le temple l'a reçu : parmi les cris de joie ,
De la religion lapompe se déploie :
Ogloire du héros ! ô fortunés momens !
Ilpromet le bonheurà la France , àla terre;
Et le dieu du tonnerre ,
Dans les cieux entr'ouverts a reçu ses sermens.
L'Eumenide pâlit , et fuyant , égarée ,
Du Russe et du Germain va chercher la contrée;
Là , de sa torche ardente elle épand la vapeur ,
Enflamme d'Albion les dangereux ministres ,
Et, par leurs voix sinistres ,
Souffle aux rois le délire , et la haine et lapeur.
«Princes , qu'attendez -vous ? et quel conseil timide
> Tient vos bras enchaînés dans un calme perfide ?
* Contemplez sous vos pas quels gouffres sont ouverts :
> Un superbe ennemi , des foudres de la guerre
> Menace l'Angleterre ,
> Et prétend par sa chute asservir l'univers .
> Ah! si jamais le ciel permet qu'elle succombe ,
> Rois , tremblez ! Albion vous entraîne en sa tombe.
> Tandis qu'il en est tems , unissez vos efforts ;
> Arrêtez le torrent dans sa course infinie ,
> Ou ce fatal génie ,
» Commeune mer de feu ,dévorera vos bords.
> Rappelez-vous ses faits , ses palmes , ses conquêtes :
> Ce guerrier , de son front passant déjà vos têtes ,
> Semble vous insulter de son char triomphal !
> Lui pardonnerez-vous sa fortune et sa gloire?
> Enfant de la victoire ,
> Sous lapourpre des rois , il marche votre égal .
DECEMBRE 1809. 517
›Courezà la vengeance , affranchissez le monde,
>> Rois , princes , armez -vous ; Albion vous seconde ;
> Albion dans vos mains verse tous ses trésors : ..
> De concert avec elle , alors qu'il la menace ,
> Que votre heureuse audace
> Surprenne l'ennemi tranquille dans ses ports .
> Hâtez-vous ; que dix ans de malheurs et d'outrages ,
› Loin de vous effrayer , raniment vos courages :
» Il fut toujours un terme aux succès , aux revers .
> Par ses triomphes même ébranlée , affaiblie ,
> Par la paix amollie १
> Si vous osez marcher , la France est dans vos fers . >
Fatal aveuglement! la voix qui les conseille ,
Des princes abusés a trop séduit l'oreille!
C'est envain qu'effrayés , ils balancent encor :
Ils eèdent au pouvoir de ministres avides ,
Et ces coupables guides
Font taire la prudence et les vendent à l'or.
Aux lieux où le Volga roule ses froides ondes ,
Et des monts du Caucase à ces plaines fécondes
Que le Danube immense arrose dans son cours ,
Se rassemblent ces chefs et ces troupeaux serviles ,
Instrumens imbécilles
Des vengeances des rois et de l'orgueil des cours.
Combien d'infortunés ravis à leur chaumière ,
Loin des bords où pour eux commença la lumière ,
Vont tristement livrer leur dépouille au vautour !
Et combienvont gémir de mères et d'amantes
: Qui calculent , tremblantes ,
Etles jours de l'absence et celui du retour !
Mais qu'importe à ces rois ? Leur superbe espérance
Envahit , en idée , et dévore la France ;
Ils courent au triomphe à leurs armes promis ,
Et l'Anglais corrupteur , multipliant ses ligues ,
Par de nouvelles brigues
Joint aux princes ingrats d'équivoques amis.
Monarques imprudens ! quelle erreur vous entraîne?
Ah! combien , détestant les conseils de la haine ,
Vous pleurerez bientôt vos projets insensés ;
518 MERCURE DE FRANCE ,
Lorsqu'atteints par la peur , et fuyant sans escortes ,
Vous verrez à vos portes
Ces mêmes ennemis naguère menacés !
Avez-vous oublié qui vous devez combattre ?
Ce rival , ee héros que vous brûlez d'abattre ,
N'a-t-il plus qu'un vain nom dans l'ombre enseveli?
Nesont-ils plus inscrits au temple demémoire
: Ces titres de sa gloire ,
Lodi , Ronco , Mantous , Arcole , Rivoli ?
Marengo ! tu l'as vu dans ta plaine étonnée
Réparer , en un jour , les pertes d'une année ;
D'une année , en un jour , effacer les exploits !
L'Italie est rendue à son nouvel Alcide ;
... Un combat en décide ...
Et Vienne s'humilie une seconde fois !
Etvous bravez la main à vaincre accoutumée ?
C'est le même héros et c'est la même armée !
Quelle est votre espérance et votre ambition?
Sa valeur , pensez-vous , sur le trône sommeille :
Votre voix la réveille ,
Et toujours Bonaparte est dans Napoléon !
Cependant le héros , debout sur le rivage ,
Montrant à ses guerriers la moderne Carthage ,
Allait à leur valeur en ouvrir le chemin ;
Et , fort de son génie , aidé de sa fortune ,
Confier à Neptune
Ses nobles compagnons , sa gloire et leur destin.
Deux cent mille Français , assurés de leur proie ,
Sur leurs légers vaisseaux s'élançaient avecjoie;
La voile impatiente allait quitter le port .......
Qui suspend tout-à-coup cette noble entreprise?
O regrets ! ô surprise !
Et peuvent-ils en croire un fidèle rapport ?
Le héros les rappelle , il s'indigne , il s'écrie :
*Vengez votre Empereur , soldats , et la patrie.
» Il n'est plus de traités ! leurs saints noeuds sont rompus ;
> L'Anglais a réussi ; lâche dans ses alarmes ,
> ILoppose à vos armes
> De nouveaux ennemis jaloux ou corrompus.
DECEMBRE 1809. 1
519
> Français ! je vous promets une gloire nouvelle :
> Toujours à ma parole on m'a trouvé fidèle .
> Unissons-nous , guerrier , magistrat , citoyen ;
> Terribles au dehors , dans le sein de l'empire
> Que le calme respire !
> Faites votre devoir ; moi , je ferai le mien. »
Le héros a parlé : ses phalanges terribles
S'ébranlent à sa voix , sûres d'être invincibles ;
Vers Albion encor se tournent leurs regards ......
Mais de la Germanie ils vont chercher les plaines ,
Sous ces grands capitaines
Pour qui l'art des guerriers n'eut jamais de hasards.
Au dieu de l'univers et des justes vengeances
Furent portés nos voeux par ces intelligences
Qu'il fait veiller sans cesse auprès de ses autels ;
De son trône éclatant , qu'entoure le tonnerre ,..
S'abaissent sur la terre
Ces yeux dont le regard lit aux coeurs des mortelss
Tandis que dans son sein Dieu recevait nos larmes ,
Sous un voile de deuil enveloppant leurs charmes ,
La Foi sainte , la Paix , inséparables soeurs ,
Vers les sublimes cieux , où sa grandeur réside ,
Montent d'un vol rapide ,
Et devant l'Eternel font parler leurs douleurs :
« Du séjour des humains si long-tems exilées ,
>> Un héros près de lui les avait rappelées ;
> Un outrage nouveau vient de les en bannir :
> Pour qui doivent pencher les célestes balances ?
>> Les auteurs des offenses
< > Vaincront-ils le héros tout prêt à les punir ? >
L'Eternel entendit ces vierges adorables .
Devant lui prosternés , ses enfans innombrables ,
L'Archange radieux , le brûlant Séraphin ,
Et tous ces esprits purs formés de son essence ,
Célébraient sa puissance ,
!
T
Et sur les harpes d'or chantaient l'hymne sans fin .
Tous les cieux font silence à la voix de leur maître.
Il dit : « Ne craignez point ; mes desseins l'ont fait naître ,
> Ce mortel glorieux , l'objet de votre amour ;
520 MERCURE DE FRANCE ;
> Moi-même au peuple Franc , ma nation chérie ,
» Je livrai sa patrie ,
> Au moment qu'au héros elle donnait le jour.
> Dès-lors je réservai son front au diadême ;
» Je versai dans son sein ma sagesse suprême ;
> Je déposai mon glaive en ses puissantes mains ;
> Comme un nouveau Cyrus il parut sur la terre ,
> Armé de mon tonnerre ,
> A-la- fois la terreur et l'amour des humains .
> Je le fis triompher des périls , des obstacles ;
> De sa gloire , croissante au milieu des miracles ,
> Vers ses destins futurs je dirigeai l'essor ;
> Et , guidant avec lui ses soldats intrépides
> Au pied des pyramides ,
> Mon souffle le bénit sur le sacré Thabor .
> En vain sur une mer de mille écueils couverte ,
> D'insolens ennemis osaient tramer sa perte ,
› Je l'ai conduit moi-même à travers leurs vaisseaux;
> Et mon peuple , aux soupirs , à la douleur en proie ,
> A revu , plein de joie ,
> Ce Moïse sauvé de l'Egypte et des eaux.
> A son bras , derechefje donnai la victoire .
> Une juste puissance , une nouvelle gloire ,
› A couvert de lauriers son front prédestiné ;
> A ces traits éclatans qui pourrait méconnaitre
» Le dieu qui l'a fait naître ,
> Le dieu qui fait sa force et qui la couronné ?
> Bientôt des rois jaloux la ligue humiliée
> Doit implorer encor sa clémence oubliée .
> Contre tous leurs desseins je serai son appui ;
> J'enverrai dans leurs camps , livrés à la licence
> L'erreur et l'imprudence ;
> Et mon esprit divin marchera devant lui .
> Je lancerai sur eux mes foudres enflammées .
,
> Sa main, en deux combats , détruira deux armées.
> Ils juraient sa ruine ; et je veux que du jour
> Où le bandeau suprême a décoré sa tête ,
> Par une double fête ,
> Une illustre victoire honore le retour.
1
DECEMBRE 1809. 521
Apeine il a parlé ...... quels étonnans spectacles !
Les prodiges de près ont suivi les oracles ;..
LaDiscorde , en fureur , se replonge aux enfers.
L'Europe reconnaît le héros de la France ;
Tout rit , et l'Espérance
Montre , du haut des cieux , la Paix à l'univers .
ENIGME .
Je suis un objet précieux
Que l'on trouve au sein de la terre ;
Etcependant , lecteur , quand je m'offre à tes yeux ,
Je ne suis bien souvent qu'une vile matière .
+
Je suis plus pur que le verre ;
Je suis brillant et radieux :
Et quelquefois pourtant , contraste merveilleux !
J'absorbe et je retiens les traits de la lumière.
Quoique plus dur que la pierre ,
Je cède à l'art ingénieux.
Tu peux me réduire en poussière ;
Tu peux me brûler par tes feux ,
Me rendre aux élémens qui forment l'atmosphère ,
Et m'élevant jusques aux cieux
Je vais , en vapeur légère ,
M'unir dans les airs avec eux.
ANATOLLE HYACINTHE B ... R ..... D ,
de Châtillon-sur-Seine .
LOGOGRIPHE .
Je n'offre pas un objet ragoûtant ,
Et cependant ,
,
*
Dans son langage bizarre
Le sot peuple me compare
Au plus superbe ornement.
J'ai sept pieds ; supprimez ma tête ,
Les six restans sont d'usage à Maroc ;
Un de moins , j'offre un mot synonyme de troc ;
Puis un de moins encor , il vous reste une bête ,
(
522 MERCURE DE FRANCE ;
1
:
Hypocrite animal , mais utile au logis ,
Pour donner la chasse aux souris.
.........
CHARADE.
JOYEUX impératif
Compose mon premier ;
Fâcheux impératif
Compose mon dernier :
Excellent lenitif
Passe par mon entier ,
Pour aller de l'ancien dans un nouveau quartier.
S ........
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPHE etde la CHARADE
insérés dans le dernier Numéro .
Le mot de l'Enigme du dernier Numéro est Jarretière .
Celui du Logogriphe est Livre , dans lequel on trouve ivre et lire .
Celui de la Charade est Bordeaux (la ville de) .
DECEMBRE 1809 . 523
:
LITTÉRATURE ET BEAUX-ARTS .
ANNALES DES VOYAGES , DE LA GÉOGRAPHIE ET DE L'HISTOIRE
, ou Collection de Voyages nouveaux les plus
estimés , traduits de toutes les langues européennes , etc.
avec des planches et des cartes gravées en taille-douce .
Publiées par M. MALTE-BRUN. Seconde édition , Quatre
vol . in-8 ° . Paris , chez Buisson rue Gilles -Coeur ,
N° 10 .
,
AVANT que l'étude des sciences eût perfectionné l'astronomie
et la navigation , les longs voyages étaient rares
et difficiles . Quelles courses lointaines pouvaient entreprendre
des hommes qui n'avaient , pour braver les tempêtes
et franchir l'immensité des mers , que de frèles nacelles
et la lueur fugitive de quelques étoiles , guides inconstans
et infidèles ? Il fallait pour affermir leur audace
que la physique leur apprît à suspendre sur son pivot
l'aiguille légère dont les mouvemens s'associent à ceux
du monde ; il fallait que la mécanique leur enseignât
l'art de construire ces flottans édifices qui peuvent impunément
affronter la fureur des flots ; il fallait enfin que
la main ingénieuse de l'homme enchaînât le vol du tems ,
réprimât ses caprices et le forçât d'obéir à ses calculs .
La gloire de ces brillans miracles est duę à nos siècles
modernes ; car ces Grecs si renommés , ces Romains si
puissans , virent leur pavillon réduit à côtoyer les rives
du continent , à s'égarer au milieu de quelques îles éparses
. Quand Hercule eut terminé sa navigation , et posé
ses colonnes aux extrémités de la Méditerranée , ses
contemporains étonnés crurent y voir les bornes du
monde . Le voyage d'Ulysse parut à Homère un prodige
digne d'être chanté par la muse de l'Epopée .
Un seul peuple osa surpasser en audace les Grecs et
les Romains ; des monumens précieux échappés aux ravages
du tems , prouvent que les Phéniciens et les Carthaginois
avaient visité une partie de notre globe . C'était
524 MERCURE DE FRANCE ,
l'amour de l'or qui leur avait inspiré cette extraordinaire
confiance. Ce fut aussi l'amour de l'or plus que l'amour
de la gloire qui inspira nos navigateurs modernes , mais
en cherchant les dons de la fortune , ils aggrandivent
l'empire du génie. L'astronomie , la géographie , thistoire
naturelle , la politique , la morale et la législation ,
s'enrichirent de leurs découvertes. On apprit par les voyageurs
à mieux connaître la forme de la terre ; on régla
plus exactement son mouvement ; on assigna avec plus
de sûreté sa correspondance avec les points du ciel.
On distingua les nombreuses familles de l'espèce humaine
; la sphère de la pensée s'étendit avec la
sphère du monde , et l'on réduisit enfin le préjugé à
céder à la raison. Mais ces bienfaits ne furent pas sans
défaut et sans tache. On pourrait dire des voyageurs ce
que les poëtes ont dit de la renommée , qu'elle sème
également le bien et le mal , le mensonge et la vérité.
En détruisant des erreurs , ils en apportèrent de houvelles
; ils crurent devoir embellir leurs récits du charme de
la fiction. Chaque terre qu'ils avaient visitée était une
terre de prodiges . Des auditeurs avides et crédules accueillaient
leurs mensonges , et les savans eux-mêmes
s'égaraient quelquefois avec la multitude. Il fallut donc
vérifier leurs témoignages par de nouveaux témoignages ,
opposer à leur autorité des autorités moins suspectes , et
multiplier les preuves avant de fixer son jugement. C'est
par cette marche lente , mais nécessaire , que la science
s'étend , que la raison s'éclaire , que les préventions se
dissipent. Mais combien il nous reste encore de découvertes
à faire ! Que de contrées , que d'espaces , que
de régions sur la surface de ce vaste globe n'ont point
encore été visités ! Que de conquêtes à tenter dans les
trois règnes de la nature ! Que d'observations à réunir
dans l'ordre physique , politique et moral ! Qui nous
répondra que les bienfaits de la civilisation et l'amour de
l'étude dureront assez parmi les hommes , pour arriver
jamais jusqu'aux dernières limites de la science ? Qui
sait ce qu'ont fait les hommes qui nous ont précédés
dans l'incalculable série des siècles écoulés avant nous ?
Sans doute d'autres peuples ont eu leurs astronomes ,
i
DECEMBRE 1809.
T
525
1
leurs navigateurs , leurs naturalistes , leurs géographes ,
leurs académies , leurs instituts . D'autres générations recueilleront
un jour les débris de nos connaissances , découvriront
dans les abîmes de la terré les monumens de
notre industrie , comme nous découvrons ceux des nations
primitives. Mais si l'ambition des hommes et la
fureur des élémens nous laissent quelque paix , quel glorieux
héritage ne laisserons-nous pas à nos descendans !
C'est pour accroître cette succession et offrir à l'histoire ,
à la politique , à la géographie , de nouvelles richesses
que M. Malte-Brun a conçu le projet de réunir dans un
corps d'ouvrage une foule de mémoires instructifs ,
de relations intéressantes , d'observations judicieuses et
importantes qui n'avaient point encore été publiées dans
notre langue.
Ce recueil est déjà connu avantageusement; il a été
publié par voie de souscription , et l'ouvrage qu'on annonce
aujourd'hui en est une seconde édition. Elle a ,
sur la première , l'avantage d'être rédigée avec plus d'ordre
, de soin , de critique. On avait reproché à quelques
cahiers de la première souscription des fautes de langage
, des erreurs de géographie et d'histoire naturelle .
Ces défauts étaient peu nombreux et n'ôtaient rien au
mérite général de l'ouvrage ; mais il était importantnéanmoins
de les faire disparaître : c'est ce que l'éditeur a
fait avec beaucoup de scrupule , et ses Annales laissent
aujourd'hui peu de chose à désirer : elles ont le mérite
de joindre l'agréable à l'utile , et d'offrir au lecteur une
aimable variété . Tantôt c'est une description savante
d'une contrée ou d'une nation peu connues ; tantôt ce
sont des recherches d'histoire naturelte ; ici , des aperçus
politiques ; là , des mémoires intéressans pour l'histoire.
Le premier volume contient un voyage fait de Pétersbourg
à Moskow en 1805 ; on y trouve des détails curieux
et nouveaux sur les moeurs des seigneurs et des
peuples russes , des descriptions animées de plusieurs sites
remarquables ; des observations judicieuses sur les arts,
la population, l'industrie , le commerce. Ce voyage est
terminé par un épisode touchant sur les amours mal
526 MERCURE DE FRANCE ,
heureux de Grigor et Xénia . C'est un morceau digne des
pinceaux de Gesner. A la suite de ce voyage , on lira
avec plaisir une notice exacte et curieuse sur le pohonupas
ou arbre à poison; nous la devons à M. Deschamps ,
l'un des compagnons du voyage de M. D'Entrecasteaux.
C'est au fond des forêts de l'île de Java que la nature
a caché cette redoutable production du règne végétal ;
elle est connue dans cette contrée sous le nom d'Ant-Jar .
Son suc épaissi et tiré de son écorce par incision est le
poison le plus actif que l'on connaisse : les Malais y
trempent la pointe de petites flèches de bambou qu'ils
lancent avec beaucoup d'adresse ; les Javanais ne s'en
servent que pour la chasse ; la pièce de gibier qui en est
atteinte meurt sur-le-champ , mais sa chair n'en est pas
moins bonne à manger ; car il en est de ce poison
comme de celui de la vipère ; il faut , pour qu'il soit
dangereux , qu'il soit mêlé immédiatement avec le sang .
Que n'a-t- on pas dit du pohon-upas ? On a prétendu
qu'il ne croissait qu'au milieu des déserts , comme si la
nature avait horreur de le mêler à ses autres productions ;
que les émanations de ses feuilles infectaient l'air au loin ,
et formaient autour de cet arbre funeste une atmosphère
homicide qui tuait tous ceux qui en approchaient ; que
les sucs du pohon-upas n'étaient recueillis que par des
malfaiteurs qui rachetaient leur vie à ce prix. M. Deschamps
déclare que tous ces récits sont autant de fables .
L'athmosphère de l'arbre-poison n'est pas plus redoutable
que celle de toutes les plantes vénéneuses . On le
trouve dans les forêts de la partie orientale de l'île . Sa
hauteur est de trente à quarante pieds ; il a le port et le
feuillage de l'orme. Lorsque l'on brise ses branches , ou
qu'on entame son écorce , il en découle un suc laiteux
qui s'épaissit à l'air. Ses feuilles sont alternes , pétiolées ,
ovales , rudes au toucher. Les fleurs croissent aux aisselles
des feuilles ; elles sont tantôt mâles , tantôt femelles
sur le même arbre . Il succède aux fleurs femelles un
fruit rond qui renferme un noyau de la même forme.
M. Deschamps.ne l'a point vu dans sa maturité. On ne
connaît pas encore de remède efficace contre l'activité du
DECEMBRE 1809 . 527
poison extrait du pohon-upas . Les Javanais prétendent
qu'un morceau de sucre porté dans la bouche suffit pour
s'en préserver. Mais , lorsque les Hollandais firent la
guerre aux Malais , ils eurent recours à un tout autre expédient
. Rumphius , leur historien , assure que pour
exciter un vomissement subit , ils reportaient dans leurs
entrailles la substance même que la nature en avait
exilée . C'était user de bien peu de sensualité dans le
choix des vomitifs ; M. Deschamps croit que l'alcali serait
le spécifique le plus efficace .
Cés détails sur le pohon-upas ne sont pas les seuls
dont le même naturaliste ait enrichi ce premier volume .
On y lit avec plaisir des détails sur les moeurs , les habitudes
, les plaisirs et la littérature des Javanais ; là aussi
les femmes ont leurs cercles , leurs bals , leurs spectacles .
Elles se réunissent entre elles le soir et s'occupent à raconter
des histoires ou à chanter en s'accompagnant du
tambour de basque . Les hommes ne sont point toujours
exclus de ces réunions . C'est au sein de ces soirées que
sont nées vraisemblablement les premières poésies des
Malais . Elles ne peignent que l'amour et les jouissances .
La langue semble faite pour l'harmonie ; mais la musique
n'est pas aussi parfaite que la langue . Son caractère général
est la langueur et la monotonie . Les Malais ne connaissent
que deux genres de poésies , la chanson et les
récits héroïques ; mais ces récits héroïques sont quelquefois
confiés à des acteurs qui en représentent les actions
principales . C'est le fonds de toutes leurs comédies
. Il ne faut y chercher ni les combinaisons savantes ,
ni les images nobles et choisies qui distinguent notre art
théâtral ; ce mérite est réservé aux nations européennes ,
Les chansons malaises sont composées avec plus de
goût ; on y remarque souvent des idées heureuses , des
comparaisons aimables et ingénieuses . L'apologue est
aussi connu des Javanais , et la moralité en est toujours
naturelle et facile ; tel est l'exemple suivant :
« Un jeune enfant voyant un tigre dévorer un agneau ,
>> lui disait : Animal cruel , que t'a fait cette innocente
>> bête pour la traiter de la sorte ?-De la sorte ? reprit le
>> tigre ; ne manges-tu donc jamais de mouton ?
528 MERCURE DE FRANCE ,
>> On condamne souvent dans les autres ce qu'on fait
>>> soi-même . >>>
Les autres parties de la littérature javanaise sont fort
imparfaites ; mais combien de tems ne nous a-t-il pas
fallu pour nous élever à cette gloire littéraire qui nous
distingue aujourd'hui de toutes les nations étrangères !
LesJavanais ont déjà des drames ; qui sait si quelque jour
ils ne verront pas naître parmi eux de nouveaux Corneilles
et de nouveaux Molières , tandis que nos contrées
conserveront à peine quelques rayons de cette science
qui jette aujourd'hui tant d'éclat !
Il est impossible d'analyser ici les quatre volumes qui
composent la nouvelle édition des Annales des Voyages ;
il suffit d'apprendre à nos lecteurs qu'ils y trouveront un
grand nombre de morceaux dignes d'occuper utilement
leurs loisirs . SALGUES.
LA PEINTURE , poëme en trois chants , avec des notes ,
par M. H. Z. de Valori . Un vol . in-8°.-Paris,
de l'imprimerie de Brasseur aîné. 1809 .
On a beaucoup écrit , depuis quelques années , sur la
poésie didactique et descriptive. Des critiques sévères
sont indiqué les inconvéniens de ce genre par des obe
servations fines et judicieuses , qui n'en détruisent pas
les véritables beautés. D'autres , en affectant un mépris
superbe pour un genre de poésie illustré par des chefsd'oeuvre
chez les anciens et chez les modernes , songeaient
moins peut-être aux barbouilleurs qui le déshonorent
, qu'au poëte célèbre qui le soutient. Quoi qu'il
en soit , et sans discuter ici cette théorie toute nouvelle ,
dont les principes rigoureusement appliqués condamneraient
à la fois Hésiode , Ovide et Lucrèce , Thompson
et Pope, Louis Racine , Saint- Lambert et Delille , j'avouerai
volontiers que , si le genre me paraît suffisamment
protégé par ces noms immortels , il est aussi trop avili
par des productions sans mérite , résultats de cette déplorable
facilité qu'a tout homme médiocre , dans une
langue fécondée par deux siècles de succès poétiques ,
d'assembler
DECEMBRE 1809. M 529
SEINE
d'assembler des rimes sonores et des hémistiches vides
de sens . J'ajouteral que la décadence des lettres parm
nous s'annonce bien moins par la rareté des écrivains LA
supérieurs que par cette misérable abondance d'ouvrages
sans imagination et sans goût , toujours assurés
d'avance de la protection des salons et de la complaisance
des journaux ; tandis que , sous la dénomination
bannale d'hommes de lettres , le talent confondu avec la
nullité jalouse , n'a pour appui qu'un public frivole
et dédaigneux , que l'abus de la critique rend chaque jour
plus indifférent sur les productions des beaux-arts et
sur les injustices de l'opinion .
Dans cet état des choses , la médiocrité la plus vulgaire
peut aisément parvenir à faire louer ses vers ;
mais je doute que le génie le plus rare parvînt à faire
écouter les siens avec attention , et sur-tout à les faire
juger avecimpartialité. S'il opérait ce prodige , il est probable
que ce serait au théâtre , où le talent , soutenu
par le prestige de la scène , exerce encore quelque empire
sur les hommes rassemblés : mais la plus vaste et la
plus riche de toutes les compositions poétiques , l'Epopée
elle-même, ne triompherait pas de l'insouciance des lecteurs
ni de l'arrogante autorité de ces pédagogues littéraires
, qui , sans avoir jamais réfléchi sur l'espèce d'intérêt
qui convient à chaque ouvrage , ne connaissent , ne
demandent , n'exigent par-tout qu'un intérêt de passion
oude curiosité , d'événemens ou de situations , source des
émotions imprévues ou déchirantes que le peuple préfère
aux plus nobles combinaisons de l'art. Qu'importe que
ce genre d'intérêt, acheté presque toujours aux dépens de
la vraisemblance , amène enfin le mélodrame allemand
sur le théâtre de Corneille et de Racine ! Il s'agit bien
moins de conserver la gloire aux morts que de l'interdire
aux vivans ; et d'ailleurs , un critique à la mode , qui a
toute autre chose à faire que d'examiner ce qu'il juge ,
peut-il renoncer au privilége de flétrir vingt ouvrages
différens avec un seul reproche , le défaut d'intérêt
dramatique?
Il paraît que M. de Valori , auteur du nouveau poëme
sur la peinture que nous annonçons dans cet article , a
LI
530 MERCURE DE FRANCE ,
pris son parti sur les dangers qu'il court à cet égard , et
ne prétend point à l'honneur d'être intéressant. Ne pas
chercher , dans le genre qu'on traite , des effets qui appartiennent
exclusivement à des genres opposés , c'est
la preuve d'un esprit juste et d'un goût sûr . S'emparer
de tous ceux qu'admettent le genre et le sujet
qu'on a choisis , c'est le privilége du vrai talent: il serait
àdésirer que l'auteur dont nous parlons ne se fût pas
borné à prouver la justesse de son esprit.
L'ordre et la clarté sont les principales sources de
l'intérêt qui convient au poëme didactique ; la grâce et
la variété peuvent en donner au poëme descriptif: l'un
et l'autre vivent par les épisodes et par les beaux vers.Ne
pouvant y briller par la combinaison de l'action et des
caractères , il faut que l'imagination s'y montre dans le
style etdans l'expression; et puisque dans les compositions
poétiques où elle domine , elle permet à la raison de la
suivre de loin , il est juste que dans celles où préside la
raison , la sévérité de son langage soit souvent adoucie
par les charmes de l'imagination. Je suis persuadé que
l'auteur du nouveau poëme sur la peinture ne conteste
point la vérité de ces principes; mais je suis forcé d'avouer
qu'il les a tous négligés dans l'exécution.
D'après son discours préliminaire , il connaissait les
poëmes de Dufresnoy , de l'abbé de Marsy ,de Watelet
et de Lemierre, sur le sujet qu'il a choisi . - « Ce n'est
>> qu'en tremblant , dit-il , que j'ose , après ces écrivains
>> savans , soumettre au public un petit ouvrage que je ne
>> destinais , en le composant , qu'à nourrir mon amour
>> pour la peinture et à charmer mes loisirs . J'ajouterai
>>que je n'ai pas cru devoir suivre la marche de ces ex-
>> cellens auteurs ; peut-être ai-je mal fait. Cependant
>> une réflexion vient me rassurer : comment assigner un
>> ordre méthodique à l'éclair de l'inspiration ? J'ai jeté
>>sans art les règles premières et principales de la pein-
>>ture ; fallait-il instruire , la palette à la main? J'aurais
>>embrassé entiérement l'esprit didactique ; et comment
>> oserentrer en lice avec le législateur du Parnasse ? Un
>>pygmée peut-il lutter contre un Hercule ? >>
Il est malheureux qu'une modestie si juste et si natuDECEMBRE
1809. 531
relle ait dicté à M. de Valori un si étrange raisonnement.
Ne pouvait-il done composer un poëme didactique sur
la peinture , sans entrer en lice avec le législateur du Parnasse,
qui en a fait un sur l'art poétique ? Il me semble
que l'adage ut pictura poesis , que cite M. de Valori ,
n'établit pas une similitude si parfaite entre les deux sujets
; et Lemierre lui-même , si rempli d'indulgence pour
les prétentions de son amour-propre , ne pensait pas
être devenu le rival de Boileau , uniquement pour avoir
adopté, dans son poëme sur la peinture, une division didactique.
Le nouvel auteur a partagé le sien en trois
chants ; et , au lieu de les consacrer à l'ordonnance , au
dessin et au coloris , il a préféré de suivre la marche historique
de l'art en célébrant d'abord les peintres anciens ,
ensuite les écoles d'Italie et de Flandre au quinzième
siècle , enfin l'école française jusqu'à nos jours . Je ne
blâmerais point cette division , qui écartait un peu M. de
Valori du sentier battu par ses prédécesseurs , si elle lui
avait fourni des aperçus nouveaux et des beautés réelles :
mais il n'en résulte aucune espèce d'avantage. On ne
voit point que l'auteur ait eu l'intention de faire suivre
aux leçons la marche progressive de l'art , ni de chercher
dans les caractères ou dans les tableaux de tant de
peintres célèbres l'occasion de quelqu'épisode ingénieux.
En général , quoique son style soit trop souvent
obscur , incorrect et prosaïque , c'est sur-tout par le défaut
d'ordre, par la brusque sécheresse des transitions ,
etpar le manque absolu d'invention poétique , que l'ouvrage
tombe au-dessous de lamédiocrité.
** Encore , si la route nouvelle que l'auteur a suivie éloignait
les ressemblances frappantes et les comparaisons
trop désavantageuses avec ceux qui l'ont précedé ! Mais
il était impossible d'arriver à cette belle époque de la
renaissance des arts en Italie , sans y rencontrer Lemierre,
appuyé sur l'abbé de Marsy. M. de Valori soutient
très-mal cette lutte inégale. Je citerai pourtant ce
morceau qui donnera l'idée de sa manière , et qui me
fournira l'occasion de rappeler aussi les beaux vers de
ses rivaux,
1
Li
532 MERCURE DE FRANCE ;
Voici d'abord ceux du nouvel auteur :
Des Vandales jadis , plongés dans l'ignorance .
Empruntant de Vulcain la foudre et les flambeaux ,
Du tems quidétruit tout dévancèrent la faux ;
Et la peinture en pleurs se couvrant de ses ombres ,
Courut s'ensevelir aux antres les plus sombres ,
Lasse de voir livrés à de honteux revers
Des traits dignes de vivre autant que l'univers .
Là , des siècles obscurs franchissant la durée ,
Long-tems elle languit des mortels ignorée :
Michel-Ange l'arrache à cet affreux séjour ,
Mais elle se refuse à la clarté du jour ;
Sonéclat se ternit , s'efface , va s'éteindre ;
Ilne lui reste plus qu'un seul moment pour peindre :
Il saisit cet instant; et prenant ses couleurs
Etsonardent pinceau qu'il baigne de ses pleurs ,
Il dessine soudain une image vivante
De la peinture antique à ses yeux expirante.
Lapeinture renaît sous l'habile ciseau ,
Et le marbre vivant ranime le pinceau.
Le peuple , le sénat, la pourpre , la tiare
Protègent une main si savante et si rare ,
Et plus d'un souverain , de sa gloire jaloux ,
Lui prète sa lumière et dirige ses coups .
Tout seconde à-la-fois le divin Michel-Ange ;
Son génie a parlé ; tout-à-coup Rome change ;
Ayant interrogé ses superbes débris ,
Il vient rendre aux Romains leurs monumens chéris ,
Etd'un temple chrétien , rival du Capitole ,
Il voue à l'Eternel l'imposante coupole.
Voicimaintenant les vers de Lemierre , traduits fidèlement
du poëme latin de l'abbé de Marsy :
Otems ! ô coups du sort ! La peinture autrefois ,
La sculpture , sa soeur , habitaient près des rois ;
Des Romains toutes deux furent long-tems l'idole.
L'une ,de tous les dieux peuplant le Capitole ,
Fitployer le genou des crédules humains
Devant le Jupiter qu'avaient taillé ses mains.
L'autre orna ces palais et ces bains qu'on renomme
DECEMBRE 1809.
533
Des portraits de César , le premier dieu dans Rome.
Toutes deux triomphaient ; mais lorsqu'en d'autres tems ,
Rome eut tendu les mains aux fers de ses tyrans ,
Quand le luxe en ses murs eut creusé tant d'abîmes ,
Rome perdit les arts pour expier ses crimes .
Le Tibre présageant son déplorable sort ,
Vit l'orage de loin se former dans le nord.
Lapeinture et sa soeur, dans cette nuit fatale ,
Pleurèrent leurs trésors foulés par leVandale :
Tout fuit , tout disparut ; l'une , de ses tableaux ,
Au travers de la flamme , emporta les lambeaux ;
L'autre sous les remparts enfouit les statues ,
Les vases mutilés , les colonnes rompues.
Ces restes précieux , au pillage arrachés ,
Sous la terre long- tems demeurèrent cachés .
Michel-Ange accourut , il perça ce lieu sombre ;
De la savanteRome il interrogea l'ombre :
Au flambeau de l'antique , à demi-consumé ,
Il alluma ce feu dont il fut animé :
De la perte des arts son pinceau nous console ,
Et sur leur tombeau même il fonda leur école.
Quand on n'aurait jamais étudié l'harmonie et le
mouvement de la phrase poétique , il suffirait de n'être
pas insensible à la grandeur des idées et à la noblesse de
l'expression , pour sentir l'extrême inégalité de ces deux
morceaux , dont le fonds est à-peu-près le même . Il n'y
a dans les vers de Lemierre qu'un mot à reprendre ; c'est
le luxe qui creuse tant d'abîmes , hémistiche qui me paraît
vague et commun : tout le reste est aussi ferme de
pensée que brillant d'images . Le moindre défaut du morceau
comparé, c'est la faiblesse , l'incorrection ou l'obscurité.
des phrases mises en italique ; et le plus grand ,
c'est de manquer de couleur et d'effet .
A l'exemple de Lemierre, M. de Valori conseille aux
peintres de ne pas négliger l'étude de l'anatomie qui leur
dévoile tous les secrets du corps humain, et leur apprend
à rendre avec une égale vérité la nature morte et la nature
animée . Ce passage , dans Lemierre , est d'une dureté
si originale et si bizarre , que les vers en sont tou-
1
534 MERCURE DE FRANCE,
:
jours cités , quand on veut prouver que le mauvais goût
conduit le talent jusqu'au ridicule.
Le scalpel à la main , l'oeil sur chaque vertébre ,
L'observateur pénètre avec sa clef funèbre ,
Les recoins de ce corps , triste reste de nous ,
Objetdéfiguré , dont l'être s'est dissous , etc.
On croirait que c'est une gageure , et malheureusement
l'auteur en a gagné plus d'une pareille. M. de Valori
ne s'est approché de cet étrange modèle que dans les
deux vers suivans qui terminent une description d'un tableau
de Téniers :
Tandis que surla tonne un Orphée en bonnet ,
Surunaigre crin crin fait crier son archet.
Voilà certainement une harmonie imitative , digne de
Guillaume Tell , où ce genre de beautés n'empêche pas
qu'on n'en trouve d'une espèce très-différente. En général
, M. de Valori conserve plus de respect pour l'oreille,
et n'affiche pas , comme Lemierre , le projet de ne rien
laisser au pauvre Chapelain , à qui , de son ancienne réputation
, il ne restait plus que l'honneur d'avoir entassé
les vers les plus durs de notre langue. Mais aussi l'ouvrage
entier de M. de Valori ne vaut pas , aux yeux d'un
poëte , le seul passage où Lemierre nous montre les secours
que la peinture a tirés de la chimie.
Il fallut séparer , il fallut réunir.
Le peintre à son secours te vit alors venir ,
Science souveraine , ô Circé bienfaisante
Qui sur l'être animé , le métal et la plante ,
Règnes depuis Hermès , trois sceptres dans lamain.
Tu soumets la nature et fouilles dans son sein ,
Interroges l'insecte , observes le fossile ,
Divises par atôme et repétris l'argile ;
Recueilles tant d'esprits , de principes , de sels ,
Des corps que tu dissous moteurs universels ; ...
Distilles sur la flamine en filtres salutaires ,
Le suc de la ciguë et le sang des vipères;
Par un subtil agent réunis les métaux ,
Dénatures leur être au creux de tes fourneaux ;
Dumélange et du choc des sucs antipathiques
1
T
:
DECEMBRE 1800. 535
Fait éclore soudain des tonnerres magiques ;
Imites le volcan qui mugit vers Enna ,
Quand Typhon s'agitant sous le poids de l'Etna ,
Par la cime du mont qui le retient à peine
Lance au ciel des rochers noircis par son haleine.
Ici , dit avec raison un critique célèbre , la difficulté
vaincue ajoute au mérite , et les vers sont d'autant plus
beaux que les choses étaient moins faites pour les vers .
L'exemple donné par Voltaire d'unir la physique et la
poésie , est suivi parLemierre , comme il doit l'être, sans
gater ni l'une ni l'autre et les explosions de l'Etna ,
comparées aux détonations du salpêtre , terminent par
une grande et noble image poétique ce morceau , où la
vigueur et le coloris de l'expression laissent à peine entrevoir
tout ce que le sujet avait de sec et de didactique.
L'un des passages où M. de Valori soutient le mieux
la comparaison avec son prédécesseur , est celui où les
deux auteurs essaient de caractériser par des traits pittoresques
les différentes passions.- Lemierre avait dit :
Peins sous un air pensif l'ardente ambition ;
Donne à l'effroi l'oeil trouble , et que son teint pâlisse ;
Mets comme un double fond dans l'oeil de l'artifice ;
Que le front de l'espoir paraisse s'éclaircir ;
Fais pétiller l'ardeur dans les yeux du désir ;
Compose le visage et l'air de l'hypocrite ;
Que l'osil de l'envieux s'enfonce en son orbite ;
Elève le sourcil de l'indomtable orgueil ;
Abaisse le regard de la tristesse en deuil ;
Peins la colère en feu , la surprise immobile ,
Et ladouce innocence avec un front tranquille .
Plusieurs de ces idées et de ces expressions appartiennent
encore à l'abbé de Marsy ; mais Lemierre , dans
ce morceau seulement, est allé plus loin que l'original.
M. de Valori , ne pouvant éviter le parallèle , le soutient
du moins avec assez de bonheur.
Je veux voir la douleur , tenant un noir flambeau ,
Pâle , et de pleurs noyée , embrasser un tombeau ;
La joie au teint brillant , au folâtre sourire ,
Enivrant tous les coeurs d'un aimable délire ;
536 MERCURE DE FRANCE ,
La colère écumante et les sens égarés ,
Poursuivre la terreur aux regards effarés ;
L'innocence timide abaissant sa paupière ,
Et l'indomtable orgueil levant sa tête altière .
:
Je ne pousserai pas plus loin ces rapprochemens , qui
peuvent contribuer à former l'opinion des lecteurs , et
qui d'ailleurs étaient inévitables entre deux poëmes du
même genre et sur le même sujet . Mais pour épargner à
M. de Valori l'embarras de la comparaison , autant que
pour la satisfaction de ceux qui aiment les bons vers et
ne veulent en perdre aucun , je citerai encore deux morceaux
du nouveau poëme , qui me paraissent à-peu-près
les meilleurs de l'ouvrage .
:
1
Voici le premier :
,
Lapeinture en naissant , par un bizarre sort ,
De deux couleurs n'offrait que l'indigent accord ,
Des arides rochers la pierre blanchissante ,
Et le bois qui noiroit sous une herbe brûlante .
Glycère à Sicyone , en mariant des fleurs
Apprit à Pausias l'union des couleurs ;
Et le peintre , enivré par cet heureux délire ,
DePomone et de Flore interrogea l'empire.
Au lís éblouissant il ravit la blancheur ,
L'incarnat à la rose , à l'oeillet la fraîcheur ;
Al'humble violette , aux vives hyacinthes ,
Aux raisins empourprés il prit leurs belles teintes ;
Et l'adroit Pausias , de son bonheur épris ,
Les nuança bientôt à l'écharpe d'Iris .
D'un souris de l'amour telle fut la puissance.
Dieu charmant ! sur les arts quelle est ton influence!
L'homme de la nature imita tous les dons ,
L'argent de nos ruisseaux et l'or de nos moissons :
Plus éclairé , bientôt il fut plus téméraire ;
Il rendit de cet art l'Indostan tributaire ;
Il saisit des oiseaux les plumages divers ,
Et pour lui le corail rougit au fond des mers .
Le second me paraît encore plus exempt de fautes .
D'un art imitateur enfantinimitable, ٠١
Wouwermans fait hennir un coursier indomtable.
DECEMBRE 1809 . 537
1
Onsuitavec plaisir les sites de Winants ;
De Vandevelde on croit les animaux vivans .
Gessner de la peinture , ami vrai du village ,
Berghem prend pour théâtre un riant paysage.
Ah ! que j'aime , ô Berghem , de ton pinceau flatteur
Etle doux abandon et le charme rêveur !
Mais Poter me séduit par sa touche magique.
Un instant ; approchez ; là , sur un orme antique
Unvieux pâtre appuyé vient fixer mes regards;
En gardant ses troupeaux dans le vallon épars ,
D'un air franc et naïf il semble leur sourire ;
J
La nature triomphe et son charme m'attire.
En voilà assez pour ceux qui pardonnent les défauts
d'un ouvrage en faveur de quelques détails heureux , et
beaucoup trop pour ceux qui n'estiment dans un poëme
que la régularité du plan et la beauté de l'ensemble . Les
vers que j'ai cités suffisent pour faire apprécier le talent
poétique de M. Valori ; sa prose leur est très-inférieure :
sa préface et ses notes ont rarement le ton convenable et
fourmillent d'incorrections et de fautes de langage.
C'est aux peintres qu'il appartient d'apprécier plusieurs
de ses opinions qui me paraissent au moins très-hasardées
. Il prétend , par exemple , que le Guerchin , l'auteur
de l'admirable tableau du Martyre de Sainte-Pétronille
, regardé par M. Cochin comme un des chefsd'oeuvre
de la peinture , n'a pour nous qu'une fausse
chaleur. Il veut qu'on fuie la perfide couleur des trois
Bassans , peintres fameux de l'école vénitienne. M. de
Valori paraît avoir étudié beaucoup le bel art qu'il a
voulu célébrer , et peut-être faudrait-il avoirdes connaissances
égales aux siennes pour combattre ses jugemens .
Mais il suffit d'aimer les talens et d'honorer la noblesse du
caractère pour lui reprocher d'avoir oublié, parmi les artistes
vivans qui ont relevé la gloire de l'école française ,
l'auteur du beau tableau du président Molé , résistant à
toutes les menaces des factieux. La renommée et les ouvrages
de M. Vincent rendent inexplicable un oubli pareil
, qui , du reste , est sans conséquence pour un
homme justement célèbre , dont le nom, suivant l'expres
538 MERCURE DE FRANCE ,
sion de Tacite , serad'autant plus remarqué, qu'il manque
seul à la liste des peintres vivans dont l'éloge mérité recommande
le poëme de M. de Valori. ESMENARD .
ELOGE DE DUPLESSIS MORNAY ; discours qui a remporté
le prix au jugement de l'Athénée de Niort , dans le
mois de mai 1809 ; par HENRI DUVAL. A Paris , chez
Buisson , libraire , rue Gilles - Coeur , Nº 10 .
2
L'ELOGE de Mornay était un sujet qu'il ne convenait
peut-être pas de proposer. Ce n'est pas que le héros
ne fût un grand homme , et n'offrit une belle matière à
son panégyriste ; mais il est particulièrement connu
par son attachement invincible à la religion réformée
, par les combats qu'il fournit pour elle avec la
plume, la parole et l'épée , et par les reproches sanglans
qu'il fit à Henri IV au sujet de son abjuration. De pareils
traits se placent sans peine dans l'histoire , et sontdifficiles
à employer dans une éloge. Sully aussi était protestant
et le demeura toujours ; l'Académie française à
proposé son éloge , et Thomas l'a traité avec succès.
Mais Sully était un grand administrateur , et cette gloire
qui domine en lui , prêtait au talent de l'orateur , sans
tendre un piége à sa prudence . Il n'en est pas de même
de Mornay. Nommé par ses contemporains lepapedes
Huguenots , sa vie entière est , pour ainsi dire , renfermée
dans cette qualification. Si vous ne l'envisagez pas
sous cepoint de vue , vous ne saisissez pas sa véritable
physionomie historique. En vain célébrerez - vous son
adroite franchise dans les négociations , sa valeur calme
dans les combats , cette profonde érudition qui l'égalait
aux plus savahs hommes de son siècle , et ce caractère
stoïque , digne des plus beaux âges de l'antiquité ; vous
n'aurez rempli que la moitié de votre tâche , si , après
avoir dit ce qu'il fut , vous ne montrez encore ce qu'il
fit, si vous ne faites voir à quelle fin furentemployés lous
ces moyens dont vous venez de faire l'énumération . En
condamnerez - vous , en approuverez - vous l'usage ? Il
serait triste pour un panegyriste d'avoir sans cesse à
DECEMBRE 1809. 539
blâmer ou à excuser timidement les actions de son héros;
ce n'est point une apologie , c'est encoremoins une
accusation qu'on lui demande. D'un autre côté , si , vous
élevant philosophiquement au-dessus des intérêts , des
opinions et des préjugés divers, vous vousbornez àjuger
P'homme moral indépendamment de l'homme religieux ,
et à lui tenir compte de ses vertus humaines , sans vous
occuper de sa croyance vraie ou fausse ; si, par exemple ,
vous louez Mornay d'avoir persévéré , par conviction autant
que par honneur , dans une religion vaincue et humiliée
, au lieu de passer , en ambitieux incrédute , dans
celle où l'appelaient à l'envi les dignités , les richesses
et l'exemple encore plus puissant de son maître ; si , sans
blâmer ce maître et même ceux de ses courtisans qui se
trouvèrent à propos éclairés comme lui par la grâce ,
vous accordez quelque témoignage d'estime à celui qui
n'ayant pas été assez heureux pour recevoir les mêmes
lumières , et abjurer les erreurs de sa secte , resta du
moins toujours fidèle à ses engagemens , à ses principes
età ses vertus , ne serez-vous pas exposé à vous voir
traiter comme un partisan secret du protestantisme ou
de l'incrédulité , par les catholiques zélés , et sur-tout ,
comme le dit Mornay lui-même, par certaines personnes
qui n'ont amourde religion aucune ? Vous êtes donc dans
la fàcheuse alternative de n'oser louer ce qui vous paraît
louable ou d'irriter , en le louant , des passions que tous
vos ménagemens ne désarmeront pas ; en un mot , de
trahir la gloire de votre héros ou de compromettre votre
tranquillité . De tout ceci , je conclus que les académies
ne sauraient être trop réservées dans le choix des sujets
qu'elles proposent ; qu'elles doivent faire un appel au talent
et non pas au courage ou à la circonspection des
jeunes littérateurs , et qu'en leur donnant à traiter de ces
matières susceptibles de dissentiment politique ou religieux
, elles les mettent dans le cas ou de taire lâchement
leur opinion ou de la divulguer imprudemment , ou enfin
de se composer pour la circonstance une façon de
penser qu'ensuite ils ne pourraient ni conserver, ni abandonner
sans ridicule .
Après avoir dit combien l'Eloge de Mornay me parais540
MERCURE DE FRANCE ,
/
sait un sujet délicat et scabreux , je n'en suis que plus
obligé à relever l'heureuse adresse de l'orateur qui a su
payer le tribut tout entier de son admiration pour les
vertus morales et même religieuses de son héros , sans
donner aucun sujet de plainte légitime aux plus vigilans
défenseurs de l'orthodoxie. Je ne suis pas certain que
la Sorbonne , si elle existait encore , donnât son approbation
au discours de M.Henri Duval ; maisje crois qu'intérieurement
les examinateurs lui sauraient gré de sa
modération dans un sujet tout propre à mettre en défaut
la sagesse de l'écrivain le plus circonspect.
Un danger d'une autre espèce attendait encore le
panégyriste de Mornay. Les actions de ce sage héros se
lient à tous les événemens publics d'une assez longue
période ; pour déterminer la part qu'ily eutet l'influence
qu'il y exerça , il semblait indispensable de rappeler ces
mêmes événemens , c'est-à-dire , la plupart des combats
et des négociations qui ont eu lieu pendant la guerre de
la religion et celle de la ligue. Or , cette exposition et
cet enchaînement de faits pouvaient donner au discours
le caractère d'un ouvrage historique , plutôt que d'une
composition oratoire. M. Henri Duval a pressenti cet inconvénient
, et il n'a pas cru qu'il fût en son pouvoir de
l'éviter entiérement ; il convient de bonne foi qu'on est en
droit de le lui reprocher , mais il donne en même tems
d'assez bonnes raisons pour s'en faire absoudre . Aureste,
l'éloge de Mornay fait parfaitement connaître la vie et le
caractère de ce grandhomme , ainsi que l'époque où il
a vécu. Le style , qui s'élève quelquefois avec succès
jusqu'au ton de l'éloquence , esttoujours noble , animé,
élégant et pur. Il est par-tout exempt de cette fausse
chaleur , de cette emphase puérile et de cet entortillage
d'idées et de mots , dont le succès a quelquefois compromis
beaucoup l'honneur du genre académique.
$ AUGER.
DECEMBRE 1809. 541
RECUEIL DES COSTUMES FRANÇAIS , depuis Clovis jusqu'à
Louis XIV inclusivement ; rédigé et publié par L.
RATHIER , dessiné par F. BEAUNIER . 1 et 2º livraisons .
On souscrit à Paris , chez Rey , marchand de couleurs
, rue de l'Arbre-Sec ; Decle , vis -à-vis la colonnade
du Louvre ; Giroult , marchand de couleurs ,
rue du Coq- Saint-Honoré , et Mongie , libraire , palais
du Tribunat. Prix , par cahier de 6 planches chacun ,
4 francs , et 4 fr. 50 cent. par la poste , et 7 fr . en
papier vélin . 4
LES costumes ne sont pas une partie indifférente des
-antiquités d'une nation. Nous aimons à voir comment
étaient vêtus nos aïeux les plus reculés , et par quelle
nombreuse succession de modes bizarres on est arrivé
à l'habillement de nos jours . Nos historiens négligent
rarement de nous donner sur cet objet quelques détails
principaux , propres à marquer la différence d'un siècle
à l'autre ; mais à cet égard la description ne remplacera
jamais le dessin : l'idée que nous nous formons d'après
l'une , n'est presque jamais d'accord avec l'image que
Pautre nous présente. Dans l'Antiquité expliquée du
P. Montfaucon , et dans quelques autres ouvrages du
même genre , on peut déjà puiser certaines notions sur
l'habillement des anciens Français ; mais elles sont incomplètes
, souvent inexactes , et d'ailleurs mêlées à une
foule d'autres objets qui empèchent de les rapprocher
et d'en saisir l'ensemble . C'est donc une idée heureuse
que d'avoir songé à réunir dans un ouvrage spécial
tout ce que nos anciens monumens peuvent encore
offrir de détails sur cette matière. Il s'en est peu fallu
qu'un pareil ouvrage ne devînt impossible à faire ; les
portails , les vitraux et les tombes de nos vieilles églises
gothiques devaient en fournir les premiers matériaux ,
et presque tous ont été pendant la révolution mutilés ,
dispersés ou anéantis. Heureusement un ami des arts a
obtenu la permission d'en recueillir les débris et de leur
consacrer un asyle. C'est-là sans doute que MM. Rathier
et Beaunier feront leur plus ample moisson. Les deux
542 MERCURE DE FRANCE ,
premiers fascicules qu'ils viennent de publier renferment
les figures de Clovis , de Childebert , de Clotaire ,
et de leurs femmes , de Sainte-Geneviève , de Saint-
Marcel et de Saint-Vincent. Ces figures sont dessinées
avec une fidélité qui a respecté jusqu'aux plus grossiers défauts
des modèles et aux traces de dégradation quele tems
ou la barbarie révolutionnaire y a imprimés. Rien n'est
moins ambitieux que le texte qui les accompagne ; il se
borne à désigner historiquement le personnage et à faire
remarquer les particularités les plus frappantes de son'
costume. Parmi ces observations il en est une que l'auteur
croit avoir faite le premier ; elle porte sur les statues
de Saint-Marcel , évèque , et de Saint-Vincent , prêtre ,
dont les pieds , suivant l'usage du tems , sont appuyés
sur des figures d'homines ou d'animaux grotesquement
accroupis . Les figures que foulent ainsi aux pieds ces
deux saints prètres , sont des figures de rois portant tous
les attributs de leur dignité , tandis que les rois euxmêmes
et leurs épouses ne sont soutenus que par des
figures d'hommes privés ou d'animaux . Ne serait-ce
point là l'emblème un peu insolent de cette suprématie
que la puissance ecclésiastique s'arrogeait alors sur
toutes les autres puissances ? Je le dis très-sincérement ;
l'entreprise deMM. Rathier et Beaunier me paraît devoir
être encouragée ; leur ouvrage sera utile et agréable à-lafois
. Les peintres et les acteurs sur-tout y trouveront,
pour toutes les époques de la monarchie , des figures
exactes de vêtemens , de meubles et d'ustensiles , qui
leur épargneront des recherches pénibles , et leur fourniront
à peu de frais le moyen de mettre la plus grande
vérité possible dans la représentation des sujets nationaux.
Il serait bien fâcheux d'ailleurs qu'un ouvrage sur
les costumes ne réussît pas dans un pays où la mode est
une puissance. AUGER.
DECEMBRE 1809. 543
ART DRAMATIQUE .
Traduction d'une scène de l'Edipe de Sophocle .
Ce n'est pointune gloire médiocre pour la France , que
d'avoir produit un théâtre qui a mérité d'être comparé à
celui des Grecs , et d'être préféré à tous les autres . Forcés
de reconnaître la supériorité de nos voisins , sous le rapport
delapoésie épique, nous reprenons un juste orgueil , quand
il s'agit des travaux de la scène . La France est, en effet , le
peuple moderne qui peut se flatter de posséder le plus
grand nombre de chefs -d'oeuvre dramatiques : est-il , dans
l'Europe littéraire , une masse de gloire aussi imposante
que celle des Corneille , des Racine , des Voltaire , des
Crébillon , des Molière et des Regnard? Un seul homme
privilégié fit briller, en Angleterre , des traits de génie si
frappans , qu'il eût mérité de leur être comparé , s'il n'eût
défiguré ses sublimes conceptions par le mélange bizarre
des plus basses trivialités . Ce fut l'illustre Shakespeare , le
plus tragique , peut être , de tous les auteurs dramatiques
qui ont paru depuis les Grecs , mais le plus étranger à
toutes les règles de l'art . Ses productions , sublimes et burlesques
à la fois , sont un cahos informe , où les éclairs les
plus vifs jaillissent des plus profondes ténèbres . Calderon
et Lopès de Véga , poëtes espagnols , aussi désordonnés
que le poëte anglais , dans leurs pièces bizarres , sont loin
d'atteindre à la hauteur de son génie. Quelques belles intentions
dramatiques , noyées dans le même fatras , distinguent
parmi les Allemands les noms de Lessing et de
Schiller. Les opéras de Métastase et les tragédies d'Alfiéri
font encore plus d'honneur au théâtre italien ; mais ces
ouvrages , quelle que soit leur réputation , peuvent à peine
se comparer à nos pièces du second ordre. Si l'on remonte
aux antiquités latines , on voit pâlir les noms de Térence et
de Plaute devant celui de notre incomparable Molière .
Sénèque le tragique s'éteint encore plus devant ce fameux
Corneille , dont le génie supérieur l'a pourtant imité quelquefois.
La comédie grecque elle-même est forcée de s'humilier
devant la nôtre ; mais , quele que soit notre admiration
pour les grands hommes qui ont illustré notre scène ,
j'avoue qu'il m'est impossible de croire que les tragédies
du théâtre grec le cèdent en mérite à celles du théâtre
544 MERCURE DE FRANCE ,
français; je me suis même plusieurs fois convaincu de
leur supériorité. Il m'a semble que les héros de Sophocle
et d'Euripide n'offraient point cette affectation de grands
sentimens , que nous substituons beaucoup trop souvent à
l'expression simple de la nature. Ce vice pompeux semble
avoir pris sa source dans le caractère de grandeur que
Louis XIV avait imprimé à son siècle ; toutes les âmes respiraient
alors quelque chose de grand , et toutes étaient
disposées à recevoir les impressions du genre admiratif,
dont Corneille avait fait le premier ressort de ses tragédies .
Après Corneille , Racine puisa dans les sources grecques
un autre genre d'effets , et un autre ordre de beautés ; mais
il sentit qu'il fallait sacrifier aux idées de son tems une
partie de la simplicité antique , et il donna aux héros de
cette nation, qui n'étaient point du tout galans , un vernis
de politesse et d'urbanité qui les fit adopter sur notre scène .
Les partisans les plus idolâtres de Racine conviennent , de
nos jours , que Pyrrhus , Hippolyte et Xiphares ont une
physionomie beaucoup trop moderne , et l'on peut dire que
toutes les pièces de ce grand poëte , Athalie exceptée , se
ressentent plus ou moins de ce défaut , qu'il serait injuste
de lui reprocher , puis qu'il n'aurait pu faire réussir ses
chefs -d'oeuvre , s'il n'eût fait ce sacrifice au mauvais goût
de son siècle .
Le tems est venu où la couleur locale et la peinture
fidèle des caractères peuvent être accueillies sur notre scène .
LesHoraces et le Cid nous plaisent sur-tout par cette vérité
de moeurs nationales , etje ne doute point qu'une tragédie
nouvelle , composée dans ce système , ne fût extrêmement
goûtée , si elle était intéressante et bien écrite ; car il est
enfin reconnu que l'échafaudage des coups de théâtre ne
peut réussir que dans les mélodrames . A force de vouloir
produire de l'effet , on est parvenu à n'en plus faire ;
il faut nous rendre simples et naifs , pour nous sauver de
l'affectation bouffie des sentimens exagérés : en un mot ,
pour être neufs à présent , il faut devenir antiques .
J'ai pensé que , dans cet état de choses , la traduction
en vers de quelques belles scènes tirées du théâtre grec ,
pourrait être un acheminement vers cette heureuse révolufion.
Un littérateur du premier ordre a, dit- on , traduit,
en vers français , tout l'Edipe-roi de Sophocle . Si cet ouvrage
, comme je n'en doute point , répond au talent de
son auteur , il est bien à désirer qu'il en fasse jouir le publicle
plus tôt possible. En attendant , j'ai essayé de traduire
DECEMBRE1809A 545
de TubE
LA
SEI duire une scène du second acte de cette tragédie . Elle se
passe entre Edipe et Tirésias , vieillard aveugle , qui pré
dit l'avenir , et qu'Edipe a mandé pour savoir
quel est le moyen de mettre un terme au fléau de la peste
qui ravage la ville de Thèbes .
OEDIPE ET TIRÉSIAS .
OF DIPE.
DE
O vous , Tirésias , dont la haute science
Surpasse des humains la faible intelligence ,
Et connaît les secrets de la terre et des cieux ,
Le malheur des Thébains ne peut frapper vos yeux :
Mais vous n'ignorez point quel fléau nous dévore ;
Pour son peuple expirant Edipe vous implore.
L'oracle d'Apollon , par nous interrogé ,
Veut que du grand Laïus le meurtre soit vengé;
Cemonarque périt immolé par un crime ,
A-t-il dit : les mortels dont il fut la victime
Doivent , pour expier ce meurtre si fatal ,
Périr ou s'exiler de leur pays natal ;
La peste à ce prix seul suspendra ses ravages .
Vous donc , homme inspiré , qui , par des avis sages ,
Pouvez calmer les maux des malheureux humains ,
Sauvez-vous , sauvez-moi , sauvez tous les Thébains ;
Montrez-nous de Laïus l'exécrable homicide ;
Ce n'est plus qu'en vous seul que notre espoir réside ;
Parlez , et , nous livrant un mortel odieux ,
Aidez -nous à remplir les volontés des dieux .
TIRÉSIAS.
1
زر
Combien la vérité que le ciel manifeste
Pour les tristes mortels est un présent funesté
Pourquoi suis-je en ces lieux ? J'ai prévu ce danger ,
Et pourtant , malheureux ! je m'y laisse engager.
EDIPE.
Qu'avez-vous ? et d'où vient que votre coeur soupire ?
** TIRÉSIAS .
Permettez que d'ici , seigneur , je me retire ,
Et ne dévoilez pas l'avenir incertain;
Vous en soutiendrez mieux les arrêts du destin.
OEDIPE .
Quelle injustice, ô ciel ! eh quoi ! votre patrie ,
Mm
5.
cen
546 MERCURE DE FRANCE ,
Thèbes de votre coeur si justement chérie ,
Lui refuserez-vous d'adoucir ses douleurs ?
TIRESIAS.
5
)
;
12
Sije parle , sur vous j'assemble les malheurs ;
Non , ne l'espérez point , je garde le silence.
Ah ! cessez de tenir mon esprit en balance ;
Parlez , Tirésias , nous vous en prions tous ;
Parlez , Thèbe avec moi se jette à vos genour..
TIRÉSIAS.
Téméraire ! osez-vous me presser davantage ?
Si je parle , tremblez .....
RÆDIPE.
Quel accent ! quel langage !
Quoi ! Laïus a péri des coups d'un assassin,
Et vous osez cacher ce crime en votre seing
Voulez-vous nous trahir , nous perdre ?
TIRÉSIAS.
Et sur ma tête
29
1 Voulez-vous que j'appelle une horrible tempête ?
Que j'arme contre moi votre coeur irrité ?
Si je parle .... oh ! quelle est votre témérité
D'oser jusqu'à ce point me faire violence !
Redoutez mes discours , implorez mon silence ....
Moi m'expliquer.... jamais .... vos soins sont superflus .
Ordonnez ou priez , je ne parlerai plus.
OEDIPE .
19
Tu ne parleras plus ! quel mortel , à ma place ,
Pourrait être insensible à cet excès d'audace ?
Parle , romps à l'instant ce silence odieux ,
Etdécouvre à la fin le coupable à mes yeux.
TÍRÉSIAS.
Quel funeste désir vous porte à le connaître ?
Vous le saurez trop tôt (1 ) .
OEDIPE .
:
i
Non , quoiqu'il en puisse être....
S'ildoit m'être connu , pourquoi me le cacher ?,
(1) J'ai été tenté de retrancher quelques détails de cette scène qui
serait trop longue pour notre théâtre où l'on exige plus de rapidité ;
mais voulant donner une idée exacte de ce morceau magnifique , je
me suis interdit toute altération.
DECEMBRE 180g . 547
TIRÉSIAS .
Ce secret de mon sein ne pourra s'arracher ,
Dût éclater sur moi toute votre colère .
OEDIPE.
T
:
Ehbien ! frémis pour toi , car ton refus m'éclaire ;
Ce silence obstiné devient ton délateur .
Du meurtre de Laïus je te croirais l'auteur ,
Je le croirais tombé sous ta main meurtrière ,
Si du soleil encor tu voyais la lumière.
TIRÉSIAS.
Vous m'y forcez .... Eh bien! vous-même , sans frémir ,
Ecoutez , et'songez à vous bien affermir.
Votre voix a dicté l'arrêt irrévocable
Qui dévoue aux enfers la tête du coupable ,
Etde vous à l'instant je les vois s'emparer ;
Des humains à l'instant il faut vous séparer ;
Le coupable , c'est vous .
EDIPE.
Moi ! ton aveugle rage
Pense-t-elle qu'OEdipe endure un tel outrage ?
Malheureux ! écoutant cet aveugle transport ,
Sais-tu quelque moyen pour éviter la mort ?
TIRÉSIAS.
1
La mort est loin de moi , nul effroi ne m'arrête ;
Je vois des maux affreux , mais c'est sur votre tête.
EDIPE.
Et qui t'a révélé ce qu'annonce ta voix ,
Toi qui veux t'ériger en arbitre des rois ?
Quel art t'a de mon sort éclairci le mystère ?
TIRÉSIAS.
Vous m'avez seul instruit ; j'aurais voulu me taire;
Mais enfin vos fureurs m'ont forcé d'éclater .
EDIPE.
Qu'as- tu dit qui n'ait droit , traître , de m'irriter ?
Explique-toi pourtant , je veux encor t'entendre.
: TIRÉSIAS .
Est-ce un piége qu'ici vous prétendez me tendre ?
Vous m'avez entendu .
OEDIPE.
Non , redis -moi mon sort.
Mm 2
548 MERCURE DE FRANCE,
TIRÉSIAS .
Eh bien ! de votre main , seigneur , Laïus est mort ;
M'entendez-vous enfin ?
EDIPE.
Que puissent , misérable ,
Ces mots affreux tomber sur ta tête exécrable !
1 TIRÉSIAS .
Eh ! quedeviendraient donc ces ardentes fureurs ,
Si ma voix disait tout ?
OEDIPE.
Va , d'un tissu d'horreurs
Tu peuxm'envelopper en débitant tes fables ;
Je ne t'écoute plus.
TIRÉSIAS .
Par des noeuds effroyables
Savez-vous quel hymen vous retient engagé?
Dans quel gouffre de maux vous vous êtes plongé?
EDIPE.
Penses-tu me couvrant de cette ignominie
Que je laisse long-tems ton audace impunie?
Crois-tu fuir ton supplice ?
TIRÉSIAS.
Oui , tant la vérité
M'inspire de courage et de sécurité.
EDIPE.
La vérité n'est point dans ce langage infâme ;
Le ciel comme tes yeux vient d'obscurcir ton ame,
TIRÉSIAS.
Ces reproches cruels , bientôt je les vois tous ,
Oprince infortuné ! se rassembler sur vous.
FDIPE.
Eh! que peut contre moi ta rage criminelle ,
Quand tes yeux sont chargés d'une nuit éternelle ,
Quand je puis perdre en toi le plus vil des humains ?
TIRÉSIAS .
Ah ! croyez-moi , mon sort n'est pas entre vos mains ;
Apollon me soutient , sa faveur me protège .
EDİPE.
C'est Créon , je le vois , qui m'a tendu ce piége ;
Il t'inspire lui seul .
DECEMBRE 1809. 549
TIRÉSIAS .
Créon n'a rien tramé;
Le tissu de vos maux par vous seul est formé.
OEDIPE .
O fortune ! ô grandeurs ! ô funeste couronne !
Déplorables trésors dont l'éclat m'environne !
Que vous êtes pesans , et quels jaloux regards
L'avidité sur vous fixe de toutes parts !
Quoi ! sans avoir jamais cherché le rang suprême ,
Un empire à mes mains se livre de lui-même ,
Et je vois que déjà mon sort est envié .
Et Créon , cet objet de ma tendre amitié ,
De ruse enveloppant sa criminelle audace ,
Veutme chasser du trône , et régner en ma place.
Le perfide ! il suborne un prophète menteur ,
Qui , de crimes forgés exécrable inventeur ,
Et voulant repousser la misère importune ,
N'a des yeux que pour voir l'éclat de la fortune.
Mais réponds ; je veux bien t'interroger encor.
Est-il pour t'inspirer un autre dieu que l'or ?
Quand le Sphinx a paru , de l'énigme fatale
As-tu développé l'ingénieux dédale ?
Dis , lorsqu'il enfermait endes mots captieux
De ses profonds secrets le sens mystérieux ,
Que faisais-tu , devin , de ta vaine science ?
N'as-tu pas de ton art avoué l'impuissance ?
Je parus ; et , soudain , sans trépieds , sans bandeaux ,
Sans chercher l'avenir dans le flanc des taureaux ,
Je fis ce que jamais ton art n'aurait pu faire ;
Je triomphai du monstre , et ta voix téméraire
Du rang que j'ai conquis veut me précipiter ,
Pour régner sous Créon qui brûle d'y monter !
Mais apprends que , bientôt ton indigne complice
Va recevoir le prix de son lâche artifice ,
Et toi-même , à l'instant , serais sacrifié ,
Si ton âge à mon coeur n'inspirait la pitié.
TIRÉSIAS .
Vous êtes roi , seigneur , et vous pouvez tout dire ;
Mais moi , qui ne connais que le Dieu qui m'inspire ,
Quí de son seul pouvoir éprouve l'ascendant ,
Je puis vous opposer un coeur indépendant.
550 MERCURE DE FRANCE ,
Créon n'a point payé cette voix qui vous brave.
Qui , moi , briguer le rang de son premier esclave !
Lejour m'est refusé , je le sais , mais je voi
Que vous êtes , seigneur , plus aveugle que moi ,
Vous dont l'oeil obscurci ne voit pas les tempêtes ,
Qui , bientôt , vous frappant.... Savez-vous qui vous êtes ,
Qui vous a donné l'être , avec qui vous vivez ?
Savez-vous qu'à mes yeux de lumière privés
Vos yeux seront pareils , et que les Euménides ,
Dont la rage sourit à vos mains parricides ,
Du sein de vos remparts vont bientôt vous chasser ?
Je vois tous leurs serpens sur vous s'entrelacer ;
Je vois vos yeux chargés d'effroyables ténèbres ....
Oh ! quels seront bientôt vos hurlemens funèbres !
Quels rivages , quels monts entendront vos sanglots ,
Et les répéteront en horribles échos !
Vous connaîtrez enfin quel affreux hyménée
Al'objet de vos feux joint votre destinée ,
Quellehydre de malheurs en ses plis étouffans
Vous tient , vous enveloppe , ainsi que vos enfans ,
Ainsi qu'eux vous déchire , ainsi qu'eux vous dévore.
Allez donc , maintenant , et répétez encore
Que Créon a payé mes oracles menteurs ;
Allez , vous sentirez leurs effets destructeurs ;
Vous mourrez ; et jamais , dans la nature entière ,
Mortel plus malheureux n'aura vu la lumière.
OEDIPE.
Ciel! jamais à cepoint roi fut-il outragé !
Et plus horriblement peut-il être égorgé !
Quoi ! je te vois encor ! qu'attends- tu ? qui t'arrête ?
Fuis ce glaive , à ses coups crains de livrer ta tête .
TIRÉSIAS .
Avous parler ainsi votre voix m'a forcé .
OEDIPE.
Et pouvais-je prévoir ce délire insensé ?
TIRÉSIAS .
Insensé , dites-vous ! il peut vous le paraître;
Cependant le mortel de qui vous tenez l'être
Mejugeaitet plus sage et plus digne de foi.
OEDIPE.
Eh quoi ! mon père ! O ciel ! Polybe , explique-moi ...
Quedis-tu de monpère?
DECEMBRE 1809. 551
Ah! dans cette journée ,
TIRÉSIAS..
Lavie avec la mort va vous être donnée.
OEDIPE .
Dieux! quelle obscurité s'attache à ses discours !
TIRÉSIAS.
Votre esprit pénétrant doit en suivre le cours ,
N'expliquez -vous pas tout ?
EDIPE
Quoi que tu puisses croire ,
Cedon fut autrefois la source de ma gloire.
ہلح
2
:
TIRÉSIAS .
• Il vous mène au trépas .
EDIPE.
Eh ! qu'importe ma mort ?
TIRÉSIAS.
J'ai sasauvé mon pays , je rends grâce àmon sort.
Etmoi je pars..
EDIPE.
Va-t'en. Ta présence importune
Ne fait que m'irriter , et troubler ma fortune .
TIRÉSIAS.
"
L
Qui, je pars , et , devant un monarque irrité ,
Enbravant sa fureur j'ai dit la vérité.
Je ne crains point la mort que ta bouche m'annonce ;
Pour toi , dans ton esprit grave bien ma réponse.
L'assassin , qu'ont proserit tes ordres absolus ,
Celui qui s'est souillé du meurtre de Laïus ,
Anos murs étranger si l'on croit l'apparence ,
Mais qui dans cette ville a reçu la naissance ,
Cet homme est devant moi; c'est à lui de trembler ,
Tous les plus grands malheurs vont sur lui s'assembler ;
Aveugle , mendiant , accablé de misères ,
Vil rebut des humains , aux terres étrangères
Il traînera ses maux , son opprobre , et son bras
Sur le bâton du pauvre affermira ses pas.
Alors , effroi du monde , horreur de sa famille ,
Il se reconnaîtia le frère de sa fille ,..
:
Le maride samère , et saura que sa main
Al'auteur de ses jours a déchiré le sein.
Que dis-je ? enveloppé d'inceste et d'homicide ,
... Régicide ,adultère , assassin , parricide ,
17
:
1
552 MERCURE DE FRANCE ;'
Tous les crimes affreux sur sa tête amassés
Par ceux de ses enfans vont être surpassés.
Va done , et dans ton coeur grave biences paroles.
Si mes prédictions sont des songes frivoles ,
Si l'effet ne les prouve , à toi-même , en ce lieu ,
Traite-moi d'imposteur. J'ai dit , je sors , adieu.
94
• PARSEVAL.
11 :
VARIÉTÉS.
SPECTACLES . - Académie Impériale deMusique.
Il se tue à rimer; que n'écrit- il en prose?
Et pourquoiécrit-il même en prose , le rédacteur de ce
programme de la Fête de Mars que nous avons sous les
yeux , et à l'aide duquel, à la représentation de mardi dernier,
nous essayions de suivre et de comprendre l'allégorie
tracée dans ce divertissement pantomime? M. Gardel est
tellementhabile le crayon à la main, qu'il pourrait en conscience
se dispenser de prendre la plume; ses figures de rhétorique
sont moins heureusement disposées que celles de
ses danses enchanteresses , et il doit être très-persuadé
qu'on peut être maître des ballets de l'Opéra , et même
membre d'une société savante , sans être obligé d'être un
écrivaindistingué; mais qu'alors il est bon de se renfermer
dans les règles de son art , de s'imposer un rigoureux silence
et de ne parler au public que par les gestesde ses pantomimes
: c'est-là l'éloquence véritable d'un chorégraphe, et
M. Gardel a bien assez de celle-là pour soutenir la réputation
que lui ont acquise tant d'ingénieux et brillans ouvrages
.
Pour rendre animés ou séduisans des tableaux allégoriques
, la chaleur énergique de Rubens ou l'imagination
gracieuse de l'Albane sont nécessaires : ce genre est essentiellement
froid ; quelquefois il est obscur , etc'estbienpis
encore : la flatterie a trop épuisé ce langage dans mille circonstances
ordinaires pour qu'il puisse vivement parler à
notre imagination au milieu des événemens dont nous
sommes les contemporains , événemens au-dessous desquels
l'éloge restera toujours , sous quelque forme qu'il
se multiplie... :
Cette observation , au surplus , est plutôt relative au
DECEMBRE 1809. 553
genre allégorique en général, qu'à la manière dontM. Gardel
l'a traité cette fois : son intention est en effet très-digne
d'éloge; que le lecteur ne croie pas ici que nous nous servons
de termes impropres . Le ballet dont il s'agit repose
sur une idée morale : ce divertissement est philosophique ;
or , comme la morale et la philosophie sont de très -bonnes
choses , on doit savoir gré à celui qui nous en présente des
leçons , même à l'Opéra . Que de choses dans un menuet !
disait Marcel ; après avoir vu la Fête de Mars de M. Gardel,
on pourra dire : Que de philosophie dans un ballet
pantomime !
N'est-ce pas , en effet , une idée d'un ordre assez élevé et
vraiment philosophique que de représenter le Dieu de la
guerre s'armant , non pour détruire , mais pour défendre et
protéger; non pour allumer un vaste incendie , mais pour
l'éteindre ; non pour anéantir les cités et pour ravager les
campagnes , mais pour ramener dans leur sein la paix et
le commerce , l'industrie et l'abondance , les arts et leur
culte libéral ? Ce Dieu est ici présenté sous ses plus nobles
traits , sous ceux que lui empruntent les héros dignes de le
servir; la Discorde et les fléaux qu'elle traîne à sa suite ne
peuvent soutenir ses regards : Jupiter a parlé , Mars a combattu
, la paix est rendue à l'humanité , qui célèbre son
triomphe : telle est l'idée principale de la Fête de Mars .
Ce divertissement a réussi ; il n'a pas été jugé avec rigueur
, parce qu'il a été présenté avec raison sous un titre
modeste : l'allégorie a été saisie dans son véritable sens , et
alors il n'est pas unFrançais qui ppûûtt lui refuser ses applaudissemens
; mais la critique a pu s'attacher à quelques détails
. Nous ne suivrons pas le programme; nous craindrions
de dire , avec son auteur , qu'à la première scène , au mo-
•ment où des cultivateurs , des négocians richementvêtus et
des artistes qui le sont un peu moins ,rendent hommage à
leurs Divinités respectives , tout est doux , tout est gracieux
. Il faudrait dire aussi que la Discorde paraît , suivie
d'un nombre infini de soldats armés , dans le dessein de
mettre tout àfeu et à sang ; que les habitans expriment par
leurs gestes le motif de leur frayeur; que Mars fait un
cappel ses braves en se tournant de tous les côtés , et qu'ils
-partent en bon ordre ; que dans la bataille livrée à laDiscorde
, les monstres se cachent derrière des buissons ; que
la rage de laDiscorde se manifeste d'une manière horrible,
Det qu'ensuite elle témoigne son courroux et sa rage de
toutes les manières; que les peuples égarés viennent de
à
1
554 MERCURE DE FRANCE ,
수
toutes parts , qu'ils vont et viennent dans l'incertitude : il
faudrait sur-tout décrire la fête qui terminé le divertissement
, et ceci nous conduirait trop hautdans l'Olympe , où
Mars va reprendre sa place.
Nous nous bornerons à remarquer qu'en général la fable
de ce divertissementaparu manquer de développemens etde
clarté , et que certains détails n'ont pas semble de bon goût.
LaDiscorde est représentée par un danseur; le rôle de Mars
est insignifiant ; son appelà ses soldats n'a riende divin , ni
même d'héroïque ; les faisceaux d'armes qui , à sa voix ,
sortent de terre , sont mesquins , et les soldats du dieu de
la guerre sont en bien petit nombre ; la cour de l'Olympe,
descendue au-dessus de l'arc de triomphe , est à peine
aperçue et ne se développe pas dans une grande magnificence;
Mars monte avec peine jusqu'à elle par un chemin
dont on sent trop la difficulté ; enfin, quelques accidens imprévus
ont un peu détruit l'illusion. Deux danseurs sont
tombés assez malheureusement ; un soldat, renversé sur le
champ de bataille , a conservé son bouclier, mais il a perdu
sa perruque , et en se cachant la tête, il laissait un peu trop
à découvert la partie qu'il avait blessée dans sa chute,Voilà
de ces accidens dont l'Opéra de Paris lui-même n'est pas
exempt , et dont le public ne peut s'empêcher de rire , malgré
la gravité qu'il apporte à ce spectacle . Il a reconnu tout
Part de M. Gardel dans la manière dont sont dessinés les
pas d'Albert et de Mlle Chevigny, ceux de Vestris et de
Mme Gardel , etsur-tout de Mlle Clotilde , qui , dans le rôle
deBellone , a développé toute la richesse de son admirable
taille , et , on peut le dire , le grandiose de son talent. Près
d'elle , Mme Gardel dansait le rôle de Terpsichore ; ce ne
sont pas les mêmes moyens , mais c'est , dans le même art,
un autre secret de plaire . M. Gardel a été demandé après
la représentation , et ses camarades l'ont , comme à l'ordinaire
, présenté au public , qui l'a vivement applaudi.
Opera-Comique.- Mlle Alexandrine Saint-Aubin avait
bien souvent joué dans Ambroise et dans le Prisonnier. II
était tems qu'elle parût sous des traits nouveaux et qu'elle
donnât d'autres preuves d'intelligence et de talent : on ne
les a pas trop long-tems attendues . Virginie vient de reparaître
auprès de son jeune et tendre ami : il leur manque
à tous deux le style de M. Bernardin de Saint-Pierre , et
tout l'art du décorateur n'a pu s'approcher de celui qui
brilledans les descriptions , ou plutôt dans les tableaux de
DECEMBRE 1809. 555
1
l'auteur des Etudes de la Nature; à cela près , cet opéra
estune imitation assez heureuse du petit Poème de M. de
Saint-Pierre : il y a des choses très- agréables dans la
musique . Mademoiselle St-Aubint a pu avoir des leçons
sur ce rôle , mais elle n'a pas eu de modèle sous les
yeux : elle a vivement intéressé son nombreux auditoire.
Gavaudan joue Paul avec beaucoup trop de talent
peut-être : ce rôle est trop prononcé , et l'acteur
dément un peu l'âge du personnage. Mais au total cette
reprise a eu du succès . On promet un nouvel opéra de
Cendrillon , où Mlle Alexandrine Saint-Aubin doit paraître
entourée de Mme Duret et de Mme Regnaud ; cet arrangement
est déjà un trait d'esprit , et pour celui qui sera
répandu dans l'ouvrage , on peut s'en reposer sur l'auteur
déjà connu de Cendrillon .
L'Opéra -Buffa se pique d'honneur. Les délicieux Zingari ,
et le Barbier de Séville de Paësiello vont être entendus .
Théâtre du Vaudeville .- Relâche pour la Répétition
générale de Fernand Cortez , ou le grand Opéra en province.
L'IDÉE de cette parodie est ingénieuse et neuve . On suppose
que M. Télescope , directeur des spectacles d'une petite
ville , veut y transporter l'opéra de Cortez , et l'on nous
fait assister à la répétition de cet ouvrage , ou plutôt à la
discussion qui s'élève' entre le directeur , les acteurs , le
décorateur et le tailleur de la troupe sur les moyens de
l'établir. Par une autre supposition , dont on ne souffrirait
pas l'invraisemblance ailleurs que dans une parodie , on
feint encore que M. Télescope , qui veut jouer Cortez dans
trois jours , n'a encore reçu de Paris , ni le poëme , ni la
musique ; mais il ne trouve que très peu de difficulté à sortir
de cet embarras . Il fera lui-mème un poëme avec des
lambeaux de la tragédie de Piron , et son chefd'orchestre
en composera la musique , en compilant les partitions des
chefs-d'oeuvre de Gluck et de Sacchini . C'est de cette manière
, ajoute-t-il , qu'on fait aujourd'hui les opéras dans la
capitale. On sent tout ce qu'ily a de mordant dans une pa-
-reille critique ; mais elle est si complétement injuste à l'égard
du poëme , et si outrée quant à la musique , qu'elle
tombe en quelque sorte d'elle-même ; et lorsqu'on connaît
le talent des auteurs qui l'ont hasardée , on est tenté de
croire qu'ils ne l'ont mise en avant que pour la forme et
pour remplir leur devoir de parodistes de Cortez . En effet ,
556 MERCURE DE FRANCE ,
le restede l'ouvrage est bien plutôt la critique de l'opéra en
général , que de Cortez en particulier. On oublie pendant
long-tems le conquérant du Mexique , et l'on n'y est ramené
que par la parodie assez plaisante des rôles deTélasco
et d'Amazilly. Le premier est représenté par le directeur
Télescope , et Amazilly, par Mile Devergondilly, sa soeur ,
qui l'a quitté pour se jeter dans une troupe équestre , dont
le chefest son amant ; de même que la véritable Amazilly
a quitté son frère Télasco pour suivre Cortez , qui a
des cavaliers dans sa petite armée . Cette idée a fourni
aux auteurs des scènes très-gaies et un spectacle vraiment
bouffon; car on y voit paraître des ânes qui sont la parodie
naturelle des chevaux. Le public a beaucoup ri de ces plaisanteries
; il a fait un accueil un peu froid aux épigrammes
lancées à Cortez , mais il a beaucoup mieux reçu les traits
de critique générale . Nous ne finirons point cet article sans
confirmer une remarque qui a déjà été faite dans un autre
journal, c'est que les éloges sont ce qui a le mieux réussi
dans cette parodie ; on a vivement applaudi le compte
rendu par un jeune homme arrivant de Paris , du succès de
Cortez dans la capitale , et les éloges qu'il donne aux auteurs
de cette magnifique composition. On a redemandé
deux couplets à la louange de Mme Branchu et de Mm Gardel
, et l'on aurait fait le même honneur à un troisième , sur
les débuts de Mlle Saint-Aubin , si l'on n'eût craint d'abuser
des droits du bis , quelqu'étendus qu'ils soient auVaudeville.
Ce genre de succès n'est pas ordinairement celui
des parodies ; mais il n'en est peut-être que plus flatteur.
Il est moins aisé de réussir dans l'éloge que dans la critique
; et sans doute les auteurs ne pouvaient rien désirer
de mieux que d'amuser le public pendant une heure , sans
nuire au succès de l'ouvrage qu'ils parodiaient . Ils ont été
demandés à la chute du rideau , et l'on a nommé MM. Rougemont
, Moreau et Merle . V.
- Théâtre des Variétés . On aurait bien dû apprendre
aux Bretteurs l'art de parer les bottes que leur a portées le
parterre; ils n'ont pas su se mettre en garde contre l'humeur
du public. Les uns trouvaient que cette pièce ne ressemblait
à rien , les autres trouvaient qu'elle ressemblait à
tout , et tout le monde avait raison. Un rôle de valet niais
assez bien tracé , et un dénouement qui , mieux amené ,
aurait pu produire de l'effet , n'ont pu racheter la faiblesse
du fonds ,le défaut de gaieté de la plupart des scènes , et le
DÉCEMBRE 1809. 557
manque d'esprit de quelques couplets . La pièce a été sifflée
plus outrageusement qu'elle ne le méritait; mais , comme
la curiosité est toujours très-vive aux premières représentations
, on a voulu connaître l'auteur , et l'on est venu nommer
M. Bosquier Gavaudan , l'un des premiers acteurs de
ce théâtre : lorsqu'il a reparu dans la pièce suivante , il a
été applaudi avec enthousiasme. Les bonnes gens ont cru
que c'était à titre de dédommagement; les malins, au contraire
, n'y ont vu qu'une manière honnête d'avertir l'acteur
de s'en tenir à son métier.
Théâtre de la Gaieté.- Les mélodrames comiques sont
au drame ce que le drame est à la comédie , une espèce de
monstruosité qui sort du véritable genre. Le public des
boulevards veut y pleurer , et trouve fort mauvais qu'on
veuille le faire rire ; il ne paie pas pour cela , et c'est lui
voler son argent que de chercher à l'égayer. Nous pensons ,
d'après cela , queles auteurs de mélodrames sont bien audacieux
de chercher à se frayer une route nouvelle , quand
ils en ont une toute tracée et qu'il est si aisé de suivre.
Nous savons bien cependant qu'il est difficile de trouver
du neuf en ce genre ; que la plus grande partie des pays
connus a été déjà mise en scène ; que nous avons des
proscrits saxons , polonais , calabrois ; des princesses allemandes,
espagnoles , françaises ; des tyrans danois , génois
, africains;; que beaucoup de héros ont déjà brillé sur,
les tréteaux mélodramatiques avec plus ou moins d'éclat ;
mais le champ des émotions est si vaste , et notre sensibilité
si exquise , qu'il nous semble facile de faire sanglotter
encore long-tems le public. Les auteurs du mélodrame
nouveau , MM. Frédérick et Bernos , paraissent avoir eu
une idée toute contraire ; ils ont cru nécessaire de se jeter
dans le pays des chimères pour produire des effets plus
frappanss..On conviendra qu'il faut être bien maladroit pour
nepas amuser quand on se donne le droit de tout feindre ,
de tout oser et de violer toutes les règles ; c'est pourtant ce
qui est arrivé à nos deux auteurs . Nous ne chercherons pas
àdonner l'analyse de l'Ile des Mariages , qui se traîne languissamment
depuis sa naissance , et fait désirer vivement
ſapremière représentation de Marguerite d'Anjou que les
affiches nous promettent.Nous nous bornerons à dire que
la fiction d'une île inconnue , où l'on force les gens à se
marier par loterie , pouvait fournir des situations originales
et comiques ; et , quoique l'arrangement du sujet , la mar-
1
(
558 MERCURE DE FRANCE ,
che des scènes , le dialogue et le style soient la moindre
chosedans un mélodrame, il ne faut pourtant pas qu'un
auteur les tienne au-dessous des ballets , de la musique et
des décors , car alors les acteurs se contenteront dejouer
des pantomimes , et le genre de mélodrame sera menacé
d'une décadence totale. Que les auteurs pèsent bien nos observations
, et le péril où ils se trouvent échauffant leur
verve, nous pourrons nous promettre encore des merveilles
de leurs nouvelles productions . J. T.
SOCIÉTÉS SAVANTES . - Athénée de Paris .- Parmi les
Sociétés qui se sont vouées au culte des sciences et des
arts dans la capitale , l'Athénée de Paris ( autrefois le
Lycée ) est l'une des plus anciennes et des plus célèbres .
Tout le monde se souvient de l'éclat que donnèrent à
cet établissement plusieurs gens de lettres distingués ,
et entr'autres Laharpe , au tems du moins où il était
encore dans toute la force de son talent et de sa raison.
C'est là qu'il a ébauché le grand ouvrage qui sera son
plus beau titre de gloire , son Cours de littérature :
ouvrage qu'on peut regarder aussi comme le meilleur
en ce genre , malgré les disparates les plus choquantes ,
que l'on remarque à regret , dans les principes et quelquefois
dans les jugemens de l'auteur. L'Athénée de Paris a
compté encore parmi ses professeurs , pour les sciences
naturelles , les hommes les plus illustres de la France. Il
ne brille plus , il est vrai , d'autant d'éclat; mais , grace au
zèle des amis des sciences qui sont à la tête de cet utile
établissement , il peut être encore l'asyle du goût etde la
raison ; ce qui ne déplaira qu'à quelques critiques de profession,
gagés pour y chercher des sujets de satires , de
railleries , de calembourgs . On n'a pas perdu l'espoir d'y
revoir le célèbre Cuvier , et en attendantson retour , M. Pariset
et d'autres savans estimables y vont être , cette année ,
d'éloquens interprètes des lois de la nature .
Quant à la littérature française , l'Athénée aura pour
professeur M. Lemercier , auteur d'Agamemnon , de la
comédie de Plaute, et de plusieurs autres ouvrages qui
décèlent toujours l'homme de talent , lors même que
l'homme de goût paraît s'égarer quelquefois . Mais ce ne
sont pas ses défauts , trop exagérés par la critique , qu'il
se propose de donner pour exemple , si l'on en juge
par sonexcellentdiscouurrss d'ouverture.Gelittérateur, aussi
DECEMBRE 1809. 559
connu par d'éminentes qualités sociales que par une vaste
instruction , a rendu dignement hommage aux immuables
principes du goût ; ila conçu là science des lettres en
philosophe et en poëte. On a pu croire d'abord , en voyant
quel empire immense il assignait aux lettres , qu'il n'en
serait qu'un panégyriste enthhoouussiiaassttee ;; mais il a.bientôt
constaté leurs titres à une souveraineté si étendue , et
l'on a reconnu qu'il en était un éloquent historien. Il ne
fallait peut-être , pour compléter le succès de ce beau plaidoyer
eenn faveurde la littératureetdela philosophie , qu'un
peu plus d'unité dans le plan de l'ouvrage , et plus d'ordre
dans la liaison de ses parties . Au reste , cette finesse de
tact, cette justesse d'observations et l'excellence de principes,'
dont' le' discours de M. Lemercier est un constant
témoignage , nous promettent un cours de littérature française,
aussi agréable qu'utile.
1
Académie des Jeux floraux de Toulouse .-Nous avons
parlé , dans un précédent numéro , de l'Académie des
sciences de Toulouse ; nous aurions du commencer par
faire mention de sa soeur aînée , l'Académie des Jeux
floraux, célebre au moins par son antiquité . Sa dernière
seance s'est tenue dans la Galerie des illustres , et a commence
, suivant l'ancien usage , par l'éloge de Clémence
Isaure , fondatrice des Jeux floraux. La cérémonie qui
accompagne ordinairement la distribution des prix , et la
nature même de ces palmes' littéraires , ont un véritable
caractère d'intérêt , quand on songe au tems où ils furent
institués ; mais , et l'amaranthe , et l'églantine , et la violette
, qui ont jeté tant d'éclat autrefois , paraissent se flétrir
de jour en jour. C'est du moins ce que fait craindre M. le
secrétaire perpétuel de l'Académie , dans le rapport qu'il
a fait sur les derniers concours . Il en déplore la faiblesse ,
ét il en tire une conséquence qui serait très-désolante pour
Pétat actuel des lettres , si elle était fondée .
Nous éprouvons , a-t-il dit , le même malheur qui
affligea les muses latines après le siècle d'Auguste , lorsque
l'opinion se partagea entre Lucain et Virgile , entre Sénèque
ētCicéron .... M. le secrétaire pense que le séjour de la
capitale est plus nuisible que celui des provinces , aux
jeunes gens qui se jettent dans la carrière des lettres sans
avoir formé leur goût ; et pour appuyer cette assertion , il
parle des poétiques de Fontenelle , de Lamotte , de Dorat ,
et ,ajoute-t-il , de mille autres novateurs très-peu connus
L
560 MERCURE DE FRANCE ,
dans les provinces éloignées , où l'on n'est pas assez riche
pourfavoriser le commerce des productions dont la bonté
n'est pas généralement reconnue....
sur
Nous ne pouvons partager l'opinion de M. le secrétaire
de l'Académie des jjeeuuxx floraux st l'état de notre littérature
, et encore moins sur la raison qui lui paraît contribuer
à sa décadence . Où donc a-t-il vu qu'il y eût à
Paris une cause de corruption pour le talent dans les succès
éphémères qu'y obtiennent quelquefois des ouvrages de
mauvais goût ? Est-ce qu'il y a une mode pour le génie ?
Dans le tems qu'il était de mode à Paris d'applaudir les
Pradon , les Voiture , les Scudéry , et même de siffler
Phèdre et le Misanthrope , est- ce qu'on ne vit pas s'élever
au plus haut de la gloire , et Corneille et Racine , et Molière
, et tant d'autres hommes immortels ? Pendant que
Marivaux et Dorat étaient applaudis sur le théâtre etdans
les salons , on a vu briller Voltaire , et Laharpe même , et
dans ce siècle aussi ont paru le Méchant , la Métromanie
, et l'Esprit des Lois , et l'Emile , et l'Histoire naturelle
de Buffon , etc. Au reste , Fontenelle et Lamotte ,
dont les noms ne devaient pas être accolés à celui de Dorat ,
sont bons à connaître partout ; et malgré les défauts qu'on
peut reprocher à ces deux littérateurs , il serait à souhaiter,
pour toutesles Sociétés savantes , etmême pour l'Académie
des jeux floraux , de posséder dans leur sein des hommes
aussi recommandables . Quant à l'arrêt porté contre la littérature
de notre tems , il y aurait lieu d'en être effrayé si
l'Académie des jeux floraux , qui a mission pour prononcer
sur les ouvrages qui concourent à ses prix , était juge irrévocable
de tous les travaux littéraires . Peut-être que la
médiocrité des ouvrages qui lui sont soumis tient à la
nature des sujets qu'elle propose; c'est ce qu'il serait convenable
d'examiner.
Nous terminerons des réflexions que nous avons trouvé
utile de publier , par annoncer que l'Académie distribuera
cette année dix prix de poésie. Le prix d'éloquence sera
donné au meilleur discours sur ce sujet:- "Les avantages
» que les poëtes et les orateurs peuvent retirer de l'étude
> approfondie des livres saints et de la littérature anncienne.
n
Société des Sciences , Lettres etArts de Nanci . -Cette
Société vient de publier le précis de ses travaux , pendant
le cours des années 1808 et 1009. Elle paraît s'occuper ,
٢٠٠
avec
DECEMBRE 1809. M 561
E LA
SEINE
avec un intérêt particulier , des sciences physiques et mathématiques
. Entr'autres travaux utiles de ce genre , on remarque
l'ouvrage de M. Braconnot , directeur du Jardi
des Plantes de Nanci, sur l'histoire naturelle
et la chimie dest
gommes résineuses. C'est rendre un service important
Ia médecine sur-tout qui fait un grand usage de ces mafieres
qued'en faire connaître les propriétés chimiques. Plisieurs
mémoires sur d'autres parties des sciences naturelles , font
honneur au talent et au zèle des membres de cetteAca
Cen
démie.
*
Société d'Agriculture , Commerce , Sciences et Arts du
département de la Marne , à Châlons.-La séance publique
que cette Société a tenue dans le mois d'août
dernier , est toute en l'honneur de l'agriculture . On y a
distribué des médailles d'encouragement à des citoyens
qui se sont distingués par des travaux utiles dans ce premier
des arts . M. J. A. S. Fernet , de Reims , a mérité surtout
les récompenses que la Société est dans l'usage de
décerner. Elle propose , pour le prix de 1810 , cette question
:
« Quelle est la méthode la plus propre à rendre la houille
net la tourbe d'un usage facile dans l'économie domestique
>>et dans les grandes usines , et de faire concourir utile-
>>ment ces combustibles fossiles avec le bois , afin de parvenir
à diminuer le prix de celui-ci ? "
Les mémoires devront être envoyés , francs de port ,
avant le 20 juillet 1810 .
Société des Sciences et Belles-Lettres , à Montauban ,-
On a lu , dans sa séance publique du 28 août , plusieurs
ouvrages dont les auteurs , membres de cette société , portent
des noms connus dans la littérature , tels que MM.
l'abbé Aillaud , Combes-Dounous , Poncet Delpech , etc.
Deux prix sont proposés pour 1810 .
Le premier , sur cette question :
« Quels sont, dans le département du Tarn et Garonne ,
les avantages et les inconvéniens de la culture du Maïs
considéré comme récolte secondaire ? »
Le second est destiné au meilleur discours sur la question
:
«Aquels caractères reconnaît-on la vraie philosophie ? »
Société d'Agriculture , Histoire naturelle et Arts utiles
deLyon. Cette Société s'est réunie dans le mois de sep-
Na
562 MERCURE DE FRANCE ,
tembre dernier , pour entendre le compte de ses travaux
pendant le cours de 1809. Les mémoires qu'on a lus dans
cette séance , paraissent remplir l'objet vraiment utile
qu'elle s'est proposé. Après la distribution de plusieurs
médailles d'encouragement , l'académie a proposé , pour
sujet d'un prix de 300 fr. , la question suivante :
"Jusqu'à quel point convient-il de propager , dans nos
climats , la culture des arbres exotiques,sous le double
> rapport de l'utilité et de l'agrément ? »
Les mémoires seront envoyés , francs de port , avant le
30 juin 1810 , à M. le Secrétaire perpétuel de la Société ,
quai des Célestins .
Académie Ionienne séante à Corcyre.-Prix olympiadiques.-
Que de souvenirs ces beaux noms rappellent à
l'imagination ! Après tant de siècles écoulés , et lorsque
tantde peuples ont changé de face et de nom , il est intéressant
de voir une portion de l'antique Grèce en reconquérir
les nobles et libérales institutions , tandis que l'autre
portion languitdans un obscur esclavage. Les sentimens
que ce spectacle réveille dans l'ame ont été dignement exprimés
par le secrétaire de l'Académie Ionienne , M. CharlesDupin,
dans le discours qu'il a prononcé à la séance
publique du jour Saint-Napoléon , mois d'août dernier
(mois qui complète la 647° olympiade ). Un pareil discours
mérite lui-même une des couronnes que la Société promet
aux écrivains qui lui enverront les meilleurs ouvrages. On
fait un appel à tous les genres de talens ; les prix que les
vainqueurs doivent recevoir ne seront point l'objet de la
cupidité ; ils ne peuvent être disputés que par un vif amour
de la gloire , puisque ce sont de simples médailles de fer ,
monnaie de l'antique Lacédémone.
NÉCROLOGIE . -M. Fauchat , chef de la première division
du Ministère de l'Intérieur , a publié une Notice bio
graphique, très-intéressante, sur M. Grétet , ministre d'Etat.
Nous en extrairons quelques morceaux , qui serviront à
faire connaître et apprécier ce ministre , vraiment recommandable
par ses lumières et par ses qualités personnelles.
Emmanuel . Crétet , comte de Campmol , était né au
pont de Beauvoisin , département du Mont-Blanc , le 1e
février 1747, de parens riches pour le pays, et d'une famille
honnête.....
DECEMBRE 1809. 563
:
» Il fit ses études à Saint-Martin , près de Grenoble, dans
une maison tenue par les Jésuites . Naturellement sérieux
et porté à l'observation , il s'y fit remarquer par une bonne
conduite, parune maturité d'esprit au-dessus de son âge et
par des traits de caractère ....
>>Il entra fort jeune dans la carrière du commerce . Bordeaux,
à cette époque , était le centre d'un immense mouvement
d'affaires ; c'est-là qu'il se rendit , et c'est delà qu'il
fit sept voyages en Amérique. Il commanda à bord dans
plusieurs de ces voyages. Sa fermeté , sa probité et ses lumières
l'y firent considérer par-tout ....
» La révolution vint ; M. Crétet , qui avait puisé dans un
séjour assez long en Angleterre et dans ses propres réflexions
, des idées libérales , sourit avec la grande majorité
de la France aux illusions de bonheur que le début avait
promis. Mais il s'aperçut bientôt que l'intérêt de quelques
hommes influens dirigeait les choses , et que dans peu les
passions de la multitude ne laisseraient plus à personne le
pouvoir de rien désirer. Détrompé et découragé sur ce
triste pressentiment, il prit le parti de quitter Paris , de
réaliser sa modique fortune , et de se retirerdans une terre
qu'il acheta près de Dijon, qui porte le nom de Champmol ...
» Mais són mérite ne put échapper à la pénétration des
gens distingués de ce pays si éclairé , et qui a produit tant
d'hommes célèbres ; et lorsque laclasse honnête de la société
commença à recouvrer quelqu'influence , M. Crétet
fut nommé député du département de la Côte-d'Or pour le
troisième tiers de la seconde législature . En vertu de cette
nomination , il siégea , dès les premiers jours de brumaire
an 4 , au Conseil des Anciens ....
„Dans des tems ordinaires , on se demanderait avec étonnement
comment un homme qui ne s'est point préparé à
jouer un rôle politique, et qui se voit, à l'âge de cinquante
ans , soudainement placé sur un grand théâtre , peut trouvertoutd'un
coup en lui-même , et pour ainsi dire à commandement,
les ressources de l'esprit et le caractère nécessaire
pour s'y soutenir et s'y faire honneur; mais de nos
jours ce phénomène s'est si souvent répété qu'il cesse de
surprendre.
" Ses voyages , son instinct d'observation , si j'ose m'exprimer
ainsi , ses goûts réfléchis , sa mémoire vaste et sûre ,
expliquent la variété des connaissances dontil a fait preuve ,
etla clarté , la netteté d'expression qui caractérisaient ses
écrits ou ses discours .
Nn 2
564 MERCURE DE FRANCE ,
>>Toujours froid et calme , toujours étranger aux passions
dont la plupart des hommes ont tant de peine à se défendre
, rien ne devait non plus altérer son jugement ;
aussi l'avait-il extrêmement sain , et c'est une des qualités
les plus précieuses de l'homme d'Etat ....
Le 18 brumaire arriva ; M. Crétet eut la satisfaction de
voir couronner les efforts qu'avait faits jusqquu''àà ce jour la
partie saine du Conseil des Anciens pour maintenir la chose
publique ; elle était sauvée désormais , et tous ceux qui aimaient
leur pays avec sollicitude , n'avaient plus dès cemoment
que des motifs de sécurité .
>>Le 4nivose an 4de la même année, M. Crétet fut nommé
conseiller-d'Etat et chargé du département des ponts et
chaussées .
>>Dès ses premiers pas dans une administration qui suppose
des connaissances acquises par une édueation spéciale,
il suivitune marche aussi éclairée et aussi ferme que s'il fût
né ingénieur; il savait trouver le côté faible d'un projet, du
même coup-d'oeil qui lui faisait en apprécier le mérite : il
fournit souvent des idées , et signala avec succès différens
systèmes de construction inusités en France et dont il avait
vu des exemples chez les étrangers ; les ponts de fer de la
capitale en sont la preuve. Ils ont fait faire chez nous des
progrès à l'art de la fonte .
> Les canaux de navigation sont , pour l'économie des
transports , infiniment préférables aux routes de terre.
M. Crétet ne négligea rien pour inspirer en France le
goût de ces grandes constructions. Il n'a pas tenu à lui que
Jes particuliers y prissent part ; mais du moins leGouvernement
a-t-il formé par-tout de ces nobles et utiles entreprises,
Le canal de Saint-Quentin fut le premier commencé; il est
aussi le premier terminé ....
"Au mois d'avril 1808 , la Banque de France reçut une
forme nouvelle. Quelques momens d'inquiétude , dus à
une gêne qui aurait pu être facilement prévenue , avaient
fait sentir la nécessité d'une autorité plus concentrée et plus
positive dans cet établissement .
>> M. Crétet fut nommé gouverneur de la banque. Il inspirait
trop de confiance , il connaissait trop bien les principes
et les ressorts de cette grande et utile machine , il y
-était trop bien secondé par les sous-gouverneurs , pour que
le crédit ne se rétablît pas promptement , et pour que la
banque n'obtînt pas bientôt toute la mesure de prospérité
que comportalent les circonstances du commerce.
DECEMBRE 1809. 565
> Dans ces fonctions honorables et délicates , mais moins
laborieuses que les précédentes , il croyait n'avoir plus qu'à
recueillir le fruit des fatigues sans nombre auxquelles il
s'était livré depuis près de onze ans ; mais S. M. avait d'autres
vues sur lui. Elle donna pour gouverneur à la banque
le magistrat recommandable entre les mains duquel elle
continue à prospérer aujourd'hui , et daigna , le II août
1807 , confier à M. Crétet le ministère de l'intérieur ....
" Pendant son ministère , il écarta de la construction
des monumens toute idée de parcimonie . C'est là sur-tout
qu'il admettait la magnificence ....
Le commerce , les manufactures reçurent des encouragemens
distribués avec intelligence ; les artistes et les savans
furent accueilis et soutenus ......
" Quoique M. Crétet fût naturellement robuste , cependant
dix-huit mois après son entrée au ministère , l'état de
sa santé altérée depuis long-tems par une fièvre quotidienne
, le força de ralentir son activité naturelle ; bientôt
il fut obligé de demander un congé pour aller prendre les
eaux.
» Depuis quelque tems il sentait la nature s'affaiblir , et
il ne dissimulait pas sa fin prochaine ; il en parlait à ses
amis avec un calme et une résignation qui leur fit verser
plusieurs fois des larmes . C'est à Spa qu'il fit ses dernières
dispositions par lesquelles il laisse vingt-cinq mille franés
aux pauvres du Pont-de-Beauvoisin , de Dijon , d'Auteuil
et de sa paroisse de Saint-Thomas d'Aquin à Paris .
» Il succomba à ces maux le 28 novembre_dernier , après
avoir donné des preuves touchantes du plus sincère attachement
à la religion de ses pères . Les bontés et l'estime de
son prince lui ont survécu , et ses cendres ont reçu les honneurs
réservés aux grands serviteurs de l'état .
>> Il dut ses talens à la nature , à l'observation ; sa fortune
au travail , à la prudence et à la bonne conduite ; son
'élévation au discernement admirable du héros qui gouverne
la France . „
:
566 MERCURE DE FRANCE ,
POLITIQUE.
Les nouvelles de la guerre que se livrent les Russes et
les Turcs ne parviennent pas avec une grande célérité , et
avec tous les caractères de l'authenticité : les gazettes de
Hongrie , les plus voisines du théâtre de cette guerre , s'alimentent
sur elle de détails contradictoires , et en attendant
que la gazette de Pétersbourg en donne d'authentiques et
nous les transmette , on conçoit qu'il se passe bien du
tems . C'est ainsi , qu'à la date du 29 novembre , on imprime
à Pétersbourg des relations du général en chefprince
Bagration qui remontent au 20 octobre , et nous parviennent
à la fin de décembre . Les Anglais ne sont pas mieux
instruits , et la preuve en est dans la nouvelle répandue
dans leurs journaux que Constantinople était prise par
l'armée russe : il est difficile de prévoir ce que doit devenir
cette capitale de l'Empire ottoman , suivant le calcul de la
politique des grandes puissances que son sort intéresse si
éminemment , selon les événemens de la guerre , et les
combinaisons respectives des cabinets de Saint-Pétersbourg
et des Tuileries ; mais en ce moment , on peut encore
assurer que cette conquête est tout au plus problématique ,
et qu'elle est au nombre de ces événemens sur lesquels
l'homme le plus exercé et le plus judicieux ne peut asseoir
une opinion.
Le théâtre de la guerre est encore aux portes de Silistria ;
c'est pour parvenir à s'emparer de cette place que les
Russes livraient à la date du 20 octobre des combats vifs ,
fréquens , meurtriers de part et d'autre , mais peu décisifs .
Le 2 , il y eut sur les bords du Danube un engagement de
cavalerie où les Turcs furent forcés et perdirent un millier
d'hommes et 16 drapeaux. Dans le même moment 3000
Turcs faisaient de Silistria une sortie vigoureuse , ils y
sont rentrés après huit heures de combat et une perte assez
considérable. En même tems deux frégates russes ont livré
dans la mer Noire un combat glorieux à l'escadre turque ,
qui , dit-on , n'a pu les empêcher d'entrer dans un des
portsde la Crimée. Cependant le bruit courait , le25 octobre
, à Constantinople , qu'une trève de trois mois allait
être conclue entre les deux armées . Le 23 , une tempête
violente avait assailli l'escadre turque dans la mer Noire ,
DECEMBRE 1809. 567
etavait contraint plusieurs bâtimens à rentrer dans le port;
le reiss-effendi était exilé en Asie , le lieutenant du grandvisir
déposé ; un des pachas d'Asie était désigné pour son
successeur, On voit que l'ensemble de ces nouvelles n'offre
pas plus d'intérêt qu'elles n'ont de caractère et d'authenticité.
19
La saison est devenue très-rigoureuse à Pétersbourg :
le froidy est extrême : le projet de faire sortir de Cronstadt
un certain nombre de bâtimens , peut-être en exécution
d'un ukase qui permet des exportations de grains , est
devenue impraticable à cause des glaces . L'indisposition
légère de l'empereur Alexandre n'a eu aucune suite ....
11 en est de même du roi de Suède, qu'une violente douleur
de nerfs dans la tête avait saisi , et obligé de garder
le lit ; l'alarme s'était répandue avec une rapidité proportionnée
au danger , et à l'importance de la situation on se
trouve la Suède à peine hors du péril où l'avait entraînée
l'ancien gouvernement ; déjà des courriers avaient été expédiés
pour hâter l'arrivée du prince de Danemarck appelé
à l'hérédité de la couronne de Suède ; mais le roi a été
promptement rétabli , et les inquiétudes ont cessé. Il règne
quelque agitation dans les états ; l'ordre des paysans paraît
élever quelques prétentions que la fermeté et la prudence
du conseil réduiront à leur juste valeur. Cependant l'oeuvre
de la pacification commencée par le roi se continue et
achève de se développer : le traité négocié avec le Danemarck
suit de près celui stipulé avec la Russie , et sans
doute précède de peu dejours celui qui doit rétablir les
anciennes liaisons entre la France et la Suède ; les paroles
émanées du trône en donnent l'espérance , c'est-à-dire la
certitude .
La Suède est donc bientôt sans ennemis , ou plutôt dès
ce moment elle n'en a plus , puisque ses dangereux alliés
sont désormais séparés de sa cause , et ne lui font plus
acheter aux dépens de sa liberté , de son industrie , de son
commerce leur ruineuse protection. Nous ne donnerons
point ici .même le petit nombre d'articles du traité de
paix qui nous sont connus : ils ne présentent aucune stipulation
intéressante ou nouvelle ; les anciennes relations
sont rétablies; ce peu de mots est la substance des dix
articles dont il s'agit. Dans le même moment l'ancienne
famille royale , le roi dépossédé , la reine son épouse , le
prince leur fils , les princesses leurs filles , s'embarquaient
à Carlscron , accompagnés de quelques officiers . Cette
568 MERCURE DE FRANCE ,
famille se rend en Allemagne , d'où elle ira s'établir en
Suisse , près du lac Morat, dans une belle terre achetés
• par le ci-devant roi : son revenu est de 500 mille francs.
Onannonce que cette disposition est consentie par l'Empereur
Napoléon .
Berlin attendait toujours le retour du roi de Prusse à la
date du 14 décembre . Ce retour n'était fixé qu'au 23 décembre
, et il doit être effectué en ce moment. Plusieurs
princes de la famille ont reparu dans la capitale , et ont
été reçuş avec solennité : on parlait à Berlin d'un emprunt
enHollande pour acquitter l'arriéré des contributions dues
à la France , et l'on ne faisait nul doute que cet emprunt
ne fût successivement rempli .
L'Autriche , de son côté, doit acquitter, moitié comptant,
dit-on, moitié en billets de banque , et de mois en mois ,
le restant de la contributionde guerre ; le reste doit être
reçu par le payeur général de l'armée française à Augsbourg.
Ces stipulations , résultats d'agressions impru
dentes , et fruits de nos victoires , obligent la Prusse à des
emprunts , et l'Autriche à l'emploi de tous les moyens possibles
de relever le crédit et d'améliorer l'état des finances .
La diète de Hongrie a dû s'ouvrir le 14 à Bude : les délibérations
de cette assemblée doivent avoir pour objet principal
les finances , le crédit , l'état du trésor public ; mais il
y règne un esprit d'opposition et d'isolement très-vivement
remarqué par le ministère autrichien. La Hongrie paraît
disposée à penser à elle , et à elle seule , dans ses délibérations;
et si l'on croit que l'opinion des principaux magnats
yait beaucoup d'influence , cette contrée n'est pas disposée à
racheter par des sacrifices personnels les pertes faites par la
maison d'Autriche dans une guerre follement entreprise ,
tout-à-fait contraire aux intérêts de l'Autriche elle-même
et très-certainement étrangère à ceux de la Hongrie. Dans
ces circonstances , l'empereur François a signé propriá
manu une notification datée de Presbourg le 11 décembre;
elle est relative aux billets de banque ; comme elle donne la
mesure de leur situation , et des moyens du gouvernement
pour l'améliorer , nous croyons devoir la faire connaître
telle qu'elle a paru dans la gazette de la cour .
,
« C'est avec une véritable peine que je vois l'état du
cours des billets de banque à la bourse de Vienne. Il est
vrai que depuis la conclusion de la paix , les circonstances
qui ont occasionné tout-à-coup dans la capitale une grande
affluence de papier-monnaie , ont pu contribuerpour beau
DECEMBRE 1809 . 569
coupà cet état de choses; mais il n'est pas moins certain
que les craintes excessives et la cupidité de quelques-uns
sont en grande partie la cause d'un discrédit aussi disproportionné.
» L'ame du crédit public est la confiance des peuples
dans la force intérieure de l'état. Cette confiance , pour les
sujets de la monarchie autrichienne , repose sur la grande
quantité des hypothèques de l'état qui sont encore libres de
toute charge , sur la fertilité du sol , sur la richesse des produits
indigènes , sur l'état florissant de l'industrie , qui a fait
desprogrès extraordinaires malgré tant d'années de guerre,
ets'accroît encore tous les jours , et sur l'esprit public de
la nation .
>>Nous nous occupons maintenant à délibérer mûrement
sur les moyens de ranimer le crédit public. L'emploi
de ces moyens , et par conséquent l'affermissement des
finances de l'état , sont l'objet important de mes soins et de
mes efforts ; mais il est évident qu'il faut prendre un parti ,
etquece choix demande du tems , vu qu'iln'estpas q
tion de s'attacher à tous les moyens possibles , mais à ceux
seulement qui mènent au but .
ques-
" Mes peuples savent que les moyens violens qui atteignent
et frappent les propriétés particulières me sont étrangers;
etmes soins continuels tendent à concilier l'intérêt
public avec l'intérêt des particuliers .
>>>J'espère donc que mes sujets seront sourds aux insinuations
de la crainte et de la méfiance ; qu'ils ne réaliseront
pas eux-mêmes le danger qu'ils craignent, par la précipitation
avec laquelle ils se porteront à échanger, contre leur
propre intérêt , leur papier-monnaie en espèces sonnantes ;
mais qu'ils s'en reposeront pleinement sur mes efforts et
sur les ressources de la patrie , et attendront ainsi avec persévérance
l'époque d'une amélioration.
>> Je ne demanderai à mes sujets que les efforts qui seront
rigoureusement nécessaires , et qui ne surpassent pas
leurs forces . La confiance dans le gouvernement , une co-
'opération efficace aux mesures qu'il aura adoptées après
un mûr examen , les qualités qui ont toujours été le soutien
et la sauve-garde de mes peuples fidèles , voilà ce qui
doit amener sûrement l'époque désirée. "
Des nouvelles postérieures annoncent que l'empereur a subitementquittéPresbourg
, et qu'il est revenu à Vienne. On
vajusqu'à dire que la réunion de la diète de Hongrie est différée
, et que les causes de cet ajournement et du départ de
570 MERCURE DE FRANCE,
l'empereur sont à-la-fois dans les dispositions qui se sont
manifestées dans tous les esprits . Des commissaires respectifs
ont été nommés pour régler les limites des états de la
confédération et de l'Autriche , aux termes du traité de
Vienne. Une grande partie de la landwher est renvoyée
dans ses foyers , mais tout n'est pas dissous .
Le roi de Saxe est retourné dans ses Etats , recevant , sur
son passage , les honneurs dûs à la dignité royale , visitant
les monumens et les lieux célèbres , et emportant , à ce
que l'on a pû présumer d'après les discours que S. M. s'est
plu à tenir , la plus haute idée de la prospérité en France ,
de tout ce qui contribue à l'éclat d'un règne , et à la gloire
d'un grand peuple . S. M. a dû arriver à Dresde le 22. La
reine a été au-devant de son auguste époux. Le roi trouvera
les travaux de Dresde assez avancés . La réparation
des terrains occupés par les remparts se continue avec
activité ; déjà les fosssééss sont comblés , incessamment les
plantations vont commencer ; la ville aura un aspect enchanteur
: les faubourgs lui seront réunis par une promes
nade charmante , à-peu-près semblable à celles de Francfort.
Il ne manquait que ces embellissemens , joints à sa
situation , pour faire de cette ville une des plus jolies de
l'Europe .
: Le prince royal de Bavière , demeuré au sein des Etats
de son auguste père pendant le voyage de ce monarque à
Paris , parcourt les diverses provinces pour y surveiller
l'exécution de toutes les mesures prises pour réparer les
maux soufferts , et les pertes qu'ont fait essuyer et l'invasion
ennemie , le passage et le séjour d'une si énorme quantité
de troupes. Le Tyrol , dès long-tems , ne donne plus d'inquiétudes
: l'incendie est éteint , le foyer est étouffé ; mais
quelques feux isolés apparaissent , et de prompts secours ,
portés rapidement, empêchent l'éclatd'endevenirdangereux.
Les communications de l'Italie avecla Bavière, par Inspruek,
sont libres ; le commerce et les voyageurs y sont en sûreté.
C'est dans le Tyrol méridional que les dernières étincelles
du feu qui avait embrasé cette province se sontfaitsentir . Le
général Baragay- d'Hilliers y commande , et il paraît que des
actesde vigueur ordonnés àpropos, etjoints àtous lesménagemens
possibles , et à des traits de clémence qui ont fait une
égale sensation , ont étouffé dans le Puttersthal les dernières
semences de la rébellion . Il a adressé aux Tyroliens une proclamationtrès-
énergique , où signalant la punition sévère infligée
à quelques contrées où la foi jurée avait été méconDECEMBRE
1809 . 571
de la
nue, ilfait un appel aux amis de la patrie , de la religion et
propriété , et les conjure d'être fidèles à leur parole ,
etde confier leurs destinées à Dieu et à l'empereur Napoléon.
Il promet l'oubli du passé , le respect des lois , de la
religion, des usages et même des préjugés du pays , s'il est
tranquille : mais il promet la mort aux séditieux , et cite
pour exemple le châtiment terrible des communes rebellės .
De son côté , le général Drouet a mis à prix la tête de quelques
ecclésiastiques qui ont puissamment contribué à exciter
les derniers troubles On varie sur le sort d'Hofer .
Les uns disent qu'il a été forcé , depuis sa soumission au
roi , à signer une nouvelle proclamation incendiaire ; d'autres
prétendent qu'il est mort dans sa maison incendiée ;
d'autres , qu'il est caché et qu'il a répandu le bruit de sa
mort. Quoi qu'il en soit, le pays ne peut tarder à être entiérement
tranquillisé . Déjà ce ne sont plus des corps armés ,
ce sontde faibles partis , des bandes de brigands , de déserteurs
de toutes les nations , qui refusent de rendre les
armes qu'ils emploient à effrayer les propriétaires paisibles ,
et à dévaster les habitations isolées ; cet état n'a plus aucunement
le caractère d'une guerre , et en ce moment
cette guerre est sans doute convertie en une surveillance
active , en une battue continuelle des lieux qui servent de
repaire aux malfaiteurs , pour lesquels le nom de rebelle ou
de séditieux n'est déjà plus applicable.
Les derniers papiers anglais , à la date du 19 décembre ,
nous font connaître que Londres a appris la victoire d'Occanna
et celle d'Alba de Tormès . On avoue que 55,000
hommes ont combattu 24,000 soldats de l'Empereur , et
ont été anéantis par eux; mais par une manoeuvre de la
plus grande habileté et avec cette promptitude et cet ensemble
qui caractérisent toutes les expéditions ordonnées
par les gazettes de Londres , on fait rallier l'armée battue
dans le Sierra-Morena , moins sans doute les 30,000 prisonniers
dirigés sur Bayonne , et les malheureux qui ont
succombé ; on amène 10,000 hommes de renfort à cette
armée , et la voilà disposée à recommencer la partie ; on
ne dit pas si elle attaquera , ou si elle attendra de pied
ferme l'armée du roi Joseph ; on ne dit pas sur-tout si
elle sera secondée par les Anglais : c'est-là l'objet sur lequel
les journauxde Londres gardent le plus le secret : ils
craindraient d'être mauvais prophètes et d'alarmer la nation
, déjà assez inquiète sur le sort d'expéditions lointaines
, si fatales au pays ..
572 MERCURE DE FRANCE ,
Cependant ils font connaître la liste des membres dudis
rectoire exécutif de la junte de Séville ; ils prétendent que
les Cortès vont être organisés dans les pays où la junte a
conservé sa domination; mais ils ne dissimulent pas que
M. Wélesley lui-même désapprouve la manière dont on a
conduit les affaires d'Espagne . Ils s'étonnent que ce ministre
soit venu prendre au ministère une place à côté de
ceuxdontil blâme hautement les plans et les moyens .Aussi,
lorsqu'ils rappellent que l'Empereur Napoléon a déclaré
dans
que le bon génie de la France avait poussé l'armée anglaise
dans les marais pestilentiels de la Zélande , ils demandent
quel est celui de leurs ministres auquel est adressé ce singuher
remerciement .
Un bon vent manque seul aux débris de l'expédition de
Flessingue pour revoir les rivages d'Angleterre. Des tempêtes
violentes ont régné dans ces parages, et ontoccasionné
des pertes notables à la flotte . Vingt bâtimens de transport
ont échoué ; la plupart sont perdus. On attend avec une
impatience , mêlée d'inquiétude , le retour de cette malheureuse
expédition ; mais , même en la voyant de retour ,
les Anglais clairvoyans se livrent à des considérations
d'un ordre supérieur , et lisant dans l'avenir , ils examinent
si en effet l'expédition n'aura pas un résultat qui
était loin d'entrer dans le calcul des ministres . C'est en pas .
sant sur le territoire hollandais , disent-ils , que nous
sommes parvenus à pénétrer jusqu'à Flessingue : n'est-il
pas dangereux d'indiquer à notre ennemi qu'il avait un
côté faible? ne peut-il pas obtenir de la Hollande des
échanges qui porteraient à la Meuse les limites du grand
empire? Ils demandent alors au marquis de Wélesley luimême
s'il jugerait convenable d'attaquer désormais une
côte occupée par les Français , en ayant derrière elle les
places de Berg-og-Zoom , de Breda et de Bois - le-Duc. Il
semble que la question serait faite beaucoup plus raisonnablement
au lord Chatam , qui au moins aurait pour lui
l'expérience de sa propre défaite .
PARIS .
L'EMPEREUR , de retour à Paris depuis mercredi , a
présidé en arrivant son conseil d'Etat . Ily a eu un banquet
impérial , auquel ont pris place, avec S. M., les Souverains
actuellement à Paris , les princes et princesses de la famille
. Le 27 , S. M. a tenu conseil des ministres et conseil
DECEMBRE 1809. 573
d'administration. Jeudi , ily a eu cercle et spectacle à la
Cour. M Grassini a chanté dans l'opéra de Nazolini intitulé
la Vierge du Soleil.
-Les Anglais ont totalement évacué l'île de Walcheren.
Les Hollandais sont à Flessingue .
:
-En vertu d'un sénatus-consulte , la session législative
de 1810 va s'ouvrir immédiatement après celle de 1809.
-Le décret relatif à l'organisation des auditeurs , vient
de paraître ; leur nombre est de beaucoup augmenté .
Vingt ans accomplis et six mille livres de rente sont nécessaires
pour prétendre à y être admis. Ils seront divisés
en services extraordinaires et ordinaires , dans les sections
ou hors des sections du conseil-d'état , attachés aux divers
ministres , direction , à toutes les préfectures , etc. , etc.
- LL. MM. le roi et la reine de Bavière ont paru plusieurs
fois à l'Opéra , aux Français et à l'Opéra-Comique ;
les plus vives acclamations les ont accueillis . On apprend
que déjà ces illustres personnages ont visité la plupart de
nos monumens publics et les ateliers de nos principaux artistes.
On attend sous peu de jours à Paris S. A. Eminentissime
le prince Primat .
-Le 8º corps , qui était aux environs d'Orléans , est en
pleine marche pour l'Espagne. Une division de la garde
impériale , qui était stationnée près de Chartres , a pris
aussi cette route.
- Les agens de change et les courtiers de commerce ont
renouvelé leurs bureaux.
- M. Pierlot , receveur général du département de
l'Aube , est nommé intendant général de l'Impératrice Joséphine.
M. de la Bouillerie , l'un des administrateurs de
la Caisse d'Amortissement , est nommé maître des requêtes.
- M. Thibou , l'un des régens de laBanque , est nommé
maître des requêtes .
- On parle d'une augmentation considérable dans le
nombre des chambellans de S. M.
ANNONCES .
Nouveau Cours complet d'Agriculture théorique et pratique , renfermant
la grande et la petite culture ,l'économie rurale et domestique,
la médecine vétérinaire , etc. , ou Dictionnaire raisonné et universel
d'Agricul . , rédigé sur le plan de celui de feu l'abbé Rozier, duquel on a
1
1
574 MERCURE DE FRANCE ;
1
conservé tous les articles dont la bonté a été prouvée par l'expérience;
par les membres de la Société d'agriculture ,de l'Institut , etc. Mм.
Thouin , Parmentier , Tessier , Huzard , Sylvestre , Bosc , Chassiron ,
Chaptal , Lacroix , de Perthuis , Yvart , Decandolle et Dutour ; quatrième
et dernière livraison .
Cette livraison renferme les lettres Pà Z. et contient beaucoup
d'articles qui n'existent pas dans les mêmes lettres du Cours de Rozier
; tout l'ouvrage contient plus de 1200 articles , la plupart d'une
grande utilité , qui ne se trouvent point dans ce dernier auteur et qu'on
chercherait vainement ailleurs . Elle forme les Tomes X , XI , XII ,
XIII et dernier. Quatre gros volumes in-8º , ornés de 16 planches
en taille-douce, format in-4° . Prix , brochés ,pris à Paris , 28 francs ,
pour MM. les Souscripteurs , et 36 fr. , francs de port.
L'Editeur de cet ouvrage croyait que le nombre des volumes n'excéderait
pas 12 ; mais l'article Succession de culture , par M. Yvart ,
qui fait à lui seul un vol. de 592 pages , en a fait porter le nombre à
treize, Cet article , qui forme un traité completdes assolemens , est
delaplus grandeimportance pour l'agriculture française , etdoit être
utile à tous les Souscripteurs. Il renferme les diverses espèces deterrains
qui composent le sol de la France , leur rotation de cultures,
les engrais qui leur conviennent le mieux , et toutes les plantes qui
peuvent être cultivées avec le plus d'avantage sur ces mêmes terrains
,ou être employées en prairies.
Il prévient MM. les Souscripteurs qui auraient négligé de retirer
les volumes , qu'il ne s'engage à compléter les exemplaires que jusqu'au
premier mars prochain. Passé cette époque , chaque vol. sera
de8 fr.
A Paris , chez Déterville , libraire et éditeur , rue Hautefeuille ,
N° 8 . 1
Bibliothèque physico-économique , instructive et amusante, àl'usage
des villes et des campagnes , par une Société de savans , d'artistes et
d'agronomes , et rédigé par C. S. Sonnini ; contenant des mémoires ,
observations , pratiques sur l'économie rurale ; les nouvelles découvertes
les plus intéressantes dans les arts utiles et agréables ;-la
descriptiondes nouvelles machines ,des instrumens qu'on peuty employer
, d'après les expériences des auteurs qui les ont imaginés ;
-des recettes, pratiques , procédés , médicamens nouveaux , externes
ou internes , qui peuvent servir aux hommes et aux animaux ;
-les moyens d'arrêter et de prévenir les accidens , d'y remédier , de
se garantir des fraudes ; -de nouvelles vues sur plusieurs points
d'économie domestique et en général sur tous les objets d'utilitéet
d'agrément dans la vie civile et privée , etc. , etc. On y a joint des
notes , avec douze planches en taille-douce , par année.
Septième année de souscription , 2 vol. in-12 , avec douze planches ,
10 fr. par la poste. Les sept premières années de cette Bibliothèque
forment chacune 2 vol. in-12 , ou bien 12 Nos , avec douze grandes
planches ; prix 10 fr . , chaque année prise séparément. La cinquième
année étant composée de 15 Nos , ou 3 vol. , le prix est de 13 fr.
Le prix des sept années , est de 73 fr. franc de port. Les lettres et
J'argent doivent être adressés , à Paris, à M. Arthus-Bertrand, libra
rue Hautefeuille , No 23 .
DECEMBRE 1809. 575
Planmilitaire ,concernant les attaques nocturnes , par M. Leblanc-
Eguilly , ancien capitaine d'artillerie , un vol. in-80, avec sept.
planches en taille-douce , prix 12 fr. broché , et 12 fr. 75 c. par la,
poste. Chez l'Auteur , à Eguilly près Bar-sur-Aube ; et le dépôt à
Paris , chez Magimel , libraire , rue de Thionville , No 9 .
Ceplanprésente les moyens propres à conduire les troupes pendant
lanuit , sans être aperçu par l'ennemi , et à exécuter avec ordre
toutes les attaques projetées .
Il s'applique encore à l'établissement des batteries et au tracé des
tranchées ; on y donne en outre des méthodes nouvelles pour assurer
de chaque espèce de bouche à feu , pendant la nuit , sur des points
fixes , et sur ceux que l'on présumerait , d'après les mouvemens que
l'ennemi serait dans le cas de faire .
Pour remplir tous ces objets , l'Auteur a imaginé plusieurs instrumens
, et fait diverses expériences qui sont rapportées dans cet
ouvrage. Son procédé , clairement démontré , est fondé sur des principes
géométriques , et ne laisse point de lacune.
१
L'utilité de ceplanne se borne pas seulement à l'art de la guerre ;
les ingénieurs géographes , ainsi que ceux du cadastre et autres
géomètres , y trouveront deux instrumens nouveaux , pour déterminer
à l'instant le résultat des opérations trigonométriques sans calcul
, et établir des bases sur le terrain avec plus de promptitude et de
précision que par les moyens ordinairement employés . Il renferme
de plus les principales dimensions de ces instrumens pour diriger
les artistes mécaniciens dans la construction .
Manuel monétaire et d'orfèvrerie , ou Nouveau traité des monnaies
et des calculs , relatifs aux différentes valeurs des espèces , vaisselles
et matières d'or et d'argent de France et des autres Etats du
monde ; par A. Bonnet , caissier de la monnaie de Rouen , meme
bre de l'Académie des sciences , belles-lettres et arts de la même
ville. Un vol . in-4º de plus de 400 pages , caractères petit-romain et
petit-texte ; prix , 10 fr. pour Pariset Rouen ,et 13 fr. , franc de
port pour les départemens. ARouen , chez l'Auteur , hôtel des Monnaies
, rue Herbière ; P. Périaux , imprimeur-libraire , rue de la
Vicomté , N° 30 , et rue Herbière , Nº 9 ; Frère , libraire , sur le
Port , No 70. A Paris , chez Bailleul , éditeur du Journal du commerce
, rue Helvétius , N° 77 ; au bureau de la rédaction de l'Almanach
du commerce , rue J.-J. Rousseau , Nº 20.
Ce Manuel sera utile aux fonctionnaires des monnaies , du trésor
public et des bureaux de garantie , aux changeurs , orfèvres , banquiers
, et généralement à toutes les personnes qui reçoivent , travaillent
et négocient les espèces et matières d'or et d'argent.
L'ouvrage n'ayant été tiré qu'à un petit nombre d'exemplaires
les personnes qui désireraient se le procurer sont priées d'envoyer ,
franc de port , leurs demandes aux adresses ci-dessus ; l'ouvrage
sera expédié le plus tôt possible , et on ne paiera qu'après l'avoir
reçu.
Lectures poétiques , morales et descriptives , ou Choix d'épisodes
sur la religion , les moeurs , l'histoire , les beaux arts et les produetions
delanature; extraits de L. Racine , Voltaire , Roucher , Saint-
1
576 MERCURE DE FRANCE ,
Lambert ,Delille , Castel, etc.; précédés des élémens de prosodie
française , par A. F. J. Frévile , auteur de la Vie des enfans célèbres .
Ouvrage propre à exercer la mémoire des jeunes gens , et à leur
donner le goût de l'étude et de la littérature par le charme des beaux
vers . Un vol. in-12 de 540 pages , avec trois très-jolies gravures ;
prix,4 fr . 50 c. broché , pour Paris , et 6 fr. , franc de port , par la
poste.AParis , chez Genets jeune , libraire , rue de Thionville , Nº 14.
Leçons de géométrie théorique et pratique , à l'usage de MM. les
élèves de l'Académie impériale d'architecture. Par M. Mauduit , professeur
de mathématiques de l'ancienne Académie Royale d'architecture,
et membre de cette Académie ; professeur pour la même partie
à l'Ecole spéciale des Beaux-Arts , aux Quatres-Nations ; professeur
d'analyse algébrique au Collége impérial de France ; membre de
l'Académie électorale palatinedeManheim,del'InstitutdeBologne, etc.
Nouvelle édition , revue , corrigée et augmentée.Deux
avec des planches . Prix , broché , 10 fr. , et 12 fr. franc de port.A
Paris , chez l'Auteur , rue de l'Observance , nº 10 ; Firmin Didot et
Bluet , libraires , rue de Thionville ; et Cellot , imprimeur-libraire ,
rue des Grands-Augustins , nº 9 .
Deux vol. in-8°
1
Le quadrille des enfans, avec lequel, par le moyende quatre-vingtquatre
figures coloriées , et sans épeler , ils peuvent , àl'âge de quatre
on cinq ans , et au-dessous , être mis en état de lire , à l'ouverture de
toutes sortes de livres , en trois ou quatre mois , même plus tôt , selon
leurs dispositions . Par feu M. Berthaud. Sixième édition , refondue ,
abrégée et perfectionnée à leur usage , avec une instruction sur la
manière de se servir des fiches et du livre. Un vol. in-8° , avec 84
fig. , et 84 fiches , sur lesquelles les figures coloriées sont répétées
Prix, 15 fr., et 16 fr. franc de port.AParis, chez Arthus-Bertrand ,
libraire , rue Hautefeuille , nº 23 .
L'auteur a joint à cet intéressant ouvrage l'usage des fiches de differentes
couleurs , sur lesquelles sont collés d'un côté la figure , de l'autre
le son quiy a rapport. Le livre est plus pour le maître , les fiches plus
pour l'enfant , elles deviennent entre ses mains des joujoux instructifs
qui l'attachent par les images immobiles.
Maximes et réflexions sur différens sujets de morale et de politique ,
parM. de Levis. Troisième édition , formatin- 18, imprimé par Pierre
Didot , aîné , et pouvant faire suite à la collection des anciens moralistes
. Un vol in-18. Prix , broché , I fr . 80 c. , et 2 fr. 25 c. franc de
port , papier vélin , cartonné , 4 fr. A Paris , chez Didot , aîné , rue
du Pont-de-Lodi ; Déterville , rue Hautefeuille ; et Petit , au Palais-
Royal.
Sous-presse du même auteur , les Voyages de Kang-hi, ou Nouvelles
lettres chinoises .
Choix de Biographie ancienne et moderne , à l'usage de la Jeunesse ;
ou Notices surles hommes illustres de diverses nations , avec leurs portraits
gravés au trait en taille-douce , d'après les meilleurs originaux; par
C. P. Landon , peintre , ancien pensionnaire de l'Académie de France
àRome , correspondant de l'Institut Royal de Hollande. Le prix de
la souscription pour les six livraisons formant 2 vol. in-12 , ornés de
144
DEPY
BELA
SEINE
DECEMBRE 1809.308
144planches avec le texte , est de 1a fr . , et de 14 fr . frane de port
Paris , chez C. P. Landon , peintre , rue de l'Université
Debray , libraire , rue Saint-Honoré , vis-à-vis celle du Coq
La première livraison a paru le 20 décembre , les suivantes se suc
cèdent de cinq jours en cinq jours .
et
Noms des personnages dont les notices et lesportraits sont contenus
dans la première livraison : Alexandre-le-Grand , Alfred-le-Grand ,
Anne deBoullen, Annibal, Archimède , l'Arioste , Aristide , Aristote ,
Auguste , Bayard , Boileau , Bossuet , Bourbon le Conétable , L. J.
Brutus , M. J. Brutus , Buffon , Catherine II , Caton le Censeur ,
Caton d'Utique , César , Charlemagne , Charles-Quint , Charles Ier ,
Cicéron.
LeBon Jardinier , almanach pour l'année 1810 , dédié et présenté à
Sa Majesté l'Impératrice-Reine par M. Mordant De Launay , l'un des
bibliothécaires au Jardin des Plantes ; contenantdes préceptes généraux
de culture; l'indication , mois par mois , des travaux à faire dans les
jardins; ladescription , l'histoire et la culture particulière de toutes
les plantes utiles , soit potagères ou propres au fourrage , soit arbres
fruitiers de toutes espèces , avec la manière de les bien conduire et
l'indication des meilleurs fruits ; des oignons et des plantes à fleurs et
d'ornement , même les plus rares , et des arbres , arbrisseaux et
arbustes ou utiles ou d'agrément , de pleine terre , d'orangerie et de
serre chaude , avec leurs classifications , leurs noms botaniques ou
autres , la cause et l'étymologie de ces noms, le pays natal de chaque
plante , le lieu où elle croît naturellement , l'époque à laquelle elle a
été connue ou cultivée en France , le tems de sa fleuraison, la couleur
des fleurs , les moyens de la conserver et de la multiplier , enfin la
place qu'elle doit occuper dans les jardins eu égard à sa constitution
et à l'effet pittoresque qu'elle peut produire dans les différents sites
parses dimensions et la couleur de son feuillage et de ses fleurs :
suivis d'une table latine et française très-complette de tous les noms
botaniques , vulgaires et même triviaux de chaque plante , et d'un
vocabulaire explicatif de tous les termes de jardinage et de botanique
ayant besoin d'interprétation. Edition corrigée et considérablement
augmentée , formant un vol. in-12 de près de 900 pages , grande justification
, caractère petit-texte. Prix , 6 fr. broché , et 8 fr. francde
port . A Paris , chez Audot et compagnie , libraires , successeurs de
feu M. Onfroy , rue Saint-Jacques , nº 51 .
Cet ouvrage , qui parut par extraordinaire pour 1809 , avec un
supplément , vient d'être réimprimé avec beaucoup d'augmentations .
Calendrier du Jardinier , pour l'an 1810, ou Journal de son travail,
distribué par chaque mois de l'année , ouvrage utile et nécessaire à
toutes les personnes qui veulent cultiver elles-mêmes leurs jardins ,
ou curieuses de pouvoir suivre et même diriger avec fruit les opérations
de leurs jardiniers , etc. etc. Publié par J. F. Bastien , anteur
de la Nouvelle maison rustique , 3 vol in-4° , et autres ouvrages sur
l'agriculture . Seconde édition , considérablement augmentée. Un vol.
in-12 , de 700 pages . Prix , 4 fr. 50 c. , et 6 fr. franc de port. A
Paris, chez Arthus-Bertrand , libraire , rue Hautefeuille , nº 23.
3.0
1
578 MERCURE DE FRANCE ,
Le Vallon aérien , ou Relation du Voyage d'un aéronaute dans un
pays inconnujusqu'à présent; suivie de l'histoire de ses habitans et de
ladescription de leurs moeurs . Ouvrage revu et publié par J. Mosneron,
ex-législateur. Un vol . in-12. Prix , 2 fr. 50 c. , et 3 fr. 50 c.
franc de port. A Paris , chez Jh. Chaumerot , libraire , Palais-Royal ,
Galeries de bois , nº 188.
Mémoire sur la Fièvrejaune; par J. Le Fort , docteur en médecine,
ancien chirurgien-major du régiment de Hainault , médecin en chef
du deuxième corps d'armée d'observation de la Gironde , membre de
plusieurs Sociétés de médecine et de l'Académie royale des Géorgéophiles
de Florence . In-8°. Prix , I fr. , et I fr. 20 c. franc de port . A
Paris , chez D. Colas , imprimeur-libraire , rue du Vieux-Colombier ,
n° 26 ; Croullebois , libraire , rue des Mathurins , n° 17 ; Gabonet
Compagnie , libraires , place de l'Ecole-de- Médecine , nº 2.
Manuel géographique et statistique de l'Espagne et du Portugal , où
l'on trouve des notions exactes sur l'étendue , le sol , le climat , les
productions et la population de ces pays ; sur le caractère et les moeurs
de leurs habitans ; sur le gouvernement , les finances , les forces de
terre et de mer , les manufactures , le commerce , l'industrie , et
l'état des sciences , arts , etc. , ete . Un vol . in-8º de 535 pages , avec
une carte coloriée de l'Espagne et du Portugal . Prix , 7 fr . broché , et
8 fr . 75 c. franc de port. A Paris , chez F. Buisson , libraire , rue
Gilles- Coeur , n ° 1o .
Génie du Christianisme, ou Beautés de la religion chrétienne ,par
François -Auguste Châteaubriand. Sixième édition . Neuf vol. in-18 ,
avec 9 gravures . Prix , 18 fr . , et 22 fr . franc de port. A Lyon , chez
Ballanche , père et fils , seuls propriétaires ; et à Paris , chez Nicolle,
rue de Seine , nº 12 .
Cette nouvelle édition ne diffère en rien de celle in-8° , publiée il
y a quelques mois. (5 vol. in-8° ; prix , 30 fr .. et 36 fr . franc de port ;
et enpapier vélin , 48 fr . , et 54 fr . franc de port ) sinon que l'édition
in-8º a une table des matières qu'on n'a pas insérée dans l'in-18.
Eloge de M. d'Orléans de Lamotte , évêque d'Amiens , suivi de
notes historiques ; par M. N.S. Guillon, chanoine honoraire de l'église
de Paris , professeur d'éloquence au Lycée Bonaparte , discours qui a
remporté le prix à l'Académie des sciences et lettres d'Amiens , en
1809. Prix , I fr . 25 c. , et 1 fr . 50 c. franc de port . A Paris , chez
Arthus -Bertrand , libraire , rue Hautefeuille , nº 23 .
Ode sur le Débarquement des Anglais en Zélande , par M. Letournel
, membre de l'Université Impériale . In- 8 ° . Prix , 40 c . , et 50 c.
franc de port. A Paris , chez l'Auteur , rue Saint-Denis , nº 353 ; et
chez tous les Marchands de Nouveautés .
Rapport sur les travaux de la Société d'agriculture et de commerce
de Caen , par Pierre-Aimé Lair , secrétaire de cette Société et membre
de l'Académie de Caen , correspondant des Sociétés d'agriculture du
département de la Seine , et d'encouragement pour l'industrie nationale
, etc. Prix , 75 c. , et 1 fr. franc de port. A Paris , chez
Mne Huzard , libraire , rue de l'Eperon.
DECEMBRE 1809 . 579
- Le Mentor des enfans et des adolescens , ou maximes , traits d'histoire
et fables nouvelles en vers , propres à former l'esprit et le coeur
de la jeunesse ; par l'abbé Reyre , auteur de l'Ecole des jeunes demoiselles
et du Fabuliste des enfans et des adolescens . Douzième édition
revue , corrigée et augmentée d'un chapitre . Prix , 2 fr . 60 c . broché ,
et3 fr. 60 c . franc de port. AParis , chez Audot et compe, libraires ,
successeurs de M. Onfroy , rue Saint-Jacques , nº 51 .
,
Epitre d'Héloïse à Abailard , traduite de l'anglais ; par H. F. Prix ,
75 cent. AParis, chez Le Normant , imprimeur-libraire , rue des
Prêtres-Saint-Germain- Auxerrois , nº 17 .
DuMagnétisme animal , considéré dans ses rapports avec diverses
branches de la Physique générale ; par A. M. J. Chastenet de Puységur,
ancien maréchal de camp, du corps royal de l'artillerie . Seconde
édition . Prix , 5 fr. 50 c. , et 6 fr. 50 c. franc de port. A Paris , chez
l'Auteur , rue Saint-Honoré , nº 390 ; Cellot , rue des Grands-Augustins
, nº 9; et chez Arthus-Bertrand , libraire , rue Hautefeuille
23
Mémoires pour servir à l'histoire et à l'établissement du Magnétisme
animal. Seconde édition. Prix , 5 fr . 50 c. , et 6 fr . 50 c. frane de
port. Chez les mêmes .
Notice sur M. de Janville , ancien conseiller au parlement et président
de la chambre des comptes de Rouen , président du conseil général
du département du Calvados , ancien maire de Caen , administrateur
des hospices et trésorier de la Société d'agriculture et de commerce
de cette ville , par Pierre-Aimé Lair , secrétaire de la Société
d'agriculture et de commerce , et membre de l'Académie de Caen
correspondant de la Société d'agriculture du département de la Seine ,
et de la Société philomathique de Paris , etc. Prix , 40 c. , et 50 c.
franc de port. A Caen , de l'imprimerie de F. Poisson.
,
Anti- Titus , ou la critique de la mode des cheveux coupés , pour
les femmes . Prix , 75e. , et 1 fr . frane de port. A Paris , chez P.
Mongie l'aîné , libraire , Cour des Fontaines , nº I.
Lettre à M. F** de N*** , sur cette question : Les mots avant que
peuvent- ils avoir la négative ne pour complément ? Brochure in-8 ° .
Prix , I fr . A Paris , chez l'Auteur , rue Neuve-des-Bons-Enfans ,
n° 25 , à l'Athénée de la Langue française .
Curiosités de la littérature , traduction de l'anglais, par M. T. P.
Bertin, sur la cinquième édition . Deux vol. in-8°. Prix , 9 fr. et 11 fr.
franc de port. A Paris , chez Joseph Chaumerot , libraire , Palais-
Royal , Galeries de bois , nº 188 ; et chez Arthus -Bertrand , libraire ,
rue Hautefeuille , nº 23 .
Lettres de Julie à Ovide et d'Ovide à Julie ; précédées d'une notice
sur la vie de ce poëte , suivies d'une épitre en vers de Julie à Ovide.
Un vol . in-18 , avec figure , nouvelle édition. Prix , I fr . 50 c. et 2 fr .
franc de port. A Paris , chez Delaunay , libraire , Palais-Royal , galeries
de bois , n° 243 .
Colifichet , ou le Favori des Dames , recueil des chansens de
580 MERCURE DE FRANCE , DECEMBRE 1809.
MM. Antignac , Armand-Gouffé , Barré , Brazier , Charet , Constant-
Dubos , Coupart, Demautort , Desfontaines , Désaugiers . Despréaux ,
Dupaty , Francis , Jacquelin , Moreau , Piis , Prévost-d'Iray , Raboteau
, Servières , etc. -Première année. - Un vol . in-18 , orné d'une
gravure. Prix . I fr . 50 c. et a fr . frane de port. A Paris , chez Jh.
Chaumerot , libraire , Palais-Royal , Galeries de bois , nº 188; et
Arthus-Bertrand , libraire , rue Hautefeuille , nº 23.
Histoire de Catherine II, impératrice de Russie ; par J. Castéra.
Quatre vol. in-12 , avec 14 portraits , la carte générale de laRussie ,
et celle de la Pologne et de ses partages . Prix, 12 fr . et 16 fr . franc
deport. A Paris , chez Arthus-Bertrand , libraire , rue Hautefeuille .
Nota. Cette édition est conforme à celle publiée en 3 vol. in-8°
en1800.
Recueilde Romances avec accompagnement de piano ou de harpe ,
dédiées à Mile Volnais. Paroles de R... Fromentin , musique de
Garcia. Prix , 5 fr . AParis , chez l'Auteur de la musique , rue Christine
, nº 3 ; et chez MM. Le Duc et Sieber fils , marchands de musique.
GRAVURE,-Malvina , estampe gravée , en manière noire , par
M. Dickinson , d'après le tableau de Mlle Elisabeth Harvey , exposé
au Sallon de 1806. Prix , 12 fr . A Paris , chez M. Charles Barrois ,
libraire , place du Carrousel , nº 26 ; chez M. Dickinson , graveur ,
rue du Bac, nº 69 ; et chez les principaux marchands d'estampes .
Ces mots, tirés d'Ossian , qui rappellent le sujet du tableau , sont
gravésau bas de la planche , au-dessous du nom de Malvina :
The virgins beheld me in my grief,
And they touched the harp ofjoy. CROMA.
«Les vierges me regardaient dans ma douleur , et elles touchaient
laharpeduplaisir. Poëme de Croma. On se rappelle le succès qu'eu
au Sallon de l'an 1806 , ce tableau où Mlle Elisabeth Harvey a fait
contraster d'une manière si ingénieuse et si touchante la douleur profonde
de Malvina , avec l'innocente joie de ses compagnes qui tâchent
deladistraireparle sonde leurs harpes et parleurs chants. La gravure
enafort bienrendu les principaux effets . Ce genre de la manière
noire, ou du mezzo-tinto , particulier aux artistes anglais , est sur-tout
très -propre aux sujets mélancoliques , et convenait parfaitement à
celui-ci.
1-
AVIS . -Les Essais sur la végétation considérée dans ledéveloppement
des bourgeons , par M. Aubert du Petit-Thouars , et dont nous
avons donné un extrait dans le N° de samedi dernier , 23 décembre ,
forment I vol. in-8º, avec deux planches ,dont le prix est de 5 fr. , et
6fr. francde port. Le même , sur grand raisin , 6 fr. , et 7 fr . franc
de port ; sur grand raisin- vélin , 8 fr . , et 9 fr. franc de port. AParis,
chez Arthus-Bertrand , libraire , rue Hautefeuille , nº 23 ; éditeur de
la Bibliothèque Physico-économique , et des Annales Forestières.
Nota. Onpeut se procurer au Bureau du Mercure de France , chez
Arthus-Bertrand, libraire, rue Hautefeuille , nº 23 , tous les ouvrages
quiysont annoncés , ainsi que ceux des catalogues qui parviennent à
MM. les abonnés ,
TABLE
DU TOME TRENTE - NEUVIÈME .
POESIE.
L'ABIME de la Montagne Noire. Romance ; par M. S. Edmont
Geraud. Page3
Ala Paix. Stances irrégulières ; par M. Talairat . 65
Imitationde la VIIe ode d'Horace ; par M. Demore. 66
Les Vieux Francs ; par J. A. Pierret de Saint- Séverin . 129
Romance élégiaque sur la mortde Stéphanie Zoë J.. ; par M.
M. A. J. 130
Fragment du Polinice d'Alfieri ; traduction par M. de Gourbillon . 193
A ma Lyre ; par Mme ***. * ) 195
Acelle qui m'aimait ; Elégie par M. Eusèbe Salverte." 196
Scène du Paresseux , comédie inédite ; par M. Marignie. 257
Les petits Enfans dans les Bois. Ballade traduite de l'anglais par
M. Philippe . 321
Chant triomphal pour la Paix ; par M. Arnault. 385
Dialogue entre la ville de Paris et la ville de Rome ; par M. de
Püs 387
Ottave publicate in Pariggi nellafesta del 2 decembre; dal signor
Buttura. 389
L'Hiver ; par M. Le Gouvé. 449
Vers lus devant M. Delille , dans la classe de Poésie latine au
Collége de France ; par M. Parseval. 454
La Gloire des armées françaises , on la troisième coalition ; chant
Phéroïque ; par M. Désaugiers Kaîné.
513
٢٠٠
Enigmes,. 5,67 , 131 , 198 , 261 , 330 , 391 , 455 , 521
Logogriphes.
Charades .
6,67 , 131 , 198 , 261 , 330 , 392 , 456 , 522
6, 68 , 132 , 198 , 262 , 330 , 392 , 456 , 522
562 TABLE DES MATIÈRES .
SCIENCES ET ARTS .
1
Recueil d'observations astronomiques , etc. , faites pendant le
cours d'un voyage aux régions équinoxiales ; par Alexandre
de Humboldt. ( Extrait. ) Pages 133
263
Traité élémentaire de géologie ; par J. A: Deluc. (Extrait . ) 199
Essai sur le principe de population ; par T. R. Malthus : traduit
de l'anglais par P. Propost, ( Extrait,)
Rapport sur les vaccinations pratiquées en France. ( Extrait. ) 331
Système physique et moral de la femme ; par Roussel. ( Extrait. ) 335
Sur l'influence des idées exactes dans les ouvrages littéraires ; par
M. Biot . 393
Des erreurs populaires relatives à la médecine ; par M. Richerand.
( Extrait. ) 457
Essais sur la végétation ; par A. Aubert du Petit - Thouars . ( Extrait.
) 461
Notice sur M. L. Vitet , médecin de Lyon; par M. E. Pariset. 466
५:
LITTÉRATURE ET BEAUX -ARTS...
Sur le nouveau dictionnaire grec-français , et sur quelques autres
livres nouveaux à l'usage des jeunes étudians . :
De l'état sauvage ; par J. Dan... Del... ( Extrait. )
7
17
OEuvres complètes de Palissot. ( 4ª Extrait.) 23
"
Enguerrand de Balco , ou Gaîté soeur de Courage. Nouvelle
par M. Eusèbe Salverte . 34
Tableau historique et pittoresque de Paris ; par M. *** . (Extrait.
) 69
OEuvres complètes de Boileau Despréaux , avec des notes ; nouvelle
édition . (Extrait. )
8.
Les Bucoliques de Virgile ; traduction nouvelle en vers ; par M.
Dorange. (Extrait . ) : 92
Voyage pittoresque de Constantinople et des rives du Bosphore.
7
(Notice.) 137
Eloge de Pierre Corneille ; par M. Victorin Fabre. ( Extrait. ) 139
Théâtre choisi de Favart. ( Extrait. ) 146
Poésie épique ; par M. Parseval. 164,227
Dialogue entre un métaphysicien et sa femme; par M. Andrieux.
237, 290
Discours sur l'instruction publique; par M. Teissedre. ( Extrait. ) 209
TABLE DES MATIÈRES . 583
Fragmens sur lamusique ; par M. le chambellan comte d'Escherny.
( Notice. ) 220
Wieland ou les Prodiges ; par M. Pigault Maubaillarcq . ( Notice.
) 222
OEuvres de J. Lablée. ( Idem . ) 224
Histoire des premiers tems de la Grèce ; par M. Clavier ( Extrait.)
272
Quelques réflexions sur les auteurs qui ont fixé la langue française
; par M. Tissot. 281
Histoire d'Irlande , traduite de l'Anglais de M. J. Gordon , par
Pierre La Montagne . (Extrait. ) 343
Essais de M. M. B. Mérigon . ( Extrait . ) 348
Osmin et Zambri. Conte oriental par M. Adrien S..n . 358
OEuvres complètes de l'abbé Arnaud. ( Ier Extrait. ) 408
Lettres russes publiées par M. de *** de Selves ( Extrait . )
Alide et Cloridan ou l'Epée , de Charles Martel . (Extrait. )
Romans , Contes , Anecdotes et Mélanges ; par M. Kotzebue.
419
421
(Extrait.) 422
L'épouse du Bandit , ou la Fille de Saxe. ( Extrait . ) 424
L'Ecossaise expatriée ; nouvelle . ( Extrait . ) 427
Détails sur la vie et les ouvrages de Joseph Haydn .
Extrait d'une lettre sur la méthode de Pestalozzi.
429
472
Hélène , nouvelle polonaise ; par M. Eusèbe Salverte. 481
Annales des Voyages , de la Géographie et de l'Histoire ; par
M. Malte- Brun . ( Extrait . ) 523
La Peinture , poëme en trois chants ; par M. H. Z. de Valori.
(Extrait. )
528
Eloge de Duplessis Mornay ; par M. Henri Duval . ( Extrait . ) 538
Recueil des costumes français ; par M. L. Bathier . ( Extrait. ) 541
Traduction d'une scène de l'Edipe de Sophocle ; par M. Parseval.
LITTÉRATURE ÉTRANGÈRE .
All' augustissimo emperatore e re Napoleone , etc. sciolti di Gian-
Domenico Boggio .
La dernière guerre d'Autriche ; chant improvisé par François
Gianni.
543
ΙΟΙ
104
La Treccia donata ; poemetto di Lorenzo Pignotti . 155
L' innesto vaccina , poemetto del dottor Lorenzo Ponza. 163.
584 TABLE DES MATIÈRES.
:
Spectacles.
Lettres aux Rédacteurs .
VARIÉTÉS.
48, 112 , 173 , 243 , 299 , 365,496 , 552
Chronique de Paris:
Nécrologie.
Sociétés savantes et littéraires .
POLITIQUE.
55 , 116 , 178
107,296.
181 , 562
307,558
Evénemens historiques. 57 , 118 , 183 , 247 , 311 , 374,435 , 499, 566
Paris.
Livres nouveaux.
126 , 192 , 254 , 318 , 382,444,508,572
ANNONCES .
64,127,256,319, 383 , 448 , 510 , 573
Fin de la Table du tome trente-neuvième .
mes sen_ti mens et mes transports !
%
2. Couplet .
a ces hau - tes mon
ta
gnes ou
ire le bonheur ! sa lut a ces dou_ces cam
où je vis la premie
1
re - fleur !
e rai sous ces vieux chênes qui mom - bra
jeune en
fant ... je boi - rai l'eau de ces fon
es se mi
ra mon front nais sant .
DEFTDE LA SE
DE
FRANCE ,
5.
cen
JOURNAL LITTÉRAIRE ET POLITIQUE.
TOME TRENTE - NEUVIÈME .
VIRES
ACQUIRIT
EUNDC
A PARIS ,
CHEZ ARTHUS-BERTRAND , Libraire , rue Hautefeuille
, N° 23 , acquéreur du fonds de M. Buisson et
de celui de Mme Ve Desaint.
1909.
DE L'IMPRIMERIE DE D. COLAS , rue du Vieux-
Colombier , N° 26 , faubourg Saint-Germain .
MERCURE
DE FRANCE .
N° CCCCXXXIII .-Samedi 4 Novembre 1809 .
:
POÉSIE .
L'ABIME DE LA MONTAGNE NOIRE.
ROMANCE .
DANS les détours de la montagne Noire ,
> Près de Revel , est un abime affreux .
L'Occitanie a gardé la mémoire
Des pleurs versés sur ces bords malheureux :
J'en vais conter la déplorable histoire ;
Prêtez l'oreille à mes chants douloureux .
C'est en ces lieux qu'une onde mugissante
Baignait d'Arthur les superbes créneaux.
Du vieux Mainfroi l'héritière charmante
Avait reçu les voeux de ce héros ,
Quand sur les pas d'une élite brillante ,
De la croisade il suivit les drapeaux.
Cinq ans Arthur fut captif en Syrie ,
Cinq ans la belle attendit son retour .
Loinque l'absence ou le tems l'eût guérie ,
Elle l'aimait comme le premier jour ;
Et conservant son image chérie ,
Elle écarta tous les servans d'amour.
Mais libre enfin , celui qu'elle préfere ,
Du mont natal a revu les sommets .
PourGeneviève et pour Mainfroi son père ,
Il a juré de vivre désormais ;
Et sous l'abri du toit héréditaire ,
Près d'elle il veut se fixer à jamais .
Déjà naissait la brillante journée
Qui les devait unir par de saints noeuds.
A2
4 MERCURE DE FRANCE ,
Y
Faveur d'Amour et serment d'Hyménée ,
Du jeune Arthur allaient combler les voeux ;
Tout était prêt : mais que la destinée
Pour les mortels a des retours affreux !
Impatient du bonheur qui s'avance ,
Le chevalier monte un beau palefroi.
Il sort , guidé par la douce espérance
De voir bientôt la fille de Mainfroi :
Belle d'attraits autant que d'innocence ,
Elle accourait pour recevoir sa foi.
Vingt ménestrels à l'écharpe dorée ,
OGeneviève ! accompagnaient tes pas.
Près de ton père et d'un voile parée ,
Tu cachais mal ton modeste embarras .
Telle une rose , au doux zéphyr livrée ,
Semble rougir de ses jeunes appas .
Un ciel d'azur éclairait cette fête;
Le longdu gouffre ils allaient folâtrant.
Mais , ô douleur ! voici que la tempête
Auseindes jeux tout-à-coup les surprend;
Lafoudre gronde , et la troupe s'arrête
En un sentier , sur le bord du torrent.
Là , vainement la vierge épouvantée ,
Cherche un abri contre un ciel en courroux.
Des longs replis de sa robe agitée ,
Les aquilons entourent ses genoux ;
Etdans l'abîme elle roule emportée ,
Enappelant son père et son époux.
A ce spectacle , oh ! qui pourra redire
Etla douleur et l'effroi du vieillard ?
Du jeune amant qui peindra le délire
Ses noirs transports , son farouche regard ?
L'infortuné se roule , se déchire ,
,
Et veut en vain se frapper d'un poignard.
Plus calme enfin , dans son ame attendrie ,
Les longs regrets succèdent aux fureurs .
« Ma Geneviève , ah ! quand tu m'es ravie ,
> C'est bien raison que je verse des pleurs :
> J'ai , te perdant ,perdu plus que la vie ,
> Et la mort seule a pour moi des douceurs.
NOVEMBRE 1809. 5
Disant ces mots , plein d'un chagrin sauvage ,
Au fond des bois il court s'ensevelir.
Comme un beau lis abattu par l'orage ,
Dans la tristesse on le vit se flétrir ;
Et sur ces bords fondant un ermitage ,
Le pauvre Arthur y vint bientôt mourir.
Depuis ce jour , quand la lune s'élève
Comme une lampe au milieu d'un ciel pur ,
En gémissant , la voix de Geneviève
Monte du fond de cet abime obscur ;
L'heure s'écoule , enfin la nuit s'achève ,
Et cette voix appelle encore Arthur.
Mais si l'orage ébranle la montagne ,
Etdans la nuit semble éveiller les morts ;
Si le torrent , à travers la campagne ,
Se précipite et ravage ses bords ;
Aubruit des vents que l'éclair accompagne ,
Du chevalier l'ombre apparaît alors :
Elle apparaît près de ce gouffre humide ,
Sur un coursier éclatant de blancheur;
Et franchissant , dans sa course rapide ,
Ces noirs rochers , témoins de son malheur ,
Elle se plaint , maudit ce lieu perfide ,
Et par ses cris sème au loin la terreur.
S. EDMONT GERAUD .
ENIGME .
ARCHITECTE savant , géomètre profond ,
Lamaison que j'habite est toujours sans plafond.
Comme il m'importe fort qu'elle ne soit pas stable ,
Sans mortier , sans ciment , je bâtis sur le sable.
On me voit , sans compas , pour former mon manoir ,
Tracer une spirale en forme d'entonnoir.
Vigilant casanier , chasseur infatigable ,
Sentinelle attentif , ennemi redoutable ,
Malheur à l'imprudent qui rode vers mon bord !
Il ne saurait tarder à rencontrer la mort.
Averti de sa marche , à l'instant je l'assiége ;
Une grêle de traits le culbute en unpiége ,
Funeste souterrain dont je suis l'artisan.
6 MERCURE DE FRANCE ,
וי
:
1
C'est là que je le tue et que je bois son sang.
Puis saisissant le corps du misérable insecte ,
Je le lance au-dehors de peur qu'il ne m'infecte.
Mais l'âge , comme on sait , amène d'autres moeurs :
Quand on change d'état , on change aussi d'humeurs .
J'étais , par le passé , sauvage , atrabilaire ,
J'avais un air farouche , une ame sanguinaire ;
Quand aujourd'hui , semblable au papillon léger ,
On me voit dans les airs sans cesse voltiger ;
Et tout cela depuis qu'en la saison nouvelle ,
De mâle que j'étais je devins demoiselle .
J'offre enmon double nom , lecteur ,
Laprévoyance et la terreur.
LOGOGRIPHE.
$ ........
QUELQUE Vieux que soit mon menton ,
Jamais , lecteur , on ne le tond ;
Sept membres composent mon nom ;
Trois t'offrent l'abîme profond
Dont à peine on trouve le fond;
Quatre une espèce de bouton
Propre au fusil , propre au canon :
Quatre forment un double ton
Enmusique; et ce que , dit-on ,
Unpoëte souvent préfère à la raison.
CHARADE .
MON premier a la tête en l'air :
Monsecond le pieddans la mer ;
Mon tout est un outil de fer
1
S........
Quiplait aux amateurs et sur-tout enhiver. S ........
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE
insérés dans le dernier Numéro .
Le mot de l'Enigme du dernier Numéro est Antienne.
Celui du Logogriphe est Antiphonier.
Gelui de la Charade est Sou- rire .
NOVEMBRE 1809. 7
LITTÉRATURE ET BEAUX-ARTS.
Sur le nouveau Dictionnaire grec-français ( 1) , et sur
quelques autres livres nouveaux à l'usage des jeunes
étudians .
Il est fort à souhaiter que l'étude de la langue grecque
reprenne quelque faveur et quelque vie dans nos écoles
par l'effet de la nouvelle organisation que l'instruction publique
vient de recevoir , et l'ouvrage estimable que nous
annonçons pouvant réellement contribuer à rendre cette
étude plus facile à la fois et plus profitable aux jeunes gens
qui font leur cours d'humanités , on doit de la reconnaissance
à M. Planche , et pour le courage qu'il a eu d'entreprendre
un travail aussi pénible , et pour le succès avec
lequel il l'a exécuté. Le Dictionnaire grec-latin de Schrévélius
était jusqu'à présent le seul qu'on mît en Franceentre
les mains des écoliers , et pour peu qu'on se soit
occupé de ce genre d'études , on sait combien ce Dictionnaire
est incomplet , insuffisant , et même inexact dans bien
des cas . C'était donc servir utilement la cause des bonnes
lettres que de publier un Dictionnaire incomparablement
plus complet et plus étendu que celui dont on s'était servi
jusqu'alors. Mais nous ne balancerons point à regarder
comme un des plus grands mérites de ce lexíque celui de
donner la signification des mots grecs en français . En effet ,
outre qu'il est ainsi mieux approprié aux besoins des enfans
on des très-jeunes gens à qui on le destine , et dans
lesquels il était absurde de supposer une connaissance de
la langue latine assez étendue ou assez approfondie pour
croire que la traduction latine d'une expression grecque
ne fût pas souvent aussi inintelligible pour eux que le grec
(1 ) Dictionnaire grec-français , composé sur l'ouvrage intitulé :
Thesaurus linguæ græcæ de Henri-Etienne , où se trouvent tous les
mots des différens âges de la langue grecque , leur étymologie , leur
sens propre et figuré , et leurs diverses acceptions justifiées par des
exemples ; par J. Planche . Unvolume petit in-4º de 1500 pages .
1809.- A Paris , chez Lenormant , imprimeur-libraire , rue des
Prêtres-Saint-Germain-l'Auxerrois .-Prix, 16 fr. broché.
8 MERCURE DE FRANCE ;
lui-même , il est hors de doute que le moyen le plus efficace
qu'un Français puisse avoir pour exprimer la signification
d'un mot d'une langue quelconque , c'est sa propre langue,
sur-tout quand c'est à des Français qu'il veut faire
entendre sa pensée. Ily a sans doute un assez grand nombre
de mots et de tours de phrases grecs qui sont plus
analogues au génie particulier de la langue latine , et qui
par conséquent peuvent être exprimés avec plus d'exactitude
par les mots latins qui leur correspondent ; mais , en
général , les impressions que nous recevons des mots de
notre langue étant plus directes , plus immédiates , et par
conséquent plus vives , il est à la fois plus convenable et
plus naturel, de nous faire traduire d'abord les mots d'une
langue que nous ignorons dans ceux de la langue que nous
savons le mieux. De plus , sila propriété des termes est une
des qualités les plus précieuses du langage , soit lorsqu'on
parle , soit lorsqu'on écrit , qu'on se figure combien il est
difficile d'y atteindre quand on se sert d'une langue qui a
cessé d'être parlée depuis tant de siècles : aussi n'y a-t-il peutêtre
personne , parmi ceux qui s'appliquent à la lecture des
écrivains grecs , qui , en comparant le texte de ces auteurs
avec les traductions latines qu'en ont données de trèssavans
hommes , n'ait trouvé fort souvent le langage de
l'auteur original beaucoup plus clair que celui de son traducteur.
Enfin , dans le cas dont il s'agit ici , le mot français
, placé à côté du mot grec , met pour ainsi dire à nud
l'objet ou l'idée que celui-ci représente , tandis que le mot
latin ne les montre que voilés et comme enveloppés d'un
nuage plus ou moins épais , qui vous dérobe toujours une
partie des nuances les plus délicates ou des traits les plus
fins qui les caractérisent.
Les gens qui ont pour système ou pour habitude de se
déclarer contre toute innovation utile , contre toute amélioration
possible , ne manqueront pas peut-être de tourner
en objection contre le Dictionnaire grec-français les avantages
mêmes que nous venons d'y faire remarquer ; cette
facilité , disent-ils , qu'on cherche à introduire par tous les
moyens possibles dans l'étude des sciences est précisément
ce qui nuit à leurs véritables progrès . L'un des plus savans
hommes du dix-septième siècle , Huet , évêque d'Avranches
, regardait les grammaires , les dictionnaires et les
commentaires qui s'étaient déjà fort multipliés de son
tems , comme une des causes de la décadence des lettres ,
et J. J. Rousseau lui-même aurait désiré qu'au lieu de
1
NOVEMBRE 1809. 9
s'appliquer à chercher des méthodes faciles pour l'enseignement
de tous les arts et de toutes les sciences , on eût
trouvé , au contraire , un moyen de les apprendre difficilement.
Mais d'abord l'objection de Huet n'est nullement
fondée : ce qu'il appelait la décadence des lettres n'était
que la décadence de l'érudition , puisque jamais la littérature
, proprement dite , ne fut aussi florissante qu'elle l'a
été à cette époque ; et cela même était dû à la facilité plus
grande que des hommes de génie tels que Racine , Boileau ,
Fénélon , etc. avaient trouvée à lire les grands modèles de
l'éloquence et de la poésie antiques , et à se pénétrer de
leurs beautés . Je dirai plus , l'érudition même , quoiqu'elle
fût moins généralement recherchée et répandue qu'elle ne
l'avait été dans le siècle précédent , n'était certainement
point alors dans un état de décadence , puisque Huet luimême
, Ménage , et beaucoup d'autres érudits de ce temslà
devaient précisément aux travaux de ceux qui les avaient
devancés dans la même carrière , l'avantage d'avoir porté
une lumière plus abondante dans les matières de critique
et d'antiquité dont ils s'occupèrent .
Quant à l'objection de J. J. Rousseau , c'est faute d'avoir
compris la pensée de ce philosophe qu'on s'en. autorise
pour rejeter les améliorations que des hommes judicieux
et réellement instruits pourraient introduire dans les procédés
de l'enseignement ; car il est bien évident que cet
éloquent écrivain n'a jamais prétendu s'élever que contre
ces méthodes soi-disant faciles , qui ne s'adressant qu'à la
mémoire , sans cultiver le jugement ou la raison , ne sont
propres qu'à faire des discoureurs présomptueux , incapablesdetirer
aucun service réel de leur prétendu savoir.
M. Planche a pris pour base de son travail le grand ouvrage
intitulé : Trésor de la langue grecque , fruit des
travaux de toute la vie de cet Henri Etienne qui parut , au
milieu des érudits du seizième siècle , comme l'Hercule de
l'érudition grecque et latine , qui avait lu et collationné sur
les meilleurs manuscrits et sur les meilleures éditions de
son tems tous les grands écrivains de ces deux langues , et
qui lui-même en donna (du moins des auteurs grecs ) des
éditions plus correctes que toutes celles qu'on avait avant
lui ; en sorte que les plus habiles critiques des âges postérieurs
n'ont pas cru pouvoir se dispenser de les consulter
avec le plus grand soin pour donner plus de perfection aux
éditions nouvelles qu'ils ont entrepris de publier. Assurément
M. Planche ne pouvait pas suivre un meilleur guide :
10 MERCURE DE FRANCE,
1
mais nous regrettons qu'il n'ait pas cherché à tirer parti ,
sur-tout pour la partie étymologique et grammaticale , des
nombreuses et précieuses observations que l'on doit aux
travaux d'un grand nombre d'habiles hellénistes , qui daus
tout le cours du siècle qui vient de finir , et jusqu'à nos
jours, se sont distingués , en Allemagne , en Hollande , en
Angleterre et en France , par la justesse et la sagacité des
vues qu'ils ont portées dans la critique et l'interprétation
des auteurs grecs . Il paraît n'avoir eu connaissance de
l'excellent lexique grec-allemand de M. Schneider (2) que
lorsque son travail était déjà assez avancé , et c'est encore
une circonstance malheureuse , parce qu'il aurait pu y
puiser un grand nombre d'exemples des locutions les plus
importantes à faire remarquer , et beaucoup de citations
exactes et précises , au lieu que toutes celles qu'il rapporte ,
telles qu'il les a trouvées dans le Dictionnaire de Henri
Etienne, qui n'indiquait que le nom de l'écrivain d'où il les
tirait , sont le plus souvent impossibles à retrouver; ce qui
est un inconvénient réel .
On ne saurait trop recommander à ceux qui écrivent
sur quelque point de critique de grammaire oud'érudition
cette exactitude de détail dans les citations , à laquelle les
savans des différens pays de l'Europe se montrent depuis
long- tems très-fidèles . Ce procédé , en offrant aux lecteurs
la facilité de vérifier par eux-mêmes les passages allégués ,
devient pour les moins exercés une source abondante d'instruction
, et met les plus habiles à portée de redresser les
erreurs qui ont pu échapper à l'auteur. Or , ce résultat ne
peut avoir pour lui rien de pénible et d'affligeant , s'il a un
amour sincère de la vérité et un vrai zèle pour la science.
L'ouvrage de M. Planche , tel qu'il est , mérite beaucoup
d'éloges , et doit être d'une extrême utilité pour tous ceux
qui entreprendront d'apprendre cette belle langue grecque ;
il aura sans doute plus d'une édition , pour peu que les
études reprennent parmi nous l'éclat et l'activité auxquelles
elles semblent être appelées par les nouvelles institutions .
Nous déclarerons donc ici ,avec franchise , ce que nous
aurions désiré de trouver dans ce nouveau Dictionnaire ;
(2) On trouvera sur ce lexique une notice fort intéressante dans
le Répertoire de littérature ancienne de M. Schell , libraire , à
Paris ; ouvrage aussi curieux qu'instructif , et qui fait honneur aux
talens et aux connaissances de son auteur.
1
NOVEMBRE 1809 . 11
non pas sans doute pour reprocher à l'auteur des omissions
ou des erreurs presque inévitables dans la première édition
d'un travail aussi étendu , mais plutôt pour lui prouver
l'intérêt que ce travail nous inspire , et lui faire connaître
quels seraient , suivant nous , les moyens de lui donner
plus de perfection , et par conséquent plus d'utilité .
D'abord , indépendamment de l'exactitude des citations
qui s'y fait regretter , il nous semble que la partie étymologique
n'y a pas été traitée avec tout le soin qu'on pouvait
ymettre , sur-tout dans ce qui regarde la classe nombreuse
des mots invariables , tels que les adverbes , les prépositions
, les conjonctions . Ensuite , l'auteur aurait pu ,
dans beaucoup de mots , s'attacher à déterminer avec plus
de soin la signification la plus générale et la plus étendue ,
ce qui lui aurait fourni le moyen de faire mieux sentir
P'analogie qui existe presque toujours entre le sens propre
et primitif des mots, et leurs divers sens figurés . D'un
autre côté , il aurait peut-être été possible , dans plusieurs
éndroits , d'énoncer quelques principes simples et féconds
de syntaxe , qui , par l'immensité des applications qu'ils
peuvent recevoir , auraient singulièrement servi à répandre
la lumière sur un grand nombre de locutions plus ou moins
obscures ou difficiles , à l'aide de quelques renvois aux
endroits où ces principes auraient été exposés . Enfin , on
remarque entre les diverses parties de ce lexique une sorte
de disparate qu'il sera facile et avantageux de faire disparaitre
dans une édition subséquente .
Les articles d'une partie de la lettre Sigma sont traités
avec une exactitude de détail , une abondance et un
choix d'exemples qu'on n'avait point observés jusque-là ,
et , au contraire , on remarque un peu moins de soins et de
profondeur de doctrine dans les dernières lettres , qu'il n'y
en a dans tout le reste du dictionnaire. Nous savons que
l'auteur de cette partie de la lettre Sigma , dont nous venons
de parler , est M. Chardon La Rochette , qui s'était chargé
de revoir la totalité de l'ouvrage : les soins d'un homme
aussi profondément versé dans la littérature grecque , et
que l'on peut justement placer parmi les hellénistes les plus
distingués de l'Europe , sont une garantie suffisante de la
correction et de l'exactitude qui sont si nécessaires dans les
livres de ce genre. Nous nous empressons d'autant plus
volontiers de rendre justice au travail de ce savant , que
nous sommes assurés que si M. Planche s'est refusé cette
12 MERCURE DE FRANCE ;
satisfaction , c'est parce que la modestie de son collaborateur
lui en avait imposé le devoir (3) .
Ajoutons à ces observations sur un utile et intéressant
ouvrage destiné aux études de la jeunesse , quelques réflexions
sur d'autres livres qui paraissent avoir la même
destination , mais qui n'exigent pas un examen aussi étendu ,
ni une attention aussi sérieuse , puisque ce ne son que des
réimpressions d'ouvrages depuis long-tems ensevelis dans
l'oubli , et qui peut-être ne méritaient pas d'en être tirés .
En effet , ce sont d'étranges modèles à offrir à la jeunesse
que les discours latins et les plaidoyers français d'un
P. du Baudory (4) , qui dans une harangue solennelle ,
où il entreprend de faire connaître les avantages dont les
provinces sont redevables à Paris , et réciproquement tout
ce que Paris doit aux provinces , fait entrer en ligne de
compte , sous ce dernier article , les chapons du Mans , les
pruneaux de Tours , les vins de Bourgogne et de Bordeaux
, etc.; qui , pour donner à ses auditeurs une juste
idée de la variété des esprits et de la supériorité des talens
qu'on trouve réunis dans la capitale de la France , s'exprime
à-peu-près ainsi : "Voulez-vous des esprits doux et
polis, plutôt coulant à la manière d'un fleuve qu'étincelant
à la manière de la foudre ; plus propres à cueillir des fleurs
qu'à arracher des ronces , représentant autant par leur
trempe naturelle que par la situation des lieux tout l'agrément
et la fertilitédesjjaardins , enunmot, de vrais esprits
tourangeaux ? Paris vous en offre de tels , etc...... En
voulez-vous de modérés sans lenteur , de doux sans insipidité
, de solides sans rudesse , nés parmi les agneaux et
imbus de toute la candeur des agneaux , en un mot des
esprits berrichons ? vous en trouverez encore à Paris de
cette espèce , etc. (5) . Je fais grâce au lecteur de la des-
(3) On lira , avec autant de plaisir que d'utilité , d'excellentes remarques
sur l'ouvrage dont nous venons de parler, dans le Journalde
l'Empire ( N° du 20 juin 1809). Elles sont d'un savant très-versé dans
ees matières .
(4) OEuvres diverses du P. du Baudory , nouvelle édition , revue ,
corrigée et augmentée . Un vol. in-12. ( 1809. ) AParis , chez Aug.
Delalain , rue des Mathurins , nº 5 .
(5) Vis ingenia suavia ac perpolita , Auentia magis quàm fulminantia,
decerpendis floribus quàm vepribus evellendis aptiora , hora
NOVEMBRE 1809 . 13
cription des esprits bretons , normands et gascons , travaillés
dans un style non moins piquant et non moins
ingénieux ; il est assez évident que de pareilles inepties ,
pour être débitées en latin , et exprimées dans un style
plein de recherche et d'affectation , n'en sont pas moins
ridicules .
,
On pourrait croire qu'au moins les discours français du P.
duBaudory seraient plus exempts de ces taches honteuses ;
mais c'est là , au contraire , qu'elles sont multipliées à un
degré dont on ne saurait se faire une idée. Le plaidoyer
sur le mérite des différentes sortes de services militaires
dans lequel l'officier de cavalerie , celui d'infanterie , l'officier
de génie , d'artillerie , et celui de troupes légères ,
parlent chacun en faveur de leur arme pour lui faire donner
la prééminence , est véritablement un chef d'oeuvre de
déraison et d'impertinence à quoi je ne connais rien de
comparable. Ici c'est l'officier du génie qui compare les
discours des deux concurrens qui ont parlé avant lui , « à
deux bastions vides et malflanqués , à deux bastions appuyés
sur le sable , et qui ne laissent à ses rivaux d'autre
espérance que celle d'une prompte capitulation : la place
qu'ils osent me disputer , ajoute-t-il , à bien la mine de
suivre la destinée de ces placesflamandes et hollandaises
qu'on assiège en abrégé, et qu'on prend à la volée.n
Ailleurs l'officier d'artillerie s'exprime ainsi : " Son coup
(du boulet de canon ) est plus rapide que sa voix ; l'un a
déjà emporté la tête , quand l'autre vientfrapper l'oreille ...
Chacune des pièces qui composent la batterie fait sa partie
avecun concert admirable; si nos canons paraissent reculer,
ce n'est que pour mieux frapper. Tous nos boulets marchent
d'un pas égal ; ils vont à l'ennemi fiérement et sans
marchander , et l'on peut bien cautionner qu'il n'en restera
pas un seul en arrière. Voilà pourtant l'écrivain dont les
libraires-éditeurs nous disent : " Le plaidoyer était la grande
partie du P. du Baudory .... Il répand à pleines mains les
fleurs de l'éloquence , les beautés du style et les grâces de
ladiction . » Il està craindre cependant, malgré la prévention
tensem amænitatem ac feracitatem , non indole minùs quàm locorum
situ referentia , verbo dicam , Turonensia ? Suppeditabunt ejus modi
Parisii..... Vis temperata sine tarditate , dulcia sine insulsitate ,
solida sine asperitate , inter oves nata et ovino candore imbuta , verbo
dicam,Biturioensia? sufficiet ejus modi Lutetia,
14 MERCURE DE FRANCE ,
favorable de ces messieurs , qu'on ne leur sache pas beau
coup de gré de la peine qu'ils se sont donnés pour exhumer
ces misérables productions , que le public s'obstinera probablement
à regarder comme non avenues , et avec beaucoup
de raison , à notre avis .
Peut- être la réimpression du livre intitulé : Muse Rhetorices
(6) , ne fera-t-elle pas beaucoup plus fortune.
L'éditeur en a pensé autrement , comme on peut bien
croire ; il s'est imaginé qu'un recueil de vers latins , composés
autrefois par des écoliers de rhétorique , sur des sujets
dont leurs professeurs leur donnaient toutes les idées principales
, et que ces professeurs corrigeaient ensuite avec
plus ou moins de soin , pourrait offrir aux jeunes gens
qui étudient aujourd'hui la poésie latine , autant d'intérêt
que d'utilité . Il faut espérer que les hommes éclairés
qui dirigent maintenant l'éducation publique , en considérant
combien est déjà court le tems qué les jeunes gens
peuvent consacrer à l'étude des grands modèles de la latinité
, conseilleront à leurs élèves d'étudier l'art des vers
latins dans Virgile , dans Ovide , Horace , et même dans
Lucain , Stace et Claudien , plutôt que dans le recueil dont
nous parlons ; qu'ils les inviteront à apprendre le secret de
la prose latine dans les admirables ouvrages de Cicéron ,
de Tite-Live , de Quintilien , etc. , plutôt que dans le
recueil des harangues latines des PP. de la société de
Jésus , dont le même éditeur nous menace encore.
En effet , un livre ne peut être recommandable que par
le mérite du style , ou par celui des idéés et des pensées
qu'il renferme . Or, on sait assez , sans que nous le disions ,
ce que peut être le style de l'écolier de rhétorique qui
réussit le mieux à faire des vers latins. Ce n'est la plupart
du tems qu'un centon d'expressions prises çà et là dans les
poëtes qu'il a lus ou appris par coeur , et qu'il applique le
moins mal qu'il peut au sujet qu'on lui propose de traiter.
Or , veut-on savoir ce que sont ces sujets dans le recueil
dont nous parlons ? des fictions absurdes , bizarres , ou
horriblement dégoûtantes . C'est l'Origine du jeu de ballon ,
dujeu d'Oie, celle du Manchon , de la Cadenette, du Noeud
(6) Musas Rhetorices , seu carminum libros quinque à selectis olim
rhetorices alumnis elaboratos , typis denuò mandavit et recognovitJ.A.
Amar , è præpositis bibliothecæ Mazarineæ , etc. Un vol. in-12.
(1809. ) Parisiis , ap . Aug. Delalain , via Mathurinensium , nº5.
NOVEMBRE 1809. 15
d'épée et du Noeud d'épaule. Dans la première pièce , par
exemple , l'Origine du volant , on suppose qu'un des
amours appelésjeux, mais né d'un père inortel, et mortel
lui-même , s'est glissé parmi les nymphes de Diane pour
en blesser quelqu'une de ses traits ; il est découvert , on
l'arrête , on lui donne des coups de poind , des soufflets ,
on lui pince le nez , on lui arrache les cheveux (7) ; les
nymphes se font un jeu de se le renvoyer les unes aux
antres , tant et si bien que le pauvre enfant meurt sur la
place , et n'a plus (je ne sais trop comment ) que la peau
et les os (8). Alors une des nymphes imagine de planter
sur un morceau de liége les plumes qu'on a arrachées de
ses ailes , et fabrique ainsi un volant. Il manque pourtant
encore des raquettes , et les nymphes n'imaginent rien de
mieux que de couper en lanières la peau du petit garçon
et de la tordre en manière de cordes à boyau (9) .
La pièce suivante , intitulée l'Origine de la Paume ,
contient des détails encore plus dégoûtans . Oreste , après
avoir égorgé sa mère , met le cadavre dans un sac pour le
traîner à la rivière , et le sac est métamorphosé en balle de
paume ( 10). Oreste est d'abord effrayé de ce prodige ,
mais Pylade parvient à dissiper son effroi , et fait avec lui
plusieurs parties de paume , ce qui lui rend insensiblement
(7) ........ Humeros pars tundit vindice pugno ,
Parsmalas colaphis tundit ; trahit altera nasum;
Altera dilaniat crines ......
(8) ...... Jam pellis et ossa supersunt ,
Prætereaque nihil ......
(9) Reticulo deerant nervi quos dextera solers
Artificis medio solet intertexere ligno ;
- Præbuit hunc usum pellis dissecta puelli ,
Tortaque seu nerous ......
(10) At simul efflavit sub nato vindice mater
Infelicem animam , atque unum sunt omnia vulnus ,
Tristes relliquias consuto involvere sacco
Membraqueferre parat vicinum adflumen Orestes ,
Eluat ut puris maternum dedecus undis :
Cum subitò exoritur tetrum ac mirabile monstrum ;
Membra Clytemnestræ , quâ durior altera conjux
Nonfuit , in duri paulatim abièrefiguram
Glomeris insuti villoso in tegmine lanæ.
16 MERCURE DE FRANCE ,
la tranquillité que ses remords lui avaient ôtée. Ce jeu s'est
appelé en latin pila , parce que Clytemnestre , en tombant
sous les coups d'Oreste , que secondait son ami Pylade ,
s'était écriée , Heu ! Pylade , Pylade ( 11 ). Je passe sous
silence une foule de détails atroces et révoltans dont cette
belle composition est enrichie. Ailleurs on invite les poëtes
rhétoriciens à chanter la sainte colère du prophète Elysée
qui fait dévorer par les ours quarante-deux petits enfans
mal élevés , qui l'avaient appelé chauve , etc. , etc. De
bonne foi , est-ce sur de pareilles idées , sur de pareils
tableaux qu'il convient d'arrêter l'imagination des jeunes
gens , et ne voilà-t-il pas un beau moyen de leur former ,
comme on dit, l'esprit et le coeur ? Il faut que la magie des
mots latins , que le charme des dactyles et des spondées
ayent terriblement fasciné l'esprit de l'éditeur , pour qu'il
ne pût envisager sans douleur la perte de chefs -d'oeuvre
commeceux dont nous venons de donner une idée , et qu'il -
appelle pourtant des sujets d'une littérature élégante ( 12) .
Ne craignons pas de le dire , les libraires qui se livrent
avec tant d'ardeur et d'activité à ces réimpressions , sont
ou fort mal avisés ou fort mal conseillés ; ils pourraient
assurément faire un meilleur emploi de leur travail et de
leurs fonds . A quoi bon , par exemple , nous redonner le
petit livre du P. Jouvency , intitulé : Ratio discendi et
docendi ( Manière d'apprendre et d'enseigner) ? N'avonsnous
pas sur cette matière le traité du sage et respectable
Rollin, incomparablement plus étendu , plus instructif,
mieux écrit et mieux pensé que le livre du P. Jouvency?
A quoi bon donner une nouvelle édition des Délices de la
langue latine , ouvrage qui contient presque autant d'erreurs
que de mots , et dont le style est aussi barbare que
les idées en sont absurdes (13) ? Que prétend-on faire
(11) Et quoniam expirans clamaverat illa gemendo ,
Heu ! Pylade , Pylade ! Pila nomine dicta latino est.
(12) Jamdudum dolebamus , dit-il dans l'avis au lecteur , quòd
perirent multa politioris litteraturæ argumenta , quæ proponi solebant
adolescentibus in Ludovicoeo institutis gymnasio .
(13) Voici les deux premières règles du paragraphe Ier. « Ilya ,
> dit l'auteur , des cas plus élégans que d'autres . Ce sont rº l'accu-
> satifqui estmeilleur que l'ablatif, où il y a espace de lieu et de tems.
> 2º . Le substantif du superlatif est mieux d'être au génitif , qu'au
> cas du superlatif. » Un livre est jugé sans retour lorsque dès la
première page on y trouve de telles inepties.
avec
NOVEMBRE 1809. 17
1
avec tous ces livres de Jésuites qu'on se propose
de la
de tref
poudre des bibliothèques pour en inondernos IvoegDE LA SER
et nos pensionnats ? Sans doute les Jésuites ont obresan
autrefois des succès réels dans l'instruction de lajeune ,
mais on n'ignore pas que pour cet objet ils valaient beaucoup
mieux que leurs livres ; à l'époque même oils 5.
de Port-Royal étaient de beaucoup supérieurs à ceux de
étaient le plus florissans, les ouvrages publiés par les savane cen
leurs adversaires , et depuis lors notre littérature s'est enrichie
d'une foule de traités sur toutes les parties de l'instruction
, sur toutes les branches des connaissances humaines
, qui peuvent nous dispenser de recourir à ces
sources qui ne sont ni très abondantes , ni très-pures . Pour
ce qui regarde l'étude des langueess grecque etlatine enparticulier
, nous pourrions tirer de grands avantages de la
connaissance des livres publiés depuis trente ou quarante
ans chez ceux de nos voisins qui cultivent cette partie de la
littérature avec le plus de succès ; et c'est , à ce qu'il me
semble , vers ce but que doivent se diriger les travaux et
les efforts de ceux qui aspirent parmi nous à rendre de
véritables services à l'instruction publique. THUROT.
DE L'ETAT SAUVAGE CONSIDÉRÉ COMME LE DERNIER DEGRÉ
DE DÉGÉNÉRATION DE L'ESPÈCE HUMAINE , avec un aperçu
des principales causes de cette dégénération et des
moyens de s'en garantir ; par J. DAN.... DEL... (des
Pyrénées ) .- Un vol. in-8 °. - Prix , 5 fr . , et 6 fr .
25 c. franc de port. -A Paris , chez l'Auteur , rue
des Mauvaises-Paroles , n ° 5 .
LES hommes se sont-ils élevés de l'état sauvage à la
civilisation , ou sont- ils retombés de la civilisation à
la vie sauvage ? Telle est la question que M. Dan ....
Del .... ( des Pyrénées ) se propose d'examiner. Mais
comme il est du devoir de tout écrivain qui traite un
sujet important de dissiper les préventions qui pour
raient s'élever contre lui , M. Dan ... Del ... ( des Pyrénées
) commence par s'expliquer sur un point qu'il
regarde comme d'une haute considération . Il a le malheur
de loger dans la rue des Mauvaises-Paroles . Or ,
des esprits malins en conclueraient peut-être que la parole
B
1
18 MERCURE DE FRANCE ,
étant l'image de la pensée , un ouvrage composé dans la
rue des Mauvaises -Paroles pourrait se ressentir du vice de
sa naissance , et ne contenir que fort peu de bonnes
pensées . Mais M. Dan ... Del... répond que le nom
des rues ne fait rien à l'affaire , que la rue des Mauvaises-
Paroles n'est pas plus préjudiciable à l'esprit , à la sagesse
, à l'urbanité , que la rue de Richelieu ou de Bonne-
Nouvelic. On a vu des avocats qui logeaient dans le culde-
sac Saint-Babille , et qui n'en étaient ni moins retenus
ni moins discrets . Ceux qui connaissent la rue des Mauvaises-
Paroles savent , dit l'auteur , « qu'elle est bordée
>> de beaux édifices , située dans un des meilleurs quar-
>> tiers de Paris , où tout annonce la décence et la tran
>> quillité . Si des tems barbares ont laissé à tel ou tel
>> endroits des souvenirs ridicules ou infamans , il ne
>> s'ensuit pas de là qu'ils doivent y rester toujours .
>>>L'ordre n'est plus le désordre , ni un beau jour un
>>>mauvais jour. »
..
Le devoir du critique n'est pas de rechercher dans
quelle rue un écrivain médite , conçoit , publie ses
idées ; mais d'examiner si ses conceptions , ses méditations
, ses idées , sont dignes des suffrages du public .
Sous ce rapport , M. Dan ... Del . se flatte que son
livre ne sera point indigne de quelque attention ; car ,
suivant lui , la question qu'il traite ne saurait être indifférente
à personne , puisqu'il s'agit de la dignité de
notre origine et de nos titres de naissance . Jusqu'à ce
jour on avait cru que l'esprit humain était susceptible
d'accroissement et de perfectibilité ; que sa marche était
lente et progressive ; que les premières sociétés avaient
commencé par l'ignorance , la misère et la grossièreté ;
que le besoin , le tems et la faculté de combiner des
idées avaient formé , après une longue suite d'efforfs et
d'années , ces grandes nations dont la sagesse et les
lumières ont étonné tous les siècles . Cette doctrine
semble d'accord avec les faits . Si nous reportons nos
regards vers l'antiquité la plus reculée , nous trouvons
partout les traces de la vie sauvage et barbare. La civilisation
est l'ouvrage des hommes de génie. Il n'est pas
un peuple qui ne conserve le souvenir de ses premiers
NOVEMBRE 1809 . 19
législateurs . La Grèce a ses Cécrops , ses Cadmus et ses
Thésée ; l'Italie ses Saturne et ses Janus ; Rome ses
Romulus et ses Numa. La Chine s'enorgueillit de son
Confucius ; le Nil vante ses Egyptus et ses Osiris ; le
Gange son Zoroastre ; la Syrie son Bélus . La Gaule dut
aux Romains ses premiers progrès dans les arts ; des
huttes de chaume occupaient jadis les lieux où s'élèvenţ
aujourd'hui les magnifiques palais de notre brillante capitale
. L'Amérique était sauvage quand le génie de Christophe
Colomb découvrit ses vastes contrées . L'Afrique ,
l'Asie , la Nouvelle - Hollande , l'Europe elle-même ,
comptent encore une foule de peuples réduits à la vię
sauvage. Laissez agir le tems , les circonstances et quelques
esprits supérieurs qui s'élèvent de tems en tems audessus
de leur siècle , et vous verrez la civilisation naître
au sein des hordes les plus barbares . Tout annonce done
que le premier état de l'homme est la pauvreté et l'ignorance.
Mais cette doctrine est loin de convenirà l'auteur de
l'Etat sauvage considéré comme le dernier degré de dégé
nération de l'espèce humaine . Il la trouve fausse , dangereuse
, mal sonnante , attentatoire àla dignité de l'homme
et à la majesté de Dieu , tendant enfin à établir le matérialisme
.
Etpour réfuter , enpassant, ladoctrine du matérialisme ,
il établit des principes qu'il regarde comme positifs et
incontestables . Si la matière , dit-il , était le principe de
l'esprit , plus il y aurait de matière, plus ilyauraitd'esprit,
Plus unhomme serait grand , gros , épais et lourd , plus il
serait fin , délié , ingénieux. L'homme qui pèserait trois
cents livres aurait trois fois plus de génie , de pénétration
et de talent que celui qui ne pèserait que cent livres .
Un Patagon de sept pieds de haut aurait trois septièmes
d'intelligence de plus qu'un Lapon dequatre pieds . Or cette
proportion , loin d'être admise dans la nature , est au
contraire démentie tous les jours par l'expérience. David
était un très-petit homme , et n'en eut pas moins la
gloire de terrasser le géant Goliath ; Alexandre , qui fit
la conquête des Indes et de la Perse , avait à peine cinq
pieds un pouce. Esope , à qui nous devons tant d'apologues
ingénieux , était laid, chétif et contrefait. Un
B2
20 MERCURE DE FRANCE ;
célèbre poëte d'Athènes était si léger. , qu'il ne pouvait
sortir les jours d'orage sans mettre des pierres dans ses
poches de peur que le vent ne l'enlevât. Combien n'at-
on pas vu d'hommes rares et supérieurs développer
l'ame la plus élevée dans un corps faible et délicat ! De
combien de héros ne pourrait-on pas dire comme des
abeilles !
Ingentes animos augusto in pectore versant .
Ce n'est donc pas la matière qui donne l'esprit , car le
plus grand des Patagons ne serait pas en état de faire
une charade ou un acrostiche ; mais , puisque l'homme
est doué d'intelligence , d'esprit et de génie , il est done
évident que ce n'est pas de la matière qu'il est sorti .
Après avoir ainsi accablé du poids de ses argumens
les philosophes matérialistes , M. Dan ... Del ... entreprend
de réfuter ceux qui soutiennent que le premier
état de la société est la vie sauvage ; et c'est ici qu'il
déploie toute la puissance et la force de sa logique .
L'homme , dit- il , n'a pu se créer lui-même ; il ne peut
être éternel comme Dieu , puisqu'il n'est pas nécessaire
comme lui. Il a donc reçu l'existence des mains d'un
Être suprême , infiniment sage , généreux et intelligent .
Or , un être parfait n'a pu produire que des ouvrages
parfaits comme lui . Il n'a pu créer l'homme sans le créer
àson image. Comment concevoir maintenant que l'image
de Dieu ait été , dans son origine , laide , ignare et dégradée
comme un Caffre ou un Hottentot ? N'est- il pas
plus raisonnable de croire que les oeuvres de Dieu ont
dû répondre à sa grandeur , et qu'ainsi Adam et Eve
étaient le couple le plus beau , le plus spirituel , le plus
savant et le plus poli qui ait jamais existé ? Ces idées
s'accordent parfaitement avec les traditions . Il n'est pas
un seul peuple qui n'ait gardé le souvenir d'un âge d'or ,
qui ne parle avec intérêt de ces tems heureux où tous
les hommes étaient sages , bien faits , éclairés et courtois
. Si ces tems heureux ne sont plus , c'est que nos
passions et nos vices ont altéré la pureté de nos qualités
primitives : c'est qu'il s'est élevé des hommes qui ont
corrompu les voies des autres hommes , qui ont déna-
:
NOVEMBRE 1809 . 21
turé leur heureuse condition , substitué la folie à la
sagesse , et la barbarie à la civilité .
Mais quelques efforts qu'ils aient faits , jamais la civilisation
n'a péri en entier ; elle s'est conservée comme
un dépôt précieux chez un peuple privilégié : et ce peuple
(qui le croirait ? ) c'est le peuple juif. Avant le déluge
on voit les descendans d'Adam s'occuper de l'étude des
beaux-arts ; les uns bâtissent des villes magnifiques , les
autres tirent les métaux des entrailles de la terre et le
façonnent en mille instrumens différens ; ceux-ci cultivent
la musique; ceux-là la sculpture et la peinture . Les
eaux du déluge même respectent les restes précieux de
la politesse . Sem la transmet à sa race ; Abraham en
hérite avec une rare libéralité . Ce patriarche possède en
outre l'astronomie, la géographie , l'histoire, la grammaire ,
la poésie , etc. nulle science ne lui est étrangère . Moïse
est seul plus savant que toutes les Académies de l'univers
; David et Salomon lui succèdent dans le grade de
docteurs ; les prophètes juifs , les grands prêtres ne sont
ni moins instruits , ni moins civilisés ; enfin jusqu'à l'ère
vulgaire la civilité se transmet sans interruption d'âge
en âge , de siècle en siècle .
Que faisaient alors les autres peuples ? M. Dan ... Del ...
convient qu'ils n'étaient pas aussi bien partagés que les
Juifs ; que loin d'avoir conservé les élémens de la civilisation
, la plupart d'entr'eux étaient tombés dans la
barbarie ; qu'ils méconnaissaient les lois de la raison et
les règles de la vertu ; qu'ils avaient perdu une partie de
leur esprit , parce qu'ils avaient voulu en avoir trop ;
qu'au lieu d'être sages et réservés , ils étaient devenus
légers , frivoles , inconsidérés , et qu'enfin les travers des
petits-maîtres les avaient perdus .
Peu de lecteurs s'attendraient peut-être à trouver les
petits-maîtres dans cette affaire , mais M. Dan... Del ...
leur fait leur procès d'une manière si péremptoire , qu'il
faut bien bon gré mal gré prendre parti contre eux . Tout
le monde sait que les Juifs donnaient aux nations étrangères
et profanes le nom de Gentils . Or , ce nom renferme
évidemment un sens mystérieux , un motif secret ,
une intention profonde. Un homme gentil, dit M. Dan ...
22 MERCURE DE FRANCE ,
Del... , est celui qui se donne des airs recherchés et élégans
, qui veut paraître plus aimable , plus joli que les
autres ; qui affecte de briller dans les salons , qui court
après les saillies , les bons mots , les épigrammes , les
calembourgs . C'est le petit-maître , c'est l'homme gentil ,
qui a produit la classe des gentilshommes ; et c'est l'institution
de la gentilhomanie qui a produit chez nous la
dégénération et la barbarie. M. Dan ... Del... prouve sa
thèse par trois raisons . La première , c'est qu'il est démontré
que les gentilshommes se glorifiaient autrefois
de leur ignorance , et qu'on possède encore un grand
nombre d'actes terminés par cette formule : Lequel a
déclaré ne savoir signer , attendu sa qualité de gentilhomme
. La seconde , c'est que les gentilshommes ont
constamment affecté de se rapprocher des bipèdes , des
quadrupèdes et des reptiles les plus cruels , en les prenant
pour emblèmes dans leurs armoiries ; en se désignant
hautement sous les symboles de tigres , de lions ,
de léopards , de dragons et de serpens ; ce qui voulait
dire , ajoute l'auteur , crains-moi comme un tigre ,
comme un lion , comme un ours , etc. La troisième
preuve , c'est que Moïse a dit en parlant des Gentils :
<<Leur repos et leur abondance les ont aveuglés , ils
» sont devenus les ennemis de Dieu par les abominations
» qu'ils ont commises et par leurs actions honteuses . >>>
David a parlé comme Moïse , et les prophètes comme
David; de sorte que si la religion chrétienne ne fût
survenue pour rappeler tous les Gentils dans le sein de
l'Eglise , il est à présumer qu'ils se seraient tous corrompus
de plus en plus , et que nous serions tombés
dans le dernier excès de la barbarie. Mais on objecte à
M. Dan ... Del ... que les sauvages de l'Amérique ne connaissaient
ni les petits-maîtres , ni les gentilshommes ;
qu'on n'a trouvé ni diplômes , ni écussons , ni armoiries
chez les peuplades de la grande mer des Indes , de la
Nouvelle-Hollande , de la Nouvelle- Zélande , et de toutes
les terres nouvelles qu'ont découvertes nos hardis navigateurs
. M. Dan... Del... répond que , s'il n'y a plus
de gentils-hommes dans ces contrées , il y en a eu autrefois
; que l'Atlantide ayant été submergée par un
NOVEMBRE 1809 . 23
P
affreux tremblement de terre , quelques gentilshommes
se sont malheureusement sauvés du naufrage , et ont
porté leurs ridicules et leurs vices dans ces pays éloignés ;
qu'enfin , il n'est pas une nation qui n'ait ses hommes du
jour , ses merveilleux ses petits -maîtres , et que cela
suffit pour conduire les hommes à la plus triste dégénération
.
,
Je ne suivrai pas M. Dan ... Del... dans les dévelop
pemens de ses autres idées ; on sent bien qu'il n'a pu
concevoir le plan de son ouvvrraaggee sans se proposer de
combattre J.-J. Rousseau . Aussi a-t- il consacré quelques
chapitres à cet objet . Il en a consacré d'autres à montrer
l'excellence des sciences morales et la futilité des sciences
physiques , à combattre le système solaire et les théories
de Copernic et de Newton. Ses argumens ne sont ni
moins justes , ni moins profonds , ni moins péremptoires
que ceux que nous venons de rapporter . M. Dan ... Del ...
paraît avoir étudié avec beaucoup de soin les proverbes
de Salomon et les psaumes de David ; il s'appuie souvent
de leur autorité ; l'in exitu et le magnificat lui fournissent
des argumens nombreux et des citations trèséloquentes
. Ces autorités sont fort respectables , et
l'usage judicieux qu'en fait M. Dan... Del... prouve
que s'il a le malheur de loger dans la rue des Mauvaises-
Paroles , il connaît au moins les sources précieuses qui
produisent les bonnes . SALGUES .
OEUVRES COMPLÈTES DE M. PALISSOT ; nouvelle édition ,
revue , corrigée et augmentée. Six volumes in-8°.
-A Paris , chez Léopold Collin , libraire , rue Gilles-
Coeur , nº 4 .
M. PALISSOT , dans plusieurs ouvrages et principalement
dans la comédie des Philosophes , avait outragé
les écrivains que ce nom désignait particulièrement. Ce
n'était point assez d'ennemis . Dans sa Dunciade , il attaqua
les poëtes , les littérateurs , en un mot , les beaux
esprits en prose et en vers ; de sorte qu'il parvint à offenser
et à réunir contre lui tous ceux qui se servaient alors
24 MERCURE DE FRANCE ,
)
de la plume , dans quelque genre que ce fût. On ne peut
certainement pas mettre plus de soin , plus d'ardeur , plus
de persévérance à nuire aux autres et à soi-même. Privé
à son très-grand regret , du plaisir de pilorier sur le
théâtre des écrivains recommandables , M. Palissot ne
pouvait pas exercer contre eux un acte d'hostilité plus
éclatant et plus cruel que d'en faire les personnages d'une
épopée satirique. Un poëme , susceptible de changemens ,
avait d'ailleurs un avantage qu'une comédie ne comportait
pas . C'était comme une forteresse élevée , d'où l'auteur
foudroyait les uns et tenait les autres en respect. Un
petit nombre d'écrivains y étaient loués : quelques-uns ,
plus heureux , n'y étaient point nommés . A la moindre
apparence de défection ou de refroidissement , ceux-là
étaient menacés de voir disparaître les éloges qu'ils
avaient reçus , ceux-ci avaient à craindre d'aller grossir
le nombre des victimes et d'être métamorphosés , par cette
autre Circé , en quelque nouvelle espèce de bête , pour
avoir eu le malheur de lui faire la cour (1) . Ces menaces
n'étaient point vaines , ces craintes n'étaient pas sans fondement
: toute sa vie , qui a été longue , M. Palissot a
fait à sa Dunciade des variantes qui s'appelleraient mieux
des variations ; il en a retranché presque toutes les
louanges , il y a ajouté prodigieusement des traits satiriques
; et chaque nouvel ennemi du poëte devenant l'occasion
d'une nouvelle édition du poëme , aucun autre
ouvrage du tems n'a dû être et n'a été en effet plus souvent
réimprimé .
Pope avait fait une Dunciade , et M. Palissot a cru
pouvoir s'autoriser de cet illustre xemple . Je ne comparerai
ni les deux hommes , ni même les deux ouvrages ;
ce serait faire une insulte gratuite à M. Palissot : mais du
moins je comparerai la position et le procédé des deux
(1 ) Cette métaphore ne semblera point extraordinaire , si l'on se
rappelle que deux des personnages de la Dunciade y figurent sous la
forme d'un animal , Lemierre sous celle d'un hibou et Fréron sous
celle d'un ane ; et que cette dernière métamorphose fut le prix des
éloges que l'auteur de l'Année Littéraire avait donnés à celui de la
Dunciade.
NOVEMBRE 1809. 25
poëtes , puisque ce sont les seuls points par où ils puissent
être sérieusement rapprochés , Pope avait pour amis
tous les hommes de génie et de talent de son siècle , pour
ennemis tous les méchans écrivains . M. Palissot , toujours
en guerre avec tous les auteurs estimés , n'était en
paix qu'avec quelques auteurs obscurs ou méprisés ,
dont il consolait l'humiliation en persécutant la célébrité
des autres . Pope fut long-tems harcelé par ses vils ennemis
, avant de songer à les punir . M. Palissot avait attaqué
beaucoup d'hommes de lettres recommandables ,
avant qu'un seul d'entre eux se mît en devoir d'en tirer
vengeance. Pope , justement courroucé , couvrit d'un
immortel opprobre les Cibber , les Tibbald , les Curl ,
les Dennis , les Gildon , misérables écrivains dont les
ouvrages , à jamais anéantis , ne peuvent plus même
justifier les mépris du poëte. M. Palissot , envers qui les
auteurs n'avaient d'autre tort que le mal qu'il avait voulu
leur faire , a entrepris de livrer au ridicule les Marmontel
, les Thomas , les Saurin , les duBelloy , les Lemierre,
les Diderot , dont les écrits durables resteront pour attester
son injustice , ou plutôt survivront au poëme qui
en est la preuve. Enfin Pope , dans cette même Dunciade
, où il immolait ceux qui étaient la honte et le fléau
des lettres , se plut à consigner des témoignages réitérés
de son estime pour tous ceux qui en étaient l'honneur et
le soutien. M. Palissot , dans la sienne , fidèle à ce système
de détraction qui semblait en vouloir à tout mérite
contemporain , se refusa la douceur de louer avec quelque
effusion ceux-là mêmes qu'en son ame il était forcé
d'admirer : Buffon n'est que nommé ; J.-J. Rousseau ne
l'était pas , et ne l'a été depuis qu'avec une épithète outrageante
, et Voltaire pour qui l'auteur avait affecté jusque-
là tant de respect et de tendresse, n'eut, pour se consoler
de la manière dont il était traité , que de voir l'ami
Fréron traité plus mal encore. Il résulte bien clairement
de tout ceci , que la Dunciade de Pope est le monument
d'une vengeance légitime , et celle de M. Palissot le
monument d'une haine injuste ; que l'une fut une victoire
remportée par le génie sur ses persécuteurs , et l'autre
un scandale causé dans la littérature , au seul profit de
26 MERCURE DE FRANCE ,
1
ceux qui la dédaignent ou la déshonorent ; et qu'ainsi en
aucune manière , soit dans la cause , soit dans l'effet , le
emier de ces deux poëmes ne peut être allégué pour la
Justification de l'autre. Je ferai voir tout à l'heure comment
cette considération , qui d'abord semble n'intéresser
que la morale , a influé sur le mérite et sur la destinée
littéraire de la Dunciade française .
J'ai promis de ne point comparer les deux poëmes ;
mais je ne me suis point engagé à taire ce que M. Palissot
a cru devoir emprunter à Pope. S'il fallait l'en croire
lui-même , il ne lui aurait aucune obligation . Pour nous
faire prendre le change , il nous rapporte qu'un de ses
ennemis l'a accusé d'avoir dérobé au poëte anglais l'idée
des ailes à l'envers de Fréron . Cet ennemi était un ignorant
qui servait trop bien en cela les intérêts de M. Palissot
pour qu'on ne le soupçonne pas d'un peu de connivence
. L'idée des ailes à l'envers n'est point dans laDunciade
de Pope ; mais ce qui véritablement s'y trouve ,
c'est le sujet de deux chants de la Dunciade de M. Palissot
, intitulés le Bûcher et la Vision; et sans contredit ,
cet incendie de volumes qui s'éteint aussitôt qu'on y jette
un froid écrit , est un des plus heureux traits d'imagination
qui se rencontrent dans le poëme français : cette
idée et celle de la Vision valaient bien la peine que
M. Palissot en rendît l'honneur à celui qui les avait conçues
, lui qui cite avec un scrupule qui n'est pas sans
vanité , tous les passages de Virgile et d'Homère qu'il a
imités . La seule restitution qu'il fasse à Pope , est celle
du portrait de Martin Scribler qui , « venant au monde,
>>> beugla comme un veau , bêla comme une brebis , ca-
>> queta comme une pie , grogna comme un porc , hennit
>> comme un cheval , croassa comme un corbeau , miaula
>> comme un chat ; imita le cri des oies qui sauvèrent le
>>Capitole , se mit à braire comme un âne .... et que le
>>lendemain on trouva jouant dans son lit avec deux
>> hiboux. >> M. Palissot , qui ne dédaigna point de faire
usage de cette plaisanterie anglaise dans ces deux vers :
1
Se met soudain àbeugler comme un veau ,
Miaule en chat et croasse en corbeau ,
écrivit en note : « Geci est imité de Pope avec discré
:
4
- NOVEMBRE 1809 . 27
tion . La discrétion de M. Palissot éclate beaucoup
moins dans cette imitation , que dans le silence absolu
qu'il garde sur toutes les autres . Cet aveu d'un emprunt
de nulle valeur , lorsque l'on tait ceux qui sont d'une
véritable importance , et cette manière de faire diversion
à la recherche des larcins réels , en s'en faisant reprocher
d'imaginaires , sont évidemment le manége d'un amourpropre
peu délicat qui veut faire tourner à son profit le
mérite des idées d'autrui. Mais M. Palissot , qu'on avait
déjà tant accusé de manquer d'invention , craignait peutêtre
de donner lui-même un nouveau poids à cette aceusation.
Soyons justes toutefois : il y a dans sa Dunciade des
traits d'imagination qui lui appartiennent. Lidée des
ailes à l'envers de Fréron est à lui, et elle est fort gaie ;
il n'a que le tort de s'en applaudir trop souvent , et de
citer trop souvent aussi le suffrage de Voltaire qui , pour
les autres et sur-tout pour lui-même , n'était pas assez
difficile en plaisanteries contre Fréron . Je doute que
Voltaire ait autant goûté cette autre fiction un peu plus
naturelle , qui nous représente MmeRiccoboni faisant un
enfant. La bienséance et le goût sont étrangement blessés
dans cet incident qui n'a rien de littéraire , rien d'amusant
, qui ne se rattache en rien au dessein du poëme ,
el qui atteste l'effronterie du poëte un peu plus que son
imagination . Il faut aussi blamer M. Palissot d'avoir
inconsidérément alongé son chant de la Vision , d'un
tableau des forfaits qui ont désolé la France sous le
régime révolutionnaire . C'est donner une extension
absurbe à l'idée de sottise , que de faire de celle- ci le
principe de tous les crimes ; c'est rebattre une fausse
pensée de J.-B. Rousseau , depuis long-tems réfutée :
Tout vice est issu d'ânerie .
La sottise qui fait faire de mauvais vers et de mauvaisė
prose , n'a absolument rien de commun avec l'ambition ,
la cupidité ou la frénésie cruelles qui font assassiner des
milliers de citoyens innocens. Il est plus que ridicule , il
est odieux de confondre dans un même poëme , Marmontel
et Marat , de Rosoi et Robespierre , Lemierre et
28 MERCURE DE FRANCE ;
Couthon , c'est-à-dire , les bourreaux et les victimes , et
de nous les représenter tous inspirés par la même divinité
(2) . Pope , plus judicieux , n'a rempli sa Vision que
des avantages littéraires remportés par l'ignorance et la
stupidité sur la science et le talent .
La Dunciade est composée de dix chants fort courts ;
il y a dans plusieurs des fictions heureuses et plaisantes ;
il y a dans tous de jolis détails poétiques , des épigrammes
bien acérées et des vers dignes de devenir proverbes ;
enfin tout l'ouvrage est écrit avec une élégance et une
pureté de style remarquables . De l'imagination , plus de
talent encore , plus encore de malignité , tous les élémens
d'un grand succès sont dans la Dunciade , et cependant
une chose universellement sentie et avouée , une chose
qui n'a peut-être pas encore trouvé un contradicteur
de bonne foi , c'est que la Dunciade est un poëme ennuyeux
, un poëme qu'on ne peut pas lire jusqu'au bout.
C'est pour elle que semble avoir été fait ce vers :
Et je ne sais pourquoi je bâille en la lisant .
Il y a au fond de cette espèce de problême uneraison qui
me paraît l'expliquer honorablement pour le public ; cette
raison est l'excès de l'injustice , excès dont la masse des
esprits est toujours révoltée à la longue. Boileau a dit :
Rien n'est beau que le vrai , le vrai seul est aimable ;
Il doit régner partout , et même dans la fable.
Le vrai , à l'égard des hommes , c'est le juste , et l'on peut
dire de lui :
Il doit régner partout , même dans l'épigramme.
Et en effet , le succès d'une épigramme se fondant sur la
malignité de ceux qui la lisent , cette malignité ne peut
en être flattée que parce que l'amour-propre de celui
qui en est l'objet , en a dû recevoir un coup sensible. II
faut que le trait , pour pénétrer , trouve le défaut de la
cuirasse ; autrement il retourne contre celui qui l'a lancé .
(2) De Rosoi est mort sur l'échafaud , Lemierre est mort de terreur,
et Marmontel , après avoir perdu son repos et sa fortune , a été menacé
d'aller périr dans un exil affreux .
NOVEMBRE 1809 . 29
Lorsque Voltaire , par exemple , nous peint Gresset
demandant pardon à la Vierge d'avoir fait des comédies ,
et qu'il ajoute :
Gresset se trompe ; il n'est pas si coupable .
Unvers heureux et d'un tour agréable
Ne suffit pas : il faut une action ,
De l'intérêt , du comique , une fable ,
Des moeurs du tems un portrait véritable ,
Pour consommer cette oeuvre du démon .
Voltaire , qui pourtant refuse le titre de comédie au
Méchant , l'une des trois meilleures qu'ait produites
le dernier siècle , a fait contre l'auteur une excellente
épigramme , c'est-à-dire une épigramme juste. Tout
y est vrai , le bien et le mal ; il est vrai que le style
est la partie brillante de l'ouvrage , il est vrai que l'action
en est la partie faible , et il est vrai , sur-tout dans
une satire , qu'une comédie qui manque d'action , n'est
pas une comédie. Aussi Gresset a dû être désolé de
l'épigramme ; mais , hors lui , tout le monde a dû la trouver
très -bonne. Je reviens à la Dunciade . Pope , dans la
sienne , a qualifié ses ennemis de sots et de stupides , ou
plutôt de sujets et de favoris de la Stupidité. Il n'y avait
en effet que des envieux stupides qui pussent refuser tout
mérite à un aussi grand homme que Pope . Il les a donc
appelés par leurs véritables noms , et d'ailleurs la prodigieuse
élévation où il était par rapport à eux , donnait à
ces épithètes une justesse relative qu'elles n'auraient point
eue sous la plume d'un écrivain inférieur. Le héros de
la Dunciade anglaise , Cibber, était réellement un sot à
l'égard de Pope ; mais de bonne foi , le héros de la Dunciade
française , Marmontel, est-il un sot , comparativement
à M. Palissot , Marmontel à qui l'on peut reprocher
sans doute ses mauvaises tragédies et ses hérésies
littéraires , mais qui , loin d'être un sot , avait infiniment
d'esprit , et qui enfin a laissé de bons ouvrages sur nos
deux scènes lyriques , des contes moraux dont les nouveaux
sont peut-être encore plus dignes que les anciens
de toute la vogue que ceux-ci ont obtenue , et enfin
des Elémens de Littérature , monument d'instruction ,
30 MERCURE DE FRANCE ,
1
d'analyse , d'observation , de finesse et de bon goût?
Si cet homme-là est un sot , ou , comme le veut M.
Palissot , le roi des sots , le chefdu stupide empire , que
sont tant de littérateurs de son tems qui , pour valoir
moins que lui , n'étaient ni sans mérite ni sans estime ?
que sont tous les littérateurs d'aujourd'hui ? Qu'est enfin
(je l'oserai dire ) , qu'est M. Palissot lui-même ? Non ,
M. Patissot lui-même n'est point ce qu'il voulait que fût
Marmontel . On serait révolté de l'entendre dire . Qu'il ne
soit donc point surpris si l'on est choqué et ennuyé de voir,
pendant dix chants , Marmontel , Thomas , Saurin ,
Diderot , etc. , traités de sots . Il n'y a pas là le mot pour
rire ; il n'y a qu'un mot faux et grossier , dont la répétition
a toujours dû offenser l'équité et la délicatesse naturelles
d'un public français .
J'ai montré , dans de précédens articles , par quels
motifs purs et désintéressés M. Palissot avait pris en
main la défense de l'autorité, de la religion et de la mo--
rale . Je dois maintenant faire voir quelles causes nobles
et dégagées de toute passion personnelle l'ont porté à
se faire le vengeur du bon goût. Sans l'explication que
je vais donner, il serait peut- être difficile de comprendre
ce qui a pu valoir de préférence à Marmontel l'honneur
d'être choisi pour chefdu stupide empire . Dans les lettres
de M. Palissot à son ami M. Patu , lettres de jeune
homme, entièrement dénuées d'intérêt, et qui ne peuvent
avoir été conservées par lui dans la collection de ses
oeuvres , que par une prodigieuse considération pour
tout ce qui est émané de lui et le concerne , dans ces
lettres , dis-je , nous apprenons que lui et Marmontel se
rencontrèrent pour la première fois au théâtre , où ils
venaient , l'un pour son Sardanapale , l'autre pour son
Egyptus. Marmontel combla M. Palissot de politesses et
lui prodigua les marques du plus vif intérêt. « Croiriez-
>> vous , mon cher Patu , s'écrie M. Palissot , que tous
>> ces préliminaires devaient aboutir au plus affreux pro-
>> cédé ? Deux jours après , Marmontel a fait aux comé-
>>diens une lecture d'une tragédie d'Egyptus ; et la pre-
>> mière demande qu'il leur a faite , c'est de me sacrifier ,
>> et de jouer cette pièce avant la mienne . ConcevezNOVEMBRE
1809. 31
> vous l'homme ? N'est-il pas à jamais jugé dans votre
>> coeur , comme il l'est dans le mien ? .... On parle , mon
>> ami , de la haine des gens de lettres . Ah! je ne la con-
>> çois que trop , puisqu'il en est de capables de pareils
>>procédés . ». C'est sans doute un tort au théâtre , comme
ailleurs , que de vouloir passer avant son tour ; et un
pauvre jeune homme qu'on veut empêcher de tomber
à son rang , peut bien s'écrier , dans la chaleur de son
indignation , que c'est le plus affreux procédé , qu'après
cela on est jugé à jamais , c'est- à-dire , qu'on ne sera
toute sa vie qu'un monstre capable des plus mauvaises
actions . Mais certes , c'est avoir un coeur né pour la
haine que de conserver un si long ressentiment d'une si
faible injure , et d'en tirer, quatorze ans après , une vengeance
si cruelle. Autre anecdote extraite de la même
correspondance. M. Palissot ayant présenté à la comédie
italienne sa pièce des Tuteurs , Mme Riccoboni , alors
actrice à ce théâtre , fit une observation sur ce vers où il
s'agit d'un vieil habit :
Et Noé le portait le dimanche et les fêtes .
Elle dit à M. Palissot , selon ce qu'il rapporte luimême
: « Nous ne nous permettonsjamais à notre théa
>>tre de ces plaisanteries indécentes sur les patriarches . >>>
Les épithètes de monotone , d'insipide , de précieuse et
de prude lui sont prodiguées à ce sujet , et le récit est
terminé par cette phrase maligne : « Mais n'admirez-
>>vous pas et le scrupule et la scrupuleuse , et le sermon
>> et le lieu de la scène ? >> Passe pour l'épigramme et les
épithètes , elles étaient assez bien méritées ; mais n'est- ce
pas encore ici la preuve d'un caractère implacable , que
d'avoir , pour ce léger grief , accusé Mme Riccoboni de
n'être point l'auteur des jolis romans qui ont paru sous
son nom ?
۱
Elle y viendra cette Riccoboni ,
Qui n'a point fait le Marquis de Cressy,
Qui n'a point fait les Lettres de Fanny ,
Qui n'a point fait Juliette Catesby .
Ces vers , déjà si cruels , n'ont point satisfait la vengeance
de M. Palissot; comme il n'y a rien de tel qu'un
32 MERCURE DE FRANCE ,
bon déshonneur pour punir une prude , c'est le moyen
dont il a fait usage. J'ai déjà parlé de cet enfant qu'il
lui fait faire. On pourrait croire que cette fiction est
toute allégorique , et qu'enfant est là pour ouvrage d'esprit.
Point du tout ; le sens est propre et littéral .
Mme Riccoboni
Faisait alors .... quoi , lecteur ? .... un roman ?
Une chanson ? quelque pièce nouvelle ?
Un madrigal ? ... non .... c'était .... un enfant.
Mais voici qui devient un peu plus scandaleux encore :
B*** vole aux cris de la guerrière :
Rien ne l'arrête . A ce tendre intérêt ,
On voit assez qu'il était du secret :
Heureux enfant , égalez votre père .
Je ne sais si cette perfide initiale B*** laissait deviner
aux contemporains de Mme Riccoboni le nom de quelque
homme soupçonné d'être bien avec elle ; mais , ce
qu'on voit bien clairement encore aujourd'hui , c'est que
M. Palissot feint délicatement dans un poëme , qu'une
femme connue qu'il nomme , a fait , non pas un livre ,
mais un enfant avec un autre homme que son mari. Je
suis fermement persuadé que la moitié des lecteurs de
la Dunciade ont cru que cette belle fiction avait pour
fondement une aventure très-réelle . Il faut tout dire :
M. Patissot a reconnu une partie de ses injustices envers
Mme Riccoboni , en déclarant qu'elle est bien véritablement
l'auteur de ses ouvrages , dans un article où , par
compensation , il rétracte toutes les louanges qu'il avait
précédemment données à Mme de Genlis . Mais je me
permettrai de lui demander pourquoi depuis long-tems
il n'a point fait disparaître de sa Dunciade les vers où il
l'accuse du contraire , lui qu'on a vu sans cesse en retrancher
des éloges et y ajouter des épigrammes . Il me
semble que l'un ne devait pas coûter plus que l'autre à
son talent , et était d'une obligation plus rigoureuse
encore pour sa conscience. 11
Je crois avoir à-peu-près expliqué pourquoi , de tous
les héros et héroïnes de la Dunciade , Marmontel et
Mme
NOVEMBRE 1809 . 33
mais jene doute pas qUUR LA
SEINE
MmeRiccoboni ont été les plus maltraités . Les Mémoires
me manquent pour donner les mêmes explications rela
tivement aux autres victimes ;
critique mieux informé de ce qui regarde M. Valssot ,
ne parvînt à trouver dans ses rapports personnets avec
tous les auteurs immolés dans son poëme , le motif unique
ou principal qui les y a fait placer .
Jene puis passer sous silence une anecdote relative ?
À la Dunciade , que M. Palissot lui-même rapporte et
qu'il trouve très-plaisante. « L'auteur , dit-il, lut la Dun-
>> ciade , avant qu'elle parût , à plusieurs des héros du
>>poëme , pris séparément , avec l'attention de supprimer
>>toujours le nom de celui qui écoutait la lecture . Cha-
> cun de ces messieursriait de la meilleure foi du monde,
>> et convenait qu'il n'y avait rien du tout à reprendre
>>dans l'ouvrage . » Cela est sans doute très-plaisant ; mais
quelle aimable sûreté de commerce offrait un homme qui ,
se trouvant assez lié avec vous pour venir vous faire confidence
de ses vers , allait , en vous quittant , faire imprimer
que vous étiez un sot? M. Palissot aurait dû faire
usage de ce trait dans sa comédie de l'Homme dangereux .
Les auteurs injustement satiriques sont plus près qu'on
ne pense d'être de fades adulateurs . M. Palissot , envoyant
un exemplaire de sa Dunciade au roi de Pologne Stanislas
, lui écrit : Sire , ce siècle , éternellement recom-
>>>mandable par les ouvrages de plusieurs grands-hommes ,
>> et sur-tout par ceux de Votre Majesté , semblait manquer
encore d'un genre de poëme dont le modèle
>>appartenait à l'Angleterre .... Un siècle que les écrits
>>>de VotreMajesté ont rendu mémorable àjamais , devait
>> être l'époque d'un pareil ouvrage . >> On doit être fort
poli , on peut même être un peu louangeur avec les souverains
; mais , en vérité , dire à ce bon Stanislas , que
ses OOEuvres du philosophe bienfaisant, qui étaient presque
toutes de la façon du P. Menou , son confesseur ,
ont rendu le siècle mémorable à jamais , et l'ont plus
illustré que les écrits des Voltaire ,des Buffon , des
Montesquieu , c'est se moquer de tout le monde , du
monarque , du public et de soi-même .
Ce n'était pas jadis , sur ce ton ridicule ,
G
34 MERCURE DE FRANCE ,
que le caustique Boileau flattait un plus grand roi que
Stanislas . Ce même Boileau n'eut jamais la fatuité de se
*comparer àHorace . M. Palissot n'y fait pas tant de façons .
Il devait à la générosité de M. Choiseul une jolie maison
de campagne qu'il a long-tems habítée à Argenteuil ,
et dans unjuste élan de reconnaissance , il s'écrie :
J.
Vous connaissez l'agréable domaine ,
Le Tivoli que je dois à Mécène .
Le poëte qui appelle son bienfaiteur Mécène , et sa
campagne Tivoli , déclare un peu trop nettement , ce
me semble , qu'il est un Horace , et cela est vain , même
en vers . Dans une lettre à M. Desaintange , M. Palissot
lui dit : « Nous causerons dans cette retraite que vous
› avez la politesse d'appeler mon Tivoli.>> Mais vraiment
la politesse de M. Desaintange ne rendait rien à M. Palissot
, que celui-ci ne se fût déjà attribué à lui-même.
Il était devenu très-difficile de blesser sa modestie et
même de contenter son amour-propre .
Dans un quatrième et dernier article , je rendrai
compte des Mémoires sur la Littérature . AUGER .
ENGUÉRAND DE BALCO ,
ou GAIETÉ SOEUR DE COURAGE.
Anecdote du treizième siècle. ( SUITE ET FIN. )
CEPENDANT le chevalier s'éloigne de la cour peu satisfait
des autres et de lui-même ; il évite les châteaux et les so
ciétés brillantes , avec autant de soin qu'il les recherchait
auparavant ; il se dérobe à sa renommée ; et , pour retrouver
à la fois la gaieté et le repos , il veut revoir l'ami que
ses conseils ont rendu à la vertu et au bonheur .
Le sort avait couronné ses espérances . Les pirates anglais
n'osaient que bien rarement hasarder des incursions ,
depuis que sire Marcoufveillait à la sûreté du rivage. Leurs
richesses avaient grossi ses trésors . Ses barques armées
protégeant à la fois surles ondes et sur la côte les pêcheurs ,
Jes trafiquans et les agriculteurs , l'abondance régnait autour
de lui et y fixait une population nombreuse que sa scruNOVEMBRE
1809 . 35
pulouse justice entretenait en paix. Tous ses gens , enrichis
par lui , le servaient encore selon leurs divers grades ,
ettoujours contenus par la discipline austère à laquelle il
les avait formés , ne conservaient de leurs anciennes habitudes
que la confiance dans l'obéissance , la patience dans
les fatigues , et la bravoure dans les dangers. L'aumônier
lui-même était presque devenu un honnête homme et un
bonhomme : tant étaient grandes la vertu et la fermeté de
son maître !
Dans les querelles si fréquentes alors entre les seigneurs ,
sire Marcouť était souvent choisi et souvent se portait volontairement
pour arbitre. Il ne se montrait pas moins
ardent à défendre les villageois des vexations des nobles .
Le prince approuvait sa conduite , heureux de trouver un
frein aussi puissant à l'humeur inquiète des barons et aux
excès que se permettaient plusieurs d'entr'eux. Tel était
même le crédit de Marcouf, que , dans les occasions pressées
, il commençait par faire justice , assuré que l'approbation
du prince viendrait bientôt confirmer ses arrêts .
Tous , il faut le dire , étaient dictés par l'équité . N'ayant
acception de personne , jamais il ne laissa l'opprimé succomber
sous l'oppresseur. Aussi avait-il obtenu de la
reconnaissance universelle un titre bien honorable : op ne
l'appelait que sire Marcouf le justicier.
Enguérand fut reçu avec une joie d'autant plus tou
chante , que les paysans même , leurs femmes et leurs
enfans étaient instruits dès long-tems par sire Marcouf à
associer son nom , dans leurs prières , au nom de leur
seigneur. Il passa quelque tems auprès de son ami , au
sein d'un vrai bonheur; il eut même la jouissance de combattre
les ennemis de sa patrie . Une troupe nombreuse
d'Anglais ayant débarqué sur la côte , le chevalier , par ses
chants et son exemple , anima ses compagnons d'armes , et
contribua assez à la victoire pour obtenir de grands éloges
de Marcouf, qui n'en était pas prodigue , et que l'amitié
même n'eût point rendu flatteur.
Mais une rêverie mélancolique obscurcissait la gaieté
d'Enguérand. Il avait bu dans la coupe de l'amour , il ne
pouvait l'oublier. Ses souvenirs ne le ramenaient plus vers
la Belle dédaigneuse ; ils le conduisaient , malgré lui , au
château de Penmarck; et soudain il se disait qu'il n'avait
rien à espérer. En vain sire Marcouf , un peu étonné sans
doute d'être le confident d'une passion amoureuse , cherchait-
il à lui montrer l'avenir sous un aspect plus riant .
こ
Ca
36 MERCURE DE FRANCE ,
L'inquiétude d'Enguérand augmentant sans cesse , il crut
ne pouvoir la bannir qu'en allant chercher de nouvelles
aventures . Il se sépara de Marcouf en refusant , suivant sa
coutume , de prendre un guide qu un écuyer; et partit dans
le dessein de retourner près des rives modestes du Coesnon
(1 ) , aux lieux chéris qui l'avaient vu naître .
Peu de jours après , Enguérand passant dans le hameau
de Saint-Josse où l'on célébrait la fête du patron , s'y arrêta
pour jouir du spectacle d'une gaieté franche et pure. Malheureusement
les Bretons ne savaient guère alors chomer
une fête sans boire proportionnellement à l'importance du
saint. Echauffés par leur dévotion , vingt jeunes gens se
présentent au chevalier , et lui disent qu'ils ont fait voeu au
saint patron de mesurer leur adresse au bâton contre le
premier étranger que le sort conduira parmi eux. Enguérand
s'était rendu adroit à cet exercice , quoique généralement
les nobles le regardassent comme au-dessous de leur dignité.
Comment néanmoins espérer de se tirer de vingt combats
consécutifs , sans être au moins estropié ? Un chevalier de
roman serait tombé l'épée à la main sur cette canaille , et
l'eût dissipée en un clin d'oeil ; mais dans la réalité , vingt
hommes animés par le vin , et sur-tout vingt Bretons jeunes
et robustes , armés de bâtons que dès l'enfance ils manient
avec une dextérité surprenante, craignent assez peu un seul
homme et son épée ; enfin il répugnait à l'honneur du chevalier
, comme à la générosité de son coeur , de massacrer
de sang-froid des gens ivres : ainsi, dans cette aventure , le
danger était d'autant plus cruel que le ridicule s'attachait au
succès presqu'autant qu'à la défaite .
Sans se troubler, Enguérand leur répond qu'il a fait un
voeu plus ancien que le leur , d'après lequel il ne peut jouter
au bâton si son adversaire ne l'a d'abord vaincu dans quelqu'autre
exercice . Je vous défie donc , leur dit-il , à la lutte ,
au saut, à la course , au palet , au chant enfin ; et ceux-là
lutteront contre moi qui , au jugement de tous , m'auront
surpassé. On accepte ; et pour chaque défi , quatre adversaires
sont opposés à Enguérand. Il apeude peine à vaincre
les seize premiers : son adresse et son sang-froid lui donnaient
trop d'avantage. Trois fois on combat pour le chant;
ettandis queses antagonistes, la langue épaissiepar l'ivresse,
balbutient à peine d'insipides refrains , le troubadour enchante
son rustique auditoire par la facilité avec laquelle il
(1) Rivière qui passe à Fougères , département d'Ille et Vilaine.
NOVEMBRE 1809 . 37
saisit le patois du village. On répète en choeur ses couplets ;
on danse ; on nage dans la joie et la folie. Mais un dernier
adversaire rappelle la loi du combat ; et dès qu'il paraît
tous les suffrages sont pour lui . Nul ne connaît aussi bien ,
nul ne sait aussi bien enchâsser dans des couplets piquans
toutes les anecdotes du hameau , toutes les médisances auxquelles
il peut faire d'utiles allusions pour égayer l'assemblée.
Enguérand a beau redoubler d'esprit, ou plutôt abaisser
le sien à la portée de ses juges ; il est vaincu : il a plu , mais
bienmoins que son adversaire. Fidèle au pacte que luimême
a dicté , il saisit donc , non sans un peu de colère , le
bâton qu'on lui présente ; mais sur-le-champ il sourit de ce
mouvement d'humeur et se promet de terminer l'aventure
aussi gaiement qu'il l'a commencée . Il s'aperçoit qu'il a
affaire à un jouteur habile , et doué de plus de sang-froid
qu'il ne l'aurait pu soupçonner : il se borne néanmoins
suivant sa méthode , à parer les coups sans en porter ; puis ,
tout en combattant , il adresse au jouteur une plaisanterie
qui rappelle un des traits les plus piquans de sa chanson ;
P'assemblée fait entendre de bruyans éclats de rire. Le joufeur
flatté veut conserver son sérieux; mais il ne le peut
pas , car le chevalier a redoublé de plaisanterie; et à l'instant
même Enguérand, par un mouvement adroit, fait sauter le
bâton des mains du combattant qui n'a pas la force de le
retenir. Les rires redoublent , on proclame Enguérand
vainqueur , on le porte en triomphe; et invité au banquet
qui termine la fête , il en fait les délices par sa bonté et sa
gaieté.
,
Quand la nuit eut dissipé les vapeurs de l'ivresse , les
villageois furent en proie à l'inquiétude. Cette aventure
pouvait venir aux oreilles de sire Marcouf le justicier ; et
s'il ne souffrait pas qu'un noble opprimât un paysan , il ne
permettait pas non plus que des paysans insultassent un
chevalier. Confus , repentans , ils entourent Enguérand , kui
demandent pardon , l'assurent que l'insolente proposition
qu'on lui avait faite leur avait été suggérée par un étranger
qui s'était évadé avant la nuit ; Enguérand, en effet , l'avait
cru remarquer. Il s'empressa de donner au Pasteur de
Saint-Josse un écrit propre à tranquilliser les habitans , et
laissa à ceux-ci quelques couplets où il racontait son aventure
et que l'on chantait encore dans le hameau plusieurs
siècles après . Ces préservatifs produisirent l'effet désiré . Ils
désarmèrent le sévère Marcouf, lorsqu'instruit de cette faute ,
îl venait la punir. Il avertit seulement les villageois de so
38 MERCURE DE FRANCE ,
1
1
garder bien de récidiver ; jurant , de par Saint-Josse leur
patron, qu'alors il les châtierait pour deux fois .
Toujours plongé dans la revêrie , Enguérand s'écartait du
chemin fréquenté ; les sentiers détournés , la solitude lui
plaisaient davantage ; aussi , après une marche de plusieurs
jours , se trouva-t-il engagédans une forêt épaisse ooùù il s'égara
de manière à ne plus retrouver sa route . La nuit vint ; il
la passa au pied d'un arbre. Réveillé de bonne heure par
le besoin , en vain marcha-t-il tout le jour , en laissant
seulement à son coursier , plus heureux que lui , le tems
de brouter l'herbe pour réparer ses forces ; pas un hameau ,
pas une cabane ne s'offrit à ses yeux ; quelques fruits sauvages
trompèrent sa faim et ne la satisfirent pas . Toujours,
gai , il se disait en souriant : j'étais bien plus mal , attaché
au pied du grand chêne de la forêt , et même lorsque je
m'assis au premier banquet de Marcouf.
Enfin , dans l'ombre du soir , le chevalier distingue les
pas d'un paysan : il l'appelle , lui demande à manger ; le
pauvre homme ne portait point de vivres , mais il promet
deguider le chevalier , et de le tirer de cet ennuyeux labyrinthe.
Enguérand le suit , conduisant par la,bride son
cheval harassé . La marche se prolonge bien avant dans la
nuit ; et aux questions pressantes d'Enguérand que la faim
et la fatigue accablent , le villageois répond toujours que
l'on approche du terme. Un rayon de la lune qui brille un
moment entre les nuages et les arbres de la forêt , découvre
à Enguérand les traits de son guide ; il croit reconnaître
çelui qu'on lui a désigné au hameau de Saint-Josse comme
l'instigateur de la lutte au bâton; il lui semble même
l'avoir aperçu au marché , dans le bourg où demeure sire
Marcouf, A l'instant où il lui adresse quelques questions
à ce sujet , le traître s'arrête sans affectation , laisse passer
Enguérand , puis s'enfonce dans le fourré du bois où il
serait difficile de le poursuivre .
Enguérand était trop las pour y songer. La terre est
encore une fois son lit , un arbre touffu son abri. Avant
de s'endormir , ne serait-il pas plaisant ( songeait-il ) que
je m'éveillasse au milieu de gens empressés de me conduire
dans un château magnifique où leur zèle respectueux
pourvoirait à tous mes besoins ? Cette plaisanterie est une
prédiction, Enguérand , en ouvrant les yeux , aperçut le
concierge et les domestiques d'un château voisin qui ,
avertis qu'un chevalier était endormi dans la forêt , ve
NOVEMBRE 1809 . 39
naient lui rendre les honneurs dus à son rang et le presser
d'accepter l'hospitalité .
Il cède avec joie aux offres de ces bonnes gens . Arrivé
au château , et tandis que l'on envoie de toutes parts chercher
des provisions pour lui préparer un repas , il converse
avec le concierge , et n'apprend pas sans quelque chagrin
que le seigneur du lieu est le sire de Lesneven. Enguérand
, avant de quitter la cour , avait connu tous les sujets
dehaine qui animaient contre lui le parent de la Belle dédaigneuse
: heureusement le sire de Lesneven était absent ;
et l'on n'annonçait pas que son retour dût être prochain.
Cependant un de ses écuyers arriva; et pour peu que le
chevalier eût été défiant , il aurait remarqué l'agitation que
l'apparition de ce nouveau venu fit naître dans le château;
mais le soupçon répugnait à son noble coeur. Le repas qui
s'était fait un peu attendre , ne répondant guère à ses éspérances
et à ses besoins , on s'excusa sur ce que l'on n'avait
pu rassembler assez de provisions , et l'indulgent chevalier
se contenta de l'excuse . Le concierge proposa ensuite une
promenade autourduchâteau : quoiqueEnguérandeûtplutôt
envie de se reposer , le vieillard paraissait avoir un si bon
coeur et le pressait avec tant d'instance , qu'il y aurait eu
de la dureté à repousser sa demande . Le château n'offrait
rien de curieux , pas même , ce qui était très-commun à
cette époque , des fortifications capables de résister à une
attaque de quelques heures ; mais le concierge montrait
avec enthousiasme la tour du beffroi. Voyez , disait-il à
Enguérand , comme elle est bâtie sur une pointe de róc à
pic, et entourée de fossés ou plutôt de précipices ! Un
homme renfermé dans la prison qui est au sommet , s'il
parvenait à se sauver par la petite fenêtre que vous voyez
à l'orient , risquerait infailliblement de se briser en tombant
dans les fossés.-Mais que fait cela au sire chevalier ? s'écria
vivement l'écuyer. Enguérand pensait comme l'écuyer , il
était trop bon pour le laisser paraître .
- La tour, continue le concierge , ne communique au
château que par ce petit pont que vous voyez , et qui va
joindre l'étroit chemin de ronde dont elle est entourée .
Remarquez même comme , vers le midi , ce chemin est
interrompu à l'opposite du pont , justement au-dessus d'une
meurtrière oblique qui donne de l'air à un cachot souterrain
.-Eh mais , encore une fois , qu'a besoin le sire chevalier
de tout ce détail , dit l'écuyer avec l'impatience la
plus vive ? Enguérand se penchant vers son oreille , il est
40 MERCURE DE FRANCE ,
naturel , lui dit - il , que ce bon serviteur ne connaisse rion
de si intéressant que le château de son maître .
La promenade finie , Enguérand , malgré l'excès de la
fatigue , voulait partir ; il ne se souciait pas de rencontrer
le sire de Lesneven, à qui sa présence rappellerait des souvenirs
peu flatteurs . Loin de l'en détourner , le concierge
semblait , par son silence , approuver cetté résolution : mais
l'écuyer le retint à force de prières ; il l'assura que le sire
de Lesneven regardait comme un grand malheur si un
chevalier , accueilli dans son château , n'y voyait pas au
moins deux fois lever le soleil; et qu'il maltraiterait ses gens
si la chose allait autrement , persuadé qu'il y aurait de
leur faute. Enguérand se rendit ; et comparant cette bienveillance
hospitalière à tout ce qu'il avait entendu dire à la
cour contre le sire de Lesneven , il se reprochait d'avoir
trop aisément ajouté foi à des calomniateurs .
Vers le soir , le voyageur ne se fit pas prier pour accepter
un bọn lít où il pût oublier ses fatigues passées . Le sommeil
appesantissait ses yeux; à l'instant de s'y livrer , il
fut frappé, comme d'un éclair , par une idée toute opposée à
celle qui l'avait consolé la nuit précédente ; qui sait si je ne
m'éveillerai pas dans une position plus triste que l'état de
détresse qui me semblait hier insupportable ? Soudain il
répoussa će pronostic fâcheux , et s'endormit si profondément
que la foudre tombant en éclats n'eût pu le réveiller.
Le lendemain , l'appartement somptueux, le lit magnifique
avaient disparu ; Enguérand se trouve couché sur un
peu de paille , dans une prison; il n'a plus sa fidèle épée ,
il voit épars devant lui les fragmens de son luth brisé par
une mainjalouse. Croyant faire un songe funeste , il s'efforce
de s'y soustraire par le réveil. Vaine espérance ! Son
malheur est réel ; si les apparences ne le déçoivent pas , il
est refenu au sommetdela tour du beffroi; il reconnaît la
fenêtre percée à l'orient , par laquelle il ne parviendrait à
à s'échapper que pour se précipiter dans une mort inévitable.
Les heures se passent , et rien ne vient annoncer au chevalier
sa délivrance . Des chants harmonieux consolent sa
peine et trompent son ennui; la tristesse ne les inspire
pas : en cet instant plus que jamais , une gaieté douce lui
semble le plus sûr appui du courage .
Le jour baissait ; on ouvre la porte de la prison . Six
hommes masqués se présentent ; deux se tiennent à l'écart ,
et Enguérand croit reconnaître à leur taille et à leur démar
NOVEMBRE 1809 . 41
che , le sire de Lesneven et Crennon. Les quatre autres
veulent le saisir; préparé à se défendre , il les repousse
J'abord ; soudain Crennon prend la fuite , le sire de Leseven
recule , et l'un des assaillans , comme ému de pitié ,
emble prêt à secourir le prisonnier plutôt qu'à le combattre
: mais un lacet perfide embarrasse les pas d'Enguérand
; il tombe , ses quatre ennemis le saisissent , et guidés
par leurs indignes chefs , lui font descendre précipitamment
l'escalier de la tour. Au bas s'ouvre une porte épaisse ;
c'est l'entrée d'un cachot , on y pousse le chevalier qui
tombe de la hauteur de plusieurs pieds . Gaieté soeur de
Courage ! dità demi-voix l'homme qui tient la clef du
cachot .-Eh bien ! fermeras-tu la porte , s'écrie le féroce
Crennon? et la porte se referme à l'instant. En me rappelant
ma devise , cet homme insulte-t-il à mon malheur ?
se disait Enguérand ; mais non : je le reconnais . C'est celui
dont tout-à-l'heure la pitié a un moment enchaîné les
efforts . Est-ce un ami?et que pourra- t-il faire ?
- Meurs , scélérat ! meurs de mille morts , pour avoir
insulté le sire de Lesneven et la châtelaine de Pospoder !
Tels sont les mots que soudain fait retentir dans le cachot
une voix épouvantable , celle du sire de Lesneven . L'esprit
toujours présent , Enguérand cherche l'issue par où la voix
a pu passer ; il la trouve à tâtons , et juge que c'est l'entrée
de cette meurtrière que , la veille , l'officieux concierge
prenait soin de lui faire remarquer .
,
Pendant qu'il rêve à l'utilité qu'il peut tirer de cette
découverte , un bruit différent le rappelle vers la porte du
cachot. Au milieu de quelques voix confuses , il lui semble
entendre que l'on pose des pierres les unes sur les
autres . Ses cheveux se dressent ; il écoute le bruit continue
; il ne peut douter que l'on ne mûre la porte ; il
écoute , il n'entend plus rien , l'ouvrage est fini. « Dieu
sauveur , s'écrie-t-il , me voici en pire état que lorsque
>> étais attaché au grand chêne de la forêt ! Alors il se
rappelle une aventure semblable , arrivée en Italie quelques
années auparavant , et qui depuis a été immortalisée
par les accens du génie. « Pauvre comte Ugolin ! nos for-
>>tunes sont donc pareilles ! Heureusement , ajonta-t-il ,
et cette réflexion le consola un peu , heureusement , moi ,
" n'ai point d'enfans !
ת Et ma bonne devise , me tireras-tu de ce danger?
» Gaieté soeur de Courage ! Ce n'est ici ta place ! Ah ! du
* moins préserve-moi de réjouir par mes plaintes l'oreille
42 MERCURE DE FRANCE ;
de mes félons ennemis . Le troubadour alors entonna
quelques-uns de ses chants favoris , jusqu'à l'instant où
la fatigue le jeta dans un assoupissement qui suspendit
ses souffrances .
Le jour revint rendre la joie à l'univers , mais non pas au
beau chevalier . La meurtrière qu'il s'empressa d'examiner
avait à peine trois pouces d'ouverture , et decouvrant à ses
yeux l'immense épaisseur des murs de son cachot , ne semblait
faite que pour prolonger les tourmens d'un captif, en
empêchant que le défaut d'air ne le suffoquât trop tôt.
Enguérand avait perdu l'espoir et non le courage. Il pouvait
se soustraire aux horreurs de la faim par une mort
volontaire , mais il ne crut permis de recourir à une si
triste ressource qu'à l'instant où il ne pourrait plus compter
sur aucune autre. Il en fixa donc l'époque au lendemain , à
l'instant où le jour éclairant plus vivement l'oblique meurtrière
, annoncerait l'heure de midi. Rassuré par cette résolution
, il parcourt des yeux son cachot.A la faible clarté
qui y pénètre , il remarque , avec un sentiment doux ,
qu'aucune trace de mort, aucun débris n'annonce que
d'autres victimes l'aient précédé dans cet horrible tombeau .
Alors il trouva la force de reprendre ses chants consolateurs ;
il choisit même les sujets les plus joyeux. La tristesse , il
faut l'avouer , altérait sa voix et la rendait peu convenable
à ses chansons . Il s'en aperçut , et ne put s'empêcher de
sourire du contraste. Cet éclair de gaieté le ranime :
u Gaieté soeur de Courage ! ne se peut-il que demain , à
> heure pareille, me voielibre et mes ennemis à mes pieds ?
Ses pressentimens deux fois vérifiés d'une façon singulière ,
pouvaient donner quelque poids à celui-ci ; il ne s'y arrêta
pourtant pas ; mais dans le calme moral qu'il avait reconvré
, il examina sa vie , compta ses fautes ; et , quelque
nombreuses qu'elles fussent , pensa qu'il en faisait une
expiation suffisante ; puis , dans son souvenir , il fit ses
adieux à Marcouflejusticier , au généreux sire de Penmarck ,
à son aimable fille , à l'intéressante Nicette . Ne les verrai
» plus jamais , ét ne souhaite pas qu'apprennent mon triste
> sort ; trop amèrement me pleureraient ces belles ; trop
>>cruellement me vengeraientmes amis ! »
La nuit s'écoula dans ces pensées ; la souffrance éloignait
le sommeil desyeux du prisonnier. Ilrevit enfin lejour
qu'il attendait avec impatience . Assis près de la meurtrière,
il épiait l'instant où il devait , du tissu de ses habits , former
le lien fatal qui mettrait un terme à ses maux. Le soleil
NOVEMBRE 1809 . 43
s'élevait sur l'horizon : rassemblant toutes ses forces , pour
la dernière fois , Enguérand renouvelle ses chants . Les couplets
du premier banquet de Marcouf se présentent d'abord
à sa mémoire . Quelle est sa surprise , lorsqu'à la fin de
chacun d'eux , il lui semble que dans l'éloignement une
femme en redit le refrain ! il s'arrête pour écouter : la voix
ne se fait plus entendre . Cependant la lumière pénètre dans
l'intérieur de la meurtrière : la chanson du grand chêne de
la forêt doit naturellement précéder les derniers instans
du chevalier . A mesure qu'il la chante , une autre voix ,
mais encore celle d'une femme , répète le refrain de chaque
couplet. S'il n'était dans les prisons de Lesneven , loin
du séjour de l'amitié , le troubadour croirait avoir entendu
Nicette et la demoiselle de Penmarck .
Le désir naturel d'éclaircir ce mystère suspend sa résolution
au-delà du terme qu'il s'est prescrit. Bientôt il
s'aperçoit que quelqu'un passe sur le chemin de ronde qui
ceint son cachot ; on s'approche de la meurtrière , une voix
douce prononce ces mots : Gaieté soeur de Courage ! Enguérand
transporté fait effort , s'élance vers la meurtrière;
mais déjà le bruit des pas l'assure que l'on s'est
éloigné ; il reste abymé dans ses réflexions ; il sent qu'il
ne lui est plus permis de terminer volontairement ses jours ,
puisqu'il est encore une ame bienveillante qui s'intéresse
à sa destinée .
טמ
,
Il a pourtant besoin de toute sa force d'ame pour soutenir
le poids d'un reste de vie. Des tortures déchirantes
lui rendent chaque minute d'une insupportable longueur,
Un silence profond le livre à ce que l'incertitude et l'attente
ont de plus cruel ; il commence même à regarder
comme l'effet d'une illusion tout ce qu'il a cru entendre ,
Cependant on s'avance de nouveau surle chemin de ronde ,
mais d'un pas plus pesant. Enguérand veut d'abord s'écrier ;
la prudence lui prescrit d'attendre qu'on lui adresse la
parole; on s'approche de la meurtrière , et après un instant
d'attention , on se retire en silence .
Enguérand , dont l'espoir avait soutenu les forces ,
tombe dans une langueur qui bientôt même cesse d'être
douloureuse ; il se sent anéantir peu-à-peu , et bénit le
ciel du calme que lui rend l'approche de la mort. II
est tiré de cet engourdissement léthargique par le bruit que
font des ouvriers employés à démolir la porte de sa prison.
Il se traîne péniblement vers cette porte fatale qui semble
à chaque instant devoir s'ouvrir. Tout-à-coup le bruit
44 MERCURE DE FRANCE ,
cesse ; les accens redoublés du beffroi , des cris de guerre ,
d'alarme ou de désespoir l'ont remplacé ; puis le silence
renaît , et rien ne dit à l'infortuné s'il doit espérer ou
craindre. Faut-il tant de fois recommencer à se résigner?
se dit le troubadour , qui ne croit plus vivre assez pour
voir ses libérateurs. Mais bientôt la démolition est reprise
avec plus d'activité , la porte s'ouvre et à la lueur des
torches , Enguérand aperçoit le sire de Penmarck qui un
moment après serre dans ses bras son ami.
,
Enguérand s'évanouit à l'instant où il revit le grand
jour; lorsque quelques gouttes d'un élixir puissant l'eurent
rendu à la vie , il était dans la salle du château ; le sire de
Lesneven embrassait ses genoux. Partagé entre l'indignation
et le mépris , le chevalier le repoussa avec une
raillerie amère , croyant qu'il n'implorait que son pardon ;
mais le sire de Lesneven lui demandait la vie que l'intercession
d'Enguérand pouvait seule lui conserver.
✓/ On a deviné sans peine que le ressentiment de la Belle
dédaigneuse était la première source des malheurs d'Enguérand.
La châtelaine de Pospoder avait habilement irrité
le désir de la vengeance dans le coeur du seigneur de
Lesneven et de Crennon. Par son ordre , un homme affidé
s'était attaché au pas du chevalier ; il l'avait suivi chez sire
Marcouf; il avait cherché à le faire périr honteusement au
hameau de Saint-Josse ; il l'avait égaré dans la forêt pour
le livrer , accablé de faim et de fatigue , à la fureur du sire
de Lesneven ; puis en en donnant avis à ce baron , il avait
pressé l'envoi de l'écuyer qui parvint à retenir Enguérand
au château où il devait perdre le jour.
A cette époque , le sire de Lesneven , guéri de son
amour pour la Belle dédaigneuse , allait recevoir la main
de lademoiselle de Penmarck. Le père avait voulu conduire
lui-même sa fille à l'autel. Lorsqu'il arriva , Enguérand
languissait depuis unjour au fond de son cachot. L'aimable
Nicette , dont le mari ne quittait pas son seigneur , était
de ce voyage : la première , elle entendit les chants du
troubadour captif , et s'empressa d'y répondre ; elle courut
avertir sa maîtresse , qui écouta et répondit à son tour. La
demoiselle de Penmarck eut la discrétion de ne révéler
qu'à son père cette étrange découverte. Pendant que celui-
'ci allait demander au sire de Lesneven la délivrance du
malheureux enfermé dans la tour , sans laisser pénétrer
qu'il sût le nomdu prisonnier, la demoiselle se hasarda surle
chemin de ronde ; et satisfaite d'avoir rendu à Enguérand
NOVEMBRE 1809 . 45
l'espoir et le courage en lui rappelant sa devise , elle se
hâta d'échapper aux yeux défians qui pouvaient la surprendre.
Embarrassé d'une demande inattendue , et dans l'impossibilité
de refuser , le sire de Lesneven , d'après l'avis
de Crennon , s'était approché de la meurtrière pour s'assurer
si sa victime languissait encore . Résolu , s'il le fallait,
à descendre le premier dans la prison pour hâter les derniers
soupirs d'un mourant , il se proposait de défigurer
le cadavre de manière à ce que le chevalier ne fût pas
reconnu. Rassuré par le silence d'Enguérand , il présidait
lui-même à l'ouverture de la porte du cachot. Un accident
qu'il était loin de craindre vint arrêter l'exécution de ses
projets.
Le satellite qui , dans la tour, montra quelque pitié à
Enguérand et ensuite chercha à le rassurer à l'instant où
on le précipitait dans le cachot , c'était Alain , ce soldat
deMarcoufqui servit de guide au chevalier lorsqu'il enleva
Nicette. Une querelle avec le sénéchal de Penmarck l'avait
fait passer au service du sire de Lesneven ; et , d'après son
ancienne profession , il avait paru à son nouveau maître
digne de devenir l'instrument d'un grand crime. Mais à
peine commençait-on à murer la porte du cachot , qu'Alain ,
trompant tous les regards , était monté à cheval. Il court
vers sire Marcouf , au hasard d'éprouver la vengeance de
ce chef redoutable. Il se jette à ses pieds. Marcouf lui
laisse à peine achever son récit. Aucune expression ne
peut peindre la fureur dont est saisi le vieux guerrier.
Rassemblés par ses cris , tous ses vassaux la partagent.
Sauver sire Enguérand , le venger , c'est leur serment; et
sire Marcouf y ajoute celui de punir les coupables . Ils
s'arment , ils courent; tout homme qui connaît le nomde
sire Enguérand se range sous leur bannière. Les jeunes
gens du hameau de Saint-Josse volent sur leurs traces , et
le zèle qui les anime semble encore surpasser l'indignation
de Marcouf.
Ils arrivent tous devant le château de Lesneven . Sire
Enguérand de Balco , et sire Marcouf lejusticier ! Tel est
leur cri deguerre. Quelques satellites veulent en vain leur
résister; on les renverse, et ce premier choc coûte la vie
aux trois hommes qui , dans la tour , avaient porté la main
ourEnguérand , et à l'écuyer qui l'a fait tomber dans le
piége. Quant au misérable qui le guida avec tantde perlidie
et qui anima contre lui les jeunes villageois de Saint46
MERCURE DE FRANCE ,
Josse , son malheur le livre au ressentiment de ces villageois
. L'autorité de sire Marcouf lui-même ne l'en eût pas
sauvé : il expire déchiré .
Les vassaux de Lesneven haïssaient leur baron autant
qu'ils craignaient Marcouf : le nom dujusticier retentissait
àleurs oreilles plus haut que les sons pressés du beffroi .
Tous restent immobiles . Le sire de Penmarck envoie porter
à l'assaillant des paroles de paix . Marcouf ordonne qu'on
lui rende le sire Enguérand vivant, et qu'on lui livre le
sire de Lesneven et Grennon : il veut lesjoindre , dans sa
justice , à la châtelaine de Pospoder qu'il a fait prisonnière ,
à l'instant où elle'arrivait pour assister au mariage de son
parent , et sans doute aussi pour jouir du récit de la plus
*exécrable vengeance. Si l'on n'obéit pas , Marcoufjure
que , sous trois heures , le château sera pris d'assaut , et
que tout ce qu'il renferme aura péri , en expiation du
meurtre d'Enguérand .
Alors le sire de Lesneven comprit qu'il ne pouvait être
sauvé que par l'intercession de son captif; il s'empressa
de le rendre au sire de Penmarck , et d'implorer sa clémence
. Heureux de goûter une noble vengeance , le chevalier
retrouve des forces , et se fait pórter auprès de sire
Marcouf pour lui demander le pardon de ses persécuteurs.
Le ressentiment de Marcouf s'accrut encore en voyant sur
la figure de son ami les roses de la jeunesse remplacées
par la pâleur hideuse de la mort , et ce corps , si robuste
et si agile , tellement affaibli qu'il ne peut se soutenir sans
lé secours de deux écuyers . Le cachot souterrain , s'écrie
le justicier, le cachot est prêt , il va recevoir et Crennon
et le sire de Lesneven et la dame de Pospoder ; et la porte
sera murée , et nulle puissance que celle du grand Dieu
vivant ne pourra l'ouvrir. Enguérand l'implore ; Marcouf
résiste : et tous les chefs de sa troupe jurent que son arrêt
est conforme à la justice. Vaincu enfin par les prières
du troubadour , il croit accorder beaucoup en promettant
une mort prompte aux coupables . Enguérand n'y peut
consentir. Une prison perpétuelle semble à Marcouf une
punition trop légère ; le chevalier réclame contre cette
rigueur : mais son ami , révoquant toutes ses promesses
de clémence , se réserve de prononcer l'arrêt , lorsque
le tems aura prouvé que la santé d'Enguérand ne se ressentira
point des horribles traitemens qu'il a eu à souffrir.
* Cette inquiétude heureusement ne fut point de longue
durée.Peu de jours suffirent pour rendre au chevalier sa
NOVEMBRE 1809 . 47
1
force première ; et sans doute il fut en partie redevable de
ce prompt rétablissement à la tranquillité d'ame que son
heureux caractère lui avait fait conserver , au milieu d'une
si rude épreuve.
Cependant le sire de Penmarck aurait rougi d'unir sa
fille à un homme aussi coupable que le sire de Lesneven .
Il souhaitait d'avoir Enguérand pour gendre , mais l'inégalité
de fortune le faisait encore balancer. Sire Marcouf
s'en aperçut. Vos barons , lui dit-il , qui , lorsque j'étais
faible et malheureux , me traitaient avec tant de mépris ,
vos barons , depuis que je suis puissant , m'ont vingt fois
offert l'hymen de leurs filles . J'ai refusé . Mon coeur avait
déjà choisi un héritier , meilleur à coup sûr que ne pourrait
m'en donner la nature ; c'est Enguérand. Appelé à
posséder un jour tous mes fiefs , tous mes trésors , il peut
devenir votre gendre. Ses vertus auraient dû suffire pour
lui en acquérir le titre .
L'hymen se conclut. Le bon Enguérand , pressé de
statuer sur le sort de ses ennemis , craignait presque d'en
être trop vengé par l'excès de son bonheur dont ils étaient
les témoins. Sire Marcouf ne pensait point de même ; mais
adouci par le spectacle de ce bonheur devenu son ouvrage ,
etd'ailleurs ayant pris dans le commerce de son ami quelques
idées de gaieté et de malice , il borna sa sévérité à
ordonner le mariage du sire de Lesneven avec la Belle
dédaigneuse. Il se trouva , par l'événement , avoir été plus
cruel qu'il ne croyait l'union de ces deux êtres fut aussi
malheureuse que fut prospère l'hymen de sire Enguérand.
L'infâme Crennon restait àpunir , et se flattait d'échapper,
par sa bassesse au plus juste châtiment. Déjà il avait , dans
des vers pompeux , élevé le justicier au-dessus de tous les
héros passés et à venir. Dans une autre pièce en l'honneur
d'Enguérand , il déchirait d'une manière impitoyable
le sire de Lesneven et la châtelaine de Pospoder. L'accès
de malice de sire Marcouf durait encore. Il ordonna à
Crennon de composer un beau chant où il consacrerait la
supériorité des vers de sire Enguérand. Il fallut obéir : mais
une grave maladie fut le prix de cet effort ; et , après son
rétablissement , Crennon , méprisé et haï de tout le monde ,
n'eut d'autre ressource que d'aller chercher au pays de ses
aïeux une existence conforme à son caractère .
Détourné de la vie errante par son mariage , sire Enguérand
ne cessa point de cultiver son génie. Ses chants variés
instruisaient l'enfance , consolaient le malheur , embellis48
MERCURE DE FRANCE ,
saient le bonheur , amusaient le travail ; ils faisaient rougir
le vice , soutenaient la vertu , enflammaient la valeur ,
charmaient la vieillesse : et toutes les fois que le cri de la
guerre retentit dans sa patrie , le chevalier , fidèle à la
gloire , reprenant les armes avec transport , faisait briller
aux premiers rangs sa noble devise qui aujourd'hui est
celle de tous les Français , Gaieté soeur de Courage!
VARIÉTÉS .
EUSEBE SALVERTE.
SPECTACLES . -Opéra.-Parler deux fois du début d'un
jeune danseur est abuser peut-être du privilége qu'ont les
journaux de traiter sérieusement des bagatelles , et souvent
avec trop de légéreté les choses sérieuses ; mais ce danseur
est un Vestris , c'est l'espoir d'une race illustrée sur le premier
théâtre du monde : l'héritier de ce nom fameux n'est
point écrasé de son poids , il en soutient noblement l'orgueil,
et le poëte ingénieux et facile qui , après avoir chanté
la Gastronomie, a retracé la guerre des Dieux de l'Opéra ,
qui, rappelant le beau combatde Darès et d'Entèle , a peint
le jeune Duport triomphant dans l'arène lyrique d'un rival
qui avait deux fois son âge , M. Berchoux, dis -je , peut reprendre
sa trompette épique , chanter l'exil de Duport sur
les bords glacés de la Néwa , chanter même l'alliance de
ses destinées à la Melpomène , comme lui fugitive : le jeune
Vestris effacera jusqu'à la dernière trace d'un échec si poétiquement
décrit : c'est le Cid vengeant son père , et pour
ses coups d'essai voulant des coups de maître .
Très-franchement , nous aurions fait à ce début peu d'attention,
s'il n'avait eu pour lui que le présage favorable du
nom qui le rend remarquable ; mais le jeuneVestris montre
déjà tant d'habileté dans le beau genre de la danse , il promet
si bien de nous rendre un jour la noble manière et la
grâce sévère de son aïeul , on voit avec tant de plaisir qu'à
cette pureté , à cette correction soutenue, il joindra la verve,
le feu , la hardiesse et l'étonnante facilité de son cousin ,
qu'on ne peut l'avoir vu et se taire. Au surplus , c'est l'avoir
entrevu seulement qu'il faut dire : son apparition à
l'Opéra n'est que momentanée ; c'est une promesse qu'il
est venu faire : dans quelques années , il l'acquittera toute
entière; son début a été une sorte d'exercice public entre
deux
NOVEMBRE 1809. DE L
49
deux cours d'étude ; il va rentrer sur les planches de l'école
et travailler en silence : on le soustrait prudemment à l'air
dangereux qu'on respire à l'Opéra , où l'on a dû craindre
qu'ilne voulût paraître trop tôt sous les traits de ce Zéphyr,
dont le souffle amoureux est recherché de mille fleurs nouvelles.
1
Théâtre Français - Rodogane , pour la rentrée de Mademoiselle
Raucour.
Il n'existait point en 1646 de journaux où l'on rendît
compte des pièces nouvelles le lendemain de la première
représentation ; autrement le critique chargé de faire ainsi
l'analyse de Rodogune eût sans doute été bien à plaindre .
On sait queCléopâtre, le principal personnage de cette tragédie
, n'y est pas nommée une seule fois . Le bon Corneille
nous apprend qu'il se condamna lui-même à cette réticence,
de peur qu'on ne confondît sa Cléopâtre avec celle qui fut
aimée de César. Ce qu'on sait moins généralement, quoique
Voltaire en ait fait la remarque , c'est qu'Antiochus et
Séleucus ne sont nommés qu'au quatrième acte , l'un à la
scène troisième , l'autre à la cinquième. Ajoutez à cela
toutes les autres obscurités dont l'intrigue est environnée ;
une exposition interrompue , un avant- scène très- compliqué
et très- peu développé , un grand roi Nicanor , un usurpateur
Tryphon , dont on parle beaucoup et qu'on fait
très-peu connaître; le double mariage de Cléopâtre et sa
position à l'égard de Rodogune , dont elle va devenir la
belle-mère , après avoir été sa rivale ; ajoutez encore les
embarras , les ambiguités du style , que Voltaire a aussi relevés
avec tant de raison , et vous conviendrez que le
compte rendu d'un tel ouvrage , après l'avoir seulement entendu
, eût été une tâche passablement difficile . Heureusement
qu'aujourd'hui personne ne s'avise de demander un
pareil compte. Tout le monde sait le nom des personnages
avant qu'on lève le rideau ; il est convenu que les trois premiers
actes ne sont faits que pour amener , tant bien que
mal , le quatrième et sur-tout le cinquième . On peut être
frappé des beautés sublimes de celui-ci , on peut les admireret
en jouir , sans se rappeler les événemens de l'avantscène;
et ce cinquième acte , le plus beau peut- être qui
existe , suffira toujours pour soutenir la pièce, non-seulement
au théâtre , mais au rang des chefs-d'oeuvre de l'auteur.
Voltaire , dont les Commentaires sur Corneille sont loin
D
50 MERCURE DE FRANCE ,
de mériter les censures amères qu'ils ont essuyées , a cependant
usé envers Rodogune d'une extrême sévérité. On
entrouve des exemples même dans les premiers actes , qu'il
était difficile de traiter trop mal. Il lui paraît absolument
contre la raison que Cléopâtre , ayant à se défaire de Rodogune
, veuille se servir de ses fils pour l'assassiner, attendu
qu'elle doit vouloir en être respectée. Le raisonnement serait
bon , si la mort de Rodogune était le seul crime qu'elle
eût commis , le sent qu'elle eût le dessein de commettre ;
si , du moins , elle était sûre de pouvoir le cacher éternellement
: mais Cléopâtre est trop habile pour s'en flatter.
Dans sa position , ce n'est pas des fils respectueux qu'il lui
faut; ce sont des complices : elle a soin de le déclarer ellemême
:
Cen'est qu'en m'imitant que l'on me justifie ;
etplus bas :
Pourjouir de mon crime , il le faut achever.
Voltaire , qui trouve ce dernier vers très -beau , avait sans
doute oublié l'autre , puisqu'il s'étonne qu'une reine habile
avoue son crime à ses enfans et les presse d'en commettre
un autre qui achèvera de confondre leurs intérêts .
En commentant la scène VIdu quatrième acte , Voltaire
fait à Corneille un autre reproche qui ne me paraît pas
mieux fondé . C'est dans cette scène que Cléopâtre interroge
Séleucus et se détermine , par ses réponses , à le perdre .
Voltaire trouve qu'il n'a rien dit qui dût porter sa mère à
une telle résolution . Cependant Seleucus a fait entendre à
Cléopâtre qu'il la connaissait , qu'il démêlait tous ses artifices;
c'en était assez pour décider une femme comme
elle , qui d'ailleurs avait déjà formé le projet de faire périr
ses deux enfans , s'ils persistaient à soutenir Rodogune .
Au milieu même de ce cinquième acte , si pompeux et si
tragique , le commentateur fait encore des difficultés qu'on
pourrait traiter de chicanes . On peut se rappeler qu'au mcment
où Timagène annonce la mort de Séleucus , Cléopâtre
veut d'abord la faire passer pour un suïcide . Timagène
affirme le contraire; Séleucus a parlé , dit-il; sa main est
innocente; et Cléopâtre effrayée s'écrie :
La tienne est donc coupable , et ta rage insolente ,
Par une lâcheté qu'on ne peut égaler ,
L'ayant assassiné , le fait encor parler .
NOVEMBRE 1809 . 51
Voltaire trouve d'abord qu'il n'est pas bien adroit à
Cléopâtre d'accuser sur-le-champ Timagène; puis il l'excuse
sur la craine qu'elle a d'être accusée , et sur le trouble
où cette nouvelle a dû la jeter. Je n'insisterai donc pas sur
ce reproche que l'excuse suit de si près ; mais , comme s'il
se repentait de trop d'indulgence , Voltaire reprend aussitôt
: On peut remarquer que quand Timagène dit que Séleucus
a parlé en mourant , la reine lui répond : C'est donc
toi qui l'as tué . Ce n'est pas une conséquence : il a parlé,
donc tu l'as tué. " Disons à notre tour : Ce n'est pas là de
la bonne foi. Cléopâtre ne dit point l'absurdité qu'on lui
prête ; son discours revient à ceci : Après l'avoir assassine,
tu le fais parler; et tout le monde comprend qu'elle sousentend
: Pour en accuser un autre.
On pourrait grossir beaucoup cette critique de la critique,
mais cela nous mènerait trop loin. Je n'indiquerai
plus que l'endroit où Voltaire , parce qu'Antiochus aimait
tendrement son frère , voudrait absolument que ce prince
quittât tout pour aller voir si Séleucus est bien mort , et lui
reproche d'achever tranquillement la cérémonie de son
mariage , quoiqu'il cherche au contraire à s'oter la vie ,
et que la cérémonie ne s'achève pas . Je serais fâché que
le désir d'être juste envers Corneille me fit compter parmi
les détracteurs injustes de Voltaire. J'aime mieux prouver
mon impartialité en citant les observations judicieuses du
dernier sur le rôle de Rodogune : elles expliquent pourquoi
ce rôle est si difficile à bien jouer. Il offre en effet
des oppositions ou plutôt des contradictions qui passent
toute vraisemblance. C'est Rodogune qui dit ces vers si
fameux et si dignes de l'églogue :
Il est des noeuds secrets , il est des sympathies , etc.
Elle rougit en avouant son amour à Laonice , et n'ose
même pas en nommer l'objet ; tous ces discours dans cette
scène sont , comme le dit très-bien Voltaire, « d'une jeune
personne qui craint de s'avouer à elle-même des sentimens
honnêtes dont son coeur est touché . Cependant Rodogune
n'est point jeune; elle épousa Nicanor , lorsque les deux
frères étaient en bas âge ; ils ont au moins vingt ans . Cette
rougeur , cette timidité , cette innocence , semblent donc
un peu outrées pour son âge ; elles s'accordent peu avec
tant de maximes de politique; elles conviennent encore
moins à une femme qui bientôt demandera la tête de sa
D2
52 MERCURE DE FRANCE ;
belle-mère aux enfans mêmes de cette belle-mère » . Voila
cependant ce qu'il faudrait qu'une actrice accordất; il faudrait
qu'elle nous présent tour-a-tour et la vierge timide
et l'épouse vindicative, et l'amante qui rougit de son amour
et la rivale qui commande un parricide. Mais une pareille
alliance étant impossible , il nous semble que l'actrice devrait
opter et se décider pour la partie de son caractère
qu'il est impossible qu'elle dissimule. Obligée de demander
aux deux princes la tête de leur mère , elle ne passera
jamais pour avoir le coeur bien tendre ; il faut donc qu'elle
sacrifie tout ce que l'auteur lui fait dire de trop tendre et
même de galant. Mlle Duchesnois n'a pas senti cette nécessité
, ou n'a pu se décider à perdre les applaudissemens
voix touchante lui attire toujours dans les passages
de ce genre. Elle a parlé du ton le plus voluptueux des
je ne sais quoi qui attachent les ames ; elle a mis plus de
douceur défense au cinquième
acte . MileFleury ne commettait pas ces fautes brillantes ;
le rôle de Rodogune était son triomphe , parce qu'elle
l'avait conçu dans son entier , et lui donnait d'un bout à
l'autre la même couleur. C'est-là peut-être le comble de
l'art . Mais Mlle Duchesnois, qui s'y est élevée dans beaucoup
de rôles , est faite pour y parvenir dans tous .
que sa
de fermeté dans sa
Cette représentation a été très-brillante . Mlle Raucour
y a fait sa rentrée par le rôle de Cléopâtre, qu'elle rend
d'une manière terrible. Nous ne dirons pas cependant
qu'elle n'y laisse rien à désirer; mais ce qu'on pourrait y
reprendre tient tellement à sa manière , à ses moyens , à
ses habitudes , qu'il serait inutile de lui communiquer nos
observations . V.
Théâtre de l'Opéra-Comique. -Avis aux jaloux ou la
Rencontre imprévue , opéra-comique en un acte. Rien de
moins neufque le fonds de ce petit ouvrage. C'est encore ,
commedans cent autres , un tuteur jaloux qui veut épouser
sa pupille , et qui est dupé par elle et par un amant plus
jeune et plus adroit. Il faut , au reste , que ce cadre , tout
usé qu'il est , soit bien adapté au théâtre , car jamais le
public ne s'étonne de l'y voir reproduire ; tout ce qu'il demande
, c'est qu'on le rajeunisse par la nouveauté des
détails . C'est bien aussi ce qu'a voulu faire l'auteur de la
pièce nouvelle . Tous ceux qu'il a imaginés ne sont pas
également heureux , mais il a manifesté deux fois des inNOVEMBRE
1809. 53
tentions comiques , dont il est juste de lui tenir compte :
d'abord lorsque le tuteur ne se fiant point à sa duègne, l'em.
mène d'auprès de sa pupille , et enferme celle-ci en tête-àtête
avec l'amant qui s'est glissé dans la chambre à son
insu ; ensuite lorsque ce même tuteur vient condamner la
jalousie de la même chambre , au moment où l'amoureux
allait sortir par la fenêtre de l'appartement. L'effet de cette
dernière situation n'a pas été tout ce qu'il devait être ,
parce qu'on l'avait mal préparée : mais d'ailleurs le bon
ton de l'ouvrage , la gaieté , les mots plaisans qui l'animent
ont rendu le public indulgent pour ses défauts .
On pourrait dire de la musique à-peu-près la même
chose que des paroles. Elle est agréable et gaie , l'harmonie
en estdouce sans être trop savante. Il est fâcheux qu'elle
paraisse composée beaucoup moins de génie que de souvenir.
On en a cependant applaudi vivement diverses
parties , sur-tout une polonaise chantée par Huet , et l'air
de bravoure de Mlle Regnault. Les auteurs ont été demandés
et nommés malgré le parti de l'opposition . C'est
M. Saint-Remi pour les paroles ; et pour la musique
M. Louis Piccini , fils de l'immortel Piccini , et déjà connu
lui-même par la musique du Sigisbé , opéra en trois actes ,
donné il y a quelques années au même théâtre , sans chute
ni succès bien décidé.
-Mme Saint-Aubin , dont le nom fut si long-tems un
éloge , n'est point retirée du théâtre comme on l'avait cru :
elle vient d'y reparaître avec le plus brillant succès , et
avec seize ans de moins ; si ce n'est elle précisément , c'est
une fille charmante , à laquelle avec son nom elle a donné
sa physionomie , son organe , sa finesse , son intelligence ,
sonjeu spirituel et piquant. Le public , qui l'a vue d'abord
avec le plus grand plaisir , l'a écoutée ensuite avec enthousiasme
. Saint-Aubin le père a été applaudi comme cela
ne lui est jamais arrivé ; et Mme Saint-Aubin , forcée de
reparaître avec sa fille , l'a été , comme cela lui arrivait
toujours.
Théâtre de l'Impératrice.- Les Oisifs , comédie en un
acte et en prose de M. Picard .
Déricourt est un jeune homme très-occupé chez un banquier
, et qui , de plus , amoureux de Julie , s'est chargé de
rédiger tous les mémoires qui pourront procurer à son frère
54 MERCURE DE FRANCE ,
l'emploi d'aide-de-camp d'un général. Son banquier vient
de lui demander un compte de caisse ; le mémoire décisif
pour le jeune militaire doit être rédigé sur- le-champ ; Déricourt
n'a pas un moment à perdre , et c'est dans cette situation
que des Oisifs viennent l'assaillir. L'un est unjeune
homme qui fait de petits vers , et sollicite par la voie des
gazettes une place de lecteur chez une riche veuve ; l'autre
est un M. Leffilé , convalescent , qui consacre sa première
sortie à Déricourt , et lui raconte les détails de sa maladie et
ceux de sa guérison , due à un quiproquo d'apothicaire ;
vient ensuite un cousin de Déricourt , inspecteur du parc
de Versailles , accompagné de sa femme et de son fils . A
ces originaux en succèdent d'autres ; les heures s'écoulent ,
et déjà même il n'est plus tems d'aller solliciter le général ;
Déricourt se désole , mais heureusement son oncle a fait
des démarches en son nom ; l'officier est nommé aide-decamp
, et Déricourt épouse celle qu'il aime .
On voit que le plan de cette comédie est le même que
celui des Fâcheux de Molière . Déricourt est sans cesse interrompu
par des Oisifs , que l'on pourrait aussi bien nommer
fâcheux , comme Eraste , par des fâcheux qui ne sont
guère moins oisifs; mais en s'emparantdu plan de Molière ,
il fallait en changer tous les détails. On ne voit plus aujourd'hui
de marquis chanter et danser une courante ; mais
nous avons des poëtes qui se font applaudir dans les athénées
. On ne dispute plus dans les sociétés sur l'amour sans
jalousie et la jalousie sans amour; mais on s'y occupe
quelquefois gravement de questions gastronomiques . Ces
ridicules fugitifs , qui tiennent plus encore aux moeurs
qu'aux caractères , sont précisément ceux que M. Picard a
toujours su peindre avec le plus de succès. Il en a donné
dans les Oisifs une nouvelle preuve . Ses originaux ontparu
très-piquans et très-fidélement retracés. Le publie a donc
applaudi cette nouvelle production d'un auteur qu'il aime ;
et satisfait de la gaieté , de la vérité des détails , il n'a point
exigé d'une pièce à tiroirs plus d'intrigue et plus d'intérêt
que ce genre léger n'en comporte .
NOVEMBRE 1809 . 35
Aux Rédacteurs du Mercure de France.
Permettez-moi , messieurs , de vous demander une petite
place dans votre estimable journal pour une observation
historique à laquelle les circonstances donnent quelqu'in
térêt.
La nouvelle institution de l'ordre des Trois-Toisons-d'Cr
a déjà donné lieu à quelques recherches sur l'ordre primitif,
fondé par Philippe-le-Bon duc de Bourgogne , et l'on
n'a pas manqué de répéter à ce sujet l'anecdote un peú
scandaleuse des cheveux roux de Marie de Looringe , que
Philippe adopta , dit-on , pour symbole de cet ordre célèbre.
Que cette historiette se trouve dans quelques vieux fabliaux ,
qu'elle soit consignée dans maint couplet de Vaudeville ,
rien de mieux; elle y est à sa place : mais il est d'autant
moins permis de l'admettre , comme fait historique , dans
une dissertation grave , qu'elle est démentie par plusieurs
écrivains (1) qui ne laissent point de doute sur la véritable
origine de l'ordre de la Toison-d'Or.
Al'époque où les dix-sept provinces des Pays-Bas furent
réunies aux domaines de la maison de Bourgogne dans la
personne de Philippe-le-Bon , laBelgique faisait à elle seule
laplusgrandepartiedu commerce de l'Europe ; ses habitans
qui avaient inventé et perfectionné plusieurs branches d'industrie
, excellaient sur-tout dans les fabriques de laine dont
ils étaient en possession depuis plusieurs siècles . Ces
fabriques occupaient alors une si grande quantité de bras
qu'ilfallut agrandir l'enceinte des villes pourlogerles essaims
d'ouvriers qui s'y rendaient de toutes parts , et qu'on fut
souvent obligé d'avoir recours au pouvoir et aux armées du
prince pour apaiser les troubles que les tisserands fomentèrent
à différentes époques. Les Anglais , sans aucune
industrie alors , n'étaient que les bergers de la Belgique avec
laquelle ils trafiquaient des toisons de leurs troupeaux , que
celle-ci leur payait en draps manufacturés avec leurs propres
laines . Il s'établit à Bruxelles un marché considérable où se
vendaient les laines d'Angleterre , ettelle était pour lesBelges
l'importance de cette matière première que dans le siècle
(1) Mémoires sur les Pays-Bas , par le baron de Nenny ; Histoire
de la Belgique , par Desroches ; Statistique du département de la Dyle ,
par M. le comte de Pontécoulant ..
56 MERCURE DE FRANCE ,
précédent Edouard III, voulant les attirer dans son alliance,
neputy parvenir qu'en accordant aux drapiers duBrabant
unprivilège dont l'original subsiste encore dans les archives
de cette province.
Ce fut pour consacrer la source des richesses que le commerce
des laines répandait dans ses états que Philippe-le-
Boninstitua en 1430 l'ordre de la Toison-d'Or , et qu'il lui
donna pour légende ces mots; pretium non vile laboris
( digne prix du travail ), que l'on a, selon moi , traduits à
contre-sens par ceux-ci : prix qui n'est pas au-dessous de
nos travaux .
Je sens bien qu'il est plus poétique de chercher dans la
dénomination de cet ordre et dans sa légende une allusion
aux travaux et à la conquête desArgonautes ; qu'il est plus
gai d'y voir une preuve nouvelle des bizarreries de l'amour :
mais quand la vérité se présente aussi naturellement , pourquoi
vouloir accréditer des fables ? Pour peu qu'on veuille
se donner la peine de raisonner et de lire , on se convaincra
que la blonde Marie de Looringe de Crumbrugge n'a pas
euplus de part à la création de l'ordre de la Toison -d'Or
que la belle duchesse de Salisbury à l'institution de l'Ordre
de la Jarretière .
J'ai l'honneur d'être avec considération ,
L'un de vos abonnés.
1
NOVEMBRE 1809. 57
POLITIQUE.
Le traité de paix conclu à Vienne le 14 octobre , entre
LL. MM. l'Empereur des Français et l'Empereur d'Autriche
, et ratifié peu de jours après par les hautes parties
contractantes , a été publié à Paris dans les formes et avec
les solennités accoutumées . Le ministre de l'intérieur et le
grand-maître des cérémonies avaient à cet égard ordonné
des dispositions qui ont été exécutées par ordre du conseiller-
d'état préfet de police. Un nombreux cortége d'officiers
de paix , précédés de héraults d'armes , escortés par de forts
détachemens de cavalerie , ont parcouru les principaux
quartiers , et ont proclamé le traité dans toutes les places
publiques . Le concours d'auditeurs était immense ; lajoie et
l'espérance rayonnaient sur toutes les physionomies , et
par-tout les cris de Vive l'Empereur ! ont succédé à la lecture
de l'acte solennel qui sanctionne et garantit ses immenses
travaux. Le soir la ville a été illuminée; des décorations
, des emblèmes ingénieux ont été remarqués : sur
divers théâtres , des pièces ou des couplets de circonstance
ont célébré le succès de nos armes , le retour de nos braves ,
et les bienfaits que la paix nous prépare .
Le traité a paru officiellement dans le Moniteur , le dimanche
29 octobre . La communication au sénat en avait
été faite le matin par S. A. S. le prince archi-chancelier
de l'Empire. Il nous suffira d'en relater les dispositions
principales , en observant toutefois que les formules offrent
cette innovation que l'Empereur des Français y joint à ses
titres de roi d'Italie , protecteur de la confédération du
Rhin , celui de Médiateur de la confédération Suisse , employé
pour la première fois ; mais avant de relater ces stipulations
nouvelles , il n'est peut-être pas sans intérêt de
jeter un coup-d'oeil sur les anciennes , de présenter l'Autriche
marchant de concessions en concessions , chaque
fois qu'elle a pris les armes , perdant successivement des
provinces après des batailles , et ne retirant de son obstination
, de son aveugle soumission à l'Angleterre , que la
perte de ses plus belles possessions : il n'est pas sans intérêtde
voir d'un coup-d'oeil quel chemin rétrograde lui ont
fait faire ces armées formidables quatre fois réunies aux
58 MERCURE DE FRANCE ,
coalisés contre la France , de se rappeler ce qu'elle était
avant la guerre , et de calculer ce qu'elle est aujourd'hui .
Le traité de Campo-Formio , confirmé par celui de
Lunéville , a porté le premier coup à l'antique maison
d'Autriche; mais ce coup était décisif; il donne à la
France la barrière du Rhin , en lui assurant la Belgique
conquise et les autres départemens déjà réunis ; il ébranle
la constitution germanique , en faisant disparaître les deux
électeurs ecclésiastiques de Trèves et de Cologne , en transportant
àRatisbonne celui de Mayence ; il enlève aux archiducs
la Toscane et Modène , au roi de Prusse Clèves
à la Bavière le Palatinat , le stathouderat au prince d'Orange .
Il réduit à six le nombre des villes impériales. La république
cisalpine est reconnue ; l'Italie et le Brabant sont à
la fois perdus pour l'Autriche , dont les bras immenses s'y
étaient depuis si long-tems étendus .
Le traité d'Amiens ne suspendit de tems l'état
it que peu
de guerre entre l'Angleterre et laFrance. Il n'était relatif
qu'aux intérêts de ces deux puissances , et est étranger ici.
Ce fut cependant sa rupture qui entraîna de nouveau la
maison d'Autriche à accéder à une nouvelle coalition formée
le 11 avril 1805 avec la Russie , l'Angleterre , laSuède ,
Naples et la Sardaigne.
La prise d'Ulm et de Vienne et la bataille d'Austerlitz
confondirent cette coalition : la Hongrie de nouveau fut
envahie; et c'est à Presbourg que la maison d'Autriche
signa un second traité qui la fit descendre encore du rang
qu'elle occupait. Ses sacrifices y furent immenses , mais sa
situation était désespérée; on put regarder alors tout ce
qui lui fut laissé comme l'effet de la générosité du vainqueur;
la modération du traité dut surprendre autant que
la rapidité de la conquête.
Dans ce traité , l'empereur d'Autriche reconnaît celui des
Français pour roi d'Italie , et celuide ses successeurs qu'il
plaira à ce roi de désigner ; il reconnaît les réunions du
Piémont et de Gênes ; la disposition des principautés de
Lucques et de Piombino , l'indépendance des Suisses et des
Bataves ; enfin , il élève autour de lui , et reconnaît , revêtus
de la dignité royale , deux électeurs dont il était le chef, et
dont il ne va plus être que l'égal , les rois de Bavière et de
Wurtemberg , élévation dont la Saxe offre bientôt un nouvel
exemple . Il abandonne Venise et la Dalmatie à l'empereur
des Français ; au nouveau roi de Bavière , le Tyrol, le
Burgau , le Voralberg , Lindau , Augsbourg; au roi de
NOVEMBRE 1800. 59
Wurtemberg , cinq villes du Danube; au grand-duc de
Bade , le reste du Brisgau , l'Ortenau , Constance ; enfin ,
Naples passe sous la domination française .
Après un tel traité , la constitution germanique n'était
plus qu'un vain mot , et le titre d'empereur d'Allemagne ,
lorsque l'Allemagne confédérée passait souslaprotectionde
l'empereur Napoléon , qui véritablement l'avait défendue ,
garantie de la domination et de l'esclavage , ne pouvait
plus exister que pour rappeler une grandeur passée ; c'était
le simulacre inutile d'un pouvoir qui n'était plus; ce titre
fut abjuré. La couronne hériditaire d'Autriche fut le seul
apanage de François II , et sa prérogative impériale se
borna aux seuls domaines véritablement possédés .
Certes , après avoir été renfermée dans de telles limites ,
après avoir perdu de telles provinces , et essuyé des revers
militaires dont l'histoire n'offre point d'exemple , on devait
croire que l'Autriche réparerait lentement ses pertes , et
dans le sein d'une paix profonde , chercherait à faire oublierà
ses peuples les malheurs d'une guerre si désastreuse :
on sait qu'il n'en fut rien. Son repos était trompeur ; en
silence elle méditait de nouveau la guerre , s'y préparait en
accusant son allié sans défiance de méditer la guerre
contre elle : on sait comment l'agresseur s'est fait reconnaître
lui-même , avec quelle rapidité et quel ensemble
de moyens les Autrichiens ont tout-à-coup paru sur
l'Elbe et l'Adige. Il a fallu , pour résister à ce torrent
imprévu , les prodiges de l'art et de la valeur ; les Français
étaient en petit nombre et presque surpris ; mais les alliés
étaient devenus français ou dignes de ce nom , et tout
fut compensé . On sait Eckmull , Ratisbonne , Esling ,
Wagram.
Voici quelle a été la journée de Vienne , qui pour l'Autriche
succède à celle de Wagram , comme celle de Presbourg
à celle d'Austerlitz ,
L'Autriche cède au monarque français , pour en disposer
au profit de sesmagnanimes alliés , le pays de Saltzbourg et
la partie de la Haute-Autriche , en tirant une ligne du Danube
jusqu'à la frontière de Saltzbourg ; elle cède à l'empereur
, roi d'Italie , le comté de Gorice , le territoire de
Montefalcone , Trieste , la Carniole , le cercle de Villach en
Carinthie , tous les pays à la droite de la Save jusqu'à la
Bosnie, partie de la Croatie militaire , Fiurme, le littoral,
hongrois, l'Istrie autrichienne , etc. , etc. Elle cède au
royaume de Saxe toutes les enclaves dépendantes de la
60 MERCURE DE FRANCE ;
1.
Bohême , et comprises dans le territoire du royaume de
Saxe; elle cède au roi de Saxe , duc de Varsovie , toute la
Gallicie occidentale ou nouvelle Gallicie , Cracovie et un
arrondissement autour de la place , et le cercle de Zamosc
dans la Gallicie orientale. Elle cède à l'empereur de Russieun
territoire renfermant , dans la partie la plus orientale
de laGallicie ,400,000hommes de population.Elle reconnaît
la suppression de l'ordre teutonique ; elle acquittera les
contributions imposées jusqu'au jour de la ratification
du traité ; elle s'engage à payer les intérêts annuels des
capitaux placés soit sur le gouvernement , soit sur les états ,
la banque , la loterie , etc. Enfin , elle reconnaît tous les
changemens survenus ou qui pourront survenir en Espagne,
en Italie et en Portugal. Le traité est commun aux rois
d'Espagne , de Hollande et de Naples , à tous les rois et
princes de la confédération du Rhin . De son côté l'empereur
des Français garantit à l'Autriche l'intégrité de son
territoire , tel qu'il est déterminé par le présent traité , et
promet de s'intéresser en faveur des Tyroliens révoltés et
d'obtenir leur pardon de leur monarque le roi de Bavière .
Des calculs approximatifs donnent le résultat suivant
du traité de Vienne , relativement à la population que
l'Autriche cède , et à celle qu'elle conserve .
Le traité de Presbourg la réduisit , il y a trois ans , de
25,000,000 de sujets à 22,300,000; un accroissement de
population pendant la paix avait porté ce nombre à
22,600,000 . Mais le total des cessions déterminés ou indiqués
aujourd'hui par le traité de Vienne s'élève à 3,430,000
sujets . On n'en connaîtra l'état véritable que lorsque les
provinces cédées auront reçu leur organisation nouvelle;
mais il n'est pas hasardé de dire que désormais les royaumes
possédés par la puissance autrichienne auront au plus une
population de 18,000,000 d'individus .
On doit juger de l'effet qu'a produit une semblable négociation
à Paris , à Vienne , dans toute l'Allemagne et en
Italie ;on peut juger quel effet elle produira en Espagne où
elle ruine les dernières espérances des rebelles , et à Londres
où le ministère va contempler dans toute son étendue
l'énormité de la faute qu'il a fait commettre à l'Autriche .
Les nouvelles dispositions que ce traité va rendre nécessaires
sont encore inconnues : elles sont couvertes du même
voile qui a enveloppé les négociations . Cependant il en
est une déjà publiée à Milan; c'est celle qui réunit sous le
nom de provinces illyriennes la partie du territoire cédé
NOVEMBRE 1809. βι
qui borde l'Adriatique. Un administrateur est déjà donné
à ces provinces sur lesquelles marche le corps d'armée du
duc de Raguse , qui en occupait une partie avant la guerre.
Cet administrateur est M. le conseiller-d'Etat Dauchy.
On ne sait pas le terme précis du séjour que feront encore
les troupes françaises dans les pays autrichiens qui
demeurent à leur ancien souverain. Si l'on en juge par les
papiers allemands , le mouvement de retraite aurait déjà
commencé , et déjà le corps du duc d'Abrantès porté à
Bareyth, et en observation de la Bohême , aurait commencé
sa marche sur le Rhin. Les régimens de la garde , les marins
attachés à cette garde , et qui ont rendu tantde services,
ont quitté Vienne et ses environs et remonté le Danube :
l'armée du prince vice-roi s'est aussi ébranlée : on la croit
destinée à appuyer en Tyrol les opérations des divisions
bavaroises réunies qui s'y sont avancées sans trouver d'obstacles
sérieux. Il est consolant de voir marcher contre des
montagnards fanatisés une masse considérable de forces :
leur sang même en sera épargné d'autant plus facilement.
Mais il est permis de croire qu'en apprenant la paix et ses
conditions , qu'en écoutant sur-tout l'officier autrichien qui
a dû pénétrer jusqu'à eux , et leur faire connaître la véritable
situation des choses , ces malheureux ne croiront
plis nécessaires les déplorables témoignages de leur fidélité
àune maison qui a renoncé à tous ses droits sur eux ; les
premières nouvelles à cet égard seront très-certainement
consolantes et décisives .
Ala première conquête de Vienne , les fortifications de
laplace n'avaient opposé aucune résistance; les gouverneurs
autrichiens avaient senti l'inutilité et le danger d'exposer
ainsi une capitale aux horreurs de la guerre; cette
fois on sait que l'archiduc Maximilien conçut et n'exécuta
pas le projet de défendre ces remparts , qu'il les abandonna
après les avoir exposés ; que la capitale de l'Empire souffrit
quelque dommage de la tentative insensée faite pour la
sauver; que les Français en furent les véritables préservateurs.
Si jamais (et que le ciel lui en ôte àjamais l'idée ! )
laMaison d'Autrice rappelait sous ces murs les soldats
français qui , cette fois plus que les précédentes , n'y trouveraient
pas un Sobieski , les Français du moins n'y trouveraientqu'une
capitale ouverte, etunepopulationdisposée.
- à les accueillir comme des ennemis qui ont laissé des souvenirs
honorables .
Toutes ces fortifications qui ceignaient la ville et la sé
63 MERCURE DE FRANCE,
paraient des faubourgs ont été minées , et elles ont sauté.
Des promenades vont les remplacer. Vienne ne peut que
gagner à cette disposition nouvelle , et ce que ses souverains
n'eussent probablement pas songé à faire pour elle
pendantla paix , va être le résultat des effets et des hasards
de la guerre . Ce n'est pas la première fois qu'elle aura da
rendre grâces aux Français ; mais désormais elle ne peut
plus les recevoir que comme des hôtes , et jamais les
attendre comme ennemis . Il està remarquer toutefois que la
paix n'a pas faitremonter àVienne le cours des effets publics
et celui du papier-monnaie. La retraite d'une armée nombreuse
, qui faisait une immense consommation et répandait
beaucoup d'argent , va d'abord laisser cette capitale
dans un état de stagnation toujours défavorable au papiermonnaie,
et l'achèvement des contributions , les besoins du
gouvernement qui va être rétabli , doivent rendre le numéraire
plus rare et le papier-monnaie plus nombreux sa
baisse est donc le résultat inévitable de la paix et la source
d'embarras inévitables pour l'Autriche au moment où elle
rentre dans ses domaines ; c'est un des résultats du traité
funeste pour elle qu'il faut ajouter à ceux qui ont été stipulés
. Dans ces circonstances , on conçoit ce qu'a dû souffrir
l'Impératrice , dont la santé était si altérée . Le séjour momentané
de Cohorn lui a été funeste ; on a annoncé sa
mort : il paraît seulement qu'on désespère de la vie de
cette princesse , qui rendrait l'Empereur , son époux , veuf
pour la troisième fois . L'archiduc Charles est toujours dans
la retraite : on renouvelle le bruit que sa santé a été la
cause de sa démission ; il demeure toujours certain que
cette cause est la mésintelligence, l'inimitié, les prétentions
réciproques qui ont ôté tout ensemble , et par conséquent
toute énergie aux forces de la monarchie autrichienne .
On ne sait pas encore quel effet a produit à Londres le
traité de Vienne. La Hollande ayant publiéprématurément
la signature de la paix , les Anglais n'ont eu que la connaissance
du fait : ils connaissaient cependant la nature des
cessions sur l'Adriatique ou les prévoyaient; car déjà ils
s'indignent en pensant que l'Empereur en est désormais le
maître , et que la navigation de cette mer est , ainsi que
ses ports , son domaine et sa propriété.
Quant au traité avec la Suède , les Anglais le connaissent
mieux , en ce qui est relatif à la Russie , dont ils
nomment l'Empereur leur ancien allié magnanime ; mais
ils ignorent et redoutent les conséquences de ce traité quand
NOVEMBRE 1809 . 63
l'Empereur des Français aura fait connaître ses intentions .
La possession de l'île d'Aland , accordée à la Russie , leur
paraît laisser à la Suède peu de sécurité militaire , et aux
Anglais peu de sécurité commerciale .
Du resttee,, lesAnglais ne parlent plus guère de l'Espagne,
et n'osent plus parier de Flessingue , où il ne meurt plus ,
disent-ils encore , que trois cents hommes par semain
Il paraît qu'on cherche à s'étourdir à Londres sur cette don
loureuse situation , et que les scènes du théâtre de Cowen-
Garden sont une distraction qu'on croit devoir laisser
prendre à John Bull. On ignore les résultats de ces bur
lesques démonstrations de liberté civile , et ces parades
grossières d'un esprit national qui met tout en feu pour savoir
si Mme Catalani obtiendra , pour chanter , le prix qui
lui convient ; si le théâtre séra ouvert ou fermé, si M. Kemble
et sa famille seront ou non ruinés : c'est pour cette belle
querelle queforce horions se distribuent au parterre, et que
des nobles lords s'y font reconnaître au milieu des champions
des deux partis .
Le sort de Flessingue rappelle involontairement l'attention
sur le nom du général français qui y commandait , et
sur la conduite duquel une enquête a été ordonnée par
S. M. Des arrêtés pris par divers préfets dans l'arrondissement
desquels se trouvent situés les domaines de ce général
, viennent d'ordonner de les mettre sous le séquestre, et
ces arrêtés ont été rendus publics . Ces préfets sont ceux
de l'Ourthe et de la Haute-Garonne .
La cour est toujours à Fontainebleau. S. M. y a reçu les
hommages de diverses autorités , et particulièrement ceux
du sénat d'Italie. Il y a eu cercle et plusieurs fois spectacle .
Le premier acte de Roméo et Juliette y a été entendu ; une
autre fois , et le même jour , mesdames Festa et Barelli ont
chanté dans un acte de deux opéras différens , la Molinara
et le due Gemelli. On croit que la première représentation
dei traci Amanti , de Cimarosa , y sera donnée.
S. M. a souvent couru le cerf, et jouit de la plus parfaite
santé.
Un décret impérial fixe au 1er décembre prochain la
convocation du Corps-Législatif.
On présume que le séjour de la cour à Fontainebleau
sera d'un mois , que les fêtes de la paix , remises au 2 dé
cembre , seront réunies à celles de l'anniversaire du couronnement
. En conséquence , le nombre des personnes
64 MERCURE DE FRANCE , NOVEMBRE 180g.
admises jusqu'à ce jour à faire partie du voyage , va se
trouver augmenté d'une manière sensible. Des étrangers
de distinction y sont attendus . On croit même savoir
que S. M. le roi de Saxe est en route et arrivera incessamment
à la cour de son auguste allié.
Paris espère revoir son souverain à l'époque du couronnement
: l'Empereur doit , dit-on , agréer une fête que le
corps municipal lui dédie. D'immenses préparatifs se font
à cet effet dans les bâtimens de l'Hôtel-de-Ville avec la plus
grande activité.
ANNONCES .
Elémens de la grammaire latine, à l'usage des Lycées et des Ecoles
secondaires , par Lhomond. Nouvelle édition , avec des notes , par
F. P. Sainsère, prêtre , professeur au Lycée Impérial de Metz . Prix ,
I fr . et 1 fr . 25 c. franc de port. A Metz , chez Devilly , libraire , rue
du Petit-Paris ; à Paris , chez Giguet et Michaud, imprimeurs-libraires ,
ruedes Bons-Enfans , nº 34
Bedzor , ou Voyage de l'Orphelin sans l'être ; ouvrage contenant
unedescription topographique de plusieurs villes de France , et ce qui
s'y est passé de remarquable , avec un aperçu des moeurs , usages et
coutumes des habitans , et des vues sur le commerce, l'agriculture , etc.
Par M. Claude-Etienne Salignac-Fénélon . Deux vol . in-12 . Prix ,
3 fr . et 4 fr . frano de port. Chez Bechet , libraire , quai des Augustins ,
nº63 .
Essais sur la végétation considérée dans le développement des bourgeons;
par A. Aubert du Petit-Thouars , directeur de la pépinière impériale
du Roule , membre des Sociétés d'agriculture et philomatique
de Paris , de l'Académie Celtique et de la Société d'émulation de
l'Isle-de-France. Un vol. in-8º . , avec 2 figures . Prix , 5 fr . , et 6 fr .
franc de port . AParis , chez Arthus-Bertrand , libraire , rue Hautefeuille
, nº 23 .
Le même , tiré sur papier grand-raisin , 6 fr . et 7 fr . , frane de port ;
et sur grand-raisin vélin , 8 fr . et 9 fr . , franc de port .
Les Bucoliques de Virgile , traduction nouvelle en vers français ,
par M. P. Dorange. Un vol. in-12. Prix , I fr. 80 c. et 2 fr. 25 с. ,
franc de port. Chez le même .
MERCURE
DEP
DE
LI
cer
DE FRANCE .
N° CCCCXXXIV.-Samedi 11 Novembre 1809.
POÉSIE .
A LA PAIX .
STANCES IRRÉGULIÈRES .
O Paix , aimable Paix , objet de notre amour ,
Descends , viens consoler la terre !
Descends , et qu'en ce jour notre bruyant tonnerro
Annonce ton heureux retour .
Vierge aimable , que ta présence
De nos prospérités vienne augmenter le cours !
Que par tes mains au sein de l'abondance
Le temple de Janus , refermé pour toujours ,
D'un repos glorieux nous donne l'assurance .
La main qui sut te conquérir ,
O Paix , sur tes doux fruits va veiller attentive :
Par ses soins l'on verra mûrir
Près du laurier la douce olive .
La France heureuse sous tes lois ,
O des héros le plus grand , le plus sage !
Pour modèle aux guerriers , aux magistrats , aux rois ,
Avec orgueil offrira ton image.
Hâte-toi , viens , descends , ô Paix , aimable Paix !
Descends , vient effacer les traces de la guerre !
Et qu'on n'entende plus désormais sur la terre
Que le concert des voix célébrant tes bienfaits .
1 TALAIRAT
E
66 MERCURE DE FRANCE ,
IMITATION DE LA VII ODE D'HORACE.
LIVRE PREMIER .
ENTENDS des aquilons le souffle mugissant;
Par la main des hivers en floccons épandues ,
Vois les neiges blanchir le front resplendissant
Du Soracte rival des nues .
Sous le poids des frimas l'arbre crie affaissé :
De ce fleuve muet la naïade étonnée ,
Au spectacle nouveau de son onde enchaînée ,
Gémit dans son antre glacé.
Entasse à ton foyer , d'une main libérale ,
Le sapin résineux , le cyprès odorant ,
Et brave de l'hiver l'haleine glaciale ,
Assis près d'un feu pétillant .
Prodigue-nous sur-tout la liqueur délectable
Que ces larges flacons , ouvrage d'un Sabin ,
Depuis deux fois trois ans , enferment dans leur sein ,
Breuvage au nectar préférable .
Remets tout autre soin entre les mains des Dieux :
Leur voix parle ; et la paix à la terre est rendue ,
Les vents n'exercent plus leur empire orageux ,
Etl'onde cesse d'être émue.
Ces arbres , de nos bois antiques habitans ,
Naguères ébranlés par l'effort des tempêtes ,
Dans les airs obscurcis n'agitent plus leurs têtes
Victorieuses des autans .
Ne va point , désireux d'une vaine science ,
T'efforcer de prévoir l'avenir inconstant ;
Jouis de chaque jour que le ciel te dispense ,
Regarde-le comme un présent.
Tandis que ton visage où brille la jeunesse ,
N'a point encor du tems éprouvé les rigueurs ,
Des grâces suis les pas , et brigue les fave urs
Des doctes nymphes du Permesse .
NOVEMBRE 1809 . 67
८
Viens , accours sur ce champ dont nos braves aïeux ,
Au fier Dieu des combats firentjadis hommage ,
Et fier de préluder à de farouches jeux ,
Exerce ton naissant courage .
Renouvelle souvent ces entretiens si doux
Et si chers aux amans , quand la nuit favorable
Répand sur leur secret son ombre secourable
Et les amène au rendez -vous .
i
i.
DEMORE, sous -inspecteur demarine,
des Académies de Lyon et de Marseille .
ENIGME.
LECTEUR , dans mon obscurité ,
J'ai quelqu'analogie avec la Trinité ;
Et quand je fais un commentaire ,
Afin d'éclaircir ce mystère
Il arrive que loin d'y porter la clarté
J'augmente encor le noeud, de la difficulté...
Mais puisqu'il faut que je l'ajoute ,
Ce commentaire , il faut bien qu'on l'écoute .
Dans le principe je suis un ;
De cet un on fait trois ; et de ces trois chacun
Offre son attribut et sa manière d'être ;
Or , ces trois réunis ne forment qu'un seul être.
Pour que tu me devines nieux ,
Top sto
Tob ford
Il ne me reste plus qu'à paraitre à tes yeux ;
C'est ce que je vais faire en l'une ou l'autre page :
Lecteur , tu m'aperçois , jê gage .
S .......
LOGOGRIPHE .
;
AVEC cinq pieds je suis un noir complot
Qui conduit, quelquefois l'auteur à l'échafaud.
Retranche mon premier , je deviens un supplice
Où mène trop souvent l'habitude du vice.
Mon second retranché , que pourrais -je être encor ?
Ce que l'on porte en soi lorsque l'on n'est pas mort .
S .......
Ea
68 MERCURE DE FRANCE,
CHARADE .
De mon premier il sort des flammes :
Il se forme sur mon dernier
Des lames qui n'ont pas la trempe de ces lames :
Qu'on voit sortir de mon entier :
Sous les eaux engloutis les unes vous renversent;
De leurs pointes atteints les autres vous transpercent.
S .......
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE
insérés dans le dernier Numéro.
Le mot de l'Enigme du dernier Numéro est Fourmi-lion .
Celui du Logogriphe est Imberbe, dans lequel on trouve : mer,
mire , mi , ré et rime .
Celui de la Charade estPin-cette.
NOVEMBRE 1809. 69
7
LITTÉRATURE ET BEAUX-ARTS.
TABLEAU HISTORIQUE ET PITTORESQUE DE PARIS , depuis les
Gaulois jusqu'à nos jours , par M*** , avec figures ;
huitième et neuvième livraisons . Papier ordinaire 12 fr.
la livraison; papier vélin , fig . avant la lettre , 21 fr .
-A Paris , chez H. Nicolle , à la librairie stéréotype ,
rue de Seine , nº 12 ; et Lenormant.
CET ouvrage , commencé il y a environ quinze mois ,
est déjà assez avancé pour pouvoir être justement apprécié
dans son plan et dans son exécution. La neuvième
livraison commence le second volume , et le
premier est entiérement terminé , à quelques gravures
près , qui ne seront délivrées aux souscripteurs qu'avec
les livraisons suivantes , le burin de l'artiste n'ayant pu
suivre la plume de l'écrivain. Lorsque l'on considère
l'étendue du travail , la variété des connaissances qu'il
suppose , la quantité de recherches souvent arides et
minutieuses qu'il nécessite , on ne peut disconvenir que
l'auteur n'ait mis beaucoup de zèle et d'activité à remplir
les engagemens qu'il avait pris avec le public ; et
lorsqu'on lit la partie considérable de l'ouvrage qui a
déjà paru , on s'aperçoit que la rapidité de l'exécution
n'a nui ni à l'exactitude des recherches , ni à la perfection
de l'ensemble. Nous ne faisons aujourd'hui que
constater la faveur publique qu'a obtenue le Tableau
historique et pittoresque de Paris ; pour en parler , nous
avons attendu le succès ; les autres journaux l'avaient
prévenu en s'empressant dès les premières livraisons de
louer l'ouvrage ; ils avaient devancé , pressenti , deviné
le jugement et le goût du public , rôle beaucoup plus
flatteur. Nous nous contentons de le suivre , rôle beaucoup
plus sûr : peut-être même est-il tout-à- fait prudent
de s'en tenir à celui-là , sur-tout lorsqu'il s'agit d'un ouvrage
annoncé par souscription , délivré successivement
par parties , et qui ne doit être complété que par un
20 MERCURE DE FRANCE ,
nombre considérable de livraisons . L'expérience a trop
souvent prouvé qu'il ne fallait pas le juger d'après les
premières qui paraissent.
On pouvait seulement prononcer dès-lors que l'entreprise
était heureuse , que le sujet était intéressant , et
que , qudique souvent traité , on devait néanmoins le
regarder comme neuf. Les nombreux et volumineux
ouvrages qui ont eu pour objet Paris , son histoire et sa
description, n'offraient guère , en effet,que des matériaux
informes , incomplets , et dont le nouvel historien n'a
dû faire usage qu'avec la circonspection d'une saine critique
qui rejette les traditions fausses , et les contes
apocryphes dont les anciens chroniqueurs de Paris entouraient
le berceau et les monumens de cette ville
célèbre ; avec cette sobriété , dictée par le bon goût , qui
élague ces superfluités , ces détails oiseux, ces dissertations
sans intérêt , fruit d'une érudition minutieuse ,
dont ceux qui succédèrent aux premiers grossirent leurs
épais volumes ; enfin avec cette sagesse d'un bon esprit
qui dédaigne toutes ces petites anecdotes de la chronique
scandaleuse , ou ces épigrammes actuellement sans
sel , et qu'avait si fort mises à la mode dans le siècle
dernier une philosophie chagrine , qui voulait trouver un
texte à ses déclamations et à ses sarcasmes dans tous les
sujets , et jusque dans la description des rues , des carrefours
et des édifices de Paris . Tels étaient les ornemens
aussi faux que divers , selon la diversité de l'esprit
et du goût des différens âges , dont les historiens de Paris
ont prétendu embellir son histoire ; telles sont les fausses
sources d'intérêt où ils ont puisé dans un sujet qui en
offre abondamment de véritables . Quelle histoire en
effet est plus agréable et plus variée que celle de la capitale
d'un vaste et florissant empire , séjour , depuis
douze siècles , de ses rois et de ses plus grands hommes,
théâtre de tant d'événemens , de tant de séditions et de
révolutions ou bizarres ou cruelles , centre de tant d'intrigues
, tourbillon où se sont agités tant de personnages
fameux , sol où se sont élevés tant de monumens et d'édifices
célèbres , changeant mille fois de destination et de
maîtres , anéantis , remplacés par d'autres' , et subissant
NOVEMBRE 1809. 70
toutes les variations , toutes les métamorphoses et toutes
les destructions qu'entraînent la succession des tems et
l'inconstance des hommes ?
Une pareille histoire tient en quelque sorte le milieu
entre les annales générales d'une nation et les mémoires
particuliers d'un individu ; elle offre à-peu-près les
mêmes avantages , agrément , intérêt , instruction : on
peut même dire qu'elle en a de particuliers . Elle a plus
d'unité et d'ensemble que l'histoire générale ; elle accable
moins l'esprit et surcharge moins la mémoire ; elle entre
dans des détails plus familiers , et qui peignent mieux les
moeurs , avantage inestimable lorsqu'il s'agit sur-tout
d'une ville qui a tant influé sur les moeurs générales de
la nation; et c'est en cela principalement que son histoire
l'emporte encore sur les mémoires particuliers d'un
individu qui , quel qu'il soit , n'a jamais eu une aussi
grande influence , et dont l'existence d'ailleurs extrêmement
bornée n'est qu'un point dans les annales d'un
peuple , et n'offre qu'un coin presqu'imperceptible dans
le tableau des moeurs . Paris au contraire est toujours la
figure principale de ce tableau. Ila , dans son existence ,
précédé celle de la monarchie ; il en a suivi les diverses
périodes , il én a souvent fixé les destinées . Remontant
dans son origine à des tems antiques et obscurs , traversant
dans sa durée des âges d'ignorance et de barbarie
, arrivant enfin à des siècles de lumières , de civilisation
, d'opulence et de luxe ; jadis misérable bourgade
, amas de chaumières confusement entassés dans
les bornes étroites d'une île de la Seine ; dès long-tems
ville florissante s'étendant au loin sur les deux rives du
fleuve , renversant toutes les barrières et toutes les enceintes
qu'on veut opposer à son accroissement ; elle
éprouve toutes les vicissitudes et toutes les révolutions
que doivent amener cette longue succession d'années
ces états si différens , ces moeurs si diverses , et conserve
dans toutes les époques un intérêt véritable . Ce sont
même ces faibles commencemens , ces étroites limites ,
ces misérables cabanes comparées avec la splendeur
actuelle de Paris , ses somptueux édifices et son immense
étendue , ce sont ces comparaisons et ces différences
,
72 MERCURE DE FRANCE,
,
qui font pour l'observateur une grande partie de l'intérêt
qu'offrent sa description et son histoire. Que de changemens
a subis cette grande cité dans une durée de deux
mille ans ! et dans ce long intervalle qui , de cette faible
origine , l'a portée à cet état de richesse et de magnificence
, que d'événemens liés à l'histoire générale dans
l'histoire particulière de la capitale d'un grand empire !
que d'anectotes privées , que de faits curieux , que de
métamorphoses dans les moeurs , dans les habitudes
dans les édifices , dans l'aspect physique et moral de
cette ville immense ! que de choses qui nous paraissent
avoir dû toujours être ainsi , ou du moins n'avoir pas
changé depuis long-tems , ( car , dans notre existence
éphémère , tout nous paraît aisément fort ancien et presqu'éternel
) avaient pourtant naguère un autre but , une
autre destination , une autre disposition ! Cette rue où
nous passons était couverte d'édifices ; ces bâtimens sont
sur l'emplacement d'une ancienne rue ; ces places publiques
étaient des jardins , des prés , des cultures ; cette
maison qu'un procureur n'a pas jugée assez grande pour
le loger était celle d'un chancelier de France ; cet hôtel
que le contrôleur Hervart fit renverser pour le rebâtir
plus spacieux et plus magnifique , était celui dont s'était
contenté et dont vraisemblablement avait été fier l'or
gueilleux d'Epernon ; ici des ruines , là de modernes
édifices bâtis sur d'antiques débris ; plus loin , à peine
quelques vestiges d'anciens monumens qui n'existent
plus que dans les souvenirs et les traditions ; partout la
main du tems plus fortement empreinte dans une grande
ville qu'ailleurs .
Tels sont les tableaux animés et variés que l'historien
de Paris doit faire passer successivement sous les yeux
de ses lecteurs ; telle est la tâche qu'a parfaitement
remplie l'auteur du nouveau Tableau historique et pittoresque.
Nous avons , en traçant ses devoirs , fait l'analyse
de son ouvrage.Ainsi que l'annonce le titre , cet ouvrage
se divise en deux parties bien distinctes : la partie chalographique
, la partie historique. La première se compose
de plans de Paris , de vues générales de cette ville prises
de ses aspects les plus agréables , de gravures représen
:
NOVEMBRE 1809. 73
,
tant les monumens ou les édifices remarquables qu'elle
contient ou qu'elle a contenus . On trouvera même dans
ce tableau des descriptions et des dessins de monumens
qu'on chercherait vainement ailleurs . Si l'historien
comme dit Cicéron , doit peindre , et ressemble à l'artiste
qui dispose de beaux tableaux dans un jour convenable
: Videtur tanquam tabulas in bono lumine collocare
, il est des occasions où l'art de la parole et la clarté
des explications ne pourraient pas lui suffire ; il doit appeler
à son secours tous les arts qui représentent aux
yeux les objets , et c'est sur-tout dans un ouvrage qui
consiste principalement en descriptions de monumens
et d'édifices que ces auxiliaires sont indispensables .
La partie historique a deux subdivisions : tantôt elle
comprend l'histoire particulière des quartiers , des rues ,
des monumens publics , et même des édifices particuliers
qui ont eu quelque célébrité , et laissé quelque
souvenir dans la mémoire des hommes ; tantôt elle présente
l'histoire de l'ensemble , des accroissemens successifs
de la ville , des révolutions qu'elle a subies ,
des événemens importans dont elle a été le théâtre ,
auxquels ses habitans ont pris part , et dont ils ont
été ou les témoins ou les acteurs . Le mérite de la
première soudivision ne peut être que dans une exactitude
scrupuleuse , et le devoir de l'auteur est dans des
recherches exactes , arides , minutieuses . Telle rue , par
exemple , porte un nom bizarre , ridicule ; mais ce nom
tient à une ancienne destination , à d'anciens usages : il
faut compulser de vieux recueils , de vieux actes pour
connaître et expliquer ces anciens usages ; il faut consulter
de vieux glossaires pour entendre ces mots vieillis
et entiérement hors d'usage , pour en assigner l'étymologie.
Ces étymologies révèlent néanmoins d'antiques
coutumes qui peignent les moeurs , et intéressent tous les
lecteurs . Je n'en citerai qu'un exemple , que je ne prendrai
point dans le nouveau Tableau de Paris , quoiqu'il
eûtpu m'en fournir un grand nombre . La rue du Fouare ,
dont l'auteur n'a pas eu encore occasion de parler ,
s'appelle ainsi du vieux mot feure , qu'on trouve dans
Rabelais , mot que les gens de la campagne pronon
74 MERCURE DE FRANCE ,
çait fouare , et qui signifie paille. Jusqu'ici cela n'est
pas bien intéressant , mais pourquoi cette rue s'appelaitelle
ainsi ? C'est parce qu'on rassemblait et qu'on vendait
dans cette rue la paille qui servait de litière aux
écoliers de l'Université de Paris . Les écoliers , en effet ,
n'avaient point alors le droit de s'asseoir sur un banc
ou sur une chaise devant leurs professeurs ; ils devaient
être assis par terre en leur présence , et ne pouvaient ,
pour toute délicatesse , que mettre un peu de paille sous
eux. Le pape Urbain V, bienfaiteur et protecteur de
l'Université de Paris , leur en fit loi expresse dans un
réglement daté de l'an 1366 : Scholares Universitatis
Parisiensis , audientes suas lectiones , sedeant in terra
coram magistris , non in scamnis , vel sedibus elevatis à
terrâ, ut occasio superbicæ à juvenibus secludatur (1) . Tel
était dans ces siècles d'ignorance l'honneur rendu à la
science dans la personne de ceux qui l'enseignaient ;
telle était l'humble soumission de ces écoliers d'ailleurs
si fiers , si jaloux de leurs prérogatives , et dont la turbulente
indiscipline fit plus d'une fois la loi aux Parisiens
, au roi même , à qui elle arracha le pardon des
plus grands excès : faiblesse qui accoutuma tellement
ces écoliers sans frein à l'impunité , que dans les troubles
affreux dont nous aurons bientôt occasion de parler ,
deux d'entr'eux ayant été justement pendus , ils exigèrent
et obtinrent que le premier magistrat de la capitale ,
que le prévôt de Paris allat lui-même les dépendre ,
qu'il les baisât publiquement à la bouche , et les conduisît
à l'église des Mathurins pour y être inhumés
honorablement.
Ce ne sont pas seulement les rues , les places , les monumens
publics qui rappellent des anecdotes curieuses,
'des souvenirs intéressans , des faits singuliers : les édifices
particuliers ont souvent aussi leur célébrité , et ne
sont pas moins dignes d'exciter la curiosité du lecteur;
(1) On soutenait aussi dans cette rue du Fouare , des thèses de
philosophie et de rhétorique , ce qui lui donnaît dans ces tems-là une
sorte de célébrité , et lui mérita sans doute l'honneur d'être nommée
dans les écrits du Dante , de Pétrarque , de Rabelais et autres.
NOVEMBRE 1809. 75
leurs noms , souvent répétés dans notre histoire , se lient
à une foule d'événemens importans et d'époques mémorables.
On ne lit point les Mémoires du siècle de
Louis XIII , de Louis XIV , sans trouver , pour ainsi
dire à chaque page , les hôtels de Longueville , de Chevreuse
, de Rambouillet , cités comme les demeures de
personnages illustres , et les lieux de la scène des faits les
plus intéressans. Si nous remontons à des époques plus
éloignées , nous trouverons liés à nos annales les souvenirs
qu'ont laissés les hôtels des Ursins , de Joyeuse ,
d'Alençon , de St. Pol , de Nesle , et cet hôtel de Soissons
qui avait aussi appartenu à un Jean de Nesle , et
qui passa ensuite à je ne sais combien de rois , de reines ,
de princes et de princesses , et changea si souvent de
nom et de destination. Saint Louis , qui l'avait acheté à
Jean de Nelse , le donna à sa mère , Blanche de Castille,
qui y mourut. Il appartint successivement à Philippe-le-
Bel , à Philippe de Valois , à Jean de Luxembourg , roi
de Bohème , et s'appela l'hôtel de Bohème, jusqu'à ce
qu'il fût encore acheté par un roi de France , Charles VI ,
qui en donna 12,000 livres , et en fit présent à son frère
le duc d'Orléans , d'où il fut appelé l'hôtel d'Orléans .
Louis XII , à qui il était échu par droit de succession , le
donna à ses valets -de-chambre qui le vendirent aux Filles
Repenties , espèce d'association religieuse à qui l'évêque
de Paris donna une règle fort sévère en prenant de grandes
précautions , rapportées naïvement par les historiens
du tems , pour être bien sûr que si ces filles n'étaient pas
repenties , elles avaient du moins de justes raisons de
Pètre ; mais elles ne possédèrent pas long-tems cet hôtel ,
L'astrologue de la reine Catherine de Médicis lui ayant
prédit qu'elle mourrait près de Saint-Germain, sous les
ruines d'une grande maison , elle ne voulut plus aller à
Saint-Germain-en- Laye , ni habiter le Louvre et les Tui
leries , qui sont dans le voisinage de Saint-Germainl'Auxerrois
, et elle alla loger dans l'hôtel vendu aux filles
repenties , qu'elle transplanta ailleurs . Cet hôtel s'appela
dès-lors hôtel de la Reine. Il appartint à la soeur de
Henri IV, fut vendu 100,000 livres au comte de Soist
sons dont il prit le nom , et passa enfin , par le mariage
76 MERCURE DE FRANCE ;
d'une des filles du comte de Soissons , dans la maisonde
Savoie- Carignan , et devint ainsi la propriété du père du
fameux prince Eugène , qui y naquit. Il me semble que
cette sorte de généalogie et ces détails privés qui touchent
à des personnages historiques ont quelqu'intérêt , et je
suis persuadé que l'auteur du Tableau de Paris , qui m'a
prouvé , par le précis intéressant qu'il a donné de l'hôtel
de Rambouillet et de quelques autres , qu'il pense comme
moi à ce sujet , ne les négligera point lorsqu'il aura occasion
de parler de l'hôtel de Soissons . J'avoue néanmoins
qu'on grossirait inutilement un livre en prodiguant ces
détails : il faut les choisir avec goût , les distribuer avec
sobriété , et ne point imiter ces lourds compilateurs , ces
prolixes historiens de Paris , Piganiol de la Force , par
exemple , qui parcourt toutes les églises de Paris , et
nous raconte l'histoire de tous ceux qui y ont été enterrés
, pour peu qu'il ait pu découvrir quelque chose sur
leur compte , traverse le cimetière des Innocens , et transcrit
toutes les épitaphes , entr'autres la suivante , qui , du
reste , est une des plus remarquables : « Ci gist Yolande
>>Bailly qui trépassa l'an 1514 , le quatre-vingt-huitième
>>an de son âge , le quarante-deuxième de son veuvage ,
>> laquelle a vu , devant son trépas , deux cent quatre-
>> vingt-quinze enfans issus d'elle . »
Mais l'histoire de toutes les rues et même de tous les
édifices de Paris ne serait point encore celle de Paris,
de même que l'histoire particulière de toutes les provinces
ne serait point celle de la monarchie. Il est des
faits plus importans , des récits plus graves , des événemens
publics d'un intérêt plus général , dont la capitale
entière a été le théâtre , auxquels tous ses habitans ont
pris part , et qui ont été excités , déterminés , conduits
par les passions , les préventions , les sentimens , tantôt
éclairés , plus souvent aveugles , de tous ou du plus
grand nombre ; voilà proprement ce qui contient l'histoire
de Paris ; et l'auteur du nouveau Tableau historique
et pittoresque a travaillé avec un soin remarquable cette
partie essentielle de son ouvrage. En traitant les objets
particuliers dont je viens de parler , il s'était montré laborieux
et infatigable dans ses recherches, critique exact
NOVEMBRE 1809. 77
et judicieux dans le choix des matériaux qu'il devait employer
, et des autorités souvent trompeuses entre lesquelles
il avait à choisir , versé dans la connaissance des
divers objets d'arts sur lesquels il avait à prononcer ;
mais il faut d'autres qualités pour présenter le tableau
des événemens que la ville de Paris fournit à l'histoire ,
sur-tout à certaines époques célèbres dans les annales de
la monarchie; et l'auteur , en le traçant, a prouvé que le
talent du sage historien et de l'élégant écrivain ne lui
était pas plus étranger que la patience de l'érudit et du
compilateur . Il a divisé l'histoire de Paris en différentes
époques , qu'il distribue dans le cours de ses livraisons
avec tout l'ordre dont cet ouvrage est susceptible : variant
ainsi le plaisir du lecteur par la variété des objets qu'il
lui offre , et faisant succéder à des vues , à des dessins
agréables , à des descriptions particulières , des tableaux
d'un ordre plus étendu , d'un intérêt plus général . A la
tête des deux dernières livraisons , se trouve le morceau
historique le plus considérable et le plus intéressant que
l'auteur ait donné jusqu'ici; c'est le récit des troubles
affreux qui agitèrent Paris pendant la captivité du roi
Jean , la minorité et la régence de Charles V, et durant
le long et malheureux règne du roi Charles VI.
Jamais Paris ne présenta un spectacle aussi lamentable
que dans cet intervalle de plus de soixante ans , pendant
lesquels cette ville ne respira un instant que sous le règne
trop court de Charles V. Jamais tant d'excès , de fureurs
etde crimes ne furent expiés par de plus épouvantables
malheurs . Les citoyens armés les uns contre les autres ,
armés contre l'autorité souveraine , contre leurs magistrats
fidèles , se massacrant impitoyablement, égorgés par
les factions sans cesse renaissantes, par les satellites
d'Etienne Marcel , leur premier magistrat ; par les
grandes compagnies , par les bandes de lajacquerie , par
les maillotins , les cabochiens , les horribles milices de
bouchers , par les Armagnacs et les Bourguignons ; les
princes de la maison royale et les grands vassaux de la
couronne , non moins furieux que la plus vile populace,
non moins odieux dans les moyens qu'ils emploient;
l'Anglais , appelé de tous côtés par les factieux, et in
78
1 MERCURE DE FRANCE ,
troduit jusque dans les murs de la capitale; la famine et
la peste enlevant la moitié des habitans qui avaient
échappé à tant de causes de destruction: tel est le tableau
que présente la ville de Paris dans cette période déplorable
de notre histoire. Ses malheurs et l'audace de ses
oppresseurs furent portés à leur comble sous le règne de
Charles VI ; et que pouvait-on attendre , pour réprimer
tant d'excès , d'un malheureux prince privé de sa raison ,
lorsqu'on avait vu Charles V, qui depuis obtint et mérita
le titre de Sage et de Sauveur de la patrie , avilir l'autorité
, dont il n'était encore que le dépositaire , par une
condescendance , disons une faiblesse , qu'aucune extrémité
ne peut excuser (2) ?
Le tableau de ces horribles scènes acquiert pour nous
un degré d'intérêt bien vif , quoique bien pénible et bien
douloureux . Quels rapprochemens ! quels souvenirs ! Et
par une fatalité bien remarquable , on voit à ces deux
époques si éloignées les mêmes lieux, souvent les mêmes
jours , souillés par les mêmes excès. Les cruelles leçons
que nous avons reçues de l'expérience ne sont point inutiles
à l'historien , dont l'objet est de peindre des tems de
troubles , de factions , de révolutions , et on s'aperçoit
facilement qu'elles n'ont pas été perdues pour l'auteur
du Tableau historique et pittoresque de Paris . Ses réflexions
, mûries par les événemens dont il a été témoin ,
ensont plus justes et plus profondes ; il remonte mieux
aux causes des agitations , il démêle plus sûrement les
secrets des perturbateurs et des factieux; il rend une justice
distributive plus exacte aux grands coupables , à
ceux qui ne sont qu'égarés , aux citoyens fidèles . Tel est
(2) Il signa de sa main le pardon des scélérats qui étaient venus
enlever ,jusque dans sa chambre , les seigneurs qui lui étaient les plus
attachés , et les massacrer à ses yeux. Il signa encore l'ordre d'ouvrir
toutes les prisons pour en laisser sortir les malfaiteurs désignés dans
la liste suivante , que lui avaient dictée les factieux : larrons , meurtriers
, voleurs de grand chemin ,faussaires , coupables de viol , ravisseurs
defemmes , assassins , sorciers , sorcières , empoisonneurs . Il est
clair que de tous ces gens-là il ne fallait laisser sortir que les sorciers
etles sorcières .
NOVEMBRE 1809 . 79
le fruit des épreuves par où nous avons passé , et il a été
assez chèrement acheté . Le style de l'auteur répond à
l'importance des objets qu'il traite. Il est grave et noble ;
iladu nombre et de l'harmonie ; on y reconnaît un écrivain
exercé et nourri de l'étude des bons modèles ; mais
plus le style d'un auteur a de pureté , de correction, d'é
légance , plus on y apercoit facilement quelques taches
légères . Celles que je vais indiquer ici sont assurément
de ce nombre ; et en prouvant la sévérité de ma critique ,
elles prouveront la vérité de mes éloges. L'auteur du
Tableau historique et pittoresque , parlant des griefs que
Charles-le-Mauvais prétendait avoir contre le roi Jean ,
dit que celui- ci avait donné à son connétable le comté
d'Angoulême , que Charles-le-Mauvais réclamait comme
faisant partie de la dot de sa femme. « Sa réclamation ,
>>continue l'historien (3) , n'ayant pas été écoutée , il
>> s'en vengea , comme il lui convenait defaire , en faisant
>>assassiner le connétable . » Ces mots , comme il lui
convenait de faire , se prennent ordinairement en bonne
part , et sembleraient une sorte d'approbation de la conduite
infâme de Charles -le-Mauvais . Ce n'est assurément
pas la pensée de l'auteur; mais pour que l'expression y
répondit , il fallait dire , ce me semble : Il s'en vengea
comme il convenait à un homme d'un caractère aussi pervers,
ou quelque chose d'équivalent. Je reprendrais aussi
quelques répétitions , fruit de l'inadvertance , ou qu'on
doit même regarder comme des fautes d'impression ; telle
est celle-ci : «Enfin , cette tyrannie alla si loin et lui de-
>>vint siinsupportable qu'il résolut enfin de secouerlejoug
>>de ces misérables (4) » . Et ailleurs (5) : «Al'occident ,
>>l'oeil du spectateur se repose sur les masses imposantes
>>de verdure qui forment le cours la Reine et les Champs-
>> Elysées , d'où les regards peuvent s'étendre , par la
>> grande allée , jusqu'à la barrière de l'Etoile ; enfin , s'il
» se tourne au nord , cette partie lui offre la décoration
(3) Troisième livraison , page 12.
(4) Même livraison , page 25 .
(5) Description de la place Louis XV, page 479-
80 MERCURE DE FRANCE ,
.
> imposante des deux colonnades du garde-meuble etde
>>l'édifice correspondant. >>>
Si le critique doit remarquer ces légères imperfections ,
il serait cependant honteux de s'y arrêter trop long-tems
et de donner trop d'importance à de pareilles observations
. Je m'arrêterais bien plus volontiers , et avec plus de
justice pour l'auteur et d'intérêt pour le lecteur , sur le
mérite de l'ouvrage et les éloges qui lui sont dus , sujet
que je suis bien éloigné d'avoir épuisé ; mais la longueur
de cet article me fait une loi de le terminer . Je dirai seulement
, pour me résumer , que Paris a enfin trouvé un
historien scrupuleux dans ses recherches , exact dans ses
observations , sage dans ses réflexions , pur et orné dans
ses récits ; un historien qui , discernant avec sagacité ce
qui est vrai de ce qui est faux ou douteux , ce qui est
instructif et agréable de ce qui est inutile ou ennuyeux ,
annonce toujours non-seulement un goût sûr , une critique
éclairée et un véritable talent , mais encore un trèsbon
esprit ; car on peut faire preuve de bons principes
et d'un bon esprit en parlant des rues et des carrefours
de Paris, comme on peut donner la preuve d'un
esprit faux enparlant de contes , de romans , et des objets
les plus frivoles et les plus indifférens .
F.. :
OEUVRES COMPLÈTES DE BOILEAU DESPRÉAUX , avec des
notes , un discours préliminaire et une vie abrégée
de ce poëte . Stéréotype d'Herhan .- Trois vol . in-8°.
ou in- 12 . -A Paris , chez H. Nicolle , rue de Seine ,
n° 12 ; et chez A. Aug. Renouard , libraire , rue Saint-
André-des-Arcs , nº 55 .
L'HONNEUR d'être réimprimés sans cesse appartient
aux grands classiques ; c'est là même ce qui constate leur
renommée . Pour eux les lecteurs se renouvellent et se
multiplient . Les écrivains qui sont admirés sans être lus
ne sont pas admirés long-tems : mais Corneille et Bossuet
, Racine et Pascal , La Fontaine et Fénélon , Voltaire
et J. J. Rousseau sont relus avec délices ; on les sait par
coeur ; et toutes les presses de l'Europe leur sont à la
fois
NOVEMBRE 1809 . ont illast LA
SEIN
fois consacrées . Entre les génies heureux qui
les deux derniers siècles , Despréaux , leur maître en Lart
d'écrire , est peut-être celui dont les ouvrages reparais
sent le plus souvent. A compter avec une scrupuleuse
exactitude , on en trouverait au moins cent cinquante
éditions ; et les plus connues seulement sont au nombre
de quatre-vingt-quatre , d'après la liste chronologique
insérée dans l'édition même que nous annonçons aujourd'hui
. Celle-ci mérite une attention particulière ; nonseulement
elle est complète , correcte , et bien exécutée ,
mais le travail de l'éditeur y ajoute un prix qui la fera
toujours distinguer . La plus brillante partie de ce travail
estun Discours préliminaire d'une assez grande étendue .
Quelques citations de cet excellent morceau de littérature
intéresseront nos lecteurs . Tout ce que nous pourrions
dire sur Boileau s'y trouve. Il serait impossible de
mieux sentir , et difficile de s'exprimer aussi bien.
5 .
Voici comment l'éditeur expose l'état de la langue
française et de l'art d'écrire à l'époque où Boileau publia
ses premiers essais . « La langue n'était plus barbare ;
>> elle cessait même d'être simple et naïve , après l'avoir
>> été avec tant d'énergie dans Montaigne . Renouvelée
>> par Malherbe , épurée parVaugelas , décorée par Balzac ,
>> elle acquérait de la correction , de la clarté , de l'élé-
>>gance. Elle se pliait à ce style périodique , le premier
>> des styles , quand , par une heureuse distribution de
>>>tous les élémens qu'il rassemble , des objets qu'il peint ,
>> et des rapports qu'il exprime , il fait du discours un
>>vaste et fidèle tableau de la pensée ; mais aussi le plus
>>fatal obstacle au progrès d'une langue , lorsque , par
>> un vain entassement d'incidens et d'accessoires',' il
» n'aboutit qu'à surcharger chaque idée d'une oisive
>> escorte , et que dans sa marche fastueuse et sourde il
>> énerve avec tant d'art les pensées et les sentimens .>>>
Onremarque en cette période une distribution savante,
et comme dans les écrits de Boileau lui-même , on y voit
l'exemple à côté du précepte . Avant le législateur du
Parnasse français , Pascal avait élevé notre langue audessus
des autres langues modernes , et presque au niveau
des langues anciennes . L'éditeur l'avoue , mais le premier
F
:
82 MERCURE DE FRANCE ,
mérite de Boileau , ajoute-t- il , fut de sentir l'excellence
des Provinciales . Nul n'a mieux révéré , proclamé, consacré
leur autorité littéraire . La prose avait atteint la
perfection; il s'agissait d'y faire atteindre la poésie.
Boileau le tenta . Laissons à son habile éditeur le soin de
développer des idées qui seraient gâtées par une analyse .
« Les règles de la versification n'étaient observées qu'aux
>>dépens des lois plus sacrées de la logique et de la
>> grammaire . Comme si l'art des vers n'eût consisté qu'à
>> vaincre des difficultés mécaniques , la multitude des
>> poëtes semblait n'aspirer qu'à la régularité du mètre
>> et de la rime ; leurs scrupules ne s'étendaient pas jus-
>> qu'au choix des expressions et au caractère du style.
>> Ils alignaient et rimaient l'emphatique et le trivial , les
>>hyperboles et les quolibets , les comparaisons pro-
>> lixes et les métaphores obscures. C'était là tout le
>> savoir-faire des Pelletier , des Godeau , des Scudéri ,
>> de cent autres infatigables et monotones versificateurs .
>> Voiture , il est vrai , Racan , Benserade , plus habiles ,
>> et sur-tout moins féconds , n'étaient pas restés con-
>> fondus dans cette foule , et Despréaux les a vantés
>> quelquefois ; mais il leur a fait moins d'honneur par
>> ses éloges que de tort par ses exemples : nul ne les a
>>plus rabaissés que celui qui a évité le premier leurs
>> tournures prosaïques , leurs inversions forcées , leurs
>> phrases parasites , les faux ornemens et les négligences
>> qui fourmillent dans leurs poésies les plus tolérables .
» Ce n'est pas non plus , osons le dire , une versification
>> forte et pure qu'on peut louer dans les comédies de
>››Molière antérieures à 1660. Seuls alors parmi tant de
>> poëtes , Malherbe , Corneille , La Fontaine , avaient
>> quelquefois exprimé d'heureuses pensées par de très-
>> beaux vers : La Fontaine , dans quelques narrations
>> naïves ; Corneille , dans les plus sublimes élans de son
>> inégal génie ; Malherbe , dans un petit nombre de
>>strophes immortelles. Boileau conçut l'idée d'une per-
>> fection plus austère et plus constante ; il comprit que
>> des vers admirables n'autorisaient point à négliger
>> ceux qui les devaient environner , et qu'au contraire
> les grands traits du génie poétique brilieraient d'un
NOVEMBRE 1809 . 83
» éclat plus pur et plus vif au milieu des morceaux élé-
>> gans et corrects que le bon goût aurait dictés .>>>
Plusieurs ont prétendu que Boileau n'avait censuré
dans ses satires que des vers et de la prose ; mais l'auteur
du discours soupçonne avec raison ceux qui ont
risqué cette critique de n'avoir jamais lu Boileau , ou du
moins de l'avoir mal lu . Il cite la belle satire sur l'homme ,
celle sur les diverses folies humaines , celle sur la noblesse
, celle sur les femmes , celle sur l'équivoque , et
deux autres encore , comme des pièces entièrement morales
. Il observe que la censure littéraire est accessoire
dans la satire sur les embarras de Paris , et même dans
la description d'un repas ridicule, « Restent , continue
>>l'éditeur , la seconde satire , la septième et la neuvième,
» qui sont en effet purement littéraires . La seconde ex-
>> pose les difficultés de l'art d'écrire en vers , et elle les
>> surmonte. La septième , où Boileau s'adresse à sa
>> muse , est inférieure au modèle latin qu'elle imite .
» Mais voulez-vous retrouver Horace , et , s'il faut le
>>dire , mieux qu'Horace , relisez vingt fois la neuvième;
>> c'est là que vous apprécierez ce qu'une raison sévère
» peut ajouter de force et de grâce même à des traits in-
>> génieux et à l'atticisme du style . N'accordez , s'il vous
>>plaît ainsi , à la plupart des satires de Boileau que de
>>parcimonieux éloges ; ne louez en elles que la correc-
>>tion , l'élégance , la versification la plus soutenue et la
>>plus belle qui existât dans notre langue avant l'Andro-
>> maque de Racine; mais qu'il nous soit permis au moins
>>de distinguer , parmi ces douze satires , la huitième et
>> la neuvième , et de leur offrir des hommages beaucoup
>>moins réservés . Elles ne sont point assurément les deux
>> plus beaux ouvrages de Despréaux; mais elles sont
>> peut-être les deux plus belles satires que l'on ait jamais
>> écrites chez aucun peuple .>>>
Certains jugemens de notre fameux satirique ont été
vivement blâmés . On l'a trouvé injuste pour l'auteur de
la Jérusalem délivrée , pour celui de Roland et d'Armide ,
et même pour Charles Perraut. L'éditeur le défend
sur tous ces points . A l'égard du Tasse , son poëme illustra
l'Italie , au jugement de Boileau , qui toutefois y
: Fa
84 MERCURE DE FRANCE ,
condamnait l'intervention des démons et des anges , et ces
concetti dont se plaint aussi Métastase . Nous ajouterons
que Métastase n'en fut pas moins un des plus fervens
admirateurs de la Jérusalem délivrée , et que , du vivant
même du Tasse , les défauts que Boileau lui reproche
avaient été relevés plus durement par Galilée , zélé partisan
de l'Arioste . Boileau rendit justice aux bons opéras
de Quinaut , sans aimer pourtant leur morale lubrique ;
mais , jeune encore , il s'était moqué des tragédies de ce
poëte , sur-tout de l'Astrate , et l'on s'en moquerait encore
aujourd'hui si l'on se donnait la peine de les lire .
Quant à Charles Perrault , l'éditeur lui consacre une
page entière ; elle mérite de trouver ici sa place , car elle
est forte de pensées et d'expressions .
<<On a pris , de nos jours , un intérêt tendre à la mé-
>> moire de Charles Perraut ; et, ne pouvant l'exalter
>> comme poëte , ni en général comme écrivain , on s'est
>> avisé de nous le représenter comme un grand philo-
>> sophe outragé par un grand versificateur. Ceux qui se
>> déterminent à lire les vers de Charles Perraut , et sa
>> prose , comprennent que sa philosophie consiste appa-
>> remment dans ses blasphèmes contre les plus augustes
>> monumens de la littérature ancienne ; car il ne man-
>> que d'ailleurs d'aucun de nos préjugés modernes ; et
>> ses écrits , loin d'offrir le germe de quelques pensées
» philosophiques , décèleraient bien plutôt des disposi-
>>tions fort prochaines au fanatisme le plus intolérant.
>> Soit qu'il sentit la faiblesse , la nullité de son talent ;
>> soit qu'il eût contracté de honne heure la facile habi-
>> tude des intrigues , il mit son étude à multiplier ses re-
>> lations avec les grands , avec les gens de lettres , avec les
>> artistes , et parvint à soutenir sa réputation littéraire
>> par l'idée qu'il fit prendre de son crédit et de son in-
>> fluence . Académicien sans instruction , et rimeur du
>>plus bas étage , à peine émule de ses plus inhabiles
>>contemporains , il ne sut être que leur protecteur ,
» qu'un de ces Mécènes subalternes qui favorisent la
>> médiocrité pour paraître plus hauts qu'elle , lui font célébrer
comme des bienfaits les vains mouvemens qu'ils
>> se donnent , et dépravent la littérature par leurs ma- مل
NOVEMBRE 1809. 85
>>néges , autant qu'ils la déshonorent par leurs écrits .
>> Claude Perraut , son frère, fut du moins un architecte
>> illustre , puisqu'on lui attribue la colonnade du Lou-
>> vre , que lui conteste pourtant Boileau : mais l'igno-
>>rant appréciateur des anciens et des modernes , celui
» qui , dans le siècle des Molière et des Racine , ne pré-
>>conisa que ce qui leur ressemblait le moins ; Charles
>>Perraut enfin a mérité beaucoup plus d'opprobre que
>>Despréaux n'en a daigné verser sur lui .>>>
Cette sortie éloquente paraît sévère , et n'est que juste .
Qui peut encore estimer l'auteur de Peau d'âne et de la
Femme au nez de boudin , le barbouilleur qui travestit en
vers détestables le conte charmant de Grisélidis , le flagorneur
hypocrite , qui fit semblant d'être fanatique dans
un poëme ridicule en l'honneur de la révocation de l'édit
deNantes? Si rien n'est plus inepte que ses Parallèles des
Anciens et des Modernes , son livre des Hommes illustres
de la France ne vaut assurément pas mieux , et l'on est
fâché que Thomas , dans l'immortel Essai sur les Eloges ,
ait dit quelque bien d'un ouvrage où des idées , tantôt
fausses , tantôt vulgaires , sont constamment revêtues
d'un style ignoble et décoloré . Comment Diderot a-t- il
affirmé qu'excepté Fontenelle , Lamothe et ce Charles
Perraut , dont le versificateur Boileau n'était pas en état
d'apprécier le mérite , aucun écrivain du dix-septième
siècle n'eût été capable de fournir une page à l'Encyclopédie?
Quoi ! Pascal , Arnaud , le versificateur Boileau ,
Corneille , Racine , Molière , Bossuet , Fénélon , la
Bruyère , n'auraient pu se permettre d'y insérer quelques
essais sur les mathématiques , sur la grammaire , sur la
logique , sur l'art d'écrire , sur la tragédie , sur la comédie
, sur l'éloquence , sur la morale ! La sentence est
dure. Diderot avait , sinon du goût , au moins une imagination
animée , quoiqu'inégale , sur-tout beaucoup de
connaissances positives , de philosophie et d'indépendance
. Digne d'aspirer à la gloire, il aurait dû savoir respecter
les hommes qui font en grande partie la gloire nationale
; et certes Boileau est du nombre . Assez d'autres
pouvaient louer avec convenance l'académicien Perraut :
ceux, par exemple, qui ont hérité de sa nullité littéraire
86 MERCURE DE FRANCE,
etde ses talens pour l'intrigue ; il n'a pas manqué de successeurs
.
Si les détracteurs de Boileau l'accusent d'être un satirique
injuste , ils lui font un autre reproche qu'ils épargnent
à Quinaut , malgré les prologues de ses opéras ,
celui d'être l'adulateur complaisant du pouvoir. Cette inculpation
pourrait bien n'être pas aussi mal fondée que la
première : elle est pourtant fort exagérée, et nous allons
voir qu'on peut y répondre avec avantage . Boileau , sans
doute , a célébré souvent Louis XIV, dont les bienfaits
l'avaient cherché , dont la faveurle maintint contre ses nombreux
ennemis , et même le fit entrer malgré eux à l'Académie
française); « mais , dit judicieusement l'éditeur, ces
>> louanges , qu'il reproduit sous des formes aussi variées
>> que délicates , ces louanges que , si l'on veut , il pro-
>> digue , sont encore circonspectes jusque dans leur pro-
>> fusion , et jamais du moins il n'encense ni un vice , ni
>>une mauvaise action , ni même une erreur grave. Des-
>> préaux serait sans excuse s'il avait applaudi aux dra-
>> gonnades , et célébré , cómme Charles Perraut, la ré-
>> vocation de l'édit de Nantes . Qu'il ait exagéré des ex-
3
J
ploits guerriers , qu'il ait placé quelquefois sur la tête
>> de Louis des lauriers que Louis , dans sa grandeur ,
>> n'avait ni cueillis , ni vu cueillir , on a bien le droit
>> d'user de ces libertés poétiques quand on a su, comme
>>> Boileau , en prendre de plus honorables , quand on a
>>écrit , par exemple , cette première épître , où la véritable
gloire reçoit un si pur hommage . C'était en 1669:
des courtisans inconsidérés allumaient au coeur de
>> Louis une ambition qu'au jour de sa mort il devait se
>> reprocher à lui-même ; il s'agissait de l'inviter à cher-
>> cher sa propre gloire dans le bonheur de ses peuples ,
>> dans la sagesse des lois , dans l'activité de l'industrie ,
>> dans les progrès des arts , dans la répression des dé-
>>sordres , dans la diminution des impôts : le monarque
>> lut l'épître , l'admira et fit la guerre ; mais le poëte qui
>> avait revêtu ces grandes idées d'une expression digne
>>d'elles avait fait un bel ouvrage et une plus belle ac-
>> tion .>>>
Sur l'Art Poétique et sur le Lutrin , ces deux producNOVEMBRE
1809. 87
tions principales du génie de Boileau , l'éditeur se livre à
quelques développemens qui ne sauraient être abrégés
sans altération. Il faut les suivre dans le discours même;
là sont exposées avec méthode la conception , la marche
de l'Art Poétique , et ce qui distingue ce beau poëme ,
soit de la rapide et brillante épître qu'Horace adresse aux
Pisons , soit du traité profond où Aristote analyse les divers
élémens de la tragédie ; là sont touchées , indiquées
par un goûthabile, et les difficultés toujours renaissantes ,
mais toujours vaincues dans le Lutrin , et les beautés originales
de ce chef-d'oeuvre unique en son genre, et dans
lequel Boileau se montra si supérieur au froid Tassoni ,
dont il daigne cependant invoquer la muse . L'éditeur apprécie
avec la même sagacité la traduction du Traité du
Sublime , et ces réflexions critiques , remplies de tant
d'excellens principes et consacrées en partie à la défense
des grands écrivains de l'antiquité . La prose de Boileau
sans doute est fort loin d'égales ses vers , et son éditeur
en convient; car il est trop judicieux pour être un panégyriste
perpétuel. Il voit avec peine que Boileau , dans
son Art Poétique , après avoir donné trop d'importance
au sonnet , garde un silence absolu sur l'apologue et sur
La Fontaine , qu'il ne soit même qu'à moitié juste envers
Molière. Toutefois dans la belle Építre à Racine ,
publiée trois ans après l'Art Poétique , Boileau rendit à
Molière un hommage aussi complet que mérité. Il avait
été son ami fidèle ; il resta celui de La Fontaine négligé
par Louis XIV, celui de Patru indigent , celui d'Arnaud
persécuté ; mais son plus intime ami fut Racine ; et cette
intimité de trente-cinq ans entre nos deux poëtes le plus
éminemment classiques fournit à l'auteur du discours un
morceau qui nous paraît pleinde finesse et de vérité. Le
voici.
<<Despréaux, qui avait enseigné à Racine l'art des beaux
>>vers , nemesura qu'avec orgueil l'étendue desrapidespro-
>> grès de son disciple. Quand Racine, appliquant cet art à
>>>l'un des plus augustes genres de la poésie, fut devenu un
>>maître à son tour , et, s'il faut le dire , le premier des
>> maîtres , Despréaux l'en aima davantage , et ne permit
>> àpersonne d'admirer faiblement des chefs-d'oeuvre plus
88 MERCURE DE FRANCE ,
>> grands que les siens propres . Le trait de ressemblance
>> le plus frappant entre ces deux hommes pouvait n'en
>> faire que deux rivaux : ils étaient et ils sont encore ,
>> parmi les poëtes français , les deux plus parfaits écri-
>> vains ; leurs talens et leurs caractères différaient en
>>>tout le reste . Le satirique Despréaux pardonnait jus-
>> qu'aux offenses qu'il avait faites , le tendre Racine n'ou-
>>bliait aucune de celles qu'il avait reçues . Despréaux ,
>> fier et brusque , ne savait point haïr : le dévot Racine
>> aurait eu peu d'efforts à se commander pour devenir
>> méchant . Courtisan plus poli qu'habile , Racine cher-
>> cha plus de faveurs qu'il n'en obtint : Boileau , moins
>> circonspect et moins façonné , ne se plaignit que de
>> trop réussir à la cour ; il y sut à-la-fois mieux blâmer
>> et mieux louer. Racine , époux et père , avait besoinde
>>recueillir tout le fruit de ses veilles : le célibataire
>> Despréaux, qui ne retirait aucun profit de ses propres
OEuvres , a pris soin , à l'insu de Racine, de quelques
>> éditions de ses tragédies . Cette amitié , sans altération,
>> sans nuage , se resserra durant trente-cinq ans , jus-
>>qu'au jour où l'auteur de Phèdre , reposant sur Boileau
» ses derniers regards, se félicita de mourir le premier :
>>paroles qu'il faut rappeler quand on loue Racine, mais
>> qui n'honorent pas moins celui qui avait mérité que
>> Racine expirant les lui adressât . >>
Depuis Racine et Boileau , tous les maîtres se sont glorifiés
d'être leurs élèves , et malheur au poëte français
qui ne serait pas de leur école ! Tous deux eurent les
mêmes ennemis tant qu'ils vécurent ; mais la renommée de
Racine , désormais parvenue aussi hautqu'il a porté notre
poésie et l'art tragique , semblait alors moins généralement
établie que celle de Boileau . Celui-ci, dans les
genres qu'il a traités , n'avait pas un Corneille pour dévancier
, pour contemporain, pour émule. On vit Britannicus
n'obtenant qu'un succès douteux , Phèdre attaquée
par une cabale puissante , qui força Racine d'abandonner
la carrière dramatique , Athalie enfin , décriée
long-tems ; et Boileau fit dans ces trois occasions ce qu'il
avait fait pour le Misanthrope ; il opposa son opinion
courageuse à l'opinion publique égarée. Pour lui , sa ré
NOVEMBRE 1809. 89
putation s'accrut par les clameurs mêmes de ses faibles
adversaires . Ses écrits eurent une vogue immense. Les
éditions s'en multipliaient chaque année; et , de son vivant
, les seules presses hollandaises en donnèrent dix.
Quelques-unes de ses productions furent, traduites en
vers grecs; toutes le furent en vers latins , en vers italiens
, en vers anglais ; et la traduction de son Art Poétique,
publiée à Londres par Soame , eut l'honneur d'être
revue par Dryden, le plus grand poëte que l'Angleterre eût
à cette époque : enfin Boileau fut regardé dans sa patrie
comme le législateur du goût , et les étrangers l'appelaient
le poëte français . Plus tard , ce concert de louanges parut
s'interrompre , du moins en France. Nous avons déjà
vu Diderot le juger beaucoup trop lestement. Marmontel
alla jusqu'à l'irrévérence ; car dans une épître couronnée
par l'Académie française , il osa le déclarer un poëte
sans feu , sans verve et sans fécondité. Des hommes supérieurs
à Marmontel , et plus modérés que Diderot , Helvétius
, par exemple ,'d'Alembert , Condorcet, Condillac,
hasardèrent sur Boileau des critiques malveillantes et peu
fondées . D'où pouvaient venir de telles préventions à des
esprits d'un tel ordre ? C'est ce que l'éditeur explique
avec beaucoup de talent et de justesse .
... « Si l'on nous demande quelle fut , au dix-huitième
» siècle , la véritable cause , quel fut le principal moteur
> d'un déchaînement si étrange , et en apparence si dé-
>>sintéressé , nous ne craindrons pas d'indiquer un
>>>homme justement célèbre dans l'histoire littéraire du
>>dix-septième siècle et dans celle du dix-huitième , Fon-
>> tenelle , dont les ressentimens tempérés et vivaces
>> savaient attendre et saisir les occasions d'offenser tran
>>quillement . Lorsqu'en 1691 , il entrait à l'Académie
>> française , dont Racine et Despréaux étaient membres ,
>>loin d'oublier les anciennes épigrammes de ses nou-
>>>veaux confrères , et de tenter au moins une réconcilia-
>> tion apparente , ou même normande , il se félicita de
>> tenir , par le bonheur de sa naissance , à un nom qui ,
>> dans l'art tragique , effaçait , disait-il , tous les autres
>> noms. Le choix d'une expression si indécente décelait
>>bien moins le désir d'exalter Corneille que le besoin
90 MERCURE DE FRANCE ,
>> d'affliger Racine' ; etl'on doit sentir qu'il n'était pas att
>> pouvoir de Boileau de pardonner à celui qui blessait
>> ainsiles convenances les plus vulgaires, toutexprès pour
>>> mieux outrager l'auteur de Phèdre etd' Iphigénie. Cepen-
>> dant Racine et Despréaux moururent : Fontenelle sur-
>> vécut cinquante-huit ans à l'un , quarante-six ans à
>>l'autre , et employa , contre les ennemis de sa jeunesse,
>>>l'autorité de son patriarchat littéraire . Ce fut dans ses
› entretiens , à son école , que d'Alembert , Helvétius et
>> plusieurs autres apprirent à reléguer l'auteur de l'Art
>> poétique entre les grands versificateurs , et à couvrir
>>des couleurs de l'impartialité leurs critiques injurieu-
» ses . Parmi ces héritiers des opinions , ou plutôt des
>> ressentimens de Fontenelle , gardons-nous de compter
>>>Voltaire , admirateur de Boileau' , et toujours prêt à bé-
>> nir son influence. S'il s'est trop permis quelquefois de
->> modifier les hommages qu'il se plaisait à lui rendre ,
>> c'étaitbien moins pour seconder ses détracteurs , que
>> pour se séparer de l'une des elasses de ses panégy-
>>>ristes ; car , après avoir triomphé des Chapelain et des
Pradon du dix-septième siècle , le malheur de Boileau
>> était d'être vanté par ceux du dix-huitième . Les lourdes
>> louanges dont ils tourmentaient sa mémoire , n'expri-
>> maient que leur jalousie contre ses plus dignes succes-
>> seurs ; et ils ne pronaient sa renommée qu'en la con-
>> fondant avec les préjugés stupides et les superstitions
>> décrépites qu'ils faisaient métier de soutenir. »
Rien de plus vrai que cette observation sur Voltaire.
On sait combien il était irritable. Quelques traits d'hu
meur lui échappèrent dans son épître à Boileau , car des
rhéteurs de collége avaient eu l'ineptie d'établir sérieusement
un parallèle entre la Henriade et le Lutrin . Autant
valait comparer Zaïre et l'Ecole des Maris , Mérope et
Amphytrion , le Siècle de Louis XIV et Gilblas . Du reste,
Voltaire a souvent manifesté son admiration pour Boileau.
Toutle monde sait quelle place éminente il lui
assigne dans le Temple du Goût. Voyez le Dictionnaire
philosophique à l'article Vers ; vous y trouverez ce jugement
remarquable : « Il n'y a peut-être en France que
Racine et Boileau qui aient une élégance continue.
NOVEMBRE 1809 . 91
On trouve dans le même Dictionnaire , article Poétique ,
quelque chose d'encore plus frappant. « Si Boileau
>> n'avait été qu'un versificateur , il seraità peine connu ;
>> il ne serait pas de ce petit nombre de grands-hommes
>> qui feront passer le siècle de Louis XIV à la postérité .
>> Ses dernières satires , ses belles épîtres , et sur-tout
>> son Art Poétique , sont des chefs-d'oeuvre de raison
>> autant que de poésie. » Nous pourrions citer cent
autres exemples. Plusieurs sont recueillis par l'éditeur
avec ceux que nous rappelons ici .
De tous les discours composés sur Boileau , celui
dont nous venons de rendre compte nous semble être
sans aucun doute le mieux pensé , le mieux écrit , le plus
instructif. Nous regardons aussi cette édition comme la
meilleure qui ait paru . L'on trouve dans la vie de Boileau
toutes les anecdotes authentiques relatives à ce
grand poëte . Les passages qu'il a imités sont rapportés
à la suite de chaque ouvrage ; les notes de Boileau et
celles de Brossette sont accompagnées de courtes notes
de l'éditeur , où tantôt il réfute avec égard d'Alembert ,
Helvétius , Condillac ; tantôt il adopte avec respect quelque
observation de Voltaire. Il ne néglige pas des remarques
de Lebrun , l'un de nos premiers lyriques ,
homme qui connaissait parfaitement notre langue , et
sur-tout notre langue poétique. C'est dans ce goût que
tous les classiques français devraient être commentés .
Le fatras de Saint- Marc , de Bois-Germain , de Bret ,
fatigue le lecteur , et lui donne trop peu d'instruction .
Corneille était le seul peut-être qui pût fournir un
ample commentaire , et Voltaire le seul qui eût le talent
et le droit de l'écrire ainsi , Pour Racine , La Fontaine ,
Pascal , Bossuet , Fénélon , il ne faudrait que des notes
concises , indiquant les imitations que renferment leurs
ouvrages , les expressions , les tournures nouvelles dont
ils ont enrichi la langue , et jusqu'aux fautes qui leur sont
échappées . Boileau lui-même avait proposé des travaux
de ce genre à l'Académie française, ainsi que nous l'apprend
d'Olivet ; et Voltaire a renouvelé cette proposition
, comme on le voit par ses lettres à Duclos . Espérons
qu'un jour leur voeu sera rempli. Çes travaux se-
/
92 MERCURE DE FRANCE ,
raient d'une utilité plus réelle que d'autres occupations
auxquelles la routine et la paresse attachent depuis un
siècle une importance exagérée.
-
Μ.
LES BUCOLIQUES DE VIRGILE , traduction nouvelle en
vers français ; par M. DORANGE . A Paris , chez
Delaunay , au Palais-Royal ; et chez Arthus-Bertrand,
rue Hautefeuille , nº 23 .
S'IL est vrai que chaque siècle a , pour ainsi dire , la
physionomie particulière qui le distingue par quelque
trait saillant des siècles qui l'ont précédé et de ceux qui
lui succèdent , le nôtre ( à ne le considérer que sous les
rapports littéraires ) pourrait bien être désigné dans
l'avenir sous le titre de Siècle des traductions . On aurait
de la peine à compter toutes celles qui ont paru depuis
quinze ans , et dans ce nombre il en est plusieurs qui
méritent une honorable distinction . Nous sommes loin
de croire ( tout en reconnaissant le mérite de celui de
nos écrivains qui s'est permis une pareille assertion )
qu'une traduction , quelque parfaite qu'on veuille la
supposer , doive jamais occuper dans l'estime publique
le même rang que l'ouvrage original ; et c'est , à notre
avis , abuser étrangement de son esprit ou de son amourpropre
, que de chercher à prouver que traduire et créer
sont en poésie deux mots synonymes , et qu'il faut prononcer
avec le même respect , avec la même admiration ,
le nom d'Ovide , par exemple , et celui de son traducteur.
Mais , en rétablissant la distance qui doit exister entre le
génie qui crée et le talent qui copie , on ne doit pas
moins en convenir qu'une bonne traduction en vers
français ne peut être que l'ouvrage d'un écrivain distingué
, et suppose dans son auteur les moyens de
s'élever à des productions originales .Quelle que soitl'importance
que l'on attache à cette branche de la littérature
, il est incontestable qu'à aucune autre époque elle
n'a été cultivée avec autant de soins et de succès . Sans
parler de M.Delille, qui s'est mis hors detoute comparaison
par ses deux traductions des Géorgiques et du Paradis
NOVEMBRE 1809 . 93
Perdu , et de M. Saintange , dont la tâche plus difficile
encore a été si heureusement remplie , il est à remarquer
que la plupart des traductions nouvelles , en prose et en
vers , des ouvrages grecs et latins , ont une supériorité
marquée sur les traductions anciennes ; et pour ne
parler que de celles qui nous occupent en ce moment ,
nous demanderons à ces éternels détracteurs de tout
mérite contemporain , dont la bouche , comme celle du
satyre de la fable , souffle à la fois le froid et le chaud ,
qui tantôt se plaignent du peu de respect de nos jeunes
littérateurs pour l'antiquité , et tantôt leur font un crime
des hommages publics qu'ils rendent aux écrivains de
Rome et d'Athènes ; nous demanderons , disons-nous , à
ces censeurs très-conséquens dans leurs critiques , si les
traductions des Bucoliques par MM. Tissot , Didot et
de Lan... j . , ne sont pas infiniment préférables à la
lourde et incorrecte version de l'avocat Richer , à la
paraphrase brillante et maniérée de Gresset . S'ils sont
forcés , sous peine de compromettre trop évidemment
leur goût ou leur bonne foi , à cet aveu de l'infériorité
des premiers traducteurs des Bucoliques , il ne nous
restera plus qu'à examiner jusqu'à quel point est fondée
la préférence qu'ils accordent à l'élégant essai de
M. Dorange sur le travail de ses devanciers .
Une bonne traduction des Bucoliques supposé , pour
qualités premières , la fidélité , la concision , l'élégance ,
et sur-tout l'harmonie .
La fidélité que nous croyons indispensable , est celle
que recommande Pope d'après Horace :
Thou the servile office dost decline
Of rendring wordfor word and line for line .
Celle qui dédaigne la servile contrainte de rendre le mot
pour le mot , le vers pour le vers , en s'appliquant à
conserver le ten , le mouvement et la couleur de
l'original .
Un traducteur des Eglogues ne peut manquer à la
concision sans défigurer un ouvrage qui brille éminemment
par ce mérite ; et cependant la différence du génie
des deux langues et des deux poésies ne lui permet
1
94 MERCURE DE FRANCE ,
!
pas , lui défend même , d'affecter dans les mots le laconisme
de Virgile , sous peine d'en perdre l'aisance et la
grâce . Quant à l'harmonie , il faut s'entendre sur l'idée
que présente ce mot lorsqu'il s'applique à Virgile et au
très-petit nombre des poëtes qu'on peut lui comparer.
L'harmonie des vers de ce grand maître ne consiste pas
uniquement dans la douceur des sons , dans les accens
d'une musique molle et délicieuse ; c'est une harmonie
savante , pittoresque , variée , comme celle dont notre
admirable Racine nous a donné de fréquens exemples .
Supposons, maintenant qu'un traducteur doué d'un talent
assez flexible , d'une oreille assez délicate pour
imiter , dans une autre langue , la mélodie des cantiques
d'Esther , donnât le même caractère à une version
de Phèdre ou d'Athalie ; avec beaucoup de talent , il ne
serait parvenu qu'à énerver . , qu'à rendre monotone le
plus hardi , le plus varié de nos écrivains . Ces réflexions
s'appliquent plus immédiatement encore à une traduction
de Virgile , c'est-à-dire , du poëte qui a le mieux
connu les ressources d'une des plus belles langues
qu'aient jamais parlé les hommes , et l'art de peindre , de
vivifier les objets par les sons . Les Bucoliques de Gresset
sont remarquables par la douceur , quelquefois par l'élégance
du style ; ses vers ne blessent jamais l'oreille ;
elle les reçoit comme le murmure uniforme d'un ruisseau.
Qu'a de commun cette musique vague et monotone
avec celle de Virgile , où l'on distingue tour-à-tour ,
où l'on entend souvent dans la même églogue la flûte
pastorale , la trompette héroïque , et la lyre élégiaque ?
L'uniformité des tons est donc la première et la plus
grande des infidélités envers Virgile . M. Delille a le
premier senti cette vérité , qu'il a rendue sensible par ses
leçons et plus encore par ses exemples . C'est dans ces
mèmes principes que nous allons examiner l'ouvrage de
M. Dorange .
Il y règne , et nous nous empressons de le dire , une
sorte de facilité élégante qui paraît être le cachet particulier
du talent de ce jeune auteur ; mais cette qualité ,
précieuse en soi , perd nécessairement quelque chose
de son prix , quand elle ne s'allie pas à la fidélité , à la
NOVEMBRE 1800. 95
concision que nous avons posées comme bases d'one
bonne traduction de Virgile. Malheureusement M. Dorange
ne paraît pas y attacher la même importance .
<<J'aime mieux , dit-il , être , si je puis , imitateur pittores-
>> que , que copiste sans effet ; et quandje ne puis plus
>> être Virgile , je tâche d'être encore poëte. » Cette
excuse , spécieuse en elle-même , n'en est pas moins une
erreur. Le meilleur moyen d'être à la fois peintre et
poëte était de serrer son modèle de plus près : en suivant
ce principe , M. Dorange aurait évité de prêter à Virgile
des richesses qui l'appauvrissent. Citons un des nombreux
passages qui viennent à l'appui de notre opinion
. Corydon invite le bel Alexis à embrasser la vie
champêtre .
Viens errer avec moi dans ces plaines rustiques ,
Alexis , habitons ces chaumières antiques ;
Lançons des traits aux cerfs et desjeunes chevreaux.
Viens , la houlette en main , conduire les troupeaux .
Chantons les airs du Dieu qui sut unir ensemble
Ces nombreux chalumeaux que la cire rassemble ,
Du dieu Pan qui protège et brebis et pasteurs :
Viens attendrir l'écho de tes sons enchanteurs .
Le chalumeau fidèle à la main qui le touche
Jamais en la pressant ne flétrira ta bouche.
Combien de fois , hélas ! témoin de mes chansons ,
Amyntas de mon zèle implora les leçons !
Chef-d'oeuvre d'un berger , ma flûte pastorale
.. Offre de sept tuyaux la longueur inégale.
Damète en expirant me dit :jeune pasteur ,
Sois de ce chalumeau le second possesseur ,
Dès long-tems d'Amyntas l'ame enfut envieuse , etc.
,
Les vers mis en italique dans ce morceau ne semblent pas
très-repréhensibles en eux-mêmes , mais rapprochés du
texte , indépendamment des fautes dont ils fourmillent ,
on s'aperçoit qu'ils n'ont rien conservé du sentiment , de
la passion dont ils sont animés dans l'original .
Le chalumeaufidèle à la main qui le touche ;
Un vers tout entier pour amener une rime !
Viens attendrir l'écho de tes sons enchanteurs .
96 MERCURE DE FRANCE,
Il y a dans ce vers d'opéra-comique une faute contre
le sens , et une autre contre le goût de Virgile .
Nous avons , dans un précédent article , assigné à
M. Tissot la supériorité dans cette espèce de concours
ouvert pour la traduction des Bucoliques : nous croyons
qu'il a sur ce dernier concurrent d'incontestables avantages;
il suffit de comparer pour se convaincre . Voici
de quelle manière M. Tissot traduit le même passage :
Daigne aimer avec moi les champs , l'humble verger ,
Habiter ma cabane , et chasseur ou berger
Manier l'arc rapide et la verte houlette :
Nous ferons du dieu Pan résonner la musette .
Pan fut le créateur de ces doux chalumeaux ,
Dont la cire assembla les sonores tuyaux :
Pan chérit les brebis et protège leur maître.
Ne rougis pas d'enfler notre pipeau champêtre ,
Quel prix à ce talent n'eut pas mis Amyntas ?
Je reçus autrefois du berger Damétas
La flûte à sept roseaux de grandeur inégale.
Enmourant il disait : « Ma flûte pastorale
> T'aura pour second maître , ô mon cher Corydon. »
Il disait ; Amyntas fut jaloux de ce don.
Cette traduction est à la fois plus fidèle et plus
élégante .
On peut citer quelques vers heureux de M. Dorange
dans la troisième églogue , mais ils sont trop voisins de
ceux-ci :
Par des fruits qu'elle jette Eglé vient m'assaillir ,
Et brûle d'être vue en paraissant mefuir ...
Pour la jeune beauté dont l'amourfait mon bien .
•
Il est partout , voit tout , et sourit à mes vers ....
Amynte tient de moi (pouvais -je davantage?)
Dix pommes d'or , douxfruit d'un oranger sauvage.....
A peine , hélas ! leur chair revêt encor leur os.
Mais sans nous appesantir sur les taches multipliées
de la troisième églogue , citons quelques vers de la quatrième
,
NOVEMBRE 1809 . 97
DEL
trième , où le talent du jeune poëte s'est exercé avec
plus de bonheur .
Cet enfant possesseur d'une vie immortelle ,
Appelé par son sang dans le palais des cieux ,
Y verra les héros assis avec les dieux.
Il régnera sur nous , et son règne prospère
Conservera la paix ouvrage de son père.
La terre , aimable enfant , te prépare pour dons ,
L'acanthe , le baccar , les lierres vagabonds .
Ces vers , le dernier excepté , sont heureux et fidèles ;
mais cette pensée si noble , si pompeuse , si admirablement
exprimée par Virgile :
Pacatumque reget patriis virtutibus orbem ,
est bien faiblement rendue par ces vers :
Il régnera sur nous , et son règne prospère
Conservera la paix ouvrage de son père.
M. Tissot , moins fidèle cette fois au mot à mot , a
bienmieux pris le ton solennel de Virgile ; il a sur-tout
mieux saisi la transition par laquelle Virgile passe du
grave au doux , au moyen de ce vers charmant :
At tibi prima , puer , nullo munuscula cultu .....
La sixième églogue est une de celles où l'élégance , la
variété des tons , la verve et l'audace poétique peuvent
se développer avec le plus d'avantage .
Opposons entr'eux les deux traducteurs , et pour ne
prononcer que sur d'irrécusables témoignages , qu'il
nous soit permis de citer le texte latin :
Pergite , Pierides . Chromis et Mnasylus in antro
Silenum pueri somno vidêrejacentem ,
Inflatum hesterno venas , ut semper, laccho .
Serta procul tantùm capiti delapsajacebant ,
Etgravis attritâ pendebat cantharus ansâ.
Aggressi ( nam sæpè senex spe carminis ambo
Luserat ) injiciunt ipsis ex vincula sertis .
Addit se sociam , timidisque supervenit Ægle ,
Ægle naïadum pulcherrima ;jamque videnti
Sanguineisfrontem moris et tempora pingit.
DET
ま
/
en
G
98 MERCURE DE FRANCE ,
M. Dorange :
OMuses , poursuivez ! Chromis et Ménasyle
Virent Silène au fond d'une grotte tranquille .
Le sein encor gonflé des flots d'un jus vermeil ,
L'heureux vieillard cédait aux douceurs du sommeil.
Son front avait perdu sa couronne odorante .
Un noeud liait sa coupe à ses côtés pendante .
Silène , à qui leur voix demandait des concerts ,
Leur donnait vainement l'espoir de quelques airs :
Brûlant de se venger , ils courent et sans peine
Des fleurs de ce vieillard ils composent des chaînes .
Eglé vient , voit Silène , et pour nouvel affront
Du nectar de la mûre elle rougit son front .
Ce tableau de genre semblait devoir convenir au
talent aimable du traducteur , mais il manque à la fois
de grâce et de coloris : M. Dorange , comme on peut le
voir , oublie quelques-uns des plus agréables détails :
Attritâ ansa...... timidisque supervenit.... naïadum pulcherrima
.... ne sont point rendus : il les remplace par
des pensées , par des expressions qui ne sont ni dans le
sens , ni dans le goût de Virgile :
Son front avait perdu sa couronne odorante ....
Brûlant de se venger , ils courent ......
Pour nouvel affront ...
Du nectar de la mûre , etc ......
Tout cela n'est pas dans le texte , et ne méritait pas
de trouver place dans la traduction .
M. Tissot :
Muse , poursuis : un jour par Mnasyle et Chromis,
Dans un antre étendu , Silène fut surpris .
Le nectar de la veille enflait encor ses veines ,
Ses couronnes de fleurs ont roulé dans les plaines :
Un vase à l'anse usée échappait de sa main..
Les bergers ( du vieillard ils attendaient en vain
Des ghants promis cent fois à leur vive demande)
L'enlacent à l'envi de sa propre guirlande ;
Mais déjà par la peur l'un et l'autre est troublé.
Aces enfans s'unit la jeune et vive Eglé ,
Des nymphes de nos bois Eglé la plus brillante .
NOVEMBRE 1809 . 99
Déjà ses doigts rougis de la mûre sanglante ,
Ont coloré le front et les tempes du dieu .
Nous ne croyons pas que l'on puisse établir de comparaison
entre ces deux versions , et toute espèce de
remarque pour établir la supériorité de cette dernière ,
serait une injure au goût de nos lecteurs .
Nous citerons encore en opposition quelques vers de
la même églogue , l'une de celles où M. Dorange nous
paraît lutter avec moins de désavantage contre Virgile
et son plus fidèle interprète .
Silène chante la formation du monde .
M. Dorange :
1
Sa voix chante Saturne et l'âge d'or du monde ,
Des cailloux de Pyrrha la semence féconde ,
Prométhée expiant son coupable larcin
Sous le bec d'un vautour qu'alimente son sein :
Hylas par des nachers délaissé dans une île ;
Des nautoniers errans la recherche inutile ;
En vain ces malheureux revenus sur leurs pas
Criaient : Hylas , Hylas ! l'écho seul dit : Hylas .
Les deux premiers vers sont excellens ; dans tout le
reste on chercherait en vain le plus léger sentiment , de
la vigueur , de l'harmonie , du mouvement , de l'original .
M. Tissot traduit :
१ Il chante de Pyrrha les cailloux créateurs
L'âge d'or , le Caucase et ses oiseaux vengeurs .
Le dieu rappelle encor la fontaine perfide
Où disparut Hylas , le jeune ami d'Alcide .
Les nochers à grands cris redemandent Hylas ,
Et le rivage entier répète Hylas , Hylas ! ...
Quelle force ! quelle précision ! ... Virgile serait-là
tout entier , si le furtumque Promethei avait été rendu .
Le début de la septième églogue est plein de grâce
et de fidélité dans le nouveau traducteur ; mais il tombe
au -dessous de ses rivaux et de lui-même , dans cette
fameuse pharmaceutrée , dont les difficultés extrêmes
ont été pour la plupart heureusement surmontées par
M. Tissot.
/
G2
100 MERCURE DE FRANCE ,
Hâtons -nous d'arriver à la dernière églogue , où nous
trouvons matière à distribuer de justes éloges. Quel ami
de la poésie n'applaudirait pas à ces vers ?
Naïades , quels déserts prolongeaient votre absence
Lorsque Gallus mourait d'un feu sans espérance ?
Vous n'étiez point aux lieux que chérit Apollon ,
Aux bords de l'Aganippe , ou près de l'Hélicon .
Du Ménale attendri les nymphes soupirèrent ,
Les bruyères des champs , les lauriers le pleurèrent ;
Des rocs du froid Lycée on vit couler des pleurs ;
A ses pieds étendu , triste de ses douleurs ,
Son troupeau l'entourait sous un roc solitaire .
Berger , pourquoi rougir de ce titre vulgaire?
Adonis comme toi , conduisant des troupeaux ,
Aporté la houlette aux bords rians des eaux .
Cette églogue de Gallus est une véritable élégie , et
M. Dorange a bien la douceur du genre . Triste de ses
douleurs est un trait de sentiment ajouté à Virgile et
digne de lui . Plusieurs vers de ce morceau sont supérieurs
à ceux de M. Tissot , mais lui seul a conservé
l'image de Gallus étendu sous le rocher sauvage ; il n'a
point oublié le divine poëta , et ses deux derniers vers
se détachent avec plus de grâce et de franchise.
Garde- toi d'en rougir , jeune et divin poëte ,
Le charmant Adonis a porté la houlette .
Une observation qui s'est plus d'une fois présentée à
notre esprit en lisant l'ouvrage de M. Dorange , c'est
qu'il a consulté avec moins d'attention le texte original
que les différentes traductions en prose qui en ont été
faites . Nous sommes loin de vouloir inférer de là qu'il
soit étranger à la langue de Virgile , et cette remarque
n'a d'autre objet que d'expliquer les défauts de concision
, de variété , de tours énergiques et rapides qui se
font particulièrement sentir dans sa traduction , et lui
ôtent cette couleur d'antiquité dont elle devrait tirer son
premier charme .
Ce serait peut-être ici le cas de ramener à sa juste
valeur l'éloge que l'on croit , assez communément , faire
d'une traduction en la comparant à une composition ori
NOVEMBRE 1809 .
ginale ; mais , sans entrer dans une discussion qui nous
conduirait trop loin , nous dirons que le premier mérite
d'un traducteur étant de faire partout reconnaître et
sentir son modèle , de lui conserver , sinon sa figure , du
moins sa physionomie étrangère , d'indiquer jusqu'à ses
défauts mèmes , quand ces défauts tiennent au caractère
particulier de son talent ; il nous semble que c'est faire
implicitement la censure d'un ouvrage traduit que d'y
trouver toute autre chose que ce qui doit y être indispensablement.
Pour résumer en peu de mots notre opinion sur les
églogues de M. Dorange , nous les regardons comme une
imitation très -agréable , mais non comme une traduction
des Bucoliques ; et c'est en les examinant sous ce point
de vue que nous y trouvons l'annonce d'un talent distingué
, élève d'une bonne école , exempt de manière et
d'affectation , et qui pour tenir tout ce qu'il promet n'a
besoin que d'accroître ses forces par le travail , et de
diriger ses efforts vers un but où il soit plus naturellement
entraîné . JOUY.
LITTÉRATURE ITALIENNE.
All augustissimo Emperatore e Re NAPOLEONE , per il
giorno felicissimo della sua nascita , sciolti , di Gian
Domenico BOGGIO .
A l'auguste Empereur et Roi NAPOLÉON , pour l'heureux
jour de sa naissance , etc.
C'EST du département de la Doire , dans le ci-devant
Piémont , que nous a été adressé ce poëme en vers libres
ou non rimés ( sciolli ) , dont le sujet intéresse également
l'Italie et la France. Il est l'ouvrage d'une muse avec laquelle
, pour nous servir des expressions de M. le préfet
de ce département , l'Eridan et la Doise sontfamiliarisés
depuis long-tems .On croirait en France que le vers libre
conviendrait peu dans une occasion où toute la pompe héroïque
ne serait pas de trop : mais le sciolto italien , déjà
élevé jusqu'au ton lyrique par l'harmonieux Frugoni , et
plus savamment travaillé depuis par Cesarotti , Parini et
102 MERCURE DE FRANCE ,
1
Alfieri , peut moduler sur tous les tons et atteindre à toutes
les hauteurs .
M. Boggio en a bien saisi les diverses nuances . Son
style est vif et brillant dans le début , où il appelle avec
impatience l'aurore de ce beau jour , où il le voit naître
ensuite dans tout son éclat et toute sa gloire. Ses vers sont
nobles et soutenus , quand il peint le Héros qu'il a entrepris
de célébrer , plongé dans les soins de son vaste empire ,
et donnant en quelque sorte un même mouvement aux
nombreuses parties qui le composent. Enfin il sait varier
ses couleurs selon qu'il représente l'Empereur occupé de
l'encouragement des sciences et des arts ou entouré de
l'appareil militaire et au milieu du fracas des armes .
,
On sent qu'un poëme de cette nature est peu susceptible
d'extrait . Des traits épars et isolés feraient mal connaître
la manière de l'auteur et la contexture de son style . Nous
préférons , pour en donner une idée , et pour plaire aux
amateurs de la poésie italienne , choisir le morceau le plus
étendu de tout l'ouvrage , et celui où il nous semble que
l'auteur a mis le plus de verve , de force et de chaleur.
C'est à l'Empereur lui -même qu'il s'adresse.
Per te il natio Genio guerrier , che in campo
T'ebbe compagno e condottier , qualora
Sotto il peso dell'armi al caldo , al gelo
Induraste la vita , e al rauco suono
Di bellici strumenti , truci in vista
Orribilmente tra la polve , il fumo
Le strida , il sangue , le ruine , il fuoco
Diffidaste i perigli , e alfin col tutto
Grondante acciar de' vinti in sulle tronche
Disperse membra ampio sentier v'apriste
Alla vittoria , a nuovi assalti , a nuove
Battaglie aspira , al fianco, tuo sicuro
Di trionfar . E ben confusi e muti
Eno , Danubio , Adige , Morava ,
E la remota Vistola possente
Ad inaffiar galliche palme , e allori
Versan l'acque dell' urna ; allori e palme
D'essi crescenti in sulle sponde , ad onta
De' congiurati Enceladi , sepolti
Sotto ai lor monti , al fulmine improviso
Dell instancabile Aquila , che tutto
NOVEMBRE 1809. 103
Vede , vola , précipita , distrugge
Inun sol punto ; ora frenando appena
Gl'impeti di vendetta i dardi accesi
Innalza , e squassa ad alto orror di tutti
Quanti or sono , e regni , e mar , tremanti
Al fero minacciar ; quasi del nume
Sommo , di cui a un sguardo sol sdegnoso
Dalle profonde viscere traballa
Scossa la terra a paventar costretta
Nel primo nulla di cader disciolta.
Aquile altere quante siete , ah voi
L'inevitabil fulmine diGiove
Voi nonavete , nò : Questa il possede ;
È il resister follia ; cedete ; a lei
È gran vanto obbedir. Consiglio a tempo .
Ce qu'on pourrait essayer de traduire ainsi , en faveur de
ceux qui n'entendent pas l'italien , quelque difficile qu'il
soit de rendre , au courant de la plume , une poésie siforte
et si travaillée . 1
« Le Génie guerrier qui présidait à ta naissance , qui
tant de foistepprritpourcompagnonet pour guide , lorsque
sous le poids des armes tu endurcissais ta vie aux rigueurs
du chaud et du froid , lorsque au son rauque et bruyant des
instrumens guerriers , parmi la poudre , la fumée , les
cris , le sang , les ruines , les feux , tu bravais les périls les
plus horribles , et qu'enfin avec cette épée dégouttante de
sang , tu t'ouvrais sur les membres épars et mutilés des
vaincus le chemin de la victoire , ce Génie aspire pour toi
à de nouveaux combats , certain de triompher toujours à
tes côtés . L'Ens , le Danube , l'Adige , la Morave , et la
lointaine et puissante Vistule , aujourd'hui muets et confus,
versent les eaux de leurs urnes pour arroser les palmes et
les lauriers français qui croissent sur leurs rivages , en
dépit des Encelades conjurés , ensevelis sous leurs montagnes
, par les coups imprévus de la foudre de ton Aigle
infatigable , qui voit tout , vole , se précipite et détruit
tout en un moment. Maintenant , suspendant à peine les
mouvemens de sa vengeance , elle lève ses dards enflammés
, les agite , et fait frissonner d'horreur et les royaumes
et les mers , épouvantés à cette fière menace . Ainsi le souverain
des Dieux , d'un seul regard de colère , ébranle jusqu'au
fond de ses entrailles la terre , tremblante de se voir
104
1
MERCURE DE FRANCE ,
dissoute , et de retomber dans son premier néant. Aigles
altières , non , non , vous n'avez pas l'inévitable foudre de
Jupiter : celle-là seule la possède. Lui résister est démence
: cédez , il y a de la gloire à lui obéir. Suivez mon
conseil ; il en est tems. "
LA DERNIÈRE GUERRE D'AUTRICHE , chant improvisé par
FRANÇOIS GIANNI , etc. Traduit de l'italien en vers
français par JOSEPH ANTOINE DE GOURBILLON (1 ) .
En rendant compte dans ce Journal (2) du beau chant
improvisé de M. Gianni , nous avons annoncé qu'il était
accompagné d'une traduction française en prose. Il vient
d'en paraître une en vers , avec le texte en regard ; épreuve
délicate , et dont une fidélité scrupuleuse au sens de l'auteur
traduit , ne suffit pas toujours pour sortir heureusement.
On se trouve encore engagé à rivaliser de beautés avec
l'objet de comparaison que l'on met sous les yeux du lecteur
instruit. Il est toujours bon et utile de s'imposer
rigoureusement cette loi ; et lors même qu'en l'observant
on n'obtient pas tout ce qu'on s'était promis , il y a cependant
quelque gloire à se présenter au public avec cette
franchise , et à lui demander un jugement qu'on lui fournit
soi-même tous les moyens de prononcer.
M. de Gourbillon ne s'est pas totalement astreint au
rhythme difficile des tercets à rime croisée , ou terza rima,
comme l'a fait le poëte italien ; il a cependant voulu compenser
par une sorte de régularité libre cette régularité trop
sévère du texte . Sa traduction est divisée en quatrains , et
quelquefois en tercets. Le début paraît être ce qu'il a le
plus soigné. On en peut voir la traduction en prose dans
l'article cité ci-dessus (3) ; et juger par là de sa fidélité à
rendre les idées et les images de son auteur.
J'entends frémir au loin la forêt Castalide (4) ;
L'air s'embrase et répand un jour si radieux ,
(1) In-4º de 40 pages .A Paris , chez Adrien Garnier , imprimeur ,
rue de la Harpe , nº 35 ; Martinet , rue du Coq , nº 15 ; Vente , boulevard
Italien , et au théâtre de S. M. l'Impératrice .
(2) Voyez le Mercure du 29 juillet dernier , page 295 .
(3) Page 296.
(4) Pour la forêt de Castalie , comme on dit en vers la source
Aganippide.
NOVEMBRE 1809. 105
Qu'ébloui par l'éclat qui vient frapper ses yeux ,
Jusques au fond des bois fuit le hibou timide.
Le superbe laurier , où j'avais suspendu
Ma lyre belliqueuse , inspirée et sublime ,
Se fend avec fracas du tronc jusqu'à la cime ,
Etporte la terreur en mon coeur éperdu
Soudain , j'en vois sortir cette muse légère ,
Libre , improvisatrice , et que le Dieu des vers
Pour guide me donna dans ma noble carrière .
Tel que celui d'Iris , flottant au gré des airs ,
Un voile entoure aussi sa taille délicate ,
Et sur son jeune front un feu céleste éclate .
Déjà d'un pied léger s'élevant vers les cieux ,
Et quittant avec joie une retraite obscure ,
Elle semble jeter un regard dédaigneux
Sur la forêt , les prés , l'ombrage et la verdure.
Omuse ! un seul instant t'arrêtant près de moi,
Sous ce feuillage épais viens m'inspirer encore :
Ce chant est le dernier que ma lyre sonore ,
Avant de te quitter , veuille obtenir de toi .
Il y aurait de légères observations àfaire sur quelquesuns
de ces vers : mais dans la suite du poëme on trouverait
à en faire de plus graves. Nous noterons ici un certain
nombre de taches qu'un nouveau travail pourrait aisément
effacer .
Immédiatement après ce dernier quatrain , le traducteur
amis :
Un jour peut- être , un jour , sous la voûte éthérée
Une seconde fois réunis tous les deux .
C'est sur la voûte étherée et non pas dessous , comme dans
le texte , su l'empirea volta .
On reconnaît bientôt cette horde rustique
Que vomirent les rocs et les bois de Norique .
Il faudrait de la Norique , ou du Norique . C'est un
adjectif pris substantivement , Noricus ager, qui embrassait
du tems des Romains une partie du Tyrol , de l'Autriche ,
de la Bavière , de la Carinthie , etc.
Charles marche à leur tête : insensé , mais vaillant , etc.
105 MERCURE DE FRANCE ,
i
Le poëte s'est bien gardé d'insulter ainsi à la valeur malheureuse.
Ce mot , insensé , n'a rien qui y corresponde
dans le texte italien .
1
A la voix du HÉROS les bataillons français
S'ébranlent et bientôt attaquent et pourfendent
Ces fières légions qui des Crapacs descendent.
Pourfendent est loin de la noblesse épique : il est trivial et
presque burlesque. Les Crapacs ont un terrible son en
français , que n'ont point les Carpazj italien ; mais de plus
on ne peut pas dire les Crapacs pour les monts Crapacs ,
Carpazj monti , comme on dit les Pyrénées , les Alpes et
les Vôges : enfin l'inversion du dernier vers en augmente
la dureté.
Ratisbonne le voit (5) au pied de ses remparts ,
Qui défend vainement le drapeau des Césars .
Qui est évidemment une faute typographique : il faut que.
Le drapeau des Césars est une faute contre le sens . Drappello
en italien signifie plus souvent une troupe qu'un drapeau
; et il est aisé de voir que le norico drappello qui
défend ici Ratisbonne , est une troupe de Tyroliens , de
Carinthiens , etc. plutôt que le drapeau des Césars .
Les cris des blessés et des mourans
Font retentir au loin les rives de l'Istère .
On dit bien en vers , au lieu du Danube , l'Ister , qui était
le nom latin de ce fleuve , mais non pas l'Istère , avec
une à la fin .
Mais de toutes ces négligences , voici celle qu'il nous
paraît le plus étonnant que le traducteur ait laissé échapper.
L'ame du brave Cervoni , au moment où il reçoit la
mort , s'envole dans la planète de Mars. Les ames des
héros l'y reçoivent .
Au devant de ses pas chacune d'elle avance .
L's supprimée à la fin d'elles , facilitait sans doute le vers ,
mais elle tue la phrase. Il est impossible d'y construire ce
pronom singulier , elle , avec le nom pluriel , les ames ,
auquel il faut bien qu'il se rapporte.
Ces citations doivent suffire pour faire voir que si M. de
Gourbillon a beaucoup fait pour s'approcher de son modèle ,
(5) Le duc de Montebello.
NOVEMBRE 1809 . 107
il lui resterait encore beaucoup à faire. Il s'est engagé dans .
une entreprise plus forte , au moins par son étendue , et
pour laquelle ce ne sera pas trop que de réunir un travail
infatigable au talent le plus consommé. Un Prospectus
qu'il vient de publier , annonce les Tragédies de Victor
ALFIERI , traduites en vers , avec le texte en regard , par
Joseph-Antoine DE GOURBILLON , et dédiées à l'Italie
savante : 10 volumes in-8° (6). Nous ne pouvons que faire
des voeux pour le succès de cette entreprise , dont l'auteur
ne s'est sans doute pas dissimulé à lui-même l'excessive
difficulté . Il parle dans son Prospectus avec beaucoup de
modestie de l'état d'imperfection où son travail est encore
à ses propres yeux. Cette disposition louable doit faire
espérer qu'il profitera du tems qui doit s'écouler jusqu'à ce
que la souscription qu'il ouvre soit remplie , pour mériter,
quand son ouvrage paraîtra , les suffrages de cette partie
éclairée du public , dont tout auteur , selon ses propres
expressions , doit estimer et craindre l'approbation et la
critique.
VARIÉTÉS .
CHRONIQUE DE PARIS .
Le goût pour la campagne est devenu général depuis
quelques années . Les Parisiens de toutes les classes ont
appris à jouir de ses plaisirs ; dès que l'été approche , ils
vont , par essaims , peupler les villages des environs de la
capitale. Les bourgeois ,les artisans mêmes , y occupent ,
pour quelques mois , un asyle où ils respirent du moins un
air pur ; chaque matin , ils retournent plus gais , plus
calmes , à leurs travaux. Mais les riches , à l'imitation des
Anglais , ornent leurs maisons de campagne de meubles
(6) Chaque volume contiendra deux tragédies italiennes , et les
deux mêmes en français . Le dixième et dernier volume n'en contiendra
qu'une et sera terminé par les lettres critiques de MM. Calsabigi
et Cesarotti , avec les réponses de l'auteur. Le prix de la souscription
est de 12 fr . par volume : les non-souscripteurs en paieront 15 .
Le Prospectus imprimé instruit des autres conditions . S'adresser à
l'auteur , rue des Capucines , nº 13 , à Paris , ou chez les libraires
indiqués en tête de la traduction de la Dernière guerre d'Autriche.
108 MERCURE DE FRANCE ,
précieux; ils y réunissent tout ce que les arts produisentde
plus parfait. Ce n'est pas tout. La modeste habitation qu'ils
avarent acquise, ne leur suffit presque jamais; ilsy ajoutent
tantôt une aile , ou une façade ; quelquefois ils font élever
plus loin , dans une plus belle position , une nouvelle
villa. Nos architectes modernes savent offrir , en ce genre ,
des projets si attrayans , dont l'exécution (tant que ces projets
sont encore sur le papier) ne doit occasionner presque
aucune dépense ! ... Le moyen de résister pour peu que l'on
ait , en portefeuille , quelques billets de banque inactifs !
Bientôt le maçon accourt avec sa truelle , le charpentier
avec sa hache , le serrurier , le peintre , etc. , etc. Le propriétaire
a le plaisir , en se levant dès l'aube du jour , de
voir une fourmilière d'ouvriers qui s'agitent en tout sens ,
mêlant au bruit de leurs travaux , de bizarres chansons ;
qui le consultent avec intérêt sur une porte , une fenêtre ,
et lui obéissent avec soumission . Plus loin , des jalons
plantés dans le jardin indiquent les nouvelles allées qu'on
y doit tracer , les circuits du ruisseau que l'on y va creuser,
lequel s'appellera, dans la suite , la rivière . Déjà des arbres
nouvellement acclimatés , dont le feuillage , les fleurs et les
fruits étaient inconnus il y a dix ans , forment d'agréables
bosquets ; déjà le jardin fruitier est couvert de toutes les
espèces si variées de pêchers , de poiriers , etc.; déjà une
serre renferme les mille et une plantes que les Desfontaines
, les Michaux , les La Billardière ont apportées des
contrées les plus lointaines , et que les Thouin sont parvenus
à conserver et à multiplier dans les superbes et vastes
serres du jardin de Paris .
Autrefois les riches allaient à leurs châteaux pour jouir
des hommages de leurs vassaux , et aussi pour économiser
pendant quelques mois l'argent qu'ils retournaient bientôt
prodiguer à la cour et dans la capitale , quelquefois pour
changer de place et d'ennui..... Quelles étaient leurs occupations
à la campagne ? celles qu'a décrites avec un vrai
talent , dans un chant de ses Georgiques françaises , un
homme qui a vécu long-tems au milieu d'eux : la table ,
les concerts , le jeu. L'intrigue y régnait comme à la cour.
C'était là que se préparaient les complots qui devaient renverser
tel ministre , perdre tel courtisan . - On ne sortait
guères du château que pour se promener tristement sous
des charmilles bien taillées , dans de longues allées droites
de tilleuls ou de marronniers . C'était bien la peine de quiter
Paris !
NOVEMBRE 1809. 109
Aujourd'hui l'on sait mieux mettre à profit le séjour de la
campagne . Tout propriétaire , après quelques années , est
un peu architecte , un peu botaniste , un peu jardinier.
Dans ces modernes maisons , où l'on n'a rien oublié de ce
qui contribue à rendre la vie plus douce , on ne reçoit que
de véritables amis ; les affaires sont oubliées au moins pour
un tems . Ce sont les Journaux qui apprennent , seuls , ce
qui se passe dans le monde , et l'on ne s'en occupe que le
matin , à l'heure où l'on reçoit les Gazettes . -Quoi qu'en
disent les frondeurs du tems présent , l'art de vivre a fait
des progrès . On connaît mieux ce qui constitue les véritables
jouissances .
Mais , dira-t-on , Paris est donc un désert? non; mais il
est moins bruyant . Tous ces amis des champs quittent bien
la capitale , mais ne l'abandonnent pas. A des jours fixes ,
ils se transportent à Paris pour y suivre leurs affaires . Le
magistrat vient siéger , le banquier court à la Bourse , le
capitaliste recueille les fonds qu'il emploiera à l'ornement
de sa maison de campagne ; il visite les ateliers des
artistes , choisit quelques productions nouvelles , en demande
d'autres;puis retourne avec un sentiment plus vif
de joie , et la tête pleine de projets d'embellissemens , retrouver
sa villa chérie et sa douce famille .
La mauvaise saison peut seule le rappeler à la ville . II
quitte alors , non sans regret , sesjardins défleuris , ses vergers
dépouillés . La capitale se repeuple pour quelques mois ; le
luxe renaît ; les théâtres , les lieux publics ne sont plus déserts
. C'est le moment où les artistes exposent leurs travaux
de l'été , où les auteurs publient leurs ouvrages , où les modistes
inventent de nouvelles parures .
Nous touchons à cette époque de l'année : les somp
tueux hôtels du faubourg Saint-Germain et les voluptueuses
maisons de la chaussée d'Antin se rouvrent de toutes parts ,
se remplissent de maîtres et de valets . A. D.
-Depuis que le pavillon tricolore , gage de la présence
de l'Empereur , flotte sur le sommet du palais des Tuileleries
, el que la paix est revenue parmi nous , le front ceint
de sa couronne d'olivier , tous les coeurs se livrent à l'espérance
et à lajoie . On se promet un hiver heureux et brillant,
et la saison la plus triste de l'année semble devoir
rappeler parmi nous les fêtes et les plaisirs.
L'on annonce l'arrivée prochaine de plusieurs souverains.
Le roi de Saxe a déjà passé nos frontières . Les
110 MERCURE DE FRANCE ,
monarques qui règnent sur la Bavière , la Westphalieet
Wirtemberg doivent se réunir à la cour de France ; et le
Héros dont le génie règle les destinées de l'Europe a
promis de revenir bientôt au sein de sa capitale recevoir les
hommages et les acclamations de ses sujets .
Tout sedispose pour ces jours de gloire et de solennité .
L'hôtel-de-ville se décore ; le préfet et les maires de Paris
font préparer un sallon digne du grand Hôte qu'ils se flattent
de recevoir , l'Empereur devant y dîner le jour de son entrée
triomphale.
-On peut mettre au nombre des réunions spécialement
protégées d'Apollon les séances de l'Athénée de Paris . Cet
établissement , déjà illustré par les travaux des professeurs
les plus célèbres , se soutient toujours avec distinction . La
science n'y dégénère point ; l'instructiony présente toujours
le même intérêt ; c'est l'école des personnes faites qui veulent
conserver ou étendre leurs connaissances . Ce ne sont
point des maîtres ordinaires qui y donnent des leçons , mais
les savans et les littérateurs les plus estimés . Ainsi l'histoire
naturelle est professée par M. Cuvier , la chimie par
M. Thénard , l'anatomie par M. Pariset , la littérature par
M. Lemercier ( l'auteur d'Agamenon ) , etc. Il y a peu d'établissemens
en Europe qui présentent plus d'avantages et
qui soient moins dispendieux.
-Comme ce mois est l'époque de la rentrée des diverses
compagnies savantes , leurs séances offrent encore des objets
d'intérêt nombreux et variés . De ce nombre est celle
qu'a tenue la Société de Médecine le 1er novembre . Parmi
les mémoires qu'on y a lus , on a distingué celui de
M. Macquart sur la topographie médicalede la section des
Arcis . Cet écrit se recommande par des vues pleines de
philanthropie et d'utilité publique . On a remarqué avec raison
qu'un travail de ce genre, sur les autres sections , serait
un bienfait pour la capitale .
-
S**.
Parlons de quelques travaux publics , qui ont pour
objet l'embellissement de la capitale.
: on
On ne s'est pas contenté d'abattre les maisons qui
obstruaient si désagréablement le pont Saint-Michel , et
de les remplacer par de beaux et larges trottoirs
travaille maintenant à faire disparaître cette pente rapide ,
que nos ancêtres donnaient ou ne savaient pas éviter de
donner à leurs ponts , au risque de tuer leurs chevaux
et eux-mêmes. Pour cet effet , on a enlevé les terres
NOVEMBRE 1809 . 111
qui surhaussaient la partie du milieu , et , approchant
le plus près possible des voûtes , on a étendu une forte
couche de ciment qui empêchera l'infiltration des eaux .
Le pavé , en cet endroit, sera baissé considérablement ,
tandis qu'il sera relevé aux extrémités du pont. Il en
résultera que la montée et la descente en seront incomparablement
plus douces. Ce pont Saint- Michel , un des
plus anciens de la capitale , est un ouvrage d'Hugues
Aubriot , prévôt de Paris sous Charles V, et plus fameux
par la construction de la Bastille , où il fut enfermé un des
premiers , pour avoir irrité l'Université en arrêtant des
écoliers turbulens . On voyait jadis , au-dessus de la principale
pile du pont , un énorme bas-relief gothique , représentant
S. Michel aux prises avec le diable ; la révolution
a emporté le diable et l'archange.
La colonne de la place Vendôme s'achève avec autant
de célérité , que le permettent les immenses travaux de
tout genre dont elle est l'objet. Les quatre faces du socle
sont entiérement décorées de leurs bas-reliefs en bronze , et
le tiers du fût de la colonne est déjà revêtu de ces bandes
spirales , également en bronze , qui doivent transmettre à la
postérité la plus reculée l'histoire de la campagne d'Austerlitz
, en lui fournisant les notions les plus exactes sur nos
armes et nos costumes militaires . Si la colonne Trajane a
donné l'idée de la colonne Napoléone , celle - ci aura du moins
la gloire de surpasser son modèle , tant par la richesse de la
matière ( la colonne Trajane n'est qu'en marbre ) que par
le fini de l'exécution .
On transporte , depuis quelques jours , une grande quan
tité de carreaux de marbre dans l'intérieur de l'église de
Sainte-Geneviève , ce qui fait présumer que ce temple magnifique
ne tardera pas à être pavé, et par conséquent à être
rendu à son auguste destination . Il quarante-cinq ans
qu'on y travaille. Le terrain sur lequel il est élevé fut béni
par l'abbé de Sainte-Geneviève en 1758. Louis XV en posa
la première pierre en 1764.
y
a
Les travaux du quai Napoléon (qui joint le pont Notre-
Dame à celui de la Cité ) ont été conduits avec autant d'activité
que d'intelligence. Le pavé du trottoir a été posé cette
semaine en totalité. Ce quai , à la place de masures gothiques
et hideuses , offre aujourd'hui une vue charmante et
une promenade agréable. Lorsque le quai que l'on construit
le long de l'esplanade des Invalides sera terminé , l'on
pourra suivre les deux rives de la Seine sur de magnifiques
112 MERCURE DE FRANCE ,
trottoirs depuis le pont d'Austerlitz jusqu'à celui d'Iéna ,
c'est-à-dire dans une étendue de près d'une lieue et demie ,
avantage et coup-d'oeil que ne présente aucune ville de l'univers.
On applanit le terrain pour paver la place de Saint-Sulpice.
Les personnes qui se rappellent avoir vu le superbe
portail de cette église masquée par le séminaire qui occupait
ce vaste espace , ne seront que plus sensibles à la
beauté de ce monument. Il est question , dit-on , d'éloignerla
fontaine qui est écrasée par les immenses proportions du
portail dont elle est trop voisine .
Depuis le 15 août , fête de S. M. , la magnifique fontaine
du marché des Innocens ne cesse de verser à grands
flots les premières eaux du canal de l'Ourcq qui soient
arrivées à Paris : d'un point élevé de plus de vingt piedsau-
dessus du sol , elles se répandent en cascades sur les
quatre faces du monument et sont recueillies dans un vaste
bassin quadrangulaire qui entoure la base. Quatre lionsplacés
aux angles lancent aussi des jets d'eau qui retombent
dans le bassin. Cette fontaine , la plus belle de la capitale
est en ce moment l'objet d'une discussion entre quelques
artistes ou amis des arts , dont les uns craignent que la chute
continuelle des eaux n'endommage les précieux bas-reliefs
de Jean Gougeon ; les autres regardent ces craintes comme
chimériques .
,
Le marché aux Fleurs a été transféré du quai de la Ferraille
sur le vaste emplacement qui borde le quai Desaix,
entre le pont au Change et le pont Notre-Dame ; le marché
aux Volailles doit occuper une espèce de halle que l'on construit
sur le terrain des Grands-Augustins . Grâces à ces heureuses
mesures , la capitale sera bientôt débarrassée de ces
marchés qui obstruaient les passages les plus fréquentés , et
ne permettaient quelquefois pas au chaland de s'arrêter sanspéril.
L. S.
SPECTACLES . - Théâtre Français . - Britannicus pour
les débuts de M. Charlys . - Britannicus est le second rôle
tragique de M. Charlys. Moins intéressant , moins brillant
que celui d'Hippolyte , il doit être moins difficile à jouer ,
mais il ne soutient pas aussi bien l'acteur qui s'en charge.,
Porté par le poëte , M. Charlys avait obtenu quelques applaudissemens
dans Hippolyte il n'a point eu le même
bonheur dans Britannicus ; il y a même excité quelques
murmures
NOVEMBRE 1809 . 113
DET
DE
LA
SE
murmures à la fin de la scène où il brave Néron . Ce débutant
ne s'est point encore débarrassé du ton pleureur et
de la monotonie qu'on lui a reprochés . Il sent toujours sa
première école , et n'a point profité à celle du public. II
faudrait cependant et la plus rare intelligence et l'art le
plus consommé pour faire oublier son défaut d'organe
sur-tout dans la tragédie , où il se fait sentir à chaque instant.
Si M. Charlys n'a pas d'autres moyens que ceux quil
amontrés dans ces deux rôles , nous croyons qu'il aurait
tort de s'obstiner dans le culte de Melpomène. Il devran
plutôt s'essayer. dans celui de sa soeur. La comédie a des
rôles où son vice de prononciation ne lui nuirait pas ; il
est vrai que dans celui de Dormilli des Fausses Infidélités
, il a trahi un peu de gaucherie dans sa tenue et ses
manières; mais ce défaut-là peut se corriger. Au reste ,
c'est à M. Charlys à prendre un parti. Il est encore à
l'entrée de la carrière; tout ce que nous pouvons faire ,
c'est de l'engager à consulter ses forces et le goût du
public.
Ily avait foule au théâtre français la première fois qu'il
y a paru dans le rôle de Britannicus . C'était un dimanche ,
et Mile Raucourt jouait aussi le rôle d'Agrippine pour la
première fois depuis sa rentrée. L'assemblée était bien
moins nombreuse samedi dernier. La curiosité ne pouvait
plus être aussi vive ; Talma ne jouait pas le rôle de Néron .
On sait combien il y est profond et sublime. Les défauts
même qu'on lui a long-tems reprochés , cette diction brusque
et heurtée , ces mouvemens presque convulsifs deviennent
des avantages dans ce rôle ; tel était , tel devait être
Néron. Lafond ne sait point encore donner à ce personnage
sa véritable couleur. Il le joue comme ses autres
rôles. Il y est toujours lui-même ; Talma n'y est que
Néron. Lafond n'a obtenu des applaudissemens que dans
certains passages qu'il imite de Talma. Lorsqu'il joue
d'original , l'assemblée demeure froide. Sans doute un
acteur ne doit jamais en copier servilement un autre , mais
il ferait bien de s'abstenir des rôles qu'un autre a portés à
la perfection ; car , s'il s'écarte de sa manière , il risque
à chaque pas de s'égarer. Nous n'en citerons qu'un exemple.
Ala fin de la grande scène du quatrième acte entre
Néron etAgrippine , Lafon a cru devoir mettre une douceur
affectueuse dans les vers qu'il adresse à sa mère , et
qui achèvent la réconciliation. Peut-être en a-t-il pris l'idée
dans le commentaire de Laharpe, qui qualifie de caresses
H
5.
114 MERCURE DE FRANCE ,
,
trompeuses la manière dont Néron traite sa mère en ce
moment , et les justifie par un passage de Tacite. Le livre
à la main , je ne voudrais blâmer ni Laharpe , ni Racine ,
de ce respectpour Tacite et pour l'histoire : mais au théâtre
je préférerai toujours la contrainte et la sécheresse que
Talma laisse apercevoir. La douceur feinte et presque
mielleuse de Lafond lui donnent trop l'air d'un tartuffe .
Elle le rend plus odieux que terrible , plus vil que tragique
; la bassesse y domine plus encore que la cruauté , et
l'effet en est repoussant.
Voici une autre observation du même genre , mais que
je hasarderai avec défiance , parce qu'elle porte encore plus
directement sur le poëte et sur son commentateur. Je veux
parler de cette extrême confiance , de cette orgueilleuse
présomption que développe Agrippine dans la scène III
du cinquième acte , au moment où Britannicus se rend à
ce banquet funeste où l'on ne peut guère douter qu'il ne
tro ve la mort. Ce sont encore des sentimens naturels ,
conformes à l'histoire et au caractère connu d'Agrippine..
On ne peut que les admirer , comme Laliarpe , à la lecture;
mais à la scène j'ose croire qu'ils paraissent trop longuement
développés . Le contraste qu'ils forment avec la situation
est d'abord tragique; mais bientôt les détails de la
vanité d'Agrippine jettent sur elle une teinte légère de ridicule
qui détruit le premier effet. Laharpe se récrie sur la
beauté des vers qu'elle débite ; Mlle Raucour se complaît
à les faire valoir. Nous les admirons aussi comme historiques
, mais pour l'effet dramatique l'actrice ferait mieux
peut- être d'en affaiblir l'expression .
Quoi qu'il en soit , Mille Raucour joue en général ce rôle
d'une manière digne de sa grande réputation. Il serait difficile
d'y mettre plus de dignité , plus d'intelligence , de
mioux entrer dans l'esprit de l'auteur. Il est un seulpassage
où il nous paraît qu'elle le manque absolument , et le contre-
sens qui en résulte n'en est que plus remarquable . Nous
l'indiquerons parce que rien n'est plus facile que de le
corriger. Nos lecteurs ont sans doute présente à l'esprit la
belle scène du troisième acte entre Agrippine et Burrhus ,
cette scène où elle le menace de présenter Britannicus à
l'armée, et de la soulever contre Néron. Rien ne lui coûtera
pour opérer la révolution qu'elle désire ; pour perdre,
Néron, dit-elle ,
1
De nos crimes communs , je veux qu'on soit instruit;
On saura les chemins par où je l'ai conduit .
SA
NOVEMBRE 1809. 115
Pour rendre sa puissance et la vôtre odieuses ,
J'avouerai les rumeurs les plus injurieuses ;
Je confesserai tout , exils , assassinats ,
Poison même .....
Certes , le plus aveugle emportement peut seul conduire
Agrippine à une confession pareille; c'est hors d'elle-même
etprivée de toute réflexion qu'elle la fait : aussi Burrhus ,
qui en est effrayé , s'empresse-t-il de l'interrompre par ce
motsublime :
Madame , ils ne vous croiront pas.
:
:
Nous n'expliquerons pas comment Mlle Raucour a pu
s'y méprendre ; le fait est qu'elle débite ce passage avec
lenteur, et que , de peur que Burrhus ne s'y trompe , elle
s'arrête après le mot assassinats et appuie sur celui depoison
avec l'intention la plus marquée . Qu'en arrive-t-il ?
qu'il n'y a plus d'interruption de la part de Burrhus , puisqu'Agrippine
s'arrête d'elle-même , et que l'acteur est
obligé de prononcer à son tour fort tranquillement une réponse
qui devrait être l'élan d'une ame passionnée pour la
vertu ; et qu'on s'étonne après cela de voir passer sans le
moindre effet ce moment sublime ! L'actrice qui nous le
fait perdre tombe sans doute rarement dans de telles fautes ;
mais cet exemple peut suffire pour expliquer le peu de succèsqu'obtiennent
quelquefois les meilleurs ouvrages , lorsque
des rôles entiers sont compris de cette manière par certains
V. acteurs .
Théâtre du Vaudeville. - L'Intrigue impromptu , ou
Iln'y a plus d'enfans , vaudeville en un acte, de MM. Dieulafoi
et Gersain .
Le comte d'Hermilly, général très-distingué , s'aperçoit
à soixante ans qu'il n'est pas marié ; il forme le projet d'épouser
Isaure , fille de M. d'Orville , ancien officier et gouverneur
de Jules d'Hermilly, neveu du comte : mais d'Orville,
qui a promis la main de sa fille au jeune Derval , refuse
obstinement d'en disposer d'une autre manière ; les
deux vieux amis se brouillent : d'Orville veut à l'instant
même sortir de l'hôtel de M. d'Hermilly , et n'est retenu
que par Jules , son élève , qui le conjure de ne pas l'abandonner
, et lui promet d'engager son oncle à renoncer à la
main d'Isaure . L'entreprise n'était pas aisée : mais Jules ,
qui connaît toute la tendresse de son oncle pour lui , en
fait le pivot principal de l'Intrigue impromptu qu'il médite..
Ha
116 MEROURE DE FRANCE ,
1
Il feint d'être lui-même amoureux d'Isaure , et se laisse surprendre
à ses genoux par le vieux général. Il recueille cependant
peu d'avantage de cette première scène; car son
oncle s'emporte au lieu de s'attendrir , et met aux arrêts
l'imprudent Jules : mais le jeune homme répare bientôt cet
échec. Il fait naître des incidens qui alarment la jalousie de
son oncle : il rompt ses arrêts ; et pour mettre un terme à
toutes les prétentions du général sur Isaure , il lui déclare
qu'il l'a épousée clandestinement.Deux vieux domestiques
le soutiennent de leur témoignage ; le général veut les chasser
: mais bientôt il reconnaît que le mariage de Jules n'est
qu'une feinte , à laquelle son neveu a eu recours pour le
guérir lui-même d'un projet peu sensé. Il lui pardonne sa
Tuse en faveur de l'intention et consent au mariage deDerval
et d'Isaure , à laquelle il donne une dot de cent mille
francs.
Si l'on voulait examiner sérieusement le fonds de ce petit
ouvrage , on ne manquerait pas d'invraisemblances à lui reprocher;
on pourrait dire encore qu'il paraît peu propre à
donner aux enfans une juste idée du respect qu'ils doivent
à leurs parens ; mais je ne crois pas que l'on doive traiter
aussi gravement un vaudeville. Dans ce genre léger , l'intrigue
n'est guère qu'une sorte de cadre fait pour recevoir
des couplets. A la vérité , il n'en a pas toujours été de
même; les anciens opéras comiques , qui n'étaient que des
vaudevilles , offraient le plus souvent une action bien conduite
, où les couplets ne paraissaient que comme accessoire;
mais il semble qu'à cet égard le goût du public est
changé. Les couplets sont aujourd'hui la partie importante
d'un vaudeville; on y pardonne volontiers la faiblesse du
plan, l'invraisemblance de l'action , la légéreté de la morale;
mais sans couplets saillans , point de succès. L'Intrigue
impromptu est très-riche dans ce genre ; elle en offre
ungrand nombrequi sont remplis de sel et de gaieté : aussi
la réussite a-t-elle été complète.
Les auteurs ont été nommés au milieu des applaudissemens
; et la seconde et la troisième représentations ontpleinement
confirmé le succès de la première.
1
Aux Rédacteurs du Mercure de France.
De Franconville-la-Garenne , ce 29 octobre 1809.
MESSIEURS , dans votre dernier Extrait des Nouvelles Observations
sur Boileau,etc. ,vous citesBayle se représentant le travail de comNOVEMBRE
1809. 1r7
mentateurs occupés à éclaircir un texte devenu obscur,leurs singulières
conjectures et leurs plaisantes erreurs .
Cette réflexion , messieurs , me rappelle un des vers de Lucrèce
qui a le plus exercé les commentateurs ; tous se sont mis à la torture
pour torturer ce vers et le rendre complétement inintelligible , de
simple ,clair et concis qu'il est dans ce poëte.
Lucrèce, dans ce superbe chant ( le livre VI) consacré aux plus
étonnans phénomènes de la nature , dit :
Carbonumquegravis vis atque odor insinuatur
Quàmfacilè in cerebrum , NISI AQUAM PRÆCIPIMUS ANTE .
Voici la traduction qu'en donne M. Lagrange : «Aveo quelle faci-
➤ lité la vapeur astive du charbon ne s'insinue-t-elle pas jusqu'au
> cerveau , si vous ne prévenez son effet en avalant auparavant une
> onde salutaire ! »-Suit une assez longue note dont la conclusion
estque ce précepte est contraire à l'expérience et à la raison .
Cevers adonné lieu , dans les diverses éditions de Lucrèce ,à vingt
pages de commentaires ; ce qui vient , soit dit en passant , de ce que ,
de nos jours encore , la littérature demeure trop étrangère aux
sciences physiques , tandis que , chez les anciens , elle y était intimément
liée;laphilosophie embrassait alors le cercle , à la vérité beaucoup
moins étendu , de toutes les connaissances ; en sorte qu'historiens
, orateurs , poëtes , tels Pline , Cicéron , Virgile , étaient du
nombredes hommes les plus savans; et Virgile , s'il n'avait pas été le
prince des poëtes , eût été celui des agriculteurs .
Dans ce vers ,défigurépar les commentateurs et queje vais rétablir,
Lucrèceprouve que l'aspersionde l'eau froide au visage dans le cas
d'asphyxies occasionnées par le charbon, était connue des anciens ; et
ç'aété pour notre siècle unedécouverte qui a acquis des droits à la
reconnaissance de l'humanité ; elle est due au docteur Hermann de
Nanci. Maintenant rétablissons le vers, et le voici tel que l'a dû faire
Lucrèce : Nisi aqua profunditur ore (1) : « Si on ne répand pas en
> abondance de l'eau sur le visage. » 2
Lorsque la physique s'occupait , il y a trente ans , de la recherche
des causes duméphitisme , je m'occupais de remédier à ses funestes
atteintes ; je cherchais les moyens de dérober à l'asphyxie et à la
mort les ouvriers livrés à la pénible profession de vidangeurs ;
moyens qui consistent dans l'emploi de la chaux - vive et du feu.
Acette époque , relisant Lucrèce , je fus frappé de ce vers dans
lequel j'entrevis , sur l'asphyxie du charbon une grande vérité ,
connue de l'antiquité , et que les commentateurs avaient obscurcie;
dès-lors , je refis le texte de ce second hémistiche du dernier
vers , tel , je le répète , qu'a dû le faire Lucrèce; et j'ai cru utile de
vous adresser cette observation , votre journal étant consacré à la littérature
souvent éclairée du flambeau de la science .
,
CADET-DE-VAUX .
(1) Lucrèce n'a pu faire un vers aussi défectueux: mais la remarque
denotre correspondant sur la fausse interprétation que les traducteurs
ont donnée de celui que l'on trouve dans les diverses éditions de
Lucrèce , ne nous enparaît pas moins fondée. Il est vraisemblable que
čeversn'a point encore été bien rendu. (NotedesRédacteurs.)
118 MERCURE DE FRANCE ,
POLITIQUE.
Ily apeu de jours que l'attention générale , et, on peutle
dire, les yeux du monde entier étaient fixés sur un point
du Danube. AVienne , étaient stipulés les intérêts de l'Europe
, et nul autre objet ne pouvait distraire du plus important
de tous . Aujourd'hui qu'une paix glorieuse pour la
France a terminé ces grands différends , et que le sort de
l'Allemagne est fixé par un traité solennel qui accomplitles
résultats déjà si importans de ceux qui l'ont précédé , les
regards se tournent plus facilement vers les autres parties
du continent qui sont aussi le théâtre de combats ou de
négociations , et l'on apprend avec intérêt que la paix entre
la Suède et la Russie vient d'être ratifiée par cette dernière
puissance , au moment même où elle recevait la nouvelle
que son armée de Moldavie venait de couronner par
des succès une opération décisive pour le reste de la campagne.
Voici , sur cette opération , le rapport officiel qu'a
publié laGazette impérialede Pétersbourg.
« Le prince Bagration , commandant en chef de l'armée , mande
qu'après la conquête des forteresses de Tultscha , Issatchi , Maschin et
Girsowa , les troupes russes ont attaqué , près de Rossevata , un corps
turc de 20,000 hommes , commandé par le séraskier Goziew-Pacha
et qu'elles l'ont mis dans une déroute complète. Les Turcs ont perdu
dans cette bataille 5000 hommes tués , un nombre bien plus considérable
de prisonniers qu'on leur a faits , quinze pièces de canon et
trente drapeaux. Le reste des troupes ennemies s'est sauvé à Silistria.
Nous les avons poursuivies au-delà de dix lieues .
» Cette victoire a été immédiatement suivie de la prise du fort de
Kusgun , sur la rive droite du Danube : de celle des forteresses de
Kistendsche et Mayalin , sur les côtes de la Mer-Noire ; mais ce n'était
encore que leprélude d'une autre conquête bien plus importante.
> Le 25 septembre , Ismail , cette forteresse trop fameuse , dont la
prise nous coûta dans de sang autrefois , s'est rendue , sans coup férir ,
aux armes victorieuses de nos troupes. C'est le général Sass qui a dicté
la capitulation. La garnisonet les habitans doivent quitter la place en
cinq jours , pour être transférés sur le territoire russe , au-delà du
Danube. Le général Sass a envoyé à Pétersbourg les clefs d'Ismaïl. >
Ces succèsbrillans ont été célébrés le 6 de ce mois dans notre capi
NOVEMBRE 1809. 119
tale,par une salve de IOI coups de canon et par un Te Deuni solennel
d'action de grâces . Le même jour , les drapeaux enlevés aux Tures ont
été portés solennellement à l'église de Saint-Pierre et de Saint-Paul.
De tels événemens ne sont faits ni pour calmer la mésintelligence
qui règne dans le divan , ni pour rendre plus
puissante l'influence sur ce cabinet du ministre anglais ,
M. Adair. Dépossédés dans plusieurs provinces importantes
, menacés dans celles qu'ils ont à défendre , privés déjà
de l'appui d'une forteresse qui, lorsqu'elle céda la première
fois aux armes de la Russie , leur coûta tant de sang et d'e'-
forts , et qui aujourd'hui tombe presque sans défense , les
Turcs doivent commencer , un peu tard , à reconnaître de
quelle utilité a été pour eux la condescendance de leur ministère
pour l'envoyé britannique. Ce sentiment devenait
général autant qu'il est naturel , lorsqu'on a appris que les
généraux anglais demandaient à la Porte lapermission de
mettre garnison anglaise les îles de ,
de les défendre contre les entreprises ou des Russes ou des
Français . Ce n'est pas la première fois que la politique anglaise
se dévoile ainsi par l'excès de son avidité et la franchise
de ses prétentions. L'indisposition de la Porte , à
cette demande inattendue , a été vive et manifeste ; on en
ignore encore le résultat ; mais on présume que M. Adair
ne tardera pas à retourner à Londres .
Les envoyés anglais sont malheureux cette année ; de
toutes parts on les repousse , parce qu'on les suspecte ,
parce que l'alliance qu'ils offrent est dangereuse , que les
secours qu'ils annoncent sont équivoques , et que les promesses
qu'ils font sont presque toujours illusoires . M. Erskine
avait , au nom de son gouvernement , offert auxAméricains
un arrangement qui avait séduit quelques négocians
impatiens de confier à la mer des cargaisons désirées dans
le Nord. Bientôt le gouvernement anglais désavoue son
ministre , retire son acte , rappelle M. Erskine , envoie à sa
place M. Jackson , que le souvenir de sa mission à Copenhague
a décoré proverbialement du nom de cette capitale
: M. Jackson a été très -mal accueilli des habitans à son
arrivée ; il a été reçu comme envoyé , mais sous les plus
désagréables auspices ; il a dû être témoin fort humilié des
actes insultans qui ont signalé sa venue. On rapporte qu'à
Annopolis , son effigie a été brûlée presque sous ses yeux .
Ainsi , sila diplomatie américaine ne permet pas d'exclure
le ministre , il est évident que le public repousse de toutes
120 MERCURE DE FRANCE ,
les forces de l'opinion , et de toute la puissance de lahaine
nationale, l'envoyé détesté des Anglais. Il n'est pas à croire
qu'une mission qui a de tels avant-coureurs , se termine à
la satisfaction de cet envoyé : une circonstance particulière
vient encore à l'appui de cette opinion .
Depuis long-tems , chaque navire anglais qui arrive aux
Etats-Unis , éprouve une désertion de matelots plus ou
moins considérable. Dans les premiers jours de septembre ,
treize matelots anglais désertent de la frégate l'Africaine, et
se retirent à Baltimore. Aussitôt le consul anglais , M. Williams
Wood , écrit au shérif, M. John Hunter , pour lui dénoncer
le fait et demander l'arrestation des déserteurs et leur
renvoi à bord . Le shérif fait arrêter septde ces matelots ;une
requête est présentée au juge Scott pour obtenir leur élargissement,
et l'affaire indiquée au lendemain neuf heures. Une
foule immense remplissait la maison de justice et les rues
environnantes . Le juge annonça qu'il avait notifié la requête
en élargissement au consul anglais , pour qu'il pût déduire
les raisons , s'il en avait aucune, à l'appui de sa demande
en détention. Peu de tems après , M. Wood arriva à l'audience;
les avocats des prisonniers demandèrent en sa
présence leur élargissement à la cour , en alléguant que le
rapport du shérif ne montrait pas de causes suffisantes pour
obtempérer à la réquisition du consul anglais. M. Walter
Dorsey, avocat , se rendit l'organe du consul , et demanda
un délai pour examiner les lois sur la matière , offrant de
prouver que les hommes détenus étaient en effet déserteurs
d'un vaisseau de S. M. Britannique. Les avocats des prisonniers
ne jugèrent pas nécessaire , pour connaître et appliquer
les lois existantes , d'accorder le délai demandé. Le
président du tribunal prit alors la parole, et établit , d'après
l'opinion du secrétaire-d'état , que les déserteurs des bâtimens
anglais ne devaient point être arrêtés par les autorités
constituées des Etats-Unis , pour les livrer aux officiers de
S. M. Britannique , et en conséquence il ordonna la mise
en liberté des détenus; l'auditoire salua par trois applaudissemens
, et les déserteurs furent ramenés dans la ville
en triomphe. Nous ne préjugeons rien sur un tel événémont;
nous n'examinerons pas le pointde droit , et jusqu'à
quel point l'accueil fait aux déserteurs et le jugement qui
leur est favorable sont conformes au droit des gens et au
maintien des relations amies : mais nous nous bornerons à
demander si l'on peut soutenir que les Anglais aient des
amis etdes partisans ; si leur gouvernement est respecté , si
NOVEMBRE 1809. 121
leurs ministres sont honorés , si leur nation est aimée et ac
cueillie dans un pays où le peuple reconduit en triomphe
des déserteurs que leur consul a vainement réclamésen face
des tribunaux. De tels faits signalent l'opinion d'un pays, la
manifestent plus que les actes diplomatiques les plus solennels
, et c'est pour cela que nous avons donné au récit de
cette affaire plus d'étendue qu'elle ne semblerait en comporter
: au surplus , M. Jackson ne peut obtenir rien avant
la réunion du congrès , qui n'a dû s'ouvrir qu'au mois de
novembre , où nous sommes .
On se rappelle l'embarras de l'Angleterre pour trouver ,
dans ces derniers tems , des ministres qui voulussent succéder
aux inventeurs des expéditions de Walcheren , de
Naples et du Tage ; enfin les sceaux du département de la
guerre viennent d'être , après maints refus , remis à lord
Palmerston, jeune homme qui vient d'atteindre sa vingtcinquième
année. M. Pitt aussi était jeune en entrant au
ministère ; sans doute l'exemple a été cité , mais le reproduire
est difficile ; et en parlant du ministère et de la nouvelle
nomination , on peut dire avec Horace : desinit in
piscem.
Les nouvelles deFlessingue continuentà être désastreuses,
mais n'ont point empêché les réunions solennelles , et surtout
les grands repas d'usage pour la célébration du jubilé.
Ces dîners ressemblent à ceux de la francmaçonnerie ; ils
sont accompagnés d'actes de bienfaisance , et c'est-là ce
qu'ils ont de meilleur. A l'occasion du jubilé , les prisonniers
russes sur parole ont été renvoyés : ils sont en trèspetit
nombre , et les Anglais se montrent ici généreux à
bonmarché. Les gens détenus pour sommes dues à la
couronne ont été mis en liberté ; une amnistie absolue et
sans condition a été accordée aux déserteurs de la marine ;
une amnistie a été proclamée aux déserteurs de l'armée de
terre, à condition qu'ils rejoindraient leurs drapeaux . S'ils
appartiennent à l'armée de Portugal ou aux débris de celles
de l'Escaut , ils feront bien de se hâter. On sait les ravages
opérés par les maladies à Walcheren , et l'application toutà-
fait dans le goût anglais du mot squelette à leurs régimens
presque détruits : sur le Tage aussi , ils ne sont point
épargnés . A Badajoz les rangs de l'armée ont été singuliérement
éclaircis ; 5000 malades occupent les hôpitaux
d'Elvas , de Badajoz et autres villes . La garnison de Lisbonne
est confiée à deux régimehs qui ensemble forment
400hommes , lord Willington lui-même a été sérieusement
122 MERCURE DE FRANCE ,
,
indisposé; samaladie a été tenue cachée, et on ne l'a laissé
connaître qu'avec son rétablissement. Il est revenu à Lisbonne
, prévenant le mouvement de retraite de son armée
qui a déjà quitté les dangereux marais de l'Estramadure ,
après y avoir marqué son séjour parles pertes les plus notables.
On croit qu'il va être chargé de la présidence de la
řégence du Portugal; on peut en conclure qu'il abdique ses
droits à celui de la junte de Séville , et que ses prétentions
concernent moins désormais la partie espagnole soulevée
que la partie occidentale du Portugal , où il peut s'assurer
une retraite et un rembarquement. Ce rembarquement est
instant; autour de Madrid seulement , 70 mille Français
sont réunis , sans compter les troupes qui menacent la Corógne
, celles qui tiennent le Nord en respect , et qui continuentles
siéges commencés; des renforts nombreux passent
les Pyrénées ; et s'il entre dans les desseins de l'Empereur
des, Français de disposer des forces que la paix d'Allemagne
lui remet entières , quel sera le sort des rebelles
, qui récemment encore , sous les ordres de Blake
viennent d'essuyer en Catalogne un échec considérable ?
Tout en Espagne est plein du bruit de l'arrivée prochaine
de l'Empereur lui-même : nous nous garderons bien de
rienprésager à cet égard ; mais les Espagnols le désirent ,
les rebelles le redoutent , et lesAnglais le regardent comme
le signal certain de leur retraite .
,
Enfin , ils connaissent la paix et ses conditions ; ils ne
pensent pas que le traité les contienne toutes. Ils en soupçonnent
de secrettes qui ne seraient pas les moins tristes
pour eux ; mais , dans celles qui sont patentes , ils avouent
reconnaître assez de motifs d'humiliation pour eux , et pour
les alliés qu'ils ont séduits . Ils sentent que Napoléon , en
obtenant la possession de toutes les côtes , prive l'Autriche
de tout commerce , de toute influence maritime., et altaque
efficacement la prépondérance navale anglaise ; ils pensent
que les nouvelles positions choisies , avec la politique accoutumée
de celui qui les a déterminées , se rattachent sans
doute aux vastes plans dont il médite encore l'exécution.
Mais en faisant un retour sur eux-mêmes et sur la conduite
de leur ministère , les Anglais et leurs écrivains reconnaissent
que l'Autriche a fait, dans cette lutte terrible
et dernière , des efforts presque surnaturels ; elle a été
vaincue , elle perd de riches provinces ; mais enfin , elle a
lutté , et la fortune a été un moment dans un tel équilibre ,
qu'il a fallu tout l'ascendant du génie ,et la supériorité re
1
NOVEMBRE 1809. 123
connue du système militaire français , pour la décider entiérement.
Mais nous , disent les Anglais , nous, qu'avonsnous
fait ? en quoi avons-nous contribué au sort de la guerre ?
où avons-nous arrêté un moment le vainqueur ? Si l'Angleterre
n'eût pas lutté , ou si elle eût été neutre, l'empereur eûtil
marché plus vite à son but ? Cependant , ils remarquent
avec satisfaction (quoiqu'ils ne puissent se l'attribuer ), que
le traité conserve à l'empereur d'Autriche des titres que
l'on avait manifesté l'intention de lui ôter ; peut-être en
hommes reconnaissans et sensés , les Anglais devraient-ils
sentir dans un vainqueur le prix d'une politique éclairée ,
et d'une sage modération : mais non; croira-t-on aux conséquences
qu'ils tirent du fait qu'ils remarquent ?
Jobe Pour le moment , dit le Times , le rôle de l'Empereur
d'Autriche sera de nourrir en secret les dispositions hostiles
des contrées domptées ; et puisque les gouvernemens de
l'Europe n'ont pu résister aux armes de la France , ilfaut
tenter ce quuee les peuples peuvent faire pourse délivrer euxmêmes
.
Voilà qui est sans doute fort clair : le Moniteur , en
transcrivant cet étrange appel à la déloyauté et à l'ingratitude
, ne l'a rendu plus sensible par aucune note : il y
a en effet de ces traits sur lesquels il faut laisser s'arrêter
d'elle-même la réflexion du lecteur , et nous imiterons son
exemple.
Cependant , et quoique les Anglais conservent l'espérance
qu'il naisse à la fois en Espagne ou en Allemagne
quelque esprit courageux qui vienne à s'élever pour venger
sor pays , l'Empereur des Français conclut avec la loyauté
qui sied à la victoire , avec la confiance qui est l'apanage de
la force , la convention qui règle le mouvement de retraile
de son armée , des provinces abandonnées , et l'occupation
de toutes celles cédées par le traité de Vienne . Cette convention
a été signée à Schænbrunn, le 27 octobre , entre le
général comte Mathieu Dumas et le baron de Stranch ;
elle a été ratifiée de notre part , par le major-général prince
Alexandre , et de celle desAutrichiens , par le comte de
Wrbna. En conséquence , la Moravie a dû être évacuée
le 4 novembre ; Vienne , la Hongrie , et la partie de la
Gallicie laissée à l'Autriche , seront évacuées le 20 novembre,
si les conditions relatives au paiement des sommes
stipulées par le traité , ont été remplies . En Gallicie , les
arrangemens seront communs aux armées russes et polo124
MERCURE DE FRANCE ,
naises . L'évacuation de la Basse-Autriche aura lieu le 20
décembre.
Lamise en possession de tout le littoral et desprovinces
autrichiennes cédées par le traité , suivra immédiatement ,
de manière que les troupes autrichiennes ne quittent aucuneplace
, aucun poste , aucun port , qu'à mesure qu'elles
y seront relevées par les troupes françaises. Tous les magasins
de vivres et d'artillerie et tout autre objet qui n'auraient
pas été évacués et vendus au moment même de la
remise de Vienne , resteront sous la garde de commissaires
français , comme propriétés françaises .
У
Le Tyrol révolté contre le gouvernement bavarois , trop
long-tems abusé par les promesses de l'Autriche , et égaré
par ses émissaires , enfin abandonné par ses troupes ,
éclairé par des communications positives sur le danger et
l'isolement de sa situation , réduit par la paix de Vienne
aux seules forces qu'il puise dans un fanatisme aveugle ,
affaibli par la soumission totale du Voralberg , pressé dans
lapartie méridionale par les troupes françaises et italiennes
qui ont occupé Trente , a vainement voulu défendre contre
les divisions bavaroises le fameux passage de la Scharnitz .
Le prince royal de Bavière , à la tête des corps du général
Deroy et du général de Wrede , a forcé ce défilé important ,
et lesBavarois sont entrés à Inspruch , dont les habitans en
très-grande majorité ont accueilli avec joie les troupes de
leur légitime souverain. On remarque que des blessés bavarois,
laissés dans cette ville , ont été mis sous la sauvegarde
de la loyauté de ses habitans , et ont reçu des soins
dont ils ont témoigné beaucoup de reconnaissance. Les
troupeswurtembourgeoises et badoises pénètrent parKempten
et Fuessend . La confédération helvétique fait respecter
sa neutralité par un cordon nombreux : il est donc impossible
que les chefs des rebelles trouvent encore long-tems
un prétexte pour armer leurs malheureux montagnards.
Le prince Eugène a été chargé par son auguste père du
commandement en chef de toutes les troupes dirigées
leTyrol , ou qui déjà l'environnent. Arrivé àWillach,
prêt à remonter la Drave pour suivre le mouvement général
des troupes qui se portent en avant , il a voulu adresser
des paroles de paix , de conciliation et de soumission
avant de porter les coups terribles qui attendent les révoltés .
On écrit de Munich qu'elles ont été écoutées , et que des
députés du Tyrol y demandent la paix , et la clémence du
Roi.
sur
et
NOVEMBRE 1809 . 125
/
On annonce qu'après le départ des troupes françaises et
confédérées des provinces demeurées à l'Autriche , le grand
quartier-général français sera établi à Augsbourg , et l'armée
placée sous les ordres du maréchal Davoust , prince
d'Ekmull. Déjà les Saxons sont rentrés dans leur pays ; et
Dresde , au lieu de s'occuper de fortifications , quand celles
de Vienne n'existent plus , se livre à la joie et aux fêtes de
la paix ; son roi a quitté cette capitale non plus pour s'unir
à ses défenseurs , mais pour se rendre à la cour du généreux
protecteur de la confédération sauvée par son génie.
On annonce aussi qu'à la cour de Fontainebleau , ou plutôt
à celle de Paris , car elle revient le 16 dans la capitale ,
doivent successivement arriver les rois de Bavière et de
Westphalie , le prince vice- roi d'Italie et son auguste
épouse , le roi et la reine des Deux-Siciles , réunion solennelle
de souverains que ne forme plus le besoin d'opposer
une ligne puissante à une aggression ennemie , mais celui
dejouir en commun des bienfaits d'une paix acquise
parde mutuels actes de dévouement à la cause commune.
Le roi de Saxe doit arriver à Fontainebleau le vendredi 10.
Des préparatifs sont faits pour que de brillantes chasses se
succèdent le 12 , le 13 et le 14. Dimanche , la cour doit entendre
ure messe , les uns disent de Paësiello , d'autres de
Chérubini , pour laquelle les musiciens de la Chapelle ont
reçu l'ordre de se réunir. Pendant ce tems , Paris voit presser
les travaux qui l'embellissent , et nos artistes , redoublant
d'activité , chercher à dérober à la saison rigoureuse
qui les menace le plus de jours possible. En visitant les
travaux , S. M. reconnaîtra que , même loin d'elle , le mouvement
qu'elle imprime à tout n'éprouve aucun ralentissement.
L'arc de triomphe de l'Etoile est non-seulement assis
sur ses fondemens , mais est élevé de plus de vingt
pieds au-dessus de terre . Les proportions sont immenses ,
et l'exécution très-belle. La colonne triomphale de la place
Vendôme se couvre , pour ainsi dire , de son vêtement historique
, c'est-à-dire , des riches bas-reliefs qui doivent
transmettre à la postérité la plus reculée les prodiges de la
grande armée. La partie de la galerie du Louvre continuée
sur le Carrousel , avance très -rapidement. La rue impériale
qui doit s'ouvrir en face du portail de la grande colonnade,
va être incessamment tracée. Le quai Napoléon est terminé
, sa construction est parfaite; il offre des points de
vue superbes , et un courant d'air excellent. Le pont Saint-
Michel est rectifié dans sa courbure ; sapente estradoucie,
126 MERCURE DE FRANCE ,
et les terrains voisins s'élèvent insensiblement jusqu'à lui,
Les travaux préparatoires de la Magdeleine , édifice devenu
le temple de l'honneur , sont commencés ; ceux de la restauration
du palais du Corps-législatif , destinés à faire
pendant, se continuent.
Le concours ouvert pour l'obélisque du Pont-Neuf, est
sur-le-point d'être jugé; les projets ont été remis au ministre.
Enfin les préparatifs se font pour donner à la distribution
des prix décennaux toute la solennité digne de cette grande
et noble institution , de ces olympiades françaises , où la
main qui tient le sceptre offrira des couronnes au génie .
PARIS .
On donne pour certain que LL. MM. reviendront à Paris
le 15, et que la fête du corps municipal aura lieu quelques
jours après . LL. MM. doivent venir dîner à l'Hôtel-de-
Ville .
Le prince de Neufchâtel , le prince de Ponte-Corvo ,
le duc de Dantzick , le maréchal prince d'Esling , le maréchal
Oudinot , duc de Reggio , sont arrivés à Paris . Tous
les généraux de la garde y sont aussi arrivés . Les premières
colonnes de ce corps sont attendues très -incessamment.
- M. le chambellan de Bondy, M. le chevalier Amédée
Joubert , interprète du cabinet de S. M. , et M. de la Borde,
auditeur au conseil-d'état , auteur du Voyage en Espagne,
sont nommés maîtres des requêtes .
-
M
On annonce que M. de Schwarzemberg , ancien ministre
d'Autriche à Pétersbourg , succédera à Paris à M. le
comte de Metternich .
-Une députation de la ville de Rome est arrivée à Paris
: elle vient présenter ses hommages à l'Empereur.
-Les journaux publient de nouveau des notices incomplètes
et inexactes sur le rapport de l'Institut concernant les
prix décennaux. Nous invitons le lecteur à attendre la publication
officielle du texte de ce rapport .
-M. Clavier vient d'être nommé membre de l'Institut ,
à la place vacante , dans le troisième classe , par la mort de
M. Dupuis .
- Les arts viennent de perdre M. Redouté , frère du célèbre
auteur des Liliacées , qui a attaché son nom avec
succès aux décorations de la plupart des palais impériaux.
1
NOVEMBRE 180g . 127
-Voici quelques notions sur le mouvement des changes
et l'effet qu'a produit la nouvelle de la paix sur les différentes
places de commerce. Le change sur Copenhague s'est
élevé ets'améliorejournellement. Les opérations importantes
qu'ont faites les négocians danois dans ces derniers mois , et
les mesures prises par le Gouvernement pour soutenir le
crédit de ses billets de banque, y ont contribué. Le change
de la Russie a éprouvé quelque baisse ; mais celui de l'Autriche
baisse dans une bien plus grande proportion . I len est
de même pour la Prusse, où le discrédit des billets du trésor
est extrême : ils perdent plus de 60 pour 100. Le change sur
la Suède s'est amélioré dans une progression rapide.LLeess effets
publics de France ont éprouvé une hausse considérable :
les cinq pour cent consolidés se sont élevés au-delà de
80 francs . Les actions de la Banque ont suivi cette proportion
, dont on croit pouvoir attribuer les résultats avantageux
aux espérances que les derniers événemens font concevoir
aux amis de la paix, et particulierement au commerce
.
ANNONCES .
Elemens de la tenue des livres en parties doubles , ou Méthode abrégée
pour apprendre en peu de tems et sans maître cette science importante
, renfermant les modèles du brouillard , du journal , et du grandlivre
, la manière d'établir la comptabilité , de faire un inventaire , la
balance des comptes , l'exposition et la démonstration des principes
généraux , leur application , diverses observations sur les livres , et
contenant les écritures et opérations du commerce de terre , de mer et
de banque , les comptes en participation ; par N. M. Garnier , instituteur
, bachelier ès-sciences et ès-lettres dans l'Université impériale ,
auteur de plusieurs ouvrages , qui enseigne chez lui et en ville
l'arithmétique commerciale , les changes étrangers , les arbitrages , la
tenue des livres . Un vol. in-8° . Prix , 4 fr. et 4 fr. 50 c. franc de port.
AParis , chez l'auteur , rue Neuve des Bons-Enfans , nº 35 ; et chez
Arthus-Bertrand , libraire , rue Hautefeuille , nº 23 .
Remarques sur la grammaire latine de M. L'homond; par M. Maugard
, professeur de langues anciennes et modernes . Brochure in-8°
de 104 pages . Prix , I fr. 50 c.et 1 fr. 90 c. franc de port. A Paris
chez l'auteur , rue de l'Echelle , nº 3 ; et Lefort , libraire , rue du
Rempart-Richelieu , en face du Théâtre -Français , nº II .
,
128 MERCURE DE FRANCE , NOVEMBRE 1809-
1
Suite du Théâtre des auteurs du second ordre, ou Recueil des comé
dies , tragédies et drames restés au Théâtre-Français ; pour faire suite
aux éditions stéréotypes de Corneille , Racine , Molière , Regnard
Crébillon et Voltaire ; avec des notices sur chaque auteur , la liste de
leurs pièces , et la date des premières représentations ; format in-18.
-Comédies en prose : 12e volume contenant , le Consentementforcént
de Guyot de Merville ; le Somnanbule , de Pont de Veyle ; Oracle
de Saint-Foix; les Moeurs du Tems , de Saurin ; le Cercle , ou la Soirée
à la Mode , de Poinsinet : 13e volume contenant, la Gageure imprévue
, de Sedaine ; le Marchand de Smyrne , de Champfort; le
Bourru Bienfaisant , de Goldoni; la Matinée à la mode , de Rochon
de Chabannes ; les Amans généreux , du même ; la Partie de Chasse de
Henri IV, par Collé .
2
Chaque volume se vend séparément 1 fr. 80 cent. et 2 fr . 40 cent.
franc de port. Il paraît deux nouveaux volumes tous les mois ; il en a
déjà paru 24. Prix , 43 fr. 20 c. A Paris , chez H. Nicolle , à la librairie
stéréotype , rue de Seine , nº 12 ; et chez Ant.-Aug. Renouard ,
rue Saint-André-des-Arcs , nº 55 .
IIe cahierde la troisième souscription , ou XXVIe cahier de la collection
des Annales des Voyages , de la Géographie et de l'Histoire ,
publiées par M. Malte-Brun. Ce cahier contient la Vue de la Grande
Chartreuse de Grenoble , avec les articles suivans : Voyage de Milan
aux trois lacs; traduit de l'italien par M. Depping; - Anecdotes historiques
sur l'ordre de la Toison-d'Or ; - Description des diverses
manières de chasser , usitées dans l'Indonstan ; par le colonel Ironside,
traduite de l'anglais ; - Voyage à la Grande Chartreuse , en 1789 ;
par M. T******* ; - Correspondance critique sur la Géographie et
P'Histoire ; - et les articles du Bulletin. Chaque mois , depuis le
1er septembre 1807, il parait un cahier de cet ouvrage , accompagné
d'une estampe ou d'une carte géographique, souvent coloriée. La première
et la deuxième souscriptions ( formant 8 volumes in-8º avec
24 cartes et gravures ) sont complètes , et coûtent chacune 27 fr. pour
Paris , et 33 fr. franc de port. Les personnes qui souscrivent en
mêmetems pour les Ire , 2 et 3e souscriptions , payent la rre et la
2.3 fr. demoins chacune. Le prix de l'abonnement pour la troisième
souscription est de 24 fr . pour Paris , pour 12 cahiers . Pour les dépar
temens , le prix est de 30 fr. pour 12 cahiers , rendus francs de port
par la poste . En papier vélin le prix est double. L'argent et la lettre
d'avis doivent être affranchis et adressés à Fr. Buisson , libraire , rue
Gilles-Coeur , nº 10 , à Paris .
2
us
n
us
e
a
h
a
1
n_bou -rin de nos ber_ge res . D.C.
2. Couplet .
us quitter ô mon pays !
nguedoc riche contree
us quitter , las je ne puis
eur mon âme est navrée !.
allon bocage épais
hâteau qu'habitaient mes pères
brisé las ! je m'en vais
aux terres é - tran -ge - - res . (bis .)
3. Couplet .
us quitter ô mon pays !
nguedoc riche contrée
ten dres et chers a
et maitresse adorée
servez mon souvenir
mis
d je vous perds pour la gloire
si ne puis revenir
larmes à ma mémoire . (bis .)
..
!
:
:
MERCURE
DE FRANCE .
N° CCCCXXXV . Samedi 18 Novembre 180g.
POÉSIE .
LES VIEUX FRANCS .
AIR : O Mahomet , ton Paradis des Femmes!
Au bon vieux tems , guerrier près de sa dame ,
Jamais ne fut chevalier discourtois ;
L'amour était aussi pur que son ame.
Où retrouver ces antiques Gaulois ?
Braves soldats , amans pleins de franchise ,
Tendres époux , zélés , constants amis
Ils avaient pris cette noble devise : :
POUR DIEU , L'HONNEUR , MA BELLE ET MON PAYS .
A servir Mars la valeur occupée ,
Réclamait-elle un secours protecteur ,
Chaque guerrier , saisissant son épée ,
Abandonnait le sol générateur :
Plus d'un héros que notre histoire honore
A ses foyers , lorsqu'il était rendu ,
Prenait la herse et cultivait encore
Le même champ qu'il avait défendu (1).
Fastes touchans de la chevalerie ,
Siècles si purs , règne de vérité
Vous rappelez à mon âme attendrie ,
१
(1 ) Ces exemples sont plus fréquens dans les fastes de Rome que
dans les nôtres ; mais on pourrait citer plus d'un capitaine gaulois
dont les loisirs étaient entiérement consacrés à l'étude et à la pratique
de l'agriculture. (Note de l'Autour . )
15
cen
I
130 MERCURE DE FRANCE ,
Et la grandeur et la simplicité.
De tout donner à l'amour , à leur mie ,
Pourquoi blâmer sans cesse nos aïeux ?
Pourquoi fronder leur douce bonhomie ?
A
Ils brillaient moins , mais ils sentaient bien mieux.
J. A. PIERRET DE SAINT -SEVERIN.
ROMANCE ÉLÉGIAQUE.
SUR LA MORT DE STÉPHANIE ZOÉ J .....
C'EN est donc fait : tu m'es ravie ,
Doux espoir d'un coeur paternel !
Tu meurs , ô ma fille chérie ;
Et le trait qui t'ôte la vie ,
Frappe mon coeur d'un coup mortel.
J'avais placé dans Stéphanie
Tout mon bonheur et tous mes voeux :
De ma trop sensible Sophie ,
Mère tendre et constante amie ,
Elle offrait l'image à mes yeux.
J'étais orgueilleux d'être père;
Je caressais , dans mon orgueil ,
La trop séduisante chimère
D'un avenir long et prospère :
Près de moi s'ouvrait le cercueil .
Voici donc la tombe où repose
L'objet fatal de mes regrets :
Cette fraiche et naissante rose ,
Que , dans mes bras , à peine éclose ,
J'ai vu se flétrir pour jamais.
Elle a péri , ma Stéphanie ,
Arrachée au sein maternel :
Une sombre mélancolie
Va désormais livrer ma vie
Aux horreurs d'un deuil éternel .
Je vois la beauté , la jeunesse ,
Qui folâtrent autour de moi :
NOVEMBRE 1809. 131
Enveloppé dans la tristesse ,
Mon coeur se ferme à la tendresse ;
Il ne s'ouvre plus qu'à l'effroi .
J'accuse en vain la mort cruelle ,
Tous mes regrets sont superflus ;
Le ciel à mes voeux fut rebelle :
Oma fille ! quand je t'appelle ,
Tu n'entends , tu ne réponds plus ....
M. A. J.
ENIGME .
Du sein de ma mère on m'arrache ;
Avec mes frères on m'attache ,
Pour être écartelé ; puis on me jette à l'eau :
Ensuite , pour avoir ma peau ,
Sur un vil échafaud on me rompt , on m'écorche ;
Onme coupe en morceaux ; de soufre l'on m'enduit ;
En ce piteux état réduit ,
Faisant l'office d'une torche ,
Avolonté je mets le feu ;
Pour terminer ce fatal jeu ,
Convaincu d'incendie ,
C'est aussi dans le feu que je finis mavie.
S.......
LOGOGRIPHE .
C'EST dans l'entomologie
Que tu pourras me trouver ,
Mais dans la mythologie ,
Même dans l'astronomie ,
Je dois aussi figurer .
Veux- tu changer mon essence ?
Je présente à ton esprit
L'emblême de l'abondance ,
Ou le tourment d'un mari ;
Ce qu'une femme jolie
Souvent nous fait éprouver;
Une ville d'Italie ;
1
12
132 MERCURE DE FRANCE ,
Ce qu'en vain voulait former
Cet art qu'on nomme alchimie ;
L'instruction d'un pasteur ;
D'un animal de l'Asie
Le gardien , le conducteur ;
La pyramide arrondie ;
Un oiseau très-grand parleur;
Un grand poëte tragique ;
Un instrument ; le produit
D'un insecte domestique.
J'offre encore une arme , un fruit ;
Un être microscopique ;
L'oiseau chéri de Junon ;
Une note de musique ;
Enfinunverbe , un pronom.
Α .... Η ......
CHARADE.
Auprès du feu l'on voit constamment mon premier ;
Bien à plaindre est celui qui n'a pas mon dernier ;
Bienmal famé celui qu'on nomme mon entier.
S .......
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE
insérés dans le dernier Numéro .
Le mot de l'Enigme du dernier Numéro est Charade.
Celui du Logogriphe est Trame , dans lequel on trouve : rame
et ame.
Celui de la Charade est Foureau .
NOVEMBRE 1809 . 133
SCIENCES ET ARTS.
RECUEIL D'OBSERVATIONS ASTRONOMIQUES , d'opérations
trigonométriques et de mesures barométriques , faites
pendant le cours d'un voyage aux régions équinoxiales
, par ALEXANDRE DE HUMBOLDT ; rédigées et
calculées d'après les tables les plus exactes , par JABBO
OLTMANS ; ouvrage auquel on a joint des recherches
historiques sur la position de plusieurs points importans
pour les navigateurs et les géographes .
Des gens qui croient faire preuve d'esprit et de goût
en déclamant contre les sciences , ont été jusqu'à leur
faire un crime de leur exactitude. Ils en ont représenté
l'étude comme une sorte de narcotique propre à éteindre
toute espèce d'esprit et d'imagination. Il se peut en
effet que la justesse de jugement et le sentiment de la
vérité développés par cette étude soient éminemment
nuisibles à certaines parties de la littérature qui fleurissent
merveilleusement de nos jours . Je ne répondrais
pas , par exemple , que l'observation suivie et approfondie
de la nature ne rendît avec le tems insensible
à des descriptions fausses , à des rapports inexacts ou
impossibles , enfin à tous ces rêves d'une imagination
fantastique , que l'on est convenu aujourd'hui d'associer
aux sujets les plus graves et d'admettre , souvent de préférence
à la vérité , par la grande raison qu'ils sont ou
qu'on les croit plus poétiques . D'un autre côté , on pourrait
alléguer , en faveur de l'exactitude , les écrivains les
plus parfaits parmi les anciens et les modernes. Il serait
facile de prouver qu'au lieu de s'éloigner de la nature
ils ne cherchaient qu'à s'en rapprocher ; que le comble
de leur art consiste à l'avoir transportée dans leurs ouvrages
, et que c'est-là ce qui leur assure une gloire immortelle
et un mérite impérissable. On pourrait également
montrer par des exemples modernes que des écrivains
très-habiles sont tombés de toute leur hauteur quand ils ont
cessé d'être soutenus par la vérité , et quand ils ont voulu
1
134 MERCURE DE FRANCE ,
exprimer des choses qu'ils savaient mal ou qu'ils ne com-'
prenaient pas . Enfin de ces rapprochemens on pourrait
inférer que les recherches les plus minutieuses des
sciences et les productions les plus sublimes des lettres
sont liées entr'elles par les rapports secrets et éternels
de la justesse et de la vérité . Mais tout cela est évident
pour les personnes qui ont du goût ; et quant à celles
qui sont déterminées , par leur intérèt ou leur ignorance ,
à répandre les opinions contraires , les meilleures raisons
seraient inutiles . Il vaut mieux cultiver en paix les
sciences et les avancer , si l'on peut , que se mêler à ces
disputes où la vérité est la chose dont on s'embarrasse
le moins .
Si le mérite de l'exactitude forme une partie importante
du mérite littéraire , il est dans les sciences
le premier de tous ; il est l'ame de leurs spéculations , et
tous les ornemens du monde ne sont d'aucune importance
où il n'est pas . Car lui seul peut assurer à leurs
résultats la stabilité qui en fait tout le prix. L'histoire
des sciences offre des preuves incontestables de cette
vérité . Voyez quels ont été leurs progrès jusqu'à Galilée
et Newton. Excepté les mathématiques auxquelles l'exactitude
est essentiellement inhérente , on ne trouve dans
tout le reste que des faits incertains , mal connus , inexac
tement observés ; élémens éternels de systèmes , non de
théorie. Car les théories exactes n'étant qu'une expression
générale et simplifiée des phénomènes , elles ne
peuvent naître que de leur ensemble ; et là où les lois
particulières manquent , les lois générales peuvent encore
moins s'apercevoir. Mais Newton ayant imprimé
aux sciences physiques une autre marche , cette marche
philosophique et sûre dont Bacon avait donné de bons
préceptes et demauvais exemples , les découvertes depuis
cette époque se sont succédé rapidement ; les grandes
lois d'attraction qui régissent l'univers ont été reconnues ,
et l'esprit humain s'est plus avancé en deux siècles dans
la connaissance de la nature qu'il n'avait fait depuis
les tems les plus reculés dont l'histoire ait conservé le
souvenir . Instruits par cetteépreuve , les savans modernes
y sont demeurés fidèles ; ils ont senti que leurs recherNOVEMBRE
1809. 435
ches n'ont point de bornes s'ils continuent à suivre le
chemin de l'expérience , au lieu qu'en s'en écartant , ils
ne peuvent saisir que de vains fantômes ; et désormais
l'exactitude rigoureuse des recherches scientifiques est
devenue un caractère indispensable , sans lequel on n'y
reconnaît aucun intérêt , parce que l'on n'y trouve aucune
garantie de leur durée .
Cette qualité est tellement précieuse dans les sciences,
que , pourvu qu'on l'applique à des résultats utiles , elle
peut suffire à elle seule pour rendre un ouvrage trèsestimable
, je dirai même très-important. Nous en avons
en ce moment un exemple dans l'ouvrage que nous
annonçons.M. Oltmans a entrepris de calculer toutes les
observations astronomiques que M. de Humboldta faites
dans son célèbre voyage. Jusque là il n'y a que le mérite
de la patience et de l'utilité . Mais en même tems
M. Oltmans a discuté toutes les observations des autres
voyageurs qui ont visité les mêmes lieux. Il a compare
leurs instrumens , leurs procédés ; il a pesé chacun d'eux
dans la balance de l'exactitude ; et il a fixé le degré de
confiance qu'on doit lui accorder. Il a revu pareillement
toutes les méthodes que l'on employait ordinairement
pour le calcul de ces observations ; il a recherché les
plus exactes et montré à quoi tenait leur précision ; il
s'en est fait lui-même de nouvelles plus rigoureuses encore.
Calculateur infatigable , il a cherché isolément les
résultats de chaque observation particulière de M. de
Humboldt , afin de voir les erreurs qu'elles comportaient
et de connaître mieux la valeur de leur ensemble ; il s'est
fait lui-même , pour cet objet , d'après les formules
théoriques , des tables astronomiques nouvelles plus
rigoureuses que celles que l'on avait jusqu'alors . Il en
a formé d'autres non moins exactes pour déterminer la
hauteur des lieux d'après les observations du baromètre .
Dans tout cela on reconnaît un soin , une précision
extrême , une facilité surprenante pour les calculs les
plus longs et les plus pénibles. Mais aussi , qu'en est-il
résulté ? que par-là on a connu , d'une manière précise
et invariable , la position d'un grand nombre de villes
et de points importans dans les deux mondes , la direc
136 MERCURE DE FRANCE,
tion et le cours de plusieurs grands fleuves qui les
traversent , la hauteur des montagnes qui les dominent ,
en un mot tous les élémens de la géographie physique
et mathématique de ces contrées. Enfin par cette discussion
approfondie on s'est convaincu de l'extrême
exactitude des observations astronomiques de M. de
Humboldt , et soit que l'on considère celles qu'il a déjà
faites dans les deux mondes , soit que l'on songe à celles
qu'il est appelé à faire encore dans les autres voyages
que son zèle lui fera sans doute entreprendre , on peut
regarder cette certitude comme un des résultats les plus
importans que M. Oltmans a obtenus .
L'ouvrage est dédié à M. Delambre , et cet hommage
ne saurait être mieux mérité . M. Delambre est de tous
les astronomes actuels , soit français , soit étrangers ,
celui qui a le plus contribué à introduire dans les calculs
astronomiques la précision et l'exactitude . Il a imaginé
pour cet objet une multitude de méthodes et de
tables fondées sur une connaissance approfondie de
l'analyse mathématique , sur un emploi très-ingénieux
de ses procédés , et sur une longue expérience des
observations astronomiques . Dans toutes les questions
de ce genre qu'il a traitées , et il a traité toutes celles
qui lui ont offert quelque apparence d'utilité pour les
astronomes , il a mis une telle exactitude qu'il n'a rien
laissé à faire de plus à ses successeurs .
Le Recueil publié par M. Oltmans est écrit en français ,
ainsi que tout le reste du grand voyage de M. de Humboldt.
Le nouvel ouvrage de M. Chladny sur l'acoustique
, où se trouve l'exposé de toutes ses découvertes
sur les corps sonores , et qui va bientôt paraître , est
aussi écrit en français. On enseigne nos ouvrages élémentaires
en Italie , en Allemagne , en Russie et en
Pologne , Ainsi , en répandant la langue française , les
sciences achèvent aujourd'hui ce que nos grands écrivains
ont commencé , BIOT.
NOVEMBRE 1809 . 137
LITTÉRATURE ET BEAUX-ARTS .
VOYAGE PITTORESQUE DE CONSTANTINOPLE ET DES RIVES DƯ
BOSPHORE , d'après les dessins de M. MELLING , dessinateur
et architecte de Hadidgé-Sultane , soeur de
Selim III ; ouvrage dédié à S. M. l'Empereur et Roi ,
et publié par MM. Treuttel et Würtz , rue de Lille .
Quatrième livraison .
Nous avons prévenu précédemment nos lecteurs que
nous ne pourrions pas à chaque livraison de ce magnifique
ouvrage entrer dans les détails qu'exigeraient et le
mérite rare des gravures , et l'intérêt des notices historiques
qui les accompagnent , mais que nous nous bornerions
désormais à annoncer les objets les plus intéressans
contenus dans ces livraisons . Les quatre vues
qui remplissent celle-ci , représentent 1º le petit Bend;
2º la ville de Scutari, vue du faubourg de Péra ; 3º le
château des Sept- Tours ; 4º le village de Kadi-Kieui .
Les Bends sont des lacs artificiels qui reçoivent les
eaux pluviales et celles des ruisseaux descendant des
montagnes ; ils servent de réservoirs aux aqueducs avec
lesquels ils communiquent par de longs tuyaux , et qui
vont alimenter les fontaines de Constantinople. L'eau est
contenue dans ces lacs par une digue très-forte , revêtue
de pierres de taille. C'est cette digue que signifie proprement
le mot bend , mais le nom s'en est étendu aux
lacs mêmes. Il y en a deux de grandeur inégale ; celui-ci
est le plus petit , et cependant la digue qui y retient les
eaux est d'environ 300 pieds de long et 40 d'épaisseur.
Le petit bend fournit abondamment des eaux au bel
aqueduc de Bourgas qui s'élève dans la forêt de Belgrade
, et que représente une des vues de la troisième
livraison. Celle-ci n'est pas moins intéressante , et n'est
pas exécutée avec moins de perfection .
La seconde livraison contenait une vue de Scutari
prise de la tour de Léandre ; l'importance de cette ville
138 MERCURE DE FRANCE ,
a engagé M. Melling à l'offrir une seconde fois aux
yeux des souscripteurs ; elle est ici telle qu'on la voit
du faubourg de Péra , et une partie de ce faubourg entre
elle-même dans le tableau . La première notice contenait
tous les détails que l'on pouvait désirer sur Scutari ; dans
la seconde Fauteur s'est attaché à faire connaître et à
décrire avec la fidélité la plus exacte le faubourg de
Péra , la vie , les moeurs et les occupations de ses
habitans .
Le château des Sept-Tours , sujet de la troisième
estampe , construit autrefois par les empereurs grecs
pour la défense de Constantinople , ne peut plus aujourd'hui
servir à cet usage. Il est célèbre par la coutume
inhospitalière d'y renfermer les ambassadeurs étrangers
sur le moindre sujet de plainte ou de soupçon donné
par les cours qui les envoient. Ce château d'une forme
pentagone est fermé par un mur très-haut et très-épais .
Deux des sept tours , dont il fire son nom , sont en marbre
, carrées et situées dans l'intérieur du château , de
chaque côté de l'arc de triomphe appelé la porte dorée ,
construit à la fin du quatrième siècle par Théodose ,
lorsqu'il eut vaincu Maxime .
Le village appelé Kadi-Kieui , c'est-à-dire bourg du
Cadi , que représente la quatrième gravure , est tout ce
qui reste d'une ville autrefois très-célèbre . Chalcédoine ,
anciennement fondée par les Mégariens , possédait un
temple de Vénus , ou tous les peuples de la Grèce
allaient offrir des voeux : le nombre même des autels y
égalait celui des différentes nations grecques . La gloire
de cette ville fut éclipsée par la fondation de Constantinople
, qui n'en était éloignée que de deux lieues . Les
irruptions des Barbares achevèrent sa ruine , et elle fut
entiérement détruite par les Turcs lorsqu'ils y passèrent
pour aller assiéger et prendre la capitale de l'empire
grec . Ce village , où l'on compte à peine quatre cents
maisons , est bâti sur les ruines d'une ville jadis si florissante
. Le site en est extrêmement pittoresque , et rappelle
de touchans souvenirs .
Maintenant que cette belle et grande entreprise est au
tiers de son exécution , et que le public a sous les yeux
NOVEMBRE 1809 . 139
seize des gravures qui lui ont été promises , il peut mieux
juger de la perfection , de l'intérêt et de la variété qui
doivent régner dans l'ensemble . Ces vues admirables que
M. Melling a su si bien peindre , sont rendues avec
autant de charme que de fidélité par le burin de MM. Née ,
Pillement et Dupare. Les notices historiques continuent
aussi d'ètre rédigées avec le même soin , et la partie typographique
de soutenir la réputation dont les presses de
M. P. Didot jouissent dans l'Europe entière .
ELOGE DE P. CORNEILLE , par M. VICTORIN FABRE .
Les grands hommes n'ont pas besoin de panégyristes ,
mais les panégyristes ont besoin de grands hommes ;
cette proposition s'étend au monde littéraire comme à
tous les autres ; il faut voir la perfection en original pour
la bien signaler , pour montrer ce qu'elle est , et prouver
en même tems par le fait qu'elle est possible . On serait
quelquefois tenté de regarder le panégyrique comme un
genre absolument oiseux , comme un travail d'écolier
propre seulement à développer les talens et les moyens
d'un jeune auteur ; on se tromperait. Un éloge bien fait
donne au commun des hommes la meilleure leçon qu'ils
puissent recevoir , celle d'admirer ce qui est beau , et de
l'admirer avec connaissance de cause ; les chefs -d'oeuvre
en général trouvent toujours des admirateurs ; mais les
perfections n'en sont dignement appréciées que par un
bien petit nombre de connaisseurs , et peut-être ne seraitil
pas inutile de réfléchir sur ce qu'on appelle proprement
admiration , ainsi que sur toutes les variétés qu'elle
éprouve suivant celle des connaissances des esprits , et
même des caractères . On dit qu'il y a des gens qui n'admirent
point ; sans doute qu'ils ne le peuvent; c'est un
plaisir , on serait presque tenté de dire un sens qui leur
est refusé . Qu'est-ce que la beauté a donc de si merveilleux
, disait quelqu'un à Platon ? Voilà , répondit le philosophe
, la question d'un aveugle. Ce n'est point pour
ces gens-là que nous écrivons ; quant au reste , chacun
admire à sa manière . Le grand nombre admire en gros ;
140 MERCURE DE FRANCE ;
1
on est surpris , on est frappé d'un bel ensemble , souvent
sans pouvoir s'en rendre plus de raison que d'une commotion
électrique. D'autres plus clairvoyans , ou seulement
plus près regardans , admirent quelques détails qui
leur ont fait une impression extraordinaire , et beaucoup
en même tems seraient bien embarrassés de dire à quoi
tenait cette impression , parce qu'ils connaissent l'art par
ses effets , mais non encore par ses moyens . D'autres sont
émus encore plus vivement ; ils le sont aussi par d'autres
détails qui avaient échappé aux derniers ; ceux-là commencent
à chercher à s'en rendre raison; ils entrevoient
des combinaisons , des rapprochemens , une trame cachée
qui les étonne et qui les occupe ; mais il reste d'ordinaire
là-dessous une métaphysique inaccessible à leur
méditation . Enfin arrivent , mais en petit , bien petit
nombre , les vrais juges , qui sont en même tems les vrais
admirateurs . Ceux-là suiventl'esprit dans son travail , et le
génie dans son vol ; ils cherchent , ils trouvent les raisons
de tout , et deviennent en quelque sorte les confidens
de leur héros ; mais encore une fois la troupe est
peu nombreuse ,
Pauci quos æquus amavit Jupiter.
Et M. Victorin Fabre y paraît au premier rang .
Lorsque l'Académie française a proposé au concours
l'éloge du grand Corneille , M. Fabre a rencontré ce
que sont talent semblait désirer , et son ardeur lui a présagé
son triomphe . En s'enivrant des beautés de Corneille
, il les démontre , il en pénètre le secret , et pour
nous mettre plus à portée d'en juger il oppose l'un à
l'autre les deux systèmes tragiques des Grecs et des Français
, dont le premier met l'homme au pouvoir du destin ,
et l'autre met le destin au pouvoir de l'homme ; il nous
dévoile ainsi , en peu de lignes , la tragédie toute entière,
et Melpomène pourrait dire de M. Fabre comme Vénus
de Praxitèle , où m'a-t- il vue ?
Il l'a sur- tout vue dans Corneille , et toujours plus
charmé de lui à mesure qu'il le médite , il commence
par comparer l'Eschyle de notre théâtre avec les Thespis
qui l'ont précédé ; puis , comme s'il craignait de le dé
NOVEMBRE 1809. 141
grader en se servant trop long-tems de la ressource des
contrastes pour le faire briller , il nous le fait presqu'aussitôt
apparaître dans l'éclat soudain de sa gloire ;
le moment est bien saisi : c'est celui où le Cid parut ,
et détrompa les Français , qui jusqu'alors avaient cru
bonnement avoir une tragédie .
Personne sans doute ne s'est contenté de lire une fois
ces belles pages , où l'orateur nous peint ce qui dut se
passer , ce qui se passa réellement à cette époque vraiment
remarquable dans notre histoire , et nous donne
enquelque manière une première représentation du Cid;
prenons place avec nos ancêtres , heureux de nous
trouver à portée d'un amateur , pour ne pas dire plus ,
aussi capable d'éclairer notre attention .
<<Transportons-nous , dit M. Fabre , à cette époque
>>mémorable que déjà près de deux siècles séparent de
>> nous; ne connaissons de notre littérature que les ou-
> vrages connus jusqu'alors , et prenons place .... la
>> scène s'ouvre. Quelle surprise ! quel ravissement !
>> Nous voyons pour la première fois une intrigue noble
>> et touchante , dont les ressorts balancés avec art ser-
>> rent le noeud de scène en scène , et préparent sans
>> efforts un adroit dénouement ; nous admirons cet équi-
>> libre de moyens dramatiques qui , réglant la marche
>> toujours croissante de l'action , tient le spectateur in-
>>certain entre la crainte et l'espérance , en variant et en
>> augmentant sans cesse un intérêt unique et toujours
>>nouveau ; cette opposition si théâtrale des sentimens
>>les plus chers et des devoirs les plus sacrés , ces com-
>> bats où d'un côté luttent le préjugé , l'honneur , les
>> saintes lois de la nature , de l'autre l'amour , le brûlant
>>amour que la nature respectée ne peut vaincre , et que
>>le devoir surmonte sans l'affaiblir . Subjugué par la
>> force de cette situation , je vois tout le parterre en
>>silence , étonné du charme qu'il éprouve et de ces
» émotions délicieuses que le théâtre n'avait point en-
>> core su réveiller au fond des coeurs ; mais dans ces
>>scènes passionnées où devient plus vive et plus pres-
>> sante cette lutte si douloureuse de l'héroïsme de l'honneur
, et de l'héroïsme de l'amour , lorsque dans les
142 MERCURE DE FRANCE ,
>> développemens de l'intrigue redoublent de violence
>> ces combats, ces orages des sentimens opposés par
>> lesquels l'action théâtrale se passe dans l'ame des per-
>> sonnages , et se reproduit dans l'ame des spectateurs ....
>> alors au sein de ce profond silence je vois naître un
» soudain frémissement , les coeurs se serrent , les larmes
>>coulent , et parmi les larmes et les sanglots s'élève un
>>cri unanime d'admiration , un cri qui révèle à la
>> France que la tragédie est trouvée. »
Ce n'est point assez pour M. Fabre de nous présenter
ainsi Corneille dans tout l'éclat de son triomphe ; il environne
cet éclat de ce qui le redouble encore ; ce sont les
noires vapeurs de l'envie , sans laquelle un grand homme
ne serait jamais assez convaincu de sa supériorité. Sur
ce point-là Corneille n'eut rien à désirer , et le grand
homme ne tarda pas à voir éclater ces jalousies , ces
intrigues que l'orateur a si bien nommées (les premiers
hommages rendus par la haine et les premiers tributs
que le talent impose à la médiocrité) . Il faut convenir
néanmoins que la médiocrité de ce tems-là était au-dessous
de celle de ce tems-ci ; elle n'en savait point
encore assez pour juger de la disproportion de Corneille
avec ses soi-disant censeurs , ses soi-disant rivaux;
on ne voyait pas à cette époque , aussi bien qu'on l'a vu
depuis , que Corneille s'élevait au-dessus des jaloux comme
l'aigle au-dessus des reptiles . En effet , depuis que les
lumières en littérature sont plus répandues , ce que la
médiocrité produit n'est pas meilleure , mais elle juge
mieux ; on peut même dire à son honneur qu'elle juge
à-peu-près bien de tout , excepté d'elle-même . La critique
, toujours si facile à l'impuissance même , toujours
si chère à la malveillance , a changé sur la route ; elle
ne se trompe point , mais elle trompe ; et dans les vains
assauts qu'elle ne cesse de porter à la supériorité , c'est
moins son ignorance qui l'égare que sa fureur ; le hibou
voit aussi la lumière , mais il la hait.
Maintenant, après nous être acquitté envers M. Fabre ,
moins bien sans doute que lui envers Corneille , nous
nous permettrons ici quelques observations tant géné
NOVEMBRE 1809 . 143
rales que particulières , qui ne feront que mieux lui
prouver toute l'estime et tout l'intérêt qu'il nous inspire .
Ce que tout le monde répète , et ce que M. Fabre dit
mieux que personne au sujet de l'influence du théâtre
sur les moeurs , est-il d'une vérité bien incontestable ? il
semblerait , au dire de beaucoup d'amateurs passionnés de
ce bel art , que la comédie fait les honnêtes gens et la
tragédie les héros , et que l'art dramatique est le premier
instituteur de la société . Le théâtre polit les moeurs ,
sans doute , mais les épure-t-il ? et les tems et les pays
où l'on s'est passé de théâtre se font-il toujours remarquer
parplus de corruption ? Y avait-il donc un théâtre à
Rome dans les beaux tems de la république ? Les Lacédémoniens
avaient-ils moins de vertus que les Athéniens ?
Y a-t-il beaucoup moins de gens dissolus et de fripons
dans les grandes villes que dans les campagnes ? Et les
Suisses , qui savaient à peine le nom de comédie dans
les derniers siècles , étaient-ils bien inférieurs en probité
, en franchise , en courage , aux Italiens qui établissaient
des tréteaux dans les moindres bourgades ? ....
Au reste , en traitant une pareille question , nous craindrions
de trop nous arrêter sur ces premiers aperçus : .
nous ne prétendons pas nier, mais seulement réduire , et
nous serons plus loin des détracteurs du théâtre que
de ses enthousiastes . Le théâtre est fort utile , sans
doute , mais sa première utilité sera toujours d'amuser.
C'est le plus brillant exercice de l'homme à talent , c'est
le plus noble plaisir de l'homme instruit. Ajoutons qu'il
est devenu nécessaire chez des nations parvenues à un
certain degré de civilisation , et peut-être d'apathie qui
leur fait un besoin de distractions agréables , et de fortes
'émotions , sans comparaison , comme le café dont on s'est
passé pendant tant de siècles , est devenu presque indispensable
pour des hommes accoutumés à la bonne chère .
Quelques jeunes gens bien nés apprendront peut-être à la
comédie à fuir quelques ridicules et même quelques travers
; ils éprouveront peut-être à la tragédie une plus forte
horreur du vice, qui est unpremier pas vers l'honnêteté ,
et une admiration plus vive pour la vertu , qui est un
premier élan vers l'héroïsme; mais ce trop petit nombre
144 MERCURE DE FRANCE ,
profitera d'autant mieux d'un pareil secours qu'il pouvait
mieux s'en passer. Combien , au contraire , sera plus
grande en comparaison la foule de ceux qui n'apprendront
à la comédie qu'à rire aux dépens des gens ridicules
, quelquefois même des bonnes gens ! Combien
d'ambitieux ne retiendront de la tragédie que l'art de se
montrer plus grand qu'ils ne sont ! Envoyez un jeune
homme bien leste , bien gai , bien dégourdi , aux Fourberies
de Scapin , et voyez s'il en reviendra beaucoup
plus scrupuleux. Un avare à qui vous aurez payé une
place à l'Avare de Molière , en sortira bien déterminé à
ne pas ajouter un écu à sa dépense. Un hypocrite ne
retirera de la belle comédie du Tartuffe que plus de
crainte de se laisser démasquer . Ainsi du reste . Il en
sera de même pour la tragédie : deux frères brouillés ne
se réconcilieront jamais à la représentation d'Atrée et
Thieste. Toutes les fois que des courtisans ont suivi leur
prince àBritannicus , est- ce bien du rôle de Burrhus qu'ils
ont fait leur profit ? Et quelle est la femme artificieuse et
jalouse que la mort de Cléopâtre ramène à la nature et à
lamodération ? Ce n'est pas que la morale ne soit toujours
bonne, mais elle opère moins que les pauvres moralistes
ne s'en flattent. La morale est toujours bonne , mais le
vice est toujours vice. Le théâtre influe beaucoup plus
sur les manières que sur les moeurs ; sur la forme , que
sur le fond. La comédie peut répandre plus de politesse,
plus d'élégance dans la société ; la tragédie peut donner
plus de noblesse et de dignité à un homme destiné à
jouer un grand rôle dans le monde : ne leur en demandez
pas davantage à l'une ni à l'autre . On arrive
d'ordinaire au spectacle avec ce qu'on a de bon ou de
mauvais , et d'ordinaire on l'en rapporte . En vain dirat-
on que l'horreur que le poëte sait attacher au crime ,
d'autant mieux ressentie que la pièce est mieux représentée
, doit faire plus d'effet sur les spectateurs et les
corriger ou les garantir des vices qu'on leur met sous les
yeux : vaine ressource ! Le vice est abonné d'avance à
tout le mal qu'on dira de lui ; sa maxime est aussi de
laisser dire , pourvu qu'on le laisse faire ; ce ne sont pas
des excuses qu'il cherche , mais des moyens , mais des
occasions ;
NOVEMBRE 1809 . 145
occasions ; ce ne sont point des couleurs , mais un
masque .
Si nous nous sommes laissés aller à ces réflexions aa
20
i
LA SE
sujet d'une exaltation d'ailleurs très-louable et très- se
duisante , c'était pour nous mettre en garde nous-mêmes
contre un entraînement bien aisé à éprouver à la lecture
de M. Victorin Fabre ; l'enthousiasme sied bien à so
âge , sur-tout quand il est justifié comme ici , et par les n
beautés qui le font naître , et par celles qu'il produit ; et
quand même notre aimable écrivain se laisserait aller en
ce point à un peu d'exagération , il n'en faudrait pas
moins applaudir malgré soi au talent , à la grâce , à l'esprit
, à la verve , qui ne l'abandonnent jamais , à ces
traits toujours brillans d'un jugement toujours éclairé ,
à cette connaissance déjà profonde des ressorts et des
mystères du théâtre en général , et de celui de Corneille
en particulier : voir aussi distinctement la supériorité ,
c'est prouver qu'on s'en approche .
,
Nous permettrons-nous encore quelques observations
sur le style de M. Fabre ? Il a de la force , de la grâce ,
de la souplesse , de l'harmonie ; il a sur-tout une chaleur
et un mouvement qui donnent à tout ce qu'il dit l'air si
peu commun de venir d'ètre pensé. Il faut toujours , il
faut partout de la vie c'est le principal : primùm vivere .
Néanmoins la vivacité a souvent besoin de frein , et en littérature
il existe des lois somptuaires que les plus riches
doivent sur-tout respecter. Tantôt il semble en lisant
ce discours entendre un puissant orateur plaider une
cause encore douteuse , ou justifier un héros calomnié ;
mais il s'agit de Corneille , et
Tout Paris pour Chimène a les yeux de Rodrigue.
Tantôt vous diriez un poëte à qui son entousiasme a fait
perdre la terre de vue : Spernit humum fugiente penna ;
mais la prose ne connaît point les dithyrambes : elle est
le dialecte de la raison qui observe , qui discute , qui
juge , qui approuve , qui admire même ce qui le mérite ,
mais qui ne s'enivre point , et qui , tout en s'alliant au
sentiment, ne se permet point des écarts qui pourraient la
décréditer. On serait quelquefois tenté d'accuser la prose
K
146 MERCURE DE FRANCE ,
A
de M. Fabre de n'être point assez prosaïque : même
quand l'oiseau marche , on sent qu'il a des ailes . Aureste ,
la recherche de ces défauts si légers , si douteux , si bien
rachetés , décèle peut-être à la fois l'âge de l'auteur et
celui du censeur ; et convient- il à l'automne de reprocher
au printems le luxe de la végétation ? BOUFFLERS .
THEATRE CHOISI DE FAVART. -
Trois volumes in-8°.-
A Paris , chez Mme Vanraëst , libraire , quai Desaix ,
nº 1 ; et chez H. Nicolle , libraire , hôtel de la Rochefoucauld
, rue de Seine .
LE Lycée de Laharpe est regardé avec raison comme
le plus beau monument littéraire qu'aient élevé parmi
nous la saine critique et la franchise sévère d'un goût
aussi éclairé que difficile. Malheureusement les différentes
parties de ce vaste édifice manquent d'ensemble
et de proportions . L'auteur , en s'éloignant du grand
siècle et des grands écrivains qui ont illustré celui qui
vient de finir , ne descend pas toujours avec grâce ;
souvent même il passe la mesure , quand il traite des
genres et des ouvrages inférieurs . Son examen du théâtre
de la foire et de l'opéra-comique occupe évidemment
trop de place. Il semble qu'ici l'équité reconnue de ses
jugemens le dispensait d'accumuler des preuves minutieuses
, et que le sentiment de sa propre force devait
adoucir l'amertume de sa critique , dont l'ironie même
ne déride point l'imperturbable gravité. Cette partie du
Cours de littérature est cependant enrichie d'un morceau
sur Favart , qui serait excellent , si M. de Laharpe ,
poursuivi sans cesse par les souvenirs politiques , ne les
melait partout aux discussions littéraires , avec des réflexions
justes au fond , mais souvent passionnées et
presque toujours déplacées .
Quoi qu'il en soit , ce critique célèbre pensait que les
opéras comiques et les comédies-vaudevilles qui ont
assuré la réputation de Favart , pourraient former trois
volumes . Les nouveaux éditeurs ont adopté cette opinion
, et réduit à ce nombre les dix volumes où l'on
NOVEMBRE 1809. 147
avait recueilli les productions de ce poëte ingénieux.
Le choix des pièces , dirigé par le goût et par la faveur
constante du public , ne mérite que des éloges : les éditeurs
ont pris la peine d'avertir le lecteur qu'en supprimant
un grand nombre d'ouvrages , pleins d'esprit , de
finesse et d'agrément , ils n'avaient pas prétendu diminuer
la réputation méritée de Favart. « Nous avons nous-
>> mêmes trop d'intérêt à sa gloire , disent-ils , pour vou-
>> loir flétrir aucun des myrtes qu'il a cueillis . >> Tout le
monde les en croira volontiers sur parole : mais quelque
intérêt que Favart lui-même eût pris à l'auteur de cette
phrase , il n'aurait pu lui dissimuler que ces myrtes-là
seraient mieux placés dans un couplet que dans une
préface. A cela près , celle-ci joint au mérite d'être
courte celui d'être écrite d'un style convenable ; car il
faut bien passer aux éditeurs , comme aux traducteurs ,
quelques traits d'une admiration exagérée. Du reste , ce
recueil , composé d'ouvrages charmans , honneur éternel
d'un genre où l'on obtient si facilement des succès d'un
jour , n'est surchargé que d'un couplet très-médiocre de
l'abbé de Lattaignant à Mme Favart , et d'une épître
adressée à son mari par le chansonnier Vadé , à qui la
langue de Marot , qu'il a voulu parler dans cette occasion,
était moins familière que celle des halles . Il valait mieux
enrichir cette édition de quelques fragmens , qui , dans
les pièces supprimées , méritaient d'être conservés .
Croit-on , par exemple , que le portrait suivant , quoique
désormais sans ressemblance , ne soit pas encore
plus piquant que tous les couplets de l'abbé de Lattaignant
et de ses imitateurs ? Il est pris dans les Fêtes de
la Paix , petite pièce à tiroir , jouée en 1763 , sur le
théâtre italien , dans laquelle on voyait un abbé donnant
le bras à une femme , et lui proposant de l'épouser .
Elle se récriait sur son état. Mon état ! répondait l'abbé;
je n'en ai point :
J'ai pris cet attirail par prudence et par goût ,
Enfin , comme un passe-partout ,
Car on en tire un très-grand avantage .
C'est moins pour moi , madame , un état qu'un maintien..
Heureux qui sait enfaire usage !
K2
148 MERCURE DE FRANCE ,
Par-là , je tiens à tout en ne tenant à rien .
Onnous reçoit sans conséquence ;
:: Insensiblement on s'avance ;
Onnous goûte en faveur de la frivolité .
C'est en elle aujourd'hui que mon état consiste :
Avec quatre doigts de batiste
Nous acquérons les droits de l'inutilité ,
Et pouvons être oisifs en toute liberté .
Chaque maison a son abbé :
II y donne le ton , y joue un personnage :
Pour les valets , il est monsieur l'abbé ;
Pour le mari , mon cher abbé ;
Pour la femme , l'abbé ......
1
De la maison il est législateur ,
Nomme aux emplois , donne le précepteur ,
Choisit les ouvriers , se charge des emplettes ,
Se connaît en chevaux , en bijoux , en pompons ,
Caresse les enfans , leur donne des bonbons ,
Et pour le petit chien apporte des gimblettes.
,
Iaharpe avoue que ce portrait , aussi fidèle que plaisani
, ne déparerait pas la meilleure comédie. Favart a
prouvé plusieurs fois qu'il pouvait soutenir ce ton , et
s'élever au-dessus du genre qu'il avait choisi. Les trois
Sultanes et Ninette à la Cour sont en effet des ouvrages
fort supérieurs à toutes les pièces d'un acte ou deux
même de trois , jouées sur le théâtre français pendant
près d'un demi-siècle. On n'en citerait pas une seule ,
parmi celles de Dorat , de Rochon , de Poinsinet , de
Forgeot ,de Dudoyer , etc. qui ne soit très-inférieure à
Ninette à la Cour. Celle-ci paraît au critique , souvent cité
dans cet article , la meilleure comédie du théâtre Italien :
elle était digne de suivre sur la scène française les Trois
Sultanes , Tom-Jones à Londres et les Etourdis , qui sont ,
avec deux ou trois pièces de Marivaux , les seuls ouvrages
dont la ruine de la comédie italienne ait enrichi
le répertoire de sa rivale. Il n'en coûterait à Ninette que
le sacrifice de quelques airs où , pour s'approprier les
beautés de la musique ultramontaine , il a fallu imiter
1
1
NOVEMBRE 1809. , 349
les sottises rimées qu'elle préfère à des vers ingénieux.
Favart a payé , moins qu'un autre , ce honteux tribut à
lamusique ; mais on croyait alors , comme on affecte
encore de le croire aujourd'hui , que dans toute espèce
de drame lyrique , le poëte n'est soutenu que par le
compositeur et ne doit travailler que pour lui . On avait
pourtant déjà l'exemple de Quinault , qui survivait à
Lulli : nous avons vu depuis Rameau banni de la scène ,
où l'on applaudit encore Bernard et Labruère qui lui
avaient fourni Castor et Dardanus . Les mêmes révolutions
déplacent la gloire à l'opéra comique. On a oublié
les airs de la Chercheuse d'esprit et de Ninette à la Cour;
on n'oubliera point les vers de Favart .
,
Est-ce par mégarde , ou par procédé envers les auteurs
de la Famille des innocens que les Editeurs de Favart
n'ont pas réimprimé , dans son théâtre choisi, le trèsjoli
vaudeville de Jeannot et Jeannette , ou les Ensorcelés
? Ici , comme dans la pièce moderne qui a obtenu
tant de succès , l'idée première est celle de la Chercheuse
d'esprit. C'est la peinture de l'innocence , agitée par les
premiers désirs , avec l'embarras de l'ignorance tourmentée
par la curiosité ; tableau que la poésie , les
romans et le théâtre ont mille fois reproduit , à dater
de Daphnis et Chloé. Les deux rôles de Jeannot et de
Jeannette sont au nombre des meilleurs que Favart ait
dessinés. Rien n'est à la fois plus naïf et plus gai que
ces deux enfans à qui l'on fait accroire qu'on a jeté sur
eux un sort , et qui s'en accusent réciproquement jusqu'à
ce qu'ils se guérissent du sortilége , à péu-près
comme Alain et Nicette trouvent de l'esprit. Leur crédulité
n'est pas trop invraisemblable à leur âge et dans
leur état ; et les scènes qu'elle fait naître sont de la plus
aimable ingénuité . Laharpe n'a pas dédaigné d'analyser,
avec toute la finesse de son goût , plusieurs couplets de
ce vaudeville , entr'autres celui-ci :
Dès que je vois passer Jeannot ,
Tout aussitôt j'm'arrête :
Quoique Jeannot ne dise mot ,
Près d'lui chaeun m' paraît bête.
Quand il m' regarde , il m'interdit ;
!
150 MERCURE DE FRANCE,
state to
1
Je deviens rouge comm' un' fraise ;
Apparemment que l'on rougit ,
Lorsque l'on est bien aise .
:
Je ne connais que Favart , dit l'auteur du Cours de
Littérature , qui sache si bien donner à la naïveté un
>> fond d'esprit qui ne la dénature pas , parce que cet
>> esprit n'est autre chose qu'un sentiment vrai de la
nature . C'est bien lui qu'on pourrait appeler le La
Fontaine du Vaudeville , et non point Panard qui , en
>> général , n'est que sensé et soigné , mais d'un sérieux
tres-froid ; et trop souvent dénué de grâce. Favart
en a , et beaucoup ; par exemple , dans ces deux vers :
P11201 Apparemment que l'on rougit
o . Lorsque l'on est bien aise .
زود
:
>> La grâce tient ici à ce que la finesse est cachée sous
>> l'air de l'ignorance qui devine :
1
000
Quoique Jeannot ne dise mot ,
Près d'lui chacun m' paraît bête.
N'est-il pas très-ingénieux d'avoir su exprimer avec
>> une simplicité qui semble niaise , ce qu'on a pu obser-
>> ver plus d'une fois dans des sociétés qui n'étaient pas
celles de Jeannot et Jeannette ? Mettez en maxime ,
dans le vers le mieux tourné , que pour nous personnne
>> n'a plus d'esprit que celle que nous aimons ; ce ne
sera qu'une vérité bien exprimée : dans Jeannette
-> c'est un sentiment. Quelle différence , et combien il
est heureux que Jeannette n'ait d'esprit que celui que
-> l'amour donne ! » On ne peut rien ajouter à des
réflexions si fines et si justes. J'observerai seulement
quion alcru devoir prendre la peine de rajeunir les coupletset
fles situations de ce vaudeville , apparemment
pour donner plus de finesse à leur antique simplicité :
car si nos chansonniers n'ont pas tout-à-fait le talent de
Favart , ils ont bien plus d'esprit que lui , et sur-tout
ils en montrent bien davantage , sans se douter que c'est
ordinairement tant pis pour eux et pour nous .
Favart , dans Annette et Lubin et dans les Trois Sultanes
, s'élève souvent au-dessus de Marmontel , dont les
NOVEMBRE 1809 . 151
Contes Moraux lui ont fourni ces deux sujets ; et ce qui
est bien plus glorieux , il est quelquefois supérieur à
LaFontaine lui-même , dans la Chercheuse d'Esprit. Mais
il est resté fort loin du bonhomme , quand il a voulu
mettre sur la scène sa Servantejustifiée ; on est forcé
d'avouer que le seul dialogue des deux commères vaut
mieux que toute la pièce . Isabelle et Gertrude offre une
imitation plus heureuse d'un des plus jolis contes de
Voltaire . Favart en a très-adroitement couvert la nudité
transparente , par une fable qui réunit la décence et la
vraisemblance dramatique , dans une aventure où rien
n'était plus éloigné de la décence que l'exacte vérité.
C'est dommage que la versification soit ici plus inégale
et plus négligée que dans les bons ouvrages de Favart.
On s'étonne que ces vers charmans de Voltaire ,
Isabelle inquiète , en secret agitée ,
Et de ses dix- sept ans doucement tourmentée , etc.
n'aient fourni à un homme de l'esprit et du talent de Favart
que les couplets suivans , dont le premier , paraphrase
traînante de deux vers élégans , est d'une simplicité sans
grace , et le second d'une platitude recherchée :
Doucement tourmentée
De ses quinze ou seize ans ,
Tendrement agitée
De ses transports naissans ,
Ne pensant point encore ,
Mais cherchant à penser ,
D'un désir qu'elle ignore
Elle se sent presser .
Quand les yeux se répondent ,
Ce langage est bien sûr ;
Quand leurs traits se confondent ,
Il n'est plus rien d'obscur :
Nos paupières baissées ,
Nos regards n'en font qu'un ;
Ame , coeurs et pensées ,
Alors tout est commun .
Il est juste d'observer que rien n'est plus rare chez Favart
que les exemples de ce jargon précieux et sentimental.
152 MERCURE DE FRANCE ,
Ses couplets et son dialogue sont ordinairement pleins
d'esprit , de franchise et de naturel .
Il doit encore à Voltaire les sujets de deux autres
opéras comiques (la Belle Arsène et la Fée-Urgelle ) , qui
sont restés au théâtre , et qui même y reparaissent plus
souvent que ses meilleurs ouvrages . Proportions gardées ,
ces deux drames sont pourtant très-inférieurs aux contes .
Mais dans la Fée Urgelle , l'auteur , soumis à la loi de
l'unité dramatique , a fait un seul personnage des deux
qui sont dans le conte , et résumé l'intrigue et le dénouement
de la pièce dans un seul vers , d'une précision
singulièrement heureuse .
-
La fée était Marton , et Marton est Urgelle.
C'est ce qu'il y a de mieux dans l'ouvrage . La BelleArsène
et l'Amitié à l'Epreuve , pour la conduite et pour le style ,
sont fort au-dessous de la Fée Urgelle , où d'ailleurs la
musique semble avoir condamné Favart à laisser un
assez grand nombre de mauvais vers et de platitudes en
rimes redoublées .
Une pièce de circonstance est devenue un des titres
les plus durables de cet auteur spirituel et fécond : c'est
PAnglais à Bordeaux , comédie en un acte , composéę
pour les fêtes de la paix en 1763 , et le seul de ses
ouvrages que Favart eût destiné à la scène française . Il
est en effet très-digne de s'y maintenir , et l'on doit regretter
qu'il y paraisse si rarement. L'auteur ne pouvait
renfermer dans un cadre aussi étroit une intrigue bien
attachante , une action bien vive , ni cet intérêt continuel
de situations et d'événemens qu'on veut aujourd'hui
trouver partout , sans s'apercevoir qu'il y a plus d'intérêt
de cette espèce dans le mélodrame allemand le plus
stérile , que dans vingt chefs-d'oeuvre du théâtre français
. Mais Favart a su placer , dans un seul acte de
circonstance , des caractères rapidement et finement
esquissés , qui forment un contraste heureux entre l'orgueil
patriotique de l'Anglais prisonnier , la noble générosité
du Français qui triomphe de ses préventions , et
l'enjouement aimable de la marquise qui , en deux ou
trois conversations , renverse toute la philosophie du
NOVEMBRE 1809. 153
A
misanthrope breton. L'objet du moment est fort bien
rempli par celui de la pièce , qui tend à rapprocher deux
nations éclairées , dignes de s'estimer en se combattant;
et l'on y trouve de plus, avec une foule de jolis vers , les
vers les mieux faits et les mieux pensés qui soient sortis
de la plume de Favart .
Le pouvoir paternel est chez nous limité ;
Mais ne soupçonnez pas que jamais je le brave.
Périsse cette liberté
Qui des parens détruit l'autorité !
Ah! je le sens , un père est toujours père ;
Sur des enfans bien nés il conserve ses droits ;
Quand le devoir en nous grave son caractère ,
Rien ne peut effacer cette empreinte si chère .
En vain la liberté veut élever sa voix ,
Etdans nos coeurs exciter le murmure :
La loi nous émancipe , et jamais la nature .
C'est ainsi que parle Clarice , fille de milord Brumton ,
en avouant qu'elle n'aime point l'époux que son père
lui destine ; et cette obéissance , à la fois si douce et si
noble , a le mérite d'être encore plus dramatique que
les éternelles déclamations contre l'autorité paternelle ,
dont on remplit , depuis trente ans , les rôles de nos
héroïnes tragiques , comiques et lyriques .
Il paraîtrait sans doute bizarre de terminer cet article
sur le Théâtre choisi de Favart , sans dire un mot de
l'abbé de Voisenon , qui passa long-tems pour lui prêter
son esprit , et qui s'en défendait avec une modestie assez
orgueilleuse. Il y avait si peu de substance dans le caractère
et dans le talent de cet abbé , qu'à propos de la
volumineuse édition de ses oeuvres , on le comparait
plaisamment à un papillon écrasé dans un in-folio . Deux
ou trois petits actes d'opéra comique faiblement écrits ,
quelques jolis vers de la Coquette fixée , et deux contes
libertins , Misapouf et Tant mieux pour elle , où les
calembourgs déguisent à peine l'obscénité , voilà tout
ce qui lui a survécu. On pourrait en former un volume
in- 18 , emblême de l'homme et de l'écrivain , de qui
l'abbé de Vauxcelles disait avec raison : C'est une Mé
154. MERCURE DE FRANCE , 1
ringue. Ce fut pourtant Voisenon qui prit à l'Académie
la place de l'auteur de Rhadamiste ! Mais il est facile
d'expliquer sa fortune littéraire : il était homme de condition
, et de plus homme à la mode. Or les gens du
monde ne demandent pas mieux que de se persuader et
de persuader aux autres que , quand ils veulent s'en
donner la peine , ils sont égaux ou supérieurs aux gens
delettres , dont ils sont assez communément jaloux. D'un
autre côté , les gens de lettres , trop souvent jaloux les
uns des autres , et sentant bien au fond la faiblesse d'un
talent tel que celui de l'auteur de Misapouf, le louaient
d'autant plus volontiers qu'ils le craignaient moins . La
société , qui met toujours au premier rang l'esprit qui
l'amuse , trouvait qu'avec la figure d'un singe l'abbé de
Voisenon en avait la malice et la légèreté . On n'examinait
point si sa manière d'ètre n'appartenait pas à la frivolité
de son esprit et à la faiblesse de son caractère ;
on n'en voyait que les agrémens , et ces agrémens suffirent
, avec le talent de Favart , pour lui faire une réputation.
Voilà , dit M. de Laharpe , l'histoire de tant de
fortunes éphémères : et le résultat de ces exemples trop
fréquens , c'est le peu d'importance qu'il faut attacher à
l'opinion du moment , qui n'est ordinairement que la
voix des petits intérêts et des petites passions , biendifférente
de celle qui se fait entendre avec le tems par la
bouche des connaisseurs , qui seuls ont le droit de prononcer
les arrêts de la justice et de la vérité .
1
L'opinion frivole des gens du monde en faveur de
l'abbé de Voisenon s'établit donc avec d'autant plus de
facilité , que Favart , modeste et retiré , content d'ètre
applaudi au théâtre et caressé dans sa maison , communiquait
tous ses ouvrages à son ami, ou du moins à
Tami de sa femme. Mme Favart se mêlait aussi d'écrire
sous le nom de son mari , en sorte que , dans le travail
des trois associés , il semblait difficile de démêler ce qui
appartenait à chacun : mais on faisait toujours la meilleure
part à l'abbé de Voisenon, et celui-ci le refusait du
ton d'un homme de qualité , qui ne veut pas tout ôter à
un pauvre diable d'homme de lettres qui a besoin d'esprit
pour vivre. Ce ne fut qu'avec le tems et en comparant
1
NOVEMBRE 1809. 155
les ouvrages imprimés de l'un et de l'autre , qu'on reconnut
enfin que ceux de Favart étaient tous de la même
main et du même goût , qu'il y avait de la connaissance
du théâtre , des pensées fines et délicates , des vers
très - ingénieux , tandis que les ouvrages avoués de
l'abbé de Voisenon n'offraient que du papillotage , des
jeux de mot , du mauvais goût et du faux esprit . On
assure que Favart lui-même , instruit du tort qu'on lui
faisait en faveur de l'abbé , marqua son chagrin de cette
injustice . L'abbé commença donc à s'en défendre plus
sérieusement , et pour lors il fut pris au mot. Il vieillissait;
sa gentillesse n'était plus de mode , et des torts
réels lui avaient ôté sa considération . Le tems et la saine
critique ont fait le reste. On ne parle plus aujourd'hui
de l'abbé de Voisenon que lorsqu'il est question de
Favart ; et Favart est resté modèle et , pour ainsi dire ,
classique dans un genre subalterne à la vérité , mais qui
n'a pas été dédaigné par des hommes d'un talent supérieur.
1 ESMENARD .
1
:
LITTÉRATURE ITALIENNE.
:
(Suite et fin de l'article commencé dans le No précédent. )
La Treccia donata , poemetto eroi-comico di Lorenzo
Pignotti. Firenze, presso Molini , Landi e Comp.in-16.
-La Tresse de cheveux donnée , poëme héroï-comique ,
traduit de l'italien de L. Pignotti , par P. A. M. Μ.....
A Paris , chez Molini , rue de Touraine , nº 8 , faubourg
Saint-Germain , et Le Normand , rue des Prêtros Saint-
Germain-l'Auxerrois , nº 17.-In-12nitas :
1 100
Les Italiens sont richés en poëmes burlesques : ils le sont
même trop , et la plupart de ces poëmes sont plus longs
que ce genre ne le comporterait pour plaire aux esprils
cultivés , lors même qu'ils renoncent à la sévéritéde leur
goûten faveur de la gaieté qu'on leur annonce et de l'amusement
qu'on leur promet. Mais de l'aveu des Italiens euxmêmes
, ils n'ont point encore de poëmes qui soient véritablement
dans l'épopée ce que la bonne comédie est dans
156 MERCURE DE FRANCE ;
la poésie dramatique , qui fassent la satire des moeurs communes
et peignent poétiquement les ridicules privés . En
un mot, ils n'ont rien dans leur langue , ou du moins ils
n'avaient rien jusqu'à ce jour à mettre en parallèle avec
le Lutrin de Boileau , ni avec la Boucle de cheveux enlevée
de Pope. M. Pignotti , leur célèbre fabuliste , et
maintenant le doyen du Parnasse Toscan , vient de les
mettre en état de disputer la palme au moins au dernier
de ces deux poëmes . On aperçoit même dans_son titre
une intention et comme un signal de rivalité . Nous nous
garderons bien de vouloir décider si la Tresse de cheveux
donnée , doit être mise au même rang que la Boucle de
cheveux enlevée. Celle-ci jouit d'une renommée que l'autre
acquerra peut - être un jour , mais à laquelle elle ne peut
atteindre en naissant. Ce qu'il nous paraît que l'on peut
dire avec un Journal italien estimé ( 1) , c'est que si l'unité
du surjet , si la simplicité et la bonne disposition des parties
, la variété des caractères , le naturel et la richesse des
incidens et des épisodes , la critique légère des moeurs ,
enfin laclarté , l'élégance , et, si l'on peut parler ainsi , la
fluidité du style , forment les premières qualités de co
genre , il serait difficile de refuser à M. Pignotti une partie
de la couronne poétique de Pope:
Il est vrai , continue le même Journal , que le sujet ne
paraîtra pas en général assez intéressant par lui-même;
que quelques-uns des caractères ne seront pas assez fortement
dessinés et rendus au goût de quelques lecteurs
que les plus difficiles entrouveront quelquefois le style un
peu négligé ; mais on sait que dans ce genre de composition
, l'intérêt du sujet , petit en soi , est remplacé par la
variété des ornemens , et par l'agrément des faits particuliers
et accessoires ;; queellee peude mouvement de quelques-
uns des caractères contribue à faire agir et à présenter
sur la scène avec plus de vivacité et de vérité les principaux
acteurs ; qu'enfin la négligence du style , défaut le plus
commun des écrivains qui se sont fait une loi d'être toujours
coulans et toujours clairs , est compensée avec usure
(1 ) Giornale enciclopedico di Firenze, publié à Florence , par Molini ,
Landi et Compe. Iten paraît un cahier de deux feuilles d'impression
tous les mois. Le prix de l'abonnement est de 8 fr. 40 c. franc de port
dans tout l'Empire. On peut souscrire à Paris , chez Molini , rue de
Touraine , n° 8 , faubourg Saint-Germain.
1
NOVEMBRE 1809 . 157
par cette liberté , cette spontanéité continue qui fait undes
plus grands mérites du style de l'Arioste , et l'un des caractères
de celui de notre auteur.
L'action de ce petit poëme , comme on l'a dit, est fort
simple . Un jeune homme , qui avait reçu d'une ancienne
maîtresse , pour gage d'amour , une tresse de cheveux
blonds , en fait le sacrifice à une maîtresse nouvelle . Celleci
fait trophée de cette conquête dans une des plus brillantes
soirées du carnaval. La belle abandonnée en est
témoin. Elle est saisie de convulsions qui donnent lieu à
une consultation comique de médecins. Des parasites de
ladame , qui est riche et tient une grande maison , jurent
de la venger , et il en résulte un duel, non moins comique.
Enfin , lorsqu'il n'y a plus d'espérance de ramenér l'amant
infidèle , les deux parties nomment des plénipotentiaires
pour accorder les intérêts des puissances galantes ; et après
de mûres délibérations , il est décidé que la Tresse de cheveux
sera brûlée , ses cendres jetées au vent , et qu'ainsi
sera détruit ce gage de tendresse qui a occasionné tant de
querelles et tant de haines dans l'empire de l'Amour.
La nudité apparente du sujet n'a pas empêché l'auteur
de remplirdix chants entiers , etd'amuser jusqu'à la fin par
le soin qu'il a pris de consacrer chacun des chants àun
événementparticulier ou à une invention imaginaire. Dans
l'un, par exemple , c'est le temple de la Mode , dans l'autre
celui de la Sottise; l'un à pour sujet l'origine du cavalier
Servente, l'autre le duel, ou le dîner , ou la consultation
des médecins , etc. Un autre moyen qu'il a employé pour
éviter l'ennui , l'écueil le plus dangereux des sujets badins ,
comme des sujets graves , est la variété des caractères , qui
sont disposés , gradués et contrastés avec beaucoup d'art.
Eurilla que l'on peut regarder comme le premier des deux
rôles de femme , quoiqu'elle soit la beauté sacrifiée , est une
coquette un peu mûre mais consommée dans toutes les
parties de son art,tandis que Silvia sa rivale doit tout à la
Fraîcheur , au naturel , aux caprices , et à l'étourderie de la
jeunesse. Le beau Dalison , digne sujet de guerre entre ces
deux belles, est un jeune fat , à peine échappé du collége ,
mais déjà célèbre par la conquête d'Eurilla, mêlant aujargon
des toilettes celui de la médisance et de ces riens brillans
qui sont le fond de la conversation du monde ; en un
mot , l'objet de l'envie et de l'imitation de tous les jeunes
gens de son âge. L'expérience d'Eurilla ne l'empêche pas
d'avoir toujours auprèsd'elle deux conseillers intimes , qui
158 MERCURE DE FRANCE ,
l'aident à décider de sa parure , de sa coiffure, etde tout ce
qui peut être mis en délibération dans ses projets et dans sa
conduite. Elle a de plus un parasite gourmand , pour présider
à sa table , un capitaine Tempête pour la défendre , ou
pour faire croire du moins qu'il la défendra , enfin un bon
et crédule mari , qui a jadis été homme à bonnes fortunes
et qui connaît les galanteries de toutes les femmes , excepté
de la sienne. D'autres personnages secondaires , tels que le
seul conseiller que Silvia souffre auprès d'elle , un ami commun
des deux rivales , qui veut toujours mettre la paix
entr'elles , pour n'être pas forcé de se brouiller avec l'une
ou avec l'autre , une femme de chambre rusée d'Eurilla ,
les trois médecins qu'elle consulte , etc. sont encore autant
de ressorts que l'auteur fait mouvoir avec adresse dans son
poëme , et qui en varient à chaque instant la scène et le mouvement,
La réunion de ces personnages , la nécessité de tirer la
moralité du ridicule jeté sur eux , et l'air d'importance
avec lequel se traitent les objets les plus futiles ,produisent
des incidens et des épisodes aussi diversifiés qu'agréables .
La narration est vive , enjouée , semée de traits satiriques
pleins de sel et souvent assaisonnés d'une ironie piquante ,
sur les moeurs , les usages , les modes ; les descriptions sont
richęs , élégantes , poétiques ; et le style , quelquefois négligé,
comme on l'a dit , est le plus souvent digne des plus
grands maîtres . Tel est ce début du IV chant.
4
Sorgea la notte , et il velo umido ed atro
Allafaccia del suol stendeva intorno ;
Co' tardi buoi , col rovesciato aratro ,
Già dai campi il villanfacea ritorno ;
Ecolla lietafamigliuola alfianco
Sedeva a parca mensa ilfabbro'stanco .
Fra il notturno silenzio e l'ombre amiche
E lefere e gli augelli e il volge vile
Prendon ristoro già dallefatiche :
Ma la parte più nobile e gentile
Ora a viver comincia , e quasi desta
Già si prepara alla notturna festa .
Tel est encore celui du cinquième chant :
Là dove l'onda taciturna e bruna
Volgepe' negri campi il pigro Lete ,
NOVEMBRE 1809 . 159
Dove raggio di sol mai nè di luna
Giunge a romper l'eterne ombre segrete ,
Un solitario dirupato monte
Cinta di densa nebbia alza lafronte.
Dans un genre tout différent , l'auteur sait rappeler en
peude vers le souvenir douloureux et touchant de Françoise
d'Arimino (2) , et de plusieurs autres victimes de l'amour ,
qui ont teint de leur sang la jalouse Italie.
Ne' Toschi versi suona ancora il pianto
De' due cognati e ilfato lor maligno ,
Quando svenati l'uno all' altro a canto
Tinsero entrambi il mondo di sanguigno ;
Tebro e Sebeto ancor narran dolenti ,
Et le Medicee vile , atroci eventi .
D'autres morceaux plus étendus et non moins parfaits se
présentent en foule en parcourant ce poëme , l'un des meil-
Ieurs que l'Italie ait produit depuis long-tems : mais nous
en citerions un bien plus grand nombre , que nous aurions.
encore le regret de n'en pouvoir citer davantage ; et nous
n'avons voulu qu'attirer sur cet ouvrage brillant , dont aucun
journal français n'a encore parlé , l'attention des amateurs
de la poésie et de la langue italienne.
Il vient d'en paraître une traduction française , dont la
publication est aussi utile aux personnes qui étudient l'italien
, qu'agréable à celles qui sont en état de comparer les
deux langues . Elle est aussi fidèle que le permettait la nécessité
d'être élégant en traduisant un poëme qui est un modèle
d'élégance. Sans nous donner la peine de choisir , nous
citerons pour exemple la version française des passages
que nous avons cités en italien .
Début du quatrième chant. « La nuit tombait et de son
voile humide et noir couvrait la face de la terre . Le villageois
revenait des champs avec ses boeufs tardifs , sa charrue
renversée ; et l'ouvrier fatigué était assis à sa table frugale
, entouré de sa joyeuse famille. A la faveur du silence
et des ombres de la nuit , les bêtes sauvages , les oiseaux et
le bas peuple se délassaient de leurs travaux. Mais c'est en
ce moment que la plus noble et la plus aimable partie du
monde commence à vivre. C'est alors , pour ainsi dire ,
qu'elle s'éveille et se prépare aux fêtes nocturnes . "
(2) Dans le poëme du Dante . Enfer. C. 5.
160 MERCURE DE FRANCE ;
Début du chant cinquième. «Non loin des sombres bords
où le Léthé roule avec lenteur son onde silencieuse , au sein
de ces ténèbres éternelles que ni l'astre du jour , ni le flambeau
des nuits n'ont jamais pénétrées de leurs rayons ,
s'élève un mont solitaire , escarpé , dont le front paraît
sans cesse environné de nuages épais . »
Enfin le traducteur a rendu ainsi les six vers où le poëte
rappelle les funestes effets de la jalousie : ils se trouvent
dans le deuxième chant. « La poésie toscane fait retentir
encore les plaintes et la cruelle destinée de deux amans ,
qui tous deux égorgés l'un près de l'autre , teignirent la terre
de leur sang. Les bords du Tibre et du Sébète , les campagnes
qu'habitèrent les Médicis , redisent encore d'atroces
aventures . "
Il est à regretter que le texte et la traduction ne soient
pas imprimés en regard : mais on les trouve l'un et l'autre
pourun prixmodique chez le même libraire ; et il est probable
que le succès de cette première édition engagera
M. Molini à donnerau public dans une seconde cette jouissance
et cette facilité de plus .
Ces traductions de l'italien nous en rappellent une autre
ou plutôt une imitation en vers , publiée il y a quelque tems ,
mais qui n'a pas été annoncée , du moins dans le Mercure ,
et qui ne mérite point cet oubli. Elle est intitulée :
Idylles imitées des Cantates italiennes de. Métastase ,
suivies du premier livre des Amours à Eléonore , par
M. Auguste de Labouisse , membre de la société des belles
lettres de Paris et de plusieurs académies et sociétés littéraires.
AParis , chez Delaunay , au Palais -Royal , Galeries
de bois , nº 243 .
LesCantates de Métastase sontdes productions charmantes
de ce génie heureux et facile. Destinées au chant , mêlées
de récitatifs etd'airs mesurés , elles ont dans leur style cette
douceur que la musique exige , et dans leurs petites scènes.
ces images vives , touchantes et variées qu'elle excelle à
représenter. Le sujet de presque toutes estpastoral. Tantôt
c'est un amant qui vient de hasarder un aveu. Cet aveu
excite un peu de colère : il veut l'apaiser : il engage sa
bergère à se mirer dans un ruisseau; elle y verra combien
cette colère injuste nuit à sa beauté. On l'écoute , on se
regarde , on sourit. Il triomphe de ce sourire . Cloris , vois
comme il t'embellit : que serait-ce donc s'il y mêlait une.
expression tendre ? un visage riant a bien des charmes ;
mais un air attendri lui en donne bien plus encore . Tantôt
il
NOVEMBRE 1809 .
DEPT DE
LA
SEINE
il s'élève un orage. Nice est remplie d'effroi; le berger qui
l'aime , et qui n'a pu encore s'en faire aimer, l'entraîne dans
une grotte sauvage. Il ne songe d'abord qu'à la rassureren
mais ses soins la touchent : l'orage se dissipe : la charte
renaît. Ils sont près l'un de l'autre : Nice rougit, elle sou
rit. Je t'entends, dit l'heureux berger : ne parle pas , ne me
dis rien ; ce sourire , cette rougeur m'en disent assez .
Le retour du printems , une partie de pêche , un songe ,
un nom écrit sur la tige d'un laurier, le retour d'un amant
qui retrouve sa maîtresse moins tendre parce qu'elle est
devenue plus belle , le premier amour , l'amour timide , un
nid d'amours logé dans le coeur d'Irène , et qui garantit des
effets de sa beauté le poëte trop sensible pour ne vouloir
qu'y ajouter un amour de plus; tels sont les jolis tableaux
dont ce peintre habile , qui en a si souvent tracé de plus
nobles et de plus grands , se faisait sans doute un délassement
et un jeu.
M. de Labouisse en les imitant ne s'est pas proposé d'en
conserver le dessin et le coloris , mais seulement de prendre
l'idée et les principaux traits de chacun d'eux. Leur caractère
partoral l'a engagé à en faire autant de petites idylles .
Cequi reste sous cette nouvelle forme est encore agréable ,
mais onn'en regrette pas moins ce qui y manque de l'ancienne
. Ces petites strophes régulières destinées au chant ,
qui coupent ou terminent avec tant de grâce les tirades de
vers irréguliers , et qui en résument pour ainsi dire les pensées
et les sentimens , valent mieux qu'une irrégularité, ou
même qu'une régularité šans mélange. Peut-être en est-il
de ces petites productions comme de toutes les grandes ou
petites productions des arts : en se délivrant d'une entrave,
on perd presque toujours une beauté .
Quoi qu'il en soit, et sans examiner rigoureusement ce
que ces idylles ont perdu ou gagné à n'être plus des cantates
, et à passer d'une langue dans l'autre , nous citerons
avec plaisir une de celles qui nous a paru conserver lemieux
dans la copie la teinte gracieuse et douce de l'original .
LE NOM.
Du Dieu du jour immortel favori ,
Jeune laurier , sur ta tige naissante
Ma main voudrait de la plus belle amante
Profondément graver le nom chéri :
Telle en mon coeur segrava sonimage.
Qu'à sonAuguste elle garde sa foi ,
L
162 MERCURE DE FRANCE ,
Comme on te voit conserver ton feuillage;
Qu'unvif espoir soutiennemon courage ,
Et ne soit pas stérile comme toi.
Heureux laurier , quand de feuilles nouvelles
Ton front superbe un jour se couvrira ,
D'Eléonore aussi le nom croitra .
De ces ruisseaux les Naïades fidelles ,
Les Déités habitantes des bois ,
Les Dieux des champs , les Nymphes bocagères ,
Pour te fêter réuniront leurs voix
Aleurs transports , à leurs danses légères.
Le pin hardi , le lugubre cyprès ,
Le fier palmier que l'Idumée admire ,
Et tout le peuple ornement des forêts ,
Rivaux soumis te cèderont l'Empire.
Pour moi , toujours je ceindrai mes cheveux ,
Arbre chéri , de ton brillant feuillage ;
Et confident discret de tous mes voeux ,
De la beauté qui reçoit mon hommage
Je t'apprendrai les refus , les faveurs :
Tu sauras tout , ma joie et mes douleurs .
Puisse le ciel , sensible à ma prière ,
En ton honneur prolonger le printems !
Mais que jamais ton ombre hospitalière
N'offre d'asyle aux bergers inconstans ;
Que le corbeau ne puisse de son aile
Flétrir jamais tes rameaux bienfaisans :
Que seule enfin la tendre Philomèle
Ychante auprès de ses petits naissans.
la
Malgré la faiblesse que l'on peut reprocher à plusieurs
vers de cette pièce , et qui est le défaut le plus commun
des poëtes qui se livrent trop à leur facilité , on ne peut
nier qu'elle n'ait deux qualités essentielles de ce genre , douceur et la grâce . Elle gagnerait à être un peu retravaillée
. La troisième, sur-tout ,de ces quatre strophes inégales, serait avec fruit remise sur le métier , et réduite à huit vers
au lieu de dix.
L'auteur parle , dans sa préface et dans ses notes , de la langue italienne d'une manière qui ferait craindre qu'il n'en connût pas assez les beautés et le génie pour traduire un peu fidélement les poëtes , même le plus simple et le plus facile de tous , Métastase. Le seul morceau dont il ait joint
NOVEMBRE 1809. 163
le texte à ses imitations , confirmerait cette crainte par la
quantitéde fautes typographiques dont il est rempli . C'est
un madrigal qui n'a que quatorze vers , et qu'ila imprimé
avec raison , parce qu'il n'est point dans les oeuvres de
Métastase. On y trouvejalosta pour gelosia , bestà pour
beltà , esperar pour sperar. Cela fait mal aux yeux italiens,
ou tant soit peu italianisés .
Ces idylles sont adressées à Eléonore 9. comme presque
toutes les poésies de M. de Labouisse. Ayant à peindre ,
dit-il , des sentimens d'amour , nul autre nom ne saurait se
trouver sous ina plume , comme nul autre objet ne peut
être dans mon coeur. Mme de Labouisse cultive elle-même
la langue italienne et la poésie française. On trouve ici , de
sa main , quelques traductions de Métastase en prose , et
quelques pièces de vers écrites avec une aimable facilité .
Pourquoi blâmerait-on cette communauté poétique entre
deux époux ? Dans la retraite agréable et indépendante où
il paraît qu'ils vivent habituellement , être l'univers l'un
pour l'autre , et réunir le plus que l'on peut d'occupations
et de goûts communs , n'est-ce pas ce qu'il peut y avoir de
plus heureux et de plus sage ?
M. de Labouisse se rend aussi l'éditeur de plusieurs
pièces traduites de l'italien et de l'anglais par M. de Kerivalant
son ami , connu par des succès , sur-tout dans la
poésie légère . Dans ce nombre , il y a deux Cantates de
Métastase qu'il a lui-même aussi traduites et dont M. de
Kerivalant Ini avait fait le sacrifice . Ces procédés mutuels
font toujours plaisirà voir. Ils ajoutent l'intérêt du caractère
à celui du talent.
,
Ala suite de ces différens morceaux , l'auteur aréimprimé
pour seconde partie , etl'on retrouve avec plaisir,ses Amours
àEléonore, petit recueil qui l'a placé parmi nos poëtes érotiques
, et qui lui a valu les suffrages de celui même qu'ils
regardent tous avec raison comme leur maître .
L'innesto Vaccino , poemetto in IV canti del dottor
Lorenzo Ponza , Saluzzese , dedicato al Signore Renato
des Genettes , medico in capo delle armate , etc. , Savigliano
, in-8° .
L'inoculation de la Vaccine , poëme en quatre chants du
docteur Laurent Ponza , de Saluces , dédié à M. Réné
des Genettes , médecin en chef des armées , etc.
Ce petit poëme médical , fort élégamment imprimé , est
La
164
!
MERCURE DE FRANCE ;
accompagné de notes intéressantes. Le premier des quatre
chants traite de la petite vérole et des ravages qu'elle a
exercés sur le globe entier. Le second est consacré à l'inoculation
de la petite vérole , le troisième à la découverte de
Jenner. Le quatrième combat les obstacles opposés à la propagation
et aux bienfaits de la vaccine.
Nous reviendrons sur ce poëme que nous venons de
recevoir, et dont nous n'avons pas voulu retarder l'annonce.
GINGUENĖ .
POÉSIE ÉPIQUE.
POURQUOI la France qui possède tant de chefs -d'oeuvre
en poésie , est-elle si indigente dans le genre de l'épopée ?
C'est que les premiers auteurs qui se sont livrés à ce travail
n'avaient pas une seule étincelle du génie qu'il exige impérieusement
; c'est que les Chapelain , les Scudery et les
Desmarêt parvinrent à le discréditer par leur impéritie
profonde. Je me représente un génie aussi élevé que celui
de Corneille , appelé au genre de la poésie épique , comme
ce grand homme le fut à celui de la tragédie ; je suppose
qu'ayant travaillé sous les auspices d'un nouvelAuguste ,
qui lui eût demandé l'exécution d'une épopée , il eût produit
un ouvrage accueilli par des applaudissemens universels
, et je vois la France poétique prendre une direction
toute différente de celle que lui ont donnée les chefs-d'oeuvre
de Corneille et de Racine. Eût-elle acquis plus de gloire
dans cette nouvelle route ? je l'ignore ; mais cette gloire
eût été fondée sur des titres bien étrangers à ceux qui
l'établissent aujourd'hui. Peut-être quelques talens qui ont
brillé seraient-ils restés obscurs , peut-être d'autres qui
sont restés obscurs eussent-ils acquis quelque réputation.
Racine seul me semble avoir été si bien partagé de la
nature , qu'il eût autant réussi dans l'épopée que dans la
tragédie. Racine , consacrant à l'exécution de ce grand
travail les quinze années qu'il a perdues , lorsqu'il s'est
éloigné de la carrière du théâtre , eût plané sur tous les
poëtes antiques et modernes , par l'avantage unique d'avoir
rassemblé dans ses mains la double palme de l'épopée et
de la tragédie . Voltaire , génie non moins extraordinaire
a ambitionné cette gloire ; mais combien Melpomène lui
a été plus favorable que Calliope ! Il eut le malheur de
NOVEMBRE 1809.
165
naîtredans un tems où l'esprit géométrique avait fait de
tels progrès , que les plus nobles fictions , froidement analysées
, étaient traitées de fables ridicules . On sait qu'alors
Lamotte , appuyé d'un parti puissant , osait faire le procès
du vieil Homère. Voltaire avait trop de goût pour tomber
dans cet excès d'aveuglement ; mais , tout en défendant le
patriarche des poëtes , il capitula sur bien des points qu'il
importait de défendre pour conserver à l'épopée l'intégrité
de ses domaines , et lui-même , retenu par l'effroi
que lui inspirait l'injuste prévention de son siècle contre
les fictions poétiques , ne fit qu'une timide épopée , où il
n'osa pas même déployer cette verve tragique dont la nature
l'avait doué au degré le plus éminent.
C'est ici l'occasion de combattre l'opinion de ceux qui
prétendent que les Français n'ont pas le goût de la poésie
épique , et que le plus bel ouvrage en ce genre ne pourrait
avoir aucun succès parmi nous. Voici sur quel paradoxe
repose cette étrange opinion. Il n'est point, dit-on, d'épopée
sans le merveilleux; or le tems du merveilleux est passé ,
nous n'y croyons plus , on ne peut être touché de ce qu'on
ne croit pas , donc nous ne pouvons accueillir la plus belle
épopée , et notre siècle est trop éclairé pour se repaître de
ses fictions .
Cette objection spécieuse n'est point difficile à renverser,
mais il faut l'attaquer méthodiquement. Je demanderai ,
d'abord , s'il n'est aucun merveilleux que puisse admettre
la raison; je demanderai ensuite s'il est absolument nécessaire
d'y croire pour le goûter , et enfin si la poésie n'a pas
le droit de s'en créer un , en réalisant tout ce qui frappe
l'imagination. Etablissons d'abord la première proposition.
Il est évident qu'il est un merveilleux reconnu par tous
les peuples , c'est celui qui s'établit sur leur religion . Transmis
par les vieilles traditions , nécessaire à l'état , par la
crainte et l'espoir salutaire qu'il inspire , en imposant au
crime des peines à venir , et en promettantdes récompenses
à la vertu , il porte tous les caractères qui le rendent utile et
respectable ; il remonte à la plus haute antiquité; tous les
législateurs en ont fait la base de l'ordre social; tous les
poëtes l'ont embelli de leurs fictions ; c'est donc un merveilleux
reconnu , admis , incontestable , et dont le succès des
poëmes d'Homère , de Milton , de Virgile et du Tasse ne
permet plus de révoquer en doute les droits bien établis .
Mais , dira-t-on , la religion païenne , dont les fictions sont
épuisées , n'est crue de personne , et la religion chrétienne
1
166 MERCURE DE FRANCE,
1
n'est point elle-même à l'abri de l'incrédulité. D'ailleurs ,
enadinettantson dogme, il est d'un ordre si sérieux que
la poésie ne peut l'envelopper de ses fables riantes , sans le
rendre méconnaissable , en dénaturant son caractère . Pour
répondre d'abord à l'objection qui regarde la religion
païenne , je demanderai si l'on ne peut, sans croire à son
merveilleux , se laisser entraîner au charme qu'il inspire , et
si les fictions d'Homère et de Virgile ont perdu tout leur
prix depuis que le christianisme a remplacé les divinités de
lafable. Est-il un seul homme instruit , qui ne sente que
d'aimables allégories , servant presque toujours d'enveloppe
à des vérités utiles , sont séparées par un immense intervalle
des imaginations frivoles qui n'ont pour but que d'amuser,
telles que les contes de fées, de génies et de revenans.
Et que peut- on faire de plus pourles hommes , que de mêler
P'utile àl'agréable , dans les instructions qu'on leur donne ?
Je demande à tous les moralistes ce qu'ils ont imaginé de
mieux que la boëte de Pandore , et aucun d'eux ne me
répond. Ce merveilleux est donc admis par la raison la plus
sublime , comme par l'imagination la plus riante ; il doit
done plaire en tous les tems, puisqu'il réunit toutes les qualités
nécessaires pour charmer les hommes et pour les instruire.
Et que m'importe ensuite qu'on croie à la divinité de
Vénus et d'Apollon? est-on moins idolâtre à présent de la
Vénus de Médicis qu'on ne l'eût été dans l'antiquité ? se
prosterne-t-on moins devant l'Apollon du Belvédère ? Quel
charme ces chefs -d'oeuvre ont ils perdu , depuis qu'on
ne croit plus à la réalité des dieux qu'ils représentent ? et
pourquoi ceux-ci,, reproduits enpoésiecommedans ces divines
sculptures , ne trouveraient-ils pas encore des adorateurs
? N'oublions jamais ce beau vers de M. Delille :
L'idolâtrie encore est le culte des arts .
Je passe à l'objection qu'on fait à la religion chrétienne
relativement à l'épopée ; elle est , dit-on , trop sévère pour
admettre des ornemens .
De la religion les mystères terribles
D'ornemens égayés ne sont point susceptibles ,
adit l'oracle du goût , l'inflexible Boileau. Mais d'abord ,
est-il prouvé que la religion chrétienne s'environne toujours
de terribles mystères ? Le dieu de Jacob est-il toujours le
dieu jaloux et tonnant , et ne se déride-t-il pas quelquefois ,
lorsqu'il entre en alliance avec son peuple ? Je veuxbien
1
NOVEMBRE 1809. 167
cependant prendre ces deux vers au pied dela lettre , et je
demande sí , dans le genre noble et sublime,les deux épopées
d'Homère offrent une scène et un acteur comparables
à celle que représente Satan lorsque , sortant du chaos , il
touche au pied de l'échelle mystérieuse qui conduit au
ciel. D'une part , il voit sous ses pieds le monde incréé
qu'il vient de franchir , en s'échappant de l'abîme ; de l'autre,
il mesure des yeux l'espace qui le sépare du ciel , dont il
s'est privé pour jamais ; il voit ailleurs ce soleil qui éclaire
l'oeuvre de la création , et qui est le régulateur de toutes les
planètes, brillant cortège de la terre habitée par l'héritier du
ciel. A cetaspect douloureux , le souvenir de son bonheur,
le sentiment de ses peines , la jalousie , les remords , le
désespoir , l'endurcissement et la rage , toutes les passions
furieuses qui bouleversent l'ame , se succèdent rapidement
dans la sienne; il part , vole et pénètre dans le Paradis
terrestre , où le bonheur dont jouissent les deux premiers
humains , achevant de le désespérer , il prononce un discours
tel qu'une situation pareille peut l'inspirer à un semblable
personnage. Ce n'est pointicile diable et ses cornes
ridicules , comme le Tasse nous l'a dépeint ; c'est un séraphin
qui occupait le premier ordre de la céleste hiérarchie
et qui déchu de son ancien rang élève encore vers le ciel
un front cicatrisé par la foudre. Voyez quel éclat il jette
encore dans la poésie de Milton , ou , ce qui revient au
même , dans la version magnifique qu'en a faite M. Delille !
Son front , où s'entrevoit son antique splendeur ,
D'ombres et de lumière est un confus mélange;
Et si c'est un débris , c'est celui d'un archange
Qui lumineux encorn'est plus éblouissant .
C'est cet archange déchu , mais dont les traits conservent
encore un restede son ancienne splendeur , qui , à l'aspect
du bonheur dont jouissent les premiers humains, fait éclater
les sentimens de son ame. Voici son discours tel que je
l'ai imité dans mon Poëme des Amours épiques .
O terre ! à ton aspect , je crois revoir les cieux.
C'est pour toi que , versant un jour officieux ,
Les astres , à l'envi , dans leur vaste carrière ,
Répandent feux sur feux , lumière sur lumière.
Tous ces brillans soleils asservis sous ta loi
Composent ton cortége , et marchent devant toi .
Ainsi qu'autour de lui Dieu voit rouler les mondes ,
168 MERCURE DE FRANCE ,
1
Ainsi , t'environnant de leurs clartés fécondes ,
Tu reçois en tribut la vie et la chaleur.
Tu nourris l'arbrisseau , la verdure et la fleur ,
Et tant d'êtres vivans qui couvrent ta surface ,
L'homme enfin , l'homme altier , devant qui tout s'efface ,
L'homme qui voit ramper le reste à ses genoux ,
Et par l'intelligence est le plus grand de tous .
Oh! combien j'aimerais tes plaines fructueuses ,
Tes prés , tes bois fleuris , tes eaux voluptueuses ,
Quiversent en courant l'écume et la fraicheur ,
Si pour mon ame encore il était un bonheur !
Mais cette conscience , inexorable juge ,
Peut-elle me laisser un asyle , un refuge?
Plus d'objets enchanteurs je cherche à m'entourer ,
Et plus de mes remords je me sens dévorer.
Tout ce qui plaît m'irrite ; oui , ma fureur extrême ,
Empoisonne en mon coeur jusqu'au bonheur lui-même
J'habiterais encor dans la sphère du ciel ,
Que j'y voudrais encor détrôner l'Éternel .
Palais des voluptés , des plus pures délices ,
Vous fites mon bonheur , vous feriez mes supplices.
Rienne peut désormais adoucir mon malheur ;
Mais je puis faire au moins partager ma douleur ;
Dût retomber sur moi la plus horrible peine ,
Je puis goûter encor le bonheur de la haine.
Perdons l'homme . Ah ! s'il doit succomber aujourd'hui
S'il meurt , c'en est assez , tout succombe avec lui ,
Tout , la terre , le ciel , Dieu lui-même , etma rage
Des six jours en un seul va renverser l'ouvrage.
Fier Adam , toi que Dieu créa pour m'avilir ,
Que ne puis-je aux enfers bientôt t'ensevelir !
Ta gloire me poursuit, ton rang me persécute ;
Je sens que ton empire est fondé sur ma chute :
Oui , ce monde superbe est ton brillant palais ,
Les anges sont ta garde , et le ciel est ton dais.
Monarque d'un moment , être fier et fragile ,
Fange qu'on me préfère , ambitieuse argile ,
Tu t'arroges mon rang , tu règnes , et je voi
Les anges te servir , comme ils servaient sous moi.
Mais leur milice en vain combat pour te défendre ;
Je saurai t'approcher , je saurai te surprendre .
NOVEMBRE 1809 . 169
Un brouillard n'enveloppe , et pour mieux te tromper
Sous les traits d'un serpent bientôt je vais ramper.
Moi ramper ! Il le faut , ce moyen seul me reste.
Odéplorable chute ! abaissement funeste !
Je vais , reptile impur, gonflé de noirs poisons ,
Me roulant sur la terre , et rasant les gazons ,
Pour venger ma défaite et ma honte infinie ,
D'un corps vil et fangeux traîner l'ignominie,
Mais n'importe , il le faut , ma fierté s'y résout ;
L'ambition , la haine est capable de tout.
Adam , je vais bientôt te payer mes supplices ;
Je vais empoisonner tes plus pures délices .
Qu'il tonne alors sur moi ton Dieu fier et jaloux ;
Je ris de sa menace , affronte son courroux ,
Traverse ses projets , parviens à le confondre ,
Et ma haine à sa haine à l'instant va répondre .
Je doute qu'on ait jamais mis sur la scène tragique un
personnage plus dramatique et plus passionné que celui
qui tientunpareil langage , et il me semble que toute l'ame
de Satan est répandue dans ce discours .
Le démon du Tasse n'offre point d'aussi grands traits
dans son ensemble , et il est sans contredit moins sublime
que celui de Milton; mais il en a inspiré l'idée , et ce poëte
ne pouvant faire ses esprits de ténèbres aussi terribles que
ceux de l'Homère anglais , les a enveloppés du charme d'une
riante féerie . Tous deux se sont livrés à leur génie particulier
, et tous deux ont fait des ouvrages immortels . Cependant
, quoique le démon de Milton s'élève au plus haut
degré du sublime , je crois bien que celui du Tasse peut
cependant encore en soutenir le parallèle . Voyons d'abord
celui de Milton , lorsque , sorti du lac enflammé où sa chute
l'a précipité , il s'apprête à ranimer le courage de ses sujets
étendus sur cette mer de feu. Je me sers de la belle traduction
de M. Delille :
Apeine a- t-il parlé (Belzébuth) , son chef audacieux
S'avance vers le lac dans un profond silence .
Son large dos soutient un bouclier immense ,
Orbe prodigieux dont le vaste contour
Semble l'astre des nuits , quand , du haut d'une tour
Ou du sommet des monts , l'oeil aidé par le verre
S'étonne d'y trouver l'image de la terre ,
Ses gouffres , ses rochers , ses fleuves , ses volcans ,
170 MERCURE DE FRANCE ,
1
Qu'un long tube montrait au Newton des Toscans.
Sa lance est dans sa main; le pin que la Norwége
Pour l'empire des mers a nourri dans la neige ,
Près de l'arme terrible est à peine un roseau ;
Sur elle de son corps appuyant le fardeau ,
Il marche ; non pas tel , qu'au haut de l'empyrée ,
Superbe , il s'élançait dans la plaine azurée.
Les feux qu'il respira , les feux qu'il a sentis
Retardent en marchant ses pas appesantis .
Vers le lac enflammé lentement il arrive ,
Se pose sur sa lance , et , debout sur la rive ,
Contemple ses guerriers de frayeur éperdus ,
Etsur le lac en feu tristement étendus.
Rienne peut s'égaler à leur foule nombreuse.
Sous les profonds berceaux des bois de Vallombreuse ,
Moins pressés , moins épais , des feuillages flétris
Au retour des hivers s'entassent les débris ;
Moins serrés sont ces joncs qu'entouré des orages
Lefougueux Orion couche sur tes rivages ,
Mer fameuse où l'Hébreu voyait , de l'autre bord ,
Les fiers tyrans du Nil dévorés par la mort .
Et , sur un vaste amas de chars et de victimes ,
Les flots en mugissant refermer leurs abimes.
Tels , sur les flots du lac brûlant et ténébreux ,
En foule sont couchés ces bataillons nombreux.
Savoix tonne de loin sous la voûte profonde ;
Les airs en sont troublés , et tout l'enfer en gronde.
Ce tableau me paraît d'une magnifique beauté. Je
suis dabord frappé des traits qui représentent l'immense
stature de Satan : son large bouclier comparé à la lune , où
le microscope découvre des gouffres , des rochers , des
fleuves et des volcans , donne à l'esprit la mesure duguerrier
qui le porte; et je suis tenté de dire ici , à l'égard de
Milton , comme a dit Longin à l'égard d'Homère , que
cette mesure est moins celle de Satan , que celle du génie
sublime qui le représente. Les anges rebelles , couchés sur
le lac enflammé , sont heureusement comparés aux soldats
dePharaon , engloutis dans la mer Rouge, à la multitude
des feuilles qui jonchent une forêt , et à celle des roseaux
qui peuplent la mer, et cette cumulation de trois comparaisons
en une seule , fortifie encore plus l'impression de
cette image . C'est absolument la manière d'Homère , et la
!
NOVEMBRE 1809 . 171
ressemblance de ces deux grands génies tient encore .
plus à l'analogie qui existait entr'eux , qu'au simple esprit
d'imitation . Voyons à présent le démon du Tasse , rassemblant
ses sujets comme celui de Milton. Le voici tel
que j'ai essayé de le traduire :
La trompe du Tartare appelant à grand bruit
Les monstres répandus dans l'éternelle nuit ,
Rend un son rauque , horrible et de ces bords immondes
Faiť au loin retentir les cavernes profondes .
L'air est moins ébranlé , quand la foudre en éclats
Part , tombe avec fureur , et roule avec fracas
Ou lorsque , secouant et déchirant la terre ,
Les volcans embrasés vomissent leur tonnerre .
De l'abime à l'instant assiégeant les remparts ,
Les démons rassemblés s'offrent de toutes parts .
.
Oquels spectres affreux ! quelle horreur ils inspirent !
La terreur et la mort en tous leurs traits respirent .
€
Quelques-uns , déployant des visages humains ,
Courbent en serre énorme et leurs pieds et leurs mains ;
Des serpens enlacés forment leur chevelure.
,
D'autres en verds anneaux trainent leur croupe impure ;
L'unde mortels poisons roule des noeuds remplis ,
Et l'autre les rassemble en d'horribles replis .
Là , règnent par milliers les Sphinx et les Centaures ,
Les hurlantes Sylla , les sanglans Minotaures ,
Et les Dragons ailés , et les Pythons sifflans ,
Etl'horrible Chimère aux feux étincelans
Et la Triple furie, et les Gorgones blêmes .
D'immenses Gérions , d'effrayans Polyphemes.
Mille monstres enfin ,sous mille aspects divers
Confondus et mêlés , hurlent dans les enfers .
Tous ces informes dieux entourent leur monarque.
Pluton, de son pouvoir tenant l'auguste marque ,
Elève un sceptre immense , et règne au milieu d'eux.
D'épouvantables dards couvrent son front hideux ,
Et passent en hauteur les gigantesques cîmes
Des plus vastes écueils pendans sur les abimes .
Calpé , le fier Atlas , et le sublime Athos ,
Auprès de ce grand front seraient d'humbles coteaux.
L'horrible majesté dans tous ses traits empreinte
Augmente le respect en imprimant la crainte.
:
:
172 MERCURE DE FRANCE ;
3
,
Ses yeux rouges de sang , infectés de poison ,
Roulent , ainsi qu'on voit briller à l'horizon
Une affreuse comète en sa course élancée .
Une barbe hideuse , immense , hérissée
Sur sa large poitrine , à flots épais descend.
Sa bouche , ainsi qu'un gouffre énorme et mugissant ,
S'ouvre , d'un sang impur sans cesse ruisselante.
Et comme de l'Etna , la cime étincelante ,
Vers le ciel obscurci , vomit , en bouillonnant ,
Le bitume embrasé , le salpêtre tonnant ,
Ainsi Pluton vomit , ouvrant sa bouche infâme
Des tourbillons de soufre et des torrens de flamme.
Il parle , et par sa voix le Styx est arrêté ;
Cerbère frissonnant se tait épouvanté ;
L'hydre affreuse est muette ; et du gouffre qui tremble
Les profonds soupiraux mugissent tous ensemble.
Onreproche au Tasse de s'être servi dans ce morceau
dunomdes divinités païennes . Je crois ce reproche mal
fondé , et il me semble qu'il était en droit de donner à ses
démons les noms sous lesquels ils se sont fait adorer sur
la terre . Milton en a usé de même en donnant aux siens
les noms des dieux phéniciens. Il en est autrement des
grandes cornes que le poëte italien donne à son Pluton ,
et je n'entreprends point de le défendre sous ce rapport.
Quoi qu'il en soit , il me paraît évident que Boileau s'est
absolument trompé , lorsqu'il a défendu d'admettre la religion
chrétienne dans l'épopée , puisque son opinion, suivie
à la lettre , eût privé le monde des deux plus belles palmes
poétiquess que l'épopée moderne puisse opposer à l'épopée
antique. Rien n'est plus dangereux que les opinions prononcées
par les oracles du goût , quand elles ont le malheur
de se trouver fausses. Voltaire a dit en parlant du
prince des poëtes ,
Etce bavard d'Homère ,
Que tout pédant , même en baillant , révère ; .
et croyant ne faire qu'une plaisanterie , il a émis une opipion
qui ne tendait rien moins qu'à dépoétiser son siècle.
Que deviendrait de nos jours l'école de peinture , si un ar
tiste comme David en disait autant de Michel-Ange ou
de Raphaël ? PARSEVAL.
NOVEMBRE 1809 . 173
VARIÉTÉS .
SPECTACLES . - Théâtre Français . - Vitellie , tragédie
en cinq actes , par M. de Selves .
Cet ouvrage n'a vécu qu'une soirée. Sa fin n'a point été
tragique. Ses juges étaient plus gais que sévères ; il est
mort au bruitdes éclats de rire plutôt qu'à celui des sifflets ,
et le public en a gardé si peu de rancune que les amis de
l'auteur sont même parvenus à le faire nommer . Il n'est
peut-être pas généreux de ressusciter , pour le disséquer ,
unmort qui a fait si peu de mal pendant sa vie , et nous
le laisserions volontiers reposer en paix : mais notre devoir
ne nous permet pas d'écouter un sentiment si charitable;
tâchons du moins d'en adoucir la rigueur , autant qu'il est
possible , sans priver nos lecteurs d'une analyse qu'ils ne
nous pardonneraient pas de supprimer.
L'auteur a placé son action à l'une des époques les plus
tragiques de l'histoire romaine; et comme tous les poëtes ,
il a suivi l'histoire ou s'en est écarté selon les besoins de
son sujet. Il suppose que Vitellius , consterné de la défaite
de ses troupes , de la défection de ses généraux , a consenti
à traiter avec le sénat et à céder l'Empire à Vespasien;
ce qui est vrai : il suppose en outre que le mariage
sa filleVitellie avec Domitien doit être le gage de la
paix; ce qui est faux. Le sénat et Domitien occupent déjà
le capitole , et c'est de là qu'ils envoient Helvidius à l'empereur
pour conclure le traité .
Tel est l'état des choses au lever de la toile ; on en est
instruit par une conversation entre Vitellius et Asiaticus ,
un de ses affranchis ; mais on apprend aussi que cet état
ne sera pas long-tems le même. L'affranchi a réveillé le
courage ou plutôt l'ambition de son maître , et a changé
toutes ses résolutions. Il n'est plus question d'abdication
ni de paix. On ne consent à recevoir Helvidius que pour
gagner du tems . Pendant qu'il attend l'audience promise,
onafait investir le Capitole ; il va être attaqué par Licinius
et c'est àce Licinius , et non à Domitien, que Vitellius veut
donner sa fille. En effet , lorsque l'envoyé du sénat paraît ,
on le laisse haranguer , mais on rejette toutes ses demandes;
il a beau faire valoir le mérite de Vespasien et
réclamer la foi jurée ; avant qu'il ait fini son discours ,
Licinius arrive et raconte l'incendie du Capitole , la mort
174 MERCURE DE FRANCE,
de la plupart des sénateurs , et en particulier celle de Domitien.
On se doute bien cependant que cette mort est supposée;
Domitien aime Vitellie ; il en est aimé ; leur amour
fait le sujet de la tragédie , et par conséquent elle finirait
au premier acte , si Domitien avait réellement péri . On le
voit donc paraître au second acte ; déguisé en simple
soldat , il s'introduit dans le palais de Vitellius et jusqu'à
l'appartement de Vitellie ; leur réunion est fort touchante .
Domitien, qui n'est pas trop content de son père , propose
un enlèvement à Vitellie , qui ne doit pas être fort satisfaite
du sien ; elle se refuse cependant à une démarche
aussi hardie , et ne dissimule pas qu'elle aime mieux s'exposer
en restant à Rome à l'hymen de Licinius . Celui-ci
paraît en ce moment. Domitien se cache et l'observe ,
mais il ne peut entendre long-tems les tendres aveux de
son vainqueur; il se montre , il le brave , il se nomme ;
tremblerait pour sa vie , s'il n'était pas Domitien.....
Heureusement Licinius a toute la générosité d'un chevalier
français . Sa dame l'implore pour son rival ; il ne peut rien
lui refuser , et promet qu'il fera conduire Domitien sain
et sauf hors des murs de Rome.
on
Au troisième acte Licinius ne nous dit pas ce qu'il a fait
de son rival , mais il se montre un peu inquiet des nouveaux
bruits de paix qui circulent. C'est Asiaticus qui les
a semés , et bientôt il paraît avec Vitellius , à qui il rend
compte de sa conduite. Il a su qu'Antonius Primus ; général
de Vespasien campé sous les murs de Rome , était
mécontent de son empereur ; il lui a fait faire des propositions,
etAntonius consent à changer de parti pourvu que
Vitellius vienne à bout de se défaire de Domitien , qu'on
sait n'avoir point péri au Capitole. On ne voit pas trop
pourquoi Antonius insiste autant sur cet article , mais il
est fort du goût de Vitellius . Une seule chose l'embarrasse ;
il faut trouver Domitien pour l'exécuter; et son fidèle
affranchi le met d'abord sur la voie , en lui disant que Licinius
sait fort bien où prendre son rival. Vitellius s'adresse
aussitôt à lui , mais Licinius ne dément point sa générosité;
il sort avec son secret , si bien que Vitellius n'a plus
de ressource que dans sa fille ; il la fait appeler , lui confirme
les nouvelles de paix qu'on lui a déjà données , et
lui déclare que Domitien n'a plus qu'à paraître pour la
conduire à l'autel et l'épouser.
Ainsi finit le troisième acte , on ne sait pas trop pour
NOVEMBRE 1809 . 175
quoi. Domitien reparaît seul au quatrième , et manifeste sa
joie de la paix et de l'hymen qu'on lui vient d'annoncer.
Helvidius , qu'on avait peut-être oublié, reparaît aussi , mais
c'est pour troubler la joie de Domitien en lui découvrant
le piége qu'on lui cache , en lui apprenant qu'en allant à
l'autel il court à la mort. Domitien fait paraître alors les
premiers traits du caractère que lui donne l'histoire ; il veut
assassiner Vitellius . Helvidius l'en détourne , le menace
même de le dénoncer s'il persiste dans son dessein , et se
retire en voyant Vitellie. Ici les incidens s'accumulent.
Vitellius lui-même arrive un instant après . Domitien surpris
se donne pour un soldat qui a des secrets à communiquer
à l'empereur. Vitellie s'éloigne sans les perdre de
vue ; Domitien, après s'être nommé, tire l'épée et fond sur
son ennemi ; mais la pieuse Vitellie se jette entre son
père et son amant. Ce qu'il y a de bon , c'est qu'après un
pareil coup Domitien sort du palais sans rencontrer le
moindre obstacle , et qu'au contraire Vitellie soupçonnée
de parricide est arrêtée par ordre de Vitellius .
Nous voici arrivés au cinquième acte , et il faudra bien que
mes lecteurs me dispensent de leur en rendre un compte
exact. Le public , las de n'avoir vu de personnage agissant
qu'un affranchi, de caractère généreux qu'un chef subalterne,
n'a plus voulu rien entendre , et ne s'est plus inquiété de ce
que devenaient des gens à qui il ne pouvait s'intéresser.
Après beaucoup d'allées et de venues , de nouvelles apportées,
de récits commencés par des confidens , on a vu enfin
Domition reparaître , nonplus en habit de soldat et en casque
de bronze , mais avec unbeau manteau blanc et un casque
doré qui annonçaient suffisamment qu'il était vainqueur.
On a raconté assez longuement la mort d'Asiaticus , malgré
l'impatience de Vitellie qui demandait des nouvelles de son
père. Au lieu de la rassurer, Domitien a déclaré que Vitellius
devait périr; il a cédé ensuite à ses prières et a donné
'ordre de sauver l'Empereur déchu , mais on est venu annoncer
aussitôt qu'il n'était plus tems et que l'affaire en était
faite, surquoi la pauvre Vitellie s'est poignardée aux acclamations
du public .
Cette pièce est le coup d'essai de son auteur. Elle aurait
pu tomber avec beaucoup plus de fracas et donner cependant
des espérances; mais que peut- on se promettre pour
l'avenir d'un ouvrage où il y a beaucoup de morts et point
de tragédie , beaucoup d'événemens et point d'action ,
beaucoup de personnages et point de caractères? Quelle idée
176 MERCURE DE FRANCE,
se faire dujugement d'un auteur qui a pu se flatter denous
intéresser sur la scène à des personnages tels que Vitellius
et Domitien ? Nous dira-t-il que Racine a fait le principal
personnage d'une tragédie de Néron , monstre naissant , et
qu'il a pris aussi Domitien à l'entrée de sa criminelle carrière
? Que si Racine a donné un représentant à la vertu
dans la personne de Burrhus , il a confié le même rôle à son
Helvidius l'un des ornemens de la secte stoïque ? Nous lui
demanderions alors quel est dans sa tragédie l'équivalent de
ce rôle d'Agrippine, l'une des plus belles conceptions de son
illustre auteur ; ou s'il est dans Britannicus un personnage
que l'on puisse comparer à son Vitellius, tyran plus méprisable
encore que féroce , et dont le nom, lié dans l'histoire à
celui duplus bas de tous les vices , réveille l'idée du ridicule
plutôt qu'il n'inspire l'horreur.
Nous ne pousserons pas plus loin ce parallèle , de peur
qu'on nous soupçonne de vouloir établir la moindre
comparaison entre un chef- d'oeuvre de Racine et une tragédie
morte en naissant; nous n'avons voulu que montrer
parunnouvel exemple, combien il est dangereux de vouloir
suivre le génie dans les routes qu'il se fraye loin des chemins
battus , et délicat de s'appuyer de son exemple pour
se justifier de s'être égaré .
Au reste , la perfection du style n'est pas une des moindres
causes du succès de Britannicus , etle style de notre auteur
ne ressemble point à celui de Racine. Sous ce rapport
cependant le jugement du public a été un peu trop sévère.
Il a sifflé de très -bonne heure des répétitions de mots , telles
qu'on en trouve dans beaucoup d'ouvrages restés au théâtre ;
maisles moindres fautes deviennent mortelles dans un auteur
qui n'a pas su nous intéresser. On est d'ailleurs assez naturellement
porté à siffler Vitellius et Domitien ; et pour être
justes, nous devons ajouter que quelques tirades de Licinius
et d'Helvidius ont été applaudies.
Il est assez difficile de décider si une pièce a été bien ou
mal jouée, lorsqu'elle est aussi défectueuse et qu'elle a tombé.
Comment dire en effet si Leclerc qui jouait Vitellius , a
été au niveau d'un pareil rôle , si Damas a bien rendu le
rôle presque aussi ingrat de Domitien ? Quel honneur
faire à Lafond d'avoir rendu avec noblesse les meilleurs
passages de celui de Licinius , et à Baptiste d'avoir récité
avec intelligence les discours du sénateur philosophe ?
Quant à Mademoiselle Volnais , qui jouait le rôle de
Vitellie , sa situation , presque la même d'un bout de la
pièce
NOVEMBRE 1809
ילכ
4
de Ven
pièce à l'autre , ne lui a guère permis que de pleurer , et le
bruit qu'on faisait dans la salle a rarement permis
tendre. L'acteur qui s'est fait le plus remarquer , c'est MP
chelot . Il jouait Asiaticus , et ce personnage , quoiqués
balterne , est pourtant le seul qui agisse , le seul qui siche
bien ce qu'il veut , qui ait un plan et qui le surve. Le
principal trait de son caractère est une froide dissimulation
et Michelot l'a fort bien rendue . Ce seul résultat subirait
peut-être , non-seulement à nos lecteurs , mais à l'auteur
pour juger du mérite de l'ouvrage . V.
LA
SEINE
smarten
Théâtre de l'Opéra-Comique. Les débuts de mademoiselle
Alexandrine Saint-Aubin continuent d'attirer la foule
à ce théâtre , et lui tiennent lieu de nouveautés , La quatrième
fois qu'elle a paru , les bureaux étaient encore assiégés
comme à la première représentation d'une pièce en trois
actes. Les talens de cette intéressante actricejustifient pleinement
l'empressement du public. Les rôles qu'elle a joués
jusqu'à présent sont Laure dans l'Opéra- Comique , Rose
dans Rose ei Colas , Rosine dans le Prisonnier, et Suzanne
dans Ambroise . On a déjà parlé , dans ce journal , de son
étonnante ressemblance avec sa mère dont elle reproduit
la physionomie , les grâces , la tournure et la voix si fraîche
et si naïve . Cette ressemblance va jusqu'à l'illusión dans
la scène de la fenêtre de l'Opéra-Comique , dans un grand
nombre de passages de tous ses rôles , et dans celui de Suzanne
tout entier. C'est là que son jeu est le plus étonnant ,
et qu'elle ravit tous les suffrages . La romance de Rosine
dans le Prisonnier est peut-être le morceau où elle déploie
•le plus de moyens et de goût comme cantatrice. Elle paraîtra
la première fois dans Michel-Ange avec sa soeur madame
Duret. La réunion de leurs talens promet aux ama
teurs une soirée complète .
Mme Rouscelois , ancienne actrice de l'Opéra , vient aussi
de débuter à l'Opéra-Comique . Les deux rôles qu'elle a
joués sont : Mme de Saint-Clair dans la Fausse Magie , et
la comtesse d'Arles dans Euphrosine et Coradin . Elle s'est
fait applaudir dans l'un et dans l'autre : elle a mis beaucoup
de naturel et de finesse dans le premier ; elle a donné
au second lá couleur tragique qui lui est propre : elle s'est
montrée à son avantage , comme çantatrice , dans tous les
deux. Sa voix est ferme et sonore ; elle a de l'étendue , de
la justesse et de la flexibilité . Mile Rouscelois sera une acquisition
d'autant plus utile à ce théâtre , que l'emploi où
elle débute avait besoin d'un pareil renfort.
M
178 MERCURE DE FRANCE ,
AM. le Rédacteur du Mercure de France..
De grâce , Monsieur le Rédacteur , permettez-moi de
dire aussi mon mot sur nos acteurs et sur nos actrices ; je
serai moins, long qu'un autre , car il s'agit d'éloges , et il
est bien convenu que c'est la mort des journaux , au tems
où nous vivons .
C'est pourtant , il faut l'avouer , une singulière manie
qure celle de toujours se plaindre , de n'exalter le passé que
pour décrier le présent; de se confondre en regrets sur ce
qu'on a perdu , et de méconnaître les biens dont on pent
jouir; il est vrai que cette manie n'est pas nouvelle . Que
l'on parcoure les ouvrages périodiques depuis plus d'un
siècle , on y verra qu'aux époques les plus brillantes de
notre gloire littéraire et dramatique , les journaux ou les
écritsqui en tenaientlieu , retentissaient des mêmes plaintes
dont nous sommes assourdis . Les Leclerc , les Laroche ,
les Subligny , du vivant de Molière et de Racine , criaient
à la décadence d'un art dont ces grands hommes posaient
la limite. C'est en sortant du théâtre qu'illustraient les
Baron, les Champmêlé , que Boursault rédigeait tel article
de saMuse enjouée (1 ) , où il déclame si amèrement contre
les comédiens de son tems .
Dans le siècle suivant, on ne parut rendre justice aux
talens célèbres dont on était privé que pour se dispenser
• d'admirer ceux qui pouvaient nous consoler de leur perte.
En vain Voltaire , Crébillon , Gresset , Piron , Destouches ,
soutenaient l'honneur de la scène française , où brillaient
à la fois les Lekain , les Dumenil , les Brisard , les Préville
et les Clairon ; l'Année littéraire , le Nouvelliste du Parnasse,
n'en publiaient pas moins que le théâtre était en
proie à des barbares , que le goût était perdu , et qu'un âge
de ténèbres succédait àun siècle de lumière .
1
On tient encore aujourd'hui le même langage , sans
doute avec moins d'absurdité , à quelques égards , mais
toujours avec aussi peu de bonne foi. Pour ne parler de
l'artdramatique que sous le rapport de la déclamation
n'est-il pas certain que l'étranger qui ne peut connaître
l'état actuel de nos théâtres que sur le compte que nous en
rendons nous-mêmes , doit être persuadé que jamais la
scène française n'a offert moins de ressources et d'espérances?
jetons cependant un coup-d'oeil impartial sur nos
trois grands théâtres , et voyons à quel point sont fondées
ces doléances éternelles .
(1) Gazette en vers .
NOVEMBRE 1809 . 179
,
Les plus déterminés détracteurs du tems présent sont
forcés de convenir que depuis Lekan , la scène tragique
n'a pas eude plus sublime interprète que Talına ; de l'aveu
dés amateurs éclairés qui ont vu l'un et l'autre , celui- ci
d'an talent moins soutenu , moins général , l'emporte néanmoins
sur son prédécesseur par une expression plus profonde
, une énergie plus effrayante en un mot par tout
ce qui peut exciter la terreur , l'un des principaux ressorts
de la tragédie. Après ce grand tragédien , on peut encore
citer avec un juste éloge les noms de Lafond , Damas ,
Baptiste , Saint-Prix. Tout en reconnaissant que Mlle Dachesnois
, dans un de ses rôles (celui de Phèdre) , est pentêtre
au-dessus des actrices les plus célèbres dont s'honore
le théâtre français , je ne pense pas , à la juger d'une manière
plus générale , qu'elle ait atteint la même hauteur
de l'art , où se sont élevées quelques-unes de ses devancières
. Mais à côté de cette actrice , si recommandable à
tant d'égards , s'élève un jeune talent où se trouvent à la
fois réunies l'intelligence , la profondeur de Me Clairon ,
et l'ame de Mile Dumenil.
Si je me reportais de quelques années en arrière pour
parler de la comédie au tems où elle comptait encore
Mollé et Me Contat au nombre de ses soutiens , il me
serait trop facile de prouver qu'on ne peut citer à aucune
autre époque une réunion aussi extraordinaire de talens
du premier ordre ; mais à ne parler que du moment actuel ,
et en prenant même pour terme de comparaison les souvenirs
désespérans que ces deux grands acteurs ont laissés
après eux , nous ne pouvons apercevoir ces symptômes,
de décadence que l'on nous annonce , sur une scène où
nous jouissons du talent inimitable de Mlle Mars , où Baptiste
, Fleuryet Saint-Phal peuvent , en se partageant avec
adresse la succession de Mollé , affaiblir le sentiment de sa
perte , où Michaud , dans un emploi circonscrit, il est vrai ,
n'a point de rival etn'a pas eu de modèle. Ce qu'on pouvait
espérer de plus heureux , c'est de trouver une actrice
qui marchât , quoique de loin , sur les traces de celle qui
avait atteint la perfection ; Mille Leverd a surpassé nos
espérances , et Mlle Heurtaut , dans l'emploi des bonnes et
franches soubrettes , promet déjà de remplacer Mlle Joli.
Si du Théâtre-Français , nous passons à celui
Où les beaux vers , la danse , la musique
De cent plaisirs font un plaisir unique ,
1
1
Ma
186 MERCURE DE FRANCE ,
on se demande où peuvent s'attacher les regrets , of
doivent s'arrêter les espérances . Quelle autre actrice a
réuni au même degré que Mme Branchu , le double talent
du chant et de la déclamation ? Mme Saint - Huberty ,
la seule qui puisse lui être comparée sous ce dernier rapport ,
comme cantatrice ne saurait soutenir le parallèle. L'art du
chant, qui a fait depuis quelques années des progrès si considérables
, a pu rendre quelques amateurs injustes envers
Lainez, qui n'en reste pas moins un modèle dans toutes les
autres parties qui constituent un excellent acteur. Au mérite
d'une des plus belles voix qu'on ait entendue sur ce théâtre
Laïs joint une grande expression , et un goût pur qu'on ne
lui a pas toujours reconnu . Derivis dans le rôle du grandprêtre
de la Vestale et Nourrit dans le rôle d'Orphee ont
donné la mesure des succès auxquels ils peuvent prétendre.
MlleHymm, digne de l'école célèbre dont elle sort , n'a plus,
à perfectionner que sa prononciation pour rivaliser avec les
virtuoses les plus célèbres de l'Italie ; et les progrès quelle
fait chaque jour comme actrice , lui assurent un des premiers
rangs sur notre scène lyrique.
Si l'on ajoute aux talens des acteurs le haut degré de
perfection où M. Gardel a porté les ballets et la danse , la
supériorité de l'orchestre , le prestige des décorations ( art
dans lequel M. Degoty a surpassé tous ses prédécesseurs ) ,
il faut bien convenir , sous peine de nier l'évidence , que
jamais l'Opéra , depuis l'établissement de ce spectacle, n'a
offert un ensemble plus parfait , et n'a moins mérité le
reproche que lui fesait La Bruyère , d'ennuyer son auditoire
avec une dépense toute royale.
Quant à l'Opéra Comique ,je commence par avouer que
je partage bien sincérement le mépris que Voltaire avait
pour le genre , ce qui ne m'empêche pas de rendre justice
aux talents des acteurs , parmi lesquels Elleviou se distingue
à la fois comme chanteur et comédien. Ceuxqui prétendent
lui opposer le souvenir de Clairval auraient plus beaujeu s'ils
allaient chercher leur exemple plus loin; trop de gens sont
à même de prononcerdans cette question avec connaissance
de cause . Après Elleviou que je crois hors de toute comparaison
, Martin se présente avec le brillant avantage d'une
des plus belles voix que la France ait produite. Le même
éloge s'applique à Mm Duret , et je n'en connais point qui
soitau-dessus du talent délicieux dont sa jeune soeur vient
de faire preuve dans ses débuts .
Ces artistes si éminemment distingués en laissent encore
NOVEMBRE 1809. 181
apercevoir quelques autres , qui sans être sur la même ligne
sont cependant au-dessus des Narbonne , des Trial , des
Dossenville , qu'ils ont remplacés .
D'oùjeconclus , comme le Mondain , mais en restreignant
unpeu sa pensée ,
:
En rendant grâce à la nature sage
Qui pour mon bien m'a fait naître en cet åge
Tant décrié par nos tristes frondeurs .
J'ai l'honneur de vous saluer avec considération ,
L'un de vos plus vieux abonnés .
NÉCROLOGIE. - M. Lefebvre-de-Villebrune , âgé d'environ 77 ans ,
est mort le 7 octobre 1809 , à Angoulême , où il résidaît depuis une
dixaine d'années . Il avait été professeur de langues orientales au collége
de France , puis à la bibliothèque nationale successeur de feu
Chamfort , l'un des quarante de l'académie française .
On ignore s'il figura dans nos troubles civils , et quel rôle il yjoua.
On sait seulement qu'une lettre imprimée , où il s'expliquait sur la
nécessité d'avoir en France un seul chef, le fit proserire par le Directoire
à la fameuse époque du 18 fructidor an5. Après avoir séjourné
dans plusieurs départemens , il occupa , dans celui de la Charente , la
chaire d'histoire naturelle jusqu'à la clôture de l'école centrale .
Ensuite il professa successivement les mathématiques et les humanités
au collége de la même ville.
Il se plaignait amérement de plusieurs écrivains distingués de la
capitale , qui prétendent au contraire avoir contre lui les plus grands
griefs. Depareils débats sont si humilians pour les lettres , que dans
le cas même où l'on en aurait le détail circonstancié , on voudrait les
ensevelir dans l'oubli. Son caractère ardent , mobile , peu mesuré , a
pu le jeter dans les extrêmes , et lui faire des ennemis redoutables .
C'était un érudit , dans la véritable acception du mot. Traducteur
infatigable , il a, par de nombreux monumens , prouvé combien il
*étaitversédans les langues (1) . Son style se ressentde la vivacité qui
lui était naturelle. Il est haché ,sautillant et peu soigné. Les ouvrages
d'imagination , d'agrément et de littérature , dont l'un des principaux
mérites est dans le charme de la diction , sont nécessairement ceux
qui perdent le plus sous sa plume. Les préfaces , les notes qui accompagnent
ses diverses traductions , annoncent plutôt une lecture immense
qu'un discernement et un goût toujours sûrs . Elles supposent
plutôt le besoinde tout parcourir , de tout connaître , que de méditer
profondément certaines matières. Il était fortement constitué ettrèslaborieux
, mais il n'avait pas cet attribut du génie , cette aptitude à la
patience qui permettent de donner à un ouvrage le dernier degré de
perfection. Aussi , sans être étranger à rien , il envisageait rarement
une question sous toutes ses faces. Il avait même adopté des idées
(1) Il en savait quatorze , tant anciennes que modernes .
182 MERCURE DE FRANCE ,
bizarres , à-peu-près dans le genre de celles du jésuite Hardouin , qui
croyait ne pas devoir penser comme les autres , parce qu'il se levait
tous les matins à trois heures..
Outre les émolumens de sa place de professeur , il jouissait d'une
pension de 500 fr . qu'avait sollicitée auprès du Gouvernerent
M. Rudler , préfet du département de la Charente. Ce magistrat
n'avait rien négligé depuis pour améliorer son sort.
On a cru devoir cette mention à un homme qui avait une connais
sance bien rare des langues anciennes et modernes , qui a rétabli le
texte d'auteurs précieux , qui sur-tout a bien mérité de son pays en
y naturalisant d'excellens livres étrangers de médecine. C'est un
témoignage que lui ont rendu les docteurs Lorry, Tissot, Barthez , etc.
Moins il fut heureux dans ses dernières années , plus on aime à le
venger des torts de la fortune. Il doit être permis de réserver un
souvenir au savoir oublié . Assez d'autres prostituent des hommages à
une opulence inutile ou dont la source est criminelle .
Voici l'énumération de ses travaux les plus importans :
Il a concouru aux belles éditions grecques et latines d'Hérodote
I vol. in-folio , et de Strabon , 2 vol. in-folio , faites à Utrecht et à
Oxfort , en revoyant le texte sur plusieurs manuscrits .
Il a donné en 5 vol . in-4º , la seule traduction que nous ayons
d'Athénée , car on ne peut guère aujourd'hui compter pour quelque
chose celle de l'abbé de Marolles .
Il a également traduit du grec les Aphorismes , les Pronostics et
les Coaques d'Hippocrate , le Manuel d'Epictète , ainsi que le Tableau
de la vie humaine , par Cébès .
Il a traduit du latin le poëme de Silius-Italicus sur la troisième
guerre Punique, 3 vol. in-12; il a rectifié plus de 2000 vers de ce
poëme , l'a complété par un beau fragment qui était inconnu , et l'a
fait placer au rang des classiques.
Il atraduit de l'espagnol les Mémoires de D. Ulloa , 2vol. in-8°
et les Nouvelles de Michel de Cervantes , 2 vol . in-8° .
,
Il a traduit de l'italien , les Lettres américaines de Carli , 2 vol.
in-8°;
De l'allemand , le Traité de l'expérience en médecine , par Zimmerman
, 3 vol. in-12 ; le Traité de la dyssenterie épidéunique , par le
même, I vol. in-12 ; le Traitement des maladies périodiques sans
fièvre, par Casimir-Medicus ;
Du suédois , le Traité des maladies des enfans en général , par Roscen,
I vol. in-8 ° ;
De l'anglais , le Traité des maladies des enfans du premier âge , par
Armstrong et Underwood , I vol. in-8°.
Il atraduit plusieurs autres livres de médecine qui sont imprimés.
Il a publié d'autres ouvrages relatifs aux arts , aux sciences , àla politique.
Enfin ,àla prière de l'Ecole-de-santé de Paris , il avait entrepris
une,version d'Arétée , dont il nous a plusieurs fois communiqué le
manuscrit , et que nous croyons achevée ; on trouvera sans doute ce
manuscrit parmi ses papiers. しん
(Extrait du Bülletin Administratif de la Charente. )
NOVEMBRE 1809. : 183
POLITIQUE,
Le traité de paix conclu entre la Russie et la Suède ,
vient d'être publié officiellement à Pétersbourg ; il est trèsétendu
, et les détails qu'il présente , offriraientpeu d'intérêt
à nos lecteurs : le fexte n'a donc pas besoin d'être reproduit
ici ; nous avons déjà fait connaître sommairement
ce que la Suède perd à ce traité , et ce qu'elle doit au gouvernement
qui , pour la sauver , a dû le consentir , et de
suite chercher à en compenser les désavantages par d'autres
négociations . Aussi l'on sait que ses négociateurs traitent en
ce moment avec le Danemarck : son ambassadeur à Paris ,
M. le comte d'Essen , était à Fontainebleau; mais il n'a pas
encore été présenté , et paraît n'avoir jusqu'à présent déployé
aucun caractère diplomatique .
1
Pour soutenir les progrès de ses armes en Turquie , et
pour réparer ses pertes en Finlande , la Russie a ordonné
des levées qu'on présume être assez considérables :
elle a en même tems eu recours à des moyens de finance ,
que l'étendue de ses dépenses a nécessités ; nous voulons
parler d'un emprunt ouvert dans l'intérieur de l'empire;
on recevra des capitaux soit des gentilshommes , soit
des négocians , qui resteront inconnus ou se feront connaître
à leur choix. Le remboursement aura lieu au bout
de cinq ans . On ne recevra aucune somme au-dessous de
1000 roubles ; les intérêts seront de six pour cent, etc. , etc.
etc. L'Autriche et la Prusse prennent aussi des mesures de
finance que nécessitent toujours , et rendent plus ou moins
onéreuses à l'état et aux particuliers , les émissions du papier
représentatif: l'histoire remarquera sans doute comme
un des prodiges de ce règne , que tandis qu'il y a vingt
ans , l'état tranquille et sans ennemis succombait sous le
fardeau des emprunts , aujourd'hui trois coalitions se sont
succédées pour la gloire du nom français et la honte des
ennemis , sans qu'il ait été besoin de déranger le système
établi , de recourir à des opérations de finance , et d'ajouter
à l'impôt annuel qui a suffi et aux immenses dépenses
de la guerre et aux immenses travaux de la paix .
Les Russes , après la prise d'Ismailow, ont continue d'obtenir
des succès contre les Turcs ; il y a eu des engagemens
assez sérieux , dontle résultat été , pour les Ottomans ,
:
184 MERCURE DE FRANCE ;
une perte considérable d'hommes et de terrain. Un camp
retranché qui couvrait Silistra , a été emporté , et les Turcs
y ont perdu 1000 hommes d'élite. Les Russes , après cette
affaire , sont arrivés devant la place. La Porte cependant
redouble d'efforts , elle réunit tous les moyens qui lui restent
pour arrêter la marche de ses ennemis , et prépare une
résistance vigoureuse. On ne remarque rien dans ses mouvemens
, même aumilieu des dangers qui la menacent , qui
puisse faire présumer l'augmentation de l'influence de M.
Adair à Constantinople ; tout semble au contraire annoncer
que la Porte se défie de ses prétendus amis , autant qu'elle
aà redouter les ennemis qui l'attaquent ouvertement.
,
La convention pour la retraite des troupes françaises et
confédérées , des provinces qui demeurent à l'Autriche
s'exécute avec une exactitude ponctuelle ; mais il paraît
qu'usant de tous les droits de la guerre , et voulant nerentrer
désormais dans ce pays , si elle y était forcée , que comme
dans un pays ouvert , et sur un territoire sans défense ,
l'armée détruit les forteresses qu'elle a occupées par la force
des armes , ou par les conditions de l'armistice ; on sait
que Vienne n'a plus rien qui sépare la cité de ses faubourgs
; à Brunn , en Moravie, comme à Raab , à Graetz ,
en Styrie , et dans d'autres lieux encore , tous les ouvrages
ont été détruits , tandis que la forteresse bavaroise de Passau
achève d'être mise au nombre des places de premier
rang ; en y passant , l'Empereur a encore ordonné de nouveaux
travaux .
L'empereur d'Autriche est toujours à Totis ; la santé de
l'impératrice est toujours très-faible . L'archiduc Charles n'a
pas quitté Teschen. On croit que le monarque reviendra à
Vienne après le départ des troupes françaises ; des ordres
à cet effet sont donnés au palais impérial; les routes sont
couvertes de troupes et de munitions : des ordres sévères
donnés et par les commandans français , et par la régence
autrichienne , éloignent de Vienne tout officier ou employé
des deux nations qui n'a pas ses lettres de service.
Tous doivent rejoindre leurs armées respectives. Le commissaire
français , M. le baron Dentzel, qui s'est acquis des
droits à la reconnaissance des Viennois par ses procédés
généreux et délicats , a lui-même appuyé cet ordre par des
visites .
L'empereur d'Autriche a publié une amnistie en faveur
de ceux qui ont refusé d'entrer dans la landwher ; on a
facilement reconnu que les poursuites eussent été trop
NOVEMBRE 1809 . 185
1
nombreuses , et que dans une telle aggression ; pour le
soutien d'une telle guerre , on eût compté trop de déserteurs
et de réfractaires , si les dispositions du code militaire
eussent été rigoureusement éxécutées . La diète de
Hongrie est convoquée pour le 18 décembre : tout reprend
dans cette contrée le cours ordinaire des choses ; le prix
des denrées a nécessairement diminué . On croit à Vienne
que sur une réclamation de la ville de Trieste qui a passé
sous la domination française , S. M. a eu la condescendance
de remettre une partie de la contribution : on y espère
même voir lever le séquestre surles denrées coloniales.
Fiurme a été occupé le 24. Rien n'a transpiré sur le sort
futur de ces provinces , dont le maréchal Marmont est retourné
prendre le commandement. Auront-elles un viceroi
? Formeront- elles un gouvernementparticulier ? Serontelles
réunies au royaume d'Italie ? Un roi d'Illyrie prendra-til
rang parmi les têtes couronnées ? Voilà des questions
sur lesquelles il n'y a point d'opinion à énoncer. Il en est
de même des bruits répandus en Allemagne sur le duché
deVarsovie : on croit qu'un mariage du prince Poniatowski
avec la fille du roi de Saxe , donnerait à ce prince la viceroyauté
du duché. Rien de positif à cet égard ne saurait
être affirmé .
L'armée d'Italie, aux ordres du prince Eugène , serre de
près le Tyrol , et appuie par sa présence le succès des proclamations
pacifiques du prince , et des promesses paternelles
du roi ; le général Baraguay d'Hilliers commande ,
sous les ordres du vice-roi , les corps destinés à agir si la
rébellion durait encore . Les divisions Barbou et Rusca en
font partie; on annonce que ces troupes ,par une marche
combinée sur le Trentin , ont fait leur jonction avec le
corps italien du général Peyri : pendant ce tems les Bavarois
ont avancé leur position au-delà d'Inspruck ; toutes
les tentatives des Tyroliens , pour les leur faire abandonner
, ont été inutiles . Ainsi toutes les précautions sont
prises pour empêcher l'effusion du sang : les forces mises
enmouvement attestent , par leur nombre même , qu'elles
commanderont la paix sans coup-férir. La gazette de Munich
a déjà publié des actes de soumission , mais la suite
n'en avait pas été connue ; depuis même , quelques affaires
avaient eu lieu : aujourd'hui elle donne des assurances
plus positives . Hofer demande , dit-elle , son pardon , et
promet la soumission de son parti. Le général Wrede a
fait passer la lettre qui contient cette demande , au prince
186 MERCURE DE FRANCE ,
Eugène , dont le corps , à la date du 8 novembre , a dûse
trouver en communication avec les corps bavarois que commande
le prince héréditaire. Très - certainement les premières
nouvelles que l'on recevra de ce pays , seront déeisives
autant que pacifiques .
* Celles d'Espagne ne font mention d'aucun événement
militaire ; les Anglais , retirés en Portugal , s'occupent plus
de leurs moyens de défense , que des préparatifs d'une
nouvelle invasion . Talaveyra leur a coûté trop cher. Almonacid
a fait voir ce que pent un petit nombre d'hommes ,
et l'armée française réunie aujourd'hui , est inattaquable .
Pendant cette sorte de suspension d'armes , le roi a donné
ses soins à l'administration intérieure , et a rendu des décrets
importans. Le droit d'asyle était depuis long-tems le
droit odieux de fimpunité ; il est aboli , et le crime ne
pourra plus échapper à la justice humaine en embrassant
Ies autels. En Espagne , des peines différentes étaient établies
pour les différentes castes ; on youbliait, comme anciennement
en France , que c'est le crime qui fait la honte ,
et non pas l'échafaud. La justice publique a rétabli son
niveau ; une peine égale est désignée pour tous les crimes
capitaux. La peinedite de lapotence estabolie , on applique
à toutes les classes celle de la strangulation qui était réservée
aux familles nobles et privilégiées sous l'ancien gouvernement
: ce supplice consiste dans l'étranglement du condamné
sur l'échafaud , au moyen d'un collier de fer.
,
Un autre décret établit une commission pour les douanes;
les bureaux en sont supprimés dans l'intérieur , ils sont
repoussés aux frontières de France et de la Navarre , elles
cesseront d'être en activité sur les bords de l'Ebre . Pour le
commerce étranger elles seront placées au port de Bilbao
de Saint-Sébastien , etdu passage pour le commerce d'importation
avec la France ; ily en aura treize bureanx depuis
Fontarabie jusqu'à Isabo. Les peines afflictives pour les
contraventions aux lois sur les douanes , cesseront d'avoir
lieu ; comme en France , la peine sera seulement la confiscationet
les amendes .
Un autre décret établit une commission pour examiner
les réclamations relatives aux titres de noblesse.
D'autres décrets ont encore été rendus , et concourent à
prouver à l'Espagne que ce n'est pas seulement un prince
français qui lui a été donné pour régner sur elle , mais
qu'avec lui doit régner la sagesse de nos lois , la libéralité
de nos institutions , la régularité de notre système financier
et administratif.
NOVEMBRE 1809 . 187
Déjà Madrid a dû reconnaître le frère de notre auguste
Empereur , par le soin qu'il apporte à embellir sa capitale ;
les travaux et les restaurations s'y multiplient : les avenues
du palais se dégagent , grâces à des démolitions de couvens
et autres bâtimens que la suppression des ordres réguliers
place sous la main du gouvernement. Un grand nombre
de bras trouvent de l'emploi dans des travaux utiles . Dans
l'enceinte de la ville , des arcades qui liaient beaucoup de
monumens disparaissent , et donnent lieu à une plus libre
circulation de l'air. Les belles promenades du Prado efdu
Retiro vont se trouver en communication immédiate ; enfin
par ce qui se fait aujourd'hui , que l'aveuglement et le fanatisme
donnent encore une autorité éphémère à une junte
rebelle , et une influence anti-nationale à de dangereux
alliés , on juge aisément ce qui pourrait se faire pour la
restauration de l'Espagne militaire , politique ét commerciale
, si son roi n'avait désormais d'autres soins que de
diriger l'esprit du peuple vers l'agriculture , l'industrie ,
le commerce, les lettres et les arts. Ce tems n'est pas éloigné
sans doute , et les vrais Espagnols l'appellent de tous
leurs voeux. Le retour prochain de la belle saison dans ces
climats , est pour eux le présage des événemens qui doivent
y ramener la paix , le respect dû à l'autorité établie ,
la prospérité qui renaît de l'ordre , la liberté publique qui
résulte de l'obéissance aux lois .
Les papiers anglais derniérement reçus n'offrent pas beaucoupd'intérêt
: les formules de doléances s'épuisent, et ils ne
peuvent plus trouver d'expressions nouvelles pour exprimer
l'opinion qu'ont , en Angleterre , les hommes sages , sur les
dernières opérations du ministère : ils approuvent fort que
les généraux anglais se tiennent tranquilles au fond duPortugal
, et ne cherchent pas à pénétrer de nouveau en Estramadure.
Ils vont plus loin. En parlant de la prétendue
réunion des corps des généraux Equia et Vénégas , de
leurs forces el de leurs projets , ils demandent prudemment
s'il ne serait pas de la générosité anglaise de dissuader
ces chefs de tenter de nouvelles entreprises . Ils voient , en
cas d'attaque , le chemin de la Sierra-Morena ouvert aux
Français ; ils blâment aussi les petites attaques isolées dans
quelques parties du nord , et ne voient dans ces escarmouches
rien qui puisse arrêter l'armée française , intercepter
ses renforts , et empêcher ses progrès .
Voilà pour l'Espagne; mais un autre objet fixe en ce
moment auplus haut degré l'attention de l'Angleterre . On
۱
188 MERCURE DE FRANCE ;
y répand le bruit d'une révolution au Brésil , et que ce pays
veut se rendre indépendant de l'Europe. Si l'on en croit ce
bruit qu'apporte de Rio-Janeiro le paquebot le Seneke, après
une traverse desoixante-dix jours, le gouverneur d'Espagne
aurait été chassé avec ses adhérens, lesAAnnggllaais aussi auraient
reçu l'ordre de quitter le territoire. Le peuple aurait fait partir
tous les vaisseaux étrangers , anglais et autres . Cette
nouvelle afait la plus vive sensation . Le Statesman a publié
à cet égard une longue et intéressante dissertation , où il
saisit cette occasion de faire le tableau de la situation de
l'Angleterre : il rappelle que M. Pitt ne pouvait consentir
que la France eût la Belgique , la navigation du Rhin et de
l'Escaut ; que ce ministrey voyait la ruine de l'Angleterre.
Que dirait-il aujourd'hui , s'écrie le Statesman , s'il voyait
que Bonaparte pût nous fermer tous les ports de l'Europe ,
depuis Constantinople jusqu'à ceux des frontières les plus
septentrionales de Russie ? l'Angleterre est dans une position
critique , et les remèdes les plus prompts seront les
meilleurs . Les dépensesvont en augmentant , et les ressources
dans une progression inverse; les manufactures languissent.
Que serait-ce si tout commerce venait à être anéanti
avec le Portugal , l'Espagne et le Nord ?Alors nous serions
ebligés d'accepter de Bonaparte les conditions les plus
dures.
Mais , ajoute l'écrivain que nous citons , le continent de
l'Amériquepeut nous mettre à l'abri du pouvoir gigantesque
de l'Empereur des Français. Tournons nos yeux de ce côté,
dirigeons-y notre commerce ; là est un ample dédommagement
de nos pertes , là est un système de compensation ,
sous le double rapport de la politique et du commerce :
l'établissement d'un gouvernement libre dans le Nouveau-
Monde peut faciliter la paix générale . Nos ministres peuvent
établir sur cette idée des combinaisons nouvelles , et
faire à notre ennemi redoutable des propositions qui n'ont
encore pu être discutées , et dont on peut prévoir le résultat
favorable .
Tels sont les voeux de l'Anglais dont nous analysons rapidement
la dissertation politique ; nous ne jugeons pas
sos vues , nous ne commenterons point son texte ; mais
une circonstance nouvelle , telle que celle de l'émancipation
de l'Amérique méridionale , peut tout - à - coup déranger
biendes calculs et déplacer bien des idées ; si cet événement
attire l'attention de l'Angleterre , il ne trouvera pas
inattentif le gouvernement français ; et sa lettre au gouver
f
NOVEMBRE 1809 . 189
nement américain , sa déclarationde principes surle commerce
et la sûreté des pavillons ,doit être présente à tous les
esprits.
D'après tout ce qui s'est passé , c'est en Angleterre plus
que partout ailleurs qu'on doit savoir que pour être écouté
du cabinet français, il suffit d'apporter des droits légitimes ,
des prétentions justes , et de respecter ceux des autres , de
négocier avec franchise et de traiter avec loyauté. La paix
d'Amiens fut le garant de cette vérité , et le caractère
français le rend à tout instant susceptible d'une heurense
application . Ainsi , sans discuter les vues politiques du
Statesman , il n'est personne qui ne puisse partager ses
voeux , et peut-être même sourire à ses espérances .
:
Le séjour de la cour à Fontainebleau a été marqué parde
belles représentations théâtrales et par des chasses nombreuses
et fréquentes , où S. M. s'est livrée à cet exercice
avec son infatigable activité ; elle a presque toutes les fois
fait à cheval vingt à vingt-cinq lieues . Dimanche dernier ,
la ville offrait un mouvement extraordinaire et le palais un
aspect très-brillant. Le corps diplomatique y était réuni: un
grand nombre de personnes invitées étaient arrivées de Paris.
Il n'y avait aucune maison , ou publique , on particulière,
de Fontainebleau, qui n'eût plus ou moins de personnages
distingués à loger. L'affluence , malgré la prodigieuse
quantité d'appartemens qu'offre le château aux personnes
de tout rangqui y ont leur logement marqué , étaaiitt si considérable
qu'il a étédifficile àbeaucoup deppeersonnes, venues
pour faire leur cour , de se procurer des logemens. Le
nombre des étrangers était sur-tout très-considérable. La
cour a été très -brillante. Le matin , après la messe , S. M.
adonné audience; elle a reçu le corps diplomatique ; elle a
dîné à cinq heures; le soir , il y a eu sur le théâtre de la cour
une représentation très-belle du fameux opéra de Roméo et
Juliette , où Cressentini s'est surpassé, secondé dignement
par M Grassini. Après le spectacle , le bal a commencé
dans lagrande salle du palais , dite des Banquets; il a été
ouvert parS. M. le roi deWestphalie etS.M. lareine de Hol-
Jande. L'Empereury a assisté , et s'est entretenu avec une
extrême bienveillance avec un grand nombre , ou d'étrangers
, ou de fonctionnaires publics. Un banquet de trois
cents couverts a interrompu le bal. L'Empereur a paru
dans la salle où il était formé . Le bal a ensuite recommencé
et a duré jusqu'à une heure très -avancée de la nuit , avec
beaucoup de vivacité.
190 MERCURE DE FRANCE ,
S. M.le roi de Saxe n'a pu assister à cette fête qui pa
raissait lui être destinée ; il n'est arrivé que le 13 au soir à
Paris , et s'est rendu directement à l'Elysée Napoléon , palais
qu'occupait dernièrement la reine de Naples. Il a été ,
en route , l'objet des hommages et des respects des autorités
et des habitans ; il a particulièrement été accueilli à
Metz , où l'on a célébré le descendant de Witikind venant
visiter Charlemagne. M. le prince de Bénevent avait été à
la rencontre de S. M.
1 L'Empereur et l'Impératrice sont arrivés à Paris dans la
soirée du 14, et sont descendues au palais des Tuileries,
S. M. avait fait une partie de la route à cheval , accompagnée
seulement du roi de Westphalie, du duc de Frioul et
son mameluck : S. M. a été reconnue de toutes les personnes
qui parcouraient la route , et saluée du cri de
vive l'Empereur! auquel elle a constamment répondu avec
la plus touchante affabilité .
En arrivant à Paris , S. M. s'est rendue de suite chez le
roi de Saxe ; elle était accompagnée du roi de Westphalie ;
sa víșite a duré un quart-d'heure. S. M. est ensuite rentrée
au palais des Tuileries . Le lendemain 15 , à onze heures et
demie , S. M. le roi de Saxe est venue aux Tuileries rendre
visite à l'Empereur. On croit que son séjour à Paris
durera six semaines : sa suite est peu nombreuse ; elle se
borne à deux aides-de-camp , deux chambellans et deux ou
frois autres personnes . 16
HierjeudiS. M. aa reçu solennellement tous les corps de
l'Etat qui lui ont été successivement présentés par les princes
grands dignitaires . I
La première audience a été accordée aux députés de
Rome , qui , du pied du Capitole , sont venus rendre hommage
au monarque qui veut en rétablir la splendeur et la
gloire , et qui , pourpremier bienfait , a déclaré Rome ville
libre et impériale. Les députés ont exprimé à S. M. la
reconnaissance et les sentimens de fidélité des Romains .
Le duc Braschi portait la parole .
S. M. a répondu :
« Messieurs les députés des départemens de Rome , mon esprit est
plein des souvenirs de vos ancêtres . La première fois que je passerai
les Alpes , je veux demeurer quelque tems dans votre ville. Les Empereurs
français mes prédécesseurs vous avaient détachés du territoire
de l'Empire , et vous avaient donnés comme fief à vos évêques : mais
debiende mes peuples n'admet plus aucun morcellement. La France
NOVEMBRE 1809 . 191
et l'Italie toute entière doivent être dans le même système , D'ailleurs
vous avez besoin d'une maia puissante : j'éprouve une singulière satir
faction à être votre bienfaiteur. Mais je n'entends pas qu'il soit porté
aucun changement à la religion de nos pères . Fils ainé delEglise , je
ne veux point sortir de son sein. Jésus-Christ n'a point jugé nécessaire
d'établir pour Saint-Pierre une souveraineté temporelle . Votre siége ,
le premier de la chrétienté , continuera à l'être ; votre évêque est le
chef spirituel de l'Eglise , commej'en suis l'Empereur : Je rends à Dieu
ce qui est à Dieu , et à César ce qui est à César. »
Des députés toscans ont ensuite paru aux pieds dn
trône . Le cardinal Zondondari a rendu grâces à S. M. du
don qu'elle a fait à la Toscane , en chargeant son auguste
soeurde l'y représenter , et d'y faire renaître le génieprotecteur
des Médicis . 1
S. M. a agréé l'expression de ces sentimens , en déclarant
qu'ils lui étaient chers à plus d'un titre.
Le sénat a ensuite été admis ; M. le comte Garnier , président
, a prononce un discours et présenté l'adresse yotće
par son corps .
6. M. a répondu :
)
«Sénateurs , je vous remercie des sentimens que vous venez de
m'exprimer . Celles de mes journées que je passe loin de la France sont
des journées perdues pour mon bonheur. Il n'est pour mon coeur
aucune satisfaction loin de ma grande famille . Je le sens profondement
, et je veux ledire : non peuple a eu et aura des princes plus
heureux , plus habiles , plus puissans ; mais il n'a jamais eu et n'aura
Jamais de souverain qui porte plus haut , dans son coeur, l'amnoouurrdela
France . »
/
S. M. est alors descendue de son trône , et a reçu , dans
la salle du trône , les hommages et les félicitations du conseil
d'état , de la cour des comptes , du conseil d'université,
de la cour de cassation . S. M. s'étant rendue dans la salle
de la paix , a reçu la cour d'appel de Paris , le clergé , la
courde justice criminelle , le corps municipal de Paris et
l'état-major , les deux consistoires et l'institul . M. le comte
de Fermont , M. le comte Muraire , M. Barbé - Marbois ,
M. le comte Fontanes , M. le baron Séguier , M. Lejeas ,
M. Hémart , M. le comte Frochot , M. Marron , M. Boissard
et M. le comte sénateur Boissy-d'Anglas , ont eu
T'honneur , au nom des divers corps que nous avons cités ,
de porter la parole à S. M.
2
1
*92 MERCURE DE FRANCE , NOVEMBRE 1809.
1
Le soir , il y a en cercle à la cour , et spectacle. On a
donné Cléopâtre , opéra sérieux de Nazolini , où madame
Grassini a déployé sa grande méthode et son admirable
talent d'expression .
:
PARIS .
Le Te Deum pour la conclusion de la paix sera solennellement
chanté à Notre-Dame pour l'anniversaire du couronnement
; M. de Boulogne , évêque de Troies , prononcera
un discours : on croit que la fête de l'Hôtel-de-ville est fixée
au même jour.
-Un décret de S. M. a nommé M.Anglès , auditeur au
conseil d'état , maître des requêtes , et lui a donné l'instruction
des affaires concernant la police du troisième arrondissement
, dont était chargé feu M. Vincent de Marníola.
2
-A dater d'hier jeudi , le conseil d'état tiendra séance
quatre fois par semaine , les lundi , mercredi , jeudi et
samedi,
-
1
Dans le prochain numéro , nous ferons connaître la
substance des discours de M. le grand-maître et du président
de l'institut à S. M.; c'est un devoir particulier à cette
feuille. On assure que S. M. a répondu à M. le grandmaître
qu'elle agréait avec plaisir que l'université se nommât
toujours safille aînée .
-Le major général de l'armée d'Espagne , maréchal
Jourdan , revient en France avec la permission de l'Empereur
: les généraux divisionnaires Laborde et Souham y
rentrent pour cause de santé .
-L'adjudant-commandant Mériage , dont le secrétaire
avait entretenu à Vienne des intelligences criminelles avec
l'ennemi , et dont une commission avait été chargée d'examiner
la conduite , vient de recevoir le titre de baronde
l'Empire.
-Les architectes qui ont concouru pour le monument
que l'Empereur dédie au Peuple français , sont MM. Chalgrin
, Gondouin , Gizors , Peyre neveu , Poyet et Baltard .
AVIS.- On souscrit pour le magnifique ouvrage sur les Hindous
que nous avons annoncé dans le Mercure du 21 octobre , chez l'auteur,
M. Solvyns , place Saint- André-des-Ares , nº 10 ; et chez H. Nicolle,
ruo de Seine ,n° 12.
MERCURE
SEINE
DE FRANCE .
DEPT
DE
LA
N° CCCCXXXVI .- Samedi 25 Novembre 16η
POÉSIE .
Fragment de la IV scène du 1** acte du Polinice d'Alfieri,
avec la traduction inédite de M. de Gourbillon .
ETEOCLE , CREONTE.
ETEOCLE .
-
Con minaccie avvilirmi , e a me far forza ,
Quel Polinice temerario spera ?
Vedi ardire ! in mia reggia ei solo adunque
Verrà , quasi in mio scherno ? E che ? fors'egli ,
Sol col mostrarsi , or di aver vinto estima ?
CREONTE .
Tutto prevedi io già , dal dì che venne
Di Polinice a nome il baldanzoso
Tidéo , chiedendo il pattuito regno.
L'aspre minaccie , e i dispettosi modi ,
Che alla richiesta univa , assai mi féro
Di Polinice il rio pensier palese.
Pretesti ei mendicava , onde rapirti
Per sempre il commun trono. Or , chiaro il vedi ,
Il vuol , per non più renderlo giammai :
E ad ogni costo il vuole ; anco dovesse
L'infame via sgombrarsen col tuo sangue.
ETEOCLE .
Certo , e mestier glia fia berselo tutto ;
Che la mia vita , e il mio regnar , son uno .
Suddito farmi , io , d'un fratel che abborro ,
E vie più sprezzo ? io , che l'ugual non veggio ?
Sarei più vil , se allontanar dal soglio
N
194
MERCURE DE FRANCE .
Potessi anco il pensiero. Un re dal trono
Cader non debbe , che col trono istesso
Sotto l' alte rovine , ivi sol trova
Morte onorata , ed onorata tomba.
TRADUCTION.
ÉTÉOCLE.
Ainsi ce Polynice , espérant m'avilir ,
Par un ton menaçant croit se faire obéir?
Conçois-tu son audace ? il osera , le traître ,
Venir seul , malgré moi , dans mon propre palais ?
Que dis-je ? en s'y montrant il s'est flatté peut-être ,
De remporter sur moi le plus honteux succès ?
CRÉONTE.
Depuis le jour fatal où l'orgueilleux Tydée ,
Au nom de Polynice , en ces lieux introduit ,
Vint réclamer le rang que le sort lui ravit ,
Je pris de ses desseins une trop juste idée.
Ses menaces , son ton , ses insolens propos ,
Le mépris qui perçait en sa demande altière ,
De Polynice alors , comme un trait de lumière ,
Vinrent me dévoiler les coupables complots .
Sur son front orgueilleux pour fixer la couronne ,
Dès -lors il médita de vous ravir le trône :
Il le voulait dès-lors ; il le veut aujourd'hui ;
Il le voudra toujours ; quelque prix qu'il lui coûte
Dût-il dans votre sang s'y frayer une route ,
Tout moyen de succès sera juste pour lui.
' ÉTÉOCLE.
Certes , avant de faire une pareille épreuve .
De mon sang à loisir il faudra qu'il s'abreuve :
Ma vie et mon empire à mes yeux ne sont qu'un,
Moi , me rendre sujet d'un frère que j'abhorre ,
Et qu'avec droit mon coeur méprise plus encore ?
Moi , fléchir lâchement sous un joug importun ?
Moi qui n'ai point d'égaux , qui n'en veux point connaître?
Ames yeux , plus que lui , je serais vil , peut-être ,
Si , cédant à ses voeux le souverain pouvoir ,
Je flattais un moment son insolent espoir .
Du trône où le plaça la justice suprême ,
Unroi ne doit tomber qu'avec le trône même ,
NOVEMBRE 1809.. 195
Et dans la chute alors orgueilleux de mourir
Sous ces nobles débris il peut s'ensevelir.
Nous regrettons que l'abondance des matières ne nous permette
pas d'étendre cette citation. Nous croyons cependant qu'elle suffit
pour donner une idée de la manière dont M. de Gourbillon a lutté
contre les difficultés , presqu'insurmontables , qui nous ont privés
jusqu'ici d'une traduction eenn vers des tragédies de cet auteur célèbre
(1) ; et nous ne pouvons que l'engager à continuer un travail
très-long , très-pénible , mais heureusement commencé...
(Note des Rédacteurs.)
A MA LYRE.
ÉLOIGNE-TOI de mes yeux , ô ma Lyre .
Tavue ajoute aux peines de mon coeur ;
Cecoeur trop tendre , usé par la douleur ,
Ne nourrit plus un orgueilleux délire ;
Les arts n'ont plus de charme qui m'attire :
Je ne crois plus à leur espoir trompeur.
Eloigne-toi de mes yeux , ô ma Lyre.
Aquoi me sert , amante d'Apollon ,
D'avoir déjà consumé tant de veilles
Améditer ses pompeuses merveilles ?
Ai-je attaché quelque gloire à mon nom?
Ames amis en ai-je été plus chère ?
Et, quand du sort j'éprouve la rigueur ,
Mes vers heureux des maîtres de la terre
Ont-ils fixé le regard protecteur ?
Ont-ils appris de toi que je respire?
Ta vue ajoute aux peines de mon coeur.
Eloigne-toi de mes yeux', ô ma Lyre.
Où sont les biens , les magiques présens ,
Dont tant de fois tu me fis la promesse?
Ce dieu qu'adore une aveugle jeunesse ,
Et qui toucha plus mon coeur que mes sens ;
L'Amour , flatté d'un aussi pur hommage ,
Chanté par moi , devint-il moins volage ?
Unseul instant il essuya mes pleurs ,
:
(1) On souscrit pour cet ouvrage chez l'Auteur , boulevard de la
Madeleine , n° 17 ; et chez Vente , libraire du Théâtre-Français et
de celui de Feydeau.
N2
196 MERCURE DE FRANCE ;
Un seul instant je le vis me sourire .
Tu ne peux plus chanter que mes malheurs ,
Eloigne-toi de mes yeux , ô ma Lyre.
Le tems n'est plus où tes accords touchans
Savaient et peindre et bannir mes alarmes .
L'ingrat , hélas ! dont je séchai les larmes ,
Alcandre alors , Alcandre aimait tes chants .
Je ramenais leur plaintive harmonie ,
Al'unisson de ce coeur désolé ;
Mais de son deuil par mes soins consolé
Il a bientôt délaissé son amie ,
Et tes soupirs l'ont en vain rappelé.
Par quel attrait son amante nouvelle
A-t-elle pu me dérober sa foi ?
Ellea compté plus de printems que moi ;
Elle n'est pas , que je sache , plus belle ;
Et, sij'en crois nos poëtes chéris ,
Dans l'art divin dont elle semble fière ,
Plus que moi-même elle est faible écolière.
Mais d'elle enfin le perfide est épris ;
Mais ses accords sont les seuls qu'il admire ,
Mais sur les tiens il leur donne le prix ;
Eloigne-toi de mes yeux , ô ma Lyre.
Eh quoi ! ma Lyre , au mépris de mes voeux ,
Tu retentis , et plus triste et plus tendre ,
Et sous mes doigts ton accent douloureux
Toujours , toujours , soupire : Alcandre ! Alcandre
Qu'espères-tu de tes efforts nouveaux ?
Avec ce nom calmeras-tu mes maux ?
Je ne veux plus te l'entendre redire.
De mon amour je n'ai pu me guérir ;
Je ne veux plus que pleurer et mourir.
Eloigne-toi de mes yeux , ô ma Lyre .
Mme ********
A CELLE QUI M'AIMAIT. - ÉLÉGIE .
Au vautour qui , sans cesse , agrandit sa blessure
Prométhée offre un coeur sans cesse renaissant :
Triste emblème des maux que votre ami ressent ,
Désolé , seul dans la nature ,
Absentde vos pensers ,et de lui-même absent.
NOVEMBRE 1809. 197
Tout rappelle à mes yeux , à mon coeur tout rappelle
D'un bonheur qui n'est plus l'affligeant souvenir.
D'ici, combien de fois je vous vis accourir ,
Lorsque , sous son ombré fidelle ,
Ce bosquet écarté devait nous réunir !
Ici , par un baiser consolant mon attente ,
Vous donniez le signal aux folâtres désirs .
Leparfum de ces fleurs embaumait nos soupirs;
Etdes sons de sa voix touchante ,
Cet oiseau confident célébrait nos plaisirs .
Ceberceau me guidait vers votre humble retraite.
Là , notre oeil des jaloux épiait le retour ;
Là , ce ramier , vers vous revolant chaque jour ,
De nos coeurs discret interprête ,
Echangeait nos baisers et nos sermens d'amour.
Le bosquet est désert ..... Je vole à votre asyleg
Sa porte désormais pour moi ne s'ouvre plus ;
Lemessager d'amour , par vos rigueurs exclus ,
Honteux d'une course inutile ,
Mêle son chant plaintif à mes pleurs superflus.
Dans le calme des nuits mon mal s'aigrit encore.
Lesommeil vient bien tard en calmer les rigueurs .
Long-tems avant le jour mon oeil se rouvre aux pleurs ;
Et souvent il revoit l'aurore ,
Sans être un seul instant fermé sur mes douleurs .
Mapeine par un songe est-elle suspendue ? ......
Je vois un autre amant embrasser vos genoux ,
Ingrate ! ... Ou , repoussant mes transports les plus doux ,
Vous-même me criez : perdue!
Perdue ..... et les échos l'ont redit après vous .
Je m'éveille ... Perdue ! et sans retour perdue ! '
Ce cri ... Dans tous mes sens il retentit encor.
Non! ce n'est point l'effet d'un rêve , d'un transport ;
C'est vous .... que j'ai trop entendue ,
Quidictez mon arrêt , et qui voulez ma mort.
Vous connaîtrez un jour , ô maîtresse adorée ,
Ce coeur que vous livrait un si tendre penchant ......
Et moi j'aurai passé ....... comme on voit dans un champ ,
Tomber la fleur décolorée ,
Aux pieds du laboureur qui guide un soc tranchant.
EUSÈBE SALVERTE.
{
)
198 MERCURE DE FRANCE ,
ENIGME .
Si je fais naîtrele plaisir ,
Je fais aussi naître la peine ;
Sans moi , le souffle de Zéphyr
Ne rafraichirait point la plaine ;
L'amant ne saurait soupirer ;
Femme en vain chercherait à plaire;
Et si ses yeux voulaient pleurer ,
Ils ne pourraient sans moi le faire.
(
Α .... Η.
:
LOGOGRIPHE .
LE malheureux que l'on conduit vers moi,
N'y parvient pas sans trouble ,sans effroi :
Il n'est à cet instant pour lui ni paix ,ni trève ;
Sa tête tombe , à moins que pour fuir le trépas ,
Il ne mette la mienne à bas .. :
Alors je perds mon nom et ne suis plus qu'un rêve.
S
7
I
T
CHARADE .
Mon premier est d'usage en médecine 3
Mon entier estd'usage àla cuisine ;
Mondernier ne se fait assez passablement
Qu'avec beaucoup d'étude et beaucoup de talent.
$ ........
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE
insérés dans le dernier Numéro .
Le mot de l'Enigme du dernier Numéro est Brin-de-chanvre.
Celui du Logogriphe est Capricorne , dans lequel on trouve : corne,
caprice , Cont , or , prone , cornac , cône , pie , Racine , sire , are ,
apre , ciron , paon , né , prier , ce.
Celui de la Charade est Pines-maille.
NOVEMBRE 1809. 199
SCIENCES ET ARTS.
TRAITÉ ÉLÉMENTAIRE DE GÉOLOGIE , par J. A. DELUC.
Un volume in-8° . -Paris , 1809.
هليم
Dès que l'esprit humain est arrivé à un certain degré
deperfection , il éprouve un besoin invincible de s'instruire
; les principaux phénomènes de la nature deviennent
successivement le sujet de ses méditations ; il cherche à
en apprécier toutes les causes , à en connaître tous les
résultats ; aucun effort même ne lui coûte pour atteindre
le but qu'il se propose , parce qu'aucun plaisir n'égale
celui que procure la découverte d'une vérité . On ne doit
donc pas s'étonner de l'empire que l'imagination a sur
nous , et de la faible résistance que nous opposons à ses
séductions . Quel est l'homme qui serait en droit d'être
sans indulgence envers ceux qui se laissent éblouir par
de fausses lumières ? En est-il un dont la raison ait
toujours été assez sévère pour garantir ses jugemens de
toute erreur , et qui n'ait pas quelquefois porté ses regards
au-delà des justes bornes de sa vue ? Descartes a
créé ses tourbillons , Leibnitz ses monades , Buffon sa
théorie de la terre. Ces grands hommes en seront-ils
moins des modèles ? Rien , sans doute , n'est beau comme
la vérité ; mais l'esprit humain trouve encore un plus
noble témoignage de sa grandeur dans le vol hasardeux
du génie , que dans la marche prudente et sûre de la
médiocrité .
L'étude de notre globe et de ses révolutions devait ,
plus qu'aucune autre partie de l'histoire de la nature
intéresser la curiosité de l'homme et exciter son imagination
. En effet , si l'action de quelques-unes des puissances
qui agissent sur notre terre a commencé avec
elle; si l'on peut juger de ce qui s'est fait autrefois par
ce qui se fait de nos jours ; si la succession des tems
s'est gravée d'une manière quelconque sur les monumens
200 MERCURE DE FRANCE ,
que les révolutions de notre globe ont élevés , la géologie
pourra nous éclairer sur les traditions des peuples les
plus anciens , et sur les opinions des philosophes les plus
célèbres ; elle pourra peut-être donner un sens raisonnable
à ces cosmogonies obscures , auxquelles la plupart
des peuples font remonter l'origine de leurs dieux et la
leur , et ajouter ainsi de nouveaux élémens à la chronologie
et de nouvelles bases à l'histoire .
Ala vérité , cette science n'est point encore parvenue
à ce degré de perfection auquel on peut espérer de la
voir arriver un jour ; et l'on doit distinguer en elle ,
comme dans la plupart des autres sciences , ce qui n'est
encore que vraisemblable ou supposé , de ce qui est certain.
Nous avouerons même que la partie hypothétique
de la géologie l'emporte sur l'autre : les tems qui ont
précédé la naissance de nos continens surpassent de
beaucoup ceux qui les ont suivis , et les causes qui agissaient
à ces premières époques du monde paraissent
avoir infiniment différé de celles qui agissent aujourd'hui.
Il est donc très-naturel que les opinions soient
encoré divisées sur plusieurs questions importantes de
cette science , et que nous trouvions dans les travaux de
M. Deluc une partie conjecturale et des idées , qui sont
plutôt les fruits de l'imagination que la cause ou le résultat
nécessaire des faits . Les hommes , heureusement ,
ne finissent par être d'accord que sur la vérité. Cependant
, quoiqu'on puisse justement conserver des doutes
sur la certitude de toutes les explications dans lesquelles
entre M. Deluc lorsqu'il nous expose la création du
monde , ce n'est point sans un vif intérêt qu'on le suit
dans ses commentaires sur la Genèse , et qu'on voit l'art
ingénieux avec lequel il a mis en usage une foule de
vues fines et profondes pour faire servir ses belles observations
, sur la structure de la terre , à l'explication des
six époques principales de la comosgonie de Moïse .
Il ne serait point convenable d'entrer ici dans les
détails scientifiques qui servent à l'appui du système de
M. Deluc : il n'a point suivi la route ordinaire ; ses
idées générales ne sont déduites que de ses propres ex
NOVEMBRE 1809. 201
périences , et tous ses ouvrages , fondés sur elles , dépendent
essentiellement les uns des autres ; de sorte
qu'on ne peut se faire une idée précise de ses opinions
en géologie , sans connaître au moins ses recherches
sur les modifications de l'atmosphère et sa physique
terrestre . Mais , s'il ne nous est pas permis de nous
étendre également sur toutes les parties du système de
notre auteur , on nous excusera sans doute d'en faire
connaître les points qui nous paraissent devoir le plus
généralement intéresser , c'est-à-dire , les rapports qui
existent entre les révolutions évidentes de notre globe
et les faits qui sont rapportés dans les premiers chapitres
de la Genèse .
M. Deluc , ainsi que beaucoup d'autres philosophes ,
ne regarde point les six jours de la création comme
des jours semblables aux nôtres , mais comme des périodes
dont l'étendue est indéterminée . Nos jours sont
fondés sur la marche du soleil , et la moitié de la création
ayant eu lieu avant l'apparition de cet astre , il est certain
que le mot jour , dans la Genèse , ne peut comporter
l'idée que nous y ajoutons à présent .
Notre terre , dans son origine , était un assemblage de
divers élémens sans cohérence entr'eux et réunis seulement
par la force de la gravitation .
La naissance de la lumière , sa combinaison avec les
autres élémens , mais sur-tout avec celui du feu pour
produire la liquidité de l'eau , et par-là la dissolution
de toutes les substances qui forment aujourd'hui la surface
de notre terre , sont , avec le mouvement de rotation
, qui fit prendre à ces substances dissoutes la forme
d'un sphéroïde , les phénomènes par lesquels le premier
jour ou la première période de la création fut rempli .
On regarde communément le soleil comme la seule
source de la lumière , et l'on a presque toujours confondu
la sensation qui nous fait apercevoir les objets par
la vue avec la substance qui l'occasionne ; l'idée de lumière
enfin a rarement été séparé de l'idée de clarté. Cependant
la lumière peut exister sans être aperçue ; nous
en avons tous les jours la preuve; dans mille phénomènes
1
202 MERCURE DE FRANCE ,
divers, nous voyons jaillir cette substance ; il n'est peutêtre
même aucun corps dans la nature qui n'en soit pénétré.
On peut donc sans erreur considérer la lumière
commeune substance indépendante de l'astre qui répand
la clarté et la vie sur notre terre . C'est pour avoir ignoré
cette vérité qu'on a si long-tems accusé Moïse de contradiction
, lorsqu'il fait naître la lumière dès le premier
jour de la création, tandis qu'il ne fait paraître le soleil
que le quatrième. Il est évident que l'univers pouvait
être à-la-fois rempli de lumière et d'obscurité .
L'idée de la dissolution des substances qui constituent
notre globe est fondée sur des observations et sur des
faits qui la rendent incontestable : il est nécessaire que
les substances soient dissoutes pour cristalliser et former
des aggrégations solides . Or , les matières dont se composent
nos montagnes, depuis le granit jusqu'aux pierres
calcaires , ont évidemment été réunies par des forces
très-puissantes , et la plupart d'entre elles se montrent
sous des formes cristallines ; mais le feu peut produire la
liquidité , favoriser les attractions et donner naissance à
des cristaux , comme l'eau elle-même. C'est pourquoi
quelques philosophes ont attribué au feu ceque d'autres ,
et M. Deluc en particulier , regardent comme étant le
résultat de l'action d'un liquide .
Une fois la dissolution des premiers élémens admise ,
il ne s'agissait plus que de supposer des modifications
dans les circonstances qui l'accompagnaient , pour produire
toutes les combinaisons possibles et pour obtenir
des précipitations de toute espèce . Aussi est-ce à l'aide
de suppositions semblables que M. Deluc explique la formation
du granit , dont la naissance remplit la seconde
période de la création .
Dans la période suivante, après que se furent déposées
plusieurs substances qui accompagnent toujours le granit,
et qui ne contiennent jamais aucun débris de corps organisés
, un affaissement subit produisit de nombreuses
inégalités sur la terre ; les eaux descendirent dans les cavités
les plus profondes , et les sommets les plus élevés ,
restés à découvert , formèrent les premiers continens.
NOVEMBRE 1809 . 203
Les couches du granit et des autres dépôts qui , jusqu'alors
, avaient été horizontales , s'inclinèrent ; et dès ce
moment , malgré l'absence du soleil , une végétation vigoureuse
eut lieu; c'est ce que nous apprend positiveiment
la Genèse , et ce qu'attestent les houillères qu'on
-trouve d'abord après les substances déposées au commencement
de cette troisième période . Mais comme dans l'état
présent de notre globe , la végétation ne peut se manifester
sans le concours de l'air atmosphérique et de la
lumière solaire , on est obligé de supposer dans les végétaux
qui paraissent avoir formé ces premières houilles ,
une organisation différente de celle qui est propre aux
végétaux de l'époque actuelle .
L'apparition du soleil remplit la quatrième période.
M. Deluc regarde cet astre comme un immense phosphore
, qui doit à des combinaisons chimiques le dégagement
de sa lumière .
Après le granit, les schistes et les autres substances
nommées primitives , on trouve ordinairement une pierre
calcaire , d'une couleur grise et d'une contexture particulière.
C'est donc cette espèce de pierre que la mer déposa
au commencement de la cinquième période , et à en
juger par les corps organisés qu'elle contient , des animaux
naquirent en même tems qu'elle se forma . Mais de
nouveaux bouleversemens eurent lieu et occasionnèrent,
entr'autres phenomènes , ces fentes où se sont déposées
les substances métalliques , et que nous désignons aujourd'hui
sous le nom de filons. Bientôt après , de nouvelles
matières , et sur-tout des matières calcaires , se dégagèrent
du fluide ; le nombre , comme la nature des
substances organisées qu'elles contiennent et qui les caractérisent
, font juger que les animaux marins qui existaient
alors n'étaient plus les mêmes que ceux qui avaient
existé dans les premiers tems de cette période. La quantité
de ces débris de corps marins est quelquefois si con- corps
sidérable que plusieurs naturalistes ont cru être en droit
de soutenir que les montagnes dans lesquelles ils se trouvent
en avaient entièrement été formées . C'est à la
niême époque que se déposèrent les sables et toutes ces
204 MERCURE DE FRANCE ,
pierres arrondies , grandes ou petites , qui forment des
couches quelquefois si considérables sur nos continens.
On les avait toujours regardées comme des débris de la
terre roulés et arrondis par les courans de la mer ou des
fleuves ; mais l'opinion de M. Deluc , qui consiste à considérer
ces substances comme étant le résultat d'une action
chimique , et comme ayant pris naissance dans la
mer , de la même manière que les dépôts granitiques ou
calcaires , est fondée sur des raisons assez solides pour
la rendre très-vraisemblable , du moins en partie .
C'est encore dans cette importante période que les
volcans parurent , que les tourbières , qui donnèrent ensuite
les houilles secondaires , prirent naissance , et que
les couches de sel gemme furent déposées , non point,
comme on l'a cru , par l'évaporation des eaux de la mer ,
mais par une véritable précipitation chimique.
Les phénomènes de la sixième époque ne consistent
plus dans ces dépôts que nous avons vu se former précédemment,
et desquels résultaient des masses solides ;
tous les dépôts de cette dernière époque sont les terres
et les couches meubles , soit calcaires , soit argileuses ,
qui ont d'abord servi à la végétation sur nos continens
actuels . On rencontre dans leur sein des os et d'autres
débris d'animaux terrestres ; ils proviennent , suivant
M. Deluc , des êtres vivans qui naquirent à cette
époque , et qui peuplèrent les terres , et sur-tout les
îles que les eaux avaient abandonnées après la grande
catastrophe du troisième jour; mais on sait qu'on a découvert
dans les pays du nord des restes d'animaux dont
les espèces n'existent plus qu'entre les tropiques , et
d'après cette observation on avait supposé qu'il était
survenu des changemens dans l'axe de la terre , et qu'il
fut un tems où l'équateur partageait notre globe dans le
voisinage des points où sont aujourd'hui les pôles.
M. Deluc considérant l'influence de l'atmosphère sur la
température de la terre , est porté à croire que cette
seule cause a occasionné la chaleur qu'on pense avoir
existé sous les régions polaires . Mais , comme des dif
férences dans la nature des poils sont les seules qui ,
1
NOVEMBRE 1809 . 205
dans un même genre , distinguent aujourd'hui les espèces
des pays du nord de celles du midi , ne serait-il pas plus
simple de penser que c'est uniquement à une fourrure
épaisse et chaude , qu'on doit attribuer l'existence , qui
a eu lieu autrefois , de rhinocéros et d'éléphants sur les
bords de l'Obi et de la Lena ? Cette opinion , au lieu de
faire attribuer leur disparition à un changement général
sur la terre , n'aurait besoin , pour expliquer ce phénomène
, que de supposer une révolution dans les contrées
où ces animaux se trouvaient.
,
La naissance de l'homme fut le terme de la création .
On sait que les premiers enfans d'Adam se répandirent
sur toute la terre ; cependant on n'a jusqu'à présent
trouvé aucun monument , aucun reste qui puisse annoncer
l'existence de l'homme à cette sixième époque. Enfin
une dernière révolution donna naissance à nos continens
actuels ; ceux qui existaient auparavant s'enfoncèrent en
partie au-dessous des eaux , et les nôtres parurent tels ,
à-peu-près , qu'ils sont maintenant. Cette révolution se
rapporte au déluge de Noé. C'est alors que notre atmosphère
, qui avait commencé à se former dès la première
époque, et qui s'était accrue successivement aux époques
suivantes , par le dégagement des gaz de la terre , cessa
d'éprouver des variations dans ses élemens , et prit
comme la terre elle-même , l'état stable dans lequel nous
les voyons encore l'un et l'autre aujourd'hui .
Jusqu'à présent nous avons parlé des phénomènes
généraux qui paraissent avoir eu lieu pendant la formation
de notre globe , des bases sur lesquelles la géologie
repose , des principaux élémens de cette science enfin ; et
cependant nous n'avons pas encore rien dit de particulier
à l'ouvrage que nous annonçons . Nous éprouvons quelques
regrets d'être obligé de nous justifier de cette faute
apparente ; mais nous sommes contraints d'avouer que
cet ouvrage ne nous paraît point devoir porter le titre
qu'il a reçu ; car M. Deluc n'a eu pour objet , en le
publiant , que la réfutation d'un système différent du
sien , et dans ce dessein , il n'a fait qu'ajouter des développemens
à quelques-unes de ses lettres à M. Blumem206
MERCURE DE FRANCE ,
bach sur la physique de la ferre . Ces lettres seules nous
semblent contenir de véritables élémens de géologie , et
de tous les ouvrages de notre auteur sur cette science ,
elles sont , à notre gré , le plus méthodique , le plus clair
et le plus complet. On sentira donc qu'à propos d'un
ouvrage , qui n'est en effet que le complément d'un
autre , nous avons pu d'abord parler de celui qui a paru
le premier , pour rendre plus intelligible celui qui n'est
venu qu'après .
Le système contre lequel M. Deluc s'élève dans son
Traité élémentaire de géologie , est celui de MM. Hutton
et Playfair . Ces savans , outre plusieurs autres opinions ,
attribuent à l'action d'un feu souterrain l'élévation de
nos montagnes , et au courant des fleuves le creusement
des vallées , et ils concluent , de ce dernier phénomène ,
que la naissance de nos continens est d'une ancienneté
qui surpasse de beaucoup celle qu'on leur attribue
communément .
M. Deluc combat victorieusement la première de ces
propositions . L'idée qu'il existe au centre de notre globe
une chaleur continuelle , n'est prouvée par aucune
expérience directe , et toutes les recherches exactes
qu'on a faites pour reconnaître la température du fond
de la mer , ont eu les mêmes résultats ; elles ont montré
que le thermomètre , au lieu de s'élever, s'abaissait d'autant
plus qu'on descendait à des profondeurs plus
grandes . D'ailleurs les observations de Sausures attestent
que le granit a été déposé par couches , et l'on ne pourra
jamais associer l'idée de dépôts successifs avec l'idée de
fusion.
C'est avec plus de facilité encore que M. Deluc détruit
l'opinion qui attribue au courant des eaux la formation
des vallées . Cette idée a si peu de vraisemblance , elle
s'accorde si difficilement avec l'observation des faits ;
l'obliquité , le renversement des couches de ces montagnes
, dans le sens de leur pente , et depuis leur sommet
jusqu'à leur base , montrent si évidemment que les vallées
principales sont antérieures aux fleuves , qu'on ne
NOVEMBRE 1809 . 207
peut trop s'étonner qu'il y ait des opinions différentes sur
un sujet aussi peu susceptible d'erreur que de discussion .
Enfin M. Deluc arrive à cette question la plus importante
que se soient jamais proposée les naturalistes : Quel
est l'ancienneté de nos continens ?
Personne n'ignore combien cette question a fait naître
d'opinions diverses etde systèmes extraordinaires . M. Deluc
, pour la résoudre , nous paraît avoir suivi une
marche très-philosophique . Il compare l'effet total de
certaines causes qui ont dû naître avec nos continens , à
leur effet pendant un espace de tems déterminé . Ainsi ,
il considère la quantité de terreau produit par la végétation
; la profondeur des tourbières ; les progrès des
défrichemens ; les dépôts qui se forment à l'embouchure
des rivières , dans les lacs , ou dans la mer ; l'adoucissement
des pentes ou des côtes escarpées au bord de la
mer ou dans les montagnes; l'accroissement des glaciers
sous les pôles ou dans les lieux élevés , etc. , etc. , et il
conclut , avec Dolomieu , « que l'état de nos continens
>> n'est pas ancien .... , qu'il n'y a pas long-tems qu'ils
>> ont été donnés à l'empire de l'homme . » Entre les
nombreux phénomènes sur lesquels M. Deluc appuie
son opinion , en voici un qui nous paraît être assez concluant
, et dont tout le monde sentira la force , si l'on
considère sur-tout que d'autres phénomènes du même
genre conduisent au même résultat. L'auteur rappelle
d'abord une vérité incontestable , c'est que la
mer , sur les côtes de la Hollande , au lieu de dégrader
le terrain, tend à l'étendre en y accumulant des dunes ;
puis il fixe les bornes de ces côtes avant que le Rhin , la
Meuse et la mer ne travaillassent par des efforts communs
à produire les dépôts qui forment aujourd'hui le
sol de cette province. Après avoir déterminé l'étendue
de ce sol nouveau , il marque , au moyen des débris
d'anciens monumens romains , le point auquel s'étendait
ce pays lorsqu'il était sous la domination romaine ; et
enfin il compare l'effet total des diverses causes de ces
dépôts à leur effet partiel , et le produit du calcul qui en
résulte , bien loin de donner au monde une ancienneté
fort grande , suffirait à peine pour en faire remonter
208 MERCURE DE FRANCE ,
l'origine au tems indiqué par la Genèse. Les autres
preuves que M. Deluc allègue en faveur de son opinion ,
et à la tête desquelles on peut placer les sentimens de
Dolomieu et de Sausures , sont tout aussi concluantes que
celles que nous venons de rapporter , et elles nous paraissent
former , par leur ensemble , une base inébranlable
que le tems ne fera qu'affermir .
En général , tous les ouvrages de M. Deluc ont un
mérite incontestable ; on ne peut louer assez les nombreuses
observations dont ils sont enrichis , les vues
profondes qui les remplissent , les conséquences lumineuses
qui y sont développées : il est fâcheux que tant
de richesses ne soient pas toujours disposées dans l'ordre
le plus convenable à en faire sentir le prix , que leur
éclat disparaisse quelquefois au milieu de tout ce qui
les entoure , qu'en un mot , la manière d'écrire de ce
savant illustre soit par fois incorrecte , et sur-tout diffuse.
FRÉDÉRIC CUVIER.
LITTÉRATURE
NOVEMBRE 1809 . 209
LITTÉRATURE ET BEAUX-ARTS.
DISCOURS SUR L'INSTRUCTION PUBLIQUE , par M. TEISSEDRE ,
professeur de belles-lettres au lycée de Gand.
Dans les époques où les belles-lettres et les bonnes
études ont le plus fleuri en France , les discours prononcés
par d'habiles professeurs , dans des écoles célèbres
, à l'ouverture ou à la clôture des exercices classiques
, n'étaient point sans honneur et sans gloire dans la
république littéraire. Ces discours étaient écrits en latin ,
langue naturelle des colléges . Les écoliers obligés pour
les entendre d'y donner une attention qu'ils emploient
actuellement à saisir les côtés faibles et les défauts des
discours français qui ont aujourd'hui prévalu , écoutaient
avecplus de recueillement; les pères et les parens ,
magistrats respectables , savans ecclésiastiques , hommes
instruits de toutes les classes et de toutes les conditions
écoutaient avec intérêt un discours prononcé dans la
langue de leurs anciennes études , et qu'une culture
habituelle leur rendait toujours familière et agréable ;
ils voyaient dans cette preuve éclatante de science et de
doctrine donnée par le professeur , un gage de son talent
pour l'éducation et l'instruction de la jeunesse qui lui
était confiée ; ils s'en entretenaient au-dehors , ils louaient
le discours , et l'orateur dont le nom sortait ainsi de
l'obscurité et de la poussière des classes , s'élançait hors
des barrières du collége , et acquérait quelquefois beaucoup
de renommée et d'éclat. Les journaux littéraires
secondaient cette disposition assez générale des esprits ,
et si l'on consulte ceux qui avaient alors le plus de
vogue , on verra qu'il est peu d'ouvrages dont ils citent
plus de fragmens , dont ils parlent avec plus d'étendue ,
de complaisance et d'éloges , que de ces discours académiques
si dédaignés dans la suite lorsqu'une philosophie
contemptrice ne vit que de la pédanterie dans
toutes les institutions des anciennes écoles , et dans tout
DEPT
DE
LA
5.
cen
210 MERCURE DE FRANCE ,
ce qui avait rapport aux colléges , aux professeurs et
aux bonnes études .
,
Deux écoles rivales , opposées ou du moins très-diverses
dans leur méthode d'éducation, mais , malgré cette
diversité de moyens , conspirant toutes deux avec un
grand succès au même résultat , celui de former des
hommes instruits et vertueux ; l'Université de Paris et les
Jésuites ne négligeaient point ce moyen d'instruction et
d'intérêt pour les élèves , d'émulation et de célébrité
pour les professeurs : mais la diversité d'esprit qui animait
ces deux illustres corps , ne se faisait pas moins
remarquer dans cette circonstance particulière que dans
tous leurs autres exercices classiques. L'Université , toujours
grave et sérieuse , dédaignant toujours la pompe
et l'éclat , s'occupait peu de frapper l'imagination et les
yeux de ses élèves , et parlait plus volontiers à leur jugement
, à leur réflexion , à leur raison . Ses orateurs
fidèles à l'esprit général du corps , se renfermaient scrupuleusement
dans des sujets d'une instruction solide
appropriée à leurs auditeurs , c'est-à-dire , aux écoliers
et à divers membres de l'Université ; car le public n'était
point appelé à ces exercices purement scholastiques , si
ce n'est dans l'occasion solennelle de la distribution générale
des prix, que les premiers magistrats du royaume
honoraient de leur présence ; nouveau motif , non
d'égayer la matière , mais d'y apporter encore plus de
recueillement et de gravité . Les Jésuites au contraire
donnaient à ces exercices la plus grande publicité , les
revêtaient du plus grand appareil et du plus grand éclat .
C'était dans leurs principaux colléges une sorte de spectacle
auquel étaient invités les hommes les plus recommandables
par leur esprit , leur naissance , leurs dignités ;
ils voulaient plaire à cette foule assemblée. De là des
discours dont les sujets sortaient un peu de la sphère
des idées classiques : ainsi le père de la Sante discourait
sur la politique et les qualités de l'homme de cour ; le
père Porée , dans son discours contre la lecture des romans
et dans plusieurs autres , traçait spirituellement
tantôt des tableaux du monde et de la société , à laquelle
n'appartenaient point encore ses élèves , tantôt
NOVEMBRE 1809 . 211
des portraits d'hommes qu'ils ne connaissaient point ou
qu'ils ne devaient pas connaître . Cependant , si les orateurs
désiraient de plaire au public , ils désiraient aussi
d'égayer leurs écoliers . C'était là un de leurs principes
d'éducation ; ils voulaient que les professeurs fussent
aimables , afin de rendre la science aimable , et ils y
réussissaient assez bien. Dans le recueil des discours
• prononcés par les orateurs de l'Université de Paris , j'en
vois unqui a pour objet la bonne humeur et la gaieté
nécessaire aux professeurs : De hilaritate in docendo
necessaria ; il eût mieux encore convenu aux Jésuites
de traiter cette question , et le professeur de l'Université
faisait peut-être sans ypenser l'éloge d'une école rivale.
Cependant , ce désir de paraître aimable , léger , fin ,
spirituel , pouvait quelquefois passer les justes bornes
et ne pas être toujours avoué par le bon goût et les convenances
; considérés sous le rapport de l'art , la plupart
de leurs discours académiques sont loin d'être irréprochables
, et ils durent beaucoup de taches à cette ambition
immodérée de plaire au public et d'égayer leur auditoire .
Delà des sujets de discours trop badins et trop frivoles ;
delà dans les sujets même graves et sérieux des morceaux
qui voulaient être plaisans , jetés là pour faire rire des
écoliers qui ne demandent pas mieux que de rire , et se
montrent peu difficiles sur le mérite de la plaisanterie ;
mais formant une choquante disparate avec la matière et
le ton général du discours . Je suis persuadé que c'était
principalement à ce double défaut et de gravité dans les
sujets , et de ton grave dans les sujets graves , que faisait
allusion un fameux professeur de l'université de Paris ,
M. Grenan , dans son discours sur les abus et la corruption
de l'éloquence , et qu'il remplissait en même tems le
double but et de tracer de fort bonnes règles de goût à
ses élèves , et de lancer de forts bons traits de satire à ses
rivaux (1) . « On blessé également , dit-il , la véritable
(1) Non etenim magis fortassè suam eloquentiæ veritatem detrahit
qui canoras inopesque rerum nugas affert , quàm qui nugatorio puerilique
cultu rerum pondus enervat .... Quàm verè dicant , quàm ad
rem , aptè , nihil interesse putant , dummodo hilariter dicant etfes-
02
212 MERCURE DE FRANCE ;
>>dignité de l'éloquence , en l'exerçant sur des bagatelles
>> revêtues de mots retentissans et vides de sens , ou en
>> affaiblissant la solidité des sujets graves par des orne-
» mens frivoles et puériles .... Discoureurs plaisans à qui
>> il importe peu de parler avec vérité et avec justesse ,
>>et qui n'ont d'autre ambition que de parler d'un ton en-
>>joué etbadin .... C'est, disaitHorace, sentir mauvaisque
>> sentirtoujours bon ; c'est aussi avoir un mauvais esprit,
>> ou plutôt n'en point avoir, que de vouloir en montrer
>>toujours . L'orateur que nous voulons former évitera
>>>cette sottise ; imitateur de la nature qui marque chacune
>>de ses productions des traits distinctifs qui lui sont
>> propres , il prendra dans tous ses ouvrages le ton con-
>> venable à chacun d'eux : auguste et solennel quand il
>>parlera des choses divines , pompeux et magnifique
>>dans les sujets élevés , sérieux sans rudesse dans les
>> sujets graves , délicat sans recherche dans les matières
>>agréables et légères , triste et touchant lorsqu'il devra
>> arracher des larmes , toujours simple et naturel.>>
Quelque pressé que je sois d'arriver au discours de
M. Teissedre , je ne pourrais cependant m'arrêter à ce
point de la digression que je me suis permise , sans être
injuste envers les orateurs d'une société qui a rendu de
si éminens services à l'instruction publique. Ce serait en
effet prendre une idée bien peu équitable de leurs discours
académiques , que de les croire tous infectés de
cette contagion de recherche , d'affectation et de bel
esprit , dont on les a accusés. La plupart , au contraire ,
sont ingénieux et spirituels à la vérité , mais avec la mesure
convenable , dans les occasions où un certain luxe
d'ornemens et de parure n'était pas déplacé. Leurs hative
.... Malè , inquiebat ille , olet qui semper olet benè : malè ingeniosus
est , imò nusquam ingeniosus est , qui vult ubique haberi ingeniosus
... Non in has ineptias abibit orator ille noster : sed æmulus
naturæ quæ rebus diversitatem suis quamque insignibus notat , ità ille
diversis argumentis suum cuique ornatum dabit : sacris venerabilem
et augustum , sublimibus magnificum , gravibus comiter severum ,
lætis modestè nitidum , flebilibus lugubrem et atratum , omnibus sin
plicem et ex naturd petitum.
NOVEMBRE 1809. 213
rangues , moins austères que celles des professeurs de
l'Université , offrent plus d'agrémens et incomparablement
plus de variété . Les événemens , les nations , les ouvrages,
les écrivains célèbres y passent en revue et sont appréciés
souvent avec justesse , toujours avec esprit. En parcourant
principalement les discours du père de la Sante
et du père Porée , on rencontre avec plaisir , ce me
semble , les portraits plus ou moins fidèles , mais tracés
avec un pinceau élégant et fleuri , de Bayle , de Descartes ,
de Mallebranche , de Machiavel , de Bourdaloue , de
Corneille , de Molière , et d'une foule d'hommes illustres .
Le père Porée offre un brillant parallèle d'Homère et de
Virgile, que je rapporterais ici avec plaisir s'il n'était trop
long. Aune époque où la littérature anglaise était encore
peu connue enFrance , mais commençait cependant à
avoir de zélés partisans qui allaient jusqu'à lui sacrifier
la nôtre , le père la Sante la caractérisait assez bien , et
avec des couleurs propres à nous prévenir contre cette
anglomanie. Après avoir parlé de la littérature italienne
et espagnole (2) : « Que dirai-je , s'écrie-t-il, de ces trois
> royaumes d'au-delà des mers , de ces îles où ne pénè-
(2) Quidautem eloquar de transmarinis illis trium regnorum incolis
quos non minùs à doctrinarum notitia , quàm à doctis gentibus claustra
maris per multa disjunxere sæcula ; quorum insulæ tam Romanorum
litteris quàm armis fuerunt penitùs inaccessæ ? Illi quidem litterarice
emoram notitiæ , litterario posteà benè redemerunt studio . His diù si
defuit discendi occasio , sciendi non defuit cupiditas ; ad sciendum
habilitas non defuit : neque si tardiùs propagata est ad illos ingeniorum
exercitatio , id ausimus refundere in ullam tarditatem ingenii , cujus
acrimoniam et subtilitatem in iis non invidiosè agnoscimus , nec ineuriosè
prædicamus ; sed tamen si benè se noverint,hosfateri non pudeat
indulgere se plusculùm immoderatæ scribendi licentiæ , fervidæ imaginandi
vi paulò, servire intemperantius , stylum efferre in audaciores
hyperbolas , longius petitis infarcire allegoriis , latiùs productis vestire
circumlocutionibus ; quasi multorum stylus nativæ dignitatis
indigus , ab adventitio et exoticofigurarum lumine hanc mutuari non
secùs gestiat , ac novi quidam homines nobilitatem, quam à naturâ non
habent, à superbo incessu , à comitatu vestituque splendido sibi enituntur
aecersere .
W يرلا
214 MERCURE DE FRANCE ,
>> trèrent ni les armes ni la langue des Romains , et à qui
>> les barrières de l'Océan ont fermé , durant plusieurs
>> siècles , toute communication avec les sciences et les
>> nations savantes ? Il est vrai que par leur application
» sérieuse et constante à la littérature , ils ont racheté
>> tout le tems qu'ils avaient passé sans la connaître ; que
>> ce n'est ni le désir de savoir , ni la disposition pour
>> apprendre , mais l'occasion qui leuramanqué ; qu'enfin
>> s'ils n'ont commencé que tard à s'exercer dans les
>> lettres , ce n'est point l'effet d'une pesanteur lente et
>> grossière . Non , messieurs , notre jalousie n'ira point
>> jusqu'à leur contester la subtilité de l'esprit , et malgré ce
>> ton de rudesse et de dureté qu'on remarque dans leurs
>> ouvrages , nous sommes prêts à publier ce qu'ils valent
>> avec autant de zèle que de plaisir : mais s'ils se con-
>> naissent eux-mêmes , n'avoueront-ils pas qu'ils sedon-
>> nent trop de liberté , trop d'essor dans leurs écrits ,
>>qu'ils sont esclaves d'une imagination trop fougueuse ,
>> que leur style admet des hyperboles trop hardies ,
>> qu'ils y mêlent des idées allégoriques et des métaphores
>> amenées ordinairement de trop loin , qu'ils ont recours
>> à des périphrases trop étendues? comme si la plupart
>>d'entr'euxvoulaient suppléer aux beautés naturelles qui
» leur manquent , par l'éclat étranger des figures ; à peu
>> près comme ces riches sortis récemment de la pous-
>> sière , qui par la fierté de leur démarche , par le nombre
>> de leurs domestiques , par la richesse de leurs habits
▸ tâchent de se donner un air de noblesse et de grandeur
>> que la nature leur a refusé. »
C'est ainsi que , par des excursions dans toutes sortes
de sujets , par des jugemens sur toutes les matières , par
des tableaux de tous les états de la société , des portraits
detous les hommes célèbres ; enfin , par la fécondité et
les ressources de l'esprit , ces orateurs de collége (et ce
n'est point ici un terme de mépris ) tâchaient d'échapper
et échappaient souvent en effet à l'aridité , à la monotonie
de l'éloquence de collége. Cette monotonie se fait
peut-être plus sentir dans les discours des professeurs de
l'Université , qui se renfermaient plus scrupuleusement
dans les sujets vraiment classiques; sujets que devait
NOVEMBRE 1809 . 215
avoir épuisés cette multitude de harangues débitées dans
une longue succession d'années . Les redites , les idées
rebattues , les lieux communs les plus usés , tels devaient
être à la fin les défauts de ces amplifications oratoires ;
tels étaient les écueils où devaient tomber des orateurs
qui , succédant à tant d'autres , tournaient dans un cercle
assez borné de sujets et de pensées . Mais cet écueil
n'existe plus , du moins pour l'âge où nous vivons . Dans
la trop longue période de nos dissensions politiques ,
l'instruction publique avait été soumise , comme toutes
les autres parties de l'administration , à de malheureuses
expériences , à de dangereuses innovations : l'oubli de
l'ancienne éducation avait entraîné l'oubli des anciens
principes qui la dirigeaient. Les sages méthodes , transmises
d'âge en age dans la célèbre Université de Paris ,
ces excellentes règles d'instruction et de discipline que
Rollin avait apprises de ses prédécesseurs , qu'il avait
pratiquées avec tant d'éclat , qu'il avait , pour ainsi dire ,
léguées à ses successeurs dans un livre , monumentde sa
doctrine , de son goût et de sa vertu ; ces anciens principes
, depuis si long-tems en possession de diriger les
maîtres de l'éducation , et auxquels la France a dû deux
siècles de gloire littéraire , ont été long-tems inconnus ,
méprisés , bafoués . C'est aux professeurs de l'Université
impériale qu'il appartient de les venger et de les remettre
en crédit. Ils donneront à ces règles , à ces principes , à
ces méthodes , une nouvelle sanction par leur autorité ,
en les adoptant dans le cours de leuurrss exercices classiques
; ils leur donneront un nouvel éclat par leur éloquence
, en les développant dans ces discours académiques
qu'ils feront sans doute revivre, comme tous les bons
usages qu'ils trouveront consacrés par l'exemple de leurs
illustres prédécesseurs dans la carrière de l'instruction
publique ; mais plus heureux qu'eux , ils peuvent reproduire
les sujets traités par eux ; loin d'arriver dans un
tems où toutes ces matières sont épuisées , ils écrivent à
une époque où tout est , pour ainsi dire, neuf, parce que
tout ce qui , dans l'instruction , était sage et utile a été
oublié , contesté , avili ; ils ont le droit , je dirai plus., c'est
pour euxun devoir de tout rappeler , de tout affermir , de
216 MERCURE DE FRANCE ,
tout remettre enhonneur.A ces sujets , redevenus nouveaux
pour eux , s'en joignent d'autres qui le sont plus
réellement , et jamais l'éloquence des professeurs et des
maîtres de l'instruction publique n'eut un plus vaste
champ; jamais les Rollin, les Hersan , les Grenan , les
Coffin , les Crevier , les Porée , les la Sante , les Baudory,
les Jouvency, les Cossart , jamais les plus célèbres
orateurs des plus célèbres écoles de France ne trouvèrent
dans les circonstances où ils étaient placés d'aussi heureux
et d'aussi féconds sujets de discours propres à intéresser
leurs élèves et le public. L'instruction et les études
sortant , pour ainsi dire , de leurs ruines , et se dégageant
de tous les faux systèmes par lesquels on avait prétendu
les régénérer ; l'Université impériale continuant l'ouvrage
de l'ancienne Université de Paris et de toutes les bonnes
écoles ses rivales , remettant en honneur les mêmes études,
et les mêmes écrivains classiques , adoptant les mêmes
méthodes , en réformant néanmoins quelques-unes, mais
avec réserve et circonspection ; l'éloge de ceux qui y
président; les fruits qu'elle doit produire ; un grand événement
et de grandes espérances : telle est l'abondante
moisson qui s'offre à l'éloquence des orateurs dans les lycées
et dans les académies .
M. Teissedre s'est empresséde la cueillir presque toute
entière; il a embrassé tous ces sujets et même plusieurs
autres : la création de l'Université impériale , le but
qu'elle doit se proposer , les destinées qu'elle doit atteindre
, les devoirs des professeurs et des élèves , l'objet
et les règles de l'instruction publique ; l'étude de la
langue française , de la langue latine , de la langue grecque
, des mathématiques ; un parallèle des lettres et des
mathématiques; les méthodes par lesquelles il convient
d'inculquer ces sciences aux enfans et aux jeunes gens ;
unparallèle des anciens et des modernes , du dix-septième
siècle et du dix-huitième , et un jugement sur les écrivains
de ces deux époques , en particulier sur Voltaire ,
Buffon , Montesquieu , Rousseau ; les semences de
vertu , de morale , de religion, qu'il est indispensable de
jeter dans le coeur des jeunes gens , premier devoir des
maîtres et premier avantage que les élèves doivent retirer
1
NOVEMBRE 1809 . 217
de l'instruction publique ; quelques détails d'un intérêt
particulier pour la ville de Gand et pour les Belges , au
milieu desquels l'orateur professe les belles-lettres ; un
éloge fort étendu du Souverain auquel la France doit la
création de l'Université et le rétablissement des bonnes
études ; plusieurs autres éloges , celui de l'homme distingué
qui préside à cette grande institution , et de ses premiers
coopérateurs ; celui de son prédécesseur dans l'importante
fonction de chef de l'instruction publique ;
enfin , ceux de M. le maire , de M. le préfet , de
M. l'évêque et de tous les citoyens deGand ; telles sont les
principales divisions de l'ouvrage de M. Tessedre . Il
n'avait d'abord fait qu'un discours tel qu'il convient à la
clôture des exercices classiques , et qui n'excédait point
les bornes que doit se permettre un orateur modeste qui
ne veut point abuser de l'attention et de la patience de
ses auditeurs ; mais l'attrait qu'ont naturellement ces sujets
pour un professeur zélé qui en a fait constamment
l'objet de ses réflexions et de ses études , a engagé
M. Teissedre à étendre beaucoup son ouvrage , à lui donner
de nouveaux développemens ; et c'est ainsi que son
discours estdevenu un livre, et même un livre assez considérable
, ayant la consistance d'un bon in-8°. Il ne faut
pas s'en plaindre , puisque c'est un bon livre , dont l'auteur
, également sage et instruit , donne des preuves et
d'excellentes intentions , et de très-bons principes , et de
connaissances très-variées , et d'un talent pour exprimer
ses idées , qui , s'il n'est pas toujours égal , et toujours à
l'abri de toute critique , est néanmoins le plus souvent
digne d'éloges . Si , dans quelques endroits , son style
paraît dégénérer , dans le tour et l'expression , de la
noblesse oratoire , il en a souvent aussi la dignité . Il
est nourri , abondant , plein d'images , dont quelquesunes
ont de l'éclat , et de comparaisons souvent ingénieuses
. Si les diverses parties du discours ne s'enchaînent
pas parfaitement , n'ont pas toujours l'ordre et la
disposition la plus heureuse; si les transitions qui devraient
les unir ne sont pas toujours fondues dans la composition
avec tout l'art désirable , c'est un défaut attaché
à la variété , à la multiplicité des sujets ; enfin, c'est un
218 MERCURE DE FRANCE ,
ouvrage qui fait souvent honneur à l'esprit de M. Teissedre
, toujours à son bon esprit , et il est impossible de
ne pas reconnaître dans son auteur les qualités essentielles
d'un très-bon professeur de belles-lettres .
Parmi les différens morceaux que je pourrais citer
pour justifier ces éloges , je choisirai celui où l'orateur
ayant prouvé les avantages d'une étude approfondie de
la langue française dans les lycées , fait une application
particulière des principes qu'il vient de développer à la
ville de Gand et aux Belges . Après avoir rendu un hommage
particulier à l'esprit et au goût des habitans de la
ville de Gand , et à leur amour pour les lettres et les
arts (3) , l'orateur s'exprime ainsi : « La littérature fran-
>> çaise gagnera beaucoup à être cultivée par les habitans
->> de la Belgique ; nous aimons à le proclamer dans cette
>> assemblée , nous qui , en enseignant la langue fran-
› çaise , allons travailler de tout notre pouvoir à agrandir
>>le domaine de cette littérature , j'ai presque dit à éten-
>>dre ses conquêtes : car elle n'en saurait faire de plus
>> belles que dans une contrée aussi féconde , non-seu-
>> lement en guerriers illustres , mais en hommes pleins
>> de talens pour les sciences et pour les arts . Nous
>> sommes dans la patrie d'Erasme , de Grotius , du célè-
>> bre Huyghens , de Philippe de Comines , dans un pays
>> où l'histoire , l'érudition , le droit , la théologie ont
>>jeté le plus grand éclat , à côté de Louvain dont l'Uni-
>> versité fut si fameuse. Que dirai-je des succès des
>>>Belges dans la peinture? Qui ne connaît point la gloire
>> de l'école flamande , dont les chefs-d'oeuvre enrichis-
>> sent les cabinets , embellissent les palais des souve-
>> rains ? Qui peut douter que s'ils étudient enfin une
>>langue moins énergique , à la vérité , mais peut-être
>> moins rebelle que la leur aux efforts des bons écrivains ,
>>>les Belges ne montrent dans leurs écrits le même génie
(3) Les habitans de la ville de Gand montraient , sur-tout à la
renaissance des lettres , beaucoup de goût et de dispositions pour la
õulture de lapoésie latine . Dans le recueil intitulé : Deliciæ poëtarum
Belgicorum , on trouve un assez grand nombre de pièces qui ont pour
auteurs des poëtes de cette ville:
1257
1
NOVEMBRE 1809 . 219
>>qu'ils ont fait paraître dans leurs tableaux , où ils sont
>> devenus les rivaux et quelquefois les maîtres de
>> l'Italie , si fière de ses Raphaël et de ses Michel-Ange ?
>>>Pour nous qui parcourons ici avec tant de satisfac-
>> tion les belles collections de cette ville , nous jouissons
» d'avance du plaisir que nous aurons à lire les produc-
>> tions des enfans des Belges , nos élèves , bien persuadés
>> que nous y admirerons une foule de pensées fortes ,
>> de traits pittoresques qui nous rappelleront la touche
>> vigoureuse de Rubens , leur célèbre compatriote ; que
>> nous y trouverons constamment le bon sens qui carac-
>> térise les habitans de la Flandre , ce bons sens si rare
>> dans les bagatelles du jour , et sans lequel néanmoins
>> les ouvrages les plus brillans ne sauraient nous plaire ,
>> encore moins nous instruire et nous toucher .... Ce
>> doit être le fruit principal de l'Université impériale de
>>former ici et ailleurs des sujets qui , devenus fort
>> contre nous par une connaissance exquise de notre
>>langue , rivalisent avec nos meilleurs écrivains , et nous
>>disputent les palmes littéraires , comme leurs pères
>>nous ont disputé celles de la valeur. Si, d'après nos
>> faibles instructions , il s'établissait entre ce pays et la
>> France , ou pour mieux dire entre ces deux parties de
>>la France , une lutte singulièrement utile aux combat-
>> tans , propre à les pénétrer d'une estime réciproque ,
>> nous serions les plus heureux des hommes . Quel plus
>> grand bonheur pour des instituteurs que de contribuer
>>en quelque chose à rapprocher de la France des peu-
>>ples qui furent si souvent pour elledes ennemis redou-
>> tables , mais qui ne doivent plus faire avec elle qu'une
>> seule et même famille , composée des enfans de l'an-
>> cienne Gaule, famille nombreuse, autant que vaillante,
>> où l'on ne trouvait qu'une seule langue du tems de nos
>>aïeux, comme on n'y voyait qu'un même sentiment
>> pour la défense de la liberté commune ? Que les choses
>>avaient changé depuis ! Le tems , le tems destructeur ,
>>la politiquedes princes , le sort des armes , nous avaient
>>séparés sans retour , et plus encore par la différence du
>> langage que par celle de la domination. Nous voilà
> heureusement revenus sous le même prince : achevons
>
220 MERCURE DE FRANCE ,
>> de faire tomber la barrière qui nous divise encore.
>>Donnons à nos enfans une langue commune , afin de
>> leur assurer les avantages de notre association, nou-
>>velle : je parle de la même gloire et du même bonheur
> dans cette union si désirable qu'amènent et qu'entre-
>> tiennent les lettres , et que doublent encore le bonheur
>> et la gloire . »
J'ai choisi de préférence ce morceau , non comme le
mieux fait : le discours de M. Teissedre eût pu m'en
fournir un bon nombre d'aussi bons et même de meilleurs
; non comme celui qui est d'un intérêt plus général
: beaucoup d'autres au contraire auraient plus intéressé
la plupart des lecteurs ; mais comme le plus propre
à attirer à l'orateur de la part des peuples au milieu
desquels il professe , et à qui il a su rendre une si éclatante
justice , cette bienveillance et cette estime si utiles
et si encourageantes dans les nobles fonctions qu'il
exerce . F.
REVUE LITTÉRAIRE.
Fragmens sur la musique , extraits des mélanges de littérature
, philosophie , politique , histoire et morale , par
le chambellan comte d'Escherny. - Paris , chez les
Marchands de Nouveautés .
Tous les amateurs de musique , ( or qui ne l'est pas ou
ne veut pas l'être à Paris ? ) ont lu avec avidité cette petite
brochure. Qu'a-t-elle donc qui puisse exciter si vivement la
curiosité ? Est-ce parce qu'on y trouve que Gluck est un
compositeur tudesque ? Mais Haydn et Mozart sont aussi
des compositeurs tudesques ou allemands . Est- ce parce
qu'on lit ensuite que Gluck a fait des opéras qui ne sont
ni de la musique , ni de la belle déclamation, ni des drames
réguliers , enfin qu'il a fait des monstres ? Sans doute ,
dira-t- on , avec une aussi belle dose d'anti -gluckisme ,
M. le comte se passionne pour les compositeurs italiens !
Ecoutez ce qu'il dit de Sacchini : La mélodie d'Edipe à
Colone est-monotone, lourde , traînante et criarde. Mais
qu'aime donc M. le comte ? une seule chose au monde :
la voix des Sopranes . Ce n'est pas un goût , c'est un délire ,
NOVEMBRE 1809. 221
une folie , une rage. Mahomet a promis des houris aux
vrais croyans ; M. d'Escherny nous promet qu'on entendra
des voix de Sopranes dans le paradis . Il déclame avec
véhémence contre ceux qui nous privent d'en jouir sur la
terre. Nous avions regardé comme un acte d'humanité la
défense de faire acheter , à si haut prix , à de pauvres
enfans cette merveilleuse voix de Soprano : M. le comte
nous apprend que ce n'est pas humanité , mais sottise. Il
en veut beaucoup , en particulier , au pape Ganganelli ; il
prétend que la religion même est intéressée à l'existence
des eunuques ; il rappelle Origène et S. François d'Assise
qui voulurent absolument se procurer cette perfection ;
il cite un passage de S. Jérôme , en français d'abord , puis
on est tout étonné d'entendre ce père de l'Eglise parler allemand;
il faut que M. le comte l'ait pris aussi pour un saint
tudesque. Il soutient que le corps des ennuques (car il
en faitun corps comme celui de l'artillerie et de la marine)
a fourni en tout pays et en tout tems des gens de mérite.
Cela le mène à regretter que Louis XIV n'ait pas eu pour
ministre le castrat Farinelli , ce qui eût été assez difficile ,
ce chanteur venant à peine de naître quand Louis XIV
mourut. Enfin M. d'Escherny déclare que la proscription
des eunuques n'a jamais pu compter en sa faveur que des
hommes qui n'ont ni sensibilité ni oreilles . Il faut avouer
que sensibilité est bien placé là ! Un homme d'esprit a fait
àM. le comte un argument ad rem et ad hominem : « Si
» les amateurs de Sopranes , lui a-t-il dit , ne peuvent
> exister sans cette noble jouissance , eh bien ! faites le
> sacrifice nécessaire , et chantez vous-même ; on vous
> permettra ensuite de faire l'éloge de la méthode. Reste
à savoir maintenant si , après avoir suivi ce conseil , M. le
comte nous jugerait digues d'entendre sa voix céleste : il
est impossible d'avoir une plus pauvre idée de notre goût
en fait de musique. Il prétend sérieusement que les trois
quarts et demi d'entre nous préfèrent le chant de Lainez
à celui de Crescentini ; enfin , il nous assimile poliment
aux Turcs et aux Chinois , que l'on voit , dit-il , se passionner
pour une musique qui fait grincer les dents à ceux
qui ne sont point du pays . Il serait possible que les opinions
quelque peu bizarres de M. le comte l'exposassent ,
à son tour , à passer , auprès de plus d'un Français, pour
un Chinois ou un Turc.
222 MERCURE DE FRANCE ,
Wieland ou les Prodiges , par M. Pigault-Maubaillarcq.
; 4vol.-Paris 1809.
L'auteur nous apprend dans son épître dédicatoire
qu'il est frère de M. Pigault-Lebrun ; il sait bien , dit-il ,
que , comme l'a fort justement observé Piron , il est possible
que le frère d'un homme d'esprit ne soit qu'un sot;
mais cet aveu seul prouve que le mot de Piron ne saurait
être applicable à M. Maubaillarcq. Il déclare que M. Pigault-
Lebrun s'étant constitué Jean qui rit, il prend pour
Jui le rôle de Jean qui pleure , d'après le principe qu'il
faut de tout dans une famille. « Continue donc , mon cher
frère , lui dit-il , à faire rire tes lecteurs ; moi , je vais
>>faire pleurer tous les États policés de l'Europe. » Accomplissant
sa promesse , et au-delà , M. Maubaillarcq ne se
contente pas de mettre en larmes tous les États policés de
l'Europe , ilveut encore répandre parmi les nations l'épouvante
et l'horreur. Son épigraphe : Lisez et frémissez !
décèle assez ce terrible projet. Puis tout-à-coup , comme
s'il avait d'avance pitié de ses lecteurs : " Je dois prévenir,
» s'écrie t-il , les personnes qui n'ont pu supporter les
> tableaux d'Anne Radeliff, de fermer mon livre ; l'ébran-'
>>lement moral qu'il leur causerait serait incalculable . »
Les ames fortes que cette annonce n'intimidera pas , verront
, en effet , des prodiges tels que le titre en promet.
Cependant, pour éviter qu'un ébranlement moral trop violentn'exposât
le lecteur à être envoyé à Charenton , M. Maubaillarcq
a soin de lui expliquer , au dénouement , que
toutes ces diableries sont opérées par un petit-fils du
fameux don Sébastien , roi de Portugal. On était fort
inquiet sur le compte de ce prince depuis le 4 août 1578 ,
jour de la grande bataille qu'il livra aux Maures . M. Maubaillarcq
s'en est procuré des nouvelles certaines ; il l'a
retrouvéà la cour du roi de Maroc , fort bien portant', mais
un peu déchu de la splendeur royale. C'est une grande
obligation que les historiens vont avoir à un romancier.
Enfin , las de miracles et de carnage , M. Maubaillareq
tue tout son monde d'un seul coup , en disant : « Tous
> mes personnages périssent dans cette désastreuse his-
>>toire : je crains que le lecteur , à son tour , ne périsse
d'ennui. Cette crainte dénote une modestie qui n'est
pas le moindre prodige de cette merveilleuse production.
* NOVEMBRE 1809 . 1
223
Les Aventures d'un homme extraordinaire ; par M. de
M*** , 2 vol . i
Un romancier -qui promet , par le titre même de son
ouvrage , des aventures et un héros extraordinaires , ressemble
assez , ce nous semble , à l'emphatique Scuderi
commençant son poëme d'Alaric par ce fameux vers que
Boileau a voué à un ridicule éternel :
Je chante le vainqueur des vainqueurs de la terre .
une
Voyons , M. l'auteur, que produirez-vous de grand après
cette grande annonce ? que fait votre homme extraordinaire
? Il perd, dès les premières pages , une femme qu'il
idolâtrait ; il lui jure de ne plus vivre que pour la pleurer ,
et à peine est-elle enfermée dans la tombe qu'il court de
belle enbelle chercher des distractions ; non pas, à la vérité,
qu'il soit réellement épris d'aucune de ses faciles conquêtes ,
mais parce qu'il trouve un plaisir indicible à inscrire le
nom d'un mari sur certaine liste qui s'alonge tous les jours
entre ses mains . La seule chose jusqu'ici qui soit extraordinaire
, c'est que ce foudré d'amour s'arrête tout-à -coup au
plus beau moment pour discourir sur les matières les moins
analogues à son sujet. Qui s'attendrait , par exemple , à
trouver au milieu d'aventures plus que galantes ,
longue dissertation sur l'époque, où le globe fut couvert
par les eaux , sur la formation des continens , etc. ? Plus
loin , il s'agit de l'origine des cultes et de la révélation.
L'auteur n'épargne pas non plus les maximes ; il y en a
d'une moralité édifiante , telle que celle- ci empruntée à Sardanapale
: Bois bien , mange bien , divertis-toi bien , car
tout le reste n'est rien. Il s'en trouve aussi d'une galanterie
parfaite; en voici un échantillon : "Je plains beaucoup
les dames qui veulent être aimées réellement ; car alors
elles sont destinées à être le partage des sots . " L'auteur
avait déjà débuté par une douceur envers les dames; il n'y
en a pas une seule, dans le cours de l'histoire , qui ne cède
de la meilleure grâce du monde aux sollicitations assez grivoises
du héros , et l'auteur a pris pour second titre : Ou
les Femmes comme il y en a beaucoup . Celles qui se formaliseront
de cette épigramme prendront leur revanche, en
disant que les aventures racontées par M. de M*** sont
d'un homme très -ordinaire , et que son roman est comme
ily en a beaucoup .
L. S.
224 MERCURE DE FRANCE ,
OEuvres choisis de J. Lablée , de l'Académie de Lyon .
Un vol . in- 18 . - Prix , 2 francs . - A Paris , chez Renouard
, libraire , rue Saint-André-des-Arcs ,
CERTAINS auteurs ne peuvent guères se persuader que le
genre de la poésie fugitive est celui qui supporte le moins
lamédiocritě , et cependant le vers de Boileau ,
Il n'est point de degré du médiocre au pire ,
est encore ici d'une application générale. Les grandes compositions
ont pour l'ordinaire un intérêt qui leur est propre,
et qui ressort du sujet ; le poëme descriptif vit d'images , et
à défaut de mérite poétique peut encore se faire remarquer
par la vérité et le coloris. Mais comment se soutiendrontdes
complaintes amoureuses , des romances ou des chants élégiaques
, si le style du poëte ne les embellit de toutes les
grâces du langage? La plupart croient avoir fait des vers faciles
quand ils les ont faits avec facilité , et ne se souviennent
pas que Boileau , en leur donnant le secret des vers de
Racine , leur indique une route toute opposée ; cette négligence
de nos poëtes fugitifs a ses raisons , dont ils nous
rendent compte pour l'ordinaire dans leurs préfaces . C'est
pour les uns la nécessité de paraître sans délai , comme si
nous ne pouvions pas attendre ; pour les autres , le pen
d'importance qu'ils attachent à leurs productions , désintéressement
auquel le public s'associe volontiers ; enfin, chacun
s'évertue à prouver que son ouvrage ne devait pas être
meilleur , sans songer à la conséquence toute naturelle
qu'on peut tirer de leurs preuves. Au surplus , nous convenons
du moins que le talent des préfaces s'est bien perfectionné
de nos jours , et qu'on a rarement l'occasion de
faire à nos auteurs les reproches que Boileau adressait à
ceux de son tems :
Un auteur à genoux , dans une humble préface ,
Au lecteur , qu'il ennuie , a beau demander grâce , etc.
• Nous ne voulons point de grâce, disent-ils; mais si
nous consentons à être jugés , c'est par un jury que nous
formerons nous-mêmes .,M. Lablée s'explique très-positivement
à cet égard. " Il est peu jaloux de l'opinion de ces
gens de lettres , qui , sans mission et sans titres , classent
Fes talens , fabriquent les réputations et perdent à juger
un tems qu'ils emploieraient mieux à apprendre. » Au
risque de nous voir classer par M. Lablée au nombre
de ces gens de lettres sans mission et sans titres , permettons
-nous
DEPT
DL
INE
225
NOVEMBRE 1809 .
mettons-nous de jeter un coup - d'oeil critique sur ses
OEuvres choisies. Il ne paraît pas y attacher grande importance,
et c'est peut - être déjà une raison pour que
le public soit de son avis . Il avoue qu'en formant une
>> galerie de légers tableaux , où se reproduisent souvent
>> les précieuses illusions du jeune âge , il avait moins l'in-
> tention d'attirer l'oeil du public , que celle de se ména-
> ger la jouissance des souvenirs. Son manuscrit pouvait
lui rendre le même office . Boileau l'a dit :
Dès que l'impression fait éclore un poëte ,
Il est esclave né de quiconque l'achète ;
Il se soumet lui-même aux caprices d'autrui ,
Et ses écrits tous seuls doivent parler pour lui .
Nous allons donc écouter ceux de M. Lablée , et nous
commencerons par ses romances historiques , qui sont la
partie de ses poésies qu'il paraît affectionner davantage ,
et à laquelle il a dû le plus de succès . Je erains bien , en
parcourant son recueil , qu'on ne trouve, comme nous ,
qu'il a pris trop rigoureusement au pied de la lettre cette
définition qu'a donnée Moncrif du style de la romance .
Les vers , dit-il , doivent en être simples etfaciles : un ton
de naïveté la distingue. Par malheur , les vers prosaïques
sont tout à côté des vers simples et de la niaiserie , et il
fant un goût bien sûr pour ne pas prendre quelquefois les
uns pour les autres ; par exemple , j'en appelle àM. Lablée
lui-même , quel nom donnera-t-il aux vers de ce couplet
de sa première romance ?
Le roi superbement paré ,
Au bruit des fifres , des cimbales,
Se place en un fauteuil doré ,
Dans la plus belle de ses salles .
D'un côté sontles courtisans
Avec dames de haut parage ;
De l'autre sont vieillards , enfans ,
Filles et garçons du village.
, pour
1
1
a
Je serais bien tenté de croire qu'ici l'auteur a confondu
les genres . Ailleurs , M. Lablée varier son style ,
voulu courir après l'esprit ; et s'étant emparé d'un mot
connu , il a fait tout juste comme les gens dont parle
Mme Necker , qui ne quittent pas un mot spirituel qu'ils
n'en aient fait une ....... (l'expression de Mme Necker est
P
226 MERCURE DE FRANCE ,
trop dure. ) En racontant l'aventure d'un jeune homme qui
s'était suicidé par amour , il dit :
Après avoir perdu son père ,
Sans nul soutien ,
De l'esprit , un doux caractère
Etaient son bien .
Dans ce monde , Dieu , quel supplice !
Etre sans or !
Hélas ! si ce n'est pas un vice ,
C'est pis encor .
On conviendra qu'il est difficile d'emprunter si mal à
propos , si maladroitement. :
L'auteur , en général , n'est pas heureux dans ses inversions
; cette figure , qui donne de la couleur au style quand
on s'en sert sobrement et avec goût , le rend gothique et
baroque quand elle est inal employée. En voici seulement
deux exemples :
1
Apeine à sa treizième année
Dircé touchait ,
Nouveau talent , chaquejournée ,
L'embellissait.
Nous observerons , en passant , quejournée ne peut pas
être ici employé à la place dejour. On trouve dans un autre
endroit:
Un riche père de famille
Qui l'accueillit ,
Le pria de sa jeune fille
D'orner l'esprit .
Presque toutes les romances sont malheureusement
écrites de ce style . Sans nous occuper d'en relever les
fautes , disons que la prédilection de M. Lablée pour cette
partie de ses OEuvres , ressemble assez aux caprices,de ces
mères bizarres qui chérissent de préférence leurs enfans
contrefaits ; car nous sommes trop justes pour ne pas
avouer que l'on trouve dans plusieurs de ses poésies érotiques
du sentiment et de la délicatesse , et qu'elles sont en
général fort supérieures à ses autres productions. Nous
allons citer celle qui a pour titre le Tombeau :
Elle n'est plus , et moi je vis encore ;
Je vis, et je voudrais mourir.
!
NOVEMBRE 1809. 227
Du noir chagrin qui me dévore
La mort seule peut m'affranchir.
D'un mal cruel atteinte , hélas ! ma jeune amie
Me cachait avec soin ses secrètes douleurs : -
Si je lui rappelais notre amoureuse vie ,
Un sourire touchant se mêlait à ses pleurs .
Elle n'est plus , j'étais prêt à la suivre ,
Pourquoi m'avoir donné vos perfides secours ,
Faibles amis ! sije peux lui survivre ,
Le sort de mille maux doit accabler mesjours .
Sur la tombe de vos maîtresses .
Chantez , chantez , encore , ô poëtes amans !
Quevos lyres enchanteresses
Peignent votre veuvage en lugubres accens !
Lebonheur à mes vers a pu prêter ses charmes :
Puisque j'ai perdu Thélaïs ;
Dans la retraite et les ennuis
Je n'ai plus qu'à verser des larmes .
1
Beaucoup d'autres pièces de ce recueil ont pu être trèsprécieuses
pour les Philis à qui elles étaient adressées ; mais
elles paraîtront bien ternes et décolorées aux lecteurs qui les
liront de sang-froid dans le silence du cabinet. Un auteur
met en général beaucoup de chances contre lui quand le
titre de ses pièces en rappelle d'autres que le goût a consacrées
; les Parny, les Bertin , etc. , feront toujours lire
avec une forte prévention des pièces de vers qui seront intitulées
, la Rencontre , la Rupture , la Jouissance , etc.
Pour résumer en peu de mots notre opinion sur les pièces
de vers qui composent le volume des OEuvres choisies de
M. Lablée , nous leur appliquerons l'épigraphe si connue
que Martial a mise en tête de ses épigrammes .
1
POÉSIE ÉPIQUE.
J. T.
J'AI avancé dans mon dernier article sur l'épopée qu'il
n'était pas nécessaire d'être convaincu d'une religion pour
en goûter le merveilleux , et je crois l'avoir suffisamment
prouvé ; mais s'il fallait encore appuyer mon opinion sur
quelque, grande autorité , je citerais celle de Virgile , qui
écrivait son Enéide dans un tems où le poëme de Lucrèce
avait sapé tous les fondemens de la religion païenne , et
Pa
228 MERCURE DE FRANCE ,
qui lui-même ne croyait point à l'enfer , dont il a fait une
si magnifique peinture . Sans doute il partageait l'opinion
de tous les philosophes de son tems lorsqu'il écrivait dans
ses Géorgiques :
Felix qui potuit rerum cognoscere causas
Atque metus omnes et inexorabile fatum
Subjecit pedibus , strepitumque Acherontis avari.
Et cependant il n'a pas laissé d'être persuadé que les brillantes
fictions du polythéisme étaient un trésor dont il pouvait
enrichir son Enéide . Je ne vois donc aucun fondement
raisonnable à l'opinion qui interdit aux poëtes l'emploi
du merveilleux de la religion chrétienne , dont le dogme
est bien loin d'être aussi décrédité que le paganisme l'était
du tems d'Auguste. Mais quand même la poésie française
ne pourrait point exploiter cette mine féconde , faudrait-il
en conclure qu'elle serait privée des immenses ressources
du merveilleux ? et ne sait-on point que la première de ses
prérogatives est d'animer et de personnifier tous les objets ,
en représentant aux yeux ce qui frappe vivement l'imagination?
Je ne parle point ici de ces froides allégories qui
donnent un corps aux qualités morales , telles que la sagesse
, la vertu , etc. Je parle d'un merveilleux qui tient à
L'essence même de la poésie par le droit incontestable
qu'elle a d'animer les êtres les plus insensibles , en les faisant
agir comme des êtres vivans , etje crois qu'il exercera
toujours un empire extrême sur tous les hommes doués de
quelqu'imagination. Il est une vérité incontestable , c'est
que plus la poésie anime la nature morte , plus elle parle
le langage du coeur , dont la sensibilité cherche toujours à
se répandre et prête ses affections à tout ce qui l'environne.
Aussi la philosophie , qui rejette toutes les fables , lui estelle
aussi contraire que les vieilles superstitions qui les admettent
lui sont favorables; et gardens-nous biende croire
que la vérité n'a pas le moindre besoin des atours de la
fable , et que sa propre beautéIni suffit dans les arts comme
elle lui suffit dans les sciences . La vérité seule désenchante
tout dans la vie , et il ne serait pas difficile de prouver que
les plus douces jouissances de l'homme ne sont fondées que
sur des erreurs; mais les Musessur-tout se nourrissentd'illusions
: il n'y a point de poésie sans menterie , dit le bon
Plutarque ; j'ose dire encore plus , c'est que la vie entière
en est remplie et ne peut s'en passer. La scène du monde
est comme celle de l'opéra; elle perd tout son charme pour
A
NOVEMBRE 1809. 229
celui qui , au lieu de jouir de son brillant optique et du prestige
de ses décorations , veut observer tous les ressorts qu'on
met en jeu pour les faire mouvoir. Aussi les arts d'imitation
ne doivent-ils pas se proposer de peindre la nature
telle qu'elle est , mais telle qu'elle nous paraît , et même
quelquefois telle que les impressions de notre ame la représentent
à notre imagination. Un exemple pris dans le
troisième livre de l'Eneide , rendra cette idée plus sensible.
Enée , appercevant un cornouiller et un myrte qui ont pris
racine sur une tombe , veut en arracher quelques rameaux
pour en former un bûcher et offrir un sacrifice aux dieux.
M. Delille traduit ainsi ce passage remarquable . C'est Enée
qui parle :
"
J'aperçois une tombe , ou de leur chevelure
Le cornouiller , le myrte , étalent la verdure ;
Mes mains les destinaient aux autels de mes dieux ,
Lorsqu'un soudain prodige est offert à mes yeux.
Du premier arbrisseau que mon effort détache ,
Un suc affreux jaillit sous la main qui l'arrache ,
Et rougit , en tombant , le sol ensanglanté.
Un froid soudain saisit mon coeur épouvanté ;
Je tressaille d'horreur , mais ma main téméraire
De ce prodige affreux veut sonder le mystère.
Je tente d'arracher un second arbrisseau ;
Un nouveau sang jaillit d'un arbuste nouveau.
Tremblant , j'offre mes voeux aux nymphes desbocages ,
Au fier dieu des combats , et mes pieux hommages
Sollicitent des dieux un présage.plus doux ,
Et déjà sur la tombe appuyant mes genoux ,
Luttant contre la terre , et redoublant de force
:
D'un troisième arbrisseau ma main pressait l'écorce ;
Quand , du fond du tombeau , ( j'en tremble encor d'effroi ! )
Une voix lamentable arrive jusqu'à moi :
Fils d'Anchise , pourquoi, souillant des mains si pures ,
Viens- tu troubler mon ombre et rouvrir mes blessures?
Hélas ! respecte au moins l'asyle du trépas ;
D'un insensible bois ce sang ne coule pas ;
Cette contrée a vu terminer ma misère ;
L
10
Mais celle où tu naquis ne m'est point étrangère .
Epargne donc ma cendre , ô généreux Troyen ! anta
Ma patrie est la tienne, et ce sang est le mieng Y
Ah ! fuis ces lieux cruels , fuis cette terre avare ,
1
230 MERCURE DE FRANCE ,
J'ypéris immolé par un tyran barbare ;
Polydore est mon nom ; ces arbustes sanglans
Furent autant de traits qui percèrent mes flancs;
La terre me reçut , et dans mon sein plongée ,
Leurmoisson homicide en arbres s'est changée.
A ces mots , ma voix meurt , mes sens sont oppressés ,
Et mes cheveux d'horreur sur mon front sont dressés .
Il est évident que si l'on dépouillait cet épisode des ornemens
poétiques dont Virgile a su l'embellir , on se bornerait
à dire qu'Ence , prêt à offrir un sacrifice aux dieux ,
voulut arracher quelques branches d'in myrte et d'un cernouiller
plantés sur la tombe de Polydore ; mais qu'à peine
en eut- il détaché une seule , il s'abstint d'y toucher davantage
, en apprenant que ces arbres étaient plantés sur la
tombe du fils infortuné de Priam. Tel est , en effet , le langage
que devrait tenir un historien fidèle ; mais le poëte , qui
a le droit de réaliser ce qui doit frapper vivement l'imagination
de son héros , suppose qu'Enée entend les mânes
de Polydore gémir , et qu'il voit jaillir du sang de ces
branches vivantes , qui ont pris racine dans le sein du
prince troyen. Cette admirable fiction est d'un effet si dramatique
, que les trois plus grands poëtes qu'ait produits
l'Italie n'ont pu résister au désir de' se l'approprier, en l'accommodant
chacun à leur manière. Le Dante's'en est emparé
le premier , eta montré dans son Enfer les'ames des
suïcides , qui , semées dans la terre , y germent etpoussent
des rameaux pleins de vie, que des furies déchirent sans
cesse de leurs morsures. C'est le poëte lui-même qui , conduit
dans l'enfer par Virgile , parle ainsi du supplice de
ces infortunés : 1
i
Le bois où nous entrons n'offre à l'oeil effraye
Aucun accès facile , aucun chemin frayé :
Lui refusant des fruits , la nature marâtre
N'accorde à ses rameaux qu'une feuille noirâtre ,
Qu'un suc empoisonné , qui hérisse de noeuds
Tous ses vieux troncs armés de leurs dards épineux.
Moins triste que ces bois est la forêt sauvagertuv
Qui non loin de Cécine étend son noir ombrage ,
Retraite de la brute et du corbeau hideux.
L'horrible Céloeno , qui voltige autour d'eux ,
Yretient sous ses lois le peuple des harpies :
Le monstre s'arrêta sur des rives impies ,
NOVEMBRE- 1809 . 231
1
Depuis qu'aux Phrygiens il prédit leur malheur.
L'essaim volant , frappé d'un horrible pâleur ,
Sous des traits féminins poussant des cris farouches ,
Pour dévorer sans cesse ouvre d'affreuses bouches .
Leur corps est emplumé , leurs yeux toujours ouverts ,
Et sans cesse de sang leurs ongles sont couverts .
Nous marchons à présent dans la seconde enceinte ,
Dit mon guide ; voyez ce bois en labyrinthe
Recourber ses chemins d'épouvante remplis :
Pénétrez avec moi dans ses profonds replis .
Je le suis , et bientôt j'entends des cris funèbres ;
Je n'aperçois nulle ame au sein de ces ténèbres ;
Je croyais les trouver dans l'épaisseur des bois ,
D'où s'exhalaient au loin ces lamentables voix.
Voyant à ces objets ma pensée attachée ,
Mon conducteur : Si par vous arrachée
Une branche en ce bois cédait à votre main',
Vos yeux seraient frappés d'un prodige soudain.
Je l'écoute , et je suis le conseil qu'il me donne ;
Un rameau que j'arrache à ma main s'abandonne ;
L'arbre aussitôt tressaille , et s'écrie : Ah ! pourquoi
Me déchirer ainsi ? cruel , épargne-moi.
Et , cependant , du tronc dépouillé de sa branche
Unsang impur et noir à flots épais s'épanche .
Cesse , dit- il encor , de me faire souffrir ,
:
1
٢٦
Et que mon sort affreux puisse au moins t'attendrir .
Avant de végéter dans les lieux où nous sommes ,
Comme toi nous vivions , et nous étions des hommes ;
Mais eussions-nous été des reptiles impurs ,
Tu pouvais m'épargner des tourmens aussi durs .
Telle on voit , quand il sent la flamme pétillante ,
S'échapper du bois verd une sève bouillante ;
Plus la chaleur augmente et plus ce bois gémit ,
Plus l'air en lui caché sort et siffle et frémit .
Tel cet arbre blessé par mes vives atteintes
Exhalait sa douleur et son sang et ses plaintes .
Immobile , et saisi par un effroi nouveau ,
Je laisse de ma main s'échapper le rameau .
Ame souffrante , hélas , justement courroucée ,
Dit mon guide , pardon , celui qui t'a blessée
232 MERCURE DE FRANCE ;
Par moiseul inspiré ,pour toi fut inhumain ;
Jamais sur tes rameaux il n'eût porté sa main ,
Si , lorsque mes écrits occupèrent ses veilles ,
Il se fût convaincu d'incroyables merveilles (1 )
Ne crains plus rien de lui; que dis-je! ah ! si tu veux
Que sur la terre encore il remplisse tes voeux ,
Dis-nous comment , au gré d'un pouvoir qui se cache ,
L'ame ici prisonnière à ces arbres s'attache ;
Cemal est-il constant ? n'est-il que passager ,
Et penses -tu pouvoir un jour t'en dégager ?
II dit : le tronc frissonne , et ces mots qu'il prononce ,
Mêlés au bruit de l'air, nous portentsa réponse :
«Lorsque abhorrant le jour , l'ame a brisé ses fers ,
> Elle vient se plonger au séjour des enfers ,
Et la jugeant soudain , Minos la précipite
>Dans le septième gouffre où la terreur habite.
>De là , dans ces forêts elle tombe au hasard
>Y germe comme un grain sans culture et sans art ;
>>Puis , arbuste naissant , se couvre de verdure ;
>>Elle y croît , pour doubler les tourmens qu'elle endure ,
>>Et , lorsqu'en toufſe épaisse elle étend ses rameaux ,
>>>Des monstres dévorans , instrumens de ses maux ,
>>A ses bras s'attachant , et déchirant leur proie ,
> Ouvrent à ses sanglots une terrible voie.
>Au jour du jugement toutes nous paraitrons;
>>Mais les esprits souffrans dans ces horribles troncs ,
>>Ne pouvant recouvrer leurs dépouilles mortelles ,
> Seront ainsi punis de s'être armés contre elles;
►Eux-mêmes dans ces bois ils traîneront les corps ,
>Dont leur main suicide a brisé les ressorts ,
>Et chacun , reprenant son supplice terrible ,
>Verra sur ses rameaux pendre un cadavre horrible. »
Voici maintenant l'imitation de l'Arioste. Ce poëte
conduit Roger dans l'île d'Alcine , qui a métamorphosé en
arbres tous les chevaliers victimes de ses séductions . La
couleur légère de ce morceau forme un contraste frappant
avec les teintes rembrunies du précédent. J'ai cru devoir ,
en le traduisant, adopter le mètre décasyllabique.
Le destrier qu'en ees vertes forêts ,
(1 ) Ces deux vers font allusion à l'épisode de Polydore.
NOVEMBRE 1809: 233
Sur l'herbe épaisse , et sous l'ombrage frais ,
Aupied d'un myrte avait lié son maitre ,
Non loin de lui voit une ombre paraître ,
S'en épouvante , et soudain , de hennir ,
En secouant le myrte qui l'arrête ,
Mais dont en vain il fait trembler la tête ;
As'échapper il ne peut parvenir .
Vous avez vu le tronc d'un arbre antique ,
Privé d'un suc dès long-tems desséché ,
Lorsque dans l'âtre il repose couché ,
Et qu'à son bois le feu se communique ;
Tout-à-coup l'air enfermé dans son sein ,
Se dilatant , s'en échappe avec force ,
Sort , s'enfle , siffle , et se fraye un chemin ;
Ainsi , blessé par le coursier divin ,
L'arbre en criant entr'ouvre son écorce ,
Distinctement il en sort une voix
Quidit, poussant des sanglots lamentables :
>>Beau chevalier , si ton esprit courtois
>>Si la bonté qu'en tes yeux j'aperçois
>E>st bien d'accord avec tes traits aimables ,
>> Daigne éloigner ce cruel animal
,
> Qui de mon arbre augmente encor le mal ;
C'est bien assez du tourment que j'endure ,
> Sans qu'on y joigne un supplice étranger . >>
Acette voix , soudain le bonRoger ,
Qui reposait couché sur la verdure ,
Tourne les yeux vers le myrte vivant ,
Se lève , approche , et , de près l'observant ,
Voit le prodige ; à peine il s'en assure ;
L'émotion colore son beau teint :
Il se saisit de son coursier mutin ,
Que de cet arbre aussitôt il détache ;
Puis il s'écrie : « Esprit , ange , ou lutin ,
>Déesse , ou Dieu , qu'un miracle nous cache ,
> Pardonne-moi , de grâce ; j'ignorais
» Que cette écorce enveloppât tes traits ;
Si j'avais pu soupçonner ce prodige ,
>>Je n'aurais pas permis que mon coursier
> Fit une injure à ta sensible tige.
>Mais , cependant , dis-moi comment pressé
>Par un vieux tronod'écorce hérissé ,
234 MERCURE DE FRANCE ,
1
>>Tu peux cacher , sous cette forme vaine ,
>>L'esprit , la voix , l'intelligence humaine .
>>Oh ! que toujours l'indulgence des cieux
>>Sauve ton front des torrens pluvieux ;
» Oh ! si je puis réparer mon injure ,
>>Dès à présent , ou bien dans l'avenir ,
Arbre sacré , je proteste , je jure , "
>>>Par la beauté chère à mon souvenir
Que tu verras pour toi briller mon zèle ;
A ce serment mon coeur sera fidèle. »
Il dit : le myrte aussitôt tressaillant ,
Paraît trembler du pied jusqu'à la cime ;
Bientôt son tronc de ses fibres exprime
Une moiteur pareille au suo bouillant
Qui sort du sein de la branché encor verte ,
Quand par le féu son écorce entr'ouverte
Se rétrécit et fume en pétillant.
5
ソ
0
On voit quelle grâce l'Arioste a su répandre dans un sujet
qui ne semblait susceptible que d'inspirer une sombre
terreur. Le Tasse n'a pas cru cette fiction épuisée par les
trois grands poëtes qui s'en sont emparés avant lui , et il a
bâti sur le même ford l'un des épisodes les plus touchans
de sa Jérusalem délivrée ; mais son imitation est tellement
supérieure aux morceaux précédens , par le charme et l'intérêt
mélancolique dont il a su la remplir, qu'il paraît's'être
pénétré du principe qu'on a si souvent appliqué de nos
jours aux plagiats littéraires : Ilfaut tuerquand on vole .
Les démons se sont emparés d'une forêt nécessaire aux
Chrétiens pourla construction de leurs machines de guerre ,
et leurs prestiges épouvantent tous ceux qui veulent s'en
approcher. Tancrède ose y pénétrer le premier , et s'élance
aumilieu d'un incendie fantastique , dont les feux se dissipent
à l'instant.
Tancrède , à cet aspect , surpris , mais intrépide ,
S'élancé fiérement d'un pas ferme et rapide ;
Il perce de ces bois les replis ténébreux ,
N'y voit plus voltiger les fantômes affreux ,
Et rien n'arrête plus son coeur exempt de craintes ,
Que la vieille épaisseur de ces noirs labyrinthes .
Un vaste amphithéâtre à son oeil étonné
Se découvre bientôt, d'arbres environné.
NOVEMBRE 1809. 235
Là s'élève un cyprès en pyramide immense ;
Tancrède l'aperçoit , vers lui soudain s'avance ,
Et sur l'écorce lit des traits mystérieux ,
Tels que l'antique Egypte en figurait aux yeux .
D'autres signes gravés sür cet arbre sauvage
Offrent les traits connus du syrien langage.
Il lit ces mots : « O toi , téméraire guerrier ,
> Qui seul à ce bois sombre oses te confier ,
>>Et , souillant son réduit de tes regards profanes ,
>As pénétré vivant dans le séjour des mânes ,
> Si tu n'es point barbare , encor plus qu'indiscret ,
>>Garde- to: de troubler cet asyle secret ;
>>Pardonne aux malheureux qu'enferment ces lieux sombres ;
>>Ce n'est point aux vivans à tourmenter les ombres .>>>
A lire cet écrit le héros attaché
De ces lugubres mots cherche le sens caché ,
Lorsqu'il entend le vent frémir entre les chênes ,
Et rendre un son pareil au son des voix humaines.
De longs gémissemens exhalés dans les airs ...
Font entendre partout leurs lugubres concerts .
Oh! d'accens douloureux quelle harmonie étrange !
Dans l'ame elle répand je ne sais quel mélange
1
D'intérêt , de pitié , d'épouvante et d'horreur .
Le héros , de ses sens réprimant la terreur ,
Pour frapper le cyprès , soudain tire son glaive ;
Le foudroyant acier qui dans sa main s'élève
Se plonge au sein de l'arbre ... O prodige nouveau !
De l'écorce le sang jaillit en long ruisseau ,.
Bouillonne en murmurant , et va rougir la terre .
Lehéros , brandissant son large cimeterre',
Redouble', et , tout-à-coup , de cet arbre meurtri
Il entend s'exhaler un' lamentable cri , ob ذللود
Comme sidu tombeau de longs accens funèbres !
Sortaient et de la nuit effrayaient les ténèbres .
Il distingue bientôt une touchante voix יזי
Qui lui crie Ah ! Tancrède arrête ...ah ! dans ces bois
>> Faut-il me voir encor livrée à tes injures ?
1
Va , ton glaive déjà m'a trop fait de blessures ;
> Laisse mon ombre en paix , épargne ces rameaux ,
> Et ne me poursuis pas dans la nuit des tombeaux ,
> Je suis Clorinde . Hélas ! mes déplorables restes
236 MERCURE DE FRANCE,
› Ne reposent pas seuls dans ces arbres funestes :
> Tout Français , tout Païen que ladestruction
» Naguère a moissonné sous les murs de Sion ,
> Languit sous le pouvoir d'un charme qui le force
> A gémir enfermé dans une triste écorce.
> Ces bois sont animés , la vie est dans leur sein ;
> Tu ne peux les blesser sans être un assassin .
Ainsi , lorsqu'un malade , en ses songes terribles ,
Sent d'un dragon sur lui rouler les noeuds horribles ,
Ou , lorsqu'une chimère à ses yeux délirans
Apparaît , et le plonge en des feux dévorans ,
Quoiqu'il doute en effet , dans ses transes cruelles ,
Que ses yeux soient frappés de visions réelles
Il s'efforce d'en fuir l'aspect plein de terreur,
Qui révolte ses sens , et les glace d'horreur.
Ainsi ce tendre amant qu'un vain prestige obsède
Ne peut lui résister, et par degrés lui cède;
De tant de sentimens son coeur est oppressé ,
Qu'il demeure sans force , interdit , affaissé ,
Et , succombant au coup dont la force le frappe ,
Ne retient plus son fer qui de samain s'échappe .
Cen'est point la terreur qui surprend ses esprits ,
C'est sa Clorinde , hélas ! dont il entend les cris ,
Dont il sent les douleurs , dont l'image adorée
Lui paraît sous ses yeux gémissante , éplorée ;
Il ne peut soutenir ces douloureux sanglots ,
Ce sang qui bouillonnant le couvre de ses flots ;
Il s'éloigne éperdu , tremblant , hors de lui-même.
Ainsi ce noble coeur , dont la valeur extrême ,
Sous cent formes , bravant la guerre et le trépas ,
Jamais devant leurs coups n'a reculé d'un pas ,
Ce coeur dont l'amour seul amollit le courage ,
Cède aux accens formés par une vaine image.
Un vent impétueux qui s'élève soudain
Emporte au loin le fer échappé de sa main :
Lehéros croit sortir d'un effroyable rêve ,
Fuit , revient sur ses pas , et ressaisit son glaive.
L
L
t
PARSEVAL.
NOVEMBRE 1809. 237
SCIENCES MORALES .
DIALOGUE ENTRE UN MÉTAPHYSICIEN ET SA FEMME.
Felix qui potuit rerum cognoscere causas ! VIRG.
LA FEMME.
Mon cher ami , avant de nous rendormir, j'aurais une
confidence à vous faire .
LE MÉTAPHYSICIEN.
Qu'est-ce , ma bonne ?
LA FEMME.
Je suis allée hier au soir chez notre amie Mme Dercourt ;
il y avait quelques personnes ; on a parlé de vous fort
avantageusement; mais un petit abbé qui était là a dit que
vous étiez un métaphysicien; on m'a demandé si cela.
était vrai ; j'ai répondu que depuis trois mois que nous
sommes mariés , je n'ai aucun reproche à vous faire , et que
M. l'abbé ne vous connaissait pas sans doute aussi bien
que moi. On s'est mis à rire , et la conversation a changé.
LE MÉTAPHYSICIEN.
Je vous suis obligé de m'avoir si bien défendu; mais estce
là votre confidence ?
LA FEMME .
Un moment. Je me suis promis de vous demander ce
qquuee c'est que d'être métaphysicien ; carje vous avoue que
j'ai réponduunpeu au hasard et sans entendre laquestion,
comme cela arrive assez souvent dans le monde.
LE MÉTAPHYSICIEN .
Souvent aussi il n'y a pas grand mal , parce que les questions
qu'on y fait ne méritent pas beaucoup d'attentior ,
mais un vrai métaphysicien tâche de savoir toujours de quoi
il parle et à quoi il répond.
LA FEMME.
Est-ce là tout ce qu'on appelle être un métaphysicien ?
Alors ce ne serait pas une injure.
LE MÉTAPHYSICIEN.
Vous savez qu'on peut faire une injure de tous les noms,
par le sens qu'ony attache; et celadevient plus facilequand
lenom n'offre pas un sens bien clair et bien arrêté, comme
celui de métaphysicien que tout le monde n'entend pas de
238 MERCURE DE FRANCE ,
1
la même manière , et que bien des gens n'entendent pas du
tout.
LA FEMME.
Je suis de ces gens-là ; et je vous prie de me l'expliquer.
LE MÉTAPHYSICIEN .
Écoutez , ma chère amie. Un métaphysicien est un
hommequi cultive la science qu'on appelle métaphysique .
2
...
LA FEMME .
Oui; comme un cuisinier est un homme qui fait la cuisine.
Me voilà bien avancée ; et la métaphysique, qu'est- ce
que c'est ?
LE MÉTAPHYSICIEN.
Cela n'est pas aussi facile à expliquer. Vouloir vous dire
ce qu'a été la métaphysique depuis un certain Aristote ,
dont vous avez sûrement entendu parler, ne fût-ce qu'à
Sganarelle , dans la comédie du Médecin malgré lui; vouloir
vous dire ce qu'elle est même encore quelquefois , ce
serait m'exposer à vous ennuyer prodigieusement et
pure perte ; en trois mots , c'était la science de ce qu'on ne
sacait pas , de ce qu'on ne saura jamais , et de ce qu'il
n'est pas fort utile de savoir.
LA FEMME.
J'espère que ce n'est pas là votre science .
LE MÉTAPHYSICIEN .
1
en
celle de Je l'espère aussi ; et ce ne peut plus être que
quelques fous . La métaphysique desgens sensés , età laquelle
il serait bien tems de donner un autre nom qui lui convînt
mieux , consiste à présent à se rendre raison , autant qu'on
le peut , de ce qu'on pense (1 ) , de ce qu'on dit et de ce
qu'on fait.
(1) Se rendre raison de ce qu'on pense , et sur- tout dece qui fait
qu'on pense , n'est point du tout une chose facile . Aussi ai-je dit :
Autant qu'on le peut . C'est particulièrement sur les facultés et les
opérations de notre entendement que s'exerce la moderne métaphysique
. Mais oserai-je dire qu'elle me parait encore tributaire des
erreurs de l'ancienne ; qu'il faudrait renoncer d'abord entiérement à
faire de la métaphysique à priori , et traiter enfin cette science comine
les autres sciences naturelles , par des expériences et par des observations
sur le imoral de l'homme et sur l'instinet des animaux; que
ce serait par des faits multipliés , infiniment variés etbion observés ,
NOVEMBRE 1809 . 239
LA FEMME.
Est-ce là tout? Il n'y a pas là grand mystère , ni grande
difficulté.
LE MÉTAPHYSICIEN .
Il y en a peut-être plus que vous ne croyez , et il faut bien
qu'il y en ait; car beaucoup de gens ne se rendent jamais
raison de rien .
LA FEMME.
Mais si cela était comme vous le dites , il y aurait de la
métaphysique partout ?
LE MÉTAPHYSICIEN.
Justement ; et vous qui parlez , vous en faites toute la
journée.
LA FEMME .
Je ne m'en doutais pas . Je suis aussi métaphysicienne?
LE MÉTAPHYSICIEN .
Assurément. En voulez-vous des preuves ?
Vous me ferez plaisir .
LA FEMME .
,
qu'il faudrait tâcher de démêler ce qui est en nous l'instinct de la
nature , le produit de la civilisation , l'effet des conventions ; que des
observations et des expériences sur les procédés intellectuels des
enfans , des sauvages , des hommes de différens pays , de diverses
conditions , en état de santé , de maladie , de veille , de sommeil
d'ivresse , etc ..... seraient d'abord les fondemens nécessaires de cette
science ? L'excellent ouvrage des Rapports du physique e du moral de
l'homme , est un commencement et un exemple de cette métaphysique
expérimentale. Je conviens que ces expériences seraient beaucoup
plus difficiles et plus délicates que celles dont on éclaire
la marche des sciences physiques ; mais le but serait plus noble et
plus utile encore ; car quelle science peut mieux convenir à l'homme
que celle de l'homme ? Peut- être aussi est-ce celle dans laquelle il est
condamné à faire le moins de progrès. Les métaphysiciens ont encore
trop souvent le tort de ne pas consentir à ignorer ce qu'ils ne peuvent
jamais savoir; il faut leur adresser ces beaux vers de Voltaire :
La raison te conduit ; avance à sa lumière ;
Marche encor quelques pas , mais borne ta carrière .
Au bord de l'infini, ton cours doit s'arrêter :
Là commence un abîme; il faut le respecter.
240 MERCURE DE FRANCE,
LE MÉTAPHYSICIEN .
Eh bien ! je prends les premières qui se présentent.
J'étais dans votre chambre hier au matin , quand votre
marchande de modes vous apporta des chapeaux à choisir ;
il y en avait un qu'elle voulait vous faire acheter , et dont
vous ne vouliez pas ; elle vous répéta dix fois qu'il avait
beaucoup de grâce , qu'il était très -distingué . Je pensai en
moi-même que si on lui eût demandé ce qui fait qu'un chapeau
ade la grâce et est très-distingué , elle eût été peut-être
fort embarrassée de le dire ; mais vous en prîtes un autre ,
parce qu'il était plus simple , moins remarquable , et surtout
parce qu'il coûtait dix écus de moins . Je trouvai votre
métaphysique excellente .
LA FEΜΜΕ .
Je serai toujours bien aise d'avoir votre approbation ;
mais vous vous moquez de moi. Ce n'est pas là de lamétaphysique
.
LE MÉTAPHYSICIEN .
Pardonnez-moi . Toutes ces idées de grâce , de distinction
, de simplicité , d'économie , ne sont rien autre chose ;
mais voulez-vous un autre exemple ? je ne l'irai pas chercher
loin . Vous me le fournirez encore .
LA FEMME .
Vous m'allez faire croire que je suis bien habile . Qu'estce
que c'est ?
LE MÉTAPHYSICIEN.
Votre cuisinière vint vous demander vos ordres pour
le dîner d'aujourd'hui ; vous lui dîtes que nous aurions
votre cousin l'architecte ; elle vous proposa de mettre un
gigot à la broche , et vous lui répondîtes qu'un levraut
rôti serait plus honnête. Un levraut plus honnête ! voulezvous
me faire le plaisir de me dire comment et pourquoi?
LA FEMME .
Parce que c'est un plat moins commun et qui coûte un
peu plus qu'un gigot de mouton; cette petite recherche ,
cette légère dépense annonce à l'ami qu'on reçoit qu'on s'est
occupé de lui , qu'on a fait quelque chose pour lui plaire ;
et la vanité de tous les hommes est si grande, qu'ils sont
flattés des moindres égards qu'on leur témoigne .
LE MÉTAPHYSICIEN.
Bravo ! Madame; voilà une métaphysique fort déliée , et
de plus fort exacte ; vous êtes vraiment une philosophe .
۱
LA
..:
NOVEMBRE 1809. 241
LA FEMME.
C'est bien sans le savoir.
LE MÉTAPHYSICIEN.
:
Continuons. Votre cousin l'architecte passe pour un
homme d'esprit; qu'en pensez-vous ?
:
LA FEMME.
i
Je trouve qu'il en a beaucoup.
LE MÉTAPHYSICIEN.
41
DEM
DE
EL
SEX
Je pense comme vous. Je ne vous demanderai pas de
que c'est que l'esprit ; car il y aurait de quoi faire de la me
taphysique à perte de vue; mais dites-moi seulement pour
quoi vous trouvez de l'esprit à votre cousin. : (י
LA FEMME.
1.
Parce que sa conversation est amusante et bien suivie ,
parce qu'on entend tout ce qu'il dit , parce qu'on a du plaisir
à l'écouter, quoiqu'il ne dise jamais de mal de personne.
LE MÉTAPHYSICIEN.
Très-bien. Il est chargé de faire construire une église ;
vous souvenez-vous que l'autre jour il nous montra son
plan , et nous expliqua ce qu'il comptait faire pour donner
à son édifice un caractère grave et religieux? Tout ce qu'il
nous a dit à ce sujet était fort bien pensé , et c'était précisément
la métaphysique de son art .
LA FEMME.
Je commence à vous comprendre .
LE MÉTAPHYSICIEN.
1.1
Vous aimez beaucoup la musique des bouffons , parce
qu'elle est chantante , agréable , parce qu'elle flatte votre
oreille ; cependant vous préférez celle de Grétry , de Dalayrac
et de Méhul ; pourquoi cela ?
LA FEMME .
Parce que je trouve que ceux-ci mettent plus d'esprit
dans leurs compositions , qu'ils s'attachent plus à rendre
le sens des paroles,, etque leurs chants agréables à l'oreille
disent quelque chose à ma pensée , et qu'ainsi ils me donnent
plus de jouissances que les premiers , et des jouissances
plus raisonnables.
Ω
។
242 MERCURE DE FRANCE ,
LE MÉTAPHYSICIEN .
Quand je vous ai dit que vous étiez une métaphysicienne
!
med coop
LA FEMME.
Aprésent , dites-moi comment il se peut qu'on attache
au nom de métaphysicien une espèce de ridicule ; car j'ai
bienvu que le petit abbé , en vous donnant cette qualification
, l'accompagnait d'un ton et d'un sourire épigrammatiques
.....
LE METAPHYSICIEN.
C'est que la métaphysique conserve encore la réputation
d'obscurité et d'inutilité qu'elle a méritée autrefois ; mais
elle ne sera pas obscure quand on aura soin de commencer
par s'entendre bien soi-même pour se faire entendre aux
autres , et quand on restera dans les bornes de ce que
l'esprit humain peut connaître et expliquer ; car, si l'on veut
dire ce que l'on ne sait pas , il sera inévitable qu'on ne
sache ce qu'on dit.
LA FEMME:
Votre métaphysique , à vous , me paraît assez claire , et
n'est pas au-dessus de mon intelligence ; mais vous parlez
aussi de l'utilité de cette science; cette utilité est-elle bien
réelle ?
LE MÉTAPHYSICIEN .
Gomment ne la trouverais-je pas utile ? C'est elle qui
nous a mariés ensemble .
LA FEMME ... L
Voilà une galanterie. Mais je ne me serais pas doutée
que j'eusse tant d'obligation à la métaphysique ; pourriezvous
bien me le prouver ?
LE MÉTAPHYSICIEN.
Vous voulez des complimens ? Je n'en sais point faire.
Je ne vous dirai que la vérité. Vous êtes fort jolie ; vous
avez de beaux yeux , de belles dents , une peau très-fine
et très-douce ; mais enfin il y a beaucoup de femmes qui
sont mieux que vous ; et cependant un sentiment de préférence
m'a porté vers vous seule , et j'ai attendu de notre
unionle bonheur de ma vie , et je l'y trouve à tous les momens.
Qu'y a-t-il de plus métaphysique que ce je ne sais
NOVEMBRE 1809 . 243
quoi qui me fait voir tant de choses dans votre sourire ,
dans vos gestes , dans vos moindres mouvemens ; qui m'y
fait découvrir votre excellent caractère , votre douceur inaltérable
, votre charmante raison ; qui est cause enfin qu'après
trois mois de mariage je vous aime comme le premier
jour?
:
LA FEMME .
Je m'en aperçois , mon ami .
:
(Ici le dialogue éprouve une interruption . On
le reprend ensuite , et il continue ainsi :)
LA FEMME.
Apropos , mon ami , ne disiez-vous pas que la métaphysique
estune science utile ?
LE MÉTAPHYSICIEN.
Assurément , puisqu'aucune autre science ne peut s'en
passer , puisque tous les hommes endoivent faire et en
font usage plus ou moins.
LA FEMME...
C'est de quoi j'attends encore des preuves.
( La suite au Numéro prochain . )
VARIÉTÉS .
1.
SPECTACLE. - Opéra Buffa. - Cimarosa est le dieu
presqu'exclusivement adoré de l'Italie musicale. Ingénieux
, délicat , idéal ou naturel comme Paësiello , sa
composition est plus brillante , plus nourrie , son orchestre
plus plein , plus varié. On prétend que c'est à lui que commence
la révolution qu'on a remarquée dans l'école : il a plus
écrit pour la scène que ses prédécesseurs ; et sans cesser
d'être mélodieux , il a été plus harmoniste. Aussi quelques
amateurs l'accusent de s'être rapproché de la manière de
Mozart , et d'avoir alteré la pureté , la limpidité de la source
où s'abreuvaient délicieusement , avant lui , les grands mélodistes
formés à Naples . Mais ne serait-ce pas une heureuse
corruption du goût , une favorable et glorieuse décadence,
que celle qui nous aurait conduits de chute en chute
Qa
244 MERCURE DE FRANCE ,
:
au Matrimonio segretto , à l'Impressario et aux Horaces?
Cimarosa, sans prendre une route absolumentnouvelle, s'est
donnéplusdelatitude dans celle qu'avaient suivie ses maîtres .
Sans quitter leurs traces , il a varié sa marche et adopté le
goût du siècle , que ses brillans succès avaient peut-être
formé. On craint que ses rivaux n'aient été jaloux de lui
cemal est partout , et n'est nulle part plus commun qu'en Italie
; mais Cimarosa , enlevé à la fleur de l'âge , a laissé des
élèves , justes admirateurs de son talent , justes appréciateurs
de son caractère; nulle perte ne fut plus sensible
pour l'art , et nul artiste ne fut plus regreté. Son nom est
une sorte de talisman , il retentit harmonieusement à l'oreille
, et partout où il est prononcé , la foule accourt avide
étattentive.
Cependant il est dans la nature même du plus beau talent
d'être inégal. Le génie a ses momens de distraction et
de faiblesse ; Homère , dit-on , semble dormir quelquefois
en racontant les aventures du roi d'Ithaque ; Cimarosa a pu
sommeiller aussi par hasard , et une fois en så vie, ne pas
avoir eu présente en écrivant la pensée de sa haute célébrité.
Le sujet des Amans Thraces pourrait au besoin lui
servir d'excuse ; cette misérable rapsodie est de tout point
au-dessous de tout ce que nous avons vu en ce genre , et
nous serions tentés de dire : l'Opéra-Buffa a ses licences ,
il en use d'ordinaire avec assez de liberté ; mais ici il les
épuise toutes : il usurpe même une faculté qui semblait réservée
exclusivement à son illustre et tragique rival . Proh
Pudor ! Il a légérement assoupi quelques-uns de ses admirateurs
, et complétement endormi la plupart de ses critiques.
La scène se passe dans une île de l'Archipel , où estvenu
se rendre un pacha de Thrace , amoureux d'une jeune personne
qui y est cachée : će pacha a un bouffon , auquel il
donne quelquefois une commission assez sérieuse ; cars'il
a une première femme à étrangler , s'il a une esclave à punir
, c'est à ce bouffon qu'il s'adresse. Celui-ci , qui est
bonhomme , n'en fait rien ; mais le pacha , qui est bonhomme
aussi , menace et ne punit pas ; je crois même que
dans le cours de la pièce , on l'empoisonne un peu sans
qu'il se fâche , et qu'il se borne à recourirà un antidote; après
quoi il veut épouser la jeune italienne qui le charme. Cette
femme est celle de notre bouffon , nouveau Panurge , tout
surpris de retrouver sa moitié entre les mains des infidèles.
NOVEMBRE 1809. 245
Heureusement le pacha est crédule , et au moyen d'un dénouement
assez semblable à celui de notre Fausse Magie,
on le force à reprendre sa première femme , à pardonner le
crime de celui qui ne l'a pas étranglée , et à rendre au bouffon
sa chaste épouse , toujours immaculée .
Ce canevas atellement ennuyé le public qu'on peut pardonner
à Cimarosa de s'être lui-même singulièrement ennuyé
, en lui prêtant son élégante broderie ; malheureusement
l'auteur , le compositeur et le public tournent ainsi
dans un cercle vicieux ,dont il n'est pas aisé de sortir ; et
je crois que l'administration n'en sortira qu'en donnant au
plus vite un nouvel ouvrage plus heureusement choisi. Le
destin de celui-ci est assuré.
L'ouverture , quel que soit son auteur , lui a donné peu
de peine. Elle est d'une telle faiblesse de composition , que
le public en est resté presqu'étonné; quelques personnes
ont applaudi par habitude . L'introduction est une marche
de quelques mesures; le récitatif s'empare ensuite de la
scène. Le premier duo , où le pacha et le bouffon calculent
le nombre d'yeux que possèdent leurs deux maîtresses , est
assez piquant. La cavatine qui suit, bien chantée par
Mme Festa , a paru froide et insignifiante ; le sextuor Guarda
che bel Soggiono, est bien composé , mais il n'y a pas là
d'ame , de vie , d'originalité . Il n'y a point Cimarosa pas
plus que dans la finale , dont la dernière partie a seule produit
quelqu'effet. Tout le premier acte est en général d'une
couleur trop égale : chant , orchestre , tout a quelque chose
de bannal , de diffus et de vague , dont la monotonie fatigue.
Le second acte est meilleur. Je ne puis dire avec quel
plaisir on a reconnu et fait répéter le duo si piquant et tant
de fois entendu au Conservatoire , Lena bella , Lena cara :
voilà , voilà le maître de retour , disait-on de toutes parts ,
mais il s'était fait trop long-tems attendre. Il est resté , et
s'est encore fait reconnaître dans la grande scène de mystification
jouée au pacha , et dans quelques parties du dernier
final ; mais , au total , soit que sa partition ait été tronquée
, soit que cette composition ne soit pas vraiment digne
de lui , il faut avouer franchement qu'elle n'a éu aucun succès
, et qu'elle ne peut en avoir , si par d'habiles substitutions
, on ne répand pas sur le premier acte plus de fraîcheur
et de variété.
Mme Festa a été charmante dans le rôle de Lena ; Lom
246 MERCURE DE FRANCE ;
bardi a fait ce qu'il a pu pour égayer son rôle de bouffon ;
Tarulli a fort noblement représenté le pacha que tout ennuie
; Gugliami seul est complétement resté au-dessous des
espérances qu'il avait données : il a été d'une extrême faiblesse.
Au total , c'estun mauvais choix qu'un tel ouvrage,
et sa chute doit réveiller l'émulation de nos bouffons .
L'Opéra-Comique français a sommeillé pendant six mois ,
et ils ont eu la vogue ; mais cet opéra paraît se piquer
d'honneur; des débuts brillans le raniment ; les Bouffons ,
cet hiver , vont avoir à lutter , et ils ne peuvent établir la
balance qu'en faisant un choix sévère parmi les chefsd'oeuvre
dont ils sont dépositaires. Que ne pensent-ils à
DonJuan ? pourquoi ne pas faire entendre la Flûte enchan
tée? Ou si, fidèles à leur école , ils ne veulent pas en sortir,
qu'ils ne lacompromettent pas elle etl'un deses plusgrands
maîtres par des productions peudignesd'eux. Enun mot, les
Italiens ne peuvent être suivis parmi nous , que s'ils sont supérieurs
, s'ils sont modèles , s'ils font entendre des chefsd'oeuvre.
Ils sont plus heureux qu'ils ne pensent, et plus
estimés qu'ils ne croient, puisque la médiocrité leur est sévérement
interdite. Il n'appartient pas à tout le monde de
s'entendre dire : Ceci n'estpas digne de vous.
NOVEMBRE 1809 . 247
POLITIQUE.
Le séjour de MM. Rheinard et Bourrienne à Hambourg
, leur réunion à des députés des villes ansćatiques ,
les conférences nombreuses qui ont eu lieu , n'ont pas permis
de douter que la France ne s'occupât du sort de ces
intéressantes contrées , et des moyens de les arracher à
l'état pénible d'incertitude où elles se trouvent depuis longtems
. Parmi les personnes appelées aux conférences , on
a remarqué M. Villers , Français de naissance , mais en
quelque sorte Allemand d'adoption , correspondant de
l'Institut de France , dont beaucoup de lumières , et quelques
écrits philosophiques très -distingués , rendentle nom
déjà célèbre. Ce publiciste paraît connaître les intérêts
politiques et commerciaux des contrées voisines de l'Elbe ,
et les connaître assez bien pour les juger inséparables de
ceux du grand Empire qui doit les protéger. On doit donc
espérer de ces cominunications entre les ministres de l'Empereur
et les députés des villes anséatiques un arrangement
qui , sous les rapports de la tranquillité du Nord et
de la sécurité de son commerce , peut se lier pour la pros
périté de tous au système suivi parle Danemarck , la Russie
et la Suède , ef contribuer , en commençant par la Baltique
, au grand ouvrage de l'affranchissement des mers.
Les Anglais sont très-occupés de ces conférences ; ils en
sont vivement inquiets ; ils doivent l'être ; la Confédération
du Rhin ne peut se grossir que de princes ou de
peuples résolus à faire cause commune contre eux , et à
défendre contre leurs usurpations la liberté de la mer et
l'industrie du continent. Ils ont essayé de troubler cette
sorte de congrès qui règle le sort des villes commerciales
duNord, en attaquant Cuxhaven défendue par des troupes
westphaliennes ; quelques dégâts de peu d'importance ont
été le résultat de cette puissante diversion , et par suite de
cet événement une commission militaire , formée à Cuxhaven
par ordre du roi de Westphalie , a jugé à mort quelques
embaucheurs anglais . Jusqu'à présent les ordres les
plus rigoureux sont donnés dans ces contrées par l'administrateur
des douanes , pour prévenir l'introduction des
denrées coloniales ; Hambourg est le chef-lieu de la ligne
de ces douanes ; le sénat a , dans cette occasion , donnéune
248 MERCURE DE FRANCE ,
nouvelle preuve de zèle et de prudence , en renouvelant &
ses concitoyens les plus vives instances pour que personne
ne se prêtat à l'introduction des marchandises proscrites
par le gouvernement français .
La marche des troupes françaises qui évacuent les provinces
autrichiennes continue aux termes de la convention .
Le prince d'Ekmull est arrivé à Vienne , il est gouverneurgénéral
de l'Autriche . Le général Andréossy a dû partir
Ie 19. Le bruit court que M. de Narbonne sera ministre
deFrance près l'empereur d'Autriche . M. de Scharzenberg
est arrivé à Paris presqu'en même tems que le prince de
Wagram et d'Esling. Parmi les trophées de la campagne ,
il estpermis de citer les tentes turques qui furent enlevées
aux Turcs qui assiégeaient Vienne , par ce Jean Sobieski
dont la capitale de l'Autriche a deux fois sous nos yeux
vainement invoqué le nom. Il paraît que l'archiduc Charles
reste décidément éloigné des affaires , et dans une retraite
que l'état de sa santé rend nécessaire . L'empereur n'est
attendu à Vienne qu'après l'accomplissement de la convention
pour ce qui regarde la capitale : il a fait des promotions
et donné des récompenses . L'impératrice est toujours
dans un état alarmant.
Les deux princes qui , au nom de l'Empereur et au nom
du roi de Bavière , conduisaient les troupes alliées contre
les insurgés tyroliens , sont revenus ll''uunn à Munich , l'autre
à Milan. Le prince royal de Bavière a été accueilli avec les
plus vives acclamations dans la capitale de la Bavière . Le
prince vice-roi a reçu à Milan les hommages de toutes
les autorités réunies , le jour de son anniversaire. Rien ne
prouve mieux que le sort du Tyrol est assuré , et que la
pacification ne laisse plus aucun doute. Les généraux
bavarois et français se sont avancés sur tous les points , et
ont dû faire leur jonction. Le général Baraguay d'Hilliers
, commandant l'armée du prince vice-roi , s'est avancé,
après des engagemens sérieux , jusqu'à Brixen . Le
général Drouet et les troupes bavaroises ont leur quartier
général à Inspruck , d'où ils dominent toute la contrée et
menacent les vallées de l'Inn ; sur leur droite , d'autres
troupes s'avancent et achèvent de resserrer le cercle dans
lequel se trouvent renfermés les Tyroliens .
assez
Dans ces circonstances il était impossible que malgré
leur aveugle opiniâtreté , leur fanatisme , et les suggestions
de leur chefs , les Tyroliens ne prissent pas le parti
1
NOVEMBRE 1809. 249
de la soumission. Une notification de l'archiduc Jean
leur a fait connaître que la paix avait été signée , et qu'ils
n'avaient plus qu'à implorer la clémence de leur roi ; c'est
ce qu'a fait , en leur nom , leur chef principal , cet André
Hofer , rendu un moment célèbre dans ces montagnes par
le bizarre contraste de son état et du rôle passager qu'il a
joué.
Ce chef a envoyé des députés au prince vice-roi le 29
octobre , et en date du 4 novembre avait reçu du prince
l'assurance que si tout le peuple tyrolien mettait bas les
armes , il serait traité avec indulgence , que tout le passé
serait oublié : il a donné ordre à toutes les troupes sous
ses ordres , de se dissoudre et de rentrer dans leurs foyers :
il a seulement demandé que les généraux français et bavarois
attendissent quelques jours sans se porter en avant ,
pour laisser aux paysans désarmés le tems de rentrer chez
eux. Tout donne donc lieu de croire qu'au moment où
nous écrivons , la pacification est pleine , entière et durable .
Les Anglais n'ont pas été d'un grand secours aux Espagnols
; ils ne leur ont rendu qu'un dangereux service ,
celuide les enhardir dans leur insurrection, de les pousser
de nouveau à la révolte et de rallumer les feux d'un incendie
qui commençait à s'éteindre; aujourd'hui , sur la nouvelle
de la pacification générale , les Anglais agitent la
question de savoir s'ils attendront sur le Tage les troupes
victorieuses sur le Danube , ou si , contens de leurs pertes
à Talaveyra , ils rejoindront leurs vaisseaux. Dans cette
circonstance critique les chefs de la junte réclament avec
chaleur les conditions du traité qui lie cette junte au cabinet
de Londres ; car il existe entre eux le traité d'une alliance
stipulée intime et éternelle . Le lecteur désirera sans
doute connaître cet acte curieux , de la nature de ceux dont
tant d'exemples ont assez fait connaître l'insuffisance et
l'inutilité ; il est contracté au nom de la Trinité sainte et
indivisible , et on reconnaît ici les Espagnols , mais on ne
voit pas la foi des Anglais plus engagée , et leur loyauté
plus assurée. Voici au reste les termes du traité daté de
Londres , le 14 janvier 1809 , et que sa signature met au
nombre des'actes du ministère de M. Canning :
«Au nom de la Trinité sainte et indivisible ! etc.
Art. rer. Il y aura entre S. M. le roi de la Grande-Bretagne et d'Irlande
, et Ferdinand VII , ainsi qu'entre leurs royaumes , Etats et sujets
respectifs , une paix chrétienne , durable et indestructible , une amitié
250 MERCURE DE FRANCE ,
sincère et éternelle , et la plus intime union durant cette guerre. Ly
aura aussi un entier oubli des hostilités commises pendant la dernière
guerre.
2. Afin de prévenir les plaintes et discussions qui pourraient avoir
lieu au sujet des prises faites depuis la déclaration publiée par S. M ..
Britannique le 4 juillet dernier , on est convenu que tous les bâtimens
et propriétés quelconques , pris depuis le 4 juillet , dans quelque partie
du monde que ce soit , et sans égard aux circonstances , seront fidèlement
rendus de part et d'autre . Et comme l'occupation éventuelle de
quelques ports de la péninsule par l'ennemi commun pourra faire naître
des discussions à l'égard des bâtimens espagnols qui, venant des colonies
, et ne connaissant point l'occupation de ces ports , chercheraient
às'y rendre , ainsi qu'au sujet des Espagnols qui tenteraient à se soustraire
, par la voie de mer , à la domination de l'ennemi , les hautes
parties contractantes sont convenues que les vaisseaux de guerre de
S. M. Britannique , loin de prendre ces bâtimens , leur fourniront toute
espèce de secours .
3. S. M. Britannique s'engage d'aider de toutes ses forces la nation
espagnole dans son opposition contre la France , et promet de ne pas
reconnaître d'autre roi d'Espagne et des Indes que Ferdinand VII et
sés héritiers , ou tels autres que la nation espagnole reconnaitra .
Le gouvernement espagnol , de son côté , s'engage de ne céder ,
dans aucun cas , aucune portion du territoire espagnol , dans quelque
partiedu monde que ce soit .
4. Les parties contractantes sont convenues de faire cause commune
contre la France , et de ne conclure la paix avec cette puissance , que
d'un commun accord.
5. Les ratifications de ce traité seront échangées à Londres dans
l'espace de deux mois , ou plutôt si faire se peut.
Pendant que les Anglais délibèrent s'ils observeront fidèlementce
traité , quelques événemens militaires assez importans
dans leur résultat , et glorieux pour le petit nombre de
troupes françaises qui y ont pris part sur divers points ,
viennent d'être officiellement rapportés par le Moniteur.
Un journal très-répandu a bien annoncé que les insurgés au
nombre de35 mille hommes avaient fait une pointe sur Salamanque
, y avaient pénétré malgré la résistance d'un
bataillon français du sixième corps , mais que les troupes
du général Kellerman s'étaient mises en mouvement et
avaient repris Salamanque à la baïonnette. Ici l'on n'a cité
ni le chef de cette expédition hasardeuse , ni le lieu d'où il
était parti : est-ce Vénégas ou Equia ? Les bandes insur
NOVEMBRE 1809.. : 251
gées du nord se sont-elles réunies pour ce coup de main?
On ne donne à cet égard aucun renseignement , et le
Moniteur, qui publie depuis quelques jours divers rapports ,
sur l'Espagne , ne dit pas un mot de cet événement : sans
le nier absolument , il est donc sage de le révoquer en
doute jusqu'à ce moment ; voici , sur d'autres points , des
détails plus positifs , plus circonstanciés et qui émanent en
effet des rapports officiels . Nous donnons d'abord ceux qui
contiennent une sorte d'aperçu historique sur le siége de ,
Gironne .
"Gironne avait prolongé sa résistance avec une opiniâtreté
que le fanatisme seul peut inspirer , jusqu'au moment où
notre artillerie pût commencer à établir des batteries de
brèche contre le corps de la place.Acette époque , on dut
espérer de vaincre promptement les derniers obstacles , et
peu de jours devaient suffire pour pénétrer dans la ville
même , où la disette se faisait déjà fortement sentir ; cette
dernière circonstance pouvait ramener enfin la majeure
partie des habitans à des sentimens modérés , et les engager
à ne pas attendre la dernière extrémité : on eût désiré
pouvoir éviter à cette malheureuse ville les horreurs inévitables
d'un assaut général ; et l'on s'appliquait à en resserrer
leblocus toujours davantage , lorsque le général Blake ,
commandant l'armée des insurgés en Catalogne , entreprit
de ravitailler la place. Hors d'état de hasarder une bataille
pour délivrer Gironne de vive force , il usa de ruse , et trouva
enfin le moyen de parvenir à son but. Le général Saint-Cyr
commandait le corps d'observation destiné à couvrir le siége ,
il fut attaqué le 30 août par des troupes qui se porterent sur
la division Souham du côté de Brunola ; cette attaque quoique
repoussée , ayant été soutenue par des troupes fraîches ,
le général Saint-Cyr supposa que l'ennemi avait le projet
dehasarder une bataille ,et crutdevoir se renforcer de toutes
les troupes dont il pouvait disposer. Il fit venir pour cet
effet celles même qui faisaient le siége , en n'y laissant que
de qui était indispensable pour garder les travaux, et le général
Verdier vint se mettre enligne avec l'armée du général
Saint -Cyr . Sur ces entrefaites ,4000 hommes d'infanterie
ennemie , avec 500 chevaux , sous les ordres du général
Garcia-Conde , escortant un convoi de 1000 ou 1500 mulets ,
dirigèrent leur marche sur la forteresse ; et ne trouvant sur
leur passage qu'un faible corps de troupes napolitaines de
la division Lechi , il ne fut pas difficile au convoi de faire
son entrée dans Gironne , dont la garnison renforcée en
252 MERCURE DE FRANCE ;
hommes , en subsistances et en munitions de guerre , se
trouve maintenant en état de lutter avec avantage contre des
troupes fatiguées , réduites par les maladies , et souffrant
même de la disette des subsistances , dans un pays absolument
ruiné. L'on ne suivit donc dès-lors que faiblement les
opérations du siége , et l'on prit même ensuite leparti de le
convertir en blocus . Peu après , le général Gouvion-Saint-
Cyr , qui dut sentir que sa position devenait journellement
plus difficile par l'avantage que sa fausse manoeuvre avait
donné à l'ennemi, sollicita son rappel que le mauvais état
de sa santé rendait doublement nécessaire. Il fut remplacé
dans le commandement du 7º corps par le maréchal duc de
Castiglione, qui ne tarda point à adopter toutes les mesures
convenables pour reprendre l'offensive sur l'ennemi . Le
général Blake était campé sur les hauteurs de Brunola ,
lorsque le duc de Castiglione prit le parti de l'attaquer le
29octobre; mais Blake , ayant levé son camp dans la nuit
du 28, vint prendre position sur les hauteurs de Santa-Coloma
et de Santa-Ilazia . Le général Souham reçut alors
'ordre d'aller l'attaquer dans cette position . "
La relation du général Souham rend compte de cette attaque.
Blake avait 8000 hommes tous régimens suisses ,
gardes wallones , ou grenadiers. Le 42º régiment , le 1º et
le 3º léger , ont attaqué avec leur valeur accoutumée . L'ennemi
a été mis dans une déroute complète . Tous ses camps
ont été brûlés , ses bagages pris : il a eu plus de 2000 tués ou
blessés , et perdu plus de 500 prisonniers . Les lieux inaccessibles
dans lesquels il s'est retiré , ont seuls empêché
sa destruction totale.
Cette affaire a eu lieu le 1er novembre. Le due de Castiglione
apprit depuis que l'ennemi tentait une entreprise sur
unautrepoint, et préparait à Ostalric un convoi pour ravitailler
Gironne . Le général Pino reçut ordre de partir avec
la division italienne pour emporter la ville et détruire les
magasins . Le général Verdier , commandant la division
du général Souham , tombé malade , devait soutenir la
division italienne. Elle arriva devant la place sans obstacle ;
un bataillon d'avant-garde se présenta et fut culbuté avec
une perte énorme; bientôt 2000 hommes de ligne , joints à
une population nombreuse , voulurent défendre l'entrée de la
ville. Les troupes ont demandé l'assaut ; les voltigeurs
grimpant les uns sur les autres , et formant , sans boucliers ,
la double tortue des Romains , ont escaladé les murs au
milieu d'une grêle de balles ; forcés sur leurs murs , les
NOVEMBRE 1809 . 253
défenseurs de la ville se sont réunis au centre , sur une
éminence que le terrain y forme , et s'y défendirent avec
opiniatreté ; mais le 2º léger les attaquant à la baïonnette
pendant que sur leurs flancs d'autres corps venaient les
presser , ils ont été entamés et bientôt entiérement détruits
. Les magasins ont été enlevés et le but de l'expédition
rempli . Le général Pino accuse une perte de 100 hommes
tués ou blessés ; il fait un éloge complet de la valeur bril
lante et de l'expérience qu'ont montrée le général Mazuchelli
, et les colonels Villata et Eugêne . Blake était tellement
terrifié par les précédentes affaires , qu'il n'a point
osé venir au secours d'Ostalric. Il n'était cependant
éloigné du champ de bataille que de cinq lieues.
Aces détails il est possible d'ajouter que Bayonne est
redevenue le centre d'un grand passage de troupes françaises
. Trente mille hommes ont déjà dù traverser les
Pyrénées . Le maréchal Ney est retourné prendre le commandement
du sixième corps , et tout est préparé àBayonne
pour la réception de l'Empereur lui-même .
Les Anglais commencent à être sérieusement alarmés
des préparatifs qui se font contre Walcheren. Vesprit
des habitans est excellent , pour la cause des Français
qu'ils sauvent , qu'ils cachent , qu'ils aident à sortir de l'île.
Les Anglais , faute de place dans leurs hôpitaux , ont été
obligés de renvoyer une centaine de soldats français hors
de combat, qui ont donnéà Beveland des nouvelles sûres
de ce qui se passe à Walcheren. La flotte anglaise est de
dix vaisseaux de ligne : elle porte dix mille hommes,, qui
ne descendent point à terre à cause des maladies . De ce
côté , la flotte et la flottille sont dans l'état le plus formidable
: les troupes descendent successivement vers la côte :
le maréchal duc d'Istrie y commande : Beveland a reçu
300 pièces de canon de gros calibre : on ne pense ni à
Walcheren, ni à Beveland queles Anglaispuissent résister;
on ne croit même pas qu'ils attendent le moment où les
glaces pourraient, en les enfermant, rendre l'entreprise plus
facile et plus sûre .
4 Sur ces entrefaites , des bruits de paix se sont tout-àcoup
répandus à Londres. On parlait , à la date du 8 novembre
, de l'arrivée d'un parlementaire français , d'un
voyage de M. de Wellesley en France : on ajoutait comme
des motifs certains d'espérance , que le roi Louis s'était
expliqué en Hollande sur cet article de manière à donner
à une paix prochaine tous les caractères de la probabilité,
254 MERCURE DE FRANCE ,
Ces nouvelles n'ont pas été positivement démenties , mais
elles n'ont pas été confirmées ; l'on a seulement appris par
la malle deGibraltar que lord Wellesley était sur le point
de revenir en Angleterre. Une autre nouvelle a fait la sensation
la plus vive , c'est celle du décret de l'Empereur sur
les provinces illyriennes ; on a vu qu'enfin il fallait renoncer
à l'empire de l'Adriatique , et les suites funestes du
traité de Vienne se sont présentées à tous les esprits .
PARIS .
S. Ex. le grand-maître de l'Université et le président de
l'Institut de France ne peuvent avoir parlé au nom de ces
corps , et sur-tout avoir exprimé leurs sentimens à l'Empereur
, sans que le Mercure ne s'empresse de consigner ces
productious qui appartiennent à l'histoire de la littérature .
Nous citerons en entier le discours où M. le grand-maître ,
se renfermant strictement dans son objet , a parlé waiquement
à S. M. de ce que peut promettre de grand et d'utile
à son règne , la génération qui s'élève , protégée par sa
mainpuissante.
Sire , a dit M. le comte Fontanes , l'Université , qu'on appelait
depuis tant de siècles la Fille aînée des rois , reprend le plus honorable
et le plus cher de ses priviléges , celui de porter à V. M. l'hommage
de son dévouement , de son respect et de son amour. Elle disait
autrefois , pour relever l'éclat de son origine , que Charlemagne fut
son père. Elle citera désormais son nouveau fondateur avec plus d'orgueil
que le premier ..
C'est votre destinée d'agrandir toutes les anciennes institutions en
les recréant. L'influence de l'Université n'est plus bornée à la capitale ,
elle,embrasse l'immensité de l'Empire aceru par vos conquêtes . Les
fonctionsdont elle est chargée ont peu d'éclat en apparence ; elle ne
règne que dans l'ombre des écoles , mais elle y cultive l'espérance de
la patrie. Son devoir est de vous y former des sujets soumis et fidèles ,
etd'y répandre ces sages maximes conservatrices des sociétés et des
trônes . C'est de son sein qu'un jour doivent sortir les guerriers qui
vaincront sous vos ordres , les magistrats qui feront exécuter vos lois ,
les prêtres qui vous béniront au pied des autels rétablis par votre sagesse ,
les savans , les écrivains , les artistes célèbres qui perpétueront par
leurs travaux le souvenir de vos grandes actions .
Combien, Sire , les mémorables exemples que vous donnez , seront
utilesànos leçons ! Autrefois , pour éleverl'imaginationdelajeunesse ,
on lui parlait des grands-hommes des tems passés ; aujourd'hui , le
siècle présenta dans vous seul ce qu'on admirait en eux de plus héroïque .
En développant les prodiges de l'antiquité , nous y joindrons ceux de
votre règne. Jamais l'enfance et la jeunesse n'auront entendu d'aussi
merveilleux récits , et leurs coeurs palpiteront d'enthousiasme à votre
nom.....
NOVEMBRE 1809 . 255 :
Quand la paix , conquise aux bords du Danube par de nouvelles
victoires , a désarmé le Continent , qu'il nous soit permis , au retour
du père de la patrie , de reposer un moment ses regards sur le spectacle
aimable de tant de jeunes talens qui croitront pour le service de
l'Etat . L'Université paraît , en quelque sorte devant vous , environnéede
ces générations naissantes dont elle redevient la mère ; elle vous
porte les bénédictions et les voeux de tous les enfans qui peuplent ses
écoles. Vous devez trouver quelque douceur à l'expression de ces
sentimens ; ils ont la vérité de ce premier áge où tout est sincère .
Sire , V. M. veut remettre en honneur les bonnes études . La voix
de toutes les familles s'élève pour vous remercier de ce bienfait.
Nous consacrerons le travaux de notre vie à seconder ces vues paternelles
; et tandis qu'on portera devant votre char de triomphe
les dépouilles des nations vaincues , nous viendrons vous offrir ces
pacifiques trophées des sciences , des lettres et des arts qui seront
toujours les amis de votre puissance , puisqu'ils ont besoin de la
gloire et ne peuvent fleurir que sous ses auspices . >
Le discours de M. le comte Boissy-d'Anglas , président
de l'Institut , est beaucoup plus étendu , et nous serons
obligés de l'analyser et de l'extraire. Après l'hommage
rendu à S. M. au nom de son corps , l'orateur a examiné
les effets de l'influence du génie d'un grand Souverain sur
le génie de son peuple.
:
C'est à l'ombre de votre auguste protection que se développent
avec plus d'éclat toutes les lumières de l'esprit humain, et que ses progrès
reçoivent une activité nouvelle. Votre voix fait naitre les succès ,
vos institutions les assurent , vos encouragemens les honorent : toutes
les parties des connaissances humaines sont favorisées par Votre Majesté
, toutes les créations du génie sont récompensées par elle. Elle
daigne appeler auprès de son trône les savans les plus justement célèbres
, et faire rejaillir sur eux une partie de sa splendeur :elle associe
leurs théories aux plus hautes conceptions du Gouvernement; elle les
consulte ; elle les écoute, et souvent, en partageant leurs travaux, elle
prouve qu'aucun genre de gloire ne devait lui être étranger. Elle donne
dejudicieux avis à l'artiste ; et elle lui prescrit des créations dignes
d'immortaliser sa mémoire. Elle promet par ses hauts faits une célébrité
non moins durable à l'historien et au poëte , et rend leur gloire
plus certaine. Oui , Sire , vous agrandissez le domaine de la poésie et
de l'histoire ; vous ouvrez à toutes les deux une carrière brillante et
nouvelle; vous offrez à l'une le Héros le plus digne du génie qui l'ingpire,
et à l'autre les plus mémorables actions que son burin puisse
consacrer. Nos historiens et nos poëtes échapperont à l'oubli, en fondant
leur renommée sur celle de Votre Majesté; ils s'attacheront à
votre grand nom, pour que les leurs ne périssent point ; et la postérité
reconnaissante , à cause de son adıniration pour vous , de leurs travaux
et de leurs veilles , honorera d'une grande gloire ceux qui auront le
mieux retracé la vôtre , etc. etc. »
- S. M. a approuvé les nominations suivantes, faites.par
256 MERCURE DE FRANCE , NOVEMBRE 1809.
Son Exc . le grand-maître de l'Université . Le Moniteur les
publie dans l'ordre suivant :
Conseillers ordinaires de l'Université.
MM. Joubert , Noël , Rendu , Guenau , Balland , d
Champeaux , Despaulx , Villar , Chabot ( de l'Allier ) , d
Coiffier, inspecteurs-généraux ; de Langeac ; Roger, membr
du Corps-Législatif'; Thouret , doyen de la Faculté de Me
decine de Paris ; Guieu , membre de la Cour de Cassation
Inspecteurs-généraux de l'Université.
MM. Castel , professeur de rhétorique au Lycée impéri
à Paris ; Poinsot, professeur de mathématiques au Lyce
Bonaparte ; Bourdois , docteur en médecine ; Dupuytren
chirurgien en chef adjoint de l'Hôtel-Dieu de Paris ; d'An
drezelle , ancien vicaire-général.
Le Moniteur publie aussi les nominations des recteur
des académies et celles des professeurs de facultés dans leds
départemens de l'Empire .
-Dans le cours de cette semaine , l'Empereur a paru
la comédie française et à l'opéra. Les acclamations que s
présence y a excitées sont au-dessus de toute expressionai
Accompagné du duc de Frioul , sans uniforme et san
suite , il a fréquemment visité les travaux publics qui em
bellissent la capitale.
-Le Collége de France rouvre ses cours la semaine pro
chaine. La chaire de littérature latine y est vacante par lan
mort de M. Dupuis , qui n'est pas encore remplacé .
-On ne sait encore rien de positif relativement au rapport
de la commission de l'Institut sur les prix décennaux.
- L'ambassadeur d'Autriche près la cour de France
après avoir reçu à Strasbourg et à Metz , tous les honneurs
dus à son rang, est arrivé à Paris.
-La garde impériale est en pleine marche sur Paris
elle a passé le Rhin , et est attendue dans les premiers
jours de décembre .
Vienne a dû être remise le 20de ce mois . Le huitième
corps (duc d'Abrantès ) est arrivé aux environs de Paris .
-Un assez grand nombre d'officiers -généraux viennent
de recevoir l'ordre de se rendre de suite à l'armée d'Espagne.a
Histoire d'Irlande , depuis les tems les plus reculés jusqu'à l'acte
d'union avec la Grande-Bretagne en 1781 , traduite de l'anglais de
M. J. Goidon , auteur de l'Histoire de la Rébellion , recteur , etc. ,
par Pierre La Montagne. Trois vol . in-8° . Prix , 18 fr. et 23 fr . franc
de port.AParis , à la librairie française et étrangère deParsous,Galignani
et compagnie , rue Vivienne , ..º 17.
ma con - fi - an ce ce n'est qu'en
-
Is le - çon
de constan_ce ah ! c'est de
isir quand je me livre c'est pres de
n_cor longtems vivre c'est bien pour toi ..
3. Couplet .
-jet pourrait me plai- re au - tant que
1 vie est néces saire bien moins que
trop que mon existance est toute à
but est jouissance et rien sans toi .
1
MERCURE
DE FRANCE .
2DENT
DE
LA
SEI
N° CCCCXXXVII .-Samedi 2 Décembre 1809 .
POÉSIE .
5.
cen
Scène tirée d'une Comédie inédite et non représentée ,
intitulée : LE PARESSEUX.
(IL suffit de dire , pour l'intelligence de cette scène , que le principal
personnage , le Paresseux , est pris dans cette classe nombreuse
d'oisifs qui se croient gens de lettres et qui en prennent le titre , sans
jamais rien produire , autant par incapacité que par nonchalance ;
ces gens que Piron a si bien caractérisés dans ces deux vers de la
Métromanie , qui servent d'épigraphe à l'ouvrage :
Examinez les gens du métier qu'il embrasse ;
La paresse ou l'orgueil en ont produit la race.
,
La scène qu'on va lire , entre Damis ( le paresseux) et Blamon(son
oncle ) , est placée , dans l'ouvrage , à ce moment de l'action où tout
les projets de fortune et d'établissement de Damis ont manqué par
une suite de son vice , de son incurable paresse ; jusque-là même
qu'il a éludé un mariage avantageux avec la fille de son oncle
de Blamon , avec qui il est en scène , et pour laquelle il a même
quelque penchant , par la seule appréhension de devenir le gendre
de ce Blamon, Normand processif , dont il redoute sur-tout l'extrême
activité , qui contraste , dans tout le cours de la pièce , avec la paressa
deDamis. )
Voici la scène :
DAMIS , BLAMON.
BLAMON .
Grâce à Dieu , te voilà sans place , femme , bien ;
Tout te manque à la fois ; que vas-tu faire ?
DAMIS.
Rien.
R
258 MERCURE DE FRANCE ,
BLAMON.
Tu ne chercheras pas à t'ouvrir quelque route ,
Barreau , commerce , emploi , finance ?
DAMIS .
Non , sans doute.
J'ai ma route tracée et n'en sortirai pas .
BLAMON.
Quelle route ? voyons .
DAMIS .
Vous n'en faites pas cas ,
{
:
Je le sais ; mais enfin c'est mon goût , c'est la mienne.
Les lettres ! c'est par-là qu'il faut que je parvienne .
BLAMON.
Que je parvienne ? à quoi ?
DAMIS.
Que je parvienne à tout.
BLAMON.
Je cherche , j'examine et ne vois rien au bout.
Ainsi tu vas grossir la foule ridicule
Des auteurs sans aveu qui parmi nous pullule ;
Inutiles frelons de la société ,
Qui se font un état de leur oisiveté ;
✓ Et qui des paresseux voudrait lever l'armée ,
N'aurait qu'à les compter pour la trouver formée.
Paris en est rempli : que font-ils à Paris ?
La plupart ne font rien, et les autres font pis .
Pour être impunément indolent et poëte ,
L'église offrait jadis une ressource honnête.
Mais il n'est plus d'abbés de Courtin , de Chaulieu ;
Aujourd'hui plus d'abbés , hormis pour prier Dieu.
Quelques-uns , toutefois , dans la littérature ,
Ont su trouver un fonds propice à la culture .
Du journaliste actif j'estime le labeur ;
C'est tout comme au palais l'état de procureur ;
C'est un état enfin , qui nourrit , qui rapporte.
L'esprit , en bons écus , là se paie à la porte .
Chaque chose a son prix ; on sait sur quoi compter
Tantpour calomnier , un peu plus pour flatter .
Enfin , sur ses vieux jours , libre d'inquiétude ,
On transmet un journal comme on vend une étude .
On peut à ce métier au besoin s'accrocher;
Mais , pour faire un journal , encor faut-il piochers
:
DECEMBRE 1809 . 259
Toi , tu veux être auteur , ta manię est d'écrire.
J'en rirais de bon coeur , si je pouvais en rire .
D'où naît ta confiance , étant si nonchalant ?
Adéfaut du travail as - tu mieux le talent ?.
Mon pauvre Champenois ! crois-tu que Lafontaine
T'ait transmis à la fois sa paresse et sa veine ?
Referas- tu Tartufe ou bien l'Esprit des lois?
Monsieur , on ne fait pas ces choses-là deux fois .
On arrive après coup aujourd'hui pour écrire.
Nous avons , Dieu merci ! pour long-tems de quoi lire.
Etmême , si par mei j'enjuge , on re lit plus.
DAMIS .
Mon oncle , épargnez-vous des efforts superflus .
Malgré tout ce qu'on dit et tout ce qu'on peut dire
Contre l'entraînement qui nous force d'écrire ,
Unbon ouvrage absout.
BLAMON..
Et voilà justement
Ce qui fait qu'aujourd'hui l'on en condamne tant.
DAMIS .
J'en courrai le hasard.
BLAMON.
Toi ? va ! je suis tranquille.
Jamais on ne dira bien ni mal de ton style .
L'invincible nature en a mieux ordonné .
Tu ne seras , crois-moi , qu'un bel esprit mort-né..
Pour sortir d'embarras oherche quelqu'autre issue.
DAMIS.
J'aurais , si je voulais , mille choses en vue ,
Et j'y serais aidé par de puissans amis ,
Sans craindre , en mon chemin , de trouver d'ennemis.
BLAMON.
t
Je le crois . Cet espoir n'a rien dont je m'étonne.
Le.Paresseux n'étant sur celui de personne ,
N'a pas même l'honneur d'avoir des ennemis.
Mais , quant à l'amitié de ces puissans amis .
Apprends qu'elle n'agit qu'autant qu'on l'aiguillonne ;
Qu'il lui faut arracher ce qu'on veut qu'elle donne ;
Que l'on fait peu pour ceux de qui l'on attend peu ;
Que l'on ne gagne point si l'on ne met au jeu ,
Et que dupe est celui qui dans la foule active
Attend les bras croisés . Mais qui coudoye , arrive.
Ra
260 MERCURE DE FRANCE ; '
Va les tâter un peu , ces gens affectueux
Qui t'accueillent du nom d'aimable Paresseux.
Demande un rendez-vous après une visite.
Invité pour le soir , le matin on t'évite ;
Leplus mince intrigant entre et passe avant toi.
Mais celui que l'on craint , c'est lui qui fait la loi.
Avec timidité quand tu fais ta demande ,
A ton ami souvent un ennemi commande .
Ce sont là les façons des amis d'à-présent.
Mais veux-tu t'épargner plus d'un chagrin cuisant?
Tire toutde ton fonds , prends un état , travaille .
L'étude de Rollet serait une trouvaille .
Plus de besoin alors , d'amis , de protecteur.
Toutle monde a plutôt besoin du procureur.
Moi , j'ai beaucoup plaidé ,je sais ce qu'il en coûte ,
Et que , soit perte ou gain , notre or prend cette route.
Tout prospère au palais. Alors , content de toi ,
Au-delà de tes voeux tu le seras de moi .
Je ne m'explique point , mais je te parle enpère.
Une seconde fois , réponds , que vas-tu faire?
DAMIS.
Une seconde fois , mon' oncle , je ne peux
Renoncer à l'espoir où tendent tous mes voeux.
Le sort en est jeté.
BLAMON..
A
Je vous entends de reste.
Votre engourdissement est assez manifeste .
Je vois qu'unmême vice en vous a tout gâté ;
Que l'esprit et le coeur sont sans activité.
Eh bien! croupis au sein de ta lâche indolence;
Lutte nonchalamment avec ton impuissance;
Ebauche vingt sujets ; projète , et ne fais pas ;
Rêve l'espoir d'un nom que jamais tu n'auras ,
Et réduit , pour tout bien , à ta rente chétive ,
Ne crois pas , au besoin , que toujours elle arrive.
Compte sur les délais , les ruses de Morin (1) .
Mais , de peur de plaider , meurs de soifetde faim.
Ecris alors , écris en auteur famélique ;
(1 ) Personnage de la pièce , à qui Damis , pour se soustraire aux
soins d'un procès où il s'agit de tout son bien , en a faitla vente à
fonds perdu.
DECEMBRE 1809. 261
Colporte ton fatras de boutique en boutique ,
Et rebut du libraire , et rebut du lecteur ,
Flétri par l'indigence, et ridicule auteur ,
Sois l'exemple vivant qu'on montre à la jeunesse
Comme l'épouventail du vice de paresse.
Pour en être témoin peut-êtreje vivrai ;
Vers moi tu reviendras .... et je te recevrai.
Mais non ; je ressens trop les affronts de ma fille.
Je banuirai l'ingrat , honte de ma famille.
Adieu. C'est pour jamais. (Il sort. ) etc. , etc. , etc.
,
MARIGNIÉ.
ENIGME.
LECTEUR , si tu veux me comprendre ,
Sous divers sens il faut m'entendre :
Je suis d'abord un être à longs cheveux :
Loinde vouloir escalader les cieux ,
C'est toujours au sein de la terre
Que toute vive je m'enterre.
Làje puise de sucs que par divers canaux
J'infiltre au coeur des verds rameaux.
J'entre en ton pot ; on me sert sur ta table ;
Augoûtde quelques-uns je suis fort agréable .
Maisvoici bien de quoi
T'étonner; l'on rencontre en moi
Des chefs-d'oeuvre de poésies ;
Je n'offre pas quelques pièces choisies ;
Chez moi tout est de goût, chez moi tout est de choix ,
Et l'on me prise autant aujourd'hui qu'autrefois .
S........
LOGOGRIPHE .
POUR pouvoir à chacun départir mon premier ,
Ayant , ou n'ayant pas égard à mon dernier ,
Il convient avant tout d'établir mon entier .
Sous un autre rapport si tu veux me connaitre ,
Retourne mes sept pieds , et tu verras paraitre :
Ce qu'à l'instant tu tiens en main ,
262 MERCURE DE FRANCE ,
Etce qui mis au four doit te donner du pain ;
Ce qu'avec soin cache une fille ;
Un fleuve qui coule en Castille ;
Cedont on s'environne au sein de la grandeur;
Uncertain animal rongeur.
Une maladie incurable ,
Un mot synonyme à capable
Ce qu'on ne doit pas faire avec usure ;
Ce qui constraste avec nature :
Ce qui s'échappe malgré soi,
L'équivalent de range-toi.
$........
CHARADE .
MON premier s'affiche et se lit ;
Mon second s'énonce , ou s'écrit ;
Mon tout se livre au crime etjamais n'en rougit.
S ........
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE
insérés dans le dernier Numéro.
Le mot de l'Enigme du dernier Numéro est la lettre P.
Celui du Logogriphe est Grève (la place de ) .
Celui de la Charade est Casserole .
:1
DECEMBRE 180g . 263
SCIENCES ET ARTS .
ESSAI SUR LE PRINCIPE DE POPULATION , ou Exposé des effets
passés et présens de l'action de cette cause sur le
bonheur du genre humain , suivi de quelques recherches
relatives à l'espérance de guérir ou d'adoucir
les maux qu'elle entraîne ; par T. R. MALTHUS , maîtreès-
arts , ancien associé du collège de Jésus à Cambridge
, professeur d'histoire et d'économie politique
au collège des Indes orientales dans le comté d'Hertford
; traduit de l'anglais par P. PREVOST , professeur
de philosophie à Genève , correspondant de l'Institut
national , de l'Académie royale de Berlin , des Sociétés
royales de Londres et d'Edimbourg , etc.
,
Pour lire avec fruit un ouvrage , il est bon de connaître
d'avance , au moins d'une manière générale , les
objets dont il traite , et le but que l'auteur a voulu
atteindre , afin de préparer son esprit à leur examen
et de lui donner , pour ainsi dire , la disposition qui convient
à chaquesujet. Lalecture des ouvrages qui traitent de
l'économie politique, c'est-à-dire des causes qui font lebonheur
ou le malheur physique des hommes en société, exige
sur-tout une préparation particulière . Il faut, en les étudiant,
mettre pour un moment à part les sentimens individuels
de pitié et de compassion , pour voir justement
les choses comme elles sont et comme elles peuvent
être , avec tous les maux et tous les biens que la nature
de la condition humaine y attache ; car souvent ce qui
est vertu dans un particulier produirait les effets les plus
immoraux et les plus funestes , si l'on en faisait
l'application en grand. Par exemple , la charité personnelle
qui nous porte à faire aux pauvres une
légère aumône , étant généralisée sous forme de mesure
réglementaire , comme la taxe des pauvres en Angleterre
, devient un moyen , non pas de soulager ou de
diminuer la mendicité , mais de l'alimenter et de l'ac-
1
264 MERCURE DE FRANCE ,
croître . Pour obtenir , en économie politique , des résultats
d'une application certaine , il faut considérer les
sociétés humaines dans leur ensemble , démêler avec
sagacité les causes morales et physiques qui agissent
sur elles et les modifient , constater les effets individuels
et simultanés de ces forces par des observations précises
puisées dans les événemens historiques et statistiques
de chaque pays : enfin déduire de ces données la connaissance
des mesures favorables ou nuisibles au bonheur
général et à la prospérité de l'espèce humaine , et
en faire l'application sans prévention et sans faiblesse ,
en opérant sur les hommes comme sur des nombres .
Voilà les conditions que M. Malthus a cherché à remplir
relativement au principe de la population. Pour
donner une idée précise de l'objet et du résultat de son
ouvrage , je ne puis mieux faire que d'emprunter l'exemple
suivant tiré du voyage de Towsend en Espagne , et
cité par le traducteur. Les navigateurs , dit-il , ont fait
mention d'une île du grand Océan , nommée Juan Fernandez
, du nom de celui qui le premier la découvrit .
Il plaça dans cette solitude un bouc et une chèvre. Ces
deux animaux trouvant d'abondans pâturages 'obéirent
aisément au premier commandement de croître et de
multiplier , jusqu'à ce que , par la suite des tems , ils
eurent rempli cette petite île (1). Avant ce moment,
ils avaient été étrangers au besoin et à la misère
mais depuis cette malheureuse époque ils commencèrent
à souffrir de la faim. Dans cette nouvelle situation , les
plus faibles succombèrent et l'abondance renaquit. Ces
animaux furent ainsi ballottés entre le bonheur et la
misère ; ils souffrirent du besoin ou jouirent de l'abondance
suivant que leur nombre diminuait ou augmentait
, car ce nombre variait a-peu-près suivant la quantité
de nourriture . Get équilibre était dérangé de tems
en tems , soit par des maladies épidémiques , soit par
l'arrivée de quelques vaisseaux qui avaient besoin de
vivres . Dans de pareilles circonstances une partie des
(1 ) Dampierre , vol. I , page 88.
,
: DECEMBRE 1809. 265
-
chèvres était détruite , mais les chèvres survivantes se
retrouvaient aussitôt dans l'abondance . Ainsi ce qui
pouvait paraître un malheur devenait une source de
bonheur pour elles , ou , pour parler plus exactement ,
le mal particulier produisait un bien général.
Lorsque les Espagnols virent que les armateurs anglais
allaient faire leurs provisions dans cette île , ils résolurent
d'exterminer entiérement les chèvres , et pour cela
ils y débarquèrent un chien et une chienne (2) . Ceux-ci ,
à leur tour , s'accrurent et se multiplièrent en raison de
la quantité de nourriture qu'ils trouvaient ; mais aussi ,
comme les Espagnols l'avaient prévu , la race des chèvres
diminua . Si elle avait été totalement détruite , les
chiens eux-mêmes auraient péri à leur tour ; mais comme
plusieurs chèvres se retirèrent dans les montagnes ,
qu'elles n'en descendaient que bien rarement pour chercher
leur nourriture , et encore avec crainte et circonspection
, il n'y eut que les moins prudentes et les moins
agiles qui devinrent la proie de la voracité des chiens ,
et il n'y eut que les plus vigilans de ceux-ci , qui purent
se procurer une nourriture suffisante. Ainsi fut établi
un nouvel état d'équilibre. Les plus faibles des deux
espèces payèrent les premiers le tribut aux circonstances .
Les plus forts et les plus intelligens conservèrent leur
vie.
De même , dans tous les pays , la quantité de subsistance
disponible règle la quantité de l'espèce humaine.
quoique non pas partout avec la même rigueur. Chaque
pays limité , chaque société circonscrite par des obstacles
physiques ou moraux , est pour les hommes qui y
vivent ,comme une sorte d'île de Juan Fernandez , dans
laquelle ils ne peuvent multiplier et s'accroître qu'en
nombre proportionné avec les subsistances qu'ils ont à
consommer . S'ils restent un peu au-dessous de ce nombre,
comme cela a lieu dans la plupart des états civilisés
de l'Europe , où le luxe emploie sous diverses formes
une partie des subsistances qui pourraient à la rigueur
(2) Ulloa , 1. II , ch. IV.
266 MERCURE DE FRANCE ,
être employées à la nourriture , cet état de choses est
sans danger. L'excès des produits peut , en cas de disette ,
être rendu à la consommation sous forme de subsistances
. Si les agrémens de la vie en sont momentanément
diminués , le nécessaire ne l'est que peu et rarement
, de sorte que la population ne diminue pas , ou
du moins les individus qui en font actuellement partie
ne risquent pas de mourir de faim . Mais , dans les pays
où , comme à la Chine et dans l'Inde , la population est
élevée au niveau des subsistances , lorsqu'elle en est
venue à ne pouvoir se nourrir qu'à l'aide des plus grands
efforts de la culture , à ne pouvoir subsister qu'à force
de sobriété , d'épargnes et de privations , la moindre diminution
dans les récoltes produit tout-à-coup une famine
terrible , et la partie de la population que ce qui manque
aurait dû nourrir , meurt infailliblement de faim . Dans
ce cas , les grains importés de l'étranger pourraient à la
vérité produire quelque soulagement : mais en calculant
l'effet de cette ressource sur un vaste pays' comme
la Chine , il est facile de voir qu'elle serait bien éloignée
de suffire , sur-tout parce que n'étant que passagérement
nécessaire , elle n'offrirait pas l'objet d'un commerce
régulier; et c'est pourquoi les sociétés peu nombreuses
qui tirent constamment leurs subsistances du dehors par
l'effet d'un commerce régulier et durable, comme Hambourg
et la Hollande , peuvent seules élever sans danger
leur population bien au-delà de ce que comporte l'étendue
de leur territoire .
Par le peu que nous venons de dire , on conçoit que
l'équilibre mobile de la population et des subsistances
est modifié, dans chaque pays , par toutes les circonstances
naturelles , morales et politiques qui agissent sur les
habitans ; et que , selon que les lois de cet équilibre sont
bien ou mal observées , la prospérité ou le malheur de
la nation en sont les conséquences inévitables . Ce sont
ces modifications particulières que M. Malthus s'est
attaché à étudier et à discuter avec beaucoup de soin
chez les peuples anciens et modernes : et s'il n'a pas
toujours offert à ce sujet des résultats aussi nets et aussi
précis qu'on pourrait le désirer , ce qu'il est peut-être
DECEMBRE 1809. 267
impossible de faire encore dans une science aussi nouvelle
que l'économie politique , du moins on ne peut
disconvenir qu'il n'ait mis beaucoup de sagacité à rechercher
et à prouver les influences réciproques des
deux forces que nous venons d'indiquer.
Toutefois , pour ne rien laisser passer de ce qui pourrait
nuire à l'exactitude des idées dans un ouvragede ce mérite
et de cette importance, je reléverai l'emploique l'auteur
fait fréquemment d'uneexpression mathématique, qui me
paraît mal appliquée. M. Malthus veut prouver que l'accroissement
inconsidéré de la population est plus rapide
que l'augmentation de subsistances que cette population
croissante peut produire, sur un sol d'une étendue déterminée
; et après avoir rapporté toutes les considérations
qui lui paraissent prouver cette proposition , il admet
définitivement que chez un peuple librement abandonné
àlui-même , indépendamment de tout obstacle étranger,
la population croîtrait en progression géométrique ,
tandis qu'en supposant le travail le plus soutenu et le
plus actif , la quantité des subsistances ne pourrait
croître qu'en progression arithmétique . Ceci n'est
qu'un abus de mots . La population et la quantité de
subsistances sont des choses qui ont une dépendance
mutuelle. L'une ne peut croître ou diminuer sans que
l'autre croisse ou diminue enmême tems . Elles sont donc
ceque l'on nomme en mathématiques des fonctions l'une
de l'autre ; mais la nature de cette fonction , c'est-à-dire ,
la forme mathématique qui l'exprime , n'est probablement
pas celle d'une progression géométrique ou arithmétique ..
Il est très-vraisemblable qu'elle est beaucoup plus compliquée
, et qu'elle doit varier d'un pays à l'autre avec
l'industrie , l'activité , le gouvernement , la religion , etune
infinité de causes morales et physiques dont l'ensemble
peut bien s'apprécier jusqu'à un certain point, mais non
s'exprimer exactement par aucun calcul. Ce rapport doit
même changer avec le tems , dans le même pays et d'une
année à l'autre , selon les variations des saisons , de la récolte
et des circonstances nuisibles ou favorables à lasanté.
Exprimer de pareils rapports par des idées de progression
géométrique ou arithmétique , n'est point une chose
268 MERCURE DE FRANCE ,
exacte . C'est revêtir de l'apparence de l'exactitude des
idées qui n'en sont point susceptibles , au moins jusqu'à
présent. Les mathématicienssont beaucoup plus sobres de
ces expressions déterminées et rigoureuses , soit parce
qu'ils en connaissent mieux le sens et la force , soit
parce qu'habitués à considérer des lois de variations trèsdifférentes
et très-compliquées , dans le calcul des phénomènes
les plus simples de la nature , ils n'ont aucun
effort à faire pour concevoir l'étendue et la généralité
des rapports composés auxquels un esprit moins exercé
s'élève plus difficilement , et dont il cherche par
conséquent à simplifier l'expression , souvent aux dépens
de l'exactitude .
La conséquence générale de toutes les recherches
de M. Malthus , c'est que dans toutes les sociétés humaines
, anciennes et modernes , il s'est établi , soit
naturellement , soit par l'influence du gouvernement
et de la religion , des causes tendantes à réprimer l'accroissement
excessif de la population , et à la maintenir
au-dessous du niveau des subsistances , Ces causes ont
été quelquefois horribles (3) . Ce ne sont pas seulement
les pestes , les épidémies , et tous les autres résultats
d'une population misérable et entassée ; mais les vices
les plus grossiers et les coutumes les plus barbares , la
prostitution et l'infanticide , ont été permis , autorisés ;
et, dans cette affreuse dégradation d'une partie du genre
humain luttant pour sa déplorable vie , les fléaux les
plus destructeurs de l'espèce humaine ont été regardés
(3) Parmi les moyens barbares de réprimer la population , il faut
compter l'esprit habituel de guerre et de rapine ,comme chez les
Tartares ; le despotisme cruel des mamelucks en Egypte ; le commerce
des enfans et des eselaves , comme chez les Tartares de la
Circassie du Daghes-tan , et chez les Nègres ; l'exposition habituelle
des enfans au Japon , à la Chine , dans les îles de la mer du
Sud , en Grèce , et à Rome , où l'avortement même était si commun ,
que Pline entreprend de le justifier. Quoniam aliquarumfæcunditas
plena liberis tali veniâ indiget . ( Pline , liv . 29 , ch. 4. ) Le peu d'importance
que le mot venia donne à ce crime et la faiblesse de l'expression
indiget montrent trop à quel point il était commun.
NOVEMBRE 1809 . 269
comme des bienfaits . Les Chinois ont reçu avec horreur
la nouvelle de la possibilité d'anéantir la petite-vérole
par la vaccine, s'écriant qu'ils ne désiraient point être
privés d'une maladie qui leur était absolument nécessaire
pour leur éviter la pénible tâche d'exposer leurs malheureux
enfans à être dévorés par les bêtes féroces (4) .
Après avoir fait sentir les malheurs et les vices qu'entraîne
l'accroissement inconsidéré de la population ,
M. Malthus examine quels sont, dans l'état actuel de civi
lisation des sociétés européennes , les moyens les plus
moraux et les plus sûrs de la maintenir dans de justes
bornes . Ildiscute successivementlesdiverses améliorations
que des hommes éclairés et bienfaisans ont taché d'introduire
dans le sort de la classe inférieure de la société. Il
examine spécialement l'influence des manufactures mécaniques
; etsi, d'une part, il convient que cette influence
bien ménagée produit, en général , une amélioration
réelle dans le sort des pauvres , en leur fournissant les
moyens d'élever plus aisément leurs familles , d'une
autre part il fait envisager les effets funestes que pourrait
avoir leur multiplication excessive dans un grand état ;
soiten élevant la population trop au-dessus des produits
de l'agriculture , soit en altérant la santé des individus
employés à ces travaux , ou en favorisant leurs vices , en
accroissant parmi eux la mortalité , et surtout en donnant
uneexistence précaire àune grande multitude d'individus
que la diminution du commerce ou la chute de la manufacture
dans laquelle ils travaillent , ou simplement
son transport dans un autre lieu , peuvent réduire à
mourir de faim .
Ceci le conduit à rappeler et à prouver de nouveau une
vérité qui a été souvent répétée , c'est l'inconvénient et
le mauvais effet des secours en argent distribués aux
pauvres ; secours dont l'espoir entretient la mendicité ,
et qui , lorsqu'ils sont convertis en loi , comme dans la
taxedes pauvres en Angleterre , ont pour résultat certain
d'augmenter la misère et l'immoralité. Après avoir ainsi
(4) Lettre écrite de la Chine au docteur Anderson. Voyez la Bibliotl.
èque Britannique , tome XXX , page 185.
270 MERCURE DE FRANCE ,
établi toute cette masse de faits , M. Malthus ne voit
qu'un moyen constant et assuré pour améliorer le sort
des classes inférieures sans nuire aux autres ; c'est de
les engager par tous les moyens possibles , politiques et
religieux , à ne former de mariages qu'autant qu'ils ont
la certitude de pouvoir , par leur travail , soutenir leur
ménage et fournir à l'entretien de leurs enfans . Pour
leur faire comprendre cette nécessité , il veut qu'on leur
donne plus d'instruction qu'on ne l'a fait jusqu'à présent,
qu'on leur apprenne à lire , à compter , à se bien conduire,
et sur-tout qu'on inculque profondément dans leur
esprit les obligations que s'impose un père de famille qui
veut être digne de ce nom. Par ce moyen , que M.
Malthus appuie de plusieurs exemples , la population
et les subsistances se maintiendraient naturellement
dans un rapport convenable ; on verrait beaucoup
moins de misère , et le peuple serait meilleur et plus
heureux. L'expérience seule peut confirmer l'efficacité
de ce système ; mais du moins l'application n'en
saurait être dangereuse , puisqu'elle se réduit à inspirer
une réserve sage et volontaire ; et enfin il est satisfaisant
de voir encore se confirmer par ce nouvel exemple une
grande vérité déjà appuyée par tant d'autres ; c'est que
le meilleur moyen , peut-être le seul , d'améliorer le sort
de l'espèce humaine , c'est de l'éclairer et de l'instruire
sur ses véritables intérêts .
,
En voyant l'influence funeste que peut avoir sur
les peuples l'oubli des véritables principes qui doivent
régler la population , si l'on vient à considérer
que ce n'est là qu'un point de l'administration
d'un état ; si l'on réfléchit aux soins , aux lumières
à l'expérience qu'une pareille administration exige , on
ne peut songer sans effroi aux conséquences qu'aurait ,
sur le genre humain, le gouvernement de la multitude ,
s'il pouvait être de longue durée . Combien n'en avonsnous
pas vu d'exemples en France dans cette malheureuse
anarchie qui a fait chez nous tant de ravages , dans
un tems si court? et, pour ne pas sortir de ce qui concerne
le principe de la population , n'a-t-on pas vu une
loi révolutionnaire qui promettaitdes secours pécuniaires
DECEMBRE 1809 . 271
et le plus profond secret à toutes les filles qui se déclareraient
enceintes (5) ? Les auteurs de cette loi ne songeaient
pas que la prospérité de l'état ne dépend point
des enfans qui naissent , mais de ceux qu'on élève dans
les principes de l'honneur , de la probité , et qu'on
instruit à devenir des citoyens utiles. Ils croyaient
encourager la population , quand ils ne faisaient qu'encourager
la débauche et augmenter la misère .
L'ouvrage de M. Malthus a eu quatre éditions en
Angleterre . La dernière a été hâtée par le désir qu'ont
témoigné plusieurs membres du parlement de l'avoir à leur
disposition dans la discussion des lois sur les pauvres .
Ce désir est un garant de son utilité. On doit donc savoir
gré à M. Prévost de l'avoir fait passer dans notre langue .
Ce nouveau travail qu'il a publié en même tems que sa
théorie de la chaleur rayonnante , et presque immédiatement
après la traduction de plusieurs autres ouvrages
importans , prouve avec quelle activité ce savant respectable
occupe tous ses momens . Il a fait hommage de sa
traduction de Malthus à M. Benjamin Delessert son compatriote
et son ami. A qui pouvait il mieux l'offrir qu'à
cet excellent citoyen, dont les soins constans et généreux
offrent le modèle de la bienfaisance la plus éclairée et la
plus active ?
(5) 28 juin 1793 ( n° 1161 ) , titre 11 .
ΒΙΟΤ.
272 MERCURE DE FRANCE ,
LITTÉRATURE ET BEAUX-ARTS .
HISTOIRE DES PREMIERS TEMS DE LA GRÈCE , depuis Inachus
jusqu'à la chute des Pisistratides , pour servir
d'introduction à tous les ouvrages qui ont paru sur
ce sujet , avec des tableaux généalogiques des principales
familles de la Grèce ; par M. CLAVIER , juge en
la cour de justice criminelle séant à Paris . Deux
volumes in-8 ° . A Paris , chez Léopold Collin ,
libraire , rue Gilles-Coeur.- 1809 .
-
IL y a peu de sujets qui soient enveloppés d'autant
d'obscurité que l'histoire des premiers tems de la Grèce ,
non-seulement par le défaut des monumens authentiques
dont un grand nombre ont été détruits par le tems ;
mais plus encore par le peu d'uniformité ou même par
l'opposition qu'on observe entre les témoignages que
l'on est forcé de comparer entr'eux pour en tirer quelque
lumière satisfaisante. Cependant telle est la pente
naturelle , et en quelque sorte irrésistible , de l'esprit
humain , qu'il éprouve comme un malaise et une espèce
de fatigue insupportable , tant qu'il n'est pas parvenu à
lier par une chaîne non interrompue ses idées ou ses
connaissances sur les sujets auxquels il s'applique ; et ce
besoin qui semble tenir à la nature même de notre intelligence
, a été la source des plus nobles découvertes
comme des plus déplorables erreurs . En effet , si c'est à
cette cause qu'il faut attribuer le nombre presqu'infini
des systèmes insensés et ridicules qu'ont enfantés dans
tous les siècles des esprits faux , et le nombre non moins
grand peut-être des doctrines funestes , des préjugés
absurdes qu'ont propagés dans tous les tems des esprits
pervers , c'est à elle aussi qu'il faut attribuer les vérités
utiles que le génie de l'observation , aidé d'un travail
opiniâtre et d'une patience sans bornes , a su révéler
aux hommes .
Dans l'état présent de nos connaissances sur l'histoire
du
DECEMBRE 1800 273
savons de
DE LA SE
du globe que nous habitons , les Grecs paraissent , après
les Juifs , le peuple sur l'existence et sur les transac
tions duquel nous ayons les documens les plus authe
tiques et les plus révolutions des ancsiueinvsise.mpCioremsmdeenlo'Oursiennte et mêmede
de l'Egypte , que ce que nous en disent les livres fuifs
assez peu d'accord avec Hérodote et Diodore de Sicile,
qui ne s'accordent pas davantage entr'eux , il est bie
évident que nous n'avons sur cette partie de l'histoiredes
hommes que des notions aussi bornées que peu cer
taines . Peut-être obtiendra-t- on quelque jour des lumières
plus satisfaisantes des savantes recherches que la société
anglaise de Calcutta fait , au sein même de l'Inde , sur
l'histoire de ces vastes contrées ; mais jusqu'ici la Grèce
est , comme nous venons de le dire , le pays qui nous
offre la suite la plus régulière de monumens historiques
qui aient quelque authenticité . Malheureusement ceux
qui portent ce caractère ne remontent guère plus haut
que le commencement des Olympiades , c'est- à -dire ,
huit siècles environ avant l'ère vulgaire. Les tems antérieurs
à cette époque , et qui comprennent les dix ou
onze siècles qui s'étaient écoulés depuis la fondation
des premiers royaumes en Grèce , avaient été désignés
par Varron , le plus savant des Romains , sous le nom de
tems mythologiques ou fabuleux ; et l'on voit par ce que
dit à ce sujet Thucydide dans le début de son ouvrage ,
que les Grecs eux-mèmes n'avaient que des notions trèsvagues
sur l'histoire de toute cette période .
Il paraîtra donc surprenant , comme le remarque
M. Clavier lui-même , que privé de la plus grande partie
des sources où les anciens pouvaient puiser , il ait osé
entreprendre d'éclaircir ce qui leur paraissait d'une obscurité
presqu'impénétrable ; car c'est précisément l'histoire
des tems mythologiques qui est l'objet de son ouvrage;
il s'est proposé , en remontant jusqu'à l'arrivée
des premières colonies orientales dans le Péloponèse, de
les suivre dans les divers établissemens qu'elles firent sur
presque toutes les côtes de la Méditerranée , dans la
plupart des îles , et même dans l'intérieur des terres ,
comme un sujet propre à fixer l'attention de ceux qui
S
274 MERCURE DE FRANCE ,
aiment à rechercher par quelle suite d'efforts , par quels
degrés presqu'insensibles , l'homme partant de l'état sauvage
, etpour ainsi dire brut , où la nature semble l'avoir
jeté sur cette terre , s'est élevé à ce haut degré de perfectionnement
, à ce point extraordinaire de développement
de toutes ses facultés où nous le présentent les
sociétés civilisées . 1
Mais pour qu'on ne l'accuse pas de témérité dans une
entreprise qui paraît au premier abord d'une difficulté
insurmontable , il s'attache à rechercher les causes de
l'obscurité dont ce sujet est enveloppé , et fait voir que
cette obscurité vient beaucoup moins de la disette des
monumens que du peu d'intérêt que les Grecs prenaient
à l'histoire de ces premiers tems , et sur-tout du défaut
de critique de la plupart des écrivains anciens ; il observe
ensuite , que bien que nous ayons perdu un grand nombre
d'ouvrages originaux , nous avons conservé la plupart
des traditions qu'ils contenaient. « En effet , dit
M. Clavier , les poëtes cycliques que nous avons perdus ,
mais dont il nous reste beaucoup de fragmens , étaient
contemporains d'Homère , ou ont vécu peude tems après
lui. Ces poëtes , dont les principaux sont Hésiode , Créophylede
Samos , Arctinus de Milet , Stasinus de Chypre ,
Leschès et Pisandre de Camire , avaient traité de presque
toutes les parties de l'histoire des tems héroïques , et
c'est d'eux que les premiers historiens avaient tiré les
généalogies sur lesquelles ils se fondaient. Il y a eu ,
depuis Hérodote jusqu'à nos jours , une foule innombrable
d'écrivains qui se sont tous cités successivement ,
ce qui ne laisse aucun doute sur leurs époques respectives
: et nous pouvons , d'après leurs ouvrages , établir
une suite non interrompue de générations depuis Inachus
, l'un des derniers rois Héraclides de Lacédémone ;
nous connaissons même ce qui s'est passé de plus important
à chaque époque . >>>
Depuis la renaissance des lettres , les savans les plus
distingués des divers pays de l'Europe où elles sont cultivées
, ont tenté , avec plus ou moins de succès , d'éclairçir
l'origine des nations de la Grèce; et en France
MM. Geinoz , de la Nauze , Gibertet Belley de l'an:
DECEMBRE 1809. 275
2
cienne Académie des inscriptions et belles-lettres ont
enrichi le recueil des Mémoires de cette compagnie
savante de plusieurs dissertations intéressantes sur ce
sujet. Court de Gébelin dans son grand ouvrage intitulé :
Le monde primitif analysé et comparé avec le monde
moderne , a aussi osé aborder cette question , et ce qui
avait paru à ses devanciers d'une extrême difficulté , lui
paraît , à lui , la chose la plus simple et la plus facile . Je
dirai un mot de son système , afin qu'on voie combien
il est aisé , avec beaucoup d'esprit , de talent et de connaissances
, de tomber dans des erreurs ridicules quand
on se préoccupe pour les opinions ou les doctrines même
lesplus respectables , au point de ne savoir plus discerner
les cas où elles sont applicables de ceux où elles
nepeuvent nullement s'appliquer.
En effet , Court de Gébelin , après avoir analysé avec
autant de clarté que de sagacité les opinions des savans
académiciens que j'ai nommés tout- à-l'heure , après avoir
montré qu'on ne peut presque en tirer aucun résultat
satisfaisant , en vient àl'exposition de ses propres idées ,
qu'il appelle vrai système de l'origine des Grecs. Selon
lui , Moïse avait tracé de main de maître la première
carte de géographie qui aie jamais existé , et voici comment
: en faisant la généalogie des enfans de Noé , Moïse
nous dit que Japhet ou Japet , un des fils de ce patriarche
, eut lui-même sept fils ; que le quatrième s'appelait
Jon ou Javan; et que celui-ci fut père d'Elisa, Tharsis
ou plutôt Thrasis , Ketimet Dodanim. Or , qui ne voit
que Tharsis donna son nom à la Thrace , que Ketim
donna le sien à la Macédoine et à la contrée des Gètes
an nord de ce royaume , que Dodanim fut le père des
Doriens qui habitaient le pays situé entre la Macédoine
et le Péloponèse; et qu'enfin Elisa s'établit dans lePéloponèse
même , dont une contrée avait conservé le nom
d'Elis ou Elide? « Un accord aussi parfait entre les quatre
grandes divisions de la Pélasgie et les quatre fils d'Ion ,
poursuit notre auteur , démontre la vérité de ce que
j'avance, et que Moïse avait d'excellens Mémoires sur ce
pays et sur sa population. » Et tout ce raisonnement
Sa ف
276 MERCURE DE FRANCE ,
paraît au bon Court de Gébelin aussi incontestable qu'il
paraîtra absurde à tous les lecteurs sensés .
On devine bien que la méthode de M. Clavier , qui a
soigneusement approfondi son sujet , n'est ni aussi expéditive
, ni aussi cavalière , si l'on peut s'exprimer ainsi ;
non-seulement il ne croit point que la partie géographique
de la Bible, dont il est peut-être assez difficile de se
faire des idées bien nettes , doive être considérée comme
un article de foi ; mais il pense même qu'on n'est point
obligé d'adopter sans examen la chronologie des livres
juifs ; car il ne s'agit ici ni de morale , ni de dogme ,
mais de nombres qui pouvaient avoir été altérés , et qui
l'ont été effectivement , puisque des chronologistes trèsorthodoxes
ont varié de près de deux mille ans sur l'époque
de la création du monde . En effet , le père Petau ne
la porte qu'à l'an 3983 avant notre ère , et D. Pezron ,
savant bénédictin , l'a reculée jusqu'à l'an 5868 , sans
qu'on l'ait accusé d'hérésie. On peut donc bien , ajoute
M. Clavier , la reculer encore davantage sans offenser en
⚫rien la religion. Ajoutons que l'un des plus illustres
▲ érudits de notre tems , M. Larcher à qui nous devons
une excellente traduction d'Hérodote , accompagnée du
commentaire le plus savant et le plus complet qui ait
jamais étéfait sur cet écrivain , malgré le profond respect
et la croyance implicite dont il fait partout profession
pour tout ce qui est contenu dans les livres hébreux
déclare que si , par un vain scrupule , il avait adopté la
chronologie de ces livres , au lieu du système d'Hérodote
sur les Egyptiens , les Tyriens , etc. , système qui
d'ailleurs est moins celui de l'historien grec que celui de
ces différens peuples , ses lecteurs auraient été arrêtés à
chaque pas , ce qui confirme pleinement l'opinion de
M. Clavier à cet égard .
Mais il est tems de faire connaître plus en détail l'ouvrage
de ce dernier écrivain , et de donner au lecteur
une idée de ce qu'il y trouvera d'utile ou d'intéressant.
,
« Pour déterminer d'une manière un peu sûre la date
du commencement des traditions historiques dans chaque
nation , il faut partir d'une époque historique constante
etcommune à ces nations . Telle peut être pour les Grecs
1
... DECEMBRE 1809 .
T
277
l'époque de la guerre de Troie , à laquelle presque tous
les peuples de la Grèce eurent part. La généalogie des
différens chefs qui la commandaient , prise , en remontant
d'âge en âge , nous conduira jusqu'à un tems où
nous ne trouverons plus que des générations absolument
poétiques , des nymphes filles d'un fleuve , des hommes ,
nés du commerce d'un dieu avec une femme mortelle ,
dont la famille sera inconnue , ou ne se trouvera que
dans les critiques des siècles postérieurs à Alexandre .
Alors nous regarderons cette époque comme celle du
commencement de cette famille ; tout ce qui l'a précédé.
en sera le tems fabuleux et inconnu. La généalogie
d'Achille , par exemple , remontera par son père Pélée
jusqu'à Æacus , souverain de l'île d'Ægine ; mais cet
Eacus étant le fruit des amours du Jupiter et d'une
nymphe fille du fleuve Asopus , ce sera un homme nouveau
dont les ancêtres étaient inconnus , et nous fixerons
à la troisième génération avant la guerre de Troie le
tems auquel l'île d'Ægine a été habitée ou du moins,
celui auquel ses habitans auront commencé à former,
une cité. Il semble qu'une méthode aussi simple et aussi
sûre aurait dû être suivie par tous les critiques ; cependant
elle n'a jamais été employée. L'ouvrage de Saumaise
, de lingua hellenistica , et le commentaire de
Prideaux sur les marbres d'Arondel , montrent dans quel
embarras deux savans hommes se sont jetés pour ne l'avoir
pas suivie , et pour avoir supposé que la durée des tems
héroïques avait été la même pour tous les peuples de la
Grèce..
,
Telles sont les vues qui ont guidé l'auteur de l'ouvrage
que nous annonçons ; elles sont tirées d'un travail inédit
du savant Freret , que l'on regarde à juste titre comme
celui de tous nos écrivains qui a porté le plus de sagacité,
de justesse et de profondeur d'esprit dans la critique
historique ; cet écrit , intitulé Observations générales sur
Pancienne Histoire des premiers habitans de la Grèce , et
qui doit paraître dans les derniers volumes des Mémoires
de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres , avait été
communiqué à M. Clavier par feu M. de Sainte-Croix .
Mais pour s'engager dans une route aussi hérissée d'obs278
MERCURE DE FRANCE,
tacles et de difficultés de toute espèce, il fallait toute l'érudition
et toute la rectitude de jugement dont le même
auteur a donné des preuves signalés dans són travail sur
Apollodore , qui lui-même n'est qu'une suite ou une partiedes
profondes et savantes recherches dont il s'est occupé
depuis un grand nombre d'années , en préparant sa
traduction et le commentaire de Pausanias , qu'il est sur
le point de publier (1).
Pour entreprendre de remonter ainsi à l'origine des
différens peuples , par la suite des générations des principales
familles dépositaires de l'autorité souveraine, pour
tracer l'histoire de leurs expéditions , de leurs migrations
, de leurs alliances , de leurs traités , des établissemens
nombreux qu'ils avaient formés dans des lieux différens
et à des époques diverses , il fallait avoir lu avec
attention non-seulement tous les principaux auteurs ,
mais cette foule de scoliastes , de commentateurs , de
grammairiens , qui , parmi un nombre infini d'inutilités
de pensées ou d'opinions absurdes ou ridicules , nous
ont néanmoins conservé des restes précieux des écrits
quenous n'avons plus, soit en les citant textuellement ,
soit en nous endonnant l'analyse ou la substance ; il fallait
recueillir , comparer et discuter avec intelligence tantde
témoignages , trop souvent obscurs ou contradictoires ,
et à l'aide d'une critique lumineuse en tirer les résultats
qui présentaient , sinonun caractère d'évidence absolument
satisfaisante, au moins le plus haut degré dé vraisemblance
, et c'est ce que M. Clavier paraît avoir
fait avec assez de succès pour qu'on doive lui savoir infinimentde
gré de son entreprise: C'est par cette patience
laborieuse , par cette suite d'efforts continuels et toujours
dirigés vers un même but , qu'il est parvenu à tracer des
tables généalogiques des principales familles qui ont
régné dans la Grèce. Ces tables , au nombre de onze ,
(1) Le prospectus de cette édition proposée par souscription , a
paru il y a déjà assez long-tems ; l'ouvrage doit s'imprimer ches
M. Firmin Didot ; et l'on ne peut que regretter vivement qu'une
• entreprise aussi utile et qui ferait même honneur à notre littérature ,
devenue si pauvre en ce genre ,n'obtienne pas plus d'encouragemens.
DECEMBRE 1809. 279
présentent la suite non-interrompue de tous les personnages
dont les noms figurent dans les antiques annales du
premier peuple véritablement civilisé dont nous ayons
connaissance sur ce globe ; car les grandes nations de
l'Asie ayant été de tout tems soumises à des gouvernemens
despotiques , et l'Egypte , à l'époque où elle fut la
plus florissante , paraissaut avoir été asservie à un gouvernement
théocratique , tous ces peuples n'ont jamais
pu qu'être plus ou moins barbares .
Tel a donc été l'objet du travail de M. Clavier , de découvrir
et de nous faire connaître , autant qu'il était possible
de le faire d'après les monumens qui nous restent
encore , les rapports qu'eurent entr'elles les différentes
famillesdont il nous trace la filiation ; en sorte que ces généalogies
se servissent , pour ainsi dire, réciproquement
d'appui , et se prêtassent toutes une lumière mutuelle,
On sent assez qu'un livre de ce genre est peu susceptible
d'extraits , et que les deux volumes qui le composent
n'offrant , à peu de choses près , que la discussion des
faits et des autorités sur lesquelles l'auteur se fonde pour
établir ses opinions , lalecture peut même en paraître aride
et fatigante. Mais le soin qu'a pris l'auteur de citer scrupuleusement
les textes des nombreux ouvrages qu'il a lus
ou consultés , etd'indiquer exactement les passages dont.
il s'appuie , fait de son livre un véritable trésor d'érudition
sür cette matière , et l'index extrêmement étendu
par lequel l'ouvrage est terminé , donne au lecteur la facilité
de disposer à l'instant de toutes ces richesses sur le
sujet particulier de ses recherches , lorsqu'il a besoin d'éclaircissement
sur tel ou tel objet qui peut l'arrêter dans
la lecture des écrivains grecs , poëtes , orateurs ou historiens
, etc. On peut donc dire avec vérité que ce nouveau
livre de M. Clavier , avec son édition d'Apollodore ,
et les deux tables des matières jointes à ces deux ouvrages
, composent, dans leur ensemble , le dictionnaire
mythologique le plus savant qui existe , en même tems
qu'il a , pardessus tous les autres écrits de ce genre ,
l'avantage inappréciable d'indiquer avec la plus scrupuleuse
exactitude les sources où l'on peut , à son gré , ou
puiser une doctrine plus étendue que celle que vous
280 MERCURE DE FRANCE ,
:
offre l'auteur , ou recourir pour s'assurer de la vérité dec
résultats qu'il vous présente ; car il est aisé de prévoir
que dans un sujet comme celui qu'il a entrepris de traiter
, il a été plus d'une fois forcé de hasarder à des suppositions
ou des conjectures , qui sont nécessairement
susceptibles d'être plus ou moins contestées . C'était un
inconvénient inévitable ; mais la totalité du système tenant
à un grand ensemble de vues et de faits , il est évident
aussi qu'il n'y a que les savans qui ont acquis une
érudition aussi étendue que celle de M. Clavier , et qui
ont autant que lui médité sur ces matières , qui puissent,
ou combattre avec avantage , ou confirmer par de nouvelles
preuves plusieurs parties de détail sur lesquelles il
reste encore beaucoup d'incertitude , ou quelques points
essentiels du système de l'auteur , sur lesquels son opinion
diffère de celles qu'ont émises d'autres savans égament
recommandables . M. Clavier reconnaît lui-même
qu'il reste encore beaucoup de chose à éclaircir dans le
sujet qu'il a traite ; il se flatte seulement d'avoir marché
dans une route plus exacte , d'avoir suivi un système plus
conforme à la saine raison , et d'avoir lié avec plus de
justesse qu'on ne l'avait fait avant lui , un plus vaste en-
•semble de faits ; et c'est un mérite qu'on ne saurait , à ce
qu'il semble , lui contester sans injustice.
1
Peut- être aurait-il pu répandre un peu plus d'intérêt
sur son ouvrage , et rompre la monotonie fatigante , qui
résulte nécessairement des mêmes formes de discussion
sur des sujets toujours semblables , en semant çà et là
quelques traits puisés aux sources mêmes d'où il tirait sa
doctrine, et qui eussent servi à répandre plus delumières
sur l'état physique, politique et moral des Grecs dans les
tems dont il essayait de retracer l'histoire . Il aurait dû
sur-tout établir plusieurs divisions principales , relatives
soit aux nations diverses ou aux différentes époques dont
il parlait ; c'eût été comme autant de points de repos pour
le lecteur , qui peut se fatiguer d'avoir à suivre une discussion
un peu aride , et qui se soutient presque sans interruption
pendant deux volumes entiers . Enfin , on
pourra reprocher au style de M. Clavier de manquer
quelquefois de correction , défaut plus sensible encore
DECEMBRE 180g. 281
peut-être dans un écrit où l'on a rarement l'occasion de
déployer d'autres qualités . Mais il y aurait peu d'équité à
insister sur ces reproches , quelque légitimes qu'ils
soient , et il n'en reste pas moins vrai que M. Clavier ,
par ce dernier travail et par l'ouvrage qu'il a précédemment
publié , a pris un rang distingué parmi les savans
de l'Europe qui cultivent avec le plus de succès
cette branche intéressante des connaissances humaines , et
s'est montré digne de l'honneur qu'il vient de recevoir
en dernier lieu par le choix de l'Institut de France
qui l'a admis dans son sein . THUROT .
QUELQUES RÉFLEXIONS SUR LES AUTEURS QUI
ONT FIXÉ LA LANGUE FRANÇAISE.
La langue française a sans doute d'éternelles obligations
aux écrivains du dix-septième siècle , et particulièrement
à Pascal , à Boileau et à Racine . Elle leur doit plus de
clarté , d'aisance , de délicatesse , d'harmonie , de grâce et
de coloris. Ils lui ont encore donné une élégance , une
noblesse et une dignité inconnues jusqu'à eux ; mais
ces derniers présens lui ont coûté un prix assez cher.
En recevant de nouvelles richesses , elle a vu s'affaiblir
ou disparaître l'énergie , la hardiesse , la concision , la
naïveté et le tour original qui formaient ses principaux
caractères du tems de Montaigne et de Regnier. Toutefois
il ne lui conviendrait pas de faire légèrement le procès à
ses bienfaiteurs . Les hommes de génie eux-mêmes sont
modifiés par l'esprit de leur siècle. L'enfance de Corneille
avait été bercée au bruit des discordes civiles
qui échauffaient dans tous les coeurs le sentiment de l'admiration
pour les vertus sévères des Romains ; aussi la
force , la grandeur et l'audace sont-elles les principales
qualités de leur sublime peintre. Mais les héros du tems
mêlaient aux agitations politiques un rafinement de galanterie
qu'au premier aspect on croirait tout-à- fait incompatible
avec les pensées sérieuses , la préoccupation forte ,
les passions exclusives de l'homme de parti . Ce même
Richelieu qui portait seul tout le poids du gouvernement ,
ce ministre, la terreur de la France et de l'Europe , faisait
soutenir des thèses d'amour chez sa nièce Mlle de Wigne
282 MERCURE DE FRANCE ,
rod , et soupirait pour la duchesse de Chevreuse. On se
rappelle que la Fronde exagéra encore ces ridicules . L'hôtel
de Rambouillet , livré àlafureur du bel esprit , mit aussi
en honneur une métaphysique platonicienne sur l'amour.
Cette espèce de beau idéal et fantastique plaisait beaucoup
au sexe qui , sans renoncer aux réalités , recevait , avec un
plaisir mêlé d'orgueil, un encens presque semblable à celui
offertpar nos anciens chevaliers à la daîne de leurs pensées .
Aujourd'hui une femme galante éclaterait de rire aux déclarations
d'un amour si quintessencie ; une femme réservée
et sensible sourirait de pitié à tout ce phébus : mais
telles étaient les moeurs du tems ; et lorsqu'un la Rochefoucauld
eť tant d'autres personnages distingués répétaient
tous ces lieux communs de morale amoureuse , la sottise
seule pourrait croire qu'elle aurait échappé à la contagion
générale. Corneille ne sut pas s'en préserver : disons
mieux, il ne pensa même pas à l'éviter. Son esprit, encore
exalté par la lecture du théâtre espagnol, prit naturellement
enamour le ton de ses plus illustres contemporains. De là
bette subtilité , ces argumentations , ce jargon métaphysique
qu'on lui reproche avec justice. De là aussi l'élévation
quelquefois ravissante des rôles d'Emilie , de Viriate
et dePauline . On a paru quelquefois s'étonner de ce que
les Sévigné et leurs émules , constantes dans leurs vieilles
admirations , eussent préféré Corneille au plus tendre des
poëtes ; cet étonnement aurait dû disparaître à la première
réflexion. Indépendamment de toutes ses admirables qualités
, le père de la tragédie française avait sur son jeune
rival l'avantage d'être l'interprête de l'opinion presque générale.
Quand ses héros parlaient d'amour ou de vertu guerrière
, ils exprimaient le sentiment de la cour, de la noblesse
et du peuple qui les imite . D'ailleurs c'est le propre
du sublime d'exciter l'enthousiasme et de faire pâlir tous
les objets de comparaison. Rendons une autre justice
àCorneille . Malgré ses nombreux défauts , son style a souventune
vérité , une franchise , j'oserais presque dire une
candeur et une bonhommie qui conservent à notre langue
saphysionomie antique. Pour être juste , il faut ajouter que
cegrand poëte a danbeamorceauxdes modeles
que l'on n'a point surpassés. Avouons en même tems que
Corneille manquait de plusieurs qualités nécessaires pour
épurer , polir et fixer une langue. L'académie française ,
créée par Richelieu en 1635 , s'était occupée sans relâche
de ce soin important. Ses travaux , précédés de ceux de
DECEMBRE 1809 . 283
2
Balzac et de Vaugelas , et les progrès que la nation faisait
chaque jour dans l'art social , avaient opéré un changement
aussi rapide qu'étonnant ; on en jugera par l'anecdote suivante.
Quelque tems avant sa mort , arrivée le 28 octobre
1646 , le vieux poëte Maynard fit un voyage à Paris .
Chaque fois qu'il prenait la parole , on l'arrêtait en lui
disant : Ce mot là n'est plus d'usage. Tout le monde sait
que l'honneur d'avoir fixé notre langue en prose appartient
à Pascal. La poésie est redevable du même service à Boileau
et à Racine ; mais le premier de ces auteurs n'avait
pas , peut-être , assez médité les qualités précieuses du style
de nos anciens écrivains . Aforce de pureté et d'élégance ,
il n'a point assez conservé la franchise , l'abandon , le tour
vif et rapide , et la naïveté du langage de nos pères . Il
parvint àlui faire adopter des beautés étrangères, et lui laissa
perdre quelques-unes des siennes propres. On est d'autant
plus surpris de cette direction du talent de Pascal , que son
génie vaste , son esprit profondément méditatif, devaient
avoir besoin d'une langue pleine de richesse etde liberté.
Maître de tout tenter , il aurait pu , je crois , conserver , et
consacrer à jamais par son autorité , une partie du style
de Montaigne. Malgré cette réflexion que je soumets au
jugementdduulecteur, les Provinciales ne sont pas moins
un chef-d'oeuvre immortel. Mais l'expression de Pascal m'a
semblé plus hardie dans le Recueil de ses pensées. Elle
respire quelquefois toute l'audace de ses incursions dans
le monde intellectuel .
Boileau , et sur-tout Racine , bien plus créateur en fait
de langage que son maître , unissaient à tous les dons particuliers
que le poëte doit avoir reçus en naissant , un jugement
solide et un goût exquis. Ils avaient accru et fortifié
ces présens de la nature dans le commerce assidu des
Grecs et des Latins . En étudiant deux langues si harmonieuses
et si fécondes , ils reconnurent ce qui manquait à
la nôtre et formèrent la résolution de l'enrichir . Ce serait
aimer le luxe des paroles que de retracer en détail tout ce
que ces deux célèbres amis ont fait pour elle. Ils nous ont
vraiment créé une poésie nouvelle. Mais pourquoi , trop
fidèles à suivre l'exemple de Malherbe qui poussa jusqu'à
l'excès l'amour de la pureté du langage, trop asservis aux
lois tyranniques de l'usage et du ton de leur siècle , se
sont-ils entièrement détournés des sentiers fréquentés par
Marot et plusieurs autres ? Malheureusement la cour qu'ils
avaient corrigée de son mauvais goût , d'une sotte admi-
/
284 MERCURE DE FRANCE ,
ration pour les romans de Scudéri et les vers de Pradon
donna à son tour le ton à ses réformateurs . Une grandeur
toute théâtrale leur en imposa . La langue des familiers du
brave François premier aurait paru trop franche , trop libre
et trop populaire aux courtisans du superbe Louis XIV.
C'était courir des chances de mauvais succès que d'essayer
à la faire revivre devant eux. Cependant Boileau luimême
, quelque parfait qu'il soit , eût gagné de la franchise
et de l'abandon en fondant dans son style celui de
Regnier. Il se contenta de lui rendre une justice éclatante
, de lui emprunter des pensées , des vers même , et
n'imita point sa manière vive , énergique et naturelle. Pour
la naïveté qui donne encore tant de charme au vieux style
de son célébre dévancier , Boileau eût en vain cherche à
acquérir cette qualité ; elle manquait à son talent : peutêtre
même n'en sentait-il pas tout le prix; du moins on
pourrait le présumer , puisqu'il a oublié dans sonArt poétique
l'Apologue et La Fontaine. Mais je m'arrête , et quand
je pense que ce grand homme fut le maître de tous les
écrivains du dix-septième siècle , qu'il sera éternellement
le législateur du Parnasse français , j'ai peur d'avoir blasphémé.
Racine obligé de prêter à Melpomène un langage digne
d'elle , et d'ailleurs plus assidu à la cour que son véridique
ami , ne croyait jamais s'exprimer avec assez de pompe et
de noblesse devant ses illustres spectateurs ; néanmoins il
emprunta souvent au peuple lui-même une foule de tournures
vives , d'expressions ordinaires et communes même ;
mais quel soin il prenait de déguiser ces larcins hardis aux
oreilles dédaigneuses ! Comme il s'attachait à faire passer
la simplicité des paroles à la faveur de la plus douce mélodie
! Tant d'artifices employés par un homine sijudicieux
annoncent qu'il connaissait bien le goût de son siècle ,
qu'il le craignait , et se croyait obligé d'y sacrifier. Une
réflexion puisée dans mon sujet même me porte à adopter
cet avis . Racine , profondément nourri de la langue d'Homère
, en avait nécessairement senti et admiré la naïveté ,
qualité commune à tous les écrivains grecs , quelle que soit
d'ailleurs la différence de leurs talens. Il savait que cette
langue qui ne dédaigne rien , qui n'a point de mots roturiers
, pouvait tout rendre avec une admirable vérité. Ilavait
vu Euripide trouver le pathétique le plus touchant dans
l'expression naïve des mouvemens du coeur. Pourquoi dòng
jugea-t-il nécessaire de parer la simplicité de l'expression
DECEMBRE 1809. 285
:
du poëte grec , d'altérer même la vérité des sentimens jusque
dans ces passages où le génie de notre langue s'accordait
parfaitement avec celui de l'idiôme de son maître ? C'est que
rien n'était moins naïf que la cour , et que trop certain de
cette observation , il désespéra de réussir en montrant la
nature telle qu'elle est de tout tems à des hommes artificiels
qui l'auraient dédaignée ou méconnue.
Racine n'a point cru pouvoir descendre jusqu'au naturel
et à la simplicité d'Euripide ; par la même raison il
s'est entiérement éloigné de la route des prédécesseurs de
Malherbe . On ne saurait nier cependant que son talent
flexible , son goût délicat n'eussent trouvé des mines précienses
à exploiter dans ces vieux auteurs . Personne , excepté
Lafontaine , n'a possédé le mérite de la, variété
comme Racine : eh bien ! il en aurait davantage si l'on
trouvait quelquefois chez lui de ces vers que le bonhomme
semble avoir retenus en causant avec Marot ou Saint-
Gelais , et qui s'embellissent sous sa plume , comme un
bon mot répété par un homme d'esprit. Me permettra-t-on
d'aller plus loin ? J'ai pensé plus d'une fois que le soin
continuel de la noblesse et de l'élégance a vraiment coûté
des beautés tragiques à l'auteur de Phèdre. Il ferait verser
plus de larmes encore , s'il eût plus souvent osé être toutà-
fait simple , et laisser aller ses expressions , comme elles
sortiraient d'un coeur naïf ou vivement ému. La scène
d'Athalie avec Joas offre un exemple des ressources de
ce génie merveilleux et capable de tout , dont la nature
avait doué le rival de Corneille et d'Euripide. On ne trouverait
dans ce dernier rien de comparable à cette admirable
scène. Mais que son Iphigénie est touchante ! Pour
la comparer un moment à celle de Racine ,je suis obligé
de citer des vers que tout le monde sait par coeur ; je les
prends au quatrième acte , dans la scène quatrième.
IPHIGÉNIE .
Mon père!
Cessez de vous troubler ; vous n'êtes point trahi ;
Quand vous commanderez , vous serez obéi.
Ma vie est votre bien. Vous voulez le reprendre .
Vos ordres , sans détours , pouvaient se faire entendre.
D'un oeil aussi content , d'un coeur aussi soumis
Que j'acceptais l'époux que vous m'aviez promis ,
Je saurai , s'il le faut , victime obéissante ,
Tendre au fer de Calehas une tête innocente ,
286 MERCURE DE FRANCE ,
Et, respectant le coup par vous-même ordonné
Vous rendre tout le sang que vous m'avez donné.
Sipourtant ce respect , si cette obéissance
Parait digne à vos yeux d'une autre récompense ;
Si d'une mère en pleurs vous plaignez les ennuis ,
J'ose vous dire ici qu'en l'état où je suis ,
Peut-être assez d'honneurs environnaient ma vie ,
Pour ne pas souhaiter qu'elle me fût ravie ,
Ni qu'en me l'arrachant , un sévère destin ,
Si près de ma naissance en eût marqué la fin.
Fille d'Agamemnon , c'est moi qui la première ,
Seigneur , vous appelai de ce doux nom de père ;
C'est moi qui , si long-tems le plaisir de vos yeux ,
Vous ai fait de ce nom remercier les dieux ,
Etpour qui , tant de fois prodiguant vos caresses ,
Vous n'avez point du sang dédaigné les faiblesses .....
Et si je n'avais eu que ma vie à défendre ,
J'aurais su renfermer un souvenir si tendre .
Mais àmontriste sort , vous le savez , Seigneur ,
Une mère , un amant , attachaient leur bonheur.
Un roi digne de vous a cru voir la journée
Qui devait éclairer notre illustre hyménée.
Déjà sûr de mon coeur , à sa flamme promis ,
Il s'estimait heureux. Vous me l'aviez permis.
Il sait votre dessein , jugez de ses alarmes.
Ma mère est devant vous , et vous voyez ses larmes.
Pardonnez aux efforts que je viens de tenter ,
Pour prévenir les pleurs que je leur vais coûter.
J'ai passé à dessein tous les vers pompeux dans lesquels
l'amante d'Achille parle de la conquête de Troie , afin de
rendre la comparaison plus égale entre les deux auteurs.
Du reste , la noblesse,l'harmonie , la poésie la plus élégante
et la plus douce , l'éloquence la plus insinuante brillent dans
lediscours queje viens de mettre sous les yeuxdu lecteur.
Maintenant écoutons Euripide. Traduit en prose , depouillé
de la mesure et de la mélodie des vers grecs , il
perdra beaucoup. Mais ce qui nous occupe ici , ce sont
les sentimens et les pensées bien plus que les beautés de
diction; et d'ailleurs , quelque tort que ma faible version
lui cause , Euripide devrait encore me pardonner , puisque
DECEMBRE 1809. 87
1
renonçant pour lui à l'amour exclusifde la gloire nationale,
je consens à lui accorder quelqu'avantage sur le poëte divin
qui fait notre orgueil et nos délices .
1 Acte cinquième , vers 1211 .
PHIGÉNIE.
Mon père , si j'avais l'éloquence d'Orphée , le pouvoir
f
a
magique d'entraîner les rochers sur mes pas et de charmer
les coeurs parla douceur de més accens , J'aurais recours
ce talent; mais je n'ai que des larmes pour défense. Devant
cette mère chérie , je presse vòs genoux de més bras
supplians . Ne me laissez pas souffrir une mort prématurée ;
ne m'envoyez pas avant le tems voir le séjour des ombres .
Il est si doux de contempler la lumière des cieux. C'est moi
qui vous ai donné la première le nom de père , moi que
vous avez la première appelée mon enfant. Votre Iphigenie
se traînant sur vos genoux , donna la première à ce
coeur paternel des plaisirs que vous lui rendiez avec usuré .
Souvent vous me disiez : Mon enfant , te verrai -je un jour
heureuse et florissante dans la maison d'un époux fortuné ,
comme il convient à ma fille ? Et moi , suspendue dans
vos bras, caressant comme aujourd'hui votre anguste visage ,
je répondais : Que ferai-je pour vous , mon père ? Je vous
recevrai dans votre vieillesse. Ma maison vous offrira les douceurs
de l'hospitalité et les alimens qui soutiennentl'homme
dans ses travaux. J'ai gardé le souvenir de ces entretiens si
chers ; vous les avez oubliés , mon père , et vous voulez me
faire mourir ! Ne le faites pas , je vous en conjure
demon aïeul Pélops , aunnoomm de votre père Atrée, eldecette
mère qui , après in'avoir enfantée avec douleur , souffre en
votre présence des douleurs plus cruelles encore. Qu'y a-tilde
communentre moi et l'hymen d'Alexandre? pourquoi
Hélène cause-t-elle ma ruine ? Tournez les yeux vers moi ,
accordez -moi votre aspect et un baiser , que j'emporte en
mourant ces derniers gages de votre amour, si vous êtes
sourd à mes prières . Mon frère , toi , quoique si jeune encore,
le défenseur de tes amis , viens partes larmes supplier
mon père de ne pas consentir au trépas de ta soeur. L'enfance
la plus tendre a le sentiment de l'infortune. Regardez
votre petit Oreste , ô mon père , il vous implore pour moi
en silence. Omon père , prenez pitiéde votre fille et respectez
sa vie.n
au nom
Malgré mon admiration pourRacine, il m'est impossible
288 MERCURE DE FRANCE ,
de dissimuler queje trouve Euripide bien plus pathétique
dans ce morceau. Quelle simplicité ! quel naturel ! Comme
la jeune princesse exprime naïvement son regret de la vie !
Racine a-t-il respecté la vérité quand il lui prête l'impassibilité
presque stoïque exprimée par ces vers ?
D'un oeil aussi constant , d'un coeur aussi soumis
Que j'acceptais l'époux que vous m'aviez promis , etc.
Iphigénie devait d'abord laisser parler ses craintes et répandre
des larmes sur sa cruelle destinée. Plus tard , à la
vue des dangers que son père et son amant courraient pour
la défendre , elle deviendra la fille du roi des rois , elle reprendra
tout l'orgueil du sangd'Agamemnon.Voilà, ce me
semble , la marche du coeur humain . C'est un grand mérite
à Euripide de l'avoir si bien connue, d'avoir même accordé
une autre scène aux vives douleurs d'Iphigénie ; c'est un
coup de maître de puiser ensuite dans les alarmes de la tendresse
filiale , dans le dévouemeut d'un attachement véritable
les causes du noble enthousiasme qui fait enfin courir
Iphigénie à la mort. Il faut avouer aussi qu'Euripide
n'eût jamais appelé des faiblesses les tendres mouvemens
de l'amour paternel. Les plus grands princes pourraient-ils
rougir d'être pères ? Enfin , je remarquerai que la gradation
de l'intérêt me paraît mieux observée par le poëte grec ;
chaque mot ajoute au pathétique de la situation , chaque
parole doit arracher une larme au malheureux Agamemnon
, et les dernières prières de sa fille amolliraient des
coeurs de marbre. Peut-être le discours quej'ai cité offre-til
des détails de moeurs que tout l'art de Racine ne pouvait
exposer à nos injustes dédains sur une soeur condamnée à
une dignité continuelle , comme la cour dont elle fut trop
souvent l'image : mais le poëte qui avait eu la hardiesse de
nous désabuser de la fausse grandeur, des mensonges dramatiques
trop fréquens dans Corneille , devait achever son
ouvrage et oser tout ce que lui prescrivait sa raison supérieure.
Si la crainte d'abuser de la patience du lecteur ne me retenait
, je parlerais des adieux d'Iphigénie à Achille et à
Clytemnestre ; de ces adieux où Euripide s'est surpassé luimême
dans l'expression des sentimens les plus nobles et les
plus touchans.
Racine rend avec sa perfection ordinaire plusieurs traits
de son modèle ; mais il en a oublié , ou plutôt il a craint
d'en employer d'autres que l'on regrette bien vivement , et
que
DECEMBRE 1809 . 289
DE LA S₂
ca
SEPT
que lui seul était capable de reproduire dans cette languemélodieuse
et nouvelle que personne n'a parlé comme lui. Je
ne serais pas Français , si je ne m'empressais d'ajouter
la pièce entière de Racine , pour la conduite, les
tères , la variété des scènes , les oppositions savantes les
mouvemens tragiques , la beauté des coups de thotre
s'élève de toute la hauteur des progrès de l'esprit humain .
sur l'Iphigénie d'Euripide . Pour que le poëte français ten
passat son modèle en tout peut-être , il eût fallu qu'il de
férât moins à l'ascendant du nom de Corneille , à l'espr
de la cour et même de ses petits-maîtres , dont il eut la
bonhommie de s'inquiéter quelquefois . Plus semblable aux
Grecs , ses maîtres , plus près de la nature , il aurait aimé ,
apprécié davantage la langue des Gaulois , qui a une grace
parfaite pour exprimer tout ce qui porte le caractère de la
simplicité . On se convaincra de cette vérité , en opposant
le roman grec des Amours de Daphnis et de Chloé à la
traduction d'Amyot , plus naïve encore que l'original. Racine
, avec son habileté accoutumée , aurait fait de nombreux
larcins à presque tous nos anciens auteurs . Sans
cesser d'être noble ,il aurait trouvé de nouveaux moyens de
nous délasser de la monotonie quelquefois fatigante de la
pompe tragique . Molière et La Fontaine puisèrent davantage
aux sources nationales . On sait avec quel succès le
fabuliste particulièrement profita du commerce de Marot
et de Rabelais même . Les deux contemporains de Boileau
sembleraient ne devoir pas faire autorité dans la circonstance
, parce que les genres qu'ils ont cultivés autorisaient
des libertés que la tragédie n'eût jamais permises . Cependant
si Molière , dans le Misanthrope et le Tartuffe , asu
allier le ton le plus élevé à l'énergie et quelquefois à la
simplicité du langage de la satire de Régnier intitulée
Macette ou l'Hypocrisie déconcertée (1) , on avouera qué
Melpomène elle-même pouvait , sans se mésallier , suivre
(1 ) Dans ses réflexions critiques sur Longin, Boileau s'est plu à
rendre hommage au talent de son devancier : il l'appelle le célèbre
Régnier , c'est-à-dire , le poëte français qui , du consentement de tout
lemonde, a le mieux connu avant Molière les moeurs et le caractère
des hommes .
Molière avait beaucoup étudié les ouvrages de Régnier ; il reproduit
souvent les idées et même les formes du style du vieux poëte , et peutêtre
il puisa dans Macette la pensée du Tartuffe .
T
290 MERCURE DE FRANCE ,
cet heureux exemple Quant à La Fontaine , les grâces
* inimitables de son langage , la variété de ses tons , la naïveté
de sentimens et d'expression qu'il a su très -souvent
allier , sans aucune disparate , à toute la magnificence de
la poésie , font regretter que Racine et Boileau n'aient pas
eu le même amour que lui pour notre vieil idiôme . Leur
goût plus sûr et plus sévère que le sien aurait rejeté dés
choses que le bonhomme admit avec trop de complaisance ;
nous n'aurions pas vu tomber en désuétude tant de mots si
* justement regrettés par Fénélon , appauvrir notre langue par
des pertes maintenant irréparables ; et ces grands poëtes
auraient ajouté à leur gloire immense un nouveau genre de
mérite et d'illustration. P. F. TISSOT .
SCIENCES MORALES .
DIALOGUE ENTRE UN MÉTAPHYSICIEN ET SA FEMME .
Felix qui potuit rerum cognoscere causas !
( SUITE ET FIN . )
LE MÉTAPHYSICIEN .
VIRG.
DES preuves ? soit. Mais , en vous les donnant, je crains
de vous ennuyer.
LA FEMME .
7
N'ayez pas peur. Me croyez-vous incapable de les entendre?
LE MÉTAPHYSICIEN .
Ce n'est pas cela : mais c'est qu'il ne tiendrait qu'à moi
de vous faire une dissertation .
LA FEMME.
Eh bien ! dissertez , mon ami . Vous savez que j'aime à
m'instruire , sur- tout quand vous voulez bien être mon
maître.
LE MÉTAPHYSICIEN.
Le moment est singulièrement choisi pour faire une grave
leçon.
LA FEMME.
-En tous cas , si elle m'ennuie , j'aurai quelque bon moyen
de l'interrompre .
DECEMBRE 1809 . 291
LE MÉTAPHYSICIEN .
Vous allez me faire désirer l'interruption .
LA FEMME .
Commencez donc. Je vous écoute .
LE MÉTAPHYSICIEN.
D'après ce que je vous ai déjà dit , vous avez bien saisi
que la véritable métaphysique est curieuse de tout ce qu'elle
peut savoir ; qu'elle remonte , aussi haut qu'il lui est possible ,
aux principes et au pourquoi de toutes choses ; or , vous
comprenez aussi facilement de quelle utilité il doit être , en
général, de remonter des effets aux causes ; les causes mieux
connues font mieux juger des effets , donnent les moyens
non-seulement de produire des effets semblables , mais de
les améliorer et de perfectionner ainsi les arts et les sciences .
Un musicien qui ne raisonne pas son art , peut faire de trèsbonne
musique par instinct ou de génie , si vous l'aimez
mieux; mais celui qui ayant aussi reçu de la nature le génie
sans lequel on ne fait rien de beau ni de grand dans les arts ,
saura yjoindre l'étude et la réflexion , analysera les moyens
d'imitation de la musique , les causes des émotions qu'elle
produit , celui-ci , dis-je , ne sera-t-il pas plus habile que
l'autre, plus fécond en ressources et plus sûr dans sa marche?
en unmot , ne sera-t-il pas plus grand musicien , parce qu'il
saura mieux la métaphysique de son art?
LA FEMME .
On cite des mots de Gluck qui prouvent qu'il la savait
très -bien; et j'ai lu des mémoires de Grétry qui font voir
que ce n'est pas avec son talent seul , mais encore avec beaucoup
de réflexions qui ont aggrandi son talent , qu'il a
composé ses chefs -d'oeuvre .
LE MÉTAPHYSICIEN.
Cela n'est pas douteux ; et Molière ? quel métaphysicien
que celui-là ! c'est une chose admirable que dans des scènes
bouffonnes il arrive souvent tel mot qui est de la philosophie
laplus profonde ! Croiriez -vous que le grand Molière s'était<
donné la peine d'approfondir l'ancienne métaphysique? qu'il
avait appris de Gassendi son maître qu'il en fallait désormais
créer une nouvelle ? qu'il avait traduit en vers le_poëme
le plus philosophique de l'antiquité , celui de Lucrèce
qui est intitulé : De la nature des choses ? On est frappé de
la force de tête de ce comique ; mais on ne remarque pas
assez que presque toutes ses études avaient été dirigées vers
T2
292 MERCURE DE FRANCE ,
des matières qui exigent une profonde réflexion , vers la
métaphysique , en un mot,, dans laquelle son bon esprit
avait sans doute su distinguer ce qu'il fallait prendre ou
laisser.
LA FEMME .
Oh ! que je vais aimer la métaphysique qui a fait faire à
Molière cette charmante pièce de l'Ecole des Maris !
LE MÉTAPHYSICIEN.
Elle lui a fait faire aussi l'Ecole des Femmes , ma chère
enfant, et toutes ses autres pièces où la morale est quelquefois
habillée en masque , comme il le disait lui-même .
Il n'y a point de morale sans métaphysique ; car c'est
čette dernière science qui nous montre les rapports sur lesquels
sont fondés nos devoirs envers nos semblables ; c'est
én étudiant ces rapports qu'on s'affermit dans l'exercice de
ses devoirs , qu'on en prend le goût, parce qu'on voit clairement
que le bonheur est attaché à leur pratique constante;
aussi peut-on compter qu'un bon métaphysicien qui est
honnête homme , est plus honnête homme qu'un autre , et
cessera plus difficilement de l'être ; car il sait pourquoi il
l'est ; sa probité , la dignité de sa conduite , ne sont pas
seulement l'effet naturel de la bonté et de la droiture de son
coeur; elles sont aussi le produit d'un calcul de sa raison.
Vous avez déjà vu que dans les beaux-arts , dans la musique
, par exemple , dans la peinture , dans l'architecture
, etc. elle découvre , développe , motive la théorie
qui seconde et perfectionne la pratique .
Dans les sciences , c'est elle qui guide les recherches , qui
préside aux expériences , qui enchaîne les observations , qui
classe les genres, les espèces , qui , après avoir construit
l'édificede la science, endécouvre jusqu'aux fondemens (1) .
Si je jète un coup-d'oeil sur la littérature , j'y retrouve
partout la métaphysique , à commencer par l'étude des
langues , où elle se fait sentir ou plutôt se montre à découvert,
aussitôt que l'on vient à considérer par quels procédés
les hommes ont établi des rapports si variés , si fins , et
quelquefois presqu'imperceptibles , mais presque toujours si
exacts entre leurs pensées et les expressions dont ils les ont
(1) On a de Linnæus, la Philosophie de la botanique ; de Fourcroy ,
la Philosophie de la chimie ; du docteur Campbell , la Philosophie de
la rhétorique; etc .... Le mot , la philosophie, équivaut ici précisément
àlamétaphysique .
DECEMBRE 1809 . 203
:
revêtues; ce n'est qu'en étudiant bien ces rapports , qu'en
les approfondissant , que l'on peut parvenir à bien savoir
sa propre langue ; et c'est aussi pour cela que l'étude d'une
langue étrangère sert à faire des progrès dans la sienne ;
par la raison qu'on est obligé de comparer , et à portée de
jugerdes rapports différens de la pensée à l'expression .
Dansl'éloquence etdans lapoésie, qui peutnous apprendre
àdistinguer le vrai du faux , le beau dulaid , le mauvais du
bon, si ce n'est la métaphysique ? Le goût en littérature estil
autre chose qu'un sens métaphysique ? Tout ouvrage
en prose et en vers s'adresse , ou au jugement , ou à
l'imagination , ou àla sensibilité et auxpassions , et souvent
àtoutes ces facultés à lafois : ne faut-il pas avoir étudié la
nature de l'homme , pour mieux savoir ce qui pourra convaincre
sonjugement , charmer son imagination , émouvoir
sa sensibilité , exciter ou calmer ses passions ? Cicéron
disait qu'il devait son talent oratoire aux promenades de
l'Académie , c'est-à -dire , à ses études philosophiques , et
non pas à celles qu'il avait faites sur les bancs des rhéteurs
(2). Des connaissances étendues et profondes entout
genre , et sur-tout la connaissance de la nature humaine ,
voilà ce qui est nécessaire à l'orateur , au poëte , à l'écrivain.
Plus et mieux il est instruit , plus ontrouve dans ses
ouvrages de vrai matériel et réel , si l'on peut ainsi s'exprimer
, c'est-à-dire , de ce vrai qui est conforme à la nature
même des choses ; plus et mieux il connaît l'homme ,
plus dans ses ouvrages brille le vrai moral et idéal , c'està-
dire , ce vrai qui est conforme à la nature humaine et
qui , par conséquent , a plus de prise et d'action sur elle.
C'était un beau précepte que celui que l'antiquité croyait
être descendu du ciel : Connais-toi toi-même (3) . C'est ,
en effet, de la connaissance de l'homme que dérivent tous
les principes nécessaires aux hommes . Sur cette connaissance
reposent morale , législation , politique , littérature ,
beaux-arts , tout ce qui doit diriger notre vie , tout
ce qui peut la charmer. Aussi l'étude de l'homme estelle
la principale et la plus importante partie de la métaphysique
; mais cette science est aussi celle de toutes
(2) Fateor me oratorem , si modò sim , aut etiam quicumque sim , non
in rhetorum officinis , sed ex academiæ spatiis extitisse. Orator , nº 2.
(3) È cælo descendit : Γνᾶθι σεαυτόν.
JUVEN, Sat. XI , 27.
(
294 MERCURE DE FRANCE ,
les premières vérités , de toutes celles qui sont les fondemens
et les principes des autres sciences ; jugez donc
à quelle hauteur elle élève celui qui la possède ; jugez si ;
accoutumé à rechercher et à discerner la vérité , il sera la
dupe des charlatans et des menteurs , quels qu'ils soient ;
s'il sera ébloui par les faux biens , par les fausses grandeurs ,
par le faux éclat ;jugez enfin si toujours écoutant sa raison ,
toujours descendant dans son propre coeur , il cessera de
faire sa volupté de la vérité , son bonheur de la vertu.
LA FEMME .
J'aime , mon ami , le portrait de votre métaphysicien , et
je crois connaître et aimer aussi beaucoup quelqu'un qui
lui ressemble ; mais , si je l'ose dire, je ne mettrais pas le
même nom que vous au bas de son portrait ; au lieu de
métaphysicien , je dirais philosophe.
LE MÉTAPHYSICIEN .
Vous ne savez peut-être pas que votre petit abbé croit
dire au moins une aussi grande injure à ceux qu'il traite de
philosophes , qu'à ceux qu'il appelle métaphysiciens ; cependant
le nom de philosophe est fort clair et n'exprime rien
dont on puisse faire un crime ; car quel mal y a-t-il à être
ami de la sagesse ? Il y a aussi de la modestie à prendre
ce nom; car ce n'est pas dire qu'on soit sage; et Boileau
s'est appelé lui-même, dans un de ses plus beaux vers ,
Ami de la vertu , plutôt que vertueux.
Je vous ai déjà dit que le nom de métaphysique n'exprime
point ce que l'on doit entendre (4) par cette science
(4) Les uns font venir le mot métaphysique , de , après
φυσικὰ, les physiques , parce que c'est le traité d'Aristote qui est placé
dans ses oeuvres immédiatement après celui de la physique. N'est-il
-pas bien étrange qu'une science ait pris son nom uniquement de la
place que son traité occupe dans les oeuvres d'Aristote ?
D'autres disent : μετὰ φύσιν , trans naturam , au-delà de la nature ,
par de-là la nature ; il n'y a pourtant rien qui soit plus dans la nature
de l'homme que l'étude et l'application de cette science qui n'est ,
après tout , que le développement et l'exercice de la raison , de cette
lumière qui illumine tout homme venant en ce monde , comme dit
saint Jean
L'Encyclopédie définit la métaphysique : la science des raisons des
choses . Cela est un peu vague , etn'est pas trop bon français ; mais
cela fait entendre à peu près ce que doit être la vraie métaphysique.
DECEMBRE 1809 . 295
qu'il sert pourtant à désigner , faute d'un autre nom qui ,
pour lui mieux convenir , devrait signifier : recherche ,
étude des principes , des vérités premières , science qui
éclaircit , qui explique les autres sciences .... Mais je n'ai
ni le droit de créer un mot nouveau , ni l'autorité nécessaire
pour l'accréditer ; il faut attendre qu'il sorte d'une
tête plus habile que la mienne , et que le besoin et l'usage
l'introduisent dans la langue .
LA FEMME .
Je conclus de tout ce que vous m'avez dit (vous jugerez
si j'ai raison ) , que les métaphysiciens aiment et recherchent
la vérité.
• LE MÉTAPHYSICIEN .
C'est cela même.
LA FEMME .
Je ne sais trop si je dois me féliciter beaucoup que ce
soit là votre occupation . Savez-vous , mon ami , pourquoi
on a placé la vérité au fond d'un puits ?
LE MÉTAPHYSICIEN .
Non , vraiment. Quelle en est la raison ?
LA FEMME .
1
Je suis bien fière de vous apprendre quelque chose.
C'est pour faire entendre qu'à chercher la vérité , à la découvrir
, et sur-tout à la dire , il n'y a que de l'eau à boire .
LE MÉTAPHYSICIEN.
Allons , vous me faites une plaisanterie . J'ai bien peur
de vous avoir ennuyée .
LA FEMME.
Non , assurément , mon ami. Mais n'est-ce pas assez
parler métaphysique ?
LE MÉTAPHYSICIEN .
Eh bien ! ma chère , parlons d'autre chose .
LA FEMME .
Ah ! l'aimable métaphysicien !
ANDRIEUX
296 MERCURE DE FRANCE ,
VARIÉTÉS .
CHRONIQUE DE PARIS.
Le topique de M. Pradier contre la goutte n'a jamais fait
tant de bruit depuis sa découverte , qu'il en fait depuis
deux mois. Non seulement tous les goutteux , mais encore
tous ceux qui craignent de le devenir , se sont agités pour
savoir ce qu'ils devaient penser , en dernière analyse , de
ce remède céleste. Leurs voeux seront promptement remplis
, si les conclusions du savant docteur Hallé sont adoptées
: "Nous pensons , a- t-il dit dans son rapport à la faculté
" demédecine, que le remède proposé par M. Pradiør mérite
» d'être distingué , comme pouvant être utile dans les cas
>>indiqués par ce rapport ; mais que , comme il se pourrait,
» s'il était appliqué hors de propos , et dans des circonstances
dans lesquelles il ne doit pas convenir , qu'il résul-
» tât des inconvéniens , moins de son action que du tems
- précieux perdu dans l'emploi d'un moyen qui se trouve-
> rait alors inutile , il nous paraît à désirer que le gouver-
> nement écarte ces dangers , en prenant des mesures pour
så publication . » :
-L'ouverture des bals de l'Athénée des Etrangers ,
s'est faite dans le mois de novembre. Cet établissement
vient de s'enrichir du Propylée des Voyageurs . Tout
particulier , au moment de partir pour quelque point que ce
soit de la France ou de l'étranger , trouvera dans le Propylée
, des détails circonstanciés sur les routes de terre , les
trajets de mer , les transports , les stations , formalités à
remplir , usages , moeurs , fêtes , curiosités locales , etc.
-Les Parisiens peuvent se persuader qu'ils reviennent
deBrest ou de Toulon , lorsqu'ils sont allés voir , dans le
vestibule des Théatins , le vaisseau que M. Merlière offre
à l'admiration publique pour la rétribution très -modérée
de 1 fr. 20 cent. C'est le modèle du vaisseau à trois ponts
le Majestueux , de 130 pièces de canon. Ce bâtiment est
garni de tous ses agrès ; l'auteur affirme que c'est le seul
modèle qui ait été fait dans d'aussi fortes proportions ; il
pèse 2000 liv.
-Les habitués de Tivoli et du Colisée ont fait paraître ,
cet été, un tel redoublement d'ardeur pour les fêtes délicieuses
qu'on leur offrait dans ces deux jardins , que les
DECEMBRE 1809. 297
:
entrepreneurs ne peuvent se résoudre å passer six mois
entiers sans nulle communication avec ces amis fidèles .
En conséquence , ils ont fait construire , sous terre , de
vastes et magnifiques salles , où , en dépit des vents et des
frimas , les amateurs retrouveront tous les plaisirs dont ils
jouissaient sous la voûte du ciel. Danses , spectacles de
tout genre , illuminations , rien n'y manquera , pas même
la verdure , puisque les marroniers et les tilleuls seront
remplacés par les orangers et les myrtes. Enfin , grâce à
l'invention des feux d'artifices d'air inflammable , la pyrotechnie
pourra terminer ces soirées enchanteresses par
ses prodiges accoutumés . A la vue de ces fêtes souterraines
rivalisant d'éclat avec celles qui se donnent sur la
surface du globe , comment ne point se rappeler la séduisante
description de l'Elysée par Virgile : Solemque suum ,
sua sidera , nôrunt ?
Çes beaux lieux ont leur ciel , leur soleil , leurs étoiles ;
Là , de plus belles nuits éclaircissent leurs voiles ;
Là,pour favoriser ces douces régions ,
Vous diriez que le ciel a choisi ses rayons .
(DELILLE.)
4
-Quelques amateurs de bonne-chère à bon marché ,
nous reprochent une omission grave; c'est de ne point .
parler des restaurateurs au rabais , qui traitent les affamés
selon les grands principes de l'Almanach des pauvres
diables. Il est trop vrai que nous avons négligé de faire
mention honorable d'un établissement de ce genre , qui
mérite d'être distingué . L'entrepreneur vient de faire placarder
, à tous les coins de rue , une affiche aurore , portant
cette annonce en tête : Mes dîners ont toujours le plus
grand succès . Nous sommes loin , pour notre part , de
contester ce grand succès , lorsque nous voyons que ce
restaurant est l'unique dans tout l'empire où l'on mange
de la chou-croûte purifiée et aromatisée. Il y a des tables
à 24 sous et à 36. Pour 24 sous, l'on est traité rondement ,
pour 36 finement. Quelle différence une pièce de 12 sous
ne peut-elle pas établir entre un pauvre diable et unautre !
-L'antique et fameux proverbe : Quand on parle du
loup, on en voit la queue, vientde se vérifier d'une manière
terrible. Un mélodrame qui a ravi tous les habitans du
Marais et les promeneurs du boulevard du Temple , un
mélodrame enfin , dont l'héroïne était la bête du Gévaudan ,
semble avoir servi de signal à la résurrection de cette mau298
MERCURE DE FRANCE ,
dite bête. Elle se rencontre , assure-t-on , à-peu-près dans
les mêmes contrées qu'elle dévasta jadis . Les gens qui l'ont
aperçue avouent , à la vérité , que la frayeur ne leur a point
permis de prendre son signalement avec une extrême
précision. Les uns disent que c'est un grand loup , les
autres que c'est un gros ours , d'autres enfin que c'est en
tout point la bête du boulevard. Nous pouvons cependant
affirmer aux habitans de la Lozère et du Gard , que celle-ci
ne s'est point échappée , et qu'elle est en permanence à
l'AmbiguC-omique.
-
,
Si l'on en croit tous les détails qui circulent sur les
derniers momens du comédien Dugazon , il est mort aussi
gaiement qu'il a vécu. Ses affections s'étaient concentrées
dans la gent volatile et son esprit ne voulant décidément
plus habiter son cerveau , ne lui retraçait plus que théâtre
et qu'acteurs parmi tout ce petit peuple ailé. Entouré d'oiseaux
de basse-cour et de volière de toute espèce , il étudiait
le caractère dramatique de chacun d'eux ; et , peu de jours
avant sa fin , il s'écriait : « Voilà un coq huppé que le ciel
>>a fait tout exprès pour jouer Orosmane , et cette petite
> poule à manchettes fera tourner la tête à tout Paris , lors-
» qu'elle débutera dans le rôle de Zaïre . "
-L'eau admirable , ou autrement l'eau de Cologne , est
tellement devenue à la mode , que jamais les distillateurs
de cette ville et de tout le département de la Roër , ne
fussent venus à bout de satisfaire aux innombrables demandes
des amateurs des deux sexes . Heureusement pour
eux et pour elles , une foule de gens industrieux est venue
s'établir à Paris pour y fabriquer de l'eau de Cologne .Rien
n'y manque ; la petite coiffe en parchemin, le cachet , et
sur tout le fameux imprimé qui garantit à l'acheteur que ,
muni de sa petite fiole , il peut opérer autant de prodiges
que le médecin malgré lui. Comment d'ailleurs refuseraiton
sa confiance à ces trois ou quatre centaines de débitans?
Yen a-t-il un qui ne suspende à sa porte une pencarte où
on lit en gros caractères : Seul et unique Dépôt de la véritable
Eau de Cologne ? Toute raillerie à part , plusieurs chimistes
, et entr'autres un des élèves les plus distingués du
célèbre Klaproth , ont analysé cette immense quantité
d'eaux de Cologne de diverses fabriques . Toutes ont également
pour base l'essence de romarin ou de bergamote
⚫étendue dans l'esprit-de-vin; toutes enfin ont la même
vertu ou la même inefficacité ; en un mot , elles ne diffèrent
qu'en un point essentiel : c'est que l'une coûte
45 sols , et l'autre seulement 15 .
DECEMBRE 1809. 299
SPECTACLES. - Academie impériale de musique.-Les
deux auteurs du poëme lyrique de Fernand Cortès sont au
nombre des collaborateurs du Mercure; la critique à leur
égard paraîtra-t-elle ici suspecte d'une affectation d'impartialité
, ou l'éloge sera-t-il jugé l'effet d'une condescendance
amicale ? J'essaierai d'exprimer ma pensée sur leur
nouvel ouvrage sans me targuer d'une inflexibilité pédantesque
, et sans les traiter cependant en enfans de la maison .
Ils ont déjà trouvé toutes les feuilles publiques impartiales
et justes , il serait étrange que celle qu'ils enrichissent fût
ingrate ; quand les temples offraient des asyles , certes l'un
des desservans n'en eût pas plus qu'un étranger trouvé
l'entrée rigoureusement fermée ; et d'ailleurs il ne s'agit
ici ni d'une faute , ni d'une action coupable , il s'agit au
contraire d'un opéra très-applaudi qui succède à deux
opéras déjà célèbres ; nous serons donc vrais avec les auteurs
de l'ouvrage nouveau , précisément parce qu'ils sont
nos amis : on leur doit la vérité , même quand elle doit
prendre un ton sévère ; faudrait-il la dissimuler quand elle
né doit faire entendre qu'un langage flatteur ?
La conquête du Mexique serait un très-beau sujet de
poëme épique : elle a pu paraître à nos auteurs celui d'un
opéra. De quoi se compose en effet un tel poëme dans le
genre sérieux ? D'une action grande , tragique , intéressante
, qui permette l'emploi de brillans accessoires , le
concours de l'art du décorateur et du chorégraphe , quelquefois
l'aide de la pantomime et l'appareil pompeux de
toutes les illusions théâtrales . Or, le sujet de Fernand
Cortès ne permettait pas seulement l'emploi de ces moyens ,
il semblait les prescrire . Les tableaux mythologiques étant ,
on peut le dire , épuisés , il était impossible de rentrer dans
ceux de l'histoire par un choix plus analogue au genre ;
on trouve ici une peinture de moeurs opposées , deux nations
contrastant ensemble , des habitudes neuves. des
deux côtés , des impressions , des sentimens , des expressions
différentes ; on demande en quelque sorte deux langages
à la poésie , à la musique , à la peinture ; on est
donc sûr de l'intérêt qui naît d'un grand sujet , de l'effet
que produisent d'habiles oppositions , du charme qui s'atțache
à la variété .
Cependant MM. Esménard et Jouy , auteurs l'un de
Trajan , l'autre de la Vestale , ont pu éprouver la crainte
de ne pas égaler , réunis , ce que chacun d'eux avait su
३०० MERCURE DE FRANCE ,
faire. Le sujet de l'un se liait à la plus mémorable époque ,
rattachait le souvenir d'une gloire passée à ceux d'une
gloire nouvelle bien plus éclatante ; l'autre est de tous les
tems et de tous les lieux où l'on aimera à répandre des
larmes sur une grande infortune , sur le sort d'une tendre
victime dont le crime est d'avoir aimé. Ces deux sujets
étaient soutenus par de puissans mobiles ; d'une part l'admiration
et l'enthousiasme , de l'autre l'intérêt et la pitié.
Les auteurs , en réunissant leurs talens , paraissent avoir
compté dans un même ouvrage sur le double ressort qu'ils
avaient isolément employé avec tant de bonheur; ils ont
voulu élever les imaginations à-la-fois et attendrir toutes
les ames ; aux tableaux imposans d'une conquête en quelque
sorte fabuleuse , ils ont su joindre une action dramatique
intéressante , et placer le spectateur entre les grandes
images de l'héroïsme et la peinture touchante du malheur :
leur combinaison est heureuse , et l'exécution en est trèssatisfaisante
; ils ont servi trois arts fort exigeans , en respectant
les principes du leur.
Piron a fait un Fernand Cortès ; il l'a conçu en ami de
ce héros , mais ne l'a point écrit en métromane ; ce n'est
point la concurrence de Mérope qui l'a fait tomber , comme
il s'en plaint en reprochant plaisamment à Voltaire d'obstruer
toutes les avenues du temple de la Renommée; c'est le
style , c'est la présence de Montézume , c'est l'amour de
Cortès pour une Espagnole , c'est une bizarre combinaison
d'événemens et de roles parasites qui ont rendu le parterre
inflexible . Les auteurs de Fernand paraissent n'avoir regardé
celui de Piron , ni comme un modèle , ni comme un
écueil; ils l'ont considéré comme non-avenu ; en passant.
outre, pour ainsi dire , ils ont envisagé l'histoire de leur héros
, en ont retracé avec fermeté les traits principaux, et surtoutlui
ont constamment donné un langage digne de lui.
Ils nous le montrent d'abord réprimant ses soldats ingrats
et mutinés qui doutent de sa fortune , et jettent en arrière
un regard sur l'Espagne ; ensuite fermant tout espoir à sa
troupe et incendiant sa flotte en présence des barbares, qui
la lui désignent comme son unique asyle ; enfin , secondé
par la jeune Mexicaine , dont il fut épris , et dont les services
égalèrent l'amour , attaquant son ennemi dans sa capitale ,
détruisant le culte féroce des idoles , et arrachant au fer sacré
d'un prêtre , et de malheureux captifs espagnols , et son
amante prête à périr pour leur sauver la vie.
Voilà l'action dans son ordre et dans la simplicité du
DECEMBRE 1809 . 3ot
sujet. Les épisodes dont elle est ornée , les incidens qui accompagnent
sa marche , ont le double objet de développer
unmagnifique spectacle , de préparer et de suspendre le dénouement;
ils sont tous choisis dans les moeurs locales et
puisent dans leur vérité même ce qu'ils ont de plus intéressant.
Quelle belle scène en effet , et quels tableaux que ces
Mexicains échangeant leurs présens contre ceux de Cortès ,
et cherchant à séduire l'armée par leurs danses voluptueuses
, la beauté ravissante de leurs femmes et l'appareil de
leur magnificence ! Quel heureux contraste que celui de
Cortès leur répondant par l'aspect de son camp, de son armée
, de sa flotte , par les exercices guerriers de ses vieux
compagnons! C'est ici que paraissent les Espagnols, que le
Mexique aurait pris pour des centaures , si le noble animal
qui combat avec l'homme lui eût été connu ; ce n'est point
ici unvain luxe de spectacle ; c'est un accessoire nécessaire ;
c'est une sorte de cachet historique que le sujet exige : si
l'on abusait par la suite de ce moyen , ce ne serait pas la
faute de nos auteurs , mais celle d'imitateurs sans excuse
et de spectateurs peu judicieux. L'incendie de la flotte
serait encore un admirable tableau : peut-être l'exécution
en est-elle un peu mesquine et précipitée ; mais la
marche nocturne de l'armée contre la ville , le transport de
l'artillerie sur les hauteurs , sont de l'effet le plus vrai : les
scènes de l'intérieur du temple sont terribles ; jamais les
victimes et les bourreaux n'ont contrasté d'une manière
plus effrayante.
On a fait quelques reproches à cet ouvrage , quoique son
succès ait été très-brillant : on trouve des longueurs et du
vide au deuxième acte ; mais quel est l'acte qui ne serait
pas effacé par l'éclat vraiment extraordinaire du premier?
En rentrant dans leur situation , et en se livrant aux développemens
de leur action , les auteurs ont dû laisser reposer
les machines pour nous montrer les personnages ; les yeux
fascinés n'égareraient-ils pas ici le jugement des censeurs ?
et les auteurs ne sont- ils pas placés entre deux partis , dont
l'un leur reproche d'avoir trop développé de spectacle ,
l'autre de n'y avoir pas toujours eu recours ? Ces deux
sortes de critiques nous semblent prouver qu'ils ont tenu
unjuste milieu .
L'amour de Cortès a été également critiqué ; mais il est
historique , mais il serta-la-fois et les voeux et la politique
du héros , mais il donne lieu à des scènes touchantes , que
302 MERCURE DE FRANCE ,
l'onjugera mieux quand les yeux seront moins éblouis; il
faut les laisser un peu reposer , pour que l'ame et l'oreille.
mettent bien leurs jugemens en harmonie . Déjà le rôle de
l'américaine Amasily est apprécié : on reconnaît dans le
style du poëte et du musicien toute la force d'une passion
allumée dans ces brûlans climats ; c'est une chaleur dévorante
, c'est de l'entraînement, du délire ; c'est , pour mieux
dire , une grande et sublime expression de l'amour qui
commande un généreux sacrifice. Voilà le second rôle de
femme que M. Spontini écrit en maître. Ce fut le don particulier
de Piccini , et ce paraît être le sien . 1
MM. de Jouy et Esménard , en écrivant cet opéra d'un
style noble , élevé , soutenu , et en y conservant la sévérité
du genre historique , ont enrichi l'Académie, Impériale
d'un ouvrage qui reproduit la magnificence de Trajan , et
offre des parties où se retrouve le pathétique de laVestale.
Ces deux avantages brillent l'un par l'autre et se prêtent un
mutuel appui. Il ne faut sans doute que de très -légères
coupures pour donner à cet ouvrage toute la rapidité qu'il
peut laisser désirer.
Nous avons excédé les bornes d'un article : le second
sera consacré à M. Spontini. Après une première représentation
sur une telle composition , l'avis d'un journaliste
n'est que celui d'un spectateur : par la suite , il peut , il
doit être l'organe de l'opinion publique , et cette opinion re
peut qu'être de jour en jour favorable au compositeur de
Cortès . Nous aurons aussi à parler des ballets , où les intentions
des auteurs ont été bien remplies , et des décorations
qui sont dignes du sujet.
Tout cela se retrouvera aux représentations suivantes ; et
elle n'est peut-être pas perdue pour ces représentations ,
cette circonstance heureuse pour les auteurs et pour le public
qui a rendu spectateurs très -attentifs du nouvel opéra ,
et le Souverain auguste qui a imprimé à son Académie de
Musique le cachet de sa magnificence , et les deux rois qui
partagent avec Sa Majesté les hommages de la capitale.
Ces deux princes ont dû voir avec intérêt l'état florissantde
nos arts sur la scène lyrique , et dans la salle , la réunion
brillante de tout ce que Paris renferme de femmes belles de
leurs attraits , belles aussi de la plus élégante parure .
Théâtre des Variétés . -Pendant que M. Dumollet et
M. Asinard se disputaient l'avantage de faire pâmer les habitués
du théâtre du Panorama , M. Papillon est venu inDECEMBRE
1809 . 303
considérément mêler ses mystifications aux leurs; et le public
, qui en était probablement rassassié , s'est obstiné à ne
pas en rire , et a même poussé la mauvaise humeurjusqu'à
accueillir le nouveau venu avec une artillerie de sifflets qui
l'a obligé de disparaître à jamais de la scène . La déconvenue
de cette pièce pourrait donner matière à une belle dissertation
sur la versatilité des goûts du public , qui ressemblé
assez à ces estomacs fantasques repoussant aujourd'hui
les mets qu'ils recherchaient hier. S'il s'agissait cependant
de justifier la rigueur dont le public s'est armé dans cette
circonstance , nous dirions que cette farce de M. Papillon
était taillée sur le patron de toutes les pièces que l'on joue
depuis cinq ou six ans à ce théâtre ; que le sujet , à quelques
détails près , était exactement le même que celui de
M. Asinard, lequel ressemblait à son tour à M. Dumollet ,
lequel ressemblait à Caponnet , lequel ressemblait à M. Jobard
, lequel ressemblait enfin à tant d'autres mauvaises copies
de Pourceaugnac. J'ajouterais que M. Papillon était
tout aussi ridicule que toutes les pièces que je viens de citer,
que l'on y trouvait tout autant de calembourgs ; et que , si
malgré tout cela elle est tombée , l'on peut en conclure qu'il
y a au théâtre des jours heureux et malheureux, et qu'il ne
fallait que rencontrer juste pour que le Niais de Saint-Malo
fût sifflé et que Papillon eût cent représentations . Je crois
pourtant qu'on peut prédire aux auteurs que le public ne
tardera pas à se lasser de ces éternelles mystifications dont
on le régale depuis si long-tems , et qu'il serait peut-être
avantageux pour tout le monde qu'ils s'occupassent d'un
autre genre d'ouvrage qui pourrait être tout aussi gai , et
n'aurait pas l'inconvénient de présenter une collection de
caricatures qui ont toutes la même physionomie .
APapillon a succédé Charles Collé, ou la Tête à per
ruque. Collé méritait assurément mieux que beaucoup d'autres
un hommage public des amis de la gaieté ; c'est de
tous nos chansonniers le seul qui ait donné à ses productions
un caractère d'originalité que personne n'a pu imiter
depuis . La pièce jouée aux Variétés nous le représente
amoureux et ne pouvant obtenir sa maîtresse qu'avec les
sous- fermes d'Orléans , que M. de Montauban s'obstinait à
lui refuser , et qu'il lui accorde ensuite , on ne sait trop
pourquoi. Ily aurait beaucoup de choses à dire sur la conduite
de cet ouvrage , si quelques couplets agréablement
tournés ne fermaient la bouche au censeur : plusieurs ont
été redemandés avec acclamation; mais l'auteur en doit -il
304 MERCURE DE FRANCE ,
être bien flatté , quand deux couplets de Collé lui-même
n'ont pas obtenu la plus légère marque d'approbation?
Il a fait preuve de trop de goût pour ne pas convenir
que lachansonde Cadet et de Babet est d'une gaieté plus
franche que des concetti comme celui-ci : J'ai bien pu
tefermer ma porte , je n'ai pu te fermer mon coeur;
et cet autre qu'on prête à Gallet : Je donnerais bien
mes épices pour quelques grains de ton sel. Quand on
met en scène des pères de la chanson, il faut , si l'on ne
peut pas avoir autant d'esprit qu'eux , ne pas , du moins ,
leur faire dire des choses inconvenantes ; et Collé n'aurait
jamais dit en parlant de la Partie de chasse , qu'il était sûr
du succès en prenant Henri IV pour son compagnon de
voyage. Du reste, cette pièce , estimable à plusieurs égards ,
a obtenu du succès et a été fort bien jouée. Le public a
voulu connaître l'auteur , et au tour aisé de quelques couplets
, il s'attendait à entendre un nom plus connu dans les
annales de la chanson que celui de M. Simonin.
Un ouvrage beaucoup plus heureux que ceux dont nous
venons de parler a signalé le zèle patriotique de M. Rougemont
et des directeursde cethéâtre. Ils ont été les premiers
à célébrer le succès de nos armes et l'heureuse paix qui en
est le résultat. Le public sait toujours gré à un auteur qui
consacre sa muse à des chants nationaux , et dans ce cas le
zèle remplace le talent ; mais dans Ils reviennent, M. Rougemont
a fait preuve de l'un et de l'autre. Il a su coudre à
une légère intrigue villageoise quelques couplets agréablement
tournés , dans lesquels la louange s'allie avec franchise
à la gaieté. Des personnes exigeantes auraient peutêtre
demandé plus de fonds dans cette bluette : ils auraient
voulu peut- être aussi que de simples paysannes n'y parlassent
pas de Mars et de César, aussi bien que les élèves
d'un lycée; mais ces petits défauts sont amplement rachetés
parune foule de détails agréables , et sur-tout par une scène
d'aubergiste très-plaisante. La pièce a été vivement applaudie,
et plusieurs couplets ont été redemandés , entr'autres
celui-ci , que nous avons retenu :
Puissent les rois de la terre ,
Las de se faire guerre ,
Et réunis à jamais
Autour d'une table ronde ,
Trinquer au repos du monde ,
Au bonheur de leurs sujets.!
Ce
DECEMBRE 1809 . 305
SEIN
NE
Cepetitimpromptu est terminé par une ronde villageoise,
où la grâce de trois jeunes filles contraste d'une manière piquante
avec le ton grivois de quelques militaires .
Dès qu'un arte LA
Théâtre de l'Ambigu- Comique. -
réussit à Paris , il est bientôt suivi d'une foule d'imitatetus
quimontent en croupe sur son succès ; le Parleur éternel,
joué au théâtre Louvois , nous a valu bientôt après aux
Variétés le Chanteur éternel , et à présent à l'Ambiguo le
Danseur éternel ; il n'y a pas de raison pour que cela sem
rête. Il faut convenir pourtant que la donnée de cette dere
nière pièce était la plus naturelle; il n'estpas extraordina
de voirdanser pendant trois -quarts d'heure un malheureux
qui se croit piqué par une tarentule , et à qui on a persuadé
que c'était le seul moyen de guérison. On sent que cette situation
pouvait fournir quelques effets comiques . L'auteur
a su en tirer un assez bon parti et enchûsser le jeu grotesque
de Millot dans un petit caaddrree assez bien conçu. Lepublicy
a beaucoup ri ; et , comme à ce théâtre les petites pièces
sontcomme les hors -d'oeuvres dans un repas à trois services ,
il ne s'est pas montré fort exigeant et a fort applaudi la
pièce de M. Clément.
Les recettes du théâtre de l'Ambigu réclamaient impérieusement
une nouveauté ; l'Enlèvement n'avait produit
aucun effet ; il ne fallait rien moins que le nom de M. Cuvelier
pour ramener la foule. Avide de tous les genres de
gloire , il s'est vu forcé de détruire son propre ouvrage , et
de faire déserter sa pantomime de Walter le cruel , représentée
à la Gaieté , pour diriger la foule vers l'Ambigu où
se joue la Fille Mendiante . Rien n'a été négligé pour en
assurer le succès ; peu de mélodrames présentent un plus
grand luxe d'événemens ; dans le premier acte seulement
T'héroïne échappe à la faim et à la fatigue , à la haine d'une
moderne Frédegonde , à un incendie , à des bandits , à un
coup de tonnerre. Il n'est pas jusqu'à la dent meurtrière
d'un ours qui ne se croie obligée de la respecter. Nous
nous garderons bien de donner de plus longs détails sur
cet ouvrage : rendre un compte exact d'un mélodrame ,
c'est enlever le tapis qui couvre la table de l'escamoteur.
Nous nous bornerons à assurer que les yeuxy sont mieux
traités que les oreilles . Nous engageons nos lecteurs à décider
la grande question qu'on a élevée, de savoir si les paroles
nuisent à l'action , ou si l'auteur a eu le talentde les rendre
dignes du genre et du sujet.
V
306 MERCURE DE FRANCE ,
1
Silésie. CC''eessttààprésent
Théâtre de la Gaieté. - Ce théâtre n'est jamais en réste
avec son voisin. Il règne entr'eux une noble émulation qui
les fait aller comme le paillasse de Nicolet , toujours de
plus fort en plus fort. C'est aujourd'hui le Grand Frédéric
qui est l'antagoniste de la Fille Mendiante. On avait mis ce
monarque de toutes les manières sur la scène ; on nous
l'avait représenté à Spandau , à Sans- Souci, à Berlin , en
sa jeunesse qu'on nous offre , son
projet d'évasion avec son ami Kat, son jugement et sa
condamnation. Voltaire disait qu'une histoire ne pouvait
jamais faire une pièce , et qu'il était permis au poëte d'arranger
quelques événemens ; mais ici les auteurs de l'onvrage
nouveau ( MM. Boirie et Lemaire ) ont trop abusé de
la permission. Leur pièce estun ramassis d'incidens romanesques
, qui n'ont entr'eux aucune liaison ; on y trouve un
roi qui se fait geolier et qui oublie de fermer les portes de
la prison ; une archiduchesse Christine qui se trouve partout
comme une vivandière; un chancelier qui sermone son
maître , et Frédéric amoureux. Malgré tout cela , la pièce a
obtenu du succès . Une grande partie doit en revenir sans
doute aux acteurs , au décorateur et au costumier. Je crois
même que c'est à eux seuls que devraient être dévolus les
droits d'auteur. J'avais un voisin qui s'exténuait à prouver
qu'il n'y avait pas l'ombre de bon sens dans tout cela; après
l'avoir bien écouté ,je me suis mis en tête qu'un homme
qui exigeait de la raison dans un mélodrame ne pouvait être
qu'unmarchand mercier de la Vieille rue du Temple. J'avais
devinéjuste. J. T.
N. B. Les nouveautés et les débuts qui se sontmultipliés
aux grands théâtres , nous avaient mis tellement en arrière
avec les petits , qu'il nous a été impossible de nous remettre
au courant dans un seul N°. Nos abonnés ont encore à
nous demander compte de deux pièces jouées aux Variétés ,
et de quelques nouveautés foraines . Mais, en accusant nousmêmes
la dette , nous prenons l'engagement de l'acquitter
au plus tôt. Nous en acquitterons aussi dans le prochain
numéro deux plus nouvelles , mais plus importantes , en
rendant compte du Pauvre de Notre-Dame, pièce en trois
actes , qui n'a eu qu'un médiocre succès au Vaudeville , et
du Faux Stanislas , qui en a obtenu un beaucoup plus
flatteur à l'Odéon .
Théâtre de l'Impératrice. - M. Alexandre Duval vient
d'enrichir le répertoire de ce théâtre d'une jolie comédie en
DECEMBRE 180g. 307
trois actes , qui a pour titre le Faur Stanislas . Le sujet est
tiré d'une anecdote historique , très-piquante , qu'il fallait
beaucoup d'art et de talent pour mettre sur la scène.
Nous rendrons compte , dans le Numéro prochain , de
cette pièce , qui n'a que réussi à la première représentation ,
mais qui , à la seconde , a obtenu un très-brillant succès .
Tel est le sort ordinaire des pièces d'un genre neuf qui
offrent des caractères , des personnages avec lesquels il faut
que le public fasse connaissance pour en bien sentir l'originalité.
SOCIÉTÉS SAVANTES ET LITTÉRAIRES.
:
Lettre adressée à MM. les Rédacteurs du Mercure , par
un membre de la Société littéraire de B***.
PERMETTEZ- MOI, messieurs , de vous adresser quelques reprochesau
nomde la société dont je suis membre , et même de toutes les sociétés
savantes de la France. Elles doivent voir avec peine que , dans un
journal presqu'entièrement consacré aux sciences et aux lettres , l'on
fasse sipeu mention d'elles et de leurs travaux. Quoiqu'elles soient
éloignées du grand foyer des lumières , les rayons qu'il lance sont
assez brillans pour parvenir jusqu'à elles , et à leur tour elles peuvent
reporter au centre une partie de l'éclat qu'elles lui ont emprunté.
*** Les hommes qui composent ces utiles sociétés , n'ont point sans
doutelaprétention de fixer sur eux l'admiration générale, et de remplir
le monde entier de leurs noms . mais ils ne dédaignent pas tout-à-fait
cette fumée de gloire littéraire pour laquelle tant d'hommes s'agitent ,
etdontbeaucoup d'autres affectent de faire très-peu de cas , quoiqu'ils
ne soient pas des philosophes . On ne veut pas enfin être oublié . Eh !
quel serait , sans le plaisir d'être connu , le prix de tant d'efforts et de
soins pour contribuer à l'amusement ou à l'instruction des homines ?
Soyez persuadé , messieurs , qu'aucune des sociétés savantes de l'Empire
ne veut ressembler à cette bonne et honnêtefille de l'académie
française , qui n'avaitjamaisfait parler d'elle ; les filles de l'Institut ne
sont pas fâchées d'exciter un peu l'attention publique , dussent-ellés
avoir à s'en repentir. J'espère donc , messieurs , que vous voudrez
bienréparer , le plus tôt possible , l'oubli auquel vous paraissiez avoir
condamné les académies des départemens ,
J'ai l'honneur d'être , etc.
V2
308 MERCURE DE FRANCE ,
Réponse.
Nous reconnaissons toute la justice de la réclamation qu'on nous
adresse. Nous prions les sociétés savantes des départemens de croire
que notre silence n'avait aucun motif qui pût leur être injurieux. Loin
de ressembler à quelques-uns de nos confrères qui sans doute ont d'excellentes
raisons pour dénigrer les académies , nous savons apprécier
les services qu'elles rendent aux sciences et aux arts , sources des plus
pures jouissances. Chargées de transmettre les lumières sur les points
lesplus éloignés , on peut comparer les sociétés savantes à ces fanaux
placés de distance en distance pour guider dans l'obscurité la marche
du voyageur , et auxquels tout le monde peut aller allumer sa lampe,
Nous nous garderons bien à l'avenir de mériter le reproche qu'on
nous fait , et nous donnons aujourd'hui même une garantie de
notre promesse , en annonçant les travaux de quelques-unes des sociétés
savantes et littéraires des départemens .
Au reste , nous le voyons avec plaisir , le mal que quelques personnes
affectent de dire de ces institutions utiles , n'en a pas diminué
le nombre ; il s'en estmême formé de nouvelles qui paraissent animées
de la plus noble émulation .
IL s'est établi à Aix une société sous le nom des Amis des Sciences
et des Lettres . A en juger par le nom de ses membres , tels que
MM. Gibelin , correspondant de l'Institut , Fauris St. -Vincent , etc.
on voit que ces amis des sciences sont du nombre de ceux qu'on n'a
plus besoin de mettre à l'épreuve . Une telle institution manquait dans
une cité déjà célèbre du tems des Romains , qui vit naître la poésie
française par ses troubadours , lorsque les nuages de l'ignorance et
de la barbarie couvraient encore le reste de la France.
Nous avons annoncé , dans un de nos précédens numéros , les prix
que cette société a proposés , entre autres cette question intéressante :
Quelle a été l'influence de la langue et de la littérature provençales
sur les langues et littératuresfrançaises et italiennes ?
-La ville de Niort , patrie de Beausobre et de Mme de Maintenon ,
quipeut s'honorer aussi d'avoir donné le jour à un de nos littérateurs
placé aujourd'hui à la tête de l'instruction publique , Niort possède ,
sous le nom d'Athénée , une société fondée il y a deux ans , par
M. Dupin , préfet du département des Deux-Sèvres. Les premiers
pas de cette société sont marqués par des travaux intéressans et
utiles. Dans les deux volumes de mémoires qu'elle vient de publier ,
DECEMBRE 1809 . 309
les savans distingueront un ouvrage sur l'histoire naturelle des oiseaux
du département des Deux-Sèvres , composé parM. Guillemeau
joune , médecin , son secrétaire perpétuel .
L'athénée de Niort se propose de distribuer cinq prix sur divers
sujets , dans sa séance publique du mois de mai 1810 (1). Plus un
prix d'éloquence , l'Eloge de Mme de Maintenon , qui n'a point été
donné dans sa dernière séance.
L'académie de Marseille , société bienplus ancienne , continue
de s'occuper de travaux importans au bonheur de ses concitoyens .
Elle avait proposé pour sujet d'un prix , la solution de différentes
questions sur la phthisis pulmonaire , et sur les causes locales de la
fréquence de cette maladie dans les départemens voisins de la Méditerranée.
Aucun mémoire envoyé à l'académie sur ces questions , n'a
mérité la couronne ; mais elle a décerné une médaille à M. Joseph
Mouton , médecin à Agde , en témoignage de sa satisfaction.
L'académie désirant encourager les plantations , annonce qu'elle
donnera des médailles de 300, 200 , et 100 fr . , aux propriétaires et
cultivateurs qui justifieront avoir fait , à demeure , les plantations les
plus considérables .
Elle propose, pour être décerné dans sa séance du mois d'août 181ο,
un prix dont le sujet a rapport aux moyens de diminuer la cherté du
combustible , et de perfectionner les manufactures. Il s'agit de trouver
les moyens d'employer d'une manière utile et économique l'appareil à
vapeurs , à lafabrication du savon , en introduisant le moins de changement
possible dans la construction desfournaux usités .
Leprix est de 300 fr , et le rer juillet est le terme du concours .
-La Société des sciences , belles-lettres et arts de Besançon , présidée
par M. l'archevêque de cette ville , a proposé , dans sa séance
publique du mois d'août dernier , un prix qui sera décerné dans celle
du même mois 1810. Le sujet est : L'Histoire des premier et second
royaumes de Bourgogne . Les Mémoires doivent être envoyés , francs
de port , au secrétaire perpétuel , avant le 1er juillet 1810.
L'académie rappelle le prix de 1000 fr. , qu'elle a déjà proposé ,
pour l'écrivain qui aura le mieux traité une époque marquante de l'Histoire
de France , depuis le milieu du huitième siècle , jusqu'au règne
de Henri II inclusivement . Elle désire que l'ouvrage soit écrit dans le
genre de ceux où le style oratoire se marie si bien au style historique .
(1) Cesprix ont été annoncés dans le Mercure.
310 MERCURE DE FRANCE ,
Les mémoires devront être parvenus à l'académie avantle 1er juin
1810.
Il faut féliciter cette société des encouragemens qu'elle offre au
genre de l'histoire , genre noble et difficile qui n'est pas la partie glorieusede
notre littérature , et vers lequel nos jeunes écrivains ne
paraissent guères diriger leurs talens.
-A Toulouse , depuis long-tems célèbre par son académie des Jeux
Floraux , la société des sciences , inscriptions et belles-lettres propose ,
pour 1811 , unprix de 500 fr . , au meilleur mémoire sur cette question
: Déterminer l'étendue et les limites des diverses parties de la
Gaule habitées par les Tectosages , les Garumni, les Consorrani, les
Convence, les Ansei, les Clusates , les Lactorateuses , et les Nictiobriges,
fixer les positions de leurs villes , recueillir et présenter les
notions exactes sur le culte, les moeurs et les costumes de ces peuples ,
jusqu'à l'établissement des Visigoths à Toulouse. »
Les mémoires seront écrits en latin ou en français.
DECEMBRE 1809. 311
POLITIQUE.
Les dernières nouvelles de Russie annoncent que l'Empereur
n'est pas encore rétabli de son indisposition; les
ininistres , dans les cours du Nord , ont célébré par des fêtes
magnifiques la conclusion de la paix , et les avantages remportés
sur l'armée turque du Danube : ces avantages conti
nuent. Le 16 septembre , le prince Bagration a marché contre
les Turcs réunis à Raswas au nombre de 12 mille hommes;
l'affaire a été vive , et la défaite des Turcs complète. Les
Russes se sont emparés de la place de Raswas , de 30 drapeaux
, de 14 canons ; les Turcs ont perdu 4000 hommes
et beaucoup de prisonniers. Après cette affaire les Russes
se sont avancés vers Silistria. Le 4 novembre , le général
Platow a eu près de cette dernière ville un nouvel engagement
, où 1000 Turcs ont perdu la vie.
Le port de Kowarna occupé par le pacha fugitif d'Ismaïl
l'a été par les Russes; ce port est un des meilleurs de la
mer Noire. Beaucoup d'habitans viennent chercher derrière
les lignes russes un asyle contre les désastres de la
guerre , et ceux de l'insurrection auxquels les pachas veulent
les entraîner .
La cour de Russie vient de faire paraîtreun manifeste
ausujet de la paix avec la Suède. On y rappelle que depuis
sept siècles des guerres éternelles ont divisé deux peuples
faits pour s'estimer , mais que la différence des vues politiques
de leurs cours opposait sans cesse l'un à l'autre . La
guerre actuelle eut pour motif l'attachement de la Suède à
la cause de l'Angleterre . LaRussie , en voyant Copenhague
en flammes , ne pouvait se dissimuler les projets formés
contre l'indépendance et la sécurité du Nord; elle a dû
s'armer. La conquête de la Finlande assujétit pour la troi
sième fois cette province aux armes de l'Empire. L'intention
de la cour était de l'occuper seulement comme
mesure de précaution , et de traiter ensuite sur des bases
amicales ; mais ses conseils furent repoussés , et tous les
moyens de persuasion furent, vains ; il fallut combattre ,
vaincre , et en conservant sa conquête , assurer la tranquillité
de l'Empire en lui donnant des limites invariables.
et naturelles . Le manifeste détermine ici ces limites , et en
indique l'importance sous les rapports militaires ,politiques
312 MERCURE DE FRANCE ,
et commerciaux ; il félicite la nation d'avoir par son cou
rage acquis une telle propriété. Une province fertile , riche
entoutes sortes de bois , pourvue d'un grand nombre d'excellens
ports , habitée par un peuple industrieux , et depuis
long-tems livré à la navigation , est une conquête dont
He commerce et la marine russes retireront les plus grands
avantages . De leur côté , les Finnois auront à rendre grâce
à la providence qui leur assigne un gouvernement doux ,
fort et libéral à-la-fois , qui sera leur protecteur , leur appui ,
qui encouragera leur industrie , et reconnaîtra leur fidélité ..
La publication de ce manifeste a produit toute la sensation
qu'on en devait attendre : il scelle par la persuasion les
effets heureux de la victoire , et attache au gouvernement
russe la province que ses armes lui ont conquise .
La journée du 20 a dû voir la ville de Vienne remise
sous la domination autrichienne. Les troupes ont dû y
entrer sous le commandement du prince de Rosemberg.
Ala date du 18 , la garde bourgeoise avait occupéles postes.
Le quartier-général français a dû partir le 19 pour Saint-
Polten. Le jourde l'arrivée de l'Empereur n'est pas encore
déterminé ; le retour de l'archiduc Charles n'est aussi qu'un
bruit que rien ne confirme. La santé de l'Impératrice s'est
améliorée et donne des espérances. La composition prochaine
du ministère n'est pas encore décidément arrêtée .
Quant aux commandemens et gouvernemens militaires ,
voilà ce qu'on assure. L'archiduc Jean sera gouverneur
de la Styrie , et de la portion de la Carinthie restée à l'Autriche;
l'archiduc Ferdinand commandera en Bohême et
en Moravie ; l'archiduc Maximilien en Transylvanie ; le
général Bellegarde dans la partie de la Gallicie conservée.
Le prince de Lichenstein doit présider le conseil de guerre .
Un arrangement définitif au sujet de la Gallicie va avoir
lieu avec les Russes . Le général Mayer en est chargé. La
cour au surplus a fait les dispositions les plus actives et les
plus promptes pour s'acquitter des contributions établies
par la France ; le cours s'est amélioré.
On parle d'une insurrection en Bosnie qui aurait mis en
danger le gouvernement turc , mais qui aurait retombe
sur la tête des Grecs et du clergé qui paraissait le fomenter.
Le visir de Trawnich s'est mis en état de défense , les Turcs
ont combattu les insurgés , déjà les têtes des rebelles servent
d'épouvante à la contrée; les agens turcs se distinguent
à l'envi par des actes de barbarie contre les malheu
reuxBosniaques. On prétend aussi qu'à Léopold en Gal
DECEMBRE 1809 . 313
licie une insurrection a éclaté ; que pour la soumettre des
troupes françaises et autrichiennes auraient marché de
concert. Des détails ultérieurs sur ces événemens doivent
être attendus .
Le sort du Tyrol est décidé . On lira peut-être avec intérêt
une proclamation du chef de ce pays rebelle à ses compatriotes
; elle a précédé la soumission totale et le désarmement
qui s'opère successivement .
Tyroliens , chers frères , la paix entre S. M. l'Empereur des Français,
Roi d'Italie , et S. M. l'Empereur d'Autriche , a été conclue le 14 du
mois dernier . Nous en sommes informés de manière à ce qu'il ne puisse
nous rester le moindre doute raisonnable. La grandeur d'ame de
Napoléon nous a assuré notre pardon et l'oubli du passé . En conséquence
, j'ai rassemblé , en aussi grand nombre que je l'ai pu , des
députés des différens bailliages , et , de leur consentement , j'ai envoyé
à Villach M. Joseph Douay de Schlanders , et M. le major Siberer
d'Unterlangen-Kampf, avec une lettre adressée à S. A. I. le vice-roi,
et signée de tous les députés des bailliages . Ces deux envoyés sont
revenus aujourd'hui , et ont rapporté la réponse ci-dessous du prince
vice-roi , que je me fais un devoir de publier. Frères ! nous ne pouvons
pas soutenir la guerre contre les forces invincibles de Napoléon. Entiérement
abandonnés de l'Autriche , nous nous précipiterions dans un
abime de malheurs . Je ne puis plus vous commander , comme je ne
puis non plus vous garantir des désastres inévitables auxquels vous
seriez exposés . Une puissance d'un ordre supérieur conduit les pas de
Napoléon. Ce sont les décrets immuables de la divine Providence qui
décident de la victoire et du sort des Etats. Il ne nous est pas permis
de nous y opposer plus long-tems. Il serait insensé de vouloir lutter
contre le cours d'un torrent. Rendons-nous maintenant , par notre
résignation à la volonté divine , dignes de la protection du ciel , et
par notre amour fraternel et par la soumission qu'on exige de nous ,
dignes de la générosité et de la bienveillance de Napoléon .
D'après des nouvelles authentiques , l'armée bavaroise està Steinach;
j'ignore jusqu'où elle s'est avancée dans la vallée supérieure de l'Inn.
L'armée française est déjà au -delà de Botzen , dans les montagnes de
Ritten. Trois divisions se sont avancées par le Pusterthal jusqu'au-delà
de Vimmel. Autant il en coûte à mon coeur d'être obligé de vous communiquer
ces nouvelles , autant cependant je sens de consolation en
m'acquittant d'un devoir que le prince évêque de Brixen m'a déjà
sommé antérieurement de remplir.
D'après l'assurance de S. Exc. M. le général Rusca, plus notre soumission
sera prompte , plus tôt les armies s'éloigneront de notre pays.
Sterzing, le 8 novembre 1809 . André HOFER.
314 MERCURE DE FRANCE ,
LeMoniteur avait gardé le silence sur les affaires duTyrol
, et l'on pouvait croire que quelques difficultés existaient
encore; mais ce silence a été rompu , et par une note datée
d'Ulm , il relate une lettre du major-général de l'armée,
prince deNeufchâtel, au maréchalprince d'EkmullàVienne.
Cette lettre porte que le général Drouet rend compte que
les Tyroliens sont rentrés dans le devoir , ont mis bas les
armes , et se sont soumis à leur souverain légitime le roi
de. Bavière. Cette lettre du prince de Neufchâtel est de
Lintz , le 9 novembre , écrite lors de son passage par cette
ville , et se rendant dans la capitale. Depuis ce moment ,
les lettres du Tyrol méridional et duTrentin arrivent en Bavière
par Inspruck , ce qui n'existait pas depuis six mois .
Les provinces illyriennes s'organisent; les intendances
des auditeurs y sont en activité . Le maréchal duc de Raguse
a passéà Udine , se rendant dans ces provinces , où il
va commander. Les Français sont entrés à Fiume le 14 de
ce mois . Quelques troubles avaient éclaté en Carniole , ils
ont été réprimés promptement; quelques coupables ont
payé de leur tête , à Trieste , leurs mouvemens séditieux ,
et tout est rentré dans l'ordre . "
On avait cru pouvoir présumer que S. M. le roi de
Naples passerait les Alpes , et se rendrait à la cour de
France; déjà même on fixait le jour de son arrivée; mais il
est certain que ce Monarque , lieutenant de l'Empereur, et
chargé du commandement de ses troupes dans l'Etat romain
, devenu partie intégrante de l'Empire français , a
borné son voyage à une inspection des troupes des ports et
des côtes. Il ne pouvait visiter Rome sans s'y montrer le
protecteur éclairé des arts; il y a reçu les hommages de
toutes les autorités et de toutes les associations savantes.
L'académie de Saint-Leu a eu l'honneur d'accompagner
S. M. dans la visite qu'il a faite aux salles d'exposition des
tableaux et des sculptures . Partout, sur son passage , le roi
arépandu l'émulation et l'encouragement par ses bienfaits
etpar ses éloges.Une fête magnifique lui a été donnée par la
noblesse et la bourgeoisie réunies au théâtre Alberti. Les
personnes des premières familles de Rome en faisaient les
honneurs. Le roi y a été comblé des hommages d'une cité
qui regardait sa présence comme un gage assuré de la protection
de S. M. l'Empereur et Roi , et qui a confondu
dans ses acclamations les deux noms de l'Empereur des
Français et du Roi des Deux-Siciles. S. M. , après une
course à Civita-Vecchia, a repris la route de ses Etats.
DECEMBRE 1809.. 315
EnHollande , en Westphalie , comme en France , les
corps législatifs vont commencer leurs sessions . Celui de
Hollande a dû ouvrir la sienne le 16; celui de Westphalie
ouvrira le 1 janvier , aux termes d'une lettre du roi, datée
deParis.
Il n'y a aucunes nouvelles d'Espagne ; on ne connaît
l'inactivité des Anglais dans la péninsule , que par leurs
propres aveux. Ils conviennent qu'à Cadix le mécontentement
contre la junte est extrême , et doutent de la possibilité
de recruter pour compléter leurs régimens , soit en
Espagne , soit à Walcheren , quoique des ordres précis
aient été donnés à cet égard; iillss ss''aatttteenndent à être attaqués
prochainement en Zélande , et tous les voeux se réunissent
pour qu'une évacuation prompte dispense d'une défense,
inutile ; on ne peut tarder, à cet égard , à apprendre quelque
chose d'important. En attendant , les papiers anglais
amusent les lecteurs de détails sur la prétendue détresse,
des rois leurs tributaires dans l'Inde , et les progrès de leur
influence; on sait ce qu'il faut croire des sentimens que les
Anglais ont inspirés dans l'Inde à toutes les castes : Fopinion
est à cet égard trop formée , trop établie pour qu'un
moment la détruise ; cceen'estpasenquelques moisque l'on
peut faire perdre à un peuple le souvenir d'une longue
oppression , d'une spoliation odieuse , et du renversement
d'un malheureux monarque accusé d'un complot imaginaire
, mourant sur les débris de son palais , et dont le second
fils vient d'achever sa triste destinée. Les Anglais
conviennent que les habitans de Boinbay ont célébré les
funérailles de ce jeune infortuné avec la plus grande solennité
; est-ce-là ce qu'ils appellent une preuve d'attachement
pour les oppresseurs de cette malheureuse famille ?
Mais si lesAnglais reçoivent des lettres consolantes de
l'Inde , celles de Lisbonne ne doivent pas également les réjouir.
On nous saura gré de citer les suivantes :
«Nos amis en Espagne continuent à faire du bruit , mais
ne font rien autre chose. Ils n'ont pas gagné un pouce de
terrain depuis le départ de Napoléon, que feront-ils à son
retour? Depuis la bataille de Talaveira , on n'a rien pu faire
nitenter. Tous les principaux officiers de notre armée sont
ici , Wellesley , Béresford, Wilson, etc. , et les troupes sont
cantonnées sur les frontières . Nous ne savons pas ce qu'ils
veulent faire , et je crois qu'ils ne le savent pas eux-mêmes .
S'ils vontà la rencontre de l'ennemi, il est à craindre qu'ils
ne soient écrasés , comme ils l'ont été à Talaveira.
316 MERCURE DE FRANCE ;
* Notre armée a souffert beaucoup de l'intempérie du
climat. La sécheresse et la chaleur nous tuent : le climatdes
Indes Occidentales n'est pas plus désastreux.
* Si l'Espagne et le Portugal sont sauvés , ce ne sera
point par les efforts de l'Angleterre , ni des habitans , mais
parquelqu'heureuse circonstance qui en éloignera l'ennemi..
Les Anglais sont en trop petit nombre pour combattre les
légions de France; et les habitans de l'Espagne , divisés
comme ils sont , indisciplinés , sans bons officiers , et découragés
par les revers , ne sont pas propres à la guerre . Si
l'Espagne est conquise , je ne vois pas commentnous pouvons
conserver le Portugal. Il est vrai que la chaîne de
montagnes qui s'étend des bords du Tage au Douro forme
une barrière qu'il est aisé de défendre contre une grande
force , tant que l'ennemi n'aura pas passé la Sierra-Morena .
Cette dernière chaîne de montagnes ferme l'Andalousie et
couvre le Portugal : mais une fois que l'ennemi l'aura franchie,
il n'est plus d'obstacle qui l'empêche de revenir sur
les bords du Tage , en face de Lisbonne.
Ce serait une folie , avec la petite armée que nous
avons , de vouloir lutter contre les armées françaises . Sur le
champ de bataille , nos troupes n'ont l'air que de détachemens,
en comparaison de l'ennemi qu'elles ont à combattre.
J'ai été témoin de l'embarras d'un général qui commande
des troupes sur lesquelles il ne peut pas trop compter
, contre des forces supérieures . Il est presqu'impossible
qu'il y ait un parfait accord entre des troupes alliées qui
composentune armée .
" Les insurgés aujourd'hui nous regardent presqu'autant
comme leurs ennemis que les Français .
et quelaferreur
Ala fin de cette lettre, on lit que l'empereur Napoléon
est attendu en Espagne, de son nom y
équivaut déjà , sur l'esprit des insurgés et de leurs auxiliaires
intimidés , à l'effet des plus brillantes victoires ; quel
est cependant l'esprit de contradiction qui anime les Anglais?
leur ministère veut-il à-la- fois leur persuader deux
choses contraires ? comment à Londres , par exemple, peuton
croire l'Empereur malade à Paris , et en même tems
prêt à partir pour l'Espagne ? Ces deux états ne peuvent
guères se concilier; qu'on lise cependant l'article suivant.
LeMoniteur a l'extrême complaisance de le publier d'après
le Times .
" Les bruits qui ont généralement circulé en France et en
Hollande , relativement à l'indisposition de Bonaparte et à
DECEMBRE 1809. 317
lanature de sa maladie, sont fortifiés par plusieurs circonstances
. A son retour de Vienne , au lieu de se rendre à
Saint- Cloud , sa résidence ordinaire et favorite , nous voyons
qu'il va s'établir à Fontainebleau , palais qu'il a rarement habité
, et seulement pour passer quelques jours à la chasse .
Dans le cas où il aurait désiré être hors de l'atteinte des observations
du public , Fontainebleau est certainement préférable
à Saint-Cloud , puisque ce palais est bien plus
éloigné de Paris , et il est possible qu'il ait choisi ce séjour
pour cet effet. Ily a d'ailleurs quelque chose d'inusité dans
la solitude et la retraite qui règnent à la cour. Bonaparte
n'avait pas coutume de se refuser ainsi aux félicitations de
ses nombreuses autorités constituées . Après la paix de Presbourg
, il revint, le 26 janvier 1806 , à Saint-Cloud , et le
29 il reçut sur son trône les adresses du sénat, du tribunat,
de la cour de cassation , de la cour d'appel et des différentes
autorités constituées de la ville de Paris etdu département
de la Seine . La même routine d'adulation a été suivie
lors de la paix de Tilsitt : il arriva à Saint-Cloud le 27
juillet 1807, et le jour suivant il reçut les hommages et félicitations
des autorités constituées. Dans ces deux occasions
, deux ou trois semaines après son arrivée, de grandes
fêtes , auxquelles il assista , furent données par la ville de
Paris. Il paraît , en conséquence , singulier que la même
marche n'ait pas été observée. D'après les gazettes françaises
,Bonaparte ne doit revenir àParis qu'au commencement
du mois prochain. Depuis son arrivée à Fontainebleau,
il n'a reçu aucune des autorités que nous ayons
mentionnées. Les seules personnes qui paraissent avoir été
admises en sa présence , sont les députés du sénat d'Italie.
Enoutre , on nous dit , dans les mêmes gazettes , que S. M.
ne fera route pour l'Espagne que lorsque tout sera préparé
dans ce pays , et que son séjour à Fontainebleau sera de
longue durée. Ces circonstances sont loin de prouver que
Bonaparte soit affecté d'un dérangement intellectuel; mais
néanmoins elles en sont de fortes inductions , qui ne sont
pas du tout détruites par les protestations du journal officiel
, et par l'agilité sans égale avec laquelle Bonaparte a
grimpé sur les fortifications de Kehl. Une lettre de Paris
contient le passage énigmatique suivant : «Nous sommes
physiquement forts et moralement faibles . Nous laisserons
ànos lecteurs à l'expliquer. »
Et nous , nous laisserons les autres s'expliquer comment
on croit une nation assez facile à abuser pour l'entretenir
318 MERCURE DE FRANCE ,
de pareilles balivernes . Le Moniteur n'en tire qu'une seule
conséquence , c'est qu'il faut qu'un gouvernement se trouve
dans une circonstance bien critique pour croire devoir
donner le change à l'opinion , en le berçant de semblables
contes , que la lecture du papier du lendemain vient toutà-
coup détruire , en faisant connaître à l'Angleterre comme
à l'Europe , le séjour de l'Empereur dans sa capitale , sa
présence dans tous nos spectacles , ses visites aux magnifiques
travaux qu'il ordonne , ses audiences nombreuses ,
les fêtes brillantes de sa cour , et les acclamations que ses
braves ont fait entendre quand , réunis sous ses yeux au
Carrousel , ils ont vu se mêler à leurs rangs , et s'informer
de tous leurs besoins déjà satisfaits , le monarque qui naguères
les conduisait à la victoire dans les plaines de la
Moravie.
PARIS .
Le roi de Naples est arrivé hier , le roi de Wurtemberg
cette nuit : quatre monarques assisteront ainsi à la solennité
de l'anniversaire du couronnement de notre Eimpereur
, et au Te Deum célébré pour remercier le ciel d'une
paix fruit de ses victoires. Le même jour , l'ouverture de
la session du Corps - Législatif sera faite par l'Empereur.
-Le roi de Naples occupe l'hôtel Marbeuf ; le roi de
Wurtemberg les appartemens du sénat conservateur réservés
au grand-électeur , S. M. le roi Joseph .
-Aujourd'hui on a rendu les honneurs funèbres à M.
Cretet , comte de Champmol : S. M. a considéré que l'état
de la santé de ce ministre étant la seule cause de la remise
du porte-feuille de l'intérieur , il devait être considéré
décédé comme ministre. Ses restes ont en conséquence
été portés au Panthéon avec la solennité employée aux
obsèques de M. Portalis .
-Il y a ce soir à la Malmaison une fête brillante donnée
à S. M. le roi de Saxe .
-
,
La fête que la ville de Paris donne à LL. MM. est
fixée à lundi. Il y aura banquet , concert bal et feu d'artifice.
Le concert sera exécuté par les élèves du Conservatoire.
- On parle d'une nouvellle création d'auditeurs , quu
après avoir subi un examen de capacité , et obtenu na
grade dans l'Université , seraient attachés aux diverses ad-
:
DECEMBRE 1809 . 319
ministrations pour y former une sorte de stage , en attendantle
moinent d'être appelés à des fonctions publiques .
-Il paraît certain quela distribution des prix décennaux
est remise au mois de novembre 1810 ; d'ici à cette époque,
ledécret qui les institue subira des modifications , ainsi
que le mode d'examen d'après lequel S. M. se réserve de
les décerner.
-M. Dalayrac , membre de la légion d'honneur , vient
de mourir à l'âge de cinquante-six ans . L'art perd en luiun
compositeur aimable et facile , qui avait compté autantde
succès que d'ouvrages , et qui fait époque dans l'école
française. M. Marsollier a prononcé son éloge funèbre.
Personne n'était en droit de lui contester ce droit cher
et douloureux.
- On remarque que depuis peu de tems les grands
théâtres ont pris un degré d'activité qui ne peut être que
le résultat d'une impulsion et d'une direction également
favorable aux lettres et aux arts . Presque dans une même
semaine , on a donné Fernand Cortès , le Faux Stanislas ,
les Traci Amanti , le Diable à quatre , avec une nouvelle
musique. Il ne peut paraître inconvenant d'ajouter à cette
liste le Pygmalion de Chérubini , entendu hier au théâtre
de la Cour , et dont on fait un grand éloge .
ANNONCES .
Almanach des Dames , pour l'année 1810. Unvol. petit in- 16, trèssoigneusement
imprimé sur papier vélin , et orné d'un frontispice à
vignette, et de huit jolies gravures , représentant : 1º les trois âges
d'après Gérard ; 2° Booz et Ruth , d'après Le Poussin; 3º Vénus carressant
l'Amour , d'après Battoni ; 4º l'Espérance soutient le malheureux
jusqu'au tombeau , d'après Caraffe ; 5º Atala au tombeau , d'après
Girodet; 6º Agar renvoyée par Abraham , d'après Vandick ; 7° Herculeentre
leVice et laVertu , d'aprèsAn Carrache ; 8 ° Clélie , d'après
J. Stella:
Cepetit volume, recommandable par la netteté de son exécution et
le choix des sujets qui le composent , est le neuvième de la collection .
Il se vend chez MM. Treuttel et Würtz , libraire , rue de Lille, nº 17 ;
Déterville, libraire , rue Hautefeuille , n° 8; Petit , libraire , Palais-
Royal , galeries de bois , nº 257 ; Le Normant, imprimeur-libraire .
rue des Prêtres-Saint-Germain-l'Auxerrois ; H. Nicolle , libraire , me
320 MERCURE DE FRANCE , DECEMBRE 1809.
de Seine , nº 12; Jaret , rue Saint-Jacques , nº 59 ; et Rosa , relieur .
rue de Bussy , nº 15. Prix , broch. , 5 fr. , et 5 fr . 75 c. , franc de port .
*Le prix des exemplaires reliés varie selon la différence des reliûres ,
qui sont pour la première fois faites par M. Rosa , avec beaucoup
'd'élégance et dans le meilleur goût .
Vie de Georges Washington , général en chefdes armées des Etats-
Unis pendant la guerre qui a établi leur indépendance, et premier
président des Etats -Unis ; par David Ramsay , docteur médecin ,
membredu congrès pendant les années 1782 , 1783 , 1784 , 1785 ; auteurdel'Histoire
de la Révolution de l'Amérique ; traduite de l'anglais.
Un vol . in-8° , orné du portrait de Washington. Prix , 6 fr. et 7 fr .
50 c. franc de port . A Paris , à la librairie française et étrangère de
Parsons , Galignani et compagnie , rue Vivienne , nº 17 .
OEuvres complètes de Boileau Despréaux , contenant ses poésies ,
ses écrits en prose , sa traduction de Longin , ses lettres à Racine , à
Brossette , et à diverses autres personnes , avec les variantes , les textes
d'Horace , de Junéval , etc. , imités par Boileau , et des notes histo-
'riques et critiques , précédées d'un discours sur les caractères et l'influence
des OEuvres de Boileau , et d'une Vie abrégée de ce poëte.
Trois vol. in-12 . Prix , 10 fr .
Le même , in-8° , sans figures , 18 fr.; et avec 7 figures , de Moreau
jeune , 28 fr .
Papier vélin , sans figures , 30 fr. , et avec figures , 40 fr. AParis ,
chez H. Nicolle , à la librairie stéréotype , rue de Seine , nº 12 ; et
chez Ant. -Aug. Renouard , rue Saint-André-des-Arcs , nº 55 .
Les Vers à soie , poëme de Jérome Vida , de Crémone , évêque
d'Albe , suivi du poëme des échecs', et de pièces fugitives du même
auteur, et d'un choix de poésies de Pierre d'Orville , traduits du latin ;
par J. B. Levée , censeur des études du Lycée de Bruges , avec le
texte en regard et des remarques explicatives pour en faciliter l'intelligence.
Un vol . in-8° . Prix , 5 fr. et 6 fr. 50 c. franc de port. A
Paris , chez H. Nicolle , librairie stéréotype , rue de Seine , nº 12.
Principes d'éloquence de Marmontel, extraits de ses Elémens de littérature,
mis en ordre et augmentés de plusieurs articles ; par M.Chapsal .
Unvol. in-8° . Prix, 6 fr. et 7 fr. 50 c. franc de port. Chez le même.
Nouveau Dictionnaire grammatical , du même auteur. Un vol. in-8° .
Prix, 5 fr. et 6 fr . franc de port. Chez le même.
Théâtre choisi de Favart . Trois vol. in-8°. Prix , 18 fr . et 22 fr. ,
franc de port. A Paris , chez H. Nicolle , à la librairie stéréotype , rue
de Seine , nº 12; et chezArthus-Bertrand, libraire , rue Hautefeuille,
23.
MERCURE
1.
DE FRANCE .
N° CCCCXXXVIII.- Samedi 9 Décembre 1809
POÉSIE .
i
LES PETITS ENFANS DANS LE BOIS ,
11
ou LE TESTAMENT DU GENTILHOMME.
Ballade, traduite de l'anglais (1).
1
GRAVEZ bien dans votre mémoire ,
Bons parens , mon triste récit :
Vous allez entendre l'histoire
D'un crime affreux que Dien punit.
Jadis , ayant servi son prince ,
Ungentilhomme plein d'honneur
Se retira dans sa province ,
Où vivait comme un grand seigneur. 1
(1) C'est plutôt une Complainte qu'une Romance , d'après les idées
qu'on attache aujourd'hui à ce mot. Elle est célèbre en Angleterre ,
comme nous l'apprend M. Suard dans ses excellens mélanges . Le traducteur
a tâché sur-tout de rendre la naïve simplicité de l'original ;
mais il est loin de croire avoir réussi. C'est sur-tout dans le naïf que
se fait sentir la différence des langues , comme celle des moeurs.
Voici le texte anglais :
1
THE CHILDREN IN THE WOOD ,
OR THE GENTLEMAN'S LAST WELL.
Now ponder well , you parents dear ,
The words wich y shall write :
Adolefull story you shall hear ,
Intime brought forth in light.
Agentleman of good account
In Norfolk liv'd of late ,
Whose wealth and richess did surmount
Much men ofhis estate.
DEPT
DE
LAS
5.
cen
X
322 MERCURE DE FRANCE ,
L
II languissait de maladie :
Toute sa maison est en deuil :
Près de lui sa femme chérie
Va descendre au même cercueil .
Tout deux s'aimaient dès leur aurore ;
Epoux , ils restèrent amans :
Tous deux mourant , s'aimaient encore ,
Et laissaient deux petits enfans .
Jame est l'aîné de la famille ;
Il ne compte encor que trois ans .
Marie est le nom de la fille :
C'est la fleur promise au printems.
L'héritier du bon gentilhomme ,
( Son testament était connu ,)
Devait avoir dans l'âge d'homme
Vingtmille francs de revenu.
Sa soeur , la petite Marie ,
D'après le voeu de ses parens ,
Si quelque jour on la marie ,
Sore sick he was and like to die :
No help that he could have
His wife by him , as sick did lie ,
And both possessed one grave :
No love between these two was lost.it
Each was to other kind :
In love they liv'd , in love they died ,
And left two babes behind.
The one , a fine and pretty boy
Not passing three years old : DDDD
Th' other a girl , more young than hee ,
And made in beauty's mould.
The father left his litle son ,
(As plainly doth appear )
A
When he to perfect age should come ,
Three hundred pounds a year.
And to his litle daughterjane
Five hundred pounds in gold :
To be païd down on marriage day ,
:
1
DECEMBRE 1809 . 323
Aura pour dot cent mille francs.
Mais s'il arrive qu'en bas âge
Elle meure et son frère aussi ,
Leur oncle aura tout l'héritage;
Le testament le veut ainsi.
Mourant, le père de famille
Dit à son frère : - « O mon ami !
> Aime mon fils , aime ma fille ;
> Ils n'ont plus que toi pour appui .
> Je prie , et j'appelle sans cesse
► Mon Dieu , mon frère à leur secours;
» Car , je le sens à ma faiblesse ,
> Je touche au terme de mes jours .
i
• Quand nous dormirons dans la bière ,
> Veillez sur nos fils , ô mon Dieu !
> Et de leur père et de leur mère ,
> Que leur oncle leur tienne lieu . »
La pauvre mère aussi l'embrasse ,
Etdit ces mots avec effort :
Wich might not be controll'd.
But if the children chance to die
Ere they to age should come ,
Theuncle should possess their wealth.
For so the will did run.
« Now , Brother , said the dying man ,
> Look to my children dear.
> Be good unto my boy and girl ,
> No friends else j have here .
> To God and you j do commend
> My children night and day.
> But litle while , be sure , we have
> Within this world to stay.
► You must be father and mother bota
> And uncle , all in one :
> God knows what willbecome of them ,
> When j am dead and gone ! »
With that bespoke their mother dear ,
< OBrother kind , quoth she ,
324 MERCURE DE FRANCE;
«Mon frère , cette noble race
> Vous devra la vie ou la mort.
> S'ils sont traité avec tendresse
1
> Le ciel vous récompensera ;
› Si , profitant de leur faiblesse ,
>> Vous les frappez , Dieu le verra . »
Alors sa voix embarrassée.
Murmure encor : soyez bénis !
Et sa bouche déjà glacée ,
Baise ces deux enfans chéris .
Saisi d'un trouble involontaire
L'oncle , à ces discours si touchans ,
Répond « O ma soeur , o mon frère ,
> Ne craignez rien pour vos enfans :
> Que sur moi la foudre retombe ,
> Que je perde fortune et biens ,
» Si, quand vous serez dans la tombe ,
> J'aime vos fils moins que les miens. >
Le couple honnête est dans la bière :
:
» You are the man , must bring our babes
> To wealth or misery .
» And ifyou keep them carefully,
>ThenGodwill you reward:
> If ofhewhise you seem to deal ,
> God will your deads regard . >
With lips so cold as any stone
She kissed her children dear :
«God bless you both , my children dear. >
With that , the tears did sall .
These specches , then their brother spoke ,
To this sick couple there ....
«Thekeeping ofyour children dear
> Sweet sister do not fear :
> God never prosper me , normine
> Nor aught else that i have ,
> Ifj do wrong your children dear,
> Whenyou are laid in grave. »
The parents being dead and gone ,
r
DECEMBRE 1809 . 325
L'oncle emmène les deux enfans ,
Etpendant une année entière
Les livre à leurs goûts innocens .
Mais l'année expirait à peine ,
Quand dans son coeur cet oncle affreux ,
Pour envahir leur beau domaine ,
Résout la mort de ses neveux.
`Avec deux brigands noirs de crimes
Le monstre eut bientôt comploté ,
D'égorger ces tendrés victimes
Dans le fond d'un bois écarté. ८
Laveille au soir , d'un front tranquille
Il parle à sa femme et lui dit : :
« Les petits vont à la grand'ville;
Un de mes amis les conduit. >
Les enfans sont prêts avant l'aube ;
Ils ont devancé le signal :
Vêtus de leur plus belle robe ,
Ils sont si fiers d'être à cheval!
The children home he takes ;
And bring them home unto his house ,
And much more of them he makes.
He had not kept these pretty babes
Atwelve-month and a day ,
When for their wealth he did devise
To make them both away.
He bargain'd with two ruffians rude
Wich were of furious mood ,
That they should take the children young
And slay them in a wood.
He told his wife , and all he had
He did the children send
To be brought out in fair London
With one that was his friend .
Away then went these pretty babes
Rejoïcing at that tide :
Rejoïcing with a merry mind
They should on cock- horse ride.
326 MERCURE DE FRANCE,
Leur gaité naïve et bruyante
Fléchirait un coeur de rocher :
Ainsi la brebis innocente
Folâtre en suivant le boucher.
Leur doux babil , dans le voyage ,
Emeut le plus jeune assassin :
On entrait dans le bois sauvage .
La pitié s'éveille en son sein :
« Livrons , dit-il à son complice ,
► Ces deux innocens à leur sort.-
> Non. Que le crime s'accomplisse ,
> Répond l'autre. J'aurai de l'or. >
Il s'obstine . Un débat s'élève :
Du reproche on en vient aux mains ,
Et tous les deux croisent le glaive
Enprésence des orphelins .
Mais bientôt le moins insensible
Du plus cruel perça le coeur ,
Et pendant ce combat terrible
Les deux enfans tremblaient de peur .
They prate , and pratle pleasantly
As they rode on the way
To those who should their butchers be
And work their lives avay.
So that the pretty speech they had
Made murd'rers heart relent :
And they that undertook the deed
Full sore , they did repent.
Yet one of them more hard of heart
Did wow to do his charge :
Because the wretch who hired him
Had paid him very large .
The other would not agree thereto ,
Sohere they fell a strife :
With one another they did sight
About the children's life :
1
Andhe that was of mildest mood
Did slay the other there ,
Within un unfrequented wood
While babes did quake for fear.
1
t DECEMBRE 1809. 327
Par la main , malgré leurs alarmes ,
Le vainqueur prenant les petits ,
Les contraint d'essuyer leurs larınes ,
Leur défend de pousser des cris .
Il les fait marcher deux grands milles ....
Les deux enfans mouraient de faim .
<Attendez-moi. Soyez tranquilles ,
» Dit- il , je vais chercher du pain. »
Dans ces routes embarrassées.
Lespauvres enfans éperdus
Erraient , les mains entrelacées .....
Mais l'assassin ne revint plus.
Leur bouche si fraîche et si tendre
Mord le fruit sanglant du mûrier ,
Et quand la nuit vint les surprendre
Tous deux se prirent à crier .
Enfin leurs forces s'épuisèrent :
La mort vint terminer leurs jours ;
Ens'embrassant ils expirèrent
He took the children by the hand
When tears stood in their eyes ;
Andbade them come and go with him
And look they did not cry :
And two long miles he led them on
While they for food complain'd :
•Stay here , quoth he , j'll bring you bread
> When j do come again . >>
These pretty babes with hand in hand
Went wandering up and down :
But never more they saw the man
Approaching from the town .
Their pretty lips with black-berries
Were besmeas'd and dried ;
Andwhen they saw the darksome night
They sad them down and cried.
Thers wander'd these pretty babes
Till death did end their grief
In one-another's arms they died ,
L
328 MERCURE DE FRANCE ,
Comme des enfans sans secours .
Ils demeuraient sans sépulture,
Si le rouge-gorge du bois
N'avait caché sous la verdure
Leurs petits membres déjà froids! (1)
Mais bientôt de cet oncle infâme
Dieu punit les lâches forfaits :
Il sentit l'enfer dans son ame .
L'ennemi hanta son palais.
Dans ses greniers le feu céleste
Consuma ses riches moissons ,
Et dévorés d'un mal funeste
Ses boeufs mouraient près des sillons .
Deux de ses fils passant en France
Furent engloutis dans les mers :
Lui-même il sentit l'indigence
Au milieu de ses champs déserts :
Les gens d'usure et de justice
As babes wanting relief.
No burial these pretty babes
Of any man recives ,
Tell robin-red-breast painfully
Did cover them with leaves .
And now the heavy wrath ofGood
Upon their uncle fell .
Yea fearfull fiends din haunt his house :
His conscience fell a hell !
3
His barns were fir'd : his goods consum'd ,
His lands were barren made :
His catle died , within the field ,
Andnothing with him staid.
And in the voyage ofPortugal
Two of his sons did die :
And, to conclude , himselfwas brought
To extreme misery :
He pawn'd and mortgadg'd all his land
זי
(1) Ondit que ce petit oiseau se plaît à couvrir de feuillage les
cadavres abandonnés.
1
DECEMBRE 1809 . 329
Consumèrent son revenu ,
Et pour achever son supplice
Son crime fut enfin connu .
Le conducteur des deux victimes ,
Resté trop long-tems impuni ,
Fut pris enfin pour d'autres crimes ....
Grand Dieu , que ton nom soit béni !
L'assassin nomma son complice .
L'oncle affreux , conduit en prison ,
Expira du double supplice
Et des remords et du poison .
Vous , tuteurs à qui l'on confie
De pauvres petits orphelins ;
Vous qui tenez avec leur vie
Toute leur fortune en vos mains ,
Sur cet oncleprenez exemple ;
N'attentez point aux droits d'autrui :
Songez bien que Dieu vous contemple
Etvous punira comme lui .
PHILIPPE .
Ere seven years came about ;
And now atlength this wicked act
Did by this means come out.
The fellow that did take in hand
These children for the kill ,
Was for a robbery judg'd to die ,
As was God's blessed will ;
Who did confess the very truth
The wich is here express'd :
Their uncle died , while he for debt
Inprison longdid rest .
All you that be executors made
And overseers eke ,
Ofchildren that be fatherless
And infants mild and meek
Take your exemple by this thing ,
Andyeld to each his right ,
Less God with such like misery
Your wicked minds requite.
1
330 MERCURE DE FRANCE,
ENIGME .
:
LECTEUR , quoique je vaille en langage ordinaire ,
Onm'estime encor plus en style de notaire .
Je suis doux , je suis bon , je suis faux , sans valeur ;
Al'ordre quelquefois et quelquefois d'honneur ;
De garde au bout du mois , parfois de garantie ;
Je suis tantôt d'entrée et tantôt de sortie ;
De bal , de mariage , ou bien d'enterrement ;
De santé , sûreté , spectacle , logement ;
Aujourd'hui d'opéra , demain de comédie ,
Ou de caisse , ou de banque , ou bien de loterie.
Onm'introduit enfin jusqu'en confession ,
Et l'on recourt à moi dans l'invitation.
S........
LOGOGRIPHE .
LORSQU'A tes yeux , lecteur , tu crois me voir paraître ,
Je répands én ton ame une secrète horreur ;
Au lieu de t'effrayer , décomposant mon être ,
Je suis avec éclat porté par l'Empereur .
S ........
CHARADE .
QUAND mon premier n'est pas un signe d'abondance ,
Il est souvent un pronostic fâcheux .
Quand mon second du ciel ne sent pas l'influence ,
Le Parnasse pour lui n'est qu'un sentier fangeux :
C'estainsi que mon tout, quoiqu'admis en musique ,
Yjoue un rôle obscur , discordant et rustique .
S ........
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE
insérés dans le dernier Numéro .
Le mot de l'Enigme du dernier Numéro est Racine .
Celui du Logogriphe est Partage , dans lequel on trouve, part, page,
pâte , age , Tage , page , rat , rage , apt, prêt , art , pet et gare .
Celui de la Charade est Bandit.
1
DECEMBRE 1809. 331
1
SCIENCES ET ARTS.
RAPPORT SUR LES VACCINATIONS PRATIQUÉES EN FRANCE ,
en 1806 et 1807 .
Le comité central de vaccine vient de publier un rapport
sur les vaccinations pratiquées dans toute l'étendue
de l'Empire , pendant les années 1806 et 1807. Ce rapport
est divisé en trois parties. Daus la première , le
comité rend compte des mesures prises par l'Administration
pour la propagation de cette pratique salutaire.
On y voit que , tandis que le comité central entretient à
Paris le foyer de la vaccine , comme un nouveau feu
sacré , tandis qu'un administrateur des postes , M. Anson ,
expédie , franche de port , la matière vaccinale dans tout
l'Empire , on y voit , dis-je , que dans presque tous les
départemens , MM. les préfets ont , ou établi des salles
de vaccinations gratuites , ou institué des leçons publiques
sur l'art de vacciner ; qu'ils ont soumis à cette
opération les enfans trouvés , et contraint les indigens à
y soumettre les leurs . Ailleurs , ils ont nommé des médecins
pour parcourir les campagnes ; ils en ont fait de
véritables missionnaires de la vaccine , et se sont fait
comme un honneur de les accompagner . MM. les souspréfets
les ont vivement secondés . Dans le seul arrondissement
de Borgo-san-Donino, on a fait près de 14,000
vaccinations . Des maires ont vacciné. Le même zèle
anime les administrations des hospices civils et militaires .
La vaccine , pratiquée sur les enfans des invalides de
Paris , a été portée dans les camps , et jusque dans
la grande armée , au milieu des marches et des grands
mouvemens qu'elle exécute chaque jour. Malgré l'indifférence
assez générale du clergé pour cette innovation ,
on a vu des archevêques et des évêques plus éclairés ,
écrire des lettres pastorales en faveur de la vaccine , et
parcourir leurs diocèses pour la faire adopter. Des curés
se sont fait vacciner , pour entraîner par l'exemple :
332 MERCURE DE FRANCE ,
d'autres ont vacciné eux-mêmes. Les protestans et les
juifs n'ont pas été moins prompts à la propager. Enfin
de simples propriétaires ont exercé avec le plus grand
succès ce qu'on pourrait appeler un apostolat de la vaccine.
Des femmes ont voulu participer à cette gloire
innocente . Leurs mains délicates n'ont point dédaigné
de prendre la lancette , et de pratiquer la nouvelle inoculation
. Mais ce qui a favorisé sur-tout de si heureux
progrès , on doit le dire à la gloire des médecins , c'est
leur zèle infatigable , c'est leur noble désintéressement.
La seconde partie est presqu'entiérement médicale.
Le comité expose les variétés que présente la vaccine
dans sa marche, soit qu'elle se développe seule , soit
qu'elle s'associe à d'autres affections , aux diverses maladies
épidémiques , aux dyssenteries , aux petites véroles ,
à la fausse vaccine , etc. En général , ce genre d'association
n'entraîne aucun danger . La vaccine au contraire a
souvent le pouvoir de mitiger la maladie concomitante :
et si , dans un très-petit nombre de cas , elle a paru déterminer
de légers accidens , en revanche elle a sur les
santés délicates , et sur les affections du système glandulaire
, la plus heureuse influence . Elle est même la seule
barrière que ne puissent plus franchir les épidémies varioleuses
: et si de nouveaux succès viennent confirmer
ceux que la médecine a déjà obtenus , on peut se promettre
qu'un des plus cruels fléaux qui aient jamais menacé
la vie des hommes , la petite-vérole , sera bientôt
anéanti . Or , pour sentir la grandeur d'un bienfait de
cette nature , il ne faut que jeter les yeux sur les derniers
tableaux de mortalité qu'on a dressés dans quelques départemens
. On y verra que dans tel département , dans
celui de la Sésia , par exemple , l'excédant des morts sur
les naissances , avant que la vaccine fût connue , était
annuellement de 952 , et que depuis l'introduction de
la vaccine , l'excédant inverse , celui des naissances sur
les décès , pendant le cours de la troisième année , a été
de 1716 : ce qui fait par an un bénéfice réel de plus
de 2600 individus , pour un seul département. Ailleurs ,
la mortalité des enfans s'est réduite au tiers de ce qu'elle
était auparavant. Ily a des communes où la petite-vérole
A
DECEMBRE 1809 . 333
ne paraît plus , après y avoir fait de grands ravages autrefois.
Dans la principauté de Bayreuth , laquelle est
aujourd'hui sous une administration française , sur
50,000 enfans nés de 1801 à 1806, les quatres cinquièmes
ont été vaccinés ; et la mortalité par la petite-vérole qui
en1800 étaitde 2843 personnes , n'a coûté, en 1806 , que
126 individus ; d'où il suit , en supposant que ce calcul
devînt régulier , que sur une population assez petite ,
2700 personnes et plus seraient conservées annuellement
à la société , et cela , selon toute apparence , par le seul
fait de lavaccine. Quel fruitn'a- t-on pas tiré conséquemment
d'une vaccination générale de deux années , où plus
de400,000 personnes ont été comprises ?Et quel serait-il
encore, à plus forte raison , si cette vaccination était faite
par la suite sur toute la population de l'Empire ?
Malheureusement en France , la prévention la plus
opiniâtre ferme encore les yeux sur l'utilité de la vaccine.
Les preuves les plus sûres , les contre- épreuves les plus
authentiques et les plus unanimes , ont beau se multiplier
: malgré le témoignages évident de l'expérience , la
vaccine , déjà florissante à la Chine et dans les Indes ,
trouve encore parmi nous des contradicteurs ; et la petitevérole
, qui ne devrait plus exister nulle part , pénètre
encore dans les familles , et y prend ses victimes , comme
autrefois . Un médecin très-instruit et très- digne de foi ,
m'a assuré que l'an dernier , dans la seule commune de
St. -Germain , 150 enfans étaient morts de cette cruelle
maladie. Moi-même j'en ai vu périr douze , il y a deux
ans , aux portes de Paris , à Charenton ; et il n'y a que
quelques mois qu'un village , tout aussi voisin de la capitale
, était infecté d'une véritable épidémie varioleuse .
Assurément , ce n'est point l'Administration qu'il en faut
accuser . Que n'a-t-elle point fait , dans ses justes sollicitudes
, pour vaincre la coupable obstination des esprits ,
et pour prévenir les suites de la négligence la plus dangereuse
et la moins digne de pardon ? Mais l'exemple et
le tems donneront sans doute à l'Administration de nouvelles
armes contre les préjugés ; et bientôt une époque
viendra où , sur les objets de bien public , nulle autre
autorité n'osera résister à la sienne .
1
334 MERCURE DE FRANCE ;
Dans la troisième partie de son rapport, le comité ex
pose les résultats de ses recherches sur l'origine de la
vaccine. Il y a, selon lui , de grandes probabilités que le
germe de cette précieuse maladie existe en France , dans
les départemens de l'Allier , de l'Eure , de Sambre et
Meuse, et de la Moselle. Ce qu'il y a de certain , c'est
qu'on l'à retrouvée sur le trayon des vaches enEspagne,
dans le Piémont , en Saxe , et même dans les glaces de
la Norwége . Cette découverte est d'un prix infini pour
le continent. D'un autre côté , il paraîtrait probable ,
d'après quelques expériences faites par des hommes fort
habiles , que la vaccination pratiquée sur les bêtes à
laine pourrait les préserver du claveau , ou du moins que
le claveau lui-même , inoculé comme l'était autrefois la
petite-vérole , produirait sur ces animaux un effet analogue
à celui que faisait sur les hommes l'ancienne inoculation
; mais ces expériences ne sont point encore décisives
. Le comité souhaiterait vivement qu'elles fussent
répétées ; et si le résultat était aussi heureux qu'il serait
peut-être permis de l'espérer , il est clair que ce serait un
nouveau moyen de subsistance , et par conséquent , une
nouvelle source de population , et peut être d'une population
plus saine , plus vigoureuse et plus belle.,
E. PARISET.
DECEMBRE 1809 . 335
SYSTÈME PHYSIQUE ET MORAL DE LA FEMME , suivi du système
physique et moral de l'homme , et d'un fragment
sur la sensibilité , par ROUSSEL , précédé de
l'éloge historique de l'auteur par J. L. ALIBERT , médecin
de l'hôpital Saint-Louis , et du lycée Napoléon.
Cinquième édition , ornée de deux gravures , et
augmentée : 1º d'une notice sur Mme Helvétius ;
2º d'une note sur les sympathies ; 3º de doutes historiques
sur Sapho ; pièces qui n'avaient pas encore été
réunies . Un vol . in-8°. - Prix , figures noires ,
6'fr . , et 7 fr. frane de port ; figures enluminées , 7 fr .
50 c. , et 9 fr. franc de port ; papier vélin , figures
enluminées , 15 fr . A Paris , chez Caille etRavier,
libraires , rue Pavéé-Saint-André-des-Arcs , nº 17 .
-
Σ
Qu'on ne soit pas trop surpris de voir un homme
étranger à l'étude des sciences naturelles rendre compte
d'un ouvrage de médecine et de physiologie . Celui-ci ,
dont le sujet intéresse tous les lecteurs , est écrit de manière
que tous puissent le lire et le comprendre . C'est un
genre de succès que les savans ont trop long-tems dédaigné
; il répand les bienfaits de la science , il étend la
gloire de ceux qui la cultivent. Il est des sciences de
calcul et d'abstractions , dont les termes et les formules
ne peuvent être traduits en langue vulgaire ; il est aussi
des sciences d'analyse matérielle et de nomenclature ,
qui ayant imposé des noms systématiques aux substances
sur lesquelles elles s'exercent , et même donné aux opérations
dont elles s'occupent , des noms nécessaires qui
en renferment la définition , ne peuvent ni ne doivent
renoncer à ce langage convenu ; et, pour le dire en
passant , tous ces lexiques particuliers ont un immense
avantage sur le vocabulaire commun : c'est d'établir un
rapport invariable entre la même chose et le même mot ,
de sorte qu'en tout tems et en tout lieu l'une soit
exclusivement représentée par l'autre. C'est sans doute
à cette qualité de leur langage , autant qu'à la nature
même des objets de leurs travaux , que les mathématiciens
et les chimistes de toutes les nations doivent de
336 MERCURE DE FRANCE ,
s'entendre et de s'accorder en général sur les procédés
et les résultats de la science , tandis que les métaphysiciens
et les littérateurs d'un même pays sont en perpétuel
dissentiment sur tout ce qui concerne les opérations
ou les plaisirs de l'esprit. Que ces sciences restent donc
enveloppées du voile de leur langage mystérieux , puisqu'en
elles les mots consacrés sont inséparables des
choses , ou souvent sont les choses elles-mêmes . Leurs
travaux , d'ailleurs , n'intéressant véritablement la société
qu'autant qu'il en peut résulter des applications utiles
pour le soutien ou l'agrément de la vie , pourvu que
celles-ci soient divulguées et mises en pratique , il nous
importe assez peu de connaître par quels calculs et
quelles combinaisons l'on est arrivé à les découvrir , Il
n'en doit pas être ainsi des deux sciences qui ont l'homme
même pour objet , je veux dire la métaphysique et la
médeciné. Les phénomènes qu'elles observent et dont
elles tirent des conséquences pour le redressement de
notre raison ou le rétablissement de notre santé , ces
phénomènes sont en nous , nous les sentons , et chacun
de nous peut , par la seule réflexion , parvenir à les décrire
, quelquefois même à les expliquer . Les métaphysiciens
et les médecins de profession n'ont sur les autres
que l'avantage d'en avoir examiné , rapproché , comparé
unplus grand nombre , et d'en avoir tiré des inductions
générales qu'ils font ensuite tourner au profit des individus
. Il serait donc ridicule qu'ils nous fissent un mystère
des connaissances dont nous leur fournissons nousmêmes
la matière , et que jusqu'à certain point nous
partageons avec eux. Les facultés de notre esprit et les
organes de notre corps ne sont point des objets ignorés
de nous ; leurs propriétés , leurs fonctions nous sont
connues par le sens interne , encore plus que par les
dénominations qu'on leur a données et les définitions
qu'on en a faites : or , il ne doit point être impossible à
ceux qui les ont étudiés plus particulierement , de nous
en faire comprendre le mécanisme et le jeu , autant du
moins qu'ils le comprennent eux-mêmes. Tout ce qu'ils
peuvent à cet égard , ils le doivent , pour leur intérêt
comme pour le nôtre . En tout, hormis dans les choses
divines ,
DECEMBRE 1809 . 334
DEPT
DE
divines , l'intelligence est la mesure de la foi. Sans doute
les esprits faibles et bornés croient d'autant plus qu'ils
comprennent moins ; mais les esprits sains et éclairés
ont un très-juste préjugé contre toutes les choses de pur
raisonnement qui se refusent à leur compréhension :
presque toujours , dans ce cas c'est la science ou le
savant qui a tort ; l'une est une chimère , ou l'autre un
charlatan .
,
Malheureusement il est dans la médecine , ainsi que
dans la métaphysique , beaucoup de mystères qui probablement
seront toujours impénétrables . Il en faut prendre.
son parti , quoique cela soit très-facheux , en médecine
sur-tout. Il n'est pas absolument nécessaire de savoir .
comment se forment les idées pour en avoir de justes et
d'honnêtes ; mais , pour se bien porter ou se guérir , il
serait essentiel de connaître par quelles causes la santé
se conserve , se perd et se recouvre . Pourquoi faut-il
que la plupart de ces causes soient encore inconnues ?
Il n'y a qu'un moyen de diminuer les inconvéniens atta--
chés à l'obscurité de la matière , c'est de n'y pointajouter
l'obscurité des explications . Le moins clair et à coup
sûr le plus funeste des médecins serait celui qui voudrait .
rendre raison de toute chose à lui-même et aux autres ,
et qui procéderaiten conséquence . Il faut savoir ignorer.
ce qu'on ne peut savoir , et s'arrêter quand on ne voit
pas où l'on va. Puisque la nature agit toujours en nous
dans le sens de notre conservation , ne vaut-il pas mieux ,
dans les cas obscurs , l'abandonner à elle-même , que de
courir le risque de contrarier ses efforts , en cherchant à
les seconder ? Grâce au ciel , les bons médecins de nos
jours en sont revenus àce principe salutaire . C'est depuis
qu'ils savent plus , qu'on les voit ignorer davantage : il
leur a fallu parcourir le domaine entier de la science ,
pour en reconnaître et en toucher les bornes ; ils essayent
de les reculer , mais ils ne les franchissent pas . Leur raison
, dégagée de l'esprit de secte et de système , ne craint
plus de s'adresser à la raison de leurs malades; et ceuxci
, prudemment guidés dans une région ténébreuse
qu'on éclaire à mesure devant eux , marchent vers le but
avecune confiance quile leur faitatteindre plus sûrement ...
Y
4
338 MERCURE DE FRANCE ,
Le conseil motivé semble avoir remplacé l'impérieuse
ordonnance; le médecin prend avis du malade plutôt que
de ses livres , se borne souvent à ratifier ce que lui-même
propose , ou du moins consulte en lui , pour l'application
des remèdes , cet instinct de désir ou de répugnance
dont les mouvemens confus donnent quelquefois des indications
plus certaines , sur-tout plus conformes à l'état
individuel , que n'en pourraient fournir toutes les théories
de la thérapeutique. Mais ce qui contribue principalement
à répandre sur l'art de guérir une lumière qui
deviendra chaque jour plus vive , plus étendue et plus
profonde, c'est l'étude du moral de l'homme qu'aujourd'hui
nos plus habiles médecins unissent à celle du physique.
De l'alliance de la médecine et de la métaphysique ,
estnée , pour'ainsi dire , une science nouvelle qu'on n'a
point encore dénommée , mais que l'on connaît déjà par
plusieurs productions distinguées , au nombre desquelles
se place avantageusement l'ouvrage du docteur Roussel.
Lorsqu'il parut , La Harpe en fit cet éloge dans sa Cor
respondance littéraire : « M. Rousselécrit avec élégance
› et intérêt , sans déclamation et sans fausse chaleur.
>> Ses observations sont d'un vrai philosophe, et son style
>> est à la fois d'un écrivain sage et d'un homme sensible.
>> Quoique le fondde son ouvrage soit nécessairement
>>un peu scientifique , il se fait lire partout avec agré-
>>ment. >> En écrivant comme physiologiste sur les
femmes , Roussel semble avoir voulu amuser et , pour
ainsidire , tromper cette sensibilité qui les lui faisait aimer
comme homme , et à laquelle ses habitudes retirées
et timides l'empêchaient de donner un exercice plus réel.
Sans les diviniser , ni encenser galamment leurs charmes,
il rend à leurs agrémens physiques et à leurs qualités
morales un hommage senti et profond qu'elles sont faites
pour apprécier davantage; il les peint comme des êtres
d'une organisation plus délicate , dont les sensations plus
vives , plus fines et plus passagères donnent aux déterminations
de leur goût et de leur volonté ce caractère de
mobilité , d'inconstance et presque de caprice que les
hommes ont peut-être tort de leur tant reprocher , puisqu'il
naît de la source même de leurs plus séduisantes
DECEMBRE 1809 . 339
qualités. Parlant avec une pitié douce et caressante des
maux auxquels leur complexion particulière et leur destination
naturelle les ont assujéties , il leur prodigue
d'affectueux conseils sur les moyens d'en prévenir , d'en
détourner ou d'en arrêter les résultats funestes ; et comme
la santé est la véritable base de la beauté , on croit sentir
toujours dans sa tendre sollicitude pour l'une quelque
chose du vifintérêt que l'autre lui inspire. L'une des idées
qui dominent le plus dans l'ouvrage de Roussel , c'est son
opposition constante au système de quelques modernes
qui veulent que le corps humain soit une pure machine ,
composée de solides et de fluides mis en jeu selon les
seules lois de la dynamique et de l'hydrostatique. Roussel
admet uneforce intérieure qu'il regarde comme le vrai
principe de toutes les opérations animales ; et c'est par-là
qu'il explique ou plutôt qu'il se dispense d'expliquer tous
ces phénomènes auxquels les matérialistes en médecine
ont tant de peine à appliquer leur théorie des leviers et
des contrepoids. Dieu lui seul, je crois , aurait le droit
de prononcer entre ces deux opinions qui sont appuyées
l'une et l'autre sur des raisons spécieuses auxquelles le
défaut de preuves laisse un égal degrédeforce, ou, si l'on
veut, de faiblesse ; mais du moins l'opinion de Roussel a
quelque chose de plus élevé , de plus noble , je dirais
presque de plus moral; et , ce qui est d'un avantage infini
en médecine , elle tend , dans les cas extraordinaires ,
à soustraire le malade aux dangereuses tentatives de l'art,
pour le placer sous la sauve-garde de la nature.
J'avais d'abord le dessein d'exposer en peu de mots les
principales idées de Roussel sur l'organisation propre des
femmes , la dépendance réciproque de leur physique et
de leur moral , leurs obligations comme mères et nourrices
, etc.; mais jeme suis souvenu à tems que l'éloquent
panégyriste de l'auteur, M. Alibert , avaitsemblé craindre
lui-même d'entreprendre cette tâche. Ce n'est sans doute
de sa part qu'un heureux artifice oratoire , qu'une préter- :
mission habile , au moyen de laquelle il dit beaucoup de
choses en déclarant qu'il ne dira rien; mais mon insuffisance
doit prendre à la lettre les motifs d'excuse que son
adresse lui a suggérés , et j'indemniserai le lecteur avec
Ya
340 MERCURE DE FRANCE ,
usure en transcrivant ici le morceau plein de charme et de
sensibilité où ces motifs se trouvent exposés . « Je ne cher-
>> cherai point à analyser ce livre où tout est à sa place ,
>> où tout brillé de ses véritables couleurs . Je craindrais
>> de ternir cette glace polie qui reproduit si bien à mes
>> regards le chef-d'oeuvre des dieux et de la nature .......
>> Avec quel art n'a-t-il pas disserté sur l'empire de la
>>beauté , à laquelle peut-être il fut plus sensible qu'au-
>> cun autre homme ! Avec quel charme il a su retracer
>> et la grâce naïve qui enchaîne , et l'adroite coquetterie
>> qui appelle , et la pudeur mystérieuse , cette prompte
>> et délicate combinaison de l'instinct , qui répond au
>> désir , même en le repoussant , et tant d'autres caprices
>>aimables qui doublent le prix de la conquête en prolon-
>> geant le rêve de l'illusion la plus enivrante ! Des artistes
>> célèbres ont peint l'auteur d'Emile couronné par des
> enfans : je voudrais qu'on représentat l'auteur du Sys-
>> tème physique et moral de lafemme , recevant le même
>>> hommage de ce sexe enchanteur , dont il a dévoilé l'or-
>> ganisme avec tant de finesse et de pénétration .>>>
Ce que le docteur Roussel avait fait pour la femme en
particulier , il entreprit de le faire pour l'homme en général;
mais la mort ne lui permit de mettre à fin que ce
qui concerne l'organisation matérielle. Un Essai sur
la sensibilité , trouvé dans ses manuscrits , complète en
quelque sorte l'ouvrage , dont la partie morale devait
offrir les idées de l'auteur sur la sensibilité considérée
dans ses rapports avec l'ame. Le tableau de l'homme
physique est une description purement anatomique et
médicale de la structure intérieure et extérieure du corps ,
de la forme et des fonctions de ses principaux organes ,
de la nature , de la propriété et du cours de ses diverses
humeurs ; mais l'écrivain est tellement méthodique etpré-
*cis dans l'exposition des objets , son style est tellement
clair, facile, élégantet dégagé de pédanterie scientifique,
que cette lecture procure aux plus ignorans l'avantage
*d'une instruction solide et positive , sans le leur faire
acheter par aucune fatigue , aucun ennui, aucun dégoût.
Les trois nouveaux morceaux dont cette cinquième
édition est enrichie , ont tout le degré d'intérêt que le
DECEMBRE 1809. 341
sujet comporte. La Note sur les sympathies peut être le
germe d'un grand et bel ouvrage . L'auteur pense que la
sympathie physique , c'est-à-dire , l'action d'un organe
sur l'autre , n'est point un effet nécessaire de la connexion
ou plutôt de la continuité des nerfs ; et qu'elle
pourrait bien être une véritable faculté imitative , qui
serait pour les êtres animés ce que l'attraction et les affinités
chimiques sont pour la matière inanimée. Selon lui ,
un lien de la même nature unirait les organes destinés à
former les individus , et servirait à rapprocher les individus
destinés à former une société .
Les Doutes historiques sur Sapho présentent une
conjecture ingénieuse qui n'en est peut-être pas moins
solide . Roussel prétend que Sapho qui pouvait facilement
se noyer dans l'île de Lesbos , sa patrie , n'alla
pas chercher si loin le rocher de Leucade , tout exprès
pour périr ; que probablement son intention , en faisant
ce voyage , était de guérir de son amour pour Phaon . Il
imagine que quelque amant malheureux se sera le
premier précipité du haut de ce rocher , aura été sauvé
par des pêcheurs , et se sera trouvé guéri à la fois de son
amour et de son désespoir ; qu'alors ce saut aura passé
dans la Grèce pour un remède efficace contre les maux
d'un amour violent et dédaigné ; que Sapho aura voulu
en faire usage comme beaucoup d'autres ; mais que , dès
long-tems consumée par sa passion , elle aura éprouvé
un saisissement funeste , où des amans moins affaiblis
ne recevaient qu'une secousse salutaire qui modifiait
l'état de leur ame. C'est voir plus en médecin qu'en
poëte ; mais il faut que chacun fasse son métier.
La Notice sur madame Helvétius est une véritable
production du coeur , écrite avec tout l'abandon , toute
la simplicité du sentiment et de la douleur. Roussel était
un des amis de cette femme célèbre , qui aurait pu devoir
à sa seule bonté l'espèce d'illustration qu'elle tenait du
nom de son mari et du mérite des hommes dont elle
vivait entourée . Il nous la représente réunissant en elle
plusieurs qualités diverses , dont la douce opposition
formait l'ensemble le plus aimable , la simplicité des
moeurs et l'élévation des sentimens , une volonté ferme
342 MERGURE DE FRANCE ,
:
et toute l'ingénuité du premier âge , une parfaite égalité
d'humeur et une vive sensibilité. Ce qui ajoutait beancoup
au charme de sa société pour des philosophes qui ,
livrés à des études graves , ignoraient , mais sur-tout
dédaignaient les grâces frivoles du monde , c'est qu'ellemême
n'en faisait aucun cas ; que le savoir , l'esprit , et
avant tout la bonté , dispensaient un homme à ses yeux
de posséder et de pratiquer les importantes maximes du
bel usage. Roussel était fait , plus qu'un autre , pour lui
savoir gré de cette précieuse indifférence , et il sut
exprimer avec beaucoup d'esprit les agrémens d'une
liberté qui lui était si nécessaire et si douce. « Comme
>> les manières de MmeHelvétius , dit-il, n'avaient rien em-
>>pruntéde la société , on pouvait garder avec elle celles
>> qu'on avait ; sa maison était un lieu de relâche , un
>>asyle contre les règles etles formes fatigantes du monde ,
>> et l'on se croyait chez elle dans le sanctuaire mème de
>> la nature. » :
Roussel a trouvé lui-même un digne panégyriste dans
un homme qui fut son ami , son admirateur , et qui ,
comme lui , se signale doublement dans l'art de guérir,
par de belles cures et de bons écrits . M. Alibert fait
singulièrement aimer et estimer celui dont il a composé
Y'Eloge historique ; et ses lecteurs l'associent volontiers
àtous les sentimens qu'il a su leur inspirer pour son
héros. ::: AUGER.
DECEMBRE 1809. 343
LITTÉRATURE ET BEAUX-ARTS.
HISTOIRE D'IRLANDE DEPUIS LES TEMS LES PLUS RECULES
JUSQU'A L'ACTE D'UNION AVEC LA GRANDE - BRETAGNE
EN 1801 ; traduite de l'anglais de M.-J. GORDON ,
auteur de l'Histoire de la Rébellion , recteur , etc.;
par PIERRE LAMONTAGNE , auteur dramatique de la
Société des Sciences et Belles-Lettres de Bordeaux.-
Paris , à la librairie française et étrangère de Parsons ,
Galignani et Compagnie , rue Vivienne , nº 17.-
Trois vol . in-8° .
IL n'est pas de peuple dont l'histoire inspire moins
d'intérêt que celui qui, sans lois, sans constitution, sans
indépendance , n'a jamais connu que la discorde ou la
servitude .
S'il est une nation digne d'occuper les pinceaux de
l'histoire , c'est celle qui , par la grandeur de son carac
tère , l'étendue de ses vues , la nature et la liberté de ses
institutions , a su se créer un rang distingué parmi les
*autres peuples , qui a vu naître de son sein des hommes
**d'un génie rare et extraordinaire dont les actions ou les
ouvrages ont honoré l'humanité ; c'est celle qui , du côté
des vices et des vertus , offre de grands tableaux à dessi
ner , de grands exemples et d'utiles leçons à transmettre
à la postérité.
Car l'histoire , soit qu'on la considère sous le rapport
de l'art , soit qu'on l'envisage dans ses relations intimes
avec la morale et la politique , a besoin , pour fixer notre
intérêt, du jeu des passions et des orages du coeur humain;
les passions animent , vivifient les événemens et
les lient à nos affections les plus intimes et les plus
chères . Mais si elle joint encore à ces avantages le mérite
de nous montrer quelques-uns de ces prodiges de
l'esprit humain , quelques-unes de ces conceptions hardies
, de ces heureuses et vastes combinaisons qui ont
fait la gloire d'un petit nombre d'empires justement cé
344 MERCURE DE FRANCE ,
lèbres , alors il n'est point de plus noble spectacle qu'elle
puisse offrir à nos regards .
Voilà ce qui donne tant de prix , ce qui nous attache
si fortement à l'histoire de ces Grecs , qui , sans autre
ressource que leur courage , leur génie et un amour sacré
pour les lois , se conservèrent libres et indépendans
au milieu des plus puissans états réunis pour les asservir .
Voilà ce qui nous pénètre d'admiration pour ces Romains
, qui , toujours divisés pour leurs intérêts particuliers
, toujours unis pour les intérêts de la patrie , ont
su , par la force de leur caractère , l'élévation de leurs
pensées et leur inébranlable résolution , conquérir le
sceptre de l'univers .
Mais si , au lieu de ces nobles images , de ces peintures
fortes et imposantes , vous n'offrez à mes regards
' qu'un peuple opprimé et désuni , dont les actions n'ont
laissé aucune trace dans les siècles ; qui , livré sans cesse
aux désordres de l'anarchie , toujours attaqué et toujours
conquis , n'a jamais connu les bienfaits d'une constitution
libre ; si ses annales ingrates et stériles ne me présentent aucun
de ces grands événemens , de ces luttes mémorables
qui nous montrent le coeur humain agité dans ce qu'il ade
plus important et de plus cher ; enfin , si je ne vois sortir
de son sein aucun de ces hommes supérieurs dont l'ame
énergique et les passions ardentes remuent quelquefois
les états et changent la fortune des nations , quel prix
voulez-vous que j'attache à vos récits ?
,
Telles sont les réflexions qui se présentent naturellement
lorsqu'on jette les yeux sur l'histoire d'Irlande .
Avant le cinquième siècle , nuls monumens historiques
des fables puériles , des traditions grossières et ridicules ,
Depuis le cinquième siècle jusqu'au neuvième , le tableau
de mille guerres sanglantes , l'image de tout ce que l'anarchie
a de plus triste et de plus funeste . M. Gordon
avoue lui-même que dans cette longue période de calamités
et de désastres , l'esprit humain trouve à peine
quelques consolations dans le spectacle d'un petit nombre
d'hommes vertueux livrés , dans les monastères , aux
exercices de la religion et de la piété ; mais on ignore
même jusqu'au nom des apôtres qui firent briller les pres
DECEMBRE 1809. 345
mières lueurs du christianisme en Irlande . Les traditions
désignent Saint-Patrice ; son culte est pour le peuple
l'objet d'une vénération particulière ; rien n'égale le
nombre et l'éclat des prodiges qu'on attribue à sa sainteté
: et néanmoins aucun monument historique ne garantit
ces croyances ; l'existence de Saint-Patrice est encore
un problème pour l'écrivain judicieux et éclairé .
On saitseulement que depuis le VIe siècle , nulle contrée
ne fut plus fertile en écoles théologiques , en monastères ,
en hommes religieux , que les solitudes de l'Irlande. Nulle
part le sacerdoce ne fut l'objet d'un plus grand respect .
Cette dévotion lui valut le titre d'Isle des Saints ; mais tandis
que du fond de leur cloître de fervens cénobites levaient
au ciel des mains suppliantes pour la prospérité de
l'Empire , les chefs des nations , fidèles à leur primitive
barbarie , livrés à tous les désordres de leurs passions ,
*élevaient partout l'étendard de la guerre. Nulle part , dit
M. Gordon , la puissance ne fut divisée d'une manière
plus funeste ; nul état ne récela jamais de germes plus
nombreux de désordre et d'anarchie ; et s'il était possible
qu'il restat eennccore aujourd'hui quelqu'imprudent panégyriste
de l'égalité , il suffirait, pour le confondre , de lui
présenter le tableau des désastres de l'Irlande . Là nul centre
d'autorité , nulle unité de pouvoir. Chaque tribu libre et
indépendante se choisissait un chef, qui , sous le nom de
roi , exerçait la puissance souveraine . Chacun de ces monarques
commandait à un autre monarque , qui relevait
de lui comme son vassal : celui-ci régnait lui-même sur
d'autres princes chargés de gouverner les tribus . S'élevait-
il parmi ces róis un homme d'un génie entreprenant,
il attaquait successivement ces chefs isolés et désunis ;
et quand il était parvenu à les vaincre , il se décorait
-lui-même du titre de roi d'Irlande , de monarque suprême
; mais rarement ces monarques suprêmes parvenaient-
ils à conserver le sceptre qu'ils avaient usurpé . De
deux cents rois dont les annales d'Irlande ont conservé le
souvenir , trente seulement moururent d'une mort naturelle.
Au milieu de ces débats sanglans , le peuple , entraîné
malgré lui dans toutes les horreurs de la discorde civile ,
346 MERCURE DE FRANCE ,
t
jouet infortuné des caprices et de l'ambition de ses
princes , offrait le tableau le plus déplorable. En vain les
chefs des tribus se réunissaient-ils à des époques déterminées
pour délibérer sur les intérêts et les maux de
l'état , chaque assemblée était pour le peuple l'époque
d'une nouvelle oppression..
Les lois , ce frein salutaire que la sagesse humaine a
opposé aux invasions du pouvoir, étaient loinde remédier
à tant de désordres , et leur imperfection était une
source de nouveaux malheurs . Nulle garantie pour les
personnes , nulle stabilité dans les possessions , nulle proportion
entre les délits et les peines. Le droit de propriété
, ce gage précieux de la sûreté des états et du bonheur
des sujets , ne survivait point au propriétaire; et
dès qu'une tribu perdait un de ses membres , la loi voulait
qu'on procédât à un nouveau partage des terres .
Il était impossible qu'une nation livrée à une anarchie
si déplorable conservat long-tems sa liberté. L'Irlande
avait vu ses provinces successivement envahies par les
Celtes , les Calédoniens , les Scandinaves, les Danois, etc.
Elle finit par tomber irrévocablement sous le joug des
Anglais . Ce fut au douzième siècle que cette révolution
s'opéra , et ce fut des mains de ses propres enfans que
l'Irlande vit forger ses premiers fers. Il serait trop long
d'exposer ici toutes les circonstances de ce mémorable
événement ; le tissu en est si compliqué que c'est dans
l'ouvrage même de M. Gordon qu'il faut en lire les détails
. Cette partie est une de celles qu'il a traitées avec le
plus de succès . Les faits y sont exposés avec ordre , et la
politique artificieuse du roi Henri II dévoilée avec franchise
et impartialité .
Depuis ce tems , l'Irlande ne fut plus qu'une province
de l'Angleterre , mais une province privilégiée , une province
à laquelle le gouvernement britannique affecta de
laisser une ombre de liberté. Aujourd'hui son asservissement
est consommé. C'est du moins l'opinion de l'historien
anglais ; car il annonce que s'il a entrepris cette histoire
, c'est parce qu'aujourd'hui le sort de l'Irlande est
fixé et qu'elle est irrévocablement unie à la Grande-Bretagne.
. DECEMBRE 1809. 347
Maintenant , dit-il , que l'Irlande , constitutionnelle-
» ment érigée en un seul et même royaume avec la
> Grande-Bretagne , fait partie intégrante de l'empire
>> britannique , un précis de son histoire particulière de-
>> puis les tems les plus reculés , jusqu'à l'époque où sa
>> législature a été réunie à la législature anglaise , peut
>> offrir assez d'utilité etd'intérêt pour mériter que le pu-
>> blic l'accueille favorablement.>>>
Ainsi M. Gordon considère la nation irlandaise comme
un peuple éteint , et c'est moins une histoire qu'il a
voulu écrire qu'une notice nécrologique qu'il a rédigée ;
mais M. Gordon est-il bien sûr que ces morts ne se réveilleront
jamais , qu'ils ont tous souscrit à leur arrêt , et
que du sein de l'Irlande , il ne s'élèvera pas un jour un
vengeurqui rappellera ses compatriotes à leurs droits primitifs
, et leur assurera enfin cette honorable indépendance
qu'ils ont si long-tems cherchée sans pouvoir y
arriver?
Après avoir parlé de l'histoire d'Irlande , il nous reste
à parler de l'historien. C'est un préjugé généralement
répandu , que la muse de l'histoire préfère le séjour de
l'Angleterre à tout autre , et qu'elle a réservé ses plus
hautes faveurs pour les écrivains de laGrande-Bretagne ;
*ce préjugé est si fort qu'il n'est pas un de nos libraires
*qui ne regarde la publication d'une histoire traduite de
l'anglais comme une excellente spéculation ; néanmoins
leur attente est souvent trompée. Les hommes de génie
*sont rares en Angleterre comme dans toutes les autres
parties de l'empire des lettres , et si la Grande-Bretagne
peut se glorifier des chefs-d'oeuvre de Hume et de Robertson
, il est une foule d'écrivains médiocres qui ne
méritent point de fixer l'attention du public .
M. Gordon lui-même ne saurait être placé au rang
des grands historiens . Son mérite est l'érudition , la méthode
, et l'esprit de justice et d'impartialité. Mais son
style a peu d'éclat ; sa diction est quelquefois obscure ,
pénible , embarrassée ; on chercherait en vain dans ses
ouvrages l'art précieux d'animer ses récits par la peinture
des moeurs et le tableau des passions humaines . Nulle
part ces traits de génie qui caractérisent le grand écri
348 MERCURE DE FRANCE ;
vain. Nulle pensée étendue , nulle trace de cet espritde
prévoyance qui pénètre dans l'avenir et lit dans le présent
ce que le tems réserve pour une époque plus éloignée.
Il décrit avec soin toutes les guerres , tous les
désordres , tous les combats qui ont ensanglanté l'Irlande
; mais au milieu de ces désordres , de ces guerres ,
de ces combats , je n'aperçois aucun résultat qui puisse
m'intéresser. Il compile avec méthode , il choisit avec
discernement ; mais il s'élève rarement au-dessus du
mérite du compilateur. C'est donc , en général , une
production médiocre. Elle pourra sans doute offrir
quelque intérêt aux Irlandais ; mais elle en aura peu
pour le reste de l'Europe . SALGUES.
ESSAIS DE M. M. B. MÉRIGON , contenus en trente-un
chapitres , dont les principaux traitent de l'Homme ,
des Passions , de l'Education , de la Politique , des
* Rois , de la Physique , de l'Amitié , de la Beauté , de
Amour , des Femmes , de la Mode , de la Poésie , de
la Musique , etc. , etc. Deuxième édition.
4
:
; Lapremière édition de cet ouvrage parut ilya environ
cinq ans ; l'auteur , M. Mérigon , s'appelait alors M. Circloville
, ou , à l'abri de ce nom supposé et inconnu , il
dérobait modestement son nom véritable à la renommée
et à la gloire. Quoiqu'imprimés à Bordeaux , ces Essais
parvinrent à Paris ; des bords de la Garonne ils furent
transportés sur ceux de la Seine ; là les journalistes s'en
emparèrent et s'en égayèrent. Je l'avoue , je pris cette
liberté comme un autre ; mais cette liberté déplut à
M. Circloville Mérigon . Bordeaux a ses journaux aussi ,
ils furent ouverts à l'auteur bordelais irrité . L'Echo , l'un
d'eux , retentit de ses plaintes , de ses défenses , de ses
récriminations , et les journalistes de Paris furent mal
menés à leur tour. Il en est même un à qui M. Mérigon
ne pardonne pas encore. Depuis cinq ans sa rancune
subsiste toujours aussi vive et aussi profonde . La critique
de ce malheureux journaliste est encore traitée d'impertinente
satire , qu'on ne peut regarder qu'avec horreur,
DECEMBRE 1809 . 349
L'auteur de la critique est taxé lui-même de malignité à
dénaturer le style , de perfidie ; ses discours ne respirent
que le mensonge , lafausseté , la trahison . Qu'on juge
par-là de la violence des reproches répétés par l'Echo,
au moment même où lablessure était récente . Cependant
les torts de mon confrère le critique retombèrent sur moi;
l'infatigable Echo reçut encore et transmit les plaintes
de M. Mérigon qui s'emporta contre moi en reproches
assez vifs , et cela , comme il l'avoue lui-même , parceque
les injures atroces de M. L. (c'est l'autre critique) l'avaient
aigri : cela n'est pas trop juste ; mais je le lui pardonne ,
parce que je vois bien qu'il était en colère. D'ailleurs , je
ne dois pas le dissimuler , il prétend que quelques injustices
de ma part pourraient aussi lui avoir donné de
l'humeur ; mais ce qu'il ajoute est trop à ma gloire pour
que je puisse m'abstenir de le publier. M. Mérigon se
repentit bientôt de s'être ainsi emporté contre moi . « Je
>> ne tardai pas , dit- il , à désavouer dans mon coeur ce
>>que j'avais écrit à ce sujet , et je le désavoue ici publi-
>> quement , parce que je fais une différence totale d'un
>> critique dont le ton est sévère , mais franc , quoique
» l'humeur parfois injuste , d'avec un autre dont les
>> discours ne respirent que l'amère ironie , le mensonge,
>> la fausseté et la trahison . >> Je ne souscris pas aux
violentes inculpations que M. Mérigon fait à M. L .; mais
je le prends au mot pour tous les éloges qu'il me donne .
Enfin , il avoue qu'il a profité de quelques- uns de mes
avis , et que j'en jugerai par les corrections qu'il a faites .
Voilà , sans contredit , un triomphe presqu'inouï parmi
les critiques ; un auteur qui se rend à quelques-unes de
leurs observations , et qui , d'après leurs censures , supprime
, change , corrige quelques endroits de son livre.
Je ne sais cependant si je dois beaucoup m'aplaudir de
ce triomphe . Puisque , malgré ces suppressions , ces
changemens , ces corrections , le livre de M. Mérigon
n'est guères meilleur , je l'aimerais mieux tel qu'il était
à la première édition ; il me paraissait plus plaisant.
Ce n'est pas qu'il ne le soit beaucoup encore ; il l'est
même assez pour que ceux qui n'ont pas comme moi
le bonheur de connaître la première édition , s'imagi350
MERCURE DE FRANCE ,
nent facilement qu'il n'a jamais pu l'être davantage , et
qu'ils n'ont rien à regretter , mais ils se trompent ; et
par exemple , lorsqu'ils verront le bel enthousiasme de
M. Mérigon pour une belle jambe, ils se persuaderont
que jamais cet enthousiasme n'a pu aller plus loin ; il
estcependant fort affaibli dans cette seconde édition , et
j'en suis fàché : dès qu'il en restait tant de traces , il
valait mieux n'en effacer aucune . Ainsi encore aujourd'hui
M. Mérigon parle avec passion de la beauté
du gras de jambe , de la volupté du genou , des deux
jumeaux gracieux qui couronnent le haut de la jambe ;
il assure toujours que l'homme instruit , l'homme sujet
de la science a la jambe embellie par deux muscles arrondis
, et saillant tant soit peu en-dehors. Il rabat
encore aujourd'hui de l'estime qu'il a pour les femmes ,
parce que si elles ont de beaux bras , les bien-aimés des
Grâces, elles n'ont pas un gras dejambe expressifcomme
l'homme ; aussi , ajoute-t- il , elles cheminent , mais ne
marchent pas. Enfin il aime toujours le bon vin , parce
qu'il fait bien porter la jambe; les bonnes digestions ,
parce qu'elles la font porter vivement , etc. etc. Mais
ce n'est rien en comparaison de la haute admiration
qu'il professait jadis pour une belle jambe ; c'était là
qu'il trouvait le type de la sagesse , de l'honneur , de
la vertu , du grand caractère , du beau génie ; il faisait
peu de cas des paysans , parce qu'ils n'ont pas la jambe
belle : il méprisait les sauvages pour la même raison ;
aujourd'hui il ne les méprise que parce qu'ils ne savent
pas faire le chocolat ni sentir lefumet d'un Bourgogne
frais ou d'un Bordeaux cordial , ni enfin savourer une
soupe consommée ou un poulet cuit en broche. Jadis il
détestait les bottes , parce qu'elles gênaient la liberté de
la jambe; les pantalons , parce qu'ils la cachaient , et
même les culottes , parce qu'elles ôtaient le gracieux du
mouvement du genou , de sorte qu'on ne voit pas trop
ce qu'il nous laissait afin de montrer mieux notre jambe.
Aujourd'hui du moins il tolère le pantalon , et demande
seulement la permission de le modifier dans un second
ouvrage qu'il nous prépare , et qui aura pour objet la
mode , les costumes , et les manières de vivre à l'extéDECEMBRE
1809 . 35г
rieur, ouvrage dans lequel il nous apprendra aussi une
manière de saluer plus commode , plus décente et plús
noble que celle dont nous faisons usage aujourd'hui .
Enfin je me plains , non- seulement de ce que M. Mérigon
supprime une foule de ces expressions passionnées ,
de ces élans d'admiration pour une belle jambe , mais
encore de ce qu'il les supprime mal à propos , etdans
les endroits où cette admiration était le plus naturellement
placée : par exemple, dans le chapitre de la danse ;
lajambe revenant partout devait revenir là mieux qu'ailleurs
, « Mon héroïne , disait-il , ne reviendra jamais du
>> bal , sans dire en confidence à son amie , combien son
>>amant était beau , combien il avait lajambe belle ! w
et M. Mérigon a supprimé cette pensée , cela n'est-il pas
dommage ? Je regrette aussi dans ce même chapitre cette
phrase qu'offrait la première édition : Les coeurs pervertis
ne dansent point , ou dansent mal; il était agréable de
savoir qu'on pouvait apprécier et distinguer les coeurs à
la manière dont ils dansent la gavotte ou toute autre
danse.
Cet enthousiasme de M. Mérigon pour la jambe m'a
rappelé le cas tout particulier qu'en faisait un autre écricrivain
, à-peu-près son compatriote, mais son devancier
de près de trois siècles. Brantôme , non content de s'extasier
souvent sur les belles jambes des dames illustres ou
galantes dont il nous donne , tantôt si naïvement, tantôt
si malignement l'histoire , et de vanter sur-tout celles de
Catherine de Médicis , a fait un chapitre tout exprès et
assez long , sur la beauté de la belle jambe et la vertu
qu'elle a. Entr'autres histoires fort plaisantes , et même
trop plaisantes pour que je puisse les citer ici , il raconte
celle d'une dame si jalouse de la beauté de sa jambe ,
qu'ayant eu le malheur de se la casser , et, trouvant
qu'elle n'avait pas été raccommodée de manière à pa--
raître aussi belle et aussi droite qu'elle l'était avant cet
accident , « elle fut si résolue qu'elle se la fit rompre ou
>>r'habiller pour la mettre à son point comme aupara-
>>vant. Ily en eut quelqu'une qui s'en esbahit fort; mais
>>à icelle une autre dame fit response : A ce que je vois,
» vous ne savez pas quelle vertu amoureuse porte une
352 MERCURE DE FRANCE ,
» belle jambe ( 1) . J'ai connu , ajoute le même écrivain ,
>>une belle et honnête fille de par le monde , laquelle
>> étant fort amourense d'un grand seigneur , pour l'atti-
>> rer à soi et en escroquer quelque bonne pratique , et
>> n'y pouvant parvenir , un jour étant en une allée du
>> parc et le voyant venir , elle fit semblant que sa jarre-
>> tière tombait, et se mettant un peu àl'écart , elle haussa
>> sa jambe , se mit à tirer sa chausse et à r'habiller sa jar-
>> retière . Ce grand seigneur l'advisa fort et en trouva la
>>jambe fort belle , et s'y perdit si bien que cette jambe
>> opéra plus en lui que n'avait fait son beau visage.
>> Notez cette inventioonn eett gentille façon d'amour.... Pai
>> qui parler , dit-il encore , d'une belle et honnête dame ,
>>sur-tout fort spirituelle et plaisante et de belle humeur,
>> laquelle se faisant un jour tirer sa chausse à son valet-
>>de-chambre , elle lui demanda s'il n'entrait pour cela
>> en tentation : le valet-de-chambre pensant bien dire
>>pour le respect qu'il lui portait , respondit que non;
>> elle soudain haussant la main , lui donna un grand
>> soufflet. Allez , dit-elle , je vous donne votre congé,
>> vous ne me servirez plus . >> Et là-dessus Brantôme met
à contribution l'histoire romaine , cite Mgr. Saint-Hyerosine
, qui reproche à une fort belle dame de son tems
d'être trop curieuse de la beauté de sa jambe , et la tance
en ces propres mots : « Par la petite bottine brunette et
>> bien tirée ou luisante , elle sert d'appeau aux jeunes
>> gens . >> Enfin , comme M. Mérigon , Brantôme fait
aussi un petit article Mode , et il donne des conseils aux
belles et honnêtes dames pour relever encore et mieux
faire paraître la beauté de leurs jambes . « Il les engage à
>> les chausser d'une belle chaussure de soie de couleur ,
>> ou de filet blanc , comme l'on fait à Florence , et après
>> faudrait que les chausses fussent bien tirées comme la
(1) On lit dans un des premiers Mercures galans le trait encore
plus extraordinaire d'un jeune homme si passionné pour la danse
qu'ayant naturellement une jambe un peu cagnense , il se la fit
rompre , espérant qu'on la lui remettrait plus droite et qu'ildanserait
de meilleure grâce .
t
>> peau
DECEMBRE 1809 . 353
> peau d'un tambourin ; et puis attachée avec une belle
>> jarretière, ou avec esguillettes , ou autrement , selon la
>> volonté et humeur des dames ; et puis faut accompa-
>> pagner le pied d'un bel escarpin blanc et d'une mule
>> de velours noir ou d'autre couleur ; ou bien d'un beau DEPT
DE
LA
petit patin , tant bien fait que rien plus , comme j'en ai
>> vu porter à une dame de par le monde , des mieux faits
>>et plus mignonement.>> Dans le même chapitre, Bran
tôme nous apprend une singulière galanterie de ce tems
là. « J'ai connu , dit-il , force gentilshommes qui, premier
>>de porter leurs bas de soie , priaient premier leurs maî-
>>tresses de les essayer et porter devant eux quelques huit
» ou dix jours , de plus que du moins , et puis les por-
>> taient avec grande vénération et contentement d'esprit
>> et de corps . >> Il faut avouer que cela était plus galant
que propre .
J'espère que M. Mérigon voudra bien me pardonner
cette petite digression en faveur du sujet , et de son attachement
pour l'honneur et la cause des belles jambes ; je
reviens à son livre et à lui , et je remarque avec plaisir
que dans cette seconde édition , il n'a rien rabattu de
l'enthousiasme qu'il montrait dans la première pour les
barbes bleues . Or , comme dans l'intention de M.Mérigon
, tout a un but moral , même les tableaux cyniques
qu'il nous présente quelquefois , il n'est pas jusqu'à la.
barbe bleue qu'il ne sache rattacher à la morale . En
effet , « pour montrer une barbe bleue , dit-il , il ne s'a-,
>> git pas de la peindre , mais de parvenir , par l'industrie
>> de la sagesse, à chasser du visage la couleur de pain
>> d'épice , et à se faire une peau blanche ; c'est le mélange
* d'un menton blanc avec une barbe noire qui fait pa-
>>raître celle-ci bleue . » C'est ainsi qu'on ennoblit tout et
qu'on n'est jamais frivole en parlant d'objets frivoles . Et
comment blâmerait- on M. Mérigon de tant s'occuper de
la barbe bleue , des belles jambes et de tout ce qui a rap-
•port à la beauté , lorsqu'on le voit trouver dans ces matières
, en apparence si futiles , des démonstrations en faveur
de la religion révélée ? en effet , s'il faut l'en croire,
une preuve que la religion naturelle ne suffit pas à
l'homme , c'est que ceux qui n'en professent pas d'autre
Z
5.
cen
354 MERCURE DE FRANCE ,
sont tous fort laids . Quand on a fait de pareilles découvertes
, on peut parler avec un zèle presque religieuxdes
modes inventées pour faire ressortir la beauté et déguiser
la laideur. Aussi M. Mérigon s'en occupe-t-il beaucoup .
On a vu qu'il se proposait de publier incessamment un
nouvel ouvrage , dans lequel il nous donnera une nouvelle
forme de pantalons : mais dès celui-ci il nous
donne une nouvelle forme de chapeaux; il a sur-tout en
horreur les chapeaux à trois cornes , et n'aime pas trop
les chapeaux ronds , malgré son vif enthousiasme pour le
rond; car il a observé que tout est rond dans l'homme ,
dans la femme , dans l'univers ; et c'est pour cela , s'il
faut l'en croire , que les mathématiciens ne trouveront
jamais la quadraturedu cercle, et que nous avons le plus
grand tort de faire des portes et des fenêtres carrées .
M. Mérigon veut aussi réformer notre cravatte , qui cache
si désagréablement le cou, sorte de colonne qui lui paraît
admirable. Cependant si nous avons froid , il nous permet
d'entourer le cou avec le collet de l'habit , qui s'attachera
sous le menton , en observant seulement qu'il soit moins
épaisque ceuxqu'on fait aujourd'hui. En général, M. Mérigon
se déclare vivement contre toute superfluité dans
Fhabillement; il assure même que les hommesgagneront
beaucoup auprès desfemmes , s'ils se dépouillent généreusement
du superflu qui les couvre. Quant aux femmes ,
pour plaire à M. Mérigon , elles paraîtront devant lui
avec une robe bleu ciel et une coiffure en cheveux , surmontéę
d'un bouquet ; mais elles se garderont bien surtout
de reprendre les mamelucks et les manches blanches
avec les robes de couleur , ce qui semblait tout-à- fait séparer
leurs bras de leurs corps . Sexe aimable! rendez les
bien-aimés des Grâces à vos corps qui les demandent si
instamment !
Mais M. Mérigon ne parle pas seulement de ces objets
futiles en eux-mêmes et graves seulement à ses yeux , et
par les graves conséquences qu'il en tire; il s'occupe
aussides questions les plus importantes par elles-mêmes et
aux yeux de tout le monde. J'avoue que lorsque je le
voyais dans le titre de son ouvrage faire l'énumération
des principaux chapitres qu'il traite , mettre au nombre
NOVEMBRE 1809 . 355
de ces principaux chapitres la beauté , les modes , la
musique , et ne pas compter dans ce nombre Dieu , la
religion , la mort , dont il parle aussi , cela m'avait fait
soupçonner un peu de légéreté dans ses principes ; mais
je me trompais , M. Mérigon est un homme très-religieux
. Il voudrait que tout le mode allât , au lever de
l'aurore , faire ou plutôt chanter sa prière du matin dans
les champs ; et véritablement ce serait un beau et imposant
spectacle que tous les habitans d'une grande ville, de
Paris , par exemple , se précipitant vers la barrière de
Pantin ou des Bons-hommes pour aller faire ou chanter
en commun dans la campagne leur prière du matin . En
attendant , voici celle de M. Mérigon , et elle est assurément
bien digne d'être chantée : « O Dieu ! toi qui tiens
>> dans tes mains l'équilibre et l'amour .... c'est vers toi
>> que je m'élève .... Quand même je porterais mes pen-
>> sćes à la hauteur du Parnasse pour invoquer les Muses ,
>> je ne pourrais percer au-dessus d'une atmosphère
» épaisse . Eh ! qu'est- ce que la hauteur du Parnasse , qui
>> à peine comprend dix fois cent toises , auprès du
n moindre de tes soleils , dont l'immense capacité est
>> cent fois dix mille lieues plus étendue que celle de
>> notre globe ? Abaisse , ô magnifique maître de l'harmo-
» nie , abaisse , j'ose t'en conjurer , sur cet atôme de
>>terre tes divins yeux; .... mais ne lance pas sur moi
>> perpendiculairement tes regards . » (J'aurais désiré que
M. Mérigon eût déterminé l'angle sous lequel il voulait
recevoir les regards du Dieu de l'équilibre et de l'amour.)
<< Que deviendrais je , triste nain d'atôme , si tu m'acca-
>> blais de la somme de tes rayons ? J'ose te demander
>> seulement une lueur de ton sourire..... Daigne , ô pro-
>> tecteur des humains., qui sont tes enfans , daigne sou-
>> tenir mon élan et m'accorder la gloire d'achever cet
>> ouvrage , etc. » Dieu a exaucé cette dernière prière de
M. Mérigon , et c'est à ses lecteurs à se charger d'une
partie de la reconnaissance .
Dans son chapitre sur la mort , M. Mérigon nous
apprendque la crainte de la mort , dans un homme , suppose
et même démontre qu'il a du mérite ce qui augmente
prodigieusement le nombre des gens de mérite.
Z2
1
356 MERCURE DE FRANCE ,
-
Dans le chapitre de la religion ou de la physique , il
dit que la morale , la religion et la physique sont trois
soeurs inséparables , et cela est assez raisonnable ; mais
autrefois il disait que c'étaient trois têtes dans un bonnet ,
et cela est bien plus énergique ; c'est une des phrases
que je regrette ; mais en revanche je crois que dans
cette seconde édition , il a embelli le chapitre sur l'éducation
d'une bien belle apostrophe à monsieur son père :
« Omon père ! s'écrie-t-il , toi qui connus d'autant mieux
>> la nature , que tu sus davantage l'embellir , viens
>> m'animer de ton génie . Pour tout ce qui intéresse le
>> bonheur de l'homme je sais que tu étais un fin mai-
>>tre ! .... Prête-moi ta science et ton jugement , afin
>> que je me pénètre de mon objet , et que je sois digne-
>> ment préparé à combattre le vigoureux athlète qui va
>>se présenter contre mes pensées . » Je n'ai jamais pu
deviner quel était ce vigoureux athlète qui se présentait
vigoureusement contre les pensées de M. Mérigon fils ,
et contre lequel il ne peut lutter qu'en appelant à son
secours M. Mérigon père .
Je voudrais bien pouvoir développer , sur cet important
chapitre de l'éducation , les résultats des réflexions
particulières de l'auteur , aidées du jugement et de la
science du fin maître , dont il invoque l'assistance , et
comme quoi il apprit à un enfant de cinq ans ce que
c'est que le soleil et la lune ; mais je me bornerai à dire
qu'il propose de terminer l'éducation par faire entrer
P'homme dans l'homme , c'est-à-dire , par lui faire étudier
la médecine ; car , après une belle jambe et une belle
barbe , ce que M. Mérigon trouve de plus beau , c'est la
médecine , cette source du jugement , cette école de
frugalité , cette miniature de la physique , ce microscope
avec lequel on voit véritablement la beauté , et sans lequel
jamais Homère n'eût été le plus beau des poëtes , jamais
Virgile n'eût été susceptible de sentir les beautés de cet
immortel père du chant. Non-seulement la médecine a
fait les grands poëtes , mais les termes et les drogues de
médecine sont très-poétiques selon M. Mérigon , et il
trouvait autrefois que les gouttes d'Hoffman faisaient le
meilleur effet dans un vers ; mais depuis s'il a changé
DECEMBRE 1809 . 357
d'avis là-dessus , il persiste toujours du moins à ranger
les musiciens parmi les médecins , et parmi les remèdes ,
la musique , ce chiffre auriculaire du créateur. Il n'est
pas éloigné d'accorder la même prérogative à la poésie ,
car il a ouï-dire ou lu quelque part , que la fin du quatrième
chant de l'Iliade était capable de guérir de lafièvre
quarte.
Mais au milieu de tant de belles choses , il faut se borner.
Je laisse donc de côté les hommes injustes qui passent
le pont de la pudeur , traversent la rue de Paudace par laquelle
ils espèrent se sauver , mais ils y trouvent la justice
qui sans doute demeure toujours à cette belle adresse ,
et qui les sacrifie à l'instant ; et les hommes dominés par
leurs passions , que M. Mérigon propose de guérir en
retranchant au nombre de leurs maîtresses , leur en réser
vant cependant quelques-unes qu'on s'efforcera derendre
plus attrayantes , remède qui, comme on voit, n'estpas trop
rigoureux . Enfin j'écarte à regret une foule de règles , de
doctrines , de sentences , d'exclamations , et d'apostrophes
non moins curieuses ; mais je dois dire un mot des principes
littéraires de M. Mérigon et de ses divers jugemens
sur les auteurs . Il commence par donner à ceux - ci
de fort bons avis ; il leur recommande de ne pas donner
P'hospitalité à la poussière , dans leur cabinet et sur leurs
livres , et puis de jouer beaucoup au billard l'après-dînée ;
c'est , dit- il , lejeu le plusfavorable à un auteur; attendu
querien n'est plus agréable que de voir rouler sur la verte
prairie ces globes d'ivoire qui , outre cela , ont l'avantage
de donner des exemples de physique et de géométrie .
Ensuite , M. Mérigon caractérise les hommes célèbres
par des épithètes et des périphrases qui n'appartiennent
qu'à lui ; ainsi il appelle le pape Ganganelli , le grand
Ganganelli l'époux de la science. Tacite est pour lui
l'aimable Tacite , et c'est peut- être la première fois que
ce grand historien a été appelé d'un terme si doux ; il faut
que M. Mérigon trouve à Tacite quelques rapports avec
M. Bret , car il dit aussi l'aimable Bret. Le poëte Rousseau
est pour lui Rousseau la lyre , et comine il n'est pas
moins neufdans la manière dontil caractérise les ouvrages ,
il prétend que les odes de ce grand poëte sont à la poésie
358 MERCURE DE FRANCE ,
ce que sont au corps humain les os avec leur moelle.
Selon lui les fables de la Fontaine sont dignes d'une éternelle
postérité . M. Mérigon ne me paraît pas très-exact
dans sa chronologie de l'Histoire littéraire ; il range
Shakespeare parmi les grands hommes du dix-septième
siècle ; il relègue d'Ablancourt parmi les écrivains du seizième
, et le fait contemporain de Charron , de Marot ,
d'Amyot ; mais , à ces petites erreurs près , et si l'on voulait
lui passer la tournure et l'expression par trop originales
de ses principes et de ses jugemens , ses jugemens et
ses principes seraient fort bons . Il se montre très-grand
admirateur de l'antiquité , des grands hommes qui l'ont
illustrée , etparticulièrement d'Homère ; il s'élève avec une
chaleur qu'il abien de la peine à modérer contre les écrivains
du dix-huitième siècle qui , pardes systèmes faux et
dangereux, ou des écrits licencieux, ontcherché à ébranler
les fondemens de la société , ont outragé la morale et
la religion ; il leur préfère de beaucoup et pour la sagesse
de l'esprit , et souvent même pour la beauté du génie , des
hommes célèbres dont les écrits feront à jamais la gloire
du siècle de Louis XIV. Ce sont-là les héros de M. Méri
gon ; il revient souvent sur leur éloge , et il les admire
tous bien franchement , si l'on en excepte Fénélon à qui
il a la bonté de donner quelques leçons de style : il le
maltraite moins cependant dans cette seconde édition que
dans la première , mais on voit toujours qu'il ne l'aime
pas ; il faut certainement qu'il ait découvert quelque part
que Fénélon n'avait pas une belle jambe . F.
OSMIN ET ZAMBRI..
CONTE ORIENTAL.
Un bon vieillard persan , parvenu au terme d'une vie
sans reproche , éprouvait à ses derniers momens de vives
inquiétudes sur le sort de ses deux fils , qu'il laissait sans
fortune et sans appui. L'aîné avait vingt ans et se nommait
Osmin; le cadet avait deux ans de moins , et portait le
nom de Zambri.
La dernière nuit du vieillard était arrivée , et il songeait
1
DECEMBRE 1809 . 35g
bien moins à ses propres souffrances qu'à la destinée de
ses fils , lorsque son oreille fut agréablement frappée des
accens d'une voix douce et mélodieuse qui lui dit : « Ne
crains rien , bon vieillard ; je veille sur tes enfans : meurs
paisiblement , comme tu as vécu. J'apporte un présent à
chacun; qu'ils se séparent pour en faire usage ; un jour
peut-être ils pourront se réunir. A ces mots , une odeur
balsamique se répandit dans la chaumière ; une lueur brillante
comme les rayons de la lune découvrit au vieillard
les traits d'un jeune homme , dont la physionomie avait
quelque chose de céleste . C'était un génie bienfaisant qui ,
après avoir déposé ses présens sur le litdu vieillard , disparut
comme un éclair.
Le vieillard appelle ses enfans ; ils arrivent avec empressement
, allument une lampe et s'approchent du lit de leur
père, qui leur raconte la vision dont il vient d'être honoré ,
et leur montre les présens du génie. D'un côté , est une
petite boîte couverte de paillettes fort brillantes ; de l'autre ,
une feuille de papier soigneusement cachetée . « Venez ,
Osmin, dit le vieillard , vous êtes l'aîné , c'est à vous de
choisir. »
Osmin, séduit par la richesse apparente de la boîte , s'en
empare avidement , et le pauvre Zambri est bien forcéde
se contenterde la modeste feuille . Le vieillard les embrasse,
les bénit , et meurt comme un homme qui s'endort dans
les bras de l'espérance.
Après avoir pleuré sincérement un si bon père et lui
avoir rendu les honneurs de la sépulture, les deux frères
veulent voir quel secours ils pourront tirer des présens du
génie. Osmin ouvre sa petite boîte et la trouve remplie de
pastilles de diverses formes et de diverses couleurs . Il est
tenté de rire de la mesquinerie d'un pareil bienfait lorsqu'il
aperçoit ces mots écrits au fond de la boîte : Toutes
lesfois que tu mangeras une de ces pastilles , ton imagination
enfantera un poème parfait dans son ensemble ,
sublime ou gracieux dans ses détails , tel enfin qu'il surpassera
tous les ouvrages des meilleurs poëtes de la Perse.
Osmin ne manquait pas de vanité ; la possession d'un si
beau secret achève de tourner sa jeune tête ; cent illusions
de fortune et de gloire s'y précipitent à-la-fois .
Ala valeurdu présent que le génie a fait à son frère
Zambri ne doute pas que son papier ne contienne aussi
quelque secret merveilleux. Ill'ouvre et lit avec surprise
et avec douleur : Recette nouvelle pour préparer le sorbet.
360 MERCURE DE FRANCE ,
Quelques lignes seulement indiquent le moyen de composer
une liqueur , dont une seule goutte , versée dans une
jatte de sorbet , devait lui donner un goût et un parfum
inconnus jusqu'alors aux plus voluptueux Asiatiques .
Osmin est dans la joie, et Zambri se désole. Osmin voudrait
bien ne pas le quitter , mais l'ordre du génie est
formel . Les deux frères s'embrassent tendrement , versent
quelques larmes et se séparent. L'aîné prend le cheminde
Bagdad , où tous les savans et tous les poëtes de l'Asie
étaient réunis pour embellir la cour du Calife. Quant au
pauvre Zambri , il s'éloigne de la cabane de son père ,
n'emportant avec lui que son humble recette pour préparer
le sorbet, et laissant le soin de diriger sa route au hasard ,
qui souvent nous conduit aussi bien que la prudence.
Avant d'arriver à Bagdad , Osmin avait déjà mangé une
demi-douzaine de pastilles , et portait par conséquent avec
lui une demi-douzaine de poëmes devant lesquels devaient
pâlir toutes les productions des plus grands poëtes orientaux.
Bientôt il apprend que ce n'est pas le talent qui conduit
à la fortune , mais les prôneurs du talent. II sent la
nécessité de se lier avec les gens de lettres et les gens du
monde; mais il ne voit que des hommes occupés de leurs
plaisirs , de leurs affaires et de leurs propres prétentions.
Sous quel titre se présenter ? Sous celui de poëte ? La cour
et la ville en regorgent; ils se sont déjà emparés de toutes
les avenues . Consulter ses confrères , c'est consulter des
rivaux; leur demander des éloges , c'est demander à un
avare ses trésors . Les gens de goût n'osent louer les premiers
, depeuurrddee compromettreleurréputation. Les gens
digunomroannsdecraotiteenntddenotnnejruugneemepnltusdegrsagnednespreugvoeûtd;eedtélicatesse
et de discernementparle dédain que par les éloges .
D'ailleurs , il paraît tant de livres qu'on ne lit presque plus .
Cependant les ouvrages d'Osmin sontpubliés, mais ils ne
sont pas même aperçus dans la multitude des productions
du même genre .
Après avoir végété pendant quatre ou cinq ans à Bagdad ,
sans avoir pu obtenir autre chose que de faibles encouragemens
donnés par des gens sages , mais sans crédit ,
parce qu'ils étaient sages , le pauvre Osmin commençait
à perdre les brillantes espérances qui l'avaient d'abord
ébloui. Cependant, à force de manger des pastilles , il attire
sur lui quelques regards ; on commence à trouver qu'il
n'est pas dépourvu de tout mérite. S'il faut beaucoup de
DECEMBRE 1809 . 361
tems au talent pour sortir de l'obscurité , à peine est-il
connu qu'on le dédommage de cette première injustice.
On le recherche , non pour lui-même, mais par vanité .
Souvent l'envie s'en empare , comme d'un instrument
qu'elle croit utile à ses desseins . Bientôt en effet on ne
parle que des ouvrages d'Osmin , on se les arrache ; on
les compare à ceux des poëtes en crédit , non pour élever
Osmin, mais pourhumilier des hommes dont la renommée .
devient importune. Enfin le pauvre Osmin , après avoir
long-tems langui dans l'oubli , se voit porté tout-à-coup
sur le pinacle , sans avoir passé par les degrés qui conduisent
de la misère à la fortune , de l'obscurité à la
gloire.
Le Calife veut voir un si beau génie et le posséder à sa
cour. Osmin est comblé de biens. Il chante les louanges
du Calife avec une délicatesse que les autres poëtes sont
bien loin de pouvoir imiter , et le Calife aime la louange
délicate.
Tant de mérite , et de bonheur sur-tout, excitèrent bientôt
la jalousie des autres poëtes et des courtisans . Ceux même
qui s'étaient montrés les plus enthousiastes admirateurs
du talent d'Osmin craignirent de se voir éclipser par ce
nouveau venu , et résolurent de briser l'idole qu'ils avaient
élevée beaucoup plus haut qu'ils ne l'avaient désiré.
Un des poëtes ennemis d'Osmin fut chargé de composer
une satire contre le Calife , et l'on convint que cet ouvrage
serait répandu sous le nom du favori. Dès ce moment le
vengeur de la cause commune ne quitta plus le pauvre
Osmin , et ne cessa de le combler de caresses et d'éloges .
Un jour qu'Osmin improvisait un nouveau poëme devant
le Calife , son rival , après l'avoir vivement applaudi ,
jette par hasard les yeux à terre , et voit briller une des
petites pastilles qu'Osmin , entraîné par la vivacité de sa
déclamation , avait laissé tomber par mégarde sur le tapis .
Le traître la ramasse sans y penser; il en admire l'éclat
et les couleurs , et la porte machinalement à sa bouche.
La pastille produit son effet; le poëte sent une inspiration
subite , il sort de la salle et va composer la satire
projettée. Il est surpris lui-même de sa propre fécondité ;
les vers ne lui coûtent rien et lui arrivent tout faits. Les
expressions les plus mordantes s'échappent de sa plume
sans qu'il se donne la peine de les chercher. Enfin , dans
un instant , il vient de mettre au jour un vrai chef-d'oeuvre
de méchanceté . 1
362 MERCURE DE FRANCE ,
Il reste quelques momens en extase devant son ouvrage ,
et va le porter en triomphe à ses amis , ou , pourmieux
dire , à ses complices. La satire est reçue avec lesplus vifs
applaudissemens. On y retrouve le style pur et vigoureux
d'Osmin ; on imite son écriture , et bientôt le libelle est
lancé sous son nom.
Des murmures s'élèvent de tous côtés. La satire tombe
entre les mains du Calife qui, dans son indignation , ordonne
que le malheureux Osmin soit dépouillé de tous ses biens ,
couvert des haillons de la misère et chassé honteusement
de Bagdad. Osmin , accablé sous le coup qu'il n'a pu prévoir,
ne trouve pas même des expressions pour se défendre.
Comment d'ailleurs eût-il fait entendre la voix de son innocence
au milieu des cris de ses calomniateurs ?
Après avoir long-tems erré au hasard , implorant partout
la pitié , quelquefois accueilli par la bienfaisance , plus
souvent rebuté par l'égoïsme , il arrive à l'entrée de la nuit
devantune superbe maison de campagne magnifiquement
illuminée. Il entend des cris de joie se mêler aux concerts
d'une multitude d'instruments, et voit tout l'appareil d'une
fête splendide. Cependant le tonnerre commence à gronder
, le ciel se couvre d'épais nuages , et les haillons du
pauvre Osmin sont déjà traversés par la pluie.
Il approche de cette belle maison dans l'espérance d'y
trouver , sinon l'hospitalité pour une nuit toute entière , du
moins un asyle pour quelques momens. Des esclaves
l'aperçoivent , viennent à lui , et lui disent avec dureté :
Que demandes-tu , malheureux ?-Un modeste abri pour
me garantir de l'orage , un morceau de pain pour me rassasier,
et un peu de paille pour reposer mon corps épuisé
de fatigue.-Tu n'auras rien de tout cela; retire-toi.-
Par pitié ! .... Voyez comme il pleut ! ....-Va te mouiller
ailleurs , et ne vient pas troubler par ta présence les plaisirs
de notre maître .
,
Osmin est sur le point d'obéirà cet ordre rigoureux ,
lorsque le maître de la maison , qui des fenêtres vient d'être
spectateur de cette scène , descend , appelle ses esclaves
et leur ordonne de recevoir cet infortuné , de lui procurer
des vêtemens , un lit , et tout ce dont il peut avoir besoin.
«Malheur , dit-il , malheur à Thomme qui se réjouit en
présence du pauvre et s'en laisse implorer en vain ! Malheur
au riche qui, rassasié de mets exquis , refuse un morceau
de pain à son frère dans la détresse ! Pauvre voyageur,
va te reposer , et puisse le prophète t'envoyer un doux
DECEMBRE 1809 .
J
363
sommeil qui te fasse perdre le souvenir de tes maux ! -
Oh ciel ! s'écrie Osmin ; quelle voix a frappé mon oreille ! ...
C'est la voix.... la voix de Zambri !-Zambri ! quoi ! vous
le connaissez ?-Lui , grand Dieu ! si je le connais ! si je
connais mon frère ! -Vous mon frère ! s'écrie Zambri à
son tour , serait-il vrai ? Cette voix.... ces traits défigurés
par la douleur ! .... Ah je te reconnais ! .... je te retrouve ,
mon cher Osmin !" Il ne peut en dire davantage. Il veut
embrasser son frère ; mais Osmin, accablé de l'excès de sa
joie , venait de tomber sans connaissance à ses pieds .
On le transporte dans un riche appartement , on lui
prodigue tous les secours , et bientôt il revient à la vie.
Zambri lui fait donner des habits magnifiques , et le prenant
par la main , il le conduit dans la salle du festin et
le présente à ses amis rassemblés. Après le repas , Osmin
raconte naïvement toutes les vicissitudes de sa fortune , sa
longue misère , sa gloire rapide , la jalousie et la perfidie
de ses ennemis . Mais toi , ajoute-t-il , mon cher Zambri ,
par quel bonbeur te trouvé-je dans une si brillante situation
? Quoi ! cette belle maison , cette foule d'esclaves ,
ces meubles somptueux , tu les dois !.... -- A la recette
pourfaire le sorbet , répond Zambri en souriant . Ecoute
mon histoire , elle est bien simple.
A peine t'avais-je quitté que je dirigeai mes pas vers
Téflis. Je ne demandais qu'à gagner ma vie. A mon
arrivée , je me présentai dans un de ces lieux publics où les
gens riches viennent prendre des glaces et du sorbet. Je
demande du service au maître qui me chasse avec dureté.
Il n'est pas le premier qui ait fermé sa porte à la fortune.
» Je me présente successivement dans plusieurs maisons
semblables , et j'essuie les mêmes refus. Ne sachant
que devenir , n'ayant point d'argent pour subsister , j'entre
enfin dans un de ces cafés obscurs , fréquentés seulement
par les gens du peuple. Je demande de l'emploi. Le
maître de cette maison se nommait Mehdad ; il voulut
bien agréer mes services . Je composai une bouteille de
cette liqueur dont le génie m'avait donné la recette , mais
dont les ingrédiens , quoique simples , m'avaient manqué
jusqu'alors , et bientôt je vis une foule immense se porter
au café de mon maître. On ne parlait dans Téflis que du
sorbet de Mehdad; les gens riches n'en voulurent plus
prendre d'autre , et Mehdad se vit en train de s'enrichir.
» Il avait une fille ; elle était belle , j'étais jeune ; j'en
devins amoureux , et j'osai demander sa main. J'avais
364 MERCURE DE FRANCE ,
gardé le secret de ma recette ; Mehdad ignorait qu'il me
fût redevable de sa fortune , et croyait ne la devoir qu'à
son talent. Il rejeta ma demande avec mépris et me chassa
de sa maison. Il n'est pas non plus le premier qui en ait
chassé la fortune .
» J'avais gagné quelqu'argent à son service ; j'employai
ce fruit de mes économies à former , pour mon propre
compte , un établissement dans un des jardins publics de
Téflís , sur les bords charmans de la rivière de Khur.
J'élevai un petit pavillon décoré avec une élégante simplictté.
Là , je vendis mon sorbet à toutes les personnes qui
venaient se promener dans le jardin. En peu de jours ,
Mehdad et tous les cafés de Téflis furent abandonnés pour
mon petit pavillon. Il ne fut plus question que du sorbet
de Zambri ; on en parlait dans tous les cercles , on en
prenait dans tous les festins . Le jardin était rempli de
monde depuis le lever jusqu'au coucher du soleil. La multitude
était attirée vers mon pavillon comme des essaims
de mouches vers un rayon de miel. Je fus obligé d'élever
un pavillon dix fois plus grand que le premier , et je le
décorai avec beaucoup de magnificence.
» Un an s'était à peine écoulé que je jouissais déjà d'une
fortune considérable. J'abandonnai mon nouvel établissement
, je rentrai dans la ville et j'achetai des marchandises
de toute espèce. Je composai une grande quantité de cette
liqueur bienfaisante à laquelle je devais tant de richesses ;
j'en fis passer dans toutes les villes de la Perse et dans les
pays les plus éloignés . Le ciel semblait sourire à toutes mes
entreprises . Une femme charmante , veuve à vingt ans d'un
riche commerçant , me vit et m'aima. Je ne futpoint insensible
à ses charmes ; nous nous fimes l'aveu d'un amour
mutuel , et le mariage le plus heureux vint mettre le comble
à ma félicité .
>>Nous avons fait l'acquisition de cette riante demeure ;
nous y vivons pendant la plus belle saison de l'année , avec
de vrais amis , qui , en partageant nos plaisirs , leur prêtent
encore de nouveaux charmes .
» Combien de fois , cher Osmin , ne me suis-je pas
occupé de toi ! Souventje me disais au milieu de mes prospérités
: « Que fait mon frère ? Quels lieux habite Osmin ?
>>Sans doute le beau secret dont il est possesseur a dû lui
>>procurer une immense fortune et le porter au faîte des hon-
" neurs. Mais je vois bien qu'aujourd'hui , pour vivre heureux
et tranquille , et peut-être même pour s'enrichir , le
DECEMBRE 1809 . 365
métier le plus modeste est plus sûr qu'un grand talent. Ce
n'est pas que dans le cours de mon négoce , je n'aye bien
éprouvé quelques petits chagrins . J'ai trouvé des envieux ,
mais j'ai su leur fermer la bouche. Quelquefois on a falsifié
mon sorbet , mais la fraude a toujours été découverte ,
et les intrigues de mes rivaux ont encore contribué à augmenter
ma réputation. Enfin j'ai vu que dans le monde la
sensualité des hommes est plus facile à contenter que leur
esprit , et que ceux qui ne peuvent s'entendre sur le mérite
d'unbon ouvrage , s'accordent plus facilement sur celui d'un
mets agréable ou d'un breuvage flatteur. »
Ainsi parla le bon Zambri . Il mit en oeuvre toute les ressources
de sa tendresse pour consoler Osmin. Les deux
frères ne se quittèrent plus , et grâces à la Recette pourpréparer
le Sorbet, ils vécurent long-tems au milieu des plaisirs
variés que donne l'opulence , et des plaisirs plus solides
que procurent la paix du coeur et l'amitié .
ADRIEN DE S .....N.
VARIÉTÉS.
SPECTACLES .-Académie Impériale de Musique.- On
donne ce soir la cinquième représentation de Fernand
Cortès. Son succès a été croissant ; c'est le propre des ouvrages
dont le fond est bon , et dont les détails ont besoin
d'être revus pour être sentis et appréciés à leur juste valeur.
La représentation gratis de ce grand ouvrage a été un succès
très-flatteur pour ses deux auteurs et pour le musicien .
Réussir auprès de cette foule immense , pressée , avide de
voir et d'entendre , à laquelle les combinaisons de l'art sont
étrangères , mais dont les impressions sont fortes , rapides ,
vives etjustes , ne serait un triomphe à dédaigner que pour
des hommes incapables de réussir aux yeux de la classe
éclairée.
Théâtre Français . -L'Enthousiaste , comédie en cinq
actes et en vers .
A quoi bon exposer en détail le plan et la marche d'une
pièce qui a chancelé dès le second acte , dont la chute était
déjà sûre au troisième , et que le public n'a pas laissé finir?
Son sort d'ailleurs n'a rien d'étonnant; car laconception en
était vicieuse . L'enthousiasme est un sentiment qui , lors-
1
366 MERCURE DE FRANCE ,
qu'il est pris en général , nous paraît peu propre à fournit
le sujet d'une comédie . Il faut qu'il s'attache à des objets
particuliers . Appliqué à la vertu , mais exagéré et dégénérant
en haine des hommes , il a fourni le Misanthrope, sujet
que Molière seul pouvait traiter. S'il se tourne vers des objets
moins importans , tels que les arts , il peut donner à
Piron sonMétromane et à d'autres auteurs des personnages
moins brillans , mais qui tous ayant un ridicule , sans
être eux-mêmes ridicules , peuvent à-la-fois nous amuser
et nous intéresser . Mais qu'attendre du Damis de la pièce
nouvelle , homme très-instruit , et âgé de trente ans , qui
ayant voyagé et vécu dans le monde , s'enthousiasme
comme un écolier sortant de sa rhétorique pour tout ce qui
frappe ses yeux ? Les paysages de la Suisse et les chevaux de
Venise , lamusique de Gluck et les décorations du théâtre
de Nicolet , les antiquités et les arts , les héros d'Homère et
ceux de l'Astrée , enflamment également son imagination.
Il est amoureux fou d'une femme qu'il a vue de loin sur le
sommet d'une montagne , et dont il n'a pu distinguer les
traits; et pour comble de niaiserie , il se coiffe d'un professeur
de déclamation , dont il veut apprendre à réciter des
vers qu'il a faits pour son inconnue , et qui , pour preuve
de son talent , déclame devant lui une scène de Zaïre , où
il prétend lui rendre à-la -fois le jeu terrible de Lekain dans
Orosmane et les accens de Me Gaussin . Un tel personnage
n'est bon qu'à enfermer, et c'est pourtant àluique l'auteur
veutqu'on s'intéresse . Ala vérité , il l'a entouré de manière
à ce qu'il ne fût point éclipsé. Il a pour rival Florimon,
jeune incroyable , que l'avantage d'être neveud'un ministre
a rendu plus fat encore que la nature ne l'avait voulu . La
beauté qu'ils se disputent , ou plutôt qu'on se dispute en
leur nom, est une jeune personne assez fantasque, n'ai
mant ni l'un ni l'autre , et n'usant point du droit qu'on lui
laisse de choisir. Céphise , sa tante , ala manie des grandeurs;
elle voudrait donner Julie au neveu du ministre ;
mais ses efforts pour arriver à son but se bornent à tâcher
de gagner la soubrette qu'Ariste , oncle de l'Enthousiaste ,
adéjà mise dans ses intérêts . Cet Ariste est l'homme raisonnable
de la pièce , encore ne l'est-il guères que dans se
discours; car iln'est pas trop sensé de s'obstiner , comme il
le fait , à vouloir marier Julie à son fou de neveu , toujours
épris de la tournure qu'il a vue en Suisse , et trop entêté
poury renoncer. Ajoutez à ces personnages un valet gourmand
de l'Enthousiaste , copié du Strabon , valet de DéDECEMBRE
1809 . 367
mocritedans Regnard , et vous aurez tous les rôles de la
pièce. Quant à l'intrigue , elle ne pèche pas pour être trop
complexe. On en connaît déjà les élémens. Ariste est beaufrère
de Céphise. Pour arranger des affaires d'intérêt , ils
avaient formé le projet d'unir Damis à Julie ; mais Damis
s'étant oublié dans ses voyages , Céphise a changé d'avis ,
et c'est Florimon qu'elle veut donner à sa nièce. Ariste
tient à l'ancien arrangement , mais on a vu que Damis y
renonce ; et Florimon,de son côté , loin d'être amoureux
de Julie , croit l'honorer en l'épousant . C'est donc à l'oncle
et à la tante à se mêler d'une affaire dont leurs protégés se
soucient fort peu. Tous deux ont eu recours à la soubrette , et
l'on avu qu'Ariste l'avait emporté . On se rappelle aussi qu'Ariste
et Céphise ont laissé la liberté du choix à Julie : elle
n'aime point encoreDamis , mais Florimon luidéplaît parce
qu'il n'aime que lui-même. On peutdonc croire qquuee si
parvient à enflammer Damis pour elle , ce sera lui qu'elle
choisira. Le moyen dont se servent le valet et la soubrette
est assez simple. Damis dessine. Il a ébauché en Suisse la
tournure de sa dulcinée , et il charge son valet de trouver
à Paris un peintre capable d'adapter une figure à cette tournure
qui fait son destin. On sait cela dès la première scène,
etpar conséquent on devine sans peine ce qui arrivera. La
soubrette prête à un peintre qu'elle connaît un portrait de
Julie ; le peintre en emprunte les traits pour la dulcinéede
Damis , et lorsqu'on rend à celui-ci son ébauche , frappéde
la ressemblance , il ne doute plus que Julie ne soit l'épouse
que le ciel lui destina .
sì l'on
On sent que l'auteur, qui vouloit étendre àcinq actes un
sujet aussi mince , a été obligé d'y coudre bien des accessoires.
Le principal est la scène de Damis avec le maître de
déclamation , scène qui figurerait assez bien dans une pièce
épisodique , et dont le public s'est assez amusé pour laisser
passer sans murmure un vers d'Homère débité en grec
tout entier. On a aussi applaudi plusieurs tirades de l'Enthousiaste
sur les sites pittoresques de la Suisse , sur les
beautés de la nature , sur la puissance des arts . Elles sont
en général bien écrites ; et l'ouvrage , même sous le rapport
du style , n'est pas sans mérite , quoiqu'on y ait remarqué
plus d'une licence dans la versification. Mais qu'est-ce
qu'une scène qui ne tient point au sujet , et quelques morceaux
de poésie descriptive , dans une comédie en cinq actes
vide d'intérêt et presque de sens? Remarquez encore que
les choses même qui y paraissent les plus bizarres ne sont
:
368 MERCURE DE FRANCE ;
pas tout-à-fait neuvės . L'amour de Damis pour la tournure
de sa belle étrangère , ressemble à celui du Métromane
pour l'esprit de la dame de Quimper , et à la passion de
'Homme singulier de Destouches pour un portrait qu'il a
trouvé . Les tirades de l'Enthousiaste ont leur original dans
celles de l'Inconstant et de l'Homme aux châteaux , qui
s'enthousiasment aussi pour les divers objets dont leur imagination
est frappée. Tout bien pesé , on pourra trouver
que le public a exprimé son jugement d'une manière un
peu sévère ; mais il ne sera guères possible d'en contester
l'équité . L'auteur réussira peut-être mieux dans un autre
genre , mais ce n'est point à écrire la comédie qu'il paraît
être appelé. 1.
Les acteurs ont fait de leur mieux pour soutenir cet ouvrage
. Damas n'a manqué ni de chaleur , ni de gestes dans
le rôle principal . Mlue Volnais était charmante dans celuide
Julie. Michot a joué d'une manière très-plaisante le professeur
de déclamation. Baptiste aîné a déployé tout le bon
sens d'un Ariste. Armand a très - bien rendu la fatuité de
Florimon. On a remarqué que Mlle Leverd,dans le rôle
ingrat de Céphise, était coiffée à la mexicaine , nouvelle
preuve du succès de Fernand Cortez . Le rôle de la soubrette,
confié à Mile Devienne , et celui du valet , joué par
Thénard , n'étaient pas plus propres à déployer leurs talens
.
Théâtre de l'Opéra-Comique . Le Diable à quatre, de
Sédaine , a été remise à ce théâtre avec une musique nouvelle
de M. Solié . La pièce est trop connue pour que nous
en donnions l'analyse. La musique est agréable ; elle a
beaucoup mieux réussi que la plupart des compositions
nouvelles que l'on substitue à celles qui jouissaient depuis
long-tems de la faveur du public . On a vivement applaudi
le petit air que chante la femme du savetier en prenantdu
tabac , et une ariette de bravoure de Mlle Régnault. La jolie
voix et le talentdistingué de cette cantatrice, le jeu spirituel
et naïf de Mme Gavaudan, la gaieté franche de Chenard ,
ont puissamment contribué au succès de cet ouvrage , qui,
paraît devoir se soutenir.
Mlle Roussellois est retournéé à Rouen où nous espérons
bien qu'elle aura été faire ses adieux , et prendre congé
pour revenir à Paris . Mlle Alexandrine Saint-Aubin continue
de jouer les mêmes rôles , et d'y paraître toujours nonvelle.
Il n'y a point d'engouement dans le succès , mais il
y
५
DECEMBRE 1809 . 369
y a à-la-fois des souvenirs et de l'expérience , et voilà ce
qui l'explique : la semaine prochaine elle doit jouer , dans
Paul et Virginie, le rôle que remplissait si bien sa mère ,
et pour lequel la nature lui a tout donné.
Théâtre de l'Impératrice.- Le Faux Stanislas , comédieen
trois actes , en prose , de M. Alexandre Duval.
Lorsque le roi Stanislas partit en 1733 du château de
Chambord pour se rendre au voeu des Polonais qui l'invitaient
à remonter sur le trône , la cour de France , qui voulait
tenir la chose secrète jusqu'à son arrivée à Varsovie ,
imagina de faire voyager sous son nom un officier qui lui
ressemblait. Pour mieux donner le change aux puissances
ennemies ,on envoya cet officier en Bretagne comme devant
s'embarquer à Brest , tandis que le vrai Stanislas avait
pris la route de terre. Le stratagême réussit , et Stanislas
arriva en effet à Varsovie sans avoir été découvert. Tel est
le trait historique qui a fourni à M. Duval l'idée de sa nouvelle
comédie,dont le sujet est d'ailleurs entiérement de son
invention. Il a choisi , pour représenter le roi Stanislas , un
capitaine aux gardes nomme le chevalier de Morange ,
homme aimable , bon militaire , mais fort mauvais économe
qui a perdu une grande partie de sa fortune au jeu ;
c'est dans l'espoir de la réparer que le chevalier a accepté
cette commission, très-délicate puisqu'il faut garder le plus
profond secret , et passablement ennuyeuse puisqu'elle le
condamne à courir en Bretagne de château en château
sous la gêne d'une étiquette d'autant plus à charge , que les
honneurs qu'il reçoit n'ont pour lui rien de réel.
C'est au château du baron de Kerbars qu'il s'est arrêté ,
lorsqueM. Duval nous le présente . Lebaronestunbongentilhomme
plein de tous les préjugés de sa province. Il n'a
qu'une fille nommée Juliette , assez jolie et très-naïve , qu'il
vamarier à M. de Montroc , trésorier des états de Bretagne,
financier très-avide , et dont l'amour-propre égale la cupidité.
Tout cela est d'une assez faible ressource pour le chevalier
, et il n'aurait d'autre moyen de passer le tems que
d'entretenir le baron et le trésorier de ses prétendus projets
sur la Pologne , si un neveu de Montroc , rival préféré de
sononcle, n'arrivait fort à propos pour offrir dans son désespoirses
services à Stanislas . Morange reconnaît d'abord,
dans le jeune Edouard de Sainval , le fils d'un de ses meil
leurs amis, et s'il ne peut faire sa fortune, il se décide à servir
ses amours ; il y est d'autant plus disposé , que c'est
Aa
DEPT
DET
4
5
ce
370 MERCURE DE FRANCE ,
l'avare Montroc qui s'est approprié à très-vil prix la terre
que lui-même a été forcé de vendre. Il nomme dońc
Edouard son écuyer pour l'établir au château ; il le reconcilie
d'autorité avec son oncle , et lui procure un tête-à-tête
avec Juliette , en feignant de consulter le baron et Montroc
sur son itinéraire et sur la conduite qu'il doit tenir.
Cette petite intrigue amuse assez le faux Stanislas ; mais
il va bientôt être plus fortement intrigué lui-même. On annonce
la marquise de Roselle , nièce du baron : non-seulement
elle connaît le chevalier , mais elle l'aime , elle en est
aimée , et leur mariage était près de se conclure lorsque
Morange l'a quittée sous le prétexte d'aller aux eaux ; il
voudrait bien l'éviter ; mais , la chose étant impossible , il
se décide à braver la reconnaissance à la faveur de son habit
polonais , des honneurs qu'on lui rend et de beaucoup
d'effronterie. La marquise paraît en effet : les traits du prétendu
roi la frappent ; mais il fait si bonne contenance , que
le premier acte finit sans que madame de Roselle ait pu
concevoir plus que des soupçons .
La double intrigue marche fort bien dans le second acte.
Le faux Stanislas , tout occupé de son jeune ami , entreprend
le trésorier Montroc dans une audience particulière :
ill'attaque par l'amour-propre etl'avarice , et ne lui promet
pas moins que le ministère des finances de Pologne , une
terre magnifique , et la main d'une jeune princesse polonaise
riche de plusieurs millions. Montroc fait quelques difficultés
sur ce dernier article à cause de ses engagemens avec
le père de Juliette ; mais le roi insiste , et le trésorier se résout
à lui appartenir par la place , par la terre et par la
femme , se flattant qu'avec l'aide de la marquise , il fera entendre
raison au baron .
A cette scène en succède une autre où Morange n'a pas
si beau jeu. La marquise a sollicité aussi son audience , dans
l'intention de reconnaître si le prétendu roi n'est pas son
chevalier. Morange , à qui l'amour donne trop de sécurité ,
veut éprouver le coeur de sa dame ; il lui fait la cour comme
roi; il devient entreprenant; c'est ce que voulait la marquise.
Au moment où le faux Stanislas veut lui baiser la
main , elle saisit la sienne et reconnaît une cicatrice qui lui
prouvé que c'est le chevalier. Cependant Morange ne perd
pas la tête; il se retranche dans sa dignité , et fait ferme
dans ce poste avantageux ; mais peut- être serait-il forcé de
se rendre , si l'on ne venait annoncer le gouverneur de Brest
qui vient par ordre de la cour au- devant de S. M. poloDECEMBRE
1809 . 371
naise . Acette nouvelle preuve de la royauté du chevalier ,
la marquise ne sait plus que croire , et Morange la quitte
pour aller recevoir le gouverneur. Le reste de l'acte estrempli
par le débat qui s'élève entre le baron et le trésorier ,
lorsque celui-ci annonce au premier qu'il ne peut plus
épouser sa fille . Kerbars ne veut point d'excuses , et lui
déclare qu'il épousera Juliette , ou qu'il sera, jeté dans les
fossés du château .
1
Au troisième acte , le futur ministre vient exposer son
embarras au prétendu roi , qui lui offre deux moyens d'en
sortir; l'un est de se battre avec le baron , l'autre de céder
Juliette à son neveu , et de donner à celui-ci , en le mariant,
cette terre des Trois-Rivières , qu'il a eue du chevalier de
Morange à si bon marché. Grand combat dans le coeur du
trésorier entre la peur, l'ambition et l'avarice ; mais enfin
la peur l'emporte , et une fois décidé , Montroc est si bon
courtisan qu'au lieu d'une promesse d'honneur que lui
demandaitle roi en faveur d'Edouard , il rédige une quittance
de400 mille francs en bonne forme , attendu qu'en affaire
T'honneur ne signifie rien .
Voilàdonc Morange fort tranquille de ce côté ; mais le
faux Stanislas n'est point encore en sûreté de la part de la
marquise . Elle veut absolument savoir à quoi s'en tenir, en
mettant le chevalier à une dernière épreuve . L'arrivée du
gouverneur de Brest lui en fournit le moyen. C'est un de ses
anciens adorateurs ; elle s'arrange de manière à avoir un
tête-à-tête avec lui pendant que Morange l'épie sans se douter
qu'elle l'a vu se cacher. Dans cette position elle met le
pauvre gouverneur sur la voie ; il mord bien vite à l'hameçon
, etMme de Roselle lui promet så main , si le chevalier
qui l'a quittée si indignement , ne reparaît dans la journée.
Il reparaît en effet , mais sous le nom de Stanislas qu'il n'ose
quitter; il oppose son autorité au mariage que veut contracter
la marquise; il renvoie le gouverneur et reste seul avec
Mme de Roselle. Alors commence une scène où le pauvre
Morange , tourmenté par l'amour , retenu par le devoir ,
parlant tantôt en son nom , tantôt au nom de son rôle ,
accable la marquise de reproches , menace son rival de toute
sa fureur, se trahit vingt fois et reprend autant de fois son
masque. Mme de Roselle , qui n'est plus sa dupe , jouit
intérieurement de son agitation; mais elle est au moment
de douter encore lorsqu'on annonce l'arrivée d'un courier
du cabinet.Pendant que le faux Stanislas lui donne audience,
la famille se réunit. Le baron , sans cesser d'être en colère
Aaa
372. MERCURE DE FRANCE,
contre le trésorier, consent que son neveu épouse Juliette .
Ilveut unir le gouverneur à la marquise , mais celle-cidéclare
que Stanislas s'y oppose et fait entendre qu'elle pourrait
bien lui avoir inspiré de l'amour. Le baron commence par
se fächer , et s'apaise ensuite par l'idée que le roi de
Pologne, n'étant qu'un monarque électif , pourrait bien
épouser sa nièce. Morange se montre alors enuniforme de
capitaine auxgardes. Ilareçu par le courier la nouvelle de
l'arrivée de Stanislas à Varsovie , la permission de quitter
son déguisement , et un brevet de maréchal de camp en
récompense du service qu'il vient de rendre. On se doute
bienque son mariage avec la marquise ne souffre plus de
difficultés . Le trésorier voudrait revenir sur le don de sa
terre; mais, outre que sa quittance est bien rédigée , il craint
queMorangene le tourne en ridicule àla cour et se soumet.
Edouard épouse Juliette , et tout le monde est content.
de
Telle est la marche de cette comédie : on voit que les
incidens en sont variés , qu'elle offre des situations comiques.
Le rôle du fauxStanislas est très-brillant; celui du trésorier
égaye beaucoup la scène; le caractère du baron est peutêtre
un peu chargé et la naïveté deJuliette un peu trop
franche , mais ce qui aasur-tout manqué à ce dernier rôle ,
c'est d'être joué au Théâtre-Français par Mlle Mars. Il y
de la finesse dans celuideMm de Roselle. Onpeutregretter
que l'auteur n'ait pas tiré un meilleurparti d'un vieux valet
chambredonnéparle ministre aufaux Stanislas , et qui
s'annonçaitd'une manière très-comique.Un dialogue plein
de naturel , des mots très-heureux,des critiques pleines de
sel et de gaîté , ont contribué au succès de l'ouvrage. Peutêtre
eût-il été plus brillant , si le fauxStanislas , dans la dernière
épreuve que M de Roselle lui fait subir, avait pris
untonmoins tragique. Il semble qu'on aurait pu soutenir
le ton de la comédie dans cette scène qui tombe un peu
dans le drame. Quoi qu'il en soit, on a reconnu dans le
Faux Stanislas le talent distingué de l'auteur des Projets
de Mariage, du Tyran ddoommestique, de là Jeunesse
d'Henri V; c'est assez en faire l'éloge . V.
Opéra-Buffa. - On a repris mercredi les Nozze di
Figaro. Il faut en convenir , ce sont d'autres noces que
celles des Amans Thraces : celles de Mozart laisseront toujours
désirer un lendemain , quoiqu'elles aient été déjà
célébrées plus de quarante fois; elles ont été exécutées
cómme s'il n'y avait point eu d'intervalle entre leurs repréDECEMBRE
1809. 373
sentations , et entendues avec un ravissement inexprimable.
Le rôle de la comtesse semble avoir été écrit pourM
Barelli ; il est d'une douceur, d'une suavité charmantes .
Cette fois elle a été secondée par Mlle Goria, pour laquelle
le rôle de Suzanne n'était pas un coup d'essai facile. Le
rôle du page est toujours sacrifié; celui de Figaro convient
médiocrement à Barelli , et cependant la pièce a le plus
grand succès. Est-il un tribut d'éloge plus complet pour le
compositeur , auquel ici tout ou presque tout doit être rapporté?
Pourrait-on connaître la raison pour laquelle un pareil
ouvrage ne serait pas établi à l'Opéra-comique français?
Il en existe une traduction parodiée excellente . Croiton
qu'Elleviou jouera le Comte; madame Duret , la Comtesse;
Martin, Figaro ; madame Gavaudan , Suzanne ; mademoiselle
Saint-Aubin, le Page , un tel ouvrage ne sera
pas une fortune pour l'Opéra-Comique ? cependant il est
ou doit être à la disposition des comédiens : après cela
écoutez leurs doléances sur les recettes , sur l'abandon du
public, sur les progrès du mauvais goût.
374 MERCURE DE FRANCE;
1
POLITIQUE.
s'oc-
Le traité deVienne s'accomplit dans toutes ses parties
avec une fidélité ponctuelle. Les engagemens pris par la
cour d'Autriche se remplissent avec exactitude , et la capitale
a été évacuée entiérement par les troupes françaises le
20 de ce mois . M. le gouverneur Andréossy a rendu les
clefs de la place au commandant pour l'empereur d'Autriche
. Le quartier-général est à Saint-Polten. On va
cuper à Vienne de déblayer les fortifications abattues , etde
les convertir en promenades ; les mêmes soins vont occuper
Dresde : travaux auxquels sourit l'humanité , et qui garantissentdes
maux de la guerre deux capitales dignes de toute
la protection des chefs des armées . La soumission du Tyrol
va se compléter par le désarmement. Des forces françaises
s'y concentrent; les troupes alliées rentrent dans-leur
patrie. Les arrangemens entre les Russes et les Autrichiens
enGallicie se font à l'amiable et par des commissaires respectifs.
,
Les Anglais embarquent encore du monde pour l'Espagne
et pour Walcheren ; le gouvernement est cependant
décidé à l'évacuation et les renforts qu'il envoie n'ont
d'autre destination que de soutenir l'opération même de
l'évacuation , que peuvent inquiéter la flotte , et l'armée française
forte de plus de 40,000 hommes de troupes régulières .
Des députations du pays pressent le moment de l'évacuation.
Le parlement est prorogé au 23 janvier ; le marquisde
Wellesley a accepté le départementdes relations extérieures .
Il est arrivé à Londres après une conférence avec son frère
lord Wellington. Au Nord , les Anglais apprennent que le
traité de paix qui les exclut de la Baltique s'exécute avec
rigueur ; au Midi , que la flotte de Toulon a passé le détroit
avec onze vaisseaux de ligne .
On croit la guerre avec l'Amérique presqu'inévitable .
Mais voici de bien autres sujets d'inquiétude pour le ministère
.
LesAnglais et les Espagnols viennent encore de commettre
une fatale erreur et de recevoir une sanglante leçon.
L'armée française ne s'étant pas avancée au-delà du Tage ,
la junte de Séville , ou , selon un bruit qui court enAngleterre
, le directoire de cinq membres qui la remplace , l'a
DECEMBRE 1809. 355
cru affaiblie ou disséminée dans le nord de l'Espagne , et
avant que cette armée ne reçût pour renforts les vieilles
bandesduDanube oules troupes de réserve dontles premières
colonnes sont déjà à Vittoria , sous les ordres du général.
Loison , elle a réuni tous les corps d'insurgés dont elle a pu
disposer , en a formé 55,000 hommes , dont 7,000 de cavalerie
, et les a imprudemment lancés contre l'armée française
. Les Anglais ont pu conseiller cette faute , mais du
moins ils ne l'ont pas partagée ; sans doute ils attendent
que l'arrivée de nouvelles troupes françaises en Espagne
leur fournisse pour leur retraite un prétexte honnête , et
lés délie en apparence de leurs engagemens avec une nation
qu'ils ont entraînée à la révolte et à toutes les calamités
qui en sont la suite . La relation du major-général maréchal
duc deDalmatie, qui remplit cet emploi en attendant
que le prince de Neufchâtel , auquel un décret le réfère ,
puisse l'occuper, n'est encore qu'un aperçu de la bataille d'Ocanna
: un rapport plus détaillé est attendu. Le quatrième
corps, réuni au cinquième, sous les ordres du maréchal duc
de Trévise , la cavalerie légère du cinquième corps , les dragons
de la division Milhaud , la garde du roi , deux bataillons
de troupes espagnoles , ont suffi pour remporter cette
victoire , l'une des plus décisives qui aient été obtenues.
dans ce pays . On porte à 25,000 hommes le nombre
des tués ou prisonniers ennemis ; ils ont perdu 50 pièces
de canon 40,000 fusils , tout leur bagage ; le reste
fuit sans armes. Si les Anglais , dit le maréchal major-général
, ont encore une armée espagnole à sacrifier , ils.
peuvent l'envoyer ; toute l'armée impériale en Espagne est
disponible. Le roi était sorti de Madrid pour combattre , et
a remporté cette victoire en personne . La cavalerie était
aux ordres du général Sébastiani , qui s'est conduit de la
manière la plus distinguée . Le général Laval a éte blessé ,
le maréchal duc de Trévise légèrement atteint. Les généraux
Dessolles et Sénarmont ont soutenu leur réputation.
Pendant l'affaire , on attendait un mouvement du maréchal
duc de Bellune , dont les distances n'ont pas permis de recevoir
des nouvelles . Le rapport détaillé de cette importante
victoire ne tardera pas à paraître .
,
Cette heureuse nouvelle a été connue à Paris au moment
même où l'anniversaire du couronnement , la paix avec
P'Autriche , et le retour de S. M. dans sa capitale , étaient
célébrés avec une magnificence proportionnée au sujet , et
au caractère auguste des personnages qui avaient désiré en
376 MERCURE DE FRANCE ,
être les témoins. Un Te Deum solennel a été chanté. Les
rois de Wurtemberg et de Saxe s'y étaient rendus avec une
brillante escorte. L'impératrice et les reines d'Espagne , de
Hollande , de Naples et de Westphalie y occupaient le
principale tribune du choeur. Le roi de Westphalie était
dans la voiture de S. M. , le roi de Naples seul dans la voiture
précédente. La marche du cortége avait été réglée de
manière à passer par le plus d'endroits possibles . La foule
ainsi disséminée , et assurée de voir le cortége , n'était nulle
part dangereuse , et il n'est pas un habitant de Paris qui
n'ait pu librement et à son aise faire entendre le cri de vive
l'Empereur presqu'à la portière de la voiture du sacre. Ce
cri a été unanime sur tous les lieux du cortége , remarquable
par le nombre et la beauté de la cavalerie qui le formait
, l'éclat des états-majors et la tenue de l'infanterie qui
bordait la haie .
Après le Te Deum , S. M. est venue ouvrir la session du
corps-législatif ; les grands officiers de l'empire et de la
maison de LL. MM. , occupaient autour du trône leurs
places accoutumées. S. M. a reçu le serment des nouveaux
législateurs ; puis les membres de l'assemblée s'étant découverts,
l'Empereur a prononcé un discours sur lequel
l'attention de l'Europe était depuis long-tems fixée , et qui ,
attendu avec une vive impatience , y a été répandu à l'instant
par les soins empressés des ministres de chaque cour,
aussitôt sa publication officielle.
<<Messieurs les députés des départemens au Corps -Législatif,
depuis votre dernière session j'ai soumis l'Arragon et la Castille , et
chassé de Madrid le gouvernement fallacieux formé par l'Angleterre .
Je marchais sur Cadix et Lisbonne , lorsque j'ai dû revenir sur mes
pas etplanter mes aigles sur les remparts de Vienne ..... Trois mois ont
vu naître et terminer cette quatrième guerre punique.Accoutumé au
dévouement etau courage de mes armées , je ne puis cependant , dans
cette circonstance , ne pas reconnaître les preuves particulières d'amour
que m'ontdonnées mes soldats d'Allemagne .
> Le génie de la France a conduit l'armée anglaise : elle a terminé
ses destins dans les marais pestilentiels de Walcheren. Dans cette
importante circonstance , je suis resté éloigné de quatre cents lieues ,
certainde la nouvelle gloire qu'allaient acquérir mes peuples et du
grand caractère qu'ils allaient déployer. Mes espérances n'ont pas été
trompées . Je dois des remerciemens particuliers aux citoyens des départemens
du Pas-de-Calais et du Nord... Français tout ce qui voudra
s'opposer à vous sera vaincu et soumis . Votre grandeur s'accroîtra de
1
:
DECEMBRE 1809 377
toute la haine de vos ennemis. Vous avez devant vous de longues
années de gloire et de prospérité à parcourir. Vous avez la force et
l'énergie de l'Hercule des Anciens .
> J'ai réuni la Toscane à l'Empire. Ces peuples en sont dignes par
ladouceur de leur caractère , par l'attachement que nous ont toujours
montré leurs ancêtres , et par les services qu'ils ont rendus à la civilisation
européenne.
- > L'histoire m'a indiqué la conduiteque je devais tenir enversRome :
les papes, devenus souverains d'une partie de l'Italie , se sont constammentmontrés
les ennemis de toute puissance prépondérante dans la
péninsule; ils ont employé leur influence spirituelle pour lui nuire. Il
m'adonc été démontré que l'influence spirituelle , exercée dans mes
Etats parun souverain étranger , était contraire à l'indépendancede la
France , à la dignité et à la sûreté de mon trône. Cependant , comme
jereconnais la nécessité de l'influence spirituelle des descendans du
premier des Pasteurs , je n'ai pu concilier ces grands intérêts qu'en
annulant la donation des Empereurs français mes prédécesseurs , et en
réunissant les Etats Romains à la France.
>> Par le traité de Vienne , tous les rois et souverains mes alliés,
qui m'ont donné tant de témoignages de la constance de leur amitié
ont acquis et acquerront un nouvel accroissement de territoire.
> Les Provinces Illyriennes portent sur la Save les frontières de
mon grand Empire. Contigu avec l'Empire de Constantinople ,je me
trouverai en situation naturelle de surveiller les premiers intérêts de
moncommerce dans la Méditerranée , l'Adriatique et le Levant. Je
protégerai la Porte, si la Porte s'arrache à la funeste influence de l'Angleterre;
je saurai la punir , si elle se laisse dominer par des conseils
astucieux et perfides .
» J'ai voulu donner une nouvelle preuve de monestime à la nation
Suisse, en joignant à mes titres celui de son Médiateur , et mettre un
terme à toutes les inquiétudes que l'on cherche à répandre parmi cette
brave nation.
> La Hollande , placée entre l'Angleterre et la France , en est
également froissée . Cependant elle est le débouché des principales
artères de mon Empire . Des changemens deviendront nécessaires ; la
sûreté de mes frontières et l'intérêtbien entendu des deux pays l'exigent
impérieusement .
» La Suède a perdu , par son alliance avec l'Angleterre , après une
guerredésastreuse, la plus belle et la plus importante de ses provinces .
Heureuse cette nation , si le prince sage qui la gouverne aujourd'hui ,
eût pu monter sur le trône quelques années plus tôt ! Cet exemple
378 MERCURE DE FRANCE ,
1
prouve de nouveau aux rois que l'alliance de l'Angleterre est le présage
le plus certain de leur ruine .
» Mon allié et ami , l'Empereur de Russie , a réuni à son vaste
Empire la Finlande , la Moldavie , la Valachie , et un district de la
Gallicie. Je ne suis jaloux de rien de ce qui peut arriver de bien à cet
Empire. Mes sentimens pour son illustre souverain sont d'accord avec
mapolitique.
» Lorsqueje me montrerai au-delà des Pyrénées, le Léopard épouvanté
cherchera l'Océan , pour éviter la honte , la défaite et la mort.
Le triomphe de mes armes sera le triomphe du génie du bien sur celui
du mal, de la modération , de l'ordre , de la morale , sur la guerre civile,
P'anarchie et les passions malfaisantes . Mon amitié et ma protection
rendront , je l'espère , la tranquillité et le bonheur aux peuples des
Espagnes.
** > Messieurs les députés des départemens au Corps-Législatif , j'ai
chargémon ministre de l'intérieur de vous faire connaître l'histoire de
la législation, de l'administration et des finances dans l'année qui vient
de s'écouler : vous y verrez que toutes les pensées que j'ai conçues pour
l'amélioration de mes peuples , se sont suivies avec la plus grande
activité ; que dans Paris , comme dans les parties les plus éloignées
demon Empire , la guerre n'a apporté aucun retard dans les travaux.
Les membres de mon Conseil-d'Etat vous présenteront différens projets
de lois , et spécialement la loi sur les finances ; vous y verrez leur
état prospère. Je ne demande à mes peuples aucun nouveau sacrifice
, quoique les circonstances m'aient obligé à doubler mon état militaire
.>>
:
M. de Fontanes présidait l'assemblée ; un décret impérial
le choisit de nouveau parmi les candidats proposés
pour la présidence annuelle . La lecture de ce décret a été
couverte d'applaudissemens à la séance du 5 , où l'on s'est
occupé de la formation du bureau. M. le président a eu de
la peine à dissimuler son émotion , en exprimant sa reconnaissance
pour les nouvelles bontés de S. M. , son zèle
pour la gloire et les intérêts du corps législatif, et son attachement
pour ses collègues .
La veille , tous les spectacles avaient été ouverts gratis ,
et les mariages et dotations d'usage célébrés dans les douze
municipalités .
Il ne nous reste plus à parler que de la fête donnée à
LL. MM. par l'Hôtel-de-Ville de Paris ; et si nous en plaçons
les détails sous le titre POLITIQUE , qu'on n'en soit pas
étonné. Personne ne contestera qu'elle appartient plus
DECEMBRE 1809 . 379
qu'aucune autre à la politique et à l'histoire dépositaire de
ses fastes , cette fête donnée par la capitale , où l'on a yu
réunis à la même table l'Empereur et son auguste épouse ,
les princes de son sang qu'il a assis sur les trônes de Hollande
, de Westphalie et de Naples , et les rois alliés dont il
a formé et dont il protège le lien fédératif.
On assure que l'Empereur a caractérisé cette belle réunion
de la manière la plus noble , en la nommant une fête
de famille ; elle l'était en effet , puisqu'elle offrait d'abord
une famille de rois puissans , et celle ensuite d'une population
nombreuse , éclairée , fidèle , pleine d'allégresse et
d'amour , empressée de contempler un spectacle qui n'a eu
d'exemple ni pour elle ni pour ses ancêtres . La salle des
victoires de l'Hôtel-de-Ville contient les fastes du règne de
Napoléon : les dernières années auront eu de la peine à s'y
placer , tant la gloire avait pris soin de multiplier ces fastes
les années précédentes : il faut cependant que cette époque
y soit historiquement commémorée ; et dût-on omettre
une des cent victoires de S. M. , il faut que Paris , dans la
salle historique de son hôtel-de-ville , conserve le souvenir
d'un jour si glorieux pour le monarque et pour la capitale. On
pourraitdésirer aussique dans la salle du trône , par exemple ,
on lût en caractères durables comme leur souvenir les paroles
mémorables de S. M. , prononcées à la même place
à l'époque de son couronnement : Dans les camps , les
batailles , les déserts même , j'ai toujours eu présente
l'opinion de cette capitale , après toutefois le suffrage
tout-puissant sur mon coeur de la postérité , et celles-ci
non moins touchantes , qui cette fois ont terminé la réponse
de S. M. à la harangue de M. le préfet : Je mefais
toujours une fête de venir dîner dans la maison de ma
bonne ville ; ses habitans doivent m'aimer , leurfélicité est
dans mon coeur. Présent ou éloigné , je pense toujours à
ma bonne ville pour lui donner tout ce qui lui manque , et
la maintenir ainsi digne de moi et de mon grand peuple.
En rapprochant de telles paroles des inscriptions qui
rappellent de si mémorables victoires , on reconnaîtrait avec
admiration , dans les siècles futurs , le monarque dans le
héros , et le père de ses sujets dans le vainqueur de l'Europe
, alliance si rare du génie et de la bonté , l'un des caractères
distinctifs qui signaleront à la postérité un nom qui
semble affaiblir désormais même la plus noble des épithètes
.
:
Paris tout entier n'était pas à cette fète , il ne pouvait y
(
380 MERCURE DE FRANCE ,
être; mais onpeut dire qu'il l'avait désiré : les combats qu'a
eu à soutenir l'administration pour déterminer les élus , et
parmi tant de prétentions légitimes , l'embarras de choisir
et le chagrinde refuser sont des soins pénibles dont il faut
lui tenir compte ; et cependant plus de quatre mille personnes
ont assisté à la fête , eny comprenant celles qui accompagnaient
leurs Majestés . Le local s'est trouvé resserré
et les issues difficiles ; mais S. M. a eu l'extrême complaisance
d'y suppléer, en se portant alternativement d'une
salle à l'autre , et en allant en quelque sorte au-devant des
hommages et des voeux que ne pouvait lui apporter une
foule empressée , mais serrée et immobile. L'affluence
sur-tout était extrême autour de la table où l'on pouvait
contempler onze têtes couronnées , ayant derrière elles les
principaux dignitaires de la France , de l'Allemagne et de
l'Italie. La salle du concert était aussi très-brillante; la disposition
en était heureuse : elle offrait en amphithéâtre
le coup-d'oeil ravissant de plus de deux mille femmes
dans tout l'éclat de la parure la plus riche à-la-fois et la
plus élégante; la Cour était en face de cet amphithéâtre.
Le spectacle qu'offrait sa magnificence ne peut se décrire.Le
concert a duré une demi-heure ; il a été écouté avec une
attentionqu'on pouvait ne pas attendre d'une assemblée où
lesyeux étaient si vivement occupés. Cependant une belle
cantate de M. Arnault , dont le talent lyrique dans de telles
circonstances a souvent servi d'interprète aux sentimensde
reconnaissance de ses concitoyens , a été entendue avec
beaucoup de plaisir : c'est un chant triomphal , et M. Catel
s'est élevé à la hauteur du genre : l'enthousiasme et l'allégresse
ont dicté cetté composition , qui lui fait honneur.
Sontalent s'est montré sous un autre jour dans un trio des
bayadères, opéra de M. de Jouy, dont la musique sera bientôt
en répétition. Ce trio , avec accompagnementde harpe ,
estd'un style idéal , vaporeux; c'est la mollesse et la volupté
de l'Inde , il doit produire à la scène le plus grand
effet . On a aussi entendu des morceaux connus et estimés
de Méhul et de Salieri ; le concert a fini par le beau
choeur de Gluck , le Dieu de Paphos et de Gnide , hommage
à l'Amour , rendu par ce grand compositeur avec
tantd'expression et de charmes , que toutes les ames semblent
enl'écoutant s'émouvoir , s'entendre et partager la
douceur de son harmonie .
Le bal a été ouvert sous les yeux de S. M. par les rois
de Naples et de Westphalie , le duc d'Abrantès , gouverDECEMBRE
1809 . 38г
: pendant ce
verneur , le général aide-de-camp Lauriston , et les reines
deWestphalie , de Naples , de Hollande , et S. A. S. la
princesse Pauline. D'autres quadrilles ont été formés par
les membres de la famille Impériale et quelques-unes des
personnes invitées tems , l'Empereur parcourait
les salles ; c'est avec peine qu'il perçait aux issues la
foulequi se pressait sur son passage . Il adressait la parole à
toutes les femmes auxquelles le hasard et le mouvementde
la foule faisaient occuper les premières lignes ; il semblait
prévenir les voeux qui pouvaient lui être adressés, et les encourager
par l'expression de bienveillance dont tous ses
traits étaient animés . Sa présence à l'Hôtel-de-Ville a été
marquée par un éclatant témoignage de satisfaction donné
aux maires de Paris : six d'entre eux ont reçu la croix de la
légiond'honneur ; ce sont MM. Cardier , Rouen, Lelong ,
Péan de Saint-Gilles , Piault, Dubos ; la même faveur a été
accordée à M. Dubos , sous-préfet de Saint-Denis, etBeaufils
, directeur du Mont-de-Piété .
La Cour s'est retirée vers dix heures ; le bal a continué
jusqu'à minuit.A cette heure , les portes des salles de banquet
ont été ouvertes ; et si l'on veut bien se rappeler que
l'assemblée s'était formée à trois heures , on concevra avec
quel empressement s'y sont portées les femmes même le
plus livrées ààll''aattrait du bal. Un proverbe très-connu justifie
assez l'espèce d'assaut livré à toutes les tables. Le souper
a été long , très-gai et très-animé. Trois mille personnesy
ont été admises presqu'à la fois . Le service s'est fait avec
beaucoup de recherche , de soin et d'exactitude. MM. les
maîtres des cérémonies en ont fait les honneurs avec l'esquise
politesse qui caractérise les personnes auxquelles ce
soin avait été déféré .
On sait avec quelle chaleur reprennent de grands bals
après une heure aussi bien employée. Les salles de danse
ont été vivement réoccupées , et ce n'est qu'au jour que
l'assemblée a été entiérement séparée , après quinze heures
de réunion .
Autres lieux , autres soins : dans les douze munici
palités des danses avaient été formées dans les places publiques
, et les distributions ordinaires ont été faites avec
une prodigalité remarquable. Le peuple s'est sur-tout
porté en foule à la fontaine des Innocens , où deux mille
pièces de vin ont fourni aux cascades que rendaient trèspittoresques
les illuminations en verre de couleurs , pardessus
lesquelles elles tombajent, à la grande satisfaction
382 MERCURE DE FRANCE ,
des amateurs. Des illuminations brillantes éclataient de
toutes parts : la nuit s'est passée dans l'allégresse des réunions
domestiques et l'ivresse des festins populaires .
J
PARIS.
:
DEUX conseils d'enquête chargés de rendre compte à
S. M. des causes de la reddition de la Martinique aux Anglais
etde la prise de Flessingue , ont présenté ce compte ,
qui vient d'être publié officiellement..
Il en résulte , pour la Martinique, que le capitaine-général
n'aurait pas pris , pour opposer à l'ennemi les forces
dont il pouvait disposer , pour rassürer les défenseurs de la
place et détruire les objets d'artillerie qu'il a abandonnés à
l'ennemi , toutes les mesures qui étaient en son pouvoir.
Quant à Flessingue , il en résulte que le général Monnet,
quiy commandait , n'aurait pas percé les digues , comme il
en avait reçu l'ordre , et soutenu , comme il le devait , les
efforts des assaillans; qu'il se serait en outre rendu coupable
de concussion.
L'Empereur a chargé ses ministres de la marine et de la
guerre de faire exécuter les lois de l'Empire contre les prévenus
.
-
On annonce le prochain départ du roi de Saxe ; on
espère l'arrivée du roi de Bavière ; LL. AA. II . le prince
vice-roi d'Italie et la princesse sont arrivées . S. M. la reine
de Hollande avait été au-devant d'eux . On attend aussi le
prince primat, le grand-duc de Bade , le grand-duc de
Wurtzbourg.
- Il y a eu hier grand lever , cercle et spectacle à la
Cour. Avant-hier , M. de Kourckin a donné une fête
magnifique.
-Des députations de tous les grands corps de l'Etat ont
'été admises à présenter leurs hommages aux rois alliés , ou
de la famille impériale, que la capitale possède en ce moment
dans son sein .
- Hier au théâtre de la Cour le Pygmalion de Cherubini
donné , pour la seconde fois , a produit le plus grand
effet.
&
DECEMBRE 1809 . 383
ANNONCES ..
Nouveau cours complet d'agriculture théorique etpratique , contenant
lagrande et la petite culture , l'économie rurale et domestique , la
médecine vétérinaire , etc .; ou Dictionnaire raisonné et universel d'agriculture
, rédigé sur le plan de celui de feu l'abbé Rozier , duquel
on a conservé tous les articles dont la bonté a été prouvée par l'expérience
; par les membres de la section d'agriculture de l'Institut de
France , etc. , MM. Thouin , Parmentier , Tessier , Huzard , Silvestre ,
Bosc, Chassiron , Chaptal , Lacroix , de Perthuis , Yvart , Decandolle
etDutour.
Cet ouvrage formera environ douze volumes in-8º de cinq à six
cents pages chacun , ornés de figures en taille-douce , et semblables à
ceux du Nouveau Dictionnaire d'histoire naturelle. Il sera publié par
livraison de trois volumes tous les trois mois . La troisième livraison
parait : elle est composée de trois gros volumes in-8 ° , formant les
tomes 7,8 et 9 , ornés de 14 planches en taille-douce de la grandeur
d'in-4° .
Le prix de ces trois volumes brochés , est de 21 fr. pour MM. les
souscripteurs , et de 27 fr. franc de port .
A Paris , chez Déterville , libraire et éditeur , rue Hautefeuille ,
n°8.
Conseils d'un père et d'une mère à leurs enfans sur l'éducation des
filles. Un vol. in-12 , brochés . Prix , 2 fr . et 2 fr . 50 c. franc de port.
Chez le même .
Des systèmes d'économie politique , de leurs inconvéniens , de leurs
avantages, et de la doctrine la plus favorable aux progrès de la richesse
des nations ; par Ganilh , avocat et ex-tribun Paris , 1809. Deux vol .
in-8° , brochés . Prix , 10 fr . et 13 fr. franc de port. Chez Déterville ,
libraire , rue Hautefeuille , n ° 8 ; et Petit , libraire , Palais-Royal ,
Galeries de Bois .
:
Traité des particules latines ; ouvrage dans lequel on voit combien
les particules servent non-seulement à lier ensemble les périodes , ou
les parties différentes d'une même phrase , mais encore à orner et à
varier le style , d'après des exemples choisis des auteurs de la plus
pure latinité . AParis , chez J. J. Blaise , libraire , quai des Augustins ,
nº 61 , près le Pont-Neuf; et chez Nyon , jeune , libraire , place de la
Monnaie , nº 13 .
384 MERCURE DE FRANCE , DECEMBRE 1809
Coursdelanguefrançaise et de langue latine comparées , mis
portéede tous les esprits : au moyen duquel tout maître pourr
enseigner à un enfant en 400 leçons ; et un jeune homme intelli
les apprendre , même sans maitre , en 200 leçons. Par M. Mauga
professeurde langues anciennes et modernes.
4.
1
Première livraison , contenant les principes généraux , commu
toutes les langues. Un vol. in-8º de 240 pages , br. Prix , pou
✓ souscripteurs de Paris, à raison de 25 c. la feuille , 3 fr. 75
Pour ceux qui ne souscriront pas à la troisième livraison , 4 fr .
Pour les départemens , I fr. de plus .
Seconde livraison , contenant les élémens de la langue latine. I
mière partie. Un vol. in-8º de 194pages , avec deux tableaux , bro
Mêmes prix que la première livraison.
La troisième livraison est sous presse , pour paraître dans le mois C
novembre. Elle contiendra un cahier des Elémens de la languefra
çaise, etunde ceux de la langue latine .
AParis , chez l'auteur , rue de l'Echelle , nº 3 ; et Lefort , librain
rue du Rempart-Richelieu , en face du Théâtre-Français , nº II :
l'on souscrit pour cet ouvrage , qui se distribue par livraisons de ins
enmois. On ne paie en souscrivant que 6 fr. , qui seront imputés
les dernières livraisons .
Petites étrennes historiques , ou le Bon Instituteur . Par le fils d'u
hommedelettres. Prix , 90 c. et 1 fr. franc de port.A Paris , che
l'auteeuurr,, rue Saint-Jacques , nº 29; et chez Heuri Tardieu, libraire C
passage des Panoramas , nº 12 .
Grammaire raisonnée , ou Cours théorique et pratique de la langue
française; ouvrage destiné aux écoles publiques tant nationales , qu'é
trangères , utile à tous ceux dont la profession est d'enseigner , ou que
leur talent appelle au sénat , à la tribune , au barreau , etc. Pa
J. E. J. F. Boinvilliers , associé correspondant de l'Institut de
France , etc. Un vol. de 800 pages d'impression. Prix , 4fr. broché,
AParis, chez Aug. Delalain,rue des Mathurins , nº 5.
EspritduMercure de France , depuis son origine jusqu'à 1792 , ou
choixdes meilleurs pièces de ce journal , tant en prose qu'en vers;
contenantdes anecdotes curieuses, littéraires etpolitiques,des réflexions
morales et des pensées philosophiques , des chansons , épigrammes ,
madrigaux , et autres pièces de poésie , des contes , nouvelles , des
dissertations historiques , et des notices biographiques sur les savans ,
les gens de lettres , les artistes , etc. , etc. , etc. Trois vol. in-8°. Prix,
15 fr. et 19 fr. franc de port. AParis , chez Barba , libraire, Palais-
Royal , derrière le Théâtre-Français , nº 51 .
C.
rnant mes voeux
ni prudent et sage
soins généreux
se est son partage
jamais d'amant
ere le déffend .
C.
er Lycidas
je me confie
n tous lieuxmes pas
unique amie
i jamais d'amant
ere le déffend .
4 C.
De mes ennuis les plus secrets
Je lui ferai la confidence
Si quelqu'un m'insulte jamais
C'est lui qui prendra ma défense
Mais je n'aurai jamais d'amant
Puisque ma mère le déffend .
5 C.
S'il me demande un doux baiser
Pour récompenser sa constance
Pourrai - je hélas ! le refuser
Sans trahir la reconnaissance
Mais je n'aurai jamais d'amant
Puisque ma mère le déffend .
6 C.
vous qu'une sévère loi
Condamne souvent au veuvage
Fuyez l'amour , imitez moi
Prenez un ami doux et sage
Mais ne prenez jamais d'amant
Puisque le monde le deffend .
1
MERCURE
SEIN
A
DE FRANCE .
DEPT
DE
LA
N° CCCCXXXIX . - Samedi 16 Décembre 180g.
POÉSIE .
CHANT TRIOMPHAL POUR LA PAIX
ET L'ANNIVERSAIRE DU SACRE.
UN CORYPHÉE.
RÉJOUIS-toi , peuple français ;
Réjouis-toi , belle Lutèce :
Unissons nos chants d'allégresse .
:
De nos fiers ennemis Dieu confond les projets ;
Leurs forts sont renversés , leurs bataillons défaits ;
Albion en frémit dans son île étonnée ;
Et , de nouveaux lauriers la tête couronnée ,
NAPOLÉON au monde accorde encor la paix.
Hymne chantépardes choeurs alternatifs .
I.
Omon pays , ô noble France ,
Quel juste orgueil doit te saisir !
Ta gloire égale mon désir
Et surpasse ton espérance.
II.
Tu possèdes , heureux séjour ,
Tout ce qui fait chérir la vie :
Si la terre te porte envie ,
Le ciel te voit avec amour .
III.
Entre tes nombreuses familles
Les dons du ciel sont répartis :
La bravoure ennoblit tes fils ,
La pudeur embellit tes filles.
1 Bb
386 MERCURE DE FRANCE ,
:
IV .
:
Souris à tes nobles remparts ,
Dont l'honneur s'accroît d'âge en âge .
Tes murs gardés par le courage
Sont enrichis par tous les arts .
V.
Le travail dans tes champs fertiles
Entretient la fécondité ;
L'industrieuse activité
Répand l'abondance en tes villes .
! VI .
Mère des sages , des soldats ,
En valeur , en vertus féconde ,
Tu régis les destins du monde
Par les lois et par les combats.
VII .
Pour combler tes prospérités ,
Dieu , qui veille sur tes provinces ,
Dans la plus belle des cités ,
T'a rendu le plus grand des princes .
LE CORYPHÉE .
Čehéros , chaque fois qu'il courut aux combats ,
Fitserment d'augmenter et sa gloire et la vôtre ,
Ce serment est rempli ; citoyens ou soldats .
Français ! renouvelons le nôtre .
Renouvelons les voeux qu'en ce jour solennel
Nous inspiraient l'orgueil et la reconnaissance ,
Alors que l'huile sainte , aux pieds de l'Eternel ,
Consacra l'EMPEREUR qu'il donnait à la France.
CHOEUR GÉNÉRAL.
O toi dont les terribles mains
Pour nos droits sont toujours armées !
O Souverain des Souverains !
Dieu des Français ! Dieu des armées !
Au chefque tu nous as donné ,
Auchefparnos mains couronné ,
Nous jurons par toi , par sa gloire ,
Nous jurons , d'un commun transport ,
D'être soumis comme le sort ,
Fidèles comme la victoire .
ARNAUULLTT , membredel'Institut.
DECEMBRE 1809. 387
T
DIALOGUE
Entre la ville de Paris et la ville de Rome , à l'occasion des fêtes
du 3 et du 4 décembre 1809 .
LA VILLE DE PARIS .
QUE l'hymne de la Paix retentisse à la ronde ! ....
Mais quel écho déjà répète mes accens ?
LA VILLE DE ROME.
C'est moi . J'ose en ce jour , du plus grand roi du monde ,
Dire , avec vous , la gloire et les bienfaits récens.
LA VILLE DE PARIS .
D'arriver jusqu'à lui le besoin vous tourmente ,
Mais s'il faut qu'il entende et vos chants et vos voeux .
De son palais vous êtes bien distante !
LA VILLE DE ROME.
De loin croit le respect (1) .
?
LA VILLE DE PARIS.
De près l'amour augmente :
Réunissons nos voix.
LA VILLE DE ROME ,
C'est tout ce que je veux.
LA VILLE DE PARIS .
L'Empereur se complait dans notre accord sincère .
Que les Français et les Romains
De son couronnement fêtent l'anniversaire
Et tous les peuples de la terre ,
Tous , un seul excepté , battront soudain des mains.
LA VILLE DE ROME .
Du héros qui remet le globe en équilibre
Comment dois-je fixer la tendresse ?
LA VILLE DE PARIS .
En l'aimant.
Comme il chérit la Seine , il chérira le Tibre .
Tel , s'il est appelé par deux pierres d'aimant
De même poids et de même calibre ,
Le fer indécis n'est pas libre
De ne pas s'attacher aux deux également.
LA VILLE DE ROME.
Ma soeur , à ce partage encor bien que j'accède ,
(1) Major è longinquo reverentia.
1
Bb 2
388 MERCURE DE FRANCE ,
Asa protection j'avais des droits bien surs ;
Ila promis de visiter mes murs .
LA VILLE DE PARIS .
Moi , dans mon sein je le possède.
D'accepter le festinpar mes soins préparé
Il me fait la faveur suprême,
Et l'éclat de son diadême
Arejailli cent fois sur mon front honoré.
LA VILLE DE ROME .
Je l'avouerai , ma soeur , votre orgueil me désole :
Mais vous appartient-il d'offrir à ses regards
Des monumens fameux , tels que mon Capitole ,
Qui fut le trône des CÉSARS ?
LA VILLE DE PARIS.
De mon Louvre , à mon tour , ( si j'étais moins eivile ) ,
Je pourrais tirer vanité.
Mon Louvre , par sa majesté ,
Mérite , en ce moment , d'être le domicile
Du favori de la Divinité.
Mais toutes deux , ( chacune en notre style ) ,
Notre Empereur présent , concluons un traité :
Vous serez , s'il vous plaît , sa superbe cité ;
Je resterai SA BONNE VILLE.
LA VILLE DE ROME .
De son char de triomphe il convient qu'à jamais
ROMEet PARIS tiennent les rênes .
Son vaste Empire aura deux Cités souveraines ,
Comme le Pinde a deux sommets .
LA VILLE DE PARIS .
1
Nous mettrons en commun notre encens , nos cantiques ,
Et s'il s'agit de cueillir des lauriets ,
LesAigles que sans cesse illustrent nos guerriers
Se joindront , dans leur vol , à vos aigles antiques .
LA VILLE DE ROΜΕ .
Si , le globe à lamain , notre auguste Empereur
Vous faisait asseoir à sa droite ,
Ma soeur , j'obéirais ; mais en cadette adroite
Je me dirais : la gauche est le côté du coeur.
LA VILLE DE PARIS .
Ma soeur , à vous permis , mais pour plaire au grand homme ,
Rivalisons sibien de valeur , de bonté ,
DECEMBRE 1809. 389
De talens , de commerce , et de célébrité ,
Qu'il ne décide point entre PARIS et ROME.
LA VILLE DE ROME .
Soit , que notre union brille enle célébrant
Comme législateur , et comme conquérant !
Qu'il gagna de combats et que de coeurs il gagne!
LA VILLE DE PARIS.
Son règne vaudra seul ( et j'en ai pour garant
Cette étoile qui l'accompagne ) ,
Et le règne de CHARLEMAGNE
Et celui de LOUIS-LE-GRAND.
LA VILLE DE ROMΜΕ .
Et moi , ma soeur , je verrais donc renaître
Et le siècle d'AUGUSTE et celui de LÉON ?
Sans doute .
LA VILLE DE PARIS.
LA VILLE DE ROME.
Ainsi le veut du monde entier le maître.
LA VILLE DE PARIS...
Ainsi le veut NAPOLÉON.
Par M. DE PIIS, Secrétaire-géneral de la Préfecture
de Police, Chevalier de l'Empire.
OTTAVE
PUBBLICATE IN PARIGI NELLA FESTA DEL 2 DÉCEMBRE 1809 (1 ) .
(1)
Labella Europa del suo sangue tinta ,
Gli antichi rimembrando e i nuovi danni ,
Gli occhi al ciel fisa e di pietà dipinta ,
Piagnea pregando fin de' lunghi affanni .
La tenace de' fati ira è già vinta ;
TRADUCTION.
OCTAVES OU HUITAINS ,
Publiés à Paris à lafête du 2 décembre 1809.
13
La belle Europe teinte de son sang , se rappelant ses anciens et ses
nouveaux malheurs , les yeux fixés au ciel , etdécolorée par la douleur,
demandait en pleurant la fin de ses longues souffrances . La colère
obstinée des destins s'est enfin laissé fléchir : déjà ses années de pros390
MERCURE DE FRANCE ;
Già di salute si preparan gli anni ;
Il priego suo sulle devote piume
Levossi in loco ove l'accolse il Nume.
Alto sovra il cammin de l'eminente
Ultima sfera a l'uman guardo appare
Tale un candor , che fè l'antica gente
De la Galassia via favoleggiare ,
Puro e vivido sì che pinge in mente.
Netto alabastro onde fulgor traspare ,
Cui per notturno estivo ciel sereno
Rimirando il pastor s'allegra in seno.
T
Là , donde scese l'universo , dove
Col tempo e'l moto eternità confina ,
Vassi al seggio di Lui che a tutti è Giove ,
Ivi comincia la città Divina;
Indi i celesti giri ordina e move ;
Indi a' popoli e regi il guardo inchina ;
Ivi s'albergan l'anime beate
Per gloria di natura al mondo nate.
È questo il loco ove il divin consiglio
Si formo l'alme elette ad alte imprese ,
Che là tornando dal terreno esiglio
périté se préparent : sa prière s'est élevée sur ses ailes pieuses jusqu'au
séjour où la Divinité a daigné l'accueillir.
Au-dessus de laroute que parcourt la plus élevée des sphères , brille
aux regards humains une lumière semblable à celle qui rendit chez les
anciens peuples la Voie lactée le sujet de tant de fables , si pure enfin
et si vive qu'elle représente à l'esprit un pur albâtre d'où sort une
lueur qui réjouit l'ame du berger , lorsqu'il la regarde sous le ciel
serein d'une nuit d'été .
C'est-là, c'est à cette hauteur d'où descendit l'Univers , où l'éternité
confine avec le tems et le mouvement , que l'on arrive au pied du trône
de celui qui estpour tous le Dieu suprême. Là , commence la cité
divine ; de-là , il meut et ordonne les célestes sphères ; de-là , il abaisse
ses regards sur les peuples et sur les rois ; là reviennent habiter les
ames heureuses qui étaient nées au monde pour la gloire de la nature .
C'est dans ces lieux que la divine sagesse forma ces ames choisies
pour de hautes entreprises , qui , lorsqu'elles y retournent après leur
terrestre exil , sont encore enflammées des mêmes désirs et occupées
DÉCEMBRE 1809. 391
Serban le voglie in lor disegni accese :
Grate esse al Nume han su la terra il ciglio ,
Del fatto ben godendo , e almeglio intese .
E certo è qui , non ne l'inerte Eliso ,
De' magnanimi Spirti il Paradiso .
Quando giunse d'Europa il pianto amaro ,
Cesare , e'l Magno figlio di Pipino ,
Egli altri tutti con amor pregaro ,
Poichè invidia non cape in cor divino ,
Che al GRANDE a Francia , a Roma , al mondo caro ,
Di pace universal l'aureo destino
Sia concesso adempir : Giove il promise :
Mai di sì bella luce il ciel non rise .
BUTTURA .
1
des mêmes projets . Chères à la divinité , elles ont les yeux fixés sur la
terre , jouissant du bien qu'elles ont fait , et attentives au mieux qui
reste à faire . C'est-là sans doute , et non dans l'inerte Elysée , qu'est le
Paradis des esprits magnanimes.
5
Quand la plainte amère de l'Europe y monta , César , et le grand
fils de Pépin et tous les autres héros demandèrent avec amour , ( car
l'envie n'entre point dans les ames divines ) qu'il fût accordé au GRAND
HOMME cher à la France , à Rome , au monde entier , d'accomplir
I'heureuse destinée d'une paix universelle. L'Eternelle promit. Jamais
le ciel ne s'embellit d'une si brillante clarté .
ENIGME .
J'Ar bien le coeur d'une coquette ;
Il se laisse échauffer , sans jamais s'attendrir.
D'un éclat emprunté parais-je m'embellir ......
Aussitôt la foule indiserète
Devant moi vient se réunir.
Après les complimens d'usage
Sur la douceur de mes bienfaits ,
Souvent le moindre mot engage
Une discussion volage
Où l'on traite mille sujets.
On juge tout , morale , politique ,
Commerce , prose , vers , et même les procès.
392 MERCURE DE FRANCE ,
On décide sur la musique ,
Onanalyse les succès ,
Et toujours à l'éloge on mêle la critique.
Assis auprès de moi , le lecteur enchanté
Relit plus tendrement une scène charmante ,
Et par un logogriphe un Edipe agité
Saisit plus ardemment le mot qui le tourmente.
Ces mouvemens divers dont j'offre le tableau ,
Sans doute à ton esprit m'ont déjà fait connaître :
Cher lecteur , quoi qu'il enpuisse être ,
Ne m'arrache pas mon manteau.
ParM. M...
LOGOGRIPHE .
Je mets un terme à tout , au plaisir, à la peine :
De pouvoir m'éviter , votre espérance est vaine .
Otez-moi tête et queue , hélas ! que de mortels
De tous tems pour m'avoir devinrent criminels !
b
CHARADE.
FILLETTE qui se marie
Peut devenir mon premier;
Métal terni qu'on essuie
Paraît alors mon dernier ;
Mainte et mainte facétie
Attire chez mon entier .
Α .... Η......
A.... H......
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE
insérés dans le dernier Numéro .
Le mot de l'Enigme du dernier Numéro est Billet .
Celui du Logogriphe est Spectre , dans lequel on trouve , sceptre.
Celui de la Charade est Cornemuse.
DECEMBRE 1809. 393
SCIENCES ET ARTS.
SUR L'INFLUENCE DES IDÉES EXACTES DANS
LES OUVRAGES LITTÉRAIRES .
Rien n'est beau que le vrai.
IL n'est presque personne qui n'ait éprouvé combien la
manière de voir et dede sentir d'un même individu change
avec l'âge et se modifie par les années . Un homme de vingt
ans , à qui l'on ferait écrire et signer ses opinions pour les
lui représenter à trente , serait bien étonné quand il les
reverrait. Boileau lui-même , le rigoureuxBoileau , avouait
que , dans sa jeunesse , il avait beaucoup d'admiration
pour les romans de la Calprenède et de Scudéry .
Boile
Sous ce rapport , comme sous bien d'autres les nations
ressemblent aux individus . Leur goût a aussi ses vicissitudes
. Elles admirent d'abord des ouvrages imparfaits et
sans art. Peu à peu la langue se développe et se forme
par ses premiers essais . Enfin quelques génies supérieurs
paraissent , s'emparent de cette langue vierge , lui donnent
la souplesse , la grâce , la force , en un mot , toutes les
perfections dont elle est susceptible . Alors le goût
leurs écrits
ût est fixé ;
en deviennent la règle immuable. Ils restent
comme des modèles dont on approche , mais que l'on ne
surpasse plus .
En effet , après que les écrivains supérieurs ont , pour
ainsi dire , épuisé les beautés du langage ; après qu'ils les
ont fait servir à peindre tous les mouvemens du coeur , qui
sont et seront éternellement les mêmes , il devient bien
difficile de trouver de nouveaux sentimens , de nouvelles
passions qui leur aient échappé . L'inévitable besoin de la
nouveauté jette les esprits dans mille routes inconnues qui
les égarent ; alors tout se dénature et s'exagère . On substituel'enflure
au sublime , la manière à la grâce , les écarts
de l'imagination aux hardiesses du génie : c'est l'époque de
la décadence du goût.
Ces vicissitudes sont tellement dans la nature , que des
peuples très-différens dans leurs institutions et dans leurs
moeurs , les Romains et les Grecs , en ont également offert
l'exemple. Comment se fait-il que des personnes sensées
1
394 MERCURE DE FRANCE,
et debonne foi aient pu méconnaître la loi de cette succession
inévitable , aussi intimement liée à la nature de
l'esprit humain que les périodes de notre vie le sont avec
notre organisation physique ? On se plaint de ce que les
lettres obtiennent aujourd'hui moins de succès qu'autrefois
, et on en jette la faute sur les sciences . Pourquoi leur
reprocher les effets du tems ? C'est , dit-on , l'esprit géométrique
qui tue les lettres. A force de vouloir tout comprendre
, tout analyser , on dessèche l'imagination , et on la
rend insensible aux fictions riantes de la poésie. L'étude.
des sciences exactes a renversé l'empire du merveilleux ,
personne n'y croit plus. Si elles continuent à se répandre,
c'est est fait de la littérature; nous ne verrons plus de tragédies
comme celles de Racine , de poëmes comme l'Eneide
etl'Iliade .
Outre que ces reproches sont injustes , il sont en même
tems maladroits ; car l'esprit des sciences n'étant , parsa
nature , que l'esprit d'examen et de doute , si l'on venait ,
par malheur , à prouver qu'il est essentiellement opposé
au sentiment des beautés littéraires , il s'ensuivrait que ces
beautés ne peuvent supporter un examen réfléchi ; qu'ainsi
elles n'ont aucun fonds réel , et qu'elles ne peuvent être
goûtées que par des gens qui ont renoncé à l'usage de leur
raison et de leur jugement.
Heureusement pour les sciences et pour les lettres , il
s'en faut que cette conséquence soit vraie. Bien loin que
les beautés des grands écrivains aient rien à perdre à un
examen sévère , c'est à l'examen qu'elles triomphent. Plus
on essaie de les approfondir , plus on les admire , plus on
en sent le prix. Et comment pourrait-il en être autrement?
Est-ce que leur mérite consiste dans un vain cliqnetis de
mots dépourvus de sens , ou dans l'art d'exprimer une
pensée fausse par des mots symétriquement arrangés ? non ,
sans doute ; il consiste dans une imitation fidèle et éclairée
de la nature . Voyez quelle vérité de descriptions et de sentimens
dans Homère ! y trouvez-vous une image inexacte ,
une épithète infidèle (1) ? S'il décrit l'aspect d'une contrée ,
d'une île ou d'une montagne , c'est avec les traits qui lui
(1) Les personnes qui ne connaissent pas la langue grecque , peuvent
prendre une idée d'Homère en lisant la traduction de quelques
livres de l'Odyssée par Fénélon (oeuvres complètes) . C'estHomère
écrit du style de Télémaque.
:
DECEMBRE 1809. 395
.
sont propres et qui la font distinguer encore aujourd'hui
des matelots . C'est encore aujourd'hui la verte Zacynthe ,
l'âpre Ithaque et la sablonneuse Pylos . S'il peint les bords
d'un ruisseau ou d'un fleuve , il ne vous dit pas seulement
qu'ils sont couverts de fleurs , il vous nomme les fleurs qui
y croissent , et les caractérise d'un mot pris sur la nature ,
vous montrant toujours ainsi des images sensibles . Sort
qu'il fasse parler des femmes ou des guerriers , des héros
ou des pâtres , il ne leur fait jamais rien dire qui ne soit
exactement conforme à leur caractère , à leur situation ;
enfin ce que vous croiriez dire vous-même. Et Virgile , qui
avait plus de goût encore, cesse-t-il un moment d'être vrai ?
Le désespoir de Didon n'est-il pas de tous les siècles et de
tous les pays ? On ne rencontre pas dans les Géorgiques
une seule expression impropre , une seule épithète oiseuse
ou inexacte . C'est qu'Homère et Virgile savaient tout ce
qui était connu de leur tems ; et ils ont parlé en observateurs
instruits autant qu'en poëtes . Il serait injuste de
reprocher à Virgile la fable de la renaissance des abeilles ;
elle tenait aux préjugés de son siècle , et en cela ce ne sont
pas les connaissances de ses contemporains qui lui ont
nui, ce sont leurs erreurs . Il en est de même de Lucrèce .
Certainement ce grand poëte n'en vaudrait que mieux si ,
au lieu des vains systèmes qu'il explique avec tant de détail,
il avait eu à exposer les grandes découvertes de la philosophie
naturelle que Voltaire a décrites en si beaux vers .
Qu'on ne dise donc plus que les progrès des sciences
exactes, qui nous font mieux connaître la nature , sont contraires
à ceux de la poésie qui doit la peindre ; le bon sens
et l'expérience contredisent également cette assertion .
Et comment pourrions-nous méconnaître la possibilité
d'allier une parfaite exactitude avec une poésie riche , harmonieuse
et sublime , nous les compatriotes de Racine ,
nous
deladialecqui
pouvons jouir de ses divins ouvragesset approfondir
leurs beautés ? Rassemblez toutes les armes
tique , de la logique la plus rigoureuse ; attaquez-le avec
toutes ces forces ; examinez , analysez l'ensemble et les
détails , le plan , les caractères , les pensées , les expressions
; tournez-les sous toutes les faces ; allez même jusqu'à
dépouiller le poëte de ses ornemens , et comme autrefois
les matelots d'Ulysse pour éviter le chant des sirènes
fermez VOS oreilles aux charmes de son style enchanteur.
Vous aurez beau le soumettre à cet examen sévère , l'or ne
sort pas plus pur du creuset. Partout vous trouverez l'ordre,
396 MERCURE DE FRANCE ,
laconvenance , la sagesse , en un mot , la nature ; mais la
nature idéale , telle que l'imagination la plus brillante et
la plus pure aimerait à la concevoir.
La fidélité des grands poëtes brille même jusque dans
les fictions mythologiques dont ils ont fait usage. Enée
descend-il aux enfers , la description des enfers est conforme
à l'objet auquel ils sont destinés. Tout n'est que
tristesse , silence et destruction : le langage des morts s'accorde
avec le caractère qu'ils ont eu pendant leur vie ; mais
il se trouve modifié par leur état actuel , et l'on sent que
de leurs passions ils n'ont gardé que le souvenir. SiRenaud
pénètre dans la forêt enchantée , s'il s'oublie dans les jardins
d'Armide , la peinture de ses entreprises , de ses
périls , des prodiges qui s'offrent à ses yeux , tout est d'accord
, tout est vrai dans cette première supposition , et c'est
dans ce sens que Boileau a eu raison de dire :
Le vrai seul est aimable ,
Il doit régner partout et même dans la fable .
Lemérite des grands poëtes est done fondé tout entier
sur la vérité . Il n'a donc rien à craindre du tems , ni de la
raison , ni de la justesse de l'esprit , ni des progrès des
sciences , qui ne sont que la raison et la justesse d'esprit
appliquées à l'étude de la nature. Aussi voilà pourquoi ces
écrivains immortels produisent sur nos ames des impressions
si profondes et si durables : voilà pourquoi ils plairont
dans tous les siècles. Leurs tableaux , vivante image
de la nature , sont éternels comme ses ouvrages .
Au contraire , les écrivains qui , dans les matières où la
vérité est de rigueur , suivent aveuglément le caprice de
leurs idées par ignorance ou par faiblesse , ou par dédain
pour une instruction plus solide , ne peuvent obtenir qu'un
succès peu durable . Tôt ou tard on aperçoit le vice de leurs
compositions : à mesure que le goût se forme ou que les
connaissances s'étendent , on est choqué de toutes les in-.
vraisemblances qu'ils présentent , et l'on découvre enfin
des défauts où l'on n'avait vu autrefois que des beautés .
Ce désenchantement est ce qui peut arriver de pire à un
ouvrage , parce qu'il est sans remède ; une fois détrompé ,
on ne revient plus . Le talent d'écrire ne suffit pas à lui seul
pour faire éviter ces écarts , il faut y joindre encore l'instruction
; car de très-grands écrivains ysont tombés lorsque
les connaissances leur ont manqué , ou lorsque le fonds de
leur sujet a cessé de les soutenir. Bossuet lui-même , lorsDECEMBRE
1809 . 397
qu'il veut expliquer les suites physiques du déluge et leur
influence surla durée de la vie humaine , n'est plus le grand
Bossuet . Cet homme qui avait des idées si fortes , ne fait
que créer des systèmes . Celui qui connaissait si bien la
force et l'énergie des expressions , n'assemble plus que
des mots vides de sens . Mais il redevient lui-même ,
lorsque , soutenu par la vérité , il raconte les révolutions
des empires , comme un autre dirait des événemens vulgaires
, peignant d'un mot leurs désordres et montrant les
causes profondes de leur décadence .
Parmi les autres exemples que l'on pourrait rapporter à
l'appui de cette proposition , j'en citerai un très-digne d'être
remarqué : ce sont les Etudes de la nature, par M. Bernardin
de Saint-Pierre . Assurément M. de Saint-Pierre
est un des écrivains qui ont le mieux manié la langue française.
Son style se rapproche , pour la douceur , de celui
de Fénélon ; pour la force , de celui de Rousseau. Le petit
roman de Paulet Virginie est un chef-d'oeuvre de goût , de
diction , de naturel et de sensibilité . Les Etudes de la
nature offrent aussi des morceaux pleins de chaleur et des
descriptions très-brillantes ; mais le fond de l'ouvrage
repose sur le sable. L'idée principale qui lui sert de base
est fausse ; les détails pour la plupart sont faux aussi.
Presque toutes ces harmonies prétendues que l'auteur admire
et veut nous faire admirer, sont établies sur des faits
inexacts , sur des rapports qui n'existent pas , surde prétendues
lois générales qui souffrent mille exceptions :
tandis qu'au contraire , les véritables rapports des phé
nomènes , les grandes lois de la nature , au moins celles
que nous pouvons apercevoir,y sont oubliées , méconnues
ou mal senties. Or , si ces erreurs peuvent se pardonner
dans un poëme où les phénomènes physiques n'offrent que
des objets de fiction accessoires à la fable principale ,
comme dans la forêt enchantée du Tasse oudans l'épisode
d'Aristée , on ne saurait jamais les tolérer dans un ouvrage
dont la nature physique fournit elle-même le sujet , le fonds
et les détails ; sur-tout lorsque la fausseté en est si palpable
que le moindre degré d'instruction et d'une instruction
devenue aujourd'hui très -commune , suffit pour la
faire apercevoir .
Le principe général de toutes les erreurs physiques de
M. Bernardin de Saint-Pierre est , si je ne me trompe , le
malheureux système des causes finales qu'il a embrassé.
Ce système , né dans des tems où l'on n'avait que des
398 MERCURE DE FRANCE ,
notions inexactes et imparfaites sur le véritable arrangement
de l'univers , altère et fausse tous les rapports des phenomènes
entreux. Les partisans des causes finales croient
que toutes les choses de ce monde ont été faites pour
Thomme . C'est pour lui que tous les êtres de la terre ont
été créés. Bien plus , cette terre elle-même , le soleil et tous
les astres du ciel , n'ont que l'homme pour objet et pour
centre. Tous ces êtres qui vivent , ces globes qui roulent
dans l'espace ont été créés pour l'utilité d'un atome !
Que dis-je ! pour son amusement; car, suivant M. de Saint-
Pierre , la nature a formé tout exprès pour cela , dans ses
plus petites productions comme dans ses effets les plus terribles
, des harmonies et des contrastes appropriés aux
situations et aux lieux. Toute flatteuse que cette idée puisse
être pour notre orgueilleuse espèce , on peut , je crois ,
avancer aujourd'hui , sans craindre de se compromettre ,
qu'elle n'est pas soutenable . Les idées que le télescope
nous a données de l'univers , nous ont appris à chercher
notre véritable grandeur dans le développement de notre
intelligence , et non pas dans notre importance physique.
Si l'on pouvait porter un de nos télescopes dans Syriuset
le diriger vers le soleil , non-seulement on n'apercevrait
plus notre petite terre , ni Jupiter , ni Saturne , ni aucune
des planètes ; mais les orbites de ces astres , et celle d'Uranus
même , dont le rayon aplus de six-cents millions de
lieues , disparaîtraient dans la lunette derrière l'épaisseur
d'un fil d'araignée. Après cela , comment peut-on croire
que le centre de toutes choses et le comble de laperfection
dans l'organisation de la matière , ont été placées dans le
globule que nous habitons ? Comment peut-on croire que
Syrius et tous les autres mondes ont été faits pour nous ?
L'homme , infini dans sa pensée , mais borné dans son
existence , n'est donc pas le centre de l'univers . Cette première
base renversée , tout le reste s'écroule . La nature ,
envisagée sous le point de vue restreint où s'est placé
M. Bernardin de Saint-Pierre , ne laisse plus apercevoir
aucune de ses lois générales . Les prétendues harmonies
par lesquelles il les remplace sont fausses ou imparfaites .
Aussi , par le vice de cette conception , s'est-il vu conduit
à nier les résultats de toutes nos observations , de toutes
nos sciences , c'est-à-dire à combattre l'évidence même .
Ce n'est en effet que sur les ruines de la géométrie et de la
physique qu'il peut établir ses systèmes. Il faut avoir renoncé
à tout cela avant d'accorder que la terre est aplatie
DECEMBRE 1809. 399
,
à l'équateur et renflée aux pôles ; que les marées qui suiventle
cours de la lune sont occasionnées par la fonte des
glaces polaires ; que l'inégalité de cette fusion sur les deux
pôles rendant leur pesanteur inégale produit le mouvement
annuel du globe ; que la terre en se renversant autrefois
sur elle-même , et présentant directement ses pôles
au soleil, a occasionné par cette sorte de culbute le déluge
universel ; enfin que l'on trouve des preuves décisives de
toutes ces assertions dans la Genèse et dans le livre de
Job .
Il faut pourtant convenir que M. Bernardin de Saint-
Pierre a prévu une objection assez forte que l'on pourrait
faire à son système : « c'est que , si les effusions polaires
> occasionnaient le mouvement de la terre dans l'éclipti-
» que , il arriverait un moment où les deux pôles étant en
> équilibre (comme dans les équinoxes ) elle ne présente-
> rait plus que son équateur au soleil , et par conséquent
> elle devrait s'arrêter . La difficulté est nette et précise . Il
est curieux de voir comment il la résout . "A cela , dit-il ,
j'avoue que je n'ai rien à répondre , sinon qu'il faut recourir
à une volonté immédiate de l'auteur de la nature
» qui détruit l'instant de cet équilibre , et qui rétablit le
balancement de la terre sur ses pôles par des lois qui nous
> sont inconnues (2). " Je ne vois non plus rien à reprendre
à cette réponse ; quand on emploie une fois lavolonté
de Dieu en matière de physique , cela lève bien des difficultés
. Pourtant Horace a dit :
Nec Deus intersit , nisi dignus vindice nodus .
Voulez-vous entrer dans les détails , vous n'y trouverez
pas plus de vérité. Je ne disputerai point sur le contraste
des amans avec leurs maîtresses , quoique M. de Saint-
Pierre assure qu'en voyant un seul des deux on peut par
opposition deviner l'air, la taille et le caractère de l'autre .
Je n'examinerai point si les yeux sont en harmonie avec
le soleil , à cause de leur rotation sur eux-mêmes , et les
paupières qui les recouvrent , avec les nuages dont se voile
cet astre ; ni s'il serait avantageux , pour dissiper la foudre ,
de substituer les lauriers aux paratonnerres , ce que M. de
Saint-Pierre propose comme une méthode bien plus sûre
(2) Etudes de la Nature , troisième édition , tome Ier , page 240.
Pour le reste du système , voyez pages 175-261 . M. de Saint-
Pierre fait venir tout à son système . On connaît le fameux pas
1
400 MERCURE DE FRANCE ,
et plus agréable (3). Je n'entreprendrai point non plus de
décider sí le monde a été créé jeune ou vieux , quoique
M. de Saint-Pierre pense qu'il a été créé vieux et même
avec quelques corps morts , afin d'établir tout de suite les
harmonies (4) , opinion renouvelée depuis et adoptée par
M. de Châteaubriand , comme éminemment poétique (5) .
Mais pour choisir l'exemple le plus simple , et montrer le
défaut de vérité et d'exactitude jusque dans les derniers
détails , je prendrai les harmonies des fleurs que l'on a
trouvées si charmantes . M. de Saint-Pierre commence par
dire que les pétales sont de vrais miroirs destinés à réfléchir
la chaleur sur les étamines , ou à l'écarter du centre ,
si elle est trop forte ; et en conséquence il décrit les courbures
que la nature leur a données , courbures qu'il trouve
toujours d'accord avec les fonctions auxquelles son imagination
les a destinées. Or il ne faut pas être bien instruit
en physique pour sentircombiencetteiiddéeestpeufondée.
Si la chaleur se réfléchit au foyer d'un miroir de métal
poli , quelle accumulation peut-il s'en faire par la réflexion
sur une surface matte ou vernie comme sont ordinairement
les pétales des fleurs , et sur-tout par des courbures
aussi heureusement irrégulières que celles que la nature
leur a données ? Quelle réflexion peut se faire sur les étamines
des fleurs qui , naissant à l'ombre des bois ou dans
une situation opposée au soleil , ne sont éclairées que par
la lumière vague de l'atmosphère ? Suivez maintenantles
conséquences de ce système : selon M. Bernardin de
Saint-Pierre , les fleurs qui naissent dans des climats froids
ou dans des saisons froides sont blanches , parce que la
couleur blanche est la plus propre à réfléchir la chaleur sur
sage du livre de Job , où Dieu l'interrogeant lui dit : As-tu marché
dans les profondeurs de l'abîme ? As- tu mesuré la grandeur de
la terre ? Numquid considerasti latitudinem terræ ? Point du tout , dit
M. de Saint-Pierre , latitudo ne signifie point là grandeur ; il veut
dire précisément la latitude dans le sens astronomique : as-tu considéré
la latitude de la terre ? la latitude , c'est-à-dire le pôle , ou les
glaces polaires .
(3) Etudes de la Nature , tome II , page 440.
(4) Etudes de la Nature, tome I , page 115 .
(5) Génie du Christianisme , cinquième édition , in-8° , tome 1 .
page 175. Les deux auteurs vont même un peu plus loin , car ils
disent que le monde a été créé jeune et vieux tout-à-la-fois.
les
DECEMBRE 1809 . 401
,
DEPT
DE
I
les étamines; et au contraire les plantes de l'été et des pays
chauds sont revêtues de couleurs foncées et brillantes , au
moyen desquelles la chaleur est absorbée par les pétales , de
façon que les étamines en sont préservées . Mais , pour
apprécier la justesse de ces résultats , parcourez les fleurs
dupremier printems : vous y trouverez la violette , l'ané
mone pulsatile , l'hépatique rouge et bleue , la cynoglosse
et les tulipes toutes fleurs qui ont des couleurs foncée
Au contraire , voulez-vous pour l'été des fleurs qui aient
couleur blanche ? Vous avez le jasmin , la tubéreuse , le
leucanthèmes , le carnillet , la lampette , la clématite , le
liseron des haies , les paquerettes , toutes plantes que l'on
rencontre à chaque pas , et qui se présentent d'elles-mêmes
à l'observateur le moins attentif. La plupart des autres
harmonies si élégamment décrites par M. de Saint-Pierre
sont de la même vérité (6) .
Sans doute il existe des harmonies dans la nature , puisque
tous les phénomènes qu'elle nous présente résultent
des actions réciproques que les molécules matérielles
exercent les unes sur les autres , selon des lois immuables ,
quoique variées à l'infini ; ou plutôt , la nature entière envi-
,
(6) Dans ce système , tout ce qui n'est point harmonie est contraste
et tout ce qui n'est point contraste est harmonie, de même
que M. Jourdain disait : tout ce qui est prose n'est point vers , et tout
ce qui n'est point vers est prose. « Les chiens , dit M. Bernardin de
> St-Pierre , sont pour l'ordinaire de deux teintes opposées , l'une claire
» et l'autre rembrunie , afin que , quelque part qu'ils soient dans la
• maison , ils puissent être aperçus sur les meubles , avec la couleur
▸ desquels on les confondrait souvent . Tome II , page 224. Voilà un
contraste . «De plus , ajoute-t-il , j'ai remarqué en eux cet instinct ,
> sur-tout dans les chiens de couleur rembrunie ; c'est qu'ils vont se
› coucher partout où ils voient une étoffe blanche , préférablement à
> toutes les autres couleurs . » Cet instinct vient du sentiment que le
> chien a lui-même du contraste que cherchent les puces dont il est
> souvent tourmenté. Les puces (comme étant de couleur brune ) se
>>jettent , partout où elles sont, sur les couleurs blanches . Cet instinct
a leur a été donné pour que nous puissions les attraper plus aisément. »
Voilà une harmonie humaine . Autre harmonie , les arbres fruitiers
sont faciles à escalader , afin que nous puissions cueillir leurs fruits
plus aisément ( tome II , page 593 ). De bonne foi peut-on appeler
cela des études de la nature ?
Cc
5 .
cen
402. MERCURE DE FRANCE ,
sagée de cette maniere n'est qu'une harmonie universelle.
Mais ces rapports pour l'ordinaire échappent à nos faibles
yeux , et si nous pouvons parvenir à suivre quelques anneaux
de cette chaîne immense , ce n'est qu'à force d'observations
exactes , rigoureusement combinées : sur-tout
c'est en évitant avec le plus grand soin de, substituer aux
réalités de la nature les fantômes de notre imagination.
Les idées de M. Bernardin de Saint-Pierre ont été souvent
empruntées et reproduites par l'auteur du Génie du
Christianisme et des Martyrs ; non-seulement pour ce qui
: concerne les premiers états du globe , mais pour toutes
les harmonies des êtres avec l'homme , et généralement
pour tout le système des causes finales. L'imitateur a même
* été quelquefois plus loin que le modèle (7) , car il assure
positivement que la terre seule est habitée , et que tous les
astres du ciel sont demeurés d'éclatantes solitudes par suite
du péché originel , ce que M. de Saint-Pierre n'a point
affirmé. Il ne m'appartient pas de juger ces deux ouvrages
sous le rapport littéraire; encore moins voudrais-je
endisctiter le but moral et religieux. Mais , sans toucher
aucunement au fond , il me semble utile de montrer comment
les mêmes systèmes ont également égaré M. de Châteaubriand
dans les jugemens qu'il porte sur les phénomènes
naturels ; et comment, lorsqu'il parle de la nature
physique , le défaut de connaissances précises
conduit à des idées fausses , àdes imag sinexactes , à des
expressions infidèles .
l'a souvent
Par exemple , quand , pour prouver le mystère de la Trinité
, il a rappelé les trois grâces , les trois grands dieux
du paganisme , et les fictions mythologiques de tous les
peuples , où le nombre trois joue quelque rôle , il rappelle
ainsi les anciennes idées pythagoriques relatives àcenombre
. Le trois , dit-il , n'est point engendréetengendre toutes
les autres fractions . Voilà qui est absolument inintelligible
, car premiérement qu'est-ce qu'un nombre engendré
ou non engendré ? en quoi un nombre engendré est-il plus
ou moins beau qu'un autre qui ne l'est pas ? et enſin
comment le nombre trois qui n'est point une fraction ,
peut-il engendrer toutes les autres fractions ? Mais pas-
(7)"Cela arrive presque toujours aussi en matière de philosophie.
Kant se plaignait beaucoup de l'exagération de ses élèves qui étaient
plus kantistes que lui .
DECEMBRE 1809. 403
1.
sons , ceci est peut-être trop géométrique . Ailleurs (8) ,
l'auteur nous dit : «Le calcul décimal peut convenir à un
> peuple mercantile , mais il n'est ni beau ni commode
> dans les autres rapports de la vie et dans les équations
> célestes. La nature l'emploie rarement , il géne l'année
» et le cours du soleil ; et la loi de la pesanteur ou de la
>>gravitation, peut-être l'unique loi de l'univers , s'accomplit
par le carré et non parrllee quintuple des distances."A-ton
jamais rien vu de moins raisonnable que ce passage ?
Est-ce que les diverses formes numériques sous lesquelles
nous pouvons exprimer les rapports des phénomènes changent
quelque chose à leur valeur absolue ? est-ce que la
Longueur de l'année est un nombre entier , et l'auteur
croit-il qu'elle est susceptible d'être exprimée exactement
enjours? Enfin est-ce qu'il croit que le carré d'un nombre
est le quadruple de ce nombre , puisqu'il l'oppose au quintuple,
et ne sait-il pas que le carré est le produit du nombre
par lui-même ? Voilà , dira-t- on , des chicanes de géomètre.
Mais , puisque vous parlez de géométrie , il faut
biieenn que vous en parliez exactement; puisque vous voulez
employer des argumens mathématiques pour convertir les
incrédules, il faut bien que vos argumens soient bons; sans
cela vous risquez d'ébranler lafor au lieu de la rassurer.
Toutefois laissons la géométrie . Je n'insisterai point sur
ce glorieux triangle que l'auteur vit un jour , et qu'il dit
avoir été formé par le soleil , la lune et une trombe , quoique
je ne conçoive guère comment un triangle peut être
glorieux. Venons aux harmonies physiques. Ici le sujet est
plus facile , moins hérissé , les connaissances plus générales.
L'auteur nous peint les prédestinés visitant les différens
globes célestes (9) , ce globe à la longue année qui
> ne marche qu'à la lueur de quatre torches pâlissantes ;
cette terre en deuil qui, loin des rayons du jour , porte
un anneau comme une veuve inconsolable. Le globe à
lalongue année est , je suppose , celui de Jupiter , quoique
cette épithète convînt mieux à Saturne et à Uranus , dont
les révolutions sont plus longues . Je comprends bien que
les quatre forches sont les quatre satellites ; mais pourquoi
sont-elles pâlissantes? etquelle raison l'auteura-t-il euepour
leur donner cette dénomination ? D'ailleurs , il est faux de
dire que Jupiter ne marche qu'à la lueur de ces quatre
(8) Génie du Christianisme , tome IV , page 22.
(9) Martyrs, livre 3 , page 78 , éd, in-8 °. 1809 .
Cca
404 MERCURE DE FRANCE ,
torches , puisqu'il est encore éclairé par le soleil , et qu'il
reçoit même de cet astre tout l'éclat dont il brille à nos
yeux. Quant à la terre en deuil , il paraît que c'est Saturne ;
mais pourquoi dit-il qu'elle est endeuil ? comment une
planète peut-elle être en deuil ? et de qui ? Ensuite qu'estce
que cet anneau au doigt d'une veuve ? c'est l'anneau
de Saturne ; mais quel rapport y a-t-il entre une veuve et
une planète , et comment peut-on établir une analogie
entre l'anneau de Saturne et l'anneau de mariage qu'une
veuve porte au doigt ? On imaginerait difficilement une
association d'idées plus bizarres .
Dans les chapitres où l'auteur parle des sciences , il
méprise beaucoup les chimistes qui , dit-il , ne savent
que détruire , ne peuvent enfanter que la mort ; mais il ne
Jui faut pas savoir gré de cette idée ; il l'a tirée des Etudes
de la Nature , où elle se trouve seulement exprimée un
peu différemment. Il en veut sur-tout beaucoup aux cabinets
d'anatomie et d'histoire naturelle . « Ecoles où la mort,
» la faulx à la main , est le démonstrateur ; cimetières au
> milieu desquels on a placé des horloges pour compter des
» minutes à des squelettes , pour marquer des heures à l'étér-
» nité ( 10 ) ! Voilà de grands mots , sans doute . Toutefois ,
si M. de Châteaubriand avait le malheur de se casser un
bras ou une jambe , je doute fort qu'il appelât à son secours
quelque voyageur sentimental , habitué à errer dans
les déserts , et qui , pour me servir de son expression ,,
n'aurait apporté que son coeur à l'étude de la nature. Je
crois bien plutôt qu'il s'adresserait à quelqué habile chirurgien
qui , ayant long-tems fréquenté ces cabinets et ces
écoles funestes , s'y serait mille fois exercé à opérer sur des
cadavres , et qui dans cette pratique longue et pénible ,
ayant étudié, profondément les moindres détails de notre
organisation , aurait ainsi acquis la sûreté , la dextérité et
le sang-froid qu'exigent des opérations périlleuses . Mais
alors , en recevant ses soins bienfaisans , il y aurait aussi
peu de justice que de politesse , à lui dire qu'àforce de se
promener dans l'atmosphère des sépulcres son ame a
gagné la mort.
,
Je ne puis finir ces citations d'une manière plus convenable
qu'en rapportant le tableau de la fin du monde.
Pour peu qu'on ait de connaissances en physique , on con-
(10) Génie du Christianisme , tome 3 , page 60.
DECEMBRE 1809. 405.
çoit que tous les phénomènes naturels , même ceux qui
nous semblent les plus variés et les plus bizarres , sont les résultats
nécessaires des forces que la nature a imprimées à la
matière ; qu'ainsi il n'y a point de hasard , et que le coup de
dés d'un joueur , la chute d'une feuille et le grain de sable
qui va se loger dans l'urètre de Cromwell , sont réglés ,
aussi bienque les mouvemens des astres , par les lois fixes
et invariables de cet univers . L'auteur du Génie du Christianisme
ne pense pas ainsi . Selon lui , l'action constante et
immédiate de Dieu est nécessaire pour maintenir cet univers
qu'il a créé , et il fait la plus épouvantable peinture des
désordres qui arriveraient , selon lui , si la matière était
abandonnée à sa propre action . " Les nuages obéissant aux
" lois de la pesanteur tomberaient perpendiculairement sur
" la terre, oumonteraient en pyramides dans les airs . L'ins-
" tant d'après , l'atmosphère serait trop épaisse ou trop ra-
» réfiée pour les organes de la respiration . La lune , trop
" près ou trop loin de nous , tour-à-tour serait invisible ,
" tour-à-tour se montrerait sanglante , couverte de taches
" énormes ou remplissant seule de son orbe démésuré le
» dôme céleste . Saisie comme d'une étrangefolie, elle mar-
> cherait d'éclipsės en éclipses , ou se roulantd'un flanc sur
l'autre , elle découvrirait enfin cette autre face que la terre ne
" connaît pas . Les étoiles sembleraient frappées du même
nvestige . Ce ne serait qu'une suite de conjonctions ef-
>> frayantes . Tout-à-coup un signe d'été serait atteintpar un
» signe d'hiver . Le bouvier conduirait les pléïades , etle lion
rugirait dans le verseau ; là des astres passeraient avec la
rapidité de l'éclair; ici ils pendraient immobiles ; quelquefois
se pressant en groupe , ils formeraient une nouvelle
» voie lactée ; puis , disparaissant tous ensemble et déchirant
le rideau des mondes , selon l'expression de Tertullien
, ils laisseraient apercevoir les abîmes de l'éter-
» nité (11) . "
22
ملم
Je le demande à tout lecteur sensé : y a-t-il rien de plus
semblable au rêve d'un malade que cette vision ? Que signifie
cette lune qui se montrerait , tantôt pale , tantôt sangłante
, et qu'y aurait-il donc de si funeste dans ces cou-
Ieurs ? Comment s'y prendrait-elle pour remplir de son
orbe le dôme céleste ? Qu'est-ce aussi que cette étrangefolie
qui la ferait marcher d'éclipses en éclipses ? Et quant à
ces effrayantes conjonctions des étoiles qui arriveraient à
(11) Génie du Christianisme , tome 1 , page 182 .
406 MERCURE DE FRANCE ;
chaque instant, nous devons dès à présent être bien effrayés;
car, comme ily a des étoiles dans presque tous les pointsdu
ciel , il s'en trouve toujours quelqu'une dans ladirectiondu
soleil . Ainsi , depuis le commencement du monde, il ne
s'est pas passé une minute sans qu'il arrivât quelque conjonction
, qui n'a fait aucun mal. C'estunbien faible moyen
d'intérêt que d'aller remuer et ranimer d'anciens préjugés
populaires , dont heureusement les sciences ont renversé
pour jamais l'empire. Au reste , à tout cela on n'a qu'un
mot à répondre. Voilà , dites-vous , ce qui arriverait si la
matière était abandonnée à elle-même et aux actions réciproques
des particulés qui la composent; eh bien ! c'est
précisément parce qu'elle est abandonnée librement à ces .
forces invariables , que ces désordres n'arrivent pas .
, par
En citant ces passages d'un auteur qui a reçu tant d'éloges
, dont les ouvrages sont entre les mains de tout le
monde , et qui jouit aujourd'hui d'une si grande célébrité
, je n'ai eu qu'un seul but : c'est de montrer
des, exemples saillans et palpables, que le style le plus brillant,
le plus harmonieux ne saurait avoir de beautés réellessans
la vérité ; que pour écrire bien, la première condition,
la condition indispensable, c'est d'écrire sur ce que l'on
sait bien ; qu'ainsi les progrès des connaissances exactes,
bien loin d'être nuisiblessauxlettress , leur sontplutôt favorables
, soit en donnant plus de vérité à leurs tableaux, soit
enoffrant de nouveaux alimens à la pensée lorsque l'ame
n'aplus de nouvellleessppaassssiioons à ressentir ou àpeindre.
Au reste, pour consoler les deux auteursque ma critique
pourrait affliger , j'avouerai volontiers, que le système des
harmonies qu'ils ont adopté n'est pas de leur invention ,
et qu'il a été soutenu par de très-grands génies.Je ne leur
rappellerai point Platon et Pythagore , ces exemples sont
trop loin de nous; mais je citerai Képler , un des savans
les plus justement célèbres qui aient jamais existé. Képler
a mêlé des idées d'astrologie et de rapports harmoniques
à ses plus grandes découvertes . It croyait fermement que
le système des mouvemens célestes était établi sur les mêmes
nombres et surlesmêmes proportions que l'échelle musicale.
" Et , dit- il (12) , soit que l'on envisage la beauté de ce
» système , ou la grandeur de ces vues , ou la persuasion
> irrésistible qui résulte de ces considérations , on doit
> les regarder comme l'ame et la vie de l'astronomie. "
(12) Epitome Astronomica Copernicana , pag. 545.
DECEMBRE 1809 . 407
Suivant lui , chaque planète répond à une note de l'échelle
musicale . La terre fait résonner un ton et un semi-ton
qui répond à son excentricité. " Bien plus , dit- il , si l'on
> supprime le semi-ton de la terre , il n'y a plus dans les
" mouvernens célestes aucune image des tons majeurs et
→ mineurs , résultat le plus délicieux , le plus admirable , le
>> plus sublime de ces phénomènes . " Et il avait tout exprès
composé un traité des harmonies pour expliquer ces rapports
merveilleux. Il est affligeant pour l'esprit humain ,
ditM. Laplace , de voir ce grand homme , même dans ses
derniers ouvrages , se complaire avec délice dans ces chi-
> mériques spéculations , et les regarder comme l'ame et la
>> vie de l'astronomie. Leur mélange avec ses véritables dé-
>> couvertes fut sans doute la cause pour laquelle les astronomes
de son tems , Descartes lui-même et Galilée , qui
→ pouvaient tirer le parti le plus avantageux de ces découvertes,
ne paraissent pas en avoir senti l'importance .
» Elles n'ont été généralement admises qu'après que New-
>> ton en eut fait la base de sa théorie du système du monde. >>>>
Aujourd'hui que les progrès des connaissances et de la
philosophie ont montré toute l'illusion de ces idées systématiques
, comment peut-on essaye de les faire renaître?
Commentpeut-on en faire la base de ses ouvrages , y cher
cher de nouveaux moyens de succès , et les représenter
comme essentielles à la littérature ? Certes , si le charme
des lettres exigeait le sacrifice de la sagesse ; si , comme
l'ivresse, il ne pouvait se faire sentir qu'après la perte, de la
raison et du jugement , la littérature serait leplus funeste
et le plus dangereux de tous les arts. L'imagination n'a de
prix qu'autant qu'elle sert à embellir notre intelligence . Si
ellesaisit l'ame par la vivacité des images , ce ne doit être
que pour l'éclairer plus rapidement , pour lui faire mieux
voir et embrasser la vérité , et non pour l'égarer dans
de vaines chimères , pour la séduire par de flatteuses er,
reurs.Heureusement le bon sens et le bon goût n'ont pas
encore perdu touteleur influence , et ceux qui veulent in,
troduire parmi nous une nouvelle poétique , fondée sur la
déraison et l'extravagance, n'auront pas seulement , comme
ils le supposent , à se défaire des gens éclairés et savans ;
leurs véritables ennemis , leurs ennemis mortels , sont les
grands écrivains du siècle de Louis XIV, Fénélon , Boileau
et Racine , qui nous ont appris par leur exemple et
par leurs ouvrages à ne connaître d'autres sources des
beautés littéraires que la nature et la vérité. BIOT.
408 - MERCURE DE FRANCE;
:
LITTÉRATURE ET BEAUX-ARTS .
OEUVRES COMPLÈTES de l'abbé ARNAUD , membre de l'Académie
française et de celle des inscriptions et belleslettres
. A Paris , chez Léopold Collin , rue Gilles-
Coeur , n° 4. - Trois volumes in-8° .
-
L'EMPIRE des lettres est partagé en deux classes trèsdistinctes
. L'une se forme des esprits élevés , étendus , des
hommes à imagination vive et sensible , doués d'un goût
naturelpour le grand,pour le beau, qui sont invinciblement
portés à la culture des lettres , mais que les distractions
du monde , les goûts , les passions , les affaires , empêchent
quelquefois de devenir tout ce qu'ils pourraient être :
l'autre se compose d'hommes médiocres , mais patiens ,
laborieux , que les premières circonstances de leur vie ,
plutôt que leurs premières inclinations , poussent aux
lettres , qui s'ouvrent un sillon pénible , le labourent
toute la vie , en retirent des fruits qui ne sont ni sans
utilité ni sans honneur , mais auraient été toute autre
chose , auraient parcouru toutė autre carrière si d'autres
circonstances les y avaient portés .
On doit à ces derniers beaucoup d'estime quand ils
donnent une bonne direction à leurs travaux , et qu'il y
a pour la société , sous quelque rapport que ce soit , du
profit à en tirer ; mais c'est aux premiers , s'ils remplis
sent leur destinée , que l'admiration est due ; ce sont
eux qui l'enlèvent , ce sont eux qui créent , qui inventent
, qui reculent les bornes des arts , ou qui dans des
limites déjà tracées savent donner aux choses des aspects
nouveaux , d'où résultent pour l'esprit de nouvelles
jouissances et de nouveaux progrès : ce sont eux qui
excitent de justes regrets , si des obstacles quelconques ,
nés ou en eux-mêmes ou hors d'eux , les ont traversés
dans leur route , ont égaré ou ralenti leurs pas .
L'abbé Arnaud fut , on n'en peut pas douter , destiné
par la nature à cette classe privilégiée ; mais en voyant
DECEMBRE 1809 . 409
rassemblé tout ce que de si heureuses dispositions ont
produit dans le cours d'une vie que sa constitution
robuste pouvait rendre beaucoup plus longue , mais qui
a cependant eu la durée à-peu-près commune de la vie
humaine (1) , si l'on jouit , si l'on se livre quelquefois
avec plaisir à un sentiment au-dessus de la simple estime,
on s'y renferme le plus souvent , et le sentiment qui
reste à la fin de cette lecture est celui du regret .
Ce qui pourrait l'adoucir serait de penser que si celui
qui l'excite n'a pas fait tout ce qu'avait voulu la nature ,
il a du moins été fort heureux. Il l'a été , si nous en
croyons son plus intime ami. Dans une lettre adressée à
l'éditeur , où l'on trouve , avec les autres mérites qui distinguent
tout ce qu'écrit M. Suard , un ton de sentiment
vrai et sans exagération , qui persuade et qui touche , il
nous le dit très-affirmativement . « De tous les hommes que
j'ai connus , ajoute-t-il , c'est celui dont la vie a constamment
été semée de plus de plaisirs , et troublée par
moins de peines . » Mais cette assurance est peut-être
une des illusions de l'amitié . Il est vrai que l'abbé Arnaud
avait en lui de grands moyens de bonheur ; cependant
le contraste pénible qu'il devait souvent sentir entre ce
qu'il était et ce qu'il aurait dû être , sur-tout lorsqu'il
se vit doublement décoré des premières dignités littéraires
, ne se concilie guères avec le bonheur. Marmontel
, dans un poëme dont la partie la plus piquante
est restée inédite , avait saisi , en l'exagérant, ce côté faible
de son adversaire. C'est de lui , sous un autre nom ,
qu'il disait au septième chant :
Connaissez-vous la bizarre alliance
De la paresse et de la vanité ?
L'une chérit sa douce obscurité ;
L'autre s'agite avec impatience .
Ainsi captifdans leur étroit lien ,
Un malheureux à lui-même contraire ,
Désespéré de n'être jamais rien ,
Ne peut jamais se résoudre à rien faire , etc.
Cela est exagéré sans doute . Ce n'est point vanité que
(1) Il est mort à 64 ans .
410 MERCURE DE F1R7.A1N1CE
}
,
cejuste sentiment des forces qui furent mises en nous
et dont une voix secrète nouss ddeemmaanndde compte. Ce
n'était point un état d'obscurité que celui où restait
l'abbé Arnaud : c'était plutôt celui d'un hommé célèbre
sur parole , et que la paresse empêchait toujours detenir
ce qu'il avait promis : enfin ce n'est pas n'être rien , ce
n'est pas ne rien faire que ce qu'il a été et ce qu'il a
fait; mais l'état dépeint dans ces vers devait être souvent
le sien ; et l'on a beau semer sa vie de plaisirs , on a
beau en écarter toutes les autres peines , ce n'est point
là du tout un état complétement heureux. M. Dacier ,
dans sa prose élégante et spirituelle , a dit de lui à-peuprès
les mêmes choses que Marmontel , mais en les réduisant
à une juste mesure. « Cette longue querelle (sur
la musique.... ) remplit ses journées de cette sorte d'agitation
dont son esprit a-la-fois actifet paresseux ne
pouvait se passer , et satisfit en lui deux besoins en
apparence contradictoires , le besoin d'être occupé ,
d'être ému et d'émouvoir , et celui de ne rienfaire, ou
du moins de ne travailler que par intervalles et comme
par inspiration. »
1
EY
L'éloge historique de l'abbé Arnaud où M. Dacier
s'exprime ainsi , la lettre de M. Suard , dont j'ai parlé ,
et un discours préliminaire de l'éditeur , réunis à la tête
du premier de ces trois volumes , forment une suite et,
pour ainsi dire , un corps d'éloges , où l'on pourrait avoir
à craindre la répétition des memes détails et les redites :
Mais dans ces trois morceaux le même homme est envi
sagéde trois manières différentes , et leurs auteurs , sans
se contredire , ne se sont point répétés. Le discours de
M. Boudou éditeur n'est , à quelques ornemens près ,
qu'une notice. biographique fort bien faite , où les faits
de la vie littéraire de l'abbé Arnaud sont exposés en
très-bon ordre , et où l'on prend une idée complète de
ses travaux . M. Suard , son ami , et pendant vingttrois
ans le confident ou plutôt le compagnon de
sa vie , a peint sur-tout l'homme privé , Thomme aimable
, et ce qui ajoute à l'agrément de ce tribut de l'amitié,
'c'est qu'en représentant ainsi dans le savant et dans le
littérateur l'homme du monde , il a peint aussi le monde,
DECEMBRE 1800. T 411
tel qu'il était alors , l'existence que les gens de lettres y
avaient et le ton de leurs relations entr'eux ; il se met
sans cesse lui-même en scène avec son ami , spectacle
toujours intéressant , et trop rare dans une carrière où
il devrait être fort commun ; mais il dessine en même
tems le théâtre où ils agissaient tous les deux , et qui a
en quelque sorte disparu avec ses décorations , ses prestiges
, et le plus grand nombre de ses acteurs . C'est
une partie du tableau de la littérature du XVIIIe siècle ,
qui la fait mieux connaître que certains Tableaux tracés
avec autant de précipitation que de confiance par des
peintres qui n'avaient point vu le modèle , et qui se sont
anleur insu plus fidélement peints qu'ils n'ont peint la
littérature et le siècle. Enfin , M. Dacier parlant moins
en son nom qu'au nom de la compagnie savante dont
il était le digne organe , juge , analyse , apprécie les
qualités de l'auteur et le mérite des ouvrages ; son équité,
toujoursbienveillante, ne perd cependantjamais devuelintérêt
des lettres et du goût ; relevant avec art les beautés, il
laisse suffisamment entrevoir les défauts ; la malignité
d'esprit et même la critique impartiale peuventdemander
davantage ; mais dans la fonction qu'il avait à remplir ,
c'était assez pour la justice .
La lettre de l'abbé Arnaud au comte de Caylus sur
lamusique , le premier ouvrage qui le fit connaître au
public , se présente aussi la première dans ce recueil .
Elle parut en 1754. L'auteur , né en 1721 , était dans la
force de l'âge. Il savait le grec et la musique. Il avait
étudié les ouvrages des Grecs sur leur musique , et plus
encore, àcequ'il paraît , ceux qu'ils avaient écrits sur leur
propre langue , et les systèmes de leurs philosophes
autant que ceux de leurs musiciens . H connaissait , et , ce
qui est plus rare et meilleur , il sentait leurs arts : il
s'était pénétré de cette chaleur , de cette vie morale dont
ils les avaient animés . Il crut avoir saisi les moyens
dont ils se servaient dans leur musique pour produire
les grands effets qu'on lui attribue , ou plutôt il espéra
les saisir et promit de les expliquer : mais il ne s'était
point assez rendu compte des difficultés de ce sujet . Il
n'avait point assez apprécié celle qui naît de la seule
412 MERCURE DE FRANCE ,
absence d'exemples auxquels on puisse appliquer ce
qu'on a retrouvé de préceptes . Il avait même superficiellement
examiné quelques parties de l'art , et il s'était
trompé sur le sens de quelques mots , de manière à
devoir être entraîné dans des erreurs sur les choses .
Par exemple , il entendait par prolation dans l'ancienne
musique vocale un trait de plusieurs notes surla même syllabe.
Cemot étaitinconnu aux Grecs dans cesens . La chose
l'était peut-être elle-même , en dépit de quelques apparences.
Dans la vieille musique moderne, la prolation
était un signe qui avait rapport à la division des tems et
non à la prolongation des sons. Le Dictionnaire de l'Académie
dit , il est vrai , que ce mot signifie roulement ou
roulade; mais J. J. Rousseau , qui avait approfondi cette
matière , affirme dans sonDictionnaire de Musique , plus
croyable ici que celui de l'Académie , qu'il n'a point lu
ailleurs ni ouï-dire que ce mot ait jamais eu ce sens là .
Uneerreur plus grave est celle où l'abbé Arnaud paraît
avoir été sur les modes de la musique ancienne , qui n'étaient,
selon lui, autre chose que nos modulations (2); nos
modulations consistent dans le passaged'un de nos tons ou
modes à l'autre , et dans leur succession entr'eux : les
modes des Anciens n'étaient certainement vien de pareil.
Ce n'est pas ici le lieu d'entrer dans ces explications ;
mais elles nous mèneraient toutes à cette proposition diamétralement
opposée à la sienne : les modes de la musique
grecque n'avaient aucun rapport avec les modulations
de la nôtre. Je sais , dit-il plus loin (3) , qu'à la rigueur,
il n'y a que deux modes , le majeur et le mineur.
Oui , dans notre musique ; mais ce que nous entendons
par cesdeuxmodes n'avait aucune signification correspondantedans
la musiquedes Grecs . Il y aurait bien d'autres
observations à faire sur cette lettre , écrite d'après de premiers
aperçus et avec la confiance d'un esprit qui sentait
ses forces , sans avoir assez approfondi la nature et mesuré
l'immensité de l'entreprise : mais cela ne doit pas
empêcher d'y reconnaître une supériorité de vues qui
(2) Tom. I, pag. 14 .
(3) Pag. 18 .
DECEMBRE 1809 . 413
manque à la plupart de ceux qui ont écrit sur la musique,
une philosophie des arts peu commune, un style
pittoresque , animé, qui annonçait dans un adorateur des
Anciens un écrivain nourri de l'harmonie de leurs langués
. Il ne faut donc pas s'étonner du succès qu'eut alors
cette lettre , ni de la réputation qu'elle fit à son auteur ; il
faut seulement lui reprocher de n'y avoir donné aucune
suite , et pouvant faire un grand ouvrage , qui aurait encore
été grand et utile , quand il n'y aurait pas exécuté
tout ce qu'il avait promis , d'avoir ensuite vécu , pour ainsi
dire , sur la réputation d'un prospectus ...
0
N'ayant ni terminé , ni même , à ce qu'il paraît ,
sérieusement commencé cet ouvrage , il ne travailla
le reste de sa vie que par morceaux détachés , et
'à mesure que les sujets se présentaient à lui . Tous
ces travaux sont ici mélangés presque sans ordre , et
il en résulte peut-être pour le lecteur , sinon une instruction
plus facile , au moins plus d'agrément et de variété.
Si l'on voulait classer les différentes parties de cette masse
générale , il faudrait distinguer , 1º ce que l'auteur inséra
dans le Journal étranger , ouvrage heureux par son
but , par son exécution , par la coassociation de travaux
et la liaisond'amitié qu'il fit naître , enfin par l'éclat et, ce
qui est bien rare pour les journaux , par la durée de son
succès; 2ºles mémoires et autres morceaux qu'il composa
comme membre de l'Académie des inscriptions et de
l'Académie française , où il prouva que l'on peut traiter
les matières d'érudition dans des vues philosophiques
et dans un style plein d'imagination et de goût ;
3º les morceaux d'érudition ornée dont il a rempli le
premier volume de son explication des pierres gravées
du cabinet du duc d'Orléans ; 4º ses écrits polémiques à
l'occasion de la musique de Gluck . La première de ces
divisions est la plus variée et laplus agréable ; la deuxième,
la plus forte , la plus solide et la meilleure ; la troisième
joint à l'utilité beaucoup d'agrément ; la quatrième, toute
de circonstance , est celle qui intéresse le moins aujourd'hui
. Il y aurait encore assez de variété dans chacune
et je crois que l'édition ainsi rangée , sans employer les
mêmes titres , académies , pierres gravées , journal étran-
,
414 MERCURE DE FRANCE ,
ger, guerre de musique , procurerait aux lecteurs un
plaisir et à l'auteur une réputation plus solides.
Certainementles mémoires sur les Accensde laLangue
grecque, sur la Prose grecque , sur le Style de Platon , ce
dernier suivi de la traduction du dialogue intitulé
"Ion, que Téditeur en a séparé par un goût excessif
pour la variété ; la Vie d'Apelle , l'Examen de quelques
passages des anciens Rhétours , le mémoire sur les
Inscriptions , Eloge d'Homère , le Portrait de César ,
les deux Essais sur Catulle et sur Stace (j'omets à
dessein le Discours sur les Langues , qui , malgré ce
qu'il contient d'excellent sur les langues grecque et
latine , appartiendrait à la série tirée du journal étranger
) ; plusieurs autres morceaux d'érudition et de
goût , mais d'une moindre étendue , terminés par le
Discours de Réception à l'Académie française , formeraient
un volume académique d'un mérite au-dessus du
commun, et une masse de travaux dont le rapport entr'eux
produirait une idée d'ensemble et de suite quine
pourrait que relever celle qu'on se forme ordinairement
de l'auteur . M. Dacier , dans l'éloge de son ancien confrère
, a parfaitement caractérisé la plupart de ces mor
ceaux : il a dit de tous avec beaucoup de justesse :
« Ses productions littéraires sont en petit nombre et peu
considérables par leur étendue; mais elles offrent ce
qu'on chercherait quelquefois en vain dans des ouvrages
très -volumineux , des vues ingénieuses , des
pensées , tantôt fines et délicates , tantôt fortes et profondes
, des traits brillans qui semblent plutôt échapper
à l'auteur qu'être le fruit du travail et de la réflexion .»
Cette partie des ouvrages de l'abbé Arnaud est indubitablement
celle qui lui appartient le plus en propre. Ses
vues sur les accens , l'harmonie et les propriétés de la
langue grecque , tenaient par leur nature à ses premiers
projets de travail età ses premiers aperçus sur la musique
des Anciens : mais dans cette partiemême, il est d'autres
morceaux sur lesquels on pourrait former des doutes , et
cela parce qu'il en est aussi sur lesquels on ne peut
malheureusement pas en avoir . La vie d'Apelle , par
exemple, ou plutôt le mémoire sur sa vie et ses ouvrages ,
L
DECEMBRE 1809 . 415
f
estune pièce très- importante , où le goût des arts s'allie
avec l'érudition la mieux ordonnée sur tout ce qui concerne
l'art antique . Eh bien ! tout le fond de ce mémoire
appartient à Carlo Dati , savant italien du dix-septième
siècle . C'est la troisième de ses Vite de' Pittori Antichi.
C'est lui qui, pour composer cette vie , a extrait de Pline,
de Suidas , de Plutarque , de Cicéron , de Lucien, de
Strabon , d'Elien , d'Athénée , etc. tous les passages où il
est parlé d'Apelle , les a mis en ordre , et en a tiré les
événemens dont sa vie se compose et les notices de tous
ses principaux ouvrages . Ces auteurs sont toujours cites
en marge : l'abbé Arnaud n'a eu d'autre peine que de les
ouvrir à l'endroit cité , d'y reprendre quelquefois leurs
textes que Carlo Dati n'avait fait qu'indiquer, de nourrir
le tout de quelques réflexions dictées par les grands souvenirs
de ces célèbres productions de l'art , et de les revêtir
de son style . Il y a sans doute encore beaucoup de
mérite à arranger ainsi l'ouvrage d'un autre ; mais il ne
faut pas le donner comme sien , sur-tout à une compagnie
savante dont on est membre et dont on veut par ce
moyen surprendre et usurper l'estime. Il est permis
d'emprunter aux étrangers comme aux anciens , mais il
faut en avertir , et indiquer les sources où l'on a puisé ,
sans quoi l'on n'emprunte pas , on vole .
Ce mémoire est suivi de savantes notes. L'auteur y
parle toujours en son nom , et cependant le plus grand
nombre est tiré des notes ou postille qui suivent aussi la
vie écrite par Carlo Dati . Il y en a entr'autres une essentielle
et très-étendue sur l'usage où étaient les artistes grecs
d'inscrire leur nom sur leurs ouvrages ; l'auteur français
l'annonce comme le résultat de ses recherches (4) : mais
ces recherches ne lui ont pas coûté beaucoup de travail .
L'auteur italien les avait faites pour lui ; cette longue
note n'est que l'extrait de ce qui se trouve dans l'une de
celles de Carlo Dati , sous ce titre particulier : Costume
degli artefici antichi di scriver nelle opere i nomi loro .
(4) Le soin que prenaient les artistes de transmettre leur nom à
la postérité en l'attachant à leurs ouvrages , m'a engagé dans des
recherches dont voici le résultat. » Т.3 , p. 191 .
416 MERCURE DE FRANCE ,
-
Le morceau sur Catulle est un de ceux qui ont obtent
les suffrages de l'Académie , l'admission dans l'un des
volumes de ses mémoires (5) , et une part honorable
dans les éloges de M. le Secrétaire perpétuel. Ce qu'il y
a de meilleur et de plus intéressant dans ce morceau ,
est ce qui regarde le plus considérable et le meilleur
poëme de Catulle , dont les noces de Thétis et de Pelée
sont le sujet. L'analyse de ce poëme , les observations
sur ses beautés , sur ses défauts , les vues sur ce qu'il y
aurait eu à faire pour éviter quelques vices qu'on lui
reproche , tout cela est plein de jugement , de savoir et
de goût ; mais tout cela se trouve mot pour mot dans un
autre auteur italien du XVIIIe siècle , le savant et ingénieux
abbé Conti. L'abbé Arnaud ne fait , à peu de chose
près , que le traduire , et il ne le nomme seulement pas .
J'ai relevé ailleurs (6) et démontré dans toute son étendue
ce larcin littéraire , qui , comme l'on voit , n'est pas le
seul dont cet homme ennemi du travail et avide de
renommée , se soit rendu coupable ; je n'y insisterai
donc pas ici . Ce qu'il y a de singulier , c'est que dans
un écrit moins important , il est vrai , mais qui est aussi
de quelque intérêt , et qui n'est non plus qu'un extrait
de ce même abbé Conti , il le nomme , il le loue ,
il avertit qu'il fait usage de ses réflexions , sur Stace ,
auxquelles il ne fait que joindre les siennes. Que n'en
faisait-il autant pour Catulle ?
Un troisième auteur italien , auquel il a encore fait de
ces sortes d'emprunts , que l'on est forcé malgré soi
d'appeler autrement , c'est le savant Quadrio , qui a
embrassé dans son volumineux ouvrage toutes les parties
de l'art poétique , et l'histoire de la poésie ancienne
(5) Dans l'un des trois volumes que l'on assure devoir bientôt
paraître.
(6) Dans la préface de ma traduction en vers du poëme de Thetis
etPelée , que la classe de l'Institut , dont j'ai l'honneur d'être membre,
a eu l'indulgence d'admettre dans le volume de ses Mémoires , actuellement
sous presse , et dont l'impression , par des motifs étrangers à
la classe , a été suspendue pendant trois ans.
et
DECEMBRE 1809. 47
et moderne (7) . Je l'ai retrouvé jusqu'à trois fois , le chercher , dans les OEuvres de l'abbé Arnaud. Laro LA SE
ses explications des pierres gravées (8) , on trouve une
dissertation sur les masques des anciens , dans laquelle
pour le dire en passant , il est d'un autre avis que
M. Mongez sur l'ouverture de la bouche de ces masques;
il la termine par des observations concernant les mas
ques qui subsistent encore en Italie pour certains coles
comiques , et qu'il eroit un reste des anciens mimes
comme les personnages bizarrement acoutrés qui s'en
servent. Cela est littéralement tiré du Quadrio (9) ; la
Dissertation elle-même l'est en partie de Paciuchelli , de
Larvis , et de quelques autres auteurs ; mais du moins
il les cite de tems en tems , au lieu qu'il nous donne
comme de lui ces observations du Quadrio .
Vous retrouverez de même dans son Discours sur le
Dithyrambe toute la substance d'un chapitre du Quadrio
(10) sur le même sujet , dans le même ordre , appuyé
sur les mêmes autorités et avec les mêmes citations
(11) . Iln'y a pas jusqu'à une petite note sur le
premier mot de ce discours , où l'auteur ne donne hardiment
pour sienne une opinion du Quadrio sur l'origine
de ce genre de poésie .
<«<Nous croyons , dit-il dans cette note , qu'il faut
chercher l'origine du dithyrambe dans les chansons et
dans les danses dont fut accompagné le triomphe
d'Osiris , lorsqu'il eut subjugué l'Orient. >> Nostra opinione
, dit le Quadrio , è che nascesse tal poesia quando
Osiride se ne tornava dat saggiogato oriente. Ainsi
du reste.
Enfin l'Essai sur le mélodrame ou drame lyrique ,
(7) Della storia e della ragione d'ogni poesia . Sept gr. vol. in-4°.
(8) Т. 3 , p . 347.
(9) T. 5 , p . 205 et suiv .
(10) T. 2 , p . 477 .
(II) Celle entr'autres du fameux Dithyrambe de l'Orphée du
Politien , qu'il copie tout entier :
Ognun segua , Bacco , te ,
Bacco , Bacco , Evos ! etc.
Dd
418 MERCURE DE FRANCE ,
:
+
qui ouvre le second volume , et qui renferme beaucoup
de choses en peu de pages , n'est non plus qu'un abrégé
de ce que le même savant italien a écrit sur cette matière
(12) . L'abbé Arnaud en abrégeant ou copiant , et
ne se donnant pas la peine de recourir aux sources ,
est tombé, dès le commencement de cet Essai , dans une
erreur qu'il n'est pas inutile de relever. Selon le Quadrio
( 13) , Sulpizio , auteur du quinzième siècle , dans la
dédicace de ses notes sur Vitruve , qu'il présenta au
cardinal Riario , dit que ce cardinal futle premier qui
fit chanter une tragédie sur la place publique. Il cite
ensuite le texte de l'épître de Sulpizio , où ce dernier dit
qu'il a été lui-même le premier à enseigner à la jeunesse
l'art de représenter et de chanter cette même tragédie ,
chose qu'on n'avait pas vue à Rome depuis bien des
siècles . Selon l'abbé Arnaud (14) , « Sulpitius entreprit
le premier de rappeler les procédés qu'avaient constamment
suivis les Grecs et les Latins . Il composa une
espèce de tragédie qui fut chantée en 1480 sur un magnifique
théâtre qu'avait fait construire le cardinal Riari.>>>
Ainsi il le fait auteur d'une tragédie qu'il ne fit que
styler ses jeunes élèves à représenter et à chanter , et
qui n'était nullement de lui .
Giovanni Sulpizio , à qui il donne le nom d'un Subpitius
de l'ancienne Rome , surnommé Verulano , parce
qu'il était de Veruli ou Veroli , petit évêché de la campagne
de Rome , tenait alors dans cette dernière
ville une école de belles- lettres , et publia plusieurs
ouvrages de grammaire. Il donna aussi quelques éditions
d'auteurs latins , entr'autres celle de Vitruve ,
dont le Quadrio dit qu'il existe un exemplaire dans notre
Bibliothèque Mazarine . On ne sait point quelle était
cette tragédie latine , ainsi représentée et chantée ; dès
ce tems-là les élèves d'un autre grammairien plus célèbre
, Pomponio-Leto , en représentaient aussi , tantôt
au château Saint-Ange , tantôt sur la place publique , ou
(12) Tom . V , p . 425 et suiv.
(13) Page 431 .
(14) Tom. II , p . 1 .
DECEMBRE 1809 . 419
dans le palais de cemême cardinalRiario. Le pape Innocent
VIII y assistait ; et le cardinal avait promis de faire
construire un théâtre exprès pour ces représentations
( 15) . Sulpizio voulut renchérir sur cette nou- .
veauté. Il était très-versé dans les antiquités ; et sachant
que tous les ouvrages dramatiques des anciens étaient
chantés , il entreprit de faire renaître cet usage. Mais il
est probable que ce chant n'était qu'une espèce de déclamation
plus accentuée et peut-être notée. Quelles que
fussent ces sortes de tragédies , il est du moins certain
qu'il n'en était pas l'auteur, et que le Quadrio, que l'abbé
Arnaud copie sans le citer jamais , ne dit point du tout
qu'il l'ait été . GINGUENÉ .
(La suite à l'un des numéros prochains . )
REVUE LITTÉRAIRE.
LETTRES RUSSES , publiées par M. de*** DE SELVES .
Misce stultitiam consiliis brevem .
A Paris , chez Léopold Collin , rue Gilles-Coeur .
Prix , 3 fr . Un vol . in-12 .
LES Lettres persannes , comme tous les ouvrages qui
ont obtenu un grand succès , ont eu une foule d'imitateurs
. C'est sur-tout en France que l'on peut remarquer,
plus que partout ailleurs , ce goût pour les imitations .
Lorsque le Voyage sentimental de Sterne parut , tout devint
sentimental chez nous jusqu'aux Dictionnaires . Nous
ne prétendons pas faire le procès aux imitations en général
; quand un homme a tracé une route nouvelle et
agréable , il serait injuste de vouloir empêcher d'autres
personnes de la suivre ; et le cadre d'une correspondance
établie entre deux amis qui habitent des pays éloignés et
différant sensiblement entr'eux par les moeurs et les coutumes
, offre des moyens de présenter la critique sous une
forme piquante et originale . M. de Selves n'a pas tiré
(15 ) Tiraboschi . Stor. della lett. ital . Tom. VI , p. 11 , p. 184,
rere ed. (sic. ) de Modène.
Dd 2
420 MERCURE DE FRANCE ,
assez de parti de son sujet sous ce dernier rapport ; il a
presque fait un roman de son ouvrage , et l'amour yjoue
le plus grand rôle . Voici comment il explique son plan :
<<Mon principal personnageBauerpart de Russie ; il rend
>> compte de tout ce qu'il voit sur sa route , et fait part
>> des réflexions que les lieux et les personnes peuvent
>> lui faire naître. Son ami demeure à Saint-Pétersbourg ,
>> veille à ses intérêts et correspond avec lui sur tous les
>> sujets qui font la matière de cet ouvrage. Je donne à
>> ce dernier le caractère d'une amitié que je crois la
>> véritable . Bauer avance et arrive à Paris : là commence
>>> l'intrigue d'un amour dont j'ai voulu peindre le danger;
>> elle se prolonge par divers incidens qui transportent
>> Bauer dans d'autres nations , et fournissent l'occasion
>> d'entretenir la correspondance sur les sujets d'histoire
>> et de politique . >> On sent tout ce qu'un pareil cadre
pouvait offrir de rapprochemens nouveaux , de détails
piquans , d'anecdotes instructives , et l'on regrette de le
trouver rempli , en grande partie du moins , de fades
amourettes , et de tous les lieux communs des romans
modernes . Un autre défaut que nous reprocherons à
l'auteur et qui tient à celui du style , généralement trop
peu soigné , c'est que toutes les lettres paraissent écrites
de la même main; elles ont toutes les mêmes tournures
et la même couleur. Dans les Lettres persannes Usbeck
ne parle pas comme Ricca , et l'esclave n'écrit pas
commelemaître : chacun emploie le langage qui lui convient
; dans l'ouvrage de M. de Selves , au contraire , la
jeune Elisa raisonne avec autant de profondeur et de
justesse qu'un docteur de Sorbonne. Voici un échantillon
des conseils qu'elle donne à son ami Bauer :
« L'annonce de votre départ estune mauvaise nouvelle :
>>pourquoi tant de recherches ? et sur-tout pourquoi les
>> faire si loin ? Je me figure que le bonheur repose sur
>> des bases plus simples . Nos ancêtres devaient avoir un
>> but lorsqu'ils s'interdisaient les voyages . J'ai voulu
>> connaître la cause de cette défense : plût à Dieu qu'elle
>> fût dans toute sa vigueur ! Ma curiosité n'a pas été
>> satisfaite , car j'ai vu qu'elle était fondée sur la crainte
>>de trop communiquer avec les autres peuples , et de
DECEMBRE 1809 . 427
>> finir par nous entourer insensiblement du brillant cor-
>> tége de tous les vices , qu'ils parent du beau nom de
» sociabilité perfectionnée : à cette découverte j'ai frémi
>> pour vous , bien qu'il m'ait semblé que la violation du
>> principe ne pouvait être qu'un mal à la longue , et non
>> pas l'effet d'un cas particulier . >>>
Voilà des réflexions bien sévères et bien profondes
pour une jeune fille de quinze ans: toutes celles qui
sont répandues dans l'ouvrage , et qui y sont quelquefois
mieux placées , supposent dans l'auteur un sens juste
et des connaissances variées . On pourrait bien à la
rigueur y relever quelques opinions tant soit peu paradoxales
, entr'autres celle où M. de Selves nous cite les
Romains comme un peuple plus législateur que conquérant
: nous serions bien aises de savoir jusqu'où il voulait
que les Romains portassent leurs conquêtes pour
établir leur supériorité comme peuple conquérant ? Mais ,
quoi qu'il en soit , si dans une seconde édition M. de
Selves , en revoyant ses Lettres , en fait disparaître les
anecdotes galantes qui ne ressemblent à rien , parce
qu'elles ressemblent à tout , s'il donne à son style un
tour plus vif et plus piquant , nous ne doutons pas que
son ouvrage ne puisse être lu avec intérêt.
ALIDE ET CLORIDAN , ou l'Epée de Charles Martel; tiré
des Chroniques du sage Ingulfe .-Paris , Dentu .
Deux vol . in- 12 .
-
Tout le monde sait généralement quel fut le succès
des romans de chevalerie publiés vers la fin du règne
de Louis XV par M. le comte de Tressan; ils servirent
de type à une foule d'ouvrages du même genre,
qui ont été plus ou moins lus , suivant leur degré demérite;
mais qui , presque tous , furent accueillis avec empressement
par une nation brave et galante , qui semontrait
passionnée pourtout ce qui portaitun caractère chevaleresque.
Après nos orages révolutionnaires , nos ames ,
accoutumées à des impressions fortes et aux couleurs rembrunies
, durent rechercher tout ce qui pouvait leur retracerdes
souvenirs douloureux; c'est peut-être à cette cause
que les romans à spectres ont dû leur vogue. L'auteur de
422 MERCURE DE FRANCE ;
l'ouvrage que nous annonçons a voulu nous ramener à
des idées plus gracieuses . Le fonds de son roman est trop
romanesque ; mais les épisodes sont intéressans et bien
racontés . Le héros principal est un fils naturel de Charles
Martel , qui n'a reçu d'autre témoignage de paternité et
d'autre héritage que l'épée de son père ; on prévoit d'avance
que cette épée lui fait faire des prodiges de valeur
et finit par le faire reconnaître. On peut faire quelques
reproches à ce petit ouvrage . Quelques-unes des peintures
qu'il contient sont un peu vives, et des consciences
timorées leur donneraient peut- être un autre nom ; mais ,
à cela près , les personnes qui seront plus curieuses d'aventures
piquantes et de détails agréables que de la pureté
et de l'élégance du style , liront avec plaisir les
Chroniques du sage Ingulfe , où l'on trouve un tableau
assez vrai de la gaieté franche et de la loyauté de nos
bons aïeux .
ROMANS , CONTES , ANECDOTES ET MÉLANGES ; par AUGUSTE
DE KOTZEBUE .-Traduits de l'allemand par M. BRETON .
Six vol . in- 12 . -Paris , Chaumerot , libraire , au -
Palais -Royal.-Prix 12 fr . , et 15 fr. par la poste .
On serait presque tenté de croire , en voyant l'espèce
de macédoine que contiennent ces six volumes , composés
des matériaux les plus hétérogènes , que M. Kotzebuë
a vidě son portefeuille sur le comptoir de quelque libraire
allemand avide de tout ce qui sort de la plume de ce
grand homme . M. Kotzebuë fût-il mort , il n'aurait pas
trouvé un éditeur plus jaloux de produire aux regards de
la postérité la plus mince de ses productions . Il ne nous
a pas fait grâce de la plus petite nouvelle , pas de la
moindre anecdote ; tout lui a paru digne d'être imprimé.
M. Kotzebue ou son traducteur ont commencé le recueil
par un petit roman qui n'est dénué ni de
charme , ni d'intérêt. Il a pour titre Ottilia. Cette
Ottilia ressemble à Paméla , à Nanine et à toutes les petites
filles qui ont fait fortune ; mais il y a dans son histoire
des détails racontés avec beaucoup de grâce ,
et qu'on est fâché de voir noyés dans beaucoup de pué
rilités que les bons Allemands prennent pour du naturel,
DECEMBRE 1809 . 423
Ce roman occupe à lui seul deux volumes de la collection
; et si l'on en excepte quelques nouvelles , dont les
principales sont lajeune Tyrolienne , l'Innocence pervertie
, l'Ange tutélaire et la Femme à cinq maris , tout le
reste est rempli par de prétendus bons mots , des anecdotes
et des contes , dont quelques-uns font sourire et
soutiennent dans la lecture de ceux qui sont insignifians .
On trouve encore dans ce recueil un Journal du roi de
Pologne Stanislas-Auguste , qui contient des détails curisux
sur la cour de Paul Ier . Nous extrairons de ces six
volumes une anecdote sur le roi de Prusse ; elle porte un
cachet d'originalité qui retrace assez bien le caractère
de cemonarque.
« Lorsqu'en 1769 la guerre était prête à éclater entre
l'Autriche et la Prusse , et que toutes les relations ministérielles
étaient déjà rompues , la cour impériale fit un
dernier effort pour obtenir ce qu'elle demandait. Elle
envoya M. de Thugut à l'armée prussienne afin de traiter
directement avec le roi .
>> Frédéric le reçut très-froidement , dit qu'il n'avait
point deministre auprès de lui , et qued'ailleurs lamatière
avait été épuisée par le comte de Finkestein . M. de Thugut
ne se laissa point déconcerter ; il avait apporté un gros
rouleau de papiers lié avec un fil rouge ; il dénoua le fil ,
étala ses papiers , parla avec beaucoup de chaleur , mais
s'étant aperçu que le roi ne lui répondait que par monosyllabes
et avec une extrême sécheresse , il reprit ses
papiers et s'en alla de fort mauvaise humeur.
>> A peine avait-il atteint la porte que le roi le rappela
tout-à-coup : il revint vite et tout joyeux , persuadé que
Frédéric avait faitdes réflexions ;le prince vientau-devant
de lui avec le fil rouge qu'il avait oublié , et lui dit en
riant : Tenez , M. de Thugut , je n'aime pas le bien d'autrui.
»
On peut prédire, en somme , que la variété qui règne
dans ce recueil , malgré la stérilité de quelques-uns des
morceaux , la rendra précieuse à une foule d'oisifs de
province , et même de la capitale , qui croyent s'amuser
quand on leur offre l'occasion de changer d'ennui .
J. T.
424 MERCURE DE FRANCE ;
L'EPOUSE DU BANDIT ou la Fille de Saxe , traduit de
l'anglais , par Mme P*** , auteur de Henri St-Léger ,
Constance de Lindensdorff, la Malédiction paternelle
, etc.- Cinq volumes in- 12 . A Paris , chez
Jean Chaumerot , libraire au Palais-Royal , nº 188 .
L'Epouse du Bandit ! Quel heureux titre pour un
roman! Que de jouissances il promet à l'esprit ! Ily a
du raffinement dans le choix de ce mot , et sur-tout
dans l'idée d'annoncer pour son héroïne la compagne
d'un bandit. L'imagination cherche d'avance quel rôle
peut jouer un tel personnage ; on suppose un caractère
extraordinaire ; on le met en situation ; on fait enfin un
roman soi-même; et comme on veut savoir si le livre
répond à l'idée qu'on s'en est faite, on l'achète.... Et
voilà tout juste ce que veulent et l'auteur et le libraire .
Jugez , d'après cela, si le choix d'un titre est un soin frivole.
Vous avez donc cinq volumes à lire. Vous en parcourez
trois : point de bandit encore , point d'Epouse de
Bandit. Qu'y a-t-il donc dans cet ouvrage? le voici :
Près du couvent de Sainte-Florensia , en Saxe , est une
chaumière habitée par le vieux Dusseldorf. Un soir ,
pendant le plus terrible orage , une femme jeune etbelle ,
mourante de douleur et de fatigue , et portant un enfant
dans ses bras , vient demander asyle à ce bon paysan, et
meurt quelques jours après . L'enfant nommée Rosalthe
est élevée dans la chaumière comme fille de Dusseldorf ,
et ensuite placée dans le couvent de Saint-Florensia où
l'abbesse prend à elle le plus tendre intérêt. Un jeune
homme, le comteAdelbert de Lunenbourg, voit Rosalthe
au couvent , l'aime et ne tarde pas d'en être aimé. Ici de
longs détails sur leurs entrevues dans la chaumière , dans
une vieille chapelle abandonnée , et chez un vieil ermite
des environs ; tout cela en tout bien et tout honneur.
Quelques incidens font découvrir à Rosalthe qu'elle n'est
point la fille de Dusseldorf , et qu'elle est enfant du mys
tère et du malheur. Sa mère , fille du baron de Lindenthal
qui habite un château à quelques lieues delà, avait épousé
DECEMBRE 1809. 425
en secret le chevalier Rosecroix , et s'était vue obligée de
fuir pour éviter le courroux du fier et impétueux baron .
Rosalthe ne découvre son secret à personne , pas même
àson amant qui n'en est pas moins disposé à l'épouser.
Ils allaient être heureux , lorsqu'un jour Rosalthe allant
faire une visite à l'ermite , est enlevée par des brigands .
Le chef de ces brigands , qui a des príncipes , ne veut employer
contre elledeviolence que pour devenir son époux.
Il la force d'être présente à une cérémonie religieuse ,
pendant laquelle il lui passe un anneau au doigt ; et voilà
pourquoi le roman est intitulée l'Epouse du Bandit :
Rosalthe qui est assez scrupuleuse sur les pratiques de
religion , pour se croire légitimement mariée , se serait
crue aussi obligée en conscience deremplir tousles devoirs
d'épouse , si , lejour même , un jeune et honnête brigand
ne luiavait fourni les moyens de s'échapper de la caverne .
Elle est rendue à son amant qui veut toujours l'épouser ;
mais elle le refuse parce qu'elle se croit liée à un autre .
Enfin , par ungrand hasard , les bandits qui , depuis bien
des années , vivaient paisiblement de leurs brigandages
au milieu d'un pays habité , et sans qu'on soupçonnat
même leur existence , sont attaqués au moment qu'ils
allaient de nouveau enlever notre héroïne . C'est son
grand-père même , le baron de Lindenthal , qui a contribué
à l'arracher de leurs mains , et qui est tué dans le
combat , ainsi que le prétendu mari de Rosalthe. Une
foule de mystères se découvrent. Le chevalier Rosecroix
, père de l'héroïne , est trouvé prisonnier dans le
château du baron . L'abbesse se fait reconnaître pour une
femme de ce baron , qui croyait l'avoir tuée dans un
mouvement de jalousie contre un ancien amant , lequel
n'est autre que l'ermite. Le jeune homme qui a contribué
à sauver Rosalthe est aussi de la famille . C'est un bâtard
du baron , dont la mère est elle-même dans le couvent.
Ainsi tous vivaient depuis un grand nombre d'années ,
sur l'espace d'une lieue carrée peut-être , sans se douter
qu'ils fussent si près les uns des autres . Toutle cinquième
volume est employé au récit de leurs aventures particulières
.
426 MERCURE DE FRANCE,
Cet ouvrage est , dit-on , traduit de l'anglais , et nous
n'en blâmons que plus librement le plan et l'ordonnance .
Qu'il n'y ait que quelques pages destinées au tableau
d'un repaire de brigands dans un roman en cinq volumes ,
à la bonne-heure ; et ce n'est pas nous qui reprocherons
à l'auteur cette sobriété si rare dans les romans de nos
jours ; mais alors il ne fallait pas emprunter d'un incident
le titre de cet ouvrage , parce qu'un titre doit toujours
être pris du sujet principal ; et d'ailleurs , celui
d'Epouse du Bandit n'est pas exact ; car les paroles que
prononce un homme au milieu d'un appareil religieux ,
en supposant même qu'il soit prêtre , peuvent-elles légitimer
un mariage , quand il n'y a de la part de celle
qu'on veut marier aucun consentement de coeur ni de
bouche ? sur-tout quand l'acte qui constitue essentiellement
un mariage , l'acte civil , enfin , manque à cette
espèce d'union ?
On voit que l'auteur a voulu , de tems en tems , imiter
la manière d'Auguste Lafontaine. Il a voulu peindre
aussi ces sentimens doux et religieux qui donnent tant
d'intérêt aux romans de cet étranger ; mais quelle différence
dans l'exécution ! Que de conversations longues
et inutiles ! que de lieux communs d'une morale vulgaire
! que de réflexions froides et banales dans ce
volumineux roman ! Point de mouvement , point de
chaleur , point de ces idées vives ou tendres qui vont
frapper subitement jusqu'au fond du coeur, et y réveiller
les plus touchantes affections !
Nous l'avouons avec plaisir , le traducteur ne paraît
guères mériter d'autre reproche que de n'avoir pas réduit
l'ouvrage de moitié . En accélérant ainsi la marche de
l'action , il lui eût au moins donné de l'intérêt . Son style
est simple , facile , et assez agréable pour faire désirer
qu'il choisisse , une autrefois , de meilleurs originaux ;
ou même qu'il prenne ses sujets dans son imagination .
DECEMBRE 1809. 427
L'ÉCOSSAISE EXPATRIÉE ; nouvelle traduite de l'anglais, de
CATHERINE SELDEN , auteur de Serena . -Un vol . in-
12.-AParis , chez Maugeret fils , imprimeur-libraire ,
rue Saint-Jacques , nº 38 .
N'AVEZ-vous aucundes talens nécessaires pour composer
un ouvrage de littérature ? apprenez l'anglais ou l'allemand
, et vous ferez votre livre. Il n'est pas même absolument
indispensable de bien savoir la langue dont on
veut traduire un ouvrage. Avec le secours d'un dictionnaire
, on parvient à rendre à-peu-près le sens des mots de
cette langue ; et qu'importe à celui qui lit un roman que
la traduction n'en soit pas fidèle , pourvu qu'il l'intéresse
ou l'amuse ? Il est vrai qu'il faut au moins savoir choisir
l'ouvrage original , et il paraît que cela même est plus
difficile qu'on ne pense , puisque , parmi cent romans
peut-être , on a choisi de préférence celui de Mme Ca-
• therine Selden , auteur de Serena , etc. Le traducteur ,
épris sans doute des beautés de l'original , en a conservé
fidélement la marche. Il ne s'est permis que d'y ajouter
quelques transitions qu'exige le stylefrançais; et de plus ,
trente-trois notes de sa composition , persuadé , dit-il ,
qu'une moralité née du sujet devait couronner l'original.
Ainsi , par exemple , le lecteur apprend , dans ces trentetrois
notes morales , quelle est la valeur du shelling ; il
découvre que les émigrés , à leur retour de Londres , en
ont rapporté et introduit en France l'usage de faire des
visites aux dames le matin ; que les maisons honnêtes de
Londres sont composées d'un rez-de-chaussée , etc. etc.
Le traducteur français a cru devoir encore changer le
titre de l'ouvrage anglais et en supprimer l'épigraphe ,
pour les remplacer par des mots d'une fabrique plus mystérieuse
, tels que ceux de Omnia vincit amor.
Ecoutons , au reste , le traducteur pour bien juger de
sa fabrique : « Lady Louise avait seize ans . De la vie sérieuse
qu'on menait dans le séjour qu'elle venait de quitter
(une pension) , elle avait contracté un air posé , peu
commun à son âge. Sa taille , quoique mince , n'annonçait
pas de délicatesse languissante . Elle avait de ces
yeux noirs qui rarement sont brillans et doux. Sa bouche
۱
428 MERCURE DE FRANCE ,
le disputait en grâces à la mélodie de sa voix. Ses joues,
qui d'ordinaire étaient peu colorées , se couvraient d'un
brillant incarnat quand elle prenait de l'exercice, etc. >>>
Telle était Louise Percy, seul enfant du comte de
Monrose , paird'Irlande. Plusieurs partis se présentaient
pour l'épouser ; mais elle préférait lord Edouard Lumlay,
qui l'adorait depuis le jour où lui demandant quelle
chose elle aimait , elle répondit avec tant de sentiment
cesdeux mots : Mes amis. Le père de Louise , très-zélé
catholique , ne voulait pas d'un hérétique pour gendre ,
et le jeune lord étant de la religion protestante , il était
fermement résolu à lui refuser la main de sa fille . Cependant
il le recevait chez lui , et le laissait tranquillement
s'émanciper avec la jeune personne. Quand lady Louise
est bien éprise de son Edouard ; on lui ordonne de renoncer
à l'espoir de l'épouser ; on lui propose même un
autre époux , le marquis Hallifax. J'avoue , dit Louise à
son père , qu'il est très-aimable , et même accompli.Voilà
pour son moral , répondit le lord; mais son physique ? La
fille résistait toujours à ses instances , et lui dit enfin : « Si
>>le marquis veut entendre ma réponse de ma bouche
>> même, et que vous y consentiez, en preuve de mon es-
>>>time pour lui je lui dirai pourquoi je le refuse. >> Le
lord resta comme étourdi de cette réponse, et s'écria ensuite
: « Où a-t-elle pris cette éloquence qui charme et
persuade? Je ne puis y résister et je m'y accorde . >>>
Cependant ce bon père se sent près de mourir et fait
alors promettre à sa fille de ne jamais épouser lord
Edouard. Louise le jure , et va prononcer des voeuxdans
un couvent de Portugal. Avant de mourir de douleur et
d'amour , elle apprend que son amanta été tué. « Ah!
dit-elle avec l'éloquence irrésistible qu'on lui connaît,
Edouard n'est plus ! Non , ma mort ne rendra pas son
existence plus malheureuse . >>>
Tout cet ouvrage est marqué au coin de cette candeur
touchante. Veut-on savoir comment parlent les médecins
? En voici un exemple : « Ma chère Louise , dit le
>>>docteur Woodland en parlant de la maladie de lady
>> Monrose , si un pareil état est laissé à lui seul , généraDECEMBRE
1809. 429
>> lement il finit sans efforts; mais si un accident survient
>>>au malade , il forme quelquefois un conflit qui réveille
>> les symptômes qu'on croyait cessés , et donne une
>>> vigueur passagère à l'esprit et à toute l'habitude cor-
>> porelle; mais l'amour approche toujours de sa proie...
>>> La nature , domptée d'abord par quelque chagrin se-
>>> cret , etc. »
Qu'on nous pardonne l'attention que nous donnons à
de pareils ouvrages . Nous les laisserions rejoindre paisiblement
l'immense fleuve qui en a englouti tant d'autres ;
mais il est de notre devoir de dégoûter d'une carrière où
ils ne sontpoint appelés , des jeunes gens oudes femmes,
qui , livrés à d'autres soins , pourraient être utiles à la
société.
VARIÉTÉS .
Quelques détails sur la vie et les ouvrages de JOSEPH
HAYDN.
La mort de cet homme extraordinaire a fait éclore une
foule de brochures , où les admirateurs de son génie, consultant
bien plus leur enthousiasme et leurs regrets que
leurs propres facultés , ont essayé de retracer quelques
époques de sa longue carrière , et de lui ériger un trophée
composé de ses chefs -d'oeuvre . La plupart , manquant des
materiaux nécessaires , ont à peine indiqué les principaux
ouvrages qui l'ont élevé à un rang tellement supérieur ,
qu'on ne peut plus le comparer qu'à lui-même. Quelques
amis des arts , admis dans l'intimité de ce grand-maître ,
ont seuls été capables de recueillir des renseignemens assez
étendus et assez précis pour satisfaire à la curiosité
blique . L'un d'eux , sur-tout , nous a paru digne de faire
autorité , et c'est de son ouvrage que nous tirons les détails
que l'on va lire (1) .
pu-
« La première fois que je vis Haydn , ce fut au mois
d'octobre 1805. Quoique porteur des meilleures recommandations
, j'eus beaucoup de peine à m'introduire chez
(1) Bertuchs Bemerkungen auf einer Reise aus Thüringen nach
Wien.
430 MERCURE DE FRANCË ,
lui . Songrand âge lui rendait les visites importunes. Nous
dûmes , je n'en doute pas , la faveur d'être admis , au jeune
Mozart qui nous accompagnait. Cet enfant a noblement
signalé son entrée dans la carrière où s'est immortalisé son
père , en célébrant l'anniversaire de la naissance d'Haydn
parune cantate digne du nom de ces deux grands hommes .
Ily dirigea lui-même l'orchestre , n'ayant pas encore atteint
sa treizième année (2) .
> Haydn nous fit un accueil rempli d'affabilité ; mais il
parut singulièrement occupé du jeune Mozart ; il lui parla
de son père avec enthousiasme . « Lorsque je venais passer
» quelque tems à Vienne , dit-il , Mozart et moi nous nous
> voyions tous les jours ; il m'afait souvent l'honneur de
, me consulter. Monjeune ami , ce n'est que dans dix ans
» que vous saurez parfaitement quel homme c'était que
» votre père ! »
» Quelque tems après , je retournai seul chez le respectable
vieillard : je le trouvai d'une vivacité d'esprit qui
m'enchanta . Le hasard avait fait tomber sous sa main un
de ses premiers ouvrages : c'était une messe qu'il avait
composée en 1742 , n'étant encore qu'enfant de choeur à la
cathédrale de Vienne. Il s'amusait à retoucher cette production
de son jeune âge pour l'offrir à son digne Mécène ,
le prince Esterhazy .
J'osai , dans une visite subsequente , lui demander
une liste de tous ses ouvrages. Il me promit de me satisfaire
, et peu de tems après il me remitune note commençant
par ces mots : " Liste de toutes les compositions mu-
לו sicales dont il m'estpossible de me souvenir, depuis ma
> dix-huitièmejusqu'à ma soixante-treizième année . Vienne,
» 4décembre 1805. Signé , Joseph Haydn (3) . "
La fortune de cet illustre vieillard , assez considérable
pourun artiste qui était entré dans le monde avec son seul
talent , provenait en grande partie de deux voyagés qu'il avait
faits enAngleterre . Il l'avait augmentée par une économie
rigide . Je puis garantir les détails suivans aux personnes
qui ne veulent rien ignorer de tout ce qui concerne les
premières années d'un homme célèbre :
(2) Mozart lui-même n'était pas plus âgé , lorsqu'il dirigea l'orchestre
de Naples . Voyez le précis de sa vie , en tête de la partition
de son Requiem , publiée par le Conservatoire.
(3) Nous donnerons cette liste plus bas.
DECEMBRE 1809 . 431
)
Haydn reçut le jour d'un pauvre charron du village de
Rorhau , sur la frontière d'Autriche et de Hongrie . Cet artisan
savait pincer quelques airs sur une espèce de harpe ,
et , le dimanche , il accompagnait les chansons de sa femme.
Le petit Sepperl ( diminutif de Joseph dans le dialecte du
pays ) ravi de ce concert rustique , voulait y prendre part;
dès l'âge de cinq ans , il cherchait à figurer un violon avec
une petite planche et une baguette. Le maître d'école du
bourg voisin , nommé Haimbourg , frappé de la justesse
avec laquelle l'enfant observait la mesure , conseilla au père
de lui faire apprendre la musique ; celui-ci alléguant son
indigence , le maître d'école offrit de se charger du petit
Sepperl. C'est cet homme qui eut la gloire , dont il ne se
doutait assurément pas alors , de faire solfier la gamme au
grand Haydn , et de lui mettre les premiers instrumens
entre les mains. Haydn aimait à se rappeler que c'était lui
qui était chargé des timbales les jours de l'arrivée du seigneur
, ou lorsqu'il y avait grande fête à l'église. D'ailleurs
, disait-il , j'étais bien battu , et c'était presque tous
- les jours abstinence pour mes camarades etmoi. »
« Il
y
avait environ deux ans que le petit Sepperl était
dans cette chétive école , lorsque le maître de chapelle Reiter,
qui dirigeait à la fois la musique de la cour et celle de
la métropole de Saint - Etienne , vint faire une visite au
doyen de Haimbourg , son ancien ami. Il lui dit qu'il cherchait
quelques enfans de choeur. Le doyen proposeHaydn ,
alors âgé de près de huit ans. Le petit Sepperl est aussitôt
mandé avec son maître. Le doyen était alors à table : il
s'aperçut que l'enfant ne pouvait détacher les yeux de dessus
une assiette de cerises. Il lui en promit une poignée ,
-s'il chantait quelques versets latins de manière à contenter
le maître de chapelle. Reiter parut très-satisfait , et demanda
à l'enfant s'il savait faire une cadence . « Non , répondit-il
franchement , et mon maître nonplus . Celui-ci était d'une
confusion extrême . Reiter , enchanté de la voix et des façons
del'enfant , l'emmena avec lui et le plaça à la maîtrise de
Saint-Etienne. Le petit Sepperly fit des progrès si rapides ,
qu'ayant à peine dix ans il essaya de composer des morceaux
à 6 età 8 voix. Mais , disait-il depuis en riant , je croyais
> dans ce tems-là que plus le papier était noir , plus la mu-
> sique devait être belle. Parvenu à l'époque de la mue
de la voix , il fut réformé , et son existence commença
àdevenir très-pénible , à l'âge même où la raison lui faisait
432 MERCURE DE FRANCE ,
entrevoir toutes les difficultés qui attendent dans la carrière
l'artiste sans fortune et sans protecteurs .
>>¡Il demeurait à un sixième étage , dans une petite chambre
sans fenêtre et sans feu. Son indigence semblait rebuter
ceux auxquels il se proposait pour donner des leçons . La
seule consolation qu'il trouva dans son affreuse détresse
fut un vieux clavecin qui se soutenait à peine sur ses pieds.
L'infortuné jeune homme eutenfin le bonheur de faire
la connaissance d'une demoiselle de Martini qui était liée
avec le célèbre Métastase. Il lui enseignait le chant et le
clavecin , et elle lui donna sa table. Mais cette demoiselle
quitta Vienne , et Haydn se retira dans le faubourg de
Léopolstadt. Il obtint la place de chantre chez les frères de
la Merci . Dès huit heuresdu matin il était au lutrin ; à dix ,
il allait toucherl'orgue à la chapelle du comte de Haugwitz,
et à onzeil chantait à la grand' - messe de la cathédrale. Une
matinée si bien employée ne lui rapportait que 17 kreutzer
( environ 15 sous.)CC''eessttà-peu-près vers ce tems qu'il fit
connaissance avec le compositeur italien Porpora , dans les
entretiens duquel il avoua souvent qu'il avait puisé des
notions très-utiles pour le développement de son talent.
Tels furent les commencemens d'un homme dont les
chefs -d'oeuvre charment aujourd'hui l'Europe entière.
Voici le catalogue de ses ouvrages , rédigé par lui-même ,
que nous avons annoncé plus haut :
Symphonies : 118. Divertissemens pour le bariton (4) ,
l'alto et le violoncelle : 125. Divers oeuvres pour bariton
principal, comme : 6 duo ; 12 sonates avec accompagnement
de violoncelle ; 17 sérénades ou nocturnes ( appelées
en allemand cassation stücke ) ; 3 concerto . ( En tout 163
pièces pour le bariton.)Divertissemens pour divers instrumens
, depuis 5 jusqu'à 9 parties , 20. Marches , 3. Trio
pour 2 violons et une basse , 21. Trio pour 2 flûtes et un
violoncelle , 3. Solo de violon avec accompagnement
(4) Le bariton était l'instrument favori du prince Esterhazy , dont
Haydn était maître de chapelle ; on le nomme aussi viola di bordone .
Il a beaucoup de ressemblance avec la viola di gamba. On tire le son
des sept cordes de boyau qui passent sur la touche par le moyen de
l'archet ; mais au-dessous sont seize cordes de métal que l'on attaque
avec l'extrémité du pouce..Le bariton est d'un effet singuliérement
agréable; mais la grande difficulté de l'exécution fait qu'il neconvient
qu'à des morceaux d'adagio ou de cantabile.
d'alto ,
DECEMBRE 1809 . 433
d'alto , 6. Concerto pour divers instrumens : violon , 3 ;
violoncelle ,3. Contre-basse , 1 ; cor , 2 ; trompette , 1 ;
flûte , 1; orgue , 1 ; clavecin , 3 .
,
}
, 1;
salvat
Musique d'église : messes 15 ; offertoires , 4 ;
regina à 4 voix , I ; salve pour la messe de minuit , pIo;urrels'poorngsuaersieaudle,v1en;erabit,4;
Te Deum , 1 ; choeurs , 3. 5.
DE
LA
Quatuor : 83 (5) sonates de piano : 66. Petits duettoon
italiens , chansons allemandes et anglaises ;42(6) . 40. Chants à 3 et 4 voix , 13 .
Canon
Opéra italiens : 14. la Canterina , l'Incontro improvviso ;
lo Speziale ; la Pescatrice ; il Mondo della luna ; l'Isola
disabitata ; l'Infedeltàfedele ; la Fedeltàpremiata ; la Vera
costanza ; Orlando paladino ; Armida ; Acide e Galatea a
4 voci ; l'Infedeltà delusa ; Orfeo .
Opéra pour les marionettes allemandes : 5. Geneviève ;
Philémon et Baucis ; Didon ; la Maison brûlée ; le Diable
Boîteux .
Oratorio : 5. Le Retour de Tobie ; Stabat mater ; les
dernières paroles de J. C. sur la croix ; la création ; les
saisons .
Enfin , 366 romances écossaises originales , et plus de
400 menuets , allemandes et walses .
Nous croyons devoir placer ici l'anecdote qui a donné
lieu à la composition d'un menuet connu sous le nom de
Menuet du boeuf (7) .
Un boucher se présente , un jour , chez Haydn , et lui
dit sans préambule : « Monsieur , j'ai toujours eu un goût
>>particulier pour vos menuets ; j'en aurais besoin d'un
> bien frais , bien joli , et tout neuf , pour les noces de ma
> fille , qui se feront ces jours-ci . , Haydn , souriant à cet
hommage nouveau , lui promet son menuet pour le surlendemain
, et tient parole . Peu de tems après , un bruit
(5) Haydn a laissé un 84e quatuor incomplet , mais que l'on a
cependant exécuté .
(6) Il travaillait encore dans ses dernières années à une foule de
ballades écossaises qui lui étaient demandées , à un très-haut prix , pour
l'Angleterre.
(7) Ce menuet se vend séparé chez Pleyel , rue Neuve-des-Petits-
Champs.
Fe
434 MERCURE DE FRANCE ,
particulier d'instrumens frappe les oreilles de l'illustre
compositeur : il écoute , et croit reconnaître son menuet.
Il ouvre sa fenêtre , et voit un boeuf magnifique aux cornes
dorées , qu'entourait un orchestre ambulant. Le boucher
monte , exprime au grand homme tous les sentimens dont
il est pénétré , et termine ainsi sa harangue : «Enfin , mon-
» sieur , j'ai cru qu'un boucher ne pouvait mieux vous
> témoigner toute sa reconnaissance pour un si beau me-
> nuet , qu'en vous offrant le plus beau de ses boeufs. "
Haydn est forcé d'accepter , et pendant plusieurs jours le
menuet du boeuf retentit dans toutes les rues de Vienne.
C. L.
DECEMBRE 1809 . 435
L POLITIQUE.
LES Autrichiens ont publié le rapport officiel de la bataille
de Wagram. Si leur défaite n'était pas constatée par
ses résultats , elle le serait par leur aveu. Le nombre des
hommes tués , blessés ou prisonniers qu'ils ont perdu , s'élève
au-delà de 30,000 . Ils assignent pour cause de la victoire
des Français , le retard de l'archiduc Jean à accourir
de Presbourg se joindre à l'aile gauche de leur armée ; nous
l'attribuerons içi àla fermeté , àla sureté du coup-d'oeil militaire
de notre Chef, qui a voulu passer leDanube au lieu
même où leDanube s'était montré rebelle , attaquer les ennemis
là où ils l'attendaient formidablement retranchés , et
surtout, par un mouvement habile , séparer l'armée autrichienne
de celle qui pouvait venir de Hongrie , l'isoler des
renforts attendus , la livrer à sa seule force. Il est à croire
que l'archiduc Jean se fût en vain présenté au moment qui
lui était indiqué. Sa marche était prévue , un obstacle lui
était préparé ; et son armée , défaite àRaab et àPresbourg,
ne pouvait contrebalancer le destin assuré à l'armée française.
Depuis la paix, au surplus , l'Autriche a fait des réformes
considérables dans son état militaire . La liste de ses officiers
généraux réformés est égale à celle d'une armée nom-,
breuse; son infanterie est diminuée , et elle s'occupe de,
réorganiser son artillerie , qui a été détruite . Jusqu'à ce moment
, l'archiduc Charles reste étranger aux affaires. La
rentrée de l'Empereur dans sa capitale s'est faite sans
pompe et sans éclat . Les habitans de Vienne ont revu leur
souverain avec le sentiment louable qui caractérise tout sujet
fidèle: Quelques familles paraissent n'avoir pas partagé
ce sentimeut , et la populace s'est livrée contre leurs habitations
à quelques excès , que la police a bientôt réprimés .
Cette police a repris ses anciens erremens , sa censure rigoureuse,
ses réglemens prohibitifs : ce passage paraît dur
àbeaucoup de Viennois , qui avaient senti les bons effets
de l'administration libérale à laquelle ils ont dû , pendant
six mois , leur subsistance et leur sécurité . On annonce à
Vienne le prochain retour du général Andréossy en qualité
d'ambassadeur de S. M. Le grand quartier-général esttoujours
à Saint-Polten.Le passage par l'Allemagne et les pro-
Eea
436 MERCURE DE FRANCE ,
vinces illyriennes des troupes françaises continue sans interruption;
elles vont réoccuper la Dalmatie et reprendre
sans peine quelques-unes des Sept-Isles occupées sans difficulté
par les Anglais. Il est inutile de dire que Corfou a
une garnison nombreuse et bien approvisionnée . Les Anglais
jouentde leur reste dans l'Adriatique ; ils vont en être
sévérement bannis; aucun port ne leur sera plus accessible
: on dit que, pour exercer une inutile vengeance , ils
ont lancé sans dommage notable quelques bombes sur
Trieste.
Les dernières nouvelles du Tyrol occidental y font connaître
les dernières convulsions d'une anarchie expirante et
d'une rébellion qui n'a plus d'aliment et d'appui. Le généralBaraguay-
d'Hilliers a soumis les vallées de Wintscghau.
Quelques chefs ont essayé de rallumer la sédition, mais ils
sontabandonnés , et on présume qu'ils cherchent unmoyen
de passage en Italie , pour de là s'embarquer et rejoindre
enAngleterre les députés qu'ils y entretiennent, et que
leur costume montagnardy rend l'objet de la curiosité publique,
bien plus que de l'intérêt général.
Les suites de la bataille d'Occana enEspagne surpassent
les espérances qu'on en avait conçues. On attend encore le
rapport détaillé de cette brillante victoire ; mais ses résultats
sont évidens à tous les yeux. Vingt-cinq mille prisonniers
ont été passés en revue au Prado; leur état faisait
pitié aux Français : il est remarquable qu'ils n'ont point
excité la commisération des Espagnols. Déjà quatre mille
d'entre eux ont prêté serment au roi Joseph et pris parti
sous ses drapeaux; pendant ce tems , le général Kellermann
atteint Pennemi du côté de Valladolid; il a taillé en
pièces un corps assez nombreux , lui a tué 3,000 hommes ,
fait le double de prisonniers , pris douze pièces de canon et
six drapeaux. Le général Solignac a reçu la mission de poursuivre
des bandes , non d'insurgés , mais de brigands sans
organisation et sans chefs , qui infestent les routes du nord
etles provinces limitrophes , au centre desquelles s'avancent
les corps qui ont passé les Pyrénées , notamment le
corps du général Loison qui doit être réuni àVittoria au
nombre de 20,000 hommes. Pendant cette marche , celle
des prisonniers espagnols se dirige sur Bayonne ; quarante
mille rations par étape sont disposées sur la route deMadridàBayonne
.Dans cette circonstance , l'honorable amiral
Massaredo a donné une nouvelle preuve de sa fidélité au roi
et de son attachement à sa patrie , en saisissant l'occasion
NOVEMBRE 1809. 437
de rappeler de nouveau à des sentimens pacifiques ses concitoyens
égarés . D'autres écrits dans le même sens ontcirculé
, et l'on se demande déjà : que fait et que veut lajunte
de Séville ? que font les Anglais ? pourquoi ont-ils sacrifié
sans secours , sans appui , sans direction, une armée de
55,000hommes , qu'un choc de deux heures a détruite? que
font le Wélesley diplomate , et le Wélesley général ? pour
qui combat-on? contre qui s'obstine-t-on follement dans
une révolte sans but ? C'est au milieu de ce mouvement
de l'opinion que le roi Joseph est rentré dans sa capitale
après sa campagne de quelques jours et une victoire de
quelques heures,dont l'importance a eu déjà tantd'influence
enEspagne sur la conduite de ses ennemis et de ses amis .
Mais les détails de ces événemens perdent de leur
intérêt auprès du vaste tableau que le Gouvernement
vient de dérouler aux yeux des Français ; c'est l'aperçu
rapide , mais clair et bien ordonné , de tout ce qui s'est
fait pour la prospérité intérieure et pour la gloire nationale
depuis une année : ces budjets politiques sont
une sorte de dette que le Gouvernement doit acquitter
chaque année avec une bien vive satisfaction; car il n'a
rien ici à déguiser , à colorer , à masquer par de vaines
formules. Il expose les faits , il rappelle les actes , il indique
leur résultat; et le Français , en lisant avec émotion
ce qui s'est fait pour lui dans une année , se rappelle le
voeuvraiment patriotique de son Souverain , et en demandant
au ciel encore trente années de son règne , il calcule
en espérances tous les bienfaits qu'il doit en attendre.
Ce voeu , l'Empereur l'a noblement exprimé dans sa
réponse à la députation du Corps - Législatif, lorsqu'il est
venu présenter ses hommages aux pieds du trône etydéposer
,par l'organe de M. de Fontanes , l'expression de son
amour et de sa fidélité.
<M. le président et MM. les députés , a dit Sa Majesté , j'agrée les
sentimens que vous m'exprimez. Je connais l'attachement que vous
avez pour ma personne .
» La France a besoin d'une monarchie modérée , mais forte.
» L'époque actuelle doit être distinguée , non-seulement par la gloire
>> des armes françaises , mais aussi par la prospérité de soncommerce ,
> par la sagesse des lois , par l'éclat des arts , des sciences et des lettres .
>>Pour conduire la France dans la situation où elle se trouve , j'ai
> surmontébien des obstacles . Moietma famille , nous saurons toujours
438 MERCURE DE FRANCE ,
>> sacrifier même nos plus chères affections aux intérêts et aubien-être
→de cette grande nation. いい
Avec l'aide de Dieu etle constant amour de mes peuples , je
> surmonterai tout ce qui pourrait s'opposer à mes grands desseins.
> Je désire vivre trente ans encore , afin de pouvoir trente ans
> servirmes sujets , consolider ce grand Empire , et voir toutes les
> prospérités quej'ai conçues embellir cette chère France. »
C'est le 12 de ce mois que le ministre de l'intérieur ,
M. le comte de Montalivet , accompagné des comtes Defermon
, Régnault de Saint-Jean- d'Angély et Lacuée, ministres
d'Etat , a porté la parole au nom de S. M. dans le
sein du Corps -Législatif. Dans une analyse rapide , nous
suivrons la division de l'exposé de situation qu'il a présenté.
:
1
Travaux publics. De retour d'Espagne , et prêt à marcher
en Allemagne , S. M. a ordonné et fait suivre d'immenses
travaux; des prisonniers de guerre ont achevé le canal
de Saint- Quentin ; deux lieues souterraines sont commencées
par les fleuves du Nord et ceux du Midi. Huit lieues
du canal du Nord sont exécutées : le canal Napoléon fera
baigner des mêmes eaux Cologne , Anverset Marseille.
Il seramis mis en communication avec la Seine par celuide
Bourgogne . Les travaux de Cherbourg , du Havre, deDunkerque,
sont poussés avec vigueur :le portdeCherbourg
aura vingt-six pieds d'eau par les plus basses eaux. Le
bassin d'Anvers est en construction ; le port de Cette a été
approfondi , des fregates y ont trouvé asyle , le port de
Marseille a été amélioré . Les routes qui communiquent à
l'Italie , et des Apennins à la Méditerranée , ont reçu de
nouveaux degrés de perfectionnement. De grands desséchemens
entrepris ont eu lieu sans que les peuples aient
éprouvé, même passagèrement, les effets dangereux qu'ils
redoutaient.
Travaux de Paris . Les ponts de Besons , de Choisy, de
Sèvres , sont commencés ; celui de Charenton rétabli , celui
de Saint-Cloud réparé ; le beau pont d'Jénaavance : les
quais adjacens , ceux Napoléon et du Louvre , sont terminés.
Les greniers d'abondance sont formés , les grands
abattoirs ordonnés se.construisent . Le bâtiment de la
Bourse s'élève ; le temple de laVictoire sera digne de sa
destination . L'arc de l'Etoile , la colonne d'Austerlitz s'achèvent
: l'arc de triomphe du Carrousel est terminé avec
autant de goût que de magnificenée. Le Louvre étonne par
ses progrès les habitans même de la Cité.
DECEMBRE 1809. 439
1
Etablissemens de bienfaisance. Quarante-deux dépôts
assurent l'exécution de la loi sur la mendicité. La plaie la
plushideuse des Etats est ainsi fermée pour la France. Les
bords du Rhin ont été inondés ; S. M. a fait distribuer un
million pour réparer ses pertes . Les cités ont été approvisionnées
de médicamens utiles et devenus rares . La vaccine
a étendu ses progrès ; les hôpitaux ont reçu des dotations
nombreuses et des améliorations sensibles .
i
Instruction publique. L'Université Impériale est entrée
en fonctions. Elle a recueilli des renseignemens sur toutes
les maisons de France ; les académies se forment , les facultés
s'établissent , les lycées continuent de fournir de
nombreux élèves à l'école polytechnique et à Saint-Cyr. Le
premier est toujours une pépinière de sujets distingués par
Ieurs lumières et leur conduite à Saint-Cyr se renouvelle /
incessamment cette jeunesse aussi forte , aussi bien exercée
que courageuse et dévouée , qui se montre , en entrant sous
les drapeaux , digne de marcher avec les anciens braves .
Sciences et arts. Tous les genres d'encouragement leur
sont donnés , les honneurs , les récompenses , d'utiles travaux
confiés aux artistes qui se distinguent ; rien n'est
négligé. L'époque des prix décennaux est arrivée ; ils seraient
distribués aujourd'hui , si le jury avait pu remettre
plus tôt son travail. L'Empereur a jugé à propos de donner
de l'extension à son premier décret , et a pris toutes les
précautionspourque le jugement fût l'expression de l'opinion
publique éclairée. Le Muséum d'histoire naturelle a
été agrandi ; le Muséum des arts enrichi par l'acquisition
de la galerie Borghèse.
Agriculture. Vingt mille jumens de choix ont été conduites
aux haras . La culture du coton dans le midi donne
des espérances . L'exportation de notre superflu en blé a
étépermise avec des précautions convenables. Des licences
ont aussi été données pour nos vins . La France a acquis
la preuve qu'elle n'avait besoin pour ses subsistances d'aucun
secours étranger...
Manufactures. Des encouragemens et des modifications
dans le système des douanes ont été des bienfaits réels
pour l'industrie. Les bons effets de l'école de Châlons commencent
à se faire sentir. Les grands manufacturiers Richard
, Ternaux , Oberkamp , Neuflize, ont soutenu leur
Y
réputation.
Mines. Des mines de cuivre , de plomb , d'argent , s'exploitent
; d'autres sont l'objet de recherches et d'expé-
1
440 MERCURE DE FRANCE;
riences : la France possède des houillères précieuses ; elle
est garantie de toute crainte de manquer de comestibles .
Commerce . Le nôtre doit souffrir de l'état extraordinaire
où se trouve l'Europe : mais la consommation intérieure
est immense. Lyon reçoit de nombreuses commandes
de Russie et d'Allemagne. Naples fournitde beaux
cotons. De jour en jour nous sommes moins tributaires
des importations étrangères . On espère que les relations
avec les Etats-Unis pourront être bientôt rétablies .
Finances . La guerre s'est soutenue , sans nouveaux
impôts , sans emprunts , sans anticipation ; le cadastre se
poursuit.
Cultes. L'Empereur ne les tolère pas , il les honore , il
les encourage ; les religions chrétiennes , fondées sur la
morale de l'Evangile , sont toutes utiles à la société ; les
luthériens ont actuellement un temple à Paris ; une école
de théologie calviniste est établie à Montauban. La religion
de l'Empereur et de sa famille a été l'objet de soins
assidus. Les succursales et leurs desservans ont été payés ;
des séminaires ont été de nouveau formés ; des évêques et
archevêques ont été appelés au sénat. S. M. se propose
d'en appeler à son Conseil-d'Etat.
:
Guerre. Ce paragraphe est un tableau rapide de l'agression
de l'Autriche , de la campagne d'Allemagne , de
l'attaque impuissante des Anglais à Walcheren , de leur
inutile diversion en Portugal ; tous ces événemens sont
présers à nos lecteurs .
Politique. Ce paragraphe doit être rapporté avec plus
d'étendue ; ce n'est pas ici le passé , c'est l'avenir qui se
développe à nos regards .
Le duché de Varsovie s'est agrandi d'une portion de la
Gallicie. Il eût été facile à l'Empereur de réunir à cet
Etat la Gallicie toute entière ; mais il n'a rien voulu faire
qui pût donner de l'inquiétude à son allié l'empereur de
Russie. La Gallicie de l'ancien partage , presque toute
entière , est restée au pouvoir de l'Autriche . S. M. n'a
jamais eu en vue le rétablissement de la Pologne. Ce que
l'Empereur a fait pour la nouvelle Gallicie hui a été commandé
moins par la politique que par l'honneurs il ne
pouvait abandonner à la vengeance d'un prince implacable
les peuples qui s'étaient montrés avec tant d'ardeur
pour la cause de la France .
Les rois deBavière , de Westphalie , de Wurtemberg ,
et lesautres princes de la Confédération , obtiendront tous
DECEMBRE 180g 44
un accroissement de territoire. Il eût sans doute été facile "
à la France d'étendre ses limites au-delà du Rhin ; mais
ce fleuve est la borne invariable des Etats immédiats de
sonEmpire. b
Les villes anséatiques conserveront leur indépendance.
Elles seront comme un moyen de représailles, de guerre ,
à l'égard de l'Angleterre .
La paix avec la Suède sera incessamment conclue.
Rien ne sera changé dans les relations politiques de la
Confédération du Rhin et de la Confédération Helvétique.
Pour la première fois , depuis les Romains , l'Italie
toute entière sera soumise au même système. La réunion
des Etats de Rome était nécessaire à ce grand résultat. Ils
coupent la presqu'île , de la Méditerranée à la mer Adriatique
, et l'histoire a prouvé de quelle importance était une
communication immédiate entre l'Italie supérieure et le
royaume de Naples . L'Empereur a demandé que le Pape
fermât ses ports aux Anglais ; croirait-on que le Pape ait
rejetté cette demande ? Il lui a proposé de former une
ligue offensive et défensive avec le royaume de Naples et
le royaume d'Italie ; le Pape a repoussé cette proposition.
Il n'est pas une circonstance depuis la paix de Presbourg ,
où la cour de Rome n'ait manifesté sa haine contre la
France. Toute puissance qui devient prépondérante en
Italie est aussitôt son ennemie . Ainsi , avant la bataille
d'Austerlitz , avant celle de Friedland , l'Empereur reçut
de Rome des brefs pleins d'acrimonie . On vit ensuite le
Pape se plaindre des principes de tolérance consacrés par
le Code Napoléon ; on le vit s'élever contre les lois organiques
qui régissent l'intérieur de l'Empire , et dont il
n'avait , à aucun titre , le droit de se mêler. On le vit
jeter des brandons dans nos provinces : il s'essayait ainsi
à diviser , à ébranler le grand Empire , et l'on ne peut
douter de ce qu'il aurait fait , si quelque bataille importante
avait été perdue . La cour de Rome a trop dévoilé ses
sentimens secrets : elle n'a pu méconnaître les services
rendus par l'Empereur à la religion; mais ce motif de reconnaissance
, qui devait être si puissant pour le chef de
l'Eglise , ne pouvait rien sur la haine du souverain temporel.
9"
Convaincu de ces vérités consacrées parl'histoire de tous
les tems et par notre propre expérience , l'Empereur
n'avait à choisir qu'entre deux partis , ou créer un patriarche
, et séparer la France de toute relation avec une puis442
MERCURE DE FRANCE ,
sance ennemie qui cherchait à lui nuire , ou détruire une
souveraineté temporelle , seule source de la haine de la
cour de Rome pour la France. Le premier parti aurait
entraîné des discussions dangereuses , et jeté l'alarme
dans quelques consciences ; l'Empereur l'a repoussé. Le
second était l'exercice des droits qui sont inhérens à sa
couronne impériale , et dont l'Empereur ne doit compte
à personne ; l'Empereur l'a adopté : les Papes , ni aucun
prêtre dans l'Empire , ne doivent avoir de souveraineté
temporelle. Jamais l'Empereur ne reconnaîtra le droit de
la triple couronne; il ne reconnaît que la mission spirituelle
donnée aux pasteurs de l'Eglise par Jésus-Christ,
et que Saint-Pierre et ses plus pieux successeurs ont si
purement et si saintement remplie , au grand avantage de
La religion
Le royaume de Naples , durant cette année , a pris une
nouvelle consistance. Le roi a porté un soin particulier à
T'organisation de ses états. Il a rétabli l'ordre dans toutes
les parties de l'administration : il a réprimé le brigandage ,
et ses peuples , depuis la première jusqu'à la dernière
classe, ont montré des sentimens qui font à-la-fois leur
éloge et celui de leur souverain.
1
La Hollande n'est réellement qu'une portion de la
France. Ce pays peut se définir , en disant qu'il est l'alluvion
du Rhin , de la Meuse et de l'Escaut , c'est-à-dire ,
des grandes artères de l'Empire.La nullitéde ses douanes,
les dispositions de ses agens , et l'esprit de ses habitans,
qui tend sans cesse à un commerce frauduleux avec l'Angleterre
, tout a fait un devoir de lui interdire le commerce
du Rhin et du Weser. Froissée ainsi entre la France et
l'Angleterre, la Hollande est privée et des avantages contraires
à notre système général , auxquels elle doit renoncer,
et de ceux dont elle pourrait jouir ; il est tems que tout
cela rentre dans l'ordre naturel. S. M. a voulu assurer aussi
d'une manière éclatante les avantages de l'acte de la
Confédération helvétique , en joignant à ses titres celui
de Médiateur de la Suisse. C'est assez dire aux Suisses que
le bonheur sera perdu pour eux , le jour où ils toucheront
à ce Palladium de leur indépendance. .1
Les provinces illyriennes couvrent l'Italie , lui donnent
une communication directe avec la Dalmatie , nous procurent
un point de contact immédiat avec l'Empire de
Constantinople , que la France , par tant de raisons et
d'anciens intérêts , doit vouloir maintenir et protéger.
1
DECEMBRE 1809 443
Les Espagnes et le Portugal sont le théâtre d'une révolution
furibonde : les nombreux agens de l'Angleterre attisent
et entretiennent l'incendie qu'ils ont allumé. La
force , la puissance et la modération calme de l'Empereur,
leur rendront des jours de paix. Si l'Espagne perd ses co-
Ionies , elle l'aura voulu . L'Empereur ne s'opposera jamais
à l'indépendance des nations continentales de l'Amérique :
cette indépendance est dans l'ordre nécessaire des événemens
. La France ne s'y opposera pas , pourvu que ces
peuples ne fassent pas cause commune avec l'Angleterre.
Enfin , messieurs , dit le ministre en terminant ," la
paix a ramené l'Empereur au milieu de nous. Le monarquè
qui excite le plus l'admiration et l'enthousiasme , est aussi
celui qui est le plus digne d'amour. Il nous l'a dit il place
dans celui qu'il inspire toutes ses espérances de bonheur.
Français, il a donc pu se tromper une fois , lorsqu'il
aajouté que d'autres princes avaient été plus heureux
quelui ? mang th i
M. de Montalivet a été ici remercié par les applaudissemens
les plus vifs et les plus unanimes.
F
Voici le texte de la réponse de M. le comte de Fontanes ;
quand un corps de l'état possède un tel écrivain pour interprête
de ses sentimens , c'est un devoir pour une feuille
littéraire de s'enrichir de tout ce qui peut émaner de lui .
M. le ministre de l'intérieur , MM. les conseillers d'état
> Vous étiez sûrs d'inspirer un grand intérêt à cette assemblée. Vous
avez peint la gloire du monarque en retraçant les bienfaits de son
administration. Ce n'est point assez pour lui d'avoir vaincu tant de fois
les ennemis sur le champ de bataille , il veut décourager jusqu'à leurs
dernières espérances ; il achève en quelque sorte, leur défaite , en exé
cutant tous les jours les projets qu'il a conçus pour la prospérité de
l'Empire .
.2 Ba 13 09
> Il fallait que tout fût extraordinaire comme lui dans les événemens
de son règne .
Autrefois , après quelques années de guerre , l'épuisement du trésor
contraignait le vainqueur lui-même à demander la paix ; aujourd'hu
l'entretien de tant d'armées n'a point interrompu l'amélioration successive
des finances .
> Autrefois le signal de la guerre suspendait tous les établissemens
utiles , et ces monumens nationaux où s'imprime la magnificence des
rois ; aujourd'hui les villes s'embellisent de toutes parts ; on dirait que
ce peuple , si terrible au dehors , ne s'occupe au- dedans qu'à préparer
le siècle de la paix , des arts et des fêtes .
444 MERCURE DE FRANCE,
> Enfin la guerre a dans tous les tems affaibli la force des loisetde
la police ; aujourd'hui la police la plus sage et la plus vigilante maintient
la sûreté publique. On voit disparaître avecle fléau de la mendicité
tous les fléaux et tous lesdésordres qu'il traîne à sa suite.
> Cette influence d'une bonne administration s'est fait sentir az
moment même où le prince était absent ; il animait et contenait tout ,
àtrois cents lieues de la frontière . Dès que l'Anglais a paru , la France
tout entière a pris subitement les armes ; dès qu'il a fui , elle les
déposées avec une égale promptitude . Admirable dans ses mouvemens,
nonmoins admirable dans son repos , elle a fait voir à l'Europe l'éner
gie et la sagesse qui caractérisent une grande nation; elle a montré ce
qu'elle peut sous la main toute puissante qui la précipite ou la modère
àsongré.
→ Tel est , M. le ministre de l'intérieur , le grand tableau que vous
avezmis sous nos yeux; vous ne pouviez mieux louer le souverain
qu'en racontant sa propre vie. On a dit depuis long-tems aux orateurs
qu'il n'y avait rien de plus grand que les actions simplement racontées;
on doit ajouter qu'il n'y a rien de plus éloquent que ses paroles. C'est
enles répétant avec fidélité qu'on peutle montrer dans toute sa gloire .
Combien nous étions émus en l'écoutant la dernière fois , quand il
désirait de vivre trente ans encore pour servir trente ans ses sujets !
Jamais parole plus royale n'est sortie du coeur d'un plus grand roi. La
royauté n'est en effet que le plus sacré , le plus utile et le plus éminent
de tous les services. Elle ne fut instituée que pour le bonheur du
genre humain. Heureux le prince qui connaît si bien ses devoirs et sa
diguité , et les exprime avec tant de noblesse ! Quel Français ne forme
aujourd'hui le même voeu que le sien? Oui, qu'il 'vive trente ans, qu'il
viveplus encore : une vie si précieuse ne peut trop se prolonger; et
puisque tous les prodiges semblent réservés à lui seul, espérons qu'un
regne mémorable surpassera tous les autres par sa durée , comme il
les surpassera tous par sa puissance et sa grandeur. »
2092זיח grach of emitos
PARIS .
4
LES lecteurs de cette Feuille ont suivi avec trop d'intérêt
tout ce qui a été relatif aux prix décennaux , et ce concours
solennel a trop de rapports avec les objets qui sont jour-
( nellement traités dans le Mercure , pour que nous hésitions
donner , malgré son étendue , le texte même du nou-
12
veau décret rendu sur cet objet. Le voici :
L)
1
Au palais des Tuileries , le 28 novembre 1809.
NAPOLÉON , Empereur des Français , Roi d'Italie et Protecteur de
la Confédération du Rhin , etc. etc. etc.
1
DECEMBRE 1809. 445
Nous étant fait rendre compte de l'exécution de notre décret du 24
fructidor an XII , qui institue des prix décennaux pour les ouvrages
de sciences , de littérature et d'arts , du rapport du jury institué par
ledit décret ; voulant étendre les récompenses et les encouragemens à
tous les genres d'études et de travaux qui se lient à la gloire de notre
Empire ;
Désirant donner aux jugemens qui seront portés le sceau d'une
discussion approfondie , et celui de l'opinion du public ;
Ayant résolu de rendre solennelle et mémorable la distributiondes
prix que nous nous sommes réservé de décerner nous-mêmes ,
Nous avons décrété et décrétons ce qui suit :
TITRE 1 . De la composition des prix.
Art. rer. Les grands prix décennaux seront au nombre de trentecinq
, dont dix-neuf de première classe , et seize de seconde classe .
2. Les grands prix de première elasse serontdonnés , 1º aux auteurs
des deux meilleurs ouvrages de sciences mathématiques ; l'un , pour
lagéométrie et l'analyse pure ; l'autre , pour les sciences soumises aux
calculs rigoureux , comme l'astronomie , la mécanique , etc.; 2º aux
auteurs des deux meilleurs ouvrages de sciences physiques; l'un ..
pour la physique proprement dite , la chimie , la minéralogie , etc.;
l'autre , pour la médecine , l'anatomie , etc .; 3º à l'inventeur de la
machine la plus importante pour les arts et manufactures; 4º au fondateur
de l'établissement le plus avantageux à l'agriculture; 5º au fondateur
de l'établissement le plus utile à l'industrie; 6º à l'auteur de la
meilleure histoire ou du meilleur morceau d'histoire générale , soit
ancienne , soit moderne ; 7º à l'auteur du meilleur poëme épique ;
8º àl'auteur de la meilleur tragédie représentée surnos grands théâtres ;
9º à l'auteur de la meilleure comédie en cinq actes , représentée sur
nos grands théâtres ; roº à l'auteur de l'ouvrage de littérature qui
réunira , au plus haut degré , la nouveauté des idées , le talent de la
composition et l'élégancedu style ; 11º à l'auteur du meilleur ouvrage
de philosophie en général , soit de morale , soit d'éducation ; 12º au
compositeurdu meilleur opéra représenté sur le théâtre de l'Académie
impériale de Musique : 13º à l'auteur du meilleur tableau d'histoire ;
14º à l'auteur du meilleur tableau représentant un sujet honorable
pour le caractère national ; 15º à l'auteur du meilleur ouvrage de sculp.
ture , sujet héroïque ; 16° à l'auteur du meilleur ouvragede sculpture ,
dont le sujet sera puisé dans les faits mémorables de l'histoire de
France ; 17º à l'auteur du plus beau monument d'architecture.
-3. Les grands prix de seconde classe seront décernés , rº à l'auteur
de l'ouvrage qui fera l'application la plus heureuse des principes des
446 MERCURE DE FRANCE ,
sciences mathématiques ou physiques à la pratique ; 2º à l'auteur du
meilleur ouvrage de biographie ; 3º à l'auteur du meilleur poëme en
plusieurs chants , didactique , descriptif , ou en général d'un style
élevé; 4º aux auteurs des deux meilleurs petits poëmes dont les sujets
seront puisés dans l'Histoire de France ; 5º à l'auteurde la meilleure
traduction en vers de poëmes grecsou latins ; 6º à l'auteur du meilleur
poëme lyrique mis en musique , et exécuté sur un de nos grands
théâtres ; 7 ° au compositeur du meilleur opéra-comique , représenté
sur un denos grands théâtres'; 8º aux traducteurs de quatre ouvrages ,
soit manuscrits , soit imprimés en langues orientales , ou en langues
anciennes ; les plus utiles , soit aux sciences , soit à l'histoire , soit aux
belles-lettres , soitaux arts ; 9º aux auteurs des trois meilleurs ouvrages
de gravure entaille-douce , enmédailles , et sur pierres fines ; 10 ° à
l'auteur de l'ouvrage topographique le plus exact et le mieux exécuté.
4. Outre le prix qui lui sera décerné , chaque auteur recevra une
médaille qui aura été frappée pour cet objet.
TITRE II . Du jugement des ouvrages. .
5. Conformément à l'article 7 du décret du 24 fructidor an 12 , les
ouvrages seront examinés par un jury , composé des présidens et des
secrétaires perpétuels de chacune des quatre classes de l'Institut. Le
rapport du jury , ainsi que le procès-verbal de ses séances et de ses
discussions , seront remis à notre ministre de l'intérieur , dans les six
mois qui suivront la clôture du concours.
1
Le concours de la seconde époque sera fermé le 9 octobre 1818.
6. Le jury du présent concours pourra revoir son travail jusqu'au
15 févrierprochain , afin d'y ajouter tout ce qui peut être relatif aux
nouveaux prix que nous venons d'instituer .
7. Notre ministre de l'intérieur , dans les quinze jours qui suivront
la remise qui lui aura été faite du rapport du jury , adressera à chacune
des quatre classes de l'Institut la portion de ce rapport et du
procès -verbal relative au genre des travaux de la classe..
も
8. Chaque classe fera une critique raisonnée des ouvrages qui ont
balancé les suffrages de ceux qui ont été jugés , par le jury , dignes
d'approcher des prix , et qui ont reçu une mention spécialement
honorable .
A
Cette critique sera plus développée pour les ouvrages jugés dignes
du prix; elle entrera dans l'examen de leurs beautés et de leurs défauts,
discutera les fautes contre les règles de la langue ou de l'art , ou les
innovations heureuses ; elle ne négligera aucun des détails propres à
faire connaître les exemples à suivre et les fautes à éviter.
:
DECEMBRE 1809.447
9. Ces critiques seront rendues publiques par la voie de l'impression..
Les travaux de chaque classe seront remis par son président auministre
de l'intérieur , dans les quinze mois qui suivront la communi
cation faite à l'Institut.
10. Notre ministre de l'intérieur nous soumettra , dans le cours du
mois d'août suivant , un rapport qui nous fera connaître le résultat
des discussions .
11. Undécret impérial décerne les prix.
A
TITRE III . - De la distribution des prix.
12. Lapremière distribution des prix aura lieu le9 novembre 1810,
et la seconde distribution le 9 novembre 1819 , jour anniversaire du
18 brumaire . Ces distributions se renouvelleront ensuite tous les dix
ans , à la meme époque de l'année...
13. Elles, seront faites par nous , en notre palais des Tuileries , où
seront appelés les princes , nos ministres et nos grands officiers , les
députations des grands corps de l'Etat , le grand-maître et le conseil
de l'Université impériale , et l'Institut en corps.
14. Les prix seront proclamés par notre ministre de l'intérieur ; les
auteurs qui les auront obtenus recevront de notre main les médailles
qui en consacreront le souvenir . A
15. Notre ministre de l'intérieur est chargé de l'exécution du présent
décret , qui sera inséré au Bulletin des Lois.
Par l'Empereur ,
t Signé , NAPOLEON.
Le ministre secrétaire d'Etat.
Signé , H. B. , duc DE BASSANO .
-Le sénat , sur une liste triple de candidats présentés
par S. M. , a élu M. le chevalier de la Ville , chambellan
de MADAME , M. le chevalier Pastoret , membre de l'Institut
, professeur au collège de France , et M. le comte de
Vilsemanzy , inspecteur en chef aux revues .
- On annonce un nouvel acte de munificence impériale
. MM. les sénateurs , les conseillers d'Etat et maîtres
des requêtes qui n'avaient pas la croix de la Légion d'honneur
viennent de la recevoir . S. M. a daigné nommer
grands-officiers de la Légion , M. le comte de Montalivet,
ministre de l'intérieur , M. le comte Mollien , ministre du
trésor public , et M. le comte Frochot , préfet de la Seine .
M. le maître des requêtes de la Borde est nommé comte
de l'Empire .
- S. A. S. le prince de Neufchâtel a donné , lundi
:
448 MERCURE DE FRANCE , DECEMBRE 180g.
dernier, une fête magnifique à Grosbois. I'Empereur et
l'Impératrice , les rois de Saxe , de Wurtemberg , de
Naples , de Westphalie et de Hollande , les reines deHollande
, de Westphalie , de Naples et d'Espagne , et une
partie de la cour de S. M. y ont assisté. Le mnaattiinn ily a
eu une chassebrillante ; le soir , comédie , souper et bal.
La journée a été très-belle . :
-On croit savoir que la session du Corps-Législatif se
prolongera jusqu'au mois de mars de l'année prochaine.
-Une lettre de Bruges , du 12 , annonce que les Anglais
ont évacué Flessingue et l'île de Walcheren , après
avoir détruit toutes les fortifications et brûlé tous les magasins
.
-L'Opéra a reçu l'ordre de saisir le moment où Paris
possède tant d'illustres souverains pour remettre ses grands
ballets mythologiques. Déjà Psyché a reparu dans tout
l'éclat de cette belle composition .
-Talma est parfaitement rétabli : ily a lieu de croire
que ce grand acteur ne sera pas encore long- tems sans reparaître.
On croit que les ouvrages qui concourent aux prix
décennaux seront remis cet hiver sous les yeux du public.
On parle aussi des Etats de Blois de M.Raynouard , comme
d'un ouvrage rempli de grandes beautés .
-
,
A l'Odéon , l'Alcade est en répétition. Le nom de
l'auteur est connu; on attend beaucoup de cet ouvrage ,
comédie intriguée qu'on dit pleine de comique et de gaieté .
L'opéra Buffa s'occupe du don Juan de Mozart .
-La seconde livraison des Lettres Champenoises vient
de paraître ; ces Lettres de province , qui ne sont point
desProvinciales, ont successivement attaqué les Templiers,
la mort d'Henri IV, Omasis , Artaxerce , l'Assemblée de
Famille. Leur succès est celui attaché à ce genre de critique,
et leur débit rapide. 1
Considération sur l'état présent du Christianisme , par Jean Trembley.
Un vol. in-8° de 600 pages . Prix , 6 fr. , et 8 fr. franc de port.
A Paris , chez Gabriel Dufour et Compagnie , libraires , rue des
Mathurins-Saint-Jacques , nº 7; à Amsterdam , chez Gabriel Dufour ,
libraire ; et à Cassel ( Westphalie ), chez Tourneisen fils , libraire..
AVIS. -Une personne arrivant de l'étranger désirerait connaître
T'adresse de M. Xavier Stanislas Salignac-Fénélon , ancien élève de
Pont-le-Vois . Elle a quelque chose de très- important à lui communi-
¡quer! Ş'adresser à M. Dorigny [de Gaulaincour , honume-d'affaires ,
boulevard Saint-Martin , nº 8.
MERCURE
DE FRANCE .
N° CCCCXL . -
DEPT
DE
LA
SEINE
cen - Samedi23 Décembre 18001
POÉSIE.
L'HIVER.
QUELmorne et vaste deuil afflige l'univers ?
Dans les cieux, de vapeurs de nuages couverts ,
Le soleilne répand qu'une clarté débile ;
Sous des liens glacés l'onde dort immobile ;
Les bois , les champs sont morts ; de sa triste pâleur
Un vêtement d'albâtre a voilé leur couleur ;
L'autan impétueux déchaîne la froidure ,
Et l'hiver tout entier pèse sur la nature .
Créateur des humains , devenu leur bourreau ,
Peux-tu les affliger du poids d'un tel fléau ?
Il sied à ta bonté d'être toujours leur père.
Lavie , hélas ! pour nous n'a que trop de misère ;
Même avant la raison nous sentons les douleurs ,
Et nos premiers regards sont voilés de nos pleurs .
Dumoinsdans les beaux jours , au bord d'une onde pure ,
Sous des cieux tempérés , sur la molle verdure ,
Nous goûtions le plaisir d'oublier tous nos maux ,
Ou , sans nous plaindre , enfin nous portions nos fardeaux.
Encontemplant ces fleurs fraîches , épanouies ,
Qui levaient dans les champs leurs têtes réjouies,
Envoyant ce ciel pur , ces fruits délicieux
Dont les riches couleurs semblaient rire à nos yeux ,
Nos fronts , comme eux rians , exprimaient quelque joie ;
Et , sous l'ombrage heureux que la forêt déploie ,
Nos coeurs épanouis se plaisaient à goûter
Le bonheur de l'oiseau qu'ils entendaient chanter :
Mais cette nudité de l'hiver monotone ,
1
Qui suit les dous changeans du printems , de l'automne ,
Ff
450 MERCURE DE FRANCE ,
Mais les eaux , à grand bruit roulant dans les vallons ,
Les torrens écumeux , les fougueux aquilons ,
Ces tyrans , dont les sons mugissans et terribles ,
Etd'échos en échos renvoyés plus horribles ,
Remplacent les concerts des aimables oiseaux ,
L'haleine des zéphyrs et la voix des ruisseaux ,
Mais le froid qui succède à la chaleur féconde ,
Ce choc des élémens , ce désordre du monde ,
Tout , d'un apre saison nous offrant les rigueurs ,
Réveille nos chagrins , et nous rend aux douleurs .
Nous souffrons à l'aspect de la terre souffrante ;
La vieillesse , où languit la nature expirante ,
Forçant sur nos destins l'homme à se recueillir ,
Rappelle à ses esprits qu'il doit un jour vieillir.
Eloigne , Dieu puissant , ce tableau trop austère.
Hélas ! nous paraissons un moment sur la terre;
L'existence est l'éclair qui sillonne les cieux:
Fais qu'au moins , nous rendant notre passage heureux ,
Laterre nous accueille avec un air de fête
Comme le voyageur qu'un jour à peine arrête ,
Et ne perde jamais son vêtement de fleurs
Qui , tableau du plaisir , l'inspirait à nos coeurs.
C'estainsi qu'un mortel ,dans la campagne nue ,
Exhaloit près de moi sa tristesse ingénue.
Et moi : Te convient-il de blâmer ton auteur?
Est-ce pour ses desseins , ou pour ton seul bonheur ,
Que tafrêle existence au néant fut ravie ?
Tun'es qu'un sentinelle au poste de lavie.
DuDieu qui t'y plaça suisdone lavolonté.
Ne doit-il point , ingrat , suffire à ta fierté
Quede ce Dieu puissant la sagesse profonde
T'ait fait undes acteurs de la seène du monde?
Changera-t-il pour toi les lois de l'univers?
Tu teplains des frimas? tu te plains des hivers ?
Leur but est-il caché ? Peux-tu le méconnaître ?
Si toi-même as besoinpour ranimer ton être ,
Que le sommeil , dont l'ombre amène le retour ,
Répare chaque nuit les fatigues du jour ,
Ne faut-il pas aussi que la terre , affaiblie
Parles divers travaux dont l'année est remplie ,
S'affaisse en un sommeil, dont l'heureuse langueur
7
:
DECEMBRE 1809 . 451
De ses ressorts lassés relève la vigueur?
L'hiver est ce sommeil qui refait la nature.
Dans cet actif repos , silentieuse , obscure ,
Elle amasse sa force , apprête ses présens ,
Et sous la neige enfin médite le printems ,
Comme au fond du tombeau dont l'ombre la recèle ,
En son trépas vivant le ver se renouvelle ,
Et de ses ailes d'or , dans l'immobilité
Compose la vitesse ,et pare la beauté.
De lamort de nos champs souffre donc la tristesse ;
L'absence de leurs biens n'en est que lapromesse.
Le vent dont tu gémis hâte aussi leurs trésors.
Son souffle impétueux des plus fertiles bords
Porte aux bords inféconds les germes qu'il enlève;
Dans l'arbre qu'il ébranle il fait monter la sève;
Rafraîchit le sillon par les chaleurs brûlé ,
Divise le poison des marais exhalé ,
Epure l'Océan sous de fréquens orages ,
Et déchire dans l'air le voile des nuages.
Une rigueur céleste est souvent un bienfait.
Tu jouis quand la terre à ton oeil satisfait
De ses divers trésors étale la couronne :
Mais si ce riche éclat sans cesse t'environne,
Tes yeux enfin lassés s'éloigneront de lui ;
L'uniforme plaisir n'est bientôt que l'ennui :
Il faut un intervalle à notre bonheur même,
Tu l'obtiens dans l'hiver. Ce Dieu qui toujours t'aime ,
Sur la terre obscurcie étendant un rideau ,
De la satiété te sauve le fardeau ,
Varie à tes regards la scène de l'année;
Et , s'il t'ôte les biens dont elle fut ornée ,
レ
C'est qu'il veut que pour toi , par un heureux détour ,
Le regret de leurperte enchante leur retour.
Leur retour ! oh ! quel charme il te fera connaître !
De quel oeil tu verras le doux printems renaître !
Comme tu voleras , loindu froid importun ,
Saisir son premier jour et son premier parfum ,
Fouler de nouveaux dons les plaines enrichies
Suivre la liberté des ondes affranchies ,
Essayer l'herbe jeune , observer les progrès
Du feuillage qui vient reverdir les forêts ,
Rouvrir tes sens charmés au souffle du zéphyre ..
1.
Ff2
452 MERCURE DE FRANCE;,*
Des roses près d'éclore épier le sourire ,
Ecouter des oiseaux si long-tems exilés ,
Les amours , les concerts , avec eux rappelés ,
Pressentir dans les champs que la chaleur colore,
Un fruit dans chaque fleur et Pomone dans Flore ,
Etposséder enfin aux feux purs du soleil
La nature plus belle à l'instant du réveil !
Voilà tous les plaisirs que ton Dieu te ménage.
Oppose à tes chagrins leur séduisante image ;
Jouis dans l'avenir : mais que dis-je ? aujourd'hui
L'étude du présent peut chasser ton ennui.
Mets åprofit les maux que chaque hiver t'impose =
Des fléaux que tu vois cherche à saisir la cause.
Le froid règne ? connais de quels lointains climats
Partent ces vents cruels qui soufflent les frimas .
Surles monts sourcilleux les glaces menaçantes
Environnent au loin leurs cimes blanchissantes ?
Apprends par quels travaux le tems a dessiné
Ce bandeau de cristal dont leur front est orné .
Des brouillards ténébreux ta vue est obscurcie ?
Connais pourquoi du sol qu'a détrempé la pluie
L'astre qui luit sur nous pompant l'humide sein,
En forme ce brouillard qui , spectre du matin ,
Portant sa paleur sombre aux champs de la lumière ,
Doit , comme un don du ciel , revenir à la terre.
Les arbres dépouillés affligent ton regard ?
Sache comment ces bois , semblables au vieillard
Dontla froide saison détruit la chevelure ,
De leur tête en hiver dépouillent la parure ,
Qu'ils reprendront bientôt rajeunis par le tems ,
Etplus heureux que nous qui n'avons qu'un printems.
Les fleuves débordés inondent tes campagnes ?
Sache comment des flots qui tombent des montagnes ,
Unfleuve se grossit , et , plus impétueux ,
Chasse loin de son lit son cours tumultueux ,
Des vergers aux guérets , des vallons aux collines
S'élance , en bondissant , à travers leurs ruines ,
Couvre les bois , les monts , les champs et les hameaux ,
Et donne l'horizon pour rivage à ses eaux .
Rends ainsi ta douleur utile à ta pensée.
Ou si de ces objets ta mollesse est blessée ,
D'autres te sont offerts : marche vers nos cités ;
(
DECEMBRE 1809. 453
Leurs murs , comme les champs , ne sont point attristés .
Là , dès que la gelée , écartant les orages ,
Laisse le soleil luire à travers les nuages ,
Les uns courent saisir , sur un char transportés ,
Ce rayon d'un moment dans les lieux fréquentés ;
Les autres , se jouant sur les ondes solides ,
Font sur un double acier glisser leurs pas rapides ,
Et , dans leur prompt détour , semblent l'agile oiseau ,
Qui part , vole et revient sur la voûte de l'ean :
Dans leur essor léger l'oeil a peine à les suivre.
La nuit descend ; la ville à d'autres jeux se livre.
Tantôt en des palais , où les feux renaissans
De l'exil des chaleurs dédommagent les sens ,
Le sort , aux yeux voilés , sur des tapis propices ,
Amuse vingt joueurs de ses divers caprices .
Tantôt dans une salle ouverte au plus bel art ,
Prenant l'une son masque et l'autre son poignard ,
Melpomène et Thalie unissent tous leurs charmes ,
Et donnent le plaisir et du rire et des larmes .
Dans un autre moment , sous des lambris dorés
De flambeaux , d'ornemens , et de belles parés ,
Lamusique , étalant ses sonores merveilles ,
D'accords mélodieux enivre les oreilles ;
Etla danse bientôt offre au cercle enchanté
De ses légers ballets la mouvante gaîté.
Par des fêtes enfin l'une à l'autre enchaînées
La ville des hivers embellit les journées .
Sache done , dans le cours des travaux et des jeux ,
Tromper les maux divers de ce tems orageux ;
Et rendons grace ensemble à ce maître suprême
Quiplaça des plaisirs jusqu'en ses rigueurs même ,
Et dans tous les fléaux qu'il voulut nous offrir
Nous laissa quelqu'appui qui nous aide à souffrir ,
LE GOUVÉ,
454 MERCURE DE FRANCE ,
VERS, lus devant M. DELILLE , le 18 décembre 1809, dans la classe
de poésie latine, au Collège de France .
L'ouverture du cours de poésie latine au Collège de France,
vient d'avoir lieu le 18 décembre. Elle a été signalée par l'apparition
imprévue de M. Delille , professeur en titre , qui a été reçu au milieu
des transports et des applaudissemens universels. A son arrivée ,
M. Lemaire , qui remplace momentanément M. Le Gouvé , suppléant
de M. Delille , est descendu dans la foule , et a cédé le fauteuil au
patriarche des poëtes français. Les spectateurs ont offert un laurier à
M. Delille , avec les vers suivans , qui sont de M. Parseval.
(Note des Rédacteurs .
PONTIFE d'Apollon,gloire des deux collines ,
Permets que les Muses latines
Teparent d'un laurier , que leurs mains ont cueilli
De ta présence enorgueilli ,
Leur temple aime à t'ouvrir ses retraites divines.
Ainsi , quand au cirque français ,
Autrefois , l'illustre Voltaire
4
Montra de son vieux front la gloire octogénaire;
La scène , où son crayon traça les grands malheurs,
Et qu'il fit retentir de tragiques douleurs ,
Saisie, à son aspect , d'un transport pleinde charmes ,
De l'admiration lui prodigua les larmes.
Delille, par d'autres chemins ,
Tu t'élèves sur le Parnasse;
Hlustré par une autre audace ,
Une autre palme est dans tes mains.
Si Voltaire de l'ame exprima les orages
Enses tragiques fictions ,
Ala nature entière , en tes divins ouvrages,
Tu sais du coeur humain prêter les passions.
Tout respire et tout vit dans tes tableaux sublimes.
Les rochers suspendus menacent les abymes ;
Les arbustes amis s'enlacent en berceaux;
Le gazon rit , le saule pleure ;
La sensitive craint le toucher qui l'effleure ;
Dans les champs envahis précipitant ses éaux ,
Le fleuve usurpateur engloutit les troupeaux ,
Et des bergers tremblans détruit les toits rustiques.
DECEMBRE 1809. 455
Lesdébris des palais et des temples gothiques
Racontent dans tes vers les siècles écoulés ;
A'ta voix , des tombeaux antiques
Tous les mânes surpris se lèvent rassemblés.
Quedis-je ? ah ! dans ce lieu ,je vois ,pleins d'allégresse ,
Ceux de Virgile et de Milton ,
Et d'Hésiode et de Lucrèce ,
Qui , des rives du Phlégéton
Echappés à l'envi , viennent te rendre hommage.
Eh! qui mérita mieux leur illustre suffrage?
Tes chantsharmonieux t'ont soumis l'univers.
Savant , agriculteur , philosophe , poëte ,
La nature t'ouvrit tous ses trésors divers ;
Centfois tamain sur elle étendit ta baguette ,
Et cent fois de ton ame ont jailli les beaux vers .
Mais sur de grands travaux si ta gloire se fonde
Tu sais offrir encor dans la société
D'un esprit enchanteur la piquante gaieté.
Tes bons mots divulgués circulent à la ronde.
Ingénieux Protée ! es-tu l'homme du monde?
Oubienes-tu l'homme des champs ?
Es-tu l'homme du siècle? ah ! si j'en crois tes chants .
Tes chants où tant de verve et tant d'esprit abonde ,
Tu fais voir , en ce jour , ànotre oeil enchanté ,
L'homme del'immortalité.
ENIGME .
L'ART veut que nous soyons en long ,
Etle devoir que nous soyons en rond.
Charmante Iris , que rien ne t'effarouche ,
Ou n'aille te mettre en courroux ,
Car c'est toi-même qui nous touche .
Avant que nous osions te presser les genoux.
Très-expert en galanterie ,
Onprétend qu'un prince , autrefois ,
De ma soeur ou de moi fit choix ,
Pour ranger sous les mêmes lois
Un ordre de chevalerie ,
:
Où l'on doit consacrer ses jours
Al'honneur , à la gloire , aux pudiques amours .
1.
S ........
456 MERCURE DE FRANCE ,
LOGOGRIPHE.
Qurplus que moi , lecteur, ale droit de te plaire?
Je charme tes loisirs et deviens nécessaire
Aton instruction .
Mais ne fais choix de moi qu'avec précaution ;
Car , au lieu de t'instruire et te porter au bien ,
Par moi tu pourrais aussi bien
Incliner vers le mal en te laissant séduire.
Quoi qu'il en soit , ôtant mon coeur , tu tiens ,
Pour devenir savant ce qu'il convient de faire ,
Et mon entier t'en donne les moyens.
Ma tête à bas , je ne puis que déplaire :
En effet à quoi bon ,
Unêtre quin'aplus ni rime ni raison ?
CHARADE .
S........
S'IL arrivait que mon premier
Cessâtde retenir en son lit mon dernier ,
Sandis ! quelle lessive on verrait essuier
Aux citoyens de mon entier !
S........
Mots de PENIGMB , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE
insérés dans le dernier Numéro .
Le mot de l'Enigme du dernier Numéro est Cheminéed'un salona
Celui du Logogriphe est Mort , dans lequel on trouve , ar.
Eelui de la Charade estBrunet.
DECEMBRE 1809. 457
1
SCIENCES ET ARTS.
DES ERREURS POPULAIRES RELATIVES A LA MÉDECINE , par
M. RICHERAND , professeur de la faculté de médecine
de Paris , etc. , etc.-Prix , 4 fr . , et 4fr. 75 c. franc
de port.-A Paris , chez Caille et Ravier , libraires ,
rue Pavée-Saint-André-des-Arcs , nº 17 (1) .
« OUVRIR ce livre , dit M. Richerand , dont nous emprunterons
volontiers les expressions , ouvrir ce livre
pour y trouver une recette contre le mal dont on se croit
atteint , ce serait commettre une méprise ; trop d'écrivains
ont voulu persuader au peuple que la médecine
est un art domestique dont chacun peut accommoder les
préceptes à son usage particulier. Le but de cet ouvrage
est diametralement opposé. On se propose de prouver
aux gens du monde , qu'il n'est pas de science moins
accessible pour eux , et dont l'application soit à la fois
plus difficile et plus dangereuse . >>>
,
Les ridicules des médecins ne sont pas traités avec
plus de ménagement que les préjugés du vulgaire. En
essayant de les peindre , l'auteur a eu constamment sous
les yeux ce sage précepte d'Horace : Parcere personis
dicere de vitiis , épargner les individus en blamant les
défauts . Au reste , s'il cherche à détromper une foule
de gens trop crédules , il s'attend à trouver beaucoup
d'incrédules .
L'homme estde glace aux vérités ,
Il est de feu pour le mensonge.
Précédé d'une introduction dans laquelle l'auteur
expose son but et son plan , cet ouvrage est divisé en
(1 ) Ouvrages du même auteur qui se trouvent chez les mêmes
libraires . Nouveaux élémens de physiologie , quatrième édition ,
2 vol. in-8° . Prix , 12 fr . , et 15 fr . franc de port .
Nosographie chirurgicale , deuxième édition , 4 vol. in-8°. Prix ,
24 fr. , et 30 fr. franc de port.
458 MERCURE DE FRANCE ,
trois parties . Dans la première , il traite des erreurs
touchant l'éducation physique des enfans ; dans la seconde
, il parle de celles qui sont relatives à la santé et à
sa conservation ; la troisième comprend les erreurs
nombreuses concernant les maladies et leur traitement.
<< On traitera dans cet ouvrage , non-seulement des
erreurs familières au peuple , mais encore de celles que
commet chaque jour le vulgaire des médecins.. Par le mot
peuple , il faut entendre et la populace exclusivement
vouée , par la nécessité , au soin de pourvoir à sa subsistance
, et avec elle les esprits les plus brillans et les
plus cultivés . Ce sont principalement ces derniers qui ,
abusant des ressources d'une imagination trop active ,
créent sur ce qu'ils ignorent les hypothèses les moins
vraisemblables , et contribuent à propager les plus funestes
erreurs . L'homme grossier et qui souffre , calme
et docile , permet à la nature de le guérir et au médecin
de la seconder : ceux qui jouissent , au contraire , des
avantages d'une éducation soignée , viennent-ils à invoquer
nos secours , nous leur demandons ce qu'ils sentent ,
ils nous répondent ce qu'ils pensent ; celui-là prétend
avoir le sang brûlé ou même calciné ; celui-ci soutient
que ses nerfs sont crispés , et mille autres absurdités du
même genre. Ils ont puisé ces erreurs dans le commerce
dumonde : elles y circulent librement ; et adoptées sans
aucun examen , elles règnent sans contradiction.
>>L'erreur , reçue et transmise , jette chaque jour des
racines plus profondes , se perpétue d'âge en âge , acquiert
sans cesse une valeur nouvelle , et le colosse devient
or sans que ses pieds cessent d'être d'argile . Veut-on
un exemple de ce que le tems ajoute à l'erreur de force
et d'autorité ?
>>Il est une erreur presqu'aussi ancienne que le monde,
qui remonte à nos traditions historiques les plus reculées
, et qui bien reconnue par les médecins éclairés ,
est encore répandue presqu'universellement parmi les
ignorans et chez le peuple. Bannie de la médecine
humaine , elle s'est réfugiée de nos jours dans l'art vétérinaire.
Je veux parler du fabuleux dictame , des spiritueux
, des baumes , et de l'abus des onguens de toute
DECEMBRE 1809. 459
:
espèce , et des emplâtres appliqués au traitement des
blessures récentes . »
La définition du tact en médecine , me paraît fournir
à M. Richerand un ordre de considérations absolument
nouvelles , comme il est facile au lecteur de s'en con-
* vaincre par le passage suivant. « Parmi les médecins ,
le plus savant est-il toujours le plus habile et le plus
digne de la confiance? Il est pour nous une qualité plus
désirable et plus utile que la doctrine la plus profonde ;
je veux parler du tact , de cette qualité précieuse accor
dée ou refusée par la nature , qui est en médecine ce
qu'est le goût en littérature . Elle tient à la sensibilité
heureusement perfectionnée par l'éducation. Celui qui
en jouit , nous étonne par des aperçus prompts autant
que fins et délicats , et par des déterminations aussi
⚫justes que rapides . Le médecin doué du tact , a seul ,
dans lemoment du danger , ces inspirations heureuses ,
ou, pour nous servir de la sublime expression de Bossuet
, ces illuminations soudaines qui lui révèlent ce qu'il
faut faire et lui donnent l'assurance nécessaire pour
frapper le coup décisif. Tandis que l'érudit , accablé
sous le poids d'une science superflue , hésite et chancèle ,
incertain entre mille moyens qu'elle lui présente ; celuici
, moins savant , mais mieux savant comme disait
Montaigne , démêle les circonstances essentielles , et
sans donner trop d'attention aux phénomènes accessoires
, écueil ordinaire des érudits , voit le but et l'atteint
avec certitude. L'érudit ne tue point le malade ,
comme le dit souvent un vulgaire injuste , mais il le
laisse mourir au milieu de ses indécisions perpétuelles .
Hésitant toujours , il combat partiellement les symptômes ,
et , comme on l'a dit , élague les branches tandis que le
tronc croît sans cesse avec le danger. L'union de l'érudition
et du tact dans une juste proportion , est la chose
la plus rare et la plus désirable dans l'exercice de notre
3
.art.
,
Je ne puis me refuser au plaisir de citer encore un passage
aussi agréablement pensé qu'élégamment écrit : «Ce
qui assurera toujours parmi les hommes une grande fa--
veur aux injures et aux sarcasmes prodigués à la méde
460 MERCURE DE FRANCE ,
cine , ce n'est pas la vanité de ses promesses , si souvent
déçues , comme on l'a avancé, mais selon moi un effet
de l'amour-propre , ce Protée que l'on rencontre partout
et sous mille formes diverses quand on veut scruter les
causes déterminantes de nos actions . L'homme se venge
de l'espèce d'empire que la médecine exerce sur lui.
Sain et sauf , il donne des coups de pied à l'idole qu'il
encensait durant la maladie . Cet art a en effet quelque
chose de tyrannique. Ni la jeunesse , ni la fortune , ni
l'esprit , ni le rang , ni la beauté , ne peuvent se soustraire
à sa domination , et le potentat comme l'esclave sont forcés
à chaque instant de s'y soumettre . Louis XV lisant
une consultation de ses médecins , répétait à voix basse ,
et murmurait entre ses dents d'un air peu satisfait les locutions
usitées : On fera , on prendra, on se gardera , on
s'abstiendra ; ses ministres et ses généraux n'avaient point
coutume d'employer avec lui ces formules impératives .
Les sarcasmes et les brocards sans nombre dont lamédecine
futde tout tems accablée, lui ont été presque tous
lancés par des malades incurables , qui , dans leur-humeur
injuste et chagrine , s'en prenaient à la médecine
des torts de la nature; celle-ci , dans quelques cas,
comme l'a très -judicieusement observé M. Corvisart ,
nous traite véritablement en marâtre . Montaigne était valétudinaire
; Molière , tourmenté par une mélancolie habituelle
et par un crachement de sang qui finit par lui
être fatal : de là ils ont tiré ce fonds intarissable de
plaisanteries , excellentes sous leur plume; les répéter
jusqu'à la nausée , c'est , si l'on veut , faire preuve de
mémoire , mais non de bon goût et d'esprit. J. J. Rousseau
était en proie à des douleurs continuelles de vessie.
Ce dernier se repentit néanmoins vers la fin de sa vie de
toutes ses déclamations contre une des professions les
plus utiles à l'humanité . « Il me dit un jour , dit M. Ber-
>> nardin de Saint-Pierre: Si je faisais une nouvelle édi-
» tion de mes ouvrages , j'adoucirais ce que j'ai écrit sur
>> les médecins ; il n'y a pas d'état qui demande autant
>> d'études que le leur ; partout pays ce sont les hommes
>> les plus véritablement savans . >> A cet hommage , d'autant
plus flatteur qu'il a été rendu dans le secret de l'inDECEMBRE
1809. 461
timité , je ne saurais rien ajouter de plus concluant , et
sur-tout qui fût moins suspect de partialité. >>
Lorsqu'un ouvrage utile est écrit de cette manière ,
lorsqu'aucune expression technique ne s'y rencontre qui
puisse en rendre la lecture difficile aux gens les moins
instruits , il me semble qu'on peut lui prédire , sans
crainte d'être démenti par l'événement , un succès aussi
général que durable . A. Docteur en Médecine .
ESSAIS SUR LA VÉGÉTATION CONSIDÉRÉE DANS LE DÉVELOP
PEMENT DES BOURGEONS ; par A. AUBERT DU PETITTHOUARS
, etc.-Un vol in-8° .- Paris , 1809 .
MALGRÉ le besoin qu'a notre esprit de se rendre raison
des phénomènes qu'il observe et de rechercher la liaison
et l'influence réciproque des causes qui les produisent ;
malgré les travaux des hommes de génie pour dérober à
la nature quelques-uns de ses secrets , et le charme que répand
sur l'existence la contemplation habituelle de l'ordre
etde l'harmonie qui nous environnent ; enfin , malgré les
découvertes dont les sciences se sont enrichies , les connaissances
réelles que nous possédons sont encore renfermées
dans les bornes les plus étroites . La science de la
nature peut être considérée comme une contrée nouvelle
que les voyageurs n'ont encore fait , pour ainsi dire ,
que parcourir : quelques côtes en ont été relevées , quelques
points en ont été reconnus ; mais leurs rapports ,
le cours et la source des fleuves , la hauteur et la direction
des montagnes , l'étendue des plaines , la profondeur
des vallées , restent encore à découvrir. Les propriétés de
la matière , les lois auxquelles obéissent les molécules
des corps dans leur action réciproque , ces substances
singulières sans poids et sans formes , qui semblent anponcer
une nature nouvelle , sont encore entourés pour
nous des nuages les plus épais .
Nous n'avons encore que des doutes sur les causes des
phénomènes qui se passent dans notre atmosphère : nous
ignorons d'où naissent les pluies , quelle est la source des
tempêtes , comment se forment les orages , quelles sont
462 MERCURE DE FRANCE ,
les causes de la grèle , des frimas et de ces météores enflammés
ou lumineux qui occasionnent tour à tour notre
admiration et notre effroi. Mais' les lois qui président à
l'existence de la vie sont encore plus profondément cachées
que celles qui régissent les corps brutes . Jusqu'à
quel point avons-nous pénétré dans l'organisation des
êtres vivans ? Nous en avons distingué et compté lés parties
; les formes de celles-ci ont été décrites , leurs rapports
établis , quelques-unes de leurs fonctions reconnues
: mais quelle est la force qui rassemble et retient
des élémens qui bientôt seront repoussés et désunis par
d'autres forces ? Par quelle puissance les alimens prennent-
ils dans les corps des formes si variées et se transforment-
ils en des substances si différentes ? Pourra-t-on
jamais pénétrer le mystère de la reproduction? Chez les
animaux , l'influence des sens , les facultés de l'entendement
, l'action de la volonté , les mouvemens musculaires
ne sont point encore suffisamment expliqués . L'obscurité
semble même devenir plus profonde à mesure qu'on descend
aux êtres chez lesquels l'organisation est plus simple.
La végétation offre encore une source de découvertes importantes
; les fonctions essentielles des feuilles , la manière
dont le bois prend son accroissement , le butdes
différentes parties de la fructification , la nature des :
fluides nourriciers , les organes qui les assimilent , l'objet
de ces sucs et de ces substances , de couleur , de nature
et de propriété si différentes , et une multitude d'autres
phénomènes, sont autant de questions qui n'ont point
été résolues , ou du moins qui ne l'ont été qu'imparfaitement.
Pénétré de ces vérités , et convaincu sur-toutdu besoin
qu'alabotanique de s'enrichir encore d'observations nombreuses
, M. du Petit-Thouars s'est livré à l'étude de la
physiologie végétale , et il embrasse dans l'ouvrage
que nous annonçons , quelques-uns des sujets les plus
importans de cette science ; mais son principal but
est de donner une nouvelle théorie de l'accroissement
des plantes en grosseur ; et , excepté la formation des
bourgeons et des racines , de laquelle il fait dépendre
la formation du bois , toutes les autres questions dont
:
DECEMBRE 1809. 463
il traite ne sont qu'accessoires ; il n'en parle qu'autant
qu'elles peuvent servir à l'appui de ses nouvelles idées ,
ou qu'autant que son système peut servir à leur explication.
C'est pourquoi nous ne nous arrêterons que sur
le sujet qui fait le but essentiel du travail de notre auteur.
Ses observations et ses vues ne peuvent pas manquerd'avoir
quelqu'intérêt , pour un grand nombre de nos
lecteurs , dans un tems où la culture des plantes compte
tant d'amateurs distingués.
Les botanistes ne sont point d'accord sur la cause de
l'accroissement en diamètre de certains arbres , tels que
le chêne et le pin, par exemple. Le plus grand nombrè
pense que le bois est produit par une matière liquide
qu'on nomme cambium , et qui se trouve sous l'écorce ;
mais ils ne sont point du même avis sur l'origine de
cette substance. Des couches composées de vaisseaux
ou d'un tissu cellulaire se forment d'abord ; elles ont
la faculté de se diviser en feuillets , ce qui leur a fait
donner le nom de liber. A mesure que la végétation
avance, ces feuillets, ces vaisseaux, ce tissu se réunissent
plus intimement , leur consistance augmente et leur apparence
approche déjà de celle du bois ; dans cet état, ils
forment l'aubier. Enfin , les sucs nourriciers achèvent de
porter au dernier degré de développement ces couches
feuilletées, auxquelles le cambium a donné naissance, et
elles sont alors transformées en corps ligneux , c'est-àdireen
bois . Cette théorie est fondée sur des expériences
ingénieuses , que l'on doit en grande partie à Duhamel ;
mais qui ne suffisent cependant pas pour répondre à
toutes les difficultés que présente la formation spontanée
d'organes et de vaisseaux sur toute la surface d'un
arbre , et qui descendent de son sommet jusqu'à l'extrémité
des racines . Les bourgeons sont considérés comme
de jeunes plantes que nourrissent les racines de celles
qui leur ont donné naissance.
Quant à la racine , on sait qu'elle s'observe dans l'embryon
avant que la semence n'ait germé , que c'est elle
qui se développe la première , et que souvent elle a déjà
acquis une longueur de plusieurs pieds , quand la tige
n'est encore arrivée qu'à quelques pouces . Elle est des
464 MERCURE DE FRANCE ,
tinée à puiser dans la terre les sucs nourriciers qui s'y
trouvent, et pour cet effet la nature l'a pourvue de suçoirs
placés à l'extrémité des nombreuses radicules qui l'entourent.
Cet organe offre un phénomène qui a déjà
exercé la pénétration des plus ingénieux observateurs .
Quelle quesoit la situation de la graine lorsqu'on la met en
terre pour la faire germer , la racine tend à descendre ;
c'est en vain qu'on renverse le vase qui la contient et
qu'on cherche à tromper l'espèce d'instinct qui la guide ,
tant qu'elle vit elle revient toujours à son premier but ; la
lumière et l'humidité n'ont aucune influence sur cette
direction; il semble que la nature ait aussi impérieusement
prescrit à la racine de tendre au centre de la terre
qu'elle l'a fait aux corps abandonnés à eux-mêmes et à
leur propre poids ; cependant cette racine qui dans les
premiers tems de sa vie ne supportait aucune modification
dans la direction de son développement , peut , lorsque
la plante est arrivée à un certain degré de force , se
transformer en tige , si on l'expose à l'air , donner naissance
à des rameaux , à des feuilles , à des fleurs , et devenir
enfin la partie ascendante du végétal , tandis que les
branches qui ont été mises en terre en deviennent la
partie descendante .
Pour ce qui concerne le développement des racines ,
on avait cru qu'il se faisait de la même manière que
celui des bourgeons , et par une force qui leur était
propre . A la vérité , on a reconnu une dépendance mutuelle
entre les racines et les branches , de sorte que la
direction et l'étendue des unes sont toujours subordonnées
à la direction et à l'étendue des autres ; et un
arbre auquel on retrancherait d'un côté les racines perdrait
les tiges du même côté ou n'en reproduirait pas, et
réciproquement .
Le système de M. du Petit-Thouars donne des idées
entiérement différentes de celles que nous venons de
rapporter sur la nature et les rapports des bourgeons ,
du bois et des racines . Il considère le bourgeon comme
analogue à la partie de l'embryon qui représente la tige
de la plante , les fibres ligneuses , ou le bois qui tient à
ce bourgeon , comme sa racine , et les racines proprement
DECEMBRE 1809 . 465
ment dites , comme l'extrémité de ces fibres . Ainsi ,
toutes les fois que la force de la vie détermine un bourgeon
à se développer , les fibres ou vaisseaux qui doivent
puiser dans la terre la nourriture dont il aura besoin par
la suite , naissent instantanément et s'étendent bientôt en
forme de radicules . Mais , en attendant , les sucs du pa
renchyme , de cette substance verdâtre qui accompagné
toujours l'écorce , les nourrit l'un et l'autre , et fait les
fonctions des organes dont la jeune plante s'alimente
ordinairement et que l'on nomme cotyledons . Cependant cen
comme on ne peut pas suivre l'accroissement de ces
vaiseaux ligneux et leur marche du bourgeon à la racine,
notre auteur pense qu'ils « se produisent et s'accroissent
>> par une force organisatrice qui , comme l'électricité et
>> la lumière , semble ne point connaître de distances .>>>
Ce système doit son origine à l'observation extrêmement
curieuse et peut-être pas assez connue , que fit
M. du Petit-Thouars , dans son voyage à l'île de France ,
de l'accroissement en grosseur d'une espèce de plante de
la famille des palmiers . Il vit que ce changement avait
lieu par l'addition, àla tige principale , de fibres ligneuses ,
produites par des bourgeons , ou qui leur correspondaient.
Il a fait l'application de ce phénomène à tout le
règne végétal. On trouvera dans son ouvrage les preuves
sur lesquelles il s'appuie et que nous ne pouvons exposer
ici . Quant à nous , nous pensons que la matière n'est
point encore suffisamment approfondie ; et les deux opinions
que nous venons de rapporter , ne nous semblent
remplir , ni l'une ni l'autre , toutes les conditions du
problême : mais la nouvelle opinion de M. du Petit-
Thouars peut éveiller l'attention sur une des questions
les plus importantes de la physique végétale et provoquer
des expériences utiles ; elles n'exigent de ceux qui
auront la curiosité de les entreprendre , que de l'intelligence
et du loisir , et sont à la portée de tous ceux qui
se font un délassement de la culture des plantes ; c'est ce
motif principalement qui nous a encouragés à dire un
mot sur ce sujet. FRÉDÉRIC CUVIER.
DEPT
DE
LA
:
5.
Gg
466 MERCURE DE FRANCE ,
LITTÉRATURE ET BEAUX-ARTS .
Notice sur M. L. VITET , médecin de Lyon .
LOUIS VITET naquit à Lyon , en 1736 , d'une famille qui ,
comme celle d'Hippocrate , s'était fait dans la médecine
une grande célébrité. Son père le fit étudier chez les Jésuites
. Au sortir du collège , le jeune écolier voulait se faire
moine , et ce qui prouve l'ardeur et la sincérité de sa vocation
, il voulait être Chartreux ; mais la providence qui
lui avait inspiré ce dessein , en inspirait une autre à son
père. Celui-ci exigeait complaisance pour complaisance ,
et ne consentait à humilier son fils sous l'habit de saint
Bruno qu'après l'avoir revêtu de la robe de docteur. Il
fallut céder. Le jeune homme se rendit à Montpellier
pour y suivre ses cours . Le tems , l'étude , l'exemple
ébranlèrent ses premières résolutions : et cette fièvre religieuse
qui avait enflammé ses esprits acheva de se dissiper,
à une représentation du Devin du Village. Converti
à la médecine par un opéra , Louis Vitet redoubla de zèle ;
et après avoir assisté pendant deux ans aux leçons de Fizes ,
de Sauvages et de l'éloquent Lamure , il fut honoré du
titre de docteur , et partit sur-le-champ pour Paris , où
l'appelait la juste célébrité de Ferrein , de Rouelle , de
Jussieu et de Nollet.
Ce n'était point assez pour lui d'écouter assidûment de
tels maîtres , de suivre les visites des hôpitaux , de par--
courir les bibliothèques , et les collections d'histoire naturelle
. Un goût, inné pour les beaux-arts le conduisit dans
les ateliers des peintres et des sculpteurs , et lui fit cultiver
la société des artistes avec autant de soin que celle des
savans. L'altération de sa santé interrompit trop tôt de si
charmantes études. Après deux ans de séjour à Paris , il
revint respirer l'air natal , et se faire aggréger au collége
des médecins de Lyon. Engagé dans la pratique de son
art , ses premiers essais furent heureux : mais une maladie
grave,une inflammation de poitrine se présente : soit inattention
, soit timidité , lejeune médecin néglige la saignée ,
et le malade meurt le septième jour. M. Vitet sentit amèrement
sa faute. Averti par ce cruel revers de ce que la
médecine exige de qui ose l'exercer , et ne se croyantplus
DECEMBRE 1809 . 467
digne de traiter les maladies , il s'en interdit pour un tems
Je privilége ; il reprend ses études , ses lectures , ses observations;
et refaisant au lit du malade toute son éducation
médicale , il abdique en quelque sorte le doctorat , pour
ne plus l'obtenir que de son propre suffrage . M. Vitet
persista plusieurs années dans cette louable sévérité : mais
avec de nouvelles lumières , il reprit une nouvelle confiance
, jusqu'à ce qu'enfin les sollicitations de ses amis ,
et sur-tout le sentiment légitime qu'il avait de ses forces ,
mirent un terme à cette interdiction volontaire .
Rentré dans la carrière que ses scrupules lui avaient
presque fermée , il passa dix ans à donner , l'hiver et le
printems , des démonstrations publiques d'anatomie et de
chimie , qui eurent le plus grand éclat. Il publia quelques
écrits polémiques ; et de concert avec deux médecins de
ses amis , il fit dans les hôpitaux deux espèces d'observations
fort importantes . Les premières avaient pour objet
de constater ou de renverser la nouvelle doctrine de Solano
sur les variétés du pouls; doctrine présentée par Borden
avec des modifications si délicates qu'on n'osait trop s'y
fier. Les secondes étaient relatives au régime des hôpitaux
et aux moyens d'en corriger les abus.
Comme on le voit, les premières observations n'intéressaient
que la science : les secondes intéressaient le
public. Il faut se souvenir qu'à cette époque , dans les hô
pitaux de Lyon , comme ailleurs, deux malades , quelquefois
trois , quatre , et même cinq, occupaient le même lit,
pêle-mêle, et jetés les uns sur les autres. Les salles toujours
encombrées étaient privées d'air. Il n'y avait pour ce
grand nombre de malheureux que peu de médecins . Il
résultait de cette disproportion et dela nécessité du service
, que les visites étaient faites à la volée et comme en
courant. Cette légèreté forcée tournait malheureusement
en habitude. Aucun traitement n'était raisonné , aucune
observation suivie . L'expérience des médecins était perdue ,
ou plutôt il n'y avait pas d'expérience. La pratique , la
pharmacie , le formulaire fourmillaient d'erreurs , et la
mortalité était effrayante. Comment n'être pas frappé de
tant de maux à-la-fois ? M. Vitet le fut plus que personne.
Il le dit et fut persécuté : mais la publicité qu'il donna à
ses Mémoires , l'approbation de tous les médecins distingués
de l'Europe , le tems et la vérité entraînèrent enfin
Popinion publique. Une administration plus humaine et
plus éclairée adopta les réformes proposées par M. Vitet
Gg 2
468 MERCURE DE FRANCE ;
4
et par ses collègues , et leur décerna ainsi la seule récompense
dont leur zèle pût être touché .
Mais l'envie est un sentiment trop haineux pour qu'on
en puisse étouffer jusqu'à la dernière semence. On dirait
que le bien , comme le mal , ne restejamais impuni. Dans
la vivacité de leur triomphe , les trois amis obtiennent de
la ville et du collége des médecins qu'il sera construit à
Lyon un laboratoire de chimie , un cabinet d'histoire naturelle
, et un amphithéâtre pour les démonstrations anatomiques
. On attache à ce nouvel établissement trois chaires
que les trois amis se partagent. Les cours sont ouverts ; les
élèves accourent en foule : mais la jalousie ourdit sourdement
sa trame. On fait circuler des bruits alarmans ; des
chirurgiens et des prêtres échauffent la plus dangereuse des
passions , le fanatisme. Le peuple s'amente ; les partis se
renontrent et se choquent : au milieu du tumulte et de la
fureur , on fait irruption dans la salle des médecins ; on
pille , on disperse; on détruit par la flamme , peu s'en faut
que l'incendie ne gagne le collége et la bibliothèque publique.
L'autorité songea trop tard à réprimer le scandale
et à prévenir l'effusion du sang . Les professeurs que l'on
accusait de disséquer des enfans tout vivans , furent dépouillés
; et sur la permission de l'archevêque , les prêtres
de l'Oratoire s'étant approprié les salles où se fesaient les
cours , cet utile établissement fut ruiné sans ressource .
Peu de tems après , une cause célèbre , celle de la fille
Lerouge , fut portée devant les tribunaux de Lyon. On accusait
les frères Para d'avoir étranglé cette fille , et de l'avoir
précipitée dans le Rhône . Heureusement pour les
accusés , M. Vitet venait de faire paraître un mémoire
sur les noyés : mémoire fondé sur des observations anatomiques
très-précises , et où il combattait , sur des points
essentiels , le sentiment de l'illustre Louis . Ce mémoire
éclaira la religion des juges , et sauva l'innocence et la vie
aux frères Para .
Vers la même époque , le ministère fondait à Lyon et à
Paris des écoles vétérinaires , sous la direction de Bourgelat.
Un petit incident (1) inspira à M. Vitet le désir d'étudier
à fond l'organisation du cheval , du boeuf et de la
brebis. Il réunit, dans des écuries séparées , plusieurs de ces
(1 ) Bourgelat avait chassé de son école un professeur qui s'occupait,
avec M. Vitet , d'anatomie comparée.
DECEMBRE 1809 . 469
animaux malades ; il s'attacha à suivre de l'oeil la marche
de leurs diverses maladies , et l'action si variée des médicamens
. Enfin , après douze ans d'un travail opiniâtre , il
publia , en 3 vol . in-8° , un traité de médecine vétérinaire
: ouvrage qui se répandit bientôt dans toute l'Europe
, qui fut traduit en plusieurs langues , et dont les progrès
de l'art vétérinairè n'ont point encore fait oublier le
mérite.
Apeine ce grand ouvrage terminé , le collége des médecins
invita M. Vitet à composer une pharinacopée. Malgré
le nombre presqu'incroyable de recherches et d'expériences
qu'il fallut faire pour donner quelque solidité à un travail
aussi ingrat d'ailleurs , M. Vitet publia , au bout de cinq
ans , la Pharmacopée de Lyon , un vol. in-4°, 1778. Toutes
les parties de l'art pharmaceutique y sont traitées avec le
plusgrand soin. L'auteur y avait joint ses vues propres sur
l'action des médicamens , et sur la classification des maladies
. Il était bien difficile qu'un ouvrage de cette nature et
de cette étendue fût reçu avec un applaudissement universel.
Quelques esprits jaloux ou délicats s'offensèrent du
titre . On contesta à M. Vitet le droit d'en décorer son ouvrage.
L'affaire devint sérieuse ; les tribunauxintervinrent ,
et par le crédit de la faculté de médecine , le parlement de
Paris prononça la suppression d'un titre qui paraissait
usurpe. Dans ce singulier procès , on voit moins la présomption
de M. Vitet que l'infidélité de ses confrères ; il ne
voulut s'en venger que par de nouveaux succès . Pendant
les quatre années de 1780 à 1784 , il publia chaque semaine ,
avec un collaborateur digne de lui , un journal de Médecine
, où ces deux écrivains consignaient l'histoire des maladies
précédentes, les bons effets des remèdes , les précautions
d'hygiène à prendre pour l'avenir , et les observations
météorologiques de chaque jour.
La réputation toujours croissante et l'infatigable activité
de M. Vitet furent enfin remarqués de l'administration . Un
intendant de Lyon , M. de Flesselles , jeta sur lui les yeux
pour l'établissement d'une école gratuite en faveur des
sages-femmes de la campagne. Cette école était si nécessaire
, elle fut fondée avec une telle sagesse , et produisit
des effets si heureux , que c'est la seule institution qui ait
résisté aux ravages de la politique , et qu'elle subsiste encore
aujourd'hui , seulement avec de légères modifications .
Cependant M. Vitet , dans le cours d'une pratique trèsétendue
et très-heureuse , avait formé un recueil immense
450 MERCURÉ DE FRANCE,
d'observations sur les maladies . Ces observations étaient
faites au lit du malade; elles étaient suivies jour par jour,
et,pour ainsi dire , phénomène pår phénoméne. Les maladies
y étaient représentées au vif, avec toutesles physionomies
que leur font prendre successivement , soit l'action
spontanée de la nature, soit l'action des remèdes , et les secours
du médecin. M. Vitet se préparait à mettre à profit
ces précieux matériaux; il allait en construire un grand ouvrage
pratique, sous le titre de Médecin du Peuple, lorsque
les événemens de 1789 éclatèrent. Le mouvement qu'ils imprimèrent
à toute la France engagea M. Vitet dans les
affaires publiques. Ilfut notable , administrateur du district,
maire de Lyon pendant deux ans; et par l'inévitable effet
de cette rapidité de choses qui entraînait les volontés avant
qu'elles eussent le tems de se former , il fut député en 1792
àlaConvention nationale . Enveloppé dans le siège de Lyon,
fugitifet proserit , il se tint un an caché dans le canton de
Zurich, et ne quitta la Suisse que lorsqu'il lui futpermisde
reprendre en France ses droits de citoyen et ses fonctions
de député. L'heureuse révolution du 18 brumaire le fit enfin
sortir des agitations politiques , et le rendit à lui-même
et à ses occupations favorites .
Dans le calme de sa nouvelle situation, il reprit ses travaux
qu'il se reprochait presque d'avoir abandonnés. Trois
ouvrages importans sortirent bientôt et presqu'en même
tems de ses mains. Le premier était le Médecin du Peuple,
interrompu depuis tant d'années ; le second, sa Médecine
expectante, qui parut à Paris , en 6 vol. in-8°, sous la date
de 1803 ; le troisième , à l'impression duquel il n'a pu présider,
est un Traité sur la Sangsue médicinale , traité entiérement
neuf, etsans contredit le plus complet qu'on pût
attendre sur une telle matière. Nous ne devons entrer ici
dans aucun détail sur le mérite deces ouvrages. Le peu que
nous en avons dit suffira sans doute pour faire entrevoir
dans quel esprit ils ont été composés. Les médecins y ont
trouvé des répétitions , une méthode défectueuse, des négligences
et quelques singularités dans les préceptesdefraitement;
il y a des parties qui ne sont qu'ébauchées. En revanche
,, ilsyv ont reconnu unegrandevvaarriiééttééd'observations,
de la simplicitédans les vues , des remarques originales; en
un mot, toute l'empreinte d'un esprit indépendant et expérimenté
.
Le trait le plus propre à caractériser la pratique de
M. Vitet , on le trouve dans le titre de son grand ouvrage
۱
DECEMBRE 1809. 47
t
3
de la Médecine expectante. L'expectation était son moven
de prédilection. Il laissait marcher librement une maladie ,
et il attendait, pour agir , que ce développement naturel
ouvrit un jour favorable aux remèdes . Belle et sage conduite
, formellement recommandée par Hippocrate : conduite
qui fait le salut du malade , la gloire du médecin , et
la meilleure apologie d'un art qui souvent ne triomphe
que par l'inaction. Toutefois M. Vitet savait mettre une
juste mesure à sa circonspection. Toujours en garde contre
les piéges de l'apparence , et toujours prépare à l'action
souvent il déconcertait le mal avant qu'il pût éclater , et ne
semblait temporiser dans les maladies graves , que pour
porter des coups plus rapides et plus sûrs. Aussi nemaniait-
ilque des médicamens héroïques , et spécialement le
quinquina , remède qui , dans des mains habiles , produit
quelquefois des prodiges comparables à ce qu'il y a de plus
merveilleux dans les fables de l'orient. Que ce mélange si
heureusement tempéré d'audace et de prudence est supérieur
à la servile témérité de l'habitude ! Aussi M. Vitet
avait en horreur la médecine qui ne fait qu'agir et brouiller,
et dont tout l'art consiste à aigrir les maladies en les défi
gurant. Cette prétendue médecine lui avait coûté la vie
desonpère et presque la sienne. Du reste , il serait superflu
de rappeler ici qu'à tant de connaissances et detalent,
M. Vitet joignait le désintéressement le plus noble , la
bienfaisance la plus empressée , et la plus tendre humanité
pour les malheureux. Plein de candeur et de droiture , de
* sévérité pour lui-même et d'indulgence pour autrui ; ennemi
de tout mensonge et de tout manège; quelquefois
ombrageux , par l'ardeur de sa vertu ; mais prompt à revenirquand
on le détrompait ; jaloux de sa liberté , mais ne
cherchant l'indépendance que dans sa soumission aux lois;
aimant l'ordre , l'économie , la simplicité : tel était le
médecin éclairé , le citoyen utile , le père de famille estimable
, qu'à l'âge de 73 ans , la mort a frappé tout d'un
coup , le 25 mai dernier , au milieu de ses travaux , de
ses-projets (2) , nous pourrions dire au milieu de ses malades
qu'il venait de visiter , et presqu'au milieu des siens
qu'il venait de quitter pour goûter un peu de repos . Jusqu'au
moment fatal , il avait conservé toute la vigueur de
sa constitution , et tout le feu de son esprit. « Cette éner-
(2) M. Vitet préparait une topographie de la ville de Lyon .
,
1
472 MERCURE DE FRANCE ,
71
> gie physique et morale, qui l'avait rendu capable de tant
de choses , le mettait au-dessus des atteintes mêmes de
>> la vieillesse . On aurait dit qu'il n'avait pas le tems d'y
>> songer. Il s'est éteint dans la plénitude de sa force , et ,
pour ainsi dire , tout entier ; fin tranquille et désirable ,
digne prix d'une vie consacrée au bien public , et qui n'a
été douloureuse que pour les amis qui survivent àsa perte .
M. Vitet avait une taille élevée , une physionomie imposante
et vénérable , des manières simples et ouvertes , un
langage naturel et sans apprêt . Il avait été membre correspondant
de l'ancienne Société royale de médecine de Paris ,
et membre de l'Académie de Lyon , où il avait succédé à
M. Poivre . Il était dans ses dernières années membre honoraire
de la Société d'agriculture du département de la
Seine . E. PARISET.
Extrait d'une Lettre adressée aux Rédacteurs du Mercure,
sur la méthode de Pestalozzi.
1 Le système d'éducation de Pestalozzi ou plutôt le livre
de M. de Chavannes , qui en donne une idée malheureusement
trop incomplète , a été jugé à Paris fort diversement
, comme on devait s'y attendre . Le Mercure de France
en a rendu un compte assez favorable ; d'autres journaux
l'ont critiqué avec plus ou moins de ménagement : et il
était naturel que les partisans de la nouvelle méthode
d'instruction , regardant les critiques comme fort injustes ,
nous adressassent leurs réclamations en faveur d'une cause .
à la défense de laquelle ils nous regardent en quelque
sorte comme intéressés . Un citoyen de Grenoble nous a
invités à publier , à ce sujet , une lettre très-bien faite ,
dans laquelle il réfute fort en détail tout ce qui a été écrit
dans nos journaux contre le système adopté dans les écoles
de Stanz et d'Yverdun , dont il se montre un zélé partisan ;
mais , quoique modérées et toujours décentes, les réponses
directes que l'auteur de la lettre fait à quelques-uns de ses
critiques donneraient peut-être lieu à des répliques où il se
mêlerait un peu d'amertume , et c'est ce qui nous empêche
de la publier textuellement. Le Mercure doit avoir
un autre objet que d'engager des discussions d'où il résulte
toujours plus de scandale que de véritable lumière : les
passions elles-mêmes sont fatiguées d'animosités etla
raison se révolte quand elle en retrouve l'esprit et le ton
dans les discussions littéraires ,
,
DECEMBRE 1809. 473.
F On a combattu la méthode de Pestalozzi par des raisonnemens
et par des plaisanteries ; nous avouerons franchement
que les raisonnemens ne nous ont pas paru d'une
grande force ; quant aux plaisanteries , aux sarcasmes ,
fussent-ils heureux , l'on sait qu'en général ils ne prouvent
rien, et nous les regardons comme étrangers à la question .
En conséquence , ce que l'auteur de la lettre aurait pu répondre
à ce genre d'attaque doit moins intéresser les bons
esprits que des raisons positives , des faits ou des argumens
nouveaux. Voici des additions de cette nature que notre
correspondant fournit à l'exposé du livre de M. de Chavannes
, inséré dans un des précédens numéros du Mercure.
L'auteur commence par rassurer ces consciences timorées
, dont le zèle , aussi pur qu'il est édifiant, s'alarme à la
seule idée de voir se propager certaines doctrines regardées
généralement comme contraires à la morale et à la religion.
Ce serait une erreur , dit-il , que de supposer aux
opinions philosophiques les plus répandues en Allemagne ,
je ne sais quelle tendance au matérialisme . Rien n'est plus
éloigné des théories de Kant , de Fichte , de Schellinget
de Bardili , lesquelles se partagent chez nos voisins presque
tous les esprits portés à la méditation. Combattre d'une
main le matérialisme , le fatalisme et l'athéisme , et de
l'autre la sottise , l'irréflexion , la métaphysique populaire ,
la métaphysique ambitieuse et vaine , le fanatisme et la
superstition , tel est le double but que se sont constamment
proposé les philosophes allemands modernes , trop
peu connus parmi nous ... Quant à Pestalozzi , nul ne professe
des sentimens religieux plus prononcés , et il ne
néglige rien pour faire passer dans l'ame de ses élèves cette
croyance de la Divinité , cette foi vive et confiante , cette
reconnaissance et cette adoration profonde dont il est luimême
pénétré . »
Qu'il nous soit permis d'observer à ce sujet que quelques
écrivains de notre tems prodiguent en effet trop légérement
et trop inconsidérément l'accusation de matérialisme
; en sorte qu'ils courent risque de la décréditer toutà-
fait en donnant lieu de croire , ou qu'ils ne savent pas
bien ce qu'ils veulent dire , ou que peut-être ils ne sont pas
de très-bonne foi , et qu'une pareille accusation n'est de
leur part qu'un moyen de décrier auprès des personnes
qui ont plus de zèle que de lumières , ceux à qui ils croient
qu'il est de leur intérêt de nuire.
« Pestalozzi et les hommes qui , en Allemagne , ont le
474 MERCURE DE FRANCE ,
, ,
plus marqué dans la carrière de l'éducation , dit encore
fauteur de la Lettre , ne supposent nulle part , et n'ont
aucun besoin de supposer , le principe de l'égalité des
esprits qu'on a paru lui prêter en France et contre lequel
on s'est élevé .... Mais tous s'accordent à penser que les
intelligences humaines doivent être d'une nature à-peuprès
semblable , puisque les hommes n'ont qu'une même
logique une même arithmétique une même géométrie
, etc. Plusieurs vont même jusqu'à imaginer qu'on
verrait également en tous lieux régner une même religion ,
une même morale , une même science de régir les hommes
et d'élever les enfans , si chacun apportait à cet examen
une raison exercée et quelque bonne foi . Il paraît en effet
assez évident qu'il n'y aurait pas moyen de concevoir une
méthode , ni rien qui y ressemble , si l'on ne commençait
par supposer que tous les esprits sont susceptibles d'être
frappés des mêmes objets et des mêmes raisonnemens ,
quoique véritablement ils ne le soient pas tous au même
degré. Quant au système de l'égalité absolue des esprits ,
présenté et défendu par Helvétius d'une manière très-ingénieuse
, ce n'est guère qu'une chimère qui ne nous semble
pas devoir être fort dangereuse .
Notre correspondant parait aussi un peu choqué du ton
dédaigneux avec lequel nos plus fameux critiques parlent
depuis quelque tems de toutes les tentatives qui ont été
faites en France dans la dernière moitié du siècle précédent
, et de celles qu'on fait encore en Allemagne , en
Angleterre , etc. pour améliorer les méthodes d'éducation et
d'instruction ; il ne paraît nullement disposé à s'en laisser
imposer par la hauteur presque insultanfe avec laquelle ils
semblent lui prescrire une admiration exclusive pour nos
anciennes pratiques , et lui interdiré jusqu'à l'espoir que le
tems et l'expérience puissent rien perfectionner. Il a mème
l'air de croire que c'est faute de connaître assez exactement
ce qui s'est fait et s'exécute encore chaque jour en ce genre,
qu'ils prennent un langage aussi affirmatif , et sa lettre
contient à cet égard plusieurs renseignemens qui ne paraîtront
peut-être pas tout-à-fait dépourvus d'intérêt , ou qui
dumoins peuvent piquer la curiosité de quelques-uns de
nós lecteurs .
On conteste , dit- il , à la Pédagogique (1 ) moderné
(1 ) C'est le nom que les Allemands ont donné à l'art d'instruire et
d'élever la jeunesse , pris dans le sens le plus étendu. Ils désignent
DECEMBRE 1809 . 475
,
sés progrès ! mais on ignore , sans doute , qu'à Londres ,
dans un établissement dont le duc de Bedfort et le marquis
de Sommerville ont fait les premiers frais , John Lancaster
, seul , et sans avoir besoin d'être secondé par aucun
autre maître , distribue l'instruction à mille enfans du
peuple , contenus dans une salle unique , lesquels , au
bout d'une année de leçons savent parfaitement lire ,
écrire , compter , et récitent avec intelligence un catéchisme
moral et religieux , rédigé avec soin. On ignore qu'en
moins de trois mois , Olivier donne à des enfans de quatre
ans une instruction plus perfectionnée encore , etc .... Ou
ignore sur-tout que les véritables pédagogués font un cas
médiocre de ces succès trop hatifs , et qu'ils ont appris à
préparer de loin et à laisser mûrir des fruits dont la qualité
supérieure dédommage assez de ce qu'ils sont moins
précoces . On ignore les étonnans résultats que présente ,
depuis vingt- ans , l'établissement de Schnapfenthal , particulièrement
dans ce qui tient à l'éducation physique , aux
exercices gymnastiques , aux arts industriels , et à la culturė
morale et religieuse. Enfin , on semble ignorer jusqu'à
l'existence d'une foule de très - bons écrits surl'éducation ....
Or, s'il est vrai que ces critiques n'aient aucune connaissance
de cette belle branche de la littérature et de la philosophie
, s'ils ignorent , en effet , jusques aux titres des
ouvrages de Basedow , Resewitz , Stuve , Trapp , Gedicke ,
Campe , Niemeyer , Schwarz Arndt , Zachariæ , etc.
sür l'éducation en général ; de Struve Villaume , Faust
et Fischer , etc. sur l'éducation physique ; de Gutsmuths ,
Blaschs , Steutinger, Lachmann , etc. sur la gymnastique
des écoles , les jeux de l'enfance et l'art de développer
l'industrie ; de Hahn , Schulze , Zerrenner , Overbeck ,
Natorp , etc. sur la discipline scholastique et la conduite
des études ; de Lohr , Thieme , Hahn , Sintenis , Glatz ,
aussi par le nom de catéchétique l'art de composer les livres ou
catéchismes , destinés à l'enfance : ils ont appelé linguistique cette
partiedes études qui a pour objet la connaissance ou l'acquisition de
plusieurs langues . C'est aux écrivains de cette nation à voir jusqu'à
quel point il leur convient de créer ou d'adopter tous ces mots nouveaux:
quant à nous , nous ne conseillerious nullement aux écrivains
français de s'en servir : la nécessité n'en est point évidente ; le bon
goût et le génie propre de notre langue semblent les réprouver entiérement.
( N. D. R. ) :
476 MERCURE DE FRANCE ;
Salzmann , etc. sur la morale et l'art de toucher le coeur
en amusant l'imagination ; de Pohlmann , Tillich , Olivier,
Stephani , Krugg , Horslel , Bertuch , Funke , etc. sur le
mode du premier enseignement.... ( Je m'arrête , quoiqu'il
ne me fût pas difficile d'ajouter à cette liste les noms
de beaucoup d'autres auteurs estimables. ) .... Si , dis -je ,
ces messieurs n'ont jamais entendu parler de tout ce
monde-là , je leur contesterai à mon tour le droit de porter
un jugement sur l'état actuel des méthodes d'instruction
sinon en France , du moins en Allemagne . "
2
Ici l'auteur de la lettre , il faut l'avouer , donne peut-être
un peu d'avantage sur lui à ses adversaires ; ils se moqueront
de cette foule de noms tudesques qu'il accumule avec
si peu de discrétion : il aura beau dire que ce sont ceux
d'hommes qui ont écrit avec beaucoup de sagacité , de profondeur
et de talent sur toutes les parties de l'art d'instruire
et d'élever la jeunesse ; ils ne verront là que
Des noms durs et barbares
N'offrant de toutes parts que syllabes bizarres ;
et il n'y a pas moyen que la meilleure cause puisse se soutenir
chez nous avec de tels appuis. Que dirons-nous de la
pédagogique et des pédagogues ? n'est-il pas clair qu'un
homme est perdu sans ressource dans l'esprit de ses lecteurs
quand il a le malheur de se servir de ces termes-là ,
et qu'il est bien plus commode de les tourner en ridicule
que de rechercher avec un peu de patience et de bonne
foi si sous ces expressions assez étranges , ne se cacheraient
pas quelques idées saines ou quelques vues utiles ?
Voilà ce que notre correspondant n'a peut-être pas assez
pris en considération ; mais revenons aux préuves qu'il
allégue en faveur de Pestalozzi et de sa méthode.
Les résultats obtenus jusqu'à présent dans les écoles
où cette méthode est pratiquée sont sans doute ce qu'il
y a en ce genre de plus capable de faire impression sur les
esprits impartiaux, et nous en trouvons ici plusieurs qui
méritent d'être connus . Cette partie de sa méthode à laquelle
Pestalozzi a donné le nom d'instruction intuitive du
rapportdes formes , est déjà pratiquée avec assez de succès
pour qu'on puisse y voir un moyen puissant d'accroître la
vigueur de l'intelligence et la justesse du coup-d'oeil . «Le
respectable commissaire du canton de Berne , chargé par le
gouvernement de l'examen de la première école qui fut établie
à Burghsdorf, M. Ith , raconte qu'il a vu un enfant de
DECEMBRE 1809. 477
dix ans copier, en la réduisant , une carte géographique
prise au hasard ( c'était celle de Suède ) , et cela en moins
d'une heure , sans le secours d'aucun instrument de mathématique
, avec autant d'exactitude que de propreté .
M. Ith ajoute qu'il possède une mappemonde faite sous
ses yeux par un autre élève, sans plus de secours , et de manière
à défier d'habiles ouvriers , munis des meilleurs instrumens
, de produire quelque chose de plus parfait . "
Voici une question du genre de celles qu'on propose
souvent aux élèves des écoles de Pestalozzi , etque presque
tous ceux de l'âge de onze à douze ans résolvent avec une
extrême facilité.
Partager un carré donné en onze autres carrés , au
moyen de sept lignes seulement , et en telle sorte que des
carrés partiels , les uns soient le quart , d'autres le neuvième
, et d'autres le trente-sixième du carré primitif?
- On voit , poursuit la personne qui nous écrit , on voit
tous ces enfans tracer un carré avec la craie , tirer ensuite
les sept lignes d'une main ferme , obtenir ainsi les onze
carrés dans la proportion demandée , démontrer par le
raisonnement que le problème est résolu convenablement ,
et démontrer par-dessus le marché que les lignes sont pour
la rectitude à l'épreuve de la régle , pour la longueur à
l'épreuve du compas , que les angles sont de même à
l'épreuve du rapporteur , et par-tout ces nouveaux carrés
à l'épreuve du calcul des surfaces . "
Un fait bien propre , suivant notre auteur , à démontrer
que les procédés de Pestalozzi sont essentiellement conformes
à la marche de la nature dans la formation et l'enchaînement
de nos idées , et aux lois de la plus stricte analogie
, c'est que les élèves sont très-promptement mis en
état de suppléer leurs maîtres , et que , lorsque quelque
circonstance oblige ceux-ci à s'absenter et à interrompre
le cours d'une leçon , il est rare qu'il ne se trouve pas
plusieurs écoliers capables de faire suivre à leurs camarades
Pinstruction commencée. On a même vu , dans quelques
écoles de la Suisse , des maîtres , qui avaient adopté quelques
parties de la nouvelle méthode , devancés par la sagacité
de leurs élèves , s'avouer vaincus par eux , et leur
laisser avec plaisir la tâche de s'instruire les uns les autres ,
sous leur surveillance .
Il est douteux , néanmoins , que ces faits et d'autres
semblables produisent sur l'esprit des critiques l'effet que
notre correspondant paraît en attendre. Ils souriront de
478 MERCURE DE FRANCE ,
pitié à tous ces détails , qu'ils regarderont comme autant
d'exagérations ridicules ; ils ne verront dans celui qui nous
les transmet , et dans ceux qui oseraient témoigner qu'ils
y prennent quelque intérêt , que les dupes d'un vain charlatanisme
, et encore serait-ce une modération dont il fau
drait leur savoir gré. Mais comme il est possible pourtant
que ces faits soient exacts , et que d'un autre côté ceux qui
les combattent ne paraissent pas avoir des idées bien
claires de ce que c'est qu'une méthode , et de la puissance
d'un pareil instrument , nous devons, du moins en faveur
des lecteurs qui ont , comme nous , la simplicité de croire
que l'on n'a pas encore atteint en France le plus haut
degré de la perfection en ce genre , ajouter encore un fait
qui nous est donné comme un des plus brillans résultats
de laméthode de Pestalozzi .
M. Schmid était un jeune pâtre tyrolien dont cet estimable
instituteur se chargea , lorsqu'il entrait déjà dans sa
seizième année , annonçant , à la vérité , d'heureuses dispositions
, mais n'ayant reçu encore aucune espèce d'instruction
, et ne sachant pas même lire ni écrire. En moins
de huit années , ses talens se sont développés au point qu'il
vient de publier sur le dessin et sur la géométrie deux
ouvrages qui le placent parmi les écrivains les plus distingués
par la profondeur et l'originalité des vues et des idées.
Je regrette, dit l'auteur de la Lettre , de ne pouvoir
donner une analyse de ces livres importans (sur-tout de
celui qui concerne l'enseignement de la géométrie ) ; ceux
qui ont lu M. de Chavannes avec trop peu d'attention ou
trop de prévention pour pouvoir démêler dans son écrit
les traits essentiels de la nouvelle méthode et en saisir
l'esprit , résisteraient difficilement à l'influence qu'exerce
rait sur eux M. Schmid. Ils verraient dans sa géométrie
comment on doit partir d'apperceptions fournies par la
nature même ; comment on doit développer chacune de
ces apperceptions par des questions simples , mais ingénieusement
et savamment calculées ; comment on doit
épuiser , pour ainsi dire , tout ce qui est contenu dans une
combinaison de notions ou d'intuitions simples , avant de
passer à la combinaison qui suit le plus immédiatement
dans l'ordre naturel ; comment une science se forme penà-
peu de parties liées entr'elles suivant les lois d'un euchaînement
nécessaire. En un mot , ils verraient la géométrie
sortir , si l'on peut s'exprimer ainsi , de la tête des
enfans , comme Minerve sortit de celle de Jupiter , seuleDECEMBRE
1809 . 479
ment d'une manière un peu moins brusque ; et cela sans
que le maître ait jamais donné une définition , énoncé un
théorème à l'avance , et fait autre chose que des interrogations
, qui forcent l'élève à se replier sur lui-même , le
guident dans sa réponse , la sollicitent et la dictent en
quelque sorte .... Malheureusement il faudrait un volume
pour rendre tout ceci sensible au plus grand nombre des
Lecteurs .
» Il faudrait un autre volume , ajoute enfin l'écrivain
que nous citons , pour développer ce qui s'est fait , ce qui
va se faisant , et ce qui se projette encore dans l'école
d'Yverdun , pour le perfectionnement d'une discipline
scholastique toute paternelle , pour la simplification et
l'accroissement d'utilité de la gymnastique , pour la culture
des organes des sens , pour le plus parfait exercice
de toutes les qualités de l'esprit et du coeur , pour l'étude
des langues et celle des sciences , pour l'acquisition du
bon goût dans les lettres et dans les arts , et enfin pour
les progrès des élèves dans la philosophie spéculative , la
morale et la religion. Il est impossible d'entrer ici dans le
moindre détail sur ces divers objets : l'on doit se borner à
montrer , au moins par leur énumération , combien est
rétrécie , mesquine , et peu conforme à la vérité , l'idée que
bien des gens se sont faite de la méthode de Pestalozzi .
Son universalité et l'uniformité de sa marche , aussi simple
que sûre , seront bientôt mises dans un nouveau jour par
la publication du Cours d'algèbre de M. Schmid , de
celui de Géographie par M. Tobler , et de celui de Musique
par MM. Pfeiffer et Mægeli : d'autres cours non
moins intéressans les suivront de près , tandis que Niederer
et Pestalozzi continuent à exposer dans une feuille périodique
( vochenschrift ) la théorie et la pratique générales
de l'éducation , et particulièrement de celle du premier
âge. n
Ces renseignemens sont curieux sans doute , et propres,
à exciter l'intérêt de tous ceux qui , vivement pénétrés de,
l'importance d'un bon système d'éducation , ne voient pas
sans quelque satisfaction tout ce qui peut tendre à améliorer
les méthodes ordinaires , si éloignées encore de la
perfection . Mais , nous l'avouerons , nous aurions désiré
trouver dans la lettre de notre correspondant , ce qui nous
a paru manquer aussi dans le livre de M. de Chavannes ,
des notions plus précises sur la marche que fait suivre à
l'intelligence le système de Pestalozzi , et sur la manière
480 MERCURE DE FRANCE ,
dont on y procède dans le développement successif des
idées ou des connaissances qu'on fait acquérir aux enfans
sur un sujet donné : car c'est-là le point fondamental de la
question , et ce point , il faut le dire franchement , ne nous
paraît pas suffisamment éclairci ; on ne fait que l'entrevoir
dans les détails qui nous ont été transmis sur la manière
dont on donne aux enfans les premières notions de l'arithmétique
, mais on doit convenir aussi que c'était l'objet
qui présentait le moins de difficultés. Nous ne dissimulerons
donc point que nous ne nous croyons pas encore
suffisamment éclairés pour donner un assentiment complet
et entier à ce qu'on appelle la méthode par excellence ;
mais les faits attestés par un grand nombre de personnes
dont la probité et les lumières doivent inspirer la confiance ,
l'approbation que les gouvernemens de plusieurs cantons
suisses , que ceux de Prusse et de Hollande , de Suède et
de Danemarck lui ont donnée , en l'adoptant pour l'instruction
de leurs sujets , sans doute d'après un examen
sérieux et réfléchi , et sur le rapport d'hommes capables
d'en juger avec discernement, nous paraissent non-seulement
exiger qu'on suspende au moins sonjugement , mais
justifier la prévention favorable que nous n'avons pas
craint de manifester dans l'extrait que nous avons fait du
livre de M. de Chavannes .
Au reste , les ouvrages qu'on vient de publier d'après
les principes du nouveau mode d'instruction , et ceux
qu'on annonce comme devant bientôt paraître , mettront
probablement le public à portée de se former une opinion
définitive sur cette intéressante question. Si la géométrie
de M. Schmid , par exemple , est accueillie avec estime à
Paris , où l'on peut dire que siége en ce moment le tribunal
des mathématiques de l'Europe , ce sera un triomphe
incontestable pour les partisans de Pestalozzi ; la meilleure
manière de convaincre ceux qui nient le mouvement ,
c'est de marcher devant eux . Le système de cet homme
célèbre subit aujourd'hui en France la même épreuve qu'il
a subie depuis long-tems en Allemagne , où une foule
d'écrivains l'ont combattu : quiconque est parvenu à se
faire sur quelque sujet un peu important un ensemble
d'idées nouvelles , ou même qui se présentent avec l'apparence
de la nouveauté , peut être assuré , s'il s'avise de
leur donner de la publicité , qu'il verra s'élever à l'instant
contre lui une foule d'ennemis et de contradicteurs . Soit
paresse , soit incapacité d'esprit , plusieurs ne daigneront
pas
DECEMBRE 1809 . 48
SEINE
BFEEL A
hau
pas même faire le plus petit effort pour le comprendre
ne l'en condamneront pas teur: d'autres auront ou cropioruonrtcaevloaiarvienctémrêotiànsle ddéecimer
etDieu sait alors si les sophismes de toute espèce , les in- ,
sinuations perfides , les sarcasmes et les injures leur man
sineront au besoin. Telle estla marche constante
remment nécessaire , des choses dans l'état actueledes
esprits parmi nous . Il n'y a guère que les vérités mathe
matiques qui n'aient pas été combattues avec fureur : eif
core Hobbes remarque-t-il avec raison qu'il est douteux
qu'elles fussent parvenues à s'établir si des sectes nombreuses
, des corps en créditou des individus puissans
s'étaient crus intéressés à les repousser. Mais , direz-vous ,
je prouverai avec évidence .... Mais , vous répond l'homme
qui a pris son parti ,je ne veux pas qu'on me prouve , et
là dessus il démontre , lui , à tous les gens frivoles , inattentifs
ou passionnés , c'est-à-dire aux trois quarts au
moins de ceux qui pourtant sont vos juges , que vous êtes
un enthousiaste insensé et un visionnaire ridícule ; il leur
donne même charitablement à entendre que vos motifs
pour adopter l'opinion qu'il combat pourraient fort bien
n'être ni très-purs , ni très-estimables ..... Que faire en
pareil cas ? Laisser parler ceux qui savent si bien mettre
de leur côté l'avantage de la discussion , chercher à s'éclairer
soi -même de plus en plus , rassembler avec patience
et avec zèle tous les faits propres à porter quelque jour la
convictiondans des esprits non prévenus , et attendre tout
de la lente mais infaillible justice du tems.
THUROT.
HÉLENE. - NOUVELLE POLONAISE .
VEUVE d'un militaire distingué , Hélène Ilinska faisait
ornement des plus brillantes sociétés de Varsovie . Jeune ,
avide de succès , pressée du besoin de plaire , on l'accusait
quelquefois de légèreté , d'imprudence , de coquetterie
; on lui donnait des amans : quelle est la femme
aimable à qui l'on n'en donne point ? On ne nommait
pourtant , d'une façon positive , qu'un de ses parens ,
Alexandre Niezlicz , quí même paraissait rechercher sa
main: mais les observateurs de société , ces juges non
moins profonds qu'infaillibles , ne croyaient point à ce
projet. L'hymen, suivant eux , aurait rendu malheureux ,
Hh
482 MERCURE DE FRANCE ,
:
l'amour seul pouvait unir deux êtres d'une sensibilité également
vive , d'une susceptibilité également irritable; l'un
jaloux , sévère , prompt à se livrer à des soupçons peu
fondés ; l'autre hautaine , indépendante , et plus prompte
encore à se révolter contre une accusation injuste.
Les mêmes observateurs auraient remarqué sans doute
la douleur dont Hélène fut pénétrée , lorsque Niezliçz s'éloi
gnant d'elle courut se ranger sous les drapeaux de la
patrie : mais des intérêts plus puissans absorbaient l'attention
générale .
Acette époque funeste , la Pologne éprouvait toutes
les calamités qui accompagnent l'asservissement et le démembrement
d'un Etat. En arrêtant d'une manière honteuse
l'honorable campagne de 1792 , la Confédération de
Targowiça et la diète de Grodno avaient assuré la ruine
de leur pays ;; et les préparatifs que faisaient quelques
citoyens indomtables pour remettre en question ce que
semblaient avoir décidé la trahison et la force , et relever.
l'étendard polonais , en renouvelant les inquiétudes des
conquérans , rendaient leur joug plus pesant et leur surveillance
plus tyrannique .
Mme Ilinska en ressentit les effets. Nourrie par sonpère
dans les généreux sentimens d'un véritable esprit national ,
elle savait mal en contenir l'expression impétueuse. Un
jourque , dans une nombreuse assemblée , on relevait insidieusement
la supériorité des vainqueurs et l'imprudence
des vaincus : " Imprudens ! s'écria-t-elle , oui , nous l'avons
> été; mais dans la plus belle des causes ; nous avons cru
qu'un en battrait vingt , et nous nous sommes trompés. »
Ce mot très-vrai , très-noble , était aussi très-déplacé. II
fut répété ; et bientôt des avis officieux engagèrent Hélène
à se retirer dans sa terre. Le même excès de franchise l'y
fit encore inquiéter. Un jeune homme nommé Dwinski
lui offrit un refuge dans une maison qu'il partageait avec
sa mère , et s'empressa de payer ainsi quelques services
que sa famille avait reçus de M. Ilinski. La persécution
n'avait pu réduire Hélène au silence : de nouvelles imprudences
la firent arrêter. L'homme qui lui donnaît asyle
partagea son sort; il ne s'en plaignit pas après avoir
payé le tribut de la reconnaissance , en servant encore
Mme Ilinska , il obéissait à un sentiment aussi puissant
etplus tendre.
Parun bonheur assez rare , il trouva dans un des prin-
1
DECEMBRE 1809 . 483
cipaux agens de l'autorité , sinon un ami , du moins un
protecteur disposé à expier par des services particuliers
les maux publics auxquels il coopérait. En faisant sortir
Dwinski de prison, ill'exhorta à s'éloigner promptement.
Le jeune homme , au contraire , ne profitade sa liberté
que pour adoucir par les soins les plus empressés la captivité
d'Hélène , et pour en solliciter le terme. Son protecteur
lui représenta vainement que de telles démarches
le mettaient lui-même en danger. Las d'épuiser les remontrances
, et craignant que Dwinski ne le compromît en se
perdant , il aima mieux tenter un second usage de son
crédit que d'être puni du premier : il obtint la liberté de
M Hinska. Mais il ne dissimula pas à Dwinski qu'elle
ne pouvait, non plus que lui , retourner dans leur ancienne
demeure , ou se rapprocher des pays occupés par les insurgés
: sinon la suspicion attachée à leurs personnes les
ferait rentrerdans des prisons d'où ils ne sortiraient peutêtre
que par l'arrêt d'un exil éternel,
con
Dans une contrée préservée des horreurs de la guerre
et de la persécution par la soumission prompte des habi
tans , Dwinski possédait unė propriété champêtre où il
pouvait se réfugier. Mais comment Mme Ilinska l'y auraitelle
suivi? Un seul titre pouvait lui en donner le droit ;
Dwinski lui offrit ce titre , ignorant absolument les derniers
engagemens de son coeur , et tremblant néanmoins
d'être refusé : touchée de tout ce qu'il avait fait pour elle ,
Hélène accepta..... Que l'on ne se hâte point de la
damner. Sa captivité commençait , quand la renommée lui
apprit que Niezliçz , dans un combat glorieux , était tombé
victime d'un courage trop ardent : ses regrets éclatèrent
avec une vivacité propre à aigrir ses persécuteurs . Mais
lorsque le tems et le soin de sa sûreté eurent essuyé ses
larmes , ne dut-elle point se croire libre de disposer de sa
main en faveur d'un libérateur aussi tendre que genéreux ,
et même de céder , à son tour , à quelque chose de plus
que la reconnaissance ?
Le charme d'une union parfaitement assortie n'est-il
pas enfin sa meilleure excuse ? Dwinski idolâtrait sa
femme : l'affection que celle-ci ressentait n'était peut-être
pas l'amour , mais ce sentiment qui , sans en avoir les
orages, est doux et profond comme lui , et fait seul le
bonheur de l'hyménée. Dwinski vif , aimant , facile à prévenir
, ne voyait , ne pensait , n'existait que par Hélène :
Hh2
1
484 MERCURE DE FRANCE ,
Hélène , sensible , mais impérieuse , eût supporté difficilement
un maître ; elle chérissait un amant , et ne haïssait
point un esclave.
Elle avait su d'ailleurs se conformer sans effort à sa
position nouvelle. La femme élégante était devenue une
ménagère de campagne : son teint ne redoutait point le
soleil du midi , ni ses nerfs la fraîcheur du soir ; toutes
les après-dinées , ses jolis pieds soutenaient très-bien de
longues promenades ; et partagées entre la lecture , la musique
, les soins de la maison , des ruches , du colombier
et de la volière , les matinées lui semblaient s'écouler
trop vite.
Placée assez près d'une ville pour n'avoir rien à craindre
des déserteurs qui se montraient souvent dans les forêts
voisines , la retraite des deux époux était cependant assez
isolée pour ne point attirer trop l'attention de ces subalternes
qui , pressés de se rendre importans , cherchaient
sans cesse à étendre sur de nouveaux objets les soupçons
et les rigueurs de leurs maîtres. Elle devint sacrée pour
tout le canton, lorsque envoyé en mission , et revêtu du
grade d'officier-général , le protecteur de Dwinski eut logé
chez lui quelques jours . Dwinski se vit dès-lors à l'abri des
dénonciations aussi communes que redoutables , à une
époque où tant d'individus avaient le pouvoir de faire le
mal et si peu le droit de l'empêcher , et où l'autorité
effrayée d'abord par le succès des patriotes insurgés , puis
animée plutôt que rassurée par leur défaite , en poursuivait
les restes malheureux avec tout l'acharnement de l'injustice.
Ainsi , quand le deuil et l'infortune couvraient la Pologne
entière , le bonheur se réfugiait dans une cabane sur
les bords de la Sczara (1) . Vivant uniquement l'un pour
l'autre , Hélène et Dwinski sentaient accroître leur félicité
par la certitude de revivre bientôt dans un nouvel être dont
lanaissance couronnerait leur amour et resserrerait leurs
liens .
Les deux époux , un soir , avaient prolongé leur promenade
plus loin qu'à l'ordinaire : un homme sortant de la
forêt, attira leurs regards . Il paraissait jeune; son costume
annonçait un déserteur : mais ses yeux caves et étincelans ,
sa figure have et sa physionomie expressive , son corps exténué
et sa démarche fière , une teinte de misère et de gran-
(1 ) La Sezara , rivière de Lithuanie qui baigne les murs de Slonim.
DECEMBRE 1809 . 483
:
deur répandue sur toute sa personne , fixèrent l'attention
de. Dwinski. L'inconnu le considéra quelques instans
ainsi que sa femme , puis s'enfonça dans la forêt. Dwinski
, en le perdant de vue , s'aperçut que cette apparition
avait jeté Hélène dans un trouble violent. Elle le pressa
de rentrer avant la nuit ; et dans le chemin , elle retourna
plusieurs fois la tête , comme si elle eût vu l'inconnu suivre
ses pas, Dwinski attribua cette conduite à la peur; et
pendant le souper , il en fit quelques plaisanteries à sa
femme , dont le silence le confirma dans ses conjectures .
Un domestique zélé qui avait écouté Dwinski , se promit
de terminer les alarmes de sa maîtresse . Le lendemain ,
avant le jour , il était chez l'officier de police de la ville
voisine . Il dénonce l'inconnu , donne sur lui les détails les
plus propres à faciliter son arrestation , et demande mainforte
pour l'effectuer.
Hélène n'avait point passé une nuit tranquille ; et plutôt
que de coutume , elle prit le chemin de la volière . Pour y
arriver, il fallait suivre une terrasse d'où l'on découvrait
tous les environs , et près de laquelle une porte s'ouvrait
sur la campagne. Hélène s'en approchait , lorsque son
oreille fut frappée des sons d'une romance française (2) ,
dont elle ne put méconnaître les vers ni la musique , non
plus que la voix de celui qui la chantait. Tremblante , elle
s'élance sur la terrasse. Elle le voit ; c'était bien lui ; c'était
cet infortuné dont la vue lui avait causé la veille une émotion
si profonde . Dès qu'il l'aperçut : Hélène ! s'écria-t-il.
- Alexandre ! répondit-elle . - Et sachant à peine ce
qu'elle faisait , elle courut ouvrir la porte de la campagne .
Niezliçz se précipite à ses genoux, qu'il baigné de larmes :
"Hélène ! c'est moi qui , pour te revoir , brave la mort
>>attachée aux pas d'un proscrit . Mais m'aurait-on abusé ,
" ou n'es-tu plus mon Hélène ? , - Ah ! mon ami !, dit
Mme Dwinska , en rougissant et détournant les yeux.
En ce même moment, elle voit Dwinski , qu'une tendre
inquiétude conduisait sur les pas de son épouse. Relevez-
>>yous ! c'est mon mari ! "-Attéré de ce mot , Alexandre
veut fuir ; elle l'arrête avec force. « C'est mon parent ,
» dit- elle à son mari , il est proserit ; ne point l'accueillir ,
(2) On sait qu'en Pologne , l'étude du français fait une partie
essentielle de l'éducation ; et que , de tous les peuples du nord, les
Polonais sont ceux qui parlent et écrivent notre langue avee le plus
de facilité.
147
486 MERCURE DE FRANCE ,
,
> ne point le retenir , c'est l'assassiner: Dwinski n'hésite
pas ; sans en entendre davantage , il entraîne Alexandre
et n'attribue qu'à la générosité ou au désespoir sa singulière
résistance. A peine l'a-t-il conduit dans un appartement
écarté , qu'un bruit alarmant le force à descendre au salon .
Il y trouve son domestique , et un délégué de l'autorité
militaire escorté d'une troupe de gens armés . Des renseignemens
sûrs prouvaient que le déserteur dénoncé avait
rodé depuis l'aurore autour des murs ; tout portait à croire
qu'il les avait escaladés et qu'il s'était caché dans le jardin,
peut-être même dans la maison. On voulait , en conséquence
, faire partout une perquisition scrupuleuse.
Dwinski s'y opposa avec une vivacité dont il ne fut pas le
maître , etqui renddiitt suspect lui-même au délégué et à
ses satellites . Ils insistèrent , mais sans fruit . Dwinski
leur répond qu'ils n'avaient point d'ordre pour s'introduire
chez lui sans son aveu. Le crédit dont iljouissait les contint.
Ils se retirèrent; ce ne fut pas sans proférer des menaces
alarmantes . Heureusement Mme Dwinska n'était point
présente à cette scène; son effroi aurait tout découvert .
Jleere
Elle était restée près de Niezlicz : quelle position ! quel
entretien! que leur sort était changé , depuis qu'il avait
quitté Varsovie ! Alexandre alors était aimé d'elle , et près
de devenir son époux. Des affaires de famille retardaient
seules leur union , lorsque Hélène affligea son amant par
une de ces brouilleries qui ne se prolongent plus d'un jour
que parce qu'il est plus facile d'en oublier que d'en avouer
la cause. Des apparences légères avaient réveillé dans le
coeur de Niezliçz la jalousie à laquelle il était trop enclin ,
et Mme Ilinska avait puni cette injustice partoutes les apparences
d'une rupture. Plus fait pour éprouver les transports
de l'amour que pour supporter ses caprices , Alexandre perd
aussitôtl'espoirde former des noeuds si ardemment désirés .
Déjà venait d'éclater , dans le Palatinat de Cracovie , cette
insurrection courageuse qui , propagée rapidement sur laPolognepresque
entière , promit d'abord un succès siglorieux :
Niezlicz fuit la capitale , où rien ne le retient plus . Il vole
dans sa province : bravant les conquérans et les indignes
citoyens qui , par une lâche faiblesse ou une jalousie plus
lâche encore , se dévouaient à leurs intérêts , il recherche ,
il découvre , il enflamme , il soulève , il rassemble tous
les coeurs sensibles au cri de la patrie opprimée ; et, à la
tête d'une troupe plus brave qu'exercée , il parvient, au
travers de mille dangers , à rejoindre l'armée polonaise.
DECEMBRE 1809. 487
Ce fut en partant qu'il adressa à Hélène cette romance
qu'elle avait d'abord reconnue. Bientôt rendue à elle-même,
elle voulut rappeler son ami ou le suivre ; il n'était plus
tems : toute communication était rompue entre la capitale
etles provincesinsurgées. Blessé griévementdans une action
particulière , Niezliçz dut la liberté et la vie au bruit qu'il
répandit de sa mort. Cette nouvelle ne parvint que trop
fidélement à Hélène. Elle lui fut confirmée par le silence
d'Alexandre : car elle ne reçut aucune des lettres qu'il lui
écrivit pour la détromper; et qui , interceptées par ceux qui
la retenaient prisonnière , ne servirent qu'à prolonger sa
captivité.
Alexandre recueillait aujourd'hui les fruits amersde cette
erreur. Après la dispersion totale de l'armée patriote ,
recherchant , au péril de ses jours , toutes les notions qui
le pouvaient éclairer sur le sort de son amie , il était enfin ,
comme par miracle , parvenu jusqu'à elle : il la revoyait....
Mais elle ne l'aimait plus ; mais il était lui-même au pouvoir
d'un rival , amant d'Hélène et son époux , d'un rival
qui , déjà une fois , avait exposé sa vie pour le sauver.
Que de raisons de fuir !-Au milieu de l'entretien ,
Dwinski rentre ; et , avec une amitié confiante qui ajoutait
aux tourmens de Niezlicz , il l'exhorte à ne rien craindre ,
à rester dans une maison où ses nobles malheurs , non
moins que le titre de parent d'Hélène , lui assurent tous les
égards,tous les soins de l'hospitalité. CommentAlexandre
pouvait-il repousser ces touchantes instances ? il eût fallu
Tévélerun secret qui était celui deMeDwinska bien plus
que le sien; et dont peut-être dépendait , pour cette femme
adorée , le repos de toute la vie.
Cefut au fond de son propre appartement que Dwinski ,
dans l'espace de quelques heures , construisit pour Niezlicz
un asyle qui , le soir , lorsque les agens de l'autorité , munis
cette fois de l'ordre le plus sévère , visitèrent la maison
d'un bout à l'autre , trompa leur exécrable adresse. Ce
défaut de succès ne calma point leurs soupçons , et Dwinski
devina sans peine que des espions répandus autour de sa
⚫retraite , rendraient un compte exact de tout ce que l'on
verrait entrer et sortir. Alexandre ne pouvait donc s'échapper
sans risquer de perdre , avec lui-même , ses généreux
amis. Cette considération seule l'empêcha de s'éloigner
comme il y était résolu , car son coeur avait trop à souffrir.
Les soins qu'il recevait redoublèrent encore lorsqu'une
maladie , fruit de la misère et du chagrin , le vint assaillir.
488 MERCURE DE FRANCE ;
Chaque jour , cependant , dénoncé avec plus d'animosité;
Dwinski courait un danger réel , lorsqu'il vit entrer chez
lui son protecteur, dont la présence suffisait pour réduire
tous les délateurs au silence. Mais le général , ayant amené
un cortége plus nombreux qu'à l'ordinaire , refusa l'appartement
qu'il avait déjà occupé , et jugea que celui de
Dwinski , où il se trouvait, lui,conviendraaiitt mieux. Sa
demande était un ordre ; on n'avait point d'objection spécieuse
à lui opposer.Ainsi , sans avoir pu porter le moindre
secours à Niezlicz , ni même l'avertir , Hélène et son époux
sont obligés de laisser leur ami , malade et sans défense ,
enfermé sous la même clefque son persécuteur : ils ne tardèrent
pas à se convaincre que leur protecteur méritait ce
titre. Il connaissait personnellement Alexandre ; et, dans
une occasion importante , forcé , malgré la supériorité du
nombre , de ployer devant la troupe de l'audacieux jeune
homme, il savait trop combien étaient redoutables son courage
et son dévouement. Alexandre d'ailleurs avait des
ennemis , des envieux , qui , après l'avoir contrarié dans ses
succès par leurs secrètes intrigues , le poursuivaient dans ses
revers par leurs dénonciations acharnées . Des renseignemens
que l'imprudence du proscrit rendaient faciles à
acquérir, avaient conduit le général sur sa trace ; et lorsque
les deux époux, pour préparer une explication dont ils
sentaient la nécessité , parlèrent à leur hôte de lavisite domiciliaire
qu'ils avaient subie , il leur répondit qu'il ne doutait
point que le déserteur désigné ne fût Niezlicz ; qu'il pensait
bien qu'ils ne l'avaient pas recélé; mais que s'il tombait
entre ses mains , rien ne le pourrait sauver du sort promis
aux vaincus .
1
Hélène et Dwinski se turent : le général avait annoncé
sondépart pour le lendemain; l'intervalle leur parut bien
long.A l'instant de partir , il reçoit une lettre d'un de ses
collègues , qui , nommé pour le remplacer dans sa mission,
le prie de l'attendre en ce lieu même : il se décide en conséquence
à prolonger son séjour. La seconde journée était
près de finir ; et Alexandre , qui avait tout entendu , qui
avait saisi chaque expression de joie , chaque menace de ses
ennemis , et sur-tout l'arrêt porté contre lui sans retour ,
Alexandre , depuis trente-six heures , languissait sans secours
et sans consolations . Une plus longue attente devenait impossible;
et d'ailleurs l'arrivée d'un nouveau général allait
bientôtrendre impraticable toute tentative de salut.Dwinski
éloigne d'abord les subalternes , premiers espions de celui
*
DECEMBRE 1809. 489
! -Au
dont ils étaient les esclaves , et aussi prompts à dénoncer
le bien qu'à seconder le mal. Puis il vient avec sa femme
trouver le général , obtient la permission de fermer les
portes , et lui fait , non sans hésiter , sa dangereuse confidence.
Malheureux ! s'écrie l'homme puissant, il mourra!
-Dwinski , éperdu , lui présentant deux pistolets , " tes Presen
jours me répondent des siens même instant , Hélène
, en pleurs , tombe à ses genoux. Vous voulez donc
>> tuer mon mari et moi, et l'enfant qui est dans mon sein?»
Le général portait un coeur plus féroce que cruel, moins accessible
encore à la crainte qu'à la pitié , mais capable d'un
mouvement généreux. Il écarte froidement Dwinski et ses
armes , relève MmeDwinska avec douceur et respect : «C'est
à votre danger, dit-il , que j'accorde sa vie. " ४
Ne voulant point laisser imparfaite son oeuvre de clémence,
il leur prescrit de retenir leur ami le tems néces -
saire pour dissiper les soupçons élevés sur son existence ,
et il donne à Niezliçz un passeport propre à assurer sa
marche quand il se mettrait en route pour chercher un
autre asyle. 1
Ce dernier secours devint inutile . Ce ne fut qu'après une
longue et pénible convalescence qu'Alexandre recouvra ses
forces; et déjà les autorités , affermies dans les provinces démembrées
qui étaient devenues leur partage , faisaient succéder
à la rigueur une politique indulgence. Tout ce qui
n'était point nominativement proscrit (et Niezlicz se trouvait
dans ce cas ) pouvait retourner dans ses foyers . Mais
quel intérêt l'y eût rappelé? Son frère venait d'expirer dans
les déserts de la Sibérie ; le chagrin avait conduit sa mère
au tombeau; ses parens , ses amis avaient péri sous le
glaive; son modeste héritage , confisqué par les conquérans
, était passé en d'autres mains. Vous retrouverez
>> tout dans notre coeur, lui dit affectueusement Dwinski ;
> vous n'avez plus d'amis , plus de parens que nous : pour-
>>quoi nous quitter lorsque nous commençons à jouir du
bonheur de vous avoir sauvé ? » Alexandre hésitait :
n'être plus aimé , et vivre près de l'objet de la passion la
plus tendre , quel supplice ! Me voulez-vous perdre ? lui
ditMme Dwinska. Vos dangers m'ont entraînée dans une
faute inévitable, celle d'exister près de vous sans instruirę
> mon mari du passé : est-ce à vous de m'en punir ?
Dwinski a conçu pour vous une affection presque égale à
la mienne : votre amitié est devenue nécessaire à son bonheur.
Enfin , vous ne pouvez vous éloigner sans dire ou
n
490 MERCURE DE FRANCE ,
▸ faire deviner le motif de vos refus , et alors toute la confiance
que m'accorde mon époux se changerait en jalousie
; nous serions tous malheureux par vous. Restéz,
> quelque tems au moins , jusqu'à ce qu'il se présente une
>occasion spécieuse de nous séparer . Restez , je suis sûre
» de moi; ne pourrai-je donc être sûre de mon ami ?
Niezliczone supportait pas l'idée de coûter une larme , un
regret à Hélène : il céda. Dwinski venait de reprendre avec
succès des spéculations agricoles (3) ; il y associa son ami.
L'heureux accouchement de Mme Dwinska vint ajouter à
leur félicité commune. Son fils reçut le nom d'Alexandre ,
et Niezliçz se promit de consacrer un jour tous ses soins à
rendre cet enfant digne des êtres auxquels il devait la naissance
.
Mais ce coeur , si agité naguère , était-il devenu paisible?
Alexandre ne voyait-il plus Hélène qu'avec les yeuxde l'amitié
? Sa profonde mélancolie déposait contre cet heureux
effortde sa raison , et prouvait que la reconnaissance seule
lui imposait silence. Mme Dwinska , au contraire , prenait
avec lui , chaque jour davantage , ce ton poli de réserve et
de froideur dont se sert une femme d'esprit pour éloigner
l'amant qu'elle ne doit plus ou ne veut plus aimer .
Cependant , ramenés par un régime plus tranquille , les
plaisirs renaissaient dans la capitale. Hélène s'y livra avec
l'empressement que justifie une longue privation ; et , dans
le tourbillon du grand monde , laissa peut-être se ranimer.
cepenchant à la coquetterie que l'on avait autrefois reproché
à Mme Ilinska . Dwinski ne s'en aperçut point ; Alexandre
, au contraire , en fut profondément affecté. Sans murmure,
il cédait Hélène à celui qui la possédait par un
noeud légitime; et en même tems il souffrait avec împatience
qu'elle fît attention à tout autre. Son chagrin éclata
dans quelques remontrances sur le tort qu'elle pouvait se
faire par sa légèreté , remontrances d'autant plus sensibles
que le ton en était plus tendre. Cette imprudence , que
MmeDwinska n'eut pas la force de pardonner aumalheur,
augmenta rapidement sa froideur pour Niezliçz.
στα
Un événement peu important en lui-même vint aggraver
cette disposition défavorable. Dans une de ces plaisanteries
de sociétéqui rarement s'arrêtent assez tôt , Hélène se laissa
(3) Il n'est point rare qu'un noble Polonais , pour accroître une
aisance bornée , se charge de l'administration des terres d'un seigneur
opulent.
DECEMBRE 1809. 491
entraîner à quelqu'imprudence dont on n'aurait point parlé
si la femme qui l'avait commise n'eût pas excité la jalousie
par des avantages trop marquans. L'austère Alexandre ne
put en cette occasion garder le silence : Mme Dwinska lui
fit sentir durement qu'elle ne se croyait point sous sa dépendance,
et l'explication dégénéra presqu'en rupture. Quelques
jours après , on adressa à Dwinski des couplets anonymes
sur cette même plaisanterie de société que Niezlicz avait
blâmée si vivement. Ils n'avaient d'esprit que celui de la
méchanceté ; mais ils avaient au suprême degré cet espritlà
: c'est dire sssez qu'ils furent accueillis , répétés et transmis
de main en main. Hélène y était déchirée d'une manière
indigne.Dans les transports de sa colère , elle cherche
partout le coupable. Ses soupçons tombent enfin sur
Alexandre , et s'y fixent avec d'autant moins d'invraisemblance
qu'elle retrouve dans les couplets un mot désobligeant
, échappé à celui-ci au milieu de l'explication qui les a
brouillés. Le ressentiment rend crédule , et de légères informations
semblent déjà prouver que l'accusation n'est
point injuste.
C'est ce moment même qu'Alexandre choisit pour annoncerson
prochain départ. Malheureux dans son pays comme
citoyen , malheureux comme amant , il lui pesait de languir
dans un honteux repos , tandis que ses compatriotes s'é
taient rouvert le chemin de lagloire . Il brûlait de combattre
dans les rangsde ces braves légions polonaises qui partageaient
aux champs de l'Italie les lauriers brillans des Français.
Cette soudaine résolution parut un nouvel indice aux
yeux prévenus d'Helène. Elle reçoit enfin une copie du
libelle écrite par Niezliçz ; elle y reconnaît sa main : plus de
doutes. Dominée par cette violence dont elle ne futjamais
maîtresse , égarée par une fureur trop légitime en apparence
, elle court vers son mari ; elle se précipite, elle craint
de perdre un moment, de se donner le tems de réfléchir ou
d'approfondir davantage. Dwinski projette un voyage ; il
faut empêcher ce départ , qui différerait sa vengeance , ce
départ que bientôt peut- être elle regrettera amèrement d'avoirpu
prévenir. Le crime d'Alexandre , les sentimens qu'il
a éprouvés pour elle , ceux qu'elle lui suppose encore et
qui sans doute l'ont poussé enfin à cette indigne bassesse ;
elle révèle tout, elle affirme,tout; elle ne trouve que trop
de facilité à tout persuader : j'ai dit quel ascendant elle
avait sur l'esprit de son époux , et cet ascendant , comme
492 MERCURE DE FRANCE ,
l'amour de Dwinski, loin de s'affaiblir avec le tems , n'avaitpas
cessé de s'accroître.
Tout ce que la honte d'avoir été si long-tems abusé et le
ressentimentde voir payer tant de bienfaits par un outrage,
tout ce que la rage et la jalousie peuvent inspirerde désir
de perdre un rival et de punir un ingrat , Dwinski le ressentit.
Il s'absenta subitement. Niezliçz partit le lendemain
pour le rejoindre , et ne reparut plus .
De retour quelques jours après , Dwinski laissa remarquer
dans ses manières et sur sa physionomie un changement
extrême . Ala gaieté franche et ouverte qui le caractérisait,
avaient succédé une sombre rêverie, une tristesse
profonde. Sa femme même et son enfant semblaient avoir
perdu quelque chose dans son coeur. On voyait bien qu'il
les aimait toujours ; mais il les évitait , comme si l'aspectde
l'une et le nom de l'autre eussent réveillé dans son ameun
souvenir déchirant.
Le hasard ne tarda pas à faire connaître le véritable auteur
de la chanson satirique . C'était un jeune élégant , qui ,
très-étranger au ton de la société brillante où il figurait tout
nouvellement , et prenant les politesses d'une femme pour
des avances et ses plus innocentes coquetteries pour des
aveux , avait risqué jusqu'à trois fois auprès d'Hélène une
déclaration , éludée d'abord en plaisantant , repoussée ensuite
plus sérieusement , et rebutée enfin avec mépris.
Piqué au vif, mais lâche comme tout homme capable de
se venger des refus d'une femme honnête , il voulut, en
composant ses couplets , que l'on pût soupçonner un autre
homme d'en être l'auteur. Hélène , dans un mouvement de
dépit , avait répété devant lui un mot de Niezliçz qui l'avait
blessée : il l'inséra dans ses vers ; à cette adresse et au soin
de contrefaire l'écriture d'Alexandre , il joignit encore les
manoeuvres les plus propres à accréditer des bruits qui servaient
à-la-fois sa vengeance et sa sûreté.
La mélancolie de Dwinski prit dès-lors un caractère
plus effrayant. Le nom de son ami errait sans cesse sur ses
lèvres; età peine le proférait-il , qu'il semblait l'avoir laissé
échapper malgré lui. Tantôt la présence de sa femme lur
'était insupportable , et tantôt il serrait dans ses bras cette
épouse aussi affligée et plus malheureuse que lui ; il luł
adressait des reproches amers , puis mélait ses larmes aux
siennes. Une maladie grave vint se joindre aux tourmens
de son ame. Sa santé ne put résister à cette double atteinte .
Au bout de six semaines, il expira en prononçant le nom
DECEMBRE 1809. 493
d'Alexandre . Avant de mourir, il confia à un ami l'histoire
de cet infortuné . Il désirait qu'on la tînt secrette aussi longtems
qu'Hélène vivrait : mais l'état où celle-ci est tombée
en a bientôt fait connaître jusqu'aux moindres détails .
« Convaincu , dit le malheureux Dwinski , que j'avais
prodigué mon amitié à un perfide qui , n'ayant pu séduire
mafemme, me déshonorait en l'outrageant , je résolus d'en
tirer vengeance. Le jour de mondépart , je laissai à Niezlicz
unbillet par lequel je l'invitais à me joindre secrétement le
surlendemain, àquarantelieues de Varsovie . Je lui désignais
aun endroit écarté, mais qu'il pouvait retrouver sans peine
parce que nous y avions passé plusieurs fois ensemble ; et
je lui recommandais de ne point oublier ses armes . Il fut
exact au rendez-vous : il avait apporté des pistolets chargés ,
ne doutant pas qu'il ne dût me servir de second dans quelque
querelle importante. Une explication prompte l'instruisit
mieux de mes intentions , et le jeta dans un trouble
oùje voyais l'embarras d'un traître démasqué.- « Quoi !
>dit-il d'une voix entrecoupée , mon ami , celui qui m'a
>sauvé la vie me croirait coupable ?- Qui ! tu l'es . Et il
> faut qu'ici tu ayes ma vie , ou moi la tienne. Défendstoi!
Nous sommes trop près du chemin , me dit
» Alexandre , on pourrait nous entendre . " - Nous pénétrâmes
plus avant dans le bois ; il s'arrêta sur le bord d'une
carrière abandonnée depuis long-tems , et qui ne présentait
plus qu'un abîme profond. Il essaya de nouveau , mais
en vain , de me détromper. Sa douceur , à mes yeux ,
n'était que confusion , son calme qu'hypocrisie. Je l'interrompis
: Défends -toi n'essaye plus de pallier la perfidie
par le mensonge. Ce mot émut visiblement Alexandre :
je connaissais son courage , sa patience m'étonna , et me
sembla une preuve de plus contre lui . " Jamais , me dit-il
" en se remettant , je ne combattrai mon ami : je suis innocent
. " - " Mais , lui criai-je , n'as-tu point aimé Hélène ?
-
Oui.-Ne l'aimes-tu pas encore ?- C'est un secret
que je n'ai jamais révélé , pas même à elle :mais aujour
>>d'hui que , par vos indignes soupçons , vous percez le
n coeur de votre ami , et queje dois vous fuir pour toujours ,
>je puis l'avouer : qui . - Le propos , consigné dans ces
» couplets infâmes , ne l'as -tu pas tenu ?-Oui , Dwinski ;
» et dans ma bouche , il n'avait rien d'offensant. -Tu es
» coupable ! .... " Et alors , pour l'accabler , je rappelai avec
force toutes les apparences qui étaient pour moi autant de
démonstrations,- «Et vous êtes bien sûr , me ditAlexan-
1
১
494 MERCURE DE FRANCE ,
!
-
dre avec l'accent de la tendresse et de la loyauté, qu'il
» n'y a rien, rien , aucune supposition qui puisse justifier
votre ami ?-Rien, lui dis-je; plus d'ami ! confesse ton
crime , et alors je dédaignerai peut-être de souiller ma
main en te châtiant.... -Je ne me déshonorerai point
par un mensonge , répondit-il avec un sang-froid con-
> centré; et je ne me battrai point contre vous. Jet'y
> forcerai bien , lâche ! .... » Et aussitôt , l'affront le plus
sanglant qu'un homme de coeur puisse recevoir , un geste
menaçant..... La fureur brilla dans les yeux de Niezlicz : il
était maître de ma vie , puisqu'il tenait ses pistolets armés.
- Eh bien ! me dit-il du ton le plus doux,vous allez être
> satisfait . Allez , Dwinski ; placez-vous à cette pierre , en
> face de moi ; ladistance est raisonnable . -Je me presse
d'obéir : en me retournant , je vois Alexandre qui a mis
un de ses pistolets dans sa bouche : il tire; son sangjaillit
sur les pierres ; et son corps palpitant roule dans la carrière
au bord de laquelle il s'était placé. Omon ami ! ce
ne fut point un hasard :tu avais calculé cette magnanime
résolution , et tu voulus ensevelir avec toi le secret de ton
assassin . J'étais accouru au bord de la carrière ; j'y veux
descendre ; j'en fais le tour pour chercher une pente praticable...
Aucune ; nul moyen , nulle possibilité ... et le bruit
de la chute du cadavre retentit au fond de l'abîme . Je reste
penché sur l'ouverture , appelant à grands cris Alexandre ;
puis écoutant attentivement , me faisantillusion , espérant
entendre un gémissement , un soupir.... Tout est muet....
-Une heure s'écoula ainsi . Alors je pensaià ma femme ,
à mon enfant. Mon honneur et ma vie étaient leur bien :
je m'éloignai de ce lieu funeste , où j'avais perdu l'un , et
où le désespoir m'aurait bientôt arraché l'autre .
»Mais un souvenir terrible me suivait partout. J'avais
beau me dire qu'Alexandre était coupable : je ne le croyais
plus. Je voulais du moins me persuader que les raisons qui
me l'avaient fait croire étaient décisives ; ma femme , qui
m'arracha bientôt mon secret , partageait avec moi le besoin
cruel de se convaincre qu'un être aussi tendrement aimé
avait pu devenir un monstre : vous savez que nous avons
perdu cette dernière ressource . Ne vous étonnez point s'il
m'encoûte lavie : vous pourriez admirer plutôt que , poursnivi
par l'image de mon ami , de ma victime , j'eusse
attendu une mort trop lente, si , quand on est époux et père ,
te suicide était jamais permis. "
Telles furent les révélations de Dwinski expirant. Acca-
看
DECEMBRE 1809... 495
blée de la perte d'un époux justement chéri , en proie aux
remords que lui coutait une autre perte presque aussi sensible
à son coeur détrompé , forcée de les attribuer toutes
deux à sa funeste précipitation , Hélène , tourmentée des
peines les plus vives , sentit sa raison succomber sous leur
poids. Moins à plaindre , si cet état n'avait point eu d'intervalles
, et si l'infortunée n'avait retrouvé mille fois le
sentiment du passé et le sentiment du présent. Ces intervalles
lucides sont plus rares aujourd'hui. Hélène respire
encore , plongée dans un accablement presque continuel :
mais, pour en sortir , il suffit qu'elle entende le nom de
Dwinski , ou celui d'Alexandre que porte son fiis : aussitôt
, comme machinalement , elle raconte avec une vivacité
surprenante , et toujours dans les mêmes termes ;
l'histoire des deux amis dont elle se reproche la mort. Par
venue aumoment où Niezliçz périt , sa mémoire se trouble ,
ses idées s'embarrassent : elle fond en larmes , se tait quel
ques instans , puis chante d'une voix affaible la romance
d'Alexandre , et retombe , par degrés , dans un abattement
léthargique.
:
1.
ROMANCE D'ALEXANDRE NIEZLICZ. (4)
QUAND vous m'aimiez , mul vaindésir
N'inquiétait ma solitude ;
Vous voir était mon seul plaisir ,
Vous plairemonunique étude ;
Je fuyais unmonde trompeur
Où votre abandon me ramène :
Il m'eût distrait de mon bonheur...
Medistraira-t- il de mapeine?
Trahi par vous , et rejeté
Dans le tumulte de la vie ,
Je sais de quelle adversité
Lavertu s'y voit poursuivie :
Mais , sans effroi , j'attends les coups
De l'injustice et de la haine ;
J'ai besoinque d'autres que vous
Soient enfin cause de ma peine.
Alors du moins , de mes douleurs
Devant vous je pourrai me plaindre ,
(4) Cette Romance a été mise en musique par M. Dalvimare.
1
>
A
496 MERCURE DE FRANCE ,
Votre amitié, séchant mes pleurs ,
N'aura point de remords à craindre.
Oui! dans votre ame,'chaque jour ,
J'épancherai toute la mienne :
Jevous dirai tout .... Hors l'amour ,
L'amour qui seul fera ma peine!
EUSÉBE SALVERTE.
VARIÉTÉS.
2
SPECTACLES. - Théâtre du Vaudeville .- Le compte à
rendre des premières représentations de Fernand. Cortez ,
de l'Enthousiaste, des Amans Thraces , etc: etc. , nous a
empêché jusqu'à ce moment d'entretenir nos lecteurs de
Benoît, ou le Pauvre de Notre-Dame , vaudeville de
M. Joseph Pain. Il vaut mieux tard que jamais ; trois
semaines se sont en effet écoulées depuis la première représentation
de Benoît ; en parler encore après cet intervalle,
c'est dire assez qu'il a réussi , chose qu'il eût été
trop hardi d'affirmer des les premiers jours de són existence.
On lui reprochait alors de friserle mélodrame , par
le romanesque de son intrigue , par ses changemens dedécorationet
ses travestissemens à vue , et de n'en point avoir
l'édifiante moralité . Quoi qu'il en soit , l'auteur a faitdessacrifices
; il a réduit son ouvrage de trois actes à deux, et on le
voit aujourd'hui avec plaisir.Il en ferait peut-êtredavantage,
sil'auteur , en suivant la mode du jour , ne l'avait remplide
grandsmorceauxde musique.Depuis quelquetems, ilsemble
que le Vaudeville veuille changer de caractère.Trop souvent
onne reconnaît plus enlui cet enfantvif etmalin qui égavait
la ville par ses refrains aisés à retenir ; il a la prétention de
devenir un grand musicien , de singer l'Opéra-Comique:
ouvertures , récitatif obligé , duos , trios , quatuors , en
un mot , tous les moyens de nos grands théâtres lyriques
sont aujourd'hui de son ressort. Il est fâcheux de voir cette
musique souvent si mal exécutée qu'on a peine à la reconnaître;
j'y ai entendu chanter en duo l'ouverture d'un
grand opéra; un solo y paraît travesti en morceau d'ensemble
, et d'une cavatine on a fait un choeur général.
Ajoutons que les moyens des acteurs , très-suffisans pour
les couplets ,sont un peu courts pour l'ariette , et l'on aura
une idée du bon effet que produit cette innovation. Nous
croyons
1
DECEMBRE 1809. 497
croyons devoir la censurer pour l'intérêt même de ce
théâtre. La gaieté française est son véritable apanage , et
ce qu'il a de mieux à faire , c'est de s'y tenir : s'il veut conserver
la réputation qu'il s'est justement acquise et la faveur
bien méritée du public , qu'il laisse le mélodrame aux boulevards
, les grands airs à l'Opéra-Gomique , et le drame à
l'Odéon , si toutefois ce theatre persiste dans l'intention
qu'il semble annoncer de cultiver ce triste domaine .
Théâtre des Variétés . -
DEPT
DE
LAS
Dans presque tous les pe
tits théâtres , il existe certaines pièces qui sont en quelq
sorte sacrifiées , que l'on joue ordinairement les pr
mières , et qui ne servent , suivant l'expression des cou
lisses , qu'à faire ouvrir les loges . Les acteurs qui figurent
dans ces sortes d'ouvrages ont l'air de dire aux spectateurs
ce que les paillasses disent en finissant la parade : Messieurs,
ne vous amusez pas aux bagatelles de laporte. Ces
ouvrages sont , pour l'ordinaire , faits , reçus et joués sans
aucune espèce de prétentions ; leur première représentation
est à peine annoncée , et l'obscurité dont leur existence est
environnée , les met presqu'à l'abri de la critique . Misère et
Gaietéestde ce nombre. Les personnages en sont pris dans la
dernière classe du peuple : c'est un savetier qui en est le
héros , et qui débite des lieux communs de philosophie ,
traduits dans le langage des habitans de la rue Mouffetard.
Cette pièce , sans intrigue et sans gaieté , a cependant un
mérite assez grand aux yeux des amateurs de ce genre :
elle est remarquable par une extrême vérité de dialogue, et
le naturel y est si frappant qu'on est tenté de croire que
l'auteur , M. Simonin , a été écouter aux échoppes .
Un des élémens de succès les plus sûrs au théâtre , c'est
le mélange des personnages , des moeurs et des costumes .
Des paysans et des gens de la ville , de riches maisons de
campagne à côté d'humbles chaumières , le luxe de l'opulence
près de la simplicité villageoise , forment un contraste
-qui plaît dans tous les tableaux: c'est sans doute à ces différentes
oppositions que M. Sevrin a dû le succès de la
Ferme et le Château . Ce vaudeville rachète la faiblesse de
son fonds par des détails agréables. Les couplets ne sont ni
piquans , ni bien tournés ; mais ils sont francs , et les airs
bien choisis.; le dialogue n'est pas semé de calembourgs ,
mais il est naturel et bien coupé; les scènes ne sont pas
fortement conçues , mais on y trouve trois ou quatre tableaux
villageois assez gais ; enfin , avec un peu d'indul-
-gence de la part du public payant , et beaucoup de bienveil-
Ii.v.
5.
cen
498 MERCURE DE FRANCE ,
lance de la part des amis , la pièce a réussi , et sans assurer
de fortes recettes à ce théâtre , elle promet de s'y soutenir
quelques mois avec honneur.
-M. Gérésol a eu beaucoup de peine à se mettre d'accord
avec le parterre; ce n'était pourtant pas les jeux de
mots qui lui manquaient. Cette déconvenue serait-elle un
avertissement aux auteurs de devenir désormais plus sobres
de pointes ? Le public des Variétés commencerait-il à se
lasser de ce qui fait depuis dix ans ses délices ? Nous ne
pouvons croire que ce théâtre soit aussi près d'un bouleversement
absolu de son répertoire . Il vaut mieux penser que
ses habitués exigent seulement qu'on leur encadre les lazzis
de Brunet ou de Potier dans des scènes originales et gaies.
Malheureusement la pièce de M. Désaugiers ne remplissait
pas ces conditions . On n'y a reconnu qu'une partie de son
esprit et une portion plus faible encore de sa gaieté; c'est
un malheur pour lui dans cette circonstance , mais il a
rendu le public des Variétés difficile sur ses productions.
L'auteur des Trois Etages et de Saint-Malo ne peut plus
avoir de demi-succès ; l'opinion du parterre sur M. Gérésol,
que certains auteurs regarderaient comme un triomphe , est
une chute pour M. Désaugiers . Néanmoins des coupures
faites à propos et en grand nombre , ayant resserré l'action
trop délayée , ont rendu la marche de la pièce plus rapide;
et le public , qui est foncièrement bonhomme , l'applaudit
beaucoup aujourd'hui , sans se rappeler qu'il l'a sifflée hier.
M. le comte Fourcroy , conseiller d'état à vie , membre
de l'Institut, professeur à l'Ecole polytechnique , auMuséum
d'Histoire naturelle et à l'Ecole de médecine, a été enlevé ,
le 16 de ce mois , à l'Europe savante par une apoplexie
sanguine. Ses obsèques ont été célébrées , le 20 , par une
réunion des hommes les plus marquans dans l'Etat , soit
par leurs dignités , soit par leurs connaissances . S. E. le
grand-maître de l'Université avait ordonné qu'une députationdes
Lycées de Paris assistût à cette cérémonie funèbre
, pour rendre les derniers hommages à l'ancien directeur-
général de l'instruction publique .
M. le comte Regnault (de Saint-Jean-d'Angelv) a prononcé
un discours au nom du conseil d'état , et M. Prony
au nom de l'Institut . MM. Desfontaines et Thouret ont
exprimé les regrets de tous les professeurs et élèves du
Muséum et de l'Ecole de médecine.
Nous nous proposons de donner une notice plus circonstanciée
sur les travaux importans auxquels M. Fourerey
avait consacré sa vie entière .
1
DECEMBRE 1809. 499
POLITIQUE.
L'ÉPOQUE où nous sommes vient d'être témoin d'un de
ces grands événemens historiques , d'un de ces sacrifices
solennels que l'intérêt des peuples et le salut des Etats ont
quelquefois commandés auxsouverains .Lemariagede l'Empereur
et de l'Impératrice des Français est dissous ; il l'est
du consentement mutuel des parties , reconnu et sanctionné
par le premier corps de l'Etat; il l'est par lle premier
et le plus puissant des motifs , la nécessité dans un gouvernement
monarchique d'un héritier direct du trône.
L'impression produite par ce grand acte d'un dévouement
mutuel à la cause du peuple français , a été soudaine
vive et générale : on peut dire qu'aucun événement depuis
l'établissement de cette dynastie n'a plus frappé les esprits
, et donné un mouvement plus général à l'opinion :
ilfaut ajouter que le premier sentiment a été dans toutes
les classes et dans les deux sexes celui d'une émotionprofonde
, et d'un attendrissement sincère , à la nouvelle de la
généreuse résolution prise par les deux augustes époux;
mais que bientôt ce sentiment faisant place àå la réflexion ,
,
a lié l'idée de l'étendue du sacrifice à celle de la reconnaissance
qui lui est due , de l'intérêt public qui l'ordonnait
, et des espérances que ce grand acte fait naître pour
le bonheurdelamonarch
monarchie , pour la prospérité de la rase
de Napoléon , pour la durée de sa dynastie , que le ciel
veuillerendre immortelle comme sa gloire !
Nous devons nous arrêter à l'expression de ce voeu . Ici
l'importance même du sujet rend son examen téméraire ;
et d'ailleurs l'acte dont il s'agit a été si noblement caractérisé
par nos augustes souverains et par les autorités qui
se sont rendues auprès d'eux les interprètes du peuple français
, qu'il faut se hâter de recueillir et de confier à l'histoire
leurs mémorables paroles , et de retracer la grande
scène où elles ont été prononcées .
Le 15 de ce mois , une lettre close de S. M. a appelé à
dix heures du soir dans le grand cabinet du palais , S. A.S.
le prince archi-chancelier de l'Empire , assisté du secrétairede
l'état de la famille impériale , pour y recevoir de
la part de Sa Majesté et de celle de l'Impératrice , sa chère
épouse , une communication de grande importance .
liz
500 MERCURE DE FRANCE,
Leprince et le ministre d'état , introduits à l'heure dite ,
ont trouvé réunis l'Empereur , l'Impératrice , les rois de
Hollande , de Westphalie et de Naples , S. A. I. le prince
vice-roi , les reines d'Espagne , de Hollande , de Westphalie
et de Naples , Madame , et la princesse Pauline.
S. M. a adressé la parole au prince archi-chancelier dans
les termes suivans :
<Moncousin le prince archi-chancelier , je vous ai expédié une
> lettre close , en date de ce jour , pour vous ordonner de vous rendre
> dans mon cabinet , afin de vous faire connaître la résolution que moi
> et l'impératrice ma très-chère épouse , nous avons prise. J'ai été
>>bien-aise que les rois , reines et princesses , mes frères et soeurs ,
• beaux-frères et belles -soeurs , ma belle-fille et mon beau-fils devenu
› mon fils d'adoption , ainsi que ma mère , fussent présens à ce que
>j'avais à vous faire connaître.
> La politique de ma monarchie , l'intérêt et le besoin de mes
> peuples , qui ont constamment guidé toutes mes actions , veulent
> qu'après moije laisse à des enfans , héritiers de mon amour pour
>mes peuples , ce trône où la Providence m'a placé. "Cependant ,
> depuis plusieurs années ,j'ai perdu l'espérance d'avoir des enfans de
> mon mariage avec ma bien-aimée épouse l'Impératrice Joséphine ;
> c'est ce qui me porte à sacrifier les plus douces affections de mon
› coeur , à n'écouter que le bien de l'Etat , et à vouloir la dissolution
>de notre mariage.
› Parvenu à l'âge de quarante ans , je puis concevoir l'espérance de
> vivre assez pour élever dans mon espritet dans ma pensée les enfans
» qu'il plaira à la Providence de me donner. Dieu sait combien une
•pareille résolution a coûté à mon coeur ; mais iln'est aucun sacrifice
» qui soit au-dessus de mon courage , lorsqu'il m'est démontré qu'il
>estutile au bien de la France.
› J'ai le besoin d'ajouter que loin d'avoir jamais eu à me plaindre,
> jen'ai au contraire qu'à me louer de l'attachement et de la tendresse
> dema bien-aimée épouse ; elle a embelli quinze ans de ma vie ; le
> souvenir en restera toujours gravé dans mon coeur. Elle a été cou-
> ronnée de ma main ; je veux qu'elle conserve le rang et le titre
> d'Impératrice, mais sur-tout qu'elle ne doutejamais de mes sentimens
> et qu'elle me tienne toujours pour son meilleur et son plus cher
> ami. »
S. M. l'Empereur et Roi ayant cessé de parler , S. M.
l'Impératrice-Reine pris la parole en ces termes :
•Avec la permission de notre auguste et cher époux , je dois décla
DÉCEMBRE 1809. 501
>rer que , ne conservant aucun espoir d'avoir des enfans qui puissent
> satisfaire les besoins de sa politique et l'intérêt de la France , je
> me plais à lui donner la plus grande preuve d'attachement et de
> dévouement qui ait jamais été donnée sur la terre. Je tiens tout de'
> ses bontés ; c'est samain qui m'a couronnée , et , du hautde ce trône ,
› je n'ai reçu que des témoignages d'affection et d'amour du Peuple
> français .
» Je crois reconnaître tous ces sentimens en consentant à la
> dissolution d'un mariage qui , désormais , est un obstacle au biende
la France , qui la prive du bonheur d'être un jour gouvernée par les
> descendans d'un grand-homme si évidemment suscité par la Provi-
➤ dence pour effacer les maux d'une terrible révolution et rétablir l'au-
>> tel , le trône et l'ordre social . Mais la dissolution de mon mariage ne
> changera rien aux sentimens de mon coeur: l'Empereur aura toujours
› enmoi sa meilleure amie. Je sais combien cet acte , commandé
> par la politique et par de si grandintérêts , a froissé son coeur ; mais
→ l'un et l'autre nous sommes glorieux du sacrifice que nous faisons
> au bien de la patrie. »
P
: LL. MM . II . et RR. ont alors demandé acte de leurs déclarations
respectives , ainsi que du consentement mutuel
qu'elles contiennent et que LL. MM. donnent à la dissolution
de leur mariage , comme aussi du pouvoir donné
au prince archi-chancelier , de suivre par-tout où besoin
serait , l'effet de leurvolonté ; un procès-verbal a été dressé
en conséquence : leurs majestés , les rois , reines , princesses
et princes présens , y ont apposé leurs signatures ;
il a été signé par le prince archi-chancelier et contresigné
par le ministre-d'état , secrétaire de l'état de la famille impériale.
Le lendemain 16 , le sénat s'est extraordinairement assemblé
sous la présidence du prince archi-chancelier , qui
en avait reçu la mission par décret spécial. Le prince viceroi
d'Italie , archi-chancelier d'état de l'empire , prenait
place au sénat en cette qualité pour la première fois, et y
aprêté le serment constitutionnel.
Après le discours de S. A. I. et la réponse du prince archichancelier
, le comte Regnault , ministre d'état , chargé par
sa majesté de présenter le projetde sénatus-consulte portant
•dissolution du mariage contracté entre l'empereur Napoléon
et l'impératrice Josephine , a donné lecture de ce
projet qui relate l'acte de la veille , et dont voici les termes :
ART. Ier . Le mariage contracté entre l'Empereur Napoléon et
l'Impératrice Joséphine est dissous .
502 MERCURE DE FRANCE ,
II. L'Impératrice Joséphine conservera les titre et rangd'Imperatrice-
Reine couronnée .
III. Son douaire est fixé à une rente annuelle de deux millions de
francs sur le trésor de l'Etat.
IV. Toutes les dispositions qui pourront être faites par l'Empereur
en faveur de l'impératrice Joséphine sur les fonds de la liste civile ,
seront obligatoires pour ses successeurs .
V. Le présent sénatus-consulte sera transmis par unmessage
SaMajesté Impériale etRoyale.
Après la lecturede ce projet le comte Regnault en a développé
les motifs en ces termés :
• MONSEIGNEUR , SÉNATEURS ,
> L'acte solennel rapporté en entier dans le sénatus-consulte que
vous venez d'entendre , en contient seul tous les motifs .
› Que pourrions-nous ajouter ? quelles paroles pourrions-nous
adresser au Sénat français qui ne fussent bien au-dessous des paroles
touchantes recueillies de la bouche des deux augustes époux dont
votredélibération va consacrer les généreuses résolutions ?
>> Leurs coeurs se sont entendus pour faire au plus grand des intérêts
leplus noble des sacrifices ; ils se sont entendus pour faire parlerà
lapolitique et au sentiment le langage le plus vrai, le plus persuasif,
leplus fait pour convaincre et pour émouvoir.
› Comme souverains et comme époux , l'Empereur et l'Impératrice
ont tout fait ; ils ont tout dit.
> In ne nous reste qu'à les aimer , les bénir , les admirer:
> C'est désormaisau Peuple français àse faire entendre. Sa mémoire
est fidèle comme son coeur. Il unira dans sa pensée reconnaissante les
espérances de l'avenir et les souvenirs du passé , et jamais monarques
n'aurontrecueilliplus de respect, d'admiration , degratitude etd'amour,
queNapoléon immolant laplus sainte de ses affections, au besoin de
ses sujets , que Joséphine immolant sa tendresse pour le meilleur des
époux, pardévouement pour le meilleur des rois, parattachement pour
lemeilleurdes peuples.
> Acceptez , Messieurs , au nom de la France attendrie , aux yeux
de l'Europe étonnée , ce sacrifice , le plus grand qui ait étéfait sur la
terre, et pleins de la profonde émotion que vous éprouvez , hâtez-vous
de porter aux pieds du trône , dans les tributs de vos sentimens ,des
sentimens de tous les Français , le seul prix qui soit digne du courage
denos souverains, la seule consolation quiseit dignede leurs coeurs.
DECEMBRE 1809. 503.
Leprince vice-roi ayant ensuite obtenu la parole , s'exprimede
la manière suivante :
« PRINCE , SÉNATEURS ,
>> Vous venez d'entendre la lecture du projet de sénatus-consulte
soumis à votre délibération . Je crois devoir , dans cette circonstance ,
manifester les sentimens dont ma famille est animée.
→ Ma mère , ma soeur et moi , nous devons tout à l'Empereur. Il a
été pour nous un véritable père : il trouvera en nous , dans tous les
tems , des enfans dévoués et des sujets soumis .
> Il importe au bonheur de la France , que le fondateur de cette
4e dynastie vieillisse environné d'une descendance directe qui soitnotre
garantie à tous , comme le gage de la gloire de la patrie.
> Lorsque ma mère fut couronnée devant toute la nation par les
mains de son auguste époux , elle contracta l'obligation de sacrifier,
toutes ses affections aux intérêts de la France . Elle a rempli avec
courage , noblesse et dignité ce premier des devoirs . Son ame a été
souvent attendrie en voyant en butte à de pénibles combats le coeur
d'unhomme accoutumé à maîtriser la fortune , et à marcher toujours
d'un pas ferme à l'accomplissement de ses grands desseins . Les larmes
qu'a coûtées cette résolution à l'Empereur suffisent à la gloire de ma.
mère. Dans la situtation où elle va se trouver , elle ne sera pas étrangère
par ses voeux et par ses sentimens aux nouvelles prospérités qui
nous attendent , et ce sera avec une satisfaction mêlée d'orgueil.
qu'elle verra tout ce que ses sacrifices auront produit d'heureux pour
sa patrie et pour son Empereur. »
Ce discours terminé , le comte Garnier , président annuel,
aproposé de renvoyer le projet de sénatus-consulte à l'examen
d'une commission speciale de neuf membres .
Aquatre heures et demie , le comte Lacépède , l'un des
membres de la commission nommée , ayant obtenu la
parole , a fait à l'assemblée le rapport suivant :
< MONSEIGNEUR , SÉNATEURS ,
> Vous avez renvoyé à votre commission spéciale le projet de
sénatus-consulte qui vous a été présenté par les orateurs du Conseild'Etat.
१
Vous avez entendu , Sénateurs , la lecture de cet acte mémorable,
annexé au projet du sénatus - consulte et que l'histoire transmettra
à la postérité comme un monument des affections les plus touchantes
des sentimens les plus généreux , et du dévouement le plus absolu au
premier intérêt d'une monarchie,héréditaire.
+
504 MERCURE DE FRANCE ,
>Ces paroles mémorables , prononcées par le plus grand des Souverains
et par son auguste et bien-aimée épouse, retentiront long-tems
dans tous les coeurs français .
→ C'est aujourd'hui plus que jamais que l'Empereur a prouvé qu'il
ne veut régner que pour servir ses sujets, et quel'Impératrice amérité
que la postérité associat son nom à celui de l'immortel Napoléon.
> Et telle est done la condition de ceux que le trône n'élève
au-dessus des autres hommes que pour leur imposer des obligations
plusrigoureuses !
› Combien de princes qui , ne consultant que le bonheur de leurs
peuples , ont dû renoncer aux liens qui leur étaient les plus chers !
-> En ne portant même nos regards que sur les prédécesseurs de
Napoléon , nous voyons treize rois que leur devoir de souverain a
contraints àdissoudre les noeuds qui les unissaient à leurs épouses ;
et ce qui est bien digne de remarque , parmi ces treize princes , nous
devons compter quatre des monarques français les plus admirés et les
plus chéris , Charlemagne , Philippe-Auguste , Louis XII et Henri IV.
»Ah ! que celui dont la gloire et le dévouement surpassent leur
dévouement et leur gloire , règne long-tems pour la prospérité de
la France et de l'Europe!
› Que sa vie s'étende bien au-delà des trente ans qu'il a désirés
pour la stabilité de son Empire ; qu'il puisse voir autour de son trône ,
des princes issus de son sang , élevés dans son esprit , ainsi que dans
sa pensée , et dignes de leur auguste origine , garantir pour nosarrièrepetits-
neveux la durée de tous les biens que lui devra notre patrie;
et que l'image du bonheur des Français , que lui offriront le présent
et l'avenir , soit la récompense de ses travaux et le prix de ses sacrifices.
> Votre commission , Sénateurs , vous propose , à l'unanimité ,
d'adopter le projet de sénatus-consulte qui vous a été présenté. >
Le scrutin ouvert , son résultat a donné en faveur du
projet le nombre de voix exigé par l'article LVI de l'acte
des constitutions , du 4 août 1802. Son adoption a été , en
conséquence , prononcée par le prince archi-chancelier ,
président , qui l'a déclaré convertí en sénatus-consulte.
Cet acte , et deux adresses en même tems votées par le
sénat , ont été aussitôt adressées par des messages à l'Emreur
qui était à Trianon , et à l'Impératrice qui le même
jour s'était rendue à la Malmaison .
Depuis ce moment , l'Empereur a continué de résider à
Trianon où il a présidé le conseil des ministres , et d'où se
trouvent déjà datés divers décrets impériaux.
Les événemens militaires en Espagne ont anticipé sur
DECEMBRE 1809. 505
ceux qui devaient être prévus au moment où l'armée impériale
aurait reçu les renforts qui marchent à elle ; elle a
combattu sans les attendre , elle a combattu sur divers
points , et a par-tout été victorieuse , non pas des Anglais
tranquillement campés près de Badajoz, mais des Espagnols
toujours poussés à la révolte , et entraînés à leur destruction
par un fanatisme aveugle , par les suggestions d'une
politique ennemie , et les fureurs d'une autorité anarchique
et révolutionnaire . La victoire d'Occana a détruit l'armée
de la Manche , celle d'Alba de Tormès a débarrassé l'armée
impériale des corps ennemis qui manoeuvraient sur ses
flancs . Enfin , Gironne , ce boulevard de la Catalogne ,
dont un fanatisme ardent avait hérissé les remparts
d'une population furieuse , Gironne que Blake avait une
fois ravitaillée , mais dont les derniers combats le tenaient
prudemment éloigné , est tombée au pouvoir de l'armée
française : elle a capitulé le 10 décembre à sept heures du
soir; ses clefs ont été remises au maréchal duc de Castiglione
, lequel a glorieusement répondu au voeu dumonarque
qui , en lui donnant la direction de ce siége important ,
annonça qu'il allait être poussé avec toute la vigueur nécessaire
.
Ce siége mémorable a été en effet signalé , dans les derniers
jours , par des actes d'une bravoure et d'une constance
au-dessus de tout éloge de la part des troupes et des généraux
. Les troupes italiennes aux ordres du général Pino ,
s'y sont couvertes de gloire ; les assants des redoutes qu'il
fallait emporter pour séparer la place des faubourgs où
étaient établis des moyens de défense formidables , ont été
fréquens et périlleux : les troupes de la confédération et
celles italiennes se sont montrées dignes rivales de gloire
des troupes françaises . Par-tout officiers et soldats ont
monté aux échelles aux cris de Vive l'Empereur ! Les cris
dejoie de cette troupe ardente et victorieuse contrastaient ,
porte la relation , dans ces nuits cruelles , avec les cris d'alarmes
et de rage qui s'élançaient de la ville et des forts ;
enfin , la redoute de la ville emportée , le faubourg de la
Gironelle occupé , les redoutes du Calvaire et du chapitre
escaladées, le courage des défenseurs de Gironne dut chanceler
et leur esprit s'abattre . Huit drapeaux , 200 pièces de
canon , 5000 hommes de garnison y ont été pris . La garnison
sera conduite en France comme prisonnière de guerre ;
tous les habitans seront respectés ; la religion catholique
continuera d'être suivie par les habitans , et sera protégée.
506 MERCURE DE FRANCE ,
Tels sont les termes principaux et les premiers résultats
de la capitulation d'une place sur laquelle les rebelles
avaient les yeux fixés , et dont ils se proposaient pour modèle
et pour encouragement la longue et opiniâtre résistance.
Mais pendant que la rébellion voyait tomber dans Gironne
son plus ferme rempart , elle succombait aussi en
rase campagne. L'armée espagnole de la Manche avait
marché en toute confiance , en se dirigeant sur la capitale ;
elle était forte de 55,000 hommes , dont 8000 de cavalerie;
le mouvement d'un autre corps du côté de Salamanque ,
était chargé d'opérer une diversion , et d'attirer les forces
françaises : mais tout avait été prévu. Le maréchal duc
de Trévise était à son poste en avant d'Aranjuez , et le
général Kellermann au sien en face du duc del Parque;
tous deux out soutenu leur réputation et la gloire de nos
armes .
Le maréchal duc de Trévise commandait les quatrième
et cinquième corps de l'armée; le général Sébastiani avait
le commandement de la cavalerie , ayant sous ses ordres
les généraux Milhaud et Beauregard; les troupes de la
confédération et du duché de Varsovie étaient aux ordres
dugénéral Leval , et faisaient partie du quatrième corps .
,
Le 17 , le plateau d'Occana avait été le théâtre d'une
affaire de cavalerie extrêmement brillante , où le général
Sébastiani avait défait et taillé en pièces un corps trois fois
plus nombreux que le sien ; le lendemain , le 4º corps
combattit avec le même courage l'infanterie espagnole qui
fitune résistance opiniâtre ; dans un moment décisif, cette
infanterie sortit de sa position attaquée et protégée par
des mouvemens de terrain favorables , elle s'élança sur les
troupes de la Confédération et du duché de Varsovie , qui
les reçurent avec intrépidité . Le général Leval fut blessé
dans cette occasion . Le maréchal duc de Trévise le fait
aussitôt soutenir. Les bataillons qu'il fait marcher passent
àtravers les intervalles de la première ligne ; des feux bien
dirigés de peloton et de bataillon ébranlent l'ennemi , son
artillerie est réduite au silence ; enfin une impulsion géné
rale est donnée ; tout le 5º corps marche en avant. Les
corps ennemis sont enfoncés . Pendant toute l'action , le
général Sébastiani s'était porté sur la droite des ennemis
pour les déborder , et surprendre le moment favorable à
une charge décisive. Ce moment arrive , le général Sébastiani
le saisit avec autant d'habileté que d'audace ; il fond
1
DECEMBRE 1809. 507
sur l'ennemi occupé d'un mouvement pour assurer sa retraite
; il perce , il enfonce ses carrés, les culbute , en fait
un horrible carnage. Sa division légère coupe 6,000 hommes,
et leur fait mettre bas les armes. Le reste se débande,
fuit , et est poursuivi jusqu'à la Guardia . Vingt-six mille
hommes ont été faits prisonniers le même jour , 50 pièces
de canon , 30 drapeaux ont été la proie du vainqueur; le
reste des combattans a été tué , blessé ou dispersé ; cette
armée est anéantie en totalité . Vingt-quatre mille soldats
de l'Empereur ont combattu , tous ont fait des prodiges
de valeur. Des décrets impériaux les signalent; ils contiennent
de nombreuses promotions dans la ligne et dans
la Légion d'honneur. Plusieurs officiers sont renvoyés
devant le conseil des titres pour y recevoir ceux que l'Empereur
croira dus à leurs services .
Pendant que l'armée de la Manche était détruite à
Occana, le corps du duc del Parque était battu à Alba de
Tormès près de Salamanque ; ce combat a été particuliérement
une affaire de cavalerie ; sa vigueur a été extrême ,
et ses résultats sont importans . Quinze pièces de canon ,
six drapeaux ont été enlevés l'épée à la main. Trois mille
morts sont restés sur le champ de bataille; deux mille
hommes ont été faits prisonniers. Notre perte n'est en
aucune proportion avec celle de l'ennemi. Le général Kellermann
en donne le relevé exact en nommant chaque
corps. Le 15º de chasseurs , les 3º , 6º , 10 , 11 , 15º et
25º de dragons comptent 18 morts , 57 blessés . La perte
de l'armée à Occana est de mille à douze cents hommes
tués ou blessés .
Le roi Joseph, qui ne sort de Madrid que pour quelques
momens , pour atteindre l'ennemi , le repousser , et cette
fois pour l'anéantir , est rentré dans sa capitale , au sein
de laquelle cette victoire a produit un effet extraordinaire .
L'anniversaire du couronnement de S. M. et la victoire
d'Occana ont été célébrés presqu'en même tems . La ville
de Madrid a pris une physionomie nouvelle et inconnue sous
son ancien régime; les fêtes et les spectacles se sont multipliés
, et une réunion heureuse autour du trône , un rapprochement
général sont regardés comme aussi prochains
qu'ils sont nécessaires par la partie éclairée de la nation.
Le 2 décembre S. M. a passé en revue 20 mille hommes .
L'ambassadeur de France a donné une fête magnifique ..
Le roi a paru au spectacle , où il a été accueilli par les plus
vives acclamations .
:
508 MERCURE DE FRANCE ,
1
Ces événemens ont lieu , pour ainsi dire , en présence
desAnglais qui prétendent avoir 28 mille hommes baraqués
à Badajoz , et qui ont tort de le prétendre , car ils ne
peuvent éviter qu'on leur demande pourquoi ils n'étaient
pas à Occana . Nous étions à Talaveyra , diraient-ils sans
doute , et revenir sous les baïonnettes françaises n'a pas
paru prudent à nos chefs . Ils ont raison , en effet , mais
alors que font-ils en Espagne ? N'y sont-ils que pour entretenir
des espérances coupables , alimenter le feu de la
sédition , faire couler inutilement le sang des deux partis ?
Ysont-ils pour secourir la Junte de Séville , ou pour la
voir en proie aux fureurs populaires , pour voir ses membres
accusés de trahison , dénoncés , arrêtés , proscrits ?
On annonce , en effet, que cette autorité , en butte aux
que les factions s'opposent toujours les
aux autres , a été dissoute , que le cardinal de Tolède , le
duc de l'Infantado et la Romana sont à la tête d'un nouveau
conseil de défense . Ce conseil , au moment de son installation,
aura pu recevoir pour première nouvelle la prise
de Gironne et la bataille d'Occana .
mouvemens
:
unes
Enfin , le parlement s'assemble définitivement le 23
janvier . Lord Wellesley de retour accepte une place au
ministère , où l'on croit que M. Canning pourrait bien
rentrer. La nation va donc être admise , comme la cité l'a
été, à demander compte aux ministres de l'expédition de
Walcheren , de celle d'Espagne , de celle de Naples , toutes
trois si glorieuses pour l'Angleterre ; on ignore si les mipistres
croiront justifier Walcheren , la dépense effroyable
qui a été faite , la perte énorme d'hommes qui a été essuyée,
endisant que Flessingue occupé quelques mois a été livrée
aux flammes et abandonnée. Un si noble but, de tels
moyens et de tels résultats pourront bien trouver la nation
entière de l'avis des orateurs du conseil de lacité.
PARIS.
On annonce comme prochain le retour de S. M. l'Empereur
et Roi à Paris .
Le roi de Saxe est retourné dans ses Etats : on annonce
l'arrivée très -prochaine du roi et de la reine de Bavière .
Un très-grand nombre de préfets de l'Empire ont été
créés comtes ou barons par lettres-patentes de S. M.
Une commission d'enquête composée du ministre d'état
DECEMBRE 1809. 50g
comte de Lessac , du général comte Hullin et du contreamiral
Roseley , a été chargée par S. M. d'examiner la conduite
de M. Victor Hugues , commissaire de S. M. , commandant
en chef à la Guyane française , et si ce commissaire
a rempli son devoir avant de rendre cette colonie aux
troupes brésiliennes et britanniques . L'enquête n'a pas été
favorable , et l'Empereur a renvoyé le rapport au ministre
de lamarine pour faire exécuter les lois de l'Empire contre
lesprévenus.
,
S. M. le roi de Wurtemberg a visité , l'un de ces jours
derniers , l'atelier du premier peintre de l'Empereur ,
M. David : il y a vu réunis le tableau du couronnement ,
celui des Sabines et un nouveau tableau de ce maître ,
représentant Sapho , Phaon et l'Amour , composition d'un
genre noble et gracieux que l'on désigne comme un chefd'oeuvre
ajouté à ceux de son célèbre auteur. Le roi de
Wurtemberg s'est entretenu long-tems avec l'artiste , et a
fait preuve d'un amour de l'art très- éclairé . On assure qu'il
a invité M. David à permettre la gravure des Sabines . On
sait que celle des Horaces va paraître incessamment.
१९
Il paraît une Lettre d'Arcis-sur-Aube , en réponse aux
Lettres Champenoises ; elle est toute entière consacrée à
la défense raisonnée de la tragédie des Templiers .
L'Athénée de Paris a ouvert ses cours; celui de littérature
l'a été par M. Louis Lemercier qui en est chargé cette
année ; son discours consacré au développement de cette
idée, qquuee la littérature comme les sciences peut être susceptible
d'une classification méthodique , a paru reposer
sur des principes sains , l'amour éclairé des modèles , et
le respect des règles de l'art ; M. Lemercier s'y est montré
tout-à-fait orthodoxe , et au grand étonnement de quelques
personnes , il a dérangé bien des calculs ennemis .
On a donné au Vaudeville une parodie de Fernand
Cortez. Celle-ci , M. de Jouy l'a laissé faire à d'autres , et
le public , qui n'y a pas gagné , a semblé prier cet auteur ,
à chacun de ses succès de vouloir bien se charger , comme
pour la Vestale , de se parodier lui-même. Il y a dans la
pièce quelques idées bouffonnes , et d'assez jolís couplets;
mais le plan n'est pas très-heureux.
510 MERCURE DE FRANCE;
ANNONCES .
Traité des fièvres pernicieuses intermittentes ; par J. L. Alibert ,
médecin de l'hôpital Saint-Louis et du Lycée Napoléon, membrede
la Société de l'Ecole et de celle de Médecine de Paris , etc. , etc. Quatrième
édition , revue , corrigée et augmentée. AParis , chez Caille et
Ravier ,libraires , rue Pavée-Saint-André-des -Arcs , nº 17...
Cette quatrième édition est enrichie de plusieurs additions importantes.
M. Alibert a particulièrement ajouté plusieurs faits intéressans
àson histoire des fièvres' pernicieuses épidémiques. Son travail ne
peutmanquer d'être fort utile ; car on sait combien ces maladies sont
devenues.communes en France depuis quelques années. Cinq planches
parfaitement exécutées , représentent les einq espèces de quinquina
qu'onpeut employer pour les combattre..
AuxPropriétaires ruraux,aux Cultivateurs et aux Amis dePagriculture
, de l'Economie rurale et domestique et de l'art vétérinaire.
Brochure in-8º de 112 pages , qui se distribue sans frais.A Paris ,
chez F. Buisson , libraire-éditeur du Cours complet d'Agriculture pratique
, rue Gilles - Coeur , nº 10 , et chez les principaux libraires de
l'Empire français. Les personnes des départemens recevront cette brochure
franche de port, moyennant 35 centimes pourle port seul.
لب
Essais de M. B. Mérigon , contenus en trente-un chapitres , dont
les principaux traitent : de l'homme , des passions , de l'éducation , de
la politique , des rois , de la guerre , de la physique , de l'amitié , de
la beauté , de l'amour , des femmes , de la mode , de la poésie , de la
musique , etc. , etc. Deuxième édition . Un vol. in-8°. Prix, 3 fr. 75 c..
et4fr. 50 c. franc de port. AParis, chez Delaunay , libraire , Palais-
Royal;et Arthus-Bertrand , libraire , rue Hautefeuille , nº 23 .
Petit Almanach de la cour de France , pour l'an 1810. Un vol. petit
in-24, considérablement augmenté, imprimé en caractères nompareille
neuve , sur beau papier fin d'Angoulême , avec cinq gravures et frontispice
entaille-douce. Contenant l'état de lamaison de leurs Majestés
ImpérialesetRoyales; les naissances et alliances des princes et princesses
de l'Europe ; les grands dignitaires , ministres et grands-officiers
de l'Empire et de la couronne ; les maisons civile et militaire de l'Empereur
et de l'Impératrice , des prinses et princesses de France; les
cours publies ; ouvertures des bibliothèques, musées ; départ des
DECEMBRE 1809 . 511
courriers , et toutes les autorités de l'Empire . Prix , broché , I fr.
35 cent. , franc de port . Chez les mêmes .
Nota. On en trouvera de cartonné , doré sur tranche , en étui ,
couverture imprimée en taille-douce , et en maroquin. (La poste ne
se charge pas de reliûres . )
Suite du Théâtre des auteurs du second ordre , ou Recueil des comédies,
tragédies et drames restés au Théâtre-Français ; pour faire suite
aux éditions stéréotypes de Corneille , Racine , Molière , Regnard ,
Crébillon et Voltaire ; avec des notices sur chaque auteur , la liste de.
leurs pièces , et la date des premières représentations ; format in-18.
Comédies en prose , 14e volume , contenant le Barbier de Seville ,
leMariage de Figaro , par Beaumarchais , Auguste et Théodore, ou
les Deux Pages de Dézède.
Comédies en vers , 5 me volume , contenant le Jaloux Désabusé , do
Campistron; le Naufrage , ou la Pompe Funèbre , de Crispin ; les
Trois Frères Rivaux , de Lafont ; la Coquette de Village , la Réconiliation
Normande , de Dufresny.
Sixième volume , contenant le Dédit ; le Mariagefait et rompu , de
Dufresny ; le Babillard , les Dehors Trompeurs , de Boissy. )
Septième volume , contenant le Philosophe Marié , le Glorieux , le
-Dissipateur , de Destouches.
Chaque volume se vend séparément 1 fr. 80 cent. et 2 fr . 40 cent.
frane de port. Il paraît deux nouveaux volumes tous les mois; il en a
déjà paru 28. Prix , 50 fr . 40 c.A Paris , chez H. Nicolle , à la librairie
stéréotype , rue de Seine , nº 12 ; et chez Ant.-Aug. Renouard ,
rue Saint-André-des-Arcs , nº 55 .
Le Chansonnier du bon vieux tems , ou choix de romances , chansons
et vaudevilles publiés pendant les quinzième , seizième , dix-septième
et dix-huitième siècles ; seconde et dernière partie. Un vol .
in-18 de 300 pages , bien imprimé , beau papier , orné d'une gravure.
Prix, 2 fr . , et 2 fr . 50 cent. , franc de port. A Paris , chez Delaunay,
libraire , Palais-Royal , Galerie de bois , nº 243 , côté du Jardin, et
chez Lefuel , relieur-libraire , rue Saint-Jacques , nº 54.
Nota. Il reste encore quelques exemplaires de la première partie
aux mêmes prix .
Almanach dédié aux Dames , pour l'an 1810. Un vol. in-18 , trèsbien
imprimé , en caractères nompareille neuve , sur papier vélin
superfin ; orné de six belles gravures dessinées par Sébastien Leroy ,
et gravées par d'habiles artistes , d'après les tableaux des différentes
écoles française , flamande et italienne. Ges gravures représentent ,
:
512 MERCURE DE FRANCE , DECEMBRE 180g.
1º une Jeune Femme à sa fenêtre , tenant une grappe de raisin , par
Gérard Dow ; 2º la Femme Hydropique , par le même; 3º Clélie
prête à passer le Tibre pour retourner à Rome avec ses compagnes ,
par Jacques Stella; 4º le Portrait chéri , par Gaspard Netzcher ;
5° Séleucus couronnant son fils Antiochus Soter, par Adrien Vander-
Werff; 6º Apollon faisant danser les Muses , par Jules Romain. Cet
almanach est terminé par un très-joli souvenir , sur lequel sont gravés
les douze signes du zodiaque entourés de guirlandes de fleurs; au-dessous
, dans un polygone , sont de jolies femmes tenant les attributs de
chaque mois. Prix , broché , 4 fr. , et 4 fr. 50 centimes franc de port.
AParis , chez Lefuel , relieur-libraire , rue Saint-Jacques , nº 54 , près
celle du Foin; et chez Delaunay , libraire , Palais -Royal , Galerie de
bois , nº 243 , côté du Jardin.
Nota. On le trouvera , cartonné , doré sur tranche , en étui sur
lequel on a fait graver divers sujets , et richement relié en soie , maroquin,
veau fauve , tranche dorée , avec belle dentelle. ( On observe
que laposte ne se charge point de reliûres. )
Le Chansonnier de la cour et de la ville , composé de chansons de
MM. Andrieux , Antignac , Armand-Gouffé , Baour-Lormian, Brazier
, Carnot , Chazet , Constant-Dubos , Désaugiers , Despréaux
(Etienne ) , Ducis , Ducray-Duminil, Dupaty, Etienne , Guillard ,
Hoffimann , Jacquelin , Jouy , Laujon , Longchamps , Luce de Lancival
, Martainville , Millevoye , Ourry , Pain ( Joseph ), Parny,
Ph. de Lamadelaine , Piis , Pons ( de Verdun ) , Prévost-d'Iray
Rougemont, Ségur, Servières , Sewrin, etc.-Première année.-Un
vol. in-18 , orné de huit gravures. Prix, 5 fr . et 6 fr. franc de port.
AParis , chez Chaumerot , libraire , Palais-Royal , Galeries de bois ,
nº 188 ; et Arthus -Bertrand, libraire , rue Hautefeuille , nº 23 .
On en trouvera de reliés , ainsi que cartonnés à laBradel.
LITTÉRATURE ITALIENNE. - Il paraît en ce moment, chez le
libraire D. Colas , rue du Vieux- Colombier , nº 26 , un ouvrage dont
l'annonce seule inspire un vif intérêt. C'est une histoire générale et
complète de la guerre de l'indépendance des Etats-Unis d'Amérique.
Elle est écrite en italien et publiée sous le titre de: Storia della guerra
dell' independenza degli Stati unitid'America, par M. Charles Botta ,
député de laDoire au Corps-Législatif. L'auteur , outre les matériaux
précieux qu'il a eus à sa disposition , s'est attaché à se faire un mérite
qui sera apprécié par tous les amateurs de la littérature italienne : il a
pris pour modèle de style les grands classiques du siècle de LéonX et
de Clément VII.
Le prix des 4vol. in-8º est de 24 fr. pour Paris .
Nota. Nous rendrons compte incessamment de cet important
ouvrage : unhomme de lettres en a déjà commencé la traduction .
pour ainsi dire , sous les yeux de l'auteur.
1
MERCURE
DE FRANCE .
N° CCCCXLI . - Samedi 30 Décembre 1809 .
POÉSIE .
LA GLOIRE DES ARMÉES FRANÇAISES ,
ου LA TROISIÈME COALITION ,
CHANT HÉROÏQUE
Qui a remporté le prix à la Société des Sciences et-Arts de Bordeaux ;
par M. DESAUGIERS l'aîné , premier secrétaire de la Légationfrançaise
en Danemarck (1) .
Arma virumque cano .
AMIENS avait fermé le temple de la guerre ;
La Paix , fille du ciel , souriait à la terre ,
Et devant nous s'ouvrait un avenir serein ;
Les mortels respiraient : quel démon sur nos têtes
Ramène les tempêtes ,
Et la mort qui dormait dans le paisible airain ?
C'est ce peuple jaloux , triste ennemi du monde ,
Que le ciel exilant sur les gouffres de l'onde ,
Du reste des humains semble avoir séparé :
C'est lui qui , détestant la paix de nos rivages ,
Y vomit les orages ,
Semblable à l'élément dont il est entouré .
« La mer est mon berceau , qu'elle soit mon empire.
> C'est peu : donnons des lois à tout ce qui respire :
» Mon domaine est partout où me portent les mers .
(1) Quoique cette pièce n'ait été envoyée que cette année ( 1809 )
au concours de Bordeaux , elle fut composée avant la conclusion du
traité de Presbourg , telle qu'elle paraît aujourd'hui,
Kk
DEPT
DE
5.
cen
514 MERCURE DE FRANCE ,
› La France à ma grandeur peut seule être fatale;
> Perdons cette rivale ,
> Et par un crime heureux commençons ses revers .
» Un héros .... son nom seul m'épouvante et me glace !
» Ses ennemis vaincus ont pleuré leur audace ;
> Mais sous un trait obscur s'il pouvait succomber ! ...
> Frappons ! Délivrons-nous de sa gloire importune ;
> Le fidèle Neptune
> Aux coups de ses vengeurs saura nous dérober. »
O criminel espoir ! ô forfait inutile !
Lâches , la voyez-vous cette forêt mobile ?
Voyez-vous ces guerriers prêts à franchir les flots ?
Tremblez : sur ces esquifs qui portent le tonnerre ,
S'élançant de la terre ,
Ils vont punir enfin trois siècles de complots.
Aux cris de nos guerriers qui menacent ses ondes ,
La Tamise s'effraye en ses grottes profondes ;
Et , levant sur les eaux son front d'ennui chargé ,
D'un oeil morne parcourt tous ces apprêts terribles ,
Ces troupes invincibles
Par qui doit l'univers être libre et vengé.
« C'en est donc fait , dit-elle : 6 France , tu l'emportes !
> Mes flots vont se courber sous tes fières cohortes ;
> Je ne puis balancer tes destins éclatans ;
>> La France doit briser , des mains d'un autre Achille ,
> Ma puissance fragile :
> Tel est l'arrêt écrit dans le livre des tems .
› Déjà de ses vaisseaux je vois la mer couverte .
> Mais du moins , s'il se peut , reculons notre perto ,
> Et contre elle unissons tous les peuples divers ;
> Evoquons la Discorde , à mes ordres fidèle ;
> Que sa torche cruelle ,
> Pour servir Albion , embrase l'univers .
> Déité vengeresse , implacable Euménide !
> Quitte l'enfer , et vole où ma fureur te guide ;
>>Dans le conseil des rois va lancer ton flambeau ;
> Contre Napoléon enflamme leur délire ;
> Sauve enfin mon empire ,
> Dût l'Europe , à ta voix , n'être plus qu'un tombeau ! »
2...
DECEMBRE 1809. 515
1
Comme un cruel vautour , triste habitant de l'ombre ,I
Que la faim a chassé de son repaire sombre ,
Du peuple des oiseaux va troubler les amours ;
Et, planant dans les airs , de sa perçante vue
Cherche dans l'étendue
1
La malheureuse proie , aliment de ses jours :
Telle la Déité , noir enfant des ténèbres ,
Aussitôt s'agitant sur ses alles funèbres ,
S'élance vers le monde et voit l'éclat des cieux.
Elle aperçoit l'Europe , et l'observe en silence ;, T
Étonnée , interdite , elle arrête ses yeux.
Mais long-tems sur la France ,
Ce n'est plus cet empire où , régnant par la crainte ,
Et , fières des couleurs de la liberté sainte , :
Les factions s'armaient contre les factions ,
Couvraient un sol heureux d'épouvante et de crimes ,
Et tour à tour victimes ,
Périssaient sous le char des révolutions .
La Discorde en frémit : ô surprise ! ô prodiges !
De ses récents forfaits où trouver des vestiges ?
Où sont les feux cruels qu'elle avait allumés ?
En tous lieux elle voit le bonheur , l'abondance ,
La paisible innocence ,
Un héros sur le trône , et des peuples charmés .
Elle voit tous les bras rendus à l'industrie ;
L'autorité des lois respectée et chérie;
Les arts consolateurs embellissant nos bords;
L'indigence au travail partout encouragée ;
Et Cérès protégée ,
Au riche agriculteur prodiguant ses trésors.
Que de travaux pompeux commencent ou s'achèvent !
Là , des ports sont creusés , ici , des ponts s'élèvent ;
L'onde attend ces canaux dans les roches percés
Monumens d'un génie en miracles fertile ,
:
Qui d'une gloire utile
Veut marquer tous ses jours , l'un par l'autre effacés .
Quelle solennité dans ce temple s'apprête ?
Tous les Français , de fleurs ont couronné leur tête ;
L'airain gronde , l'encens fume sur les autels ;
Kka
1
516 MERCURE DE FRANCE ;
L'air retentitde chants; et la voix des archanges ,
Dans des choeurs de louanges ,
S'unit , du haut des cieux , à la voix des mortels .
Qui peindra ces transports , cette magnificence ?
Dans Paris étonné la tiare s'avance ,
Aumilieu des drapeaux et des aigles de Mars :
Presséd'un peuple heureux dont l'amour l'accompagne ,
Un nouveau Charlemagne
Vajoindre à ses lauriers le laurier des Césars.
Le temple l'a reçu : parmi les cris de joie ,
De la religion lapompe se déploie :
Ogloire du héros ! ô fortunés momens !
Ilpromet le bonheurà la France , àla terre;
Et le dieu du tonnerre ,
Dans les cieux entr'ouverts a reçu ses sermens.
L'Eumenide pâlit , et fuyant , égarée ,
Du Russe et du Germain va chercher la contrée;
Là , de sa torche ardente elle épand la vapeur ,
Enflamme d'Albion les dangereux ministres ,
Et, par leurs voix sinistres ,
Souffle aux rois le délire , et la haine et lapeur.
«Princes , qu'attendez -vous ? et quel conseil timide
> Tient vos bras enchaînés dans un calme perfide ?
* Contemplez sous vos pas quels gouffres sont ouverts :
> Un superbe ennemi , des foudres de la guerre
> Menace l'Angleterre ,
> Et prétend par sa chute asservir l'univers .
> Ah! si jamais le ciel permet qu'elle succombe ,
> Rois , tremblez ! Albion vous entraîne en sa tombe.
> Tandis qu'il en est tems , unissez vos efforts ;
> Arrêtez le torrent dans sa course infinie ,
> Ou ce fatal génie ,
» Commeune mer de feu ,dévorera vos bords.
> Rappelez-vous ses faits , ses palmes , ses conquêtes :
> Ce guerrier , de son front passant déjà vos têtes ,
> Semble vous insulter de son char triomphal !
> Lui pardonnerez-vous sa fortune et sa gloire?
> Enfant de la victoire ,
> Sous lapourpre des rois , il marche votre égal .
DECEMBRE 1809. 517
›Courezà la vengeance , affranchissez le monde,
>> Rois , princes , armez -vous ; Albion vous seconde ;
> Albion dans vos mains verse tous ses trésors : ..
> De concert avec elle , alors qu'il la menace ,
> Que votre heureuse audace
> Surprenne l'ennemi tranquille dans ses ports .
> Hâtez-vous ; que dix ans de malheurs et d'outrages ,
› Loin de vous effrayer , raniment vos courages :
» Il fut toujours un terme aux succès , aux revers .
> Par ses triomphes même ébranlée , affaiblie ,
> Par la paix amollie १
> Si vous osez marcher , la France est dans vos fers . >
Fatal aveuglement! la voix qui les conseille ,
Des princes abusés a trop séduit l'oreille!
C'est envain qu'effrayés , ils balancent encor :
Ils eèdent au pouvoir de ministres avides ,
Et ces coupables guides
Font taire la prudence et les vendent à l'or.
Aux lieux où le Volga roule ses froides ondes ,
Et des monts du Caucase à ces plaines fécondes
Que le Danube immense arrose dans son cours ,
Se rassemblent ces chefs et ces troupeaux serviles ,
Instrumens imbécilles
Des vengeances des rois et de l'orgueil des cours.
Combien d'infortunés ravis à leur chaumière ,
Loin des bords où pour eux commença la lumière ,
Vont tristement livrer leur dépouille au vautour !
Et combienvont gémir de mères et d'amantes
: Qui calculent , tremblantes ,
Etles jours de l'absence et celui du retour !
Mais qu'importe à ces rois ? Leur superbe espérance
Envahit , en idée , et dévore la France ;
Ils courent au triomphe à leurs armes promis ,
Et l'Anglais corrupteur , multipliant ses ligues ,
Par de nouvelles brigues
Joint aux princes ingrats d'équivoques amis.
Monarques imprudens ! quelle erreur vous entraîne?
Ah! combien , détestant les conseils de la haine ,
Vous pleurerez bientôt vos projets insensés ;
518 MERCURE DE FRANCE ,
Lorsqu'atteints par la peur , et fuyant sans escortes ,
Vous verrez à vos portes
Ces mêmes ennemis naguère menacés !
Avez-vous oublié qui vous devez combattre ?
Ce rival , ee héros que vous brûlez d'abattre ,
N'a-t-il plus qu'un vain nom dans l'ombre enseveli?
Nesont-ils plus inscrits au temple demémoire
: Ces titres de sa gloire ,
Lodi , Ronco , Mantous , Arcole , Rivoli ?
Marengo ! tu l'as vu dans ta plaine étonnée
Réparer , en un jour , les pertes d'une année ;
D'une année , en un jour , effacer les exploits !
L'Italie est rendue à son nouvel Alcide ;
... Un combat en décide ...
Et Vienne s'humilie une seconde fois !
Etvous bravez la main à vaincre accoutumée ?
C'est le même héros et c'est la même armée !
Quelle est votre espérance et votre ambition?
Sa valeur , pensez-vous , sur le trône sommeille :
Votre voix la réveille ,
Et toujours Bonaparte est dans Napoléon !
Cependant le héros , debout sur le rivage ,
Montrant à ses guerriers la moderne Carthage ,
Allait à leur valeur en ouvrir le chemin ;
Et , fort de son génie , aidé de sa fortune ,
Confier à Neptune
Ses nobles compagnons , sa gloire et leur destin.
Deux cent mille Français , assurés de leur proie ,
Sur leurs légers vaisseaux s'élançaient avecjoie;
La voile impatiente allait quitter le port .......
Qui suspend tout-à-coup cette noble entreprise?
O regrets ! ô surprise !
Et peuvent-ils en croire un fidèle rapport ?
Le héros les rappelle , il s'indigne , il s'écrie :
*Vengez votre Empereur , soldats , et la patrie.
» Il n'est plus de traités ! leurs saints noeuds sont rompus ;
> L'Anglais a réussi ; lâche dans ses alarmes ,
> ILoppose à vos armes
> De nouveaux ennemis jaloux ou corrompus.
DECEMBRE 1809. 1
519
> Français ! je vous promets une gloire nouvelle :
> Toujours à ma parole on m'a trouvé fidèle .
> Unissons-nous , guerrier , magistrat , citoyen ;
> Terribles au dehors , dans le sein de l'empire
> Que le calme respire !
> Faites votre devoir ; moi , je ferai le mien. »
Le héros a parlé : ses phalanges terribles
S'ébranlent à sa voix , sûres d'être invincibles ;
Vers Albion encor se tournent leurs regards ......
Mais de la Germanie ils vont chercher les plaines ,
Sous ces grands capitaines
Pour qui l'art des guerriers n'eut jamais de hasards.
Au dieu de l'univers et des justes vengeances
Furent portés nos voeux par ces intelligences
Qu'il fait veiller sans cesse auprès de ses autels ;
De son trône éclatant , qu'entoure le tonnerre ,..
S'abaissent sur la terre
Ces yeux dont le regard lit aux coeurs des mortelss
Tandis que dans son sein Dieu recevait nos larmes ,
Sous un voile de deuil enveloppant leurs charmes ,
La Foi sainte , la Paix , inséparables soeurs ,
Vers les sublimes cieux , où sa grandeur réside ,
Montent d'un vol rapide ,
Et devant l'Eternel font parler leurs douleurs :
« Du séjour des humains si long-tems exilées ,
>> Un héros près de lui les avait rappelées ;
> Un outrage nouveau vient de les en bannir :
> Pour qui doivent pencher les célestes balances ?
>> Les auteurs des offenses
< > Vaincront-ils le héros tout prêt à les punir ? >
L'Eternel entendit ces vierges adorables .
Devant lui prosternés , ses enfans innombrables ,
L'Archange radieux , le brûlant Séraphin ,
Et tous ces esprits purs formés de son essence ,
Célébraient sa puissance ,
!
T
Et sur les harpes d'or chantaient l'hymne sans fin .
Tous les cieux font silence à la voix de leur maître.
Il dit : « Ne craignez point ; mes desseins l'ont fait naître ,
> Ce mortel glorieux , l'objet de votre amour ;
520 MERCURE DE FRANCE ;
> Moi-même au peuple Franc , ma nation chérie ,
» Je livrai sa patrie ,
> Au moment qu'au héros elle donnait le jour.
> Dès-lors je réservai son front au diadême ;
» Je versai dans son sein ma sagesse suprême ;
> Je déposai mon glaive en ses puissantes mains ;
> Comme un nouveau Cyrus il parut sur la terre ,
> Armé de mon tonnerre ,
> A-la- fois la terreur et l'amour des humains .
> Je le fis triompher des périls , des obstacles ;
> De sa gloire , croissante au milieu des miracles ,
> Vers ses destins futurs je dirigeai l'essor ;
> Et , guidant avec lui ses soldats intrépides
> Au pied des pyramides ,
> Mon souffle le bénit sur le sacré Thabor .
> En vain sur une mer de mille écueils couverte ,
> D'insolens ennemis osaient tramer sa perte ,
› Je l'ai conduit moi-même à travers leurs vaisseaux;
> Et mon peuple , aux soupirs , à la douleur en proie ,
> A revu , plein de joie ,
> Ce Moïse sauvé de l'Egypte et des eaux.
> A son bras , derechefje donnai la victoire .
> Une juste puissance , une nouvelle gloire ,
› A couvert de lauriers son front prédestiné ;
> A ces traits éclatans qui pourrait méconnaitre
» Le dieu qui l'a fait naître ,
> Le dieu qui fait sa force et qui la couronné ?
> Bientôt des rois jaloux la ligue humiliée
> Doit implorer encor sa clémence oubliée .
> Contre tous leurs desseins je serai son appui ;
> J'enverrai dans leurs camps , livrés à la licence
> L'erreur et l'imprudence ;
> Et mon esprit divin marchera devant lui .
> Je lancerai sur eux mes foudres enflammées .
,
> Sa main, en deux combats , détruira deux armées.
> Ils juraient sa ruine ; et je veux que du jour
> Où le bandeau suprême a décoré sa tête ,
> Par une double fête ,
> Une illustre victoire honore le retour.
1
DECEMBRE 1809. 521
Apeine il a parlé ...... quels étonnans spectacles !
Les prodiges de près ont suivi les oracles ;..
LaDiscorde , en fureur , se replonge aux enfers.
L'Europe reconnaît le héros de la France ;
Tout rit , et l'Espérance
Montre , du haut des cieux , la Paix à l'univers .
ENIGME .
Je suis un objet précieux
Que l'on trouve au sein de la terre ;
Etcependant , lecteur , quand je m'offre à tes yeux ,
Je ne suis bien souvent qu'une vile matière .
+
Je suis plus pur que le verre ;
Je suis brillant et radieux :
Et quelquefois pourtant , contraste merveilleux !
J'absorbe et je retiens les traits de la lumière.
Quoique plus dur que la pierre ,
Je cède à l'art ingénieux.
Tu peux me réduire en poussière ;
Tu peux me brûler par tes feux ,
Me rendre aux élémens qui forment l'atmosphère ,
Et m'élevant jusques aux cieux
Je vais , en vapeur légère ,
M'unir dans les airs avec eux.
ANATOLLE HYACINTHE B ... R ..... D ,
de Châtillon-sur-Seine .
LOGOGRIPHE .
Je n'offre pas un objet ragoûtant ,
Et cependant ,
,
*
Dans son langage bizarre
Le sot peuple me compare
Au plus superbe ornement.
J'ai sept pieds ; supprimez ma tête ,
Les six restans sont d'usage à Maroc ;
Un de moins , j'offre un mot synonyme de troc ;
Puis un de moins encor , il vous reste une bête ,
(
522 MERCURE DE FRANCE ;
1
:
Hypocrite animal , mais utile au logis ,
Pour donner la chasse aux souris.
.........
CHARADE.
JOYEUX impératif
Compose mon premier ;
Fâcheux impératif
Compose mon dernier :
Excellent lenitif
Passe par mon entier ,
Pour aller de l'ancien dans un nouveau quartier.
S ........
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPHE etde la CHARADE
insérés dans le dernier Numéro .
Le mot de l'Enigme du dernier Numéro est Jarretière .
Celui du Logogriphe est Livre , dans lequel on trouve ivre et lire .
Celui de la Charade est Bordeaux (la ville de) .
DECEMBRE 1809 . 523
:
LITTÉRATURE ET BEAUX-ARTS .
ANNALES DES VOYAGES , DE LA GÉOGRAPHIE ET DE L'HISTOIRE
, ou Collection de Voyages nouveaux les plus
estimés , traduits de toutes les langues européennes , etc.
avec des planches et des cartes gravées en taille-douce .
Publiées par M. MALTE-BRUN. Seconde édition , Quatre
vol . in-8 ° . Paris , chez Buisson rue Gilles -Coeur ,
N° 10 .
,
AVANT que l'étude des sciences eût perfectionné l'astronomie
et la navigation , les longs voyages étaient rares
et difficiles . Quelles courses lointaines pouvaient entreprendre
des hommes qui n'avaient , pour braver les tempêtes
et franchir l'immensité des mers , que de frèles nacelles
et la lueur fugitive de quelques étoiles , guides inconstans
et infidèles ? Il fallait pour affermir leur audace
que la physique leur apprît à suspendre sur son pivot
l'aiguille légère dont les mouvemens s'associent à ceux
du monde ; il fallait que la mécanique leur enseignât
l'art de construire ces flottans édifices qui peuvent impunément
affronter la fureur des flots ; il fallait enfin que
la main ingénieuse de l'homme enchaînât le vol du tems ,
réprimât ses caprices et le forçât d'obéir à ses calculs .
La gloire de ces brillans miracles est duę à nos siècles
modernes ; car ces Grecs si renommés , ces Romains si
puissans , virent leur pavillon réduit à côtoyer les rives
du continent , à s'égarer au milieu de quelques îles éparses
. Quand Hercule eut terminé sa navigation , et posé
ses colonnes aux extrémités de la Méditerranée , ses
contemporains étonnés crurent y voir les bornes du
monde . Le voyage d'Ulysse parut à Homère un prodige
digne d'être chanté par la muse de l'Epopée .
Un seul peuple osa surpasser en audace les Grecs et
les Romains ; des monumens précieux échappés aux ravages
du tems , prouvent que les Phéniciens et les Carthaginois
avaient visité une partie de notre globe . C'était
524 MERCURE DE FRANCE ,
l'amour de l'or qui leur avait inspiré cette extraordinaire
confiance. Ce fut aussi l'amour de l'or plus que l'amour
de la gloire qui inspira nos navigateurs modernes , mais
en cherchant les dons de la fortune , ils aggrandivent
l'empire du génie. L'astronomie , la géographie , thistoire
naturelle , la politique , la morale et la législation ,
s'enrichirent de leurs découvertes. On apprit par les voyageurs
à mieux connaître la forme de la terre ; on régla
plus exactement son mouvement ; on assigna avec plus
de sûreté sa correspondance avec les points du ciel.
On distingua les nombreuses familles de l'espèce humaine
; la sphère de la pensée s'étendit avec la
sphère du monde , et l'on réduisit enfin le préjugé à
céder à la raison. Mais ces bienfaits ne furent pas sans
défaut et sans tache. On pourrait dire des voyageurs ce
que les poëtes ont dit de la renommée , qu'elle sème
également le bien et le mal , le mensonge et la vérité.
En détruisant des erreurs , ils en apportèrent de houvelles
; ils crurent devoir embellir leurs récits du charme de
la fiction. Chaque terre qu'ils avaient visitée était une
terre de prodiges . Des auditeurs avides et crédules accueillaient
leurs mensonges , et les savans eux-mêmes
s'égaraient quelquefois avec la multitude. Il fallut donc
vérifier leurs témoignages par de nouveaux témoignages ,
opposer à leur autorité des autorités moins suspectes , et
multiplier les preuves avant de fixer son jugement. C'est
par cette marche lente , mais nécessaire , que la science
s'étend , que la raison s'éclaire , que les préventions se
dissipent. Mais combien il nous reste encore de découvertes
à faire ! Que de contrées , que d'espaces , que
de régions sur la surface de ce vaste globe n'ont point
encore été visités ! Que de conquêtes à tenter dans les
trois règnes de la nature ! Que d'observations à réunir
dans l'ordre physique , politique et moral ! Qui nous
répondra que les bienfaits de la civilisation et l'amour de
l'étude dureront assez parmi les hommes , pour arriver
jamais jusqu'aux dernières limites de la science ? Qui
sait ce qu'ont fait les hommes qui nous ont précédés
dans l'incalculable série des siècles écoulés avant nous ?
Sans doute d'autres peuples ont eu leurs astronomes ,
i
DECEMBRE 1809.
T
525
1
leurs navigateurs , leurs naturalistes , leurs géographes ,
leurs académies , leurs instituts . D'autres générations recueilleront
un jour les débris de nos connaissances , découvriront
dans les abîmes de la terré les monumens de
notre industrie , comme nous découvrons ceux des nations
primitives. Mais si l'ambition des hommes et la
fureur des élémens nous laissent quelque paix , quel glorieux
héritage ne laisserons-nous pas à nos descendans !
C'est pour accroître cette succession et offrir à l'histoire ,
à la politique , à la géographie , de nouvelles richesses
que M. Malte-Brun a conçu le projet de réunir dans un
corps d'ouvrage une foule de mémoires instructifs ,
de relations intéressantes , d'observations judicieuses et
importantes qui n'avaient point encore été publiées dans
notre langue.
Ce recueil est déjà connu avantageusement; il a été
publié par voie de souscription , et l'ouvrage qu'on annonce
aujourd'hui en est une seconde édition. Elle a ,
sur la première , l'avantage d'être rédigée avec plus d'ordre
, de soin , de critique. On avait reproché à quelques
cahiers de la première souscription des fautes de langage
, des erreurs de géographie et d'histoire naturelle .
Ces défauts étaient peu nombreux et n'ôtaient rien au
mérite général de l'ouvrage ; mais il était importantnéanmoins
de les faire disparaître : c'est ce que l'éditeur a
fait avec beaucoup de scrupule , et ses Annales laissent
aujourd'hui peu de chose à désirer : elles ont le mérite
de joindre l'agréable à l'utile , et d'offrir au lecteur une
aimable variété . Tantôt c'est une description savante
d'une contrée ou d'une nation peu connues ; tantôt ce
sont des recherches d'histoire naturelte ; ici , des aperçus
politiques ; là , des mémoires intéressans pour l'histoire.
Le premier volume contient un voyage fait de Pétersbourg
à Moskow en 1805 ; on y trouve des détails curieux
et nouveaux sur les moeurs des seigneurs et des
peuples russes , des descriptions animées de plusieurs sites
remarquables ; des observations judicieuses sur les arts,
la population, l'industrie , le commerce. Ce voyage est
terminé par un épisode touchant sur les amours mal
526 MERCURE DE FRANCE ,
heureux de Grigor et Xénia . C'est un morceau digne des
pinceaux de Gesner. A la suite de ce voyage , on lira
avec plaisir une notice exacte et curieuse sur le pohonupas
ou arbre à poison; nous la devons à M. Deschamps ,
l'un des compagnons du voyage de M. D'Entrecasteaux.
C'est au fond des forêts de l'île de Java que la nature
a caché cette redoutable production du règne végétal ;
elle est connue dans cette contrée sous le nom d'Ant-Jar .
Son suc épaissi et tiré de son écorce par incision est le
poison le plus actif que l'on connaisse : les Malais y
trempent la pointe de petites flèches de bambou qu'ils
lancent avec beaucoup d'adresse ; les Javanais ne s'en
servent que pour la chasse ; la pièce de gibier qui en est
atteinte meurt sur-le-champ , mais sa chair n'en est pas
moins bonne à manger ; car il en est de ce poison
comme de celui de la vipère ; il faut , pour qu'il soit
dangereux , qu'il soit mêlé immédiatement avec le sang .
Que n'a-t- on pas dit du pohon-upas ? On a prétendu
qu'il ne croissait qu'au milieu des déserts , comme si la
nature avait horreur de le mêler à ses autres productions ;
que les émanations de ses feuilles infectaient l'air au loin ,
et formaient autour de cet arbre funeste une atmosphère
homicide qui tuait tous ceux qui en approchaient ; que
les sucs du pohon-upas n'étaient recueillis que par des
malfaiteurs qui rachetaient leur vie à ce prix. M. Deschamps
déclare que tous ces récits sont autant de fables .
L'athmosphère de l'arbre-poison n'est pas plus redoutable
que celle de toutes les plantes vénéneuses . On le
trouve dans les forêts de la partie orientale de l'île . Sa
hauteur est de trente à quarante pieds ; il a le port et le
feuillage de l'orme. Lorsque l'on brise ses branches , ou
qu'on entame son écorce , il en découle un suc laiteux
qui s'épaissit à l'air. Ses feuilles sont alternes , pétiolées ,
ovales , rudes au toucher. Les fleurs croissent aux aisselles
des feuilles ; elles sont tantôt mâles , tantôt femelles
sur le même arbre . Il succède aux fleurs femelles un
fruit rond qui renferme un noyau de la même forme.
M. Deschamps.ne l'a point vu dans sa maturité. On ne
connaît pas encore de remède efficace contre l'activité du
DECEMBRE 1809 . 527
poison extrait du pohon-upas . Les Javanais prétendent
qu'un morceau de sucre porté dans la bouche suffit pour
s'en préserver. Mais , lorsque les Hollandais firent la
guerre aux Malais , ils eurent recours à un tout autre expédient
. Rumphius , leur historien , assure que pour
exciter un vomissement subit , ils reportaient dans leurs
entrailles la substance même que la nature en avait
exilée . C'était user de bien peu de sensualité dans le
choix des vomitifs ; M. Deschamps croit que l'alcali serait
le spécifique le plus efficace .
Cés détails sur le pohon-upas ne sont pas les seuls
dont le même naturaliste ait enrichi ce premier volume .
On y lit avec plaisir des détails sur les moeurs , les habitudes
, les plaisirs et la littérature des Javanais ; là aussi
les femmes ont leurs cercles , leurs bals , leurs spectacles .
Elles se réunissent entre elles le soir et s'occupent à raconter
des histoires ou à chanter en s'accompagnant du
tambour de basque . Les hommes ne sont point toujours
exclus de ces réunions . C'est au sein de ces soirées que
sont nées vraisemblablement les premières poésies des
Malais . Elles ne peignent que l'amour et les jouissances .
La langue semble faite pour l'harmonie ; mais la musique
n'est pas aussi parfaite que la langue . Son caractère général
est la langueur et la monotonie . Les Malais ne connaissent
que deux genres de poésies , la chanson et les
récits héroïques ; mais ces récits héroïques sont quelquefois
confiés à des acteurs qui en représentent les actions
principales . C'est le fonds de toutes leurs comédies
. Il ne faut y chercher ni les combinaisons savantes ,
ni les images nobles et choisies qui distinguent notre art
théâtral ; ce mérite est réservé aux nations européennes ,
Les chansons malaises sont composées avec plus de
goût ; on y remarque souvent des idées heureuses , des
comparaisons aimables et ingénieuses . L'apologue est
aussi connu des Javanais , et la moralité en est toujours
naturelle et facile ; tel est l'exemple suivant :
« Un jeune enfant voyant un tigre dévorer un agneau ,
>> lui disait : Animal cruel , que t'a fait cette innocente
>> bête pour la traiter de la sorte ?-De la sorte ? reprit le
>> tigre ; ne manges-tu donc jamais de mouton ?
528 MERCURE DE FRANCE ,
>> On condamne souvent dans les autres ce qu'on fait
>>> soi-même . >>>
Les autres parties de la littérature javanaise sont fort
imparfaites ; mais combien de tems ne nous a-t-il pas
fallu pour nous élever à cette gloire littéraire qui nous
distingue aujourd'hui de toutes les nations étrangères !
LesJavanais ont déjà des drames ; qui sait si quelque jour
ils ne verront pas naître parmi eux de nouveaux Corneilles
et de nouveaux Molières , tandis que nos contrées
conserveront à peine quelques rayons de cette science
qui jette aujourd'hui tant d'éclat !
Il est impossible d'analyser ici les quatre volumes qui
composent la nouvelle édition des Annales des Voyages ;
il suffit d'apprendre à nos lecteurs qu'ils y trouveront un
grand nombre de morceaux dignes d'occuper utilement
leurs loisirs . SALGUES.
LA PEINTURE , poëme en trois chants , avec des notes ,
par M. H. Z. de Valori . Un vol . in-8°.-Paris,
de l'imprimerie de Brasseur aîné. 1809 .
On a beaucoup écrit , depuis quelques années , sur la
poésie didactique et descriptive. Des critiques sévères
sont indiqué les inconvéniens de ce genre par des obe
servations fines et judicieuses , qui n'en détruisent pas
les véritables beautés. D'autres , en affectant un mépris
superbe pour un genre de poésie illustré par des chefsd'oeuvre
chez les anciens et chez les modernes , songeaient
moins peut-être aux barbouilleurs qui le déshonorent
, qu'au poëte célèbre qui le soutient. Quoi qu'il
en soit , et sans discuter ici cette théorie toute nouvelle ,
dont les principes rigoureusement appliqués condamneraient
à la fois Hésiode , Ovide et Lucrèce , Thompson
et Pope, Louis Racine , Saint- Lambert et Delille , j'avouerai
volontiers que , si le genre me paraît suffisamment
protégé par ces noms immortels , il est aussi trop avili
par des productions sans mérite , résultats de cette déplorable
facilité qu'a tout homme médiocre , dans une
langue fécondée par deux siècles de succès poétiques ,
d'assembler
DECEMBRE 1809. M 529
SEINE
d'assembler des rimes sonores et des hémistiches vides
de sens . J'ajouteral que la décadence des lettres parm
nous s'annonce bien moins par la rareté des écrivains LA
supérieurs que par cette misérable abondance d'ouvrages
sans imagination et sans goût , toujours assurés
d'avance de la protection des salons et de la complaisance
des journaux ; tandis que , sous la dénomination
bannale d'hommes de lettres , le talent confondu avec la
nullité jalouse , n'a pour appui qu'un public frivole
et dédaigneux , que l'abus de la critique rend chaque jour
plus indifférent sur les productions des beaux-arts et
sur les injustices de l'opinion .
Dans cet état des choses , la médiocrité la plus vulgaire
peut aisément parvenir à faire louer ses vers ;
mais je doute que le génie le plus rare parvînt à faire
écouter les siens avec attention , et sur-tout à les faire
juger avecimpartialité. S'il opérait ce prodige , il est probable
que ce serait au théâtre , où le talent , soutenu
par le prestige de la scène , exerce encore quelque empire
sur les hommes rassemblés : mais la plus vaste et la
plus riche de toutes les compositions poétiques , l'Epopée
elle-même, ne triompherait pas de l'insouciance des lecteurs
ni de l'arrogante autorité de ces pédagogues littéraires
, qui , sans avoir jamais réfléchi sur l'espèce d'intérêt
qui convient à chaque ouvrage , ne connaissent , ne
demandent , n'exigent par-tout qu'un intérêt de passion
oude curiosité , d'événemens ou de situations , source des
émotions imprévues ou déchirantes que le peuple préfère
aux plus nobles combinaisons de l'art. Qu'importe que
ce genre d'intérêt, acheté presque toujours aux dépens de
la vraisemblance , amène enfin le mélodrame allemand
sur le théâtre de Corneille et de Racine ! Il s'agit bien
moins de conserver la gloire aux morts que de l'interdire
aux vivans ; et d'ailleurs , un critique à la mode , qui a
toute autre chose à faire que d'examiner ce qu'il juge ,
peut-il renoncer au privilége de flétrir vingt ouvrages
différens avec un seul reproche , le défaut d'intérêt
dramatique?
Il paraît que M. de Valori , auteur du nouveau poëme
sur la peinture que nous annonçons dans cet article , a
LI
530 MERCURE DE FRANCE ,
pris son parti sur les dangers qu'il court à cet égard , et
ne prétend point à l'honneur d'être intéressant. Ne pas
chercher , dans le genre qu'on traite , des effets qui appartiennent
exclusivement à des genres opposés , c'est
la preuve d'un esprit juste et d'un goût sûr . S'emparer
de tous ceux qu'admettent le genre et le sujet
qu'on a choisis , c'est le privilége du vrai talent: il serait
àdésirer que l'auteur dont nous parlons ne se fût pas
borné à prouver la justesse de son esprit.
L'ordre et la clarté sont les principales sources de
l'intérêt qui convient au poëme didactique ; la grâce et
la variété peuvent en donner au poëme descriptif: l'un
et l'autre vivent par les épisodes et par les beaux vers.Ne
pouvant y briller par la combinaison de l'action et des
caractères , il faut que l'imagination s'y montre dans le
style etdans l'expression; et puisque dans les compositions
poétiques où elle domine , elle permet à la raison de la
suivre de loin , il est juste que dans celles où préside la
raison , la sévérité de son langage soit souvent adoucie
par les charmes de l'imagination. Je suis persuadé que
l'auteur du nouveau poëme sur la peinture ne conteste
point la vérité de ces principes; mais je suis forcé d'avouer
qu'il les a tous négligés dans l'exécution.
D'après son discours préliminaire , il connaissait les
poëmes de Dufresnoy , de l'abbé de Marsy ,de Watelet
et de Lemierre, sur le sujet qu'il a choisi . - « Ce n'est
>> qu'en tremblant , dit-il , que j'ose , après ces écrivains
>> savans , soumettre au public un petit ouvrage que je ne
>> destinais , en le composant , qu'à nourrir mon amour
>> pour la peinture et à charmer mes loisirs . J'ajouterai
>>que je n'ai pas cru devoir suivre la marche de ces ex-
>> cellens auteurs ; peut-être ai-je mal fait. Cependant
>> une réflexion vient me rassurer : comment assigner un
>> ordre méthodique à l'éclair de l'inspiration ? J'ai jeté
>>sans art les règles premières et principales de la pein-
>>ture ; fallait-il instruire , la palette à la main? J'aurais
>>embrassé entiérement l'esprit didactique ; et comment
>> oserentrer en lice avec le législateur du Parnasse ? Un
>>pygmée peut-il lutter contre un Hercule ? >>
Il est malheureux qu'une modestie si juste et si natuDECEMBRE
1809. 531
relle ait dicté à M. de Valori un si étrange raisonnement.
Ne pouvait-il done composer un poëme didactique sur
la peinture , sans entrer en lice avec le législateur du Parnasse,
qui en a fait un sur l'art poétique ? Il me semble
que l'adage ut pictura poesis , que cite M. de Valori ,
n'établit pas une similitude si parfaite entre les deux sujets
; et Lemierre lui-même , si rempli d'indulgence pour
les prétentions de son amour-propre , ne pensait pas
être devenu le rival de Boileau , uniquement pour avoir
adopté, dans son poëme sur la peinture, une division didactique.
Le nouvel auteur a partagé le sien en trois
chants ; et , au lieu de les consacrer à l'ordonnance , au
dessin et au coloris , il a préféré de suivre la marche historique
de l'art en célébrant d'abord les peintres anciens ,
ensuite les écoles d'Italie et de Flandre au quinzième
siècle , enfin l'école française jusqu'à nos jours . Je ne
blâmerais point cette division , qui écartait un peu M. de
Valori du sentier battu par ses prédécesseurs , si elle lui
avait fourni des aperçus nouveaux et des beautés réelles :
mais il n'en résulte aucune espèce d'avantage. On ne
voit point que l'auteur ait eu l'intention de faire suivre
aux leçons la marche progressive de l'art , ni de chercher
dans les caractères ou dans les tableaux de tant de
peintres célèbres l'occasion de quelqu'épisode ingénieux.
En général , quoique son style soit trop souvent
obscur , incorrect et prosaïque , c'est sur-tout par le défaut
d'ordre, par la brusque sécheresse des transitions ,
etpar le manque absolu d'invention poétique , que l'ouvrage
tombe au-dessous de lamédiocrité.
** Encore , si la route nouvelle que l'auteur a suivie éloignait
les ressemblances frappantes et les comparaisons
trop désavantageuses avec ceux qui l'ont précedé ! Mais
il était impossible d'arriver à cette belle époque de la
renaissance des arts en Italie , sans y rencontrer Lemierre,
appuyé sur l'abbé de Marsy. M. de Valori soutient
très-mal cette lutte inégale. Je citerai pourtant ce
morceau qui donnera l'idée de sa manière , et qui me
fournira l'occasion de rappeler aussi les beaux vers de
ses rivaux,
1
Li
532 MERCURE DE FRANCE ;
Voici d'abord ceux du nouvel auteur :
Des Vandales jadis , plongés dans l'ignorance .
Empruntant de Vulcain la foudre et les flambeaux ,
Du tems quidétruit tout dévancèrent la faux ;
Et la peinture en pleurs se couvrant de ses ombres ,
Courut s'ensevelir aux antres les plus sombres ,
Lasse de voir livrés à de honteux revers
Des traits dignes de vivre autant que l'univers .
Là , des siècles obscurs franchissant la durée ,
Long-tems elle languit des mortels ignorée :
Michel-Ange l'arrache à cet affreux séjour ,
Mais elle se refuse à la clarté du jour ;
Sonéclat se ternit , s'efface , va s'éteindre ;
Ilne lui reste plus qu'un seul moment pour peindre :
Il saisit cet instant; et prenant ses couleurs
Etsonardent pinceau qu'il baigne de ses pleurs ,
Il dessine soudain une image vivante
De la peinture antique à ses yeux expirante.
Lapeinture renaît sous l'habile ciseau ,
Et le marbre vivant ranime le pinceau.
Le peuple , le sénat, la pourpre , la tiare
Protègent une main si savante et si rare ,
Et plus d'un souverain , de sa gloire jaloux ,
Lui prète sa lumière et dirige ses coups .
Tout seconde à-la-fois le divin Michel-Ange ;
Son génie a parlé ; tout-à-coup Rome change ;
Ayant interrogé ses superbes débris ,
Il vient rendre aux Romains leurs monumens chéris ,
Etd'un temple chrétien , rival du Capitole ,
Il voue à l'Eternel l'imposante coupole.
Voicimaintenant les vers de Lemierre , traduits fidèlement
du poëme latin de l'abbé de Marsy :
Otems ! ô coups du sort ! La peinture autrefois ,
La sculpture , sa soeur , habitaient près des rois ;
Des Romains toutes deux furent long-tems l'idole.
L'une ,de tous les dieux peuplant le Capitole ,
Fitployer le genou des crédules humains
Devant le Jupiter qu'avaient taillé ses mains.
L'autre orna ces palais et ces bains qu'on renomme
DECEMBRE 1809.
533
Des portraits de César , le premier dieu dans Rome.
Toutes deux triomphaient ; mais lorsqu'en d'autres tems ,
Rome eut tendu les mains aux fers de ses tyrans ,
Quand le luxe en ses murs eut creusé tant d'abîmes ,
Rome perdit les arts pour expier ses crimes .
Le Tibre présageant son déplorable sort ,
Vit l'orage de loin se former dans le nord.
Lapeinture et sa soeur, dans cette nuit fatale ,
Pleurèrent leurs trésors foulés par leVandale :
Tout fuit , tout disparut ; l'une , de ses tableaux ,
Au travers de la flamme , emporta les lambeaux ;
L'autre sous les remparts enfouit les statues ,
Les vases mutilés , les colonnes rompues.
Ces restes précieux , au pillage arrachés ,
Sous la terre long- tems demeurèrent cachés .
Michel-Ange accourut , il perça ce lieu sombre ;
De la savanteRome il interrogea l'ombre :
Au flambeau de l'antique , à demi-consumé ,
Il alluma ce feu dont il fut animé :
De la perte des arts son pinceau nous console ,
Et sur leur tombeau même il fonda leur école.
Quand on n'aurait jamais étudié l'harmonie et le
mouvement de la phrase poétique , il suffirait de n'être
pas insensible à la grandeur des idées et à la noblesse de
l'expression , pour sentir l'extrême inégalité de ces deux
morceaux , dont le fonds est à-peu-près le même . Il n'y
a dans les vers de Lemierre qu'un mot à reprendre ; c'est
le luxe qui creuse tant d'abîmes , hémistiche qui me paraît
vague et commun : tout le reste est aussi ferme de
pensée que brillant d'images . Le moindre défaut du morceau
comparé, c'est la faiblesse , l'incorrection ou l'obscurité.
des phrases mises en italique ; et le plus grand ,
c'est de manquer de couleur et d'effet .
A l'exemple de Lemierre, M. de Valori conseille aux
peintres de ne pas négliger l'étude de l'anatomie qui leur
dévoile tous les secrets du corps humain, et leur apprend
à rendre avec une égale vérité la nature morte et la nature
animée . Ce passage , dans Lemierre , est d'une dureté
si originale et si bizarre , que les vers en sont tou-
1
534 MERCURE DE FRANCE,
:
jours cités , quand on veut prouver que le mauvais goût
conduit le talent jusqu'au ridicule.
Le scalpel à la main , l'oeil sur chaque vertébre ,
L'observateur pénètre avec sa clef funèbre ,
Les recoins de ce corps , triste reste de nous ,
Objetdéfiguré , dont l'être s'est dissous , etc.
On croirait que c'est une gageure , et malheureusement
l'auteur en a gagné plus d'une pareille. M. de Valori
ne s'est approché de cet étrange modèle que dans les
deux vers suivans qui terminent une description d'un tableau
de Téniers :
Tandis que surla tonne un Orphée en bonnet ,
Surunaigre crin crin fait crier son archet.
Voilà certainement une harmonie imitative , digne de
Guillaume Tell , où ce genre de beautés n'empêche pas
qu'on n'en trouve d'une espèce très-différente. En général
, M. de Valori conserve plus de respect pour l'oreille,
et n'affiche pas , comme Lemierre , le projet de ne rien
laisser au pauvre Chapelain , à qui , de son ancienne réputation
, il ne restait plus que l'honneur d'avoir entassé
les vers les plus durs de notre langue. Mais aussi l'ouvrage
entier de M. de Valori ne vaut pas , aux yeux d'un
poëte , le seul passage où Lemierre nous montre les secours
que la peinture a tirés de la chimie.
Il fallut séparer , il fallut réunir.
Le peintre à son secours te vit alors venir ,
Science souveraine , ô Circé bienfaisante
Qui sur l'être animé , le métal et la plante ,
Règnes depuis Hermès , trois sceptres dans lamain.
Tu soumets la nature et fouilles dans son sein ,
Interroges l'insecte , observes le fossile ,
Divises par atôme et repétris l'argile ;
Recueilles tant d'esprits , de principes , de sels ,
Des corps que tu dissous moteurs universels ; ...
Distilles sur la flamine en filtres salutaires ,
Le suc de la ciguë et le sang des vipères;
Par un subtil agent réunis les métaux ,
Dénatures leur être au creux de tes fourneaux ;
Dumélange et du choc des sucs antipathiques
1
T
:
DECEMBRE 1800. 535
Fait éclore soudain des tonnerres magiques ;
Imites le volcan qui mugit vers Enna ,
Quand Typhon s'agitant sous le poids de l'Etna ,
Par la cime du mont qui le retient à peine
Lance au ciel des rochers noircis par son haleine.
Ici , dit avec raison un critique célèbre , la difficulté
vaincue ajoute au mérite , et les vers sont d'autant plus
beaux que les choses étaient moins faites pour les vers .
L'exemple donné par Voltaire d'unir la physique et la
poésie , est suivi parLemierre , comme il doit l'être, sans
gater ni l'une ni l'autre et les explosions de l'Etna ,
comparées aux détonations du salpêtre , terminent par
une grande et noble image poétique ce morceau , où la
vigueur et le coloris de l'expression laissent à peine entrevoir
tout ce que le sujet avait de sec et de didactique.
L'un des passages où M. de Valori soutient le mieux
la comparaison avec son prédécesseur , est celui où les
deux auteurs essaient de caractériser par des traits pittoresques
les différentes passions.- Lemierre avait dit :
Peins sous un air pensif l'ardente ambition ;
Donne à l'effroi l'oeil trouble , et que son teint pâlisse ;
Mets comme un double fond dans l'oeil de l'artifice ;
Que le front de l'espoir paraisse s'éclaircir ;
Fais pétiller l'ardeur dans les yeux du désir ;
Compose le visage et l'air de l'hypocrite ;
Que l'osil de l'envieux s'enfonce en son orbite ;
Elève le sourcil de l'indomtable orgueil ;
Abaisse le regard de la tristesse en deuil ;
Peins la colère en feu , la surprise immobile ,
Et ladouce innocence avec un front tranquille .
Plusieurs de ces idées et de ces expressions appartiennent
encore à l'abbé de Marsy ; mais Lemierre , dans
ce morceau seulement, est allé plus loin que l'original.
M. de Valori , ne pouvant éviter le parallèle , le soutient
du moins avec assez de bonheur.
Je veux voir la douleur , tenant un noir flambeau ,
Pâle , et de pleurs noyée , embrasser un tombeau ;
La joie au teint brillant , au folâtre sourire ,
Enivrant tous les coeurs d'un aimable délire ;
536 MERCURE DE FRANCE ,
La colère écumante et les sens égarés ,
Poursuivre la terreur aux regards effarés ;
L'innocence timide abaissant sa paupière ,
Et l'indomtable orgueil levant sa tête altière .
:
Je ne pousserai pas plus loin ces rapprochemens , qui
peuvent contribuer à former l'opinion des lecteurs , et
qui d'ailleurs étaient inévitables entre deux poëmes du
même genre et sur le même sujet . Mais pour épargner à
M. de Valori l'embarras de la comparaison , autant que
pour la satisfaction de ceux qui aiment les bons vers et
ne veulent en perdre aucun , je citerai encore deux morceaux
du nouveau poëme , qui me paraissent à-peu-près
les meilleurs de l'ouvrage .
:
1
Voici le premier :
,
Lapeinture en naissant , par un bizarre sort ,
De deux couleurs n'offrait que l'indigent accord ,
Des arides rochers la pierre blanchissante ,
Et le bois qui noiroit sous une herbe brûlante .
Glycère à Sicyone , en mariant des fleurs
Apprit à Pausias l'union des couleurs ;
Et le peintre , enivré par cet heureux délire ,
DePomone et de Flore interrogea l'empire.
Au lís éblouissant il ravit la blancheur ,
L'incarnat à la rose , à l'oeillet la fraîcheur ;
Al'humble violette , aux vives hyacinthes ,
Aux raisins empourprés il prit leurs belles teintes ;
Et l'adroit Pausias , de son bonheur épris ,
Les nuança bientôt à l'écharpe d'Iris .
D'un souris de l'amour telle fut la puissance.
Dieu charmant ! sur les arts quelle est ton influence!
L'homme de la nature imita tous les dons ,
L'argent de nos ruisseaux et l'or de nos moissons :
Plus éclairé , bientôt il fut plus téméraire ;
Il rendit de cet art l'Indostan tributaire ;
Il saisit des oiseaux les plumages divers ,
Et pour lui le corail rougit au fond des mers .
Le second me paraît encore plus exempt de fautes .
D'un art imitateur enfantinimitable, ٠١
Wouwermans fait hennir un coursier indomtable.
DECEMBRE 1809 . 537
1
Onsuitavec plaisir les sites de Winants ;
De Vandevelde on croit les animaux vivans .
Gessner de la peinture , ami vrai du village ,
Berghem prend pour théâtre un riant paysage.
Ah ! que j'aime , ô Berghem , de ton pinceau flatteur
Etle doux abandon et le charme rêveur !
Mais Poter me séduit par sa touche magique.
Un instant ; approchez ; là , sur un orme antique
Unvieux pâtre appuyé vient fixer mes regards;
En gardant ses troupeaux dans le vallon épars ,
D'un air franc et naïf il semble leur sourire ;
J
La nature triomphe et son charme m'attire.
En voilà assez pour ceux qui pardonnent les défauts
d'un ouvrage en faveur de quelques détails heureux , et
beaucoup trop pour ceux qui n'estiment dans un poëme
que la régularité du plan et la beauté de l'ensemble . Les
vers que j'ai cités suffisent pour faire apprécier le talent
poétique de M. Valori ; sa prose leur est très-inférieure :
sa préface et ses notes ont rarement le ton convenable et
fourmillent d'incorrections et de fautes de langage.
C'est aux peintres qu'il appartient d'apprécier plusieurs
de ses opinions qui me paraissent au moins très-hasardées
. Il prétend , par exemple , que le Guerchin , l'auteur
de l'admirable tableau du Martyre de Sainte-Pétronille
, regardé par M. Cochin comme un des chefsd'oeuvre
de la peinture , n'a pour nous qu'une fausse
chaleur. Il veut qu'on fuie la perfide couleur des trois
Bassans , peintres fameux de l'école vénitienne. M. de
Valori paraît avoir étudié beaucoup le bel art qu'il a
voulu célébrer , et peut-être faudrait-il avoirdes connaissances
égales aux siennes pour combattre ses jugemens .
Mais il suffit d'aimer les talens et d'honorer la noblesse du
caractère pour lui reprocher d'avoir oublié, parmi les artistes
vivans qui ont relevé la gloire de l'école française ,
l'auteur du beau tableau du président Molé , résistant à
toutes les menaces des factieux. La renommée et les ouvrages
de M. Vincent rendent inexplicable un oubli pareil
, qui , du reste , est sans conséquence pour un
homme justement célèbre , dont le nom, suivant l'expres
538 MERCURE DE FRANCE ,
sion de Tacite , serad'autant plus remarqué, qu'il manque
seul à la liste des peintres vivans dont l'éloge mérité recommande
le poëme de M. de Valori. ESMENARD .
ELOGE DE DUPLESSIS MORNAY ; discours qui a remporté
le prix au jugement de l'Athénée de Niort , dans le
mois de mai 1809 ; par HENRI DUVAL. A Paris , chez
Buisson , libraire , rue Gilles - Coeur , Nº 10 .
2
L'ELOGE de Mornay était un sujet qu'il ne convenait
peut-être pas de proposer. Ce n'est pas que le héros
ne fût un grand homme , et n'offrit une belle matière à
son panégyriste ; mais il est particulièrement connu
par son attachement invincible à la religion réformée
, par les combats qu'il fournit pour elle avec la
plume, la parole et l'épée , et par les reproches sanglans
qu'il fit à Henri IV au sujet de son abjuration. De pareils
traits se placent sans peine dans l'histoire , et sontdifficiles
à employer dans une éloge. Sully aussi était protestant
et le demeura toujours ; l'Académie française à
proposé son éloge , et Thomas l'a traité avec succès.
Mais Sully était un grand administrateur , et cette gloire
qui domine en lui , prêtait au talent de l'orateur , sans
tendre un piége à sa prudence . Il n'en est pas de même
de Mornay. Nommé par ses contemporains lepapedes
Huguenots , sa vie entière est , pour ainsi dire , renfermée
dans cette qualification. Si vous ne l'envisagez pas
sous cepoint de vue , vous ne saisissez pas sa véritable
physionomie historique. En vain célébrerez - vous son
adroite franchise dans les négociations , sa valeur calme
dans les combats , cette profonde érudition qui l'égalait
aux plus savahs hommes de son siècle , et ce caractère
stoïque , digne des plus beaux âges de l'antiquité ; vous
n'aurez rempli que la moitié de votre tâche , si , après
avoir dit ce qu'il fut , vous ne montrez encore ce qu'il
fit, si vous ne faites voir à quelle fin furentemployés lous
ces moyens dont vous venez de faire l'énumération . En
condamnerez - vous , en approuverez - vous l'usage ? Il
serait triste pour un panegyriste d'avoir sans cesse à
DECEMBRE 1809. 539
blâmer ou à excuser timidement les actions de son héros;
ce n'est point une apologie , c'est encoremoins une
accusation qu'on lui demande. D'un autre côté , si , vous
élevant philosophiquement au-dessus des intérêts , des
opinions et des préjugés divers, vous vousbornez àjuger
P'homme moral indépendamment de l'homme religieux ,
et à lui tenir compte de ses vertus humaines , sans vous
occuper de sa croyance vraie ou fausse ; si, par exemple ,
vous louez Mornay d'avoir persévéré , par conviction autant
que par honneur , dans une religion vaincue et humiliée
, au lieu de passer , en ambitieux incrédute , dans
celle où l'appelaient à l'envi les dignités , les richesses
et l'exemple encore plus puissant de son maître ; si , sans
blâmer ce maître et même ceux de ses courtisans qui se
trouvèrent à propos éclairés comme lui par la grâce ,
vous accordez quelque témoignage d'estime à celui qui
n'ayant pas été assez heureux pour recevoir les mêmes
lumières , et abjurer les erreurs de sa secte , resta du
moins toujours fidèle à ses engagemens , à ses principes
età ses vertus , ne serez-vous pas exposé à vous voir
traiter comme un partisan secret du protestantisme ou
de l'incrédulité , par les catholiques zélés , et sur-tout ,
comme le dit Mornay lui-même, par certaines personnes
qui n'ont amourde religion aucune ? Vous êtes donc dans
la fàcheuse alternative de n'oser louer ce qui vous paraît
louable ou d'irriter , en le louant , des passions que tous
vos ménagemens ne désarmeront pas ; en un mot , de
trahir la gloire de votre héros ou de compromettre votre
tranquillité . De tout ceci , je conclus que les académies
ne sauraient être trop réservées dans le choix des sujets
qu'elles proposent ; qu'elles doivent faire un appel au talent
et non pas au courage ou à la circonspection des
jeunes littérateurs , et qu'en leur donnant à traiter de ces
matières susceptibles de dissentiment politique ou religieux
, elles les mettent dans le cas ou de taire lâchement
leur opinion ou de la divulguer imprudemment , ou enfin
de se composer pour la circonstance une façon de
penser qu'ensuite ils ne pourraient ni conserver, ni abandonner
sans ridicule .
Après avoir dit combien l'Eloge de Mornay me parais540
MERCURE DE FRANCE ,
/
sait un sujet délicat et scabreux , je n'en suis que plus
obligé à relever l'heureuse adresse de l'orateur qui a su
payer le tribut tout entier de son admiration pour les
vertus morales et même religieuses de son héros , sans
donner aucun sujet de plainte légitime aux plus vigilans
défenseurs de l'orthodoxie. Je ne suis pas certain que
la Sorbonne , si elle existait encore , donnât son approbation
au discours de M.Henri Duval ; maisje crois qu'intérieurement
les examinateurs lui sauraient gré de sa
modération dans un sujet tout propre à mettre en défaut
la sagesse de l'écrivain le plus circonspect.
Un danger d'une autre espèce attendait encore le
panégyriste de Mornay. Les actions de ce sage héros se
lient à tous les événemens publics d'une assez longue
période ; pour déterminer la part qu'ily eutet l'influence
qu'il y exerça , il semblait indispensable de rappeler ces
mêmes événemens , c'est-à-dire , la plupart des combats
et des négociations qui ont eu lieu pendant la guerre de
la religion et celle de la ligue. Or , cette exposition et
cet enchaînement de faits pouvaient donner au discours
le caractère d'un ouvrage historique , plutôt que d'une
composition oratoire. M. Henri Duval a pressenti cet inconvénient
, et il n'a pas cru qu'il fût en son pouvoir de
l'éviter entiérement ; il convient de bonne foi qu'on est en
droit de le lui reprocher , mais il donne en même tems
d'assez bonnes raisons pour s'en faire absoudre . Aureste,
l'éloge de Mornay fait parfaitement connaître la vie et le
caractère de ce grandhomme , ainsi que l'époque où il
a vécu. Le style , qui s'élève quelquefois avec succès
jusqu'au ton de l'éloquence , esttoujours noble , animé,
élégant et pur. Il est par-tout exempt de cette fausse
chaleur , de cette emphase puérile et de cet entortillage
d'idées et de mots , dont le succès a quelquefois compromis
beaucoup l'honneur du genre académique.
$ AUGER.
DECEMBRE 1809. 541
RECUEIL DES COSTUMES FRANÇAIS , depuis Clovis jusqu'à
Louis XIV inclusivement ; rédigé et publié par L.
RATHIER , dessiné par F. BEAUNIER . 1 et 2º livraisons .
On souscrit à Paris , chez Rey , marchand de couleurs
, rue de l'Arbre-Sec ; Decle , vis -à-vis la colonnade
du Louvre ; Giroult , marchand de couleurs ,
rue du Coq- Saint-Honoré , et Mongie , libraire , palais
du Tribunat. Prix , par cahier de 6 planches chacun ,
4 francs , et 4 fr. 50 cent. par la poste , et 7 fr . en
papier vélin . 4
LES costumes ne sont pas une partie indifférente des
-antiquités d'une nation. Nous aimons à voir comment
étaient vêtus nos aïeux les plus reculés , et par quelle
nombreuse succession de modes bizarres on est arrivé
à l'habillement de nos jours . Nos historiens négligent
rarement de nous donner sur cet objet quelques détails
principaux , propres à marquer la différence d'un siècle
à l'autre ; mais à cet égard la description ne remplacera
jamais le dessin : l'idée que nous nous formons d'après
l'une , n'est presque jamais d'accord avec l'image que
Pautre nous présente. Dans l'Antiquité expliquée du
P. Montfaucon , et dans quelques autres ouvrages du
même genre , on peut déjà puiser certaines notions sur
l'habillement des anciens Français ; mais elles sont incomplètes
, souvent inexactes , et d'ailleurs mêlées à une
foule d'autres objets qui empèchent de les rapprocher
et d'en saisir l'ensemble . C'est donc une idée heureuse
que d'avoir songé à réunir dans un ouvrage spécial
tout ce que nos anciens monumens peuvent encore
offrir de détails sur cette matière. Il s'en est peu fallu
qu'un pareil ouvrage ne devînt impossible à faire ; les
portails , les vitraux et les tombes de nos vieilles églises
gothiques devaient en fournir les premiers matériaux ,
et presque tous ont été pendant la révolution mutilés ,
dispersés ou anéantis. Heureusement un ami des arts a
obtenu la permission d'en recueillir les débris et de leur
consacrer un asyle. C'est-là sans doute que MM. Rathier
et Beaunier feront leur plus ample moisson. Les deux
542 MERCURE DE FRANCE ,
premiers fascicules qu'ils viennent de publier renferment
les figures de Clovis , de Childebert , de Clotaire ,
et de leurs femmes , de Sainte-Geneviève , de Saint-
Marcel et de Saint-Vincent. Ces figures sont dessinées
avec une fidélité qui a respecté jusqu'aux plus grossiers défauts
des modèles et aux traces de dégradation quele tems
ou la barbarie révolutionnaire y a imprimés. Rien n'est
moins ambitieux que le texte qui les accompagne ; il se
borne à désigner historiquement le personnage et à faire
remarquer les particularités les plus frappantes de son'
costume. Parmi ces observations il en est une que l'auteur
croit avoir faite le premier ; elle porte sur les statues
de Saint-Marcel , évèque , et de Saint-Vincent , prêtre ,
dont les pieds , suivant l'usage du tems , sont appuyés
sur des figures d'homines ou d'animaux grotesquement
accroupis . Les figures que foulent ainsi aux pieds ces
deux saints prètres , sont des figures de rois portant tous
les attributs de leur dignité , tandis que les rois euxmêmes
et leurs épouses ne sont soutenus que par des
figures d'hommes privés ou d'animaux . Ne serait-ce
point là l'emblème un peu insolent de cette suprématie
que la puissance ecclésiastique s'arrogeait alors sur
toutes les autres puissances ? Je le dis très-sincérement ;
l'entreprise deMM. Rathier et Beaunier me paraît devoir
être encouragée ; leur ouvrage sera utile et agréable à-lafois
. Les peintres et les acteurs sur-tout y trouveront,
pour toutes les époques de la monarchie , des figures
exactes de vêtemens , de meubles et d'ustensiles , qui
leur épargneront des recherches pénibles , et leur fourniront
à peu de frais le moyen de mettre la plus grande
vérité possible dans la représentation des sujets nationaux.
Il serait bien fâcheux d'ailleurs qu'un ouvrage sur
les costumes ne réussît pas dans un pays où la mode est
une puissance. AUGER.
DECEMBRE 1809. 543
ART DRAMATIQUE .
Traduction d'une scène de l'Edipe de Sophocle .
Ce n'est pointune gloire médiocre pour la France , que
d'avoir produit un théâtre qui a mérité d'être comparé à
celui des Grecs , et d'être préféré à tous les autres . Forcés
de reconnaître la supériorité de nos voisins , sous le rapport
delapoésie épique, nous reprenons un juste orgueil , quand
il s'agit des travaux de la scène . La France est, en effet , le
peuple moderne qui peut se flatter de posséder le plus
grand nombre de chefs -d'oeuvre dramatiques : est-il , dans
l'Europe littéraire , une masse de gloire aussi imposante
que celle des Corneille , des Racine , des Voltaire , des
Crébillon , des Molière et des Regnard? Un seul homme
privilégié fit briller, en Angleterre , des traits de génie si
frappans , qu'il eût mérité de leur être comparé , s'il n'eût
défiguré ses sublimes conceptions par le mélange bizarre
des plus basses trivialités . Ce fut l'illustre Shakespeare , le
plus tragique , peut être , de tous les auteurs dramatiques
qui ont paru depuis les Grecs , mais le plus étranger à
toutes les règles de l'art . Ses productions , sublimes et burlesques
à la fois , sont un cahos informe , où les éclairs les
plus vifs jaillissent des plus profondes ténèbres . Calderon
et Lopès de Véga , poëtes espagnols , aussi désordonnés
que le poëte anglais , dans leurs pièces bizarres , sont loin
d'atteindre à la hauteur de son génie. Quelques belles intentions
dramatiques , noyées dans le même fatras , distinguent
parmi les Allemands les noms de Lessing et de
Schiller. Les opéras de Métastase et les tragédies d'Alfiéri
font encore plus d'honneur au théâtre italien ; mais ces
ouvrages , quelle que soit leur réputation , peuvent à peine
se comparer à nos pièces du second ordre. Si l'on remonte
aux antiquités latines , on voit pâlir les noms de Térence et
de Plaute devant celui de notre incomparable Molière .
Sénèque le tragique s'éteint encore plus devant ce fameux
Corneille , dont le génie supérieur l'a pourtant imité quelquefois.
La comédie grecque elle-même est forcée de s'humilier
devant la nôtre ; mais , quele que soit notre admiration
pour les grands hommes qui ont illustré notre scène ,
j'avoue qu'il m'est impossible de croire que les tragédies
du théâtre grec le cèdent en mérite à celles du théâtre
544 MERCURE DE FRANCE ,
français; je me suis même plusieurs fois convaincu de
leur supériorité. Il m'a semble que les héros de Sophocle
et d'Euripide n'offraient point cette affectation de grands
sentimens , que nous substituons beaucoup trop souvent à
l'expression simple de la nature. Ce vice pompeux semble
avoir pris sa source dans le caractère de grandeur que
Louis XIV avait imprimé à son siècle ; toutes les âmes respiraient
alors quelque chose de grand , et toutes étaient
disposées à recevoir les impressions du genre admiratif,
dont Corneille avait fait le premier ressort de ses tragédies .
Après Corneille , Racine puisa dans les sources grecques
un autre genre d'effets , et un autre ordre de beautés ; mais
il sentit qu'il fallait sacrifier aux idées de son tems une
partie de la simplicité antique , et il donna aux héros de
cette nation, qui n'étaient point du tout galans , un vernis
de politesse et d'urbanité qui les fit adopter sur notre scène .
Les partisans les plus idolâtres de Racine conviennent , de
nos jours , que Pyrrhus , Hippolyte et Xiphares ont une
physionomie beaucoup trop moderne , et l'on peut dire que
toutes les pièces de ce grand poëte , Athalie exceptée , se
ressentent plus ou moins de ce défaut , qu'il serait injuste
de lui reprocher , puis qu'il n'aurait pu faire réussir ses
chefs -d'oeuvre , s'il n'eût fait ce sacrifice au mauvais goût
de son siècle .
Le tems est venu où la couleur locale et la peinture
fidèle des caractères peuvent être accueillies sur notre scène .
LesHoraces et le Cid nous plaisent sur-tout par cette vérité
de moeurs nationales , etje ne doute point qu'une tragédie
nouvelle , composée dans ce système , ne fût extrêmement
goûtée , si elle était intéressante et bien écrite ; car il est
enfin reconnu que l'échafaudage des coups de théâtre ne
peut réussir que dans les mélodrames . A force de vouloir
produire de l'effet , on est parvenu à n'en plus faire ;
il faut nous rendre simples et naifs , pour nous sauver de
l'affectation bouffie des sentimens exagérés : en un mot ,
pour être neufs à présent , il faut devenir antiques .
J'ai pensé que , dans cet état de choses , la traduction
en vers de quelques belles scènes tirées du théâtre grec ,
pourrait être un acheminement vers cette heureuse révolufion.
Un littérateur du premier ordre a, dit- on , traduit,
en vers français , tout l'Edipe-roi de Sophocle . Si cet ouvrage
, comme je n'en doute point , répond au talent de
son auteur , il est bien à désirer qu'il en fasse jouir le publicle
plus tôt possible. En attendant , j'ai essayé de traduire
DECEMBRE1809A 545
de TubE
LA
SEI duire une scène du second acte de cette tragédie . Elle se
passe entre Edipe et Tirésias , vieillard aveugle , qui pré
dit l'avenir , et qu'Edipe a mandé pour savoir
quel est le moyen de mettre un terme au fléau de la peste
qui ravage la ville de Thèbes .
OEDIPE ET TIRÉSIAS .
OF DIPE.
DE
O vous , Tirésias , dont la haute science
Surpasse des humains la faible intelligence ,
Et connaît les secrets de la terre et des cieux ,
Le malheur des Thébains ne peut frapper vos yeux :
Mais vous n'ignorez point quel fléau nous dévore ;
Pour son peuple expirant Edipe vous implore.
L'oracle d'Apollon , par nous interrogé ,
Veut que du grand Laïus le meurtre soit vengé;
Cemonarque périt immolé par un crime ,
A-t-il dit : les mortels dont il fut la victime
Doivent , pour expier ce meurtre si fatal ,
Périr ou s'exiler de leur pays natal ;
La peste à ce prix seul suspendra ses ravages .
Vous donc , homme inspiré , qui , par des avis sages ,
Pouvez calmer les maux des malheureux humains ,
Sauvez-vous , sauvez-moi , sauvez tous les Thébains ;
Montrez-nous de Laïus l'exécrable homicide ;
Ce n'est plus qu'en vous seul que notre espoir réside ;
Parlez , et , nous livrant un mortel odieux ,
Aidez -nous à remplir les volontés des dieux .
TIRÉSIAS.
1
زر
Combien la vérité que le ciel manifeste
Pour les tristes mortels est un présent funesté
Pourquoi suis-je en ces lieux ? J'ai prévu ce danger ,
Et pourtant , malheureux ! je m'y laisse engager.
EDIPE.
Qu'avez-vous ? et d'où vient que votre coeur soupire ?
** TIRÉSIAS .
Permettez que d'ici , seigneur , je me retire ,
Et ne dévoilez pas l'avenir incertain;
Vous en soutiendrez mieux les arrêts du destin.
OEDIPE .
Quelle injustice, ô ciel ! eh quoi ! votre patrie ,
Mm
5.
cen
546 MERCURE DE FRANCE ,
Thèbes de votre coeur si justement chérie ,
Lui refuserez-vous d'adoucir ses douleurs ?
TIRESIAS.
5
)
;
12
Sije parle , sur vous j'assemble les malheurs ;
Non , ne l'espérez point , je garde le silence.
Ah ! cessez de tenir mon esprit en balance ;
Parlez , Tirésias , nous vous en prions tous ;
Parlez , Thèbe avec moi se jette à vos genour..
TIRÉSIAS.
Téméraire ! osez-vous me presser davantage ?
Si je parle , tremblez .....
RÆDIPE.
Quel accent ! quel langage !
Quoi ! Laïus a péri des coups d'un assassin,
Et vous osez cacher ce crime en votre seing
Voulez-vous nous trahir , nous perdre ?
TIRÉSIAS.
Et sur ma tête
29
1 Voulez-vous que j'appelle une horrible tempête ?
Que j'arme contre moi votre coeur irrité ?
Si je parle .... oh ! quelle est votre témérité
D'oser jusqu'à ce point me faire violence !
Redoutez mes discours , implorez mon silence ....
Moi m'expliquer.... jamais .... vos soins sont superflus .
Ordonnez ou priez , je ne parlerai plus.
OEDIPE .
19
Tu ne parleras plus ! quel mortel , à ma place ,
Pourrait être insensible à cet excès d'audace ?
Parle , romps à l'instant ce silence odieux ,
Etdécouvre à la fin le coupable à mes yeux.
TÍRÉSIAS.
Quel funeste désir vous porte à le connaître ?
Vous le saurez trop tôt (1 ) .
OEDIPE .
:
i
Non , quoiqu'il en puisse être....
S'ildoit m'être connu , pourquoi me le cacher ?,
(1) J'ai été tenté de retrancher quelques détails de cette scène qui
serait trop longue pour notre théâtre où l'on exige plus de rapidité ;
mais voulant donner une idée exacte de ce morceau magnifique , je
me suis interdit toute altération.
DECEMBRE 180g . 547
TIRÉSIAS .
Ce secret de mon sein ne pourra s'arracher ,
Dût éclater sur moi toute votre colère .
OEDIPE.
T
:
Ehbien ! frémis pour toi , car ton refus m'éclaire ;
Ce silence obstiné devient ton délateur .
Du meurtre de Laïus je te croirais l'auteur ,
Je le croirais tombé sous ta main meurtrière ,
Si du soleil encor tu voyais la lumière.
TIRÉSIAS.
Vous m'y forcez .... Eh bien! vous-même , sans frémir ,
Ecoutez , et'songez à vous bien affermir.
Votre voix a dicté l'arrêt irrévocable
Qui dévoue aux enfers la tête du coupable ,
Etde vous à l'instant je les vois s'emparer ;
Des humains à l'instant il faut vous séparer ;
Le coupable , c'est vous .
EDIPE.
Moi ! ton aveugle rage
Pense-t-elle qu'OEdipe endure un tel outrage ?
Malheureux ! écoutant cet aveugle transport ,
Sais-tu quelque moyen pour éviter la mort ?
TIRÉSIAS.
1
La mort est loin de moi , nul effroi ne m'arrête ;
Je vois des maux affreux , mais c'est sur votre tête.
EDIPE.
Et qui t'a révélé ce qu'annonce ta voix ,
Toi qui veux t'ériger en arbitre des rois ?
Quel art t'a de mon sort éclairci le mystère ?
TIRÉSIAS.
Vous m'avez seul instruit ; j'aurais voulu me taire;
Mais enfin vos fureurs m'ont forcé d'éclater .
EDIPE.
Qu'as- tu dit qui n'ait droit , traître , de m'irriter ?
Explique-toi pourtant , je veux encor t'entendre.
: TIRÉSIAS .
Est-ce un piége qu'ici vous prétendez me tendre ?
Vous m'avez entendu .
OEDIPE.
Non , redis -moi mon sort.
Mm 2
548 MERCURE DE FRANCE,
TIRÉSIAS .
Eh bien ! de votre main , seigneur , Laïus est mort ;
M'entendez-vous enfin ?
EDIPE.
Que puissent , misérable ,
Ces mots affreux tomber sur ta tête exécrable !
1 TIRÉSIAS .
Eh ! quedeviendraient donc ces ardentes fureurs ,
Si ma voix disait tout ?
OEDIPE.
Va , d'un tissu d'horreurs
Tu peuxm'envelopper en débitant tes fables ;
Je ne t'écoute plus.
TIRÉSIAS .
Par des noeuds effroyables
Savez-vous quel hymen vous retient engagé?
Dans quel gouffre de maux vous vous êtes plongé?
EDIPE.
Penses-tu me couvrant de cette ignominie
Que je laisse long-tems ton audace impunie?
Crois-tu fuir ton supplice ?
TIRÉSIAS.
Oui , tant la vérité
M'inspire de courage et de sécurité.
EDIPE.
La vérité n'est point dans ce langage infâme ;
Le ciel comme tes yeux vient d'obscurcir ton ame,
TIRÉSIAS.
Ces reproches cruels , bientôt je les vois tous ,
Oprince infortuné ! se rassembler sur vous.
FDIPE.
Eh! que peut contre moi ta rage criminelle ,
Quand tes yeux sont chargés d'une nuit éternelle ,
Quand je puis perdre en toi le plus vil des humains ?
TIRÉSIAS .
Ah ! croyez-moi , mon sort n'est pas entre vos mains ;
Apollon me soutient , sa faveur me protège .
EDİPE.
C'est Créon , je le vois , qui m'a tendu ce piége ;
Il t'inspire lui seul .
DECEMBRE 1809. 549
TIRÉSIAS .
Créon n'a rien tramé;
Le tissu de vos maux par vous seul est formé.
OEDIPE .
O fortune ! ô grandeurs ! ô funeste couronne !
Déplorables trésors dont l'éclat m'environne !
Que vous êtes pesans , et quels jaloux regards
L'avidité sur vous fixe de toutes parts !
Quoi ! sans avoir jamais cherché le rang suprême ,
Un empire à mes mains se livre de lui-même ,
Et je vois que déjà mon sort est envié .
Et Créon , cet objet de ma tendre amitié ,
De ruse enveloppant sa criminelle audace ,
Veutme chasser du trône , et régner en ma place.
Le perfide ! il suborne un prophète menteur ,
Qui , de crimes forgés exécrable inventeur ,
Et voulant repousser la misère importune ,
N'a des yeux que pour voir l'éclat de la fortune.
Mais réponds ; je veux bien t'interroger encor.
Est-il pour t'inspirer un autre dieu que l'or ?
Quand le Sphinx a paru , de l'énigme fatale
As-tu développé l'ingénieux dédale ?
Dis , lorsqu'il enfermait endes mots captieux
De ses profonds secrets le sens mystérieux ,
Que faisais-tu , devin , de ta vaine science ?
N'as-tu pas de ton art avoué l'impuissance ?
Je parus ; et , soudain , sans trépieds , sans bandeaux ,
Sans chercher l'avenir dans le flanc des taureaux ,
Je fis ce que jamais ton art n'aurait pu faire ;
Je triomphai du monstre , et ta voix téméraire
Du rang que j'ai conquis veut me précipiter ,
Pour régner sous Créon qui brûle d'y monter !
Mais apprends que , bientôt ton indigne complice
Va recevoir le prix de son lâche artifice ,
Et toi-même , à l'instant , serais sacrifié ,
Si ton âge à mon coeur n'inspirait la pitié.
TIRÉSIAS .
Vous êtes roi , seigneur , et vous pouvez tout dire ;
Mais moi , qui ne connais que le Dieu qui m'inspire ,
Quí de son seul pouvoir éprouve l'ascendant ,
Je puis vous opposer un coeur indépendant.
550 MERCURE DE FRANCE ,
Créon n'a point payé cette voix qui vous brave.
Qui , moi , briguer le rang de son premier esclave !
Lejour m'est refusé , je le sais , mais je voi
Que vous êtes , seigneur , plus aveugle que moi ,
Vous dont l'oeil obscurci ne voit pas les tempêtes ,
Qui , bientôt , vous frappant.... Savez-vous qui vous êtes ,
Qui vous a donné l'être , avec qui vous vivez ?
Savez-vous qu'à mes yeux de lumière privés
Vos yeux seront pareils , et que les Euménides ,
Dont la rage sourit à vos mains parricides ,
Du sein de vos remparts vont bientôt vous chasser ?
Je vois tous leurs serpens sur vous s'entrelacer ;
Je vois vos yeux chargés d'effroyables ténèbres ....
Oh ! quels seront bientôt vos hurlemens funèbres !
Quels rivages , quels monts entendront vos sanglots ,
Et les répéteront en horribles échos !
Vous connaîtrez enfin quel affreux hyménée
Al'objet de vos feux joint votre destinée ,
Quellehydre de malheurs en ses plis étouffans
Vous tient , vous enveloppe , ainsi que vos enfans ,
Ainsi qu'eux vous déchire , ainsi qu'eux vous dévore.
Allez donc , maintenant , et répétez encore
Que Créon a payé mes oracles menteurs ;
Allez , vous sentirez leurs effets destructeurs ;
Vous mourrez ; et jamais , dans la nature entière ,
Mortel plus malheureux n'aura vu la lumière.
OEDIPE.
Ciel! jamais à cepoint roi fut-il outragé !
Et plus horriblement peut-il être égorgé !
Quoi ! je te vois encor ! qu'attends- tu ? qui t'arrête ?
Fuis ce glaive , à ses coups crains de livrer ta tête .
TIRÉSIAS .
Avous parler ainsi votre voix m'a forcé .
OEDIPE.
Et pouvais-je prévoir ce délire insensé ?
TIRÉSIAS .
Insensé , dites-vous ! il peut vous le paraître;
Cependant le mortel de qui vous tenez l'être
Mejugeaitet plus sage et plus digne de foi.
OEDIPE.
Eh quoi ! mon père ! O ciel ! Polybe , explique-moi ...
Quedis-tu de monpère?
DECEMBRE 1809. 551
Ah! dans cette journée ,
TIRÉSIAS..
Lavie avec la mort va vous être donnée.
OEDIPE .
Dieux! quelle obscurité s'attache à ses discours !
TIRÉSIAS.
Votre esprit pénétrant doit en suivre le cours ,
N'expliquez -vous pas tout ?
EDIPE
Quoi que tu puisses croire ,
Cedon fut autrefois la source de ma gloire.
ہلح
2
:
TIRÉSIAS .
• Il vous mène au trépas .
EDIPE.
Eh ! qu'importe ma mort ?
TIRÉSIAS.
J'ai sasauvé mon pays , je rends grâce àmon sort.
Etmoi je pars..
EDIPE.
Va-t'en. Ta présence importune
Ne fait que m'irriter , et troubler ma fortune .
TIRÉSIAS.
"
L
Qui, je pars , et , devant un monarque irrité ,
Enbravant sa fureur j'ai dit la vérité.
Je ne crains point la mort que ta bouche m'annonce ;
Pour toi , dans ton esprit grave bien ma réponse.
L'assassin , qu'ont proserit tes ordres absolus ,
Celui qui s'est souillé du meurtre de Laïus ,
Anos murs étranger si l'on croit l'apparence ,
Mais qui dans cette ville a reçu la naissance ,
Cet homme est devant moi; c'est à lui de trembler ,
Tous les plus grands malheurs vont sur lui s'assembler ;
Aveugle , mendiant , accablé de misères ,
Vil rebut des humains , aux terres étrangères
Il traînera ses maux , son opprobre , et son bras
Sur le bâton du pauvre affermira ses pas.
Alors , effroi du monde , horreur de sa famille ,
Il se reconnaîtia le frère de sa fille ,..
:
Le maride samère , et saura que sa main
Al'auteur de ses jours a déchiré le sein.
Que dis-je ? enveloppé d'inceste et d'homicide ,
... Régicide ,adultère , assassin , parricide ,
17
:
1
552 MERCURE DE FRANCE ;'
Tous les crimes affreux sur sa tête amassés
Par ceux de ses enfans vont être surpassés.
Va done , et dans ton coeur grave biences paroles.
Si mes prédictions sont des songes frivoles ,
Si l'effet ne les prouve , à toi-même , en ce lieu ,
Traite-moi d'imposteur. J'ai dit , je sors , adieu.
94
• PARSEVAL.
11 :
VARIÉTÉS.
SPECTACLES . - Académie Impériale deMusique.
Il se tue à rimer; que n'écrit- il en prose?
Et pourquoiécrit-il même en prose , le rédacteur de ce
programme de la Fête de Mars que nous avons sous les
yeux , et à l'aide duquel, à la représentation de mardi dernier,
nous essayions de suivre et de comprendre l'allégorie
tracée dans ce divertissement pantomime? M. Gardel est
tellementhabile le crayon à la main, qu'il pourrait en conscience
se dispenser de prendre la plume; ses figures de rhétorique
sont moins heureusement disposées que celles de
ses danses enchanteresses , et il doit être très-persuadé
qu'on peut être maître des ballets de l'Opéra , et même
membre d'une société savante , sans être obligé d'être un
écrivaindistingué; mais qu'alors il est bon de se renfermer
dans les règles de son art , de s'imposer un rigoureux silence
et de ne parler au public que par les gestesde ses pantomimes
: c'est-là l'éloquence véritable d'un chorégraphe, et
M. Gardel a bien assez de celle-là pour soutenir la réputation
que lui ont acquise tant d'ingénieux et brillans ouvrages
.
Pour rendre animés ou séduisans des tableaux allégoriques
, la chaleur énergique de Rubens ou l'imagination
gracieuse de l'Albane sont nécessaires : ce genre est essentiellement
froid ; quelquefois il est obscur , etc'estbienpis
encore : la flatterie a trop épuisé ce langage dans mille circonstances
ordinaires pour qu'il puisse vivement parler à
notre imagination au milieu des événemens dont nous
sommes les contemporains , événemens au-dessous desquels
l'éloge restera toujours , sous quelque forme qu'il
se multiplie... :
Cette observation , au surplus , est plutôt relative au
DECEMBRE 1809. 553
genre allégorique en général, qu'à la manière dontM. Gardel
l'a traité cette fois : son intention est en effet très-digne
d'éloge; que le lecteur ne croie pas ici que nous nous servons
de termes impropres . Le ballet dont il s'agit repose
sur une idée morale : ce divertissement est philosophique ;
or , comme la morale et la philosophie sont de très -bonnes
choses , on doit savoir gré à celui qui nous en présente des
leçons , même à l'Opéra . Que de choses dans un menuet !
disait Marcel ; après avoir vu la Fête de Mars de M. Gardel,
on pourra dire : Que de philosophie dans un ballet
pantomime !
N'est-ce pas , en effet , une idée d'un ordre assez élevé et
vraiment philosophique que de représenter le Dieu de la
guerre s'armant , non pour détruire , mais pour défendre et
protéger; non pour allumer un vaste incendie , mais pour
l'éteindre ; non pour anéantir les cités et pour ravager les
campagnes , mais pour ramener dans leur sein la paix et
le commerce , l'industrie et l'abondance , les arts et leur
culte libéral ? Ce Dieu est ici présenté sous ses plus nobles
traits , sous ceux que lui empruntent les héros dignes de le
servir; la Discorde et les fléaux qu'elle traîne à sa suite ne
peuvent soutenir ses regards : Jupiter a parlé , Mars a combattu
, la paix est rendue à l'humanité , qui célèbre son
triomphe : telle est l'idée principale de la Fête de Mars .
Ce divertissement a réussi ; il n'a pas été jugé avec rigueur
, parce qu'il a été présenté avec raison sous un titre
modeste : l'allégorie a été saisie dans son véritable sens , et
alors il n'est pas unFrançais qui ppûûtt lui refuser ses applaudissemens
; mais la critique a pu s'attacher à quelques détails
. Nous ne suivrons pas le programme; nous craindrions
de dire , avec son auteur , qu'à la première scène , au mo-
•ment où des cultivateurs , des négocians richementvêtus et
des artistes qui le sont un peu moins ,rendent hommage à
leurs Divinités respectives , tout est doux , tout est gracieux
. Il faudrait dire aussi que la Discorde paraît , suivie
d'un nombre infini de soldats armés , dans le dessein de
mettre tout àfeu et à sang ; que les habitans expriment par
leurs gestes le motif de leur frayeur; que Mars fait un
cappel ses braves en se tournant de tous les côtés , et qu'ils
-partent en bon ordre ; que dans la bataille livrée à laDiscorde
, les monstres se cachent derrière des buissons ; que
la rage de laDiscorde se manifeste d'une manière horrible,
Det qu'ensuite elle témoigne son courroux et sa rage de
toutes les manières; que les peuples égarés viennent de
à
1
554 MERCURE DE FRANCE ,
수
toutes parts , qu'ils vont et viennent dans l'incertitude : il
faudrait sur-tout décrire la fête qui terminé le divertissement
, et ceci nous conduirait trop hautdans l'Olympe , où
Mars va reprendre sa place.
Nous nous bornerons à remarquer qu'en général la fable
de ce divertissementaparu manquer de développemens etde
clarté , et que certains détails n'ont pas semble de bon goût.
LaDiscorde est représentée par un danseur; le rôle de Mars
est insignifiant ; son appelà ses soldats n'a riende divin , ni
même d'héroïque ; les faisceaux d'armes qui , à sa voix ,
sortent de terre , sont mesquins , et les soldats du dieu de
la guerre sont en bien petit nombre ; la cour de l'Olympe,
descendue au-dessus de l'arc de triomphe , est à peine
aperçue et ne se développe pas dans une grande magnificence;
Mars monte avec peine jusqu'à elle par un chemin
dont on sent trop la difficulté ; enfin, quelques accidens imprévus
ont un peu détruit l'illusion. Deux danseurs sont
tombés assez malheureusement ; un soldat, renversé sur le
champ de bataille , a conservé son bouclier, mais il a perdu
sa perruque , et en se cachant la tête, il laissait un peu trop
à découvert la partie qu'il avait blessée dans sa chute,Voilà
de ces accidens dont l'Opéra de Paris lui-même n'est pas
exempt , et dont le public ne peut s'empêcher de rire , malgré
la gravité qu'il apporte à ce spectacle . Il a reconnu tout
Part de M. Gardel dans la manière dont sont dessinés les
pas d'Albert et de Mlle Chevigny, ceux de Vestris et de
Mme Gardel , etsur-tout de Mlle Clotilde , qui , dans le rôle
deBellone , a développé toute la richesse de son admirable
taille , et , on peut le dire , le grandiose de son talent. Près
d'elle , Mme Gardel dansait le rôle de Terpsichore ; ce ne
sont pas les mêmes moyens , mais c'est , dans le même art,
un autre secret de plaire . M. Gardel a été demandé après
la représentation , et ses camarades l'ont , comme à l'ordinaire
, présenté au public , qui l'a vivement applaudi.
Opera-Comique.- Mlle Alexandrine Saint-Aubin avait
bien souvent joué dans Ambroise et dans le Prisonnier. II
était tems qu'elle parût sous des traits nouveaux et qu'elle
donnât d'autres preuves d'intelligence et de talent : on ne
les a pas trop long-tems attendues . Virginie vient de reparaître
auprès de son jeune et tendre ami : il leur manque
à tous deux le style de M. Bernardin de Saint-Pierre , et
tout l'art du décorateur n'a pu s'approcher de celui qui
brilledans les descriptions , ou plutôt dans les tableaux de
DECEMBRE 1809. 555
1
l'auteur des Etudes de la Nature; à cela près , cet opéra
estune imitation assez heureuse du petit Poème de M. de
Saint-Pierre : il y a des choses très- agréables dans la
musique . Mademoiselle St-Aubint a pu avoir des leçons
sur ce rôle , mais elle n'a pas eu de modèle sous les
yeux : elle a vivement intéressé son nombreux auditoire.
Gavaudan joue Paul avec beaucoup trop de talent
peut-être : ce rôle est trop prononcé , et l'acteur
dément un peu l'âge du personnage. Mais au total cette
reprise a eu du succès . On promet un nouvel opéra de
Cendrillon , où Mlle Alexandrine Saint-Aubin doit paraître
entourée de Mme Duret et de Mme Regnaud ; cet arrangement
est déjà un trait d'esprit , et pour celui qui sera
répandu dans l'ouvrage , on peut s'en reposer sur l'auteur
déjà connu de Cendrillon .
L'Opéra -Buffa se pique d'honneur. Les délicieux Zingari ,
et le Barbier de Séville de Paësiello vont être entendus .
Théâtre du Vaudeville .- Relâche pour la Répétition
générale de Fernand Cortez , ou le grand Opéra en province.
L'IDÉE de cette parodie est ingénieuse et neuve . On suppose
que M. Télescope , directeur des spectacles d'une petite
ville , veut y transporter l'opéra de Cortez , et l'on nous
fait assister à la répétition de cet ouvrage , ou plutôt à la
discussion qui s'élève' entre le directeur , les acteurs , le
décorateur et le tailleur de la troupe sur les moyens de
l'établir. Par une autre supposition , dont on ne souffrirait
pas l'invraisemblance ailleurs que dans une parodie , on
feint encore que M. Télescope , qui veut jouer Cortez dans
trois jours , n'a encore reçu de Paris , ni le poëme , ni la
musique ; mais il ne trouve que très peu de difficulté à sortir
de cet embarras . Il fera lui-mème un poëme avec des
lambeaux de la tragédie de Piron , et son chefd'orchestre
en composera la musique , en compilant les partitions des
chefs-d'oeuvre de Gluck et de Sacchini . C'est de cette manière
, ajoute-t-il , qu'on fait aujourd'hui les opéras dans la
capitale. On sent tout ce qu'ily a de mordant dans une pa-
-reille critique ; mais elle est si complétement injuste à l'égard
du poëme , et si outrée quant à la musique , qu'elle
tombe en quelque sorte d'elle-même ; et lorsqu'on connaît
le talent des auteurs qui l'ont hasardée , on est tenté de
croire qu'ils ne l'ont mise en avant que pour la forme et
pour remplir leur devoir de parodistes de Cortez . En effet ,
556 MERCURE DE FRANCE ,
le restede l'ouvrage est bien plutôt la critique de l'opéra en
général , que de Cortez en particulier. On oublie pendant
long-tems le conquérant du Mexique , et l'on n'y est ramené
que par la parodie assez plaisante des rôles deTélasco
et d'Amazilly. Le premier est représenté par le directeur
Télescope , et Amazilly, par Mile Devergondilly, sa soeur ,
qui l'a quitté pour se jeter dans une troupe équestre , dont
le chefest son amant ; de même que la véritable Amazilly
a quitté son frère Télasco pour suivre Cortez , qui a
des cavaliers dans sa petite armée . Cette idée a fourni
aux auteurs des scènes très-gaies et un spectacle vraiment
bouffon; car on y voit paraître des ânes qui sont la parodie
naturelle des chevaux. Le public a beaucoup ri de ces plaisanteries
; il a fait un accueil un peu froid aux épigrammes
lancées à Cortez , mais il a beaucoup mieux reçu les traits
de critique générale . Nous ne finirons point cet article sans
confirmer une remarque qui a déjà été faite dans un autre
journal, c'est que les éloges sont ce qui a le mieux réussi
dans cette parodie ; on a vivement applaudi le compte
rendu par un jeune homme arrivant de Paris , du succès de
Cortez dans la capitale , et les éloges qu'il donne aux auteurs
de cette magnifique composition. On a redemandé
deux couplets à la louange de Mme Branchu et de Mm Gardel
, et l'on aurait fait le même honneur à un troisième , sur
les débuts de Mlle Saint-Aubin , si l'on n'eût craint d'abuser
des droits du bis , quelqu'étendus qu'ils soient auVaudeville.
Ce genre de succès n'est pas ordinairement celui
des parodies ; mais il n'en est peut-être que plus flatteur.
Il est moins aisé de réussir dans l'éloge que dans la critique
; et sans doute les auteurs ne pouvaient rien désirer
de mieux que d'amuser le public pendant une heure , sans
nuire au succès de l'ouvrage qu'ils parodiaient . Ils ont été
demandés à la chute du rideau , et l'on a nommé MM. Rougemont
, Moreau et Merle . V.
- Théâtre des Variétés . On aurait bien dû apprendre
aux Bretteurs l'art de parer les bottes que leur a portées le
parterre; ils n'ont pas su se mettre en garde contre l'humeur
du public. Les uns trouvaient que cette pièce ne ressemblait
à rien , les autres trouvaient qu'elle ressemblait à
tout , et tout le monde avait raison. Un rôle de valet niais
assez bien tracé , et un dénouement qui , mieux amené ,
aurait pu produire de l'effet , n'ont pu racheter la faiblesse
du fonds ,le défaut de gaieté de la plupart des scènes , et le
DÉCEMBRE 1809. 557
manque d'esprit de quelques couplets . La pièce a été sifflée
plus outrageusement qu'elle ne le méritait; mais , comme
la curiosité est toujours très-vive aux premières représentations
, on a voulu connaître l'auteur , et l'on est venu nommer
M. Bosquier Gavaudan , l'un des premiers acteurs de
ce théâtre : lorsqu'il a reparu dans la pièce suivante , il a
été applaudi avec enthousiasme. Les bonnes gens ont cru
que c'était à titre de dédommagement; les malins, au contraire
, n'y ont vu qu'une manière honnête d'avertir l'acteur
de s'en tenir à son métier.
Théâtre de la Gaieté.- Les mélodrames comiques sont
au drame ce que le drame est à la comédie , une espèce de
monstruosité qui sort du véritable genre. Le public des
boulevards veut y pleurer , et trouve fort mauvais qu'on
veuille le faire rire ; il ne paie pas pour cela , et c'est lui
voler son argent que de chercher à l'égayer. Nous pensons ,
d'après cela , queles auteurs de mélodrames sont bien audacieux
de chercher à se frayer une route nouvelle , quand
ils en ont une toute tracée et qu'il est si aisé de suivre.
Nous savons bien cependant qu'il est difficile de trouver
du neuf en ce genre ; que la plus grande partie des pays
connus a été déjà mise en scène ; que nous avons des
proscrits saxons , polonais , calabrois ; des princesses allemandes,
espagnoles , françaises ; des tyrans danois , génois
, africains;; que beaucoup de héros ont déjà brillé sur,
les tréteaux mélodramatiques avec plus ou moins d'éclat ;
mais le champ des émotions est si vaste , et notre sensibilité
si exquise , qu'il nous semble facile de faire sanglotter
encore long-tems le public. Les auteurs du mélodrame
nouveau , MM. Frédérick et Bernos , paraissent avoir eu
une idée toute contraire ; ils ont cru nécessaire de se jeter
dans le pays des chimères pour produire des effets plus
frappanss..On conviendra qu'il faut être bien maladroit pour
nepas amuser quand on se donne le droit de tout feindre ,
de tout oser et de violer toutes les règles ; c'est pourtant ce
qui est arrivé à nos deux auteurs . Nous ne chercherons pas
àdonner l'analyse de l'Ile des Mariages , qui se traîne languissamment
depuis sa naissance , et fait désirer vivement
ſapremière représentation de Marguerite d'Anjou que les
affiches nous promettent.Nous nous bornerons à dire que
la fiction d'une île inconnue , où l'on force les gens à se
marier par loterie , pouvait fournir des situations originales
et comiques ; et , quoique l'arrangement du sujet , la mar-
1
(
558 MERCURE DE FRANCE ,
che des scènes , le dialogue et le style soient la moindre
chosedans un mélodrame, il ne faut pourtant pas qu'un
auteur les tienne au-dessous des ballets , de la musique et
des décors , car alors les acteurs se contenteront dejouer
des pantomimes , et le genre de mélodrame sera menacé
d'une décadence totale. Que les auteurs pèsent bien nos observations
, et le péril où ils se trouvent échauffant leur
verve, nous pourrons nous promettre encore des merveilles
de leurs nouvelles productions . J. T.
SOCIÉTÉS SAVANTES . - Athénée de Paris .- Parmi les
Sociétés qui se sont vouées au culte des sciences et des
arts dans la capitale , l'Athénée de Paris ( autrefois le
Lycée ) est l'une des plus anciennes et des plus célèbres .
Tout le monde se souvient de l'éclat que donnèrent à
cet établissement plusieurs gens de lettres distingués ,
et entr'autres Laharpe , au tems du moins où il était
encore dans toute la force de son talent et de sa raison.
C'est là qu'il a ébauché le grand ouvrage qui sera son
plus beau titre de gloire , son Cours de littérature :
ouvrage qu'on peut regarder aussi comme le meilleur
en ce genre , malgré les disparates les plus choquantes ,
que l'on remarque à regret , dans les principes et quelquefois
dans les jugemens de l'auteur. L'Athénée de Paris a
compté encore parmi ses professeurs , pour les sciences
naturelles , les hommes les plus illustres de la France. Il
ne brille plus , il est vrai , d'autant d'éclat; mais , grace au
zèle des amis des sciences qui sont à la tête de cet utile
établissement , il peut être encore l'asyle du goût etde la
raison ; ce qui ne déplaira qu'à quelques critiques de profession,
gagés pour y chercher des sujets de satires , de
railleries , de calembourgs . On n'a pas perdu l'espoir d'y
revoir le célèbre Cuvier , et en attendantson retour , M. Pariset
et d'autres savans estimables y vont être , cette année ,
d'éloquens interprètes des lois de la nature .
Quant à la littérature française , l'Athénée aura pour
professeur M. Lemercier , auteur d'Agamemnon , de la
comédie de Plaute, et de plusieurs autres ouvrages qui
décèlent toujours l'homme de talent , lors même que
l'homme de goût paraît s'égarer quelquefois . Mais ce ne
sont pas ses défauts , trop exagérés par la critique , qu'il
se propose de donner pour exemple , si l'on en juge
par sonexcellentdiscouurrss d'ouverture.Gelittérateur, aussi
DECEMBRE 1809. 559
connu par d'éminentes qualités sociales que par une vaste
instruction , a rendu dignement hommage aux immuables
principes du goût ; ila conçu là science des lettres en
philosophe et en poëte. On a pu croire d'abord , en voyant
quel empire immense il assignait aux lettres , qu'il n'en
serait qu'un panégyriste enthhoouussiiaassttee ;; mais il a.bientôt
constaté leurs titres à une souveraineté si étendue , et
l'on a reconnu qu'il en était un éloquent historien. Il ne
fallait peut-être , pour compléter le succès de ce beau plaidoyer
eenn faveurde la littératureetdela philosophie , qu'un
peu plus d'unité dans le plan de l'ouvrage , et plus d'ordre
dans la liaison de ses parties . Au reste , cette finesse de
tact, cette justesse d'observations et l'excellence de principes,'
dont' le' discours de M. Lemercier est un constant
témoignage , nous promettent un cours de littérature française,
aussi agréable qu'utile.
1
Académie des Jeux floraux de Toulouse .-Nous avons
parlé , dans un précédent numéro , de l'Académie des
sciences de Toulouse ; nous aurions du commencer par
faire mention de sa soeur aînée , l'Académie des Jeux
floraux, célebre au moins par son antiquité . Sa dernière
seance s'est tenue dans la Galerie des illustres , et a commence
, suivant l'ancien usage , par l'éloge de Clémence
Isaure , fondatrice des Jeux floraux. La cérémonie qui
accompagne ordinairement la distribution des prix , et la
nature même de ces palmes' littéraires , ont un véritable
caractère d'intérêt , quand on songe au tems où ils furent
institués ; mais , et l'amaranthe , et l'églantine , et la violette
, qui ont jeté tant d'éclat autrefois , paraissent se flétrir
de jour en jour. C'est du moins ce que fait craindre M. le
secrétaire perpétuel de l'Académie , dans le rapport qu'il
a fait sur les derniers concours . Il en déplore la faiblesse ,
ét il en tire une conséquence qui serait très-désolante pour
Pétat actuel des lettres , si elle était fondée .
Nous éprouvons , a-t-il dit , le même malheur qui
affligea les muses latines après le siècle d'Auguste , lorsque
l'opinion se partagea entre Lucain et Virgile , entre Sénèque
ētCicéron .... M. le secrétaire pense que le séjour de la
capitale est plus nuisible que celui des provinces , aux
jeunes gens qui se jettent dans la carrière des lettres sans
avoir formé leur goût ; et pour appuyer cette assertion , il
parle des poétiques de Fontenelle , de Lamotte , de Dorat ,
et ,ajoute-t-il , de mille autres novateurs très-peu connus
L
560 MERCURE DE FRANCE ,
dans les provinces éloignées , où l'on n'est pas assez riche
pourfavoriser le commerce des productions dont la bonté
n'est pas généralement reconnue....
sur
Nous ne pouvons partager l'opinion de M. le secrétaire
de l'Académie des jjeeuuxx floraux st l'état de notre littérature
, et encore moins sur la raison qui lui paraît contribuer
à sa décadence . Où donc a-t-il vu qu'il y eût à
Paris une cause de corruption pour le talent dans les succès
éphémères qu'y obtiennent quelquefois des ouvrages de
mauvais goût ? Est-ce qu'il y a une mode pour le génie ?
Dans le tems qu'il était de mode à Paris d'applaudir les
Pradon , les Voiture , les Scudéry , et même de siffler
Phèdre et le Misanthrope , est- ce qu'on ne vit pas s'élever
au plus haut de la gloire , et Corneille et Racine , et Molière
, et tant d'autres hommes immortels ? Pendant que
Marivaux et Dorat étaient applaudis sur le théâtre etdans
les salons , on a vu briller Voltaire , et Laharpe même , et
dans ce siècle aussi ont paru le Méchant , la Métromanie
, et l'Esprit des Lois , et l'Emile , et l'Histoire naturelle
de Buffon , etc. Au reste , Fontenelle et Lamotte ,
dont les noms ne devaient pas être accolés à celui de Dorat ,
sont bons à connaître partout ; et malgré les défauts qu'on
peut reprocher à ces deux littérateurs , il serait à souhaiter,
pour toutesles Sociétés savantes , etmême pour l'Académie
des jeux floraux , de posséder dans leur sein des hommes
aussi recommandables . Quant à l'arrêt porté contre la littérature
de notre tems , il y aurait lieu d'en être effrayé si
l'Académie des jeux floraux , qui a mission pour prononcer
sur les ouvrages qui concourent à ses prix , était juge irrévocable
de tous les travaux littéraires . Peut-être que la
médiocrité des ouvrages qui lui sont soumis tient à la
nature des sujets qu'elle propose; c'est ce qu'il serait convenable
d'examiner.
Nous terminerons des réflexions que nous avons trouvé
utile de publier , par annoncer que l'Académie distribuera
cette année dix prix de poésie. Le prix d'éloquence sera
donné au meilleur discours sur ce sujet:- "Les avantages
» que les poëtes et les orateurs peuvent retirer de l'étude
> approfondie des livres saints et de la littérature anncienne.
n
Société des Sciences , Lettres etArts de Nanci . -Cette
Société vient de publier le précis de ses travaux , pendant
le cours des années 1808 et 1009. Elle paraît s'occuper ,
٢٠٠
avec
DECEMBRE 1809. M 561
E LA
SEINE
avec un intérêt particulier , des sciences physiques et mathématiques
. Entr'autres travaux utiles de ce genre , on remarque
l'ouvrage de M. Braconnot , directeur du Jardi
des Plantes de Nanci, sur l'histoire naturelle
et la chimie dest
gommes résineuses. C'est rendre un service important
Ia médecine sur-tout qui fait un grand usage de ces mafieres
qued'en faire connaître les propriétés chimiques. Plisieurs
mémoires sur d'autres parties des sciences naturelles , font
honneur au talent et au zèle des membres de cetteAca
Cen
démie.
*
Société d'Agriculture , Commerce , Sciences et Arts du
département de la Marne , à Châlons.-La séance publique
que cette Société a tenue dans le mois d'août
dernier , est toute en l'honneur de l'agriculture . On y a
distribué des médailles d'encouragement à des citoyens
qui se sont distingués par des travaux utiles dans ce premier
des arts . M. J. A. S. Fernet , de Reims , a mérité surtout
les récompenses que la Société est dans l'usage de
décerner. Elle propose , pour le prix de 1810 , cette question
:
« Quelle est la méthode la plus propre à rendre la houille
net la tourbe d'un usage facile dans l'économie domestique
>>et dans les grandes usines , et de faire concourir utile-
>>ment ces combustibles fossiles avec le bois , afin de parvenir
à diminuer le prix de celui-ci ? "
Les mémoires devront être envoyés , francs de port ,
avant le 20 juillet 1810 .
Société des Sciences et Belles-Lettres , à Montauban ,-
On a lu , dans sa séance publique du 28 août , plusieurs
ouvrages dont les auteurs , membres de cette société , portent
des noms connus dans la littérature , tels que MM.
l'abbé Aillaud , Combes-Dounous , Poncet Delpech , etc.
Deux prix sont proposés pour 1810 .
Le premier , sur cette question :
« Quels sont, dans le département du Tarn et Garonne ,
les avantages et les inconvéniens de la culture du Maïs
considéré comme récolte secondaire ? »
Le second est destiné au meilleur discours sur la question
:
«Aquels caractères reconnaît-on la vraie philosophie ? »
Société d'Agriculture , Histoire naturelle et Arts utiles
deLyon. Cette Société s'est réunie dans le mois de sep-
Na
562 MERCURE DE FRANCE ,
tembre dernier , pour entendre le compte de ses travaux
pendant le cours de 1809. Les mémoires qu'on a lus dans
cette séance , paraissent remplir l'objet vraiment utile
qu'elle s'est proposé. Après la distribution de plusieurs
médailles d'encouragement , l'académie a proposé , pour
sujet d'un prix de 300 fr. , la question suivante :
"Jusqu'à quel point convient-il de propager , dans nos
climats , la culture des arbres exotiques,sous le double
> rapport de l'utilité et de l'agrément ? »
Les mémoires seront envoyés , francs de port , avant le
30 juin 1810 , à M. le Secrétaire perpétuel de la Société ,
quai des Célestins .
Académie Ionienne séante à Corcyre.-Prix olympiadiques.-
Que de souvenirs ces beaux noms rappellent à
l'imagination ! Après tant de siècles écoulés , et lorsque
tantde peuples ont changé de face et de nom , il est intéressant
de voir une portion de l'antique Grèce en reconquérir
les nobles et libérales institutions , tandis que l'autre
portion languitdans un obscur esclavage. Les sentimens
que ce spectacle réveille dans l'ame ont été dignement exprimés
par le secrétaire de l'Académie Ionienne , M. CharlesDupin,
dans le discours qu'il a prononcé à la séance
publique du jour Saint-Napoléon , mois d'août dernier
(mois qui complète la 647° olympiade ). Un pareil discours
mérite lui-même une des couronnes que la Société promet
aux écrivains qui lui enverront les meilleurs ouvrages. On
fait un appel à tous les genres de talens ; les prix que les
vainqueurs doivent recevoir ne seront point l'objet de la
cupidité ; ils ne peuvent être disputés que par un vif amour
de la gloire , puisque ce sont de simples médailles de fer ,
monnaie de l'antique Lacédémone.
NÉCROLOGIE . -M. Fauchat , chef de la première division
du Ministère de l'Intérieur , a publié une Notice bio
graphique, très-intéressante, sur M. Grétet , ministre d'Etat.
Nous en extrairons quelques morceaux , qui serviront à
faire connaître et apprécier ce ministre , vraiment recommandable
par ses lumières et par ses qualités personnelles.
Emmanuel . Crétet , comte de Campmol , était né au
pont de Beauvoisin , département du Mont-Blanc , le 1e
février 1747, de parens riches pour le pays, et d'une famille
honnête.....
DECEMBRE 1809. 563
:
» Il fit ses études à Saint-Martin , près de Grenoble, dans
une maison tenue par les Jésuites . Naturellement sérieux
et porté à l'observation , il s'y fit remarquer par une bonne
conduite, parune maturité d'esprit au-dessus de son âge et
par des traits de caractère ....
>>Il entra fort jeune dans la carrière du commerce . Bordeaux,
à cette époque , était le centre d'un immense mouvement
d'affaires ; c'est-là qu'il se rendit , et c'est delà qu'il
fit sept voyages en Amérique. Il commanda à bord dans
plusieurs de ces voyages. Sa fermeté , sa probité et ses lumières
l'y firent considérer par-tout ....
» La révolution vint ; M. Crétet , qui avait puisé dans un
séjour assez long en Angleterre et dans ses propres réflexions
, des idées libérales , sourit avec la grande majorité
de la France aux illusions de bonheur que le début avait
promis. Mais il s'aperçut bientôt que l'intérêt de quelques
hommes influens dirigeait les choses , et que dans peu les
passions de la multitude ne laisseraient plus à personne le
pouvoir de rien désirer. Détrompé et découragé sur ce
triste pressentiment, il prit le parti de quitter Paris , de
réaliser sa modique fortune , et de se retirerdans une terre
qu'il acheta près de Dijon, qui porte le nom de Champmol ...
» Mais són mérite ne put échapper à la pénétration des
gens distingués de ce pays si éclairé , et qui a produit tant
d'hommes célèbres ; et lorsque laclasse honnête de la société
commença à recouvrer quelqu'influence , M. Crétet
fut nommé député du département de la Côte-d'Or pour le
troisième tiers de la seconde législature . En vertu de cette
nomination , il siégea , dès les premiers jours de brumaire
an 4 , au Conseil des Anciens ....
„Dans des tems ordinaires , on se demanderait avec étonnement
comment un homme qui ne s'est point préparé à
jouer un rôle politique, et qui se voit, à l'âge de cinquante
ans , soudainement placé sur un grand théâtre , peut trouvertoutd'un
coup en lui-même , et pour ainsi dire à commandement,
les ressources de l'esprit et le caractère nécessaire
pour s'y soutenir et s'y faire honneur; mais de nos
jours ce phénomène s'est si souvent répété qu'il cesse de
surprendre.
" Ses voyages , son instinct d'observation , si j'ose m'exprimer
ainsi , ses goûts réfléchis , sa mémoire vaste et sûre ,
expliquent la variété des connaissances dontil a fait preuve ,
etla clarté , la netteté d'expression qui caractérisaient ses
écrits ou ses discours .
Nn 2
564 MERCURE DE FRANCE ,
>>Toujours froid et calme , toujours étranger aux passions
dont la plupart des hommes ont tant de peine à se défendre
, rien ne devait non plus altérer son jugement ;
aussi l'avait-il extrêmement sain , et c'est une des qualités
les plus précieuses de l'homme d'Etat ....
Le 18 brumaire arriva ; M. Crétet eut la satisfaction de
voir couronner les efforts qu'avait faits jusqquu''àà ce jour la
partie saine du Conseil des Anciens pour maintenir la chose
publique ; elle était sauvée désormais , et tous ceux qui aimaient
leur pays avec sollicitude , n'avaient plus dès cemoment
que des motifs de sécurité .
>>Le 4nivose an 4de la même année, M. Crétet fut nommé
conseiller-d'Etat et chargé du département des ponts et
chaussées .
>>Dès ses premiers pas dans une administration qui suppose
des connaissances acquises par une édueation spéciale,
il suivitune marche aussi éclairée et aussi ferme que s'il fût
né ingénieur; il savait trouver le côté faible d'un projet, du
même coup-d'oeil qui lui faisait en apprécier le mérite : il
fournit souvent des idées , et signala avec succès différens
systèmes de construction inusités en France et dont il avait
vu des exemples chez les étrangers ; les ponts de fer de la
capitale en sont la preuve. Ils ont fait faire chez nous des
progrès à l'art de la fonte .
> Les canaux de navigation sont , pour l'économie des
transports , infiniment préférables aux routes de terre.
M. Crétet ne négligea rien pour inspirer en France le
goût de ces grandes constructions. Il n'a pas tenu à lui que
Jes particuliers y prissent part ; mais du moins leGouvernement
a-t-il formé par-tout de ces nobles et utiles entreprises,
Le canal de Saint-Quentin fut le premier commencé; il est
aussi le premier terminé ....
"Au mois d'avril 1808 , la Banque de France reçut une
forme nouvelle. Quelques momens d'inquiétude , dus à
une gêne qui aurait pu être facilement prévenue , avaient
fait sentir la nécessité d'une autorité plus concentrée et plus
positive dans cet établissement .
>> M. Crétet fut nommé gouverneur de la banque. Il inspirait
trop de confiance , il connaissait trop bien les principes
et les ressorts de cette grande et utile machine , il y
-était trop bien secondé par les sous-gouverneurs , pour que
le crédit ne se rétablît pas promptement , et pour que la
banque n'obtînt pas bientôt toute la mesure de prospérité
que comportalent les circonstances du commerce.
DECEMBRE 1809. 565
> Dans ces fonctions honorables et délicates , mais moins
laborieuses que les précédentes , il croyait n'avoir plus qu'à
recueillir le fruit des fatigues sans nombre auxquelles il
s'était livré depuis près de onze ans ; mais S. M. avait d'autres
vues sur lui. Elle donna pour gouverneur à la banque
le magistrat recommandable entre les mains duquel elle
continue à prospérer aujourd'hui , et daigna , le II août
1807 , confier à M. Crétet le ministère de l'intérieur ....
" Pendant son ministère , il écarta de la construction
des monumens toute idée de parcimonie . C'est là sur-tout
qu'il admettait la magnificence ....
Le commerce , les manufactures reçurent des encouragemens
distribués avec intelligence ; les artistes et les savans
furent accueilis et soutenus ......
" Quoique M. Crétet fût naturellement robuste , cependant
dix-huit mois après son entrée au ministère , l'état de
sa santé altérée depuis long-tems par une fièvre quotidienne
, le força de ralentir son activité naturelle ; bientôt
il fut obligé de demander un congé pour aller prendre les
eaux.
» Depuis quelque tems il sentait la nature s'affaiblir , et
il ne dissimulait pas sa fin prochaine ; il en parlait à ses
amis avec un calme et une résignation qui leur fit verser
plusieurs fois des larmes . C'est à Spa qu'il fit ses dernières
dispositions par lesquelles il laisse vingt-cinq mille franés
aux pauvres du Pont-de-Beauvoisin , de Dijon , d'Auteuil
et de sa paroisse de Saint-Thomas d'Aquin à Paris .
» Il succomba à ces maux le 28 novembre_dernier , après
avoir donné des preuves touchantes du plus sincère attachement
à la religion de ses pères . Les bontés et l'estime de
son prince lui ont survécu , et ses cendres ont reçu les honneurs
réservés aux grands serviteurs de l'état .
>> Il dut ses talens à la nature , à l'observation ; sa fortune
au travail , à la prudence et à la bonne conduite ; son
'élévation au discernement admirable du héros qui gouverne
la France . „
:
566 MERCURE DE FRANCE ,
POLITIQUE.
Les nouvelles de la guerre que se livrent les Russes et
les Turcs ne parviennent pas avec une grande célérité , et
avec tous les caractères de l'authenticité : les gazettes de
Hongrie , les plus voisines du théâtre de cette guerre , s'alimentent
sur elle de détails contradictoires , et en attendant
que la gazette de Pétersbourg en donne d'authentiques et
nous les transmette , on conçoit qu'il se passe bien du
tems . C'est ainsi , qu'à la date du 29 novembre , on imprime
à Pétersbourg des relations du général en chefprince
Bagration qui remontent au 20 octobre , et nous parviennent
à la fin de décembre . Les Anglais ne sont pas mieux
instruits , et la preuve en est dans la nouvelle répandue
dans leurs journaux que Constantinople était prise par
l'armée russe : il est difficile de prévoir ce que doit devenir
cette capitale de l'Empire ottoman , suivant le calcul de la
politique des grandes puissances que son sort intéresse si
éminemment , selon les événemens de la guerre , et les
combinaisons respectives des cabinets de Saint-Pétersbourg
et des Tuileries ; mais en ce moment , on peut encore
assurer que cette conquête est tout au plus problématique ,
et qu'elle est au nombre de ces événemens sur lesquels
l'homme le plus exercé et le plus judicieux ne peut asseoir
une opinion.
Le théâtre de la guerre est encore aux portes de Silistria ;
c'est pour parvenir à s'emparer de cette place que les
Russes livraient à la date du 20 octobre des combats vifs ,
fréquens , meurtriers de part et d'autre , mais peu décisifs .
Le 2 , il y eut sur les bords du Danube un engagement de
cavalerie où les Turcs furent forcés et perdirent un millier
d'hommes et 16 drapeaux. Dans le même moment 3000
Turcs faisaient de Silistria une sortie vigoureuse , ils y
sont rentrés après huit heures de combat et une perte assez
considérable. En même tems deux frégates russes ont livré
dans la mer Noire un combat glorieux à l'escadre turque ,
qui , dit-on , n'a pu les empêcher d'entrer dans un des
portsde la Crimée. Cependant le bruit courait , le25 octobre
, à Constantinople , qu'une trève de trois mois allait
être conclue entre les deux armées . Le 23 , une tempête
violente avait assailli l'escadre turque dans la mer Noire ,
DECEMBRE 1809. 567
etavait contraint plusieurs bâtimens à rentrer dans le port;
le reiss-effendi était exilé en Asie , le lieutenant du grandvisir
déposé ; un des pachas d'Asie était désigné pour son
successeur, On voit que l'ensemble de ces nouvelles n'offre
pas plus d'intérêt qu'elles n'ont de caractère et d'authenticité.
19
La saison est devenue très-rigoureuse à Pétersbourg :
le froidy est extrême : le projet de faire sortir de Cronstadt
un certain nombre de bâtimens , peut-être en exécution
d'un ukase qui permet des exportations de grains , est
devenue impraticable à cause des glaces . L'indisposition
légère de l'empereur Alexandre n'a eu aucune suite ....
11 en est de même du roi de Suède, qu'une violente douleur
de nerfs dans la tête avait saisi , et obligé de garder
le lit ; l'alarme s'était répandue avec une rapidité proportionnée
au danger , et à l'importance de la situation on se
trouve la Suède à peine hors du péril où l'avait entraînée
l'ancien gouvernement ; déjà des courriers avaient été expédiés
pour hâter l'arrivée du prince de Danemarck appelé
à l'hérédité de la couronne de Suède ; mais le roi a été
promptement rétabli , et les inquiétudes ont cessé. Il règne
quelque agitation dans les états ; l'ordre des paysans paraît
élever quelques prétentions que la fermeté et la prudence
du conseil réduiront à leur juste valeur. Cependant l'oeuvre
de la pacification commencée par le roi se continue et
achève de se développer : le traité négocié avec le Danemarck
suit de près celui stipulé avec la Russie , et sans
doute précède de peu dejours celui qui doit rétablir les
anciennes liaisons entre la France et la Suède ; les paroles
émanées du trône en donnent l'espérance , c'est-à-dire la
certitude .
La Suède est donc bientôt sans ennemis , ou plutôt dès
ce moment elle n'en a plus , puisque ses dangereux alliés
sont désormais séparés de sa cause , et ne lui font plus
acheter aux dépens de sa liberté , de son industrie , de son
commerce leur ruineuse protection. Nous ne donnerons
point ici .même le petit nombre d'articles du traité de
paix qui nous sont connus : ils ne présentent aucune stipulation
intéressante ou nouvelle ; les anciennes relations
sont rétablies; ce peu de mots est la substance des dix
articles dont il s'agit. Dans le même moment l'ancienne
famille royale , le roi dépossédé , la reine son épouse , le
prince leur fils , les princesses leurs filles , s'embarquaient
à Carlscron , accompagnés de quelques officiers . Cette
568 MERCURE DE FRANCE ,
famille se rend en Allemagne , d'où elle ira s'établir en
Suisse , près du lac Morat, dans une belle terre achetés
• par le ci-devant roi : son revenu est de 500 mille francs.
Onannonce que cette disposition est consentie par l'Empereur
Napoléon .
Berlin attendait toujours le retour du roi de Prusse à la
date du 14 décembre . Ce retour n'était fixé qu'au 23 décembre
, et il doit être effectué en ce moment. Plusieurs
princes de la famille ont reparu dans la capitale , et ont
été reçuş avec solennité : on parlait à Berlin d'un emprunt
enHollande pour acquitter l'arriéré des contributions dues
à la France , et l'on ne faisait nul doute que cet emprunt
ne fût successivement rempli .
L'Autriche , de son côté, doit acquitter, moitié comptant,
dit-on, moitié en billets de banque , et de mois en mois ,
le restant de la contributionde guerre ; le reste doit être
reçu par le payeur général de l'armée française à Augsbourg.
Ces stipulations , résultats d'agressions impru
dentes , et fruits de nos victoires , obligent la Prusse à des
emprunts , et l'Autriche à l'emploi de tous les moyens possibles
de relever le crédit et d'améliorer l'état des finances .
La diète de Hongrie a dû s'ouvrir le 14 à Bude : les délibérations
de cette assemblée doivent avoir pour objet principal
les finances , le crédit , l'état du trésor public ; mais il
y règne un esprit d'opposition et d'isolement très-vivement
remarqué par le ministère autrichien. La Hongrie paraît
disposée à penser à elle , et à elle seule , dans ses délibérations;
et si l'on croit que l'opinion des principaux magnats
yait beaucoup d'influence , cette contrée n'est pas disposée à
racheter par des sacrifices personnels les pertes faites par la
maison d'Autriche dans une guerre follement entreprise ,
tout-à-fait contraire aux intérêts de l'Autriche elle-même
et très-certainement étrangère à ceux de la Hongrie. Dans
ces circonstances , l'empereur François a signé propriá
manu une notification datée de Presbourg le 11 décembre;
elle est relative aux billets de banque ; comme elle donne la
mesure de leur situation , et des moyens du gouvernement
pour l'améliorer , nous croyons devoir la faire connaître
telle qu'elle a paru dans la gazette de la cour .
,
« C'est avec une véritable peine que je vois l'état du
cours des billets de banque à la bourse de Vienne. Il est
vrai que depuis la conclusion de la paix , les circonstances
qui ont occasionné tout-à-coup dans la capitale une grande
affluence de papier-monnaie , ont pu contribuerpour beau
DECEMBRE 1809 . 569
coupà cet état de choses; mais il n'est pas moins certain
que les craintes excessives et la cupidité de quelques-uns
sont en grande partie la cause d'un discrédit aussi disproportionné.
» L'ame du crédit public est la confiance des peuples
dans la force intérieure de l'état. Cette confiance , pour les
sujets de la monarchie autrichienne , repose sur la grande
quantité des hypothèques de l'état qui sont encore libres de
toute charge , sur la fertilité du sol , sur la richesse des produits
indigènes , sur l'état florissant de l'industrie , qui a fait
desprogrès extraordinaires malgré tant d'années de guerre,
ets'accroît encore tous les jours , et sur l'esprit public de
la nation .
>>Nous nous occupons maintenant à délibérer mûrement
sur les moyens de ranimer le crédit public. L'emploi
de ces moyens , et par conséquent l'affermissement des
finances de l'état , sont l'objet important de mes soins et de
mes efforts ; mais il est évident qu'il faut prendre un parti ,
etquece choix demande du tems , vu qu'iln'estpas q
tion de s'attacher à tous les moyens possibles , mais à ceux
seulement qui mènent au but .
ques-
" Mes peuples savent que les moyens violens qui atteignent
et frappent les propriétés particulières me sont étrangers;
etmes soins continuels tendent à concilier l'intérêt
public avec l'intérêt des particuliers .
>>>J'espère donc que mes sujets seront sourds aux insinuations
de la crainte et de la méfiance ; qu'ils ne réaliseront
pas eux-mêmes le danger qu'ils craignent, par la précipitation
avec laquelle ils se porteront à échanger, contre leur
propre intérêt , leur papier-monnaie en espèces sonnantes ;
mais qu'ils s'en reposeront pleinement sur mes efforts et
sur les ressources de la patrie , et attendront ainsi avec persévérance
l'époque d'une amélioration.
>> Je ne demanderai à mes sujets que les efforts qui seront
rigoureusement nécessaires , et qui ne surpassent pas
leurs forces . La confiance dans le gouvernement , une co-
'opération efficace aux mesures qu'il aura adoptées après
un mûr examen , les qualités qui ont toujours été le soutien
et la sauve-garde de mes peuples fidèles , voilà ce qui
doit amener sûrement l'époque désirée. "
Des nouvelles postérieures annoncent que l'empereur a subitementquittéPresbourg
, et qu'il est revenu à Vienne. On
vajusqu'à dire que la réunion de la diète de Hongrie est différée
, et que les causes de cet ajournement et du départ de
570 MERCURE DE FRANCE,
l'empereur sont à-la-fois dans les dispositions qui se sont
manifestées dans tous les esprits . Des commissaires respectifs
ont été nommés pour régler les limites des états de la
confédération et de l'Autriche , aux termes du traité de
Vienne. Une grande partie de la landwher est renvoyée
dans ses foyers , mais tout n'est pas dissous .
Le roi de Saxe est retourné dans ses Etats , recevant , sur
son passage , les honneurs dûs à la dignité royale , visitant
les monumens et les lieux célèbres , et emportant , à ce
que l'on a pû présumer d'après les discours que S. M. s'est
plu à tenir , la plus haute idée de la prospérité en France ,
de tout ce qui contribue à l'éclat d'un règne , et à la gloire
d'un grand peuple . S. M. a dû arriver à Dresde le 22. La
reine a été au-devant de son auguste époux. Le roi trouvera
les travaux de Dresde assez avancés . La réparation
des terrains occupés par les remparts se continue avec
activité ; déjà les fosssééss sont comblés , incessamment les
plantations vont commencer ; la ville aura un aspect enchanteur
: les faubourgs lui seront réunis par une promes
nade charmante , à-peu-près semblable à celles de Francfort.
Il ne manquait que ces embellissemens , joints à sa
situation , pour faire de cette ville une des plus jolies de
l'Europe .
: Le prince royal de Bavière , demeuré au sein des Etats
de son auguste père pendant le voyage de ce monarque à
Paris , parcourt les diverses provinces pour y surveiller
l'exécution de toutes les mesures prises pour réparer les
maux soufferts , et les pertes qu'ont fait essuyer et l'invasion
ennemie , le passage et le séjour d'une si énorme quantité
de troupes. Le Tyrol , dès long-tems , ne donne plus d'inquiétudes
: l'incendie est éteint , le foyer est étouffé ; mais
quelques feux isolés apparaissent , et de prompts secours ,
portés rapidement, empêchent l'éclatd'endevenirdangereux.
Les communications de l'Italie avecla Bavière, par Inspruek,
sont libres ; le commerce et les voyageurs y sont en sûreté.
C'est dans le Tyrol méridional que les dernières étincelles
du feu qui avait embrasé cette province se sontfaitsentir . Le
général Baragay- d'Hilliers y commande , et il paraît que des
actesde vigueur ordonnés àpropos, etjoints àtous lesménagemens
possibles , et à des traits de clémence qui ont fait une
égale sensation , ont étouffé dans le Puttersthal les dernières
semences de la rébellion . Il a adressé aux Tyroliens une proclamationtrès-
énergique , où signalant la punition sévère infligée
à quelques contrées où la foi jurée avait été méconDECEMBRE
1809 . 571
de la
nue, ilfait un appel aux amis de la patrie , de la religion et
propriété , et les conjure d'être fidèles à leur parole ,
etde confier leurs destinées à Dieu et à l'empereur Napoléon.
Il promet l'oubli du passé , le respect des lois , de la
religion, des usages et même des préjugés du pays , s'il est
tranquille : mais il promet la mort aux séditieux , et cite
pour exemple le châtiment terrible des communes rebellės .
De son côté , le général Drouet a mis à prix la tête de quelques
ecclésiastiques qui ont puissamment contribué à exciter
les derniers troubles On varie sur le sort d'Hofer .
Les uns disent qu'il a été forcé , depuis sa soumission au
roi , à signer une nouvelle proclamation incendiaire ; d'autres
prétendent qu'il est mort dans sa maison incendiée ;
d'autres , qu'il est caché et qu'il a répandu le bruit de sa
mort. Quoi qu'il en soit, le pays ne peut tarder à être entiérement
tranquillisé . Déjà ce ne sont plus des corps armés ,
ce sontde faibles partis , des bandes de brigands , de déserteurs
de toutes les nations , qui refusent de rendre les
armes qu'ils emploient à effrayer les propriétaires paisibles ,
et à dévaster les habitations isolées ; cet état n'a plus aucunement
le caractère d'une guerre , et en ce moment
cette guerre est sans doute convertie en une surveillance
active , en une battue continuelle des lieux qui servent de
repaire aux malfaiteurs , pour lesquels le nom de rebelle ou
de séditieux n'est déjà plus applicable.
Les derniers papiers anglais , à la date du 19 décembre ,
nous font connaître que Londres a appris la victoire d'Occanna
et celle d'Alba de Tormès . On avoue que 55,000
hommes ont combattu 24,000 soldats de l'Empereur , et
ont été anéantis par eux; mais par une manoeuvre de la
plus grande habileté et avec cette promptitude et cet ensemble
qui caractérisent toutes les expéditions ordonnées
par les gazettes de Londres , on fait rallier l'armée battue
dans le Sierra-Morena , moins sans doute les 30,000 prisonniers
dirigés sur Bayonne , et les malheureux qui ont
succombé ; on amène 10,000 hommes de renfort à cette
armée , et la voilà disposée à recommencer la partie ; on
ne dit pas si elle attaquera , ou si elle attendra de pied
ferme l'armée du roi Joseph ; on ne dit pas sur-tout si
elle sera secondée par les Anglais : c'est-là l'objet sur lequel
les journauxde Londres gardent le plus le secret : ils
craindraient d'être mauvais prophètes et d'alarmer la nation
, déjà assez inquiète sur le sort d'expéditions lointaines
, si fatales au pays ..
572 MERCURE DE FRANCE ,
Cependant ils font connaître la liste des membres dudis
rectoire exécutif de la junte de Séville ; ils prétendent que
les Cortès vont être organisés dans les pays où la junte a
conservé sa domination; mais ils ne dissimulent pas que
M. Wélesley lui-même désapprouve la manière dont on a
conduit les affaires d'Espagne . Ils s'étonnent que ce ministre
soit venu prendre au ministère une place à côté de
ceuxdontil blâme hautement les plans et les moyens .Aussi,
lorsqu'ils rappellent que l'Empereur Napoléon a déclaré
dans
que le bon génie de la France avait poussé l'armée anglaise
dans les marais pestilentiels de la Zélande , ils demandent
quel est celui de leurs ministres auquel est adressé ce singuher
remerciement .
Un bon vent manque seul aux débris de l'expédition de
Flessingue pour revoir les rivages d'Angleterre. Des tempêtes
violentes ont régné dans ces parages, et ontoccasionné
des pertes notables à la flotte . Vingt bâtimens de transport
ont échoué ; la plupart sont perdus. On attend avec une
impatience , mêlée d'inquiétude , le retour de cette malheureuse
expédition ; mais , même en la voyant de retour ,
les Anglais clairvoyans se livrent à des considérations
d'un ordre supérieur , et lisant dans l'avenir , ils examinent
si en effet l'expédition n'aura pas un résultat qui
était loin d'entrer dans le calcul des ministres . C'est en pas .
sant sur le territoire hollandais , disent-ils , que nous
sommes parvenus à pénétrer jusqu'à Flessingue : n'est-il
pas dangereux d'indiquer à notre ennemi qu'il avait un
côté faible? ne peut-il pas obtenir de la Hollande des
échanges qui porteraient à la Meuse les limites du grand
empire? Ils demandent alors au marquis de Wélesley luimême
s'il jugerait convenable d'attaquer désormais une
côte occupée par les Français , en ayant derrière elle les
places de Berg-og-Zoom , de Breda et de Bois - le-Duc. Il
semble que la question serait faite beaucoup plus raisonnablement
au lord Chatam , qui au moins aurait pour lui
l'expérience de sa propre défaite .
PARIS .
L'EMPEREUR , de retour à Paris depuis mercredi , a
présidé en arrivant son conseil d'Etat . Ily a eu un banquet
impérial , auquel ont pris place, avec S. M., les Souverains
actuellement à Paris , les princes et princesses de la famille
. Le 27 , S. M. a tenu conseil des ministres et conseil
DECEMBRE 1809. 573
d'administration. Jeudi , ily a eu cercle et spectacle à la
Cour. M Grassini a chanté dans l'opéra de Nazolini intitulé
la Vierge du Soleil.
-Les Anglais ont totalement évacué l'île de Walcheren.
Les Hollandais sont à Flessingue .
:
-En vertu d'un sénatus-consulte , la session législative
de 1810 va s'ouvrir immédiatement après celle de 1809.
-Le décret relatif à l'organisation des auditeurs , vient
de paraître ; leur nombre est de beaucoup augmenté .
Vingt ans accomplis et six mille livres de rente sont nécessaires
pour prétendre à y être admis. Ils seront divisés
en services extraordinaires et ordinaires , dans les sections
ou hors des sections du conseil-d'état , attachés aux divers
ministres , direction , à toutes les préfectures , etc. , etc.
- LL. MM. le roi et la reine de Bavière ont paru plusieurs
fois à l'Opéra , aux Français et à l'Opéra-Comique ;
les plus vives acclamations les ont accueillis . On apprend
que déjà ces illustres personnages ont visité la plupart de
nos monumens publics et les ateliers de nos principaux artistes.
On attend sous peu de jours à Paris S. A. Eminentissime
le prince Primat .
-Le 8º corps , qui était aux environs d'Orléans , est en
pleine marche pour l'Espagne. Une division de la garde
impériale , qui était stationnée près de Chartres , a pris
aussi cette route.
- Les agens de change et les courtiers de commerce ont
renouvelé leurs bureaux.
- M. Pierlot , receveur général du département de
l'Aube , est nommé intendant général de l'Impératrice Joséphine.
M. de la Bouillerie , l'un des administrateurs de
la Caisse d'Amortissement , est nommé maître des requêtes.
- M. Thibou , l'un des régens de laBanque , est nommé
maître des requêtes .
- On parle d'une augmentation considérable dans le
nombre des chambellans de S. M.
ANNONCES .
Nouveau Cours complet d'Agriculture théorique et pratique , renfermant
la grande et la petite culture ,l'économie rurale et domestique,
la médecine vétérinaire , etc. , ou Dictionnaire raisonné et universel
d'Agricul . , rédigé sur le plan de celui de feu l'abbé Rozier, duquel on a
1
1
574 MERCURE DE FRANCE ;
1
conservé tous les articles dont la bonté a été prouvée par l'expérience;
par les membres de la Société d'agriculture ,de l'Institut , etc. Mм.
Thouin , Parmentier , Tessier , Huzard , Sylvestre , Bosc , Chassiron ,
Chaptal , Lacroix , de Perthuis , Yvart , Decandolle et Dutour ; quatrième
et dernière livraison .
Cette livraison renferme les lettres Pà Z. et contient beaucoup
d'articles qui n'existent pas dans les mêmes lettres du Cours de Rozier
; tout l'ouvrage contient plus de 1200 articles , la plupart d'une
grande utilité , qui ne se trouvent point dans ce dernier auteur et qu'on
chercherait vainement ailleurs . Elle forme les Tomes X , XI , XII ,
XIII et dernier. Quatre gros volumes in-8º , ornés de 16 planches
en taille-douce, format in-4° . Prix , brochés ,pris à Paris , 28 francs ,
pour MM. les Souscripteurs , et 36 fr. , francs de port.
L'Editeur de cet ouvrage croyait que le nombre des volumes n'excéderait
pas 12 ; mais l'article Succession de culture , par M. Yvart ,
qui fait à lui seul un vol. de 592 pages , en a fait porter le nombre à
treize, Cet article , qui forme un traité completdes assolemens , est
delaplus grandeimportance pour l'agriculture française , etdoit être
utile à tous les Souscripteurs. Il renferme les diverses espèces deterrains
qui composent le sol de la France , leur rotation de cultures,
les engrais qui leur conviennent le mieux , et toutes les plantes qui
peuvent être cultivées avec le plus d'avantage sur ces mêmes terrains
,ou être employées en prairies.
Il prévient MM. les Souscripteurs qui auraient négligé de retirer
les volumes , qu'il ne s'engage à compléter les exemplaires que jusqu'au
premier mars prochain. Passé cette époque , chaque vol. sera
de8 fr.
A Paris , chez Déterville , libraire et éditeur , rue Hautefeuille ,
N° 8 . 1
Bibliothèque physico-économique , instructive et amusante, àl'usage
des villes et des campagnes , par une Société de savans , d'artistes et
d'agronomes , et rédigé par C. S. Sonnini ; contenant des mémoires ,
observations , pratiques sur l'économie rurale ; les nouvelles découvertes
les plus intéressantes dans les arts utiles et agréables ;-la
descriptiondes nouvelles machines ,des instrumens qu'on peuty employer
, d'après les expériences des auteurs qui les ont imaginés ;
-des recettes, pratiques , procédés , médicamens nouveaux , externes
ou internes , qui peuvent servir aux hommes et aux animaux ;
-les moyens d'arrêter et de prévenir les accidens , d'y remédier , de
se garantir des fraudes ; -de nouvelles vues sur plusieurs points
d'économie domestique et en général sur tous les objets d'utilitéet
d'agrément dans la vie civile et privée , etc. , etc. On y a joint des
notes , avec douze planches en taille-douce , par année.
Septième année de souscription , 2 vol. in-12 , avec douze planches ,
10 fr. par la poste. Les sept premières années de cette Bibliothèque
forment chacune 2 vol. in-12 , ou bien 12 Nos , avec douze grandes
planches ; prix 10 fr . , chaque année prise séparément. La cinquième
année étant composée de 15 Nos , ou 3 vol. , le prix est de 13 fr.
Le prix des sept années , est de 73 fr. franc de port. Les lettres et
J'argent doivent être adressés , à Paris, à M. Arthus-Bertrand, libra
rue Hautefeuille , No 23 .
DECEMBRE 1809. 575
Planmilitaire ,concernant les attaques nocturnes , par M. Leblanc-
Eguilly , ancien capitaine d'artillerie , un vol. in-80, avec sept.
planches en taille-douce , prix 12 fr. broché , et 12 fr. 75 c. par la,
poste. Chez l'Auteur , à Eguilly près Bar-sur-Aube ; et le dépôt à
Paris , chez Magimel , libraire , rue de Thionville , No 9 .
Ceplanprésente les moyens propres à conduire les troupes pendant
lanuit , sans être aperçu par l'ennemi , et à exécuter avec ordre
toutes les attaques projetées .
Il s'applique encore à l'établissement des batteries et au tracé des
tranchées ; on y donne en outre des méthodes nouvelles pour assurer
de chaque espèce de bouche à feu , pendant la nuit , sur des points
fixes , et sur ceux que l'on présumerait , d'après les mouvemens que
l'ennemi serait dans le cas de faire .
Pour remplir tous ces objets , l'Auteur a imaginé plusieurs instrumens
, et fait diverses expériences qui sont rapportées dans cet
ouvrage. Son procédé , clairement démontré , est fondé sur des principes
géométriques , et ne laisse point de lacune.
१
L'utilité de ceplanne se borne pas seulement à l'art de la guerre ;
les ingénieurs géographes , ainsi que ceux du cadastre et autres
géomètres , y trouveront deux instrumens nouveaux , pour déterminer
à l'instant le résultat des opérations trigonométriques sans calcul
, et établir des bases sur le terrain avec plus de promptitude et de
précision que par les moyens ordinairement employés . Il renferme
de plus les principales dimensions de ces instrumens pour diriger
les artistes mécaniciens dans la construction .
Manuel monétaire et d'orfèvrerie , ou Nouveau traité des monnaies
et des calculs , relatifs aux différentes valeurs des espèces , vaisselles
et matières d'or et d'argent de France et des autres Etats du
monde ; par A. Bonnet , caissier de la monnaie de Rouen , meme
bre de l'Académie des sciences , belles-lettres et arts de la même
ville. Un vol . in-4º de plus de 400 pages , caractères petit-romain et
petit-texte ; prix , 10 fr. pour Pariset Rouen ,et 13 fr. , franc de
port pour les départemens. ARouen , chez l'Auteur , hôtel des Monnaies
, rue Herbière ; P. Périaux , imprimeur-libraire , rue de la
Vicomté , N° 30 , et rue Herbière , Nº 9 ; Frère , libraire , sur le
Port , No 70. A Paris , chez Bailleul , éditeur du Journal du commerce
, rue Helvétius , N° 77 ; au bureau de la rédaction de l'Almanach
du commerce , rue J.-J. Rousseau , Nº 20.
Ce Manuel sera utile aux fonctionnaires des monnaies , du trésor
public et des bureaux de garantie , aux changeurs , orfèvres , banquiers
, et généralement à toutes les personnes qui reçoivent , travaillent
et négocient les espèces et matières d'or et d'argent.
L'ouvrage n'ayant été tiré qu'à un petit nombre d'exemplaires
les personnes qui désireraient se le procurer sont priées d'envoyer ,
franc de port , leurs demandes aux adresses ci-dessus ; l'ouvrage
sera expédié le plus tôt possible , et on ne paiera qu'après l'avoir
reçu.
Lectures poétiques , morales et descriptives , ou Choix d'épisodes
sur la religion , les moeurs , l'histoire , les beaux arts et les produetions
delanature; extraits de L. Racine , Voltaire , Roucher , Saint-
1
576 MERCURE DE FRANCE ,
Lambert ,Delille , Castel, etc.; précédés des élémens de prosodie
française , par A. F. J. Frévile , auteur de la Vie des enfans célèbres .
Ouvrage propre à exercer la mémoire des jeunes gens , et à leur
donner le goût de l'étude et de la littérature par le charme des beaux
vers . Un vol. in-12 de 540 pages , avec trois très-jolies gravures ;
prix,4 fr . 50 c. broché , pour Paris , et 6 fr. , franc de port , par la
poste.AParis , chez Genets jeune , libraire , rue de Thionville , Nº 14.
Leçons de géométrie théorique et pratique , à l'usage de MM. les
élèves de l'Académie impériale d'architecture. Par M. Mauduit , professeur
de mathématiques de l'ancienne Académie Royale d'architecture,
et membre de cette Académie ; professeur pour la même partie
à l'Ecole spéciale des Beaux-Arts , aux Quatres-Nations ; professeur
d'analyse algébrique au Collége impérial de France ; membre de
l'Académie électorale palatinedeManheim,del'InstitutdeBologne, etc.
Nouvelle édition , revue , corrigée et augmentée.Deux
avec des planches . Prix , broché , 10 fr. , et 12 fr. franc de port.A
Paris , chez l'Auteur , rue de l'Observance , nº 10 ; Firmin Didot et
Bluet , libraires , rue de Thionville ; et Cellot , imprimeur-libraire ,
rue des Grands-Augustins , nº 9 .
Deux vol. in-8°
1
Le quadrille des enfans, avec lequel, par le moyende quatre-vingtquatre
figures coloriées , et sans épeler , ils peuvent , àl'âge de quatre
on cinq ans , et au-dessous , être mis en état de lire , à l'ouverture de
toutes sortes de livres , en trois ou quatre mois , même plus tôt , selon
leurs dispositions . Par feu M. Berthaud. Sixième édition , refondue ,
abrégée et perfectionnée à leur usage , avec une instruction sur la
manière de se servir des fiches et du livre. Un vol. in-8° , avec 84
fig. , et 84 fiches , sur lesquelles les figures coloriées sont répétées
Prix, 15 fr., et 16 fr. franc de port.AParis, chez Arthus-Bertrand ,
libraire , rue Hautefeuille , nº 23 .
L'auteur a joint à cet intéressant ouvrage l'usage des fiches de differentes
couleurs , sur lesquelles sont collés d'un côté la figure , de l'autre
le son quiy a rapport. Le livre est plus pour le maître , les fiches plus
pour l'enfant , elles deviennent entre ses mains des joujoux instructifs
qui l'attachent par les images immobiles.
Maximes et réflexions sur différens sujets de morale et de politique ,
parM. de Levis. Troisième édition , formatin- 18, imprimé par Pierre
Didot , aîné , et pouvant faire suite à la collection des anciens moralistes
. Un vol in-18. Prix , broché , I fr . 80 c. , et 2 fr. 25 c. franc de
port , papier vélin , cartonné , 4 fr. A Paris , chez Didot , aîné , rue
du Pont-de-Lodi ; Déterville , rue Hautefeuille ; et Petit , au Palais-
Royal.
Sous-presse du même auteur , les Voyages de Kang-hi, ou Nouvelles
lettres chinoises .
Choix de Biographie ancienne et moderne , à l'usage de la Jeunesse ;
ou Notices surles hommes illustres de diverses nations , avec leurs portraits
gravés au trait en taille-douce , d'après les meilleurs originaux; par
C. P. Landon , peintre , ancien pensionnaire de l'Académie de France
àRome , correspondant de l'Institut Royal de Hollande. Le prix de
la souscription pour les six livraisons formant 2 vol. in-12 , ornés de
144
DEPY
BELA
SEINE
DECEMBRE 1809.308
144planches avec le texte , est de 1a fr . , et de 14 fr . frane de port
Paris , chez C. P. Landon , peintre , rue de l'Université
Debray , libraire , rue Saint-Honoré , vis-à-vis celle du Coq
La première livraison a paru le 20 décembre , les suivantes se suc
cèdent de cinq jours en cinq jours .
et
Noms des personnages dont les notices et lesportraits sont contenus
dans la première livraison : Alexandre-le-Grand , Alfred-le-Grand ,
Anne deBoullen, Annibal, Archimède , l'Arioste , Aristide , Aristote ,
Auguste , Bayard , Boileau , Bossuet , Bourbon le Conétable , L. J.
Brutus , M. J. Brutus , Buffon , Catherine II , Caton le Censeur ,
Caton d'Utique , César , Charlemagne , Charles-Quint , Charles Ier ,
Cicéron.
LeBon Jardinier , almanach pour l'année 1810 , dédié et présenté à
Sa Majesté l'Impératrice-Reine par M. Mordant De Launay , l'un des
bibliothécaires au Jardin des Plantes ; contenantdes préceptes généraux
de culture; l'indication , mois par mois , des travaux à faire dans les
jardins; ladescription , l'histoire et la culture particulière de toutes
les plantes utiles , soit potagères ou propres au fourrage , soit arbres
fruitiers de toutes espèces , avec la manière de les bien conduire et
l'indication des meilleurs fruits ; des oignons et des plantes à fleurs et
d'ornement , même les plus rares , et des arbres , arbrisseaux et
arbustes ou utiles ou d'agrément , de pleine terre , d'orangerie et de
serre chaude , avec leurs classifications , leurs noms botaniques ou
autres , la cause et l'étymologie de ces noms, le pays natal de chaque
plante , le lieu où elle croît naturellement , l'époque à laquelle elle a
été connue ou cultivée en France , le tems de sa fleuraison, la couleur
des fleurs , les moyens de la conserver et de la multiplier , enfin la
place qu'elle doit occuper dans les jardins eu égard à sa constitution
et à l'effet pittoresque qu'elle peut produire dans les différents sites
parses dimensions et la couleur de son feuillage et de ses fleurs :
suivis d'une table latine et française très-complette de tous les noms
botaniques , vulgaires et même triviaux de chaque plante , et d'un
vocabulaire explicatif de tous les termes de jardinage et de botanique
ayant besoin d'interprétation. Edition corrigée et considérablement
augmentée , formant un vol. in-12 de près de 900 pages , grande justification
, caractère petit-texte. Prix , 6 fr. broché , et 8 fr. francde
port . A Paris , chez Audot et compagnie , libraires , successeurs de
feu M. Onfroy , rue Saint-Jacques , nº 51 .
Cet ouvrage , qui parut par extraordinaire pour 1809 , avec un
supplément , vient d'être réimprimé avec beaucoup d'augmentations .
Calendrier du Jardinier , pour l'an 1810, ou Journal de son travail,
distribué par chaque mois de l'année , ouvrage utile et nécessaire à
toutes les personnes qui veulent cultiver elles-mêmes leurs jardins ,
ou curieuses de pouvoir suivre et même diriger avec fruit les opérations
de leurs jardiniers , etc. etc. Publié par J. F. Bastien , anteur
de la Nouvelle maison rustique , 3 vol in-4° , et autres ouvrages sur
l'agriculture . Seconde édition , considérablement augmentée. Un vol.
in-12 , de 700 pages . Prix , 4 fr. 50 c. , et 6 fr. franc de port. A
Paris, chez Arthus-Bertrand , libraire , rue Hautefeuille , nº 23.
3.0
1
578 MERCURE DE FRANCE ,
Le Vallon aérien , ou Relation du Voyage d'un aéronaute dans un
pays inconnujusqu'à présent; suivie de l'histoire de ses habitans et de
ladescription de leurs moeurs . Ouvrage revu et publié par J. Mosneron,
ex-législateur. Un vol . in-12. Prix , 2 fr. 50 c. , et 3 fr. 50 c.
franc de port. A Paris , chez Jh. Chaumerot , libraire , Palais-Royal ,
Galeries de bois , nº 188.
Mémoire sur la Fièvrejaune; par J. Le Fort , docteur en médecine,
ancien chirurgien-major du régiment de Hainault , médecin en chef
du deuxième corps d'armée d'observation de la Gironde , membre de
plusieurs Sociétés de médecine et de l'Académie royale des Géorgéophiles
de Florence . In-8°. Prix , I fr. , et I fr. 20 c. franc de port . A
Paris , chez D. Colas , imprimeur-libraire , rue du Vieux-Colombier ,
n° 26 ; Croullebois , libraire , rue des Mathurins , n° 17 ; Gabonet
Compagnie , libraires , place de l'Ecole-de- Médecine , nº 2.
Manuel géographique et statistique de l'Espagne et du Portugal , où
l'on trouve des notions exactes sur l'étendue , le sol , le climat , les
productions et la population de ces pays ; sur le caractère et les moeurs
de leurs habitans ; sur le gouvernement , les finances , les forces de
terre et de mer , les manufactures , le commerce , l'industrie , et
l'état des sciences , arts , etc. , ete . Un vol . in-8º de 535 pages , avec
une carte coloriée de l'Espagne et du Portugal . Prix , 7 fr . broché , et
8 fr . 75 c. franc de port. A Paris , chez F. Buisson , libraire , rue
Gilles- Coeur , n ° 1o .
Génie du Christianisme, ou Beautés de la religion chrétienne ,par
François -Auguste Châteaubriand. Sixième édition . Neuf vol. in-18 ,
avec 9 gravures . Prix , 18 fr . , et 22 fr . franc de port. A Lyon , chez
Ballanche , père et fils , seuls propriétaires ; et à Paris , chez Nicolle,
rue de Seine , nº 12 .
Cette nouvelle édition ne diffère en rien de celle in-8° , publiée il
y a quelques mois. (5 vol. in-8° ; prix , 30 fr .. et 36 fr . franc de port ;
et enpapier vélin , 48 fr . , et 54 fr . franc de port ) sinon que l'édition
in-8º a une table des matières qu'on n'a pas insérée dans l'in-18.
Eloge de M. d'Orléans de Lamotte , évêque d'Amiens , suivi de
notes historiques ; par M. N.S. Guillon, chanoine honoraire de l'église
de Paris , professeur d'éloquence au Lycée Bonaparte , discours qui a
remporté le prix à l'Académie des sciences et lettres d'Amiens , en
1809. Prix , I fr . 25 c. , et 1 fr . 50 c. franc de port . A Paris , chez
Arthus -Bertrand , libraire , rue Hautefeuille , nº 23 .
Ode sur le Débarquement des Anglais en Zélande , par M. Letournel
, membre de l'Université Impériale . In- 8 ° . Prix , 40 c . , et 50 c.
franc de port. A Paris , chez l'Auteur , rue Saint-Denis , nº 353 ; et
chez tous les Marchands de Nouveautés .
Rapport sur les travaux de la Société d'agriculture et de commerce
de Caen , par Pierre-Aimé Lair , secrétaire de cette Société et membre
de l'Académie de Caen , correspondant des Sociétés d'agriculture du
département de la Seine , et d'encouragement pour l'industrie nationale
, etc. Prix , 75 c. , et 1 fr. franc de port. A Paris , chez
Mne Huzard , libraire , rue de l'Eperon.
DECEMBRE 1809 . 579
- Le Mentor des enfans et des adolescens , ou maximes , traits d'histoire
et fables nouvelles en vers , propres à former l'esprit et le coeur
de la jeunesse ; par l'abbé Reyre , auteur de l'Ecole des jeunes demoiselles
et du Fabuliste des enfans et des adolescens . Douzième édition
revue , corrigée et augmentée d'un chapitre . Prix , 2 fr . 60 c . broché ,
et3 fr. 60 c . franc de port. AParis , chez Audot et compe, libraires ,
successeurs de M. Onfroy , rue Saint-Jacques , nº 51 .
,
Epitre d'Héloïse à Abailard , traduite de l'anglais ; par H. F. Prix ,
75 cent. AParis, chez Le Normant , imprimeur-libraire , rue des
Prêtres-Saint-Germain- Auxerrois , nº 17 .
DuMagnétisme animal , considéré dans ses rapports avec diverses
branches de la Physique générale ; par A. M. J. Chastenet de Puységur,
ancien maréchal de camp, du corps royal de l'artillerie . Seconde
édition . Prix , 5 fr. 50 c. , et 6 fr. 50 c. franc de port. A Paris , chez
l'Auteur , rue Saint-Honoré , nº 390 ; Cellot , rue des Grands-Augustins
, nº 9; et chez Arthus-Bertrand , libraire , rue Hautefeuille
23
Mémoires pour servir à l'histoire et à l'établissement du Magnétisme
animal. Seconde édition. Prix , 5 fr . 50 c. , et 6 fr . 50 c. frane de
port. Chez les mêmes .
Notice sur M. de Janville , ancien conseiller au parlement et président
de la chambre des comptes de Rouen , président du conseil général
du département du Calvados , ancien maire de Caen , administrateur
des hospices et trésorier de la Société d'agriculture et de commerce
de cette ville , par Pierre-Aimé Lair , secrétaire de la Société
d'agriculture et de commerce , et membre de l'Académie de Caen
correspondant de la Société d'agriculture du département de la Seine ,
et de la Société philomathique de Paris , etc. Prix , 40 c. , et 50 c.
franc de port. A Caen , de l'imprimerie de F. Poisson.
,
Anti- Titus , ou la critique de la mode des cheveux coupés , pour
les femmes . Prix , 75e. , et 1 fr . frane de port. A Paris , chez P.
Mongie l'aîné , libraire , Cour des Fontaines , nº I.
Lettre à M. F** de N*** , sur cette question : Les mots avant que
peuvent- ils avoir la négative ne pour complément ? Brochure in-8 ° .
Prix , I fr . A Paris , chez l'Auteur , rue Neuve-des-Bons-Enfans ,
n° 25 , à l'Athénée de la Langue française .
Curiosités de la littérature , traduction de l'anglais, par M. T. P.
Bertin, sur la cinquième édition . Deux vol. in-8°. Prix , 9 fr. et 11 fr.
franc de port. A Paris , chez Joseph Chaumerot , libraire , Palais-
Royal , Galeries de bois , nº 188 ; et chez Arthus -Bertrand , libraire ,
rue Hautefeuille , nº 23 .
Lettres de Julie à Ovide et d'Ovide à Julie ; précédées d'une notice
sur la vie de ce poëte , suivies d'une épitre en vers de Julie à Ovide.
Un vol . in-18 , avec figure , nouvelle édition. Prix , I fr . 50 c. et 2 fr .
franc de port. A Paris , chez Delaunay , libraire , Palais-Royal , galeries
de bois , n° 243 .
Colifichet , ou le Favori des Dames , recueil des chansens de
580 MERCURE DE FRANCE , DECEMBRE 1809.
MM. Antignac , Armand-Gouffé , Barré , Brazier , Charet , Constant-
Dubos , Coupart, Demautort , Desfontaines , Désaugiers . Despréaux ,
Dupaty , Francis , Jacquelin , Moreau , Piis , Prévost-d'Iray , Raboteau
, Servières , etc. -Première année. - Un vol . in-18 , orné d'une
gravure. Prix . I fr . 50 c. et a fr . frane de port. A Paris , chez Jh.
Chaumerot , libraire , Palais-Royal , Galeries de bois , nº 188; et
Arthus-Bertrand , libraire , rue Hautefeuille , nº 23.
Histoire de Catherine II, impératrice de Russie ; par J. Castéra.
Quatre vol. in-12 , avec 14 portraits , la carte générale de laRussie ,
et celle de la Pologne et de ses partages . Prix, 12 fr . et 16 fr . franc
deport. A Paris , chez Arthus-Bertrand , libraire , rue Hautefeuille .
Nota. Cette édition est conforme à celle publiée en 3 vol. in-8°
en1800.
Recueilde Romances avec accompagnement de piano ou de harpe ,
dédiées à Mile Volnais. Paroles de R... Fromentin , musique de
Garcia. Prix , 5 fr . AParis , chez l'Auteur de la musique , rue Christine
, nº 3 ; et chez MM. Le Duc et Sieber fils , marchands de musique.
GRAVURE,-Malvina , estampe gravée , en manière noire , par
M. Dickinson , d'après le tableau de Mlle Elisabeth Harvey , exposé
au Sallon de 1806. Prix , 12 fr . A Paris , chez M. Charles Barrois ,
libraire , place du Carrousel , nº 26 ; chez M. Dickinson , graveur ,
rue du Bac, nº 69 ; et chez les principaux marchands d'estampes .
Ces mots, tirés d'Ossian , qui rappellent le sujet du tableau , sont
gravésau bas de la planche , au-dessous du nom de Malvina :
The virgins beheld me in my grief,
And they touched the harp ofjoy. CROMA.
«Les vierges me regardaient dans ma douleur , et elles touchaient
laharpeduplaisir. Poëme de Croma. On se rappelle le succès qu'eu
au Sallon de l'an 1806 , ce tableau où Mlle Elisabeth Harvey a fait
contraster d'une manière si ingénieuse et si touchante la douleur profonde
de Malvina , avec l'innocente joie de ses compagnes qui tâchent
deladistraireparle sonde leurs harpes et parleurs chants. La gravure
enafort bienrendu les principaux effets . Ce genre de la manière
noire, ou du mezzo-tinto , particulier aux artistes anglais , est sur-tout
très -propre aux sujets mélancoliques , et convenait parfaitement à
celui-ci.
1-
AVIS . -Les Essais sur la végétation considérée dans ledéveloppement
des bourgeons , par M. Aubert du Petit-Thouars , et dont nous
avons donné un extrait dans le N° de samedi dernier , 23 décembre ,
forment I vol. in-8º, avec deux planches ,dont le prix est de 5 fr. , et
6fr. francde port. Le même , sur grand raisin , 6 fr. , et 7 fr . franc
de port ; sur grand raisin- vélin , 8 fr . , et 9 fr. franc de port. AParis,
chez Arthus-Bertrand , libraire , rue Hautefeuille , nº 23 ; éditeur de
la Bibliothèque Physico-économique , et des Annales Forestières.
Nota. Onpeut se procurer au Bureau du Mercure de France , chez
Arthus-Bertrand, libraire, rue Hautefeuille , nº 23 , tous les ouvrages
quiysont annoncés , ainsi que ceux des catalogues qui parviennent à
MM. les abonnés ,
TABLE
DU TOME TRENTE - NEUVIÈME .
POESIE.
L'ABIME de la Montagne Noire. Romance ; par M. S. Edmont
Geraud. Page3
Ala Paix. Stances irrégulières ; par M. Talairat . 65
Imitationde la VIIe ode d'Horace ; par M. Demore. 66
Les Vieux Francs ; par J. A. Pierret de Saint- Séverin . 129
Romance élégiaque sur la mortde Stéphanie Zoë J.. ; par M.
M. A. J. 130
Fragment du Polinice d'Alfieri ; traduction par M. de Gourbillon . 193
A ma Lyre ; par Mme ***. * ) 195
Acelle qui m'aimait ; Elégie par M. Eusèbe Salverte." 196
Scène du Paresseux , comédie inédite ; par M. Marignie. 257
Les petits Enfans dans les Bois. Ballade traduite de l'anglais par
M. Philippe . 321
Chant triomphal pour la Paix ; par M. Arnault. 385
Dialogue entre la ville de Paris et la ville de Rome ; par M. de
Püs 387
Ottave publicate in Pariggi nellafesta del 2 decembre; dal signor
Buttura. 389
L'Hiver ; par M. Le Gouvé. 449
Vers lus devant M. Delille , dans la classe de Poésie latine au
Collége de France ; par M. Parseval. 454
La Gloire des armées françaises , on la troisième coalition ; chant
Phéroïque ; par M. Désaugiers Kaîné.
513
٢٠٠
Enigmes,. 5,67 , 131 , 198 , 261 , 330 , 391 , 455 , 521
Logogriphes.
Charades .
6,67 , 131 , 198 , 261 , 330 , 392 , 456 , 522
6, 68 , 132 , 198 , 262 , 330 , 392 , 456 , 522
562 TABLE DES MATIÈRES .
SCIENCES ET ARTS .
1
Recueil d'observations astronomiques , etc. , faites pendant le
cours d'un voyage aux régions équinoxiales ; par Alexandre
de Humboldt. ( Extrait. ) Pages 133
263
Traité élémentaire de géologie ; par J. A: Deluc. (Extrait . ) 199
Essai sur le principe de population ; par T. R. Malthus : traduit
de l'anglais par P. Propost, ( Extrait,)
Rapport sur les vaccinations pratiquées en France. ( Extrait. ) 331
Système physique et moral de la femme ; par Roussel. ( Extrait. ) 335
Sur l'influence des idées exactes dans les ouvrages littéraires ; par
M. Biot . 393
Des erreurs populaires relatives à la médecine ; par M. Richerand.
( Extrait. ) 457
Essais sur la végétation ; par A. Aubert du Petit - Thouars . ( Extrait.
) 461
Notice sur M. L. Vitet , médecin de Lyon; par M. E. Pariset. 466
५:
LITTÉRATURE ET BEAUX -ARTS...
Sur le nouveau dictionnaire grec-français , et sur quelques autres
livres nouveaux à l'usage des jeunes étudians . :
De l'état sauvage ; par J. Dan... Del... ( Extrait. )
7
17
OEuvres complètes de Palissot. ( 4ª Extrait.) 23
"
Enguerrand de Balco , ou Gaîté soeur de Courage. Nouvelle
par M. Eusèbe Salverte . 34
Tableau historique et pittoresque de Paris ; par M. *** . (Extrait.
) 69
OEuvres complètes de Boileau Despréaux , avec des notes ; nouvelle
édition . (Extrait. )
8.
Les Bucoliques de Virgile ; traduction nouvelle en vers ; par M.
Dorange. (Extrait . ) : 92
Voyage pittoresque de Constantinople et des rives du Bosphore.
7
(Notice.) 137
Eloge de Pierre Corneille ; par M. Victorin Fabre. ( Extrait. ) 139
Théâtre choisi de Favart. ( Extrait. ) 146
Poésie épique ; par M. Parseval. 164,227
Dialogue entre un métaphysicien et sa femme; par M. Andrieux.
237, 290
Discours sur l'instruction publique; par M. Teissedre. ( Extrait. ) 209
TABLE DES MATIÈRES . 583
Fragmens sur lamusique ; par M. le chambellan comte d'Escherny.
( Notice. ) 220
Wieland ou les Prodiges ; par M. Pigault Maubaillarcq . ( Notice.
) 222
OEuvres de J. Lablée. ( Idem . ) 224
Histoire des premiers tems de la Grèce ; par M. Clavier ( Extrait.)
272
Quelques réflexions sur les auteurs qui ont fixé la langue française
; par M. Tissot. 281
Histoire d'Irlande , traduite de l'Anglais de M. J. Gordon , par
Pierre La Montagne . (Extrait. ) 343
Essais de M. M. B. Mérigon . ( Extrait . ) 348
Osmin et Zambri. Conte oriental par M. Adrien S..n . 358
OEuvres complètes de l'abbé Arnaud. ( Ier Extrait. ) 408
Lettres russes publiées par M. de *** de Selves ( Extrait . )
Alide et Cloridan ou l'Epée , de Charles Martel . (Extrait. )
Romans , Contes , Anecdotes et Mélanges ; par M. Kotzebue.
419
421
(Extrait.) 422
L'épouse du Bandit , ou la Fille de Saxe. ( Extrait . ) 424
L'Ecossaise expatriée ; nouvelle . ( Extrait . ) 427
Détails sur la vie et les ouvrages de Joseph Haydn .
Extrait d'une lettre sur la méthode de Pestalozzi.
429
472
Hélène , nouvelle polonaise ; par M. Eusèbe Salverte. 481
Annales des Voyages , de la Géographie et de l'Histoire ; par
M. Malte- Brun . ( Extrait . ) 523
La Peinture , poëme en trois chants ; par M. H. Z. de Valori.
(Extrait. )
528
Eloge de Duplessis Mornay ; par M. Henri Duval . ( Extrait . ) 538
Recueil des costumes français ; par M. L. Bathier . ( Extrait. ) 541
Traduction d'une scène de l'Edipe de Sophocle ; par M. Parseval.
LITTÉRATURE ÉTRANGÈRE .
All' augustissimo emperatore e re Napoleone , etc. sciolti di Gian-
Domenico Boggio .
La dernière guerre d'Autriche ; chant improvisé par François
Gianni.
543
ΙΟΙ
104
La Treccia donata ; poemetto di Lorenzo Pignotti . 155
L' innesto vaccina , poemetto del dottor Lorenzo Ponza. 163.
584 TABLE DES MATIÈRES.
:
Spectacles.
Lettres aux Rédacteurs .
VARIÉTÉS.
48, 112 , 173 , 243 , 299 , 365,496 , 552
Chronique de Paris:
Nécrologie.
Sociétés savantes et littéraires .
POLITIQUE.
55 , 116 , 178
107,296.
181 , 562
307,558
Evénemens historiques. 57 , 118 , 183 , 247 , 311 , 374,435 , 499, 566
Paris.
Livres nouveaux.
126 , 192 , 254 , 318 , 382,444,508,572
ANNONCES .
64,127,256,319, 383 , 448 , 510 , 573
Fin de la Table du tome trente-neuvième .
mes sen_ti mens et mes transports !
%
2. Couplet .
a ces hau - tes mon
ta
gnes ou
ire le bonheur ! sa lut a ces dou_ces cam
où je vis la premie
1
re - fleur !
e rai sous ces vieux chênes qui mom - bra
jeune en
fant ... je boi - rai l'eau de ces fon
es se mi
ra mon front nais sant .
Qualité de la reconnaissance optique de caractères