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1809, 07-08, t. 37, n. 415-423 (1, 8, 15, 22, 29 juillet, 5, 12, 19, 26 août)
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34.50 Mo
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585
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Texte
MERCURE
DE
FRANCE ,
JOURNAL LITTÉRAIRE ET POLITIQUE.
TOME TRENTE - SEPTIÈME .
AUGH
LEVASSEUR
VIRES
ACQUIRIT
EUNDO
.
A PARIS ,
CHEZ ARTHUS-BERTRAND , Libraire , rue Hautefeuille
, Nº 23 , acquéreur du fonds de M. Buisson et
de celui de Mthe Ve Desaint.
1809.
DE L'IMPRIMERIE DE D. COLAS , rue du Vieux-
Colombier , N° 26 , faubourg Saint-Germain .
UCB..ERKELEYJAN29'43FRENCH 9

APRO
M52
1809,54-23
MERCURE
DE FRANCE .
N° CCCCXV. -
er
Samedi Juillet 1809.
SCIENCES ET ARTS .
HISTOIRE DES ARBRES ET ARBRISSEAUX QUI PEUVENT ÉTRE
CULTIVÉS EN PLEINE TERRE SUR LE SOL DE LA FRANCE ;
par M. DESFONTAINES , de la Légion d'honneur , de
I'Institut de France , Professeur de Botanique au
Muséum d'Histoire naturelle , etc. - A Paris , chez
Brosson , libraire , rue Pierre-Sarrazin , nº 9.1809 .
Si les jouissances de l'esprit sont les plus nobles et
les plus brillantes auxquelles l'homme puisse aspirer dans
la jeunesse , il en est d'autres plus faciles et plus calmes
qui l'attendent dans un âge avancé , et qui , s'alliant par
des rapports secrets à sa situation et au dépérissement
de ses forces, le distraient si elles ne le consolent de
tout ce qu'il a perdu . Ces jouissances se trouvent dans
la vie des champs . Lorsque votre imagination affaiblie
n'est plus capable de produire les découvertes des sciences
, ou les chefs-d'oeuvre des lettres et des arts , vous
pouvez créer encore ; vous pouvez faire naître de la verdure
et des fleurs , ou planter des ombrages que vous
devront vos neveux . Avez-vous passé votre vie dans les
affaires , et , devenu plus sage , voulez-vous jouir enfin de
vos dernières années ? venez aux champs . Sully et
Malesherbes ont planté ; Charlemagne dirigeait l'exploitation
de ses domaines ; et Dioclétien, revenu de l'empire,
cultivait lui-même ses jardins de Salone (1 ) . Chez nous ,
(1) Comme on le pressait de reprendre l'empire ; plût aux Dieux ,
dit-il , que vous pussiez voir ici les légumes que j'ai plantés de mes
mains ! Vous sentiriez combien votre tentative est inutile . (AUREL..
VICT. Epitome. )
Aa
4 MERCURE DE FRANCE,
combien de familles , ruinées par les malheurs des tems ,
ont ainsi retrouvé aux champs une existence heureuse !
Combien n'y en a-t-il pas qui ont goûté dans les soins
de leurs terres et dans une vie paisiblement occupée ,
une santé et une jouissance d'elles-mêmes que plus
riches elles n'auraient jamais connues ! ou, s'il leur reste
à pleurer des pertes irréparables, du moins elles peuvent
le faire en paix au sein de la nature. Plus d'un proscrit
sous un toit de feuillage , s'est rappelé avec quelque
charme les murailles de sa prison .
Une foule de circonstances attestent combien ce goût
des occupations rurales est devenu général en France.
On en trouverait une nouvelle preuve dans le succès
rapide de l'ouvrage que nous annonçons . Cette Histoire
des arbres et des arbrisseaux a paru au commencement
de 1809 , et déjà la première édition est presque épuisée.
La raison en est simple ; il s'agit des arbres et des
arbrisseaux qui peuvent croître sur le sol de la France :
chacun veutychercher ce qu'il trouvera de plus agréable ,
de plus utile pour embellir sa retraite ; et dans ce cas
malheureusement trop rare , le goût public est d'accord
avec l'intérêt de la nation .
L'auteur expose lui-même , dans sa préface , le but
qu'il s'est proposé d'atteindre .
" L'ouvrage que j'offre au Public est un tableau historique
des arbres et des arbrisseaux indigènes , et de ceux
des pays étrangers que l'on cultive dans les jardins , et qui
peuventcroître en plein air , soit dans nos départemens du
Nord , soit dans ceux du Midi .
" Duhamel a donné , en 1755 , sur le même sujet , un
excellent traité qui a été fort utile aux cultivateurs , et qui
a eu toute la célébrité qu'il méritait ; mais depuis , nous.
avons acquis un grand nombre d'arbres et d'arbrisseaux
inconnus à Duhamel. Son livre est devenu fort rare , et il
ne traite d'ailleurs que des espèces qui peuvent croître sous
les climats de Paris et du nord de la France . Ces considérations
, et le désir d'encourager la culture des arbres
étrangers de pleine terre , m'ont déterminé à publier cet
Issai . Le lecteur y trouvera des observations sur les terratus
et les climats qui conviennent à chaque espèce , sur
la manière de les propager , sur les usages auxquels on
DEPT
JUILLET 1809 . 5
peut les faire servir. J'ai aussi indiqué l'époque de leur
introduction , et rapporté ce que j'ai pu savoir de plus
intéressant sur leur histoire . „
"Le solde laFrance ne produit pas naturellementungrand
nombre d'arbres et d'arbrisseaux. Les plus utiles même de
ceux qu'ony cultive aujourd'hui , tels que la Vigne , l'Olivier ,
le Pêcher, l'Abricotier , le Mûrier blanc , leNoyer, etc. , sont
étrangers , et ont été introduits anciennement ; mais c'est
particulièrement depuis la fin du seizième siècle , époque à
laquelle l'étude de la botanique a commencé à faire des
progrès , que nos richesses végétales ont considérablement
augmenttéé.. Le désir de connaître des plantes nouvelles
excité le goût des voyages; les Gouvernemens de l'Europe
les ont favorisés , et une multitude d'arbres et d'arbrisseaux
utiles ou d'agrément , recueillis dans les diverses parties
du globe , sont venus peupler et embellir nos jardins et
nos vergers .
a
» L'Asie mineure nous a donné le Cèdre du Liban , le
Maronnier d'Inde , l'Arbre de Judée , les Lilas , et diverses
espèces de fleurs qui font l'ornement de nos parterres .
» Les voyageurs qui ont abordé à la Chine et au Japon ,
nous ont envoyé le Sophora , le Thuia , l'Aylante , le
Mûrier à papier , le Camellia , arbrisseau remarquable par
la beauté de son feuillage et par l'éclat de ses fleurs .
> On cultive aujourd'hui en France plusieurs Chênes
originaires de l'Amérique septentrionale , qu'il serait utile
de répandre dans nos forêts , tels que le Chêne blanc ,
employé dans les grandes constructions ; le Chêne à feuilles
de Châtaignier , arbre d'une haute taille et dont le bois est
également d'un très-bon emploi ; le Chêne vert de Caroline
, qui croît dans les sables et dans les dunes des bords
de la mer ; le Quercitron , dont l'écorce fournit une couleur
jaune employée à teindre les cuirs , et qui leur donne
beaucoup de prix.
» Nous avons diverses espèces de Frênes apportées des
mêmes contrées , qui méritent d'être propagées par la beauté
de leur port et pour les excellentes qualités de leur bois;
plusieurs Erables , parmi lesquels se trouvent l'Erable
rouge et l'Erable à sucre , dont le bois souple , ferme , uni
et quelquefois agréablement marbré , est propre à faire des
meubles et de superbes ouvrages de marqueterie.
» L'Amérique septentrionale nous a donné en outre le
Bouleau à canots , avec l'écorce duquel les Canadiens font
ses pirogues légères qu'un homme peut transporter d'un
6 MERCURE DE FRANCE ,
fleuve à un autre ; un grand nombre de beaux Peupliers ,
des Noyers qui ont un bois solide , coloré et d'un très-bon
usage , tels que le Noyer noir , le Noyer cendré , l'Ikori , le
Pacanier dont la noix est très-bonne à manger ; des Ormes '
des Micoucouliers , le Charme de Virginie avec lequel on
fait des essieux , des dents , des engrenures de roues , des
poulies de vaisseaux ; le Tupelo aquatique , arbre de trente
mètres de hauteur , dont les racines , fongueuses et légères ,
ont un bois propre à remplacer le liége pour beaucoup
d'usages ; le Tupelo de montagne , employé au charronnage
; différentes espèces d'arbres résineux , du nombre
desquels sont le Genévrier de Virginie , qui vient dans les
terrains les plus arides , et dont le bois est odorant , d'une
belle couleur rouge et d'une longue durée (2) ;le Cèdre blanc,
recherché en Amérique pour les constructions ; le Pin du
lord Weimouth , remarquable par la finesse et l'élégance
de son feuillage ; les Sapinettes blanche et noire , avec
lesquelles on fait de la bière dans le nord de l'Amérique ;
le Baumier de Giléad , d'où découle le baume de Canada
employé en médecine ; le Cyprès chauve , arbre très-gros
et très-élevé , qui croît dans les terrains inondés , dont le
bois est léger , très-durable , facile à travailler , et excellent
pour faire de la volige..
>>Tous ces arbres , et beaucoup d'autres que je passe ici
sous silence , ne sont encore cultivés en France que dans
les parcs et dans les jardins de botanique , comme objets
d'agrément ou d'instruction ; mais ils deviendront d'une
utilité générale lorsque le Gouvernement aura ordonné
d'en faire des cultures dans ses pépinières , et qu'il les aura
répandus dans ses forêts .
Nous devons encore au nord de l'Amérique plusieurs
arbres et arbrisseaux d'ornement ; le Robinier , l'Acacia
rose , que le Monnier a cultivé le premier en France ;
l'Acaciavviisqueux , introduit par Michaux père , etdéjà
commundans les jardins ; les Pavia jaune et rouge , lePavia
à longues grappes ; le Tulipier de Virginie , l'un des plus
beaux arbres de la nature ; diverses espèces de Magnolia ,
d'Azaléa , de Cléthra ; des Rhododendrons , des Obiers ,
des Aube-Epines , des Viornes , des Alisiers , qui fleu-
(2) C'est un arbre du même genre , le Génévrier des Bermudes qui
fournit le bois odorant dont on revêt les crayons de mine de plomb.
( Note de l'auteur de l'article . ) -
JUILLET 1809. 7
rissent au retour du printems et embellissent nos bosquets
pendant cette saison.
29 Les botanistes de l'expédition du capitaine Baudin
nous ont apporté , il y a quelques années , des îles des
mers du Sud et de la Nouvelle-Hollande , plusieurs Eucalyptus
, parmi lesquels il en est qui , comme l'Eucalyptus
obliqua , le cordata , le globulus décrit par M. de laBillardière
, ontjusqu'à quarante-cinq à cinquante mètres de
hauteur sur huit de circonférence; leur bois est très-bon
pour les constructions , et ils viendraient en pleine terre
dans nos départemens du Midi.
Qu'on ne pense pas que nos arbres indigènes puissent
remplacer les arbres exotiques que l'on peut cultiver en,
France. Dans un pays comme le nôtre , où l'on exerce
un grand nombre d'arts mécaniques , on a besoin de bois
de différentes couleurs , de différens degrés de souplesse et
de solidité; les layetiers , les tourneurs ,les ébénistes , etc. ,
sauront entirer un parti avantageux. D'ailleurs beaucoup
d'arbres étrangers peuvent croître dans des terrains qui se
refusent à la culture de ceux de nos climats , et il y en
adont le bois est d'une qualité supérieure à celui des arbres
analogues de notre continent. Enfin , parmi les arbustes
qui ornent nos parterres et contribuent aux jouissances de
la vie , il en est plusieurs qui ont fourni de nouveaux
modèles de dessin aux peintres , aux brodeurs , aux manufactures
d'étoffes et de porcelaines ......
Par ce que vient de dire M. Desfontaines , on voit
qu'un grand nombre d'arbres et d'arbrisseaux utiles ,
maintenant répandus dans toute la France , n'y ont été
introduits que depuis deux siècles . Ce fait réfute assez
une opinion , malheurement trop commune , qui fait
regarder encore par beaucoup de personnes l'importation
des plantes étrangères commeunoobbjjeettdesimple
curiosité , et la culture de ces plantes , comme un
article de dépense à peu près inutile , dont on est
rarement dédommagé par leur naturalisation , ou qui
ne présente tout au plus qu'une application lointaine
dont l'avenir seul pourra profiter. Or , peu de gens
aiment , comme le vieillard de La Fontaine , à se donner
des soins pour le plaisir d'autrui . Mais sans entrer ici dans
des vues générales et pour nous en tenir à ce qu'il peut
y avoir de personnel dans l'espérance, l'héliotrope du
8 MERCURE DE FRANCE,
Pérou , cette charmante fleur qui exhale une odeur si
suave , n'est connue en France que depuis soixante ans ,
et tous les héliotropes que l'on a aujourd'hui dans les
jardins , sont venus des graines envoyées d'Amérique par
Joseph de Jussieu . L'hortensia , originaire du Japon et
de la Chine , a été apportée en Europe en 1790 ; elle
est aujourd'hui répandue partout , et forme un des plus
beaux ornemens de nos parterres par ses touffes de fleurs
couleur de rose qui se succèdent sans interruption depuis
le printems jusqu'à l'automne. Les métrosidéros ,
ces jolis arbrisseaux dont les rameaux se chargent de
fleurs jaunes , blanches ou rouges , agréablement grouppées
, ont été apportés récemment de la Nouvelle-Hollande
par les botanistes de l'expédition du capitaine Baudin ,
et ils sont déjà très-multipliés . Je ne parle ici que des
fleurs , parce qu'elles sont plus généralement connues:
mais la plantation des arbres étrangers offre déjà aux
cultivateurs des avantages plus importans et plus réels .
Quelle utilité , par exemple , ne retire t-on pas aujourd'hui
de la culture.du robinier ou faux acacia introduit
en France sous Henri IV !
Les plantes même que la nature a refusées à nos
climats , et dont nous ne pouvons soutenir la vie que par
artifice , peuvent, étant soigneusement cultivées , devenir
aussi pour nous des sources de prospérité et de richesses .
Toutes les plantations de café du nouveau monde sont
sorties des serres chaudes du Jardin des Plantes de Paris .
Le thé , cet arbrisseau précieux , dont la consommation
forme une branche de commerce immense , est cultivé à
la Chine depuis Canton jusqu'à Pékin ; et dans cette dernière
ville , suivant les observations des missionnaires ,
l'hiver est plus rigoureux qu'à Paris . Il n'est donc pas
douteux que l'on ne pût élever et propager le thé en France ,
si l'on parvenait à s'en procurer un assez grand nombre
d'individus pour en faire des essais de culture dans des
terrains et sous des climats différens . Or , si cela est possible
, qui ne voit l'importance de l'entreprise , et les
conséquences de l'exécution ? On importe annuellement
enEurope jusqu'à trente-six millions pesant de thé , qui
par la nature du commerce de la Chine , se paye presque
1
JUILLET 1809 . 9
tout en argent . Nous délivrer d'un pareil impôt serait sans
doute une assez belle application de la botanique (3) .
,
Mais ici se présente une autre question bien plus
étendue et plus générale , c'est celle de l'influence des
plantes sur la civilisation et sur l'état politique du genre
humain. L'extrait de deux plantes , le café et l'opium, ont
une telle action sur tous les peuples de l'Orient , que
leurs moeurs , leur religion , leur population et leur
système politique changeraient certainement s'ils en
étaient tout à coup privés . En Europe, le café et le tabac
ont- sans doute modifié l'état physique de l'homme , et il est
probable que ces modifications nous ont été avantageuses ;
mais une fois établies généralement , elles sont devenues
indispensables; et de là sont résultés de nouveaux intérêts
à soutenir . C'est presque uniquement pour des plantes ,
pour le café , l'indigo , lleecoton, les épices , le quinquina,
la canne à sucre , que l'on se bat , depuis deux siècles
dans les deux mondes , et ces bienfaits de la nature sont
disputés par les nations les armes à la main . Une nécessité
aussi forte , mais moins cruelle , s'attachera désormais
à toute découverte importante dans les sciences .
Une fois connue d'un peuple , elle est indispensable à
tous les autres ; car le plus habile ne saurait manquer
de devenir le plus riche et le plus puissant. Rien ne
prouve mieux , qu'aujourd'hui , la prospérité des nations
, et leur force morale sont en rapport avec leurs
lumières ? Qui pourrait dire ce que produirait en Europe
la découverte d'une nouvelle plante éminemment
propre à servir d'aliment , de remède , ou à exalter
les sensations ? Qui pourrait dire ce qu'il résulterait de
la découverte d'une nouvelle propriété physique des
corps ? C'est un morceau de fer aimanté qui a fait découvrir
l'Amérique ; c'est avec un verre fait de sable et de
cendre que l'on est parvenu à lire dans les cieux.
Comment ne respecterait-on pas les découvertes des
(3) Peu de tems avant la révolution on avait fait , à Galeria , dans
l'ile de Corse, des essais de cette culture qui donnaient déjà de grandes
espérances; mais la révolution y a mis un terme.
( Note de l'auteur de l'article . )
10 MERCURE DE FRANCE ,
sciences , en voyant leurs plus simples recherches , je
dirais presque leurs hasards suivis de pareilles conséquences
; et qui sait si parmi les faits déjà vulgaires ,
parmi les herbes que nous foulons aux pieds , il n'en
est pas qui un jour produiront encore de plus grandes
choses!
On remarquera peut-être que pour rendre compte aux
lecteurs de l'ouvrage de M. Desfontaines je me suis borné
à le laisser parler lui-même ; et en effet , personne ne
pouvait mieux que lui , indiquer ce qu'il a voulu faire .
Pour me conformer à l'usage établi maintenant parmi les
journalistes , il me resterait à le juger. Mais j'avoue que je
suis beaucoup trop étranger aux matières dont il traite
pour pouvoir, d'après mes seules réflexions me formerune
opinion sur son mérite. Les botanistes les plus distingués
s'accordent à dire qu'il est toujours parfaitement exact ,
et que les caractères qui distinguent les diverses espèces
y sont saisis avec beaucoup de sagacité. Du reste , ils
pensent qu'en le composant M. Desfontaines , a sur-tout
voulu donner une application utile de la science qu'il
possède si bien , et dans laquelle son rang est depuis
long-tems marqué par des travaux du premier ordre. Pour
moi , j'ai trouvé l'ouvrage extrêmement clair , rempli
d'indications utiles , et je crois qu'il intéressera beaucoup
les lecteurs auxquels il est destiné. Le style a quelque
chose de cette douceur et de cette simplicité qui fait
aimer M. Desfontaines de tous ceux qui le connaissent ;
et il s'y joint par fois , sur l'origine des plantes étrangères ,
des recherches d'érudition très-bien placées . Βιοτ.
JUILLET 1809 . 11
LITTÉRATURE ET BEAUX-ARTS .
ATHANASIE , ou mes derniers Entretiens avec elle , surl'Immortalité
de l'âme ; par J.-H. MEISTER . -Un vol .
in- 12 de 211 pages . -A Paris , chez Renouard,
libraire , rue Saint-André-des-Arcs , nº . 55.- 1809 .
L'OUVRAGE que nous annonçons au public est un Recueil
de dialogues faits à l'imitation des dialogues de
Platon . L'auteur suppose qu'une jeune femme , très-aimable
, très-vertueuse , mais très-incrédule , dont il est
l'ami , est attaquée d'une maladie de langueur ; et que
dans les derniers jours de cette femme charmante , se
trouvant à son chevet , et se sentant moins affecté de ses
souffrances que de son irréligion, il met à profit les
momens lucides que lui laisse la maladie , pour combattre
ses erreurs , et lui inspirer de meilleurs sentimens .
Voilà le fonds dramatique de ces dialogues , dont le
texte principal porte sur l'Immortalité de l'âme et l'attente
d'une vie à venir. Cette petite fiction prouve du
moins que l'auteur est plus pieux que tendre. Elle ferait
même penser que M. Meister est plus pénétré de la
sévérité de Dieu , que touché de la justice et de la bonté
de cet être infini . Mais , sans nous arrêter aux sentimens
personnels de ce nouveau théologien , et sans chercher
ce qu'il y a dans tout cela d'honorable ou d'injurieux à la
Divinité , nous allons rendre uncompte exact des preuves
sur lesquelles M. Meister appuie la doctrine de l'immortalité.
Pour bien saisir ces preuves en elles-mêmes , pour en
faire ressortir la force et la solidité , il est nécessaire de
les dégager de tous les liens du discours , de les réduire
à leur plus courte expression , et de les ramener à l'étatde
propositions simples ou de véritables syllogismes . C'est
l'unique artifice que nous employons ici , pour ne rien
ôter au poids des argumens , et à l'évidence qu'ils tirent
de leur liaison naturelle, ou de l'ordre dans lequel on les
12 MERCURE DE FRANCE ;
a disposés . Par-là , nous ferons voir , ce semble , avec
toute la fidélité possible , dans quel singulier esprit on
traite aujourd'hui les objets les plus élevés de la philosophie.
Nous prévenons nos lecteurs que le plus souvent ,
nous ne ferons que copier dans cet extrait les propres
paroles de M. Meister.
Premier Dialogue .-L'auteur s'adresse à Athanasie .
(Athanasie veut dire Immortalité. ) C'est le nom de cette
femme si aimable qui est sur le point de mourir.
<<Ne croyez point à la mort .
>>La mort n'est souvent qu'apparente.
>> Nous dormons et nous nous éveillons .
>> Cela veut dire que nous mourons , et que nous res-
>> suscitons .
>>Des arbres , des plantes , des oiseaux , meurent l'hi-
>> ver pour ressusciter au printems .
>> D'ailleurs , il y a une logique de comparaisons .
>> Encore une fois , le sommeil , c'est la mort :
>> Le réveil , c'est la résurrection .
>>Donc , la vie peut disparaître à nos yeux et subsis-
>> ter encore. D'où il suit que vous pouvez mourir , ou
>> je puis mourir , sans que pour cela mon amour pour
>> vous puisse s'éteindre . Ce qui prouve que l'on peut
>> ressusciter , c'est que voilà vos joues plus colorées que
>> tout à l'heure . Ne craignez point de vous perdre avec
>> moi dans le labyrinthe mystérieux de vos propres sen-
>> sations . Nos idées et nos impressions dépendent des
>> qualités de nos organes , il est vrai ; mais quel est l'or-
>> gane qui les recueille toutes , pour les comparer et les
>> combiner entr'elles ?
>> Nous ne savons rien , nous ne comprenons rien :
» d'où je conclus que ce que nous voyons a moins de
>> réalité que ce que nous ne voyons pas . D'un autre
>>côté , l'homme le plus sain en apparence et le plus
>> éloigné de la mort, en est souvent le plus près . Donc
>> c'est dans l'invisible qu'il faut chercher le principe
>> moteur du monde visible . Car la lumière a beau tou-
>>cher ma rétine , je ne sais pas comment je vois .
>> Il y a donc un autre organe dont les uns ne soup
JUILLET 1809 . 13
>> çonnentmême pas le mystère , et dont les autres ont nié
>>> l'existence.
>> Selon Gall , l'oeil véritable est dans le cerveau ; car
>> l'oeil extérieur étant sain , il suffit d'une lésion du nerf
>> optique, ou de quelque chose de voisin , pour détruire
» la vision.
>> Ce qui n'empêche pas que nous n'ayons l'organe ou
>> le pouvoir qui recueille et compare . Ce pouvoir peut
>>être anéanti par le vice ou par la maladie ; mais il re-
>>naît quelquefois plus actif que jamais .Donc il faut bien
>>que notre intelligence bornée soupçonne quelque
>> chose d'infini , d'éternel. Mais il est tems de baisser la
>> toile ; car , malgré la coloration de vos joues, ceci pour-
>> rait bien vous fatiguer .>>>
Deuxième Dialogue .- « Quelquefois on se sentdouble.
>>>Hippocrate et Pascal ont reconnu cette duplicité de
>>l'homme ; mais ils l'entendent chacun à leur manière.
>> A prendre la chose dans le sens d'Hippocrate , n'avons -
>> nous pas deux cerveaux , comme nous avons deuxyeux
>> et deux oreilles ? N'avons - nous pas deux estomacs ,
>> deux foies , deux rates , etc. ? Dans le sens de Pascal ,
>> ne vous êtes-vous jamais reproché de m'aimer trop ou
>> trop peu ? Donc vous êtes double. Il y a donc deux
>> forces , deux impulsions qui supposent en nous deux ,
» que dis-je ? trois , quatre , vingt , cent principes diffé-
>> rens : d'où il suit qu'il y a unité en nous ; car ces mots
» je , moi , qu'est-ce autre chose que l'aveu de cette
>> unité ?
>> C'est ce moi qui résiste à la dissolution et à la mort .
>> Voyez le tableau du saint Jérôme . D'ailleurs , près
>> d'expirer , ce moi prophétise. Mais les plus habiles
>>gens ne savent rien touchant les ressorts ou les résul-
>> tats de notre organisation. Abîmes de tous côtés !
>> Donc il faut , avec saint Paul , s'attacher aux choses in-
> visibles qui ne passent point .
Troisième Dialogue . « Après avoir tout épuisé en
►fait de savoir , nous rencontrons dés bornes . Mais ces
>> bornes sont franchies par l'oeil de notre pensée intérieure
, et un ordre invisible se découvre. Nous arri
14 MERCURE DE FRANCE,
>> vons au Dieu inconnu de l'Apôtre. C'est là que com-
>> mence notre vrai savoir.
>>De tout tems l'homme s'est flatté de l'immortalité ; il
> est donc immortel. Cet être par excellence n'a-t-il
» étendu ses désirs sur tout? N'est-il pas astronome ? Son
>> oeil n'est-il pas le centre d'un million de rayons partis
>>du soleil , qui est à plus de trente millions de lieues de
>> lui ? Il faut donc qu'il y ait quelque chose d'éternel ,
>> puisque l'homme forme des désirs sans fin . Otez l'autre
>> vie , celle-ci a-t-elle un objet? la vertu a-t-elle un but ?
Quatrième Dialogue . - « Ce que nous sommes le plus
>> certains d'éprouver dans nos voeux et dans nos affec-
>>tions , c'est leur irrésistible entraînement (c'est- à-dire ,
>> que nous sentons nos affections dans nos affections ) .
>> Or , nos passions et nos espérances voient tout éter-
>> nel. Donc elles frappent plus loin et plus juste que
>> notre propre raison. A quoi j'ajoute que nous sommes
>> plus sûrs de nos impressions intérieures que de tout le
>> reste; et quand elles s'accordent avec les lois de la phy-
>>sique et de la morale , nous ne risquons rien de nous
>>y abandonner. L'erreur , si elle est utile , vaut mieux
>> que la vérité ; car alors , la vérité déprave. Un dogme
>> qui nous élève ne peut être une illusion . >>>
Cinquième Dialogue .- Ici il y a un repos . M. Meister
suppose qu'il a été fort malade et qu'il a failli à mourir
. « S'il fût mort en effet , il serait revenu garantir (d'une
>> voix angélique ) à son amie la certitude d'une autre vie
>>telle qu'il la soupçonne. Il connaît plusieurs exemples
>> de ces sortes d'apparitions ; il cite celle de J. C. notre
>> Seigneur , et finit par conclure qu'il faut lire Bossuet ,
» et chercher à se persuader , comme le faisait Socrate à
>> ses derniers momens . »
Sixième Dialogue . « La Bible ne dit presque rien
de la vie à venir; mais il suffit qu'elle ait parlé de Dieu
>> pour conduire à ce raisonnement : Dieu est , donc
>> l'âme est immortelle . L'homme fait de trop belles
>>choses pour que son âme ne vive pas toujours . La pen-
>>sée a un charme tout-puissant qui détache de la terre.
JUILLET 1809 . 15
›Mais la vie est un tems d'épreuves qu'il faut supporter
>> pour mériter le prix qui nous attend.>>>
Septième Dialogue . -Description d'une belle soirée.
<<Une telle soirée fait de la terre un séjour trop beau
» pour la grande majorité des hommes . Voilà pourquoi
>>l'homme doit aller dans le ciel. En attendant , la terré
est sans doute habitée par des anges gardiens , par des
>> âmes dégagées des liens de la matière , mais qui agis-
>> sent sur les âmes des hommes , et peuvent leur impri-
>>mer de sages déterminations . >>>
Huitième Dialogue .- La malade a une vision qui lui
fait adopter les idées de son philosophe ; et elle meurt
tout à fait convertie .
Telle est la substance de ces huit Dialogues ou entretiens
. Tel est le goût bizarre , tel est le déplorable mélange
de frivolité française , et d'exaltation allemande , avec
lequel on écrit de nos jours sur des questions que les
plus sublimes esprits ont pour ainsi dire consacrées , par
la profondeur de leurs vues , et la majesté de leur
éloquence. Franchement , peut-on se mettre dans l'idée
que M. Meister ait songé le moins du monde à ce qu'il
écrivait ? A-t-il seulement entrevu quelle était la grandeur
et la gravité de son sujet ? A-t-il soupçonné ce qu'il faut
avoir de talent , de connaissances , d'élévation et de force
de tête, pour manier dignement de si hautes et de si importantes
questions ? Sur-tout après les admirables écrivains
qui l'ont précédé : hommes dont le génie presque surnaturel
suffisait à peine à l'exécution d'une si noble et si
difficile entreprise ? M. Meister a beau protester dans sa
Préface , qu'il n'écrit point pour les esprits déjà convaincus
, et qui n'ont que faire de ses argumens ; ni pour les
esprits indociles et corrompus qui se refusent à tout,
hors à des vérités démontrées: qu'il veut une gloire plus
aisée et un prix plus doux ; l'assentiment des coeurs qui
cherchent la persuasion , et dont il veut fortifier la foi .
Fortifier la foi ! n'est-il pas visible , au contraire , que lui
donner de si frêles appuis , c'est la mettre en péril? et
que s'abandonner en aveugle à ce zèle imprudent , par
lequel on renverse ce qu'on veut édifier , c'est travailler à
16 MERGURE DE FRANCE ;
ruiner sa propre cause ? C'est établir autant, qu'il est en
soi l'erreur qu'on voulait combattre?
Rien n'est si dangereux qu'un ignorant ami ;
Mieux vaudrait un sage ennemi.
Du reste , le livre de M. Meister , outre les huit entretiens
dont nous avons parlé , contient beaucoup de petits
morceaux où l'on retrouve les mêmes vues et la même
logique : sur l'analyse et le développement de nos facul
tés ; sur la spiritualité de l'âme ; sur le système du docteur
Gall; sur le recueillement ; sur nos rapports avecun
ordre de choses invisibles , etc. Pour donner une idée
du style de l'auteur , nous allons transcrire la fin de ce
dernier morceau , fin à laquelle nous avons le malheur
de ne rien comprendre , et que , d'après les principes de
M. Meister , nous avons eu le plaisir de trouver admi
rable , par son obscurité même .
« On a confondu follement la série des causes et des
>> effets qu'il est possible de calculer d'avance avec plus
>> ou moins de probabilité , plus ou moins de précision ;
>> et celle des chances supérieures tout à fait inconnues
>> et tout à fait incalculables , qui peuvent en troubler, en
>> interrompre le cours .
>> Il est non - seulement permis , mais encore de
>> notre devoir , de chercher à connaître l'enchaîne-
>> nement le plus régulier , le plus constant de la première
» de ces séries . Quant à l'autre , il faut nous borner sans
» doute à ne pas l'oublier dans nos calculs , mais ne ly
>> faire entrer que comme une puissance inconnue dont
» les effets sont aussi certains qu'ils sont impénétrables ,
>> et dont nous ne pouvons hâter le secours , ou diminuer
>> le danger, que par l'influence habituelle de nos disposi-
>> tions morales , ou par l'influence plus sensible encore
>> de nos principes religieux , et de la douce confiance
>>que ces principes doivent nous inspirer. Ce sont les
>> seuls talismans auxquels l'homme raisonnable puisse
>> croire , et les seuls dont l'homme vraiment pieux se
>>permettra jamais de faire usage . >>> A. Z.
1
THÉATRE
LA
JUILLET 1809.
DEPT
DE
THEATRE COMPLET ET POÉSIES FUGITIVES DE J.-F. COLLIN
D'HARLEVILLE , Membre de l'Institut , etc. -- Quatre
vol . in-8 ° . - A Paris , chez H. Nicolle , à la Librarie
stéréotype , rue de Seine , nº 12. "
(PREMIER EXTRAIT.)
COLLIN-D'HARLEVILLE , qu'une mort prématurée enleva
l'année dernière aux lettres et à l'amitié , débuta dans la
carrière dramatique par la comédie de l'Inconstant , le
13 juin 1786. Cet ouvrage fut accueilli avec une bienveillance
générale , et depuis cet heureux coup d'essai ,
l'auteur fut constamment protégé par la faveur publique .
On avait bien senti que l'Inconstant ne pouvait offrir au
théâtre une intrigue attachante , encore moins un dénouement
raisonnable : il rappelait d'ailleurs l'Irrésolu
de Destouches , caractère absolument semblable , qu'on
voit tout entier dès la première scène , et dont le développement
nécessite l'uniformité. Ces deux comédies
avaient encore entre elles une ressemblance plus piquante,
en ce que l'une et l'autre finissaient par un vers sia
liérement heureux , également donné par le sujet et qui
renferme la critique la plus juste et la plus ingénieuse
du dénouement. L'Irrésolu , quand il s'est enfin déterminé
pour Julie , achève son rôle , en s'écriant :
J'aurais mieux fait , je crois , d'épouser Célimène !
Et le valet de l'Inconstant , Crispin , témoin des éternelles
variations de son maître , terminait la pièce par ce
vers :
Il n'est pas de raison pour que cela finisse .
Collin-d'Harlevilie a imaginé successivement trois dénouemens
pour son ouvrage ; tous ont été fort applaudis ,
aucun n'est satisfaisant. Il n'est peut-être pas sans intérêt
pour l'art dramatique d'examiner pourquoi cette comédie
, où le choix du sujet , l'intrigue et le dénouement
furent généralement et justement critiqués , obtint cependant
en 1786 un succès très-général et très-mérité.
Sans doute il faut en attribuer une partie à la gaîté de
B
18 MERCURE DE FRANCE ,
l'ouvrage , à la verve comique dont il étincelle dans les
détails , à la vivacité du dialogue , au naturel et à la facilité
du style , qualités heureuses que l'auteur , dans sa préface ,
a lui-même remarquées avec une franchise modeste . Si
l'on ajoute que malgré les séductions de l'âge et de
l'exemple , il avait su se préserver du faux goût qui dominait
alors au théâtre , qu'il avait également proscrit et
les froides conversations et les incidens romanesques ;
qu'il avait purgé le langage de Thalie des fadeurs , de
l'afféterie , du jargon , des pointes et des calembourgs qui
le déshonoraient ; enfin , qu'il annonçait l'intention et le
courage de suivre les grands modèles et de ramener la
comédie dans la véritable route , on concevra facilement
les acclamations du public et les espérances des connaisseurs
. En effet , jetons un coup d'oeil sur l'époque littéraire
où l'Inconstant parut , et rappelons-nous ce qui
réussissait alors sur la double scène , illustrée par le génie
de nos plus grands écrivains .
La perfection de la tragédie en France avait été longtems
une partie de la gloire nationale, d'autant plus brillante
qu'elle était moins contestée et que la vanité même
de nos rivaux ne prétendait point à la partager. Le
siècle de Louis XIV nous avait transmis ce noble héritage
, conservé par le suivant , et peut-être étendu dans
quelques parties par l'auteur d'Alzire et de Mahomet.
Tant que Voltaire , dans la force de l'âge , avait exercé
la double autorité de ses talens et de ses principes , aucun
Français n'avait méconnu l'art de la tragédie au point
d'opposer systématiquement Shakespear à Racine , et de
comparer le saint Christophe de Notre-Dame à l'Apollon
du Belvéder . En Angleterre même , le culte de ce poëte ,
à la fois sublime et barbare , est beaucoup plus moderne
qu'on ne le croit communément; mais enfin , quand on
cessa parmi nous de créer des modèles à l'appui des préceptes
, quand la raison seule défendit la cause du goût,
la sottise devint tout à coup moins circonspecte , et ses
efforts furent secondés par la médiocrité jalouse . L'impuissance
de suivre les traces des grands maîtres fit
chercher partout des chemins nouveaux ; les écarts
furent appelés découvertes ; et pour les consacrer , l'igno-
1
--JUILLET 1809. 19
rance voulut renverser les bornes que le génie même a
posées dans tous les arts d'imitation. Les auteurs de cette
révolution ridiculement barbare , n'osant pas confier sa
destinée au succès de leurs propres ouvrages , évoquèrent
en France l'ombre de Shakespear et lui rendirent
un hommage solennel. Comme on ne les soupçonnait pas
de modestie , on les crut de bonne foi , et tout fut permis
à leur fanatique idolatrie . Ils traitèrent avec un mépris
égal les règles du langage et celles du théâtre ; ils
outragèrent tour à tour , par leurs pamphlets et par leurs
pièces , les fondateurs immortels de la scène française.
Molière fut accusé de n'avoir pas connu la nature , puisqu'il
ne s'était pas élevéjusqu'à la sublimité du drame;
enfin , le délire fut porté si loin que les Aristarques de
Londres et du pays de Katzenellenbogen (l'athénée de
l'Allemagne ) , en déclarant que les tragédies de Racine
sont d'insipides déclamations , n'ont fait que transcrire le
judicieux arrêt rendu par trois ou quatre littérateurs
français qui , pendant vingt ans , ont appelé Racine un
froid bel esprit , et Boileau un plat écrivain .
Le public , dont la legèreté maligne applaudit trop
souvent au ridicule qui l'amuse , fit pourtant justice de
ces inepties . Des critiques du premier ordre ne dédaignèrent
pas d'en combattre les auteurs . Mais comme ,
suivant l'expression énergique de Voltaire , il fallait se
laver les mains en sortant du combat , ils abandonnèrent
cette lutte sans gloire , où les victoires mêmes de la
raison donnaient de l'importance à la sottise.
D'un autre côté , un homme né avec un génie vraiment
tragique , dont la place était marquée d'avance à côté de
nos grands maîtres , si le goût eut réglé l'usage de son
talent , avait mis en oeuvre les richesses brutes du théâtre
anglais , et ses pièces , en 1786 , obtenaient des succès
contagieux : plusieurs sont même restées , non comme
des modèles , mais comme des monumens . Les traits
admirables répandus dans quelques scènes , des sentimens
profonds rendus avec l'expression la plus poétique,
des caractères dont la sombre originalité laisse dans
l'âme une impression douloureuse et mélancolique , ont
fait pardonner l'invraisemblance et l'irrégularité de ces
1
B 2
20 MERCURE DE FRANCE ,
ouvrages . Il en est même résulté , dans la déclamation
théâtrale , un genre nouveau , qui est à celui de Baron
et de Lekain ce qu'est à Racine l'auteur du Roi Léar et
d'Othello . Mais à l'époque dont je parle , ces exemples
dangereux n'avaient encore rien produit qui donnât l'espérance
d'un écrivain supérieur ou d'un acteur sublime :
et la scène tragique , soutenue presque uniquement par
des succès qui tendaient à la corrompre , était menacée
d'une décadence rapide , qui effrayait tous les amis
éclairés de l'art dramatique.
,
La Comédie ne leur offrait pas des consolations plus
rassurantes . La Métromanie , le Méchant , le Glorieux
l'Homme du jour , en avaient conservé la gloire dans le
siècle qui allait finir ; et Thalie , à peu près dans le
même tems , avait permis à Marivaux de la distraire , à
La Chaussée de l'attendrir. Mais depuis près d'un demisiècle
(1 ) elle gardait le silence ou ne parlait plus que
le jargon de Dorat et de ses imitateurs. A peine s'étaitelle
souvenue un moment du style et du ton qui lui
convenaient dans les Fausses Infidélités ( 1768 ) . Cet
acte , brillant de grâce et de finesse , avait donné des
espérances que la Mère Jalouse et l'Homme personnel
avaient malheureusement dissipées . En 1786 , la scène
comique n'offrait depuis long-tems ni profondeur dans
les caractères , ni vérité dans la peinture des moeurs .
Quand des critiques d'un goût sévère reprochent à
nos auteurs comiques d'avoir abandonné les traces de
Molière , ce n'est pas qu'une admiration superstitieuse
pour un si grand maître leur dérobe les travers de notre
siècle et les nuances particulières qui distinguent nos
ridicules . L'imitateur servile qui , de nos jours , donnerait
aux époux et aux médecins le masquede George
(1 ) La première représentationdu Glorieux est de 1732; celle de la
Métromanie de 1738 ; les Déhors trompeurs sont de 1740 ; le Méchant
de 1745 : la liste des pièces de Marivaux , qui sont restées au théâtre ,
commence au Jeu de l'Amour et du Hasard en 1720 , et finit à
l'Epreuve , en 1740. Les trois meilleurs ouvrages de La Chaussée ,
Mélanide , l'Ecole des Mères et la Gouvernante, sont de 1741 , 1744
et1747.
JUILLET 1809 . 21
Dandin et de Sganarelle , n'aurait pas la première idée
de son art et des convenances . Maitsi les modes passent,
les vices restent : l'homme de génie qui les a flétris sous
les formes qu'ils prenaient de son tems , les suit dans la
postérité , et ses tableaux durent autant que ses modèles .
Si les hypocrites de toutes les espèces ne portent plus le
manteau de Tartuffe , ils frémissent toujours à son nom .
Quand la bonne comédie n'a pas ce grand avantage ,
le seul , peut-être , qui fasse du théâtre une école de
morale publique , elle va du moins chercher dans nos
passions les préjugés et les ridicules qu'elle veut frapper .
Dans ce cas encore, ses leçons conservent long-tems
leur utilité . Malgré la révolution qui a déplacé tant d'idées
reçues , et qui donne à nos sociétés un aspect si différent
de celui qu'elles offraient aux yeux de Molière ou
de Lesage , croit-on que les Femmes Savantes n'aient
plus de copies en France , et voit-on beaucoup de nouveaux
riches qui puissent rire de Turcaret ?
Les caractères mis sur la scène , depuis près d'un
siècle , ne ressemblent point à ceux que je viens d'indiquer.
Leurs traits ne sont point aussi vigoureusement
prononcés . La comédie moderne offrit d'abord plus de
Tégèreté dans le fond et plus d'élégance dans les formes .
Bientôt les nuances fugitives du sentiment prirent la
place des passions : on peignit au pastel la physionomie
mobile et grimacière d'une société peu nombreuse ; et
l'on chercha la ressemblance d'un jour pour obtenir des
succès d'un moment. Ces ouvrages frivoles étaient bien
au-dessous de la véritable comédie; mais du moins les
auteurs daignaient encore respecter les usages et la langue
de leurs concitoyens . On vit depuis des drames
lugubres et des farces licencieuses , introduire parmi
nous les noires folies du théâtre anglais et ramener les
imbroglio du théâtre espagnol ; insulter à la fois l'esprit
français , la raison , la vraisemblance , et faire passer de
la scène dans le monde , des livres dans les salons , un
jargon tour-à-tour métaphysique et burlesque , hérissé
de maximes philosophiques et de fades calembourgs . -
Telle était à peu près la décadence honteuse de la comédie,
au moment où Collin-d'Harleville fit paraître son
22 MERCURE DE FRANCE ,
Inconstant. Faut-il s'étonner , si malgré les nombreux
défauts de l'ouvrage , les amis de l'art dramatique , communiquant
au public leurs espérances , crurent devoir
encourager par leurs applaudissemens et par leurs éloges ,
La jeunesse et le talent de l'auteur?
On se flatta de voir bientôt renaître la comédie de
caractère , et l'Optimiste ne démentit pas entiérement ce
présage glorieux. A la vérité , comme l'avoue l'auteur
lui-même , l'action de cette pièce n'est pas bien forte , et
les situations n'en sont pas très-attachantes : mais le personnage
principal excite un aimable intérêt : l'homme
toujours content, (c'est là le véritable titre de l'ouvrage)
doit être naturellement toujours gai ; cependant l'Optimiste
de Collin ne fit sourire qu'à demi : le style , plus
négligé que celui de l'Inconstant , se recommandait par
une sorte de douceur qui paraissait être le caractère particulier
du poëte : ce n'était point une franche comédie ,
c'était du moins un ouvrage agréable : une circonstance
bizarre en augmenta prodigieusement le succès .
Fabre d'Eglantine , si fameux depuis par ses erreurs
politiques , par son talent et par sa fin déplorable , arrivait
alors dans la capitale , obscur , humilié , couvant
sourdement au fond de son coeur la vengeance des affronts..
qu'il avait reçus dans les provinces , et comme comédien,
et comme auteur dramatique . Il y avait composé et représenté
lui-même un assez grand nombre de pièces ,
dont la chûte bruyante et méritée ne lui donnait pas
même le droit d'être jaloux des succès d'un autre . Rien ,
absolument rien , ne révélait encore dans ces ouvrages ,
profondément oubliés , le talent ferme et vigoureux qui
traça bientôt après le portrait de l'égoïste , sous le nom
du Philinte de Molière . Il fut révolté des éloges qu'on
prodiguait à l'Optimiste ; j'ignore si ce fut par des motifs
personnels contre l'auteur , ou par la sévérité naturelle
d'un esprit difficile et chagrin , trop éclairé pour ne pas
voir ce qui manquait à son rival , et trop fier pour ne pas
s'indigner d'être méconnu lui-même quand il n'était point
assez apprécié. Il avait la conscience de sa force qui , je
crois , était réellement supérieure à celle de Collin , quoiqu'il
ne reste de Fabre qu'un seul monument durable ,
JUILLET 1809. 23
et malgré la grossière incorrection de son style , qu'il a
hérissé de chevilles barbares et de locutions corrompues ,
avec une espèce d'affectation qui décèle l'orgueilleuse
impuissance d'écrire avec plus d'élégance et de pureté.
Quoi qu'il en soit , il imprima contre le but moral de
l'Optimiste , une Préface , que son timide adversaire se
contente d'appeler étrange , et que , sans injustice , il
pouvait qualifier d'atroce , dans les circonstances où elle
parut. L'indignation générale en fit justice dans le tems ,
et rien ne doit empêcher de la faire encore aujourd'hui ,
parce qu'il faut toujours flétrir ce qui est toujours odieux .
Eh ! que deviendraient les lettres , si pour se délivrer
d'un rival dont le talent importune , il était permis à la
haine et à l'envie d'appeler à leur secours les insinuations
les plus perfides et les calomnies les plus dangereuses !
Au reste , cette attaque indécente de Fabre contre Coilin
ne fit , comme je l'ai dit , qu'ajouter au succès de l'Optimiste;
et cette impression , qui honore la morale publique
, s'est prolongée au point , que cette comédie unpeu
froide , est toujours applaudie avec le même intérêt.
L'Optimiste fut suivi des Châteaux en Espagne : dans
le même tems , dit-on , Frabre d'Eglantine traitait le
même sujet , sous le titre de l'Heureux imaginaire . Assurément
il pouvait en avoir eu la première idée ; mais ses
droits à cet égard fussent-ils aussi clairs qu'ils sont
douteux , il ne faudrait pas les citer pour justifier la
préface dont je viens de parler. On sait que Dufresny
réclamait aussi contre Regnard la première conception du
Joueur ; et quoiqu'il mît beaucoup d'aigreur et de vivacité
dans la dispute , il n'imagina point , à propos d'une
comédie , d'appeler sur son rival l'indignation du prince
et la haine de la multitude. Les scandales littéraires
n'allaient point alors jusqu'à compromettre l'honneur
et la vie . Espérons que nous en sommes revenus là pour
toujours .
La manie de faire des châteaux enEspagne , naturelle
à tous les hommes d'une imagination vive , offrait le sujet
d'une comédie amusante ; et Collin-d'Harleville est parvenu
à la faire , quoique la fable de sa pièce soit évidemment
très-invraisemblable : il se condamne lui
24 MERCURE DE FRANCE ,
même à cet égard avec tant de bonne foi , dans la préface
de ses oeuvres , qu'il est inutile d'insister sur cette crititique
; j'aime mieux , à propos de châteaux en Espagne ,
rappeler une saillie plaisante du prince de Ligne , qu'on
aurait pu placer dans le recueil de ses bons mots . II
s'agissait de ce prince de Nassau qu'on a vu pendant
vingt ans courir partout où l'on pouvait entendre et faire
du bruit ; compagnon de notre célèbre Bougainville dans
son voyage autour du monde; volontaire sur les batteries
flottantes au siége de Gibraltar ; vainqueur des galères
turques sous les murailles d'Oczakof , et sévèrement puni
de ce triomphe par les Suédois , près des rochers de
Swencksund ; officier général dans toutes les armées de
l'Europe , favori de Catherine à Pétersbourg , convive de
Beaumarchais à Paris , acteur dans les grands événemens
comme dans les petites intrigues de son siècle ; homme
singulier dans la paix et dans la guerre , à qui le plus
brillant courrage ne procura que la réputation d'un aventurier
de grande maison , et qui dépensa plus de vingt
millions sans cesser d'être dans toutes les cours un solliciteur
fastueux: il voulait emprunter une somme considérable
à Vienne , sur des biens qu'il disait avoir en
Espagne : les prêteurs allèrent demander au prince de
Ligne quelques renseignemens sur ces possessions du
prince de Nassau . -En Espagne ? s'écria-t-il : je ne
sais pas s'ily possède desfermes ; mais je suis sûr qu'il
y a beaucoup de châteaux .
Il y a certainement fort loin des châteaux en Espagne
de ce prince à ceux de M. de Crac. Je ne chercherai
pourtant pas d'autre transition , pour arriver à cette folie
assez bouffonne , dont Collin ne dit qu'un mot dans
l'examen de ses pièces . On trouve des vers heureux et
piquans dans cette bagatelle , qu'il faut juger comme elle
a été faite sans prétention , et dans un jour de gaieté,
Le Vieux Célibataire commande plus d'attention ; c'est
le meilleur ouvrage de son auteur , et son titre le plus
solide aux suffrages de la postérité. Je donnerai donc
un peu plus d'étendue à mes observations sur cette
comédie, dans un second article où je me propose d'examiner
le reste du théâtre de Collin , et le volume de ses
JUILLET 1809.
25
poésies fugitives. Peu d'écrivains ont eu plus à se louer
de l'indulgence et de la faveur de ses contemporains ; la
postérité , plus sévère envers les ouvrages , doit encore
éprouver pour le poëte, la bienveillance qu'inspiraient
ses moeurs et son caractère; et malgré les faiblesses , les
négligences , les fautes multipliées , que je serai forcé
de remarquer dans la suite de ce examen il reste encore
assez à louer dans les oeuvres de Collin-d'Harleville ,
pour que l'amitié , qui pleure l'homme , pardonne aisément
à la critique de ne voir en lui que l'écrivain .
ESMENARD .
UN MOIS DE SÉJOUR DANS LES PYRÉNÉES ; par H. Azaïs .
-A Paris , chez Leblanc , imprimeur-libraire , abbaye
St.-Germain , nº 1 ; Garnery , libraire , rue de Seine ,
n° 6 ; Nicolle , libraire , même rue , nº 12 .
0
C'EST une chose toute simple que d'aller passer un
mois dans les Pyrénées pour sa santé ou pour son plaisir ,
de s'extasier à la vue des montagnes , des glaciers , des
torrens et des ravins , et de faire répéter à l'écho de ces
effrayantes solitudes les exclamations que leur aspect
vous arrache . On peut même , quand on a la fureur de
griffonner , écrire le soir , au retour de ses excursions ,
ce qu'on a vu , ce qu'on a senti , ce qu'on a mangé , ce
qu'on a bu , etc. On peut même s'arranger pour écrire
tout cela en marchant , sur un portefeuille suspendu à
une ficelle et supporté par un bâton , quoique ce soit le
moyen de mal voir , de mal écrire et de mal marcher à
la fois , sur-tout au milieu des éclats de rochers et des
précipices . Mais ce qui ne peut s'expliquer que par un
excessif amour-propre , c'est d'avoir fait imprimer ce
Journal , c'est d'avoir cru que le public prendrait intérêt
à savoir que M. Azaïs a eu chaud , a eu froid , a eu
peur ; qu'ici il a bu du lait et là mangé des truites .
L'écrivain persuadé que le monde moral et le monde
physique n'ont plus de secrets pour lui , et que l'ouvrage
qu'il va publier sera le plus utile que l'homme puisse pré-
A
26
MERCURE DE FRANCE ,
1
senter aux hommes , puisqu'il contiendra toutes les vérités
que les hommes puissent connaître , peut bien penser
qu'un jour les moindres détails de son existence auront
une grande importance à tous les yeux ; mais nous ne
sommes point encore comme lui dans le secret de son
génie , et jusque-là nous serons au moins surpris de la
confiance intrépide avec laquelle il nous entretient de sa
personne . C'est une des manies les plus choquantes de
ce siècle , que de parler de soi au public , que de faire
de soi-même le sujet de son livre . Delà sont nés tous ces
ouvrages d'une sensibilité fade et fausse , où l'on se met,
comme ils disent dans leur jargon , en harmonie ou en
contraste avec tous les objets de la nature , où l'on s'attendrit
sur une mouche , où l'on se passionne pour un
brin d'herbe , où l'on adresse , de son cabinet , aux ani
maux , aux plantes et aux ruisseaux , de niaises apostrophes
qu'on se garderait bien de leur faire en plein air,
et où enfin , se croyant tour à tour sublime et simple , on
passe alternativement de l'emphase à la platitude . Voilà
ce qui constitue particulièrement le genre des voyages
appelés sentimentals , et même de quelques autres qui
sont intitulés différemment.
La relation d'un voyage dans les Pyrénées pourrait
m'intéresser beaucoup , si l'auteur , après avoir laissé refroidir
un peu son étonnement et son admiration , me
décrivait avec exactitude et sur-tout avec simplicité les
scènes magnifiques dont ces hautes montagnes sont le
théâtre , s'il me rendait sensibles , par un adroit mélange
de traits et de couleurs , de détails topographiques et de
peintures locales , les sites terribles ou gracieux dont luimême
aurait été frappé. Mais M. Azaïs a tout un autre
procédé ; au lieu de décrire , il se récrie sans cesse . Je
vois bien qu'il a sous les yeux des choses propres à exciter
son enthousiasme ; mais cet enthousiasme , je ne
puis le partager , puisque je n'ai point une vue , nimême
une idée assez nette de ce qui le fait naître en lui: je suis
précisément dans le cas d'un homme qui entend rire aux
éclats dans une chambre voisine , et que ces rires impatientent
fort , parce qu'il en ignore la cause , et qu'il ne
peut y joindre les siens . M. Azaïs , par exemple , parle
1
JUILLET 180g . 27
envingt endroits du Gave( 1) , c'est-à-dire, de l'impression
d'effroi qu'à souvent produite sur lui ce torrent fougueux
qui roule avec violence dans les profondes anfractuosités
des monts , et dont les bords ne sont quelquefois
réunis que par des ponts formés d'arbres jetés en travers ,
d'où l'oeil du voyageur aperçoit à peine le fond de l'abîme .
sur lequel il est suspendu . Je concevrais beaucoup mieux
la terreur dont il s'accuse trop souvent peut- être ; je
pourrais même aller jusqu'à la ressentir moi-même en
imagination , si , moins prodigue d'exclamations insignifiantes
et d'images banales , il m'avait dit l'élévation relative
du point d'où le Gave s'élance , la longueur de son
cours , la déclivité du plan sur lequel il serpente , la profondeur
de son encaissement , la largeur et la hauteur de
ses eaux, le nombre de ses cataractes, etc. Cette remarque
s'applique à tous les autres objets .
Mais M. Azaïs l'a dit : Au milieu de toutes les merveilles
de la nature , l'homme est la merveille la plus étonnante
. Doit- on être surpris d'après cela qu'il nous parle si
vaguement des Pyrénées , et avec tant de détails de luimême?
Il est clair qu'il a dû réserver toutes les forces de
son âme et de son esprit pour admirer et peindre ce qu'il
voyait alors de plus merveilleux dans des montagnes .
Son livre est un de ces portraits où , par une fantaisie de
l'artiste , la figure se trouve placée dans un fond de
paysage légèrement croqué ; c'est la figure seule qui
mérite de fixer nos regards . Occupons-nous done de
M. Azaïs , puisqu'il le veut ainsi. Il imagina d'établir
son cabinet de travail dans une petite grange inhabitée
pendant l'été , et qui l'hiver renferme la famille et les
troupeaux du propriétaire ; il raconte avec une naïveté
charmante de quelle manière cet asile lui fut ouvert :
«Les bonnes gens à qui il appartenait , avaient dit
» un jour à la maman de Victorine que leurs granges
» s'ouvraient aisément , et qu'elle pourrait y entrer , si
>>elle se trouvait surprise par la pluie. Victorine me dit
(1 ) Gave , est le nom générique des torrens dans les Pyrénées .
M. Azaïs en fait un nom individuel qu'il donne à l'un de ces torrens ,
sansyjoindre le nom du lieu , ainsi qu'il est d'usage.
28
1 MERCURE DE FRANCE ,
1
>> cela; nous essayâmes d'ouvrir la porte qui est à côté
>> de celle-ci ; nous ne pûmes y parvenir. Victorine me
>> parlait d'un secret ; je crus qu'il fallait le savoir , et
>> qu'aucune porte ne s'ouvrirait sans le connaître , Nous
>> y renonçâmes et nous nous en allâmes sans faire d'autre
» essai . Je revins seul hier matin avec l'intention de m'oc-
>> cuper de la constitution des montagnes . Je m'étais assis
>> dans l'embrasure de la porte ; mais je n'y étais pas
>> bien ..... Avant de m'en aller , je veux faire encore une
>> tentative : je ne réussis pas sur les portes que j'avais
» déjà essayé d'ouvrir ; mais je n'avais encore rien
>> entrepris sur une troisième : je ne sais pourquoi je
>>l'avais cru inutile . Je m'en approche ; je tâtonne etbien
>> peu de tems ; elle s'ouvre , un loquet de bois la retenait.
>> C'est dans cette grange que M. Azaïs atracé la
plupart de ces belles pages dont je viens d'offrir un échantillon;
c'est de cette grange qu'elles sont datées . Qui sait?
On ira peut-être un jour la visiter en pélerinage comme
la maison des Charmettes ou la tour de Montbar. L'auteur
y était couché sur des gerbes de blé ; au-dessus de
sa tête était la récolte du foin . « Levent , dit-il, parvient
>> à en détacher de tems en tems quelques brins qui
>> tombent sur mon papier ; leur chûte est douce , je les
>> écarte sans violence . » Sans violence ! que cela est touchant
! Dans cette grange , se trouvait parmi les vases de
bois , principaux ustensiles du ménage , un pot à l'eau
de faïence . Quelle opposition ! quel contraste ! que de
pensées perdues pour un coeur froid cela ne fait-il point
naître dans une âme sensible ! « Ce pot à l'eau fut manié
>> peut-être par les mains de l'homme orgueilleux; plus
>>souvent peut-être par les mains de jeunes beautés
>>> tendres et délicates : qui pourrait me dire son his-
>>>toire ? >> Elle serait sans doute fort intéressante, et nous
perdons beaucoup à ne pas la savoir ; mais M. Azaïs nous
endédommage par des rapprochemens tout à fait philosophiques
. Ce pot à l'eau , rejeté de la maison du riche et
bien accueilli dans la maison- du pauvre , lui présente
l'image de l'homme infortuné que le malheur rapproche
de l'habitant des chaumières . Moi-même! .... s'écrie-t-il;
et voilà qu'à son tour il se compare au pot à l'eau. Les
JUILLET 1809 : 29
saillies du bel esprit s'allient quelquefois dans l'ouvrage
aux profondeurs du sentiment. Il est question d'une mine
d'un demi-métal appelé nickel : « Cette mine m'intéresse
>> peu , dit l'écrivain. Je commence , pour ainsi dire ,
>>l'exploitation d'une véritable mine de sensations et de
>> jouissances. » Ailleurs un site fameux , nomméGavarnie
, est un drame tout entier , et les montagnes qui sont
en avant , sontfroides et simples , comme n'étant en que!-
que sorte que des scènes d'exposition. Veut-on voir des
effets d'imagination rendus d'une manière sublime ?
M. Azaïs entre dans une grotte bien profonde , bien
sombre; il a peur ; il se figure un antre favorable au
crime.... Du sang.... de noirs projets .... des ossemens ....
des remords ! .... Il fuit; avant de sortir , il avait essayé ,
d'une main tremblante , de graver son nom sur la roche.
« La roche , dit-il , a été trop dure... elle n'a pas voulu le
» recevoir .... Ce refus me plaît .... J'étais dans l'antre du
>> crime. » Il n'a pourtant pas voulu en avoir tout à fait le
démenti; il est allé graver son nom sur une autre roche ...
Elle la reçu . C'était une des plus fréquentes occupations
de M. Azaïs , que d'écrire son nom sur les arbres et sur
les rochers . Il a bien fait ; ce seront là , je crois , les
traces les plus durables de son Mois de séjour dans les
Pyrénées .
Un grand chapitre est consacré à l'ingénieuse découverte
du moyen d'écrire en marchant. Toutes les pompés
du style de l'auteur , toute la profondeur de sa réflexion ,
tout le charme de sa sensibilité concourent à célébrer
cette idée si heureuse qui embellit déjà son avenir. Elle
sera désormais pour lui la compensation de tout le bonheur
qui lui est échappé pour ne plus revenir. Il aurait
peut-être dû pour cette merveille , comme pour celles des
Pyrénées , faire moins de phrases et décrire mieux . Ce
qu'il nous en dit de plus clair , c'est que cette machine ,
très-simplifiée aujourd'hui et débarrassée du bâton ferré
qui lui servait de support, se réduit à une simple planche
très-petite , très-légère et ficelée sur un bâton . Il ajoute :
« C'est sur ce bureau si portatif , si simple , que j'ai écrit
>> un grand nombre de choses, dont quelques-unes paraî-
>> tront un jour , et sur-tout que j'ai développé les princi-
1
30 MERCURE DE FRANCE ,
>> pales parties de mon système.>>>Grâces soient rendues
au petit bureau portatif et simple sur lequel M. Azaïs
a écrit , non seulement , un grand nombre de choses ,
mais encore de grandes choses ( car il faut entendre un
écrivain penseur à demi-mot , et n'être pas dupe du
léger voile de modestie qu'il a jeté sur sa pensée ) .
Honneur à cette planche sur laquelle M. Azaïs , tout
en cheminant , a composé ce fameux livre des Compensations
dans les destinées humaines ; ce livre , depuis
l'apparition duquel il n'y a plus un malheureux sur la
terre , puisqu'il nous apprend que les plus heureux ont
aussi leurs peines . Cette idée si neuve et si féconde
en grands résultats , fermentait déjà dans sa tête , au
tems où il parcourait les Pyrénées . Il visite une femme
de plus de cent ans qui était sourde; il lui parle compensation
; il est entendu ( ce qui n'est pas malheureux)
, et la bonne vieille qui ne se plaignait de rien , se
trouve consolée . Plus tard , il applique son remède avec
le même succès à deux époux dont l'un souffrait de la
douleur de l'autre . « Tout se mêle , se balance , se sou-
>> tient , disait M. Azaïs ; malades l'un et l'autre , ils
>> eussent été tropmalheureux ; bien portans l'un et l'autre ,
>> et d'ailleurs jeunes , ayant de la fortune , ils eussent
>> été trop heureux. >> Ils ont compris cela à merveille ,
et ont été consolés tout deux , la femme d'ètre souffrante
, et le mari d'être bien portant. Cette admirable
panacée a pourtant manqué une fois son effet ; c'est sur
un jeune homme perdu de maux de nerfs . Comme il
était seul , et qu'on ne pouvait lui offrir la compensation
de ses maux dans la santé d'un autre , iln'a pas été guéri.
M. Azaïs se demandait , en lui tenant une jambe : « Mais
>>pourquoi , sur la terre ces causes multipliées d'un
>> dérangement si funeste ? Pourquoi ces souffrances si
>> cruelles à se rappeler , à prévoir et à sentir ? Pour-
« quoi.... » et il ne pouvait se répondre . Je répondais ,
>> dit- il , à ces questions l'année dernière , en faisant
>> mon ouvrage sur les Compensations dans les destinées
>> humaines . » C'est grand dommage pour le jeune
homme , que M. Azaïs n'ait pas pu dans le tems résou-
}
JUILLET 1809 . 31
dre devant lui ces questions ; il l'eût infailliblement guéri
de ses attaques .
On ne sait pas assez combien c'est un don précieux
qu'une organisation délicate . Il est un petit nombre
d'êtres privilégiés , dont les sens plus parfaits reçoivent
une foule d'impressions qui demeurent étrangères à nos
organes grossiers . Detous nos sens à nous autres, l'odorat
est le plus purement physique et matériel , celui qui a le
moins de rapports établis avec notre âme ; aussi ne savons-
nous rien penser , ni rien dire de l'odeur d'une
fleur , sinon qu'elle est agréable , douce , suave et tout
au plus voluptueuse. M. Azaïs , dont l'âme s'étend jusqu'aux
dernières ramifications du nerf olfactif , a trouvé
dans les Pyrénées une fleur d'une odeur attendrissante .
Son oreille participe , comme de raison , à cette exquise
sensibilité qui met son moral en rapport avec tous les
accidens de la matière. On se souvient que dans sa cabane
il était étendu sur des gerbes de blé. « Le bruit ,
» dit-il , que je fais sur mon sopha toutes les fois que je
>> m'y remue , a quelque chose de champêtre qui me sa-
>> tisfait. Toutes les causes d'impressions douces sem-
>> blent s'être réunies autour de moi ; que je suis bien au
>> milieu d'elles ! » Il est des coeurs , je le sais , que le
doux bruit de la paille remuée n'attendrira pas ; mais ils
ne résisteront point , j'en suis sûr , à ce tableau d'un
mouton qui passe sa tête par le petit trou carré qu'on a
fait à la porte de la grange pour laisser sortir et rentrer
la poule. « C'était une bonne chose à voir que la tête
>> seule d'une bête si bonne. Elle a resté là quelques
» momens à regarder sans voir , comme le font quel-
» quefois de bien bonnes gens . » Il y a peut-être un
peu trop de malice dans le trait qui termine cette innocente
peinture.
?
Pour ne pas finir trop malignement moi-même , et
rentrer dans le système des compensations , en rendant
justice au talent de l'auteur , après avoir attaqué les défauts
de son ouvrage , je conviendrai qu'il a quelquefois
de la véritable élévation dans les pensées , de la noblesse
et du charme dans l'expression . Cette demi-page que je
vais transcrire m'a paru d'un style fort gracieux. L'au
32 MERCURE DE FRANCE ,
teur est assis au bord d'un ruisseau : « Assez près de
>> moi , dit-il , et sur l'autre bord , une jeune branche
>> d'épine a laissé tomber sur les eaux son extrémité
>> flexible ; elle voudrait suivre le courant , mais elle tient
>> à la terre ; le mouvement de l'eau l'entraîne et l'alonge ;
>> le ressort de sa tige la relève et la ramène : c'est un doux
>> spectacle que cette alternative régulière de faiblesse
>> et d'effort. C'est ainsi qu'attiré quelquefois sur le pen-
>> chant d'une inclination séduisante , j'ai été balancé ,
>> ramené , retenu ...... ; plus souvent peut-être , m'aveu-
>> glant sur le terme où me conduisait une douce pente ,
>> j'ai mieux aimé la suivre ........ O mon âme ! conserve
>>un ressort plus ferme que celui de cette faible tige ! ne
>> te laisse pas trop pencher vers le courant qui m'attire !
>> courant enchanteur , mais perfide ! je me défie et de
>> tes bords fleuris , et de ton onde si belle ! je ne dois
>> pas même effleurer ta surface ! je ne veux point m'a-
>> bandonner à ta riante aventure ! je ne veux point
>> m'égarer et me perdre , même dans un tendre plaisir ! >>>
Le grand tort de M. Azaïs , tout son tort , je le répète ,
est d'avoir eu la faiblesse de faire imprimer cet ouvrage ,
dont la composition vague et décousue a pu amuser ses
loisirs dans des montagnes inhabitées , mais qui n'est
aucunement digne des regards du public , pour qui luimême
déclare qu'il n'a point été fait. Il faut avoir le
public en vue pour dire des choses qui puissent l'instruire
ou lui plaire. Le plus homme d'esprit , quand il
parle tout seul , quand il parle à son bonnet , débite beaucoup
de sottises qu'il serait très-fâcheux pour lui que les
autres entendissent. Si quelque chose peut paraître plus
ridicule et moins concevable encore que la publication
du livre , ce sont les éloges que certaines gens n'ont point
rougi de lui donner. N'est- ce pas dans la liste des libraires
intéressés qu'il faut chercher la solution de ce petit
problème ?
AUGER.
1
1
LITTÉRATURE
1.
JUILLET 1809 .
LITTÉRATURE ÉTRANGÈRE
DER
DE
LA
SEI
5.
NOTICEHISTORIQUE SUR LE BRÉSIL , extraite du Commercial
Magasine.
IL en est quelquefois des pays comme des hommes à qui
des circonstances donnent une célébrité qu'ils n'eussent
pas obtenued'eux-mêmes . Combiende noms de provinces,
de villes , de rivières , que leur position semblait condamner
à l'obscurité , et que la chance des événemens en
a fait tout à coup sortir. Il est permis de supposer qu'il y
a quinze ans on aurait embarrassé beaucoup , je ne dis pas
la foule ignorante , mais des gens très-instruits d'ailleurs ,
en leur demandant à quelle couronne appartenait le Bellumèze
, où se trouvaient les bouches du Cattaro , les champs
d'Arcole , la ville d'Austerlitz , consacrés aujourd'hui par
les souvenirs les plus glorieux. Tant que le Brésil a dû n'être
considéré que comme une simple colonie portugaise ,
apu se contenter des notions vagues que donne sur cette
contrée l'étude élémentaire de la géographie et de l'histoire ;
mais aujourd'hui qu'une de ces grandes révolutions politiques
qui changent ou modifient la face des empires a
relégué le chef de la maison de Bragance sur les rives de
la Plata , il n'est pas sans intérêt de connaître avec quelquesdétails
un pays sur lequel , de nouveaux rapports , de
nouvelles destinées , appellent l'attention du monde commercial
.
on
Ce précis historique , extrait de l'un des meilleurs journaux
anglais (1 ) , nous a paru tracé avec exactitude , et
d'après des renseignemens certains .
Cette partie del'Amérique méridionale que l'on nomme
Brésil , est bornée à l'est par l'Océan atlantique , à l'ouest ,
par une chaîne de montagnes qui la sépare du Paraguay , au
nord , par la rivière des Amazones , au sud , par la rivière
de la Plata .
» Le Brésil , situé entre l'équateur et le 35ºdegré de latitnde
sud , peut avoir 500 lieues de long , sur 240 de large .
Il fut découvert par Améric Vespuce , dans l'année 1498 ;
(1 ) Cet extrait du Commercial Magazine est inséré dans le 25e No
du Monthly repertory ( Répertoire de littérature anglaise ). Ouvrage
périodique, intéressant , que publient Parson et Calignani , libr. , rue
Vivienne..
C
34 MERCURE DE FRANCE ,
1
,
mais les Portugais ne s'y établirent que 50 ans après , c'està-
dire en 1549 , époque de la fondation de la ville de San-
Salvador. La cour de Madrid , s'autorisant des découvertes
que les Espagnols avaient faites dans l'Amérique méridionale
pour réclamer la propriété exclusive de ce Continent ,
s'opposa d'abord àl'établissement des Portugais sur cette
côte ; mais par un traité de paix conclu entre les deux
nations tous les pays situés entre les deux grandes
rivières des Amazones et de la Plata demeurèrent aux Portugais,
qui les ont conservés jusqu'à ce jour. Les Français
essayèrent à la même époque d'établir quelques colonies
au Brésil ; les Portugais parvinrent à les en éloigner ,
et à s'y maintenir sans rivaux jusqu'en 1580. Cette nation ,
qui se trouvait alors au faîte du bonheur et de la gloire , en
fut précipitée tout à coup . Don Sébastien , roi de Portugal ,
perdit la vie dans une expédition contre les Maures d'Afrique
, et par suite de cet événement , la nation portugaise
perdit son indépendance : son territoire fut réuni à lamonarchie
espagnole.
>>Les Hollandais , à quelque tems delà , s'étant affranchi
du joug de Philippe II , et ne se bornant plus à défendre
leur indépendance , poursuivirent les Espagnols jusque
dans leurs possessions les plus lointaines , s'enrichirent
des dépouilles de leurs anciens maîtres. Leurs coups se
dirigèrent plus particulièrement contre les possessions portugaises
. Après s'être emparés de presque tous leurs établissemens
dans les Indes orientales , ils attaquèrent le Brésil ,
dontils soumirent quelques provinces, etqu'ils auraiententiérement
subjugué sì l'archevêque , à la tête de ses moines et
d'unpetitnombre de soldats rassemblés avec peine , n'était
parvenu à mettre un terme à leurs conquêtes . Les Hollandais
entiérement expulsés du Brésil vers l'an 1645 , ne se désistèrent
néanmoins de leurs prétentions sur ce pays , qu'au
moyen de huit tonnes d'or que les Portugais s'engagèrent à
leur payer par un traité conclu en 1661 ..
» Le Brésil est divisé en seize provinces, dont les principales
sont , au nord , Rio-Grande , Rirarba , Fernambouc ;
au milieu , Bahia , Spiritu-Santo ; au midi , Rio-Janeiro et
Del-Rey . Les ports les plus fréquentés , sont ceux de
Fernambouc , de Tous-les-Saints, de Porto-Seguro , de
Rio-Janeiro , et le port de San-Salvador , sur la rive
septentrionale de la Plata .
» Dans la partie septentrionale du Brésil , située presque
sous l'équateur , les chaleurs sont excessives , et le climat
1
JUILLET 1809. 35
d'autant plus mal sain , qu'il y règne , particulièrement dans
les mois de mars et de septembre , des vents variables
accompagnés de torrens de pluie. La partie méridionale ,
au contraire , située sous le tropic du Capricorne , jouit ,
presque sans interruption , de l'air le plus pur et du ciel le
plus serein. Le pays qui s'étend le long des côtes , est
couvert de bois et de prairies . Vers l'ouest , dans l'intérieur
des terres s'élèvent de hautes montagnes , d'où s'échappent
un grand nombre de ruisseaux , dont les uns vont se perdre
dans les fleuves des Amazones et de la Plata , tandis que
les autres , après avoir fécondé les terrains qu'ils parcourent
de l'est à l'ouest , et fait mouvoir dans leur cours
plusieurs moulins à sucre , vont se jeter dans l'Océan
atlantique.
» Ce pays , généralement fertile , abonde en bois de charpente
; on y trouve des forêts entières de citronniers ,
d'ébéniers et de palmiers de cinq espèces différentes ; la
terre est couverte de mille autres productions végétales ,
dont les fruits savoureux et les fleurs odorantes parfument
au loin là campagne. Mais de toutes ces richesses végétales
la plus précieuse est le bois qui porte le nom du pays
même.
„ Le bois de Brésil est un arbre qui croît dans les terrains
secs et parmi les rochers ; il devient fort gros et fort grand.
ses rameaux sont étalés , et couverts de petites feuilles assez
semblables à celles du buis ; son écorce et son fruit, d'un
brun rougeâtre , sont l'un et l'autre hérissés à l'extérieur
de petites pointes; le tronc est ordinairement noueux
ettortu.
» Le bois de Brésil est très-dur et très-pesant; il petille
an feu et n'y produit presque point de fumée à cause de
son extrême sécheresse : propre aux travaux du tour , son
principal usage est pour la teinture , où il donne un rouge
foncé , et devient , sous ce rapport , un objet de commerce
de la plus grande importance. On en tire au moyen des
acides , une espèce de carmin végétal ; et c'est de la teinture
de ce bois qu'est composée cette craie rougeâtre que
l'on nomme rosette .
" On trouve au Brésil beaucoup de mines d'or et d'argent
d'une étendue considérable; celles de diamans n'y sont
pas moins communes ; mais les diaman's que l'on en tire ,
n'ont pas autant de prix que ceux de l'indoustan. Ces
mines , qui donnent leur nom à la province de Minas ,
s'étendent jusqu'aux établissemens espagnols dans le Para-
C2
1
36 MERCURE DE FRANCE ,
guay. Le dixième d'or que perçoit le trésor royal est converti
enlingots qui ont un cours légal et commun dans le commerce
, lorsqu'ils sont poinçonnés; mais le propriétaire qui
veut les convertir en monnaie paye un droit de deux et demi
pour cent. L'exportation del'or et de l'argent non monnayés
est défendue sous peine de déportation à la côte d'Afrique
des individus qui s'y livreraient. Les mines de diamans
sont la propriété exclusive de la couronne , dont les dépenses
consommaient un tiers du million sterling que le
Portugal tirait annuellement du Brésil . "
On n'a point de renseignemens très-exacts sur la population
de ce pays ; mais on est certain qu'elle ne s'élève pas
au-delà d'un million d'individus ; sir Georges Staunton ,
assure même , qu'à l'époque de son voyage elle n'excédait
pas 800,000 ames . On estime que l'armée portugaise au
Brésil est de 8,000 hommes de troupes régulières et de
20,000 hommes de milice .
La population se compose de Portugais , de Nègres ,
d'Américains , etd'indigènes . Tous les voyageurs s'accordent
pour faire des Portugais du Brésil un portrait , qui n'est rien
moins que flatteur. L'un des plus judicieux , M. Blagdon
les représente comme un peuple abandonné à tous les
vices ; orgueilleux , efféminé , fourbe et cruel.
» Ún Portugais brésilien , continue le même voyageur ,
quand il sort de sa maison , est porté par des esclaves dans
un hamac de coton nommé serpentine , recouvert par une
espèce de baldaquin , et dans lequel on peut à son gré se
tenir couché ou assis. Il est d'usage parmi les gens d'une
certaine classe , et qui ont ensemble quelque relation , de
s'arrêter en palanquin pour se complimenter au milieu de
la rue , où la conversation se prolonge assez souvent pendant
des heures entières. Dans ce cas les porteurs plantent
en terre deux longs bâtons armés par le haut d'un croissant
de fer , sur lequel ils posent les deux extrémités du bambou
auquel le hamac est fixé , et attendent ainsi plus commodément
l'ordre de se remettre en route .
» Les femmes du Brésil, à les juger d'après la relation du
lieutenant Tuckey de Calcuta , qui séjourna quelques mois
dans ce pays , en 1803 , sont , en général , privées des
agrémens de la figure ; il observe cependant que leurs
grands yeux noirs vifs et brillans , animent leur teint
naturellement obscur , et donnent une expression assez
piquante à leur physionomie. Leur cheveux d'un noir
d'ébène , très -longs et très-touffus , passeraient pour une
JUILLET 180g . 37
beauté , si l'application continuelle de leurs doigts n'indiquait
pas aussi visiblement l'oubli des premiers soins que
la propreté exige . Parmi d'autres habitudes qui seraient
peut-être , sans importance , observées séparément , mais
dont l'effet réuni contribue à détruire en tout pays le
charme dela beauté même. M. Tuckey reproche aux dames
brésiliennes l'habitude de cracher continuellement sans
égards aux tems , aux personnes et aux lieux.
77 Les Brésiliens des deux sexes excèlentdans la musique :
les femmes aiment la danse avec passion ; mais les grâces
qu'elles y déploient , s'éloignent trop souvent de la décence.
M. Lindeley , dans son voyage au Brésil en 1804 ,
fait aux femmes de'ce pays des reproches beaucoup plus
graves , et sur lesquels nous craindrions d'arrêter les yeux
des personnes du même sexe . "
Commerce.
- Le commerce se conduit au Brésil d'après le systême .
exclusif adopté par toutes les nations de l'Europe dans
leurs rapports avec leurs colonies d'Amérique. On évalue
à 130,000 livres sterling les diamans qui passent annuellement
en Europe. Cet article , joint au sucre , an tabac ,
aux pelleteries , aux drogues de toute espèce , et sur-tout au
bois de teinture peut donner une idée de l'importance du
commerce de cette colonie .
» De tous les objets de luxe ou d'utilité première que les
vaisseaux européens apportent au Brésil , le cinquième tout
au plus est le produit du sol ou de l'industrie portugaise.
Ils consistent en draps de France , de Hollande oud'Angleterre
; en toiles et dentelles de France , de Hollande ou
d'Allemagne ; en soie de France ou d'Italie ; les instrumens
et ustensiles de cuivre , de fer ou d'étain , ainsi que le
boeuf, le poisson salé , le fromage et la farine viennent
d'Angleterre ; l'huile vient d'Espagne , le vin est donc le
seul article important que le Portugal fournisse au Brésil ,
» L'exportation du suore' est prodigieusement augmentée
depuis cinquante ans , quoiqu'à cette époque le commerce
de cette denrée fût entièrement dans les mains des Portugais.
Leur tabac est d'une qualité supérieure ; mais le Brésil
en fournit beaucoup moins que les Etats-Unis .
".
La baie de Tous-les-Saints est le rendez-vous général
des flottes portugaises qui s'y rendent au nombre de près de
centvoilesdans les mois de mai etdejuin ; lavaleurde leurs
cargaisons réunies , n'est pas de beaucoup inférieure à celle
!
38 MERCURE DE FRANCE ,
des gallions . d'Espagne. L'or seul, dont la plus grande
partie est monnayé aux Etats-Unis , monte à près de 4millions
liv. sterlings ; mais le quart environ de cette somme
passe dans les colonies africaines .
La ville de San-Salvador (ou de Bahia, comme l'appelleut
communément les Anglais ) , est située à l'entrée de la
baie de Tous-les -Saints ; elle fut long-tems la plus commerçante
, et peut encore être regardée comme la capitale
de l'Amérique portugaise , quoique les mines du sud aient
donné une nouvelle importance à Rio-Janeiro . San-Salvador
est bâtie sur un roc, à 500 pieds au-dessus du niveau de la
mer , ce qui la rend impraticable à toute autre voiture que
les palanquins ; de bonnes fortifications ajoutent encore à
la défense naturelle de cette place : mais elle manque de
garnison et d'artillerie. Ony compte environ 2000 maisons ,
la plupart en pierre. Les plus riches planteurs y possèdent
4ou 500 esclaves , mais si mal nourris et accablés de travaux
si pénibles., qu'il est presque sans exemple qu'au bout
de sept ans il en survive un seul. Cette ville est le siége
d'un archevêché . La cathédrale est d'une assez belle architecture
, et son fronton est décoré d'une superbe fresque ,
représentant la baie et les îles environnantes . Le côté oriental
de San-Salvador est à peu près inexpugnable ; le reste est
fortifié par l'art et la nature , etprotégé parhuit forts , indépendamment
de ceux qui défendent l'entrée de la rade. "
Rio - Janeiro appelé aussi Saint - Sébastien , est après
San-Salvador la ville la plus considérable du Brésil. La description
qu'en donné sir Georges Saunton dans son intéressant
journal est en même tems la plus moderne et la
plus authentique.
«Le port de Rio-Janeiro , est vaste et commode : ses
rivages sont couverts de riches habitations , et bornés
par un amphithéâtre de montagnes . La ville est située à
quatre milles dans l'ouest ; le palais du vice-roi est au
centre ; à l'extrémité qui s'avance jusqu'au port , se trouvent
un couvent de bénédictins et une petite forteresse ; vis-àvis
, sont les îles dos Cabras et des Serpens : dans cette
dernière , on a placé les magasins , les arsénaux et les
chantiers de construction. Dans quelques parties de la
ville les maisons sont en pierres ; les rues sont droites , bien
pavées , et les artisans de la même profession habitent
ordinairement la même rue .
» Un , aqueduc d'une longueur considérable conduit à
travers les vallées par un double rang d'arches élevées l'une
JUILLET 1809 . 39
sur l'autre , distribue l'eau nécessaire dans tous les quartiers
de la ville , et des gardes placés auprès de chaque fontaine
surveillent cette distribution.
Les boutiques , les magasins , les marchés attestent au
premier coup-d'oeil l'importance commerciale et l'opulence
de cette ville , où les monumens publics et les édifices particuliers
se multiplient tous les ans. Les principaux sont
bâtis en granit, et on a également employé cette pierre à la
construction du quai spacieux qui fait face au palais . Des
circonstances locales , auxquelles se joint l'influence du
climat , rendent cette ville mal saine. On y compte trois
couvents d'hommes et deux de femmes , dont aucun n'est
recommandable par l'austérité de la règle .
» Près du rivage , à peu de distance de la ville , se trouve
une manufacture de cochenille , où ce produit est préparé
parunprocédé aussi simple que cruel. Les insectes dont on
l'extrait sont enfermés vivans dans un vase de terre , quo
l'on expose à un feu de charbon très-modéré , dont l'effet
doit être de dessécher insensiblement la cochenille , en
prévenant la torréfaction qui détruirait sa couleur.
>>Les magasins destinés à la réception et à la vente des
esclaves de la côte d'Afrique sont situés à Val- Longo . Sur
les 20,000 Nègres qui arrivent annuellement au Brésil , il
en reste environ 5,000 à Rio-Janeiro : leur prix moyen
est de 20 guinées par tête. Sur cette vente on prélève ,
au profit particulier de la reine de Portugal, un droit de
10,000 recs par esclave , dont le produit total s'élève à
60,000 guinées par an .
>> Les Brésiliens indigènes sont de petite taille, mais forts ,
actifs et courageux ; ils ont la peau d'un brun clair , les
cheveux longs et noirs , et très-peu de barbe . Ces Indiens
nourrissent une haine implacable contre les Portugais
établis chez eux; ils s'éloignent de leurs demeures , mais
ils massacrent sans remords et sans pitié , tous ceux qu'ils
peuvent surprendre .
> Fernambouc , ville principale de la province de ce nom ,
est particulièrement renommée par le commerce considérable
du bois de Brésil .
>A trente milles environ au nord de la province de Saint-
Vincent, on trouve la république de St. -Paul , environnée
de hautes montagnes et d'épaisses forêts. Ce petit état ,
composé dans son origine de vagabonds , de malfaiteurs
échappés des colonies voisines , et parmi lesquels se trouvaient
à la fois de Portugais , des Espagnols , des Créoles ,
۱
40 MERCURE DE FRANCE ,
des Métis , des Mulâtres et des Nègres , n'offrait alors
aucune trace de civilisation ; tous ses membres vivaient
isolés , sans lois , sans religion , sans honneur , uniquement
occupés de s'assurer par le brigandage une existence précaire
etmalheureuse. Mais, comme il est arrivé sans doute à toutes
les sociétés naissantes , ils ne tardèrent pas à s'apercevoir
des inconvéniens de ce genre de vie , et formèrent entr'eux
une espèce de confédération , qui ne tarda pas à devenir
une démocratie régulière . Plus nombreux , ils peuvent un
jour se faire craindre de leurs voisins ; mais jusqu'à présent
4 ou 5 mille individus , privés d'armes à feu , ne causent
pas une inquiétude assez prochaine , pour qu'on ait cru
devoir s'occuper de leur destruction. La tyrannie du gouvernement
brésilien a donné naissance à cette république ,
devenue sijalouse de sa liberté , qu'à l'exception des hommes
mis hors de la loi dans les autres pays et des esclaves
déserteurs , aucun étranger , aucun voyageur ne peut y
mettre le pied.
» Jusqu'ici , le gouvernement du Brésil résidait dans la
personne du vice-roi , et du gouverneur de San-Salvador ,
assistés d'un conseil , sans le consentement duquel aucun
acte ne pouvait avoir de force légale . Sous cette apparence
de modération , le gouvernement n'exerçait pas moins le
plus dur et le plus odieux despotisme. Le vice- roi , le gouverneur
même disposaient arbitrairement de la fortune et
de la liberté des individus, qu'ils renvoyaient en Europe
sans que leurs amis ou leurs parens pussent avoir connaissance
du crime qui leur était imputé. »
Il resterait à considérer quelles doivent être pour ce pays
les conséquences politiques du grand événement auquel il
doit une existence nouvelle ; mais un pareil examen nous
entraînerait au-delà des bornes où nous sommes forcés de
nous restreindre dans cet article . JOUY.
VARIÉTÉS .
CHRONIQUE DE PARIS.
L'ÉTÉ est pour les grandes villes ce qu'est l'hiver pour
les campagnes : c'est la saison du repos. Plus de bals , plus
de réunions nombreuses et brillantes . Les spectacles sont
délaissés ; la littérature languit , et les muses elle-mêmes
semblent assoupies sous leurs berceaux de fleurs .Au milieu
JUILLET 1809 . 41
de ce sommeil général , il ne nous reste qu'un petit nombre
d'objets propres à éveiller notre curiosité.
On s'occupe de l'émigration de nos premiers acteurs :
depuis qu'ils ne sont plus à Paris on parle beaucoup
d'eux. Que fait Talma ? est-il mort? est-il couronné ? Il est
mort , vous répond celui-ci ; la Parque aidée d'une apoplexie
vient de le frapper subitement. Il se porte à merveille
, répond l'autre ; Melpomène vient de ceindre.son
front de nouveaux lauriers . Le bruit de la mort de Talina .
s'était en effet répandu un moment, et tout l'empire des
arts était en deuil ; mais cette nouvelle a été bientôt démentie
. Talma est à Lyon , où ses talens reçoivent les honneurs
les plus brillans . Un journal nous assure qu'on accourt
des villes et des campagnes voisines pour jouir du bonheur.
de voir et d'entendre le premier acteur du siècle . Quelques
personnes ont trouvé l'expression forte et ont rappelé le
souvenir de Lekain ; mais il faut observer que le siècle dont
il est question est encore jeune : c'est un enfant de neuf
ans.
Talma n'est pas le seul auquel Lyon décerne des récompenses
. Le front de MmeBelmont a aussi été couronné de
myrte et de lauriers . Cette belle actrice s'était engagée
pour trois représentations au théâtre des Célestins ; elle a
séduit tous les yeux et enivré tous les coeurs . Avant son
départ , les admirateurs de la beauté et du talent ont épuisé
pour elle tout ce que la galanterie française à de plus flatteur
et de plus aimable .
Gavaudan et sa jolie compagne sont à Gand , où ils ont
joué pour leur début l'Ami de la Maison et le Délire . Baptiste
le lyrique , qui marche sur les traces de Martin , est à
Bordeaux; et Mlle Cholet , qui depuis long-tems ne chante
plus à Paris , n'en à pas moins enchanté tous les Bordelais
qui l'ont entendue. Paul et Mlle Michu ( aujourd'hui madame
Paul ) font les délices de Rouen : c'est une ville à
laquelle ils sont chers , parce que Paul y a fait les premiers
essais de son talent , et que Michu y a laissé de touchans
souvenirs . Nous n'avons point encore de nouvelles officielles
d'Elleviou , qui y a aussi commencé son Odyssée ; ni de
Martin qui doit être à Strasbourg ; ni de Chenard et de
Mlle Regnault qui se destinaient pour Amiens .
Après Talma , après Martin , après Elleviou , etc. , serat-
il permis de parler de Forioso ? Ce grand sauteur vient
aussi de se mettre en campagne , et c'est à Lyon qu'il est
allé faire voir les merveilles de son art. Ainsi cette grande
42 MERCURE DE FRANCE ,
ville aura dans le même tems joui du plaisir d'entendre
Talma , de voir M Belmont , et de regarder Forioso dansant
sur la corde. Tandis que tous ces artistes voyageurs
poursuivent leurs exploits dramatiques , ceuxde leurs compagnons
d'armes restés fidèles à la capitale lutent d'efforts
etd'émulation pour couvrir le vide de cette ahsence .
L'Académie Impériale de Musique qui languissait depuis
long-tems vient de tirer de la poudre de ses cartons le célèbre
opéra d'Orphée et Eurydice , qu'on croyait condamné
à ne plus revoir le jour. Ily a un article particulier sur cette
reprise.
Après l'opéra d'Orphée , l'ouvrage qui exite le plus d'intérêt
est le drame de Sophie et Monval , dont nous avons
déjà parlé. Depuis les Querelles des deux Frères , de Collind'Harleville
, jamais le théâtre de l'Impératrice n'a joui d'une
vogueplus soutenue . On pleure beaucoup ; et deux ou trois
drames de ce genre joués sur divers points de la France
suffiraient pour remédier à la longue sécheresse qu'éprouvent
nos campages. Sophie et Monval doivent le jour à la
verve de M. Aude , qui semble depuis long-tems s'être
consacré exclusivement à la cause des boulevards .
Le Créancier , l'Honnête Menteur , et le Tableau de
Famille qu'on a joués au même théâtre n'ont pas été aussi
heureux. Le Créancier est une pièce traduite de l'allemand
et qu'on a jouée il y a deux ans aux théâtre des VariétésÉtrangères
. Elle n'est point sans mérite ; mais elle ne saurait
se soutenir auprès des bons ouvrages de notre scène .
L'Honnête Menteur n'a eu aucun succès , quoique l'idée
principale en soit assez heureuse. Il s'agit d'une dame
d'Héricourt , veuve ruinée par un procureur nommé Dubut .
Cette damme a un fils en Amérique , lequel est amoureux
de Mlle Dubut . Il revient en France , trouve sa mère dans
un état très -misérable , et lui-même n'est guerre plus avancé
qu'elle . Mais un jardinier , le menteurle plus honnête de son
tems , se charge de tout réparer. Il ment pour obliger madame
d'Héricourt ; il ment pour tromper le procureurDubut;
et le résultat de ses mensonges est d'avancer le mariage du
jeune d'Héricourt avec la fille du procureur. Cet ouvrage
est très-foid , sans intérêt et sans verve : le sujet est tout à
fait manqué.
Est-il quelquefois permis de mentir pour rendre service
et faire une bonne action ? c'est un cas de conscience sur
lequel les plus doctes clercs sont partagés. St. Augustin
est pour le mensonge; et puisque ce saint avait beaucoup
JUILLET 1809 . 43
d'esprit , de science et d'honnêteté , il paraît à propos de
s'en rapporter à son avis .
Le Tableau de Famille n'est qu'un petit conte tiré du
Mercure et mis en dialogue. La pièce a été sifflée d'abord ,
applaudie ensuite , et ne méritaitni cet affront , ni cet honneur.
Elle est d'un jeune auteur nommé M. Planard .
Malgré les très-beaux talens de Mme Festa , l'Opéra-Buffa
commence à se ressentir de l'influence de la mauvaise saison.
L'empressement des amateurs diminue beaucoup : il
est vrai qu'ils se plaignent de l'uniformité du spectacle , et
de lamédiocrité des ouvrages auxquels cette célèbre cantatrice
semble s'être attachée ; on espère l'entendre bientôt
dans des pièces plus dignes d'elle .
Sous les mêmes voûtes et dans la même enceinte qui retentit
de sa belle voix , on a remarqué une beauté d'un
grand éclat et d'un extérieur très-séduisant : c'est une débutante
, nommée Mme Merval. Rien ne lui manque du côté
des charmes . Vénus semble lui avoir prodigué tous ses
dons ; mais Thalie a été moins libérale. Mme Merval n'a
encore aucune connaissance de la scène , elle prononce
mal et joue d'une manière froide , contrainte et embarrassée
; c'est l'ouvrage de Pigmalion qu'il faut animer .
Une débutante d'un ordre moins élevé , d'une beanté
moins éblouissante , mais d'un talent plus avancé , c'est
Mlle Duval , fille de l'acteur de ce nom , qui joue les rôles
de père au théâtre des Variétés. Après avoir paru il y a
quelques téms sur les planches illustrées par les talens de
Mmes Duret , Belmont , Gavaudan , Regnault , etc. , elle n'a
pas dédaigné de descendre jusqu'à celles où règnent MadameBarroyer
et Mlle Cuisot. Elle y a obtenu beaucoup de
succès et paraît destinée à devenir l'un des ornemens de ce
théâtre ; car ony joue quelquefois des pièces qu'un homme
de goût peut avouer, et qui figurent au milieu des Jocrisse et
des Cadet-Roussel , comme les dames de château figurent
dans les bals de campagne au milieu des beautés du
village.
De ce nombre est un assez joli vaudeville , intitulé le petit
Candide . C'est une imitation en un acte du joli conte de
M. de Lantier ; mais le modèle vaut encore mieux que la
copie. Cette petite pièce est de M. Sevrin .
Un autre ouvrage qui n'a eu qu'une soirée d'existence au
Vaudeville , est le Pelerin et le Roi. C'est un petit mélodrame
en couplets , où un ministre , déguisé en pélerin ,
vient donner àun roi des avis sur la manière de gouverner
44 MERCURE DE FRANCE ,
ses Etats . Le pélerin a une fille , la fille est jolie , le roi en
est amoureux; un courtisan ambitieux et méchant se mêle
à cette intrigue et fait proscrire et la fille et le père ; mais
l'innocence triomphe, et la beauté persécutée s'assied sur
le trône. Ces aventures romanesques ont été fort mal accueillies
; on a sifflé le roi , ses ministres et ses amantes , et
la pièce n'a été achevée qu'avec beaucoup de peine .
Après les spectacles , les objets qui occupent les loisirs de
la capitale sont quelques ouvrages nouveaux. Mme Simon-
Candeille vient de publier son roman de Lydie , Mm de
Staël de faire réimprimer sa Delphine , M. de Lantier nous
a donné une nouvelle édition de ses Contes et de son Antenor.
Il a fait aussi imprimer un Voyage en Espagne . Le
voyageur est , comme on le pense bien , un personnage ficti'f;
mais il n'en dit pas moins des choses fort curieuses
sur le pays qu'il parcourt. M. Soulavie , l'un des plus grands
compilateurs de nos jours, vient d'ajouterà ses compilations
deux gros volumes , sous le titre de Pièces inédites sur les
Règnes de Louis XIV, Louis XV et Louis XVI.
Nous avons un Recueil de Lettres de Mlle l'Espinasse ,
l'amie, la confidente des plus célèbres philosophes du dernier
siècle ; une Histoire des premiers tems de la Grèce ,
depuis Inachus jusqu'à la chûte des Pisistratides , par
M. Clavier , l'un des plus savans hellénistes de Paris ; une
traduction en vers du poëme d'Young sur Jeanne Gray ;
deux nouveaux volumes sur l'Histoire de France , par
M. Fantin des Odoards , qui s'annonce comme continuateur
de Vély , Villaret et Garnier ; un recueil de vers , intitulé
la Pépinière de Momus , où l'on trouve les poésies fugitives
de MM. Falaise de Verneuil , Naigeon , VictorVial,
Cellier , Paillet de Plombières , Decourt , Le Maire , Daricourt
, etc. , noms qui peut- être deviendront un jour fort célèbres
, mais dont la renommée n'a pas encore jugé à
propos de se charger ; un roman passablement libertin, sous
le titre de Mémoires d'un Vieillard de vingt- cinq ans ;
quatre volumes passablement niais , sous le titre de Mistification
d'Innocent Poulot , petit-fils de Pourceaugnac ; des
Racines latines , mises en phrases et mnémonisées d'après
la méthode de M. de Fenaigle ; des Idiotismes de la
Langue grecque, par M. Gail; une Histoire chevaleresque
des Maures de la Grenade , traduite de l'espagnol de Ginès
Perès de Hita ; une Histoire secrète des jeunes Demoiselles
renfermées dans le parc au cerf; une traduction des
Voyages en Hollande et en Irlande de John Carr , par
:
1
JUILLET 1809 . 45
:
Mm Kéralio - Robert ; un Nouveau choix des Lettres édifiantes
; une Nouvelle traduction de Werther, ouvrage regardé
dans toute l'Europe comme le chef- d'oeuvre de
Goëthe , et proscrit dans un de nos journaux comme un
chef-d'oeuvre de platitude et d'inepties ; enfin , une apologie
du mariage et des dames , sous ce titre : Etat conjugal de
l'Homme et de la Femme , par M. C. , auteur du Manuel
de bonne compagnie .
M. C. s'y déclare l'ennemi irréconciliable des célibataires
et le chevalier indomptable du beau sexe ; il prouve la sublimité
du mariage par l'antiquité de son origine , la noblesse
et l'étendue de ses prérogatives , et le nombre infini
des avantages qu'il nous procure . Adam et Eve étaient mariés
dans le paradis terrestre ; c'était Dieu lui-même qui
leur avait donné la bénédiction conjugale : Noé, Abraham ,
Isaac , Jacob et tous les patriarches se sont honorés du titre
d'époux. Salomon aima mieux épouser neuf cents femmes
que s'exposer à la honte de rester célibataire; les Athéniens
faisaient subir une correction humiliante à ceux qui
refusaient de s'engager dans les noeuds de l'hymen. Tous
les peuples ont honoré les mystères de la couche nuptiale.
Les Romains avaient des Dieux pour toutes les particularités
qui s'y rapportent; la paternité et la maternité ont été
l'objet d'un respect particulier chez les Juifs . David a
chanté le bonheur des parens qui voient autour de leur
table une foule de petits enfans rangés comme un cordon
d'olives nouvelles .
La paternité donne à l'homme les prérogatives de la
royauté; il est le maître et l'arbitre suprême du ménage ; il
commande à ses enfans en souverains , et peut les fustiger à
son gré quand cela lui fait plaisir : ilgoûte auprès de sa femme
des plaisirs ineffables . Parle-t-elle? la douceur de sa voix
l'enchante ; chante-t- elle ? la mélodie de ses accens le ravit ;
garde-t-elle le silence ? ce phénomène est encore une
source délicieuse de bonheur. Une femme douce , aimante
et belle sème de roses le chemin de la vie ; mais si par hasard
elle est laide , infidèle et méchante , ce cas est embar
rassant. Mais l'auteur ne s'en effraie pas : si elle est laide et
que vous soyez beau , elle fera ressortir votre beauté ; si
vous n'êtes pas beau , șa laideur sera pour vous une consolation;
si elle est méchante , sa malice deviendra une
épreuve utile qui mettra votre patience en lumière et formera
votre caractère infidèle . C'est la preuve que vous avez
bien choisi ; votre femme a évidemment un mérite ou des
46 MERCURE DE FRANCE ,
charmes auxquels rien ne saurait résister . Ainsi , dans tous
les cas , rien de mieux à faire que de se marier; et ne fût-ce
que pour prendre un à-compte sur le purgatoire , ce serait
encore une excellente affaire .
Tous ces avantages sont exposés avec beaucoup de
naïveté. Le livre de M. C. est évidemment l'ouvrage d'un
fort bon homme , et il faut aussi beaucoup de bonhommie
pour le lire .
Les beaux-arts nous offrent peu de nouveautés .
M. Chérubini se dispose à publier sa Messe à trois voix ,
avec accompagnement et à grande partition. Cet ouvrage
passe pour une des plus riches productions qui soient sorties
de la verve féconde et brillante de ce célèbre compositeur
: il contiendra 330 planches ; il sera exécuté par voie
de souscription du prix de 20 francs . La souscription est
ouverte rue de Richelieu , vis-à-vis la rue de Menars ,
n° 76 .
On a exposé depuis quelque tems , dans la première salle
des Antiques du Musée Napoléon , un buste colossal d'Antinois
. Cet excellent ouvrage est bien conservé ; il faisait
partie des richesses de la Villa-Mondragone .
La troisième classe de l'Institut vient de perdre M. Leblond,
conservateur honoraire de la bibliothèque Mazarine .
Le sujet le plus particulier et le plus heureux de ses travaux
fut l'étude de l'antiquité en médailles et pierres gravées
; il décrivit avec l'abbé de la Chaud les pierres gravées
du cabinet d'Orléans; mais le premier était le titulaire d'une
place qui supposait les connaissances qu'il n'avait pas , et
que l'abbé Leblond possédait jusqu'à un certain point. La
réunion était bonne pour l'un et pour l'autre et pour l'ou -
vrage aussi .
1
Le Cosmorama, établi au Palais-Royal , continue d'exciter
la curiosité des amateurs . La nouvelle exposition n'est pas
moins riche que celles qui l'ont précédée .
- SPECTACLES . Académie Impériale de Musique .
Deux idoles musicales avaient été successivement encensées
à l'Opéra lorsque Gluck parut , apportant d'Allemagne , ou
plutôt d'Italie , la massue d'Hercule qui devait renverser
sans retour le temple gothique de la musique française . Il
faillit m'étouffer ! dit Grétry, dans ses piquans Essais sur
-
:
JUILLET 1809 . 47
!
ses nombreux chefs -d'oeuvres . Grétry se trompe ; Gluck
n'était pas plus à redouter pour lui que Corneille ne l'était
pour Molière. Gluck ne pouvait craindre un rival dans
l'auteur d'Andromaque ; mais l'auteur de la Fausse Magie
ne pouvait en voir un dans le chantre d'Alceste et d'Iphigénie.
Deux hommes supérieurs dans un genre absolument
différent peuvent très-bien s'entendre ; il est rare qu'ils
puissent se nuire , plus rare qu'ils le veuillent.
Gluck avait déjà une grande réputation en Allemagne
quand il passa en Italie pour y reconnaître cette terre
classique de l'art musical , où dominait encore la grande
école de Naples ; il y perfectionna son talent , il dut
y épurer son goût. Après quatre années d'études , il commença
à travaillerpour le théâtre, et composa, avec une facilité
qu'il ne trouva plus depuis enFrance , ddiivveerrss opéra qui
eurent beaucoup de succès: mais dès ce moment son génie
s'était déclaré sous des formes nouvelles , grandes , austères ,
vigoureuses ; la vérité, la raison , l'action dramatique, étaient
pour lui des principes immuables , auxquels il était dèslors
résolu à sacrifiermême une partie des moyens de son art
qui en font le charme . Les Italiens le nommèrent le Michel-
Ange de la musique : le P. Martini confirma ce suffrage de
tout le poids de son autorité ; il disait que Gluck s'était
moins appliqué à soumettre la musique aux paroles , que
les paroles à la musique , et il lui en rendait publiquement
hommage. C'est dans le même sens , et avec non moinsde
justice, que le prince Henri , après une représentation de
Richard, félicitait Grétry d'avoir, pour être poëte , oublié
qu'il était musicien .
L'idée qui tourmentait Gluck de jeter de nouveaux fondemens
pour son art dans son application à la scène , et
d'y créer dans un nouveau genre la tragédie lyrique telle
qu'il la concevait , le poursuivit en Angleterre , où il composa
deux opéra : mais c'était en France qu'il lui appartenait
de réaliser cette idée; tout était disposé pour son
triomphe , il saisit une occasion heureuse; il composa
Iphigénie en Aulide .
L'Orpheo avait été écrit par Calsabigi , et représenté pour
la première fois à Vienne en 1764. Les amateurs de la musique
italienne , en tous lieux et en tout tems trop exclusifs
, se soulevèrent contre cette composition ; mais bientôt
elle fut entendue , appréciée , applaudie pendant deux ans
de suite . A. Parme , elle excita une nouvelle lutte , et
l'Orpheo en sortit également victorieux. Il lui était réservé
43 MERCURE DE FRANCE ,
de triompher en Italie de l'école italienne , et à Paris de la
musique française : il fut traduit en plusieurs langues ,
joué sur tous les théâtres de l'Europe ; la partition mérita
l'honneur singulier en Italie d'être gravée .
Le succès d'Iphigénie inspira aux amateurs de Paris le
désir d'entendre l'Orpheo ; on pressa Gluck d'y faire adapter
des paroles françaises . Ce travail ingrat et sans gloire
est difficile au-delà de toute expression; il fut en quelque
sorte l'objet d'un concours bénévole. Plusieurs gens de
lettres , des académiciens même s'y essayèrent : Moline
réussit.
Orphée eut à Paris le même sort qu'à Vienne et à
Parme; les vieux partisans de Rameau, pleins des beautés
mâles et de la vigoureuse harmonie de ce maître , firent
une mauvaise plaisanterie en nommant Orphée un demi-
Castor. J.-J. Rousseau fut un de ceux qui contribuèrent le
plus à ramener et fixer l'opinion : l'auteur du Devin du
Village ne manqua pas une représentation d'Orphée ; cet
opéra l'avait réconcilié avec la vie. «Puisqu'on peut passer
77 deux heures aussi bien , disait-il, je conçois que la vie
" peut être bonne à quelque chose. " On sait que forcé un
jour d'entendre un autre opéra , il dit avec regret : J'ai
perdu mon Euridice !
a
Orphée avait civilisé les hommes; les sons de sa lyre
avaient charmé les hôtes sauvages des forêts de la Thrace.
A Paris , au contraire , ce chantre divin éveille la discorde ;
deux factions se forment en l'écoutant : l'une s'écrie que
Gluck retrouvé la douleur antique ; l'autre l'accuse de
préférer les Muses aux sirènes . Marmontel , dont la réputation
s'était alliée à celle de Piccini ; l'abbé Arnaud , fidèle
à son systême de rehausser le culte des arts en leur assignant
toujours un noble but , se livrent une guerre cruelle.
Carracioli et ses Napolitains accusent Gluck d'avoir ajouté
un degré de force de plus à l'Urlo francese , et d'être l'inventeur
de la tragédie criée; les Gluckistes repoussent une
musique qu'ils trouvent efféminée , vague , sans expression
et sans variété : les pamphlets se succèdent , les épigramınes
circulent , et les journaux les multiplient. L'Anonyme
de Vaugirard conservait seul dans la dispute cette
fleur d'urbanité , cet atticisme qui ont toujours distingué
ses écrits . La Harpe criait : Italiam ! Italiam !
Il était l'Homère de cette Iliade musicale , et dans ses
lettres au Grand-Duc faisait son possible pour se faire
croire musicien. Bientôt la dispute s'aigrit , les armés deviennent
JUILLET 1809 . 5.4g
D
ena
viennent moins brillantes ; elles se ternissent dans la chaleur
du combat; les injures succèdent aux plaisanteries on
ne discute plus , on s'insulte , et les deux factions ajoutent
un long chapitre au livre des Honnêtetés littéraires : le parterre
se divise; ddeux camps y sont établis ,
Et du coin de la Reine
Au coin du Roi s'étend la double årene .
Piccini soutint l'honneur de son école en donnant Atys ,
Roland, Didon , Iphigénie en Tauride ; mais Gluck resta
maître du champ de bataille; il connaissait mieux que son
rival l'esprit des juges du camp. Les amis de Piccini furent
fidèles; mais moins nombreux , ils durent céder , et la
guerre tirait à sa fin lorsque Sacchini donna Edipe : Glukistes
et Piccinistes se réunirent pour entendre ce chefd'oeuvre
, auquel il était réservé de concilier toutes les opinions
, d'émouvoir toutes les âmes , et en même tems de
charmer toutes les oreilles .
La reprise d'Orphée vient d'obtenir un très-brillant succès
. Cet opéra n'est pas de nature à rester toujours au répertoire
; le théâtre ne possède que par intervalle des sujets
qui puissent oser se charger d'un tel rôle. L'abbé Arnaud
disait aux peintres : Ne peignez pas le soleil ; Grétry dit aux
musiciens : Nefaites chanter Apollon ni Orphée ; et il
avait pour cela des raisons qu'il avoue avec ingénuité .
Qu'est-ce donc quand il faut être Apollon ou Orphée luimême,
leur prêter ses traits et pour leur voix donner la
sienne ?
Le Gros dut sa réputation au rôle d'Orphée : il n'en avait
nullement les qualités physiques et théâtrales ; mais il était
doué d'une voix admirable : écrit pour un soprano , le rôle ,
chose extraordinaire , n'était pas au-delà de la prodigieuse
étendue de ses moyens , et ce qui pour un autre est le
comble de la difficulté lui paraissait facile .
Après lui , Rousseau donna moins d'éclat au rôle d'Orphée;
mais il sut y intéresser et y plaire : il y répandit une
couleur mélancolique et une expression douloureuse à
laquelle la sensibilité d'un organe pur , doux , flexible , et
d'un accent enchanteur , donnait beaucoup de charme.Nous
avions dit de Nourrit , qu'il promettait de bien chanter
Orphée ; il a tenu parole : ce rôle offre une situation qui ,
au premier coup-d'oeil , semble être toujours la même ;
mais sous la plume du compositeur , il est très-varié :
Orphée gémit , il regrette ,il espère , il conjure , il triomphe ;
D
50 MERCURE DE FRANCE ,
\
il perd tout une seconde fois , il veut mourir, l'amour le
rappelle à la vie ; voilà les nuances que le musicien a toutes
marquées du sceau de son génie , et qui, rompant lamonotonie
du sujet , fait du rôle d'Orphée le plus difficile qui
existe au théâtre lyrique , et entre les mains d'un grand
chanteur, le plus intéressant .
Nourrit le chante avec une très-grande pureté de son ,
une rare justesse d'intonation ; il est fidèle à la partition età
l'intentiondu compositeur ; mais sa voix manque de quelques
cordes élevées , et souvent il est obligé de les remplacerpar
des passages à la voix de tête, pour lesquels il doit
beaucoup s'observer ; il a à éviter deux écueils , les cris
pour atteindre juste les tons élevés , et la prétention de se
montrer acteur tragique. C'est trop de soins à la fois :
jusqu'à présent nous ne demandons à cet Orphée que de
bien chanter , et cela déjà est bien assez difficile . Il est
vrai que le parterre de l'Opéra applaudit d'autant plus
vivement , qu'on joue avec plus d'énergie , et qu'on chante
avec moins de pureté ; mais il appartient à un vrai talent
de redouter ces applaudissemens comme un piège séducteur
, et d'en mériter de plus désirables en conservant toute
sa pureté .
Le rôle d'Orphée ainsi chanté par Nourrit , fait beaucoup
d'honneur à son célèbre maître M. Garat , et à l'Ecole du
Conservatoire , qui se montre ainsi sous le point de vue
essentiel de son institution . On reconnaît dans l'élève la
plupart des qualités du maître , sa manière dramatique et
expressive , sa prononciation ferme , son débit accentué ,
son inspiration , son goût et sa verve. Il y a long-tems
que M. Garat n'avait pu rendre un plus bel hommage à
ce Gluck dont il était si bien apprécié , et si digne de
l'être . Mlle Armand joue le rôle d'Eurydice, pour lequel ce
ne devrait pas être un titre que le droit d'ancienneté : ce
rôle veut moins de force et plus de fraîcheur , moins de
talent , et plus de jeunesse ; c'est en jouant avec ses folâtres
compagnes qu'Eurydice a reçu la morsure du serpent.
MmeHymm eut mieux conservé à ce rôle la couleur dont il
doit être embelli ; et le beau talent de Mlle Armand veut
un autre place. Mlle Ferrières est mieux à la sienne dans le
joli petit rôle qui lui est confié . Les choeurs sont excellens ,
les pantomimes , gardiens des enfers , ont un ensemble et
une énergie effrayans : les ballets de Milon sont courts ,
mais frais et gracieux ; les décorations anciennes , mais
bien disposées , si ce n'est qu'au lieu du bois tranquille. et
JUILLET 1809. 51
à
sombreoù les compagnes d'Eurydice couvrent son tombeau
de fleurs , on voit une rase campagne sur laquelle tombent
tous les feux du jour : c'est une légère inadvertance .
L'orchestre accompagne bien , et nous aurions cru les
symphonistes et les choeurs l'abri de tout reproche ,
sans le bruyant et perpétuel avertissement du bâton de
mesure renforcé des coups de pied réitérés du chef d'orchestre.
Cet étrange 'accompagnement s'est fait entendre
jusques dans la romance dont Nourrit passé un couplet :
je ne sais si cet accompagnement était nécessaire , mais il
est permis de croire qu'il est aussi étranger à la partition ,
que fatal à une oreille attentive et musicale .
POÉSIE.
( Note des Rédacteurs ) Les vers suivans font partie d'une Épître
sur la Médiocrité , adressée à M. DUCIS , et que l'auteur se propose
de publier incessamment. Cet hommage , où se trouvent réunis le
talent et une philosophie aimable , est digne du Nestor de notre scèné
tragique , et fait honneur à celui qui l'offre.
FRAGMENT D'UNE ÉPITRE A DUCIS ,
SUR LES AVANTAGES DE LA MÉDIOCRITÉ.
AH ! de l'Ambition , dans ces faibles peintures ,
Si j'ai su t'esquisser les chagrins , les tortures ,
Il faut donc l'avouer , mettre un frein à ses voeux
Est , en effet , Ducis , le secret d'être heureux.
Ta vie en est la preuve. Après ce long orage
Qui de la France entière annonçait le naufrage ,
Quand l'Artisan paisible eut repris ses travaux ,
Le Savant son compas , l'Artiste ses pinceaux ,
Quand le poëte , épris d'un renaissant délire ,
Du lugubre cyprès eut détaché sa lyre ,
Quand de l'Etat , enfin , le vaisseau put marcher ,
Les Honneurs , vainement , sont venus te chercher .
Aux lambris somptueux des palais de la ville
On t'a vu préférer le toit d'un humble asile ,
Des saules , des ruisseaux respirer la fraicheur ,
Etgarder , avec eux , le calme de ton coeur.
De là , ces doux loisirs où ta libre pensée ,
D2
52 MERCURE DE FRANCE ,
Sur différens sujets tour à tour exercée ,
S'exhale en un vers pur et brillant de clarté ,
Toujours riche de sens et beau de vérité .
Tropheureux de pouvoir t'admirer sur la scène
D'autres , d'un ton pompeux , loueront ta Melpomene ,
Diront qu'émerveillés des prestiges de l'art ,
Frémissant pour Hamlet , ils pleurent sur Léar.
Du tragique laurier lorsque ton front s'ombrage ,
Qu'ils t'offrent , j'y consens , un éclatant suffrage ,
Je n'ose prendre un vol à ma muse interdit .
Mais qu'avec volupté tout mon coeur applaudit
Aces vers si touchans , à ces vers pleins de charmes ,
Où la tendre Amitié me demande des larmes ! ( 1 )
Que je me plais encore à l'aimable entretien
Où ton ame s'épanche avec Thomas et Vien !
Hélas ! l'instant fatal où tout mortel succombe
Amis entre eux et toi l'abîme de la tombe .
Il est aussi rayé du nombre des vivans
Ce sage Bitaubé , digne objet de tes chants .
Le plus cruel des maux auxquels le tems nous livre
C'est , perdant un ami , de pouvoir lui survivre.
Mais du trépas des tiens voudrais -je t'affliger ?
Voyons , plutôt , voyons ton petit potager (2) ,
Le réduit ignoré que ta prudence habite ,
Ton vieux lit , ton fauteuil et tes chenets d'ermite ,
Sophocle allant tirer de son petit caveau
Le flacon de Marly qu'il boit toujours sans eau.
La médiocrité , voilà donc ton partage?
Que je te trouve heureux ! Eh ! oui , tu vis en sage.
Lafolle ambitionne trouble point tes jours.
Tu n'es point alarmé des orages des cours .
Peu t'importe l'emploi pour lequel on intrigue ,
Et celui qui le perd , et celui qui le brigue .
Tu ne t'informes pas si de nos Lucullus
L'un grossit son trésor d'un million de plus ;
Si tel qui se cachait dans la foule commune
(1 ) Voyez dans le Recueil de Poésies qu'à publié derniérement
M. Ducis , ses Epitres à l'Amitié , à Thomas , à Vien , à Bitaubé.
(2) Voyez dans le même Recueil les vers intitulés , àMon petit
Potager , à Mon petit Logis , à Mon petit Caveau.
JUILLET 1809. 53
Aujourd'hui lève un front insolent de fortune;
Si la Faveur ne voit autour d'elle rangés ,
Que de sots protecteurs et de plats protégés.
Maître de ton destin , en paix avec toi-même ,
* Je m'appartiens , dis-tu , voilà mon bien suprême.
> J'ai perdu des amis , mais ma femme et ma soeur
> Peuvent répondre encore à la voix de mon coeur.
> Avec l'aube éveillé , quand l'aurore naissante
→ Ranime de ses feux la plante languissante ,
, > Dans les bois , au hasard , me frayant un chemin
> Je puis du moins penser , mon Corneille à la main ,
> Ou l'oeil fixé long-tems sur l'émail des prairies ,
» Abandonner mon ame aux douces rêveries.
> Promeneur solitaire , ainsi , chaque matin ,
> Quand l'exercice en moi vient d'aiguiser la faim ,
> Je fais , à mon retour , un repas délectable ;
» Car toujours deux amis sont assis à ma table ,
> La noble Indépendance et la Sobriété
> Compagne des Vertus , mère de la Santé.
VIGÉE.
ENIGME .
Nous sommes deux frères jumeaux ,
Humblement postés par derrière .
Pour qu'on nous voye il faut tourner le dos ,
Et nous rampons souvent dans la poussière .
Pourtant nous ajoutons un degré de grandeur
A la grandeur des maîtres de la terre :
Mais si le conquérant nous montrait à la guerre ,
Il verrait de son nom s'éclipser la splendeur .
S ........
5
LOGOGRIPHE .
DANS les climats lointains où mon espèce abonde ,
Je sers à traverser ces régions du monde
Où des déserts affreux et des sables brûlans
Sont peuplés de lions et privés d'habitans .
Aisément tu peux voir , en changeant ma structure ,
L'élément qui jadis submergea la nature ;
L'un des mois de l'année , un nom de souverain ;
54.. MERCURE DE FRANCE ,
Ceque cherche un poëte , et quelquefois en vain ;
Une antique cité , deux notes de musique ;
Un métal , un pronom ,ce fluide élastique
Transparent et léger , autour de nous placé ;
Ce que sur notre front la vieillesse a tracé ;
Un doux nom que l'amant donnait à son amie ;
Un arbre , ce qui fait le bonheur de la vie ;
Cepoint , sur le fusil , qui guide le chasseur ;
Ce que couvre d'écume un coursier plein d'ardeur ;
Ce qui chaque jour change et prouve l'inconstance ,
Domine les habits , la musique , la danse.
Vingt autres mots encor me restent à nommer ;
Mais j'en ai dit assez tu dois me deviner .
Α .... Η ......
CHARADE .
UnDieu cornu , selon la fable ,
Nous donna ce jus délectable
Qui sert à faire mon entier ,
Quand l'air l'a rendu mon dernier .
Α .... Η ......
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE
insérés dans le dernier Numéro .
Le mot de l'Enigme du dernier Numéro est Fausse et vraie philosophie
Celui du Logogriphe est Ortie , dans lequel on trouve oie , toi , or ,
roi , rôti (1 ) et trio (2) .
Celui de la Charade est Dé-cent.
(1) Vive Valogne pour le rôti.
(2) Le fameux trio , O salutaris , de Gossec.
TURCARET.
JUILLET 1809 . 55
POLITIQUE.
La victoire de Raab a glorieusement signalé l'anniversaire
de la bataille de Marengo ; cette position était , de l'avis
de Montécuculli , d'une haute importance ; les Autrichiens
ont fait pour la défendre une perte considérable , et enla perdant
, ils en ont fait une plus considérable encore ; rejetés
au-delà du Danube , ils ont laissé Raab şans défense , et
Comorn en danger ; déjà Raab investi, a livré des magasins
considérable , la place ne peut tenir que peu de jours . Cette
nouvelle a porté le désordre et l'effroi à la cour de l'impératrice
, qui ne s'est pas crue en sûreté à Bude , et s'est
retirée avec toutes les personnes qui l'accompagnent à
Péterward.in . Cette refraite , écrit-on de Hongrie , afilige
d'autant plus les fidèles serviteurs de S. M. , qu'on voit un
grand nombre de personnes se réjouir de l'arrivée des
Français , et les attendre avec impatience. Dans ces conjonctures
, le conseil n'a pas de résidence fixe : la cour
aulique et ses dycastères suivent les mouvemens rétrogrades
de l'armée chargée de les défendre. Des bulletins
répandus par des affidés , et semant les plus fausses nouvelles
, tendent vainement à soulever la dernière classe du
peuple. La Hongrie est tranquille et comme spectatrice de
la lutte engagée sur son territoire entre la France et l'Autriche
. M. de Metternich est arrivé dans le pays ; il a dû
être échangé entre Comorn et Bude , contre M. Dodun et les
autres membres de la légation française. Le moment de cet
échange est marqué par la publication de quelques pièces
de sa correspondance faisant suite à celles communiquées
au Sénat . Ces pièces font reconnaître , jusqu'à l'évidence ,
l'injustice et la violence qui ont dirigé les démarches de
l'Autriche; elle a préludé à la guerre , par la plus odieuse
violation du droit des gens . Le 17 mars , un officier français
portait des dépêches de M. Dodun , chargé d'affaires'
à Vienne. Il est arrêté à Braunau , ville frontière de l'Autriche
; ses dépêches lui sont enlevées , et envoyées à
Vienne. Une lettre de M. Otto rendit compte de ce fait à
S. M. , qui se vit contrainte à ordonner des représailles .
Un courier autrichien venant de Vienne fut arrêté à Nanci ,
et ses dépêches saisies ; elles contenaient diverses lettres
officielles et particulières de M. de Stadion , la déclaration
1
56 MERCURE DE FRANCE ,
de la cour de Vienne , rejetant la proposition de la garantie
de la Russie ; mesure proposée par la France elle-même ,
et que sans doute l'Autriche eûť adoptée , si elle n'eût été
dominée par une ambition aveugle, et un sentiment de
vengeance irresistible .
Dans cette même dépêche , on ordonne à M. de Metternich
de ne demander ses passe-ports que lorsqu'il saura les hostilités
commencées , et cela en le chargeant de remettre la
déclaration du 27 mars, Cette déclaration n'en est point
une de guerre ; on ne voulait point la regarder comme
telle , et cependant la guerre était dès- lors résolue , et cependant
les hostilités ont été commises avant que le
courier arrêté à Nanci ait pu arriver à Paris , remettre la
déclaration à M. de Metternich, et par conséquent attendre
la réponse du cabinet français . Ici les réflexions se pressent
en foule , et un hasard heureux , une juste représaille donne
à la fois la clef d'une intrigue politique , la preuve de la
mauvaise foi du cabinet autrichien , et fait connaître de
quels bruits étranges dont M. de Metternich croyait devoir
l'entretenir.
Tantôt il entretient M. Stadion des affaires d'Espagne ,
et il choisit maladroitement le moment où elles étaient
dans le meilleur état, pour peindre l'armée française battue ,
et le roi Joseph fugitif. Sa correspondance à cet égard , ne
paraît avoir pour base que les nouvelles anglaises , et les propos
tenus dans quelques salons : en effet, après avoir trompé
son cabinet sur les événemens politiques , il le berce d'une
manière non moins étrange de l'un des contes les plus
absurdes dont on ait amusé les oisifs de la capitale. II
voit , ou croit voir un danger personnel de l'Empereur , un
complot,
un attentat contre sa personne ,dansl'actededémence
d'un homme qu'on a surpris un jour dans l'intérieur
de son cabinet à Malmaison , comme s'il était besoin d'aller
épier l'Empereur dans ses appartemens , comme si l'on ne
rencontrait pas souvent l'Empereur à Paris sans aucune
suite ; comme si en Allemagne , en Italie , en Espagne , en
Egypte parmi les étrangers et les barbares , et là où on lui
parlait le plus des dangers qui l'environnaient , il n'avait
pas constamment montré cette confiance qui appartient
aux grandes âmes , et aux vues généreuses .
Voici quelques-unes des réflexions qui accompagnent la
publication des pièces dont il s'agit , réflexions auxquelles
n'est pas plus possible d'ajouter que de répondre :
Ainsi donc , est-il dit dans le Moniteur, la cour de
1
JUILLET 1809 . 57
A
Vienne faisait la guerre sans la déclarer ; elle faisait la guerre.
lorsque son ambassadeur était à Paris , jouissant de tous
les honneurs de son rang , et traité comme le représentant
d'une puissance amie . Elle-même avilissait le caractère de
son ambassadeur , en faisait l'instrument d'une perfidie , et
le mettait dans le cas qu'on lui demandât compte du sang
français qui coulait aux frontières , lorsqu'il parlait encore
des dispositions pacifiques de son maître envers la France .
Le 10 avril , les généraux autrichiens sur l'Inn , sur l'Isonzo
et enDalmatie faisaient prévenir le quartier-général français
ou allié , éloigné de 20 à 30 lieues , qu'ils avaient l'ordre de
marcher en avant et de traiter en ennemi tout ce qui leur
ferait résistance , et au même instant ils attaquaient les
avant-postes , 24 heures avant que ceux-ci pussent recevoir
les ordres du quartier-général , et avaient la noble gloire
d'égorger quelques soldats qui se reposaient sur la sécurité
de la paix. Les lois militaires , comme celles de l'honneur,
prescrivaient de prévenir plusieurs jours d'avance. Ainsi
on se jouait de tout ce que les nations sont convenues de
respecter , de ce qui fait la base de leurs relations entr'elles ,
de ce que les peuples les plus sauvages regardent comme
sacré.
u-Parmi les lettres particulières , ily en a une adressée à
M. de Metternich qu'on publie ; elle montre quels moyens
on employait pour égarer de plus en plus des hommes
publics et les conduire à l'oubli de leur devoirs , et prouve
les dangers de cet esprit de cotterie qui , prenant la place
du véritable esprit national , auquel il est toujours opposé ,
n'est fort que là où le gouvernement est faible , et le conduit
à sa ruine , du moment où il parvient à le diriger.
79 Le ministre des relations extérieures , instruit des
ordres donnés au ministre de la police d'arrêter les couriers
autrichiens , avait refusé à M. le comte de Metternich
les passe-ports qu'il demandait pour celui qu'il voulait expédier.
C'était un ménagement qu'on voulait avoir pour cet
ambassadeur ; mais M. de Metternich avait trouvé le moyen
d'expédier un courier qui fut arrêté à Châlons : il portait
avec d'autres dépêches en chiffres , une lettre dans laquelle
M. de Metternich annonce à son souverain le départ du roi
d'Espagne de Madrid. Il annonce cela le 27 mars , à peu
près à l'époque de la victoire d'Uclès , dans un momentde
prospérité des affaires d'Espagne. Qu'avait-il donc écrit
dans des tems où elles avaient été moins heureuses ? Et
c'est ainsi qu'on cherchait à tromperl'Empereur d'Autriche,
58 MERCURE DE FRANCE ,
:
et qu'onle portait à une guerre qui devait ruiner son pays !
On lui promettait la conquête d'une partie de l'Italie et de
l'Allemagne. On se partageait déjà ses riches dépouilles ;
des intendans étaient nommés pour les administrer. Des
passions particulières et haineuses avaient créé ces illusions
et formé ces plans dévastateurs et absurdes ...... Et voilà
les hommes dépositaires du sort et des intérêts des nations !
« Les souverains feraient un grand acte de sagesse s'ils
annonçaient à ceux qu'ils investissent de leur confiance ,
qu'ils les rendent responsables des malheurs auxquelles leur
cupidité et leur ambition donnent naissance , et des funestes
erreurs produites par les rapports mensongers des hommes
destinés à les éclairer, et si cette responsabilité était quelque
chose de plus qu'un vain mot. »
L'Empereur occupe toujours le château de Schoënbrunn ,
position d'où il peut étendre sur Vienne , désormais approvisionnée
et sans inquiétude , les soins de sa prévoyance
paternelle , diriger les mouvenens de l'armée qui pénètre
en Hongrie , observer ceux de l'ennemi sur l'autre rive du
Danube, et surveiller dans tous les détails de leur exécution
l'ensemble de ses dispositions administratives et militaires .
Un de ses officiers d'ordonnance , M. d'Epinay, arrive de
Pétersbourg et traverse le quartier-général de l'armée russe .
Le prince Gallitzin est entré en Gallicie le 3de ce mois ; son
armée marche sur trois colonnes : les succès brillans des
Polonais ne lui laissent que le soin de s'avancer , et le dispensentjusqu'à
ce moment de celui de combattre . LesAutrichiens
repliés à la hâte fuient devant les forces combinées
duprincePoniatowski , et du général Dombrowski .
Pendant que l'armée Autrichienne est tenue en échec sur
les points de Comorn , d'Ebersdroff, et de Lintz , elle a
tenté avec quelques corps détachés d'opérer une diversion ,
et d'attirer les forces qui se pressent sur un autre point.
Quelques corps sortis de la Bohême , une légion dite Noire ,
aux ordres du duc de Brunswick-O'ells , quelques partisans ,
déserteurs , vagabons réunis sous les ordres d'un général
Amende , qu'on soupçonne être le ci-devant électeur de
Hesse , gardant sous ce nom l'incognito convenable dans
une telle entreprise , quoiqu'en effet il soit prudemment à
Prague , ont fait une incursion en Saxe . Francfort à reçu la
famille royale et le corps diplomatique sortis de Dresde ,
tandis que le roi de Westphalie et des corps de l'armée
d'observation de l'Elbe ont marché au devant des ennemis .
Leipsick , Hall et Hambourg n'ont point été occupées ,
JUILLET 1809 . 59
1
?
comme quelques alarmistes l'ont répandu. Eisenach , où
s'est rendu le général Rivaud avec une forte division , sert
de point de réunion aux ttrroouupes françaises et saxonnes
qui des bords du Rhin et du Mein se rendent auprès du roi
de Westphalie , que ses troupes ne voient pas à leur tête
sans un vif désir de se signaler au moins sous les yeux du
frère de l'Empereur. De son côté le lieutenant - général
Gratien est en grandes marches ; il amène à Magdebourg ,
et bientôt à Lysenach, cette division hollandaise couverte de
gloire à Stralsund , et qui a déjà démontré comment on met
fin àune guerre de partisans . Déjà les Autrichiens ont connaissance
de cet ensemble de mouvemens qui les retient
en tête et les menace de tous côtés . Le roi de Saxe a reçu
àFrancfort , le 2244juin,un courier qui lui les
annonce que
Autrichiens se retirent en hâte , et regagnent les forêts de
la Bohême , d'où la faim peut-être plus encore qu'une combinaison
militaire les avait chassés .
Le Tyrol est dans le même état d'effervescence , d'insurrection
et d'anarchie ; les propriétaires y sont inquiétés ,
tourmentés , dépouillés ; les fauteurs de l'insurrection renouvellent
toutes les scènes qui ont désolé la France en
1793 : les rebelles ont fait des tentatives inutiles sur le Tyrol
italien ; les sujets de l'Empereur se sont montrés inébranlablement
attachés à leur serment , et ceux qui trahissent
le leur en portant les armes contre le roi de
Bavière , n'ont fait aucun mouvement contre les troupes
qui les cernent et tiennent sur les frontières bavaroises et
wurtembourgeoises un cordon qui se renforce tous les
jours . Les généraux Beaumont , Picard et les généraux de
Bavière et de Wurtemberg occupent divers points de ce
cordon. Les divisions Bavaroises du prince héréditaire, et du
général Wrède n'en font point partie , et sont toujours à
Lintz.
Les nouvelles d'Espagne ne donnent connaissance que
de mouvemens partiels faits sur divers points par des corps
d'insurgés que l'armée française disperse rapidement. L'expédition
des Asturies , concertée entre le duc d'Elchingen
etle général Kellerman , s'est promptement terminée . L'armée
a signalé pendant sa marche sur Oviedo et son retour
en Galice le courage le plus héroïque et le dévouement le
plus constant : depuisle 13 jusqu'au 26 mai: elle a été constamment
en mouvement depuis quatre heures du matin
jusqu'à dix heures du soir : en combattant, elle a franchi
60 MERCURE DE FRANCE ,
des passages réputés impraticables et les chemins les plus
mauvais que jamais on ait pu trouver. L'ennemi n'a pu
résister nulle part. La Romana s'est embarqué à Gijon
le 19 , avec les membres de la junte , sur une corvette
espagnole; il a pu voir l'entrée des Français dans la
ville. Le peuple paraît être las de la guerre , et détester
les chefs qui le poussent à la révolte. Le maréchal
Ney promet de rendre un compte détaillé des actions qui
ont honoré le courage des braves qu'il commande; il désigne
déjà à la reconnaissance publique et à l'attention de
S. M. les généraux Maurice Mathieu , Lorcel , Fournier ,
Labassée , Marcognet et Bardet, les 25° d'infanterie légère ,
27° et 59º de ligne , le 3º de hussards , le 25º de dragons ; le
colonel d'artillerie Digeon , distingué par les services les
plus essentiels ; les capitaines Gorse et Messenari , remarqués
par des traits de dévouement et d'humanité ; enfin, le
chef de bataillon Villars , commandant le bataillon des
voltigeurs d'avant-garde , et qui , en enlevant sa troupe à
l'attaque d'un pont , a eu le rare et glorieux malheur de recevoir
sa cinquante - cinquième blessure. Dans le même
moment, un parti ennemi faisait une attaque sur Saint-
Ander ; le général Bonnet le fit suivre avec rapidité : les
troupes étaient horriblement fatiguées et sans pain lorsqu'elles
reçurent l'ordre d'enlever les postes ennemis à la
baïonnette. A minuit , deux bataillons du 12º d'infanterie
légère pénétrèrent dans la ville . Les régimens de la Princesse ,
et d'Hibernia ont été entiérement détruits . Cette sanglante
journée coûte 5,000 hommes à l'ennemi , dont 3,000 prisonniers
. Un fruit plus important de la victoire des Français
et de la reprise de Saint-Ander , a été la délivrance de
600 Français , indépendamment de la garnison et de 500
malades qui se trouvaient dans laplace.
En Catalogne , la nécessité d'investir Gironne et de
couvrir les opérations du siége de cette place importante ,
avaient obligé le 7º corps de s'en rapprocher. En même
tems une division du 3º corps avait été détachée pour
concourir à l'expédition des affaires ; le général Suchet ,
commandant ce corps, se concentra après le départ de
cette division dans les environs de Saragosse . Le général
espagnol Blacke crut ce moment favorable pour faire un
mouvement ; le 15 il s'avanca en force du côté de Santa-Fé ,
où le général Suchet l'attendait avec un corps de 6,000
hommes , enhardissant son ennemi par une apparente tranquillité
, et l'attirant dans la plaine. L'ennemi y parut le
JUILLET 1809. 61
même jour vers les cinq heures du soir : chargé avec impétuosité
, il a été mis dans une déroute complète; la cavalerie
se mit à sa poursuite ,l'escarpement des montagnes a
seul sauvé les plus heureux d'entre les fuyards . L'ennemi a
laissé 3,000 hommes sur le champ de bataille , 25 bouches
à feu , 3 drapeaux , beaucoup de chevaux , et un grand
nombre de prisonniers. Saragosse n'ignorait pas que la
bataille se livrait non loin de ses murs ; elle est restée dans
la plus parfaite tranquillité , et le général Suchet , dans cette
circonstance marquante , n'a qu'à se louer de la sagesse et
de la conduite des habitans de cette ville .
Au Nord , les Russes continuent leurs progrès contre
les Suédois , dont les Anglais mêmes inquiétent les ports
s'ils ne les attaquent pas : on remarque que la Suède se
trouve ainsi assaillie par ses ennemis , et incertaine sur les
intentions de ses amis . Sa diète toutefois confie le soin de
la défense commune au régent duc de Sudermanie , qu'elle
vient d'élever à la dignité royale. Le serment vient d'être
prêté par tous les fonctionnaires civils et militaires à S. M.
le roi Charles XIII , élu par une circonstance singulière
le même jour que Gustave Ier , fondateur de la dynastie
des Wasa. Le roi Gustave , après la signature de son acte
d'abdication , s'est retiré avec sa famille au château de
Gripsolm , où il est dans un état d'abattement difficile à
décrire. Quelques signes de ralliement à sa cause avaient
été arborés ; ils ont en un moment disparu . Le roi
Charles XIII a prononcé , du haut de son trône , un
discours dans lequel il a provoqué les faveurs de la providence
, et l'a appelée au secours de la Suède en péril ; il
a remercié la diète , et exprimé cette pensée remarquable
, qu'il lui était plus doux d'être appelé au trône
par le choix libre de ses concitoyens , plutôt que d'avoir
obtenu par succession ce trône antique et vénérable. Un
ministre est déjà désigné pour remplir les fonctions 'd'ambassadeur
de Suède auprès de S. M. l'Empereur Napoléon .
Pendant que l'Allemagne est ainsi le théâtre d'une guerre
dont les mouvemens sé sont étendus depuis les rives de
l'Adige jusqu'à la Basse-Vistule , la Suisse réunit sa diète
nationale , jouit de tous les biens de la paix , s'applaudit de
la neutralité qu'elle a pu garder , et salue son bienfaiteur
auguste , son médiateur , son protecteur et son appui dans
la personne de S. M.
Pourla seconde fois , M. d'Affry , landaman , a prononcé
62 MERCURE DE FRANCE ,
à l'ouverture de la diète un discours qui n'a été , à proprement
parler , que l'expression de la reconnaissance due par
ce pays au monarque généreux qui a récompensé sa fidélité,
en la préservant des malheurs de la guerre étrangère ,
et sur-tout de ceux de la guerre intestine.
Chacun des députés de la diète a exprimé les mêmes
sentimens ; chacun d'eux offre dans son éloquence naïve ,
mais vive , mais animée , une pensée à recueillir , un trait
àciter.
Nous sommes trop petits , dit le député d'Underwald ,
pour nous mêler des affaires de l'Europe ; cependant nous
pouvons conserver notre indépendance : à qui la devonsnous
? au génie de l'Empereur.
L'Empereur , a dit le député de Soleure , a mieux jugé
notre caractère que nous-mêmes : nous allions le méconnaître
; il l'a reconnu ; il a resserré les liens entre les can
tons , entre les familles ; il a réveillé chez nous l'amour de
la patrie . Grâces lui soient rendues !
Le député du canton de Vaud a peint la Suisse rentissant
autour de son enceinte du bruit des armes et n'en
recevant aucune atteinte. Au dehors, a-t-il dit, le grand
Napoléon garantit notre neutralité et fait respecter notre
territoire; au dedans , la paix qu'il nous assure garantit et
maintient nos institutions . Gloire et respect à notre médiateur
auguste !
Soyons sages , soyons prudens , a dit le député de Saint-
Gall; conservons par notre conduite nos droits à l'estime
de notre protecteur , et nous serons toujours assez forts .
Celui de Turgovie s'est exprimé d'une manière encore
plus remarquable. Il a rappellé que si l'Empereur
avait eu des vues ambitieuses sur la Suisse , il pouvait s'en
emparer à l'époque des divisions qui ont éclaté ; mais il
aima mieux lui donner une constitution que d'en faire la
conquête. Il nous a promis , ajoute le député, de maintenirnotre
indépendance ; elle est donc assurée : ce Héros n'a
jamais manqué à sa parole .
Au moment au nous écrivons , le vingt-deuxième bulle
tinde l'armée est publié : il offre sur les derniers événemens
et sur ceux qu'on doit attendre des indications trop précises
et des rectifications trop sûres de mille bruits répandus
, pour ne pas les relater ici avec exactitude.
"L'ennemi se complaît à répandre des bulletins éphé
mères , où il rapporte tous les jours une victoire. Selonlui,
JUILLET 1809 . 63
il apris 20,000 fusils et 2000 cuirasses à la bataille d'Essling.
11 dit que le 21 et le 22 il était maître du champ de bataille..
Il a même fait imprimer et répandre une gravure de cette
bataille où on le voit enjambant de l'une à l'autre rive , et
ses batteries traversant les îles etle champ de bataille dans
tous les sens . Il imagine aussi une bataille qu'il appelle la
bataille de Kitsée , dans laquelle un nombre immense de
Français auraient été pris ou tués. Ces puérilités, colportée
parde pétites colonnes de landwerhs comme celle de Schill ,
sont une tactique employée pour inquiéter et soulever le
pays.
Le général Marziani qui a été fait prisonnier à labataille
de Raab, est arrivé au quartier-géneral. Il dit que depuis la
bataille de la Piave l'aichiduc Jean avait perdu les deux
tiers de son monde ; qu'il a ensuite reçu des recrues qui
ont à peu près rempli les cadres , mais qui ne savent pas
faire usage de leurs fusils . Ilporteà 12,000hommes lapertede
l'archiduc Jean et du Palatin à la bataille de Raab . Selon le
rapport de prisonniers hongrois, l'archiducPalatin a été dans
cette journée le premier à prendre la fuite .
» Quelques personnes ont aussi voulu mettre en opposition
la force de l'armée autrichienne à Essling , estimée à
90,000 hommes , avec les 80,000 hommes qui ont été faits
prisonniers depuis l'ouverture de la campagne; elles ont
montré peu de réflexion . L'armée autrichienne est entrée en
campagne avec neuf corps d'armée de 40,000 hommes chacun,
et il y avait dans l'intérieur des corps de recrues et de
landwehrs ; de sorte que l'Autriche avait réellement plus de
400,000 hommes sous les armes . Depuis la bataille d'Abensberg
jusqu'après la prise de Vienne , y compris l'Italie
et la Pologne , on peut avoir fait 100,000 prisonniers à
l'ennemi , et il a perdu 100,000 hommes tués , déserteurs ou
égarés . Il devait donc lui rester encore 200,000 hommes
distribués comme il suit : l'archiduc Jean axait à la bataille
de Raab 50,000 hommes . La principale armée autrichienne
avait , avant la bataille d'Essling , 90.000 hommes. Il restait
25,000 hommes à l'archidnc Ferdinand à Varsovie , et
25,000 hommes étaient disséminés dans le Tyrol , dans la
Croatie et répandus en partisans sur les confins de la Bohême.
L'armée autrichienne à Essling était composée du premier
corps commandé par le général Belgarde , le seul
qui n'eût pas donné , et qui fût encore entier , et des débris
du 2º , du 3º, du 4º , du 5º et du 6º corps qui avaient été
7
64 MERCURE DE FRANCE , JUILLET 180g.
۱
écrasés dans les batailles précédentes . Si ces corps n'avaient
rien perdu et eussent été réunis tels qu'ils étaient au commencement
de la campagne , ils auraient formé 240,000
hommes . L'ennemi n'avait pas plus de 90,000 hommes .
Ainsi l'on voit combien sont énormes les pertes qu'il avait
éprouvées.
« Lorsque l'archiduc Jean est entré en campagne , son
armée était composée des 8º et 9º corps formant 80,000
hommes . A Raab elle se trouvait de 50,000 hommes . Sa
perte aurait donc été de 30,000 hommes . Mais dans ces
50,000hommes étaient compris 15,000 Hongrois de l'insurrection
. Sa perte était donc réellement de 45,000 hommes . "
L'archiduc Ferdinand était entré à Varsovie avec le
7 corps formant 40,000 hommes . Il est réduit à 25,000 .
Sa perte est donc de 15,000 hommes .
"
" On voit comment ces différens calculs se soutiennent
et se vérifient . "
« Le vice-roi a battu à Raab 50,000 hommes avec 30,000
Français . "
«AEssling , 90,000 hommes ont été battus et contenus
par 30,000 Français qui les auraient mis dans une complète
déroute et détruits , sans l'événement des ponts qui a produit
le défaut de munitions . „
« Les grands efforts de l'Autriche ont été le résultat du
papier-monnaie , et de la résolution que le gouvernement
autrichien a prise de jouer le tout pour le tout. Dans le
périld'une banqueroute qui aurait pu amener une révolution
, il a préféré ajouter 500 millions à la masse de son
papier-monnaie , et tenter un dernier effort pour le faire
escompter par l'Allemagne , l'Italie et la Pologne. Il est
fortprobaabbllee que cette raison a influé ,plus que toute autre,
sur ces déterminations . „
«Pas un seul régiment français n'a été tiré d'Espagne , si
ce n'est la garde impériale. »
« Le général comte Lauriston continue le siége de Raab
avec la plus grande activité . La ville brûle déjà depuis 24
heures . "
Des renseignemens si positifs , des indications si précises
ne sauraient être données trop souvent , et lues avec trop
d'intérêt : rien ne peut égaler leur utilité , la direction salutaire
et le repos qu'elles donnent à l'opinion puublique :
elles sont livrées à l'attention du lecteur qui , jaloux de connaître
la vérité , aime à suivre les événemens , et à s'en
rendre un compte exact.
(
MERCURE
DE FRANCE .
N° CCCCXVI . - Samedi 8 Juillet 1809.
POÉSIE ( 1 ) .
LA DOULEUR. - ÉLÉGIE.
C'EN est donc fait : tu m'as ravi ton coeur.
Une autre , hélas ! une autre a su te plaire ."
Tu veux en vain me cacher mon malheur ;
Tes yeux m'ont dit ce que tu veux me taire .
Je les ai vus , non sans pålir d'effroi ,
Ces yeux charmans , pleins d'une ardeur fatale ,.
Les prodiguer à ma fière rivale
Tous ces regards , qui n'étaient dus qu'à moi!
J'ai vu ta main adroitement furtive ,
Pour la pressser , aller chercher sa main ,
Et s'emparer , moins prudente que vive ,
D'une des fleurs qui tombaient de son sein.
Toi , qui sais bien qu'un rien de toi me touche ,
Sans t'occuper de mon trouble mortel ,
Tu pris plaisir , moi présente , cruel ,
Arapprocher cette fleur de ta bouche.
Que t'importait mon douloureux tourment !
Dans les transports de ta flamme nouvelle ,
De ma rivale occupé seulement
Tu ne voyais , et tu n'entendais qu'elle .
Je crus , grands Dieux ! ( espoir trop séducteur ! )
(1) Dans le dernier numéro nous avions placé les vers à la fin de la
Section Littérature et Beaux-Arts . Quelques anciens abonnés du Mercure
ont paru regretter de ne plus les trouvér au commencement
› du cahier, Il faut respecter les vieilles habitudes ; ef nous aimons
mieux déranger un peu notre nouveau plan , que de contrarier de si
fidèles abonnés . Les Vers et les Enigmes continueront de remplir les
premières pages du Mercure .
(Note des Rédacieurs .)
E
১.
en
66 MERCURE DE FRANCE,
Reconquérir mon cher et doux empire
En soupirant les vers que sur ma lyre
Je modulai dans unjour de bonheur.
Mais de ces vers la tendre mélodie
Jusqu'à ton coeur ne pouvait parvenir :
Demon repos l'orgueilleuse ennemie
Le défendait contre mon souvenir .
Va , cours jouir des plaisirs que t'apprête
Une coquette , en son trompeur lien :
La vanité fait son coeur ta conquête ;
Un pur amour t'avait livré le mien .
Porte à ses pieds la foi que j'ai reçue ;
Fais plus , ingrat , sans remords , sans pitié ,
De ton amour après m'avoir déçue ,
Trahis encor , trahis notre amitié.
Sois , sans pudeur , un heureux infidelle ,
Aton Elise en tout immole-moi.
Eh ! puisses -tu ne jamais craindre d'elle
Cet abandon que je souffre de toi !
Par Mme DUFRENOY.
LA NATURE.
VAUDEVILLE.
AIR : Femmes , voulez-vous éprouver.
HÉ quoi ! toujours mêmes sujets !
Toujours l'amour et les bouteilles !
Je vise à de plus grands objets ;
Mes amis , ouvrez vos oreilles :
Comme ce chantre des Romains ,
Disciple du sage Epicure ,
Sans aller par quatre chemins
Je vais vous chanter la Nature.
Atout ce qu'on voit ici bas
Ce mot admirable s'applique ;
Avec ce mot qu'on n'entend pas
Tout le reste aisément s'explique :
Vanter ses charmes triomphans ,
D'un bon coeur est la preuve sûre ;
On peut négliger ses enfans ,
Mais il faut aimer la Nature.
J
JUILLET 1809 . 67
Je demande modestement
A certain raisonneur moderne
De m'expliquer un peu comment
Ce vaste univers se gouverne.
Le fait , me dit -il , est prouvé ;
Ce n'est plus une conjecture :
Ce grand secret je l'ai trouvé ,
C'est le secret .... de la Nature.
Reprochez à Valsain ses moeurs ,
A Lise ses tendres faiblesses ,
Au petit Préval ses hauteurs ,
Au grand Dorville ses bassesses ;
Chacun , malgré son goût distinct ,
Va vous répondre , je vous jure ,
Tout animal a son instinct ,
• Et j'obéis àla Nature. »
Dorimond prétend que le fils
Dont sa femme l'a rendu père ,
Atous les défauts réunis ,
Qu'il est méchant , fourbe , colère.
Contre vous il défend ses droits ,
Dit-elle à l'époux qui murmure ;
> Monsieur , je vous l'ai dit cent fois ,
> C'estun enfant de la Nature, n
Lanature dans nos romans
Brille de parures postiches ,
Et de cent poëmes charınans
Elle remplit les hémistiches :
Au moyen du Cosmorama
L
On nous la montre en miniature ,
Et l'on prépare un opéra
Où l'on fait danser la Nature .
On ne voit plus ses favoris
Pour les champs déserter la ville ;
On vient l'adorer à Paris ,
Et son temple est le Vaudeville.
Tel auteur qu'attend le sifflet
Se voit applaudi sans mesure ,
Quand à la fin de son couplet
Il peut amener la Nature、
E2
68 MERCURE DE FRANCE ;
Dans tous leurs écrits nos auteurs
Font l'éloge de la Nature :
Dans leurs visites nos docteurs
Font le procès à la Nature :
Nos femmes , pour l'habit , les moeurs ,
Se rapprochent de la Nature ;
Mais en revanche nos acteurs
S'éloignent bien de la Nature.
ENIGME .
DE JOUY .
AIR : Quand l'Amour naquit à Cythère.
J'AI pris naissance en Italie
Je suis ou tragique ou bouffon ,
De Melpomène et de Thalie
Toujours chantant , je prends le ton :
La peinture , la poésie ,
La danse , si chère aux Français ,
La mécanique et l'harmonie ,
Rivalisent pour mes succès .
Α .... Η......
LOGOGRIPHE .
Le plaisant animal ! Comment se peut-il faire
Qu'en lui coupant la queue , il devienne sa mère ?
Et qu'entier il ait moins de piés
Qu'une seule de ses moitiés ?
Entier , nous le mangeons , mais ô prodige étrange !
Quand il n'est que moitié le malheureux nous mange !
CHARADE .
Le choix d'une voyelle indique mon premier ,
Un fleuve Castillan présente mon dernier ;
Sachez qu'il faut monter pour être à mon entier .
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE
insérés dans le dernier Numéro .
Le mot de l'Enigme du dernier Numéro est Talons .
Celui du Logogriphe est Dromadaire , dans lequel on trouve mer ,
mai , roi , rime , Rome , re , mi , or , me , air , ride , mie , orime ,
ami , mir, mord et mode.
Celui de la Charade est Vin-aigre
:
JUILLET 1809 . 69
SCIENCES ET ARTS.
SUR L'ÉTAT ACTUEL DES SCIENCES MATHÉMATIQUES
EN ANGLETERRE .
(FIN DE L'ARTICLE. )
DANS la première partie de cet article (1) , j'ai fait
connaître l'opinion d'un savant anglais sur le grand ouvrage
de la mécanique céleste et en général sur les travaux
des géomètres du continent. On a vu avec quelle
franchise il les loue , avec quelle justesse il les apprécie .
Je me suis plu à réunir dans ce premier tableau tout ce
qui pouvait être honorable à notre nation , et je n'ai
voulu y mêler aucun intérêt étranger . Maintenant , pour
être équitable , je dois également rapporter les réflexions
par lesquelles l'auteur anglais cherche à relever , dans
d'autres parties , le mérite de ses compatriotes et à compenser
, pour ainsi dire , ce qui peut leur manquer du
côté des hautes mathématiques . Ce qui serait en tout
tem's convenable devient ici un devoir. Il ne faut pas
que les savans anglais puissent accuser les Français de
manquer à la justice au moment où ils la leur rendent
avec tant de sincérité .
D'ailleurs ces sortes d'examens ne peuvent que tourner
àl'avantage des sciences lorsqu'ils sont faits avec impartialité
. En voyant les qualités de nos rivaux , nous tâchons
de les acquérir si elles nous manquent ; les avons - nous
au même degré qu'eux , nous en sentons mieux le prix
par l'importance qu'ils y mettent et nous travaillons à les
conserver . Un amour-propre aveugle , un sentiment exagéré
de nous-mêmes produirait un effet contraire , et
ceux qui se croiraient trop assurés d'être supérieurs cesseraient
peut- être un jour d'être égaux .
La première remarque que fait l'auteur anglais en faveur
de son pays , c'est que la connaissance des mathé-
(1) Voyez le N° 415 , 1er Juillet 18094
70 MERCURE DE FRANCE ,
matiques élémentaires , leurs applications et en général
ce que l'on pourrait appeler l'esprit mathématique , y
sont plus répandus qu'en France. Après avoir avoué que
l'on y est peu familier avec la haute analyse , il ajoute :
u Enmême tems que nous citons ces faits comme preuves
sans réplique de l'infériorité des mathématiciens Anglais ,
comparés à ceux du Continent dans les parties sublimes de
la science , il est juste de reconnaître qu'un certain degré ,
même assez considérable , de connaissances mathématiques
se trouve appartenir, peut-être plus généralement en Angleterre
qu'ailleurs , à l'instruction moyenne et commune du
pays . Nous čitons en preuve de cette assertion le calendrier
des dames ( Ladies diary ) et d'autres ouvrages périodiques
et populaires du même genre , où l'on trouve souvent des
problêmes curieux, qui ne sont peut-être pas de l'ordre le
plus relevé , mais dont quelques-uns sont fort au-dessus des
élémens de la science; et le grand nombre d'hommes instruits
qui s'occupent de proposer et de résoudre ces questions,
qu'on ne trouve nulle part ailleurs , est véritablement
surprenant. Nous croyons qu'on ne voit rien de pareil dans
d'autrespays oùles inêmes sciences sontcultivées . CeRecuoil
existe depuis plus d'un siècle . La poésie , les énigmes , etc.
qu'ony rencontre sont du plus mauvais goût; les fragmens
de littérature et de philosophie ne sont que de l'enfantillage
et des vieilleries; et on ne sait trop à quelle classe de lecteurs
tout cela peut être destiné ; mais la partie géométrique a
toujours été traitée d'une manière supérieure. Les problêmes
tendent plus à piquer la curiosité , et les solutions sont plus
instructives que ce qu'on rencontre du même genre dans les
ouvrages les plus renommés. S'il existe donc dans notre
pays un défaut , ou des signes de décadence , dans les connaissances
mathématiques , ce n'est pas au génieparticulier
de la nation anglaise , mais à quelqu'autre cause , qu'il
faut l'attribuer. "
En convenant avec plaisir de tout ce que dit ici l'auteur
sur la généralité de l'instruction mathématique en
Angleterre , je ne puis absolument lui accorder que ce
genre d'instruction y soit plus répandu qu'en France , du
moins aujourd'hui ; si l'Angleterre a eu la supériorité à cet
égard , cela n'est plus . Cela n'est plus depuis que l'entrée
de tous les services publics civils et militaires n'a été accordée
qu'à la suite d'examens sévères , non-seulement
1
JUILLET 1809 . 71
sur les mathématiques élémentaires , mais aussi sur les
mathématiques élevées ; depuis que , dans les écoles centrales
et ensuite dans les lycées , on a eu un bon enseignement
de mathématiques fondé sur des principes rigoureux;
depuis que des hommes du premier mérite ont pris
soinde composer des traités élémentaires de ces sciences;
enfin , depuis l'établissement de l'Ecole polytechnique' ,
la plus belle institution de ce genre qui existe enEurope.
Mais pour rendre ici une justice entière , le principe
de toutes ces améliorations est dû à l'Ecole Normale; car
bien que cette Ecole créée tout à coup , dans des circonstances
extraordinaires , n'ait pas rendu tous les services
qu'on en aurait pu attendre , si , dans son organisation ,
l'on eût consulté davantage l'expérience et les lumières
des professeurs célèbres qui y étaient appelés ; cependant
, on doit le dire, l'Ecole normale été lapremière
et la plus puissante cause du grand nouvement qui fut
alors imprimé aux sciences ; et pour employer l'expression
énergique de l'auteur anglais , de l'accélération seculaire
qui s'est faite dans leur enseignement.
a
3
Quant à la supériorité des ouvrages périodiques anglais
pour tout ce qui concerne les sciences , je suis forcé
deconvenirque l'auteur anglais a pleinement raison . Rien
n'égale la légèreté et l'ignorance avec laquelle on parle
généralement de ces matières dans les papiers publics en
France , si ce n'est la présomption avec laquelle on en décide.
'Si vous exceptez quelques journaux spécialement
consacrés aux sciences , et dont le meilleur est affecté à la
publication des productions étrangères , on ne rencontre
guère que de mauvais extraits et de plus mauvais jugemens
, faits le plus souvent par les auteurs mêmes ou
par des gens qui ne connaissent pas les premiers élémens
des questions dont ils veulent juger. Il y a toutefois
à cet égard quelques exceptions ; et il est sur-tout juste
d'en faire une à l'égard d'un littérateur (2) aussi distingué
par son goût qu'honorable par son caractère , et qui , véritablement
ami des sciences , a toujours su parler d'elles.
comme elles le méritaient. J'ajouterai encore que si le
(2) M. Suard.
72
MERCURE DE FRANCE ,.
-
Ladies Diary paraît , aux yeux de l'auteur anglais , avoir
contribué à répandre les mathématiques usuelles en Angleterre
, le petit Annuaire que publie le Bureau des
Longitudes a précisément le même objet , puisque l'on
s'attache de plus en plus à y réunir sous le moindre volume
tous les résultats généralement utiles qui peuvent
être exprimés par des nombres et toutes les notions
exactes qui servent de base aux calculs les plus usuels .
L'extrait dont nous achevons de rendre compte est
terminé par un juste éloge des observateurs anglais qui
ont si puissamment contribué à la perfection de l'astronomie
.
« Nous remarquerons , dit l'auteur , que si les géomètres
n'ont pris aucune part en Angleterre aux recherches profondes
qui constituent l'astronomie physique , les observateurs
se sont mieux acquittés de leur tâche dans cette même
contrées . Les observations de Bradley et de Maskeline ont
essentiellement contribué au perfectionnement de la théorie
; leur exactitude , leur nombre , leur longue suite , font
de cette collection un véritable trésor de richesses astronomiques
. Ces observations , réunies à celles de Paris ,
ont fourni à La Place les données propres à fixer la valeur
numérique des quantités constantes dans ses différentés
séries ; et sans ces faits , établis par des observations trèsexactes
, les belles recherches de ce savant n'auraient eu ni
base solide, ni applications. Nous pouvons ajouter que
personne , dans les annales de la science ,n'a aussi directement
et aussi essentiellement contribué à mettre à l'usage
du navigateur les formules du géomètre , que ne l'a fait
P'astronome Royal actuel (3) . Il a su faire descendre sur la
terré la haute physique des cieux et la rendre pratique et
populaire ; c'est par ses soins que le problême des trois
corps est devenu aujourd'hui le guide le plus sûr pour traverser
les mers . "
En applaudissant à ces justes éloges , dans lesquels
nous nous plaisons à reconnaître qu'il n'y a rien d'exagéré
, nous sentons aussi combien il est honorable pour la
France de pouvoir placer au moins un nom sur cette liste
des grands astronomes qui ont contribué au perfection-
(3) Le docteur Maskeline .
JUILLET 1809 . 73
nement de la mécanique céleste . Delambre est le premier
qui ait eu le courage d'entreprendre et d'exécuter les
calculs immenses qu'exigeait la comparaison des observations
avec les formules théoriques prises dars toute
leur généralité ; de là sont résultées les tables actuellement
si exactes du Soleil , de Jupiter , d'Uranus , et sur-tout,
celles des satellites de Jupiter qui , par leur utilité extrême
dans la mesure des longitudes , par leur précision
surprenante et par les difficultés qu'elles présentaient ,
doivent être regardées comme un des plus beaux monumens
de l'astronomie : mais les qualités que nous venons
de reconnaître dans leur auteur n'auraient pas suffi pour
les produire , s'il n'y avait joint encore le talent d'un excellent
observateur , et sur-tout cette sagacité rare qui fait
combiner les observations de la manière la plus favorable
; faculté qui ne s'acquiert pas , mais qui est un sentiment
particulier , à l'aide duquel l'esprit démêle et apprécie
, comme d'un coup-d'oeil , des probabilités trop
compliquées pour pouvoir être évaluées par le calcul .
Si , à la suite du tableau des connaissances mathématiques
que l'auteur anglais a savamment tracé , il eût exposé
celui des sciences physiques ; s'il eût rappelé à cette
occasion les noms de ses compatriotes qui s'y rendent
aujourd'hui célèbres , et si nous eussions pu joindre à
cette liste celle des savans français qui depuis trente ans
les ont avancées par leurs travaux , nous croyons que ce
tableau aurait offert un ensemble bien honorable pour
les sciences ; et , nous l'osons dire , il eût été propre à
donner une haute idée de la perfection de l'esprit humain
dans ce siècle de lumières . BIOT.
74 MERCURE DE FRANCE ,
4
LITTÉRATURE ET BEAUX-ARTS .
LES HINDOUS , ou Description de leurs moeurs , coutumes,
cérémonies , etc .; dessinés d'après nature , dans le
Bengale , et représentés en 252 planches ; par F. BAL-
| THAZARD SOLVYNS ; gravés à l'eau forte et terminés par
lui-même. Discours préliminaire , et 13º et 14º livraisons
de l'édition in-folio : 5º livraison de l'édition in-4°
non coloriée , avec un texte français , anglais et
allemand .-A Paris , chez l'auteur , place Saint-
André-des -Arcs , nº 11 (1 ) .
Nous ne répéterons pas ce qui a étédit de cet intéressant
ouvrage en diverses annonces , entr'autres dans le Mercure
du 4 mars dernier , à l'occasion de la 12º livraison . Il a
paru depuis un discours préliminaire , pour compléter le
premier volume de l'édition grand in -fol. et 2 livraisons
du second volume même format , en outre la 5º livraison
de l'édition in-4°.
Le discours préliminaire est orné d'un beau frontispice
, représentant une vue du Gange , avec des accessoires
locaux , tels qu'un Brahme qui va remplir ses
devoirs religieux , des Hindous qui font leurs ablutions,
dans le fleuve , des embarcations du pays , etc.
M. Solvyns s'étant réduit dans le texte qui accompagne
chaque livraison à de courtes explications des gravures ,
avait promis de faire mieux connaître , dans un discours
préliminaire , et la nature du sujet qu'il traite , et le plan
qu'il a suivi . Il nous paraît avoir atteint son but avec
beaucoup de simplicité , de netteté et de précision ,
évitant les redites des voyageurs et le vague où il serait
si facile de se perdre en décrivant une contrée lointaine ,
(1) Le prix de chaque livraison de l'in-folio atlantique , papier
vélin et gravures coloriées , est de 36 fr.: celui de l'édition in -4° , sur
papier grand raisin double , figures en noir avec un texte français ,
anglais et allemand , est de 10 fr. 50 c. par livraison.

JUILLET 1809 . 75
fameuse par son antiquité , mais enveloppée de ténèbres,
une contrée dont les moeurs , la manière d'être , sont
étranges pour les Européens , et presqu'inconnues , même
au plus grand nombre de ceux qui cultivent leur esprit
par la lecture. Dans ce discours , qui doit se placer en tête
du premier volume , quoiqu'il n'ait été publié qu'à la fin ,
on s'est borné , comme dans le texte , à ce qui est nécessaire
pour bien entendre l'ouvrage .
La 13º livraison , qui devient la 1re du second volume ,
présente d'abord la liste des sujets qu'il contiendra .
Ce sont , pour cette même livraison , 1º une vue de
Calcutta ; 2° un Hindou de distinction , en négligé ;
3º un autre d'un rang inférieur ; 4º un troisième de basse
condition ; 5º un Bhalya , cu ancien soldat Hindou ;
6º un Hindou avec le vètement nommé kourty .
La 14 livraison représente une danse appelée natche;
-une femme de distinction ; - une femme d'un rang
inférieur ; - une de basse condition ;- une goalyn , ou
laitière ; - une femme nommée agoury , ou proscrite ,
pour ne s'être pas brûlée à la mort de son mari.
Les dix autres livraisons comprendront les sujets
suivans :
Dourga-Poudjah , ( la fète solennelle de la divinité
qui se nomme Dourga ) ; une femme en grande
parure ; - une danseuse ou courtisanne ( ram- djeny ) ;
--
un hermaphrodite ( hidjéra ) ; --un cipahys ( soldat
hindou ) ; - un jeune danseur ( balok) ; - une vue de
la Pagode de Calygât ; dix à douze sortes defaqyrs ;
-unmariage (beyaho ) ; --environ quarante instrumens
de musique ; -une veuve qui se brûle sur le cadavre de
son mari ; une autre qui se brûle avec les effets de
son mari ; - une troisième qui se précite au milieu des
flammes sur le corps de son mari ( choho-gomon ) ; -
une quatrième enterrée vive .
On regrettera sans doute souvent que l'auteur ne soit
pas entré dans plus de détails , parce qu'on aimerait à.
connaître tout ce qui est relatif à une nation et à des
moeurs qui tranchent autant avec les idées acquises sur les
peuples civilisés . Mais M. Solvyns n'a voulu que décrire
pittoresquement, et donner l'explication de ses tableaux.
76 MERCURE DE FRANCE ,
Son style n'a aucune prétention, et il serait injuste de le
juger sévérement : on aurait ôté à cette description desHindous
toute son originalité en faisant de belles estampes , aú
lieu des eaux-fortes que donne M. Solvyns , et en substituant
à son texte des pages brillantes qu'il n'aurait point
pensées , et qui n'auraient pas rendu ce qu'il voulait dire ,
ni exprimé ce qu'il avait vu .
Ce qu'on trouve de notion sur les moeurs généralés
dans la 14º livraison , ne donne pas une idée séduisante
du bonheur des femmes hindoues , au moins dans les
conditions inferieures . Voici un précis de ce que dit sur
ce sujet l'auteur.
« Le véritable costume des femmes de la moyenne
classe consiste en une draperie , ou sari de coton , nouée
autour des lianches et passée par-dessus la tête ; ce seul
habillement couvre tout leur corps . Le femmes hindoues
ne manquent pas de décence ; mais chez elles la pudeur'
exige qu'elles se convrent la tête à l'approche d'un
homme , et pour voiler cette partie , elles ne croient pas
blesser la décencé , en découvrant toutes leurs formes .
D'ailleurs elles ne sortent que pour aller se baigner à la
rivière .... L'état d'une femme mariée hindoue est
plutôt un état d'esclave que celui d'épouse : d'humilians
devoirs lui sont imposés envers son mari , qui seul
'est le maître et le chef de la famille . Obligée de lui
apprêter à manger et à boire , elle ne peut point prendre
ses repas avec lui , ni même fumer le houka en sa présence
. C'est elle qui fait tout dans le ménage , qui a soin
du mari et des enfans . Malgré ces pénibles fonctions ,
elle est toujours réduite à ne jouir que d'une estime bien
médiocre de la part de celui auquel elle s'est unie pour
toujours . >>>
Il est naturel , comme il l'observe ailleurs , que les
mères elles-mêmes attachent plus de prix aux enfans
mâles qu'aux filles , les uns étant destinés à être maîtres
absolus , et les autres à l'absolue servitude . Du reste ,
M. Solvyns a soin de dire , qu'il ne parle ici que des
femmes de moyenne et de basse conditions , et des provinces
du Bengale , du Bahar , d'Orissah qu'il regarde
comme la résidence des Hindous primitifs . C'est par ce
JUILLET 1809 . 77
motif, qu'il s'attache plus particulièrement à décrire les
habitans de ces trois populeuses contrées .
Les laitières ( goalyn ) sont distinguées des autres
femmes de leur classe , par la largeur des bords du sari
qui les enveloppe ; ces bords sont quelquefois brodés .
Elles sont, pour la plupart, du pays d'Orissah et mariées à
des porteur de palanquins ou à des vachers . Leur parure
se compose d'un chapelet, ordinairement de corail rouge,
attaché à leur cou , d'un petit anneau qui traverse la partie
inférieure du nez , et de gros anneaux de cuivre qui
entourent leurs poignets et leurs bras . Ces ornemens sont
tellement massifs , qu'ils pèsent quelquefois de quinze à
✔ vingt livres . Ces pauvres femmes auraient peine à vaquer
à leurs affaires avec un pareil fardeau , si elles n'étaient
pas plus robustes et plus courageuses que les autres
hindoues . Souvent elles tournent les unes contre les
autres cette force et leur énergie naturelle , et se battent
avec acharnement. Alors leurs pesans bijoux deviennent
des armes dont le poids meurtrit les combatfantes . Quoique
plus robustes et plus actives , elles se nourrissent
d'une manière aussi frugale que les autres femmes de
Hindostan , c'est-à-dire , avec du riz cuit à l'eau . Leur
teint est d'un jaune plus foncé , plus sale , parce qu'elles
ont le dégoûtant usage de se frotter la peau , même la
figure , et aussi leur draperie , avec de la fiente de
vache , tandis que les femmes de basse condition ne se
frottent qu'avec de l'huile de moutarde , comme la généralité
des Hindous ; genre de friction , qui raccornit la
peau et la rend moins sensible à l'ardeur du soleil .
La femme de distinction , représentée dans l'une des gravures
de la 14º livraison , est vêtue et meublée avec magnificence
. Mais quoiqu'elle porte lesari, comme toutes les
Hindoues , son costume n'est point strictement conforme
à la loi de Menu , et au costume national primitif. Aussi
- c'est une femme entretenue , une concubine , genre de
profession qui a ses caractères distinctifs dans l'Hindostan.
La femme représentée dans l'estampe est assise ,
à la manière orientale , sur une estrade richement garnie :
son attitude est celle où elle passe sa vie monotone , qui
consiste à manger, boire , fumer et dormir , en attendant
78 MERCURE DE FRANCE ,
celui aux gages duquel elle vit. De tems en tems' elle
exécute de la musique sur le dole ou tam-tam , ce qui
pourrait bien ne pas sembler à des Européens un intermède
fort gai . Au suplus , il est difficile aux étrangers de
pénétrer dans les appartemens de ces femmes .
,
M. Solvyns donnera sûrement par la suite d'autres
éclaircissemens sur les femmes de haute condition et
sur les divers rapports établis entre les deux sexes chez
les Hindous . C'est partout un des principaux objets de
l'observation du sage : en effet , n'est-ce pas pour ces
deux moitiés du genre humain, si diversement , si bizarrement
modifiées par les habitudes , par les religions
les lois ou les Gouvernemens , que toutes les facultés de
l'esprit et les ressorts des grandes sociétés se meuvent
en tous les sens , et que l'imagination bâtit ses fantômes,
invente et embellit , que l'ambition et l'intrigue ourdissent
leurs trames , tandis que le philosophe médite et
s'abuse avec de douces , mais vaines espérances ? quelque
malheureuse , quelque dégradée quelle soit , c'est l'espèce
humaine qui a le premier droit à l'attention du voyageur .
L'Hindoue nommée agoury ou proscrite , offre un
de ces tableaux qui arrête la pensée de l'homme réfléchi ,
qui attache par le pathétique les âmes douées d'une sensibilité
profonde , et par la terreur celles dont la sensibilité
est mêlée d'imagination . Les agourys sont les
femmes de la religion de Brahma , qui n'ont pas voulu
se brûler avec les corps de leur maris défunts , et qui au
lieu de subir les punitions légales en pareil cas , comme
de servir d'esclaves dans leur propre maison , ou de
descendre à la classe des femmes publiques , préfèrent
l'exil et la vie solitaire des bois , des déserts . La loi de
Brahma leur permet alors de faire ce qu'elles veulent ,
de se nourrir à leur fantaisie , avec cette restriction
cependant qu'elles ne peuvent boire que de l'eau et dans
un crâne humain. L'une des estampes représente une
de ces femmes proscrites , et M. Solvyns s'étonne , dans
le texte explicatif , que leur existence soit si peu connue
, même dans l'intérieur de l'Hindostan . Comme il
oppose le fait de visu à des opinions contraires , nous le
citerons ici : << Plusieurs pundits (docteurs) très-éclairés ,
-JUILLET 1809. 79
>> touten avouantque leurlégislateur Menu accordemême
» aux Agourys une vie plus heureuse après celle- ci , si
>> elles se soumettent aux commandemens et à ne jamais
>> boire que dans un crâne humain , m'ont soutenu qu'il
>> n'existait point de ces proscrites , et peut-être m'au-
>> raient-ils persuadé , si pendant mes voyages je n'en
» avais pas rencontré plusieurs dans la même position et
>> avec tous les accessoires que j'ai fait entrer dans cette
>> gravure. J'en ai même connu une qui vivait avec un
>> riche Européen et qui avait adopté les usages et les
>> manières du pays de celui-ci; mais elle ne buvait que
>> dans une coupe faite d'un crâne humain , garnie en or
>> et montée sur un pied artistement fait>. >>
>> Ce que les pundits m'ont soutenu des agourys , ils
>>l'assuraient également des basses classes de la dernière
>> caste , tels que les mourdahchous , ou crocmorts , les
>> haurys , ou vidangeurs , les kaurahs , ou porchers , etc.
>> A les en croire , ces viles professions n'ont jamais été
>> exercées par des Hindous : il est vrai qu'à présent ce
>> sont souvent des Musulmans qui s'en chargent ; mais
>> cela n'empêche pas que les Hindous ne les exercent
>> également , et dans les cantons qui ne sont habités ab-
>> solument que par des nationaux , il serait bien difficile
>> d'en faire remplir les fonctions par d'autres . >>
Nous nous sommes bornés à ne faire mention dans cet
article que de ce qui concernait les femmes Hindoues .
Nous pourrons une autre fois embrasser une autre subdivision.
D'après ce que nous avons dit de cet ouvrage et le degré
d'avancement de son exécution , on peut préjuger
la suite et prononcer qu'elle ne sera pas d'un moindre
intérêt . M. Solvyns étant à la fois le dessinateur , le graveur
, l'éditeur et l'entrepreneur , il n'y a point à craindre
de variation . Chaque mois amène sa livraison et rapproche
du terme désirable où l'on possédera entière la
description des Hindous . L. B.
80 MERCURE DE FRANCE,
1
!
-
THEATRE COMPLET ET POÉSIES FUGITIVES DE J.-F. COLLIND'HARLEVILLE
, Membre de l'Institut , etc. Quatre
vol . in-8° . A Paris , chez H. Nicolle , à la Librairie
stéréotype , rue de Seine , nº 12 .
( DERNIER ARTICLE . )
La préférence constante du plublic et l'opinion des
connaisseurs ont , ce me semble , placé la comédie du
Vieux Célibataire au-dessus de toutes les productions
dramatiques de Collin-d'Harleville. Avant lui , Regnard
avait tracé , dans son Légataire universel , la peinture la
plus frappante des dangers qui environnent la vieillesse
infirme et isolée d'un célibataire : et quelle variété de
situations et d'incidens ! quelle verve de style ! quel fond
inépuisable de gaîté comique , dans ce chef- d'oeuvre aujourd'hui
si dédaigné du parterre et des acteurs ! Il est
vrai que le Crispin du Légataire n'est pas un personnage
très - édifiant , et qu'il n'y a pas un seul mot dans son rôle
pour ces ames sensibles qu'on est toujours sûr d'émouvoir
, au théâtre , au nom de la nature , de la bienfaisance
et de la vertu. Le dénouement est d'un fort mauvais
exemple , en ce que la friponnerie amuse et reste impunie ;
mais outre que le fait avait pour excuse une aventure récente
, et qu'on n'oublie pas, même en riant, que si Crispin
est absous par les juges du parterre , il n'en serait
pas moins condamné aux galères par les juges du palais ,
je doute qu'un spectacle aussi divertissant ait jamais corrompu
personne : je n'en dirai pas autant de ces ennuyeux
bateleurs de morale qui , des tréteaux germaniques
, passent quelquefois sur la scène française avec
des drames gonflés de sentiment et d'ennui : leur hyppocrite
affectation de tendresse et de respect pour l'indigence
, leurs éternelles déclamations contre l'inégalité des
rangs , contre les opinions et les usages reçus , tous ces
lieux communs d'une philosophie très-peu philosophe ,
n'ont pas été sans influence sur les égaremens de la multitude
, et ces Arlequins sententieux ont fait des fripons
plus
JUILLET 1809 . 81
plus redoutables , et sur-tout moins amusans que le
Grispin du Légataire universel.
La comédie de Regnard sera donc toujours , selon
moi , la leçon la plus agréable , la plus piquante , et
même la plus utile contre les inconvéniens du célibat .
Cela n'empêche point que Collin-d'Harleville n'ait très-bien
fait de renouveler , sous d'autres formes , ce plaidoyer
dramatique en faveur du mariage : ce n'est pas trop du
ridicule et de la raison , pour combattre les funestes effets
du luxe et les faux calculs de l'égoïsme . Dorat l'avait
entrepris avec toute l'étourderie et la présomption qui
semblent caractériser son esprit : il avait cru faire un
Célibataire en mettant sur la scène un homme de trente
ans qui ne veut pas se marier , et qui finit par céder aux
avances d'une jeune personne , dont l'expérience , dans
un genre opposé , paraît aussi prématurée que celle du
héros de la pièce . On voit que Dorat , ici comme dans la
plupart de ses ouvrages dramatiques , a traité son sujet
avant de l'avoir conçu . Dubuisson , misérable écrivain
sans goût , sans style , sans aucune idée du théâtre et des
convenances , avait du moins senti que pour attaquer la
manie systématique du célibat , il fallait mettre sous nos
yeuxunhommeapprochantde lavieillesse, isolé,détrompé,
ennuyé , volé , tenant encore à ses préjugés par la force
de l'habitude , et ramené lentement à la raison par des
sentimens doux et naturels . Il gâta cette conception en
la surchargeant d'une intrigue romanesque , et par autant
d'incorrection et de trivialité que Dorat avait de recherche
et d'affectation. Le véritable mérite du Vieux Garçon
est de nous avoir valu le Vieux Célibataire ; car outre la
ressemblance exacte du personnage principal dans les
deux pièces , ce vers de Dubuisson
,
Et j'ai manqué vingt fois d'épouser ma servante, V
a du donner l'idée de Mme Evrard , et de l'intrigue imaginée
par Collin. Mais ici la supériorité de l'exécution
laisse à l'imitateur toute la gloire de l'ouvrage on peut
même regretter qu'au lieu d'inventer comme il l'a fait
dans la suite , l'auteur du Vieux Célibataire n'ait pas
choisi de préférencé des caractères ou des sujets man-
F
82 MERCURE DE FRANCE ,
qués par ses prédécesseurs , pour les traiter avec toutes
les ressources d'un esprit sage , facile et naturel .
En effet , l'on reconnaît encore combien ces emprunts
honorables étaient analogues au genre de son talent, dans
la comédie intitulée , le Vieillard et les Jeunes Gens . On
ne peut guère douter qu'il ne l'ait conçue après avoir lu
la fable de La Fontaine et l'Aimable Vieillard , de Destouches
. L'une , comme on sait , est un véritable chefd'oeuvre
dans un genre moins différent de la comédie
qu'on ne croit communément , car l'apologue est une
espèce de drame ; l'autre n'est qu'une ébauche ou plutôt
un projet , dont Collin-d'Harleville avait droit de s'emparer.
Il l'a fait assez heureusement , du moins pour le caractère
du vieillard , qui est à la fois intéressant et raisonnable
, et dont la morale est instructive sans pédanterie et
sans austérité . Mais ici l'on voit déjà s'affaiblir la chaleur
et la verve comique de l'auteur , qui ne sont pas
entraînantes , même dans les ouvrages de sa jeunesse . Sa
douce gaîté semble prête à l'abandonner. La pièce offre ,
d'ailleurs , beaucoup de défauts : le dénouement est trop
facile à prévoir ; les nuances de caractère entre les trois
étourdis ne sont ni assez fortes ni assez variées ; l'engoument
de la mère pour un fat subalterne , qui manque
d'éclat et d'originalité , n'est point assez motivé pour ètre
vraisemblable , ni assez sérieux pour être comique . L'in-
- trigue est à peu près nulle et la versification est molle et
négligée.
Elle se relève un peu dans un proverbe intitulé : 11
veut toutfaire . L'auteur remarque , comme une singularité
piquante , que cet acte frivole , et M. de Crac , sont
ce qu'il a écrit de plus soigné. Je suis de son avis ; mais
jè ne saurais en être à l'égard de ses Artistes , qu'il défend
avec une secrète prédilection , et qui me paraissent des
favoris sans mérite. Cette pièce , et celle des Riches ,
sont peut-être les seuls ouvrages de Collin où l'on trouve
des sentimens faux par leur exagération : partout ailleurs
, il est naturel et vrai dans la pensée et dans l'expression
, qualités qui deviennent tous les jours plus
rares. Il faut avouer aussi que nulle part il n'est plus
faible et plus languissant.
JUILLET 1809 . 83
:
Il y a du moins de la gaîté dans Malice pour Malice .
L'auteur s'est jugé lui- même avec autant de goût que de
modestie : « Le second acte de cette pièce , dit-il , offre
>> des situations assez piquantes : c'est peut-être un des
>>plus gais que j'aie faits ; mais l'exposition , qui remplit
>> presque tout le premier acte , est lente et froide et le
>> troisième tient un peu de la charge. Cela eût pu faire ,
>> je crois , un fort joli acte . Nous devrions -nous ressou-
>> venir que l'Esprit de Contradiction fut d'abord en cinq
>> actes , puis en trois , et que réduit à un seul ,' c'est le
>> chef-d'oeuvre deDufresnyeett l'une des meilleures petites
>> pièces du répertoire français . »
P
Ilme reste à jeter un coup-d'oeil sur le Bon Frère ou
les Moeurs du Jour , pour terminer cet examen rapide du
théâtre de Collin : l'ouvrage ne me paraît point indigne
de ses aînés , quoique moins heureux et sur-tout moins
connu . - La jeune épouse d'un militaire , prisonnier
chez l'ennemi , a quitté depuis six mois la campagne
solitaire de son frère , pour vivre à Paris chez un de ses
-oncles , nouveau, riche , dont la maison tumultueuse présente
le tableau,trop répété de l'opulence sans goût , de
la frivolité sans grâce , et du plaisir sans délicatesse . Sa
tête s'étourdit au milieu de ce tourbillon dangereux ; son
coeur encore innocent résiste à peine à la séduction :
Florvel, jeune fat, et d'Héricourt, libertin profondément
corrompu , se disputenť sa première faiblesse. Une Mme
de Verseuil , personnage assez équivoque , dont les liaisons
avec l'oncle et avec d'Héricourt , ne sont pas trèsclairement
expliquées , achève d'égarer la jeune Sophie
par son exemple et par ses conseils . Elle est défendue
par ceux de Mme Euler, femme aimable , dont le malheur
a fortifié le caractère et les principes , et par la vigilance
de Formont , le plus tendre et le plus généreux des
frères qui n'a quitté sa campagne que pour y ramener sa
soeur.
1 Sur ce fond très-moral , où des peintures brillantes
pouvaient naturellement se mêler aux leçons de la sagesse ,
l'auteur n'a tissu qu'une intrigue légère , qui lui fournit
cependant quelques scènes ingénieuses et deux situations
dramatiques. Les impressions contraires que le vice et
F2
84 MERCURE DE FRANCE ,
4
la vertu font alternativement sur l'âme de Sophie , et
l'influence opposée de ses corrupteurs et de ses amis qui
l'entrainent tour à tour , remplissent les quatre premiers
actes d'incidens qui ne sont ni assez intéressans ni assez
variés . La cinquième commence par une situation plus
forte . Sophie est au bal , où d'Héricourt , d'accord avec
Mmede Verseuil , a tout préparé pour l'enlever ; c'est
dans ce moment que d'Irval , son mari , arrive dans sa
maison : ni l'absence de sa femme , ni l'agitation de son
beau-frère , ni l'inquiétude de Mme Euler , n'éveillent en
lui le moindre soupçon .
Les bons maris ne savent jamais rien.
MmeEuler lui conseille d'écrire unbillet que sa femme
trouvera chez elle en rentrant. Il écrit et se retire :
bientôt Formont arrive suivi de sa soeur , qui ayant soupçonné
le projet infâme de d'Héricourt, a trouvé moyen de
s'échapper. On lui remet la lettre de d'Irval ; ses yeux
s'ouvrent sur le bord de l'abîme : elle renonce aux
sociétés perfides qui l'avaient égarée, demande elle-même
àquitter Paris , et revient sans effort à ses premiers goûts
et à ses plus chers devoirs .
Cette intrigue est faible et la marche en est trop lente.
Le petit billet du mari , qui devait porter dans le coeur de
Sophie une impression profonde de douleur et de regret,
ne lui cause qu'une surprise assez douce et sans effet
théâtral. On peut aussi blamerle caractère de cette jeune
femme , qui se livre avec tant d'abandon à des plaisirs si
peu séduisans , et qui balance long-tems entre l'amitié
la plus délicate et la perfidie la moins déguisée. Collind'Harleville
avait d'abord intitulé sa pièce les Dangers
d'unejeune Femme ou les Moeurs du Jour ; il a supprimé
cepremier titre avec raison, car les séductions dontSophie
est environnée n'appartiennent point exclusivement à
l'époque actuelle , si ce n'est par un espèce de gaucherie
effrontée qui ne les rend pas plus dangereuses. Mais ces
défauts n'empêchent pas que la pièce ne pût se soutenir
au théâtre par des détails ingénieux. J'en citerai quelques
vers.
JUILLET 1809. 85
:
4
Formont ( le bon frère) revient du Jardin des Plantes :
;
Je me suis ce matin cru presque à la campagne ;
Auprintems ,c'est un charme ! ô quel air pur et frais!
Le riche cabinet ! quel coup d'oeil ! j'admirais ;
Car pour en bienjuger j'ai trop peu de science;
Mais qu'il faut avoir eu de soins , de patience ,
Pour ranger ces métaux , ces animaux divers !
Il semble qu'on ait là rassemblé l'Univers .
Et ce vaste jardin ! des plantes apportées
De tous les coins du monde , en ordre , étiquetées !
Je dévorais des yeux ces arbrisseaux , ces fleurs ,
Dont même avec plaisir j'ai reconnu plusieurs ....
FLORVEL (ironiquement ).
Tonspectacle est superbe .
FORMONT.
Il vaut bienBagatelle :
Carjeme souviendrai de cette heure mortelle
Que tu n'y fis passer. Essuyer poudre et vent
Galopper ou trotter sur un sable mouvant ;
Aller et revenir entre deux tristes files
De piétons harrassés , et de chars immobiles ;
Saisir à la volée , ou jeter au hasard
Des demi-mots sans suite ; affronter le regard
in
De jeunes gens , souvent d'un ridicule extrême ,
Qui songent moins à voir qu''àà se montrer eux-même :
Voilà ce qu'on appelle une course !
FLORVEE!
Etle soir!
Lasses d'avoir couru , nos belles vont s'asseoir ....?.
FORMONT .
1
د
Ovi , sans doute , en un coin de vos Champs-Elysées ,
Aux Boulevards : alors vos dames , plus posées ,
Se promènent gaiment , sans espace et sans air.
t
FLORVEL .
Ellesn'ontpas le donde te plaire , mon cher :
Je te plains ; quant à moi , je les adore .
FORMONT .
Adore!
Les femmes , viens-tu dire ! ah ! s'il en est encore
Qui chérissent le goût , les moeurs et le bon sens
T
:
86
۱
MERCURE DE FRANCE ,
Que d'autres je retrouve , après cinq ou six ans ,
Oui , que j'avais pu voir modestes , ingénues ,
Qui lestes maintenant , et presque demi- mues ! ...
Ah !
:
FLORVEL .
FORMONT .

Quand la chose existe on peut dire le înot.
FLORVEL .
Enfin , c'est le bon ton .
FORMONT .
7
tenta
.....
Je ne suis done qu'un sot ;
Car ce bon ton , à moi , ne me conviendrait guères , etc.
J'ai voulu citer un morceau de quelque étendue pour
• donner une idée du style de l'auteur , quand il est à peuprès
ce qu'il doit être en général , et même dans ses
meilleurs ouvrages , sa versification est facile , mais faible
et négligée ; elle est trop souvent hérissée de chevilles
, d'interjections , de mots oiseux, jetés là pour
la rime ou pour la mesure. Collin d'Harleville avait
peu d'imagination dans le style. On ne trouverait pas
dans tout son théâtre dix vers d'une expression pittoresque ,
ou d'une précision élégante , comme son ami M. Andrieux
lui en offrait souvent le modèle , et comme on en trouverait
deux cents dans le Méchant de Gresset. En revanche
, il a presque toujours de la douceur , de la vérité
, un abandon qui n'est pas sans grâce , qui fait aimer
l'homme , et permet d'oublier l'auteur. Ses Poésiesfugitives
présentent à peu près les mêmes avantages et les mêmes
défauts . Elles remplissent un volume entier de ses
oeuvres . C'est trop , après la multitude d'excellens vers
que nous possédons en ce genre . Ces opuscules ,
comme l'avoue Collin-d'Harleville , sont négligés , voisins
de la simple conversation, et dignes à peine du nom
de poésies . Mais enfin , ces bagatelles sont presque
toutes dialoguées ; c'est encore de la comédie dans un
plus petit cadre . « C'est là , dit- il , que nous nous peignons
>> le plus fidèlement : notre esprit y parle moins que
>> notre coeur , et le lecteur aime quelquefois à recon-
>>naître dans ces épanchemens naifs et familiers d'un
JUILLET 1809. 87
>> écrivain, son cachet , son caractère et comme sa physio-
>> nomie . » Ajoutons que Collin-d'Harleville est un de
ceux qui , sous ces différens rapports , gagne le plus à se
rapprocher de ses lecteurs afin d'en être mieux connu .
ESMENARD .
AUX RÉDACTEURS DU MERCURE , sur Alfieri , sur ses
voyages , sur ses ouvrages et sur quelques jugemens
qu'on en a porté.
LETTRE PREMIÈRE .
MESSIEURS , dans les Journaux , dans les conversations
on entend beaucoup parler d'Alfieri. Sa vie , écrite par luimême
, à long-tems occupé l'Italie : aujourd'hui qu'elle
est traduite en notre langue , elle occupe la France. Elle
sera traduite dans toutes les langues ; elle sera recherchée
et lue partout avec la même curiosité. Les Essais de
Montagne , les Confessions de Rousseau , la Vie d'Alfieri ,
sont également des confessions ; et les hommes qui aiment
peu à se confesser , aiment beaucoup qu'on se confesse à
eux. On se console de ses défaut , on rougit moins de
toutes ses imperfections lorsqu'un homme illustre raconte
naïvement les petits mensonges et les petits vols de son
enfance , les délires de sa passion voluptueuse ou orgueilleuse
, les dégoûts qui l'ont glacé souvent dans ses études ,
et la médiocrité des premiers essais qui devaient le conduire
à la gloire. Ces examens et ces dépouillemens de
conscience , quoi qu'on en dise , sont une étude excellente
de l'homme , c'est la vraie anatomie du coeur humain :
tout ce qui n'en est que la peinture est toujours plus on
moins embelli ou adouci. J'ai vu le monde et tous les
théâtres de l'Europe ; et j'ai vu le théâtre et le
monde se ressemblent très-peu. Cependant les auteur's
dramatiques ne peignent l'homme que tel qu'il se montre
dans le monde : et quand la copie serait en tout fidèle , ce
ne serait pas encore là le portrait de l'homme : dans le
monde , quand il n'est pas sous le masque , il est au moins
sous les voiles de toutes les convenances et de toutes les
bienséances ; il est déjà sur la scène. Les théâtres ne peignent
donc que des personnages de théâtre . Je ne connais
que le Tartuffe qui soit peint à nu. Aussi comme il fait
horreur ! et comme Molière est sublime ! Il n'y a dans le
quepartout
88 MERCURE DE FRANCE ,
rôle de ce scélérat ni un seul monologue , ni un seul à
parte : tant le plan de ses crimes est profondément et immuablement
tracé ! Celui-là aurait vécu des siècles qu'il
serait mort sans changer et sans laisser de confessions .
Je ne connais encore la Vie d'Alfieri que par l'excellent
extrait de M. Ginguené ; mais j'ai beaucoup connu Alfieri
lui-même ; et c'est de lui que je veux vous entretenir dans
cette lettre. J'ai lieu de croire qu'il n'a point prononcé
mon nom dans ses Mémoires ; j'en serai plus à mon aise
pour dire de lui ce que j'en ai su et ce que j'en ai pensé .
On a dit en latin et en français que chacun à son goût
dominant : moi j'en ai eu plus d'un qui m'ont dominé tour
à tour ou ensemble ; et l'un de ces goûts est celui de
voyager. J'ai passé ma jeunesse à courir dans l'Europe , et
l'Europe même me semblait une prison assez étroite.
Arrêté à Lisbonne par l'Océan , à Constantinople par le
Bosphore et par la mer Noire , les larmes seules de ma
mère qui craignait excessivement pour son fils les tempêtes
et les naufrages , m'ont empêché de franchir ces
mers et d'aller errer en Asie et en Amérique . Je pleurais
sur ces bornes que je respectais ; et si j'avais pu parcourir
toute la terre , au moment où je n'aurais eu plus rien à
voir sur ce globe , je crois que j'aurais pleuré encore de
sensibilité de visiter quelqu'autre planète .
Peu d'hommes ont ce goût des voyages à un degré assez
vifpour concevoir ma passion. Une femme qui a des talens
et qui a même des lumières , après avoir voyagé en
France , en Suisse , en Italie et en Allemagne , a imprimé
que les voyages sont le premier des plaisirs insipides . Ce
mot pourrait s'expliquer aisément dans une femme pour laquelle
un amant , un fils et un salon seraient le mondlee ;; il est
inexplicable dans une femme qui écrit avec l'ambition de la
gloire : le talent a le besoin de recevoir comme de donner des
impressions neuves , et les impressions ne se renouvellent
sans cesse qué dans les voyages . N'avoirjamais vu les objets
ou les avoir vus tous les jours de sa vie , c'est à peu près la
même chose ; dans le premier cas , ils n'existent point; dans
le second , ils sont effacés.Plus le génie conçoitde pensées ,
plus il a besoin d'images et de tableaux; et la nature de
tous les climats n'en a pas trop pour lui. Homère et Jean-
Jacques , nés pauvres , ont mendié pour satisfaire ce besoin
des courses et des voyages , et c'est en voyageant et en mendiant
qu'ils ont recueilli tous les trésors de leur imagination.
Platon s'est fait marchand d'huiles pour aller sur le
JUILLET 1809. 89
Nil enlever la sagesse de l'Egypte. Supposez que Voltaire
ne fût jamais sorti de Paris , ni Montesquieu de Bordeaux
ou de la Bréde , et soyez sûrs que vous n'auriez aujourd'hui
nil'Essai sur l'Esprit et les Moeurs des Nations , ni l'Esprit
des Lois .
Si les poëtes et les philosophes modernes voyagent moins
que les Anciens , ce n'estpas , comme on l'a dit , parce que
l'invention de l'imprimerie rend toutes les images et toutes
les connaissances faciles à acquérir sans sortir de chez soi :
quelle différence en ce genre entre ce qu'on a lu et ce qu'on
avu! Pour connaître d'une contrée ses montagnes , ses
plaines , ses mers , ses fleuves , ses villes , ses hameaux , sa
population, la meilleure de toutes les géographies peut-elle
valoir , je ne dis pas un voyage fait à pied et le crayon à la
main , mais la traversée même la plus rapide dans une .
chaise de poste , pourvu que ses glaces soient abaissées ou
très-nettes ? Le dessin et les planches gravées viennent au
secours des cartes dans les voyages pittoresques , et je ne
les dédaigne pas . Lorsqu'elles sont parfaites , ce qui doit
être très - rare , les gravures sont bonnes à réveiller les impressions
réçues; mais elles peuvent si peu tenir lieu des
impressions elles-mêmes , que s'il vous arrive de voir les
lieux après les gravures , les gravures ne sont pas rappelées
par les lieux comme les lieux le sont par les gravures . J'en
ai fait cent fois l'expérience :
Iudocti discant, ament meminisse periti.
Des deux idées qu'exprime ce joli vers , il n'y a que la
première qui soit entiérement vraie , soit qu'on applique le
vers aux abrégés , soit qu'on l'applique aux planches gravées
.
La véritable cause qui empêche les philosophes et les
poëtes de nos jours de voyager comme les Anciens , c'est
qu'il est infiniment raré qu'ils aient à la fois du génie et de
la fortune , et que dans les tems modernes on a beau sans
fortune battre le pavé de l'Univers , on trouve l'Univers
fermé de toutes parts aux observations les plus instructives .
Chez les Anciens , tout était ouvert à tous les yeux; dans
les temples , sur les théâtres , dans les forum , dans les
arènes , les nations entières , incessamment rassemblées sür
la terre et sous le ciel , se laissaient voir à tous les regards.
Pour laisser placer un étranger à côté de soi , on n'examinait
pas comment il était habillé et s'il était arrivé à pied ou
en voiture ; un morceau de drap jeté avec pudeur sur son
90 MERCURE DE FRANCE ,
corps suffisait à un homme , quel qu'il fût , pour être présenté
à Périclès , à Cicéron , à Auguste ou à Trajan : chez les
peuples modernes , tout se classe , tout se sépare , tout se
ferme . Pour pénétrer seulement dans quelques jardins , il
faut des piécettes , et il en faut beaucoup. Quant aux palais,
et aux salons , si vous n'étiez pas couvert de soieries et de
dorures , ou de ces draps fins dont l'apparente simplicité est
le plus coûteux de tous les luxes , vous seriez , comme l'Apollon
duBelvédère , taillé sur le beau idéal et divin , qu'on vous
repousserait avec dédain comme vos vêtemens ignobles :
On ne passe pas ! serait le mot qui retentirait le plus souvent
à vos oreilles ; vous ne trouveriez que des sentinelles
qui vous arrêteraient ou des introducteurs qui vous ruineraient
à chaque pas . On s'enterre donc chez soi avec son
talent; et l'amour-propre qui , dans tous les coins , dans
tous les réduits , a la même énergie et la même adresse
vous persuade bientôt que les hommes et la nature sont
les mêmes dans tous les pays , et que le globe entier ne
pourrait ajouter aucune richesse à celles de votre génie .
,
La fortune seule peut donc vous faire franchir tous les
espaces , seule elle peut abaisser devant vous toutes les bar- .
rières , ouvrir toutes les portes. Mais si elle vous conduit partout
, elle peut aussi partout vous retenir. Philosophe , jeune
et riche , vous courrez après l'instruction , et les séductions
courront après vous . Sur la terre entière , les lumières sont
par-tout clair-semées et les vains amusemens par-tout foisonnent.
Chez les Anciens , il n'y avait guère que les familles
et la société générale . La religion , qui avait placé
des dieux pénates autour de chaque foyer , avait fait de
chaque maison un temple et un sanctuaire des moeurs . Dans
la société générale , les plaisirs de tout un peuple étaient
des solennités que leur grandeur rendaient augustes ; chez
presque tous les peuples modernes , le culte de la religion
semble concentré dans les églises : la famille est peu de
chose , la société générale n'est rien ; et l'on perd sa vie
dans des sociétés particulières , où s'exaltę jusqu'à la fu
reur la vanité de quelques mots ou de quelques phrases ,
et autour de plusieurs théâtres où tout est fiction , excepté
la volupté sous le nom d'amour , qui est toujours en scène
et en loge. L'Univers entier carresse la fortune et ceux qui
en sont les favoris ; grands et peuples , hommes et femmes ,
tout s'empresse autour d'un voyageur pour lui donnerquelques
fêtes , en attendantqu'il en rende beaucoup . Il doit être
rare que les plaisirs qui l'assiégont sous toutes les formes ne
t
JUILLET 180g. 91
:
le séduisent enfin sous quelqu'une. Ces ailes que lui donnait
la fortune , si elles ne sont pas coupées , sont reployées .
Il était parti de chez lui pour demander au monde entier
les lumières qui mènent à la sagesse ou à la gloire , il vé
gétera magnifiquement et honteusement dans quelque capitale
profondément corrompue. Combien j'ai vu de voyageurs
tomber dans ces piéges et y rester !
J'en ai connu trois qui les ontévités ou brisés : l'un des
trois , c'est moi-même , Messieurs ; mais pour avoir échappé
aux plaisirs , je ne prétends pas avoir atteint la gloire . Le
second était un français , nommé Morel; c'était le fils de
l'auteur d'un ouvrage sur le commerce , très -loué par Voltaire
et très-digne d'éloges , quoiqu'on y trouve des opinions
dangereuses mêlées à des vérités importantes . Le troisième
était le comte Alfieri .
à
Je les rencontrais partout l'un ou l'autre , et quelquefois
tous les deux eenn même tems , Naples , àLondres, à
Madrid , a Pétersbourg ; ils arrivaient quelques jours avant
moi ou quelques jours après . Cette espèce de force et de
courage que les voyages exigent dans certains lieux et dans
certains momens , nul voyageur n'a pu les avoir à un plus
haut degré que Morel. Ce petit homine (il avait à peine
5 pieds ) était infatigable et intrépide. Il passait de l'équateur
aux deux poles et de l'ancien monde au nouveau avec
autant de facilité qu'Alfieri et moi de Rome à Milan ou
àNaples. Je l'avais un jour laissé à Stockholm , je crois , et
quelque tems après je le retrouve à Paris. Vous êtes resté
assez de tems dans le Nord , lui dis -je ? Non , me réponditil
, j'arrive de Calcutta : je voulais visiter la Chine ; mais
ces Chinois ont fait tant de difficultés pour me laisser
passer au-delà de Canton qu'ils m'ont ennuyé je les ai
plantés là.
)
1
هب
Lorsqu'il eut vu tous les pays et qu'il n'en cut plus à
voir , il fut tellement ennuyé de la vie qu'il la planta là
aussi : il se tira un coup de pistolet au bean milieu du'
front et ne se manqua point. Il est possible qu'il eût envisagé
cette action commé un voyage en l'autre monde qu'il
entreprenait à tout hasard. Pour celui-là , il est excusable
de ne nous en avoir pas donné de relation; mais il a gardé
le même silence sur tous ses autres voyages ;et c'est peutêtre
une tache à sa mémoire : un homme qui avait tant vu
les nations pouvait leur être utile en racontant seulement ce
qu'il avaitvu .
Morel et Alfieri n'avaient rien de commun que le goût
1
92 MERCURE DE FRANCE ,
des voyages , et encore ce goût avait-il en euxdes caractères
très-différens . Pendant long- tems , tout ce que je sus d'Alfieri
, c'est qu'il était italien; tout ce qu'il sut de moi , c'est
que j'étais bohémien. De sa nature , il n'était pas liant , et
je ne me sentais pas du tout disposé à me lier avec lui.
Imaginez un homme portant au-dessus d'une taille très-élevée
une tête très-haute , couronnée d'une immense chevelure
dorée , traversant les rues , les places et les airs sur
une calèche ou sur un char superbe emporté par quatre ou
six chevaux blancs qui avaient l'air des chevaux du soleil !
SiAlfieri avait eu en naissant le génie d'Homère , et si les
Espagnols et les Russes avaient eu l'imagination desGrecs ,
on aurait cru facilement à Pétersbourg et à Madrid que sa
mère l'avait conçu en regardant l'Apollon du Belvédère . Ne
croyez pas cependant qu'il voulût se se servir de ses chars ,
de ses chevaux , de sa taille et de sa chevelure pour faire
soupçonner quelqu'analogie entre lui et le Dieu des vers .
Pendant vingt ans au moins passer pour un poëte aurait
humilié son orgueil au lieu de le flatter. Lorsque de
certaines circonstances et de certaines sociétés nous ont
rapprochés dans notre jeunesse , l'orgueil , que j'ai facilement
pénétré en lui n'était ni celui d'un républicain ni celui
d'un favori des Muses : il ne le disait point , mais il
haranguait tout autour de lui pour laisser croire qu'il pourrait
bien être un grand seigneur , unde ces princes de l'Italie
, auxquels de la souveraineté évanouie de leurs ancêtres
il reste encore de grands domaines , de grands laquais , de
beaux chevaux et nne de ces figures altières qui sont comme
des blasons vivans . Son ignorance , qui s'étendait sur tous
les objets des connaissances humaines , et dont je l'ai vu
plusieurs fois , non pas rougir , mais comme se targuer ,
pouvait lui servir de témoin ou de titre pour attester une
haute noblesse. L'amour même des femmes , qui avait chez
lui de violens accès , ne le faisait point déroger à ces fictions
de grandeur : on ne lui a connu que des filles ou de grandes
dames, et la seule qui ait pu le fixer pour tout le reste de
sa vie portait des sceptres et des couronnes dans ses armoieries
.
De tous les pays , qui tous lui déplaisaient au premier
coup-d'oeil ou au second , le pays où il pouvait le moins
se souffrir était celuioù l'on ne pouvait le prendre que pour
un lieutenant de milice provinciale; c'était le sien.
La vanité la plus effrénée ne se nourrit toujours de chimères
que dans un sot oudans un fou ; il fallait d'autres ali
JUILLET 1809 . 93
mens à l'orgueil d'un homme tel qu'Alfieri. N'étant point
né à côté des puissances , pour s'élever au-dessus , il se fit républicain
; ne pouvant aspirer à être un héros , il voulut être
poëte.
Ce qui est le plus extraordinaire sans doute dans sa vocationà
la poésie , c'est que , s'il faut l'en croire , placé ou
porté successivement au milieu de tous les théâtres de l'Europe,
il a senti son génie tragique avant d'avoir aucune
idée de l'art , et qu'en se préparant à des créations il s'est
plutôt éloigné qu'entouré des modèles. Je ne lui ai jamais
entendu prononcer ni le nom de Corneille avec enthousiasme
, ni le nom de Racine avec amour. Il avait pour
Voltaire une aversion presque égale à son aversion pour
Frédéric II. Cette puissance de tous les talens de Voltaire
exercée avec tant de charmes sur tous les esprits et sur tous
les goûts , Alfieri la regardait comme une tyrannie ; il n'en
était pas le détracteur, mais il en était l'ennemi secret ; et
ce secret même , il lui est arrivé de le trahir par des mots
contre Voltaire qui auraient été très-injustes s'ils n'avaient
pas été très-violens. Il paraîtrait qu'Alfieri a pensé qu'une
seule étude lui était nécessaire , celle de la langue dans laquelle
il voulait écrire , et qu'à l'instant où il posséderait
bien cette langue , il révélerait à l'Italie étonnée ce que
doit être la tragédie et ce qu'elle est.
Toutefois il n'est pas aisé de se persuader qu'ayant assisté
tant de fois , à Paris , à la représentation des chefs - doeuvre
du Théâtre français , il n'ait pas réfléchi très -souvent sur
les secrets du talent et de l'art qui donnaient de si puissantes
émotions à un peuple aussi éclairé qu'il est sensible : je le
soupçonne d'avoir caché plusieurs de ses études pour nous
étonner d'avantage par ses ouvrages. Ily a plus d'un exemple
de cette exagération d'ignorance destinée à rehausser
les honneurs dutalent : ce qui est certain , c'est qu'Alfieri
s'est emparé très - à - propos du seul genre qui manquait
presque entiérement à la gloire littéraire de l'Italie ; et il est
difficile de croire que l'ambition de monter sur ce trône
vacant Alfieri ne l'ait pas senti,, en voyant pour la première
fois jouer à Paris Cinna, Athalie , Mahomet.
Lorsque notre théâtre tragique retentissait déjà des applaudissemens
donnés à tant de chefs-d'oeuvre , Voltaire ,
observant le théâtre encore barbare de Londres , y découvrit
le germe d'une nouvelle tragédie pour la France ; le Théâtre
français offrait à Alfieri non seulement des germes , mais des
modèles. Qu'on relise ces dissertations d'un goût si exquis
94 MERCURE DE FRANCE ,
imprimées au devant de Mérope et de Sémiramis , ces parallèles
des théâtres d'Athènes , de France , et de Milan , si
propres à faire sentir à l'Italie combien elle avait ignoré ou
défiguré l'art des Sophocle et des Euripide , surpassé par les
Corneille et par les Racine ; et qu'on se demande ensuite
si , en effet , Alfieri a totalement ignoré ou dédaigné ces
poétiques de la tragédie , où le génie tragique respire
dans l'exposition mème de ses principes et de ses règles ,
s'il a ignoré ces morceaux éloquens adressés à des cardinaux
, à des papes , à des poëtes italiens , comme pour
faire naître la véritable tragédie sur les théâtres qui environnent
le Capitole . Ce toujours pour l'auteur de Saül
et de la Conjuration des Pazzi assez de distinctionet d'honneur
d'avoir été , en Italie , le premier qui ait compris les
conseils , et qui ait suivi les inspirations de la France et
de Voltaire. Mais il ne fallait pas dissimuler ce qu'il leur
devait; car il se montrait ingrat , et il n'en paraissait pas
plus créateur. Le génie ne peut guère, s'enrichir des pertes
de la morale et du caractère .
sera
Toutefois Alfieri paraît s'être élevé par son théâtre un monument
durable; mais on peut demander si cet écrivain avait
reçu de la nature une de ces âmes qui naissent avec le bebesoin
de toutes les émotions et de toutes les lumières , un
de ces génies heureux que les beautés de la nature et des
arts trasportent toujours d'admiration ou d'amour , qui
passent avec facilité des jouissances délicates du goût au
méditations profondes de la pensée , et sont portés partout
ce qu'ils rencontrent comme partout ce qu'ils cherchent au
niveau de leur siècle , ou au-dessus . La réponse à cette question
doit se trouver dans les écrits d'Alfieri , et sur-tout dans
son théâtre . C'est là qu'elle se trouvera pour les esprits fins
et exercés , qui , dans l'analyse d'un ouvrage , démêlent ce
qu'un auteur a possédé de talens et de connaissances et ce
qui lui a manqué , distinguent avec sûreté ce qui a été le
produit lent du travail , et ce qui a été l'inspiration soudaine
du génie. Mais moi , jai connu Alfieri long - tems
avant ses ouvrages ; j'ai causé beaucoup avec lui avant de
le lire , et même avant qu'il eût écrit . Or , un homme se
peint bien mieux dans ce qu'il dit que dans ce qu'il imprime.
Qand on parle , quand la confiance vous attire ou
que la contradiction vous irrite , il est bien difficile qu'une
fois ou l'autre les secrets de l'âme ne s'épanchent ou ne
s'échappent . Dans le monde Alfieri était fort taciturne; il
n'ouvrait presque jamais la bouche , presque toujours fer
JUILLET 180g . 95
mée par la pomme de sa canne qu'il pressait et qu'il promenait
continuellement sur ses lèvres . Dans les entretiens
particuliers son orgueil , qui n'était plus intimidé par un
théâtre , prenait très-souvent le ton des oracles , sans en
prendre la brièveté : il ne gardait plus alors le silence que
sur ce qu'il ignorait entièrement , ou sur ce dont il ne se
souciait pas du tout. Entre deux voyageurs leurs voyages
deviennent naturellement le sujet de beaucoup de leurs
conversations ; et telle était la stérilité des souvenirs d'Alfieri ,
que si je ne l'avais pas rencontré dans toute l'Europe, j'aurais
cru qu'il n'était allé nulle part ; ni les tableaux de la nature , ni
les formes des gouvernemens , ni les découvertes des sciences
, ni la création des arts mécaniques , nila circulation des
richesses de l'univers , rien nulle part ne l'avait ni frappé ni
occupé . Deux fois il avait monté et descendu les Pyrénées ,
cinq à six fois au moins les Appennins et les Alpes ; et après
s'être promené au milieu de tant d'objet si propres à enrichir
le porte-feuille d'un poëte , c'est-à-dire , son imagination;
il ne disait pas un mot qui pût réveiller leurs images
et leurs impressions . Les fermes de l'Angleterre , les châlets
de la Suisse , les maisons de labour de Valence et de
la Catalogne ne paraissaient pas l'avoir fait réfléchir un instant
sur le dégré d'aisance et même d'élégance que la société
peut donner à la vie de ceux qui , de leurs propres
mains , cultivent la terre et les troupeaux : combien est différent
ce Jean-Jacques qui , dans ses discours , dans son
roman , dans ses traités philosophiques redit sans cesse
ses ravissemens à la vue des beaux lacs de Lausanne et de
Bienne , embellit les tristes rochers du Valais du bruit de
leurs torrens , comme des beantés des Valaisannes , et dépose
sa sombre misantropie en peignant les charmes des
lieux qu'il est si malheureux de ne plus habiter !
,
Depuis même qu'Alfieri eut conçu l'ambition et l'espérance
de la gloire , les études les plus propres à fortifier et
à étendre l'esprit , si elles n'étaientpas purement littéraires ,
ne lui inspiraient que du dégoût ou de l'effroi . En 1775 ou
1774 peut-être , Alfieri passant à Lyon , et apprenant que
j'y étais , vient me voir à mon auberge : il me trouve enfoncé,
mais avec délices , dans la lecture de l'Algèbre d'Euler, don't
Bruyset venait d'imprimer la traduction française , à Lyon
même ; algèbre qui se rapprochait del'Arithmétique Universelle
de Newton: je comparais les élémens de la science , de la
grandeur dans deux génies , et dans deux époques célèbres .
jette les yeux sur les titres des deux ouvrages , et reculant
1
96 MERCURE DE FRANCE ,
4
comme épouvanté , il s'écrie : Quand on veut se casser la
tête il est plus court encore de prendre unpistolet. Plusieurs
années après , je lui rendis sa visite à Londres ; et il me fit
pour la première fois la confidence de son génie tragique , et
de son théâtre qui s'imprimait ou qui était imprimé. Soit par
une faiblesse d'amour- propre , soit par un juste retour de
confiance , j'ouvre mon porte-feuille etje mets sous les yeux
d'Alfieri les manuscrits d'une Histoire des Cultes anciens
et modernes . Il regarde ; il s'étonne et me dit froidement :
Vous avez donc bien de la patience !je n'aurais jamais eu
celle d'un érudit. Qui , lui répondis-je alors , et avec beaucoup
trop d'orgueil , sans doute : J'ai compris que pour les
ouvrages les plus utiles aux hommes , la philosophie a besoin
de l'érudition ; et j'ai espéré que l'érudition trouverait
en moi quelque philosophie et peut-être aussi quelqu'élo
quence; et je remis mon manuscrit dans mon porte-feuille ,
où il restera jusqu'après ma mort .
-
Qu'étaient dans Alfieri ces dégoûts et ces effrois ? peutêtre
les bornes de son esprit ; mais très -certainement la
violence de son orgueil. On proclame qu'on a une tête
anti-géométrique; qu'on n'est pas fait pour l'érudition , et
c'est une manière de proclamer qu'on est né pour l'éloquence
et pour la poésie : et on oublie que la plus vaste
érudition sert de fondement à l'Esprit des Lois ; on oublie
que Voltaire a dépouillé les bibliothèques de l'Allemagne ,
pour donner aux nations cet Essai sur leur esprit et sur
leurs moeurs , qui les a éclairées toutes ; on oublie qu'on doit
les premiers exemples et les premiers modèles de la plaisanterie
et de l'éloquence françaises , à un génie éminemment
mathématique, quoiqu'il ne soit plus au rang des
grands mathématiciens de l'Europe , à Pascal : on ne songe
pas enfin que si la langue des mathématiques ne doit être
écrite et parlée que dans les sciences de l'étendue et de la
nature , leur génie est éminemment propre à donner à tous
les genres de talens , cette force et cette puissance qui
appartiennent non pas exclusivement , mais plus spécialement
aux mathématiques : on ne songe pas que , quels que
soient les progrès isolés des connaissances et des lumières ,
les nations ne posséderont que la moitié ou le tiers des
instrumens de l'esprit humain , si on ne parle pas , ou si
on entend au moins à la fois la langue des Euler et des
Langrange , celle des Bacon et des Locke , celle des Démosthènes
et de Virgile .
Dans les matières même de goût , lorsqu'il se fut formé
un
JUILLET 1809 .
un goût littéraire , les principes d'Alfieri , ses préférences
et ses répugnances étaient moins des sentimens edes 5.
règles que des systêmes et des espèces de manies ten
jugeait Pétrone un peintre de l'amour , plus délicat et p
profond, plus savant et plus touchant que Racine; dans la
lecture de l'Héloïse , jamais il n'avait pu aller au -delà du
1*r volume , et il ne l'avait pas même achevé ; Machiavel
qui exprime fortement sa pensée , mais qui ne la peint
jamais , était à ses yeux un plus grand écrivain que Montesquieu.
La langue qu'il entendait dans la bouche d'un
paysan des environs de Sienne etait pour lui un modèle
de précision et d'élégance , et il ne voyait qu'un jargon
dans la langue de Bossuet et de Boileau , dans celle de
Pope et d'Addisson. J'assistai un jour à Londres , à côté
d'Alfieri , à la la représentation d'une comédie imitée du
Théâtre français ; et moi qui avais vu si souvent Mlle Contat
à Paris dans toutes les grâces et dans tous les talens de sa
jeunesse ,j'admirais encore la légéreté, l'esprit, les charmes
de miss Farel , et de son jeu. Alfieri m'impatientait en
répétant sans cesse , comme elle siffle ! à coup sur dans le
jeu sublime de Garric , Alfieri n'eût été sensible non plus
qu'à ses sifflemens .
C'est à de tels jugemens , c'est à une telle manière de
sentir, qu'il avait été conduit par une délicatesse naturelle ,
mais triviale sur laprononciation de quelques voyelles et de
quelques syllabes : et tant de langues qu'il avait eu occasion
de comparer , n'avaient pu lui apprendre qu'une langue
quelconque , malgré la barbarie même de son origine , et
Pharmonie incertaine ou nulle de ses élémens , lorsqu'elle
a été maniée durant des siècles , par des hommes qui
joignaient un esprit supérieur à des organes délicats ,lorsqu'ils
l'ont rendue habile à exprimer toutes les nuances de
toutes les idées , à se revêtir de toutes les couleurs , à
suivre par ses mouvemens tous les mouvemens des passions
; qu'une telle langue a dépouillé tout ce qu'elle avait
de grossier et de farouche à sa naissance , qu'elle a acquis
assez de beauté et de grâces pour enchanter les goûts les
plus difficiles , pour suffire aux génies les plus créateurs .
C'est par ces opinions que les préventions nationales
peuvent faire naître , mais qu'elles ne peuvent pas consacrer,
qu'Alfieri a été égaré , et dans ses jugemens sur le
style des nations étrangères à l'Italie, et dans son style
même; c'est par elle qu'il fut poussé, de degrés en degrés ,
à étudier la langue et la poésie italienne , dans les poëtes
G
98 MERCURE DE FRANCE ,
dau quatorzième siècle , préférablement même aux poëtes du
seizième . On aime à voir sur des médailles et sur des
monnaies antiques la rouille du tems , sa couleur sévére
et sombre ; mais une rouille récente et faite à la main ,
ressemble à des taches plutôt qu'aux empreintes révérées
du tems ; elle obscurcit le style , et ne le rend ni plus noble
ni plus énergique. Il a été plus habile et plus heureux ce
Beccaria , qui a transporté dans la prose italienne plusieurs
des formes de la prose française la plus moderné , qui a
cherché les lois du style , non dans des modèles surannés ,
mais dans les lois de l'esprit humain qui sont éternelles .
Beccaria est pathétique en parlant des lois , il touche le
coeur par des expressions sensibles , en même tems que ,
par des expressions générales , il étend de tout côté la
sphère des idées . Voilà le grand art du style ; le reste doit
paraître assez puéril.
L'une des passions les plus familières aux ouvrages
d'Alfieri , c'est la haine de la tyrannie. Dans la tragédie il
suffisait que cette haine lui inspirât l'éloquence d'un tribun ;
mais d'après son ouvrage en prose sur la Tyrannie , et
dans son traité du Prince et de l'Homme de lettres , il
fallait des vues sur l'ordre social , et après Montesquieu ,
Locke et Rousseau , il fallait que ces vues fussent profondes
et neuves . Il fallait établir des parallèles lumineux
entre les constitutions anciennes et modernes , entre leurs
principes qui n'ont pas été les mêmes , et leurs formes qui
ont varié encore davantage. Ce qui est difficile , c'est de
concevoir une organisation sociałe dans laquelle la puissance
et la liberté sont protégées par leurs limites mêmes ,
et par les lois de leur action respective . Il n'y a rien de
semblable , ni dans le traité de la Tyrannie , où Alfieri est
resté inférieur à la servitude volontaire de la Boëtie , ni
dans le Prince et l'Homme de lettres , où il a imité la
dissertation de d'Alembert sur la société des nobles et des
gens de lettres . Il a exagéré toutes les vues du conseiller
au parlement de Bordeaux et du secrétaire de l'Académie
française , mais il ne les a pas portées plus loin : il a moins
d'éloquence que le premier , moins de finesse et de sagacité
que le second. Alfieri a fait un très-grand nombre de
sonnets italiens , et son style en prose se ressent beaucoup
trop de ce mauvais genre de poésie. A.
JUILLET 1809 . 99.
:
AMOUR ET RECONNAISSAN CE ( 1) .
ORPHELIN et maître d'une grande fortune à vingt ans ,
Edouard Parker venait d'arriver à Londres . Ses bruyans
plaisirs étaient sans attrait pour un coeur naturellement
porté aux émotions douces et sentimentales . Effrayé du
vide qui régnait autour de lui , bientôt Edouard éprouva le
besoin de rencontrer des êtres qui lui fissent sentir de nouveau
le plaisir d'exister. Sa mémoire lui retraça que son
père , dans les entretiens où il avait cherché à prémunir sa
jeunesse contre les fausses protestations d'amitié qui lui seraient
prodiguées à son entrée dans le monde , citait toujours
l'honnête sir Hugues Murray comme le seul ami dévoué
qu'il eût conservé depuis l'enfance. Edouard
reproche de n'avoir pas cherché plutôt à se présenter chez
un homme qu'il se sent disposé à chérir comme un second
père ; il se fait indiquer sa demeure , il y vole. Il apprend
que sir Hugues n'est point à Londres , qu'il est allé passer
la belle saison dans une terre qu'il possède au pays de
Galles . Il écrit aussitôt et reçoit cette réponse : «Le fils
se
du meilleur ami que j'eus est arrivé à Londres , et je
» n'y étais pas pour le recevoir ! Viens : si tu tardes d'un
>>instant , j'irai te chercher. Edouard mouilla ce papier de
ses larmes : il lui sembla qu'il allait rentrer dans lamaison
paternelle.
Cette douce illusion s'accrut encore par l'accueil qu'il
reçut à Welsh-House. Sir Hugues le pressa contre son
sein; le nom de fils sortait si naturellement de sa bouche ,
qu'Edouard n'aurait pu en prononcer un autre que celui de
père. Deux jeunes personnes vinrent au devant de lui :
“Voilà tes soeurs ! » dit le bon vieillard. Pour la première
fois , depuis que les auteurs de ses jours avaient été ravis à
sa tendresse , Edouard sentit renaître au fond de son âmé
la consolation et l'espoir. Il avait retrouvé une famille ; il
parlait , et il était compris. Ses affections secrètes étaient
pressenties , ses désirs étaient prévenus .
Elisabeth était la fille unique de sir Hugues ; Marie était
sa nièce , ou plutôt son second enfant. La première se faisait
remarquer par des traits réguliers , par une taille impo-
(1) Le sujet de cette Nouvelle est tiré d'une vieille Ballade écos
saise.
G2
100 MERCURE DE FRANCE;
sante , par une certaine dignité qui accompagnait toutes ses
manières et tous ses discours . La seconde, moins favorisée
des dons de la nature , en était dédommagée par une physionomie
, dont la douceur angélique formait un contraste
touchant avec la beauté majestueuse d'Elisabeth. Quelque
grands que fussent les avantages que l'une semblait avoir
sur l'autre , l'homme qui aurait pu conserver assez d'indifférence
au milieu des deux cousines pour les apprécier
dignement , aurait balancé long-tems avantde faire un
choix ; mais déjà ce choix n'était plus au ponvoir du jeune
Parker. Le premier regard d'Elisabeth l'avait subjugué ;
Marie n'avait d'autre mérite à ses yeux que d'être la cousine
de l'adorable miss Murray ; et dans l'ardeur d'une passion
naissante , il ne formait plus qu'un voeu , celui de faire
de l'une sa femme et de l'autre sa soeur. La réflexion vint
ajouter encore à l'importance d'un projet conçu d'abord par
un sentiment involontaire. Avec quelle douce satisfaction
Edouard ne cessait de se répéter : "Ah ! n'est-ce pas ho-
> norer la mémoire de mon père que de m'unir par des
liens sacrés à la fille de son ami fidèle ? N'est-ce pas rem-
> plir ses intentions , que de partager avec cette famille si
> chère les richesses dont le sort m'a trop tôt laissé le
n maître ? "
Entraîné par ces idées si séduisantes pour un caractère
aussi noble qu'ardent , Edouard se prescrivit néanmoins
comme un devoir imposé par la délicatesse , d'obtenir d'abord
Elisabeth d'elle-même avant d'oser faire à sir Hugues
la demande de sa main. La froideur avec laquelle furent reçus
ses premiers hommages l'affligea sans le décourager :
l'espèce de culte qu'il rendait à miss Murray jetait un voile
sur des torts dont la passion plus impétueuse eût voulu
murmurer. Dans son silence glacial , dans ses regards altiers
, il s'efforça de ne voir que la réserve d'une vertu austère
; dans les paroles où perçait un insultant dédain , il
osa même soupçonner les combats et les détours d'un jeune
coeur qui , dominé par un sentiment inconnu , cherche à se
faire illusion à lui-même.
La tendre préférence , les soins délicats dont Elisabeth
était l'objet constant , ne pouvaient échapper long-tems à
l'attention de sa cousine : la sensible et modeste Marie entrevit
aussitôt le bonheur qui s'apprêtait pour la compagne
de son enfance; et loin de concevoir cette jalousie secrète si
commune aux jeunes personnes de son sexe , elle remercia
le ciel d'avoir exaucé les plus chers de ses voeux. S'unissant
JUILLET 1809. ΙΟΙ
sincérement aux désirs d'Edouard , elle se fit un devoir de
seconder ses projets , une douce jouissance de faire valoir
ses qualités aimables .
Miss Murray écoutait sa cousine avec autant d'indifférence
qu'elle en eût opposée à l'amant lui-même dont Marie
plaidait la cause . Une répugnance naturelle à contracter
des engagemens dont l'importance et la durée devaient
effrayer tout être raisonnable , la crainte vertuense de ne
pas remplir , avec toute la sévérité que lui prescrivait sa
conscience , les obligations sans cesse renaissantes qu'impose
le mariage; telles étaient les objections invariables
dont s'armait Elisabeth pour combattre les raisonnemens
les plus persuasifs de sa jeune amie. Cédant à un zèle aussi
pur que mal apprécié , Marie voulut redoubler ses instances;
elle eut la douleur de s'entendre répondre que lorsque
sir Hugues avait daigné recueillir sa nièce chez lui , il
avait prétendu donner une compagne, et non un Mentor, à
une fille qu'il estimait assez pour la laisser maîtresse de ses
sentimens et de ses actions. La bonne Marie pleura sur
l'aveuglement de sa cousine , plus encore que sur l'outrage
fait à son amitié.
SirHugues n'avait pas attendu que quelques indices non
équivoques lui révélassent les secrètes affections du jeune
Parker, pour former des voeux si doux à son coeur paternel.
Confier le bonheur de son enfant au fils qu'avait adopté sa
tendresse , se voir dans ses vieux ans entouré de leurs
soins, pouvoir sortir de la vie sans emporter au tombeau
de cruelles inquiétudes sur l'avenir , quelle perspective consolante
pour le meilleur des pères ! Il attendait à toute
heure que les deux jeunes amans vinssent lui faire la confidence
d'une inclination mutuelle , et il souriait en pensant
à leur surprise , lorsqu'il leur avouerait que depuis longtems
il avait pénétré leur mystère.
Un événement imprévu vint troubler les douces rêveries
auxquelles s'abandonnait le bon vieillard. Il courut dans le
canton des couplets extrémement satyriques , contre plusieurs
femmes qui avaient pris part à une fête que venait de
donner le gouverneur de la petite ville de Saint-Asaph .
Miss Murray sur-tout y était déchirée par les traits les plus
piquans . Sir Hugues s'exprima sur ce sujet avec toute l'amertume
d'un père blessé dans ce qu'il a de plus cher
Quant àElisabeth , elle ne mit aucune borne à son ressentiment;
elle s'écria vingt fois que si son frère vivait encore ,
elle le sommerait d'aller tirer vengeance de l'audacieux au
102 MERCURE DE FRANCE ,
T
teur d'un si sanglant outrage .- Quel est - il? demanda
tranquillement Edouard.-Ce ne peut-être que le capitaine
Wickham , répondit Elisabeth; mais que vous importe
de le savoir , M. Parker ? Votre sang-froid.... -Le
capitaine Wickham ? répétait tout bas Edouard. Il laissa
miss Murray exhaler sa fureur dans de longues imprécations
, et il ne parla plus le reste de cette soirée.
Le lendemain matin , sir Hugues et les deux jeunes personnes
étaient rassemblés pour prendre le thé : Edonard
ne paraît pas . Les domestiques sont interrogés ; l'un d'eux
l'a vu sortir à cheval, dès le point du jour, par la petite
porte du parc. On se perd en conjectures; Marie seule devine
vine la vérité. Il est allé se battre ! s'écrie-t-elle. Au même
instant, la porte s'ouvre ; des paysans rapportaient sur un
brancard l'infortuné jeune homme baigné dans son sang.
a
Sa blessure , effrayante au premier aspect, n'était cependant
point dangereuse . Il l'oublia bientôt lui-même pour
ne plus s'occuper que du bonheur de se revoir au sein d'une
famille qu'il avait vengée. Tu le vois , Elisabeth ! disait la
bonne Marie à sa cousine ; ce brave Edouard , il exposé
sa vie pour toi !-- Il a fait son devoir , répondit gravement
miss Murray ; et après avoir demandé une fois chaque matin
des nouvelles de sonvengeur, elle ne daignait pas le reste
dujour se souvenir qu'il existait sous le même toit qu'elle .
Edouard ne sentit que trop profondément ce cruel abandon.
Elisabeth , cette Elisabeth pour qui il eût affronté cent
fois la mort , le délaissait , le fuyait; et Marie , la pauvre
Marie , à peine regardée , lui prodiguait tous les soins de la
plus tendre soeur. Edouardy fut sensible; il ne rougit pas
de laisser couler ses larmes devant elle. Marie le plaignait ,
elle pleurait avec lui. Prends garde , bonne Marie , la pitié
mène à l'amour !
Malgré les noirs chagrins qui pesaient sur le coeur d'Edouard
, sa jeunesse et sa force prirent bientôt le dessus .
Aidé du bras de Marie ou de celui de sirHugues , il essaya
sés premiers pas sur la pelouse qui entourait le château.
S'il rencontrait Elisabeth , elle lui disait d'un air léger que
lorsqu'il aurait pris quelques bains de mer , il ne resterait
pas le moindre vestige de son accident. Tant d'indifférence
perçait l'âme du sensible jeune homme ; il épanchait sa
douleur dans le sein de Marie , et la douce cousine , peut
être plus encore par intérêt pour la santé de son malade
que pour excuser Elisabeth , essayait de prouver qu'elle ne
7
JUILLET 1809. 103
s'armait d'un extérieur aussi calme, que pour cacher l'agitation
trop vive qu'elle ne voulait pas avouer.
Edouard était trop accablé de sa situation pour adopter
un si frivole espoir; il résolut de déchirer brusquement le
voile qui couvrait sa destinée , et bientôt il en trouva l'occasion.
Il avait observé que presque toutes les promenades
d'Elisabeth se dirigeaient vers la mer, dont le rivage bordait
l'extrémité du parc . Souvent , à la marée basse , pour
éviter la chaleur du jour , elle se retirait avec ses livres ou
ses crayons dans une grotte naturellement ouverte au pied
d'un rocher. Edouard , qui commençait à marcher sans
guide , voit un jour miss Murray entrer dans ce lieu solitaire.
Il ne tarde pas à l'y joindre : ellejette un cri de surprise
en l'apercevant.-Rassurez-vous , Elisabeth , lui ditil,
en s'efforçant de prendre le ton de la gaîté ; serai-je donc
toujours pour vous un objet d'effroi?-Mais pourquoi cette
continuelle persécution , M. Parker ? -Moi , vous persé
cuter! Elisabeth , vous me fuyez , et moi je vous recherche,
il est vrai; mais est-ce-là une offense que vous ne puissiez
me pardonner?-C'est un attentat contre ma liberté .-
Quoi ! lorsque je n'aspire qu'à vous sacrifier la mienne ?-
Oh ! je sais que vous vous diriez encore mon esclave au moment
où vous me chargeriez de chaînes . - Vos prétentions
sont cruelles .-Elles sont justes et sont invariables .
M. Parker , vous m'avez fourni l'occasion de faire cesser
enfin l'état de gêne où nous nous trouvons réciproquement;
je veux en profiter; écoutez-moi : vous seriez dans une
étrange erreur si vous supposiez que je puisse être touchée
ou même flattée de l'espèce d'hommage qu'il vous a
plu de me rendre , depuis que vous habitez parmi nous .
Tout individu de votre sexe , vivant dans la société habituelle
de deux jeunes personnes , se croira comme vous
obligé de jouer la passion pour l'une d'elles : dois-je vous
remercier de m'avoir donné la préférence sur ma cousine ,
c'est-à-dire , de m'avoir choisie pour l'objet de ces transports
extatiques dont tout l'effet, très-bien calculé d'avance,
doit être de charmer l'ennui qui peut vous poursuivre dans
cette solitude?- Quoi ! s'écria Edouard , miss Murray a
pu me croire capable de cette feinte odieuse , lorsque je
n'attends que son aveu pour aller conjurer son père de former
des noeuds indissolubles ? -Mon aveu ! Eh ! pourquoi
cę vain scrupule ? Mon père ne voit plus , n'entend plus
que par vous ; parlez , et il ordonnera. D'ailleurs , en vous
déclarant à grand bruit mon chevalier , en compromettant
104 MERCURE DE FRANCE ,
-
mon nom par un éclat scandaleux , n'avez-vous pas acquis
des droits impérieux sur ma personne? Dites un mof,
Monsieur , et faites - moi traîner à l'autel. Ah ! plutôt
être traîné moi-même à la mort que de contraindre un de
vos sentimens ! Par quelle horrible injustice empoisonner
tous les miens ? C'est donc peu pour vous que de mépriser
mon amour , vous calomniez mes intentions . Elisabeth !
mes soins , ma persévérance sauront éclairer votre âme et
vous faire lire dans llaammiieennnnee. Dites-moi du moins , ditesmoi
qu'il m'est permis d'espérer..... Et il se jeta à ses genoux
en saisissant une de ses mains . - Laissez - moi , dit
Elisabeth , en s'éloignant brusquement; et que ce soit la
dernière fois que vous aurez osé m'entretenir de projets dont
l'idée seule fait mon supplice.—Eh bien done! lui cria le
jeune homme avec l'accent du désespoir , n'entrez jamais
sous cette voûte , sans vous rappeler que c'est là que vous
vez prononcé l'arrêt de mon trépas .
-
Tous les traits d'Edouard ne peignaient que trop vivement
l'affreux désordre auquel il était encore en proie lorsqu'il
rentra au château . Il lui fut aisé de satisfaire aux questions
que lui adressa sir Hugues : le bon vieillard était loin
de ssooupçonner à quel trouble était livrée sa jeune famille.
Mais était-il rien d'impénétrable aux yeux de Marie ?
Edouard n'attendit pas qu'elle l'interrogeât , il lui annonça
qu'il avait résolu de passer aux Indes . Nous quitter!
s'écria-t-elle ; vous , Edouard , nous quitter ! Ah ? malheureuse
, que deviendrai-je ?-Son secret venait de lui échapper.
Edouard en frémit , il l'avait pénétré , mais il eût voulu
en douter encore.-Si je vous quitte , Marie, lui dit-il, j'emporterai
par-tout avec moi le souvenir de la meilleure , de
la plus généreuse des créatures humaines . - La tête de la
jeune personne s'était involontairement penchée sur l'épaule
d'Edouard ; elle cachait dans son sein sa rougeur et
ses larmes . Elisabeth survint dans ce moment; un sourire
dédaigneux , des regards pleins de malice furentplus sensibles
à la pauvre Marie, que n'eussent pu l'être les paroles
les plus amères .
Il semblait que l'insensibilité de miss Murray redoublat à
la vue des larmes qui coulaient autour d'elle . Ce même soir
elle témoigna l'envie de faire une promenade sur la mer :
ses désirs étaient des ordres . Edouard fit un effort sur sa
douleur; il descendit dans la chaloupe et prit les rames :
les deux cousines étaient assises devant lui. Plus d'une fois
déjà , sur le déclin d'un jour brûlant, il leur avait fait ainsi
JUILLET 180g. 105
parcourir la côte. C'était l'heure que choisissait ordinairement
Elisabeth pour faire répéter à Edouard des chansons
indiennes , auxquelles Marie commençait à mêler sa douce
voix; mais la tristesse régnait au fond de leur âme ; ils
gardaient un morne silence . Le jeune homme baissait la
vue; il craignait de trouver trop de compassion dans les
yeux de Marie , trop de rigueur dans ceux d'Elisabeth. Le
ciel était serein , l'eau était calme ; l'on n'entendait que le
bruit monotone des rames et le cri des oiseaux de mer qui
voltigeaient autour de la chaloupe. Tout à coup un léger
nuage monte de l'horizon; le vent s'élève , l'eau se trouble,
s'agite, le tonnerre se fait entendre dans le lointain. Edouard
se hâte de gouverner vers la plage , mais les vagues qui se
brisaient contre les rochers repoussaient le frêle bâtiment; il
flottait à l'aventure, l'eau y entrait de toutes parts. La pâleur
couvrait le visage des jeunes personnes ; une lame les
inonde , elles poussent un cri aigu , s'élancent à la fois sur
Edouard; la barque chavire .
L'intrépide jeune homme rassemble son sang-froid et ses
forces; il saisit Elisabeth par un bras , Marie se suspend à
ses cheveux; il nage avec ardeur vers le rivage. Au moment
où il va l'atteindre , le flot l'emporte en sens contraire.
Il redouble d'efforts , mais déjà il sent que sa vigueur s'épuise.
Non ! s'écrie-t-il avec un accent lamentable ; non ! je
ne puis vous sauver toutes deux !- Sauvez-moi, Edouard ,
sauvez-moi ! lui disait Elisabeth . Il jette sur elle un oeil dé
sespéré : son regard était tendre et suppliant; ses longs
cheveux flottaient sur son sein découvert; jamais peut-être
elle ne lui avait paru plus ravissante . Sauvez-moi , Edouard !
répétait-elle. Marie avait fermé les yeux : elle semblait résignée
à son sort. Encore un instant et tous trois vont être engloutis
. Une seule peut être secourue ; il faut faire un choix.
Choix cruel ! combat trop au-dessus des forces humaines
entre l'amour et la reconnaissance ! .... Edouard se décide;
la reconnaissance l'emporte; il ouvre la main, il détourne
la tête , Elisabeth descend dans l'abîme , et bientôt Marie est
déposée sur la pointe d'un roc. Marie, lui dit Edouard d'une
voix affaiblie , j'ai acquitté ma dette: tu m'as aimé , et je t'ai
sacrifié celle que j'aimais. Vis , console notre malheureux
père; je vais rejoindre Elisabeth!-Il se précipite dans les
flots. L. DE SEVELINGES.
106 MERCURE DE FRANCE ,
:
VARIÉTÉS .
RÉCLAMATIONS.
Domine , ne infurore tuâ arguas me ;
neque in ivâ trâ corripias me.. PSAL.
LES Rédacteurs du Mercure ayant reçu diverses réclamations
relativement à quelques-uns de leurs précédens
articles , se font un devoirde les publier conformément au
désir des auteurs qui les leur ont adressées .
L'auteur du livre de laformation et de la décomposition
des corps , aux Rédacteurs du MERCURE DE FRANCE.
:
1
Dans le Mercure du 7 mai dernier , vous avez fait la critique de
monlivre sans épargner l'auteur , et cependant vous convenez ne pas
savoir qui il peut être. Vous le représentez comme un misantrope
qui fuit les liommes. Pourquoi chercher à deviner un auteur qui ne
se nomme pas ? on est alors exposé à se tromper , et ce portrait a fait
rire mes amis. Mais du moins en jugeant mon livre , vous deviez le
connaitre ; pourquoi faut-il que je vous dise que vous ne le connaissez
pas plus que l'auteur ? Il n'y a pas dans mon livre une seule
des opinions que vous m'attribuez ; vous les faites bien ridicules pour
avoir le plaisir d'amuser vos lecteurs .
Je vais tâcher de faire l'extrait de mon livre en peu de paroles ;
c'est vous qui m'en fournissez le texte .
«Les corps sont un assemblage de molécules matérielles en équi-
> libre entre deux forces ; l'attraction qui tend à réunir la chaleur
→ qui tend à réparer . Mais qu'est- ce que l'attraction ? qu'est-ce que
> la chaleur ? on l'ignore , et sans s'embarrasser de leurs nature , on
> les admet comme des forces dont l'existence est prouvée et dont
> les lois sont connues. »***
Vous convenez donc que les chimistes ne s'embarrassent pas de la
nature de l'attraction ni de celle de la chaleur ; en effet , la chimie ne
consulte que l'expérience pour connaître les facultés différentes des
diverses substances : elle accumule les faits; le physicien remonte à
la cause. Le hasard fit connaitre à Galilée que l'eau dans les pompes
ne montait qu'à la hauteur de trente-deux pieds ; réfléchissant sut ce
phénomène , il devina la pesanteur de l'air ; Newton ayant reconnu
que les molécules des corps s'attirent , a recherché la cause de cette
attraction , elle consiste dans une faculté qu'elles ont reçue de l'auteur
JUILLET 1809 . 107
.
des êtres avec l'existence par lesquelle elles tendent à s'approcher ,
conatus ad se invicem accedendi : il a négligé de rechercher la cause
de la chaleur , qui ne consiste réellement que dans une tendance à la
séparation , conatus a se invicem recedendi , ou , comme dit Newton
ab se invicem fuguntur et recedunt. Mais comme une même matière
ne peut avoir en même tems ces deux facultés opposées , j'ai pu supposer
que la matière a été distinguée en deux parts, dont l'une tend à
l'union , l'autre à la séparation. Mon livre se réduit en entier au
développement de ces deux principes. On peut les appeler accession
et recession .
Je n'ai donc pas , comme vous le dites , autant de principes que de
faits ; ceux-ci sont innombrables , deux principes suffisent pour les
expliquer . Cependant, comme tous ces faits sont différens entre eux ,
j'ai recherché la cause de cette différence ; elle consiste dans la différence
des signes des élémens des corps. Ceci n'est pas un principe
nouveau , c'est une conséquence nécessaire de la multiplicitê des
faits. On peut le considérer comme principe secondaire . C'est par
čes principes faciles à concevoir , et merveilleux pour leur simplicité ,
que j'ai essayé d'expliquer les phénomènes infiniment variés de la
nature ; remontant à l'origine des corps célestes , je descends successivement
à la formation de toutes les substances qui les composent.
Alors je fais des suppositions aussi variées que les faits , mais sans
établir, comme vous le dites , un nouveau principe pour chaque
fait ; car mes suppositions ont toutes une même origine , c'est la différence
des signes des élémens .
Telle est la substance de mon livre : s'il a pris plus de volume,
c'est que les phénomènes étant innombrables , il a fallu appliquer ces
mêmes principes à chacun. Les hommes laborieux trouvent les faits ;
je me suis borné à la réflexion . J'ai dit une chose nouvelle , simple et
quime semble évidente , bien étonné que d'autres ne l'eussent pas dite
avant moi.
१.
Observation sur un article du Mercure du 10 juin 1809 ,
concernant la découverte de l'orbite de la terre , etc.
Pour critiquer un ouvrage important , il faut en exposer le plan ,
les principes , les conséquences , et le comparer dans ses effets d'exécution
avec ceux de l'hypothèse qu'il combat ce que l'on croit pouvoir
soutenir. Car dans toute réfutation , pour qu'elle soit valable , il faut
essentiellement opposer les précisions de la théorie complète qui conviennent
à une chose et qui manquent à l'autre ; c'est-à-dire , offrir
108 MERCURE DE FRANCE ,
1
la solution de toute espèce de difficultés en faveur de l'opinion qu'on,
soutient , et prouver que ces difficultés restent au désavantage de l'opinion
que l'on réfute. Voilà comme il faut démontrer laquelle des
deux sphères célestes est la plus vraisemblable , et se trouve être à
la fois concevable et d'une utilité réelle .
Ainsi , on n'est en droit d'attaquer la nouvelle sphère céleste , que
j'ai mise sous les yeux du public , qu'en employantdes moyens égaux
aux siens ; c'est-à- dire , en développant des preuves par les lois positives
de la mécanique , par les données pures et simples de lagéométrie
ou le compas à la main.
Dès-lors , je ne dois pas craindre que le grand théorême résolu dus
mouvement annuel du soleil autour de la petite orbite de la terre ,
puisse être argué de faux. Quant aux subterfuges d'une physique arbitaire
, ils doivent être rejetés de part et d'autre , quoiqu'ils puissent
s'appliquer également à la nouvelle sphère ; mais cette physique
étant idéale , est nulle , et il ne faut pas être obscur , ni sur ce qui est
supposition , ni sur ce qui est réalité. Voilà comme la raison deviendra
ledigne juge dans une LICE publique , où les adversaires jettent et relèvent
le gage du combat. L'ASTROSTATIQUE , seule , est ce gage :
pour que les partisans de l'opinion philolaïque ( attribuée par ignorance
à Copernic) soient autorisés à y toucher , ils doivent autant à
l'instruction qu'à eux personnellement , d'obéir au code de la vraie
science , qui oblige d'employer le plus de vérités possibles. Je m'y suis
moi-même soumis en ne m'écartant point des bons principes astronomiques
, soit des tems antiques , soit des siècles modernes ; et ces prin-.
cipes font positivement la force de la découverte .
Des phrases ne peuvent donc point prévaloir aujourd'hui contre le
mouvement concordant du soleil et de la terre , et pour ajouter à son
évidence , il ne s'agira que d'interpeller les opposans qui , de confiance
, célèbrent l'hypothèse copernicienne (sans pouvoir se la définir
) a répondre aux cinq ou six questions que je réserve. Mais s'ils
veulent s'écarter du code que j'invoque , alors il est ridicule de prétendre
qu'on voit chaque jour le domaine des connaissances humaines
s'agrandir et les lumières se propager. C. J. E. H. D'AGUILLA.
Ce 30 juin 1809 .
AUX REDACTEURS DU MERCURE DE FRANCE .
MESSIEURS , depuis dix ans , j'ai l'habitude de lire exactement les
journaux les plus accrédités , et cette lecture substantielle a considérablement
contribué à aiguiser mon esprit et à fortifier monjugement. La
JUILLET 1809 . 109
respectable déférence que j'ai pour les sentimens de leurs Rédacteurs ,
même lorsqu'ils semblent se contredire , m'a fait donner dans une opinion
qui approche fort de la doctrine du probabilisme , c'est- à-dire ,
que je suis parvenu à pouvoir douter de tout , même des choses en
apparence les plus certaines. Par exemple , je ne me tiens pas pour
assuré que deux et deux font quatre , quoique cette proposition me
paraisse avoir un très-haut degré de probabilité . Mais par une juste
compensation , je suis aussi parvenu à considérer à peu près toutes les
opinions comme également admissibles , lorsqu'elles sont avancées par
un auteur grave ; par exemple , par un journaliste bien répandu . J'ai
même composé , d'après ces idées , un systéme universel dans lequel
toutes les connaissances humaines , depuis les principes invariables
du goût,jusqu'aux lois immuables de la physique , sont établies ,
suivant la doctrine des opinions probables , en faveur des étrangers
qui veulent acquérir en peu de tems une idée saine de toutes les
sciences et particulièrement de notre littérature .
Je suis persuadé , Messieurs , que si vous eussiez comme moi longrems
et profondément réfléchi sur la critique , vous ne vous seriez pas
permis de parler aussi légèrement que vous l'avez fait de plusieurs
grandes découvertes , telles que le systême universel , la formation des
corps , la découverte de l'orbite de la terre et la baguette divinatoire ,
toutes choses qui m'ont beaucoup occupé. Il vous est très-permis sans
doute de les regarder commedes folies , et j'avouerai même qu'en cela
Vous avez quelque apparence de raison. Mais pourtant il y a bien
des personnes qui sont d'un autre avis et qui regardent ces folie
comme des chefs-d'oeuvre de génie et de bon sens : d'où il suit que
votre décision , qui vous parait si formelle , n'est tout au plus qu'une
opinion probable qu'il était peut- être imprudent de hasarder ; car , en
parlant de ces systèmes à plusieurs personnes , j'ai remarqué que
toutes celles qui ont des idées exactes des sciences sont complétement
de votre avis ; mais que celles qui n'en ont fait aucune étude , ou seulement
des études superficielles , sont fréquemment d'un sentiment
opposé. Elles aiment fort ces systêmes qui flattent leur imagination ; je
crois même qu'elles parviennent à les comprendre , et alors elles vous
regardent comme des ennemis des idées sublimes , comme des gens
qui se plaisent à donner des entraves au génie et à décourager les auteurs
qui veulent s'immortaliser. Or , le nombre des personnes instruites
étant , suivant une autre remarque que j'ai faite , dans une proportion
infiniment petite avec celui des ignorans , il s'ensuit qu'en vous
moquant de ces découvertes , vous vous faites un très -grand nombre
d'ennemis et un très-petit nombre de partisans , ce qui n'est probablement
pas le moyen de faire prospérervotre Journal. Je crois done
110 MERCURE DE FRANCE ,
qu'il serait bien plus avantageux pour vous de prendre le parti du plus
grandnombre et de flatter les préjugés plutôt que de les combattre. C'est
pour vous donner ce petit avertissement, autant que pour le plaisir de
faire une application de ina méthode , que j'ai pris la liberté de vous
écrire. Je ne signe point , même par une lettre initiale , parce que je
ne veux me faire connaître au Publie , qu'en publiant mon grand Ou→
vrage ; mais si vous vous rendez à mes raisons , vous m'en donnerez la
preuve en insérant ma lettre dans votre Journal .
J'ai l'honneur d'être , etc.
Le morceau suivant est extrait d'un prospectus que nous
a adressé M. le docteur Thouvenel, en déclarant que son
insertion dans le Mercure , servirait de réponse aux articles
dans lesquels on a parlé de la baguette divinatoire. Nous
regrettons que la longueurde ce prospectus ne nous ait pas
permis de l'insérer en totalité.
1
Dinamologie électrique ou Discours sur l'Electricité con
sidérée comme force , comme agent , comme principe ;
ouvrage périodique proposé par souscription , sous les
auspices d'une Société de Savans ; avec cette épigraphe :
Duo sunt sapientis opera , unum est non mentiri de quibus
novit; aliudmentientem posse manifestare . Arist . elench. I.
Cette collection composée en partie d'extraits , de notices et sur-tout
de beaucoup de rapports , d'expériences , contiendra les matériaux
élémentaires d'un cours projeté sur les principaux points de l'électricité
souterraine , et de l'électricité organique . Dans ce cours seront
répétées les expériences qui constatent invariablement , entre l'une et
l'autre , des rapports nouveaux et d'un grand intérêt. Ces matériaux
pourront servir , par la suite , d'introduction à un ouvrage plus complet
sur l'électrologie en général , science dont il n'existe encore que des
fragmens épars et dont les progrès intéressent si fort l'histoire naturelle
dans l'étude des trois règnes ....
Une observation assidue des phénomènes de l'organisation animale ,
une étude approfondie des qualités organiques , fourniront les prinçipes
et labase d'une science trop peu connue dont le galvanisme fait
partie .... Cultivée pendant les vingt dernières années du siècle précédent
et propagée autant par des faits multipliés que par des écrits
authentiques dans les trois quarts de l'Europe , cette science , sous le
nom d'électrométrie souterraine , a pris , au milieu des débats les plus
vifs , l'attitude qui lui convient : elle a pris aux yeux des observateurs
JUILLET 1809 . 111
attentifs unascendant qu'elle ne peut plus perdre. Jamais , enmatière
de physique expérimentale , sur des questions long-tems problématiques
, il ne s'est élevé un monument plus imposant de preuves et
de témoignages : et de ces preuves ont été déduits des corollaires aussi
intéressans que lumineux . C'est désormais à leur donner la marche
d'un enseignement méthodique et régulier qu'il faut tendre : et c'est
aussi ce but qu'on se propose de remplir en recueillant , dans ce journal
, tous les documens épars qui sont relatifs à cette science nouvelle .
Ses premiers rudimens supposent qu'il existe dans l'organisation
animale une certaine disposition sensitive ou convulsive , que l'on a
appellée organo-électrique . Au moyen de cette disposition , les indi--
vidus qui ensont plus particulièrement pourvus , sont affectés par la
présence des mines et des métaux sous terre , ainsi que des courans
d'eau et d'air souterrains .... Cette faculté , depuis long-tems entrevue ,
mais regardée comme empirique ( c'est-à-dire inexplicable) par ceux
même qui y croyaient , a été regardée comme chimérique par le plus
grand nombre des hommes éclairés .
Ce n'est point dans un prospectus aussi abrégé que celui-ci pour
un sujet aussi vaste , que l'on peut donner une idée exacte de cette
nouvelle doctrine. Celle-ci se trouvera suffisamment développée dans
l'analyse et dans les extraits que l'on donnera de tout ce qui a paru
sur cette matière depuis 25 ou 30 ans . La France , l'Italie et l'Allemagno
y ont coopéré ; et dans chaque pays on peut compter des savans distingués
, dont les travaux ont été plus ou moins utiles , aux progrès de
l'organo électricité , ainsi qu'à ceux de l'électrométrie souterraine . Tels
sont particulièrement MM. Fortis , Amoretti , Lorgna , Barburi ,
Stella , Ritter , Gerboin , Thouvenel; leurs écrits tels qu'ils ont été
publiés , deviendront en grande partie les matériaux de cejournal ou
plutôt de cet ouvrage périodique élémentaire .
Après tout ce qu'on vient de lire , les rédacteurs du
Mercure auraient bien le droit de s'écrier avec le Misantrope :
Ehbien ! je me suis tu , malgré ce que je vois ,
Et j'ai laissé parler tout le monde avant moi :
Ai-jepris sur moi-même un assez long empire ?
Etpuis-jemaintenant ? .....
Mais au lieu de réclamer à notre tour contre ces réclamations
, nous nous bornerons à rappeler un mot célèbre
qui se rapporte parfaitement avec notre situation. Lorsque
Galilée fut traduit au tribunal de la très -sainte inquisition
comme hérétique , pour avoir établi le mouvement de la
terre , on l'obligea de jurer, à genoux , sur les évangiles que
112 MERCURE DE FRANCE ,
la terre était immobile; mais poussé par la force irrésistible
de la vérité , il ne put s'empêcher de dire tout bas en se
relevant : Et pourtant elle tourne , E pur si muove. De
même ici : nous avons dit que les ouvrages de MM. Daguila,
Thouvenel et autres sont très-mauvais . Ils disent qu'ils sont
excellens , et que nous avons le plus grand tort du monde
de les critiquer ; à la bonne heure : mais pourtant nous
persistons encore à assurer qu'ils sont très-mauvais , Epur
și muove.
SPECTACLES . - Opéra Buffa . - La musique , disent
quelques hommes qui aiment mieux la juger que la sentir ,
est assujétie à tous les caprices de la mode; ses adorateurs
ne se montrent constans, qu'autant qu'elle leur ménage ellemême
le moyen de lui être infidelle ; ils veulent qu'elle
leur offre chaque jour une physionomie nouvelle , des
traits , des formes , un esprit , un ton , un caractère qu'ils
n'aient point encore aperçus : la musique , ajoutent-ils ,
est comme la fleur qui ne brille qu'un jour , comme la
beauté dont le règne estde quelques années ;et là-dessus ils
citent dans leur ordre chronologique toutes les révolutions
qui ont agité son empire.
Il est très-vrai que le goût en fait de musique a éprouvé
etdoitéprouver encore de fréquentes variations : mais n'est-il
ainsimobile, insconstant, et capricieux que pour la musique
seule? Les arts du dessin qui cependant ont un type constant,
immuable en modèles quine changent point , ont bien aussi
subi quelques révolutions : n'est-on pas revenu de Raphaël
à Boucher , pour revenir de Boucher à David ? La sculpture
a-t-elle eu un style inaltérable , et des formes constamment
déterminées , quoiqu'il existât dos modèles dignes d'en
servir éternellement? L'achitecture qui ne peut varier dans
ses principes , n'a-t-elle pas fréquemment varié dans tout
ce qui tient à lacomposition, et sur-tout à l'ornement ? La
littérature , les sciences elles-mêmes , sont-elles exemptes
de ce tribut à l'inconstance humaine ? Dans des tems
différens , des principes opposés n'ont-ils pas été démontrés
comme d'incontestables vérités ? Chaque demi-siècle
ne compte-t-il pas un homme qui faisant oublier et son
prédécesseur et sa doctrine , règne sur la science qu'il
cultive , et sur l'art qu'il professe ? La musique ne peut être
exempte de ce désavantage attaché à tout ce qui charme
l'imagination ou les sens de l'homme; je conviendrai
même
JUILLET 180g... 5.
DE
même qu'elle y est sujète plus que tout autre art , mais Cen
elle n'y est par sujète seule , comme on le prétend :
je justifierais au reste volontiers ses accusateurs ; jamais
elle n'a été un plaisir pour eux ; ils ne lui doivent rien , et
s'ils sont injustes , du moins , ils ne sont pas ingrats ; ils
pourraient cependant être conséquens , et de leurs idées
sur la mobilité du goût musical , tirer ce raisonnement en
faveur de la musique , qu'il faut qu'elle ait en soi un
charme bien puissant , bien irrésistible , puisque prenant
toutes les formes , variant suivant les tems et les lieux ,
elle a changé de moyens et non d'effet , de ressorts , et non
de puissance ; que , toujours différente , elle a su toujours
plaire , et que son empire , le plus sujet , si l'on veut , aux
vicissitudes , est cependant , le plus universel et le plus
constamment affermi .
Et n'est-ce donc pas un succès assez justifié par le tems ,
que celui d'une foule de compositions de ſeur nature
éphémères et fugitives , que nos pères ont applaudies , et
que nous aimons encore à retrouver ? Après tout , l'immortalité
n'est pas le domaine d'un opéra ; c'est bien assez
qu'il y en ait quelques-uns qui , nés trente ans avant nous ,
se conservent plusjeunes , plus frais et plus aimables , que
tels nés d'hier seulement.
Il est , quoi qu'on en dise, des musiciens qui ont été
respectés du tems , et ne paraissent pas devoir de sitôt en
ressentir les injures . Parmi nous , nous citons avec recon
naissance , les Gluck , les Sacchini , les Piccini , les Monsigni
, les Grétry , tous Français par leurs ouvrages , et
naturalisés par leurs succès . L'Italie compte et honore
encore après les fondateurs de son Ecole , ceux qui ont
fait au Théâtre une application heureuse des principes purs
reçus dans les Conservatoires : après le nom de Pérgoleze ,
se présentent ceux d'Anfossi , de Sarti , de Guglielmi . A
côté d'eux , a brillé long-tems et brille encore Paësiello ;
malheureusement il n'a été infidèle qu'une fois à la scène
italienne pour la scène française ; mais nous lui avons
rendu justice en luifaisant de nombreux emprunts ; c'est
de lui et de l'un de ses meilleurs ouvrages que Paris s'oc
cupe en ce moment. Cimarosa et Mozart ne commandent
pas qu'on soit ingrat envers Paësiello : on l'avait depuis
quelque tems abandonné , méconnu ; mais il vient de
reparaître , et les amateurs ont entendu sa Molinara avec
d'autant plus de plaisir, qu'ils en avaient conservé un souvenir
plus présent et plus doux.
H
1
114 MERCURE DE FRANCE ,
Cette composition est ancienne : elle est sue de tout le
monde; mais elle n'a point vieilli : elle est du petit
nombre de celles qui ne vieilliront pas de sitôt : l'ensemble
a , dans la partition du moins , la véritable couleur
du sujet ; les détails sont ingénieux , imitatifs , toujours
gracieux , toujours fidèles à la fois à la scène et à la mélodie
: on a prétendu que la période italienne était incompatible
avec la déclamation , et avec la vérité ; qu'on écouté
attentivement les bons maîtres italiens , et l'on sera surpris
de les avoir si mal entendus et si mal jugés.
Après la première représentation de la Molinara , un
amateur connu disait : Cette musique est charmante ,
mais elle est un peu nue ; elle est nue , pouvait-on lui
répondre, parce qu'elle a des formes charmantes : aimeriezvous
qu'on les eût surchargées d'un vêtementjaloux , d'une
importune parure ? Elle est , ajoutait-il , péu variée. Ceci
n'est point exact : le chant de Paësiello varie avec la situation
sans cesser d'être aimablé et gracieux; il passe rarement
dans l'orchestre qui le soutient et ne le remplace pas :
il y a égalité de ton , unité de principe , fidélité constante à
la mélodie , mais il n'y a pas monotonie ; il n'y a pas
défaut de variété. On ajoute que Paësiello épris d'un motif
de chant ou d'une forme d'accompagnement s'y attache
y revient , y revient encore , qu'il fait languir la scène , et
mérite ainsi le reproche d'une abondance stérile . Ce défaut,
et il faut se trouver heureuxde n'en avoir qu'un , est peutêtre
celui de notre auteur; il a pour excuse l'élégance des
motifs auxquels il se complaît, et l'expérience de la sensation
agréable que produit toujours le retour d'un motif
vraiment heureux: le défaut n'est pas dans le principe ; il
ponrrait être dans l'abus .
,
Le nouveau succès de la Molinara a été au-delà même de
nos espérances; l'affluence était extraordinaire : on a tout
applaudi , et l'on a redemandé beaucoup de morceaux ;
tous les duo ont été répétés . Il y a bien quelques suppressions
, quelques additions sur lesquelles un goût sévère
trouverait à reprendre; mais , quoi qu'il en soit, il fant remercierBarilli,
devenu directeur de la troupe, dont il est
un des plus fermes soutiens , de nous avoir rendu ce joli
ouvrage. Sa femme et lui y eussent excellé; le rôle de la
Molinara sur-tout semble écrit pour la voix douce , flexible
et pure deMeBarilli. Ne nous plaighons pas toutefois d'y
entendre les sons admirables de celle de Mme Festa ; éten--
due, volume , qualité , cette voix réunit tout : la cantatrice
JUILLET809 415
ne réunit pas encore également toutes les parties de son
art; elle est trop égale à elle-même , elle orne trop son
auteur et né l'orne pas avec assez de variété; on sent le
calcul , la préparation., l'étude où l'on voudrait quelquefois
le mouvement , la verve, l'inspiration. Mm. Morichelli était
disgraciée de la nature et par fois chantait faux, mais elle
jouait à merveille. Me Strina avait dans son âme tout son
talentde cantatrice ; toutes deux ont brillé dans laMolinara.
Mm Festa pent les y faire oublier si elle se pénètre encore
mieux des intentions et du style de son auteur , etsi , par
le charme d'un accent expressif, elle ajoute à la beauté de
son organe .
Barilli n'est sans doute envieux ni jaloux; car lui-même
fait paraître à ses côtés , un bouffon , très-bon comédien ,
pleind'intelligence et de chaleur , occupant bien la scène.
Il n'a encore étédonné à personne de remplacer Mandini ;
mais M. Lombardi , débutant , a joué son rôle de manière
àne laisser regreter que lui. Mn Kies débutait aussi dans
un rôle de secondefemme : il y aura quelques difficultés à
faire même sur ce rang, si Me Kies n'a pas été intimidée,
et si la voix que nous avons entendue , n'a pas éprouvé cette
fois une altération extraordinaire.s.I ah
Ainsi l'Opéra-Buffa se naturalise de jour en jour parmi
nous . Pour enrichir et varier son répertoire , on vacompléter
et presque doubler la troupe ; un opéra représenté signalera
la mise à l'étu d'un autre ouvrage. Muh Bianchi re
vient; un tenore qu dit très -brillant succédera à Garcia .
Vers la fin de la saison sans doute , on pourra entendre le
fameux DON JUAN, de Mozart : il ne méritera pas les
mêmes éloges que Paësiello , il en obtiendra d'autres , à
d'autres titres également recommandables . Les exclusifs ont
tort , on pourrait croire qu'ils n'ont qu'une oreille ; cependant
l'Italie et l'Allemagne en veulent chacune une , sans
compter la France , où plus d'un ouvrage les satisfait
toutes deux , et de plus satisfait l'esprit avec elles . Ecoute!
écoute ! on le crie souvent au parlement d'Angleterre , on
ne saurait trop le redire à quelques dilettanti passionnés et
prévenus,qui ne connaissent qu'une contrée , une musique,
et pour ainsi dire un auteur; ils se refusent même à écouter
ce qu'ils ne veulent pas être forcés de trouver bon . Si
pourtant la sage maxime , il ne faut pas juger sans entendre
, trouve quelque part une juste application , on con
viendra que c'est en fait d'opéra, oi
H2
116 MERCURE DE FRANCE ,
BEAUX-ARTS .-Dans un de nos Journaux on a inséré tout récentment
sur la colonne de la grande armée , une description très-peu
exacte , qui , le lendemain , a été copiée par la plupart des autres
feuilles. Abusé sans doute par les savantes explications de l'un des
ouvriers , qui lui aura servi de Cicerone , le rédacteur de cet article
est tombé dans d'étranges bévues. Quelques-unes mérítent d'être
relevées . Nous offrirons ensuite , sur ce monument , des détails plus
certains .
L'auteur de l'article donne à la colonne qu'on érige sur la place
Vendôme , le nom de colonne d'Austerlitz , tandis que tout le monde
sait , et que l'inscription aurait dû lui apprendre qu'elle se nomme la
Colonne de la Grande-Armée ( exercitûs maximi ) . A la vérité , la
manière dont il a ponctué l'inscription porterait à croire qu'il n'en a
pas très - bien saisi le sens . Nous la rapporterons plus loin telle
qu'elle doit être lue. En attendant , signalons une autre erreur non
moins extraordinaire mais beaucoup plus plaisante. Le même rédacdeur
paraît n'avoir remarqué qu'un joueur de flûte dans toute la suite
des bas-reliefs qui retracent les hauts faits de la Grande-Armée pendant
la campagne de 1805. Laplaque XVI , dit-il , représente lejeune
Dubois , célèbre joueur de la flûte en cristal. La remarque est curieuse.
Rien ne serait mieux imaginé , en effet , que d'avoir fait d'una
fifre le héros d'un bas-reliefdans un monument triomphal destiné à
éterniser la gloire des armes françaises.
Encore une bévue d'un autre genre. Le rédacteur assure , de sa
propre autorité , qu'après la pose des bas-reliefs on pratiquera dans le
fût de la colonne des jours pour éclairer l'escalier qui , dans ce moment
, est aveugle , comme il le dit avec beaucoup d'élégance. Alors
on taraudera , ajoute- il , de dehors en dedans , opération tout à fait
commode et praticable dans une épaisseur de quatre pieds environ de
pierre très-dure.
Mais hátons-nous de donner une courte description de ce monument
, ce sera le meilleur moyen de répondre aux autres erreurs qui
fourmillent dans l'article en question.
La colonne de la Grande-Armée est faite à l'imitation de la colonne
Trajane. Elle a 133 pieds de hauteur y compris son piédestal et la
statue dont elle est couronnée. La hauteur du stylobate est de 22 pieds
environ sur 17 à 20 pieds de largeur , suivant le socle ou sa corniche.
Le fût à 12 pieds de diamètre .
Ce monument élevé en pierre doit être , comme on sait , revêtu de
bronze dans toute sa hauteur. Le stylobate est déjà entiérement garg
JUILLET 1809. 117
des bas-reliefs qui doivent le décorer. Comme à la colonne Trajane ,
ils sont composés de trophées d'armes de toute espèce . A chaque angle
de ce piédestal et au-dessus de sa corniche est une aigle qui soutient
une guirlande de lauriers. Au-dessus de la porte qui fait face à la
grille des Tuileries , est un cartouche supporté par deux renommées
et renfermant gravée en creux l'inscription qui fait connaître la destination
du monument.
NEAPOLIO . IMP . AUG,
MONUMENTUM . BELLI. GERMANICI
ANNO . MDCCCV.
TRIMESTRI. SPATIO. DUCTU . SUO . PROFLIGATI.
EX. ÆRE. CAPTO
GLORIAE . EXERCITUS . MAXIMI . DICAVIT .
2
On pourrait la traduire à peu près ainsi : « Napoléon Empereur
Auguste, a consacré à lagloire de la Grande-Armée , cette colonne ,
monument formé de l'airain conquis sur l'ennemi pendant la guerre
d'Allemagne en 1805 ; guerre qui sous son commandement fut terminée
dans l'espace de trois mois. »
. A partir de la naissance du fût de la colonne commence la suite
desbas-reliefs qui retracent dans unordre chronologique les principales
actions de la campagne de 1805. Les premiers représentent le départ
des troupes du camp de Boulogne , leur passage sur le Rhin, leur
"arrivée en Bavière et ainsi de suitejusqu'à leur retour dans la capitale.
Ces bas-reliefs disposés à monter en spirale sont divisés par plaques
de 3 pieds de large environ, sur 3 pieds 8 pouces de haut' , dimension
qu'on asuivie probablement afin que la dilatation du métal fût presqu'insensible.
Ces plaques au nombre de 276 se joignent les unes aux
autres en biseau et d'une manière irrégulière , suivant la disposition
des figures , s'adaptent au corps solide de la colonne par le moyen
d'épaulemens forés , ménagés dans la fonte au revers des plaques , et
ysont fixées avec des boulons qui entrent dans des travers également
forés et scellés dans lamaçonnerie. Un cordon ou jarretière en spirale
sépare chaque rang des bas-reliefs et portera l'inscription de l'action
qu'il représentent. Sur le tailloir du chapiteau on a pratiqué comme à
lacolonne Antonine une galerie à laquelle on parviendra par l'escalier
ménagé dans le noyau de la colonne. Là se trouve le petit dôme ou
calotte qui supportera la statue del'Empereur qui , une main appuyée
sur son épée et tenant de l'autre une victoire , couronnera ce monument
d'une manière aussi noble que pittoresque .
L'exécution de la colonne a dû présenter de grandes difficultés. La
juxta- position des bas-reliefs du fût devait offrir sur-tout des obstacles
118 MERCURE DE FRANCE ,
presqu'insurmontables. Pour les vaincre on a imaginéune machine
fort ingénieuse: elle consiste dans des calibres composés de pièces de
charpente formant des portionsde tambours du diamètre de la colonne .
Ces calibres se divisent en deux parties mobiles sur des arbres; les
uns dans une situation verticale, les autres dans l'horizontale. Chacun
d'eux reçoit sa plaque ; puis, par l'effet d'une bascule chargée d'un
contre-poids , ces parties se rapprochent où s'éloignent à volonté ,
jusqu'àceque les plaques suffisamment ajustdesetjontoyées se trouvent
entr'elles dans une parfaite,juxta position. Assujéties de la sorte .
elles s'adaptent alors si parfaitement , et sur le fût , et de l'une à
l'autre , qu'il ne serait pas possible d'en apercevoir les joints.
VARIÉTÉS ÉTRANGÈRES .
.ວ
١٨
ANGLETERRE. Un Persan , nommé Moulave-Meer-
Abdou-Aly, vient d'être nommé professeur de langue persaneau
collègede la Compagnie des Indes anglaise à Hertford
, aux appointement de 600 liv, sterl. par an.
On vient de découvrir dans le cimetière d'Hemelhempstead
, en Angleterre , un morceau d'antiquité extrêmement
curieux. En creusant une tombe poury placer le
corps d'une jenne fillenommée Waren, de fossoyeur, paryenu
à une profondeur de quatre pieds , heurta sa bêche
contre une pierre artistement travaillée , qui paraissait
recouvrir un tombeau. Il parvint en effet à déterrer un
cercueil d'une forme tout à fait extraordinaire et sculpté avec
beaucoup de soin. Il l'ouvrit , et les ossemens qu'il contenait
, exposés à l'air , tombèrent aussitôt en poudre . Le
couvercle de ce cercueil a 6 pieds et demi de long , et aux
deux extrémités on y a pratiqué des excavations pour recevoir
, sans altérer les formes , la tête , les bras et les pieds
du cadavre qu'il renfermait. L'inscription, en partie effacée
par le tems , est cependant encore assez lisible pour ne
laisser aucun doute que ce monument contenait les cendres
du célèbre Offa , toi des Merciens , et contemporain de
Charlemagne ; le même qui rebâta l'abbaye de St-Alban
en expiation du meurtre d'Elhelbert , roi des Anglais
orientaux, qu'il avait attiré à sa cour sous prétexte d'en
faire son gendre...
,
--Les Journaux anglais font mention d'une femme nommée
Anne Moor , résidant au village de Tutbury , da's le
comté de Strafford , qui vit depuis quatorze mois sans
1
JUILLET 1809 . 119
prendre aucune nourriture. Comme on révoquaiten doute
la vérité d'un fait qui n'était attesté que par cette femme
elle-même , elle se soumit aux épreuves qu'on lui proposa;
en conséquence elle fut transportée dans une maison
particulière eettssuurveillée pendantl'espace de dix-septjours
et autant de nuits , par trois chirurgiens qui ne l'ont pas
quittée. Il résulte de leur rapport, que jusqu'à la fin du
quatorzième jour , elle ne prit pas même une cuillerée
d'eau , ce qu'elle avait coutume de faire lorsqu'elle éprouvait
quelque mal- aise d'estomac : elle y supplée main
tenant en's humectant la langue avec un linge mouillé , ce
qui lui épargne la douleur que lui fait éprouver la déglutition.
Pendant les quatorze mois qui ont précédé cette
expérience , du thé sans lait et sans sucre est la seule chose
qu'elle ait prise. Elle ne quittepoint son dit; son pouls est
à peu près celui d'une personne en santé , mais elle est
comme on peut le croire , d'une maigreur extrême. Comme
cette femme vit encore , la faculté de médecine de Londres
se propose d'en faire le sujet d'un examen particulier.
-Un petit bâtiment de transport appartenant à M. Macdonald,
monté seulement de quatre hommes d'équipage et
chargé de bestiaux , était parti de Nord-Uist pour se rendre
à l'ile d'Husker. A deux lieues de sa destination ce bâtniment
fut accueilli par une bourasque si violente qu'il fut
jeté contre uneécueilonil sebrisa. Trois deshominespérirent
avec tous les bestiaux , à l'exception d'une vache qui parvint ,
ainsi que le quatrième matelot, à gagner le sommet de la
roche sur laquelle le navire s'était perdu. Cet homme et sa
compagne d'infortune étaient depuis trois jours dans cette
affrense situation , lorsque la vache tomba morte de fatigue
etde faim : il s'imagina pour soutenir ses forces prêtes à l'abandonner
d'ouvrir une des veines de Lanimal et de sucer ,
de tems à autre, son sang qu'il ent bientôt tari . Ce moyen
d'existence épuisé il coupa la langue de la vache en filets
fort minces eett vécut ainsi jusqu'au cinquième jour. Vers
le milieu de cette même journée il apercut , avec toute
la joie qu'on peut aisément se figurer , un bateau pêcheur
qui traversait le canal ; à l'aide de ses cris et du signal de
détresse qu'il fit en agitant sa chemise en l'air , il parvint e
se faire entendre; le bateau s'approcha du rocher et délivra
ce malheureux d'une mort qui paraissait inévitable .
120 MERCURE DE FRANCE;
t
POLITIQUE.
Le sénat du royaume d'Italie a porté ses hommages aux
pieds du trône ; c'est à Schoenbrunn que l'Empereur des
Français a reçu l'expression des sentimens de ses peuples
d'Italie , qui l'ont félicité sur son entrée triomphante à
Vienne , et l'ont remercié d'avoir confié le soin de les dé
fendre et de les délivrer au jeune Prince instruit à son
école, et héritier de son nom glorieux. S. M. a reçu cet
hommage avec une extrême sensibilité , et le sénat d'Italie
consignera avec reconnaissance dans les fastes de ce pays
une de ces lettres de l'Empereur qui , par l'importance de
leur sujet, l'élévationdes pensées , l'art des rapprochemens
et le germe d'émulation et d'encouragement qu'elles renferment
, seront éternellement une des belles parties du
domaine de notre histoire . Voici cette lettre , que les ordres
dusénat font pénétrerjusque dans les plus petits hameaux
de l'Italie , et qu'un monument consacrera dans le lieu des
séances de cette autorité :
« Monsieur le président du Sénat de mon royaume d'Italie , j'agrée
les sentimens que contient la lettre du sénat du 28 mai ; je connais l'attachement
qu'il porte à ma personne et à la patrie. Je désire que
mes peuples d'Italie connaissent la satisfaction que j'ai éprouvée de
leur conduite dans ces dernières circonstances . Ils ont repoussé avec
mépris et indignation les suggestions calomnieuses et l'appel à la sédition
et à la révolte qui leur a été fait par les princes de cette maison
ingrate et parjure , dont le sceptre de plomb a pesé pendant tant de
siècles sur notre malheureuse Italie . Déchirée tour à tour par la faction
de la courdeRome et par celles des empereurs allemands , elle fut
long-tems subjuguée et morcelée. La Providence m'a réservé la singulière
consolation de la voir , réunie sous mes lois , renaître aux
idées grandes et libérales que nos ancêtres , les premiers entre les
modernes , proclamèrent après les âges de barbarie. Je ne suis pas
moins satisfait du courage et de la bravoure qu'ont déployés mes
troupes italiennes , sur les bords de la Baltique , sur les bords de
l'Ebre , comme sur ceux du Danube ; elles ont montré qu'elles étaient
du sang des anciens Italiens .
> La présente n'étant à autre fin , je prie Dieu qu'il vous ait , mon
sieur le président du sénat , en sa sainte et digne garde.
• Enmoncamp impérial de Schoenbrunn , le 16 juin 1809 .
Signé , NAPOLÉON, A
JUILLET 1809 . 121
2
* Les Autrichiens n'ont pas fait seuls une incursion en
Saxe et en Franconie : ils ont d'étranges auxiliaires ; un ramassis
de déserteurs , de vagabonds et d'hommes sans
aveu a pris parti sous les ordres du duc de Brunswick-Oëls ,
Le ci-devant électeur de Hesse emploie à la levée et à la
solde de ces hommes les trésors jadis acquis en vendant ses
soldats : on conçoit que ces malheureux, sans asile , sans patrie
etsans drapeaux , ne veulent que la dévastation et ne peuvent
vivre que de pillage. Il est à remarquer que cette odieuse mamere
de seconder les opérations de llaa guerre par des excursions
de brigands , avoués ou non , est employée dans cette
campagne par nos ennemis pour la première fois; jusqu'alors
ils avaient jugé ce moyen indigne de leurs armes ; il
est à remarquer sur-tout que jamais , depuis la longue
guerre qu'elle soutient , on n'a vu la France s'abaisser à de
telles ressources, et que dans le tems même où son anarchie
intérieure semblait pouvoir faire sortir de son sein de hardis
aventuriers , jaloux de s'enrichir par quelques coups de
main et par une guerre de partisans , jamais l'armée française
n'a été déshonorée par de tels flanqueurs . Les désordres
dont la Saxe est en partie le théâtre sont odieux , et
ici il est impossible à ceux qui sont toujours prêts à nier
que l'ennemi puisse avoir un tort ou un revers , de récuser
le témoignage qui va leur être donné . C'est le généralissime
de l'armée autrichienne , qui trouve son honneur blessé de
la conduite de ses auxiliaires , en attendant qu'il reconnaisse
combien il l'est en effet de leur seule alliance ; c'est
l'archiduc Charles , qui , de son quartier-général , où il conserve
l'attitude immobile d'une défensive qui confirme si
peu ses bulletins , s'indigne des excès commis en Saxe , excès
dont sa réputation militaire est en effet responsable; il est
obligé de le déclarer au duc de Brunswick. Voici sa lettre ,
T'une des plus curieuses qu'il soit possible de lier à l'histoire
des événemens actuels :
Au quartier-général de Dentsch-Wagram ,
le 18 juin 1809.
J'ai appris avec une vraie douleur , qui sera sans doute partagée
par V. A. avec moi ,que les troupes de V. A. dans le royaume de
Saxe se sontpermis des excès , des excursions et des actes de violence
qui entachent la réputation de l'armée , exaspèrent les peuples ,
mettent la bonne cause dans le plus grand danger .
➤ J'ai ordonné au feld- maréchal-lieutenant baron de Kienmayer ,
à qui je confie le commandementdes troupes autrichiennes en Saxe .
122 MERCURE DE FRANCE ,
de publier qu'il punira , suivant la rigueur des lois militaires,tout
excès commis , soit parles Autrichiens , soit par les troupes des princes
de Hesse et de Brunswick. Ce moyen est indispensable , aussi longtems
que les troupes de V. A. ne formeront qu'une partie du corps
d'armée en Saxe. Des gens qui en ce moment n'ont point encore de
patrie , ne peuvent être retenus que par la crainte d'une autorité supérieure.
Je dois inviter V. A. à faire connaitre également cette mesure
àsatroupe. »
Les Autrichiens ont un délit plus grave encore à
expier, une réparation plus positive à donner: le prévenu
est un de leurs généraux les plus connus ; il est signalé aujourd'hui
à la face de l'Europe comme ayant tenu une conduite
indigne d'un loyal militaire. Nous voulons parler du
général Chasteler; mais il faut ici reprendre les événemens
de plus haut.
Le général Chasteler était l'un des officiers que le cabinet
autrichien avait chargé d'attaquer avant de déclarer la
guerre; de faire une invasion en Tyrol et d'appeler les
peuples à la révolte contre leur légitime souverain. Ce général
ne remplit que trop bien sa mission ; il pénétra rapidement
dans un pays que la rébellion lui ouvrait; mais,
chose inouie ! il est accusé d'avoir laissé massacrer sous ses
yeux 700 Français et 1,800 Bavarois rendus et prisonniers.
On ajoute que ce crime odieux entrait dans les vues de sa
politique révolutionnaire , et qu'il espérait en engageant les
insurgés tyroliens dans les liens d'un tel forfait , les rendre
inébranlablement attachés à leur rérévolte , et d'autant
plus dévoués à la maison d'Autriche qu'ils auraient plus
a craindre des représailles et de la juste vengeance de la
France et de la Bavière .
Certes ces représailles étaient faciles si elles n'eussent pas
été odieuses ; la vengeance était aisée si elle n'eût pas ressemblé
au crime : 100,000 prisonniers autrichiens ont da
frémir un moment en apprenant cette affreuse nouvelle ;
mais ils étaient sous la sauve-garde de l'honneur français
et de la générosité de la nation qui les a désarmés , ils
étaient en sûreté. S. M. fit aux princes de la maison de
Lorraine l'honneur de considérer le général Chasteler
comme sans aven , quoique leurs proclamations furieuses
et leurs discours violens permissent de croire qu'ils n'étaient
point étrangers à sa conduite . En conséquence de
cette disposition , due à la modération et à la clémence de
S. M. , l'ordre du jour que l'on va lire fut publié :
JUILLET 1809 . 123
ORDRE DU JOUR .
Au quartier-général impérial à Ens , le5 mai 1809.
D'après les ordres de l'Empereur , le nommé Chasteller , soi-disant
général au service d'Autriche, moteur de l'insurrection du Tyrol et
prévenu d'être l'auteur des massacres commis sur les prisonniers bava
rois et français par les insurgés , sera traduit à une commission militaire
, aussitôt qu'il sera fait prisonnier , et passé par les armes , s'il y
a lieu , dans les 24 heures qui suivront sa saisie .
T
Leprince de Neufchâtel , vice-connétable , major-général de l'armée.
Signé ALEXANDRE.
Onsait qu'à la bataille d'Esling , le général Durosnel , portant un
ordre à un escadron avancé, fut fait prisonaier par 25 hulans. L'Empereur
d'Autriche aussitôt fit publier un ordre du jour conçu en ces
termes ::
2
Copied'une lettre de S. M. l'Empereur d'Autriche au prince Charles.
Mon cher frère , j'ai appris que l'Empereur Napoléona déclaré le
marquis de Chasteller hors du droit des gens. Cette conduite injuste
et contraire aux usages des hations, et dont on n'a aucun exemple dans
les dernières époques de l'histoire , m'oblige d'user de représailles : en
conséquence j'ordonne que les généraux français Durosnel et Foulers
soient gardés comme otages , pour subir le même sort et les mêmes
traitemens que l'Empereur Napoléon se permettrait de faire éprouver
au général Chasteller. Il en coûte à mon coeur de donner un pareil
ordre, mais je le dois à mes breves guerriers, et à mes braves peuples
qu'unpareilsortpeutatteindre alu milieudes devoirs qu'ils remplissent
avec tant de dévouement. Je vous charge de faire connaitre cette
lettre à l'armée , et de l'envoyer , par un parlementaire , au major
général de l'Empereur Napoléon. ει
Wolkersdorf , le 25 mai 1809. Signé FRANÇOIS.
Aussitôt que cet ordre du jour parvint àla connaissance
de S. M. , elle ordonna d'arrêter le prince de Collorédo ,
le prince de Metternich , le comte de Pergen et le comte de
Harddeck , et de les conduire en France , pour répondre
des jours des généraux Durosnel et Foulers . Le major-général
écrivit au chef d'état-major de l'armée autrichienne la
lettre ci-après :
12
1
Le AM. le major-général de l'armée autrichienne.
Schoenbrunn , le 6 juin 18c9.
Monsieur , S. M. l'Empereur a eu connaissance d'un ordre donne
par l'Empereur François , qui déclare, que les généraux français
Durosnel et Foulers , que les circonstances de la guerre ont mis en
son pouvoir , doivent répondre de la peine que'les lois de la justice
infligeraient à M. Chasteller , qui s'est mis à la tête des însurgés dá
Tyrol , eta laissé égorger 700 prisonniers français et 18 à 1900 Bavarois;
crime inoui dans P'histoire des nations , qui eût pu exciterune
terrible représaille contre 40 feld-maréchaux -lieutenans , 36 généraux
majors , plus de 300 colonels ou majors, 1200 officiers et 80,000 sol
124 MERCURE DE FRANCE ;"
dats, qui sontnos prisonniers , si S. M. ne regardait les prisonniers
comme placés sous sa foi et sous son honneur, et d'ailleurs n'avait eu
des preuves que les officiers autrichiens du Tyrol en ont été aussi indignésque
nous .
Cependant S. M. a ordonné que le prince Collorédo , le prince
Metternich, le comte Frédéric deHarddeck et le comte Pergen seraient
arrêtés et transférés en France pour répondre de lasûreté des généraux
Durosnel et Foulers , menacés par l'ordre du jour de votre souverain .
Ces officiers pourront mourir , monsieur; mais ils ne mourront pas
sans vengeance ; cette vengeance ne tombera sur aucun prisonnier ,
mais sur les parens de ceux qui ordonneraient leur mort.
Quand à M. Chasteller , il n'est pas encore au pouvoir de l'armée ;
mais s'il est arrêté , vous pouvez compter que son procès sera instruit,
et qu'il sera traduit à une commission militaire.
Je pris votre Excellence de croire aux sentimens de ma haute considération.
Lemajor-général . Signé ALEXANDRE .
Dans ces circonstances difficiles et douloureuses pour la
ville de Vienne préservée par la clémence de sa S. M. ,
conservée par ses soins , nourrie , secourue par sa prévoyance
, les principaux habitans et le corps deş Etats ont
cru devoir recourir aux bontés si souvent éprouvées de S. Μ.
et luidemander , avec une nouvelle faveur , une preuve nou
velle de confiance . Elle consistait a obtenir la permission
de se rendre en députation aulieu de la résidence de l'Empereur
d'Autriche , pour lui représenter que pourla mesure
de représailles qu'il venait d'ordonner, sa religion avait été
trompée , que les faits lui avaient été mal exposés , que
Chasteler n'était point hors du droit des gens , mais au
contraire sous la juridiction militaire , non condamné , mais
prévenu ; qu'il n'était point arrêté , et queue cependant les familles
autrichiennes , les propriétés autrichiennes , celles
de l'Etat , celles des particuliers étaient sous la main victorieuse
des Français , et que si leur armée avait à venger
un de ses prisonniers , cette vengeance serait légitime mais
terrible .
été
L'Empereur consentit à donner aux habitans de Vienne
cette marque de condescendance et d'égard . La députation
Partit , et S. M. permit aux quatre personnages désignés
comme otages et garants' de nos deux généraux de rester
prisonniers à Vienne .
La députation entendue de l'Empereur François
qui a pu apprendre d'elle et sans intermédiaire toute la
vérité sur les derniers événemens , et sur-tout sur ceux qui
étaient l'objet de sa mission. L'Empereur est-ildit dans le
23º bulletins a déclaré qu'il ignorait le massacre des prisonniers
français en Tyrol; que ses ministres l'avaient trompé ,
a
2 125 . 180g JUILLET
etqu'en ce moment il ne pouvait que gémir sur les maux
de sa capitale et de ses provinces .
La députation paraît avoir ensuite fixé l'attention du
monarque sur la conduite de quelques-uns des individus
qui conseillent les démarches violentes , dictent les proclamations
violentes , les ordres du jour menaçants : la députation
n'ent pas de peine à prouver quels effets devaient
produire de tels actes sur un ennemi vainqueur , maître de
la Croatie , de la Carniole , de la Carinthie , de la Styrie ,
de la Haute et Basse Autriche , de la capitale de l'empire ,
et d'une grande partie de la Hongrie.
L'Empereur a fait une distinction entre les écrits avoués
de son cabinet , et a protesté de leur modération , de ceux
qui ne sont connus que par le mauvais effet qu'ils produisent
quand ils ont paru : ces derniers ne peuvent tirer
à conséquence ; l'Empereur les a attribués à des écrivains
français retirés près de lui : certes ces écrivains y occupent
un bien malheureux emploi ; l'Angleterre ne peut qu'acquitter
faiblement un service rendu,aux dépens de leur
honneur , et dont ils sont accusés par le monarque même
qu'ils prétendent servir.
Les députés ont aussi donné des détails sur la cour de
l'Impératrice , qui était encore à Bude , au moment où ils y
ontpassé : cette princesse était dans une affliction profonde,
et dans cet état si souvent réservé depuis le règne de Napoléon
aux imprudens conseillers de guerre après leurs
rapides défaites . Telle était la cour de Prusse à Koenisberg
après la prise de Berlin. Tout ce qui entoure l'impératrice
d'Autriche semblait luireprocherd'avoir provoqué
la guerre malgré le voeu des archiducs Palatin et Reynier
qui voulaient la paix: la paix est aujourd'hui le seul voeu de
cetteprincesse ; elle la demande à tout moment, ce mot est
sans cesse à sa bouche ; elle a chargé les députés de parler
à son royal époux de la nécessité de la faire : ses larmes
paraissent attester son repentir , et désavouer une faute déja
cruellement punie.
Cependant l'Empereur a fait du cabinet de Schænbrunn,
le siège du gouvernement de son immense Empire , et de
la plaine qui sépare le Versailles autrichien de Vienne, le
théâtre des manoeuvres des corps de son armée , réunie ,
accrue , rééquipée , forte d'une nouvelle disposition , qui
attache de l'artillerie à chaque bataillon de guerre , et augmente
également celle de la garde. A la dernière revue de
Schænbrunn , toute la ville était sortie pour être témoin de
126 MERCURE DE FRANCE ,
x
cette magnifique parade : 8000 hommes de cavalerie su
perbe étaient en ligne , 200 pièces de canon étaient en
batterie. Les Viennois admiraient un spectacle devenu familier
aux habitans de Paris , celui que présente l'Empereur
parcourant tous les rangs de ses régimens , entrant
dans les plus petits détails de l'équipement , de l'armement
et de la composition des corps , s'entretenant avec les
chefs , et admetant tous les soldats à l'honneur d'adresser
la parole à leur souverain. Quant à la capitale ellemême
, elle est abondamment approvisionnée de viande ,
par les soins du maréchal Davoust , qui entretient les
communication avec la Hongrie , et en tire les subsistances
nécessaires . L'approvisionnement du pain est plus difficile ,
les Autrichiens ayant détruit les moulins qui le servaient.
Quant aux subsistances de l'armée , elle sont assurées pour
six mois : le vin y est très-bon et en grande abondance .
Le vindes caves des couvents a été mis en magasin pour
faire des distributions à l'armée : ces magasins s'élèvent à
plusieurs milions de bouteilles , très-utiles aux soldats .
Raab a capitulé après quelques jours de siège ; c'est le fruit
de la victoire du prince Eugène , et de l'impossibilité où
s'est trouvé le prince Jeande se maintenir de ce côté du
Danube. De nouveaux détails sur cette affaire ajoutent à la
gloiredont l'armée d'Italie s'y est couverte : elle y avainen
un ennemi du double plus fort qu'elle , et dans une position
excellente. Après la prise de Raab , une partie de
l'armée s'est portée sur Comorń , l'autre s'est étendue dans
les cercles occidentaux de la Hongrie , dont le général de
division Narbonne , ancien ministre de la guerre , nouvellement
appelé à l'armée par ordre de S. M. vient de recevoir
le commandement. Le général Lauriston s'est porté
sur le Danube entre Comorn et Presbourg ; le général
Macdonal est sur le lac Balatron; le duc d'Auerstaedtdevant
Presbourg. Cette ville vient d'être à son tour la victime
des malheurs de la guerre , et cette fois encore ce sont les
Autrichiens qui l'ont sacrifiée. Le corps d'armée qui y est
établi à voulu se garnir de retranchemens : le duc d'Auerstaëdt
ademandé qu'ils cessassent au nom de la sûreté de la
ville. Les Autrichiens ont continué : il a fallu repousser les
travailleurs : quatre mille bombes et obus ont anéanti
leurs ouvrages , et une partie de la ville a malheureusement
souffert. On annonce qu'elle a ouvert ses portes.
Le prince de Ponte-Corvo est à Saint-Polten avec l'armée
saxonne , le duc de Raguse s'est porté à Gratz avec
JUILLET 1809 . 127
l'armée de Dalmatie , après avois battu le général Giulay;
des reconnaissances ont été jetées sur la rive gauche parle
général Vandamme et par le général Wrède, aux ordres du
duc de Dantzick : elles avaient pour objet d'obtenir des
renseignemens sur la position de l'ennemi. On a repoussé
tous les postes et fait des prisonniers . L'armée combinée
des Bavarois et des Wurtembourgeois , réunie à des corps
français , cerne le Tyrol et attend l'ordre d'y pénétrer sous
les ordres des généraux Picard et Beaumont. Le roi de
Westphalie a porté en avant son corps d'armée , renforcé
par la division Rivaud et par la division hollandaise du généralGratien
, et soutenu par le corps d'observation du duc
d'Abrantès . Les Autrichiens ont déjà été chassés de Léipsick
par le général d'Albignae ; il paraît qu'ils évitent un
engagement qui décélerait leur faiblesse réelle et leur ferait
manquer le but réel en un jour d'une incursion dont le
pillage est le seul but. La famille de Saxe est toujours à
Francfort , où se trouve aussi le prince primat et une
grande partie du corps diplomatique de la Confédération.
Elle va retourner à Dresde , où l'on annonce que le jeune
roi son allié est entré , et à établi son quartier-général.
En Pologne , deux divisions russes ont joint le corps du
prince Poniatewki , devenu le 9º de la grande armée. Les
Autrichiens ont fait un dernier effort sur Sandomir pour
reprendre cette place ; ils ont complétement échoué : leur
perte à été dé 2000 tués ou blessés et de 1500 prisonniers .
Cette victoire du général Sokolnichi a été annoncéeofficiellement
à Varsovie . Arrivés à Cracovie , les forces russes et
polonaises doivent edit-on , se porter sur la Bohême .
En Espagne , le général Suchet a continué ses avantages
sur le général Blak , déjà battu à Santa-Fé près de Sarragossé.
Le 18, il l'a attaqué à Belchits où il s'était retranché
avec 18,000hommes . La déroute des ennemis a été prompte
etcomplète; il a perdu son artillerie , ses équipages , ses
munitions; il fuit en désordre , et est vivement poursuivi .
Le siége de Gironne est poussé avec vigueur : le mont
Joui a déjà perdu sa principale défense , et ne peut plus
résister long-tems .
Les Anglais qui font toujours des démonstrations dans
la Baltique el sur les côtes de la mer du Nord, en ont
fait de plus réelles sur les côtes de l'Etat de Naples ;
on évalue les forces de débarquement que la cour de
Palerme veut encore exposer cette fois à une ruine certaine
, au nombre de 10,000 hommes. Le roi qui devait
1
128 MERCURE DE FRANCE , JUILLET 180g..
partir pour Rome est resté à la tête de ses troupes et de ses
braves gardes provinciales , qui ont montré dans cette
occasion autant de courage que de fidélité . L'armée de
Calabre s'est portée sur les côtes. En montant à cheval le
roi a fait une proclamation qu'il termine ainsi : “ Soldats ,
>>vous serez dignes de ceux de la grande-armée ; et notre
>> Empereur dira bientôt : Mon armée de Naples a aussi fait
>> son devoir; je suis content d'elle . "
Depuis que cette proclamation a paru , les Anglais sont
restés sur leurs vaisseaux. De toutes parts les gardes
d'honneur sont accourues autour de S. M. qui rehausse
si bien par son air martial l'éclat de cette brillante élite.
Quelques engagemens ont eu lieu entre les forces maritimes
; on a coulé quelques transports ennemis . L'armée
ne demande qu'un débarquement de l'ennemi.
On remarque que dans cette occasion , les Anglais repoussent
au moins le soupçon de diriger dans l'intérieur
les crimes de quelques brigands. Le général Stuart a fait
d'une protestation formelle à cet égard l'objet d'un ordre
du jour qui a été envoyé en Calabre. Désavouer des brigands
est une chose si naturelle , qu'il est fâcheux pour
les Anglais que ce soit à leur égard un sujet d'étonnement
etd'éloge . Mais la proclamation du général Stuart finit par
un trait tel qu'on ne sait s'il doit être pris au sérieux : il
invite les magistrats calabrois à bien veiller sur les brigands,
à réprimer les crimes , sans quoi l'autorité légitime, ( S. M.
Sicilienne , ou Britannique ? laquelle?) nommerait d'autres
magistrats , et les chargerait de l'administration civile de la
province.
L'intendant-général de la Calabre a très-sagement répondu
au général Stuart qu'il le remerciait de ses soins,
de sa prévoyance et de ses intentions loyales , que la
Calabre en serait prévenue ; mais que la police s'y faisait
très-bien sans le secours des Anglais ; que les brigands y
étaientréprimés et punis, et que l'autorité légitime respectée
et aimée dans la personne d'un Roi guerrier , connu de
toute l'Europe par d'éclatans faits d'armes , veillait ellemême
sur la côte à la défense du territoire .
Les mouvemens des Anglais ont empêché le départ
du roi Joachim pour Rome , où tout est tranquille , où
la consulte prend des mesures d'administration , et reçoit
des députations et des adhésions de toutes les parties du
ci-devant Etat de l'Eglise .
MERCURE
5.
DE FRANCE .
N° CCCCXVI . - Samedi 15 Juillet 1809.
POÉSIE .
LA SOLITUDE. - IDYLLE .
TROP heureux le mortel qui sait borner ses voeux
Acultiver les champs qu'il tient de ses aïeux .
L'innocente brebis lui donne son laitage ;
Dans le fertile enclos d'un modeste héritage
Il voit paitre à la fois ses taureaux , ses coursiers ;
Des amoureux oiseaux les flexibles gosiers
D'agréables concerts charment son hermitage ,
Et l'abeille toujours laborieuse et sage
S'empresse à recueillir le miel de ses rosiers .
Au fond de ses bosquets sous de vieux alizjers
Un Tibulle à la main, libre d'inquiétude ,
Dans un charmant loisir il se livre à l'étude .
Là , sous ses yeux viennent se réunir
Ses enfans , doux trésor d'un fécond hyménée :
Il les voit s'égayer , folâtrer et courir
Près de leur mère fortunée
Qui voudrait pouvoir retenir
Les rapides instans d'une telle journée .
Ainsi dans le bonheur s'écoulent tous ses jours
Au pauvre , à ses voisins il sait se rendre utile :
Son coeur n'est occupé qué de chastes amours ,
Son corps est toujours sain et son âme tranquille .
Jamais de noirs chagrins il ne fut dévoré ;
Que son nom s'éteigne sans gloire ,
Satisfait de vivre ignoré ,
Il cultive pour lui les filles de Mémoire ;
Deux mots , et c'est assez pour toute son histoire :
« Il vécut juste et fut pleuré. »
AUG. DE LABOUTSSE.
DEF
cen
I
130 MERCURE DE FRANCE ,
LE GRIMACIER .
AIR : Dans la vigne à Claudine.
SINGER est mon étude ;
Aussi dans mon quartier
On m'a par habitude
Nommé le grimacier.
Sur tout ce qui se passe ,
Mes amis , ici bas ,
Si je fais la grimace
Ne la feriez - vous pas ? ( ter . )
1
Quand je vois la science
Couverte de haillons ;
Quand je vois l'ignorance
Briller dans nos salons ;
Ou quand je vois en place
Intrigans ou pieds-plats ,
Si je fais la grimace
Ne la feriez - vous pas ? ( ter . )
Quand un fripon se pousse ,
Aidé par le hasard ;
Quand un fat m'éclabousse
Du sommet de son char ;
Ou quand Laïs m'agace
Et tend vers moi ses bras,
Si je fais la grimace
Ne la feriez -vous pas ? ( ter. )
Lorsque nos tragédies
Frovoquent les rieurs ,
Lorsque nos comédies
Arrachent tant de pleurs ,
Quand un drame à la glace
Charme par son fracas ,
Si je fais la grimace
Ne la feriez - vous pas ? ( ter . )
Pour mieux chasser ma goutte
Purgon, docteur nouveau ,
Me verse goutte à goutte
JUILLET 1809 .
4
Quarante verres d'eau ;
Tandis que cettè eau passe
Du haut jusques en bas ,
Si je fais la grimace
Ne la feriez - vous pas ? ( ter . )
Quand , secouant la boue
Dont il sortit jadis ,
Zoile en vain baffoue
Le roi des beaux esprits ,
Ou quand sa plume trace
L'éloge des Midas ,
Si je fais la grimace
Ne la feriez-vous pas ? ( ter. )
Au déclin de la vie
Quand on voit pour toujours
Déserter la Folie ,
Comus et les Amours ,
Narguant la mort en face ....
Mais reculant d'un pas ....
Si je fais la grimace
Ne la feriez -vous pas ? ( ter . )
B. DEROUGEMONT .
ENIGME .
Si je ne plais pas aux amours ,
Je plais à l'hyménée ;
Et c'est moi qui toujours
Fais de la destinée
Etle bonheur et le malheur .
Je préside à l'histoire , et je suis en honneur
Chez chaque bibliothécaire ,
Chaque chimiste et chaque apothicaire.
On peut me voir chez les pharmaciens ;
On peut me voir chez les chirurgiens ;
En physique , en théologie ,
Et jusques à deux fois dans la philosophie .
Chez le métaphysicien
Toujours ; jamais chez le logicien.
Chez Hippocrate , qui : et non , chez Galien .
S ........
I a
132 MERCURE DE FRANCE ,
LOGOGRIPHE .
AVEC mon chef, ami , je t'offre un aliment ;
Şans lui , mon destin change , alors je suis rivière :
En me décomposant , le berger , la bergère
En moi trouvent un dieu qu'ils implorent souvent.
Α .... Η ......
CHARADE .
AIR : Au sein d'une fleur tour à tour.
SOUVENT on entend un mari
Qui de mon premier se lamente
Mais toujours un homme d'esprit
Avec mon second en plaisante ;
Le beau Lubin , brûlant d'amour
Pour la jeune et tendre Lucette ,
Sur mon tout , redit chaque jour ,
La chanson qu'aime la fillette .
Α .... Η ......
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE
insérés dans le dernier Numéro .
Le mot de l'Enigme du dernier Numéro est Opéra.
Celui du Logogriphe est Poulet.
Celui de la Charade est Etage.
JUILLET 1809 . 133
SCIENCES ET ARTS .
NOUVEAU COURS COMPLET D'AGRICULTURE THÉORIQUE ET
PRATIQUE , contenant la grande et la petite culture , l'économie
rurale et domestique , la médecine vétérinaire,
etc .; ou Dictionnaire raisonné et universel d'Agriculture
, rédigé sur le plan de celui de feu l'abbé Rozier ,
duquel on a conservé tous les articles dont la bonté a
été prouvée par l'expérience ; par les Membres de la
section d'Agriculture de l'Institut de France , etc. ,
MM. Thouin , Parmentier , Tessier , Huzard , Silvestre
, Bosc , Chassiron , Chaptal , Lacroix , de Perthuis
, Yvart , Décandolle et Dutour. Cet Ouvrage formera
environ douze volumes in-8º de 5 à 600 pages
chacun , ornés de figures en taille-douce , et semblables
à ceux du Nouveau Dictionnaire d'Histoire naturelle.
Il sera publié par livraison de 3 volumes tous les
trois mois . La deuxième Livraison paraît ; elle est
composée de trois gros volumes , fornant les tomes 4 ,
5 , et 6 , ornés de 14 planches en taille-douce de la
grandeur d'in-4° .-Prix brochés , 21 fr . pour MM. les
Souscripteurs , et de 27 fr. par la poste .- A Paris ,
chez Déterville , libraire et éditeur , rue Hautefeuille ,
n° 8 .
CETTE deuxième livraison ne le cède point à la première
pour le nombre des articles intéressans qui y sont
compris et pour le nombre de ceux qui manquaient à
l'ouvrage de l'abbé Rozier , enfin pour la manière exacte
et détaillée avec laquelle tous y sont traités . En effet ,
aucun article en rapport avec l'agriculture , la médecine
vétérinaire , l'économie domestique , n'y est omis , et
tous ceux qui ont quelque importance sont faits avec
tout le soin et toute l'exactitude possibles ; on peut
assurer qu'aucun n'est au-dessous des connaissances
acquises jusqu'à ce jour .
Cet extrait serait lui-même un ouvrage , si nous voulions
citer tous les articles qui sont rédigés dans ce
134 MERCURE DE FRANCE ,
Nouveau Dictionnaire d'une manière un peu étendue et
telle qu'on doit l'attendre dans l'état actuel de nos connaissances
. Nous nous bornerons à quelques-uns seulement
pris au hasard ; ils suffiront sans doute pour faire
juger avantageusement de tous les autres .
A l'article desséchementdes marais considéré seulement
par rapport à l'agriculture , l'auteur ( M. Chassiron )
nous trace les travaux à faire pour effectuer des grands
desséchemens , et ceux qui sont nécessaires pour conserver
les desséchemens déjà opérés . Il nous dit quelle
est la culture qui convient aux terrains desséchés , et il
termine son article par tracer les réglemens ou statuts
nécessaires aux sociétés qui entreprennent des desséchemens
, afin qu'elles puissent continuer sans interruption
leurs travaux , les achever , les entretenir en bon état , et
éviter sur-tout des procès ruineux , toujours préjudiciables
à l'entreprise .
Nous avons lu avec beaucoup d'intérêt cet article ,
ainsi que les réflexions que M. de Perthuis y a ajoutées .
Car nous avions toujours regardé le desséchement des
marais et de toutes les eaux stagnantes qui ont un peu
d'étendue , comme un des objets d'économie publique de
la plus haute importance et vers lequel aucun péuple
peut- être , si ce n'est les Hollandais , n'avait porté jusqu'à
présent toute l'attention qu'il mérite . Un marais n'enlève
pas seulement à l'agriculture un terrain plus ou
moins étendu , plus ou moins précieux , il détruit la population
ou la fait languir à une très-grande distance ; il
oblige l'homme à quitter sa demeure ; il l'oblige à aller
se fixer au loin , s'il ne veut pas être un jour la victime des
miasmes délétères qui s'échappent des eaux stagnantes .
Jetez un coup-d'oeil sur toutes les villes , bourgs ou villages
de la France , situés au voisinage de ces foyers
d'infection , vous y verrez les habitans peu nombreux ,
pauvres , pâles , cacochymes , habituellement attaqués
vers la fin de l'été de fièvres intermittentes , remittentes ,
bilieuses , putrides et quelquefois malignes . Il est bien
rare qu'ils parcourent la moitié de leur carrière ; un
grand nombre est enlevé dans l'enfance , les autres périssent
ou par l'effet immédiat de ces fièvres ou par des
JUILLET 1809 . 135
obstructions et l'hydropisie qui en sont très-souvent la
suite.
L'action délétère des eaux stagnantes est plus ou moins
prompte suivant qu'elles sont dans un lieu plus ou moins
chaud. plus ou moins abrité des vents , et que les matières
végétales et animales en décomposition , sont plus ou
moins abondantes . En général , le voisinage des marécages
est plus dangereux que celui des marais , et celuici
l'est beaucoup plus que le voisinage des étangs et des
lacs ; ou , ce qui revient au même , à étendue égale ,
moins le marais contient d'eau et moins ces eaux se renouvellent
, plus il est dangereux. Les marais et les lacs
de l'Egypte , ainsi que je l'ai fait observer dans la relation
de mon voyage , ne sont point du tout malfaisans ,
parce que les eaux , d'ailleurs abondantes , sont entièrementrenouvelées
chaque année pendant la saison la plus
chaude , et que les vents de mer forts et rafraîchissans
tout l'été , balayent l'air et le renouvellent sans cessé .
Les vents dans nos climats peuvent rendre le voisinage
d'un marais plus ou moins dangereux , suivant qu'ils
soufflent habituellement dans les mois de juillet , août et
septembre du marais à la ville ou de la ville au marais,
Ainsi , comme on voit , c'est bien moins pour rendre à
l'agriculture un terrain que les eaux lui enlèvent , qu'il
convient de dessécher un marais , que parce qu'on ne
peut pas même cultiver celles qui sont à portée de ces
lieux d'infection sans être exposé à des fièvres plus ou
moins pernicieuses . La France offre sur ses plages maritimes
et dans son intérieur une infinité de points qu'il
est dangereux d'habiter , et où pourtant les hommes qui
y ont des propriétés ou qui y sont nés , s'obstinent à
végéter malgré les leçons qu'ils reçoivent de tems à autre ;
tant l'habitude a d'empire sur eux !
La science qui apprend à opérer avec succès et économie
de grands desséchemens , à assurer et circonscrire
des marais , est sans doute bien plus difficile qu'on ne le
pense communément , puisque parmi un grand nombre
de tentatives faites à ce sujet dans les siècles derniers
quelques-unes seulement ont réussi; et cette science serait
cependantune des plus utiles etdes plus importantes à ac-
,
136 MERCURE DE FRANCE ,
quérir, puisqu'elle aurait pour objet non seulement de rendre
à l'agriculture une grande portion de bonne terre quilui
est enlevée par les eaux , mais encore de rendre salubres
des contrées que l'homme aujourd'hui ne peut habiter
sans danger . Cette science ne se bornerait pas à dessécher
complétement des terrains habituellement innondés
par les eaux de lamer, et parcelles des rivières etdes pluies ,
elle obvierait aux inconvéniens qui résultent de leur voisinage
, lorsqu'on les aurait jugées impossibles à dessécher ,
ou, ce qui peut arriver dans quelques cas , lorsqu'on les
croirait utiles à conserver, soit par rapport à la pêche ,
soit comme moyen d'irrigation , soit afin d'obtenir une
plus grande évaporation dans les contrées naturellement
trop arides .
La distillation est une des sources les plus fécondes de
la prospérité de la France , et c'est peutê-tre après le vin ,
la ressource la plus précieuse que l'agriculture et l'industrie
présentent à notre commerce avec les pays étrangers
. En effet , depuis que le commerce maritime languit
ou est presqu'éteint , les eaux-de-vie qu'on ne peut exporter
, ont fait baisser dans le midi le prix du vin au
point qu'on ne retire presqu'aucun bénéfice des vignes , et
qu'elles occasionnent même dans quelques cantons plus
de dépenses qu'elles de donnent de revenu .
Ainsi , rien de plus intéressant à cet égard que les
découvertes qui ont pour objet d'obtenir plus de produit
avec moins de dépense , et d'économiser sur-tout la maind'oeuvre
qui devient plus chère de jour en jour , au
détriment de l'agriculture . A l'article distillation des vins ,
l'auteur ( M. Chaptal ) retrace en peu de mots tout ce
qui a été fait sur la distillation des vins qu'il ne fait remonter
qu'aux Arabes ; il apprécie les divers appareils
qui ont été successivement mis en usage , et il présente
les nouveaux , ou ceux qui ont été inventés récemment
par des fabricans du Languedoc , avec tous les
avantages qui appartiennent à chacun d'eux , et avec les
différences qui les caractérisent . Il termine par proposer
quelques changemens à ces appareils infiniment ingénieux
et extrêmement utiles , qui ne peuvent manquer d'être
JUILLET 1809 . 137
adoptés , parce qu'en les simplifiant encore plus , il les
perfectionne davantage , qu'il obvie à quelques inconvéniens
qu'ils offraient , et , ce qui est bien précieux ,
parce qu'il les met à la portée d'un plus grand nombre
de distillateurs .
Cet article est accompagné de plusieurs planches trèsbien
exécutées , au moyen desquelles le lecteur peut facilement
juger de l'importance et de l'utilité de ces divers
appareils , et les faire exécuter si bon lui semble .
L'article géographie agricole et botanique , l'un des
mieux traités et des plus curieux de ce Dictionnaire ,
mérite d'être lu attentivement par l'homme qui veut connaître
l'influence de l'élévation du sol , de la direction des
montagnes , des vents , des abris , du voisinage des eaux
douces et salées sur les végétaux qui croissent spontanément
sur notre sol et sur ceux qu'on y cultive .
2
Après avoir posé quelques principes généraux de géographie
botanique relatifs au globe entier l'auteur
(M. Décandolle) , n'envisage plus ensuite que la France
qu'ildivise sous le rapport botanique , ou de la végétation
spontanée , en cinq grandes régions déterminées par la
majorité de plantes propres à chacune d'elles ; savoir ,
la région maritime qui s'étend tout le long des bords tant
de l'Océan que de la Méditerranée et dans les salines de
l'Est ; la région méditerranéenne qui s'étend le long de la
Méditerranée seulement , et est bornée par les Pyrénées ,
les corbières , la montagne noire , les cévennes , les Alpes
et les Apennins ; la région des montagnes qui comprend
les sommités des Alpes , des Pyrénées , du Jura , des
monts d'Or , des Vosges , des Cevennes et des Apennins ;
la région occidentale qui va du pied des Pyrénées jusqu'en
Bretagne ; et la région des plaines qui occupe toutes les
vastes plaines de l'Est et du Nord .
Sous le rapport agricole , l'auteur divise la France en
sept régions ; savoir , celle des orangers , des oliviers , du
maïs , de la vigne , des pommiers à cidre, des montagnes ,
des plaines du nord.
Déjà l'abbé Rozier , sous le rapport agricole , avait ,
dans son excellent Dictionnaire d'Agriculture , divisé la
138 MERCURE DE FRANCE ,
1
France en quatorze bassins , dont quatre grands , ceux
du Rhône , de la Seine , de la Loire et de la Garonne ;
et dix petits , savoir : ceux de la Basse- Provence , du Bas-
Languedoc , de la Navarrę , des landes de Bordeaux , de
la Saintonge , de la Bretagne , de la Picardie , de l'Artois ,
de la Meuse et de la Moselle .
Le travail de l'abbé Rozier à cet égard et celui de
M. Décandolle , bien plus savant et bien plus étendu que
le premier, ouvrent une carrière nouvelle aux naturalistes
et aux agriculteurs , et prouvent , d'une part , combien
Tétude de la géographie physique peut leur être utile , et
'de l'autre , ils montrent aux voyageurs et aux géographes
combien il est important , en nous décrivant une ville
une contrée , une province , de ne pas se borner à la
latitude et à la longitude , mais de nous dire aussi quelle
est l'exposition du sol et la direction des montagnes .
,
La greffe est une des plus anciennes , des plus curieuses
et des plus utiles opérations d'agriculture ; par elle on
conserve , on multiplie des variétés , sous-variétés , et
races d'arbres fruitiers dues aux hasard , qui ne se propagent
pas avec leurs qualités par la voie des semences ,
et celles qui se multiplient plus lentement et plus difficilement
par tout autre moyen de propagation . On accélère
de plusieurs années leur fructification , on embellit les
fleurs de beaucoup de variétés d'arbres et arbustes d'ornement.
On bonifie les fruits des arbres économiques ,
et on hâte les jouissances en augmentant les profits des
cultivateurs , des Propriétaires , et les moyens d'existence
des consommateurs .
L'auteur de cet article (M. Thouin) fait mention de
quatre-vingt-dix-neuf sortes de greffes auxquelles il a
donné le nom de leurs inventeurs ou celui des auteurs
⚫ contemporains qui en ont parlé les premiers dans leurs
ouvrages , ou en ont donné les meilleures figures . Mais
le nombre de ces noms étant encore insuffisant , il a eu
recours à ceux des cultivateurs de tous les tems et de
toutes les nations qui ont bien mérité de l'agriculture ,
soit par des découvertes ou des ouvrages utiles aux progrès
de l'art de cultiver , ou soit parce qu'ils se sont
JUILLET 1809 . 139
trouvés à la tête de grandes cultures qu'ils on dirigées
avec distinction .
Les quatre-vingt-dix-neuf sortes de greffes sont rangées
en trois sections subdivisées en plusieurs séries .
SECTION PREMIÈRE .-Greffes par approche .-Le caractère
essentiel des greffes de cette section consiste en
ce que les parties dont on les forme tiennent à leurs
pieds enracinés , et vivant de leurs propres moyens jusqu'à
ce qu'elles soient soudées ensemble ; alors la communauté
de sève est établie entre les individus .
Elle se divise en cinq series : 1ere greffes par approche
sur tiges ; 2 greffes par approche sur branches ; 3º greffes
par approche sur racines ; 4º greffes par approche de
fruits ; 5º greffes par approches de feuilles et de fleurs .
- SECTION II . - Greffes par scions . Le caractère
essentiel qui distingue les greffes de cette section des
deux autres consiste en ce qu'on emploie pour les effectuer
de jeunes pousses boiseuses , comme bourgeons ,
ramilles , rameaux , petites branches et racines , qu'on
sépare de leurs, individus , pour les placer sur un autre
afin d'y vivre et d'y croître à ses dépens .
Elle se divise en cinq séries : ere greffes en fente ,
2º greffes par scions , en tête ou en couronne ; 3º greffes
par scions ou ramilles ; 4º greffes par scions de cóté ;
5º greffes par scions sur racines .
SECTION III .-Greffes par gemma. -Le caractère
essentiel de cette greffe peut être ainsi exprimé : oeil ,
bouton ou gemma porté sur une plaque d'écorce plus ou
moins grande et de différentes formes , transporté d'une
place dans une autre sur le même ou sur d'autres individus
.
Elle se divise en deux séries : 1ºere greffes en écusson ;
2º greffes en flûte .
Nous pourrions citer encore un grand nombre d'articles
, tels que écurie , engrais , espalier , étang , exploi
140 MERCURE DE FRANCE ,
tation des bois , fermentation , forêts , fraisier , frêne ;
froment , fumier , gangrène , glacières , et bien d'autres
tous aussi intéressans , et tous aussi bien traités , si nous
ne craignions de dépasser les bornes d'une simple annonce
. C'est à l'ouvrage même que nous renvoyons ceux
qui voudront avoir une connaissance plus exacte et plus
étendue de tout ce qui y est contenu .
OLIVIER , membre de l'Institut de France .
JUILLET 1809 . 141
LITTÉRATURE ET BEAUX-ARTS .
ΠΛΟΥΤΑΡΧΟΥ ΒΙOI , etc. Les Vies parallèles des hommes
illustres , de PLUTARQUE , avec des Remarques . -
Tome Ir . Paris , 1809 , de l'imprimerie d'Eberhart.
ΠΟΛΥΑΙΝΟΥ ΣΤΡΑΤΗΓΗΜΑΤΩΝ , etc. Les Stratagêmes de
Polyæn , en huit livres . Un vol . in-8° . - Paris ,
1809 , de l'imprimerie d'Eberhart (*) .
-
Voici une excellente édition d'un des plus précieux
ouvrages grecs qui nous restent ; et l'on ne peut que
savoir infiniment de gré au respectable M. Coray de
l'heureuse idée qu'il a eue de travailler sur Plutarque ,
et de nous donner un texte épuré de ces vies des hommes
illustres , l'un des livres peut-être, qui , avec les OOEuvres
morales du même auteur, ont fait le plus de bien dans
le monde. Mais cette tâche , déjà si considérable , n'a
point suffi au zèle du savant et laborieux éditeur , ou
plutôt , forcé de se ménager des momens de distraction
et de repos dans un travail extrêmement fatigant , il a
voulu mettre à profit pour le public , et pour sa patrie ,
l'objet constantde toutes ses pensées , ces momens mêmes
de relâche ; et l'édition de Polyæn , que nous annonçons ,
en est le fruit. Nous en parlerons tout à l'heure , après
avoir donné quelques détails sur l'édition des Vies de
Plutarque , et fait connaître ce qui compose le premier
volume que nous avons sous les yeux .
Il contient , 1º des Essais sur la langue grecque et
sur l'instruction des Grecs , etc. , faisant suite à ce qui
(*) Ces deux volumes font suite aux éditions d'Ælien et d'Isocrate
que nous devons au zèle patriotique de MM . Zosima pour l'instruction
des Grecs leurs compatriotes , et aux talens de M. Coray qui les
seconde avec une ardeur infatigable dans cette noble entreprise . La
collection commencée par lui sous le nom de Bibliothèque grecque ,
se compose jusqu'à présent de cinq volumes. Les tomes suivans des
Vies de Plutarque sont sous presse , et se succéderont d'assez près .
142 MERCURE DE FRANCE ,
en a déjà paru dans les éditions d'Ælien et d'Isocrate ( 1) ,
et un avertissement sur Plutarque et sur l'édition que
l'on en donne aujourd'hui ; cette partie est écrite en grec
moderne . 2º Le texte grec des vies de Thésée , de Romulus
, de Lycurgue ,de Numa , de Solon , de Valerius
Publicola , de Themistocle , de Camille , de Périclès , et
de Fabius Maximus . 3º Les remarques de l'éditeur sur
les endroits difficiles ou altérés qui se trouvent dans le
texte ; et cette partie d'environ 150 pages d'impression
est écrite en grec à la manière des anciens scoliastes .
4°Deux index ; l'un des mots les plus remarquables et des
noms propres ; l'autre des mots de la langue grecque
moderne sur lesquels l'éditeur a donné des éclaircissemens
, et 5º enfin une liste des auteurs , qu'il a eu
occasion de corriger ou d'expliquer dans ses remarques .
M. Coray a pris pour base de son travail les éditions
deHenri Etienne , de Bryant et de Reiske ; et les corrections
nombreuses qu'il a faites au texte sont fondées
en partie sur les variantes qu'ont données successivement
ces divers éditeurs , et quelquefois aussi sur des conjectures
et sur la connaissance profonde qu'a M. Coray de
la langue grecque ; en sorte qu'il en résulte un texte qui
est , sans aucune comparaison , plus clair et plus pur que
tout ce qu'on avait jusqu'à présent. Nous avons vu à ce
sujet avec plaisir l'éclatante justice que le savant dont
nous parlons s'est plu à rendre à notre illustre compatriote
Jacques Amiot , dont il avoue que la traduction
lui a été extrêmement utile (2) , en lui suggérant dans
plusieurs endroits de bonnes corrections , soit qu'Amiot
(1) Nous ne saurions trop recommander la lecture de cette suite
de dissertations , aussi curieuses qu'instructives , à ceux qui étudient
la langue grecque . Ils y trouveront sur toutes les parties de la grammaire
, sur la rhétorique , sur l'usage et la composition d'un bon
dictionnaire , d'excellentes observations , et en tout une doctrine
profonde exposée avec autant de clarté que d'intérêt.
(2) La meilleure édition de cette traduction est celle qui a été
publiée par Cussac , en 1801 jusqu'à 1805 , en 25 volumes in-8°. Elle
a été revue par M. Clavier , qui n'y a joint que peu de notes mais
où brillent un excellent jugement et une érudition peu commune.
,
JUILLET 1809 . 143.
eût travaillé sur des manuscrits que nous n'avons plus ,
soit qu'il eût fait de lui-même ces changemens avantageux
dans les endroits où le texte était manifestement al- ,
téré , et qu'un heureux instinct joint à l'extrême habitude
que son travail même avait dû lui donner du style de
Plutarque , l'eût mis sur la voie de ces leçons plus exactes .
M. Coray observe même qu'un grand nombre des corrections
proposées par Reiske dans ses notes , sont évidemment
puisées à cette source ; et il s'étonne avec raison
que ce savant homme , qui sans doute était assez
riche de son propre fonds , ait eu la faiblesse de dissimuler
les obligations qu'il avait à Amiot .
Il ne faut donc pas trop ajouter foi au jugement sévère
que Bachet de Méziriac a porté de la doctrine de
cethomme célèbre ; et bien certainement il y a beaucoup
d'exagération dans les reproches d'infidélité et d'inexactitude
qu'il a faits à sa traduction de Plutarque (3) , qui
sera toujours un monument précieux de talent , et qui
aura toujours aux yeux des Français le mérite rare et
inappréciable d'être l'un des ouvrages qui ont le plus
contribué à épurer et à perfectionner leur langue .
• Indépendamment du mérite de la correction qu'un
éditeur doit chercher avant tout à donner aux ouvrages
qu'il publie , il est encore de son devoir de ne négliger
aucun des moyens qui peuvent contribuer à en rendre
l'intelligence facile aux lecteurs qui sont déjà familiarisés
avec la langue dans laquelle ils sont écrits ; et les remarques
que M. Coray a ajoutées à la fin de ce volume:
sur chacune des vies qui le composent , nous ont paru
atteindre complétement ce but intéressant. Il y indique
(3) Il prétend y avoir remarqué plus de deux mille fautes : Bachet
de Méziriac était sans doute un très-savant homme , singuliérement
versé dans la connaissance des langues et de l'antiquité : c'était même
un géomètre très-distingué pour le tems où il a vécu ; mais il faut
avouer que le discours qu'il prononça à l'Académie française , où il
fut reçu en 1635 , peu de tems après l'établissement de ce corps
illustre , n'est qu'une satire violente et peu convenable de la traduction
d'Amiot , dont Bachet de Méziriac ne sentait pas assez le
mérite et avait peut- être vu avec un oeil d'envie le prodigieux succès..
1
144 MERCURE DE FRANCE ,
soigneusement les endroits corrigés , les sources où il a
puisé de meilleures leçons , celles qu'il a cru devoir
adopter d'après ses propres conjectures , et les motifs
qui l'ont déterminé dans l'un ou dans l'autre cas lorsque
cela a quelqu'utilité , ou qu'il en peut résulter quelque
véritable instruction pour le lecteur. Enfin , dans tous
les passages où il a présumé que l'on pourrait être
arrêté , soit par le défaut de netteté dans la construction
des phrases , soit par le sens détourné de quelques expressions
, soit faute de connaître quelques usages ou
quelques faits moins familiers à ceux qui n'ont pas fait leur
principale étude de ces matières , l'éditeur a eu soin d'éclaircir
en peu de mots ces divers genres de difficultés :
d'où il résulte que l'on trouve dans ses remarques un
assez grand nombre de choses curieuses , soit sur la
signification et sur l'étymologie de certains mots , particulièrement
de ceux qui font encore aujourd'hui partie
de l'idiôme des Grecs , soit sur divers points relatifs à la
connaissance de l'antiquité sous le rapport de l'histoire ,
des moeurs , de la géographie , etc.
Achevons de faire connaître la manière de voir et
de juger du savant dont nous examinons le travail ,
en citant le passage suivant de sa préface , où il apprécie
le style et le mérite propre de son auteur : «Le style de
Plutarque , dit-il , est inégal , comme d'autres critiques
l'ont observé avant moi ; quelquefois même la longueur
de ses périodes nuit à la liaison des idées et à l'enchaînement
naturel des expressions. Ce défaut tient à deux
causes ; l'une , c'est que Plutarque écrivait dans un tems
où la décadence de la langue commençait déjà à se faire
sentir ; l'autre , qu'on pourrait assigner à la vaste érudition
de cet écrivain , est qu'il lui arrive souvent de mé--
langer divers genres de styles , parce que sa mémoire
lui suggérait à la fois les pensées et les expressions d'un
grand nombre d'écrivains , soit en vers , soit en prose .
« Avec tous ces défauts , le stylé de Plutarque est souvent
riche en expressions et en tours qui lui donnent une
grâce et une harmonie qui enchantent l'oreille du lecteur
: ce charme se fait sur-tout sentir dans les endroits
où il peint des couleurs les plus animées la beauté de la
vertu
JUILLET 1809 .
5.
vertu et la difformité du vice. Plutarque mérite encore
des éloges , en ce que sans avoir jamais la prétention
d'imiter aucun écrivain en particulier , et sans vouloir
donner à sa diction un autre caractère que celui que
comportait alors l'état de la langue , il s'est attaché de
préférence aux idées et aux choses .
>> Aussi est-il si abondant en exemples et en préceptes
utiles à la vie , que je doute qu'il existe aucun autre ouvrage
qui soit plus riche en ce genre que ceux de Plutarque
: au moins ne connaissons -nous aucun autre écrivain
qui avec une aussi vaste érudition ait su comme lui
faire servir ses connaissances à la plus grande utilité des
hommes . On peut affirmer , sans crainte de se tromper ,
que quiconque se plaît beaucoup à la lecture de Plutarque
est un ami de la vertu , ou du moins aspire à devenir
vertueux .
>>Les jugemens que ce sage et judicieux écrivain
porte des personnes et des choses sont presque toujours
justes , et s'il arrive quelquefois au bon Plutarque de se
tromper , ou , ce qui est peut-être moins excusable , de
se contredire lui-même , pourrait - on lui en faire un
reproche légitime ? Ne sait-on pas que les préjugés de la
patrie et de l'éducation , ceux que l'on contracte néces--
sairement au milieu des sociétés où l'on vit , et qui résultent
des circonstances de toute espèce où l'on se
trouve , nous assiégent et nous pressent de toutes parts
avec tant de force qu'il est bien difficile que la balance
ne penche pas quelquefois , contre son gré , entre les
mains du philosophe le plus sincérement dévoué à la
cause de la vérité ? »
Cette édition , imprimée avec beaucoup de soin et de
correction, sera enrichie des portraits des hommes illustres
placés en tête de chaque Vie , et gravés d'après des
bustes ou des médailles dont l'authenticité est reconnue .
Ce premier volume contient ceux de Thésée , de Romulus
, de Lycurgue , de Numa , de Solon , de Thémistocle
* et de Périclès . La libéralité de MM. Zosima n'a point été
alarmée de ce surcroît de dépense ; ils ont regretté avec
le savant éditeur , qu'on ne pût pas retrouver les images
de tous les grands personnages dont Plutarque nous à
K
146 MERCURE DE FRANCE,
retracé les exploits et les vertus . Il eût été à désirer surtout
qu'on eût pu orner du portrait de ce grand écrivain
le frontispice de l'édition , et pour y suppléer autant qu'il
était possible , M. Coray a fait graver au milieu d'une
couronne de laurier , entrelacée autour du serpent , symbole
de l'immortalité , le nom de Plutarque , et au-dessous
une ingénieuse épigramme d'Agathias qui se trouve
dans l'Anthologie .
Je viens maintenant à l'édition de Polyæn , que
M. Coray a publiée en même tems que le premier volume
des Vies des hommes illustres . Polyæn est moins connu
que Plutarque , et sans doute aussi bien moins digne de
l'ètre . Il était né en Macédoine et il exerçait la profession
d'avocat à Rome sous le règne de l'empereur Marc-
Aurèle , qui , comme on sait , associa à l'empire Lucius
Verus vers l'an 161 de notre ère . C'est tout ce qu'on
sait concernant cet écrivain , et ce qu'il nous apprend
lui-même dans l'espèce de Préface qui est au commencement
de son ouvrage : il le dédia à ces deux princes
étant déjà avancé en âge. « La manière la plus simple
et la plus naturelle de juger Polyæn , dit M. Coray , c'est
de le comparer avec Ælien ; comme celui-ci , il a pris
chez les écrivains qui l'avaient précédé tout ce qu'il raconte
; et le tems ayant détruit un grand nombre des
ouvrages où il a puisé les faits qu'il nous transmet , les
Stratagêmes de Polyæn sont devenus , comme les Histoires
diverses d'Elien , un livre nécessaire pour la connaissance
complète de l'histoire . Ces deux écrivains ont
encore entre eux ce trait de ressemblance , qu'ils ont
compilé sans goût et sans jugement les livres qu'ils
avaient sous les yeux ; espèce d'inconvénient dans lequel
doivent nécessairement tomber tous ceux qui n'ont pas
une connaissance suffisante des sujets qu'ils entreprennent
de traiter .
« Le mot stratagême signifie proprement , comme on
sait, une ruse de guerre ; et néanmoins Polyæn , oubliant
et son titre et son sujet , met au nombre des strata .
gèmes , tantôt des apophtègmes , tantôt des actions qui
n'ont absolument rien de commun avec ce qui mérite véritablement
ce nom; quelquefois il rapporte sous ce titre
1
JUILLET 1809 . 147
des traits de bassesse dignes des plus vils esclaves , ou
des actions que le soin de sa propre conservation peut
inspirer à l'homme le plus borné ; d'autres fois , et c'est
ce qu'il y a de plus blamable , il vous donne pour des
stratagêmes des injustices atroces , des parjures , des
actes de cruauté , qui seraient punis partout du dernier
supplice , ou au contraire , des actes de vertu et d'humanité;
enfin , il lui arrive de rapporter des faits ou tout à
fait faux , ou mèlés de circonstances qui y répandent de
la confusion et de l'incertitude , soit que sa mémoire l'ait
mal servi , ou qu'il les ait copiés sans discernement , tels
qu'il les a trouvés dans d'autres historiens peu dignes
de foi>.>>
« Son style , quoique meilleur que celui d'Ælien , qui
ne vint qu'après lui , a d'assez nombreux défauts : il
multiplie jusqu'à la satiété les expressions synonymes ,
employées sans conjonctions ; il pêche souvent contre la
propriété des termes , contre l'emploi régulier des tems ,
des modes ou des formes des verbes ; genre de faute
qu'on peut reprocher au reste à la plupart des écrivains
qui ont vécu vers la même époque . >>>
On voit que M. Coray n'a point le faible qu'ont ordinairement
les éditeurs pour l'écrivain auquel ils ont consacré
leurs veilles . Le savant Casaubon , qui donna en
1589 une édition des Stratagêmes de Polyæn , ne montre
ni cette fermeté de jugement , ni ce goût sévère qui distinguent
éminemment le critiquemoderne .DanssonEpître
dédicatoire , adressée au célèbre Duplessis Mornay, il
appelle Polyæn un écrivain élégant , réunissant la sagacité
à l'érudition , et qui s'était montré sur les champs de
bataille aussi bien que dans l'arène judiciaire (4) . Il
donne encore de grands éloges au style de Polyæn dans
sa Préface ; mais cette prévention et ce défaut de goût
sont sans doute excusables eu égard à l'époque où écrivait
Casaubon . C'est au reste à lui qu'on doit cet ouvrage
, qu'il publia le premier , d'après un manuscrit extrémement
imparfait, et qu'il avait payé fort cher , comme
(4) Scriptor antiquus , elegans , acutus , eruditus , et ... qui utramque
militiam ( sagatam , inquam , et togatam ) secutus est.
Ka
148 MERCURE DE FRANCE ;
il nous l'apprend lui-même : il y fit un nombre considérable
de corrections , soit d'après ses propres conjectures
, soit d'après la traduction latine de Juste Vultejus ,
imprimée auparavant à Bale en 1550 .
Cette édition de Casaubon , celle qui fut donnée depuis
par un éditeur qui , avec les secours de deux nouveaux
manuscrits , améliora le texte de Polyæn dans
beaucoup d'endroits et le défigura en beaucoup d'autres
par ignorance (5) , composent , avec les variétés de lecture
qu'il a pu recueillir , le fonds de l'édition de M. Coray
, qu'on peut regarder comme entiérement nouvelle
et incomparablement plus parfaite que celles qu'on avait
jusqu'ici ; quoiqu'il avoue lui-même avec cette candeur
qui accompagne toujours le vrai mérite , qu'un éditeur
habile , aidé de quelque bon manuscrit , y trouverait sans
doute encore beaucoup de changemens avantageux à
faire . La comparaison des endroits où le texte de cette
nouvelle édition diffère des précédentes , occupe presque
les cent dernières pages du volume , avec quelques notes
qui servent à l'explication des passages ou des expressions
les plus difficiles ; enfin , une table des chapitres , et
un index fort étendu des mots grecs et des noms propres ,
ajoutent à l'utilité du livre en offrant de plus grande facilités
pour s'en servir .
Qu'il nous soit permis de le dire , les gens du monde ,
et même un grand nombre de ceux qui aiment et qui cultivent
les lettres , sur-tout dans notre pays , ne savent pas
assez peut-être ce qu'on doit de reconnaissance à de
pareils travaux ; ils ne songent pas assez à ce qu'il faut
avoir acquis de connaissances diverses en grammaire ,
en histoire , en philosophie et dans tous les genres de
poésie et d'éloquence , à ce qu'il faut de justesse , de pénétration
, je dirai même de finesse d'esprit pour être en
état de donner des éditions correctes et vraiment utiles des
(5) On veut parler ici de l'édition donnée à Leyde en 1690 par
Pancratius Masuicius , en un volume in-8º. Celle de Samuel Mursinna
, publiée à Berlin en 1756 , n'en est qu'une réimpression exé-
⚫outée avec assez d'élégance , et où il n'y a de plus que l'index des
mots grecs
JUILLET 1809 . 149
écrivains de l'antiquité. Cette carrière , qui semble peu
attrayante et qui ne promet pas un grand éclat de renommée
, parce que le nombre des juges capables d'apprécier
letalent qu'on y développe est très-petit , a pourtant aussi
un degré d'intérêt très-vif. Dans chacun des siècles qui
ont suivi la renaissance des lettres en Europe , on a
compté bien peu d'hommes qui s'y soient fait une réputation
durable ou qui y aient obtenu de véritables succès
; et peut- être l'on a trop oublié de nos jours , particulièrement
en France , que les savans qui se sont distingués
dans ce genre de littérature , ont été comptés
parmi les hommes les plus illustres et parmi les premiers
esprits de leur tems et des pays où ils ont vécu , et qu'ils
méritaient de l'ètre .
Que l'on réfléchisse , en effet , à la nature des travaux
d'un critique occupé de rendre à un ancien écrivain sa
pureté et sa clarté premières , autant du moins que cela
est possible , à la difficulté de démêler , dans un grand
nombre de manuscrits , d'éditions , qui souvent présentent
la mêmephrase estropiée ou défigurée de mille manières ,
quelle a été la véritable pensée de l'écrivain et quelles
sont les véritables expressions dont il l'a revêtue : ne fautil
pas qu'il ait une connaissance approfondie de la langue
de cet écrivain , de son style en particulier , de l'état des
moeurs , des usages , des monumens , des opinions , à
l'époque où florissait l'auteur sur lequel il travaille , et
pour cela ne faudra-t-il pas qu'il ait lu avec soin et médité
tous les autres écrivains qui ont traité des mêmes
objets ? En un mot , n'est-il pas évident qu'un critique
tel que nous le supposons ici , doit avoir lu soigneusement
et avec ordre tous les bons écrivains soit anciens ,
soit modernes , dans tous les genres , et même un assez
grand nombre de ceux qui méritent moins d'estime etqui
promettent moins d'agrément ou d'instruction ?
Mais que serait cette première et indispensable étude
sans le jugement qui met en ordre tous les matériaux
acquis , aumoyenduquel on coordonne ses connaissances ,
on généralise ses idées ; sans la sagacité , qui n'est
souventqu'un instinct rapide , qui dévoile , ou même qui
révèle à celui qui en est doué les plus heureuses applica
150 MERCURE DE FRANCE ,
tions qu'il peut faire des plus vastes et des plus rares connaissances
? Quelques Editeurs font un ambitieux étalage
de tous les manuscrits qu'ils ont comparés avec le texte
de leur auteur , et à l'aide de ce vain charlatanisme
éblouissent les yyeeux du public , et même de plusieurs
hommes instruits qui n'ont pas réfléchi sur cette matière ;
mais il est aisé de comprendre que ces collations de
manuscrits , qui seront sans doute toujours fort utiles à
ceux qui sauront en faire un usage convenable , ne
sont pourtant que la très-petite partie du mérite d'une
édition ; et que lorsque celui qui s'en occupe n'est pas
en état de fonder son travail sur la base d'une doctrine
solide et profonde , et n'y joint pas le précieux avantage
d'un jugement sain et mûri par la méditation , les manuscrits
mêmes ne servent souvent qu'à l'égarer et ne
peuvent que multiplier pour lui les chances d'erreur .
J'ai cru pouvoir me permettre ces observations , parce
qu'elles ont pour but de combattre les préventions injustes
que des gens même de beaucoup d'esprit montrent
quelquefois contre les érudits et contre l'érudition , et
aussi parce qu'elles tendent à faire apprécier les travaux
de ce genre avec plus de justesse et de justice qu'on ne
le fait dans la plupart des écrits périodiques où l'on en
rend compte . Je sais bien qu'en fait de sciences et d'érudition
, les journaux sont communément aussi indulgens
qu'ils sont sévères dans leurs jugemens sur les ouvrages
de littérature et de philosophie spéculative ; mais si l'on
croit que l'indulgence excessive pour des ouvrages médiocres
ou tout à fait mauvais , sur-tout quand ils sont
destinés à l'instruction publique , n'a point d'inconvéniens
, on se trompe beaucoup ; elle décourage des écrivains
qui seraient capables de mieux faire , et elle égare
ceux qui prennent pour guides les mauvais ouvrages sur
lesquels on les a trompés. THUROT.
JUILLET 180g . 151
REVUE LITTÉRAIRE .
LES PÉLERINS DU NORD , ou Persilès et Sigismonde .
Traduit de l'espagnol de Cervantes ; par H. BOUCHON
DU BOURNIAL.- Six vol . in- 18 .-A Paris , chez Nicolle ,
libraire , rue de Seine .
BEAUCOUP de gens ne connaissent de Cervantes que son
histoire de Don Quichotte , et ignorent qu'il fut un des
plus féconds comme un des meilleurs écrivains de son
tems . Outre cette histoire si remarquable par la gaîté qui y
règne d'un bout à l'autre , par la vivacité de l'imagination,
P'originalité des caractères , les plaisanteries fines et délicates
dont elle est semée , et enfin par l'élégance et la
pureté du style , on doit à son auteur la pastorale de Galathée
, un grand nombre de Nouvelles , le Voyage du Parnasse
, et plus de cent pièces de Théâtre qui sont , à tous
égards , la partie la moins solide et la moins brillante de
ses oeuvres .
Le petit roman des infortunes de Persilès et Sigismonde
est le dernier ouvrage de Cervantes ; la mort le surprit
avant qu'il y eût mis la dernière main . Beaucoup d'incorrections
, de longueurs et de puérilités , n'empêchent pas
que ce roman ne se recommande par une grande variété
d'événemens , par un intérêt soutenu et par un merveilleux
qu'il était seul permis à l'imagination et à l'esprit de Cervantes
de ne pas rendre ridicule .
Il paraît que c'était son ouvrage de prédilection , s'il faut
en croire le jugement qu'il en porte lui-même en l'annonçant
dans une de ses lettres au comte de Lémos ; il
s'explique ainsi : « Je me propose d'offrir à V. E. les Infortunes
de Persilès et de Sigismonde , ouvrage que
> j'espère terminer avant quatre mois , s'il plaît à Dieu , et
» qui sera le meilleur ou le plus mauvais qui ait été com-
» posé dans notre langue . Je veux parler seulement ici de
> ceux de simple amusement ; c'est à tort que je dis le plus
> mauvais , car selon l'opinion de mes amis il doit par-
>>venir au plus haut degré de perfection possible. "
C'est la première fois que l'on a traduit en français Persilès
et Sigismonde; et c'était le seul ouvrage de Cervantes,
à l'exception de ses pièces de théâtre , qui n'eut pas encore
joui de cet honneur : pourquoi faut-il qu'il le doive à
M. Bouchon du Bournial ?
152 MERCURE DE FRANCE ,
1
,
Ce traducteur nous annonce qu'ila , dans plusieurs endroits
, corrigé son original , et qu'il en fait disparaître los
absurdos , que l'on y découvre de l'aveu même des critiques
espagnols. Nous avons peine à croire que les critiques
français , à qui la langue espagnole est familière
s'accordent avec le traducteur sur le mérite de ses changemens.
Il nous annonce qu'il a refondu les passages où
>>l'incohérence des phrases , quelquefois même celle des
>>faits , l'auraient jeté dans le galimatias ou dans los
n absurdos . Dans ce cas il n'aurait évité Carybde que pour
tomber en Sylla. Mais on va juger par le morceau suivant,
que je prends au hasard , si M. Bouchon du Bournial n'aurait
pas mieux fait de nous donner une traduction littérale ,
que de mêler ses plaisanteries à celles de Cervantes . Je
tombe , en ouvrant le premier volume , sur l'histoire de
Rutilio : voici la traduction textuelle de ce morceau de
Cervantes :
" Je m'appelle Rutilio , natif de Siéne , une des plus
» fameuses villes de l'Italie . J'étais maître à danser , et
> mon talent m'aurait rendu ma profession assez lucrative
» si j'avais su borner mes désirs . Il y avait à Siéne un
> riche gentilhomme à qui la nature avait donné une fille
» plus belle que sage , qu'il avait le projet de donner en
» mariage à un seigneur Florentin; mais ne voulant la ma-
> rier que lorsquelle aurait acquis tous les talens qui lui
> manquaient , il me choisit pour lui apprendre à danser
» et à développer sa tournure et ses grâces , afin qu'elle
> pût briller dans les bals et les fêtes , et suivre le ton des
• femmes de la cour qui se croyent obligées d'excellerdans
cet art . "
Voici à présent la manière dont le traducteur a cru
devoir rendre ce passage , nous laissons au lecteur à décider
si Cervantes y a gagné quelque chose :
« Je me nomme Rulilio , je suis né à Florence , l'une ,
" sans contredit , des plus justement fameńses villes de
» l'Italie . J'y étais maître de danse , habile et célèbre
> autant que je pouvais le désirer ; et avec un talent aussi
>>supérieur , aussi précieux , j'y aurais vécu le plus heureux
>>des hommes , sij'eusse su l'étre , si j'eusse su gouverner
mon coeur et ma tête comme je savais gouverner mes
» jambes et mes bras .
» Il y avait dans la même ville un riche et puissant gentilhomme
, père d'une fille unique , belle au possible ;
mais elle était du reste assezmince sujet , mauvaise tête ,
JUILLET 1809 . 153
ת
> inconsidérée et mal élevée . Cependant à raison de son
> rang et de sa brillante fortune , elle était depuis son
> enfance promise en mariage au fils unique d'un autre
seigneur également riche et puissant ou à peu près . Si
» l'on n'avait pas très-soigneusement cultivé l'esprit et le
> coeur de la future , du moins on n'avait rien négligé
> pour lui donner tous les talens agréables propres à rele-
> ver et à faire valoir les charmes extérieurs de sa personne ,
» et le moment où complétement développée par la nature
et parfaitement formée , il parut à propos de la perfectionner
dans l'art de la danse , sans lequel , vous le savez ,
» Mesdames et Messieurs , point de tournure , point de
> grâce , même pour les femmes les plus jolies et les mieux
faites ; ajoutez que les dames d'un certain rang ne peu-
„ vent guère se dispenser d'apprendre à danser , parce que
tous les jours en fête chez elles ou chez leurs pareilles ,
> celle qui ne saurait pas se tirer d'un bal tout aussi
bien qu'un autre , y serait fréquemment montrée au doigt
» et mortifiée , parce que , d'ailleurs , la danse est , avec
raison, considérée partout comme faisant partie essen-
» tielle de l'éducation des gens comme il faut. "

"
Nous ne pousserons pas plus loin ce ridicule parallèle ;
etpour achever de mettre dans tout son jour le mérite de
cette traduction , nous nous contenterons d'en citer encore
quelques phrases où l'auteur a mis plus particulièrement
le cachet de son style. « Ils se servaient , dit-il , d'une
espèce de radeau construit de tiges d'arbres , jointivement
> maintenues ensemble . " (Jointivement n'a pas encore été
adopté par l'Académie ; mais enfin , puisque Montaigne
créait des mots quand il n'en trouvait pas qui lui convinssent
, pourquoi M. Bouchon n'aurait-il pas le même
droit ? ) - Epris des charmes de mon écolière , j'osai
> lui parler d'amour : j'en fus écouté favorablement ; la
- même flamme qui m'incendiait , l'embrasait aussi , et
» attisée tous les jours , etc. " Il est difficile d'employer
avec plus de goût et d'adresse tout le vocabulaire des încendies.
- Il ouvrit enfin les yeux , et c'était les plus beaux
yeux qui fussent jamais sortis des mains de la nature. "
Des yeux qui sortent des mains ! Cette locution ne peut
manquer de faire la fortune de quelque couplets au théâtre
des Variétés ,
,
et ces Nous n'avons pas le courage d'aller plus loin
citations suffiront sans doute pour prouver qu'une pareille
traduction ne peut donner aucune idée de l'ouvrage original,
154 MERCURE DE FRANCE ,
dont il faut que notre littérature renonce à s'enrichir , si
quelque plume plus exercée que celle de M. du Bournial
ne se charge de nous le faire connaître .
-
VIE PRIVÉE , POLITIQUE ET MILITAIRE DU PRINCE HENRI DE
PRUSSE , FRÉRE DE FRÉDÉRIC II . Un vol . in -8 ° . -
Prix , 5 fr. , et 6 fr. franc de port. AParis , chez
Delaunay, libraire an Palais-Royal , galerie de bois
nº 243 , côté du jardin .
,
-
,
PARMI les grands personnages qui ont vécu dans le dixhuitième
siècle , le prince Henri de Prusse mérite certainement
une place distinguée.
Tout le monde connaît quelques pièces de vers que lui
adressa M. de Boufflers ; mais on a sur-tout retenu ceux
qu'il écrivit au bas de son portrait :
Dans cette image auguste et chère
Tout héros verra son rival ,
Tout sage verra son égal ,
Et tout homme verra son frère .
C'est en peu de mots tout ce que l'on doit penser de
Frédéric-Henri-Louis prince de Prusse , connu plus généralement
sous le nom du prince Henri. Un anonime vient
de nous donner sa vie privée , politique et militaire ; et le
choix du sujet était un heureux présage pour le succès du
livre . Déjà , dans sa Vie de Frédéric II , roi de Prusse
( Strasbourg , 1787 , 4 vol. in-12 ), M. Laveaux avait parlé
des exploits du prince Henriet lui avait rendu pleinejustice.
Mais dans cet ouvrage , le Roi , personnage principal ,
devait laisser peu de place à son frère et l'éclipser presque
entiérement. Aujourd'hui ce frère trouve à son tour un historien
aux travaux duquel on ne peut qu'applaudir. Tous
les événemens de la vie du prince , toutes ses actions militaires
y sont retracés avec intérêt.
Cet ouvrage est en même tems une histoire des guerres
de la Prusse , depuis la guerre de sept ans jusques à la paix
de Bâle , c'est-à-dire , depuis 1756 jusqu'en 1795. La réputationde
bonté du prince Henri était tellement établie qu'on
oubliait presque qu'il était un héros . L'auteur de sa vie le
montre sous ce dernier rapport dans tout son jour. Peutêtre
même ne parle-t-il pas assez de ses actions privées.
La philosophie , les lettres , ont toujours occupé les momens
du prince Henrı , même au milieu des camps .
On avait espéré que ce prince pourrait procurer des ma
JUILLET 180g . 155
nuscrits inédits de Gresset, entr'autres l'Ouvroir , cinquième
chant du Ververt , dont on le supposait possesseur. Il
n'avait pas ces manuscrits ; mais lorsque l'Institut lui eut
écrit pour les luidemander, il offrit un manuscrit de Diderot
( Jacques le Fataliste ). Cette anecdote , quoiqu'elle ait
peu d'importance , n'aurait pas dû être passée sous silence
par son historien.
Quant aux faits militaires sur lesquels ils s'étend longuement
, il y a peu d'observations à faire ; aussi ne parlerai-
je que du style. Plusieurs de ses phrases sont d'une
construction embarrassée , il y en a même d'incorrectes .
Mais historia quoquo modo scripta delectat; et celle du
prince Henri ne peut qu'intéresser tous ceux qui la liront.
Je me garderai donc bien de faire le procès à l'auteur pour
quelques fautes contre la grammaire , qu'il est aisé de corriger.
RECUEIL DE CAUSES CÉLÈBRES ; par MAURICE MEJEAN..
( N° XIX , Juin 1809. ) A Paris , chez Garnery .
LE Recueil des Causes célèbres meparait être un ouvrage
composé plutôt pour l'amusement du public que pour l'instruction
des gens d'affaires , qui ne trouvent dans son contenu
qu'un squelette décharné des factums des parties ,
des réquisitoires des procureurs généraux , et des arrêts des
cours souveraines . L'éditeur devrait toujours chercher plus
particulièrement ce qui peut intéresser dans le point defait,
que ladifficulté qu'offre quelquefois le pointde droit; en effet,
telle cause qui , par sa singularité , laissera pendant longtems
en suspeennss le jurisconsulte entre le droit romain , le
code et la coutume , endormira tous les lecteurs étrangers à
la science des Cujas et des Bartholes .
M. Méjean , pour rendre son Journal plus intéressant ,
s'est ouvert une mine inépuisable ; il ne se borne pas aux
causes célèbres françaises , mais il fait des emprunts dans
les tribunaux étrangers. Le premier procès sur lequel il
a jeté les yeux est celui du malheureux amiral Bing , qui ,
envoyé en 1756 , à la défense de Minorque à la tête d'une
escadre anglaise , eut le malheur d'être battu par M. de la
Galissonnière , et de ne pouvoir empêcher le débarquement
de l'armée française , et qui , de retour à Londres ,
paya sa défaite de sa vie . On est curieux d'apprendre
comment un brave militaire qui n'a eu d'autres torts que
de succomber sous des forces supérieures , a pu être sacri
156 MERCURE DE FRANCE ,
fié à la politique de son gouvernement. En vain ses juges
le recommandèrent à la clémence du roi , il ne put obtenir
sa grâce . On lira avec intérêt quelques fragmens de son
plaidoyer , qui , sans briller par de grands mouvemens
oratoires , attache par une teinte générale de loyauté , de
franchise et de sérénité que le lâche ou le traître n'auraient
pu imiter. On trouve aussi quelques détails sur sa mort ; et
quoique connus ils sont relus avec plaisir.
On n'en dira pas autant des deux autres causes qui
composent le volume. L'état d'un enfant né d'un prêtre , et
la légitimité du divorce d'un émigré , peuvent être deux fort
belles questions de jurisprudence , et nous ne doutons pas
qu'elles n'ayent servi à faire briller l'érudition et la dialectique
de quelqu'avocat ; mais nous ne les croyons pas fort récréatives
pour le commun des lecteurs ; et si M. Méjean veut
prolonger la vogue de son Journal , méritée à plusieurs
égards , nous l'invitons à choisir des sujets d'un intérêt plus
général.
1
TRAITÉ DE DIVERS SUJETS , NOURRIS D'ÉRUDITION ;
par M. SATGE -BORDES . Un vol. in-12. - Prix , 3fr .
50c., et 4 fr. franc de port.-A Lyon , chez Ballanche,
et à Paris , chez Nicolle , rue de Seine .
" J'AI lu , dit M. Satgé-Bordes , dans les OEuvres de Fénélon
, ce précepte : que c'est être bien orgueilleux et bien
> téméraire de rejeter par amour-propre les beautés qu'on
>>trouve dans les meilleurs auteurs ; qu'il est quelquefois à
> propos de les copier , etc. "
Fidèle à cette maxime , M. Satgé-Bordes n'est pas de ces
auteurs
1 . Qui croiraient s'abaisser dans leurs vers monstrueux
S'ils pensaient ce qu'un autre a pu penser comme eux ;
je ne sais même s'il a pris la peine de penser ; et pourtant
il a nourri d'érudition ses traités ou ses sujets , comme on
voudra. Mais que le mot d'érudition n'effraye pas les lecteurs
. Celle de M. Satgé-Bordes ne s'étend pas bien loin.
Il estropie assez souvent les noms des auteurs , même les
plus connus , attribue à celui-ci des ouvrages qui sont de
quelque autre . Par exemple , à l'en croire , M. d'Arnaud
serait l'auteur de ces vers tant cités :
Iris , vous comprendrez un jour
Le tort que vous vous faites :
JUILLET 1809 . 157
Le mépris suit de près l'amour
Qu'inspirent les coquettes .
Songez à vous faire estimer
Plus qu'à vous rendre aimable :
Le faux honneur de tout charmer ,
Détruit le véritable .
Il est vrai qu'on ne saurait précisément dire de qui sont
ces vers ; mais très-certainement ils étaient connus avant
que d'Arnaud écrivît. Je remarquerai que d'Alembert dans
ses Eloges , tome4, page 393 , les cite comme étant de M.
de Nesmond , après les avoir mis , tome 3 , pages 350 , sur
le compte de Fénélon , toutefois avec cinq variantes.
M. Satgé - Bordes , qui est ici en contradiction avec
d'Alembert , le copie lorsqu'il dit ailleurs , page 345 , que
Fénélon , après la condamnation de son livre , donna à
l'église cathédrale de Cambray un soleil porté par deux
anges quifoulaient aux pieds divers livres hérétiques , sur
l'un desquels était le titre du sien .
Malheureusement pour l'érudition de M. Satgé-Bordes
le fait est faux. Voyez à se sujet la seconde édition de l'Histoire
de Fénélon par M. de Bausset , tome II , page 147 , et
tome III , page 524.
L'ouvrage de M. Satgé-Bordes est divisé en deux parties
qui sont elles-mêmes subdivisées en chapitres; la première
en a 22 , la seconde 6. Le chapitre sur les femmes contient
seul plus de 99 pages , et après l'avoir lu on connaît les
femmes tout aussi bien qu'on les connaissait il y a vingt
siècles .
Au reste , aucun ordre , aucune méthode dans le Traité
de divers sujets nourris d'érudition .
Al'exemple de la Bruyère , M. Satgé-Bordes a évité soigneusementles
transitions . Cela Bruyère dont nous parlons ,
dit quelque part : Si l'on ôte de beaucoup d'ouvrages de
morale, l'avertissement au lecteur, l'épitre dédicatoire , la
préface , la table, les approbations , il reste à peine assez
de pages pour mériter le nom de livre. Si on ôtait de l'ouvrage
de M. Satgé-Bordes le faux titre , le titre , la table des
matières , l'errata , les notes et les citations , il ne resterait
peut-être pas 60 pages , et le volume en a 360. - Mais c'est
frop m'occuper d'un volume qui est destiné à passer sans
bruit comme tant d'autres .
1
158 MERCURE DE FRANCE ,
LE NOUVEAU MOMUS FRANÇAIS , ou Recueil contenant tout
ce qu'ily a de plus agréable et de plus amusant en fait
d'anecdotes , aventures , bons mots ,facéties , répliques ,
impromptus , calembours , pièces badines mises en vers ,
couplets , ainsi que les jolis bluettes du jour; par M. DU
COEURJOLY . Un vol. in- 12 . - Prix , 2 fr. 50 c. , et
3 fr. 25 c. franc de port .-A Paris , chez Ferra, libraire ,
rue des Grands -Augustins , nº 11 .
-
CET ouvrage est à sa seconde édition. La première était
épuisée. Nous en félicitons l'auteur. Une compilation
d'anecdotes , de contes en vers eten prose , est du goût des
oisifs et des ignorans , dont le nombre est assez grand
aujourd'hui. Quand on a rapporté le titre d'un pareil ouvrage,
on a dit tout ce qu'on pouvait en dire. Auprès d'anecdotes
assez mal choisies , se trouvent quelques pièces de vers déjà
connues , mais enfin de l'admission desquelles on n'a pas à
se plaindre . C'est encore quelque chose que de pouvoir
répéter , Sunt bona quædam ; et à la rigueur on pourrait
prendre ces mots pour l'épigraphe du nouveau Momus .
LA PERCE- NEIGE , ou le Galant d'hiver ; contenant Chan-
Chansonnettes , Romances , Couplets , etc. ,
inédits . III Année . -A Paris , chez Mme Cavanagh ,
libraire , boulevard Montmanarrttrree ,, nº 2 .
sons ,
La Perce-neige de Juin ! Mais n'importe , on chante en
tout tems , et si les chansons sont bonnes , malheureusement
elles sont la moindre partie de ce Recueil , où l'on
trouve en revanche un diminutif de l'Almanach des Muses;
Odes , Stances , Fragmens , Elégies , Voyages , Distiques ,
voire même bon nombre de vers alexandrins. C'est beaucoup
pour un petit volume du plus petit format , et qui ne
l'est pourtant pas encore assez , si l'on considère le peu de
bonnes choses qu'il contient; mais là comme partout , le
bon fait passer le mauvais , et quand le lecteur a trouvé les
noms de MM. de Jouy , Millevoye , Mollevault , Armand-
Gouffé et de deux ou trois autres , il ne doit pas regretter
son acquisition. Malheureusement encore chacun d'eux
n'est là que pour bien peu de chose ; le premier , pour deux
petites pièces , dont l'une intitulée les Trois Roses , allégorie
fort ingénieuse , et l'autre une traduction d'un chant de
mort de sauvages , remarquable par la force de l'expression .
M. Millevoye a consigné là un distique fait apparemment
impromptu à Mllo Mars :
Aimable Mars , dites -nous depuis quand
Vénus a pris le nom de son amant ?
JUILLET 1809 . 159
Ce distique , à la rime près , est fort joli ; mais nous
croyons l'avoir vu sous la forme de quatrain , inséré , il y
a dix ou douze ans , dans une feuille périodique et à
l'adresse de Mlle Mars l'aînée . Il paraît que c'est un bien
de famille .
,
Les lecteurs verront encore avec plaisir une jolie chanson
de M. Gouffé , et la Fleur désirée de M. Ducray-Duminil.
Nous recommandons sur-tout à leur attention , l'Ode
intitulée la Fable , de M. Léonard Dusillet , inconnue jusqu'à
présent. L'auteur cessera bientôt de l'être s'il tient
tout ce que promet ce premier ouvrage . J. T.
GRAMMAIRE ET LOGIQUE . Sur l'Origine et la différence
des langues ; et sur une règle importante à observer ,
lorsqu'on traduit .
,
QUELLE est l'origine des langues ? Question à peu près
oiseuse comme tant d'autres , mais qu'on a discutée avec
plus ou moins d'esprit , plus ou moins de sagacité , et qui
a produit des volumes ingénieusement inutiles .
J. J. Rousseau fait naître les langues du Nord des besoins
pénibles , et celles du Midi des passions douces ;
selon lui , le premier mot dans les pays froids , a dû être :
aidez-moi ; dans les pays chauds , ç'a été : aimez-moi . II
s'estplu sur-toutà décrire les premières scènes de la vie pastorale
des peuples méridionaux , les rendez-vous des jeunes
gens et des jeunes filles aux puits du désert , où ils allaient
abreuver les chameaux ; et tout ce chapitre de laformation
des langues du Midi est une fort jolie églogue . Cela n'empêche
pas qu'il n'y ait des idées très-profondes et trèsjustes
dans Pouvrage que l'auteur a intitulé modestement :
Essai sur l'origine des langues .
Condillac fait commencer les hommes par un langage
d'action , c'est-à-dire , par de simples gestes , par une pantomime
; ils y ont joint ensuite des cris , des accens inarticulés
; et enfin après les signes naturels sont venus les
signes artificiels ou de convention , que les besoins , les
circonstances , les observations , enfin l'usage ont établis .
Dans une brochure récemment publiée ( 1) sur le même
(1 ) Origine des langues ; par M. Zalkind-Hourwitz . Chez Giguet
etMichaud , libraires , rue des Bons-Enfans . - 1808. On pourrait
citer encore le Traité de laformation des langues , du P. Debrosses
ouvrage plein d'érudition , et de recherches curieuses et bien faites , et
plusieurs autres .
,
160 MERCURE DE FRANCE ,
sujet , on trouve cette idée ingénieuse que l'inventeur des
langues a été celui qui le premier s'est avisé de rappeler ,
en l'absence d'un objet , le nom qui lui avait été imposé
par une convention , ou donné par hasard , lorsque l'objet
était présent ; ce premier pas fait , il n'a pas été difficile
de remarquer que les noms servaient à rappeler les idées
des objets absens , et que , par conséquent , au moyen
d'un nom ou signe pour chaque objet on en rappellerait
l'idée à soi-même et aux autres à volonté . Il a fallu ensuite
donner un nom particulier à chaque objet , ce qu'on a fait ;
de là les langues ..
,
Ce qu'on peut attendre de mieux de toutes ces conjectures
, ce n'est pas sans doute la satisfaction qui résulte de
la découverte d'une vérité démontrée , c'est celle que fait
naître l'aperçu d'une probabilité raisonnablement déduite .
Aussi le sage Condillac ne donne-t-il point son systême de
formation des langues pour certain : " quand je parle d'une
> première langue , dit-il , je ne prétends pas établir que
> les hommes l'ont faite ; je pense seulement qu'ils l'ont
> pu faire. "
Pour connaître avec certitude l'origine des langues , il
faudrait d'abord connaître avec certitude l'origine des
hommes .
Dans quel tems et dans quel lieu a commencé l'espèce
quise dithumaine ? Vient-elle toute d'un premier homme ?
ou bien y a-t-il eu différentes races créées et placées dans
les diverses parties du globe ? Ces premiers hommes étaientils
des brutes , des animaux sauvages , tels que nous les
représentent la plupart des faiseurs de systêmes? L'homme ,
par sa nature et par son organisation , paraissant fait pour
la société et pour la civilisation , qui empêche de penser
que les premiers êtres de notre espèce aient été civilisés ?
Les fourmis et les abeilles ont-elles été sauvages avant de
former des républiques et des monarchies ? Qui sait si les
hommes sauvages ne sont pas des êtres déchus et dégradés ?
ne pourrait-on pas soutenir que leurs ancêtres étaient des
hommes en société , aussi bien que l'on soutient que les
nôtres étaient des sauvages ?
Quand on vient à songer que nous n'avons pas trois mille
ans d'histoire bien connue , et qu'à trois ou quatre générations
par siècle , cela ne fait pas plus de cent vingt générations
, on trouve que cette antiquité qui paraît si éloignée
de nous et si enfoncée dans les ténèbres des vieux âges , n'est
pourtant que le tems où vivait notre cent-vingtième aïeul :
et
JUILLET 1809 . 161
1
DE
LA SEINE
sauron lamas
et l'onest étonné combienles traditions se conservent
et s'effacent promptement parmi les hommes !
Nous ne savons donc point et nous ne
par les seules lumières de la raison comment les hommes
ont commencé sur la terre , et dans quel degré d'isolement
ou de civilisation ils y ont été placés .
Nous ne pouvons pas savoir davantage comment les
langues se sont formées parmi les hommes ; et il y aveu tok
philosophe qui a pensé que les hommes n'eussent jamais
eu entre eux une langue de convention , si Dieu lui-même
ne la leur eût donnée toute faite .
Nous pensons , et nous sommes bien certains que nous
pensons ; c'est un fait dont nous avons la conscience ;
mais qui a jamais pu , et qui pourra jamais expliquer
comment nous pensons ? car il ne suffit pas de dire que
nos pensées nous viennent par nos sensations ; cela est
évident ; mais c'est montrer seulement la cause occasionnelle
de nos pensées ; où en est la cause efficiente ? quel
est l'agent qui de nos sensations fait des pensées ou qui
produit nos pensées à l'occasion de nos sensations ? Voilà
ce que personne , spiritualiste ou matérialiste ne peut
expliquer clairement (2) . Leibnitz , avec son harmonie
préétablie , Mallebranche avec ses causes occasionnelles
n'y réussiront pas mieux que leurs prédécesseurs avec leurs
esprits animайх .
,
,
Nous parlons aussi , c'est un fait , et nos paroles sont la
représentation de nos pensées ; mais comment ont été
établis ces rapports entre les pensées et leurs signes représentatifs
? pourquoi a-t-on choisi plutôt tel mot que tel
autre pour exprimer telle idée ? Il est impossible de rendre
raison de ce choix , si ce n'est pour un très-petit nombré
de mots qui imitent jusqu'à un certain point par leur son ,
et qu'on appelle pour cette raison des onomatopées , ( tels
sont tric-trac , claque , glou glou , etc. )
(2) Ceux qui accusent de matérialisme quiconque tient avec Aristote
et avec Locke que si nous n'avions pas de sensations nous n'aurions
pas de pensées , font voir seulement qu'ils n'entendent pas ce
dont ils parlent. Car cette opinion ne décide point du tout la question
pour ni contre le spiritualisme. En effet , la sensation n'étant que
l'occasion ou , si l'on veut , le gerine de la pensée , et non pas la
pensée elle-même , il faut toujours trouver un agent qui pense . Quel
est cet agent ? est-ce l'âme ou le corps ? Voilà où commencerait le
débat.
L
162 MERCURE DE FRANCE ,
1
Y a-t-il eu une langue primitive , et quelle a été cette
langue ? Malgré la jolie histoire racontée par Hérodote , de
ce roi d'Egypte qui fit nourrir dans une tour deux petits
enfans qui ne communiquèrent avec aucun homme , et qui
à l'âge de deux ans se mirent un jour à crier , beccos ,
beccos , mot phrygien qui signifiait du pain , personne ne
croit que nous parlerions phrygien , si nous n'apprenions
pas la langue de nos nourrices .
1
« Il n'y a pas eu plus de langue primitive , dit Vol-
» taire , que de chêne primitif et d'herbe primitive. " Il
pourrait bien avoir raison ; mais le plus sage est encore de
ne rien assurer .
Des savans se sont autrefois occupés de rechercher quelle
avait été la langue primitive ; on se doute bien qu'ils ne
l'ont pas trouvée , et il est vraisemblable qu'on ne fera plus
guère de recherches de ce genre .
Si l'on ne sait comment les langues se sont formées , on
n'explique pas mieux cette variété infinie qui se remarque
entre elles , ces différences qui s'observent dans la même
langue à des époques peu éloignées l'une de l'autre. Pourquoi
tous les hommes ne parlent-ils pas la même langue ?
D'où vient cette prodigieuse diversité d'idiomes , de dialectes
, dejargons répandus sur la surface du globe? Pourquoi
, à de si petites distances , les hommes séparés les uns
des autres par un bras de mer , par une chaîne de montagnes
et souvent sans qu'il y ait entre eux de séparation
physique , ne peuvent-ils pas communiquer ensemble par
Lelangage?
Bienplus ,pourquoi les descendans n'entendent-ils plus
le langage qu'ont parlé leurs aïeux? et cela , sans remonter
à des tems très-éloignés . Le latin de Virgile diffère de celui
de Lucrèce et de Catulle ; et celui de ces deux poëtes diffore
encore davantage du latin d'Ennius (3) .
Notre langue n'existait pas du tout au neuvième siècle :
elle s'est formée lentement ; et cependant ses variations
sont bien sensibles. Moulinet trouvait déjà que le roman
de la Rose avait besoin d'interprétation ; Marot pensait de
même du français de Villon , qui pourtant ne lui était pas
(3) La langue latine a fait des progrès vers la perfection plus
promptement que la nôtre. Il n'y a pas deux siècles d'Ennius à Virgile
; au lieu que notre Ennius , Guillaume de Lorris ( comme l'ap--
pelle Marot ) est antérieur de plus de trois siècles à Boileau et à
Racine .
1
JUILLET 1809 . 163
antérieur d'un siècle. Aujourd'hui , les femmes et les
hommes qui n'ont pas étudié , n'entendent pas bien et
lisent difficilementAmyot et Montagne. Vigénere a traduit
en français le français de Villehardouin , et Vigénere serait
à peine compris de nos jours . Cependant chacun de nous
a entendu très-bien le langage de son père qui , lui-même
aconversé avec le sien ; commentdonc se fait-il que malgré
cette tradition non interrompue , notre langue n'ait presque
plus rien de celle de nos pères ? Comment s'est fait ce
changement si insensible dans ses progrès , si frappant
quand on rapproche les deux extrémités ?
Voilà encore des questions sur lesquelles les savans
s'exercent etne donnent pas de solution satisfaisante .
Il vaut mieux savoir ignorer que de prétendre savoir
et d'être absurde .
Par exemple , un savant de la fin du seizième siècle , le
présidentFauchet , n'est pas du tout embarrassé d'expliquer
ladifférencedes langues entre elles ; et voici son explication...
C'est que Dieu , selon lui , a voulu nous empêcher de de
venir trop savans. Carsi , comme la raison est commune
» à tous les hommes (j'entends bien nés ) il n'y eût eu
» qu'une langue , nous eussions retenu trop de secrets de
> nature , tant par la traditive de nos pères , que l'aisée
» communication par tout le monde ; et le tems que nous
> consommons pour apprendre la parole , eût été employé
» à la connaissance des choses que nous cherchons . »
C'est ainsi que raisonnait à Paris , vers 1580 , un président
en la Cour des Monnaies , l'un des hommes les plus érudits
et l'une des meilleures têtes de son tems .
Entre les différences qui constituent ce qu'on appelle
le génie des langues , c'est-à-dire , qui forment leur carac
tère , et pour ainsi dire , leur physionomie , il y en a une
très -remarquable ; c'est celle qui se trouve entre les langues
dans lesquelles les mots peuvent se ranger de plusieurs
manières différentes sans que le sens de la phrase en soit
altéré et les langues dans lesquelles les mots doivent être
placés dans un ordre méthodique , presqu'invariable et
rarement arbitraire .
L'abbé Girard ( bon grammairien , mais qui a écrit sa
grammaire d'un style précieux , maniéré et peu convenable
au sujet ) , l'abbé Girard a nommé langues transpositives
celles qui laissent à celui qui parle ou qui écrit le choix de
l'arrangement des mots , et langues analogues , celles qui
l'assujettissent à un ordre méthodique et régulier.
La
164 MERCURE DE FRANCE ,
Cette dénomination de langues analogues est assez singulière;
on peut même dire qu'elle est vicieuse , et qu'elle
n'exprime rien; car l'adjectif analogue , pris tout seul, ne
forme point de sens. On ne peut pas plus dire qu'une
chose estanalogue qu'on ne peut dire qu'elle est semblable,
préférable, sans ajouter à quoi : ces mots ne forment qu'un
sens incomplet. On peut bien dire que deux expressions
sont analogues entre elles , ont de l'analogie l'une avec
l'autre ; mais qu'est-ce qu'une langue analogue ? et à quoi
est-elle analogue ?
,
Al'ordre naturel des idées , répondront ceux qui emploient
cette dénomination; mais, 1º il faut donc le dire , et ne pas
se contenter de dire analogue ; 2° que la construction ,
dans ses langues , soit réellement analogue àl'ordre naturel
des idées , c'est ce que contestent certains grammairiens
qui soutiennent leur opinion de raisons assez spécieuses .
Pluche-et Batteux ont prétendu que l'inversion est précisément
en français et non pas en latin ; et prenant quelques
phrases latines pour exemples, ils ont essayé de faire voir
que l'orateur ou l'écrivain dans cette langue, étant lemaître
de ranger ses mots comme il veut ou à peu près , les range
exactement dans l'ordre que la nature lui indique , en plaçant
d'abord les mots qui expriment celles des idées dont il
est le plus frappé , et dont il veut et doit frapper d'abord
les esprits de ses auditeurs ou de ses lecteurs ; il suit un
ordre d'intérêt beaucoup plus naturel , selon ces auteurs ,
que l'ordre analytique de notre construction toujours méthodique
et régulière .
Voltaire , d'Alembert, Dumarsais , Beauzée, etc. assurent
que l'ordre analytique que nous suivons en français est le
plus naturel , le plus conforme à la marche des idées .
Dumarsais a donné pour preuve que lorsque les anciens
grammairiens et commentateurs trouvaient dans les auteurs
(grecs ou latins ) certaines phrases embarrasées , et qu'ils
en voulaient éclaircir la construction, ils en rangeaient les
mots dans l'ordre direct et sans inversion ; et selon ce nouvel
arrangement , l'esprit avait moins de peine à apercevoir les
rapports des mots corrélatifs . C'est cet arrangement que ces
interprêtes appelaient ordo , l'ordre ; ordo est, disaient- ils ,
l'ordre est tel; la construction se fait ainsi . Priscien l'appelle
aussi structura , ordinatio , etc.
D'Alembert est d'avis que les mots doivent être placés
> dans un tel ordre qu'en finissant la phrase où l'on voudra
, elle présente , autant qu'il estpossible , un sens ou
JUILLET 1809 . 165
>>du moins une idée complète qui n'en suppose nécessairement
point d'autres , en sorte que les mots , à mesure
» qu'on les prononce , soient des modificatifs des mots qui
>> les précèdent , et par conséquent supposent l'idée que les
» mots précédens expriment , sans que ces mots précédens
supposent nécessairement l'idée que ces modificatifs y
ajoutent. Voilà l'ordre naturel que les mots d'une phrase
>> doivent avoir entre eux ; toute construction qui s'éloignera
>> de cet ordre est une inversion , au moins quant à la cons-
> truction grammaticale . "
"
On voit que d'Alembert ne dit pas que ce soit une inversion
de l'ordre naturel des idées ; et en effet , il observe
qu'ily aurait une extrême difficulté , et peut- être impossibilité
à déterminer quel ordre les idées observent dans leur formation
, et même si elles observent un ordre entre elles .
Quand je pense , par exemple , qu'Homère a composé
l'Iliade , il me paraît évident que ces trois idées d'Homère ,
de composé , d'Iliade me sont présentes à la fois . Il est au
moins certain , ajoute-t-il , que si elles se succèdent , c'est
avec une rapidité qui ne permet pas d'observer l'ordre
qu'elles suivent ; il n'est pas moins évident qu'on ne saurait
, par la nature de ces idées , assigner entre elles aucun
ordre de priorité, puisque , en supposant qu'elles se suivent,
on peut imaginer que ce soit dans tel ordre qu'on voudra .
Diderot remarque de même que quand une phrase ne
renferme qu'un très-petit nombre d'idées , il est très-difficile
de déterminer quel est l'ordre naturel que ces idées doivent
avoir par rapport à celui quiparle ; car si elles ne se présentent
pas toutes à la fois , leur succession est au moins si rapide,
qu'il est souvent impossible de démêler celle qui nous frappe
la première. Qui sait même si l'esprit n'en conçoit pas un
certain nombre dans le même instant ?
Enfin , notre langue n'est pas tellement méthodique et
assujétie à une construction régulière , qu'elle n'admette ce
qu'on appelle des inversions , non-seulement dans lapoésie,
où elles sont communes , mais aussi dans la prose , quand
la clarté , la vivacité ou seulement l'harmonie du discours
l'exigent.
« L'inversion , dit Condillac , n'est pas un ordre contraire
» à l'ordre naturel , mais seulement un ordre différent de
Vordre direct ; et les constructions directes et renversées
» sont également naturelles .
«Comme il était naturel à Cicéron de parler latin , et
• par conséquent de faire beaucoup, d'inversions , il nons
1
166 MERCURE DE FRANCE ,
» est naturel de parler français , et par conséquent d'en faire
> peu. Le mot naturel n'est pris ici qu'improprement. C'est
> prendre l'habitude où nous sommes de parler sans inver-
>>sion pour la nature même. »
Il est certain que ce sont desjugemens , des propositions
toutes faites qui nous viennentdans l'esprit; car de simples
idées de sujet, d'attribut,prises séparément, ne formeraient
aucun sens déterminé ; ces jugemens, ces propositions vont
bien plus vite que la main qui les écrit, que la parole qui
les exprime ; l'habitude que nous avons de faire usage des
mots a identifié pour nous les signes avec les idées , tellementque
nous n'avons une pensée complète que lorsqu'elle
est revêtue de son expression. Nous ne pensons point mot à
mot; et dans toutes les langues , dans celles qui suivent
l'ordre direct , comme dans celles qui admettent les inversions
, il faut arriver à la fin de la phrase pour en avoir le
sens tout entier, et la phrase se fait toute entière à la fois et
enun seul jet dans l'esprit de celui qui parle ou qui écrit,
Pluche et Batteux veulent que l'on dise mieux et plus
naturellement, Panem mihipræbe, que donnez -moi du pain,
serpentemfuge , que fuyez ce serpent; ces idées pain et
serpent sont , disent-ils , les premières qui doivent se présenter
à l'esprit dans l'ordre d'intérêt : mais s'y présententelles
seules , quand on a faim ou quand on a peur ? On ne
songe au pain que pour le demander , au serpent que pour
le fuir ; ainsi la proposition vient toute entière à l'esprit dans
le même instant. On peut dire en français : du pain ! et
ajouter ou même sous-entendre : Donnez-m'en ; on peut
dire aussi , Un serpent !fuyez ! et voilà la construction ou
l'inversion latine transportée en français .
L'analyse que l'on fait des phrases , la reconstruction des
mots suivant l'ordre direct sert à donner l'intelligence du
sens , quand il est obscur , mais non pas à donner la connaissance
de l'ordre dans lequel les propositions ont été
conçues ; celui même qui les a prononcées on écrites aurait
biende la peine à dire quel ordre son esprit a suivi pour
les concevoir.
Voilà la vérité dont chacun de nous peut s'assurer par
-une simple réflexion sur la manière dont il trouve ses pensées
et les mots pour les exprimer.
Il s'ensuit que ceux qui ont examiné et débattu s'il est
plus naturel de faire des inversions en parlant et en écrivant
quede n'enpoint faire , ont mal posé la question.
On terminerait , ce me semble , la discussion , à la satisJUILLET
1809 . 137
i
faction des deux partis , en disant : la construction directe
de la phrase est un ordre rationnel , intellectuel , analytique ;
l'arrangement arbitraire des mots est un ordre passionné,
oratoire ; c'est celui qui suit les affections de l'âme , et les
mouvemens de l'imagination.
Il n'ya , si l'on veut , pas plus d'inversions en latin qu'en
français ; mais accoutumés que nous sommes à parler et à
penser selon l'ordre rationnel , nous avons appelé inversions
les constructions qui s'en écartent et qui suivent
l'ordre passionné , l'ordre oratoire.
Les anciens se servaient du mot d'hyperbate , pour désigner
leurs inversions qui devaient être et qui étaient plus
fortes que les nôtres ; aussi ce mot d'hyberbate dit-il plus
qu'inversion ; il équivaut à transgression , comme si l'on
eût voulu dire transgression des règles , ou marche rapide
etviolente , enjambement de mots par dessus d'autres mots .
Est- il plus avantageux de se servir d'une langue qui
admet ordinairement ce que nous appelons inversions et
même quelquefois ce que les anciens appelaient hyperbate ,
que d'une langue qui suit ordinairementl'ordre analytique,
l'ordre rationnel ? c'est une question qui peut se faire ; elle
peut aussi se résoudre dans l'un ou dans l'autre sens , en
faveur de l'ordre rationnel ou de l'ordre oratoire , selon
qu'on préférera la clarté ou l'énergie , le langage froid de
la raison ou le langage animé de la passion. Le philosophe
dira que l'ordre rationnel, est le seul qui convienne à
l'homme raisonnable ; le poëte et l'orateur ne s'en contenteront
pas ; et peut- être iront-ils quelquefois jusqu'à le mépriser
,et jusqu'à dire qu'il fant à l'homme sensible un autre
langage. Mais enfin comme il n'y a point de langue dans
laquelle on ne doive parler et écrire avec clarté , il n'y en
a point aussi dans laquelle le style et le discours ne doive
être animé et passionné , quand le sujet l'exige , et autant
qu'il l'exige . Considérer les langues seulement comme des
instrumens de raisonnement , ou seulement comme des
moyens d'exprimer et de communiquer nos affections et
nos sentimens , c'est faire des abstractions qui , dans le
fond , n'ont rien de réel. Il n'y a point de langue qui ne
soit aux ordres de toutes les facultés morales de l'homme
prises collectivement . 1
( La suite au Numéro prochain . )
,
168 MERCURE DE FRANCE ,
..
BELLES LETTRES. - Institut de France . -LA Classe
d'histoire et de littérature ancienne a tenu sa séance publique
le vendredi 7 juillet. M. Dacier , secrétaire perpétuel , a
d'abord annoncé les sujets de prix proposés au Concours
pour les années 1810 et 1811. Ce sont: " l'Examen critique
des historiens d'Alexis Comnène et des trois princes de "
"
sa famille qui lui ont succédé : on devait comparer ces
écrivains avec les historiens des Croisades , sans négliger
>> ce que les auteurs arabes peuvent fournir de lumières
» sur le règne de ces empereurs , et principalement sur
leur politique envers les croisés .
-
Ce sujet était déjà au concours , mais aucun des ouvrages
envoyés n'ayant paru digne du prix , il est proposé de nouveau
pour cette année 1810 .
Le prix sera une médaille d'or de 1500 francs .
Les ouvrages envoyés au concours devront être écrits en
français ou en latin, et ne seront reçus que jusqu'au 15
avril 1810 : ce terme est de rigueur. Le prix sera décerné
dans la séance publique du mois de juillet suivant.
La même Classe propose pour sujet d'un autre prix
qu'elle adjugera dans la séance publique du prémier vendredi
de juillet 1811 , de Rechercher quels ont été les
" peuples qui ont habité les Gaules cisalpines et transal-
" pines aux différentes époques de l'histoire antérieure à
l'année 410 de Jésus- Christ ;
Μ
» Dé déterminer l'emplacement des villes capitales de
ices peuples , et l'étendue du territoire qu'ils occupaient ;
De tracer les changemens successifs qui ont eu lieu
» dans les divisions des Gaules en provinces . "
Le prix sera aussi une médaille d'or de 1500 fr. , et les
*conditions du Concours sont les mêmes ; mais pour ce
second sujet , l'époque de la remise des Mémoires est fixée
rigoureusement au 1 avril 1811 .
Les Mémoires écrits en français ou en latin devront être
adressés , francs de port , au secrétariat de l'Institut , avant
le terme prescrit , et porter chacun une épigraphe on devise
qui sera répétée dans un billet cachetéjoint au Mémoire ,
et contenant le nom de l'auteur .
Les concurrens sont prévenus que l'Institut ne rend
aucun des ouvrages qui sont envoyés aux Concours ; mais
les auteurs ont la liberté d'en faire prendre des copies , s'ils
en ont besoin .
JUILLET 1809 . 169
On a décerné un prix à M. Oelsner , ancien député de
la ville libre et impériale de Francfort auprès du Gouvernement
français , pour son Mémoire sur le sujet suivant :
Examiner quelle a été , pendant les trois premiers siècles
>> de l'hégire , l'influence du mahométisme sur l'esprit , les
>>moeurs et le gouvernement des peuples chez lesquels il
s'est établi . ”
M
Il a été fait une mention distinguée d'un autre Mémoire
ayant pour devise,ce passage du Coran : C'est ainsi que
nous expliquons les signes évidens aux yeux des sages .
M. Ginguené , membre de la Classe , a rendu compte
ensuite avec une précision élégante et substantielle des travaux
de ses confrères., depuis le mois de juillet 1807. Ces
rapports annuels , qui embrassent tant de genres et de
travaux divers , exigent plus de talent et de mérite qu'on .
ne peut espérer de gloire à les faire très-bien. Il faut une
analyse exacte et fine , beaucoup de justesse , et trouver le
moyen d'intéresser , sans employer la chaleur , le mouvement
, ni la richesse du style qui sont les principales
ressources de l'art d'écrire . M. Ginguené s'acquitte avec
beaucoup de distinction de cette fonction honorable et délicate
dont il est chargé depuis quelques années ..
Le rapport qu'il a lu dans cette séance et que l'Institut a
fait imprimer , selon l'usage , expose et résume les savantes
recherches de M. Gosselin sur les connaissances géographiques
des anciens le long des côtes de l'Inde . C'est une
mine de difficile exploitation , mais à laquelle s'est livré
avec beaucoup de courage ce géographe , très -versé dans
la connaissance des langues et de l'histoire de l'antiquité.
M. Barbié du Bocage , qui cultive de même avec constance
et succès une partie du domaine de la géographie ( la
Grèce ) fournit à cette analyse des recherches sur la topographie
de la plaide d'Argos.
A côté de ces travaux sur la vénérable antiquité se placent
naturellement ceux de M. Petit-Radel sur les -monumens
d'architecture des peuples de la Celtiberie.
M. Visconti a contribué à ce faisceau de lumières par
une explication et le rétablissement d'une inscription
grecque récemment découverte près d'Athènes , et envoyée
par M. Fauvel , correspondant de l'Institut , ou , comme le
dit spirituellement le rapporteur , le représentant de la
Classe à Athènes . Le même M. Visconti a expliqué la
peinture d'un charmant vase antique , de ceux appelés improprement
étrusques, etune inscription fort difficile conçue
4
1
170 MERCURE DE FRANCE,
en trois mots grecs qui signifient reçois , garde , jouis . Le
vase est en forme d'aiguière. La peinture dont il est décoré
représente une fontaine et une nymphe qui y puise de
l'eau . M. Quatremère de Quincy a continué ses dissertations
sur la statue colossale de la Minerve du Parthenon .
M. Mongez , reprenant des questions de détail déjà agitées
entre les érudits , a examiné si les masques en usage
sur les théâtres des anciens , et dont la bouche était trèsouverte
ou très-grande , renfermaient quelques lames de
métal destinées à renforcer la voix des acteurs , ou si cette
bouche était travaillée sous la forme de coquille pour produire
l'effet du porte-voix des modernes . Les deux opinions
quront partagé les érudits ne sont point adinises par
M. Mongez , sans cependant qu'il en substitue une trèspositive.
Le même a fait encore des observations critiques sur
deux mots grecs qu'on rend ordinairement en latin par les
mots palladium duplex , manteau double , et sur les petits
vases de terre cuite , ou fioles de verre qui se trouvent dans
les sarcophages et les urnes funéraires , mêlés à des cendres
et à des débris d'ossemens : on les a nommés vases lacrymatoires
, parce qu'on y a quelquefois remarqué de l'eau :
comme il y avait aux obsèques des pleureuses salariées
(præficor ) , il était naturel d'inférer que c'était le produit
de ces larmes achetées , réunies peut-être à des larmes sincères
, que l'on consacrait aux morts . M. Mongez pense que
ces petits vases ne servaient qu'à contenir des parfums .
Les autres Mémoires dont il est rendu compte se rapprochent
graduellement des tems modernes , et même y ar
rivent. Le plus intéressant , celui qui perce le plus de ténèbres
, est le mémoire de M. Silvestre Sacy sur les séctaires
fameux dans les historiens des Croisades , sous le
nom d'assassins , et par leur chef, le vieux de la Montagne.
La profonde érudition de l'auteur ne résoud pas toutes les
difficultés; mais on n'avait jamais répandu autant de lumière
sur ce sujet.
M. Brial , voué par goût et par ses études à remonter aux
sources de notre ancienne histoire , s'est appliqué à éclaircir
la cinquième Lettre d'un historien français du douzième
siècle , Yves de Chartres , et à donner des details tirés d'un
écrit également du même siècle , sur l'ancienne grande
sénéchalie de France et le dapiferat , deux des principales
charges de la couronne . Il a aussi redressé la vicille tradition
, d'après laquelle on a cru que les sept colonnes go
JUILLET 1809. 171
thiques , surmontées de croix qu'on remarquait avant la
révolution sur la route de Paris à Saint-Denis , étaient autant
de monumens de piété filiale élevés aux endroits mêmes
où se reposa Philippe-le-Hardi , lorsqu'il porta sur ses
épaules le cercueil de Louis IX , son père. M. Brial les
regarde comme des constructions de pure féodalité , destinées
seulement à constater la suzeraineté de la riche abbaye
de Saint - Denis . Voilà des monumens bien déchus ! Le
tems et la saine critique opèrent beaucoup de ces redressemens
.
M. Boissy-d'Anglas a détruit une erreur relative à l'enregistrement
du traité de Vervins par le parlement de Paris
en 1598 .
M. Pastoret a extrait de sa Préface du quinzième volume
des Ordonnances des Rois de France , un discours sur les
revenus publics , depuis le commencement dela troisième
race jusqu'à Louis XI.
Enfin , M. de Lisle de Sales a essayé d'établir une théorie
de l'éloge public , pour arriver à ce résultat qu'on peuty
faire entrer la censure et le blâme . Cette poétique de l'éloge
doit sans doute s'attendre à éprouverquelques contradictions ,
sur-tout auprès de ceux qui se rappellent la circonstance
qui a déterminé l'auteur à écrire ce morceau . Mais il n'en
est pas moins vrai que s'il est difficile d'être juste dans l'éloge
d'un homme dont la cendre est à peine refroidie , c'est
un ministère de prostitution que de louer par étiquette et
de louer sans discernement , sans but d'utilité . Il faut que
l'éloge public soit aussi de l'histoire . L'écrivain peut avoir
le choix du ton et de la manière ; mais le caractère de
vérité doit rester et paraître , même sous les fleurs dont
l'éloge peut s'embellir.
On a entendu ensuite avec un très -vif intérêt M. Dacier
prononcer les éloges de MM. Gaillard et Bitaubé. Quelques
détails de la vie du dernier de ces deux estimables écrivains
méritent d'être consignés dans un journal auquel rien de
ce qui honore la littérature française ou lui appartient ne
peut rester étranger.
Bitaubé était né à Koenisberg , le 24novembre 1732 , d'une
de ces familles dont la France catholique se vit privée , dont
l'Allemagne protestante s'empressa de s'enrichir. La Prusse
avait peut-être reconnu l'utilité d'accueillir des infortunés
bannis qui devaient payer par les produits de l'industrie
qu'ils allaient répandre l'hospitalité qui leur était accordée .
1
.172 MERCURE DE FRANCE ,
Les nouveaux colons hâtèrent dans ce pays le développement
des lumières et préparèrent le siècle de Frédéric.
L'amour des lettres décida pour le jeune Bitaubé le choix
de sa carrière : fils d'un ministre du Saint-Evangile , il se
fit prédicateur , c'est-à-dire qu'il se familiarisa de bonne
heure avec les images simples , grandes et sublimes des
livres sacrés . Son âme dès-lors devait éprouver plus qu'un
autre les charmes puissans des ouvrages d'Homère et de
l'antiquité grecque . Les moeurs patriarchales , dit M. Dacier,
enseignent les moeurs héroïques : bientôt entraîné par le
charme de la littérature grecque , Bitaubé résolut de s'y
livrer tout entier; et le théologien céda peu à peu la place
au littérateur . Il était toujours Français par le coeur , et ce
fut sans effort que se dévouant exclusivement aux lettres ,
il n'écrivit plus que dans la langue de ses pères . Redevenir
Français était sa plus chère espérance , fixer sa demeure
à Paris l'objet de tous ses voeux. Il sentit qu'il fallait d'abord
se faire naturaliser par l'adoption des français les
plus distingués dans la république des lettres .
La littérature française à cette époque comptait peu de
traductions très-recommandables ; on n'en avait pas besoin.
Bitaubé se livra à ce genre de travaux , qui a distingué particulièrement
le siècle de la philosophie , qu'on peut aussi
appeler le siècle deś lumières , de la prose, et des traductions
.
Bitaubé , parmi les écrivains de l'antiquité auxquels il
voulut consacrer ses veilles , choisit Homère . Une femme
célèbre dès le dix-septième siècle avait tenté de faire admirer
le prince des poëtes dans cette langue , et de le venger
dés injures de quelques beaux esprits modernes ; mais cette
femme illustre , qui avait en quelque sorte ouvert la carrière
, ne l'avait pas fermée. Bitaubé crut pouvoir aller plus
loin qu'elle ; il pensa que sans être copiste servile , et sans
faire usage de périphrases ou d'équivalens infidèles , il pourrait
plier notre langue à des détails auxquels elle semble se
refuser , subordonner les formes hardies et la marche de la
langue grecque à la réserve et à la circonspection de la
langue française. Les obligations qu'il s'imposait étaient
immenses , le succès soutenu de sa traduction prouve qu'il
a su les remplir , du moins en grande partie .
M. Dacier n'a point négligé ici de faire non un parallèle,
mais un rapprochement honorable pour la classe qui compte
deux traducteurs d'Homère , savoir , Biittaauubbéé , et un autre
écrivain qui mériterait aussi bien des éloges en cette cir
JUILLET 180g . 173
constance , s'il s'agissait de comparer les deux traductions ,
et si la modestie qui lui fait garder l'anonyme n'avertissait
pas que la louange est inutile pour ceux qui bornent leur
ambition à la mériter.
Bitaubé avait d'abord donné en Prusse une Iliade française
abrégée. Dans un premier voyage en France , il eut
d'Alembert pour protecteur , et dès-lors des droits à la bienveillance
du grand Frédéric. Il devint académicien deBerlin ,
et put revenir en France achever de perfectionner son ouvrage.
L'Odyssée parut en 1785 : son succès ne fut pas
moins flatteur et moins mérité que celui de l'Iliade. Sa
place était dès-lors marquée dans la littérature ; elle le fut
en 1786 au sein de l'Académie des Belles - Lettres . De eette
époque sans cesser d'appartenir par les bienfaits de Frédéric
au pays qui l'avait vu naître , il résolut de se fixer dans celui
auquel il tenait par son ancienne origine , et qu'il avait enrichi
de ses ouvrages .
Bitaubé , partisan des traductions en prose , devait l'être
aussi de ce qu'on appelle des poëmes en prose. L'épopée ,
dépouillée d'une partie de ses charmes , peut encore intéresser
et plaire . Le poëme de Joseph en est la preuve : ce
sujet convenait bien à un homme nourri de la Bible et
d'Homère. Il n'y a pas d'histoire plus touchante que celle
de Joseph ; la manière grande et pathétique dont elle est
racontée dans les livres saints ne peut se comparer à aucune
autre manière de raconter. Elle n'a point d'art , dit encore
M. Dacier , mais elle est bien au-dessus de l'art . La tâche de
Bitaubé était difficile ; l'accueil fait à son poëme en France
et chez l'étranger prouve assez comment il l'a remplie .
L'indépendance de la Hollande et les exploits de Guillaume
de Nassau lui offrirent un sujet plus vaste. Cette
composition épique parut sous les auspices de la Révolution
française : il avait failli être la victime des fureurs de lanarchie
et de la licence ; il n'en consacra pas moins ses
chants à sa divinité favorite , à la liberté.
Bientôt des jours plus sereins vinrent luire sur la France :
l'état voisin de la détresse auquel Bitaubé avait été réduit ,
fit place à un état meilleur. La paix fut conclue avec la
Prusse; sa pension fut rétablie avec les arrérages accumulés
. Il acquitta avec la dette du malheur celles de la reconnaissance
et de l'amitié.
Les corps littéraires , supprimés par la révolution , furent
à cette époque remplacés par l'Institut . M. Bitaubé devait
être l'un des premiers appelés à la Classe de Littérature et
4
174 MERCURE DE FRANCE ,
Beaux-Arts où il lut plusieurs dissertations sur les deux
premiers livres de la Politique d'Aristote , sur le Gouvernement
de Sparte , sur Pindare et sur quelques autres sujets
de littérature ancienne .
Depuis sa sortie deprison , ajoute M. Dacier en terminant
cette Notice , aucun événement fächeux n'avait troublé le
calme de sa vie paisible et studieuse ; car on ne peut appeler
de ce nom le léger embarras que lui causa la nouvelle
guerre déclarée entre la France et la Prusse. Si elle le priva
pendant quelques instans de la pension du monarque prussien
, ce ne fut que pour lui donner la satisfaction d'en être
honorablement dédommagé par le vainqueur d'Jéna , qui
déjà l'avait compté dans le nombre des hommes de lettres
appelés à faire partie de laLégion d'honneur. Mais le plus
grand des malheurs était réservé à sa vieillesse ; la mort lui
enleva l'épouse respectable et chérie qui en avait été le soutien
et la consolation jusque dans les cachots qu'elle avait
occupés avec lui : leur destinée était unie depuis plus de
cinquante ans. Il fut aisé de prévoir que le même coup les
avait frappés tous deux , et que M. Bitaubé ne pourrait
survivre à cette affreuse séparation. Il succomba en effet,
moins à l'âge et aux infirmités qu'à ladouleur , le 22 novembre
1808 , et le même mois vit l'époux et l'épouse
réunis dans le même tombeau .
Ce tableau a produit sur l'assemblée qui écoutait M. Dacier
une impression touchante . On doit lui savoir gré d'avoir
aussi bien tracé cette union intéressante du talent à la
vertu. Déjà M. Ducis , si digne d'être l'ami des deux vieillards
, qu'il nommait Philémon etBaucis , avait chanté dans
des vers charmans le bonheur de la vie patriarchale . On sait.
que c'est à Bitaubé qu'était adressée cette belle Epître à
P'Amitié, l'un des meilleurs ouvrages de son auteur .
Un homme d'un esprit aussi cultivé et d'un talent aussi
distingué que le secrétaire perpétuel de la troisième Classe
de l'Institut , ne pouvait pas faire l'éloge du meilleur de nos
traducteurs d'Homère , sans parler de ce poète divin et sans
lui rendre hommage. Il l'a fait d'une manière digne du
sujet et de la circonstance .
L'éloge de M. Gaillard est ce qu'il devait être , sage, juste ,
bien écrit , mais d'un ton plus simple. L. B. :
JUILLET 1809 . 175
VARIÉTÉS .
CHRONIQUE DE PARIS.
ON vient de reprendre , au théâtre français , le Conciliateur
deDumoustier. Cette pièce qui n'avait eu qu'un succès
médiocre dans sa nouveauté , a été encore moins
heureuse à la reprise . Tous les journaux se sont ligués contre .
ce pauvre Conciliateur qui n'est dans la vérité qu'une conception
froide et sans intérêt. On convient généralement
que c'est au talent des acteurs qu'il faut imputer la faveur
momentanée dont elle a joui .
-Depuis la reprise d'Orphée , les journaux sont pleins
de discussions sur le célèbre Gluck : on n'ose plus attaquer
le mérite de ses belles compositions , mais on lui en dispute
la propriété et l'invention. Le plus opiniâtre athlète
qui se soit jeté dans la carrière , est M. Everat , écrivain peu
connu , et qui néanmoins se donne pour homme de lettres .
Il prétend que Gluck a pillé Philidor , qu'il a pillé Bertoni,
et pillé encore Giovani Back. Malheureusement on démontre
à M. Everat que l'Orphée de Gluck est fort antérieur
au Sorcier de Philidor ; que Bertoni , loin d'avoir imité
Gluck, s'est trouvé lui-même très-heureux de profiter
d'un si beau modèle ; et que Giovani Back n'a jamais pu
rien fournir à l'auteur d'Orphée. Tout ces faits sont si bien
établis , qu'il n'est pas à présumer que M. Everat se représente
dans l'arêne .
Après Orphée , l'Académie Impériale a repris le joli ballet
de la Chercheuse d'Esprit. On y a vu pour la première
fois une jeune danseuse , élève de M. Favre Guyardelle.
Elle est petite , mais vive , légère et enjouée ; sa figure a
beaucoup d'expression , et sa danse tient de sa figure.
- Les nouveautés du Boulevard se réduisent à une petite
pièce en vaudeville jouée au théâtre des Variétés et à
un mélodrame donné à celui de la Gaîté. La petite pièce a
pour titre , l'Ecu de Sixfrancs ; le sujet est à peu près le
même que celui du Tableau de Famille joué à l'Odéon . Ce
sont des héritiers avares qui vendent jusqu'au portrait
de leur frère . Un simple ouvrier l'achète pour un écu
de six francs , et trouve entre la toile et la planche une
somme considérable en or et en billets de banque. L'avare ,
instruit de l'événement, réclame le tableau ; mais un testament
du défunt anéantit toutes ses prétentions et la somme
176 MERCURE DE FRANCE ,
reste à l'ouvrier qui l'a trouvée. Cet ouvrage est de M.
Sewrin. ول
Le sujet du mélodrame est le Siége de Paris sous Charles
VII. Le héros de la pièce est le comte de Dunois qui
s'introduit dans l'intérieur de la ville pour y voir une jeune
personne dont il est amoureux : il est reconnu , arrêté et
prêt à perdre la vie , lorsque d'honnêtes bourgeois se réuhissent
pour remettre la ville au roi. Dunois est délivré
et épouse son amante. Cette pièce attire déjà la foule , et
partagera sans doute l'enthousiasme du public avec le
Colosse de Rhodes !
- Le Théâtre Français vient de s'enrichir d'un nouveau
débutant : il a paru pour la première fois dans la tragédie
des Horaces ; il est fort jeune et annonce d'assez heureuses
dispositions . On nous promet pour samedi 15 , la première
représentation de la Revanche , comédie en 3 actes et en
prose. Le sujet de cette pièce est tiré d'un poëte italien
nommé Frederici. Elle avait été destinée à l'Opéra-Comique
; mais un autre auteur ayant traité le même sujet , elle
a été refaite pour le, Théâtre Français .
On peut mettre au nombre des amusemens qui appartiennent
au théâtre , les tours curieux de M. Comte qui
vient d'ouvrir ses exercices de subtilités au théâtre de la rue
de Thionville. Ce M. Comte se donne pour un homme
extraordinairę . Jamais la science et le génie n'ont couru
autant de dangers qu'en sa personne . On assure qu'en Espagne
il faillit être grillé sur les bûchers de l'inquisition . En
Allemagne , des paysans , effrayés de ses tours miraculeux ,
le prirent pour un suppôt réel de l'enfer , et ce ne fut pas
sans peine qu'il déroba ses épaules à leur religieux courroux
.
Son grand talent est de répéter toutes les merveilles de
l'art du ventriloque. Il contrefait jusqu'à la voix des animaux,
et leur prête quelquefois la sienne si adroitement
qu'on croirait les entendre parler. Ses exercices sont recherchés
et suivis avec beaucoup d'empressement. Il faut pourtant
observer ( afin de modérer l'orgueilde l'esprit humain ),
que l'art du ventriloquisme n'appartient pas exclusivement
aux docteurs qui le professent, et que les Thiémet , les
Fitz-James , les Comte ont pourrivaux de gloire le pesant
reptile qui croasse dans les marais ; le crapaud a reçu de la
nature le privilége, de varier sa voix à son gré et d'en transz
planter les effets tantôt à une distance prochaine , tantôt à
une distance éloignée. Mais ce qui peut consoler nos savans
等。
MDE
LA
SEIN
JUILLET 1809 .
vans magiciens, c'est qu'il n'a que peu de notes à sa disposition
, et que jamais tous les crapauds réunis n'égale- 5 .
ront les merveilles opérées par M. Comte .
-Depuis quinze jours les presses de nos imprimeurs
sontmoins fécondes. Nous n'avons guères à annoncer que
quelques brochures de peu d'intérêt et un roman de M. Ducrai-
Duminil , intitulé le Petit Carillonneur. Le but de cet
ouvrage est un enfant qu'on rencontre sur les boulevards.
et dans les places publiques occupé à jouer des airs sur
un petit carillon. M. Ducrai lui a cherché des aïeux , une
origine , et des aventures curieuses. Il le fait passer successivement
par les vicissitudes de la fortune les plus opposées
, et le conduit enfin au bonheur et à la fortune . Il est
àdésirer que le modèle vivant de son héros hérite de cette
belle destinée .
-Un autre ouvrage qu'il faut citer par la singularité de
son titre , c'est la Philopédie . L'auteur de cette production
ne prétend à rien moins qu'à nous donner des enfans
sans passions , ce qui serait vraiment un beau présent
à faire à la société. Sa recette est facile. Il a remarqué que
les vices et les vertus sont dans le sang et tiennent à des af
fections purement physiques et matérielles ; il s'est également
convaincu que ces affections proviennent sur-tout de la
nature des alimens que nous prenons . Par exemple , la
pesanteur d'esprit est dans les haricots , les pommes-deterre
, les lentilles et tous les gros légumes; la légèreté et
l'imagination sont dans les crêmes fouettées , les omelettes
soufflées , les ailes de cailles et de perdreaux; la tristesse
est inhérente à la chair du lièvre , animal mélancolique qui
fuit la société et vit en misantrope dans ses gîtes ; la gaieté
estdans la chair de l'alouette quichante toujours ; la colère ,
`dans le dindon ; la bêtise , dans le canard et l'oie ; l'amour ,
dans les jeunes coqs et les passereaux; la vanité , dans les
paons , etc. Avec ces notions qu'il est facile d'étendre , il
vous sera aisé de constituer des enfans à votre gré ; il ne
s'agira que de régler convenablement votre table , et de n'y
admettre que des alimens choisis , sains et généreux.
,
L'auteur de la Philopédie est tellement convaincu de la
vérité de ses principes , qu'il ne craint point de s'en servir
pour expliquer le dogme du péché originel. Avant qu'Adam
eût mangé du fruit défendu , tous ses alimens étaient d'une
qualité parfaite et ne recelaient que des élémens d'innocence
et de vertu; mais quand il eut mangé la pomme fatale
, il en résulta undésordre complet dans son estomac ;
M
1.
178 MERCURE DE FRANCE ,
les vapeurs de la digestion montèrent à la tête , altérèrent
son cerveau et laissèrent dans toutes ses humeurs des principes
si pernicieux , que depuis ce tems toute sa postérité a
été infectée de vices et de folie .
Si cet ouvrage bizarre était écrit avec quelque esprit , on
le lirait pour sa singularité , comme on lit ceux du chanoine
Quillet ,de M. Robert , le Mégalantropogénésiaque , et de
M. Millot , sur les Moyens de varier les Sexes à volonté.
Malheureusement rien n'est plus triste , rien n'est plus ennuyeux
que la Philopédie. Je crains que l'auteur n'ait
mangé trop de canard et d'oie .
-Les embellissemens de Paris se poursuivent toujours
avec beaucoup d'activité . On place en ce moment les inscriptions.
qui doivent décorer l'arc de triomphe du Carrousel;
on dore le char et les chevaux du quadrige ; on attend
incessamment la huitième statue qui manque sur la façade
antéricure. Cette statue a été sculptée à Lyon .
-Les lettres viennentde perdre M. Marin , ancien censeur
royal et directeur de la librairie . Il avoit quatre-vingt-neuf
ans et conservait encore beaucoup de gaieté dans l'esprit et
d'aménité dans la conversation . Il est auteur de quelques
ouvrages de théâtre et d'une Histoire de Saladin dont les
faits sont curieux.
La mort nous a aussi enlevé M. l'abbé de Tressan , écrivain
estimable et laborieux . Il était fils du célèbre comte de
Tressan et se distinguait comme lui par son amour pour les
lettres . Il a publié à diverses époques un ouvrage classique
sur la Mythologie , une bonne traduction des Sermons
de Blair , et quelques autres ouvrages auxquels il n'a
pas attaché son nom. Il n'était âgé que de soixante ans . II
laisse beaucoup de regrets à ceux qui l'ont connu .
SALGUES .
Aux Rédacteurs du Mercure .
Paris , 12 juillet 1809 .
MON amour-propre , Messieurs , a été très -flatté de ce que vous
n'avez pas jugé la lettre d'un Bohémien , indigne d'être imprimée
dans le Mercure de France . Mais à cette gloire s'est joint un malheur ,
vous m'avez imprimé et vos presses m'ont mutilé ;
Moi-même je me cherche et ne me trouve plus.
Ce n'est pas votre faute ; c'est la mienne , ou plutôt je dois m'en
prendre à cette passion des voyages dont je vous ai si longuement
entretenus . Tandis que je pouvais avoir des épreuves à corriger, je me
JUILLET 1809 . 159
suis avisé de faire encore un petit voyage d'une cinquantaine de lieues .
Cela ne changera rien à mon opinion sur le plaisir et sur l'utilité de
voir pas soi-même comment ce monde est fait mais cela m'apprend
que ce n'est par trop des yeux d'un auteur pour revoir des épreuves ;
et que s'il est possible d'écrire en courant , dès qu'on imprime il faut
s'arrêter tout court , il faut être aussi immobile qu'un prote .
Je ne vous envoie pas d'Errata , Messieurs , je n'en ai jamais lu un
seul ; et qui est-ce qui les lit ? qui est-ce qui se soucie d'apprendre
avec certitude que telles et telles fautes sont des fautes d'impression et
non de style ? Beaucoup de gens paraissent même avoir quelque plaisir
à rester au moins dans le doute.
Cependant, comme je ne veux pas garder long-tems l'anonyme , je
serais fâché qu'on m'attribuât plusieurs des fautes qui défigurent l'impression
de cette lettre.
Je n'ai point parlé du délire de la passion orgueilleuse ou voluptueuse
des hommes célèbres , mais de leurs passions orgueilleuses ou
voluptueuses .
Je n'ai point dit que j'aurais pleuré de sensibilité de visiter une autre
planète, mais de l'impossibilité.
Je n'ai point écrit que Platon était allé sur le Nil pour enlever la
sagesse de l'Egypttee,, mais pour l'interroger.
Je n'ai point écrit : il ne le disait point , mais il HARANGUAIT tout
autour de lui ; j'ai écrit il arrangeait tout , etc. etc.
Jen'ai point écrit que l'algèbre d'Euler se rapprochait de l'arithmétique
universelle de Newton , j'ai écrit queje la rapprochais , etc. etc.
Je n'ai point écrit : si on ne parle pas ou si on entend au moins la
langue des Euler , etc. etc. j'ai écrit , si on ne parle pas ou si on n'entend
pas au moins , etc. etc. etc.
Combien il y a encore de fautes ! mais les autres défigurent ou
changent un peu moins le sens .
J'ai l'honneur , etc.
MATALASSÉNÉCCO , ASKÉNÉCCO SÉMIA.
P. S. Le nom que je viens de signer est un peu long; mais c'est
lemien.
MÉLANGES HISTORIQUES.
Tous les regards sont portés sur le Danube ; jamais ce
fleuve., déjà si historique , n'aura été témoin de si grands
travaux pour le dompter , de si grands événemens pour le
réduire. A la vue de ces travaux prodigieux exécutés en
quelques jours , et qui sembleraient attester les efforts d'une
année , un des hommes de ce tems qui joint le mieux à une
très-grande variété de connaissances l'esprit qui sait les
appliquer à propos , s'est occupé de recueillirdans les vieux
auteurs présens à sa mémoire les circonstances du règne
de Trajan , qui offrent avec cette époque de si singuliers et
de si exacts rapprochemens . Nous ne pouvons nominer
M2
1
180 MERCURE DE FRANCE ;
l'écrivain que nous soupçonnons ; les initiales Al. de L....
sont le voile sous lequel il prétend conserver l'anonyme ;
mais il lui a été plus aisé d'abréger sa signature que de
déguiser son talent. Nous le croyons à la fois voyageur ,
historien érudit etami très-éccllaaiirréé ddeess arts . Son écrit répandu
en Allemagne dans le moment précis où il était de
nature à fixer l'intérêt au plus haut degré , ne peut rien
perdre ici de ce mérite. Nous en ferons connaître la substance
à nos lecteurs ; nous leur épargnerons les citations des
autorités que l'auteur invoque; le lecteur croira sans peine ,
qu'Arrien , Strabon , Dion - Cassius , Diodore , Procope ,
Ovide même qui se plaignait en si beaux vers de paraître
unbarbare sur les rivés de l'Ister ; Marzigli , Crevier , et
notre infaillibleDanvillen'aurontpas été consultés sans fruit,
ni cités sans exactitude .
Parmi les fleuves renommés , le Danube passa toujours
pour le plus redoutable. Curion qui parvint le premier à sa
rive sauvage n'osa pas le franchir; une telle entreprise
semblait n'être réservée qu'à des hommes tels qu'Alexandre ,
Darius , Trajan et Constantin. Trajan seul eut l'idée de
soumettre à jamais ce fleuve aux armes romaines : il y fit
construire un pont en pierre qui était à la fois un monument
des arts et un monument de la grandeur romaine :
on sait que , par allusion à son goût pour les établissemens
utiles, et sur-tout pour les ponts , les Romains appellaient
ce prince Pontifex maximus , faisant d'ailleurs allusion à
sa dignité pontificale . La situation de ce pont a été confestée
, et sa forme est restée douteuse : Danville est le géographe
qui paraît avoir le plus exactement assigné sa place
au-dessous d'Orsowa. Quel était le but de ce grand ouvrage
que nous voyons recommencer de nos jours pour assurer
une conquête importante à d'autres aigles impériales , non
moins rapides , non moins glorieuses que celles des Romains
?La voici :
Trajan , dit Mr. A. de L.... , dans sa première guerre
contre les Daces , allait attaquer un ennemi dont il voulait
plutôt réprimer l'orgueil que détruire la puissance; le systême
d'une guerre rapide et impétueuse , qu'il venait d'employer
avec succès contre les Germains , lui paraissait celui
qu'il devait suivre encore. Il rassemble donc à la hâte
une forte armée, et donne le commandement d'une autre ,
qui devait agir plus bas sur la droite , à Lucius un de ses
-meilleurs généraux qui l'avait presque toujours suivi dans
ses guerres passées. Il s'avance avec ses troupes jus
JUILLET 1809 . 481
qu'au Danube , jette deux ponts sur ce fleuve , l'un près
du hameau de Gradiska , non loin de Uipalanka ; l'autre 13
milles géographiques plus bas dans un lien que Griseliní
sur sa carte appelle Columbina , tous les deux aboutissant
à des routes indiquées sur la carte de Peutinger. La bataille
fut sanglante , mais décisive; elle ouvrit à Trajan la route
et l'entrée de Zermizegethusa ou Sarmategete , capitale des
Daces . Lucius , qui de son côté remportait de grands avantages
sur la droite , ne put se réunir à l'Empereur que plusieurs
jours après la bataille : Trajan , sans laisser à l'ennemi
le tems de se reconnaître , le poursuit , le défait , et , au
moment de l'anéantir , voit arriver des députés qui lui demandent,
en suppliant , lapaix. Il consentà l'accorder , aux
conditions que le roi des Daces livrera ses machines de
guerre , licenciera ses troupes , détruira ses retranchemens ,
et ne reconnaîtra pour amis ou ennemis que les amis et
ennemis du peuple romain.
Trajan laissa une partie de ses troupes pour garder ses
conquêtes , et retourna à Rome s'occuper des soins du
gouvernement. Mais à peine un an s'était-il écoulé , qu'il
apprend que Décebale , manquant à ses traités , arme de
nouveau, fait construire en secret des machines de guerre ,
accueille chez lui les mécontens , et reprend en un moment
une attitude formidable. En effet , ce prince n'avait perdu
qu'une très-petite partie de ses Etats ; il régnait encore sur
l'immense pays connu aujourd'hui sous les noms de Transilvanie
, de Moldavie , de Valachie et d'une partie de la
Hongrie ; il n'avait fait la paix que pour gagner du tems ,
recomposer son armée; et dujour même où il avait signé
ce traité il s'était préparé à le rompre. Trajan avait bien
-pensé que cette paix ne pouvait pas être durable; mais la
guerre présentait si peu d'avantages , et tant de dangers à
son ennemi , qu'il se refusait à le croire capable d'une telle
imprudence. A tout événement il fait rassembler une armée
considérable , ordonne que l'on réunisse aux vieilles
légions qui gardaient le pays les troupes alliées et dépendantes
de l'empire romain , parmi lesquelles on distinguait
les Bataves , les Germains et les peuples des rives de la
Vistule : bientôt il apprend que les Daces ont atlaqué les
places frontières de l'empire ; il part alors de Rome au
commencement du printems , résolu de détruire une puissance
que différentes circonstances l'avaient jusque-là porté
àménager.
Ce n'était plus pour lui une guerre de mouvemens où la
182 MERCURE DE FRANCE ,
rapidité devait décider de la victoire et la victoire régler les
conditions de lapaix; il fallait ici conquérir , occuper , conserver
: c'est ce qui l'engagea sans doute à conduire ses
opérations avec plus de lenteur pour phıs de sûreté , comme
l'exprime fort bien Dion; il résolut alors de construire sur
Je Danube un pont solide qui résistant également à la crue
subite des eaux l'été et aux chocs des glaces l'hiver , assurât
pour toujours sa communication , ôtât à ses soldats l'inquiétude
d'être abandonnés , et aux ennemis l'espérance de
les anéantir : il voyait aussi avec peine , dit Procope ,
qu'un fleuve osat marquer des bornes à l'empire romain ,
qui ne devait point avoir de bornes .
,
Fémoins de ces événemens et de la fermeté de Trajan ,
des peuples entiers venaient se ranger sous ses drapeaux.
Il courut cependant de grands dangers dans cette guerre ;
souvent la communication lui fut coupée avec sa capitale
des embûches étaient tendues à sa personne , de nombreux
détachemens de barbares inquiétaient son armée de tous
côtés . C'était dans ces mêmes contrées que Lysimaque , roi
de Thrace et un des successeurs d'Alexandre , avait été
obligé de se rendre prisonnier avec toutes ses troupes ; mais
Trajan , incapable d'une telle inquiétude , suivait tranquillement
ses projets , concentré dans une forte position ,
éntouré d'une armée fidèle , il méprisait les faibles ruses de
son ennemi et ne pensait qu'à la victoire qu'il allait bientôt
remporter sur lui : il dut bénir dans la suite cette circonstance
qui lui fit connaître l'amour de ses soldats et la sollicitude
de ses peuples .
A peine la construction du pont fut-elle achevée , ce qui
demanda à peu près une année , que Trajan , déjà maître
d'une partie des Etats de Decebale , voyant son armée
augmentée parl'alliance des Jazyges , des Sarmates et d'une
partie même des Daces , se mit en marche pour attaquer le
reste des Etats de ce malheureux prince qui s'était retiré et
fortifié dans les montagnes qui séparent la Transilvanie de
la Valachie . Des députés vinrent encore le trouver pour
demander la paix; mais ils ne purent l'obtenir , le sort en
était jeté, Trajan assuré de ses communications , ne craignait
plus de faire passer son armée entière dans la plaine ,
et d'étendre ses conquêtes sur tout le pays compris entre
le Danube et les montagnes en-deça et au-delà de l'Alluta;
par ce moyen il coupait à Decebale toute retraite stur
Valachie et la Moldavie , et l'enfermait dans les montagnes
dont il se préparait à faire le siège en règle. Trois défilés
la
1
JUILLET 1809 . 183
sont encore les seuls accès pour pénétrer dans l'intérieur de
la longue chaîne qui s'étend depuis Orsowa jusqu'à la
Bukovine : on les nomme les passages de Wolkan , de
Rothenthurn et de Bolza , qui me paraissent être les mêmes
qui sont indiqués sur la colonne Trajane .
C'est au milieu de ces nouveaux obstacles que la bravoure
des soldats romains et la fermeté de leur chef se
montre avec le plus d'éclat . Ici on voit les Germains , les
Dalmates , les Lusitaniens armés à la légère escalader des
--rochers terribles au milieu d'une grêle de pierres et de dards ;
là on les retrouve forçant les camps de l'ennemi pour chercher
des vivres et surprendre ses positions. Le n° 284
représente l'armée romaine repoussée par le nombre des
barbares , et Trajan arrivant à son secours avec sa garde
prétorienne qui décide la victoire .
,
Enfin Decebale et ses principaux officiers , désespérés de
voir leur résistance inutile , mettent le feu à plusieurs villes
et se donnent la mort. Trajan , maître de ce vaste empire
contracte une alliance avec les peuples voisins , emploie
les trésors de Decebale à payer les frais de la guerre , distribue
aux braves de son armée des décorations militaires
aux blessés de l'argent , donativi , et accorde en propriété
des terres à ceux que leurs services ont le plus distingués .
,
Qu'elle est belle cette dernière récompense qui réunit la
richesse à la gloire , et qui peuple un pays de héros ! Ces
nouveaux habitans sont représentés sur les nºs 226 et 320
de la colonne : ils rappellent les voeux que formait Lucain
dans un tems trop malheureux pour qu'ils fussent exaucés .
« On done , disait le poëte , se reposera la vieillesseaprès
les guerres ? quelle sera la demeure des braves ? quels
> champs donnera-t-on à labourer à nos vétérans ? quels
>> murs serviront d'asile à nos guerriers fatigués ? n
Que pourrait-on ajouter à ce tableau , à ce récit exact dés
événemens , à ces témoignages de l'histoire dont la citation
seule a tant d'éloquence , et le rapprochement tant
d'intérêt ? Rien sans doute ; il suffit de faire succéder au
récit des faits attestés par des historiens de l'antiquité , celui
des grands événemens dont nous sommes les témoins : leur
gloire semble contemporaine; mais ceux que nous avons
à décrire aujourd'hui sont tels que cette gloire en se rattachant
à l'histoire de Trajany ajoute bien plus d'éclat qu'elle
n'en reçoit elle -même .
184 MERCURE DE FRANCE ,
POLITIQUE.
Il faut ici interrompre l'ordre des dates , et parmi les
événemens dont nous donnons un aperçu rapide commencer
par le plus récent , parce qu'il est le plus important
, le plus glorieux , le plus vivement espéré ; parce
qu'il est décisif dans la grande lutte où la France combat
pour ses alliés , et l'Autriche pour son salut ; parce qu'il
anéantit tous, les faux bruits , répond à toutes les inductions
spécieuses , et calme toutes les inquiétudes . Il faut se
hâter de dire : l'Empereur a passé le Danube , et l'armée
autrichienne est écrasée .
Le vingt-quatrième bulletin ne laissait aucun doute sur
le succès de cette entreprise ; avant de la tenter , il la déclarait
assurée , selon tous les calculs de l'art et de la prudence
; seulement il en énonçait à l'avance les moyens
et les difficultés , comme s'il eût été besoin d'en rehausser
l'éclat .
« Enfin , était-il dit dans ce bulletin , il n'existe plus de
Danube pour l'armée française : le général comte Bertrand
a fait exécuter des travaux qui excitent l'étonnement et
inspirent l'admiration.
" Sur une largeur de 400 toises et sur un fleuve le plus
rapide du monde , il a , en quinze jours , construit unpont
formé de soixante arches , où trois voitures peuvent passer
de front; un second pont de pilotis a été construit , mais
pour l'infanterie seulement, et de la largeur de huit pieds .
Après ces deux ponts , vient un pont de bateaux. Nous
pouvons donc passer le Danube en trois colonnes. Ces
trois ponts sont assurés contre toute insulte , même contro
l'effet des brûlots et des machines incendiaires , par des estacades
sur pilotis , construites entre les îles , dans diffé
rentes directiioonnss,, et dont les plus éloignées sont à250toises
des ponts . Quand on voit ces immenses travaux , on croit
qu'on a employé plusieurs années à les exécuter : ils sont
cependant l'ouvrage de quinze à vingtjours ; ces beaux travaux
sont défendus par des têtes de pont ayant chacune
1600 toises de développement , formées de redoutes palissadées
, fraisées et entourées de fossés pleins d'eau. L'île
de Lobau est une place forte : il y a des manutentions do
vivres , 100 pièces de gros calibres et 20 mortiers ou obu
JUILLET 1809. 185
1
siers de siége en batterie : vis-à-vis Esling , sur le dernier
bras du Danube , est un pont que le duc de Rivoli a fait jeter
hier. Il est couvert par une tête de pont qui avait été
construite lors du premier passage .
» Le général Legrand , avec sa division, occupe les bois en
avant de la tête de pont. L'armée ennemie est en bataille ,
couverte par des redoutes ; la gauche à Enzendorf, la droite
àGros-Aspern : quelques légères fusillades d'avant-postes
ont eu lieu.
A »A présent que le passage duDanube est assuré, que nos
ponts sont à l'abri de toute tentative , le sort de la monarchie
autrichienne sera décidé dans une seule affaire . "
. Le 3 juillet , cette publication était faite , et le 5 l'armée
accomplissait les plans tracés par le génie de son chef; le 5
elle a passé le Danube , et elle a repoussé les vains efforts
de l'ennemi pour luidisputer le passage ; le 6 elle a attaqué
les redoutables positions où l'ennemi se retranchait depuis
six semaines : la rapidité et l'ensemble des manoeuvres , le
dévouement audacieux des généraux et des troupes n'a pas
permis à la victoire de rester un moment indécise ; à dix
heures , il ne restait plus à l'armée française que le soin de
poursuivre les débris de l'armée autrichienne et d'énumérer
les pertes du vaincu : elles sont immenses en hommes , en
officiers généraux , en drapeaux , en artillerie ; elles sont à
cepoint considérables qu'on ne peut les énoncer, quelle que
soit la parfaite authenticité des lettres reçues et l'éminent
caractère de ceux qui les ont écrites : les détails officiels ne
sont pas encore parvenus. Au moment où cette feuille est
sous presse , ils sont attendus d'heure en heure ; déjà un
page de S. M. , expédié de Rheindorf le 7 juillet , est descendu
au palais de S. A. S. le prince archi-chancelier de
l'Empire , chargé par l'Empereur de lui porter la nouvelle
de cette éclatante victoire remportée à Wagram ; le même
page était passé par Plombières pour donner communication
à S. M. l'impératrice du nouveau triomphe remporté
par son auguste Epoux.
Les Polonais et les Galliciens continuent à se rendre
dignes par leur courage de la légitimé de leur cause , du
nom qu'ils veulent reconquérir et de la protection du Héros
qui veille sur eux. Les derniers rapports du prince Poniatowski
annoncent que l'archiduc Ferdinand, inquiété sur
ses derrières par la marche du général Zajonckek , qui avait
déjà passé la Pilica à la hauteurde Pulawy, avait réuni toutes
es forces dans les environs de Sandomir, et paraissait vou- 8
186 MERCURE DE FRANCE ,
loir chercher à pénétrer de ce côté. Le 5de ce mois un corps
d'environ 8 ou 10,000 hommes , aux ordres du général
Schauruth, ayant tenté de s'approcher de la place , fut repoussé
avec une perte considérable en tués et en blessés ; il
perdit aussi 300 hommes faits prisonniers .
Le 7, l'archiduc Ferdinand en personne marcha contre la
place. Il fut attaqué aussitôt , et cette seconde tentative n'ent
pas plus de succès que la première. Il parut alors renoncer
à cette entreprise; et pour partager l'attention des troupes
du prince Poniatowsky, il se décida à déboucher avec une
partie de ses forces par la Haute-Vistule ; en conséquence,
le général Schaurnth passa le fleuve à Polanice , et se porta
sur la Visluka , rivière qui est guéable sur tous les points .
Le prince Poniatowski attendant l'armée russe qui s'approchait
de lui , et dont une division doit faire sa jonction le
12 , avec ses troupes , poursoutenir ses opérations, renforça
les garnisons des forteresssseess de Sandomir'etdeZamosk, formant
les deux extrémités de sa ligne , replia à l'embouchure
du San le pont qu'il avait sur la Vistule , concentra ses
forces et prit une position sur le San , à la hauteur de Pniow
et de Czekay.
Les nouvelles levées se poursuivent en Gallicie avec la
plus grande activité ; quatre régimens d'infanterie et quatre
régimens de cavalerie , levés aux frais des principaux habitans
, sont déjà rassemblés , habillés et équipés .
Le roi de Westphalie n'a pas promis à sou auguste allié
un vain secours , il a marché à la tête de ses Westphaliens ,
de la division Gratien , d'un corps de Saxons et d'une division
française . Il est entré à Dresde le 1er de ce mois ; depuis
ce moment , les Autrichiens et leurs auxiliaires ont
montré beaucoup d'indécision dans leur mouvement de retraite;
le général Kiennmayer , dont on évalue les forces a
un nombre assez considérable , paraît avoir menacé plusieurs
points : on n'a point de nouvelles d'un engagement
qui était inévitable , si les Autrichiens n'avaientpas changé
de position. Dans ces circonstances , la famille de Saxe est
encore restée à Francfort . Partout où les Autrichiens se
sont présentés , ils se sont annoncés en libérateurs et comportés
en ennemis : des contributions énormes ont été
frappées sur les lieux qu'ils prétendaient rendre à la prospérité
et à leur légitime souverain ; ainsi , avant de rappeler
les peuples à la fidélité due à la maison d'Autriche , avant
les événemens de la guerre et les traités , les Autrichiens
commencent par les dépouiller : singulière manière de
:
JUILLET 1800 . 187-
convertir et d'instruire , croisade plus révolutionnaire que
politique , dont l'effet va directement contre le but qu'on se
propose ! Au surplus , ces événemens occupent désormais
un petit espace dans l'histoire de la campagne , ils ont cessé
d'être importans . Tout a été décidé surle Danube .
En Espagne , le général Suchet a poursuivi ses glorieux
avantages contre Blacke. Une proclamation de ce général à
ses soldats met sous leurs yeux , et le tableau de leurs combats
, et les trophées , gages de leur victoire. L'ennemi a
déjà dépassé les frontières de l'Arragon qu'il était venu
troubler , et au sein duquel il n'a pas trouvé les élémens de
la discorde sur lesquels il comptait.
Du côté de la Sierra-Morena , le général Sébastiani a fait
un mouvement qui a déterminé le roi à se porter sur cette
partie de la ligne. Voici sur le voyage de S. M. la note officielle
qui a été publiée :
" Depuis long-tems un corps d'insurgés posté dans la Sierra-
Morena était contenu dans les montagnes par la présence
du 4º corps commandé par le général Sébastiani , et posté
au-delà de la Guadiana. Vainement ce général avait-il
laissé aux ennemis la facilité de déboucher sur lui , pour
les attirer en plaine ; ils se contentaient de quelques tentatives
sur nos avant-postes , après lesquels ils fuyaient dans
leurs retraites inaccessibles. Enfin , le général , pour leur
donner plus de confiance , repassa la Guadiana , et se
porta à petites journées vers Consuegra . L'ennemi , enhardi
par ce mouvement rétrograde , déboucha enfin de la
Sierra-Morena , et se porta sur la Guadiana , qu'il passa ensuite
pour se rapprocher du corps du général Sébastiani.
Le roi, qui avait préparé toute cette manoeuvre , partit de
Mardridle 22juin , accompagné de sa garde et d'une brigadede
la division Dessoles . S. M. se rendit par Illescas ,
Tolède et Mora , à Consuegra , d'où le 4º corps venait de
se porter en avant; et continuant ce mouvement progressif,
le roi vint établir , le 28 , son quartier-général à Villa-Rubia
de Los Ojos . Une division ennemie occcupait ce poste
deuxjours auparavant, mais elle n'attendit point nos troupes ;
à peine les insurgés surent-ils l'arrivée du roi à Consuegra,
qu'ils abandonnerent Villa-Rubia dans le plus_grand désordre
, et repassèrent la Guadiana en toute hâte. Le 29juin,
le roi se porta à Daymiel , où il établit son quartier-général ;
et des renforts qu'on avaient jugés nécessaires étant arrivés ,
S. M. ordonna un mouvement général en avant pour le
lendemain. L'ennemi frappé de terreur, s'est rejeté dans
f
188 MERCURE DE FRANCE ;
les montagnes de la Sierra-Morena , et n'a tenu nulle parts
Le séjour prolongé du roi à El-Moral , où il avait porté son
quartier-général le 30 juin , n'ayant plus aucun but, S. M.
apris le parti de retourner à Tolède , en faisant occuper
toutefois par le 4º corps sa position de Consuegra , tant pour
la facilité des subsistances , que pour celle des opérations
ultérieures que les événemens pourront exiger. "
Dans cette tournée à la fois politique et militaire , le roi
n'a reçu que des témoignages d'attachement. Sur sa route
ila en à récompenser le zèle des magistrats , la fidélité des
habitans ; partout il a vu les progrès de la persuasion et de
la confiance plus puissante encore que les armes . L'effet
desesdispositions paternelles , l'esprit de révolte anéanti , le
désir dela paix manifesté dans toutes les classes qui pensent
que bientôt des chefs audacieux n'auront plus de pouvoir
sur la multitude pour l'entraîner à d'inutiles combats. Gironne
cependant est vivement pressée; on regarde comme
très-prochaine la reddition du Mont-Joui ,et dès-lors celle
delaplace.
L'apparition des Anglais devant Naples , n'a pas eu d'autres
suites , jusqu'à ce moment , que de donnerun mouvement
heureux à l'esprit national et une direction salutaire à
P'opinion de toutes les classes de la société. Défendre le
territoire , repousser les assassins vomis par la cour de
Palerme , c'est-à-dire , toutes les horreurs de la guerre civille
et étrangère ; tel a été le voeu unanime des Napolitains
etdes habitans du royaume les plus éloignés du siége du
gouvernement. La Calabre n'a montré qu'une résolution,
celle de se défendre avec intrépidité. Le général Parthonneau
était au milieu des gardes provinciales réunies à ellesmêmes
de tous les points de la province à son corps d'armée;
ce général et ceux qui commandent sur la côte , ont
tous répondu de leur poste , ou écrit que les habitans du
pays suffisaient à sa défense : probablement les Anglais
chercheront un autre point d'attaque qui leur paraisse moins
difficile et moins gardé. Le fort d'Ischia est bien défendu :
on remarque que le commandant est un Colonne ; le roi
paraît faire un très-grand fond sur la capacité et la résolutionde
cet officier qui se montre digne du nom historique
qu'il est chargé de soutenir.

Si cette expédition desAnglais a fait paraître sous le jour
leplus brillant et le peuple de Naples et l'armée du roi , il
n'a point fait moins d'honneur à la petite marine napolitaine
quia su , par l'habileté et la connaissance des lieux
JUILLET 1809. 189
suppléer à la faiblesse du nombre et à l'infériorité des marins.
Les détails de cette affaire , que nous abrégeons à regret
, sont contenus dans une lettre de Naples du 28juin :
ony décrit d'abord le combat soutenu le 25 par l'escadrille
napolitaine et les chaloupes canonnières , contre les forces
anglaises en vue de Naples dont la population était accouru
sur le rivage ; les deux frégates qui dans cette journée s'étaient
retirées après le combat sous la protection des batteries
de Pozzuoli et de Baïa , furent bientôt environnées
de vaisseaux anglais.
" S. M. ordonna donc à ces deux bâtimens d'effectuer
leur retraite dans le port de Naples au premier vent qui
soufflerait et à quelque prix que ce fût. M. Baussau , capitaine
de frégate , et Caraffa , capitaine de la corvette ,
reçurent à peine cet ordre , qu'ils se disposèrent à l'exécuter.
Ils mirent à la voile , et par des manoeuvres adroites
et hardies ,trompant la vigilance de l'ennemi , ils traverserent
l'escadre anglaise , et gagnèrent le large ense dirigeant
sur Naples . La corvette , meilleure voilière , précédait la
frégate , qui suivait plus lentement. Bientôt ces deux bâtimens
furent poursuivis et rejoints par une frégate anglaise ,
une corvette, 18 canonnières de 24, deux galiotes , et par
une flotte très -nombreuse de petits bâtimens . Toutes ces
voiles se dirigèrent contre deux seuls vaisseaux , qui endommagés
dans le long combat qu'ils avaient soutenu deux
jours auparavant , manoeuvraient avec quelque difficulté.
Aquatre heures et demie après-midi , l'action s'engagea
à la pointe de Pausillipe , et en présence de toute la ville
de Naples. Les vaisseaux ennemis vomissaient de toutes
parts , avec un horrible acharnement , un volcan de
flammes .
>>Notre frégate et notre corvette poursuivaient lentement
leur route vers Naples , en combattant avec habileté et courage.
Ce combat , soutenu à la vue d'un peuple immense ,
intéressait l'honneur national. Dans cotte circonstance , le
vent manqua tout-à-coup. Les Anglais s'approchèrent de
plus en plus , assaillirent les nôtres d'une vive fusillade ,
tentèrent l'abordage , et sommèrent nos bâtimens de se
rendre . Vains efforts ! Les Napolitains combattaient préci
sément dans le même lieu où dix ans auparavant laperfidie
anglaise sacrifia inhumainement le brave Caracciolo; ils
combattaient sous les ordres du meilleur de ses élèves , et
sous les yeux d'un peuple qui , accouru de toutes parts ,
semblait, par ses voeux, redoubler leurs forces et leur cou
190 MERCURE DE FRANCE ,
rage; ils combattaient sur-tout sous les yeux d'un roi adoré ,
qui , toujours le premier au milieu des périls , était déjà sur
les batteries du château de l'oeuf, et se préparait à protéger
leur retraite lorsqu'ils seraient arrivés à la portée du
canon du fort .
Après un combat de quatre heures , la frégate, et la
corvette ont été sauvées . Un cri de joie : Vive l'Empereur !
vive le roi Joachim ! annonça leur arrivée. Notre frégate
étant entrée dans le port , S. M. est montée sur-le-champ à
bord. Il est difficile d'exprimer l'enthousiasme et la joie que
répandit dans l'équipage cette visite inattendue ; marins et
soldats , tous montraient au roi leurs blessures , et paraisseient
n'en ressentir plus de douleur. S. M. combla d'éloges ,
de bienfaits et de grâces, les défenseurs de son pavillon et
de l'honneur national. "
Les derniers papiers anglais contiennentdes paragraphes
assez curieux : ils ne peuvent que difficilement suppléer au
défaut des séances du parlement et remplir le vide occupé
d'ordinaire par les longs débats de ce corps. Les bulletins
français , ceux d'Espagne et de Presbourg leur en tiennent
lieu; et l'on conçoit qu'il n'est aucun d'eux qui ne donne
lieu à de longs commentaires , dans lesquels on fait connaître
au peuple anglais comme quoi l'archidue a complétement
détruit l'armée française , quels succès rapides font
les Autrichiens en Saxe et en Westphalie , quelles formes
de gouvernement se donnent les indépendans du Tirol ,
quelle route a pris Chasteler pour attaquer les derrières de
l'armée d'Italie, quels progrès fait l'archiduc Ferdinand en
Pologne , enfin quels honneurs sont dus à Schill, et quels
monumens doivent consacrer sa mémoire .
Le Morning-Chronicle s'égaie périodiquement aux dépens
de ceux de ses confrères qui font connaître au public ,
non la relation exacte des événemens , mais les espérances
du ministère : il adresse sur-tout à celui-ci de singulières
questions relativement à la bataille d'Esling ; il demande
quels pas a fait celui que l'on prétend avoir été vainqueur ,
quel pas rétrograde a fait celui que l'on prétend avoir été
vaincu , pourquoi l'archiduc a fait succéder une si longue
défensive à ces attaques réitérées , sanglantes et toujours
inutiles tentées contre les murailles détruites d'Esling ?
Pourquoi il n'a pas lui-même passé à Presbourg ce fleuve.
derrière lequel il se retranche ? pourquoi le fruit de sa prétendue
victoire est-il une retraite prudente dans un camp ,
où il a cru mal à propos être inattaquable ? Le Morninget
JUILLET 1809 .
les Anglais s'habituent ainsi à juger les événemens par les
résultats ; peut- être , dit la même feuille , au moment où
nous écrivons , l'Empereur des Français , assuré de ses
communications et des subsistances de Vienne , fortifié
dans l'île qu'il a rendue inattaquable, force-t-il lui-même les
positions de l'archiduc, et enlève la dernière ressource à la
monarchie autrichienne . Certes , quelle que soit la bonne foi
présumée du rédacteur , on peut croire qu'il ne s'imaginait
pas avoir si complétement raison .
7
Le discours tenu par le chancelier d'Angleterre pour la
clôture de la sessiondu parlement a été très-remarquable :
ilcontient des aveux dont il faut prendre acte , et une inexactitude
qu'il importerait de relever , si les événemens ne
venaient d'en proclamer hautement la réfutation.
, <<Milords et Messieurs , a dit le chancelier nous avons reçu de
Š. M. l'ordre de vous informer que l'état présent des affaires publiques
permet à S. M. de vous dispenser de continuer plus long-tems vos
travaux en parlement.
22
3
> S. M. ne doute pas que vous ne retourniez dans vos provinces
avec l'intention d'employer toute l'influence de vos lumières et de vos
exemples pour graver de plus en plus dans le coeur de ses peuples le
respect pour les lois établies , et l'attachement à cette heureuse constitution
que le voeu le plus ardent de S. M. a toujours été de défendre
et de maintenir , et de laquelle , sous la protection de la Providence
dépend le bonheur et la prospérité de ce royaume .
i
20 Messieurs de la chambre des communes , S. M. nous ordonne de
vous remercier d'avoir pourvu si libéralement au service de la présente
année , et de vous exprimer combien elle est satisfaite de voir
que vous avez pu pourvoir à ce service sans presque avoir mis aucune
nouvelle charge sur son peuple .
»
,
S. M. nous commande particulièrement de vous remercier de
l'empressement que vous avez mis à seconder le desir qu'elle vous a
exprimé de voir augmenter les fonds destinés à l'entretien du clergé
pauvre. Cet objet intéressait au plus haut degré le coeur de S. M. , et
méritait d'être considéré avec bienveillance par le parlement.
> Milords et Messieurs , l'incertitude des choses humaines et les
vicissitudes qui accompagnent la guerre , ne nous permettent pas de
nous livrer avec trop de confiance à l'espérance de voir la lutte présente
se terminer heureusement ; car nous avons à lutter contre un ennemi
d'un génie actif à qui tout prospère , et dont tous les desseins , même les
plus incroyables , s'accomplissent toujours : cependant S. M. nous
192 MERCURE DE FRANCE , JUILLET 1809.
ordonne de vous féliciter des succès qui viennent de couronner les
armes de l'Empereur d'Autriche.
» S. M. m'ordonne de vous assurer qu'elle est résolue de continuer
d'aider et de soutenir de tout son pouvoir les efforts que fait cette
puissance, persuadé que vous pensez avec elle , que toutes les mesures
qui tendent au rétablissement de son indépendance ne sont pas moins
utiles aux vrais intérêts de la Grande-Bretagne , qu'elles sont convenables
à son caractère et à son honneur . »
On doit sans doute entendre par les succès que vient
d'obtenir la maison d'Autriche , la bataille d'Esling ; car il
n'est pas probable que dans le discours presqu'émané du
trône , on veuille parler de la révolte du Tirol et des incursions
de quelques partis ; il n'y a donc à répondre à cette
partie du discours qu'en rappelant les dates , l'emplacement
des quartiers-généraux des deux armées , les positions conservées
de part et d'autre , et l'usage que les deux partis ont
faitd'un repos rendu nécessaire par une lutte terrible. Ce
rapprochement facile , chaque lecteur a pu le faire avant
même qu'un événement mémorable vînt le confirmer de la
manière la plus éclatante : il eût été décisif contre la prétention
des Anglais , même sans la victoire qui vient de
signaler le passage du Danube; après cette victoire , à quel
degré d'évidence ne porte-t-il pas la vérité ?
N. B. Le canon a proclamé aujourd'hui 14 , la victoire
mémorable de Wagram. Le Bulletin , nº 25 , a été lu dans
les spectacles , par ordre du prince archi-chancelier , l'armée
autrichienne est réduite de 200,000 hommes , à moins de
60,000 . L'archiduc est coupé de la Moravie et de la Hongrie
, et forcé de se jeter en Bohême . Le duc d'Istrie a été
blessé légèrement. Nous avons à regretter la perte du général
de cavalerie-légère Lasalle .
2
ANNONCES .
Histoire des premiers tems de la Grèce , depuis Inachus jusqu'à la
chûte des Pisistratides ; pour servir d'Introduction à tous les ouvrages
qui ont paru à ce sujet ; avec des tableaux généalogiques des principales
familles de la Grèce , par M. Clavier , juge en la cour de justice
criminelle séant à Paris . Deux vol . in-8° . Prix, to fr . et 13 fr.
franc de port. -Chez Léopold Collin, libraire , rue Gilles-Coeur,
MERCURE 5.
DE FRANCE .
N° CCCCXVIII . - Samedi 22 Juillet 1809.
POÉSIE .
ENVOI A MADAME HENRIETTE D .....
Pourlejour de sa fête,du Poëme des Jardins .
Vous aimez les vers et les fleurs .
Vous en aurez , belle Henriette ;
Oui , vous aurez pour votre fête
Lesbouquets les plus beaux et les vers les meilleurs.
N'allez pas m'accuser d'une arrogance vaine.
Amon parterre ingrat , à mon ingrate veine
Jen'ai riendemandé , les vers ni les bouquets.
Demonhommage un autre a fait les frais ;
Unautre a tout fourni ; j'ai tout pris à Delille.
Comme dans la nature , en ses richesjardins ,
Vous trouverez des lis , des roses , des jasmins ,
Etdes vers comme dans Virgile.
M.....
ROMANCE.
PLAISIR d'amour embellissait lavie
De Lorédan guerrier et Troubadour.
La paix alors régnait dans sa patrie ,
Et Lorédan auprès de son amie
Goûtait plaisir d'amour.
Mais tout à coup l'ennemi de la France
Appelle au loin le guerrier Troubadour.
Las! tu vas fuir le beau ciel de Provence ,
Tu vas partir ! dit en pleurant Clémence ;
Adieu plaisir d'amour !
N
:
DEPT
cen
194 MERCURE DE FRANCE ,
Chacun alors jure d'être fidèle
En s'enivrant de l'espoir du retour .
Chacun se dit dans sa peine mortelle :
Souviens toi bien que pour un infidèle
Plus n'est plaisir d'amour.
Servant son prince en songeant à sa belle
De beaux lauriers cueillit le Troubadour ;
Disant tout bas : Oui , ma gloire nouvelle
Augmentera pout moi comme pour elle
Tant doux plaisir d'amour.
Clémence un jour à sa fenêtre assise
Voitaccourir de loin un Troubadour.
« C'est lui , c'est lui ! point n'est une méprise ;
> Sur son écu je lis cette devise :
> Plaisir , plaisir d'amour ! »
O tems heureux de la chevalerie !
Quand une fois aimait un Troubadour
Point ne changeait non plus que son amie.
Aucun des deux point n'avait fantaisie
D'autre plaisir d'amour.
PLANARD .
:
ENIGME.
J'HABITE au centre d'un palais
Entouré de deux rangs de gardes ,
Qui , sans piques ni hallebardes ,
Demon séjour ferment l'accès .
Dès que je veux exercer ma puissance
Ils s'ouvrent aussitôt , s'agitent en tout sens ,
Me servent avec complaisance ,
Sans jamais sortir de leurs rangs .
C'estmoi qui gouverne le Monde ;
Et je fais , tous les jours , l'office des valets :
Unsouverain,du fond d'une grotte profonde ,
Me commande , et me force à préparer ses mets,
JUILLET 1809. 195
LOGOGRIPHE .
J'AI de maux infinis affligé les humains ,
J'ai parfois opéré des biens inestimables ,
Le sort de l'Univers repose dans mes mains ,
Je produis des vertus , comme de grands coupables :
Je donne un vaste essor au coeur , comme à l'esprit ;
Mais malheur à qui vit aux jours où je dois naître !
Il ne goûtera point de la paix le doux fruit ;
Pour calmer mes fureurs il n'aura plus de maître.
Ame décomposer exercez vos talens;
Je renferme en mon sein , comme jadis Pandore ,
Des célestes fléaux les emblêmes frappans ,
Je vole sur dix pieds de l'une à l'autre aurore.
Du roi des animaux j'ai les traits menaçans ,
J'offre aussi d'un brigand le regard hypocrite ,
D'un noble souverain j'ai les traits imposans ,
Et d'un diable incarné la figure maudite.
-Je renferme en mon sein ce qui de tout acteur
Fixe l'attention : ce qui de la musique
Fait l'essence et les lois , une utile liqueur ,
Ce qui règle toujours un concert harmonique ,
Je vous présente encor un mode pour les choix ,
L'heureuse qualité qui subjugue et qui touche ,
Prototype sacré des moeurs comme des lois ,
Grand mot que mes faiseurs ont toujours à la bouche.
Du libre arbitre j'ai le principe constant ;
Le crime le plus vil , dont je suis très-capable;
L'étoffe qui des rois est le riche ornement;
Ce qui des indigens est le sort misérable .
Je m'explique , lecteur , avec trop de clarté ,
Tu me nommes déjà : grâce à l'effort sublime
Du héros , dont les lois m'ont enfin arrêté ,
Onn'apercevra plus partout mon poir abyme.
N2
196 MERCURE DE FRANCE
CHARADE.
Mon premier des Chinois obtient l'absurde hommage ,
Mon dernier de Bacchus barbouille le visage ,
Mon entier des mortels est souvent le partage.
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE
insérés dans le dernier Numéro .
Le mot de l'Enigme du dernier Numéro est la lettre h.
Celui du Logogriphe est Pain , dans lequel on trouve Ain et Pan.
Celui de la Charade est Corne-muse .
JUILLET 1809 . 197
:
SCIENCES ET ARTS .
TABLEAU COMPARATIF DES RÉSULTATS DE LA CRISTALLO
GRAPHIE ET DE L'ANALYSE CHIMIQUE RELATIVEMENT A LA
CLASSIFICATION DES MINÉRAUX ; par M. l'abbé Hauy ,
chanoine honoraire de l'église métropolitaine de Paris ,
membre de la Légion d'honneur et de l'Institut , professeur
de minéralogie du Muséum d'histoire naturelle
et de la faculté des sciences de l'Université impériale,
des Académies des sciences de Saint-Pétersbourg et
de Berlin , et de plusieurs autres sociétés savantes . -
Un vol . in-8 ° .-A Paris , chez Courcier , imprimeurlibraire
pour les mathématiques , quai des Augustins .
..... Ament meminisse periti .
DEPUIS que l'on a introduit dans le Mercure la mode
nouvelle d'analyser avec soin les bons ouvrages de
science et de critiquer les mauvais , l'alarme s'est mise
dans le camp des faiseurs de systèmes , jusques-là tranquilles
possesseurs de l'attention publique ; et sentant
bien qu'ils avaient tout à perdre dans cette attaque inopinée
du bon sens contre le charlatanisme , ils ont appelé
à leur secours toute la Landwehr des journalistes . L'un
nous défend gravement de nous moquer des gens à systêmes
, comme si l'on pouvait répondre sérieusement à
des folies . Un autre voudrait que l'on traitât les mauvais
auteurs avec plus de circonspection , apparemment de
peur de les décourager. Un troisième , dans son style
précieux , souhaiterait que , dans les journaux littéraires ,
le soin d'écrire sur les sciences ne fût pas confié à des
savans , mais à des littérateurs aimables , qui , dit-il ,
ayant effleuré toutes les parties de la science sans en posséder
aucune , parlent avec la même facilité de mathématiques
et de poésie , de politique et de spectacles , de
mode et de finances. Malgré la profonde sagesse de ces
décisions , nous essaierons de suivre encore la marche
quenous nous sommes tracée. Les grandes découvertes
des sciences et leurs applications les plus utiles sont
198 MERCURE DE FRANCE ,
/
aujourd'hui des objets d'un intérèt trop général pour que
l'on puisse négliger d'instruire le public de leurs progrès ;
et si on en parle il faut que ce soit d'une manière digné
de lui , c'est-à-dire avec connaissance de cause . Sans
doute il faut éviter d'entrer dans des détails techniques qui
seraient sans utilité et sans intérêt pour la généralité des
lecteurs ; mais en se bornant aux résultats généraux , ne
faut-il pas indiquer avec clarté et précision le point
important d'une découverte , le but et le mérite d'un
ouvrage ? Or voilà ce qui est extrêmement difficile quand
on s'interdit , comme on doitle faire, le langage technique
des sciences , et cela devient tout à fait impossible quand
on ne les a pas étudiées profondément . Les gens qui ne
réfléchissent que peu ou point du tout , s'imaginent
qu'être simple est la même chose qu'être superficiel ;
il y a pourtant à cela une prodigieuse différence. Le dernier
degré de la science serait une extrême simplicité ;
carun esprit qui aurait tout approfondi comprendrait les
rapports des choses aussi nettement, aussi facilement que
nous voyons les objets ; au contraire on peut être trèssuperficiel
sans être simple. Je pourrais citer tel article
de journal , qui n'a rien de profond , rien d'exact , et qui
pour un esprit droit est plus difficile à comprendre qu'une
page d'Euler ou de Newton .
L'ouvrage de M. Haüydontnous allons rendre compte
offre un exemple très-propre à confirmer les réflexions
que je viens d'exposer . Cet ouvrage , fort important par
lui-même , le devient encore davantage par ses rapports
avec une très-belle découverte du même auteur sur la
structure des cristaux , découverte qu'il a tellement
étendue et approfondie à l'aide du calcul , qu'il est parvenu
à en faire un des élémens les plus sûrs des classifications
minéralogiques . C'est là certainement le point principal
qu'ilfautmarquer à l'attention du public, qu'il fautdégager
des détails qui l'environnent et faire ressortir à tous les
yeux. Eh bien, cette idée fine et profonde sera probablement
la chose la moins sentie , où si l'on en parle ce sera
en termes vagues et généraux , pour rendre hommage
au mérite éminent de l'auteur, à son caractère, à sa juste
célébrité , plutôt que pour faire connaître au public ce
JUILLET 180g. 199
qu'il lui importe de savoir. Essayons s'il nous sera possible
de remplir cette dernière tâche . Nous croyons que
c'est la meilleure manière de louer un savant illustre
dont nous admirons les découvertes autant que nous
sommes attachés à sa personne .
Lorsqu'on entre dans un cabinet de minéralogie , et
qu'on promène ses regards sur la multitude des substances
qui y sont rassemblées , après avoir admiré l'éclát , la
diversité , la variété de leurs couleurs , l'esprit est frappé
de la configuration régulière et géométrique que présentent
un grand nombre de ces substances . Ce sont des
cubes , des pyramides ou d'autres polyèdres dont les
faces planes et brillantes semblent avoir été polies par
l'art le plus parfait. Cependant parmi ces merveilles rien
n'est l'ouvrage de l'art ; la nature seule en a fait tous les
frais . Pour vous en convaincre prenez un de ces cristaux
, choisissez ce rhomboïde que l'on nomme le cristal
d'Islande et qui est aussi transparent que l'eau la plus
limpide. Si vous examinez attentivement sa surface vous
ydécouvrirez des linéamens régulièrs semblables a des
fissures infiniment petites ; essayez de couper le cristal
dans le sens de ces fissures , il se divisera avec la plus
grande facilité , et vous présentera deux nouvelles faces
aussi polies , aussi brillantes que les premières . C'étaient
les joints naturels qui unissaient les deux morceaux du
cristal que vous avez séparés . Maintenant tous les morceaux
d'une même substance étant divisés de cette manière
, par des sections qui lui sont propres , se ramènent
à une même figure , à un même noyau cristallin , qui est
comme la forme primitive de toutes les autres , et réciproquement
toutes ces dernières , quels que soient leur
variétés , leurs accidens et les troncatures qu'elles
subissent , peuvent se reformer par le calcul et se con
clure du noyau primitif , par de simples appositions de
molécules de même forme appliquées les unes sur les
autres , suivant des lois géométriques déterminées . C'est
en cela que consiste la belle découverte faite parM. Haüy
et par le savaut chimiste Bergman, sur la structure des
cristaux. Mais ce dernier n'en a fait qu'une seule application
exacle ; au lieu que M. Haiy , guidé par des cal
200 MERCURE DE FRANCE ,
1
culs rigoureux en a tiré tout ce qu'elle contenait ; en a
généralisé les conséquences ; s'en est fait pour ainsi dire
un domaine qui lui est propre ; et a réuni ainsi le rare
avantage d'avoir créé une science très-importante et de
l'avoir portée lui-même au plus haut degré de perfection.
Maintenant, pour comprendre de quelle utilité ce résultat
peut être dans les méthodes minéralogiques , il
faut d'abord savoir ce que les naturalistes entendent par
le mot classer. Ce mot , pris en lui-même , ne signifie
autre chose que ranger. un certain nombre d'êtres suivant
un ordre quelconque ; et sous ce rapport on pourrait
classer les minéraux suivant tel ordre que l'on voudrait.
Mais comme le premier objet d'une classification
est de pouvoir faire retrouver facilement et à pointnommé
les êtres qu'elle embrasse, il faut, pour qu'elle soit méthodique
, qu'elle satisfasse à cette condition. On peut encore
atteindre ce but d'une infinité de manières plus ou
moins commodes . Par exemple , l'arrangement des mots
dans un dictionnaire, par lettre alphabétique , est une classification
méthodique ; mais elle n'a rien de nécessaire :
car en ordonnant les mots d'après leur dernière lettre, au
lieu de les ranger d'après la première , on les retrouverait
également.
Les naturalistes ayant ainsi la liberté de choisir entre
une infinité de méthodes artificielles , ont pu aspirer à une
plus grande perfection. Ils ont exigé que les méthodes
fussent , le plus possible , en rapport avec la constitution
naturelle des êtres qu'elles embrassent ; par exemple ,
dans les animaux et les végétaux, qu'elles fussent liées à
leur manière d'exister et de vivre ; dans les minéraux ,
qu'elles le fussent avec leur composition. On sent en
effet que ces méthodes naturelles auraient un grand avantage
sur les autres , puisque non-seulement elles remplisraient
la première condition , qui est de distinguer les
êtres et de faire retrouver leur place dans la méthode ;
mais encore elles les distingueraient par leurs caractères
les plus intimes , et par conséquent elles serviraient éminemment
à mettre en évidence les grands rapports d'organisation
que la nature a établis parmi eux.
JUILLET 1809 . 201
Dans les substances qui cristallisent, la forme primitive
offre un caractère frappant , facile à saisir , et qui paraît
en général constant pour la même substance. On
peut donc s'en servir utilement dans la classification des
minéraux; mais pour connaître précisément le degré
d'importance qu'on peut lui attribuer , il faut examiner
les rapports des formes cristallines des minéraux avec
leur nature intime ; et ceci nous conduit à un autre genre
de considération qui tient essentiellement à la chimie.
: Lorsqu'une substance minérale est dissoute dans un
acide ou en général dans un fluide avec lequel elle peut
se combiner , si l'on fait évaporer la liqueur lentement et
par degrés insensibles , il arrive ordinairement qu'elle ne
se vaporise pas tout entière . Une portion reste combinée
sous forme solide avec la substance minérale , et la combinaison
prend une forme cristalline constamment dé-
✓terminée . Si l'on examine successivement ces cristaux à
mesure qu'ils se forment , on voit qu'ils ne font que grossir
par une apposition régulière des particules , en conservant
toujours la même figure; de sorte que le cristal
qui n'est encore visible qu'au microscope , a déjà la
même forme et les mêmes angles que le cristal entier. Ce
résultat s'accorde avec ce que nous avons reconnu d'abord,
par la dissection des cristaux ; mais de plus on voit
ici la cause déterminante du phénomène. C'est l'affinité
chimique qui , réunissant d'abord les élémens hétérogènes
de la combinaison , détermine primitivement les
formes des particules intégrantes . Ces petits corps s'attirent
ensuite mutuellement , en vertu de leur nature
propre modifiée par la figure qu'ils ont prise. Ils exercent
ainsi les uns sur les autres des attractions qui les rap
prochent et qui les amènent enfin en contact , par les
faces où leur force attractive est la plus grande. Voilà
la cristallisation commencée. Chaque molécule , ainsi
fixée par une de ses faces , présente la face opposée
àune molécule encore libre , l'attire et s'unit à elle de la
même manière ; et ce dépôt successif des molécules les
unes sur les autres produit enfin le cristal entier .
Onvoit ainsi que la forme de ce dernier cristal est une
conséquence nécessaire de la forme et des propriétés
202 MERCURE DE FRANCE ,
physiques du premier cristal , infiniment petit , résultat
primitif de la combinaison des élémens chimiques , dont
la substance est composée. On conçoit doncque la forme
cristalline est un caractère essentiellement et intimement
lié avec la composition chimique , puisqu'il ne fait que
reproduire sur une plus grande échelle , mais avec des
rapports et des propriétés rigoureusement semblables, le
premier effet de cette composition .
Gependant plusieurs raisons s'opposent à ce que ce
principe seul suffise , sans le secours d'aucun autre , aux
classifications minéralogiques . La même forme primitive
peut appartenir et appartient en effet à plusieurs substances
dont les élémens chimiques sont différens . Il paraît
aussi que les mêmes élémens chimiques combinés
dans les mêmes proportions , mais probablement dans
des circonstances diverses , peuvent donner lieu à des
cristaux de forme primitive différentes et irréductibles
entre elles . Du moins on en a un exemple qui semble
incontestable dans la substance que l'on nomme arragonițe
, qui , analysée avec le plus grand soin par une
infinité de chimistes , en employant des méthodes qui ne
laissent rien à désirer du côté de la rigueur , a présenté
absolument et identiquement la même composition que
le cristal d'Islande , quoique sa molécule intégrante ait
une forme primitive différente; car on a eu le plus grand
tort , comme M. Haüy l'a fait voir par le calcul, de supposer
que ces deux cristaux pouvaient se réduire l'un à
l'autre; et l'on pouvait même prononcer d'avance , sans
aucun calcul , que cela était impossible , puisque, suivant
une remarque ingénieuse faite par M. Laplace , toutes
les variétés secondaires qui peuvent se déduire d'une
même forme primitive , par simple apposition , doivent nécessairement
avoir la même pesanteur spécifique, comme
cela devient évident d'après ce que nous venons de dire
sur la formation des cristaux. Or, l'arragonite et le cristal
d'Islande ont des pesanteurs spécifiques fort inégales ,
par conséquent leur forme primitive n'est pas la même. :
Une autre raison pour laquelle les caractères tirés de
la structure ne peuvent pas seuls suffire à classer les minéraux
, c'est qu'un très-grand nombre de substances mi
JUILLET 1809 . 203
nérales se rencontrent en masses non cristallisées ; et ,
généralement parlant, c'est dans cet état que se trouve la
surface de notre globe . Il est vrai que quelquefois l'intérieur
de ces masses présente une apparence de figure régulière
qui permet de les rapporter aisément à leurs analogues
cristallisées ; mais souvent aussi elles ne présentent
que des amas immenses et absolument informes,
ou des aggrégats de diverses substances sans aucune proportion
fixe et sans aucune limite de composition. Dans
ce cas , il faut évidemment abandonner toute méthode
naturelle , et classer ces substances d'après leur apparence
extérieure et d'après la disposition la plus ordinaire sous
laquelle on les rencontre : c'est l'objet d'une méthode artificielle
qui doit être fondée sur la géologie. Telle est
celle de M. Werner , qui n'emploie absolument que des
earactères extérieurs , et que ce savant minéralogiste paraît
avoir amenée à un très-haut degré de perfection.
Mais si l'on est forcé de recourir à ces caractères artificiels
lorsque tous les autres manquent , ce serait , à
mon sens , une chose peu philosophique que de vouloir
les étendre aussi aux substances cristallisables , pour lesquelles
le caractère naturel tiréde la structure est évidemment
supérieur.
D'après les exceptions que nous venons de signaler ,
on serait peut- être porté à croire que l'analyse chimique
offrirait plus d'avantages pour une classification méthodique;
mais cette méthode , qui réussirait très-bien dans
certains cas , serait sujette dans d'autres à des inconvéniens
encore plus graves. Par exemple , elle ferait une
même espèce de l'arragonite et du cristal d'Islande , parce
que ces deux substances ont une même composition chimique
; cependant , pour tout le reste , ces deux minéraux
different : ils different par leur dureté , par leur pesanteur
spécique , par leur double réfraction. Ces distinctions
si frappantes méritent bien qu'on les sépare endeux
espèces . Par une raison contraire , l'application exclusive
de la chimie aurait tout aussi peu d'avantages dans plusieurs
variétés d'espèces minérales , où la substance fondamentale
est mêlée accidentellement avec des substances
étrangères dans des proportions infiniment variables . La
204 MERCURE DE FRANCE ,
chimie ferait donc alors autant d'espèces qu'il y aurait de
proportions . Ala vérité , dans ce cas , la cristallographie a
aussi l'inconvénient de réunir ensemble des substances
dont la composition est très-diverse ; par exemple , le
grès cristallisé de Fontainebleau et le fer spathique sent
rangés dans cette méthode avec le cristal d'Islande ou
spath calcaire rhomboïdal. Cependant le grès de Fontainebleau
contient deux tiers de son poids de silice ; le fer
spathique contient jusqu'aux de son poids de fer ; et le
cristal d'Islande parfaitement pur ne contient exactement
que de la chaux et de l'acide carbonique sans un atome
de fer ni de silice . On pourrait multiplier beaucoup ces
exemples ; mais il en résulte seulement que la cristallographie
seule ne saurait suffire pour une classification
complète des minéraux suivant une méthode naturelle :
la chimie seule ne pourrait pas servir davantage ; et trèsprobablement
il en serait de même de toute méthode exclusive
, où l'on prétendrait ranger d'après un principe
unique et général , des produits infiniment variables qui
peuvent être l'effet compliqué d'une infinité de causes et
d'accidens dépourvus de toute loi .
Au milieu de ces inconvéniens opposés , quel parti
M. Haüy devait-il prendre ? celui d'employer simultanément
les secours de la chimie , de la cristallographie et
des autres propriétés qui peuvent servir à distinguer les
minéraux. Il n'emploie pas ces principes d'une manière
arbitraire , il les classe eux-mêmes suivant le degré d'influence
qu'il leur accorde , et les interroge successivement
suivant le degré d'importance de leurs indications .
Au premier rang , il place la composition chimique , c'est
elle qui maîtrise tout le reste et qui doit par conséquent
donner la loi générale de la classification. Mais il distingue
les substances cristallisables des simples aggrégats
qui sont l'objet spécial d'une autre méthode artificielle :
donc il n'a donné qu'un apperçu . Les cristaux euxmêmes
éprouvent encore une seconde classification également
dictée par les lois de la composition chimique ;
mais une fois que la composition fondamentale de la
substance est fixée , une fois que les minéraux sont distribués
par la chimie en classes en ordres , et engenres ,
JUILLET 1809 . 205
c'est la forme primitive du cristal qui détermine les espèces
; et ce sont les formes secondaires qui distinguent
les variétés , en y joignant tous les caractères extérieurs
tirés de la dureté , de la pesanteur spécifique , de l'action
sur la lumière ou des propriétés électriques , sur lesquelles
M. Haïy a découvert une infinité de phénomènes curieux,
fruits d'une sagacité rare et d'un talent singulier d'observation
. Et dans cette troisième division des minéraux où
l'on commence à employer la forme , on peut dire que
c'est encore la chimie qui domine et qui dirige le minéralogiste
, car ce sont les affinités élémentaires qui déterminent
la nature du cristal ; d'où l'on voit clairement
combien ce caractère est précieux , puisqu'à l'avantage
d'être extérieur, il joint encore le mérite d'être dans un
rapport intime avec la composition , rapport qui a déjà
produit plusieurs découvertes importantes , en indiquant
et signalant pour ainsi dire aux chimistes les différences
intimes de plusieurs substances qu'ils avaient long-tems
confondues .
: Telle est la méthode dont M. Haüy a fait l'application
détaillée dans son grand Traité de Minéralogie. L'ouvrage
qu'il publie en ce moment est comme le complément
de ce Traité ; il renferme toutes les additions et les
changemens nécessités par le progrès de la chimie ou
par la découverte de substances précédemment inconnues.
Les caractères distinctifs de chaque espèce y sont
décrits avec une précision et un détail qui ne laissent
rien à désirer. L'auteur y a joint les résultats des analyses
chimiques qu'il rapproche et compare les unes aux
autres , rapprochement qui sera aussi utile aux chimistes
qu'aux minéralogistes , en montrant aux premiers les
points sur lesquels il reste encore quelque chose à faire
pour atteindre la dernière l'exactitude , et aux autres
en leur montrant l'utilité qu'ils peuvent retirer de ces indications
. Ce livre , destiné particulièrement aux nombreux
élèves qui suivent le Cours de M. Haüy au Jardin
des Plantes , n'est , dit- on , que le prélude d'une seconde
édition de son grand Traité ; l'auteur peut être assuré
d'avance de l'intérêt avec lequel il sera lu de tous ceux
206 MERGURE DE FRANCE ,
qui aiment à voir de belles recherches présentées avec
clarté et avec précision .
Outre les objets dont je viens de parler , M. Haüy a
inséré dans l'ouvragequ'il publie aujourd'hui la discussion
•approfondie de toutes les questions de chimie minéralogique
amenées par la description successive des substances
. Il parait sur-tout avoir eu pour but de défendre
sa méthode contre les objections qu'on lui avait faites ,
et que j'ai en partie rapportées. Mais , si j'ose dire mon
avis sur ce point , il me semble que ces objections étaient
presque toutes dirigées contre l'idée d'employer la cristallisation
comme la base fondamentale d'une méthode
exclusive , au lieu que M. Haüy me semble ne vouloir
l'employer que comme un caractère primitivement subordonné
à la combinaison chimique , comme un caractère
spécifique , qui s'associe avec tous les autres , sur
lesquels il a de plus le précieux avantage d'être lié avec la
constitution même des substances . Alors les objections
faites contre la classification de M. Haüy , comme étant
exclusivement fondée sur la cristallisation , objections
qui auraient en effet une grande force dans cette hypothèse
, tombent d'elles-mêmes , ou , pour mieux dire ,
n'existentpas puisqu'il n'avoulu faire de ce caractère qu'un
des élémens d'une méthode aussi parfaite que le comporte -
la nature des substances qu'elle embrasse . C'est , je crois ,
sous ce point de vue qu'il la considérait déjà lui-même
dans son grand Traité de minéralogie ; et s'il pouvait
encore rester quelques doutes sur son opinion à cet
égard , le nouvel ouvrage qui vient de paraître les aurait
complétement dissipés . Je suis persuadé que le chimiste
célèbre qui a sur-tout réclamé en faveur de la chimie ,
ne désavoura point les conditions du traité que nous
proposons aujourd'hui entre la minéralogie et la chimie,
deux sciences qui se doivent plus que d'autres de mutuels
secours , et qui , grâces aux vues fines et ingenieuses de
M. Haüy se doivent déjà plus d'une belle découverte .
Sans doute la théorie de la cristallisation pourra faire
encore des pas importans . Depuis que l'on a commencé
à faire pénétrer le calcul dans les mystères de la chimie ,
on a acquis des idées plus nettes et plus exactes sur les
- JUILLET 1809. 207
causes de la solidité et de la cristallisation. La double réfraction
des cristaux a été liée par l'expérience et par le
calcul avec leur structure . D'après ces découvertes on a
assigné des caractères plus précis aux formes primitives ;
on les a astreintes a avoir des propriétés individuelles
semblables à celles du cristal entier. Une plus grande
précision dans les instrumens employés à la mesure des
angles des cristaux fera peut- être connaître encore , d'une
manière plus détaillée et plus intime , leurs caractères
propres , en donnant des conditions rigoureuses auxquelles
les lois de décroissemens devront satisfaire .
Peut-être aussi ces mesures assigneront-elles de petites
différences de formes entre des cristaux , que , faute d'évaluations
plus exactes , on a jusqu'à présent regardés
comme absolument semblables . Mais le principe de ces
découvertes , et de toutes celles que l'on pourra faire
désormais sur la même matière devra toujours être rapporté
au savant ingénieux et profond , qui , ayant saisi le
premier de semblables rapports , les a suivis , analysés ,
multipliés , et a frayé la route à ses successeurs .
BIOT.
208 MERCURE DE FRANCE ,
LITTÉRATURE ET BEAUX-ARTS.
OEUVRES COMPLÈTES DE M. PALISSOT ; nouvelle édition ,
revue , corrigée et augmentée . - Six volumes in-8°.
-A Paris , chez Léopold Collin , libraire , rue Gilles-
Coeur , nº 4 .
UN demi- siècle a déjà passé sur la plupart des
ouvrages de M. Palissot : tous n'ont pas également
bien supporté cette épreuve; il en est qu'on a totalement
oubliés , il en est d'autres dont on se souvient
encore . Ceux- ci doivent-ils seulement à leur mérite cette
existence plus prolongée ? enjouiront-ils toujours ? prendront-
ils place parmi ces bons écrits dont se compose
lentement le trésor de nos véritables richesses littéraires ?
ou bien seront-ils confondus un jour dans cette foule de
productions médiocres , qui n'ayant guère eu que le
mérite de la malignité , n'ont à peu près obtenu que le
succès du scandale , et dont le souvenir , effacé depuis
long-tems , n'a laissé de traces que dans la mémoire des
amateurs d'anecdotes et de curiosités bibliographiques ?
C'est sur cette question que je vais hasarder modestement
quelques conjectures .
M. Palissot se présente d'abord comme poëte dramatique
. Il a fait pour le théâtre six ouvrages , dont
aucun n'y est resté. Cela pourrait déjà former un préjugé
facheux ; mais ne nous y arrêtons pas , et tachons de
juger les pièces , indépendamment du sort qu'elles ont
eu sur la scène . Je ne parlerai point de la tragédie de
Ninus second , jouée sans succès sous le titre de Zarès :
c'est le coup d'essai d'un jeune homme de vingt ans ,
qui a pris mal à propos pour de la verve tragique , cette
chaleur d'ame et cette abondance de beaux sentimens
qu'on a ordinairement à cet âge. L'auteur a corrigé
depuis le style de cette pièce pour la placer dans ses
oeuvres ; mais c'est un soin perdu : Ninus second ne
trouvera pas plus de lecteurs que le Sapor de Regnard ,
la
JUILLET 1809 . 209
la Gabinie de Brueys , l'Annibal de Marivaux, et le
Maximien de la Chaussée .
La première comédie de M. Palissot est intitulée les
LASE
Tuteurs. Cette pièce , dont le sujet est emprunté
au
théâtre anglais , fut assez favorablement
accueillie
,
quoique le ridicule des personnages
y dégénérat
quelquefois
en caricature
outrée , et la gaieté du style en
bouffonnerie
de mauvais goût. L'auteur
fut peut-être
poussé à ces excès par sa louable aversion pour la Noide
métaphysique
et l'ennuyeuse
sensibilité
que les imita
teurs de Marivaux
et de la Chaussée
étalaient
alors sur la
scène comique . Dans un discours
préliminaire
adressé à
Mme la comtesse de la Marck , il s'éleva courageusement
contre ces ennemis de la gaieté française , et prit l'engagement
de marcher sur les traces de Molière , en promettant
toutefois
de ne point l'imiter dans cette licence
coupable
qui lui avait fait nommer en plein théâtre des
personnages
connus . « Molière ne nomma qu'une fois ,
>>dit-il , et je pense qu'il eut tort. >>> J'aurai occasion
de rappeler
à M. Palissot cette sentence
portée par luimême
.
Je laisse de côté le Barbier de Bagdad , pièce de
société faite pour l'amusement d'une personne illustre
qui en indiqua le sujet, et je passe tout de suite à un
autre ouvrage presque aussi peu important par lui-même,
mais dont les conséquences se sont étendues sur la vie
entière de l'auteur. Il s'agit de la comédie intitulée le
Cercle ou les Originaux , composée pour l'inauguration
d'une statue que le roi de Pologne , Stanislas , avait fait
élever à Louis XV, son gendre , dans une des places de
Nanci . Sous le rapport littéraire, l'ouvrage est fort peu de
chose ; c'est tout simplement une pièce épisodique ou à
tiroir , dans laquelle une certaine Orphise fait passer en
revue devant son ami Ariste divers originaux de sa société,
contre lesquels tous deux emploient tour à tour l'ironie et
le sarcasme . On prétendit dans le tems que l'auteur avait
voulu peindre Mme du Chastelet et Voltaire dans les rôles
d'une femme mathématicienne et d'un poëte nommé du
Volcan . Cette opinion n'était pas absolument dénuée de
vraisemblance. Pour qu'un poëte puisse se défendre
0
210 MERCURE DE FRANCE ,
d'avoir immolé au théâtre un ridicule individuel , il faut
que la société en offre plus d'un modèle ; or , vers ces
tems-là , quelle autre femme que Mme du Chastelet
pouvait parler et parlait de géométrie transcendante ,
d'infiniment petits , de sections coniques , d'Euclyde , de
Newton et de Léibnitz ? Quant à Voltaire , il était sans
doute moins reconnaissable dans le rôle de du Volcan ; cependant,
à travers les ridicules généraux de la Métromanie,
on pouvait distinguer quelques traits qui lui semblaient
particulièrement applicables : le nom seul de du Volcan
pouvait paraître une allusion à ce caractère irascible et
impétueux dont , cinq ou six années auparavant , il avait
donné mainte preuve éclatante devant cette même cour
de Lunéville. Enfin, les deux originaux de la comédie
sont liés d'amitié ou d'amour et en communication de
pensées et de travaux , exactement comme l'avaient été
Voltaire et Mme du Chastelet. Il n'était donc pas trop
déraisonnable de supposer que M. Palissot, voulant plaire
àquelques-unes de ces personnes illustres pour lesquelles
il a toujours eu beaucoup de déférence , avait au moins
voulu rappeler à leur malignité le souvenir tout récent
encore des prétendus ridicules que s'étaient donnés sous
leurs yeux Voltaire et Mme du Chastelet , l'un par sa
passion pour les vers , l'autre par son amour pour les
mathématiques , et tous deux par leur liaison souvent
fort tumultueuse. M. Palissot a toujours protesté jusqu'ici
que telle n'avait point été son intention ; mais , avec
sa permission , il a long-tems nié qu'il eût voulu désigner
d'Alembert dans sa comédie des Philosophes , et depuis
il a confessé très-explicitement que d'Alembert était un
des Tartuffes de philosophie qu'il avait prétendu peindre .
On voit bien que ses dénégations , relativement à Voltaire
et à Mme du Chastelet , ne peuvent trancher la question,
et qu'elles laissent toute liberté de soupçonner encore
qu'il a voulu traduire ces deux personnages sur la scène :
peut-être un jour , sur cet article comme sur l'autre , son,
aveu convertira-t-il le soupçon en certitude. Pour le
pauvre Rousseau , l'auteur ne voulait pas qu'il fût permis
d'en douter un instant. Ses opinions , ses livres et sa
conduite sont tournés en ridicule dans la comédie du
JUILLET 1809 . 211
1
Cercle; ses noms même et la qualification de Citoyen de
Genève dont il les accompagnait , y sont parodiés ; il
s'appelle dans la pièce Blaise-Gille-Antoine le Cosmopolite.
Je demande à M. Palissot lui-même , si ce n'est
pas là nommer , c'est-à-dire désigner une personne de
telle sorte qu'il soit impossible à la fois de songer à une
autre et de ne pas songer à elle , et s'il n'y aurait pas de
la dérision à prétendre qu'on ne l'a point nommée , parce
qu'on n'a pas employé exactement les lettres et les syllabes
dont se compose son nom. D'Alembert , indigné
d'une telle licence , fit aisément partager ce sentiment à
M. de Tressan , alors attaché au service du roi de Pologne .
Il fut question d'exclure M. Palissot de l'Académie de
Nanci ; sa place ne lui fut conservée qu'à la prière de
Rousseau lui-même . M. Palissot , pour diminuer le mérite
de cette démarche noble et généreuse , prétend que
la lettre de Rousseau vint un peu tard , et il insinue
qu'elle pourrait bien ne lui avoir été dictée que par des
motifs de gloire personnelle. Ce service plus ou moins
prompt et désintéressé , il le reconnut , en immolant une
seconde foisRousseau à la risée publique dans sa comédie
des Philosophes . Lorsqu'on le voit offenser de nouveau
dans cette pièce Rousseau dont il n'avait qu'à se louer ,
on ne peut plus être surpris qu'il ait voulu s'y venger de
d'Alembert dont il pensaitavoir à se plaindre . Mais pourquoi
, tandis qu'il outrageait si ouvertement le premier ,
ne se permettait- il envers l'autre qu'une attaque indirecte
et masquée qui pût être facilement désavouée ? On
trouve la raison de cette différence dans une phrase même
de M. Palissot . Les liaisons intimes de d'Alembert avec
Voltaire lui prescrivaient de leménager. Diderot , Duclos,
Helvétius et quelques autres étaient apparemment de
ceux qu'après Rousseau on pouvait diffamer avec le
moins de danger. Le premier figure en personne dans la
pièce sous le nom de Dortidius , anagramme de Didrotius
; les autres y sont signalés soit par les titres de leurs
ouvrages , soit par des phrases qui en sont évidemment
tirées , soit enfin par des traits d'opinion ou de conduite
particulière . De plus , une première préface de l'ouvrage
leur imputait des maximes funestes , dont les unes sans
02
212 MERCURE DE FRANCE,
doute ne paraissaient telles que parce qu'elles étaient
séparées de tout ce qui pouvait les expliquer et les justifier
, et dont les autres n'étaient jamais sorties de la
plume de ces écrivains , et même se trouvaient textuellement
dans des livres justement réprouvés par eux. De
ces deux genres d'infidélité , le dernier fut fort vivement
reproché par Voltaire à l'auteur , qui ne sut rien de
mieux que d'alléguer une méprise de copiste ou d'imprimeur.
Quel motif noble et désintéressé put porter
M. Palissot à cet acte d'hostilité si violent , qui devait
lui attirer de si longues et si cruelles représailles ?
Etait-il , en effet , convaincu que les nouveaux philosophes
avaient l'intention coupable de saper dans leurs
écrits tous les fondemens de la société ? Se décida-t-il , de
son propre mouvement , à combattre leurs systêmes , au
risque de sacrifier le repos de sa vie entière , et sans
attendre d'autre récompense de son dévouement , que la
satisfaction d'avoir défendu l'autorité , la religion et la
morale ? Pour l'honneur de M. Palissot , on voudrait le
croire ainsi ; mais malheureusement on est conduit à
une opinion toute contraire par les faits que lui-même a
pris soin de rappeler : l'intérêt et le ressentiment y font
sentir à chaque instant leur fatale influence . M. Palissot,
dans son extrême jeunesse , écrivait à M. Patu , son
ami : « Que sais-je si je ne trouverai pas quelque Mé-
>> cène ? » et peu de tems après , il lui apprend qu'il s'est
procuré les bontés de M. le comte de Stainville , depuis
duc de Choiseul , et par suite celles de deux grandes
dames amies du comte , la comtesse de la Marck et la
princesse de Robecq. Or le Mécène et ses deux amies
n'aimaient pas les philosophes ; le premier les haïssait
sourdement en homme qui pouvait avoir besoin d'eux
pour arriver à la puissance et à la célébrité ; les autres
les détestaient ouvertement , avec toute l'imprudence
d'un sexe qui ne pouvant aspirer à rien , croit n'avoir
rien à ménager. L'écrivain qui cherche un Mécène et
qui a le malheur de le trouver , est un homme qui dès
ce moment renonce à l'indépendance de son opinion et
prend l'engagement de servir des passions qui ne sont
pas les siennes. Pour complaire à Mme de Robecq ,
JUILLET 1809 . 213
M. Palissot composa les Petites lettres sur de grands
philosophes , et les lui adressa. Diderot , qui peut-être
avait eu envers cette dame quelque tort qu'on ne connaît
pas , était on ne peut pas plus maltraité dans l'une de
ces lettres . M. Palissot lui reproche de s'en être vengé
par deux mauvaises satires en prose , dirigées contre lui
et ses deux protectrices , et ornées d'une épigraphe latine
d'une impudence cynique . Cette épigraphe que M. Palissot
nous a conservée , n'est pas , à la vérité , une revanche
fort littéraire ; et certains rapports réels ou imaginés
entre Mme de Robecq etM. Palissot qui n'était pas louche,
borgne , bossu et boiteux , comme il le dit , par antiphrase
, dans le portrait qu'il suppose que ses ennemis
ont fait de lui ; ces rapports , dis-je , ne devaient point
servir d'armes à Diderot pour repousser une attaque
qui ne s'adressait qu'à son talent et nullement à sa personne.
Au reste , il ne fut jamais trop bien prouvé qu'il
eût composé lui-même ces satires , quoiqu'elles eussent
pour objet de le défendre , en démontrant , contre l'assertion
de M. Palissot , que son Père defamille n'était
point la copie du Vero amico de Goldoni , et que d'ailleurs
la fameuse épigraphe fût assez dans le goût des
obscénités latines qu'il avait déjà mises dans les Bijoux
indiscrets . Il ne manque pas d'amis chauds et imprudens
qui , comme l'ours officieux dont parle La Fontaine ,
cassent la tête aux gens avec un pavé pour les délivrer
d'une mouche. A toute force , Diderot pouvait avoir été
servi par un de ces amis-là ; mais j'avoue que M. Palissot
était dispensé de le croire , et qu'à ses yeux Diderot
pouvait passer pour véritablement coupable . Cependant
n'avait-il rien à se reprocher lui-même ? Ce tort de
Diderot , tort qu'en le supposant vrai , il faut trouver
très-grand , ne l'avait-il pas provoqué par une attaque
gratuite , assez violente pour faire perdre toute mesure
à un homme moins bouillant ? En sa qualité d'agresseur
, n'était- il pas responsable des suites de la querelle ,
et avait-il le droit de s'en plaindre si fort ? On attaque si
l'on veut et comme on veut ; mais on n'est pas le maître
de ne pas se défendre , et l'on se défend comme onpeut .
L'aveugle emportement de Diderot comprenant dans sa
1
214 MERCURE DE FRANCE,
vengeance personnelle et l'auteur et les instigatrices de
l'injure , ne me paraîtrait donc pas beaucoup plus répréhensible
que la froide malignité de M. Palissot offensant
Diderot uniquement pour satisfaire un ressentiment
étranger. Quoi qu'il en soit , M. Palissot qui , en servant
la passion de la princesse de Robecq , avait réellement
compromis lui-même cette dame par les injures
publiques qu'il lui avait attirées , résolut d'en punir
publiquement l'auteur véritable ou présumé ; et voilà la
cause immédiate , la cause efficiente , la cause unique de
la comédie des Philosophes . J. J. Rousseau avait déjà été
insulté par M. Palissot , et s'en était vengé par un bienfait.
D'Alembert qui avait voulu en tirer une vengeance moins
douce , avait excité dans le coeur du poëte un courroux
que la prudence y contenait à peine. Enfin les partisans de
Diderot, c'est-à-dire les philosophes , n'avaient pasmanqué
de se déclarer pour lui dans cette querelle des Petites
Lettres où ils étaient eux-mêmes attaqués plus ou moins
personnellement. En réunissant ces diverses circonstances
, je vois M. Palissot poussé à la haine des philosophes
, non point par des actes d'agression de leur part',
encore moins par une désapprobation raisonnée de leurs
principes , mais par les torts qu'il s'était donnés lui-même
envers eux, et peut-être aussi par les récompenses diversement
séduisantes dont les effets d'un si beau zèle étaient
et devaient être suivis . « Je me suis fait des ennemis parmi
> les philosophes , a pu se dire M. Palissot ; faisons contre
>>> les philosophes une comédie où je mettrai mes ennemis.
>> S'ils n'étaient que mes ennemis , le Gouvernementne les
>> abandonnerait point à mes coups ; peignons-les comme
' >> les ennemis du Gouvernement lui-même , qui alors se
>> chargera de protéger et peut- être même d'achever ma
>> vengeance , sans compter le prix qu'il mettra sûrement à
>> mongénéreuxdévouement. » Lecalcul était spécieux : il
s'est pourtant trouvé faux en quelques points . Il peut
être curieux d'entendre sur ce sujet le récit d'un contemporainqui
prenait un intérêt fort vif aux choses qui concernent
le théâtre , et qui avait tous les moyens d'en être
exactement informé. Ce contemporain est Collé qui prudemment
contenait dans le monde sa haine contre les
JUILLET 1809 . 215
philosophes , mais rentré chez lui la soulageait abondamment
dans ce Journal qu'on a publié il y a deux ans , et
dont par conséquent M. Palissot ne peut récuser le témoignage
. Voici ce que Collé dit de la pièce des Philosophes
: « C'est la satire la plus amère , la plus sanglante
>> et la plus cruelle qui ait jamais pu être autorisée . Non-
>> seulement il est sûr qu'il y a eu des ordres supérieurs
>> pour la faire jouer , mais il est encore à présumer que
>> c'est un ouvrage de commande , et qu'il n'a pu entrer
>> dans l'esprit de l'auteur que cette pièce pût supporter
>> la représentation , à moins qu'on ne lui eût dit qu'on
>>> la ferait jouer d'autorité ; ou bien l'auteur n'avait- il
>> composé ce libelle que pour le faire imprimer furtive-
>> ment ? Un fait bien certain et qui confirme mes soup-
» çons sur ces deux points ,'c'est que c'est Fréron qui a
>> présenté et lu cette pièce aux comédiens , mais avec
>> une audace qui , dans un siècle moins poli , serait qua-
>>>lifiée d'impudence. Il leur dit qu'il leur apportait une
>> comédie , sur la réception de laquelle il serait inutile
>> de délibérer , attendu qu'elle serait jouée malgré eux ...
» Quelque méprisable que soit Fréron , l'on ne saurait
>> supposer qu'il se soit si fort avancé sans la certitude
>> entière d'être soutenu ; il avait l'autorité derrière lui ....
>> Une singularité remarquable encore dans tout ceci ,
>>c'est que la protection accordée à cette comédie , et
» qui ne peut être que très- puissante , n'ose pas se dé-
>> clarer , qu'elle reste cachée . Avant la représentation ,
>> l'on disait hautement que c'était par ordre de monsei-
>> gneur le Dauphin que l'on jouait cette comédie . Au-
>> jourd'hui , ce prince fait dire expressément dans le
>> public qu'il ne connaît pas la pièce , et qu'il ne l'a pas
>>> lue . M. le duc de Choiseul, que l'on accusait pareille-
>> ment de favoriser Palissot , s'en est excusé de même ,
>> comme d'une vilaine action ; tous deux se défendent
>> de cette honteuse protection . » Il faut avouer qu'il y
avait du plaisir à servir les princes et les grands seigneurs
de ce tems-là. C'est à cette même époque que le Franc de
Pompignan , autre défenseur du trône et de Fautel ,
allant faire sa cour au Dauphin, ce prince lui tourna le
dos , et dit en riant à ceux qui l'entouraient :
Et l'ami Pompignan pense être quelque chose.
216 MERCURE DE FRANCE ;
M. Palissot eut pourtant de quoi se consoler du désaveu
de ses protecteurs . Sa loge , comme il nous l'apprend
lui-même , fut presque toujours retenue par des évèques .
La pièce fut annoncée en chaire à Saint - Paul par
M. l'abbé de la Tour-du-Pin , comme elle l'était à la comédie
par Préville-Crispin; elle fournit quelques passages
à des réquisitoires et à des mandemens . M. Palissot
a raison de dire que jamais comédie n'avait obtenu
de pareils honneurs . Le Tartuffe en a obtenu de tout
contraires : au lieu d'être annoncé en chaire , il y était
déchiré ; et , loin qu'il fournît des passages aux réquisitoires
du parlement et aux mandemens de l'église , le premier
président défendait aux comédiens de le jouer , et
les évêques sans doute défendaient à leurs ouailles de
l'aller voir. Le triomphe de la comédie des Philosophes
ne fut pas de longue durée. Les victimes se soulevèrent
contre leur bourreau : le mot est dur ; mais M. Palissot
pourrait- il s'en plaindre , lui qui retourne contre les philosophes
le mot plus dur encore que l'un d'eux se permit
contre Fréron , et qui nous les fait voir , à la représentation
de sa pièce , comme des criminels qui , avant de
subir leur sort , montent à l'Hotel-de-ville ? Qui , sans
doute , il avait traité en criminels , il avait pilorié sur le
théâtre des hommes respectables au moins par leur
probité, en les peignant comme de vils intrigans qui se
sont emparés de l'esprit d'une folle pour s'emparer ensuite
de son bien; et c'est un crime véritable dont luimême
ne se lavera jamais . En vérité , on ne revient pas
de son étonnement , lorsqu'après avoir vu ce tableau à la
fois si hideux et si faux, on lit ces propres mots écrits
par l'auteur : «Je me suis imposé la loi la plus sévère de
>> respecter les bienséances , et de n'opposer à mes enne
>> mis que les armes d'une plaisanterie autorisée de tout
>> tems au théâtre. >> Quelles bienséances et quelle plaisanterie
! C'est avec la même bonne foi qu'en un autre
endroit de ses OOEuvres , il nous parle de l'antipathie qu'il
a pour les querelles et de l'amour qu'on lui connaît pour
la paix . Vraiment M. Palissot se laisse entraîner aussi
beaucoup trop loin quelquefois par cette habitude invé
térée qu'il a de se moquer des gens . Un travers bien ex
JUILLET 1809 . 217
traordinaire en lui , si toutefois ce n'est pas encore un
persifflage messéant , c'est de se représenter sans cesse
comme unhomme atrocement persécuté. Les philosophes
sont des monstres qui ont répondu par d'infâmes libelles
aux innocentes railleries du paisible et bon M. Palissot .
Ils ont poussé la noirceur jusqu'à demander qu'on cessat
les représentations d'une comédie où ils étaient vilipendés
; et , ce qui met le comble à tant d'horreurs , ils ont
entrepris , ils sont venus à bout de fermer la carrière du
théâtre à un homme qui s'y promettait beaucoup de gloire
et toujours à leurs dépens . Certes M. Palissot faisait beaucoup
trop d'honneur à leur philosophie , tout en l'outrageant,
s'il les croyait gens à souffrir un affront si cruel, sans
en tirer vengeance , et sur-tout sans chercher à empêcher
qu'il ne se récidivât . Ces apologies , ces récriminations
éternelles reviennent à tout propos dans les six volumes
de M. Palissot. Quelque esprit , quelque adresse que l'auteur
y ait mise , elles sont fastidieuses et même choquantes
, parce qu'elles sont évidemment fausses , parce
qu'elles sont démenties hautement par les ouvrages
mêmes dont elles voudraient être la justification. C'est
auprès de Voltaire que M. Palissot fit ses plus grands
efforts ; et cela paraîtra tout simple , si l'on se rappelle
qu'il n'avait épargné un peu d'Alembert , qu'en considération
de sa liaison intime avec ce grand poëte. Mais
Voltaire s'obstina à voir dans la comédie des Philosophes
ce qui réellement y était , c'est-à- dire : « Diderot , Hel-
>>vétius , d'Alembert, Duclos , le chevalier de Jaucourt
>> et tutti quanti représentés comme des marauds qui en-
>> seignent à voler dans les poches>> ; et , ce qui fait véritablement
honneur à son caractère , il ne voulut jamais
séparer sa cause de celle des philosophes outragés , quoique
M. Palissot , avec plus de cajolerie que de bonne
foi , affectât de distinguer sa doctrine de la leur , et
même ne négligeât pas les moyens de lui rendre leur
attachement suspect. En effet , dans le projet d'attaquer
la philosophie moderne comme ennemie de l'autorité, de
la religion et de la morale , Voltaire pouvait-il , devait-il
être excepté , lui dont les nombreux et charmans écrits
avaient rendu si populaires ces mêmes principes plus ou
218 MERGURE DE FRANCE ,
moins dangereux , qu'au moins les autres n'avaient déposés
que dans des ouvrages peu attrayans et souvent peu
intelligibles pour le vulgaire des lecteurs ? Comment expliquer
cette inconséquence ? M. Palissot aimait beaucoup
Voltaire , je le conçois sans peine ; mais enfin les
agrémens du poëte devaient-ils lui fermer les yeux sur les
torts du philosophe ? Ne pouvait-on pas lui dire comme
Philinte à Alceste au sujet de Célimène :
Ne sont-ce plus défauts dans un objet si doux ?
Ne les voyez- vous pas , ou les excusez -vous ?
:
Il est bien évident que M. Palissot , très-peu susceptible
de s'aveugler sur les torts d'autrui , mais aussi trèséclairé
sur ses propres intérêts , a craint de s'attirer les
coups d'un ennemi aussi redoutable que Voltaire ; et en
effet , sans parvenir à le convaincre de ses bons sentimens
pour lui , il a réussi du moins à enchaîner son bras
par des protestations multipliées d'attachement et d'admiration
. Deux ou trois épigrammes légères et plusieurs
traits , fort durs à la vérité , mais lancés dans le secret de
la correspondance , sont tout ce que Voltaire se permit
contre l'adorateur très-équivoque qui le traitait un peu
en génie malfaisant , c'est-à-dire ne l'encensait que pour
n'être pas foudroyé par lui. Ce n'était pas ainsi que le
Franc de Pompignan venait tout récemment d'en agir
dans sa sortie contre la philosophie moderne ; du moins
il avait attaqué bravement Voltaire qui en était le chef, et
il l'avait attaqué dans l'Académie qui en était le camp retranché.
Aussi , quelque injuste et indiscrète que puisse
paraître son agression , quelque plaisir qu'on éprouve à
lire les facéties qu'à bon droit Voltaire fit pleuvoir sur
lui pendant plus d'un an , on se sent de l'estime pour son
caractère , on admire sa conduite courageuse et conséquente
, on applaudit à la pureté de ses intentions, et l'on
plaint un si galant homme d'avoir entamé témérairement
une querelle qui a empoisonné le reste de sa vie et rendu
muette une lyre dont il avait quelquefois tiré des sons
nobles et touchans . Une manière d'agir aussi contraire à
la sienne que l'a été celle de M. Palissot , ne peut sans
doute prétendre au même tribut de considération et de
regrets.
JUILLET 1809 . 219
Si je me suis tant appesanti sur l'origine , les circonstances
et les suites de la comédie des Philosophes , la
faute en est à M. Palissot lui-même , qui , cinquante ans
encore après que l'affaire a été jugée tout d'une voix
contre lui , semble vouloir en appeler à la génération
présente , et lui faire prendre le change sur le fond d'une
cause déjà très-éloignée d'elle . Il m'a semblé utile d'en
faire revivre les traces nécessairement un peu effacées ,
afin de fixer l'opinion des lecteurs qui ne les auraient pas
recueillies eux-mêmes dans les écrits du tems . Il ne s'agit
plus que d'examiner la comédie des Philosophes
comme composition dramatique . C'est l'ouvrage de prédilection
de M. Palissot , celui sur lequel il consent à
être jugé , ou plutôt d'après lequel il se juge lui-même et
très-favorablement. Il prétend d'abord que « ce qu'on
>> ne lui a pas encore pardonné et ce qu'on ne lui par-
>> donnera de long-tems , c'est d'avoir osé prendre pour
>> modèle dans les Philosophes le style de Molière et de
>> s'en être approché plus qu'aucun de ses contempo-
>> rains . » Il n'est guère probable qu'on en veuille si
long-tems à un homme pour cela , et beaucoup d'ennemis
et même d'amis de M. Palissot ne trouvent pas son
tort aussi grand qu'il se le figure . Ensuite il s'emporte
fort contre l'intention maligne et basse de ceux qui
affectent de répéter tous les jours que depuis la Métromanie
et le Méchant , la Muse comique est constamment
demeurée veuve. On peut , sans intention maligne et
basse , répéter tous les jours , si l'on veut , que depuis le
Méchant et la Métromanie, on n'a point encore donné
de comédie qui les valussent ; mais (laissant de côté l'insignifiante
métaphore de la Muse comique demeurée
veuve) , personne , que je sache , n'a eu la sottise de
dire que , depuis ces deux chefs-d'oeuvres , on n'ait encore
donné aucune bonne comédie ; et d'ailleurs , sans
qu'il fallût absolument avoir recours au théâtre de
M. Palissot , celui de Collin-d'Harleville , par exemple ,
qui lui paraît si inférieur au sien . serait un assez bon démenti
donné à cet impertinent propos . Mais où en veut
-venir M. Palissot? à nous faire entendre que les Philosophes
prennent immédiatement place après la Métro
220 MERCURE DE FRANCE ,
manie et le Méchant , malgré les efforts de ces Messieurs
pour anéantir un ouvrage qui afait un peu plus de bruit
que les leurs . « C'est à quoi , ajoute-t-il , leur malveillance
>> ne parviendra jamais , et ce qui les irrite le plus , c'est
>> qu'ils n'en peuvent douter. » Les Philosophes sans
doute ont fait beaucoup de bruit ; mais si l'existence
d'une pièce consiste à rester en possession de la scène
et à exciter un intérêt indépendant des circonstances et
de l'esprit de parti , on peut tenir celle-là pour trèsanéantie.
Ce le Mierre que dans sa Dunciade M. Palissot
a métamorphosé en hibou , le Mierre a prononcé la sentence
de M. Palissot lui-même : Invente , tu vivras . Je
porte à qui que ce soit le défi de trouver une pièce de
théâtre où il y ait moins de ce qu'on appelle invention
que dans la comédie des Philosophes . C'est , comme on
le sait , mais comme on ne l'a pas assez dit et prouvé
peut-être , un calque fidèle , ou , si l'on veut , une contrépreuve
des Femmes Savantes ( 1 ) . On est réellement
(1) Je vais essayer de rendre cette vérité sensible par une analyse
comparative des deux pièces .
Les Philosophes .
Cidalise , femme ridiculement
engouée de la philosophie , veut
donner en mariage au philosophe
Valère , sa fille Rosalie , qui aime
Damis , de l'aveu de feu son père ,
bonhomme que Cidalise méprise
fort , parce que , de son vivant ,
il s'occupait de ses affaires plutôt
que d'opinions philosophiques .
Damis essayant de combattre
devant Cidalise le ridicule de la
fausse philosophie , ne fait que
l'affermir dans le dessein de marier
sa fille à un faux philosophe ;
mais il a dans ses intérêts son valet
Crispin , et Marton , suivante de
Cidalise.
Les Femmes savantes .
, Philaminte femme ridiculement
engouée des sciences et de
la littérature , veut donner en mariage
au bel- esprit Trissotin , sa
fille Henriette, qui aime Clitandre ,
de l'aveu de son père Chrysalde ,
bonhomme que Philaminte méprise
fort , parce qu'il s'occupe de
ses affaires plutôt que de livres et
d'expériences .
Clitandre essayant de combattre
devant Philaminte le ridicule du
faux bel-esprit , ne fait que l'affermir
dans le dessein de marier
sa fille à un méchant auteur ; mais
il a dans ses intérêts Chrysalde ,
Ariste , frère de celui-ci , et Martine
, servante de Philaminte.
JUILLET 1809. 221
confondu de voir un poëte comique s'approprier avec
cette confiance le sujet tout entierd'une pièce si connue :
c'est à n'en pas croire ses yeux. Pensait-il donc qu'on
avait oublié Molière ? ou se flattait-il de l'effacer ? non
probablement ; mais alors il ne fallait pas imprimer l'Examen
indécemment officieux , où un certain M. de la
1
Marche-Courmont , établissant un parallèle entre la pièce
de Molière et celle de son ami , donne presqu'en tous les
points l'avantage à celle-ci , avec une intrépidité qui peut
passer pour le comble de l'héroïsme en fait d'amitié et
d'indifférence pour les jugemens humains . Collé , que j'ai
déjà cité , n'est pas , à beaucoup près , si fade ; àlavérité,
il n'était pas , commeM. de la Marche-Courmont, l'ami de
M. Palissot , mais il était un fin connaisseur en comédie,
et à ce titre son jugement doit bien inspirer au moins autant
de confiance. « Tout le monde convient , dit- il , que
>> c'est le plan défiguré des Femmes Savantes de Molière ;
>>>le noeud en est le même , mais le dénouement en est mal-
>> adroit et de la plus grande platitude , quoique appro-
>> chant de celui de la comédie de ce grand homme.... Il
» n'y a aucun incident , ni aucune action , excepté dans
Valère et Dortidius , autre philosophe
introduit par lui dans la
maison , après s'être jeté à la tête
des louanges outrées , se chargent
d'invectives grossières , parce que
l'un d'eux s'est avisé de dire du
mal d'un ouvrage dont il ignorait
que l'autre fût l'auteur.
Valère qui n'en veut qu'au bien
de Rosalie , a écrit une lettre où il
se démasque lui-même. On la
surprend , on la remet à Cidalise
qui gémit d'avoir été ainsi abusée
sur le compte de Valère , et donne
àDamis la main de sa fille .
Trissotin et Vadius , autre pédant
introduit par lui dans la maison
, après s'être jeté à la tête des
louanges outrées , se chargent d'invectives
grossières , parce que l'un
d'eux s'est avisé de dire du mal
d'un ouvrage dont il ignorait que
l'autre fût l'auteur .
Vadius pour se venger de Tris
sotin qui n'en veut qu'au bien
d'Henriette , écrit une lettre où il
le démasque. Philaminte refusant
d'ouvrir les yeux , on feint que
Chrysalde est ruiné. Trissotin
alors dévoile lui-même sa basse
cupidité. Cidalise gémit d'avoir
été ainsi abusée sur son compte ,
et donne à Clitandre la mainde
sa fille.
222. MERCURE DE FRANCE ,
,
>> le troisième acte ; tout se passe en conversations ...
>> Le personnage fait pour combattre et terrasser les ,
>> philosophes , est faible ; c'est un petit raisonneur qui
>> ne fait que de petites déclamations sans donner des
>>preuves de tout ce qu'il avance ..... La mère et la fille
>> ont, dans le premier acte , une scène qui est totalement
>> manquée..... Je passe sous silence les rôles grimaçans
>> des deux valets et celui de la soubrette . Ces trois
>> mauvais personnages ne valent pas la peine qu'on les
>>critique ; et cela rentre d'ailleurs dans ce que j'ai dit
>> sur la misère du plan de cette comédie . >> Pour prouver
l'équité de Collé et la mienne , si j'ose le dire , j'ajouterai
qu'il trouve les caractères des philosophes assez bien
saisis , sur-tout celui de lafemme , sous lequel Helvétius
estjoué , et que la scène du troisième acte lui paraît pleine
d'art et deforce. Voltaire n'était beaucoup plus satisfait
de la pièce , en n'y considérant que le talent dramatique :
<«<Il se montre donc , ce cher Palissot ! écrivait-il à
>> Thiriot , il exulte en public ; il ne sait donc pas que sa
>> pièce des Philosophes est defrigidis . >> Quant au style ,
Collé , Voltaire et tous les autres se sont accordés à le
trouver très-bon . Il est franc , pur , d'une précision et
d'une élégance peu communes . Le vers de M. Palissot
n'est pas aussi spirituel , aussi brillant que celui de
Gresset; il n'est pas étincelant de verve et de gaieté
comme celui de Piron ; son trait manque quelquefois de
finesse ou de force ; frappant des ridicules d'opinion , et
non de caractère , il est toujours malin , et n'est jamais
comique ; enfin il provoque ce souris amer et muet qui
fait serrer les lèvres , et n'excite point ce rire doux et
bruyant qui les écarte. Mais M. Palissot n'en a pas
moins toutes les qualités estimables de l'écrivain ; et ses
ouvrages , justement exilés de la scène où ils ne produiraient
plus aucun effet , pourront toujours être lus avec
fruit , comme de bons modèles dans l'art de rendre ses
pensées . AUGER.
( La suite au Numéro prochain . )
JUILLET 1809 . 223
ESPRIT DES ÉCRIVAINS DU DIX-HUITIÈME SIÈCLE. Extrait de
l'Histoire de la langue et de la littérature française ;
par F. G. DE LA ROCHEFOUCAULD , sous préfet de
Clermont , Oise . - Un vol . in-8° . Paris , chez
Giguet et Michaud , imprimeurs-libraires , rue des'
Bons-Enfans , nº 34.
0
1
S'IL est vrai qu'on puisse dire de la comédie ce qu'un
sage de l'antiquité a dit de la philosophie , qu'elle est le
remède de l'âme , il faut convenir pour l'honneur de
l'art que les meilleurs remèdes n'agissent pas toujours
efficacement ; que leur vertu dépend souvent de la conse
titution des malades ; qu'il y ades tempérammens rebelles
qui bravent le codex et résistent à toutes les ordonnances
du médecin . N'avions - nous pas dans la comédie des
Plaideurs un excellent antidote contre la manie de juger?
et néanmoins voyez avec quelle étonnante contagion
cette maladie s'est propagée jusqu'à nous ! jamais chef
de famille laissa-t-il une postérité plus nombreuse que,
le héros comique chanté par Racine ? Aujourd'hui tout
le monde veut juger , et comme le mal affecte, sur-tout le
cerveau de nos jeunes gens , il y a peu d'apparence que
cette épidémie disparaisse de sitôt . Sur quel genre de
questions n'osent-ils pas prononcer? morale , politique ,,
législation , sciences , beaux arts , littérature ; tout rest
sortit à leur tribunal , et si Dieu au jour du jugement
dernier se trouvait embarrassé , ils s'offriraient en foule
pour lui servir de substituts .
Rien n'est peut-être plus remarquable que cette plai
sante confiance que la plupart de nos jeunes écrivains
ont dans leur propre savoir , que cette imperturbable
confiance avec laquelle ils prononcent sur des matières
du plus haut intérêt .
Un philosophe de la Grèce interrogé sur une question
difficile demanda d'abord un jour pour y répondre , puis,
deux , puis huit , et enfin un délai indéterminé . Le célèbre
auteur de l'Esprit des Lois s'enferma trente ans dans la
solitude du cabinet pour méditer sur son sujet. Nos jeunes
gens procèdent d'une manière bien plus expéditive ,
!
224 MERCURE DE FRANCE ,
unmois , une semaine , leur suffisent pour mettre au net
un traité complet de morale , de politique , de philosophie
; ils ne demandent que le tems d'écrire .
,
Si l'on voulait chercher les causes de cet étrange excès
d'amour-propre et d'aveuglement , on les trouveraient
d'aborddans cette grande lacune d'enseignement et d'édud'acation
qui ont occasionnée nos désastres révolutionnaires
. Etrangers à tous les secrets de l'instruction
dénués de cette étendue de vue qui accroît et recule
l'horizon , ils mesurent tout sur la faiblesse de leur rayon
visuel ; ils s'avancent sans inquiétude et sans crainte ,
parce qu'ils ne soupçonnent pas même les obstacles qui
peuvent s'opposer à leur marche : semblables à ces peuplades
reléguées dans l'enfoncement des mers , qui seules
et sans communication avec d'autres nations ne soupçonnent
pas un autre monde , parce qu'elles ne voientque
le sol qu'elles foulent de leurs pas .
On trouverait encore la cause de ce désordre dans les
exemples qu'ont eus autrefois sous les yeux la plupart de
ceux qui , sans verve , sans connaissances , sans littérature
, se mêlent aujourd'hui d'être poëtes , historiens ,
critiques , orateurs , etc. En voyant pendant quelques
années la tribune aux harangues , le barreau , les fonctions
publiques occupées par des hommes dénués d'éducation
, de lumières , de capacité , en voyant le sceptre
de la critique entre les mains d'une foule d'aventuriers
présomptueux et ignorans , ils se sont imaginés que rien
n'était plus facile que décrire ; que l'étude et le travail
étaient des soins inutiles et superflus , et que l'esprit
naturel suppléait à tout. De là cette innombrable multitude
de brochures , de compilations , d'oeuvres informes
de tous les genres , qui font gémir à la fois la presse , le
bon sens et le goût.
Je suis véritablement affligé de placer dans une aussi
triste catégorie l'ouvrage de M. de La Rochefoucauld .
J'aurais voulu ménager un nom cher à l'histoire et aux
lettres ; mais pourquoi M. de L. R. ne l'a-t- il pas mémagé
lui-même ? pourquoi s'est-il pressé d'écrire avant
de penser , de juger avant d'avoir formé son jugement ?
Pourquoi prononce-t-il sur tous les genres de mérite
de
1
JUILLET 1809 . 225
đe talens , de connaissances , avant de s'être demandé s'il
possédait lui-même le mérite , les talens et les connais
sances nécessaires ? Dans toute cause il y a toujours une
question préalable à discuter , c'est la compétence . Vous
entreprenez le procès du dix-huitième siècle . Mais avezvous
un titre légitime ? êtes-vous muni d'instructions et
de pouvoirs suffisans ? J'ai , dites-vous , l'amour de la
vertu et l'horreur du vice , cela ne suffit-il pas pour
écrire ? ne puis -je dire comme Juvénal :
Si natura negatfacit indignatio versum .
D'accord . Mais ce Juvénal que vous citez , croyez-vous
qu'il eût été aussi ardent à la satire s'il n'eût pas senti
en secret que la nature l'avait doué du talent qui la fait
passer à la postérité ? Etes-vous sûr d'avoir la vigueur
de ses pensées et l'énergie de son style ? Jugez , puisque
telle est votre volonté ; jugez , j'y consens , les écrivains
du dix-huitième siècle , si , avec l'amour de la vertu et
Thorreur du vice , vous sentez encore en vous un esprit
éclairé , un génie supérieur , une étendue de connais--
sances capable d'embrasser un si vaste sujet ; mais souvenez-
vous que si vous manquez de ces heureuses qualités
on rira de vos arrêts .
re
Tel est le sort que je redoute pour M. de La Rochefaucauld.
Dès la 1 page de son livre on reconnaît qu'il a
écrit à la hậte , qu'il n'a pris nul soin d'ordonner ses
idées , qu'il a négligé jusqu'à l'utile précaution d'entendre
les mots dont il se sert. Je voudrais savoir , par
exemple , ce qu'il veut dire quand il annonce que son
livre est Pépigraphe du dix-huitième siècle , et que le
caractère de l'épigraphe étant la briéveté , il se propose
de réunir dans un cadre étroit les grands traits du siècle
dernier. Eh quoi ! un écrivain qui entreprend de citer à
son tribunal les philosophes , les poëtes , les historiens ,
les moralistes , les orateurs qui ont illustré la France
depuis le siècle de Louis XIV jusqu'à nous , cet écrivain
serait-il à savoir encore ce que c'est qu'une épigraphe ?
Je comprends très-bien qu'on place une inscription sur
un monument , une sentence à la tête d'un livre , et qu'on
appelle cette inscription ou cette sentence une épi-
P
A
DEPT
DE
LA
S
226 MERCURE DE FRANCE ,
graphe ; mais qu'un livre soit l'épigraphe d'un siècle ,;
voilà assurément ce que je ne saurais concevoir , et ce
que l'auteur ne conçoit sans doute pas mieux que moi.
M. de La Rochefoucauld n'a pas pris plus de soin de
s'entendre quand il a procédé à la distribution de son
livre. Il le divise en trois parties , qui ont pour objet les
doctrines , les ouvrages et les effets ; et cette division lui
paraît admirable parce que , dit - il , « en expliquant les
>>doctrines , on fait connaître l'influence des opinions
>> sur la littérature , et qu'en appréciant les ouvrages on
>>prouve l'influence de la littérature sur les opinions . >>>
De sorte que , suivant M. de La Rochefoucauld , ce sont
les opinions qui font la littérature et la littérature qui
fait les opinions .
Je suis fàché que M. de La Rochefoucauld professe un
éloignement si irrascible pour la philosophie. S'il eût
étudié en philosophie , il aurait appris la logique , et la
logique lui aurait enseigné à éviter ces mauvais raisonnemens
qu'on appelle cercles vicieux , et qui consistent
à expliquer la cause par l'effet et l'effet par la cause .
Mais il y a bien d'autres vices dans l'ouvrage de M. de
La Rochefoucauld. Je commence par son chapitre des
doctrines . L'auteur établit d'abord que tout était parfait
sous le siècle de Louis XIV; c'était l'âge d'or , de la raison
, de la sagesse , et du génie : cependant il avoue un
peu plus loin que ce siècle d'or avait besoin d'être perfectionné
; qu'il ne s'était pas élevé jusqu'au but de l'écrivain
philosophe; et que Voltaire conçut une idée grande,
bienfaitrice , sublime même , lorsqu'il entreprit de donner
à la France une philosophie. Mais si tout était bien
sous le siècle de Louis XIV , si l'on ne pouvait sans
danger et sans crime essayer de changer les moeurs
de la nation ; si, comme M. de La Rochefoucauld le
prétend , la nation n'avait pas besoin de philosophie ,
en quoi le projet de Voltaire était- il moral , bienfaisant,
sublime ? Il serait fort difficile de mettre l'auteur
d'accord avec lui-même . Tantôt il attribue à. Voltaire
la réformation des préjugés et des erreurs ; tantôt il
fait honneur de cette révolution à Bayle , tantôt c'est
à Fontenelle qu'il l'impute. Ses opinions sur la reli
JUILLET 1809. 227
gion, la morale et les lois ne sont pas plus claires . Je
lis à la page 13 que le projet de Voltaire était sublime ,
et à la page 15 j'apprends que c'était un projet turbulent
et factieux. Ici M. de La Rochefoucauld regarde
comme une idée fort heureuse d'avoir détaché la
morale de la religion ; là il reproche aux philosophes
de s'être ligués contre la religion pour créer une morale
dénuée de son appui ; il accuse Voltaire de s'être élevé
contre la rénumération des peines . J'avoue que j'ai cher
ché inutilément à entendre ce mot de rénumération . Je
comprends bien qu'un législateur peut proposer des récompenses
à la vertu , établir des peines contre le crime ;
je vois en cela une sorte de rémunération , c'est-àdire
, une justice distributive suivant le mérite de chacun.
Mais je ne puis comprendre ce que l'auteur a
voulu dire avec la rénumération des peines , Serait-ce
une faute de typographie ? Non , car ce mot revient si
souvent qu'il faut bien que l'auteur y ait attaché un sens
et une valeur que nous ne connaissons pas .
Voyonsmaintenant si nous entendrons mieux les idées
de M. La Rochefoucauld sur le mérite de nos écrivains
du dix-huitième siècle . Il considère leurs doctrines sous
les rapports de la religion , de la morale , de la métaphysique
, de la politique et de la littérature . Après avoir
établi que Voltaire professait le pur déisme , que son
disciple Toussaint était un homme religieux qui combattait
toutes les religions , que Diderot était un homme
irréligieux qui n'admettait aucune religion , il en conclut
que l'esprit des écrivains du dix-huitième siècle était
l'impiété et l'athéisme , qu'ils nièrent la création , qu'ils
préchèrent le fatalisme , et que ce fut un point reconnu
parmi eux que tout était soumis aux chances du hasard ;
de sorte que pour produire l'Iliade ou l'Enéide il ne fallait
que jeter en l'air un nombre suffisant de caractères
d'imprimerie . J'avoue que je ne savais pas encore que
cette doctrine eût été professée dans le dix-huitième
siècle , et que le concile æcménique des philosophes
eût établi cette maxime comme un point de foi dont il
n'était pas permis de s'écarter . Mais nous sommes destinés
à apprendrebiend'autres chose , dans l'ouvrage de M. de
P2
228 MERCURE DE FRANCE ,
La Rochefoucauld . Voltaire a inséré dans son Zadig le
conte d'un ermite qui prit la peine d'accompagner Zadig
pour lui révéler les secrets qui concernent les événemens
de la viehumaine . J'avais lu ce conte dans d'autres ouvrages
bien avant d'avoir lu Zadig; cependant M. de La
Rochefoucauld m'assure que ce furent les philosophes
qui l'inventèrent pour nier la Providence. Que serait-ce
si je lui prouvais que cette parabole de l'ermite a été employée
par de saints évèques et de pieux prédicateurs ,
pour édifier les fidèles et leur faire admirer les voies
cachées de la Providence , et qu'ainsi , loin de mériter
les anathemes de M. de La Rochefoucauld , elle doit être
pour lui un sujet de respect et de vénération . Or , on la
trouve dans le Doctrinal de Sapience , de Guy de Roye ,
archevêque de Reims en 1388. M. de La Rochefoucauld
dira-t-il qu'à cette époque les archevêques de Reims avaient
quelque connivence avec les philosophes du dix-huitième
siècle?
M. de La Rochefoucauld n'est pas plus heureux quand
il considère ce dix-huitième siècle sous le rapport de la
morale . C'est particulièrement sur Diderot et sur Helvetius
qu'il fait tomber ses foudres les plus redoutables . Il
accuse le premier de s'être attaché à détruire toutes les
vertus , d'avoir anéanti tous les principes , prêché le suicide
et l'athéisme , recommandé aux hommes de n'avoir
pour règle de conduite que le soin de leur bonheur. Il
reproché au second de n'avoir eu dans l'ame aucun de
ces sentimens naturels qui sont les appuis les plus solides
de la vertu ; d'avoir établi le fatalisme pour étouffer
toute semence de bien , d'avoir été bienfaisant par ostentation
et honnête homme par calcul.
Mais en supposant même que Diderot et Helvétius aient
eu l'ame aussi noire , le coeur aussi corrompu que le prétend
M. de La Rochefoucauld, s'en suivrait- il que le dixhuitième
siècle n'ait eu que des pervers et des méchans' ,
que ces deux écrivains aient renversé toute morale , tout
honneur , toute probité parmi-nous ? Est-ce d'après les
erreurs de quelques hommes qu'il faut juger un siècle
tout entier ?
Que dirait M. de La Rochefoucauld si je le meftais en
JUILLET 1809 . 229
t
contradiction avec lui-même ; si j'opposais aux passages
que je viens de citer , ceux où il assure que Diderot ne
professa jamais positivement l'athéisme , que c'était un
homme de bien , un sage dans sa conduite privée ; qu'Helvétius
était naturellement bienfaisant et estimé de tous
ceux qui le connaissaient ? Mais s'il n'était homme de
bien que par calcul , comment ceux qui le connaissaient
pouvaient-ils l'estimer ?
On trouve la même justesse , le même accord d'idées
quand M. de La Rochefoucauld parle métaphysique ;
il en veut sur-tout au système de Loke qui rejette les
idées innées . Il ne doute point qu'on n'ait adopté ce
système que pour établir le matérialisme ; il s'attache
particulièrement à Condorcet , et pour le rendre ridicule
il lui attribue les opinions les plus absurdes : il prétend
que ce philosophe a enseigné que la durée de la vie
était indéterminée , et qu'il pourrait bien arriver un jourqu'on
ne mourût pas . Il traite d'Alembert avec plus de
ménagemens , et Condillac avec plus d'égards encore
que d'Alembert; il se contente de le plaindre et d'avoir
pitié de lui. « Sans doute , dit-il, il n'aperçut pas la
>>liaison intime des systèmes des philosophes . Ce sage
>> précepteur qui enseigna cette métaphysique (celle de
Loke ) à son élève. Il eut l'art de l'orner et de l'expli-
>>quer avec tant de clarté qu'elle parut irréfutable. Il eut
>> le talent sur-tout d'écarter les objections .... il évita
>>ainsi un combat dangereux , et il obtint avec un grand
>>nombre de partisans une gloire qui ne lui fut pas
>> même contestée. » ( pag. 35. )
Cependant , ce sage précepteur qui acquit tant de partisans
et de gloire , ce sage que M. de La Rochefoucauld
loue ici avec tant de complaisance , ce même sage nous
est représenté ailleurs (page 110 ) , comme un aveugle
qui énonça encore plus d'erreurs en grammaire qu'en
métaphysique , prétendu substituer ses connaissances à
toutes les connaissances , et enchaîner le génie à l'époque
où il prenait son vol le plus brillant.
C'est ainsi que partout M. de La Rochefoucauld se
trouve en contradiction avec lui-même , et casse le premier
les arrêts qu'il a rendus .
230 MERCURE DE FRANCE ,
Que faut-il dire de ses jugemens littéraires ? Ce sont
peut être les plus curieux de tous. Il ne reconnaît que
trois écrivains dignes de ses hommages , Massillon , Racine
fils et Pompignan ; tous les autres ont été infectés
des erreurs de leur siècle ; mais Massillon , Racine fils et
Pompignan se sont conservés purs au milieu de la contagion
générale ; ce sont les salamandres de la philosophie
, des êtres incombustibles , que l'incendie n'a pu
atteindre . Cependant M. de La Rochefoucauld ne sait
pas bien si Massillon appartient au dix-septième siècle
ou au dix-huitième ; car , comme il a vécu 40 ans dans
l'un et40 ans dans l'autre , il est assez difficile de prendre
un parti . Pour se tirer de cet embarras M. de La Rochefoucauld
a pris un moyen tout simple , c'est de placer
Massillon dans le dix-septième siècle , quand il veut
prouver que le dix-huitième n'eut point d'orateurs ; et de
le rendre au dix-huitième , quand il veut opposer des
hommes pieux aux mécréans de nosjours. Il fait la même
chose pour J.-B. Rousseau , pour Fénélon et l'abbé
Fleury; il les place alternativement tantôt parmi les
agneaux , tantôt parmi les boucs , suivant le besoin qu'il
en a.
Mais ses jugemens les plus singuliers sont ceux qu'il
porte sur nos plus grands poëtes . Vous croyez , par
exemple , que Corneille est le premier de nos tragiques ,
qu'il partage au moins le trône de la scène avec Racine.
Eh bien ! vous vous trompez , M. de La Rochefoucauld
vous apprendra que Crébillon a surpassé Corneille et
Racine . Le passage est assez curieux pour le rapporter :
** << Racine avait fermé le théâtre français du dix-sep-
>> tième siècle , et Crébillon ouvrit aussitôt celui du siècle
>> suivant . Il le dédia à la Terreur , et la coupe d'Atrée ,
>>glaçant d'effroi tous les spectateurs , les rendit immo-
>>>biles et muets . L'accent de Rhadamiste fit trembler de
>> nouveau , et ces deux seuls ouvrages ont classé à part
>>le poëte qui les créa .
>> Il s'est élevé au-dessus de Corneille et de Racine sans
>> avoir suivi leurs traces ; et Voltaire qui voulut bientôt
>> se placer aussi sur la scène tragique , fut obligé de
>> chercher aussi un quatrième genre .>>
JUILLET 1809.1 231
Mais voici bien autre chose encore ; c'est Baculard
d'Arnaud que M. de La Rochefoucauld place à côté de
Crébillon ; c'est Dubelloi qu'il élève au-dessus de Voltaire
; c'est le poëte Lebrun qui lui paraît un homme audessus
de son siècle , un homme au-dessus des hommes ,
un poëte plein d'audace qui semble penser hors de l'univers
. « Le monde et les tems , dit-il , reculèrent derrière
>> lui , et il étonna notre imagination ; nous le crûmes le
>> spectateur de la grandeur de Dieu . Ses odes adressées
>> à l'Etre suprême semblent s'élever vraiment jusqu'à
>> lui; ses odes sur les rois semblent écrites loin de la
>> terre ; son poëme de la nature , en la développant à
>> notre esprit , agrandit notre esprit lui-même. Ce poëte
>> a su étendre nos regards loin au-delà de ce que nous
>>> nommions la nature . Il a le talent d'abaisser tout ce
» qui paraît grand à l'homme ; le ver de la terre dont il
>> utilise l'existence , paraît toujours noble en ses chants ,
>> tandis que le monarque semble voué au sort le plus
>>malheureux , forcé d'expier sa couronne. Telles sont
>> les véritables beautés de cet écrivain plein de génie . »
Après un pareil éloge vous croyez sans doute que
M. de La Rochefoucauld va dresser des autels à Lebrun :
rassurez -vous ; M. de La Rochefoucauld élève et brise
ses idoles avec la mème facilité ; dix pages plus loin il
vous apprendra « que Lebrun gata son style par les
>>expressions les plus barbares ; qu'elles n'ont que le
>> mérite de sembler hardies , mais qu'elles ne le sont pas ,
>>l'épithète vraie élevant toujours plus les idées que
>> l'épithète fausse ou déplacée. »
))
Et voilà de quelle manière l'ouvrage de M. de La Rochefoucauld
est écrit tout entier. S'agit-il de Voltaire ?
<<Ferney était l'asile d'un vieillard bienfaisant , et en
» même tems la retraite d'un poëte haineux et libertin .
>> Il semblait que monté sur le Pinde , il ne s'attachait
» qu'à couvrir de fumier la route qui y conduit. Lahaine
>> et l'envie l'inspiraient seules ; lorsqu'il lançait les traits
>>de la satire , il n'était que venimeux , et il répugnait au
>>> lieu de plaire . >>>Telle est l'opinion de M. de LaRochefoucauld
à la page roo de son ouvrage ; mais à la page
130 ce même Voltaire est presque un Dieu :
232 MERCURE DE FRANCE ,
1
<<Quel beau tableau que celui d'un vieillard couronne
>> de soixante ans de gloire , et qui retiré dans l'asile le
>> plus lointain , se faisant l'arbitre entre les sujets et les
>> souverains , les force en même tems d'écouter sa voix
>> et de sanctionner ses décisions ! Ce fut un nouveau
>> tribunal , plus juste , plus puissant que tout autre , et
>> auprès duquel tous les hommes plaidaient indistinc-
>> tement . »
Qui pourrait croire qu'un écrivain qui s'érige en juge
suprême du dix-huitième siècle fût capable d'opinions et
dejugemens aussi contradictoires ? C'est bien pis encore
quand il applique les principes de la philosophie aux
événemens de la révolution, et qu'il entreprend de prouver
que tous les maux de la révolution sont le produit
des écrits du dernier siècle ; c'est alors que sa logique et
son éloquence se manifestent avec plus d'éclat .
Raynal , dans l'exaltation de son imagination ardente
et impétueuse , a-t-il dit : « Faites rougir ces milliers
>> d'esclaves soudoyés qui sont prêts à exterminer leurs
>> concitoyens , » M. de La Rochefoucauld voit aussitôt
dans ces paroles la défection des gardes-françaises et en
accuse les écrivains du dix-huitième siècle . Voltaire a-til
écrit que le règne de la raison se préparait , M. de
La Rochefoucauld trouve dans ce peu de mots toutes
les orgies révolutionnaires en faveur de la raison. Helvétius
a-t-il enseigné que tout gouvernement devait agir
pour le bien général , M. de La Rochefoucauld l'accuse
aussitôt d'avoir provoqué l'établissement du Comité de
salut public : enfin Voltaire a-t-il représenté dans ses
tragédies les Romains jurant de rester fidèles à la république
, M. de La Rochefoucauld reconnaît évidemment
dans cette scène le serment de haine à la royauté .
C'est ainsi que se livrant à l'esprit de système le plus
ridicule , il trouve le moyen d'accuser les écrivains du
dix-huitième siècle de tous les désordres et de tous les
maux qu'on fait naître parmi nous l'ambition , les haines ,
les factions , et le délire de quelques partisans exaltés de
ła république et de la, liberté .
Il résulte de tout cela que M.de La Rochefoucauld a
fort mal fait de se charger du jugement général des écri
:
JUILLET 1809. 233
vains du dix-huitième siècle ; qu'il devait laisser cette
tache à des hommes plus habiles et plus éclairés , et qu'il
doit sur-tout renoncer à l'honneur d'écrire l'histoire générale
de la langue et de la littérature françaises , comme
il paraît en avoir le projet. Cette entreprise est évidemment
au-dessus de ses forces . SALGUES .
GRAMMAIRE ET LOGIQUE . - Suite de l'article sur l'Origine
et la différence des langues ; et sur une règle importante
à observer lorsqu'on traduit .
J'AI dit que les langues anciennes et celles qui admettent
les inversions et l'ordre passionné devaient être préférées
par ceux qui considèrent moins les langues comme des
instrumens de raisonnement que comme des moyens d'émouvoir
l'imagination, d'exciter les passions , etc. , et qu'au
contraire , notre langue restreinte à l'ordre direct et rationnel,
devait avoir pour partisans les raisonneurs , les logiciens.
On peut appliquer ici un proverbe vulgaire , et dire avec
vérité : tant vaut l'homme , tant vaut la langue : celle que
parle Cicéron, parexemple , peut paraître supérieure à celle
de la plupart de nos orateurs ; mais celle de Racine est
fort au-dessus de celle de Claudien et de Stace ; elle ne le
cède qu'à celle de Virgile.
Car enfin il fant bien l'avouer , quelqu'amour que nous
ayons pour notre pays , pour notre littérature et pour notre
langue , le grec et le latin l'emportent non-seulement par
Ta liberté d'arranger les mots à volonté ; mais aussi parce
que le latin n'a point d'article , et que le grec s'en passe
ou l'emploie presqu'arbitrairement , parce que ces langues
ne sont point surchargées de nos verbes si improprement
appelés auxiliaires ni de notre éternelle conjonction
que , etc.... parce que l'expression y est souvent d'une
briéveté pittoresque à laquelle nous ne pouvons atteindre
en français .
Il est inoui que le P. Ducerceau , jésuite et ancien régent ,
aitdit que dans la construction latine , pourvu que les
» mots qui doivent entrer dans la composition d'une phrase
» s'y trouvent rassemblés , peu importe bien souvent dans
» quel ordre on les place et quel rang ils y tiennent; tel
qu'on met à la tête de la période figurerait souvent aussi
> bien sion le renvoyait à la queue ; de sorte qu'en mettant
234 MERCURE DE FRANCE ,
> confusément les termes d'une phrase dans un chapeau ,
>> etles tirant l'un après l'autre, comme les billets de loterie,
la construction s'en trouvait toujours , à peu de chose 77
» près , assez régulière . »
Comment un professeur qui devait posséder la langue
latine jugeait-il que l'arrangement des mots y fût indifférent
? Il ne peut l'être dans aucune langue ; et dans la prose
comme dans les vers , après le motpropre , c'est le mot à
sa place qui contribue le plus à la perfection du style.
C'est ce que le P. Ducerceau ne pouvait ignorer.
Les langues anciennes avaient cet avantage qu'on pouvait
y suivre. l'ordre direct , lorsqu'aucun grand mouvement
n'exigeait d'inversion .
La belle harangue de Cicéron pour Ligarius est terminée
par plusieurs périodes qui sont aussi claires et presqu'aussi
régulières que le seraient des phrases françaises. C'est que
Porateur n'a pas besoin de mouvemens pathétiques , et qu'il
ne s'agit , en donnant à César une louange noble ,, exquise ,
que de l'amener à une clémence digne de lui.
Homines enim ad Deos nullâ re propiùs accedunt quàm
salutem hominibus dando . Nihil habet nec fortuna tua
majus quàm ut possis , nec natura tua melius quàm ut
velis conservare quamplurimos . Longiorem orationem
causa forsitan postulat ; tua certè natura breviorem .
Quare , cùm utilius esse arbitrer , teipsum quàm aut me
aut quemquam loqui tecum , finem jam faciam ; tantùm te
ipsum admonebo , si illi absenti salutem dederis , præsentibus
omnibus his te daturum .
» Les hommes ne se rapprochent jamais davantage des
Dieux qu'en conservant d'autres hommes. Ce qu'ily a de plus
beau dans votre fortune , c'est le pouvoir de sauver la vie à
beaucoup de citoyens ; ce qu'il y a de meilleur dans votre
âme , c'est la volonté de le faire . Un plus long discours convenait
peut-être à la cause ; mais l'adressant à César, j'aurais
pu certainement l'abréger encore. C'est pourquoi , comme
je sais que ce que vous vous direz à vous-même sera plus
utile à Ligarius que ce que moi ettous tant que nous sommes
ici pourrions vous dire, je me tais et finis par vous avertir
seulement que si vous donnez la vie à Ligarius absent, vous
allez la donner à tous ceux qui sont présens dans cette
assemblée .
Mais tonne-t-il contre Catilina ? est-il animé d'une violente
indignation? alors les phrases sont plus rapides , pluss
JUILLET 180g . 235
courtes. Il n'y a plus d'antithèses , plus de membres de
périodes qui se correspondent.
O Dii immortales ! ubinam gentium sumus ? in quâ
urbe vivimus ? quam rempublicam habemus ? hîc , híc
sunt , nostro in numero , P.C. , in hoc orbis terræ sanctissimo
gravissimoque consilio , qui de méo , nostrómque
omnium intentu , qui de hujus urbis , atque adeò orbis
terrarum exitio cogitent. Hosce ego video consul, et de
Rep. sententiam rogo ; et quos ferro trucidari oportebat ,
cos nondum voce vulnero .
4O Dieux immortels ! où sommes -nous ? quelle ville
habitons-nous ? et quelle est donc notre république ? Ici
même , ici , parmi nous , pères conscrits , dans cette
assemblée la plus sainte , la plus respectable de l'univers ,
il y a des scélérats qui méditent ma mort, notre mort à
tous , la ruine de Rome et par conséquent celle du monde
entier. Je les vois , moi Consul , je prends leur avis sur
les dangers de la République ; et quand déjà le fer devrait
les avoir exterminés , ma voix les ménage et craint de les
blesser.
Cecime conduit à parler des traductions , et d'une règle
qui me semble importante , et peut-être la plus importante
de toutes à observer lorsqu'on traduit , règle sur laquelle
les différens maîtres de l'art me paraissent avoir passé trop
légérement.
On saitque ce fut dans le seizième siècle que commença
à fleurir parmi nous l'érudition , et que l'étude des anciens
fut en honneur. On en fit des traductions en prose et en
vers: mais la langue française n'avait alors qu'un caractère
de naïveté ; elle était peu propre à traiter des matières
sérieuses , à raconter de grands événemens ; elle n'avait
d'élévation ni dans les vers ni même dans la prose .
La seule traduction de ce tems qui ait conservé de
l'estime , c'est celle de Plutarque par Amyot. Racine lui a
fait l'honneur d'en citer un passage , en ajoutant : "Ces
>>paroles ont une grâce dans le vieux style de ce traducteur
, que je ne crois point pouvoir égaler dans notre
langue moderne . Mais Amyot, comme le dit Voltaire ,
ne peut rendre qu'avec naïveté l'élégance de Plutarque.
Des traducteurs du dix-septième siècle , ceux qui ont eu
le plus de réputation sont Vaugelas , d'Ablancourt et
Tourreil. « Le mérite qui les fit justement estimer , dit
Laharpe , était une attention à la pureté et à l'exactitude
> du langage , fort utile aux progrès dont il était suscep
236 MERCURE DE FRANCE ,
» tible. Mais il eût fallu joindre à ce travail le talent de se
> pénétrer de l'esprit de l'auteur , et de le faire parler en
>> français , comme dans son discours naturel. » Ce n'est
pas peu demander que cela.
Ce genre de travail ne pouvait pas avoir alors tout le
succès , et j'ose dire , toute la gloire qu'il mérite . Les
langues anciennes étant généralement cultivées , on étudiait
les originaux , et l'on se passait facilement de traductions
; ceux qui en auraient été les meilleurs juges ne
les lisaient pas , ou les lisaient peu. Racine et Boileau,
n'avaient pas besoin qu'un traducteur leur facilitât l'intelligence
d'Homère , de Virgile et des autres auteurs grecs et
latins ; ils les feuilletaient sans cesse , s'en appropriaient
les idées et jusqu'aux expressions , et importaient , pour
ainsi dire , leurs richesses dans notre langue . A cette
époque , le latin et le grec étaient presque des langues
vulgaires , pour quiconque avait reçu une éducation
libérale .
Mais à cette époque aussi , notre littérature française ne
se composait pas encore de tous les chefs d'oeuv fs -d'oeuvre dont nos
écrivains classiques l'ont enrichie : ceux-ci n'avaient que
les livres des anciens à étudier; nous avons leurs ouvrages
et ceux des anciens . La paresse naturelle nous fait donner.
la préférence à ceux qui sont pour nous les plus faciles
à entendre; et il arrive de là que la beauté et la richesse
de notre littérature nous font négliger l'étude de l'antiquité.
A mesure qu'on a abandonné cette étude , et qu'on a
moins lu les auteurs originaux , les traductions devenues
plus nécessaires ont obtenu plus d'estime , et le talent de
traduire s'est perfectionné ; la langue française , plus travaillée
et appliquée à des écrits de tout genre, est devenue
un instrumentplus flexible ; la difficulté de traduire a diminué
; et le dix-huitième siècle a produit en France un
grand nombre de traductions fort recommandables .
On peut faire sur les traductions en prose cette obser-..
vation générale , que le plus souvent c'est la dernière qui
est la meilleure. La raison en est simple ; c'est qu'il est
dans ce genre , permis aux traducteurs de s'aider du travail
de ceux qui les ont précédés , pour éviter leurs fautes , et
pour faire encore mieux ce qu'ils ont déjà bien fait. Ce
n'est point en effet un ouvrage d'invention qu'ils donnent
au public , c'est une reproduction plus parfaite de l'ori
ginal.
JUILLET 1809 . 237
Je dis une reproduction , parce que je pense que traduire
, n'est ni copier ni imiter , c'est reproduire.
Ce n'est pas copier, comme on copie un tableau ; car
le traducteur se sert de couleurs différentes de celles de
l'auteur original , puisqu'il employe une autre langue ; il
lui est donc impossible de copier fidèlement.
Ce serait aussi trop peu que de ne faire qu'imiter librement
: le traducteur aune obligation plus étroite à remplir ;
il ne peutni ne doit substituer ses propres idées à celles de
l'original ; c'est l'original seul qu'il doilrendre et transmettre
autant que cela est possible .
?
Graver n'est pas traduire , quoiqu'il y ait eu dans ces
derniers tems quelques graveurs en taille-douce qui se
soient appelés traducteurs de tableaux ; une estampe donne
l'idée de la composition et du dessin; mais elle n'a point
ordinairement la dimension du tableau , et n'en peutjamais
rendre les couleurs . Ainsi la gravure imite fidèlement ;
mais elle ne traduit pas .
Qu'un statuaire , après avoir admiré l'Apollon ou le
Laocoon enmarbre , reproduise ces belles statues en bronze;
voilà à peu près un traducteur. La matière seule est différente
, mais la statue est la même.
On a souvent donné les principales règles de l'art de
traduire ; et je vais encore les répéter brièvement :
1º. Rendre les mots par des mots équivalens , c'est-àdire
, qui aient non seulement le même sens , mais la
même force, ou la même finesse , ou la même élégance , etc .;
2º. Ne rien omettre de ce que dit l'auteur original , et
n'y rien ajouter ;
3º. Conserver l'ordre des idées , et même jusqu'à l'arrangement
des mots , lorsque cela est possible . L'auteur a eu
ses motifs pour préférer tel enchaînement d'idées , et tel
arrangement de mots ; si vous les présentez dans un autre
ordre que le sien , vous ne traduisez plus ; car ce n'est
plus l'auteur que vous reproduisez.
Mais une autre règle bien essentielle et dont l'observation
n'a pas été assez recommandée , c'est de se pénétrer
de l'esprit de son auteur , du sentiment qui l'anime , de se
transformer , pour ainsi dire , en lui , de penser comme il
a pensé , de sentir comme il a senti , de retrouver et de
rendre ses mouvemens , et l'harmonie de son style , et
cet accord secret qui existe entre les affections de l'âme
et les sons des mots qui les expriment et les commu
niquent aux autres .
238 MERCURE DE FRANCE ,
Je n'ai pas besoin de dire que cette dernière règle doit
sur-tout être observée , lorsqu'on traduit un excellent original
, un de ces auteurs qui sont maîtres en l'art de parler
et d'écrire ; Cicéron , par exemple. :
Je choisis un morceau de cet auteur , et je vais essayer
d'observer moi-même cette règle que je donne ici .
C'est le début du premier livre du Dialogue sur l'art
oratoire , De Oratore.
Voici le texte :
Cogitanti mihi sæpenumerò , et memoria vetera repetenti
, perbeatifuisse , Quinte frater , illi videri solent ,
qui in optima republica , cùm et honoribus , et rerum
gestarum gloria florerent , eum vitæ cursum tenere potuerunt
, ut vel in negotio sine periculo , vel in otio cum
dignitate esse possent. Ac fuit tempus illud , cùm mihi
quoque initium requiescendi , atque animum ad utriusque
nostrûm præclara studia referendifore , justum , et propè
ab omnibus concessum arbitrarer , si infinitus forensium
rerum labor , et ambitionis occupatio , decursu honorum ,
etiam ætatis flexu constitisset.
1
Quam spem çogitationum et consiliorum meorum , cùm
graves communium temporum , tum varii nostri casus
fefellerunt . Nam qui locus quietis et tranquillitatis plenissimus
fore videbatur, in eo maximæ moles molestiarum
, et turbulentissimæ tempestates exstiterunt. Neque
verò nobis cupientibus , atque exoptantibus fructus otii
datus est ad eas artes , quibus à pueris deditifuimus , celebrandas
, interque nos recolendas .
Nam prima ætate incidimus in ipsam perturbationem
disciplinæ veteris : et consulatu devenimus in medium rerum
omnium certamen atque discrimen : et hoc tempus
omne post consulatum objecimus iis fluctibus , qui , per
nos à communi peste depulsi , in nosmetipsos redundarunt.
Sed tamen in his vel asperitatibus rerum , vel
angustiis temporis , obsequar studiis nostris : et , quantum
mihi velfraus inimicorum , vel cause amicorum , vel
respublica tribuet otii , ad scribendum potissimum conferam.
Tibi verò , frater , neque hortanti deero , neque roganti .
Nam neque auctoritate quisquam apud me plus valere te
potest , neque voluntate .
J'ai sous les yeux une traduction de cet ouvrage; elle ne
manque ni de facilité ni d'élégance. On en va juger.
JUILLET 1809. 239
* Quand je réfléchis sur la destinée de l'homme dans
les siècles passés et dans le siècle présent , il me semble ,
Quintus , qu'on doit estimer heureux les membres d'une
République bien policée , qui peuvent, chargés de gloire et
d'honneur , vers la fin de leur carrière , demeurer sans
péril à la tête des affaires , ou consacrer leur vie au repos .
Je me suis flatté quelque tems de jouir de cette heureuse
tranquillité ; et après avoir essayé tantde fatigues au barreau
, après avoir exercé tant de magistratures ,je comptais ,
à un certain âge , employer le reste de mes jours à l'étude
des lettres , que nous aimons l'un et l'autre , sans qu'on'
pût désapprouver ma conduite .
» Les calamités de l'Etat, et mes malheurs particuliers , ont
détruit ce doux espoir. Toutes les fois que je croyais toucher
au repos , il s'élevait un orage qui m'en écartait : la fortune
s'est toujours opposée à mes désirs , etje n'ai jamais trouvé
une occasion favorable pour reprendre avec vous la culture
de ces arts que nous chérissons dès notre enfance.
Je passai ma premièrejeunesse au milieu d'une guerre
civile (1) qui renversait la constitution; la République
manqua de périr pendant mon consulat , et vous savez tous
les dangers que Catilina et ses complices me firent courir :
depuis ce moment , je suis exposé à la vengeance d'une
foule de mauvais citoyens , qui , n'ayant pu perdre l'Etat ,
tournent contre moi leur fureur. Dans cette position désagréable
, je veux cependant me livrer à mon goût pour
P'étude, et employer désormais à écrire sur l'éloquence ou
la philosophie , tous les instans que me laisseront l'acharnement
de mes ennemis et les travaux que je dois à mes
amis et au public.
Je me rendrai toujours , mon frère , à vos prières et
à vos conseils , et il n'y a personne au monde qui ait autant
d'empire sur mon esprit et de droit sur ma tendresse . "
Mais où est , dans cette traduction , la couleur mélancolique
et sombre de l'original? où est l'auguste douleur de
P'ancien consul de Rome , du père de la patrie ? où ést
P'harmonie douce et tendre des périodes etleur grâce enchanteresse
? C'est tout cela que j'ai essayé de reproduire.
J'aurai beaucoup fait, sijj''een ai seulement approché.
« Il m'arrive souvent , mon frère Quintus , lorsque je
(1) Cicéron avait vingt ans lorsque les guerres civiles de Cinna , de
Marius , et de Sylla , commencèrent.

240 MERCURE DE FRANCE ,
réfléchis et que je rappelle en ma mémoire les tems
anciens , de regarder comme les plus heureux des hommes
ceux qui ontvu la République bien constituée et florissante ,
et quijouissant d'honneurs mérités et de la gloire de leurs
belles actions , ont pu y vivre ou dans les affaires sans
danger , ou dans le repos avec dignité. Et il a été pour moi
un tems où j'entrevoyais le commencement du repos , et où
je pensais que personne ne me refuserait le devoir de me
retirer des affaires publiques pour me rendre tout entier aux
nobles études qui nous sont communes à tous deux , lorsqu'ayant
parcouru la carrière des honneurs , et mon âge
affaiblissant mes forces , je renoncerais aux travaux excessil's
du barreau , et aux soins de l'ambition.
» Mais cette espérance qui flattaitmespensées etmes projets
a été trompée par la gravité des malheurs publics,, etparles
diverses vicissitudes de ma vie. Car le tems qui semblait
devoir être pour moi celui du calme et de la tranquillité la
plus grande , est celui où j'ai été le plus accablé du poids
des inquiétudes , le plus agité par les tempêtes des événemens
. Jamais malgré mes désirs , malgré mes voeux , je
n'ai pu goûter assez de loisir pour reprendre et cultiver
avec vous de nouveau ces arts qui ont fait notre occupation
depuis notre enfance.
Dans majeunesse , je suis arrivé au milieu du bouleversement
des anciennes institutions ; pendant mon consulat,
il m'a fallu combattre pour sauver la République exposée
aux derniers périls ; dans le tems qui a suivi mon consulat ,
j'ai lutté contre les flots qui , détournés par mes efforts de la
République qu'ils menaçaient, sont venus retomber surmoi
etm'engloutir : mais malgré la rigueur des tems et la contrariété
des événemens , je satisferai nos penchans communs ,
et tout le loisir que me laisseront les perfidies de mes
ennemis , la défense de mes amis et mes devoirs envers la
République , j'en ferai usage pour écrire .
> Je me rendrai sur-tout, mon frère , avec plaisir soit à
vos exhortations soit à vos prières. Car il n'est personne au
monde qui ait plus que vous de pouvoir sur moi , etdont
je sois plus disposé à croire les conseils où à faire la
volonté.n ANDRIEUX.
LITTÉRATURE
JUILLET 1809.
LITTÉRATURE ÉTRANGERE.
DEPT
DE
LA
SEL
DU DOCTEUR FAUST, de son Histoire prodigieuse et lamen
table , du Roman de Klinger et de la Tragédie de
Goëthe , qui portent son nom.
(PREMIER ARTICLE. )
ILy a peu de noms aussi populaires enAllemagne que
celui de Faust : on peut comparer la célébrité dont il y
jouit à celle qui s'est attachée parmi nous à la mémoire de
Nostradamus . Sa réputation a passé même en Angleterre ;
elle a donné lieu à ce dicton vulgaire : as learned as God
or doctor Foster ( aussi savant que Dieu ou le docteur
Foster ) où le nom , tout défiguré qu'il est , n'en désigne
pas moins le même personnage. En France , nous le con
naissons à peine ou du moins nous ne le connaissons qu'à
demi ; car ce personnage est double. L'amour du merveilleux
l'a composé de deux êtres réels , du fameux Jean
Fusth ou Faust , orfèvre de Maïence , et l'un des inventeurs
de l'imprimerie , que nous connaissons très-bien , et d'un
autre Jean Fauste ,chimiste de Wittemberg , dont le nom
ne se trouve guère que dans nos bibliographies . Celui-ci
paraît être le plus ancien des deux. Ses talens et sa profession
le firent passer pour un magicien ; on prétendit
même , après sa mort , qu'il avait un pacte avec le diable ,
et que le diable l'avait emporté . La même accusation'de
magie fut aussi intentée contre l'autre Faust , s'il faut en
croire Durrius , et cela par les moines qui craignirent que
l'imprimerie qu'il venait d'inventer ne leur enlevât les profits
qu'ils tiraient du métier de copiste. Bien des gens , il
est vrai , regardent cette anecdote de Durrius comme controuvée
; mais il suffit qu'elle se soit répandue de son
tems pour que jointe à l'identité des noms elle ait autorisé
les faiseurs de contes à confondre les deux Faustes , et
à donner au diable , non-seulement le chimiste mais l'inventeur
de l'imprimerie , art que beaucoup de bonnes
âmes voudraienty voir depuis long-tems .
,
Quoiqu'il en soit, cette confusion des deux personnages
n'est pas très-ancienne ; on n'en trouve aucune trace dans
un petit livre singulier que l'on peut regarder comme le
fondement de tous ceux qu'on a publiés depuis sur les deux
Faustes : il est intitulé : Histoire prodigieuse et lamen-
5.
ح ر ش
242 MERCURE DE FRANCE ,
,
table de Jean Fauste , grand et horrible enchanteur ,
avec sa mort épouvantable . Il est fort rare et fort cher
quoiqu'on en ait fait plusieurs éditions . Celle que nous
avons sous les yeux est de 1667 : le titre l'annonce comme
la dernière , ce qui prouve qu'elle avait été précédée de
plusieurs autres ; mais ce qu'on a négligé de dire , c'est
que cette histoire française n'est que la traduction d'un
original allemand encore plus ancien et beaucoup plus rare
même en Allemagne. Tout s'y ressent de l'esprit du siècle
où elle fut écrite . Faust y conjure le Diable à la croisée de
deux chemins ; il se donné à lui par un acte écrit et signé
de son sang et dans le terme de vingt-quatre années . Ce
diable , nommé Mephistopheles , l'accompagne partout en
habit de cordelier , fait des prodiges pour son service , lui
procure de laréputation et des jouissances , mais le trompe
presqu'aussi souvent qu'il le sert. Sa puissance paraît assez
bornée il ne peut ou ne veut, ni enrichir Faust , ni
résoudre ses doutes ;il le repaît le plus souvent d'illusions .
Lorsque la vingt-quatrième année commence , il l'abandonne
à lui-même et ne revient que pour l'emporter en
enfor. L'auteur de cette Histoire prodigieuse paraît ne
l'avoir écrite qu'avec de pieuses intentions. Il cite souvent
la sainte Ecriture , il ne propose la conduite de Fauste que
comme un exemple à éviter; il prête au malheureux docteur
les plus cruels remords , et lui fait faire une harangue
très-touchante à des étudians qu'il avait rassemblés pour
être témoins de son repentir. Il en adresse lui-même une
beaucoup plus courte mais non moins pressante à ses lecteurs
et finit comme un prédicateur par leur souhaiter la
vie éternelle.
Cette histoire édifiante a suffi long-tems aux amateurs .
On en cite encore une édition française du commencemenit
du dernier siècle. Depuis , il paraît que le docteur a été
profondément oublié en France ; en Allemagne , au contraire
, il a été le sujet de beaucoup de fictions ,de beaucoup
d'écrits : c'est du moins ce que fait entendre M. de Klinger ,
romancier et poëte tragique, qui assure ne s'en être point
aidé pour la composition d'un roman qu'il publia , il y a
une vingtaine d'années , et dont le double Faust est encore
le héros .
Cet ouvrage cut le plus grand succès et l'on doit en conclurre
qu'il n'était pas écrit dans le même esprit que l'His-
Loire prodigieuse et lamentable. L'auteur joignait à une
imagination très-vive et très-riche , un sentiment moral
JUILLET 1809 .. 243
:
la métaphysique , très-profond et beaucoup de
gout pour
goût qui d'ailleurs était alors dominant dans son pays . La
difficulté de concilier le mal physique et le mal moral qui
règnent sur la terre avec la liberté de l'hom ne et la justice
de Dieu , le grand problême de Pope , dont la solution
serait : :
To vindicate the ways of God to man ,
en un mot la théodicée était le sujet favori de ses méditations.
It crut pouvoir envisager l'histoire de Faust de
manière à le résoudre au moins en partie. Il nous présente
son héros comme un homme de genie , mais combattant
avec peine de violentes passions . Faust est né dans une
médiocrité voisine de l'indigence ; il a une femme et des
enfans . La carrière des sciences lui a paru celle qui pouvait
le conduire le plus sûrement aux honneurs et à la fortune;
il s'y est livré avec ardeur. Il a inventé l'imprimerie
; il a aussi découvert les moyens magiques d'entrer
en relation avec les esprits infernaux , mais il a eu horreur
de cette science coupable et s'est flatté que l'invention d'un
art éminemment utile suffirait seule pour le conduire à
son but. Son attente est malheureusement trompée ; au
licu d'encouragemens , il ne trouve partout que des dégoûts
et des rebuts . Cependant il a épuisé ses modiques
ressources pour les frais de sa découverte , la misère l'assiége
; sa femme et ses enfans vont mourir de faim . Sa
sensibilité s'exaspère , son orgueil s'irrite , se révolte : il
doute, de la Providence ; il veut appeler l'enfer à son
secours : le génie de l'humanité lui apparaît , lui prêche la
résignation et la patience comme nos premiers devoirs .
Faust ne lui répond que par l'insulte et prononce enfin la
terrible formule d'évocation. Leviathan lui, est envoyé par
-le monarque du sombre empire et une controverse s'établit
entre eux.
C'est une des parties les plus intéressantes de l'ouvrage .
Faust veut user de son pouvoir magique sur l'ange infidèle
et le forcer à lui révéler les secrets qu'il cherche et jusqu'aux
mystères impénétrables qui enveloppent la divinité.
Leviathan , ou plutôt l'auteur , s'en tire à merveille . Il
use de mille détours pour éluder les questions de Faust !
celui-ci se moque de ses subterfuges et les attribue à l'impuissance
où est Leviathan de lui répondre; alors l'esprit
infernal déclare qu'il ne peut exprimer ce qu'on lui demande
que dans la langue des esprits dont les sons ne
2
244 MERCURE DE FRANCE ,
,
و
sauraient parvenir à nos organes . Faust en veut faire l'expérience
et en effet il n'entend rien. Il faut bien alors que
le sujet de la dispute change. Faust vante la supériorité
de l'homme , comme être moral , sur les démons ; Leviathan
la nie et calomnie avec une complaisance vraiment
infernale toutes les vertus. Il prétend que Faust ne connaît
pas les hommes et lui propose un voyage d'observation :
Faust hésite ; mais le diable achève de l'entraîner en s'effrant
à lui procurer toutes les jouissances , à satisfaire
toutes ses passions. Il se forme ainsi une sorte de compromis
entre les parties. Faust s'engage à convaincre le
diable que les hommes valent mieux que lui , et se remet à
sa disposition s'il n'en vient à bout : le diable accepte le
marché; il promet même d'attendre pour s'emparer de
Faustque celui-ci soit réduit par son désespoir à l'en prier :
tel est le point principal de leur pacte . Le second point
n'est guère moins important ni moins lié au systême de
l'auteur. Faust obtient que Leviathan ne mettra aucune
restriction dans l'obéissance qu'il lui a promise pour ce tems
d'épreuve et qu'il l'aidera de ses moyens surnaturels à réparer
les injustices de la fortune , en punissant le crime et
secourant la vertu .
,
On sent que dans une telle convention tout l'avantage
étaitdu côté du diable. Il ne lui était pas difficile de conduire
Faust où il voulait; le pauvre docteur n'était d'ailleurs que
trop porté par sa vanité et son amourdes plaisiirrss à visiter de
préférence les grandes villes et les cours , et l'on sait à quel
point elles étaient corrompus au quinzième siècle . En effet ,
dès qu'il acru rencontrerun personnage vraiment vertueux ,
Leviathan se charge de le mettre à l'épreuve , ses moyens
de tentation sont puissans et personne n'y résiste .
Leviathan se montre très-habile dans l'art des gradations .
Il commence par conduire Faust chez de petits princes
chez des évêques et ne lui montre d'abord , si l'onpeut
s'exprimer ainsi , que de médiocres horreurs ; il en étale
ensuite de plus révoltantes et finit par les deux tableaux
les plus honteux pour l'humanité quissoouillent les pagesde
l'histoire : Louis XI, au Plessis-lès -Tours et la cour d'Alexandre
VI. La tyrannie des princes , la lâcheté des sujets ,
les vices des uns et des autres produisirent sur le malheureux
Faust l'impression que Leviathan avait désirée. Il perd
sa croyance dans les vertus humaines, seul appui qui l'avait
soutenu jusque-là contre les attaques du désespoir. Pour
qu'il s'y livre entiérement Leviathan frappe un dernier coup .
JUILLET 1809. 245
Fidèle à son pacte , il avait obéi aux ordres du magicien
toutes les fois que celui-ci l'avait sommé de secourir un
malheureux ou depunir un scélérat ; maintenant il-lui fait
connaître les suites de toutes ces actions qu'il lui a commandées
, avec les meilleures intentions sans doute , mais
sans les connaissances et la prescience nécessaires . Il se
trouve que tout le bien que Faust avait cru faire par la
puissance de Leviathan a produit cent fois plus de malqu'il
n'en serait résulté du cours naturel des événemens s'il
n'avait pas jugé à propos de l'interrompre. Sa famille en a
été la première victime. C'est après avoir vu sa femme et
ses enfans plongés dans la misère et dans les vices les plus
bas , c'est auprès du gibet infâme où l'aîné de ses fils est
attaché, que Faust abreuvéde douleurs , bourrelé de remords ,
blasphémant la Providence , humilié , insulté par l'esprit
infernal qu'il croyait s'être soumis, ne voit plus d'asile pour
son désespoir que l'enfer et le somme en effet de l'y conduire
.
Tel est le plan général et la marche de ce roman. La morale
que l'auteur a voulu en tirer c'est que l'homme s'égare
lorsque l'orgueil ou la curiosité le portent à sonder les mystères
dont la connaissance nous est interdite ; que souvent
ce sont nos passions qui nous portent à nous mettre audessus
des lois établies, quand nous croyons n'agir que par
un sentiment plus profond de la justice et de la vertu ;
que l'homme ne peut être heureux ici-bas qu'en se soumettant
à son sort, en adorant , sans les scruter, les voies de
la Providence. Cette morale est très-louabllee;; mais lesystême
philosophique qui l'accompagne ne l'est pas autant :
les dernières révélations de Leviathan n'enseignent que le
fatalisme ; elles sont la contre-partie de celles de l'hermite
dans Zadig. Là , Voltaire nous montre un ange commettant
des actions qui seraient criminelles de la part d'un
homme , mais qui entraient dans l'ordre de la destinée
pour prévenir de grands maux ou produire de grands biens .
Ici M. de Klinger fait paraître un diable interrompant le
cours naturel des événemens par des actes qu'on regarderait
comme justes de la part d'un ange , mais qui , en
troublant l'ordre des destinées , font sortir des maux affreux
et durables , d'un bien médiocre et passager. Des deux côtés
c'est le Destin que l'on justifie. Là le crime devient vertu
quand il se rattache à sa chaîne ; ici la justice devient criminelle
quand elle l'interrompt. Ce rapprochement suffit
pour juger le succès de M. Klinger dans cet essai de thé
246 MERCURE DE FRANCE ,
1
dicée. Il en a tenté deux autres qui n'ont pas été plus
heureux. Mais il n'en faut rien conclure contre son génie
philosophique : cette question restera toujours insoluble
aux simples lumières de la raison. La conception de son
ouvrage a du moins le mérite d'être simple et facile à saisir.
Il a déployé dans l'exécution les ressources d'une imagination
féconde. Des lecteurs français lui reprocheront d'y
avoir mêlé le grotesque et le terrible , d'avoir porté l'horreur
jusqu'au dégoût dans ses descriptions de l'enfer et
d'être descendu dans certains tableaux de moeurs corrompues
jusqu'au cynisme. Si ce roman était traduit dans
notre langue , on ferait aussi très-bien d'en retrancher un
ballet metaphysique exécuté devant Satan ; des déclamations
contre l'imprimerie et sur-tout de nombreux traits
desatire contre la nation allemande en général, et quelquesuns
de ses écrivains en particulier , traits dont les uns portent
à faux et dont les autres ne seraient pas sentis en
France. Abrégé de cette manière , il est probable que cet
ouvrage y plairait. Tel qu'il est , il devait réussir en Allemagne
, et son succès devait même faire croire qu'aucun
auteur de ce pays n'entreprendrait de traiter de nouveau le
sujet de Faust. Cependant à peu près à la même époque
le célèbre Goethe publia des fragmens de tragédie sous ce
titre ; mais il laissa écouler plusieurs années sans les compléter
: il donna plusieurs autres ouvrages ; et celui-ci paraissait
abandonné , quand tout à coup un cri de triomphe
et de joie a retenti dans tous les journaux allemands :
Goëthe à achevé son Faust ! ce qui signifiait pour la
grande majorité des lecteurs , la littérature allemande vient
de s'enrichir d'un nouveau chef-d'oeuvre !
L'étendue de cet article nous oblige d'en remettre l'examen
au prochain numéro . VANDERBOURG .
21
131
JUILLET 1809 247
POLITIQUE.
Nous terminions notre dernier aperçu sur les événemens
militaires et politiques , par l'annonce de la mémorable
victoire remportée à Wagram sur les forces autrichiennes
réunies ; nous nous empressons de commencer celui -ci par
l'importante nouvelle de la signature d'un armistice entre
1'Empereur des Français et celui d'Autriche . Il est heureux
de faire aussi promptement succéder à la proclamation
d'une victoire décisive , le présage d'une paix glorieuse et
prochaine. Avant de faire connaître les termes de cet
armistice , qui a été signé trois mois après l'ouverture de
la campagne , nous devons reprendre , en les abrégeant ,
les détails des opérations militaires qui l'ont précédé.
<<Les travaux du général comte Bertrand etdu corps qu'il commande
avaient , dès les premiers jours du mois , dompté entiérement le
Danube. S. M. résolut sur le champ de réunir son armée dans lile de
Lobau , de déboucher sur l'armée autrichienne et de lui livrer une
bataille générale . Ce n'était pas que la position de l'armée française
ne fût très-belle à Vienne ; maitresse de toute la rive droite du
Danube , ayant en son pouvoir l'Autriche et une forte partie de la
Hongrie , elle se trouvait dans la plus grande abondance. Si l'on
éprouvait quelques difficultés pour l'approvisionnement de la population
de Vienne , cela tenait à la mauvaise organisation de l'administration,
à quelques embarras que chaque jour aurait fait cesser , ét
aux difficultés qui naissaient naturellement de circonstances telles que
celles où l'on se trouvait , et dans un pays où le commerce des grains
est unprivilège exclusif du gouvernement. Mais comment rester ainsi
séparé de l'armée ennemie par un canal de trois ou quatre cents toises ,
lorsque les moyens de passage avaient été préparés et assurés? C'eût
été accréditer les impostures que l'ennemi a débitées et répandues
avec tant de profusion dans son pays et dans les pays voisins ;acétait
laisser du doute sur les événemens d'Essling ; c'était enfin , autoriser à
supposer qu'il y avait une égalité de consistance entre deux armées si
différentes , dont l'une était animée et enquelque sorte renforcée par
des succès et des victoires multipliées , et l'autre était découragée par
les revers les plus mémorables .
Tous les renseignemeus que l'on avait sur l'armée autrichienne portaient
qu'elle était considérable ; qu'elle avait été reerutée par de nombreuses
réserves , par les levées de Moravie et de Hongrie , par tous
les landwerks des provinces , qu'elle avait remonté sa cavalerie par des
réquisitions dans tous les cercles , et triplé ses attelages d'artillerie en
faisant d'immenses levées de charrettes et de chevaux en Moravie , en
Bohème et en Hongrie. Pour ajouter de nouvelles chances en leur
faveur , les généraux autrichiens avaient établi des ouvrages de cam
248 MERCURE DE FRANCE ,
pagne dont la droite était appuyée àà GGrrooss-Aspern et la gauche&
Enzersdorf. Les villages d'Aspern , d'Essling et d'Enzersdorf, et les
intervalles qui les séparaient, étaientcouverts de redoutes palissadćes ,
fraisées et armées de plus de 150 pièces de canon de position , tirées
des places de la Bohême et de la Moravie. On ne concevait pas comment
il était possible qu'avec son expérience de la guerre , l'Empereur
voulût attaquer des ouvrages si puissamment défendus , soutenus par
une armée qu'on évaluait à 200,000 hommes, tant des troupes de ligne
que des milices et de l'insurrection , et qui étaient appuyés par une
artillerie de huit ou neuf cents pièces de campagne. Il paraissait plus
simple de jeter de nouveaux ponts sur leDanube à quelques lieues plus
bas , etde rendre ainsi inutile le champ de bataille préparé par l'enneini
. Mais dans ce dernier cas , on ne voyait pas comment écarter les
inconvéniens qui avaient déjà failli être funestes à l'armée, et parvenir
en deux ou trois jours à mettre ces nouveaux ponts à l'abri des
machines de l'ennemi .
crisis
D'un autre côté , l'Empereur était tranquille. On voyait élever
ouvrages sur ouvrages dans l'ile de Lobau , et établir sur le même
point plusieurs ponts sur pilotis et plusieurs rangs d'estacades .
Cette situation de l'armée française placée entre ces deux grandes
difficultés n'avait pas échappé à l'ennemi . Il convenait que son armée
trop nombreuse et pas assez maniable s'exposerait à une perte certaine
si elle prenait l'offensive ; mais en même tems il croyait qu'il était
impossible de le déposter de la position centrale où il couvrait la
Bohême , la Moravie et une partie de la Hongrie. Il est vrai que cette
position ne couvrait pas Vienne et que les Français étaient en possessionde
cette capitale ; mais cette possession était , jusqu'à un certain
point , disputée , puisque les Autrichiens se maintenaient maîtres
d'une rive duDanube, et empêchaient les arrivages des choses les
-plus nécessaires à la subsistance d'une si grande cité . Telles étaient
les raisons d'espérance et de crainte , et la matière des conversations
des deux armées , lorsque que le rer juillet , à quatreheures dumatin,
l'Empereur porta son quartier-général à l'ile Lobau , qui avait déjà
été nommée , par les ingénieurs , île Napoléon.
Le 4, à dix heures du soir , le général Oudinot fit embarquer sur
le gra bras du Danube 1500 voltigeurs commandés par le général
Conrous
AIIhures du soir , les batteries dirigées contre Enzersdorf reçu
rent l'ordre de commencer leur feu . Les obus brûlèrent cette infortunée
petite ville , et en moins d'une demi-heure les batteries ennemies
furent éteintes .
Adeux heures après minuit, l'armée avait quatre ponts , et avait
débouché, la gauche à 1500 toises au-dessus d'Enzersdorf , protégée
-par les batteries et la droite sur Virtau. Le corps du duc de Rivoli
forma la gauche ; celui du eomte Oudinot le centre , et celui du duo
d'Auerstaedt la droite. Les corps du prince de Ponte- Corvo , du viceroi
et du due de Raguse , la garde et les cuirassiers formaient la
seconde ligne et les réserves. Une profonde obscurité , un violent
orage et une pluie qui tombait par torrens , rendait cette nuit aussi
affreuse qu'elle était propice à l'armée française et qu'elle devait lut
âtreglorieuse.
JUILLET 1809 . 249
Le5, aux premiers rayons du soleil , tout le monde reconnut quel
avait été le projet de l'Empereur, qui se trouvait alors avec son armée
en bataille sur l'extrémité de la gauche de l'ennemi , ayant tourné
tous ses camps retranchés , ayant rendu tous ses ouvrages inutiles , et
obligeant ainsi les Autrichiens à sortir de leurs positions et à venir lui
livrer bataille dans le terrain qui lui convenait. Ce grand problême
était résolu , et sans passer le Danube ailleurs , sans recevoir aucune
protection des ouvrages qu'on avait construits , on forçait l'ennemi à
se battre à trois quarts de lieue de ses redoutes. On présagea dès -lors
lesplus grands et les plus heureux résultats .
L'ennemi confondu dans ses projets , revint peuà peu de sa surprise,
ildétacha plusieurs colonnes d'infanterie , un bon nombre de pièces
d'artillerie , et toute sa cavalerie tant de ligne qu'insurgés , pour
essayer de déborder l'armée française . En conséquence il vint occuper
le village de Rutzendorf. L'Empereur ordonna au général Oudinot
de faire enlever ce village , à la droite duquel il fit passer le duc
d'Auestaedt, pour se diriger sur le quartier-général du prince Charles ,
en marchant toujours de ladroite à la gauche.
Depuis midi jusqu'à neufheures du soir , onmanoeuvra dans cette
immense plaine ,on occupa tous les villages , et à mesure qu'on arrivait
à la hauteur des camps retranchés de l'ennemi, ils tombaient
d'eux-mêmes et comme par enchantement. Le duc de Rivoli les faisait
occuper sans résistance . C'est ainsi que nous nous sommes emparés
des ouvrages d'Essling et de Gross-Aspern , et que le travail de quarantejours
n'a été d'aucune utilité à l'ennemi. Il fit quelque résistance
au village de Rachsdorf que le prince de Ponte-Corvo fit attaquer et
enlevé par les Saxons . L'ennemi fut partout mené battant et écrasé
par la supériorité de notre feu. Cet immense champ de bataille resta
couvert de ses débris .
La bataille de Wagram fut alors résolue. Il paraît que les dispositions
du général français et du général autrichien furent inverses.
L'Empereur passa toute la nuit à rassembler ses forces sur son centre ,
où il était de sa personne à une portée de canon de Wagram. A cet
effet , le duc de Rivoli se porta sur la gauche d'Aderklau en laissant
sur Aspern une seule division , qui eût ordre de se replier , eu cas
d'événement, sur l'ile de Lobau. Le duc d'Auerstaedt recevait l'ordre
de dépasser le village de Grosshoffen pour s'approcher du centre. Le
⚫général autrichien , au contraire , affaiblissait son centre pour garnir
et augmenter ses extrêmités , auxquelles il donnait une nouvelle
étendue.
Le duc d'Auerstaedt marcha de la droite pour arriver au centre.
L'ennemi au contraire mettait le corps de Bellegarde en marche sur
Stadelau. Les corps de Collowrath, de Liseliteinstein et de Hiller
Haient cette droite à la position de Wagram ou était le prince de
Hohenzollern , et à l'extrémité de la gauche à Neusiedel où débouchait
le corps de Rosemberg pour déborder également le duo
d'Auerstaedt. Le corps de Rosemberg et celui du duc d'Auerstaedt ,
faisant un mouvement inverse , se rencontrèrent aux premiers rayons
du soleil , et donnèrent le sigual de la bataille. L'Empereur se porta
aussitôt sur ce point,fit renforcer le due d'Auerstaedt par la division
de cuirassiers du due de Padoue et fit prendre le corps de Rosemberg
250 MERCURE DE FRANCE ,
en flanc par une batterie de 12 pièces de la division du général comite
de Nansouty. En moins de trois quarts d'heure le beau corps du duc
d'Auerstaedt eut fait raison du corps de Rosemberg, le culbuta et le
rejeta au-delà de Neusiedel après lui avoir fait beaucoup de mal.. !
Pendant ce tems , la canonnade s'engageeit sur toute la ligne et les
dispositions de l'ennemi se développaient de moment en moment.
Toute sa gauche se garnissait d'artillerie. On eût dit que le général
autrichien ne se battait pas pour la victoire , mais qu'il n'avait en vue
que le moyen d'en profiter. Cette disposition de l'ennemi paraissait si
insensée que l'on craignait quelque piége , et que l'Empereeuurrdifféra
quelque tems avant d'ordonner les faciles dispositions qu'il avait à
faire pour annuller celles de l'ennemi et les lui rendre funestes . II
ordonna au duc de Rivoli de faire une attaque sur un village qu'occupait
l'ennemi et qui pressait un peu l'extrémité du centre de l'armée .
Il ordonna au duc d'Auerstaedt de tourner la position de Neusiedel
et de pousser de la sur Wagram , et il fit former en colonne le duc de
Raguse et le général Macdonald pour enlever Wagram au moment où
déboucherait le due d'Auerstaedt.
Sur ces entrefaites , on vint prévenir que l'enemi attaquait avec
fureur levviilllage qu'avait enlevé le duc de Rivoli; que notre gauche
était débordée de 3 mille toises ; qu'une vive canonnade se faisait déjà
entendre à Gros-Aspern , et l'intervalle de Gros-Aspern à Wagram
paraissait couvert d'une immense ligne d'artillerie. Il n'y eut plus à
douter. L'ennemi commettait une émorme faute; il ne s'agissait que
d'en profiter . L'Empereur ' ordonna sur-le-champ au général Macdonald
de disposer les divisions Broussier et Lamarque en colonne d'attaque
. Il les fit soutenir par la division du général Nansouty , par la
garde à cheval , et par une batterie de 60 pièces de la garde et 40
pièces des différens corps . Le général comte de Lauriston , à la tête
de cette batterie de cent pièces d'artillerie , marcha au trot à l'ennemi
, s'avança sans tirer jusqu'à la demi - portée du canon , et là commença
un feu prodigieux qui éteignit celui de l'ennemi et porta la
mort dans ses rangs. Le général Macdonald marcha alors au pas de
charge. Le général de division Reille , avec la brigade de fusiliers et
de tirailleurs de la garde , soutenait le général Macdonald. La garde
avait fait un changement de front pour rendre cette attaque infaillible .
Dans un clin d'oeil le centre de l'ennemi perdit une lieue de terrain';
*sa droite épouvantée sentit le danger de la position où elle s'était
placée , et rétrograda en grande hâte . Le duc de Rivoli l'attaqua alors
en tête . Pendant que la déroute du centre portait la consternation et
forçait les mouvemens de la droite de l'ennemi , sa gauche était attaquée
et débordée par le duc d'Auerstaedt, qui avait enlevé Neusiedel,
etqui , étant monté sur le plateau , marchait sur Wagram . La division
Broussier et la division Gudin se sont couvertes de gloire .
V
Il n'était alorsque to heures du matin, et les hommes les moins clairvoyans
voyaient que la journée était décidée , et que la victoire était
cà nous .
Amidi , le comte Oudinot marcha sur Wagram pour aider à l'attaque
du duc d'Auerstaedt. Il y réussit , et enleva cette importante
position. Dès dix heures , l'ennemi ne se battait plus que pour sa retraite;
dès midi , elle était prononcée et se faisait en désordre , et
beaucoup avant la nuit l'ennemi était hors de vue.
JUILLET 18ος. A 251
Le 7 à la pointe du jour , l'armée était en mouvement, et marchait
sur Kornenbourg et Wolkersdorf , et avait des postes sur Nicolsbourg.
L'ennemi coupé de la Hongrie et de la Moravie , se trouvait acculé
du côté de la Bohême .
Tel est le récit de la bataille de Wagram, bataille décisive età jamais
célèbre , où 3 à 400,000 hommes , 12 à 1500 pièces de canon , se bataient
pour de grands intérêts , sur un champ de bataille étudié , m
dité, fortifié par l'ennemi depuis plusieurs mois. Dix drapeaux , quarante
pièces de canon , vingt mille prisonniers , dont trois ou quatre
cents officiers , et bon nombre de énéraux , de colonels etde majors ,
sont les trophées de cette victoire . »
Dès le lendemain , les débris que l'ennemi laissait dans
sa fuite prouvaient qu'elle n'était point une retraite , mais
une déroute ; à chaque village des milliers de blessés
étaient trouvés abandonnés ; l'artillerie , les chariots , les
caissons encombraient les routes , et tombaient au pouvoir
du vainqueur ; le duc de Rivoli arrivait à Hollabrunn , et
le duc de Raguse harcelant l'arrière-garde ennemie touchait
à Znaim; le duc d'Auerstaedt à Nicolsbourg : l'empereur
d'Autriche , dans la plus profonde consternation, avait passé
à Znaim , seulement le tems nécessaire pour prendre un
moment de repos ; ce prince avait été le spectateur de la
bataille de Wagram , que les habitans de Vienne regardaient
aussi de l'autre côté du fleuve ; à midi , voyant les
affaires désespérées , il avait pris le parti de la retraite .
A ce tableau des désastres de l'armée autrichienne , de
la perte de ses chefs , de la retraite de son empereur , le
26º bulletin joignait ces mots remarquables , précurseurs
de l'événement qu'on prévoyait dès-lors sans doute , et
qu'ils faisaient pressentir.
«Aprésent , y est-il dit , que la monarchie autrichienne
est sans espérance , ce serait mal connaître le caractère
de ceux qui l'ont gouvernée que de ne pas s'attendre
qu'ils s'humilieront , comme ils le firent après la bataille
d'Austerlitz : à cette époque , ils étaient , comme aujourd'hui,
sans espoir, et ils épuisèrent les protestations et les
sermens ..
Ces mots étaient prophétiques ; le souvenir du passé les
ávait dictés ; ils se sont bientôt réalisés . Le ro , l'armée
poursuivant ses avantages enlevait , sous les ordres du duć
de Rivoli, les convois qui filaient en Bohême , et une
partie du régiment même du prince Charles ; le 11 , elle
attaquait Znaim de vive force , emportait son pont et ses
principales défenses , lorsqu'on apprit à l'Empereur , que
le prince de Lichenstein , le même ,dont la personne avait
252 MERCURE DE FRANCE,
paru agréable à S. M. , lors de l'entrevue d'Austerlitz ;
venait de passer les postes français , et se présentait en
parlementaire , demandant au nom de son maître la paix ,
et une suspension d'armes . L'Empereur fit à l'instant
cesser le feu ; les deux majors-généraux des armées françaises
et autrichiennes se réunirent ; et voici les termes de
la convention qu'ils ont signée .
Suspension d'armes entre S. M. l'Empereur des Français
roi d'Italie , et S. M. l'Empereur d'Autriche.
ART . Ier. Il y aura suspension d'armes entre les armées de S. M.
l'Empereur des Français , roi d'Italie , et de S. M. l'empereur d'Autriche
.
II. La ligne de démarcation sera , du côté de la Haute-Autriche ,
la frontière qui sépare l'Autriche de la Bohême , le cercle de Znaim ,
celui de Brunn et une one tracée de la frontière de Moravie surRaab ,
qui commencera au point où la frontière du cercle de Brunn touche la
March , et en descendant la March , jusqu'au confluent de la Taya ,
de-là à Saint-Johann et la route jusqu'à Presbourg; Presbourg et une
lieue autour de la ville ; le grand Danube jusqu'à l'embouchure de la
Raab et une licue autour ; la Raab jusqu'à la frontière de Styrie ; la
Styrie , la Carniole , l'Istrie et Fiume .
III . Les citadelles de Brunn et de Gratz seront évacuées immédiatement
après la signature de la présente suspension d'armes .
IV. Les détachemens de troupes autrichiennes qui sont dans le Tirol
et dans le Voralberg évacueront ces deux pays; le fort de Sashsen-
/ bourg sera remis aux troupes françaises .
V. Les magasins de subsistances et d'habillement qui se trouveraient
dans le pays qui doit être évacué par l'armée autrichienne , et
qui lui appartiennent , pourront être évacués .
VI. Quant à laPologne, les deux armées prendront la ligne qu'elles
occupent aujourd'hui .
VII. La présente suspension d'armes durera un mois , et avant de
recommencer les hostilités , on se préviendra quinze jours d'avance.
VIII . Π sera nommé des commissaires respectifs pour l'exécution
des présentes dispositions .
IX. A dater de demain 13 , les troupes autrichiennes évacueront
les pays désignés dans la présente suspension d'armes , et se retireront
par journées d'étapes .
Le fort de Brunn sera remis le 14 à l'armée française , et celui de
Gratz le 16 juillet .
Fait et arrêté entre nous soussignés , chargés des pleins-pouvoirs de
nos souverains respectifs , le présent armistice , S. A. S. le prince de
Neufchâtel , major-général de l'armée française , et M. le baronde
Wimpffen , général-major et chef d'état-major de l'armée autrichienne.
1
Au camp devant Znaim , le 12 juillet 1809 .
Signés , ALEXANDRE , WIMPFFEN TO
ме
JUILLET 1809 . 253
Il est inutile de faire remarquer au lecteur les termes
d'une telle suspension , les avantages inappréciables qu'elle
assure au vainqueur , et les garanties importantes qu'elle
lui donne ; un simple coup -d'oeil sur la carte suffit
pour faire reconnaître la position de l'armée française ,
maîtresse de tout le pays qu'elle a conquis , maîtresse
d'un cercle où elle venait de pénétrer , d'une forteresse placée
devant elle , de celles qu'elle savait bien devoir faire
tomber par sa marche rapide , de la capitale de la monarchie
, de la ville la plus importante de la Hongrie , de tous
les moyens de communications , d'arrivages et de subsistances
. Déjà les positions des deux armées sont fixées , et
les camps limités. Le corps du maréchal duc de Rivoli est
campédans le cercle de Znaim , celui du duc d'Auerstaedt
àBrunn , celui du duc de Raguse àKornenbourg; le corps
d'Oudinot est en avant de Vienne , celui du prince Eugène
à Presbourg et à Gratz. L'Empereur et sa garde sont éta
blis à Schænbrunn .
Les troupes confédérées occupent toute la ligne du
Rhin; celles de Bavière et deWWurtemberg vont rentrer
dans le Tirol pacifié ; celles que le roi de Westphalie amenait
au secours du roi de Saxe se trouvent sans ennemis ,
et disponibles si d'autres diversions avaient été préparées
par les Anglais , qu'on a signalés dans la mer du Nord, et
qui ont débarqué quelques hommes à Cuxhawen. Les Polonais
, maîtres de la partie de la Gallicie qu'ils ont reconquise
, y tiennent en échec le prince Ferdinand ; c'est dans
cet état que l'armée française , se reposant un moment sur
ses armes , va attendre que legénie du Chef qui l'a conduite
à tant de victoires , lui assure le bienfait de la paix ou lui
ordonne de nouveaux travaux.
Cependant les facilités de communications , déjà ouvertes
entre les deux armées , annoncent le rétablissement prochain
de la paix. Le premier soin des militaires autrichiens a été
de rendre hommage au génie et à l'activité française , en
allant visiter les travaux immenses qui ont rendu l'armée
française maîtresse duDanube; une crue rapide duDanube
aemporté les ponts jetés à Vienne ; ceux d'Ebersdorff sont
restés inébranlables. Les officiers autrichiens avouent qu'aucun
ouvrage militaire de cette nature n'a jamais excité une
pareille admiration. L'archiduc Charles avait envoyé complimenter
S. M. par le général-major Weissenvof, le major
- général Wimphen et le prince Jean de Lichenstein.
S. M. a envoyé à l'archiduc son grand-maréchal du palais ",
24 MERCURE DE FRANCE ,
le général Duroc. Ce dernier a trouvé l'archiduc à Budweis
, et a passé une partie de la journée à son quartier-gnéral.
L'Empereur , victorieux à Wagram , a payé à ses braves
généraux le tribut d'éloges que leur conduite avait si bien
méritée ; trois d'entre eux ont obtenu le bâton de maréchal
de l'Empire : l'un est ce général , qui , jeune encore , était
déjà possesseur d'une vieille réputation militaire , que d'éclatans
faits d'armes avaient signalé , dont toute l'ambition
paraissait êêttrree de combattre sous les yeux de S. M., et qui
n'y a pas combattu sans les fixer; le général Macdonald a
recu dans cette occasion mémorable le prix de ses anciens
et de ses nouveaux services ; le général-comte Oudinot a
reçu celui d'une succession non-interrompue de combats , où
il a constamment eul'honneur de commander aux plus braves
et l'honneur d'être blessé à leur tête . Le duc de Raguse avait
amené du fond de la Dalmatie une vieille légion de soldats
accoutumés à tous les travaux , à toutes les fatigues , à toutes
les privations , à tous les climats ; il a passé sur le corps des
ennemis pour rejoindre son Empereur. Nommé maréchal,
il laisse vacante la place de colonel-général des chasseurs ,
comme la mort funeste du maréchal duc de Montebello
laisse vacante celle de colonel-général des Suisses , titres
d'un éclat brillant, désignés à l'émulation et au dévouement
des officiers-généraux de S. M. On remarque que les
nouvelles nominations de maréchaux portent leur nombre
à quatorze ; il y aurait encore deux places à nommer pour
porter ce nombre à celui fixé par les Décrets constitutifs des
grandes dignités de l'Empire .
Cette noble récompense , objet de l'ambition de tant de
guerriers, de tant de travaux , d'études , de périls et de sacrifices
, décernée à la valeur et au génie militaires de ceux
qui ont bien servi l'Empereur et peuvent le servir encore ,
ramène douloureusement les idées sur les hommes qui
l'avaient și bien servi et dont l'armée porte le deuil. Le
brave et habile général Saint-Hilaire a survécu peu de
jours à sa blessure ; l'excellent général de cavalerie Lasalle,
qui, du fond de l'Espagne , était accouru combattre sur
des bords qu'il avait souvent franchis , est tombé frappé
d'une balle; le général Petit , en mourant , a donné son
nom à l'île du Danube qu'il avait conquise : ces généraux
sont les seuls que nous ayons perdus . L'Autriche en compte
dix-neuf restés sur le champ de bataille . Parmi ceux denos
généraux blessés , on remarque le maréchal Bessières , duc
JUILLET TE
b
1809 . 255
1
d'Istrie , qui n'a reçu par miracle qu'une blessure lé
gère d'un coup , qui , frappant son cheval au pommeau de
la selle , devait l'anéantir ; les généraux Vignolle , Sahuc ,
Brugnière , Grenier et Frère , enfin l'un des généraux de
la confédération les plus distingues , le baron deWrede
ont aussi été blessés ..
3
2
Tous les blessés de l'ennemi sont tombés en
sont tombés en notre pouvoir
, leur nombre est immense ; lesblessés ffrraannçais.oonntt éte
en grande partie évacués sur Vienne ; le maréchal du palais
Durec , par les ordres de l'Empereur, était resté le 7 sur le
champ de bataille pour faire donner tous les secours néces
saires. Il est consolant d'ajouter à ces tristes détails , qué
dans ces sanglans combats, comme dans les campagnes
précédentes , la chirurgie de l'armée s'est montrée digne de
sa noble et pénible mission; les chirurgiens se sont cou
verts de gloire en faisant leur métier sous le feu de l'en
nemi avec une intrépidité qui ajoutait à la reconnaissance
du soldat. M. Heurteloup, premier chirurgien des armées de
S. M. , a eu particulièrement l'honneur d'être distinguésen
cette occasion comme ayant des droits à la reconnaissance
publique.
Après avoir donné le présage de la paix par la rapidite
de ses victoires et celle connue de ses négociations , après
avoir récompensé ses braves , l'Empereur veut qu'on rende
grâces au Dieu des armées . Les lettres qui sont adressées
aux évêques , ét datées du champ de bataille , n'offrent ordinairement
qu'une simple expression de la reconnaissance
due àlaDivinité et desactions de grâces qu'on va lui rendre
dans tous les temples : la lettre circulaire écrite dans cette
circonstance a un tout autre caractère; toutes les expressions
y appellent l'attention du lecteur. Nous en devous ici
transcrire le texte :
1307
L
Circulaire aux Evêques .
M. l'évêque de 2017
of กาง
les victoires d'Enzersdorf Et
de Wagram , ou le Dieu des armées a si visiblement protégé les
armes françaises , doivent exciter laplus vive reconnaissance dans le
coeurde nos peuples. Notre intention est done qu'au reçu de la présente
, vousvous concertiez avec quii de droit pour réunir nos peuples
dans les églises , etadresser aauu Cieldes actions de grâces etdes prières
conformes aux sentimens qui nous animent.
b. 19
- Notre Seigneur Jésus - Christ , quoique issu du sang de David , ne
voulut aucun règne temporel. Il voulut , au contraire , qu'on obéît à
256 MERCURE DE FRANCE , JUILLET 1809.
César dans le réglement des affaires de la terre . Il ne fut animé que du
grand objet de la rédemption et du salut des âmes. Héritier du pouvoir
de César , nous sommes résolus àmaintenir l'indépendance de
notre trône et l'intégrité de nos droits . Nous persévérerons dans le
Grand oeuvre du rétablissement de la religion. Nous environnerons
ses ministres de la considération que nous seul pouvons leur donner.
Nous écouterons leur voix dans tout ce qui a rapport au spirituel et
• au véglement des consciences .
Aumilieu des soins des camps , des alarmes et des sollicitudes de la
guerre , nous avons été bien aise de vous donner connaissance de ces
sentimens , afin de faire tomber dans le mépris ces oeuvres de l'ignorance
et de la faiblesse , de la méchanceté ou de la démence , par lesquelles
on voudrait semer le trouble et le désordre dans nos provinces.
Onne nous détournera pas du grand but vers lequel nous tendons , et
que nous avons déjà en partie heureusement atteint , le rétablissement
des autels de notre religion , en nous portant à croire que ses principes
sont incompatibles , comme l'ont prétendu les Grecs , les Anglais,
les Protestans et les Calvinistes , avec l'indépendance des trônes
etdes nations. Dieu nous a assez éclairé pour que nous soyons loin de
partager de pareilles erreurs : notre coeur et ceux de nos sujets n'êprouvent
point de semblables craintes . Nous savons que ceuxqui voudraient
faire dépendre de l'intérêt d'un temporel périssable , l'intérêt
éternel des consciences et des affaires spirituelles , sont hors de la charité
, de l'esprit et de la religion de celui qui adit : mon Empire n'est
pás de ceMonde. Cette lettre n'étant à d'autres fins , je prie Dieu
M. l'évêque de ,qu'il vous ait en sa sainte garde.
Donné en notre camp impérial de Znaim , en Moravie , le 13 juillet
1809.
Par l'Empereur ,
Le Ministre Secrétaire d'Etat.
Signé , NAPOLÉON.
Signé , H. B. MARET .
,
En conformité de cette lettre , MM. les vicaires-généraux
deParis se sont rendus chez S. A. S. Monseigneur le prince
archi-chancelier de l'Empire , afin de se concerter avec elle
pour l'exécution des ordres de S. M. l'Empereur , relatifs
aux prières à célébrer en actions de grâces des victoires
d'Enzersdorf et deWagram .
Il a été déterminé que le Te Deum serait chanté dans
l'église Métropolitainhee dimancheprochain, 23 juillet courant,
à midi.
On se conformera au cérémonial usité.
1
MERCURE 5.
cen
DE FRANCE .
N° CCCCXVIX . - Samedi 29 Juillet 1809.
POÉSIE.
A MON AMI GUÉRIN ,
Quim'afait présent , lejour de la saint Pierre, sa fête et la mienne,
d'unpetit tableau représentant l'amitié qui nous unit (1).
Tor qui sus , par un art charmant ,
Fixer la nature rebelle ,
Etjamais ne t'éloignas d'elle
Sans lui prêter plus d'agrément;
Toidu goût et du sentiment
Tout à la fois peintre et modèle ,
Cher Guérin , tu m'as honoré
D'une amitié particulière ,
Qui subsiste et vit tout entière
Au fond de mon coeur pénétré ,
Comme , dans un sens figuré ,
Tu l'as mise en vive lumière .
Pour moi cet Ensemble est sacré :
J'ai tout senti ; tout admire
Tout recueilli , jusqu'au sempre; (2)
Des Grâces qui t'ont inspiré
(1) Cette figure est debout , appuyée sur deux pierres de hauteur
inégale , qu'elle tient étroitement embrassées , et regarde avec intérêt
l'unedes deux plus forte et plus élevée , entourée de lierre et de lau
rier , ayant pour inscription P. D. , lettres initiales de mon nom.
L'autre est plus basse , nue brisée par le pied, et porte pour inscription
P. G. ( Pierre Guérin ) , avec l'indication d'une palette
et autres ustensiles à l'usage du peintre.
(2) Sempre , toujours. Ce mot peut se lire sur le bracelet do
l'Amitié , où d'abord il ne paraît que somme un ornement.
R
258 MERCURE DE FRANCE ,
J'ai bien reconnu la manière :
O mon ami , tu n'as erré
Qu'enunpoint : la faute est réelle .
A ta Déesse, à l'Amitié
Ton âme , aussi noble que belle ,
Je le vois , a sacrifié :
Mais , crois- moi , l'excès de son zèle
Ici ne peut être approuvé.
Pour toi dut être réservé
Le monument le plus durable ,
Et sur l'autre pierre friable
Mon nom seul dut être gravé ;
C'était leur place véritable .
Peintre habile , homme plus aimable ,
Tu couvres ta célébrité
Et tout l'éclat qui t'environne ,
D'un voile de simplicité ,
Qui , par la naturejeté ,
Ajoute un charme à ta personne.
Non , rien en toi n'est affecté :
Et lorsque avec sagacité
On te voit rendre un digne hommage.
Au talent d'un rival vanté ,
Quand tu fais valoir son ouvrage ,
Ton coeur , de ses succès flatté ,
Sur ton goût par sa pureté
Remporte encore l'avantage .
Mais par quelle fatalité ,
Malgré le public équitable ,
Son suffrage bien attesté ,
Et la voix de la vérité ,
Et cet autre signe honorable
Par toi si justement porté ,
De ton talent incontestable
As-tu , seul , jusqu'ici douté?
Ah! tant de modestie étonne ,
Quand déjà notre oeil enchanté
Voitton front , des tems respecté ,
*Ceint de cette auguste couronne
Que pose l'Immortalité.
:
P. DIDOT, l'aîné.
JUILLET 1809. 259
LE SINGE ET LE RAT.
FABLE .
* Hé quoi ! vous me fuyez ? disait le Singe au Rat.
› Sachez , impertinente bête ,
>> Que c'est être bien malhonnête
> De me confondre avec un chat.
> Du Roi des animaux je suis le noble émule :
T
E
> Vous auriez dû le voir à mon premier aspect ,
> Et votre crainte ridicule
D Doit faire place au plus profond respect.
> Approchez et venez me rendre votre hommage ....
> Venez , vous dis- je ; et , désormais plus sage ,
> Au rang des animaux voyez -moi des premiers ,
> Et non comme un vil loup des troupeaux souriciers . >
Le Rat répond à sa manière ,
Sans quitter le bord de son trou :
<<Je sais fort bien que tu n'es pas un loup
> Qui t'enivre du sang de la gent souricière :
Mais, pour t'en craindre moins , je crains encor beaucoup
> Et veux rentrer dans ma tanière .
Trop semblable en effet à ce noble animal
> Dont je redoute aussi l'injuste caractère ,
> Par l'instinct du besoin, les autres font du mal ,
> Et vous en faites , vous , pour le plaisir d'en faire.
J. D. T
f
A MES FLEURS. - CHANSON.
AIR : Je l'ai planté,je l'ai vu naître.
Vous qui , dans un tems plus tranquille ,
Me donniez des plaisirs si doux ,
Ornemens de mon simple asile ,
Mes fleurs , que me demandez-vous ?
Celui dont lamain vous néglige ,
Voit sa jeunesse se flétrir ;
Languissantes sur votre tige , ...
Comme moi vous allez mourir.
1
Ra
260 MERCURE DE FRANCE ,
Autrefois parune onde pure ,
Du soleil combattant les traits ,
J'aimais à réparer l'injure
Qu'il avait faite à vos attraits .
Si de ma retraite chérie
Je vous enlevais quelque jour ,
Vous alliez , plus dignes d'envie ,
Parer le trône de l'Amour.
Hélas ! pourquoi vouloir encore
Rappeler de si doux momens ?
Zélis qui les faisait éclore ,
Zélis a trahi ses sermens.
Enfans de la riante Flore ,
Nos destins sont peu différens :
Vous n'aurez brillé qu'une aurore ;
Je meurs au matin de mes ans .
Par feu R. BEAUFEU , profess.au Coll. de Vendôme.
IMITATION D'UN AIR DE MÉTASTASE.
Èfollia, se nescondate , etc. ( Cato, att. 1 , sc. 15. )
C'EST folie , 6 tendres amans
De vouloir cacher vos tourmens .
Certaine rougeur ingénue ,
Du front la pâleur imprévue ,
Unmot, un soupir , un regard ,
Tout vous trahit , tout vous décèle t
Pourquoi donc employer tant d'art
Pour cacher ce qu'un rien révèle ?
AUG. DE LA BOUISSE .
L
ENIGME.
AIR: Pégase est un cheval qui porte, ete.
On me rencontre sur la terre ;
Cependant j'habite les cieux;
Je servais jadis à la guerre ;
JUILLET 1809. 201
Mon front brille des plus beaux feux ;
Tantôt , instrument hydraulique ,
Je conduis , j'élève les eaux ;
Tantôt , animal domestique , (bis. )
Je féconde certains troupeaux. (bis. )
Α.... Η......
LOGOGRIPHE .
Je suis le plus ferme appui
Deton logis , et peut-être
Quedans ton humble réduit
Tu cherches à me connaître?
Onpeut trouver sans effort ,
Endécomposant mon être ,
Ce qu'on voitdans tous les corps ;
Une cour asiatique ;
Unepréposition;
Une note de musique ;
Cequi faitexplosion
En sortant du ... ! (Mais silence ,
Quoi ! j'allais sans y penser ,
Mettre un mot que la décence
Nous défend de prononcer );
Ce qui faisait la défense
De nos antiques châteaux;
Un fleuve de l'Italie ;
Un abri pour les vaisseaux ;
Un métal que l'Alchimie
Envain espérait former;
Une espèce d'ouverture ;
Ce qui sert à la fermer;
Enfin , j'offre une figure
D'un usage assez fréquent ,
Un vase; une plante amère ;
Unnombre plus ou moins grand
D'acteurs ou de gens de guerre.
Α.... Η.....
1
202 MERCURE DE FRANCE ;
:
CHARADE .
ENFANT du luxe et de l'orgueil ,
Monpremier va comme on le mène ;
Etmonsecond en demi-deuil
Jase souvent à perdre haleine......
Mon tout se trouve à l'hopital ,
Aux champs d'honneur est nécessaire;
Je guéris quelquefois le mal
Que nous fait le Dieu de la guerre.
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE
insérés dans le dernier Numéro .
LEG .ز
Le mot de l'Enigme du dernier Numéro est la Langue.
Celui du Logogriphe est Révolution , dans lequel on trouve lion ,
voleur , roi , lutin , rôle , ton , vin , violon , vote , vertu , volonté,vol,
velours , vie.
)
Celui de la Charade est Fo-lie. T
JUILLET 1809.3 263
5
LITTÉRATURE ET BEAUX-ARTS.
ESSAIS DE METAPHYSIQUE . Brochure in-8° d'environ
80 pages d'impression . AParis , chez Léopold Collin ,
libraire , rue Gilles- Coeur. 1809 .
,
<<Cet ouvrage paraît avoir été composé par un professeur
de l'Université de Gottingue . Il est tombé , par suite
des événemens de la guerre , dans les mains d'un employé
supérieur de l'armée française , connu par son
goût pour les belles-lettres . Cet administrateur s'est occupé
, dans les momens de loisir que lui laissaient les
devoirs de sa place , d'en faire la traduction , etc., » Voilà
ce que nous apprend l'Avant-Propos qui précède l'ouvrage
lui-même , auquel on a donné le titre plus spécial
d'Essai nouveau sur les idées avec cette épigraphe latine
: Mentibus nostris inest natura insatiabilis quædam
cupiditas veri audiendi. ( La nature a mis dans nos ames
un désir insatiable de connaître la vérité. ) Au reste ,
cette brochure n'est point , à proprement parler , la traduction
de l'ouvrage allemand dont il est question dans
l'avant-propos ; elle n'est tout au plus qu'un résumé ou
un exposé rapide des vues les plus neuves et des points
principaux de la doctrine du professeur de Gottingue ; elle
n'est qu'une espèce de rapport que l'écrivain français fait
sur l'ouvrage qu'il dit avoir traduit.
Le motif qui l'a déterminé à cette entreprise , et qui
paraît lui avoir inspiré un degré d'intérêt assez vif en
faveur de l'auteur dont il s'occupait , est louable sans
doute , puisque c'est, comme il ledit lui-même, le plaisir
ou la surprise qu'il a éprouvée en n'y trouvant ni l'obscu
rite si commune aux métaphysiciens allemands , ni rien
qui décèle le Kantisme . C'est assurément l'indice d'unbọn
esprit , et d'un amour sincère de la vérité que ce goût
pour les idées claires , que cette aversion naturelle pour
les doctrines obscures et mystérieuses qui ont malheureusement
séduit et même égaré beaucoup d'hommes
264 MERCURE DE FRANCE ,
1
d'un talent distingué en Allemagne , et qui peût-être y
auront arrêté pour un tems assez long encore les progrès
de la saine philosophie. Mais nous osons croire que
si des occupations plus importantes avaient permis à
l'auteur de cette brochure dè se mettre un peu plus au
courant de ce qui a été écrit en France et en Angleterre
sur ces matières , depuis une vingtaine d'années , il aurait
attaché moins d'importance aux idées particulières
du professeur de Gottingue , dans tous les points où sa
doctrine s'écarte des principes généralement admis dans
ces deux pays sur les mêmes objets .
En effet , il avoue lui-même qu'il n'a pu se dissimuler
le manque de méthode qui se faisait sentir dans l'ouvrage
qu'il traduisait ; or , c'est déjà un préjugé bien défavorable
que ce défaut de méthode contre un Traité de Métaphysique
, puisque cette science est en quelque sorte la
méthode des méthodes , et que par la nature même de
ses recherches elle tend à mettre entre les idées dont
elle s'occupe le plus d'ordre qu'il est possible , n'y ayant
pas pour elle d'autre moyen de revenir sur ses traces et de
s'assurer de la vérité ou de reconnaître la fausseté des
principes qu'elle admet. Mais enfin , arrêtons-nous aux
parties isolées de la doctrine du professeur allemand qui
sont l'objet de cette brochure , sans insister davantage
sur l'inconvénient qu'elles ont de ne pas tenir à un ensemble
d'idées bien ordonnées , et essayons de faire connaître
ce que sont en elles-mêmes ces diverses parties .
« On en remarque , dit l'écrivain français , trois bien
distinctes , qui pourraient chacune faire la matière d'autant
de traités particuliers . La première est une discussion
purement métaphysique ; c'est la paraphrase de cet adage
de l'école : Nihil est in intellectu quod non fuerit prius in
sensu . (Tout ce qui est dans l'entendement résulte d'impressions
faites antérieurement sur les sens . ) L'auteur
développe dans la seconde ,quelques principes des beaux
arts ..... La troisième est un essai de physiologie , etc. >>>
Mais d'abord , quant au sujet traité dans la première partie
, nous sommes obligés de le dire , bien loin que le
professeur allemand ait ajouté aucune vue nouvelle à ce
qu'on en peut voir dans les ouvrages de Locke , de
JUILLET 1809. 265
Condillac , d'Helvétius' , et dans d'autres écrits plus ré
cens , où les mêmes principes ont été exposés avec une
clarté et une méthode digne des plus grands éloges ( 1 ) ,
son langage est trop souvent extrêmement peu exact :
j'en apporterai pour preuve les définitions qu'il donne des
mots idée et sensation .
« J'appelle sensation , dit-il , toute secousse produite
dans un organe quelconque par l'impression des objets
extérieurs ; cette impression est produite elle-même par
l'agitation des corps qui nous environnent. Quand cette
secousse a été sentie assez fortement pour laisser des
traces dans le cerveau , les traces qu'elle a laissées s'appellent
idées . Ainsi , ajoute-t-il , une idée est la conscience
d'une sensation. » Il nous semble qu'il aurait été
plus exact de dire qu'une sensation est la conscience de
l'impression produite sur nos organes par les corps extérieurs
, ou par les diverses parties de notre propre
corps , et que certaines idées sont les souvenirs des sensations
qui ont été assez vives , ou assez souvent répétées
, pour que nous en conservions la mémoire . Je dis
certaines idées , car il y a un grand nombre 'd'idées qui
n'existent et ne peuvent exister pour nous qu'à l'aide des
signes de divers genres qui nous les rappellent , ou qui
les représentent. Ce n'est donc que par extension de la
signification du mot que celles-ci prennent aussi lenom
d'idées , quoiqu'on puisse et qu'on doive même les considérer
, en dernière analyse , comme le résultat de notre
faculté de sentir .
C'est dans ces matières , sur-tout , que la précision et
la rigoureuse exactitude du langage sont d'une indispensable
nécessité ; car plus notre manière de concevoir les
objets est nette , étendue , et conforme à ce qui se passe
réellement dans l'entendement , plus le langage à l'aide
duquel nous représentons nos conceptions , acquiert luimême
de justesse et de clarté , plus il se perfectionne
lui-même par la science , et la science par lui ; cette
double réaction est infaillible et nécessaire . Mais aussi
(1 ) Voyez l'ouvrage intitulé Elémens d'idéologie , seconde édition,
imprimé chez Courcier. Paris . (1804. )
1
!
:
266 MERCURE DE FRANCE ,
quand les idées ne sont pas bien arrêtées ; quand les conceptions
ne sont pas nettes , le langage a une sorte d'indétermination
et même d'obscurité qui fatigue le lecteur
ou l'auditeur, lorsqu'ils ne sont pas accoutumés à se payer
de,mots . Or , il nous semble que la manière dont le professeur
allemand a procédé dans la seconde partié de ses
recherches aun peu cet inconvénient .
En effet , lorsqu'il se propose d'expliquer notre amour
pour le beau , notre goût pour les vers et pour le chant ,
l'origine ou la création des arts et des sciences , de nos
goûts ou frivoles ou solides , en partant , comme il le
dit , d'un besoin vague et général d'augmenter la masse
de nos idées , lequel procède lui-même d'une inquiétude
vague pour l'avenir , dont personne n'est exempt , etc. ,
on sent trop que toutes ses explications ne pourront
avoir rien d'assez précis et d'assez lumineux pour satisfaire
un esprit juste et avide de connaissances réelles ;
et quelque justesse que l'auteur ait pu mettre d'ailleurs
dans certaines observations de détail , quelque finesse
ou quelque sagacité dont on puisse le louer dans plusieurs
de ses aperçus , on ne pourra jamais reconnaître
dans l'ensemble de ses idées sur ce sujet , de quoi
fonder une théorie proprement dite , ni rien qui y ressemble.
...Une erreur dans laquelle les métaphysiciens même les
plus célèbres sont tombés quelquefois , c'est de croire
que les comparaisons ou les métaphores puissent rendre
raison de certains faits de notre intelligence : en voici
un exemple tiré de l'écrit qui nous occupe . L'auteur entreprend
d'expliquer l'effet que font sur notre esprit les
différens genres de style , et la cause de cet effet ; or voici
comment il s'exprime : « Les styles , dit-il , ne sontqu'un
>> ensemble d'idées en vertu duquel les fibres sont plus
>> ou moins affectées .... Quand cet ensemble... agit sim-
>> plement sur les fibres , c'est-à-dire , sans que l'impres-
>> sion soit assez sentie pour durer encore après le pre-
>> mier ébranlement , on dit alors que c'est le style simple.
>> Quand les fibres du cerveau résonnent après l'ébranle-
>>ment qu'elles ont reçu , c'est le style tempéré : mais
quand après avoir été ébranlées , elles résonnent , elles
JUILLET 1809 . 267
>> frémissent aussi long-tems qu'il est possible , c'est le
>> style sublime , etc. » Assurément c'est bien ici que
l'adage trivial , comparaison n'est pas raison , peut recevoir
son application la plus rigoureuse ; car tout ceci ne
signifie rien autre chose sinon que le style simple nous
affecte un peu, que le style tempéré nous affecte un peu
plus, et que le style sublime fait sur nous la plus grande
impression ; et cette seconde manière de dire la même
chose a sûrement moins d'inconvéniens que l'autre . Je
n'examine pas d'ailleurs si cette définition serait exacte
en littérature , elle ne l'est sûrement pas ; mais j'observe
seulement que ce langage moitié physiologique , moitié
métaphysique , par lequel on croit souvent expliquer
beaucoup de choses , n'explique absolument rien , et nuit
singulièrement à la clarté des idées .
Je ne m'arrêterai pas sur la troisième partie de cet
écrit , dans laquelle le professeur de Gottingue explique ,
comme ledit son interprète , par les lois de la mécanique
éternelle , la manière dont tous les êtres animés existent
et se réparent ; sur la manière dont il déduit du seul fait
de la pression de l'air sur nos corps les trois principes
qui embrassent , suivant lui, toute la création , et auxquels
il donne les noms de principe actif , principe inerte , et
principe vital . Sans avoir des notions fort étendues en
physiologie , il est aisé de voir que la pression de l'atmosphère
n'est pas la seule cause de tous les effets que
l'auteur lui attribue exclusivement : et quand sa prétendue
découverte à cet égard serait aussi démontrée qu'elle
me paraît sujette à contestation , il ne me semble pas
qu'il en dût résulter de grandes lumières pour la méta--
physique , ou plutôt cela ne changerait rien à l'état de la
question pour ce qui regarde cette science en particulier.
Je conviendrai volontiers , au reste , qu'il y a dans la
doctrine du professeur de Gottingue des détails d'observation
intéressans , et je le féliciterai sincérement d'ètre
entré dans une route différente de celles où s'égarent
d'une manière si déplorable le plus grand nombre de ses
compatriotes ; mais j'avouerai avec la même franchise
qu'il ne m'a pas paru y avoir encore assez affermisa
268 MERCURE DE FRANCE,
marche , pour pouvoir y faire de véritables découvertes.
Ajoutons , puisque nous en sommes sur ce sujet , qu'il
y a lieu de regretter que ; par une de ces révolutions
bizarres qu'éprouvent quelquefois les idées et les opinions
chez un grand peuple, lamétaphysique , naguère
cultivée en France avec beaucoup de succès , y soit aujourd'hui
si fort négligée , et presque abandonnée. Cette
science , dans la dernière moitié du siècle qui vient de
s'écouler , avait pris , sous la plume des écrivains français
, un caractère d'utilité générale vraiment incontestable.
Elle avait renoncé à toutes les questions abstruses ,
àtous les sujets d'une vaine et ambitieuse curiosité , qui
l'avaient occupée autrefois , pour ne s'appliquer qu'aux
diverses parties des connaissances humaines où elle
pouvait espérer de porter quelque lumière nouvelle ; et ,
puisqu'il faut le dire , cet espoir n'avait pas été entiérement
trompé. Il ne serait même pas fort difficile de démontrer
que c'est , en grande partie , aux progrès que
plusieurs écrivains d'un mérite éminent avaient fait faire
à la véritable et saine métaphysique , que nous devons la
supériorité que nous avons obtenue sur les nations voisines
, dans plusieurs genres de sciences ou d'arts en
apparence fort étrangers aux spéculations dont elle
s'occupe.
Il est bien vrai que depuis quelques années on entend
déclamer de toutes parts , avec une sorte de fureur , contre
la métaphysique et en général contre la philosophie , et ,
à lahonte de l'esprit humain , ce scandale s'est renouvelé
plus d'une fois dans le cours des siècles : si néanmoins ,
sans se laisser effrayer de tout ce vain bruit , on pèse les
suffrages au lieu de les compter , on trouvera d'un côté
les noms d'une foule d'hommes illustrés par les plus rares
talens et souvent aussi par les plus sublimes vertus , et
de l'autre la multitude aveugle et ignorante , égarée par
quelques hypocrites uniquement habiles dans l'art des
cabales et des intrigues . Mais , malgré tous leurs efforts ,
la vérité a toujours fini par triompher , et grâce aux progrès
des lumières , ils ne trouvent plus , comme autrefois
, la puissance publique disposée à servir leurs
fureurs . Les Gouvernemens , plus éclairés qu'ils ne l'ont
JUILLET 1809. 269
jamais été , regardent , pour ainsi dire , de plus haut le
conflit des opinions humaines , bien sûrs que celles qui
sont vaines et insensées finiront par se dissiper et par
s'évanouir sans retour , pour faire place à celles qui sont
fondées sur la raison et sur la vérité. En faut-il davantage
pour encourager les hommes que leurs talens et leur zèle
pour le bien de l'humanité , appellent à étendre et à propager
les connaissances utiles ? THUROT.
OEUVRES COMPLÈTES DE M. PALISSOT ; nouvelle édition ,
revue , corrigée et augmentée . Six volumes in-8°.
-A Paris , chez Léopold Collin , libraire , rue Gilles-
Coeur , nº 4 .
(SECOND ARTICLE.)
Dix ans après la représentation de la comédie des
Philosophes , M. Palissat , à qui ses ennemis ne fermaient
point le théâtre , mais qu'ils voulaient empêcher
seulement de les y traduire une seconde fois , imagina
de tromper leur surveillance et de leur porter de nouveaux
coups dans une pièce qui , en apparence , était
dirigée contre lui-même : cette pièce était le Satirique
ou l'Homme dangereux . Ayant eu soin de s'y peindre
tel exactement que ses ennemis le représentaient , il se
promettait un plaisir bien piquant , celui de les voir
applaudir avec fureur au talent du peintre , en croyant
par là mieux insulter au modèle ; enun mot , il lui semblait
fort doux et fort divertissant à la fois de devoir un
brillant succès à ceux-là mêmes qui ne voulaient que son
humiliation et sa perte. Afin de mieux écarter les soupçons
et de rendre la farce plus complète , il allait se plaignant
partout de ce nouvel affront et sollicitant hautement
pour que la pièce ne fût pas jouée , après avoir pris
toutes ses mesures pour qu'elle le fût , et comptantmême
sur les démarches de ses ennemis pour en assurer et en
presser la représentation. Le maréchal de Richelieu était
à la tête de cette mistification , et c'était l'abbé de Voisenon
qui l'y avait décidé . De l'aveu de M. Palissot, cet
abbé mit alors à le servir autant de grâce que de zèle ; "
MERCURE DE FRANCE ,
mais , comme en cela il trahissait vilainement beaucoup
de personnes pour lesquelles il feignait de l'attachement, '
il voulut , dès que le secret eut été éventé , nier que
l'auteur l'eût jamais mis dans sa confidence ; et l'auteur ,
pour reconnaître à sa manière cette grace et ce zèle dont
il avait eu tant à se louer , déposa d'abord chez un
notaire les pièces originales de l'affaire , puisfit imprimer
quelques-unes des lettres que l'abbé lui avait écrites et qui
prouvaient évidemment sa complicité. M. Palissot a toujours
été grand imprimeur de lettres confidentielles .
Déjà , dans le tems de la comédie des Philosophes , il
avait fait imprimer celles de Voltaire qui s'en plaignit
amèrement , et prétendit même qu'il y avait double infidélité
de la part de M. Palissot , en ce que ces lettres
imprimées sans son aveu , ne l'étaient pas telles qu'il les
avait écrites . Plus tard , il avait encore fait imprimer
une lettre de Laharpe , qui louait la Dunciade et imputait
les mêmes éloges à M. de Ximenès ; celui-ci s'en plaignit
également , et tout ce qu'il y gagna , ce fut de voir imprimer
aussi les lettres par lesquelles il se plaignait.
Laharpe , qui apparemment eut l'esprit de ne point réclamer
par écrit , mais qui sans doute n'en trouvait pas
meilleur le procédé de M. Palissot , fut puni d'une autre
manière. Loué pour Varvick dans la Dunciade , et louant
la Dunciade à cause de cet éloge , il était , à l'époque
de la comédie du Satirique , du petit nombre d'écrivains
qui ne s'étaient point déclarés contre M. Palissot , et sa
qualité de critique en faisait un homme à ménager . C'est
pourquoi M. Palissot se borna , comme il nous l'apprend
dans ses Mémoires sur la Littérature , à lui appliquer
intérieurement ce trait de la pièce :
...... Ce succès va le rendre insolent .
Fréron n'en fut pas quitte à si bon marché ; mais Fréron
avait de plus grands torts à expier. Ami reconnu , avoué
de M.. Palissot , ayant tous les droits à ce titre par des
éloges outrés de ses premiers écrits , et des démarches
impudentes en faveur de sa comédie des Philosophes ,
il s'avisa de parler moins avantageusement de celle des
Nouveaux Ménechmes qui venait de tomber , et il cessa
JUILLET 180g. 271
de faire présent de ses feuilles à M. Palissot , qui vive
ment blessé parce qu'il avait aimé véritablement Fréron ,
mit son cher ami dans la Dunciade , sous la forme d'un
âne , ayant au dos une paire d'ailes posées à l'envers ..
Après cette courte digression sur la manière dont
M. Palissot a de tout tems reconnu les marques d'intérêt
qui lui étaient données , je reviens sans autre transition à
'Homme dangereux . On découvrit , il n'importe comment
, que M. Palissot en était l'auteur , et la pièce fut
défendue le jour même où elle devait être représentée . Il
faut bien l'avouer , c'est encore là un tour de ces philosophes
maudits qui ne voulaient absolument pas qu'on
les jouât. « Non , écrivait d'Alembert à Voltaire , on ne
>>jouera point cette infamie du Satirique , et je puis vous
>> dire , sous le secret , que c'est à moi que la philosophie
>> et les lettres en ont l'obligation . J'ai fait parler àM. de
>> Sartines par quelqu'un qui a du pouvoir sur son esprit,
>> et qui lui a parlé de manière à le convaincre. » Ce
quelqu'un était Mme Geoffrin , qu'appuyait en secret
auprès de M. de Sartines , le duc de Choiseul lui-même ,
cet infidèle Mécène qui alors avait tout à fait abandonné
Horace . M. de Sartines , voulant y mettre les formes , se
fit faire un rapport sur l'ouvrage , et somma l'auteur d'y
répondre . Le profond mépris dont M. Palissot cherche
à couvrir sa colère contre le censeur , n'empêche pas de
voir que celui-ci le rendit vraiment furieux , en le prenant
avec adresse dans ses propres filets. Il faut savoir
que l'Homme dangereux débitait contre les faux philosophes
beaucoup de choses très-fortes et très-sensées ;
et c'étaient-là les traits dont l'auteur voulait percer ses
ennemis , en ayant l'air de les défendre . Or , le personnage
opposé à l'Homine dangereux , était , comme
de raison , le champion des philosophes attaqués par
lui , et ce personnage triomphait au dénouement , en
faisant chasser Valère et épousant Julie dont ils se
disputaient la main. Le censeur convint doncjusqu'à certain
point de l'existence de ces faux philosophes , ennemis
de la religion et de l'état où ils sont nés , écrivains
audacieux , indociles à l'autorité qui les gouverne , frondeurs
des lois et des usages reçus, et assez orgueilleux pour
272 MERCURE DE FRANCE ,
ne souffrir aucune inégalité parmi les hommes ; mais il
remontra qu'en les mettant sur la scène , on courait le
risque de tromper le public , de lui donner le change , en
lui inspirant de la méfiance sur le compte des écrivains
qui l'éclairaient et qui s'étaient consacrés à luienseigner les
vérités les plus utiles . Enfin ( et c'était-là le moyen victorieux
) il prouva que l'auteur allait visiblement contre le
but de toute bonne comédie , qui est de faire triompher
la vérité de l'erreur , puisque son Dorante , fauteur et
représentant des faux philosophes , obtenait à la fin l'avantage
sur leur adversaire qui était reconnu pour un méchant
homme , un calomniateur , un fourbe , un traître et
un scélérat. L'auteur une fois démasqué , son intention
n'était pas douteuse , et lui-même ne pouvait songer à
désavouer le dessein qu'il avait eu d'immoler de nouveau
les philosophes sur la scène . Il fut donc forcé de se rabattre
à soutenir qu'il en avait le droit , et que s'il avait
mis dans la bouche d'un scélérat les traits qu'il croyait
pouvoir se permettre contre eux , il n'avait fait en cela
que suivre l'exemple de Gresset qui fait dire à son
Cléon des choses vraies , délicates oufinement pensées . Le
rapprochement n'était nullement exact ni concluant ,
puisque Cléon attaque par malignité seulement des ridicules
qui ne font aucun tort à la société , tandis qu'au
contraire l'emploi de tonner contre les vices vraiment
nuisibles appartient à Ariste , c'est-à-dire à un homme
vertueux . Mais enfin M. Palissot , eût-il eu raison sur
ce point autant qu'il avait tort , ne se justifiait pas et ne
pouvait point en effet se justifier d'avoir fait d'un partisan
de ces faux philosophes , contre lesquels il était si
important et si juste de sévir, l'honnête homme de sa
pièce , celui qui restait vainqueur de la lutte et qui par là
même était proposé pour modèle aux spectateurs . Le
coup manqué , toutes les explications de l'auteur ne
pouvaient être que de vains et ridicules subterfuges . Mais
que dire cependant de cette idée forcenée d'un homme
qui consent à se peindre lui-même sous les traits les plus
odieux , pourvu qu'à la faveur de ce portrait , il puisse
montrer celui de ses ennemis , chargé des mêmes traits et
souillé des mêmes couleurs ? Si l'honneur est plus cher
que
JUILLET 1809 .
DEP
DE
LA
SEINE
que la vie, n'est-ce pas surpasser dans leur fureur
dicative ces hommes qu'on a vus étreindre fortentent
leur ennemi et se précipiter avec lui dans le mome 5.
gouffre ? Il est vrai que M. Palissot espérait se tirer cucen
gouffre et y laisser ses ennemis ; mais cet espoir étaitbien
fonde ? Il avait voulu se peindre tel que la haine le
représentait , et non tel qu'il se voyait lui-même. A la
bonne heure ; mais pour qu'on trouvat dans le portrait
cette ressemblance sans laquelle la ruse ne pouvait arriver
à bien , il fallait nécessairement que le public eût du
modèle une idée conforme , c'est- à-dire , une idée affreuse.
Or l'auteur aurait-il détruit cette idée par cela seul
qu'il aurait dit : « Messieurs , c'est moi-même qui ait fait
>> le portrait ? Soit , auraient pu répondre les gens pré-
>> venus ; autant vaut que vous l'ayez fait qu'un autre ,
>> cela ne l'empêche pas d'être fidèle . Mais , Messieurs ,
› si je me croyais un monstre , je n'aurais point eu la
maladresse , je n'aurais point eu l'audace de me peindre
› sous cette forme . Il ne s'agit pas de savoir ce que
>> vous croyez être ou ne pas être : on peut se mécon-
>> naître soi-même; nous vous reconnaissons , il suffit.
>> De la maladresse , il n'y en a point , il ne peut y en
>> avoir dans votre fait , puisque vous ne sauriez ajouter
>> à l'opinion que nous avons de vous ; mais de l'audace ,
>> il y en a beaucoup à vous être fait un jeudevotre mau-
>> vaise renommée ; vous la confirmez en voulant l'affai-
>> blir. Ce n'est point par une farce , une mistification que
» l'on repousse des imputations qui attaquent gravement
>> le caractère. Il y a pour cela d'autres armes , et les
>> plus sérieuses sont toujours les plus convenables . >>>
Mon avis est donc que M. Palissot risquait beaucoup
trop en faisant représenter sa pièce de l'Homme dangereux
, qu'on lui a rendu un grand service en empêchant
de la jouer , et que , pour sa gloire , on eût dữ
étendre ce bienfait jusqu'à en défendre l'impression .
Voltaire pensait que , sous le seul rapport du talent, elle
était propre à lui faire beaucoup plus de tort que d'honneur.
Il écrivait à d'Alembert : « Vous ne connaissiez pas
>> sans doute la comédie de l'Homme dangereux, lorsque,
» sur son titre , l'on empêcha qu'on ne la jouât ; si vous
S
274 MERCURE DE FRANCE ,
40
))
>> l'aviez lue , vous auriez sollicité vivement sa représen-
>> tation ; c'était le plus sûr moyen de dégoûter l'auteur
>> du théâtre . » Laharpe ne faisait pas plus de cas de
l'ouvrage . « Il n'y a , dit- il , ni comique de situation , ni
>>>comique de caractère , non plus que de plan et d'in-
>> trigue . Nul ressort bien imaginé , nulle scène dont
› l'idée soit plaisante , nulle gaieté. » Collé , que je me
plais à citer ici , comme juge impartial et compétent ,
Collé exprime une opinion plus défavorable encore.
Des personnes très-capables d'en juger et qui avaient
entendu la lecture de la pièce , lui avaient dit qu'elle
>> était froide et sans nulle invention , que ce n'était que
>> le plan du Méchant maladroitement retourné. » Après
T'avoir lue lui-même , il enchérit sur ces reproches . C'est
<<bien, dit-il , l'ouvrage le plus détestable qu'ait fait Palis-
» sot .... Sa Dunciade est sans nulle force d'imagination
>> et d'invention ; sa comédie en est encore plus dé-
>> nuée ..... L'Homme dangereux est parfaitement versifié
>> et complétement ennuyeux. Cette pièce est nulle quant
>> au talent dramatique..... Je parle de Palissot d'une fa-
>> çon fort désintéressée , puisqu'il m'a bien traité dans
› ses Mémoires et même dans sa Dunciade . » C'est une
chose remarquable que cet accord de tous les critiques à
relever dans les ouvrages de M. Palissot , l'absolu défaut
d'invention . A la vérité , il est impossible de n'en être
pas frappé . L'Homme dangereux ne ressemble guère
moins au Méchant , que les Philosophes aux Femmes
savantes : je crois que c'est assez en dire . Comme Cléon ,
Valère persuade à un bon homme qu'il est très-malin ( t
très-habile à décocher l'épigramme . Comme Cléon , il a
pour valet un pauvre diable qui sert d'instrument à ses
méchancetés , mais dont la conscience s'intimide que! -
quefois du rôle qu'on lui fait jouer , et dont à la fin une
soubrette qu'il aime obtient des preuves de la perfidie de
son maître . Comme Cléon , il est dupe de cette soubrette
qui feint d'avoir du goût pour la malignité , afin de tirer
de lui des confidences qui tournent à sa perte . Comme
Cléon , il écrit des horreurs 'contre le bonhomme qu'il a
séduit et dont il voudrait épouser la pupille ; et le perfide
écrit remis entre les mains de sa dupe , le démasque et le
JUILLET 1809. 275
fait chasser..... toujours comme Cléon , ef aussi comme
le Valère des Philosophes ; car l'auteur, après avoir pris
aux autres , se prend à lui-même , ce qui est bien ,
comme on dit , voler le tronc des pauvres . L'Abraham
Pamphlet de l'Homme dangereux , est encore exactement
le même personnage que le M. Propice des Philosophes :
ce sont deux colporteurs de livres défendus . Laharpe dit
tout cruement que l'intrigue de l'Homme dangereux est
nulle ; mais Collé en donne la véritable raison , c'est qu'il
était impossible de piller lefond du sujet du Méchant qui
n'en a point. Cela est fâcheux. On ne court pas le même
danger en copiant Molière ; et les Philosophes ne pouvaient
manquer d'avoir une sorte d'intrigue , puisque les
Femmmes Savantes en ont une .
いす
L
Nouvelle pièce de M. Palissot , nouvelle lutte , nouveau
scandale . Ici du moins les torts ne sont pointde son
côté. Les comédiens ayant refusé comme indécente la
comédie des Courtisanes , l'auteur la fit approuver par la
police ,et les comédiens la refusèrent encore , secrètement
autorisés à ce refus itératif par le maréchal de Duras ,
l'undes premiers gentilshommes de la chambre . Il paraît
que , dans son principe , l'opposition vint de la part de
quelques actrices , qui craignirent que le public ne leur
fit une application facheuse des rôles qu'elles auraient
eu àjouer dans la pièce . M. Palissot harangua très -spirituellement
, très-malignement et très-inutilement la Comédie,
qui persista dans sa décision . Il produisit ensuite
un Mémoire à consulter et une Consultation qui n'eurent
pas plus d'effet ; et il ne lui fut permis de faire imprimer
sa comédie , qu'à condition qu'il n'y mettrait point de
Préface. Il est très -faux qu'elle soit d'une extrême indécence
, comme le disaient les comédiens dans leurs bulletins;
elle peint de très -mauvaises moeurs à la vérité ,"
ınais dans une vue morale et avec une réserve dans les
situations et dans le dialogue , qu'on pourrait plus justement
reprocher à l'auteur que le défaut contraire , puis--
qu'elle a contribué à rendre son ouvrage insipide ..
« Les comédiens , dit Laharpe , ont eu raison de rejeter
>> la pièce , si ce n'est comme indécente , du moins
>> comme un drame froid, ennuyeux , vide d'action et
$ 2
276 MERCURE DE FRANCE ,
>> d'intrigue , où tous les caractères sont manqués , et
» qui n'a d'autre mérite que d'être écrit avec assez de
>> correction et de facilité. C'était un sujet fécond que
>>celui des Courtisanes : Palissot n'en a rien tiré. Le
>>principal personnage , Rosalie , qui veut se faire épou-
>> ser d'un jeune homme amoureux d'elle , est bête comme
>> un oison ; le jeune homme l'est encore davantage. Un
>>faux philosophe qu'il appelle Sophanès, est un homme
>> gratuitement vil dont on ne connaît ni les motifs , ni
>>l'intérêt. Lysimon , parent du jeune homme , fait pour
>>jouer le beau rôle , et pour empêcher ce jeune insensé
>>de faireunmariage ridicule , Lysimon n'a ni éloquence,
>>> ni énergie . Les autres courtisanes qu'il introduit une
>>fois ou deux dans des scènes épisodiques , sont des
>> coureuses de la rue. Le dénouement se fait par un
>> cocher de fiacre qu'on envoie chercher , et qui recon-
>> naît sa soeur Javotte dans Rosalie; le jeune homme est
>>détrompé , et voilà toute la pièce. Elle est faite pour
>> prouver combien Palissot a peu de talent comique. >>>
Toute cette critique est frappante de justesse. Cependant
les Courtisanes sont peut-être la meilleure comédie de
M. Palissot . C'est du moins celle dont le sujet , les situations
et les caractères lui appartiennent le plus . On
a pourtant remarqué avec raison que le dénouement
n'était autre que celui de Turcaret , et qu'il n'était pas à
beaucoup près si bien amené. On pouvait remarquer
aussi que dans cette pièce M. Palissot employait pour la
troisième fois un écrit , et pour la seconde un homme
tombé des nues , comme moyens de dénouement. Atout
prendre , Collé mettait les Courtisanes au-dessus de
'Homme dangereux ; mais il faut voir de quel air il reconnaît
et exprime cette supériorité. « Les Courtisanes
>> dit-il , que les comédiens ont empêché de même d'être
>>jouées , quoique moins mauvaises , eussent été sifflées
>> de même; c'est un bonheur dans ces deux cas pour
>>>Palissot. »
,
Une pièce bien et duement sifflée , c'est celle qui
porte aujourd'hui le titre de Clerval et Cléon , et qui fut
jouée sous celui des Nouveaux Ménechmes , peu de tems
après la comédie des Philosophes . M. Palissot en attri
JUILLET 1809. 277
buela chûte à ses ennemis encore tout chauds de l'insulte
qu'il leur avait faite; mais Voltaire meparaît avoir beaucoup
mieux saisi la cause de cette disgrace. Il écrivait à
l'auteur lui-même : « J'aurais peut-être désiré que vous
>> n'eussiez pas choisi un sujet si semblable aux Mé-
>> nechmes , et qui n'en a pas le comique.>> Refaire l'ancienne
comédie des Ménechmes n'était pas pour M. Pa+
lissot le moyende se réhabiliter dans l'opinion de ceux
qui dès-lors lui contestaient la faculté d'inventer ; mais
ici du moins la stérilité s'accuse elle-même et ne cherche
point à usurper les honneurs de la création. Il est vrai
que d'un autre côté la présomption se montre bien à
découvert ; il n'en fallait pas une dose médiocre pour se
flatter de supplanter l'une des pièces de Regnard , sinon
les mieux faites, du moins les plus divertissantes . M. Palissot
a fait un triste usage de sa raison , en voulant traiter
d'une manière plus sensée , un sujet essentiellement
déraisonnable , dont l'extrême invraisemblance ne pouvait
être couverte ou plutôt rachetée que par beaucoup
de gaieté et même de folie . M. Palissot blâme durement
l'extravagance ou la sottise de la plupart des personnages
de la pièce de Regnard; mais ne convient-il pas qu'ils
soient ainsi faits , pour être continuellement dupes de la
ressemblance physique des deux frères , malgré la forte
différence de leurs caractères et de leurs moeurs ? Il me
semble qu'un homme d'esprit et de sens , jeté dans cette
bizarre intrigue, aurait bientôtettrop tôt pris des mesures
pour en pénétrer le mystère . Au reste , de tous ceux qui
ont fait des comédies sur cette supposition d'une parfaite
similitude entredeux individus , M. Palissotest incontestablement
celui qui a mis le plus d'invraisemblance dans
cette donnée déjà si invraisemblable. Je ne parle point
d'Amphytrion où la ressemblance des personnages , ou
vrage d'un pous oir surnaturel , est une espèce de fait
consacré qui n'admet point l'examen et dont l'esprit n'a
point às'embarrasser. Je parle seulement des pièces d'invention
où cette ressemblance est présentée comme un
jeu de la nature. Dans toutes ces pièces , les deux individus
semblables sont deux frères et deux frères jumeaux,
parce que c'est en effet entre les personnes nées des
278 MERCURE DE FRANCE ,
mêmes parens et sur-tout d'un même accouchement ,
qu'il existe le plus de ces rapports de taille , de figure et
de voix qui peuvent faire prendre l'une pour l'autre .
M. Palissot , au contraire , a fait de ses Ménechmes deux
hommes absolument étrangers l'un à l'autre , et pourtant
si ressemblans entre eux , qu'amis , valets , maîtresse et
rival y sont trompés à chaque instant. L'invention n'est
pas heureuse. L'auteur s'applaudit beaucoup et à plusieurs
reprises d'avoir combiné son sujet de manière
que les deux personnages ne paraissant jamais ensemble,
un seul et même acteur , sous des habits différens , pût
remplir à la fois les deux rôles . Je ne puis encore partager
son admiration pour ce beau trait d'imaginative qui
consiste simplement à mettre un peu de distance entre les
scènes où les deux Ménechmes paraissent alternativement
sur la scène , et à n'en montrer qu'un seul au dénouement
qui perd à cela beaucoup de son intérêt. La difficulté de
trouver deux acteurs qui se ressemblent , est réelle ;
mais le public se prète sans peine à une illusion qui le
divertit . Je ne sais pas même si ce n'est point aller contre
le principe et le véritable effet des arts d'imitation ,
que de rendre , en pareil cas , cette illusion trop complète.
Deux acteurs peuvent ne pas se ressembler assez
entre eux ; mais un seul acteur se ressemble trop à luimême
; et le public qui aime à voir des dupes , mais
qui n'aime pas à l'être , pourrait ne pas trouver aussi
plaisantes des méprises trop fondées qu'il courrait le
risque de partager lui-même. Quoi qu'il en soit , dans la
pièce de Clerval et Cléon , les incidens causés par la ressemblance,
ne sont nullement gais : l'un de ces incidens
est un duel où Clerval est blessé par le rival de Cléon .
Ce Clerval qui supplante l'autre auprès de sa maîtresse à
la faveur de la similitude , est un vrai benêt que tout
embarrasse , qui ne parle que par sens interrompus , et
dontonneconçoit pas queLucile puisse s'éprendre . Lisette
qui a beaucoup meilleur goût , le trouve avec raison boudeur,
froid , ombrageux , en un mot , fort étrange. Les détails
ne sont pas plus plaisans que l'intrigue et les caractères
; on voit que M. Palissot n'est plus inspiré par la
malignité qui est sa véritable muse. Il est malaisé de
JUILLET 180g . 279
concevoir pourquoi il a renoncé cette fois au grand vers '
qui lui avait bien réussi . Effet de l'habitude ou toute
autre cause , kę vers de dix syllabes paraît moins propre
à la comédie , sur-tout quand on l'emploie à rimes
plates , comme a fait M. Palissot. Somme toute , il y a
cette différence entre les Nouveaux Ménechmes et les
autres ouvrages joués de M. Palissot , qu'ayant été plus
malheureux encore à la représentation , ils ne font absolument
aucun plaisir à la lecture.
,
M. Palissot , lorsque le tems eut fait disparaître la
plupart de ses ennemis et amorti dans le coeur des
autres ces haines qu'il y avait si imprudemment allumées ,
voulut appeler devant un nouveau public des jugemens
portés par l'ancien contre ses ouvrages représentés ou
non . Il les fit tous jouer successivement à la nouvelle
salle de la comédie française au faubourg Saint-Germain
. Les Tuteurs furent retirés sur le champ . L'Homme
dangereux fut joué six ou sept fois sans monde . Il n'en
vint presque point à la première représentation des
Philosophes ; mais comme on exigea que le Crispin ,
valet de Jean-Jacques , se redressât sur ses deux pieds ,
au lieu de marcher à quatre pattes , on revint en plus
grand nombre à la pièce pour jouir de ce changement
d'attitude , et puis on n'y revint plus . Les Courtisanes et
les Nouveaux Ménechmes n'eurent pas une meilleure
fortune . Ainsi toutes les comédies de M. Palissot furent
condamnées en dernier ressort par des spectateurs désintéressés
qui ne cherchaient que du plaisir et qui n'en
trouvèrent point. De toutes ces preuves de fait et de raisonnement
, on peut conclure , je crois , sans compromettre
son jugement , que de tous les hommes qui , dans
le dernier siècle , se sont livrés à l'art de la comédie ,
M. Palissot a été l'un des moins capables d'y réussir , par
le manque total d'invention dans les sujets et de gaîté
dans l'exécution . Il me reste à examiner sa Dunciade et
ses Mémoires littéraires . C'est une tâche dont je m'acquitterai
prochainement , avec cet esprit d'exacte justice
dont je crois avoir fait preuve jusqu'ici. Qu'on me permette
de le remarquer : il y a quelque mérite à se contenir
, envers M. Palissot , dans les bornes d'une critique
280. MERCURE DE FRANCE ,
✓ équitable, puisqu'on en pourrait sortir sans que personnes
songeât à plaindre l'auteur de tant de satires , et sur-tout
sans qu'il osât se plaindre lui-même . AUGER.
LITTÉRATURE ÉTRANGÈRE.
DU DOCTEUR FAUST , de son Histoire prodigieuse et lamentable
, du Roman de Klinger et de la Tragédie de
Goëthe , qui portent son nom.
,
(FIN DE L'ARTICLE . )
SANS partager l'enthousiasme aveugle des contemporains
de M. Goëthe pour leur poëte favori , nous lui avons toujours
rendu justice. Il débuta dans la carrière par deux
chef-d'oeuvres : les Souffrances du jeune Werther , et
Goëtz de Berlichingen. Il a donné plusieurs autres ouvrages
où l'on reconnaît , malgré leur bizarrerie et leurs défauts ,
l'empreinte de son génie ; tels sont le roman de Willhelm
Meister , les tragédies d'Iphigénie et du Tasse , le poëme
d'Hermann etDorothée , connu en France par la traduction
de M. Bitaubé. Mais il est d'autres productions de cet
auteur fameux qu'on pardonnerait à peine au poëte le plus
médiocre ; tels sont le Grand Cophte et la Fille naturelle ,
remarquables , l'un par sa platitude , l'autre par l'ennui
mortel de son galimatias, Malheureusement pour M.
Goëthe ces ouvrages si peu dignes de lui , n'ont été ni
moins admirés , ni moins loués que ses chef-d'oeuvres .
Plus malheureusement encore , il s'est formé autour de
lui et à l'abri de sa réputation , une école métaphysique et
poétique qui voudrait ramener la philosophie aux rêveries:
de l'illuminé Jacob Boëhm et la prose à la naïveté du
moyen âge. Nous sommes loin de penser que M. Goëthe
adopte sérieusement leurs extravagances , mais les hommages
que lui rendent les chefs dela secte l'obligent nécessairement
d'y compatir ; et l'engouement du public pour
toutes ses productions , l'a engagé plus d'une fois à encou
rager ses prétendus disciples par son exemple. Il a cru
qu'il n'y perdrait rien auprès du commun des lecteurs , et
qu'il y gagnerait tout auprès des nouveaux critiques . La
tentation devenait très-forte en traitant le sujet de Faust ;
un magicien du quinzième siècle ! On ne pouvait guère
choisir un héros de tragédie plus propre à débiter du gali
JUILLET 1809 . 281
matias philosophique et mystique , ni une époque plus
favorable à mettre en jeu tout le merveilleux de la sorcellerie
, à renouveler toutes les absurdités de nos anciens
mystères ou des actes sacramentaux des Espagnols .....
M. Goëthe aura-t-il cédé à cette pente funeste ? aura-t-il
consulté son bon ou son mauvais génie ? Voilà les questions
que nous nous sommes faites en apprenant que son
Faust était achevé. C'est à regret qu'après l'avoir lu nous
nous voyons obligés de dire que c'est l'auteur du Grand
Cophte, de la Fille naturelle , qui s'y fait reconnaître et
non celui de Goetz et de Werther.
Nous ne nous amuserons point à critiquer la forme de
cet ouvrage. La forme n'est rien en Allemagne et c'est
pour l'Allemagne que M. Goëthe l'a composé. Sa tragédie
est forte de quatre à cinq mille vers ; l'unité de tems ni
celle de lieu n'y sont observées ; il serait impossible de la
jouer : mais tout cela n'est rien pour les admirateurs du
poëte. Leur avis est que si Goëthe intitule son Faust Tragédie
, et que cet ouvage ne s'accorde pas avec les idées
que l'on se faisait de la tragédie avant lui , c'est à ces idées
àchanger et non à Goëthe à mutiler un de ses chefd'oeuvres
. Il est écrit en vers de toutes mesures , le plus
souvent en rimes croisées , quelquefois en stances , en
chansons , et l'on y remarque deux scènes en prose. Cette
bigarrure nous serait insupportable ; mais pourquoi nos
voisins ne s'y plairaient-ils pas au dix-neuvième siècle ,
puisque les Anglais la toléraient sous la reine Elisabeth ?
Ne sait-on pas qu'aujourd'hui , pour que l'art fasse des
progrès , il faut qu'il recule ?
Ces progrès à reculons sont sensibles à plus d'un égard
dans la nouvelle tragédie de M. Goëthe : elle est précédée
de deux prologues dont l'un se passe sur la terre et l'autre
dans le ciel. Il y a inséré un double épisode de l'assemblée
des sorciers et des sorcières sur le Blocksberg, vulgairement
nommée Sabbat. La plupart de ses personnages sont même
épisodiques ; ils paraissent sans savoir pourquoi; ils disparaissent
pour ne plus revenir : et l'inventeur de ces belles
nouveautés rajeunies des Goths et des Vandales , est ce
pendant l'auteur de deux tragédies qui surpassent celles
des Grecs en simplicité ; c'est le traducteur du Tancrède
etdu Mahomet de Voltaire ; ce qui prouve du moins que
ce n'est pas par ignorance qu'il a péché.
Au reste , nous n'offrons ces détails à nos lecteurs que
comme un objetde curiosité. Dans la littérature allemande
282 MERCURE DE FRANCE ,
de nos jours , ils ne peuvent être sujets à la critique ; et
nous pardonnerions nous-mêmes de bon coeur à un poëte
allemand cette reculade de l'art , si elle donnait un plus
libre essor au génie ; si , par exemple , M. Goethe avait conçu
le sujet de Faust d'une manière plus sublime que M. de
Klinger , s'il en avait tiré de plus beaux effets , de plus
grands résultats, s'il en eût fait naître des pensées plus
profondes , des émotions plus vives , de plus nobles sentimens
. Malheureusement c'est tout le contraire .
On se souvient peut-être de cette Histoire prodigieuse
et lamentable du docteur Faust dont nous avons parlé
dans notre premier article . On a vu que M. de Klinger
n'en a rien emprunté , et avec raison , pour son roman .
M. Goëthe , au contraire , en a fait un des principaux fondemens
de sa tragédie . Le Leviathan de M. de Klinger est
un démon du premier ordre qui traite les affaires grandement
, dont le pouvoir suffit à exécuter tous les ordres
que Faust lui donne , qui n'a jamais recours aux petits
moyens de la magie et ne tracasse point par de misérables
chicanes le pauvre humain que l'orgueil et les passions lui
ont livré ; il ressemble atıx diables de Milton et non à ceux
de la légende. M. Goëthe a pris dans l'espèce de légende
que nous avons citée , le caractère et jusqu'au nom de
Méphistophélès , petit diableteau subalterne dont le pouvoir
est très -mesquin. Evoqué par Faust , il ne peut sortir de
sa chambre à cause des caractères magiques que le docteur
a tracés à la porte; ilest obligé de l'endormir par des chants
qui sont en effet passablement somnifères , et d'appeler
ensuite un rat pour ronger les caractères qui le retiennent
en prison . En voyageant avec le docteur , il se trouve
enibarassé pour fournir aux présens dont celui-ci veut gratifier
sa maîtresse; et pour lui faire avaler un filtre amoureux
, il ne trouve d'autre moyen que de le conduire chez
une sorcière et de lui persuader que le breuvage qu'il va
prendre aura la vertu de le rajeunir. Il le mène ensuite
au sabbat en se traînant à pied dans la boue faute d'un
manche à balai ou d'un bouc pour les porter. Le plus grand
prodige qu'il opère est une mystification exécutée dans un
cabaret et coprée de l'Histoire lamentable , où l'auteur
l'avait empruntée lui-même d'une vieille tradition sur
Albert le Grand ; en un mot ce Méphistophélès est digne
tout au plus de figurer auprès du diable Cosby qui se brûla
les griffes à la chandelle que Saint-Dominique le força de
tenir. Nous ne dirons rien de ce qui se passe au sabbat et
JUILLET 1809 . 283
chez la sorcière. Pourquoi fatiguerions-nous nos lecteurs
de détails puériles et dégoûtans ? On voit bien que l'exemple
de Shakespéar dans Macbeth a séduit l'auteur. Mais dans
Macbeth le terrible naît du grotesque , dans Faust le dégoûtant
n'aboutit au rien.
Le point sur lequel les deux auteurs allemands ont été
le mieux d'accord, c'est le caractère qu'ils ont donné à
Faust ou plutôt les raisons qui l'engagent à souscrire un
pacte avec l'enfer. L'orgueil , la soifde savoir , les passions
sont les motifs qu'ils lui prêtent l'un et l'autre. Mais ceux
qui portent les agens surnaturels à se prêter à ses évocations
ou même à les lui suggérer, sont fort différens . M. de
Klinger nous peint le monarque des enfers ambitieux de
faire la conquête de Faust, assuré qu'il est que les égaremens
d'un homme doué d'un vaste génie et d'un grand caractère
auront des suites importantes et contribueront à peupler
ses états . Dieu lui-même ne paraît point dans son ouvrage.
L'auteur respecte toujours le voile dont il plaît à la Providence
de se couvrir. L'enfer triomphe, mais le ciel n'est
point vaincu puisqu'il ne s'est point montré ; Leviathan
n'humilie que l'orgueil d'un homme. M. Goëthe a pris une
tournure beaucoup plus piquante. C'est au ciel , comme
nous l'avons dit , que se passe son second prologue ; et ce
prologue est une parodie des deux premiers chapitres de
Job . Méphistophelès se présente au trône de Dieu pour
calomnier la nature humaine. Dien qui veut la défendre
lui cite son serviteur Faust. Méphistophélès demande la
permission de le tenter et parie qu'il succombera. Dieu
accepte la gageure , parce qu'il craint que l'activité de
l'homme ne se ralentit , s'il n'était quelquefois tourmenté
par le diable ; et Méphistophélès termine la scène par un
monologue de quatre vers , assez remarquables pour être
traduiis . De tems en tems , dit-il , j'aime à voir le vieux
père , et je me garde de rompre avec lui. Il est vraiment
fort beau à un grand seigneur de s'entretenir si familiérement
avec le diable lui-même . Nous laisserons à nos lec
teurs le soin d'apprécier cet élégant badinage. Nous ne
dirons rien de sa moralité : il est trop facile de la juger
puisque c'est Dieu qui perd la gageure. Au reste , cet
étrange prologue n'empêche pas que l'auteur n'ait placé
dans le corps de l'ouvrage deux scènes très-édifiantes, dont
l'une même se passe à l'église pendant la messe des morts .
Boileau , sans doute , eût également réprouvé et la gageure
284 MERCURE DE FRANCE ;
faite en paradis , et la prose des morts chantée à lamesse;
s'il nous dit au second chant de l'Art poétique :
Toutefois n'allez pas , goguenard dangereux ,
Faire Dieu le sujet d'un Ladinage affreux .
il a placé au troisième ces deux vers si connus :
De la foi d'un chrétien les mystères terribles ,
D'ornemens égayés ne sont pas susceptibles .
Mais ces deux préceptes n'étaient pas connus au moyen
âge , et c'est à cette époque brillante pour la littérature que
l'école de M. Goethe veut nous ramener .
1
,
Nous nous apercevons , un peu tard peut-être , que nous
n'avons encore rien dit de l'intrigue de cette tragédie. Elle
y tient si peu de place en comparaison des épisodes dont
nous avons parlé que notre oubli est digne d'excuse. Faust
après avoir pris le philtre aphrodisiaque de la sorcière rencontre
une jeune fille nommée Marguerite et en devient
éperdûment amoureux. Méphistophelès lui procure une
entrevue avec elle , dans le jardin de Marthe sa voisine
qu'il met dans ses intérêts en lui certifiant la mort de son
mari dont elle doute et dont elle voudrait bien être sûre
afin de pouvoirse remarier. Faust séduit la jeune innocente,
Marguerite a un frère nommé Valentin qui est militaire . II
revient de l'armée ; il apprend que sa soeur est déshonorée
et veut la venger. Il attaque Faust de nuit sous les fenêtres
de Marguerite. Mais Méphistophélès est avec Faust et l'aide
à tuer le pauvre frère. Ils disparaissent ensemble. Les cris
de Valentin ont fait descendre sa soeur. Le peuple s'assemble;
Valentin mourant ne retrouve la parole que pour
accuser Marguerite , et bientôt elle est arrêtée. Faust qui
dans l'intervalle est allé au sabbat , est instruit à son retour
de ce qui se passe. Il veut absolument sauver Marguerite.
Méphistophélès se fait prier, il s'excuse sur les bornes de
sa puissance , et promet enfin d'endormir le gardien de la
geole, de lui voler ses clefs et d'emmener ensuite Faust et
Marguerite sur des chevaux enchantés . Mettez à la place
des chevaux de poste et vous verrez qu'il ne promet rien
que n'eût pu tenter un simple mortel. Cependant Faust
arrive à la prison avec les clefs que le diable à dérobées :
une scènevraiment touchante sepasse entre lui etMarguerite
qui paraît être devenue folle comme Nina , non de douleur ,
mais de remords. Elle méconnait d'abord son séducteur;
lorsqu'elle l'a reconnu , elle veut l'accabler de caresses , et
JUILLET 180g . 285
1
se sent glacée de terreur en l'embrassant ; elle passe dans
sondélire par une suite de sentimens opposés dont l'effet
estvéritablement tragique. Il est fâcheux que cette scène , la
meilleure de l'ouvrage , se dénoue on ne sait comment. En
effet , le tems s'écoule , Méphistophélès vient avertir qu'il
n'y a plus un moment à perdre. Marguerite à peur de lui ;
au lieu de le suivre elle invoque Dieu et les anges : Elle est
jugée ! S'écrie Méphistophélès . Elle est sauvée ! répond
une voix d'en haut. Méphistophélès se saisit de Faust et
disparaît avec lui. Une voix du dedans appelle deux fois
Henri! nom sous lequel Faust avait séduit Marguerite , et
la toile tombe .
Et que devientMarguerite ? Où le diable a-t-il conduit le
docteur? le Serviteur de Dieu est-il déjà devenu sa proie?
- Je sens que mes lecteurs ont droit de me faire toutes
ces questions et j'ai biendu regret de n'y pouvoir répondre.
Mais, nous l'avons dit , la toile tombe et nous ignorons si
elledoit se relever. Il est bien vrai qu'après les deux prologues
, nous avons trouvé un second titre lequel annonce
que cequi suitn'est que la première partie de la tragédie de
Faust. Mais elle adéjà la longueur de deux tragédies ordinaires
; toute l'Allemagne s'est écriée que le Faust de Goëthe
était achevé; le parti le plus sûr est de le croire .
Après avoir développé la conception mesquine et extravagante
de cet ouvrage , après en avoir indiqué la tendance
irréligieuse , les détails puériles et dégoûtans , il estdenotre
devoir de rendre justice aux beautés , peu nombreuses , il
est vrai , qu'il renferme. La scène de la prison entre Faust
et Marguerite serait un chef-d'oeuvre , si l'on comprenait
quelque chose au dénouement. Celle où Valentin mourant
accuse sa soeur, rappelle Shakespear, et par son effet tragique
et par le cynisme des expressions. On doit admirer un
mouvement plus neuf, plus touchant et plus noble dans
une des premières scènes. Faust n'a fait encore qu'un premier
essai de son pouvoir magique ; il hésite à aller plus
loin; ses doutes le tourmentent; il se résout à s'en délivrer
en se délivrant de la vie, et se saisit d'une phiole remplie de
poison. La scène se passe pendant la nuit de Pâques . Au
moment où il porte à ses lèvres le fatal breuvage , unchoeur
pieux et le son des cloches se font entendre ; on chante la
résurrection. Faust s'arrête , il est ému malgré lui , la foi lui
manque pour croire au joyeux message du choeur ; mais le
souvenir de l'impression qu'il faisaitsur lui dans sajeunesse
l'attendrit. Il se rappelle le bonheur dont le faisait jouir
286 MERCURE DE FRANCE ,
1
alors sa croyance religieuse , le plaisir qu'il éprouvait à
pleurer et à prier. Son ame s'amollit, sa résolution désespé
rée l'abandonne : continuez , dit-il , cantiques célestes ; vous
me rendez à la terre ; mes larmes ont coulé. Nous croyons
que la vérité , la simplicité touchante de ce mouvement ne
seront contestées par personne .
Le jour de Pâques , Faust sort de la ville avec son disciple
Wagner. Frappé de l'alégresse du peuple qui se porte en
foule dans la campagne , célébrant à la fois le retour du
printems et la fête du jour , Faust peint ce qu'il a sous les
yeux et son tableau est fait de main de maître : c'est dommage
qu'il ne soit pas mieux placé.
Nous pourrions citer d'autres détails très-beaux en euxmêmes
, mais qui ont le même défaut ou qui sont imités
d'autres poëtes ; telle est l'entrée de Faust dans la chambre
à coucher de Marguerite pendant qu'elle est absente. Elle
rappelle et n'égale pas le charmant cabinet de toilette de
M. de Parny ; tel est encore le moyen qui prépare la séduction
de Marguerite : il est emprunté de notre opéra de
Barbe-Bleue ; la première tentation qui l'entraîne , c'est le
plaisirde se parer. M. Goëthe enfin s'est copié lui-même .
Il a établi entre le caractère de Faust et celui de son dis-'
ciple le même contraste qu'on avait admiré entre ceux de
Goëtz et de son fils ; mais il est ici bien moins admirable.
• Les partisans de cet ouvrage s'étonneront sans doute
que nous n'ayons pas encore cité, parmi ses beautés les plus
sublimes , les deux monologues de Faust et la scène où il
fait son pacte avec le diable. Nous y avons remarqué en
effet des passages très-dignes d'éloges , mais nous avouerons
à notre honte que nous n'avons rien compris à l'ensemble
de ces scènes , et que nous avons la faiblesse de ne
pouvoir louer ce que nous ne comprenons pas. Une chose
nous console un peu ; c'est que des Allemands qui savent
leur langue ontbien voulu nous confier qu'ils n'entendaient
pas ces belles choses mieux que nous .
Ce qui paraîtra encore plus incompréhensible à nos
lecteurs , c'est que M. Goëthe , quelque fort qu'il soit de'
Vengouement du public , ait osé lui offrir un pareil ouvrage .
Nous n'entreprendrions pas de résoudre ce problème si
M. Goëthe n'y avait pourvu. Trois personnes paraissent
dans son premier prologue , un directeur de spectacles ,
un poëte. dramatique et un amateur . Le directeur demande
au poëte une pièce nouvelle , et lui dit comment elle doit
ĉire composée pour attirer les spectateurs . Ils ne sont pas
JUILLET 1809. 287
frop accoutumés , dit-il , à avoir du bon ; mais ils ont
furieusement lu , ils veulent du neuf: il faut leur en donner
et leur en donner en abondance : ne manquez pas sur-tout
de leur présenter votre pièce en pièces , car ils la morcelleraient
eux-mêmes pour la goûter. De cette manière vous ne
pouvez manquer le but : contenter les hommes est trop
difficile , il suffit de les étourdir. Le poëte se révolte contre
ces étranges principes ; il se refuse à prostituer ainsi la
dignité de son art ; mais l'amateur vient au secours du
directeur et résume ainsi la recette d'un succès au théâtre :
beaucoup de variété et d'obscurités , beaucoup d'erreur
et peu de vérité. C'est en vain que le poëte résiste encore,
L'amateur et le directeur ne l'écoutent plus . Celui-ci termine
le prologue par cet avis salutaire : " Vous savez que
sur la scène allemande chacun essaie ce qu'il veut. Ne
ménagez donc aujourd'hui ni les décorations , ni les machines.
Servez-vous de la lune et du soleil , prodiguez les
étoiles ; il ne vous manquera ni d'eau , ni de feu, ni de
rochers , ni d'oiseaux , ni d'animaux de toute espèce.
Concentrez sur mes planches toute la création , et voyagez
avec une sage promptitude du ciel , par la terre , aux
enfers.n
Ce prologue , très- spirituel et très-mordant , résout le
problême ; il est la critique la plus sanglante du théâtre
allemand et du goût des spectateurs qui le fréquentent ;
mais il est aussi celle de la pièce qu'il précède et que nous
venons d'examiner. A la vérité il se présente ici une nouvelle
question : comment l'auteur du prologue est-il aussi
celui de la pièce dont ce prologue fait le procès ? Peut-être
M. Goëthe nous mettra-t-il quelque jour en état d'y répondre.
En attendant , qu'il nous soit permis de terminer
cet article en exprimant nos vifs regrets de voir la littérature
allemande de nos jours prendre une direction si extravagante.
Comment une nation qui a produit, Lessing et
Sulzer , qui possédait encore il y a peu d'années Gleim et
Klopstock , et pour qui Wieland , Jacobi , les deux comtes
de Stollberg et l'infatigable Voss écrivent encore , comment,
dis-je , se laisse -t - elle entraîner aux rêveries des Schlegel ,
de Tiecke et de leurs pareils ? Pourquoi faut-il que le goût
de ses critiques et de ses poëtes se tourne en folie au moment
où elle pouvait se flatter de rivaliser dans cette carrière
avec ses voisins?Et les Allemands se plaignent après
cela que nous ne leur rendons pas justice ! Dans quel
pays cependant a-t-on mieux accueilli que chez nous les
Idylles de Gessner , l'Agathon de Wieland , le Werther
288 MERCURE DE FRANCE ;
de Goëthe et d'autres ouvrages que l'Allemagne elle-même
oublie ? Nous les traduisons , nous les admirons encore ;
mais tant que ses modernes littérateurs persisteront dans
leur délire , loin de vouloir nous approprier leurs prétendues
richesses , nous nous réduirons à profiter des travaux
constamment estimables de ses moralistes , de ses savans
et de ses érudits .
:
VANDERBOURG .
LITTÉRATURE ITALIENNE .
Nos Souscripteurs paraissent avoir vu avec plaisir dans ce
Journal des articles de Littérature anglaise et de Littérature
allemande : nous leur en donnerons aussi désormais
de Littérature italienne. Les premiers doivent intéresser ,
parce que les communications interrompues entre les deux
pays par la guerre rendent plus curieux comme plus difficile
de savoir quels sont enAngleterre les travaux et les
productions de l'esprit ; les derniers , par une raison toute
contraire. Nos liaisons intimes avec l'Italie nous font en
quelque sorte un devoir de connaître l'état où y sont les
sciences et les lettres . Les communications sont faciles ,
mais les distances sont grandes , et la différence des langues
est une barrière , puisque tout en disant que l'italien est
trop aisé pour qu'on fasse les frais de l'apprendre ,
l'entend généralement trop mal en France pour pouvoir
se mettre , dans les divers genres de littérature, au courant
des nouveautés . Nous joindrons ici à des productions récentes
d'autres qui ont paru dès l'année dernière , mais qui ,
soit par le sujet , soit par d'autres motifs , peuvent exciter
quelque intérêt.
on
LETTERE D'ITALIA. Lettres d'Italie ; 2 volumes in- 12.
Turin, 1808.
L'ÉDITEUR de ces Lettres , qui sont très -joliment imprimées
, M. Vincenzo-Antonio Revelli, membre de l'Académie
impériale des Sciences et Arts de Turin , les donne
comme écrites en partie par l'amie de son coeur et en
partie tirées d'un certain porte-feuille trouvé par un vieillard,
qui l'a remis en mourant entre les mains de cette
amie. On peut bien soupçonner M. Revelli d'être en
même tems l'auteur et l'éditeur de ce recueil. Il est peintre ,
et distingué dans son art par des productions dignes des
meilleurs maîtres , telles entr'autres que son tableau d'Olimpie
abandonnée , exposé à Turin avec tant de succès il y a
deux
JUILLET 1809 . 289
DEPT
DE
LA
deux ou trois ans ; telles encore que celui d'Adam etEve
que tous les amateurs ont admiré chez lui l'année dernière
mais pour lequel nous ignorons s'il aura obtenu à la fir
permission d'une exposition publique, permission quon
lui refusait sous de vains prétextes de décence , tandis
que dans un tel sujet la nudité même est chaste , set 5.
qu'il avait encore pris soin de dérober aux yeux tout ce Cen
dont les plus scrupuleux pouvaient être blessés . M. Re
velli est peintre , mais il écrit sur son art en philosophe.
Néd'un père excellent géomètre , mathématicien et architecte
militaire, il a cultivé dès sa jeunesse les sciences , la
philosophie et les lettres ; dans ses voyages , la politique et
la guerre ont été l'objet de ses observations , comme les
moeurs , les lettres et les arts . Il est donc naturel de penser
qu'il a lui-même écrit ces lettres , où sont traitées toutes
sortes de matières , où l'on passe rapidement en revue des
objets de toute espèce .
On peut cependant, si l'on veut, se prêter à cette fiction :
*celles de ces lettres qui roulent sur des questions de morałe
, qui décrivent des scènes intéressantes pour le coeur ,
quipaient un tribut d'admiration àdes personnages illustres ,
qui rendent compte d'événemens publics; celles même qui
renferment des discussions scientifiques dégagées dupédantisme
et des formules de la science , sont de Joséphine ,
de cette amie du coeur , si bien faite , à ce qu'il paraît , pour
être la compagne d'un homme qui sait , qui observe et qui
pense : celles qui ont pour objets des événemens militaires
de terre et de mer, des questions d'économie politique , de
commerce , de finances ou de gouvernement , qui traitent
des devoirs d'un ministre ou d'un ambassadeur et même
d'une ambassadrice , des causes de telle ou telle guerre et
de ses bons ou mauvais succès , etc. celles -là sont tirées
du porte-feuille , que l'on dit avoir appartenu à un homme
d'Etat ou à un ministre; à la bonne heure. Ne chicanons
point là-dessus , et sachons gré, quoi qu'il en soit , à M. Revelli
de les avoir publiées .
Les matières y sont plutôt effleurées que traitées à fond ,
mais elles le sont avec esprit , avec agrément , avec chaleur
et le plus souvent avec solidité . L'auteur se montre impartial
entre l'Italie et la France , dans une occasion où il lui
eût été pardonnable de ne l'être pas , puisqu'il s'agit de
peinture. Il l'est moins dans une autre qui ne le touchepas
de si près , et sur une question de supériorité moins décidée .
Il s'agit des belles éditions italiennes et des belles éditions
T
200 MERCURE , DE FRANCE ,
françaises , ou plutôt des éditions de Bodoni et de Didot.
Je ne veux point entrer dans cette discussion ; mais M. Revelli
me permettra de rétablir ici quelques faits sur lesquels
il n'a pas été bien informé.
1
Il traite Didot comme un élève de Bodoni qui a manqué
de respect à son maître. Pierre et Firmin Didot n'ont été
les élèves que de leur respectable père Ambroise Didot, à
qui nous devons de si belles éditions d'auteurs classiques
français : ses fils l'ont imité d'abord , ont voulu le surpasser
ensuite , et y sont parvenus . L'auteur de la lettre dont
je parle regardeBodoni comme le restaurateur de l'art typographique
: en Italie , fort bien; mais non pas relativement
à l'Angleterre et à la France. Quand il aurait ajouté
à l'art un degré de perfection inconnu avant lui , on ne
pourrait pas pour cela dire qu'il en fût le restaurateur ; on
ne l'est que d'un art déchu , et certainement celui-ci ne
P'était pas .
La grande colère de l'auteur de la lettre vient sur-tout
de la préfacedu beau Virgile de Pierre Didot , où celui-ci a
relevé dans le Virgile de Bodoni des fautes aussi nombreuses
que grossières . L'auteur ne sait donc pas que l'imprimeur
français n'a fait que répondre à un trait lancé par
l'imprimeur italien. Dans la préface du Virgile de Bodoni ,
on exhortait le lecteur à admirer , comme il le devait , cet
artiste unique , ce qui était non-seulement éclipser , mais
anéantir tous les autres . L'auteur demande encore pourquoi
P. Didot n'a pas dans cette préface entrepris la même
analyse sur les belles éditions d'Horace , de Catulle ,
Tibulle et Properce. La réponse est simple ; parce que
dans la préface d'un Virgile , il ne devait être question
que de Virgile. Au reste on apprend ici un fait curieux
à savoir , et qui , s'il était exactement vrai , expliquerait ce
grand nombre de fautes de l'un des Virgiles relevé dans
la préface de l'autre. " Elles ne vinrent point, dit la lettre ,
d'incurie ou de défaut de soin mais de la coquinerie
et de l'avidité de quelque ouvrier infidèle , qui , à l'insu du
maître , céda différentes épreuves à une certaine personne
qui mit un extrême empressement à les envoyer à Paris
avant que Bodoni eût reçu deRome la dernière correction
dont s'étaient chargés trois savans illustrés , Ennio Quirino
Visconti , l'abbé Arteaga ét l'avocat Carlo Fea ..
,
,
J'ai paru douter de l'exacte vérité de ce fait , sur lequel
M. Revelli peut avoir été trompé . En effet , pour que la
chose se fût passée ainsi , il faudrait que cette personne qui
JUILLET 1809 . 1
201
corrompait à Parme un ouvrier de Bodoni au profit de
l'imprimeur de Paris , fût chargée par celui-ci de cette jolie
commission ; et l'on reconnaît généralement dans P. Didot
toutes les vertus contraires aux vices que supposerait une si
lâche manoeuvre. Il faudrait encore que les deux Virgiles
se fussent imprimés en même tems , et que Didot , au lieu
d'attendre que celui de Bodoni parût , eût fait sur des
épreuves détachées et sans suite des observations critiques ,
que l'édition même devait réfuter en paraissant : or , le Virgile
de Bodoni parut, si je ne me trompe , en 1793 , et
'autre au moins trois ans après . Il faudrait que cet ouvrier
infiděle eût été en même tems un ouvrier très-savant , meilleur
latiniste que son maître , et que le prote de son maître ,
apercevant des fautes qui leur échappaient à tous les
deux , vendant les feuilles où ces fautes se trouvaient , et
non pas les autres , sans attendre , pour celles-là seulement,
les dernières corrections de Rome. En vérité , cela est aussi
trop absurde . Ajoutons que les frères Didot sont à l'abri de
pareils tours . Imprimeurs lettrés , comme le furent les
Alde et les Etienne , ils n'ont besoin d'envoyer ni à Rome
ni ailleurs les épreuves de leurs éditions grecques et latines ,
qui joignent à tous les autres mérites cceellui de la plu.s
grandepureté.
Personne n'est moins disposé que moi à contredire l'auteur
delalettre sur lebienqu'il dit et le portrait qu'il faitducélèbre
etexcellent artiste dont il estlejuste admirateur : «Unhomme
tel que Bodoni , si bon , si doux , si honnête , un homme
qui ,malgré l'extrême faiblesse de ses moyens et le malheur
des tems , s'est consacré tout entier à faire renaître le bon
goût dans cet art si important , et n'a jamais eu d'autre
désir que celui d'ajouter cette branche d'illustration à toutes
celles de notre siècle » . Oui , cela ressemble parfaitement
à Bodoni ; mais à la place de Bodoni mettez Didot , cela
ressemblera encore. L'un avec de faibles moyens a entrepris
et exécuté de belles et grandes choses : l'autre avait
une fortune indépendante et assez considérable ; quoique
père de famille , il en a sacrifié une partie pour la perlection
de son art . Privé d'encouragemens , contrarié comme
son rival par le malheur des tems, et de plus par les déplacemens
forcés et multipliés d'établissemens considérables ,
il n'a pu terminer ses deux magnifiques éditions de Virgile
et de Racine qu'en aliénant une propriété de 150,000 fr.....
Ne recherchons point lequel des deux est le plus estimable ,
plaignons-les et sachons les estimer tous les deux .
T2
293 MERCURE DE FRANCE ,
4
Ce n'est pas , à ce qu'il paraît , le sentiment de l'auteur
de la lettre ; et sur ce point encore il a été très-mal informé.
« Qu'elle sorte donc de ces coeurs ténébreux , en grinçant
des dents , la maligne envie aux crins de couleuvres , jointe
à la jalousie et à la soif de l'or ; qu'elles s'efforcent de noircir
avec leur souffle empoisonné l'éclat d'un si grand mérite ;
tous leurs efforts seront vains. , Voilà , j'ose le lui dire , du
style poétique fort à contre-tems . Tous ceux qui connaissent
le caractère , les moeurs douces , la vie simple , et l'on pourrait
dire patriarchale des deux frères Didot, garantiront à
M. Revelli qu'ils n'ont point un coeur ténébreux , que
l'envie aux crins de couleuvres n'habite point dans leur
ame , qu'elle n'y grince point des dents ; que leur souffle
n'est point empoisonné , qu'ils n'ont ni faim ni soif de l'or ,
et qu'ils en dépensent souvent plus qu'ils n'en amassent
dans les belles entreprises qu'ils font.
Bodoni , les Didot, les artistes et les gens de lettres qui
les apprécient et les aiment , sont faits pour s'estimer et
pour s'entendre. Il ne faut pas qu'ils se méconnaissent ,
qu'ils se brouillent , se déchirent , et que leur mésintelligence
donne des forces à la barbarie et à l'ignorance ,
seules véritables ennemies des sciences , des lettres et
des arts .
ALESSANDRO IN ARMOZIA , etc. Alexandre à Harmosie ,
action théâtrale représentée à Milan sur le théâtre royal
de la Scala , pour le retour de l'armée d'Italie après la
guerre d'Allemagne . - Grand in -folio , très -belle édition
. Milan , 1808 .
L'AUTEUR de ce poëme en musique n'est point nommé.
On l'attribue au savant professeur Lamberti , aujourd'hui
directeur du grand collége de Milan , le même qui étant à
Paris il y a quelques années , y publia une belle traduction
en vers des Chants de Tyrtée. Les connaissances historiques
, l'heureux emploi de l'érudition classique et le bon
goût de style qu'on remarque dans cet ouvrage portent à
croire qu'on ne s'est point trompé. Voici quel en est le
sujet.
Alexandre-le-Grand , après la conquête de l'Inde , revint
en côtoyant à peu de distance les bords de la mer Erythrée ,
par lespays desArabites , des Orites ou Oritiens , la Gedrosie
et la Carmanie . Il avait donné rendez -vous dans ce dernier
pays à Néarque , chefde sa flotte , qui devait ensuite pénétrer
dans le golfePersique. Néarque , après avoir surmonté tous
JUILLET 1809 . 293
les obstacles et tous les dangers d'une navigation longue et
difficile , arriva heureusement à l'embouchure de l'Anamis
, à peu de distance de la ville d'Harmosie , où Alexandre
l'attendait avec, son armée . Le conquérant , satisfait de
cette exécution ponctuelle de ses ordres , ordonna des sacrifices
solennels et des jeux athlétiques et lyriques . Il célébra
de plus un triomphe où fut étalée la plus grande magnifificence
, et pour accorder à Néarque une distinction particulière
, c'est lui qu'il chargea de conduire la pompe triomphale
. Comme Bacchus passait pour le premier vainqueur
de l'Inde , et qu'on lui attribuait de plus d'avoir inventé les .
triomphes , le poëte en prend occasion d'ajouter des cérémonies
Dionysiaques à cette fête . L'histoire lui a encore
fourni d'autres circonstances . Des ambassadeurs de presque
tous les peuples alors connus étaient venus vers ce tems-là
rendre hommage à Alexandre ; les Arabes seuls , peuple
vivant de trafic , de rapine et avide de butin , ne lui en
avaient point envoyé : le vainqueur irrité ordonna contre
eux une expédition formidable. Tous ces événemens , et
spécialement le retour de Néarque , sont censés arriver la
onzième année depuis qu'Alexandre avait commencé le
cours de ses victoires .
A l'ouverture de la scène , le peuple d'Harmosie, instruit
de l'attente où est Alexandre du retour de sa flotte , fait des
voeux pour qu'elle ne tarde pas . Alexandre paraît et témoigne
son impatience. Le Bracmane Calanus , qui connaît
les bords de cette mer , les embouchures des fleuyes
de l'Inde , et à qui le ciel révèle ses secrets , présage au roi
laprochaine arrivée de Néarque. Alexandre , en l'attendant ,
va s'occuper des soins de son vaste empire. Il se souvient
qu'il n'est pas seulement le maître et le général de son armée
, mais l'ami et le père de ses peuples.
Argie , femme de Néarque , que différens obstacles
avaient retenue dans l'Inde , rejoint l'armée etdemande des
nouvelles de son époux. Il arrive enfin , se jette aux pieds
d'Alexandre , qui s'avance pour le recevoir , et l'interroge
sur son voyage et sur les dangers qu'il a courus. Néarque
fait un récit convenable et à la poésie et à la musique ,
c'est-à-dire qu'il présente rapidement des résultats et des
images . De tous les chefs qui l'accompagnaient , un seul ,
le satrape Apollophane , a péri glorieusement dans un
combat contre les Oritiens; Alexandre lui donne des regrets
honorables : il ordonne que tout se prépare pour les
sacrifices , et se prépare lui-même à se rendre au temple.
294 MERCURE DE FRANCE ,
Argie reste enfin seule avec son cherNéarque : ils jouissent
tous deux du plaisir de se revoir. On sent peut-être un peu
trop que ceci n'est fait que pour mettre un rôle de femme
dans la pièce , pour amener deux ou trois airs de sentiment
etunduo; mais c'est une loi du genre , et l'auteur a dû y
obéir.
Le théâtre change et représente un temple magnifique .
Les prêtres , le peuple , Alexandre , les généraux de son
armée s'y rassemblent. Alexandre invoque les Dieux ;
il leur offre des trophées d'armes et des dépouilles conquises
; les prêtres , le peuple , les chefs et les soldats répètent
ses voeux. Il ordonne que l'on se rende sur les bords
du fleuve Anamis , pour y célébrer son triomphe et la fête
de Bacchus triomphateur. La scène change encore : on
voit une route pompeusement ornée , les rives de l'Anamis,
et sur le fleuve les vaisseaux de la flotte d'Alexandre . Les
soldats et les matelots chantent et se félicitent de leur retour.
Le cortége du triomphe paraît , formé de soldats macédoniens
et grecs , de Perses , d'Indiens , d'enfans des
peuples vaincus ; on porte les images des villes prises , des
trophées d'armes , des couronnes , des vases d'or , de
riches dépouilles. Alexandre paraît monté sur un char brillant
et très-élevé , couronné de lauriers et tenant à la main
un rameau d'olivier ; il est traîné par huit chevaux blancs ,
magnifiquement équipés , et conduits à la main par des esclaves
indiens . Des danses triomphales entourent et suivent
le char. Le peuple et les soldats chantent en choeur la gloire
d'Alexandre . On lui annonce les ambassadeurs de l'Ethiopie
, de Carthage, de la Grèce , de Rome , de l'Etrurie , des
Scythes , des Celtes , des Ibères , de l'Afrique et de l'Asie .
Il ordonne qu'on les conduise avec honneur à son pałais ,
où il va les recevoir et leur donner des assurances de paix
et d'amitié .-Et les Arabes , demande-t-il ?-Personne
n'est venu de leur part.-Ces barbares , reprend Alexandre ,
enorgueillis de leurs parfums précieux , de leurs trésors et
de lamer qui les environne , dédaignent le frein des lois ;
ils n'aiment qu'à se répandre en courses vagabondes , et
tandis qu'ils excitent les autres peuples à la guerre , leurs
opérations mercantiles appauvrissent la terre. Empêcheront-
ils donc seuls que nos mains ne puissent quitter le
glaive ? Eh bien ! que le glaive en décide encore ; mais que
tous les maux qui suivent la guerre retombent sur leur tête
coupable , s'ils privent seuls le monde des douceurs de la
paix. Il les menace de tout son courroux : Néarque répète
JUILLET 1809 . 295
ses menaces ; Argie elle-même , les hommes , les femmes
et l'armée , en reconduisant le char , joignent contre les perfides
Arabes leurs imprécations et leurs voeux.
Toutes ces allusions sont faciles à saisir ; et la dernière a
donné à l'auteur le moyen de finir son poëme avec beaucoup
de chaleur et de mouvement. Il éttaaiitt difficile en gé
néral de réunir plus de rapports entre le sujet choisi dans
l'histoire et celui qu'il s'agissait de traiter. Des vers harmonieux
, de bonne musique bien chantée , un spectacle magnifique
, ont parfaitement secondé l'intérêt qu'inspirait
cette armée victorieuse dont on célébrait le retour.
La poésie épico-lyrique a aussi chanté en Italie les merveilles
de cette belle campagne. M. Monti a fait paraître
une suite de sonBarde de la Forêt-Noire , qui ne termine
pas encore entiérement ce poëme. Mais cette suite n'est
point parvenue entre nos mains; nous en avons entendu
parler diversement et nous ne pouvons en rien dire de
plus.
Depuis ce tems , une seconde campagne s'est ouverte, et
avec elle un nouveau cours de faits glorieux et de victoires .
Une Muse italienne les a dignement chantés ; mais à Paris ,
où l'on vient de publier sous le titre suivant son chant , qui
sans doute retentira bientôt dans l'Italie entière .
L'ULTIMA GUERRA AUSTRIACA , etc. La dernière guerre
d'Autriche , septième chant sur les victoires françaises ,
improvisé par FRANCESCO GIANNI , pensionnaire de
S. M. l'Empereur Napoléon , dédié à S. A. I. Madame.
- in-8°. -A Paris , de l'imprimerie de P. Didot , aîné .
1809.
-
(
C'EST la septième fois , comme ce titre l'annonce , que le
célèbre improvisateur Gianni , fixé en France par les bienfaits
de S. M. l'Empereur et Roi, prend sa lyre pour chanter
les victoires françaises . C'est ainsi qu'il a déjà célébré celles
d'Ulm, d'Austerlitz , d'Iéna , d'Eylau , de Friedlang , etc. Il
semble que cedernier chant qui embrasse des faits d'armes
plus étonnans encore , ait aussi plus de grandeur , plus de
force, et sente plus l'inspiration que les précédens . Pour
en bien juger l'effet , il faut se peindre une assemblée imposante
et nombreuse ; le poëte invité se présente , un
cerele se forme : Le Moniteur vient de paraître et avec lui
le bulletin qui annonce l'entrée de l'Empereur à Vienne ;
296 MERCURE DE FRANCE ,
un des seigneurs italiens (1) invités à cette réunion s'avance
le Moniteur à la main. Il propose à Fr. Gianni ce grand
sujet. Gianni accepte : il lit le bulletin , demande et parcourt
les bulletins précédens , se recueille un instant , et
commence .
« J'entends mugir la forêt de Castalie , l'air brille d'un
nouvel éclat qui force à se cacher les lâches oiseaux de la
nuit : le haut laurier auquel est suspendue ma lyre guerrière
et inspirée , sé fend avec un grand bruit depuis le tronc jusqu'au
sommet; j'en vois sortir cette muse ailée , improvisatrice
et libre que la nature me donna pour guide : une flamme
éthérée brille sur sa tête , un voile pareil à l'arc d'Iris flotte
à l'entour de ses membres divins; elle tourne avec tant
d'expression et de grâces vers le ciel ses yeux remplis
d'amour , qu'elle paraît dédaigner la forêt , les gazons , la
fraîcheur . O Déesse ! arrête-toi quelques instans auprès de
moi sous cet ombrage ! C'est ici le dernier de mes chants ,
àmoins que peut-être un jour je ne les répète sur la voûte
de l'Empírée , quand la nature viendra m'unir à toi pour la
seconde fois . La muse l'entend et l'inspire ; et c'est être
en effet inspiré que de débuter ainsi en beaux vers et en
terza rima , ou tercets à rime croisée , la plus sévère et la
plus difficile peut-être de toutes les formes de poésie italienue
.
Il reproche à l'Autriche cet orgueil qui lui fait oublier
sitôt ses pertes récentes , et la clémence de son vainqueur .
Parjure à ses sermens , elle rassemble sous ses drapeaux de
plus nombreuses armées . Ici les troupes autrichiennes
passent poétiquement en revue , avec leurs noms , leurs
armes et leurs attitudes sauvages . Mais l'armée française
s'avance , guidée par son invincible Empereur. Les premiers
combats sont des triomphes , suivis chaque jour de nouvelles
victoires . Ratisbonne , Eckmühl...... Cette dernière bataille
offre à l'imagination , ou plutôt à l'âme du poëte un de ces
mouvemens de sensibilité qui tempèrent si bien dans
I'Epopée l'austérité des descriptions de combats : l'aimable
et brave général Cervoni y est mort avec honneur : Cervoni
était son ami; son coeur , ses yeux , sa voix le suivent
dans l'horrible mêlée : il le voit tomber et mourir : il lui
consacre un chant de gloire et les regrets de l'amitié .
(1 ) M. Luigi Corvetto , conseiller- d'Etat , chevalier de l'Empire ,
officier de la Légion d'honneur , et chevalier de l'ordre royal de la
couronne de fer.
:
JUILLET 1809 . 297
i
Mais de nouveaux dangers s'apprêtent : la valeur des
Français y brille d'un nouvel éclat. Nos intrépides généraux
marchent à une victoire certaine sous les ordres et les auspices
de leur Chef. Vienne enfin, la superbe Viennes humilie
une seconde fois devant son vainqueur. L'image de cette
orgueilleuse cité , cruellement punie des fautes de ses
maîtres , s'empare du poëte . Il la personnifie , il la peint
baissant tristement les yeux sur les morts et les mourans qui
remplissent, son enceinte plus nombreux que les feuilles d'automne
quitombent , les unes vertes encore, les autres jaunes et
flétries . Pour que ce spectacle de destruction ne trouble
point la sérénité du ciel , la terre,, cette mère antique , les
reçoit dans son sein. La nuit sortant des régions glacées ,
déploie, en signe de repos, sur ce vaste sépulcre son voile
immense . La troupe des sombres heures ne refuse pas d'y
verser en passant quelques larmes ; et elles replient tristement
sur leurs yeux leurs ailes d'azur .
Alors l'enthousiasme du poëte s'éteint ; mais c'est encore
en vrai poëte qu'il peint le départ de sa Muse . « Le grand
laurier se referme la muse retourne vers les cieux , et ses
pas sont si rapides que mon enthousiasme reste enfin abandonné
et comme privé de lumière . " Notre langue rend
si faiblement de si beaux vers dans une traduction rapide ,
que je veux moi-même en faire justice en mettant au moins
ici , en faveur de ceux qui entendent l'italien , les trois derniers
tercets de ce poëme.
E Notte uscita da l'artico gelo .
Su quel sepolcro largamente spiega ,
Di requie in segno , il tenebroso velo ;
E lo stuol de le brune Ore non niega
Lagrimarvi passando , e le azzurrine
Ali pietose ver le ciglia piega .
Ma si chiude il gran lauro , e le divine
Orine su l'etra la Musa conduce
Rapide si , che abandonato alfine
L'estro rimane vedovo di luce .
Une traduction française est imprimée à la suite du texte
italien: elle est deM. Tercy. Quoiqu'elle soit àpeu près aussi
bonne que peut l'être une traduction en prose , M. Tercy
nous pardonnera d'avoir presque toujours rendu différemment
l'original , sans prétendre pour cela le rendre mieux.
Si l'on est surpris de voir un chant improvisé d'environ
298 MERCURE DE FRANCE ,
250 vers , livré tel qu'il a été fait , au traducteur et à l'imprimeur
, il faut que l'on sache , et c'est un nouveau sujet
d'étonnement , que Gianni , contre l'ordinaire des plus
fameux improvisateurs , qui craignent pour leurs vers le
grand jour de la publicité , permet , ou plutôt demande
que l'on copie les siens à mesure qu'il les produit ; et que,
notamment dans cette dernière circonstance , trois copistes
, dont chacun écrivait l'un des vers de chaque
tercet , ayant ensuite rajusté leurs trois copies , ont obtenu
ainsi le poëme entier , comme s'il avait été dicté de suite
età loisir.
Beaucoup de gens ne trouveront peut-être à cela rien de
merveilleux : nous avouons humblement que nous ne
sommes pas de ce nombre. Nous croyons-même , sans
fausse modestie, que dans ce cas comme dansbien d'autres,
ceuxqui savent le plus ne seront pas ceux qui s'étonneront
lemoins.
Le Sign. Gianni assure que cette séance l'a tellement
fatigué qu'il est réellement résolu à n'en plus donner de
pareilles , qu'il n'improvisera plus et que c'est bien sérieusement
qu'il a déclaré à sa Muse qu'il l'invoquait pour la
dernière fois . Mais elle n'est point effrayée de cette décla
ration : elle sait bien que cela dépend d'elle et non de lui ;
qu'il est telle grande circonstance qui peut réclamer son
génie et ne le réclamera pas envain. Déjà , depuis qu'il a
déposé sa lyre , l'étonnante victoire de Wagram a produit
un glorieux armistice . Si l'armistice amène la paix , cette
paix tant désirée , unique but des travaux guerriers; si sa
Muse alors se présente à lui ou l'appelle , que deviendront
ses résolutions et ses sermens ?
VARIÉTÉS .
REVUE DES THEATRES .
GINGUENÉ.
Dispersion de l'Opéra-Comique . - Débuts au Théâtre-
Français; le Secret du Ménage , comédie nouvelle
en trois actes , en vers ;-la Revanche , comédie en trois
actes , en prose , etc. etc.
Le retour de l'été , qu'on ne se flattait plus de revoir cette
année , et dont on jouit comme d'un plaisir inattendu , appelle
à la campagne les restes de la société que l'incons
JUILLET 1809 . 299
tance de la saison retenait encore à Paris , et menace tous
nos spectacles d'une solitude profonde . L'Opéra- Comique
est dispersé : Mm Belmont , fugitivedu Vaudeville , échappée
au Panorama , reçue à Feydeau avec des acclamations
que n'excitèrent pas dans leurs plus beaux jours Mmes Laruette
et Favart , et qu'à la fin de leur carrière les Clairon et
les Dumesnil n'osaient pas même espérer ; Mme Belmont ,
dis-je , après avoir rempli de son nom , de sa gloire , et
même de son absence , les théâtres et les journaux de la
capitale , s'est rendue aux voeuxdes provinces . Nous apprenons
par les cent voix de la Renommée qu'elle y est toujours
également admirée , toujours séduisante , toujours
elle-même , soit qu'elle représente Fanchon la Vielleuse ,
soit qu'elle emprunte les traits de la belle Ninon . Elleviou,
Martin, Gavaudan , Chenard , Baptiste , Paul, MmeGavaudan
, Ml Desbordes , lèvent aussi , de leur côté , dans nos
grandes villes , l'impôt que toute espèce de réputation a le
droit d'établir sur la curiosité. Ceci prouve que l'Opéra-
Comique, un peu négligé à Paris , fleurit encore dans les
départemens .
Ce spectacle a eu parmi nous trois époques bien marquées
. La première est celle des farces , moitié françaises ,
moitié italiennes , dont les lazzis de Dominique firent d'abord
le succès . Marivaux , Lesage , Panard , Fuselier , Du
fresny, Piron , Régnard même , soignèrent tour à tour l'éducation
de l'Arlequin bergamasque; il devint à leur ecole
ingénieux , caustique , et même un peu moraliste ; mais à
peine savait-il alors assez de musique pour chanter des
vaudevilles gais et malins , qui couraient de bouche en
bouche , et qui finirent par chasser de ce théâtre les parades
et les vieux canevas italiens .
On s'aperçut bientôt que les détails nécessaires au développement
d'une action étaient mal exprimés , et devenaient
ridicules , lorsqu'il fallait les mettre en chansons sur
des airs donnés. On imagina donc de les exposer en
prose et de les faire réciter. Annette et Lubin en offrirent
le premier exemple. Quelques airs , empruntés aux musiciens
d'Italie , ajoutèrent au succès de l'ouvrage ; et de là
vint l'idée de traduire la Servante Maîtresse de Pergolèze
et laBonne Fille de Piccini. Ce chant , nouveau pour les
oreilles françaises , leur inspira le goût de la véritable musique.
Favart fournit des vers à Duni et à Monsigny ; enfin
, Grétryparut , Grétry, le plus fécond, le plus ingénieux
des compositeurs français; et dès-lors la révolution fut
300 MERCURE DE FRANCE ,
achevée : ce fut l'époque la plus brillante de l'Opéra-Comique.
Grétry rencontra quelquefois des écrivains dignes
de s'associer à son talent : Marmontel fit pour lui ses
pièces les mieux conçues et ses vers les plus faciles ; d'Héle
lui fournit trois comédies agréables ; Sedaine , qui dans son
style insultait souvent la langue et le bon sens , sut an
moins combiner pour son musicien des situations inspirantes.
Grétry ne fut pas toujours aussi heureux dans ses
associations lyrico-poétiques ; mais alors il mit dans ses
notes l'esprit qui manquait aux paroles , et comme Amphion
, il anima les pierres .
Les succès de l'Opéra- Comique allèrent si loin que le
théâtre Français en souffrit , et que Voltaire , au faîte des
grandeurs littéraires , en prit de l'humeur et de la jalousie .
« Suivant les Parisiens , disait-il , leur Opéra-Comique fait
» l'admiration de l'univers ; il est représenté dans la pre-
" mière ville de l'univers par les premiers acteurs de l'univers.
Au fait , plusieurs de ces acteurs avaient un talent
très - remarquable ; Clairval et Mme Dugazon soutenaient
fort bien le parallèle avec ce que la scène française avait
alors de plus illustre . C'est assez dire qu'ils n'ont pas été
remplacés .
La troisième époque de ce spectacle est celle dont nous
sommes les témoins; et quoique ce ne soit pas tout à fait
le cas de dire à propos de l'Opéra-Comique :
Le tems présent est l'arche du Seigneur ;
Qui la touchait d'une main trop hardie ,
Soudain frappé , tombait en léthargie .
Je ne m'étendrai point sur les causes de la décadence actuelle
de ce théâtre. Je me borne à proposer trois questions ,
Cette décadence avérée est-elle l'ouvrage des auteurs , qui
prennent une idée bizarre pour une action comique , et qui
pensent avoir noué une intrigue quand ils ont mis les acteurs
aux fenêtres ou qu'ils les ont enfermés dans un vaisseau
? Est-elle la faute des compositeurs , dont les airs ne
sont que des morceaux de musique instrumentale ; qui
s'obstinentà multiplier les difficultés du chant , tandis que
le public s'obstine à n'applaudir que des chants faciles ; en
unmot, qui ne peignent rien , et qui semblent ignorer que
la musique est un langage et doit exprimer quelque chose?
Faut-il enfin l'attribuer aux comédiens , dont les uns manquent
de talens et les autres de jeunesse ?
Quoi qu'il en soit , on voit encore parmi les acteurs de ce
JUILLET 1809 . ΟΙ
théâtre les représentans des trois races qui ont régné sur la
scène de l'Opéra-Comique . Martin y paraît comme le coryphée
de la troisième , Mme Gonthier y figure au nom dela
seconde , et la première race , la race purement italienne ,
y subsiste dans la personne de Camerani , qui fut l'ami et le
compagnon de Carlin. Il est le Nestor de ce théâtre ; il
peut dire à ses associés ce que le Nestor des Grecs disait
aux héros de l'Iliade : " J'ai vu des hommes qui valaient
» mieux que vous ; j'ai vu des talens infiniment supérieurs
aux vôtres . "
Il le dirait avec raison à Elleviou lui-même , qui n'a pu
remplacer Clairval , qui n'aura jamais ses grâces nobles et
simples , et qui cependant laisserait par sa retraite un vide
irréparable. Il le dirait à Martin , quí, avec un organe heureux
et brillant , abuse de sa voix , prodigue les notes et
ajoute une demi- douzaine de voyelles à chaque mot qu'il
prononce. Il le dirait à Gavaudan, quoiqu'il soit incontestablement
l'acteur le plus tragique qu'aitjamais eu l'Opéra-
Bouffon; mais en le disant à tous ses camarades , il est
probable qu'il n'en persuaderait aucun; et ce théâtre n'en
serait pas moins fermé , quand tous les autres résistent aux
intempéries de la saison et rivalisent ensemble de zèle , de
courage et d'activité.
En effet , pour prévenir l'abandon qui les menace , lemélodrame
convoque le ban et l'arrière -ban : spectres , tyrans,
colosses , nains , héros , corsaires , tout est mis en requisition
: le Prince de la Newa , le Colosse de Rhodes , le Siége
de Paris , le Siége du Clocher, Hariadan Barberousse , les
Chevaliers de Lion , après avoir long-tems attiré la foule ,
se disputent encore les passans . L'Odéon s'enorgueillit des
succès tardifs de Mme Festa , qui trouve enfin dans l'un des
chefs -d'oeuvre de Paësiello un rôle et une musique dignes
de son rare talent. Ce théâtre expédie aussi de tems en tems
quelques nouveautés éphémères qui s'élèvent et disparaissent
incognito : C'est un drame en prose (Sophie et Monval)
, roman moral , sentimental et fort peu original , qui a
les honneurs de la semaine et des journaux. Le Vaudeville
oppose aux ardeurs de la canicule le Fandango et l'Inquisition
. L'Opéra prépare de nouveaux ouvrages , rappelle
ses plus jolies danseuses , multiplie les débuts , et remet ceux
de ses ballets qui n'ont encore épuisé ni la curiosité , ni les
applaudissemens . Enfin , le théâtre Français , malgré la
perte irréparable de Mile Contat et la perte non encore réparée
de Mlle Georges , malgré l'absence de Talma , de
302 MERCURE DE FRANCE ,
Mm Talma , de Mlles Raucourt et Bourgoin , soutient avec
éclat son immense supériorité sur tous les autres spéctacles
, et seul continue d'attirer la foule , en joignant aux
éternelles nouveautés de Molière , de Corneille , de Racine
et de Voltaire , quelques débuts , quelques remises et quelques
productions nouvelles , assez heureuses pour inspirer
au public de l'indulgence et de l'intérêt .
Je ne dirai qu'un mot des débuts et des remises . M. Colson
, élève du Conservatoire , a joué les rôles de Curiace
et de Gaston dans l'emploi des jeunes premiers . Il n'a ,
dit-on , que dix-neuf ans; sa taille est élevée et sa figure
ne manque point d'expression. Il dit avec justesse et fermeté.
La connaissance prématurée qu'il paraît avoir de la
scène fait honneur à son intelligence et aux leçons de son
maître (M. Dugazon); du reste , on en parle peu , on
l'applaudit avec modération ; l'accueil qu'il reçoit suffit
pour l'encourager et ne peut le séduire. Si , depuis dix ans ,
le parterre avait accueilli tous les débuts avec la même sagesse,
il n'aurait pas été si souvent forcé de réformer ses
premiers jugemens et de renoncer à ses espérances .
On a remis le Conciliateur , comédie , dont le succès
appartient à Fleury , les vers à Dumoustier , et les idées à
toutle monde. L'auteur a perdu beaucoup d'esprit , et l'acteur
beaucoup de talent à faire applaudir le jargon le plus
fade et le plus froid qu'on ait entendu sur la scène depuis
les beauxjours de Dorat. Mille Devienne seconde très-bien
Fleury.
Le Secret du Ménage, comédie nouvelle en trois actes et
en vers , doit presqu'autant à Mille Mars que le Conciliateur
àFleury et à Mille Devienne. Il y a cependant ici un peu
plus d'art dans la composition et beaucoup plus de franchisedans
le style . La pièce n'est pas surchargée d'un grand
nombre de personnages; trois acteurs suffisent pour nouer
et dénouer les fils d'une intrigue légère , qui n'attache pas
vivement , mais qui soutient l'attention. Le secret de ce
ménage , qui , je crois , n'a nul besoin d'être divulgué , qui
n'apprendra rien à la plupart des femmes, et ramènera fort
peu de maris , consiste , pour une épouse jeune , belle et
modeste , à mettre dans sa conduite un peu de légèreté , de
finesse et de coquetterie pour plaire davantage à son mari.
Mile Mars réussit à merveille par ce moyen, et réussirait
également par un autre; mais l'auteur donne pour une
règle générale ce qui pourrait bien n'être qu'une exception .
Lavivacitédu dialogue et l'élégance facile de la versification
JUILLET 1809 . 303
concourent avec le jeu des acteurs à prolonger le succès de
cet ouvrage , où l'on aime à voir une espèce de paradoxe
fort ancien rajeuni , mis en action et soutenu par un
homme d'esprit.
,
LaRevanche appartient davantage à la véritable comédie ,
non par la peinture des moeurs et des caractères , mais par
lemouvement de l'intrigue et la gaieté des situations . La
pièce , dont le fonds est emprunté d'un auteur italien
nommé Fédérici , roule sur une double méprise , source
toujours féconde de comique et de curiosité. Nous avons
eu , depuis les Menechmes , dix comédies très-amusantes
fondées sur cet unique ressort ; et parmi celles qui présentent
des traits de ressemblance avec la Revanche , on
cite avec raison les Châteaux en Espagne , les Projets de
Mariage , et la Jeunesse d'Henri V. Ici , comme dans
cette dernière pièce , les personnages sont pris dans les
premiers rangs de la société , ce qui donne plus d'intérêt
à la méprise. C'est un roi de Pologne , déguisé en simple
chevalier , qui devient amoureux de la fille du comte
Sigismond Lowinski. Le père , croyant ne donner l'hospitalité
qu'à deux croisés qui partent pour la Palestine , a
reçu chez lui son souverain. Cependant la jeune Eliska
est promise au duc de Kalish , qu'elle et son père n'ont
jamais vu. Le roi , sous le nom du chevalier Ramire ,
parvient à s'en faire aimer ; et le comte , qui s'en aperçoit ,
n'imagine rien de plus convenable que de le prier de
partir au plus vite. Mais sur quelques mots , échappés
mystérieusement à l'écuyer de Ramire , il s'avise tout
à coup de prendre celui - ci pour un grand seigneur ,
et bientôt après pour le duc de Kalish lui - même.
Boleslas ne songe qu'à profiter de la méprise pour s'assurer
le coeur de sa maîtresse , quand le véritable duc
arrive , et trouvant sa place occupée par le roi, prend à
son tour le nom et le rôle du monarque. On devine
aisément que tout s'éclaircit , et que la méprise cesse
aussitôt que le roi s'est convaincu qu'il est aimé pour luimême.
Mais cette analyse fidèle ne donne qu'une idée
infidèle de l'agrément de l'ouvrage. Il y a des mots spirituels
et piquans dans le dialogue , qui est partout facile
et naturel : il y a mieux , on aperçoit un véritable talent
de comédie , et l'intention de tracer un caractère dans le
personnage du comte , espèce de frondeur qui affecte la
philosophie et le mépris de la cour par l'impuissance
d'obtenir la faveur, et qui n'en conserve pas moins les
304 MERCURE DE FRANCE ,
préjugés , l'ambition et la vanité d'un courtisan . Ce portrait
ne manque ni de ressemblance ni de vérité ; mais les
hommes instruits s'aperçoivent à regret que les couleurs
locales manquent à l'ensemble du tableau. Le roman qui
forme l'intrigue serait aussi plus intéressant s'il était plus
vraisemblable ; le rôle du frère d'Eliska n'est point assez lié
àl'action; celui de Didier ne doit peut-être sa physionomie
qu'au talent particulier de Michot : mais au total , la pièce
est amusante , le style est exempt de toute recherche , de
toute affectation ; il y a de l'esprit , de la gaieté , sans
aucun mélange de mauvais goût. C'est bien assez pour
justifier le succès , et pour obliger la critique à imiter
le public qui ne dispute jamais contre son plaisir.
ESMÉNARD .
Des moyens de se rendre incombustible .
* CE serait une découverte fort utile que l'art de se rendre
incombustible . Les Dames ne craindraient plus d'approcher
trop près du feu et de mourir d'une manière déplorable ,
comme le roi Stanislas et Mlle Rollandeau. Les pompiers
affronteraient sans péril les plus redoutables incendies ; les
Juifs de Goa trembleraient moins à la vue du grand inquisiteur
, et si l'on pouvait transporter cette recette dans
l'autre monde , on mettrait en grand embarras le monarque
du sombre manoir lorsqu'il viendrait vous saisir de ses griffes
brûlantes pour vous jeter dans les brasiers du Ténare.
Ily a trois ou quatre ans que quelques personnes virent
avec une grande admiration un Espagnol qui paraissait
avoir trouvé ce secret. Il marchait pied nu sur des barres
de fer rougies au feu , il les promenait sur ses bras , sur sa
face et sur sa langue ; il se lavait les mains avec du plomb
fondu comme on les lave à l'eau froide ou à la pâte d'amande
; il avalait un verre d'huile bouillante comme un
verre de sirop de vinaigre ou d'orgeat.
un
Un docteur , témoin de ces merveilles , se hâta de les
consigner dans un journal fort répandu , et la réputation de
l'Espagnol incombustible s'accrut rapidement. Dans
autre tems , cet Espagnol eût passé pour un homme extraordinaire
, pour un magicien qui avait avecle démon des
relations intimes ; le tribunal du Saint-Office l'eût fait saisir
par esprit de religion , et pour éprouver son incombustibilité
, T'eût fait placer sur un bûcher de quelques centaines
de
1
JUILLET 1809 .
T
DEPT
DE
LA
defagots bien allumés ; mais dans notre siècle de philoso
phie et de dégénération, on se contenta d'observer cepphéno .
mène avec attention et d'en chercher les causes , soit dans NA
les lois de la physiologie , soit dans les procédés de la
chimie.
Les gens érudits se rappelèrent que ces sortes de miracles
s'étaient opérés dans tous les tems ; ils citèrent Virgile , qui,
en parlant du mont Soracte, dit que les prêtres d'Apollon
marchaient impunément les pieds nus sur des charbons ardens
:
Summe Deûm sancti custos Soractis Apollo
Quemprimi colimus , cui pineus ardor acervo
Pascitur, et mediumfreti pietate per ignet
Cultores multâ premimus vestigia prunà.
..... O Dieu de la lumière,
Quedans son temple saint le Soracte révère ,
Devant qui nous courbons nos fronts respectueux ,
Pour qui des verts sapins les rameaux onctueux
D'un bûcher éternel entretiennent les flammes ;
Toi qui , par un saint zèle allumé dans nos âmes ,
Sur ces ardens brasiers nous fais marcher sans peur,
Dieu puissant , par mes mains lave le déshonneur , etc.
L
Ils citèrent Pline qui rapporte le même fait et prétend
que ce privilége avait été accordé à une famille particulière,
àpeu près comme on assure dans quelques -unes de nos
provinces que la famille de saint Hubert a la prérogative de
guérir les enragés ; comme on croyait autrefois que les rois
de France guérissaient les écrouelles .
Ils citèrent Varron , qui , moins crédule ou moins pieux
que Pline , affirmait que les prêtres du mont Soracte s'enduisaient
les pieds d'une composition qui les rendait inaccessibles
à l'action du feu.
Ils citèrent Strabon , qui raconte que les plus fervens
adorateurs de la déesse Féronie acquéraient la faculté de
marcher impunément sur des bûchers embrasés , ce qui
attirait une grande foule de spectateurs .
« Le culte de la déesse Féronie est fort révéré ; son
> temple est sur-tout remarquable par les merveilles qui
» s'y passent. Ceux que la Déesse daigne inspirer de son
> souffle puissant , marchent impunément sur des brasiers
> ardens et des monceaux de cendres rouges. Ge prodige ,
V
306
MERCURE DE FRANCE ,
qui se renouvelle tous les ans à la fête de la Déesse ;
attire un grand concours de spectateurs (1) " .
Les mêmes érudits se rappelèrent que près de la ville de
(Tyane était autrefois un temple célèbre dédié à Diane
Persique , et que les vierges consacrées au culte de la chaste
Déesse avaient comme les prêtres d'Apollon l'éminente
prérogative de fouler aux pieds le feu le plus ardent; ils
rapportèrent des passages d'Aristote , d'Apulée et de plusieurs
autres qui confirment ces miracles .
En redescendant vers nos siècles modernes , ils trouvèrent
de nouveaux témoignages dans Cardan et dans Ambroise
Paré ; ces deux auteurs assurent qu'ils ont vu des charlatans
tellement familiarisés avec le plomb fondu et l'huile
bouillante qu'ils s'en lavaient sans crainte les mains et le
visage.
Delrio et de Lancre , qui ont écrit de gros volumes sur la
sorcellerie , rapportent des faits semblables ; et tout le
monde sait que pendantlong-tems notrejurisprudence criminelle
consista à faire marcher l'accusé sur des fers ardens ,
à lui faire enfoncer la main dans de l'eau ou de l'huile
bouillante pour savoir s'il était innocent ou coupable. Le
feu agissait-il ? Le prévenu était impitoyablement mis à
mort; n'agissait-il pas ? Le prévenu était absous à l'una nmité.
On citerait une foule d'exemples de ce genre ; des
évêques , des rois , des reines se soumirent à cette épreuve ,
et en sortirent presque toujours,victorieux ; mais ceux qui
n'étaient ni aussi puissans ni aussi riches ne se tiraient
pas aussi bien d'affaire . L'église avait des prières et des
consécrations pour ces sortes d'épreuves : elles sont rapportées
dans les anciens rituels (2); et ce qui prouve qu'on
soupçonnait souvent de la fraude , c'est que ces consécrations
et ces prières contiennent des formules pour écarter
les maléfices et les pratiques artificieuses .
1
La plus ancienne de ces épreuves que l'église ait tentées ,
est celle de saint Simplice , évêque d'Autun ; elle est rapportée
par Grégoire de Tours . Simplice était marié avant
d'être élevé sur le siége épiscopal ; il aimait beaucoup sa
femme, et pour ne pas se séparer entiérement d'elle , il la
faisait coucher dans la même chambre. Des médisans prétendirentque
les deux époux savaient quelquefois franchir
les distances , et oubliaïentde tems en tems les lois de l'église
(1) Strabon , liv. 5 .
(2) Voyez De antiq . ritib . eccl. par le P. Martinel,
JUILLET 1809. 307
pour celles de l'amour. L'épouse du prélat , irritée de ce
soupçon , choisit un jour solennel , et en présence du
peuple assemblé se fit apporter du feu, le versa dans ses
babits sans qu'ils en fussent endommagés , et le passant
ensuite dans ceux de son époux , lui dit : «Recevez ce
> feu qui ne vous brûlera point , afin de convaincre nos
> ennemis que nos coeurs sont aussi inaccessibles aux feux
> de la concupiscence , que nos habits le sont à l'action de
ces charbons ardens.n
Cemiracle frappad'admiration tous ceux qui en furent les
témoins et fit taire pour toujours les mauvais propos .
Saint Brice , évêque de Tours , et successeur de saint
Martin , employa le même moyen. On l'accusait d'être le
père d'un joli enfant qu'une jeune blanchisseuse venait de
mettre au monde: d'abord il fit parler l'enfant qui n'avait
que trente jours et lui fit nommer son père , ensuite il
mit des charbons allumés dans son manteau et les porta
ainsi jusqu'au tombeau de saint Martin . ;
Mais une des épreuves les plus célèbres , c'est celle de
Thietberge , épouse du roi Lothaire. Elle était prévenue de
relations plus que fraternelles avec le jeune prince son
frère : elle proposa de se justifier par l'épreuve de l'eau
bouillante; elle trouva un champion qui hasarda l'expérience
pour elle; il plongea son bras dans un vase plein
d'eau en ébullition et le retira sans le plus léger accident.
Le roi surpris fut obligé de garder sa chaste épouse ; mais
il lui restait quelques soupçons . Il consulta les évêques , et
quelques-uns ne lui dissimulèrent pas qu'il y avait avec l'eau
bouillante , comme avec le ciel , des accommodemens , et
qu'au moyen de quelques secrets on pouvait braver impunément
les plus hautes graduations du thermomètre.
Le P. Regnault, qui a fait quelques recherches pour dé
couvrir ces secrets , en a publié un dans sesEntretiens sur la
Physique expérimentale. « Ceux qui font métier , dit-il , de
>> manier le feu et d'en tenir à la bouche emploient quelque-
» fois un mélange égal d'esprit de soufre , de sel ammo-
> niac, d'essence de romarin et de suc d'oignon . L'oignon
est en effet regardé même par les gens de la campagne
comme un préservatif contre le feu.
Dans le tems où le P. Regnault s'occupait de ces recherches
, un chimiste anglais , nommé Richardson , remplissait
toute l'Europe du bruit de ses expériences merveilleuses
. Il mâchait des charbons ardens sans se brûler ; il
faisait fondre du soufre , le plaçait tout allumé sur sa main ,
-1
V2
308
MERCURE
DE FRANCE ,
le reportait sur sa langue où il achevait de le consumer ; il mettait aussi sur sa langue des charbons embrasés , y fai- sait cuire un morceau de viande ou une huître , et souffrait
sans sourciller qu'on allumât le feu avec un soufflet ; il tenait un fer rouge dans ses mains sans qu'il y restât aucune trace de brûlure ; il prenait ce fer dans ses dents et le lançait au loin avec une force étonnante; il avalait de la poix et du verre fondus, du soufre et de la cire mêlés en- semble et tout ardens , de sorte que la flamme sortait de sa bouche comme d'une fournaise. Jamais dans toutes ces
opérations il ne donna le moindre signe de douleur. Ces nouvelles ayant fait beaucoup de bruit , M. Dodard , de l'Académie des Sciences , résolut de les expliquer , et pu- blia à ce sujet une lettre qui est insérée tout entière dans
le Journal des Savans (1) . Le célèbre physicien établit que tous ces prodiges peu- vent avoir lieu avec un peu d'adresse et de tems , etque pour les opérer , il n'est pas même nécessaire de recourir à aucune composition chimique. Il rappelle que les pieds et les mains s'endurcissent considérablement par l'exercice ; que l'épiderme est susceptible d'acquérir cette propriété avec quelques soins. Il cite des personnes très-délicates qui avalent des mets si chauds que personne ne saurait y toucher ; il observé que le charbon se dépouille de toute sa chaleur dès qu'il est éteint , et que beaucoup de pér- sonnes parviennent à l'éteindre sans autre secours que leur salive ; quelques-uns mangent des oublies tout en feu mettent dans leur bouche des bougies allumées ; il remar- que que le charbon sur lequel Richardson faisait cuire sa viande était àplus d'un pouce de salangue , qu'il avait soin de l'envelopper d'un morceau de chair , et que le soufflet dontonse servait pour allumer le feu agissait bien plus sur
la langue du physicien que sur le charbon .
de soufre , de Quant aux mélanges enflammés de poix ,
cire , M. Dodard assure qu'il les a essayés , et qu'il a pu
y tenir le doigt plus de deux secondes sans éprouver aucune
,
douleur. On voit tous les jours des enfans qui font couler sur leur langue des gouttes de cire à cacheter sans en être incommodés. Les ouvriers employés dans les forges prennent dans les mains le métal en fusion, y enfoncent Ieurs pieds et y dansent. Les plombiers hésitent-ils jamais à plonger le bras dans du plomb fondu pour en retirer
(1) Journal des Savans , année 1677 , pages 54 et 222.
JUILLET 1809 . 309
une pièce d'argent ou d'or qu'on y a jetée ? Le phénomène
le plus difficile à expliquer , c'est celui du verre fondu que
Richardson avalait; car il faut une chaleur extraordinaire
pour opérer la fusion du verre . Néanmoins M. Dodard
pense encore qu'on peut tenter cette expérience , soit en
employant adroitement une grande quantité de salive , soit
en s'accoutumant graduellement à supporter un haut degré
de chaleur. Le seul danger serait d'avaler trop vite ; mais
on est maître de n'avaler que quand les corps sont refroidis
. Il faut croire que les anciens ne craignaient pas
ces sortes d'expériences , ou qu'ils avaient les membranes
du palais plus robustes que nous , puisque le médecin
Dioscoride ordonnait à ses malades attaqués de l'asthme
jusqu'à une once et demie de résine liquéfiée , et qu'il
prescrivait autant de naphte en fusion à ceux qui éprouvaient
des douleurs d'entrailles . On peut observer aussi
que la plupart des matières enflammées qu'on porte à la
bouche s'éteignent aussitôt qu'elle est fermée ; et la nature
du gaz qui s'exhale de nos poumons doit encore hâter
cette extinction .
:
Depuis le chimiste Richardson , plusieurs hommes ont
essayé , comme lui , de manier le feu impunément. En
1774 , on vit à la forge de Laune un homme qui marchait
sans se blesser sur des barres ardentes , tenait sur
sa main des charbons et les soufflait avec sa bouche ;
sa peau était épaisse et enduite d'une sueur grasse et
onclu euse , mais il n'employait aucun spécifique .
Tant d'exemples prouvent que le prétendu phénomène
de l'incombustibilité peut se réduire à des effets trèsordinaires
. Mais il fallait que quelqu'un prît soin d'examiner
les faits , de les comparer,de les vérifier, et de prouver
par des expériences décisives qu'on peut facilement produire
tous les prodiges dont l'Espagnol incombustible a
grossi sa réputation. Ce physicien s'est trouvé à Naples .
M. Sementini , premier professeur de chimie à l'Université
de cette ville, vient de publier à ce sujet des recherches qui
ne laissent rien à désirer.
Un Italien nommé Lionetti , s'étant présenté à Naples
pour produire an grand jour le phénomène de son incombustibilité
, M. Sementini l'observa avec soin. Lionetti
commençait par se passer sur la tête une plaque
de fer rouge qui , au moins en apparence , n'altérait
point sa chevelure ; il promenait ensuite une plaque
ardente sur ses bras et ses jambes ; il frappait plusieurs
1
310 MERCURE DE FRANCE ,
fois de suite , tantôt de la pointe du pied , tantôt du talon
un autre fer chauffé à blanc ; il mettait entre ses dents
un fer qui , sans être rouge , n'avait pas moins un degré de
chaleur très-considérable. Il buvait de l'huile bouillante ,
trempait ses doigts dans du plomb fondu , et en faisait
tomber des gouttes sur sa langue ; il y passait aussi une
branche de fer rouge , et paraissait n'en éprouver aucune
sensation douloureuse. Il exposait sa face à la flamme de
l'huile ; il versait sur des charbons allumés de l'acide
sulfurique , nitrique ou muriatique , approchait sa figure
des vapeurs qui s'en élevaient , et restait quelque tems
dans cette situation ; enfin il s'enfonçait dans le bras une
grosse épingle d'or sans paraître en ressentir la moindre
douleur.
M. Sementini remarqua qu'au moment où l'incombustible
promenait sur sa tête une plaque de fer rouge , il
se dégageait de ses cheveux une quantité considérable de
vapeurs blanchâtres et denses ; que le même phénomène
se répétait quand il frappait la barre rouge de la plante
du pied; au lieu d'avaler un verre d'huile bouillante ,
comme il l'avait promis , il se contentait d'en introduire
dans sa bouche à peu près le quart d'une cuillerée;
il ne versait sur sa langue que quelques gouttes de plomb
fondu; elle était enduite d'une légère enveloppe semblable
à peu près à la sabure dont elle se couvre dans
les maladies fiévreuses ; et quand il prenait le fer chaud
dans les dents , toute sa figure portait l'expression de la
peine , et d'une douleur étouffée; la superficie des dents
était noire .
M. Sementini conclut de ces observations que Lionetti se
servait de quelques préparations qui préservaient l'épiderme
des atteintes du feu , que sa peau endurcie par de longues
épreuves , était capable aussi de soutenir l'action de la
chaleur à un degré très-élevé. Il résolut de chercher dans
les agens chimiques les moyens les plus propres à opérer
les mêmes effets .
Ses premières tentatives ne furent pas heureuses ; mais
il ne se découragea point. Il conçut que ses chairs ne pouvaient
acquérir tout de suite les mêmes facultés que celles
de Lionetti ; qu'il était nécessaire de réitérer long-tems les
mêmes expériences , et que pour obtenir le résultat qu'il
cherchait , il fallait une extrême constance. A force de
sains il y réussit; il se fit sur le corps des frictions avec
JUILLET 1809 . 311
l'acide sulfureux , et les répéta si souvent qu'enfin il put
y promener impunément une lame de fer rouge .
İl essaya de produire le même effet avec une dissolution
d'alun , l'une des substances, les plus propres à repousser
l'action du feu; le succès fut encore plus complet. Mais
quand M. Sementini avait lavé la partie incombustible ,
alors il perdait tous ses avantages , et redevenait aussi
périssable que le commun des mortels. Lionetti n'en était
pas réduit à cette extrémité . Il fallait donc tenter de nouvelles
expériences . Le hasard servit M. Sementini à souhait ;
en cherchant jusqu'à quel point les traces du spécifique qu'il
avait employées pouvaient se conserver, il passa sur la partie ..
frottée un morceau de savon dur , et l'essuya avec un linge ,
il y porta ensuite une lame de fer rouge . Quel fut son étonnement
de voir que sa peau avait non-seulement conservé
sa première insensibilité , mais qu'elle en avait acquis une
bienplus grande encore ! Quand on est heureux , on devient
entreprenant.M. Sementini tenta sur sa langue ce qu'il venait
d'éprouver sur son bras , et sa langue répondit parfaitement
à ses voeux; elle soutint l'épreuve sans murmurer; un fer
étincelant n'y laissa pas la moindre empreinte de brûlure .
Voilà donc M. Sementini maître du plus étonnant secret de
son italien incombustible . Mais ce n'est pas assez d'atteindre
ses concurrens , il faut encore les surpasser quandon peut,
et c'est la gloire à laquelle M. Sementini était réservé. En
répandant sur la langue une légère couche de sucre en
poudre, en la frottant ensuite avec du savon, il parvint à lui
communiquer une incombustibilité beaucoup plus grande
encore que celle de Lionetti.
Il ne restait plus pour achever sa conquête que l'expérience
de l'huile bouillante . Lorsque Lionetti l'essaye , il
retire du feu l'huile enflammée et pour démontrer au pu
blic la haute température à laquelle elle s'est élevée ,
il y jette du plomb qui fond aussitôt. Cette preuve éblouit
la plupart des spectateurs ; mais ce n'est qu'un artifice
, car il est évident que l'huile est obligée de se dépouiller
d'une partie de son calorique pour oppérer la fusion
du plomb : ainsi elle se refroidit considérablement ; et ce
qui le prouve , c'est que si l'on y plonge un thermomètre ,
iiltss'abaisse graduellement mesure que le plomb se liquéfie
. M. Sementini n'a pas craint de répéter toutes ces expériences
, et grâces à son intrépidité , sa bouche est devenue
bientôt capable de recevoir l'huile bouillante et de l'avaler.
à
312 MERCURE DE FRANCE ,
Quand on est arrivé à ce haut degré de perfection , se
laver les mains avec du plomb fondu , marcher sur des
charbons ardens n'est plus qu'un jeu : aussi M. Sementini
daigne-t- il à peine s'arrêter à ces bagatelles ; le seul fait qui
lui paraisse encore digne de quelque attention , c'est de
s'exposer le visage aux vapeurs ardentes de l'acide nitrique
ou sulfurique jetés sur le feu , à la flamme de l'huile allumée.
Mais pour soutenir cette épreuve , il suffit de fermer
exactementles yeux et de retenir sa respiration , car tout
mouvement de respiration est alors impossible.
Voilà donc les prodiges de l'incombustibilité réduits à
des effets naturels et vulgaires ; voilà les prêtres du mont
Soracte , les vierges de Diane persique dépouillés de toute
lèur gloire et devenus de simples mortels comme nous ;
voilà les plus novices élèves de pharmacie capables de rivaliser
avec St. Brice , St. Simplice etle fondé de pouvoir de
la reine Luitberge. Honneur à la chimie qui peut enfanter
d'aussi puissantes merveilles ! Honneur au physicien qui
daigne nous les révéler !
Sans doute il ne s'arrêtera pas au milieu de ses brillantes
découvertes . Grégoire de Tours nous assure que les chimistes
de son tems étaient parvenus à faire des vases de bois aussi
incombustibles que des vases de fonte et d'airain: les chimistes
de nos jours voudraient-ils le céder aux chimistes
du siècle de Grégoire de Tours SALGUES.
JUILLET 1809 . 313
1
POLITIQUE.
La capitale de l'Empire et toutes celles de la Confédé
ration ont retenti d'actions de grâces rendues à l'Eternel
qui a protégé la cause de la France et de ses alliés . C'est à
Vienne sur-tout que l'alégresse publique devait le plus se
manifester. La régence d'Autriche s'est empressée de faire
proclamer la nouvelle de l'armistice ; les effets publics ont
sur le champ haussé , et de suite les points désignés ont
été occupés par l'armée française. Presbourg a reçu un
corps de l'armée d'Italie ; Brunn a ouvert ses portes , et la
citadelle de Gratz a dû suivre le sort de la ville qu'elle
n'avait pu défendre.
L'armée française a pris des cantonnemens très -étendus ;
elle est campée ; des baraques s'élèvent pour la garde
impériale dans la plaine voisine de Schonbrunn. Lemaréchal
duc d'Auerstaedt occupe le cercle de Brunn ; le
duc de Rivoli celui de Znaim ; le duc de Raguse commande
Presbourg , la partie de la Hongrie comprise dans
la ligne de l'armistice ; le maréchal Macdonald est retourné
àGratz ; les Saxons ont passé sous le commandement du
général Régnier ; le reste du corps du prince de Ponte-
Corvo été réparti dans les autres divisions depuis l'absence
du prince dont la santé avait besoin de repos , et
qui a saisi pour en obtenir , le moment où la signature de
l'armistice lui permettait quelques délassemens après de si
rudes travaux. Le prince vice-roi a dû se rendre à Munich ,
et y recevoir les félicitations de son auguste beau-père et
les témoignages d'attachement de la Bavière délivréé et
reconnaissante .
a
Les journaux étrangers donnent aussi la position de
l'armée ennemie. L'archiduc a envoyé la plus grande
partie des troupes qui lui restent en Bohême . Le général
Bellegarde y retourne , et sé fixe à Prague. Le corps de
Rosemberg occupe Olmutz . L'archiduc a son quartiergénéral
à Iglau , frontière de Bohême et de Moravie.
On ne connaît pas avec une parfaite précision les positions
des Polonais et des Russes d'un côté , et celles des
Autrichiens de l'autre dans la Gallicie . L'armistice ne les
désignait pas , et ily a lieu de présumer, au défaut de renseignemens
certains , que les Polonais rentrés à Sandomir
et à Lemberg , auront été arrêtés dans leur marche sur
314 MERCURE DE FRANCE ,
Cracovie , par la suspension d'armes . On évalue leur forces
actuelles à 30,000 hommes , et à 50,000 braves le nombre
de ceux qu'un zèle généreux , vraiment national et patriotique
appelle aux armes dans les deux Gallicies . Le prince
Poniatowski dirige cès mouvemens d'une noblesse guerrière
et d'un peuple brave avec une activité et une supériorité
de vues et de talens qui , dit-on , lui ont valu de la part
de l'auguste protecteur de sa nation une lettre , qui seule
est un titre de gloire , et pour les Polonais une nouvelle
garantie de leur existence politique et de leur prospérité..
L'armistice ne détermine rien surles corps de troupes qui
avaient pénétré en Saxe et en Franconie , et sur lesquels,
marchaient , dans le double but de les repousser et de se
réunir , le roi de Westphalie et le duc d'Abrantès . Les
dernières nouvelles de Cassel annoncent que le Roi y
est de retour . La nouvelle de l'armistice aura eu certainement
pour effet de protéger la retraite des Autrichiens
en Bohême , et d'empêcher les Saxons d'y pénétrer. Déjà
l'on annonce que l'armée du roi de Westphalie redescend
l'Elbe et se dirige sur le Hanovre . Le grand duc de Wurtzbourg
est de retour dans ses états , et le roi de Saxe se dispose
à quitter Francfort. Le Tyrol entouré et contenu va
se voir abandonné des forces sur lesquelles il appuyait sa
révolte , et des officiers qui compromettaient leur caractère
en la dirigeant.
Ainsi ,l'armistice accordé à l'armée autrichienne a paralysé
toutes les forces auxiliaires de l'ennemi ; le coeur a été,
frappé , les membres restent sans mouvemens et sans vie .
Altona , Hambourg , Hanovre ont été rassurés presqu'en
même tems qu'alarmés ; le bruit de l'apparition des Anglais
`et de la descente de quelques hommes à Cuxhaven avait
à peine répandu de l'incertitude sur le point véritable d'une
attaque sérieuse , que la nouvelle de l'armistice a rendu au
nord de l'Allemagne toute sa sécurité . Le commerce même ,
loin de redouter les entreprises ennemies , s'est à l'instant
occupé de ses intérêts et de ses spéculations dans le sens
que lui dictait l'espoir d'une paix continentale prochaine ,
et l'assurance de voir la confédération qui ferme ses ports
aux Anglais , redoubler de soins , de rigueur et de vigilance.
Les Anglais paraissent avoir eu promptement connaissance
des mémorables événemens du Danube ; le
nombre de leurs voiles ne s'est point accru , aucun homme
n'est descendu ; et le sort de cette fameuse expédition dont
les journaux anglais ont tant retenti , paraît encore pour
JUILLET 1809. 315
le moins incertain , et sa destination douteuse. Cependant
les Danois se sont déjà mis en mouvement ; un corps nombreux
couvre l'Elbe sous les ordres du général danois Esvald
, dont la conduite valeureuse à Stralsund a été si
digne d'éloges , et si noblement récompensée .
Pendant que tant d'hommes rangés sous leurs drapeaux ,
se reposent sur leurs armes , attendant que le génie qui balance
les destinées de l'Europe, leur ordonne de les reprendre
ou leur permette de les quitter , tous les regards se fixent sur
Vienne , sur Schonbrunn , où l'Empereur de retourtravaille
sans relâche avec le Ministre secrétaire-d'état , et avec le
major-général de l'armée; un profond mystère enveloppe
les travaux du cabinet. On prétend que c'est à Brunn que
les négociateurs sont réunis; on désigne de notre côté le
général Andréossy , de l'autre le prince de Lichenstein. On
pense bien que rien ne peut transpirer; il est même inutile de
prévenir le lecteur attentif contre l'empressement d'une
foule de négociateurs bénévoles qui tous ont leur traité de
paix dans leur poche , disposent des états et des provinces ,
assignent les rangs et les titres sans avoir reçu du cabinet
de Schonbrunn une mission bien authentique : ce qu'on sait
le mieux , c'est qu'on ne sait absolument rien , et qu'on ne
peut rien savoir. Tout ce que le public de Vienne remarque
c'est l'extrême activité des bureaux. Les circonstances cependant
paraissent donner lieu à quelques réflexions , et il
en est de contenues dans une lettre de Munich du 19 juillet,
dont le caractère est assez remarquable :
, ,
"En réfléchissant, porte cette lettre ,, sur les conditions
de l'armistice de Znaim et sur les suites qu'il doit avoir
on recueille la preuve la plus convaincante de l'importance
décisive de la mémorable journée de Wagram . Par cet
armistice , l'Autriche se trouve réduite à la Bohême seule ;
l'occupation de la Moravie par les Français , auxquels elle
en a cédé la clef , qui est Brinn , l'isole entiérement de la
Hongrie , dont une partie d'ailleurs est au pouvoir de l'Empereur
Napoléon , et dont l'autre , s'étant volontairement
neutralisée , ne fournirait pas un bataillon ou un escadron
à l'Autriche . Aujour où la nouvelle de l'armistice sera parvenue
enGallicie, c'est-à-dire le 15 ou 16 au plus tard, à peine
restera-t-il dans cette vaste contrée un district qui ne soit
conquis par les Polonais et les Russes ; elle joint de nombreuses
levées à leurs forces , et de sujette de l'Autriche ,
est devenue sa plus implacable ennemie . Si tout ne faisait
point espérer une prompte paix , et si la guerre devait
-1
1
316 MERCURE DE FRANCE ,
recommencer , l'Autriche verrait donc toutes ses ressources
bornées à la population de la Bohême , qui n'est que de
4millions d'ames ; tandis que l'Empereur Napoléon , indépendamment
des forces inépuisables de ses immenses
états , trouverait dans le sein de l'Autriche même des
moyens d'autant plus certains d'achever sa ruine , que
toutes les insurrections auront été complétement étouffées
pendant la suspension d'armes . "
Encore quelques jours , et sans doute les grands résultats
d'une si brillante campagne seront proclames . L'impatience
habituelle des capitales s'accorde mal ici avec la maturité
nécessaire des négociations . Certes on fait vite , soit dans
la paix, soit dans la guerre , partout où s'étend l'oeil rapide
du génie qui veille sur la France ; mais les graves dissertateurs
qui règlent le sort des empires , ont bien plus d'activité,
et connaissent bien moins d'obstacles . Ils sont peutêtre
excusables dans leurs voeux comme dans leurs espérances
; et il faut bien attribuer leurs dispositions et leur
empressement à cette longue habitude que la fortune
leura donnée de voir se succéder avec tant de rapidité les
prodiges de l'art de la guerre , aux travaux bienfaisans de
la Paix. Paris , d'ailleurs , sait ou du moins espère que
son Empereur , débarrassé des soins politiques et guerriers ,
viendrait recevoir ses hommages ; et pour cette ville immense
c'est un des plus doux fruits de la paix que de revoir
le souverain quí l'aura conquise. Laissons la donc proclamer
ses voeux et préparer ses hommages , et jetons un
coup-d'oeil sur les événemens qui ont eu lieu loin du
centre d'où ils sont dirigés et maîtrisés à la fois .
Naples n'a point vu se réaliser les menaces des Anglais ;
cette belle contrée n'a pas vu davantage se réaliser leurs
promesses : ils avaient annoncé qu'ils allaient descendre et
combattre; quelques corps seulement ont paru dans la Calabre
, et ont été sur le champ rejetés à la mer par le
général Parthonneau ; mais ils avaient promis de ne pas
recourir à des moyens honteux , de séparer leurs soldats
des sicaires siciliens , de ne favoriser nulle part le crime
et le brigandage , de ne compter enfin cette fois au nombre
de leurs moyens de succès que les moyens légitimes de la
guerre , leurs armes et leur courage : lorsqu'ils ont donné
cette parole , beaucoup de gens se sont permis d'en douter
, ils avaient raison ; en effet , il n'y a que des vaisseaux
anglais qui aient pu jeter sur les côtes de la Calabre des
hordes de brigands dont les troupes de ligne avaient été
JUILLET 1809 . 317
précédées dans leur débarquement. Ces lâches transfuges ,
victimes malheureuses de la cour de Palerme qui les envoie
à une inutile mort , ont commis tous les excès qu'on
peut attendre d'hommes désormais sans frein , sans lois ,
sans patrie , abandonnés sur une terre qui les repousse ,
aux seules ressources que le crime peut leur procurer ;
fidèles aux instructions siciliennes , ils ont marqué leurs
pas par la proscription , le brigandage, et par des atrocités
inouies autant qu'inutiles : ils sont restés peude jours sur
une partie de la côte qu'ils ont dévastée , et y ont laissé le
plus grand nombre des leurs , victimes de la généreuse résistance
des habitans et de la fidélité des gardes provinciales
accourues de toutes parts. Les Anglais et le général
Stuart , qui offraient si généreusement leurs secours pour
assurer la tranquillité du pays, et se proposaient pour y
faire la police , nieront-ils ces faits d'une trop cruelle évidence?
diront-ils qu'ils ne les ont pas commandés ? on
l'ignore. Du moins ils ne pourront dire qu'ils ne les ontpas
soufferts : des députations leur ont été adressées ; ils ont
répondu : Les masses se battent pour nous ; nous devons
les soutenir ! Ils avaient cependant déclaré ne pas vouloir
faire cause commune avec des brigands , avec des incendiaires
: le général Stuart pourra-t-il accorder cette conduite
avec ses proclamations ? Les Calabres sont témoins
que les horreurs et les dévastations commises l'ont été sous
les yeux des Anglais ; et d'ailleurs , maîtres des deux petites
îles d'Ischia et de Procida , n'ont-ils pas manifesté des
intentions si contraires aux droits des gens et de l'humanité ,
qu'une foule de familles connues par leur attachement à la
cause napolitaine et au gouvernement des rois Joseph et
Joachim ont été obligées de fuir, d'abandonner leurs propriétés
pour se soustraire aux vengeances dont la cour de
Palerme a donné de si atroces exemples ? Dans ces circonstances
, divers actes royaux ont signalé la bienveillance paternelle
et l'énergie du gouvernement ; des secours ont été
assurés aux réfugiés ; un ordre du jour a défendu de recevoirdans
aucun port du royaume même les parlementaires
anglais , sous quelque prétexte que ce soit ; enfin , des récompenses
honorables ont été décernées à des braves de la
gendarmerie , à des gardes provinciales qui se sont le plus
signalés à la défense du territoire .
Depuis ce tems , le convoi anglo-sicilien reste en vueret
dans l'inaction la plus complète , lassé de tentatives inutiles
; honteux peut-être des crimes dont elles ont été
vainement accompagnées.
318 MERCURE DE FRANCE ,
Les Anglais ne se bornent pas à cette tentative; ils
paraissent vouloir attaquer dans les mers du Nord , une
puissance , de laquelle ils voient bien qu'ils n'ont rien à
espérer. Leur avidité commerciale n'a point de termes , ne
connaît point de limites : le territoire russe est attaqué par
eux: jusques sur les côtes de mer Glaciale , ils ont porté
les hostilités , et étendu leurs pirateries ; trois de leurs
frégates se sont emparées d'un port russe nominé Sainte-
Catherine , près de Kola ; elles y ont prís des dépôts de la
compagnie du commerce russe qui y est établi . Ils croisent
depuis cette époque à l'entrée de la merBlanche , et paraissent
vouloir s'emparer des chargemens de blé réunis à
Archangel. Le gouvernement russe a pris toutes les mesures
de précautions nécessaires dans la circonstance : la
première a été la défense de la sortie de ses bâtimens , et une
surveillance rigoureuse sur toutes les côtes . Dans cette même
circonstance la flotte suédoise est sortie sous le commandement
de l'amiral Cédestrom , forte de plus de 90 bâtimens
de guerre. Sa destination est encore inconnue ; mais on
doit être certain qu'elle n'a pas pour objet de s'allier aux
Anglais et de les seconder dans leurs entreprises : ce n'est
pas sous les auspices de cette alliance que le nouveau roi
Charles XIII aurait été couronné solennellement, que le baron
d'Essen aurait reçu des passe-ports pour se rendre comme
ambassadeur près de l'Empereur des Français , que déjà
des communications seraient ouvertes à Stralsund , et que
le baron de Stedingk se serait rendu à Pétersbourg pour y
traiter de la paix. Cette paix se négocie sans doute en ce
moment; et il est curieux de rapprocher de cette circonstance
deux notes extraites de la gazette de la cour de
Pétersbourg , à l'occasion des discours de M. Canning au
parlement , relatifs à la Suède et à l'Autriche ; les intentions
de la cour de Pétersbourg à l'égard de la Suède et de
la guerre qu'elle lui livre , de l'Autriche , et de la guerre
qu'elle voulait lui éviter , y sont expliquées d'une manière
évidente.
“ On voit clairement que le penchant du gouvernement
suédois pour la guerre avec la Russie a été blâmé même en
Angleterre par les gens instruits . Les manifestes russes qui
ont paru dans le tems prouvent combien la Russie a fait
d'efforts pour empêcher la Suède de commencer cette
guerre; et à présent les déclarations du ministère anglais
montrent combien il eût été facile pour la Suède de se déşister
de cette entreprise . L'Angleterre même n'y vit aucun
JUILLET 1809 . 319
avantage majeur pour elle ; par conséquent , rien n'empêchait
le gouvernement suédois d'adopter le systême proposé
par la Russie . "
La seconde note est ainsi conçue :
* Quels efforts la Russie n'a-t-elle pas faits pour maintenir
la paix continentale , en détournant l'Autriche de
cette guerre ! Au commencement de la campagne , les défenseurs
de l'Autriche annonçaient que les trésors britanniques
allaient être prodigués à cette puissance , et que les
flottes et les armées d'Angleterre allaient paraître sur tous
les points pour coopérer avec les Autrichiens . Les déclarations
de l'Angleterre prouvent combien ces bruits avaient
peu de fondement. Non-seulement le ministère anglais ne
promet presque rien , mais il se vante même de la prudence
qu'il a montrée en ne faisant à l'Autriche aucune
promesse positive , et en ne cherchant point à engager
cette puissance dans une guerre prématurée . ( Ce sont les
propres expressions de M. Canning. ) Combien de sang ,
combien d'efforts et de sacrifices l'Autriche aurait pu s'épargner
en méprisant le caquet des cercles de Vienne et les
passions exaltées , en écoutant ses intérêts les plus chers et
les plus évidens , et en maintenant une paix dont la France
et la Russie lui offraient leur garantie combinée ! C'est une
nouvelle leçon pour ceux qui conseillent de changer les
systêmes politiques au gré de lears caprices et sans égard
aux intérêts et à la sûreté des Etats . "
En Espagne , les dernières victoires du général Suchet
sur les révoltés commandés par Blake ont porté le découragement
et la désunion dans le parti rebelle. Le roi , qui
avait saisi ce moment pour visiter la Manche et l'Estramadure
, après avoir passé en revue le corps du duc de Bellune,
la cavalerie aux ordres du général Latour-Maubourg , le
corps du général Sébastiani , est revenu dans sa capitale .
S. M. y a retrouvé le calme le plus parfait. On a remarqué
qu'à cette occasion , le roi a assisté à une représentation du
Čid : ce tableau sublime des moeurs de l'Espagne chevaleresque
, que nous devons au pays même , qui s'y trouve
peint, mais que nous lui avons rendu embelli des plus
beaux traits du plus beau génie , a produit une vive impression
sur les auditeurs , qui ont paru sensibles à l'intention
qui avait fait choisir un tel spectacle .
S. M. s'est occupée dès le moment de son arrivée d'objets
d'administration intérieure ; elle a ordonné la formation
du conseil d'Etat , en junte générale sous sa prés
320 MERCURE DE FRANCE , JUILLET 1809 .
dence. On annonce que le maréchal Ney, appelé à l'armée
d'Allemagne , a laissé son corps réuni à celui du maréchal
duc deDalınatie : Le siége de Gironne avance . Les chaleurs
n'ont pas encore été fortes ; elles ne commencent qu'en ce
moment à se faire sentir.
La consulte , qui a succédé au gouvernement papal , se
livre sans relâche aux travaux qui doivent rendre à l'Etat
romain une administration vigoureuse à la fois , uniforme
et paternelle . Successivement les lois françaises sont pu
bliées , et des décrets d'application rendus dans l'esprit de
ces lois . Rome jouit d'une tranquillité profonde. Le général
Miollis , naturaliséRomain en quelque sorte par le culte
éclairé qu'il porte aux arts de l'Italie et à tout ce qui illustre
ce beau pays, continue à jouir dans son gouvernement des
avantages qu'assurent l'estime et la confiance. La jeunesse
romaine s'est empressée de se former en corps militaire et
donne des marques d'un désir sincère de bien servir son
glorieux monarque : le général Radet a établi une police
vigilante et sûre ; un seul délit a eu lieu , et c'était un vol ,
lesobjets vvoollééss étaient des vases sacrés. Le coupable a
mis à mort : on a remarqué que c'était l'un des sbirres de
l'ancien gouvernement .
été
Pendant que la consulte rattache par ses décrets à l'organisation
générale de l'Empire , l'Etat romain qui en fait désormais
partie , le sénat de France complète la réunion de
la Toscane , en appelant au Corps législatif les députés
des départemens de ce pays . Les députés sont choisis parmi
les personnes les plus distinguées sous l'ancien gouvernement
: ils entreront en fonctions à la session de 1809 .
En mêmetems des décrets émanés de cette île mémorable
qui emprunte son nouveau nom de celui du Héros qui y a si
glorieusement marqué son séjour , règlent le sort de la jeunesse
lycéenne , sur laquelle l'Empereur a toujours les
yeux, fixent les causes et le mode d'exclusion des élèves ,
etdéterminent quelques formes d'administration intérieure
utiles à la police et à la discipline des Lycées ; d'autres décrets
fixent le mode à suivre de la part des héritiers , des
officiers , des soldats morts à l'armée pour recueillir la succession
qui leur est due ; d'autres règlent quelques difficultés
administratives ou de commerce; d'autres enfin ac
cueillent et proclament comme exemple les actes dont la
bienfaisance particulière , la charité et des dispositions
pieuses dotent certains hôpitaux et établissemens publics .

MERCURE
DEPTDE LA St.,
DE FRANCE .
N° CCCCXX . — Samedi 5 Août 1809.
POÉSIE .
HASSAN ου LE CONDUCTEUR DE CHAMEAUX.
ÉGLOGUE IMITÉE DE COLLINS.
La scène est à midi , dans le désert.
Al'heure , où le soleil est au plus haut des cieux ,
Le voyageur Hassan , morne , silencieux ,
Conduisait ses chameaux , fatigués et débiles ,
Dans l'espace muet des sables immobiles .
Héureux ! des ouragans si les noirs bataillons
Ne les agitent pas en poudreux tourbillons .
Du plus faible zéphyr son oreille est émue ;
Un horizon immense intimide sa vue :
Nul arbre , nul gazon dans ces champs désastreux :
Tout met le désespoir au coeur du malheureux ;
D'un léger éventail la plume obéissante
Préserve encor ses yeux de l'arène étouffante ;
Mais , pour calmer la soif qui va brûler son sein ,
Plus d'eau bientôt ...... « O ciel! s'écria-t-il enfin ,
Troublant seul de ces lieux le calme funéraire ,
Et, seul les humectant des pleurs de sa misère :
> Heure à jamais fatale ! ô jour maudit trois fois ,
» Ou je quittai Schiraz et mes paisibles toits !
1
5 .
en
» Et , lorsque de la faim je sentirai la rage ,
> Quand cette outre vidée ...... Ohl soutiens mon courage ,
> Ciel ! ou fais que plutôt l'impétueux Auster....
➤ De ces sables sur moi roule l'affreuse mer !
› Et vous , associés à mon destin funeste ,
> Vous , muets compagnons , seul vrai bien qui me reste ,
> Car l'or n'a plus de prix à mon oeil dessillé , 4
X
322 MERCURE DE FRANCE,
• Vous,fidèles cliameaux , qui souffrez la moiti
> De ma longue fatigue et de mes dures peines :
> N'espérez pas trouver en ces arides plaines
Des vallons émaillés , de verdoyans coteaux ,
> Une herbe nourricière et de limpides eaux.
> Ici des rocs épars s'offrent seuls à la vue ,
> Ici , nous peuplons seuls cette vaste étendue .......
► Heure à jamais fatale ! ô jour maudit trois fois ,
> Où je quittai Schiraz et mes paisibles toits !
> Indigne amour de l'or ! tes trompeuses promesses
Suspendent les humains sur les vagues traîtresses ,
> Et leur font affronter les glaces des hivers
>> Et les marais infects et l'horreur des déserts .
C'est toi qui les arrache aux douceurs domestiques ,
» Qui leur fais dédaigner leurs cabanes rustiques ,
› Et suivre , avec fureur , sourds aux cris de la paix ,
› Vers un trépas lointain le sentier des forfaits .
> Oh! si je peux encor surcharger mes corbeilles
> De muguets printanniers et de roses vermeilles ,
> Loin de moi , vils métaux , séduisans corrupteurs !
> Vous n'avez leur éclat , ni sur-tout leurs odeurs .
> L'or , trop cher acheté , vaut moins que l'indigence :
► Satisfait désormais des biens que Dieu dispense ,
> Elevant ma famille et réglant ma maison ,
› Au champ de mes aïeux sera mon horizon .
> La paix règne en nos coeurs si la raison y règne :
> Faut-il qu'à le sentir le malheur me contraigne ?
> Heure à jamais fatale ! ô jour maudit trois fois
• Où je quittai Schiraz et mes paisibles toits !
→ Mais quand , sur le désert , silencieuse et pâle ,
• La nuit aura jeté son ombre sépulcrale ;
• Quand le loup menaçant , le cévaste écailleux ,
> L'oeil en feu , sortiront de leur roc caverneux ,
> Que le lion féroce , en rugissant de joie ,
Et le tigre affamé reconnaitront leur proie ;
> Hassan , peux-tu lutter contre tant d'ennemis ?
> Mon coeur est abattu , mes bras sont affaiblis .
O! ma chère Zora , trop malheureuse amie !
• Ma mort, je le sens bien , va te coûter la vie.
• De tondernier adieu je me souviens encor.
AOUT 1809 . 323
• Tu medisais : Pourquoi vas-tu chercher de l'or
> L'or peut-il dono servir à s'aimer davantage?
» Hassan , crois-moi ; renonce à ce cruel voyage.......
> Et je te répondis : O ! ma belle Zora ,
• Un Dieu sur ton amant veille et te le rendra.
> Mettant , à mon retour , à tes pieds mes richesses ,
• Je te dirai gaument , ivre de tes caresses :
> Heure tant désirée ! 6 jour beni trois fois !
> J'ai revu mon amante et mes paisibles toits !.
A NISA. i
NISA, quand pour appaiser
La flamme qui me dévore ,
Surta bouche que j'adore ,
Je veux cueillir un baiser ;
Ames voeux toujours rebelle ,
Toujours habile à me fuir ,
Tu me demandes , cruelle ,
Combien j'en veux obtenir.
C'est me demander le nombre
Des étoiles , qui dans l'ombre ,
Eclairent les matelots ;
C'est vouloir que je t'apprenne
Combien la líquide plaine
Ade syrthes et de flots ;
Combien l'on voit en automne ,
Autour du char de Pomone
Se presser de vendangeurs ;
Combien un jour sans nuage ,
Offre d'oiseaux sous l'ombrage ,
Et d'abeillés sur les fleurs .
Laissons l'amant de Lesbie ,
Endes vers ingénieux
Prescrire à sa jeune amie
Le nombre et l'économie ,
De ses baisers amoureux.
Nous , ô ma belle maîtresse !
Suivons la voix du plaisir:
Qui compte avec le désir ,
Crois-moi , n'en sent pas l'ivresse.
Ş. E. GÉRAUD.
X2
324 MERCURE DE FRANCE ;
A M. DE PARNI ,
Al'occasion des vers qu'il a adressés à unjeune poëte (1).
Oui , tu dis vrai , charmant auteur ;
Le goût s'éteint dans cette France
Où long-tems il fut en honneur :
Ta plainte sur un tel malheur
Peut bien être sans espérance ,
Mais du moins n'est pas sans lecteur .
On les lit ces vers où ton coeur
Gémit de cette décadence ,
Et , déplorant notre inconstance ,
Regrette , en ses justes douleurs ,
Le charme antique de nos moeurs
Et cette urbanité chérie ,
Noble attribut de ma patrie ,
Qu'onne retrouve guère ailleurs
Quedans tes écrits enchanteurs .
Chantre immortel d'Eléonore ,
Ah! du moins rends-nous quelquefois
Les doux accens de cette voix
Jadis si pure et si sonore ,
Quand de Vénus , à ton aurore ,
Tu suivais les heureuses lois ;
Rends nous cette aimable Cythère
Qu'ornait sans faste et sans apprêts
Tamaindélicate et légère !
C'est la Cythère des Français .
Cette autre qu'on pare à grands frais
N'est qu'une maussade étrangère ,
Inconnue aux tendres amours ,
Dont l'élégance mensongère
Imite en vain dans ses atours ,
Les agrémens de la première.
Crois-moi ! la perfide abeau faire
Et s'intriguer pour parvenir ,
Ce faux éclat dont elle est fière
Pour un moment peut éblouir :
Mais c'est la tienne qui sait plaire
Et qu'à jamais on doit chérir.
1
FÉLIX DE SAINT- GENIER.
(1) Voyez le Mercure du 20 mai dernier.
AOUT 1809 . 32
LE CHARME DE SENTENDRE. - ROMANCE (I ) .
IL est bien doux , le charme de s'entendre !
De trouver celle à qui l'on doit parler !
On n'a besoin jamais de l'appeler ;
Et l'on est sûr de ne jamais l'attendre !
L'écho répond à la voix qui l'appelle ;
Mais sans la voix l'écho n'a point de son :
Echo d'amour avant la voix répond ;
Coeur pris d'amour brûle avant l'étincelle.
O! de deux coeurs , parfaite intelligence !
De tout ensemble ou contens ou jaloux ;
Malheur ensemble est lui-même bien doux!
Tout plaît à deux , tout , hors l'indifférence .
Femme adorée , amie aimable et tendre !
Aux malins yeux , au sourire enchanteur !
Dis à celui dont tu fais le bonheur ,
Dis , s'il est doux le charme de s'entendre !
***
: ENIGME. "
t
J'AI vu le tems où dans les rues
Nuit et jour nous étions pendues
Pour le salut des citoyens .
Depuis l'on prit d'autres moyens .
On crut devoir nous faire grâce ;
Des mâles prirent notre place.
Ce n'est pas tout. Il fut un tems
Où nous érigeant en potence
Anous ou nos représentans
On accrochait les ci-devants
Devant l'honorable assistance
Dupeuple qui criait Vivat!
G
17
(1 ) M. Grétry a mis cette romance en musique , et c'est assez en faire
l'éloge: ce compositeur , doué de tant d'esprit et de charme , ne peut
rien produire qui n'inspire undoux intérêt. M. Fabry Garost , auquel
le compositeur a fait de cette romance un don d'amitié , salt encore y
ajouter du prix par la manière dontil la chante. On la trouve gravée .
chez M. Pleyel, auteur et éditeur de musique , boulevard Bonne
Nouvelle , nº 8 .
326 MERCURE DE FRANCE ,
Bravo! c'est un aristocrat
En retraite lejour , je ne sors que la nuit ;
Jamais seule ; toujours quelqu'un qui me conduit,
Mais autant qu'il me l'est je lui suis nécessaire ;
Il me mène , moi je l'éclaire.
LOGOGRIPHE .
S .......
LECTEUR,pour peu qu'ici l'on veuille me trouver
Rien n'est aussi facile , il suffit de rêver.
Envisagé sous l'un ou l'autre extrême ,
Je suis toujours....je suis toujours le même.
Et cependant je n'en jette pas moins
Force habitans de ce bas monde
Dans un contraire état , et c'est celui , dit- on ,
De méditation profonde,
Ou de profonde déraison.
Chez moi doubles jumeaux admis dans la musique ,
Gardent le même ton à l'opéra comique.
Enmon milieu j'enferme encore
Celle qui fut la femme la plus belle ,
Mais curieuse , mais rebelle ,
Mais la cause de notre mort. S ........
2
CHARADE ..
197
Demonpremier l'on peut extraire
Une boisson fort salutaire ;
Tantôt mauvais , et tantôt bon ,
Chacun de nous a mon second ;
Demontout , lecteur , en physique
On fait un usage fréquent ,
Et la machine pneumatique
Enmoi trouve un puissant agent. A... H .....
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE
insérés dans le dernier Numéro .
Le mot de l'Enigme du dernier Numéro est Bélier.
Celui cu Logogriphe est Poutre , dans lequel on trouve pore ,
Porte ( Ottomane ) , outre , ut , pet , tour , Po , port , or , trou,
porte, trope , pot , rue , et troupe.
Celui de la Charade est Char-pie.
AOUT 1809. 327
SCIENCES ET ARTS .
SYSTÈME DE CHIMIE DE M. THOMPSON , professeur à l'Université
d'Edimbourg , traduit de l'anglais , sur la dernière
édition de 1807 ; par M. Jean Riffault , précédé
d'une Introduction de M. C.-L. Berthollet , membre
de l'Institut . - Chez Mme veuve Bernard , libraire ,
quai des Augustins , nº 25 .
PUBLIER la traduction d'un traité de chimie en neuf
volumes in-8° est certainementune entreprise de librairie
considérable , et qui prouve combien la chimie est aujourd'hui
répandue en France . Cette entreprise a-t-elle
un but utile ? était-elle nécessaire ? et sommes- nous
obligés de recourir aux étrangers pour avoir des traités
élémentaires sur une science qui a fait parmi nous de
si grands progrès ? Voilà ce que demanderont les personnes
étrangères aux sciences . L'ouvrage est-il bon?
a-t-il une supériorité quelconque sur les ouvrages connus
? est-il au courant des dernières découvertes ? enfin ,
quelle est l'espèce de mérite qui lui est propre ? Voilà ce
que demanderont les savans. Il est facile de satisfaire à
ces diverses questions .
En fait de livres élémentaires sur les sciences , la
France n'a rien ou presque rien à envier aux étrangers ;
elle est plus riche dans ce genre que toutes les autres
nations , et l'adoption que celles-ci ont faite de nos bons
traités dans leur enseignement, principalementde ceuxqui
ont paru depuis peu d'années , offre une preuve sensible
de cette vérité. Je ne puis me défendre de rapporter à
ce sujet une remarque très-juste qui se trouvait dernièrement
dans un des meilleurs journaux anglais ; c'est que
presque partout , même en Angleterre , la composition
des traités élémentaires de science est le plus souvent
abandonnée à la médiocrité qui ne saurait pas faire autre
chose ; au lieu qu'en France ce genre de composition attire
l'intérêt des hommes du premier mérite , même de ceux
qui tiennent dans les sciences des rangs distingués par
328 MERCURE DE FRANCE ;
leurs découvertes . Et en effet , si l'on met au nombredes
livres élémentaires , comme on doit le faire , les leçons
publiques imprimées , les hommes du plus grand génie
que la France possède dans les sciences sont aussi ses
premiers instituteurs . Leur utile influence a non seulement
marqué à l'enseignement public des sciences sa
véritable route , elle y a introduit l'esprit d'invention et
de découverte qui leur était propre ; elle a rendu simples
et élémentaires des théories jusqu'alors réservées aux
savans et enfouies dans les collections académiques ;
par-là cet enseignement s'est élevé au point où nous le
voyons aujourd'hui , c'est-à-dire au plus haut degré de
perfection qu'il puisse atteindre .
Ce que nous venons de dire est sur-tout vrai pour les
sciences exactes . On en fera difficilement des traités plus
parfaits que ceux que nous possédons . Mais il n'en saurait
être tout à fait ainsi des sciences physiques qui sont
moins stables , comme étant moins avancées . Par exemple,
dans la chimie , une découverte nouvelle sur les propriétés
intimes de quelques substances ou sur leur composition ,
peut changer l'ordre qu'on leur assigne , l'influence qu'on
leur attribue . Elle peut aussi nécessiter dans la méthode
même des changemens considérables . Les premiers principes
de cette science et des autres sciences physiques
sont donc encore et seront long-tems variables avec le
progrès des connaissances. Il n'en est pas de même des
mathématiques : comme elles procèdent du simple au
composé , chaque proposition est un pas en avant sur
lequel on ne rétrograde jamais . Les propriétés du cercle
et du triangle rectangle sont encore aussi vraies aujourd'hui
qu'elles l'étaient il y a deux mille ans , du tems
d'Archimède et d'Euclyde ; elles sont indépendantes des
tems et des lieux. Au contraire , les sciences physiques
partent de l'existence composée des corps pour arriver à
leurs élémens ou à leurs propriétés les plus simples ; elles
remontent des conséquences aux principes , et des résul
tats aux causes ; au lieu queles mathématiques descendent
par une marche naturelle des principes à leurs conséquences
. C'est pourquoi toutes les sciences doivent pour
devenir exactes , se rapprocher autant qu'il est possible
AOUT 1809. 329
des mathématiques , sinon dans leurs procédés , ce qui
n'est pas toujours possible , au moins dans l'esprit qui
les dirige et qui peut seul assurer leurs pas dans la recherche
de la vérité .
-D'après ce que nous venons de dire , on concevra
facilement que , dans ces sciences , le meilleur traité élémentaire
sera d'abord , comme dans toutes les autres , le
plus exact , le plus complet , le plus méthodique , mais
sur-tout ce sera celui qui se trouvera le plus au courant
des nouvelles découvertes . De sorte que sous ce rapport,
il y aura toujours une présomption en faveur du dernier
qui paraîtra.
Le système de chimie de M. Thompson est dans ce cas .
Il a eu en Angleterre dans un espace de tems fort court,
trois éditions successives , et l'auteur qui est lui-même
un chimiste fort habile et fort instruit , n'a pas manqué
de faire à chaque nouvelle édition , tous les changemens
et toutes les additions que le progrès des découvertes
avait rendus nécessaires . La traduction française est faite
sur la dernière édition qui a paru en 1807 .
La marche que l'on suit dans un traité de chimie, peut
varier , quant aux détails , dans les différens auteurs ,
mais l'ensemble est toujours le même. Il faut bien toujours
commencer par parler des substances simples ,
c'est-à-dire, jusqu'à présent non décomposées. De-là on
passe à l'examen des phénomènes produits par l'action
de ces substances les unes sur les autres , ce qui constitue
leurs affinités chimiques ; et enfin on arrive à l'examen
des résultats de ces affinités , que la nature nous
présente dans les substances minérales , végétales et animales
; résultats très-compliqués et très-variables d'un
petit nombre d'élémens simples , modifiés et combinés
diversement.
✓En exécutant les détails de ce plan , la perfection consiste
d'abord à y mettre une extrême exactitude , afin que
des faits inexacts , ou des proportions peu fidèles ne deviennent
pas des sources cachées d'erreurs pour ceux qui
voudraient les employer. Il faut ensuite connaître com
plètement , rechercher avec soin tout ce qui a été décou
vert; car puisqu'on est obligé de suppléer par des faits
330 MERCURE DE FRANCE ,
à la connaissance des premiers principes , tout ce que
l'on omet est perdu pour l'établissement de la vérité: on
peut enfin mettre beaucoup d'art à rapprocher les phénomènes
, à faire sentir leurs rapports , à montrer le fil
qui les unit les uns autres ; c'est pour cela sur-tout
qu'il est nécessaire d'avoir un esprit juste , sage , capable
d'apprécier exactement des probabilités souvent fugitives ,
de saisir des rapports éloignés et inconnus , et de donner
à chaque conséquence , le degré précis d'importance
qu'on doit lui attribuer.
Sous ces divers rapports le système de chimie de
M. Thompson me paraît un ouvrage très-estimable. Je ne
prétends point en faire une comparaison déplacée avec les
traités de chimie composés en France . L'Europe entière
a rendu justice à l'excellente méthode des élémens de Lavoisier,
au talent età l'étendue des connaissances queM. de
Fourcroy a développés dans son grand ouvrage sur la
chimie ; personne plus que moi ne partage l'estime que
l'on doit aux écrits de ces savans célèbres . Je me borne
seulement à remarquer en quoi le Traité de M. Thompson
peut être particulièrement utile : c'est par une collection
complète des faits les plus certains et les plus récens ;
par une grande érudition qui facilite au lecteur lemoyen
de recourir aux auteurs originaux , toujours cités avec
exactitude ; c'est par une réunion plus intime , et désormais
nécessaire , de la chimie avec la physique ; enfin ,
c'est par le soin que l'auteur a pris de disposer les résultats
du même genre en tableaux numériques faciles à
consulter et qui présentent d'un coup-d'oeil à l'esprit les
rapports des phénomènes entr'eux. Ces tableaux , au
nombre de plus de trois cents , forment , à ce qu'il me
semble , une partie très-importante de l'ouvrage...
Puisque j'en trouve ici l'occasion , je crois à propos de
-remarquer que cette distribution des résultats en tableaux ,
est une des inventions qui pourraient être les plus utiles ,
mais dont on a le plus abusé . Elle est très-bonne , sans
doute , pour des nombres dont on ne saurait charger sa
mémoire ; leur rapprochement et leur grandeur comparative,
indiquentsouvent la marche graduelle d'un phénomène
mieux que ne ferait le discours. En généralisant
AOUT 1809 . 331
cette idée on peut l'appliquer encore aux simples résultats
de faits , aux événemens historiques simultanés dont
il peut être utile d'observer les rapports et l'influence
Téciproques . Mais l'employer , comme on l'a fait quelquefois
, pour exposer les premiers principes des sciences
physiques et morales , aussi bien que leurs dernières
conséquences ; mettre en tableaux des opérations de l'esprit
; et , si l'on peut ainsi s'exprimer , l'arbre généalogique
de nos raisonnemens , c'est à mon gré dénaturer
une bonne invention de la manière la plus absurde ; car
un esprit droit qui se sera exercé sur les mêmes matières
trouvera mille fois plus court de refaire le raisonnement
que de le lire ; et celui qui aurait besoin d'un tableau
pour se rappeler l'ordre de ses idées et leur enchaînement
méthodique , a mille choses à faire de mieux que de
penser .
,
Après avoir indiqué dans l'ouvrage de M. Thompson
ce quime paraît utile en général pour toutes les personnes
qui cultivent la chimie , je dois y faire remarquer une
chose particulièrement honorable pour la France , c'est
l'usage fréquent et presque continuel que fait l'auteur des
Découvertes des savans français. On a beau les étudier
et les connaître on en sent mieux encore l'importance
lorsqu'on les voit ainsi placées à leur rang dans
la science par un étranger qui , n'ayant pas les mêmes
motifs d'affection que nous envers nos amis ou nos
maîtres , leur rend néanmoins la justice que leur rendra
un jour la postérité. Nous avons déjà plusieurs fois pris
plaisir à faire connaître à nos lecteurs ces traits honorables
du caractère qui distingue aujourd'hui les savans
les plus célèbres de toutes les nations.Et comment la jalousie
pourrait-elle brouiller les membres de cette grande
famille ? La nature qu'ils cultivent est si vaste et si féconde ,
qu'il leur est bien facile de donner des exemples de paix
et de générosité !
Cen'estpoint sortir de ces vertus que parler d'un des
hommes qui les pratique le mieux , et qui , par ses nombreuses
découvertes , par son caractère honorable , par
l'intérêt qu'il témoigne à la jeunesse , pénètre tous ceux
*qui l'approchent d'attachement et de vénération. C'est
332 MERCURE DE FRANCE,
J
M. Berthollet qui a désiré que l'on traduisît le système
de chimie de Thompson , qu'il avait lu dans l'original ,
et dont il savait que l'on faisait le plus grand cas en Angleterre
. Sur son invitation , M. Riffault , connu par
plusieurs Mémoires de chimie , se chargea de cette pénible
entreprise qu'il a très-bien exécutée. La connaissance
qu'il avait de la matière et les conseils de M. Berthollet
lui ont assuré les moyens de transporter les idées
de l'auteur anglais dans notre langue avec exactitude , et
il l'a fait avec beaucoup de clarté . Toutes les évaluations
numériques de M. Thompson étaient faites en mesures
anglaises qu'il a fallu réduire aux nôtres . Ces réductions
exigeaient un travail minutieux et pénible , mais fort utile ;
M. Chompré s'en est chargé , et n'a rien négligé pour
assurer et vérifier l'exactitude de ses résultats . Enfin ,
comme depuis la publication de l'ouvrage à Londres , et
pendant qu'on le traduisait en France , la chimie avait
fait des progrès importans , ou s'était enrichie de recherches
utiles , M. Berthollet a fait précéder la traduction
française d'une introduction dans laquelle il rassemble
ces résultats . Cet écrit serait déjà une chose utile quand
il n'offrirait qu'un extrait fidèle , qu'une énumération
exacte; mais il acquiert un tout autre degré d'importance
par l'autorité de l'auteur , par les discussions
dont il est rempli , et dans lesquelles les plus simples
recherches comme les découvertes les plus brillantes
sont appréciées selon leur mérite , avec cette profondeur
de connaissance et cette franchise sincère , mêlée de
bonté et de bienveillance qui forme le caractère de
M. Berthollet. Nous aurons bientôt une autre occasion
d'apprécier ces qualités honorables , lorsque nous donnerons
le précis du second volume des Mémoires de la
Société d'Arcueil , Société peu nombreuse que M. Berthollet
a formée en réunissant autour de lui et de son
illustre ami , M. Laplace , quelques personnes dévouées
aux sciences et à l'amitié.
AOUT 1809 . 333
LITTÉRATURE ET BEAUX-ARTS,
MORCEAUX EXTRAITS DE L'HISTOIRE NATURELLE DE PLINE ;
par P. C. B. GUEROULT , professeur émérite de l'Université
de Paris , ancien proviseur du Lycée Charlemagne
, conseiller titulaire de l'Université impériale ,
chef de l'Ecole normale . Nouvelle édition , revue et
augmentée , avec le texte en regard , et des notes
critiques et historiques .- Deux vol. in-8°.
12 fr. , et 15 fr. francs de port.
H. Nicolle , rue de Seine , nº 12 .
---
Prix,
A Paris , chez
VOICI un de ces livres dont on ne peut trop recommander
la lecture , parce que , dans l'original et dans la
traduction , tout excelle , les choses et les paroles . Pline,
le naturaliste , fut un de ces hommes dont la nature est
toujours trop avare. Dans le tumulte des affaires , et
dans l'agitation d'une vie très-diversement occupée , il
trouva le moyen d'apprendre tout ce qu'on pouvait
savoir de son tems . Fait pour tout connaître , il avait
embrassé toute la nature ; et ce vaste génie , avide de
gloire et de science , était dans le monde intellectuel ce
que l'empire de Rome était dans le monde physique ;
partout il avait fait des incursions et des conquêtes . On
peut voir dans les Lettres de Pline le jeune quelle était
la prodigieuse activité de ce grand homme ,quelle peine
lui coûtait la perte d'un seul moment , et quel nombre
étonnant de grands ouvrages était sorti de très-bonne
heure de ses mains ; car Pline mourut dans sa cinquante
sixième année . De tout ce qu'il a écrit , un seul ouvrage
nous est resté . Ce sont ses trente-sept livres sur l'histoire
naturelle : et cette histoire , selon l'expression de M.
Gueroult , « est le dépôt le plus précieux des connais-
>> sances de l'antiquité . On a appelé cet ouvrage l'Ency-
>> clopédie des anciens . » Cette encyclopédie , comme
toutes les autres , a de grands défauts . Les faits n'y sont
ni bien choisis , ni bien ordonnés . L'erreur et la vérité y
sontconfondues pêle-mêle. Les détails scientifiquesysont
.
334 MERCURE DE FRANCE ,
trop minutieux. Le style manque souvent de pureté et d'élégance;
ildevient quelquefois dur et tendu . La concision
de Pline dégénère souvent en obscurité. De tems entems
il est outré , déclamateur , emphatique. Mais tous ces
défauts sont plus que rachetés par l'étendue du savoir
l'élévation des pensées , l'énergie des expressions , la
vivacité des mouvemens , et par le talent si précieux et
si rare de varier à propos ses couleurs comme celles de
la nature , et de transporter dans les tableaux dont elle
est le modèle , la force , la grandeur , et la majesté
qu'elle imprime à ses ouvrages . Avec des qualités si
éminentes un mérite encore plus éclatant brille dans
les préambules que Pline a placés , comme autant de
frontispices magnifiques , à la tête de la plupart de ses
livres . C'est dans ces préambules que respire un courage
et comme une certaine audace d'esprit qui ravit ,
amour de la vertu , un mépris pour le vice , qui remue
le coeur , le pénètre et l'enlève . Pour peu que l'on veuille
se familiariser avec les ouvrages de ce grand écrivain ,
on sent que plus on le lit , plus l'esprit s'éclaire , plus
l'âme sépure , et plus la raison s'affermit .
,
un
Ces morceaux si justement vantés d'éloquence et de
morale , ont été le principal objet du travail de M. Gueroult.
« Ils sont en effet de tous les tems et de tous lieux. >>>>
Ils intéressent à la fois les savans , les littérateurs et les
moralistes . M. Gueroult a fait aussi dans les différentes
parties del'ouvrage original << un choix des descriptions et
des récits les plus vifs et les plus animés ; et il s'est attaché
sur-tout à ceux qui marquent l'origine et les progrès du
luxe chez lesRomains . Aux anecdotes les plus curieuses ,
aux singularités les plus piquantes , l'auteur (Pline) a su
joindre partout des réflexions brillantes et solides , qui
ne font pas moins d'honneur à la sensibilité de son âme
qu'à la force de son génie. »
Ce sont les paroles mêmes de M. Gueroult que nous
empruntons ici , pour mieux indiquer au public dans
quel esprit a été fait ce choix des extraits de Pline . Nous
nous permettrons seulement d'ajouter au peu qui vient
d'être dit , que , dans cet abrégé si parfait d'un si grand
modèle , ce n'est pas uniquement Rome que l'on a sous
1
AOUT 1809... UT 335 هل
-les yeux , mais l'Empire Romain lui-même dans toute
son étendue . Ces Extraits de l'Histoire naturelle de Pline
sont si variés , ils sont disposés avec un tel art , qu'en
les parcourant la vue se promène successivement et sans
effort sur cette foule innombrable de contrées et de
nations diverses , qui d'une extrémité du monde à l'autre
recevaient les lois de Rome , et travaillaient à sa splendeur.
Tel est , à la simple lecture de ces Extraits , le
magnifique spectacle qui se déploie aux regards , et où
l'on voit paraître , tour à tour , à côté des images des
Dieux , et de l'histoire des êtres organisés , tout ce qui
tient à l'histoire du ciel et de la terre , à l'agriculture , à
la médecine , au commerce , à la navigation , aux lois ,
aux usages , aux arts libéraux et mécaniques ; enfin tout
ce qui tient à l'histoire personnelle des plus grands
hommes , chefs d'Etats , généraux , écrivains , orateurs ,
artistes , musiciens , peintres , sculpteurs , etc. , qui , à
force de talens ei de vertus ont immortalisé leurs patries,
et font l'unique gloire du genre humain . 7
Si les choses que nous venons d'avancer n'étaient.consacrées
en quelque sorte par une longue renommée , et
s'il était nécessaire , pour en convaincre nos lecteurs ,
de les appuyer sur des preuves , peut-être suffirait- il de
rappeler ici les seuls titres des traités dont M. Gueroult
publie aujourd'hui l'abrégé . Mais ce serait prendre un
soin superflu ; et sans nous attacher à défendre unegloire
que personne ne conteste , nous allons parler de la traduction
elle-même ; ou plutôt c'est elle qui parlera pour
nous . Car que pourrait-on dire d'un talent aussi achevé
que celui de M. Gueroult , que ce talent ne dise luimême
avec infiniment plus d'éloquence et de vérité ? Nous
allons donc prendre au hasard dans les deux volumes que
nous annonçons des morceaux de différens caractères
afin que nos lecteurs puissent juger et du génie de Pline ,
et de la manière de son digne interprète . On voudra
bien nous dispenser de rapporter ici le texte latin, Parlà
, nous nous réservons l'heureuse liberté de multiplier
les citations .
,
Arrêtons-nous d'abord au début du morceau de Pline
sur l'homme ( liv. VII ) .
336 MERCURE DE FRANCE ,
« La nature semble avoir produit tous les autres ani-
>>mauxpourl'homme ; mais elle vend bien cher les grands
>> dons qu'elle lui fait ; peut-être même est-elle pour lui
>> moins mère que marâtre. D'abord , c'est le seul qu'elle
>> couvre de vêtemens étrangers : elle donne aux autres
› divers tégumens , les têts , les coquilles , le cuir , les
>> piquans , le poil , la soie , le crin, le duvet, laplume ,
>> l'écaille , et la laine. Elle a muni les arbres eux-mêmes
>> contre le froid et le chaud , en les enveloppant d'une
>> écorce quelquefois double . L'homme est le seul qu'au
>>>jour de sa naissance elle jette nu sur la terre nue , livré
>> dès cet instant aux cris et aux pleurs. De tant d'êtres
>> vivans, nul autre n'est destiné aux larmes , et ces larmes ,
>> il les répand aussitôt qu'il respire. Mais le rire , grands
>> Dieux! le rire , même précoce , même le plus hâtif ,
>>>n'éclôt jamais sur ses lèvres avant le quarantième jour .
>>> A ce triste essai de la lumière succèdent des liens
>> qui entravent tous ses membres , et dont les bêtes sau-
>>vages qui naissent dans nos habitations sont affranchies ,
>> du moins en ces premiers momens . Produit sous de si
>> brillans auspices , le voilà donc étendu pieds et mains
>> liés , ce futur dominateur de tous les autres animaux !
» Il pleure ! Des supplices commencent sa vie et tout son
>> crime est d'être né. Après un tel début , hélas ! quelle
» démence que de se croire des droits à l'orgueil !
>>>Se traîner sur les genoux et sur les mains est en lui
>>le premier signe de la force et le premier bienfait du
>> tems . Mais quand ce débile quadrupède se dressera-t- il
>> sur ses pieds ? Quand formera-t-il des sons articulés ?
>> Quand sa bouche pourra-t-elle broyer les alimens ?
>> Jusques à quand la palpitation de son crâne attestera-
<< t-elle qu'il est plus faible qu'aucun des animaux ? Déjà
>> surviennent les maladies , et cette foule de remèdes
>>> inventés pour les guérir , trop souvent impuissans
>>> eux-mêmes contre des maux inconnus et nouveaux .
>> Avertis par leur instinct, les autres courent , volent
>> ou nagent . L'homme ne sait rien sans le secours de
>> l'instruction , ni parler , ni marcher , ni se nourrir .
>> Qui , de lui-même il ne sait que pleurer : aussi plusieurs
>> ont-ils
AOUT 1809 . 337
SEIND
>> ont-ils prononcé que le mieux serait de ne point naître
>> ou de rentrer à l'instant même dans le néant . >>
D
Pline regardait avec raison la grandeur morale de
l'homme , c'est-à-dire , les vertus et les talens auxquels
l'homme s'élève quelquefois , comme une parte necessaire
de son histoire naturelle. Où ce philosophe eut- il
rencontré de plus grands hommes , et en plus grand
nombre que parmi les Romains ? Voici , entre beaucoup
d'autres , les portraits qu'il a laissés de César et de
Cicéron .
>> L'âme la plus forte que la nature ait jamais produite
>>me paraît avoir été celle de César ; et je ne parle pas
>> ici de son courage, de sa constance , de cette élévation
>> de génie qui embrassait le monde entier , mais seule-
>>>ment de cette énergie qui lui fut propre , de cette acti-
>> vité qui semblait tenir de la rapidité de la flamme . On
>> rapporte qu'il écrivait ou lisait en même tems qu'il dic-
>> tait et qu'il écoutait ; qu'on l'a vu dicter à ses secrétaires
>> quatre lettres à la fois sur des affaires de la plus haute
>> importance . Il combattit cinquante fois , enseignes
>>déployées , et seul il a surpassé Marcellus , qui avait
>> livrétrente-neuf batailles .... Le titre distinctif de César,
>> est la clémence ; vertu où il n'eut point d'égal , et
>> qui le força au repentir. Il a donné aussi un exemple
>> de magnanimité auquel nul autre ne pouvait être com-
>> paré ...... Voici quel est ce trait d'héroïsme incompa-
>> rable , cette marque non équivoque d'une ame invin-
>> cible ; c'est que les papiers de Pompée ayant été pris à
>> Pharsale , et ceux de Scipion à Thapse , il les brûla de
>>>bonne foi sans les avoir lus . >>>
« Toutefois , ô Ciceron ! puis-je , sans crime , passer
>> ton nom sous silence ? et que célébrerai-je comme le
>> titre distinctif de ta gloire ? Mais en est-il qu'on puisse
>> préférer au témoignage universel du peuple-roi , aux
>> seules actions qui , sans compter les autres merveilles
>> de ta vie entière , ont signalé ton consulat?Tu parles ,
>> et les tribus renoncent à la loi agraire , c'est-à-dire
>> à leurs besoins : tu conseilles , elles pardonnent à
>>Roscius sa loi théâtrale , et consentent à des distine-
Y
338 MERCURE DE FRANCE ,
>> tions humiliantes : tu pries , et les enfans des proscrits
>> rougissent de prétendre aux honneurs. Catilina fuit
>> devant ton génie ; ta voix proscrivit Marc-Antoine . Je
» te salue , ô toi , qui le premier fus nommé père de la
>> patrie ! toi , qui le premier méritas le triomphe sans
>> quitter la toge , et le premier obtins la victoire par les
>> seales armes de la parole : toi , le père de l'éloquence
>> et des lettres latines : toi enfin ( et ton ancien ennemi ,
>> le dictateur César , l'a écrit lui-même ) ; toi qui as
>> remporté un triomphe d'autant plus solennel , que
› d'agrandir à ce point les limites du génie , est un bien
>>plus grand succès que d'avoir , par la réunion de tous
>> les autres talens , reculé les bornes de l'empire . >>
C'est avec cette chaleur et cette conviction , c'est avec
ce noble enthousiasme que Pline rend chez nous hommage
aux grandes qualités qui ont consacré la mémoire
de Cicéron . Maintenant veut- on des tableaux d'un autre
genre , doux , rians , ou terribles ? Que l'on cherche
dans le huitième et le dixième livres . Avec quelle vivacité
de couleurs , avec quelle fierté de trait il dépeint :
la tendre fidélité du chien , la fureur généreuse du lion ,
les combats de gloire et les brillantes rivalités du rossignol
, et l'orgueilleuse vanité du paon ! Qu'il nous soit
permis de citer encore les paroles mêmes de M. Gueroult
: qu'il charme encore une fois nos lecteurs :
<<De tous les animaux féroces , le lion seul pardonne
>> à qui le supplie ; il fait graces à ceux qu'il a terrassés .
>> Dans sa fureur , il se jette plutôt sur les hommes que
>> sur les femmes , et jamais sur les enfans , à moins
>> qu'il ne soit extrêmement pressé par la faim .... On
>> connaît les affections du lion aux mouvemens de sa
» queue , comme celle du cheval aux mouvemens de ses
>> oreilles . La nature a donné ces caractères distinctifs
>> aux animaux de la plus noble espèce . Lors donc que
>> la queue du lion est immobile , il est doux et paisible ;
>>il a l'air caressant : ce qui est rare ; car il est presque
>> toujours en colère. Quand il commence à s'irriter , il
>> bat la terre de sa queue ; à mesure que sa fureur s'al-
>>lume , il se frappe les flancs , comme pour s'exciter
>> lui-même. Sa plus grande force est dans la partie anAOUT
1809. 330
>> térieure de son corps . Un sang noirâtre coule de
>> toutes les blessures que font ses griffes ou ses dents .
>> Lorsqu'il est rassasié , il ne fait point de mal .
>>> Sa fierté généreuse se manifeste sur-tout dans les
>>dangers . Méprisant les traits qu'on lui lance , il se
>> défend long-tems par la seule terreur qu'il inspire . Il
>> proteste , en quelque sorte , contre la violence à la-
>> quelle on le force ; et lorsqu'il se lève , ce n'est pas
>>> qu'il cède au danger , c'est qu'il s'indigne de la folle
>> audace de ses provocateurs . Mais voici une marque
*>> plus noble encore de son superbe courage. Dans la
>> plaine , et tant qu'il peut être vu , quelque nombreux
>> que soient les chasseurs et les chiens qui le pressent ,
>> il se retire d'un air de dédain , et s'arrêtant presqu'à
>> chaque pas . Sitôt qu'il est entré dans les forêts , il
>> s'échappe , emporté par une course rapide , comme
>> pouvant fuir sans honte , dès qu'il fuit sans témoins .
***Quand il poursuit sa proie , il s'élance par sauts et par
>> bonds , ce qu'il ne fait pas en fuyant. A-t-il été blessé ?
>> il reconnaît à merveille l'offenseur , et va le chercher
>> aumilieu des chasseurs , quel qu'en soit le nombre . Si
» l'un d'eux a lancé un trait qui ne l'ait pas atteint , il le
>> saisit , le fait pirouetter , et le terrasse sans le blesser .
>> Au surplus , ces animaux ne connaissent ni la ruse, ni
>>la défiance. Ils ne regardent jamais qu'en face , et ne
>> veulent pas qu'on les regarde autrement. >>.

+
<<Le ramage du rossignol dure quinze jours et quinze
>> nuits sans interruption , dans le tems où le feuillage
>>des arbres commence à s'épaissir. Cet oiseau n'est pas
>> celui qui a le moins de droit à notre admiration .
>> D'abord , cette force de voix dans un si petit corps ,
>> cette continuité de respiration , se peuvent à peine
>> concevoir. Les modulations de son chant semblent le
>> fruit de l'étude la plus approfondie de la science mu-
>> sicale ; c'est la réunion complète de tous les genres de
>>perfection . Coups de gosier éclatans et prolongés ,
>> cadences variées , batteries vives et légères , roulades
>> précipitées , reprises soutenues , demi-silences inat-
>> tendus , quelquefois un simple gazouillement ; le ros-
Y 2
340 MERCURE DE FRANCE ,
>> signol cause alors avec lui-même. Sa voix est tour à
>> tour pleine , grave , aiguë , perlée , étendue ; et telle
>> est la souplesse de son gosier , qu'il chante à son gré
>> le dessus , la haute-contre , la taille et la basse . En un
>>mot , un si faible organe produit tous les sons que l'art
>> de l'homme a su tirer des instrumens les plus parfaits :
>> ensorte qu'on ne peut douter que celui qui chanta sur
>> la bouche de Stésichore enfant , n'ait annoncé par un
. >> infaillible présage la douceur de sa poésie . Et ne croyez
>> pas que l'art soit étranger à ces oiseaux. Chaque rossi-
>>gnol chante plusieurs airs , et ces airs ne sont pas les
>>mêmes pour tous ; chacun a les siens. Ils se disputent
>> le prix du chant avec une opiniâtreté bien marquée.
>> Souvent il en coûte la vie au vaincu , qui ne cesse de
>> chanter que lorsqu'il a cessé de respirer. D'autres plus
>>jeunes étudient , et reçoivent les airs qu'ils doivent
>>imiter, Le disciple écoute avec une attention extrême ;
>>il répète la leçon , et se tait pour écouter encore. On
>> reconnaît que le maître reprend et que l'élève se cor-
>> rige ...... Au reste , ces sons enchanteurs , ces modu-
>> lations si savantes , cessent peu à peu au bout de quinze
>> jours , sans qu'on puisse dire que ce soit lassitude ou
>> dégoût de leur part. Quand les chaleurs arrivent , leur
>>voix devient toute autre ; ce n'est plus qu'un coasse-
>> ment sans modulation et sans variétés .>>>
« Le paon , lorsqu'on lui donne des louanges , déploie
» ses couleurs éblouissantes , sur-tout en face du soleil ,
>> parce qu'alors les reflets en sont plus étincelans . Il
>> cherche , en formant la roue , à tirer de nouveaux effets
>> de lumière de leur mélange avec des nuances plus
>> sombres. Il rassemble en une seule gerbe tous les yeux
>> de ses plumes , qu'il étale complaisamment à l'admi-
>>> ration des spectateurs . Mais , tous les ans , ces plumes
>> si belles tombent avec les feuilles des arbres . Honteux
>> et triste , il se cache , et craint de se faire voir jusqu'à
>>ce que la saison des fleurs lui rende sa parure. La
>> durée de sa vie est de vingt-cinq ans . C'est à la troisième
année qu'il commence à étaler ses riches cou-
>>leurs>. >
dolan
AOUT 1809. 341
1
Nous nous arrêtons à regret à ces citations . Mais dans
un champ si vaste , il faut savoir se borner , ou se résoudre
à tout copier ; car partout règne le même mélange
de force , de grâce et d'élégance : partout brille la même
noblesse de langage , la même richesse et la même flexibilité
de style. Puissent les morceaux qu'on vient de lire
inspirer à nos lecteurs la juste estime que doit obtenir ,
selon nous , un goût aussi pur. Α. Ζ.
COURS ÉLÉMENTAIRE D'HISTOIRE UNIVERSELLE , rédigé sur
un nouveau plan ; par Melle M. de B***. - Chez
Dentu , libraire , rue du Pont de Lodi .
A l'âge de Molle de B*** , beaucoup de jeunes personnes
se croiraient déjà célèbres si elles avaient pu
attacher leur nom à un petit roman composé des débris
de cinq ou six autres . Melle de B*** n'a point aspiré à
cette gloire ; elle a consacré à de longues et sérieuses
lectures les années que tant d'autres dissipent dans la
frivolité; et c'est après avoir beaucoup lu et mûrement
réfléchi , qu'elle a cru reconnaître qu'il manquait à l'éducation
de la jeunesse un Cours d'Histoire universelle.
Nous allons la laisser présenter à elle-même le résultat
de ses recherches sur cet important sujet :
<<Nous avons , dit-elle dans son Introduction , quel-
>> ques Abrégés historiques ;mais la plupart ne sont bons
>> quepour lapremière enfance. Nous avons des Tablettes
>> chronologiques , extrêmement utiles aux gens instruits
>> qui veulent retrouver les dates des faits , et dont le
>> seul énoncé suffit pour les remettre dans leur mémoire ;
>> mais ces ouvrages ne peuvent , en aucune manière ,
>> convenir aux jeunes gens qui ne savent point encore .
>> Plusieurs ouvrages portent le titre d'Histoire univer-
» selle , sans le remplir entiérement ; nous n'avons même
>> en France d'ouvrage véritablement complet en ce
>> genre que la traduction de la grande histoire univer-
>> selle des Anglais . Mais un ouvrage en 126 volumes
>> peut-il être employé à l'enseignement ? >>>
M. Anquetil a donné un Précis en 12 volumes , de
342 MERCURE DE FRANCE ,
:
cet immense ouvrage ; et Melle de B*** s'est contentée de
dire modestement dans une note : « Si l'abrégé de
>> M. Anquetil eût paru être destiné à la jeunesse , je me
>>serais bien gardée d'entrer en concurrence avec un
>> savant d'une telle réputation. » Il est permis et même
utile de suppléer au silence très-discret de Melle de B*** .
Le Précis de l'Histoire universelle par M. Anquetil ,
soit qu'il faille en attribuer la cause au grand âge de
l'auteur , ou à la précipitation avec laquelle il aura travaillé
, fourmille d'anachronismes , d'omissions essentielles
, en un mot d'erreurs graves .
,
C'est avec la même circonspection que Melle de B***
s'exprime sur le celèbre ouvrage de Bossuet : on voit
qu'elle le regarde aussi comme insuffisant pour l'éducation
, et qu'elle n'ose le dire . C'est cependant une opinion
que l'on peut émettre sans irrévérence . Bossuet a écrit
un Discours sur l'histoire universelle , et non l'histoire
universelle elle-même . Voltaire , dans son admirable Essai
sur les Moeurs et l'esprit des Nations , ne commence
qu'au règne de Charlemagne .
Enfin , pour ne rien oublier , Melle de B*** apprend à
la plupart de ses lecteurs que Mme de Genlis a composé
aussi une espèce d'histoire universelle sous le titre
d'Annales de la Vertu . Dans la Préface de cet ouvrage ,
Mme de Genlis établit que , regardant l'étude entière de
l'histoire comme inutile aux jeunes personnes , elle croit
leur rendre un grand service en leur épargnant le récit
des faiblesses et des crimes qui ont déshonoré l'humanité
, pour ne leur offrir que celui des traits de vertu qui
en font la gloire. Les élèves instruits d'après ce système ,
assurément très- charitable , croiront naïvement que tout
est au mieux dans ce monde , le meilleur des mondes
possibles : mais il ne faut pas qu'ils s'imaginent savoir
l'histoire .
Melle de B*** qui a eu la noble prétention de l'enseigner
sérieusement et complétement à la jeunesse pour
laquelle elle écrit , s'est imposé la tâche de réunir dans le
cadre le plus étroit possible , le résumé de tout ce que l'on
ne peut puiser qu'avec grande peine aux sources authentiques.
AOUT 1809 . 343
Cet ouvrage paraît par livraison de 2 vol.: les deux
premières ont formé l'histoire ancienne proprement dite .
La troisième , qui paraît maintenant , comprend les deux
premiers tomes de l'histoire moderne , c'est-à-dire , depuis
le commencement de l'ère chrétienne jusqu'à Romulus-
Augustule en qui finit l'empire romain .
L'ordre des matières , qui sont divisées par lettres ou
chapitres , la clarté du style qui est toujours facile et rapide
, ont mérité à l'auteur deux distinctions flatteuses ;
l'une d'obtenir que son Cours d'Histoire parût sous les
auspices de S. A. I. MADAME MÈRE ; l'autre de le voir admis
dans la maison impériale d'Ecouen .
L'ouvrage entier formera 10 vol. in-12 ; le succès des
six premiers assure d'avance celui des quatre autres .
L. S.
,
LES QUATRE SAISONS DU PARNASSE , ou Choix de poésies
légères avec des mélanges littéraires et des notices sur
les ouvrages nouveaux et sur les nouvelles pièces de
théâtre ; par M. FAYOLLE .- IV ANNÉE .- Automne
1808. Hiver , 1809. -A Paris , chez Mondelet , rue
du Battoir , nº 20 .
,
C'EST avec un regret véritable que nous annonçons la
discontinuation de ce Recueil périodique qui , acquérant,
à chaque volume , un nouveau degré d'agrément et
d'utilité , n'aurait pas manqué de vaincre cette indifférence
du public , causée par l'insipidité toujours croissante
de presque toutes les autres compilations du même
genre . Celle-ci , paraissant quatre fois par an et contenant
par moitié des pièces de vers et des morceaux de
prose , avait l'avantage de satisfaire tous les goûts , et
de ne point rassasier ni trop faire languir la curiosité des
abonnés . Elle y joignait le mérite d'une impression élégante
et correcte. Son existence ayant été de quatre
années , elle forme une collection de seize volumes , dont
le dernier renferme une table générale des matières . Ce
Recueil sera plus d'une fois consulté , sans doute , par
ceux qui le possèdent. Nos meilleurs poëtes et nos pro-
7
344 MERCURE DE FRANCE ,
sateurs les plus ingénieux l'ont enrichi d'une foule de
morceaux qui n'ont été imprimés nulle autre part , ou ne
l'ont été que dans les journaux ; or les feuilles les plus
recherchées le jour de leur apparition , sont négligées ,
dès le lendemain , à un point qu'on n'oserait dire , et l'on
pourrait donner aux poëtes le même conseil qu'Enée à la
Sybille : Foliis tantùm ne carmina manda. Des jugemens
courts , mais justes et piquans sur toutes les productions
un peu importantes de la littérature , du théâtre et des
arts , qui avaient paru dans l'espace d'un trimestre à
l'autre , et des notices biographiques sur tous les personnages
de quelque célébrité qui avaient disparu dans le
même intervalle , après avoir produit leur effet dans le
moment par le mérite de la nouveauté et de l'à-propos ,
conserveront encore beaucoup d'utilité dans la suite par
l'exactitude des renseignemens qu'ils contiennent , et
formeront de bons matériaux pour l'histoire littéraire de
notre tems . On ne saurait trop engager l'auteur de ce
Recueil à le faire revivre sous quelque forme nouvelle
qu'il juge à propos d'adopter , et meine à remplir par
deux ou trois volumes publiés à la fois la lacune fâcheuse
qui existerait sans cela entre la fin de la première collection
et le commencement de l'autre . J'ose lui promettre
tout le succès qu'il a droit d'attendre des soins et
du goût dont il fait preuve dans ce genre de travail. Les
deux derniers volumes que j'annonce , offrent , comme
tous les autres , des noms justement chers au public. Ce
sont , pour les vers , ceux de MM. Andrieux , Campenon
, Delille , Flins , Fontanes , Jouy , le Brun , le
Gouvé , Rhullière , etc.; et pour la prose , ceux de
MM. Châteaubriand , Cérutti , Esménard , Fontanes ,
Ginguené , Rivarol , et quelques-autres qui , pour n'avoir
pas la même célébrité , n'en sont pas moins dignes de se
trouver en si bonne compagnie. Le nom de l'auteur
même du Recueil s'y associe dignement. Des traductions
soignées de Virgile et d'Horace , et des notices curieuses
sur des écrivains , des savans et des artistes célèbres ,
prouvent que M. Fayolle sait également écrire en prose
et en vers , et qu'il n'est étranger à aucune connaissance、
AUGER
AOUT 1809 . 345
د
LYDIE ou LES MARIAGES MANQUÉS , Conte moral par
Mhe Julie SIMONS-CANDEILLE . - Deux vol . in- 12 ,
4 fr. - Paris , chez Barba , libraire , derrière le
Théâtre français , nº 51 .
On pourrait presque assurer , quand on voit l'épithète
moral , sur le titre d'un volume , qu'il contient fort peu
de moralités ; et depuis les Contes moraux de Marmontel ,
qui le sont en général très-peu , jusqu'au Conte moral du
Sopha de Crébillon fils , qui ne l'est pas du tout , tous les
ouvrages compris sous cette dénomination sont presque
les synonimes du contraire. Le roman de Mme Candeille
déroge pourtant à cette règle commune , et à quelques
pages près , nous pouvons prédire que
La mère en prescrira la lecture à sa fille .
Nous pouvons prédire encore que la crainte de manquer
autant de mariages que Lydie pourra faire éviter à beaucoup
de demoiselles une foule d'inconséquences , car
ce qu'elles redoutent le plus au monde c'est de rester
filles .
Il y a dans ce petit ouvrage une idée qui renferme un
grand fond de morale : il est assez neuf de présenter une
jeune personne douée de tous les avantages que peuvent
procurer la naissance, la fortune , la jeunesse , et ce qu'on
appelle dans le monde une éducation brillante , et de la
réduire par les seules suites de quelques vices de caractère
et de quelques légères inconséquences de conduite
à l'état accablant d'une réputation ternie et d'une existence
malheureuse . Le vice de ces éducations est ordinairement
de faire ressortir des demi-talens et de donner
à l'élève une dose d'amour-propre , qu'un artiste distingué
serait à peine excusable de témoigner .
Lydie se trouve précisément placée dans cette position
; une démarche inconsidérée lui fait manquer un premier
mariage ; un incendie qui consume une partie de sa
fortune fait échouer le second ; une coquette lui enlève
un troisième prétendant à sa main ; et quelques plaisanteries
faites sur la figure d'un artiste estimable qui lui
-346 MERCURE DE FRANCE ,
offrait sa fortune et son nom , la dégoûtent du seul
homme qui aurait pu faire son bonheur. Voilà de bon
compte quatre mariages manqués .
Le reproche le plus fondé qu'on puisse faire à l'auteur
, c'est de n'avoir pas fait ressortir tous les événemens
de son roman du caractère de Lydie ; sur quatre
mariages , deux échouent par sa faute , mais les deux
autres manquent par des accidens auxquels elle est tout
à fait étrangère : une demoiselle a beau être sage , elle
ne peut prévoir un incendie qui la ruine , ni parer aux
intrigues d'une coquette qui lui enlève un amant. La
leçon eût été plus complète si Lydie n'avait été malheureuse
que par sa faute .
Il serait maladroit de chercher à donner une analyse
suivie de ce petit ouvrage ; le fonds en est trop léger
pour qu'il puisse offrir quelque intérêt dénué des détails
et des petits épizodes qui font une grande partie de son
charme . On sera étonné de trouver dans un cadre aussi
resserré deux caractères agréablement dessinés , et quelques
autres qui quoique sur le second plan figurent
d'une manière assez piquante dans cette composition .
Le caractère de Lydie est d'une très-grande vérité dans
la première partie de l'ouvrage ; la société fourmille de
ces jeunes personnes qui s'y font remarquer par une
gavotte , par une sonate ou par une ariette de bravoure ,
et qui portent dans l'intérieur de leur famille le besoin
de voir applaudir leurs caprices comme leurs talens . Le
repentir dans la seconde partie et le sentiment de ses
fautes , n'est peut-être ni aussi vrai ni aussi commun .
Le caractère de Valmont est très - beau d'un bout à l'autre
; il joint la noblesse à la générosité , et la délicatesse
à l'élévation des sentimens ; c'est un artiste , mais un
artiste dans le beau idéal : et la conception de ce personnage
fait honneur à Mme Candeille . Il faut sentir les
arts comme elle pour savoir en rendre aussi bien l'influence
sur les actions de la vie . Nous nous faisons un
devoir de rappeler dans cette occasion l'auteur de cet
ouvrage , qui , fille d'un musicien distingué et fort distinguée
elle-même dans cet art , sut fournir au théâtre
une belle carrière , même à côté de Mue Contat : elle
AOUT 1809 . 347
pourrait encore sinon nous faire oublier une actrice
incomparable , du moins diminuer la vivacité de nos
regrets : il nous serait encore doux de payer un double
tribut d'éloges en applaudissant à la fois et l'artiste et
l'auteur dans La belle fermière .
On est fâché d'être obligé de relever dans ce petit
roman quelques légères taches d'afféterie et de manière .
Elles sont en plus petit nombre qu'on ne serait tenté de
le croire d'abord. Comment l'auteur n'a-t- il pas trouvé
un ami qui ait effacé d'un trait de plume cette description
d'un voyage en voiture au milieu de la nuit . Il s'exprime
ainsi : « Eh ! comment échapper à cette dernière
>> séduction ? Quel voyageur n'en a fait l'épreuve ? Qui
» n'a connu le voluptueux danger de se trouver tout à
>> coup , et dans la nuit , et à l'heure la plus calme , ren-
>> fermé près d'une femme respectée , mais charmante ,
>> dans une boite roulante et commode , dont chaque ba-
>>lancement vous rapproche de l'objet qu'en vain l'on
>> voudrait fuir , dont l'air déjà chargé du parfum de ses
>> cheveux , de ses vêtemens , de son haleine , se charge
>> encore de vos soupirs , et descend de son coeur dans
>> le votre chaque fois qu'ils aspirent le mouvement et la
» vie ! .... »
:
Avouons que cette afféterie ne se rencontre pas souvent
et que le style de l'ouvrage est en général élégant
et de bon goût. Nous ne pouvons nous refuser au plaisir
de citer le morceau , qui contraste d'une manière frappante
avec celui qui précède :
<<Mais chacun d'eux , seul avec sa pensée , l'éleva in-
» sensiblement vers celui qui soulage , prévient ou ré-
>>pare tous les malheurs . On ne saurait disconvenir que
>> ce rapport direct , établi par l'infortune entre Dieu et
>> les âmes tendres , ne soient l'égide la plus puissante
› que la nature ait accordée à la faiblesse . Ses persécu-
>> teurs y trouvent aussi une source intarissable d'envie
>> et d'impatience ; car de l'instant où le malheureux s'a-
>> genouille , de l'instant qu'il prie et qu'il croit , un doux
>> espoir lui sourit et la Providence l'accueille ; le repos
>> suspend ses douleurs : du sommeil qui le rafraîchit ,
>> il passe à la réflexion qui l'éclaire; il est plus fort par
348 MERCURE DE FRANCE ,
>>cela seul qu'il est plus confiant; et si l'événement doit
>> tromper son attente , la pieuse résignation qui l'y avait
>>préparé lui laisse des forces pour le soutenir et un
>> recours pour espérer encore. »
Les lecteurs remarqueront aisément dans l'intéressant
ouvrage de Mme Candeille une teinte générale de bonne
compagnie , malheureusement trop rare aujourd'hui dans
les ouvrages du même genre , et qui décèle une personne
habituée à n'en pas sortir.
Τ. Μ.
LITTÉRATURE ÉTRANGÈRE.
BEMERKUNGEN UBER GEORGIEN , IN HISTORISCHER , POLITISCHER
, KIRCHLICHER UND LITTERAERISCHER HINSICHT. Vom
Popen EUGENIUS , archimandriten von dem kloster des
heiligen Alexanders Newsky.
Observations sur la Géorgie , sous les rapports historique ,
politique , ecclésiastique et littéraire ; par le Pope Eugenius
, archimandrite du couvent de S.-Alexandre-
Newky.
La Géorgie devenue une province de l'empire russe , les
peuples indomptables du Caucase enveloppés de tous côtés
par ses armées , la Perse et la Turquie asiatique dépouillées
de leur barrière naturelle ; tels sont les objets qui frappent
d'abord l'homme d'Etat , lorsqu'il tourne ses regards vers le
Caucase. Mais le géographe , le naturaliste , l'historien et
le littérateur , y trouvent d'autres motifs d'intérêt ; une nature
grande et imposante , d'anciennes races d'hommes ,
des idiômes peu connus , enfin de nombreuses matières à
des recherches de différens genres . L'auteur trace d'abord
le tableau physique et politique du pays qu'il veut faire
parcourir à ses lecteurs .
Le mont Caucase s'étend comme un mur immense , de
la mer Noire à la mer Caspienne ; il a plus de 150 lieues
de longueur ; sa largeur varie depuis 25 jusqu'à 70 lieues ;
son sommet est blanchi par une neige éternelle ; sa croupe
est couverte de glaciers : il paraît cependant que l'Elbourz ,
le point le plus hautde sa cîme n'est élévé que de 5,400 pieds
au dessus du niveau de la mer Noire . Vers le sud , le Caucase
rencontre les nombreuses ramifications du mont Taurus
, qui traversent toute l'Asie occidentale ; au nord , il
AOUT 1809 . 349
termine les vastes plaines qu'habitèrent jadis les Sarmates ,
et où l'on voit errer les Cosaques et les Kalmoucks ; à
l'est , il descend graduellement vers la mer Caspienne ; à
l'ouest , il se plonge à pic dans la mer Noire. Ce n'est que
par deux passages que s'ouvre , pour les armées de l'Europe
et de l'Asie , cette barrière qui semblait devoir les séparer
à jamais ; l'un situé vers les sources du Téreck , est
une étroite ouverture qui paraît avoir été produite par l'éboulement
des rochers : c'était la porte caucasique des
anciens ; l'autre est le défilé de Derbent , entre le pied des
montagnes et la mer Caspienne ; il était nommé dans l'antiquité
porte Caspienne ou Albanaise .
Les Mèdes , les Perses , les Romains , regardaient le
Caucase comme le boulevard du monde civilisé contre
les invasions des hordes barbares ; mais ni la grille de fer
dont parle Pline , ni la muraille bâtie par le sage Nou-
Schirvan , ne purent arrêter toujours les Huns etlesTartares
. L'isthme du Caucase est trop large pour qu'il soit
possible de le défendre autrement que par une nombreuse
armée .
Cette contrée excite au plus haut degré l'attention de
celui qui s'occupe de l'histoire de la nature et de celle de
l'espèce humaine. Parmi les nombreuses peuplades qui
l'habitent , se trouvent quelques restes de ces hordes asiatiques
qui passèrent si souvent ces montagnes , et des
tribus dont l'origine remonte jusqu'au berceau du monde;
leurs idiômes renferment les élémens des langues mères ;
leur physionomie même porte les nobles traits de cette
grande race , appelée race de Japhet , dont les Persans ,
Ies Grecs , les Sclavons , les Goths , les Allemands et les
Celtes ne sont tous que des rameaux. Les animaux domestiques
de l'Europe et de l'Asie , et même les plantes qua
l'on cultive dans ces parties du globe , peuvent avoir eu
pour patrie originaire les régions du Caucase. Il est effectivement
à remarquer que l'on y trouve tous les climats de
l'Europe réunis ; la nature y étale tous ses charmes et
toutes ses horreurs ; une colline sépare souvent l'hiver du
printems , et l'Europe de l'Asie. Dans le centre , au milieu
des rochers escarpés et d'une neige éternelle , habitent les
ours , les loups , les chacals , les hermines , les blaireaux ,
les chamois , l'urgali , l'aigle et le vautour. L'hiver y commence
en septembre , et dure fréquemment jusqu'à la
moitié de maí. Alors un été fort court , mais très-chaud,
donne à la végétation une activité extraordinaire.
350 MERCURE DE FRANCE ,
:
Les Ossètes , les Kistingis , et autres peuples industrieux
de cette contrée montagneuse cultivent dans leurs vallées le
froment et le tabac ; ils élèvent de nombreux troupeaux.
Quelques tribus fabriquent des fusils , des sabres , des
couteaux; d'autres des étoffes de laine qu'ils vendent au
dehors . Les Ossètes , qui sont les maîtres de la porte Caucasique
, servent de guides et de voituriers aux négocians
arméniens , persans et russes . Tous ces montagnards ,
protégés par la nature même de leurs habitations , ne reconnaissent
que d'une manière très- précaire la souveraineté
de la Russie .
Au pied occidental du Caucase , le long de la mer
Noire , ou trouve les Auwkasses , et plus à l'ouest , en
tirant vers le Bosphore cimbrique , les Tzeques . Ils ont
la même origine que les Circassiens. Ces peuples guerriers
sont soumis à la domination ottomane; mais les
Russes se les sont attachés présque tous progressivement.
Les Turcs possèdent encore la forteresse et le port d'Anakopia.
D'après les traités , la Russie devait avoir pour barrière
le fleuve Kuban , dont le nom est quelquefois donné
à tout le pays ; mais la guerre actuelle a changé de nouveau
ces limites .
Les dépendances septentrionales du Caucase appartiennent
aux Circassiens , qui habitent les districts connus sous
les dénominations de grande et petite Carbardie . Les moeurs
de cette nation ont été souvent décrites; ils doivent à leur
valeur l'indépendance presqu'absolue dont ils jouissent encore
; ils peuvent mettre en campagne environ 9,000
hommes armés de fusils , de lances et de sabres . Les troupes
irrégulières russes ont montré quelquefois de la répugnance
à se mesurer avec les Circassiens . Leur pays est exposé au
vent du nord ; la végétation y est très-vigoureuse ; mais ce
peuple nomade ne cultive dumillet. LLeeuurrss ruches
voyagent avec eux. Leurs chevaux sont si estimés , que les
Russes les achètent aux prix les plus exorbitans .
que
La partie qui est arrosée par le Tereik , et qui s'étend
vers son embouchure , est habitée par les Tartares Koumoutski
, peuplade industrieuse qui file le coton , et construitdes
maisons de plusieurs étages . Les Arméniens qui
se sont établis parmi eux , cultivent la vigne et élèvent des
vers à soie. Ils obéissent à des scheiks ou princes qui reconnaissent
la suzeraineté de la Russie. Les deux princes
d'Endery et d'Aksaï sont les protecteurs les plus déclarés
du pillage et de la traite des esclaves . ***
AOUT 1809 . 351
Tout le côté oriental du Caucase présente une suite de
montagnes élevées les unes au-dessus des autres en forme
de terrasse . Ainsi au-dessus d'un banc de rocs arides se voit
une couche de terre couverte de plantes etd'arbustes , et audessus
encore des forêts de chênes , de peupliers , et de
mûriers; au pied sont des vignes , des figuiers , des grenadiers
, des abricotiers , charges de fleurs et de fruits . Le climat
est assez doux , mais excessivement humide .
Dans la province de Daghestan on trouve les Etats d'un
prince ou khan, nommé Schamkal, qui peut mettre 10,000
hommes sur pied , et ne reconnaît que pour la forme la
domination de la Perse. Tarku , sa capitale , est une place
commerçante . Plus loin est la ville de Kubascha , trèsremarquable
en ce que ses habitans se disent Francs , et
descendent vraisemblablement des Génois ; ils ont , d'ailleurs
, embrassé l'islamisme . Leur industrie va jusqu'à
couler des canons de bronze , et battre des monnaies persannes
et turques . Une partie de la province de Daghestan
portele nom de Lesghistan , d'après les sauvages et indomptables
Lesghiirrss,, peuple dont le langagé paraît ressembler
à celui des Finois. Ces brigands , du haut de leurs rochers
inacessibles , bravent les Russes et les Cosaques . Ils ont
pour voisins les restes de ces fameux Huns-Avares , qui
répandirent l'effroi en Europe dans les sixième et septième
siècles . Il règne cependant une certaine industrie parmi ces
barbares; ils fabriquent des chawls et des étoffes de laine
d'une grande finesse ; ils emploient à ces ouvrages celles
de leurs filles qu'ils ne peuvent vendre pour les harems de
la Perse ou de la Turquie. Le Dignestan , c'est-à-dire , le
pays de montagnes , se change enfin en collines agréables
et fertiles , au pied desquelles s'étendent , vers la mer , des
plaines sablonneuses ou argileuses , où l'on aperçoit des
sources nombreuses de naphte. C'est le schirwan. L'olivier,
le platanier , et le laurier embellissent cette province ,
que la Russie a enlevée à la Perse .
Nous devons jeter maintenant un coup-d'oeil sur la partie
méridionale de l'isthme du Caucase; nous y découvrons
les deux Géorgies , l'une jadis Persane , aujourd'hui Russe ;
et l'autre nommée Géorgie inférieure ou Turque . Une
branche du Caucase les sépare . C'est dans la Géorgie supérieure
que prend sa source le fleuve rapide , auquel Cyrus
donna son nom , parce qu'il crut voir en lui une image de
son caractère et de ses actions. La basse Géorgie est arrosée
par le Phase; il roule des paillettes d'or que les habitans
352 MERCURE DE FRANCE,
recueillent au moyen de toisons de brebis qu'il tendent audessus
du fleuve : c'est de là que provient la fable de la
Toison d'or et de l'expédition des Argonautes. Nous
sommes ici sur un terrain classique ; et si nous pouvions
soupçonner de ll''exagération dansles élogesque faitl'archimandrite
Eugénius de la beauté et de la fertilité de ce pays ,
nous trouverions aisément dans Hippocrate et Strabon la
preuve que la nature y était, ily a deux mille ans, ce qu'elle
yest de nos jours .
Les rochers du Caucase défendent ces vallées méridionales
contre les vents glacés du nord ; et les montagnes de
l'Arménie les préservent des vents brûlans de la Mésopotamie.
L'air y serait toujours pur , s'il n'était quelquefois
vicié par les exhalaisons qui s'échappent des marais trop
nombreux. Jusqu'à ce que les habitans sachent remédier
à cet inconvénient , leur pays sera moins sain que la haute
Géorgie. L'herbe acquiert une telle hauteur dans ce sol
humide et chaud , qu'elle étouffe le blé et les autres grains
que l'on y sème. La Géorgie supérieure , qui est , en outre ,
riche en fer , cuivre , marbre et sel , n'a pas à se plaindre
de cette surabondance de végétation . Elle y est d'une admirable
magnificence; les jasmins et les roses du Caucase
parfument les vallées ; les rhododendrons couvrent les
rochers et les marais d'un voile de fleurs .
Il est à propos , maintenant , de dire un mot de la manière
dont la Russie s'est emparée de ce beau pays .
Les Géorgiens se donnent le nom d'Ibériens . Des écrivains
grecs ou romains se seront probablement servis de
celui de Georgi , c'est-à-dire , Agricoles , pour désigner
une de leurs tribus ; et cette tribu , devenue dominante ,
aura étendu son nom sur toute la contrée . Les Russes
l'appellent présentement Grusie ou Grusinie .
Les craintes inspirées tour à tour aux Géorgiens par les
prétentions de la Perse et de la Turquie , les jetèrent dans
de fréquentes alliances avec les czars russes . Le célèbre
Thamas-Kouli-Khan les avait néanmoins presqu'entiérement
soumis ; mais à sa mort , le prince Héraclius secoua
le joug de la Perse. Trop faible pour maintenir son indépendance
, il se déclara, en 1783 , vassal de l'impératrice
Catherine II . Attaqué cependant par des forces persanes
très-considérables , ce ne fut qu'à l'époque même de la
mort de Catherine ( 1796) que les Russes , commandés
par le prince Valère Subow , arrachèrent la Géorgie aux
Persans . Mais l'empereur Paul Ier rappela aussitôt cette
armée ,
AOUT 1809 . 353
armée, et livra les Géorgiens à la vengeance de leurs
anciens maîtres . Le prince Héraclius mourut en 1798 , et
son successeur le prince Georges , se soumit à la souveraineté
absolue de la Russie. Paul Ier l'accepta solennellement
en 1801 ; et l'empereur Alexandre a reconnu les
mêmes droits de sa couronne sur la haute Géorgie . Elle
forme présentement une province russe qui a sa régence
particulière à Teflis , quoiqu'elle dépende du gouvernement
militaire d'Astracan .
Les czara d'Imirette règnent encore dans la Géorgie
inférieure , mais sous la protection de la Russie. Cette .
puissance possède quelques forts ou positions militaires
sur le Rione , ou ancien Phase ; par-là elle entretient une
communication assurée entre les deuxGéorgies , et sépare
même la Mingrélie du territoire de la Porte-Ottomane ,qui
en réclame vainement la souveraineté.
Taschenbuch der Vorzeit, von J. F. von Ræsch , Koenigl.
Würtemb . ingenieur-obrist ; nebst einer Stammtafel
der Regenten vor der Sündfluth . - Stuttgard.
Porte-feuille du premier âge , par J. F. de Ræsch , colonel
du génie au service de S. M. le roi de Wurtemberg ;
avec un tableau généalogique des souverains qui ont
régné avant le déluge.-Stuttgard.
Sous ce titre modeste , voici un petit ouvrage qui menace
de renverser toutes nos connaissances historiques ,
chronologiques et mythologiques. Par ce mot de vorzeit ,
que nous avons rendu par premier âge , l'auteur entend
évidemment les tems anté-diluviens , autrement nommés
tems incertains . Mais , grâces à lui , cette dernière qualification
ne pourra plus leur convenir. Si , faute de recherches
suffisantes , les érudits que nous avions crus les plus
profonds , n'avaient pu faire remonter l'histoire dite profane
au-delà de vingt-trois siècles , le colonel Ræsch vient
aujourd'hui déchirer le voile qui couvrait l'enfance du
monde.
D'après ce simple énoncé , l'on apprendra sans surprise
que ce Porte-feuille historique a occasionné , dès son
apparition , un schisme violent parmi les savans de l'Allemagne.
Les uns prétendent que l'auteury a consigné le
fruit de longues veilles et de combinaisons ingénieuses ;
ils comparent son ouvrage à un fanal, à une comète qui
Z
D
354 MERCURE DE FRANCE ,
vadissiper les antiques ténèbres : les autres , au contraire ,
avancent audacieusement que le colonel Ræsch n'a d'autre
but que de ridiculiser la manie de ces pédans systématiques
qui , dédaignant toutes les étymologies grecques et
latines , affectent de ne vouloir puiser qu'aux seules sources
orientales . Certes , c'est le cas ou jamais de dire aux combattans:
Non nostrum inter vos TANTAS componere lites .
Nous nous bornerons , très-humblement , à donner un
extrait du Porte-feuille de M. le colonel Ræsch :
Il commence par déclarer , dans sa préface , qu'il ne
donne aujourd'hui au public qu'un aperçu d'un ouvrage
beaucoup plus volumineux , dans la composition duquel il
afait entrer les matériaux les plus anciens qui existent sur
le globe.
Celaposé , il entre en matière : il faut d'abord observer ,
dit-il , que Jehova et Elochim ont la même signification
que les mots chinois Chang-ti et Tien. Or tien veut dire
Empereur , Roi , gouvernant , père , etc. Ainsi Jehova
etElochim , lors de la création , expriment l'Etre-Suprême ;
lors de la chûte de l'homme , un monarque ; lors du fratricide
de Caïn , le père Adam; et , lors de la confusion des
langues , l'empereur dePerse. Par cette explication évidente,
l'on dégage de toute obscurité des récits dont les versions
vulgaires ne parviendraient jamais à donner l'intelligence.
Après s'être ainsi forgé une clefqui ouvre tout , le colonel
ne rencontre plus de monument oude tradition , quelle que
soit son antiquité , qui puisse se dérober à ses regards
pénétrans. Il nous trace d'abord la plus ancienne de toutes
les histoires , celle de notre père commun. Toutes les
particularités en sont si fidèlement exposées , que nous
nous estimerions heureux de connaître Clovis ou Dagobert
aussi bien que nous connaissons Adam aujourd'hui. Il ne
sera même plus possible de fixer les yeux sur le firmament
sans songer à ce premier auteur de notre espèce : le colonel
nous affirme que l'étoile polaire (l'ourse) est ainsi appelée
d'Ur ou Ursus , l'un des noms qui furent donnés àAdam .
L'auteur n'a pas apporté moins de sagacité dans ses
recherches sur l'histoire profane. En vain Homère , par
ses vers immortels , semblait avoir consacré à la dernière ..
postérité les malheurs de Priam et les champs oùfut Troie :
d'un souffle , le colonel Ræsch renverse l'empire de Priam
AOUT 1809 . 355
et l'autorité de l'Iliade. Il nous affirme que Priam et Prométhée
ne sont qu'un même personnage ; que c'est à tort
que les géographes anciens et modernes placent Troie dans
**l'Asie mineure. Priam était roi de Perse; Abydos doit être
* cherché à l'embouchure du golfe Persique. C'est aussi au
détroit d'Ormus que de sa main toute-puissante l'auteur
transplante les colonnes d'Hercule .
Jeunes gens , qui croyez encore à l'enlèvement d'Hélène
, vous apprendrez que cette fable n'est que la figure
de la conquête de l'Elymaïs par Prométhée ; vous saurez
que l'Agamemnon d'Homère n'est que le général Bacchus ,
et qu'Achille n'est autre que Neptune , commandant de la
cavalerie . Pluton ou Plutho était aussi général de la cavalerie
, et reçut en partage , après la guerre , le pays d'Aderbayagjan
, où se trouvait la prison d'Etat dite le Tartare.
Jupiter , ou Kai-Kosrou , se tint , pendant toute cette
guerre , à Ispahan , ville qui avait étébâtie par Saturne ou
Ilus, et de la nommée Ilium .
Ce fut d'abord dans la Bactriane que parut Zoroastre ;
de là sa doctrine se répandit par toute la Perse , et de cette
époque date le déclin progressif de la langue dite aujourd'hui
langue allemande (1) .
Jusqu'ici nous avons tous placé le trop fameux Tamerlan
dans le quatorzième siècle ; mais nous allons apprendre à
notre confusion que nous ne nous sommes guère trompés
que de 3,000 ans . Voici le texte de notre historien : « Peu
> de tems après le passage d'Israël en Egypte , c'est-à-dire
> vers l'an 1700 avant notre ère , un conquérant. Scythe
> vint de l'est , et s'empara de Babylone. Ce conquérant
se nommait Timur-Beg ( Tel est aussi le nom de Ta-
> merlan. ) C'est alors que les Grecs , poursuivis par la
>>fureur implacable de Timur , et voulant sauver leur
> religion , émigrèrent de la Phrygie et de la Lydie en
Europe , et probablement aussi les Latins de la Lycaonie
dans le Latium .
(1 ) Le colonel Ræsch n'est pas le premier qui , plus ou moins
sérieusement , ait avancé que l'idiôme qui se parle aujourd'hui sur les
bords du Rhin et de l'Elbe , se parlait jadis sur ceux de l'Euphrate et---
de l'Araxe. La prononciation gutturale du ch , dug , l'aspiration
rude de l'h , et quelques orientalismes , ont paru des preuves concluantes
à ceux qui cherchaient partout des appuis à leur systême.
Z2
356 MERCURE DE FRANCE ,
» Les Grecs étaient d'une profonde ignorance dans This-
> toire ancienne. Si cette nation égoïste et frivole avait eu ,
du tems d'Alexandre , des savans comme nous en avons,
> versés dans les langues antiques , et zélés pour les recherches
, quelles précieuses moissons n'auraient-ils pas pu
> faire alors dans cette partie du monde conquise par leurs
> armes puisqu'après plus de vingt-un siècles nous y
> trouvons encore des monumens qui ont échappé à leurs
>>regards ? "
,
C'est ainsi que le colonel Ræsch termine l'aperçu qu'il a
bien voulu nous donner de ses immenses découvertes historiques.
Les lecteurs , d'après cet extrait de son Portefeuille
du premier âge , sont en pleine liberté d'opter pour
l'un des deux partis dont nous avons fait mention plus
haut , savoir , de brûler tous leurs livres , pour recommencer
sur de nouveaux frais à étudier l'histoire , ou
bien de rire franchement avec le colonel du piége qu'il a
tendu à la crédulité publique .
Théâtre allemand.
On a donné , le mois dernier , à Berlin , la première
représentation de Fédor et Pauline , comédie en quatre
actes , de M. Kotzebue . Le succès n'en a pas été heureux :
dans quel pays de la terre eût-il pu l'être , si l'on en juge
par cette simple analyse de l'ouvrage ?
Fédor , jeune officier russe , rencontre dans une promenade
publique une comtesse , accompagnée d'une suivante
très-jolie. Enun instant il s'enflamme d'une si belle passion
pour la charmante soubrette , que mettant toute ambition
et même toute convenance de côté , il ne connaît plus qu'un
bonheur dans le monde , celui d'obtenir la main de sa Pauline.
Il la lui demande avec instance , il supplie la comtesse
de lui être favorable , et avant la fin du premier acte les
paroles sont données ; on envoie chercher un notaire. Mais
au commencement du deuxième acte , voilà un incident auquel
Fédor ne s'attendait assurément pas. La soubrette se
trouve être la comtesse Pauline , et la comtesse redevient
suivante . Il y a plus , la comtesse a un mari et un père.
Voilà de quoi embarrasser tout auteur dramatique moins
exercé que M. de Kotzebue , mais pour son génie cet obstacle
n'est qu'un jeu. Il fait agir aussitôt un ressort d'un
comique tout à fait neuf : on avertit le comte Schlamm
que la comtesse a voulu l'empoisonner; et il la trouve la
AOUT 1809 . 357
main garnie de mort aux rats qu'elle allait effectivement
donner au carlin favori de son époux. Il pousse des cris
affreux : Pauline lui offre de lui laisser une terre qu'elle lui
a apportée s'il veut consentir au divorce; il se prête à tout
avec une complaisance admirable, et se montre, dans tous
ses discours , parfaitement digne du noble nom de comte
Schlamm , que l'auteur lui a donné. ( Schlamm signifie
bourbier, fange. ) Ce comte déclare lui-même qu'il n'a
jamais senti son âme , que son carlin est tout son amour ,
la mort son unique frayeur , l'argent son dieu; enfin que le
français et les belles manières sont les seules choses qu'il
prise sur la terre. Cette vile caricature ne parle , effectivement,
qu'un mauvais français au milieu de tous les autres
interlocuteurs qui parlent allemand. Cette disparate tient
au plan d'hostilités de M. de Kotzebue contre la France et
tout ce qui lui appartient . Aussi ne s'est-il fait aucun scrupule
de s'emparer d'une petite pièce française ( de Carmontel
) qu'il a fondue tout entière dans l'un de ses actes ,
où les gens de M. le comte Schlamm font main basse sur
le dîner de leur maître , et lui persuadent que c'est lui qui
l'amangé.
Le dialogue est semé de traits , pensées et maximes
dignes du sujet. Le carlin est porté sur la liste des acteurs
comme personnage muet; il est donc dispensé de parler ,
mais non d'entendre un très-long discours philosophique
que lui adresse le comte , et où il lui dit : « On te reproche
d'être égoïste , mais tous les hommes ne le sont-ils pas ?
» qu'ils deviennent chiens comme toi , mon cher carlin , et
>>ils ne sauront plus que mordre. »
Lapièce finit par une invitation aux spectateurs de faire
un voyage en Russie , où réside maintenant l'auteur. Un
journaliste a dit le lendemain que beaucoup d'honnêtes
gens accepteraient cette invitation , s'ils ne craignaient de
rencontrer M. de Kotzebue et ses pièces . L. S.
1
FRAGMENS HISTORIQUES .
De la religion et des moeurs des INDOUS .
DANS un pays dont on a tant et si diversement parlé ,
l'étranger qui voyage pour s'instruire , s'attache d'abord à
connaître les moeurs , les usages , et sur-tout la religion
۱
358 MERCURE DE FRANCE ,
d'un peuple dont l'origine va se perdre dans les ténèbres
de la plus haute antiquité. La religion des Indous est ,
d'autant plus intéressante à étudier qu'elle se lie intimement
à leur histoire , qu'elle étend ses droits sur tous les
objets qui , chez les autres nations , sont du ressort des lois ,
ou dépendent même du caprice de la mode . L'habillement,
la nourriture , les devoirs de chaque profession , les actions
les plus ordinaires de la vie domestique , tout fait partie
des institutions religieuses . Cette juridiction illimitée de
l'autorité sacerdotale , loin d'avoir contribué à l'asservissement
des peuples ( comme il serait naturel de le croire
par analogie avec ce qui s'est passé dans le reste du
inonde ) , est une barrière insurmontable opposée par le
législateur aux envahissemens du pouvoir absolu. Il suit
de là que le gouvernement des Indes est une véritable
hiérarchie , dans le sens primitif que l'on attachait à ce
mot.
Les peuples Indous sont divisés en cinq grandes castes :
la première , qui se divise elle-même en six autres , est
celle desBrames ; elle seule peut prétendre aux fonctions du
sacerdoce , de la justice et de l'instruction publique. La
seconde caste est celle des Rageputes ( gens de guerre ) ; la
troisième , celle des Banians , uniquement occupée du
commerce. La quatrième et la plus nombreuse , celle des
Soudras ou artisans . La cinquième enfin , celle des Parias,
qui se compose du rebut de la nation et dont l'abjection et
le malheur surpassent tout ce que l'on peut imaginer.
On a fait de longues et de pénibles recherches pour résoudre
la question de l'antiquité des Indiens , comparée
avec celle des nations de l'Europe . On s'est demandé comment
un peuple conquis tant de fois , chez qui les arts et les
sciences ne font et ne peuvent faire aucun progrès , a pu
se conserver pendant plus de quatre mille ans au milieu,
des élémens de destruction auxquels il a constamment
été en proie , tandis que les plus puissantes nations de
l'Europe , anciennes et modernes , avec tous les avantages
qui manquent au peuple de l'Asie , peuvent à peine produire
dix siècles d'annales authentiques. La solution de ce
problême politique ne se trouverait-elle pas dans l'examen
des résultats que devaient nécessairement avoir , pour les
uns , l'amour des nouveautés , le besoin des innovations ,
et pour les autres cet attachement invariable à leurs anciens
usages ? Dans l'ordre physique et moral le mouvement
AOUT 1809 . 35g
détruit et le repos conserve. Quoi qu'il en soit de lajustesse
de cette réflexion , on ne peut nier que ce respect religieux ,
cet asservissement à la coutume ne soit le trait le plus saillant
du caractère des Indiens et celui qui établit la différence
la plus essentielle entre eux et les habitans de l'Europe.
Tous les historiens s'accordent à placer dans l'Inde le
berceau des sciences et des arts. Ce pays était autrefois si
renommé pour les connaissances et la sagesse de ses habitans
, que les philosophes grecs ne dédaignèrent pas d'y
voyager pour s'instruire. Pythagore , Démocrite , Anaxagore
, Pyrrhon , Apollonius , firent exprès le voyage de
l'Inde pour converser avec les Bramines qu'ils appellent
gymno - sophistes ( philosophes nus ) , probablement à
cause de la forme de leurs vêtemens qui laisse à découvert
une grande partie de leurs corps .
Rien de plus sublime et deplus simple que leur systême
de morale (qu'on a trop souvent confondu avec les superstitions
populaires ) : le premier précepte recommande à
l'homme le culte de la vertu ; et l'idée qu'ils attachent à
ce mot est aussi juste que précise : Aimons les hommes
afin d'en être aimés . Dans la pratique du bien ils ne doivent
être arrêtés par aucune considération de peines ou de
plaisirs . Après la mort , disent les Bramines , l'âme se
présente au pied du trône de Dieu pour y être jugée : elle
est admise à jouir du bonheur éternel , ou condamnée à
subir différentes métamorphoses . La religion des Indiens
n'admet point de peines éternelles . Pendant mon séjour à
Chandernagore , un savant Brame , nommé Dhola , discuta
publiquement et par écrit ce point de controverse avec un
ecclésiastique français , M. l'abbé de la Baume , qui eut
besoin de toutes les ressources de la logique , de toute
l'autorité des livres saints pour repousser les attaques de
son adversaire .
Quoique nous ne soyons encore qu'imparfaitement instruits
de l'histoire moderne des Bramines , nous en savons
assez néanmoins pour affirmer qu'ils ont beaucoup dégénéré
des vertus et des connaissances de leurs ancêtres .
Peut-être , en partant de ce point démontré , serait-il possible
à quelques-uns de ces esprits supérieurs que l'induction
conduit à la source des vérités , de remonter de
cet état de corruption où sont parvenus les descendans des
Bracmanes , à l'origine même de leur institution. On peut
366 MERCURE DE FRANCE ,
observer que tous les religieux sectaires s'éloignentgraduellement,
et à peu près dans des successions de tems égales ,
de l'autorité primitive de leur ordre : les différentes sectes
de la chrétienté nous en offrent la preuve. Il est donc
permis de croire qu'à force d'observations et de recherches
dirigées sur ce principe , on parviendrait à connaître l'époque
de la fondation de l'ordre des Bramines qui touche sans
doute au berceau de l'Empire .
La plupart des voyageurs , frappés des pratiques superstitieuses
auxquelles la nation entière paraît livrée , de cette
foule de divinités subalternes dont les effigies exposées dans
les temples , dans les places publiques , sont l'objet de la
vénération du peuple , ont prononcé sans autre examen ,
que les Indous étaient idolâtres , sans réfléchir qu'un
habitant des rives du Gange , transporté sur les bords du
Tibre ou du Guadalquivir pourrait , sur de pareils fondemens
, porter contre les catholiques unjugement tout aussi
raisonnablement motivé. Il est manifeste pour tous ceux
qui se sont donné la peine de consulter sur ce point le
Brame le moins instruit, que l'antique religion qu'il professe
n'admet qu'un seul Dieu , que Wisnou , Brama et Shirven
ne sont que les ministres de ses volontés , et les idoles
autant de signes visibles au moyen desquels les Indiens
personnifient les divers attributs de la divinité , tels qu'ils
s'offrent à leurs yeux dans les ouvrages de la création. La
vache, par exemple, cet objet particulier de leur vénération ,
dont le simulacre ou la réalité se retrouve dans toutes les
pagodes , dont-ils ont une si haute idée que chaque matin
ilsse signent le front avec ses excrémens, n'est à leurs yeux
comme aux nôtres qu'un animal très-inférieur à l'homme ;
mais dans cet animal ils adorent la bienfaisance de l'Etre
suprême.
Je ne sais jusqu'à quel point les impressions de la jeunesse
doivent servir d'autorité dans un âge plus mûr; mais
si les souvenirs des huit années que j'ai passées dans l'Indoustann'abusent
pas mon coeur et mon esprit, le peuple
de ces contrées ( je ne parle ici que des indigènes ) est
celui dont les vertus font le plus d'honneur à la race
humaine. La religion , les moeurs , les séparent des autres
hommes , comme le sage s'éloigne de la société dont il
déteste les vices , sans cesser néanmoins d'aimer ceux
qu'il abandonne et de travailler à leur bonheur. La morale
est toute en action chez un peuple qui n'attache qu'aux
AOUT 1809. 361
bonnes oeuvres l'estime que l'on accorde ailleurs aux beaux
discours. On ne peut faire une lieue dans les magnifiques
contrées qu'arrosent le Gange et l'Indus sans se convaincre
de cette douce vérité. Avec quel attendrissement , en traversant
en 1788, les vastes pays qui séparent les colonies de
Pondichery et de Chandernagor , me suis-je reposé , au
milieu d'une plaine aride et brûlante , sous un bouquet
d'arbres où je lisais ces mots gravés sur une simple pierre :
Saadheva-Motjham s'est vu prêt à mourir de lassitude et
de chaleur en traversant cette plaine ; il afait planter ces
arbres pour éviter aux autres les maux qu'il a soufferts .
Dans la province de Catteck, au milieu d'un marais immense
que traverse une chaussée étroite , on lit sur un poteau
cette inscription en persan : Cette chaussée a été construite
par Darmera- Coti qui a perdu ses chameaux dans ces marais.
Les ruines superbes d'Egypte et d'Athènes ne proclament
que la puissance des Rois ; les monumens des
Indiens attestept les vertius d'un peuple .
Dans quel autre pays sur la terre , un homme, quel qu'il
soit , sans argent , sans aucune espèce de ressource , pourrait-
il entreprendre un voyage de cinq ou six cents lieues
avec la certitude d'en atteindre le terme sans manquer
jamais des objets de première nécessité et sans être contraint
de mendier les secours qu'on lui accorde ? J'ai été
vingt fois témoin du fait que je rapporte.
Un voyageur , tel que je le dépeins , se présente chez le
Cotwail ( magistrat établi dans chaque aldée ou village ) , il
en obtient unguide qui se charge de son paquet et le conduit
sans en exiger le moindre salaire jusqu'à l'aldée voisine,
où il prend un guide nouveau . Parvenu de cette
manière au lieu où il se propose de prendre du repos , il
est conduit à la chauderie ( bâtiment public destiné aux
voyageurs ) , où les soins du catwail lui procurent une natte
pour se coucher , du riz pour sa nourriture , le bois et les
ustensiles nécessaires pour le préparer. Le lendemain il se
remet en route et parvient ainsi au terme de son voyage
en faisant des voeux pour que le meilleur , le plus hospitalier
des peuples cesse enfin d'en être le plus malheureux.
La politesse est encore une des vertus dans l'exercice
desquelles les Indiens n'ont point de rivaux , même chez
les Français ; et , à cet égard , un habitant de Bénarès a sur
un habitant de Paris la supériorité que celui-ci affiche sur
un marohand de Londres ou d'Amsterdam. Un Français
362 MERCURE DE FRANCE ,
est poli parce qu'il croit honorable de l'être ; un Indien
(dans tout ceci je ne parle que des premières castes ) , parce
qu'il croit la politesse un devoir. Le premier est poli parce
qu'il se respecte ; le second , parce qu'il respecte les autres .
Les Indiens , en général , sont d'une taille élégante et
bien proportionnée ; ils ont sur-tout la main d'une beauté
remarquable ; leur contenance est assurée et majestueuse .
Les femmes ont les traits réguliers et délicats , la taille
légère , le regard caressant , et des cheveux d'une longueur
démesurée , qu'elles doivent en partie à l'usage de l'huile
de cocos ; elles les tressent avec une espèce de fleurs blanches
que l'on nomme mougry, et les roulent en spirale autour
de leur tête .
La langue de ce peuple est expressive , sonore et gracieuse;
dans le discours soutenu elle a quelque chose de
musical qui rappelle notre récitatif. Ce langage habituel
n'a rien de commun avec le shamscrite, langue morte qui
n'est entendue que des Brames , et dans laquelle sont écrits
les livres sacrés ,comme ils le sont chez nous en grec et en
hébreu. Cette langue , dans le principe , était-elle différente
de la langue vulgaire ? l'est-elle devenue par une
adroite prévoyance des prêtres , ou par cette altération insensible,
ouvrage du tems et des circonstances? c'est ce que
les recherches savantes de la Société Asiatique pourront
un jour éclaircir.
Pour instruire la jeunesse on n'a point imaginé de l'emprisonner
sous des verroux : les écoles se tiennent en plein
air. C'est un spectacle assez curieux de voir , dans chaque
aldéé , un vieillard vénérable exhaussé sur son siége , au
milieu d'une place publique et environné d'une foule de
jeunes disciples qui tiennent les yeux attachés sur lui avec
l'air du respect et de l'admiration. L'éducation qu'ils
reçoivent n'a point pour objetprincipal de les rendre propres
aux affaires , mais de les instruire des devoirs de l'homme
par rapport à Dieu , à ses parens et à son pays ; de les former
à la justice et à l'humanité , et particulièrement de
les attacher par les liens les plus forts à la caste dans laquelle
ils sont nés .
Les Indiens sont imbus dès l'enfance , de l'idée que les
eaux des trois grands fleuves , le Gange , le Kishna et
'Indus ont la vertu de purifier ceux qui s'y baignent de
tout péché , de toute souillure de l'âme ; aussi comptent-ils
au nombre des plus grands malheurs l'obligation d'habiter,
و
AOUT 1809. I 363
même momentanément , des lieux assez éloignés de l'eau
de ce fleuves pour qu'ils ne puissent pas s'acquitter journellement
des fréquentes ablutions qui leur sont prescrites.
En réfléchissant sur l'institution de cette pratique religieuse
, on y découvre facilement le but du législateur, qui
sans doute a voulu par ce moyen prévenir les émigrations :
il est à remarquer , en effet , que dans toute l'étendue de
l'Indoustan ( et je comprends sous cette dénomination tout
le pays qui s'étend du nord au sud entre le mont Tibet et le
cap Comorin, et de l'est à l'ouest entre le Gange et l'Indus);
il est à remarquer , dis-je , qu'il n'est aucune partie de cette
vaste contrée où les habitans ne soient pas a portée de se
baigner dans une de ces rivières. On peut s'en convaincre
en suivant le cours des trois fleuves ; le Gange , qui prend
sa source dans les montagnes du Tibet , baigne , en se
séparant en plusieurs branches , les royaumes de Bengal ,
de Bahar , d'Orixa , les provinces de Houde , Rohilcoude ,
Agra , Delhi et Lahore. Le Kishna sépare la Nababie du
Carnate , du royaume de Golconde , traverse le Visapour,
et arrose l'intérieur du Décan . Enfin l'Indus sert de limites
aux provinces de Guzarat et sépare l'Indoustan de l'Empire
des Perses . JOUY.
( La suite à l'un des numéros prochains . )
VARIÉTÉS .
CHRONIQUE DE PARIS .
souve-
2 MARTIN , Chenard , Elleviou , Madame Belmont
Madame Paul et la plupart des souverains et
raines de théâtre qui ont quitté Paris pour aller moissonner
des lauriers en province , se disposent à rentrer
dans la capitale. On croit que ce sera le 15 de ce
mois que l'Opéra- Comique reprendra ses exercices . On
craint néanmoins que les travaux entrepris pour restaurer
la salle ne soient pas achevés à cette époque : dans ce cas ,
les acteurs de ce théâtre transféreraient leur siége au
Théâtre Favart, leur ancien palais , celui que beaucoup
d'entre eux regrettent encore .
L'Opéra-Buffa a reçu une nouvelle organisation. Son régime
est maintenant séparé de celui de la troupe française
364 MERCURE DE FRANCE ,
1
de l'Odéon . On nomme Barilli parmi les nouveaux administrateurs
; de nouveaux sujets doivent arriver incessamment
pour augmenter la troupe . En attendant , Mme Festa
et Mme Barilli se partagent les honneurs de la scène . Les
amateurs trouvent plus de charme et d'art dans Mme Barilli,
plus de vigueur et de moyens dans Mme Festa .
,
Pendant l'absence de tant d'acteurs célèbres nos
théâtres donnent peu de nouveautés : les plus récentes sont
une pièce de M. Pyerre , auteur de l'Ecole des Pères . Cette
pièce , qui a pour titre l'Intrigue anglaise , avait été refusée
par les Comédiens français ; ceux de l'Odéon l'ont acceptée
et elle a réussi. C'est un drame , mais un drame
assez bien écrit , et dont le sujet n'est pas sans intérêt.
Il n'en est pas tout à fait de même d'une petite pièce que
viennent de jouer les mêmes comédiens , et dont le titre est
leBavard et l'Entété. C'est une production dénuée de tout
mérite. Le bavardage est dans la pièce même , qui contient
quinze ou vingt scènes , parmi lesquelles on en démêlerait
à peine une de passable ; l'entétement est dans les auteurs
qui s'opiniâtrent à écrire sans talent , et à être poëtes sans
verve .
La Présence d'esprit, qu'on a jouéé jeudi dernier au
Vaudeville , ne vaut pas mieux. Nul intérêt dans le sujet ,
nul gaieté dans les couplets . Une foule de petits madrigaux
fades et niais sur Cyprís , le Zéphyr , les fleurs et les papillons.
Il y a dans cet ouvrage plutôt absence que présence
d'esprit.
Je ne sais s'il ne faut pas mettre au-dessus la bête du
Gévaudan . C'est un mélodrame que l'on donne depuis
quelques jours au théâtre de l'Ambigu , et qui attire un
concours prodigieux ; tant est grande la force de la sympathie!
L'héroïne du poëme est l'hyenne qu'on tua il y a une
quarantaine d'années dans les montagnes des Cévennes, où
elle avait commis beaucoup de ravages . L'auteur du poëme
la associée aux comtes , seigneurs et barons du pays qui se
font la guerre entre eux , et profitent du prétexte de la bête
pour armer leurs vassaux. Le spectacle d'une hyenne percée
de coups et traînée sur la scène fait sur le spectateur l'impression
la plus profonde et la plus touchante. On admire
la béte presqu'autant que les barons .
Parmi les phénomènes curieux dont les journaux ont soin
de nous entretenir , on remarque sur-tout l'apparition d'une
sirène ou plutôt d'une Néréide qui s'est montrée sur les
AOUT 1809 . 365
côtes septentrionales de l'Ecosse ; ceux qui l'ont vue assurent
qu'elle ressemble parfaitement à unejeune femme .
Sa gorge est bien formée; ses cheveux verdâtres sont longs
et onduleux, et quand le vent les agite , elle les rassemble
avec la main. Ses yeux sont vifs , mais un peu petits ; ses
bras bien faits , mais un peu longs : du reste elle est parfaitement
conforme au portrait décrit par Horace : Turpiter
atrum desinit in piscem . On l'a observée , disent les journaux
anglais , pendant une heure et demie ; et quoique les
curieux ne fussent qu'à vingt verges de distance , elle n'a
donné aucun signe d'inquiétude .
Cen'est pas la première fois qu'on a prétendu justifier les
récits de la fable . Pline le Naturaliste rapporte que sous le
règne de Tibère on vit clairement , positivement , distinctement
sur les côtes de Portugal un Triton tel que les anciennes
traditions nous le représentent , et qu'on l'entendit
nettement donner du cor dans un creux de rocher; la
ville de Lisbonne , frappée de ce phénomène , envoya une
députation à Tibère pour lui en faire part. Pline ajoute que
peu de tems après on vit sur les mêmes côtes une Néréide
mourante , et que les habitans l'entendirent soupirer et gémir
avant d'expirer. Sous le règne d'Auguste , une ambassade
gauloise était venue annoncer à ce prince que la mer
avait laissé à sec plusieurs Néréides sur la côte de Saintel;
enfin, Pline a connu plusieurs chevaliers romains d'une
foi non suspecte , qui , en naviguant dans les mers d'Espagne
, avaient vu près de Cadix un homme marin , un
vrai Titon qui , pendant la nuit , se plaisait à monter sur
les vaisseaux , et dont le poids était si considérable que
•plusieurs fois il faillit submerger ce bâtiment (1 ) .
Appien, dans son poëme de la Pêche , François Massarin
, dans ses Commentaires sur Pline , Blaise deVigenère ,
dans ses Notes sur Philostrate , racontent des faits semblables
.
Sous le règne de l'empereur Caracalla , Mena , gouverneur
d'Egypte , se promenant le matin sur les rives duNil,
vit sortir hors de l'eau un monstre marin. Il était homme
jusqu'à sa ceinture; sa face était grave et ses yeux un peu
sauvages et hagards; sa chevelure jaunâtre , ses bras , sa
poitrine , sa taille bien formés; le reste du corps se terminait
en poisson. Trois jours après on vit dans les mêmes
(1) Pline , liv . IX , chap . 5.
366 MERCURE DE FRANCE ,
)
parages un autre monstre , avec le visage d'une femme, la
physionomie douce , une longue chevelure , une gorge
saillante et arrondie. Elle resta si long-tems sur l'eau que
tous les habitans de la ville la virent.
Mais voici quelque chose de plus curieux; c'est Rondelet
qui garantit le fait dans son Histoire des Poissons . Cet
illustre naturaliste assure qu'on vit dans les mers du Nord
en 1531 , non pas une sirène , non pas une Néréide , non
pas unTriton ou un homme marin , mais un évêque marin .
Le prélat aquatique avait sa mitre , son rochet et tous ses
ornemens pontificaux (2) .
Le P. Henriquez , jésuite , rapporte dans une de ses
Lettres imprimées à Venise en 1548 et 1552 , qu'étant aux
Indes orientales , il fut un jour invité à venir voir seize
tritons , sept mâles et neuf femelles , qu'on avait pris d'un
'coup de filet ; ils ressemblaient parfaitement à ceux que les
Anciens nous ont décrits. L'auteur de Telliamed, qui prétend
que nos premiers parens ne furent que des tritons et
des sirènés , a rassemblé beaucoup d'autres faits pour appuyer
son opinion (3) .
Voici un fait qui paraît mériter plus de confiance ; c'est
un procès-verbal rapporté dans le Journal des Savans en
février 1672. Cet acte porte que le 23 mai 1671 , le capitaine-
commandant de la Martinique ayant expédié un canot
pour reconnaître le Diamant , rocher situé à une lieue
de l'île , les hommes de l'équipage , après avoir rempli leur
mission , se virent forcés de rester quelque tems sur une
pointe pour attendre que le vent contraire s'abaissat . « Ils se
> divertissaient lorsqu'unjeune français effrayé fit un grand
» cri qui leur fit aussitôt tourner la tête de son côté ; et tous
>>ensemble voyant un homme marin à huit pas d'eux qui
» avait la moitié du corps hors de l'eau , ils furent saisis
> d'un étonnement qui , partageant leurs esprits entre la
crainte et l'admiration , les arrêtait sans savoir s'ils devaient
fuir ou considérer à loisir ce monstre . Il avait la
» figure d'homme depuis la tête jusqu'à la ceinture , la
>>taille petite telle que les enfans de quinze ou seize ans ; la
» tête proportionnée au corps , les yeux un peu gros , mais
» sans difformité , le nez un peu large et camus, le visage
(2) Rondelet, Traité des Poissons; Gesser , Histoire des Animaux.
(3) Telliamed, sixième Journ . de l'Origine de l'homme ..
AOUT 1809. 367
> plein; ses cheveux gris , mêlés de blanc et de noir ,
> étaient plats et flottaient sur le haut des épaules ; une
barbe grise , également touffue partout , lui pendait
>>sur l'estomac. Il paraissait avoir la peau assez délicate et
nn''était pas revêtu d'écailles ; la partie inférieure qu'on
>> voyait entre deux eaux était semblable à un poisson et se
> terminait par une queue large et fourchue. Il se tourna
> plusieurs fois et s'arrêta long-tems sur l'eau comme s'il
> eût pris plaisir à voir et à être vu , sans s'effaroucher ;
> enfin , il disparut au commencement de la nuit.
" Ce récit ayant été fait au capitaine commandant , sa
> nouveauté le lui rendit suspect , et le détermina à en
>> faire une information avec toute l'exactitude que peut
> donner la crainte d'être publiquement trompé. Les té-
>> moins interrogés séparément ayant répondu à cent questions
sans se contredire , il fut obligé de croire comme
> véritable ce qu'il n'avait considéré que comme une fable .
» Il fit recevoir juridiquement leur déposition devant le
notaire P. de Beville , le P. Julien Simne , jésuite , et
trois autres témoins qui signèrent au procès verbal. »
On laisse , ajoute l'auteur du récit , on laisse aux curieux
à conjecturer si c'était un monstre ou une espèce féconde .
Mais Nicolas Rimber rapporte que la famille des Manini ,
enEspagne , est venue d'un triton et d'une jeune espagnole.
On peut ajouter que quelques-uns de nos historiens
français ont donné une morue pour mère au roi Mérovée.
"
Unphénomène moins étonnantet plus réel que les Tritons
et les Néréides , c'est un poisson énorme que l'on fait voir
au public dans le vestibule de l'église des ci-devantThéatins ;
il a été pris à Dieppe , où la mer la laissé à sec. Ceux qui le
montrent l'appellent le Pélerin du Nord , parce qu'il faut
toujours quelques mots extraordinaires pour éveiller la curiosité
de la multitude. Il a été dépouillé de ses chairs à
Dieppe , et ce n'est plus qu'une partie de ses restes mortels
qu'on fait voir aujourd'hui . Sataille est de neuf mètres
c'est un poisson de l'espèce des squales .
Onmontre aussi depuis long-tems deux tristes créatures
frappées d'imbécillité. Leur taille est courte et rabougrie ,
leur teint blafard , leurs cheveux et leurs sourcils sont longs
et soyeux , leurs yeux semblables à ceux des perdrix; its
ont de la peine à souffrir la lumière . Ce sontdeuxAlbinos ,
si le charlatanisme ne s'est pas mêlé de leur destinée ; mais
le soin qu'on prend de les tenir loin des curieux les rend
un peu suspects .
368 MERCURE DE FRANCE ,
<
(
Quoique l'inclémence de la saison ne permette guère les
promenades du soir dans les jardins , les bosquets deTivolioffrenttant
de merveilles et de séductions qu'ils continuent
de rassembler sous leurs ombrages la société la plus
nombreuse et la plus élégante ; c'est sur-tout le jeudi et les
jours de fêtes extraordinaires qu'on y trouve les plus belles
réunions. Pour concilier l'amour du plaisir avec le soin de
leur santé , les dames ont soin de s'envelopper dans leurs
cachemires ; et le luxe de ces schalls est devenu si commun
qu'il n'est pas aujourd'hui une petite poitrine bourgeoise .
qui ne puisse se dérober aux impressions de l'air sous les
plis doux et soyeux d'un cachemire . Autrefois une simple
marchande se paraît avec un mantelet de dix écus ; aujourd'hui
elle regarderait avec dédain un schall de dix louis : il
doit être au moins de cinquante .
Comme nos moeurs , nos arts , notre éducation se perfectionnent
de jour en jour , chaque amélioration fait naître
des artistes nouveaux. Ceux qui jouissent aujourd'hui de la
faveur la plus éclatante sont les professeurs de castagnettes .
Un professeur de castagnettes est un maître obligé pour
tous les pensionnats de jeunes demoiselles ; un père qui
veut donner à sa fille une éducation libérale et complète
doit lui donner un maître de castagnettes ; les castagnettes
ajoutent un charme inexprimable au talent d'une jolie danseuse.
Il y a des compositeurs célèbres qui ne publieraient
pas aujourd'hui une sonate ou une romance sans un accompagnement
de castagnettes . Harpe , piano , tambour de
basque et castagnettes , voilà parmi les instrumens
constitue essentiellement une éducation distinguée !
Depuis un mois , la librairie ne nous a fourni que peu de
nouveautés; les principales sont la Correspondance inédite
deMadame du Deffant et un roman intitulé les Caprices de
lafortune , par l'abbé Sabbatier de Castres , auteur ou éditeur
du Dictionnaire des trois Siècles liltéraires , auteur ou
éditeur d'un Esprit philosophique de Voltaire , que depuis
le célèbre rédacteur d'un Feuilleton a pris sous son nom;
auteur ou éditeur d'un Journalpolitique publié à Bruxelles
en 1789; auteur ou éditeur de quelques Opuscules qu'on a
publiés de tems en tems , pour rappeler au public la mémoire
de.M. L. Sabattier.
се
quz ...
On a aussi distribué une petite brochure de M. Fantindes-
Odoards , qui croit continuer Vély, et qui se plaint
vivement de M. Lacretellejeune. M. Fantin , qui copie ,
copie , copie , s'est imaginé que M. Lacretelle l'avait
copié ;
AOUT 1809.
DEPDE LA
SEI
copié; ce qui supposerait que M. Lacretelle a lu M. Fantin.
Supposition vraiment inadmissible.M 5.
Le sénat, l'institut et les arts ont fait trois pertessgeen
sibles . Le sénat a perdu M. Morard de Galles , ancien vices
amiral , officier aussi distingué par ses qualités personnelles
que par son expérience , son courage et l'étendue de ses
connaissances . Il est mort dans sa sénatoreriede Limoges ,
d'une attaque d'apoplexie et dans un âge déjà avancé .
L'institut a perdu M. Sennebier , de Genève , l'un de ses
plus illustres correspondans ; il laisse une mémoire chère
aux sciences , aux lettres et à tous ceux qui honorent la
vertu.
Les arts sont privés de M. Pajou , statuaire habile , qui
nous a laissé de nombreux monumens de son talent et de
son goût ; et de M. Choffard , habile graveur en taille-douce
pour les petits sujets , comme vignettes , cul-de-lampes ,
frontispices . Un des principaux mérite et même le premier
de l'édition des Contes de La Fontaine, dites des fermiersgénéraux
, est dû au burin délicat et spirituel de M. Choffard.
SALGUES.
DEPUIS un an ou deux , plusieurs rues de Paris ont
changé de noms. Ce sont les propriétaires des maisons
situées sur ces rues , qui sollicitent et obtiennent , sans
trop de difficultés , de tels changemens .
Les rues ont leur bonne ou mauvaise réputation ; quand
elle est mauvaise , qu'y a-t-il de mieux à faire que de rendre
la rue méconnaissable par une autre dénomination ?
- Par exemple , la rue du Champ-Fleuri , avait été une
de celles où l'on reléguait autrefois cette classe de femmes
que l'on croit nécessaires dans les grandes villes . Quoique
depuis long-tems elle n'eût plus cette destination , aucune
femme honnête , ou soi-disant telle , ne voulait y demeurer.
Les actrices sur-tout , et les virtuoses de tout
genre , s'en éloignaient comme d'un mauvais lieu. On la
nomme aujourd'hui rue de la Bibliothèque , parce qu'elle
est voisine du Louvre où l'on avait le projet , l'année dernière
, de transférer la Bibliothèque impériale .
La rue Tireboudin a pris aussi , tout récemment , un
autre nom . - On sait qu'autrefois elle en portait un plus
indécent encore. Marie Stuart , femme de François II ,
ayant demandé le nom de cette rue , on fut obligé pour
Aa
370 MERCURE DE FRANCE ,
ne pas faire rougir la princesse , de changer la moitié de
l'ancien nom. - Pour consacrer le souvenir de cette anec
dote , on vient de donner à la rue Tireboudin le nom de
Marie Stuart .
1
Aucun médecin , aucun apothicaire ne voulait demeurer
dans la rue du Sépulcre , ni dans celle des Fossoyeurs . Il a
bien fallu changer aussi leurs noms . La première s'appelle
rue du Dragon , du nom d'un passage très-connu qui y
aboutit; l'autre , rue de Servandoni, du nom de l'architecte
auquel on doit le beau péristyle de Saint-Sulpice , église
dont cette rue est voisine .
-
:
7
BEAUX-ARTS . - Gravure . Il paraît depuis quelques
jours , chez les Marchands d'Estampes , une gravure nouvelle
qui , tant pour le mérite du tableau dont elle offre la
copie , que par la manière dont elle est exécutée , doit fixer
l'attention des amis des arts . On se rappelle sans doute
d'avoir vu exposé au Salon , il y a huit ans environ , un
tableau représentant Enée au moment où il fuit loin de
Troie avec sa famille . Cette production dut être alors d'autant
plus remarquée qu'elle était l'ouvrage de l'un de nos
plus habiles sculpteurs ( M. Chaudet) , et qu'il n'est pas
commun de trouver aujourd'hui des artistes , comme on en
voyait au seizième siècle , qui cultivent en même tems et
avec un égal succès , la peinture et l'art statuaire . Elle valut
d'ailleurs à son auteur les suffrages les plus honorables .
M. Chaudet avait choisi l'instant où Enée , après s'être revêtu
de la peau d'un lion et avoir pris son père Anchise
sur les épaules , s'avance tenant son fils Ascagne par la
main et suivi de sa femme Creüse. C'est alors que Virgile
met ces paroles dans la bouche de son héros :
.......
4
Ferimur per opaca locorum :
Et me , quem dudum non ulla injecta movebant
Tela , neque adverso glomerati ex agmine Graii ,
Nunc omnes terrent auræ , sonus excitat omnis
Suspensum , et pariter comitique onerique timentem .
Dans ce tableau on admira généralement la fermeté du
dessin et le caractère des têtes , on trouva cependant un
peu de roideur dans le choix des formes ; la pose d'Enée
sur-tout parut peu naturelle , loin de fléchir sous le poids
de son père , ce héros avaitla poitrine aussi relevée et tout le
AOUT 1809 . 3; 1
corps aussi droit que s'il n'était pas chargé d'un fardeau si
précieux. Quant à la couleur , elle laissait beaucoup à désirer
; elle était sans effet et sans harmonie .
M. Godefroy déjà connu dans les arts par plusieurs
belles gravures , entre autres par celles de l'Ossian et de la
Psyché de Gérard , vient de reproduire avec beaucoup de
talent la composition de M. Chaudet. Il a su conserver dans
sa gravure la pureté et la vigueur du dessin qu'on remar
uait dans l'original. Mais le genre du pointillé que cet
artiste semble avoir adopté exclusivement , ne lui a pas
permis de donner à sa gravure tout l'effet dont elle était
susceptible . Quoique mêlées d'entre-tailles , les ombres sont
lourdes et opaques . Il mérite aussi quelques petits reproches
pour avoir encadré sa composition d'une bordure de
feuilles de laurier. Il a eu l'intention , cela'n'est que trop visible
, de faire de son estampe le pendant de celle du
Bélisaire , par M. Desnoyers , où l'on en voit une semblable:
mais ce n'est pas ce que les gens de goût cont
blâmé qu'il faut chercher à imiter. Quoi qu'il en soit ,
cette gravure mérite d'être placée dans tous les cabinets
des amateurs d'estampes ; elle ne peut que contribuer à affermir
la réputation déjà bien établie de M. Godefroy.
- M. de Guignesfils , vient de publierun Mémoire ayant
pour titre : Réflexions sur les anciennes Observations astro
nomiques des Chinois et sur l'état de leur empire dans les
tems les plus reculés . Quelques personnes ontprétendu que ,
dans ce Mémoire , M. de Guignes réfute victorieusement les
opinions reçues jusqu'ici parmi les savans sur l'antiquité des
observations astronomiques des Chinois . On les invite à
prendre la peine de lire le n° 222 du Mercure où ces observations
sont rapportées d'après les manuscrits du P.
Gaubil , et appuyées de l'autorité de ce savant misionnaire.
Non seulement M. de Guignes n'a pas détruit la réalité de
ces observations , mais il paraît même ne pas les avoir connues
, ne pas savoir dans quels livres elles se trouvent , ni
d'après quelles traditions elles sont rapportées . Il n'a nullement
discuté les conséquences astronomiques que nous en
avons déduites , et par lesquelles M. Laplace a prouvé que
ces observations ontété réellement faites IIOO ans avant l'ère
chrétienne . Cependant ces conséquences forment tout le
noeud de la question et on peut les résumer dans les deux
G
Aa2
372 MERCURE DE FRANCE ,
propositions suivantes. Les observations de Tcheou-Koung
donnent la latitude de la ville de Loyang telle qu'on l'observe
aujourd'hui : elles donnent aussi pour l'obliquité de
l'écliptique et pour la position du solstice dans le ciel , des
résultats qui s'accordent exactement avec les valeurs véri
tables que ces élémens devaient avoir 1100 ans avant l'ère
chrétienne , d'après les mouvemens séculaires des corps
célestes , mouvemens dont la théorie découverte seulement
depuis peu d'années , n'a pu être connue des missionnaires
et encore moins des Chinois. Voilà ce qu'il faut détruire
pour réfuter l'opinion que nous avons avancée ; mais voilà
ce que M. de Guignes n'a point fait.
AUX RÉDACTEURS DU MERCURE DE FRANCE .
MESSIEURS , je prie M. Renouard de vous envoyer un exemplaire
demonEuthanasie , et de vous deinander s'il ne seraitpas injuste de
confondre cet ouvrage avec l'Athanasie dont on a rendu compte dans
le405e nº du Mercure , quoique annoncée sous mon nom, et presque
sous le même titre ; mais qui n'en est , je pourrais le présumer, qu'une
contrefaçonfort défigurée.
Si je me trompe , c'est la faute de M. A. Z.; car en lisant l'extrait
fidèle qu'il prétend avoir fait de ces entretiens sur l'immortalité de
l'âme , il ne m'a pas été possible de reconnaître une seule de mes pensées,
un seul de mes raisonnemens , au milieu de cette merveilleuse
compilation de phrases prises au hasard , estropiées , comme le titre
même de l'ouvrage , et rapprochées ensuite avée autant d'esprit et de
goût que de logique et de bonne foi.
Serait-ce donc là ce qu'on doit regarder aujourd'hui comme un
modèle d'analyse philosophique ? En ce cas , je conseille à M. A. Ζ.
d'exercer son rare talent sur le Phédon de Platon ou sur celui du
célèbrejuifdeBerlin , Mendelsohn ; grâce à la même méthode , il en
fera sans beaucoup de peine une chose encore plus absurde ; et en
bouleversantde pareils monumens , ne recueillera-t-il pas beaucoup
plus degloire qu'en se bornant à parodier les innocentes méditations
d'un solitaire , que ses espérances consoleraient de critiques plus
sévères et plus ingénieuses , mais ne le rendent point insensible aux
suffrages qu'il avait le plus désirés .
M.A. Z. trouve dans mon ouvrage un déplorable mélange de frivolité
française et d'exaltation allemande. Il me pardonnera de ne
trouver dans ses censures , ni beaucoup d'exactitude allemande , ni
AOUT 1809 . 373
:
:

beaucoup de politesse française , ni même beaucoup de littérature
grecque , quoiqu'il ait si heureusement devine qu' Athanasie veut
dire Immortalité. S. H. MEISTER.
Réponse de M. A. Z. à la réclamation de M. S. H. Meister.
J'AVOUE ma faute ; j'ai mis Athanasie , au lieu d'Euthanasie. Mais
toute grave qu'elle est , cette faute ne compromet que moi , et sert
merveilleusement M. Meister. Feliz Culpa. J'ai peur d'être ici le
chien d'Alcibiade. Quant au livre lui-même , il reste ce qu'il était.
M. Meister sait bien que j'en ai rapporté les argumens les plus solides.
** Platon est un peintre admirable , un grand poëte dramatique. Ses
ouvrages sont ceux d'un homme inspiré par la vertu. Mais il estune
foule de points sur lesquels ce divin génie a étrangement déraisonné.
Son Phédon est un chef-d'oeuvre de folie et de talent. J'en appelle au
témoignage de Mendelshon lui-même. Ce juif, pour rendre le Phédon
supportable , l'a refait en entier , excepté dans la partie dramatique .
où Platon est au-dessus de tout. Mais qu'y a-t-il de commun entre le
Phédon etEuthanasie ? entre un philosophe que la religion proscrit , et
qui défend la religion, qui meurt injustement, et qui justifie les lois et
la Providence : et un docteur en théologie qui , plein de vie et de
santé , fait soutenir thèse à une pauvre femme agonisante , entre-mêle
ses argumens de madrigaux , et semble se jouer des questions les plus
sacrées?
NÉCROLOGIE .
A. Z.
M. MARIN (Louis-François-Claude ) (1) ,
membre de plusieurs académies censeur royal , lieutenant-généra
de l'amirauté , ancien secrétaire-général de la librairie et censeur de
la police de Paris , né à la Ciotat en Provence, le 6juin 1721 , est
mort à Paris , le 7 juillet 1809.
,
L'énumération que nous venons de faire des qualités qu'il prenait
indique les places qu'il occupa successivement avant la
révolution . Il paraît que dans ses fonctions de censeur , il poussa le
scrupule un peu loin. « J'ai vu , dit M. Gudin , j'ai vu M. Maria
> retranchermafoi d'une comédie et y substituer morbleu , préten-
> dant que la religion était moins blessée par ce mot que par l'autre ..
M. Marin figura dans le procès deGoerman; et Beaumarchais le
couvrit de ridicule , comme tous ses autres adversaires ..
(1) Dans un précédent No , nous avons annoncé la mort de
M. Marin , à l'article Chronique de Paris. Aujourd'hui nous donnons
la liste de ses ouvrages.
374 MERCURE DE FRANCE ,
Contemporain de Fontenelle , ami de l'abbé Barthélemy , M. Marin
aeu des relations avec Voltaire , J.-J. Rousseau , Duclos , Crébillon
père et fils , Marmontel , Helvétius , etc. Il travailla à la Gazette de
France , fut éditeur des OEuvres du Philosophe bienfaisant ( Stanislas ,
roi de Pologne ) , et donna au moins quelques notes pour la Bibliothèque
du Théâtre Français , du duc de la Vallière .
Le3 mars 1762 , M. Marin fit jouer à la Comédie française , Julie
ou le Triomphe de l'Amitié , comédie en 3 actes et en prose : le troisième
acte n'ayant pas réussi , l'auteur en refit un autre en vingtquatre
heures. Les comédiens occupés de l'étude d'une tragédie , différèrent
d'apprendre ces corrections ; d'autres circonstances retardèrent
encore la reprise de cette comédie : M. Marin prit le parti de faire
imprimer ses autres pièces de théâtre reçues et non représentées ,
savoir :
5 La Fleur d'Agathon ; Heureux Mensonge; Frédéric; les Grâces
de l'Ingénuité : il y en a une sixième dont nous avons oublié le titre .
Ces pièces ont été recueillies en 2 vol. in-8° , 1765. Les autres ouvrages
de M. Marin , sont :
Dissertation sur la Fable , 1745.- Traduction libre en vers de la
sirième Eclogue de Virgile , 1748. - Pastorale pour la Fête de madame
la comtesse de Rosen , 1747. -L'Homme aimable imité de
l'anglais , Thefine Genltelemann , 1 vol. in-12 , 1751. Ce qu'on a
dit , ce qu'on a voulu dire , Lettre à Mme Folio , in-8° , 1752. -
Histoire de Saladin , sultan d'Egypte et de Syrie , 1758 , 2 vol . in- 12 ;
nouvelle édition en 1763 ; cet ouvrage a été traduit en allemand.-
Epître d'Héloïse à Abeilard , traduction en prose de la célèbre lettre
par Pope , 1758 ; nouvelle édition , en 1766. Carthon , poëте ,
traduit de l'anglais . - Lettre de l'homme civil à P'homme sauvage
(J. J. ). Amsterdam , 1763 , in- 12 , - Lettre à Madame la princesse
de Talmont sur un projet intéressant pour l'humanité. Ode aux
mânes de la marquise de Rosen . Mémoire sur l'ancienne ville de
Tanrocentam ; Histoire de la ville de Ciotat ; Mémoire sur le port de
Marseille. Avignon , 1782 , in -12 .
M. Ersch, dans sa France littéraire , parle de deux parades dont
Marin serait l'auteur. Il n'en donne pas les titres; nous n'avons pu les
découvrir .
M. Desessarts , dans ses Siècles littéraires , dit que M. Marin est
auteur de plusieurs pièces détachées en prose et en vers , de plusieurs
discours , etc. Et qu'il a été chargé de l'édition du Testament politique
du cardinal de Richelieu , avec une préface , et des notes historiques .
:
AOUT 180g . 375
POLITIQUE.
La fête de S. M. s'approche : il est permis de croire
que les voeux qui lui seront adressés , que les hommages
qu'il recevra seront rendus plus solennels encore par la
présence du monarque dans sa capitale ; que Paris , en
saluant son Empereur , aura des actions de grâces à lui
rendre en même tems que de nouveaux tributs d'admiration
et qu'enfin , le prince héros de sa patrie , après
avoir encore dompté les ennemis obstinés de notre repos ,
de notre indépendance , et de l'incontestable suprématie
qui nous appartient , aura encore une fois accordé la paix
aux vaincus , en assurant par d'utiles traités le fruit de ses
glorieuses victoires .
,
C'est dans ce double espoir de revoir son monarque victorieux
et pacificateur , que Paris prépare l'une de ces fêtes
solennelles toujours honorées de sa présence et marquées
par quelques-uns de ses bienfaits ; elles célèbrent d'année
en année ces époques mémorables inscrites dans les fastes
du règne de Napoléon , dont bientôt les vastes salles de
notre palais municipal où elles sont empreintes , ne pourront
plus conserver la date , tant les faits héroïques se
pressent , tant les vastes conceptions et les grands résultats
se succèdent : aux nombreux trophées qui y sont déjà
élevés , aux inscriptions glorieuses quiy brillent , il faudra
cette année joindre encore , s'il est possible , la Bavière
délivrée aux champs de Ratisbonne , l'Italie sauvée des
horreurs d'une invasion , le nord de l'Allemagne arraché à
la fureur des partis , les trônes alliés affermis , les nations
amies appelées au partage des hautes destinées du Peuple
français , Vienne une seconde fois conquise , l'Autriche
perdant de riches provinces , le Danube rebelle
soumis par d'incroyables efforts , et deux fois témoins des
plus sanglantes luttes ; enfin , sans doute la paix de Schoenbruun
ou de Bude , couronnant tant de travaux politiques ,
tant de travaux guerriers , et marquant le seul et le véritable
but d'une vaste conquête que le génie de l'Empereur a
si rapidement fait succéder à la défense de ses alliés attaqués
et de ses provinces menacées .
Le mystère le plus profond couvre toujours les négociations
; fidèles au système que nous avons suivi de ne don
3-6 MERCURE DE FRANCE ;
ner au lecteur aucune indication qui ne soit précise, nous
n'irons pas , comme quelques journaux , au-devant de ses
espérances , et nous mettant indiscrétement dans une prétendue
confidence du cabinet, donner tels Etats à tel prince,
agrandir le territoire de tel souverain , ériger telle province
en souveraineté , et tel prince en roi; quelques feuilles allemandes
ont donné la preuve d'une très -grande sagacité
en disant qu'il était probable que les frontières de l'Autriche
seraient reculées vers l'est ; elles n'ont pas cru sans
doute se compromettre , et faire une révélation bien importante
, en assignant ce résultatdu traité qui se négocie ;
nous nous bornerons à citer cet exemple de l'empressement
des nouvellistes qui pour dire quelque chose l'un avant
l'autre , s'exposentsouvent à ne dire que des choses oiseuses
de la force de celle-là ; le lecteur ne demande pas de nouvelles
pareilles ; il nous reprocherait de dérober aussi vainement
un moment de son attention , et il aime bien mieux,
s'il est éclairé , s'il aime à calculer le jeu des événemens
politiques , que nous le laissions à ses propres réflexions ,
à ses rapprochemens , aux plans , aux rêveries mêmes qui
P'occupent et l'amusent , sûr que la vérité que nous aurons
à proclamer , réalisera ses voeux et confirmera ses espérances
.
L'armistice , heureux présage de la paix , en fait sentir
momentanément le bienfaisant résultat ; on se refuse à
croire qu'un général autrichien M. de Giulay ait refusé
d'obéir à son souverain et de rendre cette citadelle
de Gratz que la victoire de Wagram devait faire tomber
d'elle-même ; le bruit cependant en a couru , et le
général Vendame a été désigné comme marchant dans le
dessein de ramener à l'obéissance un chefindiscipliné , et
sa troupe égarée; le silence gardé à cet égard donne lieu de
croire que c'était un faux bruit : il en est de même des
efforts qu'auraient fait les Tyroliens pour conserver les
Autrichiens parmi eux , et pour enchaîner leurs prétendus
libérateurs ; l'armistice est exécuté dans toutes ses parties ,
dans celles mêmes qui n'étaient que le résultat de celles
spécifiées ; le retour au quartier-impérial des généraux Durosnel
et Foulers , ne laisse à cet égard aucun doute , et
commande la plus parfaite sécurité .
L'armistice est exécuté sur les frontières de Saxe et de
Bohême ; les forces autrichiennes régulières se sont retirées
sur Egra , en rentrant dans les possessions de leur souverain;
Dresde est réoccupé par le général Thielmann ,
AOUT 1809. 377
:
leduc de Brunswick-Oels seul , et aussi dit-on l'ancien
électeur de Hesse , tiennent encore non la campagne ,
mais , si on peut le dire , les grands chemins , à la tête d'un
-ramassis d'hommes , suivant l'expression noble du généralissime
autrichien , sans drapeau et sans patrie; leurs
chefs imprudens , insensés on désespérés , allient leur
sort à celui de Schill , hazardent également leur existence ,
et dans des périls sans gloire , dans des entreprises honteuses
, dans des coups de mains furtifs , s'assimilent à ce
partisan audacieux dontla triste fin eut dû servir d'exemple .
Ils ne peuvent faire la guerre à des soldats , ils la font
aux campagnes , aux villes sans défense , aux propriétaires
sans appui , enfin pour dire en un mot toute la grandeur
de leur plan et de leurs moyens , et pour désigner leur
force par la nature des ennemis qu'ils choisissent, ils font
la guerre aux journaux , et promettent des châtimens sévères
aux écrivains périodiques de l'Allemagne qui ont
traité leurs altesses avec peu de respect , et donné à leurs
bandes des épithètes trop analogues à leur manière de
combattre et de faire la guerre. Les journaux allemands
ont très-bien soutenu l'attaque ; ils sont nombreux comme
on sait , et pourraient au besoin former aussi un corps de
partisans : mais on espère à Francfort , à Dresde ,
* à Augsbourg , à Munich , à Stutgard et partout où ces
écrivains ont établi leurs quartiers , que la conclusion de
la paix s'étendra jusqu'à eux , et que peut être ils traiteront
de puissance à puissance , avec les personnages illustres
qui leur ont fait l'honneur de se déclarer leurs ennemis .
S. M. le roi de Westphalie est retourné à sa cour , après
avoir accompli l'objet pour lequel il s'était mis en campagne.
Il va commander sur le Bas-Elbe et dans les anséatiques
les troupes qui s'y réunissent et qui sont destinées
à observer tous les points d'attaque que pourrait se
proposer la grande expédition anglaise; dans le cours de
son voyage , S. M. a été assez heureuse pour joindre aux
traits qui caractérisent sa carrière politique , un trait de dé-`
vouement et d'humanité qui l'honore : il a sauvé de sa
main , et à son propre péril , quelques cavaliers de sa
garde qui périssaient dans une rivière dangereuse . A Cassel
, il a reçu tout le corps diplomatique et particulièrement
le prince Repnin , ambassadeur extraordinaire de S. M.
l'Empereur de toutes les Russies .
Les Polonais et les Galliciens redevenus Polonais , continuent
à donner des preuves éclatantes du plus ardent
378 MERCURE DE FRANCE ,
amour de la patrie. L'armistice est pour eux un moment
utile de réunir leurs forces , de se former etd'organiser leurs
braves soldats : on annonce que leur armée a reçu des
cocardes , des aigles françaises , qu'ils sont organises à
l'instar des armées de S. M. On prétend que le prince qui les
commande recevra le titre de vice-roi ; quelque soit son titre ,
il en a un très-glorieux dans l'emploi qu'il a fait des forces
qui lui étaient confiées , et dans les marques de satisfaction
qui lui ont été données par le monarque français .
L'armistice a déjà produit jusqu'en Turquie l'effet salutaire
qu'on en devait attendre. Le général Gardanne qui
arrivait de Perse à Constantinople , a vu cet effet , et la
terreur qu'il a répandu dans le parti ami des Anglais; il
paraît faux , comme l'avait annoncé la gazette de Berlin ,
que les Serviens aient été attaqués et défaits par les Turcs ;
Czerni Georges au contraire occupe de fortes positions , et
est en communication avec les Russes ; la nouvelle a du
être répandue par le parti anglais , et s'est mal à propos accréditée
en Allemagne ; c'est un des bruits de cette nature
que dément , dans les termes suivans , la gazette royale
de Kænisberg :
« D'après les nouvelles particulières qu'on reçoit de
Dantzick , on parle de plus en plus dans cette ville , des
préparatifs de la Prusse , de ses recrutemens , etc .; et il ne
serait pas invraisemblable que quelques oisifs et quelques
imprudens qui se trouvent en Prusse , amusassent avec de
semblables nouvelles , eux , leurs connaissances et leurs
amis , et remplissent par des armemens et des débarquemens
les lacunes de leurs correspondances ; car , en tems
de guerre , le théâtre des combats que se livrent les étrangers
, doit fournir à chaque courrier de grands événemens .
Les observateurs paisibles et éclairés de la ville de Dantzick,
savent apprécier ces oisifs , comme les jugent ici les gens
instruits .
" Ce qu'il y a de vrai dans tous ces bruits se réduit à ce
que les troupes prusiennes qui sont , comme on sait , nouvellement
organisées , et s'exerçaient jusqu'ici par compagnies
et par bataillons , seront exercées aussi à l'avenir par
régimens , autant que cela pourra se faire sans surcharger
le pays , et quand elles auront atteint , dans la tactique de
détail , la dextérité nécessaire , elles se formeront dans les
hautes
pratiquait autrefois avec de
grandes masses et avait été tout à fait interrompu depuis
quatre ans . Au milieu des bruits de cette sorte qui se repro
manoeuvres ; ce qui se
AOUT 180g. 379
:
duisent depuis tant de mois et qui sont successivement
contredits les uns par les autres , on ignore s'il faut en chercher
la source dans une loquacité irréfléchie , ou dans la
malignité. »
Quelques journaux étrangers contre lesquels il ne faut
cesser de se tenir en défiance , ont aussi publié des états :
1º des contributions qu'ils assurent avoir été imposés à l'Autriche
; 2º des domaines hanovriens assignés à des grands
dignitaires , maréchaux , ministres et généraux de l'Empire
français. Ces sortes de publications devançant celles des
actes de l'autorité, ne peuvent être que très-inexactes . Si les
titres mêmes ont peu d'exactitude , peut-on compter sur
celle des assignations , qui au reste s'éléveraient suivant
l'état publié , à la somme de deux millions trois cents mille
francs de revenu .
Il paraît que c'est à Madrid que la nouvelle de l'armistice
a produit le plus d'effet , ainsi que dans toute l'Espagne
: il n'a pu s'étendre jusqu'aux troupes françaises qui
y sont en présence des insurgés; mais il a en quelque sorte
l'effet qu'il obtient dans le Nord: du moins on ne reçoit la
nouvelle d'aucun engagement sérieux : les troupes qui occupent
le Portugal paraissent avoir fait un mouvement , le
maréchal Soult a dû marcher contre elles , tandis que le
général Suchet , en poursuivant les avantages des deux victoires
de. Belchitz et de Sarragosse , a tout à fait repoussé
ses ennemis jusques dans les lieux les plus inaccessibles des
montagnes ; les journées de Belchitz et de Saragosse n'ont
point échappé à l'oeil qui apprécie tous les services , et veut
qu'à l'instant ils soient récompensés ; des titres d'honneurs
ont été envoyés des champs d'Ebersdorff, aux champs de
Saragosse, et levainqueurdeWWaagram les décernait pardelà
le Danube aux braves qui soutiennent l'honneur de ses
armes au-delà des Pyrénées . De son côté , le roi a pris une
mesure dont l'apparente sévérité ne peut être dictée que
par la clémence ; elle doit détacher du parti des insurgés
une foule d'hommes égarés , et les ramener au sein de la
patrie par les sentimens qui les attache à leurs familles . Le
même roi a décerné d'honorables témoignages de sa satisfaction
à MM. Percy et Desgenettes , inspecteurs-généraux
du service de santé des armées françaises actuellement en
Espagne; il est à remarquer que , dans le même moment ,
M. Percy recevait aussi du roi de Prusse et de l'Académie
de Berlin les distinctions honorables dues à ses services et
à ses talens .
380 MERCURE DE FRANCE ,
La presqu'île de Naples paraît bientôt cesser d'être me..
nacée par les Anglais , qui toujours nient leur association
avec les insurgés qu'ils arment et qu'ils vomissent sur la
côte . On a vu , porte une lettre écrite de Scilla , rentrer dans
le port de Messine quatre régimens anglais , et en outre
plusieurs régimens formés d'insurgés , ce que le peuple napolitain
appelle les brigands enrégimentés. Dans ces circonstances,
le roi a reçu des preuves touchantes de l'affectionde
toutes les classes de citoyens , des dons patriotiques
ont été offerts et destinés à des constructions maritimes .
Le ror, par un décret , a assuré des récompenses aux familles
qui ont souffert du brigandage , et aux braves qui ont
rendu des services à l'Etat. C'est à ces récompenses que seront
consacrés les produits des biens des émigrés en Sicile
qui entretiennent dans leur patrie les horreurs de la guerre
civile et à la fois de la guerre étrangère. Le 15 août présent
mois , ces dispositions doivent être exécutées .
Nous annoncions dernièrement que les négociations entamées
entre la Suède et la Russie faisaient espérer une
paix prochaine entre ces deux Etats et leur réunion contre
l'ennemi commun. Les dernières nouvelles tendraient à
faire croire que ces dispositions ont éprouvé quelques difficultés
. L'ambassadeur suédois n'est pas encore parti pour
Stockholm ; on prétend que les Russes veulent pour condition
sine quâ non , que la Suède ferme absolument tous ses
ports aux Anglais . Cependant la diète continue toujours
ses séances ; le ci-devant ministre des affaires étrangères
s'est retiré dans ses terres . Le ci-devant roi a fixé son séjourdans
une île située au milieu du lac Weter , dans une
situation très-pittoresque. La reine douairière s'est réndue
au château d'Ulrisdalch poury passer l'été . Une médaille a
été frappée à l'occasion du couronnement du nouveau roi ;
elle porte ces mots : Charles XIII, rot de Suède, des
Goths et des Vandales , couronné en 1809; et sur le
revers ces mots : Le bien du peuple est une suprême loi;
'il se confirme au reste qu'il a été conclu à Stralsund, entre
le général baron de Caudras et le colonel suédois. M. d'Engelbrechten
, une convention en vertu de laquelle le cours
des postes est rétabli par Stralsund entre le royaume de
Suède et le nord de l'Allemagne.
Al'instant où nous écrivons , les projets des Anglais se
dévoilent , et la destination de leur grande expédition est
connue : avantde la tenter , ils en ont singuliérement grossi
la force , la flotte doit être de 23 vaisseaux de ligne , 6 fré
AOUT 1809 . 381
gates , 9 chaloupes , 2 bombardières , 7 brick, 2 cutters ;
F'armée doit former cinq divisions , sous les ordres du lieutenant-
général Chatam, nom de mauvais augure dans une
entreprise contre la France : on n'a oublié ni les brûlots, ni
les chaloupes combustibles , ni les fusées incendiaires de
Congrève : cet immense appareil , pour lequel l'Angleterre
asacrifié des sommes immenses , et certainement tout ce
qui lui restaitd'hommes disponibles , avait pour objet d'attaquer
et de détruire à Flessingue la flotte française , de
s'emparer de l'île de Walcheren et de la place , et ensuitede
faire undébarquement sur les points voisins d'Anvers pour
y surprendre la ville ety détruire les immenses arsenaux de
marine et de construction qui y sont établis . Les lettres
d'Anvers portent que l'ennemi a tenté des débarquemens
sur deux points de l'île de Walcheren , et que le général
Monnet , qui y commande , et dont les moyens de défense
avaient été assurés , les a déjà repoussés. Ils ont lancé
quelques bombes sur Flessingne ; mais déjà la flotte était
en sûreté , elle avait remonté l'Escaut et se trouvait à l'abri
de toute attaque dans le bassin d'Anvers ; la ville est en
état de défense , et déjà sur tous les points environnans les
mesures sont prises pour la marche des troupes françaises
destinées à ladéfense des côtes. Le général Sainte-Suzanne
y commande en chef; son quartier-général , aux dernières
nouvelles , était à Anvers , où des troupes françaises arrivaient
de toutes parts; le général-sénateur Rampon est
arrivé à Bruges avec la réserve de Boulogne ; toutes les
garnisons de cette ligne de forteresses justement appelée la
Frontière-de-Fer , s'ébranlent et se portent sur la côte; les.
gardes nationales prennent de l'activité et remplacent les
troupes de ligne; le mouvement s'étend jusqu'à Paris , où
des bataillons et escadrons de dépôt ont passé , se dirigeant
vers le Nord en toute diligence.
Les Anglais en tentant leur expédition en ont exagéré les
forces ; quand l'ensemble des dispositions rapidement
prises par le gouvernement , aura rendu leur entreprise
vaine , ils chercheront à diminuer l'idée qu'ils ont euxmêmes
donnée de l'immensité de leurs moyens , et de l'étendue
de leurs projets sur la côte de Flandre. Mais ce qu'il
leur sera impossible de dissimuler , c'est le but réel de
l'expédition , le motif secret qui les anime , la pensée
constante qui les dirige. Dans cette expédition , est-il question
des intérêts de l'Autriche ? Les Anglais concourentls
à la défense de leurs alliés par une puissante diversion?
382 MERCURE DE FRANCE ,
Leur descente liée à un plan militaire , a-t-elle pour but
de favoriser dans le nord de l'Allemagne les progrès des
Autrichiens en Saxe , de leurs partisans en Westphalic ,
en Hanovre ? Leur expédition encore pourrait renforcer
leurs troupes épuisées et inactives en Espagne , relever le
courage des rébelles , rendre l'espérance au général Blake ,
et quelquelques mouvemens au marquis de Wellesley ;
mais non : les Anglais n'ont jamais fait la guerre pour
favoriser , pour soutenir leurs alliés : ils les provoquent à
la guerre pour occuper les forces françaises et s'en garantir ;
quant à eux , ce ne sont pas les troupes françaises qu'ils
cherchent, ce sont les vaisseaux, les ports , les arsenaux ,
les magasins , les chantiers ; la marine française , sa réorganisation
, sa recréation rapide , ses succès certains aussitôt
que le génie français pourra y être consacré , voilà
l'objet de leur terreur , voilà leur épouvantail , voilà le
seul serment auquel ils sont fidèles , le seul traité qu'ils
reconnaissent ; que l'Autriche soit entraînée dans une lutte
insensée , par l'appât de quelques subsides , qu'elle succombe
dans cette lutte tant de fois malheureuse , il importe
peu aux Anglais , et le continent devrait l'avoir appris ;
ce qu'ils veulent c'est que le continent , et sur-tout la
France , n'ait pas un seul vaisseau , et n'ait point de commerce
; après cette tentative sur Flessingue , dans une
situation telle que celle de l'Autriche , cette vérité est-elle
assez démontrée ?
L'un de leurs papiers fait à leurs ministres un autre
reproche , c'est d'avoir hazardé cette expédition trop tard ,
d'avoir attendu que notre empereur fit reconnaître par les
conditions de l'armistice , la véritable et douloureuse position
des vaincus , que le Tyrol fut abandonné , le Nord
pacifié , que Blake fut honteusement battu en Arragon , et
les troupes françaises ralliées et réunies contre l'expédition
du Portugal. A Flessingue , dit le Morning- Chronicle ,
que feront les Anglais pour l'Autriche , pour l'Espagne ,
pour l'Angleterre même ? Nous apprendra-t-on qu'on a
brûlé quelques magasins de cordages pour prix des plus
grands sacrifices que l'Angleterre ait jamais faits ? Et penset-
on trouver l'ennemi sans défense quand déjà il a tous ses
moyens disponibles : ces alarmes sont si pressantes que
nous ne pouvons apprendre trop tôt le retour d'une expédition
partie trop tard. "
On voit que tout anglais qu'il esi , le Morning-Chronicle ,
ne s'abuse ni sur le but réel des ministres , ni sur le sort
AOUT 1809 . 383
que doit avoir leur entreprise , ni sur l'effet que cette entreprise
doit avoir sur l'esprit des alliés compromis pour
la cause secrète des intérêts de l'Angleterre ; quelques
jours sans doute , et il pourra en dire davantage , l'événement
aura justifié ses conseils , ses prédictions et ses
regrets tout à fait patriotiques .
ANNONCES .
Electricité animale , prouvée par la découverte des phénomènes
physiques et moraux de la catalepsie histérique et de ses variétés , et
par les bons effets de l'électricité artificielle dans le traitement de ces
maladies ; par M. Peletin père , D. M., président honoraire et perpétuel
de la Société de Médecine de Lyon , membre honoraire de l'Académie
des sciences , et de la Société d'Agriculture de la même ville , associé
correspondant des Sociétés de Médecine de Grenoble , Nimes , Aix-la-
Chapelle , ancien inspecteur des hôpitaux civils et militaires des be et
18e divisions de l'armée du Rhin , membre du Conseil général du
département du Rhône , et commissaire pour le gouvernement près le
jury d'instruction de l'Ecole vétérinaire impériale du département du
Rhône . - Un gros vol. in -8°, de 500 et quelques pages , compris
une Notice historique sur la vie et les ouvrages de l'auteur ; un avis
aux médecins présens et à venir ; et un avertissement , dont il est précédé.
- Prix , 6 fr . , et 7 fr . 75 cent. franc de port. Chez Gautier
et Bretin , libraires , rue Saint-Thomas-du-Louvre , nº 30. A. Lyon ,
chez Reymann et compe , libraires , rue Saint-Dominique , nº 63. -
1808 .
Dictionnaire grec français , composé sur l'ouvrage intitulé : Thesaurus
lingæ græcæ , de Henri Etienne , où se trouvent tous les mo's
des différens âges de la langue grecque , leur étimologie , leur sens
propre et figuré , et leurs divers acceptions justifiées par des exemples ;
par J. Planche . Un très -fort vol . , grand in-8° ( petit- texte sur trois
colonnes ) , de plus de 1500 pag. Prix , br. 16 fr .; relié en parchemin ,
17 fr . 50 c .; relié en basanne , 18 fr . Chez Lenormant , imprimeurlibraire
, rue des Prêtres - Saint-Germain-l'Auxerrois , n° 17 .
Les souffrances du jeune Werther , par Goëthe ; nouvelle traduction
, ornée de trois figures en taille-douce. - Unvol. in-8°. Prix,
papier fin , 6 fr. , et 6 fr. 75 c . franc de port. - Papier vélin , fig .
avant la lettre , to fr . , et 10 fr . 75 c. franc de port. - Chez
H. Nicolle , libraire , rue de Seine , nº 12 .
384 MERCURE DE FRANCE , AOUT 1809 .
Voyage en Espagne du chevalier Saint- Gervais , officier français , et
lesdivers événemens de son voyage ; par M. de Lantier , ancien chevalier
de Saint-Louis; auteur des Voyages d'Antenor , etc. etc. , avec
de jolies planches gravées en taille-douce , et le portrait de l'auteur.
Deux vol . in-8°. - Prix , 11 fr . et 13 fr . franc de port.
Arthus-Bertrand , libraire , rue Hautefeuille , nº 23 .
- Chez
Autres ouvrages de M. de Lantier , qui se trouvent à la même adresse.
Voyages d'Antenor en Grèce et en Asie , avec des Notions sur
l'Egypte ; manuscrit gréc trouvé à Herculanum , traduit par M. de
Lantier , dixième édition , revue , corrigée et augmentée par l'Auteur ,
3 vol. in-8º , beau papier , avec 5 jolies gravures . Prix , 12 fr . et
16 fr. franc de port.
1
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6 fr. et 9 fr. franc de port
Les Voyageurs en Suisse , 3 gros vol. in-8° , avec le portrait de
l'auteur , gravé par Gaucher. Prix , 15 fr. et 20 fr . franc de port.
- Le même , sur papier vélin , 30 fr . et 35 fr . franc de port.
Contes en prose et en vers , suivis de Pièces fugitives , du Poëme
d'Erminie , et de Métastase à Naples ; deuxième édition , 2 vol. in-8° ;
augmentée de plusieurs Contes inédits ; avec 3 jolies gravures . Prix ,
8 fr. et 11 fr. franc de port.
AVIS. - On a mis en vente depuis quelques semaines , à Paris ,
un volume in-8° , que l'on pourrait prendre , d'après son titre et les
annonces , pour la réunion des rapports complets , faits par MM. les
Secrétaires perpétuels de l'Institut à S. M. l'Empereur sur l'état des
Sciences , des Lettres et des Arts en France , depuis 1809. Plusieurs
personnes qui ont acheté ce livre y ont été trompées. C'est simplement
une réimpression , d'après le Moniteur , sans doute , des discours
prononcés par les rapporteurs dans le Conseil d'Etat , et qui ne
sont que les Préfaces , en quelque sorte , de leurs rapports , qui
s'impriment à l'imprimerie impériale , par ordre de S. M. L'éditeur
de ce volume a placé à la fin des notes relatives aux discours des
secrétaires perpétuels de la Classe des sciences . Il serait possible que
ces notes eussent pour objet principal de compléter le volume ou de
déguiser une espèce de contrefaçon qui , cependant , ne serait réelle
et répréhensible que si l'on réimprimait ainsi l'édition originale qui se
termine à l'imprimerie impériale, C'est à ceux qui auraient ce projet
à faire leurs réflexions : nous ne voulons que prévenir le public qu'it
ne trouverait point dans le volume désigné les rapports complets
qu'il pourrait y chercher. Ce volume a été , dit-on , imprimé en
Hollande.
1
MERCURE
DE FRANCE .
DEPT
DE
LA
SEINE
N° CCCCXXI . - Samedi 12 Août 1809.5
POÉSIE .
ODE AU POÈTE GODOLIN (1) .
(Ouvrage couronné par l'Académie des Jeux Floraux, le3 mai 1809.)
O vous', qu'une sublime audace
Aconduits au sacré vallon ;
Qui marchez sur les pas d'Horace ,
De Pindare et d'Anacréon ;
Des bords rians de l'Hippocrène ,
Vers la cité Palladienne (2) ,
Accourez , joyeux Troubadours ;
Et que vos chants aimés de Flore ,
Ramènent au Temple d'Isaure
Les jeux , la gloire et les amours .
Venez ; un aimable délire
Egare et transporte mes sens .
Godolin , prête-moi ta lyre :
C'est toi que célèbrent mes chants .
Agrandis , embrase mon âme ;
Donne-moi cette heureuse flamme
Qui fit le charme de tes vers .
(1) Ce poëte , l'Homère de l'Occitanie , était né à Toulouse , où il
mourut à 70 ans , le 10 septembre 1649. Ses poésies ont de la vivacité,
du naturel , des saillies ; mais la plupart tiennent au langage du pays ,
et perdraient tout leur sel dans une traduction .
M. Titon du Tillet a placé Godolin dans son Parnasse Français; et
la ville de Toulouse en a fait mettre le buste à l'Hôtel du Capitole , à
côté de celui du poëte Mainard , son compatriote .
Diot. des Poëtes Français ...
(2) Toulouse mérita , dès les tems les plus reculés , le titre glorieux
de Palladienne.
Bb
386- MERCURE DE FRANCE ,
1
7.
Fidèle aux lois de l'harmonie ,
Je saurai plaire à ta patrie ,
Enlui rappelant tes concerts.
La tête de fleurs couronnée (3 ) ,
Tu chantes , ami des neuf Soeurs ,
L'aimable fils de Dionée ;
Tu peins Bacchus et ses fureurs ;
Ta muse légère et badine
Du folâtre amant de Corinne
Imite la touchante voix ;
Bientôt , prenant un vol superbe ,
Tu vas , émule de Malherbe ,
Célébrer le meilleur des Rois (4) .
Tel , quittant ses grottes humides ,
Palais vaste et voisin des Cieux ,
Le Nil , auprès des pyramides
Roule ses flots mystérieux ;
Tantôt sur la brillante arène ,
Tranquille et pur il se promène ,
Tantôt furieux , indompté ,
Il s'élance ; et loin du rivage ,
Sous l'apparence du ravage ,
Il porte la fécondité.
Godolin , un métal frivole
N'est point l'objet de tes travaux ;
Tu sais que l'orgueilleux Pactole
Du Permesse souille les eaux .
(3) Il fut couronné aux Jeux Floraux, le 3 mai 1609. Il y a précisément
deux siècles .
(4) Il se montra véritablement poëte , soit qu'il voulût prendre la
Lyre de Pindare , la flûte de Théocrite ou le luth d'Anacreon .
La France pleurait le meilleur de ses Rois . Le chant lyrique que
Godolin consacra à l'expression de cette douleur universelle , est
encore dans le coeur et dans la mémoire de tous ses concitoyens .
Aucune voix plaintive ne fit jamais entendre sur le Parnasse des
sons plus attendrissans que les premières stances de ce chant funèbre .
Tout à coup ses pensées et son style s'élèvent pour chanter les vertus
guerrières et les triomphes de son héros. Tel que Pindare , il monte à
une hauteur qui étonne les maîtres de l'art , ceux même que le génie
poétique amis en commerce avec les Dieux.
Elogefunèbre de Godolin , par M. Poitevin.
AOUT 1809. 387
Je te vois , nouvel Aristide ,
Dédaigner la faveur perfide
Et les chaînes d'or de Plutus .
Pourrais-tu craindre l'indigence ?
Toulouse honore et récompense
Et le génie et les vertus (5) .
1
Mais les vertus et le génie
Pleurent déjà sur ton cercueil ;
Déjà la triste Occitanie
Apris ses longs habits de deuil.
Apollon fuit de nos campagnes ;
L'écho fidèle des montagnes
Redit les plaintes des pasteurs ;
La cour de Flore est moins brillante;
De Céphale la jeune amante
Anos regrets mêle ses pleurs.
Dieux ! quel spectacle magnifique (6)
Tout à coup frappe mes regards ?
Des Grecs est-ce une fête antique ?
Est-ce le triomphe des arts ?
Un cortége pompeux s'avance ,
Et conduit auprès de Clémence
Le Pindare de la cité.
Chantre digne de notre hommage ,
Avec toi Clémence partage
Sa tombe et l'immortalité.
(5) La ville d'Athènes dota les filles d'Aristide. « Les Capitouls
> prodiguèrent leurs largesses au favori des Muses , et consacrèrent sa
>mémoire par une noble apothéose. »
On lit au Capitole, sous le buste de Godolin , les quatre vers
suivans :
Musarum, Godeline, decus sic oraferebas
Lyrida dum caneres Berteriumque nemus .
Non meliora tuis tentabit carmina Apollo ,
Tectosagum grato dum volet ore loqui.
(6) Sur la proposition de M. l'abbé Jammes , membre très-distingué
de l'Académie des Jeux Floraux , les cendres du poëte Godolin
furent transportées le 14 juillet 1808 , du cloître des Grands-Carmes ,
dans l'église de la Daurade où repose Clémence Isaure. La cérémonie
fut pompeuse; le concours du peuple était immense.
Bb a
388 MERCURE DE FRANCE;
Sur les pas brillans d'Uranie ,
Tu franchis le parvis des Cieux.
Lehéros , l'homme de génie
Sont admis au palais des Dieux.
Le fier enfant de la victoire ,
Parcourt le Temple de la gloire
Avec son poëte chéri .
Saisissant la harpe sonore ,
Godolin fait ouïr encore
Les louanges du grand Henrí.
Des Béarnais le prince aimable
Sourit au chantre toulousain ;
Horace abandonne la table ,
Ses amiset son luth divin.
Tibulle accourt avec Délie ;
Catulle amène sa Lesbie;
Du troubadour ingénieux
L'humble idiôme a su leur plaire .
Une langue n'est plus vulgaire ,
Dès qu'on la rend digne des Dieux.
Aussi long-tems que sur nos têtes
Roulera le char d'Apollon ;
Que le grand peuple dans ses fêtes
Célébrera Napoléon ;
Les Nymphes de ces belles rives ,
Godolin , seront attentives
A tes accords doux et flatteurs ;
Ta gloire et celle de Clémence ,
De l'envie et de l'ignorance
Braveront les vaines clameurs .
1
Par M. AUGUSTE RIGAUD.
LE MARIN PHILOSOPHE.
AIR : De Marianne.
CHACUN a sa philosophie ,
Un marin a la sienne aussi ;
Sur ma frégate , je défie
Et les chagrins et le souci :
Pour les dompter ,
Les éviter,
1
AOUT 1809 . 389
Toujours j'embarque avec moi la folie ;
Dans le hamac
Sur le tillac ,
Je me distrais en fumant mon tabac;
Lorsque ma pipe est allumée ,
Je me dis : que sont les grandeurs ,
Les biens , l'amour et les honneurs ? ...
Ma foi de la fumée . ( ter. )
Comme un autre , dans ma jeunesse ,
J'ai vécu sur le Continent ,
Et , je le dis avec tristesse ,
La terre est un sot élément :
Plus d'un faquin
Ex-Pasquin ,
N'y paraît grand que par mainte bassesse ,
Et de son char
Unpeu plus tard
Sur vous il jette un coup-d'oeil goguenard :
Quant à moi , si la mer est douce ,
Je ris , je chante sur le pont ;
Là , je ne crains pas qu'un fripon ,
En passant , m'éclabousse. (ter .)
Traversant la mer de la vie ,
Tâchons d'arriver à bon port ;
Vivons sans haine , sans envie ,
Toujours contens de notre sort :
De la gaîté ,
De la bonté ,
1
D'être immortels n'ayons pas la manie;
Leplus savant
A, bien souvent ,
Vuses écrits emportés par le vent :
N'usons donc point en vain notre enore.
L'onde coule , l'homme s'en va;
Et morbleu , dans cette mer-là ,
On ne jette pas l'ancre . (ter. )
A. P. DE SAINT-SEVERIN.
ENIGME .
Je suis une lourde femelle ,
Et fais un pénible métier ;
390 MERCURE DE FRANCE ,
J'ai le titre de demoiselle ,
Et la charge d'un roturier.
Al'amant qui vient m'embrasser
Je tends les bras et j'entré en danse;
C'est par moi qu'il peut enfoncer
L'ennemi qui fait résistance.
Jamais aux champs , à la ville toujours ,
Ou sur les grands chemins ; j'y prête mon secours ,
Et quoique vers la nuit je songe à la retraite ,
Abattre le pavé l'on me voit toujours prête .
S ........
LOGOGRIPHE .
QUOIQUE muet je parle et qui me voit m'entend ;
Je trompe quelquefois , mais je trompe gaîment.
A
Aux amans je sers d'interprète ;
Je suis une monnaie assez en cours chez eux ;
La prude en est avare , au lieu que la coquette
En fait des charités à plus d'un malheureux.
Ce fut peut- être à moi que Vénus dut la pomme;
Mais , lecteur , en détail si tu veux me saisir ,
Ma première partie est une faible somme ,
Etma seconde un grand plaisir.
CH. DE B**.
CHARADE .

MON premier du parterre est un triste ornement;
Mon second est pour l'âne un fort bon aliment ;
Derrière mon entier l'amour va se nichant.
S........
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE
insérés dans le dernier Numéro .
Le mot de l'Enigme du dernier Numéro est Lanterne.
Celui du Logogriphe est Rêver , dans lequel on trouve deux fois
ré(note de musique) , et Eve.
Celui de la Charade est Pis-ton .
AOUT 1809 . 391
LITTÉRATURE ET BEAUX-ARTS .
ESSAI SUR LA PREMIÈRE FORMATION DES LANGUES , ET SUR LA
DIFFÉRENCE DU GÉNIE DES LANGUES ORIGINALES ET DES
LANGUES COMPOSÉES : traduit de l'anglais d'ADAM SMITH ,..
avec des notes . Suivi du Ier livre des Recherches sur
la langue et la philosophie des Indiens . Extrait et traduit
de l'allemand de F. Schlegel; par J. MANGET ,
professeur de belles-lettres dans l'Académie de Lausanne
, etc. Un vol . in- 12 , de 230 pages . A
Genève , chez Manget ; et à Paris , chez Ant. Aug.
Renouard , libraire , rue Saint-André-des-Arcs , nº 55 .
1809 .
- -
DANS cet essai sur la première formation des langues ,
et sur la différence des langues originales et des langues
composées , Adam Smith suppose l'homme à ce degré
d'expérience et de maturité où faisant de ses affections
et de ses sensations l'objet de sa pensée , il cherche le
moyen d'exprimer les unes et les autres , et se crée une
langue. Toute langue , considérée sous ce point de vue ,
sera donc un système raisonné de signes , plus ou moins
étendu , un instrument d'une composition plus ou moins
compliquée , et dont les pièces diverses , comme celles
de toute autre machine , seront inventées dans divers
tems . Smith s'attache uniquement ici à démèler dans
quel ordre se sont faites ces inventions successives . Telle
est l'idée fondamentale de ce petit traité , dont nous
allons présenter les principaux résultats .
Selon Smith , Thomme n'est porté par son instinct à
parler que pour exprimer un fait , un événement . Mais
un événement , quelque simplicité qu'on lui suppose , est
toujours réductible à un certain nombre de parties , dont
la plus apparente sera , par exemple , tel ou tel objet
extérieur , telle ou telle action . Cet objet ou cette action
est la seule chose qui arrête actuellement l'esprit de
Thomme , et qui lui fait créer un signe , un cri , un mot,
lequel sera de l'espèce de ceux que l'on a appelés depuis
392 MERCURE DE FRANCE ;
substantifs , ou verbes . Voilà le premier effort de l'esprit
pour décrire un événement. Voilà le premier élément du
discours .
Mais il y a dans l'esprit de l'homme deux impulsions
contraires qui le retiennent et le poussent tour à tour
dans l'invention du langage . La première est cette aptitude
si prompte à saisir dans les objets l'analogie qui
les rapproche . L'autre est cette tendance si tardive à
découvrir les différences qui les séparent. Par l'une ,
l'homme généralise et confond tout ; par l'autre , il particularise
et distingue tout. Toutes les opérations de
l'esprit rentrent dans ces deux opérations , dont l'une est
un mouvement de la nature , et l'autre un produit de la
nécessité . D'où il suit que , dans l'origine , la première
de ces opérations est trop précipitée pour n'être pas souvent
dangereuse ; et que le plus grand obstacle aux progrès
de l'esprit , c'est l'effort qu'il doit faire pour s'apercevoir
enfin que l'analogie qui l'entraîne ne lui montre
une chose dans les corps , etc. , que pour lui en cacher
mille .
Cette seconde vue de l'esprit l'engage dans de nouvelles
créations , et produit les adjectifs . Mais ici encore,
il a mille ressources pour créer le moins possible en
apparence , et plier néanmoins le langage à l'expression
de toutes ses idées. Tantôt il invente , pour le même
objet , des mots nouveaux , destinés à représenter cet
objet dans telle ou telle circonstance , avec telle ou telle
qualité (1 ) . Tantôt , pour ne point séparer les qualités des
objets , il attache aux substantifs des terminaisons différentes
; et c'est par cet artifice qu'il exprime , à la fois , et
les choses , et les rapports très-multipliés qu'elles présentent
, sõit de sexe , soit de grandeur ou de petitesse ,
(1 ) C'est ainsi que dans l'Arabe , il y a mille substantifs pour le
chameau ; mille pour exprimer une épée ; cinq cent pour le lion ;
quatre cents pour signifier calamité ; deux cent pour le serpent ; un
nombre prodigieux pour le palmier qui produit des dattes . Les
Lappons ont vingt-huit termes pour le renne. Dans l'allemand ,
(ancien et moderne ) , il y a cent onze termés pour le cheval ; mais
ees derniers sont de différentes époques . ( Note de M. Manget.)
1
AOUT 1809 . 393
5 soit de situation ou de tems , soit enfin de causé ou d'effet .
Telle est l'origine de ce qu'on appelle dans les noms ,
genres , nombres , cas , diminutifs , augmentatifs , etc.
Tantôt enfin , il fait des qualités des corps l'objet
unique de sa pensée , et il invente pour elles des signes
particuliers et distincts ; signes qui sont tantôt associés ,
selon de certaines lois , aux noms substantifs , lorsque
les substances et les qualités sont considérées comme
indivisibles ; tantôt en sont tout à fait séparés , lorsque
la qualité est considérée elle-même comme un être indépendant
, et susceptible de modifications .
Ce que Smith vient de dire touchant l'origine des
adjectifs , ou des inflexions qui en tiennent lieu dans les
substantifs , doit s'entendre aussi de la foule de variations
que l'homme fait subir pour les mêmes causes au terme
par lequel une action est exprimée . Le verbe , en effet ,
dans l'origine , représentait un événement , comme le
substantif représentait un objet extérieur , sans aucune
modification accidentelle , et , pour ainsi dire , tout nu .
Les verbes primitifs étaient donc tous impersonnels , et
c'estuniquement par les changemens qu'ils ont reçus , à
l'imitation des noms qu'ils représentent l'action avec
tant de circonstances diverses , de personnes , de
nombres , de tems et de modes . Or, dans une langue qui
a trois genres , trois nombres , et seulement cinq cas , le
même nom peut prendre quarante-cinq formes différentes
: et dans une langue dépourvue d'auxiliaires et
par conséquent primitive ; dans une langue où les verbes
peuvent recevoir tous leurs développemens , le même
verbe est susceptible de plusieurs centaines de variations .
,
A la rigueur donc et dans toutes les langues , le nom
et le verbe tout seuls suffiraient à l'expression de toutes
les pensées imaginables , parce qu'on pourrait suppléer
au petit nombre de signes par celui des modifications , et
multiplier les valeurs par les formes . De cette manière
on aurait des langues très-simples dans leurs élémens
et très-compliquées dans leurs compositions. Et tel est ,
selon Smith, le caractère exclusif des langues originales .
Mais des langues ainsi construites , ne tardent point à
s'altérer . Une analyse plus parfaite de la pensée , la
,
394 MERCURE DE FRANCE ,
nécessité , le hasard , le mélange des peuples par les
émigrations , et les conquètes , etc .; mille causes qu'il est
impossible de prévoir vont détruire cet ingénieux mécanisme
, et donner aux langues une autre composition et
d'autres procédés . Ce ne sera point assez d'avoir déjà
introduit dans le langage un élément superflu , l'adjectif.
Les mots plus composés , les substantifs et les verbes qui
disaient chacun tant de choses à la fois , vont se résoudre --
dans leurs derniers élémens . Les noms perdront leurs cas .
Ils auront moins de genres . Dans les verbes , le nombre des
tems , des modes , et même des voix , sera réduit. Les personnes
seront indiquées par des termes nouveaux et constans
. Cette multitude infinie de rapports , exprimés tout à
l'heure par de simples terminaisons , sera désormais
représentée par des signes abstraits , lesquels prendront
dans les langues le rang d'élémens nécessaires et désormais
invariables . En un mot, on verra paraître les pronoms
divers, les noms de nombre , les prépositions , les adverbes,
les conjonctions , et une foule d'auxiliaires , à l'aide desquels
tout sera réduit dans les conjugaisons à un petit
nombre de règles . Cette révolution dans le langage est
une imitation parfaite de celle qui se fait dans l'art d'écrire .
Dans l'écriture , on commence en effet par dessiner . Un
mot n'a qu'une seule figure . Mais pour tout écrire ainsi ,
il faudrait dessiner des milliers de figures diverses . Avec
l'alphabet, au contraire , il y a pour chaque mot un plus
grand nombre de caractères ; mais le même caractère
revenant sans cesse , il y en a dans la réalité beaucoup
moins pour la langue entière. De même la multiplication
des signes élémentaires dans une langue fait qu'il entre
un plus grand nombre de termes dans chaque proposition ,
mais qu'à tout prendre , il y en entre beaucoup moins
dans l'ensemble delalangue . C'est que de part et d'autre
l'analyse de l'écriture et du langage est achevée , et qu'il
n'est pas possible de la porter plus loin .
Le résultat de cette analyse sur une langue quelle qu'elle
soit , sera donc d'en compliquer les élémens et d'en simplifier
la composition. Ce qui est l'inverse de ce que
Smith fait observer dans les langues originales . Une fois
qu'une langue est arrivée là , elle ne change plus que
AOUT 1809 . 395
pour dégénérer complétement. Du reste , en rapprochant
les langues originales des langues composées , Smith fait
ressortir à côté de la vivacité , de la véhémence , et de la
concision des premières , la monotonie , la langueur , et
la prolixité des secondes .Toujours contraintes par deslois
sévères etuniformes ; inhabiles aux inversions ; dépourvues
de flexibilité et de grâces , ces derniers perdent en harmonie
et en éloquence ce qu'on croit qu'elles gagnent en
exactitude et en clarté .
Tel est , si nous l'avons bien compris , le résumé fidèle
de l'essai de Smith . Les vues qu'y expose l'auteur sont
plus que de simples spéculations . Elles sont justifiées par
l'histoire . Il suffit pour s'en convaincre de jeter les yeux,
avec Smith , sur les dégradations successives des langues
grecque et latine , et des langues modernes , qui se sont
formées , en partie , de leurs débris , en partie de ce qu'elles
ontemprunté de l'Arabe et des langues septentrionales . II
nous semble , du reste , que , de cette question sur la
première formation des langues , Smith n'a touché que le
point le plus facile et sans contredit le moins important.
Un esprit analytique comme le sien , s'il eût pris à tâche
dedévelopper le mécanisme des langues , et la route que
suit l'esprit humain pour multiplier les signes , à mesure
qu'il multiplie ses idées , en transportant dans les uns
l'analogie qui le conduit dans les autres ; si Smith eût
montré , par-là , à quel petitnombre d'idées fondamentales
se réduit tout ce qu'il y a dans l'intelligence des peuples
qui ont le plus cultivé la leur ; s'il eût considéré la partie
musicale et accentuée des langues , partie dont nous avons
tout perdu , jusqu'au souvenir : Smith , par l'excellence de
sa méthode , n'eût rien laissé d'obscur et d'indécis sur
une question qui touche aux fondemens mêmes de l'entendement
humain. Quoiqu'il en soit, le morceau dont nous
venons de rendre compte , bien qu'il soit connu depuis
long-tems , peut encore être fort utile un jour à ceux
qui , dans l'examen d'un sujet si profond , se sentiront
assez de talent et de courage pour pénétrer plus avant.
A cette traduction de l'essai de Smith , M. Manget à
joint un extrait de l'ouvrage allemand de M. Fred . Schlegel
sur la langue et la philosophie des Indiens . Cet ouvrage
:
396 MERCURE DE FRANCE;
est, à ce qu'il semble , en partie composé sur le même
fond que celui de W. Jones , président de la Société de
Calcutta. Ce savant a le premier fait connaître l'affinité
qui rattache le latin , le grec , l'allemand et le persan à
la langue indienne , comme à leur tige commune. A la
vérité cette découverte l'a conduit trop loin . Il a tenté de
ramener la multitude immense et illimitée des langues à
trois branches principales , l'Indien , l'Arabe et le Tartare .
Après quoi , par une de ces contradictions dont ne se
défendent pas les meilleurs esprits , il essaie de faire tout
dériver d'une source unique et commune. Ce grand travail,
quel qu'il soit , est encore peu connu , du moins en
France . M. Schlegel s'élève contre la dernière prétention
de W. Jones , et quoique plus modéré dans les siennes ,
cependant il en dit encore assez sur la langue indienne
pour paraître lui-même fort paradoxal .
D'un autre côté , il résulte des recherches qu'il a faites
surla structure de toutes les langues connues (caril n'en est
pas une, selontoute apparence , quiait échappéàlacuriosité
de M. Schlegel) , il résulte , dis-je , qu'en effet toutes les
langues , relativement à leur composition sont toujours
entre deux extrêmes ; ou elles ont peu d'élémens et beaucoup
de variations , ou très-peu de variations et beaucoup
d'élémens : de sorte que la somme est toujours à
peu près égale des deux parts . Cette observation confirme
Le principe de Smith . Mais il n'est pas sûr que l'une de ces
deux conditions précède l'autre toujours dans le même
ordre . De ce côté done la théorie de Smith pourrait être
en défaut ; et bien qu'il ait raison pour le grec , le latin
et les langues modernes qui en dérivent , bien que la
Jangue sanscrite soit dans les mêmes rapports avec les
dialectes qu'elle a formés , et qu'on parle aujourd'hui
dans l'Inde, il n'est pas démontré que la langue chinoise,
par exemple , toute composée de monosyllabes invariables
, ait subi la même transformation , et que le tems
en ait dénaturé la structure originelle au point de n'en
plus laisser de trace . Il en est de même pour les langues
américaines , langues très - multipliées , très - dissemblables
entr'elles ; langues assurément peu anciennes ,
entiérement originales , et qui cependant, à ll''iimitationde
AOUT 1809. 397
l'Hébreu , du Basque et du Copte , ont des affixes , ou
des mots additionnels , propres à modifier le sens d'un
mot principal . Quoi qu'il en soit de ces considérations
et pour rentrer dans celles qui ont pour objet la langue
indienne , cette langue présente deux grandes singularités
. La première est d'avoir en effet avec le Persan , le
Grec , le Latin et l'Allemand , des traits de ressemblance
si frappants et si multipliés , qu'en les lisant on croit à
peine ses propres yeux , et qu'il est impossible de n'y
pas reconnaître qu'il existe entre ces langues une identité
fondamentale . La seconde , est que cette langue merveilleuse
, considérée dans son état primitif , n'a presque
riende commun avec aucune autre . Que penser en effet
d'une langue qui n'a point de prépositions , ou qui peut
s'en passer ; qui n'a point d'onomatopées ; qui ne parle
jamais au figuré , mais toujours au propre , sans employer
de termes abstraits ; d'une langue où tous les signes se
tiennent par les liens secrets d'une logique très-sûre et
très-profonde : où chaque radical , semblable à un germe
organisé , par la richesse et la facilité de ses métamorphoses
produit des familles innombrables de mots , dont
il est comme le chef et le régulateur ; d'une langue enfin
toujours simple , claire , évidente , et qui par le seul jeu
de ses inflexions et de ses modifications intérieures , se
plie sans contrainte et sans équivoque à l'expression des
conceptions les plus communes et les plus sublimes ?
Assurément , l'usage que nous faisons de nos langues
habituelles ne nous a point familiarisés avec l'idée d'une
telle perfection . Ce qu'il y a de plus étonnant ici , c'est
que plus on remonte dans les antiquités de la langue
indienne , plus on voit briller en elle ce caractère calme
et philosophique , cette tranquille majesté qui lui est
propre : d'où M. Schlegel tire cette conclusion qui paraîtra
sans doute fort étrange ; c'est que le peuple qui
a formé cette langue était dès l'origine un peuple éclairé
de lumières en quelque sorte surnaturelles , et qui , pour
construire du premier coup un instrument aussi parfait ,
n'a point senti la nécessité de l'expérience , et en a
trouvé dans lui-même le modèle tout achevé (2) : para-
(2) M. Schlegel va jusqu'à croire que si ce sanscrit était répandu
1
398 MERCURE DE FRANCE ,
doxe certainement fort singulier pour un phénomène
qu'on pourrait peut-être expliquer par des suppositions
plus plausibles . Toute langue sacrée pourrait bien être
une langue faite après coup ; et malgré la difficulté d'un
tel projet , peut- être serait- il plutôt exécuté par un seul
homme , que ne l'est en Europe la seule correction d'un
Dictionnaire par des corps entiers d'Académiciens .
Tel est l'abrégé très-succinct de ce que M. Manget
fait connaître de l'ouvrage de M. Schlegel. Ce premier
travail en promet un second. Ce sont des Recherches
' historiques , et des conjectures , par lesquelles l'auteur
tentera de montrer les émigrations des langues dans celles
des nations , et de prouver ainsi les unes par les autres .
Un tel ouvrage serait de la plus grande importance ; mais
sera-t- il suffisant ? et ne serait-il pas nécessaire pour
confirmer les conclusions qu'on en voudrait tirer , d'y
faire concourir l'histoire des lois , des usages , des gouvernemens
et des religions (3) , l'histoire des monumens ,
celle des arts et des sciences , et en particulier les notions
les plus exactes et les plus étendues sur l'astronomie
des premiers peuples , et sur la constitution intérieure
du globe ?
Du reste , la traduction de Smith et l'extrait dont nous
venons de parler font beaucoup d'honneur à l'esprit et
au talent de M. Manget. Α. Ζ .
en Europe , il y produirait une révolution aussi générale que celle
qu'y fit , à la renaissance des lettres , l'étude de la langue Grecque .
Une langue ne change les esprits que par le génie de ceux qui l'ont
parlé , or qu'y a-t-il de commun entre les écrivains Grecs et Indiens ?
N'est-il pas étrange qu'avec une langue si parfaite , l'Inde n'ait pas un
seul livre un peu raisonnable ? Tout , dans son histoire , est plein de
contradictions et d'obscurité .
(3) W. Jones a déjà rapproché la mythologie Indienne de la
mythologie Grecque. Il fait voir dans l'une et l'autre de grandes analogies
. Mais ces preuves ne sont peut-être pas suffisantes : et quelquesunes
des ressemblances qu'il indique , peuvent tenir à d'autres causes
qu'à une simple tradition. D'ailleurs , sur de tels sujets , on a le privilége
dedire tout ce qu'on veut.
AOUT 1809 . 399
HISTOIRE DE FRANCE PENDANT LE DIX-HUITIÈME SIÈCLE , par
M. LACRETELLE le jeune .
...... Expatiantur ; nullo inhibente, per auras
Ignotæ regionis eunt. OVIDE.
:
Tome III , in-8° . Prix , 5 fr. broché , et 6 fr. 25 c.
franc de port .-A Paris , chez Buisson , libr .-éditeur,
rue Gilles-Coeur , nº 10 .
Lus deux premiers volumes de cette histoire , dont j'ai
rendu compte au moment de leur apparition (1) , ont
obtenu un succès brillant et solide. L'approbation unanime
des journaux , l'empressement du public à se procurer
l'ouvrage, et son désir bien marqué d'en voir paraître
la suite , les suffrages les plus élevés dans l'ordre
politique et dans l'ordre littéraire ; rien n'a manqué au
triomphe de l'auteur , rien , pas même les clameurs des
envieux et des sots (2) . Le troisième volume a été publié :
(1) Dans le N° du 5 janvier 1809 .
(2) Voyez ce qu'on a dit dans le dernier numéro du Mercure ,
pages 368 et 369 de la petite brochure lancée contre l'ouvrage de
M. Lacretelle , par M. Fantin-des -Odoarts . Ce M. Fantin croit que
les faits historiques lui appartiennent en propre et exclusivement : il
accuse de plagiat M. Lacretelle qui ne l'a pas lu , parce que celui- ci a
raconté les mêmes événemens que lui. Mais lui qui parle , est bien
vraiment un des plus effrontés plagiaires que l'on ait encore vus. Le
hasard ayant dernièrement fait tomber dans mes mains un tome de
sa Continuation de Velly , Villaret et Garnier , j'y trouvai de suite
plusieurs pages fort bien faites sur les découvertes et les travaux des
savans pendant le règne de Louis XV. Ma surprise fut grande , mais
elle dura peu. Quelques jours après , je retrouvai ces mêmes pages
en entier dans l'estimable ouvrage de M. Gudin , qui a pour titre :
Aux mânes de Louis XVetdes grands hommes qui ont vécu sous son
règne . Seulement , quelques développemens ou quelques réflexions
utiles supprimées , et le mot propre remplacé de tems en tems par le
mot qui ne l'est pas , prouvent que M. Fantin-des- Odoarts a unpeu
touché au style de M. Gudin. Virgile l'avait dit :
Diripiuntque dapes , contactuque omniafædant
Immundo . :
400 MERCURE DE FRANCE ,
les mêmes éloges , la même ardeur de curiosité , les
mêmes marques d'intérêt l'ont accueilli ; mais à tous ces
témoignages flatteurs , il s'est mêlé quelques censures,
presque aussi honorables pour l'écrivain , puisque énoncées
par des personnes singulièrement graves et respectables
, elles ne pouvaient pas avoir pour objet un ouvrage
et des opinions d'une médiocre importance. Ces
censures n'ont point été divulguées dans les feuilles destinées
à la critique ; mais elles ont circulé dans les sociétés
où l'on s'occupe particulièrement de lettres et de
philosophie : il ne peut donc être inutile ni messéant de
les faire connaître et de les examiner dans ce Journal ,
spécialement consacré aux mêmes objets .
Le traité d'Aix-la-Chapelle , qui , en octobre 1748 , mit
fin à la guerre contre l'Autriche pour l'élection d'un em-'
pereur , terminait aussi le deuxième volume de M. Lacretelle.
Au lieu de reprendre, au commencementdu troisième
, le fil des événemens politiques , l'historien, comme
profitant de la paix qui précéda la guerre de sept ans ,
s'est plu à tracer le tableau de la littérature et de la philosophie
sous Louis XV ; et ce tableau , qui remonte jusqu'aux
dernières années du règne de Louis XIV, s'étend
fort avant dans celui de son successeur , et dépasse de
près de dix années l'époque de 1748 , à laquelle l'auteur
s'est arrêté pour les faits historiques . Cette espèce d'intercalation
et sur-tout cet empiétement de l'histoire littéraire
sur l'histoire politique pourraient donner quelque
prise à la critique. L'auteur du Siècle de Louis XIV
et du Siècle de Louis XV, Voltaire , a placé à la fin de
ces deux ouvrages le résumé court et brillant de l'état
des sciences et des lettres pendant l'un et l'autre règne ;
et , il faut l'avouer , cette place paraît là plus convenable.
M. Lacretelle ne manque cependant point de raisons
propres à le justifier. Il peut dire que la règle suprême
de toute composition étant d'intéresser continuellement
le lecteur , il aurait désespéré d'y être fidèle , en faisant
succéder immédiatement au récit fatigant d'une guerre
sans but et sans direction , où les revers et les succès se
balancèrent sans résultat , le tableau plus monotone encore
d'une paix qui ne fut marquée ni par de grands
mouvemens
SBIN
AOUT 1809 . E LA
EDEXDE
I
mouvemens intérieurs , ni par de grands monumens
d'utilité publique , pour rentrer ensuite dans les froides
horreurs d'une guerre nouvelle, plus longue et plus
insensée que la première , et dont les événemens phis
décisifs n'ont le triste droit d'émouvoir le lecteur fran
çais , qu'en ce qu'ils lui offrent sans cesse l'avilis
ment de nos armes , la destruction de nos soldats , de
nos vaisseaux , de nos finances , de notre commerce et de
notre agriculture. M. Lacretelle peut ajouter à cette excuse
plausible un moyen de justification plus solide encore
et tiré davantage du fond même de la chose . La
paix d'environ huit années qui s'écoula entre les deux
guerres , fut , de tout le règne , l'époque où l'esprit humain
fit en France les plus grands efforts , conçut et exécuta
les plus hautes entreprises . Pendant la profonde
léthargie du gouvernement , à peine interrompue par les
misérables querelles du parlement et de l'église , l'opinion
ne resta point endormie : elle se porta avec ardeur vers
tous les objets de la science morale et politique ; elle les
soumit tous à son examen et bientôt à ses décisions ; elle
forma une puissance invisible , presque inconnue à ellemême
, qui agissait et se fortifiait sans cesse . On avait dit
d'elle , en la flattant peut-être un peu , qu'elle était la reine
dumonde : on put dire , avec plus de justesse , qu'elle était
devenue celle de la France; et son autorité nouvelle ,
donnant au génie la force qu'elle en recevait elle-même ,
fut signalée par des choses grandes et mémorables , tandis
que celle du monarque en titre ne l'était que par son
impuissance à étouffer de ridicules tracasseries et par de
sales exploits dans l'art de corrompre ou de déshonorer
des femmes . Ce n'était donc pas trop déroger à la méthode
historique , que de remplir de tous les effets de cette
noble activité à laquelle l'esprit philosophique s'était livré
alors , une période que la honteuse inertie du gouvernement
avait laissée , pour ainsi dire , vide dans notre histoire
; et si l'auteur a poussé le récit des travaux de la
pensée un peu au-delà du terme où il avait conduit celui
des événemens politiques , c'est qu'il se trouvait comme
entraîné lui-même par cette impulsion rapide et prolongée
qu'avait reçuel'ensemble des connaissances humaines;
Cc
402 MERCURE DE FRANCE ,
c'estqu'il importait à l'effet, ainsi qu'à l'utilité du tableau,
d'y comprendre toutes les grandes productions des principaux
moteurs de cette impulsion , et de ne le terminer
qu'à l'époque où une nouvelle génération d'écrivains devait
recevoir et cultiver leur héritage .
Ce tableau de la littérature et de la philosophie sous
Louis XV est devenu une véritable question , question
d'un intérêt vif pour tous les lecteurs instruits , et d'un
intérêt passionné , même personnel , pour quelques écrivains
de cette époque, que nous y voyons survivre . L'académie
française , trop facilement importunée peut-être
par les déclamations de quelques détracteurs déshonorés
du dix-huitième siècle, a voulu le venger et elle en a mis
le tableau littéraire au concours . Ce sujet , très-difficile
en tout sens , a déjà été proposé quatre ou cinq années
de suite , et le prix n'a point encore été décerné ; probablement
parce que , des discours envoyés , les uns , avec
plus ou moins de mérite , n'ont pas assez bien répondu
àl'intention des juges ; et que les autres , dans le sens
obligé du programme , n'ont point encore offert au degré
requis cet art d'habiller des jugemens donnés en phrases
pompeuses et cadencées . Ce même sujet , M. Lacretelle
l'a traité dans son Histoire; et quoiqu'à cet égard il ne
soit point justiciable de l'Académie , il n'en est pas
moins jugé par les philosophes qui en sont membres, et
aussi par ceux qui , ne l'étant pas , portent la même chaleur
dans les mêmes opinions. Or plusieurs de ces personnes-
là ont pensé , ont dit que le Tableau littéraire de
M. Lacretelle n'était point assez philosophe . Pour les gen's
au fait , ce reproche en dit assez en un seul mot ; il est
inutile de l'interpréter et de l'étendre . Je vais donc tout
de suite m'occuper d'y répondre . Je commence par dire
que dans tout l'ouvrage de M. Lacretelle , et notamment
dans la partie qui concerne les lettres et les sciences
sous Louis XV, on reconnaît un disciple de la philosophie
moderne , mais un disciple à la fois jeune et sage ,
qui n'a point vieilli dans des opinions exclusives , à qui il
n'en a point trop coûté de se désabuser sur les conséquences
de certaines doctrines poussées trop loin ou professées
trop hautement, qu'un sentiment plus vif du
AOUT 1809. 403
présent et un espoir plus étendu dans l'avenir peuvent
consoler de la perte de quelques illusions , et pour qui
l'expérience ayant été de bien plus longue durée que la
spéculation , sur-tout comparativement à ceux qui le
blâment , a été , a dû être aussi beaucoup plus profitable .
Cela posé , M. Lacretelle ne peut différer avec les philosophes
non mitigés , que du plus ou moins de chemin dans
la route qui leur est commune , et de vénération pour ceux
qui la leur ont frayée . Si la tolérance n'est pas un vain
mot , si elle est réellement la première des vertus philosophiques
, il me semble qu'en matière de philosophie
même , une légère inégalité de chaleur pour les principes,
ou d'estime pour les hommes , ne doit engendrer
aucun discord . Je vais plus loin : le doute , autre vertu
des philosophes , le doute qui s'alimente sans cesse des
connaissances mêmes qui devraient le détruire , le doute
ne nous fait- il pas une loi de ne point tenir trop fortement
ànos opinions , parce qu'elles peuvent être fausses , et de
ne point repousser trop dédaigneusement celles des autres
, parce qu'elles peuvent être vraies ? Quelle main assez
ferme , assez sûre marquera le point précis en-deçà
ou au-delà duquel nos idées ne doivent point aller? Mais
chacun se croyant en droit de poser cette limite , il s'ensuit
que personne , au gré de personne , ne peut y arriver
juste ; et en attendant que ces innombrables juges
s'accordent entre eux sur leurs degrés d'opinions qui
tous different , ils se réunissent pour condamner le malheureux
écrivain qui nécessairement s'est plus ou moins
écarté de tous à la fois , soit en avant , soit en arrière.
M. Lacretelle a donc en ceci subi le sort commun à tous
ceux qui écrivent sur ces matières philosophiques si
essentiellement contentieuses ; et , pour le consoler un
peu , je lui dirai qu'il n'est pas le premier philosophe
jeune et modéré que les anciens du parti aient gourmandé
très-poliment , mais très-vertement aussi , au
risque de le dégoûter d'une congrégation où le noviciat
était si rude ; j'en sais sur qui l'on n'a point tiré plus
fort du camp ennemi , qu'on ne l'a fait de leurs propres
lignes , et qui , bien sollicités d'être transfuges , ne l'ont
pas voulu , parce qu'un peu d'humeur injuste de la part
Cc. 2
404 MERCURE DE FRANCE ,
1
1
de leurs maîtres ne devait point leur faire abandonnerdes
drapeaux sous lesquels la persuasion et l'honneur les retenaient
.
M. Lacretelle commence son tableau des lettres , des
sciences et des moeurs par poser , avec autant de précision
que de justesse, la question relative à la philosophie ,
considérée comme cause des événemens qui ont terminé
le siècle , et jugée à la fois d'après l'intention et les résultats
. « Les philosophes du dix-huitième siècle , dit-il ,
sont jugés aujourd'hui d'après des événemens que la
>> plupart d'entr'eux n'ont point vus . Tandis qu'ils re-
>> posent dans la tombe , on invoque contre eux ou à leur
>> appui , soit le mal, soit le bien que chaque jour fait
>> éclore . On veut tout lier à leurs hypothèses ; celles
» qu'ils n'ont exprimées qu'avec réserve , ou qu'ils ont
>> seulement rajeunies ; celles même qui ont été entre
>> eux un'long sujet de dispute , sont présentées , d'un
>> côté , comme des découvertes dont le genre hu-
>> main réclame la plus prompte application , et , de
>> l'autre , comme des pensées séditieuses qui rompent
>> toute société . Ecoutez leurs partisans enthousiastes ;
>> c'était un conseil de sages , dans lequel la raison et
>> l'amour du bien public mettaient toutes les pensées en
>> harmonie. Ecoutez ceux qui les accusent ; c'était
>> une ligue de conspirateurs armés contre le trône , aussi
>>bien que contre l'autel . L'histoire , soit qu'elle examine
>>leurs différens systêmes , soit qu'elle interroge le carac-
>> tère et les penchans de chacun de ces écrivains , ne voit
>>point entr'eux cette unanimité prétendue , ou ne la
>>voit que pendant un court intervalle. » Il me semble
qu'avant d'entrer dans son sujet, c'est avoir un procédé
bien franc, et montrer une disposition d'esprit bien véritablement
philosophique , que d'entendre d'abord les deux
partis extrêmes , disant ce qu'ils savent de plus fort pour
ou contre la philosophie, et ensuite de se refuser à reconnaître
entre les philosophes ce concert pourle bien ou pour
le mal, imaginé d'un et d'autre côté ; refus favorable qui
ne faisant que les dépouiller d'un honneur chimérique ,
lés absout déjà du reproche le plus violent qui leur
soit fait , du reproche d'avoir prémédité la ruine des
AOUT 1809. 405
institutions politiques et religieuses , et de s'être ligués
pour la consommer . Et en effet , d'abord les philosophes
reçurent séparément leur impulsion de mille causes ,
dont la plus puissante était l'esprit général de la société .
Partis tous de points différens et plus ou moins distans
les uns des autres , mais tendant vers un même but , ils
ne se sont rencontrés , pour ainsi dire , qu'en y aboutissant
. C'est alors seulement qu'étonnés peut-être euxmêmes
de se trouver ainsi réunis , ils ont songé à ce que
pourrait avoir de force cette association presque fortuite,
si elle marchait constamment serrée et dans une direction
unique . Pour cela il fallait un chef , et ce chef ne pouvait
être que Voltaire .
C'est envers lui que M. Lacretelle semble déployer le
plus de sévérité . Il a prodigué à ses belles tragédies
à sa Henriade , à ses poésies fugitives , à son Histoire
de Charles XII , à son Siècle de Louis XIV, à son
Essai sur l'Esprit et les Moeurs des Nations , à toutes
les parties pures de sa gloire littéraire et philosophique ,
de ces éloges pleins , faits avec foi et amour , qui ne
sentent point la concession , ou le projet de donner au
blâme le poids apparent de l'impartialité. Mais il lui a
reproché vivement, et à plusieurs reprises , ce désir impétueux
de braveret d'insulter les croyances religieuses ; désir
qu'en lui l'âge accrut sans cesse et rendit de plus en plus
scandaleux . C'est contre la Pucelle sur-tout que M. Lacretelle
fait éclatér une indignation qui ne paraît pas moins
sincère que son admiration pour les autres ouvrages .
Fermons un moment l'oreille à cette voix qui plaide si
éloquemment , si adroitement la cause du plaisir contre
celle de la morale; oublions , s'il se peut , que la Pucelle
a souvent fait nos délices par tout ce que l'esprit a de
plus étincelant , et la poésie de plus gracieux ; et , sans
nous arrêter aux trop nombreux tableaux où les honteux
écarts du cynisme se mêlent aux aimables jeux de la
volupté , considérons seulement le sujet du poëme , le
but de l'action , cet infâme dénouement qui la termine
dans la bonne édition , dans celle que Voltaire ne
consentit à gâter que pour apaiser les scrupuleux .
Je le demande maintenant , quel est celui de nous qui
406 MERCURE DE FRANCE;
osera blamer un historien français , un homme à qui
ce titre impose l'obligation d'allier la sévérité des principes
à la gravité du style , et sur-tout celle d'honorer
tout ce qui honore la nation ; qui de nous , dis-je , osera
le blâmer d'avoir écrit que Voltaire brava toutes les lois
de la société , en composant le poëme de la Pucelle , en
attachant un opprobre ingrat et bizarre au nom d'une
héroïne qui sauva la France ? Voilà pourtant ce que
M. Lacretelle a dit de plus véhément contre Voltaire ; et
encore de quels éloges flatteurs , de quels regrets honorables
, n'a-t-il point enveloppé et adouci cette espèce
d'anatheme ! Sa vénération pour Montesquieu est sans
mélange comme la gloire du grand homme qui est en
l'objet . Duclos , Dumarsais , Condillac et plusieurs autres
reçoivent aussi le juste tribut de son estime pour leurs
talens et pour leur conduite . D'Alembert , loué à cause
de son grand mérite et de son caractère honorable à
beaucoup d'égards , n'essuie de lui quelques reproches
qu'au sujet de cette correspondance avec Voltaire , qu'on
a imprimée après leur mort . Quoiqu'il soit passé en
usage , même parmi leurs plus chauds partisans , d'abandonner
cette correspondance aux criailleries des hypocrites
de religion ou de morale , j'oserai dire , au risque
de tout ce qu'on en pourra conclure , qu'elle ne me paraît
point si répréhensible. C'est une correspondance , c'està-
dire , une conversation entre deux personnes . Ici point
de divulgation , au moins du fait des auteurs ; par conséquent
point de délit envers le public . Mais enfin cette
correspondance estimprimée ; nous savons ce qu'elle renferme
, et nous avons le droit de le juger. Eh bien ! qu'y
apprenez-vous ? Que d'Alembert et Voltaire haïssaient
la religion chrétienne , ou , pour mieux dire , les ministres
de cette religion , qui ne les aimaient guère plus
eux-mêmes ? ce n'avait jamais été un secret pour personne
, et d'ailleurs c'était le tort de beaucoup d'autres .
Qu'ils détestaient assez cordialement leurs ennemis
et cherchaient à parer leurs coups , quelquefois même
les leur rendre ? oh ! cela est vrai. Enfin , que dans
la liberté d'un commerce intime , il leur échappait sou
vent de ces expressions haineuses ou cyniques qui offen
AOUT 1809 . 407
saient la justice ou le bon goût ? je n'en disconviens
pas . Mais , pour toute réponse à ce grief , ainsi qu'aux
précédens , je prierai les plus réservés de me dire s'ils
consentiraient à voir sortir de dessous la presse , tout à
coup et comme par enchantement , tout ce que dans ces
entretiens , où l'esprit ni le coeur n'ont plus de retenue ,
ils ont pu dire d'inconsidéré , de faux , de violent , de
grossier , d'obscène , etc. , etc. , etc. Ils ne se font pas
une idée de la différence qu'ils trouveraient entre les
mêmes choses étalées au grand jour de l'impression , ou
confiées au mystère , soit d'une conversation , soit d'une
correspondance. Ce qui , dans ce dernier cas , leur avait
semblé tout à fait sans conséquence et sans crime
dans l'autre , paraîtrait à leurs propres yeux bien
grave et bien condamnable ; ils auraient trop à rougir
d'eux-mêmes . Non , quoi qu'on en dise , Voltaire et
d'Alembert n'avaient ni plus mauvais coeur ni plus mauvais
ton que beaucoup d'autres ; mais on ne peut pas
imprimer les lettres confidentielles de tout le monde. Je
reviens à M. Lacretelle .
,
Il parle de la société du baron d'Holbach et de celle
d'Helvétius avec tous les égards dus à des réunions
privées d'hommes éclairés et bienfaisans , dont les entretiens
, présumés par ceux qui n'ont pu y être admis ,
ou révélés parquelques-uns de ceux qui les ont entendus ,
doivent , dans l'un et dans l'autre cas , être à l'abri d'une
censure trop vive qu'on pourrait traiter de calomnie ou
de délation. A propos d'Helvétius , je remarquerai que
M. Lacretelle ne fait aucune mention de ses écrits ; et
certes , cette omission qui ne peut être un oubli , n'est
pas d'un homme avide de trouver des torts à la philosophie.
Quant à Diderot , il lui reproche , mais sans trop
d'amertume , son athéisme déclaré , et sur-tout l'ardeur
de son prosélytisme en ce genre ; la presque totalité des
philosophes repoussant avec horreur cette doctrine qu'ils
appelent désolante et anti-sociale , il doit leur sembler
coupable de l'avoir prêchée , et juste d'en blâmer l'apôtre :
du reste , tout en condamnant cette audace et cette jactance
de principes irréligieux , l'auteur rend une éclatante
justice au caractère facile , ouvert et bienfaisant de
408 MERCURE DE FRANCE ,
Diderot , à son instruction variée et positive , à sa conversation
pleine d'originalité , de verve et d'enthousiasme .
De tous les philosophes modernes , J.-J. Rousseau est le
plus inexplicable , à cause des fréquentes bizarreries de
sa conduite , et des nombreuses inconséquences de ses
écrits . C'est aussi celui qui s'est fait de son vivant , et qui
conserve peut-être encore aujourd'hui le plus de partisans
chauds et sincères , par cet ardent amour de
l'humanité qui éclate en tous ses écrits , et qu'une assez
forte teinte d'apparente misantropie fait ressortir davantage
; par cet accent passionné avec lequel il parle du
vice et de la vertu ; par cette éloquence enivrante qu'il
faudrait , en la détestant , admirer mille fois plus , si elle
ne partait pas d'un coeur et d'un esprit persuadés ; par ces
contradictions même qui ne sont qu'un trop fidèle résultat
de la variété changeante de nos impressions , et
qui semblent être en lui le sceau de la bonne foi ; enfin
par le charme indéfinissable de ce style qui parcourt sans
dissonnance tous les tons les plus opposés , et qui est
doué du pouvoir d'attacher à un degré qu'aucun autre
style n'a encore égalé. Le portrait de J.-J. Rousseau
était donc très - difficile à bien faire , au gré des spectateurs
et du peintre lui-même , tant par la mobilité des traits
qu'offre le modèle , que par la diversité des points de
vue sous lesquels le public pensant l'envisage . M. Lacretelle
me paraît avoir rempli certe tache avec beaucoup
d'habileté . Un traité d'éducation , et cinq enfans mis à
l'hôpital ; des principes de morale austères , et un roman
propre à enflammer les sens ; des pièces de théâtre , et
une violente censure des spectacles ; l'orgueil le plus,
profond , et l'aveu volontaire des fautes les plus humiliantes
; la fureur de la célébrité , et l'amour d'une
obscurité paisible ; le besoin de l'amitié , et l'impossibilité
d'en goûter les douceurs ; toutes les délicatesses de la
passion , et des attachemens ignobles ; ce n'est là qu'une
faible partie des contrariétés réelles ou plus souvent
apparentes que rassemblait Rousseau dans sa double.
personne , et que M. Lacretelle a fort bien opposées entre
elles , en nous peignant l'homme et le philosophe . Voici
comme il termine ce morceau : « Les faits positifs
AOUT 1809. : 409
>> manquent lorsque l'on parle de cet éloquent et mal- .
>> heureux écrivain. Les lumières qu'il a voulu donner
>>> sur sa vie ne servent qu'à embarrasser l'esprit dans de
>> vaines conjectures . C'est lui-même qui a déchiré le
>>> voile dont on voudrait couvrir les faiblesses et les
>> fautes de l'homme de génie . On cherche à l'absoudre
>>autant que le permet la morale ; et pour justifier son
>> coeur , on est forcé de remarquer en lui un genre de
>> déraison que sa puissante dialectique ne réprimait
>> point , et venait même fortifier . Cependant le nom d'un
>>écrivain qui exalta si vivement les âmes , est réclamé
>> par l'histoire . En s'occuppant de lui , elle perd son
>> impassibilité ; et tour à tour elle l'admire ou le plaint ,
>> le bénit ou l'accuse .>> Encore une fois , ce n'est point là
le ton d'un détracteur de la philosophie .
Content d'avoir fait ce qui dépendait de moi pour
justifier M. Lacretelle d'un reproche que beaucoup d'autres
aujourd'hui mettraient à honneur et sur-tout à profit
d'avoir mérité , mais dont je suis certain qu'il ne veut
pas rester chargé , je vais ne plus examiner son ouvrage
que sous le rapport purement littéraire . J'ai
trouvé qu'il appréciait d'une manière fort judicieuse le
talent de nos écrivains dans tous les genres , et que ses
jugemens , rédigés avec une rare élégance , n'avaient
point , dans leur grande précision , l'inconvénient d'offrir
de ces formules vagues et banales qui peuvent indifféremment
s'appliquer à tous les auteurs , et dont
les ouvrages de critique ne présentent que trop d'exemples
; ce sont des traits fermes , bien arrêtés et vraiment
caractéristiques . Je reprendrais quelque chose à
son opininion sur Lesage . Il a raison de dire « qu'il
>> eut le malheur de peindre trop de fripons , et de retra-
>> cer trop souvent l'impunité et les mauvaises joies de la
>> friponnerie ; que ce n'est pas seulement la morale , que
» c'est l'honneur qui souffre en le lisant>» . Cela est trop
vrai de Turcaret , de Crispin rival, d'Estevanille , de Guz
man d'Alfarache , etc.; mais Gilblas mérite-t- il d'être
enveloppé dans ce reproche , et M. Lacretelle a-t-il raison
de dire : Aussi les Français hésitent à prononcer
>> que leur littérature ait produit dans Gilblas lemeilleur
١٠
410 MERCURE DE FRANCE ,
>> des romans » . Ce n'a jamais été l'immoralité de quelques-
uns des personnages peints dans Gilblas qui a fait
balancer à lui donner la préférence sur les meilleurs romans
des autres nations . Cette hésitation , dans ceux qui
la partagent , a certainement d'autres causes . Au reste ,
je rappellerai à M. Lacretelle que l'anglais Hugues Blair ,
fameux critique et ministre du saint évangile , a dit expressément
qu'en fait de romans la France l'emportait
sur l'Angleterre , et en a fourni pour preuve ce même
Gilblas , qu'il loue expressément sous le rapport moral .
Devons-nous être plus sévères que lui ?
Les lecteurs partageront probablement mon estime
pour la manière dont M. Lacretelle définit et distingue
le talent des quatre grands prosateurs du siècle dernier ,
Montesquieu , Voltaire , Buffon et J. J. Rousseau . « Ils
>> avaient chacun , dit-il , pour talent éminent celui d'être
>> de grands coloristes . Voltaire , qui avait prouvé com-
>>bien il était poëte , écartait de sa prose tout ornement
>>ambitieux : c'était un roi qui voulait se montrer aima-
>>ble et facile dans la vie privée. L'expression poétique
>> échappait à Montesquieu comme elle échappe souvent
>> à Tacite , pour graver et non pour parer une pensée
>> forte. Buffon et J. J. Rousseau , libres et variés dans
>> leur style harmonieux , ne cherchaient point à imiter
>> les effets de la poésie , et parvenaient quelquefois à les
>> surpasser » .
C'est dans les résumés et dans les portraits que l'auteur
emploie avec le plus d'avantage sa manière penseuse et
analytique ; c'est là qu'il place avec le plus de succès de
ces traits brillans , mais non recherchés , qui éclairent
comme subitement tout le caractère et toute la conduite
d'un personnage . Il veut peindre les dispositions morales
et politiques de l'Europe entière , à la fin de cette paix
pendant laquelle les esprits s'étaient si puissamment
évertués en France . « Tout , dit-il , est attentif en Europe
» à ce mouvement des esprits . Quelques souverains y
>> applaudissent. Frédéric écoute derrière un rempart de
>>baïonnettes les leçons de la nouvelle philosophie , les
>>condamne quelquefois et les protège par son exemple .
>>La cour de Russie , qui veut avoir des lumières à quel
AOUT 1809 . 4
*>> que prix que ce soit , admet sans examen celles qui lui
>> viennent de France . L'Angleterre croit reconnaître son
>> ouvrage dans cette extrême agitation et ne la partage
>> pas ; elle se laisse louer d'une incrédulité qu'elle se
>> garde bien de professer..... ; elle spécule pendant
>> qu'on l'admire , et sur ceux qui l'admirent. Rome est
>>> inquiète et se garde bien de le paraître , etc. >> Le portrait
de Louis XV et celui de Mme de Pompadour se font distinguer
dans la foule des autres . On remarque dans le
premier ce trait si juste et si bien exprimé : « Lorsqu'il
>> donnait son avis sur les affaires les plus importantes ,
>>il le proposait comme un particulier timide , judicieux
>> et indifferent; il semblait toujours dire : sij'étais roi ;
>>> il cédait à un avis contraire sans conviction et par fa-
>>> tigue , et n'était pas fâché quelquefois que l'événement
>> vînt justifier sa prévoyance » .
::
Je ferai en général un reproche à M. Lacretelle ,
c'est de vouloir un peu trop expliquer tout , établir entre
les différens faits des rapports incertains , ou d'en tirer
des inductions dont la justesse peut être contestée , et
est même quelquefois démentie par des témoignages
irrécusables . Les historiens ne songent pas toujours
assez combien il y a de décousu dans les actions
humaines , combien de ces actions n'ont que le motif le
moins raisonnable , ou même souvent n'en ont point du
tout. Leur faible est de les interpréter , et de les lier
entre elles , comme on lie les différentes propositions qui
composent un raisonnement. On a reproché à Tacite luimême
d'avoir ainsi employé beaucoup d'esprit et de sagacité
en pure perte. Je vais rendre l'objet du reproche
plus sensible par un ou deux exemples . M. Lacretelle dit
de Voltaire : « La vivacité de son esprit avait séduit la
>>célèbre Ninon de l'Enclos , qui lui légua une biblio-
>> thèque , et lui transmit ses principes d'indépendance
>> religieuse>> . Ici M. Lacretelle a été séduit par ce petit
rapport d'un legs de bibliothèque et d'un héritage de
principes , qui s'est offert à son esprit, et de l'un il a cru
pouvoir raisonnablement inférer l'autre ; mais les choses
ne se sont pas ainsi passées . Voltaire lui-même nous apprend
qu'il ne fut présenté à Ninon que très-peu de tems
412 MERCURE DE FRANCE ,
avant sa mort ; et il dit en propres termes , comme s'il eût
voulu réfuter d'avance M. Lacretelle , qu'il n'a point été
formé par elle . J'attribue à la même cause cet autre trait
relatif au même écrivain , lorsqu'il se présenta pour remplacer
le cardinal de Fleury à l'académie française :
« L'auteur qui aspirait à une sorte de dictature dans les
>>> lettres , trouvait beau de succéder à un ministre si
>>>long-tems dépositaire du pouvoir politique » . Je crains
bien qu'encore cette fois M. Lacretelle , alléché par ce
rapprochement de dictature littéraire et de pouvoir politique
, n'ait prêté gratuitement à Voltaire un motif assez
puéril . Depuis bien long-tems,Voltaire voulait et sur-tout
méritait une place à l'académie ; celle de Fleury n'avait
d'autre prix à ses yeux que d'être vacante . Il aurait dit
lui-même qu'il la préférait à une autre , comme ayant été
celle d'un premier ministre , que je ne le croirais pas , et
supposerais plutôt qu'il a voulu dire aussi sans raison
quelque chose d'ingénieux. Rien n'est beau que le vrai ;
Il doit régner partout , et même dans l'Histoire.
AUGER.
FRAGMENS HISTORIQUES
Moeurs et usages des INDOUS.
(SECOND ARTICLE . )
La nourriture des Indiens est très -simple ; le riz en fait
labase : cet aliment est aux repas des peuples de l'Asie ce
que le pain est aux nôtres : du lait , quelques végétaux
assaisonnés d'épices , un ragoût appelé cary, qui se compose
de safran , de piment et de girofle , suffisent à la
frugalité de leur table. La manière de se nourrir n'est pas
la même pour toutes les castes : quelques-unes parmi les
inférieures ont seules le droit de manger de la viande de
chèvre et de mouton :le poisson et la volaille sont réservés
aux Rajeputes et aux Banians : les Brames s'abstiennent de
toute substance animale , et les Parias ( du moins ceux de
Indoustan ) ne peuvent se nourrir que de la chair des
animaux morts naturellement : aussi les voit-on fréquemAOUT
1809 . 413
ment dans les campagnes , disputer aux oiseaux de proie
leur dégoutante pâture .
Le plus grand luxe de ce peuple voluptueux est celui
des parfums et de l'opium. On ne se doute pas , en Europe
, des effets et des avantages de cette dernière préparation.
Les Indiens en font usage particulièrement après
le dîner , et lui doivent une heure ou deux d'un sommeil
extatique qu'ils n'échangeraient pas contre une égale durée
des jouissances les plus positives. Cet opium se prépare
avec une égale quantité de cannelle , de muscade , de cardamome
et de safran qu'on pétrit avec du miel , et qu'on
roule ensuite en pilule. J'ose assurer d'après ma propre
expérience , que rien ne peut donner une idée de la révclution
singulière et subite que cette préparation opère
le cerveau , et des plaisirs enchantés dont elle l'enivre.
Aussi est- il passé en proverbe parmi les Indiens , en parlant
d'un homme comblé de toutes les faveurs de la fortune
, de dire de lui qu'il se nourrit d'opium . Un des ambassadeurs
que Tipoo envoya en France, en 1785 , en rendant
compte de la réception qu'on lui avait faite et des
choses admirables qu'il avait vues à Versailles , terminait
sa narration en disant qu'il fallait avoir recours à l'opium
pour voir quelque chose de semblable dans les autres
pays.
sur
Les maisons , très-peu élevées , sont construites sur un
modèle à peu près uniforme et présentent un carré dont la
cour occupe le milieu. Une longue galerie soutenue par
des colonnes artistement ciselées , sert de communication
pour toutes les chambres du premier étage , destinées au
zenana ( logement des femmes ) , lequel ne reçoit de jour
que par de petites fenêtres ovales ouvertes sur la cour.
L'intérieur des appartemens n'offre rien de remarquable ;
des tapis de Perse , quelques vases propres à brûler des
parfums ou à distribuer l'eau de rose dont on fait une pro-'
digieuse consommation , des coussins et des nattes , tels:
sont les meubles des maisons les plus opulentes .
Les Indiens si simples dans leur intérieur , déploient
tout l'appareil du luxe et de la magnificence lorsqu'ils se
montrent en public; ils se distinguent alors par la pompe
du cortége , le grandnombre de domestiques qui les suivent
ou les précèdent , chacun avec les marques de l'emploi
qu'il exerce , l'élégance de leur palanquin, le nombre et la
beauté des chevaux de main ,la richesse des caparaçons
dont les chameaux et les éléphans sont couverts .
1
J
414 MERCURE DE FRANCE ,
Dans l'Inde , les institutions civiles relatives au partage
et à la conservation des propriétés , et dans tout ce qui a
rapport à la police intérieure , étaient originairement fondées
sur les principes les plus sages . Le législateur en se
proposant pour but le bonheurggéénnééral, avait voulu qu'il
fût le résultat du bonheur de chaque caste , de chaque
individu en particulier ; mais les innovations introduites
par les conquérans et les usurpateurs auxquels ces riches
contrées ont de tout tems été en proie , ont insensiblement
corrompu l'esprit des anciennes lois , et rendu la propriété
précaire en l'exposant à la tyrannie du vainqueur ou du
moins à la chicane d'une constitution mixte .
Les Indiens sont de tous les mortels les plus doux et les
plus pacifiques ; mais ces vertus chez eux tiennent plus à la
rectitude de leur jugement qu'à la sensibilité de leurs
coeurs . Ils arracheront un homme au péril qui le menace ,
ils le soulageront dans ses besoins ; mais ils ne le consoleront
pas , ils ne pleureront pas avec lui. S'affliger d'un
malheur irréparable est à leurs yeux une faiblesse criminelle.
L'ancien procureur du roi à Chandernagor , M. Richemond
, pendant mon séjour au Bengale , fut témoin
d'un fait qui prouve que la doctrine du fatalisme n'est pas
plus étrangère à la religion de Brama qu'à celle de
Mahomet. Il était à causer avec quelques Indiens à l'entrée
d'un village situé près des bois de Sundry , vers l'une des
embouchures du Gange : un tigre énorme s'élance d'un
taillis et enlève à leurs yeux unjeune homme qui s'était
éloigné de quelques pas . A cette vue , M. Richemond
pousse un cri , se saisit de la lance que portait le Piou dont
il était accompagné , et poursuit l'animal dans la forêt ;
mais le tigre s'était enfoncé avec sa proie dans l'épaisseur
d'un taillis impénétrable , il ne put retrouver sa trace et
revint les larmes aux yeux rejoindre ses compagnons .
Ceux-ci n'avaient point quitté la place et s'entretenaient paisiblement
des moyens å prendre pour purger le pays des
animaux féroces dont il était infesté. L'Européen ne put
contenir son indignation et leur reprocha de ne s'être pas
joints à lui pour chercher à sauver ce malheureux jeune
homme. Le grand Dieu le voulait ainsi , répondirent- ils
avec sang-froid , et tous nos efforts réunis n'eussent pas
été plus heureux que les vôtres .
Les lois indiennes ne connaissent de crime capital que
le meurtre et le sacrilége , et de supplice que le glaive. Les
coupables condamnés à mort , ne peuvent périr ni par le
AOUT 180g. 415
feu , ni par la corde , ni par le poison, sur cette idée reçue
que le malfaiteur dont le sang a coulé sur l'échafaud , n'a
point à rendre compte dans une autre vie d'un crime
expié sur la terre. L'injuste arrêt porté contre Nundcomar,
qu'un tribunal anglais condamna , contre toutes les
lois du pays , à périr sur un gibet , révolta moins les Indiens
par la conviction où ils étaient de l'innocence du
condamné que par la nature du supplice qu'on lui fit
subir .
Par une de ces inconcevables contradictions qu'on
remarque si souvent dans l'histoire des peuples , l'usage le
plus barbare a pris naissance et se perpétue chez la nation
la plus douce et la plus civilisée ; je veux parler de l'horrible
coutume qui force les femmes indiennes des premières
castes à se brûler vives après la mort de leurs maris .
J'ignore sur quel fondement quelques voyageurs modernes
ont prétendu que ces sacrifices devenaient chaque
jourplus rares ; mais je puis affirmer que pendant un séjour
de plusieurs années sur les rives du Gange , il s'est passé
peu de mois où quelques scènes de cette nature ne soient
venues à ma connaissance , et qu'une fois même , pour
convaincre ma propre incrédulité , j'ai eu le courage d'en
être le témoin. J'ai lieu de croire que cette triste anecdote
ne paraîtra pas dénuée d'intérêt .
En 1788 je me trouvais dans la colonie de Chandernagor
au Bengale , avec M. de Lonchamps , l'un de nos plus
aimables auteurs dramatiques , auquel j'étais , dès-lors ,
uni par la plus étroite amitié. Nous avions en commun , à
notre service , un daubachy ( c'est le nom qu'on donne
dans l'Inde au principal domestique chargé spécialement
des dépenses de la maison) , cet homme qui avait la prétention
de se croire auteur , employait ses heures de loisir
à écrire en vers indiens , l'histoire des malheureuses veuves
admises au funeste honneur du bûcher ; et en cette qualité
de nécrologue , chaque fois qu'une cérémonie de cette
nature devait avoir lieu dans les environs , il nous demandait
une permission de s'absenter. A son retour il s'empressait
de nous raconter avec autant d'intérêt que nous en mettions
à l'entendre , les tristes particularités qu'il avait recueillies
etque nous avions peine à croire quels que fussent le nombre
et l'unanimité des témoignages qu'il invoquait. Il nous
paraissait si hors de vraisemblance que le préjugé triomphât
detoutes les lois de la nature , au point de décider le plus
faible , le plus sensible des êtres à s'infliger volontairement
416 MERCURE DE FRANCE ,
un supplice épouvantable , que nous cherchions à expliquer
par des prestiges un fait contre lequel la raison se révolte.
Déterminés à sortir de cette incertitude , nous prîmes , avec
effort , la résolution de nous convaincre par nos propres
yeux , et d'assister aux funérailles d'un brame de la secte
des Seivias , auquel sa femme , âgée de 19 ans , avait
disait-on , juré de ne pas survivre.
En conséquence à 8heures du matin , le 18 février 1788 ,
nous nous rendîmes , conduits par notre daubachy , dans
une plaîne , sur le bord du Gange , à peu de distance d'un
petit bourg nomnié Baudel , entre Chandernagore et
Chiuzura , colonie hollandaise. Une foule immense d'Indiens
de toutes les classes se pressaient en demi-cercle
autour du fleuve sur le bord duquel le corps du défunt
était étendu , environné des hommes de sa famille et de
quelques brames en prières. L'un de ces derniers tenait à
lamainun rameau qu'il trempait dans les eaux du Gange
et dont il aspergeait sans cesse le mort et les assistans .
A quelque distance de là s'élevait un vaste bûcher sur
lequel des femmes allaient en procession vider des cruches
d'huile , tandis que d'autres s'occupaient à remplir l'intervalle
que les bûches laissaient entre elles avec des étoupes .
Vers to heures , le bruit des instrumens annonça l'arrivée
de la jeune veuve : elle était environnée et suivie de ses
parentes et de ses esclaves qui faisaient retentir l'air de
leurs gémissemens . Portée dans un palanquin découvert
et vêtue de riches habits , on aurait pu croire, à l'expression
du désir et de la joie répandue sur sa figure qu'elle marchait
à une fête ; mais en l'observant avec plus d'attention , je
remarquai dans ses traits quelques mouvemens convulsifs
où je crus reconnaître les effets d'un breuvage enivrant
qui lui ôtait le sentiment de son état. Lorsque le cortége
fut arrivé près du Gange , elle descendit de son palanquin
au milieu des acclamations de la foule et fut s'asseoir sur
la natte où gisait le corps de son mari ; elle y resta près
d'un quart- d'heure , occupée à mâcher du bétel et répétant
par intervalle les mots de Ramma , homam. Au signal
d'une trompe qui se fit entendre elle se leva , détacha de
sa tête , de ses pieds et de ses bras , les ornemens dont elle
était parée , en fit la distribution aux femmes qui l'entouraient
et donna l'ordre qu'on portât le corps de son mari
sur le bûcher : lorsqu'il y fut établi , un brame s'approcha
d'elle , lui passa au cou un ruban auquel était suspendue
une petite figure en corail , et lui présenta un bouquet de
fleurs
AOUT 1809 .
SEINE
Reurs rouges ; au même moment la jeune victims D'ap
procha du Gange , y trempa ses pieds et ses mams , et
s'achemina d'un pas ferme vers le bûcher à travers une
haie de bramines qui lui frayait le chemin. Le silence le
plus profond régnait alors au milieu de la fotile innombrable
qui couvrait la plaine . Parvenue sur le bucher , où
elle monta sans appuí , elle versa de l'huile sur sa tête
se coucha près du corps de son mari qu'elle enveloppa
d'un de ses bras , et de l'autre prenant un flambeau qu'un
brame lui présenta , elle mit elle-même le feu aux matières
combustibles qu'elle put atteindre. Ce n'est point ici le lieu
de peindre les angoisses que ce cruel spectacle nous fit
éprouver , et les efforts aussi vains que téméraires que nous
fîmes pour l'interrompre , je me borne à exposer les faits
qui se sont passés sous nos yeux. Au signal donné par
cette femme héroïque , des bambous jetés sur elle en travers
, et retenus à leurs extrémités par les hommes les
plus vigoureux , l'attachèrent en quelque sorte sur ce lit de
douleur que les brames achevèrent d'embrâser sur tous les
points. Les coups redoublés d'un grand nombre de tamtam
, le bruit de mille instrumens aigus , et les clameurs
d'un peuple entier , parvenaient à peine à étouffer les cris
de la victime , que des hommes inhumains repoussèrent
deux fois dans les flammes , auxquelles , par de prodigieux
efforts , elle cherchait trop tard à se soustraire .
A
On s'est perdu en conjectures sur l'origine d'une coutume
barbare si étroitement liée aux idées religieuses de
la nation , qu'on ne peut guère lui assigner une autre
cause ; il n'est pas moins évident que les lois civiles ont
contribué de tout leur pouvoir à en maintenir la durée.
Les femmes des castes supérieures (les seules qui jouissent
d'un si funeste privilége ) , se marient presqu'au sortir du
berceau; et dès-lors la société de tout autre homme que
leur époux leur étant interdite , elles se forment de lui une
idée de perfection qu'aucune comparaison dangereuse ne
saurait détruire. La loi ne prescrit pas impérieusement ces
sacrifices , mais elle déclare infâmes celles qui se refusent
à le consommer ; la veuve qui survit à son époux perd
non-seulement ses droits sur ses enfans , mais se voit
réduite aux plus vils emplois dans la maison dont elle était
maîtresse ; elle ne peut contracter un second mariage ,
l'usage du bétel lui est interdit, et privée de toute succession
, sa vie entière est dévouée au mépris et à l'opprobre
: si l'on ajoute à ces considérations , di si puis-
Dd
418 MERCURE DE FRANCE ,
santes , les hommages dont on environne celles qui annoncent
le dessein de mourir , les espérances religieuses dont
on les enivre , les précautions que l'on prend pour soutenir
et augmenter leur courage , on aura moins de peine à
concevoir que sur cent femmes placées dans cette funeste
alternative de la honte ou du supplice , il s'en trouve à
peine une sur qui la nature ait plus d'empire que le préjugé.
JOUY.
LES TALISMANS D'AMOUR.
NOUVELLE .
CLÉMENCE DE PRÉSAC resta veuve à vingt-cinq ans du
comte de Carignan , un des plus beaux et des plus aimables
seigneurs de la cour de Louis XV. Le comte , en
mourant , lui légua tous ses biens qui étaient considérables
, sous la condition qu'elle garderait le veuvage pendant
six ans . Cet article du testament ne déplut pas à la
comtesse , quoique son époux l'eût rendue quelquefois
très -malheureuse , pendant le cours de leur union , en lui
préférant d'indignes rivales. Il avait été l'objet de son
constant amour; elle croyait qu'on ne pouvait aimer qu'une
fois dans la vie ; un hymen de convenance lui paraissait
le plus triste des liens ; et n'espérant plus jouir du bonheur
, elle se proposait de garder à jamais son indépendance
.
Peu de jours après la mort de M. de Carignan , la comtesse
se retira dans une de ses terres située à Montevrin
près de Paris . Une société peu nombreuse , mais agréable
et sûre , l'y accompagna. Les soins que Clémence appor
tait à répandre l'aisance parmi ses vassaux , la promenade ,
la lecture , la musique , l'entretien de ses amis , dissipèrent
peu à peu sa profonde tristesse. Un soupir de
regret lui échappait souvent encore ; mais ce soupir n'avait
point d'amertume. Les larmes qu'on donne à la mort d'un
objet adoré , sont moins affreuses que celles qu'on donne à
son inconstance .
Le tems de son deuil achevé , Clémence rétablit le bal
champêtre qui avait lieu tous les dimanches au château ,
avant la mort de M. de Carignan. Les seigneurs , les propriétaires
, les paysans de Montevrin et des villages voisins
se rendaient en foule à cette fête. Madame de Carignan
AOUT 1809 . 419
en faisait les honneurs avec une grâce qui lui était particulière
. Elle accueillait tout le monde avec la même bienveillance
; chacun s'en retournait enchanté d'elle et triste
de ne pouvoir jouir qu'une fois par semaine de sa présence .
Elle s'était fait une loi de ne recevoir personne du dehors ,
aucun autre jour que le dimanche .
Clémence avait une belle voix , elle pinçait parfaitement
la harpe et composait de jolis airs . La nuit était pour elle
le moment de l'inspiration ; elle cédait quelquefois au
besoin qu'elle avait de s'y livrer tandis que ses amis et
ses gens reposaient .
Son appartement était au rez-de-chaussée ; une des portes
de son salon de musique donnait sur un bosquet de roses ,
de jasmin et de chèvrefeuille. Elle tenait cette porte ouverte
, et jouissait délicieusement, en cherchant de nouveaux
accords , et de la fraîcheur de l'air , et du doux parfum
des fleurs .
Le goût de la poésie s'allie au goût de la musique. Clémence
n'était pas étrangère à ce premier art , et s'amusait
souvent à composer en même tems les paroles et l'air d'une
tendre romance .
Une nuit où elle s'abandonnait au plaisir de cette double
création , elle entendit dans le bosquet le bruit des pas d'un
homme. Une vive crainte la saisit d'abord ; mais après avoir
regardé de tous côtés sans rien apercevoir , et avoir écouté
long-tems sans rien entendre , elle rit de sa frayeur, et
reprenant son agréable occupation , elle chanta :
On plaint le coeur nourri d'alarmes ,
Qui , brûlant pour un coeur ingrat ,
Malgré soi s'enivre des charmes
D'un feu que la raison combat.
Son destin sans doute est à craindre ,
Il n'est pas heureux un seul jour ;
Mais il est encor moins à plaindre
Que celui qui n'a point d'amour.
Apeine au printems de ma vie
Je soupirai pour un trompeur ;
Je crus , de mon trouble guérie ,
Dans la paix trouver le bonheur ;
Mais mon coeur que l'ennui dévore ,
Gémit sur son nouvel état ;
Il voudrait s'enflâmer encore ,
Dût- il encor faire un ingrat.
Dd 2
420 MERCURE DE FRANCE ,
Madame de Carignan n'avait pas achevé la ritournelle
de ce second couplet qu'une voix inconnue répondit avec
émotion :
Aimez Clémence , aimez encore ,
Vous ne ferez point un ingrat.
Surprise , inquiète , Clémence se lève précipitamment ,
court chez Suzette sa femme-de-chambre , la réveille , sonne
ses gens , et leur ordonne de faire partout les plus exactes
recherches . On lui obéit ; mais on ne trouva aucune
trace du chanteur. Cette aventure devint pendant une
semaine l'unique sujet de l'entretien des habitans du château.
Enfin on n'y pensa plus , on n'en parla plus . Seulement
le salon de musique fut abandonné la nuit.
21
Deux mois s'étaient écoulés sans qu'aucun incident eût
rappelé celui du bosquet , lorsqu'à la fête champêtre du
dimanche , Mlle de Saint-Egmond , jeune et belle personne,
șe trouva mal au milieu d'une contredanse . Mme de Carignanla
fittransporter sur un lit, et fit appeler un médecin.
Tandis qu'on faisait respirer des sels à Mue de St.-Egmond ,
un colonel de dragons qui l'avait suivie , s'écriait en lui
prenant les mains : " Josephine , ma soeur , reviens à toi !
Mon Dieu ! dans quel état sera notre mère si nous ne
pouvons retourner ce soir auprès d'elle ! Le son de voix
de M. d'Egmond frappa Mme de Carignan ; elle crut y
retrouver le son de voix du chanteur mystérieux : elle jeta
sur lui un regard à la dérobée , et vit dans tous ses traits
l'expression d'une si tendre inquiétude , qu'elle employa
pour le rassurer , les termes les plus touchans. Joséphine
r'ouvrit les yeux , et les levant sur son frère : O ciel ! comme
il est pâle ce cher Alcandre ! il a une sensibilité si profonde ,
ajouta-t-elle en s'adressant à la Comtesse , qu'il souffre
plus de la douleur des autres qu'ils n'en souffrent euxmêmes
. Tranquillise-toi , bon frère , je me trouve beaucoup
mieux . Le médecin déclara qu'il n'y avait aucun
danger à ce que Mlle d'Egmond retournât chez elle dans sa
voiture , et s'offrit à l'accompagner , ce qu'on accepta.
M. et Mille de Saint-Egmond prirent congé de Mme de
Carignan , non sans lui avoir fait des excuses sur l'embarras
qu'ils lui avaient causé. Le colonel sollicita et obtint
la permission de venir donner des nouvelles de sa soeur à
la Comtesse .
Le trouble occasionné par l'évanouissement de Mlle
d'Egmond avait interrompu le bal , on se retira de bonne
AOUT 1809 . 421
heure . Clémence n'en fut pas fâchée , elle se sentait sans
trop savoir pourquoi , le besoin d'être seule . Elle fut se
renfermer dans son salon de musique , et couchée sur une
ottomane , elle se livra pour la première fois depuis son
veuvage , à une de ces vagues rêveries qui ont tant de
charmes pour l'âme sensible dont un sentiment nouveau
est près de s'emparer. Un doux sommeil vint fermer ses
paupières , et la foule des songes aimables la bercèrent des
plus touchantes illusions .
Le lendemain elle employa contre l'ordinaire beaucoup
de tems à sa toilette . Aucune coiffure ne faisait ressortir à
son gré la noblesse de ses traits , aucun vêtement ne développait
assez les grâces de sa taille : elle attendait le colonel.
La matinée se passa sans qu'il vînt. On servit le dîner ;
Clémence s'y montra triste et rêveuse ; - ses amis tournèrent
en vain la conversation sur des sujets intéressans , la belle
veuve n'y prit aucune part.
Sept heures du soir étaient sonnées , Clémence n'osait
plus attendre personne, et se trouvant incapable de se livrer
à aucune occupation , à aucun entretien , elle se disposait à
aller faire un tour de promenade, quand un équipage entra
dans la cour de son château. Un laquais annonça Mme la
marquise et M. le colonel d'Egmond.
Comtesse , dit la marquise en entrant , j'ai espéré que
vous ne me sauriez pas mauvais gré d'avoir cédé au désir
de venir vous remercier de vos bontés pour ma fille . Je profite
de cette occasion pour vous demander la faveur d'être admise
dans votre cercle intime . Je vis très-solitaire , je ne vois
aucun de nos voisins de campagne , je reçois peu de mondę
de la ville , Alcandre y passe souvent plusieurs mois; nous
restons alors seules , Joséphine et moi : je n'ai jamais souhaité
qu'un tiers rompît ce tête à tête , que depuis le moment
où j'ai eu le plaisir de vous voir. La comtesse répliqua par
un compliment flatteur , et il s'établit entre ces dames et
d'Egmond une conversation vive et spirituelle. Chacune
de ces trois personnes animée par le désir de plaire , voulut
paraître aimable , et le parut. L'heure du souper donna le
signal de la retraite; on se sépara avec regret , et l'on promit
de se voir souvent.
Clémence ne tarda point à rendre sa visiteà la marquise :
elle enfut reçue comme une personne qu'on aimerait depuis
dix ans . La liaison la plus intime se forma bientot entre
Mmes d'Egmond et de Carignan. Chaque jour elles faisaient
ensemble de la musique , elles peignaient, lisaient , promo
422 MERCURE DE FRANCE ,
naient chaque jour ensemble. Le colonel éperdûment
amoureux de Clémence ne quittait plus sa société. Jamais
il ne s'était montré si tendre fils , si tendre frère ; le sentiment
qu'il portait à une femme vertueuse semblait prêter
une nouvelle force à ces liens de famille . Le véritable amour
épure l'âme et nous dispose à vouloir le bonheur de tous
ceux qui nous entourent.
Le colonel ne témoigna pendant long-tems sa tendresse
que par ses soins ; mais cet aveu muet n'était point perdu
pour le coeur de Mme de Carignan . La marquise d'ailleurs
lui répétait sans cesse que son fils n'était jamais resté si
constamment à la campagne , que jamais il n'avait montré
autant de goût pour une vie intérieure. Nous vous devons
ce changement , ajoutait-elle en embrassant Clémence , et
celle-ci couvrait de baisers les joues de la marquise . Aucune
amitié ne peut se comparer à celle que l'on éprouve pour
la mère de son amant ; il s'y mêle sans qu'on s'en aperçoive ,
un vague prestige d'amour qui lui donne je ne sais quel
charme divin que n'ont pas les autres amitiés .
D'Egmondet Mme de Carignan passèrent six mois délicieux
au sein de la nature , de l'amour et des arts . Mais
cette pleine félicité de deux âmes qui se sont touchées par
tous les points , n'est sentie que par peu de personnes ; et
celles qui sont appelées à la goûter n'en jouissent jamais
long-tems .
L'hiver approchait ; le colonel était rappelé à Paris par
des devoirs impérieux : il pourrait venir voir souvent Mme
de Carignan , mais il ne la verrait plus chaque jour. L'amant
qui quitte sa maîtresse sans un cruel déchirement de coeur,
alors même que ce n'est que pour une courte absence , n'est
déjà plus dans toute l'ivresse de la passion. Alcandre ne
pouvait songer à son départ du château sans ressentir la
plus violente douleur. Il résolut de s'assurer du moins de
la foi de Clémence avant le triste moment qui devait le
séparer d'elle .
Les deux familles se promenaient chaque soir dans une
charmante forêt , voisine de leur habitation. Le colonel
donnait toujours le bras à la comtesse. Dans une de ces
courses il s'éloigna adroitement de la société , et après
avoir déclaré son amour à Clémence , il lui demanda sa
main.
Clémence lui apprit que le testament de son époux la
mettait dans l'obligation de ne point contracter un second
hymen avant six ans de veuvage , dont deux étaient à
AOUT 1809 . 423
peine révolus . D'Egmond offrit de renoncer au legs universel.
Ah ! répondit la Comtesse , ce legs m'enchaîne
moins que le désir de ne point enfreindre la dernière volonté
de M. de Carignan . Je l'exécuterai , quelque chose
qu'il doive m'en coûter. Eh bien ! dit le Colonel en jetant
un profond soupir , j'attendrai , je vous sacrifierai mes
voeux les plus ardens ; mais daignez me promettre que
vous serez à moi dès que vous aurez recouvré votre liberté .
Clémence n'eut point de peine à prendre un engagement
que son coeur brûlait de remplir .
Le jour de ses adieux, le Colonel eut un long et tendre
entretien avec Mme de Carignan ; il lui répéta cent fois le
serment de l'adorer toujours , et la supplia de lui accorder
un gage de tendresse. Clémence lui présenta une baguede
ses cheveux , et lui dit : "Vous êtes bien jeune encore , je
ne puis être à vous que dans quatre ans ; peut- être d'ici à
cette époque , formerez-vous des voeux qui ne seront pas
pour moi . - O ciel ! pouvez -vous le penser ?- Quoi qu'il
arrive , tant que vous porterez cette bague , je saurai que je
suis encore aimée , je me conserverai pour vous .- Je ne
la quitterai jamais , je laporterai jusqu'au tombeau . Vous
en séparer , serait m'apprendre que nos noeuds sont rompus
. " En parlant ainsi , Clémence laissa tomber malgré élle
quelques larmes . - " Quelle triste idée ! s'écria doulourensement
Egmond , se joint à la première marque solennelle
d'amour que je reçois de vous ; pourquoi corrompre ma
joie par l'amertume d'un aussi cruel soupçon ? l'ai-je donc
mérité?- Vous passez pour être volage .-Je le fus longtems
, j'en conviens ; mais c'est qu'alors je vous cherchais .
Ce mot rendit à Mme de Carignan toute sa sérénité . Eh !
qui n'a point éprouvé qu'il ne faut qu'un rien en amour
pour porterr au même instant la joie ou le désespoir dans
l'âme!
Le Colonel s'arracha enfin d'auprès de Clémence . Elle
pleura long-tems après son départ; mais ses pleurs n'étaient
pas sans quelques charmes; elle avait senti couler sur ses
mains les pleurs de son amant .
Deux mois se passèrent , pendant lesquels d'Egmond venait
régulièrement voir Clémence deux fois par semaine , et
de plus il lui écrivait tous les jours ; mais dans chaque visite,
dans chaque lettre , il se plaignait de ce que Clémence
ne lui faisait pas le sacrifice de sa retraite. Aucun motif ne
l'y retenait que son inclination : il n'avait donc touché
que bien faiblement son coeur , puisqu'elle s'ensevelissait
424 MERCURE DE FRANCE ,
loin de lui à la campagne au milieu de l'hiver , au lieu de
venir s'établir à Paris , où il était contraint d'habiter. Non ,
vous n'avez jamais aimé en moi , ajoutait-il , que le fils ,
que le frère de vos amies .
Clémence était fort attachée aux personnes qui l'avaient
suivie à la campagne , elle craignait de les quitter , elle
craignait de s'éloigner de ses vassaux dont elle soulageait
l'indigence ; mais elle craignait encore davantage de causer
le plus léger chagrin à son Alcandre . Elle feignit que des
affaires majeures la rappelaient de Montevrin , prit congé
de Mmes d'Egmond et de ses anciens amis , et revint à la
ville.
D'Egmond ne la quittait presque pas. Comme il était
triste toutes les fois qu'il ne la trouvait pas seule , elle s'arrangea
pour l'être toujours . Elle ne sortait que fort peu ; sa
vie se passait à voir , à attendre , à espérer son amant.
Le retour du mois de mai rendit la liberté au Colonel.
Mme de Carignan l'engagea à partir avec elle pour Montevrin:
il y consentit , mais il exigea , il ne priait plus , il exigea
qu'elle ne se fit suivre par aucune autre personne.Vous
me suffisez , lui répétait-il sans cesse ; si je ne vous suffis
pas , c'est que vous ne m'aimez point autant que je vous
aime.
Clémence revit avec une joie bien vive , Mmes d'Egmond;
leur présence la reportait aux premiers jours d'une félicité
qu'elle croyait devoir être éternelle . Chaque endroit qu'elle
visitait , en lui rappelant un plaisir , une espérance , un
souvenir , ajoutait à ses jouissances présentes : mais combien
sur-tout elle se sentit délicieusement émue en entrant
dans son salon de musique , lorsqu'à la place de son ancienne
harpe elle en trouva une magnifiquement ornée , sur
laquelle le chiffre d'Alcandre et le sien étaient unis . J'ai
voulu , lui dit le Colonel , que mon idée se mêlât sans cesse
à votre plus chère occupation. Clémence lui répondit par
un regard qui valait le plus éloquent discours .
Alcandre arrivait dès le matin chez Mme de Carignan , et
n'en sortait qu'après le souper. Rien ne leur paraissait si
agréable que ce repas , où il ne se trouvait jamais entr'eux
d'autre tiers que l'amour : une partie de leur tems s'écou
lait à peindre , à composer des vers , de la musique , à les
déclamer , à la chanter ensemble; chaque instant semblait
ajouter à leur tendresse , quand arriva la fête de Clémence.
Ses vassaux , qui voulaient la célébrer d'une manière
éclatante , y inviterent toutes les personnes considérables
AOUT 1809 . 425
des environs; il y eut bal paré , bal champêtre , etla musique
de l'Opéra , celle des gardes Françaises , vinrent figurer
au festin .
Clémence s'était parée très-simplement pour satisfaire
Alcandre , qui lui avait montré la crainte qu'elle ne parût
trop jolie et qu'elle ne lui suscitât mille rivaux; mais elle
lui avait déclaré qu'elle ne danserait pas avec lui , parce
qu'elle appartenait ce soir tout-entière à la société .
La marquise de Balzac , jeune veuve , plus coquette que
belle , était une des femmes qui brillaient à cette fête . La
vivacité de ses regards attira d'Egmond vers elle; il la choisit
pour sa première contredanse . Il s'assit ensuite à ses
côtés . Elle l'y retint d'abord par ses agaceries , et l'y fixa
ensuite par le charme d'une conversation spirituelle , légère
et variée. Quand la Marquise voulut partir , elle ne trouva
ni ses gens , ni sa voiture. Le Colonel la reconduisit dans la
sienne : c'était de sa part une simple galanterie ; mais le
lendemain matin , il alla savoir comment elle se portait, et
quand il sortit de chez elle , il avait trahi Clémence .
Un premier tort qu'on se reproche , mais que l'on veut
cacher , ne conduit que trop souvent à en avoir de plus
grands . Alcandre se trouva mal à l'aise avec celle qu'il avait
secrètement offensée ; il bouda , querella sans sujet. Clémence
souffrit sans se plaindre. Sa touchante douceur
éveilla les remords de son amant: il rêvait au moyen de réparer
la faute qu'il avait commise , sans toutefois la dévoiler.
Une lettre de Mme de Balzac fit évanouir cette sage résolution
; il préféra le plaisir au bonheur , et pour la première
fois depuis son séjour à la campagne , il ne soupa
point avec Mme de Carignan .
La sensible veuve pleura beaucoup , mangea peu et
songea à ce qui avaitpu causer l'humeur d'Alcandre ; mais
elle en cherchait en vain le motif, elle ne se sentait coupable
d'aucun tort envers lui , et elle était loin de soupçonner celui
qu'il avait envers elle .
L'intimité du Colonel avec Mme de Balzac rendit ses
visites chez Mme de Carignan moins fréquentes et moins
longues. Ce qui n'avait été d'abord qu'un caprice devint
bientôt ou parut du moins devenir une passion. Alcandre
suivit sa nouvelle conquête à Paris .
Laviolence de la douleur de Clémence ne peut se peindre .
Elle écrivit à son infidèle vingt lettres plus touchantes les
unes que les autres . Toutes restèrent sans réponse . Que
pouvait-il écrire ? il n'aimait plus .
426 MERCURE DE FRANCE ,
Mm de Carignan allait chaque jour voir Mmes d'Egmond.
Ces Dames parurent d'abord aussi affligées qu'elle , de l'inconstance
inattendue d'Alcandre ; mais si l'amour trompé
ne se lasse point de redire toujours la même plainte, l'amitié
se lasse de l'entendre . Clémence s'en aperçut , et sa
dernière consolation lur échappant , elle s'imagina calmer
son désespoir par un changement de lieu , et partit pour la
capitale. De nouveaux chagrins l'y attendaient.
Ses amis ayant appris son retour se hâtèrent de venir la
voir. Effrayés du changementde ses traits et de sa profonde
tristesse , ils l'engagèrent à s'arracher à elle-même et l'entraînèrent
au spectacle. Comme elle en sortait , elle aperçut
d'Egmond qui donnait la main à Mme de Balzac ; il
passa près d'elle , et se contenta de la saluer sans lui adresser
une parole. L'amour embrasse tout d'un coup-d'oeil ;
celui que Clémence avait jeté sur d'Egmond suffit pour lui
faire voir qu'il ne portait plus sa bague , et dès-lors elle se
crut à jamais abandonnée.
On la reconduisit chez elle dans un état déplorable. Elle
fut attaquée d'une fièvre violente qu'accompagnait un délire
effrayant. D'Egmond apprit son danger; il en fut extrêmement
affecté , et voulait aller lui prodiguer ses soins ;
mais Mme de Balzac lui persuada qu'il n'avait aucune part à
la maladie de Clémence , et elle sut d'ailleurs le distraire
tellement de son inquiétude qu'il ne céda point au mouvement
de sa tendre pitié.
Quand Clémence recouvra sa raison , elle fut aussi surprise
qu'affligée de l'apparente barbarie de d'Egmond ; elle
enparlait continuellement à ses amis : ceux-ci , dans l'espoir
de la guérir de son amour , s'appesantissaient sur la
gravité des torts du Colonel ; ils ignoraient qu'au moment
même où une femme sensible déclame le plus contre
le coupable qu'elle aime , elle souhaite en secret de voir
prendre sa défense , et que celui qui , loin de l'excuser ,
ajoute au mal qu'elle en dit , lui devient bientôt insupportable
, s'il ne lui devient pas odieux.
Les médecins ayant ordonné à la Comtesse de prendre
les eaux de Passy, elle y loua une maison. Par une cruelle
fatalité , Mme de Balzac venait de s'établir dans ce lieu .
Mme de Carignan ne pouvait aller nulle part sans entendre
parler de d'Egmond et de sa rivale , ou sans les rencontrer ;
et ces entretiens , ces rencontres qu'elle désirait et craignait
également , devenaient toujours pour elle la source de nouvelles
douleurs .
AOUT 1809 . 427
Un soir , plus fatiguée que jamais des autres et d'ellemême
, elle errait seule au-dehors avec ses tristes pensées ;
elle arriva sans s'en apercevoir jusqu'à l'endroit le plus
isolé du bois deBoulogne . Accablée de lassitude , elle s'assit
au pied d'un arbre et s'endormit.
Toujours occupée de son fatal amour , elle rêva que son
destin dépendait d'une fleur cueillie par d'Egmond ; que si
elle pouvait en recevoir une de sa main , en la plaçant sur
son coeur et l'y laissant un an entier , elle obtiendrait ou le
retour de l'amour d'Alcandre , ou la guérison du sien, ou la
mort.
Les âmes tendres sont généralement superstitieuses ; et
quand elles aiment d'amour , et sur-tout d'un amour malheureux
, elles le deviennent encore davantage . Clémence
se réveilla moins à plaindre qu'elle ne l'avait été depuis
long-tems ; elle croyait à un vain songe .
La nuit était close , un orage épouvantable venait d'éclater
, les éclairs sillonnaient les nues , le tonnerre roulait
avec fracas , la pluie tombait par torrent; Clémence n'entendait
, ne sentait , ne craignait rien et regagnait à pas
lents sa maison , en ne pensant qu'aux moyens qu'elle pourrait
employer pour avoir une seule fleur de celui qui naguère
lui aurait prodigué sa vie .
Après avoir réfléchi toute une semaine , Mme de Carignan
commença à trouver qu'il lui était impossible de se
procurer le talisman objet de son voeu le plus cher.
Elle ne voyait d'Egmond que lorsqu'elle le trouvait à la
promenade , où il accompagnait Mme de Balzac ; ou si elle
le rencontrait dans un cercle , il avait soin de ne pas s'approcher
d'elle . Irait-elle le tirer à l'écart pour lui adresser
sa demande? il la prendrait pour une folle , la refuserait
peut-être et se ferait un titre nouveau de ce refas auprès de
sa rivale.
Cette pensée la plongea dans les plus cruelles angoisses ;
elle forme mille projets extravagans , sans pouvoir se résoudre
à en adopter aucan. Enfin le hasard la servit mieux
qu'elle ne l'espérait.
Le seigneur de Passy donna une fête à laquelle tous
les habitans du lieu se rendirent . On s'était rassemblé de
bonne heure , et on joua à des petits jeux en attendant
l'heure du bal .
Comme il restait encore beaucoup de gages à retirer
quand la musique se fit entendre , on convint qu'une seule
pénitence scrait donnée pour les acquitter tous , et l'ou
.
428 MERCURE DE FRANCE ,
enjoignit à chaque homme d'aller recevoir à genoux l'ordre
de chaque dame , et de l'exécuter sur-le- champ . Quand
vint le tour de d'Egmond de demander à Clémence ce
qu'elle désirait de lui ; elle répondit : « une des grenades
que j'ai vues dans le parterre." Il courut aussitôt en cueillir
une , et la lui présenta .
Mm de Balzac de très-mauvaise humeur accepta la main
d'un autre cavalier pour passer dans la galerie du bal.
Quant à Mme de Carignan , long-tems immobile à la place
d'où on la pressait en vain de sortir, elle se répétait en elle
même : dans un an , ou il me rendra son amour , ou je n'en
aurai plus pour lui , ou je mourrai ,
Elle garda toute cette nuit la précieuse grenade sur son
coeur. Le lendemain elle se leva dès l'aurore pour travailler
à son talisman ; mais en songeant , que peut-être elle
guérirait de son amour , sa main trembla bientôt si fort ,
qu'à peine pouvait-elle tenir son aiguille. N'achevons pas ,
s'écria-t-elle , que deviendrai-je hélas ! sans cette fatale
passion qui remplit toute mon âme ! que faire désormais
d'une vie qui ne lui serait pas consacrée ! Ah ! je
• préfère mes tourmens au néant dans lequel je tomberai.
En prononçant ces mots , elle jeta son ouvrage de côté ,
et s'avança machinalement vers sa fenêtre. Mme de Balzac
passait en wiski , le colonel la suivait à cheval. Clémence
reprit soudain l'ouvrage interrompu , l'acheva précipitamment
, et en fit l'usage auquel il était destiné.
O puissance de l'imagination ! le talisman n'eut pas
plutôttouché le coeur malade , que ses battemens convulsifs
s'apaisèrent. Le feu de l'amour le brûlait encore , mais
sans le consumer; le désespoir d'une passion malheureuse
avait fait place à la douce mélancolie.
Mme de Carignan devenue plus calme , n'était pas encore
capable de goûter des plaisirs , mais elle se livrait à des
distractions . Son amour était toujours sa pensée dominante
, mais il n'était plus son unique pensée ; elle visitait
souvent ses voisins , et quand elle y voyait d'Egmond
prodiguer ses soins à sa nouvelle amante , elle ne gémissait
plus , elle ne faisait que soupirer.
Sa santé s'étant tout à fait rétablie , elle se sentit le besoin
d'aller revoir ses vassaux qui souffraient de sa longue
absence , et partit pour Montevrin .
A son arrivée au château une foule de souvenirs délicieux
et pénibles oppressèrent à la fois son sein. Un sourire
amer parut sur ses lèvres à l'instant où elle entra dans son
AOUT 1809 . 429
1
salon de musique. Elle ouvrit en pâlissant l'étui qui renfermait
cette harpe doux présent de l'amour ! la vibration
de ses cordes retentit jusqu'au fond de son coeur. Sa main
en tira des accords pour ainsi dire à son insu , et de son
âme tendre et résignée échappèrent ces accens :
Je vis le bel Alcandre un jour ;
Son sourire est si doux , son regard est si tendre ,
Que mon faible coeur pour Alcandre
Se sentit consumer de tous les feux d'amour .
Ases yeux enchantés deux ans je parus belle ,
Deux ans seule je fus maîtresse de son sort ...
J'ai tort , sans doute , alors qu'il devient infidèle ;
Alcandre peut-il avoir tort ?
Ma rivale à chaque moment ,
Se pare devant moi , des roses qu'il lui donne ;
Ama rivaleje pardonne :
On aime à s'embellir des dons d'un tel amant .
Ma rivale a raison : d'Alcandre elle est charmée ;
Etseule , elle est, hélas ! maîtresse de son sort .
Peut-être je mourrai de la savoir aimée ;
Mais sans dire qu'Alcandre a tort .
Mme de Carignan versa quelques larmes ; puis elle sortit
pourvisiter plusieurs pauvres fermiers qui l'attendaient , les
combla de ses largesses , et se consola de n'être pas heureuse
par l'idée de contribuer au bonheur des autres .
Elle alla dès le lendemain voir Mmes d'Egmond ; elle en
reçut le plus aimable accueil ; Joséphine lui prodigua les
plus touchantes caresses . Mme de Carignan qui ne s'était
pas sentie depuis long-tems pressée sur un sein vraiment
ami, s'étonna d'éprouver qu'il reste encore quelques douces
joies sur cette terre pour les coeurs sensibles , privés de celles
de l'amour.
Pendant tout l'intervalle qui restait à s'écouler jusqu'à
l'époque où devait finir l'épreuve du talisman , Mede
Carignan passa ses jours , ou chez Mme d'Egmond , ou dans
son château , à rêver à son ancien bonheur , à le regretter ,
à n'oser s'avouer qu'elle en souhaitait le retour. Souvent
aussi elle pinçait sur la harpe les airs favoris de d'Egmond.
Elle lisait les auteurs qu'elle avait lus avec lui .
Enfin , arriva l'instant que Clémence croyait devoir décider
de son sort. Une sueur froide la saisit en retirant de
son sein cette fleur , objet de tant de sollicitudes insensées ;
430 MERCURE DE FRANCE ,
il lui semblait qu'en s'en détachant , elle allait rompre le seul
faible lien qui l'unissait encore en secret à d'Egmond.
Elle venait à peine de serrer le talisman dans son secrétaire,
qu'elle entendit dans l'escalier le bruit d'une personne
qui montait avec précipitation ; et Suzette entra dans sa
chambre presque hors d'haleine en balbultiant : " M. d'Egmond
est arrivé de ce matin chez Mme la marquise sa mère ;
il est brouillé avec Mme de Balzac , qu'il n'a point voulu
suivre aux eaux de Spa. Mmes d'Egmond sont dans le ravissement
. -Qui vous a fait ce conte? demande Clémence
d'une voix agitée. -Ah ! ma nouvelle est sûre ; je la tiens
de Lapierre. Vous avez vu le valet-de-chambre, du
colonel ?- Il m'a quittée au bout de l'avenue qui conduit
au grand chemin ; et Suzette raconta avec volubilité , et
dans tous ses détails , l'histoire de la liaison du Colonel
avec Mme de Balzac , les perfidies qu'il en avait essuyées ,
et leur rupture .
-
Clémence , plus émue qu'elle ne voulait le paraître ,
congédia Suzette avec un ton sévère ; mais le soir à son
coucher elle lui parla avec plus de bienveillance encore
que de coutume , et lui fit un présent.
Ceux qui ont connu l'amour , sauront bien comment
Clémence passa cette nuit.
Le lendemain , Mme d'Egmond vint lui demander à
déjeûner. Elle lui confirma ce que lui avait dit Suzette , et
ajouta : " Alexandre est à présent bien malheureux , il sent
à quel point il fut coupable , et n'ose plus se présenter
chez vous . -Que peut-il craindre ? Je le recevrai toujours
comme le fils de mon amie.-Vous me le promettez ?-
Je vous le promets . La marquise s'en alla très-satisfaite ;
et l'onpeut croire qu'il y eut quelque chose d'extrêmement
tendre dans le baiser d'adieu que lui donna Clémence .
La Marquise revint ce même soir avec son fils . Il régna
beaucoup de contrainte dans cette entrevue ; chacun évitait
les regards de l'autre : l'un craignait de n'avoir obtenu de
pardon qu'à moitié , l'autre tremblait de mettre toute son
âme à découvert. Ils étaient trop amans pour se montrer
amis; ils se défiaient trop de leurs sentimens respectifs
pour se montrer amans .
Clémence , restée seule , réfléchit à sa nouvelle situation
; elle trouvait dans chaque mot qu'Alcandre avait prononcé
un motif d'espérance ou de crainte. Les hommes ,
pensa-t-elle enfin , ne savent s'imposer aucune retenue en
amour : s'il avait de l'amour pour moi, il n'aurait pule taire.
AOUT 1809 . 431
Ah ! je le crains , il est encore en secret l'amant de Mme de
Balzac : eh bien ! qu'il m'accorde au moins une vive amitié ,
une amitié de préférence , et je serai encore heureuse : oui ,
je sens que je puis lui devoir un sentiment inconnu jusqu'ici,
et que mon coeur seul était digne d'éprouver : et cette idée
délicate exaltant son imagination , elle improvisa ces vers :
Objet de mon plus tendre amour ,
De mon amitié la plus tendre ,
Charmant , quoique parjure Alcandre ,
Reviens embellir mon séjour :
Reviens , de ma flamme trahie
Ne crains point les jaloux éclats ;
Ose m'ouvrir encor tes bras ;
Pardonne moi ta perfidie !
Quand tu me ravis le bonheur
Par ton inconstance fatale ,
Il est vrai , contre ma rivale
Je laissai parler ma douleur.
J'ai dit à la nature entière
Le malheur de ton nouveau choix ;
J'aimais pour la dernière fois ,
Je haïssais pour la première !
ODieux que j'ai souffert de maux !
Combien j'eus de pensers terribles !
Par combien de veilles pénibles
J'achetai mon triste repos !
Mais je me suis accoutumée
Ane plus être tout pour toi ;
Et je dis presque sans effroi :
Une autre d'Alcandre est aimée....
Viens donc essayer les douceurs
D'une passion sans orage ;
Que tu sois fidèle ou volage ,
Rien ne désunira nos coeurs .
Pour te plaire mon âme ardente ,
Découvre un nouveau sentiment ;
Oui , sans t'aimer moins vivement
Je t'aimerai mieux qu'une amante .
Alcandre ne tarda point à venir rendre une seconde
visite à Clémence . Elle était allée dans le village porter des
secours à un vieillard mourant. Le salon de musique était
432 MERCURE DE FRANCE ,
ouvert , ily pénétra ; il ne revitpas sans la plus forte émotion
ce lieu où il avait goûté tant de voluptés pures . Cette émotion
s'accrut encore à l'aspect de l'instrument qui conservait
des chiffres qu'il avait rendus quelque tems menteurs . Sur le
pupitre était un livre de musique. Il l'ouvrit; c'était celui qui
renfermait plusieurs morceaux copiés de sa main. Plusieurs
feuilles détachées en tombèrent ; il les ramassa . Chacune
d'elles écrite par Clémence , contenait la plainte déchirante
d'un amour abusé . Le coeur d'Alcandre se brisa à l'idée des
souffrances que Mme de Carignan avait endurées pour lui ;
et se jugeant plus sévèrement lui-même qu'elle ne l'avait
jamais jugé : « Je suis indigne de pardon , s'écria-t-il : il y
aurait plus que de l'orgueil à le solliciter ; mais je dois lui
exprimer mon profond repentir : „ et il s'assit à une table
servant de secrétaire. Les stances que Mme de Carignan
avait composées la veille s'y trouvaient ; il les lut , les remit
à leur place , et sortit sans être aperçu de personne.
Son retour précéda de quelques minutes celui de Clémence.
Dès qu'elle parut, il s'avança respectueusement vers
elle , mit un genou en terre , et porta à ses lèvres l'anneau
consacré. Clémence prête à s'évanouir lui demanda d'une
voix faible : « Vous aurais-je retrouvé ? - Vous ne m'avez
jamais perdu; je ne fus qu'égaré. " Elle prit alors la main
d'Alcandre , la plaça sur son coeur , garda quelques instans
le silence , puis tombant à genoux s'écria : Dieu de bonté
accorde-moi la mort avant que j'aie de nouveau à pleurer
son inconstance !
,
D'Egmond la releva , la pressa amoureusement sur son
sein , et mit tant de chaleur dans ses derniers sermens
qu'elle eut le bonheur d'y croire , quoiqu'il eût violé les
premiers . :
Cette réconciliation combla de joie la famille du colonel.
Clémence s'unit à lui dès que le terme des six ans fut expiré .
D'Egmond tendre et fidèle époux répara les erreurs de
l'amant , et Clémence s'applaudit d'une indulgence qui fut
blâmée par beaucoup de personnes , mais à laquelle elle dut
une félicité durable.
r
Mme DUFRENOY.
VARIÉTÉS .
CHRONIQUE DE PARIS.
DEPUIS quelque tems nos journaux ne sont remplis que
de prodiges . Dans l'Etat de Massachusets , une vieille
femme ,
AOUT 1809 . 433
femme , réputée jusqu'alors fort sage , s'est enflammée
tout à coup et s'est évaporée si subitement qu'il n'est resto
de toute sa personne qu'un peu de cendres , de suie de
graisse.
de
A Mortagne , une autre femme de 72 ans a été trouvée
réduite et consumée à quelque distance de son lit , sans
que les meubles de sa chambre aient été endommagés..
Cette femme était depuis long-tems adonnée à l'usage des
liqueurs fortes . On présume que son corps imbibé
de vie , s'est allumé au contact d'une chandelle , comme
une mêche à l'esprit-de-vin. Elle n'a laissé de tout son
corps que les os de la tête , ceux de la jambe gauche et
l'extrémité du pied droit ( 1) .
eau
Le Dauphiné n'est pas contentde ses sept merveilles , il
lui faut encore un animal extraordinaire , un serpent plus
gros que le serpent Pithon. Il est vrai que personne ne l'a
encore aperçu , mais on se flatte qu'il se montrera bientôt.
Les chiens de la commune de Bernin l'ont déjà relancé et
poursuivi pendant une nuit entière. Cet animal paraît
aimer l'incognito . Il enveloppe sa marche du silence et
de l'obscurité des ténèbres . Il est sorti de la rivière d'Isère ;
il a parcouru , dans sa première course , plus de trois mille
mètres , il a percé des haies sèches et des haies vives , il a
( I ) Ces faits ne sont pas rares ; on en trouve un grand nombre
dans les mémoires des différentes académies. En 1692 , une femme
de Copenhague , fort adonnée à l'usage des liqueurs spiritueuses ,
prit feu comme la femme de Mortagne , et il ne resta d'elle que
son crâne et les dernières articulations de ses doigts. Ily a quelques
années que ce phénomène se renouvela dans la rue du Doyenné .
La comtesse Cornelia Bandi , périt aussi de la même manière à Vé
rone. Les détails de sa mort sont consignés avec beaucoup d'exactitude
dans un mémoire adressé à la Société royale de Londres par
Bianchini , célèbre médecin d'Italie . Sur la fin du mois d'octobre
1751 , un boucher ayant ouvert un boeuf mort d'une enflure extraordinaire
et tiré avec force une partie des intestins , il en sortit aussitôt
une flamme vive et active qui lui brûla les cheveux et les sourcils
atteignit également sa fille qui était à côté de lui , et s'éteignit tout
doucement après avoir duré environ trois minutes . Le savant anatomiste
Ruysch observa un phénomène semblable à l'ouverture de l'estomac
d'une femme dont le ventre était extrêmement enflé . M. le Cat
a rassemblé plusieurs faits curieux de ce genre dans un mémoire sur
les incendies spontanées de l'économie animale .
Ee
434 MERCURE DE FRANCE ,
montédes collines , traversé des vallons , et sa trace s'est
enfinperdue dans un torrent.
Les personnes qui ont lu le conte deZadig parVoltaire
savent que cejeune et aimable philosophe , sans avoir jamais
vu la petite chienne de la reine de Babylone , devina que
c'était une épagneule , qu'elle avait les oreilles longues , uns
patte plus courte que l'autre , et qu'elle avait mis bas depuis
très peu de tems . CommentZadig avait-il appris tout cela?
Il avait observé des traces sur le sable , et il avait jugé aisément
que c'étaient celles d'un petit chien ; des sillons
légers et longs imprimés sur de petites éminences de sable
entre les traces des pattes lui avaient fait connaître que
c'était une chienne dont les mamelles étaient pendantes
et qu'ainsi elle avait fait des petits peu de jours auparavant;
d'autres traces en un sens différent , qui paraissaient toujours
avoir rasé la surface du sable à côté des pattes de devant
lui avaient appris qu'elle avait les oreilles très-longues ; et
comme il avait remarqué que le sable était toujours moins
creusé par une patte que par une autre , Zadig avait compris
que la chienne de son auguste souveraine était un pen
boiteuse. Les habitans de la commune de Bernin ont imité
Zadig ; ils ont remarqué que la trace de l'animal inconnu
était légérement ondoyante ; ils en ont conclu que c'était un
reptile : ils ont observé que cette trace était de douze à
seize pouces de largeur; ils ont pensé que le diamètre de
cet animal devait être au moins de 10 pouces ; enfin , ils ont
reconnu que l'animal en traversant une haie vive avait brisé
trois branchés d'aubépine , et ils se sont dit : Cet animal doit
avoir la peau ferme et les muscles vigoureux. Le maire a
recueilli toutes ces observations et en a rédigé procès-verbal.
Qu'il y ait de gros serpens , c'est un fait incontestable ,
témoin l'épigramme suivante :
"
Un gros serpent mordit Aurèle ;
Que pensez-vous qu'il arriva ?
Qu'Aurèle en mourut? bagatelle .
Ce fut le serpent qui creva.
"
Jonston , dans sa Thaumaturgie naturelle , affirme,sur
la foi de Marc Paul , qu'il existe dans une province de Tartarie
des serpens qui ont cinquante pieds de long et trente
de tour , ce qui doit faire des serpens d'une taille très-peu
élégante ; il ajoute que leurs yeux sont si grands qu'ils éga-
Ient en étendue le diamètre de deux pains ronds; mais il ne
ditpas si ces pains ronds sont des petits pains au lait , des
pains mollets , ou des pains bis , Il'assure aussi qu'Améric
AOUT 1809 . 435
Vespuce découvrit dans les contrées dont il venait de faire
la conquête des serpens gros comme des chevreuils ou des
sangliers , qu'ils avaient quatre pattes , une queue fourrée et
une longue crinière : ces serpens ressemblaient au premier.
aspect à des quadrupèdes ; mais en les examinant un peu
de près on reconnaissait à leur figure que c'était de vrais
reptiles.
Jonston ajoute qu'en 1543 on vit en Germanie des serpens
extraordinaires et d'une taille énorme; ils avaient des
ailes , et leur morsure était si dangereuse que tous ceux qui
tombèrent sous leurs redoutables dents périrent malheureusement.
Neufans après la Hongrie vit un prodige bien
plus étonnant ; ce fut un serpent qui parla. Il s'était logé
sous un amas de gerbes de blé, avec une foule de petits
serpens qu'il gouvernait comme ses sujets ; des paysans
ayant entrepris de mettre le feu à ces gerbes , il sortit aussitôt
de son palais de chaume , et leur intima , au nom du
ciel, la défense de persévérer dans leur mauvais dessein, attendu
queles serpens qu'il commandait étaient des envoyés
deDieu , dont la mission était de châtier les peuples de la
Hongrie , et de les faire repentir de leurs péchés .
Tout le monde a lu dans l'Histoire ancienne , du sage
Rollin , la célèbre expédition de Régulus contre un gros
serpent qui soutint lui seul tout l'effort de l'armée romaine ,
et qu'on ne parvint à vaincre qu'en employant contre lui
les balistes et autres machines de guerre. Des savans qui
se sont occupés de recherches importantes et profondes
ont computé que ce serpent devait avoir plusieurs stades
de longueur , et quatre à cinq arpens de largeur. Mais ce
qui détruit un peu leurs calculs , c'est que nos naturalistes
modernes qui ont étudié avec un soin particulier tout ce
qui concerne l'histoire des serpens , se sont assuré que le
plus grand d'entr'eux , le boa , surnommé devin , à cause du
culte qu'on lui rend , n'a que trente pieds de long et dixhuit
pouces de circonférence , ce qui ne lui donne que six
pouces de diamètre. Il est donc probable que le maire et
les habitans de Bernin seront obligés de rabattre quelque
chose de leurs conjectures , et de ramener le gros serpent
deleurpays aux justes dimensions qui lui conviennent. On
attend au reste des renseignemens ultérieurs sur son étonnante
apparition.
Une des occupations favorites de nos dames est de se
faire tirer les cartes ; comme la plupart d'entr'elles ont leurs
amans à l'armée , elles sont bien aises de savoir s'ils sont
Ee 2
436 MERCURE DE FRANCE ,
restés fidèles , si elles auront bientôt le bonheur de les re
voir , si les fatigues de la guerre n'ont pas altéré leur santé.
La sibylle la plus renommée est celle de la rue de Tournon .
Ons'inscrit chez elle pour avoir son jour et son heure ; elle
a des horoscopes à plusieurs prix : le jeu le plus cher est de
24 francs , le second de douze; mais pour les petites bourgeoises
qui n'ont que peu d'argent à dépenser, elle consent
à leur prédire l'avenir pour6francs . La devineresse est
splendidement logée; elle a une maison , des gens et tout
ce qui constitue une prophétesse comme il faut. Vingt
voitures sont tous les jours à sa porte.
Plusieurs de nos grands acteurs sont déjà de retour ; et
l'ouverture de l'Opéra- Comique est annoncée pour aujourd'hui
12 août. Talma couronné à Lyon , couronné à
Bayonne , est venu moissonner de nouveaux lauriers à Bordeaux.
Ily a joué quelques pièces du répertoire de Ducis ,
et aproduit un si grand effet que les plus belles dames de
Bordeaux se sont trouvées malà la représentation d'Hamlet.
Le Journal de cette ville assure que depuis dix ans les
belles Bordelaises n'avaient pas consommé autant de sels
et d'eau-de-Cologne qu'elles en ont usé en un seul jour
pour revenir de leur évanouissement.
La plupart de nos jeunes poëtes ont fait comme nos
grands acteurs; ils ont profité de la belle saison pour aller
jouir en province des charmes du repos ou s'associer aux
triomphes de nos brillantesvirtuoses . M.Moreau est à Lyon,
M. Francis àBesançon , et M. Dupaty arrive de Toulouse.
On essaie depuis quelque tems au théâtre Français une
jeune débutante , élève de Fleury, et qui se destine à
l'emploi des soubrettes. Elle est jeune, jolie et annonce
beaucoup d'intelligence ; mais sa voix manque de force et
són jeu de chaleur. Sa soeur, Mlue Marinette Boissière , a
débuté avec succès dans les ballets de l'Opéra. Elle a de la
légèreté, de l'enjouement, de la vivacité; sa figure est
pleine d'expression. Elle sera très-propre aux rôles qu'on
appelle demi-caractères . Son maître est M. Favre-Guyardelle
, qui nous a déjà donné des élèves distingués .
Deux autres jeunes personnes , Miles Gosselin et Lemaître
, viennent de paraître sur le même théâtre. Elles
sortent de l'école de M. Coulon , professeur non moins renommé
que M. Favre-Guyardelle : elles ont eu l'une et
l'autre beaucoup de succès. Le caractère distinctif de leur
talent est l'élégance et la grâce .
Une nièce de Mile Thénard (Mlle Charles ) vient aussi de
faire ses premiers pas dans la carrière du théâtre . Elle a dé
AOUT 1809 . 437
buté ily a quelques jours à l'Odéon dans l'emploi desjeunes
amoureuses. Elle a une jolie figure et d'heureuses dispositions
qui ont besoin d'être cultivées .
Onnous promet dans la tragédie une actrice nouvelle ,
dont on dit d'avance beaucoup de bien. Elle se nomme
Mlle Fontanier , et doit débuter dans le rôle d'Hermione.
Elle appartient à une famille honnête et a reçu une éducation
très-soignée. On nous annonce aussi que Mlle Henri
va rentrer au théâtre Français. Colson y continue ses débuts
avec un succès médiocre .
L'Opéra-Buffa nous a donné la semaine dernière les Noces
de Dorine , ouvrage célèbre de Sarti , dont les premières
représentations ont laissé à Paris de brillans souvenirs ..
Brunet attire la foule au théâtre des Variétés dans le
rôle de Dumollet , espèce de Pourceaugnac venu de Saint-
Malo à Paris pour se faire berner. Ce personnage avait
déjà acquis de la réputationdans la pièce des Trois étages;
le Retour de Dumollet à Saint-Malo en est une suite , et
cette suite n'est pas moins bouffonne , pas moins bizarre
que les Trois étages. Jamais les pointes , les quolibets et
les calembourgs de toute espèce n'ont été prodigués avec
plus de profusion.
Les théâtres des Boulevards , consacrés aux mélodrames
et aux parades , sortent quelquefois de leur genre subalterne
pour s'élever à des conceptions plus honorables . On
ajoué il y a quelques jours à l'Ambigu une comédie en
•vaudeville qui a pour titre le Refus par amour. C'est une
production agréable , dont la conduite est ingénieuse , le
style facile ,piquant et enjoué .
Le théâtre de la Gaieté nous en a donné une du même genre
sous le nom du Café Turc . Ce café célèbre est le Frascati
du Marais; c'est là que se rassemblent toutes les beautés de
la place des Vosges , tous les élégans de la rue de la Perle;
c'est là que vont se réunir après le spectacle tous ceux qui
sont allés admirer la Bête du Gévaudan et le Siége de Paris
: des ponts chinois , des allées illuminées , des cabinets
ornés de glace , des berceaux touffus et ombragés offrent
enminiature l'image des jardins d'Armide.Un observateur
ingénieux y trouverait une foule de scènes agréables à
peindre; malheureusement l'auteurde la pièce nouvelle n'a
rien observé , et ses tableaux , sans dessin et sans couleur,
sont fort loin d'être ingénieux.
Un libraire fort actif vient de publier la Correspondance
inédite de Mme du Deffand avec d'Alembert , Montesquieu ,
le président Hénault , la duchesse du Maine, etc. Ma
438 MERCURE DE FRANCE ,
dame du Deffand a joui autrefois d'une longue célébrité
parmi les gens de lettres . Elle était née en 1696 et avait
épousé en 1718 le colonel d'un régiment de dragons : clie
était également distinguée par les charmes de l'esprit et de
la figure. Elle avait une passion particulière pour les lettres.
Une foule d'adorateurs etd'hommes d'esprit se réunissaient
-chez elle. Devenue veuve en 1750 et réduite à une fortune
médiocre , elle se retira au couvent de Saint-Joseph , et
continua à y recevoir une société distinguée. Il n'arrivait
pas à París un étranger de marque qui ne sollicitât l'avantage
d'être admis chez elle . Quoiqu'elle eût perdu la vue à
54 ans , elle ne cessa pour cela de se livrer à ses habitudes
les plus chères. Elle eut le bonheur d'avoir pendant longtems
pour amie et pour lectrice Mademoiselle de l'Espinasse
, avec laquelle néanmoins elle se brouilla , parce
qu'elle crut s'apercevoir que ses amis préféraient de beaux
yeux bien ouverts à des yeux fermés comme ceux d'Homère.
Elle mourut en 1780 , à l'âge de 84 ans . Dans le
cours de sa vie , on avait répandu beaucoup de jolis vers et
de pièces fugitives sous son nom ; mais ce n'était pas elle
qui les faisait , quoiqu'elle eût d'ailleurs de l'imagination et
de l'esprit . Les gens de lettres lui reprochèrentbeaucoup
d'égoïsme et d'insensibilité . On parlera de ses Lettres dans
le Mercure .
On peut mettre au nombre des ouvrages les plus bizarres
qui aient paru depuis long-tems , un livre intitulé : Discours
àAriste par M. Cagniard. Ce M. Cagniard est un grand
ennemi des philosophes. Il prétend qu'ils sont tous méchans
, fous et laids ; illes compare à des sauvages errans
dans les forêts ; il assure que leur premier dogme est de
renier Dieu , de haïr leur Roi et de le crucifier ; que quand
ils abordent un monarque , ils lui disent : Voulez-vous que
je vous crucifie ? Que si c'est un évêque , ils lui disent :
Voulez-vous que je vous pende ? Il s'élève avec force contre
les mots nature et naturel , et prouve par des exemples que
rien n'est plus pernicieux que ce qui est naturel.
«Un homme qui n'est pas marié vit avec une femme
» qui ne l'est pas non plus ; cela est bien naturel.
L'amant s'en va en campagne , et l'amante a de vides
à remplir ; cela est bien naturel. Elle a recours מ
29 la société d'un autre homme ; cela est encore bien
n naturel. Mais le premier amant revient et trouve sa place
> prise ; quel étonnement ! cependant cela est bien na-
" turel. Reprendra-t-il sa première place ? non ; car le
second amant plait mieux. Il a su prendre de l'ascenAOUT
1809. 439
99
➤ dant sur sa maîtresse ; il mène toute la maison; il fait
le charretier , le laboureur , et le fendeur . Il crie à tuetête
et est partout , au foin , au bois , à l'écurie , à la
>> basse-cour ; par voix et par gestes enfin , il se multiplie
>> comme six; aussi est-il aimé ; et cela est naturet. "
"
"
m elle saura bien les remplacer. "
M. Cagniard n'est pas plus partisan de la sensibilité
que du naturel. Il ne veut pas qu'une femme s'intéressé
au salut des âmes en l'autre monde , et qu'elle dise':
“ Dieu est si bon , qu'en vérité , il ne peut damner les ,
» âmes éternellement. Une femme si bonne , dit-il , fait
voir qu'elle a un amant ; elle fait voir aussi qu'elle en a
peut-être deux en même tems ; et que s'ils viennent à
manquer,
-M. Cagniard a aussi de singulières idées sur la grâce et
l'amabilité des femmes . Il veut qu'une femme pour être
aimable , aille puiser de l'eau à la fontaine , qu'elle batte le
beurre , tonde les moutons , etfasse ses chapons . « Moins
on est cette femme , ajoute-t-il , moins on est aimable ...
Ce n'est pas sans doute à la Chaussée - d'Antin qu'il
a composé ses discours ; car s'il fallait que les dames de
la Chaussée-d'Antin battissent le beurre et allassent à la
fontaine pour être aimables , jugez où nous en serions .
,
avec
Le même M. Cagniard n'est pourtant point un homme'
sauvage , un rustique habitant des forêts ; il fréquente
quelquefois les bosquets du Parnasse et les berceaux
consacrés aux muses. Il a fait des poëmes en prose , et
a publié trois fantaisies ; mais qui peut prévoir les fantaisies
du public ? « On ne me lit point , s'écrie -t-il
>> douleur; on n'a pas même jeté les yeux sur moi , on m'a'
laissé chez le libraire tout entier ; enfin les rats me
» dévorent ; voilà le public à qui j'ai affaire . Pourtant
vous vous êtes hasardé à chanter le héros qui nous gouverne
.-Et sûrement ; cependant cela ne fait rien , je
»¹ n'en moisis pas moins . "
M. Cagniard impute sa disgrâce à son caractère modeste
, discret , étranger à toute intrigue. S'il eût été
philosophe il aurait réussi ; cependant il prédit à ceux
qui le sont , que leur règne ne durera pas long-tems;
que le peuple revientde son erreur , et renoncera bientôt à
toute affection pour eux. " Dieu est sur le point de punir
>>étrangement les philosophes ; car le peuple ne les regarde
plus comme des sages , mais comme des fous . Et
ils ont si bien l'air de singes , que pour un peu on les
conduirait en foire . "
Et vous aussi M. Cagniard !
SALGUES.
440 MERCURE DE FRANCE ,
POLITIQUE.
« SI l'EMPEREUR n'était pas de retour dans sa capitale
le bal de l'Hôtel-de-Ville disposé pour le jour de sa fête
n'aurait pas lieu ; il serait remis à l'époque de l'arrivée de
sa Majesté » .
Ainsi se termine le programme ministériel publié pour
les réjouissances publiques qui doivent signaler la journée
du 15 août , fête anniversaire de la naissance de S. M. , et
fête religieuse consacrée à perpétuer le souvenir du rétablisement
de la religion catholique en France. Aucune des
dispositions du programme ne pouvait fixer l'attention autant
que celle que nous avons citée ; cette promesse conditionnelle
donne au moins lieu de croire qu'on regarde
comme possible et même présumable le retour de S. M.
dans sa capitale avant la célébration de son anniversaire ; et.
l'on doit de la reconnaissance à l'attention délicate de l'administration
, qui ne pouvant sans doute affirmer et promettre
un retour si vivement attendu , met au moins à cet
égard les habitans de cette vaste cité dans le secret de ses
espérances.
Au surplus tout annonce que la fête du 15 sera l'une des...
plus brillantes et des plus complètes que l'on ait vues. Si
le monarque auquel elle est dédiée ne lui donne par sa présence
son charme le plus puissant et son véritable caractère
, du moins l'admiration, la reconnaissance et la fidélité ,
ces sentimens unanimes à Paris pourront s'y confondre avec
l'alégresse publique , la gaieté populaire , le mouvement et
l'empressement , la curiosité d'une immense population
appelée , après la solennité religieuse de la métropole , au
spectacle desjeux publics. Cesjeux seront sur-tout distribués
de manière à ce qu'attirant la foule de tous côtés , il n'y ait
encombrement nulle part. Les localités les plus favorables
sont choisies pour les joûtes , les luttes , les exercices de
force et d'adresse , les danses , les illuminations , les feux
d'artifices . Le 14 , veille de la fête , les spectacles seront
ouverts gratuitement ; et déjà l'on désigne les auteurs qui ,
dans des ouvrages offrant à la fois le mérite de l'à-propos
et la difficulté de l'impromptu , se seront rendus les interpretes
du peuple empressé de les entendre , et de mêler ses
innombrables chorus à leurs refrains joyeux ; mais comme
la fête ne paraîtrait digne de son objet si rien d'utile ne
se rattachait à l'ensemble de ses dispositions , un des bien1
AOUT 1809. 441
faits les plus essentiels du Gouvernement marquera le 15
l'heure de midi par le départ des eaux du canal de l'Ourcq
à la belle fontaine des Innocens : les jeux préparés aux
Champs -Elysés , sur la place de la Concorde , dans le bassinentre
les ponts et au rond-point de l'Etoile , occuperont
la journée et en varieront les amusemens . Ils seront terminés
par le bal de l'Hôtel-de-Ville , conditionnellement annoncé
; rien n'égale la magnificence des premiers qui ont
été donnés; mais il s'agit peu de savoir si celui-ci sera magnifique
, cela ne fait pas l'objet d'un doute . Il s'agit de
l'événement qui peut en ordonner l'ouverture ou la suspension
; et dans l'incertitude où laisse cette condition , on
peut croire quejamais Paris n'a désiré plus vivement , non
pas un bal, mais une réunion où ses principaux habitans
pourront jouir de la présence du monarque , lui présenter
leurs hommages , et recevoir , suivant son affable coutume ,
les expressions de sa constante bienveillance pour la
meilleure de ses bonnes villes .
Si Paris prépare des fêtes à son prince victorieux , ce
prince veut qu'elles soient dédiées à la paix : les bruits les
plus favorables ont circulé depuis deuxjourrss ; les fonds
publics en ont éprouvé une heureuse influence ; on regarde
comme certain le départ de M. le comte de Champagny
pour Raab , et l'on n'hésite pas à croire que ce rapprochement
du ministre français de la résidence de l'empereur
François ne marque le moment où le grand oeuvre de la
pacification sera confirmé. En attendant, les plans de nos
nouvellistes se poursuivent avec activité , les traités se colportent;
chacun a le sien , et jamais le corps diplomatique
n'a eu de plus puissans auxiliaires : rien cependant , rien
absolument ne peut être donné comme certain ; il faut une
fois pour toutes répéter que l'un des caractères remarquables
de notre cabinet est la constante habitude d'imprimer à
ses combinaisons le sceau du mystère et du secret qui doit
en assurer la réussite. Aussi c'était une réponse bien piquante
dans sa feinte naïveté que celle faite à un indiscret
par un de nos ministres : Monsieur , je n'ai pas lu le Moniteur
de ce matin .
Au surplus , au défaut de données positives sur les résultats
que les négociations doivent faire espérer , il est.
possible de les évaluer en espérance surl'immensité des avantages
remportés à Wagram , et sur les suites de cette journée
à jamais déplorable pour l'armée autrichienne , battue ,
dispersée , divisée , perdant son organisation par la défaite
, sa moralité dans ses revers , et ses chefs les plus
442 MERCURE DE FRANCE ,
renommés par l'effet de ces divisions fatales qui sont la
dernière calamité réservée au vaincu. Dans un ordre dujour
d'une extrême sévérité , et dont il est permis à l'armée
française de prendre acte , l'archiduc généralissime témoigne
à la fois son mécontentement et ses regrets : il
attribue les désastres de la journée du 6 , au défaut de
discipline et d'instruction , au défaut de silence dans les
rangs , d'ensemble dans les feux , d'obéissance aux dispositions
générales : il signale son infanterie comme ayant
été loin de remplir ses devoirs ; il rappelle malgré lui la
force de ses positions où il se croyait inexpugnable , et reproche
à des corps , qu'il flétrit en les nomniant, de n'avoir
pas su les défendre , à d'autres d'avoir dans une horrible
confusion tiré sur leurs propres lignes , à d'autres d'avoir
retenti de cris d'alarmes , à divers généraux d'avoir outrepassé
ses ordes , où de les avoir laissés sans exécution. C'est
dans ces circonstances critiques que les accusations se
multipliant , et chacun rejetant sur l'autre sa part du malheur
général , plusieurs chefs autrichiens ont reçu ou donné
leur démission. Dans leur défaite les Autrichiens s'accusent
et se divisent; poussés par la plus habile combinaison
dans un pays pauvre , de toutes parts cerné par des Etats
ennemis de l'Autriche , séparés de leur Hongrie qui a cessé
d'être fertile pour eux , et ne l'est plus que pour les Français
maîtres de ses points principaux , affamés par les dévastations
auxquelles ils se sont livrés dans leur déroute ,
et dont leur généralissime les accuse hautement ; ils se
serrent, dit-on , sous les murs de Prague , où le général
Kienmayer a ramené le corps qu'il avait en Saxe et en
Franconie , laissant à sa fortune le duc de Brunswich- El's ,
qui , isolé , abandonné , et désavoué comme Schill , cherche
à gagner un port comme lui , et n'y trouvera peut-être
pas plus que ce dernier un sûr asile , et des alliés prêts à
le sauver des dangers inévitables qui le menacent.
Pendant que les résultats si évidens de la victoire de
Wagram rendent l'armée française maîtresse paisible des
possessions héréditaires , que le roi de Saxe est rappelé
dans sa capitale, que le roi de Westphalie se porte sur l'Elbe
pour observer les mouvemens anglais ,garantir les Anséatiques
du pillage , et le Hanovre d'une incursion combinée
entre les Anglais et les partisans étrangers aux droits des
gens et aux conditions de l'armistice; pendant que la Gallicie
prête serment à notre Empereur , que Cracovie est
occupée en son nom , et que partout le prince Poniatowski
fait arborer l'aigle française dont les étendards polonais ont
AOUT 1809 . 443
si glorieusement mérité l'alliance ; l'armée française ouvre
contre le Tirol insurgé les opérations qui avaient été suspendues
, pour rendre plus décisive et plus complète la
plus grande et la plus intéressante de toutes , le passage du
Danube .
Les Autrichiens , paralyses dans le Tirol par la loi del'armistice
, voient les insurgés s'agiter autour d'eux sans
pouvoir faire un mouvement; les chefs insurgés , qui tiennent
plus au parti qu'ils ont embrassé que les partisans
aveugles qu'ils ont égarés , ont voulu vainement retenir les
troupes autrichiennes; elles ont dû obéir , et la révolte est
abandonnée à ses propres forces . C'est le moment , dans
ces sortes de guerres , où le parti des propriétaires , des
hommes qui ont une existence et une famille à conserver ,
parvient quelquefois à se faire entendre ce parti a repris
beaucoup d'ascendant ; des propositions ont été faites au
commissaire bavarois , qui n'a dù répondre qu'en demandant
une soumission complète et en promettant sur la foi
du caractère bien connu du roi de Bavière une amuistie
entière et un oubli total du passé. Le duc de Dantzick appuie
avec 25,000 hommes et toutes les forces bavaroises ,
wurtembourgeoises et autres de la confédération cette déclaration
énergique à la fois et paternelle du roi de Bavière .
On accuse l'archiduc Jean d'avoir fait circuler un écrit qui
démentirait l'armistice et engagerait les Tiroliens à persévérer
dans leur égarement : on se refuse à croire à cet acte
qu'on ne saurait caractériser. Quelques gazettes suisses en
sont cependant dépositaires ; mais les faits existent : les
chefs d'insurgés ne peuvent abuser long-tems la crédulité
de leurs sectaires . Les opérations sont commencées ; déjà
le pays de Salzbourg est soumis, Kufftein est pris , Schwartz
emporté, les principaux passages sont occupés ; il est présumable
que cette guerre, malheureuse etdésormais inutile
à l'Autriche , qui l'a suscitée , fomentée entretenue , se
terminera sans une plus grande effusion de sang par le retour
d'une population énergique , mais égarée , à une entière
soumission , et à la clémence de son roi .
Voilà quels sont pour l'Autriche les premiers résultats de
la guerre qu'elle a voulue , en attendant ceux de la paix qui
lui sera accordée.
Que font cependantles Anglais ? leurs secours pourleurs
alliés sont-ils enfin réels et efficaces ? l'armée de Portugal
a-t-elle en effet menacé Madrid , et le roi Joseph est-il ,
comme on le prétendait dans l'armée rebelle , àVittoria? II
n'était pas à.Vittoria , mais il remportait une victoire sur
444 MERCURE DE FRANCE ,
un champ de bataille qui sera célèbre par l'utile et importante
journée de Santo-Domingo. C'est un rapport du général
Béliard , qui donne connaissance au ministre de la
guerre de cette bataille et (ce sont les expressions officiellement
publiées ) de la tournure heureuse que prennent les
affaires en Espagne. Voici les termes de ce rapport , datédu
27juillet :
« Le 26 du présent , les 1er et 4º corps d'armée se sont
mis en mouvement et ont passé le pont duGuadarama ,
sous la direction de Torrijos. Le roi s'est porté avec sa réserve
à Bargas , et de là s'est rendu au milieu de l'armée
poury donner ses ordres . Les troupes ont été prendre position
dans la plaine près Santo-Domingo , où l'on savait
que l'ennemi était en force. Le corps du duc de Bellune a
débouché le premier dans cette plaine, et y a rencontré l'ennemi
en nombre très-considérable , qui avait fait toutes ses
dispositions pour livrer bataille. La canonnade a commencé
de part et d'autre , et l'action est devenue générale ; mais le
succès n'en a pas été incertain un seulinstant. L'impétuosité
de nos troupes a d'abord fortement ébranlé l'ennemi , sa
déroute a commencé aussitôt qu'il a vu paraître les dernières
divisions du premier corps ; elle était déjà complète
avant que le quatrième corps ett pu se mettre en ligne . Le
maréchal duc de Bellune a fait poursuivre l'ennemi par
quelques corps d'infanterie et de cavalerie.
» Il a été fait près d'Alcabon , par un de nos régimens ,
une superbe charge de cavalerie contre un corps de cavalerie
ennemie , composé en partie du régiment de dragons
deVilla-Viciosa et autres détachemens. Ce corps, parmi lequel
se trouvaient des Anglais , a été presqu'entiérement
détruit. Le résultat de cette journée est un grand nombre
d'ennemis tués , blessés ou faits prisonniers . L'ennemi a
fait sa retraite sur Santa-Ollala. Il est poursuivi avec ardeur.
> D'après ces brillans succès , le roi s'est décidé à faire.
marcher l'armée sur ce point pour l'en chasser. Il paraît
même que S. M. s'y portera aussi avec sa réserve , et y établira
dès ce soir son quartier-général. »
Ce rapport a bientôt été suivi d'un second que le ministre
de la guerre a reçu du maréchal Jourdan , majorgénéral
de l'armée française en Espagne ; ce rapport est du
30juillet , et confirme les brillans avantages remportés dans
la journée du 26 sur l'armée anglo-portugaise réunie aux
insurgés commandés par la Cuesta. Dès le lendemain , y
est-il dit , c'est-à-dire le 27 , le roi d'Espagne porta l'armée
i AOUT 1809 . 445
française sur l'Alberche après avoir chassé l'avant-garde
anglaise de Cuzalagas ; il lui fit abandonner une seconde
positiondans des bois situés entre Talavera et cette rivière .
Cette avant-garde s'est défendue vivement ; mais elle a été
culbutée parle premier corps commandé par S. Exc. M. le
maréchal duc de Bellune. Un plateau sur lequel s'appuyait
la gauche de l'armée anglaise , et où elle paraissait vouloir
se fortifier, a été d'abord enlevé par une partie du 1 corps
de la manière la plus brillante . La nuit étant survenue , elle
n'a pu y prendre position.
er
Le 28 , après des succès balancés de part et d'autre ,
l'armée ennemie a été non-seulement chassée du plateau
qu'elle occupait à sa gauche , mais forcée en outre d'abandonner
Talavera-de-la-Reina et toute sa ligne , après le
combat leplus vif et le plus opiniâtre . L'armée impériale
couché sur le champ de bataille.
a
Le corps portugais s'était avancé sous les ordres du
général Wilson , jusqu'à Naval-Carnero ; il s'est retiré dès
le26juillet.
La perte de l'ennemi a été très-considérable. Tous nos
régimens ont été engagés , à l'exception de la réserve ; le
terrain n'a pas permis de faire agir la cavalerie. On attend
des détails ultérieurs sur cette importante victoire .
LesAnglais sont-ils plus heureux à Cuxhaven ? 600 marins
y sont contenus dans leurs excursions par un officier
de marine , M. de Moncabrie , et quelques donaniers ;
l'expédition ne fait aucun progrès , et ne paraît lier son
plan à aucune opération concertée sur le continent. Réussissent-
ils mieux à Naples , où leurs exploits viennent de se
terminer par l'évacuation de tous les points occupés sur la
côte , et des îles d'Iscia et de Procida ?
Enfin sont-ils plus heureux sur les bords de l'Escaut ?
et leur fameuse expédition annoncée avec tant de faste que
les journaux anglais , ont été obligés de calculer combien
le prix en serait élevé , en admettant même quelques résultats
, est-elle couronnée du succès que le ministère
anglais a espéré ? Il y a huit jours nous avons laissé les
Anglais débarqués dans l'île de Walcheren , occupant
Midelbourg et attaquant Flessingue ; c'est encore devant
Flessingue que nous les retrouvons aujourd'hui , avec cette
différence que , si l'on en croit les rapports qu'il est difficile
d'obtenir d'une île que les Anglais occupent , le général
Monnet , placé depuis long-tems à Flessingue à la tête
d'une garnisonnombreuse et aguerrie , a donné déjà aux
446 MERCURE DE FRANCE ,
1
assaillans quelque idée de la défense qu'il se propose de
faire . On parle de deux sorties également heureuses , qui
auraient rendu les assiégés plus circonspects , et l'attaque
moins vive .
Le roi de Hollande a marché avec rapidité au secours
de la partie méridionale de ses états , menacée en même
tems que les possessions françaises qui y sont contigues .
Tous les moyens de défenses possibles ont été donnés aux
îles de la Zélande. Le roi s'est porté à Rotterdam pour
s'assurer par lui-même de la rapidité d'exécution des mesures
de défense ; il y a déjà été précédé par son ministre de
la guerre. Il laissa momentanément sa capitale également
assurée et de ses efforts constans pour la rendre heureuse
et fortunée dans la paix , et de son généreux courage à la
défendre de toute attaque ennemie: le maréchal Dumonceau
y commande les troupes de terre et de mer et la côte .
L'armée hollandaise qui marche sur Anvers est sous les
ordres du général Taraire ; des renforts considérables lui
arrivent ; et déjà des rapports favorables , même sur les
opérations maritimes , sont parvenus à S. M. La flottile de
l'amiral Ruich occupe le poste de Krammel. Le maréchal
de Winter à rendu au roi le compte le plus satisfaisant de
la bonne conduite du lieutenant-colonel Ossewarde , qui ,
à la tête de la division stationnée à Were , dont la défense
continue glorieusement , a livré un combat glorieux à une
division ennemie , et s'est réuni à l'amiral Ruich .
merce , de son
Mais si le roi a récompensé des sujets , des marins , et
des soldats fidèles , il a cru devoir par une éclatante
marque de sa rigueur , donner un imposant exemple àtout
homme qui aurait la faiblesse de transiger avec ses devoirs ,
et de considérer les Anglais, autrement que comme les
plus dangereux ennemis de la Hollande , de son comindépendance
et de son existence . Le
lieutenant-général Bruce , que le roi avait élevé à des
dignités éminentes et comblé de distinctions honorifiques ,
était chargé de défendre les batteries de Zuid-Beverland
jusqu'à la dernière extrémité : il parait qu'après avoir pris
l'avis d'un conseil de guerre , au lieu de prendre conseil
du sentiment de son devoir , il a rendu son poste sans
essayer de le défendre , et , suivant l'expression convenue ,
sans brûler une amorce . Par un décret rendu sur-le-champ ,
le roi l'a destitué de son grade , l'a déclaré incapable de
servir, lui a retiré ses ordres , et fait rayer du tableau des
chevaliers de l'Union . Il est remarquable que cet officier ,
ACUT 1809 . 447
dont la conduite paraît sans excuse , s'étant retiré àBergop-
Zoom , s'y est trouvé poursuivi par l'indignation publique
, et que la garnison n'a pas voulu le recevoir.
Onn'a pas été long-tems alarmé à Paris sur le sort d'Anvers
, et à Anvers on n'y a pas eu un seul moment d'inquiétude
réelle : le but des Anglais , qui menaçaient divers points
de la côte , se dévoila dans les journées du 29 et du 30
août par leur descente dans l'île de Walcheren. La flotte
française , réunie à Flessingue , remonta sur-le-champ l'Escaut,
et les moyens de défenses de ses rives furent assurés
par les soins réunis de M. le préfet Voyer d'Argenson , de
M. Malouet , préfet maritime , du général Fauconnet, commandant
la ville. La flotte se trouve ainsi en sûreté. Le général
Chamberlac , commandant sur la côte d'Ostende un
corps assez considérable est promptement accouru au secours
de la place , et ses forces ont été distribuées sur les
points où elles étaient nécessaires . Pendant que les Anglais
poursuivent contre Flessingue une attaque sans doute inutile
, les troupes françaises arrivent de toutes parts ; au moment
où nous écrivons , 40,000 hommes de troupes couvrent
la côte ; les habitans s'y étaient déjà portés avec un
zèle inexprimable : malgré la saison, qui les attache aux
travaux de la campagne , au premier bruit du danger, au
nom des Anglais , les autorités se sont vues entourées d'une
multitude de bras prêts à s'armer; il a fallu remercier de
son généreux dévouement cette masse dévouée et résolue à
combattre , et il a fallu pour y parvenir lui montrer les
forces régulières quela prévoyance du Gouvernement tenait
disposées à tout événement. Anvers ici s'est montré
digne par son excellent esprit de la bienveillance parti
culière du Gouvernement ; cette cité n'avait pas attendn,
ce moment pour reconnaître l'importance des bienfaits
de l'Empereur. Au nom des Anglais , elle a vu menacée
cette liberté de son fleuve , qui doit un jour la rendre à,
son ancienne et incalculable prospérité ; sur toute l'étendue
de cette côte , les Anglais , considérés comme des pirates,
enhorreur à de pauvres pêcheurs , dont ils ont souvent détruit
les habitations , enlevé les instrumens de travail
comptent autant d'ennemis que de Belges devenus Français
. Il est inutile de parler du zèle , du dévouement et du
courage éprouvé de ces vieux départemens , qui ont cessé
d'être le Nord de la France etqui en ont été l'indestructible
barrière ; depuis les lieux rendus célèbres par les victoires
de Hondscoote jusqu'aux faubourgs de Lille et de Valen-
,
448 MERCURE DE FRANCE , AOUT 180g.
ciennes , qui renaissent de leurs cendres , tout a voulu s'armer
: tous les habitans ont été de bons soldats , tous voulaient
l'être encore; ils veillent au moins sur leurs foyers
pendant que les garnisons qui les défendent sont en mouvement.
Enfin , parmi les fonctionnaires publics , les chefs
militaires , les administrations , les habitans, les campagnes
et l'armée , il n'y a eu dans cette crise subite qu'une opinion
, qu'un voeu; et si quelques hommes , qui ont fait de
leur incrédulité une espèce de consolation dans leurs espérances
déçues , s'imaginaient que sur les côtes dont il s'agit
l'ennemi trouverait facilement des intelligences , nous
devons aux Anglais eux-mêmes cette étrange obligation de
les avoir désabusés : cet effort sera leur seule victoire ; mais
elle n'était pas sans difficulté ; et celle-là du moins nous
nous félicitons qu'ils aient pu la remporter.
Les Anglais n'avaient jamais tenté le sort des armes sur
un si grand nombre de points à la fois ; mais quelle que soit
leur activité et la rapidité de leurs moyens de transport ,
quelles idées ne doivent-ils pas avoir de l'inépuisable force
de cet Empire et de la prudence qui dirige la répartition de
ces forces , en voyant qu'ils ne peuvent pas attaquer un
point dans cette immense étendue de côtes , depuis le
golfe de Naples et les îles vénitiennes , jusqu'au port le
plus lointainde la Baltique , jusqu'aux extrémités de l'Inde,
jusqu'aux points les plus éloignés du Nouveau-Monde, sans
ytrouver des Français qui les attendent pour les combattre?
LaGuadeloupe vient de leur donner récemment encore un
nouveau sujet d'étonnement à cet égard ; dans la longue et
pénible lutte qu'elle soutient , quoiqu'entourée d'ennemis,
elle aheureusement expédié à la Métropole des fruits précieux
de son industrie et de sa culture . Les ennemis avaient
fait contre laBasse-Terre des tentatives hardies poury attaquer
et brûler les frégates de S. M. la Furieuse et la Félicité
: ces efforts ont été inutiles , et les deux frégates ont
passé à travers une ligne ennemie forte et nombreuse.Dans
cette occasion difficile , le capitaine-général Ernouf et le
général Kerversan ont reçu de la colonie les témoignages
d'une vive reconnaissance et d'un dévouement sans bornes.
ERRATA du dernier 10.
Page 325 , 3e ligne de la note , M. Fabry Garost , lisez : M. Fabry
Garat.
Page 371 , 12e ligne en remontant: n° 222 du Mercure , etc. , lisez :
nº409 , du 16 mai 1808.
MERCURE
DE FRANCE .
N° CCCCXXII . - Samedi 19 Août 1809 .
POÉSIE .
LE SACRIFICE DE JEPHTÉ .
Poëme couronné par l'Académie de Niort , dans sa séance publique du
mois de mai 1809 .
Tor qui , du haut des cieux , embrassant l'univers ,
De tes choeurs immortels écoutes les concerts ,
Qui du saint roi David inspiras les cantiques ,
Et d'Israël en deuil les harpes prophétiques ,
Fais qu'un rayon céleste , empreint dans mes écrits ,
Épure mes accens , échauffe mes esprits :
Zeila qui , vierge encor , va finir sa carrière ,
Son père infortune maudissant la lumière ,
Tous les fils de Jacob noyés dans les douleurs ,
Ala lyre sacrée ont demandé des pleurs.
Déjà j'entends les cris du fougueux Moabite ;
Je le vois s'élancer des déserts qu'il habite :
Dieu! quel nuage épais ! quels bataillons pressés !
De leurs moissons de dards les champs sont hérissés;
Sous leurs nombreux coursiers la terre au loin chancelle ,
Et la mort à leurs chars suspend sa faux cruelle.
Ils s'avancent pareils à l'orageuse nuit ;
Israël éperdu se disperse et s'enfuit.
Jephté , le fier Jephté , d'effroi glacé lui-même ,
Lève les mains au ciel , s'adresse au roi suprême s
Si tu livres , Seigneur , à nos bras triomphans
» La dépouille d'Ammon et ses cruels enfans ,
Au retour des combats ,j'immoleà ta vengeance
> Le premier des mortels offert à ma présence. »
Malheureux! quel serment viens-tu de prononcer !
Tremble, ton Dieu t'écoute et daigne t'exaucer.
α
Ff
DEPS
450 MERCURE DE FRANCE ,
1
Tęs soldats , enivrés d'espérance et de joie ,
Des remparts de Maspha s'élancent sur leur proie ;
L'ange exterminateur , marchant devant leurs pas ,
Plonge les fils d'Ammon dans la nuit du trépas ;
Leurs trésors sont ravis , leurs tentes saccagées ,
Comme de vils troupeaux leurs tribus égorgées ,
Et l'Arnon se rougit de leur sang criminel ,
Et des murs d'Aroër aux campagnes d'Abel ,
Oùdu pampre odorant la grappe se colore ,
De son souffle de feu le Seigneur les dévore.

Des cris de la victoire Israël retentit ;
Hélas ! Jephté lui seul en silence gémit,
Et le coeur déchiré s'avance vers sa fille ,
Sa fille , seul espoir d'une illustre famille ;
Non, du jour le plus pur le rayon matinal
Ne pourrait éclipser son éclat virginal ;
Lejeune etbeau palmier à la țige ondoyante ,
De sa taille n'a point la souplesse élégante ,
Et l'encens de Saba n'a jamais égalé
Le suave parfum de sa bouche exhalé.
De ses riches parens magnifique espérance ,
Ala grâce naïve , à la simple innocence ,
Ace front qu'embellit la céleste pudeur ,
La piété fervente est unie en son coeur ;
Heureuse de nourrir , sous le toit solitaire ,
La crainte du Seigneur et l'amour de son père .
Les vierges de Maspha , pour fêter ses exploits ,
Mêlent les sons du luth à leur touchante voix ;
Sous leurs bruyantes mains les tambourins résonnent ;
De roses mollement leurs beaux fronts s'environnent ,
Et leurs groupes joyeux marchent vers les vainqueurs .
Jeune , riche d'attraits , à la tête des choeurs ,
Zeila montre sa grâce , et , parmi ses compagnes ,
Brille , comme au milieu des riantes campagnes
Que l'élite des fleurs s'empresse de couvrir ,
Brille un lis que l'aurore à peine vient d'ouvrir.
Déjà le bruit lointain de leur joyeuse danse
Remplit toute la plaine et vers Jephté s'avance :
D'affreux pressentimens tout à coup déchiré ,
Jusques au fond du coeur son sang s'est retiré ,
Et, tremblant d'approcher du toit de sa famille
1
AOUT 180g. 451
Il s'arrête ... il regarde... il reconnaît sa fille ...
Dieu! sa fille d'abord a frappé ses regards ! 1
Son oeil épouvanté cherche de toutes parts
Une victime , hélas ! moins chère à sa tendresse ,
:
Mais déjà de Zeila le sein joyeux le presse.
Il recule d'horreur , et , se frappant le sein ,
« O ma fille , dit-il , je suis ton assassin !
> Dieu cruel ! à quel pris as-tu mis ma victoire?
> De mon sang le plus pur faut-il payer ma gloire?
> Rendez-moi les combats , l'ennemi menaçant;
> Que le glaive d'Ammon s'abreuve de mon sang ..
> Dieu clément , prends pitié d'un père qui t'implore;
• Laisse vivre ma fille à peine à son aurore.
> Mais il faut obéir à ton ordre cruel; :
> O ma fille ! ton sang doit couler sur l'autel .
• Ton père est seul coupable , a seul commis le crime;
> Toi , malheureuse ! hélas , tu seras la victime ! »
Zeila pleure et lui dit : « Calmez votre douleur ,
» J'obéirai , mon père , aux ordres du Seigneur.
> Comme au bruit glorieux du succès de vos armes
> Au-devant de vos pas j'accourus sans alarmes ,
D Vous me verrez sans crainte , approchant de l'autel ,
Courber mon triste front sous le couteau mortel."
> Je sais combien gémit votre âme déchirée ,
> Que pour une autre pompe , hélas ! j'étais parée ;
» Mais mon Dieu l'a voulu , je n'en murmure pas :"
> La gloire de mon père est due à mon trépas .
> Permettez seulement qu'unie à mes compagnes ,
> Durant deux mois entiers , sur les hautes montagnes ,
>> Dans un pieux silence , un saint recueillement ,
» Je prépare mon coeur au terrible moment
ل Oùdoit finirmavie... elle dut m'être chère ,
> Je la coulais , hélas ! dans le sein de mon père. >>
« Va , le ciel , répond-il , prendra pitié de nous;
Mais si tant de vertus n'arrêtent son courroux ,
Crois-en ton triste père , il aura deux victimes . >
»
ال
Zeila se rend alors sur les bruyantes cimes ,
Qui , non loin de Maspha , s'élançant dans les airs ,
De leur verte ceinture embrassent les déserts ;
Et, là , telles qu'au bruitdes tempêtes sifflantes
S'assemble un faible essaim de colombes tremblantes ,
Ff2
452 MERCURE DE FRANCE,
Les yeux au ciel levés , les filles d'Israël
Implorent à genoux la clémence du ciel ,
Cherchent de leur compagne à calmer les alarmes ,
Et , l'oeil baigné de pleurs , voudraient sécher ses larmes.
Elle , émue en secret de leur douce pitié ,
Dérobe ses douleurs à leur tendre amitié ;
Ou , si son coeur brisé cache en vain sa souffrance ,
Leur sourit tristement et s'éloigne en silence.
Tantôt , bravant les feux de l'astre étincelant ,
Vers la terre elle courbe un front pâle et brûlant ,
Prie , et , sans étaler un fastueux courage ,
Demande à l'Eternel d'épargner son jeune âge .
Telle , l'amour des fleurs , la grâce d'un jardin ,
Une rose qui s'ouvre au souffle dumatin,
Sous les traits du soleil tombe , se décolore ,
Et meurt én demandant des larmes à l'aurore .
Tantôt, près du torrent qui s'élance par bonds,
Elle attache un oeil fixe à ses flots vagabonds ,
Et les voit fuir , hélas ! avec moins de vitesse
Quen'ont fui les beaux jours de sa courte jeunesse.
La nuit même , à l'instant où dans les coeurs mortels
Le sommeil a versé l'oubli des maux cruels ,
Seule , veille et s'afflige unevierge éplorée ,
Seule , au fond du désert , triste , pâle , égarée ,
De sa voix gémissante , à l'écho des forêts ,
Elle conte , en ces mots , sa peine et ses regrets :
Lavigne croît en paix et son fruit se colore;
Le palmier verdoyant ne craint point de périr;
La fleur même vivra plus d'un matin encore ,
Et moi je vais mourir."
Mes compagnes un jour , au nom sacré de mère ,
En secret tressaillant d'orgueil et de plaisir ,
Verront sourire un fils aussi beau que son père ,
Et moi je vais mourir.
Auxauteurs de leurs jours prodiguant leur tendresse ,
Sous le fardeau des ans s'ils viennent à fléchir
Elles seront l'appui de leur faible vieillesse ,
- Et moi je vais mourir.
Toi quides cieux entends une vierge plaintive ,
Vois les pleurs de mon père et daigne les tarir ;
... !
AOUT 1809 . 453
"
Donne-lui tous les jours dont ta rigueur me prive ,
Et je saurai mourir .
Ainsi son coeur ému d'une pieuse crainte
Redisait à l'écho sa douloureuse plainte ,
Et déjà dans les cieux s'allumait le flambeau
Quidevait le soir même éclairer son tombeau .
De son dernier adieu s'attristent les montagnes ,
De son dernier baiser gémissent ses compagnes ,
Qui , le coeur déchiré , les larmes dans les yeux ,
La suivent lentement d'un pas silencieux .
Le front couvert d'un voile et de fleurs couronnée ,
Résignée à la mort , la vierge infortunée ,
Atravers les torrens de tout un peuple endeuil ,
Du temple ose franchir le redoutable seuil..
Déjà les flots d'encens à la voûte embaumée ,
Roulaient en tourbillons l'odorante fumée ;
Orné de la thiare et d'un lin éclatant ,
Déjà le saint pontife a pris le fer sanglant .
Le front décoloré , la vietime innocente
S'humilie , et lui tend sa tête obéissante :
Trois fois il la bénit , détache son bandeau ,
Détourne les regards et lève le couteau.....
Tout à coup sous ses pieds s'ébranle au loin la terre ;
Un éclair fend la nue et se mêle au tonnerre ;
Tout le peuple effrayé se prosterne à la fois ,
Et le Dieu d'Abraham fait entendre sa voix :
« Le voeu cruel d'un père à mes yeux fut un crime ;
» Un nouveau crime allait me livrer la victime ;
> J'ordonne qu'elle vive , et , gardant ce saint lieu ,
> Qu'elle soit à jamais l'épouse de son Dieu. >>
Sion, sors de ton deuil , reprends tes chants dejoie;
Peuple , cours vers un père à la douleur en proie
Dis-lui qu'enfin sa fille a touché l'Eternel ,
Qu'il vienne la presser sur le sein paternel ,
Et rendre grâce au Dieu dont jamais la clémence
N'a dédaigné les pleurs que verse l'innocence .
C. L. MOLLEVAUT.

454 MERCURE DE FRANCE ,
1
ENIGME.
ATTENTION , lecteur , et tu vas me comprendre .
1
Je suis sans oreilles , sans yeux ,
Et cependant pour tout voir , tout entendre ,
1
On m'établit en de hauts lieux .
Il est bon de garder devant moi le silence ;
Çar du bavard , de l'indiscret ,
J'aide à surprendre le secret.
Si demonnom tu veux prendre ici connaissance ,
Je suis un traître , un perfide , unjudas.
Parler ainsi c'est t'ôter l'embarras
De me trouver ; c'est me nommer d'avance. S ........
LOGOGRIPHE.
Si tu veux conserver ta tête sur son pié ,
Garde des six que j'ai la première moitié.
Veux-tu faire fortune aux lieux où j'en ai quatre?
N'y parais qu'en soldat que l'on a vu combattre :
:
Unbras de moins , une jambe de bois ,
Aux récompenses ont des droits .
Préfères-tu mes cinq? il faut quelques années
Faire ton écolage en un de nos Lycées :
De mes six piés veux-tu sortir avec honneur ?
Partonagilité fals-toi nommer vainqueur. S ........
CHARADE.
Souffler par fois convient à mon premier';
Souffler souvent convient à mon dernier ;
Souffleur toujours convient àmon entier. S ........
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE
insérés dans le dernier Numéro .
Le mot de l'Enigme du dernier Numéro est Demoiselle-de-paveur .
Celui du Logogriphe est Sou- rire , dans lequel on trouve sou et
rive.
Celui de laCharade est Buis-son,
AOUT 1809. 455
SCIENCES ET ARTS.
MÉMOIRESDE PHYSIQUE ET DE CHIMIE DE LA SOCIÉTÉ D'ARCUEIL.-
TOME II.-A Paris , chez Mme Ve Bernard,
libraire , quai des Augustins .- 1809 .
REDRE compte des ouvrages de ses amis et des siens
propres est en général une täche assez délicate . J'avouerai
même qu'on nous en a donné depuis peu des exemples
qui ne sont pas encourageans . Pour ôter à un homme
toute idée du juste et de l'injuste , il suffit de fui faire lire
les décisions que l'on donne tous les jours sur les ouvrages
de littérature . Le blanc et le noir se ressemblent
plus que ces jugemens contradictoires .
Les sciences , par la manière sévère dont on les cultive
aujourd'hui , paraissent plus exemptes que les lettres
de ces incertitudes , ou si l'on veut de ces erreurs ; car
dans un conflit d'opinions aussi directement contraires ,
il faut bien que quelqu'un ait tort . Ce n'est pas toutefois
queje veuillefaire regarder les principes du goût comme
variables dans leur essence ; au contraire , s'il m'est permis
de le dire , je les crois aussi certains , aussi fixes que
les lois physiques qui régissent les autres phénomènes
naturels ; parce que si ces dernières dérivent immédiatement
des propriétés de la matière , et des forces que la
nature lui a imprimées , les autres découlent aussi de
nos passions et de nos sentimens , c'est-à-dire des propriétés
intimes de notre intelligence , qui sont déterminées
également. Mais ici , en supposant même une
bonne foi entière , ce qui , comme on sait , est assez
rare , l'action que vous voulez étudier réagit sur vous .
On se laisse séduire , entraîner , subjuguer , et la vérité
échappe. Nos jugemens en littérature sont ainsi trop
souvent soumis à l'influence de nos passions , et c'est
pourquoi le tems seul , le tems qui les use toutes , peut
mettre à leur place les grands écrivains .
Au contraire dans les sciences positives , il n'y a point
de prestige . La vérité seule étant l'objet de leurs recher
456 MERCURE DE FRANCE , ..
ches , on ne s'occupe que des moyens de la dcouvrir ,
et point du tout de faire accroire aux autresqu'on l'a
trouvée. Dans ce genre le talent de la persusion est
nul. Jamais il n'y aura de géomètre assez élequent pour
faire croire aux autres géomètres que deux et deux font
cing.
Mais , dira-t- on , si la marche des sciences est tellement
assurée , pourquoi donc ont- elles fait si souventdes
pas rétrogrades ? pourquoi les systèmes se sont-ik élevés
les uns sur les autres? et qui nous garantira que ce que
l'on regarde aujourd'hui comme des vérités indestructibles
et incontestables , ne sont pas aussi des systèmes
qui s'écrouleront à leur tour ? La réponse à ces questions
est aussi simple que décisive . La marche des sciences a
été incertaine tant que chacun , prenant son imagination
pour guide , a voulu expliquer la nature plutôt que l'étudier
; tant qu'on a voulu s'élever d'abord aux premiers
principes de toutes choses , au lieu de remonter avec
sûreté des faits aux principes ; enfin, tant qu'on a voulu
tirer des conséquences générales et universelles de quelques
faits particuliers . Telle a été la méthode des anciens
philosophes dont Plutarque nous a transmis les nombreux
systèmes . Il n'en reste rien aujourd'hui ; ils n'ont
pas appris aux hommes un seul fait , une seule vé
rité à l'épreuve du tems : mais depuis Newton, les
sciences ont pris une route absolument opposée. On a
d'abord observé les faits particuliers avec une grande
exactitude ; en les rapprochant les uns des autres , on en
a tiré des rapports plus généraux qui les unissaient, et qui
étant eux-mêmes compris dans les faits , doivent être considérés
comme des phénomènes d'un ordre plus élevé.
Ces phénomènes à leur tour étant composés de la même
manière , ont donné naissance à des lois plus générales
encore; et lorsqu'on a été forcé de s'arrêter dans cette
marche par les difficultés insurmontables de la nature ,
on a pu , en partant des dernières lois , redescendre à
tous les phénomènes dont elles étaient pour ainsi dire
l'essence , et d'après la connaissance de leurs rapports
avec elles , on a pu les calculer et les prédire .
La plus belle application que l'on ait faite de cette
AOUT 1809 . 457
marche philosophique , et peut-être le plus beau monument
de la force de l'esprit humain , c'est la théorie du
système du monde. Ici, tout a été ramené à l'attraction
comme au fait principal où tous les autres faits se concentrent,
et qui embrasse tous les corps , tous les espaces
et tous les tems. De ce seul principe , on a déduit tous
les phénomènes célestes dans leurs moindres détails , non
pas d'une manière vague et par des prédictions incertaines
et à long terme , à la manière des faux prophètes ;
mais on a déterminé leur étendue et leur durée ; on les a
déterminées numériquement , pour des milliers d'années
avant et après l'époque présente ; et soit qu'on vérifie ces
résultats par les observations anciennes , soit qu'on leur
fasse subir l'épreuve plus rigoureuse encore des observations
modernes , on trouve entre eux et la nature un
accord si surprenant, qu'il faut en faire soi-même l'expérience
pour se former une idée d'une pareille précision .
Les autres sciences physiques plus récemment cultivées
, et dont quelques-unes mêmes n'ont été inventées
que depuis peu de tems , n'ont pas pu s'élever encore à
la perfection où l'astronomie est arrivée; mais instruites
par cet exemple , elles ont toutes adopté la même marche ,
ou plutôt c'est le même homme qui la leur a donnée à
toutes . Newton, dans son Optique , a offert le plus beau
modèle de l'artdefaire parler la nature dans les recherches
de physique ; et dans les Questions qui terminent cet
immortel ouvrage , il a donné sur la chimie les idées les
plus profondes . Que l'on compare cette partie de son
livre aux Questions naturelles de Sénèque , où l'on trouve
pourtant de grandes vues et de belles pensées , on serą
étonné , je dirais presque effrayé , de la distance qui sér
pare un siècle d'un autre dans le développement de l'intelligence
humaine !
La méthode philosophique dont nous venons de parler
étant la seule bonne à suivre dans les sciences , parce
qu'elle est la seule qui conduise à des résultats certains ,
elle doit toujours être la règle invariable de ceux qui veu
⚫lent y fairedes progrès durables . Mais l'amour de la vérité
même est aussi sujet à l'erreur; quelquefois il se flatte, il
s'aveugle , il se passionne pour des chimères et enfin il
1
458 MERCURE DE FRANCE ,
1
:
.:
s'égare si la raison sévère ne le ramène dans la bonne
route . Or , cette raison éclairée , mais impassible , où
la trouverait-on plus sûrement que dans une réunion
d'hommes appliqués aux mêmes travaux , qui ayant tous
des passions différentes , mais unmême besoin de la vérité
, ne peuvent s'accorder généralement que dans ce
qui s'accorde avec elle . Tels sont les avantages des
réunions et des discussions académiques .
Maintenant si le hasard faisait que deux hommes de
génie , pénétrés de l'utilité de ces communications mutuelles
, se fussent dès long-tems rapprochés et unis par
les noeuds de l'amitié la plus étroite ; si après avoir illustré
leur carrière par des découvertes nombreuses et brillantes
, auxquelles ils ajoutent encore , ils se plaisaient à
appeler autour d'eux quelques jeunes gens dévoués aux
sciences , pour leur faire partde leur longue expérience et
de leur méthode sévère ; s'ils les associaient à leur amitié,
à leurs entretiens : et si ces jeunes gens eux-mêmes , s'occupant
de sciences diverses , étaient trop amis pour avoir
jamais la moindre jalousie entre eux : une pareille réunion
ne serait-elle pas pour eux d'un prix inestimable ,
et ne devraient-ils pas vivement sentir le bonheur d'y
avoir été admis ? Telle est pour nous la Société d'Arcueil
formée par M. Berthollet , et qui se glorifie de compter
à la tête de sa liste son nom et celui de M. Laplace. Je
ne crains pas que ceux qui la composent désavouent les
sentimens que je viens d'exprimer.
Par ce qui vient d'être dit on voit que cette Société n'a
rien d'ambitieux , et que tout sentiment de rivalité en est
bien loin. Ceux qui en fontpartie ne veulent que s'instruire
eux-mêmes , et le prix qu'ils y attachent vient sur-tout
du plaisir qu'ils y trouvent ; mais ce plaisir serait moins
vif s'il était sans résultat. La Société d'Arcueil publie
donc des Mémoires ; mais elle ne prend aucun engagement
à cet égard , et elle ne donne un nouveau volume
que quand elle a réuni les matériaux suffisans pour le
compléter. Ces matériaux se composent de Mémoires
lus à la Société par ses membres , ou d'expériences qu'ils
ont faites , et pour lesquelles ils trouvent tous les secours
possibles dans le beau cabinet de chimie et de
1
AOUT 1809 . 45g
physique dont M. Berthollet a enrichi sa charmante
retraite d'Arcueil .
C'est du second volume de ces Mémoires que je dois
rendre compte . Quoique l'ami des auteurs , quoique je
sois moi-même du nombre , je ne crains point de me
laisser aller à aucune espèce de passion. Chacun amís
tous ses soins à bien faire : tous les miens doivent se
borner à bien dire ce qu'on a fait .
Le premier Mémoire est de M. Thénard. Il a pour objet
l'action des acides sur l'alcohol .
Lorsqu'on distille un mélange d'alcohol et d'acide
sulfurique ou phosphorique , la vapeur qui s'élève d'abord
et qui se condense dans le récipient de l'alambic forme
un liquide léger , volatil , et d'une odeur pénétrante , c'est
ceque l'on nomme l'éther. En décomposant ce produit ,
on trouve qu'il est formé par quelques-uns des principes
de l'alcohol , et que l'acide a agi seulement en retenant
ou en précipitant les autres . On forme aussi des éthers
avec les acides nitrique et muriatique , mais alors une
portion de l'acide entre dans la formation de l'éther et y
perd son acidité .
Outre ces acides que l'on nomme minéraux , parce
qu'on les retire des substances minérales , par la combustion
ou de quelque autre manière , il en est que l'on
nomme végétaux ou animaux , parce qu'ils proviennent
tous de substances végétales ou animales . Tel est , par
exemple , le vinaigre. Les acides compris dans cette
seconde classe sont beaucoup plus faibles que les autres .
Il en different encore en ce qu'ils contiennent au moins
dans leur composition deux substances combustibles , le
carbone et l'hydrogène , tandis que les acides minéraux
jusqu'à présent décomposés , sont tous formés d'une seule
substance combustible unie à l'oxigène , et dont la nature
varie suivant l'acide . Or , en mélant les acides végétaux
ou animaux avec l'alcohol et opérant , comme nous
venons de le dire , on trouve qu'ils n'ont pas la faculté
de se combiner avec lui. Si on les distille ensemble , ils
seséparent, et l'on n'obtient pas un atome d'éther. L'acide
acétique ou le vinaigre pur fait seul exception à cette
loi , et donne ce que l'on appelleTéther acétique ..
:
460 MERCURE DE FRANCE ,
Mais , ce qui est fort remarquable , si dans le mélange
de l'alcohol avec un acide végétal vous versez un acide
minéral quelconque , par exemple , de l'acide sulfurique ,
et que vous exposiez le tout à la chaleur , l'acide
végétal et l'alcohol , qui seuls se seraient séparés par la
volatilisation , étant retenus par l'attraction de l'acide
minéral , se combinent sous son influence , et forment
une nouvelle substance d'apparence huileuse qui ne
contient pas un atome de cet acide ; car étant décomposée
à son tour , elle ne donne absolument pour principes
que de l'acide végétal et de l'alcohol .
Cette découverte de M. Thenard est importante en
ce qu'elle donne un nouveau moyen de combiner ensemble
des substances qui sembleraient ne pas pouvoir
s'unir immédiatement.Elle montre que l'on peut rendre
la combinaison possible , en soumettant les deux substances
à l'influence d'une troisième , qui les retient ensemble
, et qui n'agit absolument que par cette influence
sans prendre aucune part individuelle au résultat .
Ce principe général était susceptible d'une application
immédiate ; car l'alcohol n'est qu'un produit de la végétation;
il est composé d'hydrogène , d'oxygène et de carbone
comme toutes les autres substances végétales . Il
devient donc probable que ces dernières , et même les
substances animales qui en different peu , seraient aussi
susceptibles de se combiner avec les acides soit directement
, soit à l'aide d'influences étrangères . C'est ce que
M. Thenard a vérifié dans un second Mémoire qui fait
suite au précédent.
Le Mémoire suivant est de M. Berthollet. Pour en
comprendre l'objet , il faut savoir que les chimistes dans
leurs analyses emploient comme données primitives la
composition de certains sels dont ils supposent les
proportions constituantes bien connues . Le sulfate de
baryte est de ce nombre . Lorsque l'on veut savoir , par
exemple , si une substance donnée contient du soufre
et combien elle en contient , on la brûle par l'acide
nitrique , et le soufre qui peut s'y trouver se change .
ainsi en acide sulfurique , que l'on retire au moyen de
la baryte , substance avec laquelle l'acide sulfurique se
1
AOUT 1809 . 461
combine de préférence à toutes les autres . On obtient
ainsi du sulfate de baryte. Si done on connaît la composition
de ce sel on saura combien il s'est formé d'acide
sulfurique , et comme on sait d'ailleurs ce que l'acide sulfurique
contient de soufre , on connaîtra ce qu'il entrait
de soufre dans la substance proposée . Le sulfate de baryte
sert encore dans une foule d'autres circonstances . Malheureusement
les proportions assignées à ce sel par plusieurs
chimistes différaient extrêmement. Mais par un concours
singulier , la différence était fixe; les uns obtenant toujours
un même nombre , et les autres un autre . Enfin
M. Berthollet trouva le noeud de la difficulté. Il se procura
de la même baryte qui avait été employée par les
chimistes avec lesquels il différait. En s'en servant pour
former le sulfate , il trouva des proportions exactement
conformes aux leurs . La différence tenait donc à la
baryte dont on s'était servi. En effet , l'une provenait de
crystaux de baryte fondus au feu; l'autre avait été retirée
du nitrate de baryte fortement calciné. La première retenait
encore un dixième de son poids d'eau , qu'on
n'avait pas pu lui enlever par la chaleur , au lieu que la
seconde l'avait abandonnée en partie par l'action de
l'acide , et avait beaucoup perdu de son affinité pour
elle , ce qui avait permis de la chasser par le feu. La
différence des résultats venait de cette eau à laquelle on
n'avait pas fait attention ; en y ayant égard ils se sont
parfaitement accordés , de sorte que l'on peut désormais
regarder ce point essentiel de chimie comme établi avec
exactitude .
M. Berthollet s'étant ainsi aperçu que la baryte retemait
l'eau de cristallisation avec beaucoup d'opiniâtreté
s'imagina que la potasse pouvait bien aussi en contenir ,
que l'on n'aurait pas soupçonnée. Pour vérifier ce doute,
-il chauffa fortement de la potasse jusqu'à la rougir et la
fondre , et après l'avoir tenue ainsi pendant long-tems en
liquefaction , il la combina avec diverses substances , et
son action sur l'eau étant ainsi diminuée , elle put encore
en abandonner jusqu'à 14centièmes de son poids . Quelle
prodigieuse force doit avoirl'affinité chimique pourqu'une
substance puisse retenir une pareille quantitéd'eau à l'état
462 MERCURE DE FRANCE ;
solide , et sans en laisser rien échapper , malgré l'énorme
force expansive que lui donne la chaleur des fourneaux
où on la tient en fusion ! tandis qu'au contraire une
autre affinité détruit facilement et sans effort une si
terrible résistance .
Un second Mémoire de M. Berthollet , qui se trouve
à la suite du précédent , contient des observations nouvelles
sur divers gaz inflammables désignés par les noms
d'hydrogène carburé et d'hydrogène oxycarburé . La
connaissance des propriétés de ces gaz et leur analysė ,
sont pour la chimie d'une grande importance ; car les
substances végétales étant toutes composées d'hydrogène
, d'oxygène et de carbone , dans des proportions
très-diverses , elles donnent toujours , par la distillation ,
quelqu'un ou même plusieurs des gaz que nous venons
de désigner , et dont le nom est tiré des substances qui
les composent. M. Berthollet s'est assuré par un grand
nombre d'analyses de ces gaz , qu'ils contiennent tous
de l'oxygène , même ceux qu'on avait mal à propos
nommés hydrogènes carburés , parce qu'on les supposait
formés uniquement d'hydrogène et de carbone . Il a
montré que cet oxygène s'y trouve à toutes les époques
de la distillation quoiqu'en proportions différentes; enfin
il a mesuré les changemens successifs que leur composition
éprouve , soit qu'on les retire au commencement ,
au milieu , ou à la fin de l'opération .
Dans la première page de ce Mémoire on remarque
la phrase suivante : « Je commencerai par marquer les
inexactitudes qui se trouvent dans mes recherches précédentes
, et que j'ai tâché d'éviter dans celles que je
présente. >> Cet exemple noble et sincère d'amour de la
vérité m'a paru mériter de trouver place ici .
Après ce Mémoire on en a inséré un dont je suis
l'auteur. Avant d'en faire connaître l'objet je dois rappeler
que tous les liquides mis dans le vide ou exposés à
l'air libre , se convertissent plus ou moins rapidement en
vapeurs élastiques invisibles , et semblables en tout à des
gaz , à cela près qu'elles n'ont pas la propriété de résister
comme eux à toutes les pressions ; et lorsqu'on leur en
fait subir qui excèdent certaines limites , fixées par la
AOUT 1809. 463
température , elles repassent à l'état liquide. D'après les
connaissances que les physiciens ont acquises sur la
nature de ces vapeurs , il s'en suit qu'en y agitant un
corps sonore, ilne devrait s'y produire absolument aucun
son ; car les vibrations du corps produiraient seulement
de petites condensations instantanées de vapeurs , qui
repasseraient aussitôt à l'état élastique . Mais l'expérience
prouve que toutes les compressions rapides exercées sur
les vapeurs ou sur les gaz en dégagent de la chaleur .
Si cet effet a encore lieu dans les petites condensations
produites par les vibrations des corps sonores , comme
M. Laplace l'a le premier soupçonné , cette chaleur
maintenant la vapeur à l'état élastique , doit permettre
au son de s'y produire et de s'y propager. On pouvait
donc ainsi soumettre cette idée ingénieuse de M. Laplace
àune épreuve décisive , qu'il eût été difficile d'obtenir
d'une autre manière , puisque ces variations de chaleur
instantanées et successives , si elles existent réellement' ,'
ne doivent pas être plus sensibles sur le thermomètre
que ne le sont celles du baromètre près d'un instrument
de musique. Les expériences que j'ai faites à Arcueil en
présence de MM. Berthollet et Laplace , sur les vapeurs
de l'eau , de l'alcohol et de l'éther , ont prouvé que le
son peut se produire dans ces vapeurs et s'y propager
aussi bien que dans les gaz permanens . D'où il suit que
les condensations et les dilatations alternatives qui s'excitent
dans les substances aëriformes , lorsque le son s'y
propage, produisent réellement des augmentations et des
diminutions momentanées de température ; et , ainsi que
M. Laplace l'a le premier imaginé , cela explique pourquoi
la vitesse du son , calculée sans avoir égard à cette
circonstance , et telle que Newton l'a donnée , est plus
faible d'un cinquième que la véritable .
Le Mémoire suivant est de M. Decandole. Il a pour
objet l'explication d'un phénomène bien remarquable ,
quoique très-connu de l'organisation végétale ; c'est que
les tiges des plantes ont une tendance très-forte à se
diriger vers la lumière. Quelques écrivains, plus poëtes
que naturalistes , ont attribué cette tendance à une
espèce d'instinct ou de volonté des végétaux ; mais l'exa464
MERCURE DE FRANCE ,
men attentif de leur structure intérieure et de leur organisation
intime ne permet pas de s'arrêter à cette idée ,
parce qu'il en résulte avec évidence que les plantes n'ont
point etne sauraient avoir un centre communde sensation ,
ni par conséquent de volonté . M. Decandole a trouvéune
raison si simple du phénomène qu'il est étonnant qu'on
n'y ait pas songé plutôt. Il commence par rappeler que
- toutes les plantes qui croissent dans l'obscurité prennent
un état de blancheur et d'alongement extraordinaires ;
c'est ce que l'on nomme l'étiolement. Mais il fait remarquer
de plus que l'étiolement est une maladie locale ,
susceptible de toutes les nuances possibles d'intensité ; et
il prouve par des expériences directes que cette intensité
dépend uniquement d'une privation plus ou moins absolue
de lumière . Alors la tendance des plantes vers la lumière
n'est plus qu'un résultat mécanique de l'étiolement
et de l'alongement de leurs fibres sur le côté où la lumière
ne parvient pas . D'après cette explication , la tendance
des plantes vers la lumière doit être en rapport avec le
degré d'alongement que leur permet leur organisation .
Aussi est -elle presque insensible dans certaines algues
entiérement formées de cellules arrondies , susceptibles
de croître également dans tous les sens ; au lieu qu'elle
devient déjà sensible dans les mousses, qui sont en partie
composées de cellules tubulées susceptibles d'alongement
; et enfin elle acquiert toute son énergie dans les
plantes munies de vaisseaux très-capables de s'alonger.
Sous ce rapport , la courbure des tiges est tout à fait
analogue à celle que prendraient par l'action de la chaleur
deux lames métalliques droites , soudées ensemble
mais susceptibles d'inégales dilatations . M. Decandole à
aussi remarqué que l'alongement n'est possible que sur
les parties des plantes qui sont susceptibles de décomposer
P'acide carbonique et d'exhaler du gaz oxygène à la lumière;
carla Cuscute,qui estune plante infiniment flexible,
mais privée des propriétés précédentes , ne se dirige point
vers la lumière et ne s'alonge pas inégalement . C'est par
une raison semblable et aussi à cause de leur dureté , que
les tiges ligneuses des plantes ne s'alongent plus lorsqu'elles
sont fortes et anciennes , quoiqu'elles puissent
conserver
AOUT 1809 .
465
conserver dans cet état une courbure qu'elles auraien
prise peu à peu en croissant dans leur jeunesse ; et
comme le remarque M. Decandole , cette propriété pour
rrait servir pour former à l'usage des arts et de la marine
des pièces de bois naturellement courbés . J'ajouterai
qu'en Angleterre , on assujettit certains arbres dans leur
jeunesse à une courbure graduelle pour en former des
couples de vaisseaux. Ce fait , dont on pourrait tirer
parti en France , m'a été affirıné par un habile construc
teur français .
Après ce Mémoire , on en trouve un de M. La Place ,
sur le Mouvement de la lumière dans les milieux diaphanes
. Lorsqu'un rayon lumineux homogène et pur ,
c'est-à-dire d'une seule couleur , passe de l'air dans un
milieu transparent non-cristallisé , il s'y réfracte en un
seul rayon ; mais si le corps est cristallisé , quelle que soit
d'ailleurs l'incidence , il arrive presque généralement que
le rayon se divise en deux , dont l'un suit la loi de la réfraction
ordinaire , et l'autre une loi très-différente , que
Huygens a découvert le premier par l'expérience dans le
cristal d'Islande , et que MM. Wollaston et Malus ont
depuis confirmée par des observations encore plus exactes .
M. Malus a mème prouvé qu'elle s'étend aussi au cristal
de roche ; et il est extrêmement vraisemblable qu'elle a
lieu pour tous les cristaux doués de la double réfraction .
Suivant cette loi , la déviation du rayon extraordinaire
doit être considérée autour d'un axe qui a dans chaque
cristal une direction fixe , dépendante de la forme des molécules
intégrantes et qui , par exemple , dans le cristal
d'Islande , est dirigée suivant la diagonale qui joint les
deux angles solides obtus du rhomboïde . Cette loi d'Huygens
ainsi confirmée est certainement une très-belle découverte
; mais pourtant comme elle n'est qu'un simple
résultat empyrique des expériences , on ne saurait dire
àpriori si elle a réellement lieu dans la nature , ou si elle
n'est qu'une expression approchée du phénomène , dans
les limites des erreurs que comportent les observations .
Or il faut faire attention qu'il y a entre ces deux degrés de
certitude une différence extrême ; car dans le premier, où
l'existence rigoureuse de la loi n'est pas certaine , on ne
Gg
DEPT
DE
LA
SE
5.
cen
466 MERCURE DE FRANCE ,
saurait en faire une condition nécessaire et indispensable
à laquelle les cristaux doivent satisfaire ; au lieu
qu'en parvenant à la rattacher aux lois de la mécanique ,
en montrant qu'elle en est un résultat calculable et rigoureux
, on peut non-seulement s'en servir pour rectifier
les observations elles-mêmes , mais en faire une loirigoureuse
, générale et certaine de l'anatomie des cristaux.
C'est en cela que consiste la découverte de M. Laplace .
La question , pour être rendue calculable , offrait une
première difficulté très-considérable. Lorsque Newton
soumit aux calculs les lois des mouvemens célestes , découvertes
par Képler , la valeur absolue des forces qui les
produisent lui était inconnue , mais les centres de ces
forces ne l'étaient point ; ils devaient évidemment résider
dans le soleil, pour les planètes , et dans les planètes , pour
les satellites , puisque c'est autour de ces centres que les
mouvemens s'exécutent. Mais la chose est beaucoup
plus cachée dans les phénomènes de la double réfraction .
Il est bien vraisemblable que les mouvemens des molécules
lumineuses sont en rapport avec la disposition et
peut-être avec la forme des particules du cristal ; mais
comment établir ce rapport ? où placer les centres des
forces attractives et répulsives? Et si l'expérience prouve
que le mouvement est symétrique autour de l'axe du
cristal , comment employer cette disposition dans le calcul
lorsqu'elle n'est peut-être qu'un résultat des actions
réunies de toutes les particules : cette difficulté , M. La
Place l'a étudée d'une manière très-heureuse . Il existe
en mécanique certaines lois générales qui ont lieu dans
tous les mouvemens produits par des forces attractives
ou répulsives , comme on doit présumer que sont celles
qui causent la double réfraction. Parmi ces principes ,
celui que l'on nomme de la moindre action est ici d'un
avantage particulier , parce qu'il ne dépend que de la
vitesse du mobile et de la longueur de la courbe qu'il décrit
à chaque instant ; deux choses qui sont ici données
par l'observation : car la vitesse du rayon hors du cristal
est constante et sa direction rectiligne ; sa vitesse dans
l'intérieur du cristal est constante aussi , quoique différente
de la première . A la vérité , le passage de l'une à
AOUT 1809 . 467
:
l'autre ne se fait pas brusquement , mais par degrés insensibles
, suivant une ligne courbe imperceptible qui commence
hors du cristal à unedistance infiniment petite de
sa surface , et se termine à une distance pareillement
très-petite dans son intérieur. Mais cette portion où la
vitesse est variable ayant si peu d'étendue , peut être considrée
comme insensible comparativement à la longueur
des droites décrites par la molécule lumineuse avant et
après son entrée. Au moyen de cette abstraction , on
peut supposer la courbe connue , et il ne reste plus qu'à
connaître l'intensité de la vitesse du rayon réfracté pour
la substituer dans les formules déduites du principede la
moindre action. Si l'on suppose cette vitesse constante
dans tous les sens , ce qui est le cas de la réfraction
ordinaire , on trouve par ce principe le rapport constant
des sinus d'incidence de réfraction découvert par
Descartes et confirmé après lui par tous les physiciens .
Si on la suppose symétrique autour d'un axe , et proportionnelle
au cosinus de l'angle formé avec cet axe par
le rayon réfracté , on retrouve la loi d'Huygens . Cette
loi est donc conforme au principe de la moindre action ,
et ainsi le phénomène qu'elle représente est produit par
des forces attractives et répulsives . Démontrée de cette
manière , elle devient un principė mathématique d'où l'on
peut déduire conformément à l'expérience tout ce qui
concerne la marche rectiligne des rayons dans l'intérieur
du cristal , quels que soient les angles et les faces par
lesquels ils y sont entrés .
Il resterait maintenant à déduire la vitesse elle-même
de forces attractives et répulsives assujetties à des lois
données . C'est ce qui paraît très-difficile vu le nombre
infini de particules dans lesquelles ces forces résident ,
et dont il faut imaginer et composer ainsi l'action .
LeMémoire qui vient ensuite contient une découverte
très - neuve de M. Malus , relativement aux modifications
que la lumière éprouve lorsquelle s'approche des
corps pour se réfléchir à leur surface. Nous en avons
déjà rendu compte dans ce Journal à l'époque où l'auteur
la présenta au jugement de l'Institut , qui par l'organe
de M. Laplace s'empressa d'en reconnaître la nou-
Gg 2
468 MERCURE DE FRANCE ,
veauté et le mérite . Cette découverte consiste en ce que
tous les corps liquides et même tous les corps solides ,
excepté les métaux , jouissent de la propriété de polariser
la lumière qui tombe avec un certain degré d'incidence
sur leur surface ; c'est-à-dire , qu'ils tournent ses particules
, et les modifient de manière qu'elles ont tous les
caractères des rayons qui ont déjà été doublement ré
fractés par un cristal. En effet , si l'on dirige cette lumière
ainsi polarisée sur un cristal doué de la double
réfraction, ellepasse, sous certaines positions , en un rayon
unique , ordinaire ou extraordinaire , et dans les positions
intermédiaires elle se réfracte doublement; au lieu que les
rayons de lumière directe , tombant de la même manière
sur un cristal doué de la double réfraction , s'y divisent
toujours en deux , sous quelque incidence qu'ils y soient
parvenus . M. Malus a aussi découvert que les propriétés
analogues , imprimées à la lumière par un cristal , nonseulement
subsistent encore après qu'elle en est sortie ,
comme on l'avait déjà observé , mais restent les mêmes
pour tous les cristaux : ensorte que la lumière polarisée ,
par exemple par le cristal de roche , éprouve sur un
autre cristal de roche ou sur un cristal d'Islande , ou sur
un autre cristal quelconque , absolument les mêmes modifications
.
Je n'ai encore parcouru qu'une partie des Mémoires
renfermés dans le volume de la Société d'Arcueil . L'espace
me manque pour aller plus loin , et je suis forcé de
remettre la suite
à un autre article . Les matières dont je
viens de donner l'extrait , sur-tout dans les deux derniers
Mémoires , sont extrêmementabstraites ; et malgré tous les
efforts que j'ai faits pour en donner une idée claire , je ne
suis pas certain d'avoir réussi. J'ajouterai que ces dernières
recherches sont des plus belles qui aient été faites
dans la physique soit mathématique , soit expérimentale ;
ce que je ne dis pas à titre d'éloge , mais pour me justifier
en quelque sorte d'en avoir parlé avec tant de détail
dans un Journal moins scientifique que littéraire . BIoT.
1
AOUT 1809. 469
Culture et commerce de la Réglisse à Bourgueil , département
d'Indre et Loire .
IL est difficile de trouver en France une commune où la
variété des récoltes , l'intelligence et l'activité dans le travail
, et le bénéfice dans les produits , soient aussi remarquables
que dans le petit canton dépendant de la commune
de Bourgeuil. Notre objet n'est pas de donner
ici des détails sur les différentes cultures qui sont pratiquées
dans ce canton : telles , par exemple , que celle de
l'anis , des oignons , du fenouil, des choux , du maïs , du
millet , et d'un grand nombre d'autres plantes céréales et
légumineuses . Nous nous bornerons à décrire la méthode
usitée dans la culture de la réglisse .
On plante cette racine à deux époques différentes , la
première en automne et la seconde au printems , c'est-àdire
, aux mêmes époques où s'en fait larécolte. Avant de
la mettre en terre on a eu soin de donner un bon labour ,
profond de 20 pouces ; et peu de tems après on ouvre des
tranchées larges d'un pied , profondes de 15 à 20 pouces ,
etdistantes les unes des autres de 18 pouces à 2 pieds . On
choisit pour cette culture des terres légères , humides et
substantielles .
La plantation , ainsi que la récolte , ont lieu le plus communément
au mois de mars. Lorsqu'on fait la récolte on
tire hors de terre toutes les racines que la plante à poussées
pendant sa croissance. On met à part toutes celles qui
sont parvenues à la grosseur du petit doigt et au-dessus , et
l'on réserve pour la plantation celles qui ont environ la
grosseur d'un tuyau de plume à écrire. Leur longueur est
communément d'un pied à 18 pouces . Mais on emploie
aussi celles qui sont moins longues. On se contente de les
couper légérement à leurs deux extrémités , et l'on conserve
avec soin tout le chevelu dont-elles se trouvent garnies
: ces racines que l'on nomme maîtres brins , sont plus
tendres et plus juteuses que les grosses racines . On plante
aussi à défaut de racines filamenteuses, la partie supérieuré
de la racine principale qui est adhérente au collet de la
plante , et qui est trop coriace et trop seche pour être
vendue dans le commerce .
On couche ces racines dans le fond de la fosse les
les unes à la suite des autres , et l'on en forme deux.
450 MERCURE DE FRANCE ,
7
rangées parallèles , sur-tout lorsque le sol est de bonne
qualité. La terre du fond de la fosse doit avoir été remuée
à la profondeur de deux ou trois pouces.Après avoir placé
Ies racines on les recouvre avec six pouces de terre environ;
et c'est alors qu'on répand la quantité de fumier dont on
peut disposer.
On donne au champ pendant la première année leš
binages nécessaires à l'extirpation des plantes parasites ;
et l'on comble entiérement la fosse avant l'hiver , de manière
que le sol se trouve au même niveau sur toute sa
surface. La culture de la seconde et de la troisième années
consiste seulement dans des binages réitérés aussi souvent
qu'il est nécessaire , pour ne pas donner aux herbes le tems
de croître et de se propager.
La racine de la réglisse se récolte à la troisième année
révolue . On commence souvent la récolte à la fin d'octobre
, lorsque la végétation a cessé , et l'on continue jusqu'au
mois de mars , si le tems le permet. Pour la tirer
hors de terre on défonce la fosse dans laquelle on l'avait
placée , et on enlève successivement toutes les racines que
l'on rencontre. Les cultivateurs qui veulentfaire produire une
seconde récolte au même champ , pratiquent alors , dans le
terrain situé entre les anciennes fosses , de nouvelles fosses
où ils mettent le plan de racine à proportion qu'ils le
retirent hors de terre .
1
Lorsqu'on n'a laissé qu'un intervalle d'un pied entre
les fosses , alors on défonce la totalité du terrain pour faire
la récolte; ainsi la terre se trouve bien préparée pour les
cultures subséquentes.
Le tems le plus favorable pour récolter , est celui où
l'atmosphère est un peu humide ; alors les racines retiennent
mieux leurs sucs , et elles se conservent dans
l'état où l'on cherche à les maintenir. Le sol ne doit être
ni trop sec , ni trop humide; dans l'une ou l'autre de ces
circonstances le défoncement ne pourrait pas être effectué
avec avantage , et la préparation que la terre en reçoit ne
seraitpas aussi bonne.
Pendant que l'on défonce le sol , des ouvriers enlèvent
les racines , et ils séparent celles qui doivent être vendues
comme réglisse d'avec celles qui doivent servir à une
nouvelle plantation; ils forment avec les premières des
bottes grosses comme la cuisse , de la longueur de 2 pieds
on 2 pieds et demi, et ils les lient aux deux bouts avec un
brin de racine.
AOUT 1809. 471
Aussitôt qu'on a fait un certain nombre de bottes , on
les porte dans une cave ou dans un lieu frais , afin d'empêcher
qu'elles ne sèchent et qu'elles ne perdent de leur
poids. On les couvre aussi quelquefois avec du sable que
l'on arrose de tems à autre pour conserver un plus grand
degré d'humidité. Cette dernière pratique détériore les
racines , et leur donne une mauvaise saveur , sur-tout
lorsqu'on les tient trop long-tems dans cet état. Les
racines ne se conservent hors de terre que deux ou trois
mois : on les vend aussitôt après la récolte lorsqu'on peut
en trouver un bon débouché. On ne les cueille souvent
que lorsqu'on est assurée de la vente ; c'est pourquoi
plusieurs cultivateurs les laissent en terre quatre ou cinq
ans : mais il est plus avantageux de renouveler les plantations
tous les trois ans .
+
Les cultivateurs de la commune de Bourgueil vendent
la racine de réglisse à des négocians qui l'expédient aussitôt
pour Paris , pour la Flandre ou autres lieux ; elle a
perdu 25 pour cent de son poids en arrivant à Paris .
L'usage est de la vendre toujours en vert ; on trouverait
trop d'embarras et de perte à la faire sécher et à la vendre
dans cet état , ainsi que cela se pratique pour la réglisse
qui nous vient d'Espagne .
Le prix de cette racine varie beaucoup ; elle se vendait
sur les lieux 45 francs le quintal en 1803 ; elle n'a valu
en 1806 que 17 à 18 fr. Il est peu de culture qui exige
des travaux aussi pénibles et des avances aussi considerables
; mais aussi on est amplement dédommagé par les
bénéfices qu'elle procure. Les propriétaires qui la cultivent
eux-mêmes retirent souventjusqu'à cent louis de la récolte
d'un arpent (1 ) .
J'ai conseillé à quelques particuliers de Bourgueil d'établir
dans cette commune une fabrique de jus de réglisse.
Un établissement de ce genre serait un puissant encouragement
à la culture de cette plante ; et il deviendrait
d'autant plus important , qu'il ferait cesser la grande variation
du prix à laquelle est sujette cette denrée. Les cultivateurs
étant alors assurés du débit, bien loin de restreindre
leur culture ainsi qu'ils y sont souvent contraints , lui donneraient
une nouvelle extension , et en retireraient des bénéfices
plus certains et moins variables ; et ils augmenteraient
(1) L'arpent de Bourgueil est composé de 100 perches de 24 pieds.
472 MERCURE DE FRANCE ;
leur aisance en soutenant la fabrication d'une matière que
nous avons jusqu'ici tirée du dehors .
C. P. DE LASTEYRIE .
Culture des Pommes-de-terre .
La pomme-de-terre offre de si grandes ressources , non
seulement pour la nourriture de l'homme , mais encore
pour celle des bestiaux , qu'on ne doit négliger aucun
moyen propre à en faciliter la culture , et à en accroître
les produits. Nous faisons donc connaître ici une méthode
d'ensemencement qui a été employée en Irlande avecbeaucoup
de succès par plusieurs fermiers de ce pays , et qui
offre de grands avantages , sur-tout dans les années où la
pomme-de-terre est rare , et lorsque la disette des produits
alimentaires se fait sentir.
Un particulier de la province de Kildare qui était dans
l'habitude de cultiver une grande quantité de pommesde-
terre , trouvant beaucoup de difficultés à se procurer la
semence dont il avait besoin , par la raison que les récoltes
de l'année avaient manqué , imagina de suppléer à
cette disette par le moyen suivant. Il commença dès le
mois de novembre à faire couper aux pommes-de-terre ,
à mesure qu'il les consommait dans son ménage , une
tranche peu épaisse dans l'extrémité où les yeux sont
rapprochés les uns des autres , ayant soin que la partie
inférieure de l'oeil ne fut pas attaquée par le couteau; chaque
tranche portait environ quatre ou cinq yeux , qu'on divisait
: on les faisait ensuite sécher , et on les mettait avec
de la balle d'avoine dans des tonneaux , où on les con
servait jusqu'au tems des semailles . Au mois de mars
suivant elles avaient l'apparence de petites pièces de peau
de buffle . « Je les employais , dit le cultivateur , à la
plantation de quelques acres , et je puis certifier qu'il n'en
manqua pas une seule , et que leur récolte devança de
quinze jours celle des pommes-de-terre qui avaient été
plantées d'après la méthode ordinaire. Plusieurs fermiers
des environs qui ont suivi la même pratique ont obtenu
de pareils succès .
Il est à remarquer qu'on n'enlève par cette opération
qu'à peu près la même quantité de substance qui est
ordinairement rejetée comme inutile lorsqu'on pèle les
pommes-de-terre destinées aux usages de la cuisine . Ce
AOUT 1809 ... 473
:
mode de multiplication est bien préférable à celui qu'emploient
quelques personnes lorsqu'elles manquent de semence,
et qui consiste à transplanter les premières pousses,
afin de multiplier les pieds .
Tous les yeux peuvent également servir de semence ,
mais on doit préférer ceux qui se trouvent situés à l'extrémité.
Cette méthode peut être employée non seulement
dans les années où la pénurie de pommes-de-terre se fait
sentir ; mais elle a en outre l'avantage d'en faciliter le
transport. On peut ainsi se procurer à peu de frais les
meilleures espèces , soit des provinces voisines , soit de
T'étranger , et renouveler les espèces qui tendent à la
dégénération lorsqu'elles sont cultivées plusieurs années de
suite dans le même terrain. Il est facile de conserver , dès
le commencement de la récolte jusqu'à celui des semailles ,
sans aucun embarras , et dans un très-petit local , les
yeux de pommes -de-terre desséchés et préparés ainsi qu'on
vient de l'exposer . C. P. DE LASTEYRIE.
4-4 MERCURE DE FRANCE ,
LITTÉRATURE ET BEAUX-ARTS.
ESSAIS SUR L'EFFET , LE SENS , LA VALEUR DES DÉSINENCES
GRECQUES , LATINES , FRANÇAISES , ET SUR DIVERS POINTS
DE GRAMMAIRE , etc.; par J. B. GAIL , lecteur et professeur
impérial . - Un vol . in-8 ° , 1808. – A Paris
( De l'imprimerie de Delance. ) , chez Ch. Fr. Gail,
neveu , au Collège de France.
IDIOTISMES DE LA LANGUE GRECQUE , précédés et suivis
d'Observations adressées à M. HERMANN' ; par le même .
Un vol . in- 12 , 1808. Mème adresse . -
J'AI long-tems hésité , je l'avoue , à me charger de
rendre compte de ces deux ouvrages , qui me paraissent
peu dignes de la célébrité de leur auteur . M. Gail jouit ,
comme savant et comme professeur , d'une réputation
presque colossale : il se présente à la considération
publique escorté d'un nombre considérable de volumes
sur toutes les parties de la littérature grecque et en toutes
sortes de formats ; les encouragemens les plus honorables
, les , distinctions les plus flatteuses , lui arrivent
des extrémités de la terre , et en dernier lieu son adoption
par l'un des premiers corps savans de l'Europe l'a
porté au faîte des honneurs littéraires . Ne sera-ce pas
une témérité impardonnable à un individu obscur d'oser
faire entendre quelques réclamations au milieu de ce
concert presqu'universel d'éloges et d'applaudissemens ?
D'ailleurs , M. Gail , quoiqu'il soit homme poli et d'un
caractère doux , n'entend pas trop raillerie en fait de critique
; il voit incontinent dans ceux qui ne l'admirent
pas , des ennemis jaloux , envieux de sa gloire , et il
s'empresse de les représenter comme tels. Dans cet état
de choses je cours risque sans doute de donner de moi
une idée défavorable à beaucoup de gens dont je ne suis
pas connu : si la malveillance est de tous les sentimens
celui qu'on doit le plus craindre d'inspirer , c'est surtout
lorsqu'en sondant son coeur l'on peut se rendre le
témoignage consolant qu'on n'y trouve ni haine ni envie
contre qui que ce soit dans le monde.
AOUT 1809 . 475
Telles sont les réflexions qui m'ont long-tems arrêté;
mais d'un autre côté le devoir d'un homme qui se charge
de dire son sentiment sur les ouvrages nouveaux , et de
ne faire aucune acception de personne , est sur-tout de
n'oublier jamais que l'intérêt de la science et de la vérité
doivent l'emporter sur toutes les petites considérations
individuelles et sur l'intérêt particulier de l'écrivain ; or ,
c'est précisément parce que M. Gail a beaucoup de réputation
comme helléniste , parce que ses productions
sont louées avec excès dans les Journaux et dans plusieurs
ouvrages destinés à être mis entre les mains des
jeunes étudians ; c'est parce que les honneurs dont il
vient d'être comblé comme savant , semblent confirmer
ces éloges et la haute opinion qu'on paraît avoir de sa
doctrine , qu'il est de devoir rigoureux pour celui qui est
appelé à en rendre compte au public , de montrer sans
détour comment et pourquoi ces mêmes ouvrages lui
paraissent des guides très-infidèles dans la science qu'ils
sont destinés à propager .
Le lecteur comprendra sans peine , je l'espère , que
l'on peut très-bien trouver un livre médiocre ou même
tout à fait mauvais , sans avoir le moindre sentiment
d'inimitié ou d'envie contre l'auteur , sur-tout lorsqu'on
n'a jamais eu avec lui aucun rapport , lorsqu'on n'a jamais
été dans le cas de rivaliser avec lui de prétentions dans
aucun genre , lorsqu'on ne s'est jamais trouvé , comme
on dit vulgairement , sur son chemin, et lorsqu'on est
destiné à ne s'y trouver jamais . Après ce préambule qui
m'a paru nécessaire , je reviens à l'examen du Traité des
désinences .
En parcourant ce volume qui n'a guère que 300 pages
et qui est composé de parties tout à fait disparates et
étrangères les unes aux aufres , on se demande d'abord
à qui l'auteur l'a destiné ; est-ce aux maîtres , est- ce aux
écoliers ? et parmi ces derniers , est-ce à ceux qui ne
savent encore absolument rien , ou à ceux qui sont déjà
un peu avancés dans la connaissance de la langue grecque
, ou à ceux qui l'ont à peine commencée ? Il est
impossible qu'un même livre puisse convenir à toutes
ces différentes classes de lecteurs, et pourtant celui-ci
476 MERCURE DE FRANCE ,
contenant des choses qui semblent destinées exclusivement
à chacune d'elles , paraît , par cette raison même ,
ne convenir à aucune . En effet , on y trouve d'abord
des observations préliminaires sur les désinences de
plusieurs mots de la langue française , et sur les rapports
qu'elles ont avec les désinences des mots grecs ; et
cette partie qui n'a que vingt-deux pages peut convenir à
toutes les classes de lecteurs : mais aussi à deux ou trois
petites observations près , plus ou moins sujettes à discussion
, on n'y trouvera rien qui ne se rencontre partout
ailleurs avec plus de développemens . Vient ensuite
une excursion sur deux vers de Sophocle , qui ne peut
intéresser que les personnes un peu exercées dans la lecture
des écrivains grecs (1 ) . Enfin ce que l'auteur intitule
Recherches sur les désinences des noms et des verbes grecs ,
latins etfrançais , ou Supplément à la grammaire grecque ,
n'est , quoi qu'il en dise , qu'un extrait ou abrégé de sa
grammaire ; ce sont des tableaux et des rudimens de la
déclinaison et de la conjugaison grecques , qui ne peuvent
avoir d'utilité que pour des commençans qui ne connaîtraient
encore que les lettres de l'alphabet. On trouve seulement
dans la seconde partie quelques observations sur
les dérivations et sur l'étymologie des mots grecs ; observations
dans lesquelles il y a plusieurs choses fausses ou
hasardées parmi un grand nombre d'autres que l'on rencontre
dans presque toutes les grammaires .
Ce n'est pas que je veuille faire à M. Gail un reproche
de prendre dans les écrits de ses devanciers les faits et
les détails de la langue grecque et ce qu'on a pu dire
de mieux pour les expliquer et en faire un systême complet
de connaissances bien ordonnées . Ce serait une folie
très-ridicule assurément que de prétendre regarder comme
non avenus les travaux successifs de tant d'hommes habiles
et extrêmement laborieux qui ont traité le même sujet ;
(1 )M. Gail prétend y démontrer que le verbe grec συνθήσκειν (mourir
avec ) , signifie vivre au- delà , passer de cette vie dans une autre ; mais
il est douteux que cette explication fasse fortune tant qu'il ne l'établira
pas par des raisons plus solides qu'il ne l'a fait dans cette excur
sion .
AOUT 1809. 477
mais la seule chose précisément qu'on pourrait attendre
d'un habile professeur dans l'état actuel de nos connaissances
sur cette matière , je veux dire un choix
judicieux des objets , un arrangement lumineux et méthodique
des observations les plus utiles , d'où résulterait un
ensemble de doctrine à la fois solide , facile à saisir et à
embrasser , est précisément ce qui manque à tous les ouvrages
élémentaires de M. Gail , et ce défaut s'y fait
sentir à un point dont il est impossible de se faire d'idée
quand on ne les a pas lus .
Par exemple , au lieu de joindre à la théorie de la conjugaison
qu'il explique dans sa première partie les idées
nouvelles de l'Ecole de Hollande telles que les ont exposées
Lennep et Scheid , et de montrer comment elles
peuvent , à quelques égards , simplifier cette théorie ,
mais en avertissant toutefois qu'on doit fort souvent la
regarder comme une hypothèse ingénieuse et utile pour
nous faire saisir la loi des transformations diverses que
subissent les verbes dans leurs différentes formes , plutôt
quecomme représentant exactement les formes primitives
de la langue , etc. notre savant professeur rejette tout
ce détail dans la troisième partie de son livre , sous le
titre étrange de Miscellanea , parce que ce titre se prête
plus au désordre et à la confusion des idées et des notions
. Il choisit de toutes les manières de présenter sa doctrine
celle qui est la moins propre à la faire entrer dans
l'entendement des jeunes étudians qu'il prétend instruire ;
car en discutant contradictoirement devant eux ce qu'il
appelle l'ancien et le nouveau systême , il partage nécessairement
leur attention entre deux séries d'idées , et les
met dans l'impossibilité d'en saisir nettement aucune.
Aussi en le voyant s'échauffer , se passionner d'une si
étrange façon sans objet comme sans motif, ils ne pourront
sûrement pas comprendre à qui il en veut. En
effet , à quoi bon gourmander Port-Royal , Furgault ,
le Roi (2) , etc. , de ce qu'ils n'ont pas adopté le systême
(2) Le Roi , dialecticien judicieux , qui dans un article de quatre
lignes est bien loin de ce qu'ilfallait dire (Observ. prélim . , page ij . ) .
C'est ainsi que M. Gail caractérise cet écrivain.
T
1
478 MERCURE DE FRANCE ,
de Lennep ? M. Gail n'aurait-il pas mérité les mêmes
reproches qu'eux si Lennep n'avaitpas écrit? Toute cette
polémique a donc le double inconvénient d'être très-déplacée
et très -peu propre à établir les vérités qu'on veut
démontrer , sur-tout quand on s'adresse à des enfans qui
ne peuvent pas être juges de la question controversée
et avec lesquels on ne doit jamais employer qu'un langage
clair , simple et calme.
Quelques savans avaient reproché à Lennep d'avoir
un peu exagéré les idées qu'il avait puisées dans l'Ecole
d'Hemsterhuis et de Valckenaër ; on trouvait généralement
que Scheid avait exagéré encore les principes de
Lennep ; mais M. Gail enchérit sur eux tous. Il ne veut
plus ni aoristes , ni futurs seconds , ni paulo-post futurs
dans la conjugaison grecque ; mais comme ces formes
temporelles y subsistent néanmoins et y sont réellement
distinctes de toutes les autres , il arrive qu'en se laissant
emporter à son zèle aveugle pour les nouveaux principes
, notre professeur supprime le nom sans pouvoir
supprimer la chose qu'il sert à désigner , et se jette ainsi
dans d'étranges embarras .
On avaitdéjà remarqué tous ces défauts dans la grammaire
de M. Gail , dont ses miscellanea sont tirés en
grande partie . On y avait remarqué sur-tout le manque
de méthode ; et la preuve qu'il n'a pas sur ce sujet des
idées bien arrêtées , c'est l'article méthode de Findex assez
étendu qui se trouve à la fin de ce Traité des désinences
; cet index n'est assurément pas l'écrit le moins curieux
qui soit sorti de sa plume . J'en extrairai ce qu'il dit
de la méthode d'enseignement qui lui est propre. « Quan-
>> tité d'instituteurs publies , dit-il , m'ontinvité à leur faire
>> part de la marche que je suis dans l'enseignement du
>> cours élémentaire . Je vais les satisfaire , quoique per-
>>suadé que je n'ai point de conseils à donner à des hom-
>> mes de qui je gagnerais beaucoup à en recevoir . A la
>> première leçon , nous lisons l'alphabet et l'article ; à la
>> deuxième , les deux premières déclinaisons ; nous nous
>> occupons à la troisième des 3º , 4º et 5º déclinaisons .
>>Dès la quatrième , nous expliquons , faisant ce qu'on
>> appelle les parties , des noms seulement , puisque nous
AOUT 1809. 459
>> ne savons que décliner . A la suite de douze à quatorze
>> leçons , dont la première demi-heure est consacrée à
>> conjuguer , et la seconde à traduire et à faire les parties ,
>> nous sommes forts sur la conjugaison , etc. » Avec une
pareille recette , si tous les instituteurs publics nerendent
pas leurs écoliers très -habiles , ce ne sera pas la faute de
M. Gail.
Mais veut- on voir un exemple de sa manière de raisonner
? en voici un qui passe tout ce qu'on peut s'imaginer
, et que je tire également de l'index dont j'ai déjà
parlé : « Si l'on nous demande , dit-il , pourquoi δικαιία
>> signifie vouloir non pas conformément à la justice ,
›› mais vouloir arbitrairement (3) , nous répondrons que
vouloir arbitrairement est la même chose que rendre juste .
>> Ce qui est juste n'a pas besoin d'être rendu juste. On
>> dira donc très-bien de celui qui rend une chose juste ,
>> et qui donne à une chose la couleur de la justice ,
>> qu'il juge despotiquement » . Que penser , bon Dieu !
du livre où l'on rencontre un pareil langage ?
L'on pourrait , d'après cette citation , être un peu surpris
que l'éloge le plus habituel que des journaux fassent
de M. Gail soit celui de son talent d'écrire , de la pureté ,
de la grâce et de l'élégance de son style. On a même
imprimé que ces qualités étaient portées en lui jusqu'à
l'excès : il est vrai qu'une fois ce fut de l'ironie que celui
qui en était l'objet eut l'ingénuité de prendre au sérieux .
Pour moi j'ai toujours trouvé en effet , comme M.
Boissonade , que M. Gail prodiguait l'éloquence assez
hors de saison; et je pourrais citer de nombreux exemples
de cet abus du style soi-disant oratoire pris dans les
ouvrages mêmes qui sont l'objet de cet article . Telle est
cette période emphatique au sujet de la voyelle e , p. iij
des observations préliminaires qui sont en tête du
Traité des désinences : « Doucement et sans efforts ,
>> la voyelle e se prononce , et par l'enfant dont les
>> yeux sont à peine ouverts à la lumière , et par le vieil-
>>lard près de descendre dans la tombe.Que l'un et l'autre
(3) Nous ne conseillons à personne de croire quele mot grec δικαίω
signifie vouloir arbitrairement .
480 MERCURE DE FRANCE ;
1 >> respirent , qu'ils fassent une légère émission d'air , et
>> la voyelle e se trouve prononcée , et la preuve d'exis-
>> tence est donnée » . M. Gail est si satisfait de cette merveilleuse
découverte qu'il y revient encore p. 96 de la
seconde partie de son ouvrage : « On a fait une légère
>> émission d'air (4) , dit-il , aussitôt est née la voyelle e ,
>> qui atteste on ne peut pas mieux l'existence ; aussi cette
>> voyelle, qui n'exige qu'une simple ouverture de bouche
>> pour être entendue , se retrouve-t-elle en grec, en latin ,
>> en français , et dans d'autres langues encore. » Le
savant professeur est ici trop timide dans ses assertions ;
nous pouvons l'assurer que la voyelle e , qu'il a démêlée
avec tant de sagacité dans le grec , dans le latin et dans
le français , existe dans toutes les langues de l'univers ;
au reste la voyelle e n'a pas seule le privilège d'exprimer
l'idée d'existence. M. Gail nous apprend que les autres
voyelles a , i , o , u , concourent aussi à la manifestation
de ce grand phénomène . « Mais , ajoute-t-il , afin d'être
>> entendu et de devenir plus sensible , elles exigent du
>> mouvement, une forme déterminée et un jeu d'organe .
>> Pour la prononciation de l'u , la bouche semble se
>> rétrécir ; les mâchoires se rapprochent pour i; les lè-
>> vres se serrent et se portent en avant pour o ; quant
>> à la lettre a , que Wachter , dans son Glossaire ger-
>> manique , place de droit divin au premier rang , en
>> avouant ses avantages , assurons néanmoins que pour
>> être prononcée elle suppose un peu de force et d'ex-
>> pansion de l'âme . »
On ne voit pas assez dans cette dernière phrase si c'est
M. Gail qui croît que Wachter a pu de droit divin placer
la lettre a au premier rang , ou si c'est Wachter luímême
qui s'attribue ce droit ; mais cela est au fond
assez indifférent , puisque , si Wachter se l'attribue de sa
propre autorité , M. Gail ne le lui conteste pas . Nous ne
l'en blâmerons point ; mais nous oserons lui reprocher
(4) Est- il bien sûr qu'une émission d'air pourvu qu'elle soit légère ,
fasse toujours entendre la voyellee , et suffise pour attester on ne peut
mieux l'existence? C'est une question de physiologie .ou même de
civilité puérile et honnête , que je n'entreprendrai pas de résoudre .
d'avoir
AOUT 1809 .
DEPT
DE
LA
SEINE
d'avoir dissimulé la source où il a puisé son ingénieuse et
profonde doctrine sur les cinq voyelles . Il a beau citerg
tout d'un trait Abresch , Cattier , Port-Royal , leTriction
naire de l'Académie française , d'Olivet , Beauzée , Regmer,
Roubaud , Livois , Gaulthier . Xénophon , et sur touti
Thucydide comme lui ayant fourni le fonds de ses idées ,
( V. les Observ . prélim . p. ij , not. 6). Tout cet éfalage
scientifique de noms , si étonnés de se trouver à côté les
uns des autres pour un pareil sujet , n'est rien qu'un
piège adroit tendu à la bonne foi des lecteurs , pour leur
faire perdre de vue le véritable auteur à qui M. Gail
doit le fonds et les détails de la théorie qu'on vient de
faire connaître ; c'est Molière dans le Bourgeois gentilhomme.
Qu'on lise la scène sixième du second acte de
cette admirable comédie , on y trouvera toutes les mêmes
choses , mais mieux développées , et présentées d'une
manière encore plus divertissante par le maître de philosophie
de monsieur Jourdain que par M. Gail.
Je ne citerai plus qu'un exemple du talent d'écrire
de ce professeur , et je le prendrai dans ses Idiotismes
de la langue grecque , dont il est tems que je m'occupe ,
et dont il faut bien au moins dire un mot avant que de
finir . Le chapitre premier de ce Traité est consacré
à expliquer l'origine de l'article grec , ses significations -
diverses , et en quoi il diffère de l'article français ; et
voici comment notre auteur s'exprime au sujet de nos
mots le ou la , etc. « Si les Grecs , nos constans mc-
>> dèles , dit- il , nous ont donné l'idée de l'article , c'est
>> aux Latins qu'appartient la gloire d'avoir donné le
>> mot : aussi , comme descendant de ille , a-t- il d'abord
>> participé à sa nature et rempli les fonctions de pro-
>> nom démonstratif ; mais avec le tems , jugé mot
>> explélif, il s'est vu réduit à la condition d'article . De-
>> venu dès lors prénom de tous les substantifs , il a voulu
>> en être inséparable , au point que se joignant à un ad-
» jectif, ou même à un adverbe ( Voy. Dial. des Morts ,
» I , 11 ) , il le substantifie ; et si un substantif s'avise de
>> devenir adjectif , l'article alors l'abandonne . Ex . Le
» vrai grammairien doit être philosophe (5 ) . »
(5) Admirons l'heureux choix de cet exemple , et concluons-en que
Hh
482 MERCURE DE FRANCE ,
>> Chassé de la classe des pronoms démonstratifs , et
>> craignant le même sort comme article ; redoutant
>>d'être appelé par les Scaliger , otiosum loquacissimæ
>> gentis instrumentum , jugement qui a trouvé un ven-
<<<geur , et que Beauzée ( Gramm . , t. I , p. 325 ) dénonce
>> comme indécent et faux; d'autant plus jaloux de ses
>> nouveaux droits qu'on l'avait dépouillé des anciens ,
>>il s'est efforcéde prouver qu'il contribuait éminemment
>> au sens , à la précision et à la clarté des langues qui
>> l'employaient ; que le latin qui le repoussait n'était bien
>> souvent obscur que par le défaut d'articles ; il a voulu
>> se montrer partout , et dans la prose , et même dans la
>> langue des Dieux . »
Il faut avouer qu'on n'a jamais rien écrit de plus admirable
sur aucune partie d'oraison , et que M. Gail mérite
à tous égards l'éloge qu'il donne à Dumarsais d'être
un éloquent défenseur des articles : assurément Dumarsais
n'a plaidé nulle part leur cause avec autant de feu et
d'une manière aussi pathétique. Au reste , je l'avoue à
regret , mais le passage que je viens de citer est à peu
près tout ce qu'il y a de neuf et d'intéressant dans
les Idiotismes de M. Gail. En traduisant le traité de
Viger sur cette matière , traité déjà traduit en français
par Furgault , il en a copié toutes les erreurs (6 ) ,
même celles qui sont signalées dans les notes qu'y ont
ajoutées de très-savans hommes , tels que Hoogeveen ,
Zeune , et en dernier lieu le célèbre M. Herman , l'un de
ceux qui ont porté le plus de sagacité et de véritable esprit
philosophique dans les sujets d'érudition, et particuculièrement
dans tout ce qui tient à la grammaire grecque .
M. Gail , qui rend comme nous justice à cet illustre helléniste
, avoue qu'il n'a pas lu en entier ses notes sur l'ouvrage
dont il donnait un extrait ou un abrégé .
On ne s'en apperçoit que trop .... son travail porte partout
l'empreinte d'une précipitation qui va jusqu'à l'étour-
M. Gail n'est un si habile grammairien que parce qu'il est un très-grand
philosophe.
(6) Je dis celle de Viger , je ne connais point le livre de Furgault.
1
AOUT 1809 . 483
derie (7) . Lui-même avoue dans chacun des deux ouvrages
que nous examinons l'extrême négligence qu'il y
a mise , par l'impatience où il était de les produire dans
le plus court délai. Page vij des Idiotismes , il dit :
<<Comme Furgault, j'ai profité du travail de Viger et de
>> ses annotateurs . Mais je suis bien loin d'offrir un
» ouvrage complet. Je n'ai ni lu en entier les notes de
>> M. Hermann , ni recueilli les idiotismes qui , dans mes
>> éditions de Thucydide et de Xénophon , m'ont paru ou
>>non indiqués jusqu'à présent , ou mal expliqués , etc. >>>
Et dans les Observations préliminaires des Essais sur les
Désinences , page xvj : « Désirant (voyez - en la raison
>> page 2 , note 1 ) que cet ouvrage paraisse avec mes
>> Idiotismes grecs et la quatrième édition de ma Gram-
» maire grecque , je ne puis lui donner toute l'étendue
» dont il est susceptible . » On cherche à la page 2 , note 1 ,
et l'on n'y trouve pas plus de raison que dans tout le
reste ; mais on conçoit qu'il ne saurait y avoir de motif
même plausible qui puisse déterminer un écrivain qui
respecte le public et qui se respecte lui-même à donner
trois mauvais ouvrages à la fois dans l'espace de tems qui
suffirait à peine pour en faire un passable .
Il faudrait maintenant entrer dans quelques détails sur
la manière dont le Traité des Idiotismes est exécuté ,
mais la nature de ce Journal n'admet pas un pareil examen
; je me contenterai donc de citer un seul exemple
dans lequel l'auteur a prétendu corriger le savant
M. Hermann. Je choisis celui-là de préférence , parce
(7) Ainsi il répète dans le texte les mêmes choses qu'il a dites dans
les notes cinq ou six pages plus haut. Voyez Observations préliminaires
du Traité des désinences , page v et page xj . Ainsi il oublie en
écrivant un article de deux lignes qu'il n'avait pas l'intention de parler
en son propre nom. « Adoptons les fables d'Esope (M. Gail en a fait
> une édition ) ... Voyez dans l'index de mes Essais sur les dési-
> nences , l'article méthode . » Il dit ailleurs : « Je pourrais citer deux
> cents passages , on les trouvera dans l'index de mon Xénophon.
» Comme cet index n'est pas encore commencé , etc. » Rien ne l'obligeait
assurément à nous donner la preuve qu'il est dans l'impossibilité
de citer les deux cents passages en question.
1
Hh 2
484 MERCURE DE FRANCE,
qu'il y est question d'un passage de ce Thucydide dont
M. Gail a donné une édition fort vantée , et que de plus
l'exemple est tel que les lecteurs même qui ne savent
pas le grec pourront juger de quel côté est la raison .
Thucydide donc , au chapitre troisième du premier
livre de son Histoire , observe que le nom d'Hellènes
comme servant à désigner les différens peuples de la
Grèce en général , n'a été usité qu'assez long -tems après
Homère. « Lorsqu'Hellen et ses enfans , dit - il , eurent
>> affermi leur autorité dans la Phthiotie , et que les habi-
>> tans de différentes villes les eurent appelés à leur se
>> cours , on commença à les désigner chacun individuel-
>> lement par le nom d'Hellènes .... » L'auteur ajoute ensuite
: « Or , tous ces Hellènes , ainsi dispersés dans
» les villes , parlant la même langue et compris dans
>> la suite sous une même dénomination générale ,
>> ne firent aucune entreprise commune avant l'époque
>>de la guerre deTroye , parce qu'ils étaient trop faibles
>> et séparés les uns des autres . »
Maintenant voici comment M. Gail propose de traduire
cette dernière phrase : Tous ceux qui pris un à un
>> étaient Hellènes , et ceux qui répandus en diverses
•>> villes entendaient leur langage , et ceux qui dans la
>> suite furent compris sous la dénomination générale
>> d'Hellènes , etc. >> Le lecteur qui ne sait pas le grec et
qui n'a point sous les yeux le passage que nous discutons
ici , ne peut pas sans doute prononcer entre deux traductions
si différentes ; mais il peut au moins juger qu'il est
impossible que Thucydide ait dit tous ceux qui pris un à
un étaient Hellènes ; car ce serait supposer que , prisdeux
à deux , ou trois à trois , ils n'étaient plus Hellènes , ce
qui est absurde . On voit donc que si l'expression
grecque ὡς ἕκασoi, qui est ici le point particulier de la difficulté
, a donné lieu , comme le prétend M. Gail , à bien
des contre-sens; elle lui a fait faire , à lui , un non sens
complet.
Je ne m'arrêterai pas sur l'espèce d'appendice qui
termine le Traité des Idiotismes , et qui , sous le titre
d'Observations grammaticales adressées au célèbre M.
Hermann , comprend une prétendue théorie de l'optatif ,
AOUT 1809- 485
qui ne sera assurément approuvée par aucun homme
sensé ayant une connaissance même médiocre de la
langue grecque . M. Hermann et ceux de ses compatriotes
qui cultivent avec le plus de succès cette belle
langue , prendraient sans doute une étrange idée de la
manière dont on la traite dans cette ville , qu'on peut
appeler à juste titre la capitale du monde savant , si à
côté de M. Gail , ils ne voyaient pas des hommes tels
que MM. Coray , Larcher , Chardon-la-Rochette , Laporte-
Dutheil , Clavier et Boissonade .
Jele répète , il m'est extrêmement pénible d'avoir àporter
sur les ouvrages de ce professeur unjugement si différent
de celui qu'en ont porté les autres journaux ; et certes.
je voudrais y avoir trouvé autant à profiter pour ma
propre instruction que j'y trouve à reprendre , malgré
mon peu de science . Mais enfin , c'est au lecteur à juger
par les citations assez nombreuses et scrupuleusement
exactes que j'ai mises sous ses yeux , si c'est la vérité ou
l'injuste partialité qui a conduit ma plume. Au reste ,
j'avertis encore une fois que je distingue essentiellement
M. Gail et sa personne de ses livres .
Qu'onvante en lui la foi , l'honneur , la probité ,
Qu'on prise sa candeur et sa civilité ,
Qu'il soit doux , complaisant , officieux , sincère :
On le veut, j'y souscris , et suis prêt à me taire .
Mais que pour un modèle on montre ses écrits.
Qu'on les recommande à la jeunesse de nos Lycées et aux
maîtres chargés de l'instruire , comme des ouvrages admirables
et contenant une saine et profonde doctrine ;
que dans un livre destiné à être journellement entre les
mains des jeunes étudians , on proclame M. Gail comme
l'Hercule de la littérature grecque , comme renfermant en
lui seul plusieurs savans hellénistes (8) ; ce serait trahir la
cause de la vérité , celle de l'utilité publique et de la
science que de ne pas réclamer contre de pareilles exagérations
. THUROT.
(8) Voyez la préface du Nouveau Dictionnaire grec-français par
M. Planche , dont le travail est , au reste , digne d'éloges et fort
recommandable.
486 MERCURE DE FRANCE ,
HISTOIRE D'UNE FEMME DE LETTRES .
(PREMIÈRE PARTIE . )
Vous me demandez , Madame , quel est mon avis sur
cette question importante et délicate : Convient-il aux
femmes d'entrer dans la carrière des lettres ? Comment
pourrais-je refuser de répondre à votre confiance ? Douée
d'un esprit supérieur , d'une âme élevée , vous couvrez vos
agrémens et vos vertus du voile de la modestie , voile
charmant et léger qui embellit et ne cache pas . Je suis donc
bien sûr de pouvoir vous parler avec franchise , sans blesser
votre amour-propre , toujours éclairé par la justice et la
raison.
Il me semble , au reste , que votre intention n'est pas
d'examiner si les femmes peuvent aussi bien que nous
prétendre aux triomphes littéraires , ce que je ne crois pas ,
soit dit en passant ; mais bien de savoir si pour leur bonheur
elles ne devraient pas s'interdire cette carrière dangereuse
; si elles ne risquent pas d'y dénaturer leur caractère ,
d'y perdre leur repos et leurs véritables agrémens . Je me
garderai bien d'ouvrir sur ce sujet une discussion méthodique.
Les raisons qui me paraitraient les plus convaincantes
, pourraient bien ne servir qu'à vous ennuyer. Les
exemples parlent mieux que le raisonnement ; l'esprit et la
vanité n'ont point d'argumens pour les combattre , etj'aime
mieux vous raconter ce que j'ai vu que vous exposér longuement
ce que je pense.
Je ne sais si vous avez connu Mme de Bellezane dans sa
jeunesse. Pour moi je l'ai beaucoup vue à Paris dans les
trois premières années de son mariage. Rien de plus aimable
qu'elle ; sa douceur égalait ses agrémens : elle était simple
parce qu'elle était modeste , et son esprit était aimable
parce qu'il était simple. M. de Bellezane méritait à tous
égards le bonheur de la posséder. Il avait beaucoup d'esprit
, des connaissances très-étendues , un jugement exquis;
sensible sans faiblesse , sage sans austérité , remarquable
par une politesse noble et aisée , il joignait à tous ces avantages
une fortune considérable et une figure que tout le
monde trouvait belle , parce que sa belle âme s'y peignait .
Il avait été pendant les premières années de son mariage
plutôt l'amant que le mari de sa femme. A cette passion.
impétueuse de l'amour avait succédé un sentiment moins
vif sans doute , mais plus doux et plus durable , ce senti-
,
AOUT 1809 . 487
ment éclairé par la raison , qui semble tenir un juste milieu
entre l'amour et l'amitié , et que l'on nomme tendresse . 11
était heureux et semblait devoir l'être toujours . Mais le
bonheur des pauvres humains tient à bien peu de chose ,
et celui de M. de Bellezane fut renversé par une chanson .
Sa fête était arrivée , et sa femme , qui jusqu'à ce jour
l'avait fêté tout simplement avec un bouquet et un baiser ,
se sentit une inspiration subite. Elle se retira dans son
appartement , et après deux heures de méditation elle composa
une romance sur le bonheur de l'amour conjugal.
Ces couplets , comme vous pouvez croire , n'avaient rien
de bien saillant : c'était un coup d'essai : l'hymen , l'amour,
l'amitié , les fleurs , pour rimer avec nos coeurs , les roses ,
la vie.... Enfin on y trouvait ce qu'on trouve partout. Cependant
lorsque Mme de Bellezane eut mis au jour ce petit
chef-d'oeuvre , elle ne put s'empêcher de sourire ; elle
s'applaudit d'avoir si bien fait. Certain mouvement d'orgueil
se glissa dans son coeur. Elle répéta dix fois avec
complaisance ce petit poëme ; elle passa toute la nuit à
le comparer à beaucoup d'autres romances qui avaient eu
un instant de vogue , et elle ne put s'empêcher de trouver
que ses couplets avaient plus d'esprit , de sentiment et de
délicatesse. Enfin elle sentit tout ce que sentent les jeunes
auteurs pour le premier fruit de leur génie .
Elle attendit avec une vive impatience le moment de
produire son ouvrage , et le soir de ce jour fortuné , elle
ent soin de réunir chez elle un peu plus de monde qu'à
l'ordinaire . Cette fête qui tous les ans se passait en famille,
eut de plus pour spectateurs trois ou quatre amis et cinq
ou six personnes désintéressées . Parmi ces dernières se
trouvait un jeune homme appelé Vallerose. Il débutait
dans la carrière des lettres , et s'il manquait des talens
réels qui seuls procurent une réputation durable , il avait
assez d'esprit , d'intrigue et d'andace pour obtenir des
succès momentanés dans les cercles où il avait soin de se
répandre . Vallerose y passait pour un oracle ; et en effet ,
comme les oracles , il ne savait souvent ce qu'il disait et
n'en était pas moins cru sur parole. Il connaissait les gens
de lettres les plus distingués de la capitale , il se disait leur
ami et même quelquefois leur conseil ; d'ailleurs adroit ,
insinuant , flatteur, encensant les riches , méprisant les
pauvres , vendant la louange et le blâme dans les journaux
où ses importunités lui avaient procuré quelque crédit : il
était parvenu à soutenir sans fortune une assez forte dé
488 MERCURE DE FRANCE ,
pense , et se passait fort bien de l'estime des gens dont il
n'avait pas besoin. La romance de Mme de Bellezane eut
le plus grand succès au milieu de ce cercle choisi. Chacun
voulut en avoir une copie. Vallerose sur-tout était en
extase, et pour témoigner à Mme de Bellezane l'admiration
dont il était pénétré il lui récita cet impromptu :
Eglé , tandis que tu t'amuses
Amontrer des talens jusqu'alors inconnus ,
Je t'admire et je dis : Vénus
Vient de se mettre au rang des Muses .
2
Bravo bravo ! bravo ! s'écria-t-on de tous côtés , et Mme
de Bellezane fut presqu'aussi fière de se voir l'objet d'un
impromptu aussi galant , que Vallerose d'en être l'auteur.
Retirée dans son appartement après cette soirée brillante
elle se rappela avec délices tous les éloges qu'on venait de
lui prodiguer. Une seule chose lui faisait de la peine ;
M. de Bellezane avait entendu la romance avec l'air de la
reconnaissance , avec l'émotion de la sensibilité ; mais sans
témoigner d'admiration ; il n'avait point parlé de la délicatesse
des pensées et de l'harmonie des vers . " Sans doute ,
ditMm de Bellezane en elle-même , sans doute mon mari
ne s'y connaît pas . "
Quelques jours s'étaient écoulés depuis cette fête , lorsque
Vallerose entra chez Mme de Bellezane au moment où elle
avait rassemblé une société nombreuse . Il ne lui fut pas
difficile d'amener la conversation sur les romances à la
mode. Il y en a une , dit-il , qui obtient un succès prodigieux
; on la chante par-tout. Vous la connaissez peutêtre
, ajouta-t-il en se tournant du côté de Mme de Bellezane
. Un habile musicien de mes amis a fait sur les paroles
un air digne d'elles , car il est délicieux . Vallerose tire de
son porte-feuille un exemplaire de la romance nouvelle. , il
le place devant un piano . On prie Mme de Bellezane de
chanter. Quelle est son émotion en voyant sa romance
gravée ! Elle chante , mais non sans rougir et trembler,
Apeine a-t-elle fini que la salle retentit d'applaudissemens .
L'air est trouvé joli ; mais les paroles ! les paroles ! elles
sont divines ! Mume de Bellezane ne peut résister à ce triomphe
; elle ne veut pas rester en sì beau chemin et mille
projets brillans se succèdent dans son imagination. Elle
s'essaie dans plus d'un genre ; tantôt une idylle , tantôt
une fable , tantôt une ode , tantôt une élégie naissent sous
sa plume féconde. Elle travaille avec une étonnante faci
AOUT 1809 . 489
lité. C'est , il faut l'avouer , une qualité que j'ai remarquée
dans beaucoup de femmes poëtes : Mm de Bellezane
en_profita .
Il se passait peu de soirées sans qu'elle régalât sa société
de quelque morceau de sa composition , et par conséquent
sans qu'elle reçût de nouveaux éloges . Vallerose sur-tout
se montrait émerveillé de tant de talens. Elle éclipse ,
disait- il , toutes les femmes de son siècle et même des
siècles passés . Ses fables ont une grâce , une naïveté ! elle
est le La Fontaine de son sexe. Ses idylles sont infiniment
supérieures à celles de Mme Deshoulières ; ses épîtres sont
remplies d'aisance , d'abandon , et d'une certaine négligence
préférable à la correction la plus parfaite ; plusieurs de ses
odes feraient honneur à Jean-Baptiste Rousseau . Tout ce
qui environnait la nouvelle Muse répétait ces louanges , à
l'envi , et bientôt les vapeurs de l'encens lui montèrent à la
tête ; la voilà persuadée du mérite que tout le monde lui
reconnaît : elle tranche , elle décide , elle approuve , elle
condamne ; son ton ses manières sont entiérement
changés .
,
Elle ne tarda point à s'entourer de petits auteurs du choix
de Vallerose , et sa maison devint un bureau d'esprit ; ses
anciennes amies n'osaient plus y paraître. Elle n'avait plus
rien à leur dire , elle ne savait plus les entretenir. Les
hommes seuls avaient l'art de l'intéresser et de lui plaire .
Vous me demanderez quel rôle jouait le pauvre Bellezane
au milieu de tant de prétentions ? Il souffrit d'abord avec
beaucoup de patience. Il se flatta que sa femme se lasserait
d'un goût qui ne pouvait lui donner que des ridicules , mais
il n'osait le blâmer ouvertement de peur de l'aiguillonner
encore. Au milieu de tous ces adulateurs , il gardait prudemment
le silence ; ou si par hasard il se permettait une
critique légère , le savant auditoire avait grand soin de la
réfuter en exaltant le passage censuré. Il cédait , mais ses
critiques n'en produisirent pas moins un effet tout contraire
à celui qu'il devait en attendre . Mme de Bellezane commença
bientôt à regarder son mari comme un homme d'un esprit
très-médiocre et absolument dépourvu de goût , et ce jugement
suggéré tout doucement par la coterie , obtint pleinement
son approbation. Elle alla plus loin , elle crut son
mari susceptible d'un sentiment d'envie . Elle s'imagina
qu'il était jaloux de ses succès . Voyez , disait-elle ; s'ilme
donnera un éloge ! cependant le morceau que j'ai lu ce soir
én méritait; tout le monde le dit et lui seul se tait! Que
490 MERCURE DE FRANCE,
dis-je? au lieu de m'encourager , il cherche à me rebuter
par ses critiques ... On voit bien qu'il ne peut me pardonner
d'avoir les talens qu'il n'a pas . "
Telles étaient les réflexions de Mme de Bellezane , elles
revenaient presque tous les jours et chaque fois avec plus
d'amertume. Son amour-propre offensé lui fit mépriser
l'esprit et méconnaître le coeur de M. de Bellezane . Souvent
même elle éprouva des mouvemens d'impatience et de
haine contre lui. Elle s'en accusait auprès de Vallerose ,
mais celui-ci n'avait garde d'encourager ses scrupules . II
l'exhortait au contraire à ne pas se gêner avec un pareil
époux. Ses leçons furent suivies . Me de Bellezane s'éloigna
de son mari et si par hasard elle se trouvait seule un
moment avec lui dans la journée , elle lui parlait avec
sécheresse et une sorte d'aigreur.
M. de Bellezane crut qu'il était tems de chercher à arrêter
une révolution qui menaçait de changer entiérement le
caractère d'une femme autrefois si bonne et si réservée . Il
n'avait d'autre remède à employer que l'éloquence de la
raison unie à celle du sentiment, il résolut d'en faire usage .
Un jour , il entre dans le cabinet de sa femme . Elle était
assise devant un secrétaire . D'une main elle tenait une
plume et son autre main soutenait sa tête . Elle semblait
enfoncée dans une méditation profonde. M. de Bellezane
s'approche d'elle et fait assez de bruit pour être entendu .
Elle tourne la tête , elle aperçoit son mari et rougissant
d'impatience , elle cache avec précipitation le papier dépositaire
de ses sublimes pensées .- Je vous interromps , ma
chère amie , dit. M. de Bellezane avec beaucoup de dou-
Cela est vrai , Monsieur . - Désagréablement
peut- être ? - Très -désagréablement. - Vous étiez donc
occupée d'une chose bien importante ! Pour moi et non
pour vous. Nous avons des goûts si différens !-Du
moins je suis constant dans les miens . Ce que j'aimais il y
a trois ans je l'aime encore aujourd'hui. Etmoi , Monsieur
, ce que j'aime aujourd'hui je l'aimerai toute ma vie .
-Hélas ! pourquoi donc avez-vous cessé de m'aimer?
ceur. -
-
Vous voyez , Madame , que l'explication était fort bien
entamée . Elle eut lieu en effet , mais , à dire vrai , Mm de
Bellezane y mit fort peudu sien ; elle eut la franchise d'avouer
à son mari combien elle était offensée du déni de justice
dont il accablait ses talens ; mais M. de Bellezane ayant
aussitôt commencé à l'attaquer sur le genre même de ces
talens , à lui représenter tous les torts qu'ils lui donnaient
AOUT 1809 . 491
depuis quelque tems envers ses connaissances , envers ses
anciens amis et envers lui-même , elle ne crut pas devoir
entrer en discussion avec un homme incapable de comprendre
les bonnes raisons qu'elle aurait pu lui donner.
M. de Bellezane continua ; il peignit tous les désagrémens
qui attendent les femmes dans une carrière où les hommes
même en recueillent souvent de si amers ; il lui montra
qu'une femme ne pouvait guère se livrer aux lettres sans
négliger ses véritables devoirs ; en un mot il fit valoirtoutes
les raisons que vous connaissez contre l'état de femme de
lettres , sans que Mme de Bellezane lui répondit un seul
mot . Il mêla le sentiment au raisonnement sans en obtenir
davantage ; il rappela leur ancienne félicité , cette union
parfaite que rien n'avait troublée , tant que Mme de Bellezane
avait ignoré la manie du bel esprit. Enfin voyant ses
efforts inutiles , il se retira les larmes aux yeux.
Six mois plutôt il aurait pu réussir; mais les meilleurs
remèdes donnés trop tard ne font souvent qu'augmenter le
mal. A peine l'époux importun est-il sorti du cabinet que
Mm de Bellezane se lève ; elle se promène avec agitation ;
elle garde quelque tems le silence. Le dépit , la colère ,
sont les seuls sentimens qu'elle éprouve. Des larmes coulent
de ses yeux et ces mots entre-coupés sortent de sa
bouche : Quelle injustice ! ... quelle tyrannie ! ... Que je
suis malheureuse ! ... vouloir m'interdire le plaisir le plus
pur , le goût le plus innocent ! .... " Dans ce moment Vallerose
entre chez elle. Il n'a pas besoin de la questionner
pour connaître la cause de sa douleur . " Je suis condamnée
, lui dit- elle , à végéter dans l'ignorance et l'obscurité.
M. de Bellezane exige impérieusement que j'abandonne
mes occupations littéraires pour me livrer toute entière aux
détails minutieux d'un ménage ... -Et cela vous étonne !
répond Vallerose avec un souris moqueur. Vous voudriez
donc que M. de Bellezane fût le seul entre les maris à
souffrir sans murmurer la supériorité de sa femme ? Hélas !
ils se ressemblent tous ; mais que cela ne refroidisse pas
votre courage . Croyez-moi , Madame , donnez aux talens
que vous avez reçus de la nature tout leur brillant essor.
Faite pour la gloire , suivez la noble carrière ouverte devant
vous . Méprisez les éternels sermons de M. de Bellezane ;
* ou plutôt fiez-vous à moi et je vous réponds qu'il n'en fera
plus .-Eh comment le réduirez-vous au silence ? demanda
Mme de Bellezane , étonnée du ton d'assurance que prenait
son officieux ami . - Rien de plus simple , Madame , en
492 MERCURE DE FRANCE ,
mettant le public dans vos intérêts . Vous possédez un
recueil considérable de poésies délicieuses ; faites-les paraître .
M. de Bellezane sera bien hardi s'il ose désapprouver ce
que tout le monde admirera.- Vous croyez que mes ou
vrages seront bien accueillis du public ?-Si je le crois ?
j'en suis sûr. Vous seule pouvez en douter. Je vous réponds
du plus brillant succès , et vous savez que je suis connaisseur.-
Ah ! vous avez un goût exquis ! mais les critiques ...
- Ils vous éléveront jusqu'aux cieux. Je les crains un
peu cependant , et je voudrais garder l'anonyme .- Pur
enfantillage ! le public ne s'intéresse que médiocrement au
succès d'un ouvrage dont l'auteur veut rester absolument
inconnu .-Quoi ! vous voulez que je mette au frontispice
de mon livre , parAdèle de Bellezane ? je ne l'oserai jamais .
- Non , Madame , il faut piquer la curiosité , il faut vous
cacher et vous montrer à demi. Vous signerez Adèle
de B*** ; on vous devinera et vous ne vous serez point
nommée. C'est le moyen de contenter tout à la fois votre
modestie et votre amour-propre.
Mme de Bellezane n'a plus d'objections à faire. Les manuscrits
sont confiés à Vallerose qui les remet à son libraire ,
et bientôt ils vont paraître au grand jour.
Quelles craintes , quelles angoisses ! mais aussi quelles
espérances jusqu'à ce momentdécisif ! Me de Bellezane ne
dort plus . Tantôt elle se voit en butte aux critiques , tantôt
elle savoure les louanges ; elle s'enivre d'un encens qui
ne brûle pas encore. Elle repasse dans sa tête toutes ses
productions , elles les épluche vers par vers , et n'imagine
pas que de bonne foi on puisse les censurer. Elle y rencontre
mille passages qui doivent produire beaucoup d'effet
et ravir l'admiration des juges les plus sévères .
Vallerose ne la quitte presque plus. Il semble partager
toutes ses illusions , il dissipe toutes ses terreurs . Elle ne
voit , ne juge que par Vallerose . " Ah ! disait-elle , que
j'aurais été heureuse si j'avais eu un époux comme lui !
Enfin le Récueil est publié. Déjà même un critique en a
rendu compte . Vallerose apporte à Mme de Bellezane cette
feuille que les auteurs attendent avec autant de crainte que
d'impatience, lorsqu'elle doit fixer l'attention du public sur
leurs productions . Un cercle nombreux d'admirateurs est
rassemblé chez Mme de Bellezane , lorsque Vallerose entre
dans le salon. Elle le regarde avec inquiètude , elle n'ose
l'interroger ; mais bientôt il montre le journal et lit à haute
voix l'article qui contient son apothéose. L'auteur , que je
AOUT 1809 . 493
J
soupçonne être Vallerose lui-même , après l'énumération
de tous les titres que Mme de Bellezane avait acquis à la
reconnaissance des amateurs de la poésie , ajoutait avec
éloquence : Que l'on prétende maintenant frustrer les
femmes de cette gloire qui est la noble récompense du
génie ; qu'on ose dire désormais que la carrière des lettres
doit leur être fermée , que leurs ouvrages ne peuvent être
mis en parallèle avec ceux des hommes ! Mme Adelle de
B*** n'a qu'à se présenter, son recueil à la main , pour
réfuter ces détracteurs d'un sexe qui mérite autant nos
hommages par les grâces et la solidité de son esprit que
par les charmes dont la nature libérale a voulu le décorer. »
Cet article est lu , relu et commenté . On le trouve écrit
avec le goût le plus exquis , et tout le monde assure que le
critique est un juge excellent. Mme de Bellezane baisse les
yeux et dit avec une charmante ingénuité : Oui , je suis
contente de cet article ; mais j'ai un reproche à faire à celui
qui m'a jugée avec tant d'indulgence. Il n'existe point
d'ouvrages parfaits , et certainement les miens ne sont
point exempts de fautes ; j'aurais voulu qu'il les relevât...
Eh ! Madame , s'écrie Vallerose , il a fait ce qu'il a pu .
Soyez persuadée qu'il ne vous a fait aucune grâce . Pour
relever des fautes dans un ouvrage il faut en trouver. "
Tout le monde est de cet avis , et Mme de Bellezane finit
par se ranger à l'opinion générale .
Le seul personnage qui ne partage pas la joie de la
société , c'est M. de Bellezane. Retiré à l'écart , il souffre
de tout ce. qu'il voit , de tout ce qu'il entend. Il sent bien
que le moment n'est pas favorable pour ramener sa femme
à des sentimens plus modestes. La vanité satisfaite est difficile
à détromper. Mune de Bellezane voit l'air de tristesse
répandu sur les traits de son mari ; elle en jouit , elle l'attribue
à l'envie secrète dont elle le croit dévoré. Elle a la
malice de lui dire à haute voix : " Eh bien ! M. de Bellezane
, je crois que vous boudez ? on dirait que mes succès
vous contrarient : allez-vous encore me conseiller de renoncer
aux occupations littéraires ? » Bellezane jette sur sa
femme un regard où se peint une tendre pitié , et sort pour
cacher ses chagrins , pour songer aux moyens de guérir ,
s'il est possible , la funeste manie de sa femme.
Mme de Bellezane rentre dans son cabinet ; elle emporte
avec elle le journal chéri, qu'elle veut relire et commenter à
son aise . Un auteur lirait cent fois son éloge qu'il lui
paraîtrait encore nouveau. Elle s'approche de son secré494
MERCURE DE FRANCE ,
1
,
taire et voit une lettre cachetée à son adresse . La suscription
de la lettre est de la main de M. de Bellezane . Etonnée
, elle déchire l'enveloppe ; au lieu d'une lettre elle
aperçoit un autre journal beaucoup plus répandu que celui
qui renferme ses titres à la gloire . Elle l'ouvre , le parcourt
négligeamment et lit : Recueil de Poésies , par Madame
Adèle de B*** : 1 vol. in -8° ; prix , etc.... Elle s'arrête
elle n'ose lire cet article si important pour son amourpropre.
Un pressentiment sinistre la fait frissonner. Son
coeur palpite avec autant de violence que s'il eût été question
de la destinée de tout ce qu'elle a de plus cher au
monde. Enfin elle s'arme de résolution et lit ce qui suit :
« De la patience , lecteur ; voilà encore un recueil de poésies
et un recueil composé par une femme. Celle dont j'annonce
les ouvrages prétend à l'universalité : idylles , élégies ,
épîtres , fables , odes , épigrammes , son esprit se plie à
tout et sait prendre tous les tons . Vous n'en douterez plus
lorsque vous aurez lu l'Ode aux Muses et l'Epître à ma
Chalte , deux chefs -d'oeuvre de Mme Adèle de B***. Mais
avant d'entrer dans quelques détails sur le livre , je dois .
parler de la préface ; elle en vaut la peine . Mme de B***
fait l'apologie des femmes auteurs et d'une manière neuve
et piquante. Comme son érudition est très-profonde et
qu'elle connaît ses vieux auteurs , elle a lu dans un livré
aussi vieux que le Monde , pour me servir de son expression
, une historiette qui les hommes ont tort
prouve que
d'écrire et que de tems immémorial ce droit appartient
aux femmes exclusivement . S'il faut en croire son vieil
auteur , les hommes ne pensaient guère à la gloire littéraire .
Ils étaient tous guerriers , et ce n'est point au milieu des
camps qu'Apollon va chercher ses favoris . Sans cesse occnpés
du soin d'attaquer ou de se défendre , ils n'avaient ni le
goût des lettres , ni le loisir de les cultiver. Rentrés dans
leurs foyers , ils se reposaient en attendant de nouveaux
périls . Le désir d'acquérir la gloire militaire les suivait
jusque dans les bras de l'amour et du repos . Les femmes ,
tandis que ces Messieurs allaient cueillir des lauriers
ensanglantés , se trouvaient dans l'isolement et l'abandon .
Pour charmer les ennuis de leur solitude , elles inventèrent
la poésic . Leshommes trouvèrentcette invention charmante .
Quelques-uns d'entre eux , doués d'un esprit vaste , d'une
imagination brillante , voulurent imiter les femmes . Une
gloire nouvelle et durable s'offrit à leurs regards , ils déposèrent
leurs armes etl'on vit naître une foule de poëtes qui ,
AOUT 1809 . 495
par reconnaissance et pour attester qu'ils devaient au beau
sexe la découverte du plus beau des arts , placèrent sur le
Parnasse un choeur de neuf femmes qu'ils nommèrent les
Muses .
" N'est-il pas affreux , continue Mme de B*** , de vouloir
nous contester un droit si bien acquis et si bien prouvé ? "
Mm de B*** à raison ; tout le monde a le droit de faire
des livres , car tout le monde a le droit de se rendre
ridicule . Je suis trop galant pouurr dire qu'elle en abuse.
Son recueil commencé par des fables . Elle a craint
sans doute , d'être accusée de se traîner servilement sur
les traces de La Fontaine ; et l'on voit qu'elle a soigeusement
évité toute ressemblance avec cette homme inimitable.
Elle a pensé qu'il était absurde de faire parler les
animaux comme s'ils avaient de l'esprit et du sens commun;
et ses bêtes sont à peu près ce que Dieu les a
faites , au langage humain près qu'elles emploient , sans
doute , pour montrer ce qu'elles sont. Cependant je dois
faire ici un petit reproche à Mme de B*** ; sės bêtes n'ont
point d'esprit , ce qui est très -naturel ; mais elles ont
beaucoup de prétentions à l'esprit , ce qui n'est pas trop
dans la nature . "
Ici le critique rapportait de nombreux passages à l'appui
de sonjugement ; il parcourait de même tous les genres
dans lesquels Mme de B*** s'était exercée. " Pour les élégies,
disait-il , elle a supposé à ses lecteurs un grand fonds de
sensibilité , si elle a cru pouvoir les toucher en déplorant
la mort d'un petit chien et celle d'une perruche . » Il trouvait
dans ses épîtres en vers une familiarité digne de la prose.
Ses odes devaient être plus sublimes que celles de Pindare,
car on les comprenait encore moins . Je vous fais grâce des
citations ; mais vous me permettrez de transcrire dans son
entier la dernière page de l'article .
« Un douzaine d'épigrammes , disaitle critique,terminent
cejoli recueil. Des épigrammes , direz-vous! une femme
faire imprimer des épigrammes ! Ne concevons pas pour
cela une mauvaise opinion du caractère de l'auteur ; rien
de moins méchant que les siennes. Labonté de son coeura
mal servi la malice de son esprit. Je ne citerai que la
dernière de ces épigrammes innocentes , parce qu'elle m'a
paru la meilleure .
Savez-vous ce que fait Hortense
Dont chacun vante la raison?
Sur sa chaise , on croit qu'elle pense ;
496 MERCURE DE FRANCE ,
Elle a l'air grave d'un Caton.
Hortense pense-t-elle ? -Non .
-Eh bien ! dites-nous , que fait-elle ?
Dans quelque brochure nouvelle
D'un de nos auteurs en crédit
Cherche- t-elle en vain de l'esprit?
Non , l'esprit n'est pas sa marotte .
Des fleurs son pinceau délicat
Cherche-t-il sur la toile à peindre l'incarnat ?
Eh non , Monsieur ; elle tricote .
« Ah, Mlle Hortense , vous tricotez . Je vous en fais mon
compliment . Continuez , croyez-moi . Vous êtes une bonne
personne , une personne utile , et vos ouvrages , quand
même vous laisseriez échapper quelques mailles , vivront
encore plus long - tems que le recueil des poésies de
Mme Adèle de B*** . "
Si les femmes sont plus sensibles que les hommes , leur
susceptibilité doit être plus vive , leur amour-propre plus
irrascible. A la lecture de cette critique sévère mais juste ,
Mme de Bellezane est prête à s'évanouir ; ses nerfs sont
dans une contraction violente ; elle prend le journal , le déchire
et le foule aux pieds ; des larmes de colère s'échappent
de ses yeux. Quel libelle infâme ! dit-elle , quel horrible
satyre ! quel mal ai-je fait à cet homme , et pourquoi me
déchire-t-il ainsi ? Comment se nomme-t-il ? c'est un
scélérat , un monstre . Ah ! si j'étais un homme , il paierait
cher les sarcasmes qu'il a l'audace de lancer contre
moi. Il faut que je lui réponde ..... »
A ces mots , elle se met à son secrétaire ; elle s'arme
d'une plume ; mais son émotion est si violente que sa
main refuse d'écrire et sa tête de penser. Elle sent son
impuissance , et sa colère en redouble encore. « Je suis
perdue ! dit-elle , déshonorée ! Comment oserai-je me présenter
en public ? toutes les femmes me montreront au
doigt parce qu'il plaît à un misérable libelliste de m'outrager
! .... Quoi ! personne pour me venger ! personne! ....
M. de Bellezane .... Ah ! quelle indignité ! quelle noirceur!
c'est lui qui se fait un plaisir barbare de m'envoyer cet
abominable journal ! au lieu de me protéger , il se range
du parti de mes ennemis : il jouit de ma honte ; et cet
homme est mon mari ! ..... Non , non , je ne le reconnais
plus ; c'est un lâche , il n'est plus rien pour moi. "
Ces funestes pensées la poursuivent toute la nuit et
l'empêchent
1
AOUT 1809. 497
DEPT
P'empêchent de fermer l'oeil. Le lendemain , une ficture 5
assez forte la retient dans son lit. Elle ne veut voir percen
sonne . M. de Bellezane s'informe souvent de ses nouvelles
mais il est assez discret pour ne point solliciter l'entrée de
son appartement; il attend que l'orage soit calmé . Vallerose
savait mieux que personne à quoi s'en tenir sur la maladie
de Mme de Bellezane ; mais il n'en affecta pas moins le zèle
le plus inquiet. Il s'était aperçu depuis long-tems du faible
qu'elle avait pour lui; il se promettait bien d'en profiter ,
mais ilpensait trop solidement pour vouloir s'en tenir à une
intrigue amoureuse . La sévérité de goût et de principes que
montrait M. de Bellezane lui donnait beau jeu. Il espérait
qu'en flattant la manie de sa femme , en l'encourageant à
braver son mari , il viendrait à bout de les séparer et de
s'établir en maître dans la maison que M. de Bellezane
aurait abandonnée. Les ridicules et les torts que Mme de
Bellezane se donnait dans le monde et auprès de ses
anciens amis le servaient en la lui livrant. Tout cela le
menait à son but; et comme il ne négligeait rien pour y
arriver , il lui écrivit la lettre suivante :
« Je me suis présenté deux fois chez vous , Madame , et
je n'ai pas eu le bonheur de vous voir. Vous êtes malade ,
m'a-t-on dit. Serait-ce l'infâme critique du journal de ***
qui aurait produit sur vous cet effet ? Je l'ai lue cette horrible
satire , et j'ai voulu d'abord en immoler l'auteur;
mais bientôt j'ai senti que ma fureur honorait beaucoup
trop ce libelliste qui joint l'ignorance à la méchanceté , et
je lui ai voué le plus souverain mépris . Ah! Madame ,
que ne suis -je auprès de vous pour partager et pour adoucir
vos chagrins .... Mais non , je vous fais injure , et votre
amour-propre ne doit point être blessé par un écrit aussi
méprisable. Quel auteur n'a pas trouvé ses Zoiles ? Ce sont
des insectes qui s'attachent aux talens pour empoisonner
les lauriers que recueillent les grands hommes. Racine
n'a-t-il pas été déchiré dans les journaux de son tems , et
sifflé au théâtre ? Voltaire n'a-t-il pas ses Frérons ? La critique
la plus amère ne m'a-t-elle pas abreuvé de son fiel ?
on ne marche à la gloire que sur des épines. Ce n'est pas
dans le présent que le génie doît chercher des jugés désintéressés
. La postérité nous dédommage toujours de l'injustice
de notre siècle. La postérité , Madame , la postérité;
voilà le seul juge sans passion ; elle rejette les arrêts dictés
par l'envie .
› Ne vous découragez pas , vous donneriez trop beau jeu
li
498 MERCURE DE FRANCE ,
àvos ennemis. Avec autant de talent on doit en avoir un
grand nombre; mais celui de vos admirateurs est immense .
Vous n'avez pas d'idée du succès qu'obtient votre divin
recueil. Voilà quatre jours qu'il est publié , il faudra bientôt
préparer une nouvelle édition. Je crois qu'il ne serait pas
mal d'y joindre une jolie gravure et de la faire tirer tout
entière sur papier vélin. Un aussi joli ouvrage ne peut être
trop soigné.
» Je vous prie en grâce , Madame , de ne pas me rendre
le plus malheureux des hommes en me privant de votre
présence et du bonheur de vous assurer de vive voix des
sentimens ..... respectueux avec lesquels , etc. , etc.
( La suite au Numéro prochain . )
VARIÉTÉS .
CHRONIQUE DE PARIS.
JAMAIS les astres n'ont donné un démenti plus formel
aux constitutions australes et boréales de M. de la Marck .
Ce savant botaniste , qui aura bien de la peine à se faire
en astrologie une aussi belle réputation que dans les sciences
réelles nous avait annoncé que , conformément à la
disposition générale des points lunaires , notre été serait
chaud et orageux; que les chaleurs s'amasseraient graduellement
dans le mois de juillet et nous accableraient de tout
leur poids dans le mois d'août. Eh bien ! la lune n'a tenu
aucune de ses promesses ; et depuis les derniers jours d'avril
, les dames sont réduites à s'envelopper dans leurs
cachemires , et les hommes à se serrer dans leurs spencers .
La canicule elle-même s'est dépouillée de toutes ses ardeurs
, et les ordonnances de police sur les baigneurs sont
devenues des précautions inutiles . M. de la Marck nous
avait promis , pour le 15 d'août , un jour pur et serein ,
une matinée claire et sans nuage ; et lejour a été sombre et
nébuleux , la matinée chargée de vapeurs et de brouillards .
Cette humeur triste et chagrine de l'atmosphère a un peu
obscurci l'éclat des fêtes qu'on avait préparées. Mais vers
le soir , le ciel s'étant réconcilié avec la terre , la foule empressée
ne s'en est pas moins porté vers les lieux qui
offraient quelque attrait à sa curiosité .
Le lundi 14 , tous les théâtres ont été ouverts gratuitement
au public. L'Opéra a donné la Vestale ; les Français
AOUT 1809 . 499
Rhadamiste et Zénobie , spectacle un peu grave pour une
semblable occasion , mais qu'on a égayé en y joignant les
Fourberies de Scapin. L'Opéra-comique a joué Stratonice
et la belle Arsène ; l'Odéon , le Menuisier de Livonie ,
l'Epreuve nouvelle et les Précieuses ridicules ; le Vaudeville
, l'Intendant , Frosine et le Procès du Fandango. Les
Variétés ont signalé leur gaîté accoutumée en donnant le
Retour d'un Acteur , le Sourd , et le fameux départ deM. du
Mollet pour S. - Malo . Mais nul théâtre n'a traité ses auditeurs
avec plus de largesse que l'Ambigu-comique ; on y a
vu le Siége du clocher, la Forêt noire et la Bête du Gévaudan
. La Gaîté s'est contentée de la Tête de bronze et de la
Famille des Jobards . Mais la Tête de bronze vaut seule les
meilleures têtes du mélodrame .
Dans le même tems , le palais du Sénat offrait une fête
somptueuse et magnifique. Une foule immense occupait les
jardins. L'air retentissait des sons harmonieux d'un excellent
et nombreux orchestre . Des dames élégamment parées
étaient assises autour du parterre et rivalisaient avec les
fleurs qui en font l'ornement. A cinq heures , les plus célèbres
voltigeurs de Tivoli se sont élancés dans les airs et
ont étonné tous les spectateurs par la force, la souplesse ,
l'élégance et la variété de leurs exercices. Madame Forioso
a fait l'ascension la plus hardie sur une corde tendue à
une hauteur extraordinaire , et a paru se jouer au milieu
des tourbillons de feux qu'on avait allumés autour d'elle .
Le palais , les jardins ont été illuminés avec la plus rare
magnificence , et le feu d'artifice qu'on a tiré à huit heures
a donné la plus brillante idée des talens de nos artistes pyrotechniques
.
Les fêtes du 15 ont été beaucoup plus riches encore . Les
courses sur l'eau , les courses de bague , les exercices d'équitation
, les jeux de tous les genres se sont succédés sans
interruption . Les fameux danseurs de corde , Godeau et la
légère madame Sacqui se sont surpassés par la grâce , la
hardiesse et l'audace de leurs jeux brillans. On les eût dit
engendrés dans les airs et nés parmi les sylphes.
Ahuit heures , un orchestre immense , composé des plus
habiles artistes de Paris , a exécuté sur la terrasse du Palais
un concert magnifique, dans lequel on a sur-tout remarqué.
l'Ouverture d'Iphygénie , l'air des Sauvages de Rameau, le
Pas des Scythes dans la Sémiramis de M. Catel , et enfin le
Vivat, qui a excité des applaudissemens universels .
Les feux d'artifice ont duré plusieurs heures . Le dernier
Ii a
500 MERCURE DE FRANCE ,
۱
était sur - tout d'une magnificence rare et de l'effet le plus
imposant. En un instant toutes les grandes allées des
Champs - Elysées se sont trouvées éclairées d'une manière
magique , et s'il était permis d'imiter les hyperboles de
Voiture dans une circonstance à peu près semblable , je
dirais qu'il semblait que toutes les branches et les troncs
> d'arbres fussent convertis en fusée , que toutes les étoiles
» du ciel tombassent , et que la sphère du feu eût voulu
>> prendre la place de la moyenne région de l'air » (1) .
Tandis que les miracles de la pyrotechnie brillaient dans
les airs , l'eau se réunissait au feu pour accroître les plaisirs
de cette belle journée. Les flots du canal de l'Ourcq , portés
à la fontaine des Innocents , en sont sortis en cascades
argentées ; les quatre faces vomissaient des torrens d'eau
brillante et limpide qui se précipitaient en nappes écumeuses
dans le vaste bassin qu'on leur a préparé. Les feux
des illuminations se répétaient dans ce miroir naturel , où
elles produisaient un effet magique .
Rien n'était plus riche, nonplus, que les illuminations des
Tuileries , des places , des édifices publics et de plusieurs
maisons particulières. Les rues étaient couvertes d'une population
immense occupée d'admirer ces nombreuses merveilles
. Nul désordre au milieu de ces fêtes ; un peuple
gai , vif, aimable , animé d'un sentiment unique , celui du
plaisir et de la joie.
-Tous nos théâtres ont repris leur activité ordinaire :
l'Opéra- Comique a fait sa rentrée dimanche dernier ; son
auditoire était nombreux et choisi. La salle est réparée et enrichie
d'ornemens frais et nouveaux. L'ouverture du théâtre
est d'une forme circulaire plus agréable que l'ancienne. Les
loges d'avant-scène sont refaites; celle de l'Empereur est
plus élevée , d'un proportion plus noble , d'une étendue et
d'une formeplus dignes de la Majesté Impériale .Les balcons
ont reçu une disposition différente et plus commode. Le
fond du décor est bleu , les colonnes en marbre jaune de
Sienne; les chapiteaux sont dorés ; un nouveau lustre répand
une lumière plus vive que le précédent , des draperies
chargées de franges d'or ornent le devant des loges ; mais
quelques-unes de ces draperies sont d'un dessin lourd et de
peu d'effet. On a donné pour l'ouverture de la salle Lucile
et mademoiselle de Guise ; les deux pièces ont été très-bien
jouées , et les acteurs accueillis avec beaucoup de faveur.
Onnous promet à ce théâtre des nouveautés prochaines et
(1) Voiture. Lettre au cardinal de la Vallette .
AOUT 1809. 501
nombreuses : les spectacles n'ont d'ailleurs offert rien d'intéressant
depuis huit jours .
,
-Depuis quele Mercure de France a annoncé qu'on avait
changé le nom de quelques rues , il s'est élevé de graves
discussions à ce sujet dans quelques journaux. M. de St.-
Aubin , si célèbre autrefois par ses plaidoyers en faveur des
rentiers se déclare pour les vieux noms ; il ne veut pas
même qu'on touche aux titres antiques des rues de laTruanderie
, du Pet-au-Diable , de la Fosse-aux-Chiens , de Tire-
Boudin, de la .Truie-qui-file , etc. Il prétend que ces innovations
jettent le trouble et la confusion dans latopographie
parisienne , déroutent les cochers , les commissionnaires ,
et rendent les naturels étrangers au sein même de leur patrie
. D'autres veulent au contraire qu'on fasse disparaître
tous ces noms incivils , qui rappellent notre grossièreté
native , et choquent la délicatesse de nos moeurs;ils déclarent
la guerre au paradis, àl'enfer, et invoquent l'autorité publique
contre les mauvais garçons , les mauvaises paroles ,
les marmousets , les chiens , les chats , les ours , le coqhéron,
le renard , le mouton , les singes , les moineаих ,
le cygne, le pélican , les marionnettes et le pied de boeuf.
Ils n'épargnent pas même les bons enfans , lafemme sans
tête, les martyrs , les deux hermites et le reposoir. Ils demandent
enfin une révolution générale dans l'intérieur de
Paris : ils ne font grâce qu'au grand hurleur et à Geoffroyl'Asnier
, en honneur des grands hommes à qui ces noms
pourraient convenir. De si importantes discusssions ne
sauraient manquer de fixer l'attention des magistrats de
police.
Comme le sceptre de la mode s'étend sur tout , nous
avons aussi nos maladies à la mode. Celles qui sont le plus
en vogue sontles maux de nerfs . C'est au spectacle , dans
lesbals , àtable et dans les fêtes de nuit qu'on va les prendre
: c'est à Tivoli qu'on se rend pour les guérir ; non pas à
ce Tivoli si renommé par ses jardins , ses bosquets , ses
danses , ses feux d'artifices , etc. , mais au Tivoli médical ,
à ce Tivoli où l'on administre des douches et des bains
d'eaux sulfureuses et minérales . Là , vous voyez tous les
matins une foule de jeunes impotens , de jolies femmes
vieilles dans leur printems , le corps affaibli , le teint pâle et .
décoloré , les jambes tremblantes . Elles arrivent , des mains
officieuses les déchargent du poids de leurs habits ; elles
entrent dans la piscine merveilleuse et quelques heures
après , rajeunies tout-à-coup , elles sortent , elles marchent ,
elles volent en quelque sorte ; et le soir elles vont reprendre
,
502 MERCURE DE FRANCE ,
dans les plaisirs et les fêtes de nouvelles provisions pour les
douches et les bains . SALGUES .
La distribution des prix entre les élèves des Lycées de
Paris s'est faite le 16 août avec une solennité nouvelle et
extraordinaire. Le grand-maître de l'Université impériale a
présidé à cette cérémonie ; on y a vu pour la première fois
la réunion des premiers officiers de l'Université revêtus des
costumes prescrits. Après un discours de M. Castel , professeur
du Lycée impérial , sur l'objet de cette fête littéraire
, M. le grand-maître a fait aux élèves une harangue
courte, mais éloquente , sur la dignité des lettres et lagloire
qu'elles procurent. Le lycée Napoléon est celui qui a remporté
le plus grand nombre de prix.
22019911
SPECTACLES : Théâtre de l'Opéra Buffa. - On s'est
pressé , on s'est foulé , entassé à la première représen
tation des Nozze di Dorina ; loges et places étaient vivement
disputées , entrées de faveur supprimées , billets
gratis assurés ; la réunion était brillante, malgré la saison
et assez attentive , malgré une excessive chaleur. Pour ma
part, je ne fus distrait que par une conversation que j'essaierai
de retracer au lecteur.
,
Monsieur, disait mon voisin , qu'à son costume assez
bouffon je reconnus pour un des plus anciens champions
de la musique italienne ; faites attention , je vous prie , à ce
que vous allez entendre : je connais mes auteurs , j'ai la
mémoire fidèle ; j'ai entendu cet opéra , en 1791 , exécuté
par une troupe telle qu'on n'en verra plus . Ce n'est point ici
du papillottage à la mode , c'est du sentiment , de l'expression
, de la vérité; c'est un chef-d'oeuvre , et c'est celui de
son auteur , de Sarti , que l'Italie regarde comme un des
héritiers'les plus purs de la grande école. Ecoutez avec attention
, je vous en prie....
Cette harangue préparatoire , mon vieux voisin ne me
faisait pas l'honneur de me l'adresser; mais il parlait à un
/ jeune homme d'une tournure vive et spirituelle , qui fredonnait
en l'écoutant , et semblait répondre par un signe
de tête : Monsieur , nous verrons bien. 1
L'ouverture commence. Ecoutez , écoutez! s'écrie le vieil-
Iard qui nous empêchait d'entendre ; que ce motif est heureux!
que ces transitions sont agréables ! que ces instru
mens à vent sont bien employés ! Suivez , suivez cette
période ..... Saisissez-vous ce trait de basson embelli par
Ozi... Eh bien ! que vous disais-je de Sarti? Est-ce-là une
AOUT 1809. 503
ouverture? Entendez-vous les applaudissemens ? ..... J'applaudissais
en effet en toute confiance. J'applaudis aussi ,
dit le jeune homme , et de grand coeur ; mais je suis
forcé de vous dire que cette ouverture n'est pas de Sarti ,
elle est de Paër.... Vous m'étonnez , dit le vieillard ; j'aurais
juré avoir entendu cette ouverture il y a vingt ans , et
notre homme un peu confus fit peu d'attention à l'introduction
, qui par parenthèse est un morceau excellent de
Sarti.
Tarulli chante son air , Son le donne tutte quante ; et
notre connaisseur est assez embarrassé de concilier la gravité
du motif et la solennité du chanteur avec le sens des
paroles : il allaitpresqu'accuserSarti, quand le jeunehomme
le console et l'appaise un peu , en lui apprenant que l'air
était de Mosca . Au piquant quatuor Dorina, mia cara !
voilà notre homme remis en pays de connaissance : il croit
dès-lors qu'il doit reconnaitre aussi le duo Son tenero agneletto
. Voilà voilà Sarti ! dit-il avec chaleur; je le reconnais.
Bon ! coupe originale , motifheureux , excellente distribution
d'orchestre! Ge duo était chanté par la Galli et
Mandini , A merveille ! délicieux. Bis , bis ... Un moment ,
dit alors le jeune amateur , permettez-moi de vous assurer
que ce joli duo est de Paër; suum cuique. Il n'y a ici que
l'affiche qui ait tort ; mais le joli air Come un agnello , dont
le mouvement et le motif ont tant d'originalité , est de
Sarti , et il est bien conservé : quant au Final , soyez tranquille
, on y aura sans doute changé peu de chose.Le vieillard
sourit avecun peu d'amertume; il commençait à se défier
de la fidélité de sa mémoire...
Au second acte, nous entendons un duo délicieux , Se
fidelmi sei mio ben. Mm Barelli et Garcia le chantent avec
beaucoup de goût et de méthode. On le fait répéter....
Pour cette fois , s'écrie le vieillard , vous conviendrez bien
que ce duo ... Est charmant, répond le jeune amateur ; mais
il est de Farinelli : on l'a déjà entendu dans le Convito .
Par exemple , continue quelque tems après le vieux conpaisseur,
vous ne direz pas que je n'aie pas entendu le duo
de l'Echo . Il est possible que vous en ayez entendu un
autre ; mais celui-ci est de Mosca , de ce musicien, qui , au
forté-piano , tient la partition.... La partition ! il la tient
done pour ne pas la suivre .-Apparemment , et voyez encore
cet excellent morceau , ce quatuor du Collin -Maillard.
Il est aussi de lui . -Le vieillard ne revenait pas de la fécondité
de M. Mosca. Mais en voici bien d'une autre . Au
moment où les époux font la paix et s'embrassent , il se
504 MERCURE DE FRANCE ,
rappelle la brillante polonaise de Viotti , que Viganoni et
Garat ont si bien mise à la mode , Che Gioia, che contento .
Attention , attention ! dit-il; Garcia chante et fait entendre
un air de sa façon , dont , sans reproche , la mode ne s'établira
pas aussi vite.Le vieillard commençait à n'y plus tenir.
Enfin, dit-il, nous voici dans la forêt; c'est ici que la
Galli chantait un air admirable de situation et d'expres
sion... Quoi ! pas de récitatif...Voyons l'air : Sventurata !
Bon ! c'était le début.... Le vieillard se taisait à peine que
M. Barelli attaque avec vivacité le plus brillant air de bravoure
que Cimarosa ait pu composer. S'il avait connu la
Catalani et ses prodiges , cet air lui eût été sans doute dédié .
Mme Barelli y lutte à la fois contre toutes les puissances de
l'orchestre ; elle prodigne les traits , les roulades ; elle
étonne par sa justesse exquise et par son étonnante légèreté :
mais le viellard désappointé restait froid. Pour comble de
malheurs , on lui supprime le beau cantabile qui précédait
le triodans le final. Furieux de ne reconnaître rien de ce qui
l'avaitautrefois charmé, plus furieuxde s'être souventtrompé
enprétendant le reconnaîtreyilsort après le second acte, et
perd ainsi maladroitement le plus beau morceau de l'ouvrage
, l'excellent trio pour lequel on avait fait un dernier
acte de deux scènes . W
ود
Vous avez cruellement désoléce connaisseur , dis-je alors
au jeune homme en me rapprochant de lui ; le voilà bien
désenchanté. J'étais prévenu , me répondit-il; un véri
table connaisseur pourrait être lui-même abuse on a eit
peut-être ses raisons pour défigurer ainsi un ouvrage qui
avait le rare mérite de l'unité de style ; mais MM. tels et
tels ont tort de permettre qu'on exécute leurs oeuvres pendant
que l'affiche prodetcelles de Sarti , en avertissant que
ce compositeur est alèbre. C'est prendre un engagement
qui m'alarme pour leur modestie et leur talent, que je crois
inséparables : aussi quoiqu'en général les morceaux ajoutés
soient bons ; vous le voyez , Kouvrage produit peu d'effets
Mme Barelli a chanté délicieusement; mais sa voix , si ellé
a l'étendue , n'a pas toutela qualité nécessaire à ce rôle . II
fandrait pour une telle musique et plus de voix et une
plus grande méthodes et dans l'ensemble de l'exécution
plus de nuances , plus de variétés , quelquefois un mouvel
ment plus vif': c'estvoqu'il faut attendre aux représenta
tious suivantes.
2,
Je retournai en effet à la à la 3º, à la 4º représen
tations; tout a été beaucoup mieux mais je n'ai retrouvé
ni monjeune ni mon vieux voisin de la première.
AOUT 1809. 505
POLITIQUE.
t
L'EMPEREUR est encore absent : son génie veille au
conseil présidé par le prince qu'il honore de sa confiance ,
dans le cabinet des ministres , dans le sein du Sénat. Rien
d'officiel n'avait été publié relativement aux affaires de
l'Escaut , les mesures étaient prises avec activité , et les
ordres expédiés en silence ; enfin le 14 , une communication
solennelle a été faite par S. A. S. le prince archi-chancelier
au Sénat extraordinairement assemblé ; S. A. était accom
pagnée de S. Ex. le ministre de la guerre , LL. AA. SS . le
prince archi-trésorier , le prince vice-grand-électeur , et
S. Ex. le ministre de la police générale , chargé en ce moment
du porte-feuille de l'intérieur , assistaient à cette
séance.
Dans un discours concis , le prince archi-chancelier a
annoncé au Sénat que le ministre de la guerre allait lui
donner communication de son compte rendu au conseil ;,
que les mesures déjà prises par les ministres de la guerre ,
de l'intérieur et de la police avaient reçu l'approbation de
S. M.; que S. M. en avait encore prescrit d'autres ; et que
les résolutions du Sénat devaient dans cette circonstance
porter au prince l'expression des sentimens de son peuple
et éclairer les sujets de S. M. sur la constante sollicitude
duMonarque. :
Voici en quels termes le prince a terminé ce discours
řemarquable par sa noble simplicité , le caractère de sagesse
et de dignité qui y est empreint , et l'élégante clarté d'ex
pression qui est le cachet particulier du style de son illustre
auteur .
< Vous apprécierez , Messieurs , combien il importe å la nation de
repousserpar les seuls moyens que nous avons sous la main, l'ennemi
qui ose la menacer. Cet ennemi aurait obtenu une sorte de succès , si ,
par une diversion téméraire , il parvenait à faire reculer nos drapeaux
des limites où la victoire les a placés . Qu'il sache que de vains efforts
ne sauraient interrompre le cours des destinées de la France ! qu'au
moment même où nos armées couvrent l'Europe , une population
foute guerrière n'attend que le premier signal , pour offrir à la patrię
de nouveaux soldats .
• Ainsi , Messieurs , la fureur des Anglais nous avertit sans cesse
de nos ressources , chaque tentative de leur part développe et confirme
les sentimens réciproques de confiance et d'amour qui unissent le
prince et la nation . Je suis bien certain , Messieurs , que , dans cette
conjoncture , le Sénat s'empressera de justifier par son opinion , l'opi506
MERCURE DE FRANCE ,
nion publique déjà si favorablement disposée , et donnera un nouveau
témoignage de son dévouement pour la personne sacrée de notie
auguste souverain , et pour la gloire du nom Français. »
S. Exc. M. le comte d'Hunebourg , ministre de la guerre , a fait
ensuite lecture du compte rendu annoncé dans le discours du prince
archi- chancelier : cette pièce est trop intéressante et trop historique
pour que nous en puissions rien omettre.
« Lorsque les inmenses préparatifs de guerre de la part de l'Autriche
appelèrent l'Empereur en Allemagne , S. M. n'eut pas besoin
pour combattre de nouveaux ennemis de retirer ses troupes de l'Espagne;
celles qu'elle avait sagement conservées en Allemagne ,jointes
àune partie des nouvelles levées qui furent ordonnées à cette époque ,
et aux troupes de la Confédération du Rhin, ont suffi pour vaincre
l'Autriche dans des batailles mémorables , et pour amener cette puissance
à chercher son salut dans un armistice qu'elle a demandé, et
dans les espérances de paix que cet armistice a fait naître
>>Avant de quitter la France, l'Empereur,dont la sollicitude paternelle
pour ses sujets sait tout prévoir , organisa diverses réserves sur
plusieurs points de son Empire. S. M. les disposa de telle sorte que le
territoire français ne pût être insulté , et qu'une partie des nouvelles
levées exercées pendant plusieurs mois jointes à de vieilles troupes.se
portassent avec rapidité sur les points de l'Empire qui pourraient être
menacés.
Mais à peine la nouvelle de l'armistice accordé par l'Empereur à
'Autriche était-elle parvenue à Londres , que l'Angleterre qui y préparait
une expédition considérable , destinée sans doute à augmenter
ses forces en Portugal et en Espagne , et à réparer les pertes qu'elle
venait d'essuyer , se détermina brusquement à jeter cette expédition ,
non sur le territoire français qu'elle n'a pas osé attaquer , mais sur le
territoire hollandais , où la lácheté , et peut-être la trahison d'un chef
étranger à cette nation et à la nôtre lui réservaient un succès momentané
qui sans cela eût été pour ainsi dire impossible.

de s'opposer
On ne peut douter que l'Angleterre n'ait eu pour principal but
sopposerparune diversion , à la paix continentale qu'elle redoute
et qu'elle empêche depuis si long- tems , et d'essayer de détruire nos
établissemens maritimes à Anvers , notre flotte de l'Escaut , et la
marine de nos alliés .
» Le 29 juillet , l'expédition anglaise parut devant les îles de Walcheren
et de Cadzan; ses troupes de débarquement après avoir essuyé
une grande perte de la part d'une de nos brigades , en descendant au
nord de Walcheren , se rendirent maîtresses de Middelbourg et de
Tervère qui se défendit pendant trente heures, et bientôt après de
l'ile de sud Beveland , où l'important fort de Batz fut abandonné trois
heures avant que les ennemisyparussent.
ג Dèsque cettenouvelle parvintàmaconnaissance, je m'empressai
d'expédier , en conformité de ce qu'avait prescrit l'Empereur avant
sondépart , tous les ordres nécessaires , pour faire arriver rapidement
des renforts sur les points menacés par l'ennemi ; en moins de trois
jours, plus de vingt mille hommes, sous les ordres du général sénateur
Rampon, se trouvaient en ligne sur la partie de l'Escaut qui sépare la
Hollande de l'Empire français , pendant que le général sénateur Ste
AOUT 1809 . 507
Suzanne était à Boulogne vainement menacé et en mesure de repousser
les ennemis .
Depuis , ces forces se sont accrues , et s'accroissent journellement.
La garnison de Flessingue se porta en avant de cette place ; elle en
défendit les approchés qu'elle défend encore ; elle reçut plusieurs mille
hommes de renfort , qui traversèrent audacieusement l'Escaut à la vue
de l'ennemi , et même à travers ses bâtimens arinés , sans qu'il pût
s'opposer à leur passage.
> La batterie impériale de l'ile de Cadzan , celle de Napoléon , ont
foudroyé les vaisseaux anglais qui avaient osé tenter de franchir le
passage de l'Escaut , entre Flessingue et Breskens , et ont forcé l'ennemi
de respecter ce passage et d'en chercher un autre du côté de la
Zélande.
>> Les forts de Lillo et de Lieskenshoeck , qui croisent leurs feux
sur l'Escaut en avant d'Anvers , défendent les approches du port et
des chantiers de cette place importante , qui depuis si long-tems excite
lajalousie des Anglais. L'armement de ces forts a été augmenté , ainsi
que leurs moyens de résistance .
> L'avant-garde de l'armée du Nord est maintenant réunie sur
l'Escaut ; elle présente déjà des forces considérables , et qui surpassent
même en nombre celles qu'on suppose à l'ennemi. Nos troupes se
lient, du côté de Berg- op-Zoom , au corps d'armée que commande
S. M. le roi de Hollande en personne , tandis que lagauche seprolonge
le long de l'Escaut , depuis Anvers jusques ety compris l'ile de Cadzan,
et couvrent ainsi notre frontière du Nord. Les Anglais n'ont point
encoremis le pied sur le sol français.
> Mais de nouveaux convois de bâtimens venant des ports d'Angleterre
, annoncent que l'ennemi rassemble dans l'Escaut oriental toutes
les forces qu'il a pu ramasser , pour vaincre par son opiniâtreté et par
de nouveaux efforts , les obstacles qui l'ont tenu en échec dans les
iles de la Zélande .
On pourrait se demander ce que les Anglais espèrent obtenir de
leurs efforts ? Prendront-ils Flessingue? cette place est dans un bon
état de défense; s'empareront-ils de l'escadre ?
Les ddiisspositions habilement
exécutées par l'amiral qui commande la flotte, lui ont permis de
prendreune position devant Anvers, qui réunit les moyens de la terre
etde lamerpour la défense de cette place ; mais si les Anglais avaient
des succès , ils pourraient retarder la paix , violer notre territoire , et
nuire essentiellement à nos alliés , dont la cause est la nôtre .
> S. M. l'Empereur et Roi est persuadée qu'après avoir fait respecter
ses armes dans toutes les parties du Monde , les Français ne se
laisseront pas insulter chez eux , pendant son absence, par 25 ou 30,000
Anglais.
«
Dans cette circonstance , l'Empereur a confié à M. le maréchal
prince de Ponte- Corvo le commandement de la nouvelle armée du
Nord; et elle en a confié celui de deux corps d'observation qui se
forment en ce moment à Vesel et à Lille au maréchal duc de Valmy
et au maréchal duc de Conégliano .
«
Cette situation des choses intéresse de trop près l'honneur national
pour ne pas imposer l'obligation de requérir et d'appeler momentanément
dans les rangs de l'armée du Nord de nombreux corps de
508 MERCURE DE FRANCE,
grenadiers et de chasseurs de la garde nationale de quelques départe
mens , pour concourir à repousser loin du territoire français et à
chasser de la Hollande les bandes ennemies .
D Plusieurs départemens sont naturellement appelés à prendre part
à cette expédition, quoiqueles plus rapprochés de la frontière , tels que
les départemens du Nord , du Pas-de- Calais et de la Lys , aient semblé
réclamer pour eux seuls cet honneur, si l'on en juge par l'extrême
empressement qu'ils ont mis à organiser les cohortes de leur gardes
nationales , et à les transporter sur la frontière menacée.
› Le département du Nord a déjà envoyé sur l'Escaut plusieurs
mille grenadiers et chasseurs de sa garde nationale, et des compagnies
de canonniers volontaires qui jadis défendirent si glorieusement la
place de Lille contre les efforts impuissans de l'ennemi . Il en est de
même du département du Pas-de- Calais et de celui de la Lys .
«
L'ennemi fréinira sans doute lorsqu'il verra tant de forces accou
rues de divers points de l'Empire , prêtes à le combattre avec acharnement
, et à l'envelopper s'il osait mettre le pied sur le territoire
français ; l'élan de la nation entière contre son éternel ennemi ôtera
sans doute pour toujours aux Anglais l'espérance de réussir dans de
pareilles entreprises , et inettra peut-être un frein à leur haine contre
lepeuple français , par l'impossibilité de jamais la satisfaire .
Le Sénat a sur-le-champ nommé une commission composée
des sénateurs comtes Lacépède , Serrurier , Germain-
Garnier , président annuel , Laplace et Fouché , et leur a
demandé le plus prompt rapport sur les communications
qu'il venait d'entendre.
Le lendemain 15 , sur le rapport de cette commission ,
le Sénat a voté une adresse à S. M. dans laquelle il exprime
les sentimens partagés par tous les Français .
Votre majesté, Sire, y est-il dit(les braves de l'intérieur
de votre Empire vous en conjurent) votre majesté n'éloi
gnera des rives du Danube ni de celles du Tage aucune de
ces légions invincibles qui ont eu si souvent l'honneur de
combattre et de vaincre sous ses yeux , et rien ne retardera
le moment si désiré par vous où l'olivé de la paix s'élèvera
au-dessus de vos aigles triomphantes ; partout où ily
aura des Français , ily aura une armée : les bras ne manqueront
pas pour lancer la foudre , et des chefs expérimentés
guideront le courage de nos braves gardes nationales
: des généraux illustres marcheront à leur tête ; sept
sénateurs partagent cet honneur. La milice hollandaise relève
avec fierté les antiques bannières qui rappellent les
hauts faits des Bataves; et celui de vos augustes frères qui
règne sur eux est à leur tête. Bientôt les Anglais seront repoussés
sur leurs vaisseaux.
Les débris de leurs armes , Sire , seront les trophées dont
le peuple français ornera les nombreux arcs de triomphe
AOUT 1809 . 50g
que la reconnaissance va élever sur la route triomphale du
plus grand des capitaines , et du monarque le plus chéri
revenant des champs de l'Autriche à la tête de ses immortelles
armées , et faisant proclamer par la victoire la paix
du continent .
Aces sentimens qui expriment si bien ceux de la nation
toute entière, il est intéressant de joindre un tableau rapide
du dévouement , du courage et de l'ensemble avec lequel
s'exécutent les ordres mimstériels pour la défense du territoire
de nos alliés et celle des bords de l'Escaut .
e
S. M. le roi de Hollande a pris le commandement en
chef de son armée ; sa présence a imprimé partout le
mouvement et la vie. Le général Rampon commande le
premier corps français ; il a sous ses ordres les divisions
Chamberlac , Dallemagne , Charbonnier , Olivier. Le 2ª
corps est formé de troupes hollandaises , que vient renforcer
le corps commandé par le général Gratien , et qui est en
grande marche pour le quartier général de S. M. , tandis
que le général Rewbell , arrivé à Brême le 7, a forcé à s'embarquer
précipitamment , les partisans réunis sous les ordres
du duc de Brunswick .
S. M. le roi de Hollande a parcouru toutes les lignes de
l'armée ; elle a été témoin du plus vif enthousiasme , offi
ciers et soldats hollandais tous pensent à Stralsund et brûlent
du désir d'imiter leurs frères d'armes qui se sont couverts
de gloire dans cette affaire. L'armée française reçoit
chaque jour des renforts , plus de trente mille hommes sont
arrivés sous les murs d'Anvers . Flessingue tient toujours.
On écrit d'Anvers en date du 14 août : « L'ennemi n'a
fait aucun progrès ; nous avons rassemblé nos forces ; l'ar
senal et la flotte sont à l'abri d'une attaque immédiate.
Notre situation peut être considérée comme offensive , et
le général Monnet auquel on fait passer des renforts repousse
l'ennemi toutes les fois qu'il approche des murs de
laplace.
Ainsi le but de l'ennemi paraît manqué ; il voulait prene
dre Flessingue pour assurer ses opérations sur l'Escaut ,
et Flessingue résiste : il voulait prendre Anvers et détruire
la flotte ; Anvers est couvert par une armée nombreuse ,
la flotte a remonté le fleuve , protégée par ses doubles batteries
: une attaque sur la flotte par terre est impossible désormais
; par le fleuve elle rencontrerait des obstacles bien
difficiles à surmonter ; des estacades ont été formées , des
CLaînes tendues , des digues de communications établies ;
510 MERCURE DE FRANCE ,
quatre nouvelles batteries de pièces de trente-six viennent
d'être ajoutées à la défense des bords du fleuve . L'amiral
Missiessi commande la flotte; la flotille hollandaise , sous
les ordres de l'amiral Ruisch , a pris position dans le canal
deKramer .
L
: “
Il est vrai plus que jamais de dire que les Anglais , en
cette circonstance , ont semblé faire un appel au courage
français , et à la fidélité , au dévouement de la nation et de
ses fidèles aliés . Les départemens réunis placés en première
ligne au poste de l'honneur et du danger s'en sont montrés
biendignes : les Deux-Nettes , l'Escaut , la Lys , la Meuse-
Inférieure se sont mis en mouvement ; partout on a offert
aux préfets des bras et des tributs volontaires . Les fonctionnaires
publics ont partout dirigé et secondé ce généreux
élan : beaucoup d'entre eux ont marché à la tête de leurs
détachemens , chacun amène sa compagnie de volontaires
au poste qui lui est assigné ; leur équipement est un fusil ,
une giberne et soixante cartouches Nous n'avons pas
d'habits bleus , disent les conscrits , mais voilà là-bas des habits
rouges. " Des lettres de Maëstricht citent MM. Cox ,
Boerghrave de Renesse , Michiels , maires de différentes
villes , comme ayant particulièrement fait des offres de
toutes espèces , en grains , bestiaux , argent , etc. etc. A
Bruges l'infatigable activité de M. de Chauvelin , préfet ,
s'est manifestée dès le premier jour du péril qui menaçait
les côtes du département de la Lys . Cette activité s'est
communiquée à tous les fonctionnaires , à tous les habitans .
Deux cohortes mobiles se sont à l'instant formées ; les marins
de Blankenberg sont partis en toute hâte pour Breskens
. A Lille , Arras , Dunkerque , Gand , Bruxelles , le
même enthousiasme se manifeste ; et il est permis de croire
que la journée d'Hondscoote aura une brillante rivale de sa
gloire.
On se rappelle que les Anglais avaient fait une démonstration
sur Cuxhaven : on a publié à Hanovre en date du
4 août, qu'ils avaient été chassés de toute la côte de l'Elbe
et du Weser. Le général danois d'Ewald occupe Cuxhaven
; la flotille anglaise a disparu.
En Espagne , les résultats de la brillante victoire remportée
à San-Domingo par S. M. le roi Joseph en personne
, se développent successivement, et font connaître
la perte immense des Anglais .
Les nouvelles parvenues à S. Exc. le ministre de la
guerre , du quartier-général de S. M. le roi d'Espagne , de
AOUT 1809 . 511
Val-de-Moro , le 6 août , portent que l'ennemi , informé de
l'arrivée du maréchal duc de Dalmatie à Placencia , vient
de se mettre en retraite ; le maréchal duc de Bellune le
suit. Si le duc de Dalmatie arrive , comme il est probable ,
sur le Tietar avant l'armée anglaise , cette armée aura
perdu ses communications avec le Portugal par la rive
droite du Tage , et son unique retraite sera sur la gauche
de ce fleuve par le pont d'Almarar. Dans ce cas , la marche
du duc de Bellune sur Talavera doit jeter l'ennemi dans le
plus grand embarras. Le roi , de son côté , s'est porté sur
l'armée de Venegas, qui avait passé le Tage à Aranjuez ,
après avoir été renforcée par des troupes de l'armée de
Cuesta. A l'arrivée du roi , l'ennemi a repassé le Tage , et
a brûlé ses ponts .
On attend maintenant avec impatience le résultat des
mouvemens combinés du maréchal duc de Dalmatie sur
les derrières des Anglais , avec ceux du duc de Bellune
contre les insurgés espagnols. La perte des Anglais , dans
les journées du 26, du 27 et du 28 juillet, est évaluée à
plus de 10 mille hommes.
Des lettres du 7 août , au même ministre , annoncent
que le général Wellesley , forcé à une retraite précipitée ,
s'est vu dans la nécessité d'abandonner 4,000 blessés à
Talavera. Le général anglais a écrit à cette occasion au
maréchal duc de Bellune , pour lui recommander ces
blessés . Le 6 au soir , la cavalerie du premier corps était
entrée à Talavera , d'où elle a marché le 7 sur Oropesa.
Le duc de Bellune la suit avec son infanterie , et l'on
attend incessamment la nouvelle de sa réunion avec l'armée
du maréchal duc de Dalmatie , qui ne peut que hâter
la fuite de l'ennemi , et la rendre plus désastreuse .
A Naples , l'expédition anglaise a tout à fait tourné à
leur honte ; mais s'il faut en croire des bruits venus de
cos contrées , elle ne serait pas sans avantages momentannés
; et les Anglais ne pouvant remporter de victoires /
sur le roi Joachim , en auraient remporté une sur la
cour de Palerme cette cour , si l'on en croit ces bruits ,
scrait étrangement payée, punie de sa crédulité ; la Sicile
serait occupée au nom du roi de la Grande-Bretagne , et
la famille royale sicilienne embarquée pour l'Angleterre :
tels seraient les effets de la protection et de la for britannique
, dont il faut attendre la confirmation. Le roi Joachim
s'occupe cependant à rétablir l'ordre dans ses provinces
méridionales qui ont été menacées ; ses décrets y récom-
1
512 MERCURE DE FRANCE , AOUT 1809.
pensent le zèle des citoyens , et y poursuivent les bandes
de brigands qui s'y sont livrés à tous les excès .
Tels étaient les quatre points d'attaque sur lesquels les
'Anglais dirigeaient leurs efforts combinés. Sur trois de ces
points , en Italie , en Espagne , sur l'Elbe , ils ont complétement
échoué . Un éclatant revers les attend sur l'Escaut :
puisse-t-il être le dernier châtiment réservé à leur haine
aveugle , et à leur insatiable avidité !
Cependant le Tyrol abandonné des Autrichiens a recours
ala clémence du roi de Bavière ; le Vorarlberg suivra cet
heureux retour. Le maréchal duc de Dantzick , établi à
Inspruck , opère sans obstacle un désarmement complet
cette fois c'est un des plus heureux fruits de l'armistice ;
un autre est l'organisation rapide des forces de la Gallicie ,
l'occupation des places au nom de S. M. , la prestation de
serment des troupes et des habitans , la réunion de toutes
les forces polonaises sur les frontières autrichiennes . Ainsi
les négociations s'appuient doublement , et sur la défection
des forces ennemies , et sur le complétement des nôtres ,
et sur les divisions qui éclatent dans l'armée autrichienne ;
divisions qui , suivant les renseignemens les plus sûrs ,
ont déterminé le prince Charles , généralissime , à donner
sa démission..
L'étendue et l'importance des matériaux ne nous permettent
pas de jeter un coup-d'oeil sur la Suède qui a
opéré sa réorganisation politique , sur Rome qui continue
la sienne , sur la Suisse que la paix du Tyrol rend à la
tranquillité , sur notre interieur où des travaux de tous
genres se continuent ; sur Paris où les fêtes du 14 et du
15 août ont été célébrées avec une grande solennité , et
auxquelles il n'a manqué que la présence auguste du
Monarque auxquel elles étaient consacrées . Son retour
n'est encore qu'espéré : cependant l'Impératrice a quitté
Plombières ; et ce retour déjà heureux en lui-même , semble
être le présage de celui qui est si vivement attendu.
AVIS. Le Mémorialpour lafortification permanente et passagère;
par Le Cormontaingne. Un vol. in-8º avec figures , annoncé dans notre
N° du 17 juin , se trouve chez Charles Barrois , libraire , place du
Carrousel , nº 26 . 7
On trouve chez le même libraire , le Mémorial pour P'attaque et la
défense des places ; du même auteur , en 2 volumes in-8° . Le prix de
chaquevolume est de 9 fr. , broché , et de 11 fr. franc de port.
1
MERCURE
cen
DE FRANCE .
N° CCCCXXІН . ---
5.
Samedi 26 Août 1809.
POÉSIE .
LE DÉLIRE POÉTIQUE.
ODE.
TANDIS que Phoebé nous éclaire ,
Sur cette roche solitaire
Qui peut s'offrir à mes regards?
Paix ! un hymne à la mort s'achève :
Le Barde assis chante son rêve ,
Et s'assoupit dans les brouillards.
Mais là , dans les jardins de Flore ,
Aux premiers rayons de l'aurore ,
Quel autre chantre vois-je encor ?
Les amours volent sur ses traces ,
Il badine au milieu des Grâces ,
Et joue avec sa lyre d'or .
Gloire à l'émule de Pindare !
Il chante , et , plus heureux qu'Icare ,
Porte son vol jusques aux Cieux ;
Il brave la foule insensée :
Seul il est libre , et sa pensée
L'affranchit d'un joug odieux.
Il vous dira comment Bellone ,
Aussitôt que l'airain résonne ,
Sèmepartout la mort , l'effroi ;
Et comment on la vit défendre,
Achille aux rives du Scamandre ,
Et les Français à Fontenoi.
Qu'unDieu cruel , en sa furie ,
Donne la mort, donne la vie ,
Kk
514 MERCURE DE FRANCE ,
۱
Frappe et pardonne , tour à tour :
Bientôt dans les jardins d'Armide ,
Paré de fleurs , héros timide ,
Renaud s'enivrera d'amour.
Bientôt il vous dira la vie
De ce mortel qui , sans envie ,
Aux champs coule des jours heureux ,
Qui jamais du sort ne murmure ,
Etsait trouver dans la nature
Tous ses besoins et tous ses voeux.
Qu'il chante ce bonheur facile..
Qui règne aux champs , nouveau Delille
Flore le couvrira de fleurs ;
S'il veut peindre un brûlant délire ,
Sapho lui prêtera sa lyre ,
Et l'amant versera des pleurs .
Mais, dans le Temple de Mémoire ,
S'il veut graver un chant de gloire ,
Qui des humains soit révéré :
Il part , s'élance d'Aonie ,
Vole à l'Olympe , et son génie
Ravit aux Dieux le feu sacré.
Ainsi donc qu'aujour le plus sombre ,
Ossian, inspiré d'une ombre ,
Chante son rêve et ses aïeux ;
Pour nous , volons sur le Permesse ,
Ettour à tour , dans notre ivresse
Soyons sublimes et joyeux.
Jouons , rions avec Catulle ,
Chantons les soupirs de Tibulle
Sur la lyre d'Anacréon ;
Mais si Pindare nous anime
Assurés d'un élan sublime ,
Portons nos chants au Panthéon .
,
Salut! ô filles immortelles !
Les héros', les rois et les belles
De vós faveurs savent le prix
Et moi , Muses , qui vous adore ,
,
AOUT 1809 . 515
Mille fois plus heureux encore ,
Je vous dois le baiser d'Iris .
J. B. A. BÉRENGER.
LES NOUVEAUX SORCIERS .
VAUDEVILLE .
AIR : C'est un Sorcier .
Aux Sorciers on ne croit plus guère ,
Mais c'est en vain qu'on m'a prêché ;
De ce vieux préjugé vulgaire
Je reste toujours entiché:
De moi vous vous moquez d'avance ;
D'avance aussi je l'ai prévu :
J'en ai vu ... ce qui s'appelle vu.
Et je citerai , même en France ,
Puisqu'on ose m'en défier ...
Plus d'un Sorcier
CeDorimond , qui de Limoge
Par le coche vint à Paris ,
Dans un palais aujourd'hui loge
Gorgé d'argent et de mépris :
A sa fortune tout conspire ,
Il est sans honneur , sans esprit ,
Il obtient des honneurs , du crédit :
119
Comme vous , au lieu d'en médire
Ne vaut-il pas mieux s'écrier ,
C'est un Sorcier !
(bis.)
,

(bis . )
Laid , petit , roux , plat , fat et bête ,
Et sans un sou de revenu ,
Melcour , dit-on , en tête-à-tête ,
Près des belles est bien venu :
Vous croyez expliquer la chose
Avec un souris libertin?
Maisnon, rien! .. presque rien... c'est certain.
Oril n'est point d'effet sans cause ;
ر
Donc j'ai le droit de publier
Qu'il est sorcier. (bis.)
Damon dont la Muse engourdie ,
Pour modèle a choisi Kotzbou ,
516 MERCURE DE FRANCE ,
Nous a baillé pour comédie
Unlong drame à dormir de bout :
De son ouvrage somnifère
Vous avez prévu le destin;
Il ne peut aller jusqu'à la fin.
Mes amis , loges et parterre
Sont remplis un an tout entier.
C'est un Sorcier ! (bis.)
Germeuil, appesanti par l'âge ,
Le dos voûté , les cheveux blancs ,
S'avise d'entrer en ménage
Avec un tendron de seize ans.
On gémit sur la pauvre fille ,
Qu'on s'obstine à nommer ainsi ;
Mais tout peut s'arranger , Dieu merci :
Le bon Germeuil voit sa famille
Tous les ans se multiplier :
C'est un Sorcier ! (bis.)
Ce gros abbé d'esprit si mince (1)
Qu'onne vit jamais au saint lieu ,
Aqui l'onprétend qu'un grand prince
Donnait deux ans pour croire en Dieu ;
Dans sa conduite disparate ,
Mais à son but très- conséquent ,
De préjugés s'en va trafiquant ;
D'une calotte d'écarlate
Onaffuble mon grenadier :
C'est un Sorcier ! (bis. )
Armé d'une vieille assurance ,
D'un débit lourd , d'un geste faux ,
Mérival , sans intelligence ,
Se croit un acteur sans défauts :
Acontre-sens il se démène ,
Alonge ou raccourcit les vers ,
Toujours prend ses rôles de travers ;
Autant qu'un Molé sur la scène
Onapplaudit ce grimacier :
C'est un Sorcier !
(1) Le cardinal Dubois.
(bis.)
1
AOUT 1809. 517
Et cedocteur que l'on renomme ,
Qui du Monde verra la fin ;
Et Forlis qu'on dit si bon homme ,
Et dont le père est mort de faim ;
Etces barbouilleurs de Gazettes
Qu'enrichissent leurs plats écrits ;
Et tant d'imbécilles beaux esprits ;
Des Crésus qui n'ont que des dettes ,
Des malotrus à vingt quartiers :
Que de Sorciers !! (bis .)
JOUY,
ANECDOTE DRAMATIQUE.
LOIN du théâtre , en loge clôse ,
Un spectateur , nouveau Jourdain,
Disait un soir à son voisin :
« Est- elle en vers , est-elle en prose
> La pièce qu'on vient de jouer ? »
« Ma foi , répond l'autre , je n'ose ,
> Monsieur , puisqu'il faut l'avouer ,
> D'aussi loin décider la chose. >>
KÉRIVALANT.
ENIGME .
En tête des enfans de Mars ,
J'affronte avec eux les hasards
De la plus sanglante bataille .
Qu'on escalade la muraille ,
Ou que l'on combatte en plein champ ,
Je ne tremble pas pour mon sang.
On peut me maltraiter sans doute ,
M'écharper , me mettre en lambeaux ;
Parmi les morts , quoi qu'il m'en coûte ,
Je crains peu de laisser mes os .
C'est avec calme que j'endure
La chaleur des étés , des hivers la froidure ,
Aux yeux des conquérans j'ai d'autant plus d'éclat ,
Queje reviens en plus mauvais état .
S........
518 MERCURE DE FRANCE ,
LOGOGRIPНЕ .
"
LORSQUE de mes cinq pieds ,lecteur , on fait usage ,
Par moi les combattans , oubliant leur fureur ,
Pour un tems limité renoncent au carnage ,
Et goûtent du repos la tranquille douceur.
Si de mon premier pied tu fais abstraction ,
Que suis-je alors ? Un être imaginaire ,
Qui peut pour un moment t'effrayer , ou te plaire ,
Mais dont tu sens bientôt toute l'illusion .
Poursuis : en dernier lieu je te donne à connaître ,
A
Si de mon être encor tu restes incertain ,
Celle en qui le diable fit naître
Un désir qui causa la mort au genre humain.
S ......
CHARADE.
DANS monpremier on voit un port
Dont l'Anglais désirerait fort
Faire ce que dit mon dernier ,
Pour voir réduits à mon entier
Les habitans de monpremier.

: S ........
Mots de l'ENIGME , du LOGOGRIPHE et de la CHARADE
insérés dans le dernier Numéro .
Le mot de l'Enigme du dernier Numéro est Juda oujudas , espèce
de trappe pratiquée au plancher pour voir et entendre au-dessous .
Celui du Logogriphe est Course , dans lequel on trouve, cou, cour,
et cours .
Celui de la Charade est Théâtre.
AOUT 18од . 519
SCIENCES ET ARTS.
SUR LE VÉRITABLE ESPRIT DE LA MÉDECINE .
Depuis long-tems nous avions le projet de publier
quelques réflexions sur le véritable esprit de la médecine
; la lettre suivante nous en fournira l'occasion .
Aux Rédacteurs du Mercure de France .
MESSIEURS , on a depuis long-tems signalé les suites
funestes que peut avoir la lecture habituelle des livres de
médecine . Addisson , dans le Spectateur , cite un malade.
qui avait ainsi contracté tous les simptômes de la goutte ,
excepté la douleur , et chacun connaît quelque personne
que la description d'une fièvre a rendue fiévreuse , on le
traitement d'une phtisie compliquée ,poitrinaire , au moins
en imagination. Cet effet est tellement commun qu'il n'y a
guères que les seuls médecins qui puissent , sans danger
pour eux-mêmes , s'attacher à l'étude des maux physiques
de notre pauvre humanité , parce que l'exercice de leur
professionlleeuurr fournit des sujets étrangers pour enappliquer
les résultats , et ainsi , grâce à leurs malheureux malades
, ils se trouvent en sûreté. Mais si la maladie ou le
défaut d'occupation les empêche de se livrer à cet utile et
salutaire exercice , alors ils rentrent dans la classe commune.
Heureusement , car c'est une sorte de sauve-garde,
la plupart des livres de médecine ont été jusqu'ici assez
obscurs , assez hérissés d'érudition et d'ennui pour qu'il
ne se trouvât guères que des esprits chagrins et mélancoliques
, déjà malades par nature , qui pussent se complaire
dans leur lecture , et s'adonner à découvrir dans le corps
humain les maladies que ces livres renferment. Mais le mal
a gagné , et si l'on n'y prend garde il gagnera encore ; car
il s'est élevé depuis peu une espèce de médecins que l'on
pourrait nommer les médecins galans , dont le talentprincipal
, je dis trop , la prétention marquée est de couvrir des
fleurs du style ce que nos infirmités et leurs remèdes ont
de repoussant. S'ils n'atteignent pas tout à fait le but , ils
ne le manquent pas non plus tout à fait; car s'ils ne sont
pas agréables ils sont certainement ridicules , et l'invincible
1
1
520 MERCURE DE FRANCE ;
1
penchant des Français pour la raillerie leur assure toujours
l'avantage d'être lus . Un de ces médecins a été jusqu'à
se charger de faire un Journal dans lequel il indique périodiquement
tous les dix jours , avec toutes les fleurs de
la rhétorique , les précautions infaillibles qui doivent assurer
ou rétablir la santé de ses dociles lecteurs , ou , comme
il le dit lui-même , de ses fidèles . Tout le monde peut
prendre connaissance de ces oracles dans les extraits que
d'autres journaux , propagateurs éclairés des belles choses,
manquent jamais d'en donner , et Dieu sait si les préceptes
du docteur sont aimables ! Ce ne sont que bouillons
de végétaux balsamiques , vin généreux , pilules joyeuses ,
sirop anti-morose; il n'est pas jusqu'aux lavemens et aux
médecines que l'imagination du galant docteur ne recouvre
de charmantes épithètes .
ne
Cosi all' egro fauciull' porgiamo aspersi
Di soave licor gli orli del vaso , etc.
Mais enfin quelque plaisir qu'on puisse prendre à cette
jolie médecine , l'influence de ces gracieux articles n'est ni
moins dangereuse ni moins réelle. On a beau en rire , cela
fait toujours des malades , et je vous en citerai un exemple
dont je suis encore tout occupé.
Je sors de chez un de mes amis que je n'avais pas vu
depuis quelques mois. C'est un homme aimable , et que
j'avais connu jusqu'ici doué d'une parfaite raison. Je l'ai
trouvé assez pâle , en robe de chambre , assis près d'une table
couverte de vases et de fioles de toute espèce. Un reste da
feu se voyait dans un coin de la cheminée , et il semblait indécis
entre deux verres remplis de liqueurs différentes qu'il .
tenait dans chacune de ses mains. Surpris de le voir ainsi
défait : Eh ! bon Dieu , mon cher , lui ai-je dit , êtes-vous
malade ?- Je crois que oui ; je viens de lire la Gazette de
Santé.-Eh bien? Ehbien , moncher , rien n'est si difficile
que de vivre par le tems qu'il fait. Depuis quelques jours l'air
étaithumide, la températurefroide , la constitution boréale,
les vents de méłuzine, sous l'influence du rhumb nord.Après
avoir odnsulté mon baromètre et monthermomètre , j'ai pris
le régime stimulant ordonné par MM. S. U. dans le Nº duri
juillet; mais tout à coup, le 21, leventà tourné : monbon vin,
mon café , et mon excellent bouillon sont devenus un ré
gime incendiaire; et une dyssenterie rebelle qui me menaçait
a été remplacée chez moi par une constipation opiniâtre
à laquelle je ne résisterai pas. Conformément à l'ordre de
AOUT 1809 . 521
la Gazette , je me suis mis à la diète végétale; mais voilà
que le froid et l'humidité sont encore revenus , et aujourd'hui
le soleil est si chaud et le vent si froid que je ne sais
plus auquel croire. Encore si je pouvais attendre quelque
bon conseil ; mais la Gazette ne paraîtra que dans huit
jours , et d'ici là je serai mort infailliblement ; ainsi , mon
cher ami , je vous fais mes adieux. Il est bien triste de
mourir si jeune !- Tout affligé de ce que je venais de voir et
d'entendre , je voulus le ramener à des idées plus raisonnables
, et j'essayai de lui rendre du courage sans toutefois.
le plaisanter , car je sais que les malades imaginaires sont
plus susceptibles sur ce point que les véritables ; mais lui
me regardant d'un oeil terne : - Mon ami , dit-il , je vous
remercie de vos bonnes intentions ; votre amitié pour n'être
pas éclairée ne m'en est pas moins précieuse. Vous ne
voyez pas comme moi mon état ; il est sans remède , mais
que monexemple vous profite . Lisez la Gazette de Santé
et suivez exactement les indications qu'elle donne pour se
bien porter. En vous levant , mon ami ,frottez-vous légérement
tout le corps avec une brosse et frictionnez-vous
les bras et les jambes auprès d'un feu pétillant. Ensuite ,
si vous n'avez rien de mieux à faire , vous pouvez faire votre
barbe , en gardant votre bonnet de lit qui doit être de
coton , et non pas un mouchoir noué, qui entraîne de graves
inconvéniens ; mais ne coupez pas toute votre barbe ,
laissez-en un petit bouquet : c'est suivant M² M. S. U. un
spécifique assuré pour conserver les dents . Ensuite .........
-- Mon cher , lui dis-je en l'interrompant , je suis fâché de
ne pouvoir vous écouter davantage. Je ne suis pas aussi
maître de mon tems que votre docteur le suppose , et j'ai
quelqu'affaire indispensable qu'il faut que je termine sans
délai. La-dessus je le quittai , et je m'en vins chez moi ,
où j'ai pris le parti de vous écrire afin que cet exempleserve
à prévenir d'autres accidens .
"
L. M.
Après avoir reçu cette lettre , nous l'avons communiquée
à un de nos amis , étudiant en médecine , et nous
l'avons prié denous en dire son sentiment. Voici ce qu'il
nous a répondu :
Si la lecture des ouvrages de médecine , même des bons
ouvrages peut avoir sur les esprits faibles une influence funeste
, combien celle des mauvais ne doit-elle pas être plus
dangereuse encore , sur-tout lorsque la charlatannerie, spé522
MERCURE DE FRANCE ,
culanthabilement sur la crédulité générale , est parvenue à
leur donner une grande publicité ! Or , assurément ces
conditions ne peuvent se trouver mieux remplies qu'elles ne
le sont présentement dans la Gazette de Santé. C'est-là que
de tous les points de la France , on voit se réunir , comme
dans un centre , toutes ces idées vagues et incertaines que
l'on a tant reprochées à la médecine , et qui proviennent
d'un défaut absolu de méthode précise et de connaissances
exactes . Ce n'est ni mon intention ni mon intérêtde faire le
procès à la médecine . Cette science ayant pour but l'examen
des phénomènes compliqués de l'organisation animale
, dominée par l'influence inconnue de la vitalité , est
peut-être la plus difficile de toutes les sciences , comme elle
en est la dernière application. Par cette raison , ses progrès
sont liés à ceux des autres connaissances physiques .Elle ne
peut que les suivre , non les précéder. Mais cet état d'imperfection
inévitable où se trouve encore la médecine n'y
rend que plus nécessaire l'esprit de discernement dans les
observations , la sévérité dans les conséquencés et sur-tout
une réserve extrême dans les explications . Or, si ces principes
sont incontestables aux yeux de toutes les personnes
sensées , et s'ils sont mis en pratique par ce que nous
avons de médecins éclairés , que penser de Mr. M. S. U.
quand, à propos du tems qu'il a fait au commencement de
ce mois , il vient nous dire : Qu'il est resté dans l'atmosphèreje
ne sais quoi de nébuleux , qui , s'il n'a point donné
à l'air une mollesse excessive et à la fibre un relâchement
complet, a déposé dans nos humeurs des levains actifs
d'une fermentation résultantde l'ardeur solaire et de l'humidité?
Je le demande à toute personne de bon sens.
Qu'est-ce que cela signifie ? qu'est-ce que ceje ne sais quoi
de nébuleux qui laisse dans l'air une certaine mollesse ? De
la mollesse dans l'air ! Et qu'est-ce que ce levain de fermentation
déposé dans nos humeurs ? Cela est-il autre chose
qu'un pur galimathias ? J'entends bien du son et des paroles
, mais point de pensées.
Sunt verba et voces , prætereaque nihil ..
C'est pourtant de ce ton que l'on parle à 1800 abonnés
fidèles; et pour qu'on ne croie pas que je choisis à plaisir
un passage malheureux et unique , aiine-t-on mieux celuici,
où, en parlant des asperges , Mr. M. S. U. nous dit :
Pour revenir aux asperges , qui ont excité ces réflexions,
tout n'invite- t-il pas à croire que cet herbage légumier, à
AOUT 1809. 523
raison de son appétit pour les matières animales , doit être
plus propre que tout autre à entraînerpar affinité d'aggrégation
les sédimens alcalins déposés dans la vessie. Les
asperges qui ont de l'appétit pour les matières animales !
et cet appétit qui leur fait entraîner des sédimens alcalins !
Après cela , Mr. M. S. U. s'écrie : C'est ainsi qu'Hippocrate
institua son école immortelle , des principes de laquelle
vous ne pouvez dévier , sous peine d'hérésie mortelle ! Et
dans le même numéro , vous trouvez un article sur la direction
des ballons , sujet qui , selon Mr. M. S. U. , a plus de
rapport qu'on ne croit avec la médecine. Ailleurs il propose
un prix de physiologie pour celui qui appliquera aux
cinq sensl'idée dupère Castel ssuurr le clavecin oculaire. Il ne
faut, dit- il , que décomposer les nuances des sens , comme
on a fait celles des couleurs . Ailleurs il recommande pour
le mal de dents les aimans de Le Noble , dont les émanations
chassent les corpuscules hétérogènes qui obstruent les
canaux nerveux ; car toute invention qui tient du charlatanisme
trouve sa place dans cette Gazette ; j'en suis fâché
pour le docteurGall , dont Mr. M. S. U. paraît fort enthous
siasmé . Ce bon esprit du rédacteur s'étend à ses correspondans
. Ici c'est un médecin, ancien partisan de Mesmer ,
qui prétend que la cause et l'effet des météores et de la
fièvre sont absolument identiques . Plus loin c'est un médecin
de Narbonne qui voudrait que le Gouvernement formât
à Montpellier un observatoire impérial , dont les directeurs
seraient nommés d'après le choix et sur la désignation de
la Société de Médecine pratique de cette ville , afin , dit-il ,
qu'ils tournassent leurs recherches , non vers l'astronomie
seule , à l'instar de l'Observatoire de Paris , mais aussi
vers les qualités chimiques de l'air qu'ils analyseraient à
volonté. J'ai la conscience , dit toujours le correspondant
de Narbonne , qu'un tel établissement nous mènerait
comme par le fil d'Arianne , à découvrir le quid Theïon
d'Hippocrate , le quid divinum de Sydenham (če je ne sais
quoi de M² M. S. U. ) ; en un mot , les qualités occultes
de Stoll, ce dédale inextricable des causes de maladies
soit passagères , soit stationnaires . Certes , voilà une belle
idée que l'on nous donne de l'infaillibilité de la médecine !
S'il ne lui manque plus que ce je ne sais quoi , ce quid
Theïon ou quid divinum , elle est assurément bien avancée!
Comment dans un siècle éclairé , et chez un peuple instruit
, peut-on débiter de pareilles sottises et trouver des
'acheteurs ?
524 MERCURE DE FRANCE ,
Une autre remarque que l'on fait en lisant cetteGazette,
c'est que le rédacteur paraît considérer les médecins de son
ordre , ceux qu'il appelle médecins Hippocratiques, comme
une sorte de troupe réglée dont il est le capitaine , et qui ,
sous la bannière de la Gazette, fait la guerre au genre humain.
Par exemple , si un vieux chirurgien s'avise de se
faire recevoir docteur en médecine , M. M. S. U. l'appelle
un apostatde la chirurgie, cherchantcomme Laberius (qui
n'était pas chirurgien , mais chevalier ) une place dans les
rangs serrés des médecins . Eh quoi ! dit- il , un simple soldat
abandonnant ses drapeaux , obtiendrait-il, moyennant
finance, et pour prix de sa désertion , une compagnie dans
un autre régiment? Quelques lignes plus haut , il le traite
d'une manière plus dure encore. Qui t'a donné, lui dit- il ,
qui t'a donné, profane , la mission de porter une main impie
à l'arche d'alliance , sous le vain prétexte qu'elle est
prête à tomber ? Trembles , un tel sacrilege ne peut rester
impuni! Et ailleurs : Qui peut plaisanter d'un art dont la
fièvre et les douleurs sont les ministres , dont la mort est le
terrible vengeur ? Cette manière de considérer la médecine
sous un point de vue militaire pourrait dans les circonstances
présentes avoir son utilité.
D'après les passages que je viens de rapporter , on pourrait
se faire une idée du style de l'auteur; mais je dois à la
vérité de dire que cette idée serait inexacte ; car je n'ai encore
cité que les phrases les moins déraisonnables , et tout
ce qu'on y trouve d'enflure et d'exaltation factice et ampoulée
surpasse l'imagination. Veut-il, par exemple, combattre
un médecin qui a eu le malheur de trouver que la décoction
demille feuille était insipide et sans vertus médicales. Eh! de
queldroit, lui dit-il , novateuringrat, détrônes- tu l'Achilloea
millefolia ? Máis sur-tout où il excelle , c'est dans l'art de
revêtir les idées ignobles , les images dégoûtantes par des
épithètes pompeuses. Veut-il parler , par exemple, de la
douche ascendante et de ses usages ? C'est la douche ascendante
, rivale heureuse du clystère , et qui est , relativement
à lui , ce qu'est un in-folio à une brochure ! Veut-il
prôner l'usage des bains de tripes et leur vertu cosmétique ,
il a soin de les indiquer comme un moyen de rendre les
apparences de la virginité aux filles qui l'ont perdue , et il
habille ainsi cette idée immorale : Nous connaissons telle
Vestale qui ayant laissé éteindre le feu sacré, n'a point
eu à redouter le triste privilége d'être enterrée de son
vivant , et qui , sans recourir aux vains et dangereux pro
AOUT 1809 . 525
cédés de maint bavard , a recouvré , dans cettefontaine de
Jouvence, les honneurs de la pudicité. Ailleurs il indique
les maisons où l'on reçoit les femmes en couche , soit les
victimes de l'erreur d'un moment, soit des épouses qui peuvent
annoncer une glorieuse maternité , et que les hasards
de la guerre , des affaires imprévues , un voyage subit , le
besoin du recueillement , séparent pour quelque tems d'un
époux chéri. Mais c'est sur-tout dans la description des maladies
hystériques qu'il étale toutes les grâces de son style.
Il indique avec complaisance , avec le plus grand détail
toute la suite du traitement, etjusqu'aux parties où les remèdes
doivent être appliqués . Il insiste aussi beaucoup sur
les prétendus procédés qu'il emploie pour conserver les
formes après l'accouchement , et pour empêcher , dit - il ,
qu'on ne s'aperçoive que l'amour a passé par- là. Je ne
connais rien de si dégoûtant au monde que ce désagréable
mêlange d'expressions galantes appliquées à des opérations
chirurgicales , et je n'aurais pu me résoudre à rapporter de
semblables expressions , si l'on ne m'avait assuré que ces
misérables feuilles sont très-répandues. Je ne suis pas plus
scrupuleux qu'un autre , et je ne crois pas qu'il faille faire
subir à chaque auteur un examen de morale; mais quelle
que soit la conduite particulière , on doit toujours être sévère
et sans tache dans des écrits destinés à un grand nombre
de lecteurs. On doity respecter les moeurs publiques et non
pas les insulter à plaisir par des détails licentieux. De pareils
écrits sont moins du ressort de la critique que de l'autorité
, qui défend d'exposer des gravures ordurières aux
yeuxdespassans.
Par un Étudiant en Médecine.
526 MERCURE DE FRANCE ,
LITTÉRATURE ET BEAUX-ARTS.
OBSERVATIONS GRAMMATICALES .
A M. LE SÉNATEUR FRANÇOIS DE NEUFCHATEAU ,
COMTE D'EMPIRE .
M. le Comte , permettez-moi de vous adresser quelques
observations , non comme membre du Sénat conservateur
de la Constitution , quine court aucun risque , mais comme
membre du Sénat conservateur de la Langue française ,
quelquefois blessée par ceux même qui devraient en être
les plus fidèles gardiens .
Je n'attaquerai aujourd'hui qu'une habitude qui prend
de jour en jour plus de consistance , celle de placer une
négation dans toutes les phrases où se trouve la préposition
AVANT QUE , comme : j'étais ici AVANT QUE VOUS N'Y Vinssiez
, au lieu de : AVANT QUE vous y vinssiez .
On trouve dans un abrégé de grammaire , à la suitedu
Dictionnaire Universel de Boiste, ce principe : AVANT QUE
ne souffre point la négative; et pour exemple ,AVANT QUE
tes regards ne contemplent la victoire . C'est une faute ,
dit l'auteur , et il le prouve par les autorités suivantes :
Vertueuse Zaïre , avant que l'hyménée
}
Joigne à jamais nos coeurs et notre destinée .... VOLTAIRE.
Avant que la raison , s'expliquant par ma voix ,
Eût instruit les humains , eût enseigné les lois .... DESPRÉAUX .
Vous que mon bras vengeait dans Lesbos enflammée
Avant que vous eûssiez rassemblé votre armée .... RACINE .
Il serait facile , si cela était nécessaire , de multiplier ,
tant en vers qu'en prose de semblables autorités que personne
, sans doute , ne s'avisera de récuser : peut-être
suffit-il d'y ajouter celle du raisonnement .
Il y a des verbes qui appellent après eux une négation :
ce sont ceux qui expriment quelque crainte qu'une chose
ne soit ou ne soit pas , ou quelqu'empêchement à ce qu'elle
ne se fasse . Les phrases où ils sont employés équivalent à
celles qui exprimeraient le désir contraire. Ainsi les suivantes
:
J'ai peur que vous ne soyez vaincu ,
AOUT 1809 . 527
1
Je crains que vous n'arriviez pas assez tôt,
Je tremble qu'on ne nous surprenne ,
ni
sont précisément dans ce cas ; en effet , si je n'avais pas le
désir , ou au moins l'apparence du désir , que vous ne
soyez pas vaincu , je n'annoncerais pas la peur que vous
ne le soyez. J'exprime également le désir que vous arriviez
assez tôt , et celui de n'être pas surpris.
Empêcher qu'une chose n'ait lieu , c'est faire en sorte
qu'elle n'ait pas lieu. Quand je dis : j'empêcherai qu'on
ne trouble votre repos , c'est comme si je disais : je ferai
en sorte que votre repos ne soit point troublé.
La négation existe avec les mêmes verbes dans la langue
latine , et probablement dans toutes les langues , parce
qu'elle appartient à la grammaire générale , qui est celle
dubon sens. Mais quelle négation peut être motivée par la
préposition avant que Existe-t-elle après ante quam dans
lalangue latine?pourquoi done la langue française l'admettrait-
elle ?
Un écrivain respectable , et qui sans doute n'y avait pas
réfléchi , un jour que je lui citais comme fautive cette
phrase : Vous étiez savant avant queje ne fusse né , au
lieu de : Avant que je fusse né, m'assura qu'on pouvait
dire l'un et l'autre .
S'il était vrai que dans ce cas on pût indifféremment
employer la négation ou s'en passer elle serait au moins
inutile , et par cela seul on devrait la proscrire ; mais il s'en
faut que le choix soit indifférent. Souvent la négation présenterait
un sens tout à fait contraire à celui de l'auteur ,
puisque le ne semble toujours pouvoir être joint à la seconde
négation , pas . Ainsi dans le vers de Zaïre , cité plus
haut , dirait- on :
Vertueuse Zaïre , avant que l'hyménée
Ne joigne pas nos coeurs , etc.
}
:
De même celui de Boileau réduit en prose :
Avant que la raison ....
N'eus pas instruit , etc.
Celui de Racine :
Avant que vous n'eussiez pas rassemblé , etc.
ces auteurs auraient dit le contraire de ce qu'ils voulaient
dire.
Je n'ai pas le tems de faire des recherches , mais je suis
528 MERCURE DE FRANCE ;
persuadé qu'on ne trouverait pas un seul exemple de la
locution contre laquelle je m'élève dans les bons écrivain s
des dix-septième et dix-huitième siècles, avant la révolution ;
même dans ceux de l'élégant écrivain qui prétendait qu'elle
n'est pas fautive .
Si malgré l'habitude de l'entendre ou de la voir par écrit,
elle vous paraît , M. le Comte , aussi vicieuse que je l'imagine
, c'est à vous et à ceux qui possèdent un style aussi
pur que le vôtre , dont les ouvrages font autorité , à rendre
sacondamnation publique , à l'exiler de la langue française
avec le plus grand éclat. Un désaveu formel , fait par vous ,
au nom de la Classe de la littérature française , empêchera
sans doute que l'usage n'en devienne plus général; c'est à
vous , en un mot , de vous opposer au mal avant qu'il soit
sans remède.
J'ai l'honneur , etc. FRAMERY , C. de l'Institut.
Réponse de M. FRANÇOIS DE NEUFCHATEAU à la lettre de
M. FRAMERY , sur l'usage de la négation entre le que
d'avant que , et le verbe suivant .
Paris , le 4 mai 1809.
Vous me consultez , Monsieur , avec tant de politesse ,
que je voudrais me trouver plus digne de vous répondre ;
mais comment fixer vos doutes? Je vous dirai mon avis
sans nulle prétention de prévenir la sentence de juges plus
compétens.
Suivant M. Boiste et vous , AVANT QUE ne souffre point
lanégative.
Il semble que M. Boiste voie dans ces deux mots avant
que , une préposition ; et de ces deux mots , vous-même
paraissez n'en faire qu'un , puisque vous avez soin de les
joindre par un tiret. Or, ce sont deux mots distincts .
Boileau les a séparés :
Avant donc que d'écrire apprenez à penser.
Le mot avant est lui seul une préposition , marquant la
première place dans le même ordre des tems où son opposé
, apres , sert à marquer la dernière. Le que dont ils
sontsuivis , est une conjonction , fameuse dans notre langue
et dont les grammairiens font un de ses grands mystères .
Cette préposition et cette conjonction ont chacune leur
valeur. Mais quand elles sont unies , ce n'est pas le mot
avant qui exerce sur la phrase où il se trouve avec que ,
l'influence du régime , c'est le seul que subsequent. Ce
que ,
AOUT 1809 . 928
DE LA
SEA
que, pouvant se lier à des idées négatives comme à des
affirmatives , et se trouvant , en français , très -souvent suivi
de ne , puisque nous représentons le quin latin par que ne;
il suit de là , ce me semble , que M. Boiste a eu tort de
décider , en principe et sans nulle exception , qu'avant
QUE ne souffre point la négative. Je vous demande , Monsieur
, comment on exprimerait , sans cette négation , la
pensée de ces deux vers :
Des grands hommes la mort consacre les vertus ,
Rarement on les loue , avant qu'ils ne soient plus .
Je vous ferais , en ce genre , mille phrases dans lesquelles
avant que non-seulement supporte la négative , mais ne
saurait s'en passer.
Un ami du jus de la treille
Ne vous dirait- il pas fort bien :
Je ne quitte point la bouteille
Avant qu'il n'y reste plus rien ? 1
1
Et j'en appelle à vous-même. Vous me citez une phrase
qui est conçue en ces termes purement affirmatifs : " J'étais
ici avant que vous y vinssiez . Ajoutez-y une phrase , qui
peut suivre la première , mais qui serait négative : " et je
n'ensortirai pas avant que vous n'en sortiez. Vous conviendrez
, je l'espère , que vous seriez obligé d'employer la
négative , sans laquelle votre idée ne pourrait être rendue.
Lathèse est donc mal posée.
L'exemple de M. Boiste : AVANT QUE tes regards NE
contemplent la victoire , et qui lui semble une faute , pourrait
n'en être pas une. Cette phrase est incomplète : car
où est son autre membre...? Comment peut- on condamner
une proposition dont- on n'a que la moitié ? Ensuite , dans
quel-ouvrage cet exemple est-il puisé ? à qui avons-nous
affaire ? Il faut chercher des exemples dans les auteurs
approuvés.
1
Vous en trouverez beaucoup en français et en latin , qui
emploient avant que , sans faire suivre ce que par une
négation.
Dans une fable de Phèdre , aussi courte qu'élégante , un
jeune Veau veut apprendre au Taureau à se plier pour
entrer dans son étable :
Tais - toi , dit l'animal puissamment encorné :
Je sais ce que tu dis , avant que tu sois né .
Tace , inquit , antè hoc novi quàm tunatus es.
1
L1
530 MERCURE DE FRANCE ,
Vous rėmarquerez ici que l'ante quàm des Latins n'est
pas nécessairement suivi du subjonctif , comme l'avant que
français. Ce serait ici l'objet d'une autre discussion , étrangère
à notre objet.
Boileau a beaucoup d'exemples , extrêmement remarquables
, d'avant que sans négative .
Avant qu'un tel dessein m'entre dans la pensée ,
On pourra voir la Seine à la Saint-Jean glacée.
Alidor , dit un fourbe , il est de mes amis :
Je l'ai connu laquais abant qu'il fût commis .
Avant qu'un peu de terre , obtenu par prière ,
Pour jamais , sous la tombe , eût enfermé Molière.
SAT. I.
SAT . IX.
EP . VII.
Voltaire prête aux ligueurs un tour qui n'est pas moins
vif:
Il fut des citoyens avant qu'ilfût des maîtres .
Les bons écrivains en prose ont la même attention :
« Le lendemain , on retourne au même lieu avant que le
u soleil se lève . , J.-J. ROUSSEAU .
Mais observez , je vous prie , que dans ces divers exemples
, avant que est employé dans son acception propre ,
et qu'il n'y est question que d'idées affirmatives . Avant
que a d'autres sens ; car les prépositions se remplacent et
se mettent quelquefois l'une pour l'autre . Or , avant que
s'emploie pour à moins que , plutôt que , sans que , etc.
Dans ces cas , la négative est commandée par le sens.
Exemples :
c'est-à-dire :
c'est-à-dire:
LesRois amis de l'Angleterre ,
Tour à tour au piége entraînés ,
Ne cessent- ils jamais la guerre
Avant qu'ils ne soient détrônés ?
Amoins qu'ils ne soient détrônés ?
Le Héros qu'ils osent combattre ',
Aux bords du Danube éperdu ,
Arriva toujours pour les battre
Avant qu'il ne fût attendu .
Plutôt qu'il n'était attendu.
Je ne prétends pas, Monsieur , que ces vers-là soient
AOUT 1809. 531
$
bienbons; faits au courant de la plume , j'ai cru pouvoir
les risquer , pour vous faire apercevoir les divers sens
d'avant que . On le trouve dans des phrases semblables en
apparence , mais que la réflexion nous apprend à distinguer.
On doit dire , par exemple , avec la négation , que
les hommes ne doivent pas être enterrés avant qu'ils ne
solent morts , comme on dirait en latin : Homines , non
nisi defuncti , vel quin priùs mortui sint , non sepeliantor.
Mais quelques hommes ont eu le malheur d'être enterrés
avant qu'ils fussent morts : Humati infelices , antè quàm
è vitâ decessissent. Dans cette dernière phrase , avant désigne
, en effet , la priorité, de tems . C'est la seule circonstance
que vous ayez eû en vue , et à l'égard de laquelle
vous avez toute raison .
Notre Académie française n'avait que le même objet ,
quand elle a cité des phrases où elle emploie avant que ,
toujours sans négation. Et cependant l'habitude de cette
négation , vicieuse dans ce cas , est beaucoup plus ancienne
que vous ne le soupçonnez. Vous n'êtes pas le premier à
relever cet abus. Le professeurDesgrouais a fait un article
exprès des négations de trop. Il nous apprend qu'à Toulouse
,
On dit , en gasconisant:
Pourquoi êtes - vous sorti
avant queje ne fussè revenu?
Embrassez votre père avant
qu'il ne parte.
Avant qu'il ne soit un an ,
je veux avoir marié ma fille .
Lorsqu'en français l'ont doit
venu .
dire :
Avant que je fusse re-
Avant qu'il parte.
Avant qu'il soit un an .
( Les Gasconismes corrigés ,
page 318. )
Le livre de Desgrouais est de 1768 , ainsi bien antérieur
à la révolution.
L'auteur du Dictionnaire critique de la languefrançaise,
blâme aussi Mme de Sévigné d'avoir dit ; « J'irai vous voir
» très-assurément , avant que vous ne preniez aucune réso-
» lution là-dessus.n
Mme de Sévigné peut être un auteur charmant , sans être
à toute rigueur un auteur vraiment classique. Elle n'a pas
fait ses Lettres comme l'on compose un livre. Cependant ,
je vous avoue que le passage repris par M. l'abbé Féraud ,
me semble irrépréhensible . En s'exprimant de la sorte ,
M de Sévigné avait en vue d'écarter tout parti qu'on
L12
532 MERCURE DE FRANCE ,
pourrait prendre sans qu'elle y fût appelée. Son idée en
écrivant était toute négative. Elle ne dit pas avant que
vous preniez une résolution , mais : avant que vous ne preniez
aucune résolution. Ceci est beaucoup plus fort . Sa
négation est double ; et malgré M. Féraud , je crois qu'elle
a bien rendu ce qu'elle avait dans l'esprit .
Cette question , Monsieur , n'est pas tout à fait oiseuse .
Montaigne a dit que nos troubles sont souvent grammairiens
. En fait de jurisprudence , il faut sur-tout prendre
garde à ce qu'on dit ou écrit. Rien n'y peut être incertain.
Supposez un testateur disposant de sa fortune . S'il a dit :
je donne et légue tel domaine à mon neveu , et j'entens
qu'il en jouisse avant que ma soeur se marie: il est clair
que le neveu doit posséder le domaine avant l'hymen de sa
tante. Si le testateur a dit avec la négation : je donne mon
beaudomaine et j'entens que mon neveu , ne puisse pas en
jouir , avant que ma chère soeur ne soit établie : alors , la
soeur doit jouir du domaine tant qu'elle reste fille , et le
neveu doit attendre. Ainsi , la négation peut être placée ,
ou non, entre le que et le verbe; et ce sont deux sens distincts.
Je m'arrête ici , Monsieur , avant que j'aie épuisé ce qui
me restait à dire . Vous trouverez bien , sans moi , la solution
complète du doute qui vous arrête :
4
Vous offrir mon faible secours
Serait un peu trop téméraire .
De La Fontaine j'ai toujours
Retenu l'avis salutaire :
On ne vend pas la peau de l'ours
Avant qu'on ne l'ait mis par terre.
1
C'est moi qui ajoute , avant , au texte de La Fontaine ;
mais je le crois bien placé , comme une nouvelle preuve
qu'avant que , pour à moins que , admet la négation.
Ce qui ne souffre aucun doute , c'est l'estime ancienne
et inviolable avec laquelle j'ai l'honneur de vous saluer ,-
FRANÇOIS DE NEUFCHATEAU. 1
1
Réplique à M. le Sénateur FRANÇOIS DE NEUFCHATEAU ,
Comte d'Empire, sur la discussion grammaticale , relative
à la preposition AVANT QUE .
M. le Comte , je m'applaudis d'autant plus de vous avot
soumis la question relative aux mots AVANT QUE , réunis
AOUT 1809. 533
4
ou séparés , que vous l'avez résolue , à ce qu'il me semble ,
en l'éclaircissant de la manière la plus lumineuse. AVANT ,
est , en effet une préposition qui sert à marquer l'antériorité
du tems ; et c'est le QUE , soit qu'on l'y joigne , soit
qu'on l'en sépare , qui détermine les cas où le verbe qui la
suit , doit paraître avec ou sans négation.
Dans l'exemple que j'ai cité ( non d'après M. Boiste ,
mais d'après un précis grammatical intitulé : Principales
difficultés de la languefrançaise , qui se trouve dans son
Dictionnaire , et qu'un autre a réclamé ) , on a eu le tort ,
que j'ai partagé moi-même avec plusieurs autres, de poser
en principe , que la locution AVANT QUE ne souffre point la
négative ; et je conviens , d'après vos observations , qu'il
y a en effet des cas où elle peut être admise. C'est ce que
vous prouvez parfaitement par des exemples aussi multipliés
qu'heureusement choisis. Mais puisqu'il en est en
plus grand nombre où cette négation est fautive , et que
depuis quelques années , elle est employée partout , même
par les meilleurs écrivains , ne conviendrait-il pas d'indiquer
quelque moyen de distinguer ces deux cas opposés ,
pour éviter les fautes que fait commettre l'absence d'une
règle positive ?
Par exemple , ne pourrait-on pas dire que cette locution
AVANT QUE contient une ellipse , représentant les mots
AVANT le MOMENT OÙ , et qu'il suffit de rétablir les mots
sous entendus , pour juger si le verbe doit-être , ou non ,
accompagné de la négation , qui disparaît dans cette analyse,
toutes les fois qu'elle n'était pas nécessaire ? Permettez-
moi , M. le Comte , de faire l'essai de ce moyen ,
en l'appliquant à vos propres exemples .
« Des grands hommes la mort consacre les vertus ;
» Rarement on les loue AVANT Qu'ils ne soient plus . »
( C'est-à-dire , AVANT le TEMS Ou ils ne sont plus. )
«Un ami du jus de la treille
→ Ne vous dirait- il pas fort bien
> Je ne quitte point la bouteille
• Avant qu'il n'y reste plus rien . »
,
:
:
(C'est-à-dire , AVANTle MOMENTOυ il n'y restera plus rien . ) .
Il est évident qu'ici la négation est indispensable , puisqu'en
décomposant la phrase , on est forcé de l'employer.
Mais en est-il de même, M. le Comte , de la phrase que
534 MERCURE DE FRANCE,
1
1
vous supposez à la suite de la mienne ? « J'étais ici AVANT
QUE VOUSy vinssiez . Vous ajoutez : « Mais je n'en sortirai
» pas AVANT QUE vous n'en sortiez . Si j'analyse par ce
même moyen ce complément de phrase , ne dirai-je pas ,
sans négation , mais je n'en sortirai pas AVANT le MOMENT
» où vous en sortirez ; avant le tems où vous en serez sorti?»
Donc la négation , n'étant pas nécessaire , serait fautive ;
et si vous l'avez employée , c'est que vous avez pris AVANT
QUE dans le sens d'à MOINS QUE. J'examinerai bientôt cette
substitution que vous approuvez.
Je vaismaintenant appliquer le moyen que je propose
aux phrases qui , d'après-vos citationsmêmnee ,, n'admettent
point de négation.
«Tais- toi , dit l'animal puissamment encorné;
> Je sais ce que tu dis AVANT QUE tu sois né. »
( C'est-à-dire , AVANT le tems ou tu es né. )
Mais n'y a- t-il pas ici , dans le latin comme dans le français
, une licence poétique , autorisée par les lois de la versification
, par laquelle la négation se trouve supprimée ?
N'aurait-on pas traduit , en prose , AVANT le tems ou tu
n'étais pas nẻ ?
Il n'y a pas la même incertitude dans les autres exemples.
< AVANT QU'un tel dessein m'entre dans la pensée....
(C'est-à - dire : AVANT le moment où un tel dessein m'entrerait
dans la penséé . )
«Je l'ai connu laquais AVANT qu'il fût commis...»
( C'est-à-dire : AVANT le tems où il fut commis . -Ainsi
* des autres. )
Mais , dites-vous , M. le Comte , les prépositions se
remplacent , et se mettent quelquefois l'une pour l'autre ;
or , AVANT QUE s'emploie pour à moins que , plutôt que ,
sans que , etc. Oni sans doute , en poésie , où l'on ne se
pique pas d'une sévérité grammaticale aussi rigoureuse
qu'en prose ; ainsi, vous avez pa dire :
• Les Rois , amis de l'Angleterre ,
> Tour à tour au piége entraînés ,
> No cessent-ils jamais la guerre
›AVANT Qu'ils ne soient détrônes . »
(Ap licu de a MOINS qu'ils ne soient détroués .)
1
AOUT 1809 . 535
Si j'applique à cet hémistiche l'analyse : AVANT le moment
où ils sont détrônés , il n'y a plus de négation ; de
même pour les suivans :
« Le Héros qu'ils osent combattre
» Aux bords du Danube éperdu ,
*> Arriva toujours pour les battre
› AVANT Qu'il ne fût attendu.
(Au lieu de PLUTÔT QU'il ne fut attendu . )
Mais par l'analyse , AVANT le tems où il était attendu .
Je suis persuadé , M. le comte , que si vous aviez à
exprimer en prose ces mêmes idéés pour lesquelles les circonstances
présentes vous ont si heureusement inspiré ces
vers , vous auriez préféré ces prépositions A MOINS QUE ,
PLUTÔT QUE , à celle d'AVANT QUE ; ou que si vous aviez
employé cette dernière , vous ne l'auriez pas fait suivre de
la négation , qui , loin d'être nécessaire , en altère le sens .
Au reste , M. le Comte , je n'ai pas prétendu être le premier
à relever cet abus de la négation. Je ne connais pas le
livre de Desgrouais , que vous me citez , et qui en prouve
l'ancienneté ; mais il paraît qu'il en accuse seulement nos
provinces méridionales , et qu'en le signalant , il a voulu
en préserver les bons écrivains français. Pour moi , j'avais
bien remarqué cette faute dans la conversation familière ;
mais ce n'est , à ce qu'il me semble , que depuis la révolution
qu'elle tend à devenir générale , et que je la rencontre
dans les discours , dans les livrés d'auteurs dont on devrait
attendre le style le plus correct ; même dans des écrits
publiés au nom du Gouvernement. Desgrouais , en condamnant
cette locution vicieuse , a-t-il du moins indiqué
les moyens de l'éviter , et de distinguer les cas où la négation
est nécessaire de ceux où elle est ſautive? car elle est ,
toujours l'un ou l'autre .
S'il ne l'a pas fait , M. le Comte , c'est pourvous engager
àvous charger de cette tâche , que j'ai osévous adresser mes
observations . Vous sentez mieux que personne combien
cette règle est importante , puisque vous remarquez qu'elle
s'applique même à la jurisprudence , et qu'elle pourrait
servir à éviter des procès. Rendez donc ce service à cette
belle langue , qui vous a déjà tant d'autres obligations .
Les Grammaires , en général , sont arides et ennuyeuses.
Comme on ne les lit guère , les règles qu'elles contiennent
sont per connues et petu pratiquées; mais celle qui se pré
senterait appuyée de l'autorité d'un de nos poëtes les plus
536 MERCURE DE FRANCE ,
Γ
aimables , sur-tout s'il y joignait les charmes de la versification
, ne pourrait manquer de faire fortune dès sa naissance
, et d'être suivie par tous ceux qui se piquent de correction
et de goût. L'auteur du Discours en vers sur la
manière de lire les vers , peut bien enseigner , également
en vers , la manière d'écrire correctement en prose .
Veuillez agréer , M. le Comte , l'expression de mon respectueux
attachement ,
FRAMERY , A. C. de l'Institut de France.
MORCEAUX CHOISIS DE BUFFON , ou Recueil de ce que ses
écrits ont de plus parfait sous le rapport du style et de
l'éloquence . Seconde édition , avec figures .-A Paris ,
chez Renouard , libraire , rue Saint-André-des-Arcs .
1809 . -
ON a fait paraître , depuis plusieurs années , non-seulement
différentes éditions nouvelles de l'Histoire naturelle
de Buffon , mais aussi un assez grand nombre
d'Abrégés d'histoire naturelle , laplupart annoncés comme
étant extraits de ses ouvrages , Buffon de la Jeunesse ,
Buffon des Ecoles , Petit Buffon , etc. Ces abrégés ont
leur utilité ; ils servent à répandre le goût de l'instruction
; ils la mettent à portée des jeunes gens et des enfans
: cet âge est aisément effrayé des grands travaux
et des lectures de longue haleine ; mais des livres courts ,
des extraits , des abrégés , sur-tout s'ils sont ornés de
figures , d'images , excitent et soutiennent sacuriosité.
Mais le mérite particulier de Buffon n'est pas tant d'enseigner
l'histoire naturelle , que de la faire aimer. Le but
qu'il se propose en écrivant n'est pas seulement de faire
connaître la nature ; c'est de la décrire , ou plutôt c'est
de la peindre à grands traits . Sa réputation , comme
savant , est quelquefois , dit- on , contestée ; celle qu'il
s'est faite comme écrivain ne saurait l'être .
"
M. Renouard a donc fait un travail utile , en choisissant
avec goût un certain nombre des meilleurs morceaux
de cet illustre écrivain , et en les offrant , sous un petit
volume , aux jeunes étudians et même à beaucoup de
lecteurs d'un age mûr qui aimeront à parcourir ces
AOUT 1809 : 537
belles pages écrites d'un style si plein , si magnifique ,
si éloquent.
Comme le dit fort bien l'Editeur lui-même : « On peut
>> apprendre de l'histoire naturelle dans beaucoup d'au-
>> tres ouvrages ; mais ce qu'on ne trouvera que dans
>>Buffon , ce sont ces descriptions animées , le charme
- » qu'il sait répandre sur les matières les plus arides , sur
>> les raisonnemens les plus abstraits , ce nombre infini
>> de morceaux embellis des plus brillantes couleurs de
» la véritable éloquence , et qui seront dans tous les
>> tems des modèles de style , des préceptes vivans de
>> l'art d'écrire . Choisir ces morceaux dans l'immense
>> collection de ses oeuvres , n'en négliger aucun , et
>> cependant écarter tous ceux que le lecteur le plus
>> sévère pourrait accuser de tenir le moins du monde de
( >> l'esprit de systême , tout ce qui pourrait offrir de ces
→→ détails d'histoire naturelle au moins inutiles au grand
>> nombre ; voilà ce que j'ai voulu faire , voilà dans quel
>> esprit j'ai formé ce recueil. >>
. S'il est un autre écrivain de notre langue auquel on
puisse comparer Buffon , c'est peut-être Bossuet , quoiqu'il
y ait entre eux deux de grandes différences : le génie
de Bossuet est plus vif , plus hardi , plus inégal; c'est avec
raison qu'on l'a comparé à l'aigle ; car il s'élève quelquefois
àpertede vue , quelquefoisilplaneavec majesté , quelquefois
il tombe et se relève par élans impétueux : s'il
existe quelque oiseau d'un riche plumage dont le vol se
soutienne toujours à une grande hauteur , mais sans
s'élever jusqu'aux nues , dont les mouvemens soient assurés
, élégans , mêlés de force et de grâce , c'est à lui qu'il
faudra comparer Buffon . Celui-ci semble avoir bien étudié
l'art d'écrire et le posséder dans la perfection ; celuilà
semble toujours parler d'inspiration et sans étude . L'un
est un géant robuste , sans parure et comme demi-nu ;
l'autre est un belhomine , d'une taille bien proportionnée
el revêtu d'habits magnifiques .On les regardera tous deux
avec admiration ; mais personne n'osera songer à se
mesurer avec le premier.
Si l'on voulait faire des extraits de Bossuet dans le même
esprit qui a dirigé M. Renouard lorsqu'il a choisi dans
+
538 MERCURE DE FRANCE , 1
Buffon , je ne crains pas de dire que le recueil devrait être
plus court de beaucoup; j'ajoute que le choix serait bien
plus difficile à faire , si l'on ne voulait offrir aux jeunes
gens rien qui fût propre à leur donner des idées fausses ,
et à les accoutumer à se payer de mots pompeux et de
phrases sonores .
Par exemple , puisque nous nous occupons ici d'un
livre où il s'agit d'histoire naturelle , veut-on voir de la
physique ou de la chimie de Bossuet ?
Voici ce qu'on trouve dans le Discours sur l'Histoire
universelle , à propos des suites du déluge .
<<<Par cette immense quantité d'eaux que Dieu amena
>>sur la terre et par le long séjour qu'elles y firent , les
>> sucs qu'elle enfermait furent altérés ; l'air chargé d'une
» humidité excessive fortifia les principes de la corrup-
>> tion , et la première constitution de l'univers se trou-
>>vant affaiblie , la vie humaine qui se poussait jusqu'à
>>près de mille ans se diminua peu à peu ; les herbes et
>> les fruits n'eurent plus leur première force , et il fallut
>> donner aux hommes une nourriture plus substantielle
>> dans la chair des animaux .>>
Qu'est-ce que les sucs que la terre enfermait , et qui
furent altérés par le long séjour des eaux ?
Qu'est-ce que les principes de la corruption qui furent
fortifiés par l'air chargé d'une humidité excessive?
Et comment s'ensuivit-il de là un affaiblissement de
la première constitution de l'univers , et un accourcissement
de la vie humaine ?
Qui ne voit que , si cela eût été ainsi , à mesure que les
eaux se fussent retirées , à mesure que la terre se fût
séchée , et que l'air eût été moins chargé d'humidité , et
enfin à mesure qu'on se fût éloigné du tems du déľuge ,
les effets cessant avec la cause , la première constitution
de l'univers aurait repris sa force , et la vie humaine qui
s'était diminuée aurait recommencé à s'alonger successivement
, et se pousserait encore jusqu'à près de mille
ans comme autrefois , ou du moins jusqu'à sept , six ,
sinq cents ans ? Nous devrions vivré actuellement aussi
long-tems que les premiers Patriarches , et beaucoup
AOUT 1809 . 539
1
plus que les fils et les petits-fils de Noé quí vécurent peu
de tems après le déluge.
Qui ne sait que l'homme , par sa constitution physique
, est destiné à se nourrir de chair , aussi bien que
d'herbe et de fruits ; qu'il a des dents molaires comme
les animaux frugivores , et des incisives comme les carnivores
? Qui ne sait que l'homme n'a point quatre estomacs
et des boyaux très-longs comme le boeuf; et qu'à
moins qu'il ne fût tout autrement constitué avant le déluge
qu'il ne l'est à présent , c'est-à-dire , à moins que
toutes ses dents ne fussent des molaires , et à moins qu'il
n'eût plusieurs estomacs , il devait se nourrir de chair ,
quand il en trouvait , comme il fait à présent?
Et que dirons-nous des herbes et des fruits qui apparemment
avant le déluge avaient une toute autre force
qu'aujourd'hui , et n'étaient pas moins substantiels que
des aloyaux et des gigots de moutons ?
Voilà pourtant ce que Bossuet raconte sérieusement ,
sans le donner pour un miracle , mais comme un effet
tout naturel et tout simple des suites du déluge.
Après avoir donné un exemple de sa physique , il me
prend envie d'en donner un de sa métaphysique.
Sil'on s'attend à trouver quelque chose de plus absurde
encore , on ne sera pas trompé .
,
Je ne sors pas du Discours sur l'Histoire universelle.
On y trouve ( pages 297 et suivantes , édition de Paris
in-12 , David , 1744 ) que nous avons en nous l'image
des deux principaux mystères , ceux de la Trinité et de
l'Incarnation ,
,
<<En effet , dit l'orateur , si nous imposons silence à nos
» sens et que nous nous renfermions pour un peu de
>> tems au fondde notreâme ,'c'est-à-dire , dans cette partie
» où la vérité se fait entendre , nous y verrons quelque
>> image de la Trinité que nous adorons . La pensée que
>> nous sentons naître comme le germe de notre esprit,
>> comme lefils de notre intelligence , nous donne quelque
>> idée du fils de Dieu concu éternellement dans l'intelli-
> gence du Père céleste. C'est pourquoi ce fils de Dieu
>> prend le nom de verbe , afin que nous entendions qu il
>> naît dans le sein duPère , non comme naissentles corps,
540 MERCURE DE FRANCE ,
>> mais comme naît dans notre âme cette parole intérieure
>> que nous y sentons quand nous contemplons la vérité.
>> Mais la fécondité de notre esprit ne se termine pas à
>> cette parole intérieure , à cette pensée intellectuelle ,
>>> à cette image de la vérité qui se forme en nous . Nous
>> aimons et cette parole intérieure , et l'esprit où elle
>> naît ; et en l'aimant nous sentons en nous quelque
>>chose qui ne nous est pas moins précieux que notre
>> esprit et notre pensée, qui est lefruit de l'un et de l'autre,
» qui les unit , qui s'unit à eux et ne fait avec eux qu'une
» même vie .
»
......
• ...
1
Il ne faut rien concevoir d'inégal ni de séparé
dans cette Trinité adorable, et quelqu'incompréhensible
>> que soit cette égalité , notre âme , si nous l'écoutons ,
>> nous en dira quelque chose .
>> Elle est; et quand elle sait parfaitement ce qu'elle
>>est , son intelligence répond à la vérité de son être ; et
>> quand elle aime son être avec son intelligence autant
>> qu'ils méritent d'être aimés , son amour égale la per-
>> fection de l'un et de l'autre . Ces trois choses ne se
>> séparent jamais et s'enferment l'une l'autre ; nous en-
>> tendons que nous sommes , et que nous nous aimons ,
>> et nous aimons å être et à entendre. Qui le peut nier ,
>>> s'il s'entend lui-même ? ... »
Il me semble que l'orateur ne s'entend pas trop bien
lui-même dans tout ce morceau , et certainement il ne
se fait pas du tout entendre des lecteurs .
Tout ce qu'on peut démêler de ce galimathias (car où
est le mal de nommer les choses par leur nom?) , c'est
qu'il a quelque rapport avec le Platonisme , c'est-à-dire ,
avec la doctrine très- obscure de Platon sur le verbe , le
λογος , doctrine que les premiers Pères de l'Eglise ont
empruntée de l'Académie, et mêlée aux dogmes du Christianisme
(1 ) .
Au reste , on apercevra aisément que ce que nous
disons ici ne touche en rien la croyance aux mystères dę
la religion ; il ne s'agit que de la manière de raisonner
de Bossuet ; et ce prélat fût-il reconnu un Père de l'Eglise ,
(1) Voyez l'Essai historique sur Platon, par M. Combes-Dounous.
AOUT 1809 . 541
1
fût-il même canonisé , on sait que les opinions particulières
des Saints et des Pères de l'Eglise ne sont point des
articles de foi .
On a quelquefois plaisanté , dans ces derniers tems ,
aux dépens de ceux qu'on a nommés des idéologues ; on a
désigné par ce nom les hommes qui se sont occupés de
la science de l'entendement humain , de l'étude de l'humaine
nature , étude bien digne de l'homme , puisqu'elle
est celle de l'homme lui-même ; science bien utile , puisqu'elle
devrait être le premier fondement de toute morale,
de toute politique , et de toute littérature . On a essayé de
les décourager dans leurs recherches ; peut-être est-il
vrai de dire que ces savans ne tiennent pas tout ce qu'ils
promettent , et que leur science n'est pas encore arrivée
à la perfection ; peut-être encore n'y arrivera-t-elle jamais
, et elle aura cela de commun avec la plupart des
autres sciences ; mais il faut convenir que le savant , le
profond Bossuet est ici plus obscur que tous les idéologues
ensemble , et qu'enfin trouver dans l'homme la trinité
divine , c'est un tour de force de métaphysique dont
Locke ni Condillac ne se seraient jamais avisés .
Malebranche lui-même n'a pas fait cette découverte .
D'un air persuadé Malebranche assura
Qu'il faut parler au verbe , et qu'il vous répondra.
Mais il n'a pas dit que nous eussions en nous tout à la
fois , le père , le verbe et l'esprit-saint .
On me dira que je prends Bossuet en faute contre la
physique et contre la métaphysique ; mais que dans un
discours sur l'histoire , c'est comme historien qu'il faut
lejuger.
Cette objection me fera faire encore une citation .
Je la prendrai vers le commencement de la troisième
partie du Discours intitulé , les Empires ; c'est incontestablement
la plus belle des trois parties dont l'ouvrage
se compose .
Il s'agit de Rome et de l'Empire romain.
<<Il faut ici vous découvrir les secrets jugemens de
>> Dieu sur l'Empire romain et sur Rome même ; mystère
>> que le saint-esprit à révélé à St.-Jean , et que ce grand
542 MERCURE DE FRANCE ,
1
>>>homme, apôtre,'évangélistą et prophète a expliqué dans
>>l'Apocalypse . »
Ainsi voilà , Bossuet qui , d'un ton d'autorité , se donne
pour être dans la confidence des secrets jugemens de
Dieu . A
Cela me rappelle un chapitre de Michel Montaigne ,
qu'il faut se mêler sobrement de juger des ordonnances
divines ( 2) , chapitre dans lequel ce philosophe traite
assez mal ; un tas de gens interprètes et contrôleurs
>> ordinaires des desseins de Dieu , faisant état de trouver
>> les causes de chaque accident , et de voir dans les
>> secrets de la volonté divine les motifs incompréhensi-
>> bles de ses oeuvres . Il met ces sortes de gens dans la
>> même classe que les alchimistes , pronostiqueurs , ju-
>> diciaires , chiromanciens , médecins et id genus omnc ,
>> qui tous sont d'autant plus assurés qu'ils nous content
>>>plus de fables . >>
Bossuet convient que ce qu'il va nous dire n'est pas
bien clair; c'est un mystère, mais un mystère expliqué ...
Où? ... dans l'Apocalypse ; c'est dans l'Apocalypse , c'està-
dire dans le livre de tous les livres , dont jamais on a
le moins donné d'explication , quoique Newton et Bossuet
lui-même l'aient tous deux commenté.
Mais avançons et voyons ce que Bossuet va trouver
dans l'Apocalypse de propre à nous découvrir les secrets
jugemens de Dieu sur Rome.
«Dieu se ressouvint enfin de tant de sanglans décrets
>> du Sénat contre les fidèles ....... Il livra donc aux bar-
>> bares cette ville enivrée du sang des martyrs , comme
>> parle Saint Jean : Dieu renouvela sur ellę les terribles
>> châtimens qu'il avait exercés sur Babylone : Rome
» même est appelée de ce nom. >>
Je ne dis rien de cette manière peu respectueuse de
parler de Dieu , de lui prêter les faiblesses et les passions
des hommes ....... Dieu oublie long-tems ...... Dieu se
réssouvient enfin....... Dieu se venge et livre aux barbares
..... Quelle ville? Rome , nous dit-on. Mais il n'est
pas plus question de Rome dans l'Apocalypse , que de
(2) Essais . Liv. 1. Chap. 31.
AOUT 1809 . 543
i
Paris , de Londres ou de Pékin ; il y a seulement dans
l'endroit cité par Bossuet : Elle est tombée , la grande
Babylone , et il est difficile d'imaginer pourquoi le nom
de Babylone signifie plutôt Rome que Constantinople .
Il est vrai queDom Calmet a écrit quelque part que le
voyage de Saint Pierre à Rome est prouvé par Saint
Pierre lui-même , qui marque expressément qu'il a écrit
sa lettre de Babylone , c'est-à-dire , de Rome , comme
nous l'expliquons avec les Anciens . Mais bien des personnes
n'ont pas trouvé la logique de Dom Calmet trèssatisfaisante
; et celle du grand Bossuet pourrait ici ne
pas paraître meilleure aux gens les moins difficiles en raisonnement.
On peut révoquer en doute le récit et les réflexions
d'unhistorien qui prend dans l'Apocalypse des matériaux
pour écrire l'Histoire Romaine .
Il ne lui manque plus que de trouver l'Histoire de
France dans les prophéties ; et c'est aussi ce qu'il fait ;
il assure même que de toutes les Histoires c'est celle qui
s'y trouve le plus clairement. « Comme les rois vos an-
>> cêtres , dit-il auDauphin, se sont signalés plus que tous
>>les autres en protégeant et en étendant l'église deDieu,
>> je ne craindrai point de vous assurer que c'est eux qui
>>de tous les rois sont prédits le plus clairement dans ces
>>>illustres prophètes .>>>
N'est-ce point le cas de répéter ici le mot de Montaigne
? « Il n'est gens si assurés que ceux qui content des
>>>fables .>>>
De bonne foi , est-ce là de l'histoire? et comment se
trouve-t-il encore des personnes qui placent Bossuet au
premier rang parmi nos historiens ? Evidemment ce rang
ne lui appartient que parmi nos orateurs . Mais sabelle déclamation,
qui n'est pas universelle , puisqu'il n'y est
question que de quatre ou cinq peuples , est plus vantée
qu'elle n'est lue ; ou bien on ne la lit que superficiellement
, par fragmens détachés , et pour en admirerle style
qui est réellement admirable.
C'est un homme , dit Voltaire , qui enchâsse conti
nuellement des diamans faux dans de l'or .
- La comparaison serait plus juste peut-être si l'on disait
1
1
1
544 MERCURE DE FRANCE ;
que les beaux discours de Bossuet ressemblent à des
morceaux de mines d'or et même de diamans , mais
tellement enfoncés et mêlés dans la terre et dans le sable ,
qu'il serait fort difficile de dégager les matières précieuses
de tant de parties hétérogènes .
Et ceci me ramène naturellement au point d'où je suis
parti , lorsque j'ai annoncé qu'un choix de morceaux de
Bossuet propre à être mis dans la main des enfans et des
jeunes gens , serait probablement beaucoup moins volumineux
, s'il était fait avec le même discernement , que
celui que M. Renouard vient d'extraire de Buffon .
Ce livre est à sa seconde édition ; et celle-ci est ornée
de quarante-cinq figures d'animaux gravées en bois , lesquelles
rendent le livre plus attrayant pour la jeunesse à
qui il est spécialement destiné. • ANDRIEUX.
HISTOIRE D'UNE FEMME DE LETTRES .
( DEUXIÈME PARTIE . )
En lisant la lettre de Vallerose, la honte et la colère de
Mme de Bellezane s'appaisèrent par degrés . "Voilà donc ,
dit-elle , voilà donc un homme noble et généreux ! Voilà
le seul être qui ne m'abandonne pas ! L'image de Racine
et de Voltaire en butte aux Zoiles de leur tems la console;
l'espérance des jugemens équitables de la postérité lui rend
un courage qu'elle avait presque perdu . Elle sourit de plaisir
en lisant le passage où il est question d'une seconde edition
de son ouvrage. Oui , dit-elle , Vallerose a raison;
une jolie gravure est une chose nécessaire , et même je crois
qu'on peut en faire quatre fort aisément. Cela ne donnepas
de prix à un livre , il est vrai; mais il n'y a pas de mal à
enjoliver ce qui est bon . "
Tandis qu'elle se livre à ces réflexions , M. de Bellezane
entre chez elle . Il est surpris de lui voir un air si calme, up
visage si riant. Il en est affligé , il craint que l'article du
journal ait été sans effet. Mme de Bellezane , s'appercevant
deson embarras , lui dit : "Eh kien ! Monsieur, vous vous flattiez
de me trouver bien en colère contre l'auteur de cette belle,
critique, vous triomphiez ; vous aviez grand tort. Cet hommelà
mérite le mépris , mais la colère !... -Non , dit M. de
Bellezane , je ne désirais point vous voir en colère , mais un
۰۱
peu
AOUT 1809 . 545
-
--
-
-
peu humiliée. Humiliée ? Pourquoi , s'il vous plaît ? -
Parce que vous avez fait une faute . Quelle faute, je vous
prie ? Si le critique ne vous l'a pas fait sentir , votre folie
est sans remède . Votre critique est un sot. C'est ce
qui ne paraît pas dans son article . Un insolent. - Ilne
flatte pas , mais il est sincèré ; et si vous m'en croyez , vous
profiterez de sa leçon . - Oui , j'en profiterai , en me moquant
de lui , en composant de nouveaux ouvrages , en préseconde
édition de parant une
mes poésies . La donnerez-
vous bientôt cette seconde édition ? Dès que la
première sera épuisée . -Vous n'attendrez pas long-tems .
-Je l'espère .-Il n'en reste pas un exemplaire chez votre
imprimeur , je vous en avertis . Comment ? que voulezdire
?-Ils sont tous dans mon cabinet. J'en ai fait l'acquisition
, et je ne regrette pas mon argent.-Ciel! qu'entends-
je ? -
-
Lavérité. -
-
-
-
-
-
-
Vous avez eu l'infamie ! .....
De vous arracher au ridicule . - Quelle noirceur !
Je vous reconnais bien à ce trait; je devais m'attendre
à cet affreux procédé de la part d'un homme qui s'est
toujours montré jaloux de ma gloire . -Jaloux de votre
gloire ! ..... Oui , mon amie , vous avez raison ; voilà
pourquoi j'ai voulu la sauver .
De quel droit ?
De celui d'un époux et d'un ami. D'un époux ! d'un
ami ! Vous ne pouvez plus réclamer ces titres . Votre conduite
à mon égard prouvé votre despotisme et votre haine .
Vous avez été révolté de mon triomphe , vous avez joui des
outrages dont je viens d'être accablée par un libelliste .Vous
vous êtes fait un plaisir barbare de mon humiliation.Comme
ami , vous deviez soustraire à mes yeux l'ouvrage dans lequel
j'étais indignement déchirée ; comme époux , vous déviez
me venger . Comme ami , dit M. de Bellezane , j'ai
dû mettre sous vos yeux une critique qui pouvait les ouvrir
à la raison . Comme époux , je dois vous venger, il est vrai ,
non pas de tous ceux qui pourront se moquer de vos vers ,
je serais injuste et j'aurais trop à faire , mais de l'ennemi
vraiment dangereux dont les conseils vous ont livrée à leurs
brocards . Croyez que je saurai remplir mon devoir et n'en
soyez point alarmée . GrandDieu ! s'écria Mme de Bellezane
avec l'expression de la colère et de la terreur , il serait
possible ! Vous voudriez .....- Calmez-vous , je vous le répète:
j'ai déjà fait ce que j'ai dû , et je suis si tranquille sur
les suites de cette démarche, qu'il ne me reste plus qu'à vousdéclarer
un projet que nous exécuterons sous deux jours .
Ma fortune ne me permet plus de recevoir une société
Mm
DE
546 MERCURE DE FRANCE ,
aussi nombreuse ; il faut nous réduire à un petit cercle
d'amis . Votre manie du bel esprit, pour laquelle vous avez
renoncé à votre raison , à votre véritable esprit , à votre aimable
simplicité , me coûtedéjà trop cher ; et vous ne voulez
pas sans doute que je me ruine.-Ah ! Monsieur , quel
misérable prétexte vous prenez pour m'arracher à une société
que j'aime , à la seule que je puisse aimer! Dites-moi
sans aucun détour, je veux vous rendre la plus malheureuse
des femmes , et je vous croirai .- Non , vous ne me croiriez
pas . Je n'ai jamais rien en de caché pour vous ; demain
je vous mettrai au fait de toutes mes affaires . Vous avouerez
qu'il m'est impossible de ne pas réformer ma maison ;
et après-demain nous partirons sans bruit pour la campagne.
-Pour la campagne ! et vous croyez , Monsieur ,
que je vous y suivrai, que j'irai m'enterrer au fond d'une
province pour n'y voir que des ignorans et des sots ! Non ,
non, vous ne l'espérez pas .-Pardonnez -moi , je l'espère .
A ces mots , M. de Bellezane se retire , laissant sa femme
dans une situation facile à concevoir , mais difficile à
peindre. Quelques minutes après , elle reçoit une lettre de
Vallerose ; elle l'ouvre avec émotion et lit ce qui suit :
"Quel coup inattendu est venu me frapper? quel autrage,
et commenty répondre ? M. de Bellezane m'insulte;
mais il est l'époux d'une femme que j'adore .... Ah ! Madame;
pardonnez-moi cet aveu , il échappe à ma douleur.
Ma raison n'est plus à moi , elle est égarée par la fureur et
par l'amour. Me battre avec M. de Bellezane! .... quelbruit !
quel éclat! je perds de réputation une femme pour laquelle
je donnerais jusqu'à la dernière goutte de mon sang. Ordonnez
de mon sort , soyez mon guide , mon conseil. Je suis
prêt à vous sacrifier jusqu'à mon juste ressentiment contre
un homme assez méprísable pour déchirer sa femme en
public et pour faire paraître dans les journaux un libelle
contre celle qu'il doit aimer , chérir et défendre .
71 Je vois votre étonnement , Madame. Que je vous
plains ! Oui , je l'ai découverte cette intrigue infernale ; je
sais , à n'en pouvoir douter , que M. de Bellezane est l'auteur
de cette critique sanglante dirigée contre vous . Me sacrifierez-
vous à l'homme qui trahit aussi lâchement le plus
beaux de ses titres ? Me défendez-vous aussi de paraître
devant vous ? Ordonnez , je vous abandonne mon bonheur
, ma vie ; puisse un tel sacrifice assurer du moins votre
repos !
Non; dit Mme de Bellezane après avoir lu cette lettre ,
AOUT 1809. 517
non , je ne serai pas l'esclave d'un époux qui ne mérite plus
ce nom. Quelle perfidie ! elle est sans exemple. Lui-même
il se plaît à me déshonorer , et il veut que je renonce à tout
pour le suivre. Le suivre ! vivre plus long-tems près de cet
homme ! j'aimerais mieux mourir.
Cependant M. de Bellezane avait tout disposé pour son
départ. Il entre dans l'appartement de sa femme et la prie
de vouloir bien faire tous les préparatifs du voyage projeté.
-
-La
Je ne voyage pas , Monsieur ; je n'ai point de préparatifs
à faire .-Adèle , vous voulez certainement plaisanter ,
et vous ne refuserez pas de me suivre. Vous suivre ? Je
déclare , je jure devant Dieu que je ne vous suivrai pas , ou
vous emploierez la violence pour m'y contraindre .
violence n'est pas dans mon caractère , Madame , et je
crois n'avoir jamais employé avec vous d'autre pouvoir que
celui de la douceur et de la raison . Votre douceur estde
l'hypocrisie ; vous êtes un tyran.- Prenez-y bien garde ,
mon amie , de ce moment va dépendre le destin de votre
vie tout entière. Au nom du ciel , quittons une ville où
vous ne marchez que sur des précipices . Ce n'est point l'autorité
qui commande , c'est la tendresse qui prie.-Non ,
Monsieur, je reste ici . Nos fortunes sont indépendantes ,
nous sommes séparés de biens . Vous aimez la campagne ;
moi, j'aime Paris. Nos goûts sont aussi incompatibles que
nos caractère ; et, je vous le répète , si vous me forcez de
vous suivre , vous n'êtes qu'un tyran .-Ah ! dit M. de
Bellezane avec un calme apparent , mais démenti par les
larmes qui roulaient dans ses yeux, ce titre m'est aussi odieux
qu'à vous ; vous êtes libre : adieu , adieu pour toujours!"
Vous l'avez voulu , nos liens ..... sont brisés . A ces mots ,
il la regarde pour chercher dans ses yeux un regret , un remords
; il n'y trouve qu'une froide indifférence . Il la quitte
brusquement , s'avance vers sa voiture et s'éloigne d'un séjour
où l'orgueil a détruit son bonheur.
Apeinė est-il parti que Mme de Bellezane rentre unmoment
en elle-même. Elle n'a point encore réfléchi sur sa
position nouvelle. Son indépendance l'étonne. Quel rôle
va-t-elle jouer dans le monde? que dira-t-on d'une séparation
dont le motif connu ne peut que lui donner du ridicule
? Mais bientôt les torts de son mari se retracent à sa
pensée. Elle ne verra plus cet homme sans cesse occupé à
l'humilier , elle ne verra plus l'auteur de cette odieuse critique
qui lui paraît le comble de la bassesse et de la méchanceté.
Le public, se dit elle , pensera tout ce qu'il vou
Mm 2
548 MERCURE DE FRANCE ,
dra ; je ne pouvais plus exister avec cet homme. Ceux qui
connaîtront sa conduite approuveront la mienne ; que
m'importent les discours des autres ? »
Bientôt elle met à profit sa nouvelle liberté . Sa maison est
remplie d'une multitude de beaux esprits . Tout homme qui
a des prétentions dans ce genre est sûr d'être fort bien accueilli
chez elle , pourvu toutefois qu'il fasse l'éloge des
ouvrages qu'elle compose tous les jours . C'est le seul écot
d'un souper élégant et recherché que l'on est sûr de trouver
chez elle : aussi ne fait-on aucune difficulté de le payer.
Les louanges , il est vrai , sont un peu grossièrement apprêtées
; mais l'amour-propre n'est pas difficile ; il est plus
avide que délicat , et se contente de ce qu'on lui donne ,
pourvu qu'on lui donne beaucoup ,
Vallerose est le héros de ce cercle brillant ; on l'admire ,
on l'adule presqu'autant que la maîtresse de la maison.
C'est lui qui présente ceux qui veulent être admis aux soupers
. Il se garde bien d'introduire des rivaux qui pourraient
l'éclipser. Peu de femmes , comme on l'imagine , font partie
de cette réunion . Mme de Bellezane estime peu son sexe ;
peut-être pense-t-elle que son sexe a la sottise de ne pas
l'estimer. Cependant elle réunit chez elle quelques femmes ,
véritables automates , qui sont là pour applaudir ce qu'on
applaudit , pour critiquer ce que l'on critique , et qui s'en
retournent le soir enchantées d'elles -mêmes , et se croyant
beaucoup d'esprit , parce qu'elles vont tous les jours dans
une maison où l'on en fait .
Au milieu de cet éclat qui l'environne , il s'en faut bien
cependant que Mme de Bellezane soit heureuse.Un ouvrage
vient de paraître ; il est d'une femme , les journaux en
disent beaucoup de bien et le public est de leur avis . Il
n'en faut pas davantage pour révolter Mm de Bellezane.
Elle lit l'ouvrage avec prévention , le critique avec aigreur.
Les éloges donnés à une autre femme la désolent ; c'est un
bien qu'on lui dérobe .
Elle vient de composer elle - même un roman qu'elle
croit admirable ; son cercle le trouve tel. C'est un ouvrage
vraiment original; l'intrigue , les caractères , les situations ,
tout est neuf. Il doit produire une grande sensation . Il est
imprimé. Les critiques n'en disent pas de mal , mais aussi
ils n'en disent pas de bien. Personne ne s'avise de parler
du nouveau chef-d'oeuvre , il est mort en naissant. Quelle
honte ! et quel auteur ne préférerait la critique la plus amère
1
AOUT 1809 . 549
à ce silence humiliant qui prouve que l'ouvrage est trouvé
au-dessous de la critique?
Mais un écrivain aussi fécond que M. de Bellezane ne
se laisse pas facilement décourager. Elle compose un nouveau
roman : un critique indulgent croity trouver quelques
beautés , il les relève sans exagération; il a cruy remarquer
des fautes légères , quelques invraisemblances , quelques négligences
de style ; il en parle avec sincérité , mais avec
douceur et modération . Mme de Bellezane trouve les éloges
d'un froid glacial et la censure d'une injustice révoltante.
Elle prend la plume , elle écrit contre le littérateur ignorant
qui ose la censurer. Le censeur replique avec politesse à une
réponse qui n'est rien moins que polie. Mme de Bellezane
oublie ce qu'elle se doit à elle-même , elle n'est occupée
que du soin de venger son ouvrage et ne s'aperçoit pas
qu'elle le venge à ses dépens . Elle descend dans cette arene
où la sagesse et la modestie ne paraissent jamais , où la médiocrité
, toujours vaincue , revient toujours à la charge ,
dans l'espérance de vaincre à son tour ; où une femme ,
lors même qu'elle remporterait la victoire , ne peut jamais
gagner comme auteur de quoi se dédommager de ce qu'elle
perd comme femme.
Dans ces jours de mauvaise humeur,jours qui reviennent
souvent , Mme de Bellezane s'enferme chez elle des semaines
entières : les soupers sont suspendus ; dévorée de dépit ,
elle veut renoncer au monde qu'elle méprise , qu'elle déteste
. Dans ces accès de misantropie , sa porte n'est ouverte
qu'au seul Vallerose. Elle l'excepte de la proscription générale
, car une femme n'est jamais misantrope sans exception
; et Vallerose se félicite d'affermir son empire de plus
enplus .
Cependant des malheurs plus réels et qu'elle sentira
moins vivement peut-être sont prêts à l'assaillír . Dédaignant
d'abaisser un génie comme le sien aux détails minutieux ,
mais utiles de sa maison et de ses affaires , elle n'a pas
même pensé que pour recevoir tant de monde chez soi ,
quepour donner tous les jours des soupers recherchés à des
gens d'esprit qui mangent tout autant que des sots , il fallait
une fortune beaucoup plus considérable que la sienne.
Bientôt elle se voit pressée par une multitude de créanciers
dont elle ne soupçonnait pas même l'existence . A peine
l'un d'eux est-il satisfait qu'il s'en présente un autre ; c'est
l'hydre aux cent têtes . Elle veut enfin examiner ses affaires
si long-tems négligées ; elle voit que sa fortune peut suffire
550 MERCURE DE FRANCE ,
à ses dettes , mais qu'à peine lui restera-t-il de quoi vivre
dans la plus étroite médiocrité.
Il faut lui rendre justice , son âme était peu intéressée ;
elle avait joui de sa fortune sans y attacher beaucoup de
prix: elle vit son malheur avec indifférence . Elle alla même
plus loin , elle trouva dans ce revers le sujet d'un petit ou-
/ vrage où elle pourrait déployer tout son génie poétique.
Elle se mit sur-le-champ à travailler et fit une ode sur l'Inconstance
de la Fortune. Cette ode , il m'en souvient ,
commençait par ces vers :
J'ai perdu les faux biens que le vulgaire encense ;
Les rigueurs du destin n'ont point flétri mon coeur.
Mon âme sait garder sa noble indépendance
Et plane au-dessus du malheur .
Je vous fais grâce du reste , en vous assurant que ce
morceau était sans contredit ce qu'elle avait fait de mieux
jusquà ce jour. Elle y avait mis plus de simplicité dans le
style , plus d'ordre dans la composition , de l'élévation sans
enflure , du sentiment sans galimathias , méthode qui ne
lui était pas ordinaire. De tous les ouvrages qu'elle a composés
, c'est celui qu'elle affectionne le plus , non peut-être
parce qu'il est le meilleur , mais parce qu'il est le dernier.
Elle forme le projetde le lire dès le soirmême à son cercle
accoutumé. Mes amis , se dit-elle , ignorent la perte de ma
fortune; ils verront de quelle manière je me console de cet
événement; ils applaudiront aux beaux vers qu'il vient de
m'inspirer....
Vallerose arrive le premier. Elle a bien de la peine à ne
pas lui confier son seeret. Cependant elle modère ce mouvement
d'impatience jusqu'au moment où elle voit tous ses
amis rassemblés . Elle leur demande un instant de silence ;
puis d'un ton solennel elle lit son ouvrage. Quand elle a
fini , elle lève les yeux sur les personnages qui viennent de
l'entendre: elle croyait trouver sur leur figure l'expression
d'une admiration profonde ; mais quelle est sa surprise de
ne voir que des mines froides et alongées , que des yeux
qui n'osent la regarder en face ! "Eh bien ! dit-elle , comment
trouvez-vous ce morceau ? A cette question succède
un silence que personne n'est tenté de rompre. Elle rougit
et n'ose réitérer une demande indiscrète. Rien de plus
affligeant pour l'amour-propre que le refus d'un éloge sollicité.
On se met à table; mais le souper est d'un cérémonieux
assommant , d'un froid glacial: les convives se reAOUT
1809 . 1 55
-
-
tirent beaucoup plutôt que de coutume ; et M de Bellezane
voit disparaître pour toujours sa société . Mais il lui
reste Vallerose , son fidèle Vallerose ; elle lui tend la main
avec reconnaissance : Ah ! lui dit-elle , vous ne m'abandonnez
pas , Vallerose ? Votre âme noble et généreuse ne
s'attache point par calcul et ne délaisse point dans l'infortune
ce qu'elle aima dans la prospérité . - Moi , Madame ,
moi , vous abandonner ! ma reconnaissance , mon attachement
... - Me sont bien connus . N'êtes-vous pas indigné
de la conduite de ces ingrats? Avec quelle indifférence ils
m'ont écoutée ! .... - Ils se sont fort mal conduits ; mais
aussi , Madame , vous avez eu tort de leur lire ce morceau .
-Pourquoi ? les idées en sont- elles communes ? est-il mal
écrit et mal pensé ? Oui , si vous voulez que je vous parle
avec franchise .- Quoi ! vous trouvez ? -Que vous n'avez
rien fait encore d'aussi médiocre . D'aussi médiocre !
L'expression est un peu forte ! Elle est plutôt un peu
trop faible , Madame; et si vous voulez que je vous dise la
vérité , cette ode est mauvaise . - Mauvaise ?-Pitoyable .
- Que trouvez-vous donc à reprendre dans ce morceau ?
-Bon Dieu ! presque tout.-Un pareil jugement vous fait
plus de tort qu'à moi , Monsieur, dit M de Bellezane vivement
piquée ; et ces vers-là sont excellens . Madame est
modeste .- Je me rends justice quand on me la refuse . Je
vous croyais connaisseur , et je vois que je me suis étrangement
trompée.-Je le suis toujours assez , Madame ,
pour apprécier vos talens et pour vous conseiller de renoncer
à la poésie.-Vous me teniez hier un autre langage.-
J'espérais que vous feriez quelques progrès ; ce dernier
chef-d'oeuvre détruit toutes mes espérances , et prouve que
le critique de votre recueil de poésies avait raison. Quoi !
vous approuvez cet abominable libelle que M. de Bellezane
! .... -L'amour-propre nomme libelle toute censure
qui le blesse . L'article auquel vous donnez ce nom était une
critique fort juste , et M. de Bellezane n'a jamais eu assez
d'esprit pour en être l'auteur. - Qu'entends -je ? grand
Dieu ! s'écrie Mme de Bellezane avec une douleur et une indignation
profondes , M. de Bellezane n'est point l'auteur ! ...
Quel jour affreux m'éclaire ! .... Serait-ce ?.... -Devinez ,
dit Vallerose avec un sourire ironique; tout ce que je puis
vous dire , c'est que ce critique était réellement votre ami.
Mais vous allez vous emporter. Adieu , Madame , je vous
quitte , je vais souper dans une maison où l'on ne fait
point d'odes à la pauvreté.
-
552 MERCURE DE FRANCE ,
Peindrai-je le désespoir de Mme de Bellezane ? Toutes
ses illusions , toutes ses espérances sont détruites . Sa confiance
est indignement trompée . Ce Vallerose , à qui elle a
tout sacrifié , tout , hormis sa vertu , n'était qu'un infâme
hyppocrite , un de ces vils adorateurs de la fortune qui ne
jettent leur masque qu'aux pieds du malheur. Elle ne peut
résister aux tourmens qu'elle éprouve. Elle ne sait plus ni
ce qu'elle dit , ni ce qu'elle fait. De violentes attaques de
nerfs , de fréquens évanouissemens font craindre pour sa
vie; et ne se dissipent que pour faire place aux accès d'une
fièvre brûlante .
Cependant à force de secours , on l'arrache à cet état
presque désespéré . Elle recouvre par degrés sa santé. Son
premier soin est de chercher à mettre un peu d'ordre dans
ses affaires , trop long-tems négligées . Un jour elle se livrait
tout entière à cette occupation dont les détails étaient absolument
nouveaux pour elle , lorsqu'un homme d'une quarantaine
d'années , d'une figure noble et douce tout à la fois ,
entre dans son appartement , après s'être fait annoncer sous
le nom de M. de Lormel. Il s'avance vers elle avec beaucoup
de dignité et lui demande pardon de s'être introduit
chez elle avant de lui avoir fait connaître le motif de
sa visite. " Puisse - t- elle ne pas vous être importune !
dit-il . Je suis l'ami de M. de Bellezane ( à ce nom ,
Mme de Bellezane rougit) , et je me fais gloire de ce
titre , continue M. de Lormel. Mon ami n'a cessé d'avoir
les yeux sur vous , Madame , depuis le moment qui l'a séparé
d'une femme aussi tendrement aimée . Je ne puis veiller
à son bonheur , m'a-t-il dit; mais je dois au moins
pourvoir à son existence. Il m'a cbargé de m'informer de
l'état de vos dettes et de les acquitter , quelques considérables
qu'elles soient . Je m'estime trop heureux, Madame ,
d'avoir à remplir une mission , qui , je le crois , ne peut
vous être désagréable .- Je suis reconnaissante de la peine
que vous avez prise , ditMme de Bellezane avec émotion
mais avec fierté , et je regrette qu'elle soit inutile : je n'accepte
point les bienfaits d'un homme que j'ai offensé .
Quoi , Madame ! ceux d'un époux ? - J'ai perdu mes
droits sur son coeur , je ne puis recevoir ses secours . - II
est riche , vous êtes malheureuse .... - Je ne veux rien devoir
à la pitié . - De grâce , réfléchissez à votre position.-
Je pense à ce que je me dois à moi-même .- Que vous
reste-t-il? - Le courage. - Vous allez tomber dans la
pauvreté.-Elle n'humilie pas .- Que dois-je dire à M. de
-
AOUT 1809 . 553
Bellezane ?
m'oublier. "
- Que je le prie d'être assez généreux pour
Monsieur de Lormel ne peut se défendre de la plaindre
et de l'admirer. " Ah ! madame , lui dit-il , je suis loin de
blâmer des sentimens si nobles et si délicats : je n'insiste
plus . Je ne suis point venu pour blesser votre coeur et pour
ajouter à vos peines . Que ne puis-je vous donner tout le
bonheur que vous méritez ! Permettez-moi du moins de
paraître quelquefois devant vous . , peut- être vous serai-je
utile. Ce ne sont plus les secours de M. de Bellezane que
je vous offre , je vous parle pour moi . J'ai quelque intelligence
des affaires ; vous êtes seule , sans conseil , sans
appui ; des études agréables ont seules jusqu'à ce jour occupé
votre esprit ; vous pourrez rencontrer sur votre chemin
des hommes avides dont les avis intéressés finiraient par
vous dépouiller de ce qui vous reste. Si vous ne rejetez-pas
une offre dictée par l'intérêt le plus pur , par l'admiration
que m'inspire la beauté de votre caractère ; veuillez me
permettre de vous aider à sauyer quelques débris de votre
naufrage. »
La proposition de M. de Lormel est faite avec tant de
franchise et de bonté , que Mme de Bellezane ne peut se
défendre de l'accepter avec reconnaissance . Grâces aux secours
de cet homme éclairé , elle parvient en peu de jours
à mettre un peu d'ordre dans ses affaires . Elle abandonne
sa fortune à ses créanciers ; mais il lui reste une rente de
mille écus . Elle quitte son hôtel et se retire avec une seule
femme de chambre dans un modeste appartement que
M. de Lormel a choisi pour elle. Craignant les regards
du public , instruit de ses folies et de ses revers , elle vit
dans une grande solitude . La famille de M. de Lormel devient
son unique société.
Là elle trouve un ton bien différent de celui dont elle
avait contracté l'habitude , mais conforme à sa situation
nouvelle . Me de Lormel , avec beaucoup d'esprit et d'instruction
, est la femme du monde qui parle le moins de
science et d'esprit . Ses connaissances se fondent si bien
avec l'aimable simplicité de son caractère , que l'on croirait
facilement que tout ce qu'elle sait vient d'elle-même et
qu'elle ne l'a jamais appris . Son esprit charme sans se
faire apercevoir , comme cette fleur délicate que l'on devine
aux parfums qu'elle exhale . 1
Monsieur et madame de Lormel s'aiment avec cette
tendresse calme comme la vertu qui la fait naître , douce
554 MERCURE DE FRANCE ,
comme le bonheur qu'elle procure et qu'elle rend durable;
ils ne se flattent point mutuellement , mais leurs coeurs et
leurs pensées sont toujours d'accord , ce qui vaut bien
mieux, même pour leur amour-propre , que tous les éloges
qu'ils pourraient se donner. Quelques amis éprouvés , quelques
femmes aimables sans prétentions , composent leur
société . Là s'établit une conversation toujours animée , toujours
piquante , légère en apparence , solide en réalité ,
où chacun apporte le désir de plaire et non celui de
briller.
Madame de Bellezane est d'abord un peu étrangère à
ce cercle où l'esprit est compté pour si peu de chose lorsqu'il
est seul. Mais heuresement ses malheurs l'ont un peu
désabusée de la manie de l'esprit ,
car les événemens qui
nous brouillent avec la fortune nous réconcilient souvent
avec la raison . Elle s'accoutume insensiblement à ne plus
entendre louer avec enthousiasme ses connaissances et ses
talens . On lui prodigue tous les témoignages d'une bonne
et franche amitié ; et l'amitié que nous inspirons n'est- elle
pas la plus flatteuse et la plus délicate des louanges ?
Cependant les jouissauces qu'elle goûte dans cette société
charmante ne sont pas sans amertume. Le bonheur ,
la tendresse mutuelle de monsieur et de madame de Lormel
font naître dans son coeur une foule de regrets . M. de Bellezane
se présente à son souvenir avec toute les vertus dont
il est doué. Elle se rappelle la sagesse de ses discours , la
douceur de ses leçons , et la noble modération de sa conduite
. Ah ! disait-elle , si je l'avais écouté , je jouirais d'une
gloire et d'une félicité solides , et je n'ai rencontré que la
ruine et le mépris !
Il y avait environ trois mois qu'elle vivait ainsi dans la
société de monsieur et de madame de Lormel , lorsqu'en
parcourant les journaux , elle remarqua l'éloge d'un nouvel
ouvrage que tous les critiques s'accordaient à exalter . « C'est
un chef- d'oeuvre , disaient- ils ; ce livre est fait pour passer
à la postérité , comme ces beaux monumens dont les bases
sont éternelles . Cet ouvrage réunit tout; c'est un modèle
de simplicité et d'élégance , d'éloquence et de profondeur ;
il est d'une utilité qui doit être sentie dans tous les tems ,
chez toutes les nations : c'est un présent que le génie vient
de faire à l'humanité. L'auteur de cet ouvrage , ajoutaient
les critiques , est aussi modeste qu'éclairé ; il cache son
nom à la reconnaissance publique. Ily a une place vacante
AOUT 1809. 555
à l'Académie française: qu'il se présente, il est sûr d'éclipser
tous ses rivaux. "
A' la lecture de ce brillant éloge , Mme de Bellezane
achète le livre : elle le lit; et quoiqu'auteur elle-même , et
de plus auteur malheureux , elle l'admire comme tout le
monde. « Quelle belle âme ! dit-elle , que de vertus et de
connaissances il faut réunir pour composer un si bel ouvrage
! l'auteur inspire à la fois l'enthousiasme et la vénération
... Sa tête s'exalte , elle voudrait soulever le voile
dont l'anonyme s'enveloppe , mais toutes les tentatives
qu'elle fait pour parvenir à ce but sont inutiles . Un jour ,
elle fait part à M. de Lormel de la curiosité qui la tourmente.
" Bon ! lui dit cet ami respectable , vous désirez
vraiment connaître l'auteur de ce livre si justement estimé?
que ne m'en parliez-vous plutôt , Madame ? cet auteur est
de mes amis. Ah ! que vous êtes heureux ! C'est
T'homme le plus simple , le plus modeste que je connaisse .
Il met autant de soin à cacher les talens supérieurs qu'il
possède , qu'un honime vain et ignorant à faire briller ceux
qu'il croit posséder. Il n'a d'autre ambition que celle d'être
utile . Semblable au sage de la Bruyère , le seul bien capable
de le toucher est cette sorte de gloire quidevrait naître
de la vertu toute pure et toute simple : mais les hommes
ne l'accordent guère ; et il s'en paassssee..-Quoi ! s'écrie
Mm de Bellezane , transportée de joie , vous me le feriez
Rien de plus facile ; venez chez moi dans
quatre jours , je l'attends . Vous le verrez, vous l'entendrez ,
et je suis sûr que vous aimerez infiniment sa conversation .
connaître ? -
- -
Ces quatre jours paraissent bien longs à l'impatiente
curiosité de Mme de Bellezane . Ce terme est enfin expiré.
Elle vole chez M. de Lormel ; son coeur palpite avec force
lorsqu'elle entre dans le salon. M. de Lormel est seul et
pendant quelque tems il l'entretient de son ami avec cette
douce chaleur que donne à nos discours le plus exquis de
tous nos sentimens . " Oui , Madame , vous allez le voir
dans l'instant , cet homme qu'on ne peut trop aimer. Vous
jugerez vous-même si les éloges que je lui donne sont exagérés
. Sa figure est aussi belle que son âme , quoiqu'elle
porte l'empreinte de la douleur.- Juste ciel ! il serait malheureux
avec tant de vertu ! s'écrie Mm de Bellezane .
Helas , madame , il existe des peines que la vertu même ne
surmonte jamais . Il avait une femme charmante , il l'aimait
avec la plus vive tendresse ...- Eh bien !- Il l'a perdue .
Aces mots Mme de Bellezane soupire profondément.-Et
-
556 MERCURE DE FRANCE ;
1
1
moi aussi , dit-elle , j'avais un époux digne de tout mon
amour , et je l'ai perdu ! Dans ce moment un bruit se fait
entendre , la porte s'ouvre . Voilà mon ami , dit M. de
-
-
Lormel. Mme de Bellezane lève les yeux et pousse un cri :
Ciel ! M. de Bellezane ! ..... Elle ne sait si elle doit se
jeter aux pieds de son mari , elle hésite un moment. M. de
Bellezane lui tend les bras ; elle y tombe sans connaissance
et presque sans vie . Bientôt elle ouvre des yeux baignés de
larmes sur l'homme en qui elle croit trouver un juge sévère ;
elle ne voit qu'un ami qui la presse avec tendresse contre
son coeur. Elle veut s'accuser de ses fautes passées . Il l'arrête
et lui dit : Un long orage a troublé notre bonheur ; le
ciel nous sourit , ma chère Adèle ; oublions que nous avons
été malheureux . - Quoi ! vous me pardonnez ! .... Quoi !
vous pouvez oublier mes folies !-Ce coeur ne se souvient
que d'une seule chose , du serment qu'il a fait de t'aimer
toujours.
Je laisse ces deux époux se livrer , entre leurs amis , à
toutes les jouissances de leur réconciliation . Il semble à les
voir , à les entendre qu'ils n'ont été séparé l'un de l'autre
que par un long voyage , et qu'ils viennent enfin de se réunir
pour ne se plus quitter. C'est Mme Bellezane qui m'a
raconté sa propre histoire. Elle peint avec des couleurs si
naïves et si plaisantes l'exigence et la susceptibilité d'une
passion qui l'a rendue si malheureuse , qu'on voit bien
qu'elle est guérie radicalement .
Vallerose ne tarda pas à recevoir la juste récompense de
sa bassesse et de son orgueil. Littérateur subalterne , voué
tour-à-tour aux partis les plus opposés , louant le même
ouvrage dans un journal et le critiquant dans un autre ,
pour dîner aujourd'hui chez l'auteur et demain chez ses
ennemis , il s'est vu bannir honteusement de toutes les
sociétés où l'on exige au moins l'apparence de la probité. La
vanité le dévore , la misère , le ridicule et le mépris le poursuivent
; toutes les coteries littéraires le rejettent et
savouent , quoiqu'en général l'esprit de coterie ne soit pas
difficile sur le choix de ses instrumens .
ledé-
Enfin , M. de Bellezane , possesseur d'une belle fortune
dont il jouit sans ostentation , aimé , estimé de tout ce qui
l'environne , a retrouvé la femme aimable , douce , bonne
et modeste , qu'il avait perdue , et qui le dédommage de
tous les chagrins que lui donna long-tems une femme bel
esprit. ADRIEN de S ..... N.
AOUT 1809 . 557
VARIÉTÉS .
CHRONIQUE DE PARIS.
Les gros poissons mangent les petits , disait madame de
Sévigné , en parlant de son amour exclusif pour sa fille .
Les grands événemens sont comme les gros poissons , ils
font tort aux petits .
Depuis que les Anglais ont osé menacer le sol français ,
la capitale n'est occupée que d'une pensée unique , celle de
rendre à leur élément ces héros aquatiques . Les autels
d'Apollon et des Muses sont abandonnés pour ceux de
Mars et de Bellone . On organise partout les phalanges nationales
.
Au milieu de ces intérêts supérieurs , il n'est pas étonnant
que les spectacles éprouvent quelque langueur. L'Opéra-
Comique n'a point encore déployé tous ses avantages. La
fièvre à l'oeil creux , au teint pâle , à l'haleine brûlante ,
s'est emparée de ses plus hautes puissances . Mais on espère
que le quinquina interviendra dans cette affaire , et que nous
reverrons incessamment Martin , Elleviouet , Mme Duret .
Talma a terminé le cours de son Odyssée dramatique :
il revient à Paris chargé des lauriers qu'il a moissonnés dans
nos contréesméridionales . Sa présence va ranimer le culte
de Melpomène . Mlle Hymn a joué derniérement le rôle de
la Vestale , dans l'opéra de ce nom , avec un talent supérieur
, et qui lui assigne un des premiers rangs sur la scène
lyrique.
On nous promet pour cette semaine le début de deux
actrices au Théâtre français , l'une dans l'humble emploi
des soubrettes , l'autre dans les nobles fonctions des grandes
princesses . L'Enthousiaste , comédie en cinq actes et en
vers , est à l'étude .
-On a mis en vente le théâtre construit dans l'emplacement
des Théatins , sur le quai de Voltaire .
-On annonce un ouvrage d'un genre nouveau etqui suppose
de la part de son auteur plus dd''ooriginalité que de goût.
C'est une tragédie dans laquelle le principal personnage
parlera en vers alexandrins ; les personnages secondaires ,
en vers de dix syllabes , et les confidens en prose. Moyen
neuf dont l'auteur se vante comme d'une découverte pré558
MERCURE DE FRANCE ,
cieuse pour assigner à chacun le langage qui lui convient ,
et marquer avec précision la différence des rangs .
-Depuis la semaine dernière, nous n'avons eu de nouveautés
que sur nos théâtres secondaires ; encore se bornent-
elles à deux pièces . L'une est une bluette jouée aux
Variétés , et consacrée à la gloire de Molière. Qui croirait
que des Vandales ont osé tout récemment insulter le
père de la Comédie française dans l'enceinte même consacrée
à sa gloire , et que cet affront s'est renouvelé dans la
ville qui a vu naître Corneille ? Quoique les sacriléges
n'aient trouvé qu'un petit nombre de complices , de jeunes
chevaliers restés fidèles aux vrais principes , ont cru devoir
s'armer pour la cause du prince des poètes comiqués , et
donner une leçon à ses téméraires ennemis. Leur petite
pièce est intitulée , A bas Molière. Ils supposent que quelquès
originaux d'une petite ville , vraies copies du Malade
imaginaire , de l'Avare , du Bourgeois gentilhomme
et de frissotin , ont formé , dans un café , le projet de siffler
celui qui les a si cruellement immolés dans ses ouvrages
. Le jour de la représentation arrivé , le théâtre donne
un des chefs - d'oeuvre de Molière , et au milieu de la
pièce , les conspirateurs crient tous ensemble , A bas
Molière. Après ce triomphe , ils sortent du théâtre pour
jouir de la victoire . Mais un jeune acteur entreprend de
venger le prince de la comédie si indignement outragé ; et
pourprouver que les tableaux de Molière sont peints d'après
nature , il engage un entretien avec chacun des coupables ;
il leur fait adroitement retracer devant un nombreux auditoire
, toutes les scènes dont ils se plaignent le plus . L'intention
de cette bluette est bonne .
La seconde nouveauté appartient au théâtre de la Gaieté.
C'est un mélodrame , mais un mélodrame où l'on ne parle
pas , ce qui ne le rend pas plus mauvais . Le héros de
la pièce se nomme Walther le cruel : c'est une espèce de
Raoul barbe-bleu , né en Germanie ; il a un cousin avec
lequel il se signále dans les combats. Au retour de l'armée
, Walther devient amoureux de Délia , femme de
Théobald. La princesse qui a de l'honneur le repousse
avec indignation. Le farouche amant forme le projet de
l'enlever : Théobald fait échouer ce projet. Son rival invente
de nouvelles trahisons ; Délia est jetée dans une prison.
La geolière s'intéresse à son sort ; elle s'échappe , est
reprise , puis délivrée encore. Enfin , le féroce Walther
succombe et reçoit la peine due à ses attentats . Tout cela
AOUT 1809 . 559
!
s'exécute en pantomime. On n'a rien épargné pour aider
la pénétration de l'auditoire . Le spectacle est brillant ; les
combats sont exécutés avec une chaleur digne de la canicule
; Mlle Bourgeois sur-tout s'y distingue par les plus
hauts faits d'arme. C'est un spectacle pour les yeux ; mais
les yeux sont plus communs que l'esprit ; et le succès par
conséquent plus facile et plus sûr.
-Les discussions relatives aux Noces de Dorine ne sont
point terminées . M. Octave ne veut point abandonner le
champ de bataille, et continue de décocher ses traits aux
chefs de l'Opéra-Buffa , qu'il appelle des rapaudeurs . Il
prétend que la partition originale n'est point perdue , qu'il
en possède un exemplaire très-complet; et que la Bibliothèque
Impériale n'est pas moins riche que lui. On lui représente
en vain qu'il se trompe ; que cette partition est
connue , et que loin d'être originale , elle est chargée de .
morceaux intercalés, il répond : Mon exemplaire porte en
titre : Dramma giocoso del signor Sarti ; donc il est tout
entier de Sarti . On voit bien qu'il n'y a rien à répondre à
un raisonnement si puissant.
-Le marché auxfleurs vient d'être transporté sur le quai
Desaix. C'est un emplacement nouveau dû au génie qui
préside à l'embellissement de Paris . M. de Piis , secrétaire
général de la préfecture de police , a prononcé , à cette
occasion un discours très-fleuri. « Qui ne pourrait , a-t- il
» dit, voir en ces lieux la moindre tige de laurier sans son-
» ger à ceux que moissonnent continuellement nos braves ?
» qui pourrait y voir l'olivier sans songer à celui que Napo-
>>léon fera croître dans le sein de son Empire , et dont le
salutaire ombrage s'étendrá sur le reste du globe ? Qui
> pourait y voir l'immortelle sans songer à la couronne que
> Î'histoire et la postérité croyaient tresser seules pour notre
"» Monarque , et que la génération présente a dû lui offrir
son règne? Les cyprès qu'on
> exposera dans cette enceintene, murmureront-ils pas aussi
> le nom de Desaix ? n
" dès le commencement de
-On a cherché en vain quelque germe de talent dans
le roman de l'abbé Sabatier (1) ; c'est une relation sans
intérêt et sans goût. Son héroïne se nomme Betzi ; elle est
(1 ) Les Caprices de la Fortune; 3.vol. in-12, chez Chaumont , libr. ,
au Palais -Royal.
560 MERCURE DE FRANCE ,
:
élevée en Angleterre par une paysanne qui ignore le secret
de sa naissance ; elle est persécutée par un lord Korters ,
et secourue par une lady Plewsbrock , qui se charge de
son éducation et l'envoie en France . Elle devientamoureuse
du lord Kilmar , nevetude Korters , et l'épouse secrètement .
On enlèveKilmar; son oncle lui fait contracter un nouveau
mariage , Betzi retombe dans la misère ; enfin elle retrouve
ses parens . La femme de Killar mmeeuurrtt et les deux amans.
se réunissent. S'il est vrai que l'abbé Sabatier ne soit pas
auteur des Trois Siecles Littéraires , qu'il ne soit pas auteur
du Journal politique qui1 aa paru sous son nom qu'il ait
publié beaucoup de livres , et qu'il n'en ait écrit aucun ,
on pent supposer aussi qu'il pas composé les Caprices
de la Fortune .
a
1
n'a
Nulle connaissance des moeurs anglaises ; il fait casser le
mariage de Kilmar par un arrêt du parlement ; il fait enfermerBetzi
dans une maison de correction en vertu d'une
lettre de cachet; il pousse l'ignorance ddeess uussaaggeess et de la
langue jusqu'à dire un mylord pour un lord. « J'appris ,
dit-il , qu'on avait arrêté un logement pour unjeune mylord.
Il appelle les demoiselles anglaises mylady; il choque
à chaque instant les notions les plus communes
Son style est souvent d'une négligence et d'une trivialité
inconcevables . La douceur que je goûte est auxyeux de
ma reconnaissance , le fruit de vos premiers bienfaits. "
J'aurais pu sentir le chagrin si les ténèbres de l'enfance ne
>>m'en eussent épargné les premières atteintes . Elle
navait à combattre en ma faveur non-seulementles amorees
> de l'intérêt , mais encore tous les reproches de son mari ,
Si je dois la perdre , ce n'est pas ici que je veux la voir
mourir; c'est dans le sein qui l'a allaitée qu'elle doit
>>rendre le dernier soupir. Cette femme me dit qu'il
fallait m'expliquer de quelle manière que je le fisse.
L'aspect de tout ce qui s'offrit à mes yeux jeta mon ame
dans une frayeur et un saisissement qui se renouvellent
encorein J'avais achevé cette lettre , je la relisais ,
j'éprouvais une certaine complaisance au sujet des sentimens
que j'y montrais, " -" Pendant toutle cours demon
mal on avait craint pour la vie du fruit que je portais dans
mon sein . Toute saconduite , en un mot, lejustifiait
auxyeux de ma tendresse . " - " Il se sera attaché à vous
suivre , et son désespoir l'aura empêché de prendre les
mesures nécessaires pour ne pas être reconnu
Voilà par quel choix d'idées ,quel charme d'expressions ,
quelle
AOUT 1809. 561
quelle supériorité de style M. l'abbé Sabatier a voulu nous
rappeler qu'il avait des droits incontestables àjuger les écri
vains de son siècle. Veut-il déployer avec plus d'avantage
encore les miracles de son esprit? il vous dira : « Le tems
4 s'était écoulé avec une rapidité des plus propres à nous T
> peindre la légèreté qu'on lui attribue.
-
Il faut peu de DC
ASLINI
> discours pour émouvoir une âme sensible et les ressorts
> du coeur se prêtent facilement aux impressions de l'infor
» tune dans ceux qui s'intéressent vivement àl'humanité. מ
Avouons que quand on est en état de dire de si belles
choses , c'est prendre bien peu sur soi que de fixer les des -en.
tins de trois siècles entiers de littérature !
Mais ce qui peut paraître assez singulier, c'est que l'abbe
des trois siècles prend le titre d'ancien conseiller au parlement,
quoiqu'il ne l'ait jamais été. Il n'y a assurément rien
de commun entre M. l'abbé Sabatier de Cabre , et l'abbé
Sabatier de Castres , soi-disant auteur des Trois Siècles .
-Parmi cette foule de productions bizarres et éphémères
qui inondent notre littérature , il n'en est guère dont l'originalité
soit plus curieuse que les Pensées , Réflexions , Impatiences
, Maximes et Sentences de M. Hyppolite de Livry.
Cet auteur est fort connu dans le monde par son goût
pour les beaux ongles des dames , les beaux opéras de
Grétry, le parfumdes fleurs , et l'instinct des chiens . M. de
Livry pense beaucoup , et tout ce qu'il pense il l'écrit ,
et tout ce qu'il écrit, il le fait imprimer. Sa féconde imagination
nous avait enrichi , en 1808 , de douze cent quatrevingt-
dix-huit Pensées , en deux livraisons , l'une de sept
cent soixante-quinze Sentences , et l'autre de cinq cent
vingt-trois , à raison de trois Pensées deux tiers ou environ
par jour. Il vient d'en ajouter quatre cent vingt-cing;
ce qui porte aujourd'hui à dix-sept cent quatre-vingt-trois
la somme totale de ses Idées , Réflexions , Maximes , Considérations
. Il se présente ici une réflexion affligeante ,
c'est que la faculté pensante de M. de Livry suit évidemment
une proportion décroissante; le premier sémestre de
1808 avait produit sept cent soixante-quinze Idées ; le second
en a donné cinq cent vingt- trois , tandis que leshuit
premiers mois de 1809 n'en ont fourni que quatre cent
vingt-cinq.
M. de Livry nous avait appris, dans unde ses précédens
ouvrages , que le monde n'était pas bọn àprendre avec des
pincettes. Les amis de l'humanité se flattaient qu'il réfor-
No
1
562 MERCURE DE FRANCE ,
n
990.16 50DED
1151229M
merait ce premier jugement; mais il paraît que c'est un
parti pris . Le genre humain continue de lui inspirer une
horreur invincible. Le misantrope est un optimiste auprès
de lui. Mon Dieu! s'écrie-t-il , que les hommes sont
bêtes !!! Quelle sotte et vile espèce que les hommes !!!
Qu'on prenne les hhoormmes réunis ou isolés , c'est toujours
la même chose ; dans la société , ils puent le particulier ;
dans le particulier , ils puent la société . Dans toute situahon,
T'homme infecte . - Les bêtes ne parlent pas , mais
selles n'en pensent pas moins; les hommes parlent , mais
" beaucoup n'en pensent pas plus. Quelle odieuse destinée
que de chercher partout des hommes et de ne pas
même trouver des bêtes !!! L'homme se vautre dans la
vie comme les cochons dans la fange. Passant sa jeunesse
à sauter , sa vieillesse à manger, l'homme est la moitié de
la vie sauterelle , l'autre moitié cochon. Si cette existence
n'est pas fort recommandable , elle est du moins variée.
Que l'homme est ignoble !!! que l'homme est vil dans sa
vile machine !!! Ce qui me ferait le plus douter de la
création , c'est l'existence du crapaud et celle de l'homme .
Quelle horreur que ce siècle , et qu'il est affreux pour
( qui n'y tient pas , d'en faire partie !!!
"
On pourrait facilement multiplier ces sortes de citations
Diet charger ce tableau de mille autres anathemes. Mais si
M. de Livry est inexorable pour les hommes , s'il déclare
Cailleurs que ce sont de détestables coquins , il professe en
revanche une adoration sans bornes pour les femmes . Son
culte pour elles va même jusqu'à le rendre athlete
» soleil dans le plus brillant de son cours n'offre passtru
aspect aussi enchanteur qu'une femme dans tout l'eclat
de sa beauté. Ah ! qui atteste mieux l'absence d'un 27
19410Dieu que la destruction d'une femme !!! I s
Mais dans les femmes ce que Made Livry admire le
plus Ce sont comme on l'a dit leurs ongles ; de sorte
que si elles venaient à se couper les ongles de près , il ne
Yui resterait plus pour se consoler dans ce monde que les
ofchiens et le marché aux fleurs . On voit qu'en général le
bonheur de M. de Livry tient à fort peu de choses , et qu'il
ne faudrait pour le détruire en entier que trois accidens ;
une maladie qui fit tomber les ongles des dames , unhiver
qui gelât nos fleurs , et une épizootie qui tuât nos chiens .
Deus omen avertat !

SALGUES.
AOUT 1809 563
3: !
1
AUX RÉDACTEURS DU MERCURE DE FRANCE,
L
Gembloux , près de Namur, le 25 juillet 1809 .
Messieurs , mon mari , homme dont les idées simples et mesquines ,
sont bienpeu analogues à l'esprit de son siècle me force de mensevelir
avec lui et mes enfans, au fond d'une terre qu'il possède, à plus
de cent lieues de Paris . C'est là qu'il faut en dépit de mon goût pour
le grand monde , passer huit mois chaque année , sans voir une
figure humaine ; car je ne saurais imaginer que nos voisins dont la tournure
est si grotesque , soient de la même espèce que moi. Partagé
entre le soin d'élever ses deux fils et celui de faire valoir son bien ,
monsieur semble avoir oublié que nous devons retourner dans la capitale
à la fin de la belle saison. En vérité , nos amis ne nous reconnaitront
plus ; nous aurons oublié jusqu'au langage de la bonne compagnie.
Au moins les années précédentes , la lecture des nouveaux
romans , et des journaux , me mettaient au courant du bon ton, des
usages , des modes de Paris ; mais je suis privée même de cette ressource.
Que penseriez-vous d'un homme qui ne veut plus avoir chez
lui que des livres de sciences , d'histoire , de mathématiques , d'agriculture
; qui , à l'exception du Mercure , interdit l'entrée à tous les journaux
? Dans la plupart , dit-il, on parle des sciences et des lettres ,
d'une manière si superficielle que la jeunesse , au lieu d'en recueillir de
linstruction ,n'en retire que la sotte vanité de parler sur toutes choses
avec une impudente assurance . Dans d'autres , on trouve des articles
beaucoup trop lestes pour les laisser sans danger entre les mains
des jeunes gens . Voilà pourtant à quelle extrémité je suis réduite.
Enfin , messieurs , mon tyran a prohibé jusqu'à la lecture si innocente
du Journal des Modes. J'avoue que ce coup m'a été le plus sensible :
c'était le seul journal que je lusse d'un bout à l'autre ; où chercher
ailleurs ce décousu dans les idées , cet art aimable de jouer sur les
mots , qui rappelle si bien les conversations des gens du bon air ? Tout
yesteffleuré , rienn'y est approfondi ; que de génie , de discernement ,
sur-tout dans l'article où l'on donne l'état des modes ! Comme on y
décrit avec légèreté , et pourtant avec une scrupuleuse exactitude , le
moindre changement qui s'opère tous les cinq jours dans la toilette
d'une femme , depuis le voile léger qui dérobe au' vúlgaire une partie
de ses attraits jusqu'au cothurne élégant qui enlace son pied délicat !
Sans doute , messieurs , je fais un cas particulier de votre Journal ;
j'estime fort la manière dont les sciences , les arts y sont traités . Vous
ne négligez , sur-tout depuis quelque tems , aucune branche des con
Nn2
564 MERCURE DE FRANCE ,
naissances humaines ; au moins ce sontles propres expressions de mon
mari , car jeconviens queje n'ai guère lu encoreque quelques lignes des
Variétés etde votre Chronique de Paris. Mais comment se fait-il, puisque
vous annoncez le projetde devenir universels , comment se fait-il
quevousayez oubliéjusqu'à présent deparler de la mode ?VVooyez tous
vos confrèrespils se font un devoir de copier le journal qui tient registreOdes
Probes, desacoîfures des chaussures nouvelles . C'est un
Kommage qu'ils rendent à cette intéressante feuille une fois par semaine.
On a souvent reproché aux savans de me point assez sacrifier
auxigraves, n'encouredpas un reproche si odieux. Plaire au, beau
sexe est toujours le but quon doit se proposer: Pour être un peu
plus austere que le dernier, ce siècle n'en est pas moins soumis à
مو
agh
2
fluence des femmes, elles ont encore la même part aux suecès
littéraires . Que votre gravité vous abandonne donc de tems
à autre . Ne dédaignez plus d'entretenir voslecteurs de la mode
cette reine du monde et ackorder dans chacun de vos authe
tos une petite placee à l'hhiissttooiirree ddeess rréévvoolluuttiioonnss continuelles qui ont
lieu dans son empire. C'est une grâce que je vous demande au nom
de toutes les malheureuses victimes qui n'auront , comme moi , pour
9712 по прі
one pas devenir tout à fait barbares , que la lecture de votre journal .
ύο
Je suis , etc.
291
13
эиртьм 911CORINNE DE *** , comtesse de B** .
Eric Nore des Rédacteurs ) Comment ne pas faire droit àune si juste
reclamation! Ce n'est pas la première de ce genre que nous ayons
reçue . Des jeunes gens qui prennent pour titres : habitués de Tivoli
si mob is
nous avaientddééjjàa rreepproché notre silence sur les modes. Nousvoilà
donc déterminés àannous occuper un peu
119
peu de cet objet que l'on juge si
important. Cependant nous éviterons de copier le charmant badinage
du journaliste que Madame D*** semble nous citer comme modèle.
NoTous tâcherons , en comparant les costumes modernes aux costumes
anciens , àceuuxx du moyen âge , de donner àcet article plus dd''iinntteérrêt
1pour toutes les classes de 1
asa a todo fasnemo s
10061500292 ab sum of
songiomat ,ziolques so ob doza
R
200
269 1101 1 95 in)
mine aq
al 5000 65000
these obsidian anual seaisi oubidust sup
Fun snilgisaibail sho
AOUT 1809. 565
POLITIQU
Le Moniteur du 21 a confirmé dans les termos les plus
précis la plus heureuse des nouvelles après celle qu'elle
fait pressentiri Touverture des négociations Adtembourg
, petite ville de Hongrie ModecomteodesChampagnyadûyarriverlerle15,
lesnégociations ont du com
mencerentre co ministreet MM. deMetternichet deNugent .
On estdoncfondéàcroire que,non-seulementles principales
difficultés sont aplanies , mais même que les points essentiels
du traité sont convenus , qu'ici , l'ouverture des négociations
ostensibles annonce le terme de celles préliminaires
; que l'on est d'accord , puisqu'on se réunit dans les
formes diplomatiques qu'enfin il est aujourd'hui plutôt
question de rreédiger un traité que d'en discuter le Bases
telle est au moins l'opinion qu'expriment toutes les lettres
de l'armée , toutes les nouvelles d'Allemagne . Voila ce
qu'on croit fermement à Vienne , et ce que l'on croit autant
qu'on le désire à Paris , où l'on a du remarquer comme
d'un augure bien favorable le retour de S. M. Impératrice,
et celui de Madame mère .
ayu
20 19510096 19.
1
9
9
b
9
1319 1294oia
:
Une circonstance tros-importante marque l'époque où
les ministres plénipotentiaires se rassemblent; il est certain
que le cabinetde S. M. L'Empereur d'Autriche est renouvelé;
qu'on yya reparaître plusieurs hommes d'Etat que
les dernières circonstances en avaient éloignés et dont les
opinions en effet s'accordaient mal avec ce système d'une
ambition démesurée , et d'une vengeance insatiable , auquel
la Cour d'Autriche s'abandonnait en aveugle. Il est surtout
constaté officiellement qu'après de longues et pénibles
discussions entre le prince Charles et les archiducs
Ferdinand et Jean qui reprocharenttà ce premier
ses ordres pour leur retraite, tandis qu'il leur reproche
lui de n'avoir pas assez promptement obéi à ses instructions
pour renforcer le centre de ses opérations , ce
-prince a donné la démission de ses emplois , témoignant
ses regrets à l'armée, et se flattant de lui en inspirer.
Les termes seuls de cet ordre du jour suffiraient pour pron-
⚫ ver que l'archiduc laisse l'armée faible de ses divisions
-comme de l'indiscipline qu'il a lui-même proclamée ; et
566 MERCURE DE FRANCE ,
que la Cour a senti l'impossibilité de continuer la guerre ,
puisqu'elle s'est privée de son plus solide appui .
Ce n'est pas sous de tels auspices que se présente aux
conférences le négociateur français : ici , le génie de la
guerre et de la politique préside au conseil; une seule
tête dirige les mouvemens de l'armée et les travaux du
cabinet, une seule volonté dispose des forces de la France
et des Etats qu'elle protège ; le territoire de l'aggresseur est
occupé , ses conquêtes ne peuvent être que des restitutions
dues à la générosité du vainqueur; la discipline est dans les
camps , la sécurité dans les villes , et dans les vastes Etats
héréditaires de l'Autriche , dans toutes les provinces qu'elle
aperdues , dans sa capitale même , les peuples et les soldatssse
réunissent le jour de la fête de notre Empereur
pour le saluer comme protecteur de l'Allemagne , vengeur
de ses alliés , et dispensateur de la paix. Dans ce jour de
fête mémorable , où Vienne a joui d'un spectacle nouveau
pour elle , et en à présenté elle-même un bien remarquable
aux yeux de l'historien , l'Empereur a donné des
marques de sa gratitude à quelques-uns des premiers personnages
de l'Etat qui, dès long-tems , ont suivi le monarque
dans la double carrière qu'il parcourt avec une
gloire égale : plusieurs ministres ont été créés ducs ; plusieurs
maréchaux ont été élevés au rang de prince; d'au- .
tres généraux ont reçu le grand cordon de la légion d'honneur;
d'autres des comtés et des baronnies ; des distinetions
ont été accordées à plusieurs personnes de la maison
civile et militaire de S. M.; des pensions ont été accordées
aux victimes de la guerre et à leurs familles . Ainsi la munificence
impériale s'est signalée dans ce jour qu'on a pu
dire consacré à la gloire et à l'honneur , où la reconnaissance
du prince a désigné à la reconnaissance publique
ceux qui l'ont le mieux et le plus long-tems servi .
Les hommages que S. M. a reçus dans cette circonstance
, ont dû emprunter un nouvel éclat des victoires importantes
de S. M. C. dont l'annonce parvenait à l'instant
-à son auguste frère . S. M. C. a payé de sa personne à la
sanglante et décisive journée de Talavera. Les militaires
instruits s'empressent de reconnaître cette rapidité de coupd'oeil
, cette promptitude de résolution qui , ordonnant des
manoeuvres habiles et hardies , ont à la fois couvert et sauvé
la capitale menacée , détruit le centre des forces combinées
anglaises portugaises et insurgées , et jeté sur les derAQUT
1809. 567 ...
rières de l'armée ennemie , des corps nombreux qui achèveront
sa défaite. La proclamation du Roi à son armée
suffira pour faire connaître ce que la circonstance avait de
critique, ce que l'ennemi a déployé d'audace , et les Français
de courage , d'instruction et de dévouement.
« Soldats , dit le roi Joseph , il y a à peine quelques jours
que cent vingt mille ennemis , Anglais , Portugais , Espagnols
, partis de divers points , menaçaient ma capitale . Le
26et le27 ils ont été contenus et repoussés . Le 23 , ils ont
été attaqués dans une position jugée inexpugnable ; quatrevingt
mille hommes n'ont pu lutter contre quarante mille
Français . L'ennemi fuit , sa perte est immense ; l'Anglais
seul nous laisse six mille blessés. Les 2º , 5º et 6º corps
marchent sur ses derrières ; ces corps ont fait leur jonction
le 7 août . Soldats ! vous avez sauvé ma capitale , le Roi
d'Espagne vous remercie. Vous avez fait plus , le frère de
votre Empereur voit fuir devant vos aigles l'éternel ennemi
du nom français . L'Empereur saura tout ce que vous avez
fait ; il connaîtra les braves qui se sont fait remarquer
parmi tant de braves , ceux qui ont reçu des blessures
honorables , et s'il nous dit : Soldats ! je suis content de
vous;nous serons assez rréécompensés. "
On ajoute qu'au moment de leur défaite , lles Anglais ont
appris la nouvelle de l'armistice sur lequel en vain la junte
de Séville avait voulu leur donner le cchhaannsge. Les Insurgés
qu'ils accusent de ne les avoir pas soutenus , se retirent
dans la Sierra- Moréna , et l'Anglais reprend en hate le chemin
qu'il avait tenté en se dirigeant sur la capitale ,les
maréchaux ducs de Dalmatie , d'Elchingen et de Trévise
gagnent sur lui des journées de marche , et c'est pour sa
retraite sur le Portugal , et non pour sa marche sur Madrid
qu'il sera forcé de disputer les passages. Dans cette circonstance
difficile , Madrid a été tranquille : une très-faible
garnison a suffi pour maintenir l'ordre ; il n'y a eu d'autre
agitation que celle naturelle à une capitale voisine de si
grands événemens , et en attendant le résultat : les préparatifs
pour la fête de l'Empereur s'y continuaient avec activité
pendant que le roi les assurait par ses victoires .
Le prince de Ponte-Corvo et le ministre Dejean sont
arrivés à Anvers dans la journée du 16 ; ils ont été reçus
avec tous les honneurs dus à leur rang. Le prince a sur-lechamp
pris le commandement en chef de toutes les forces
réunies. Il a le lendemain passé les troupes en revue , visité
les rives du fleuve , assuré le service des batteries , et s'est
568 MERCURE DE FRANCE ,
livré avec une infatigable ardeur au travail incommensurable
de l'organisation de toutes les parties du service d'une
armée dont les élémens sont excellens , mais qui dans le
premier moment ne pouvait être qu'un chaos du sein duquel
il fallait faire naître l'ordre et le mouvement. Il est
impossible d'être mieux secondé que ne l'a été le prince
par les préfets , les maires , toutes les autorités civiles et
militaires et les habitans : l'empressement était tel , et les
bras tellement nombreux , que le premier soin du général
en chef a dû être de suspendre la marche des colonnes nationales
qui lui arrivaient de toutes parts , pour pouvoir leur
assigner des postes , déterminer leur emploi , leur organisation,
et assurer leurs subsistances. LesAnglais avaient
calculé qu'une fois descendus a Walcheren , la prise de
Flessingue ne serait qu'un coup de main . Vingt-quatre
heures leur paraissaient le terme de la défense de laplace ;
mais elle les a forcés à établir d'autres calculs; elle les a
refontis et leur a lait éprouver des pertes considérables ,
irréparables dans la situation où ils se sont mis ; ils ont
Bombardé la place avec une constance suivie'; ils ont employé
à sadestruction toutes les machines incendiaires dont
Phorrible invention déshonorerait même la victoire qui leur
serait due, mais s'ils ont détruit Flessingue , ils ont passé
bien des jours devant cette place qu'il croyaient emporter
si vite; et quand même il serait à craindre que Flessingue
fasée, anéantie , n'ayant plus de remparts à offrir aux traits
de l'ennemi que les corps de ses soldats affaiblis , et le
courage de son général blessé grièvement , eût été forcée
de se rendre, toujours serait-il vrai que cette résistance
glorieuse aurait assuré les moyens de garantir l'Escaut des
projets ultérieurs de l'ennemi : en effet , pendant que l'An
glais bombardait Flessingue , l'île de Cadzand recevait des
renforts; le fort de Batz , occupé par les Anglais , était attaqué
par les Français prenant sur ce point l'offensive ; sept
vaisseaux de l'escadre française remontaient le fleuve et se
plaçaient au-desus d'Anvers ; trois vaisseaux restaient embossés
pour la défense du passage. La flotille s'est armée ;
des estacades ont été formées, et les deux rives du fleuve
se sont hérissées de batteries . S. M. le roi de Hollande qui
s'était porté au secours d'Anvers avec une si grande promptitude
,Testoretournée à Amsterdam veiller lui-même à la
défense des autres parties de son territoire qui pouvaient
être menacées . Son armée est réunie tout entière à Bergop-
Zoom ; un puissant renfort d'excellentes troupes lui
AOUT 18097 569
arrive d'Allemagne sous les ordres du général Gratien , et
ses gardes nationales s'organisent avec rapidité pour la dé
fense commune .
Les dernières lettres d'Anvers , rendues publiques av
moment où nous écrivons , n'annoncent encore aucune ten
tative sur l'Esccaut ; elles ne parlent que de la continua
tion des préparatifs de défense. Le prince de Ponte-Corvo
a publié un ordre du jour énergique , dans lequel il dé
clare se trouver heureux d'avoir à partager avec les gardes
nationales de l'Empire ,l'armée de ligne , la marine impér
riale , l'honneur de combattre les ennemis du continentoit
Quant à la publication de la correspondance officielle
sur les affaires de l'Escaut , le Moniteur l'a commencée ,
mais elle n'est encor parvenue qu'à la date du 9 août , c'est
à-dire , six jours avant que le prince de Ponte-Corvo eſt
pris le commandement. Cette correspondance n'en offre pas
moins beaucoup d'intérêt elle renferme des détails précieux
qui honorent le zèle et l'activité des généraux et des magis
trats, qui au signal du danger ont eu les premiers des meri
sures à prendre. Elle consiste dans les lettres des généraux
Ste-Suzanne , Monnet , Rousseau , Chamberlac , La Mor
lière et Fauconnet au ministre de la guerre sur l'apparition
des Anglais , l'attaque de Walcheren , l'incroyable abandon
du fort de Batz par le général hollandais Bruce , aujourd'hui
traduit devant un conseil de guerre; les lettres de l'amiral
Missiessy , les ordres des ministres de la guerFrreeeett de la
marine et,les comptes rendus par ces ministres àLEEmper
reur , etc,, etc. Cependant les départemens rivalisent de
zèle pour lever , armer et équiper des corps d'élite de leurs
gardes nationales. On croirait difficilement , si la popular
fion , et les habitudes guerrières du département du Nord
n'étaient connues , que ce département a mis sun pied
15000 hommes , qui en peu de jours ont été rendus à leur
destination . Anvers a une très -forte garde nationale bien
organisée, Bruges a fait des efforts très-remarquables pour
couvrir en un instant les côtes menacées avant l'attaque de
Walcheren ; les départemens de la Dyle , de l'Escaut du
Pas-de-Calais , de la Somme ; ceux de Normandie , voisins
des côtes ; ceux du Nord voisins de Paris ceux même
que traversent la Meuse et la Moselle ont répondu à l'appel
du Gouvernemeenntts; enfin la garde nationale de Paris se
réorganise avec activité. Ce mouvement général , cette le
vée subite permet à l'armée de l'Empereur d'achever son
grand ouvrage sans en être distraite. Ce n'est donc point
1
570 MERCURE DE FRANCE ,
une diversion que les Anglais viennent de faire , puisque
L'armée n'est point attirée sur le point qu'ils menaçaient ;
jusqu'ici nous ne pouvons que répéter qu'ils nous ont
fourni une occasion brillante de leur révéler le secret de
nos forces , de leur donner la mesure de l'esprit national ,
et des moyens réels du Gouvernement : ils commencentà en
convenir eux mêmes ; les papiers anglais récemment arrivés
prouvent que les yeux se dessillent sur les résultats
futurs d'une expédition si dispendieuse : partout , disent
ces papiers , nous avons éprouvé la résistance la plus
vive; c'est un rève que nos espérances sur la Hollande !
Chaque aviso apporte la nouvelle d'un obstacle imprévu ,
d'une difficulté nouvelle ; on nous disait tous les bras disposés
pour nous , nous les trouvons tous armés pour nous
repousser ; au lieu d'un coup de main surFlessingue, nous
assiégeons la place,et pendant ce tems l'ennemi organise
tous ses moyens. En Espagne , notre retraite ne peut plus
être l'objet d'un doute, et les conditions de l'armistice
disentassez ce que nous avons à attendre de la conclusion
de lapaix.
:
En résumé , ajoutent ces journaux, qu'ici nous devons
nous complaire à laisser parler , puisqu'ils nous servent
d'excellens interprêtes ; en résumé , nous avons voulu
réduire la puissance de Bonaparte; et certes, pour atteindre
ce but, nous n'avons épargné niles hommes , ni l'argent
; quatre-vingt-dix millions pour la défense d'une
armée , une armée battue en Espagne, une armée repoussée
en Sicile , une armée sacrifiée peut- être sur les côtes de
Hollande : après une dépense de 20 millions sterlings , voilà
nos efforts ! Que pouvons-nous espérer et obtenir? La réponse
sera facile , si l'on juge de l'avenir par le passé ; la
rupture du traité d'Amiens a conduit les Anglais au désastre
d'Austerlitz ; la rupture de la négociation de Lauderdale
a produit la bataille d'Jéna. Nous nous sommes éloignés
des négociations à Erfurt , et une armée anglaise
considérable a été détruite en Espagne ; enfin, nous avons
ramené l'imprudente Autriche sur le champ de bataille , et
la voilà vaincue qui pose les armes et demande la paix. Nos
ministres de S. M. ont le coeur vraiment anglais; ils ont encore
plus de patriotisme que de lumières : ils n'ont pas
voulu sans doute élever la France au plus haut degré de
gloire : mais si telle eût été leur intention, il faut avouer
qu'ils n'auraient pas pu prendre des moyens plus efficaces.
Ainsi s'exprime l'Advertiser, qu'aucunAnglais de bonne
AOUT 1809 . 571
1
foi ne saurait désavouer , et dont le langage ne seinble
français que parce qu'il est au fond celui de la raison , qu'il
naît de la force et de l'évidence des choses .
1. Dans ces circonstances , un des écrits les plus curieux
sur lesquels on puisse appeler l'attention des hommes ha
bitués à réfléchir sur les matières politiques , est celui que
le Moniteur vient de publier relativement àla conduite des
généraux autrichiens et de leurs agens dans les Etats de la
Confédération , au systême qui avait été adopté pour soulever
les peuples contre leurs souverains , et aux moyens qui
étaient employés à cet effet. La publication de ce recueil se
rencontre par l'effet du hasard avec l'annonce des négociations
, et n'a rien qui puisse diminuer l'espoir qu'on fonde
sur les conférences d'Altembourg. Ce sont des matériaux
pour l'histoire que l'on publie , et cela n'a rien d'extraordinaire
ni d'hostile. L'auteur de l'écrit est un allemand, indigné
sans doute des efforts de l'Autriche pour asservir sa
patrie ety rétablir cette domination despotique qui a pesé si
long-tems sur une nation brave, loyale et généreuse: il est
conduit par l'examen de ce qui s'est passé sous ses yeux ,
et la lecture despièces , actes et proclamationsdontles archiducsont
été précédés dans leur marche , à établir une
comparaison entre la république révolutionnaire de France
etlamonarchie révolutionnaire d'Autriche ; entre les agens
et émissaires de la Convention nationale , et les émissaires
et les agens du cabinet autrichien ; entre leurs principes
, leur style , leurs mesures , leurs intrigues , leurs
menées , leurs proclamations , leurs actes . Il prouve que
l'Autriche s'était flattée d'opérer cette année enEurope une
révolution générale telle que la Convention nationale l'avait
méditée en 1793 ; révolution , il est vrai , conçue dans un
autre sens , mais pour laquelle l'Autriche a trouvé bon de
se servir de tous les moyens et de toutes les idées de 1793.
Nous ne pouvons poursuivre l'auteur dans le détail des
faits qu'il rapporte à l'appui de sa proposition primcipale.
Ces faits sont innombrables et se rapportent à l'invasion
quadruple en Bavière, en Italie , en Saxe et en Pologne par
Icette maisond'Autriche , qui se disait attaquée et menacée
dans ses propres possessions ; les vexations , les actes arbitraires,
les spoliations , la violation du droit des gens , les
désordres de toute nature , sur-tout les provocations à la révolte,
marquent en tous lieux le passage des Autrichiens
Sur le territoire qu'ils envahissaient. Auprès des faits que
L'auteur cite , se trouvent les actes-patents dont ils n'étaient
572 MERCURE DE FRANCE , AOUT 180g.
que l'exécution; l'auteur a intitulé son récueil Matériaux
pour l'Histoire ; ils ne lui seront pas en effet inutiles , et seront
un guide sûr pour l'écrivain impartial qui voudra remonter
aux causes de cette guerre et faire connaître à qui
tous les malheurs qui l'ont nécessairement accompagnée
doivent être attribués .
Si de ce coup-d'oeil jeté au-dehors nous reportons
les yeux sur l'intérieur , ce n'est pas sans une sorte d'orgueil
national que nous y voyons continuer au milieu
des embarras de la guerre tout ce qui peut contribuer à
embellir le règne de la paix. L'agriculture , l'industrie ,
l'instruction publique sont également l'objet des sollicitudes
du Gouvernement; le comte de Montalivet a parcouru
les départemens et partout hâté les vastes travaux qui
facilitent et assurent les communications , doublent le prix
des revenus , ajoutent à la prospérité , à l'éclat des villes..
Quant à Paris , les édiles y sont fidèles à l'habitude de
marquer le retour espéré de S. M. ou la célébration de
quelque époque mémorable par l'achèvement de l'un des
établissemens ordonnés pour la capitale . Les travaux en ce
-genre sont poussés avec une incroyable activité. Le quai
qui prolonge celui de Desaix est achevé ; celui qui devait
recevoir le marché aux fleurs a reçu cette destination
agréable et nouvelle ; où des constructions neuves
ne sont pas nécessaires , de solides ou élégantes réparations
s'exécutent . Les travaux du Louvre avancent à vue
d'oeil à la fin de la campagne la grande galerie sera
probablement terminée jusqu'à la rue Saint-Nicaise ; déjà
une partie , complètement achevée , fait connaître quel
sera le plan général de cette vaste galerie ,, que les constructions
supérieures désignent comme destinée à des habitations.
La colonne élevée à la grande armée se revêt de
ses riches bas-reliefs . L'arc de triomphe de l'Etoile se continue
dans une dimension moins exagérée que selon le
premier plan. Ceux des routes du nord , si improprement
appelées portes Saint-Denis et Saint- Martin , sont restaurés .
Enfin celui de la place du Carrousel , dont on ne peut bien
juger l'effet que lors de l'achèvement total du monument
avec lequel il se coordonne, est totalement achevé ; des
bas-reliefs sont terminés , les inscriptions sont posées , les
place , et le char de la victoire n'attend plus que
celle dontla main est si glorieusement habituée à en tenir
les rênes .
statues en
٢٠٠
TABLE
DU TOME TRENTE- SEPTIÈME
up
stillsdms .
٢٠٢٠٠٠
1 VD
POÉSIE9000 un pohan
FRRAAGGMMEENNSS d'une épître àDucis, sur les Avantagesde lamédiecrité
; par M. Vigée. Page 5x
LaDouleur. Elégiepar Mme Dufresnox 65
sono as suploa
LaNature. Vaudeville ; par M. Jouy66
La Solitude, Idylle; par M. de La Bouisse. 511529
Le Grimacier.- Chanson; par M. de Rougemont. 130
Envoi à Mme Henriette D..... du Poëme des Jardins ; par
Μ. Μ.
7 16193
Romance; par M. Planard. Id.
Amon ami Guérin; par M. P. Didot l'aîné. 1
Le Singe et le Rat.-Fable ; par M. J. D.
Imitation d'un air de Métastase ; par M. de La Bouisse.
Hassan , ou le Conducteur de Chameaux. -Eglogue imitée de
Collins.
ANisa; par M. Geraud.
AM. de Parny ; par M. Felix de St.-Geniez.
Le Charme de s'entendre.-Romance ; par M. A***.
Ode au Poëte Godolin ; par M. Auguste Rigaud.
en257
10259
260
321
323
324
325
385
LeMarin philosophe.-Chanson ; par M. de Saint-Sévérin. 389
Se Sacrifice de Jephté.- Poëme ; par M. Mollepaut.
Le Délire poétique . Ode ; par M. J. RA. Bérenger
Les nouveaux Sorciers. Vaudeville ; par M. Jouy.
449
513
515
Anecdote dramatique ; par M. Kérivalant 1912517
Enigmes, 53, 68 , 131 , 194 , 260 , 325 , 389,45 454 517
Logogriphes. 53 , 68 , 132 , 195 , 261 , 326, 390 , 454 , 4,518
Charades . 54, 68 , 132 , 196 , 262, 326 , 390 , 454, 518
574 TABLE DES MATIÈRES .
SCIENCES ET ARTS .
Histoire des Arbres et Arbrisseaux qui peuvent être cultivés en
pleine terre ; par M. Desfontaines . ( Extrait. )
Sur l'Etat actuel des Sciences mathématiques en Angleterre ; par
3
M. Biot .
69
Nouveau Cours d'Agriculture ; par MM. Thouin , Parmentier
,
etc. ( Extrait. ) 133
Tableau comparatif de la Cristallographie ou de l'Analyse chimique
, relativement à la classification des Minéraux ( par M.
l'abbé Hauy. ( Extrait . ) 197
Systême de Chimie de M. Thompson; traduit de l'anglais , par
M. Jean Riffault. ( Extrait. ) 327
Mémoires de Physique et de Chimie , de la Société d'Arcueil.

(Extrait. ) 469
Culture et Commerce de la réglisse à Bourgueil.- Culture de
la pomme-de-terre : ( article de M. C. P. Lasteyrie. ) 469
Sur le véritable esprit de la Médecine; par un Etudiant en Médecine
. 517
LITTÉRATURE ET BEAUX - ARTS .
Athanasie ou Mes derniers entretiens avec elle , sur l'immorta
lité de l'âme ; par J. H. Meister. (Extrait. )
Théâtre complet et Pièces fugitives de Collin-Harleville. (Ex-
؟
SI
trait. ) 1 17,86
Un mois de séjour dans les Pyrénées ; par H. Azaïs .
Les Hindoux ou Description de leurs Moeurs , etc.; par Baltha-
25
sard Solyyus . (Extrait. ) 74
Lettre sur Alfieri; par M. A. 87
Les Vies parallèles de Plutarque .-Les Stratagèmes de Polyoen.
(Extrait. ) 141
Sur l'origine et la différence des Langues ; par M. Andrieux. 159,233
OEuvres complètes de M. Palissot. ( Extraits. ) 208, 269
Esprit des Ecrivains du XVIIIe siècle ; par M. F. G. de laRochefoucauld.
(Extrait. ) 223
Essais de Métaphysique. (Extrait.) 263
Morceaux extraits de l'Histoire naturelle de Pline ; par M. Guéroult.
333
Cours élémentaire d'Histoire universelle ; par Mlle de B** . (Extrait.
) 341
TABLE DES MATIÈRES, 575
Les quatre Saisons du Parnasse ; par M. Fayolle. 3.43
Lydie ou les Mariages manqués ; par Mme Simons- Candeille .
(Extrait. ) 3.45
Fragmens historiques . -De la Religion et des Moeurs des Hindoux
; par M. Jouy. 357,412
Essai sur la première formation des Langues , etc .; traduit de
l'Anglais d'Adam Smith . ( Extrait. ) 3gx
Histoire de France pendant le dix-huitième siècle; par M. Lacretellele
jeune . 399
Les Talismans d'Amour. - Nouvelle ; par Mme Dufresnoy.
Essais sur l'effet , le sens , etc. des Désinences grecques .-Idio-
418
tismes de la Langue grecque , etc .; par M. Gail. ( Extrait. )
Histoire d'une Femme de lettres ; par M. Adrien de S** . 486,544
Observations grammaticales à M. le sénateur François de Neuf-
474
château ; par M. Framery . 526
Réponsede M. François de Neufchâteau , etc. 528
Réplique à M. le sénateur François de Neufchâteau ; par M.
Frémery. 532
Morceaux choisis de Buffon , etc. ( Extrait. ) 536
Revue littéraire . 15г
LITTÉRATURE ÉTRANGÈRE.
Notice historique sur le Brésil , etc.; par M. Jouy. 33
Du docteur Faûst , de son Histoire prodigieuse et lamentable
duRoman de Klinger et de la Tragédie de Goëthe , qui porte
son nom ; par M. Vanderbourg . 241, 280
Observations sur la Géorgie ; par Pope Eugénius . 345
Porte-feuille du premier age ; par M. de Ræsch . 353
Littérature italienne . - Lettres d'Italie . Alexandre à Harmosie.
La dernière guerre d'Autriche ; par M. Ginguené. 288
VARIÉTÉS ..
Chronique de Paris. 40 , 175 , 432,498,563 , 557
Spectacles . 46 , 112 , 502
Revue des Thâtres ; par M. Esménard. 298
Université de Paris . 501
Beaux-Arts . 115, 370
Mélanges historiques ; Observations critiques , etc. , etc.
Variétés étrangères .
179,304
118
576 TABLE DES MATIÈRES .
Réclamations . 106 , 178 , 372
Nécrologie. ** 373
POLITIQUE.
Evénemens historiques . 55 , 120 , 184 , 247 , 313 , 375 , 440 , 565
ANNONCES .
Pages,
192, 313, 383.
Fin de la Table du tome trente-septième.
Qualité de la reconnaissance optique de caractères
Soumis par lechott le